Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur la lettre à Philémon

Commentary on the Letter to Philemon / Толкование на Послание к Филимону
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HOMÉLIE PREMIÈRE

PAUL, PRISONNIER DE JÉSUS-CHRIST,ET LE FRÈRE TIMOTHÉE, A PHILÉMON, NOTRE BIEN-AIMÉET COOPÉRATEUR, ET A APPIE, NOTRE BIEN-AIMÉE, ET A ARCHIPPE,LE COMPAGNON DE NOS COMBATS, ET A L'ÉGLISE QUI EST EN TA MAISON,GRÂCE ET PAIX DE LA PART DE DIEU NOTRE PÈRE, ET DE LA PARTDU SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. (1, 2, 3.)

1. Cette épître a été écrite àun maître pour un esclave : dès le début saint Paulle rappelle à l'humilité ; il ne veut pas le faire rougir,mais il éteint sa colère, en s'appelant prisonnier, il l'adoucitet le force à rentrer en lui-même, et il fait que les chosesde ce monde ne lui paraissent être rien. Si en effet les liens qu'onporte pour le Christ, bien loin d’être une honte, sont une gloire,l'esclavage est beaucoup moins ignominieux. S'il parle ainsi, ce n'estpas pour se glorifier, il fait une oeuvre utile, et il montre son autorité,non dans son intérêt, mais seulement pour que Philémonlui accorde plus facilement ce bienfait, que s'il disait, comme il l'adit ailleurs : C'est pour vous que je suis chargé de ces chaînes.Dans ces dernières paroles il fait voir sa sollicitude, ici il montreson autorité. Il n'y a rien de plus grand qu'une telle gloire, c'estau point qu'il est appelé le stigmatisé de Jésus-Christ: Car, « dit-il, je porte le stigmate de Jésus-Christ ».(Gal. vi, 17.)

« Prisonnier de Jésus-Christ ». C'est en effet pourJésus qu'il avait été lié. Qui ne serait pleinde respect, qui ne serait adouci, en entendant parler des liens de Jésus-Christ?Qui ne donnerait toute son âme bien loin de refuser un seul esclave?— « Et le frère Timothée ». Il en prend un secondavec lui, pour que Philémon, ébranlé par les prièresde plusieurs, cède plus facilement et accorde le bienfait qu'onlui demande. — « A Philémon, notre bien-aimé et coopérateur» . S'il est son bien-aimé, il n'y a ni audace ni téméritéà se confier en lui, c'est une singulière marque d'amitié.S'il est son coopérateur, il devait non-seulement recevoir une telleprière, mais même en être reconnaissant, car c'est àlui-même qu'il rendra service, puisqu'il bâtit le mêmeédifice que saint Paul. Ainsi, dit l'apôtre, laissons de côtéma prière, il y a une autre nécessité qui te forceraà accorder ce bienfait : car si Onésime est utile àl'Evangile, et que tu sois plein de zèle pour en propager la doctrine,il ne faut déjà plus qu'on te fasse cette demande, c'esttoi-même qui dois la faire.

« Et à Appie, notre bien-aimée ». C'étaitsans doute l'épouse de Philémon. Voyez l'humilitéde saint Paul: il s'appuie sur Timothée pour faire sa demande, etil l'adresse non-seulement au mari, mais encore à la femme et àun autre qui était sans doute un ami : « Et à Archippe, le compagnon de nos combats ». Car il ne veut pas obtenirpar un ordre ce qu'il désire, et il ne s'indigne pas, si on n'obéitpas immédiatement à ses exhortations tout ce qu'un inconnuferait pour lui, il les prie de le faire, de manière à cequ'ils s'intéressent à sa demande. En effet il est bon qu'uneprière soit non-seulement appuyée par beaucoup de gens, maisencore adressée à beaucoup de personnes, pour qu'on obtiennece qu'on réclame. C'est pourquoi il dit: « Et à Archippe,le compagnon de nos combats ». Si tu es son compagnon d'armes, voilàune occasion dans laquelle tu dois encore lui venir en aide. Et Archippeest celui dont il est dit dans l'épître aux Colossiens : «Dites à Archippe : prends garde à l'administration que tuas reçue en Notre-Seigneur, afin que tu l'accomplisses ».(Colons. IV, 17.) Il me semble qu'il a dû être encore un deceux qui ont été appelés à exercer le saintministère; il s'appuie sur lui pour faire sa demande, et il l'appelleson compagnon d'armes, pour que de toute manière il lui prêteson secours. — « Et à l'église qui est en ta maison». Il ne passe pas sous silence les esclaves, car il savait que souventles paroles (439) des serviteurs peuvent changer les sentiments d'un maître,surtout lorsqu'on demande quelque chose pour un esclave; du reste c'étaientpeut-être eux qui excitaient le plus Philémon contre Onésime.Il ne veut donc pas qu'ils puissent avoir des sentiments de haine, et ildaigne parler d'eux à côté de leur maître. Maisil ne veut pas non plus que le maître s'indigne. Or s'il les avaitappelés par leurs noms, peut-être se serait-il indigné;s'il n'avait pas fait mention d'eux, peut-être eût-il étémécontent. Voyez-donc quelle prudence éclate dans la manièredont il en parle, lorsqu'il les juge dignes d'être mentionnés,sans cependant offenser Philémon. Le nom d'église qui leurest donné ne permet pas que les maîtres s'indignent s'ilssont comptés avec leurs esclaves. Car l'Eglise ne connaîtpas la différence de l'esclave et du maître ; c'est par leursbonnes ou leurs mauvaises actions qu'elle fait une distinction entre eux.Si donc ils forment une église, ne t'indigne pas de ce que ton esclaveest nommé à côté de toi. « En Jésus-Christil n'y a ni esclave ni libre ». (Gal. III, 28.)

« Grâce et paix ». L'apôtre rappelle àPhilémon ses péchés, en le faisant souvenir de lagrâce. Pense, dit-il, combien de fautes Dieu t'a remises, et commenttu as été sauvé par la grâce : imite le Seigneur.Il demande aussi pour lui la paix, et avec raison. Car nous la possédons,lorsque nous imitons le Seigneur, lorsque la grâce reste en nous.Ainsi pour cet esclave qui était sans pitié pour son compagnonde servitude, tant qu'il ne lui redemanda pas les cent deniers, la grâcede Dieu resta en lui; mais lorsqu'il les réclama, elle lui fut enlevée,et il fut lui-même livré aux bourreaux.

2. Pensant à cet exemple, soyons miséricordieux, et pardonnonsfacilement à ceux qui nous offensent. Les cent deniers, dont ilest parlé dans la parabole, ce sont les offenses qu'on nous fait;mais les offenses que nous faisons à Dieu seraient des milliersde talents. Vous savez, en effet, qu'on juge aussi les fautes d'aprèsla qualité des personnes que nous offensons. Par exemple, celuiqui offense un simple citoyen, pèche, mais non pas comme celui quiinsulte un prince. L'offense croît à proportion que celuiqui l'a reçue est élevé en dignité. Si on offensele roi, la faute est beaucoup plus considérable encore. L'injureest la même, à la vérité, mais elle devientplus grave à cause de la dignité de la personne offensée.

Mais si celui qui blesse un roi, est livré à un suppliceintolérable à cause de la considération qui s'attacheà la royauté, combien de talents ne devra pas à Dieucelui qui l'aura insulté ? C'est pourquoi, quand les péchésque nous commettons contre Dieu seraient les mêmes que ceux que nouscommettons contre les hommes, ils ne seront cependant pas égaux;il y aura entre eux toute la différence qu'il y a entre l'hommeet là divinité.

Mais je trouve un plus grand nombre de fautes encore qui sont très-graves,non-seulement par l'excellence de celui qu'elles blessent, mais par elles-mêmes.C'est unie chose horrible que je vais dire, une chose vraiment terrible: il faut la dire cependant, pour qu'ainsi les âmes soient frappéeset émues : oui, je vous montrerai que nous craignons les hommesbeaucoup plus que Dieu, que nous honorons les hommes beaucoup plus queDieu ! Faites attention en effet : celui qui commet un adultèresait que Dieu le voit, et il le méprise; mais si un homme le voit,il réprime sa concupiscence. Celui qui agit ainsi, celui-lànon-seulement estime les hommes plus que Dieu, non-seulement fait une injureà Dieu, mais même, ce qui est plus grave, craint ses semblableset méprise le Seigneur. Car s'il voit un mortel, il éteintla flamme de sa passion, ou plutôt est-ce bien une flamme ? non,c'est une insolence. S'il n'était pas permis d'avoir un commerceavec une femme, on aurait droit de dire que c'est une flamme, mais maintenantc'est une insolence , une débauche; voit-il des hommes, sa démencetombe aussitôt, mais il-se soucie moins de lasser la longanimitéde Dieu. De même cet autre qui vole a conscience de son larcin ,et il essaie de tromper les hommes, il se défend contre les accusateurs,il donne une apparence spécieuse à sa défense ; maispour Dieu qu'il ne peut pas tromper, -il n'en a nul souci, il ne le craintpas, il ne l'honore pas. Si un roi nous ordonne de ne pas mettre la mainsur l'argent d'autrui, ou même de donner nos propres richesses, nousles apportons aussitôt : et quand Dieu nous ordonne de ne pas ravir,de ne pas prendre les biens des autres, nous n'obéissons pas. Nevoyez-vous pas que nous avons plus d'estime pour les hommes que pour Dieu?

Ces mots vous sont pénibles et vous blessent, dites-vous ? —Montrez donc parles faits .mêmes combien ils vous sont pénibles.Fuyez (440) les péchés qu'ils désignent, car si vousne fuyez pas ces péchés, comment pourrai-je vous croire lorsquevous direz : Les mots nous font peur et tu nous accables? — C'est vousqui vous accablez vous-mêmes par vos fautes; moi je me contente dedire la qualité des péchés que vous commettez, etvous vous indignez n'est-ce pas déraisonnable? Plaise à Dieuque tout ce que je dis soit faux ! J'aime mieux emporter la réputationd'avoir été injurieux en ce jour, comme vous ayant fait desreproches inutiles et nullement fondés, que de vous voir de cespéchés, accusés au tribunal redoutable. — Maintenantnon-seulement vous préférez les hommes à Dieu, maismême vous forcez les autres à faire comme vous : beaucoupy forcent nombre d'esclaves et de serviteurs. On contraint les uns àse marier malgré eux, les autres à rendre des services criminelspour un amour impur, pour des vols, des fraudes et des violences. Ainsic'est double crime, et ceux mêmes qui agissent malgré eux,ne peuvent pas obtenir le pardon en donnant cette excuse. Si vous faitesune mauvaise action malgré vous, pour obéir au prince, l'ordreque vous avez reçu ne vous sera pas une défense suffisante;mais votre péché devient plus grand, lorsque vous forcezaussi les autres à mal faire. Quelle grâce pourra donc êtrefaite à un tel coupable? Si j'ai dit ces choses, ce n'est pas queje veuille vous condamner ; j'ai seulement voulu montrer combien nous sommesles débiteurs de Dieu. Car si, lors même que nous honoronsDieu autant que l'homme, nous faisons encore injure à Dieu, combienplus grande ne sera pas l'injure lorsque nous lui préféronsles hommes.? Si les offenses que nous faisons aux hommes deviennent bienautrement graves lorsque nous les faisons à Dieu, combien ne sont-ellespas plus graves encore, lorsque par elles-mêmes elles sont déjàgrandes et considérables ? Que chacun s'examine attentivement etil reconnaîtra qu'il fait tout pour les hommes. Nous serions bienheureux si nous faisions autant pour Dieu que pour les hommes, pour l'estimeque nous attendons d'eux, pour la crainte ou le respect qu'ils nous inspirent.Puis donc que nous avons tant et de si grandes dettes, nous devons mettrela plus grande ardeur à pardonner à ceux qui nous offensentet nous trompent, et à oublier les injures. Car pour se délivrerde ses fautes, il ne faut pas de rudes travaux, de grandes dépenses,ni rien de tel, mais seulement la volonté de l'âme; il n'estpas besoin d'entreprendre un voyage, de partir pour une autre contrée,d'affronter des dangers, de supporter des fatigues, il suffit de vouloir.

3. Comment, dites-moi, obtiendrons-nous notre pardon pour les fautesqu'il nous paraît difficile d'éviter, si nous ne faisons pasune petite chose qui a tant d'utilité et de profit, et qui n'exigeaucun labeur ? Vous ne pouvez pas mépriser les richesses? Vous nepouvez pas donner vos biens aux pauvres? Mais du moins ne pouvez-vous pasvouloir faire une bonne action ? Ne pouvez-vous pas pardonner àceux qui vous ont offensé? Quand vous n'auriez pas tant de dettesà payer et que Dieu vous ferait seulement un précepte dupardon, ne pardonneriez-vous pas ? et maintenant que vous avez tant decomptes à rendre, vous ne pardonnerez pas, et cela, lorsque voussavez qu'on vous demande raison des fautes que vous avez commises vous-même! Je suppose que nous allions chez notre débiteur; celui-ci, lesachant, nous entoure de soins, nous reçoit, nous rend des honneurset nous montre par sa libéralité les dispositions les plusbienveillantes : et cela, ce n'est pas lorsqu'il est débarrasséde sa dette, s'il agit ainsi, c'est pour nous rendre modérésdans nos réclamations : vous cependant, lorsque vous devez tantà Dieu et qu'on vous ordonne de remettre aux autres leurs péchés,pour que les vôtres vous soient remis, vous ne les remettez pas !Pourquoi donc, je vous prie?

Hélas ! quelle bonté Dieu a pour nous ! mais nous, quellen'est pas notre malice ! notre sommeil ! notre paresse ! Combien la vertuest facile, et combien elle nous est avantageuse ! Combien la malice coûtede fatigues ! nous cependant, nous fuyons une chose si légèrepour en suivre une qui est plus lourde que le plomb. Il n'est pas besoinpour être vertueux d'avoir de la santé, des richesses, del'argent, de la puissance, des amis, ni rien de semblable, mais il suffitde vouloir, et c'est tout. Quelqu'un vous a-t-il couvert d'injures et d'opprobres?Pensez que vous-même vous avez beaucoup de pareilles offenses àvous reprocher envers les autres, même envers Dieu, et ainsi remettez-luisa faute et pardonnez-lui; pensez que vous dites : « Remettez-nousnos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ».(Matth. VI, 13.) Pensez que si vous ne les (441) remettez pas, vous nepouvez pas prononcer ces mots avec confiance; mais si vous les remettez,c'est une action dont vous pourrez demander qu'on vous tienne compte commed'une dette que Dieu a envers vous, non qu'elle soit telle par sa nature,mais c'est la bonté de celui à qui nous devons tant, quil'a rendue telle. Est-ce là de l'égalité? Comment?celui qui remet leurs dettes a ses compagnons d'esclavage obtiendra larémission des péchés qu'il a commis envers le Seigneur! Oui, nous jouissons d'une telle bonté, car il est riche en miséricordeet en pitié.

Mais pour vous montrer qu'en dehors même de ces considérations,en dehors de cette rémission de vos fautes, par cela seul que vousremettez aux autres leurs péchés, vous retirez vous-mêmede là un grand profit, voyez combien celui qui agit ainsi a d'amiset comment son éloge est dans toutes les bouches. Ne dit-on pas: C'est un honnête homme, facile à apaiser, qui n'a pas lamémoire des injures et qui est aussi vite guéri que blessé?Qu'un tel homme vienne à tomber dans quelque malheur, qui n'aurapitié de lui ? qui ne lui pardonnera ses fautes? qui ne l'exaucera,lorsqu'il demandera une faveur pour autrui? qui ne vaudra être l'amiou le serviteur d'un homme si bon? Ah ! je vous prie, agissons ainsi entoutes choses pour cette raison, non-seulement envers nos amis et nos parents,mais même envers nos esclaves : car, dit l'apôtre : «Modérez vos menaces, sachant que le Seigneur et d'eux et de vousest au ciel ». (Ephés. VI, 9.) Si nous remettons au prochainses offenses, les nôtres nous seront remises aussi; elles nous serontremises, si nous faisons l'aumône, si nous sommes humbles, car c'estainsi encore que nous nous délivrons de nos péchés.En effet, si un publicain, pour avoir dit seulement : Soyez-moi propice,moi qui suis pécheur » (Luc, XVIII, 13), s'est retiréjustifié, combien plus facilement n'obtiendrons-nous pas une grandebienveillance, si nous sommes humbles et contrits? Confessons nos péchés,condamnons-nous nous-mêmes et nous effacerons urne grande partiede nos souillures . car il y a beaucoup de voies pour se purifier. Combattonsdonc partout le diable. Je n'ai rien dit qui fût difficile, qui fûtpénible à faire. Pardonnez à celui qui vous a offensés,ayez pitié des pauvres, humiliez votre âme, et quand vousseriez de grands pécheurs, vous pourrez avoir v«re part duroyaume éternel, en vous purgeant ainsi de vos fautes, en effaçantainsi vos taches. Puissions-nous tous, lavés ici-bas de toutes lessouillures de nos péchés par le moyen de la confession, obtenirlà-haut les biens promis en Jésus-Christ Notre-Seigneur,qui partage avec le Père; la gloire, la puissance, etc.

HOMÉLIE II

JE RENDS GRACES A MON DIEU, FAISANT TOUJOURS MENTIONDE TOI DANS MES PRIÈRES; APPRENANT LA FOI QUE TU AS AU SEIGNEURJÉSUS, ET TA CHARITÉ ENVERS TOUS LES SAINTS, AFIN QUE LACOMMUNICATION DE TA FOI MONTRE SON EFFICACE EN SE FAISANT CONNAÎTREPAIE TOUT LE BIEN QUI EST EN VOUS, PAR JÉSUS-CHRIST. (4, 5, 6, JUSQU'À16.)

1. L'apôtre ne demande pas grâce pour Onésime dèsle début, il ne le fait qu'après avoir admiré et louéson maître pour ses bonnes œuvres, et lui avoir donné unegrande marque de son affection pour lui, en lui disant qu'il se souvienttoujours de lui dans ses prières, et que beaucoup d'entre les fidèlestrouvaient en lui leur rafraîchissement, et qu'il obéit, qu'ilcède aux désirs de tous. C'est alors qu'il arrive enfla àdemander cette grâce et (442) qu'il fait tout pour fléchirPhilémon. Si les autres obtiennent ce qu'ils demandent, combienplus ne doit pas l'obtenir saint Paul ; s'il était digne d'êtreexaucé même en se présentant avant tous les autres,combien plus n'en était-il pas digne en venant après lesautres, alors surtout qu'il ne demande rien pour lui-même. Ensuite,comme il ne veut point paraître écrire pour un seul, de peurqu'on ne pût dire que, sans Onésime, il n'aurait pas écrit,voyez comme il donne d'autres causes à son épître,d'abord en parlant de la vertu de Philémon, ensuite en l'invitantà lui préparer un logement, « Apprenant ta charité», dit-il cela est bien plus beau et bien plus grand que s'il enavait vu lui-même les effets. Car évidemment il fallait qu'ellefût bien supérieure pour qu'elle ait été siconnue, et qu'elle fût arrivée jusqu'à lui malgréla grande distance qu'il y a entre Rome et la Phrygie. C'est en effet enPhrygie que devait vivre Philémon; cela ressort, suivant moi, dece qu'il est parlé d'Archippe; or les Colossiens sont Phrygiens,et dans l'épître qui leur est adressée, saint Pauldit: « Quand cette lettre aura été lue parmi vous,faites qu'elle soit lue aussi dans l'église des Laodicéens,et vous aussi lisez celle qui est venue de Laodicée » (Coloss.IV, 16) ; et Laodicée est une ville de Phrygie. « Je demande», dit-il, « que la communication de ta foi montre son efficace».

Remarquez-vous qu'il donne avant de recevoir, et qu'avant de demanderun bienfait, il en accorde lui-même un bien plus grand ? «Afin que la communication de ta foi ait son efficace en se faisant connaîtrepar tout le bien qui est en vous par Jésus-Christ ». C'est-à-dire,afin que tu cultives toutes les vertus, afin que rien ne te fasse défaut.La foi en effet est efficace lorsqu'elle se révèle par lesoeuvres : « La foi qui est sans les oeuvres est morte ». L'apôtrene dit pas : ta foi, mais: « La communication de ta foi » ;par là il s'unit à lui, il montre qu'ils sont un seul corps,et c'était le meilleur moyen de le fléchir. Si tu es moncompagnon dans la foi, dit-il, tu dois l'être aussi dans les autreschoses.

« Car, mon frère, nous avons une grande joie et une grandeconsolation de ta charité, en ce que tu as réjoui les entraillesdes saints ». Il n'y a de meilleur moyen de toucher les hommes quede leur rappeler leurs bonnes actions, surtout lorsqu'on a plus de droitsqu'eux au respect. Il ne dit pas: Si tu fais cela pour d'autres, àplus forte raison le dois-tu faire pour moi, mais il le laisse entendre,seulement il s'y prend par une voie plus douce : « Nous avons unegrande joie », c'est-à-dire : Tu m'as inspiré de laconfiance en toi parles services que tu as rendus aux autres. «Etune grande consolation », c'est-à-dire, non-seulement nousnous en réjouissons, mais même nous sommes,consoléspar là; car ces chrétiens, ce sont nos membres. Si donc ildoit y avoir une telle concorde entre les fidèles, que ceux quisont dans l'affliction se réjouissent par cela seul qu'ils voientles autres éprouver de la consolation, combien plus ne nous réjouirions-nouspas, si tu nous consolais nous-même? Et il ne dit point : Parce quetu obéis, parce que tu cèdes aux désirs des saints,mais: « Parce que tu as réjoui les entrailles des saints »: ce sont des expressions plus fortes et plus énergiques , on, croiraitqu'il parle d'un enfant qui fait l'amour et la joie de ses parents. Cettetendresse, cette affection montre qu'il est aimé passionnémentpar eux.

« C'est pourquoi, bien que j'aie une grande liberté enJésus-Christ de te commander ce qui est de ton devoir.... »Voyez comme il prend garde qu'aucune des choses qu'il disait mêmepar l'effet de sa grande charité, ne puisse offenser Philémonet le rebuter. C'est pourquoi avant de dire: « De te commander n,ce qui est grave, quoique cette parole, si elle est proféréepar l'amour, puisse plutôt nous rendre bienveillants, il la corrigelonguement, surabondamment par ces mots : « Bien que « j'aieune grande liberté ». Par là il montre que Philémonjouit d'une grande considération auprès de lui; c'est commes'il disait: Tu nous as inspiré une grande confiance. Ce n'est pastout, il ajoute encore: « En Jésus-Christ », et parlà il fait entendre que s'il peut lui commander, ce n'est pointà cause de sa gloire ni de sa puissance dans le monde, mais en vertude sa foi en Jésus-Christ. C'est alors qu'il écrit: «De te commander », mais cela ne le contente pas, il met encore :« Ce qui est de ton devoir », c'est-à-dire une chosequi s'accorde avec la raison. Voyez sur combien de motifs il s'appuie :Tu rends des bienfaits aux autres, dit-il, rends-m'en à moi aussi,et parce que c'est pour le Christ, et parce que c'est une chose conformeà la raison, et parce que c'est là une grâce que lacharité ne refuse pas.

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C'est pourquoi il ajoute: « L'amour que j'ai pour toi fait quej'aime mieux te supplier ». C'est comme s'il disait: Je sais qu'ente commandant je ne ferais pas preuve en vain d'une grande autorité,car d'autres ont déjà obtenu de toi de telles faveurs ; maiscomme la chose que je te demande me tient fort au coeur, je te prie plutôt.Il montre ainsi deux choses à la fois, c'est qu'il a confiance enlui (du reste il lui a donné un ordre ) et qu'il est grandementinquiet sur cette affaire, et c'est pour cela qu'il se sert de la prière. « Bien que je sois ce que je suis, savoir, Paul, le vieux Paul» .

2. Oh ! que de raisons puissantes ! « Paul », c'est-à-direla dignité de la personne ; « le «vieux Paul »,c'est-à-dire, le respect dû à la vieillesse ; et cequi est plus touchant encore, il ajoute : « Prisonnier de Jésus-Christ». Qui ne recevrait avec des mains suppliantes cet athlètecouronné ? En le voyant enchaîné pour Jésus-Christ,qui ne lui accorderait. mille faveurs ? Bien qu'il ait d'avance adoucil'âme de Philémon par tant de raisons, il ne prononce pasencore le nom d'Onésime, mais même après de tellessollicitations , il diffère encore. Vous savez en effet quelle estla colère des maîtres contre leurs esclaves fugitifs, et surtoutcomment elle grandit même chez les plus doux, lorsque cette fuitea été précédée d'un vol. C'est cettecolère qu'il a essayé de calmer par tout ce que nous avonsvu. Après lui avoir d'abord persuadé qu'il devait êtreprêt à lui céder en toutes choses, et avoir préparéson âme à toute obéissance, alors il montre ce qu'ildemande et il dit. « Je te prie », et cela est élogieuxpour lui, « je te prie pour mon fils que j'ai engendré dansmes liens ».

Ces liens ont encore une grande puissance pour supplier. C'est ici enfinque paraît le nom d'Onésime. Car il n'a pas seulement éteintla colère, il a encore fait naître la joie dans le coeur dePhilémon. Je ne l'appellerais pas mon fils, semble-t-il dire, s'ilne m'était grandement utile. Je l'appelle du même nom quej'ai donné à Timothée. De plus, en même tempsqu'il montre son amour, il tire du temps où il l'a engendréune grande exhortation. « Je l'ai engendré dans mes liens», dit-il; c'est afin que par cela même il mérite d'êtretenu en haute estime puisqu'il a été engendré au milieudes combats de l'apôtre, au milieu des épreuves qu'il a soutenuespour le Christ. — « Onésime qui t'a été autrefoisinutile». Voyez quelle est sa prudence, comment il reconnaîtla faute de l'esclave, et par ce moyen apaise la colère du maître.Je sais, dit-il, qu'il t'a été inutile, « mais maintenantil est bien utile et à toi et à moi ». Il ne dit pas: Mais maintenant il te sera utile, car celui-ci pourrait le nier ; maisil se met lui-même en cause pour rendre dignes de foi les espérancesqu'il donne, et il dit: « Mais maintenant il est bien utile et àtoi et à moi ». S'il est utile à Paul qui exige unetelle diligence, il le sera bien davantage à son maître.

« Et lequel je te renvoie» : c'est encore un moyen d'éteindresa colère que de le lui livrer. En effet, si J'es maîtress'irritent, c'est surtout lorsqu'on leur demande grâce pour de sesclaves qui ne sont pas rentrés chez eux: ainsi de cette manièreil l'adoucit davantage. « Reçois-le « donc comme mespropres entrailles » : il ne se contente pas de l'appeler simplementpar son nom, il ajoute des paroles persuasives plus tendres encore quele nom de fils. Il a dit: « Mon fils» ; il a dit : «Que j'ai engendré » ; c'était surtout pour montrercombien il était naturel qu'il l'aimât, puisqu'il l'avaitengendré au milieu des épreuves. Car que notre amour soitsurtout très-ardent pour les enfants que nous avons eus dans lemalheur, c'est ce qui est manifeste, lorsque nous avons échappéaux dangers, au milieu desquels nous les avons engendrés. C'estce qu'on voit dans l'Ecriture : « Malheur à Icabod »,t' est-il dit ; et ailleurs, lorsque Rachel appelle Benjamin, elle dit:a Benjamin le fils de ma douleur ». — « Reçois-le donccomme mes propres entrailles ». Il montre ainsi toute la grandeurde son amour. Il ne dit pas : Recouvre-le; il ne dit pas : Ne t'irritepoint ; mais : «Reçois-le », c'est-à-dire, ilest digne, non de pardon, mais d'honneur. Pourquoi? C'est qu'il est devenule fils de saint Paul.

. «Je voulais le retenir auprès de moi, afin qu'il me servîtà ta place dans les liens de l'Evangile ». Voyez-vous aprèscombien de préparations il nous le fait paraître ici commedevant être honoré dans la maison de son maître ? Voyezencore de quelle sagesse l'apôtre fait preuve en ce moment. Voyezcomme il dit. tout ce à quoi Philémon est tenu envers lui,et combien il l'honore. Tu as trouvé, dit-il, à m'aider commetu le devais dans mes fonctions par le moyen de ton esclave. Ici il (444)montre qu'il a eu plus de sollicitude polir le maître que pour leserviteur, puisqu'il lui accorde tant de respect. « Mais je n'airien voulu faire sans ton avis, afin que ce ne fût point comme parcontrainte, mais volontairement que tu me fisses le bien que je te propose». Ce qui adoucit le plus celui à qui on fait une prière,c'est de lui dire qu'on pense à une chose très-utile en soi,mais cependant qu'on n'en veut rien faire sans consentement. De làil résulte deux avantages, c'est que l'un y trouve son profit, etque l'autre est plus sûr de réussir. Remarquez encore quel'apôtre ne dit pas Afin que ce ne fût point par contrainte,mais « Comme par contrainte ». Je savais, semble-t-il dire,que quand tu n'aurais pas été prévenu d'avance, tune te serais pas indigné en apprenant tout à coup ce dontil s'agit : j'ai mieux aimé toutefois user d'une préparationmême surabondante « afin que ce ne fût point commepar contrainte ».

« Car peut-être a-t-il été séparéde toi pour un temps afin que tu le recouvres pour toujours ». Ila en raison de dire : « Peut-être », afin que le maîtrecédât plus facilement. En effet, s'il dit : « Peut-être», c'est parce que la fuite d'Onésime a eu pour cause l'indocilitéet la perversité de son caractère, et non pas une juste détermination.Mais il ne dit pas qu'il a fui, il dit « qu'il a étéséparé »; il se sert d'une expression adoucie. Encorene dit-il pas: Il s'est séparé, mais: « Il a étéséparé », comme s'il n'avait pas le dessein de s'éloignerpeur telle ou telle cause. C'est ainsi que parle Joseph pour défendreses frères : « Car Dieu m'a envoyé ici », c'est-à-dire,il a fait tourner à bien leur méchanceté. «Il a été séparé pour un temps » : ainsiil réduit le temps, il confesse la faute, et il attribue tout àla divine Providence. « Afin que tu le recouvres « pour toujours», c'est-à-dire, afin que tu le recouvres non-seulement danscette vie, mais dans l'autre , non plus comme un esclave, mais comme étantau-dessus d'un esclave, puisque, tout en restant esclave, il aura pourtoi' plus d'amour qu'un frère. Ainsi il tire parti et de la supputationdu temps et de la dignité d'Onésime, car, dit-il, par lasuite il ne s'enfuira plus : « Afin que tu le recouvres pour toujours», vous le voyez : « Que tu le recouvres », et non pas: Que tu le reçoives. « Non plus comme un esclave, mais commeétant au-dessus d'un esclave, comme un frère bien-aiméprincipalement de moi». Tu avais perdu un esclave pour un temps,tu trouves un frère pour toujours, et un frère qui n'estpas seulement le tien, mais encore le mien. Cela a encore une grande force.S'il est mon frère, dit-il, tu ne rougiras point de le reconnaîtretoi-même pour ton frère. Ainsi en l'appelant son fils, ila montré l'amour qu'il lui portait; en l'appelant son frère,il prouve sa bienveillance et témoigne qu'il le regarde comme sonégal.

3. Toutes ces choses n'ont pas été écrites sansmotif; l'apôtre veut que nous, maîtres, nous ne désespérionspas de nos esclaves, que nous ne sévissions pas avec violence contreeux, mais que nous apprenions à leur pardonner leurs fautes ; ilveut que nous ne soyons pas toujours durs, et que nous ne rougissions pasà cause de leur condition, de les accepter en toutes choses commenos compagnons, s'ils sont vertueux. Paul n'a pas rougi d'appeler Onésimeses entrailles, son frère et son frère chéri, et nous,nous rougirions ! Mais qu'ai-je besoin de parler de Paul? Le Maîtrede Paul ne rougit pas d'appeler nos esclaves ses frères, et nous,nous rougirions! Voyez comme le Seigneur nous honore : nos esclaves, illes appelle ses frères, ses amis, ses cohéritiers: voilàjusqu'où il est descendu. Que pouvons-nous donc faire, polir qu'onpuisse dire que nous avons tout fait? Rien, absolument rien: car àquelque degré d'humilité que nous soyons parvenus, nous avonstoujours à gagner plus que nous n'avons acquis. Faites attentionen effet : tout ce que vous pouvez, faire , vous le faites pour des compagnonsd'esclavage; mais ce que votre Maître a fait, il l'a fait pour vosesclaves.

Ecoutez et tremblez : que jamais l'humilité ne vous inspire dessentiments d'orgueil. Ces paroles peut-être vous font rire : quoi! l'humilité nous rend orgueilleux ! — Ne vous en étonnezpas: elle enorgueillit, à moins qu'elle ne soit sans fard. Commentet de quelle manière ? C'est lorsque par l'humilité nousrecherchons les louanges des hommes et non celles de Dieu ; c'est quandnous sommes humbles pour qu'on nous loue et que nous ayons une haute idéede nous-mêmes : cela en effet vient du diable. Il y a des hommesqui, par cela même qu'ils recherchent une gloire qui ne soit pasvaine, aiment la fausse gloire; et de même il y en a qui, au moment(445) où ils s'humilient, s'enorgueillissent parce qu'ils ont dessentiments de fierté. Par exemple, il vous vient un de vos frèresou même de vos esclaves, vous le recevez, vous lui lavez les pieds,et aussitôt pleins d'orgueil, nous avons fait, dites-vous, ce quepersonne ne fait, nous avons rempli un devoir d'humilité. Mais commentdonc pourrait-on rester humble? Qu'on se souvienne du précepte deJésus-Christ : « Quand vous aurez fait toutes les choses quivous sont commandées, dites : « Nous sommes des serviteursinutiles » . (Luc, XVII,10.) Ecoutez encore l'apôtre, qui aété le précepteur de tout le genre humain : «Pour moi »; dit-il, « je ne me persuade pas d'avoir atteintle but ». (Philipp. III, 13.) Celui qui a la ferme croyance que,quoi qu'il ait fait, il n'a rien fait de remarquable, celui qui ne pensejamais qu'il soit arrivé au but, celui-là seul peut êtrehumble de coeur. L'humilité a enorgueilli beaucoup de personnes: ne souffrons pas qu'elle produise le même effet sur nous. Vousavez montré de l'humilité dans telle circonstance? Ne vousen faites pas gloire, sinon vous perdrez tout le fruit de votre action.Tel était le pharisien : il se glorifiait de donner aux pauvresla dîme de ses biens, et il la donnait en pure perte. Il n'en futpas de même du publicain. Ecoutez saint Paul : il dit encore : «Je ne me sens coupable de rien, mais pour cela je ne suis pas, justifié», (l Cor. IV, 4.) Voyez-vous comment, bien loin de se surfaire,il se rabaisse et s'humilie de toutes les manières, et cela, lorsqu'il,avait atteint le faite de la vertu ?

Et ces trois jeunes gens, qui étaient environnés de flammesau milieu de, la fournaise, que disaient-ils? « Nous avons péchéet nous avons partagé l'iniquité de nos pères ».(Dan. III, 29.) C'est là ce qu'on peut appeler avoir un coeur contrit.Aussi pouvaient-ils dire : « Mais que la contrition de notre coeuret l'humilité de notre esprit nous fassent trouver grâce ».Ainsi, après avoir été jetés: dans la fournaise,ils se montrèrent humbles: et même plus humbles qu'avant.Car lorsqu'ils eurent vu le miracle qui s'accomplit en leur faveur, lapensée qu'ils étaient indignes d'être sauvés,les conduisit à l'humilité. N'est-ce pas, en effet, lorsquenous avons la persuasion d'avoir reçu, de grands bienfaits, sansles; mériter, que nous nous sentons le plus contristés? Etcependant quel bienfait ont-ils reçu dont ils fussent indignes?Ils se sont livrés eux-mêmes pour être jetésdans la fournaise, ils ont été emmenés captifs àBabylone pour les péchés des autres, car pour eux ils étaientencore très-jeunes, et toutefois ils ne murmuraient pas, ils nes'irritaient pas, ils ne disaient pas : Quel avantage avons-nous donc àservir le Seigneur? A quoi nous q-t-il servi de l'adorer? Celui-ci estimpie, et il a été tait notre maître. Nous sommes châtiéspar un idolâtre au milieu d'idolâtres; nous. avons étéemmenés en captivité; nous avons perdu notre patrie, notreliberté, tous les biens dg nos pères; nous avons étéfaits prisonniers et esclaves, et nous servons, un roi barbare, Ils n'ontrien dit de semblable, et que disent-ils donc? « Nous avons péché,nous avons vécu dans l’iniquité ». Ensuite, lorsqu'ilsprient, ce n'est pas pour eux, c'est pour les antres. « Tu nous aslivrés, » disent-ils, « à un roi très-cruelet très-méchant ». Voyez encore Daniel; jetédans la fosse aux lions, il dit: « Dieu s'est souvenu de moi ».(Dan, XIV, 37,) Comment ne s'en serait-il pas souvenu, ô Daniel,puisque tu l'as glorifié devant le roi en disant : « Ce secretm'a été révélé, non point par quelquesagesse qui soit en moi? » (Dan. II, 30.) Aussi lorsque tu étaisjeté dans la fosse aux lions pour n'avoir pas voulu obéirà un ordre impie, comment ne se serait-il pas souvenu de toi? Ils'en est souvenu en effet, et pour cela même. N'as-tu donc pas étélivré aux lions à cause de lui ? — C'est vrai, dit-il, maisj'ai, de grandes dettes envers le Seigneur.

Si Daniel parle ainsi après avoir fait preuve de tant de vertu,,nous autres, que dirons-nous donc? Mais écoutez encore David: «Que s'il tue dit : Je ne prends point de plaisir en toi; me voici, qu'ilfasse de moi ce qu'il lui semblera bon » (II Rois, XV, 25); et cependantil aurait pu rapporter mille bonnes actions qu'il avait faites. Hélidit aussi : « C'est l'Eternel, qu'il fasse ce qui lui semblera bon».. (I Rois, I , III, 18.)

4. Les esclaves de Dieu doivent montrer lent. sagesse en s'en rapportantà lui pour toutes, choses, non-seulement lorsqu'ils reçoivent;des bienfaits, mais même au milieu des châtiments et des supplices.En effet,, nous permettons aux maures de frapper leurs serviteurs, carnous savons qu'ils les épargneront, puisqu’ils leur appartiennent: ne serait-il donc pas absurde de croire quo Dieu nous (446) châtiesans nous épargner? Ecoutez saint Paul: « Soit que nous vivions,soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur ». (Rom. XIV, 8.)Il né veut pas, dit-il, diminuer ses richesses, il sait commentil punit, et ceux qu'il châtie, ce sont ses propres esclaves. Personnene nous épargne plus que celui qui, lorsque nous n'étionspas encore, nous a fait sortir du néant, qui nous envoie les rayonsdu soleil, qui nous accorde la pluie, qui inspire notre âme, et quinous a donné son Fils pour nous racheter.

Voilà ce que je voulais dire, et si j'ai dit toutes ces choses,c'est pour que nous soyons humbles comme il le faut, modéréscomme il le faut, et que nous ne trouvions pas dans cette conduite uneoccasion de nous enorgueillir. Tu es humble et plus humble que tous leshommes. Que ce ne soit pas un motif pour te glorifier toi-même etpour accuser les autres, sinon toute ta gloire s'évanouira. Pourquoidois-tu être humble? C'est pour éviter l'insolence, mais siton humilité t'y fait tomber, il eût mieux valu n'êtrepas humble. Voici en effet ce que dit l'apôtre : « Le péchém'a causé la mort par le bien, afin que le péché fûtrendu par le commandement excessivement péchant ». (Rom. VII,13.) Que s'il te vient la pensée de t'admirer toi-même pourton humilité, pense, jusqu'où Jésus a poussécette vertu, et tu ne t'admireras pas plus longtemps , tu ne te donnerasplus d'éloges, tu te riras de toi-même comme d'un homme quin'est encore arrivé à rien. Persuade-toi bien que tu es sondébiteur en toutes choses; et quoi que tu fasses, rappelle-toi cetteparabole : « Quel est celui d'entre vous qui, ayant un serviteur,lui dise incontinent : Avance-toi et mets-toi à table; et qui plutôtne lui dise : Reste là, et prépare-moi d'abord à souper?» (Luc, XVII, 7.) Sommes-nous reconnaissants à nos esclavesde ce qu'ils nous servent? Nullement. Pour Dieu au contraire, il nous saitgré non pas de ce que nous le servons, mais de ce que nous faisonsce qui nous est utile. Néanmoins n'agissons pas avec l'idéequ'il nous sait gré de nos vertus, et comme si nous voulions qu'ilnous en sût gré encore davantage , croyons que nous acquittonsune dette; car c'est bien en effet une dette, et tout ce que nous faisonsnous le devons. Voilà des esclaves que nous avons achetésà prix d'argent; nous voulons qu'ils vivent toujours pour nous,et que, tout ce qu'ils ont, ils l'aient pour nous : mais celui qui, lorsquenous n'étions pas, nous a tirés du néant, celui quinous a rachetés de son sang précieux, n'a. t-il pas bienplus de droits à exiger de nous la même chose? Il a donnépour nous un prix qu'un père ne consentirait pas à donnermême pour son fils : il a répandu son propre sang. Aussi quandnous aurions des milliers de vies à lui donner en retour, les chosesseraient-elles égales? Nullement. Pourquoi ? Parce qu'il a agi ainsisans nous rien devoir, parce que tous ses bienfaits sont un pur effet desa grâce, tandis que nous, au contraire, nous sommes déjàses débiteurs. Il était Dieu et s'est fait esclave, il étaitimmortel et il s'est soumis à la mort en s'incarnant; mais nous,quand nous ne lui abandonnerions pas notre vie, la loi de la nature nenous en forcerait pas moins à l'abandonner un jour : quelques momentsaprès nous la quitterions malgré nous. Je ferai le mêmeraisonnement pour les richesses : quand nous ne les donnerions pas en sonnom, la nécessité et la mort nous contraindraient bientôtà les rendre. Il en est de même encore pour l'humilité: quand nous ne nous humilierions pas pour lui, les afflictions, les malheurs,les ordres des tyrans nous humilieraient assez.

Voyez-vous combien grande est la grâce qu'il nous a faite? Ilne dit pas: Que font donc dé si grand ces martyrs? Quand ils nemourraient pas pour moi, ils n'en mourraient pas moins bientôt. Non,mais il leur sait grand gré de vouloir bien quitter de leur propremouvement cette vie, que la loi de la nature leur enlèverait ensuitemalgré eux. Il ne dit pas: Que font donc de si grand ceux qui donnenttoute leur fortune en aumônes? malgré eux il faudra bien qu'ilsles quittent. Non, mais il leur sait grand gré de cela, et il nerougit pas d'avouer devant tout le monde, que lui, le Seigneur, il a éténourri par des esclaves. En effet, c'est la gloire du maître qued'avoir des esclaves reconnaissants ; c'est la gloire du maître qued'être ainsi aimé de ses esclaves; c'est lai gloire du maîtreque de pouvoir se servir de leurs biens comme des siens; c'est la gloiredu maître que de ne pas rougir d'avouer publiquement qu'il en estainsi. Que cette immense charité du Christ nous inspire donc leplus grand respect et le plus ardent amour, Si humble, si nul que soitun homme, du (447) moment que nous savons qu'il nous aime, nous nous embrasonsd'une belle flamme pour lui, et nous en faisons le plus grand cas. Ainsinous l'aimerons, et lorsque notre Maître suprême nous portetant d'amour, nous restons froids ! Ne soyons pas, je vous en prie, nesoyons pas aussi insouciants, lorsqu'il s'agit du salut de nos âmes.Aimons-le de toutes nos forces, et pour l'amour de lui donnons tout, lavie, la fortune, la gloire avec joie, avec plaisir, avec ardeur, commesi ce n'était pas à lui, mais à nous que nous lesoffrions. Telle est en effet la loi de l'amour. Les amants croient qu'onleur accorde toutes les faveurs, lorsqu'ils peuvent souffrir pour ceuxqu'ils aiment. Ayons donc aussi ces sentiments à l'égardde notre souverain Maître, afin que nous ayons notre part des bienséternels en Jésus-Christ Notre-Seigneur qui partage la gloireavec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dansles siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE III

SI DONC TU ME TIENS POUR TON COMPAGNON, REÇOIS-LECOMME MOI-MÊME. QUE S'IL T'A FAIT QUELQUE TORT, OU S'IL TE DOIT QUELQUECHOSE, METS-LE-MOI EN COMPTE : MOI, PAUL, J'AI ÉCRIT CECI DE MAPROPRE MAIN, JE TE LE PAYERAI, POUR NE PAS TE DIRE QUE TU TE DOIS TOI-MÊMEÀ MOI. (17, 18, 19, ETC.)

1. Il n'y a pas de meilleur moyen pour persuader que de ne pas demandertout à la fois. Voyez en effet après quels éloges,après quelle longue préparation l'apôtre ose enfinécrire ces paroles. Après avoir dit : C'est mon fils, moncompagnon dans les liens de l'Évangile, mes entrailles, reçois-lecomme un frère, regarde-le comme un frère , il ajoute ici: « Comme moi-même ». Et Paul n'en rougit pas. Celuien effet qui né rougit pas d'être appelé l'esclavedes fidèles, et qui même se reconnaît hautement pourtel, peut à bien plus forte raison ne pas redouter d'écrireces mots. Maintenant que dit-il? le voici : Si tu as les mêmes sentimentsque moi, si tu poursuis le même but, si tu crois à mon amitié,reçois-le comme moi-même.

« Que s'il t'a fait quelque tort » : voyez dans quel endroitde l'épître et dans quel moment il lui parle du tort qui luia été fait; c'est tout à fait à la fin, etaprès avoir déjà parlé longtemps d'Onésime.Comme ce sont surtout. les pertes d'argent qui sont les plus sensiblesaux hommes, pour que Philémon ne puisse pas se plaindre àce sujet (et il est probable en effet que ce qu'on lui avait dérobéétait déjà dépensé), l'apôtreplace ici ces mots « Que s'il t'a fait quelque tort ». Il nedit pas « S'il t'a volé »; quoi donc ? « S'ilt'a fait quelque tort ». Ainsi il avoue la faute, non toutefois commeune faute d'esclave, mais comme la faute d'un ami envers un ami, en seservant plutôt du mot « tort » que du mot « vol». « Mets-le-moi en compte », c'est-à-dire, regardecela comme une dette que je contracte envers toi, « je te le payerai». Il dit même avec une grâce spirituelle : « Moi,Paul, j'ai écrit ceci de ma propre main». Cela est tout àla fois persuasif et gracieux : si Paul ne se refuse pas à donnercaution pour Onésime, Philémon ne se refusera pas àle recevoir. Par ce moyen il agit puissamment sur l'âme du maître,et il délivre l'esclave de toute perturbation. « De ma propremain », dit-il : il n'y a rien de plus tendre que ces entraillesde père, rien de plus inquiet, rien de plus zélé.Voyez de quelle sollicitude il est plein pour un seul homme: « Pourne pas te dire que tu te dois toi-même à moi ». Commeil eût paru faire injure à celui qu'il priait, s'il n'avaitpas osé le supplier pour un vol, et s'il avait désespéréde réussir, il lui adresse, pour éviter (448) cela, ces parolesadoucies : « Pour ne pas te dire que tu te dois toi-même àmoi ». Il ne dit pas seulement : Tes biens, mais: « Toi-même». S'il parle ainsi, c'est un effet de son affection, il se conformeaux lois de l'amitié, il indique qu'il a en Philémon unegrande confiance. Voyez-vous comme partout il prend soin et de montrerune grande sollicitude pour Onésime dans ses demandes, et d'empêcherque cela ne paraisse une marque de défiance pour Philémon?

« Oui, mon frère ». Que faut-il entendre par cesmots : « Oui, mon frère? » Reçois-le dit-il,car c'est là ce qu'il faut sous-entendre. Il laisse ici de côtéle gracieux pour revenir à son sujet, aux choses sérieuses.Du reste , ce qu'il vient de dire est sérieux aussi, car tout cequi sort de la bouche; des saints est sérieux bien que de tempsen temps ils puissent employer les grâces du discours. « Oui,mon frère, que je reçoive ce plaisir de toi en Notre-Seigneur; réjouis mes entrailles en Notre-Seigneur » : c'est-à-direaccorde la grâce que je te demande, non pas à moi, mais auSeigneur. Par « mes entrailles » , il veut dire : Les entraillesde père que j'ai pour toi. Quel rocher ne se laisserait fléchirpar ces paroles? Quel monstre ne se laisserait adoucir par elles, et nese préparerait à recevoir Onésime avec une véritabletendresse? Après lui avoir reconnu de si grandes vertus, il ne craintpas de s'excuser une seconde fois. Il ne lui dit pas simplement de l'excuser,il ne le lui commande pas, il ne montre pas de présomption, il s'exprimeainsi : « Je t'ai écrit, étant persuadé de tonobéissance ». Ce qu'il avait dit au début : «Bien que j'aie une grande liberté en Jésus-Christ de te commander», il le répète ici au moment de sceller sa lettre.— « Et sachant que tu feras même. plus que je ne te dis »: c'est encore un moyen de l'exciter que de lui dire cela. Car n'eûtil pas fait plus, au moins il aurait eu honte de ne pas faire autant qu'illui était demandé, lorsque saint Paul avait de lui cetteidée qu'il ferait plus qu'il ne lui disait.

« Mais aussi en même temps prépare moi un logement,car j'espère que je vous serai donné par vos prières». Ces paroles montrent une grande confiance, mais c'étaitbien plus encore dans l'intérêt d'Onésime qu'il parlaitainsi; il voulait que ses maîtres ne fussent pas négligentset que sachant qu'à son retour il connaîtrait parfaitementl'état des choses, ils perdissent tout souvenir du tort qui leuravait été fait, et se montrassent plus bienveillants. C'étaitune grande grâce, un grand honneur que d'avoir Paul chez toi, etPaul à un tel âge, et Paul après sa sortie de prison! D'autre part nous avons un témoignage de l'amour que cette maisonlui portait, car l'apôtre dit qu'ils priaient pour lui, et il accordeun grand prix à leurs prières. En effet, bien que je soisenvironné de dangers, dit-il, vous me verrez, si vous priez.

« Epaphras qui est prisonnier avec moi en Jésus-Christ,te salue » : il avait été envoyé chez les Colossiens, et c'est une nouvelle preuve que Philémon était de ce pays.Il l'appelle son compagnon de captivité et montre par làqu'il, était dans une grande affliction; de sorte que quand il nel'aurait pas écouté par amour pour lui-même, il auraitdû le faire par affection pour celui-ci. Car celui qui est dans l'afflictionet qui néglige ses propres intérêts pour s'occuperde ceux des autres , doit être écouté. En outre , c'estencore un moyen de l'exhorter; en effet si l'un de ses concitoyens estdevenu le compagnon de l'apôtre dans ses fers et dans ses tourments,comment Philémon refuserait-il d'accorder à son esclave lagrâce qu'on lui demande ?

Saint Paul ajoute : « Prisonnier avec moi en Jésus-Christ» , c'est-à-dire , pour Jésus-Christ. « Ainsique Marc, et Aristarque, et Démas, et Luc mes aides et mes compagnons›.Pourquoi parle-t-il de Luc en dernier lieu, lorsqu'il dit ailleurs : «Luc est seul avec moi? » Et Démas, dit-il, est un de ceuxqui m'ont abandonné et qui ont aimé le présent siècle.(II Tim. IV, 11, 9.) Bien que ces phrases soient d'une autre épître,il ne faut pas les laisser passer sans discussion, ni les entendre. sansattention. Comment peut-il dire que celui qui l’a abandonné saluePhilémon? Car «pour Eraste », dit-il, « il estresté à Corinthe o. (II Tim. IV, 20.) Il ajoute Epaphrasparce qu'il était connu de Philémon et qu'il étaitde la même ville, et Mare, à cause de son grand mérite: mais pourquoi met-il aussi Démas? Peut-être qu'il se relâchalorsqu'il vit autour de lui mille dangers, et c'est ainsi que Luc qui étaitle dernier serait devenu le premier. Il salue Philémon de leur partpour l'exhorter avec plus de force à l'obéissance, et illes appelle ses coopérateurs pour le forcer par ce (449) moyen àprêter toute son attention à la demande qui lui est faite.« La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avecton esprit. Ainsi soit-il ».

2. C'est une prière qui termine cette lettre; or la prièreest un grand bien, un bien salutaire, un bien qui garde nos âmes.C'est un grand bien, mais lorsque nos actions sont dignes de la prière,lorsque nous ne nous rendons pas nous-mêmes indignes d'elle. Lorsdonc que tu auras été trouver un prêtre et qu'il t'auradit : Mon fils, Dieu aura pitié de toi, ne mets pas ta confiancedans cette parole seulement, mais applique-toi aux oeuvres, rends-toi dignede la miséricorde de Dieu. Dieu te bénira, mon fils, si partes actions tu mérites d'être béni; il te bénira,si tu as de la compassion pour ton prochain, car ce que nous voulons obtenirde Dieu, nous devons d'abord l'accorder à autrui, mais si nous enprivons les autres, comment voulons-nous l'obtenir ? « Bienheureuxles miséricordieux, parce qu'ils trouveront miséricorde ».(Matth. V, 7.) Si en effet il y a des hommes qui ont pitié des infortunés,Dieu aura plus de miséricorde encore pour eux-mêmes; ruaisil n'en sera pas ainsi pour ceux qui n'auront pas eu pitié. «Car le jugement sera sans miséricorde pour « ceux qui n'aurontpas été miséricordieux ». (Jac. XI, 15.) C'estune bonne chose que la miséricorde : pourquoi donc ne l'accordes-tupas aux autres? Veux-tu qu'on te pardonne lorsque tu as fait un faute?Pourquoi donc ne pardonnes-tu pas à celui qui a péché?Quoi ! tu t'approches de Dieu pour lui demander le royaume des cieux, ettoi, lorsqu'on te demande de l'argent, tu n'en donnes pas ! Si donc nousn'obtenons pas miséricorde, c'est parce que nous ne sommes pas miséricordieux.

Pourquoi? diras-tu : car ce serait un effet de la miséricordede Dieu que d'avoir pitié de ceux mêmes qui sont sans pitié.Ainsi celui qui montre de la bienveillance à un homme cruel, farouche,qui a causé mille maux au prochain, celui-là pourrait êtreappelé miséricordieux? - Pourquoi non, dis-tu? est-ce quele baptême ne nous sauve pas malgré les mille fautes que nousavons commises ? — Nous en avons été délivrés,oui, mais ce n'est pas pour que nous recommencions à pécher,c'est pour que nous ne péchions plus : « Si nous sommes mortsau péché, comment y a vivrons-nous encore ? Quoi donc ! pécherons-nousparce que nous ne sommes point sous la loi, mais sous la grâce ?A Dieu ne plaise ! » (Rom. VI, 2, 15.) Le baptême t'a délivréde tes fautes, mais c'est pour que tu ne retombes plus dans le mêmepéché. Ainsi les médecins qui soignent la fièvre,nous délivrent de son ardeur brûlante, non pas afin que nousabusions de nos forces pour retomber dans le mal et le désordre(car il vaudrait. mieux rester malade que de ne sortir de maladie que poury retomber d'une manière plus fâcheuse), mais afin que, connaissantpar expérience notre faiblesse, nous prenions plus de soin de notresanté, et que nous fassions tout ce qui peut lui être utile.

Où est donc, diras-tu, la bonté de Dieu, s'il ne veutpas sauver les méchants? — Ce que j'ai entendu souvent dire parbien des bouches, c'est que Dieu est bon, et il nous sauvera tous sansexception. Mais pour que nous ne nous trompions pas nous-mêmes inconsidérément,je vais tenir une promesse que je me rappelle vous avoir faite àce propos, et débattre aujourd'hui même cette question devantvous. Il n'y a pas longtemps je vous ai parlé de l'enfer, et jeme suis réservé de vous parler une autrefois de la clémencede Dieu : voici le moment opportun pour tenir une promesse.

Que l'enfer soit éternel, c'est, je crois, ce que nous avonssans doute suffisamment démontré par l'exemple du délugeet des maux qui ont frappé les premiers hommes : nous disions qu'iln'était pas possible que le Dieu qui a montré alors cetterigueur, laissât impunis les coupables qui vivent en ce moment. Cars'il a infligé ces châtiments à ceux qui ont péchésous la loi, il ne laissera pas sans punition ceux qui, sous le règnede la grâce, ont commis des fautes bien plus grandes encore. Nousnous demandions donc comment sa bonté, comment sa clémences'accorde avec les châtiments qu'il inflige; et nous avons remisce point à un autre jour, pour ne pas fatiguer vos oreilles parla longueur de notre discours. Payons aujourd'hui notre dette et montronscomment Dieu est bon lors même qu'il punit. Ce discours pourraitencore nous être utile pour réfuter lés hérétiques: prêtons-y donc toute notre attention.

Dieu nous a créés sans avoir aucunement besoin de nosservices . qu'il n'en ait nul besoin, c'est ce qu'il a montré ennous créant si tard ; car s'il eût eu besoin de nous, il nous(450) aurait créés longtemps auparavant. Mais s'il étaittout lui-même sans nous, et si nous n'avons été créésque longtemps après, c'est qu'il nous a créés sansnul besoin. Il a fait pour nous le ciel, la terre, la mer, et tout ce quiexiste. Ne sont-ce point là , dites-moi, des preuves de sa bonté?Certes, on pourrait s'étendre longuement sur ce sujet, mais pournous resserrer, citons seulement ces paroles : « Il fait lever sonsoleil sur les méchants et sur les gens de bien, il envoie sa pluiesur les justes et sur les injustes ». (Matth. V, 35.) N'est-ce pointlà de la bonté? — Non, me dira-t-on. Et en effet je me rappellequ'un jour je demandais à un marcionite si ce n'était pointlà de la bonté, et qu'il me répondit : S'il ne nousdemande pas compte de nos péchés, il est bon, mais il nel'est pas, s'il nous en demande compte. Cet hérétique n'estpas ici, mais je vais rapporter ce que j'ai dit alors, et j'en dirai plusencore : car j'ai plus de raisons qu'il n'en faut pour montrer qu'il neserait pas bon, s'il ne nous demandait pas compte de nos fautes, et que,par cela même qu'il en demande compte, il est bon. Dites-moi. jevous prie, s'il ne nous demandait pas compte de nos péchés,est-ce que notre vie serait encore une vie humaine ? Ne descendrions-nouspas au. rang des bêtes ? En effet, lorsque, en dépit de lacrainte toujours présente d'avoir à rendre nos comptes etd'être jugé au dernier jour, nous l'emportons sur les monstresmarins, en nous dévorant les uns les autres, sur les lions et lesloups en nous ravissant les biens les uns des autres; que serait-ce doncsi Dieu n'exigeait plus de nous aucun compte, et que nous en fussions persuadés?De quelle confusion, de quel trouble notre vie ne serait-elle pas pleine?Que serait ce fameux labyrinthe dont parle la fable, en comparaison dudésordre qui règnerait dans le monde? Ne verrions-nous pasmille iniquités, mille dérèglements ? Qui aurait encoredu respect pour son père, des égards pour sa mère? Est-il un seul plaisir, un seul vice dont on voulût s'abstenir?Je n'exagère pas, et j'essaierai de vous le prouver par l'exempled'une seule maison.

Vous, qui mettez- en question cette vérité, vous avezdes esclaves; eh bien, si je leur persuadais qu'ils peuvent secouer lejoug, se porter aux derniers outrages sur le corps de leurs maîtres,emporter tous Nos biens avec eux, bouleverser tout de fond en comble, engagermême une guerre servile, et cela sans que les maîtres emploientla menace ou le châtiment, sans qu'ils se vengent, sans qu'ils lesaffligent même en paroles, croyez-vous que ce serait de la bonté?Moi je dis que ce serait une extrême cruauté, non-seulementparce que cette inopportune bonté exposerait la femme et les enfantsdu maître, mais encore parce que les esclaves eux-mêmes seperdraient avant de perdre les autres. Ils s'adonneraient au vin, ils seraientdébauchés, impudiques, et plus déraisonnables queles bêtes. Est-ce faire preuve de bonté, dites-moi, que defouler aux pieds,les nobles sentiments des âmes, que de les perdreeux et nous avec eux? Voyez-vous maintenant que c'est être bon quede nous demander compte de nos péchés. Mais pourquoi parlerdes esclaves? Un homme libre a des fils : qu'il leur permette de tout oser,sans les punir; dites-moi, ne deviendront-ils pas pires que les plus ;pervers? Ainsi, lorsque parmi les hommes, punir c'est être bon,-ne pas punirc'est être cruel, n'en sera-t-il pas de même pour Dieu ? C'estdonc parce qu'il est bon qu'il a préparé d'avance pour lescoupables les peines de l'enfer.

Voulez-vous que je vous montre encore un autre effet de sa bonté?Il est bon non-seulement parce qu'il tient prêt l'enfer, mais encoreparue qu'il ne souffre pas que les gens de bien deviennent méchants.Si en effet tous les hommes obtenaient la même récompense,tous seraient méchants; mais il n'en est pas ainsi, et c'est unegrande consolation pour ceux qui sont vertueux. Ecoutez en effet les parolesdu prophète : « Le juste se réjouira quand il auravu la vengeance, il lavera ses mains au sang du méchant ».(Ps. LVII, 10.) Ce n'est pas que le châtiment le fasse bondir dejoie, non, . mais craignant de souffrir les mêmes peines, il corrigerasa conduite. Cela prouve donc encore une grande sollicitude pour nous.— Soit, dira-t-on, mais il suffisait de menacer, et il ne faudrait paspunir. — Lorsqu'il punit, tu prétends que ce ne. sont que des menaces,et tu t'en autorises pour être indifférent : s'il n'y avaiten réalité que des menaces, ne deviendrais-tu pas plus tièdeencore ? Les habitants de Ninive n'eussent point fait pénitence,s'ils avaient su que Dieu s'en tiendrait aux. menaces; mais comme ils firentpénitence, ils arrêtèrent le bras du Seigneur. Veux-tudonc qu'il n'y ait que des menaces? Cela est en ton (451) pouvoir, faisdes progrès dans la vertu, et la menace n'aura pas d'autre effet,mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu méprises les menaces,tu connaîtras la punition dont tu étais menacé. Siles hommes d'avant le déluge avaient redouté ce dont ilsétaient menacés, ils n'auraient pas été châtiés.De même pour nous, si nous craignons les menaces, nous ne seronspas punis. Ah ! puissions-nous ne pas l'être, etque la bontéde Dieu fasse que, ramenés à plus de sagesse, nous obtenionsles biens ineffables du royaume éternel. Puissions-nous tous nousen montrer dignes par la grâce et le bienfait de Notre-Seigneur Jésus-Christqui partage avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissanceet l'honneur , maintenant et toujours , et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. B. A.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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