Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur la lettre aux Philippiens

Commentary on the Letter to the Philippians / Толкование на Послание к Филиппийцам
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PRÉFACE

1. Les Philippiens sont les habitants d'une ville de Macédoine,qu'on appelle Philippes, du nom de son fondateur, et d'ailleurs colonieromaine, selon la remarque de saint Luc.(Act.XVI.) C'est dans cette citéque fut convertie une marchande de pourpre, dame très-pieuse, etdisciple très-fidèle; là aussi, le chef de la synagogueembrassa la foi; là encore, Paul, et Silas avec lui, furent battusde verges; mais bientôt les magistrats de la ville, pleins d'épouvante,les prièrent humblement d'en sortir. On voit que l'Évangiley obtint le plus brillant début.

Au reste, Paul lui-même, et plus d'une fois, rend aux Philippiensde magnifiques témoignages, les appelant " sa couronne " et attestantqu'ils ont beaucoup souffert. " Dieu ", leur dit-il, " vous a fait la grâce,non-seulement de croire en Jésus-Christ, mais encore de souffrirpour lui ". (Philip. 1, 29.)

A l'époque même où saint Paul leur écrivait,il était dans les liens : " Mes liens ", écrivait-il, " sontdevenus célèbres à la gloire de Jésus-Christdans tout le prétoire ". (Philip. XIII.) Il appelle ainsi le palaisde Néron. Mais il fut relâché de ces premiers liens,comme le montre ce qu'il écrit à Timothée : " Dansma première défense, personne ne fut auprès de moi; tout le monde m'avait délaissé : que cela ne leur soitpas imputé ! Dieu seul fut avec moi, pour m'aider et me fortifier". (II Tim. IV, 16, 17.) Les liens dont il parle à Timothéeont donc précédé cette première défense.Timothée n'était pas avec l'apôtre, puisque : " Personne", dit-il, " ne m'assista dans ma première défense ". Cequ'il écrit suffirait, d'ailleurs, pour le démontrer: Pauln'apprendrait pas par lettre à son disciple, un fait qu'il sauraitdéjà connu de lui.

Mais quand il écrivait l'Épître aux Philippiens,Timothée était à ses côtés, comme leprouvent ces paroles : " J'espère en Jésus Notre-Seigneur,vous envoyer bientôt Timothée " ; et encore : " J'espèrevous l'envoyer bientôt, dès que je verrai où en sontmes affaires ". (Philip. II, 19, 23.) Car relâché d'abord,il fut de nouveau jeté dans les fers, après être venuchez les Philippiens. Lorsqu'il dit : " Quand même je devrais répandremon sang sur la victime et le sacrifice de votre foi... "; il ne parlepas d'un martyre déjà présent et en voie d'exécution;mais il veut dire que s'il arrive enfin, et à quelque jour qu'ilarrive, il s'en réjouit, c'est son expression, -voulant ainsi lesrelever de l'abattement où sa nouvelle captivité les a plongés.

Il savait cependant qu'il ne devait pas, maintenant encore, subir lecoup mortel; ses paroles l'indiquent: " J'ai la confiance, au contraire,que moi-même j'irai vous voir " ; et encore " Je sais, je suis assuréque je resterai, que je ferai même séjour parmi vous ". (Philip.II, 24, et. 1, 25.)

Or, les Philippiens lui avaient envoyé Epaphrodite, pour luiporter de l'argent et savoir où en étaient ses affaires,car ils aimaient Paul avec tendresse. Sur ce premier fait de la missiond'Epaphrodite, entendez Paul lui-même: "J'ai tout", écrit-il,"j'abonde de toutes choses; je suis comblé, après avoir reçupar Epaphrodite ce que vous m'avez envoyé ". (Philip. IV, 18.) Ilsl'avaient donc député pour le double motif et de consolerl'Apôtre, et de savoir où en étaient ses affaires.Que ce second point fût aussi l'objet de sa mission, nous le voyonsdès le prélude de la lettre apostolique; saint Paul y parlede sa position : " Je veux ", dit-il, " que vous sachiez a que ce qui m'estarrivé, a beaucoup servi aux progrès de l'Evangile ". (Philip.I, 12.) Et plus loin : " J'espère vous envoyer bientôt Timothée,pour être moi-même consolé en apprenant de vos nouvelles". (Philip. II, 19.) Ce " pour être moi-même " n'a qu'un senspossible et évident : Vous avez envoyé savoir ma position,pour satisfaire les désirs de votre coeur; et moi aussi, je veuxcombler les miens en connaissant votre état actuel. — Comme d'ailleursils avaient été longtemps sans envoyer s'informer de lui,et qu'enfin ils venaient de le faire au moment même, il rappellece doublé fait en ces termes : " Puisque enfin une fois encore vousavez laissé refleurir vos sentiments pour moi ".

Ils avaient appris les nouvelles chaînes de saint Paul. S'ilsavaient entendu parler de la (3) maladie d'Epaphrodite, qui étaitloin d'être aussi célèbre que Paul, à plus forteraison savaient-ils l'état de celui-ci; et naturellement ils enétaient troublés. Aussi, dès le préambule deson Epître, il s'empresse de les consoler au sujet de ses chaînes,et leur apprend que, loin d'en être troublés, ils ont bienplutôt à s'en réjouir. Ensuite, il leur conseille depratiquer la charité et l'humilité, et leur montre, dansces deux vertus, leur sauvegarde certaine et le moyen sûr et facilede vaincre leurs ennemis. La douleur de vos pasteurs n'est point de porterdes chaînes, mais de voir la discorde déchirer leurs disciples: nos lieds font le succès de l'Evangile; vos divisions iraientà le détruire.

2. La concorde leur est prêchée, et l'apôtre leura enseigné que cette vertu a sa source dans l'humilité. Ila foudroyé certains Juifs qui, sous prétexte de christianisme,combattaient par tous les moyens la vérité; il les appelle" chiens, ouvriers du mal ", et conseille de les éviter; il rappellequel doit être l'objet de notre application, discute plusieurs pointsde morale, raffermit leur courage et les rassure par cette affirmation: " Le Seigneur est proche ! "

L'apôtre termine, avec la haute sagesse qui convenait àsa dignité, en leur disant quelques mots des offrandes qu'on luiavait fait parvenir, et ces paroles sont des plus consolantes pour eux.Une preuve évidente, au reste, de leur vertu, c'est qu'ils ne prêtentà ce grand docteur aucune occasion de les réprimander; toutesa lettre est en forme d'exhortation sans aucun mot de blâme. — C'estque, pour répéter une observation que j'ai déjàfaite tout d'abord, cette ville avait manifesté le plus heureuxpenchant vers la foi. Le gardien même de la prison (genre d'emploiassez vil), le geôlier, à la vue d'un miracle seulement, accourutet reçut le baptême avec toute sa famille. Le miracle quise fit alors, lui seul en fut témoin; mais il ne fut pas seul àen recueillir le bénéfice et la grâce ; il entraînasa femme et toute sa maison. Les magistrats eux-mêmes, qui condamnèrentPaul à la flagellation, agirent sous l'influence du tumulte et del'entraînement populaire, plutôt que par malice et cruauté:on le devine, en voyant qu'ils ordonnent bientôt son élargissementet qu'ils tremblent de crainte.

Ce n'est pas seulement la foi des Philippiens et leur courage dans lesdangers, que nous atteste l'Epître suivante; mais encore leur bienfaisantecharité : " Au début de la prédication évangélique", dit saint Paul, " vous avez une première et une seconde foispourvu à mes besoins, et personne ne l'a fait que vous; car nulleautre Eglise n'a usé avec moi de cette réciprocitéde biens tour à tour donnés et rendus ". (Ibid. 15, 16.)Si leur générosité a subi quelque intermittence ,ces paroles nous disent assez que l'occasion leur a manqué plutôtque le bon vouloir. Vos bons sentiments pour moi n'ont pas subi d'interruption,leur dit-il; l'occasion seule vous manquait. De telles expressions indiquent,de la part de saint Paul, une ardente affection ; et nous avons ailleursun témoignage de ce profond amour : " Je vous envoie Timothée,parce que je n'ai personne qui soit autant que lui uni avec moi d'espritet de coeur, ni qui vous soit plus sincèrement dévoué". Et ailleurs : " C'est que je vous porte dans mon coeur et dans mes chaînes".

3. A nous maintenant de comprendre ces paroles; à nous qui recevonsde tels exemples de charité, de nous montrer nous-mêmes dignesde si grands modèles et prêts au besoin à souffrirpour Jésus-Christ !

Sans doute, à notre époque, les chrétiens ne trouventplus ni persécuteurs ni bourreaux. Eh bien ! à défautdu martyre, imitons de nos devanciers leur charité, du moins, siardente et si efficace; et n'allons pas croire, parce que nous aurons donnéune fois ou deux, que notre devoir soit rempli. C'est là une dettede toute la vie. Ce n'est pas une fois, c'est toujours qu'il faut êtrebienfaisant. Aux courses publiques, en vain feriez-vous dix fois le doublestade; en omettant le onzième tour, le prix est absolument perdu:ainsi, nous-mêmes, si nous subissons un arrêt volontaire danscette carrière de bonnes oeuvres, nous avons tout perdu, tout gâté.

Ecoutez plutôt (avis éminemment utile d'un texte sacré: " Que l'aumône", est-il dit, " que l'aumône et la foi nevous abandonnent jamais". (Prov. III, 3.) L'Esprit-Saint ne dit pas Faitesl'aumône une fois, deux, trois, dix fois, cent fois; mais àperpétuité. Qu'elles ne vous abandonnent jamais, dit-il;il n'a pas même prononcé : Ne les abandonnez pas! mais qu'ellesne vous abandonnent pas; montrant que ces vertus n'ont pas besoin de nous,mais que nous avons toujours besoin d'elles, et enseignant que nous devonsfaire tout au monde pour les garder chez nous : " Entourez-en", ajoute-t-il," votre cou et vos épaules ". Ne voyons-nous pas, en effet, lesenfants des riches porter à leur cou un collier d'or, dont ils nese dépouillent jamais, parce qu'ils le portent publiquement commel'insigne de leur noblesse? Ainsi devons-nous aussi nous entourer de l'aumône,montrant ainsi solennellement que nous sommes les fils de ce Dieu de miséricordequi fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants.

4

Mais ces hommes, objets de notre charité, ce sont des infidèles,des païens ! — Ils n'en seront que plus vite conquis à la religion,si nous savons donner. En nous voyant pleins de compassion pour tous leshommes, et dignes représentants de notre Maître suprême,ils comprendront que nous agissons à son exemple.

Ajoutons qu'il ne faut pas faire l'aumône au hasard; mais plutôtavec précaution, avec garantie. — Ayez, est-il dit, la vraie aumôneet la vraie foi. Le mot vrai n'est pas mis là sans raison, celaveut dire que l'aumône ne soit pas prise sur des biens acquis, parfraude ou par rapine. La bonne foi, la véritable aumône nese trouvent point là : celui qui vole, se sert nécessairementde mensonge et de parjure. Avec l'aumône donc, possédez etgardez la bonne foi, est-il dit. — Oui, mes fières, entourons-nousde ce brillant ornement; attachons à notre âme ce collierd'or, l'aumône, veux-je dire, et gardons-la tant que nous seronsici-bas.

En effet, quand cette vie sera finie, nous n'en ferons plus usage...Pourquoi? C'est que, là-haut., il n'y a plus ni pauvres, ni argent,ni mendicités Mais tant que nous sommes enfants, gardons-nous denous dépouiller de cette parure. Les enfants arrivés àl'âge viril, déposent les ornements du bas âge pouren revêtir de nouveaux; ainsi en ira-t-il de nous. Dans la vie àvenir, nous trouverons l'aumône encore, non pas celle qui se faitavec l'argent, mais une autre bien plus belle. De peur donc d'en êtreà jamais privés, ayons soin de former d'avance en nous uneâme belle et splendide.

L'aumône est un bien si grand, si honorable; c'est une grâcesi précieuse; c'est bien plus encore, c'est une vertu si fécondepour nous ! Si nous apprenons à mépriser l'argent, nous apprendronsplus et mieux encore. Voyez plutôt que de biens en résulteront: celui qui donne l'aumône comme elle doit être donnée,déjà apprend à mépriser l'argent; celui quisait mépriser l'argent, arrache de son coeur la racine de tout mal.Aussi reçoit-il un bienfait plutôt qu'il n'en donne; non-seulementparce qu'à l'aumône est attachée une récompenseassurée; mais aussi parce qu'en la pratiquant, l'âme s'élèveà la vraie philosophie, elle est grande, elle est riche. Celui quiépanche l'aumône, s'instruit et s'apprend à ne pointadmirer l'or ni les biens terrestres; et son âme, formée àune telle école, a déjà fait un pas immense vers leshauteurs célestes; elle s'est retranché mille vains prétextesde disputes, de luttes, de jalousies, de désespoir. Car vous connaissez,oui, vous connaissez vous-mêmes, sans doute, que les richesses périssablessont la source de tous les maux, de mille guerres impies. Aussi en se formantà les mépriser, on se place dans un port sûr et tranquille,on n'a désormais aucun péril à craindre. L'aumônenous donne cet enseignement, elle nous apprend à ne plus convoitéele bien d'autrui. Comment désirerait-il encore, celui qui donnele sien, qui le jette à pleines mains? La vue du riche n'exciteplus votre jalousie : comment serait jaloux celui qui veut même s'appauvrir?L'aumône, en un mot, rend pur le regard de votre âme.

Voilà pour les avantages de cette vie. Mais quels biens doiventêtre, dans l'autre, votre conquête éternelle, aucunlangage ne saurait l'exposer. L'homme charitable ne sera pas réduità " rester dehors ", avec les vierges folles; mais dans le cortégedes sages, sur les pas de l'Epoux, il entrera avec ses lampes brillantes.Ainsi, grâce à l'aumône, il dépassera ces insenséesqui auront en vain conservé la virginité au prix de grandsefforts, sans en avoir lui-même subi de pareils; tant est grandela puissance de l'aumône: elle introduit en toute libertéses disciples fidèles dans les cieux. Les gardiens attachésaux portes de ces demeures éternelles, où l'Epoux habite,connaissent l'aumône; ils la connaissent et la révèrent;elle a le droit de faire entrer en toute liberté ceux qui l'ontaimée et pratiquée. Nul n'oserait l'arrêter; tout cèdedevant elle. Elle a bien pu amener un Dieu sur la terre et lui persuaderde se faire homme; à bien plus forte raison peut-elle introduirel'homme dans le ciel : sa puissance est sans limites ! Oui, si par puremiséricorde, par amour pour les hommes, un Dieu s'est fait homme;s'il s'est abaissé jusqu'à se faire esclave, bien plus facilementvoudra-t-il introduire ses serviteurs dans sa propre maison.

Aimons-la donc, pratiquons-la, non pas un jour ou deux, mais tous lesjours, pour qu'elle nous reconnaisse; reconnus d'elle, nous le serons ausside Dieu; méconnus par elle, Dieu nous méconnaîtraità son tour, et nous dirait : Je ne vous connais pas ! Mais àDieu ne plaise que nous entendions cet anathème; que plutôtil nous donne cette parole bienheureuse : " Venez, les bénis demon Père; possédez le royaume qui vous a étépréparé depuis la création du monde ". Puissions-noustous y arriver, par pure grâce et bonté divines, en Jésus-ChristNotre-Seigneur,.... Ainsi soit-il,

HOMÉLIE PREMIÈRE

PAUL ET TIMOTHÉE, SERVITEURSDE JÉSUS-CHRIST, A TOUS LES SAINTS EN JÉSUS-CHRIST QUI SONTA PHILIPPES, AUX COÉVÉQUES ET DIACRES; QUE DIEU NOTRE PÈREET JÉSUS-CHRIST NOTRE SEIGNEUR VOUS DONNENT LA GRACE ET LA PAIX.(CH. I, 1, 2 JUSQU'AU VERSET 7.)

1. Ici, et comme s'il écrivait à des personnes d'une dignitéégale à la sienne, Paul ne joint pas à son nom saqualité d'apôtre; il prend un autre titre, mais bien grand,et quel est-il? Au lieu d' " apôtre ", il écrit " serviteur". C'est certainement une haute dignité , c'est le premier de tousles biens, que de pouvoir non pas être nommé seulement, maisêtre en réalité serviteur de Jésus-Christ.

Qui dit serviteur de Jésus-Christ, dit homme libre de tout péché;et par cela même qu'il est serviteur vrai et légitime, ilne voudrait jamais être asservi à un autre maître, puisqu'alorsil ne serait plus qu'à demi le serviteur de Jésus-Christ.

Quand il écrit aux Romains, Paul reprend la même suscription: " Paul serviteur de Jésus-Christ " ; au contraire dans les épîtresaux Corinthiens et à Timothée, il se nomme " apôtre". Pourquoi? ce n'est pas sans doute pour cette raison, que de simplesfidèles valussent mieux que Timothée ! Erreur évidente! C'est plutôt parce que, de tous ceux qu'il honore de ses lettres,les Philippiens se trouvent (6) être les plus honorés et lesplus aimés: il attestera même bientôt leur grande vertu.— D'ailleurs, il déclare sa dignité d'apôtre quandil veut, dans son épître, établir ou réglerquelque affaire très-grave. Mais, à l'égard des Philippiens,il n'a pas à leur mander autre chose que ce qu'ils savaient déjà.

" Aux saints en Jésus-Christ qui sont à Philippes ". Commevraisemblablement les juifs s'adjugeaient à. eux-mêmes lenom de " saints ", d'après l'ancien oracle qui les désignaitcomme le peuple saint et choisi (Deut. (VII, 6), l'apôtre a soind'ajouter pour cette raison : " Aux saints en Jésus-Christ ". Cardésormais voilà seulement les saints; les autres àl'avenir ne sont que des profanes.

" Aux coévêques et diacres... " Qu'est-ce à dire?Une seule cité avait-elle donc plusieurs évêques? Non;mais sous ce nom il a désigné les prêtres. Ces noms,alors, étaient communs et réciproques; l'évêquemême s'appelait diacre. Témoin cette ligne à Timothée: " Rem" plissez votre diaconie ", bien qu'il fût évêque,puisque ce caractère épiscopal ressort de ces autres parolesau même disciple : " N'imposez légèrement les mainsà personne " ; ailleurs au contraire il lui écrit : (La grâce)" Je rends grâces à Dieu, chaque fois que je vous a étédonnée par l'imposition des mains des prêtres ", et pourtantdes simples prêtres n'auraient pu ordonner un évêque.— De même écrivait-il à Tite : " Je vous ai laisséen Crète, afin que vous y établissiez des prêtres enchaque ville, selon l'ordre que je vous en ai donné, choisissantcelui qui sera irréprochable, qui n'aura épousé qu'unefemme " ; autant de traits qui désignent l'évêque,puisqu'il ajoute, immédiatement après le texte précédent: " Car il faut que l'évêque soit irréprochable, commeétant le dispensateur et l'économe de Dieu; qu'il ne soitpas orgueilleux... " Ainsi, jadis, comme je le disais, les prêtresétaient appelés ou évêques ou diacres de Jésus-Christ;et les évêques s'appelaient prêtres : tellement quemême de nos jours, plusieurs évêques écriventà leurs ministres inférieurs : A notre coprêtre, codiacre; bien qu'avec le temps, chaque dignitaire ait, enfin reçu son nomparticulier, et que l'un s'appelle désormais évêque,l'autre, prêtre.

" Aux coévêques ", continue-t-il, " et aux diacres; queDieu notre Père et Jésus-Christ notre Seigneur, vous donnentla paix ". On peut ici faire une question. Pourquoi ne s'adressant jamaisau clergé d'autres cités, par exemple, à ceux de Rome,de Corinthe, d'Ephèse, mais saluant en général ences termes " A tous les saints, ou à tous les fidèles, àtous " nos bien-aimés ", pourquoi ici écrire au clergé? — Sans doute parce que c'étaient des clercs qui lui avaient remisla lettre des Philippiens, porté leur aumône, et députéEpaphrodite.

" Je rends grâces à mon Dieu, toutes les fois " que jeme souviens de vous ". Il a écrit ailleurs : " Obéissez àvos prélats et soyez-leur " soumis; car eux à leur tour veillentsans "cesse comme devant rendre compte de vos " âmes; qu'ils aientdonc à le faire avec bon" heur, et non avec gémissement".Autant les fautes des disciples doivent faire gémir, autant la joieà parler d'eux démontre leurs progrès dans le bien.Voici donc sa pensée: Toutes les fois que je me souviens de vous,je rends gloire à Dieu. S'il remercie, c'est qu'il garde la mémoirede leurs grandes vertus. Je glorifie Dieu, et, ajoute-t-il, je le prie.Car, de ce que vous êtes entrés dans le chemin de la vertu,il ne suit pas que je doive cesser de prier pour vous; au contraire , jepersévère dans ma prière : " Je rends grâcesà Dieu, chaque fois que je me souviens de vous " et. toujours, etdans " toutes mes prières pour vous tous , et c'est avec joie queje prie ". Je me souviens " toujours ", et non pas seulement à l'instantde mon oraison. C'est avec raison qu'il ajoute Je le fais " avec joie "; car il se peut qu'on prié avec tristesse , comme lui-mêmeailleurs le témoigne : Oui, dit-il aux Corinthiens, "c'est avecpeine, avec serrement de cœur, à travers bien des larmes que jevous ai écrit ". .(Je rends grâces à Dieu) " de ceque vous avez participé à la propagation de d'Evangile "(par vos aumônes) " depuis le premier jour jusqu'à présent".

2. C'est un grand éloge que celui que donne aux Philippiens cepassage de l'apôtre ; c'est un éloge très-grand, etqui d'ordinaire ne s'accorde qu'aux apôtres et aux évangélistes.Loin de borner votre zèle, semble-t-il dire, à cette uniquecité, qui seule, après tout, vous a été commiseet confiée , vous ne négligez aucun moyen de prendre partà mes travaux , partout présents, et concentrant en unionavec moi toutes vos pensées et toute votre action à la prédicationde l'Evangile. Et ce n'est pas à tel ou tel instant (7) et par intervalles,c'est toujours, c'est depuis l'époque où vous avez reçula foi, jusqu'au jour présent, que vous prenez une part ardenteau zèle et au prosélytisme des apôtres. Et cependant,à l'encontre, voyez comme ses collaborateurs de Rome l'avaient quitté;écoutez comme il se plaint à Timothée, d'ailleurs: " Vous n'ignorez pas ", lui dit-il, "que tous ceux qui sont en Asie sesont éloignés de moi " ; et encore : " Démas m'a abandonné, et dans mon premier procès, personne ne m'a assisté ".Au contraire, il atteste que les Philippiens, malgré les distancesdes lieux, ont pris part à toutes ses traverses; qu'ils lui envoyèrentdes messagers, lui fournirent aide et secours dans la mesure de leurs forceset de ses besoins, sans oublier ni négliger quoique ce fût.Et vous le faites, ajoute-t-il, non-seulement en ce jour, mais sans cesseet toujours, m'aidant de tout moyen. Voilà l'aide qu'il désignesous le nom de " communion au. saint " Evangile ".

C'est qu'en effet, quand le prédicateur annonce la sainte parole,vous qui lui prêtez votre concours, vous aurez avec lui mêmescouronnes. Dans les combats simulés des jeux profanes, la couronnen'est pas décernée seulement au combattant, mais àson maître instructeur, mais à ses seconds mêmes, àtous ceux enfin qui ont formé le vaillant athlète. Puisqu'illeur doit, en effet, force, soulagement, n'est-il pas juste qu'il les fasseparticiper à sa victoire? De même encore dans les guerressérieuses, l'auteur d'un coup heureux n'est pas seul admis àrecueillir la gloire et les trophées : on ne ferait pas cette injureà tous ceux qui lui ont prêté leur utile concours;on reconnaît, on avoue , en les couronnant avec lui, que leur oeuvreet leur service les ont comme associés au combat. Par la mêmeraison, se mettre au service des saints est une oeuvre noble et puissante,loin d'être à dédaigner : elle nous donne droit aveceux aux récompenses que Dieu leur tient en réserve.

Un riche, par exemple, s'est dépouillé d'une immense fortunepour l'amour de Dieu; il s'est fait son serviteur de coeur et d'âme,s'acquittant désormais de tous les devoirs d'une vertu parfaite,évitant avec scrupule toute parole, toute pensée même, toute occasion capable d'offenser Dieu. Eh bien , vous qui êtesloin d'atteindre à la vertu héroïque de cet homme parfait,vous pouvez cependant espérer une portion de la récompensequi l'attend. Et comment? Aidez-le par vos paroles et par vos actes; soutenez-le,en lui donnant le nécessaire , en vous constituant le serviteurattentif de tous ses besoins. Vous méritez dès lors aveclui, parce que, grâce à vous, cette vie rude et méritantelui est devenue plus facile.

Si donc vous admirez les saints habitants du désert, ou ceuxqui ont embrassé un genre de vie tout angélique, ou, ceuxencore qui, dans l'Eglise, pratiquent les mêmes vertus; si vous lesadmirez, dis-je, et si vous gémissez de vous voir si fort devancéspar de nobles exemples, il vous reste un moyen d'entrer en communautéde mérite avec eux : prêtez-leur aide et assistance. C'est,en effet, un trait de la bonté de Dieu qu'il veut bien éleverpar une autre route à la hauteur des parfaits, ces chrétienssimples et moins zélés, qui n'ont point la force d'embrassercette vie âpre et rude, mais si glorieuse. Saint Paul leur explique,cette puissance de l'association ; ils nous font, dit-il, une part dansleurs biens de la chair, et nous leur faisons part des biens de l'esprit.

Dieu lui-même, pour nos vertus si misérables et sans aucunprix, veut bien nous donner un royaume; ses saints, après lui etcomme lui, nous donnent les biens spirituels en échange de servicesbien minces et purement charnels. Ou plutôt, c'est Dieu qui , parses serviteurs , nous donne et les biens spirituels et les dons de la gloire.Vous ne pouvez supporter le jeûne , la solitude , vous ne pouvezcoucher sur la dure, vous ne pouvez passer de longues nuits sans sommeil?Vous partagerez la récompense due à ces exercices de l'hommeparfait, si vous faites de son travail votre propriété même;si l'athlète est l'objet de vos soins continus, de vos larges aumônes,si vous lui facilitez les saints combats de la perfection. Lui, fait faceà l'ennemi, il lutte, il reçoit les coups : et vous, quandil reviendra de la bataille, soignez-le, recevez-le dans vos ,bras, essuyezsa sueur, pansez ses plaies, consolez et relevez cette grande âmefatiguée. Servir ainsi les saints avec un zèle empressé,c'est se créer un droit à partager avec eux le salaire éternel.Jésus-Christ lui-même l'enseigne : " Faites-vous des amisavec l'argent d'iniquité, afin qu'ils vous reçoivent dans" les tabernacles éternels ". (Luc, XVI, 9.) — Vous voyez commentles Philippiens ont su (8) s'assurer une part aux mérites de saintPaul?" Depuis le premier jour jusqu'à cette heure " ; telle est,dit-il, la raison de ma joie. " Votre communion avec nous " ; et je suisheureux non-seulement du passé , mais de l'avenir; car je pressensce que vous ferez, d'après l'expérience de ce que vous avezfait. Il poursuit en effet : " J'ai une ferme confiance que celui qui acommencé le bien en vous, ne cessera de le perfectionner jusqu'aujour de Jésus-Christ (6) ".

3. Voyez comme il leur enseigne la pratique de la modestie. Comme illeur a rendu un important témoignage, il craint que l'humaine faiblessene succombe à l'orgueil, et il s'empresse de leur apprendre àreporter tout à Jésus-Christ, le passé comme l'avenir.Comment ? Il se garde bien de dire J'ai confiance qu'ayant si bien commencé,vous finirez de même. Que dit-il donc? " Celui qui a commencéle bien en vous, ne cessera de le perfectionner ". Sans doute il ne refusepas d'avouer qu'ils ont quelque part dans la bonne oeuvre : "Je suis heureux", dit-il au contraire, " de votre participation ", comme s'ils ne devaientqu'à eux-mêmes cette sainte conduite. Mais, cependant, ilne dit pas que la vertu vienne d'eux seuls, il en attribue à Dieule principe tout d'abord : " C'est lui " , dit-il, "j'en ai la confiance,qui a commencé le bien en vous; c'est lui encore qui ne cesserade " le perfectionner jusqu'au jour de Jésus-Christ ". Lui, c'estDieu. Et il en sera ainsi, ajouta-t-il , non-seulement de vous, mais detous ceux qui vous suivront, je l'espère.

Après tout, ce n'est pas un mince éloge pour un homme,que Dieu daigne opérer en lui. Car s'il ne fait acception de personne,et certes c'est son caractère divin; s'il ne voit dans chacun denous, pour se déterminer à nous aider, que notre bon proposà remplir notre devoir, il est assez clair que c'est nous-mêmesqui lui donnons sujet de nous seconder ainsi. Sous ce rapport, l'apôtreest loin de retirer aux Philippiens leur mérite. En effet, si Dieuagissait en nous seul et par caprice, rien n'empêcherait que lesgentils et même tous les hommes sans exception ne fussent l'objetde sa grâce au. même degré, s'il les remuait, osé-jedire, comme le bois ou la pierre, sans chercher aucune coopérationde notre part. Ainsi, quand l'apôtre ajoute : " Dieu perfectionnera", ici même il fait encore leur éloge, avouant qu'ils ontattiré sur eux la grâce de Dieu qui les aidera à vaincrel'humaine nature. Un autre mérite ressort encore ici : vos bonnesoeuvres ont ce caractère qu'elles ne présentent rien de l'homme,mais qu'elles ont besoin de la force de Dieu. Au reste, si Dieu perfectionne,vous n'aurez pas à travailler beaucoup ; vous devez donc avoir confiance,facilement vous atteindrez la perfection , puisque vous serez aidésde lui.

" Et il est juste que j'aie ce sentiment de a vous tous, parce que jevous porte dans mon cœur, comme ayant tous part à ma grâce,par celle que vous avez prise à mes liens, à ma défense,et à l'affermissement de l'Evangile (7) ". Voilà bien lasainte passion d'une âme ardente : il portait les Philippiens dansson coeur; et jusque dans la prison et les fers, il gardait leur souvenir: ce n'est pas pour ces pieux fidèles un éloge vulgaire,que d'être ainsi gravés dans la mémoire d'un si grandsaint. L'affection de Paul n'avait point son motif dans un mouvement irréfléchi;il s'appuyait sur la raison et le jugement. Pour être aussi vivementaimé de lui, il fallait, évidemment, le mériter parune grande et admirable vertu.

" Jusque dans ma défense et dans l'affermissement de l'Evangile". Après ce trait, n'admirons plus qu'il les portât dans soncœur, même au fond de son cachot : à l'heure même oùje comparaissais devant les tribunaux, dit-il, pour y plaider ma cause,vous n'étiez pas sortis de mon esprit. — Telle est, en effet, lapuissance de l'amour spirituel, qu'il ne puisse céder aux rigueursd'un temps malheureux, mais qu'embrasant l'âme à tout jamais,il ne puisse être vaincu par le malheur ni par la souffrance. Jusquedans la fournaise de Babylone , au milieu de cet épouvantable brasier, une douce rosée rafraîchissait les bienheureux enfants :ainsi la sainte amitié, dès qu'elle a saisi l'âme,mais une âme aimante et agréable à Dieu, éteinttoute autre flamme, et répand une admirable rosée.

" Et dans l'affermissement de l'Evangile ". Ainsi les chaînesapostoliques étaient l'affermissement de l'Evangile, et comme sonbouclier et sa défense. Cette parole est juste et profonde. S'iln'avait pas, en effet, glorifié et (9) aimé ses chaînes,il n'aurait paru qu'un imposteur. Mais maintenant qu'il subissait volontiersles fers et la souffrance , tous les maux réunis, il montre assezqu'il ne souffrait pas pour une cause humaine, mais pour la cause de Dieu,son grand rémunérateur. Nul n'aurait ainsi choisi la mortet tous les dangers ; nul n'aurait affronté la colère d'unempereur comme celui-là, de Néron, s'il n'avait vu plus hautun empereur bien autrement grand. Les chaînes étaient doncla confirmation de l'Evangile. — Admirez comme, pour arriver plus pleinementet plus parfaitement à son but, l'apôtre fait voir en touteschoses le côté contraire aux vues humaines. Ce que l'on regardaitcomme faiblesse ou déshonneur, lui, le déclare êtrela confirmation de l'Evangile ; comme si l'apôtre avait dûêtre faible sans ces épreuves qui les effraient. — Ensuite,il veut montrer que son amitié pour eux n'est pas un aveugle partipris, mais une affection raisonnée. Quelle preuve en donne-t-il?Ecoutez. " Je vous porte dans mes chaînes et jusque dans ma défense,parce que, en union intime avec moi, vous avez partagé ma grâce". Qu'est-ce à dire? Etait-ce donc une grâce pour l'apôtre,que les fers, l'exil perpétuel, les innombrables supplices? Oui: car, est-il dit, " ma grâce vous suffit, et ma force se montretout entière dans l'infirmité; aussi", ajoute l'apôtre, " je me complais dans les infirmités et dans les outrages ". (IICor. XII, 9, 10.) Quand donc je vous vois montrer votre vertu par vos oeuvres,et participer à cette grâce aussi , et même avec joie,je conçois aussi pour vous les mêmes espérances. Jevous connais par expérience, j'ai vu surtout vos bonnes oeuvres;malgré la distance qui nous sépare, vous vous efforcez departager mes tribulations et ensuite ma récompense, en sorte quetout en restant éloignés du combat , vous aurez dans la victoireune part égale à la mienne, moi qui suis au milieu de lamêlée; il est donc juste que je vous rende ce témoignage.

Mais pourquoi ne dit-il pas simplement " Vous participez " ; mais :" Vous participez dans l'union la plus intime avec moi? " C'est comme s'ildisait : Je vous fais votre part, afin d'avoir moi-même la miennedans cet Evangile, c'est-à-dire aux biens qu'il nous promet. Choseadmirable, d'ailleurs, que tous ces pieux fidèles aient eu des sentimentsassez

généreux pour être appelés par Paul lui-mêmeses copartageants: Telle est , en effet , son expression : " Tous avecmoi vous avez part à la grâce ". De tels commencements megarantissent votre persévérance dans ces généreusesdispositions. Il est impossible qu'un début si glorieux s'éteigneet se dissipe comme une vaine fumée : d'avance il promet une finglorieuse.

4. Nous pouvons donc, indirectement, participer à la grâceapostolique des dangers et des tribulations : je vous en supplie, mes frères,sachons y prendre notre part. Combien parmi ceux qui sont ici voudraient...,ou plutôt tous sans exception , ne voudriez-vous pas partager avecPaul ces biens que l'éternité nous garde? Or, ce but magnifique,facilement vous pouvez l'atteindre , si vous le voulez; oui, à ceuxqui représentent le ministère apostolique, à ceuxqui souffrent pour Jésus-Christ, veuillez prêter aide et secours.Voyez-vous un frère en danger? Tendez-lui la main. Apercevez-vousun de vos maîtres en plein combat? Assistez-le. — Mais, répondez-vous,aucun ne peut être comparé avec Paul. — Quoi ! sitôtl'orgueil ! sitôt le jugement téméraire ! Que personnen'approche de ce grand Paul, je vous le concède. Mais cependant,d'après Jésus-Christ, " celui qui reçoit le prophèteen son nom de prophète, recevra la récompense du prophète". Les Philippiens étaient-ils donc admirables, par la raison qu'ilsaidaient Paul personnellement? Nullement ; mais c'est qu'ils entraienten communion avec l'apôtre, avec le héraut de l'Evangile.Paul ne méritait tant d'honneur que parce qu'il souffrait pour Jésus-Christ.Grand comme l'apôtre, nul ne peut l'être; et que dis-je? commelui ! de lui, d'un tel saint, nul n'approche. Mais la prédicationest la même aujourd'hui qu'alors.

Au reste, les Philippiens prenaient part à ses travaux, non passeulement depuis qu'il était dans les fers , mais dès leprincipe. Voici ses propres termes : " Or, vous savez, mes frèresde Philippes, qu'après avoir commencé à vous prêcherl'Evangile, aucune église ne m'a fait part de ses biens en reconnaissancede ceux que j'apportais : vous seuls exceptés, cependant ". Et pourtantsans parler des dangers proprement dits, le Maître de la parole rencontrebien des ennuis : veilles, fatigues de la parole et de (10) l'enseignement,dures critiques et accusations, plaintes, reproches, jalousies. N'est-cerien, dites-moi, que de s'exposer à mille contradictions, lorsqu'aprèstout on aurait le droit absolu de ne penser qu'à soi et àses intérêts personnels ?

Hélas ! où en suis-je? Enfermé dans une alternativeredoutable, j'hésite,. je ne sais que résoudre. D'un côté,je désire vous exhorter, .vous déterminer à prendresoin des saints de Dieu et à les aider de tous vos efforts reconnaissants; de l'autre, je crains que mon langage ne semble pas dicté parl'intérêt que je vous porte , mais plutôt par celuide mes clients....

Hé bien ! sachez que c'est pour vous et non pour eux que je plaideen ce moment, et si vous daignez m'écouter, les raisons que j'apportevous auront bientôt convaincus. — Les avantages de l'aumônesont beaucoup plus grands pour vous que pour eux; si vous faites l'aumône,vous ne donnez, après tout, que de ces richesses dont bientôt,bon gré mal gré, vous devez subir la privation, le dépouillement.Ce que vous recevez, au contraire, est d'un prix immense, j'ose dire même,hors de comparaison. Quand vous donnez, n'avez-vous pas la confiance derecevoir? Si tel n'est pas votre sentiment, ne donnez pas, je vous le dis,tant j e suis loin de parler pour les pauvres. Non, si quelqu'un ici n'estpas tout d'abord convaincu qu'en donnant, il recevra: davantage et feraun gain magnifique, qu'il sera bien plus l'obligé que le bienfaiteur,alors qu'il ne donne pas ! Sa conviction est-elle qu'il dépensesans recevoir, qu'il s'abstienne! Pour ma part, ma grande inquiétudedans ce moment n'est pas de trouver la nourriture des saints : si vousne donnez pas, un autre donnera. Mon seul désir, le voici : puissiez-vousavoir un doux remède contre vos péchés ! En ne donnantpas avec ces dispositions, vous n'avez pas de remède à attendre.L'aumône, en effet, ce n'est pas le don , c'est l'empressement etla joie à donner, c'est la reconnaissance envers celui qui reçoit.Paul l'a prononcé : " Rien par force, rien avec regret : " Dieuaime qu'on donne avec joie ". Pour ne pas donner ainsi, conservez plutôt: ce serait une perte et non pas une aumône.

Si donc vous êtes persuadés que vous gagnez et non pasvos obligés, ne soyez pas moins convaincus que le profit pour vousest incomparable. Leur corps sera nourri : votre âme deviendra belleet splendide. En acceptant, leurs péchés ne sont pas effacés;vous retranchez de vos comptes de nombreuses offenses. Ainsi , prenonspart à leurs travaux, à leurs combats, afin de partager unjour leur couronne. On a vu des particuliers adopter des rois et des empereurs,avec ridée qu'ainsi ils recevaient autant qu'ils donnaient (1).Adoptez, vous, Notre-Seigneur Jésus-Christ : vous placez ainsi votrefortune en toute sûreté. Voulez-vous être aussi lescoassociés de saint Paul ?... Mais que parlé-je de Paul,quand au fond c'est Jésus-Christ lui-même qui reçoit.

5. Mais je veux vous convaincre encore que votre seul intérêtm'ouvre la bouche, que j'agis pour vous et non pour les autres. Ainsi,parmi les prélats de l'Eglise, en est-il qui vive dans l'aisance,hors de tout besoin, fût-il d'ailleurs un saint, ne lui donnez rien: préférez-lui cet autre ministre de Dieu, moins admirablepeut-être , mais qui n'a point le nécessaire. Pourquoi? Ahl c'est qu'ainsi le veut Notre-Seigneur lui-même, quand il dit :" Quand vous donnez un repas , un banquet, n'invitez pas vos amis ni vosparents, mais plutôt les infirmes, les boiteux, les aveugles, ceuxenfin qui ne pourront vous rendre la pareille ". (Luc, XIV, 12, 13.) Ainsiles invitations ne doivent pas se faire au hasard : préférezles gens affamés, altérés, nus ; les étrangers.,les riches tombés dans la misère. Car le Seigneur n'a pasdit simplement : Vous m'avez nourri ; il ajoute : Vous avez nourri ma faim: " J'avais faim " , dit-il, " vous m'avez vu, et vous m'avez donnéà manger ". (Matth. XXV, 35.) Telle est sa maxime en son entier.Or s'il faut nourrir celui qui a faim, par cela seul qu'il a faim , àplus forte raison, si le nécessiteux est un saint. S'il est saint,mais sans nécessité, ne donnez pas; vous n'y trouveriez aucunbénéfice pour vous, puisque le commandement de Jésusn'est pas pour lui ; je dirai mieux, recevant sans avoir besoin, il n'estplus un saint. Reconnaissez-vous que mon langage s'inspire ici non pasd'un vil motif d'intérêt, ruais uniquement de votre propreavantage ?

Nourrissez donc l'affamé pour ne pas nourrir

1 Rien n'était plus commun, sous les empereurs romains, que cesadoptions étranges du souverain par les particuliers; ceux-ci lesfaisaient héritiers de leurs biens, pour sauver à la foiset leurs fortunes et leurs vies, objets des convoitises impériales.

un jour le feu de l'enfer. Le nécessiteux qui s'alimente d'unepartie de vos biens, sanctifie toutes vos autres richesses. Rappelez-vouscomment une veuve a nourri le prophète Elie elle a bien moins donnéque reçu; elle a été nourrie plutôt que nourricière.De nos jours cela arrive aussi, et mieux encore. Ce n'est plus seulementune mesure de farine ou d'huile ; mais quoi? Le centuple, mes frères,et la vie éternelle qui nous est donnée en échangede nos minces largesses : la miséricorde est si bien la nature mêmede Dieu ! Pensez donc à la nourriture spirituelle; déposezdans la vie présente un levain pur et fécond ! — C'étaitune veuve, la famine régnait : rien ne l'arrête; elle avaitdes enfants, et l'amour maternel ne la retient pas. Sa générositél'élève aussi haut que la veuve de l'Evangile qui laissatomber deux oboles dans le tronc du temple. Elle ne s'est pas dit àelle-même Quel avantage me vaudra ma conduite? Cet homme, qui medemande, s'il avait usé de ses forces, n'aurait pas faim ; il eûtpu conjurer cette sécheresse, et ne pas partager la misèregénérale ! Sans doute il a mérité lui-mêmela colère de Dieu ! Elle n'a pas eu de semblables pensées.— Voyez-vous comme il est beau d'être bienfaisant en toute simplicitéet sans s'inquiéter avec- excès de la personne qui souffrele besoin? Si elle avait voulu trop approfondir; son esprit aurait hésité,elle n'aurait pas eu la foi. Ainsi Abraham, s'il avait voulu creuser ets'inquiéter, n'aurait pas reçu les anges. Car-il est impossible,je le répète, impossible d'être bienfaisant pour unsaint, quand on s'arrête à des doutes éternels. Aucontraire on s'expose à obliger des trompeurs. Et pourquoi? Le voici: l'homme pieux ne cherche pas à paraître tel, il ne s'enveloppepas de ce manteau, dût-il être méprisé. L'imposteur,au contraire, qui s'en fait un art, a bien soin de se cacher derrièreun masque de piété impénétrable. Aussi, touten faisant le bien à des gens qui ne paraissent point êtresaints et pieux, on a la chance d'obliger les personnes pieuses, tandisqu'en cherchant trop ceux qui ont la réputation de vertu, on tombesouvent à faire du bien à des impies. Je vous en prie donc,agissons en toute simplicité. Supposons, en effet, que voilàun imposteur qui s'avance : vous n'avez pas mission de faire son examen." Donnez " , dit Jésus, " à quiconque vous demande" ; etailleurs " N'oubliez pas le condamné à mort ! " Bien de cesgens qui subissent la peine capitale, n'y sont condamnés qu'aprèsavoir été surpris en flagrant délit de crime. Et toutefoison vous dit : " Ne l'oubliez pas ! " Ainsi deviendrons-nous semblablesà Dieu; ainsi vraiment admirables à ses yeux, nous pourronsconquérir les biens immortels ; puissions-nous tous y parvenir,etc., etc.

HOMÉLIE II

CAR DIEU M'EST TÉMOIN AVEC QUELLE TENDRESSEJE VOUS AIME TOUS DANS LES ENTRAILLES DE JÉSUS-CHRIST. — ET CE QUEJE LUI DEMANDE, C'EST QUE VOTRE CHARITÉ CROISSE DE PLUS EN PLUSEN LUMIÈRE ET EN TOUTE INTELLIGENCE; AFIN QUE VOUS SACHIEZ DISCERNERCE QUI EST MEILLEUR, ET QUE VOUS SOYEZ INNOCENTS ET SANS TACHE JUSQU'AUJOUR DE JÉSUS-CHRIST, REMPLIS DE TOUS LES FRUITS DE JUSTICE, POURLA GLOIRE ET LA LOUANGE DE DIEU. (CH. I, 8 - 11 JUSQU'À 19.)

1. " Dieu m'est témoin ". S'il invoque le témoignage deDieu, ce n'est pas comme les soupçonnant de ne pas croire au sienpropre; c'est l'affection même qui lui dicte cet appel à Dieu,il veut avoir leur pleine et entière confiance. Il venait de parlerdes soulagements (12) qu'il avait reçus d'eux. Craignant de laissercroire que ce motif intéressé soit la cause de son affection,et qu'il ne les aime pas pour eux-mêmes, il ajoute : " Je vous aimedans les entrailles de Jésus-Christ ". Qu'est-ce à dire?entendez : selon Jésus-Christ, parce que vous êtes vrais fidèles;parce que vous l'aimez, je vous aime de l'amour de Jésus-Christ.Encore ne dit-il pas " amour ", mais ce qui est plus ardent, " entraillesde Jésus ", comme s'il disait les entrailles, le sein de celui quiest devenu votre père, selon cette parenté mystique que nousavons en Jésus-Christ. C'est là comme une générationqui nous communique de nouvelles entrailles, un coeur plein de feu et desaintes flammes : c'est, en effet, un don de Dieu à ses serviteurs,que des entrailles semblables. Ainsi, dans ces entrailles, moi Paul, jevous aime, et non plus seulement selon celles de ma nature, mais dans cesentrailles bien autrement enflammées, celles de Jésus-Christ.

" Avec quelle tendresse je vous aime tous ". Je vous aime tous, carvous êtes tous tels que je viens de dire; et comme le langage humainne peut exprimer l'ardeur de mon affection, dans cette sainte impossibilité,je laisse à Dieu de me comprendre, puisqu'il sonde les coeurs. Sil'apôtre eût voulu les flatter, il n'aurait pas pris ainsiDieu à témoin : cet appel suprême devenait un péril.

" Et ce que je lui demande, c'est que votre charité croisse deplus en plus ". Bien dit ! car l'amour est insatiable. Vous voyez que,si fort aimé déjà, il désire l'être plusencore. Quand on aime comme il aimait, on veut être payé tellementde retour par la personne aimée, qu'on ne lui permette jamais des'arrêter à tel degré d'affection. Cette vertu ne connaîtpoint de limites; aussi saint Paul veut qu'on la doive toujours. " Ne devezrien à personne ", dit-il, " si ce n'est de vous aimer les uns lesautres ". La mesure de la charité est de progresser toujours : "Que votre charité ", dit-il, " croisse de plus en plus ". Mais faitesattention à l'ordre des paroles. " Qu'elle croisse de plus en plus", dit-il, " en lumière et en toute intelligence ". Ce n'est passimplement l'amitié qu'il admire, ce n'est pas simplement toutecharité ; mais celle qui vient " de la lumière " et de lascience; car nous ne devons pas avoir pour tous la même affection: ce ne serait plus charité, mais indifférence. Qu'est-ceà dire : " en lumière? " avec jugement, avec réflexion,avec discernement. Il est des gens qui donnent leur amitié sansraison , sans y regarder et comme il se trouve : aussi de pareilles liaisonsne peuvent tenir longtemps.

" En lumière ", continue-t-il, " en toute intelligence, afinque vous sachiez discerner ce qui est meilleur ". — " Meilleur", ici, veutdire utile " pour vous-mêmes : carte n'est pas pour moi que je parle,mais bien pour vous. Il est à craindre, en effet, qu'on ne se laissecorrompre par l'affection des hérétiques. Les paroles quiprécèdent font déjà entendre ce sens, maisvoici qui le détermine plus clairement : " Pour que vous soyez sincèreset purs" . ainsi je ne parle pas dans mon intérêt, mais dansle vôtre; je crains que, sous prétexte de charité,vous n'admettiez quelque doctrine illégitime. — Vous me demandezcomment l'apôtre a pu dire ailleurs : " S'il se peut, ayez la paixavec tous les hommes ? " (Rom. XII, 18.) Je réponds qu'il n'a puvous recommander une paix qui vous fût nuisible; au contraire, Jésus-Christa dit : " Si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-leloin de vous ". (Matth. V, 29.) Mais de manière que vous soyez sincères" devant Dieu, " sans reproches devant les hommes ". Trop souvent les liaisonsde l'amitié ont compromis la foi. Quand la vôtre n'auraitrien à en craindre, votre frère pourrait s'en scandaliser,et vous ne seriez pas "sans reproche ". — "Jusqu'au jour de Jésus-Christ" : c'est-à-dire pour qu'à cette heure suprême voussoyez trouvés purs, n'ayant scandalisé personne.

" Remplis des fruits de justice, par Jésus-Christ, pour la gloireet la louange de Dieu" c'est-à-dire ayant la vie aussi droite queles croyances. Et il ne suffit pas qu'elle soit simplement droite, il lafaut remplie " des fruits de justice " ; car il y a une certaine justicequi n'est pas selon Jésus-Christ, une certaine honnêtetéselon le monde. Je demande celle qui l'est " selon Jésus-Christà la gloire et louange de Dieu ". Vous voyez donc qu'en rien jene cherche ma gloire, mais celle de Dieu.— Souvent il appelle l'aumônejustice. Ainsi donc ayez la paix avec tout le monde; mais toutefois quevotre charité n'aille pas vous nuire et vous faire oublier vos intérêts;et que l'amitié pour un homme, quel qu'il soit, ne vous fasse pasfaire un faux pas. Oui, je désire que votre charité grandisse,mais non jusqu'à vous (13) devenir dommageable. Je ne veux pas quevous soyez surpris par votre simplicité même; mais quand laréflexion vous aura prouvé que nos paroles sont vraies. Ilne dit pas : Préférez mes vues; mais. . " Faites l'épreuve". Une prononce pas ouvertement: Gardez-vous de telle liaison ! mais :Je désire que votre charité soit utile, et que vous ne vousfixiez pas sans discernement. Vous seriez déraisonnables, en effet,de faire des oeuvres de justice autrement que pour Jésus-Christ,et par Jésus-Christ. Vous entendez cette formule fréquente: " Par lui ". Est-ce à dire qu'il se serve de Dieu comme d'un aidetravaillant sous ses ordres? Arrière ce blasphème. Au contraire,dit-il, si je parle ainsi, loin de chercher ma gloire, je ne veux que cellede Dieu.

2. " Or, je veux bien que vous sachiez, mes frères, que ce quim'est arrivé a servi beaucoup aux progrès de l'Evangile,en sorte que mes liens sont devenus célèbres, à lagloire de Jésus-Christ, dans tout le prétoire, et parmi tousles habitants de Rome (12,13) ". Il est vraisemblable qu'ils gémissaient,apprenant ses liens, et qu'ils pensaient que la prédication apostoliqueétait interrompue. Que fait-il donc? Il leur en ôte l'idée,et leur déclare que les événements qui l'ont frappéont même servi aux progrès .de l'Evangile. C'est encore uneparole inspirée par l'affection que celle qui leur fait connaîtreainsi son état présent, objet de leur inquiétude.Mais, ô Paul, que dites-vous? Vous êtes dans les fers, dansles entraves, et, l'Evangile fait des progrès! Comment donc? Ah! répond-il, " mes liens sont devenus célèbres, àla gloire de Jésus-Christ, dans " tout le prétoire ". Meschaînes, loin de fermer la bouche, aux autres prédicateurs,loin de leur inspirer de la terreur, n'ont fait que les rendre plus confiants.Or, si jusqu'au milieu du danger, ceux-ci, loin de s'affaiblir, ont redoubléde courage, bien plus devez-vous reprendre confiance. Si l'apôtreenchaîné se fût laissé abattre par la persécution,s'il eût gardé le silence, il est vraisemblable que ses collaborateursauraient partagé son abattement. Mais comme dans les liens il parlaitavec encore plus de liberté qu'auparavant, il leur communiquaitplus, de confiance que s'il n'eût pas été dans lesfers. Mais comment les chaînes ont-elles contribué aux progrèsde l'Evangile? Dieu l'a voulu, dit-il, en permettant que mes liens en .Jésus-Christet par Jésus-Christ, fussent connus " dans tout le prétoire"(c'était alors le nom du palais impérial), et non-seulementdans le prétoire, mais dans toute la capitale.

" Et que plusieurs de nos frères en Notre-Seigneur, se rassurantpar mes liens, ont conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer laparole de Dieu sans aucune crainte (14) ". Ces paroles démontrentque déjà auparavant ils avaient parlé avec confianceet en toute liberté, mais qu'à l'heure présente, ilss'encourageaient bien plus encore. Si .donc mes chaînes ont doublél'énergie des autres, n'aurai-je point moi-même gagnéplus que personne? Si je leur ai valu une force nouvelle, ne l'ai-je doncpas conquise plus grande aussi? " Plusieurs de nos frères dans leSeigneur ..." Comme il semblait hardi d'attribuer à ses chaînesle redoublement d'énergie de ses frères, il prévientle reproche d'orgueil en ajoutant : " Dans le Seigneur ". Voyez comme forcéde parler de lui-même avec éloge, il n'oublie cependant pointla sainte modestie ! "... Osèrent plus que jamais ", dit-il; " sanscrainte aucune annoncer la parole ". — "Plus que jamais ", c'est donc quedepuis longtemps ils avaient commencé.

"Il est vrai que quelques-uns prêchent Jésus-Christ parun esprit d'envie et de contention, et que les autres le font par une bonnevolonté (15) ". Ce passage vaut la peine d'être expliqué.Pendant cette détention de Paul, bon nombre d'infidèles voulantexciter l'empereur à lui faire une guerre sans pitié, semirent à annoncer eux-mêmes Jésus-Christ, afin d'allumerplus encore la colère du souverain à la vue de cette prédicationsemée quand même, et de faire retomber sur la tête dePaul tout ce poids de fureur. Deux lignes de conduite furent donc le doubleeffet de cette incarcération. Elle redoubla le courage des uns;dans les autres elle réveilla l'espérance de perdre l'apôtreen prêchant, eux aussi, Jésus-Christ. " Quelques- uns parjalousie ", c'est-à-dire envieux de ma gloire et d'un débutheureux , désirant ma perte, et combattant contre moi, semblentcontinuer mes travaux; peut-être aussi l'ambition les entraîne,et ils croient dérober quelque chose à ma gloire. " Plusieurstoutefois agissent par une bonne volonté, c'est-à-dire sanshypocrisie et de grand coeur ".

" D'autres annoncent Jésus-Christ avec un (14) esprit de contradiction,sans bonne foi (16)", c'est-à-dire sans pureté d'intention,et non pour l'honneur même de la religion. Pour quel motif donc?" dans la pensée d'appesantir encore mes chaînes " ; ils neveulent qu'aggraver mes périls et faire peser sur moi souffrancesur souffrance. O cruauté ! ô énergie de démon! Ils le voyaient enchaîné, jeté dans un cachot, etils le jalousaient encore, heureux s'ils ajoutaient à ses peines,s'ils l'exposaient à un redoublement de fureur. " Dans la pensée" est une expression fort juste; car les événements trompèrentleur calcul. lis croyaient, par cette conduite, me combler de chagrin,tandis que je me réjouissais du progrès de l'Evangile. Ainsiarrive-t-il parfois, quand on fait une bonne oeuvre, mais avec une intentionmauvaise : on n'obtient pas la récompense promise, on doit mêmeen attendre le châtiment. Ces faux apôtres prêchaientJésus-Christ dans le dessein formel d'attirer sur le prédicateurde Jésus de plus grands dangers aussi loin de recevoir aucune récompense,ils n'obtiendront que le supplice, la peine trop bien méritée.

" Plusieurs cependant prêchent par charité, sachant quej'ai été établi pour la défense de l'Evangile(17) ". Qu'est-ce à dire : " J'ai été établipour la défense de l'Evangile " , sinon , ils prêchent, pourme rendre plus facile le compte que je dois à Dieu , et ils m'aidentà subir son jugement. En effet , j'ai reçu l'ordre d'en-hautde prêcher, je dois rendre mes comptes, et préparer pour ceJuge suprême mon apologie au sujet de ce grand devoir. Ils me viennentdonc en aide pour me faciliter ma défense , qui vraiment me serabien aisée, s'il se trouve un jour que de nombreux prosélytesont reçu l'instruction et accepté la foi.

" Qu'importe après tout, pourvu qu'en définitive et detoute manière, soit par occasion soit par véritable zèle,Jésus-Christ, soit annoncé? (18) " Admirez la sainte philosophiede ce grand homme. Loin d'invectiver contre personne, il dit simplementle fait. Que m'importe après tout, que le Seigneur soit annoncéde telle manière ou de telle autre , s'il l'est, d'ailleurs, detoute façon, par occasion ou par vrai zèle? Il ne dit pas: " Qu'il a soit annoncé ! " il n'emploie pas ce ton impératif; il se borne à raconter l'événement. Eût-ild'ailleurs parlé avec le sens d'un ordre formel, qu'il n'auraitpas pour cela ouvert le champ aux hérésies.

3. C'est, si vous le voulez , un point à examiner, cependant: il faut comprendre que, quand même saint Paul leur aurait commandéde prêcher ainsi, il n'aurait pas pour cela donné carrièreà l'hérésie. Pourquoi? C'est qu'après tout,ces prédicateurs annonçaient la sainte doctrine; et que,malgré la perversité de leur but et de leur intention , laprédication était donnée en son intégrité: de toute nécessité même, ils étaient forcésà la donner pure de toute erreur. Pourquoi? c'est que s'ils avaientautrement prêché, enseigné autrement que Paul , ilsn'auraient pas augmenté la colère de l'empereur. Au contraire,par le seul fait de propager la doctrine même de l'apôtre,de répéter les mêmes enseignements, de faire des prosélytessemblables aux siens, ils devaient réussir à courroucer Néron,témoin oculaire de cette multitude de conquêtes. Mais, surce passage de l'épître apostolique , il va se produire peut-êtreune objection misérable et inintelligente. Les ennemis de Paul,dira-t-on, pour lui causer une douleur cuisante, auraient dû suivreune toute autre conduite. Loin de grossir le nombre des fidèles,ils auraient dû détourner ceux qui avaient déjàembrassé la foi ! Que répondrons-nous? Que leur but uniqueétant de redoubler les périls dont Paul était environné,et d'empêcher qu'on ne lui fît grâce de son cachot, cesgens prenaient, à leur avis, le plus sûr moyen de lui faireplus de mal encore et de détruire l'Evangile. Agissant différemment,ils auraient apaisé la colère de l'empereur, et permis àPaul de retrouver, avec la liberté, le droit de prêcher lafoi. Au reste , ce n'était pas le grand nombre des ennemis du bienqui poussaient jusque-là leur calcul infernal , mais seulement quelqueshommes remplis à la fois de haine et de perversité.

Saint Paul poursuit : " De tout cela je me réjouis; et mêmeje me réjouirai toujours". Qu'est-ce à dire : " Je me réjouirai?"Ma joie, dit-il, sera de plus en plus grande, quand même mes ennemisdevraient persévérer. Malgré eux, ils secondent monoeuvre; et ces travaux qu'ils s'imposent, en leur apportant le juste châtimentdu ciel, nie vaudront une récompensé , sans que j'y mettela main. Est-il malice comparable à celle du démon, qui faitgagner ainsi le supplice éternel par (15) l'entreprise la plus sainte,celle de l'apostolat, et qui entraîne à leur perte des gensqui ont eu le malheur de suivre ses inspirations? De quels traits atrocesn'accable-t-il pas ses adeptes les plus dévoués? Et il leurforge ces traits et ce supplice avec la prédication elle-même, avec toutes les fatigues d'un saint combat. Quel autre ennemi , quelautre bourreau aurait ainsi préparé pour leur ruine tousles instruments du salut? — Comprenez, en outre, qu'on ne peut aucunementaboutir, quanti on fait la guerre contre la vérité. Bienplutôt alors on se blesse, comme celui qui regimbe contre l'aiguillon.

" Car je sais que l'événement m'en sera salutaire, parvos prières et par l'infusion de l'esprit de Jésus-Christ(19) ". Rien de plus détestable que le démon. Il accable,il écrase ses tristes amis sous le poids de fatigues stériles; et non content de les empêcher de conquérir la récompense,il sait leur faire mériter les châtiments, leur imposant nonpas seulement la prédication, mais des jeûnes, mais une virginitéqui seront privés de récompense, et prépareront même,à ceux qui les auront pratiqués , un affreux malheur. Telssont les hommes qu'il stigmatise ailleurs comme " ayant leur consciencecautérisée ".

Remercions donc le Seigneur, je vous en prie, de ce qu'il a bien voulunous alléger le travail et nous augmenter la récompense.Il est tel salaire, en effet, que recevront parmi nous de simples chrétienspar le chaste usage du mariage, et que ne pourront jamais gagner, chezcertains autres, ceux mêmes qui auront gardé la virginité: oui , chez les hérétiques , ces hommes de virginitéfidèlement pratiquée subiront la même peine que lesfornicateurs. Pourquoi ? C'est qu'ils ne font rien avec droiture de volontéet d'intention , mais que leur but est d'accuser les oeuvres de Dieu etson immense sagesse (1). Dieu pour empêcher la paresse nous a imposédes travaux modérés, et qui ne sont point pénibles.Craignons néanmoins de les dédaigner. Car si les hérétiquesse mortifient par d'inutiles travaux , quelle excuse aurons-nous de nepoint subir des fatigues beaucoup moindres que doit couronner une si granderécompense? Qu'y a-t-il donc de si lourd, de si accablant dans lescommandements

1 Les Manichéens, en effet, et avant eux les prohibentes nuberedont parle saint Paul à Timothée, professaient et ces maximeset ces pratiques.

de Jésus-Christ? Ne pouvez-vous vivre dans la virginité?Le mariage vous est permis. Ne pouvez-vous vous dépouiller de tousvos biens? Il vous est permis de n'en verser qu'une partie par l'aumône." Que votre abondance ", vous dit l'apôtre, " supplée àleur disette ". Il se peut que vous regardiez comme grand et difficilele mépris des richesses, l'empire absolu sur votre chaire : maispour les autres vertus moindres, vous n'avez besoin ni de dépense,ni d'une violence excessive sur vous-mêmes. Quelle violence, en effet,faut-il s'imposer pour ne pas médire, pour ne pas accuser témérairement,pour ne pas envier les biens du prochain, pour résister aux entraînementsde l'ambition? Il faut de la force pour endurer les tourments sans fléchir;il en faut pour se contenir en vrai sage, pour supporter la pauvreté,pour lutter contre la faim et la soif. Mais si de pareils combats voussont épargnés; si vous pouvez, autant qu'il est permis àun chrétien, jouir de vos biens, vous faut-il un si grand effortpour vous abstenir d'envier ceux des autres? Cette misérable passionde l'envie, ou, pour mieux dire, tous nos maux et nos crimes n'ont qu'unesource : c'est notre attachement aux biens présents. Si vous regardiezcomme pur néant les richesses et la gloire de ce inonde, vous n'auriezpas ce regard envieux contre ceux qui les possèdent.

4. C'est parce que vous êtes épris de ces biens jusqu'àla folie, jusqu'à l'hallucination , que l'envie, que l'ambitionvous entraîne et vous agite ; oui , de là vient tout le mal,de cette admiration d'une vie éphémère et des biensqui s'y rattachent. Vous porterez envie à cet homme, parce qu'ils'enrichit? Hélas ! il mérite bien plus votre pitiéet vos larmes. Vous me répondez aussitôt en riant : c'estmoi qui mérite les pleurs et non pas luit Ah ! oui, l'on vous doitaussi les larmes, non parce que vous êtes pauvre, mais parce quevous vous croyez misérable. Car enfin certaines gens qui n'ont aucunmal réel,et dont l'imagination seule est malade , obtiennent cependantnos larmes sincères, non pour leur mauvaise santé, puisqu'ilsn'ont aucune maladie , mais pour l'idée qu'ils se sont faite. Ainsi, dites-moi , voici un homme sans fièvre et qui néanmoinsse désole, bien portant et qui garde le lit et se laisse porter;ne méritera-t-il pas , ce malheureux , qu'on pleure sur lui , plutôtque sur de véritables fiévreux, non certes à causede sa fièvre, mais pour l'idée qu'il se forge d'un mal purementimaginaire? Ainsi nos larmes vous sont dues, parce que vous allez vouscroire misérable, et non pas à cause de votre pauvreté;car comme pauvre vous êtes très-heureux.

Eh quoi ! le riche vous fait-il donc envie parce qu'il s'est vouéplus que vous aux chagrins? parce qu'il s'est condamné àun plus dur esclavage? parce que, semblable au dogue enchaîné,il traîne les mille anneaux de ses écus innombrables? Le crépusculearrive, il se fait nuit; mais pour lui , le temps du repos devient l'heuredu trouble , du chagrin , de la crainte, de l'inquiétude. Vienneun bruit léger... il est déjà sur pied ! Qu'un volse commette : lui qui n'a point pâti, souffre plus d'ennui que celuiqui a été victime du vol. Une fois dépouillé,celui-ci cesse de craindre l'autre nourrit une crainte perpétuelle.

La nuit arrive, port où finit le mal, consolation de toutes nosmisères, remède de nos blessures. Voyez plutôt l'hommeen proie à quelque grand chagrin : amis, parents, alliés,père ou mère même veulent en vain le consoler; loind'écouter, loin de se rendre à leur voix, la colèrelui monte, rien qu'à les entendre : car il n'y a pas de flamme quifasse autant souffrir qu'une amère douleur; cependant que le sommeillui commande le repos, il n'aura plus même la force d'ouvrir lesyeux pour résister.

Tels encore nos membres brûlés, dévorés parlesrayons d'un soleil ardent, cherchent et acceptent l'abri qui se présente, et lui trouvent les délices de mille fontaines d'eau vive et desplus doux zéphyrs : telle notre âme subit le bienfaisant empiredes ombres et du sommeil; ou plutôt ni le sommeil ni la nuit n'apportentces bienfaits; tout ce calme vient de Dieu , qui sait la condition misérabledu genre humain.

Mais nous, nous sommes sans pitié pour nous-mêmes; ennemisde notre bonheur, nous avons inventé une tyrannie qui l'emportesur la nécessité naturelle du repos, l'insomnie que causele souci des richesses. " Le souci des richesses éloigne le sommeil", dit le sage. (Ecclés. XXXI, 1.)

Et pourtant admirez la divine Providence cette consolation, ce repos,n'a pas été remis à notre libre arbitre ni ànotre choix ; l'usage du sommeil n'est pas soumis à notre volonté;une invincible nécessité de notre nature nous enchaînesous ses lois, dont, malgré nous le bienfait s'impose. Dormir estun besoin de nature. Mais bourreaux de nous-mêmes, nous nous tourmentonscomme nous ferions des étrangers, et des ennemis, nous avons sunous imposer une tyrannie plus forte qu'un besoin physique, celle de l'avare! Le jour brille, l'avare redoute les fripons; la nuit tombe, il craintles voleurs; la mort menace, et c'est moins la mort qui le désoleque l'idée de laisser aux autres tout son bien. A-t-il un jeuneenfant? Ses désirs cupides grandissent, il se croit indigent. N'ena-t-il pas? son chagrin est encore pire.

Voudrez-vous donc estimer heureux, celui qui ne peut goûter uninstant dé joie ? Regarderez-vous d'un oeil d'envie cet homme jouetdes vagues et des flots, vous qui reposez dans votre pauvreté commeen un port tranquille? C'est vraiment une infirmité de notre nature,que de ne pas accepter généreusement une position fécondeen tout bien, et d'outrager même la source qui nous les procure.

Voilà pour ce monde. Mais quand nous serons passés dansl'autre, écoutez le cri de ce riche, du possesseur de ces biensque vous estimez tant, et que je déclare, moi, n'être pasdes biens, mais des choses indifférentes. " Père Abraham,envoyez Lazare pour qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt, et qu'ilrafraîchisse ma langue; parce que je souffre dans cette flamme".(Luc, XVI, 24.) Ce riche, cependant, n'avait subi aucun des ennuis queje signalai tout à l'heure; libre de tout chagrin et dé toutsouci, il avait passé toute une vie tranquille... mais, que dis-je?toute une vie ! pour désigner ce moment si rapide, car notre vien'est qu'un bien court instant, comparée à l'éternité...Enfin, tout avait marché au gré de ses désirs, etnéanmoins son témoignage ou plutôt la cruelle expériencene le montre-t-elle pas misérable?... Est-ce donc bien toi, malheureux,dont la table se couvrait de vins exquis, et maintenant, à l'heuredu plus pressant besoin, tu ne peux même disposer d'une goutte d'eau! Est-ce bien toi qui regardais de si haut l'indigent Lazare et ses affreuxulcères? Et maintenant tu voudrais le voir un instant, et ne peuxl'obtenir ! Gisant hier à la porte de ton palais, il repose aujourd'huidans le sein d'Abraham ; et toi qui couchais sous de pompeux lambris, désormaistu prends ton lit dans l'éternelle flamme !

17

Riches, entendez ! ou plutôt hommes sans richesse, puisque. vousêtes sans humanité, comprenez ! Ce damné est puni noncomme riche, mais comme sans pitié. L'opulence, en effet, conduitepar la sainte pitié des pauvres, peut conquérir les biensinfinis. Ce méchant, du sein des tortures, n'a vu qu'un homme, leLazare, afin que son aspect lui rappelât sa cruelle conduite et qu'ilcomprît mieux la justice du châtiment. Le ciel ne pouvait-illui présenter, par milliers, des pauvres couronnés? Oui,sans doute : mais celui qui gisait à sa porte, se montre seul pourl'instruire et nous avec lui, du grand bonheur qu'on trouve à nepas se fier aux richesses. A celui-ci, en effet, la pauvreté nefut point un obstacle pour gagner le ciel; à celui-là lesrichesses ne servirent pas même à lui épargner l'enfer.

Jusqu'à quand donc dirons-nous : malheur aux pauvres ! malheuraux mendiants ! Non, non, le pauvre ce n'est pas l'homme qui n'a rien;c'est l'homme qui a de trop vastes désirs ! Le riche n'est pas celuiqui possède beaucoup, mais plutôt celui qui ne manque de rien.A quoi sert de posséder l'univers entier, si l'on est plus dansla tristesse que l'indigent? La volonté et le parti pris font lesvrais riches ou les vrais pauvres, et non pas l'abondance ou le besoin.Pauvre, voulez-vous vous enrichir? Si vous le voulez, c'est chose facile,et personne au monde ne peut vous en empêcher : méprisez lesrichesses du monde; regardez-les pour ce qu'elles sont, pour rien ! chassezde votre coeur les désirs cupides, et vous êtes riche !

Qui ne veut pas s'enrichir, a fait déjà fortune; qui neveut pas s'appauvrir, est déjà ruiné. Languir en pleinesanté, c'est être plus véritablement malade que nel'est un homme courageux, qui supporte avec une égale facilitéla santé et la maladie : ainsi ne pouvoir subir l'indigence mêmeen perspective, et se croire pauvre au sein des richesses, c'est êtrevraiment pauvre, comme ne l'est pas celui qui, acceptant de grand coeurson indigence réelle, vit avec une joie inconnue à l'opulence.Oui, celui-ci est vraiment bien plus riche.

Dites-moi, en effet, pourquoi craindre la pauvreté? Pourquoila redouter? Appréhendez-vous d'avoir faim, d'avoir soif, d'avoirfroid, de subir enfin quelque fléau de ce genre? Mais personne,personne, entendez-le, n'a jamais été réduit àde telles extrémités : " Consultez plutôt les générationsécoulées, et voyez. Qui donc a cru en Dieu, et se vit délaissé?Qui espéra en lui, et fut confondu?" (Ecclés. II, 11.) Etailleurs: " Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnentni n'amassent point dans des greniers, et votre Père célesteles nourrit". (Matth. VI, 26.) II n'est pas facile de citer quelqu'un quisoit mort ou de faim ou de froid. Pourquoi donc craignez-vous la pauvreté?Vous ne pouvez répondre. Oui , pourquoi la craindre, si vous avezle nécessaire ? Serait-ce parce que vous n'avez pas une multitudede serviteurs? Mais quel malheur, en vérité, de n'êtrepas ainsi embarrassé d'une foule de maîtres, de jouir d'unbonheur continuel, d'être affranchi de souci, d'être libreenfin ! — Serait-ce parce que vous n'avez pas ce mobilier, ces lits, cettevaisselle d'argent? Mais, pour la vraie jouissance, le propriétairede ces bagatelles est-il plus heureux que vous? Non, car, pour l'usagede la vie, que la matière soit plus ou moins précieuse, unmeuble n'a. que son emploi. — Serait-ce parce que vous ne commandez pasla crainte à la multitude? A Dieu ne plaise que cela vous arrivejamais ! Où est le plaisir à vous faire craindre, àvous faire trembler? — Est-ce parce que, pauvre, vous craignez vous-même? Mais ne craignez pas, cela vous est permis ! " Voulez-vous ne pas craindreles puissances (de la terre)? Faites toujours bien, et vous obtiendrezmême leurs louanges ". (Rom. XIII, 3.)

Mais, m'objectez-vous, on nous méprise si facilement l on nousaccable si volontiers t C'est beaucoup moins ta pauvreté que lecrime, qui attire ces fléaux. Bien des pauvres, en effet, passentleur vie sans encombre; tandis que bien des princes opulents et des souverainsont été plus maltraités par le sort que des criminels,des brigands, des profanateurs de sépulture. Le mal que peut vousfaire la pauvreté, ils l'ont rencontré dans leurs richessesmêmes. Un malfaiteur vous attaque par mépris; il s'en prendau riche par envie et colère, et il le fait sur lui avec plus derage que sur vous; car il est poussé à lui faire du mal parun motif plus violent. L'envieux, en effet, dépense, pour agir,toute la force et toutes les ressources de la passion : mais l'ambitieux,qui vous dédaigne souvent, prend en pitié l'objet de sondédain; et la cause de votre salut aura été votrepauvreté même, votre faiblesse (18) profonde. Quand un puissantveut écraser un faible, n'avons-nous pas coutume de dire Vous ferez,en vérité, une noble action en détruisant ce malheureux,en le tuant ! vous y gagnerez gloire et profit ! Et cette réflexionsuffit pour calmer sa colère. Contre les riches, au contraire, l'enviese lève, et poursuit son oeuvre sans paix ni trêve jusqu'àl'accomplissement de tous ses désirs, jusqu'à l'effusionde tout son venin.

Voyez-vous comme le bonheur ne se trouve ni dans la pauvreté,ni dans les richesses, mais dans notre coeur et dans ses désirs?Sachons seulement le dominer; formons-le aux leçons de la sagesse,.S'il est bien disposé, ni les richesses ne pourront nous excluredu céleste royaume, ni la pauvreté ne nous amoindrira: notrecourage à la supporter empêchera qu'elle ne puisse nous nuiresoit dans la conquête des biens futurs, soit même dans ceuxde la vie présente. Celle-ci ne sera pas sans jouissance, et lapossession des éternelles joies nous sera garantie. Puissions-nousen devenir dignes, etc.

HOMÉLIE III

JE M'EN RÉJOUIS ET JE M'EN RÉJOUIRAITOUJOURS. — CAR JE SAIS QUE L'ÉVÈNEMENT M'EN SERA SALUTAIRE,PAR VOS PRIÈRES, ET PAR L'INFUSION DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST.— SELON LA FERME ESPÉRANCE OU JE SUIS QUE JE NE RECEVRAI PAS LACONFUSION D'ÉTRE TROMPÉ EN RIEN DE CE QUE J'ATTENDS; MAISQUE PARLANT AVEC TOUTE SORTE DE LIBERTÉ, JÉSUS-CHRIST SERAENCORE MAINTENANT GLORIFIÉ DANS MON CORPS, COMME IL L'A TOUJOURSÉTÉ, SOIT PAR MA VIE, SOIT PAR MA MORT. (CH. I , 18-20.)

1. Une âme grande et amie de la sagesse chrétienne ne peutêtre blessée par les misérables chagrins de cette vie,inimitiés, accusations, calomnies, périls, piéges,rien ne l'atteint. Réfugiée comme au sommet d'une haute montagne,elle est inaccessible à tous les traits qui partent de cette terrevile et abaissée. Telle était l'âme de Paul, qui avaitpris position sur les plus hauts sommets, au faîte d'une sagessetoute spirituelle, d'une philosophie seule véritable. Les prétentionsdes sages du dehors ne sont que vains mots et jeux d'enfants. Mais nousn'avons pas à en parler nous-même : les oracles de Paul doiventseuls nous occuper.

Le bienheureux avait donc pour ennemi Néron, et, avec lui, d'autresâmes haineuses qui le poursuivaient par tous les traits les plusdivers, les plus envenimés d'atroces calomnies. Que dit-il cependant?" Loin d'en gémir, je m'en réjouis et m'en réjouirai,non pour un temps, mais pour toujours, car je sais qu'il en sortira pourmoi le salut. Et comment la persécution ne me serait-elle pas salutaire,puisque les inimitiés et le faux zèle, en s'armant contremoi, favorisent la prédication?"

" Grâce à vos prières", ajoute-t-il, " et par l'infusionde l'Esprit de Jésus-Christ selon mon attente et mon espérance". Voyez l'humilité de ce grand saint. Au milieu des combats, aprèsdes bonnes oeuvres sans nombre, tenant déjà la couronne,Paul, car c'était Paul, et n'est-ce pas tout dire? Paul écritaux Philippiens : Grâce à vos prières, je puis êtresauvé, lorsque déjà des milliers d'actions sainteslui méritaient le salut. Il ajoute : " Par l'assistance de l'Espritde Jésus-Christ" , c'est-à-dire, si vos prières meméritent cette grâce. Car ce mot " assistance " signifie,si cet esprit m'est accordé pour aide et soutien, si l'esprit m'estdonné plus abondamment, " pour le saint" , pour la délivrance: ainsi pourrai-je échapper au danger présent comme au (19)précédent péril. Car de ce premier danger, il avaitécrit : " Dans mon premier procès, personne ne m'assista.Que Dieu le pardonne à tous ! Le Seigneur seul fut avec moi et medonna la force ". Il se la promet encore et la prophétise: " Grâceà votre prière et avec l'aide de l'Esprit de Jésus-Christ", dit-il, " selon mon attente aussi et mon espérance ". Car demon côté, j'espère. En effet, notre confiance aux prièresque l'on fait pour nous ne doit pas être tellement exclusive et entière,que nous n'apportions aussi notre part d'action; et vous voyez ce qu'ilapporte, il vous l'explique : l'espérance ! cette source ineffablede tous les biens, selon la parole du prophète : " Que votre miséricordese répande sur nous, Seigneur, dans la mesure de notre espéranceen vous! " et un autre écrivain sacré dit : " Consultez lesgénérations passées : qui jamais espéra auSeigneur et fut confondu?" Ailleurs aussi notre saint s'écrie :" L'espérance n'est jamais confondue ".

" Selon l'attente et l'espérance où je suis que je nerecevrai pas la confusion d'être trompé en rien de ce quej'attends ". Telle est l'espérance de Paul; il compte bien n'êtrejamais confondu. Voyez combien est puissante l'espérance en Dieu! Quoi qu'il arrive, dit-il, je ne serai pas confondu; jamais ils ne pourrontme vaincre.

" Mais en toute confiance, comme toujours il a été, ainsimaintenant même, Jésus-Christ sera glorifié dans moncorps ". Ils croyaient eux, par leurs piéges habiles, enlacer Paul,en quelque sorte, le faire un jour disparaître de ce monde, étoufferenfin sa prédication sous le poids de leurs machinations victorieuses.Paul répond : Non, vous n'aboutirez pas! Je ne mourrai pas encoreaujourd'hui ! mais " comme toujours, aujourd'hui même, Jésus-Christsera glorifié dans mon corps ". Et comment? C'est que déjàdes périls m'ont environné, et si grands, que tout le monde,et que moi-même avec tous les autres, j'avais cessé d'espérer."Nous-mêmes ", c'est son mot, " n'entendions plus en nous qu'uneréponse de mort " (II Cor. 1, 9), et cependant Dieu nous a sauvéde tout danger; ainsi sera-t-il encore glorifié dans mon corps.— Et pour empêcher qu'on ne dise ou qu'on ne pense ainsi : Quoi !et si vous mourez, Dieu ne sera pas glorifié! — Je vous comprends, semble dire l'apôtre; aussi n'ai-je pas dit que ma vie seulementglorifiera Dieu , j'ai ajouté : Et ma mort même ! Mais, enattendant, ce sera par ma vie; ils ne pourront me tuer ! et, le feraient-ils,qu'ainsi encore Jésus-Christ serait glorifié ! Comment donc?Par ma vie, car il m'aura sauvé; et par ma mort, parce que la mortmême ne pourrait me décider à le renier. C'est luiqui m'a donné ce courage si grand, et qui m'a fait plus fort quela mort, une première fois en me sauvant des périls, et maintenantmême, parce qu'il permet que la tyrannie de la mort ne m'inspireaucune crainte. Ainsi sera-t-il glorifié et par ma vie et par mamort. — Il le dit, non qu'il doive bientôt la subir, mais pour prévenirchez les Philippiens toute douleur humaine, en cas que la mort lui arrive.S'ils avaient pu croire qu'il parlât ainsi en vue de sa fin prochaine,grand aurait été leur deuil par avance : mais voyez commentil les console et quelles douces paroles il leur prodigue. — Et si je parleainsi, ce n'est pas que je doive bientôt mourir; au contraire, poursuit-il: " Je sais une chose et j'en suis sûr : je demeurerai, je feraimême séjour chez vous ".

2. Cette autre affirmation : " Je ne serai en rien confondu ", répondà celle-ci : La mort ne m'apportera aucun déshonneur, maisplutôt un gain immense. En quel sens? C'est que, sans êtreimmortel, je serai plus glorieux encore que si l’immortalité étaitmon partage. La gloire n'est pas égale à mépriserla mort quand oh est immortel, ou quand, au contraire, on est soumis autrépas. Aussi, dussé-je mourir à l'instant, il n'yaurait pour moi aucun déshonneur; cependant je ne mourrai pas encore;d'ailleurs, " je ne serai confondu en aucun cas ", que je vive ou que jemeure : vie ou mort je subirai l'une ou l'autre avec courage. Admirablesentiment, vraiment digne d'une âme chrétienne ! Il y a plus: " En toute confiance ". Vous voyez que rien ne peut me confondre. Carsi la peur de mourir m'avait ravi cette confiance, je mourrais avec honte;mais maintenant que je ne crains pas même son glaive suspendu, qu'ellefrappe ! Je ne puis être déshonoré ! Car si je vis,je n'aurai pas à rougir de ma vie, qui sera la prédicationcontinuée du saint Evangile; si je meurs, la mort ne peut me confondre,puisque ses terreurs ne m'arrêtent nullement, et que je lui opposeune confiance (20) inébranlable. J'ai parlé de mes chaînes:n'allez pas croire qu'elles m'humilient. Elles m'ont ététellement fécondes en biens solides, qu'elles ont augmentéle courage dans les autres et redoublé leur confiance. La honten'est pas d'être prisonnier pour Jésus-Christ, mais bien detrahir par quelque endroit la cause de Jésus-Christ par la craintedes chaînes. Tant que je ne serai point un traître, les fersne peuvent que me rendre plus confiant. Toutefois, mes frères, évitezun écueil : souvent j'ai échappé à des dangersimminents, et je puis en tirer gloire contre les infidèles ; ehbien! si le contraire arrivait, n'allez pas croire que ce serait une honte!Délivrance ou martyre doivent vous inspirer même confiance.Saint Paul se fait ici l'application personnelle d'un sort qui peut atteindretous les chrétiens; souvent il emploie cette façon de traiterune question; ainsi quand il dit aux Romains: " Je ne rougis point de l'Evangile", (Rom, I, 16) , ou aux Corinthiens : " J'ai proposé ces chosesen ma personne et en celle d'Apollon ". (I Cor. IV, 6.) " Soit par ma vie,soit par ma mort ", il ne parle pas dans l'ignorance de son avenir. Ilsavait qu'il ne mourrait pas à cette époque, mais plus tardtoutefois il veut y préparer leurs âmes.

"Car Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain (21) ".En mourant, en effet, je ne -pourrai mourir, puisqu'en moi-même toujoursje possède la vie. Ils m'auraient déjà tué,s'ils avaient pu, par la crainte, chasser la foi de mon coeur. Mais tantque Jésus-Christ sera avec moi, la mort dût-elle m'accabler,je vivrai, puisque dans cette vie même, vivre n'est pas ce qu'onsuppose; vivre pour moi, c'est Jésus-Christ ! Or si, tandis queje vis ici-bas, la vie présente n'est pas la vraie vie, qu'en sera-t-ildonc dans l'éternité? " Maintenant même que je visdans la chair ", a-t-il dit ailleurs, " je vis dans la foi ". Je le répètedonc aujourd'hui même, continue-t-il : " Je vis ! non, ce c'est plusmoi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ". Tel doit êtrele chrétien : Je ne vis pas, dit l'apôtre, de la vie commune.Comment donc vivez-vous, ô bienheureux Paul? N'est-ce point, commenous, du soleil que vous voyez? de l'air que vous respirez? des alimentsqui servent à vous nourrir? Vos pieds, comme les nôtres, nefoulent-ils point la terre? N'avez-vous besoin ni de sommeil, ni de vêtements,ni de chaussures? Pourquoi dites- vous :Non, je ne vis point? Comment nevivez-vous donc plus? Quel langage prétentieux est le vôtre!Mais non, tout cela n'est point parole d'orgueil. On pourrait, sans doute,les taxer d'enflure et de vaine gloire, si les faits n'attestaient le contraire;ruais devant ce témoignage des faits, où est encore l'ombrede prétention ? Apprenons donc comment l'apôtre ne vit plus;car il le répète ailleurs équivalemment : " Je suiscrucifié au monde, le monde est crucifié pour moi ". Gal.VI, 14.)

Quel est le sens de cette double assertion , d'une part : " Je ne visplus " ; de l'autre " Ma vie, c'est Jésus-Christ ? " Comprenez-le,mes bien-aimés ! Le mot de " vie " est tellement significatif, jeveux dire, il présente tant de significations différentes,qu'il peut désigner la mort même. Il y a cette vie, la viedu corps; il y a la vie même du péché, puisque saintPaul dit ailleurs. " Si nous sommes morts au péché , commentpourrions-nous avoir encore la vie dans le péché ? " (Rom.VI, 2.) Il y a donc une vie du péché possible, hélas!Ecoutez-moi, suivez-moi bien, pour que nous -ne perdions pas le temps.Il y a une vie immortelle et éternelle, qui est aussi la vie céleste..." Notre conversation est dans les cieux ", dit-il quelque part. (Philip.III, 20.) Il y a notre vie corporelle, dont il affirme que c'est " parLui (Dieu) que nous avons la vie, le mouvement, l'existence ". Act. XVII,28.) Ce n'est pas cette vie naturelle, que saint Paul affirme ne plus avoir;c'est cette vie des péchés, dont vivent tous les hommes.Et il a raison de dire qu'il ne l'a plus. Vit-il encore dans le temps,celui qui ne désire plus la vie présente? Vit-il dans letemps, celui qui vers un autre monde précipite sa marche? Vit-ildans le temps, celui qui ne convoite plus ce qui est de la terre? Un coeurde diamant serait en vain mille fois frappé; rien ne l'entame :ainsi Paul ! " Je vis ", nous dit-il, " non plus moi ", c'est-à-dire,non plus le vieil homme, selon ce qu'il dit ailleurs : " Malheureux queje suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort? " (Rom. VII, 24.)Répétons-le donc vit-il encore celui qui ne fait rien pourl'aliment, pour le vêtement, pour aucune chose de la vie présente?Il faut avouer qu'un homme de cette trempe ne vit plus de la vie naturelle.Il est mort vraiment, celui. qui n'a aucun souci des choses de la vie.Nous qui (21) faisons tout pour elle, nous vivons de cette vie misérable;Paul n'en vivait plus, puisqu'il ne s'occupait plus des soins de ce basmonde. Comment vivait-il alors? — Comme certaines personnes dont nous disons: Un tel n'est plus la ! c'est-à-dire il ne fait rien de ce quipeut m'aider ou m'intéresser. Nous ajoutons même Pour moi,il ne vit plus. — Quant à saint Paul, loin de repousser la vie naturelle,il dit expressément ailleurs : " Maintenant que je vis dans la chair,je vis dans la foi du Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livrépour moi " (Gal. II, 20), c'est-à-dire, je vis d'une vie nouvelleet toute différente de la vie vulgaire.

3. Et toutes ses paroles vont à consoler les Philippiens : Necraignez pas, leur dit-il, que je puisse être dépouilléen perdant la vie puisque vivant même, je n'ai plus la vie présente,mais celle que Jésus-Christ voulait pour les siens. Dites-moi, l'hommequi méprise la nourriture autant que la faim et la soif, qui dédaignedangers, santé, délivrance, vit-il encore de cette vie ?Celui qui ne possède rien ici-bas, et voudrait souvent ;faire ledernier sacrifice, s'il le fallait, sans jamais lutter pour sauver sesjours, celui-là vit-il de cette vie ? Bien sûr, non.

Mais il faut éclaircir ce point par un exemple évident.Voici un individu qui regorge de richesses, d'or, de serviteurs, mais quin'en use jamais : avec toute sa fortune est-ce un riche? Non. Supposezqu'il voie ses enfants, vagabonds et dissipateurs, semer son or au hasard,et qu'il n'en ait point souci; ajoutez, si vous voulez encore, qu'on lefrappe sans qu'il se plaigne : direz-vous qu'il est dans les richesses? Non, quoiqu'il en soit le véritable propriétaire. — Telétait Paul : " Vivre, pour moi " , dit-il, " c'est Jésus-Christ"; si vous voulez connaître ma vie, c'est Lui seul !

" Et mourir m'est un gain ". Pourquoi? Parce qu'alors je le connaîtraide plus près dans sa beauté, et que même je serai aveclui. Mourir ainsi, est-ce autre chose que parvenir à la vie? C'esttout le mal que feront sur moi ceux qui me tueront : ils m'enverront versma vie, ils me délivreront, de celle-ci, qui ne me convient pas.— Mais quoi? Tant que vous êtes ici-bas, n'êtes-vous pas àJésus-Christ? Tout au contraire, car : " Si demeurer plus longtempsdans ce corps mortel, fait fructifier mon travail, je ne sais que choisir(22) ".

Il prévient l'objection suivante : Si votre vie est ailleurs,pourquoi Jésus-Christ vous laisse-t-il ici-bas? " C'est pour lefruit de mon travail ", répond-il. Ainsi nous pouvons user mêmede la vie présente, mais comme il faut devant Dieu, et non commela plupart des hommes. Il parle ainsi pour que personne ne calomnie lavie actuelle, et ne dise : Puisque nous n'avons rien à gagner ici-bas,pourquoi ne pas nous soustraire à l'existence par une mort volontaire?Jamais, dit-il; car nous avons à gagner même sur la terre,si nous ne vivons pas de cette vie, mais d'une autre bien plus digne. Quoi!demandera quelqu'un : vivre en ce monde rapporte aussi son fruit? Certainement,dit l'apôtre... Où sont maintenant les hérétiques(1)? Vous l'entendez: " Vivre dans la chair, c'est ", dit-il, " produiredu fruit par mon travail "; Il a dit " de mon travail " , mais commentvient ce fruit? " Si je vis dans ma chair, je vis de la foi " : c'est delà que vient le fruit du travail.

" Et je ne sais que choisir ". Dieu ! quelle admirable philosophie!Comme il avait abjuré tout désir de la vie présente,sans vouloir toutefois la calomnier ! D'un mot : " Mourir c'est un gain",il renonçait au désir; par un autre mot : " Vivre dans lachair c'est fructifier par le travail ", il montre aussitôt que lavie présente est une nécessité. Et comment? Si nousen usons pour porter du fruit; car si elle est stérile, elle n'estplus la vie. Un arbre qui ne porte point de fruit nous est un objet d'aversiontout comme un tronc sec, et nous le jetons au feu. Ainsi la vie est dunombre de ces biens neutres et indifférents : c'est à nousde la faire ou bonne ou mauvaise. Ne haïssons point la vie : car nouspouvons la mener noble et belle. Quand même d'ailleurs nous en userionsmal, nous n'avons pas le droit de la calomnier. Pourquoi ? Parce que lecrime n'est pas la vie, mais le choix de vie que font ceux qui abusentde la vie. Si Dieu vous accorde de vivre, c'est afin que vous viviez pourlui; mais puisque vos vices s'accommodent d'une vie de péché,toute la responsabilité en retombe sur vous par votre fait.

Mais qu'ajoutez-vous, bienheureux Paul? " Vous ne savez que choisir?" Ce passage

1 Les prédicateurs du suicide: il s'en rencontrait à cetteépoque qui le prêchaient au nom de la religion, comme. Ils'en voit aujourd'hui qui l'approuvent au nom de la raison.

22

nous révèle un grand mystère : l'apôtre étaitmaître de son sort, puisque avoir le choix c'est être maîtrede l'avenir. — " Je ne sais que choisir ", dit-il : ainsi tout dépendde vous? Sans doute, répond-il, si je veux demander cette grâceà Dieu.

" Je me trouve pressé des deux côtés, ayant le désir(23) "... Remarquez la tendresse paternelle du bienheureux. Il veut encoreainsi les consoler, en leur faisant comprendre que son avenir est remisà son choix, qu'il ne dépend pas de la malice des hommes,mais de la providence de Dieu. Pourquoi donc, continue-t-il, vous chagrinerde cette idée de la mort? mieux aurait valu qu'elle m'eûtenlevé depuis longtemps, " car être dégagé desliens du corps et habiter avec Jésus-Christ, c'est bien le meilleur".

" Mais il est plus utile pour votre bien que je demeure en cette vie(24) ".Autant de paroles qui les préparaient à supportergénéreusement la mort qui un jour frapperait l'apôtre; autant de leçons de haute sagesse. " Il est bon d'être dégagédes liens du corps et d'être avec Jésus-Christ ". Car la mortelle-même est du nombre des choses indifférentes. Le malheurn'est point de mourir, c'est de souffrir après la mort un justechâtiment. Le bonheur, non plus, n'est point dé mourir, c'estd'être avec Jésus-Christ après votre trépas.Ce qui suit la mort, voilà le bien ou voilà le mal.

4. Ainsi ne pleurons pas en général ceux qui meurent ,et n'ayons non plus tant de joie pour ceux qui survivent. Que ferons -nous donc? Pleurons sur les pécheurs, soit qu'ils meurent, soitqu'ils vivent. Réjouissons-nous sur les justes, soit qu'ils vivent,soit qu'ils meurent. Les premiers sont déjà morts tout vifs;les autres, même moissonnés par la mort, vivent toujours.Les uns, même habitant ce monde , méritent la compassion detous, puisqu'ils sont ennemis de Dieu; les autres, même aprèsle départ sans retour, sont heureux : ils sont allés àJésus-Christ. Les pécheurs, quelque part qu'ils soient, dansce monde ou dans l'autre, sont loin de leur roi et par conséquentdignes de pitié. Mais les justes, ici-bas ou au ciel, sont avecleur souverain, et bien plus heureux encore là-haut, parce qu'ille voient de plus près, non plus dans un reflet, non plus dans lafoi, mais, Paul le dit, face à face.

Non, tous les morts ne doivent pas être pleurés; mais ceux-làseulement qui meurent dans leurs iniquités : à eux, nos lamentations,nos gémissements, nos larmes; car enfin, dites-moi, quelle espérancereste-t-il encore, quand on s'en va, chargé de péchés,vers ce lieu où il n'est plus possible de dépouiller le péché?Du moins, tant que dura leur séjour ici-bas, il restait une grandeespérance : peut-être se convertiraient-ils ! Ils pouvaients'amender ! Une fois partis pour l'enfer, ils n'ont rien à attendrede la pénitence même. " Qui, ô mon Dieu ", s'écriaitle prophète, " qui vous glorifiera dans l'enfer? " (Ps. VI, 6.)Comment ne pas pleurer ces misérables?

Pleurons donc ceux qui meurent ainsi; je ne vous le défends pas;pleurons ! non pas toutefois au mépris des bienséances ,sans nous arracher les cheveux, sans nous dénuder les bras, sansnous déchirer le visage, sans revêtir de sombres livrées,mais en silence, mais avec les pleurs amers de notre âme. On peutbien pleurer avec amertume, sans y mettre cet appareil, sans en faire unjeu publie: car c'est vraiment un jeu d'enfant, que la douleur de quelquespersonnes. Ces gémissements en pleines rues ne partent pas d'unvrai chagrin, mais c'est pure montre, ambition, vanité ! bien desfemmes même en font métier ! Pleurez avec amertume, gémissezdans votre demeure, sans témoin: ce sera une véritable compassion,qui même vous deviendra salutaire. Qui pleure ainsi sérieusements'étudie, en conséquence, à mériter d'autantmoins un si redoutable malheur; vous en concevez d'autant plus de craintedu péché à venir.

Pleurez les infidèles; pleurez ceux qui leur ressemblent et sortentde ce monde sans avoir connu la lumière, sans avoir étémarqués du sceau de la foi. Voilà ceux qui méritentet vos gémissements et vos larmes. Ils sont exclus de la cour céleste,avec les damnés , avec ceux dont l'arrêt est prononcé." En vérité, si quelqu'un ne renaît pas de l'eau etdu Saint-Esprit, il n'entrera pas dans le royaume céleste ". Pleurezlies riches qui meurent au sein de leur opulence, sans avoir fait servirleurs richesses à la consolation de leurs âmes; ceux qui avaientl'occasion de laver leurs péchés, et qui ne l'ont point voulu.Oui, ceux-là, que chacun de nous les pleure en public et en particulier,mais sans jamais nous écarter des bienséances, mais en gardanttoujours la (23) gravité, mais en évitant de nous ridiculiser.Pleurons-les non pas seulement un jour ou deux, mais toute notre vie :ainsi continuent les larmes, quand elles ne coulent pas d'une émotioninsensée, mais d'un amour véritable et pur. Quant aux pleursde folle tendresse, ils sont bientôt séchés, tandisque ceux qu'inspire la crainte de Dieu sont intarissables.

Pleurons ainsi nos morts, et secourons-les de tout notre pouvoir. Préparons-leurquelque consolation, si faible qu'elle soit, mais qui puisse êtrevraie et efficace. Comment? Par quel moyen? Prions pour eux, faisons prier,pour eux continuellement versons l'aumône aux pauvres. Toujours ainsileur procurerons-nous quelque consolation. Ecoutez Dieu même quidit : " Je protégerai cette ville, et pour moi-même, et pourDavid mon serviteur". Si le seul souvenir d'un juste a eu cette puissance,que ne pourront pas des oeuvres accomplies en faveur des morts?

Aussi n'est-ce pas en vain que les apôtres nous ont laisséla coutume et la loi : vous savez que, d'après eux, dans nos saintset redoutables mystères, il doit être fait mémoiredes défunts. Ils savaient quel avantage, quel bien immense ce souvenirdevait leur procurer. Dans le moment, en effet, où tout le peuplefidèle, uni au corps sacerdotal, debout, les bras étendus,offre le redoutable sacrifice, comment Dieu ne serait-il pas fléchipar les prières que nous adressons en leur faveur ? Car nous parlonsde ceux qui sont morts dans la foi. Les catéchumènes n'ontaucune part à ces consolantes prières; privés de toutautre secours, il leur en reste un cependant, un seul, et lequel ? C'estque nous fassions pour eux l'aumône aux pauvres : leur pauvre âmeen recueillera quelque bienfait.

Dieu veut, en effet, que nous nous prêtions mutuellement secours.Pour quel autre motif nous aurait-il commandé de prier pour la paixet pour la tranquillité publique? Pourquoi pour tous les hommes?lorsque dans cette universalité sont englobés les brigands, les violateurs de sépultures, les voleurs, et tant d'autres perverschargés de crimes sans nombre? C'est que peut-être leur conversions'en suivra. Comme donc nous prions pour des vivants en tout semblablesà des cadavres, ainsi est-il permis de prier pour les défunts.

Job autrefois offrait des sacrifices pour ses enfants, et obtenait lepardon de leurs péchés: Je " crains ", disait-il, "qu'ilsn'aient péché dans leur coeur ". Voilà vraiment consulterles intérêts des siens. Loin de dire, comme le répètentaujourd'hui la plupart des hommes : Je leur laisserai des richesses ! Loinde dire J'amasserai pour eux la gloire ! loin de dire J'achèteraipour eux quelque commandement, quelques terres; que dit-il? J'ai peur queleur coeur n'ait péché! Quel avantage, en effet, procurenten définitive toutes ces propriétés attachéesà ce bas monde ? Aucun. Le Roi, le suprême Roi et ses miséricordes,voilà ce que je veux leur laisser, certain qu'avec Lui, rien nepeut leur manquer. Car " le Seigneur me nourrit ", a dit le prophète," et rien ne me manquera ". Magnifique fortune, riche trésor ! Sinous avons la crainte de Dieu, nous n'aurons besoin de rien; sinon, eussions-nousgagné un royaume, nous serions encore les plus pauvres des hommes.Rien n'est grand comme celui qui craint Dieu. " Est-ce qu'en effet ", ditla Sagesse, " cette crainte" du Seigneur " ne s'est pas placée au-dessusde tout ?" Ah! sachons donc l'acquérir; faisons tout pour sa conquête,fallût-il rendre à Dieu notre dernier souffle, fallût-illivrer notre corps aux tourments : que rien au monde ne nous fasse reculer: faisons tout pour gagner cette crainte salutaire. Ainsi deviendrons-nousplus riches que personne ici-bas; ainsi atteindrons-nous encore les biensà venir, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel soitau Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE IV

JE DÉSIRE QUE LES LIENS DE MON CORPS SE BRISENTPOUR ÊTRE AVEC JÉSUS-CHRIST. (V. 23.)

1. Rien de plus heureux que l'âme de saint Paul, parce qu'aussirien n'était plus généreux. De nôs jours , aucontraire , et de nous tous on peut dire : rien n'est plus faible, parsuite rien n'est plus misérable. Nous avons tous horreur de la mort,les uns, et je. suis d ii nombre, parce que le poids et la multitude deleurs péchés les accable; les autres, et puisse-je n'en êtrejamais , parce qu'à tout prix ils veulent vivre et voient dans lamort le souverain mal. L'homme animal seul peut éprouver cette peur.Eh bien ! ce qui nous fait horreur, Paul le désirait, Paul s'y attachait,et ses paroles en font preuve : " Etre dissous, c'est bien le meilleur! et moi , je ne sais que choisir ! " Que dites-vous? Sûr d'émigrerde cet exil vers le ciel, sûr de posséder Jésus-Christ,vous ne savez que choisir? Ah ! nous sommes loin de comprendre l'âmede Paul. Et qui donc, si pareille condition lui était présentéesérieusement , n'y souscrirait avec empressement ? Pour nous, iln'est en notre pouvoir, ni de mourir, pour aller avec Jésus-Christ,ni de demeurer en cette vie ; mais l'un et l'autre dépendaient desaint Paul, telle était sa vertu. — Que dites-vous donc, bienheureuxapôtre? Vous savez, vous êtes assuré que vous serezavec Jésus-Christ, et vous hésitez ! " Je ne sais que choisir" , dites-vous ! Il y à plus, vous préférez resterici, je veux dire dans votre chair. Et quel est votre attrait? Est-ce quevous n'avez pas toujours mené une vie bien rude, endurant veilles,naufrages, faim et soif, nudité, soins , inquiétudes? infirmeavec les infirmes, dévoré de zèle et d'ennui pourceux qui se laissaient prendre aux scandales? Il nous rappelle, en effet,la " grande patience, les tribulations, les nécessités, lesafflictions, les plaies, les prisons, les séditions, les jeûnes,la continence (II Cor. VI, 4, 5) ; par cinq fois " , dit-il, " j'ai reçutrente-neuf coups de fouet ; trois fois j'ai été battu deverges, une fois lapidé; une nuit et un jour au fond de la mer ;périls des fleuves, périls des brigands, périls dansla cité, périls dans la solitude ; périls de la partdes faux frères " . (II Cor. XI, 21-26.) — Et quand toute la nationdes Galates avait fait un triste retour vers la loi de Moïse, ne vousentendait-on pas crier : " Vous qui cherchez la justice légale ,vous êtes déchus de la grâce? " (Gal. V, 4.) Alors,combien ne fut pas profonde votre douleur? — Et c'est cette vie si changeanteque vous regrettez ?

D'ailleurs, quand bien même ces traverses ne vous seraient pointarrivées; quand même vous auriez saintement joui de vos saintesoeuvres, ne deviez-vous pas, par crainte d'un avenir incertain, entrerenfin dans un port quelconque de salut? Où est le marchand qui aitcomblé son vaisseau d'incalculables trésors, et qui, libred'entrer au port et de s'y reposer, préférerait êtrebattu des vagues ? Quel athlète, pouvant recevoir la couronne, préféreraitdescendre dans la lice, et présenter encore sa tête aux coupsmeurtriers? Est-il un général qui , pouvant dire adieu auxcombats avec gloire, et vivre heureux au palais avec le souverain, choisirade suer encore et d'affronter la bataille ? Comment donc, astreint àcette vie si dure, désirez-vous demeurer sur la terre? N'avez-vouspas prononcé vous-même : " Je crains qu'après avoirprêché aux autres , moi-même je ne devienne un réprouvé? " (25) (I Cor. IX, 27.) A défaut d'autre motif, celui-ci devaitsuffire à vous faire désirer la délivrance. Votrevie humaine aurait -elle été comblée d'un ineffablebien-être, qu'encore alors vous deviez en désirer le terme,à cause de Jésus-Christ, objet de vos voeux ardents.

O grande âme de Paul, que rien n'égala ni n'égalerajamais! Vous craignez à bon droit l'avenir, en restant au monde;des périls sans nombre vous environnent , et vous refusez néanmoinsd'être avec Jésus-Christ? — Eh ! sans doute, je refuse, pourJésus-Christ même; je lui ai préparé des serviteurs,je veux les affermir dans son amour; j'aime à assurer les fruitsdu champ que j'ai ensemencé. M'avez-vous entendu? J'ai dit que jecherchais les intérêts du prochain et non les miens ! j'aidit que j'aurais voulu être anathème pour Jésus-Christ,afin de lui gagner un plus grand nombre de fidèles ! Aprèsavoir choisi l'anathème, ne dois-je pas plus facilement encore choisirle dommage d'un retard, la souffrance d'un délai, pour accroîtredeux autres chances du salut?

" Qui racontera vos puissances " (Ps. CV, 2), ô mon Dieu, quin'avez pas laissé dans l'ombre ce grand Paul, et qui avez bien voulumontrer à l'univers un tel homme ? Les anges vous ont louéd'un concert unanime, quand vous eûtes créé les astreset le soleil mais plus ardentes furent leurs louanges quand vous avez montré,à nous et au monde, le bienheureux Paul ! En ce jour-là,notre terre effaça les splendeurs du ciel, elle brilla par lui d'unplus vif éclat que cette lumière du soleil; elle lançapar lui de plus beaux rayons. Quelle riche récolte il enfanta parminous, non pas en fournissant aux épis leur aliment, aux arbres leurnourriture, mais en créant le fruit même de la piété,en lui imprimant vie et force, en ressuscitant même souvent les coeursflétris ! Car ce soleil ne peut guérir et refaire sur lesarbres leur branche ou un fruit gâté. Paul, au contraire,a rappelé du péché, des hommes accablés demille plaies. Le soleil à chaque nuit se retire : Paul fut toujoursvainqueur du démon; rien au monde ne le renversa, rien ne le putvaincre. Placé au sommet des cieux, l'astre des jours envoie sesrayons sur nos basses régions : Paul, au contraire, part d'en bas,et non-seulement il remplit de ses lumières l'intervalle qui séparele ciel d'avec la terre, mais dès qu'il ouvre la bouche il combled'une joie ineffable les anges eux-mêmes. Car si telle est la joiedu ciel quand un seul pécheur fait pénitence, comment Pauln'aurait-il pas rempli de bonheur toutes les puissances célestes?Que dis-je, en effet ? Il suffisait de la parole de Paul pour réjouiret faire tressaillir le ciel. Car si, au départ des Israélitesde l'Egypte , les montagnes bondirent comme des béliers, quelleallégresse devait exciter cette glorieuse assomption des hommes,de la terre au ciel? Il ajoute donc : " Rester dans la chair est plus utileà cause de vous ".

2. Et nous, mes frères, quelle sera l'excuse (de notre lâcheté?)On rencontre très-souvent des hommes modestes que le sort a placésdans quelque petite et chétive cité, et qui n'en veulentpoint sortir, parce qu'ils préfèrent leur repos àtout le reste : Paul, pouvant aller à Jésus-Christ, a refuséJésus-Christ, ce Jésus qu'il désirait et aimait, jusqu'àdemander à cause de lui l'enfer et l'anathème, il a préférérester et souffrir dans la lutte pour le bien des hommes. Quelle sera doncnotre excuse, à nous? Faut-il donc uniquement louer Paul? — Or,remarquez sa manière d'agir pour persuader aux Philippiens de nepas trop s'affliger de mourir, il leur a dit qu'il valait mieux passeren l'autre monde que de rester en celui-ci ; ensuite il leur montre ques'il reste ici-bas, il y reste à cause d'eux et en dépitde la malice et des piéges de ses ennemis. Et, pour les mieux convaincre,il leur expose le motif expressément. S'il le faut je demeureraiabsolument, et non content de demeurer, je " demeurerai avec vous ". C'estle sens formel de ces paroles : kai sumparameno , je vous verrai et resteraiavec vous; et pour quelle raison ?

" Pour votre avancement et la joie de votre foi ". Ces paroles les invitentà veiller sur eux-mêmes. Si je reste pour vous, semble-t-ildire, gardez-vous de déshonorer mon séjour volontaire; carappelé à voir déjà mon Dieu, le seul espoirde votre avancement me décide à rester. C'est parce que maprésence contribue tout ensemble à votre foi et àvotre joie que j'ai choisi de demeurer ici-bas. — Que veut-il dire? Nerestait-il que pour le bonheur des Philippiens ? Sans doute, ce motif n'étaitpas le seul; mais, en parlant ainsi, il voulait les encourager. Et commentceux-ci devaient-ils avancer dans la foi? C'est moi, répond-il,(26) qui veux vous y affermir de plus en plus, vous qui êtes semblablesà une couvée récemment éclose, dont les ailesne sont pas encore formées, et qui ont besoin jusque-là dessoins maternels. — Une grande charité se révèle ici.C'est ainsi que nous-mêmes nous réveillons le zèlede personnes endormies. Allons, leur dirions-nous, c'est pour vous queje suis resté, pour vous rendre meilleur !

" Afin qu'étant de retour chez vous, je trouve de nouveaux sujetsde me glorifier en Jésus-Christ ". Vous voyez que l'expression sumparamenoa bien le sens que j'ai indiqué. Mais appréciez l’humilitéde Paul. Comme il a dit : Je reste " pour votre avancement " , il ajoutequ'il le fait aussi dans son propre intérêt; c'est la mêmepensée qui lui faisait écrire aux Romains : " Je veux direpour être aussi consolé en vous voyant " , aussitôtaprès avoir dit : " Pour vous faire quelque part de la grâcespirituelle ". (Rom. I, 12.) — Mais quel est le sens précis de cesmots : " Pour que votre glorification abonde? " Il veut dire : Pour queles justes sujets de vous glorifier se multiplient; par suite : Afin quevotre foi grandisse et se fortifie : car une vie sainte donne seule droità être glorifié en Jésus-Christ.

Ainsi " votre glorification en moi " redoublera " par mon arrivéechez vous? " Sans doute, " car quelle est mon espérance? Oùsera ma glorification? N'est-ce pas vous qui faites ma gloire comme moila vôtre? " (I Thess. II,19 ; II Cor. I, 14.) Ou plus clairement: Donnez-moi sujet d'être encore plus heureux et plus glorieux devous ? Et comment? " Qu'en vous abonde la raison d'être glorifié! " car je trouverai d'autant plus sujet de gloire, que vous ferez plusde progrès. — " Par mon retour chez vous ". Qu'est-ce à dire?L'apôtre leur revint-il? Je vous laisse à résoudrele problème de son retour.

" Ayez soin seulement de vous conduire d'une manière digne del'Evangile de Jésus-Christ (27) ". Pourquoi ce mot : " Seulement?" c'est équivalemment leur dire : Je ne vous recommande qu'un point,et rien au delà. Si vous y êtes fidèles, mal ne peutvous arriver.

" Afin que soit que je vienne et que je vous revoie; soit mêmeabsent de chez vous, je connaisse votre manière d'être ".Il parle ainsi, non pas qu'il ait changé d'avis, et qu'il soit résolude ne pas revenir à Philippes; mais quand même mon retourn'aurait pas lieu, dit-il, et bien qu'absent, je puis être contentde vous.

3. " Si j'apprends que vous êtes fermes dans l'unité d'unmême esprit, d'une seule âme". C'est là, en effet, leprincipe de la communion des fidèles, le principe qui contient lacharité elle-même. Aussi Jésus-Christ lui-mêmeprie : " Pour qu'ils soient un ". (Jean, XVII, 11.) Car, ajoute-t-il, "un royaume divisé contre lui-même ne subsistera pas ". (Matth.XII, 25.) De là, toujours dans saint Paul ces exhortations àl'union des coeurs et des pensées. De là cette définitiondu divin Sauveur : " Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples,si vous vous aimez les uns les autres ". (Jean, XIII, 35.)

Gardez-vous, dit saint Paul, de rester endormis en attendant que j'arrive,et de différer jusqu'au jour de mon arrivée si attendue,jusqu'à l'heure où vous me reverrez, et d'en faire dépendrevotre ferveur ou votre tiédeur (1). Je puis, par ouï-dire,être aussi content de vous. Que veut dire ce terme: " En " un seulesprit?" Il signifie dans la même grâce, grâce de concorde,grâce de ferveur. Entendez ainsi l'unité d'esprit, puisqueces expressions se prennent souvent en ce sens. Avoir le même esprit, c'est aussi n'avoir qu'une âme ; ainsi l'unité d'âmemarque la concorde, et plusieurs âmes sont dites n'en faire qu'une.Telle était la primitive Eglise. " Tous les fidèles ", ditl'écrivain sacré, " n'avaient qu'un coeur et qu'une âme". (Act. IV, 32.)

" Combattant tous ensemble pour la foi de l'Evangile ". Puisque la foisubit comme un combat, combattez aussi entre vous; est-ce là cequ'il veut dire? Evidemment non, car les chrétiens ne se livraientpoint de combats; le sens est : Aidez-vous mutuellement, dans le combatqui se livre pour la foi de l'Evangile.

" Et que vous ne soyez en rien effrayés par les adversaires :ce qui est le sujet de leur perte, et la cause de votre salut ". Effrayés,c'était le mot vrai; c'est tout ce que peut faire l'homme ennemi: il effraie. — " En rien ", ajoute-t-il : quoi qu'il arrive, par conséquent,en face des périls, en présence des complots.

1. Deux leçons contraires se lisent dans les manuscrits, et nousles avons fait soupçonner dans la traduction : " Gardez de m'attendrepour bien agir ; gardez de ne plus vouloir agir, si vous ne me revoyiezplus ¨ " .

A ce courage, on reconnaît l'intrépidité : ils nepeuvent qu'effrayer, rien de plus. — Vraisemblablement, en effet, les Philippiensétaient fort troublés des tribulations infinies que subissaitl'apôtre. Je ne vous dis pas seulement Gardez-vous d'être ébranlés;j'ajoute, ne tremblez pas; allez même jusqu'à les mépriser.Si vous arrivez à cette disposition d'âme, vous donnez lapreuve évidente et de leur perte et de votre salut. Aprèss'être convaincus qu'ils auront épuisé mille moyenspour vous perdre, sans pouvoir même vous effrayer, ils auront acquispar là même la preuve évidente de leur ruine. Persécuteurs, en effet, sans pouvoir triompher de leurs victimes; organisateurs decomplots vaincus par ceux mêmes qu'ils tiennent en leur pleine puissance,ne comprendront-ils pas clairement, à cet insuccès, et leurruine, et leur impuissance, et la fausseté comme la faiblesse deleurs moyens et de leurs croyances? Il continue: " Et cet avantage vientde Dieu ; car c'est une grâce qu'il vous a faite, non-seulement quevous croyez en Jésus-Christ , mais aussi de ce que vous souffrezpour lui (29) ". — Il les rappelle de nouveau à la sainte modestie,rapportant tout à Dieu , et témoignant que souffrir pourJésus-Christ , c'est une grâce, une faveur , un don du ciel.Et ne rougissez pas de cette grâce; elle est bien plus admirableque le pouvoir de ressusciter les morts et d'opérer tout autre miracle.Avec ce dernier pouvoir, je suis le débiteur de Jésus-Christ;mais par la souffrance en son nom, je fais de Jésus-Christ mon débiteur.Donc loin d'en rougir, il faut vous en réjouir : c'est une grâcel Saint Paul appelle grâces et dons nos vertus elles-mêmes,comme toutes les autres faveurs gratuites , bien qu'il y ait une différence.Ces dernières viennent tout entières de Dieu seul; dans lesautres, nous avons notre part. Mais comme, dans la vertu même , lapart de Dieu est la plus grande, il la lui rapporte en entier, non pourrenverser notre libre arbitre , mais pour rappeler à ses disciplesl'humilité et la reconnaissance.

" Vous trouvant dans les mêmes combats où vous m'avez vu...(30) ", c'est-à-dire, vous avez reçu l'exemple. Et toutefois,c'est encore un éloge qu'il leur adresse. Car partout il montrequ'en tout semblables à lui, et avec lui, ils subissent mêmescombats, supportent mêmes assauts , jusque chez eux et pour leurcompte, soumis aux mêmes épreuves que leur apôtre.

" Comme vous m'avez vu ", dit-il, et non par ouï-dire seulement:car il avait combattu chez eux , dans la ville même de Philippes.Voilà la preuve d'un grand courage. Au reste, Paul rappelle volontiersces faits. Ainsi : — aux Galates : " Quoi ! vous avez souffert ainsi inutilement,si toutefois c'est inutilement! " (Gal. III, 4.) — Aux Hébreux :" Or, rappelez en votre mémoire ce premier temps, où aprèsavoir été illuminés par le baptême, vous avezsoutenu de grands combats dans les diverses afflictions, ayant étéd'une part exposés devant tout le monde aux injures et aux mauvaistraitements; et de l'autre, ayant été les compagnons de ceuxqui ont souffert de semblables indignités ". (Hébr. X, 32.)— Aux Macédoniens , c'est-à-dire aux Thessaloniciens : "Tout le monde raconte quel a été le succès de notrearrivée parmi vous " ; et plus bas : " Vous n'ignorez pas vous-mêmes, mes frères , que notre arrivée vers vous n'a pas étévaine et sans fruit ". (I Thess. II, 9 et II, 1.) Et il rend à touset toujours le même témoignage de luttes et de combats.

C'est là ce qu'on ne trouverait plus chez nous : bienheureux,si nous trouvons par hasard quelque sacrifice d'argent, bien que sur cepoint même et en ce genre de sacrifices, Paul leur paie aussi untribut d'éloges , lorsqu'il dit des uns : " Vous avez souffert avecjoie le pillage de vos biens " (Hébr. X, 34) ; et à d'autres: " La Macédoine et l'Achaïe ont résolu de faire unecollecte pour les pauvres " (Rom. XV, 26); — ailleurs enfin : " Votre exemple" de charité " a excité le même zèle dans l'espritde plusieurs ". (II Cor. IX, 2.)

4. Entendez-vous quels éloges méritaient les premierschrétiens ? Ali ! nous sommes loin de supporter comme eux jusqu'auxsoufflets et aux coups, nous n'endurons pas même les outrages niles pertes d'argent. Saintement rivaux, martyrs courageux , ils étaienttous de vrais soldats à la bataille : mais nous comme nous sommesdevenus froids pour Jésus-Christ

Me voici réduit encore à faire le procès de monépoque. Que résoudre, enfin ? Je ne voudrais pas accuser,et j'y suis contraint. Si mon silence, si le soin de ne point redire detristes faits , pour détruire les graves abus que chaque jour voitéclore , je (28) n'aurais qu'à me taire. Mais si le contrairea lieu, si notre silence, loin de détruire le mal, ne fait que l'aggraver,il faut parler. Celui qui se porte accusateur du crime, n'eût-ilpoint d'autre succès, aura du moins celui d'en suspendre les progrès.Car si impudente, si hardie que soit une âme, à force d'entendredes reproches continuels, il ne se peut que la honte enfin ne l'arrêteet ne rabatte un peu de sa malice excessive. Un reste, oui, un faible restede honte et de pudeur habite encore dans une âme effrontée.C'est un sentiment naturel que cette honte, et Dieu l'a gravée dansnos cœurs. Puisque la crainte filiale ne suffisait pas pour nous contenir,sa bonté divine nous a préparé plusieurs autres motifsd'horreur pour le mal. Ainsi le blâme de nos semblables, la craintedes lois humaines, l'amour de la gloire, le besoin d'amitié: autantde mobiles qui nous déterminent à ne point pécher.Souvent, ce qu'on ne ferait pas pour Dieu, par honte on le fait; ce qu'onne ferait point par crainte de Dieu, on le fait par crainte des hommes.

L'important est premièrement d'éviter le péché;l'éviter en vue de Dieu est un degré de perfection auquelnous nous élèverons plus tard. En effet, pourquoi saint Paul,exhortant les fidèles à vaincre leurs ennemis par la patience,n'emploie-t-il pas, pour les persuader, la crainte de Dieu, mais l'idéedu supplice qu'ils attireront sur ces méchants ? " En faisant ainsi", dit-il, " vous amasserez sur sa tête des charbons de feu ". (Rom.XII, 20.) Parce qu'il veut déjà, en attendant, leur fairefaire ce premier pas dans la vertu qui consiste à épargnerson ennemi.

Nous avons donc, comme je l'ai avancé, nous avons en nous unprincipe de pudeur, ainsi que d'autres motifs naturels et honnêtesde vertu. Tel est cet instinct de la nature, qui nous porte à compatir;c'est bien le plus noble qui habite en notre coeur. On pourrait mêmedemander pourquoi notre humanité possède de préférencecette faculté de se briser à l'aspect des larmes, de se laisserfléchir, d'éprouver un penchant à la miséricorde.Par nature, en effet, personne n'est brave; par nature, personne n'estinsensible à la vanité; par nature, personne n'est supérieurà l'envie. Mais il est dans notre nature à tous de compatirà la souffrance; l'homme le plus cruel, le plus féroce éprouveencore ce sentiment. Et. quoi d'étonnant, si nous le montrons enversles hommes? les bêtes mêmes nous inspirent la piété;tant la pitié surabonde en nous; la vue même d'un lionceaunon émeut: combien plus celle de nos semblables! Hélas, disons-nousparfois: voyez donc que d'aveugles! que d'estropiés ! Nous savonsque cette réflexion suffit pour exciter en nous la compassion.

Rien ne plaît à Dieu autant que la miséricorde.Aussi l'huile servait à la consécration des prêtres,des rois et des prophètes, parce que l'huile était regardéecomme l'emblème de la miséricorde de Dieu. Elle rappelaitaussi que le chef, le premier entre les hommes, a besoin plus que personned'être compatissant; et l'onction montrait assez que l'esprit deDieu descendrait en lui pour le rendre ainsi miséricordieux. Dieu,en effet, a pitié des hommes et les traite avec bonté. "Vous avez pitié de tous ", dit l'Ecriture , " parce que vous pouveztout ". (Sag. XI, 24.) Telle était la raison de l'onction. Le sacerdocelui-même était, de par Dieu, une institution de miséricorde.Les rois aussi recevaient l'onction de l'huile ; et quand on fait l'éloged'un souverain, on ne peut en trouver qui lui convienne mieux que la clémence: le propre de la souveraineté est, en effet, la miséricorde.

A la miséricorde même, sachez-le, nous devons la créationdu monde, et imitez votre Seigneur : " La miséricorde de l'homme", est-il dit, " s'exerce sur son prochain : celle de Dieu se répandsur toute chair ". (Eccl. XVIII, 12.) Sur toute chair, qu'est-ce àdire ? C'est que justes ou pécheurs, nous avons tous besoin de lamiséricorde de Dieu, tous nous en jouissons, s'appelât-onPaul, Pierre, Jean.

Au reste, qu'est-il besoin de nos paroles? écoutons plutôtces grands saints. Que dit notre bienheureux : " Mais j'ai obtenu miséricorde,parce que j'ai agi dans l'ignorance ". (I Tim. I, 13.) Mais quoi? n'eut-ilpas dans la suite besoin de miséricorde? Ecoutons-le : " J'ai travailléplus qu'eux tous, non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ".(I Cor. XV, 10.) — Et parlant d'Epaphrodite : " Il a étémalade jusqu'à devoir mourir " , mais Dieu " lui a fait miséricorde,non-seulement à lui, mais à moi aussi, pour que je n'eussepas chagrin sur chagrin". (Philip. II, 27.) — Et ailleurs : " Nous avonsété affligés au-delà de nos forces, tellementque la vie même nous était à charge. Mais nous avonseu dans nous-mêmes une réponse de (29) mort, afin que nousne soyons plus confiants en nous, mais en Dieu qui nous a délivrésde tant de morts et qui nous en délivrera". (II Cor. I, 8-10.) Etenfin : " J'ai été délivré de la gueule dulion; le Seigneur encore me délivrera ". (Il Tim. IV, 17.) Ainsipartout nous le trouvons se glorifiant d'une seule chose : c'est qu'ila trouvé le salut par miséricorde.

5. Tel était aussi Pierre , objet d'une si grande miséricorde,et Jésus-Christ le lui avait signifié par cet oracle : "Voici que Satan a demandé de vous cribler, comme le froment; maisj'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point " .(Luc, XXII, 31.) Saint Jean de même n'était ce qu'il étaitque par miséricorde, ou pour mieux. dire, tous les apôtres,puisque Jésus-Christ leur disait : " Ce n'est pas vous qui m'avezchoisi; c'est moi qui ai a fait choix de vous". (Jean, XV, 16.) En effet,nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu : " La miséricordede Dieu ", dit l'Ecriture, " est sur toute chair ".

Si de tels hommes ont eu besoin de la miséricorde de Dieu, quedirons-nous des autres? Quelle autre cause, dites-moi, fait lever le soleilsur les bons et sur les méchants ? Si pendant une année seulementelle enchaînait les pluies, le genre humain tout entier n'aurait-ilpas péri? Et qu'arriverait-il si Dieu multipliait les orages, s'ilfaisait tomber le feu en pluie, les moucherons en nuées? Mais quedis-je ?Qu'il amène seulement la nuit continuelle, comme il l'afait déjà, tous les hommes ne seront-ils pas perdus? Qu'ilsecoue la terre, tous ne devront-ils pas périr? " Qu'est-ce quel'homme ", ô mon Dieu, " pour que vous daigniez vous souvenir delui? " (Ps. VIII, 5.) L'heure n'est-elle pas venue de dire, qu'une simplemenace de Dieu contre la terre suffit pour que tous les hommes ne soientplus qu'un tombeau ? " Ce qu'est une goutte d'eau dans l'urne, les nationsle sont à ses yeux, elles ne sont pour lui qu'un peu d'écume,qu'une inclinaison d'une balance ". (Isaïe, XL, 15.) Autant il nousest facile d'imprimer le mouvement à une balance, autant il luiest aisé de tout anéantir et de tout refaire à nouveau.Puisqu'il nous tient dans sa main avec une telle puissance, et que chaquejour il nous voit l'offenser sans nous punir, ne nous supporte-t-il pasdans sa miséricorde? Les animaux mêmes sont et subsistentpar sa miséricorde : " Vous sauverez, Seigneur", s'écriele Prophète, " les hommes et les animaux ". (Ps. XXXV, 7.) Dieua regardé le monde, et l'a rempli d'êtres vivants : pour qui?Pour vous; et vous-mêmes, pourquoi vous créa-t-il? Par sabonté.

Rien n'est comparable à cette huile de la miséricorde.Elle est la cause et l'aliment de la lumière ici-bas et plus haut." Un jour ", en effet, dit le Prophète, " votre lumière éclateracomme l'aube du matin " (Isaïe, LVIII, 8), si vous pratiquez la miséricordeenvers le prochain. Et ce sera justice : comme l'huile alimente le pharequi éclaire les navigateurs, ainsi pour l'autre vie l'aumônenous allume et nous procure une grande et admirable lumière. Cettehuile, Paul en parlait souvent et grandement. Ecoutez-le nous dire tantôt: " Seulement souvenons-nous des pauvres ! " (Gal. II, 10.) Tantôt: " S'il vaut la peine, j'irai moi-même ". (I Cor. XVI, 4.) Partout,toujours, en toute manière, cette vertu fait l'objet de sa sollicitude.C'est ainsi qu'il dit encore : " Que les nôtres aussi apprennentà surpasser tout le monde par les bonnes oeuvres " ; et ailleurs: " Toutes ces choses sont bonnes et utiles aux hommes ". (Tit. III, 14,8.) Ecoutez un autre écrivain sacré : " L'aumône délivrede la mort ". (Tob. XII, 9.) "Seigneur ", dit un autre Prophète," Seigneur, si vous écartez votre miséricorde, " qui doncpourra subsister ? " Et encore : " Si vous entrez en jugement avec votreserviteur ". (Ps. CXXIX, 3 et CXLII, 2.) Et enfin " Une grande chose, c'estl'homme ; une merveille d'honneur, c'est l'homme miséricordieux". (Prov. XX, 6.)

Faire miséricorde, c'est tout l'homme, disons mieux, c'est déjàDieu. Voyez quelle est la puissance de la divine miséricorde. Ellea fait toutes choses, et spécialement elle a crééle monde et les anges eux-mêmes, tout cela, je le répète,par le seul effet de sa bonté. Il ne nous a menacés de l'enferqu'afin que nous possédions son royaume, et ce royaume aussi nousle devrons à la miséricorde. Pourquoi Dieu, bien qu'heureuxdans sa solitude, a-t-il voulu donner l'existence à tant de créatures? N'est-ce pas par bonté? n'est-ce pas par amour? Oui, si vous demandezpourquoi telle créature, pourquoi telle autre, de toutes parts vousdécouvrirez la bonté divine.

Ayons donc pitié du prochain, afin que sur (30) nous aussi s'exercela divine pitié. C'est autant pour nous que pour lui que nous provoquonsla miséricorde ; l'heure suprême du jugement doit sonner ;alors que menacera ce feu effroyable, la miséricorde se trouveraprête à l'éteindre, prêté aussi ànous ouvrir le règne de l'éternelle lumière. Grâceà elle, nous serons délivrés des flammes de l'enfer;grâce à elle, Dieu nous ouvrira son sein miséricordieux.Et pourquoi aura-t-il à notre égard des entrailles de pitié?Ah ! c'est que la charité, l'amour se prouve par la miséricorde.Rien n'irrite le Seigneur autant qu'un coeur fermé à la pitié.Un jour, on lui offrait un homme qui lui devait dix mille talents; touchéde compassion, il lui remit sa dette. Mais dès que ce méchantse prit à saisir à la gorge son compagnon de service pourlui faire payer une dette de cent deniers; aussitôt le Seigneur livraaux exécuteurs cet être inhumain, jusqu'à complet paiementde sa dette. Après une telle leçon, soyons donc miséricordieuxpour nos débiteurs, soit d'argent, soit de péché quechacun oublie les, injures, à moins que par hasard il ne préfèrese blesser lui-même, puisque, en ne pardonnant pas, vous faites moinsde tort à l'adversaire qu'à vous-même. Si vous le punissez,Dieu ne le punira pas; si vous lui pardonnez, ou bien Dieu le punira, oubien il vous remettra vos péchés. Comment donc osez-vousespérer le royaume céleste, si vous ne pardonnez pas aux.autres? Evitonsun si grand malheur que de perdre le ciel; remettons àtous, car c'est remettre à nous-mêmes; pardonnons pour queDieu nous pardonne nos péchés, et qu'ainsi nous puissionsgagner ces biens à venir, etc.

HOMÉLIE V

SI DONC IL Y A QUELQUE CONSOLATION EN JÉSUS-CHRIST,S'IL Y A QUELQUE CONSOLATION DANS LA CHARITÉ; SI L'UNION DES ESPRITSET DES CŒURS, SI LA TENDRESSE, SI LA MISÉRICORDE A CHEZ VOUS QUELQUEEMPIRE, RENDEZ MA JOIE PARFAITE, EN VOUS TENANT PLUS UNIS ENCORE DE PENSÉE,DAME, DE SENTIMENTS. (CHAP. II, 1-4.)

1. On n'est pas meilleur, on n'est pas plus tendre que ce Docteur spirituel;aucun père selon la nature ne montre une plus grande affection.Remarquez plutôt quelle prière notre bienheureux adresse auxPhilippiens pour leurs plus chers intérêts. Car il les exhorteà la concorde, source de tous les biens, et que ne dit-il pas? Qu'ilest abondant ! qu'il est véhément ! qu'il est tendre et sympathique! Reprenons ses paroles : " S'il y a quelque consolation en Jésus-Christ", oui, si vous avez en lui. quelque consolation; c'est comme s'il disait: Si vous avez pour moi quelque égard, si vous me portez quelqueamitié, si je vous ai rendu quelque service, faites ce que je demande.— Cette figure de langage nous est familière, quand nous voulonsobtenir une faveur à laquelle nous attachons le plus haut prix.Si cette faveur n'avait pour nous une valeur incomparable, nous ne voudrionspas la recevoir seule en retour de tout ce qui nous est dû, nousne dirions pas qu'à elle seule elle représente tout le reste.Toutefois, de notre côté, ce sont toujours des bienfaits temporelsque nous alléguons : un père dira par exemple à sonfils : Si tu as quelque respect pour ton père, s'il te souvientencore de ton éducation si coûteuse, si tu me gardes quelqueamour, si tu as mémoire encore de l'honneur du nom que je t'ai léguéet du bon vouloir que je t'ai montré, ne sois pas l'ennemi de tonfrère; en un mot, pour tous ces bienfaits je te demande ce seulacte de reconnaissance. Du côté de Paul , la prièreest bien différente; il ne leur rappelle (31) aucun motif charnel,mais tous motifs spirituels. Voici, en effet, ce qu'il dit : Si vous voulezme donner quelque consolation dans mes épreuves, et quelque rafraîchissementen Jésus-Christ; si vous voulez me témoigner en quelque chosevotre charité, et l'union intime, l'union et la communautéd'âme avec moi ; si vous avez des entrailles et quelque sentimentde miséricorde , mettez le comble à ma joie.

" Si vous avez des entrailles de miséricorde ". La miséricordeenvers Paul, c'est d'après lui-même la concorde entre sesdisciples; montrant que sans cette concorde parfaite, les dangers sontextrêmes. Si donc, continue-t-il, je dois attendre de vous quelqueconsolation; si j'ai droit à quelque preuve touchante de votre affection;si je puis prétendre à une communauté d'âmeavec vous; si , dans le Seigneur, nous ne faisons qu'un; si vous me devezquelque miséricorde et quelque compassion, montrez, par votre charitémutuelle, comment vous payez toutes vos dettes ; car j'ai tout retrouvé,si vous vous aimez les uns les autres.

" Comblez ma joie ". Voyez comme, tout en les pressant, il se gardede faire croire que ses chers disciples aient abandonné le devoir.Il ne dit pas : " Faites ", il dit : " Comblez ma joie " ; c'est-à-dire,vous avez commencé à semer les bienfaits sur moi; vous m'avezdonné de quoi vivre en paix, mais j'aime à vous voir pousserjusqu'au bout. — Que désirez-vous donc, ô apôtre? Faut-ilvous délivrer de vos chaînes? Faut-il vous envoyer encorequelque aumône? — Je ne demande rien de pareil, répond-il: mais seulement que " vous ayez un seul esprit, ayant cette mêmecharité ", dans laquelle vous avez débuté ; " n'ayezqu'une âme, qu'une pensée ". Dieu ! comme sa tendresse extrêmetoujours réclame la même vertu !

Oui, " que vous ayez les mêmes pensées ", disait-il d'abord; mais plutôt , ajoute-t-il , " une seule pensée " ; car lesparoles qui suivent vont jusque-là : " Pensant une seule et mêmechose ", c'est son expression, plus forte encore que " pensant la mêmechose ". " Ayez une seule et même charité ", c'est-à-dire,ne l'ayez pas seulement dans la foi, ayez la en tout et toujours. Car nouspourrions avoir entre nous une même pensée, une mêmecroyance et n'avoir pas la charité. " La même " charité,encore : c'est donner et rendre l'amour au même degré. Sivous jouissez, de la part d'autrui, d'une charité vraiment grande,gardez-vous de lui en témoigner une moindre, et par là devous montrer avare. S'il est des gens de cette trempe, gardez-vous de leurressembler.

" Soyez unanimes ". Une seule âme, semble-t-ildire, doit animertous vos corps , non par une fusion de substance, puisque c’est impossible,mais par une communion de volontés et d'idées; comme si uneseule âme commandait tous vos mouvements. Qu'est-ce à direencore, " unanimes ? " Il l'explique en ajoutant: N'ayez qu'une manièrede sentir; il voudrait que le sens et la pensée de tous ne fussentqu'un, comme produit d'une seule âme.

" Rien par esprit de contention ". Il nous fait cette prièreet nous l'explique en ajoutant: Rien par un esprit de contention " et devaine gloire ", lequel, je vous le dis, est la cause de tous les maux;de là, en effet, combats et discordes; de là jalousies etluttes acharnées; de là ce refroidissement de la charité, suite fatale et de notre ambition pour la gloire humaine, et de notreservilisme à l'égard de ceux qui la dispensent : l'hommeasservi à cette gloire charnelle , ne sera jamais le vrai serviteurde Dieu. — Mais comment échapper à ce désir de vainegloire? Paul, vous n'en avez pas encore indiqué le moyen. Ecoutezles paroles qui suivent: " Que chacun, par humilité, croie " lesautres supérieurs à soi-même ". Dieu ! quelle maximede haute sagesse et d'admirable utilité pour le salut vient-il denous exposer t Si vous admettez, dit-il, que tout homme, quel qu'il soit,est plus grand que vous; si vous en êtes persuadés; ou plutôt,si non contents de le dire, vous en avez la pleine conviction, volontiersvous lui rendez honneur, loin de vous indigner des honneurs qu'on lui rend.Au reste, ne le regardez pas seulement comme plus grand que vous; voyezen lui " un supérieur ", parole qui montre une grande prééminence,et dès lors, le voyant honoré, vous n'éprouverez nitristesse, ni colère; s'il vous outrage , vous patienterez généreusement, puisque vous reconnaissez sa grandeur; s'il vous insulte, vous l'endurerez;s'il vous maltraite , vous le supporterez en silence. Qu'une bonne foisvotre âme soit pénétrée de la conviction qu'ilest plus grand que vous : dès lors, (32) il aura beau vous maltraiter,elle sera inaccessible à la colère, à la jalousie.Nul n'oserait envier le sort de ceux dont la supérioritéest écrasante; on subit tout, comme conséquence naturelled'une supériorité avouée.

2. Telle est la grandeur d'âme que nous enseigne l'apôtre.Que si votre frère, à son tour, dit-il, objet de tant d'honneurde votre côté, revêt à votre égard lesmêmes sentiments, songez quelle sûreté acquerra votremutuelle bienveillance ainsi munie comme d'un double rempart. Tant quevous garderez, en effet, l'un pour l'autre , ce profond respect, tout incidentfâcheux est impossible. Car s'il suffit, pour anéantir touterivalité, que d'un seul côté déjà l'onrende à l'autre partie cet honneur, quand il est rendu de part etd'autre, qui pourra faire brêche à une si solide fortification?L'assaut est impossible au démon lui-même ; l'enceinte esttriple , quadruple, incomparablement fortifiée.

L'humilité, en effet, est la cause de tout bien, de tolite vertu.Pour l'apprendre mieux encore, écoutez le prophète : " Sivous aviez " voulu un sacrifice, je vous l'eusse offert, ô mon Dieu;mais les holocaustes ne peuvent vous plaire. Le vrai sacrifice àDieu , c'est un esprit pénitent : Dieu ne méprisera jamaisun coeur contrit et humilié ". (Ps. L, 19.) Le prophète neveut pas simplement l'humilité, il lui faut un degré avancéd'humilité : " Un brisement ". De même que dans un objet matérielune partie broyée ne peut lutter contre un corps solide , mais qu'ellese détruit à chaque coup qui lui est porté avant mêmede lui avoir rendu le choc, ainsi en est-il d'une âme vraiment humble: elle choisira les mauvais traitements et la mort même, plutôtque d'attaquer, plutôt que de se venger.

Ah ! jusqu'à quand respirerons-nous cet esprit d'orgueil si ridicule?Quand nous voyons de pauvres enfants s'emporter; s'enfler, jusqu'às'armer de pierres, jusqu'à les lancer, le rire nous prend; or telest l'orgueil de l'homme, il vient de la puérilité et dela sottise. " Pourquoi la terre et la cendre s'élèvent-ellesd'orgueil? " (Ecclés. X, 9.) Tu conçois des penséesorgueilleuses , ô homme ! Pourquoi? Dans quel intérêt,dis-moi ? D'où vient cette hauteur envers tes semblables? N'es-tudonc plus de même nature qu'eux? N'ont-ils pas une âme commetoi ? une âme qui a reçu de Dieu la même gloire? — Tues un sage ? je le veux; alors tu dois être reconnaissant, et nonenflé de vanité. C'est l'ingratitude au premier chef, quecette démence d'esprit; et elle détruit et méconnaîtla générosité du bienfaiteur. En s'élevant,on le fait pour s'attribuer le mérite de la bonne oeuvre ; et ens'attribuant ce mérite , on prouve son ingratitude envers celuide qui on a reçu ce bienfait. As-tu quelque bien? Rends-en grâcesà l'auteur de tout bien. Ecoute ici la parole et de Joseph et deDaniel.

Le premier sort de prison, par ordre du roi d'Egypte ; en présencede toute sa cour ce prince l'interroge sur un point où la sagesseEgyptienne, malgré son habileté en ces sortes de question, était restée muette ; Joseph vase montrer bien supérieuren tout; il va manifester une science qui efface astrologues, devins, thaumaturges,magiciens, et sages de toute sorte, bien qu'il ne soit qu'un enfant sortià peine de prison et d'esclavage. La gloire n'est que plus grande,en pareille circonstance, puisque autre chose est qu'un homme illustredéjà brille une fois de plus, autre chose qu'un inconnu serévèle; moins on soupçonnait la réponse qu'ilallait faire, plus il en devait être admiré. Or, que dit Josephprésenté à Pharaon? Répond-il : Oui l 'je saistout ! Tant s'en faut. Quoi donc? sans influence de personne, uniquementinspiré par sa profonde reconnaissance, que dit-il enfin? " N'est-cepas à Dieu qu'appartient semblable interprétation? " (Gen.XL, 8.) Voyez comme il s'empresse de rendre gloire à Dieu, et commeDieu aussitôt le glorifie lui-même, par une faveur qui doitcompter dans l'appréciation de la vraie gloire. Car il est bienplus beau pour lui de recevoir le don d'interprétation par la révélationde Dieu , que d'y arriver par son effort personnel, outre que les parolesde Joseph lui gagnaient la confiance publique, et devenaient un témoignageirrécusable de sa familiarité avec Dieu. Or, aucun bien n'estcomparable à cette divine familiarité. Car, dit saint Paul," si l'homme est justifié par ses propres oeuvres, il en a la gloire,mais non pas devant Dieu ". (Rom. IV, 2.) Celui, en effet, qui a trouvégrâce devant Dieu, se glorifie aussi devant Dieu, parce qu'il estaimé de lui, puisque sa bonté a daigné se rapprocherd'une créature pécheresse. L'homme de ses oeuvres, au contraire,trouve la gloire, mais non pas comme l'autre, la gloire devant Dieu preuvecertaine de notre grande misère ! — (33) Combien est plus admirablecelui qui reçoit de Dieu la sagesse ! Il rend gloire à Dieu,il en reçoit la gloire en retour. " Car je glorifie ", dit-il, "ceux qui me glorifient ".

Mais écoutons un des descendants de Joseph, un sage que personnen'a surpassé, puisqu'il est écrit : " Etes-vous donc plussage que Daniel? " (Ezéch.XXVIII, 3.) Ce Daniel devait partagerle sort de tous les sages qui avec lui étaient à Babylone:astrologues, devins, magiciens, faiseurs de prestiges; toute l'écolede sagesse était non-seulement réprouvée, mais déjàexécutée : la peine capitale prononcée contre euxtous par le roi, prouvait assez qu'il se regardait comme trompéde longue date. Daniel donc se présente au roi, pour résoudrela question proposée; loin de se donner à lui-mêmeun regard complaisant, il commence par reporter à Dieu tout honneur: " Ce n'est pas dans la sagesse que je posséderais plus qu'aucunautre homme, que révélation m'a été faite,ô prince!... Alors le roi adora Daniel et dit : Qu'on fasse venirles victimes et les offrandes ! (Dan. II, 30.) Avez-vous compris tant d'humilité,cette reconnaissance, ce caractère ennemi de tout orgueil?

Ecoutez aussi le langage des apôtres, tantôt " Pourquoinous regardez-vous ", disent-ils, " comme si c'était par notre puissanceou notre piété que nous avons fait marcher cet homme? "Tantôt: "Et nous aussi ", s'écrient-ils, a nous sommes des hommes mortels,semblables à vous! " (Act. III, 12 et XIV, 14.) Voilà commentils répudiaient des honneurs spontanément offerts, ces hommesqui, grâce à leur humilité en Jésus-Christ,grâce à sa puissance, opéraient des prodiges plus grandsque ceux de Jésus-Christ lui -même; car " celui qui croiten moi ", avait-il dit, " fera de plus "grandes choses que moi-mêmeje n'en fais " comment donc ne pas nous appeler des malheureux, des misérables,nous qui ne pourrions chasser je ne dis pas des démons, mais desmoucherons, nous qui n'avons pas même le pouvoir d'obliger un denos semblables, bien loin d'être les sauveurs du monde entier, etqui cependant portons si haut nos pensées, que le démon mêmen'atteindrait pas à notre orgueil ?

3. Rien de plus étranger à l'âme chrétienneque l'orgueil. Je dis l'orgueil, et non pas la franchise et le courage.Leur faux air de famille ne les empêche pas d'être essentiellementdifférents. Autre est l’humilité, autre le servilisme, l'adulation,l'esprit rampant. Voulez-vous de tout cela des exemples frappants ?Lescontraires parfois sont étrangement rapprochés, comme l'ivraiedu froment, comme la rose des épines; tin enfant s'y laisse tromper;mais l'homme fait, celui qui est habile dans la culture spirituelle, sauradistinguer le bien d'avec le mal. Et, tenez; proposons à vos réflexionsquelques exemples tirés des saintes Ecritures mêmes.

Qu'est-ce que flatterie, servilisme , esprit rampant? Siba profite d'unmauvais moment pour flatter David et accuser son maître; Achitophelfait pis encore auprès d'Absalon. David ne leur ressemble pas, ilest humble. Les trompeurs sont nécessairement flatteurs, comme cesmages de Babylone, qui s'écrient : "Vive le roi dans les siècles! " Saint Paul, dans les Actes, par exemple, discute avec les juifs, sansjamais les flatter, mais aussi sans oublier l'humilité. Il saitparler avec liberté : " Mes frères", dit-il, "je n'ai rienfait ni contre la nation, ni contre les coutumes de nos pères, etcependant j'ai été enchaîné à Jérusalemet livré à la justice ". (Act. XXVIII, 17.) Et pour mieuxreconnaître ici le langage de l'humilité, écoutez commentil parle quand il veut les reprendre avec force : " C'est avec raison quel'Esprit-Saint a dit de vous : Vous entendrez de vos oreilles, et vousne comprendrez pas ; vous verrez de vos yeux, et vous n'apercevrez pas".(Act. XXV, 26.) Reconnaissez-vous là le courage?

Considérez encore avec quelle fermeté héroïqueJean-Baptiste traite le roi Hérode : " Il ne vous est pas permisd'avoir la femme de votre frère ". (Marc, VI,18.) Voilà laconfiance, voilà la force ! Ainsi ne parlait pas un Séméi: " Sors ", criait-il à David, " sors, homme de sang". (II Rois,XVI, 7.) Il parlait hardiment sans doute; mais la hardiesse n'est pas lecourage; ici, c'était audace, outrage, excès de langue. Demême quand Jésabel insultait Jéhu Voilà, s'écriait-elle,l'assassin de son maître ! C'était audace et non pas franchise.Elie aussi, mais par franchise et fermeté, trouvait un vif reproche: " Ce n'est pas moi qui trouble le peuple; c'est vous et la maison devotre père ! " ( III Rois, XVIII, 18.) Le même Elie traitaitavec une égale fermeté tout le peuple réuni : " Pourquoi",disait-il, " boiter ainsi des deux jambes et entre deux partis? " Frapper(34) ainsi donnait la preuve d'un franc parler, d'un vrai courage.

Vous faut-il d'autres exemples à la fois d'humilité etde liberté? Entendez cette phrase de Paul: " C'est le moindre soucique celui d'être jugé par vous ou par tout homme mortel; jene voudrais pas me juger moi-même, car bien que ma conscience neme reproche rien, je ne suis pas pour cela justifié ". (I Cor. IV,3.) Voilà les inspirations qui conviennent aux chrétiens.Ajoutez-y celle-ci : " Comment ! un d'entre vous, ayant une affaire litigieusecontre un de ses frères, ose se faire juger auprès des infidèleset non par-devant les saints ! " (Ibid.) — Préférez-vousconnaître à quelle basse flatterie se dégradent lesjuifs insensés? Ecoutez ce qu'ils disent: " Nous n'avons point d'autreroi que César". (Jean, XIX, 15.) — Aimez-vous mieux connaîtrel'humilité? Ecoutez de nouveau les protestations de saint Paul." Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, nous prêchonsJésus-Christ comme Seigneur, et nous comme vos serviteurs en Jésus-Christ". (Ibid.) — Voulez-vous voir, à l'égard du même homme,l'audace et la flatterie? David subit l'audacieux langage de Nabal; etbientôt la basse adulation des Ziphéens; celui-là luijetait des paroles de malédiction; ceux-ci le trahissaient, au moinspar leur volonté et leur complot. — Verrez-vous plus volontiers,non plus l'adulation, mais la sagesse en action? Considérez Davidépargnant Saül qui était tombé dans ses mains.— Vous plaît-il de retrouver la vile flatterie? Rappelez-vous lesmisérables qui assassinèrent Isboseth (1), crime affreuxpour lequel David les fit mourir. Enfin, pour abréger, définissonsl'audace, comme aussi la franchise et la force. La première a lieuquand on s'irrite, quand un reproche violent se formule sans une causegrave et juste; quand on se venge, quand de toute autre injuste manièreon s'emporte : la seconde se trouve à braver les périls etl'a mort, à mépriser les amitiés ou les ressentimentsquand il s'agit de la volonté de Dieu. L'adulation et le servilismese reconnaissent à servir certaines personnes bien au-delàde leurs besoins et des convenances, par convoitise de quelque avantagetemporel; l'humilité se manifeste par les mêmes services,mais qu'on rend uniquement pour des motifs agréés de Dieu;l'homme humble descendant ainsi de sa dignité, pour accomplir uneoeuvre grande, admirable et parfaite.

Heureux, si nous savons, si nous pratiquons ces maximes ! Les savoir,en effet, ce n'est pas assez : " Ce ne sont pas ceux qui entendent la loi", dit saint Paul, " mais bien ceux qui la pratiquent, qui seront justifiés". (Rom. II, 13.) Bien plus la connaissance du précepte vous condamne,quand les oeuvres manquent, et la pratique du devoir. Abordons la pratiqueaussi, afin de gagner la récompense, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.

1 Le manuscrit porte Miphiboseph, soit inadvertance de l'orateur, soitfaute des copistes. (Note des Bénédictins.)

HOMÉLIE VI

QU'ON RECONNAISSE EN VOUS LES SENTIMENTS DE JÉSUS-CHRISTMÊME, QUI ÉTANT L'IMAGE DE DIEU... ET SON ÉGAL,...S'EST ANÉANTI EN PRENANT LA FORME DE SERVITEUR, ETC. (CHAP. II,5-9.)

1. Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ veut élever ses disciplesaux plus grandes vertus, il propose en exemple, les prophètes, sonPère et lui-même, disant tantôt : "Ainsi ont-ils traitéles prophètes qui ont vécu avant moi ". Tantôt: " Apprenezde moi que je suis doux. " (35) (Matth. V, 12 et XI, 29) ; et ailleurs: " Soyez miséricordieux comme votre Père qui est dans leciel ". (Luc, VI, 36.)

Paul ne suit pas une autre méthode. Pour décider les Philippiensà la pratique de l'humilité, il met en scène Jésus-Christ;et ce n'est pas seulement pour cette vertu, c'est aussi pour expliquerla charité envers les pauvres, qu'il rappelle ce grand modèleen ces termes " Vous connaissez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui pour nous s'est fait pauvre, lorsqu'il était si riche ! " (IICor. VIII, 9.) Il n'est rien, en effet, qui excite une âme grandeet sage à la pratique du bien, comme de lui faire comprendre queses oeuvres la rendront semblable à Dieu. Quel motif vaudra jamaiscelui-là pour décider une volonté? Paul le savait,aussi pour amener ses lecteurs à l'humilité, il a commencépar les prier et par les conjurer; puis il a employé les parolesencourageantes: " Vous persévérez", disait-il, "dans un seulesprit " ; et encore : " Ce qui est une preuve de leur perdition, et devotre salut". (Philip. I, 27.) Mais il arrive enfin à son grandmoyen de persuasion: " Soyez dans la même disposition et dans lemême sentiment où a été Jésus-Christ,qui étant dans la forme de Dieu, n'a point cru que ce fûtpour lui une rapine et une usurpation d'être l'égal de Dieu,mais qui cependant s'est anéanti, prenant la forme de l'esclave(5, 6) ".

Mes frères, appliquez-vous, je vous en prie, élevez vosâmes. Comme un glaive à double tranchant, de quelque côtéqu'il frappe, au milieu même d'innombrables bataillons, les romptfacilement et les détruit, parce que, tranchant des deux côtés,il présente d'ailleurs sa pointe à qui rien ne résiste: ainsi en est - il des paroles du Saint-Esprit. Oui, par la force de cesparoles, les sectateurs d'Arius d'Alexandrie, de Paul de Samosate, de Marcelle Galate, de Sabellius l'Africain, de Marcion le Pontique, de Valentin,de Manès, d'Apollinaire le Laodicéen, de Photin, de Sophronius,tous les hérétiques, sans exception, sont tombés sousles coups de Paul.

Invités à ce noble spectacle de leur défaite, conviésà voir toutes leurs phalanges abîmées d'un seul coup,réveillez-vous, pour ne pas perdre un seul trait de ce spectacledivin. Car enfin, si dans les courses des chevaux et des chars, le plusbeau coup de théâtre pour vous est de voir un des vaillantsécuyers vaincre d'un élan triomphal tous les chars et tousles écuyers ses rivaux, et parmi ces véhicules renversés,et au milieu de ses adversaires encore sur le siège, arriver seuljusqu'à la borne, jusqu'à la barrière du combat, alorsque de toutes parts éclatent les applaudissements, et que les clameurss'élèvent jusqu'aux cieux; alors que le vainqueur, àqui la joie et les applaudissements semblent donner des ailes, achèveavec ses coursiers de parcourir le stade : combien plus n'éprouverez-vouspas de bonheur, après qu'aidés de la grâce de Dieu,nous aurons culbuté les bataillons des hérésies etles machines de guerre du démon avec leurs écuyers eux-mêmes,qui ne seront plus ensemble qu'un monceau de ruines?

Mais, s'il vous plaît, plaçons en ordre toutes ces hérésies.Quel ordre adopterons-nous, celui de leur impiété, ou celuides temps? Suivons plutôt celui des temps; car, au point de vue del'impiété, il serait difficile de les classer.

Vienne d'abord Sabellius l'Africain. Que dit-il? " Père, Fils,Esprit-Saint, trois noms et rien de plus, désignant une seule personne".

Marcion le Pontique nie la bonté de ce Dieu qui a créétoutes choses; il ne veut pas qu'il soit père du Christ, qui estbon; il en imagine un autre qui est juste, selon lui; quant au Fils, ilne s'est pas incarné pour nous.

Marcel, Photin, Sophronius prétendent que le Verbe est une "énergie ", et que cette énergie habite dans cet homme quiest né de la race de David, mais que ce n'est pas une substancehypostatique. Arius le reconnaît comme Fils, mais de nom seulement.C'est une créature, dit-il, et bien inférieure au Père.Les autres hérétiques refusent une âme à Jésus-Christ.Voyez -vous tous les chars en ligne? Considérez aussi leur ruinecomplète; voyez bien comment Paul les choque et les renverse, maistous, vous dis-je, d'un seul coup, d'un seul élan ! Et comment lesa-t-il renversés? " Prenez en vous ", dit-il, " les sentiments deJésus-Christ, qui étant dans la forme de Dieu a cru, sansusurpation aucune, être l'égal de Dieu ". C'est assez pourbriser Paul de Samosate, et Marcel; et Sabellius. Car il le déclare: " Jésus-Christ était dans la forme de Dieu ". S'il étaitdans cette forme, comment donc, impie, oses-tu dire qu'il a commencéen Marie, et qu'auparavant il n'était pas? Comment encore ne serait-ilqu'une (36) " énergie? " Car s'il dit: a Dans la forme de Dieu",il dit aussi: " Dans la forme d'esclave ". L'esclave en bonne forme, n'est-ilque l'esclave en énergie, ou l'esclave en nature? Certainement,réponds-tu, l'esclave formel, c'est l'esclave en nature. Donc aussila forme de Dieu, c'est la nature de Dieu, et non une simple " énergie". Ainsi succombent Marcelle Galate, Sophronius et Photin.

2. A Sabellius, maintenant. L'apôtre dit " Comme il étaitdans la forme de Dieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation pourlui, que d'être l'égal de Dieu ". Qui dit égal, ditégal à un autre : l'égalité ne peut se dired'une personne seule. Vous voyez donc ici la substance, l'hypostase dedeux personnes, et non pas de vains noms qui. ne s'appliquent pas àdes réalités. Par là même, le Fils unique vousapparaît existant avant tous les siècles. Mais cela suffitcontre ces adversaires.

Contre Arius, que dirons-nous? Il fait le Fils d'une autre substanceque son Père. — Hérétique, réponds-moi : queveut dire cette proposition : " Il a pris une forme d'esclave? " Il s'estfait homme, me répond-il. Donc aussi, puisqu'il était dans" une forme de Dieu ", il était Dieu; car dans les deux textes setrouve cette expression de " forme ". Si ce mot est vrai dans un cas, ill'est aussi dans l'autre: la forme d'esclave ici, c'est l'homme en sa naturedonc aussi la forme de Dieu, c'est Dieu dans sa nature. L'apôtrene s'en tient pas là ; mais comme Jean l'Évangéliste,il atteste la parfaite égalité de Jésus-Christ avecDieu, et montre qu'il n'est en rien inférieur au Père " Iln'a pas regardé comme une usurpation d'être l'égalde Dieu".

Toutefois, n'ont-ils pas ici quelque subtilité à nousopposer?Le texte, disent-ils, affirme précisément le contraire,puisqu'il dit: Etant dans la forme de Dieu, il n'a pas voulu êtreusurpateur de la nature de Dieu. — Mais s'il était Dieu même,comment pouvait-il ravir la nature divine? Se peut-il entendre un langageplus absurde? Dirait-on jamais ceci, par exemple Etant homme, il n'a pasravi la navire humaine? Quelqu'un pourrait-il ravir ce qu'il est essentiellement?

Vous ne comprenez pas, répondent-ils; entendez ainsi le texte: Le Fils étant un Dieu moindre, n'a pas usurpé l'égalitéavec le Dieu grand, avec celui qui est plus grand que lui. — Ainsi, pourvous, il y a un Dieu grand : et un Dieu petit ! Voilà que vous introduisezle paganisme dans l'Église. Chez les païens, en effet, il ya petit et grand Dieu; en est-il de même chez vous? Je l'ignore.Dans les Écritures, du moins, vous ne trouverez nulle part riende pareil : partout le grand, nulle part un petit. Car dès qu'ilest petit, comment est-il Dieu ? S'il n'y a pas, à vrai dire, d'hommepetit et d'homme grand, mais une seule nature d'homme; si tout ce qui n'apas cette nature, n'est pas homme, comment s'est-il trouvé un Dieugrand et un Dieu petit en dehors de la nature divine? Qui est petit, n'estpas Dieu: car partout nos saints livres le proclament grand :"Le Seigneurest grand", dit David, " et dépasse toute louange ". Il le dit duFils aussi, car partout il l'appelle son Seigneur. — Ailleurs il s'écrie: " Vous êtes grand, vous faites des merveilles, vous êtesle seul Dieu ". Et encore : " Notre Seigneur est grand, grande est sa puissance;sa magnificence est sans limites ". (Ps. XLVII, 1; LXXXV, 10; CXLIII, 3.)

Tout cela se dit du Père, répliquent-ils; le Fils estpetit. — Vous le prétendez, vous : mais contre votre dire, l'Écritureaffirme du Fils ce qu'elle prononce du Père. Écoutez la parolede Paul : " Nous attendons la bienheureuse espérance, et l'avènementde gloire du Dieu grand ". (Tit. II, 13.) L'avènement ! Est-ce duPère qu'on dit cela? Or, pour vous condamner mieux encore, il aajouté . L'avènement " du Dieu grand". Cette phrase a-t-ellejamais été dite du Père? Jamais ! Au reste, ce qu'ilajoute ne permet point un tel sens "L'arrivée du Dieu grand et notreSauveur, Jésus -Christ ". Voilà donc le Fils aussi déclarégrand ! Comment parlez-vous donc de grand et de petit? — Écoutezencore un prophète qui l'appelle : " L'Ange du grand conseil ".Qu'est- ce que l'Ange du grand conseil? N'est-il pas grand lui-même?Celui qui est le " Dieu fort ", ne serait pas grand, mais petit? Commentces impudents et criminels sectaires osent-ils abuser des mots, jusqu'àdire. Un petit Dieu ? Souvent je rapporte leurs propres termes, pour quevous en ayez horreur. — C'était un petit Dieu, disent-ils; et iln'a pas été jusqu'à usurper le même rang quele grand. — Qu'est ceci? dites-moi; (cependant, n'allez pas croire queces paroles absurdes soient de moi !) Mais d'après leur opinion,le Fils était petit, et bien inférieur (37) en puissanceà son Père : dès lors, comment aurait-il usurpél'égalité avec Dieu le Père? Une nature inférieurene peut, quelque usurpation qu'elle fasse, devenir une nature supérieure.Ainsi l'homme ne pourra jamais se faire l'égal de l'ange; le chevalne pourrait, le voulût-il, arriver à être selon la natureégal à l'homme.

Mais, laissant ce moyen, j'ai une question à vous faire. Parcet exemple de Jésus-Christ, que veut établir saint Paul?Vous me répondrez qu'il veut conduire les Philippiens à l'humilité.Alors, pourquoi nous proposer ce modèle? Dès qu'on veut exhorterà l'humilité, on ne s'exprime pas ainsi. On ne dit pas Soyezhumble, n'ayez pas de vous-même des sentiments aussi avantageux quede vos égaux; prenez modèle sur cet esclave; il ne s'estpas révolté contre son maître; imitez-le ! A un telpropos, vous répondriez : Ce n'est pas là un type d'humilité! Sa révolte serait de l'arrogance! — Or, apprenez, impie, dontl'enflure est diabolique, apprenez ce que c'est qu'humilité:

En quoi consiste l'humilité? A n'avoir que d'humbles sentiments.Or, l'homme humble par nécessité n'a pas pour cela d'humblessentiments; le vrai humble s'humilie lui-même. Je veux vous éclaircirce point, appliquez-vous. Si, pouvant avoir des sentiments élevésde soi-même, un homme n'en veut avoir que des idées modestes,il est humble de coeur. Mais quiconque n'a d'humbles pensées queparce- qu'il ne peut en avoir de magnifiques, n'est pas humble très-certainement.Par exemple , que l'empereur se soumette à son sujet, voilàl'humilité de coeur, puisqu'il descend de son rang suprême;que le sujet s'incline devant lui, au contraire, il n'est pas humble pourcela; car il ne s'est pas abaissé d'une plus haute position. Iln'y a vraiment aucune place au sentiment de l'humilité, si vousne pouvez même pas être humble. Qu'un homme soit rabaissémalgré lui et par nécessité, cette soumission, bonneen elle-même, n'est pas attribuable à ses sentiments, àsa volonté, mais à la nécessité. Or tapeinophrosune,est un mot qui, par lui-même, dit abaissement volontaire de l'esprit.

3. Voudrez-vous, dites-moi, louer pour son amour de la justice , l'hommequi se contient dans les limites de ses propriétés , maisqui n'a aucun moyen de ravir celle d'autrui? Non; et pourquoi ? c'est quela nécessité, l'impossible empêche qu'on ne juge desa volonté. Dites-moi encore: vanterez-vous, comme tranquille etpaisible, le citoyen qui reste dans la vie privée, lorsqu'il nepourrait aucunement s'emparer d'un pouvoir, d'un trône? Non encore,il n'y a pas place au mérite. Car le mérite, sachez-le, ignorants,ne consiste pas à s'abstenir en pareil cas, mais à pratiquerson devoir. L'abstention ainsi entendue ne mérite pas le blâme,mais n'arrive pas non plus jusqu'à mériter l'éloge.Voyez plutôt comment Jésus-Christ lui-même motive lalouange des élus : " Venez, les bénis de mon Père;possédez le royaume qui vous a été préparédès la création du monde; car j'ai eu faim , et vous m'avezdonné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donnéà boire ". (Matth. XXV, 34,35.) II ne dit pas: Car vous n'avez pasdésiré le bien d'autrui; car vous n'avez pas volé;ce serait trop peu de chose; mais: Vous m'avez vu avoir faim, et vous m'aveznourri. — Qui donc a jamais parlé de la sorte de ses amis ou deses ennemis? Quelqu'un a-t-il jamais loué Paul, mais que dis-je?Paul l Quelqu'un a-t-il jamais fait d'un homme vulgaire, l'élogeque vous, hérétique, vous faites de Jésus-Christ,quand vous dites : II n'a pas usurpé une dignité qui ne luiappartenait pas? — Louer quelqu'un de cette façon, c'est lui donnercertificat de malice achevée. Pourquoi? C'est qu'on donne ordinairementaux malfaiteurs des compliments négatifs, tels que celui-ci : "Que ce lui qui volait, ne vole plus désormais ". (Ephes. IV, 28.)On ne parle pas sur ce ton aux honnêtes gens. On ne s'avise pas delouer celui qui n'a pas ravi une dignité qui ne lui appartenaitpas: quelle folie serait-ce de le vanter ainsi?

D'ailleurs..... Mais appliquez-vous, je vous prie, mon raisonnementse prolonge... Qui voudrait, surtout de cette manière, exhorterà l'humilité? Un exemple ne doit-il pas toujours êtreplus grand et plus beau que la chose même, objet de votre exhortation?Ira-t-on jamais le prendre dans une sphère obscure et inférieure? Non. Voyez plutôt Jésus-Christ exhortant à fairedu bien même à ses ennemis; il se sert d'un grand exemple,celui du Père " qui fait lever son soleil sur les bons et " surles méchants, et tomber sa pluie sur le "juste et sur l'injuste". (Matth.V, 45.)Veut-il exhorter à la douceur, il se pose en exemple: " Apprenez de moi que je suis doux et (38) humble de coeur " (Jean, XIII,14) ; et ailleurs : " Si j'ai fait ainsi pour vous, moi votre Seigneuret votre Maître, combien plus devez-vous le faire vous-mêmes?" (Matth. XI, 29.) Voyez-vous quel modèle il choisit? Il ne fautpas en effet qu'un modèle soit inférieur : c'est làune règle que nous gardons nous-mêmes.

Or, dans la question présente, l'exemple, entendu comme les hérétiques,n'approche même pas du terme où il doit nous conduire. Commentcela? C'est que, si vous me proposez un esclave comme modèle, c'estun être inférieur, soumis par droit à un plus grandque lui : je n'y reconnais point d'humilité. C'est le contraireque vous deviez faire; il fallait nous montrer un plus grand obéissantà un plus petit. Mais comme l'apôtre ne trouvait en Dieu riende semblable, je veux dire, une personne plus grande et une autre moindre,il a établi leur parfaite égalité.

Si le Fils avait été inférieur au Père,son exemple ne valait plus et ne pouvait servir à saint Paul, pourcommander l'humilité. Pourquoi? Parce qu'il n'y a pas d'humilitéà ne pas attaquer plus grand que soi, à ne pas usurper unedignité, à obéir jusqu'à la mort.

Souvenez-vous, d'ailleurs, d'une recommandation qui accompagne cet exemple.Saint Paul disait tout à l'heure : " Que chacun de vous par espritd'humilité croie les autres au-dessus de soi ". — " Que chacun croie", dit-il; en effet, puisqu'à l'égard de la nature vous êtesune même chose, et que la grâce que vous avez reçuede Dieu vous rend tous égaux, l'humilité ne peut plus êtreque dans les sentiments. Mais quand il parle de plus petits et de plusgrands, il ne dit plus : Supposez et croyez; mais : Honorez ceux qui sontau-dessus de vous; c'est sa parole dans un autre passage : " Obéissezà vos supérieurs et soyez-leur soumis ". (Hébr. XIII,17.) Au cas actuel, saint Paul demande la soumission d'après lanature même des choses; tandis qu'au cas précédent,elle doit venir de notre libre jugement. " Que chacun par un sentimentd'humilité croie les autres au-dessus de soi " :et c'est bien làce qu'a fait Jésus-Christ lui-même.

Ces réflexions suffisent à renverser le systèmehérétique. Il nous reste à exposer notre doctrine.Auparavant résumons ici cette controverse: Non, saint Paul, conviantles fidèles à la pratique de l'humilité, n'a pas dûproduire en exemple un inférieur obéissant à un supérieur.S'il avait voulu prêcher simplement l'obéissance, celle quedes serviteurs doivent à leur maître, à la bonne heure! Mais lorsqu'il s'agit de conseiller à l'homme libre de s'abaisserdevant l'homme libre, que peut faire en pareil cas la soumission de l'esclaveà son maître? de l'inférieur envers son supérieur?— Aussi bien n'a-t-il pas dit que le plus petit obéisse au plusgrand; mais obéissez-vous les uns aux autres, bien que vous soyezd'égale dignité. " Croyez les autres au-dessus de vous ".Pourquoi n'a-t-il pas cité plutôt l'obéissance imposéeà la femme? Ainsi que la femme obéit au mari, aurait-il dit,ainsi vous-mêmes obéissez. S'il n'a pas apporté l'exempledes époux, entre lesquels, après tout, se trouve égalitéet liberté; s'il l'a évité, parce qu'il s'y rencontrecependant une certaine dépendance, combien moins aurait-il mis enavant l'exemple de l'esclave ? — Au reste, j'ai commencé par faireremarquer qu'on ne louera personne, qu'on ne voudra pas même citerqui que ce soit, pour le seul mérite de ne pas être un criminel.Pour célébrer, la chasteté d'un homme, on ne dirajamais qu'il ne fut point adultère; on le vantera, par exemple,de n'avoir pas même usé de son épouse. S'abstenir d'actionshonteuses ne sera jamais à nos yeux un sujet de gloire; la gloireici serait ridicule.

J'ai ajouté que " la forme de l'esclave " était vraie,et rien moins que l'esclave lui-même par conséquent que "la forme de Dieu " est parfaite et rien moins que Dieu. Mais pourquoi est-ildit, non pas qu'il a été fait dans la forme de Dieu, maisqu' " il y était? " Cette expression équivaut à celle-ci: " Je suis celui qui suis ". La forme, en tant que forme, annonce identitéde nature; il ne se peut que la forme soit la même quand l'essenceest différente; que, par exemple, l'homme ait la forme angélique;que la brute ait la forme humaine. Alors, concluez : Qu'est-ce que le Fils?

En nous, il est vrai, en nous qui sommes composés de deux substances,la forme appartient au corps : mais en CELUI qui était parfaitementsimple et sans composition, la forme, évidemment, appartient àson essence et la désigne.

Que si, parce que le texte porte " en forme de Dieu (1) ", en morpheTheou, sans article, vous

1. Les ariens prétendaient que le mot Dieu, qui en grec admetl'article " le Dieu " signifiait le Père; mais que, sans l'article,Dieu simplement indiquait le Fils. Le saint les réfute victorieusement.

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prétendez que le Père n'est pas désignéici, je vous montrerai en maints passages le Père désignépar le mot Dieu sans article. Pourquoi vous annoncé-je d'autrestextes; d'abord, celui-ci m'en donne une preuve immédiate : il n'apas cru être usurpateur, quand il s'est cru l'égal " de Dieu",et non pas " du " Dieu (Theo simplement); il n'a pas mis l'article, bienqu'il parlât du Père. — Volontiers j'ajouterais mes autrescitations ; mais je crains de fatiguer vos esprits. Du moins que vos mémoiresretiennent ce que nous avons dit pour renverser les systèmes ennemis.Arrachons les épines (du doute et de l'erreur), puis nous sèmeronsla bonne semence, après avoir détruit les ronces mauditeset rendu à la terre de nos coeurs un champ libre et reposé;il lui faut, en effet, dépouiller toute la végétationvicieuse des doctrines étrangères, pour qu'elle puisse ensuiterecevoir avec pleine vertu les divines semences.

4. Rendons grâces à Dieu pour l'instruction que nous venonsd'entendre; demandons-lui qu'il nous accorde de la garder et de la retenir,afin que, peuple et prédicateur, en recueillent la joie , et leshérétiques la confusion. Supplions-le qu'il daigne aussi,pour la suite de ce discours, nous ouvrir la bouche, et nous inspirer pourl'instruction des moeurs. Prions-le qu'il nous donne une vie digne de notrefoi, afin que, vivant pour sa gloire, nous ne fassions jamais par notrefaute blasphémer son saint nom. " Malheur à vous ", est-ilécrit, " parce qu'à cause de vous le nom de Dieu est blasphémé".

Si, lorsque nous avons un fils, (et que pouvons-nous avoir de plus prochequ'un fils?) et que nous sommes, à cause de lui, en butte aux outrages,nous le renions, nous le détestons, nous le rejetons; combien plusvoyant des serviteurs ingrats, blasphémateurs et outrageux, Dieune devra-t-il pas les rejeter et les haïr? Et devenus les objets decette aversion, de cette haine de Dieu, qui donc recevra, qui protégeraces misérables? Personne, Satan et les démons exceptés.Et cette proie du démon, quel espoir de délivrance lui reste?Quelle consolation dans sa triste vie?

Tant que nous sommes dans la main de Dieu, nul ne peut nous en arracher,tant elle est puissante. Mais une fois tombés hors de cette main,de cette puissance secourable, nous sommes perdus, exposés en proieà tous les ravisseurs, jetés sous tous les pieds qui voudrontnous fouler , pareils à des murs croulants, à une haie renversée.Quand la muraille est faible, chacun facilement lui donne l'assaut ; etce que je vais dire de Jérusalem, ne s'applique pas seulement àla cité sainte, mais, sachez-le, à tout homme. Or, qu'est-ilécrit de Jérusalem ?

"Je chanterai au peuple que j'aime le cantique que mon bien-aiméa composé pour sa vigne. — Mon bien-aimé avait une vignesur une colline, dans un lieu fertile. — Je l'ai close, je l'ai environnéed'un fossé, et j'ai planté un cep de Sorech ; j'ai bâtiune tour au milieu, j'y ai construit un pressoir, et j'ai attendu qu'elleme produisît des raisins, et elle n'a produit que des épines.— Maintenant donc, vous, habitants de Jérusalem , et vous, hommesde. Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. — Qu'ai-je dû fairede plus à ma vigne, et que je n'aie point fait? Car j'ai attenduqu'elle produisît du raisin; elle n'a produit que des épines.— Maintenant donc je vous montrerai ce que je veux faire à ma vigne.J'en arracherai la haie, et elle sera exposée au pillage; j'en détruiraila muraille, et elle sera foulée aux pieds. — Et j'abandonneraima vigne; elle ne sera plus taillée ni labourée; les épinesy monteront, comme dans une terre inculte, et je commanderai aux nuéesde ne plus lui épancher leurs ondes. — La vigne du Seigneur desarmées,. c'est la maison d'Israël, c'est l'homme de Juda, autrefoisson plant choisi. — J'ai attendu qu'ils fissent des actions de droiture,ils n'ont en faute que l'iniquité; et au lieu de la justice quej'attendais, j'entends la clameur qui les accuse ". (Isaïe, V, 1-7.)

Toute âme trouve ici sa leçon. Car lorsque le Dieu de toutebonté a comblé la mesure de ses bienfaits ; et que l'âme,au lieu de raisin, a produit les épines, Dieu arrache la haie, détruitle mur, et nous sommes en proie aux ravisseurs. Ecoutez comment et avecquelle douleur un autre prophète a dépeint cet état: " Pourquoi, mon Dieu, avez-vous détruit sa muraille? Pourquoiest-elle ravagée par tous les passants du chemin? Le sanglier dela forêt l'a dévastée; toute bête sauvage y apris sa pâture ". (Ps. LXXIIX, 13, 14.) Sans doute, il parle plushaut du Mède et du Babylonien ; mais ici il ne le (40) désignemême pas. Ce sanglier, cette bête solitaire et sauvage, c'estle démon et ses puissances infernales. " Solitaire et sauvage sanglier" désigne et dépeint son impureté et sa férocité.Pour donner une image de ses instincts rapaces, les saints livres le comparentau " lion qui rôde en rugissant, cherchant qui il pourra dévorer".(I Pierre, V, 8.) Pour nous signaler ses poisons dangereux et mortels,ils l'appellent serpent et scorpion. " Foulez aux pieds ", est-il dit," les serpents, les scorpions, et toute la puissance de l'ennemi ". (Luc,X,19.) Pour nous faire comprendre à la fois son poison et sa force, ils le nomment dragon ; ainsi dans ce passage : " Le dragon que vousavez fait pour s'y jouer". (Ps. CIII, 26.) Au reste, dragon, serpent, aspic,sont des noms que l'Ecriture lui donne partout; comme à une bêtetortueuse, d'aspects variés et de force redoutable, qui agite, trouble,bouleverse toutes choses dans les hauteurs comme dans les abîmes.

Toutefois ne craignez pas, ne perdez pas courage; veillez seulement,et il ne sera plus qu'un faible passereau. " Foulez aux pieds ", a ditle Seigneur, "les serpents et les scorpions ". Lui-même, si nousle voulons, le jettera sous nos pieds comme une vile poussière.

5. Mais qu'il est ridicule, ou plutôt qu'il est malheureux devoir qu'un être destiné à ramper sous nos pieds, planeen vainqueur sur nos têtes ! Et comment cela se fait-il? Par notrefaute ! Il grandit, si nous -voulons; et si nous voulons, il se rapetisse.Soyons bien à nos intérêts, serrons-nous autour denotre Roi : dès lors, il s'amoindrit, et n'a pas plus de pouvoircontre nous qu'un petit enfant. Mais si nous nous éloignons de notreRoi suprême, il se redresse, il frémit, il aiguise ses dentshomicides, parce qu'il nous trouve privés de ce puissant auxiliaire.Il n'attaque , en effet, que dans la mesure que Dieu permet. S'il n'osait,par exemple , envahir un troupeau de pourceaux, avant que le Seigneur nelui en eût donné permission , bien moins le ferait-il surles âmes humaines. Dieu permet ses attaques, d'ailleurs, ou pourinstruire, ou pour punir, ou même pour glorifier davantage ses élus.Voyez-vous, par exemple, que loin de provoquer Job, le démon n'osaitmême approcher de lui, qu'il le craignait, qu'il tremblait ?

Mais que parlé-je de Job? Judas, Judas lui-même ne devintla proie du démon et son entière conquête; que quandNotre-Seigneur eut retranché ce traître du collègesacré des apôtres. Jusque-là Satan le tentait au dehors,et n'osait faire irruption jusque dans son âme. Mais dès qu'ille vit retranché du saint bercail, il l'attaqua plus furieusementqu'un loup ne ferait jamais , et il ne lâcha cette proie qu'aprèslui avoir donné une double mort.

Ce douloureux chapitre a été, du reste, écrit pournotre instruction. Ne demandez pas ce que nous avons gagné àsavoir que Jésus-Christ ait été trahi par l'un desdouze intimes quel est ici notre profit , quel est notre avantage? Il estgrand, vous répondrai-je. Si nous comprenons bien le motif, quidétermina ce perfide à un pareil complot, nous veilleronsà ne pas nous laisser entraîner par une cause semblable.

Comment donc Judas en vint-il à se perdre? Par avarice. Il étaitvoleur, et cette maladie le rendit fou au point de lui faire livrer Notre-Seigneurpour trente pièces d'argent. Quelle plus honteuse folie ! rien aumonde n'égalait, rien ne pouvait valoir l'objet sacré decette trahison; et " Celui " devant qui les nations sont comptéescomme un néant, il le livre pour trente pièces d'argent!Tant est lourde la tyrannie de l'avarice, tant elle est capable de dégraderune âme! L'ivresse même produit clans l'âme un déliremoins grand que l'avarice. La folie, l'idiotisme frappent moins fort quela passion de l'argent. Car, dis-moi , aveugle apôtre, quelle raisona déterminé ta perfidie ? Obscur et inconnu, tu fus, parle Seigneur, appelé, placé même au rang des douze;il te communiqua sa doctrine, il te promit des biens inappréciables,il te fit produire des miracles même; sa table, ses voyages, sa conversation,il partageait tout avec toi, comme avec tes collègues de l'apostolat.Tant de bienfaits ne suffirent donc pas à t'arrêter ? Quelsi grand mobile alors te rendit traître? Avais-tu, scélérat,le moindre sujet de plainte; ou plutôt de quels biens ne t'avait-ilpas accablé? Connaissant ton infâme dessein , il ne cessede te donner tout ce qu'il a. Souvent il répète : " Un devous me trahira" (Matth. XXVI, 21); souvent il te désigne, en t'épargnanttoujours; il sait ce que tu es, et ne te chasse pas du sacré collège.Il te supporte encore, et comme si tu étais toujours un membre légitimede ce corps (41) vénérable, un des douze intimes, il t'honore,il te chérit. Enfin, ô crime, tu le vois ceint d'un linge,et de ses pures mains lavant tes pieds impurs; rien ne t'arrête;tu continues à voler le bien des pauvres ; et le Seigneur le supporteencore pour t'empêcher de faire le dernier pas; mais rien ne peutchanger ta détermination. Et pourtant, quand tu serais une bêteféroce, une pierre même, tant de bienfaits reçus, tantde miracles opérés, cette doctrine sublime de l'Evangileenfin, ne devait-elle pas te fléchir? Hélas! jusque danscette dégradation bestiale , le Seigneur te poursuit de ses appels;malgré cette pétrification de ton coeur plus dur que lesrochers, ses oeuvres merveilleuses t'invitent au retour: mais en vain.tout cela ne peut amender Judas.

Peut-être, mes frères, cet excès de folie dans untraître vous étonne; ah! que sa plaie honteuse vous fassetrembler! La cupidité, D'amour de l'argent l'a fait ce que vousvoyez. Arrachez de vos coeurs cette passion, qui enfante de telles maladiesde l'âme, qui fait les impies, qui nous conduirait, même aprèsmille bienfaits de la bonté de Dieu, à le méconnaîtreet à le renier. Arrachez cette passion, je vous en supplie; ce n'estpas une maladie légère; elle sait produire mille morts très-cruelles.Nous avons vu le mal de Judas craignons d'y succomber nous-mêmes.Son histoire a été écrite pour nous préserverde tels malheurs ; tous les évangélistes l'ont racontée,pour nous apprendre le désintéressement. Fuyez donc, et deloin, le vice contraire : l'avarice se reconnaît non-seulement dansle désir de beaucoup d'argent, mais dans le simple désirde l'argent. C'est déjà avarice grave, que de demander au-delàdu besoin. Sont-ce des talents d'or qui ont poussé Judas àla trahison? Trente deniers lui ont suffi pour livrer le Seigneur. Ne voussouvient-il plus de ce que j'ai dit déjà, que le désirexagéré de l'argent se manifeste non pas seulement en acceptantune somme considérable, mais plus encore en recevant une somme chétive?Voyez quel grand crime commet Judas pour un peu d'or ! que dis-je pourun peu d'or, pour quelques pièces d'argent !

6. Non, non, jamais l'avare ne contemplera Jésus-Christ faceà face; c'est là, je le répète, une impossibilité.L'avarice est la racine de tous les péchés. Que. s'il suffitd'un seul, pour perdre la gloire éternelle, où donc seraplacé celui qui apportera, au jugement de Dieu, la racine de tousles péchés? Le serviteur de l'argent ne peut être levrai serviteur de Jésus-Christ. C'est lui-même qui a proclamécette incompatibilité absolue. " Vous ne pouvez ", a-t-il dit, "servir Dieu et Mammon "; et encore : " Nul ne peut servir deux maîtres" (Matth. VI, 24), car leurs volontés sont contraires. Jésus-Christvous dit : Pitié pour les pauvres! Mammon reprend : Prenez ce qu'ilspossèdent. Jésus-Christ : Donnez-leur ce que vous avez !Mammon : Ravissez même ce qu'ils ont. Voyez-vous le combat? Voyez-vousla guerre? Faut-il vous montrer comment personne ne peut servir ces deuxmaîtres, mais comment l'un des deux sera nécessairement méprisé?N'est-ce pas là une vérité d'une clarté quin'a pas besoin de commentaire Comment ? c'est qu'en fait nous voyons Jésus-Christméprisé et Mammon en honneur ! Sentez-vous déjàl'amertume de ces paroles? Et si les paroles sont amères , que nesont pas les faits eux-mêmes? mais la maladie qui nous travaille,nous empêche de sentir la gravité des faits. Dès quenous commencerons à nous dégager des étreintes decette passion, notre esprit jugera sainement des choses. Mais une foissous l'empire de cette fièvre de l'or, notre âme se complaîtdans son mal, perd absolument la faculté de juger, et voit se corromprele tribunal même de sa conscience. Jésus-Christ prononce:" Si quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ilne peut être mon disciple ". (Luc, XIV, 33.) Mammon réplique: Arrache le pain à l'indigent. Jésus-Christ Habillez sanudité ! Mammon : Volez-lui jusqu'à ses haillons. Jésus-Christ: Ne méprisez pas votre propre sang et ceux de votre maison. Mammon: Pour ton sang et ta maison, point de pitié; quand ce serait unpère, quand ce serait une mère, méprise-les. Et queparlé-je de père et de mère ? Sacrifie, je le veux,jusqu'à ton âme. Il commande, on l'écoute. Hélas!hélas ! ce maître qui vous impose des lois si cruelles, siinhumaines, si sauvages, nous trouve obéissants, plutôt queCelui dont le joug est léger et les commandements si salutaires.De là, l'enfer; de là, le feu; de là ce fleuve deflammes et ce ver qui ronge éternellement.

Je le sais : beaucoup ici ne sont point charmés de nous voirtraiter ce sujet menaçant; mais moi-même, c'est malgrémoi que j'y touche : (42) qu'ai-je, enfin, à y gagner? Ah ! bienmieux aimerais-je à vous entretenir continuellement des biens duroyaume céleste, de ce repos, de ces ondes qui désaltèrentpleinement, de ces pâturages verdoyants et joyeux, comme les appellele prophète : " Il m'a élevé auprès des eauxrafraîchissantes, il m'a placé au milieu de gras pâturages". (Ps. XXII, 2.) Oui, j'aimerais à vous parler de ce lieu, d'oùsont bannis la douleur, le deuil, les chagrins. J'aimerais à. raconterle bonheur qu'on goûte dans un séjour avec Jésus-Christ,bien qu'il dépasse tout langage et même toute pensée.J'aimerais néanmoins à user toutes mes forces sur cet éternelet délicieux sujet, mais que ferais-je alors? Car il n'est pas possiblede parler de royaume à un malade brûlé par la fièvre.Tant que dure son périlleux état , il faut traiter de saguérison; tant que la peine et le châtiment le menacent, ilmessiérait de lui parler de gloire. On n'a qu'un but, en ce cas;c'est de le sauver de la peine, du supplice; si nous n'atteignons ce premierrésultat, comment espérer l'autre? Continuellement donc jevous entretiens du mal à redouter, pour vous faire arriver au bienque vous désirez. Car si Dieu lui-même nous a menacésde l'enfer, c'est pour que personne ne tombe en enfer; c'est pour que tousnous arrivions à la couronne. Ainsi nous-mêmes nous ne cessonspas de vous parler d'enfer, pour vous relever jusqu'à l'espoir d'untrône, pour fléchir d'abord vos coeurs sous la crainte etles décider à pratiquer ce qui fait mériter la palme.

Veuillez donc supporter sans chagrin le poids de nos paroles. Ce poidsde ma parole aura l'avantage d'alléger vos âmes du fardeaude leurs péchés. Le fer, aussi, les marteaux ont du poids;et cependant on fabrique avec eux les vases d'or et d'argent; on redresseles objets tors; si les outils étaient moins lourds, ils deviendraientimpuissants à redresser un corps tordu. Ainsi le poids de nos reprochespeut façonner vos âmes au bien. Ne cherchez donc pas àéviter ni leur pesanteur, ni leurs coups salutaires; on ne vousblesse jamais pour briser et déchirer vos âmes, mais pourles corriger.Nous savons, en effet, grâce à Dieu, dans quellemesure il faut frapper , et quelle doit être l'intensité denos coups, afin que, sales jamais briser le 'vase, ils puissent le guérir,le restaurer, le remettre en état de servir au divin Maître;de telle sorte que la réparation le présente avec un nouveaulustre, avec une forme et une ciselure irréprochable, au grand jouroù doit couler le fleuve de feu , et qu'il ne devienne pas la pâturedu bûcher que l'éternité entretiendra.

Si vous ne passez ici-bas par le feu de la parole , vous passerez infailliblementdans l'autre vie par le feu de l'enfer, puisque " le jour du Seigneur serévèlera par le feu ". (I Cor. III, 13.) Mieux vaut qu'uninstant notre parole vous brûle, que la; flamme dont parle ici l'apôtre.Cet avenir éternel, en effet, est d'une certitude absolue; souventje l'ai prouvé par des raisons sans réplique; les saintesEcritures suffiraient pour vous en donner la pleine conviction. Mais plusieursétant portés à la discussion, nous y avons ajoutémaints raisonnements. Rien n'empêche que maintenant même nousne les apportions encore. — Qu'avions-nous dit? Dieu est juste, nous l'avouons;gentils et juifs, hérétiques et chrétiens. Or, bien,des pécheurs sortent de ce monde sans être punis; bien deshommes de vie vertueuse en sont sortis de leur côté aprèsavoir subi mille calamités. Donc, si Dieu est juste, en quel lieudonnera-t-il aux uns la récompense, aux autres le supplice, s'iln'y a pas d'enfer, s'il n'y a pas de résurrection? Ce raisonnement,répétez-le toujours aux autres et à vous-mêmes;il ne vous laissera pas un doute sur la résurrection. Or, quandon croit à la résurrection, sans ombre de doute, on apportetous les soins, toute l'attention possible à mettre son âmeen état de gagner les biens éternels. Puissions-nous tousy parvenir, par la grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, en l'unité du Père et du Saint-Esprit,la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VII

SOYEZ DANS LES MÊMES SENTIMENTS QUE JÉSUS-CHRIST,QUI AYANT LA FORME DE DIEU, N'A PAS CRU QUE CE FUT POUR LUI UNE USURPATIOND'ÊTRE ÉGAL ADIEU, MAIS QUI S'EST ANÉANTI LUI-MÊMEEN PRENANT LA FORME D'ESCLAVES ETC. (JUSQU'AU VERSET 11.)

1. Nous avons exposé et réfuté les systèmeshérétiques; il est temps, maintenant, de développernos saintes vérités. Ces paroles : " Il n'a pas cru usurper", d'après eux, ne signifient que : " Il n'a pas usurpé ".D'après nous, et nous l'avons fait voir, ce sens est ridicule etabsurde, puisque jamais on ne pourrait, dans un sens pareil, trouver dansce passage une exhortation à l'humilité; puisqu'on ne pourraitlouer ainsi Dieu, ni même un homme vulgaire.

Que devons-nous donc croire ici? Appliquez-vous, mes frères,à bien suivre notre discours. C'est le préjugé dugrand nombre, que s'ils se conduisent avec humilité, ils compromettrontleur dignité personnelle, perdront dans l'estime publique, et descendrontau-dessous de leur niveau réel. L'apôtre combat cette crainteorgueilleuse, et, pour montrer que tels ne doivent pas être nos Sentiments,il monte jusqu'à la divinité même : ce Dieu, Fils unique,qui est .dans la forme de Dieu, qui n'a rien de moins que son Père,qui lui est égal , n'a pas regardé, nous dit-il, comme unerapine ni comme une usurpation son égalité avec Dieu. Or,comprenez bien ces dernières paroles.

Un bien que vous auriez ravi ou que vous posséderiez sans aucundroit, vous n'oseriez pas le déposer même un instant; vouscraindriez de le perdre, d'en déchoir; aussi le gardez-vous continuellement;en vos mains. Au contraire, celui qui tient de la nature une dignitéquelconque, celui-là ne craint pas de descendre de sa dignité,parce qu'il n'a pas à redouter de la perdre. Un exemple. Absalonavait ravi le pouvoir; il n'aurait osé l'abdiquer. Autre exemple.Mais . ne vous troublez pas si nos comparaisons ne peuvent représenterparfaitement et intégralement leur objet c'est le propre de ce genred'arguments de laisser à l'esprit plus à deviner qu'ils n'expliquent.Je dis donc : Un usurpateur, révolté contre son prince, luia ravi le sceptre : ne craignez pas qu'il ose ni déposer le pouvoir,ni dissimuler même cette autorité qu'il a ravie ; dèsqu'il la dissimule, il la perd. Au reste cet exemple s'applique àtout bien ravi : le ravisseur toujours veille sur sa proie, et la gardecontinuellement; s'il s'en dépouille un instant, il la perdra; desorte qu'on peut dire en général, que tout voleur craintde se séparer de l'objet volé, et qu'il garde toujours lebien sur lequel il a mis la main; tandis qu'une crainte semblable ne serencontre pas dans ceux qui ne possèdent rien par rapine: ainsil'homme craint bien peu de perdre sa raison, qui fait sa dignité...J'avoue, toutefois, ne pas trouver d'exemples satisfaisants : nous ne tenons,pauvres humains, aucune royauté de par la nature; aucun bien mêmene nous est naturel, puisque tous et chacun appartiennent essentiellementet en toute propriété à Dieu seul.

Que dirons-nous donc? Que le Fils de Dieu n'a pas appréhendéde descendre de sa dignité, bien sûr qu'il était dela recouvrer; et qu'il l'a cachée sans croire pour cela s'amoindrir.Aussi l'apôtre n'a-t-il pas dit de Jésus-Christ qu'il " n'apas usurpé ", mais bien qu'il " n'a pas cru (44) " usurper". Sasouveraineté, en effet, ne venait ni de rapine, ni de donation faitepar autrui elle était sa nature, et par suite immuable et assurée.Aussi n'hésite-t-il pas, roi suprême, à revêtirl'extérieur d'un de ses sujets. Un tyran craint de dépouillerà la guerre son manteau de pourpre; un roi s'en défait avecconfiance. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas usurpé le commandement.Il est loin de ressembler à l'usurpateur qui ne s'en dépouillejamais; il le dissimule et le cache, parce qu'il le possède parnature et qu'il ne peut le perdre. Je conclus L'égalité avecDieu n'était pas pour Jésus-Christ une usurpation, mais biensa nature même ; aussi s'est-il anéanti.

Mais où sont ceux qui prétendent qu'il subit alors unenécessité, qu'il fut réduit à se soumettre?Il s'anéantit " lui-même ", a dit saint Paul ; il s'humilia" lui-même" , il " se fit " obéissant jusqu'à la mort.Comment il " s'anéantit " , l'apôtre le montre : " en prenant" la forme de l'esclave, en se faisant à la a ressemblance des hommes, étant reconnu " homme par tout son extérieur ". Il se rappellequ'il vient d'écrire : " Que chacun croît les autres au-dessusde soi ". Aussi ajoute-t-il de Jésus-Christ lui-même : " Ils'est anéanti ". En effet, s'il avait subi l'abaissement, mais nonspontanément, mais non d'après sa volonté même,ce n'eût pas été un acte d'humilité. S'il n'apas su, par exemple, que ce sacrifice lui était demandé,cette ignorance en lui est une imperfection. A-t-il seulement attendu,faute de la connaître, l'heure où il devait l'accomplir? Encore,ici, c'est une ignorance du temps. Et s'il a connu l'obligation de le faireet l'heure de l'accomplir, pourquoi direz-vous qu'il ait étéContraint de se soumettre? — Pour montrer, direz-vous, la prééminencede son Père sur lui. — Mais alors il aboutissait à montrernon pas la prééminence de son Père, mais sa proprebassesse. Car le nom de Père ne suffit-il pas pour indiquer la prérogativedu Père ? Or, à cette seule exception près qu'il n'estpoint le Père, nous trouvons dans le Fils identité complèteet en tout avec le Père. Ce titre de Père, évidemment,ne peut passer au Fils sans absurdité. Mais, je le répète,ace titre seul excepté, tout ce que possède le Pèreappartient au Fils en toute communauté.

2. Les marcionites, prenant le texte au pied de la lettre, aiment àrappeler qu'ici il est écrit : qu'il a été fait à" la ressemblance d'un homme ", et non pas qu'il s'est fait homme. — Maiscomment pourrait-on être fait à la ressemblance d'un homme?En revêtant une vaine ombre? Dès lors, c'est un fantôme;ce n'est plus rien de semblable à l'homme. Le semblable de l'homme,c'est un autre homme. D’ailleurs que répondrez-vous au texte desaint Jean : Le " Verbe s'est fait chair " , sans contredire notre apôtresaint Paul lui-même, qui dit ailleurs : " A la ressemblance d'unechair de péché? "

" Et par tout son extérieur, il a été trouvé" comme un homme " .Voilà, disent-ils encore Par l'extérieur,et comme un homme. Or, être comme un homme, être un homme parl'extérieur, c'est tout autre chose qu'être un homme par nature.— Vous voyez, mes frères, avec quelle ingénuité etquelle assurance je vous rapporté tes objections des adversaires?La victoire, en effet, ne peut être splendide et surabondante, qu'àla condition que nous ne dissimulerons en rien la force apparente de leursdifficultés. Dissimuler serait une ruse plutôt qu'une victoire.Que disent donc les hérétiques? Ne craignons pas de le répéter.Autre chose d'être homme par l'extérieur, autre chose de l'êtrepar nature; et de même Autre chose d'être dans la ressemblanced'un homme, ou d'être simplement homme.

Je réponds : Alors aussi prendre la forme d'esclave n'est pasprendre la nature d'esclave. Il y a contradiction dans les termes. Pourquoine détruisez-vous pas tout d'abord cet antagonisme? Car .si le texteque vous citez plus haut nous bat selon vous, celui-ci évidemmentvous bat à votre tour. L'apôtre n'a pas dit : Comme une formed'esclave ; ni : A la ressemblance d'une forme d'esclave ; ni : Dans l'extérieurd'une forme d'esclave; mais simplement : " Il a pris forme d'esclave ".Que voulait-il dire ici? Est-ce encore là une contradiction dansles mots? A Dieu ne plaise !

Toutefois, sur ce texte même, ils nous jettent une facétiefroide et ridicule. Il a pris forme d'esclave, répondent-ils, lorsque,ceint d'un linge, il a lavé les pieds de ses disciples. Mais est-celà forme d'esclave? Non, non, c'est oeuvre et rôle d'esclave;or assumer rôle d'esclave et prendre forme d'esclave, voilàchoses bien différentes. Pourquoi n'a-t-il pas dit: Il fit une oeuvred'esclave? t'eût été plus clair. Jamais, dans l'Ecriture,le mot " forme " n'est employé pour le mot " oeuvre". La différence(45) de signification est complète : l'un est un nom de nature,l'autre un nom d'emploi. Dans le langage ordinaire non plus , nous n'employonsjamais concurremment les termes couvre et forme.

Au sens même des adversaires, Notre-Seigneur n'a pas fait oeuvred'esclave, il ne s'est pas ceint d'un linge, puisque son corps n'étant,selon eux, que fantastique, la scène entière étaitsans vérité. S'il n'avait point de mains, comment lavait-il?s'il n'avait point de reins, comment aurait-il pu se ceindre d'un linge?Quel genre de vêtements aurait-il pu prendre; car il est dit qu'" il reprit ses vêtements? " Comme il est donc impossible de trouverici une véritable action , réellement faite, mais une pureillusion, avouez qu'il n'a pas même lavé les pieds des disciples! Si cette nature incorporelle apparut dans la chair, mais sans avoir decorps, qui donc a lavé les pieds des apôtres ?

Et contre Paul de Samosate, que dirons-nous? Que dit-il lui-même,d'abord, ce sectaire? La même chose absolument que Marcion. Aussilui répondons-nous : Celui qui a simplement la nature humaine, unhomme pur et simple, ne s'anéantit pas à laver les piedsde ses compagnons de service. — Car ce que nous avons établi contreles ariens s'applique à ceux-ci également. Entre eux, toutela différence est une faible distance de temps ; les uns comme lesautres font du Fils de Dieu une créature. Que suffit-il de leurrépondre? Qu'un homme, pour laver d'autres hommes, ne s'anéantitpas , ne se dégrade pas. Si, n'étant qu'un homme, il n'apas commis la monstrueuse usurpation de s'égaler à Dieu,il n'y a pas là de quoi faire son panégyrique. Qu'un Dieuse fasse homme, c'est une grande et ineffable humiliation; mais oùest l'humiliation à ce qu'un homme fasse des choses humaines? —Où trouvez-vous, d'ailleurs, que " forme de Dieu " s'appelle " couvrede Dieu? " Car si, restant un homme pur et simple, vous l'appelez formede Dieu d'après ses couvres, pourquoi ne pas donner ce mêmenom à Pierre qui a fait des couvres plus grandes? Pourquoi Paullui-même ne se propose-t-il pas en exemple, lui qui, mille fois,avait accepté des emplois d'esclaves, sans jamais en refuser aucun?" Nous sommes bien loin de nous prêcher,nous-mêmes ", disait-il;" nous prêchons Jésus-Christ, et nous avouons n'êtreque vos esclaves par Jésus-Christ" .( II Cor. IV, 5.) Les adversairesn'apportent donc que difficultés ridicules et misérables.Jésus-Christ s'est humilié : c'est la parole apostolique.Eh bien, vous, dites comment? Où est son anéantissement?Où est son humiliation? Est-ce d'avoir fait des miracles même?Mais Pierre et Paul en ont fait aussi, de sorte qu'on n'y reconnaîtpas le privilège propre et spécial du Fils.

Quel est donc le sens vrai de ces mots . " Il s'est fait à laressemblance des hommes? " — Elles marquent que: le Fils a eu plusieurschoses de nous, et qu'il n'en a pas eu plusieurs. autres choses , commepar exemple d'être né par le commerce charnel , comme surtoutd'avoir commis le péché. Tels furent ses privilègesexclusifs, qu'aucun homme ne partage avec lui. Il n'était pas seulementce qu'il paraissait être, il était encore Dieu. Il apparaissaitavec la nature de l'homme; mais quoique notre semblable par la chair, ildifférait de nous par beaucoup d'endroits. Ces paroles donc indiquentqu'il n'était pas purement et simplement un homme, et l'apôtredit avec raison: " Dans la ressemblance des hommes". Car nous sommes corpset âme; lui, il est Dieu, âme et corps: c'est pourquoi il écrit: " Dans notre ressemblance ". Craignant d'ailleurs que lui ayant entendudire : " Il s'est anéanti lui-même ", nous n'allions croire,d'après ces mots, à la dégradation, à la pertede la divinité dans le Fils, il semble nous ajouter ici que, demeurantce qu'il est, il prend ce qu'il n'était pas ; et que fait chair,il continue à être le Dieu Verbe.

3. La même raison qui lui fait parler de " ressemblance ", luifait ajouter aussi : " Par l'extérieur " : sa nature premièren'a pas dégénéré, en effet; elle ne s'est pasconfondue avec la nôtre, sinon " par l'extérieur " seulement.Ayant affirmé clairement la prise de possession par lui de la forme(ou nature) de l'esclave, il ajoute avec confiance cette seconde affirmation,après avoir par la première fermé la bouche àtous les hérétiques. En effet, quand il parlait aux Romains" d'une ressemblance " de Jésus-Christ "avec notre chair de péché", il ne niait pas pour cela que ce fût une vraie chair, mais seulementque cette chair eût péché, bien qu'elle fût semblableà une chair pécheresse. En quoi semblable? par la nature;en quoi différente? pour la malice: mais en somme semblable à(46) notre chair pécheresse. Eh bien ! comme l'apôtre se servaitalors de cette expression de "ressemblance ", parce que, de fait, il n'yavait pas entre notre chair et la sienne complète égalité,de même ici la ressemblance est encore mentionnée , pour rappelerqu'entre elles encore tout n'est pas égal; qu'ainsi, par exemple,le Fils ne passa point par la naissance ordinaire, par le péché,par tout ce qui fait enfin l'homme pur et simple. Son mot, fait " commel'homme" est donc d'une admirable vérité, puisqu'il n'étaitpas l’un d'entre nous, mais comme un d'entre nous. Dieu Verbe, il n'a pasdégénéré eue; sa substance n'a pas changé: mais il s'est montré comme un homme, sans toutefois nous tromperpar un corps fantastique, mais pour nous apprendre l'humilité. Ainsiquand il écrit : " Comme l'homme ", son intention est claire; caren plus d'un autre passage, il l'appelle homme expressément, commedans celui-ci " Il n'y a qu'un Dieu, et qu'un médiateur homme, Jésus-Christ".— Nous avons épuisé ce que nous devions dire contre les adversairesdu corps de Jésus; quant à ceux qui nient qu'il ait prisune âme avec ce corps, il faut leur dire : Si la forme de Dieu estun Dieu parfait, bien certainement aussi la forme de l'esclave est aussil'esclave parfait.

Maintenant revenons aux ariens : " Etant " dit saint Paul, " dans laforme de Dieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation d'êtrel'égal de Dieu ". Dès qu'il parle de la divinité duFils, il ne se sert jamais des expressions : Il " a été fait", il " a pris " ; mais écoutez-le désigner son humanité: Il s'est anéanti lui-même en " prenant " la forme de l'esclave; et il a " été fait " à la ressemblance des hommes.vous retrouvez les deux termes qu'il évitait d'abord: Il s'est faithomme, mais il était Dieu. Gardons-nous autant de confondre (lesnatures) que de les séparer (de la seule et unique personne du Fils).En lui, un seul Dieu, un seul est le Fils de Dieu : "un", cependant, vousdirai-je, par, union mais non par mélange ni confusion ; cette natureinfinie de Dieu, tout en s'adjoignant l'autre nature, n'a pas dégénéré,elle lui est simplement unie.

" Il s'est humilié lui-même , s'étant fait obéissantjusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix ". Les hérétiquesinterprètent aussitôt qu'il s'est fait obéissant, parcequ'il était loin d'être l'égal du Père auquelil obéissait.

O stupides et insensés adversaires ! comme si cette conduiteadmirable retirait au Fils la moindre perfection ! comme si nous-mêmesnous ne savions pas obéir à nos amis, sans descendre cependantdevant eux ! C'est en toute spontanéité que le Fils se soumetà son Père; loin d'être servile, cette obéissanceest glorieuse et parfaitement convenable à la dignité duFils unique, tout en rendant à son Père un incomparable honneur.Il honore son Père oui, mais garde-toi de le déshonorer,lui, ce Fils véritable de Dieu; aime plutôt à le vénérerdavantage, à reconnaître d'autant mieux son titre de Fils,que lui-même honore plus admirablement ce Père de toutes choses.Jamais Dieu n'a eu un tel adorateur. Plus sa dignité étaitsublime, plus son humilité a été profonde. Si rienne l'égale, rien n'égale non plus l'honneur qu'il rend àson Père, librement et sans contrainte. Ici plus qu'ailleurs savertu éclate et pour la peindre, je sens que les expressions mefont défaut.

Ciel ! quel mystère ineffable qu'il se fasse esclave ! mais qu'ilsubisse volontairement la mort, c'est plus écrasant; et il trouvale moyen de surpasser encore ce double sacrifice, moyen qui dépassenotre pensée même. Qu'est-ce donc? c'est que parmi tant degenres de mort si différents, celle que le Seigneur endura étaitregardée comme la plus honteuse; elle était le comble del'ignominie , le dernier terme de l'exécration. " Maudit soit ",disait l'Ecriture , " celui qui est pendu au gibet ! " (Deut. XXl, 23.)Aussi, les Juifs affectèrent de lui choisir ce supplice pour lerendre infâme, afin que si sa mort violente ne pouvait suffire àdétacher de lui jusqu'au dernier de ses disciples, au moins il nelui en restât plus un seul à la vue de cette mort exécrée.Aussi voulurent-ils encore qu'on le crucifiât entre deux brigands,pour qu'on eût de lui et d'eux, même mépris, et quela parole de l'Ecriture s'accomplît : " Il a été comptéau nombre des scélérats". (Isaïe, LIII, 12.)

Mais la vérité, par là même, brilla d'unplus vif éclat. Bien plus beau, bien plus admirable apparaît,en effet, ce spectacle du calvaire, lorsque sa gloire attaquée partant d'ennemis, malgré leurs mille artifices, en dépit detoutes leurs machines de guerre, ressort cependant et nous éblouitde sa magnificence. Ces misérables, pour l'avoir tué, ettué avec cet appareil, comptaient bien avoir fait de lui un (47)objet d'horreur, et d'horreur extrême; et cependant leur espoir indigneéchoua complètement. Et pourtant ces deux brigands eux-mêmesétaient de si profonds scélérats (car l'un des deuxseulement se convertit et encore au dernier soupir), que pendus àleur gibet, ils avaient encore la force de lui jeter l'outrage; la consciencede leurs crimes, les tortures, la compassion que devait leur commandercette fraternité du supplice , rien n'arrêtait leur fureur;témoin cet aveu de celui d'entre eux qui, enfin, reprit l'autreen ces termes: "Tu ne crains donc pas Dieu, bien que tu subisses le mêmechâtiment ! " (Luc, XXIII, 40.) Tant était profonde la malicede tous les spectateurs de ce grand drame. Mais la gloire de Jésus-Christne subit pas la moindre atteinte : " Dieu même ", dit saint Paul," en retour de son immolation, l'a exalté et lui a donnéun nom qui est au-dessus de tout nom ".

4. Remarquez bien la suite des idées dans saint Paul, et comment,dès qu'il a parlé de cette chair adoptée par le Seigneur,il rappelle immédiatement toutes les circonstances qui prouventson humilité. Avant de dire qu'il a pris la forme de l'esclave,et tant qu'il nous entretient de la divinité de Jésus, voyezavec quelle élévation il s'exprime; je dis avec élévation,en la mesurant à nos forces humaines; car Paul même n'atteintpas, et il ne pourrait atteindre à la hauteur de son sujet. Toutefois,écoutez-le : " Etant dans la forme de Dieu, il a cru sans usurpationêtre égal à Dieu ". Mais notre bienheureux parle-t-ildu Dieu fait homme, il développe aussitôt toutes les conséquencesde cette incomparable humilité, parce qu'une pensée le rassure: il sait que la chair sacrée de Jésus a subi seule toutesles humiliations qu'il rappelle; il sait que sa divinité n'en asouffert aucun dommage.

" Et pour cela, Dieu l'a élevé et lui a donné unnom qui est au-dessus de tout nom, de sorte qu'au nom de Jésus toutgenou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers ; et quetoute langue confesse que Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans lagloire de son Père ". Disons aux hérétiques: S'ilest ici question du Dieu Verbe et non pas du Verbe incarné, expliquez-nouscette exaltation et ce genre d'exaltation surtout? Le Père leurdonne-t-il quelque chose en plus? Voilà, dès lors, l'imperfectionantérieure du Fils constatée d'un côté au moins;c'est à cause de nous qu'une nouvelle perfection lui est dévolue,puisque s'il ne nous avait pas fait ce grand don, il n'aurait pas gagnél'honneur dont il est question.

" Il lui a donné un nom ". Ainsi, du moins dans votre opinion,il n'avait pas même de nom. Alors, s'il a reçu celui qui luiétait dû, comment l'a-t-il reçu par don et par grâce? " Un nom qui est au-dessus de tout nom ", et si nous demandons lequelenfin : " Afin qu'au nom de Jésus-Christ " tout genou fléchisse.Les hérétiques, par ce nom, entendent la gloire. Donc aussidoivent-ils ajouter : Une gloire au-dessus de toute gloire. Or, nous avonsvu que cette gloire consiste précisément à adorerson Père ! Vous voilà bien loin de la grandeur divine, vousqui pensez connaître Dieu autant qu'il se connaît lui-même! Votre interprétation à elle seule suffit pour montrer quevous êtes loin de ridée véritable que représentele nom de Dieu ! Au reste, une nouvelle preuve de votre aberration va ressortirde votre idée même. Voilà, répondez-moi, lagloire du Fils? Donc, avant la création des hommes, et surtout avantcelle des archanges et des anges, ce Fils n'était pas dans la gloire? Car, enfin, 1a nature de cette gloire, c'est de surpasser toute gloire;on le voit très-clairement par ces mots : " Un nom au-dessus detout nom". Or, avant l'époque où Dieu la lui donne, il estdans la gloire sans doute, mais moins qu'il ne l'a été dèslors! C'est à cette gloire qu'il tendait, c'est le but qu'il voulaitatteindre quand il créait toutes choses ; loin d'être déterminépar sa. seule bonté, il avait soif de gloire, et de celle encorequi vient de nous ! Comprenez-vous ces folies, ces impiétés?— Au contraire, appliquez ce langage de l'apôtre à l'incarnation;il est vrai de tout point; le Dieu-Verbe permet que nous parlions ainside sa chair glorifiée ; toutes ces donations n'arrivent pas àsa nature divine, mais à celle que sa bonté a voulu revêtir.Les appliquer à la divinité, c'est impardonnable , tandisqu'au contraire si j'avance que Dieu a immortalisé un homme , quandmême je le dirais de l'homme tout entier, je sais ce que je dis.

" Au ciel, sur la terre et dans les enfers ", qu'est-ce à dire?Dans tout l'univers, qui comprend anges, hommes et démons; — oubien encore chez les justes comme chez les pécheurs. " Et que toutelangue confesse que (48) Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans lagloire du Père " . Comprenez: que tout le monde le proclame; etremarquez qu'il s'agit ici de la gloire du Père, de sorte que partout,quand le Fils est glorifié, le Père est aussi glorifié,et réciproquement le déshonneur du Fils retombe sur le Père.Car, s'il en est ainsi même humainement et chez nous, bien qu'entreles pères et leurs enfants la distance soit grande, bien plus enest-il ainsi en Dieu, au sein duquel cette différence ne peut être;ainsi l'honneur ou le déshonneur retombent sur lui. Selon l'apôtre,en effet, le monde est soumis au Fils, et c'est là précisémentla gloire du Père. Donc aussi, quand nous disons que ce Fils estparfait, sans besoin aucun, sans la moindre infériorité àl'égard du Père, c'est encore la gloire de son Père.Celui-ci apparaît dès lors dans tout l'éclat de sabonté, de sa puissance, de sa sagesse, puisqu'il engendre un Filsaussi grand, qui ne lui est aucunement inférieur ni pour la bonté,ni pour la sagesse. Oui, si je le proclame sage autant que son Père,sans une ombre d'infériorité, voilà bien déclarerla sagesse infinie du Père. Quand je le déclare aussi puissantque lui, j'indique en retour la puissance infinie du Père; quandje le dis bon comme le Père, c'est assez dire que le Pèreest infiniment bon, puisqu'il a pu engendrer un Fils qui n'est àson égard ni inférieur, ni moindre. Quand enfin je nie lamoindre infériorité d'essence entre eux, et que j'avoue leurégalité, l'identité même de leur substance;par là même je proclame Dieu admirable, je chante sa puissance,sa bonté, sa sagesse, parce qu'il a bien voulu nous envoyer sonFils, ou plutôt un autre lui-même en tout point, sauf en unseul : c'est qu'il n'est point le Père. Ainsi tout ce que je disà la louange du Fils, retourne à son Père. L'élogemême si pauvre et si chétif que je lui adresse en ce passage(car c'est bien peu de chose pour la gloire de Dieu, que d'être adorépar le monde entier), ce faible éloge appartient encore àsa gloire néanmoins : à combien plus forte raison tout lereste !

5. Croyons donc pour sa gloire, et pour sa gloire aussi sachons vivre,puisque faire l'un sans l'autre ne sert de rien. Car lorsque nous le glorifionsselon la foi, sans vivre selon la loi, alors plus que jamais nous lui faisonsoutrage, puisque le reconnaissant comme Seigneur et Maître , nousne le méprisons pas moins, nous ne redoutons pas son terrible tribunal.Que des gentils vivent dans l'impureté, rien d'étonnant,rien qui mérite un si grand supplice ; mais que des chrétiens,participants de si grands mystères, admis à une gloire siéminente, osent cependant mener une vie souillée, voilàune malice incomparable et impardonnable.

Répondez-moi, en effet. Jésus-Christ est descendu auxderniers degrés de l'obéissance, et a méritéainsi de devenir le Seigneur des anges et des hommes, le Maître absolude tout et de tous. Et nous croirions déchoir en nous humiliant! Mais au contraire : nous montons â une élévationsublime ; jamais nous ne sommes aussi grands et dignes d'estime. Oui, celuiqui s'élève s'abaisse; celui qui s'abaisse s'élève;et pour le prouver il suffit qu'une seule fois Jésus-Christ aitprononcé cette maxime.

Au reste, examinons cette question à fond. Etre humilié,qu'est-ce, sinon subir blâmes, accusations, calomnies? Etre exalté,qu'est-ce, sinon recevoir honneurs, louanges, élévation engloire? Sans doute. Or, voyons comment on arrive à l'un et àl'autre but. Satan était un ange : il s'élève, qu'arrive-t-il? Ne tombe-t-il pas au dernier degré de l'abaissement ? La terren'est-elle pas maintenant son séjour ? N'est-il pas partout accuséet poursuivi de reproches? — Paul n'était qu'un homme; il s'humilie: qu'arrive-t-il? N'est-il pas estimé, comblé de louanges,célébré par les éloges ? N'est-il pas l'amide Jésus-Christ? N'a-t-il pas fait des choses plus étonnantesque Jésus-Christ même? N'a-t-il pas souvent commandéau démon comme à un vil esclave? Ne l'a-t-il pas promenéà sa guise comme on ferait d'un satellite ? N'en a-t-il pas faitson jouet et foulé aux pieds sa tête brisée? Ses prièresn'ont-elles pas obtenu à bien d'autres personnes une semblable victoire? Pourquoi m'arrêtai-je à ce double exemple? Voici celui d'Absalonet celui de David; l'un qui s'élève, l'autre qui s'abaisse: lequel, enfin, obtient l'honneur et la gloire? Or, se peut-il entendrerien de plus humble que la réponse de ce bienheureux prophèteaux outrages de Séméi : " Laissez-le ", disait-il, " laissez-leme maudire, c'est Dieu qui le lui a commandé ? " (II Rois, XVI,10.)Ainsi encore le publicain s'humilie, quoiqu'après tout son langagene, fût point celui de l'humilité, mais seulement de la modestie(49) et d'une juste honte; le pharisien au contraire s'exalte lui-même....Mais, je l'ai dit, laissons les exemples de personnes, étudionsplutôt la nature des choses.

Supposez donc, en général, deux individus, égalementbien dotés du côté de la fortune,des Honneurs, de lascience, de la puissance, de tous les biens de ce monde, enfin, et connaissantd'ailleurs tous leurs avantages. L'un des deux, toutefois, mendie encoreles éloges de chacun, et s'irrite, quand on les lui refuse, toujoursinsatiable dans son ambition, toujours enflé de lui-même etde son mérite. L'autre méprise tout ce vain attirail de lagloire, n'y trouve sujet de quereller personne, et repousse mêmeles honneurs qu'on lui défère. A votre avis, lequel des deuxest le plus grand, de celui qui mendie les honneurs, sans pouvoir les gagner,ou de celui qui les refuse quand même on les lui offre? C'est bienl'homme qui dédaigne, n'est-ce pas? Oh ! oui, il 'est vraiment grand;car le vrai moyen d'acquérir la gloire, c'est de la fuir. Poursuivez-la,elle vous fuit; fuyez-la, elle vous poursuit. Si vous voulez y parvenir,ne la désirez point; si vous voulez grandir , ne vous portez pasvous-mêmes vers les hauteurs. Il est d'ailleurs une raison qui nousfait honorer l'homme humble et sans ambition, et prendre en aversion lespoursuivants de la gloire : les hommes aiment naturellement la contradiction;ils se plaisent à faire le contraire de ce qu'on veut.

Ainsi, méprisons la gloire; s'humilier c'est s'élever.Pour que les autres vous élèvent, ayez soin de ne pas vousélever vous-mêmes. Qui s'exalte ne sera point exaltépar les autres; qui s'abaissera ne sera pas abaissé par les autres.L'orgueil est un grand vice. Mieux vaudrait être insensé qu'orgueilleux: l'idiotisme est une infirmité de nature; l'orgueil est une foliepire, c'est souvent folie et fureur tout ensemble. Le pauvre fou ne nuitqu'à soi; l'orgueilleux est la plaie de ses frères. Cettemaladie de l'orgueil est, d'ailleurs , enfantée par la démence;à moins de délirer, nul au monde ne peut concevoir de soi-mêmeune haute estime : le fou achevé est toujours arrogant. Le sagele déclare : "J'ai vu un homme se croire sage: on peut encore mieuxespérer d'un insensé". (Prov. XXVI,12.) Vous voyez que jene me suis pas aventuré en disant que ce vice est pire que la folie; car, selon l'Ecriture, l'insensé doit donner plus d'espoir.

Aussi saint Paul disait : " Ne soyez point sages à vos propresyeux ". (Rom. XII,16.) A l'égard des corps, quels sont ceux quinous paraissent les mieux portants? Sont-ce les chairs gonflées,que boursouflent les gaz et les humeurs aqueuses, ou plutôt cellesqui présentent fermeté et consistance? Celles-ci, répondez-vous.Il en est ainsi de l'âme : avec l'orgueil, elle se gonfle plus dangereusementque vos membres par l'hydropisie; par l'humilité, elle est saine.

6. Mais quels biens nous procure l'humilité? Que souhaitez-vous?La patience, la douceur, l'humanité, la continence, la docilité? toutes ces vertus naissent de l'humilité, et tous les vices contraires,de l'orgueil. L'être orgueilleux sera nécessairement enclinà insulter, à frapper, à se montrer colère,âpre, chagrin, une bête féroce enfin plutôt qu'unhomme. Robuste et fort, vous en êtes fier? Vous devriez plutôten être honteux. Comment vous enorgueillir, en effet, d'une qualitésans valeur aucune ?Plus que vous, en effet, le lion a l'audace, le sanglier,la force ; près d'eux, vous n'êtes pas même un moucheron.Brigands, violateurs de sépultures, gladiateurs, que dis-je? vospropres serviteurs mêmes , et parmi eux encore ceux peut-êtrequi sont les plus stupides, vous surpassent pour la vigueur physique. Est-cedonc un sujet de gloire? ne devriez-vous pas plutôt vous cacher dehonte, si tel est le sujet de votre orgueil ? — Mais peut-être êtes-vousbeau et joli ? Laissez aux corneilles cette vanterie; vous n'égalezcertes pas la beauté du paon, rien qu'à voir l'éclatde ses couleurs et la magnificence de son plumage; la victoire est àcet oiseau, qui certes est mieux coiffé, mieux brillanté.Le cygne encore et bien d'autres volatiles, si vous osez accepter la comparaisonavec eux, vous apprendront à n'être pas fier ; de plus lesenfants et les jeunes filles, les femmes perdues, les infâmes seglorifient de ces vanités. Y a-t-il donc là un juste sujetd'orgueil ? — Mais vous êtes si riche l Eh ! de quoi, dites-le moi?Avez-vous de l'or, de l'argent, des pierres précieuses? C'est aussila gloire des, voleurs, des assassins, des gens condamnés aux mines.Ce qui fait la honte de ces criminels sera pour vous un sujet d'ostentation?— Mais la toilette, mais la parure vous embellissent. — Vous avez celade commun avec vos chevaux ? Les Perses font mieux : ils vous montreraientjusqu'à des chameaux richement (50) caparaçonnés;les gens qui montent sur lcs planches de théâtre, vous donneraientdes leçons de luxe. Ne rougissez-vous pas de vous enorgueillir àpropos d'avantages que partagent avec vous les animaux, les esclaves, lesmeurtriers, les efféminés, les brigands, les profanateursde sépultures? — Mais vous construisez des palais splendides? Quevaut cet honneur? Beaucoup de gens en ont de plus magnifiques. Ne voit-onpas tous les jours des gens, que travaille la folle passion des richesses,qui bâtissent des maisons dans des lieux sauvages et désertspour servir de demeure à ces oiseaux? — De quoi êtes-voussi fiers, enfin? De votre belle voix ? Vous ne chanterez jamais plus agréablementque le cygne ou que le rossignol. De votre habileté mécaniqueou artistique? Construisez-vous plus habilement que l'abeille? Est-il tapissier,peintre, architecte qui puisse imiter ses travaux? De la finesse de vostissus? L'araignée vous dépasse. De la vitesse de vos pieds?Ah! déférez le premier rang aux animaux, aux lièvres,aux cerfs, à des bêtes de somme .que votre vélociténe saurait vaincre. De vos déplacements et voyages ? Les oiseaux,à cet égard, n'ont rien à craindre de la comparaison; ils voyagent plus commodément, ils changent de séjour,sans avoir besoin d'équipages ni de provisions : leurs ailes suffisentà tout et remplacent vaisseau , coursiers, voitures, vents et voiles,tout ce que vous voudrez. De votre vue perçante? L'âne estencore mieux doué. De votre odorat? Le chien sera votre heureuxrival. De vôtre talent à faire des provisions? Les fourmissont plus habiles. De l'or qui brille sur vous? Les fourmis indiennes enont davantage. De votre santé? Les animaux l'ont meilleure ; ilsont plus que vous la solidité du tempérament, et l'admirableinstinct de se procurer le nécessaire; aussi ne craignent-ils pasla pauvreté : " Regardez les oiseaux du ciel ", a dit le Seigneur," ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers". (Matth. VI, 26.) Ainsi, concluerez-vous, Dieu a créé lesanimaux dans une condition meilleure que la nôtre. Voyez -vous quelleest notre irréflexion ? voyez-vous comment nous jugeons mal leschoses ? voyez-vous comme il est avantageux d'examiner les faits. Voilàun homme qui se plaçait bien au-dessus de ses semblables et quise laisse convaincre qu'il est au-dessous dés brutes ! — Allons,épargnons-lui cette honte, et gardons nous de l'imiter. Par sessentiments d'orgueil, il voudrait s'élever au-dessus de la nature,ne le laissons donc pas tomber plus bas que les brutes; relevons-le, nonpas par égard pour lui-même, car il mériterait de subircette misérable condition, mais pour l'honneur de Dieu, dont nousaimons à montrer la bonté suprême et l'honneur quechacun de nous lui doit.

Car il est, il est bien certainement des différentes profondesentre nous et les brutes ; en certaines choses il n'y a plus rien de communentre elles et nous. Et quelles sont ces prérogatives? La piétéet la vertu. Ne m'objectez pas ici les fornicateurs, les voleurs et leshomicides, car nous n'avons rien à démêler avec cetteespèce d'hommes. Quels privilèges avons-nous encore? La connaissancede Dieu et de sa providence, la raison chrétienne qui nous découvrel'immortalité. Ici la brute est vaincue, puisqu'elle n'a pas mêmele soupçon de ces vérités gui nous consolent. Ici,entre la brute et nous, rien de commun; inférieurs sur tous lesautres points,signalés, nous avons en ceux-ci l'empire et le triomphe;c'est même un trait caractéristique de notre grandeur, que,vaincus par la bête d'autre part, nous pouvons cependant ainsi régnersur elle, dès que notre humilité, ne s'attribuant plus lacause et le mérite de quoi que ce soit, rapporte tout à Dieu,à Dieu qui nous a créés et nous a donné laraison. A la bête nous tendons des rets et des piéges, etnous savons l'y attirer et l'y prendre : tandis que nous-mêmes, sageset modérés, nous nous sauvons par l'équité,par la douceur, par le mépris de l'argent.

Vous, au contraire, qui comptez parmi les. sottes victimes de l’orgueilet qui êtes éloigné des nobles idées que jedéveloppé, j'ai raison de dire que tantôt vous êtesle plus orgueilleux des hommes, tantôt la plus humiliée desbrutes. C'est, en effet, le caractère de ce vice arrogant et audacieuxde s'élever aujourd'hui sans mesure, et demain de se rabaisser d'autantplus, sans jamais garder le juste milieu. L'humilité nous égaleaux anges; un royaume lui est promis, et c'est avec Jésus-Christqu'elle doit en partager les joies. L'homme humble, vraiment homme, peutêtre frappé, il ne peut succomber; il méprise la mort,loin de l'envisager avec crainte et tremblement; il sait borner ses désirs.Qui n'a point l'humilité est plus méprisable que la brute;et, si par les (51) biens ou les ornements du corps vous l'emportez surtous les hommes, et qu'en même temps vous soyez privés deceux de l'âme, comment ne seriez-vous pas au-dessous de la bête?Car, enfin, mettons en scène un pécheur de ce genre, dontla vie s'écoule à braver la saine raison, à pratiquerle vice, à chercher les plaisirs et les excès. Il n'en estpas moins vaincu par la brute : le cheval est plus belliqueux, le sanglierplus fort, le lièvre plus agile, le paon plus beau, le cygne plusmélodieux; l'éléphant l'emporte par la taille, l'aiglepar la vue, tous les oiseaux sont plus riches. Par quel côtédès lors méritez-vous de dominer sur les bêtes? Parvotre raison peut-être ? Mais non; dès que vous en faitesun mauvais usage, vous devenez pires que les brutes. Doués de cetteraison vous vivez, moins qu'elles, d'une manière conforme àla raison; mieux valait pour vous que le Créateur ne vous l'eûtpoint donnée dans l'origine. Il est bien plus malheureux de livrerlâchement un trône dont vous êtes l'héritier,que de ne jamais en avoir hérité. Un roi inférieurà ses satellites aurait gagné à ne pas revêtirla pourpre. Telle est aussi votre histoire !

Comprenons donc qu'à défaut de pratiquer la vertu, nousnous ravalons au-dessous de la bête ; que tous nos soins se portentà la pratiquer, et nous deviendrons des hommes, ou plutôtdes anges, et nous jouirons des biens promis par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc.

HOMÉLIE VIII

AINSI, MES BIEN-AIMÉS..., OPÉREZVOTRE SALUT AVEC CRAINTE ET TREMBLEMENT... CAR C'EST DIEU QUI OPÈREEN NOUS LE VOULOIR ET LE FAIRE. (CHAP. 11, 12 18.)

1. Les avis, doivent être tempérés par les éloges: ainsi est-on sûr qu'ils seront bien accueillis, puisque les personnesaverties de la sorte se verront invitées à rivaliser avecelles-mêmes. Telle est ici la sainte tactique de l'apôtre,et voyez sa sagesse à l'employer. " Ainsi donc, mes bien-aimés..." Il ne dit pas sans détour et brusquement : Chrétiens, obéissez! mais il emploie d'abord cette apostrophe élogieuse, et il ajoutemême : " Comme vous avez toujours obéi.", c'est-à-dire,je vous engage et je vous supplie d'imiter non pas les autres, mais vous-mêmes." Non-seulement, lorsque je suis présent, mais encore plus lorsqueje suis éloigné de vous... " Pourquoi plus encore en monabsence ? Parce que , moi présent, vous paraissiez peut-êtreagir par respect, par honneur pour ma personne; maintenant ce motif n'existeplus. Si vous persévérez maintenant dans les mêmessentiments et les mêmes vertus, il deviendra évident que vousy êtes déterminés, non par égard pour moi, maispar le seul amour de Dieu. Alors, bienheureux Paul, pour vous-mêmeque demandez-vous? Je ne demande pas que vous m'écoutiez, mais quevous opériez votre salut avec crainte et tremblement. Impossible,à qui n'a point cette crainte, de faire une oeuvre tant soit peugrande et admirable.

L'apôtre, non content de réclamer ici " la crainte ", demandemême le tremblement ", qui est une autre sorte d'appréhensionplus grande et plus vive; son but est de les rendre plus attentifs encore.Au reste, lui-même éprouvait cette crainte quand il (52) écrivait: " Je crains qu'après avoir prêché aux autres, jene sois moi-même réprouvé ". (I Cor. IX, 27.) Sanscette crainte, en effet, l'acquisition des biens temporels est souventimpossible : combien plus celle des biens spirituels ! Dites-moi plutôtsi, sans cette crainte, on pût jamais apprendre même l'alphabet,ou savoir un métier ! Et dans ces travaux, cependant, oùle démon n'intervient pas aussi menaçant, où la paresseest le seul ennemi redoutable, il faut un suprême effort pour vaincrel'inertie de notre nature; comment donc dans la guerre si redoutable, dansles obstacles si grands que rencontre l'affaire du salut, comment pourrait-onjamais réussir sans la crainte ?

Mais quels sont les moyens d'éveiller en nous ce sentiment siefficace? C'est de graver dans notre âme le sentiment de la présencepartout d'un Dieu qui entend tout, qui voit tout, et non-seulement nosfaits ou nos paroles, mais jusqu'aux replis les plus cachés de noscoeurs et de nos esprits. " Car Dieu est le témoin des penséeset des désirs du coeur ". (Hébr. IV.) Ainsi prédisposés,nous ne ferons, nous ne dirons, nous ne penserons rien où se mêlele péché. Dites-moi plutôt : si vous deviez constammentvous tenir debout devant un prince, vous seriez dans le respect et dansla crainte. Et comment se fait-il qu'en face de Dieu l'on s'abandonne aurire, aux bâillements, sans craindre, sans trembler? N'abusez pasde sa longue patience. Il diffère de punir pour vous amener àrepentante; gardez-vous, dans n'importe quelle oeuvre, d'agir comme siDieu n'était pas partout présent : car il est là !Ainsi dans le repas, à l'heure du sommeil, lorsque vous êtesprêt à vous livrer à la colère, à larapine, aux plaisirs, dans toute action enfin, pensez à la présencede Dieu, et le rire coupable s'arrêtera sur vos lèvres, etla colère ne pourra vous emporter. Armé de cette continuellepensée, vous serez constamment dans la crainte et le tremblement,puisque toujours vous vous verrez en présence du souverain Roi.Le maçon le plus expérimenté et le plus habile nese tient debout qu'avec crainte et tremblement sur l'édifice auquelil travaille : il pourrait se précipiter ! Et vous aussi, malgrévotre foi, malgré la pratique de maints devoirs de vertu, malgréle haut degré de sagesse où peut-être vous êtesarrivé, tenez-vous bien ferme sur l'endroit sûr, restez debout,mais avec crainte et l'œil ouvert : vous pourriez en déchoir ! Ily a tant d'esprits de malice qui n'ont d'autre désir que de vousjeter dans l'abîme ! " Servez Dieu avec crainte ", dit le Prophète," réjouissez-vous devant lui, mais avec tremblement ". (Ps. II,11.) Mais comment concilier l'allégresse et le tremblement? Je vousréponds que ce sont choses inséparables. Car lorsque nousaurons accompli un acte vertueux, quand nous l'aurons fait, vous dis-je,avec le même esprit qui fait agir un serviteur obéissant avectremblement, alors, et seulement, alors la joie nous sera possible. Doncavec crainte et tremblement, " opérez votre salut " ; non pas, faites,mais opérez, en ce sens que vous fassiez la grande oeuvre non pastant bien que mal, mais avec un soin, mais avec un zèle parfait.Or, ces paroles de crainte, de tremblement ne vont-elles pas nous jeterdans l'inquiétude ? L'apôtre la prévient et la dissipeen ajoutant : " C'est Dieu qui opère en nous"; ainsi, que la crainteet le tremblement dont je parle ne vous fassent point tomber les armesdes mains; si je lés prononce, ce n'est pas pour vous désespérerni pour vous faire croire que la vertu soit inabordable; mais seulementpour vous forcer à comprendre, à vous appliquer, àne point vous abattre, à ne jamais vous lasser. — Alors, répondrez-vous,Dieu fera tout ! il est vrai, ayez confiance ! Car c'est Dieu qui opère...

" Qui opère en vous le vouloir et le faire ". Si donc Dieu opère,aussi faut-il que nous lui apportions une volonté toujours concordante,ferme, constante. Si Dieu opère en nous la volonté elle-même,sans aucune coopération de notre part, pourquoi saint Paul nousexhorte-t-il à vouloir? Si c'est Dieu qui fait toute notre volonté,vous avez tort, ô grand apôtre, de nous dire : " Vous avezobéi ", car ce n'est plus nous qui obéissons; en vain vousajoutez : " Avec crainte et tremblement " : tout est de Dieu ! — L'apôtrevous répond: Ce n'est pas dans ce sens que je vous ai dit : " Dieuopère en nous le vouloir et le faire "; je n'ai voulu qu'apaiservotre inquiétude. Si vous voulez, Dieu opérera en vous levouloir; que cette crainte ne vous trouble pas. C'est lui qui imprime lemouvement à la volonté et qui donne la force d'opérer.Dès que nous aurons voulu, il augmentera, il accomplira notre bonvouloir. Par exemple, je veux faire quelque bonne oeuvre? Il opèreen moi cette bonne (53) oeuvre, il opère en moi de la vouloir. Etpar le bien que j'accomplis il fortifie encore ma première volonté.

2. Peut-être aussi l'apôtre parle-t-il ainsi par un motifde grande piété, comme quand il appelle grâces nosbonnes couvres mêmes. Or, de même qu'en les appelant grâces,il ne prétend pas renverser notre libre arbitre et qu'il respecteau contraire notre parfaite autonomie; ainsi quand il déclare queDieu opère en nous le vouloir même, il n'entend pas nous priverde notre libre arbitre, mais il nous montre qu'en faisant le bien nousacquérons plus encore l'inclination à bien vouloir. Car,comme en faisant on apprend à faire, ainsi en ne faisant pas ondésapprend. Avez-vous donné l'aumône ? vous excitezd'autant plus en vous la sainte passion de la charité; avez-vousnégligé de la donner? vous êtes devenu plus lent àla faire. Avez-vous passé un jour entier dans la chasteté?c'est un encouragement à faire de même le jour suivant. Avez-vousété négligent, vous aurez accru votre négligence." L'impie ", selon l'Ecriture, " arrivé aux dernières profondeursdu mal, méprise ". (Prov. XVIII, 3.) Autant donc a de mépriset d'indifférence celui qui est tombé au fond de l'abîme,autant a de zèle et de vigilance celui qui s'élèveaux sommets du bien. L'un par désespoir devient plus négligent;l'autre heureux du trésor amassé déjà, granditen vigilance de peur de tout perdre.

" D'après la bonne volonté ", dit saint Paul, c'est-à-dire,selon votre charité, selon votre soin à lui plaire et àproduire les couvres qu'il aime, et qui sont en harmonie avec sa sainteloi. Le saint vous enseigne et vous encourage ici: certainement, dit-il,Dieu opérera en vous. Il exige, en effet, que notre vie soit d'accordavec sa volonté; or, si Dieu veut, et si d'ailleurs ce qu'il veut,il l'opère lui-même, bien certainement il le fera pour vous,il vous donnera la grâce d'une vie sans reproche : car làse réduit sa volonté. Vous voyez donc que Paul ne détruitpas ici notre liberté.

" Faites donc toutes choses sans murmures et sans hésitation". Quand le démon ne peut autrement nous détourner de lavoie du bien, il essaie un dernier moyen pour faire évanouir aumoins notre récompense. Il nous pousse à l'amour de la vainegloire ou à la complaisance en nous-mêmes, ou du moins, encas d'insuccès de ces piéges, il éveille en nous l'espritde murmure ou d'hésitation. Voyez comme saint Paul nous en préserve.Il a parlé de l'humilité , et vous l'avez entendu combattreainsi l'orgueil; il a parlé du goût pour la vaine gloire,et rabaissé notre vanité ; ici encore il répèteces leçons quand il recommande de bien agir, mais non pas seulementen sa présence; maintenant il nomme en passant et il condamne lesmurmures et l'hésitation. Mais pourquoi, voulant guérir lesCorinthiens de cette même maladie, leur a-t-il apporté l'exempledes Israélites, tandis qu'en ce passage il n'emploie aucun argumentde ce genre, et se contente de rappeler un précepte? C'est qu'àCorinthe le mal était invétéré et il fallaitbien sonder les profondeurs de la blessure, et procéder par de vifsreproches; à Philippes, au contraire, il ne doit que prévenirle mal, et il suffit d'un avis. A des gens qui n'avaient pas encore péchéil était inutile d'adresser de sévères paroles dansle seul but de les préserver. Déjà même pourleur faire aimer l'humilité, il ne s'est point servi de l'exempleévangélique où est raconté le supplice de l'orgueil;il a cherché, au contraire, en Dieu même son modèlepour les exhorter; il leur a parlé non comme à des esclaves,ruais comme à des fils légitimes. En effet, un caractèrehonnête et généreux n'a besoin, pour être entraînéà la vertu, que des exemples d'hommes vertueux et de nobles actions;les coeurs mauvais, au contraire, doivent entendre l'histoire funeste deceux qui ont failli au devoir ; l'un est pris par le motif de l'honneur,l'autre par la terreur du supplice. Pour la même raison, dans l'épîtreaux Hébreux, Paul rappelle cet Esaü qui vendit pour un vilaliment son droit d'aînesse, et il ajoute : " Si l'homme se retirede moi, il me déplaira". (Hébr. X, 38.) Or, parmi les Corinthiens,plusieurs s'étaient livrés au libertinage. Aussi leur disait-il: " Quand je reviendrai chez vous, puisse Dieu ne pas m'humilier encore,et me réduire à pleurer bon nombre de ceux qui déjàont péché et n'ont pas fait pénitence des impuretés,fornications, impudicités qu'ils ont commises. Puissé-jevous trouver simples, exempts de tous reproches " (I Cor. X, 10), c'est-à-dire,purs de tout blâme devant votre conscience et devant Dieu. Car l'espritde murmure fait commettre des fautes graves. — Que veut dire précisément" sans hésitation ? " Ce péché a lieu quand on sedemande sans fin : (54) L'oeuvre est-elle avantageuse, ne l'est-elle pas?Ne disputez pas ainsi éternellement; agissez, quand même l'oeuvreproposée aurait sa peine et ses ennuis. Il n'ajoute pas : Craignezd'être punis, car le supplice est indubitable; l'apôtre ledéclare ouvertement aux Corinthiens; ici, rien de semblable ; aucontraire : " Soyez ", dit-il, " irrépréhensibles et sincères,fils de Dieu sans reproche au milieu d'une nation dépravéeet corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des astres dans le monde, portant en vous la parole de vie, pour être ma gloire au jour deJésus-Christ ".

Comprenez-vous comment Paul les instruit à éviter lesmurmures? Car cet esprit est celui des esclaves injustes et déraisonnables.Quel fils honnête, dites-moi , travaillant sur les propriétésde son père, et sûr par là de travailler pour lui-même,oserait murmurer ? Pensez donc, dit l'apôtre, que vous travaillezpour vous-mêmes, que vous amassez pour vous-mêmes. Que d'autresmurmurent parce qu'ils dépensent pour des étrangers leurspeines et leurs sueurs: mais amassant pour vous, pourquoi murmurer? Mieuxvaut ne rien faire, que travailler avec cet esprit chagrin, puisqu'il détruitet tue ce que vous faites de bien. Est-ce que, dans nos maisons mêmes,nous n'avons pas sans cesse à la bouche cette maxime : Mieux vautque besogne manque, plutôt que de se faire en murmurant? Et souventnous aimons mieux nous passer de certains services que de souffrir qu'onnous les rende de mauvaise grâce. C'est chose grave, en effet, graveet coupable est le murmure; et qui approche du blasphème. S'il enétait autrement, pourquoi les Israélites auraient-ils étési sévèrement punis de Dieu? Ce vice révèleune âme ingrate. Qui murmure, est ingrat envers Dieu; qui est ingratenvers Dieu, est déjà blasphémateur.

3. Au reste, à la naissance du Christianisme, les épreuvesétaient continuelles, les dangers se suivaient sans interruption;point de cesse, point de trêve; de toutes parts une nuée decalamités; tandis que de nos jours, la paix est profonde, la tranquillitéparfaite.

Quel si grave motif vous fait murmurer? — Votre pauvreté? Pensezà Job. — Vos maladies? Que feriez-vous donc si, chargé commeil l'était, et de biens et de bonnes œuvres, vous étiez tombédans la maladie? Oui, pensez à ce saint patriarche, voyez-le, pendantde longs jours, rongé de vers, assis sur un fumier et tourmentantde ses ongles une lèpre hideuse. Après des souffrances delongue durée déjà, disent nos saints Livres, sa femmel'apostrophait : " Combien de temps encore durera votre patience? continuerez-voustoujours à répéter : J'attends, j'attends encore?Dites plutôt une parole contre Dieu, et puis mourez". (Job. II, 9.)— Je reviens à vous, cher auditeur. Vous murmurez parce qu'un filsvous est mort? Que serait-ce donc si vous les aviez tous perdus, et encorepar une fin cruelle comme autrefois Job? Vous savez, au contraire, oui,vous savez combien vous ont consolé les soins prodigués àleurs derniers jours, cette assiduité auprès de leur chevet,ces baisers de vos lèvres à leurs lèvres, leurs yeuxque vous avez fermés, leur bouche que vous avez close, leurs dernièresparoles que vous avez ouïes ! Job, si grand et si juste, n'a pas mêmeobtenu du ciel ces suprêmes consolations : tous ses fils, d'un seulcoup, furent écrasés et périrent.

Mais, que dis-je? Si vous aviez reçu l'ordre de tuer vous-mêmevotre fils, de l'immoler de voir brûler sa dépouille mortellecomme cet autre patriarche [Abraham], qu'auriez-vous fait? Et pourtantavec quel courage il construit un autel, y place le bois, y attache sonfils? —Mais il est des gens qui vous poursuivent de leurs insultes? Queserait-ce donc si les auteurs de ces insultes étaient des amis venuspour vous consoler? Et pourtant les péchés ne nous manquentjamais, et à ce titre nous avons mérité l'outrage.Mais Job, qui était un homme sincère, juste, pieux, qui avaitévité toute faute, s'entendit calomnier par ses amis. Quelleeût été votre attitude en présence d'une épousequi vous aurait couvert de reproches? Oui, disait-elle, me voilà,pauvre vagabonde, servante condamnée à errer çàet là, d'une maison à l'autre, n'attendant qu'avec le coucherdu soleil un instant de trêve et de repos à mes chagrins !— Femme insensée, qu'oses-tu dire? Ton mari est-il donc la causede tes malheurs? Non, non ; c'est le démon seul ! — " Job ", dis-tu," Job, prononcez quelque parole contre le Seigneur, et puis mourez ". Est-cebien ta pensée? En serais-tu plus heureuse, pauvre folle, si cetagonisant prononçait cette parole et qu'il mourût? — Mes frères,il n'existe pas de maladie plus affreuse que celle dont Job était(55) affligé. Elle était si grave et de telle nature qu'ellele chassait de sa maison et de toute habitation humaine. Si ce n'avaitété une maladie incurable, on n'eût pas vu le patriarcheassis hors de la ville, et dans des conditions pires que les malheureuxque la lèpre dévore. Ceux-ci, du moins, trouvent une demeureet se rassemblent entre eux. Mais lui, à l'injure du temps, surun fumier, passait ainsi nuit et jour et ne pouvait même se couvrird'un vêtement. Comment l'eût-il essayé? Sa douleur endevenait plus aiguë. " Je creuse la terre ", disait-il, " et j'irritemes plaies saignantes ". (Job, VII, 5.) Ses chairs se fondaient en pourriture,fourmillaient de vers, et cela continuellement. Rien qu'à entendreces horreurs, ne sentez-vous pas comme chacun frissonne ? Et s'il est presqueintolérable d'en ouïr le récit, combien plus l'était-ilde les subir? Il les subit cependant, cet homme juste, et non pas un jourou deux, mais longtemps; et ses lèvres ne commirent point de péché.Quelle maladie semblable pourriez-vous me citer? Quel mal fut plus féconden souffrances? N'était-il pas pire que la perte de la vue ? J'infectemes aliments, s'écrie-t-il; la nuit non plus que le sommeil, soulagementde toute âme qui souffre, ne m'apporte aucune consolation; elle estpour moi une douleur de plus. Voici, du reste, ses paroles mêmes.:" Mon Dieu, pourquoi m'effrayez-vous par,d'horribles rêves, pourquoisuis-je le jouet de visions cruelles ? Et quand l'aurore vient, je me dis: Quand donc tombera la nuit? " (Job, VII, 14.) Malgré tant et desi grands maux qui l'accablent, il ne murmure jamais. Nouvel et atroceennui : la multitude avait conçu contre lui les plus tristes idées.Ces calamités qui le frappaient faisaient croire qu'il étaitcoupable de. crimes sans nombre.. Ses amis lui répétaient: Vos souffrances n'ont pas encore atteint la mesure de vos péchés! Lui-même ajoutait: " Je m'entends blâmer par des hommes derien , que j'estimais moins que les chiens de mes bergers ". (Job, XXX,1.) Une telle honte n'est-elle pas pire que mille morts? Et cependant,ce naufragé battu par tant de vagues, en proie à une si horribletempête, demeure calme, immobile au milieu des nuées, parmiles vents, les foudres, les tourbillons et les gouffres; l'ouragan, siredoutable, ne paraît être pour lui qu'un port tranquille,et l'on n'entend point ses murmures. Tant de courage se déployaitavant notre loi de grâce, avant la claire prédication de larésurrection, de l'enfer, de ses peines et de ses supplices. Etnous qui avons entendu prophètes, apôtres, évangélistes,exemples à l'infini; nous qui avons appris les preuves de la résurrectionpour nous si évidentes, nous n'en sommes pas moins impatients, bienque nul d'entre nous ne soit éprouvé par tant et de si grandescalamités. Un tel a fait une perte d'argent, mais il n'a pas perduet ses fils et ses filles; et son malheur peut-être est la punitionde ses péchés. Job voit périr les siens tout àcoup, pendant les sacrifices qu'il offre à Dieu, à l'heuremême où il lui rend ses hommages et son culte. Supposez mêmequ'un chrétien ait vu s'abîmer à la fois et ses richesseset sa famille, ce qui est presque impossible : au moins ne voit-il pastout son corps se résoudre en vers dévorants et se fondreen corruption. Accordons qu'il ait même ce dernier malheur : du moinsne trouve-t-il pas et ces insultes et ces outrages qui, d'ordinaire, noussemblent être les maux les plus poignants, et nous désolentplus que nos malheurs mêmes. Car si dans nos misères profondes,lorsque nous trouvons des amis pour nous consoler, pour adoucir nos peineset nous inspirer quelques bonnes espérances, nous sommes cependantencore si brisés, si découragés : imaginez quel devaitêtre le supplice de Job, quand il ne trouvait que des insulteurs,Oui, si le prophète nous signale un malheur grave et incomparabledans ce trait du psaume : " J'ai attendu un ami pour pleurer avec moi,et personne n'est venu pour me consoler, et je ne l'ai point trouvé" (Ps: LXVIII, 21 ) : à quelle extrémité étaitdonc réduit celui qui, au lieu de trouver des consolateurs, ne rencontraitque des insulteurs, et s'écriait : " Vous n'êtes tous qued'onéreux consolateurs ! " (Job, XVI, 2.) Ah ! si de pareils souvenirsnous occupaient sans cesse, si tels étaient nos raisonnements, aucunévénement du siècle présent ne nous accableraitde douleur ; nos regards se porteraient sur cet athlète, sur cetteâme de diamant, sur ce coeur de bronze que rien ne pouvait entamer;on eût dit, en effet, qu'il avait revêtu un corps de rocheret d'airain , tant il souffrait avec patience et générosité.

4. Armé de ces pensées, agissons toujours sans murmures,sans hésitation. Vous faites quelque bien et vous murmurez ? Pourquoi? (56) C'est, dites-vous, une fatalité, une nécessité! — L'apôtre répondra : Je connais, en effet, dans votre entourage,des gens qui presque vous forcent à murmurer. C'est ce que laissedeviner cette phrase de saint Paul :. " Vous habitez au milieu d'une nationdépravée et pervertie ". Eh bien ! voilà précisémentle seul point admirable de votre conduite: même harcelé, mêmepoussé parles méchants, n'arrivez pas jusqu'au murmure. Voyezplutôt comme les étoiles brillent mieux dans la nuit sombre,et lancent leurs feux dans les ténèbres; loin que leur beautés'use et se dépense par cette ombre épaisse, elle n'en aque plus d'éclat; et même à l'approche du jour, vousles verrez pâlir. C'est votre image : demeurez droit et vertueuxparmi les méchants ; vous n'en aurez que plus de splendeur, vousn'en serez que plus admirable, de persévérer ainsi sans reproche.Vous voyez que l'apôtre a prévenu vos objections, quand ila écrit ces paroles.

Que veut-il indiquer par celles-ci : " Portant la parole de vie? " C'estcomme s'il disait : Vous qui devez arriver à la vie, vous qui êtesdu nombre de ceux qui atteindront le salut. Comprenez donc qu'il se hâtede leur montrer la récompense. Les luminaires n'ont que la lumière;vous portez, vous, la parole de vie. Qu'est-ce à dire? La semencede la vie est en vous ; vous en avez la promesse, vous en portez le germe: voilà ce que l'apôtre appelle la parole de vie. En dehorsde vous, tous sont des morts : c'est encore ce que Paul donne àentendre, car s'ils vivaient, ils auraient donc aussi la parole de vie.

" Pour ma gloire ", dit-il encore. Pourquoi? C'est que, dit-il, j'aima part dans vos biens. Si grande est votre vertu , qu'elle suffit àla fois et pour vous sauver, et pour me glorifier. Mais quelle est votregloire, ô bienheureux Paul? Pour nous, vous êtes flagellé,banni, couvert d'outrages ! " Sans doute ", répond-il, " ma gloire,au jour de Jésus-Christ, sera de n'avoir pas couru en vain, de n'avoirpas travaillé en vain " ; j'aurai ainsi toujours sujet de gloire,puisque ma carrière ne sera pas sans combat.

" Et si je dois subir l'immolation... " Il ne dit pas : Si je meurs,et il ne parle pas non plus de sa mort dans l'épître àTimothée; il y répète seulement cette expression :" Déjà je subis l'immolation ". Il veut à la foiset les consoler de sa mort, et leur apprendre à mourir sans craintepour Jésus-Christ. Je deviens, dit-il, une victime, une hostie.O âme bienheureuse ! Il appelle hostie leur établissementdans la foi. Mieux vaut immoler sa vie que d'offrir un boeuf. Si donc jeme livre moi-même sur cette offrande, comme victime volontaire, jeme réjouis d'avance de ma mort; tel est le sens de ces paroles :" Mais quand je devrais répandre mon sang sur la victime et le sacrificede votre foi, je m'en réjouirais en moi-même, et je m'en conjouiraisavec vous tous; et vous devriez aussi vous en ré" jouir et vousen conjouir avec moi ". Voyez-vous comment il veut que les fidèlesse réjouissent? Pour moi, dit-il, je suis heureux de devenir unevictime, et je me conjouis avec vous d'unir le sacrifice de ma mort àcelui de votre foi.,Vous-mêmes soyez-en heureux; vous-mêmes,conjouissez avec moi de ce que je suis offert en victime. Partagez la joieque j'éprouve dans ma propre mort.

Ainsi la mort des justes ne veut point des larmes et mérite notrejoie. Ils en sont heureux . soyons-le nous-mêmes avec eux. Il seraitabsurde de pleurer sur eux quand ils se réjouissent. Mais nous regrettonsleur présence, direz-vous? Ce n'est là qu'un prétexte,ce n'est qu'un déguisement. Ecoutez l'avis aux Philippiens : "Réjouissez-vous;félicitez-moi ! " Vous ne les voyez plus, dites-vous, vous auriezraison de vous plaindre, si vous deviez toujours demeurer ici-bas; maissi vous devez bientôt rejoindre celui que vous pleurez, quelle raisonavez-vous de regretter si fort son départ? Que celui-là regretteses amis, qui se voit séparé d'eux pour jamais. Mais si vousdevez bientôt prendre le même chemin, que signifient vos regrets?Pourquoi ne pleurons-nous. pas les absents? Pourquoi, du moins, aprèsquelques larmes pendant un ou deux jours, cessons-nous de pleurer? Si vousne regrettez que la séparation, pleurez seulement ce qu'il fautpour montrer que la nature vous a fait homme; puis réjouissez-vouscomme le faisait Paul, qui s'écriait : Il ne m'est arrivéaucun mal; je suis heureux de m'en aller auprès de Jésus-Christ; vous-mêmes associez-vous à ma joie; félicitez-moi.

Réjouissons-nous donc à la vue d'un juste qui meurt, etmême en apprenant la mort d'un pécheur impénitent.L'un est parti pour recevoir la récompense de ses travaux; l'autre(57) a cessé d'ajouter au nombre toujours croissant de ses crimes.Mais peut-être, direz-vous, peut-être il eût changéde vie. Non ! car Dieu, si ce pécheur avait dû se convertir,ne l'aurait pas enlevé de ce monde. Car, pourquoi le bon Maîtrequi pour notre salut prépare tout, fait tout, ne l'aurait-il paslaissé vivre, si ce pécheur un jour avait dû redeveniren état de lui plaire ? S'il supporte et attend ceux qui ne se convertissentpas, combien plus ceux qui se convertissent? Nous avons donc raison desupprimer les pleurs dans les deux cas. Quoi qu'il arrive, remercions Dieude toutes choses; faisons tout sans murmurer; réjouissons-nous etsachons en tout lui plaire, afin de gagner l'éternelle palme, parla grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.,etc.

HOMÉLIE IX

J'ESPÈRE, DANS LE SEIGNEUR JÉSUS, QUEJE VOUS ENVERRAI BIENTOT TIMOTHÉE, AFIN QUE JE SOIS CONSOLÉMOI AUSSI, EN APPRENANT DE VOS NOUVELLES. (II, 19, JUSQU'À LA FINDU CHAP.)

1. Paul avait dit : Les événements qui " m'ont frappéont contribué aux progrès de l'Evangile; mes chaînesont été glorieuses jusque dans le palais impérial". (Phil. I, 13.) Il ajoutait : " Quand même je répandraismon sang sur le sacrifice et l'oblation de votre foi " : autant d'encouragementsqui rendaient la force à ses chers Philippiens. Mais peut-êtreaussi auraient-ils soupçonné ces premières parolesde n'être simplement qu'une consolation qu'il leur adressait. Pourécarter ce nuage, que fait-il ? Je vous envoie Timothée,leur dit-il. Il voulait ainsi -contenter l'ardent désir qu'ils avaientde connaître parfaitement l'état présent de l'apôtre.Mais pourquoi ne dit-il pas : Je l'envoie pour vous faire savoir ce quime concerne, mais plutôt pour m'instruire de vos affaires? C'estque l'état de Paul leur devait être auparavant révélépar Epaphrodite, qu'il leur envoyait avant même le départde Timothée, comme le prouvent les paroles qui suivent : " J'aicru nécessaire de a vous renvoyer mon frère Epaphrodite.",qui vous dira mes affaires ; mais je veux aussi savoir les vôtres.Il est vraisemblable, en effet, que celui-ci , à cause de sa propremaladie, avait dû rester longtemps près de l'apôtre.Je tiens donc absolument, disait saint Paul, à savoir ce qui vousconcerne. Or, voyez comme il soumet toutes choses à Jésus-Christ,tout, jusqu'à l'envoi de Timothée : " J'espère ",dit-il, " dans le Seigneur Jésus ", c'est-à-dire, j'ai confianceque Dieu m'accordera cette grâce, et qu'ainsi mes voeux pourrontaboutir.

" Afin que moi aussi je sois consolé en apprenant de vos nouvelles..." Comme vous avez été consolés, quand je vous ai apprisque, selon vos voeux et vos prières,'1'Evangile était enprogrès, que le déshonneur était retombé surnos ennemis, que la joie m'était venue des efforts mêmes qu'ilsavaient faits pour me nuire; ainsi je veux savoir à mon tour l'étatactuel de vos affaires, afin que moi aussi je sois consolé en apprenantde vos nouvelles. C'est assez leur dire qu'ils avaient dû se réjouirde ses liens et ambitionner de l'y suivre eux-mêmes, puisqu'il ytrouvait son plus grand bonheur.

En disant : Pour que " moi aussi " je sois consolé , il sous-entend: comme vous l'êtes vous-mêmes. Dieu ! comme il aimait seschers Macédoniens ! Il tient, au reste, le même langage auxThessaloniciens, quand il écrit Nous sommes désoléd'être séparé de vous, (58) même pour très-peude temps; tout comme il dit aux Philippiens : J'ai l'espoir de vous envoyerbientôt Timothée pour savoir où vous en êtes.De part et d'autre, il montre même souci, très-inquiet deses néophytes. Car, lorsqu'il ne pouvait les voir en personne, illeur envoyait ses disciples : tant il ne pouvait se résigner àignorer leurs affaires, même pendant un court laps de temps.

Paul, en effet, ne savait pas tout par révélation de l'Esprit; et il valait mieux qu'il ignorât de cette manière, puisquesi ses néophytes avaient pu croire qu'il eût cette omniscience,ils auraient péché par dépit et impudence; tandisque s'échappant à des fautes qu'ils croyaient êtrecachées, ils s'en corrigeaient plus facilement.

C'est aussi pour redoubler leur vigilance qu'il leur écrit :" Afin que moi aussi je sois consolé" ; il réveille leurferveur et leur bonne volonté, en leur faisant entendre, que, quandbien même Timothée n'irait point chez eux, Paul saurait bientrouver un autre envoyé qui lui apprendrait leur conduite. Il sesert évidemment d'un moyen semblable, quand il diffère sonvoyage chez les Corinthiens, à l'effet de les convertir, disant: " C'est pour vous épargner que je ne suis pas encore venu chezvous ". La charité de l'apôtre se manifeste, non-seulementen leur annonçant ce qui lui arrive, mais aussi en témoignantqu'il veut savoir où eux-mêmes en sont actuellement. Voilàbien le fait d'une âme inquiète, ardente, et qui ne peut calmersa vive sollicitude. — Mais, en même temps, il les comble d'honneuren leur envoyant Timothée. Que dites-vous, en effet? ô grandsaint ! Vous envoyez Timothée? Pourquoi? Vous me répondez:" Je n'ai personne qui soit. autant avec moi d'esprit et de coeur, ni quise porte plus sincèrement à prendre soin de ce qui vous touche..." N'avait-il donc personne qui eût le même coeur, le mêmeamour que lui, Paul? Non, personne que Timothée. Qu'est-ce àdire? C'est-à-dire aucun excepté lui qui, autant que moi,vous porte intérêt et sollicitude. Car il est difficile detrouver un ami capable de faire tant de chemin uniquement pour cette raisonUn seul vous aime autant que moi, c'est Timothée. J'en aurais trouvéd'autres pour cette mission ; mais personne n'a son cœur. Ainsi, cette" unanimité " avec l'apôtre, signifie un amour aussi grandque le sien pour ses néophytes... Lui, vous aime d'un amour " sincère", c'est-à-dire d'un amour paternel.

" Car tous cherchent leurs intérêts propres, et non ceuxde Jésus-Christ... " c'est-à-dire, leur plaisir, leur sécurité,comme il l'écrivait aussi à Timothée. Mais pourquoices plaintes ici ? Il veut nous apprendre, par cette leçon, àne pas tomber dans de pareils errements ; il veut que tous ceux qui l'entendentne cherchent ni leur satisfaction, ni leur tranquillité. — Car celuiqui cherche son propre bonheur, poursuit, non les intérêtsde Jésus-Christ, mais les siens propres; pour lui nous devons êtreprêts à subir tous les travaux, toutes les souffrances.

" Jugez de lui par l'épreuve que j'en ai faite, puisqu'il a serviavec moi dans la prédication de l'Evangile, comme un fils avec sonpère ". — Vous avez la preuve que je ne le loue pas à l'aventure;vous savez vous-mêmes qu'il m'a aidé dans la prédicationde l'Evangile, comme un fils, son père. Paul fait ici à bondroit l'éloge de Timothée, puisqu'il, veut qu'on le reçoiveen tout honneur. La même raison lui dicte ces paroles aux Corinthiens: " Que personne ne le méprise, car il fait autant que moi l'œuvrede Dieu " (I Cor. XVI, 10) ; recommandation qui est beaucoup moins utileà l'envoyé qu'à ceux qui le reçoivent; carce sont eux qui seront récompensés magnifiquement en luifaisant accueil.

" J'espère donc vous l'envoyer, aussitôt que j'aurai misordre à ce qui me regardé ", aussitôt que je saurail'état de mes affaires et que je pourrai en pressentir l'issue,le résultat. " Et je me promets aussi de la bonté du Seigneur,que j'irai moi-même vous voir bientôt ". Si je vous l'envoie,ce n'est pas que je ne doive plus venir moi-même, mais c'est pourme rassurer en apprenant où en sont vos affaires, et pour ne pasrester, en attendant, sans nouvelle aucune. Je me promets d'aller vousvoir, grâce à Dieu, si c'est sa volonté. Vous voyezqu'en tout et toujours, il se soumet à Dieu, et ne prononce riend'après son propre esprit.

2. " Cependant j'ai cru nécessaire de vous renvoyer mon frèreEpaphrodite, l'aide de mon ministère, le compagnon de mes combats..." L'apôtre l'envoie donc, avec les mêmes éloges qu'ildonnait à Timothée. Celui-ci obtenait, en effet, deux titresde recommandation. son amour pour les Philippiens, que saint Paul attestaiten disant que Timothée (59) prendrait soin d'eux avec une affectionsincère; et les preuves de zèle qu'il avait donnéesdans la prédication de l'Evangile. Il invoqua ce double titre pourEpaphrodite ainsi, et en quel; termes? Il l'appelle frère et coopérateur,il va même jusqu'à le nommer son compagnon d'armes, montranten lui un ami qui a partagé tous ses dangers, et attestant de luitout ce qu'il pourrai4 dire de soi-même. Compagnon d'armes dit plusencore que coopérateur; on trouve des gens qui s'associent àvous pour des affaires peu graves; beaucoup moins, pour prendre leur partde vos combats et de vos périls. L'apôtre indique que celui-ciportait jusque-là le dévouement. "Epaphrodite qui est aussivotre apôtre et qui m'a servi dans nies besoins ". Ainsi nous vousrendons, dit saint Paul, ce qui est à vous, puisque nous vous renvoyonsun homme qui vous appartient, ou qui peut vous instruire.

" Parce qu'il désirait vous voir tous; et il était a forten peine, parce que vous aviez appris sa maladie; en effet, il a étémalade jusqu'à la mort, mais Dieu a eu pitié de lui, et non-seulementde lui, mais aussi de moi, afin que je n'eusse point affliction sur affliction". C'est une autre manière de recommander Epaphrodite. L'apôtremontre que ce cher député est convaincu de l'amour des Philippiensenvers lui. Rien de plus capable qu'un tel motif pour le faire aimer encoredavantage. Comment? C'est qu'il a été malade, et vous enavez été affligés; il est rétabli, et vousdélivre ainsi de l'inquiétude que vous causait son accident;mais il n'a pas été sans chagrin même aprèssa guérison; il s'attristait de ne vous avoir pas vus encore depuisson rétablissement. L'intention de l'apôtre est aussi de sejustifier lui-même en leur donnant la raison qui ne lui permettaitpas de le renvoyer plus tôt, et prouvant que la négligencen'y est pour rien ; qu'il a dû retenir Timothée, n'ayant personneavec lui : " Lui excepté, dit-il, je n'ai point d'ami intime ",et d'autre part, gardant Epaphrodite à cause de sa maladie, qu'ilmontre aussitôt avoir été longue et dangereuse, puisqu'il" fut malade à en mourir ". Voyez-vous quelles précautionssaint Paul met en jeu pour que les fidèles ne puissent le moinsdu monde accuser en lui négligence ou paresse, et n'aillent soupçonnerque si personne n'est venu, c'est parce qu'on les mépriserait? Rienn'est plus capable, en effet, de gagner le coeur d'un disciple, que delui donner la preuve et la conviction de l'intérêt que luiporte son maître et des regrets dont il est ainsi l'objet : c'estla marque d'une extrême charité. Et puis ajoutant: " Voussaviez qu'il avait été malade; il l'a été mortellement,en effet", et pour vous convaincre que je n'invente ni n'exagèreaucunement, écoutez: Dieu seul l'a sauvé " dans sa miséricorde".

A ce fait, hérétiques, que répondrez-vous? Paul,ici, attribue à la miséricorde la conservation d'un maladeprès de mourir, et son retour à la vie. Mais si ce mondeétait essentiellement mauvais, ce ne serait pas miséricordeque de le retenir dans cet empire du mal. Cette réponse est accablanteet facile contre un hérétique; mais à un chrétien,que dirons-nous? Il se peut qu'il ait des doutes, et qu'il dise : Quoi! si être dissous et habiter avec Jésus-Christ est un sortpréférable, comment dire que la miséricorde ici sesoit exercée? — Et moi je répliquerai : Pourquoi l'apôtreajoute-t-il aussitôt : Il est nécessaire que je reste àcause de vous ? Nécessité pour Paul, qui valait aussi pourEpaphrodite; d'ailleurs il n'attendait que pour s'en aller enfin vers Dieuavec de plus riches trésors et une plus grande confiance. Pour êtreretardé un peu, ce bonheur ne pouvait néanmoins lui manquer;et une fois parti de ce monde, il lui était impossible de gagnerdes âmes. Ajoutez que Paul parle souvent le langage ordinaire deshommes, qu'il s'accommode à leurs sentiments et à leurs pensées,et qu'il ne s'élève pas toujours aux sommets de la sagesse.Sa parole s'adressait à des hommes mondains encore et craignantbeaucoup la mort. Il veut enfin montrer sa haute estime pour Epaphrodite,et lui gagner les respects des fidèles en attestant que cette vieainsi sauvée lui est nécessaire au point qu'il regarde cetteguérison comme un acte de miséricorde envers lui-même.

Au reste, à part ces raisons, nous soutenons encore que la vieprésente est un bien : sinon pourquoi Paul voudrait-il énumérer,parmi les châtiments du ciel, les morts prématurées?Car il dit en un autre endroit : C'est pour cela que parmi vous plusieurssont malades infirmes, frappés même de l'éternel sommeil.La vie à venir du méchant n'est pas meilleure que celle-ci,elle est affreuse; pour l'homme juste, elle vaut mieux que celle-ci.

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" Dieu n'a pas voulu que j'eusse tristesse sur tristesse ", que déjàdésolé de sa maladie, j'eusse encore la douleur de le perdre.Il ne peut mieux faire voir son estime pour Epaphrodite. " C'est pourquoije me suis hâté de le renvoyer ". Comment s'est-il hâté?Sans hésitation, sans délai, en lui ordonnant de passer surtous les obstacles, pour vous arriver au plus tôt et vous mettrehors de peine. En effet, quand une personne aimée revient àla santé, nous sommes heureux de l'apprendre, mais plus joyeux dela revoir, surtout si elle a guéri contre toute espérance,comme il était alors arrivé pour Epaphrodite. — " Pour vousdonner la joie de le revoir et pour adoucir aussi mon chagrin ". Quel estle sens des derniers mots? Le voici : Si vous revenez à la joie,j'y reviendrai moi-même; notre cher disciple sera, à son tour,heureux de notre bonheur, et moi-même je serai mieux délivréde mon chagrin. Il ne dit pas : Je serai sans tristesse ; mais seulement: Ma tristesse s'en adoucira, pour montrer que jamais son âme n'estexempte de souffrance. Comment serait-il sans chagrin ni peine, celui quis'écrie : " Qui est-ce qui est malade sans que je le sois avec lui?Qui est scandalisé sans que je brûle? " (II Cor. XI, 29.)Du moins déposerai-je ce chagrin !

3. " Recevez-le donc avec toute sorte de joie dans le Seigneur ". Recevoir" dans le Seigneur ", c'est le recevoir avec l'esprit de foi, avec unecharité empressée; ou plutôt, c'est l'accueillir selonla volonté de Dieu; par conséquent avec le respect dûà la dignité des saints, comme il convient de recevoir unsaint. — " En toute joie " , dit-il encore ; car Paul, par ces recommandations, agissait dans l'intérêt non de ses envoyés, maisdes fidèles qui les accueilleraient. Celui qui donne en pareil casa bien plus à gagner que celui qui reçoit. Donc " traitezavec honneur de telles personnes " ; faites à celui-ci l'accueilque méritent les saints.

" Car il s'est vu tout proche de la mort, pour avoir voulu servir àl'oeuvre de Jésus-Christ, exposant ainsi sa vie, afin de suppléerpar son assistance à celle que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes".Epaphrodite avait été envoyé par la communautéentière des chrétiens de Philippes, afin de servir Paul,ou peut-être il était venu lui apporter un secours L'apôtresemble attester dans un passage déjà cité que c'étaitun secours d'argent. J'ai reçu, dit-il, ce que vous m'avez envoyépar Epaphrodite. Il est donc vraisemblable qu'à son arrivéeà Rome, il trouva Paul dans un danger très-grave et si menaçantmême que, loin de pouvoir aborder sa prison sans péril, onrisquait sa vie en s'y hasardant; ce qui arrive d'ordinaire quand grondeun violent orage et que la colère des souverains débordeau-delà de toute limite. Qu'un malheureux soit tombé dansla disgrâce du prince , il est jeté dans les fers et gardétrès-étroitement; ses serviteurs mêmes ne peuvent arriverjusqu'à lui. Il est vraisemblable que tel était alors lesort de Paul, et qu'Epaphrodite, homme d'un caractère et d'un couragehéroïques, avait méprisé tous les dangers pourpénétrer auprès de lui, pour l'aider et lui fournirtout ce que réclamait sa position. Paul apporte donc deux motifspour lui gagner le respect et l'autorité ; l'un, c'est qu'il a,dit-il, bravé la mort à cause de moi; l'autre, qu'il s'estexposé ainsi étant l'ambassadeur de toute une cité; de manière que, dans ce grand péril, la cité quile députait a eu aussi sa part de gloire, puisqu'il représentaittous ceux qui l'avaient envoyé. Recevez-le donc avec de grands égards,rendez-lui des actions de grâces pour ses fonctions si bien remplies;c'est le moyen pour vous de participer aux mérites de nos dangerset de toutes nos oeuvres. Et il n'a pas dit : Il s'est exposé "pour moi ", mais pour que son témoignage acquière autoritéet confiance, il dit : " Pour l'oeuvre de Dieu ". Ce n'est pas mon intérêt,c'est celui de Dieu qui l'a fait agir et " braver la mort ". Car enfin,n'est-il pas vrai que, bien qu'il n'ait pas, grâce à Dieu,subi le coup fatal, il n'a cependant tenu aucun compte de sa vie et qu'ils'est livré entièrement; il aurait affronté àl'aveugle tous les maux, sans craindre ni cesser pour cela de m'offrirson secours. Et s'il s'est exposé à la mort pour le servicede Paul, bien plus volontiers l'aurait-il fait pour la prédicationde l'Evangile; ou,-à dire vrai, mourir pour Paul, c'étaitmourir pour l'Evangile. Car la couronne du martyre n'est pas seulementpour ceux qui refusent de sacrifier aux idoles, mais pour ceux encore quimeurent pour le service des saints. Je dirai même, et ceci vous étonnerapeut-être , que le second cas est même plus glorieux que lepremier. Celui qui, pour un sujet moindre, ose affronter la mort, (61)l'osera bien plus encore pour un sujet important. Aussi, nous-mêmes,quand nous voyons les saints aux prises avec le péril, ne ménageonspas même notre vie. Celui. qui n'a jamais le coeur d'expérimenterle danger, ne sera jamais non plus capable d'une grande action ; toujourspréoccupé du salut de la vie présente, il perd lesalut de la vie à venir.

" Afin de suppléer par son assistance à celle que vousne pouviez me rendre vous-mêmes". Que dit l'apôtre? Votre citén'était pas là, mais, par l'intermédiaire de son député,elle a rempli pour moi tous ses devoirs d'assistance. Il vous a suffi del'envoyer, pour que votre secours qui me manquait, me fût prodiguépar ce bien-aimé mandataire qui , pour cette raison, méritetout l'honneur possible; ce que tous vous me deviez, il l'a payépour tous. L'apôtre montre aussi que le premier devoir des fidèles,qui sont en sûreté, est de venir en aide à ceux quisont en péril; c'est ce qu'indique l'expression qu'il emploie :" Le retard de l'assistance qui m'était due ", dit-il.

Saisissez-vous bien l'intention de Paul, l'esprit d'un apôtre?Cette liberté de parole ne provenait pas, chez lui, de l'orgueil,mais du grand intérêt qu'il portait aux fidèles. Craignantque ces néophytes ne viennent à s'enfler, voulant qu'ilsgardent la sainte modération de l'esprit, et que loin de surfaireun service rendu, ils gardent d'humbles sentiments; il appelle le servicerendu un ministère obligé, un secours qui manquait. Prenonsgarde nous aussi de nous enorgueillir quand nous aidons les saints, etn'allons pas nous poser en bienfaiteurs devant nos propres yeux. Nous payonsune dette, nous ne faisons pas une donation. Comme l'armée active,et surtout le soldat en campagne, doit recevoir du citoyen qui vit en paix,les aliments et tout le nécessaire; car c'est pour celui-ci quel'autre est sous les armes : ainsi, dans le cas présent. Si Pauln'avait pas rempli sa charge apostolique, l'aurait-on jeté en prison? Ainsi c'est un devoir que d'aider les saints. Quelle absurditéserait-ce d'approvisionner entièrement ceux -qui protègentun empire de la terre, de leur fournir aliments, vêtements, le nécessaireenfin, et même bien au-delà du besoin, tandis qu'àcelui qui combat pour (empereur du ciel, qui livre bataille contre desennemis bien plus dangereux, [car saint Paul dit que nous ne luttons passeulement contre la chair et le sang ( Eph. VIII, 12 ), nous n'accorderionspas l'indispensable nécessaire de chaque jour? Quelle iniquitéserait-ce ! Quelle ingratitude ! Quelle avarice !

4. Ne semble-t-il pas que la crainte des hommes l'emporte chez noussur les terreurs de l'enfer et des supplices éternels? On ne peutexpliquer autrement ce renversement de nos idées et de notre conduite:ainsi nos obligations civiles s'accomplissent chaque jour comme d'elles-mêmeset avec un soin scrupuleux qui n'en voudrait négliger aucune; tandisque les obligations spirituelles n'entrent point chez nous en ligne decompte. Faut-il donc que des devoirs imposés par la nécessitéet par la crainte des châtiments , exigés de nous comme d'esclavescontraints et forcés , soient cependant acquittés avec unextrême empressement, tandis qu'on oublie entièrement ceuxqu'on nous réclame en s'adressant uniquement à notre libertéet à notre générosité? Ce reproche, s'il n'atteintpas la généralité des fidèles, s'adresse àceux qui ne veulent point acquitter ces dettes sacrées. Dieu nepouvait-il pas vous en faire la loi la plus rigoureuse? Il ne l'a pas voulu,parce que votre intérêt lui est plus cher encore que celuides saints, objets de votre charité. Dieu ne veut pas que vous obéissiezà la nécessité, parce qu'une telle obéissancen'aurait rien à espérer de lui.

Toutefois il en est ici, et beaucoup, qui sont plus bas et plus vilsque les Juifs. Rappelez-vous les dîmes et les prémices, lessecondes dîmes et même les troisièmes, le sicle, toutce que donnait enfin ce peuple, sans se plaindre jamais de ce que lui coûtaitl'entretien des prêtres. Plus ils recevaient, plus il étaitrendu à ceux qui donnaient. On ne disait pas : Ces gens sont insatiables,esclaves de leur ventre ! Car il me revient de ces propos indignes, etceux qui les tiennent savent pourtant se bâtir des maisons et acheterdes terres, tout en se prétendant pauvres, tandis qu'ils taxerontde riche un prêtre qui, par hasard, ou sera un peu mieux vêtu,ou ne manquera pas des aliments nécessaires, ou se fera servir parun domestique pour ne pas abdiquer sa dignité. Riches, nous ! ouinous le sommes en vérité, et nos détracteurs sontbien forcés d'en convenir. Si peu que nous possédions, eneffet, nous sommes dans l'abondance ; tandis que, possesseurs du mondeentier, ils auraient encore des besoins.

62

Jusques à quand durera notre folie? N'est-ce donc pas assez pourattirer sur vous le supplice éternel , que vous ne fassiez aucunebonne oeuvre ? Faut-il encore y joindre les malins propos pour rendre votrechâtiment plus sévère ?

Si c'était vous, en effet, qui eussiez fait la prétenduefortune du prêtre, rien qu'en lui reprochant comme un crime ce libreeffet de votre générosité, vous auriez perdu votrerécompense. Si c'est un don que vous lui avez fait, pourquoi l'accuser?Vous-même attestez qu'il était pauvre auparavant : ce qu'ila, dites-vous, il le tient de moi. Pourquoi l'accuser, dès lors?Il ne fallait pas lui donner, si vous deviez lui faire un crime de recevoir.Mais un autre a donné, et vous l'incriminez ! Vous n'êtesque plus coupable, vous qui savez à la fois refuser pour votre compteet accuser ceux qui font le bien !

Quelle sera, pensez-vous, la récompense de ceux qui subissentde tels affronts? Car ils souffrent pour la cause de Dieu. Ils auraientpu, au lieu du sacerdoce, exercer la profession de simples hôteliers,en supposant que leurs ancêtres ne leur aient rien laissé.On sait bien nous l'objecter avec impudence, quand parfois nous recommandonstel ou tel comme pauvre et nécessiteux. Ne pourrait-il donc s'enrichir,s'il le voulait? nous dit-on; et l'outrage s'ajoute à cette réflexionbrutale : Son aïeul, son bisaïeul n'étaient que cela,et lui, aujourd'hui même, voyez comme il est bien vêtu ! Maisquoi ! Voulez-vous qu'il aille nu? Ah ! vous êtes habiles àimaginer des rapprochements cruels ; mais craignez de parler contre vous-mêmes,et entendez l'avis menaçant de Notre-Seigneur : " Ne jugez pas etvous ne serez pas jugés ! " (Matth. VII, 1.)

Supposons, du reste, qu'il pouvait, à son gré, choisirune profession d'hôtelier, de commerçant qui l'eût misau-dessus du besoin, et qu'il ne l'a pas voulu. Que gagne-t-il donc maintenant,dites-moi ?Porte-t-il des vêtements de soie? Traîne-t-il aprèslui sur la place publique un cortége de nombreux valets? Monte-t-ilun coursier superbe? Se construit-il des maisons, ayant d'ailleurs unehabitation convenable? Si telle est sa conduite, je le blâme avecvous, et, loin de l'épargner, je le proclame indigne du sacerdoce.Comment, en effet pourra-t-il exhorter les autres à savoir se passerde cet attirail superflu, puisque lui-même : n'est pas assez sagepour cela? Mais s'il se borne à ne pas manquer du simple nécessaire,est-ce un crime ? Faut-il plutôt qu'il aille de porte en porte demandantson pain ? Et ne seriez-vous pas le premier à en rougir, vous sondisciple? Si votre père selon la nature en était réduitlà, vous vous croiriez déshonorés; mais si votre pèrespirituel était forcé à se dégrader, ne devriez-vouspas en être honteux jusqu'à ne plus oser vous montrer? Car,selon l'Ecriture, " un père sans honneur est le déshonneurde ses enfants ". (Ecclés. III, 13.) Eh quoi (faut-il donc que ceprêtre meure de faim? La piété ne le permet pas puisqueDieu le défend.

Or, quand nous répondons ainsi à cette sorte de gens,ils deviennent tout à coup des sages et des docteurs. L'Ecriturea prononcé selon eux : " Ne possédez ni or, ni argent, nideux tuniques, aucune monnaie dans vos ceintures, pas même un bâton". Matth. X, 9.) Or, on vous voit double et triple vêtement et jusqu'àdes lits bien couverts.

Hélas! laissez-moi jeter un profond soupir; car si la bienséancene me retenait, je verserais même des pleurs abondants. Pourquoi? parce que nous savons découvrir si habilement une paille dansl'œil du prochain, sans jamais soupçonner la poutre qui nous aveugle.Comment donc, dites-moi, comment ne prenez-vous pas pour vous-mêmesl'avis de Notre-Seigneur? Le précepte, répondez-vous, n'estque pour nos maîtres spirituels. Ainsi, lorsque Paul a écrit: " Quand vous avez le vivre et le couvert, sachez être contents" ( I Timoth. VI, 8), il ne parlait non plus qu'à vos pasteurs?Certainement non, mais à tous les hommes, et tel est le sens évidentde ce passage, si vous l'étudiez dans tout son contexte. Il avaitdit d'abord : " C'est une grande richesse que la piété, quise contente de ce qui suffit " ; il poursuivait. :" Car nous n'avons rienapporté dans ce monde, et il est certain que nous n'en pouvons emporterdavantage " ; et il conclut aussitôt : " Ayant donc de quoi nousnourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents. Car ceuxqui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piégedu démon, et dans maints désirs inutiles et pernicieux ".Voyez-vous comme son discours s'adresse à tous les hommes ? N'est-cepas encore son langage aux Romains? " N'ayez point de souci de la chairen (63) ses désirs " ; et aux Corinthiens : " Les viandes sont pourle ventre, et le ventre pour les viandes, et un jour Dieu détruiral'un et l'autre " ; et ailleurs, parlant des veuves : " Celle qui vit dansles délices, est morte toute vive". Une veuve est-elle un maîtreet un docteur? et Paul n'a-t-il pas écrit : " Je ne permets pasaux femmes d'enseigner ni de dominer sur leurs maris ? "

5. Réfléchissez ici. Le veuvage ne va guère sansla vieillesse. Celle-ci déjà veut de grands soins; la naturede la femme les impose d'ailleurs, puisque ce sexe, à cause de safaiblesse même, réclame plus de ménagements. Or, malgréces exigences de l'âge et de la nature, saint Paul ne permet pasà la veuve une vie molle et délicate; il déclare mêmequ'elle est déjà morte, puisqu'il n'a pas dit seulement Ellene doit pas vivre délicatement ! mais bien Celle qui vit dans lesdélices est morte ! Il l'a donc rayée de ce monde, puisqu'unmort en est effacé pour toujours. Comment donc un homme serait-ilpardonné, s'il se permet une conduite que Dieu punit dans une femmedéjà vieille? Voilà des réflexions que personnen'aborde, que personne n'approfondit.

Quant à moi, je suis forcé de vous tenir ce langage, nondans le but de disculper les ministres de l'autel, mais pour votre proprebien. Vos prêtres, en effet, s'ils ont le malheur de viser aux richesses,et de mériter de trop justes reproches, vos prêtres ne serontpas punis par vos accusations; parlez ou ne parlez pas contre eux, il estun Juge auquel ils rendront compte de leur conduite; mais vos détractionsne peuvent les atteindre. Qu'au contraire vos reproches soient des calomnies,ils n'ont qu'à gagner à être ainsi insultéssans raison, et vous n'avez frappé que vous-mêmes. Voyez-vouscombien votre condition est différente, de la leur? Parlez contreeux, à tort ou à raison, dès que vous parlez en mal,vous vous êtes blessés! Pourquoi ? c'est qu'une accusationmême véridique vous nuit déjà, parce qu'en dépitdu bon ordre, vous jugez vos maîtres

Or, s'il est défendu de juger un frère, combien plus l'est-ilde juger un maître ! Que si votre accusation est calomnieuse, lesupplice vous attend; le châtiment vous menace plus terrible encore.Pensez que vous devez rendre compte même d'une parole oiseuse ! Aussiquand, à ce sujet, je vous exhorte et. me fatigue, je le fais dansvotre intérêt.

Au reste, je le répète, ces réflexions qui nouscondamneraient, personne ne les fait, personne ne les creuse, personnene se les applique. Voulez-vous cependant d'autres textes dans le mêmesens ? " Quiconque d'entre vous (c'est Jésus qui parle) ne renoncepas à tout ce qu'il possède, n'est pas digne a de moi ".(Luc, XIV, 33.) Et que pensez-vous de cette autre parole : " Il est difficileà un riche d'entrer dans le royaume des cieux " (Matth. XIX, 23); et de celle-ci encore : " Malheur à vous, riches, parce que vousavez toute votre consolation ! " (Luc. VI, 24.) Voilà ce que personnene pèse, n'approfondit, ne se dit à soi-même; nousn'avons de force et d'ardeur que dans la cause du prochain ; c'est le moyenassuré de tremper dans tous les crimes.

Toutefois, et toujours dans votre intérêt, écoutezcomment se résolvent les tristes griefs qu'on impute aux prêtres.Les regarder comme convaincus de violer la loi de Dieu n'est pas une minceinjure : examinons la valeur de ces accusations.

Jésus-Christ a dit : " Ne possédez ni or, ni a argent,ni deux tuniques, ni chaussures, ni ceinture, ni bâton ". Qu'en conclure,dites-moi? Pierre allait-il contre le précepte ? Et comment enfinl'excuser d'avoir possédé, en effet, ceinture, vêtements,chaussures? Ecoutez plutôt ce que lui dit l'ange libérateur"Ceignez-vous, chaussez-vous de vos souliers " (Act. XII, 8), bien qu'àcette époque de l'année, les chaussures ne fussent pas unobjet de première nécessité ; en cette chaude saison,on peut aller nu-pieds; l'hiver seul les rend indispensables; et voilàPierre en possession de chaussures ! — Et de Paul, que dirons-nous? Ilécrit à Timothée : " Hâtez-vous de venir metrouver ", et aussitôt il ajoute : " Apportez-moi, en venant ici,le manteau que j'ai laissé en Troade, chez Carpus , et les livreset surtout les parchemins ". (II Tim. IV, 13, 21.) Il parle d'un manteau,et personne ne dira qu'il n'en avait pas un autre dont il pût sevêtir. Car s'il avait l'habitude d'aller sans manteau, il étaitinutile évidemment d'ordonner qu'on lui apportât celui-là.Si, au contraire, il était habitué à ce genre de vêtement,il est clair qu'il en avait un autre encore. Comment expliquer d'ailleursqu'il demeura deux ans dans un logis qu'il louait ? Il faudra dire qu'ildésobéissait à Jésus-Christ, lui qui disaitpourtant : " Je vis, non ce n'est (64) plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christqui vit en moi "; lui , le vase d'élection à qui le Seigneurlui-même rendait ce témoignage " Cet homme est pour moi unvase choisi ! "

Je devrais vous laisser dans le doute et ne pas vous donner la solutionde ces problèmes, mais vous punir ainsi de votre négligenceet de votre oubli de nos saints livres ; car tout le mal vient de là.Chercheurs infatigables et cruels quand il s'agit des péchésd'autrui, nous n'avons pas même la pensée des nôtres,ignorants que nous sommes des Ecritures, et nullement instruits de la loide Dieu. Oui, je vous devrais ce légitime châtiment. Maisquoi? je suis père; un père est toujours trop indulgent pourses enfants, parce que ce coeur paternel ne peut perdre sa chaleur; àl'aspect d'un fils triste et défait, il se trouve frappé,plus que lui-même, d'une douleur poignante; il n'est heureux quequand il a détruit la cause de ce chagrin. Puissé-je y réussir,moi aussi, bien que je vous aie laissé quelque peu avec le chagrinde ne pas être consolés, afin qu'à présent vousreceviez mieux la consolation.

6. Que répondrai-je donc? Non, les exemples précipitésne répugnent pas, bien au contraire, ils sont pleinement d'accordavec les préceptes de Jésus-Christ. Car ces préceptesétaient faits pour un temps et non à perpétuité.Et je n'avance pas là une conjecture, mais une véritédéduite des saintes Ecritures. Comment? Saint Luc rapporte les parolesmêmes de Notre-Seigneur à ses apôtres : " Quand je vousai envoyés sans sac ni besace, sans ceinture ni chaussures, quelquechose vous a-t-il manqué? Rien absolument, répondirent-ils". (Luc, XXII, 35, 36.) Désormais donc, sachez vous en procurer.

Comment d'ailleurs n'avoir qu'une tunique, une seule? Comment? Quandelle avait besoin d'être lavée, fallait-il rester chez soiou même sortir par nécessité, mais sans tenir comptedes bienséances ? Réfléchissez à l'étrangeposition qui aurait été faite à saint Paul appeléà parcourir le monde entier pour des oeuvres si grandes et si nobles,la privation d'un vêtement l'eût condamné à s'enfermer;elle aurait fait obstacle à sa haute mission ! Et que serait-ilarrivé si l'hiver avait été rigoureux, si les pluiesou les glaces eussent été continuelles, de sorte qu'il eûtété impossible de faire sécher cet unique vêtement?Fallait-il encore que l'apôtre demeurât enfermé? Etsi le froid avait raidi ses membres, devait-il périr et s'interdirela parole? Car n'allez pas croire que le corps de ces premiers apôtresait été de diamant. Ecoutez ce que saint Paul dit àTimothée : " Usez d'un peu de vin, à cause de votre estomacet de vos fréquentes maladies "; et d'Epaphrodite : " J'ai cru devoirvous renvoyer cet apôtre qui m'a tant aidé aux jours de madétresse; il a été malade jusqu'à en mourir,mais Dieu a eu pitié de lui, et non-seulement de lui, mais de moi-mêmeaussi ". (I Tim. V, 23; et Philip. II, 25.) Ils étaient donc sujetsà toute maladie ou infirmité. Fallait-il donc qu'ils se laissassentmourir? Non, évidemment. Pour quelle raison donc le Seigneur, àune certaine époque, leur donnait-il le précepte de n'avoirni sac, ni besace, etc.? Il voulait sur l'heure y pourvoir par un prodige,et montrer que dans l'avenir même il serait encore assez puissantpour y suffire. Et toutefois il n'y suffit point; pourquoi ? Car, enfin, les apôtres valaient mieux incontestablement que les Israélites,dont les vêtements ni la chaussure ne s'usèrent point pendantquarante ans, bien qu'ils parcourussent le désert, brûléspar les rayons d'un soleil capable de calciner les rochers mêmes.Pourquoi donc fit-il moins pour ses apôtres? Pour votre intérêt.Dieu savait que vous ne seriez pas invulnérables, que plus d'uneblessure au contraire vous atteindrait; il vous a donc crééle moyen de vous préparer les médicaments ; et la preuvede cette intention divine, écoutez-la. Dieu ne pouvait-il nourrirses apôtres ? Ce qu'il vous a donné à vous,pécheur,l'aurait-il refusé à Paul ?Lui qui s'est montré généreuxpour les Israélites murmurateurs, débauchés, idolâtres,aurait-il été avare à l'égard de Pierre, quiavait tout quitté pour lui ? Lui qui autorise la propriétéen faveur des méchants, comment aurait-il été moinsgracieux à l'égard de Jean qui, pour lui, avait abandonnéjusqu'à son père même? Et cependant, il ne l'a pasvoulu; mais c'est par vous qu'il veut les nourrir, afin que vous ayez uneoccasion de vous sanctifier.

Et, de grâce, remarquez l'excès de sa bonté àvotre égard. Il a voulu abaisser ses disciples pour vous relever.S'il les avait mis au-dessus du besoin, ils auraient gagné en admirationet en gloire : mais vous auriez perdu pour votre salut. Loin de les rendreadmirables en ce point, il les a voulus nécessiteux et (65) humblespour vous ouvrir une voie de salut; il leur a donné l'indigencepour vous offrir de gagner le ciel. Un maître se fait moins respecterquand il reçoit quelque chose ; on honore bien davantage celui quin'accepte rien. Mais aussi le disciple n'y gagne pas, il perd un noblefruit de charité. Voyez-vous la sagesse de Dieu, l'ami et le sauveurdu genre humain? Il n'a pas lui-même cherché sa propre gloireni étudié ses intérêts; il était dansla gloire, et il a voulu s'avilir pour votre bonheur. C'est aussi son planpour les docteurs de sa loi. Il pouvait nous les montrer vénérables,il a préféré les faire voir abaissés, dansvotre intérêt, et vous donner l'occasion de vous enrichir.Oui, pour vous faire moissonner les biens spirituels, Dieu veut que sesministres éprouvent des besoins temporels. Rien ne l'empêchaitde leur donner tout en suffisance; je vous l'ai prouvé par maintesraisons; pour votre intérêt, nous l'avons fait voir, Dieules a laissés dans le besoin.

Convaincus de ces vérités, livrons-nous désormaisnon plus à notre caractère accusateur, mais à l'espritde bienfaisance. Au lieu de scruter les défauts d'autrui, connaissonsbien nos propres misères; pensons aux bonnes œuvres du prochain;n'étudions pas moins nos propres péchés , et nousplairons à Dieu. Celui qui ne veut voir dans les autres que leurspéchés, et dans lui-même que ses vertus, celui-làse cause un double dommage. Dans les uns il trouve sujet d'orgueil; dansles autres il rencontre scandale et tentation de négligence. Eneffet, tandis qu'il se rappelle qu'un tel et une telle sont tombés,lui-même se facilite les chutes et les défaillances; et quand,d'autre part, il croit avoir bien agi, facilement il s'enflera d'orgueil.Qu'un homme, au contraire, oublie ses propres bonnes actions et ne pensequ'à ses péchés ; que dans les autres il cherche volontiers,non les fautes, mais les actes conformes à la vertu; il a dèslors tout à gagner. Et comment? Le voici. La vue du prochain dansl'exercice du bien vous décide, par une sainte envie , àsuivre son exemple ; le souvenir de vos péchés, d'autre part,rabaisse votre arrogance et sauve en vous la modestie.

Si nous retenons ces pensées et si nous y conformons notre conduite,nous pourrons atteindre enfin les biens promis de la vie future, parlagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ...Ainsi soit-il.

HOMÉLIE X

AU RESTE, MES FRÈRES, RÉJOUISSEZ-VOUSDANS LE SEIGNEUR. IL NE M'EST PAS PÉNIBLE, ET IL VOUS EST AVANTAGEUXQUE JE VOUS ÉCRIVE LES MÊMES CHOSES. (CHAP. III, 1 à7.)

1. Les chagrins et les inquiétudes, lorsque l'âme en estdéchirée à l'excès, la privent de sa forcepropre. L'apôtre réveille et ranime les Philippiens, parcequ'il les voit en proie à de profonds chagrins. Ils s'affligeaientd'ignorer où en étaient les affaires de Paul; ils s'affligeaientparce qu'ils le croyaient mort; ils s'affligeaient à propos de laprédication et au sujet d'Epaphrodite. Sur tous ces points, il lescomble d'assurances consolantes, et il conclut : " Pour tout le reste,mes frères, réjouissez-vous ", car vous n'avez plus aucunsujet de tristesse. Vous avez Epaphrodite que vous regrettiez; vous avezTimothée, moi-même j'arrive, l'Evangile progresse : que peut-ilvous manquer? Réjouissez-vous ! — Et tandis (66) qu'il appelle lesGalates du nom de fils, il nomme ceux-ci ses frères. C'est qu'eneffet, lorsqu'il veut administrer un blâme ou témoigner sonaffection, il choisit le titre de fils; mais quand ceux à qui ils'adresse lui paraissent mériter plutôt l'éloge quele blâme, il préfère le titre de frères. — Réjouissez-vous" dans le Seigneur ", paroles bien justes et vraies, " dans le Seigneur", et non pas d'une joie mondaine. Car celle-ci n'est point véritable;tandis que, d'après saint Paul, les souffrances en Jésus-Christont toujours leur bonheur. " Il ne m'est pas pénible et il vousest avantageux que je vous écrive les mêmes choses: Gardez-vousdes chiens, des mauvais ouvriers, des faux circoncis ".

Vous voyez que saint Paul n'a pas commencé par les avertissements.Au contraire, il leur a donné plusieurs éloges, il leur atémoigné son admiration; il les loue de nouveau, avant dedonner des avis. C'est qu'en effet, un discours d'avis est, de sa nature,pénible à entendre : aussi veut-il l'adoucir de toutes manières.

Qui appelle-t-il " des chiens ? " C'étaient ces mêmes hommesque toutes ses épîtres laissent deviner, juifs impurs et abominables,avides d'argent et d'empire, et qui , pour attirer à eux nombrede fidèles, prêchaient à la fois le judaïsme etle christianisme, corrompant ainsi l'Evangile. " Prenez garde " àeux, dit-il, car ils sont difficiles à découvrir ; prenezgarde " à ces chiens ". Les juifs ne sont plus les enfants de Dieu; le nom de chiens qui désignait autrefois les gentils, leur convientmaintenant. Comment? Parce qu'autant les gentils étaient éloignésde Dieu et de Jésus-Christ, autant les juifs ont rompu avec lui.Cette appellation si rude met à nu leur impudence, leur malice,leur séparation profonde et haineuse d'avec les enfants légitimes.Que les gentils aient été appelés chiens d'abord ,la Chananéenne vous l'apprend : " Oui, Seigneur ", s'écrie-t-elle;" mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table deleurs maîtres ". (Matth. XV, 27.) Mais pour qu'ils n'aient pas mêmecette espérance d'être parmi les chiens admis autour de latable de famille, il ajoute un mot qui les exclut absolument : " Prenezgarde aux mauvais ouvriers ". Désignation étonnamment bienchoisie : mauvais ouvriers , puisqu'ils travaillent sans doute, mais aubénéfice du mal; leur labeur est pire que l'oisiveté,puisqu'ils renversent les plus nobles institutions de Dieu.

" Prenez garde aux faux circoncis ". La circoncision, chez les juifs,était chose honorable, puisque devant elle la loi cédait,le sabbat n'était plus un jour sacré. Car pour donner lacirconcision, on violait le sabbat, tandis que la loi de circoncision nepliait pas devant celle du saint repos. Comprenez de là l'économiedu plan divin : la circoncision était plus respectée quele sabbat lui-même, puisqu'aucun temps ne pouvait en dispenser. Orla première loi est tombée : combien plus le sabbat avecelle ! Aussi Paul ne laisse pas même à la circoncision sonnom en cet endroit. Il ne dit pas qu'elle soit mauvaise, qu'elle soit inutile,pour ne pas irriter les sectaires; mais il poursuit plus prudemment lemême but, détournant de la cérémonie mêmedont il leur laisse encore le nom imparfait, mais avec le désird'ébranler cette loi. Avec les Galates, il procède autrement.Comme cette plaie des faux circoncis y était plus dangereuse, iltranche dans le vif hardiment et avec une grande autorité. Avecles Philippiens, au contraire, comme les mauvaises doctrines n'avaientpas de succès, il épargne leurs oreilles et ne leur dit riende dur tout en les combattant là comme ailleurs : Prenez garde "aux faux circoncis. C'est nous qui sommes la vraie circoncision "; comment?" Puisque nous servons Dieu en esprit sans nous flatter d'aucun avantagecharnel ". Il n'a pas dit : Comparons entre cette circoncision et cetteautre, et jugeons laquelle est préférable. Il ne donne pasmême à ce rit à jamais éteint son nom antique: Ce n'est plus la circoncision, dit-il, ce n'est plus qu'une " concision", une plaie inutile, et pourquoi? C'est que les juifs se bornent àretrancher leur chair. Dès qu'une telle observance n'est plus consacréepar la loi, elle n'est plus qu'une incision, qu'une section. Peut-êtreaussi la désigne-t-il sous ce nom, parce que ces sectaires cherchaientà fractionner, à diviser l'Eglise. Notre, langue [grecque]emploie ce terme katatome pour toute manière de couper quand elleest maladroite et sans règle.

2. Mais si vous tenez, dit l'apôtre, à connaîtreune circoncision véritable , vous la trouverez chez nous qui servonsDieu en esprit ", c'est-à-dire par notre âme et notre (67)coeur. Lequel vaut mieux, en effet, dites-moi, du corps ou de l'âme?Celle-ci, évidemment. Donc la circoncision charnelle n'est pas lameilleure, et même la circoncision spirituelle est la seule vraie.Tant que dura l'obligation du rit extérieur, il y avait lieu àcomparer les deux circoncisions; on pouvait parler, avec l'apôtre," de retrancher telles parties superflues de notre coeur ". Saint Paul, parlant aux Romains, pouvait exalter cette circoncision spirituelle ets'écrier : " Le vrai juif n'est a pas celui qui l'est au dehors, et la véritable circoncision n'est pas celle qui se fait dansla chair; mais le vrai juif est celui qui l'est intérieurement,et la circoncision véritable , est celle du coeur qui se fait parl'esprit et non selon la lettre ". (Rom. II, 28.) Ici, saint Paul va plusloin; il refuse au rit ancien son nom même, il ne veut plus qu'ils'appelle circoncision. Car la figure peut avoir le nom de la vérité,tant que celle-ci n'a pas brillé ; mais elle doit le perdre aussitôtque la vérité paraît. Il en est de même dansl'art de la peinture. Supposez un portrait de l'empereur, mais seulementau trait et à l'état d'ébauche ; tant que l'éclatdes couleurs n'a pas accusé le modèle, nous ne disons pasque le prince est là ; mais quand la couleur a étéposée, le premier trait s'efface, se couvre sous ce ton plein devérité, et nous disons : Voilà l'empereur ! Aussisaint Paul ne dit pas : Nous avons; mais bien " Nous sommes " la circoncision,et son langage est très-exact. La circoncision par la vertu, telest le chrétien, en toute vérité. Il n'ajoute pas: Les juifs ne l'ont plus ! mais " Prenez garde à ces misérablescoupés! " Désormais ils marchent dans la mort et le vice.Et pour mieux montrer que la circoncision ne doit plus être opéréesur le corps, mais sur le coeur, il ajoute : " N'ayez plus de confianceen un avantage charnel ".

" Ce n'est pas que moi-même je ne puisse " prendre avantage ducôté de la chair ". Qu'est-ce à dire " prendre avantage" et " du côté de la chair? " Ce serait en tirer vanité,en parler avec sérieux et avec pleine confiance. Cette réflexionest belle et prudente. Car si Paul était né dans la gentilité,et qu'il accusât dès lors et la circoncision et ceux mêmequi la recevaient sans raison, il me paraîtrait si ardent àl'attaque que, pour des motifs personnels, il laisserait voir qu'il estprivé de cette marque de noblesse qui caractérisait le judaïsme;qu'il en ignore la grandeur et la majesté; qu'il n'a pas la gloired'y participer. Mais, maintenant circoncis et censeur toutefois de la circoncision, il ne l'attaque pas par le dépit d'en être exclus, maispar le devoir qu'il a de la condamner ; loin d'agir avec ignorance , c'esten toute connaissance de cause. Voyez ce qu'il dit en cas semblable dansl'épître aux Galates; réduit à la nécessitéde se glorifier lui-même, il révèle encore une grandehumilité : " Vous savez" , dit-il, " de quelle manière j'aivécu autrefois dans le judaïsme ". ( Gal. I, 13. ) — Or, ici,c'est le même langage : " Si quelqu'un croit pouvoir tirer vanitéde cet avantage charnel, je le puis encore plus que lui " ; et il ajouteaussitôt : " Né Hébreu de pères Hébreux". Il ne commence pas par cette recommandation de sa naissance, comme sison premier but avait été de parler ainsi de lui-même,il a commencé au contraire par ces mots : " Si quelqu'un " m'opposecet avantage, montrant ainsi qu'il s'avance parce qu'il le faut, et qu'ilparle uniquement à cause de l'objection. Si vous avez confiance,dit-il, j'en ai plus que vous. Vous me forcez à le dire, sans quoije me tairais. Et toutefois, jusqu'en sa réplique, il évitele ton de l'aigreur; il frappe sans nommer personne, il donne ainsi facilitéd'éviter le coup en reculant. — " Si quelqu'un croit pouvoir tirervanité ". Il choisit cette expression : " Croit pouvoir....", oubien, parce qu'en effet leur confiance était moindre au fond qu'ellene paraissait, ou parce que ce n'était pas une véritableconfiance; tous ces avantages de nation ou de rite venant de la nécessitéet non d'un libre choix.

" J'ai été circoncis au huitième jour ". Il commencepar l'avantage le plus prisé de ses adversaires, la circoncision:"Etant ", ajoute-t-il, " de la race d'Israël " : ce double fait montreaussi qu'il n'était ni prosélyte, ni même fils de prosélytes.Le non-prosélytisme se prouve par sa circoncision dès lehuitième jour; et le fait que ses ancêtres n'étaientpas simplement prosélytes, ressort de ce qu'il était de larace d'Israël. Et pour que ces mots " la race d'Israël " ne soientpas compris d'une des dix tribus schismatiques , il se déclare dela tribu de Benjamin, comme s'il disait de la plus saine partie de la nation,car le sort avait placé dans cette tribu les biens propres aux .prêtres." Hébreu né de pères Hébreux ", (68) nouvellepreuve qu'il n'est pas simplement prosélyte, mais d'origine antiqueet issu des plus nobles juifs. On pouvait être israélite;en effet, sans être pour cela hébreu ni de pères hébreux.Bon nombre de juifs avaient déjà corrompu leur sang et negardaient plus même leur langage national, par suite d'alliancesavec les gentils. Saint Paul rappelle donc cette dégénérationde tant d'autres , en même temps que la noblesse bien conservéede son origine.

" Pour la manière d'observer la loi, j'étais pharisien; pour le zèle du judaïsme, j'ai été persécuteurde l'Église; et pour la justice légale et mosaïque,ma vie fut irréprochable ". L'apôtre aborde les avantagesqui résultaient de son libre choix , ceux qu'il a précédemmenténumérés ne venant pas de sa volonté. En effet,ni sa circoncision, ni son origine israélite, ni sa naissance dansla tribu de Benjamin, n'étaient son oeuvre. Si, dans cette dernièrecatégorie, il avait des compagnons de gloire, du moins les faitsqu'il va énoncer le relevaient au-dessus d'eux. Vous voyez pourquoiil dit : " J'ai plus " que personne? C'est qu'en effet, déjàil avait une série d'avantages : il n'était pas simple prosélyte,il sortait d'une tribu très-estimée; il tenait tout celad'ancienne date et de ses ancêtres; bien des judaïsants ne pouvaientrien dire de semblable. Mais comme on n'apercevait rien là qui fûtle fruit de son libre choix, il arrive aux avantages que sa volontéa déterminés, et il rappelle tout d'abord : " Selon la loi,j'étais pharisien; et selon le, zèle, j'étais persécuteurde l'Église ". Ce dernier trait semble corroborer le premier, etprouver mieux encore son pharisaïsme. On pouvait être pharisiensans pousser jusque-là le zèle. — Enfin, " selon la justicede la loi, j'ai mené une vie irréprochable ". Il se peut,en effet, qu'on méprise le péril par amour du commandement,comme faisaient les princes des prêtres, et non par zèle dela loi. Paul n'avait point ce caractère; jusqu'au point de vue dela justice légale, sa vie était sans reproche. Si donc jesurpassais tous mes rivaux par la noblesse de mon origine, par mon zèleet mon ardeur, par ma vie et mes mœurs, pourquoi ai-je renoncé àtoutes ces gloires, sinon parce que j'ai trouvé dans ce que Jésus-Christm'offrait, plus de grandeur et des avantages vraiment incomparables ? Car" ce que je considérais comme un gain m'a paru depuis, en regardantJésus-Christ, un désavantage et une perte ".

3. Ce genre de vie si parfait selon le judaïsme, et par lui embrassédès l'enfance, cette noblesse d'origine, ces dangers et ces travauxaffrontés jusqu'alors, ce beau zèle, tous ces avantages enfin;ne furent plus aux yeux de Paul que de véritables malheurs et despertes; il abjura ce qui lui avait été si avantageux, pourgagner Jésus-Christ. Et nous, l'attrait de gagner Jésus nesuffit pas pour nous inspirer le mépris de l'argent : que dis-je?La perte du salut éternel nous effraie moins que celle des biensprésents , quoiqu'ils ne soient autre chose que dommage et que ruine.Examinons plutôt en détail , je vous prie, ce qui se trouveau fond des richesses. Ne doit-on pas appeler dommage et ruine, ce quivous produit d'inexprimables ennuis sans aucune compensation ?Ainsi, répondez-moi,quel avantage trouvez-vous à posséder des vêtementsen grand nombre et de grand prix? Que gagnons-nous à les porter?Rien absolument, rien que peine et dommage. N'est-il pas vrai que le pauvre,sous un vêtement grossier et usé, supporte facilement lesplus fortes chaleurs de l'été? Il les endure même plusaisément; car un tissu simple et déjà fatiguégêne d'autant moins vos membres et vous facilite la respiration;au contraire, quand il est neuf, fût-il plus léger qu'unetoile d'araignée, il vous fatigue davantage. D'ailleurs vous quiêtes heureux d'étaler votre luxe, il vous faut l'une sur l'autredeux et trois tuniques, souvent même un manteau, puis une ceinture,puis des caleçons. On en estime pas moins le pauvre pour n'avoirqu'une tunique ; il n'en supporte que mieux la chaleur de l'été.Nous voyons souvent les riches inondés de sueur, et les pauvres,jamais. Ainsi, puisqu'on trouve le même usage et même un meilleurusage dans ces vêtements grossiers et. qui ne coûtent presquerien; tandis que ceux qu'on aura payés au poids de l'or, ne rendentpas plus de services, dites, n'y voyez-vous pas une inutile dépense,un vrai dommage? Ils ne sont ni plus utiles, ni plus commodes : ils vousont coûté plus d'argent, voilà tout ! Tout au plussont-ils de même usage et de même commodité. Seulementvous, riche , vous les avez achetés cent , peut-être mêmemille écus d'or, et le pauvre a ce qu'il lui faut pour quelquespièces d'argent. Voyez-vous le dommage.? Mais le luxe est aveugle.

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Voulez-vous aussi approfondir ce que vaut cet or dont on aime àparer les femmes et même les chevaux? Ici le mal et le ridicule ordinaires'augmentent d'un trait de plus : les richesses donnent la folie. Oui,on honore de même manière et les femmes et les chevaux; auxunes comme aux autres on choisit mêmes parures; on veut faire brillercelles-là par les mêmes ornements qu'on placera sur les chars,qu'on brodera sur les housses pompeuses où elles-mêmes viendronts'asseoir. Dites-moi, quel profit trouvez-vous à rehausser d'orun cheval, un mulet? Et cette femme ainsi chargée d'or, écraséede pierreries, en est-elle plus riche? — Mais, dites-vous, les bijoux d'orne s'usent point. Les gens du métier assurent tout le contraire;dans les bains et même souvent en d'autres endroits, les pierrerieset l'or perdent beaucoup de leur prix. Au reste, je veux que vous ayezraison : ces bijoux ne se détériorent jamais ! Mais encore,quel rapport vous donnent-ils? Quand ils sont usés ou perdus, n'est-cepas un dommage? Et quand ils vous ont attiré la haine et l'envie,n'est-ce pas un malheur? Oui , lorsque d'une part, je les vois sans rapportni profit pour vous, charger votre femme, et que d'ailleurs ils allumentcontre vous les regards des envieux, les convoitises des voleurs, n'est-cepas un dangereux profit? Quoi ! le mari pouvait trouver dans ces valeursun précieux capital à utiliser dans quelque entreprise lucrative,et le luxe d'une femme dépensière l'arrête, et le voilàréduit à se défendre lui-même contre la famine,à lutter contre une gène extrême, tandis qu'il contemplecette créature chargée d'or, et ce n'est pas une ruine, unmalheur? Et cependant le seul nom de la fortune, chez nous Khrmata, signifiebiens utiles, et nous rappelle qu'il faut en faire usage, non pour un étalagede bijoutier, mais pour quelque oeuvre honorable et,lucrative. Si doncla folle ambition de l'or en parure vous en interdit le véritableusage, que vous laisse-t-elle enfin, que ruine et malheur? Ne pas oservous en servir c'est vraiment ménager comme si c'était propriétéd'autrui : dès lors cette richesse, sans emploi, est-elle encoreun bien utile ?

Sommes-nous mieux avisés de construire des palais splendides,immenses, de les embellir de colonnes, de marbres, de portiques, de promenoirs,de mille ornements divers, d'y placer partout et peintures et statues?On reconnaît souvent, dans ces dernières, les images (lu démon: mais je veux l'oublier pour le moment. Que font encore ces toiles laméesd'or? Une habitation modeste et appropriée à nos besoinsnous rend-elle moins de services? Mais, dites-vous, un palais vous ravit,vous enchante ! Oui, pour un jour ou deux; puis le charme s'évanouit.Le soleil lui-même n'excite pas en nous une grande admiration, àcause de l'habitude que nous avons de le voir; un objet d'art en exciterabien moins encore; bientôt nous ne le remarquons pas plus qu'un vased'argile. A quoi servent pour la commodité d'une habitation, lamultitude des colonnes ou la beauté des statues, ou l'or répanduà profusion sur les murs? A rien ; tout cela n'est que luxe insolent,fol orgueil, vrai délire ; les choses nécessaires ou vraimentutiles devraient nous occuper, et non pas d'inutiles folies. Ruine et malheur: telle est la suite de ces excès. En comprenez-vous la superfluité,la frivolité? On n'y trouve rien pour l'utilité, rien mêmepour l'agrément, puisqu'avec le. temps ce faste engendre la satiété,et ne vous laisse que dommage et que ruine. Mais le goût de la vanitéest un voile épais sur nos yeux. Paul abandonne ce qu'il croyaitun gain; et nous, nous ne savons renoncer pour Jésus-Christ àce qui nous perd ?

4. Jusques à quand enfin serons-nous cloués à cettemisérable terre? Jusques à quand enfin n'aurons-nous pointde regard pour le ciel? Ne voyons-nous pas, comme en vieillissant, telsou tels ont déjà perdu jusqu'au sentiment du passé? Ne voyons-nous pas mourir et jeunes et vieux? N'en voyons-nous pas qui,dès cette vie même, sont dépouillés de toutet complètement ruinés? Pourquoi convoiter ce qui est sifragile? Pourquoi nous attacher à des biens sans stabilité?Jusques à quand négligerons-nous la seule richesse durable? Que ne donneraient pas les vieillards pour déposer le lourd fardeaudes ans? Dès lors, quelle folie que ce désir de retrouversa jeunesse première, jusqu'à consentir à tout livreren échange pour la reconquérir, tandis que; placésen face d'une autre jeunesse qui sera sans déclin, d'une jeunessecomblée de richesses ineffables et d'une vie bien autrement vigoureuse,on ne veut pas même faire le moindre sacrifice pour l'acquérir,l'on préfère retenir ce qui, dans la vie présente,nous est (70) absolument inutile ! Ces prétendus biens ne peuventni vous sauver de la mort, ni conjurer une maladie, ni empêcher lavieillesse, non plus qu'aucun de ces accidents nécessaires et imposéspar la loi de la nature; et vous y êtes attaché !

Qu'y gagnez-vous, répondez-moi ? L'ivrognerie, la gourmandise,des plaisirs déréglés qui nous tourmentent plus cruellementque ne feraient des bourreaux. Là se borne le profit que nous retironsde nos richesses, parce que nous n'en voulons pas d'autres; car si nousvoulions, nous pourrions avec nos richesses acheter le ciel même.—Elles sont donc un bien, m'objecterez-vous? — Non, le bien n'est pas dansles richesses elles-mêmes, mais dans le coeur et la disposition decelui qui les possède. En ce point, tout dépend de la volonté,et u n pauvre même, s'il le -veut, peut aussi gagner le ciel. Eneffet, et je l'ai dit souvent, Dieu tient compte, non pas de ce qu'on donne,mais du bon coeur de celui qui donne; et le pauvre, en donnant peu, reçoitla récompense des plus riches, Dieu demandant à chacun selonses facultés. Ce ne sont ni les richesses qui gagnent le ciel, nila pauvreté qui mérite l'enfer. Notre volonté bonneou mauvaise nous fait trouver l'une ou l'autre. A nous de la corriger,à nous de la dresser, cette volonté, et de la faire ce qu'elledoit être : dès lors tout nous deviendra facile. L'ouvrier,en effet, que sa hache soit d'or ou qu'elle soit de fer, coupe et aplanitaussi aisément le bois ; il se servira même mieux d'une defer ; ainsi la vertu s'acquiert beaucoup plus facilement par la pauvreté.Car Jésus-Christ, parlant des richesses, a dit : " Il est plus facileà un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à unriche d'entrer dans le royaume des cieux ". (Matth. XIX, 24.) Contre lapauvreté il n'a point d'arrêt semblable; il dit au contraire: " Vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et puis venez,suivez-moi " (Marc, X, 2-1), parce qu'en effet,.c'est le choix de la volontéqui décide à suivre Notre-Seigneur.

5. Donc, gardons-nous de fuir la pauvreté comme un mal, puisqu'elleest le grand introducteur au ciel; gardons-nous de poursuivre la fortunecomme un bien, puisqu'elle perd tant d'hommes irréfléchis;mais l'œil attaché sur notre Dieu, usons, comme il convient, detout ce qu'il nous a donné, force physique, richesses, biens detout genre. Nous sommes ses créatures : il serait absurde de nepas lui rapporter ce que nous tenons de lui, et d'en faire hommage àd'autres maîtres. Il vous a fait des yeux : consacrez-les àson service, et non pas au démon, Et comment les consacrez-vousà Dieu? Employez-les à contempler ses œuvres pour lui enrapporter la gloire, et détournez-les des beautés charnelles.Il vous a fait des mains? Possédez-les pour lui et non pour le démon: qu'elles ne s'étendent pas pour le volet la rapine, mais pouraccomplir les commandements, mais pour les bonnes oeuvres et la prièrecontinuelle, mais pour relever ceux qui sont tombés. Il vous a faitdes oreilles? Ouvrez-les pour Dieu, et non pour des chants corrompus etefféminés; l'Ecriture vous dit : " Ecoutez toujours la loide Dieu " ; et encore: " Fréquentez l'assemblée des vieillards,et s'il est un sage, cherchez tout d'abord son amitié ". (Ecclés.IX, 23 et VI, 35.) Il vous a fait une bouche? Qu'il n'en sorte rien queDieu puisse condamner, mais bien des psaumes, des hymnes, des cantiquesspirituels, des discours qui procurent la grâce en ceux qui les entendent;qui soient capables d'affermir et non de renverser, de produire la bénédictionet non la malédiction ; qui éloignent des piéges aulieu d'y faire tomber. Il vous a fait des pieds, non pour courir aux vices,mais aux vertus. Il vous a fait un estomac, non pour le rompre par la bonnechère, mais pour le dominer par la sobriété et lasagesse. Il vous adonné le désir du mariage pour la procréa.tion des enfants, mais non pour la débauche et l'adultère.Il vous a donné de l'esprit, non certes pour jeter le blasphèmecontre lui et l'outrage contre le prochain, mais pour diriger et modérervotre langue. Il vous a donné l'argent, pour en user selon le devoir;toutes vos forces enfin, il vous les a départies avec la mêmeintention. Il a créé les arts pour le soutien de notre vie,mais non pour nous distraire des choses spirituelles, et moins encore pournous livrer à des métiers infâmes: Dieu permet lesarts nécessaires, afin que mutuellement on s'entr'aide, mais nonpour qu'on se nuise. Il vous a donné un toit, pour vous abritercontre la pluie, et non pas pour l'orner d'or, lorsque le pauvre meurtde faim. Il vous a donné des vêtements pour vous couvrir,et non pour l'ostentation; il ne veut pas que vous les enrichissiez d'or,tandis que (71) Jésus-Christ resterait nu. Il vous a donnéune maison, non pour la posséder à vous seul, mais pour yrecevoir votre prochain. Il vous a donné la terre, non pour dépenserla plus grande partie de vos revenus à l'entretien de prostituéesou de bouffons, à payer des joueurs de flûte, de lyre, decithare ; ces biens du bon Dieu doivent servir aux malheureux, aux indigents.Il vous a donné la mer pour les besoins de la navigation, mais nonpour vous fatiguer par des voyages sans but, pour en sonder curieusementles profondeurs et en extraire les pierres précieuses et autresbagatelles de ce genre; Dieu n'aime pas une semblable passion.

Alors, direz-vous, à quoi servent les pierres précieuses?— Répondez - moi plutôt vous-même. Pourquoi tant devaleur à un caillou? A-t-il quelque propriété secrète?A-t-il quelque usage? Les pierres qu'on ne va pas chercher dans la mer,sont certes plus utiles. Du moins servent-elles à la constructionde nos maisons, et celles-là, jamais ! Du moins ont-elles le mérited'être plus solides. — Mais, dites-vous, les pierreries rehaussentla beauté. —Comment? N'est-ce pas là pur et vain préjugé?— Elles sont d'un blanc plus vif. — Non, car elles ne surpassent pas l'éclat,la pureté d'un marbre bien blanc, j'ose dire qu'elles n'en approchentmême pas. — Sont-elles plus résistantes, au moins? Pas davantage; plus utiles, plus grosses? Non et toujours non. D'où vient doncleur valeur? Elle est toute de convention. Moins belles que d'autres, carnous en trouvons de plus diaphanes et d'un blanc plus brillant ; n'ayantd'ailleurs pas plus de solidité ni d'utilité, quelle raisonles fait tant estimer? La mode, rien que la mode. — Alors, pourquoi Dieunous les a-t-il données? Elles n'étaient pas un don, dansla pensée de Dieu; c'est votre imagination qui leur prêteune valeur ! — Mais pourquoi, direz-vous, l'Ecriture même les a-t-ellecélébrées? C'est qu'elle a voulu parler d'aprèsvotre opinion même. Quand un maître s'adresse à un petitenfant, force lui est d'admirer ce qu'admire cet innocent, pour gagnerson coeur et l'élever peu à peu. Pourquoi désirez-vousla magnificence des vêtements? Donnez une robe à votre corps,et des chaussures à vos pieds ; et tenez-vous pour vêtu etparé suffisamment. — Mais, dites-vous, l'Ecriture parlant des commandementsde Dieu, dit qu'ils sont plus " estimables que l'or et les pierres précieuses" . (Ps. VIII, 11.) Cela n'empêche pas que ces pierres précieusesne soient des choses inutiles; autrement, la sainte Ecriture n'aurait pascommandé de les mépriser. Si parfois nos saints livres enparlent d'après notre estimation, n'y voyez qu'une condescendancede la divine bonté.

Vous me demandez pourquoi Dieu nous a donné la pourpre et d'autresornements pareils? Reconnaissez-y les oeuvres de sa magnificence infinie;d'autres ouvrages de sa main témoigneraient ainsi de son incomparablerichesse. Quand la Providence travaillait pour vous, elle vous donnaitle pur et simple froment; c'est vous qui avez imaginé de le dénaturer,par mille préparations, en gâteaux, en friandises, en metsà l'infini qui flattent uniquement la sensualité. Le plaisiret la vanité ont fait ces inventions qui vous ont paru préférablesà tout au monde. Mais vienne à passer un étrangerou un paysan ignorant de tous vos artifices; et que vous voyant extasiésdevant vos oeuvres, il vous demande raison de voire admiration ridicule,dites, qu'aurez-vous à lui répondre? Que ces mets sont bienbeaux voir? Rien n'est plus faux.

Laissons donc, mes frères, de vains préjugés, etattachons-nous aux seuls biens véritables. Ceux de la terre ne méritentpoint ce nom; ils passent, ainsi que coule l'eau d'un fleuve. Donc, jevous en prie, établissons-nous sur le roc afin de n'être pointballotés au caprice des vents, mais de gagner en outre les biensfuturs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ......Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XI

CE QUI M'ÉTAIT ALORS UN GAIN, JE L'AI CRUDEPUIS, POUR JÉSUS-CHRIST, UNE PERTE... (CHAP. III, DU VERSET 7AU VERSET 13.)

1. Dans les combats que nous livrons aux hérétiques, ilnous faut apporter une attention vive et soutenue sur l'objet de nos luttes.Le seul moyen de dissiper leurs bataillons et de remporter pleine victoire,c'est de ne pas même leur laisser reprendre haleine. Mon but estde vous dresser à ce genre de duels à l'aide des saintesEcritures, et de vous faire trouver dans les textes mêmes qu'ilsapportent, de quoi réduire au silence nos contradicteurs. Par conséquent,je veux commencer la discussion qui se présente aujourd'hui àl'endroit même où j'ai terminé celle d'hier. Oùen sommes-nous restés hier? Saint Paul avait résumétous les avantages judaïques qui lui donnaient quelque sujet de gloire,ce qu'il tenait de la nature, de son choix et de son oeuvre, et il avaitajouté : " Mais tout ce qui était gain pour moi, je le regardeà présent comme détriment à cause de l'éminentescience de Jésus-Christ mon Seigneur; pour lui, j'ai renoncéà tous ces prétendus avantages que je regarde comme vileordure, afin de gagner Jésus-Christ".

Ici l'hérésie se dresse avec insolence. Mais la sagessede l'Esprit-Saint se plaît à éveiller chez l'ennemil'espoir d'un triomphe, afin de l'engager à livrer bataille. SiPaul avait parlé ouvertement, les hérétiques auraientfait pour cette épître ce qu'ils ont fait pour d'autres livressacrés, altérant le texte, lui déniant l'authenticitéparce qu'ils n'osaient l'attaquer ouvertement. Mais comme les poissonsne voient point tomber dans l'onde l'hameçon qui doit les prendre,parce qu'on a soin de le couvrir et de le cacher sous l'appât, etqu'ainsi ils accourent à l'envi pour se faire prendre; ainsi enest-il de cet endroit où Paul appelle la loi un dommage. Telle estla déclaration de l'apôtre il appelle la loi un dommage, unechose vaine; il ne lui était pas permis, ajoute-t-il, de gagnerJésus-Christ, à moins de renoncer à cette loi. Leshérétiques se laissent prendre par la lettre et le mot, reçoiventl'épître avec bonheur, et pensent avoir gain de cause; puis,dès qu'ils l'ont reçue, ils se trouvent saisis comme dansles mailles étroites d'un filet inévitable.

Que disent donc ces adversaires insolents? Voyez : La loi est un dommage,elle n'est que paille et poussière : comment donc osez-vous direque Dieu en soit l'auteur? Le vrai, c'est que ce passage est favorableà la loi; et vous allez clairement en voir la preuve: appliquons-nousavec soin à l'étude de tous ses termes.

L'apôtre n'a pas dit : La loi est une perte; mais : " Je l'aiconsidérée comme une perte ". Lorsqu'il parle du gain, ilne se sert point de la même expression, mais il affirme simplementet dit : " Tout ce qui a été gain pour moi". — Au contraire,lorsqu'il parle de perte, il n'affirme plus, mais il dit : "Je l'ai cru".— Admirable exactitude de langage qui nous définit d'un côtéla loi telle qu'elle était dans son essence, et de l'autre la loitelle qu'elle est devenue dans notre condition de chrétiens.

Que faut-il donc affirmer? Peut-on dire absolument que la loi n'estpas un domptage?Elle est un dommage, mais en comparaison de Jésus-Christ;d'un autre point de vue elle a été un véritable gain.On pouvait ne pas y voir un gain; toutefois elle était déjàun gain, déclare saint Paul. C'est comme s'il vous disait: Pensezquel bonheur c'était déjà que des hommes indomptéspar nature fussent amenés à un genre de vie plus humain.D'ailleurs, si la loi n'avait pas préexisté, la grâcen'aurait pas été donnée; pourquoi? C'est que la loifut (73) comme un pont jeté pour son passage. De leur bassesse naturelleles hommes ne pouvaient s'élever jusqu'à la hauteur de lagrâce; la loi fut leur échelle. Mais après que l'onest monté on n'a plus besoin d'échelle; toutefois celui quis'en est servi pour monter ne la méprise pas ensuite pour cela :au contraire, il reconnaît l'obligation qu'il lui a. C'est elle-même,en effet, qui l'a mis en état de pouvoir se passer d'elle; il luisait donc gré, et rien n'est plus juste, de ce qu'il n'a plus besoind'elle. Sans elle, il ne pouvait monter si haut. Voilà aussi cequ'il faut dire de la loi. Elle nous a élevés à unecertaine hauteur; elle était donc un gain. Mais, dès lors,nous la regardons comme un dommage, et pourquoi? Elle ne l'est pas absolument,mais la grâce est bien préférable. Supposez, par exemple,un pauvre, un affamé: tant qu'il a quelque argent, il s'en sertpour conjurer la faim; mais qu'il trouve une bourse pleine d'or, et qu'ilne puisse retenir les deux valeurs à la fois, il regardera commeun dommage de garder l'argent, il le laissera pour s'emparer de l'or; s'ilabandonne l'un, ce n'est pas qu'il le regarde comme nuisible, il sait bientout le contraire; mais ne pouvant pas garder les deux, il faut bien qu'illaisse l'un ou l'autre : ainsi arrive-t-il ici.

Le détriment, le malheur n'est donc pas de suivre la loi; maisce serait de s'attacher à elle pour délaisser Jésus-Christ.Si elle nous détourne de Jésus, elle est un dommage; si ellenous amène à lui, c'est tout l'opposé. Aussi l'apôtrela déclare " détriment en comparaison de Jésus-Christ".Si elle est sensible seulement à cause de Jésus-Christ, ellene l'est donc pas par sa nature.

Mais pourquoi la loi ne permet-elle pas qu'on s'approche de Jésus?Car, après tout, c'est pour nous mener à lui qu'elle a étédonnée ! Jésus-Christ, dit saint Paul, est la plénitudede la loi, la fin de la loi. — Elle nous laisse venir à lui, sinous savons lui obéir à elle-même. —Alors, qui obéità la loi, abandonne la loi? — Il l'abandonne, en effet, s'il lacomprend et l'écoute; autrement, cette loi l'arrête et l'enchaîne.Il y a plus : " Bien certainement je regarde tout au monde comme un détriment" , dit-il encore. Et que parlé-je de la loi? Le monde n'est-ilpas bon? La vie actuelle n'est-elle pas bonne? Toutefois si ces biens m'éloignentde Jésus-Christ, je les déclare dommageables, pourquoi? "Acause et en comparaison de l'éminente science de Jésus-Christmon Seigneur". Dès que le soleil brille , vous perdez à tenirvotre flambeau allumé. Ainsi le désavantage d'une chose quelconquerésulte nécessairement de sa comparaison avec un objet plusgrand. Or, vous voyez que Paul fait une comparaison : " A cause " de l'éminentescience " , dit-il, sans rejeter le premier objet comme étrangerau second. Car dire qu'une grandeur excelle sur une autre et la dépasse,c'est supposer au contraire qu'elle est du même genre qu'elle. Ensorte que la prééminence comparative que l'apôtre attribueà la connaissance de Jésus-Christ sur la loi suppose queces deux choses sont de même genre, c'est-à-dire bonnes toutesdeux.

" Pour lui j'ai tout rejeté; j'ai tout regardé comme desordures pour gagner Jésus-Christ". Il n'est pas évident,d'ailleurs, que sous ce nom " d'ordures " , Paul désigne la loi;il est vraisemblable qu'il indique plutôt les choses de ce monde.Car il a dit d'abord : Tout ce qui a été un gain pour moi,je l'ai regardé comme détriment au prix de Jésus-Christ;et il ajoute ici d'une manière plus générale encore: Tout me paraît détriment; parole qui embrasse tout le présentaussi bien que tout le passé. Quand bien même ce terme signifieraitla loi, il n'aurait encore rien de bien outrageux pour elle. Les orduresdont il s'agit, sont les issues du froment, ce qu'il a de grossier, lechaume, la paille. Or avant la maturité du froment, la paille avaitson utilité; nous la recueillons même encore avec le froment;si le chaume n'avait d'abord poussé, le grain n'aurait point paru.Ainsi en est-il de la loi de Moïse. Ce n'est donc jamais absolumentparlant et en considérant la chose en soi, que Paul appelle la loidommageable, mais par rapport à Jésus-Christ. Ecoutez encore: " Je regarde tout comme détriment ", nous dit-il. Pourquoi? "Acause de la science éminente de Jésus-Christ pour qui j'aitout rejeté". Puis il ajoute : "d'estime que tout est " détriment,afin que je gagne Jésus-Christ ". Voulez-vous comme fidèleà s'appuyer sur la pierre fondamentale , sur Jésus-Christ,saint Paul se garde néanmoins de laisser la loi sans défenseet en butte à tous les coups, et comme au contraire il la protégéde toutes parts.

2. " Et que je sois trouvé en Jésus-Christ n'ayant plusma justice qui vient de la loi ". Si saint Paul,. en possession d'une justice,est (74) accouru vers une justice meilleure, parce que l'ancienne n'étaitrien à côté de celle-ci, combien plus les gentils,placés en-dehors de toute justice, devront-ils saisir celle quePaul a préférée ! Je ne veux plus de " ma " justice,dit à bon droit l'apôtre, de celle que j'avais acquise parmes travaux et mes sueurs; je veux celle que j'ai trouvée par lagrâce. Si donc, après avoir rempli les devoirs de la -vertu,Paul ne trouve son salut que dans la grâce, combien plus, ôPhilippiens, ne l'aurez-vous que là ! Il est probable que parmieux on aurait trouvé préférable la justice due ànos travaux personnels; aussi Paul démontre que celle-ci, auprèsde l'autre, n'est que de la vile paille. Autrement, moi-même quiavais sué pour l'acquérir, je ne l'aurais pas rejetéepour embrasser celte qui lui succède.

Mais quelle est donc enfin cette justice? Celle qui vient " de Dieupar la foi "; cette justice est de Dieu; Dieu même est l'auteur decette justice ; elle est par excellence un don de Dieu. Or les dons deDieu laissent bien derrière eux la vileté de nos bonnes oeuvres,de celles qui sont les fruits de nos simples efforts.

Que veut dire maintenant : " Dans la foi, afin de connaître Jésus-Christ?" C'est que toute connaissance divine vient de la foi ; sans la foi, impossiblede connaître Jésus; et pourquoi? C'est qu'elle seule nousapprend " la vertu de sa résurrection ". En effet, quel raisonnementnous démontrera jamais la résurrection? Aucun, mais la foiseule. Et si la résurrection de Jésus-Christ ne nous estconnue que par la foi, comment la génération humaine du Dieu-Verbepourra-t-elle être saisie par notre simple logique? Car la résurrectionest un fait moindre que cette génération. En quel sens? C'estque l'on a vu plusieurs exemples de l'une, aucun de l'autre. Plusieursmorts ont ressuscités avant Jésus-Christ; bien que ressuscités,ils durent de nouveau subir la mort. Mais nul homme jamais ne naquit d'unevierge. Et si la résurrection de Jésus-Christ, qui sort del'ordre commun bien moins que sa naissance, ne peut être cependantsaisie que par la foi, comment pourrons-nous atteindre par nos raisonnementssa génération, divine , dogme bien autrement grand et pourmieux dire hors de toute comparaison ?Voilà pourtant la justicenouvelle; il a fallu croire que ses mystères sont possibles, sansqu'on puisse montrer jamais comment ils sont possibles.

C'est encore l'oeuvre de la foi de nous faire accepter " une participationaux souffrances de Jésus-Christ ". Si nous ne croyons pas, nousne voudrons pas souffrir; non, si nous n'avons pas la foi qu'en souffrantavec lui, avec lui aussi nous régnerons, aucune considérationne nous décidera jamais à subir tarit de peines. Il fautque la foi nous ait appris d'abord et sa naissance et sa résurrection.Mais aussi, vous le voyez; on exige de nous non pas une foi nue et morte,mais unie aux bonnes oeuvres. On reconnaît, en effet, qu'un chrétiencroit à la résurrection d'après son courage às'exposer comme Jésus-Christ aux périls, à partageravec lui ses douleurs. Ainsi devient-il l'associé de ce Dieu ressuscité,de ce Dieu à jamais vivant. Aussi saint Paul disait-il : " Puissé-jeêtre trouvé en Jésus-Christ, n'ayant point la justicequi me soit venue de la loi, mais ayant celle qui naît de la foien Jésus-Christ; cette justice qui vient de Dieu par la foi; afinque je connaisse Jésus-Christ avec la vertu de sa résurrectionet la participation de ses souffrances, étant rendu conforme àsa mort, pour tâcher de parvenir enfin à la bienheureuse résurrectiondes morts ".

Reprenons. Saint Paul a dit : " Etant rendu conforme à sa mort", ou, comme il écrit ailleurs : " J'accomplis dans ma chair cequi reste à souffrir à Jésus-Christ ". (Colos. I,24.) Conforme à la mort, c'est participant à la mort. Commemon Maître a été maltraité des hommes, ainsije le serai, je lui deviendrai conforme; les vexations, les calamitésreproduiront en moi une certaine image de sa mort. Il ne cherchait pas,en effet, son propre bonheur, mais notre salut. Donc aussi vexations, misères,angoisses, non-seulement ne doivent pas nous troubler, mais plutôtnous combler de joie, puisqu'elles nous rendent conformes à sa mort.On ne peut mieux dire qu'ainsi nous sommes façonnés àsa ressemblance, " portant partout dans notre chair s, comme il l'écritailleurs, la mort de Jésus-Christ ". (II Cor. IV, 10.)

La foi seule fait ces miracles. Nous croyons, par de tels sacrifices,non plus seulement que Jésus est ressuscité, mais qu'aprèssa résurrection même il possède une puissance infinie.Aussi embrassons-nous la voie qu'il a suivie, (75) et de ce côtéencore nous devenons ses frères. C'est dire qu'ainsi nous devenonsd'autres Jésus-Christ. Ciel! quelle est donc la dignité dessouffrances? Car, comme parle baptême " nous avons étéensevelis à la ressemblance " de sa mort ", ici nous devenons vraimentsemblables à sa mort. L'apôtre se sert pour le baptêmed'un mot bien exact : " A la ressemblance de sa mort ", car nous n'avonspas subi alors le trépas véritable et entier; nous sommesmorts seulement au péché, et non pas selon le corps et lachair. Dans les deux textes, il est question de mort ; seulement notreMaître est mort dans son corps, et nous, seulement au péché.Il est mort, lui, dans notre humanité même, dans notre chairqu'il avait adoptée; pour nous, au contraire, c'est l'homme de péchéqui meurt en nous. Saint Paul a donc dû écrire que nous subissons" la ressemblance de sa mort", quand il s'agit de notre baptême;tandis que ce n'est plus une ressemblance, c'est sa " mort même "que nos souffrances nous font partager ici.

3. Paul, en effet, dans les persécutions qu'il a endurées,n'est pas mort seulement au péché; mais dans son corps même,il a subi la mort comme son Maître pour arriver enfin, dit-il, "à la résurrection des morts ". Que dites-vous, ô grandapôtre? Tous les hommes ne doivent-ils pas ressusciter? N'avez-vouspas dit vous-même que nous ne nous endormirons pas tous, mais quenous serons tous changés? (I Cor. XV, 51.) Ce n'est pas d'ailleursla résurrection seule qui attend tous les hommes, c'est aussi l'immortalité,les uns pour la gloire, les autres pour le supplice. Si donc tous arriventà la résurrection et non pas à la résurrectionseulement, mais à l'immortalité, comment, ô Paul, dites-vouscomme s'il s'agissait d'obtenir quelque chose d'exceptionnel: " Je veuxtâcher enfin d'arriver? " Je souffre tout, répondez-vous,pour arriver à la résurrection, " mais à celle quifait sortir d'entre les morts "; si vous ne mourez d'abord, vous ne ressusciterezpas. Qu'est-ce à dire? L'apôtre semble avoir en vue une bienhaute récompense. Elle était si haute qu'il n'ose se la garantir: " Je veux tâcher enfin ", dit-il, j'ai cru en lui, j'ai cru ensa résurrection; j'ai fait plus, pour lui, je souffre; et cependantje n'ose me reposer avec une pleine confiance dans l'espérance dela résurrection. De quelle résurrection parle-t-il donc ici?De celle qui conduit à Jésus-Christ.

Oui, l'apôtre le déclare : je crois en lui, à lapuissance de sa résurrection. à ma part dans ses souffrances,à ma conformité à sa mort; et malgré toutesmes convictions, je n'ose avoir pleine confiance. C'est, au reste, ce qu'ilécrit ailleurs : " Que celui qui est debout prenne et garde de tomber". Et : " Je crains qu'après avoir prêché aux autres,je ne devienne moi-même un réprouvé ". (I Cor. X,12et IX, 27.)

" Ce n'est pas que j'aie atteint jusque-là ni que je sois déjàparfait; mais je poursuis ma course, pour tâcher d'atteindre au termeoù le Seigneur Jésus-Christ m'a destiné en me prenant".— " Je n'ai pas encore atteint ", quoi donc? Le prix de la course. Ah !si saint Paul, après tant de souffrances, au milieu même detourments actuels, subissant déjà la mort, n'étaitpas encore pleinement confiant ni en pleine sécurité poursa résurrection glorieuse, que dirons-nous de nous-mêmes,mes frères? — " Pour tâcher d'atteindre ", qu'est-ce àdire? Rapprochez ici le texte : " Pour tâcher d'arriver àla résurrection d'entre les morts ", et concluez qu'il se tientheureux s'il atteint, s'il saisit la résurrection de Jésus-Christ, dussé-je, dit-il, pour l'imiter autant que je pourrai, souffrirautant que lui et me modeler sur liai, comme lui-même a subi milledouleurs, comme il a été souillé de crachats, battude soufflets et de verges, comme;. il a subi la mort. Voilà la carrièreà parcourir; voilà le chemin par où il vous faut passerpour arriver à sa résurrection à travers tous lescombats.

Tel est le sens de ces paroles : " Pour tâcher d'atteindre ".On peut aussi l'entendre comme s'il disait: Pour que je devienne digned'arriver à cette résurrection si belle, si capable de comblermes voeux ; pour que j'arrive à la résurrection, enfin, deJésus lui-même. Car si j'ai le coeur de subir tous les combatset tous les travaux, je pourrai aussi gagner sa résurrection etrevivre avec gloire. Maintenant je n'en suis pas digne encore, mais jepoursuis ma course pour tâcher enfin d'y atteindre. Ma vie n'estencore qu'une lutte perpétuelle; je suis encore loin du terme, encoreloin du prix; il me faut courir encore, encore le poursuivre.

Remarquez même qu'il ne dit pas: Je cours; mais: " Je poursuis". Il a raison. Car celui qui poursuit, vous savez avec quelle ardeur ilpresse ses rivaux; il ne regarde personne ; il (76) pousse et écartepar son invincible élan tous ceux qui font obstacle à sacourse rapide ses pensées avec ses yeux, ses forces de corps etd'âme, tout en lui se ramasse et se concentre vers le prix àconquérir. Mais si Paul, jouteur si intrépide, aprèstant de souffrances, dit encore : " Si je puis enfin atteindre ", que dirons-nous,pauvres concurrents tant de fois renversés? — Quant à lui,ses efforts lui semblent l'acquit d'une dette sacrée; je veux gagner,dit-il, " comme j'ai moi-même été gagné parJésus-Christ ". J'étais dans la masse de perdition; j'étouffais;il me fallait périr; Dieu m'a ressaisi. Hélas ! nous n'avionsd'ardeur que pour le fuir, et Dieu nous a poursuivis ! L'apôtre enrapporte à lui seul tout le mérite. Par ces paroles : J'aiété gagné et ressaisi, il nous a prouvé l'ardeurde sa volonté à nous retrouver, en même temps qu'ilnous montre notre éloignement si grand déjà, et noserrements, et notre fuite déjà consommée.

4. Chose, également déplorable ! Nous revenons tous ànotre vieil état de péché, et, avec un compte déjàsi redoutable, nul, parmi nous ne gémit, ne pleure, ne soupire.Ne croyez pas que je parle ici par ironie. Autant nous avons fui loin deDieu avant l'arrivée de Jésus-Christ, autant le fuyons-nousmaintenant encore. Car nous pouvons fuir Dieu; non par des changementsde lieu, puisqu'il est présent partout, mais par nos oeuvres. Quepar rapport au lieu nous ne puissions l'éviter, le Prophètele déclare : " Où irai-je, mon Dieu, pour me soustraire àvotre esprit? Où fuirai-je pour éviter votre face? (Ps. CXXXVIII,7.) Quel est donc le moyen de fuir Dieu? Comment s'éloigne-t-onde lui? Cet éloignement n'est que trop possible, puisque le mêmeprophète dit encore : " Ceux qui s'éloignent de vous périront"; et Isaïe : " Est-ce que vos iniquités n'ont pas jetéentre vous et moi un mur de division? " (Ps. LXXII, 27; et Isaïe,LIX, 2.)

Comment donc se fait cet éloignement, cette séparation? Par notre volonté, par notre coeur, puisque ce ne peut êtreune séparation locale; car comment fuir hors de celui qui est partoutprésent? Et cependant le pécheur fuit. C'est ce que marquel'Ecriture : " L'impie s'enfuit quand personne ne le poursuit ". (Prov.XXVIII, 1.) Nous fuyons donc Dieu, qui nous poursuit sans cesse. L'apôtrecourait pour approcher de lui; nous courons aussi, nous, mais pour l'éviteret nous éloigner de lui.

Et ce n'est pas là un malheur déplorable! Où fuis-tu,malheureux? Où fuis-tu, misérable, loin de ta vie, loin deton salut? Si tu évites ton Dieu, où sera ton refuge? Situ évites la vie, comment pourras-tu vivre? Ah ! plutôt, fuyonsl'ennemi de notre salut! Quand nous péchons, nous fuyons loin deDieu; nous errons comme l'esclave fugitif; nous nous exilons sur la terreétrangère , semblable à cet enfant prodigue qui avaitdévoré le bien de son père, et s'en était alléen pays étranger, après avoir épuisé son patrimoine,désormais il vivait, mais affamé. Nous aussi nous avons unpatrimoine, et quel est-il ? La délivrance de nos péchés;la force que Dieu nous a donnée pour remplir les devoirs de la vertu; cette ardeur et cette patience, cet Esprit-Saint qu'il nous a verséavec le baptême. Une fois que ces biens sont épuisés,nous sommes en proie à la famine.

Un malade, tant qu'il est agité par la fièvre et travaillépar des humeurs vicieuses, ne peut ni se lever, ni s'acquitter de ses fonctions,ni faire quoi que ce soit; mais que, délivré de sa maladieet rendu à la santé, il reste cependant inerte, sans action,vous ne l'imputerez qu'à sa paresse. C'est aussi notre histoire.Torturés par une grave maladie et par une .fièvre ardente,nous étions gisants non pas sur un lit de douleurs, mais sur unecouche de malice; heureux de nous rouler dans le péché commesur un fumier, couverts d'ulcères, respirant la puanteur, souillés,courbés, spectres enfin plutôt que créatures humaines.Les démons abominables nous entouraient; le prince de ce monde nousinsultait par un rire affreux. Le Fils unique de Dieu est venu; il a faitluire les rayons de sa présence et dissipé l'ombre épaisse.Le roi qui s'asseyait sur le trône du Père, est venu versnous quittant ce trône du Père;.et quand je dis qu'il l'aquitté, n'allez pas croire encore à un déplacementde sa substance divine, qui ne cesse de remplir et la terre et les cieux; je parle de son incarnation. Il est venu vers cet ennemi qui lui portaitune haine profonde, qui lui tournait le dos, et loin de vouloir, enfin,tourner vers lui ses yeux repentants, le poursuivait encore de ses blasphèmesjournaliers. Il l'a vu gisant sur le fumier, dévoré par lesvers, accablé par la fièvre et par la faim, travaillépar toutes les maladies à la fois. Oui, la fièvre le torturait,car c'est une fièvre avec ses flammes que la mauvaise (77) concupiscence; c'est une fièvre avec sa faim anormale et insatiable, que l'ambition;c'est une fièvre avec son virus, que l'avarice; c'est une fièvreavec la privation de la vue, que l'impureté; l'idolâtrie,c'est une fièvre avec la surdité et le délire quicondamnait l'homme à adorer, à consulter la pierre et lebois ; c'est elle toujours avec l'altération des traits, car lesvices nous dégradent; c'est tout ce qu'il a de plus triste et laplus redoutable maladie. Il vit des hommes plus fous dans leur langageque les êtres en démence, puisqu'ils appelaient Dieu la pierreet le bois. Il nous vit dans cette mer d'iniquités; et il ne nousprit pas en abomination, en haine, pas même en aversion; il ne détournapassa face; car il était le Seigneur et ne haïssait point sonouvrage. Que va-t-il donc faire? Comme un médecin charitable ilprépare de précieux médicaments, et il v goûtele premier. Quand il en a constaté la vertu, il nous les présente.Comme premier remède et souverain antidote, il nous donne le bainsacré; il nous fait vomir toute notre iniquité; tous lessymptômes ennemis prennent la fuite; l'inflammation cesse, la fièvreest éteinte, le virus est desséché. Tous les symptômesd'avarice, de colère, de tout mal enfla se sont évanouispar la présence de l'Esprit. Nos yeux et nos oreilles s'ouvrirent;notre langue se délia pour de pieuses paroles; notre âme acquitla force , notre corps la beauté, cette fleur de beauté quedoit avoir un enfant de Dieu engendré par la grâce de sonEsprit; une gloire telle que doit avoir le fils d'un roi, nouvellementné et couché sur la pourpre.

Oh ! quelle noblesse Dieu nous a donnée ! Et nous, envers celuiqui nous a tant aimés, nous continuons à être ingrats.Il nous a enfantés, nourris, comblés de biens; pourquoi fuyons-nousce généreux bienfaiteur? Et après tant de merveillesopérées en notre faveur, il nous prête encore sa force: tant que la maladie nous accablait, en effet, nous étions incapablesde supporter le fardeau, si lui-même ne nous avait donné lepouvoir. Mais en vain nous a-t-il accordé la rémission denos péchés, nous avons rendu ce pardon inutile; en vain tantde richesses, nous les avons dissipées et dévorées;en vain la force, nous l'avons usée; en vain la grâce, nousl'avons étouffée; et comment? en dépensant tous cestrésors pour des choses qui ne pouvaient nous servir, à devraies inutilités. Celles-ci nous ont perdus, et, de plus , malheurincomparable, exilés que nous sommes sur une terre étrangère,réduits à la nourriture des pourceaux , nous ne disons pasencore : Revenons à notre Père, faisons-lui cet aveu, nousavons péché contre le ciel et contre vous; et cela, bienque nous ayons un père si aimant, si désireux de notre retour! Car abandonnons seulement les voies du vice, et revenons à lui;et nous verrons qu'il ne peut se résoudre même à nousfaire un reproche. Qu'ai-je dit? Dieu ne peut se résoudre ànous faire un reproche ? Non-seulement lui-même ne veut pas en faire,mais il ferme la bouche à tout autre qui nous en adresserait; quandmême celui-là serait un de ceux qu'il aime le plus. Ah ! revenons! jusqu'à quand resterons-nous éloignés ? Comprenonsnotre déshonneur; sentons notre dégradation. Le vice nousrabaisse au niveau de l'animal immonde; le vice affame notre coeur. Retrouvonsnotre âme; rentrons en nous-mêmes; revenons à notreancienne noblesse et regagnons les biens à venir, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.

HOMÉLIE XII

MES FRÈRES, JE NE CROIS PAS AVOIR SAISI LEPRIX; TOUT CE QUE JE FAIS, C'EST D'OUBLIER CE QUI EST DERRIÈRE MOI,POUR TENDRE EN AVANT... (CHAP. III, 13 A 17.)

1. II n'est rien pour rendre inutiles nos bonnes oeuvres et pour nousgonfler d'orgueil, comme le souvenir complaisant du bien que nous avonsfait. Deux maux en résultent pour nous : une négligence plusgrande, une vanité plus exaltée. Aussi Paul, sachant quenotre nature est invinciblement portée à la paresse, ayantd'ailleurs prodigué l'éloge aux Philippiens, se hâte,vous le voyez, de rabaisser toute enflure; il l'a fait déjàprécédemment de plusieurs manières, mais en ce passagesurtout, il n'a pas d'autre but. Ainsi :

" Mes frères ", dit-il, " je ne crois pas avoir saisi ce versquoi je tends ". Que si Paul ne tient pas encore le prix, s'il n'est paspleinement sûr de sa résurrection glorieuse ni de son avenir,bien moins doivent l'être ceux qui n'ont pas encore gagnéla moindre partie de semblables mérites. Voici, du reste, sa pensée: Je ne crois pas avoir atteint encore la vertu toute entière, commeon dit d'ordinaire d'un coureur : Il ne tient pas encore le but. Ni moinon plus, dit saint Paul, je n'ai pas parcouru toute la carrière.Il est vrai qu'ailleurs il s'exprime autrement: " J'ai combattu le boncombat " (II Tim. IV, 7), tandis qu'ici vous entendez : " Je ne crois pasavoir encore atteint le terme " ; mais qu'on lise attentivement les deuxtextes, et l'on comprendra la raison de ces deux affirmations. Nous nepouvons pas toujours renouveler des discussions de ce genre ni donner detoutes choses une explication complète. Il suffit d'avertir qu'unedes deux paroles a été prononcée bien avant l'autre,et que celle-ci, écrite à Timothée, coïncideavec les derniers jours de saint Paul. Ici il dit seulement : " Je ne croispas avoir encore atteint le but ", mais tous mes efforts tendent en avant.Les paroles suivantes accusent ce voeu : " Mais tout ce que je fais maintenant,c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi , et m'avançantvers ce qui est devant moi., je cours incessamment vers le bout de la carrière,pour remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelleDieu nous a appelés par Jésus-Christ " .

Voyez comment par ces paroles il nous montre le motif qui le faisaittendre vers ce qui est encore devant lui. Bien certainement, celui quise croit parfait, celui qui pense ne manquer de rien pour posséderune vertu accomplie, cessera par conséquent de courir, comme sidéjà il avait atteint le but. Mais celui qui se regarde commeéloigné encore de la borne désirée, ne suspendrapas son élan. Telle doit toujours être notre persuasion, alorsmême que nous aurons fait une multitude de bonnes oeuvres. Car siPaul, après mille morts, après de si grands combats, avaitcependant cette conviction intime, bien plus doit-elle être la nôtre.Je ne perds pas courage, nous dit-il, bien qu'après une si longuecourse, je ne sois pas encore arrivé; je ne veux jamais désespérer;je cours encore, et je combats; je n'ai qu'un but: avancer toujours ! C'estce que nous devons faire nous-mêmes, oubliant nos bonnes actionspassées, négligeant tout ce qui est en arrière. Lecoureur, en effet, ne pense pas aux espaces déjà parcourus,mais à ceux qui restent à franchir. Ainsi ne pensons pasaux progrès que nous avons pu faire dans la vertu, mais bien àceux qui nous restent ù faire encore. A quoi en effet nous servirale terrain gagné, si nous n'achevons pas l'intervalle qui reste? L'apôtre n'a pas même dit : Je n'y (79) pense pas, je nem'en souviens pas; mais: "J'oublie;" voulant ainsi nous rendre plus vigilants.En effet, nous n'avons vraiment bien toute notre ardeur que quand nousjetons tout l'élan de notre âme vers ce reste de lutte àsubir, et que nous livrons à l'oubli tout le passé. — "Noustendons la main avec effort ", dit-il, pour prendre avant même d'êtrearrivés. On dit en effet que le coureur s'étend en avantlorsqu'il projette avec effort son corps entier en avant même deses pieds qui courent néanmoins toujours, se penchant vers le but,allongeant les bras, pour diminuer encore l'espace qui l'en sépare.Ainsi se révèle une âme pleine d'élan et d'invincibleardeur. Pour entrer en lice, il faut ainsi courir, avec toute cette hâte,avec toute cette énergie, et jamais mollement. Or la différenceque vous remarquez entre un coureur de ce genre et un paresseux couchésur le dos, est précisément celle qui se trouve entre Paulet nous. Chaque jour il savait mourir, chaque jour mériter; pointd'occasion, nul moment qui ne le fit avancer d'un pas vers le terme dela carrière; il ne voulait pas prendre, il voulait ravir. Et cettefaçon de saisir est permise : Celui qui donne le prix est si haut;la palme est dans un lieu si élevé !

2. Considérez quel grand espace nous avons à parcouriret combien est élevé le but où il nous faut voleravec les ailes de l'esprit, seules capables d'atteindre à cettegrande hauteur. II faut monter là avec notre corps même, àqui ce terme est aussi proposé. " Car notre conversation ", ditsaint Paul, " est dans les cieux". (Philip. III, 20.) Là est notrepalme. Or, voyez-vous quel sévère régime suivent lesathlètes ? Comme ils ne touchent à aucun aliment capabled'énerver leurs forces; comme chaque jour ils s'exercent au gymnasesous un maître, sous une discipline? Imitez-les, déployezmême pour votre âme une plus grande énergie. Votre palmeest plus belle, vos adversaires sont plus nombreux; suivez un régime,car vos forces sont menacées de plus d'un côté; fortifiezvos jarrets et vos pieds, vous le pouvez, c'est l'affaire de votre volontéet non de la nature. Quant à celle-ci, nous devons l'alléger,de peur qu'elle n'oppose à l'agilité des jambes un poidsaccablant. Apprenez à avoir le pied sûr, le terrain glisseen maints endroits, et si vous tombez, vous perdez beaucoup ; toutefois,même tombé, relevez-vous ;ainsi vous sera-t-il encore permisde vaincre. Ne vous fiez pas à certain sol luisant et glissant,et vous ne tomberez pas; choisissez le ferme, le solide, toujours. Tenezle front, les yeux levés : les maîtres de la course recommandentcette allure, qui favorise l'effort. La tête trop penchéevous entraîne et vous fait tomber.

Surtout regardez en haut, là est votre palme ; la vue d'une palmeaugmente l'ardeur du désir; l'espérance vous ôterale sentiment du labeur et des fatigues. L'éloignement vous faitparaître petite la récompense promise ; mais quelle est-elleenfin ? Ce n'est pas une branche de palmier, qu'est-ce donc? Le royaumedes cieux, le repos éternel, la gloire avec Jésus-Christ,avec lui l'héritage, la fraternité, des biens infinis quele langage humain ne peut expliquer. Impossible à nous de vous développerles beautés de cette palme ineffable; celui-là seul la connaîtqui l'a gagnée et va la recevoir. Ni l'or, ni les pierreries nela composent ; elle est- mille fois plus précieuse; l'or, au prixd'elle, est de la boue ; au prix de sa beauté, les diamants sontde l'argile. Si conquérant de cette palme, vous arrivez au ciel,il vous sera donné d'y marcher entouré d'honneurs ;les anges,vous la voyant en main, vous environneront de respect; avec confiance vousapprocherez de tous les trônes.

" En Jésus-Christ ". Voyez la connaissance de l'apôtre.Je fais tout, avoue-t-il, en Jésus-Christ; car à moins qu'iln'imprime le mouvement, tarit d'espace est infranchissable à notrefaiblesse ; nous avons besoin d'être beaucoup aidés. Il avoulu que le théâtre de la lutte fût ici-bas; et là-haut,le couronnement. Chez nous la couronne est accordée sur le champdu combat; celle-là, au contraire, est placée sur des sommetssplendides. D'ailleurs, dans nos cités mêmes, l'athlèteou l'écuyer vainqueurs, quand ils vont recevoir l'honneur tant recherché,ne restent pas en bas dans le stade; ils montent appelés par l'empereur,qui de son trône élevé , les couronne. Ainsi vous-mêmes,loin d'ici, vous recevrez la palme dans le ciel.

" Tout ce que nous sommes donc de parfaits, conclut-il, soyons dansces sentiments, et si vous en avez d'autres, Dieu vous découvriraaussi ce que vous en devez croire ". Qu'est-ce que Dieu nous apprendra?Qu'il faut oublier tout ce que nous laissons derrière nous, de sorteque la marque de la perfection (80) c'est de ne se pas croire parfait.Mais alors, ô apôtre, pourquoi dites-vous : " Nous qui sommesparfaits? " Car enfin, ne voulez-vous pas, dites-moi, que nous partagionsvos vues et vos sentiments? Or, si vous n'avez pas encore vaincu, si vous-mêmen'êtes pas parfait, comment voulez-vous que les parfaits adoptentune conviction que vous avez, vous qui n'êtes pas parfait encore?— Eh ! nous répond-il, c'est que cet humble sentiment est la perfectionmême; et " si vous avez quelque autre manière de voir, Dieuvous montrera ce que vaut votre idée ". Pour les prémunircontre l'orgueil, l'apôtre voudrait dire : Si quelqu'un parmi vousse croit déjà en pleine possession de la vertu ; et toutefois,il ne parle pas ainsi, il dit seulement : " Si vous avez quelque autremanière de voir, Dieu vous montrera ce qu'elle vaut. Vous voyezla modestie respectueuse de son langage. Dieu vous l'enseignera, dit-il;il ne vous l'apprendra pas seulement, il vous le persuadera. En effet,Paul enseignait, et Dieu faisait profiter l'enseignement. Encore ne dit-ilpas : Dieu vous persuadera ; mais : Dieu vous éclairera pour montrerque c'est affaire d'ignorance. Ces paroles de l'apôtre n'ont pastrait à l'enseignement des dogmes, mais à la perfection desmoeurs ; elles prescrivent que personne ne se regarde comme parfait; cardès qu'on se croit en pleine possession de la vertu, c'est qu'onn'a rien absolument.

" Cependant, pour ce qui est des choses auxquelles nous sommes parvenus,ayons les mêmes sentiments, demeurons dans la même règle". Que signifie cette phrase : " Pour ce qui est des choses auxquellesnous sommes parvenus? " En attendant, dit l'apôtre, gardons le bienque nous avons conquis, la charité, la concorde, la paix; ce point,en effet, nous est gagné, " nous y sommes parvenus; restons dansla même règle, n'ayons tous qu'un même sentiment".—"Nous y sommes parvenus ", c'est donc un fait accompli. Voyez-vous aussique Paul veut que les commandements soient notre règle? Une règlen'admet ni addition ni retranchement; autrement ce n'est plus une règle." Dans la même règle ", c'est-à-dire dans la mêmefoi, dans la même constitution.

" Mes frères, rendez-vous mes imitateurs, et proposez-vous l'exemplede ceux qui se conduisent selon le modèle que vous avez vu en nous". Il a dit précédemment : Prenez-garde aux chiens, afind'en éloigner ses chers néophytes; maintenant il leur proposeles modèles à imiter. Si quelqu'un veut suivre notre exemple,dit-il, et marcher dans la voie que nous traçons, attachez-vousà lui. Bien que je sois absent, vous connaissez ma manièrede faire, c'est-à-dire, mon plan de vie et de moeurs. Car il n'enseignaitpas seulement par sa parole, mais encore par ses actions; comme dans unchoeur ou dans une armée, chacun doit imiter le chef d'orchestreou le général, et marcher avec ordre. Il suffit pour détruirel'ordre, de suivre une faction isolée.

3. Ainsi les apôtres étaient des types et des modèles,parce qu'ils observaient un archétype dont l'image étaitdevant leurs yeux. Imaginez-vous toutefois combien leur vie étaitparfaite et pure, puisqu'eux- mêmes étaient proposéscomme archétypes et exemplaires, comme autant de lois vivantes.Ce que disaient leurs lettres, tout le monde le voyait clairement dansleur vie. Voilà la meilleure méthode d'enseignement; c'estainsi que le maître entraîne son disciple. Qu'il parle seulement,que ses paroles seules respirent la sagesse, tandis que ses exemples reproduironttout le contraire, il n'est plus un maître. Philosopher en paroleest chose facile au disciple même; il faut que vous lui donniez enoutre la leçon, la persuasion qui vient de l'exemple. L'exempleseul fait respecter le maître, et incline le disciple à l'obéissance.Comment? C'est que celui-ci ne voyant votre sagesse qu'en paroles, diratout bas : Ce maître m'impose une morale impossible; et lui-mêmem'en donne la preuve, puisqu'il ne la pratique pas.

Et toutefois, mes frères, quand même un maître indignenous laisserait voir sa conduite pleine de lâcheté, veillonsà nos propres intérêts, et écoutons le prophètequi dit : " Tous seront enseignés de Dieu " ; et ailleurs : " Désormaisl'homme n'enseignera plus son " frère, en disant : Connaissez leSeigneur; " car tous me connaîtront, depuis le plus grand jusqu'auplus petit ". Vous n'avez pas un maître vertueux; mais vous avezle véritable maître, le seul qu'on doive appeler du nom deMaître. Allez à son école. Il a dit : " Apprenez demoi que je suis doux " (Matth. XI, 29) ; n'écoutez pas l'autre docteur;mais seulement (81) le Maître et ses leçons. Prenez làle modèle ; voilà un type parfait; sur lui conformez-voustoujours.

Les saintes Ecritures vous proposent par milliers des exemples de viespassées dans la vertu. Après celui du Maître, abordez,si vous voulez, ceux des disciples. Parmi eux tel brilla par la pauvreté,et tel par les richesses : ainsi Elie fut pauvre, Abraham opulent : prenezla voie qui vous paraît la plus aisée, la plus à votreportée. Tel encore trouva son salut dans le mariage, tel autre dansla virginité : Abraham était marié, Elie resta vierge: choisissez entre ces deux routes, toutes deux mènent au ciel.Le jeûne a sanctifié Jean-Baptiste; Job fut saint sans jeûner.Celui-ci encore avait le souci d'une grande maison, femme, fils et filles,grandes richesses; Jean ne possédait qu'un vêtement de poils.Et que parlé-je de maison, de richesses, d'argent, puisque mêmeavec une royauté terrestre, on peut gagner la vertu? Un palais est,sans comparaison, bien plus rempli d'occupations qu'une maison de particulier: et cependant David a brillé sur un trône; la pourpre nile diadème n'ont pu le corrompre; tel fut aussi un autre chef d'Etat,à qui la Providence avait confié le gouvernement de toutun peuple, Moïse; et sa tâche était plus difficile encore,car il rencontra chez ce peuple plus de licence, et par suite plus de difficultés,plus d'ennuis.

Vous avez vu des saints dans les richesses comme dans la pauvreté; vous en avez vu dans le mariage comme dans la virginité. Par contre,sachez que plusieurs ont péri mariés ou vierges, riches oupauvres. Ainsi, dans le mariage plusieurs se sont perdus : témoinSamson, qui n'a pas péri, au reste, par le fait de cette condition,mais par sa volonté et sa liberté. Ainsi dans la virginitéencore: témoin les cinq vierges folles; ainsi dans les richesses,l'orgueilleux riche qui méprisait Lazare; ainsi dans la pauvreté,puisque aujourd'hui même les indigents se perdent par milliers. Jepourrais vous faire voir bien des grands qui se sont perdus sur le trôneet dans le gouvernement des peuples. Mais aussi, jusque dans l'étatmilitaire, voulez-vous des noms de soldats qui ont fait leur salut? VoyezCorneille. Préférez-vous des intendants de maisons particulières?Voyez l'eunuque de la reine d'Ethiopie. Ainsi devient-il évidentqu'en usant des richesses selon le devoir, elles n'ont rien qui puissenous perdre; mais qu'en dehors de la règle, tout est ruine : letrône vous perd, la pauvreté vous perd, les richesses vousperdent.

Rien ne peut nuire à l'homme qui est sur ses gardes. Serait-ce,dites-moi, la captivité qui lui serait fatale? Nullement. Rappelez-vousJoseph, réduit en esclavage et non moins enchaîné àla vertu. Rappelez-vous Daniel et les trois enfants de Babylone qui, parleur captivité même, s'illustrèrent davantage. C'estqu'en effet , la vertu conserve partout son éclat ;aucun obstaclene peut la vaincre ni seulement l'arrêter. Que parlé-je depauvreté, d'esclavage? La faim même, les ulcères, lamaladie ne peuvent l'atteindre, bien que la maladie soit pire encore quel'esclavage. Tel on a vu Lazare, tel Job, tel aussi Timothée lequelétait visité par de fréquentes infirmités.Vous le voyez donc : la vertu ne peut être vaincue par quoi que cesoit; richesse et pauvreté, servitude et empire, soucis d'administration,maladie, ignominie, exil, la vertu laisse tout s'agiter dans la sphèreinférieure de ce bas monde; elle-même arrive au ciel !

Qu'elle trouve seulement une âme généreuse, et dèslors rien, ne pourra empêcher qu'elle n'y entre dans la plénitudede sa force. Dès que l'agent qui devra produire la bonne oeuvre,sera lui-même fort, les choses extérieures ne feront pointobstacle. Dans les professions mécaniques, dès que l'ouvrierest habile, patient, maître de son métier enfin, que la maladievienne, il garde son art; que la pauvreté l'accable, il garde sonart; que l'outil soit dans sa main et lui dans l'exercice de son travail,ou qu'il chôme au contraire, son art lui reste toujours et tout entier: son art fait partie de lui-même. Ainsi l'homme vertueux et quine dépend que de Dieu, montre sa vertu partout également,dans la pauvreté et dans la maladie comme dans la santé,dans la gloire ou dans les outrages.

4. Les apôtres n'ont-ils pas traversé tous ces cheminssi divers, et, comme dit saint Paul, " à travers la gloire et l'ignominie" , par " la bonne et par la mauvaise réputation? " (II Cor. VI,8.) C'est être un vrai athlète, que d'être prêtà tout; et telle est aussi la nature de la vertu. Si vous dites: Je ne puis commander, il me faut mener la vie monastique, vous faitesinjure à la vertu. Elle doit en effet être utile àtous, et partout briller, dès qu'elle habite une âme. Voicila famine ou voici (82) l'abondance : la vertu y conserve et y montre sapuissance active, selon que Paul a dit: " Je sais vivre dans l'abondance,ou souffrir la disette ". (Philip. IV, 12.) Fallait-il travailler? Il n'enrougissait pas, et pendant deux ans il fit son humble métier. Supporterla faim ? On ne le voyait ni succomber, ni même chanceler. Mourirmême? Son courage ne faiblissait pas; il montrait partout son art,sa fermeté dans la vertu.

Imitons-le, et nous n'aurons plus aucun sujet de tristesse. Car quelchagrin pouvait arriver à la hauteur d'un tel homme? Aucun sansdoute. Et nous aussi, tant que la vertu ne nous sera point ravie, noirebonheur surpassera tout bonheur humain, non pas dans tel cas donné, mais dans tous les cas possibles. Donnez-moi un homme vertueux; qu'ilait une femme, des enfants, de l'argent, qu'il soit environné degloire, il gardera, au sein de cette félicité multiple, lavertu toujours. Qu'on l'en dépouille, sa vertu demeure en exercice,ses malheurs ne l'accablent pas plus que ne l'enflaient ses prospérités; pareil à un rocher au sein des mers, que l'onde se gonfle ou qu'ellese calme, l'immobilité est sa nature , la vague ne peut le briser,ni le calme l'user; ainsi l'âme solide demeure inébranlableaux flots irrités comme aux eaux paisibles. Et comme de pauvresenfants sur un navire facilement se troublent, tandis que le pilote resteassis, souriant et tranquille, s'amusant même de leur épouvante;ainsi l'âme du vrai sage, lorsque les autres tour à tour,selon les vicissitudes du siècle, se troublent ou se livrent àdes rires insensés, demeure assise et calme auprès du gouvernailde la religion et de la piété. Quelle cause, en effet, dites-moi,pourrait troubler l'âme pieuse? La mort? mais elle est le commencementd'une vie meilleure. La pauvreté? mais elle n'est qu'un mobile deplus dans la voie de la vertu. La maladie? Mais elle compte pour rien lavie présente; et que parlé-je de la maladie? elle met surla même ligne les joies et les souffrances; elle a même prisles devants, elle s'est mortifiée. Craindrait-elle l'infamie? maisle monde est crucifié pour elle. La perte de ses enfants? mais elleest sans peur, elle a foi en la Résurrection. Qui pourrait doncl'ébranler? Rien, absolument rien. — Mais les richesses donnentde l'orgueil ? Non, car elle sait que l'argent n'est rien. Mais la gloire? elle est instruite à une école qui proclame que toute lagloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe des champs. (Isaïe,XL, 6.) Mais les délices? Elle a entendu cette leçon de Paul: " Vivre dans les délices, c'est être mort ". (I Tim. V,6.) Ainsi incapable de s'enfler ni de s'abattre, qu'est-ce qui pourraitégaler la solidité de cette âme?

Telles ne sont pas tant d'autres âmes qui, au contraire, changentplus souvent que la mer ou le caméléon. Oh ! que leur manièred'être prête à rire , quand on voit la même personnetour à tour riant ou pleurant, inquiète ou plongéedans la dissolution et la joie ! Aussi Paul nous recommande de ne pas "nous conformer à ce siècle " présent. Déjànous vivons dans le ciel, nous sommes déjà les citoyens d'unmonde où rien ne change des récompenses immuables nous sontpromises. Embrassons ce noble genre de vie, recueillons-en dès maintenantles biens inappréciables. Pourquoi nous jeter nous-mêmes dansl'Euripe, au milieu des vagues , des tempêtes, des tourbillons ?Embrassons ce calme bienheureux, qui ne dépend des richesses nide la pauvreté, du bon ni du mauvais renom, de la maladie ni dela santé, ni d'aucune infirmité, mais de notre propre coeur.Qu'il soit solide, lui, et formé à l'école de la vertu,tout lui sera facile dès lors; déjà il apercevra dansl'avenir le repos et le port tranquille, et après le départenfin, il trouvera des biens infinis. Puissions-nous les gagner tous parla grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, aveclequel soit au Père et au Fils, gloire, empire et honneur, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIII

CAR IL Y EN A PLUSIEURS DONT JE VOUS AI SOUVENTPARLÉ ET DONT JE VOUS PARLE ENCORE AVEC LARMES, QUI SE CONDUISENTEN ENNEMIS DE LA CROIX DE JÉSUS-CHRIST. (CHAP. III, 18 JUSQU'AUCHAP. IV, 3.)

1. Il n'est rien qui soit aussi peu d'accord avec la vie chrétienne,rien qui lui soit étranger autant que la recherche du repos et dubien-être; notre enrôlement dans la sainte milice oùnos noms sont inscrits ne s'accordera jamais avec l'attache à lavie présente. Votre Dieu a été mis en croix, et vouscherchez votre tranquillité ! Votre Dieu a été percéde clous, et vous vivez dans les délices ! Est-ce là la conduited'un soldat généreux? Aussi Paul a-t-il dit : " Plusieurs,je vous l'ai dit souvent et je le dis encore avec larmes, plusieurs seconduisent en ennemis de la croix de Jésus-Christ ". Quelques-uns,en effet, et c'est la raison des larmes de Paul , faisaient semblant d'êtrechrétiens, mais vivaient dans l'inertie et les plaisirs. C'est déclarerla guerre à la croix. Car la croix ne peut aller qu'à uneâme toujours debout sur la brèche, avide de mourir, détachéede tout plaisir égoïste. Ces gens suivent une façonde vivre tout opposée. En vain donc prétendent -ils appartenirà Jésus, ils ne sont que les ennemis de sa croix; s'ils l'aimaient,ils prouveraient leur amour en s'étudiant à vivre d'une viecrucifiée. Est-ce que votre Seigneur n'a pas été clouéà la croix? Si vous ne pouvez le suivre à la lettre, au moinsd'une autre manière , imitez-le. Attachez-vous à la croix,bien que personne ne vous y cloue en réalité; oui , crucifiez-vous,non pas dans le sens du suicide, grand Dieu ! ce serait une impiété;mais dans le sens que Paul indiquait en ces termes : " Le monde est crucifiépour moi, je le suis aussi pour le monde ". (Gal. VI, 14.) Si vous aimezvotre Seigneur, mourez de sa mort; instruisez-vous de la puissance de sacroix , des bienfaits qu'elle a répandus et qu'elle répandencore, des saintes assurances de vie qu'elle nous donne.

C'est par la croix que tout s'accomplit; le baptême se fait parla croix; car il y faut recevoir ce sceau sacré. C'est par la croixque se confère l'imposition des mains. Pour abréger, enfin,en voyage ou à la maison, en tout lieu, la croix est le souverainbien, l'armure du salut, le bouclier invincible contre les assauts du démon.Pour le combattre, vous vous armez de la croix, et non pas seulement envous marquant de son signe, mais en subissant et souffrant tout ce quemontre cet instrument de la passion. Jésus-Christ , en effet, appellecroix toutes nos souffrances , comme dans ce texte : " Il ne peut êtresauvé celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre " ; autrement, celui qui ne se tient pas prêt à bien mourir. Mais ces chrétienslâches et dégénérés, amis de leur chairet de leur vie, sont évidemment ennemis de la croix; tous ceux quiaiment les délices et la tranquillité en ce bas monde nesont pas moins les ennemis de cette croix dans laquelle Paul se glorifie, qu'il embrasse , à laquelle il voudrait s'identifier, d'aprèsses paroles : Je suis crucifié au monde; il est crucifiépour moi.

Maintenant il ajoute : " Or à présent je le dis en pleurant". Pourquoi ? Parce que le mal a grandi, parce que de telles gens méritentqu'on les pleure. Oui, nous devons nos larmes, en vérité,à ceux qui vivent dans les délices, ne songeant qu'ànourrir l'enveloppe, le corps, veux-je dire, sans tenir aucun compte dusupplice qui les attend. Votre vie est délicieuse, (84)

ah ! je le veux; le vin, je vous l'accorde, vous plaît et vousdélecte; et ainsi aujourd'hui, demain; ainsi dix, vingt, trente,quarante, cinquante ans; je vous accorde lin siècle, par impossible;mais vous le voulez, je vous l'accorde: quelle sera la fin? qu'y gagnerez-vous?Rien. Passer une telle vie, n'est-ce pas lamentable, déplorable?Dieu nous a introduit dans le stade pour nous couronner , et nous nousen irons sans avoir fait un acte de courage ! Paul, lui, Paul gémitet pleure de ce qui est pour les autres occasion de rire et de s'amuser;tant il ressent vivement le malheur du prochain; tant il porte tous leshommes dans son coeur !

" Leur Dieu ", ajoute-t-il, " c'est leur ventre ". Il n'est pas d'autreDieu, en effet. C'est la mise en action de leur adage : " Mangeons et buvons". Voyez-vous quel péché c'est qu'une vie de délices?Pour les uns, c'est l'argent; pour d'autres, c'est le ventre qui est Dieu.Ne sont-ils pas aussi des idolâtres , ces derniers, et pires et plusdétestables encore? " Leur gloire ", dit saint Paul, " est,dansleur confusion ". Quelques-uns entendent ces paroles de la circoncision.Je les interprète en ce sens, que telles gens devraient êtrecouverts de honte et se voiler la face à raison de certains vices,et qu'au contraire il s'en font gloire. C'est, en d'autres termes, ce qu'ildit ailleurs : " Quel fruit avez-vous donc trouvé en ces jouissancesqui maintenant vous font rougir? " (Rom. VI, 26.) C'est un grand mal, eneffet, que de commettre des choses honteuses; mais si vous rougissez encoreen le faisant, ce n'est que demi-mal; si au contraire vous en tirez gloire,c'est le dernier degré de l'insensibilité.

Alors, dira-t-on, ces paroles ne s'appliquent qu'à ces endurciseffrontés; et, dans cet auditoire, personne ne donne prise àsemblable reproche? Personne ne peut être accusé d'avoir sonventre pour Dieu, et de se faire gloire de sa honte même? Ah ! jele souhaite, et je souhaite bien ardemment que ce portrait ne nous ressemblepas même de loin. Je voudrais ne connaître personne sur quice blâme doive tomber. Mais je crains qu'au contraire il ne nousconvienne mieux qu'à .eux-mêmes: En effet, s'il en est unici qui passe sa vie dans les banquets et la boisson, trouvant bien sansdoute quelques oboles pour les pauvres, mais prodiguant pour son ventrela plus grande partie de ses richesses, celui-là, en toute justice,ne devra-t-il pas prendre pour lui l'anathème apostolique ?

2. Au reste, pour réveiller la sainte honte, pour adjurer enfinle pécheur, rien de plus habile ni de plus fort que ce langage apostolique: " Leur Dieu, c'est leur ventre ; leur gloire est dans leur confusionmême". Mais qui sont ceux-là? " Ce sont ceux qui n'ont degoût que pour la terre ", ceux qui disent bâtissons des maisons;où? sur la terre; achetons des champs, sur la terre encore; acquéronsl'empire, sur la terre aussi; poursuivons la gloire, toujours sur la terre; amassons des richesses, tout enfin sur la terre. Voilà encoredes gens pour qui le ventre est un Dieu. Car, puisque leur âme nes'occupe d'aucun objet spirituel, puisqu'ils ont tout ici bas et n'ontpas d'autres soucis, vraiment dès lors leur ventre est leur Dieu,et ce sont eux qui disent : " Mangeons et buvons, car demain nous mourrons". Oui, vous gémissez de ce que votre corps est pétri delimon, bien que cette chair même ne soit point un obstacle àla vertu; et vous rabaissez votre âme par les délices, vousla traînez dans la boue, et vous le faites sans remords, vous riezmême et vous livrez votre âme à la folie: quel pardonespérez-vous donc, après vous être condamnésà l'insensibilité? Et cela, lorsque vous devriez spiritualiservotre corps lui-même ! Car vous le pouvez, il ne s'agit que de vouloir.Vous avez un ventre pour lui donner les aliments nécessaires, etnon pour l'étendre et pour l'engraisser; pour lui commander, etnon pour qu'il vous commande; non pour en être l'esclave, mais pourle faire servir à la nutrition des autres membres; non pour dépasserenfin toute limite honnête. La mer cause moins de dégâtssur les rivages qu'elle envahit, que n'en cause le ventre à notrecorps et à notre âme. L'une submerge la terre, l'autre dévastele corps tout entier. Imposez-lui comme limite le strict nécessairede la nature, comme Dieu pour la mer a placé le sable du rivage.S'il bouillonne, s'il se révolte, reprenez-le avec cette puissanceintime qui est en vous. Voyez de quel honneur Dieu vous comble, puisqu'icivous pouvez parler comme lui. Mais vous vous y refusez, et quand vous voyezce tyran sortir de ses bornes, gâter, et dévorer votre nature,vous n'osez pas l'arrêter ni le modérer. " Leur Dieu, c'estleur ventre ".

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Voyons comment Paul a servi Dieu, et voyons aussi comment les gourmandssont les esclaves de leur ventre. Est-ce que pour lui ils n'endurent pasmille morts? Ne redoutent-ils pas de lui refuser en quoi que ce soit l'obéissanceabsolue? Est-ce que l'impossible même, pour lui plaire, ne les trouvepas soumis et obéissants? Ne sont-ils pas pires que les esclaves?

Paul était loin de cette ignominie; aussi disait-il : " Pournous, notre conversation est dans les cieux ". Ne cherchons donc pas lerepos ici-bas; mais efforçons-nous de gagner la gloire de ce royaumedont nous sommes les citoyens. " De là aussi nous attendons le Sauveur,qui est le Seigneur Jésus, qui transformera notre corps, tout vilet abject qu'il est, " afin de le rendre conforme à son corps glorieux". Peu à peu, Paul nous fait monter. Du ciel, dit-il, est notreSauveur; le lieu, la personne nous font voir la majesté de Jésus-Christ." Il transformera notre corps vil et abject " : notre corps, en effet,est maintenant soumis à mille vexations, il souffre les chaînes,les coups, des misères et des maux sans nombre. Mais le corps deJésus a souffert tout cela; l'apôtre le fait entendre parces mots : " Pour qu'il devienne conforme à son a corps glorieux" ; c'est donc le même corps, mais revêtu d'immortalité.— " Il transformera notre corps ", dit-il ; il aura donc une autre forme,ou bien cette expression, peu exacte, est synonyme de changement. — Ila dit : " Le corps de notre abjection ", parce qu'il est maintenant dansl'abjection, soumis à la douleur et à la mort ; parce qu'ilparaît vil et sans avantage sur les autres êtres matériels.— " Pour le rendre conforme à son corps glorieux ". Eh quoi ! grandDieu? conforme à celui qui maintenant est assis à la droitedu Père ? Oui, notre corps devient semblable à celui qu'adorentles anges, qu'environne le cortège des puissances célestes,qui domine au-dessus de toute principauté, vertu, puissance; voilàcelui dont il revêt la ressemblance parfaite.

Toutes les larmes du monde entier suffiraient-elles pour pleurer dignementceux qui sont déchus d'une si belle espérance, et qui ayantpu devenir conformes au corps glorieux de Jésus-Christ, ont préféréla ressemblance avec les démons. Je ne compte plus pour rien l'enfer;tous les supplices imaginables ne sont rien en comparaison d'une telledéchéance.

Mais que dites-vous, Paul ? Notre corps deviendrait conforme au sien? Oui, répond-il; n'en doutez pas, et il ajoute en preuve que cesera " par l'opération de sa puissance, par laquelle il peut d'ailleurss'assujettir toutes choses ". Voici son raisonnement: Il a puissance detout s'assujettir; donc aussi le trépas et la mort; ou plutôt,en vertu de cette même puissance, il fait cette merveille de préférenceà toute autre. Où brille, en effet, d'avantage l'oeuvre desa puissance, dites-moi ; est-ce à soumettre anges, archanges ,chérubins , séraphins , démons mêmes? oùbien est-ce à rendre un corps immortel et désormais incorruptible?Dans le premier cas évidemment. Il allègue donc le plus pourvous faire admettre le moins. C'est pourquoi, quand vous verriez tous cesmondains dans la joie, quand vous les verriez dans leur gloire, tenez-vousfermes et debout ; n'en prenez ni ombrage ni scandale. Les espérancesque nous vous proposons sont assez hautes pour redresser les plus lâches,pour réveiller les plus endormis.

" C'est pourquoi, mes très-chers et très-aimésfrères, qui êtes ma joie et ma couronne, continuez, mes bien-aimés, et demeurez ainsi termes dans le Seigneur ". (IV, 1.) — " Ainsi " ; comment?Comme vous êtes restés déjà, inébranlables.Voyez-vous comment un avis est accompagné d'un éloge? — "Ma joie et ma couronne ", oui, non-seulement ma joie, mais ma gloire; non-seulementma gloire, mais ma couronne. Gloire sans pareille, évidemment, quecelle de ces dignes fidèles, puisqu'ils sont la couronne de Paul.— " Demeurez ainsi fermes dans le Seigneur ", c'est-à-dire dansl'espérance en Dieu.

3. " Je prie instamment Evodie et je conjure Syntique de s'unir dansles mêmes sentiments en Notre-Seigneur. Je vous prie aussi, très-cherconjoint, assistez-les ". Quelques-uns prétendent que dans ces paroles: " Cher conjoint ", saint Paul s'adresse à son épouse. C'estabsolument faux. Il désigne ainsi, soit une autre femme, soit lemari d'une de celles qu'il a nommées. " Assistez celles qui onttravaillé avec moi dans l'établissement de l'Evangile, avecClément et les autres, qui m'ont aidé dans mon ministère,et dont les noms sont écrits au livre de vie ". Vous voyez quelmagnifique témoignage il rend à leur (86) vertu; c'est ainsi,au reste, que Jésus-Christ même parlait à ses apôtres: "Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous sontsoumis, mais de ce que vos noms sont écrits au livre de vie ". (Luc,X, 20. ) Paul se sert de termes identiques à leur égard :" Leurs noms sont écrits au livre de vie ". Il me semble que cesfemmes étaient les principales de l'Eglise de Philippes; et peut-êtrel'apôtre les recommande à un personnage très-méritant,qu'il appelle même son conjoint, auquel peut-être il adressaitvolontiers ses protégés, voyant en lui un auxiliaire, uncompagnon d'armes, un ami, un frère. Pareille recommandation selit dans son épître aux Romains : " Je vous recommande Phébé,notre soeur, qui est au service de l'Eglise établie à Cenchrée". (Rom. XVI, 1. ) — " Conjoint " : il appelle ainsi le frère oumême l'époux de l'une d'elles; comme s'il disait: Tu es maintenantfrère légitime, légitime époux, tu es un deleurs membres. — " Elles ont avec moi travaillé à l'établissementde l'Evangile " : de là sa sollicitude et ses prévenancespour elles; ce n'est pas raison d'amitié , mais de bonnes oeuvres." Elles ont travaillé avec moi ". Que dites-vous? Des femmes onttravaillé avec vous? Sans doute, répond-il. Car bien quePaul eût maints auxiliaires, elles ont contribué, et non pasun peu; et dans le nombre même, celles-ci ont eu leur bonne partd'action. Ainsi déjà dès lors les églises particulièresgrandissaient beaucoup. Le fait même que les personnages dignes etsaints, hommes et femmes, étaient entourés de respects unanimes,avait plusieurs excellents résultats. En effet, d'abord tous lesautres fidèles étaient excités à montrer unzèle semblable; ensuite ceux qui rendaient honneur au zèled'autrui, y gagnaient même personnellement; enfin l'honneur renduredoublait, dans les personnages honorés, l'ardeur et la foi. Aussipartout vous voyez Paul empressé à rendre ces témoignageset à recommander ces fidèles d'un mérite spécial.C'est ainsi que dans l'épître aux Corinthiens il parle deceux qui sont " les prémices de l'Achaïe ". — Quelques-unsvoient dans ce mot " conjoint", Quelque Syzigue, un nom propre. Mais peuimporte qu'il soit ceci, ou qu'il suit cela; il n'est pas besoin ici derecherches curieuses; admirons plutôt simplement quel grand honneurPaul réclame pour ceux qu'il recommande.

4. Tout est au ciel, d'après saint Paul: le Sauveur, la patrie,tout ce que peut demander le coeur le plus exigeant. Nous attendons delà, c'est sa parole, notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ.Reconnaissez ici encore un trait de cette adorable bonté. Il neveut pas nous y entraîner par un effet de sa puissance; il aime mieuxrevenir nous chercher; et quand il nous a reconquis, il se retire, nouslaissant ainsi comblés d'honneur. Car s'il est venu à nouslorsque nous étions ses ennemis, bien plus volontiers reviendra-t-ilaprès nous avoir faits ses amis. Et cette mission de nous venirchercher sur la terre, il ne la confie ni à ses anges, ni àd'autres serviteurs; c'est lui-même qui vient sur les nuéespour nous appeler à son palais de gloire. Peut-être mêmedaignera-t-il enlever avec lui sur les nuées tous ceux qui lui aurontété fidèles. Nous aussi, dit l'apôtre, nousqui l'aurons aimé, nous serons enlevés avec lui sur les nuées,et ainsi nous serons toujours avec lui.

Eh ! qui donc sera trouvé serviteur fidèle et prudent?Quels heureux vainqueurs seront trouvés dignes de si grands biens? Qu'il faut plaindre ceux qui en seront déchus ! Car si nous avonsdes larmes intarissables pour les rois qui ont perdu un trône, queldeuil sera digne de cette inexprimable infortune? Multipliez tant qu'ilvous plaira les douleurs de l'enfer; vous n'aurez pas encore la douleur,l'angoisse d'une âme à cette heure terrible où l'universs'ébranle, où sonnent les trompettes, où un premier,puis un second, puis un troisième bataillon d'anges, puis des milliersenfin de ces phalanges célestes se répandent sur la terre;bientôt apparaissent les chérubins en nombre incalculable,ensuite les séraphins tout près de Lui; et Lui, enfin, lui-mêmeavec le cortége d'une gloire immense autant qu'indescriptible. Alorsles anges se bâtent de rassembler. tous les élus autour deson trône; alors Paul et tous ceux qui l'ont suivi reçoiventla couronne, l'éloge public, l'honneur solennel de la bouche duRoi, en présence de toute l'armée des cieux... Dites, quandmême il n'y aurait point d'enfer, comment apprécier cettegloire des uns, cette confusion des autres? Subir l'enfer, c'est affreux,je l'avoue, c'est intolérable; mais plus cruelle encore doit êtrel'exclusion de ce royaume des cieux.

Un roi, ou, si vous l'aimez mieux, un prince royal, après uneglorieuse absence et plusieurs guerres heureusement terminées, précédépar (87) l'admiration publique et suivi de son armée victorieuse,fait son entrée dans une de nos grandes villes. Voici son char triomphal, ses trophées, ses mille bataillons tout chargés d'or, sesgardes étincelants aussi sous leurs boucliers dorés, toutun peuple couronné de laurier, autour de lui tous les princes dela terre habitée, derrière lui les nations étrangèresreprésentées par des captifs de tout âge, avec leurschefs, satrapes, consuls, tyrans, princes. Au milieu de cette pompe glorieuse,le triomphateur accueille tous les citoyens qui se présentent; illeur donne le baiser, leur serre la main, leur permet de parler en touteliberté, et, en présence de tout le monde, lui-mêmeleur parle comme à des amis, témoignant avoir fait pour euxseuls toutes ses démarches et entreprises. Enfin , introduisantceux-ci dans son palais, il laisse ceux-là dehors : dites, quandbien même il ne les enverrait pas au supplice, combien cette ignominiedépasse-t-elle tous les supplices ! Or, s'il est si amer d'êtreexclus d'une telle gloire auprès d'un mortel, ne l'est-il pas biendavantage de l'être de par Dieu même, alors que le souverainRoi s'environne des puissances célestes, alors qu'il traîneet les démons enchaînés , courbés sous la honte;et, avec eux, leur chef les mains chargées de fers , et tous sesennemis désarmés; alors que sur les nuées apparaissentles vertus des cieux , et Lui-même enfin !

La douleur, croyez-moi, la douleur m'accable à ce récit,à cette pensée : je ne puis achever mon discours. Apprécionsquelle gloire nous allons perdre, lorsqu'il dépend de nous de conjurercette ruine. Ce qui surtout déchire le coeur, en effet, c'est d'êtreainsi frappés, lorsque nous sommes maîtres d'arrêterle coup. Encore une fois, quand le Fils de Dieu accueille les uns et lesenvoie auprès de son Père ; quand , au contraire, il oublieles autres, et qu'à l'instant saisis par les anges, entraînés,gémissants, courbés sous la honte, ils sont livrésen spectacle au monde entier, dites-moi, est-il plus cruel tourment ?

Travaillons donc quand il est temps encore; préparons avec ardeuret sollicitude notre salut. Quels motifs ne pourrions-nous pas ajouter,comme ceux, par exemple, que formulait le mauvais riche ? Si vous vouliezles entendre, nous pourrions les développer pour votre plus grandintérêt : mais qui voudrait ici nous écouter?... Etle langage que nous prêterait ce misérable, bien évidemmentune foule d'autres criminels viendraient le confirmer. Pour ne vous donnerque cette leçon , combien de pécheurs, dans les tourmentsde la fièvre , se sont dits : Ah ! si la santé nous étaitrendue, nous ne tomberions jamais plus en de semblables maux ! Nous exprimeronsnous-mêmes, au grand jour, de pareils regrets; mais nous entendronsla réponse faite au mauvais riche: que l'abîme immense noussépare du ciel, que nous avons ici-bas reçu notre part debonheur.

Pleurons donc amèrement, je vous en supplie; ou plutôt,non contents de pleurer, abordons franchement la vertu. Gémissonspour notre salut, pour ne pas gémir alors inutilement; versons aujourd'huides larmes, pour n'en pas verser plus tard sur nos iniquités. Pleurerdans ce monde, c'est vertu; en l'autre, c'est regret inutile. Punissons-nousde ce côté, pour ne pas être punis de l'autre. La différenceest énorme entre ces deux manières d'être châtiés;ici-bas, vous ne l'êtes que pour un instant; encore n'avez-vous pasmême le sentiment de la peine , convaincus qu'elle vous frappe pourvotre bonheur à venir. Là, au contraire, elle est bien pluscruelle la souffrance, puisqu'aucune espérance ne la console, etqu'on n'en trouve pas la fin, mais qu'elle est infinie et éternelle.

Puissions-nous, au contraire, délivrés de ce monde , conquérirl'éternel repos! Mais comme, pour éviter d'en êtreexclus, nous avons besoin et de vigilance et d'une prière continuelle,veillons, je vous en supplie. La vigilance nous commandera cette prièreperpétuelle, et cette prière non interrompue obtient toutde Dieu. Si, au contraire, nous ne prions pas, si nous n'agissons pas ence sens, nous n'arriverons à rien; comment se pourrait-il qu'ongagnât le ciel en dormant? Absurde impossibilité. C'est déjàbien assez que nous puissions l'acquérir par une course sérieuse,par l'effort en avant, par la conformité à la mort de Jésus,comme le recommandait saint Paul; mais si nous dormons, tout est perdu.Paul a dû dire, lui : " Si je puis l'acquérir enfin ", quedirons-nous à notre tour ? Les endormis n'ont jamais achevéune affaire temporelle, bien moins encore une affaire spirituelle. Lesendormis ne reçoivent rien de leurs amis eux-mêmes, bien moins(88) encore de Dieu. Les endormis ne sont pas même honoréspar leurs parents : le seraient-ils de Dieu? Travaillons un instant, pournous reposer durant toute l'éternité. Il nous faut absolumentsouffrir ; si la souffrance nous épargne ici-bas, elle nous attenddans l'autre vie. Pourquoi ne pas préférer la peine en cemonde, pour trouver ailleurs le repos sans fin? Ah ! plaise à Dieuque menant enfin une vie digne de Jésus-Christ, et devenus conformesà sa mort, nous puissions gagner les biens qu'aucun langage ne peutpeindre, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel soit au Pèreet au Saint-Esprit, etc.

HOMÉLIE XIV

RÉJOUISSEZ-VOUS SANS CESSE DANS LE SEIGNEUR;JE LE DIS ENCORE UNE FOIS, RÉJOUISSEZ-VOUS. (IV, 4 JUSQU'A 10.)

1. Jésus-Christ a déclaré bienheureux ceux quipleurent, malheureux ceux qui rient. Quel est donc le sens de ces parolesde son apôtre : " Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur?" Il ne contredit point son maître, oh non ! Jésus-Christ,en effet, annonce malheur à ceux qui rient de ce rire mondain quia sa raison dans les choses du temps, et il proclame bienheureux ceux quipleurent, mais non pas ceux qui le font pour quelque raison humaine, commela perte d'un bien temporel , mais ceux qui ont la componction chrétienne,pleurant leurs misères, expiant leurs péchés et mêmeceux d'autrui. La joie recommandée ici, loin d'être contraireà ces larmes, s'engendre à leur source pure et féconde.Pleurer ses véritables misères, et les confesser, c'est secréer une joie et un bonheur. D'ailleurs il est bien permis de gémirsur ses péchés et de se réjouir en l'honneur de Jésus-Christ.Les Philippiens souffraient de rudes épreuves, comme le rappellel'apôtre : " Il vous a été donné ", leur disait-il," non seulement de croire en Jésus-Christ, mais de souffrir pourlui " (Philip. I, 29); pour cette raison , il ajoute : " Réjouissez-vousdans le Seigneur ". C'est dire en d'autres termes Vivez de manièreà goûter une joie pure. Tant que rien n'empêchera vosprogrès dans le service de Dieu, réjouissez-vous en lui.C'est là le sens, à moins que cette préposition "en " ne soit synonyme de " avec "; le sens alors serait: Réjouissez-voussans cesse d'être " avec le Seigneur ".

" Je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous ". Expressionqui prouve la confiance de saint Paul, et par laquelle il montre que, tantqu'on s'appuie sur Dieu, on doit sans cesse être dans la joie; fût-ond'ailleurs accablé, frappé de toute manière, on lapossède toujours. Écoutez, en effet, saint Luc nous raconterau sujet des apôtres " qu'ils sortaient du conseil des juifs en seréjouissant d'avoir été trouvés dignes de recevoirpour son nom la flagellation ". (Act. V, 41.) Si les coups et les fers,que chacun regarde comme ce qu'il y a de plus affreux, engendrent une tellejoie, quelle autre douleur au monde pourra enfin nous créer la peine?— " Je vous le répète, réjouissez-vous ". L'apôtrea eu raison de réitérer cette recommandation ; la naturedes événements commandait la douleur; maïs cette répétitionde termes encourageants leur impose le devoir de se réjouir en dépitdes événements.

" Que votre modestie et modération soit connue de tous les hommes". Paul avait parlé un peu auparavant de ceux " qui ont pour Dieuleur ventre, dont la gloire est dans leur honte même, qui n'ont degoût (89) que pour les choses de la terre ". Ces paroles étantde nature à inspirer à ses néophytes de la haine pourles méchants, Paul les avertit de n'avoir rien de commun avec eux,mais cependant de traiter avec modestie et modération non pas seulementleurs frères, mais même leurs ennemis et leurs adversaires.

" Le Seigneur est proche; ne vous inquiétez de rien ". Car quellepourrait être, dites-moi, la raison de votre découragement?Serait-ce parce qu'ils se dressent contre vous, ou parce que vous les voyezvivre dans les délices? " Ne vous inquiétez de rien ". L'heuredu jugement va sonner; dans peu, ils rendront compte de leurs oeuvres.Vous êtes dans l'affliction, eux dans les délices? Tout celafinira bientôt. Ils complotent, ils menacent? Mais leurs coupablesdesseins ne réussiront pas toujours; le jugement est suspendu surleurs têtes, tout va changer ! " Ne vous inquiétez de rien". Déjà la part de chacun est faite. Montrez seulement votrepatience et modération envers ceux qui vous préparent sanscesse les persécutions; et tout va s'évanouir comme un songe,pauvreté, mort, fléaux de tout genre qui vous menacent, toutfinira : " Ne vous inquiétez de rien ".

" Mais qu'en tout, par la prière et par la supplication, avecaction de grâces, vos demandes et vos vœux soient connus devant Dieu.Dieu est proche; je serai avec vous tous les jours jusqu'à la findu monde " c'était déjà une consolation; en voilàune seconde; voilà un antidote capable de dissiper toute peine,tout chagrin, tout ennui. Mais quel est ce médicament? Prier, entoutes choses rendre grâces. Ainsi Dieu ne veut pas que nos prièressoient de simples demandes; il les exige unies à l'action de grâcespour les bien - faits que nous avons déjà reçus. Comment,en effet, demander quelques faveurs pour l'avenir, si nous ne sommes pasreconnaissants des faveurs passées? — " En tout ", dit-il, c'est-à-direen toutes choses, recourez à " la prière et à la supplication". Donc il faut remercier Dieu de tout, même de ce qui paraîtfâcheux. C'est vraiment là que se reconnaît le coeurreconnaissant. La nature des choses l’exige; ce sentiment sort spontanémentd'une âme vraiment reconnaissante et pleine d'amour pour Dieu. Demandez-luidonc des faveurs qu'il puisse approuver et connaître; car il disposetout pour notre plus grand bien, même à notre insu ; et unepreuve que tout se fait pour notre plus grand bien, c'est cette ignorancemême où il nous laisse du succès de nos prières.

" Et que ta paix de Dieu, qui surpasse toutes nos pensées, gardevos esprits et vos coeurs en Jésus-Christ ". Qu'est-ce àdire? Entendez, dit l'apôtre, que la paix de Dieu, celle qu'il afaite avec les hommes, surpasse toute pensée. Qui jamais, en effet,attendit et osa espérer ces biens de l'avenir? Ils surpassent non-seulementtoute parole, mais toute pensée humaine. Pour ses ennemis, pourceux qui le haïssaient, qui le fuyaient, pour eux Dieu n'a pas refuséde livrer son Fils unique pour faire la paix avec nous. Telle est la paix,ou, si vous voulez, telle notre délivrance; telle la charitéde Dieu.

2. " Que cette paix garde vos coeurs et vos intelligences ". On reconnaîtun bon maître, non-seulement à ses avis, mais surtout àses prières, au secours que ses suppliques auprès de Dieuimplorent pour ses disciples, afin qu'ils ne soient ni accabléspar les tentations, ni ballotés par les erreurs. Ici donc saintPaul semble dire : Que celui (lui vous a délivrés si merveilleusement;que celui qu'âme qui vive ne peut comprendre, oui, que lui-mêmevous garde, vous fortifie contre tout malheur. — Tel est le sens de saintPaul, ou bien le voici Cette paix dont Jésus-Christ a dit : " Jevous laisse ma paix, je vous donne ma paix", elle-même vous gardera.Car cette paix surpasse toute intelligence humaine; et si vous demandezcomment, écoutez : quand Dieu nous ordonne d'avoir la paix avecnos ennemis, avec ceux qui nous font un mal injuste, qui nous provoquent,qui nous gardent de la haine, une loi semblable n'est-elle pas au-dessusde tout esprit humain ? Il y a plus : s'il vous plaît, comprenonsd'abord ce mot profond : " La paix de Dieu surpasse toute intelligence". Si la paix de Dieu surpasse toute intelligence, combien plus le Dieuqui nous la donne, surpassera non-seulement toutes nos pensées,mais même toutes celles des anges et des puissances même célestes! — " En Jésus" Christ ", qu'est-ce à dire? Que la paix deDieu vous maintiendra sous l'empire de Jésus-Christ pour vous yfaire persévérer, pour. que votre foi en lui ne chancellemême pas.

" Au reste, mes frères... " — Que signifie " au reste?" J'aidit tout ce que j'avais à dire. C'est (90) le mot de quelqu'un quise presse et n'a plus rien de commun avec les choses temporelles. "Au reste,mes frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est saint, toutce qui est juste, tout ce qui est pudique, tout ce qui est aimable, toutce qui est édifiant, tout ce qui est vertueux et louable, fassel'entretien de vos pensées".

" Tout ce qui est aimable ", qu'est-ce à dire? Aimable aux fidèles,aimable à Dieu. — " Tout " ce qui est vrai ", le mot " vrai " estéminemment bien choisi, car il désigne la vertu même;tout vice, au contraire, est mensonge. La volupté, compagne du vice,la gloire et toutes les choses de ce bas monde ne sont plus que mensonge.— "Tout ce qui est pudique", c'est l'opposé glu péchéqu'il stigmatisait dans ceux qui n'ont de goût que pour les chosesde la terre. — " Tout ce qui est saint " est dit contre ceux qui n'ontd'autre Dieu que leur ventre. — "Tout ce qui est juste et édifiant",ou, comme il le répète en finissant, "tout ce qui est vertueuxet louable", est mis pour rappeler aux Philippiens leurs devoirs enversles hommes. — Vous le voyez : le dessein de Paul est de bannir de nos coeurstoute mauvaise pensée. Car des pensées mauvaises procèdentnécessairement les mauvaises actions.

Et comme c'est une méthode excellente que de se proposer soi-mêmecomme modèle de l'accomplissement des avis qu'on a donnés,il va dire: " Pratiquez ce que vous avez appris et reçu de moi ",dans le même sens qu'il leur écrivait déjà:" Comme vous avez notre exemple ". Il déclare donc: Faites selonce que je vous ai enseigné, selon ce que "vous avez vu et apprisen moi ", c'est-à-dire, imitez-moi pour les paroles, les actions,la conduite. Vous voyez que cette recommandation emporte tous les détailsde la vie. En effet, comme il est absolument impossible de définirpar le menu tous les devoirs, nos allées et venues, nos conversations,notre extérieur, nos habitudes intimes, et que toutefois le chrétiendoit tout régler, saint Paul les résume et dit : " Faitesselon ce que vous avez vu et appris en moi" ; comme pour dire: Je vousai instruits par mes actions autant que par mes paroles. " Pratiquez ",a-t-il écrit; faites, et ne vous contentez pas de parler. " Et leDieu de paix sera avec vous "; c'est-à-dire, si vous gardez cesrègles, si vous avez la paix avec tout le monde, vous aurez prisainsi le poste le plus sûr et le plus tranquille ; il ne vous arriverarien qui vous afflige, rien qui soit contraire à vos désirs.— En effet, toutefois que nous aurons la paix avec Dieu, et nous l'avonstoujours par la vertu, bien plus encore Dieu aura-t-il la paix avec nous.Car puisqu'il nous a aimés jusqu'à nous rechercher quandnous l'évitions, combien plutôt, nous voyant courir àlui, nous offrira-t-il spontanément son amitié.

Le plus grand ennemi de notre nature, c'est le vice. Que le vice soitnotre ennemi, et la vertu notre amie, bien des preuves le démontrent.Et, si vous le voulez, la fornication, une des grandes plaies de l'homme,nous fournira le premier exemple. La fornication attire sur ses victimesun déshonneur complet, la pauvreté, le ridicule; elle enfait la fable et le mépris de tout le monde : à ces ruines,reconnaissez un ennemi. Souvent d'ailleurs elle apporte et maladies etdangers extérieurs, puisque l'on a vu maints débauchéspérir par les suites naturelles du libertinage ou par des blessures.Si tels sont les fruits de la fornication, quels ne seront pas ceux del'adultère? En est-il ainsi de l'aumône? Tant s'en faut, qu'aucontraire, pareille à une mère, elle gagne à son enfantchéri la grâce, l'honneur, la gloire; elle lui fait aimerà remplir ses devoirs d'état; loin de nous délaisser,loin de nous détourner des obligations nécessaires, ellerend nos coeurs plus prudents, tandis que les débauchés sontl'imprudence même.

Mais préférez-vous étudier l'avarice? Elle aussinous traite en ennemie. Comment? C'est qu'elle nous attire la haine universelle;elle nous fait détester de tous, des victimes de l'injustice etde ceux mêmes que nos injustices n'ont point foulés. Ceux-ciplaignent les autres et craignent pour eux-mêmes. Aussi tous n'ontcontre l'avare qu'un regard de colère . l'avare est l'ennemi commun,une bête féroce, presque un démon. De là contrelui mille accusations, complots, jalousies : autant de fruits d'inimitiés.Au contraire, la justice nous fait de tous nos semblables autant d'amis,autant de serviteurs dévoués, autant de coeurs bienveillants,tous répandent pour nous leurs prières; de là pournous un état tranquille et sûr; point de danger, point desoupçon; le sommeil même nous arrive calme et heureux; aucuneinquiétude, aucune plainte amère.

3. Voyez-vous que la justice est préférable (91) au vicecontraire? Quoi ! dites-moi; est-on plus heureux à être envieuxdes autres qu'à prendre sa part dans le bonheur d'autrui? Faisonsces réflexions, et nous nous convaincrons que la vertu est une mèreaimante, qui nous apporte la sécurité; le vice nous jetteen proie aux dangers; de sa nature, il est plein de périls. Ecoutezcette parole du Prophète : " Dieu est une base solide pour ceuxqui le craignent; il aime à montrer son alliance avec eux ". (Ps.XXIV, 14.) On ne craint personne, quand la conscience ne reproche rien;mais aussi on ne se fie à personne, quand on vit dans l'iniquité,on craint jusqu'à ses serviteurs; on les regarde avec un oeil soupçonneux.Et que parlé-je de serviteurs? Le méchant ne peut affrontermême le tribunal de sa conscience; il a des comptes terribles àrégler avec ses juges du dehors comme avec ses bourreaux du dedans,qui ne lui laissent aucun repos.

Alors, direz-vous, il faut vivre pour mériter les éloges?— Non ! Paul n'a pas dit: Visez aux éloges; mais: Faites ce quiles mérite, sans vous soucier de les recevoir; cherchez "ce quiest vrai ", la gloire n'est que mensonge; " faites ce qui est saint"; àla lettre, le terme dont se sert l'apôtre signifie ce qui est sérieux-,pratiquez la gravité, gardez même l'extérieur de lavertu; quant à " pureté ", elle est le propre de l'âme.Et comme il avait ajouté : " Faites tout ce qui est de bonne réputation", pour que vous n'alliez pas croire qu'il ait égard à l'estimedes hommes seulement, il se complète en disant : " S'il est unevertu, s'il est une vraie gloire, pratiquez-la, recherchez-la ".

En effet, si nous gardons la paix avec nous-mêmes, Dieu àson tour sera avec nous; si nous excitons la guerre, ce Dieu de paix nousfuira. Rien n'est aussi hostile à notre âme que le vice; rienne lui donne vie et assurance comme la paix et la vertu. Commençonsdonc à apporter du nôtre, et nous gagnerons Dieu ànotre cause. Dieu n'est pas un Dieu de guerre et de combat; dépouillezdonc l'esprit de combat et de guerre tant à l'égard de Dieuqu'à l'égard du prochain. Soyez pacifique pour tout le monde.Pensez à qui Dieu accorde le salut : " Bienheureux les pacifiques", dit-il, " parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu " (Matth.V, 9) ; avec ce caractère, en effet , ils sont les imitateurs perpétuelsdu Fils de Dieu; et vous aussi, copiez ce modèle, sauvez la paixà tout prix; plus vive sera l'attaque de votre

frère, plus riche aussi sera votre récompense. Ecoutezcette parole du Prophète : " J'étais pacifique avec ceuxqui haïssaient la paix ". (Ps. CXIX, 7.) Voilà la vertu, voilàoù n'atteint pas la raison humaine, voilà ce qui nous faitapprocher de Dieu même.

Rien ne réjouit le coeur de Dieu autant que l'oubli des injures.Par là vous êtes délivrés de vos péchés; par là vos crimes s'effacent. Mais combattons, mais disputons,et déjà nous sommes loin et bien loin de Dieu. Le combat,en effet, amène les inimitiés, et les inimitiés entretiennentle souvenir des injures. Coupez la racine, et le fruit avortera. Ainsi,d'ailleurs, nous nous formerons à mépriser ce qui ne tientqu'à la vie présente. Car, dans les choses spirituelles,il n'y a, vous le savez, il n'y a point de guerres ; tout ce qui ressembleà la guerre, combats, jalousies, toutes misères pareillesont leur cause et leur point de départ dans quelque intérêttemporel. C'est ou le désir injuste du bien d'autrui, ou l’envie,ou la vaine gloire qui engagent toutes les luttes. Si donc nous sauvonsla paix, nous apprendrons à mépriser aussi toutes ces chosesviles et terrestres.

Quelqu'un nous a ravi de l'argent? Il ne vous a pas nui s'il ne vousenlève pas les biens célestes. — Il aura fait obstacle àvotre gloire? Mais non pas à celle que Dieu vous garde; il n'atteintdonc qu'une gloire sans valeur, qui n'est pas même la gloire, maisun nom sonore, et au fond, une ombre et des ténèbres. — Ilvous a ôté votre honneur? A lui-même, oui; àvous, non. Car comme celui qui fait du tort subit ce tort en réalité,et ne le fait pas, ainsi celui qui complote contre son prochain se perdle premier. Qui creuse une fosse à son prochain, y tombe tout d'abord.Aussi gardons-nous de tendre un piège à autrui, si nous craignonsde nous nuire à nous-mêmes. Quand nous détruisons uneréputation , pensons bien que le coup nous frappe, que le piègenous surprend. Que nous soyons assez forts pour nuire à d'autresdevant les hommes , c'est chose possible ; mais, pour sûr, nous nousblessons devant Dieu et l'irritons contre nous. Cessons donc de nous nuire.En commettant l'injustice envers notre frère, nous la commettonscontre nous-mêmes; comme en lui faisant du bien, nous sommes nospropres bienfaiteurs. Ainsi, lorsque votre ennemi vous aura causéquelque dommage, vous serez convaincus si vous (92) êtes sage, qu'ilvous a bien servi; et dès lors, loin de le payer d'un triste retour,vous lui ferez du bien. — Mais, direz-vous, je porte en mon coeur une blessuresi légitime et si vive ! Eh bien ! alors pensez que vous ne luifaites aucun bien par le pardon, mais qu'au moins vous ajoutez àson supplice, tandis que tout le bienfait est pour -vous: cette idéevous déterminera à lui faire du bien. — Quoi donc ! est-ce là le but que vous devez vous proposer par votre générosité?Non certes. Mais si par hasard votre coeur ne peut se fléchir autrement,déterminez-le du moins par cette raison de votre propre intérêt,et bientôt vous arriverez à lui persuader aussi de déposertout ressentiment; dès lors vous ferez du bien à votre ennemicomme à un ami, et vous gagnerez les biens à venir. Puissions-noustous en jouir par Jésus-Christ, etc.

HOMÉLIE XV

AU RESTE, J'AI REÇU UNE GRANDE JOIE EN NOTRE-SEIGNEUR,DE CE QU'ENFIN VOUS AVEZ RENOUVELÉ LES SENTIMENTS QUE VOUS AVIEZPOUR MOI. (CHAP. IV, 10 ET LE RESTE.)

1. Je l'ai souvent répété, l'aumône a étécommandée dans l'intérêt non de ceux qui la reçoivent,mais de ceux qui la donnent. Ceux-ci en recueillent surtout le fruit. Paulnous enseigne clairement ici cette Vérité. Comment? Rappelons- nous qu'après s'être fait longtemps attendre, les Philippienslui avaient envoyé une aumône, et qu'Epaphrodite avait étéchargé de la lui porter. Sur le point de renvoyer celui-ci aveccette épître, il les loue, comme vous voyez, et leur montreque leur bienfait a rejailli, sur eux-mêmes bien plus que sur ceuxqui l'ont reçu. Il procède ainsi pour deux raisons : il craintd'abord que les bienfaiteurs ne s'enorgueillissent, et veut au contraireles rendre plus empressés à se montrer encore généreux,puisqu'ils sont au fond les obligés; en second lieu il empêcheque ceux qui reçoivent n'encourent le jugement de Dieu paru n empressementexagéré, éhonté même à recevoirtoujours; en effet, il est dit ailleurs " qu'il est plus heureux de donner" que de recevoir ". (Act, XX, 35.)

Quelle est donc sa pensée en écrivant : " J'ai reçuune. grande joie dans le Seigneur? " Je me suis réjoui, dit-il,non d'une joie mondaine, non pas même d'une joie purement humaine, mais dans le Seigneur, à cause de vos progrès dans la vertu,et non pas pour le soulagement temporel que j'ai éprouvé.Oui, votre vertu fait ma consolation ; et il ajoute même ma consolationet ma " grande joie " ; ce bonheur, en effet, n'avait rien de matériel;il n'était pas même inspiré par la reconnaissance pourun secours nécessaire, mais par l'idée de leur progrèsdans le bien. Et remarquez encore . après un doux reproche pourle passé, il s'empresse de voiler, ce blâme, en les instruisantà l'exercice continuel et non interrompu de la charité. "Enfin une fois... ", dit-il, pour rappeler un long intervalle de stérilité: " Vous avez refleuri ", figure empruntée aux arbres qui bourgeonnentet puis sèchent pour pousser ensuite des fleurs nouvelles. Il leurfait donc entendre qu'après avoir donné la preuve d'une charitéflorissante et s'être ensuite desséchés, ils ont reprissève et vigueur. Ainsi (93) l'expression ; " Vous avez refleuri", contient à la fois un blâme et un éloge. Il n'estpas sans mérite, en effet, de refleurir après avoir étédesséché; mais aussi la négligence a étépour eux l'unique cause de ce malheur. " Jusqu'à reprendre pourmoi les sentiments que vous aviez autrefois " : il montre qu'ils ont eula sainte habitude de se montrer généreux en pareils cas,de là ces mots : " Que vous aviez autrefois ". Encore pour ne paslaisser croire qu'après avoir été si charitables,ils se soient tout à coup entièrement desséchés,il montre que sur un point seulement ils se sont oubliés, et s'attacheà le déclarer ainsi avec une extrême précaution: " Vous avez enfin refleuri pour moi ", comme s'il ne faisait porter l'avisque sur ce point seul; " enfin ", car (c'est du moins mon interprétation),dans les autres cas, vous n'avez pas cessé d'être bienfaisants.

Mais quelqu'un pourrait ici opposer l'apôtre à lui-même.Il a déclaré, objecterait-on, " qu'il a plus de bonheur àdonner qu'à recevoir; mes mains ", ajoutait-il, " ont travaillépour mes besoins personnels et pour ceux de mes compagnons d'apostolat;j'aime mieux mourir ", écrivait-il aux Corinthiens, " que de souffrirque quelqu'un me fasse perdre cette gloire ". (I Cor. IX, 15.) Aujourd'hui,au contraire, il n'a aucun souci de perdre cette gloire et de la voir s'anéantir.Et comment? En acceptant l'aumône. S'il a pu dire : Ma gloire estde ne rien recevoir, pourquoi l'abdiquer aujourd'hui? Comment répondreà cette objection ?

C'est que, dans le premier cas, il avait une excellente raison de refuser;il combattait les faux apôtres qui voulaient paraître toutà fait semblables aux vrais ministres de Dieu, et trouver en celasujet de " se vanter ". Il ne dit pas qu'en cela ces misérablesmontraient ce qu'ils étaient, mais qu'ils se vantaient, montrantainsi que ces gens savaient bien recevoir, mais en secret; et c'est pourquoiil écrit : Qu'ils se vantaient de leur désintéressement.(II Cor. XI, 12.) — Mais néanmoins saint Paul acceptait les présentsdes fidèles, sinon à Corinthe, du moins ailleurs. C'est pourquoiil disait non pas absolument et simplement : " Je ne me laisserai pas ravircette gloire ", mais avec restriction : On ne me la ravira pas " dans toutel'Achaïe ", après avoir écrit quelques lignes auparavant: " J'ai dépouillé les autres églises, en recevantd'elles l'assistance dont j'avais besoin pour vous servir ". (II Cor. VIIIet seq.) Il déclare donc lui-même qu'il avait coutume d'accepter.

D'ailleurs Paul avait bien le droit de recevoir, pendant qu'il s'imposaitun si rude travail; mais des ouvriers qui ne font rien, comment auraient-ilsce même droit? — Mais , dira l'un d'entre eux, je donne mes prières! Ce n'est pas un travail, puisque tout en travaillant vous pouvez prier.— Mais je jeûne ! Ce n'est pas encore là travailler. Notrebienheureux, vous le verrez en maints passages, unissait le travail àla prédication.

" Vous n'aviez pas l'occasion ", ajoute-t-il. Qu'est-ce à dire?Ce n'était pas négligence chez vous, c'était une impossibilité,puisque vous n'aviez rien de disponible, vous n'aviez pas de superflu;c'est le sens de ces mots : " Vous n'aviez pas l'occasion ". Paul emploieici une manière commune de parler. Car c'est ce que disent la plupartdes gens quand la fortune leur manque et qu'ils sont dans la gêne.

" Ce n'est pas le besoin qui me fait parler ". Si j'ai dit : " Qu'enfinune fois encore " vous avez été généreux; sije vous ai fait un reproche, ce n'était pas pour pourvoir àmes intérêts ni pour soulager ma détresse; non, teln'était pas mon but. — Cependant, ô apôtre, votre langageici ne respire-t-il pas l'amour-propre ? — Non, car déjàaux Corinthiens il disait: " Nous ne vous écrivons rien que vousn'ayez lu ou que vous n'ayez connu par vous-mêmes ". (II Cor. I,13.) Croyez donc qu'aux Philippiens non plus, il ne tenait pas un langagequ'on aurait pu facilement réfuter. Il ne leur parlerait pas ainsi,assurément, s'il voulait se vanter; car sa lettre arrivait àdes gens qui le connaissaient, et le blâme lui serait arrivéde leur part plus éclatant et plus ignominieux. Aussi à ceux-cimême il pouvait dire : " J'ai appris à me contenter de l'étatoù je me trouve ". — " Il a appris ", parce que c'est une vertuqui s'acquiert uniquement par l'exercice, l'étude et la ferme volonté.Loin d'être aisée à conquérir, elle est très-difficileet très-laborieuse : J'ai appris à me suffire " dans l'étatoù je suis. Je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans l'abondance; je suis fait à tout "; c'est-à-dire, je sais me contenterde peu , supporter la faim et la disette, l'abondance comme les privations.— Soit, dira (94) quelqu'un; mais il n'est pas besoin de science ni devertu pour vivre dans l'abondance. — Au contraire, ce point réclamebeaucoup de vertu, et non moins que son opposé. Comment? C'est quesi la faim conseille beaucoup de crimes, l'abondance n'a pas moins de mauvaisesinspirations. Plusieurs, en effet, quand ils sont arrivés àl'opulence, deviennent paresseux et ne savent porter le poids de la fortune.Plusieurs ont trouvé dans la richesse le prétexte d'une fainéantiseabsolue. Tel n'était pas l'apôtre. Quand il recevait, il savaitfaire la part, et très-large, de son prochain. Voilà bienuser de ce qu'on possède. Il ne ralentissait point son zèle, il ne se réjouissait pas de l'affluence des biens de la terre;mais il se montrait toujours le même dans la disette comme dans l'abondance, sans jamais être accablé par l'une, ni enflé parl'autre.

2. " Je sais être rassasié ou être affamé", disait-il; " je sais porter l'abondance ou la pénurie ". Il enest plus d'un qui ne savent pas être rassasiés sans danger,comme ces Israélites qui mangeaient et aussitôt se révoltaient;pour moi, dit-il, je garde en toute occasion la même modération.Il montre ainsi qu'il n'a pas plus de plaisir aujourd'hui qu'il n'a éprouvéde douleur auparavant; et que, s'il a accepté, c'était pluspour eux que pour lui-même : car, pour lui, il savait ne point éprouverle moindre changement d'humeur. " Partout, en effet, à tout événementje suis prêt et formé ", c'est-à-dire, de longue datej'ai fait de toutes choses la complète expérience, et touteschoses me vont également bien. Et parce qu'une telle affirmationsentait la vanterie, voyez comme saint Paul se hâte de la corriger: " Je puis tout ", dit-il, " en Jésus-Christ qui me fortifie ";c'est-à-dire, ce que je fais de bien, ce n'est pas moi qui le fais,mais celui qui m'en donne la force.

Toutefois les plus généreux bienfaiteurs se ralentissent,s'ils voient que leur obligé n'est pas vivement touché, etqu'il dédaigne même ce qu'on lui. donne. On est volontierscharitable, quand on croit faire un heureux, soulager un besoin. Paul donc,en méprisant les secours qu'on lui offrait, aurait rendu nécessairementles néophytes plus négligents. Or, voyez comme il s'empressede prévenir ce malheur. Ses avis précédents réprimaienten eux l'orgueil satisfait; les paroles qui suivent animent et enflammentleur saint dévouement : " Vous avez bien fait néanmoins ",dit-il, " de prendre part à l'affliction où je suis ". Voyezcomme tour à tour il s'élève et s'abaisse, s'isoleet se rapproche, et reconnaissez à ce double trait son amitiépour eux à la fois vive et chrétienne. Je pouvais me passer,dit-il, mais n'allez pas croire que pour cela je n'éprouvasse aucunbesoin : j'ai besoin , pour vous être utile. Et comment participaient-ilsà ses souffrances ? Par leur charité secourable. Il leurdit la même chose touchant ses chaînes : " Vous êtestous associés à ma grâce ", leur dit-il; c'est unegrâce, en effet, de souffrir pour Jésus-Christ, et l'apôtreleur avait déjà dit : " Dieu vous a fait cette grâce,non-seulement de croire en lui, mais de souffrir pour lui ". (Philip. I,29.) En s'arrêtant court après ses premières paroles,il aurait pu les affliger. Aussi veut-il les embrasser dans un tendre amouret leur adresser un éloge, quoique modéré. Il ne ditpas: Vous avez bien fait de me " donner... " ; mais, de " prendre part" à mes afflictions; montrant qu'eux-mêmes ont gagné,puisqu'ils ont acquis le droit de partager la récompense. Il nedit pas non plus : Vous avez allégé mes souffrances ; mais: " Vous avez pris part à mes tribulations ", ce qui étaitcertainement plus glorieux.

Comprenez-vous maintenant l'humilité de saint Paul? Voyez-vousaussi sa magnanimité? Il a commencé par déclarer qu'iln'a aucun besoin de leur argent; mais aussitôt il ne craint pas d'userdes plus humbles expressions, s'abaissant même au langage des mendiantsqui vous disent : Donnez, selon votre habitude charitable! Car l'apôtrene recule devant aucune parole, ni devant aucune action pour arriver pleinementà son noble but. Et quel est ce but? Vous n'accuserez pas, leurdit-il, l'arrogance de mon langage, bien que je vous aie blâmé,bien que je vous aie écrit : " Enfin, une fois encore, vous avezrefleuri ". Vous ne m'accuserez pas non plus de parler sous l'empire dela nécessité. Non, je ne vous ai pas écrit sous l'influencedu besoin. Quel fut donc mon mobile? Une pleine confiance en vous, et vous-mêmesêtes la cause et les auteurs de cette confiance. Voyez comme il gagneleur coeur. Vous êtes cause de ma confiance, leur dit-il; vous accourezles premiers à notre aide; vous nous donnez le droit de (95) vousrappeler vos bienfaits. — Maintenant, après l'humilité dePaul, voyez la dignité de l'apôtre : tant que les Philippiensne lui envoient rien, il ne leur adresse aucun blâme, de peur deparaître plaider sa propre cause; dès qu'ils ont envoyé,il les blâme aussitôt pour le passé, et eux-mêmesacceptent chrétiennement ce blâme, parce qu'en effet, saintPaul, en parlant avec cette liberté, ne pouvait être soupçonnéd'agir pour son intérêt personnel.

" Or vous savez, mes frères de Philippes, qu'après avoircommencé à vous prêcher l'Evangile , ayant depuis quittéla Macédoine, nulle autre Eglise n'a communiqué avec moipar l'échange de dons reçus et rendus, vous seuls exceptés". Dieu ! quel magnifique éloge ! La charité des Corinthienset des Romains avait été provoquée par l'exemple desautres et la parole de saint Paul, mais les Philippiens entrèrentd'eux-mêmes dans cette voie, avant qu'aucune autre Eglise leur eûtmontré l'exemple, " et, au début même de l'Evangile", dit l'apôtre, ils montrèrent pour le saint prédicateurun tel amour, un dévouement si spontané, qu'ils furent lespremiers à porter de tels fruits de charité. Et l'on ne peutpas dire qu'ils agissaient ainsi parce que Paul les honorait de son séjour,et que c'était une manière de prouver leur reconnaissancepour des bienfaits reçus ; car saint Paul l'a dit : " Quand je suisparti de la Macédoine, nulle autre Eglise n'a communiqué" avec moi par l'échange de biens rendus et a reçus, vousseuls exceptés ". — Que signifie cette parole : " Biens reçuset rendus ", et cette autre : " N'a communiqué? " Pourquoi ne dit-ilpas simplement: Aucune Eglise ne m'a rien donné, mais plutôt:"Aucune n'a communiqué avec moi, par l'échange de biens areçus et rendus ? " C'est qu'ici il y avait , en effet, échangeet communauté. " Si nous avons semé parmi vous des biensspirituels ", écrivait-il ailleurs, " est-ce une grande chose aque nous recueillions un peu de vos biens temporels? " (I Cor. IX, 11.)Et dans un autre passage : " Que votre abondance supplée àleur indigence". (II Cor. VIII, 14.) Vous voyez l'échange: ils donnentd'une part, de l'autre ils reçoivent; biens temporels pour biensspirituels. Ainsi que font échange les vendeurs et les acheteurs,recevant l'un de l'autre et se donnant l'un à l'autre, car c'estlà l'échange même, ainsi arrive-t-il au cas présent.Rien, en effet, rien n'est plus lucratif que ce commerce et ce saint négoce; il commence sur la terre, il s'achève et se parfait au ciel. L'acheteurhabite cette basse région ; mais contre une valeur terrestre , ilachète par contrat les biens célestes.

3. Ici toutefois que nul ne perde espoir ; les biens éternelsne nous sont point offerts à prix d'argent; non, telle n'est pointla monnaie du ciel; le ciel s'achète par notre libre volonté,par le courage viril qui nous fait jeter l'argent même, par la sagesse,par le mépris des choses de la terre, par l'humanité, parl'aumône. Si l'argent payait de tels biens, la veuve qui laissaittomber deux oboles dans le tronc n'aurait pas reçu beaucoup ; maiscomme le bon vouloir est la grande puissance et qu'elle apportait toutle désir de son coeur, elle a tout reçu. Ne disons donc jamaisque l'or achète le céleste royaume; ce n'est pas l'or, non,mais l'intention, mais la bonne volonté qui se traduit par ce sacrificed'argent. Mais, direz-vous, encore faut-il être riche? Non, non,la richesse n'est point nécessaire, la bonne volonté suffit.Ayez-la, et avec deux oboles vous pourrez acheter un trône ; sinon,deux mille talents d'or n'auraient pas la vertu de deux oboles. Pourquoi?C'est qu'ayant beaucoup, vous donnez bien peu; l'aumône que vousfaites n'atteint pas celle de la pauvre veuve. Moins que la veuve vousavez apporté l'empressement et le bon coeur qui donne. Cette femmes'est dépouillée de tout; que dis-je? non, elle ne s'estpas dépouillée de tout, elle s'est tout donné. Dieua mis le ciel à prix, non pour vos talents d'or, mais pour une sommede bon vouloir; non pas même pour votre vie, mais pour une généreuseintention. Donner une vie, en effet, qu'est-ce après tout? Ce n'estqu'un homme; et un homme, c'est encore un prix bien inférieur.

" Vous m'avez envoyé deux fois à Thessalonique de quoisatisfaire aux besoins ". Nouvel et grand éloge des Philippiensdont la pauvre cité le nourrissait même pendant son séjourdans la capitale de la province. Remarquez cependant ses paroles. Commeen témoignant toujours qu'il était hors de besoin, il craignait(je l'ai dit déjà) de les rendre moins zélés,après leur avoir montré de tant de manières que personnellementil ne manquait de rien, il a soin de leur rendre ce fait, plus (96 évidentencore par un seul mot: " Aux besoins", écrit-il, et. non " àmes besoins ", sauvant ainsi la dignité et les bienséances.Et, non content de ce trait, il va poursuivre dans le même sens;il va corriger ce que ses éloges pourraient avoir de trop vil etde trop abaissé.

" Ce n'est pas ",continue-t-il, " que je désire vos dons ", suivantl'idée déjà exprimée autrement par lui quandil disait : " Je ne parle pas sous l'empire du besoin ". Ceci est moinsfort toutefois que la première manière d'écrire. Autrechose est ne pas chercher ni désirer, quand on est dans le besoin; autre chose est ne pas même se croire dans le besoin quand réellementon s'y trouve. " Ce n'est pas que je désire vos dons; mais je désirequ'il en revienne, pour votre compte et non pour le mien, un profit considérable". Voyez-vous comme l'aumône leur amasse des fruits? Je ne parlepas ici, dit-il, dans mon intérêt, mais dans le vôtreet pour votre salut. Je ne gagne rien, moi, en recevant; tout le bien estpour ceux. qui donnent, et non pour ceux qui reçoivent; les premiersont en réserve une récompense infinie ; les seconds consommentce qui leur est ainsi donné. Nouvel éloge, mais non sansquelque aveu d'un besoin; car s'il adit: " Je ne désire pas ", craignantqu'ils ne se ralentissent, il ajoute : " Maintenant j'ai tout reçuet je suis dans l'abondance ", c'est-à-dire, votre aumônea réparé même les oublis précédents.C'est encore une manière certaine d'exciter leur zèle charitable.Il remercie : or, tout bienfaiteur, quand il a fait des progrèsdans la sagesse chrétienne, désire d'autant plus trouverchez l'obligé la reconnaissance. " J'ai tout reçu, j'abonde". C'est comme s'il disait: Non-seulement vous avez réparéles oublis du passé, mais vous avez même comblé lamesure et au delà. Mais ne vont-ils pas voir ici un reproche? Ille prévient parles sages précautions de tout ce passage.En effet, il avait dit : " Ce n'est pas que je désire vos dons ",et plus haut : " Enfin, un jour vous avez refleuri ", leur montrant ainsiqu'ils acquittaient une dette en retard ; le terme " j'ai reçu "de cette phrase même, rappelle qu'il a touché comme le montantd'une rente, comme les fruits d'un champ. Mais aussitôt il déclarequ'ils ont donné bien au-delà de leur dette : " J'ai toutreçu, j'abonde, je suis rempli de vos biens "; et ce n'est pas àl'aventure, ce n'est pas par excès de tendresse que j'en fais l'aveu;quoi donc? "C'est que j'ai reçu par Epaphrodite ce que vous m'avezenvoyé comme une obligation d'agréable odeur, comme une hostieque Dieu accepte volontiers et qui lui est agréable ". Mon Dieu! à quelle hauteur il élève leur aumône! Cen'est pas moi qui ai reçu, dit-il, c'est Dieu par moi; aussi quandje n'aurais aucun besoin, n'y regardez pas; Dieu n'avait pas besoin assurément,et pourtant il a reçu; à ce point que la sainte Ecrituren'a pas craint de dire : " Le Seigneur a " respiré in parfum agréable"(Gen. VIII , 2) ; ce qui indique évidemment une joie de Dieu. Voussavez, oh ! vous savez comme notre âme est délicieusementimpressionnée par un suave parfum, quelle douceur et quelle voluptéelle y trouve. Eh bien ! l'Ecriture sainte n'a pas fait difficultéd'attribuer à Dieu une expression aussi humaine, aussi abaissée,pour faire comprendre aux hommes comment il recevait leurs présents.Car ce n'étaient sans doute ni l'odeur, ni la fumée qui rendaientun sacrifice agréable; mais bien le coeur qui l'offrait; sinon,les dons mêmes de Caïn auraient été agréés.Et toutefois, l'Ecriture atteste cette joie de Dieu; et comment s'expliquercette joie ? C'est que les hommes ne savent pas comprendre d'autre langage.Aussi l'Etre bienheureux, qui est au-dessus de tout besoin, témoignede sa joie, de peur que les hommes, sous prétexte que Dieu n'a pasbesoin, s'attiédissent dans le devoir. Mais comme dans la suitedes temps, oubliant toutes les autres vertus et obligations, ils n'avaientde confiance qu'en ces victimes immolées, Dieu les reprenait sévèrementen ces termes : " Est-ce que je mangerai la chair des taureaux; est-ceque je boirai le sang des boucs? " (Ps. XLIX, 13.) C'est le sens de saintPaul quand il dit : " Je ne cherche pas vos dons ".

4. " Je souhaite que mon Dieu comble tous vos besoins selon les richessesde sa gloire par Jésus-Christ ". Remarquez que Paul, à l'exempledes pauvres mendiants, remercie et bénit. Que si Paul bénitainsi ses bienfaiteurs, combien moins devons-nous rougir d'en faire autantnous-mêmes quand nous recevons; ou plutôt, ne recevons pasen nous félicitant d'échapper au besoin, ne nous réjouissonspas pour nous-mêmes, mais pour ceux qui donnent. Ainsi nous seronsrécompensés, nous aussi qui recevons, puisque nous serons(97) heureux de leur vertu; ainsi ne serons-nous point fâchécontre eux s'ils nous refusent, mais plutôt nous plaindrons leursort; ainsi deviendrons-nous plus dignes et plus saints, si nous prouvonsque notre intérêt propre n'est jamais notre guide.

" Que mon Dieu ", dit saint Paul, " comble tous vos besoins". Au lieude Khreian besoin, faut-il lire Kharin ou Kharan, grâce ou joie ?Si vous lisez " grâce ", le sens est : Que Dieu bénisse non-seulementvotre aumône présente, mais toutes vos bonnes oeuvres ! Sivous lisez " besoin ", et telle est, je crois, la vraie leçon, voicila pensée de l'apôtre : il avait dit " Les ressources vousmanquaient ", il se hâte d'ajouter l'équivalent de ce qu'ildit déjà aux Corinthiens : " Puisse Celui qui fournit lasemence au semeur, vous donner aussi le pain de chaque jour, multipliervotre semence, et faire croître les germes des fruits de votre sagesse". (II Cor. IX, 10.) II demande donc aussi pour les Philippiens que Dieuleur donne l'abondance, la semence pour la répandre encore. Il prieDieu non de leur accorder une abondance quelconque, mais celle qui est" selon les richesses de sa bonté ".

Remarquez, toutefois, la prudence et la modération de saint Paul.Il n'aurait pas ainsi prié Dieu de combler " tous les besoins "de ses néophytes, s'ils avaient été d'autres Paulspar la sagesse, par le crucifiement au monde. Mais il voyait en eux desartisans, des pauvres, des gens mariés, chargés d'enfants;pères de famille, ils avaient pris l'aumône sur leur indigencemême, et ils n'étaient pas sans quelque désir des biensde ce monde. La prière de l'apôtre s'abaisse à leurportée. A des personnes de cette condition, il aurait pu , sansêtre déraisonnable , souhaiter le suffisant , l'abondancemême. Voyez toutefois ce qu'il demande pour eux. Il ne dit pas :Que Dieu vous enrichisse, qu'il vous accorde l'opulence; mais quoi? " Qu'ilcomble tous vos besoins ", que vous n'ayez pas la misère, que toutle nécessaire vous arrive. Jésus-Christ même, quandil nous enseigna une formule de prière, y ajouta cette demande etnous apprit à dire : " Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaquejour ".

" Selon ses richesses ". Qu'est-ce à dire? Selon sa bontéhabituelle, qu'on sait être si facile et si, prompte à donner.Et comme en demandant "pour leur besoin ", l'apôtre ne veut pas qu'ilsentendent ce mot dans le sens de misère, il ajoute : " Selon lesrichesses de sa gloire par Jésus-Christ ". Vous aurez de touteschoses une telle abondance, que vous croirez être déjàdans la gloire de Dieu. Peut-être aussi veut-il simplement leur prédirequ'ils seront au-dessus du besoin; " car la grâce était grandedans tous les fidèles ", nous disent les Actes (Act. IV, 33) ; "il n'y avait même aucun pauvre parmi eux ". Peut-être enfinveut-il qu'ils fassent tout pour la gloire de Dieu ; comme s'il leur disait: Usez des biens de Dieu pour sa gloire. " Gloire soit à Dieu notrePère dans tous les siècles des siècles. Amen ". Lagloire de Dieu n'appartient pas seulement au Fils, mais aussi au Père.Quand on l'attribue au Fils, on l'attribue aussi au Père. L'apôtrevenait de parler d'une gloire de Dieu en Jésus-Christ; de peur qu'onne la reporte à celui-ci seulement, il ajoute : " Mais àDieu aussi et à notre Père, gloire ! " Cette gloire, en effet,a été donnée au Fils.

" Saluez de ma part tous les saints en Jésus-Christ ". Encoreun précieux témoignage en leur faveur; c'est une grande amitiéde sa part que de les saluer même par lettres. " Les frèresqui sont avec moi vous saluent ". Comment disiez-vous de Timothée: Je n'ai personne qui me soit aussi intime, ni qui vous porte une aussitendre sollicitude? Et comment dites-vous aujourd'hui : " Les frèresqui sont avec moi? " Il appelle frères ceux qui sont avec lui, soitparce que les paroles : " Je n'ai personne qui me soit aussi intime ",ne se rapportent pas à ceux qui étaient dans Rome ; car quellenécessité pouvaient avoir ceux-ci de se charger des affairesde l'apôtre? — Soit même parce qu'il consent bénévolementà leur donner ce nom de frères.

" Tous les saints vous saluent, surtout ceux qui sont de la maison deCésar. Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christsoit avec vous tous ". Il relève leur courage en leur montrant quela sainte prédication est arrivée jusque dans le palais impérial.Si les heureux du siècle, qui habitent la cour des princes, onttout méprisé pour le royaume des cieux, à plus forteraison devaient-ils, eux aussi, marcher dans cette voie. C'étaitencore une preuve de la charité de Paul, que de raconter des Philippienstant et de si belles choses, que, de si loin et sans les avoir jamais vus,les (98) habitués du palais leur adressaient ainsi un salut d'amitié.A cette époque surtout, où les fidèles étaientpersécutés, la charité avait tout soit empire; etcomment ? C'est que, malgré les distances fort grandes qui les séparaient,ils gardaient entre eux cependant la plus étroite union; et lesplus éloignés eux-mêmes, tout comme s'ils avaient étévoisins, s'envoyaient mutuellement le salut; tous s'entr'aimaient; le pauvreaimait le riche, le riche aimait le pauvre, autant que chacun aime sespropres membres ; on ne connaissait point de préséance, parceque tous étaient enveloppés également dans la hainepublique, tous rejetés et bannis pour la même cause. Et telsque des prisonniers de guerre arrachés de pays différents,se portent un même et mutuel intérêt quand ils ont lamême ville pour prison, parce que leur misère commune en faitdes frères; tels alors les chrétiens, réunis par lacommunauté de bonheur ou de disgrâce, se témoignaientréciproquement une grande charité.

5. La tristesse et les tribulations forment, en effet, entre ceux quisouffrent, un indestructible lien, augmentent la charité, redoublentla piété et la componction. Ecoutez David : " Il m'a étébon que vous m'ayez humilié, Seigneur; j'ai appris ainsi votre justiceet vos lois ". (Ps. CXVIII, 71.) Entendez un autre prophète : "Il est bon à l'homme de porter le joug du Seigneur dès sonadolescence ". (Jérémie, III, 27.) Et ailleurs : " Bienheureuxl'homme que vous instruirez par l'épreuve, Seigneur ". (Ps. XCIII,12.) Un autre nous a dit : " Ne méprisez pas les rudes leçonsdu Seigneur " (Prov. III,11); et encore: " Si vous voulez arriver àla hauteur du service de Dieu, préparez votre âme àla tentation". (Ecclés. II, 1.) Jésus-Christ à sontour avertissait ses disciples : " Vous trouverez l'oppression et la peineen ce monde, mais ayez confiance. Vous pleurerez ", ajoute-t-il, " vousgémirez vous autres, et le monde sera dans la joie " (Jean, XVI,20, 33) ; car il nous en prévient aussi : " La voie est étroiteet rude ". (Matth. VII, 14.) Voyez-vous comment partout la tribulationnous est proposée avec éloges, avec instances, comme unenécessité de premier ordre? En effet, si dans les luttesdu cirque et de l'arène, personne ne peut sans peine emporter lacouronne; s'il faut la mériter en se formant par les travaux, parles abstinences, par un sévère régime de vie, parles veilles, par mille exercices gênants, combien plus le faut-ilpour le ciel ! Eh ! quel homme au monde est exempt de peines? M'opposerez-vousl'empereur? Ah! pas plus que personne il ne mène une vie affranchiede soucis, mais au contraire sa carrière est remplie d'ennuis etd'angoisses. Regardez, non pas le diadème, mais ce déluged'inquiétudes, qui fait constamment autour de lui gronder la tempête;voyez, non la pourpre de son manteau, mais son âme, son âmeplus assombrie que cette pourpre sombre: la couronne lui ceint le frontbeaucoup moins que l'inquiétude ne lui serre le coeur. Contemplez,non pas le nombre de ses gardes, mais la multitude de ses chagrins; aucunemaison de simples sujets n'abrite, autant que le palais des rois, une multitudede tristes soucis. La mort les menace sans cesse, ils redoutent mêmeleurs proches; il semble que toutes les tables soient couvertes de sang.On croit en voir lorsqu'on entre à table et lorsqu'on en sort. Quede nuits pleines d'horreur où les visions et les rêves arrachentde leur couche les princes tremblants ! Voilà les soucis en pleinepaix; mais que la guerre s'allume, leurs inquiétudes vont redoubler.Se peut-il imaginer une vie plus misérable?

Et que ne leur font pas endurer ceux-mêmes qui les touchent deplus près, ceux sur qui pèse plus immédiatement leurempire? Hélas ! le pavé de leur palais est souvent inondéd'un sang qui leur est cher. Faut-il vous raconter quelques traits de cegenre? Peut-être suffiront-ils pour vous faire comprendre que telleest bien la triste vérité. Plus volontiers je vous rappelleraides faits anciens, bien qu'ils soient assez contemporains, toutefois, pourn'être pas effacés de la mémoire publique.

Ainsi l'on raconte qu'un souverain, soupçonnant la vertu de sonépouse, la fit enchaîner dans les montagnes, et livrer toutenue aux lions dévorants, bien que déjà elle lui eûtdonné de son sein plusieurs princes et rois (1). Imaginez dèslors une vie plus triste que la sienne ! Quel dut être le bouleversementde ce noble coeur, pour arriver à commander une si terrible expiation!Ce souverain fit aussi mourir son propre fils; et le frère de celui-cise donna la mort ainsi qu'à tous ses enfants (2). On raconte encoreque ce même

1-2 Les faits auxquels le saint orateur fait allusion ne sont pu touségaiement certaine; il en raconte plus d'un d'après la rumeurpublique, et d'ailleurs le texte de ce discours est altéréen plusieurs endroits. Disons cependant: 1° L'impératrice exposéeaux lions est probablement une fable ; 2° Le fils condamné àmourir, par son père, est Crispus, l'aîné du grandConstantin, et le fait n'est que trop vrai ; 3° Le frère deCrispus et son histoire sont controuvés, on plutôt le tarteest altéré ; 4° Les princes qui meurent par suicide,l'impératrice empoisonnée par imprudence, l'héritierdu trône auquel on arracha les yeux, sont autant de problèmeshistoriques; 5° Mais l'histoire nous montre Valens dans l'empereurbrûlé vif après une bataille, et Arcadius dans le souverainsi malheureux qui régnait à l'époque où parlaitsaint Jean Chrysostome.

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empereur, déjà malheureux par sa femme et par son fils,frappa aussi de mort son propre frère. On vit tel prince se tuer,pour échapper aux mains d'un tyran; tel autre tuer son propre cousin-germain,après l'avoir volontairement associé à sa couronne.Un troisième vit mourir sa femme empoisonnée par des médicaments,qu'elle avait pris pour conjurer sa stérilité; une créaturemisérable et coupable (car il faut être l'un et l'autre pourvouloir procurer, par des moyens humains, une fécondité queDieu seul peut donner), osa fournir à l'impératrice ses droguesdangereuses ; elle en fit sa victime et périt avec elle. Un quatrièmeprince bientôt fut empoisonné aussi, et, croyant prendre unbreuvage, but la mort à pleine coupe. Le fils de ce malheureux,dont la santé était une menace pour l'avenir, se vit arracherles yeux, sans avoir mérité ce supplice. Un cinquièmea péri plus affreusement encore, et la décence ne permetde dire ni pour quelle raison, ni de quelle façon lamentable ildut perdre la vie. Deux princes lui succédèrent. Or, l'unsubit un supplice réservé aux derniers, aux plus misérablesdes hommes, puisqu'il fut brûlé vif dans un affreux pêle-mêlede chevaux, de poutres, de débris de tout genre, laissant son épousedans un triste veuvage, et terminant une triste vie dont on ne sauraitpeindre les tribulations surtout depuis l'époque ou il avait prisles armes. Et l'autre prince, qui maintenant règne encore, n'a-t-ilpas eu à subir, depuis qu'il porte le diadème, un perpétuelenchaînement de peines, de dangers, d'ennuis, de chagrins, de malheurs,de complots ?

Le royaume des cieux n'a rien de semblable : dès qu'on y parvient,on acquiert la paix, la vie, la joie, l'allégresse. Au reste, jel'ai dit, aucune existence sur la terre n'est à l'abri des souffrances.Car si dans le gouvernement des Etats la condition des souverains, de toutesla plus heureuse en apparence, est inondée d'un déluge demalheurs, que ne doivent pas souffrir les particuliers, les familles? Aureste, la multitude des peines de tout genre qu'on rencontre sous la pourpresurpasse toute description. C'est sur ce thème qu'ont étéinventées tant de fables lugubres; puisque toués les tragédieset les drames qui se jouent sur nos théâtres sont tissus deroyales infortunes; la plupart des faits qu'on représente sur lascène sont empruntés à l'histoire et ont un fond devérité. Ainsi on nous amuse par les affreux banquets de Thyesteet par les péripéties douloureuses des malheurs qui ont anéanticette illustre maison.

6. Je vous accorde que les livres des gentils nous ont léguéces histoires. Mais voulez-vous que les saintes Ecritures elles-mêmesnous en retracent de semblables ? Saül fut le premier roi ; vous savezqu'après mille traverses douloureuses, il périt malheureusement.Après lui, David, Salomon, Abias, Ezéchias, Josias furentaussi l'objet de tribulations sans nombre.

Concluez donc que la vie présente ne peut aller sans travaux,peines ni chagrins. Pour nous, ne nous affligeons pas pour les mêmeschoses que les rois. Affligeons-nous pour d'autres sujets qui rendrontnotre tristesse avantageuse; " car la tristesse qui est selon Dieu opèreune pénitence certaine pour le salut". (II Cor. VII, 10.) Voilàcomment il nous faudrait verser des pleurs, gémir, être pénétréde douleur! Ainsi Paul se désolait, ainsi pleurait-il pour les pécheurs: " Je vous ai écrit ", dit-il aux Corinthiens, " le coeur souffrant,l'âme navrée, à travers bien des larmes ". (II Cor.II, 4.) N'ayant pas à pleurer sur ses péchés, il gémissaitsur ceux d'autrui; je dis mieux, par la pénitence et la douleur,il savait se les approprier. Personne ne pouvait succomber au scandale,sans que Paul ne fût brûlé ; la langueur des autresl'accablait de langueur. Bonne et sainte tristesse que celle-là,et préférable à toute joie mondaine ! L'homme quisait ainsi pleurer, je le préfère à tous les hommes;le Seigneur même proclame bienheureux ceux qui adoptent comme personnelleà eux la douleur de leurs frères. J'admire Paul beaucoupmoins pour les dangers qu'il a courus volontairement; ou plutôt non,je ne l'admire pas moins pour ces périls où chaque jour iltrouvait la mort; mais sa charité me charme et me transporte. J'y(100) reconnais une âme tendre et passionnée pour Dieu; j'ydécouvre cet amour que demandait Jésus-Christ, une piétéfraternelle, un paternel dévouement, quelque chose de supérieurencore. Ainsi doit-on accepter la douleur et verser des larmes. Les pleursainsi répandues surabondent de joie; une tristesse de ce genre estune source d'allégresse.

Et ne me dites pas : Quel avantage produisent donc mes larmes, àceux pour qui je les répands? Dussent-elles ne leur point servir,à coup sûr elles nous servent à nous-mêmes. Pleurerainsi sur les péchés d'autrui, c'est avoir dans l'avenirdes pleurs aussi pour ses propres péchés; oui, celui quigémit sur les fautes des autres, s'engage à ne pas laisserpasser sans de grandes larmes ses vices et ses fautes personnels; il ya plus, un tel homme sera moins prompt à offenser Dieu. Mais chosedéplorable entre toutes ! On nous commande de pleurer les péchésd'autrui, et nous ne donnons pas même signe de repentir pour lesnôtres; au contraire, nous tombons sans aucun regret, et nos péchéssont, de toutes choses au monde, ce qui nous donne le moins de souci, lemoins de crainte ! Aussi nous nous livrons à la joie mondaine, inutile,bientôt effacée et grosse de mille chagrins.

Ah ! plutôt, embrassons une tristesse mère de la joie,et renonçons à une joie qu'enfante l'amertume. Cherchonsl'affliction qui porte en elle-même la paix, et fuyons les délicesqui engendrent misère et douleur. Travaillons pour un temps biencourt sur cette terre, pour nous réjouir à jamais dans lescieux. Mortifions-nous pendant une vie fragile, afin de gagner le reposdans une vie sans fin; ne nous prodiguons pas en vain dans cette existenceéphémère, pour n'être pas réduits auxsanglots dans l'éternité. Ne voyez-vous pas que, mêmepour des nécessités temporelles, bien des hommes ici-bassubissent la douleur? Supposez que vous êtes de leur nombre, et supportezles peines et les souffrances, en vous nourrissant de l'espérancedu bien à venir. Vous n'êtes pas meilleur que Paul, meilleurque Pierre, à qui le repos ne fut jamais accordé, qui ontpassé toute leur vie dans la faim, la soif, la nudité. Sivous aspirez au même but, pourquoi vous placer sur un autre chemin?Si vous voulez parvenir à la cité qu'ils ont si dignementgagnée, embrassez jusqu'au bout la voie qui vous y mène !La voie qui aboutit à ce bonheur n'est pas celle de l'inertie, maisbien celle de la souffrance: L'une est la voie large, l'autre est l'étroite.Passons par celle-ci pour conquérir la vie éternelle en Notre-SeigneurJésus-Christ auquel, avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennentgloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé COLLERY.

FIN DU COMMENTAIRE SUR L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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