PRÉFACE DE S. J. CHRYSOSTOME.
Timothée était un des disciples de l'apôtre. SaintLuc témoigne que c'était un jeune homme digne d'admiration,selon le témoignage des frères de Lystre et d'Iconium. (Act.XVI,1, 2.) Il devint à la fois disciple et maître (Ibid.4);il était d'une prudence rare, et savait si bien discerner l'à-propos,qu'après avoir entendu saint Paul prêcher l'Évangilesans tenir compte de la circoncision, et avoir appris que ce mêmesaint Paul avait résisté à saint Pierre à cesujet, il eut assez de ménagement non-seulement pour ne pas attaquerce rite dans ses prédications, ruais encore pour le subir lui-même.Saint Paul le circoncit en effet, dit le texte (3), malgré son âge,et lui confia toute l'administration. L'affection de Paul suffisait pourmontrer ce qu'était Timothée. Il rend, en effet, àdiverses reprises, témoignage de lui dans ses écrits, lorsqu'ildit: " Sachez quelle épreuve il a soutenue, lui qui a servi avecmoi pour l'Évangile, comme un fils auprès de son père". (Phil. II, 22.) Et ailleurs, écrivant aux Corinthiens : " Jevous ai envoyé Timothée, qui est mon enfant chériet fidèle dans le Seigneur " (I Cor. IV, 17) ; et plus loin : "Prenez garde que personne ne le méprise, car il accomplit l'oeuvredu Seigneur, comme je le fais moi-même ". (XVI, 11, 10.) Et il ditencore en écrivant aux Hébreux : " Sachez que notre frèreTimothée est en liberté ". (XIII, 23.) Partout on trouveral'expression de sa grande tendresse pour lui. Les miracles qui se produisentmaintenant montrent la sincérité de sa foi.
Et si l'on demande pourquoi Paul n'écrit qu'à Tite età Timothée, puisque Silas et Luc étaient aussi aunombre de ses plus illustres disciples, lui-même l'explique dansune épître, en disant : " Luc est seul avec moi ". (II Tim.IV, 11.) Clément fut aussi un de ses compagnons, car il dit de lui: " Avec Clément et mes autres coopérateurs ". Ainsi, pourquoiécrit-il seulement à Tite et à Timothée ? C'estque déjà il leur avait confié des églises,tandis qu'il conduisait ceux-là avec lui. Il avait mis àpart Tite et Timothée pour des postes éclatants. Et telleétait la vertu éminente de celui-ci, que sa jeunesse n'yfut pas un empêchement. C'est pour cela qu'il lui écrit :" Que personne ne vous dédaigne à cause de votre jeunesse" (I Tim. IV, 12) ; et plus loin : " Exhorte comme des soeurs celles quisont jeunes (2) ". Car là où se trouve la vertu, tout lereste est accessoire, et rien ne doit être un empêchement.Discourant en effet des évêques et touchant à beaucoupd'objets, il ne se préoccupe nulle part de leur âge. Et s'ilécrit : " Qu'il se fasse obéir de ses enfants ", et " qu'iln'ait eu qu'une seule femme ", il ne veut pas dire par là qu'ildoive être nécessairement époux et père de famille; mais que, s'il a participé à la condition mondaine, ilsoit tel qu'il sache gouverner ses enfants et toute sa maison. Car si,dans le monde, il n'a pas su user de sa condition, comment lui confierait-onle soin d'une église ? Et pourquoi donc adressait-il ces épîtresà un disciple désormais chargé d'enseigner? Ne fallait-ilpas l'instruire pleinement avant de lui donner son mandai? Oui, mais ilavait maintenant besoin d'une instruction différente de celle desdisciples et propre à celui qui enseigne. Voyez en effet comment,dans toute cette épître, Paul donne l'enseignement qui convientà un maître. Aussitôt après la suscription, ildit à Timothée, non pas de négliger ceux qui enseignentde nouvelles doctrines, mais de les avertir eux-mêmes de n'en pointenseigner.
HOMÉLIE PREMIÈRE
PAUL, APOTRE DE JÉSUS-CHRIST,SELON L'ORDRE DE DIEU NOTRE SAUVEUR ET SEIGNEUR, JÉSUS-CHRIST, NOTREESPÉRANCE, A TIMOTHÉE, SON VRAI FILS DANS LA FOI. ( I, 1-2JUSQU'À 4.)
1. La dignité d'apôtre était grande et digne d'admiration;et partout nous voyons Paul en exposer l'origine comme celle d'un honneurqu'il ne s'arroge pas, mais qui lui est conféré et qui luiest imposé. Lorsqu'il dit qu'il est appelé, lorsqu'il ditqu'il est apôtre " par la volonté de Dieu " (I Cor. I, 1);et ailleurs " La nécessité m'en est imposée " (Ib.IX, 16) ; (274) lorsqu'il dit qu'il a été mis à partpour cet objet (Rom. I, 1) ; par toutes ces paroles, il rejette loin delui la passion des honneurs et la vaine gloire. De même, en effet,que celui qui s'élève de lui-même à. un honneurqu'il ne reçoit pas de Dieu, est digne du blâme le plus sévère;de même celui qui écarte et fuit ce que Dieu lui présente,mérite un autre reproche, celui de désobéissance etde rébellion. C'est ce que dit Paul, au commencement de cette épîtreà Timothée : " Paul, apôtre de Jésus-Christ,suivant l'ordre de Dieu ". Il ne dit pas en ce passage, " appelé", mais " suivant l'ordre " ; il débute ainsi pour empêcherque Timothée, voyant qu'on lui parle sur le même ton qu'auxautres disciples, n'en soit blessé par une faiblesse trop ordinaireaux hommes. Et où Dieu a-t-il donné cet ordre On trouve,dans les Actes des apôtres, que l'Esprit dit : " Mettez-moi àpart Paul et Barnabé ". (Act. XIII, 2.) Partout, dans ses épîtres,Paul prend le nom d'apôtre, apprenant ainsi à celui qui l'écouteà ne pas croire que ses paroles soient des paroles humaines ; carl'apôtre (l'envoyé) ne peut rien dire de lui-même, etle nom d'apôtre élève la pensée de l'auditeurjusqu'à Celui qui l'envoie. Aussi met-il ce titre en têtede ses épîtres, comme garant de la croyance que méritentses paroles, et il s'exprime ainsi : " Paul, apôtre de Jésus-Christ,selon l'ordre de Dieu, notre Sauveur ". Et même on ne voit nullepart le Père donner cet ordre, mais partout c'est le Christ quilui parle; c'est le Christ qui dit : " Marche, parce que je t'enverraiau loin parmi les nations " (Act. XXII, 21) ; et ailleurs : " Il faut quetu comparaisses devant César ". (Ib. XXVII, 24.) Mais tous les ordresque donne le Fils, il les appelle ordres du Père, comme il appelleordres du Fils ceux de l'Esprit. C'est l'Esprit qui l'a envoyé,c'est l'Esprit qui l'a mis à part, et il emploie ces mots : L'ordrede Dieu. Quoi donc? La puissance du Fils est-elle restreinte, parce queson apôtre est envoyé par l'ordre du Père? Nullement;car voyez comment il montre que cette puissance leur est commune. Aprèsces mots : " Selon l'ordre de Dieu notre Sauveur " , il ajoute ceux-ci: " Le Christ Jésus, notre espérance". Voyez l'exacte propriétédes termes qu'il emploie. Le Psalmiste appelle le Père " l'espérancede toutes les extrémités de la terre ". (Ps. LXIV, 6.) Etsaint Paul à son tour, dans son épître: " Nous nousfatiguons et nous sommes en butte aux outrages, parce que nous avons espérédans le Dieu vivant et véritable ".
Il fallait que le maître supportât des périls, etdes périls bien plus nombreux que les disciples : " Je frapperaile pasteur, et les brebis seront dispersées ". (Matth. XXVI, 31.)Il est donc naturel que le démon se déchaîne avec plusde violence contre le pasteur, puisque la perte du pasteur cause la dispersiondu troupeau. En faisant périr les brebis, il diminue le troupeau; mais, en faisant disparaître le pasteur, il ruine le troupeau toutentier. Pouvant donc par là obtenir avec moins d'efforts un résultatplus grand et tout ruiner en perdant l'âme d'un seul, c'est aux pasteursqu'il s'attaque surtout. Tout d'abord donc et dès le pré.ambule, Paul élève l'âme de Timothée, en luidisant : Nous avons un Sauveur, qui est Dieu, et une espérance,qui est le Christ. Nous souffrons beaucoup de maux, mais nous avons degrandes espérances; nous sommes exposés aux périlset aux embûches, mais nous avons un Sauveur, qui n'est pas un homme,mais Dieu. A notre Sauveur la force ne peut manquer, puisqu'il est Dieu;et, quelque grands que soient les périls, ils ne nous surmonterontpas; notre espérance ne sera point confondue, puisqu'elle vientdu Christ. Ainsi nous sommes garantis des périls, ou par une promptedélivrance, ou par les nobles espérances dont nous sommesnourris. Car, est-il dit, tout ce que nous pouvons souffrir n'est rien,quand il ne s'agit que des souffrances de cette vie. Pour. quoi ne dit-ilnulle part qu'il est l'envoyé du Père, mais du Christ? Parcequ'il leur attribue tout en commun; ainsi il dit que l'Evangile est deDieu.
" A Timothée, mon vrai fils dans la foi ". Ici encore se trouveune exhortation. Car si Timothée a montré assez de foi pourêtre appelé fils et vrai fils de Paul, il sera plein de confiancepour l'avenir. La foi, en effet, est telle que, si les événementsne se montrent pas d'accord avec les promesses, elle ne se laisse ni abattre;ni troubler. Mais, dira-t-on, voici un fils, un vrai fils, qui n'est pointde la même substance que son père. Quoi donc? est-il d'uneautre race ? Mais, insiste-t-on, il n'était pas fils de Paul. Ce mot n'indique pas une filiation proprement dite. Mais quoi? était-ild'une substance différente? Non, car (275) en disant: " Mon fils", il a ajouté : " dans la foi " ; ce qui indique une légitimefiliation. Ils ne sont différents en rien : la ressemblance de lafoi est entre eux ce qu'est entre les hommes la ressemblance de la nature.Un fils ressemble à son père, mais non aussi parfaitementque s'il s'agissait de la nature divine. Parmi les hommes, quoique la substancesoit la même, bien des différences se produisent : le teint,les traits, l'intelligence , l'âge, les goûts, les qualitésde l'âme et celles du corps, les circonstances extérieures, mille choses établissent entre un père et son fils desdifférences ou des ressemblances. Ici aucune de ces causes d'oppositionn'existe.
" Par ordre " est une expression plus forte que le mot " appelé". Quant au passage : " A Timothée, mon vrai fils ", on peut lerapprocher de ce que Paul dit aux Corinthiens : " Je vous ai engendrésen Jésus-Christ " (I Cor. IV, 15), c'est-à-dire dans la foi.Il ajoute "Vrai fils ", pour témoigner d'une ressemblance plus exactede Timothée que des autres avec lui, de son affection pour lui,et des dispositions de son âme. Voici encore la préposition" dans " mise devant le mot foi. Voyez quel éloge contient ce langage,où il l'appelle, non-seulement son fils, mais son fils véritable.
2. " Grâce, miséricorde et paix ", dit-il, " de la partde Dieu notre Père, et de Jésus-Christ Notre-Seigneur ".Pourquoi " miséricorde " dans la suscription de cette épître,et non dans les autres? Sa vive tendresse lui a dicté ce mot; pourson fils sa prière est plus étendue, parce qu'il craint ettremble pour lui. Sa sollicitude est telle qu'à lui et àlui seul il adresse des recommandations sur ses besoins matériels." Usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentesmaladies ". (I Tim. V, 23.) Or ceux qui enseignent ont plus que d'autresbesoin de miséricorde. " De la part de Dieu notre Père, etde Jésus-Christ Notre-Seigneur ". Ici encore se trouve une exhortation.Car, si Dieu est notre Père, il prend soin de ses enfants ; écoutezen effet le Christ nous dire : " Quel est l'homme parmi vous qui, si sonfils lui demande du pain, voudrait lui donner une pierre?" (Matth. VII,9.)
" Ainsi que je vous ai prié de demeurer à Ephèse,à mon départ pour la Macédoine ". (I Tim. I, 3.) Ecoutezla douceur de cette parole; ce n'est point la voix d'un maître quienseigne, c'est presque celle d'un suppliant. Il ne dit point : J'ai commandé,j'ai ordonné, j'ai prescrit, mais bien : " Je vous ai prié". Ce n'est pas envers tous les disciples qu'il faut agir ainsi, mais bienenvers ceux qui sont doux et vertueux; envers ceux au contraire qui sontcorrompus, qui ne sont pas de véritables disciples, il faut linautre langage, comme l'apôtre même le témoigne, quandil dit : " Réprimandez avec pleine autorité ". (Tit. II,15.) Et ici même, voyez ce qu'il ajoute : " Afin de prescrire àcertains homes (et non de les prier) de ne point enseigner une autre doctrine". (I Tim. I, 3.) Que veut-il dire en parlant ainsi? L'épîtreque Paul avait adressée aux Ephésiens ne suffisait-elle pas?Non, car on méprise plus facilement un texte écrit; ou peut-êtrece fait était-il antérieur à l'épître.L'apôtre a passé beaucoup de temps dans cette ville oùétait le temple de Diane, et où il a souffert cette persécution(Act. XIX, 23-40) que vous connaissez. Car après que la foule, réunieau théâtre, fut dispersée (Ib. 29, 31, 40), Paul fitvenir ses disciples, les exhorta et partit (Act. XX, 1) ; et quelque tempsaprès il se retrouva parmi eux. (Ib. 17.) Il est intéressantde rechercher si ce fut alors qu'il y établit Timothée, caril lui dit " de prescrire à certains hommes de ne point enseignerune autre doctrine ". Il ne les nomme pas, afin de ne pas les humiliertrop par la publicité de ses reproches. II y avait là plusieursd'entre les juifs, faux apôtres, qui voulaient ramener les fidèlesà la loi, ce que Paul attaque partout dans ses épîtres.Car ils ne le faisaient point par l'impulsion de leur conscience, maispar vanité, parce qu'ils voulaient se faire des disciples, et paresprit de contention et d'envie contre le bienheureux Paul. Tel est cet" enseignement d'une autre doctrine ".
" Et de ne point s'attacher ", poursuit-il, " à des fables età des généalogies ". Les fables dont il parle, cen'est pas la loi, à Dieu ne plaise; mais les additions fictives,la fausse monnaie de la loi, les opinions trompeuses. Il paraît queles vains esprits de la race des Juifs employaient toutes leurs facultésà supputer les générations pour s'acquérirla renommée d'hommes savants et érudits. " De prescrire àcertains hommes de ne point enseigner une autre doctrine et de ne points'attacher à des fables et à des généalogiessans fin ". Que veut dire ici sans fin ? "
276
Quelque chose d'interminable, ou sans objet sérieux, ou peu intelligible.Vous voyez comment il blâme ces recherches. Là où estla foi, la recherche est inutile; là où il n'y a rien àchercher, à quoi bon l'examen? L'examen exclut la foi. En effetcelui qui cherche n'a pas encore trouvé, et ne peut avoir la foi.C'est pourquoi l'apôtre dit: Ne nous occupons point de recherches.Si nous cherchons, nous n'avons pas la foi qui est le repos du raisonnement.Comment donc le Christ dit-il : " Cherchez et vous trouverez; frappez etil vous sera ouvert ? " (Matth. VII, 7.) Et encore : " Scrutez les Ecritures,puisque vous pensez y avoir la vie éternelle ". (Jean, V, 39.) Làle mot " cherchez " est dit de la prière et de ses ardents désirs;ici, " scrutez les Ecritures " n'est pas dit pour provoquer des recherchesfatigantes, mais pour en soulager. Quand Jésus-Christ dit : " Scrutezles Ecritures ", il entend : Afin d'en apprendre et d'en posséderle sens exact, non pour chercher toujours, mais pour mettre fin ànos recherches. Et l'apôtre dit avec justice : " Prescrivez àcertains hommes de ne pas enseigner une autre doctrine et de ne pas s'attacherà des fables et à des généalogies sans fin,qui produisent des recherches plutôt que l'édification divinequi est dans la foi ". (I Tim. I, 3, 4.) L'expression " l'édificationdivine ", est juste ; car Dieu a voulu nous donner de grands biens; maisle raisonnement n'est pas apte à concevoir la grandeur de ses plans.C'est l'oeuvre de la foi, qui est le plus grand des remèdes de l'âme.La recherche est donc opposée au plan divin. Et quel est ce planfondé sur la foi ? Accueillir les bienfaits de Dieu et devenir meilleur; ne point disputer ni douter, mais trouver le repos. Car ce que la foia achevé et édifié, la recherche le renverse. Commentcela? En soulevant des questions et en mettant de côté lafoi. " Ne pas s'attacher à des fables et à des généalogiessans fin ". Quel mal, dira-t-on, faisaient ces généalogies? Le Christ a dit que l'on doit être sauvé par la foi, etceux-là cherchaient et disaient qu'il n'en saurait être ainsi.Car, puisque l'assertion, la promesse est pour le temps présent,et l'accomplissement pour l'avenir, la foi est nécessaire. Or ceshommes, préoccupés des observances de la loi , faisaientobstacle à la foi. Mais je pense qu'il parle ici des gentils, dressantle catalogue de leurs dieux, quand il dit : " Les fables et les généalogies".
3. Ainsi donc, ne nous attachons point à des recherches, carle titre de fidèles nous engage à croire à la parole,sans doute ni hésitation. Si c'était une parole humaine,nous devrions la soumettre à l'épreuve; mais, si elle estdivine, nous devons la vénérer et la croire; si nous ne croyonspas à cette parole, c'est que nous ne croyons pas même qu'elleest de Dieu ; car comment connaître que c'est Dieu qui parle, etlui demander compte de sa parole ? La première preuve que nous connaissonsDieu, c'est de croire à sa parole sans preuves ni démonstrations.Les gentils eux-mêmes le savent, car ils croient en leurs dieux,bien que leurs oracles soient sans preuves, et par cela seul qu'ils viennentdes dieux. Les gentils donc le savent, vous le voyez. Et que dis-je, laparole d'un dieu? Ils croient à celle d'un enchanteur et d'un mage,je veux dire de Pythagore : " Le maître l'a dit ". Et dans la partiesupérieure des temples, le dieu du silence était peint, tenantun doigt sur sa bouche, et serrant ses lèvres pour enseigner lesilence à tous ceux qui passaient. Faut-il croire que leurs doctrinesétaient vénérables, et que les nôtres au contrairesont dignes de risée ? C'est plutôt avec raison que cellesdes gentils sont un objet d'examen, car elles consistent en raisonnementscontradictoires, en controverses, en conclusions, et les nôtres ensont affranchies. Celles-là sont l'oeuvre de la sagesse humaine,celles-ci sont l'enseignement de la grâce de l'Esprit-Saint; celles-làsont les dogmes de la folie et de la déraison, celles-ci de la véritablesagesse. Là il n'y a point de disciple et de maître, maistous cherchent ensemble, qu'ils soient maîtres ou disciples. Carêtre disciple, ce n'est pas chercher; c'est être guidépar la confiance et non par le doute; c'est croire et non raisonner. C'estla foi qui fait la gloire des anciens; c'est le manque de foi qui a toutcorrompu. Et que parlé-je des choses célestes? Si nous examinonsde près celles de la terre, vous trouverez qu'elles ne sont pointétrangères à toute foi; ni les contrats, ni les arts,ni rien de semblable ne peut s'en passer. Et, s'il en faut pour des objetstrompeurs, combien plus pour des objets célestes !
Attachons-nous donc à la foi, possédons-la; c'est ainsique nous écarterons de notre âme toute funeste doctrine, telleque celles de (277) l'émanation et du destin. Si vous croyez àla résurrection et au jugement , vous saurez écarter de votreâme toutes ces doctrines. Croyez que Dieu est juste, et vous ne croirezpas à une émanation inique; croyez à la Providencedivine, et vous ne croirez pas à une émanation à laquelletout est soumis; croyez aux châtiments divins et au royaume de Dieu,et vous ne croirez pas à une émanation qui nous enlèvenotre libre arbitre , pour nous soumettre à une nécessitéimpérieuse. Ne semez point, ne plantez point, ne combattez pas,ne faites rien en un mot ; avec ou sans votre volonté, tout se produirapar l'émanation. Que restera-t-il à la prière? etpourquoi voudriez-vous être chrétien, si l'émanationest vraie? Car vous ne pourrez plus être accusé d'aucun péché.D'où viennent les sciences ? De l'émanation? Oui, nousrépond-on; mais le destin exige que tel homme devienne savant àgrand'peine. Eh ! montrez-m'en un seul qui le devienne sans peine. C'estdonc le travail et non l'émanation qui fait les savants.
Pourquoi, me dira-t-on, tel misérable coquin est-il riche, pouravoir reçu de son père un héritage, tandis que telhomme se donne mille peines et reste pauvre? Car tel est l'objet constantde leurs disputes ; ils ne soulèvent que des questions de richesseet de pauvreté, non de vice et de vertu. Mais plutôt àce sujet, montrez-moi un homme qui soit devenu méchant, quelqueeffort qu'il ait fait pour être vertueux, ou vertueux sans nul effort.Si le destin a tant de puissance, qu'il la montre dans les objets les plusgrands, la vertu et le vice, et non dans la richesse et la pauvreté. Pourquoi, dira-t-on encore, celui-ci vit-il dans les maladies et celui-làdans la santé? Pourquoi celui-ci dans l'estime et celui-làdans l'opprobre; pourquoi celui-ci réussit-il à son grédans toutes ses affaires, et celui-là trouve-t-il mille et milleentraves ? Ecartez la doctrine de l'émanation et vous le comprendrez;croyez à la Providence divine, et vous le verrez clairement. Jene le puis, répond mon adversaire, car cette confusion ne me permetpoint de soupçonner qu'une providence divine soit l'auteur de toutcela. Comment croire qu'un Dieu bon par excellence donne les richessesà l'impudique, au scélérat, à l'homme cupide,et ne les donne pas à l'homme de bien ! Quel moyen de le croire?Car il faut bien s'en rapporter à ce qui existe. Soit. Eh bien! tout cela provient-il d'une émanation juste ou injuste? Injuste,me direz-vous. Et qui en est l'auteur? Est-ce Dieu? Non, me dira-t-on; elle n'a point d'auteur. Et comment cette émanation, qui n'estpas émanée, peut-elle opérer tout cela ? Il y a contradiction.
Ainsi Dieu n'y, est pour rien. Examinons pourtant qui a fait le ciel. L'émanation , me dira-t-on. Et la terre? Et la mer? Et les saisons?Et puis elle a disposé la nature inanimée dans un ordre parfait,dans une harmonie parfaite, et nous, pour qui tout cela existe, elle nousaurait destinés au désordre? Comme celui qui, par ses soinsprévoyants, disposerait à merveille une maison, mais ne feraitrien pour ceux qui doivent l'habiter. Qui veille à la successiondes phénomènes ? Qui a donné à la nature seslois si régulières ? Qui a réglé le cours dujour et de la nuit? Tout cela est au-dessus de l'émanation. Non,me dira mon adversaire; tout cela s'est fait par hasard. Et comment unordre pareil serait-il l'effet du hasard? Mais on insiste : D'oùvient -que la santé, la richesse, la renommée sont le fruit,tantôt de la cupidité, tantôt d'un héritage,tantôt de la violence? Et pourquoi Dieu l'a-t-il permis? Parceque ce n'est point ici que chacun est rémunéré suivant-ses mérites; ce sera dans le temps à venir montrez-moi qu'alorsil en sera comme en ce monde. Donnez-moi d'abord, me dira-t-on, les biensd'ici-bas; je ne cherche pas ceux de l'autre monde. C'est pour ce motifque ceux-là ne vous sont pas donnés. Car si, lorsque vousêtes privé des plaisirs, vous les aimez au point de les préféreraux biens célestes, que serait-ce, si vous jouissiez d'un plaisirsans mélange? Dieu vous montre ainsi que ces avantages ne sont pasréels, mais indifférents; s'ils ne l'étaient pas,il ne les eût point donnés aux méchants. Dites-moi,n'est-il pas indifférent que l'on soit noir ou blond, grand ou petit?Eh bien ! il en est de même de la richesse. Dites-moi, chacun n'est-ilpas équitablement pourvu des biens nécessaires , savoir l'aptitudeà la vertu et la répartition des dons spirituels ? Si vousconnaissiez les bienfaits de Dieu, jamais, étant équitablementpourvu de ces biens, vous ne seriez indigné de manquer des biensterrestres; vous n'auriez pas cette avidité, si vous connaissiezles biens auxquels vous êtes admis.
278
Un serviteur nourri, vêtu, logé par son maître commeses compagnons, ne se croit pas plus riche qu'eux parce qu'il a des cheveuxplus abondants ou des ongles plus longs; de même c'est un bien vainorgueil que celui des biens terrestres. Dieu les éloigne de nouspour apaiser cette folie, pour diriger vers le ciel le désir quise portait vers eux. Mais nous, même alors, nous ne devenons passages. De même que si un enfant possède un jouet et le préfèreaux objets importants, son père le lui enlève pour l'amener,même malgré lui, à une occupation sérieuse;de même Dieu en agit envers nous pour nous diriger vers le ciel. Et pourquoi donc, dira-t-on, permet-il que les méchants possèdentles richesses ? Parce qu'il en fait peu de cas. Et pourquoi le permet-ilaux justes? Il se borne à ne pas l'empêcher. Nous avonsparlé ici d'une façon élémentaire, comme àdes hommes qui ignoreraient les Ecritures ; mais, si vous vouliez croireet vous attacher aux paroles divines, nous n'aurions pas besoin de tantde discours, vous sauriez tout ce que vous avez besoin de savoir. Et pourvous apprendre que la richesse n'est rien, que la santé n'est rien,que la gloire n'est rien, je vous montrerai beaucoup d'hommes qui ont pus'enrichir et ne l'ont pas fait, qui ont pu avoir une santé florissanteet ont macéré leur corps, qui ont pu être honoréset ont tout fait pour être méprisés. Cependant nulhomme étant bon ne s'efforce de devenir mauvais. Ayons donc l'ambitiondes biens véritables et nous obtiendrons même les autres enJésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel soient au Père etau Saint-Esprit , gloire , puissance , honneur, maintenant et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE II
LA FIN DU PRÉCEPTE EST LA CHARITÉ QUIPART D'UN COEUR PUR, D'UNE BONNE CONSCIENCE ET D'UNE FOI SINCÈRE;MAIS QUELQUES-UNS S'EN SONT ÉCARTÉS POUR S'ÉGAREREN DE VAINS DISCOURS, VOULANT ÉTRE DOCTEURS DE LA LOI ET NE COMPRENANTNI CE QU'ILS DISENT NI L'OBJET DE LEURS AFFIRMATIONS. (I, 5-7 JUSQU'A 11.)
1. Rien n'est si funeste au genre humain que de mépriser la charitéau lieu de la pratiquer avec zèle; rien n'est si efficace pour larectitude de la vie que de s'efforcer d'atteindre à cette vertu.Le Christ nous l'enseigne, quand il nous dit: " Si deux d'entre vous unissentleur prière pour le même objet, tout ce qu'ils demanderont,ils l'obtiendront". (Matth. XVIII, 19.) Et encore : " Lorsque l'iniquitésera abondante, la charité se refroidira ". (XXIV, 12.) C'est làl'origine de toutes les hérésies. C'est parce qu'on n'aimaitpas ses frères qu'on est devenu jaloux de leur bonne renommée;cette jalousie a produit l'amour de la domination, et celui-ci toutes leshérésies. Aussi Paul, après avoir dit à Timothée" de prescrire à certains hommes de ne point enseigner une autredoctrine ", lui enseigne comment il y pourra réussir. Et quel estce moyen ? La charité. De même que, lorsqu'il dit : " Le Christest la fin de la loi " (Rom. X, 4), il veut dire son accomplissement, quine peut être obtenu sans le Christ; de même le préceptene peut s'accomplir sans la charité. La fin de la médecine,c'est la santé; quand on la possède, on n'a pas besoin desoins extraordinaires; de même quand on possède la charité,on n'a pas besoin de beaucoup de préceptes. Et de quelle charitéparle l'apôtre ? De celle qui est véritable et ne s'en tientpas aux paroles, mais réside dans le sentiment de l'âme etle partage des souffrances. Celle qui part d'un coeur pur, dit l'apôtre;voulant dire d'une conduite droite ou d'une affection légitime;car une (279) vie qui n'est point pure produit des divisions. " Quiconquefait le mal, hait la lumière ". (Jean, III, 20.) Il y a en effetaussi une amitié entre les méchants; les brigands aimentles brigands, les meurtriers aiment les meurtriers; celle-là nepart point d'une bonne conscience, mais d'une mauvaise; non d'un coeurpur, mais d'un coeur impur; elle ne part point d'une foi sincère.La foi enseigne le vrai; une foi véritable fait naître lacharité; car celui qui croit véritablement en Dieu ne peutperdre la charité.
"Quelques-uns", continue le texte, s'en sont a écartéspour s'égarer en de vains discours ". Oui, ils se sont égarés, car il faut être habile pour choisir la direction vraie et ne passe détourner du but, en sorte qu'on se laisse diriger par l'Esprit; beaucoup d'impulsions nous écartent du véritable but, etil faut avoir toujours en vue le terme unique. " Voulant", continue l'apôtre," être docteurs de la loi ". Vous voyez ici une autre cause de cedésordre, l'amour de la domination. C'est pourquoi le Christ a dit:" Vous ne vous ferez point appeler rabbi ". (Matth. XXIII, 8.) Et l'apôtreà son tour : " Ils n'observent point eux-mêmes la loi, maisveulent se glorifier dans votre chair ". (Gal. VI, 13.) Ils désirentêtre honorés, et à cause de cela ne considèrentpoint la vérité. " Ne comprenant ni ce qu'ils disent, nil'objet de leurs affirmations ". L'apôtre les accuse ici de ne pointconnaître le but de la loi, et de ne point savoir jusqu'àquel temps elle devait régner. Mais, me dira-t-on, si leur conduitevient d'ignorance, comment dites-vous qu'ils pèchent? C'est queleur faute vient non-seulement de ce qu'ils veulent être docteursde la loi , mais encore de ce qu'ils ne conservent pas la charité, et que de là résulte l'ignorance. En effet, quand l'âmese donne aux objets charnels, sa vue se paralyse ; jetée hors dela charité, elle tombe dans une jalousie querelleuse, et désormaisl'oeil de son intelligence est éteint. Celui qui se laisse posséderpar le désir des choses temporelles, s'enivre de sa passion et nesaurait être le juge intègre de la vérité. " Ils ne connaissent point ce qu'ils affirment ". Sans doute ils débitaientde vaines paroles au sujet de la loi, et s'étendaient en longs discourssur les cérémonies purificatoires et les autres observancesmatérielles.
Sans s'arrêter à démontrer que ces observances n'étaientque les ombres des préceptes spirituels et de simples figures, l'apôtreaborde un sujet plus digne d'attrait. Et quel est-il? C'est l'élogede la loi, par laquelle il entend ici le décalogue, dont il a séparéles observances légales. Car si les violateurs de celles-ci, quisont inutiles aux. chrétiens, ont encouru des châtiments,combien plus ceux du décalogue. " Nous savons", dit-il, " que laloi est bonne, si l'on en fait un usage légitime en sachant qu'ellen'est pas faite pour le juste (8, 9) ". La loi, dit-il, est bonne, et ellen'est pas bonne. Quoi ! si l'on en fait un usage illégitime, laloi cesse-t-elle d'être bonne? Non, elle l'est toujours; mais voicice- que veut dire l'apôtre : Il la déclare bonne lorsqu'onl'accomplit par les oeuvres. Tel est ici le sens de ces mots: " Si l'onen fait un usage légitime". Mais l'interpréter en paroleset la violer dans sa conduite, c'est là en faire un usage illégitime; ils en usent, mais non pour leur avantage. Il y a encore quelque choseà ajouter, c'est que si vous faites de la loi un usage légitime,elle vous conduit à Jésus-Christ. Le but de la loi en effetétant de justifier l'homme, et la loi ne le pouvant faire par elle-même,elle conduit à celui qui en a la puissance. Et l'on fait de la loiun usage légitime, lorsqu'on l'observe par surcroît. Et commentcela? De même qu'un cheval obéit au frein de la façonla plus convenable, s'il ne se cabre ni ne mord, mais s'il ne le porteque pour la forme; de même l'homme qui fait de la loi un usage légitimeest celui qui ne doit pas sa conduite sage à la lettre de la loi.Et quel est-il? C'est celui qui sait qu'il n'a pas besoin d'elle. Car celuiqui s'efforce d'arriver à une si haute vertu, que la rectitude desa conduite soit due , non à la crainte que la loi inspire, maisà la vertu même, celui-là fait de la loi un usage légitimeet sûr; agir sans craindre la loi, mais en ayant devant les yeuxle jugement de Dieu et le châtiment, c'est faire un bon usage dela loi. L'apôtre appelle ici " juste " celui qui pratique la vertu.Celui-là fait un excellent usage de la loi, qui veut êtreformé par un autre que par elle.
2. De même en effet que l'on met la ponctuation dans les écrituresà l'usage des enfants, mais que celui qui la supplée dansles écritures où elle n'est pas mise est en possession d'unescience plus haute et sait mieux faire usage des lettres; de mêmecelui qui est (280) au-dessus de la loi n'est pas instruit par elle. Celuiqui l'accomplit, non par crainte, mais par un désir plus ardentde la vertu, celui-là l'exécute mieux. Car celui qui craintla peine et celui qui désire l'honneur n'accomplissent pas la loide la même façon; on ne petit assimiler celui qui est sousla loi et celui qui est au-dessus de la loi; vivre au-dessus de la loi,c'est en faire un usage légitime. Celui-là en fait un excellentusage et l'observe, qui fait plus que la loi ne prescrit, et qui ne sefait pas le disciple de la loi. Car, en général, la loi défendle mal, mais cela ne suffit pas pour être juste; il y faut joindrela pratique du bien. En sorte que ceux qui ne s'abstiennent du mal quepar une crainte servile n'accomplissent point le but de la loi. Comme elleest faite pour réprimer la prévarication, ils font bien usagede la loi, mais seulement dans la crainte du châtiment. " Voulez-vous", dit l'Ecriture, " ne pas craindre le pouvoir? Faites le bien " (Rom.XIII, 3); c'est-à-dire, qu'elle ne dénonce le châtimentqu'aux méchants; mais celui qui mérite des couronnes, àquoi bon une loi pour lui? Le médecin est utile au blessé,non à celui dont la santé est bonne et satisfaisante.
" La loi ", continue l'apôtre, " est faite pour les injustes etles insubordonnés , les impies et les pécheurs (9) ". Parles injustes et les insubordonnés, il entend les Juifs. " La loi", dit-il ailleurs, " opère la colère ". (Rom. IV, 15.) Qu'acela de commun avec celui qui mérite l'honneur? " Par la loi, lepéché est reconnu ". (Ib. III, 20.) Qu'a cela de commun avecle juste ? Comment donc la loi n'est-elle pas faite pour lui ? Parce qu'iln'est pas soumis au châtiment, et parce qu'il n'attend pas qu'ellelui enseigne ce qu'il doit faire, ayant au dedans de lui-même lagrâce de l'Esprit qui l'inspire. Car la loi a été donnéepour réprimer par la crainte et les menaces. Mais il n'est pas besoinde frein pour un cheval qui se laisse aisément conduire, ni d'instructionpour celui qui n'en manque pas. " Pour les injustes et les insubordonnés,les impies et les pécheurs, les scélérats et les hommessouillés, les meurtriers de leur père ou de leur mère(9) ". L'apôtre ne s'est pas borné là dans l'indicationdes péchés, mais il les a parcourus en détail, afinde faire rougir ceux qui sont sous la loi. Et derrière cette énumération,il y a une allusion facile à saisir. De qui veut-il donc parler?Des Juifs. Les meurtriers de leur père et de leur mère, cesont eux. Les hommes souillés, les impies, ce sont eux. Ce sonteux que l'apôtre a en vue lorsqu'il dit : " Pour les impies, pourles pécheurs ". Puisqu'ils étaient tels, il fallait bienque la loi leur fût donnée. Dites-moi, en effet, n'adoraient-ilspas continuellement des idoles? Ne voulaient-ils pas lapider Moïse?Leurs mains n'étaient-elles pas souillées du meurtre de leursfrères? Les prophètes ne leur font-ils pas sans cesse cesreproches? Tout cela est étranger à ceux dont la penséeest dans le ciel.
" Les parricides, les meurtriers, les fornicateurs, les hommes coupablesde désordres contre nature, les vendeurs d'hommes libres, les menteurs,les parjures, et tout ce qui peut encore être contraire àla saine doctrine (9, 10, 11) " : c'étaient là toutes lespassions des âmes corrompues. " Doctrine qui est conforme ", dit-il," à l'Evangile de la gloire du Dieu bienheureux; et cet Evangilem'a été confié (11) ". En sorte que maintenant encorela loi est nécessaire pour l'affermissement de l'Evangile; maisnon à ceux qui croient. Si l'apôtre l'appelle Evangile degloire, c'est ou bien en vue de ceux qui en rougissent à cause despersécutions et de la passion du Christ, et spécialementparce que la passion du Christ et les persécutions sont une gloire;ou bien pour exprimer mystérieusement l'avenir. Car si l'époqueprésente est remplie d'opprobres et d'outrages, il n'en sera pasde même de l'avenir, et " l'Evangile " a pour objet l'avenir plutôtque le présent. Comment donc l'ange a-t-il dit : " Voilàque je vous évangélise qu'il vous est né un Sauveur? " (Luc, XI, 10, 11.) Le Sauveur " est " né ", mais il " sera "Sauveur, car il n'a pas fait ses miracles à sa naissance. " Conforme" à l'Evangile de la gloire du Dieu bienheureux ". Par " gloire" il entend l'adoration de Dieu, et nous dit que si le temps présentest. rempli de sa gloire, le temps à venir le sera bien davantage;" quand ses ennemis seront mis sous ses pieds " (I Cor. XV, 25), lorsqu'iln'y aura plus d'opposition à sa gloire et que les justes verrontce bonheur " que l'il n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu, etqui n'a point pénétré dans le coeur de l'homme ".(Ib. II, 9.) " Je veux ", dit l'Evangile, " que, là où jesuis, ils soient (281) aussi, afin qu'ils contemplent la gloire que vousm'avez donnée ". (Jean, XVII, 24.) Apprenons quels sont ceux-là,afin que nous les félicitions d'être destinés àjouir, de tels biens, à participer à une telle gloire età une telle lumière! Car ici-bas la gloire est vaine et instable;si longtemps qu'elle dure, elle ne peut durer plus que nous, elle s'évanouitdonc bientôt. " Sa gloire ", dit l'Ecriture, " ne descendra pas aveclui dans la tombe " (Ps. XLVIII, 18); et pour beaucoup elle n'a pas mêmeduré jusqu'au terme de leur vie. Mais, pour la gloire céleste,on ne peut rien soupçonner de tel; bien au contraire, elle demeureet n'aura jamais de fin. Car ces dons divins sont permanents, supérieursau changement et à la mort. Alors la gloire ne vient plus des chosesextérieures, mais elle a son siège en nous-mêmes, ellene provient plus des vêtements somptueux, de la foule des serviteurs,des chars qui nous portent; l'homme est revêtu d'une gloire indépendantede tout cela. Ici, quand il est privé de ces insignes, il est dépouilléde sa gloire : c'est ainsi qu'aux bains tous sont également nus,gens illustres et gens obscurs et misérables. C'est un danger quebeaucoup ont couru, même sur les places publiques, lorsque pour quelquenécessité leurs serviteurs s'éloignaient d'eux. Maisle bienheureux n'est plus nulle part séparé de sa gloire.De même que les anges, quelque part qu'ils se montrent, portent leurgloire en eux-mêmes, ainsi en est-il des saints. Le soleil n'a pasbesoin de vêtement; il n'a pas besoin d'un autre soleil, mais, dèsqu'il paraît, il fait reluire sa gloire; ainsi en sera-t-il dansle ciel.
3. Poursuivons donc cette gloire, digne de la plus haute vénération; renonçons à l'autre qui est ce qu'il y a de plus vain." Ne vous enorgueillissez pas ", dit l'Ecriture, " des vêtementsqui vous couvrent ". (Ecclésiast. XI, 4.) Voilà ce qu'a ditaux insensés la sagesse d'en-haut. En effet, le danseur, la courtisane,l'acteur, ne sont-ils pas vêtus avec plus de grâce et de richesseque vous? Et, quand il n'en serait pas ainsi, comment vous enorgueillird'un objet que les vers peuvent vous ravir, s'ils s'y attachent? Vous voyezdonc combien est instable la gloire de la vie présente. Vous vousenorgueillissez d'une chose qu'un insecte produit et qu'un insecte dévore.On dit en effet que ces fils sont loeuvre de petits animaux de l'Inde(1) . Acquérez un vêtement, si vous le voulez, mais un vêtementqui soit tissu dans le ciel , un ornement vraiment digne d'admiration etde gloire, un costume dont l'or soit véritablement pur. Cet or n'estpoint arraché des mines par les mains des condamnés, maisil est le produit de la vertu. Revêtons-nous de cette robe qui n'estpas, l'oeuvre des pauvres et des esclaves, mais du souverain Maîtrelui-même. Mais quoi ! L'or est-il répandu sur ce vêtement?Et que vous importe? Ce que chacun admire dans votre costume, c'est l'artde l'ouvrier et non vous qui le portez, et c'est l'ouvrier seul qui lemérite. Pour les vêtements simples, nous n'admirons pas lemorceau de bois sur lequel on les a étendus chez le foulon ; nousne faisons cas que de l'ouvrier lui-même; et cependant le bois portele vêtement et sert à le maintenir: de même une femmeparée (2) ne sert qu'à donner de l'air à ses vêtements,pour que les vers ne les dévorent pas.
Comment donc en vient-on à cet excès de folie que, pourun objet qui n'est rien, l'on montre une telle passion, on soit prêtà tout faire, on trahisse le soin de son salut, on méprisel'enfer, on outrage Dieu, on oublie la pauvreté du Christ? Que direde cette abondance de parfums, fournis par l'Inde, l'Arabie et la Perse,secs et liquides ; essences et parfums à brûler, pour lesquelson fait une dépense si grande et si inutile? Femme, pourquoi parfumez-vousun corps qui au dedans est rempli d'impureté? Pourquoi tant de fraispour un objet infect? C'est comme si vous jetiez un parfum sur de la boueou du baume sur une misérable argile? Il est, si vous voulez l'acquérir,un parfum, un aromate, dont vous pouvez embaumer votre âme; on nele tire point de l'Arabie, de l'Ethiopie, ni de la Perse, mais il descenddu ciel lui-même; on ne l'achète point au prix de l'or, maispar la bonne volonté et la foi sincère. Procurez-vous ceparfum, dont l'odeur peut remplir la terre entière. C'est lui querespiraient les apôtres. " Nous sommes un parfum d'agréableodeur ", dit l'apôtre, " aux uns pour la mort, aux autres pour lavie ". (II Cor. 11, 15, 16.) Que veulent dire ces paroles ? C'est que,dit-on , une odeur agréable suffoque les porcs. Ce
1. Il s'agit évidemment de la soie : dans la géographietrès-imparfaite de cette époque, l'Inde se dit pour l'extrêmeOrient.
2. Texte obscur et peut-être altéré.
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n'était pas seulement le corps des apôtres, mais leursvêtements qui respiraient le parfum spirituel. Des vêtementsde Paul sortait une émanation si noble qu'elle chassait les démons.Le laser, la cannelle et la myrrhe peuvent-ils rivaliser avec le charmeet l'avantage d'un tel parfum? S'il chassait les démons, que nepouvait-il pas faire?
Procurons-nous cet aromate; c'est la grâce de l'Esprit qui nousle donne par sa miséricorde. Nous le respirerons, sortis de ce monde;et comme, sur la terre, ceux qui sont parfumés attirent l'attentionde tout le monde; comme au bain, à l'église et dans toutesles réunions nombreuses, où une toilette exhale cette odeur,chacun s'en rapproche ou se tourne vers elle; de même , dans l'autremonde, lorsqu'une âme se présente, respirant la bonne odeurspirituelle, chacun se lève et s'écarte pour lui faire honneur.Ici les démons et les vices n'ont ni le courage ni la force de s'enapprocher : ils sont suffoqués. Couvrons-nous de cet aromate. L'autrenous vaut la réputation d'hommes efféminés; celui-làd'hommes courageux et admirables; il nous procure une mâle indépendance.Ce n'est point la terre qui le donne, c'est la vertu qui le produit; ilne se dessèche point, il fleurit; il rend dignes d'honneur ceuxqui le possèdent. Nous en sommes enduits au baptême; nousexhalons alors une odeur suave. Mais le respirer aussi durant le restede notre vie, cela dépend de notre vertu. C'est pour cela que dansl'antiquité les prêtres étaient oints de parfums, commesymbole de la suave odeur de la vertu que doit exhaler le prêtre.
Mais rien n'est plus infect que le péché. Voyez commentle prophète en décrit la nature, quand il dit : " Mes blessuressont infectes et corrompues ". (Ps. XXXVII, 6.) Et réellement lepéché est pire et plus infect que la pourriture. Qu'y a-t-il,dites-moi, de plus infect que la fornication? Si cette odeur ne se sentpas dans la perpétration du péché, essayez après,c'est alors que vous sentirez l'infection, que vous apercevrez l'impureté,la souillure, l'abomination. Il en est ainsi de tous les péchés: avant qu'ils soient commis, ils nous offrent quelque attrait; aprèsqu'ils sont consommés, le plaisir cesse et se flétrit, ladou. leur et la honte en prennent la place. Pour la justice, il en esttout au contraire; elle im. pose d'abord quelque peine, mais ensuite elleapporte la joie et le repos. Et, même dans le péché,le plaisir n'est pas un plaisir, quand il attend la honte et le châtiment;dans la justice, la peine n'est plus une peine, par l'espoir de la récompense.
Qu'est-ce que l'ivrognerie, dites-le-moi? Ne trouve-t-elle pas du plaisiruniquement dans l'acte de boire, ou plutôt pas même dans cetacte ? Lorsque l'ivrogne est tombé dansun état d'insensibilitéet ne voit rien de ce qui l'entoure, mais gît ravalé au-dessousde l'insensé, quel plaisir lui reste-t-il ? La débauche neprocure pas même une satisfaction momentanée; car, quand l'âmemaîtrisée par sa passion a perdu le jugement , quelle joiepeut-elle éprouver ? Si elle en éprouve, ce n'est qu'unedémangeaison. La vraie joie est celle de l'autre vie, oùl'âme n'est plus tourmentée et déchirée parles passions. Est-ce de la joie que de grincer des dents, de rouler lesyeux, d'éprouver l'agitation et la chaleur de la fièvre?C'est si peu la joie que nous nous empressons de nous en débarrasseret qu'après l'accès de la passion nous souffrons encore.Si c'est la joie, ne vous en débarrassez point, conservez-la. Vousvoyez bien qu'elle n'en a que le nom. Mais le bonheur du chrétienn'est point tel; il est véritable, ce n'est point un plaisir fiévreux;il donne la liberté à l'âme, elle en est charméeet se fond de plaisir. Telle était la joie de Paul quand il disait:a En cela a je me réjouis et me réjouirai encore ". (Phil.I, 18.) Et plus loin : " Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur". (Ib. IV, 4.) L'autre joie entraîne la honte et la condamnation;elle ne se produit qu'en secret, et est remplie de mille dégoûts.celle-ci est franche de toutes ces peines. Poursuivons-la donc afin d'obtenirles biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et auxsiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE III
JE RENDS GRACES A CELUI QUI M'A FORTIFIÉ,AU CHRIST JÉSUS NOTRE-SEIGNEUR, DE CE QU'IL M'A ESTIMÉ FIDÈLE,ME PLAÇANT A SON SERVICE, MOI QUI AUPARAVANT ÉTAIS BLASPHÉMATEUR,PERSÉCUTEUR ET COUPABLE D'OUTRAGES ; MAIS IL M'A FAIT MISÉRICORDE, PARCE QUE J'AI AGI PAR IGNORANCE DANS L'INCRÉDULITÉ; ETLA GRACE DE NOTRE-SEIGNEUR A SURABONDÉ AVEC LA FOI ET LA CHARITÉQUI EST EN JÉSUS-CHRIST. (I, 42-44.)
1. Nous savons que l'humilité procure de grands avantages, maisnulle part on n'y arrive aisément; nous trouvons bien et plus qu'ilne faut l'humilité des paroles, nulle part la vraie humilité.Mais le bienheureux Paul l'a pratiquée avec un grand zèle,et il se représentait toutes les raisons d'humilier son esprit.En effet, comme il est naturel que l'humilité soit difficile pourceux qui ont conscience de leurs grands progrès dans le bien ; saintPaul devait souffrir une grande violence, car le bien dont il avait conscienceproduisait comme un gonflement dans son coeur. Considérez donc cequ'il fait. Il vient de dire que l'Evangile de la gloire de Dieu lui aété confié, Evangile auquel ne peuvent avoir partceux qui suivent encore la loi; car il y a incompatibilité, et l'intervalleest si grand que ceux qui se laissent entraîner par la loi, ne sontpas encore dignes d'avoir part à l'Evangile ; ainsi dirait-on queceux à qui il faut des chaînes et des tribunaux ne peuventêtre admis au nombre des philosophes. Après donc qu'il s'estexalté et a dit de lui-même cette grande parole, il se rabaisseaussitôt et engage les autres à faire de même. A peinea-t-il écrit que l'Evangile lui a été confié,qu'il se hâte d'ajouter un correctif, afin que vous ne pensiez pointqu'il a parlé par orgueil. Voyez donc comme il corrige son discoursen ajoutant ces mots : " Je rends grâces à celui qui m'a fortifié,au Christ Jésus Notre-Seigneur, de ce qu'il m'a estimé fidèle,me plaçant à son service ".
Voyez-vous comment il cache partout sa vertu et rapporte tout àDieu, sachant toutefois réserver son libre arbitre? En effet, uninfidèle dirait peut-être : Si tout est de Dieu, si nous necontribuons à rien, s'il vous transporte comme du bois et des pierres,du vice à la sagesse, pourquoi en a-t-il agi ainsi envers Paul etnon envers Judas? Voyez comment, pour détruire cette objection,il use de paroles prudentes : L'Evangile m'a été confié,dit-il, C'est là son avantage et sa dignité; mais elle nelui appartient pas pleinement, car voyez ce qu'il dit : " Je rends grâcesà celui qui m'a " fortifié, à Jésus-Christn. Voilà ce qui appartient à Dieu; voici maintenant ce quilui appartient à lui-même : " Parce qu'il m'a estiméfidèle " ; c'est-à-dire estimé devoir faire bon usagede ses propres facultés. " Me prenant ", dit-il, " à sonservice, moi qui auparavant étais blasphémateur, persécuteuret coupable d'outrages ; mais il m'a fait miséricorde, parce quej'ai agi par ignorance dans l'incrédulité". Voyez commentil expose ce qui lui appartient et ce qui appartient à Dieu, attribuantla plus grande part à la Providence divine, et resserrant la sienne,mais toutefois, comme j'ai eu hâte de le dire, sans porter atteinteau libre arbitre. Et pourquoi ces mots : M'a fortifié? L'apôtreavait reçu un lourd fardeau et avait besoin d'une grande assistanced'en-haut. Songez en effet ce que c'était que d'avoir à soutenirchaque jour les outrages, les insultes, les embûches, les périls,les railleries, les injures, le danger de mort; et cela sans faiblir, sansglisser' dans la voie, sans retourner en arrière mais, en butteà mille traits chaque jour, conserver un regard fixe et intrépide,cela n'est point;?au pouvoir des forces humaines, et même ne demandepas l'assistance ordinaire de Dieu, mais une vocation spéciale.C'est parce que Dieu avait prévu ce que serait Paul, qu'il l'a choisi;écoutez ce qu'il dit avant que Paul commence à prêcherl'Evangile : " Celui-(284)ci est pour moi un vase d'élection, quidoit porter mon nom en présence des nations et des rois ". (Act.IX, 15.) De même que ceux qui portent à la guerre le drapeaudu souverain, le labarum, ont besoin de force et d'expérience, pourne pas le laisser tomber aux mains de l'ennemi ; de même ceux quiportent le nom du Christ, non-seulement durant la guerre, mais aussi enpleine paix, ont besoin d'une grande force pour ne pas le trahir devantles bouches qui l'accusent, mais pour le soutenir noblement et porter lacroix. Oui, il faut une grande force pour soutenir le nom du Christ. Celuiqui se permet dans ses paroles, ses actions ou sa pensée quelquechose d'indigne, ne le soutient pas et n'a pas le Christ en lui. Celuiqui en est chargé, doit le porter avec honneur, non à traversune place publique, mais à travers les cieux; et c'est avec tremblementque tous les anges l'escortent et l'admirent.
" Je rends grâces ", dit l'apôtre, " à celui quim'a fortifié, au Christ Jésus Notre-Seigneur". Vous le voyez,il témoigne sa reconnaissance. C'est de ce qu'il est un vase d'élection,qu'il témoigne sa reconnaissance envers Dieu. Ce titre vous appartient,ô bienheureux Paul, car Dieu ne fait point acception des personnes.C'est comme s'il disait : Je rends grâces de ce que Dieu m'a honoréde cette fonction, qui montre qu'il m'estime fidèle. Car de mêmeque, dans une maison, l'intendant ne remercie pas seulement son maîtred'avoir eu confiance en fui, mais voit dans sa charge un témoignagequ'il a en lui plus de confiance que dans les autres; de même enest-il du ministère apostolique.
Considérez ensuite comment il exalte la miséricorde etla bonté de Dieu, en parlant de sa vie antérieur: " Moi ",dit-il, " qui auparavant étais blasphémateur, persécuteuret coupable d'outrages ". Lorsqu'il parle des juifs encore incrédules,son langage est fort réservé: " Je leur rends témoignage", dit-il, " qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais un zèle quin'est pas selon la science ". (Rom. X, 2.) S'il parle de lui-même,au contraire, il se donne les noms de blasphémateur et de persécuteur.Voyez comme il s'abaissé, comme il est éloigné del'amour-propre, combien il tient sa pensée dans l'humilité.Il ne lui a pas suffi de dire " blasphémateur ", il ajouté" persécuteur " ; il insiste. Il dit en effet qu'il ne se bornaitpas à faire lui-même le mal, qu'il ne se contentait pas deblasphémer, mais qu'il persécutait ceux qui voulaient suivrela voie de la religion ; car la fureur du blasphème va bien loin." Mais ", ajoute-t-il, " Dieu m'a fait miséricorde, parce que j'aiagi " par ignorance dans l'incrédulité ".
2. Et pourquoi n'a-t-il pas fait miséricorde au reste des juifs?Parce qu'ils n'ont pas péché par ignorance, mais qu'ils avaientconscience et pleine connaissance du mal qu'ils taisaient. Et, pour lebien comprendre, écoutez l'évangéliste qui nous dit: " Plusieurs d'entre les principaux juifs croyaient en lui, mais n'enconvenaient pas; car ils aimaient mieux la gloire qui vient des hommes,que celle qui vient de Dieu ". (Jean, XII, 42,43.) Et le Christ; " Commentpouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire, que vous vous donnezles uns aux autres? " (Jean, V, 44.) Et encorde passage où il estdit que les parents de l'aveugle parlèrent ainsi à causedes juifs, dans la crainte d'être chassés de la synagogue.(Jean, IX, 22.) Et les Juifs disaient : Voyez-vous que nous ne gagnonsrien ? car tout le monde va après lui. Partout, en effet, la passionde dominer les troublait. Et eux-mêmes dirent que " personne n'ale pouvoir de remettre les péchés, si ce n'est Dieu seul". (Luc, V, 21.) Et aussitôt Jésus fit ce qu'ils disaientêtre le signe de Dieu. Ce n'était donc pas chez eux caused'ignorance. Où était alors Paul ? dira-t-on peut-être.Il était assis aux pieds de Gamaliel, n'ayant rien de commun aveccette foule séditieuse. Et où était Gamaliel ? C'étaitun homme qui ne faisait rien par amour de la domination. Comment donc,après cela, Paul se trouve-t-il avec la foule? Il voyait le nombredes croyants s'augmenter, prendre le dessus et tout le peuple se laissergagner. Les uns s'étaient réunis au Christ pendant qu'ilétait sur la terre, d'autres à ses disciples; enfin il sefaisait une grande division parmi les Juifs. Et ce qu'il fit alors, ille fit, non par amour de la domination, comme les autres, mais par zèle.Car pourquoi se rendait-il à Damas ? Il regardait ce qui se passaitcomme un mal, et craignait que la prédication ne se répandîtpartout. Mais il n'en était pas ainsi des autres. Ce n'étaitpas par un soin tutélaire pour la foule, mais par amour de la dominationqu'ils agissaient. Voyez ce qu'ils disent : " Les Romains détruisentnotre nation et notre ville ". (Jean, XI, 48.) C'était donc unecrainte humaine qui les agitait.
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Mais il est important d'examiner comment Paul, disciple si exact dela loi, ne connaissait pas cet Evangile qu'il a dit avoir étéannoncé d'avance parle ministère des prophètes. (Rom.1, 2.) Comment ne le savait-il pas, lui zélateur de la loi de sespères, instruit aux pieds de Gamaliel? D'autres, vivant sur leslacs, sur les fleuves, dans les bureaux des publicains, accouraient àJésus et accueillaient sa parole, et vous, savant dans la loi, vousla persécutiez. C'est pour cela qu'il se condamne en disant : "Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre ". (I Cor.XV, 9.) Il reconnaît ainsi en lui une ignorance engendréepar l'incrédulité; c'est pour cela qu'il dit avoir étél'objet de la miséricorde. Que veut donc dire : " M'a estiméfidèle? " C'est qu'il n'a trahi aucun des commandements qu'il areçus ; il a tout rapporté au souverain Maître , mêmeses actions, et ne s'est point approprié la gloire de Dieu. Ecoutezen effet ce qu'il dit ailleurs : " Que faites-vous a là? Nous sommesdes hommes et dans la " même condition que vous " (Act. XIV, 14); c'est ainsi qu'il entend ces mots : Il m'a estimé fidèle.En effet il dit ailleurs : " J'ai enduré plus de fatigues qu'euxtous, non pas moi mais la grâce de Dieu avec moi ". (I Cor. XV, 10.)Et dans un autre endroit : " C'est Dieu qui opère en nous le vouloiret le faire ". (Philipp. II, 13.) Il s'avoue digne de châtiment.Mais la miséricorde intervient en ces circonstances. Et ailleursencore : " L'aveuglement s'est répandu sur une partie d'Israël". (Rom. XI, 25.)
" Mais", dit-il à Timothée, " la grâce de Dieu asurabondé avec la foi et la charité, qui est en Jésus-Christ". (I, 14.) Pourquoi parle-t-il ainsi ? Afin que vous ne pensiez pas qu'illuia seulement " été fait miséricorde ". J'étais,dit l'apôtre, blasphémateur, persécuteur, coupabled'outrages; et par conséquent digne de châtiment. Je n'aipas été puni, car il m'a été fait miséricorde.Mais ne s'est-elle étendue qu'à le sauver du châtiment? Non certes Dieu y a ajouté de nombreux et immenses bienfaits.Dieu ne nous a pas seulement sauvés du châtiment suspendusur nos têtes , mais il nous a faits justes, ses enfants, ses frères,ses amis, ses héritiers, cohéritiers de Jésus-Christ.C'est pour cela que l'apôtre dit : La grâce a surabondé;car la mesure de ses bienfaits a dépassé le niveau de lasimple miséricorde. Ce n'est plus l'acte de la miséricorde,mais de l'amour et d'une extrême tendresse. L'apôtre en exaltantla bonté de Dieu qui lui a fait miséricorde, à luiblasphémateur, persécuteur et coupable d'outrages, et quine s'en est pas tenu là, mais a daigné lui accorder de grandsbienfaits, écarte encore l'objection des incrédules, en segardant de laisser soupçonner la suppression du libre arbitre, caril ajoute : " Avec la foi et la charité eu Jésus-Christ ".Tout ce que nous avons apporté, dit-il, c'est que nous avons cruqu'il peut nous sauver.
3. Aimons donc Dieu par le Christ. Mais que veulent dire ces mots :" Par le Christ? " Ils veulent dire que c'est à lui-même etnon à la loi que nous devons notre salut. Voyez-vous de quels biensle Christ a été pour nous l'auteur et ce que nous devonsà la loi ? L'apôtre n'a pas dit seulement que la grâcea abondé, mais qu'elle a surabondé. Oui, elle a surabondé,quand d'hommes qui méritaient mille châtiments, elle a faittout à coup des enfants d'adoption. Dans le Christ, c'est par leChrist. Voici encore une fois " dans " mis pour " par ". Il n'est pas seulementbesoin de foi, mais d'amour. Car aujourd'hui encore il en est beaucoupqui croient que le Christ est Dieu, mais qui ne l'aiment pas et n'agissentpoint comme des personnes qui aiment; et comment l'aimeraient-ils, quandils lui préfèrent toutes choses, les richesses, la naissance,le fatalisme, les superstitions, les présages, les augures? Quandnous ne vivons que pour outrager le Christ, dites-moi, comment l'aimerions-nous? Si quelqu'un a un ami chaleureux et plein d'ardeur, qu'il ait au moinspour le Christ, le même amour; qu'il ait le même amour pourDieu, qui a livré son Fils pour ses ennemis, pour nous qui n'avonsrien fait pour le mériter. Que dis-je, qui n'avons rien fait? Jedevrais dire pour nous qui avons commis des crimes d'une audace inconcevable,sans motif, après d'innombrables bienfaits, d'innombrables marquesd'amour; et il ne nous a pas pour cela rejetés, mais c'est au momentoù nous étions le plus avant dans l'iniquité, qu'ilnous a donné son Fils. Et nous, après un bienfait si grand,après être devenus ses amis, après que, par le Christ,nous avons été comblés de biens si grands, nous nel'aimons pas comme nous aimons un ami. Et quelle sera notre espérance? Frémissez à cette parole, et plaise à Dieu que cefrémissement vous soit salutaire !
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Et quoi, me dira-t-on, nous n'aimons pas même le Christ commenos amis? Je vais essayer de vous le faire voir; je voudrais que mes parolesfussent des folies et non la vérité, mais je crains de resterencore au-dessous d'elle. Pour de véritables amis, souvent plusieursont volontairement souffert; pour le Christ, nul ne consent, je ne dispas à souffrir, mais àse contenter de sa fortune présente.Pour un ami, souvent nous nous exposons à l'injure, nous acceptonsdes inimitiés; pour le Christ, nul n'en accepte; mais,. comme ditle proverbe Fais-toi aimer à l'aventure et non haïr àl'aventure. Nous ne voyons pas d'un ceil indifférent notre ami souffrirde la faim; chaque jour le Christ vient nous demander non de grands sacrifices,mais un morceau de pain et nous ne l'accueillons pas, tandis que nous remplissonset gonflons notre ventre jusqu'à un ignoble excès, que notrehaleine est infectée de vin, que nous vivons dans la mollesse, quenous prodiguons nos biens les uns à des créatures sans pudeur,les autres à des parasites, ou à des flatteurs, ou encoreà des monstres, à des fous, à des nains, car on sefait un amusement des disgrâces de la nature. Jamais nous ne portonsenvie à nos véritables amis, et nous ne souffrons point deleurs succès; mais envers le Christ, nous éprouvons ce sentiment;on voit donc que l'amitié a sur nous une plus grande puissance quela crainte de Dieu. L'homme perfide et envieux a moins de respect pourDieu que pour les hommes. Comment cela? C'est que la pensée de Dieuvoyant au fond des coeurs, ne le détourne pas de ses machinations,mais s'il est aperçu d'un de ses semblables, il est perdu, il estsaisi de honte, il rougit. Que dirai-je encore ? Nous allons trouver unami dans le malheur, et, si nous différons quelque peu, nous craignonsd'être blâmés ; et quand, tant de fois, le Christ estmort dans la captivité, nous n'y avons pas pris garde. Nous allonsvers nos amis qui sont au nombre des fidèles, non parce qu'ils sontfidèles, mais parce qu'ils sont nos amis.
4. Vous le voyez, nous ne faisons rien parla crainte de Dieu, ni paramour pour lui, mais nous agissons par amitié ou par coutume. Quandun ami est absent, nous pleurons, nous gémissons; si nous le voyonsmort, nous nous lamentons, bien que nous sachions que ce n'est point uneséparation éternelle; mais quand le Christ est éloignéde nous chaque jour, ou
plutôt quand chaque jour nous l'éloignons d nous, nousn'en éprouvons aucune douleur et nous ne pensons pas êtremalheureux quand nous commettons l'injustice, quand nous ! contristons,quand nous l'irritons, quand noue faisons ce qui lui déplaît.Mais nous ne non contentons point de ne pas le traiter en ami; je vaisvous montrer que nous le traitons en ennemi. Comment cela? C'est que "la prudence de la chair, dit l'Écriture, est ennemie de Dieu ".(Rom. VIII, 7.) Or nous nous tenons attachés à cette prudence,et nous persécutons le Christ qui veut accourir à nous; cartel est l'effet des actions mauvaises; nous nous rendons chaque jour coupablesdes outrages qu'il subit par notre cupidité et nos rapines. Un hommejouit d'une éclatante renommée, parce qu'il célèbrela gloire du Christ et qu'il sert les intérêts de l'Église;eh bien ! nous lui portons envie, parce qu'il fait l'oeuvre de Dieu; nousparaissons ne porter envie qu'à lui, mais elle remonte jusqu'àDieu lui-même. Nous ne voulons pas que le bien se fasse par d'autresque par nous; qu'il se fasse pour le Christ, mais pour nous; car, si nousle désirions en vue du Christ, il nous serait indifférentqu'il s'opérât par d'autres mains ou par les nôtres.
Car, dites-moi : si un médecin a un enfant menacé de deveniraveugle, et qu'étant lui-même impuissant à le guériril en trouve un autre capable de le faire, l'écartera-t-il d'auprèsde son fils? Non certes, mais il sera prêt à lui dire : Parvous ou par moi, que mon enfant soit guéri. Pourquoi ? Parce quece n'est pas son intérêt qu'il a en vue, mais celui de sonfils. De même aussi nous dirions, si nous considérions lacause du Christ : Par nous ou par un autre, que ce qui est expédients'opère ; et, comme dit l'apôtre, " par véritéou par occasion, que le Christ soit annoncé ". (Phil. I, 18.) Écoutezce que dit Moïse, quand on voulut exciter sa colère, parceque Eldad et Moad prophétisaient : " N'ayez point de jalousie àmon sujet; qui me donnera de voir tout le peuple du Seigneur devenir prophète? " (Nomb. XI, 29. ) Tout cela vient de l'amour de la renommée.N'est-ce pas là la conduite d'ennemis, d'ennemis déclarés?Quelqu'un vous a- t-il mal parlé? Faites-lui bon accueil. Est-cepossible ? Oui, si vous le voulez. Quel mérite avez-vous, si vousaimez celui qui n'a pour vous que de bonnes (287) paroles? Car vous nele faites pas pour le Seigneur, mais pour votre renommée. Quelqu'unvous a-t-il fait tort? Faites-lui du bien; car si vous rendez service àceux qui vous en rendent, vous n'avez rien fait de grand. Avez-vous subiune grande injustice, une grande offense ? Efforcez-vous de rendre le bienpour le mal. Oui, je vous en conjure, agissons ainsi de notre côté;cessons d'offenser et de haïr nos ennemis. Dieu nous ordonne d'aimernos ennemis, et nous persécutons le Dieu d'amour. Qu'il n'en soitpoint ainsi. Nous en convenons tous de bouche, mais non tous par nos actions.Telles sont les ténèbres du péché, que ce quenous n'oserions dire, nous l'osons faire. Tirons notre salut de ceux quinous font tort et outrage, afin d'obtenir ce qui appartient aux amis deDieu. " Je veux ", dit Jésus, " que là où je suis,là soient aussi mes disciples, afin qu'ils voient ma gloire " (Jean,XVII, 24); gloire à laquelle je souhaite que nous arrivions tousen Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soit au Père etau Saint-Esprit , gloire, à présent et toujours, et aux sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IV
LA PAROLE EST FIDÈLE ET DIGNE D'ÊTREREÇUE : LE CHRIST JÉSUS EST VENU DANS LE MONDE POUR SAUVERLES PÉCHEURS, ENTRE LESQUELS JE SUIS LE PREMIER. MAIS J'AI OBTENUMISÉRICORDE, POUR QU'EN MOI TOUT LE PREMIER JÉSUS-CHRISTFIT VOIR TOUTE SA PATIENCE, AFIN QUE JE SERVISSE D'EXEMPLE A CEUX QUI CROIRONTEN LUI POUR LA VIE ÉTERNELLE. (I, 15-16 JUSQU'A 17.)
1. Les bienfaits de Dieu sont si grands et dépassent de si lointoute attente et toute espérance humaine, qu'ils trouvent souventdes incrédules. Il nous a en effet accordé ce que jamaisn'eût attendu ni pensé l'esprit d'un homme, en sorte que lesapôtres ont eu grand'peine à établir la foi aux donsde Dieu. Car, de même qu'éprouvant quelque grand bonheur,on se dit : N'est-ce pas un songe? exprimant ainsi qu'on se défiede sa réalité; de même en est-il des dons de Dieu.Et quel est ce don auquel on ne croit pas? On se demande si les ennemisde Dieu, les pécheurs, ceux qui n'étaient justifiésni dans la loi ni par les oeuvres, obtiendront réellement tout àcoup et par la seule foi, la justification qui est le premier des biens.L'apôtre s'étend sur ce chapitre dans lépîtreaux Romains, et il s'y étend ici encore. "La parole est fidèle", dit-il, " et digne d'être reçue : le Christ Jésusest venu dans le monde pour sauver les pécheurs, entre lesquelsje suis le premier ". Car, comme c'était là surtout la doctrineque les juifs avaient peine à suivre, il leur persuade de ne pass'attacher à la loi, car par elle et sans la foi l'on ne peut êtresauvé. Il combat donc sur ce point. Il pensait qu'on jugerait incroyablequ'un homme qui aurait étourdiment dissipé toute sa vie antérieure,et l'aurait salement employée à de mauvaises actions,dûtêtre ensuite sauvé par la seule foi. C'est pour cela qu'ildit : La parole est fidèle. Mais quelques-uns ne se bornaient pasà n'y pas croire, ils s'en faisaient les calomniateurs, comme onle fait maintenant encore, lorsque l'on dit : " Faisons le mal, afin quele bien arrive ". (Rom. III, 8.) L'apôtre a dit : " Là oùle péché a abondé, la grâce a surabondé" . (Ib. V, 20 .) Mais pourquoi disent-ils : " Faisons le mal afin quele bien arrive? ". Ce sont surtout les gentils qui le disent, tournanten dérision notre doctrine. Lors donc que nous leur parlons de lenfer;comment, disent-ils, ce dogme est-il digne de Dieu? Si un homme trouveson serviteur coupable de plusieurs fautes, il lui fait grâce etle croit digne de pardon, et Dieu punirait de peines éternelles?Puis, quand nous leur parlons du (288) baptême et de la rémissiondes péchés conférée par lui, ils nous disent:Comment serait-il digne de Dieu de pardonner les péchés àcelui qui a commis tant de fautes? Voyez-vous la perversion de leur pensée,qui cherche surtout à contester? Pourtant, si c'est un mal de pardonner,c'est un bien de punir; s'il n'est pas bien de punir, il est bien de pardonner.Je parle ainsi en me plaçant à leur point de vue ; mais,selon notre doctrine, il est bon de punir et il est bon de pardonner; commentcela ? C'est ce que nous ferons voir dans une autre occasion, car celle-cin'est pas opportune. C'est une question profonde et digne d'êtrelonguement développée; il faudra donc l'exposer aux yeuxde votre charité.
Comment cette parole est-elle fidèle ? On le voit par ce quiprécède et par ce qui suit. Considérez comment l'apôtrey prépare les esprits et s'arrête ensuite sur ce point. Quandil a dit que Dieu lui a fait miséricorde, à lui blasphémateuret persécuteur, il préparait l'esprit à cette parole.Non-seulement, dit-il, Dieu a eu pitié de moi, mais il m'a rendufidèle; tant il est vrai qu'il a eu pitié de moi. Car nul,voyant un prisonnier devenu l'hôte du palais, ne doute qu'il aitobtenu sa grâce; et c'est ce qu'on voit en Paul. Mais encore, commentcette parole est-elle fidèle? Il en montre la preuve en lui-même,car il ne craint pas de s'appeler pécheur; mais il se glorifie d'autantplus d'avoir été l'objet d'une si grande bonté, parceque c'est par là surtout qu'il peut montrer la grandeur de la tendressedivine. Et comment ailleurs parle-t-il de lui-même? " Suivant lajustice qui est dans la loi, j'étais sans reproche " (Phil. III,6) ; et ici il proclame qu'il était pécheur et le premierdes pécheurs. C'est que, suivant la justice qui est l'oeuvre deDieu et qui est le vrai but de nos devoirs, ceux-mêmes qui sont dansla loi sont des pécheurs. " Car tous ont péché, etne peuvent atteindre à la gloire de Dieu ". Il n'a pas dit simplementla justice, mais, la justice qui est dans la loi. Car de même quecelui qui possède beaucoup d'argent paraît riche, àne considérer que lui, mais est bien pauvre et le premier des pauvres,si l'on compare ses trésors à ceux de l'empereur; de mêmeici, les hommes, même justes, sont des pécheurs, si on lescompare aux anges. Mais si Paul, ayant pratiqué la justice qui estdans la loi, est le premier des pécheurs, qui, parmi les autres,pourra être appelé juste? Car il ne parle pas ainsi en calomniantsa vie; il ne s'est dit ni impudent, ni débauché, ni avidedu bien d'autrui, à Dieu ne plaise; mais, en comparant une justiceavec l'autre, il montre que la justice légale n'est rien, et queceux qui la possèdent sont des pécheurs. "Mais j'ai obtenumiséricorde, pour qu'en moi tout le a premier, Jésus-Christfît voir toute sa patience, afin que je servisse d'exemple àtous ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle ".
2. Vous voyez comment ici encore l'apôtre s'humilie et s'abaisse,en présentant une autre cause plus humble de sa justification. Obtenirson pardon à cause de son ignorance, ne montre pas que l'on aitété fort coupable ni que l'on ait mérité desreproches bien accablants; mais l'obtenir pour que désormais nulpécheur ne désespère d'obtenir aussi miséricorde,voilà ce qui témoigne d'un grand, d'un extrême abaissement.Et bien qu'il ait dit : " Je suis le premier des pécheurs, blasphémateur,persécuteur et coupable d'outrages " ; et encore: " Je ne suis pasdigne d'être nommé apôtre " (I Cor. XV, 9), rien detout cela, ni de ce qu'il a dit ailleurs n'exprime autant d'humilité.C'est ce qu'une comparaison va éclaircir. Supposez une ville populeuse,dont tous les habitants soient criminels, les uns plus, les autres moins,mais qui tous sont condamnés; que l'un soit plus que tous les autresdigne de châtiments et de supplices, qu'il se soit livré àtous les genres de crimes. Si quelqu'un annonce que l'empereur veut pardonnerà tous, on ne le croira pas facilement jusqu'à ce qu'on aitvu la grâce accordée au plus coupable ; mais alors il n'yaura plus de doute. Voilà ce que dit Paul, que Dieu voulant remplirles hommes de la confiance qu'il leur pardonne tous leurs péchés,a choisi le plus coupable de tous. Car, dit-il, quand j'obtiens mon pardon,nul ne peut douter du pardon des autres; en sorte qu'on pourrait se servirde la formule : Si Dieu pardonne à celui-là, il ne punirapersonne. Il exprime par là qu'il n'était point digne degrâce, mais qu'il l'a obtenue en vue du salut des autres. Que personnedonc ne doute, dit-il, puisque j'ai été sauvé. Voyezdonc l'humilité de ce bienheureux. Il n'a pas dit : Pour que Dieumontre en moi sa patience, mais " toute sa patience " ; comme s'il eûtdit : En nul autre, il n'en pouvait montrer davantage; (289) il ne peuttrouver un si grand pécheur qui ait besoin de toute sa miséricorde,de toute sa patience et non d'une partie, comme ceux qui ne sont pécheursqu'en partie. " Afin que je servisse d'exemple à ceux qui croironten lui pour la vie éternelle " ; c'est-à-dire pour leur consolation,pour leur encouragement. Et après avoir dit du Fils cette grandeparole sur l'immense charité qu'il a montrée, afin que nulne suppose qu'il ait voulu priver le Père de la gloire qui lui estdue, il la lui rapporte en disant : " Et au roi des siècles, immortel,invisible, Dieu unique, honneur et gloire aux siècles des siècles.Ainsi soit-il ". (I Tim. I, 17.) De ces bienfaits, dit-il, nous glorifionsnon-seulement le Fils, mais le Père. Mais écoutons les hérétiques: Voyez, il a dit : Dieu unique; le, Fils n'est donc pas Dieu; il a dit:Seul immortel; le Fils n'est donc pas immortel. Eh quoi ! Ce qu'il nousdonne après cette vie, il ne le possède pas? Oui, dira l'hérétique,il est Dieu et immortel, mais non comme le Père. Que voulez-vousdire par là ? C'est qu'il est d'une moindre substance. Ainsiil est d'une moindre immortalité? Qu'est-ce donc qu'une immortalitémoindre ou plus grand£? Car l'immortalité, qu'est-ce autrechose que de ne pas mourir? La gloire peut être plus grande ou pluspetite, mais non l'immortalité, non plus que la bonne santé: un être doit mourir, ou ne pas mourir. Quoi donc, me répondra-t-on,en est-il de nous comme de Dieu? Non certes; loin de nous une telle pensée. Et comment l'entendez-vous? C'est qu'il possède l'immortalitépar nature, et que nous l'avons reçue. Mais en, est-il de mêmedu Fils? Nullement, il la possède aussi par nature. Quelle estdonc 1a distinction? C'est que le Père n'est point engendréd'une autre personne et que le Fils est engendré de,son Père.Nous en convenons; nous ne nions point que le Fils soit engendréimmortel du Père. . Nous glorifions le Père de ce qu'il aengendré un tel Fils. Comprenez-vous que le Père est glorifiéd'autant plus que le Fils est plus grand ? Car la gloire du Fils lui estrapportée. Ainsi Dieu ayant engendré un, Fils aussi puissantque lui-même, la, gloire en appartient-elle plus au Fils qu'au Père?Il en est de même, quand nous disons que le Fils est puissant parlui-même, qu'il se suffit à lui-même et qu'il possèdela force. C'est en parlant du roi des siècles, et c'est de son Filsqu'il est dit " Par lequel il a fait aussi les siècles ". (Hébr.I, 2.) Voici ce qui se passe en ce monde. Chez nous, la fabrication etla création sont choses bien différentes. L'un se fatigueet s'épuise à effectuer une oeuvre ; un autre en jouit. Pourquoi? Parce que l'ouvrier est moins puissant. Mais, dans les cieux, autre n'estpas le fabricateur et autre le maître. Ainsi je n'irai pas, àcause de ces mots : " Par lequel il a fait aussi les siècles", enleverau Père la puissance créatrice ; ni à cause de ceux-ci: " Le Père, roi des siècles ", enlever au Fils sa souveraineté;l'une et l'autre sont communes à tous les deux. Le Père estl'auteur du monde, puisqu'il a engendré le Démiurge; le Filsest Roi, puisqu'il est maître des créatures. Ce n'est pointun ouvrier mercenaire comme les nôtres; il n'est point comme euxun instrument passif; mais il agit par sa propre bonté et son amourpour les hommes. Et le Fils a-t-il été vu? Nul ne l'oseraitdire (1). Cependant l'apôtre dit : " Au roi des siècles, immortel,invisible, Dieu unique ". Mais que sera-ce quand l'Ecriture dit aussi :" Il n'est point d'autre nom, dans lequel nous devions être sauvés", et : " Il n'est de salut en aucun autre ? " (Act. IV, 12. )
3. " Honneur et gloire dans tous les siècles, ainsi soit-il ",continue l'apôtre. L'honneur et la gloire ne viennent pas des paroles,et ce n'est pas en paroles que Dieu lui-même nous a honorés,mais par des actes effectifs; nous aussi honorons-le donc par nos actionsL'honneur qu'il nous fait nous touche, et celui que nous lui rendons nel'atteint pas, car il n'a pas besoin de ce qui vient de nous, tandis quenous avons besoin de ses faveurs. En sorte que lui rendre gloire, c'esttravailler à notre élévation. De même que celuiqui ouvre les yeux pour voir la lumière du soleil, fait un acteutile à lui-même, et qu'en admirant la beauté de cetastre il-ne lui fait point une faveur, car il ne le rend pas plus brillantet le soleil demeure ce qu'il est; de même et bien plus encore enest-il par rapport à Dieu celui qui vénère Dieu etlui rend honneur, se sauve lui-même et se procure le plus grand desbiens. Comment? Parce qu'il suit la voie de la vertu et est glorifiépar Dieu même. " Ceux qui me glorifient, je les glorifierai " dit-il.(I Rois, II, 30.) Comment donc dit-il qu'il
1 En dehors de l'Incarnation.
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est glorifié par nous, puisqu'il ne jouit pas de l'honneur quenous lui rendons? Eh ! De même qu'il dit. avoir faim et avoir soif,il s'approprie ce qui est de l'humanité, afin de nous attirer àlui; il s'approprie et les honneurs et les offenses, afin que nous craignionsd'en commettre contre nos frères; et nous ne nous laissons pas gagner.
" Glorifions Dieu et exaltons-le dans notre corps " (I Cor. VI, 20)et dans notre esprit. Comment un homme peut-il le glorifier dans son corps?Et comment dans son esprit? L'esprit ici veut dire l'âme, par oppositionau corps. Mais comment le glorifier dans son corps? Comment dans son âme?On le glorifie dans son corps en évitant l'impureté, l'ivrognerie,la gourmandise, la vaine parure, en ne prenant de son corps que le soinutile pour la santé; celui-là le glorifie qui ne commet pointd'adultère; celle-là, qui ne se parfume point, qui ne fardepoint son visage, qui se contente de ce que Dieu a formé, sans yrien ajouter par l'art. Pourquoi, en effet, dites-moi, ajouter ce qui vientde vous-même à l'oeuvre que Dieu a parfaite? Vous ne vousêtes pas formée vous-même; et, comme si vous étiezune ouvrière d'un talent supérieur, vous essayez de rectifierl'ouvrage; en vous parant ainsi, vous insultez le Créateur pourvous attirer de nombreux amants. Mais comment faire, me direz-vous? Jene le voudrais pas; c'est mon mari qui m'y contraint. Non, cela n'arrivequ'à celles qui veulent provoquer l'amour. Dieu vous a faite belle,pour être admiré dans son oeuvre et non pour être outragé;ne lui offrez point pour ses dons un tel retour, mais une conduite modesteet réglée. Dieu vous a faite. belle pour accroîtrele mérite de votre retenue ; car on ne peut mettre sur la mêmeligne la modestie d'une femme pleine d'attraits et celle d'une femme àqui nul ne songera. Ecoutez ce que dit l'Ecriture au sujet de Joseph, "qu'ilétait jeune et beau de visage ". (Gen. XXXIX, 6.) Que nous faitdonc à nous qu'il fût beau ? L'Ecriture le dit pour que nousadmirions à la fois sa beauté et sa chasteté. Dieuvous a faite belle ! Pourquoi donc vous défigurer? Celles qui secouvrent d'une couche de fard, ressemblent à l'homme qui barbouilleraitde rouge une statue d'or; c'est une boue rouge et blanche que vous répandezsur vous-même.
Mais, dira-t-on, celles qui sont laides ont raison d'en agir ainsi. Pourquoi donc, dites-moi ? Pour cacher leur laideur? Peine perdue. Quanddonc la nature est-elle vaincue par l'artifice? Et après tout, enquoi la laideur vous afflige-t-elle ? Parce qu'on la repousse? Ecoutezcette parole d'un sage : " N'ayez point d'éloignement pour un hommeà cause de son aspect, et ne louez point un homme pour sa beauté". (Ecclésiast. XI, 2.) Admirez Dieu, le grand artiste, et non unhomme qui n'est pas l'auteur de sa propre beauté. Quel avantageapporte la beauté? Aucun , mais plutôt des difficultésplus grandes, plus de malveillance, de dangers et de soupçons. Tellefemme n'eût jamais été soupçonnée sanssa beauté; telle autre, si elle n'use d'une réserve consommée,d'une réserve extrême, aura bien vite une mauvaise renommée.Un mari soupçonne celle qui est sa compagne : Que peut-il y avoirde plus pénible? Il ne trouvera point tant de plaisir à lavoir que de souffrances dans ses soupçons. Le plaisir s'émousseà la longue; la nonchalance et le laisser-aller pas. sent pour impudence,l'âme devient vulgaire et pleine d'arrogance ; et c'est la beautésurtout qui amène ces malheurs; sans elle, il ne se trouvera plustant d'inconvénients; sans elle, on ne verra pas des chiens insulterl'agneau, mais il paîtra dans une paix profonde, sans que le louple trouble et l'attaque, et le berger pourra demeurer assis auprèsde lui. Ce qui est extraordinaire, ce n'est pas que l'une soit belle etque l'autre ne le soit pas; c'est qu'une femme ait- de mauvaises moeurssans être belle, et que celle qui l'est soit vertueuse.
Dites-moi : Quelle est la qualité des yeux? Est-ce d'êtrehumides, bien mobiles, bien arrondis, d'un beau bleu, ou bien d'êtreclairs et perçants ? C'est assurément d'être perçants,et en voici la preuve : Quelle est la qualité d'une lampe? Est-cede jeter un vif éclat et d'éclairer toute la maison, ou d'êtrebien façonnée et bien arrondie? C'est d'éclairer,dirons-nous sans hésiter; c'est ce qu'on recherche en elle, le resteest indifférent. C'est pour cela que nous disons sans cesse àla servante qui en est chargée : Vous avez mal préparéla lampe. C'est que le fait d'une lampe est d'éclairer. L'oeil de-même; il n'importe pas qu'il soit de telle ou telle façon,dès lors qu'il remplit convenablement sa fonction; on le dira mauvaiss'il a la vue faible, si son organisme laisse à désirer;nous disons de ceux qui n'y (291) voient pas, les yeux ouverts, qu'ilsont des yeux détestables. Nous appelons ainsi tout ce qui ne remplitpas la fonction à laquelle il est destiné, et ne pas bienvoir est le défaut des yeux. Et le nez, quelle est sa qualité?Est-ce d'être bien droit, bien lisse des deux côtés?parfaitement symétrique? ou bien d'être bien disposépour l'odorat, ou bien apte à percevoir promptement les odeurs,pour les transmettre au cerveau? Ceci sera clair pour tout le monde, grâceà cette comparaison : L'instrument appelé croc, quand est-ilbien fait? Est-ce quand il peut accrocher fort et retenir, ou quand ilest façonné avec élégance? Evidemment, c'estle premier qui est bon. Et les dents, quand dirons-nous qu'elles sont bienfaites? quand elles sont bien tranchantes et mâchent facilement lanourriture, ou quand elles sont bien rangées ? Evidemment ce sontles premières. Il en est de même de tout le corps, si nouslui faisons subir la critique de la raison; nous trouverons que les hommesbien portants sont beaux, dès lors que chacun de leurs membres remplitavec exactitude sa fonction spéciale. Ainsi en est-il d'un instrument,d'un animal, d'une plante : ce n'est point d'après ses formes ousa couleur, mais d'après son usage que nous en jugeons; de mêmeencore nous appelons beau serviteur, celui qui est propre au service etnon un jeune et gentil fainéant.
Voyez-vous maintenant ce que c'est qu'être belle ? Lorsque nousjouissons tous de la même façon des avantages les plus grandset les plus magnifiques, nous ne sommes frustrés en rien. Je m'explique: Tous de la même façon nous voyons le monde, le soleil, lalune, les étoiles; nous respirons l'air, nous avons part àl'eau et aux aliments , que nous soyons beaux ou laids. Et s'il faut direquelque chose de surprenant, celles qui ne sont pas belles, ont une santéplus vigoureuse et jouissent mieux de ces dons. Les belles femmes, en effet,prennent garde aux saisons, ne s'exposent point à la fatigue, maiss'adonnent à l'oisiveté et vivent à l'ombre ; de làvient que leurs facultés physiques sont énervées.Les autres femmes, au contraire, débarrassées de ces soucis, usent simplement et largement de ces facultés.
Ainsi donc " glorifions Dieu et portons-le dans notre corps ". Ne nousparons point c'est là un soin frivole et inutile. N'enseignez pointà vos maris à n'aimer que le plaisir des yeux, car s'ilsvous voient ainsi parées, ils ne songent qu'à votre visage, ils se laisseront bientôt séduire ; mais si vous leur apprenezà aimer vos moeurs et votre modestie, ils ne seront pas facilementinfidèles, car ce ne sont point ces qualités, mais les vicescontraires qu'ils trouveront chez une femme sans pudeur. Ne leur enseignezpoint à se laisser gagner par un sourire, par un extérieurefféminé, de peur de préparer des poisons contre vous-mêmes;apprenez-leur à se plaire à la modestie, et vous leur plairez,si votre extérieur même est modeste; mais si vous êtesévaporées, effrontées, comment pourrez-vous tenirun langage respectable? Qui ne se rira pas de vous, qui ne vous raillerapas? Et qu'est-ce que porter Dieu dans son esprit? C'est pratiquer la vertu,parer son âme, car ceci n'est point défendu. Nous glorifionsDieu, quand nous sommes pleinement vertueux, et nous sommes nous-mêmesglorifiés en même temps, non comme des hommes qui se parent,mais bien autrement: " Car ", dit l'apôtre, " j'estime qu'il n'ya point de proportions entre les souffrances du temps présent etla gloire future qui doit se révéler en nous " (Rom. VIII,18), :gloire à laquelle je souhaite que nous ayons tous part enJésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et auSaint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et auxsiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE V
JE VOUS DONNE CE PRÉCEPTE, MON FILS TIMOTHÉE,CONFORMÉMENT AUX PROPHÉTIES PRONONCÉES SUR VOUS, DECOMBATTRE AVEC ELLES LE BON COMBAT, AYANT LA FOI ET UNE BONNE CONSCIENCE; QUELQUES-UNS L'AYANT REJETÉE ONT FAIT NAUFRAGE DANS LA FOI. (I,18, 19 ET 20.)292
1. La dignité de l'enseignement et du sacerdoce est grande etadmirable; il faut vraiment le suffrage de Dieu, pour trouver celui quiest digne de l'exercer. Ainsi en a-t-il été autrefois; ainsien est-il encore, lorsque nous faisons ces choix en dehors de toute passionhumaine, sans considérer rien de terrestre, ni l'amitié,ni la haine. En effet, bien que l'assistance de l'Esprit nous soit moinslargement accordée qu'aux apôtres, il suffit de .la ,bonnevolonté pour que le choix de Dieu s'opère, car les apôtresn'avaient point encore reçu le Saint - Esprit lorsqu'ils choisirentMatthias , mais ils s'en étaient remis à la prière,ils le firent entrer, au nombre des apôtres , sans avoir égardà aucun motif humain. Il en devrait être ainsi parmi nous: mais notre mauvaise volonté est telle que nous négligeonsmême les indices certains; lorsque nous négligeons ce quiest manifeste, comment Dieu nous découvrira-t-il ce qui nous estcaché? Si vous n'êtes pas fidèles dans ce qui est petit,dit-il, qui vous confiera ce qui est grand et vrai? (Luc, XVI, 11.) Alorsrien d'humain n'agissait, et les prêtres étaient choisis parle don de prophétie. Qu'est-ce à dire? C'est qu'ils étaientchoisis par l'Esprit-Saint. La prophétie en effet ne consiste pasessentiellement à annoncer l'avenir, mais a aussi pour objet leprésent, puisque Saül fut désigné par prophétie,tandis qu'il était caché ; car Dieu a des révélationspour les justes. Il y avait aussi une prophétie dans ces paroles: " Séparez-moi Paul et Barnabé " (Act. XIII, 2); et c'estainsi que Timothée lui-même fut choisi.. Paul parle ici deplusieurs prophéties et peut-être de celle par laquelle ilchoisit Timothée, lorsqu'il le circoncit et le désigna, commeil l'écrit lui-même: " Ne négligez point la grâcequi est en vous ". (I Tim. IV, 14.) Animant donc son zèle et ledisposant au jeûne et aux veilles, il le fait souvenir de celui quil'a choisi et qui l'a élu; comme s'il lui disait : C'est Dieu quivous a désigné; il a eu confiance en vous; ce n'est pointun suffrage humain qui vous a
fait ce que vous êtes, ne faites pas injure et honte au suffragede Dieu.
Puis, après ce mot si redoutable de précepte, que luidit-il ? " Je vous donne ce précepte, mon fils Timothée". Il lui donne ses ordres comme à son véritable fils, noncomme une autorité despotique , non comme une puissance souveraine, mais il lui dit : " Mon fils Timothée".Il montre qu'il confieà sa garde la plus exacte, un dépôt qui n'est pas ànous, car nous ne nous le sommes pas approprié, .et c'est la grâcede Dieu qui nous l'a remis : La foi et une bonne conscience. Ce qu'il nousadonné, gardons-le. Car s'il n'était pas venu, la foi elle-mêmen'eût pas été trouvée, ni la vie pure que noussuivons par ses enseignements. Comme s'il eût dit: Ce n'est pas moiqui donne le précepte ni qui vous ai choisi ; c'est ce qu'il entendpar " les prophéties prononcées sur Timothée ". Ecoutez-les,obéissez-leur. Que lui a-t-il prescrit? De combattre avec ellesle bon combat. Ce sont elles qui vous ont choisi; faites cette guerre pourlaquelle elles vous ont choisi. Le bon combat; car il en est aussi un mauvaisdont il a dit : " Comme vous avez fait de vos membres des armes pour lepéché et l'impureté ". ( Rom. VI , 19. ) Ceux - làservent sous un tyran; vous, sous un roi. Et pourquoi donne-t-il àcette oeuvre lé nom de combat? Parce qu'une guerre terrible estallumée pour tous, mais surtout pour celui qui a la charge d'enseignerles autres; parce que nous avons besoin d'armes puissantes, du jeûne,des veilles, d'une veille incessante, parce que nous devons nous préparerpour le sang et les combats, paraître sur le champ de bataille etn'a voir aucun sentiment de lâcheté. " De combattre avec elles", lui dit-il ; car, comme dans les armées tous ne servent pas avecles mêmes armes, mais dans des corps différents; de même,dans l'Eglise, l'un a la fonction de maître, l'autre de disciple,un autre de simple fidèle; vous servez comme je vous l'ai dit.
Ensuite pour qu'il ne croie pas que c'est assez, il ajoute : " Ayantla foi et une bonne (293) conscience ", car celui qui enseigne doit d'abords'enseigner lui-même. De même qu'un général,s'il n'est d'abord excellent soldat, ne sera jamais un vrai général,de même en est-il de celui qui est instruit. Il dit ailleurs la mêmechose : " De peur qu'ayant prêché aux autres, je ne sois rejetémoi-même ". (I Cor. IX, 27.) " Ayant ", dit - il, " la foi et unebonne conscience ", afin que par là il soit supérieur àtous les autres. Que ces paroles nous apprennent à ne pas dédaignerles avertissements de ceux qui sont au-dessus de nous, quand nous aurionsà enseigner nous-mêmes. Car si Timothée, que nul denous n'égale, reçoit des avertissements et des enseignements,quoiqu'il soit chargé d'enseigner, combien plus le devons-nous faire. " Quelques-uns, l'ayant rejetée, ont fait naufrage dans la foi": Sans doute, car celui qui dit adieu à la vie chrétiennese forme une croyance semblable à ses moeurs, et l'on en peut voirbeaucoup qui de là sont tombés dans un abîme de, mauxet se sont dévoyés jusqu'au paganisme. Afin de n'êtrepas tourmentés par la crainte de la vie future, ils s'efforcentde persuader à leur âme que tout est mensonger parmi nous.Et plusieurs se détournent de la foi, en cherchant à toutsoumettre à leurs raisonnements. Car c'est ainsi que l'on fait naufrage,tandis que la foi est semblable à une barque impérissable;ceux qui s'en écartent font nécessairement naufrage.
2. Et l'apôtre l'enseigne par un exemple. " Au nombre desquels", dit-il, " sont Hyménée et Alexandre (20) "; et il nousenseigne ainsi la prudence. Voyez-vous comment, dès ce temps là,il existait de faux docteurs, des gens inquiets, qui refusent la foi etveulent tout chercher par eux-mêmes? Celui qui fait naufrage estdépouillé de tout; de même à celui qui a perdula foi, il ne reste rien , ni point d'appui, ni port de refuge, ni unevie dans laquelle il puisse tirer quelque avantage de cet état,car, si la tête est gâtée, à quoi peut servirle reste du corps? Si la foi sans les moeurs est inutile, combien plusles moeurs sans la foi. Car, si Dieu dédaigne à cause denous ses propres couvres, combien plus devons-nous, à cause de lui,dédaigner les nôtres. Il en est ainsi, lorsqu'un homme a perdula foi ; il ne peut tenir nulle part, mais il flotte de côtéet d'autre jusqu'à ce qu'enfin il soit englouti.. " Que j'ai.livrés. à Satan ", dit l'apôtre , " afin qu'ils apprennentà ne point blasphémer ". Vous voyez que c'est un blasphèmeque de soumettre à ses raisonnements les choses divines. Sans doute,car qu'est-ce que le raisonnement humain a de commun avec elles? Et commentSatan leur apprend-il à ne point blasphémer? S'il l'apprendaux autres, il devrait bien davantage se l'apprendre à lui-même;,et s'il ne l'a pu jusqu'à présent, comment le ferait-ilpour les autres?
L'apôtre n'a point dit : Afin que Satan leur enseigne àne point blasphémer; mais : " Afin qu'ils l'apprennent ". Ce n'estpas lui qui est l'auteur de cette couvre , elle s'opère par voiede conséquence; c'est ainsi qu'ailleurs l'apôtre dit du fornicateur: " Livrez-le à Satan " non afin que celui-ci sauve son âme,mais " afin que son âme soit sauvée ".(I Cor. v, 5.) Satann'est pas le sujet du verbe. Comment cela se fait-il? De même queles bourreaux, forts misérables eux-mêmes , contiennent lesautres dans le devoir, ainsi en est-il du mauvais esprit. Et pourquoine les avez-vous pas punis vous-même, comme vous avez puni Barjésus,comme Céphas a puni Ananie, mais les avez-vous livrés àSatan ? Pour qu'ils soient instruits plutôt que punis. Paul a cependantde la puissance, comme le jour où il a dit : " Que voulez-vous?que je vienne vers vous avec la verge? " (I Cor. IV, 21 .) Et encore "Non pour que nous soyons approuvés, mais pour que vous fassiez lebien ", et encore " Non pour perdre, mais pour édifier ". (II Cor.XIII, 7, 10.) Pourquoi donc appeler Satan au châtiment? Pour qu'avecla vigueur et la sévérité de la peine, l'humiliationfût plus grande; ou plutôt les apôtres instruisaienteux-mêmes les infidèles et livraient à Satan ceux quis'étaient écartés de l'Evangile. Cependant saint Pierrepunit lui-même Ananie ? C'est qu'il était encore infidèle,puisqu'il tentait le Saint-Esprit. Afin que les infidèles apprissentqu'ils ne peuvent rester ignorés, les apôtres les ont punispar eux-mêmes; mais ceux qui étant instruits se sont dévoyés,ils les ont livrés à Satan, pour leur montrer que ce n'étaitpas à leur propre vertu, mais à la garde des apôtresqu'ils devaient d'être préservés de Satan, et que ceuxqui s'emportaient à un orgueil insensé lui étaientlivrés. Il en est ainsi des rois qui frappent eux-mêmes leursennemis étrangers et livrent aux bourreaux ceux qui sont leurs sujets.
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Paul montre que les choses se passaient ainsi par le soin des apôtres.D'ailleurs ce n'était pas une faible puissance que de pouvoir commanderau démon; Paul montrait par là que celui-ci est asservi etcède malgré lui aux apôtres; signe très-propreà faire briller la grâce dont jouissaient les apôtres.Et comment les a-t-il livrés? Ecoutez-le. " Lorsque vous serez rassemblés", dit-il, " avec mon esprit et la force de Notre-Seigneur Jésus-Christ,livrez-le à Satan". (I Cor. V, 4, 5,) Il était chasséde l'assemblée des fidèles, séparé du troupeau,abandonné, dépouillé, livré au loup. Commela nuée faisait reconnaître le camp des Hébreux, demême l'Esprit faisait reconnaître l'Eglise. Si donc quelqu'unen. était éloigné, il était consumé;et il en était éloigné par le jugement des apôtres.C'est ainsi que le Seigneur a livré Judas à Satan; car dèsqu'il eut pris la bouchée de pain, Satan entra dans lui. (Jean,XIII, 26, 27.) Il faut conclure de cela, que ceux qu'ils voulaient convertir,ils ne les châtiaient pas eux-mêmes; mais ne le faisaient quepour ceux qui étaient incorrigibles; ou du moins qu'ils se rendaientplus redoutables, en les livrant à un autre pouvoir. Job aussi futlivré à Satan, mais ce n'était pas à causede ses péchés, c'était pour accroître sa gloire.
3. Bien des faits semblables se produisent même de nos jours.Car si les prêtres ne connaissent pas tous les pécheurs, tousceux qui participent indignement aux saints mystères, Dieu les livresouvent lui-même à Satan. Lorsque les maladies, les trahisons,les douleurs et les calamités de toutes sortes nous arrivent, lacause en est là. C'est ce que dit Paul par ces paroles : " C'estpour cela que parmi vous plusieurs sont faibles et débiles, et queceux qui l'ont mérité dorment ". (I Cor. XI, 30.) Et commentcela, dira-t-on, tandis que nous n'approchons qu'une fois chaque annéede la sainte table? Et voilà ce qui est effrayant; c'est que cen'est point la pureté de la conscience , mais l'intervalle écouléqui détermine pour vous la convenance de cet acte; vous croyez quela prudence consiste à ne pas approcher souvent, ignorant que lacommunion indigne, ne fût-elle faite qu'une seule fois, vous a souillés,tandis qu'une communion dignement faite, même souvent répétée,vous sauverait. Ce n'est point témérité que d'approchersouvent; la, témérité c'est de le faire indignement,ne fût-ce qu'une fois dans la vie. Si nous sommes si insenséset si malheureux , c'est que , commettant mille péchés duranttout le cours de l'année, nous ne nous mettons point en peine denous en laver, et nous croyons qu'il nous suffit de ne pas commettre decontinuelles insolences, de ne pas fouler sans cesse aux pieds le corpsdu Christ, ne réfléchissant pas que ceux qui ont crucifiéle Christ ne l'ont crucifié qu'une fois; mais un péchéest-il moindre parce qu'il n'est commis qu'une fois ? Judas n'a trahi qu'unefois; eh bien ! Cela l'a-t-il sauvé?
Pourquoi donc arrêter sa pensée sur le temps oùse fait une action? Que le temps de la communion soit pour vous le tempsde purifier votre conscience. Le mystère accompli à Pâquesn'est en rien supérieur à celui que nous accomplissons ence temps; c'est un seul et même mystère, c'est toujours lapâque; vous le savez, initiés: la veille et le jour du sabbat,le dimanche et le jour de la fête des martyrs, c'est le mêmesacrifice qui est offert. " Chaque fois que vous mangez ce pain ou quevous buvez ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur ". (Ib. 26.) L'apôtrene limite point le temps du sacrifice. Pourquoi, dira-t-on, l'appeler lapâque ? Parce que c'est alors que le Christ a souffert pour nous.
Que personne donc n'approche en des conditions différentes dansun temps et un autre temps; c'est la même vertu du sacrifice, lamême dignité, la même grâce, le même corps;cette hostie n'est pas plus sainte, cette autre inférieure en dignité.Vous le savez vous-mêmes, car vous ne voyez rien de nouveau, queces tapisseries terrestres et cette foule parée. Ce que ces joursont de plus que les autres, c'est qu'ils furent le principe du jour denotre salut, où le Christ a été immolé; maisquant aux mystères eux-mêmes, ils ne l'emportent point surles autres. Comment donc, dites-moi, vous lavez-vous la bouche pour prendreune nourriture matérielle, et ne lavez-vous pas votre âme,mais demeurez-vous plein d'impureté pour approcher de la saintetable ? Les quarante jours de jeûne ne suffisent-ils pas, direz-vousencore, pour nous purifier des nombreuses immondices de nos péchés?Mais, dites-moi, à quoi servirait-il de nettoyer la place oùl'on versera des parfums abondants, si, peu après les avoir répandus,on y jette du fumier? La bonne odeur ne disparaît-elle pas? C'estce (295) qui nous arrive: nous nous sommes rendus selon notre pouvoir,dignes de l'Eucharistie au moment d'en approcher ; puis nous nous souillonsde nouveau. Nous disons ceci de ceux qui peuvent se purifier réellementdurant le Carême. Ne négligeons point notre salut, je vousen conjure. Car, dit l'Ecriture, l'homme qui s'éloigne de son péchéet qui ensuite rentre dans les mêmes voies et fait les mêmesactions, " est comme le chien qui revient à son vomissement ". Quemon labeur ne soit pas inutile. Car c'est ainsi que nous pourrons êtrejugés dignes de ces récompenses que je souhaite que nousobtenions tous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soientau Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenantet toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-i1.
HOMÉLIE VI
JE VOUS CONJURE DONC QU'AVANT TOUT DES DEMANDES,DES PRIÈRES, DES SUPPLICATIONS, DES ACTIONS DE GRACES SE FASSENTPOUR TOUS LES HOMMES, POUR LES ROIS ET TOUS CEUX QUI SONT ÉLEVÉSEN DIGNITÉ, AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE,EN TOUTE PIÉTÉ ET RETENUE. CAR VOILA CE QUI EST BEAU ET DIGNE,AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVÉS,ET ARRIVENT A RECONNAÎTRE LA VÉRITÉ. (II, 1-4.)
1. Le prêtre, sur toute la terre, est comme un père commun.Il doit donc prendre soin de tous, comme le fait le Dieu dont il est leprêtre. C'est pour cela que l'apôtre dit : " Je vous conjured'abord qu'avant tout des demandes, des prières se fassent ". Caril en résulte deux biens : l'inimitié que nous avons pourceux qui sont étrangers à notre foi (1) s'évanouit;nul en effet ne pourra conserver de la haine envers celui pour qui il prie;et eux-mêmes. deviendront meilleurs par l'effet des prièresadressées pour eux, et parce qu'ils cesseront d'être furieuxcontre nous. Il n'est rien qui persuade si bien de se laisser instruireque d'aimer et d'être aimé. Réfléchissez àce que devaient ressentir des hommes qui machinaient contre nous , qui-nous livraient aux jouets, à l'exil, à la mort, en .apprenantque ceux qui éprouvaient ces cruels traitements adressaient àDieu des prières assidues pour leurs persécuteurs. Vous voyezcombien l'apôtre veut que le chrétien soit élevéau-dessus de tout. Qu'un petit enfant sans raison,
1 Pros tous exo. On voit par la suite du passage que la penséede l'orateur se reporte spécialement sur l'époque oùvivait l'apôtre; du reste, une partie de son auditoire avait vu Julien.
porté par son père, le frappe au visage, la tendressedu père envers lui n'en sera point diminuée; de même,si nous sommes frappés par les païens, nous ne devons rienperdre de notre bienveillance pour eux.
Et que veulent dire ces mots: " Avant tout? " Ils veulent dire : Dansle culte rendu à Dieu chaque jour. Ceux qui sont initiéssavent comment cette prière se fait tous les jours soir et matin; comment nous adressons nos vux pour le monde entier, pour les rois ettous ceux qui sont élevés en dignité. Mais peut-êtreon dira que par ces mots : " Pour tous les hommes ", l'apôtre entend,non le genre humain, mais les fidèles. Comment disait-il donc :" Pour les rois ", car alors il n'y avait pas de rois qui fussent chrétiens;mais pendant longtemps ce furent des rois impies succédant àdes rois impies. Et afin que sa parole fût exempte de flatteries,il a dit d'abord: " Pour tous les hommes ", et ensuite : " Pour les rois". Car s'il n'eût parlé que des rois, il aurait pu donnerlieu à ce soupçon. Ensuite, parce qu'il était vraisemblableque l'âme d'un chrétien serait glacée à cetteparole , et n'accueillerait pas l'avis qu'il faut offrir des prières(296) pour un païen, au moment de la célébration desmystères, voyez ce qu'ajoute l'apôtre, et quel avantage ilsignale afin que son avis soit reçu. " Afin", dit-il, " que nouspassions une vie paisible et tranquille ". C'est-à-dire que le salutde ceux-là, c'est pour nous le repos ; c'est ainsi que, dans l'épîtreaux Romains, les engageant à obéir aux princes, il dit qu'onle doit faire, non-seulement par nécessité, mais aussi parconscience. Car c'est pour l'utilité commune que Dieu a établiles puissances. Ne serait-il donc pas déraisonnable qu'ils marchentà la guerre et dressent des armées, afin que nous vivionsen sécurité et que nous- ne fassions pas même de prièrespour ceux qui s'exposent aux périls et aux fatigues de la guerre? Ce n'est donc point flatterie, mais justice. Car s'ils n'étaientpoint préservés dans les périls et n'acquéraientpoint d'honneur à là guerre, nous serions dans le troubleet les alarmes; nous serions obligés, s'ils étaient massacréspar l'ennemi, ou de marcher nous-mêmes aux combats, ou de fuir etd'errer en tous lieux. Ils sont pour nous comme des remparts qui gardenten paix les habitants d'une ville. " Des demandes, des prières,des supplications, des actions de grâces ". Nous devons en effetrendre grâces à Dieu, même pour le bien qui arrive auxautres; de ce qu'il fait lever le soleil sur les méchants et lesbons, et donne la pluie aux justes et aux injustes. Voyez-vous que ce n'estpas seulement par la prière, mais par les actions de grâcesqu'il nous unit comme en un seul corps ? Car celui qui est obligéde remercier Dieu du bonheur de son prochain, est obligé de l'aimer,d'être, animé envers lui de sentiments de bienveillance. Etsi nous devons rendre grâces pour le bien qui est fait au prochain,combien plus pour celui qui nous est fait, même à notre insu;pour le bien qui nous est fait avec ou malgré notre volonté,et même pour ce qui nous paraît fâcheux, car Dieu disposetout pour notre bien.
2. Que toute prière soit donc pour nous accompagnée d'actionsde grâces. Mais s'il nous est ordonné de prier pour notreprochain, non-seulement fidèle, mais aussi infidèle, réfléchissezcombien il est criminel de prononcer des imprécations contre nosfrères. Que direz-vous? L'apôtre vous a ordonné deprier pour vos ennemis et vous maudissez votre frère. Ce n'est paslui, c'est vous une vous maudissez, car vous irritez Dieu en prononçantdes paroles impies : Faites-lui sentir ceci, faites-lui cela, frappez-le,rendez-lui le mal qu'il me fait. Loin des disciples du Christ de tellesparoles : ils sont faciles et doux; loin d'une bouche qui est jugéedigne de recevoir de tels mystères. Qu'elle ne prononce rien d'amer,rien de dur; la langue sur laquelle vient reposer le corps divin, gardons-lapure, en ne lui faisant point proférer d'imprécations. Car,si les médisants n'hériteront point du royaume de Dieu, combienplus ceux qui maudissent. Celui qui maudit se rend nécessairementcoupable d'offenses envers son prochain. Prier l'un pour l'autre et s'enrendre coupable sont choses incompatibles; l'imprécation et la prièresont séparées par un abîme. Vous priez Dieu d'êtremiséricordieux envers vous et vous maudissez un autre homme? Sivous ne pardonnez, il ne vous sera point pardonné; et non-seulementvous ne pardonnez pas, mais vous priez Dieu de ne pas pardonner. Comprenez-vouscet excès de malice? S'il n'est point pardonné à celuiqui ne pardonne pas, comment le serait-il à celui qui supplie leMaître commun de ne pas remettre la dette? Ce n'est pas àvotre ennemi que vous nuisez, mais à vous-même. Non, si Dieuallait vous exaucer priant pour vous-même, vous ne serez point exaucé,parce que vous priez d'une bouche criminelle; cette bouche est vraimentcriminelle et impure, pleine de toute infection et de toute impureté.Vous deviez trembler à cause de vos péchés, et nefaire effort que pour obtenir grâce, et vous venez vers Dieu pour1'exciter contre votre frère? Ne craignez-vous donc point? Ne vousinquiétez-vous point pour vous-même? Ne voyez-vous pas àquelle issue vous arrivez?
Imitez au moins les enfants qui vont à l'école : lorsqu'ondemande à leur division compte de ce qu'elle a appris, et que toussont châtiés pour leur paresse , qu'ils sont l'un aprèsl'autre examinés sévèrement et accablés decoups, chacun meurt de peur; et quand un de ses condisciples l'aurait battucent fois, l'élève n'a pas le loisir de se mettre en colère,mais la crainte l'occupe tout entier; il ne s'adresse point à sonmaître, mais n'a qu'une seule chose en vue, c'est d'entrer et desortir sans être frappé; c'est là le seul point dontil s'occupe; quand il est parti, il ne pense même pas, tant il estcontent, si son camarade la (297) battu ou non. Et vous qui êteslà, songeant à vos péchés, vous ne frémissezpas, parce que vous vous rappelez les actions des autres ? Et comment implorez-vousDieu? En demandant qu'il sévisse contre votre frère, vousempirez votre situation , vous ne permettez pas que Dieu vous pardonnevos fautes. Comment, en effet, dit-il, si tu veux que je demande un comptesévère des torts qu'on a eus envers toi, comment me demandes-tude te pardonner tes propres offenses envers moi? Apprenons enfin àêtre chrétiens. Si nous ne savons pas prier, ce qui est douxet bien facile, comment saurons-nous le reste? Apprenons à priercomme des chrétiens. Ce ne sont pas là des prièresde chrétiens, mais de juifs; celles du chrétien, tout aucontraire, c'est de demander pardon et miséricorde pour les offensescommises envers lui. " Nous sommes maudits, et nous bénissons ",dit l'apôtre; " nous sommes persécutés, et nous lesupportons ; nous sommes calomniés, et nous prions ". (I Cor. IV,12, 13.)
Ecoutez ce que dit Etienne : " Seigneur, ne leur imputez point ce péché". (Act. VII, 59.) Non-seulement il n'a point lancé d'imprécationcontre ses bourreaux, mais il a prié pour eux ; et vous, non-seulementvous ne priez pas pour vos ennemis , mais vous les maudissez. De mêuiedonc qu'il estdigne d'admiration, vous, vous êtes un misérable.Qui admirons-nous, dites-moi? Ceux pour qui Etienne priait, ou l'auteurde cette prière ? Celui-ci assurément. Et si nous pensonsainsi, combien plus Dieu lui-même. Tu veux que ton ennemi soit châtié?Prie pour lui, mais non dans cette pensée, non pour l'atteindre;cet effet sera produit, mais ne le fais pas dans ce but. Bien que ce saintpersonnage souffrit injustement cette persécution, il priait pourses bourreaux ; tandis que nous souffrons souvent de la part de nos ennemisdes maux que nous méritons. Et si, souffrant contre toute justice,il n'a point osé maudire; bien plus , s'il n'a pas osé népoint prier pour ses ennemis, nous qui soufrons avec justice et qui cependant,non-seulement ne prions point pour les nôtres, mais les maudissonsau contraire , de quel châtiment ne sommes-nous pas dignes? Vousparaissez blesser votre ennemi, mais en réalité c'est envous-même que vous enfoncez l'épée, puisque vous nepermettez point que le juge se montre miséricordieux pour vos péchés,en cherchant à l'irriter contre ceux des autres " On usera enversvous de la mesure dont vous aurez usé envers les autres , et vousserez jugés comme vous aurez jugé". (Matth. VII, 2.) Soyonsmiséricordieux, afin que nous obtenions de Dieu miséricorde.
3. Je voudrais que, ne vous bornant point à entendre ces paroles,vous fussiez fidèles à les observer. Maintenant elles nevous laissent qu'un souvenir, et bientôt il sera lui-même effacé;quand vous vous serez dispersés, si quelqu'un de ceux qui ne sontpas venus ici vous interroge sur ce que nous avons dit, les uns ne saurontque dire, d'autres sauront seulement répondre quel a étéle sujet de l'homélie, savoir que le prédicateur a dit qu'ilne faut point avoir de ressentiment, mais au contraire prier pour ses ennemis;ajoutant qu'ils ne chercheront point à reproduire toute la suitede mes paroles, car ils ne sauraient s'en souvenir; d'autres se souviennentde quelques minces lambeaux. C'est pourquoi je vous invite, si vous netirez nul profit de mes discours, à ne point vous attacher àm'entendre. Car que vous en revient-il, sinon un jugement plus sévère,un châtiment plus rigoureux, pour demeurer dans le même étataprès tant d'avertissements? Dieu nous a donné une formulede prière afin que nous ne demandions rien de terrestre et d'humain.Vous savez, vous qui êtes fidèles, ce qu'il faut demander,et dans quel sens est conçue toute la commune prière. Maisil n'est pas dit, dans cette prière, me répandrez-vous, quenous devons prier pour les infidèles. C'est que vous ne connaissezpas la force de cette prière, sa profondeur et le trésorqu'elle renferme; si l'on y pénètre, on l'y trouvera. Carlorsque l'on dit dans sa prière : " Que votre volonté soitfaite sur la terre comme au ciel ", c'est là le sens qui se trouvecaché dans cette parole. Comment cela? C'est qu'au ciel il ne setrouve ni infidèle ni prévaricateur. Si donc il n'étaitquestion que des fidèles, cette parole n'aurait pas de sens; carsi les fidèles devaient seuls accomplir la volonté de Dieu,et qu'elle fût enfreinte par les infidèles, elle ne seraitpoint accomplie comme dans le ciel. Et quoi encore? Au ciel, il n'est pointde pervers; qu'il n'en soit donc plus sur la terre; attirez-les tous, monDieu, à votre crainte, faites des anges de tous les hommes, quandils seraient nos ennemis et ceux de l'empire.
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Ne voyez-vous pas combien chaque jour Dieu est blasphémé?-Combien il est outragé par les infidèles et par les chrétiens,en paroles et en actions? Eh bien ! a-t-il pour cela éteint le soleil,voilé la lune, brisé le ciel, bouleversé la terre,desséché la mer, fait disparaître les sources des eaux,troublé les airs ? Nullement, mais il fait au contraire lever lesoleil, tomber la pluie, pousser les fruits, et il nourrit chaque annéeles blasphémateurs, les insensés, les criminels, les persécuteurs,non un jour ni deux ou trois jours, mais durant toute leur vie. Imitez-le,efforcez-vous de le faire suivant l'humaine puissance. Vous ne pouvez pasfaire lever le soleil? Ne dites pas de mal de vos ennemis. Vous ne pouvezleur donner la pluie? Ne les injuriez pas. Vous ne pouvez les nourrir?Ne les insultez pas dans l'ivresse. De votre part ces bienfaits suffiront.En Dieu, la bienfaisance envers les ennemis se manifeste par des actes;manifestez-la du moins par des paroles : priez pour votre ennemi, et ainsivous serez semblable à votre Père qui est dans les cieux.Mille fois nous avons parlé de ce sujet, et nous ne cessons pointde le faire; que seulement il s'opère quelque progrès. Nousne nous engourdissons point, nous ne nous lassons point de parler, nousne nous décourageons point, vous seulement ne paraissez pas vous.dégoûter de nous entendre. Or, on paraît se dégoûterquand, on ne tient nul compte des discours que l'on entend, car celui quis'y conforme, veut les entendre encore, n'y trouvant point un sujet d'ennui,mais des éloges. Le dégoût ne vient que de ce qu'onn'observe point ce qu'on entend ; c'est ainsi que le prédicateurdevient à charge.
Dites-moi, si un homme fait l'aumône et entend un sermon sur l'aumône,non-seulement il n'hésite pas à venir l'écouter, maisil s'y plaît comme si l'on racontait et publiait ses bonnes actions.De même, nous aussi, cest parce que nous n'avons nulle patience,parce que nous ne pratiquons point cette vertu, que nous montrons de l'aversionpour de tels discours; si notre pratique y était conforme, ne nousdéplairaient pas. Si donc vous voulez pas que nous vous soyons àcharge odieux, conformez-vous à nos avis, montrer le par vos actions,car nous ne cesserons poil de revenir sur le même sujet jusqu'àce que vous soyez convertis. Oui, c'est par zèle et te dresse pourvous que nous agissons ainsi c'est aussi à cause du périlqui nous mena nous-même. Le trompette doit sonner: quand nul ne marcheraità l'ennemi, il remplit son devoir. Ce n'est donc pas pour aggravervotre châtiment que nous agissons ainsi, mais pour dégagernotre responsabilité. Ensuite notre charité pour vous nousanime; nos entrailles sont saisies et déchirées, quand detels péchés se produisent. Mais qu'il n'en soit point ainsiCe que nous vous demandons là n'exige ni de pense, ni longue route,ni sacrifice de riches ses; il ne faut que vouloir, qu'un mot, qu'u actede volonté. Gardons notre bouche, met tons-y une porte et un verrou,afin de ne p prononcer une parole qui déplaise à Dieu C'estnotre intérêt même plutôt que l'intérêtde ceux pour qui nous prions. Réfléchissons que celui quibénit son ennemi se bénit lui. même, et que celui quile maudit se maudis lui-même; que celui qui prie pour son en nemiprie pour soi plutôt que pour lui. C'es ainsi que nous pourrons réaliserce progrès et obtenir les biens promis, que je souhaite àtous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur,à présent et toujours, et aux siècles des siècles,Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VII
AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE,EN TOUTE PIÉTÉ ET RETENUE. CAR VOILÀ CE QUI EST BEAUET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMESSOIENT SAUVÉS ET ARRIVENT A RECONNAÎTRE LA VÉRITÉ.(II, 2-4 JUSQU'À 7.)
1. Si l'apôtre veut que les guerres des nations, les combats etles troubles s'apaisent, et s'il exhorte, pour ce motif, le prêtreà faire des prières pour les rois et les princes, àbien plus forte raison les simples fidèles doivent le faire. Eneffet, il y a trois sortes de guerres qui sont cruellement douloureuses: la première, quand nos soldats sont combattus par les Barbares;la seconde, quand , pendant la paix , nous combattons les uns contre lesautres; la troisième enfin, quand chacun combat contre lui-même;et celle-ci est la plus douloureuse de toutes. Celle des Barbares ne sauraitnous nuire beaucoup. Que vous feraient-ils ? Ils égorgent, ils tuent;mais ils ne nuisent point à l'âme. La seconde même,si nous le voulons,, ne nous fera point de mal. Quand d'autres nous attaqueraient,nous pouvons demeurer en paix, car écoutez ce que dit le Prophète: " Au lieu de m'aimer, ils me calomniaient , mais moi je priais " (Ps.CVIII , 4) ; et encore : " Avec ceux qui haïssaient la paix, j'étaispacifique" (Ps. CXIX, 7) ; et: " Ils m'attaquaient gratuitement ". Maispour la troisième, on ne peut échapper au péril. Carlorsque le corps est en lutte contre l'âme, lorsqu'il éveillede fâcheuses passions, arme les voluptés, suscite l'entraînementde la colère ou de l'envie, il est impossible, si cette guerre n'estréprimée, d'obtenir les biens promis; mais nécessairementcelui qui laisse durer ce trouble, tombe, reçoit des blessures,et cette guerre enfante la mort de l'enfer. Il nous faut donc chaque jourvivre dans la sollicitude et la vigilance, afin que cette guerre ne naissepoint en nous, ou, si elle naît, qu'elle ne persiste point, maissoit apaisée et assoupie. Car quel avantage auriez-vous , si , laterre jouissant d'une paix profonde, vous étiez en guerre contrevous-même? C'est la paix avec nous-même qu'il est nécessaired'avoir; si nous la possédons, rien du dehors ne pourra nous nuire.
Mais la paix du pays y contribue notablement; c'est pourquoi le textedit : " Afin que nous menions une vie paisible et tranquille ". Mais celuiqui est troublé pendant la paix est bien malheureux. Voyez-vousque l'apôtre parle de cette sorte de paix, de la troisième?C'est pour cela qu'en disant : " Afin que nous menions une vie paisibleet tranquille ", il ne s'arrête pas là, mais ajoute : " Entoute piété et retenue". Or, on ne peut vivre dans la piétéet la retenue sans jouir de cette paix. Car lorsque des raisonnements inquietstroublent notre foi , quelle paix pouvons-nous avoir ? Lorsque nous sommesagités par le souffle du libertinage, quelle paix pouvons-nous avoir?Il veut donc prévenir la pensée qu'il parle d'une paix terrestre, quand il dit : " Afin que nous menions une vie paisible et tranquille" ; car, en ce sens, une vie paisible et tranquille peut être menéepar les gentils , les gens déréglés, ceux qui se livrentà la mollesse et aux plaisirs. Sachez donc qu'il ne parle pointde celle-là, mais de celle que l'on trouve dans la piétéet la retenue. Car cette autre vie est pleine d'embûches et de combats, l'âme étant chaque jour atteinte par le trouble des raisonnements;ce n'est donc point d'elle qu'il parle, mais de celle qui résideen toute piété.
" En toute piété " , dit-il, pour que l'on ne pense pasqu'il s'agit seulement de la croyance , mais aussi de la conduite; carc'est là qu'il faut chercher la piété. Que gagnentceux qui, pieux quant à leur foi, sont impies dans leur conduite?Et pour ne pas douter qu'il y ait aussi là de l'impiété, écoutez ce bienheureux dire autre part : " Ils avouent connaîtreDieu, et ils le nient par leurs actes" (Tit. I, 16); et aussi: " Il a niésa foi et est pire qu'un infidèle " (I Tim. V, 8); ailleurs : "Si quelqu'un est nommé frère et est impudique, ou avare,ou idolâtre " (I Cor. V, 11), celui-là n'honore pas Dieu.L'Écriture dit aussi que " Celui qui hait son frère ne connaîtpas Dieu". (I Jean, II, 9.) Vous voyez combien il y a de sortes d'impiété.C'est pourquoi l'apôtre dit : " En toute piété et retenue". Car ce n'est pas l'impudique seul qui manque de retenue ; mais l'hommecupide, l'homme sans frein méritent le même reproche; il ya là une passion non moindre que la volupté. Celui donc quine la réprime pas est un homme sans frein, car on appelle ainsicelui qui ne refrène pas ses passions. Je donnerai donc ce nom àl'homme colère, à l'envieux, à l'avare, au perfide,à tous ceux qui vivent dans le péché; tous sont sansretenue ni modération. " Car voilà ce qui est beau et digneaux yeux de Dieu notre Sauveur ". Et qu'est-ce? C'est (300) de prier pourtous; voilà ce que Dieu accueille, voilà ce qu'il veut, lui" qui veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent àreconnaître la vérité ".
2. Imitez Dieu puisqu'il veut que tous soient sauvés, vous devezapparemment prier pour tous; s'il a souhaité que tous le fussent,souhaitez-le aussi. Et s'il en est ainsi, priez, car c'est pour de telsobjets qu'il faut prier. Voyez-vous comment l'apôtre a de toutesparts fait pénétrer dans nos âmes le devoir de priermême pour les païens? Il nous montre l'avantage immense quenous en retirons, en disant " Afin que nous menions une vie paisible "et tranquille " ; il nous montre aussi ce motif bien supérieur,que cela plaît à Dieu et que nous devenons ainsi semblablesà lui, en ayant le même vouloir que lui. Cela devrait suffirepour faire honte même à une bête féroce. Ne craignezdonc pas de prier pour les païens, Dieu lui-même le veut; craignezseulement de maudire, car c'est là ce qu'il ne veut pas. Et s'ilfaut prier pour les païens, il est clair qu'il faut aussi prier pourles hérétiques, car nous devons le faire pour tous les hommes,et non les persécuter. Oui , il est beau de prier pour eux : n'ont-ilspas avec nous une même nature ? Dieu loue et agrée l'amouret la tendresse que nous avons les uns pour les autres. Mais, dira-t-on,si le Seigneur a cette volonté, qu'a-t-il besoin de nos prières?Il est fort utile aux païens et aux hérétiques que nousles fassions; elles les entraînent à nous aimer et vous empêchentvous-mêmes de vous aigrir tout cela est propre à les attirerà la foi. Car beaucoup d'hommes se sont éloignés deDieu par animosité contre les hommes. C'est là le salut dontparle l'apôtre, quand il dit: "Notre Sauveur qui veut que tous leshommes soient sauvés " : c'est là le salut véritable;tout autre est peu de chose et n'a que le nom et le titre de salut. "Et arrivent à reconnaître la vérité ". La vérité,c'est la foi en lui. L'apôtre, en effet, a d'abord averti Timothéed'exhorter les hommes à ne point enseigner de nouvelles doctrines.Et pour qu'il ne trouve pas en eux des ennemis , pour qu'il n'engage pasde luttes contre eux, que lui dit-il encore? Dieu veut que tous les hommessoient sauvés et arrivent à reconnaître la vérité.Il ajoute : " Il n'y a qu'un seul Dieu, et qu'un seul médiateurentre Dieu et les hommes (5) " . Il a dit : " Arrivent à te connaîtrela vérité " , montrant ainsi que terre n'en est point enpossession; puis: " il n'y a qu'un seul Dieu ", et non plusieurs commele croient les gentils. Pour montre que Dieu veut que tous soient sauvés,il ajout qu'il a envoyé son Fils comme médiateur. El quoi,le Fils n'est-il pas Dieu? Oui, certes Pourquoi donc l'apôtre dit-il: Un seul? Par opposition aux idoles et non au Fils, car il parle àla fois ici de la vérité et de l'erreur. Mais le médiateurdoit participer à ceux don il est le médiateur; l'essencede la médiation est de tenir et de participer à tous deux;s'il tient à l'un et est séparé de l'autre, il n'estpas médiateur. Si donc il ne participe pas à la nature duPère, il n'est point médiateur, mais séparé.Car de même qu'il participe à la nature humaine , parce qu'ilest venu parmi les hommes, il participe à celle de Dieu, parce qu'ilest venu de Dieu. Puisqu'il est le médiateur de deux natures, ilne peut en être isolé. Comme un lieu intermédiaireentre deux autres les a tous deux pour voisins, de même en doit-ilêtre pour celui qui est le lien entre deux natures. S'il s'est faithomme, il n'en était pas moins Dieu. Simplement homme, il n'auraitpu être médiateur, car il fallait qu'il traitât avecDieu même; simplement Dieu, il ne l'an. rait pu encore, car ceuxpour qui il se faisait médiateur ne l'auraient pas reçu.
Car de même que dans un autre endroit l'apôtre dit: " Iln'y a qu'un Dieu le Père... et un Seigneur Jésus-Christ"(I Cor. VIII, 6), ainsi en ce passage même, il dit un Dieu et unmédiateur. Il ne met pas " deux ", car il parlait ici du polythéismeet ne voulait pas que personne abusât du mot " deux " pour supposerdeux dieux; il a dit " un " et puis encore il dit " un ". Voyez-vous quelleprécision de langage on trouve dans l'Ecriture ! Un et un sont deux,mais nous ne prononcerons pas ce mot, bien que le raisonnement nous y invite.Ici vous ne dites pas : Un et un, deux. Vous dites ce que le raisonnementne vous suggère pas. S'il est né, il a souffert. " Il n'ya ", dit-il, " qu'un seul Dieu et qu'un seul médiateur entre Dieuet les hommes, c'est Jésus-Christ, qui est homme, qui s'est donnécomme rançon pour tous ". (I Tim. II, 5, 6.) Eh quoi? pour les païensaussi? Il est le Christ et il est mort pour eux, et vous, vous ne consentezpas à prier pour eux ! Comment donc, me dira-t-on, n'ont-ils pascru ? Parce qu'ils. ne l'ont pas voulu, (301) mais, ce qu'il avait àfaire, il l'a fait. Le " témoignage " dont parle l'apôtre(Ibid.), c'est sa passion. Car il est venu rendre témoignage àla vérité du Père, et il a été égorgé.En sorte que non-seulement le Père lui rend témoignage, maislui aussi au Père. " Pour moi ", dit-il, " je suis venu au nom demon Père ". (Jean, V, 43.) Et ailleurs : " Nul n'a jamais vu Dieu". ( I, 18.) Et encore : " Afin qu'ils vous connaissent, vous le seul Dieuvéritable " (XVII, 3) ; et : " Dieu est esprit ". (IV, 24.) Il adonc rendu témoignage jusqu'à la mort " en son temps " ,c'est-à-dire au temps opportun.
3. " C'est pourquoi j'ai été placé comme prédicateuret apôtre (je dis la vérité, je ne ments point); docteurdes nations dans la foi et la vérité (7) ". Puis donc quele Sauveur a souffert pour les nations, et que c'est aussi pour êtredocteur des nations que j'ai été mis à part, pourquoine priez-vous pas .pour les gentils? Il réclame la confiance, commeayant été mis à part pour être le docteur desnations; car les apôtres s'étaient montrés bien lentsà cet égard. Il ajoute "docteur des nations, dans la foiet la vérité ". " Dans la foi" ; De pensez pas que ce soitun leurre, car il dit aussi : " Dans la vérité " ; ce n'estpoint une fraude. Vous voyez que la grâce s'étend; chez lesjuifs on ne faisait point de prières pour un tel but; mais maintenantla grâce s'est étendue. " Docteur des nations dans la foiet la vérité". "Qui s'est donné comme rançon".Comment a-t-il été livré par son Père? C'estque sa bonté l'a voulu. Qu'est-ce que cette rançon ? Il devaitpunir ces hommes; ils devaient périr; mais à leur place ila livré son propre fils, afin que la croix fût prêchée.
C'en est assez pour attirer tous les hommes et pour faire connaîtrela charité du Christ; carde tels bienfaits sont immenses et inénarrables.Il s'est immolé lui-même pour ses ennemis, pour ceux qui lehaïssent et se détournent de lui. Ce qu'un homme ne feraitpas pour ses amis, pour ses enfants , pour ses frères, le Maîtrel'a fait pour ses serviteurs; et non un maître de la même espècequ'eux, mais un Dieu pour des hommes et pour des hommes coupables. Ce quine se fait pas pour ses semblables, s'est fait alors, et nous, objets d'unetelle charité, nous semblons nous y refuser, nous n'aimons pas leChrist. Il s'est immolé pour nous, et nous le voyons d'un oeil distraitprivé de nourriture ; il est malade, il manque de vêtementset nous n'y prenons pas garde. Quelle colère, quels châtiments,quel enfer ne mérite pas une telle conduite? Quand il n'eûtrien fait que daigner s'approprier les souffrances des hommes, que nousdire : J'ai faim, j'ai soif, n'était-ce pas assez pour nous entraînertous ? Mais, ô tyrannie des richesses, ou plutôt, ô perversitéde leurs esclaves volontaires, de telles pensées ont peu de pouvoir;nous sommes lâches et dissolus, abjects et terrestres, charnels etinsensés; car ce ne sont pas les richesses qui ont cette puissance.Que peuvent-elles? Dites-le-moi; elles sont muettes et inanimées.Si le diable, si le mauvais génie ne peut rien sur nous, malgrétoute sa malice et bien qu'il trouble tout, quelle force possèdentles richesses? Quand vous voyez de l'argent, pensez que c'est de l'étain,Mais vous ne le pensez pas? Pensez alors, ce qui est vrai, que n'est dela terre, car il fait partie de la terre. Mais ce raisonnement ne faitpoint impression sur vous? Pensez donc que nous mourrons, nous aussi ;que beaucoup de ceux qui l'ont possédé n'en ont tirépresque nul profit; qu'un grand nombre de ceux qui s'en sont enorgueillissont devenus cendre et poussière, qu'ils subissent aujourd'hui lesplus rigoureux châtiments, et que bien des hommes qui reposaientsur des lits d'ivoire sont maintenant beaucoup plus misérables queceux qui avaient des vases de terre et de verre, plus dénuésque ceux qui vivaient dans la fange. Mais cela réjouit la vue ?Il est bien d'autres objets qui le peuvent davantage. Les fleurs, l'airpur, le ciel, le soleil la réjouissent bien plus. L'argent se rouilleau point que quelques-uns ont montré qu'il est noir, comme on levoit, puisqu'il noircit la serviette qui l'essuie : rien de semblable dansle soleil, dans le ciel et dans les étoiles. Les fleurs ont un aspectbien plus agréable que la couleur de l'argent. Ce n'est donc passon éclat qui vous enchante, c'est la cupidité, c'est l'injustice;c'est là ce qui séduit les âmes et non l'argent lui-même.
Chassez la cupidité de votre âme, et vous verrez que cequivous paraît si digne d'estime, est plus méprisable que laboue. Chassez la passion : quand ceux qui ont la fièvre aperçoiventune eau bourbeuse, ils désirent s'en abreuver, comme si c'étaitune source; ceux dont la santé est bonne ne désirent de l'eau(302) que par intervalles. Eloignez la maladie, et vous verrez les chosescomme elles sont réellement ; et pour vous prouver que je ne mentspoint, je puis en produire beaucoup d'exemples. Eteignez le feu qui vousbrûle, et vous verrez que tout cela est moins précieux quedes fleurs. L'or est beau ; oui, mais dans l'aumône, pour le soulagementdes malheureux, et non pour un vain usage, non pour être enfoui dansun coffre ou dans la terre, non pour être étalé surles mains, les pieds et la tête. S'il a été découvert,ce n'est point pour en lier l'image de Dieu, mais pour délivrerles captifs; c'est ainsi que vous en ferez vraiment usage; délivrezle captif au lieu d'en lier cette image libre de ses mouvements. Car pourquoi,s'il vous plaît, préférer à tout un objet desi peu de valeur? Si c'est de l'or, en forme-t-il moins une chaîne?est-ce donc dans le choix de la matière que consiste le lien? D'orou de fer, c'est toujours une chaîne, si ce n'est que l'une est encoreplus lourde que l'autre. Mais pourquoi vous paraît-elle légère?C'est à cause de votre cupidité, du désir d'attirertous les regards, ce dont une femme devrait plutôt rougir. Commepreuve de cette parole, chargez-la de chaînes d'or et envoyez-ladans un désert, où elle ne trouvera personne pour la regarder: bientôt ce lien lui paraîtra pesant et insupportable. Redoutons,mes bien-aimés, d'entendre ces redoutables paroles : " Liez-luiles mains et les pieds ". (Matth. XXII, 13.) Pourquoi dès ce mondevous lier ainsi vous. mêmes? Un prisonnier n'est pas enchaîné,des mains et des pieds. Et cela ne vous suffit donc pas? Pourquoi liervotre tête, pourquoi environner votre cou de tant de liens? J'ometsles soucis qui en résultent, la crainte, les tourments, les querellesavec son mari pour de pareils objets, quand on les demande, le suppliceque l'on éprouve, si l'on en perd quelqu'un. C'est donc làle bonheur, dites-le-moi? Afin de plaire aux yeux d'un autre, vous subissezvolontairement les liens, les soucis, les périls, les chagrins,les querelles de chaque jour, N'est-ce pas là un sort digne àtous égards de blâme et de réprobation? Je vous enconjure, n'agissons point ainsi, mais dégageons-nous de tout liend'iniquité; rompons le pain à celui qui a faim, accomplissonstoutes les oeuvres qui peuvent nous donner assurance en présencede Dieu, afin d'obtenir les biens promis, en le Christ Jésus Notre-Seigneur,avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur,à présent et toujours, et aux siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VIII
JE VEUX DONC QUE LES HOMMES PRIENT EN TOUT LIEU,EN ÉLEVANT DES MAINS INNOCENTES, SANS COLÈRE NI DISCUSSION;ET DE MÊME AUSSI LES FEMMES, VÊTUES AVEC CONVENANCE, SE PARANTAVEC PUDEUR ET RETENUE, SANS FRISURES, SANS OR , SANS PERLES NI HABITSLUXUEUX, MAIS COMME IL SIED A DES FEMMES QUI ANNONCENT LA PIÉTÉPAR LEURS BONNES OEUVRES. (II, 8-10.)
1. " Lorsque vous prierez", dit le Seigneur, " ne soyez pas comme leshypocrites, qui ai" ment à prier debout dans les synagogues et auxangles des places publiques, afin d'être vus par les hommes. En vérité,je vous le dis, ils reçoivent ici leur récompense. Mais vous,lorsque vous priez, entrez dans votre chambre, fermez la porte et priezvotre " Père dans le secret; il vous le rendra publiquement ". (Matth.VI, 5, 6.) Pourquoi donc Paul dit-il : " Je veux que les hommes prient" en tout lieu, en élevant des mains pures, sans " colèreni discussion ? " N'y a-t-il pas contradiction entre ces deux textes? ADieu ne plaise; mais plutôt parfaite conformité. Et commentdonc? D'abord il faut expliquer ce que veulent dire ces mots : " Entrezdans votre chambre ", et ce que prescrit l'apôtre; s'il faut prier(303) en tout lieu, ou s'il ne faut pas prier à l'église,ni dans aucune autre partie de sa maison que celle-là. Que signifiece texte? Le Christ nous enseignant ici à fuir la vanité,ne nous dit pas absolument de prier dans un lieu secret; mais de fairenos prières sans ostentation. De même que, lorsqu'il dit :" Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite " (Ibid.3), il ne parle pas de nos mains, mais il exprime l'humilité parune hyperbole; de même il enseigne ici la même chose dans unlangage figuré. Par là donc, il n'a pas limité laprière à un lieu déterminé, mais il nous aenseigné une seule chose: à fuir l'ostentation. Et Paul ditceci pour distinguer la prière des chrétiens de celle desjuifs. Voyez en effet comment il s'exprime : " En tout lieu, élevantdes mains innocentes " ; ce qui n'était point permis aux juifs.Car il ne leur, était point permis de se présenter devantDieu, pour offrir des sacrifices et accomplir les cérémoniesdu culte, ailleurs que dans un lieu unique, où de toutes les contréesde la terre chacun devait accourir pour accomplir dans le temple des cérémoniessaintes. Paul nous donne un conseil tout différent, et nous délivrede cette contrainte; car notre loi n'est point telle que la loi des juifs.De même qu'il nous prescrit de prier pour tous, puisque le Christa souffert pour tous et que l'apôtre prêche pour tous; de mêmeil est bonde prier partout; et désormais ce n'est plus au lieu,mais à la manière dont on prie qu'il faut prendre garde.Priez partout, dit-il, partout élevez des mains innocentes; voilàce qui vous est demandé.
Qu'est-ce que des mains innocentes? des mains pures ; et qu'est-ce quedes mains pures? non pas celles qui sont lavées avec de l'eau, maiscelles qui sont pures d'avarice, de rapine, de meurtres, de violences. " Sans colère ni. discussion " : Que veut dire cela? Qui doncse met en colère quand il prie? L'apôtre veut dire sans animosité.Que la pensée de celui qui prie soit pure, dégagéede toute passion; que personne ne se présente devant Dieu avec dela haine dans le coeur, avec un esprit chagrin et discutant avec, soi-même.Que veulent dire ces derniers mots? Ecoutons-le: c'est qu'il néfaut point mettre en doute si nous serons exaucés : " Tout ce quevous demanderez avec foi ", dit le Seigneur, " vous le recevrez " (Matth.XXI, 22); et ailleurs: " Lorsque vous serez debout pour prier, pardonnezet il vous sera pardonné". (Marc, XI, 25.) Voilà ce qu'estune prière faite sans discussion. Et comment, me direz-vous, pourrai-jecroire que j'obtiendrai l'objet de ma demande? Oui, vous l'obtiendrez sivous ne demandez rien qui soit contraire, à ce que Dieu est résolud'accorder, rien qui soit indigne de sa royauté, rien de temporel,mais seulement des choses spirituelles, et si vous vous présentezdevant lui sans colère, avec des mains pures et innocentes. Desmains innocentes sont celles qui pratiquent les oeuvres de miséricorde.Si vous vous présentez ainsi devant Dieu, vous obtiendrez toutesvos demandes. " Si vous ", dit le Seigneur, "tout méchants que vousêtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combienplus votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. VII, 11.) La discussiondont parle l'apôtre, c'est le doute.
" Et de même aussi les femmes ", ajoute l'apôtre ; je veux,dit-il, que, sans colère et sans discussion, elles conservent leursmains innocentes, ne cèdent point à leurs désirs,à la rapacité, à l'avarice. Et que penser de cellesqui, ne se livrant pas elles-mêmes aux rapines, en font commettrepar leurs maris? Mais Paul demande des femmes quelque chose de plus. "Qu'elles se parent", dit-il, "avec pudeur et retenue, d'une façonconvenable, sans frisures, sans or, sans perles, mais comme il sied àdes femmes qui annoncent la piété par leurs bonnes oeuvres". De quelle parure veut-il parler? D'une toilette honorable, convenable,exempte de superfluité ; car c'est ainsi qu'elles observeront laloi de la réserve. Quoi donc ! vous venez prier Dieu et vous vouscouvrez de bijoux et de frisures ! allez-vous donc danser? vous rendez-vousdonc à des noces? ou assistez-vous à une fête mondaine? C'est là que les bijoux, les frisures, les riches vêtementsont leur place; maintenant il n'en est nul besoin. Vous êtes venuepour supplier, pour demander le pardon de vos fautes, la miséricordepour vos offenses, pour fléchir votre Maître par vos prières.Pourquoi donc vous parer ? Tel n'est point l'appareil d'une suppliante.Comment pouvez-vous gémir et pleurer, persévérer dansvotre prière, quand vous êtes ainsi chargée d'ornements? Si vous pleurez, vos larmes feront rire ceux qui vous verront, car lesbijoux d'or ne conviennent point à celle qui pleure; n'est-ce pascomédie (304) et spectacle que de faire sortir des larmes d'un coeuroù réside tant d'amour du luxe et tant de vanité ?Mettez de côté toute cette comédie : on ne se jouepoint de Dieu. Tout cela convient aux mimes et aux danseurs qui figurentsur la scène, mais nullement à une femme pudique.
2. " Avec pudeur et retenue ". N'imitez donc pas les femmes perdues,car c'est par de telles parures qu'elles séduisent leurs amants;c'est là ce qui fait naître tant de soupçons contretant de femmes et sans nul avantage, car cette mauvaise renomméen'engendre pour autrui que du mal. La femme impudique, eût-elle bonnerenommée, n'en tirera aucun avantage, quand celui qui juge les actionscachées produira tout au grand jour; de même la femme honnête,si elle acquiert la réputation d'adultère par les soins qu'elledonne à son extérieur, ne tirera point avantage de son honnêteté,car sa renommée a perdu des âmes. Que puis-je faire, direz-vous,si un autre me soupçonne ? C'est que vous y donnez occasion parvotre parure, par vos regards et par votre tenue. C'est pour cela que Paulinsiste sur la toilette et sur la pudeur. Mais s'il retranche ainsi cequi n'est que marque d'opulence, l'or, les perles, les vêtementssomptueux, combien plus les artifices de la coquetterie, le fard, la peinturedes yeux (1) , la démarche molle, la voix énervée(2), un oeil langoureux et impudique, les voiles, les tuniques d'une formesi étudiée, et les ceintures d'un travail encore plus exquis, les chaussures faites avec tant d'art. Il a entendu bannir tout cela,quand il a dit : " Vêtues avec convenance ", et : " Avec pudeur "; car ce sont là des parures qui conviennent à l'impudeuret à l'effronterie.
Supportez ce discours, je vous prie, car le prédicateur énoncedes reproches sans déguisement, non pour blesser et faire souffrir,mais pour éloigner du troupeau tout ce qui lui est contraire. Etsi l'apôtre défend tout cela aux femmes mariées etriches qui vivent dans l'opulence, combien plus à celles qui ontadopté la virginité. Mais, dira-t-on , quelle vierge portedes bijoux et des frisures? Elles apportent tant de recherches dans leurssimples vêtements que la parure n'est rien auprès.
1 Cet usage existe encore chez les femmes turques.
2 Comme les " incroyables " du Directoire, qui avaient horreur des consonnes.
On peut, avec des vêtements peu coûteux, avoir plus de recherchequ'une femme cou. verte de bijoux. Une robe d'un beau bleu, serréeavec soin par la ceinture, comme celles des danseuses du théâtre,en sorte qu'elle ne soit ni gonflée à droite ni retiréeà gauche, mais que les deux côtés de la taille soientparfaitement symétriques, avec des plis nombreux sur la poitrine,ne charmera-t-elle pas plus que des vêtements de soie? La chaussured'un noir bien brillant, terminée en pointe, sera d'une perfectionartistique et aura peine à contenir le pied ? Le visage ne serapas fardé, mais lavé bien à loisir et l'on couvrirale front d'un voile plus blanc que le visage lui-même, puis par dessuson jettera un voile flottant dont la couleur noire ressortira sur le blanc.Et que dirait l'apôtre de ces yeux roulant sans cesse, de ce noeudde la ceinture qui tantôt se cache et tantôt se découvre,de manière à faire ressortir l'art avec lequel la ceintureest enlacée, tandis que le voile est relevé autour de latête ? Les mains, comme celles des acteurs tragiques, sont gantéesavec tant de soins, que le gant ne semble faire qu'un à la main.Que dirait-il encore de cette démarche et de ces manièresplus capables que tous les bijoux de séduire ceux qui les voient? Craignons, mes biens-aimés, d'entendre aussi, nous, ce que leProphète disait aux femmes des Hébreux préoccupéesde leur parure extérieure. " Au lieu d'une ceinture vous vous ceindrezd'une corde, et votre tête, aujourd'hui parée, sera chauve". (Isaïe, III, 24.) Ainsi, cette toilette est plus dangereuse queles bijoux; bien d'autres s'y sont étudiées pour êtrevues et captiver ceux qui les regardaient. Ce n'est point là unefaute légère, mais une arme capable d'irriter Dieu et decorrompre les vierges.
3. Vous avez le Christ pour époux, pour. quoi voulez-vous gagnerdes amants parmi les hommes ? Le Christ vous condamnera comme adultères.Pourquoi n'adoptez-vous pas la parure qui lui convient, celle qu'il aime:la pudeur, la retenue, la décence, un vêtement modeste ? levôtre est celui d'une femme déshonorée. On rie reconnaîtplus les femmes impudiques et les vierges ; voyez à quelle inconvenancecelles-ci sont arrivées. Une vierge doit être dépourvuede recherche, simple et sans art , et celle-ci invente mille artificespour parer son extérieur. Laisse là cette folie, femme, donnetes soins à la parure intérieure (305) de ton âme,car cette parure extérieure est opposée à la parureintérieure. Celui qui se préoccupe du dehors dédaignece qui est intérieur, comme celui qui dédaigne le dehorsmet tous ses soins à parer son âme. Ne me dites pas : Ah !je ne porte qu'un vêtement usé, une chaussure de vil prix,un voile sans valeur; quelle est donc cette parure? Ne vous trompez pointvous-même. On peut, je vous l'ai dit, se parer ainsi plus qu'avecune toilette somptueuse ; on le peut fort bien avec une étoffe usée,mais aux formes élégantes et taillées pour séduire,auxquelles s'adapte une chaussure noire et brillante. Mais je ne le faispoint dans une pensée impudique. Vous pouvez me le dire, mais quedirez-vous à Dieu qui pénètre au fond de votre penséemême ? Vous ne le faites pas dans une pensée impudique? Maispourquoi? Le faites-vous pour être admirée? Et vous n'avezpas honte, vous ne rougissez pas de vouloir être admirée pourun tel motif. Mais non, direz-vous encore, je le fais tout simplement etnon dans ce but. Dieu connaît la vérité de ce que vousnous dites. Ce n'est pas à moi que vous avez à rendre compte,c'est à Dieu présent partout, Dieu qui a scruté votreaction, Dieu devant qui tout est à découvert et au grandjour. C'est pour cela que nous vous parlons ainsi, afin de vous déroberà ce compte redoutable.
Craignez. le reproche adressé par le Prophète aux femmesd'Israël : " Les filles de Sion ont étudié leur démarcheet mesuré leurs pas". (Is. III, 16.) Vous avez un grand combat pourlequel il faut des exercices d'athlète et non le soin de sa parure,la force du pugiliste et non une vie efféminée. Ne voyez-vouspas les pugilistes, les athlètes ? s'occupent-ils de leur démarcheet de leur toilette ? Nullement ; mais négligeant tout cela, couvertsd'un vêtement imbibé d'huile, ils ne songent qu'à unechose : frapper et ne pas être atteints. Le démon est là,grinçant des dents, cherchant de tous côtés àvous perdre, et vous demeurez embarrassée dans cette parure satanique.Je ne veux rien dire de cette voix étudiée qu'affectent unsi grand nombre, ni de leurs parfums et de leurs molles recherches. C'estpour cela que les mondaines vous raillent. La dignité de la virginitéest perdue ; personne ne considère une vierge avec l'honneur quilui est dû, car elles-mêmes se sont exposées au mépris.Ne fallait-il pas qu'elles fussent admirées dans l'Eglise de Dieucomme des êtres descendus du ciel? Et maintenant elles sont mépriséespar leur faute et non par celle des vierges sages. Car vous, qui deviezêtre crucifiée, lorsqu'une femme qui a un mari et des enfants,qui est à la tête d'une maison, vous verra plus avidede parurequ'elle-même, comment échapperez-vous à ses raillerieset à son dédain? Quel soin, quel empressement! Avec vos vêtementspeu coûteux vous l'emportez sur l'opulence, vous êtes mieuxparée qu'une femme couverte de bijoux. Vous ne cherchez pas ce quivous convient, vous poursuivez avec ardeur ce qui vous messied, quand vousdevriez produire des bonnes oeuvres. C'est pour cela que les vierges sontmoins honorées que les femmes mondaines, car elles ne produisentpas d'oeuvres dignes de leur virginité. Nous ne parlons point ainsià toutes, ou plutôt nous parlons à toutes : àcelles qui méritent des reproches, afin qu'elles deviennent sages,et aux autres pour qu'elles leur inspirent la sagesse. Mais prenez gardequ'après le blâme ne vienne le châtiment, car nous n'avonspoint parlé dans le but de vous faire de la peine, mais pour vousredresser et pouvoir nous glorifier en vous. Puissiez-vous tous faire cequi plaît à Dieu et vivre pour sa gloire ; de telle sorteque vous obteniez les biens promis par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père etau Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, etaux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IX
QUE LA FEMME SE LAISSE INSTRUIRE EN SILENCE ET ENTOUTE SOUMISSION. JE NE PERMETS POINT A LA FEMME D'ENSEIGNER, NI D'AVOIRAUTORITÉ SUR L'HOMME ; MAIS QU'ELLE DEMEURE DANS LE SILENCE. CARADAM A ÉTÉ FORMÉ LE PREMIER, ÈVE ENSUITE; ETCE NE FUT POINT ADAM QUI FUT SÉDUIT, CHRIST. LA FEMME QUI FUT SÉDUITEET PRÉVARIQUA ; MAIS ELLE SERA SAUVÉE PAR SA MATERNITÉ,SI ELLES DEMEURENT DANS LA FOI, LA CHARITÉ ET LA SANCTIFICATION,AVEC TEMPÉRANCE. (II, 11-45.)
1. Le bienheureux Paul demande aux femmes une grande pudeur, une granderéserve, non-seulement dans la tenue et les vêtements, maisjusque dans la voix. Qu'une femme, dit-il, n'élève pas lavoix dans l'église; ce qu'il exprime dans l'épîtreaux Corinthiens, quand il dit : " Il est honteux qu'une femme parle dansl'église " (I Cor. XIV, 35) ; et aussi : " La loi dit qu'elles doiventêtre soumises. Si elles veulent apprendre quelque chose , qu'ellesinterrogent leurs maris chez elles ". (Ibid. 35.) Aujourd'hui au contraire,quel trouble, quelles clameurs, quelles conversations ! Nulle part on n'enentend de si bruyantes; on les voit causer comme elles ne le font pas surune place publique, ni dans les bains; on dirait qu'elles viennent àl'église pour se récréer, tant elles s'y livrent toutesà des conversations inutiles. Aussi tout est-il bouleversé; elles ne songent pas que, si elles ne gardent le silence, elles n'apprendrontpoint ce qu'elles ont besoin de savoir. Si, en effet, le sermon vient autravers d'une conversation engagée et que personne n'écoutel'orateur, quel profit en peut-on tirer ? La femme doit si bien êtresilencieuse que, comme l'enseigne le texte, elle ne doit parler dans l'égliseni des choses temporelles, ni même des choses spirituelles. Voilàsa gloire, voilà sa pudeur, voilà ce qui la parera mieuxque ses vêtements; si elle se revêt de cette parure, elle pourrafaire ses prières avec une parfaite décence. " Je ne permetspoint à la femme d'enseigner ", dit-il. Quelle conséquencea cette parole ? une grande assurément. L'apôtre parlait dusilence, de la réserve, de la pudeur; il ne veut pas, dit-il, queles femmes bavardent; et, voulant leur enlever toute occasion de le faire,il leur défend d'enseigner, mais leur assigne le rôle de disciples;ainsi par leur silence elles témoigneront de leur soumission. Leurnature est parleuse ; il la réprime ainsi de toute façon.
" Adam ", dit-il, " a été formé le premier, Eveensuite ; et ce ne fut point Adam qui fut trompé ; c'est la femmequi fut trompée et prévariqua ". Mais cela concerne-t-ildonc les femmes d'aujourd'hui? Oui, l'homme jouit d'un plus grand honneur;il a été formé le premier; et ailleurs l'apôtrea montré cette supériorité quand il a dit : " L'hommen'a point été formé pour la femme, mais la femme pourl'homme ". (I Cor. XI, 9). Et pourquoi dit-il cela? c'est que l'homme doittenir le premier rang, pour ce motif d'abord, puis à cause de cequi s'est passé. La femme un jour enseigna l'homme, elle bouleversatout et le rendit coupable de désobéissance, aussi Dieu l'a-t-ilassujétie, parce qu'elle avait fait mauvais usage de son autoritéou plutôt de l'égalité des rangs. " Tu seras soumiseà ton mari ", dit l'Ecriture (Gen. III, 16); parole qui n'avaitpoint été dite avant le péché. Mais peut-ondire qu'Adam ne fut pas trompé? car autrement il n'eût pasdésobéi. La femme dit : Le serpent m'a trompée (Ib.13); mais Adam ne dit pas: " La femme m'a trompé"; il dit : " Ellem'a donné de ce fruit et j'en ai mangé ".(Ib. 12.) Ce n'estpoint un crime semblable d'être séduit par un être demême nature et de même race, ou de l'être par un animal,un esclave, un être inférieur par sa nature ; c'est làêtre vraiment trompé. L'apôtre dit donc qu'Adam ne futpas trompé, par comparaison avec la femme, parce qu'elle se laissatromper par un esclave, un être d'une nature inférieure, etqu'il le fut par un être libre. Et ce n'est point d'Adam qu'il estécrit: " Elle considéra que ce fruit était bon àmanger ; mais c'est la femme qui en mangea et en donna à son mari" (Ib, 6); en sorte qu'il ne prévariqua point par mauvais désir,mais seulement par complaisance pour sa femme. La femme a enseignéune fois et a tout bouleversé; aussi l'apôtre dit-il " Qu'ellen'enseigne point ". Mais quelle conséquence tirer pour les autresfemmes, s'il en fut ainsi d'Eve ? Une grande conséquence, (307)c'est que leur nature est faible et légère. Et ici il estquestion de leur nature, car le texte ne dit pas : Eve fut trompée,mais : " La " femme ", ce qui est une désignation générale.Quoi donc ! Toute nature féminine a-t-elle prévariquépar elle ? De même que l'apôtre a dit : " Dans la similitudedu péché d'Adam, qui est le type de l'avenir " (Rom. V, 14); de même ici il faut entendre que c'est la nature fémininequi a prévariqué.
Mais n'y a-t-il point de salut pour elle? Certes, il y en a. Et comment?Par sa postérité, car ce n'est pas d'Eve que le texte dit: " Si elles demeurent dans la foi, la charité et la sanctification,avec tempérance ". Quelle foi? quelle charité? quelle sanctification? C'est comme s'il eût dit : Ne soyez point abattues, ô femmes,si vous êtes ainsi blâmées; Dieu vous a donnéune autre occasion de salut, l'éducation de vos enfants ; en sorteque les femmes peuvent obtenir le salut, non-seulement par elles, maispar autrui. Considérez quelles grandes questions sont ici soulevées.La femme trompée prévariqua. Quelle femme? Eve. Est-ce doncelle seule qui sera sauvée par la maternité ? Non, mais cemoyen de salut appartient à toutes. La femme a prévariqué;mais, si Eve pécha, tout son sexe sera sauvé par .la maternité.Pourquoi, dira-t-on, n'est-ce pas par sa propre vertu ; car Eve n'a pointfermé la voie aux autres femmes? Et qu'en sera-t-il des vierges? qu'en sera-t-il des femmes stériles? qu'en sera-t-il des veuvesqui ont perdu leurs maris avant d'être mères? sont-elles perdues? n'ont-elles plus d'espérance? Et pourtant ce sont les viergesqui sont le plus en honneur. Que veut donc dire l'apôtre?
2. S'il a prescrit la soumission à tout le sexe féminin,par suite de son origine, à cause de l'histoire de la premièrefemme, quand il dit qu'Eve a été formée la secondeet que désormais son sexe doit être soumis; est-ce par uneraison toute semblable qu'il enseigne que parce qu'elle a prévariqué,tout son sexe est sous la prévarication? Cela n'est point admissible;car l'un de ces faits est simplement un don de Dieu, l'autre une fautede la femme. Mais il dit que tous sont morts à cause de la fauted'un seul, et qu'il en est de même pour la femme. Qu'elle ne se désoledonc point, car Dieu lui a donné une grande consolation, celle dedevenir mère. Mais c'est un fait de l'ordre naturel. L'autreaussi; mais ce n'est pas seulement l'enfantement naturel, c'est l'éducationde ses enfants qui lui est accordée. " Si elles demeurent dansla foi, la charité et la sanctification, avec tempérance". C'est-à-dire que, si, après leur avoir donné lavie, la femme les forme à ces vertus, elle en recevra une largerécompense, parce qu'elle aura formé des athlètespour le Christ. " Si elles demeurent dans la foi et la charité".C'est la vie, telle qu'elle doit être; et il mentionne aussi la tempéranceet la régularité. " Cette parole est fidèle ". (III, 4.) C'est à cela que se rapportent ces mots, et non à cequi suit : " Si quelqu'un désire l'épiscopat". On doutaitde ce que l'apôtre vient de dire ; aussi ajoute-t-il : " Cette paroleest fidèle " ; que les pères jouissent de la vertu des enfants,ainsi que les mères, quand ils les ont élevés commeils le doivent. Mais qu'arrivera-t-il si la mère est perverse etpleine de vices? tirera-t-elle profit de l'éducation de ses enfants?N'est-il pas vraisemblable qu'elle les élèvera semblablesà elle-même? L'apôtre parle ici de la femme vertueuse;et ce qu'il en dit, c'est qu'elle sera largement récompenséeet rémunérée de ce qu'elle fait pour ses enfants.
Prêtez donc l'oreille, pères et mères; l'éducationde vos enfants ne sera point pour vous-mêmes une oeuvre stérile.L'apôtre dit plus loin : " Elle rend témoignage par ses bonnesoeuvres, si elle a élevé ses enfants " ; et il joint cettevertu aux autres. Car ce n'est pas une petite chose que de consacrer auservice de Dieu les enfants que l'on a reçus de Dieu. Si les parentsjettent une base et un fondement solide, ils recevront une grande récompense,parce qu'ils ne négligent point de corriger leurs enfants. Car Hélia péri à cause des siens, qu'il devait réprimander.Il le faisait, mais non comme il l'aurait dû; ne voulant point leurfaire de peine, il les a perdus et lui avec eux. Pères, prêtezdonc l'oreille, instruisez vos enfants dans. la. discipline et l'admonitiondu Seigneur, avec un soin sévère et vigilant. La jeunesseest difficile à dompter;. elle a besoin de beaucoup de surveillants,de .précepteurs, d'instituteurs, de gardiens, de gouverneurs; et,avec tout cela, on doit s'estimer heureux de pouvoir la contenir. Elleest semblable à un cheval indompté, à un animal sauvage.Si donc de bonne heure et dès le premier âge, nous lui avonsdonné de fortes (308) barrières, nous ne serons point pourcela exempts par la suite de nombreuses peines; mais l'habitude prise deviendradésormais une loi. Ne leur permettons donc point de rien faire deséduisant et de pernicieux; ne les flattons point comme des enfants;prenons soin surtout de les maintenir dans la tempérance, car c'estpar le vice opposé que la plupart du temps la jeunesse se corrompt.Là nous avons beaucoup à lutter, beaucoup à veiller.Marions-les de bonne heure, en sorte que leurs épouses les reçoiventchastes et purs; ce seront là les amours les plus vives. Celui quiest plein de réserve avant le mariage le sera bien davantage après;et celui qui, avant le mariage, a fréquenté les courtisanes,en fera de même quand il sera marié: " A l'homme débauchétout aliment est bon ". (Ecclésiast. XXIII, 24.) Les mariésportent des couronnes, symboles de la victoire, pour signifier qu'ils s'approclientdu lit nuptial sans avoir été vaincus, et n'ont point cédéà la volupté. Mais celui qui s'y est lâchement abandonné,pourquoi porte-t-il une couronne, quand il est vaincu ?
Que les enfants donc soient exhortés, réprimandés,effrayés, menacés; employons avec eux tantôt un procédé,tantôt un autre. Nous avons en eux un grand dépôt. Pensonsdonc à eux et faisons tout pour que le démon ne nous lesravisse pas. Aujourd'hui nous faisons tout le contraire. Nous n'épargnonsrien pour embellir un domaine et pour le confier à un homme fidèle;nous cherchons l'ânier, le muletier, le gérant, l'intendantle plus dévoué; mais, ce qui pour nous est le plus précieux,confier notre fils à un homme qui saura garder ses moeurs, nousne nous en inquiétons point; pourtant c'est là ce que nousavons de plus précieux; c'est pour cela que nous avons reçutout le reste. Nous pensons aux biens à acquérir pour nosenfants, et nous ne songeons point à eux-mêmes : comprenezdonc quelle déraison? Formez l'âme de votre enfant, et lereste vous sera donné par surcroît, tandis que, si son âmen'est pas vertueuse, vos richesses ne lui serviront de rien; si au contraireelle est ce qu'elle doit être, la pauvreté ne lui porteranul préjudice. Voulez-vous le laisser riche après vous? Apprenez-luià être honnête; car c'est ainsi qu'il pourra faire safortune, et s'il ne s'enrichit pas, il n'aura rien à envier auxriches. Mais, s'il est vicieux, quand vous laisseriez des millions, vousne laisserez point un homme capable d'en être dépositaire,mais il resterait au-dessous de ceux qui sont descendus au dernier degréde la misère: pour des enfants sans frein, mieux vaut pauvretéque richesse. La pauvreté défendrait leurs murs, mêmemalgré eux; la richesse, le voulussent-ils, ne leur permet pointd'être sages, mais les entraîne, les fait tomber, les précipitedans un abîme de maux.
Mères, dirigez avec grand soin vos filles, la garde vous en estfacile; veillez à ce qu'elles restent chez elles; avant tout apprenez-leurà être prudentes, retenues, à mépriser les richesses,à ne point aimer la parure, et préparez-les ainsi au mariage.Vous serez ainsi non-seulement leurs protectrices, mais celles des hommesqui doivent les épouser, et non-seulement d'eux, mais de leurs enfants,et même de leurs descendants. Si la racine est saine, les rameauxse développeront, comme ils le doivent, et de tout ce bien vousrecevrez la récompense. Agissons donc ainsi toujours pour sauvernon pas seulement une âme, mais plusieurs âmes par une seule.La jeune fille doit sortir de la maison paternelle pour se marier, commeun athlète sort de la palestre, formée et exercée;il faut que, par sa vertu, elle puisse transformer tout ce qui l'entoure,de même que le levain transforme toute la masse à laquelleon le mêle. Que ses enfants, encore une fois, méritent lerespect par leur conduite régulière et sage, en sorte qu'ils soient loués de Dieu et des hommes. Qu'ils apprennent àdompter la gourmandise, à s'abstenir du luxe, à êtreéconomes et affectueux; qu'ils apprennent à obéir.C'est ainsi qu'ils pourront procurer une grande récompense àleurs parents; c'est ainsi que tout sera pour la gloire de Dieu et le salutde nos âmes, en Jésus-Christ Notre Seigneur, à quigloire aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE X
SI QUELQU'UN SOUHAITE L'ÉPISCOPAT, IL SOUHAITEUNE (EUVRE BONNE. IL FAUT DONC QUE L'ÉVÊQUE SOIT IRRÉPROCHABLE,MARI D'UNE SEULE FEMME; QU'IL SOIT SOBRE, PRUDENT, DE BONNES MOEURS, HOSPITALIER;QU'IL SACHE ENSEIGNER, NE SOIT PAS LIVRÉ AU VIN, NE FRAPPE PAS,MAIS SOIT MODÉRÉ, ENNEMI DES QUERELLES, DÉSINTÉRESSÉ,SACHANT BIEN GOUVERNER SA MAISON, ET QUE SES ENFANTS LUI SOIENT SOUMISAVEC UNE ENTIÈRE RÉGULARITÉ DE MOEURS. (III, 1-4 JUSQU'À9.)
1. Avant de descendre au détail des devoirs de l'épiscopat,l'apôtre expose sommairement ce que doit être un évêque,non sous forme d'avertissements à Timothée, mais comme parlantà tous, et réglant la conduite de tous par ses instructionsà un seul. Et que dit-il.? "Si quelqu'un souhaite l'épiscopat",je ne lui en fais pas un crime, car c'est une autorité tutélaire;si donc quelqu'un a ce désir, non pas seulement parce que c'estun commandement et un pouvoir, mais parce que c'est une autoritétutélaire, je ne le lui reproche pas; " il désire une oeuvrebonne ". Moïse, en effet, a souhaité la charge et non la puissance,et l'a souhaitée assez- pour s'entendre dire: " Qui t'a constituéchef et juge au-dessus de nous?" (Exod. II, 14.) Celui qui désirel'épiscopat de cette manière peut le désirer, carl'épiscopat emprunte son nom à la surveillance sur tous."Il faut ", continue l'apôtre, " que l'évêque soit irréprochable,mari d'une seule femme ". Il ne dit pas ceci pour imposer une loi, de tellesorte que le mariage fût nécessaire pour être évêque,mais pour réprimer un excès; attendu que, chez les Juifs,il était permis de contracter un second mariage et d'avoir deuxfemmes en même temps. Car, "le mariage est honorable". (Hébr.XIII, 4.) Et quelques-uns affirment que par cette parole, l'apôtreexige que l'évêque n'ait jamais eu qu'une femme. "Irréprochable": en employant ce mot, il a compris toutes les vertus. En sorte que celuiqui a conscience de quelques péchés, a tort de désirerl'épiscopat, dont il s'est lui-même exclu par ses oeuvres; celui-là en effet doit être gouverné et non gouvernerles autres. Celui qui gouverne doit être plus resplendissant qu'unflambeau et avoir une vie sans tache, en sorte que tous les regards seportent sur lui et sur sa vie. Et ce n'est pas sans dessein que l'apôtreécrit cet avis, mais parce que Timothée devait à sontour établir des évêques; ce sont les avis qu'il donnaità Tite, et c'est dans la prévision que beaucoup désireraientl'épiscopat qu'il énonce ces prescriptions.
" Sobre et vigilant", dit-il, et par là il entend plein de perspicacité,ayant l'il partout et le regard perçant. Car il est bien des causesqui obscurcissent l'oeil de l'intelligence; le défaut de zèle,les préoccupations, l'embarras des affaires, et tant d'objets quisurgissent de tous côtés. L'évêque doit doncêtre l'homme toujours sur ses gardes, l'homme qui ne s'inquiètepas seulement de ce qui le touche, mais de ce qui touche les autres. Ildoit, toujours veiller, avoir une âme ardente, respirant le feu,pour ainsi dire, ou plutôt celte d'un chef militaire, qui nuit etjour circule à travers son armée; il doit se fatiguer, êtreau service de tous et prendre soin et souci de tous. " Prudent, de bonnesmoeurs, hospitalier". Ces qualités conviennent aussi aux simplesfidèles, en cela ils doivent être les égaux des évêques;aussi pour marquer le propre de l'évêque, l'apôtre ajoute: "Qu'il sache enseigner". Cette qualité n'est plus exigéedu simple fidèle, mais elle doit appartenir avant toutes les autresà celui qui a reçu le dépôt de l'épiscopat." Qu'il ne soit pas livré au vin n. L'apôtre ne veut pas direivrogne, mais brutal et arrogant. " Qu'il ne frappe pas". L'apôtrene veut pas dire frapper avec les mains. Et que veut-il dire? c'est qu'ilest des hommes qui heurtent sans raison la conscience de leurs frères,et c'est, je pense, (310) de ceux-là qu'il entend parler. " Pointsordide, mais modéré, ennemi des querelles, désintéressé,sachant bien gouverner sa maison, et que ses enfants lui soient soumisavec une entière régularité de moeurs". Or, si l'hommequi s'est marié se préoccupe des choses du monde, et si l'évêquene doit pas s'en préoccuper, comment l'apôtre dit-il: " Marid'une seule femme?"
Plusieurs affirment qu'il entendait: "N'ayant eu qu'une femme" ; maisquand il en serait - autrement, on peut être marié, commene l'étant pas. L'apôtre a eu raison de faire cette concessionà l'état de choses existant alors, et l'on pouvait avec labonne volonté, en tirer un bon parti. En effet, de même quela richesse laisse difficilement entrée au royaume des cieux, etque bien des riches y sont entrés néanmoins, il en est demême du mariage. Que dites-vous, ô Paul? En parlant des devoirsde l'évêque, vous avez dit qu'il ne doit pas être livréau vin, mais hospitalier, quand vous aviez à faire entendre quelquechose de bien plus grand. Pourquoi n'avez-vous pas dit: L'évêquedoit être un ange, et n'être sujet à aucune passionhumaine? et ces grands enseignements du Christ que ceux qui sont en dignitédoivent observer sans cesse: D'être crucifié, d'avoir toujoursson âme entre ses mains? et cette parole du Christ : " Le bon pasteurdonne sa vie pour ses brebis". (Jean, X,11.) Et encore : " Celui qui neprend passa croix pour " me suivre, n'est pas digne de moi". (Matth. X,38.) Paul a dit : Qu'il ne soit pas livré au vin. Voilà debelles espérances, si ce sont là les avis qu'il faut adresserà un évêque ! Pourquoi ne dites-vous pas qu'il doitêtre déjà en dehors de la terre? pourquoi prescrivez-vousà un évêque ce que vous avez prescrit aux gens du monde?Que leur dit-il en effet? " Mortifiez vos membres terrestres". (Col. III,5.) " Celui qui est mort est justifié du péché". (Rom.VI, 7.) " Ceux qui appartiennent au Christ ont crucifié leur chair".(Gal. V, 24). Et le Christ lui-même a dit : " Celui qui ne renoncepas à tout ce qu'il possède n'est pas digne de moi ". (Luc,XIV, 33.) Pourquoi donc l'apôtre n'a-t-il pas ici tenu ce langage?Parce qu'on ne pouvait trouver que peu d'hommes semblables à cemodèle, et qu'il fallait un grand nombre d'évêques,pour administrer les églises de chaque cité; car les églisesallaient être exposées aux embûches. Aussi parle-t-ild'une vertu médiocre et non d'une vertu céleste et sublime: être sobre, prudent et de bonne moeurs est une vertu commune.
2. " Que ses enfants lui soient soumis avec une entière régularitéde moeurs ". Car il faut que sa maison donne l'exemple. Qui pourra croireen effet qu'un évêque se fasse obéir d'un étranger,s'il ne s'est pas fait obéir de son fils? " Sachant bien gouvernersa maison " . Les païens eux-mêmes disent que, qui sait gouvernersa maison deviendra vite un bon administrateur. Il en est en effet d'uneéglise comme de la moindre famille; et de même que, dans unemaison, les enfants, la femme et le mari, au-dessus de tous, forment unehiérarchie d'autorité, de même, dans l'église,on retrouve partout des enfants, des femmes, des serviteurs. Si le chefd'une église a des associés à son pouvoir, le chefde famille a aussi sa femme. S'il lui faut pourvoir à la nourrituredes veuves et des vierges, le chef de famille a ses esclaves, ses filles;seulement une maison est plus facile à gouverner. Celui donc quine l'a pas su faire, comment pourra-t-il administrer une église? " Celui ", dit l'apôtre, " qui ne sait pas diriger sa maison, commentprendra-t-il soin de l'Eglise de Dieu (5) ? "
" Que ce ne soit pas un néophyte (6) " ajoute-t-il; et par làil n'entend pas un homme jeune, mais nouveau dans la doctrine. " J'ai planté", dit-il ailleurs, " Apollon a arrosé; mais c'est Dieu qui a donnél'accroissement ". (I Cor. III, 6.) C'est donc le nouveau converti qu'ila en vue ; autrement qu'est-ce qui l'empêchait de dire : Un jeunehomme ? Pourquoi a-t-il fait .évêque Timothée lui-même?Or, Timothée était jeune, puisque l'apôtre dit : "Quepersonne ne méprise votre jeunesse ". (I Tim. IV, 12.) Parce qu'ille connaissait pour très-vertueux et d'une conduite parfaite : ainsiil lui rend plusieurs excellents témoignages: " Vous avez apprisles saintes lettres dès votre enfance"; et encore : " Usez d'unpeu de vin, à cause de vos fréquentes indispositions "; cequi prouve que Timothée jeûnait. Il est clair que ces témoignageset ces recommandations ne pouvaient s'adresser qu'à quelqu'un detrès-vertueux. C'est parce que beaucoup de gentils embrassaientla foi et se faisaient baptiser, que l'apôtre défend d'éleverun néophyte, c'est-à-dire un homme nouveau dans la doctrine,au faîte de l'autorité. Car celui qui deviendrait maître(311) avant d'avoir été disciple; se. laisserait bientôtaller au vertige par l'enflure que fait éprouver le commandementquand on n'a point appris à obéir. C'est pour cela que Paulajoute : " De peur que, gonflé d'orgueil, il ne tombe sous la condamnationdu démon (6) ", c'est-à-dire sous la peine que celui-ci aencourue par son orgueil.
" Il faut que l'évêque ait aussi un bon témoignagede ceux du dehors, afin qu'il ne tombe pas dans l'opprobre et dans le piègedu démon (7) "; car autrement, il serait outragé par eux.C'est pour un motif semblable qu'il a dit encore: " Mari d'une seule femme",bien qu'il ait dit ailleurs : " Je voudrais que tous vécussent commemoi dans la continence ". (I Cor. VII, 7.) Mais, afin de ne pas resserrertrop la voie, s'il exigeait une vertu si rigoureuse, il ne demande qu'unevertu modérée. Il fallait en effet préposer un hommedans chaque cité; car écoutez ce qu'il écrit àTite : " Afin que dans chaque cité vous établissiez des prêtres,comme je vous l'ai prescrit (15) ". Mais quoi? s'il a bon témoignageet flatteuse renommée, mais qu'il ne soit pas ce qu'on pense? C'estbien difficile, car ce n'est déjà pas sans peine que mêmeavec une vie droite on acquiert une bonne réputation parmi des ennemis;mais l'apôtre ne s'en est pas tenu là, car il n'a pas dit: " Il faut qu'il ait un bon témoignage ", mais : " Qu'il ait aussiun bon témoignage " ; comprenant cette condition parmi les autres,et ne l'isolant point. Mais si l'on en parlait mal sans motif et parenvie, d'autant plus qu'il s'agit des gentils? Il n'en est point ainsi,mais ceux-là mêmes respectent une vie irréprochable.Comment cela? dira-t-on. Ecoutez cependant ce que dit l'apôtre delui-même : " A travers la mauvaise et la bonne renommée".(I Cor. VI, 8.) Ce n'était point sa vie que l'on attaquait, maissa prédication ; c'est ce qu'il entend par ces mots : " A traversla mauvaise renommée". On accusait les apôtres d'êtredes séducteurs et des magiciens, à cause de leur enseignement,mais on n'attaquait pas leur vie. Pourquoi personne n'a-t-il dit que cefussent des impudiques, des insolents, des hommes cupides, mais seulementdes séducteurs, ce qui ne touchait qu'à leur prédication? C'est que celui dont la vie brille par la vertu s'attire le respect despaïens eux-mêmes, car la vérité impose silencemême à nos ennemis.
Et comment tombe-t-il dans le piège? En tombant souvent dansles mêmes fautes qu'eux. Car, s'il est tel que nous le disons, ledémon lui aura bientôt tendu un autre piège et bientôtaussi ils le condamneront. Mais, s'il doit avoir bon témoignagedes ennemis, il doit bien plus encore l'avoir des amis. Comme preuve, eneffet, qu'une vie irréprochable ne peut être flétrie,écoutez ce que dit le Christ : " Que votre lumière brilledevant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifientvotre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 16.) Mais quoi,si un homme est poursuivi par la malveillance, si quelque circonstancelui vaut une calomnie ? Cela peut arriver, mais celui-là ne doitpas être élevé en dignité, car il y a beaucoupà craindre. Il faut donc, dit l'apôtre, que le futur évêqueait aussi une. bonne renommée même chez les païens, carvos oeuvres doivent briller. Et comme un aveugle même ne dirait pasque le soleil est ténébreux, car il aurait honte de combattrele sentiment universel, de même personne ne flétrira un hommeparfaitement honnête; mais les païens pourront le calomniersouvent à cause de sa doctrine ; quant à une vie droite ilsne sauraient l'attaquer; avec tout le monde, ils en sont frappéset l'admirent.
3. Vivons donc de telle sorte que le nom de Dieu ne soit pas blasphémé.Ne considérons point la gloire humaine et ne nous attirons pointune mauvaise renommée, mais gardons une juste mesure. " Vous brillezcomme des flambeaux dans le monde ". (Philip. II, 15.) Dieu nous a envoyésafin que nous soyons des flambeaux et que nous devenions comme un levain,afin que nous instruisions les autres et que nous vivions comme des angesau milieu des hommes, afin qu'étant semblables à des, hommesparmi de petits enfants, hommes spirituels parmi ceux de la vie présente,ceux-ci en tirent avantage , et que nous soyons la semence qui produitdes fruits abondants. Il ne serait pas besoin de discours si notre viebrillait à ce point ; il ne serait pas besoin de docteurs si nousfaisions voir nos oeuvres, il n'y aurait plus de païens si nous étionschrétiens comme nous devons l'être, si nous gardions l'enseignementdu Christ, si, en butte à l'injustice et à la cupidité,nous bénissions dans les outrages, si nous rendions le bien pourle mal ; car il n'y a pas d'être si farouche (312) qui ne se ralliâtà la piété, s'il en était ainsi chez tous.
Comprenez-le bien : Paul était seul quand il a converti un sigrand nombre d'hommes; si nous lui ressemblions tous, combien de mondesn'aurions-nous pas pu convertir. Voici qu'aujourd'hui les chrétienssont en plus grand nombre que les païens. Dans les autres arts, unseul maître peut former à la fois une centaine d'apprentis; ici où nous sommes tant de maîtres et devrions former tantde disciples (1), personne ne se joint plus à nous. Car ceux quel'on veut instruire examinent la vertu de leurs maîtres, et, quandils nous voient les mêmes désirs, la même ambition qu'àeux-mêmes, celle du pouvoir et de la considération, commentpourront-ils admirer le christianisme? Ils voient des vies dignes de reproches,des âmes terrestres; nous sommes comme eux et bien plus qu'eux fascinéspar les richesses; nous tremblons comme eux à la pensée dela mort, nous craignons comme eux la pauvreté, nous nous irritonscomme eux contre les maladies ; comme eux, nous aimons la gloire et lapuissance, nous nous laissons aller au désespoir de l'avarice, nouscourtisons les heureux du siècle (2). Comment peuvent-ils croire? par les miracles ? mais nous n'en faisons pas; par des changements devie ? mais il n'y en a plus ; par notre charité? mais on n'en voitnulle part nulle trace. Aussi rendrons-nous compte, non-seulement de nospéchés, mais de la perte des autres.
Revenons de notre égarement, veillons, faisons voir sur la terrela cité céleste, disons que " notre conversation est dansle ciel ", (Philip. III, 20.) Montrons-nous sur la terre comme des athlètes.Mais, dira-t-on, il y a eu parmi nous de grands hommes ? Comment le croirai-je,répondra le païen? Je ne vous vois point faire ce qu'ils ontfait. Et puisqu'il faut aborder ce terrain, nous aussi nous avons de grandsphilosophes dont la vie fut admirable. Mais montrez-moi un autre Paul etun autre Jean? Qui ne se rirait de ces raisonnements? Et qui ne continuerapas à demeurer dans l'ignorance en nous voyant philosophes, nonen actions, mais en paroles? Maintenant chacun est prêt àse faire tuer ou à tuer pour une obole; pour un vase de terre, vousprononcez
1 Manuscrit du musée britannique de Moscou et de la Laurentienne.
2 Manuscrit de la Laurentienne.
mille jugements; si vous perdez un enfant vous ne vous connaissez plus.Je ne parle pas de ces désordres lamentables, les auspices, lesaugures, les observations superstitieuses, les thèmes généthliaques,les amulettes, les divinations, les formules d'incantation, les sortilèges; grands crimes et capables de provoquer la colère de Dieu, quandil nous voit coupables d'une telle audace, après qu'il nous a envoyéson Fils. Eh quoi ! ne faut-il que se lamenter quand à grand'peineune faible part des hommes arrive au salut éternel? Mais ceux quise perdent l'entendent dire gaiment, parce qu'ils ne subissent pas seulsleur sort, mais se perdent avec un grand nombre. Quelle joie est donc celle-là?Ils en subiront le châtiment. Ne croyez pas en effet que, comme ilarrive sur la terre, il y ait une consolation dans l'autre monde àtrouver des compagnons de son malheur. Comment le prouveriez. vous? Jevais vous rendre la vérité manifeste.
Dites-moi, en effet, si un homme est con. damné au feu et qu'ilvoie son fils brûler avec lui, s'il voit la fumée s'éleverde ses chairs, ne ressentira-t-il pas une douleur mortelle? Si ceux mêmesqui ne sont pas atteints par lé mal sont, à ce spectacle,saisis d'horreur et tombent en défaillance, combien plus ceux quisouffrent aussi. N'en soyez pas surpris, car écoutez la parole d'unsage : " Tu as été atteint comme nous, tu as étécompté pour un d'entre nous ". (Is. XIV, 10.) Il y a de la sympathieentre les hommes, et nous sommes frappés par les maux d'autrui.Sera-ce donc une consolation ou un accroissement de souffrances qu'éprouveraun père en voyant son fils soumis a la même peine que lui?un mari en voyant sa femme? des hommes, un autre homme? Ne sommes-nouspas alors plus douloureusement atteints? Mais les peines de l'autre viene ressemblent pas à celle-ci. Non, elles sont bien différentes,car le pleur y sera inconsolable, et tous se verront entre eux, et souffrirontensemble. Dans une famine éprouve-t-on quelque soulagement de sespropres maux, parce qu'on les voit partagés par autrui ? Et quesera-ce, quand ce sont un fils, un père, une épouse, despetits-fils qui subissent la même peine que nous? Quand nous voyonssouffrir nos amis, en éprouvons-nous de la consolation? Non, non;mais nos douleurs en deviennent plus intenses. Il y a (313) d'ailleursdes souffrances trop aiguës pour être soulagées par lepartage. Ainsi, qu'un homme soit dans le feu et un autre encore, pourront-ilsse consoler entre eux? Dites-moi, je vous prie, si nous sommes saisis d'unefièvre violente, toute consolation n'est-elle pas vaine pour nous?Oui, sans doute; car l'âme, lorsque le mal l'a surmontée,n'a plus le loisir de se prêter à des consolations. Voyezles femmes qui ont perdu leurs maris; combien ne peuvent-elles pas compterde veuves comme elles? Mais leur mal en devient-il moins grand? Ah ! nenous entretenons point d'une telle espérance; trouvons la seuleconsolation véritable dans le regret de nos péchéset la fidélité à la bonne voie qui conduit au ciel,afin que nous obtenions le royaume des cieux par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient gloire et puissanceaux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XI
DE MEME, QUE LES DIACRES SOIENT PUDIQUES, SINCÈRES,QU'ILS NE SOIENT ADONNÉS NI AU VIN, NI A DES PROFITS HONTEUX, ETQU'ILS GARDENT LE MYSTÈRE DE LA FOI DANS UNE CONSCIENCE PURE. QU'ILSSOIENT AUSSI D'ABORD ÉPROUVÉS, PUIS ADMIS A CES FONCTIONS,S'ILS SONT IRRÉPROCHABLES. (III, 8, 9:)
1. L'apôtre, après avoir traité des évêqueset les avoir caractérisés, et énoncé les qualitésqu'ils doivent avoir et ce dont ils doivent être exempts, passe soussilence l'ordre des prêtres et arrive immédiatement aux diacres.Pourquoi cela? C'est qu'entre les évêques et les prêtresla différence n'est pas grande. C'est que les prêtres ontété institués pour enseigner et pour avoir autoritédans l'église; ce qu'il a dit des évêques s'appliqueaussi aux prêtres. Ce n'est que par l'ordination que les premierssont montés plus haut; c'est par là seulement qu'on leurvoit un avantage sur les prêtres. " De même des diacres ",il leur demande les mêmes vertus. Et comment les mêmes? D'êtreirréprochables, prudents, hospitaliers, doux, pacifiques, désintéressés." Pudiques, sincères ", c'est-à-dire, sans vice caché,sans artifices; car rien ne produit la bassesse de l'âme autant quel'artifice, et rien n'est fâcheux dans l'Eglise comme un vice caché. " Qui ne soient adonnés ni au vin à ni à des profitshonteux, et gardent le mystère de la foi dans une conscience pure". Vous le voyez, il a exprimé ce que c'est qu'être irréprochable.Voyez aussi comment il introduit ici l'idée : " Qu'il ne soit pasnéophyte ". Car il ajoute : " Et qu'ils soient d'abord éprouvés";en sorte que, ce qu'il a exprimé en parlant de l'évêque,il le répète par cette phrase conjonctive, qui ne laissepas d'idée intermédiaire. Il fait donc entendre làaussi " Qu'il ne soit pas néophyte ". Ne serait-il pas étrangeen effet que, dans une maison, l'on ne confie pas le service intérieurà un esclave nouvellement acheté, avant qu'il ait donné,par une expérience répétée, des preuves deson intelligence, et que, dans l'église de Dieu, celui qui arrivedu dehors fût immédiatement admis dans les premiers rangs?
" Que de même les femmes ", il parle des diaconesses, " soientpudiques, innocentes de calomnie, sobres, fidèles en toutes choses(11) ". Quelques-uns pensent que l'apôtre parle des femmes en général,mais il n'en est point ainsi ; comment, en effet, eût-il insérédans ce qu'il dit ici des préceptes concernant les femmes? Il parlede celles qui possèdent la dignité de diaconesses. " Queles diacres ne soient maris que d'une seule femme (1) (12) ". Vous le voyez,il demande d'eux aussi cette vertu. Car, s'ils ne sont pas égauxen dignité à l'évêque, ils doivent, comme lui,être irréprochables et purs. " Qu'ils gouvernent bien leursenfants et leurs maisons. Car les diacres qui
1. Il convient de l'entendre aussi des diaconesses, car c'est une chosebien nécessaire, profitable et conforme à la régularitédes moeurs " que les diacres ne soient maris que d'une seule personne ".
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auront, bien rempli leur charge, obtiendront un rang honorable et unegrande confiance dans la foi en Jésus-Christ (12, 13) ". Partoutil parle du gouvernement des enfants, afin d'éviter au peuple lescandale qui résulterait de cet objet. " Car ", dit-il, " les diacresqui auront bien rempli leur charge, obtiendront un rang honorable " , c'est-à-direun rang plus élevé, " et une grande confiance dans la foi". Ceux qui se seront montrés vigilants dans une charge inférieurearriveront promptement aux plus hautes, dit-il.
" Je vous écris ces choses, quoique j'espère me rendrepromptement auprès de vous; afin que, si je tarde, vous sachiezcomment il faut vous conduire dans la maison de Dieu, qui. est l'Eglisedu Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité (14,15)", Craignant que son disciple ne se décourage à la penséede régler lui-même tout cela, il ajoute que, s'il écrit,ce n'est pas qu'il n'ait point l'intention de venir, et qu'il viendra,mais pour que, s'il tarde, Timothée ne se chagrine pas. Il lui adressedonc cette épître pour le sauver du découragement,il l'envoie aussi, pour en réveiller d'autres et les rendre pluszélés ; car l'annonce de son arrivée avait un grandpouvoir. Et ne vous étonnez pas si, prévoyant l'avenir parinspiration, il s'en montre ignorant par ces paroles : " J'espèrevenir, mais si je tarde ", paroles qui conviennent à celui qui ignore.Car, puisqu'il était conduit par l'inspiration et n'agissait pointpar son sentiment propre, il devait ignorer cela. " Afin que vous sachiez", dit-il, " comment il faut vous conduire dans la maison de Dieu, quiest l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité";ce n'est plus là le temple juif. Ces paroles comprennent la foiet la prédication; car la vérité est la colonne etle fondement de l'Eglise.
" Et sans contredit ", ajoute-t-il, "c'est quelque chose de grand quece mystère d'amour. Dieu a été manifesté dansla chair, justifié dans l'Esprit (16) ". C'est là l'économiede notre salut, c'est-à-dire, l'incarnation. Ne me parlez pas desclochettes (Exod. XXVIII), du Saint des saints, ni du grand prêtre: la colonne du monde, c'est l'Eglise. Méditez ce mystèreet vous tremblerez. C'est un mystère, un mystère de piété,sans contredit, et non comme un problème à résoudre,car il n'y a point là de doute. Il n'a, en traitant du sacerdoce,donné aucune de ces règles qu'on voit dans le Lévitique,mais il élève la pensée vers un autre sujet, savoirque l'Auteur du monde a été manifesté dans la chair." Il a été vu dans la chair", dit-il, " et justifiédans l'Esprit". L'apôtre veut ici ou rappeler cette parole: "Et lasagesse a été justifiée par ses enfants " (Matth.XI, 19), ou exprimer que le Christ. n'a point commis de fraude, ce quele Prophète exprime en disant : " Qui n'a point, commis de péché;et la fraude ne s'est point trouvée dans sa bouche ". (Is. LIII,9.) " Il a été vu par les anges ". Ainsi les anges n'ontvu qu'avec nous le Fils de Dieu : ils ne le voyaient pas auparavant. Vraiment,c'est là un grand mystère. " Il, a été annoncéaux nations , il a été, cru dans le monde ". Partout surla terre' on a entendu et cru cet enseignement; ne pensez pas que ce nesoient , là que de vaines paroles. " Il a été élevédans la gloire. celui que vous voyez élevé au ciel". (Act.I, 11.) " Les anges s'approchèrent et ils le servaient ". (Matth.IV, 11.) " Dans toute la terre le bruit s'en est fait entendre ". (Ps.XVIII, 5.) " Il a été élevé dans la gloire", sur les nuées.
Considérez, je vous prie, la sagesse du bienheureux apôtre.Lorsqu'il a voulu avertir ceux, qui sont jugés dignes du diaconatde ne pas se gorger de boisson, il ne leur a pas dit de ne pas s'enivrer,.mais de ne pas être adonnés au, vin. Car si ceux qui entraientdans le temple, n'en goûtaient point, combien plus ceux-ci doivent-ilss'en abstenir. Le vin trouble, en effet, même sans conduire jusqu'àl'ivresse; la vigueur de l'âme se détend, l'harmonie des facultésest détruite. Voyez comment l'apôtre appelle toujours mystère,l'incarnation, et c'est avec raison, car elle n'est visible ni pour lesregards des hommes ni pour ceux mêmes des anges; et comment l'eût-elleété puisqu'elle s'est manifestée par 1'Eglise ? C'estpour cela qu'il dit : u Sans contredit c'est un grand " mystère". Oui, c'en est. un grand qu'un homme soit Dieu et qu'un Dieu soit homme;homme, il a été vu sans péché ; homme, il s'estélevé au ciel et a été prêché,dans le monde; les anges l'ont vu avec nous. C'est donc un mystère.Ne le divulguons point, ne l'exposons point en toute occasion, mais me.nous une vie qui en soit digne. Ceux à qui les mystères sont-confiés sont grands. Si l'empereur nous confiait un secret, dites-moi,ne (315) nous témoignerait-il pas ainsi une grande amitié?Maintenant Dieu nous a confié ce mystère. Et comment, direz-vous, appeler mystère ce que tous connaissent? Non, certes, tousne le connaissent pas. On l'ignorait avant qu'il fût révélé,et c'est maintenant qu'il a été manifesté aux hommes.
2. Rendons-nous donc dignes d'être les gardiens de ce mystère.Dieu nous a confié un mystère si grand ! et nous, nous nelui confions pas nos biens. Mais lui-même vous dit de les déposerentre ses mains, où personne ne vous les ravira, où les versni les voleurs ne sauraient les atteindre; il nous promet de nous les rendreau centuple, et nous ne le croyons pas. Cependant, quand nous confionsun dépôt à un homme, il ne nous rend rien de plus,et, s'il nous le rend tout entier, nous en sommes reconnaissants; nousn'exigeons pas, si un voleur l'a ravi, qu'on nous en tienne compte, nonplus que si les vers l'ont rongé. Dieu nous rend ici le centuple,il y joint là vie éternelle dans l'autre monde, et personnene lui confié ses biens. Mais, dit-on, il tarde à les rendre.C'est la plus grande preuve de sa libéralité que de ne pasnous les rendre dans cette vie, sujette à tant d'accidents, maisici même il nous rend le centuple. Dites-moi, en effet, Paul n'a-t-ilpas quitté le tranchet, Pierre la ligne et l'hameçon, Matthieuson bureau, et la terre n'a-t-elle pas été ouverte devantleurs pas plus que devant ceux des rois? N'est-ce pas à leurs piedsqu'étaient déposées les richesses de tous? Ne lesen faisait-on pas les dispensateurs et les maîtres? Les âmesne leur étaient-elles pas confiées, ne s'en remettait-onpas à leur volonté, se déclarant leurs serviteurs?
Et combien de faits semblables se passent aujourd'hui autour de nous?Combien d'hommes petits et chétifs, ne maniant que le hoyau, ayantà peine la nourriture nécessaire, sont, parce qu'ils portentle nom de moines, élevés à nos yeux au-dessus de touset honorés par les souverains ? Mais c'est peu ; songez que ce n'estque le surcroît; le principal nous est dispensé dans le siècleà venir. Méprisez les richesses, si vous voulez posséderdes richesses; si vous voulez être riche, faites-vous pauvre. Cesont là les paradoxes de Dieu : il ne veut pas que vous deveniezriche par vos propres efforts, mais par sa grâce. Renonce àcela pour moi, nous dit-il, occupe-toi des objets spirituels, afin d'apprendreà connaître ma puissance; fuis l'esclavage et le joug desrichesses. Tant que tu es retenu par elles, tu es pauvre; lorsque tu lesauras méprisées, tu seras doublement riche, parce que toutabondera entre tes mains et parce que tu n'auras plus besoin de ce qu'ilfaut au commun des hommes. Etre riche, en effet, ce n'est pas posséderbeaucoup, c'est avoir besoin de peu : en tant qu'il a des besoins, un roine diffère pas d'un pauvre. La pauvreté, c'est avoir besoinde ce qu'on n'a pas ; en sorte qu'un roi est pauvre en tant qu'il a besoinde ses sujets. Mais il n'en est pas ainsi de celui qui a crucifiésa chair : il n'a besoin de personne; ses mains suffisent pour le nourrir." Mes mains nous ont entretenu, mes compagnons et moi ". (Act. XX, 34.)Paul exprimait cette pensée quand il disait: " Comme n'ayant rienet possédant tout " (II Cor. VI, 10), lui que les habitants de Lystreont honoré comme un Dieu. Si vous voulez obtenir le monde, recherchezle ciel; si vous voulez jouir des biens d'ici-bas , méprisez-les." Cherchez le royaume des cieux ", dit le Sauveur, " et tout le reste voussera donné par surcroît ". (Matth. VI, 33.)
Pourquoi admirer de si petites choses ? Pourquoi cet enthousiasme pource qui ne mérite aucune estime? Jusqu'à quand serez-vouspauvre et mendiant ? Levez vos regards vers le ciel, pensez au trésorqu'il renferme, riez-vous de l'or, apprenez-en l'usage et le prix. La jouissancebornée à la vie présente, à cette vie sujetteaux accidents, c'est comme un grain de sable ou plutôt comme unegoutte d'eau, comparée à un immense abîme; telle estla vie présente comparée à la vie future. Ce n'estpoint possession, c'est usage; vous n'êtes pas propriétaire,car, dès que vous aurez expiré, que vous le vouliez ou non,d'autres recevront Nos biens et les transmettront encore à d'autres, qui les transmettront à leur tour. Nous sommes tous des hôtes,et le maître d'une maison n'en est que le locataire. Souvent, aprèssa mort, un autre en jouit plus que 'lui, et le premier maître n'avaitpas une condition différente. Il s'est donné beaucoup depeine pour élever cette demeure et la restaurer; mais la propriétén'est que nominale : en réalité ce que nous avons n'est pasà nous. Nous ne possédons que ce que nous envoyons devantnous dans l'autre monde; ce qui reste (316) sur la terre appartient, nonà nous, mais à notre vie, et souvent même nous abandonnede notre vivant. Ce qui est à nous, ce sont uniquement les biensde l'âme, la miséricorde et la bonté. Les biens matériels,ce sont les choses du dehors, suivant l'expression usitée mêmechez les païens; elles sont effectivement en dehors de nous. Sachonsdonc les faire passer au nombre des biens qui sont à nous. Celuiqui sort de ce monde ne peut emporter ses richesses, mais il peut recevoirmiséricorde. Envoyons plutôt ces biens devant nous pour nouspréparer un tabernacle dans les demeures éternelles.
3. Le nom que nous donnons aux richesses (khremata) vient de celui del'usage (kekhrestai) et non de la possession : en avoir, c'est en useret non les posséder. Dites-moi combien de maîtres a eus unchamp, et combien il en aura. Il est un proverbe bien sage (car il ne fautpas dédaigner les proverbes populaires s'ils contiennent quelquesage pensée) Champ, dis-moi à combien de gens tu as été,à combien de gens tu seras. Et la même chose doit se diredes maisons et de l'argent. La vertu seule sait nous accompagner dans cegrand voyage et passer avec nous dans l'autre vie. Rompons nos liens, éteignonsen nous le désir des richesses, afin de nous attacher à celuides biens futurs. Ces deux amours ne peuvent posséder une mêmeâme. " Car ou elle aimera l'un et haïra l'autre, ou elle s'attacheraà l'un et méprisera l'autre ". (Matth. VI, 24.) Considérez,s'il vous plait, un homme traînant à sa suite un grand nombrede serviteurs, faisant reculer la foule, couvert de vêtements desoie, porté sur un cheval et dressant la tête. N'en soyezpoint ébahi : il n'est que risible. De même que vous riezquand vous voyez des enfants jouer au souverain, faites-en de mêmeen ce cas; l'un ne diffère pas de l'autre , ou plutôt le jeudes enfants est plus acceptable, à cause de la grande simplicitéde leur âge. Ils n'en font qu'un sujet de rire et d'amusement, aulieu que cet homme est ridicule et plein d'impudence.
Glorifiez Dieu de ce qu'il vous a éloigné de ce rôlethéâtral et de cet orgueil. Si vous le voulez, marchant àpied, vous serez plus élevé que l'homme porté surun char. Et comment? Parce que, si son corps est quelque peu élevéau-dessus de la terre, son âme y est attachée, " Et ma forces'est attachée à ma chair ". (Ps. CI, 6.) Votre pensée,au contraire, plane dans les cieux. Cet homme a des serviteurs qui luifont faire place. Eh bien ! est-ce lui ou son cheval qui est le plushonoré? Quelle pire folie que de chasser des hommes pour qu'un animalait la voie large devant lui? Mais il y a quelque chose de respectableà être porté sur un cheval. Cet honneur lui est communavec ses esclaves. Il est des gens si orgueilleux qu'ils se font suivresans aucun besoin. Quoi de plus insensé que ceux-là qui veulentattirer les regards par leurs chevaux, la magnificence de leurs habits,les serviteurs qui les suivent? Quoi de plus frivole qu'une gloire quirésulte des chevaux et des serviteurs? Etes-vous vertueux? n'usezpoint de pareilles choses ; que votre parure soit en vous-même etne provienne pas d'ornements étrangers. Des misérables, descoquins, des gens grossiers, tout homme enfin, pourvu qu'il soit riche,peut en avoir autant. Des mimes et des danseurs vont à cheval etont un serviteur qui court devant eux; ils n'en sont pas moins des mimeset des danseurs; leurs chevaux et leurs suivants ne les ont pas rendusvénérables. Lorsqu'un homme entouré de cet appareilne possède aucun des biens de l'âme, tous ces avantages extérieurssont vains et sans valeur. De même que tout ce dont on revêtun corps débile et corrompu ne l'empêche pas d'êtrerepoussant et corrompu; de même ici l'âme ne tire aucun avantagede ces objets extérieurs, mais demeure corrompue, s'entourât-onde mille bijoux. N'en soyons donc point fascinés; éloignons-nousdes avantages qui passent, attachons-nous à de plus grands biens,aux biens spirituels, qui nous rendent vraiment respectables, afin d'obtenirle bonheur à venir. Soyons-en tous jugés dignes en le ChristJésus Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et auxsiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XII
L'ESPRIT DIT EXPRESSÉMENT QUE, DANS LES TEMPSULTÉRIEURS, DES HOMMES S'ÉLOIGNERONT DE LA FOI, S'ATTACHANTA DES ESPRITS D'ERREUR ET AUX ENSEIGNEMENTS DES DÉMONS, AVEC L'HYPOCRISIEDE CEUX QUI PROFÈRENT LE MENSONGE, QUI ONT CAUTÉRISÉLEUR CONSCIENCE, PROHIBENT LE MARIAGE, ENSEIGNENT L'ABSTINENCE DES ALIMENTSQUE DIEU A CRÉÉS, POUR QUE LES FIDÈLES QUI RECONNAISSENTLA VÉRITÉ, EN USENT AVEC ACTIONS DE GRACES. EN EFFET, TOUTECRÉATURE DE DIEU EST BONNE, ET L'ON NE DOIT REJETER RIEN DE CE QU'ONREÇOIT AVEC ACTIONS DE GRACES, CAR TOUT OBJET EST SANCTIFIÉPAR LA PAROLE DE DIEU ET L'ORAISON. (IV, 1-5 JUSQU'A 10.)
1. De même que ceux qui s'attachent à la foi mouillentsur une ancre solide, de même ceux qui l'ont perdue ne peuvent s'arrêternulle part, mais, errant çà et là en de nombreuseserreurs, ils sont enfin entraînés aux abîmes de la perdition.L'apôtre l'a déjà exprimé, quand il a dit quequelques-uns ont fait naufrage dans la foi, et maintenant il ajoute : "L'Esprit dit expressément que, dans les temps ultérieurs,des hommes s'éloigneront de la foi, s'attachant à des espritsd'erreur". C'est des manichéens, des encratites, des marcioniteset de toute cette officine, que parle l'apôtre en disant : " Dansles temps ultérieurs, des hommes s'éloigneront de la foi". Vous voyez que la cause de tous les maux qu'il prédit est l'éloignementde la foi. Et que veut dire le mot " expressément? " Il veut dire:évidemment, clairement, sans contredit ni discussion. Ne vous étonnezpas, dit-il, si ceux qui se sont éloignés de la foi judaïsentencore; il viendra un temps où ceux qui auront reçu la foiferont pis; ils ne s'en prendront plus seulement aux aliments, mais aumariage, appliquant à tous ces objets leurs funestes conseils. Cen'est pas des Juifs qu'il parle; car comment alors dirait-il : " Dans lestemps ultérieurs " et " s'éloigneront de la foi ", mais biendes Manichéens et de leurs docteurs. Il les appelle esprits d'erreur,et avec raison, car ce sont des esprits d'erreur qui leur inspirent cetenseignement. Et que veulent dire ces mots : " Avec l'hypocrisie de ceuxqui profèrent le mensonge? " C'est que leurs fausses doctrines,ils ne les débitent pas par ignorance, ne sachant ce qu'ils font,mais par feinte, sachant ce qui est vrai, mais ayant cautériséleur conscience, c'est-à-dire, ayant une vie perverse. Et pourquoin'a-t-il prophétisé que ces hérétiques? Cene sont pas les seuls dont le Christ a dit : " Il faut qu'il vienne desscandales ". (Matth. XVIII, 7.) Et ailleurs il a prédit la zizaniepoussant dans le champ du père de famille. Mais admirez la prophétiede Paul. Avant les temps où les choses devaient arriver, il en indiquaitle temps même. Ne soyez donc pas surpris, si, maintenant que lesdoctrines de la foi dominent, quelques hommes s'efforcent de glisser parminous ces dogmes funestes; longtemps après l'affermissement de lafoi plusieurs l'abandonnèrent.
" Prohibent le mariage, enseignent l'abstinence des aliments ". Maispourquoi donc ne parle-t-il pas des autres hérésies? Il ya fait allusion par ces mots : " Esprits d'erreur " et " enseignementsdes démons ". Mais il ne voulait pas les semer dès lors dansles âmes; il a seulement désigné ce qui avait commencéà se produire, ce qui concerne les aliments. " Que Dieu a crééspour l'usage des fidèles qui reconnaissent la vérité". Ne les a-t-il donc pas créés pour les infidèles?Et comment cela, puisqu'ils s'en écartent eux-mêmes par leslois qu'ils s'imposent? Mais quoi, la vie sensuelle n'est-elle pas prohibée? Energiquement. Pourquoi, si les aliments sont crééspour que nous en usions? Parce que Dieu a créé le pain etdéfendu l'intempérance, créé le vin et défendul'intempérance. (318) Ce n'est pas comme impure en elle-mêmequ'il nous défend la mollesse, mais parce qu'elle énervel'âme par l'intempérance. " En " effet, toute créaturede Dieu est bonne, et " Ton ne doit rejeter rien de ce qu'on reçoit" avec actions de grâces ". Ce que Dieu a créé estbon. " Et tout était très-bon ". (Gen. I, 31.) En disant:Créature de Dieu, il a fait entendre tous les aliments, et d'avanceil repousse l'hérésie de ceux qui prêchent une matièreéternelle et disent que les aliments en proviennent. Mais, si lescréatures sont bonnes , pourquoi ajoute-t-il : Sanctifiépar la parole et par l'oraison ? Car ce qui est sanctifié devaitêtre impur. Ce n'est point cela, mais il parle ici contre ceux quicroient que certains objets sont immondes par eux-mêmes. Il établitdonc deux principes, l'un que nulle créature n'est immonde, l'autreque si elle l'était vous avez un remède à y apporter.Faites le signe de la croix, rendez grâces, glorifiez Dieu, et touteimpureté s'évanouit. Mais, dira-t-on, pouvons-nous purifierainsi même ce qui est immolé aux idoles? Oui, si vous ignorezque ce soit immolé aux idoles; si vous le savez et que vous en usiez,vous serez impur, non parce que l'objet a été immolé,mais parce que, ayant reçu la défense d'avoir rien de communavec les démons, vous l'avez ainsi violée. Ce n'est pas l'objetqui est impur par sa nature, mais il l'est devenu par suite de votre librearbitre et de votre désobéissance. La chair de porc n'est-elledonc pas impure? Non, si on la prend avec actions de grâces, aprèsavoir fait le signe de la croix, et nul autre aliment non plus : c'estla volonté qui est impure, lorsqu'elle ne rend pas grâcesà Dieu.
" En présentant cette doctrine à vos frères, vousserez un bon serviteur de Jésus-Christ, nourri des paroles de lafoi et de la bonne doctrine que vous avez suivie (6) ". Que veut dire l'apôtre?Ce qu'il à exprimé en disant que c'est un grand mystère,et que s'abstenir de ces aliments est l'oeuvre des démons, parcequ'ils sont purifiés par la parole de Dieu et l'oraison. " Nourrides paroles de la foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie. Eloignez-vousdes fables profanes et dignes de et vieilles femmes; exercez-vous àla piété (6, 7) ". " En présentant cette doctrine" : vous voyez que nulle part ici il n'est question de puissante impérieuse, mais de condescendance. " En présentant ", dit-il. Il n'a pasdit: En ordonnant, en prescrivant, mais: En présentant. Présentez-lacomme si vous donniez un avis; provoquez des entretiens sur la foi. " Nourri", dit-il encore, montrant ainsi la perpétuité du zèlepour la bonne doctrine.
2. Car de même que nous demandons notre pain quotidien, de mêmenous recevons sans cesse des paroles de foi, qui sont pour nous une nourritureperpétuelle. " Nourri ", cest-à-dire, les digérant,les retournant sans cesse, les méditant toujours; car ce n'est pasune les vulgaire. " Eloignez-vous des tables profanes et dignes de vieillesfemmes ". Quelles sont ces fables? Les observances judaïques. Il lesappelle fables; elles le sont assurément, soit comme ajoutéesà la parole de Dieu, soit comme n'étant plus de saison. Cequi vient en son temps est utile; hors delà ce n'est plus seulementinutile, mais nuisible. Imaginez un homme de plus de vingt ans venant tétersa nourrice, combien ne se rendrait-il pas ridicule? Vous voyez donc dansquel sens l'apôtre dit que ces enseignements sont coupables et dignesde vieilles femmes, parce qu'ils sont d'un autre temps et forment obstacleà la foi. Ramener sous la loi de crainte une âme qui s'estélevée plus haut, c'est un précepte coupable. " Exercez-vousà la piété", c'est-à-dire, à une foipure, à une vie droite, car c'est en cela que consiste la piété.Nous avons donc besoin de nous y exercer. " L'exercice corporel ", continuel'apôtre, " n'a qu'une mince utilité (8) ". Quelques-uns pensentqu'il parle ici du jeûne, mais loin de nous cette pensée ;ce n'est pas là un exercice corporel, mais spirituel. S'il étaitcorporel il nourrirait le corps, s'il le dessèche et l'amaigrit,il n'est pas corporel. Ce n'est donc point des mortifications du corpsque parle ici l'apôtre ; nous avons besoin d'exercer notre âme.L'exercice corporel ne produit pas d'avantage réel, mais seulementquelque utilité pour le corps; celui de la piété renddu fruit pour l'avenir, et nous le -recueillons en ce monde et dans leciel.
" Cette parole est fidèle (9) ", c'est-à-dire vraie, pource monde et pour l'autre (1). Considérez comment Paul ramènepartout cette pensée;. il n'a pas besoin de prouver, mais seulementd'affirmer, parce que c'est à Timothée
1 On lit à la fin du verset précédent : La piétéest utile à tout, elle contient la promesse de la vie présenteet de la vie future.
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qu'il s'adresse. Oui, nous vivons ici dans d'heureuses espérances.Celui dont la conscience est sans reproche, qui sans cesse agit avec droiture,se sent heureux, même en ce monde; de même que le méchantest châtié non-seulement dans la vie future, mais dans celle-ci,vivant sans cesse dans la crainte, n'osant regarder personne avec aisance,tremblant, pâlissant, tourmenté. N'est-il pas vrai que leshommes cupides et voleurs ne sont jamais rassurés sur ce qu'ilspossèdent ? Que les adultères, les meurtriers mènentune vie fort misérable, n'osant lever les yeux sans inquiétudemême sur le soleil ? Est-ce là vivre ? Non certes; c'est unemort douloureuse. " C'est pour cela ", dit l'apôtre, " que nous supportonsles fatigues et les outrages, parce que nous avons mis notre espéranceau Dieu vivant, qui est Sauveur de tous les hommes et surtout des fidèles(40) ". Comme s'il disait Pourquoi nous imposer tant de peines, si nousn'attendons pas les biens futurs ? Pourquoi tous les hommes nous outragent-ils? Tout ce que nous avons souffert n'est-il pas terrible? Et avons-noussouffert en vain tant d'injures, d'outrages et de maux de toute sorte?Si nous n'avons pas mis notre espérance dans le Dieu vivant, pourquoiles avons-nous supportés? S'il sauve les infidèles en cemonde , combien plus les fidèles dans l'autre? De quel salut veut-ilparler? De celui de l'autre vie. " Qui est le Sauveur de tous les hommeset "surtout des fidèles n, ce qui signifie qu'il leur témoigneun soin plus grand. Il a d'abord parlé de cette vie. Et comment,dira-t-on, Dieu est-il le Sauveur des fidèles? S'il ne l'étaitpas, il ne les eût pas garantis de leur perte, quand ils sont attaquésde toutes parts. En cette vie il exhorte le fidèle à affronterles dangers, à ne pas se laisser abattre, quand il a un Dieu sibon, à ne pas réclamer une assistance étrangère,mais à tout supporter de bon coeur et avec générosité.Ceux, en effet, qui aspirent aux biens de la vie affrontent les soucis,lorsqu'ils aperçoivent l'espoir d'un gain.
Enfin viendront les derniers temps : " Dans les temps ultérieurs",a dit l'apôtre, " des hommes s'éloigneront de la foi, s'attachantà des esprits d'erreur et aux enseignements des démons, avecl'hypocrisie de ceux qui profèrent des mensonges , qui ont cautériséleur conscience, prohibent le mariage ". Mais quoi, dira-t-on, ne prohibons-nouspas
nous-mêmes le mariage? Non certes, à Dieu ne plaise, nousne le défendons pas à ceux qui le désirent, mais ceuxqui ne le désirent pas, nous les exhortons à la virginité.Autre chose est prohiber, autre chose est laisser maître de son choix: celui qui impose une prohibition le fait d'une manière absolue; celui qui exhorte à la virginité comme à quelquechose de plus grand ne prohibe point le mariage; il s'en tient au conseil." Prohibent le mariage, enseignent l'abstinence des aliments que Dieu acréés, pour que les fidèles, qui reconnaissent lavérité , en usent avec actions de grâces ". L'apôtrea bien dit : Qui " reconnaissent " la vérité. L'étatancien n'était qu'une figure : il n'y a pas de viande impure parelle-même; elle ne le devient que par rapport à la consciencede celui qui en use. Pourquoi Dieu a-t-il interdit aux Juifs tant d'aliments?Pour réprimer leur grande sensualité. S'il leur eûtdit : Ne faites pas de repas sensuels, ils ne se fussent abstenus de rien;il a donc renfermé cette règle sous l'obligation de la loi,afin de les contenir par une crainte plus grande. Il est évidentque le poisson est plus impur que le porc; cependant Dieu ne l'a pas interdit.Pour savoir combien ils étaient en proie à la sensualité,écoutez ce que dit Moïse " Le bien-aimé a mangé,il s'est engraissé, il s'est épaissi, il a regimbé". (Deut. XXXII, 15.) Il y a aussi une autre cause. Dieu défendaitaux Juifs, qui allaient vivre dans un pays resserré, d'user desautres animaux, afin qu'ils fussent contraints de se nourrir de boeufset d'égorger des brebis, prescription sage à cause d'Apiset du veau ; car Apis était impur, odieux à Dieu, souillé,profane.
3. Mettez ces objets sous vos yeux, méditez-les ; car c'est ceque l'apôtre fait entendre par ces mots : " Nourri des paroles dela foi ". Ne vous bornez pas à exhorter les autres, mais méditez-lesvous-même. " Nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrineque vous avez suivie. Eloignez-vous des fables profanes et dignes de vieillesfemmes ". Pourquoi Paul n'a-t-il pas dit : Abstenez-vous, mais : Eloignez-vous?Ne descendez point à disputer contre ces hommes, mais exhortez ceuxqui vous sont confiés à repousser ces doctrines. Car on nesaurait rien gagner à lutter ainsi contre ceux qui se sont détournésde la voie de Dieu, sauf le cas où nous penserions qu'il y eûtscandale, parce que nous (320) paraîtrions nous refuser àla discussion, faute de bonnes raisons. " Exercez-vous à la piétéu; or la piété a pour objet une vie pure, une conduite excellente.Celui qui s'exerce aux luttes gymnastiques , se conduit en tout comme unathlète, même en dehors du temps destiné aux combats; il supporte les abstinences prescrites et des sueurs fréquentes." Exercez-vous à la piété ", dit le texte ; " carl'exercice corporel n'a qu'une mince utilité; mais la piétéest utile à tout, ayant les promesses de la vie présenteet de la vie future ". Pourquoi a-t-il rappelé ici l'exercice corporel?Pour montrer, par la comparaison, la supériorité de l'autre,parce que le premier exige de nombreuses fatigues, sans apporter d'avantagequi mérite qu'on en tienne compte, tandis que l'exercice de l'âmeen apporte de perpétuels et d'immenses. De même il dit auxfemmes de se parer, non avec des frisures, de l'or, des perles et de somptueuxvêtements, mais comme il convient à des femmes qui enseignentla piété par leurs bonnes oeuvres.
" Cette parole est fidèle et digne d'être reçuepar tous. C'est pour cela que nous supportons les fatigues et les outrages". Paul supportait les outrages, et vous les trouvez insupportables? Paulsupportait les fatigues et vous voulez vivre dans la mollesse? S'il y eûtvécu, il n'eût pas obtenu ces grands biens. Car si les biensprécaires et corruptibles .de cette vie ne s'acquièrent jamaissans travaux et sans sueurs, à combien plus forte raison les biensspirituels ! Mais, dira-t-on, il en est beaucoup qui reçoiventceux de cette vie par héritage. Dans ce cas même, la gardeet la conservation des richesses n'est pas dépourvue de peines,et le riche n'éprouve pas moins de fatigues et de chagrins que lesautres. Et d'ailleurs combien, après mille fatigues et mille soucis,ont vu s'évanouir leur fortune, assaillis à l'entréedu port par un coup de vent subit et faisant naufrage au plus beau de leursespérances. Pour nous, rien de semblable : c'est Dieu qui est l'auteurde la promesse et " l'espérance ne et confond point ". (Rom. V,5.) Ne savez-vous pas, vous aussi, qui vous agitez dans les affaires dela vie, combien, après d'innombrables travaux, n'en ont point recueillile fruit, soit parce que la mort les a enlevés auparavant, soitparce qu'un revers est survenu, une maladie les a atteints, des calomniateursles ont attaqués, soit que toute autre cause des accidents humainssont nombreux) les ait entraînés les mains vides? Mais,me répondra-t-on, ne voyez-vous pas ceux qui réussissent,ceux qui, avec peu de peine, se procurent de grands biens? Et quels biens?Des richesses, des maisons, tant et tant d'arpents de terre, des troupeauxd'esclaves, un grand poids d'argent et d'or ? C'est là ce que vousappelez des biens? Et vous ne vous couvrez pas le visage? Et vous ne vouscachez pas sous terre, homme instruit dans la philosophie du ciel et quiaspirez aux choses terrestres, qui appelez biens ce qui ne méritepas qu'on en parle? Suce sont des biens, il faut donc appeler bons ceuxqui les possèdent; car celui qui possède le bien, commentne serait-il pas bon?
Eh ! dites-moi : lorsque ces riches sont injustes et voleurs, dirons-nousqu'ils sont bons? Car, si la richesse amassée par la fraude estun bien, plus elle s'accroît plus on devra juger bon celui qui lapossède. L'homme d'une cupidité sans frein est donc un hommede bien, et, si la richesse est bonne , celui qui l'augmente ainsi serad'autant meilleur qu'il aura fraudé davantage. Voyez-vous la contradiction? Mais, répondra-t-on , s'il n'a dépouillé personne? Comment cela se peut-il ?la passion est funeste mais on le peut non,non cela n'est pas; le Christ l'a témoigné en disant : Faites-vousdes amis des richesses d'iniquité. (Luc, XVI, 9.) Mais quoi, sion a reçu l'héritage de son père? Eh bien, on areçu le fruit de l'iniquité. Ce n'est pas depuis Adam quesa famille est riche; il est probable que beaucoup de ses ancêtresont vécu obscurs et qu'il s'en est trouvé un qui s'est enrichien usurpant le bien d'autrui. Mais Abraham possédait-il des richessesinjustes? et Job, l'homme sans reproche , juste, véridique, pieux,qui s'abstenait de tout mal? Leurs richesses ne consistaient pas dans l'or,dans l'argent ni dans les édifices, mais en troupeaux, et celui-cifut enrichi par Dieu (1). Qu'il fût riche en troupeaux, cela résultemanifestement du texte où l'écrivain, énumérantce qui arriva à ce saint personnage , dit que ses chameaux, sescavales et ses ânes périrent, mais ne dit pas que l'on vintlui enlever son or. Abraham était riche en serviteurs. Quoi donc,les avait-il achetés ? Nullement; c'est pourquoi l'Ecriture ditque ses trois cent dix-huit serviteurs
1. Theoploutos, obscurius dictum, dit ici Field, dans une note. Montf.: Etiam secundum Deum dives erat. Mais voyez Job. XLII, 12.
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étaient nés chez lui. Il avait aussi des brebis et desboeufs. Comment donc put-il envoyer des bijoux d'or à Rébecca? C'est qu'il avait reçu des présents de l'Égypte, mais il n'avait commis ni violence ni fraude.
4. Et vous , dites-moi , comment êtes-vous riche? J'ai héritéde mes biens. Et de qui cet autre les a-t-il reçus? De mon aïeul. Et de qui celui-là? De son père. Pourrez-vous, en remontantà plusieurs générations, me montrer que vos richessessont légitimes? Non, vous ne le pourrez pas; il,faut que la racineet l'origine soient entachées d'injustice. Et comment? Parce queDieu , à l'origine, n'a point créé de riche ni depauvre ; il n'a pas non plus amené l'un en présence d'unemasse d'or, empêchant l'autre de le découvrir, mais il a livréà tous la même terre. Comment donc, lorsqu'elle est commune,l'un en possède-t-il tant et tant d'arpents et l'autre pas une motte? C'est mon père, répondez-vous, qui me les a transmis. Mais de qui les avait-il reçus? De ses ancêtres. Il fautpourtant arriver à un premier terme. Jacob est devenu riche , maisen recevant la récompense de ses peines. Pourtant je ne veux pascreuser cette difficulté ; soit : il y a une richesse légitime,pure de toute rapine ; vous n'êtes pas responsable des gains illicitesde votre père; vous possédez le fruit de la rapine, maisvous n'avez pas volé vous-même. Je vous accorderai mêmeque votre père n'a pas volé non plus, mais qu'il s'est trouvéen possession de cet or, qui a jailli du sein de la terre. Eh bien, larichesse est-elle bonne à cause de cela? Non, sans doute, direz-vous,mais elle n'est pas non plus mauvaise. Elle ne l'est pas, si le richen'a pas commis de rapines et en a fait part à ceux qui sont dansle besoin; mais s'il a refusé de le faire, elle est mauvaise etpleine d'embûches. Mais, tant qu'elle ne cause pas de mal, ellen'est pas mauvaise, quand même elle n'opérerait pas de bien. Soit; mais n'est-ce pas un mal que de retenir seul ce qui appartientau Seigneur, que de jouir seul du bien qui est à tous? et la terren'est-elle pas à Dieu, avec tout ce qu'elle renferme? Si donc nosrichesses appartiennent au Seigneur du monde, elles sont aux hommes quisont ses serviteurs comme nous; car tout ce qui appartient au Seigneurest pour l'usage de tous. Ne voyons-nous pas que, dans les grandes maisons,les choses sont ainsi réglées, c'est-à-dire que lanourriture est également partagée à tous , comme sortantde la provision du maître , et sa maison étant destinéeà l'entretien de tous? Ce qui appartient à l'État,les villes, les places, les promenades sont communes à tous; nousy avons tous part également.
Considérez l'économie divine : Dieu, pour faire rougirles hommes, a mis en commun certains objets, tels que l'air, le soleil,l'eau, la terre, le ciel, la mer, la lumière, les astres, et nousen a fait part également comme à des frères; le Créateura donné semblablement à tous des yeux, un corps, une âme,la même nature; tout provient de la terre , tous proviennent d'unseul homme, tous ont une même demeure. Mais rien de tout cela nefait honte à notre avarice. Il a mis encore en commun d'autres objets,les bains, les villes, les places, les promenades. Voyez, rien de toutcela n'engendre de luttes, et l'on en jouit en paix; c'est quand un hommeessaie de tirer à lui et de s'approprier un objet que la querellecommence; comme si la nature elle-même s'indignait de ce que Dieunous ayant réunis pour vivre en société, nous nousquerellons pour nous diviser, et dépeçons ces objets pournous les approprier, pour user des mots le tien et le mien. C'est alorsqu'ont lieu la lutte et la souffrance. Mais, pour les biens communs, cefait ne se produit pas; on ne voit ni lutte ni querelle. C'est donc lànotre destinée la plus réelle et la plus conforme àla nature. Pourquoi jamais personne n'a-t-il un procès au sujetd'une place publique? C'est parce qu'elle est commune à tous; tandisqu'à chaque instant nous en voyons pour une maison ou pour de l'argent.Ce qui est nécessaire nous est offert en commun , mais nous ne savonspas maintenir là communauté dans les objets de mince importance.Dieu nous a livré ceux-là en commun , pour nous apprendreainsi à jouir en commun des autres; mais cela même ne suffitpoint à nous instruire.
Et, comme je le disais, comment celui qui possède la richesseserait-il bon? C'est impossible; il ne le devient que s'il en fait partà d'autres; s'il s'en dépouille, c'est alors qu'il est bon;tant qu'il la retient, il ne l'est pas. Est-ce donc un bien, ce qui nousfait méchants quand on le conserve, et bons quand on s'en dépouille?Ce n'est donc pas posséder des trésors, qui est un bien;c'est quand il ne les a plus (322) qu'un homme se montre bon. La richessen'est donc pas un bien, si la refuser, quand vous pouvez la recevoir, vousfait homme de bien. Si donc nous le sommes, en faisant part à d'autresde la richesse, quand nous la possédons, et en ne l'acceptant pas,quand on nous la donne; si nous ne le sommes pas, quand nous la recevonsou l'acquérons, comment serait-elle un bien? Ne l'appelez donc pointainsi. Vous n'êtes pas le maître de votre or, parce que vousle regardez comme un bien, parce que vous vous laissez enchanter par lui.Purifiez votre entendement, ayez un jugement sain, et vous deviendrez alorsun homme vertueux; apprenez à connaître les vrais biens. Etquels sont-ils? La vertu, la bonté, voilà les biens; ce n'estpas la richesse. Suivant cette règle , plus vous serez généreuxen aumônes, plus vous serez homme de Dieu, en réalitéet dans l'estime des hommes; mais non, si vous gardez vos richesses. Devenonsvertueux, et afin de l'être et afin d'obtenir les biens futurs enle Christ Jésus, Notre-Seigneur, avec qui soient au Pèreet au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIII
PRESCRIVEZ ET ENSEIGNEZ CELA. QUE NUL NE MÉPRISEVOTRE JEUNESSE, MAIS SOYEZ L'EXEMPLE DES FIDÈLES PAR VOS PAROLES,VOS RELATIONS, VOTRE CHARITÉ, VOTRE FOI, VOTRE CHASTETÉ.JUSQU'À MON ARRIVÉE, APPLIQUEZ-VOUS A LA LECTURE, A L'EXHORTATION,A L'ENSEIGNEMENT. NE NÉGLIGEZ POINT LA GRACE QUI EST EN VOUS, QUIVOUS A ÉTÉ DONNÉE PAR LA PROPHÉTIE, AVEC L'IMPOSITIONDES MAINS SACERDOTALES. (IV, 11-14, JUSQU'À V, 7.)
1. Il est des objets qui ont besoin de prescriptions, et d'autres, d'enseignement.Si donc vous commandez là où il faut instruire , vous vousrendrez ridicule, et il en sera de même si vous enseignez làoù il faut commander. Ainsi, ne pas être pervers, il ne fautpas l'enseigner, mais l'ordonner, l'interdire avec une grande énergie;ne pas judaïser, c'est matière à prescription. Maissi vous dites que l'on doit répandre ses biens, garder la virginité,si vous discourez sur la foi, alors il faut un enseignement. Aussi Paulétablit-il les deux choses : " Prescrivez et enseignez", dit-il.Par exemple, si quelqu'un porte des amulettes ou quelque objet semblable,et sait qu'il fait mal, c'est de prescription qu'il a besoin; s'il l'ignore,c'est d'instruction.
" Que nul ne méprise votre jeunesse ", dit-il. Vous voyez quele prêtre doit prescrire, parler avec énergie et non toujoursenseigner. La jeunesse est souvent méprisée par le préjugécommun; c'est pourquoi il dit . " Que nul ne méprise votre jeunesse". Car il faut que celui qui enseigne soit honoré. Mais, dira-t-on,que devient le mérite de la modération et de la condescendance,si l'on est défendu contre le mépris? Dans tes choses quile concernent lui seul, qu'il souffre le mépris; car c'est ainsique par la longanimité, l'enseignement chrétien se perfectionne;mais, pour ce qui regarde le prochain, il n'en doit plus être demême, car ce ne serait plus modération, mais, indifférence.S'il tire vengeance des injures qu'il a reçues, des insultes , destrames ourdies contre lui, on a raison de le blâmer; mais, quandil s'agit du salut d'autrui, qu'il parle avec autorité, qu'il unissel'énergie à la prévoyance : c'est d'énergiequ'il est alors besoin et non de douceur, afin d'éviter un dommagepublic. Il n'y a pas d'ailleurs de moyen terme: "Que nul ne méprisevotre jeunesse "; c'est qu'en effet, si l'on mène une vie contraireà la légèreté de cet âge, au lieu dumépris on s'acquiert une haute estime. " Mais soyez (323) l'exempledes fidèles par vos paroles, vos relations, votre charité,votre foi, votre chasteté ; vous montrant en toutes choses un modèlede bonnes oeuvres ". (Tit, II , 7.) C'est-à-dire, soyez un parfaitmodèle de conduite, et comme une image offerte aux regards de tous,une loi vivante, une règle, un exemplaire de bonne vie, car teldoit être celui qui enseigne. " Par vos paroles" : qu'elles soientdonc empreintes d'affabilité, " dans vos relations , dans la charité,la foi " orthodoxe, " la charité ", la réserve.
" Jusqu'à mon arrivée, appliquez-vous à la lecture,à l'exhortation, à l'enseignement ". L'apôtre ordonneà Timothée de s'appliquer à la lecture. Ecoutons-letous et apprenons à ne pas négliger la méditationdes choses divines. Il dit aussi : " Jusqu'à mon arrivée". Voyez comment il le console, car ce disciple orphelin devait chercherson maître. " Jusqu'à mon arrivée, appliquez-vous àla lecture " des Ecritures divines, " à l'exhortation " mutuelle," à l'enseignement. Ne négligez point la grâce quiest en vous, qui vous a été donnée par la prophétie". C'est de la grâce d'enseigner qu'il parle. " Avec l'impositiondes mains sacerdotales " ; non du simple sacerdoce, mais de l'épiscopat,car ce n'étaient pas des prêtres qui créaient un évêque.
" Méditez ces choses, arrêtez-y votre esprit (15) ". Voyezcomment il revient auprès de Timothée sur les mêmesexhortations, voulant montrer que tel doit être l'objet principaldu zèle de celui qui enseigne. " Veillez sur vous et sur votre enseignement,ne vous en laissez pas distraire ". C'est-à-dire, veillez sur vous-mêmeet enseignez les autres. " Car en agissant ainsi, vous vous sauverez, vouset a ceux qui vous écoutent (16) ". Car celui qui se nourrit desparoles de l'enseignement en recueille le premier les fruits : en avertissantles autres, il atteint son propre coeur. Ce que dit l'apôtre, ilne le dit pas à Timothée seul, mais à tous. S'il parleainsi à un homme qui ressuscitait les morts, que pourrons-nous répondre?Le Christ a dit : " Semblable à un père de famille qui tirede son trésor des choses nouvelles et anciennes ". (Matth. XIII,52.) Et le bienheureux Paul dit à son tour : " Afin que, par lapatience et la consolation des Ecritures, nous possédions l'espérance". (Rom. XV, 4.) Surtout il l'a pratiqué lui-même, lorsqu'ils'instruisait de la loi de ses pères auprès de Gamaliel,en sorte que depuis lors il avait dû s'appliquer à la lecture;il s'adressait sans doute les avertissements qu'il adressa depuis àautrui. Vous le voyez sans cesse citer les témoignages des prophèteset en scruter le sens caché. Ainsi Paul s'appliquait à lalecture, et ce n'est pas un mince profit que celui qu'on peut tirer desEcritures ; mais aujourd'hui nous les négligeons. " Afin que votreprogrès soit manifeste à tous (15) ". Vous voyez qu'il voulaitque son disciple devînt, sur ce point aussi, grand et digne d'admiration,mais que Timothée avait encore besoin de cet avis. " Afin que votreprogrès soit manifeste à tous " ; non-seulement dans sa conduite,mais dans les discours de son enseignement.
2. " Ne réprimandez point un ancien ". (V, 1.) Veut-il ici parlerd'un prêtre? je ne le pense pas : il parle de tout homme avancéen âge. Mais quoi ! s'il a besoin d'être redressé? Comportez-vousenvers lui, suivant l'avis de Paul, comme envers un père qui auraitcommis une faute, parlez-lui de la même façon. " Reprenezles femmes âgées comme des mères, les jeunes gens commedes frères, les femmes jeunes comme des soeurs, en toute chasteté(2) ". La chose est pénible de sa nature, je dis la nécessitéde reprendre; elle l'est surtout quand il s'agit d'un -vieillard; et, sic'est un jeune homme qui doit le faire, il est trois fois exposéà l'accusation de témérité. La rudesse du fondest adoucie par la douceur de la forme. Car il est possible de reprendresans blesser, si l'on veut s'y appliquer; il y faut une grande prudence,mais on le peut. " Les jeunes gens comme des frères ". Pourquoil'apôtre lui donne-t-il ici cet avis? Il fait entendre par làque la jeunesse est fière. Il faut donc là aussi adoucirla réprimande par la modération du langage. " Les femmesjeunes comme des soeurs ". Et il ajoute: " En toute chasteté ".N'évitez pas seulement des relations coupables, mais toute occasionde soupçon. Comme les rapports avec les jeunes femmes y échappentdifficilement, mais que l'évêque doit en avoir, il ajoute: " En toute chasteté ". Mais, Paul, pourquoi adresser cette prescriptionà Timothée? Je le fais, me répond-il, parce qu'enm'adressant à lui je parle à toute la terre. S'il parle ainsià Timothée, que chacun de nous comprenne ce qu'il doit être,évitant
1. Les mots neoterous os adelphous, sont ici transposés.
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toute occasion de soupçon et ne donnant pas l'ombre d'un prétexteà ceux qui veulent nous calomnier.
" Honorez les veuves qui sont véritablement veuves (3) ". Pourquoine parle-t-il pas ici de la virginité, pas même pour dire: Honorez les vierges ?Apparemment parce qu'il ne s'en trouvait point alors,ou qu'elles. avaient succombé. Car, dit-il, Satan en a entraînéplusieurs à sa suite. " Honorez les veuves qui sont véritablementveuves ". L'on peut donc n'avoir plus de mari et n'être pas veuve.De même que l'on n'est pas vierge, pour vivre en dehors du mariage,mais qu'il faut être irréprochable et toujours appliquéeà ses devoirs, de même en est-il de la viduité : cequi fait la veuve, ce n'est pas la perte d'un époux, mais la viepassée dans la continence, la patience et la solitude. Voilàles veuves que l'apôtre recommande d'honorer avec raison: On doiten effet un grand respect à ces femmes, puisqu'elles sont seules,puisqu'elles n'ont plus un homme pour les protéger; mais, auprèsde la foule, leur état est exposé au blâme et paraîtde mauvais augure. Aussi l'apôtre veut-il qu'elles soient grandementhonorées par le prêtre; et ce n'est pas seulement pour cela,mais parce que leur état en est digne.
" Si une veuve a des enfants ou des, petits-enfants, qu'elle apprenned'abord à faire régner la piété dans sa maisonet à rendre ce qu'elle doit à ses parents (4) ". Voyez laprudence de Paul et comment, dans ses avis, il fait souvent appel àdes raisonnements humains. Il n'a point apporté ici une idéegrande et sublime, mais quelque chose qui fût accessible àtous : rendre ce qu'elle doit à ses parents. Comment cela? Vousavez été nourrie, vous avez grandi, vous avez joui de l'honneurqu'ils vous transmettaient. Ils ont quitté ce monde, et vous n'avezpu les payer de retour, car vous ne leur avez donné ni la vie nila nourriture; rendez-leur ce bienfait dans leurs descendants, acquittezdans vos enfants votre dette envers eux : " Que ces veuves apprennent d'abordà faire régner la piété dans leurs maisons". L'apôtre exprime ainsi par un mot l'accomplissement de tous lesdevoirs. " Car ", dit-il, " cela est favorablement accueilli de Dieu (4)". Et comme il a dit : " Qui sont véritablement veuves", il exprimece qu'est une véritable veuve. "Celle-là est véritablementveuve qui vit dans la solitude, espérant en Dieu et persévérantnuit et jour dans la n prière et l'oraison ; mais celle qui estdans les délices est morte toute vivante (5, 6) ". Ainsi l'apôtrenous dit . Celle qui n'a pas choisi une vie mondaine, et qui vit dans laviduité, celle-là est véritablement veuve; celle quiespère en Dieu comme on le doit faire, qui s'adonne à l'oraisonet y persévère nuit et jour, celle-là est veuve; cequi ne veut pas dire que la veuve qui a des enfants ne le,soit pas véritablement,car l'apôtre admire aussi celle qui donne à ses enfants l'éducationqu'elle leur doit, mais il parle ici de celle qui n'a pas d'enfants, quiest seule. Il la console ensuite de ne point avoir d'enfants, en lui disantque c'est ainsi qu'elle est parfaitement veuve, parce qu'elle se trouveprivée non-seulement de la consolation. que lui eût donnéeson mari, mais de celle qu'elle eût reçue de ses enfants;elle a Dieu pour les remplacer tous. Car celle qui est privée d'enfantsn'est pas au-dessous de l'autre; mais l'apôtre remplit par ses consolationsle vide que cette privation lui fait éprouver. Ne vous affligezpas, lui dit l'apôtre, si vous entendez cette parole qu'il faut éleverdes enfants (4), vous qui n'en avez pas, comme si votre dignitéen était amoindrie, car vous êtes véritablement veuve." Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante ".
3. Plusieurs en effet, ayant des enfants, con. servent la viduité,non pour s'interdire les jouissances de la vie, mais plutôt pouren nourrir le goût chez elles, pour vivre avec plus d'indépendanceet se donner davantage aux passions du monde; que leur dit-il? " Cellequi vit dans les délices est morte toute vivante ". Quoi ! une veuvene doit pas vivre dans les délices? Non, vous dit l'apôtre.Si donc la faiblesse de l'âge et de la nature ne rend point nécessaireune pareille vie, mais si cette manière d'agir procure la mort etla mort éternelle, que pourraient alléguer des hommes quivivent ainsi? C'est avec justice qu'il a dit " Celle qui vit dans les délicesest morte toute vivante ". Voyons ce que font les vivants, quelle est lacondition des morts et dans quels rangs nous devons la placer. Les vivantssont ceux qui font les oeuvres de la vie à venir, de la véritablevie. Or, quelles sont les couvres de la vie à venir, dont nous devonsnous occuper sans cesse ? Ecoutez la parole du Christ . " Venez hériterdu royaume qui vous a été (325) préparé depuisla création du monde. Car j'ai a eu faim, et vous m'avez donnéà manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire". (Matth.XXV, 34, 35.) Les vivants ne sont pas distingués des mortsseulement par la vue du soleil et des cieux; non, dis-je, ce n'est pointainsi qu'ils diffèrent, mais par la pratique du bien, et s'ils nele pratiquent pas, ils ne vaudront pas mieux que des morts.
Et, pour vous en instruire, écoutez comment on peut vivre, bienqu'on soit mort. " Dieu ", dit l'Evangile, " n'est pas le Dieu des morts,mais des vivants". (Matth. XXII, 32.) Mais, dira-t-on, c'est une autreénigme. Eh bien ! éclaircissons-les toutes deux. Celui-làest mort quoique vivant, qui vit dans les délices. Et comment? c'estqu'il ne vit que par son ventre et non par ses autres sens; ainsi il nevoit pas ce qu'il doit voir, n'entend pas ce qu'il doit entendre, ne ditpas ce qu'il doit dire , ce que doivent voir, entendre et dire les vivants;mais, tel qu'un homme qui, étendu sur son lit, ferme les yeux, etrapprochant ses paupières ne s'aperçoit plus de rien de cequi se passe, tel est cet homme, ou plu tôt il est dans un étatbien pire. Car le premier est également insensible à ce quiest bon et à ce qui est mauvais; l'autre n'est sensible qu'au mal,et quant au bien il n'en éprouve pas plus l'impression qu'un cadavre.Rien ne l'émeut des choses de la vie future; en cela donc il estmort; sa passion le saisit dans ses bras et l'entraîne comme dansune sombre retraite, dans un lieu obscur, dans un antre impur, et le faitdemeurer dans les ténèbres, comme les morts dans leur sépulcre.En effet, quand il passe tout son temps à table ou dans l'ivresse,n'est-il pas dans les ténèbres? n'est-il pas mort? Le matinmême où il paraît à jeun, il ne l'est pas franchement;il n'a pas cuvé tout son vin de la soirée, il est en proieau violent désir de la débauche qui va commencer, lui quipasse et la soirée et le milieu du jour dans les festins, toutela nuit et la meilleure partie de la matinée dans un sommeil pesant.Dites-moi, devons-nous compter cet homme au nombre des vivants? Et quedire des tempêtes produites dans l'âme par la volupté,tempêtes qui se répandent jusque dans le corps? De mêmequ'un amas continu de nuages ne laisse plus passer un rayon de soleil,de même les vapeurs de la volupté et du vin, occupent le cerveaucomme un point
culminant, y condensent un épais nuage, ne permettent plus àla raison de se manifester et retiennent dans une nuit profonde celui quiest dans cet état. Et encore quelle tempête au-dedans !
De même que, quand une inondation se produit et que l'eau franchitle seuil des ateliers, nous voyons ceux qui les habitent s'empresser, pleinsde trouble, de saisir des plats, des amphores, des éponges et d'autresobjets pour épuiser l'eau et l'empêcher de ruiner les fondementsde la maison, de mettre hors d'usage tout ce qu'elle renferme; de même,lorsque la volupté s'est glissée de toutes parts dans uneâme, les facultés intellectuelles sont troublées etne peuvent suffire à la débarrasser de ce qui l'a envahie,parce que l'invasion se renouvelle sans cesse, et que la tempêteest terrible. Ne considérez pas le visage qui est riant et illuminé,mais fouillez au dedans et vous verrez un homme plein d'une tristesse quil'abat. S'il était possible de faire sortir l'âme du corpset de l'exposer sous nos yeux, vous verriez celle du voluptueux, morne,triste, endolorie, exténuée. Plus le corps s'engraisse ets'épaissit, plus l'âme s'exténue, s'affaiblit et s'ensevelit.Et de même que, devant la prunelle de 1'i1, si la cornées'épaissit, elle ne peut plus laisser passer le rayon visuel, lesens de la vue s'altère et la cécité se produit souvent,de même quand le corps est engraissé, il doit obstruer lesabords de l'âme. Mais les morts se gâtent et se corrompent,le sang corrompu s'en échappe; de même on voit chez les hommeslivrés à la vie sensuelle, le rhume, l'inflammation, la pituite,les hoquets, les vomissements, les éructations; je passe le reste,que j'aurais honte d'énoncer. Car telle est cette tyrannie, qu'elleleur fait faire ce qu'on n'ose pas exprimer.
4. Leur corps aussi laisse échapper la corruption de toutes parts. Mais ils mangent et boivent? Est-ce donc là le témoignagede la vie humaine, puisque les bêtes aussi mangent et boivent? Quandl'âme est morte, quel besoin est-il d'aliments et de boisson? Quandun corps est devenu cadavre, le vêtement parfumé qui l'enveloppene lui sert de rien, et quand une âme est morte, un corps parfuméne lui sert pas davantage. Si sa pensée ne se préoccupe quede cuisiniers, de maîtres d'hôtel, de boulangers, si elle neprononce pas une parole de piété, n'est-elle pas morte ?Qu'est-ce en effet que l'homme? Les (326) philosophes païens nousdisent que c'est un animal raisonnable, mortel, susceptible d'intelligenceet de science; mais ce n'est pas par leur témoignage, c'est parl'Ecriture sainte que nous déterminons sa nature. Or, comment ladétermine-t-elle? Ecoutez-la : " Il était un homme ", etqu'était-il? "juste, véridique, pieux, s'éloignantde tout ce qui est mal ". (Job, I, 1.) Voilà le type de l'homme.Un autre écrivain sacré nous dit : " C'est une grande choseque l'homme, et l'homme miséricordieux est un objet précieux". Mais ceux qui ne sont pas tels, quand ils seraient doués d'intelligence,et mille fois aptes à la science, l'Ecriture ne les reconnaîtpas pour dés hommes, mais pour des chiens, des chevaux, des vipères,des serpents, des renards, des loups et des animaux plus odieux que ceux-là,s'il en existe. Si donc tel est l'homme, le voluptueux n'est pas un homme;et comment le serait-il, puisqu'il ne se préoccupe de rien de tel?On ne peut être à. la fois voluptueux et sobre : l'un exclutl'autre. Les païens eux-mêmes le disent :
A ventre épais, jamais esprit subtil (1).
L'Ecriture a bien su désigner les hommes dépourvus d'âmepar ces mots : " Parce qu'ils sont chair. " (Gen. VI, 3.) Ils avaient cependantune âme, mais elle était morte. Car de même que nousdisons des hommes vertueux qu'ils sont tout âme, tout esprit, bienqu'ils aient un corps , nous pouvons employer l'expression inverse. C'estainsi que Paul a dit : " Pour vous, vous n'êtes pas dans la chair" (Rom. VIII, 9), parce qu'ils n'accomplissaient pas les oeuvres de lachair. De même les voluptueux ne sont point dans l'âme ni dansl'esprit.
" Celle qui vit dans les délices est morte " toute vivante ".Ecoutez, vous qui passez tout votre temps dans les festins et dans l'ivresse,vous qui n'arrêtez point vos regards sur les pauvres qui languissentet meurent de faim , mais qui mourez sans cesse dans les délices.Vous produisez une double mort par votre intempérance, la mort deces infortunés et la vôtre ; et si vous aviez uni votre superfluà leur misère, vous auriez produit une double vie. Pourquoidonc gonfler votre estomac par vos excès et faire languir le pauvrepar sa détresse?, Vous gâtez l'un en dépassant la
1 Le grec forme un vers iambique trimètre, emprunté sansdoute à quelque poète comique.
mesure, et c'est outre mesure aussi que vous faites sécher l'autre.Pensez à ce que sont les aliments, comment ils se transforment etce qu'ils deviennent. Ah! cela vous blesse de m'entendre ? eh bien, pourquoitant d'empressements à en produire plus largement la réalité,en vous gorgeant de nourriture? La nature a ses bornes, et ce qui les dépassen'accroît pas l'alimentation, mais devient inutile et nuisible. Nourrissezvotre corps , ne le tuez pas. Nourriture ne veut pas dire ce qui tue, maisce qui alimente. L'économie de la digestion est ainsi disposée,je pense, pour que nous ne soyons pas amis de l'intempérance; carsi la nourriture ne pouvait devenir inutile et nuisible, nous nous serionssans cesse dévorés les uns les autres : si l'estomac recevaittout ce que nous voulons lui donner, s'il le transformait en notre substance,combien ne verrait-on pas de guerres et de combats? Si en effet, bien quetout né soit pas absorbé, mal. gré ce qui se transformesoit en sang, soit en graisse inutile et parasite, nous sommes si avidesdes plaisirs de la table, si souvent nous consumons dans un festin toutun héritage, que ferions-nous sans cela? Nous nous infectons nous-mêmesen nous livrant à ces excès où notre corps devientsemblable à une outre qui laisse échapper le vin (1). Siles autres en sont incommodés, que ne doivent pas souffrir et lecerveau sans cesse atteint par ces vapeurs, et les vaisseaux obstruésd'un sang qui bouillonne, et le foie et la rate qui doivent le recevoir,et les intestins eux-mêmes? Chose désolante, nous songeonsà prévenir l'obstruction des égouts, de peur qu'ilsne regorgent; nous avons grand soin de les dégager avec des crocset des hoyaux, et, pour ceux de notre estomac, loin de les tenir libres, nous les obstruons et les engorgeons : les immondices montent àla résidence du roi, je veux dire au cerveau, et nous n'y veillonspas. Nous agissons comme si nous n'avions pas là un roi ami de ladécence, mais un chien immonde. Le Créateur a reléguéau loin ces organes, afin qu'ils ne nous incommodent pas; mais nous troublonsson oeuvre et gâtons tout par notre intempérance. Mais quedire des maux qui en résultent? Bouchez les canaux des égouts,et vous
1 Sans avoir rien d'alarmant pour la pudeur la plus stricte, la phrasesuivante ne peut se traduire qu'en latin et en note : Eructat aliquis adeout vel extra conclave cerebrum audientis concutiat, ùndique e corporecaliginosus effluit quasi e camino fumus, calore intus in putredinem verso.
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verrez bientôt naître la peste. Elle est produite par l'infectionqui vient du dehors; mais celle qui est au dedans, qui est concentréepar le corps et n'a point d'issue, ne produit-elle pas mille maux pourle corps et pour l'âme? Ce qu'il y a de terrible, c'est que plusieursmurmurent contre Dieu pour les nécessités auxquelles notrecorps est soumis, et eux-mêmes les accroissent. Dieu nous a donnéces lois, afin de nous détourner de l'intempérance , afinde nous persuader même par ces moyens de ne pas nous égarerdans les choses de ce monde. Mais vous ne vous laissez pas même parlà détourner de l'intempérance; vous vous y plongezjusqu'au gosier, tant que dure le temps du repas, ou plutôt vousn'attendez pas jusque-là. Le plaisir du goût ne s'éteint-ilpas, dès que l'aliment a dépassé la langue et la gorge?La sensation disparaît alors, mais le malaise se prolonge, parceque l'estomac n'opère pas ou opère avec grand'peine.
L'apôtre a donc dit avec raison : " Celle qui vit dans les délicesest morte toute vivante". Elle ne peut ni se faire entendre, ni entendre,l'âme qui vit ainsi; elle est amollie, sans générosité,sans courage, sans liberté, timide et impudente, vile flatteuse,ignorante, colère, irascible, pleine de tous les maux et privéede tous les biens. " Celle qui vit dans les délices est morte toutevivante. Et prescrivez-leur d'être irréprochables ". (I Tim.V, 6, 7.) Vous le voyez, c'est une loi; il ne le livre pas à leurchoix. Prescrivez-leur, dit-il , de ne pas vivre dans les délices,car c'est assurément un mal, et l'on ne peut admettre aux mystèresceux qui vivent ainsi: " Prescrivez-leur d'être irréprochables" ; vous voyez donc qu'il met cette conduite au nombre des péchés;car ce qui est libre, quand on ne le pratiquerait pas, n'empêchepas d'être irréprochable. Ainsi , obéissant àPaul, nous aussi nous vous avertissons que les veuves qui vivent dans lesdélices ne sont pas au nombre des veuves. Car si un soldat qui donneson temps aux bains, aux théâtres et à ses affairesest regardé comme un déserteur, combien plus le doit-on diredes veuves? Ne cherchons point ici notre repos , afin de le trouver dansl'autre vie; ne vivons pas ici dans les délices , afin de jouirdans la vie future des délices véritables, des véritablesplaisirs qui ne produisent aucun mal et nous mettent en possession de tantde biens, que je souhaite à vous tous en le Christ JésusNotre-Seigneur avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire,puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIV
SI QUELQU'UN N'A PAS UN SOIN PRÉVOYANT DESSIENS, ET SURTOUT DE CEUX DE SA MAISON, IL A RENIÉ LA FOI ET ESTPIRE QU'UN INFIDÈLE. (V, 8-10.)
1. Beaucoup pensent que leurs vertus personnelles leur suffisent pourle salut et que, s'ils règlent bien leur propre vie, rien ne leurmanque plus pour l'opérer. Ils se trompent, et c'est ce que nousmontre l'homme qui avait enfoui son unique talent; il le représentatout entier, sans perte aucune, et tel que le lui avait confié sonmaître. C'est aussi ce que nous montre ici le bienheureux Paul, endisant : " Si quelqu'un n'a pas un soin prévoyant des siens ". Etil entend par là toute sorte de prévoyance, tant pour l'âmeque pour le corps, car celle-ci est aussi prévoyance. " Des sienset surtout de ceux de sa maison " , c'est-à-dire de sa famille." Celui-là ", dit-il, " est pire qu'un infidèle ". C'estce que dit encore Isaïe, le plus grand des prophètes. " Nedédaignez point ceux de votre sang ". (Isaïe, LVIII, 7.)
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Car l'homme qui dédaignerait les besoins de ceux qui lui sontproches par la naissance, unis par la parenté, comment serait-iltendre envers les autres? Chacun ne regarderait-il pas comme effet de lavanité la bienfaisance qu'exercerait envers les étrangerscelui qui serait dédaigneux et impitoyable pour les siens? Et quepenser de celui qui, enseignant la foi aux étrangers, laisse lessiens dans l'erreur, quand il lui serait plus facile de les instruire,quand cette bonne oeuvre est plus instamment réclamée parla justice? Non certes, dira-t-on, les chrétiens qui laissent sanssoins ceux qui leur tiennent de près, ne sont guère charitables." Et il est" , dit l'apôtre, " pire qu'un infidèle ". Pourquoi?parce que l'infidèle, s'il néglige les autres, ne négligepas ses proches. Ainsi, celui qui ne remplit pas ce devoir, viole la loidivine et celle de la nature. Mais si celui qui ne prend pas soin de sesproches a renié la foi et est pire qu'un infidèle, quel rangassigner à celui qui commet des injustices envers eux? avec quile placer? Il a renié la foi; et comment? C'est que, suivant laparole de l'apôtre, " ils professent qu'ils connaissent Dieu , maisils le renient par leurs oeuvres ". (Tit. I, 16.) Qu'a prescrit ce Dieu,objet de leur foi? de ne pas négliger ceux de sa famille. Et quelleest donc la foi de celui qui renie ainsi Dieu?
Comprenons-le, nous tous qui , pour épargner nos richesses ,dédaignons les besoins de nos proches. Dieu a institué lesliens de la parenté afin que nous ayons des motifs multipliésde nous faire du bien les uns aux autres. Quand donc vous ne pratiquezpas une vertu que pratique un infidèle, n'avez-vous pas reniéla foi? Car il appartient à la foi, non-seulement de confesser debouche sa croyance, mais de produire des couvres qui en soient dignes.La foi et l'incrédulité s'appliquent à chaque objet.L'apôtre donc, après avoir parlé de la mollesse etde la veuve qui vit dans les délices , nous dit qu'elle ne péritpas seulement par sa sensualité , ruais parce qu'elle est par làobligée de négliger sa famille. Et cela est vrai, car ellevit pour son ventre, et par là elle périt puisqu'elle reniesa foi. " Est pire qu'un infidèle". Car ce n'est pas une faute égaleque de négliger les besoins d'un parent ou d'un étranger,d'une personne connue ou d'une personne inconnue, d'un ami, ou de celuiqui ne l'est pas; dans le premier cas le reproche méritéest plus sévère.
" Que la veuve qui sera choisie n'ait pas moins de soixante ans, qu'ellen'ait eu qu'un mari et que l'on rende témoignage de ses bonnes oeuvres(9, 10) ". L'apôtre a dit " Qu'elles apprennent d'abord àfaire régner la piété dans leurs maisons et àrendre ce qu'elles doivent à leurs parents ". Il a dit ensuite "Celle qui vit dans les délices est morte toute "vivante ". Il adit : " Ne pas avoir un soin prévoyant de ceux de sa maison, c'estêtre pire qu'un infidèle ". Il a énoncé lesdéfauts qui rendent une femme indigne de figurer parmi les veuves;il énonce maintenant les conditions qu'elle doit remplir. Mais quoi?la choisirons-nous d'après son âge? Quel est donc ce mérite? car il ne dépend pas d'elle d'avoir soixante ans. Non, ce n'estpas seulement d'après son âge; quand elle l'aurait atteint,si elle ne possède pas les vertus que demande l'apôtre, ellene doit pas être inscrite parmi les veuves. Mais il va dire pourquoiil exige un âge déterminé, et le motif ne vient pasde lui, mais des veuves elles-mêmes; écoutons donc ce quivient ensuite : " Aux bonnes oeuvres de laquelle on rende témoignage".Et quelles couvres? " Si elle a élevé ses enfants ". Ce n'estpas là une oeuvre de peu de valeur; car il ne s'agit pas seulementde les nourrir, mais de les élever, comme l'apôtre l'a ditplus haut: " Si les femmes persévèrent dans la foi, la charitéet la sanctification ". (I Tim.II,15.) Vous voyez comment partout il metle bien fait à ses parents avant le bien fait aux étrangers.Car il dit en premier lieu : " Si elle a élevé ses enfants" , et ensuite : " Si elle a exercé l'hospitalité, lavéles pieds des saints, pourvu aux besoins de ceux qui endurent tribulation,si elle s'est appliquée à toute sorte de bonnes oeuvres (10)". Mais quoi? si elle est pauvre? Elle n'est pas pour cela privéed'élever ses enfants, d'exercer l'hospitalité, de pourvoiraux besoins de ceux qui endurent tribulation. Est-il une veuve plus pauvreque celle qui avait versé deux oboles (Luc, XXI)? Quand elle seraitpauvre, elle a une demeuré ; elle n'habite pas en plein air. " Lavéles pieds des saints " ; ce n'est pas une grande dépense. " Si elles'est appliquée à toute sorte de bonnes oeuvres ". A quoise rapporte ce précepte? Par là elle est exhortéeà rendre des services corporels, car les femmes y sont (329) particulièrementpropres, comme de dresser un lit, de procurer le repos.
2. Ah ! quelle exactitude dans ses devoirs il demande à une veuve; presqu'autant qu'à celui qui est chargé de l'épiscopat.Car ce mot : " Si elle s'est appliquée à toute sorte de bonnesoeuvres ", il le prononce, bien qu'elle n'ait pu les accomplir toutes elle-même,mais elle y a pris part, elle en a été l'auxiliaire. Il écarteainsi d'elle la mollesse, il veut qu'elle soit vigilante, bonne économe,qu'elle persévère sans cesse dans la prière. Telleétait Anne. Considérez quelle perfection l'apôtre réclamedes veuves, plus grande presque que celle des vierges mêmes, àqui pourtant il demande une perfection bien haute; car lorsqu'il dit: "Ce qui est honnête et donne toute facilité pour a s'adresserau Seigneur " (I Cor. VII, 35), il comprend en abrégé lavertu tout entière. Vous le voyez, ne pas contracter un second mariagene suffit pas pour faire une veuve, il faut bien d'autres conditions. Pourquoien effet ne pas se remarier? Condamne-t-il ce fait ? Nullement: ce seraitune hérésie; mais c'est qu'il veut qu'elle vaque désormaisaux oeuvres spirituelles, et qu'elle se consacre tout entière àla vertu. Le mariage n'est point impur, mais il enlève le libreemploi du temps; l'apôtre en effet dit : Pour vaquer (à laprière), et non : Pour se purifier. Et réellement le mariageamène de perpétuelles occupations. Si donc vous ne vous mariezpas, afin de donner votre temps à la crainte de Dieu, et si vousne le donnez point en effet, vous n'en tirez point l'avantage de donnervos soins aux étrangers, aux saints. Lors donc que vous négligezces oeuvres, il semble que vous vous êtes plutôt éloignéedu mariage parce que vous le condamnez. C'est ainsi qu'une vierge qui n'estpas vraiment crucifiée s'est apparemment abstenue du mariage, parcequ'elle le croit coupable et impur.
Vous voyez que l'apôtre parle de l'hospitalité et non dela simple affabilité , mais de la charité empressée, résultant d'une volonté joyeuse, zélée ,accomplissant son oeuvre comme si elle accueillait le Christ lui-même.Le Christ, en effet, ne veut point que ces soins soient remis àdes servantes ; il veut qu'ils soient remplis par celles mêmes, quiexercent l'hospitalité. " Si j'ai lavé les pieds de mes disciples", dit-il, " combien plus devez-vous le faire les uns envers les autres".(Jean, XIII, 14.)
Quelque riche que soit une femme, de quelque considération qu'ellejouisse, quand elle serait fière de la noblesse de ses ancêtres,il n'y a pas là tant de distance que du Maître à sesdisciples. Si donc vous recevez votre hôte comme le Christ, n'ayezpas honte, mais plutôt soyez glorieuse d u soin que vous lui rendez; si vous ne le recevez pas comme le Christ, vous ne le recevez point dutout : " Celui qui vous reçoit me reçoit " , dit-il. (Matth.X, 40.) Si vous ne recevez pas ainsi votre hôte, vous n'aurez pointde récompense. Abraham crut accueillir des voyageurs qui passaient,et cependant il ne confia pas tout à ses serviteurs, mais il commandaà sa femme de pétrir de la farine, lui qui avait trois centdix-huit serviteurs chez lui et parmi eux assurément des servantes;mais il voulait acquérir lui-même avec son épouse larécompense , non des frais seulement,. mais des services.
C'est ainsi qu'il faut témoigner son hospitalité, faisanttout par soi-même, afin que nous soyons sanctifiés et quenos mains soient bénies. Si vous donnez aux pauvres, ne dédaignezpas de donner vous-même, car ce n'est pas au pauvre que vous donnez,mais au Christ. Et qui serait assez malheureux pour dédaigner detendre la main au Christ? C'est là l'hospitalité, c'est làvraiment agir pour Dieu. Mais si vous commandez avec orgueil, quand vousassigneriez le premier rang à votre hôte, ce n'est point làde l'hospitalité. Un hôte demande de grands soins, il fauts'estimer heureux qu'il ne rougisse pas de les avoir reçus. Puisquela nature est telle que l'on rougit d'un bienfait reçu, il fautvaincre la honte par l'empressement des services , et montrer par ses acteset ses paroles que le bienfaiteur est l'obligé et reçoitplutôt qu'il ne donne. C'est ainsi que l'action elle-même s'agranditpar la bonne volonté. Car, de même que celui qui croit subirune perte ou être le bienfaiteur, a tout perdu, celui qui se regardecomme favorisé par la bonne oeuvre qu'il accomplit a reçuplus qu'il n'a donné. " Dieu aime celui qui donne avec joie ". (IICor. IX, 7.) Vous devez au pauvre plus de reconnaissance qu'il ne vousen doit. S'il n'y avait pas de pauvres, vous n'auriez su effacer la multitudede vos péchés; ils sont les médecins de vos blessures,et leurs mains qu'ils vous tendent sont les remèdes qu'ils vousoffrent. La main que le médecin étend vers le (330) malade,les remèdes qu'il lui présente ne le guérissent pasaussi bien que le pauvre en étendant sa main vers vous et recevantvotre aumône ne fait disparaître vos maux. Tels les prêtres," ils mangeront les péchés de mon peuple ". (Osée,IV, 8.) Ainsi vous recevez plus que vous ne donnez, c'est le pauvre, plutôtque vous, qui est le bienfaiteur. Vous prêtez à usure àDieu, non à l'homme; vous accroissez votre richesse au lieu de ladiminuer; vous la diminueriez si vous n'y preniez rien pour le donner.
3. " Si elle a exercé l'hospitalité ", dit l'apôtre," si elle a lavé les pieds des saints". Quels saints ? Ceux quiendurent tribulation et non simplement des saints ; car on peut êtresaint et recevoir des hommages universels. Ne vous attachez point àceux qui sont dans l'abondance, mais à ceux qui sont dans la tribulation,inconnus ou peu connus. Celui qui a fait du bien à l'un de ces petits,c'est à moi qu'il l'a fait, dit le Seigneur. Ne chargez pas ceuxqui sont à la tête de l'Eglise de distribuer vos aumônes,servez vous-même les pauvres, afin de ne pas obtenir seulement larécompense de vos dons, mais aussi de vos services; donnez de vospropres mains, semez vous-même votre sillon. Il n'est point ici questiond'enfoncer la charrue, d'atteler les boeufs, d'attendre la saison, de fendrela terre, de lutter contre la gelée ; tous ces soins laborieux,cette semence en est franche. Car vous semez dans le ciel où iln'y a point de gelée, ni d'hiver, ni rien de semblable; vous semezdans les âmes où nul ne vient ravir le grain, mais oùil est gardé sûrement avec le zèle le plus exact. Semez;pourquoi vous priver de la récompense ? Et elle est grande, mêmequand on administre ce qui est donné par les autres. On est récompensé,non-seulement pour donner le sien, mais pour administrer les aumônesd'autrui. Pourquoi ne pas obtenir la récompense? Oui, ce soin estrécompensé ; écoutez : Les apôtres, comme nousl'apprend l'Ecriture, établirent Etienne pour le service des veuves.Soyez votre propre économe; l'humanité, la crainte de Dieuvous élisent. Cette couvre, exempte de vaine gloire, donne le reposà l'âme, sanctifie les mains, ruine l'orgueil, enseigne l'amourde la sagesse, accroît le zèle et fait obtenir des bénédictions;c'est la tête chargée de leurs bénédictions,que vous quittez les veuves. Devenez plus zélé dans la prière,inquiétez-vous des saints; je dis les véritables saints,ceux qui vivent dans les déserts et ne peuvent rien demander, sereposant sur Dieu; faites une longue route, donnez par vos propres mains,car, en donnant ainsi, vous pouvez acquérir beaucoup. Vous voyezune tente et une retraite hospitalière, un désert, un monastère.Souvent, en allant porter des aumônes, vous y donnez votre âmetout entière ; vous êtes retenu, vous en devenez captif, vousvivez en étranger au monde. C'est une grande chose que devoir lespauvres. Il vaut mieux, dit l'Ecriture, entrer dans la maison du deuilque dans celle du rire. (Eccl. VII, 3.) Dans celle-ci, l'âme se gonfle.Si vous pouvez rire comme ses habitants, vous devenez à la mollesse;si vous ne le pouvez pas, vous y trouvez un sujet de peine. Rien de semblabledans la demeure du deuil ; mais, si vous ne pouvez vivre dans les délices,vous n'êtes point choqué; si vous le pouvez, votre désirest réprimé. La vraie maison de deuil, c'est le monastère;là sont le sac et la cendre, là est la solitude, làjamais le rire ni le tumulte des affaires temporelles, mais le jeûne,un lit d'herbes étendues à terre; là tout est purde la fumée des viandes et du sang des animaux; tout est exemptde trouble, d'agitation, d'inquiétudes. C'est un port toujours calme;ce sont comme des phares élevés sur les hauteurs pour brillerde loin aux yeux des voyageurs, établis auprès d'un portet attirant chacun dans les eaux tranquilles, empêchant le naufragede ceux qui les aperçoivent et dissipant pour eux les ténèbres.Allez donc trouver leurs habitants, donnez-leur l'hospitalité, présentez-vousaux saints et prosternez-vous à leurs pieds, car il est plus honorablede toucher leurs pieds que la tête des autres. Dites-moi, si quelqueshommes embrassent les pieds à des statues, seulement parce qu'ellesoffrent l'image de l'empereur, vous qui, en la personne de ces hommes,trouvez celle du Christ, ne saisirez-vous pas leurs pieds pour êtresauvé? Leurs pieds sont saints, tout vulgaires qu'ils paraissent,et chez les profanes la tête même n'a rien de vénérable.Les pieds des saints ont une grande puissance , car ils apportent le châtimentquand ils en secouent la poussière.
Et, lorsqu'un saint se trouve au milieu de nous, ne rougissons pas d'agirde même. (331) Tous ceux-là sont saints qui reproduisent dansleur vie l'orthodoxie de la foi; quand ils ne feraient pas de miracles,quand ils ne chasseraient pas les démons, ce sont des saints. Allezvers les tentes des saints. Pour un saint, se réfugier dans un monastère,c'est comme s'enfuir de la terre au ciel. Vous ne voyez pas là toutce qu'on voit dans vos demeures; ce lieu est pur de tout ce qui souille,là règnent le silence et la tranquillité; on n'y connaîtpas le tien et le mien. Mais, si vous y demeurez un jour ou deux, vouséprouverez plus de joie. Le jour vient, ou plutôt, avant lejour, le coq a chanté. Ce n'est point l'aspect d'une maison, oùles serviteurs ronflent encore, où les portes sont ferméeset où tous les habitants endormis ressemblent à des morts;où le muletier agite ses clochettes. Là, rien de semblable;mais tous sans retard cessent pieusement leur sommeil et se lèvent,réveillés par leur supérieur; alors debout, formantun choeur saint, étendant leurs mains, ils chantent les hymnes sacrées.Il ne leur faut pas comme à nous des heures entières poursecouer le sommeil et la pesanteur de tête. . Mais, à peinenous sommes-nous dressés sur nos lits que nous retombons pour étendrelongtemps les bras. Plus tard nous nous lavons le visage et les mains,puis nous prenons nos chaussures, nos vêtements, et un long tempsse passe.
4. Là, rien de pareil; point de serviteur pour les appeler; onse suffit à soi-même ; point tant de vêtements àprendre, point de temps pour secouer le sommeil, mais à peine ont-ilsouvert les yeux que les sobres habitants du monastère sont aussiéveillés que s'ils l'étaient depuis longtemps. Car,lorsque le coeur n'est pas appesanti et incliné vers la terre parla nourriture qui remplit l'estomac, il faut peu de temps pour recueillirses esprits; on le fait vite quand on est sobre; les mains sont propres,le sommeil est bien réglé, on n'y entend pas ronfler ni haleter; nul ne s'est jeté à bas de son lit ni dépouillédurant le sommeil; mais ils ont, en dormant, une attitude plus décenteque des gens éveillés; et tout cela grâce àl'ordre parfait qui règne dans leur âme. Ce sont, vraimentdes saints et des anges parmi les hommes. Leur grande crainte de Dieu neleur permet pas de s'engourdir dans le sommeil et d'y ensevelir leur intelligence;mais, en leur procurant le repos, le sommeil ne s'étend qu'àla surface de
leur être, et leurs songes ne sont point l'uvre d'une imaginationdésordonnée ni étrange. Mais, comme je le disais,le coq a chanté et aussitôt le supérieur s'est misen marche ; il a simplement touché du pied chaque moine endormiet les a tous fait lever, car il ne leur est pas permis de se dépouillerpour dormir. S'étant donc levés, ils se tiennent debout,chantant les hymnes des prophètes avec un grand accord et une modulationcadencée. Ni cithare, ni flûte champêtre, ni aucun instrumentde musique ne produit des sons tels que ceux que l'on entend lorsque cessaints chantent dans leur solitude, au milieu d'un calme profond; chantssalutaires et respirant l'amour de Dieu. " Durant les nuits, étendezvos mains vers Dieu " (Ps. CXXXIII), dit l'Ecriture ; et ailleurs: " Dèsla nuit mon esprit veille vers vous, ô Dieu, parce que vos commandementssont une lumière sur la terre ". (Isaïe, XXVI, 9.) Les chantsde David produisent des sources de larmes. En effet, lorsque l'on chante: " Je me suis fatigué dans mes gémissements ; chaque nuitje laverai mon lit, j'arroserai de mes larmes ma couche ". (Ps. VI, 7.) " Je mangeais la cendre comme du pain ". (CI, 10.) " Qu'est-ce quel'homme pour que vous vous souveniez de lui? " (VIII, 5.) " L'homme estdevenu semblable à ce qui est vain, et ses jours passent comme uneombre ". (CXLIII, 4.) " Ne craignez point quand un homme est devenu richeet quand la gloire de sa maison s'est multipliée ". (XLVIII, 17.) " C'est Dieu qui fait habiter ensemble des hommes dont les moeurs s'accordent". (LXVII, 7.) " Sept fois le jour je vous ai loué pour les jugementsde votre justice ". (CXVIII, 1.64.) " Je m'éveillais au milieude la nuit pour confesser devant vous les jugements de votre justice ".(Ib. 62.) " Dieu, rachetez mon âme de la main de l'enfer ". (XLVIII,16.) " Quand je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindraispoint de mal, parce que vous êtes avec moi ". (XXII, 4.) " Je necraindrai point la terreur de la nuit, ni la flèche qui vole durantle jour, ni ce qui marche dans les ténèbres, ni les mauvaisesrencontres, ni le démon du midi ". (XC, 5,6.) " Nous avons étéestimés comme des brebis pour la boucherie ". (XLII1, 22.) Quandils chantent avec les anges, car les anges aussi chantent alors avec eux: " Louez le Seigneur du haut (332) des cieux " (CXLVIII, 1); et cela àl'heure où nous bâillons, où nous ronflons, oùnous sommes étendus sur nos lits et où nous méditonsmille fraudes, que penser d'hommes qui emploient si saintement les nuits?
Lorsque le jour va paraître, ils se reposent un peu, et, àl'heure où nous commençons nos travaux, le temps de prendredu repos est venu pour eux. Quand le jour a paru, chacun de nous appellequelqu'un, calcule l'argent distribué, court à la place,va trouver un magistrat, tremble et craint pour les comptes qu'il doitrendre; un autre se rend sur la scène, un autre à ses occupations.Pour les moines, après qu'ils ont achevé leurs prièresdu matin et leurs hymnes, ils s'adonnent à la lecture des Ecritures; il en est aussi qui out appris à transcrire des livres. Chacunse retire dans la chambre qui lui est assignée et s'y tient dansune tranquillité constante, sans que personne bavarde ou mêmeparle. Ils disent Tierce, Sexte, None et les prières du soir, partageantla journée en quatre parts, et à la fin de chacune, ils louentDieu par leurs hymnes. Tandis que tous les autres hommes dînent,rient, jouent et se gorgent d'aliments, eux s'appliquent à chanterses louanges. Jamais de temps pour les plaisirs de la table et des sens.Après le repas, ils se livrent aux mêmes occupations, ayantd'abord fait la sieste; car, au lieu que les gens du monde dorment le jour,eux ils ont veillé la nuit. Ce sont vraiment des enfants de lumière.Les gens du monde, après avoir perdu un long temps dans le sommeil,marchent tout appesantis; eux, toujours sobres, restent longtemps sansnourriture, adonnés au chant des hymnes. Quand le soir est venu,les autres vont se baigner ou se reposer ; pour eux, ayant achevéleurs travaux, ils s'approchent de la table sans mettre en mouvement unetroupe d'esclaves, sans courir la maison, sans désordre; ils nechargent point leur table de mets somptueux, exhalant l'odeur des viandes,mais les uns se contentent de pain et de sel, d'autres y joignent de l'huile,d'autres, les plus faibles, font usage d'herbes potagères et delégumes. Puis, après être demeurés peu de tempsassis et ayant clos la journée par des hymnes, chacun va dormirsur un lit de feuilles fait pour le repos et non pour le luxe.
5. Là, point de crainte des magistrats, point d'orgueil insensédes maîtres, point de terreurs des esclaves, point d'agitation desfemmes ni de tapage des enfants, point de multitude de coffres ni de réserveinutile d'habits, point d'or ni d'argent, point de garde ni de précautions,point d'office ni rien de semblable; tout respire la prière, leshymnes, la bonne odeur spirituelle; rien de charnel ne s'y trouve. Ilsne craignent point l'arrivée des voleurs, car ils n'ont rien àperdre; point de richesses, ils n'ont que leurs corps et leurs âmes;si on leur prend la vie, ils n'en éprouvent point de tort, maisplutôt un avantage. " Ma vie, c'est le Christ, et la mort m'est ungain " (Phil. I, 21) : ils seraient alors délivrés de leursliens. Vraiment, " la voix de l'allégresse est dans les tentes desjustes". (Ps. CXVII, 15.) On n'entend là ni sanglots ni lamentations; leur toit est exempt de ces peines et de ces clameurs. Ils meurent dansles mêmes sentiments, car leurs corps ne sont point immortels, maisils ne pensent pas que la mort soit une mort. Ils accompagnent avec deshymnes ceux qui sont décédés, et ils appellent cettecérémonie une conduite et non des funérailles. Sion leur apprend que tel ou tel est mort, c'est une grande et douce joie;on n'ose pas même dire : Il est mort, mais plutôt : Il a achevésa carrière. Puis ce sont des actions de grâces, on le glorifie,on se réjouit; chacun prie Dieu d'avoir une semblable fin, de sortirainsi du combat, pour voir le Christ à la fin de ses combats etde ses travaux. Si quelqu'un d'eux est malade, ce ne sont point des larmeset des lamentations, mais des prières; et souvent ce ne sont pasles soins des médecins, mais la foi seule qui guérit le malade.Mais s'il est besoin de médecins, on trouve là une grandephilosophie et une grande fermeté. On ne voit pas auprèsdu malade une femme qui s'arrache les cheveux, des enfants qui se lamententd'avance d'être orphelins, des serviteurs qui conjurent le mourantde les léguer à un bon maître; l'âme est librede ce spectacle et ne pense quà se préparer au dernier instantpour paraître devant Dieu agréable à ses yeux. Et siune maladie survient, elle n'a pas pour cause la gourmandise ni l'appesantissementde la tête, mais l'origine en est digne de louange et non de flétrissure: un excès de veilles ou de jeûne ou quelque chose de semblable;aussi est-elle facile à guérir, car il suffit de ne plusse fatiguer pour être délivré de tout.
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6. Mais, dira-t-on, où trouver des saints tels que ceux-làpour leur laver les pieds? Il y en a dans l'Eglise. N'allez point, parceque nous vous avons décrit la vie des solitaires, mépriserles saints qui sont dans les églises. Beaucoup de saints tels queceux-là vivent au milieu des fidèles; mais ils sont cachés.Non, ne les dédaignons point parce qu'ils habitent des maisons,parce qu'ils se montrent sur les places publiques, parce qu'ils exercentquelque charge. C'est Dieu lui-même qui l'a prescrit : " Rendez lajustice en faveur de l'orphelin, et faites justice à la veuve ".(Is. I, 17.) La vertu a divers sentiers, de même qu'il y a des perlesbien différentes les unes des autres, et que toutes pourtant sontdes perles ; l'une est brillante et parfaitement ronde, l'autre n'a pasla même beauté, mais a une beauté d'autre sorte. Commentcela? De même qu'il est un art de donner au corail de longues brancheset des angles bien ciselés, qu'il en est d'une couleur plus agréableà la vue que le blanc, qu'il en est de la nuance verte la plus agréable; que telle pierre est d'un rouge de sang éclatant, telle autred'un bleu plus vif que celui de la mer, qu'une autre surpasse la pourprepar son éclat; que dans les fleurs et dans les couleurs du soleilon peut trouver tant de teintes diverses (1); il en est de même dessaints, les uns mènent la vie ascétique, les autres édifientles églises. " Si elle a lavé les pieds des saints et pourvuaux besoins de ceux qui endurent tribulation ".
Hâtons-nous de le faire, afin de pouvoir nous féliciterau ciel d'avoir lavé les pieds des saints. S'il faut laver leurspieds, il faut surtout que notre main leur fasse l'aumône. " Quevotre main gauche " , dit l'Evangile , "ignore ce que fait votre main droite". (Matth. VI, 3.) Pourquoi tant de témoins ? Que votre serviteuret votre femme même l'ignorent, s'il est possible. Les scandalesproduits par le perfide sont nombreux; souvent une
1 Est-ce qu'on connaissait la décomposition de la lumièresolaire au IVe siècle ?
femme qui n'a jamais mis obstacle à vos bonnes oeuvres s'avisede le faire par vanité ou pour quelque autre motif. Abraham, quiavait une femme admirable, lui cacha qu'il allait immoler son fils parcequ'il ignorait ce qui allait se produire et croyait le sacrifier en effet.Qu'est-ce qu'aurait dit à sa place un homme de sentiments vulgaires? Qui donc a jamais fait pareille chose, eût-il dit? quelle cruauté! quelle barbarie ! Ce juste ne songea à rien de semblable, sonamour pour son fils ne l'égara pas à ce point. Mais sanspermettre à la mère de voir une dernière fois sonfils, d'entendre ses dernières paroles, de recueillir sa dernièrepalpitation, il emmena le jeune homme comme un captif. Il n'avait qu'uneseule chose en vue, accomplir l'ordre divin. Ni sa femme ni son fils n'étaientprésents à sa pensée. L'enfant ignorait ce qui allaitarriver, Abraham faisait tous ses efforts pour offrir une victime pure,et pour ne point la souiller par des larmes et des murmures. Isaac luidit : " Voici le bois et le feu; où donc est la brebis ? " (Gen.XXII, 7.) Et que lui répond son père ? " Dieu pourvoira,mon fils, à la victime de son holocauste ". (Ib. 8.) Parole prophétique,car Dieu verra son propre fils offert en holocauste ; et Abraham s'estmis en marche. Dites-moi : pourquoi lui. cachez-vous qu'il doit êtreimmolé ? C'est que je crains qu'il ne faiblisse et ne paraisseune indigne victime. Vous avez vu avec quelle exactitude il accomplit cetteparole : " Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite "; c'est-à-dire : ne cherchons point sans nécessitéà le faire connaître à ceux qui font partie de nous-même;il en résulterait bien des maux. On est entraîné versla vanité, souvent des obstacles se présentent. Cachons-nousdonc à nous-même, s'il est possible, afin d'obtenir les bienspromis, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Pèreet au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XV
MAIS ÉVITEZ LES VEUVES TROP JEUNES; CAR, LORSQU'ELLESSONT SORTIES DES BORNES DE LA MODESTIE CHRÉTIENNE, ELLES VEULENTSE MARIER, ET SONT CONDAMNABLES PARCE QU'ELLES ONT TRANSGRESSÉ LEURFOI PREMIÈRE. ELLES SONT D'AILLEURS OISIVES ET APPRENNENT A SE PROMENERDE MAISONS EN MAISONS; NON-SEULEMENT OISIVES, MAIS BAVARDES ET CURIEUSES,DISANT CE QU'ELLES NE DEVRAIENT PAS DIRE. JE VEUX DONC QUE LES JEUNES VEUVESSE MARIENT, AIENT DES ENFANTS, GOUVERNENT LEUR MAISON, ET NE DONNENT POINTA L'ENNEMI UNE OCCASION DE DIFFAMATION. CAR DÉJÀ QUELQUES-UNESONT ÉTÉ DÉTOURNÉES DE LEUR VOIE, A LA SUITEDE SATAN. (V, 11-15 JUSQU'À 21.)
1. Paul tient grand compte des veuves; il a déterminéleur âge, en disant: " Qu'elle n'ait pas moins de soixante ans ",et fait connaître les qualités qu'elles doivent remplir quandil ajoutait : " Si elle a élevé ses enfants, exercél'hospitalité, lavé les pieds des saints ". Maintenant ildit encore : " Evitez les veuves trop jeunes ". Quant aux vierges, bienque leur état soit bien plus difficile, il ne fait rien entendre,et avec raison. Pourquoi ? Parce qu'elles se sont enrôléespour une milice plus haute, et que leur état vient d'une penséeplus sublime. Les mots : " Si elle a exercé l'hospitalité,lavé les pieds des saints " et tout ce qui s'y rapporte, il lesa implicitement compris dans l'application aux bonnes oeuvres, et danscette parole : " Celle qui n'est point mariée songe au service duSeigneur". (I Cor. VII, 34.) Et, s'il ne s'étend pas avec détailsur la question du temps, n'en soyez pas surpris; car les conséquencesde ce qu'il dit sont fort claires. J'ai dit ailleurs qu'une grande penséeleur a fait choisir la virginité. En outre il s'était déjàproduit des chutes, et c'est à l'occasion des coupables que vientcette prescription dont il n'est pas question dans l'autre passage. Qu'ily en ait eu, cela résulte clairement de ces mots : " Car lorsqu'ellessont sorties des bornes de la modestie chrétienne, elles veulentse marier ", et de ceux-ci : " Car déjà quelques-unes ontété détournées de leur voie, à la suitede Satan ". "Evitez les veuves trop jeunes ". Pourquoi ces mots : " Carlorsqu'elles sont sorties des bornes de la modestie, elles veulent se marier?"Et qu'est-ce à dire : " Sorties des bornes de la modestie?" C'estlorsqu'elles sont coquettes, amollies par les délices; semblablesà l'épouse d'un homme de bien, qui l'abandonnerait pour unautre. L'apôtre fait voir par là, qu'elles avaient embrasséla viduité sans une résolution réfléchie. Lavraie veuve devient épouse du Christ dans son veuvage. Car c'estlui, dit l'Ecriture, qui est le protecteur des veuves et le pèredes orphelins. (Ps. LXVII, 5, 6.) L'apôtre fait voir qu'elles n'ontpas vraiment choisi la viduité, mais qu'elles se sont livréesà la mollesse. Il les supporte cependant; mais il dit ailleurs auxCorinthiens : " Je vous ai fiancés comme une vierge chaste au Christpour unique époux ". (II Cor. XI, 2.) Et, après qu'ellesse sont inscrites au nombre des veuves, " elles veulent se marier, et sontcondamnables, parce qu'elles ont transgressé leur foi première". Par leur foi, il entend leur promesse; elles ont menti, abandonnéle Christ, transgressé leurs engagements.
" Elles apprennent d'ailleurs à être oisives ". Car cen'est pas seulement aux hommes que le travail est prescrit; c'est aussiaux femmes, car l'oisiveté enseigne tous les vices. Et ce n'estpas seulement de leurs fautes qu'elles ont à répondre, maisdes péchés d'autrui. S'il est inconvenant pour une femmede se promener de maisons en maisons, combien plus à une vierge! " Non-seulement elles apprennent à être oisives, mais bavardeset envieuses, disant ce qu'elles ne devraient pas dire. Je veux donc queles jeunes veuves se marient, aient des enfants, gouvernent leur (335)maison ". Qu'arrivera-t-il en effet, si une femme n'a plus à s'occuperde son mari, et que la pensée de Dieu ne la remplisse pas? Elledeviendra naturellement oisive, bavarde et curieuse. Car celui qui ne sepréoccupe pas de ce qui le regarde, se préoccupe sans cessedes affaires d'autrui ; de même que celui qui songe à ce quile concerne n'aura ni souci ni curiosité de ce qui regarde les autres." Disant ce a qu'elles ne devraient pas dire ". Rien n'est si inconvenantpour une femme que ces recherches d'une vaine curiosité, et non-seulementpour une femme, mais pour un homme, car c'est une grande preuve d'effronterieet d'impudence. " Je veux donc ", puisqu'elles le veulent, je le veux aussimoi, " que les jeunes veuves se marient, aient des enfants, gouvernentleur maison " et s'y tiennent, car cela vaut beaucoup mieux que de se conduireainsi. Il fallait se préoccuper du service de Dieu et lui garderfidélité; mais, puisqu'il n'en est point ainsi, mieux vautse marier, car Dieu n'est pas renoncé et elles ne contractent pasces défauts. Une telle viduité ne produit rien de bon, etau contraire , en pareil cas, le mariage a d'heureux effets; il pourradétourner leurs esprits de la langueur et de la paresse. Et pourquoi,voyant la chute de plusieurs, n'a-t-il pas dit qu'elles devaient êtrel'objet de grands soins pour ne pas tomber dans un tel malheur, mais leurrecommande-t-il le mariage? Parce que le mariage n'est pas défendu." Qu'elles ne donnent point à l'ennemi une occasion de diffamation", ni de prise aucune ; " car déjà quelques-unes ont étédétournées de leur voie, à la suite de Satan ". Ils'oppose donc à une viduité pareille, ne voulant pas de veuvestrop jeunes qui se rendent coupables d'adultère, ne voulant pasd'oisives, qui disent ce qu'elles devraient taire, de curieuses, qui donnentoccasion au démon; si pareille chose n'avait pas eu lieu, il n'auraitpas mis cette opposition.
"Mais, si quelque fidèle a près de lui des veuves, qu'ilpourvoie à leurs besoins, et que l'Église n'en ait pas lefardeau, afin qu'elle suffise à celles qui sont vraiment veuves(16) ". Il appelle de nouveau vraiment veuves, celles qui vivent dans lasolitude et qui n'ont de consolation nulle part. Le conseil que donne icil'apôtre est excellent, il produisait deux grands résultats: Les uns trouvaient une occasion de faire le bien en nourrissant ces veuves, et l'Église n'était pas surchargée. Il ajoute fortà propos : " Si quelque fidèle "; car les veuves fidèlesne devaient pas être nourries par les infidèles, il ne convenaitpas qu'elles eussent besoin d'unetelle assistance. Et voyez comment ilest peu exigeant. Il ne parle point d'un secours dispendieux, mais ditseulement : " Qu'il pourvoie à leurs besoins, afin que l'Église...suffise à celles qui sont vraiment veuves ". Le bienfaiteur auradouble récompense; car en assistant l'une, il aide aussi les autres,en permettant à l'Eglise de les secourir plus largement. " Je veuxque les jeunes veuves " Et quoi ? vivent dans la mollesse ? dans lesdélices ? Nullement; mais " se marient, aient des enfants, gouvernent" leur maison ". Et la gouvernent, comment? Afin que l'on ne pense pasqu'il les engage à une vie molle, il ajoute: " Et ne donnent pointà l'ennemi une occasion de diffamation ". Elles devaient êtreau-dessus des pensées mondaines; puisqu'elles sont descendues plusbas, qu'elles sachent au moins s'y maintenir.
2. " Que les prêtres qui administrent bien soient jugésdignes d'un double honneur, surtout ceux qui se fatiguent ans la paroleet l'enseignement. Car l'Écriture dit : Vous ne lierez point labouche du boeuf qui travaille dans l'aire, et : Le travailleur méritede recevoir son salaire (18) ". Par l'honneur il entend les soins et l'attentionà fournir les objets nécessaires à la vie, comme onle voit par les textes qu'il cite. Lorsqu'il dit : " Honorez les veuves", il parle de même de pourvoir à leur subsistance; car ildit aussi: "Afin que l'Église puisse suffire à celles quisont vraiment veuves", et: " Honorez celles qui sont vraiment veuves ",c'est-à-dire qui sont dans la pauvreté, car elles sont d'autantplus veuves. Il cite des paroles de la loi et des paroles du Christ, parolesqui concordent entre elles. Car la loi dit : " Vous ne lierez point labouche du boeuf qui travaille dans l'aire ". (Deut. XXV, 4.) Vous voyezdans quelles conditions il veut que travaille celui qui enseigne. Il n'estpoint de travail semblable à celui-là, il n'en est point.Voilà le témoignage de la loi; et celui du Christ, le voici: " Le travailleur mérite de recevoir son salaire ". (Luc, X, 7.)Ne nous attachons pas pour cela seulement au salaire, et le Christ le faitentendre puisqu'il dit : " Celui qui travaille mérite de trouversa nourriture ". (Matth. X, 10.) En sorte que s'il vit dans la (336) mollesseet le relâchement, il n'est pas digne. Si le boeuf ne travaille pasdans l'aire, s'il ne traîne pas un joug pesant, sous une chaleurétouffante et à travers les épines, s'il ne persévèrepas jusqu'à la fin de sa tâche, il n'a pas gagné lesaliments qu'on lui laisse prendre. Mais il faut certes que ceux qui enseignentse voient fournir en abondance les objets nécessaires à lavie, afin qu'ils ne succombent pas à la fatigue, et de peur qu'ayantà s'occuper de petites choses, ils ne se détournent des grandes;ils se donneront ainsi aux oeuvres spirituelles, sans songer aux besoinsde la vie.
Tels étaient les lévites : ils ne pensaient pas aux moyensde vivre; c'était aux laïques à y pourvoir envers eux,et la loi prescrivait de payer la dîme du revenu, les offrandes surles objets en or, les prémices, les voeux et plusieurs autres objets.Ces avantages étaient justement garantis par la loi à deshommes qui. cherchaient les avantages de la vie présente; mais jene demande pour ceux qui gouvernent les églises rien de plus quela nourriture et le vêtement, afin qu'ils ne soient pas entraînésà y donner leurs pensées. Et qu'est-ce qu'un double honneur?Double de celui des veuves, ou des diacres, ou simplement un grand honneur.Ne nous arrêtons pas à ce mot de double honneur, mais àce que lapôtre y a joint : Ceux qui administrent bien. Et quelssont-ils? Ecoutons la parole du Christ : " Le bon pasteur donne sa viepour ses brebis " . (Jean, X, 11.) Ainsi bien administrer, c'est ne rienépargner pour prendre soin de son troupeau. Principalement ceuxqui travaillent dans la prédication et l'enseignement. Oùsont ici ceux qui disent qu'il n'est pas besoin de parole et d'enseignement?Quand l'apôtre donne de tels avis à Timothée " Méditezces choses, attachez-vous-y ". Et ailleurs: " Appliquez-vous à lalecture, à l'exhortation, car, en le faisant, vous vous sauverezvous et ceux qui vous écoutent ". (I Tim. IV, 15.) Voilàceux que l'apôtre veut que l'on honore plus que tous les autres,et il en donne le juste motif c'est qu'ils supportent de grandes fatigues.Car lorsque l'un ne veille ni ne médite, mais reste tranquillementassis sans crainte ni soucis, tandis que l'autre se fatigue en occupantson esprit et ses soins, surtout s'il est étranger à la scienceprofane, comment celui-ci ne devrait-il pas être honoré grandementet plus que tous les autres, quand il se donne tant de peines? Il est exposéà bien des langues; l'un l'a blâmé, l'autre l'a loué,un troisième l'a raillé, un quatrième a attaquésa mémoire ou sa méthode ; il lui faut bien de la force pourendurer tout cela. C'est une grande chose pour l'édification d'uneéglise, c'est une chose de grande importance, que de savoir enseigner,quand on la gouverne; sans cela bien des choses tombent en ruine, C'estpour cela qu'avec les autres qualités, avec l'hospitalité,la modération, en demandant que l'évêque soit irréprochable,l'apôtre ajoute: " Qu'il sache enseigner "; Le docteur, ce doit êtrecelui qui, par sa vie, enseigne l'amour de la sagesse. Rien de mieux; maisil faut en même temps l'enseigner par ses discours. C'est pour celaque Paul dit : " Surtout ceux qui se fatiguent dans la parole et l'enseignement";car, quand il s'agit d'exposer les dogmes, quelle vie saurait suppléeraux paroles ? Et quelles paroles? Non celles qui sont pompeuses et revêtuesd'ornements profanes, mais des paroles pleines de force, de lumièreet de prudence. Ce qu'il faut, ce n'est pas l'art du style et du langage;il faut des pensées, de quelque façon qu'on les exprime;non l'art de la com. position, mais seulement la sagesse.
" N'accueillez pas d'accusation contre un ancien, sil n'y a deux outrois témoins (19) ". Faut-il donc accueillir contre un jeune homme,ou contre qui que ce soit, une accusation sana témoignage? Ne faut-ilpas prêter loreille avec un discernement scrupuleux ? Que veut doncdire l'apôtre? Qu'il ne faut accueillir ces sortes d'accusationscontre personne , mais surtout contre un ancien. Et il ne parle pas icide la dignité sacerdotale, mais de l'âge, car les jeunes genssont plus sujets à faillir que les vieillards. Il est évidentpar tout ceci que désormais une église est confiéeà Timothée, ou même toute la province d'Asie; aussilui parle-t-il des anciens. " Ceux qui sont en faute, réprimandez-lesen présence de tous, afin que les autres en conçoivent dela crainte (20) ". C'est-à-dire, ne les rejetez pas trop vite, maisexaminez tout avec une grande exactitude; et, quand vous vous serez renduclairement compte de l'affaire, montrez-vous plein d'énergie, afinque les autres deviennent plus retenus. Car, s'il est nuisible de con.damner sans raison, ne pas agir contre les fautes manifestes, c'est ouvrirla voie aux autres, pour qu'ils osent en faire autant. Il ne dit (337)pas seulement de réprimander, mais de le faire avec sévérité,car c'est ainsi que-les autres en concevront de la crainte. Pourquoi doncle Christ a-t-il dit: " Va, et reprends ton frère entre toi et luiseul, s'il a péché contre toi " (Matth. XVIII, 15), tandisque Paul permet de l'accuser devant l'Eglise ?
3. N'y aura-t-il pas là plus de scandale? Pourquoi ? Il y enaurait davantage si l'on connaissait la faute et non le châtiment.Mais de même que, si les fautes restent impunies, les coupables semultiplient, de même la répression en redresse un grand nombre.C'est ce qu'a fait Dieu, en châtiant aux yeux de tous Pharaon, Nabuchodonosoret bien d'autres; nous voyons que cités et individus ont portéla peine de leurs crimes. L'apôtre veut donc que tous craignent l'évêque,et il lui donne autorité sur tous. Parce que souvent les accusationsproviennent du ressentiment, dit-il, il faut des témoins, des hommesqui discutent contre l'accusé, conformément à l'ancienneloi. " Toute parole doit être appuyée par deux ou trois témoins". (Deut. XIX, 15.) " N'accueillez pas d'accusation contre un ancien ".Il n'a pas dit : Ne condamnez pas, mais : N'accueillez pas même d'accusation,ne le traduisez pas en jugement. Mais si deux témoins mentent? Celaest rare, mais on peut l'éclaircir dans le jugement et faire brillerla vérité. On doit s'estimer heureux qu'une faute ait deuxtémoins, car elles se commettent en secret et à la dérobée;en sorte que c'est là matière à examen approfondi.Mais si les fautes sont reconnues et qu'il n'y ait pas de témoins,mais qu'on ait mauvaise opinion de l'affaire? L'apôtre l'a dit plushaut : " Il faut que, l'évêque ait bon témoignage deceux du dehors".
Ayons donc l'amour et la crainte de Dieu. Il n'y a point de loi pourle juste, mais la plupart, suivant la vertu par contrainte et non par préférence,retirent de grands fruits de la crainte et répriment souvent leursmauvais désirs. Ecoutons à cause de cela les menaces quinous sont faites de l'enfer, afin de recueillir les précieux fruitsde cette crainte. Car si Dieu, qui y précipitera les pécheurs,ne nous en eût pas d'avance adressé la menace, un bien grandnombre y fussent tombés. Si en effet, maintenant que la terreuragite nos âmes, il s'en trouve plusieurs qui pèchent si facilement,comme s'il n'y avait pas d'enfer, quels crimes ne commettrions-nous passi nous n'en avions ni la révélation ni la menace, en sorte,comme je le dis sans cesse, que l'enfer ne montre pas moins l'intérêtque Dieu nous porte que son royaume céleste. L'enfer conspire avecle paradis, puisque la crainte de l'un nous pousse vers l'autre. Ne croyonsdonc pas que c'est l'oeuvre d'un être cruel et impitoyable, maisplutôt l'uvre de la miséricorde et d'une immense bonté,du zèle avec lequel il veut nous attirer à lui. Si Niniven'eût pas été menacée par clonas de sa ruine,cette ruine se serait accomplie ; s'il n'eût pas dit que Ninive seraitdétruite, Ninive n'aurait pas subsisté; si nous n'avionsété menacés de l'enfer, nous y serions tous tombés;si nous n'avions été menacés du feu, nul n'y eûtéchappé. Dieu dit le contraire de ce qu'il veut, afin d'accomplirce qu'il veut : il ne veut pas la mort du pécheur, et il parle dela mort du pécheur, afin qu'il ne se précipite pas dans lamort. Ce n'est pas une simple parole; il nous montre la réalité,afin que nous l'évitions.
Et pour que personne ne pense que c'est une vaine menace, pour qu'onen connaisse la réalité, ce qui s'est passé en cemonde le rend manifeste. Le déluge de pluie qui a fait périrle genre humain n'est-il pas une image de la géhenne du feu? " Demême ", dit l'Evangile , " que dans les jours de Noé.., ily avait des hommes qui se mariaient, des hommes qui donnaient leurs fillesen mariage... il en sera de même alors". (Maith. XXIV, 37, 38.) Ila prédit , cet événement longtemps d'avance; dansl'Evangile encore il le prédit d'avance quatre siècles etdavantage (1) ; mais nul ne médite ses menaces, tous les regardentcomme des fables et comme un objet de risée ; nul n'a de crainte,nul ne pleure ses fautes, nul ne se frappe la poitrine. Le fleuve de feubouillonne, la flamme s'élève, et nous, nous rions, nousvivons dans les délices, nous péchons sans crainte. Nul nefait entrer dans son esprit ce dernier jour, nul ne pense que la vie présenter passe, que tout ce que nous voyons n'a qu'un temps, bien que chaque jourles événements nous le crient et nous fassent entendre leurvoix. Les morts prématurées, les changements qui ont lieumême pendant notre vie, ne nous instruisent pas, non plus que nosmaladies de toute sorte. Et ce n'est pas dans nos corps seulement, maisdans les éléments aussi que l'on
1 L'orateur s'exprime ainsi parce qu'il parle quatre sièclesaprès Jésus-Christ, dans l'ignorance absolue du temps oùviendra le dernier jour.
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peut voir les changements se produire: tout nous donne occasion de méditersur cela même dans notre jeunesse ; partout et en tout l'instabilitéest signalée. Ni l'hiver, ni l'été, ni le printemps,ni l'automne ne se sont jamais arrêtés dans leur cours; ilss'écoulent, ils s'envolent. Mais que dis je les années etles fleurs? Voulez-vous parler des dignités? des rois qui sont aujourd'huiet ne seront plus demain, des riches, des demeures somptueuses, de la nuitet du jour, du soleil? N'est-il pas souvent éclipsé, disparudans les ténèbres, caché par un nuage? Rien demeure-t-ilde tout ce que nous voyous? Non, rien que notre âme, et nous la négligeons;nous faisons grand cas de ce qui change, et ce qui demeure à jamais,nous y restons indifférents, comme s'il nous échappait sanscesse. Un tel est puissant. Oui, jusqu'à demain, et ensuiteil périra; vous le voyez par l'exemple de ceux qui furent plus puissantsque lui et qui ont disparu. La vie est un théâtre, un songe.De même que, chez les acteurs, quand le théâtre estenlevé, la diversité des rôles disparaît, demême que les songes s'envolent aux premiers rayons du matin, de mêmeici quand notre rôle est achevé dans la vie publique ou privée,tout se dissipe et disparaît. L'arbre que vous avez planté,la maison que vous avez bâtie demeurent après vous; l'architecteet le laboureur sont enlevés et meurent. Et, quand nous en sommestémoins, cela ne nous change point; nous disposons tout comme sinous étions immortels, et nous vivons dans le luxe et la mollesse.
4. Ecoutez ce que dit Salomon, qui a éprouvé par lui-mêmece que sont les choses de la vie présente : " Je me suis élevédes demeures ", dit-il, " j'ai planté des jardins et des parcs,des vignobles... des piscines... j'ai acquis de l'or et de l'argent...je me suis procuré des chanteurs et des chanteuses, des troupeauxde gros et de menu bétail ". (Eccl. II, 4-8.) Nul n'a joui de tantde délices, nul n'a été si illustre et si sage, nuln'a été maître si puissant, nul n'a connu comme luiles événements passés. Mais quoi ! rien de tout celane l'a satisfait, et que dit-il après en avoir joui ? " Vanitédes vanités, tout est vanité " (Ib. 1, 2.) Non pas vanitéseulement, mais il s'exprime avec plus d'énergie. Croyons-en, jevous en conjure, un homme qui en a fait l'expérience, écoutons-leet entreprenons des choses où l'on ne trouve pas la vanité,mais où réside la vérité, où tout estsolide et stable, où tout est fondé sur la pierre, oùrien ne vieillit ni ne passe, où tout est florissant et jeune, oùle temps n'a point d'action, où rien ne doit dis. paraître.Je vous en conjure, désirons sincèrement Dieu, non par laterreur de l'enfer, mais par le désir du royaume éternel.Dites-moi, en effet, qu'y a-t-il de semblable au bonheur de voir le Christ?Rien assurément. Qu'y a-t-il de semblable à la jouissancedes biens célestes? Assurément rien. Biens " que l'oeil n'apoint vus, que l'oreille n'a point entendus, qui n'ont point pénétrédans le coeur de l'homme et que Dieu a préparés àceux qui l'aiment ". (I Cor. II, 9.)
Efforçons-nous de les obtenir, et méprisons les biensterrestres. Ne nous plaignons-nous pas souvent de ce que la vie de l'hommen'est rien ? Pourquoi donc cet empressement pour un rien ? Pourquoi sedonner tant de peine pour un rien? Vous considérez des habitationssomptueuses; est-ce cette vue qui vous trompe? Levez donc les yeux au ciel,comparez-en la beauté avec ces pierres et ces colonnes, et vousverrez qu'elles ne sont qu'un ouvrage de fourmis et de moucherons. Adonnez-vousà la contemplation, élevez-vous vers les objets célestes,voyez de là ce que sont de somptueux édifices, et vous verrezqu'ils ne sont rien que des jeux de petits enfants. Vous savez que l'airdevient plus subtil, plus léger, plus pur, plus transparent, àmesure que l'on s'élève ? C'est dans une semblable régionqu'ont leurs demeures, leurs tabernacles, ceux qui pratiquent les oeuvresde miséricorde. Toute habitation terrestre sera détruiteà la résurrection, et, avant la résurrection, le temps,dans son cours, la détruit, la dissout, la fait disparaître.Souvent même, avant l'action du temps, dans l'éclat de lanouveauté, un tremblement de terre la renverse, un incendie la dévore;car il y a des morts prématurées pour les édifices,comme il y en a pour les hommes: souvent, quand la terre est ébranlée,des bâtiments usés par le temps restent en équilibre,et ceux qui brillent de jeunesse, qui sont solides et nouvellement achevés,sont ébranlés et renversés par la foudre seule; Dieul'a réglé ainsi sans doute pour que nous ne soyons pas orgueilleuxde nos constructions. Voulez-vous ne pas vous laisser décourager?Allez dans ces édifices publics dont vous (339) jouissez comme lesautres; car il n'est point de maison, il n'en est point, quelque somptueusequ'elle soit, qui l'emporte sur les édifices publics; demeurez-yautant qu'il vous plaira, ils sont à vous, à vous comme auxautres; ils sont publics et non privés. Mais cela ne vous satisfaitpas, dites-vous. Non, d'abord par l'effet de l'habitude, puis par celuide la cupidité. C'est donc la cupidité qui fait l'agrémentd'une chose, et non sa propre beauté. Le plaisir c'est d'êtrecupide et de vouloir s'approprier ce qui est à tous.
Eh ! jusques à quand serons-nous cloués et collésà la terre? Jusques à quand nous roulerons-nous dans la bouecomme des vermisseaux? Dieu nous a fait un corps de terre afin que nousl'élevions vers le ciel, et non pour qu'il nous serve à abaissernotre âme elle-même vers la terre; mon corps est terrestre,mais, si je le veux, il devient céleste. Voyez quel honneur Dieunous a fait, en nous confiant une si grande oeuvre. C'est moi, dit-il,qui ai fait le ciel et la terre; je te rends participant de la création: fais de la terre un ciel, tu le peux. On dit de Dieu qu'il fait et qu'ilchange tout. (Amos, V, 8.) Il a aussi donné cette puissance auxhommes, comme un père plein de tendresse, qui sait peindre, maisqui veut aussi instruire son fils dans cet art. Je t'ai donné, nousdit-il, un corps qui est beau; je te confie l'accomplissement d'une oeuvreplus grande : fais une belle âme. J'ai dit en effet : Que la terreproduise l'herbe verdoyante... et les arbres portant des fruits " (Gen.I, 11); dis aussi, toi : Que la terre produise son fruit, et tout ce quetu voudras faire se produira. Je fais la chaleur et le brouillard ; jesuis l'auteur du tonnerre et le créateur du vent, j'ai forméle dragon, c'est-à-dire le démon pour me jouer de lui. (Ps.CIII , 26.) Je ne t'ai point envié cette puissance : joue-toi delui, si tu le veux; car tu peux le lier comme un petit oiseau. Je faislever mon soleil sur les bons et sur les méchants : imite-moi, faispart de tes biens aux bons et aux méchants. Je suis patient dansles outrages, et je fais du bien à ceux qui me les adressent; imite-moi,car tu le peux. Je fais le bien, non pour en obtenir en retour; imite-moi,et tu ne le feras plus pour obtenir un retour, pour qu'on te le rende.J'ai allumé des flambeaux pour le ciel: allumes-en de plus brillants,car tu le peux; éclaire ceux qui sont dans l'erreur, le bienfaitde me connaître est plus grand que celui de voir le soleil. Tu nepeux créer un homme, mais tu peux former un juste, un homme agréableà Dieu. J'ai créé sa substance, embellis sa volonté.Vois combien je t'aime et pour quels grands objets je t'ai donnédu pouvoir.
Voyez, mes bien-aimés, quel honneur vous recevez; et cependantil est des insensés, des ingrats qui demandent pourquoi nous sommesmaîtres de notre volonté. Dans tous ces objets que nous venonsde parcourir, nous pouvons imiter Dieu; il nous serait impossible de lefaire si notre volonté n'était pas libre. Je règne,dit-il, sur les anges, et toi aussi par tes prémices. Je suis assissur un trône royal, et toi aussi par tes prémices (1) : "Il nous a ressuscités et nous a fait asseoir à la droitede " Dieu ". (Ephés. II, 6.) Les chérubins, les séraphins,toute l'armée des anges, les principautés, les puissances,les trônes, les dominations, s'inclinent devant toi à causede tes prémices. N'accuse pas ton corps, qui jouit d'un honneursi grand, que les puissances incorporelles vénèrent. Maisque dis-je? Ce n'est pas seulement par là que je veux te gagner,mais aussi par mes souffrances. C'est pour toi que l'on m'a crachéau visage, que l'on m'a souffleté, que j'ai anéanti ma gloire,et que, descendant du séjour de mon Père, je suis venu verstoi, qui me haïssais, qui te détournais de moi et ne voulaispas entendre mon nom ; j'ai couru à ta poursuite afin de te saisir;je t'ai uni et attaché à moi-même; je t'ai dit : Mangema chair et bois mon sang; je télève au ciel et je vienst'embrasser sur la terre. Je ne me suis pas contenté de placer sihaut tes prémices, cela ne suffisait pas à mon amour. Jesuis descendu sur la terre; et je ne me joins pas seulement à toi,mais je pénètre tout ton être, je suis mangépar toi, je m'amincis peu à peu, afin que la fusion, que l'unionsoient plus parfaites. Ce qui s'unit demeure dans les limites de sa propreétendue, mais moi je ne fais plus qu'un tout avec toi. Je veux querien ne nous sépare plus; je veux que nous ne fassions plus qu'un.Sachant cela, sachant la grande tendresse de Dieu pour nous, faisons toutpour ne pas être indignes de si grands dons; obtenons-les tous dansle
1 C'est-à-dire, l'Homme-Dieu, qui est les prémices del'humanité, et qui est assis à la droite de Dieu son Père.(J.- B. J.)
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Christ Jésus Notre-Seigneur, avec qui soient au Père etau Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, etaux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVI
JE VOUS ATTESTE EN PRÉSENCE DE DIEU, ET DEJÉSUS-CHRIST, ET DES ANGES ÉLUS, DE GARDER TOUTES CES PAROLES,SANS PRÉJUGÉ, NE FAISANT RIEN PAR SIMPLE PENCHANT. N'IMPOSEZPROMPTEMENT LES MAINS A PERSONNE, ET NE VOUS RENDEZ PAS COUPABLE DES FAUTESD'AUTRUI. CONSERVEZ-VOUS CHASTE. CESSEZ DE NE BOIRE QUE DE L'EAU, MAISFAITES USAGE D'UN PEU DE VIN, A CAUSE DE VOTRE ESTOMAC ET DE VOTRE FRÉQUENTÉPUISEMENT. (V, 21-23; JUSQU'A VI, 1.)
1. Après avoir parlé des évêques, des diacres,des hommes, des femmes, des veuves, des vieillards et de tous; aprèsavoir montré quels sont les pouvoirs de l'évêque enqualité de juge, l'apôtre ajoute : " Je vous atteste en présencede Dieu et de Jésus-Christ et des anges élus, de garder toutesces paroles, sans préjugé, ne faisant rien par simple penchant". C'est sur un ton terrible qu'il continue ses prescriptions , car, siTimothée est son enfant chéri, il n'hésite pas pourcela. Celui qui n'a pas craint de dire de lui-même: " Je crains qu'aprèsavoir prêché aux autres, je ne sois réprouvémoi-même " (I Cor. IX, 27), n'aurait pas hésité nicraint en parlant de Timothée. Mais il atteste le Père etle Fils ; et pourquoi aussi les anges? C'est un effet de sa grande modestie.Moïse dit de même : " Je prends à témoin le cielet la terre " (Dent. IV, 26), pour ne pas prononcer le nom du Seigneur;et il est dit encore : " Ecoutez, précipices et fondements de laterre ". (Mich. VI, 2.) Paul prend le Père et le Fils à témoinde ses paroles, se justifiant devant eux pour le jour à venir, s'ilse produit quelque infraction au devoir, comme s'étant acquittéde tout le sien. " De garder toutes ces paroles sans préjugé,ne faisant rien par simple penchant "; cest-à-dire, vous mettantvous-même au rang de ceux qui sont jugés par vous, afin quepersonne ne vous gagne et ne se rende maître de votre jugement. Etpourquoi dire : " Les anges élus?" C'est qu'il y en a qui ne lesont pas. Jacob aussi prend à témoin Dieu et la colline.
Ainsi nous-même nous prenons souvent à témoin despersonnages éminents et d'autres moindres, afin de rendre notretémoignage plus imposant. C'est comme s'il disait : Je prends àtémoin Dieu, son Fils et ses serviteurs, des préceptes queje vous ai donnés; c'est en leur présence que je vous lesdonne; inspirant par là de la crainte à Timothée.
Puis il continue par l'objet le plus opportun, celui qui renferme surtoutle salut de l'Eglise, les ordinations. " N'imposez promptement ", dit-il," les mains à personne, et ne vous rendez pas coupable des fautesd'autrui ". Qu'est-ce à dire : " Promptement?" C'est-à-dire,qu'il ne suffit pas d'une première, d'une seconde, ni d'une troisièmeépreuve, mais qu'il faut une étude bien des fois répétéeet un examen approfondi, car ce n'est pas une oeuvre sans péril.Vous serez en effet responsable des fautes du prêtre, si voles êtesl'auteur de leur origine, des fautes qui ont précédél'ordination et de celles qui la suivront. Parce que vous aurez étéà contretemps indulgent pour les premières, vous serez responsabledes secondes, dont vous serez la cause , et aussi des fautes passéesparce que vous aurez dispensé le coupable du repentir et de la componction.Car de même que vous avez part aux avantages spirituels de vos disciples,vous participez aussi à leurs fautes. " Conservez-vous chaste". Il parle ici de la continence. " Cessez de ne boire que de l'eau, maisfaites usage d'un peu de vin, à cause de votre estomac et de (341)votre fréquent épuisement ". Si, à un homme si fortadonné au jeûne, et faisant de l'eau un usage si constant,qu'il se trouve épuisé et fréquemment épuisé,l'apôtre prescrit de se modérer, et si Timothée nes'y refuse pas, combien plus ne devons-nous pas nous irriter si nous entendonsquelque discours qui nous froisse. Et comment, dira-t-on, n'a-t-il pasfortifié l'estomac de son disciple, lui dont les vêtementsressuscitaient les morts? Car il est clair qu'il le pouvait. Pourquoi doncne l'a-t-il pas fait? Afin que si nous voyons aujourd'hui de grands hommes,des hommes vertueux affligés de maladies , nous n'en soyons passcandalisés , car c'est pour leur avantage qu'il en arrive ainsi.Si un ange de Satan a été donné à Paul pourqu'il ne s'enorgueillit point (II Cor. XII, 1), combien plus à Timothée,car ses miracles auraient pu l'entraîner à l'orgueil. Il lelaisse donc soumis aux lois de la médecine, afin qu'il modèreaussi ses pensées et que les autres ne soient pas scandalisés,mais qu'ils apprennent que Paul et Timothée étaient de notrenature, eux qui ont fait de tels progrès dans la vertu. Car Timothéeparaît avoir été maladif, ce que l'apôtre faitentendre quand il dit : " A cause de votre fréquent épuisement", de l'estomac et du reste du corps. Mais il ne lui permet pas de se remplirde vin sans modération; il le lui permet pour la santé, nonpour la mollesse.
" Les péchés de certains hommes sont manifestes et précèdentle jugement; pour d'autres, les péchés suivent (24) ". L'apôtrevient de dire, en parlant des ordinations : " Ne vous rendez pas coupabledes fautes d'autrui". Mais, dira-t-on , si je les ignore? " Les péchésde certains hommes sont manifestes et précèdent le jugement;pour d'autres, les péchés suivent ". Les péchésdes uns sont connus parce qu'ils sont antérieurs au jugement; etceux des autres non , parce qu'ils sont postérieurs. " De mêmeaussi les bonnes oeuvres sont manifestes, et celles qui ne le sont pasne peuvent longtemps rester cachées (25) ".
" Que ceux qui sont sous le joug de la servitude regardent leurs maîtrescomme dignes de tout honneur, afin que le nom et la doctrine du Seigneurne soient point blasphémés ". (VI, 1.) Qu'ils les regardentcomme dignes de tout honneur. Ne pensez pas être libre, parce quevous êtes fidèle ; mais c'est un acte de liberté quede mieux aimer servir. Car l'infidèle, s'il voit que ses esclavesse comportent avec insolence, parce qu'ils ont la foi, proférerades blasphèmes, en disant que la croyance chrétienne rendséditieux; s'il les voit obéissants, il cédera plusfacilement et prêtera mieux l'oreille à la parole de Dieu.Car autrement Dieu et sa prédication seront blasphémés.Mais, dira-t-on, si les maîtres sont fidèles? Même alorsil faut être docile, à cause du nom du Seigneur. " Que ceuxqui ont des maîtres fidèles ne les méprisent pointparce qu'ils sont leurs frères, mais qu'ils les servent avec plusde soin, parce qu'ils sont fidèles et aimés de Dieu, participantau même bienfait (2) ".
2. Si donc vous avez reçu cet honneur de trouver des frèresdans vos maîtres, c'est un devoir plus grand d'être docilesenvers eux. " Antérieurement au jugement ". L'apôtre veutdire que, parmi les mauvaises actions, il en est qui sont ignorées,et d'autres qui ne le sont pas, mais qu'au jour du jugement, ni les bonnesni les mauvaises ne resteront cachées. Qu'est-ce à dire,antérieurement au jugement qu'elles provoquent? Par exemple, lorsqu'unhomme commet des péchés qui le condamnent à l'avance,quand il est incorrigible, quand on espère en vain qu'il se corrigera.Et pourquoi l'apôtre dit-il cela? Parce que, quand ces pécheursse cacheraient ici-bas , ils .ne seront point ignorés dans ce jugementoù tout sera mis à nu. Il y a là aussi un grand encouragementpour les justes. Entre les prescriptions précédentes, tellesque: Ne faisant rien par simple penchant, etc., et celle-ci : Tous ceuxqui sont sous le joug, il y a une suite naturelle, nécessaire; celles-cisont le développement de celles-là. Celles-ci regardent-ellesl'évêque? Oui, sans doute, puisqu'il doit exhorter les serviteurs.Nous voyons partout l'apôtre adresser ses préceptes aux esclavesplus qu'aux maîtres; leur montrant les voies de la soumission, ettenant d'eux un très-grand compte. Aux maîtres il dit : "Renoncez aux menaces ". (Eph. VI, 9.) Mais pourquoi ces avis? Les infidèlesen avaient besoin; mais il ne pouvait s'adresser qu'à ceux qui avaientembrassé la foi; et pour ceux-ci, à quoi bon? Parce que lesmaîtres donnent plus à leurs serviteurs que les serviteursà leurs maîtres. Ce sont les maîtres qui paient pourl'entretien de leurs serviteurs, pour leur habillement, pour tous (342)leurs besoins; en sorte que les maîtres sont plutôt les serviteursde leurs esclaves, et c'est ce qu'il veut faire entendre, quand il dit" Parce qu'ils sont fidèles et aimés de Dieu, participantau même bienfait ". Ils se fatiguent et prennent de la peine pourvotre repos; ne doivent-ils pas être grandement honorés deleurs serviteurs?
Mais, s'il a prescrit aux esclaves d'être ainsi obéissants,songez comment nous devons nous conduire envers notre Maître, quinous a fait passer du néant à l'être, qui nous donnela nourriture et le vêtement. Servons-le au moins comme nos domestiquesnous servent. N'y emploient-ils pas leur vie tout entière, pourque leurs maîtres vivent en repos? Leur occupation, leur vie, c'estde prendre soin des intérêts de leurs maîtres. Ne s'enpréoccupent-ils pas toute la journée, n'ayant souvent àdisposer pour eux-mêmes que d'une petite partie de la soirée?Nous, tout au contraire, nous nous préoccupons sans cesse de nosintérêts; ceux de notre maître ne nous prennent pasla moindre partie du jour; et pourtant il ne nous demande pas ce qui està nous, comme le font les maîtres à l'égardde leurs esclaves; mais ce que nous faisons pour lui tourne à notrepropre avantage. Là, en effet, le travail du serviteur étaitprofitable au maître ; ici le service de l'esclave ne profite pointau maître, mais au serviteur seul. " Vous n'avez pas besoin de mesbiens ", dit le Psalmiste. (Ps. XV, 2.) Car, dites-moi, quel profit revient-ilà Dieu que je sois juste ? Que perd-il si je suis injuste? Son essencen'est-elle pas inaltérable et impassible? N'est-elle pas au-dessusde la souffrance ? Les esclaves n'ont rien à eux; tout est àleur maître, quelque riches qu'ils deviennent, et nous avons biendes choses en propre. Et cet honneur n'est pas tout ce que nous recevonsdu Roi de l'univers. Quel maître a donné son propre fils pourson serviteur? Aucun; tous donneraient plutôt leurs serviteurs pourleurs enfants. Ici c'est tout le contraire. Dieu n'a pas épargnéson propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, pour tous ses ennemis,pour ceux qui le haïssent. Les esclaves, quand on leur donnerait desordres pénibles, ne se fâchent point, mais se montrent pleinsde reconnaissance; et nous, nous regimbons en mille occasions. Un maîtrene promet point à ses serviteurs de récompenses telles queDieu nous en promet. Que promet-il, le maître ? La libertéqui est souvent plu difficile à supporter que la servitude. Souventsous la pression de la faim, on la trouve plu amère, quelque grandqu'en soit le don. Au près de Dieu, rien de précaire, riende corruptible ; mais que nous promet-il? " Je ne vous appellerai plusserviteurs , vous êtes mes amis ". (Jean, XV, 15.)
Rougissons et craignons, mes bien-aimés nous devrions servirnotre maître au moins comme nos domestiques nous servent; mai laplupart du temps nous ne lui témoignons point notre service. Ceux-làsont philosophe malgré eux; ils n'ont que le vêtement et lanourriture; tandis que nous insultons à Dieu par notre mollesse.Si nous n'en recevons pas d'ailleurs, recevons d'eux des leçonsde sagesse. L'Ecriture renvoie bien les hommes à l'école,non des esclaves, mais des animaux sans raison, quand elle nous commanded'imiter les abeilles ou les fourmis. Pour moi, je vous exhorte àimiter vos serviteurs : faisons au moins par crainte de Dieu tout ce qu'ilsfont par crainte de leurs maîtres; car je ne vois pas que vous lefassiez. Bien souvent par. crainte ils se laissent insulter et demeurentplus silencieux que n'importe quel philosophe ; on les insulte àtort ou à raison, et ils ne répliquent pas; mais ils demandentpardon, souvent sans avoir fait de mal. Ils ne reçoivent que lenécessaire, souvent moins que le nécessaire, et ils prennentpatience; ils dorment sur une natte de jonc, ils ne se nourrissent quede pain, toute leur existence est pauvre, et ils ne réclament point,ils ne se fâchent point, parce qu'ils nous craignent. Quand on leurconfie de l'argent, ils le rendent tout entier : ne me parlez pas de ceuxqui sont pervers, mais ceux qui ne sont pas trop mauvais cèdentà la première menace. N'est-ce pas là de la philosophie?Ne me dites pas qu'ils le font par nécessité, car vous avez,vous aussi, la nécessité d'éviter l'enfer, et cependantvous n'avez point tant de prudence et ne rendez point tant d'honneur àDieu que ne vous en rendent vos esclaves. Chacun d'eux a sa demeure déterminée,et n'empiète pas sur celle de son camarade, non plus que la cupiditéde celui-ci ne lui fait tort. La crainte de leur commun maître lesmaintient dans le devoir.
Rarement un serviteur fait tort à un autre ou en reçoitquelque dommage.
Mais, parmi les hommes libres, le contraire (343) a lieu; nous nousdéchirons, nous nous dévorons les uns les autres; nous necraignons point notre maître, nous ravissons ce qui appartient àdes serviteurs comme nous, nous volons, nous frappons, sous ses yeux. Nulesclave ne ferait cela; s'il frappe, c'est loin des yeux de son maître;s'il profère des injures, c'est loin de ses oreilles; mais nousosons tout, et pourtant Dieu nous voit et nous entend. La crainte du maîtreleur est toujours présente; à nous, jamais. C'est pour celaque l'on voit partout le bouleversement, la confusion, la corruption ;nous ne réfléchissons point à nos péchés,et, quand nos serviteurs commettent des fautes même les plus petites,nous les examinons toutes avec rigueur. Je ne dis point cela pour enseignerla paresse aux esclaves, mais pour secouer la nôtre , pour réveillernotre nonchalance , afin que nous soyons au moins pour Dieu ce que nosesclaves sont pour nous, eux qui sont de même nature que nous etn'ont point reçu de nous des bienfaits comparables à ceuxdont Dieu nous comble. Eux aussi sont libres par nature. La parole : "Qu'ils commandent aux poissons, etc. " (Gen. I, 26), a étédite aussi pour eux. La servitude ne vient pas de la nature; elle vientd'un châtiment et de circonstances malheureuses, et cependant ilsnous portent un grand respect. Nous leur prescrivons exactement tout cequi concerne notre service, et la plupart du temps nous nous dérobonsà celui de Dieu dont tout l'avantage est pour nous. Car plus nousserons zélés à ce service, plus nous aurons de bonheuret de gain. Ne nous privons point nous-mêmes d'un tel avantage; carDieu se suffit et n'a besoin de rien ; récompense et gain retomberontsur nous. Il semble donc que ce ne soit pas Dieu que nous servons, maisnous-mêmes; obéissons-lui avec crainte et tremblement, afind'obtenir les biens promis par Jésus-Christ Notre-Seigneur, avecqui soient au Père et au Saint-Esprit , gloire , puissance, honneur,maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE XVII
ENSEIGNEZ CELA, EXHORTEZ A L'ACCOMPLIR. SI QUELQU'UNDONNE UN ENSEIGNEMENT DIFFÉRENT ET N'ACQUIESCE POINT AUX PURES DOCTRINESDE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIT, ET A LA SCIENCE QUI EST CONFORMEA LA PIÉTÉ, C'EST UN ORGUEILLEUX QUI NE SAIT RIEN, MAIS QUIA LA MALADIE DES RECHERCHES ET DES DISPUTES DE MOTS, D'OU NAISSENT L'ENVIE,LES QUERELLES, LES BLASPHÈMES, LES SOUPÇONS MAUVAIS, LESFROISSEMENTS EXCITÉS PAR DES HOMMES D'UN ESPRIT GATÉ, ÉLOIGNÉSDE LA VÉRITÉ, CONFONDANT LE GAIN ET LA PIÉTÉ[ÉLOIGNEZ-VOUS DE CES HOMMES]. OUI, C'EST UN GRAND GAIN QUE LA PIÉTÉAVEC LA MODÉRATION DANS LES DÉSIRS. CAR NOUS N'AVONS RIENAPPORTÉ EN CE MONDE, ET IL N'EST PAS DOUTEUX QUE NOUS N'EN POURRONSRIEN EMPORTER. (VI, 2-7 JUSQU'A 12.)
1. Celui qui enseigne n'a pas seulement besoin d'autorité, maisd'une grande douceur; comme il n'a pas besoin de douceur seulement, maisaussi d'autorité. Tout cela, le bienheureux Paul l'enseigne en disant,tantôt : " Prescrivez et enseignez ceci ", tantôt : " Enseignezcela, exhortez à l'accomplir ". Car, si les médecins exhortentleurs malades, non pour revenir eux-mêmes à la santé,mais pour les guérir de leurs maladies et les remettre sur pied,nous devons bien davantage user aussi d'exhortations envers ceux que nousenseignons. Le bienheureux Paul, en effet, ne refuse point de servir, quandil dit: " Nous ne nous prêchons point nous-mêmes, mais nousprêchons le Christ Jésus; et quant à nous , nous mousregardons comme vos serviteurs, à cause de Jésus " (II Cor.IV, 5); et ailleurs: " Tout est à vous, que ce soit Paul ou Apollon".(I Cor. III, 22.) Il sert ainsi de (344) grand coeur, car ce n'est pointune servitude, mais un état meilleur que la liberté. " Celui-làest esclave ", dit l'Ecriture, " qui commet le péché ". (Jean,VIII, 34.)
" Si quelqu'un donne un enseignement " différent, et n'acquiescepoint aux pures doctrines de Notre-Seigneur Jésus-Christ et àla science qui est conforme à la piété, c'est un orgueilleuxqui ne sait rien ". Ce n'est donc pas la science qui conduit au vertigede l'orgueil, c'est l'ignorance. Car celui qui connaît la doctrineconforme à la piété, sait parfaitement se modérer;celui qui connaît les saines doctrines n'a pas l'esprit malade. Cequ'est l'inflammation pour les corps, l'orgueil l'est pour les âmes;nous ne pouvons pas plus dire d'un orgueilleux que d'un homme souffrantd'une inflammation, qu'il se porte bien. Mais est-il donc possible de nerien savoir en sachant quelque chose? Oui, car celui qui ne sait pas cequ'il doit savoir, ne sait rien; et l'on voit ici manifestement que l'arrogancenaît de l'ignorance. Le Christ s'est anéanti; celui qui saitcela ne s'enflera jamais; car l'homme n'a rien qu'il ne tienne de Dieu;il ne s'enfler donc pas. " Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? "(I Cor. IV, 7.) Le Christ lui-même a lavé les pieds de sesdisciples; qui donc, sachant cela , pourra se gonfler d'orgueil? C'estpourquoi il a dit : " Quand vous aurez tout accompli, dites : Nous sommesdes serviteurs inutiles ". (Luc, XVII, 10.) Le publicain a étéloué, seulement pour son humilité, et le pharisien s'estperdu par son arrogance. Celui donc qui s'enorgueillit ne sait rien detout cela. Le Christ a dit aussi : " Si j'ai mal parlé, rendez-entémoignage; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous?" (Jean, XVIII, 23.) L'apôtre dit: " Mais qui a la maladie des recherches". Rechercher ces choses, c'est donc être malade; " et des disputesde mots " ; oui, sans doute; car lorsque les raisonnements ont donnéla fièvre à une âme, lorsqu'elle est agitée,elle cherche; lorsqu'elle est en santé, elle ne cherche point, elleaccepte la foi. La recherche et les disputes de mots ne conduisent àrien. Car ce que la foi seule annonce, quand la recherche veut se chargerde le découvrir, elle ne nous le fait pas voir et ne nous le laissepas comprendre. Si quelqu'un veut trouver, en fermant les yeux, un objetqu'il cherche, ou si, les tenant ouverts, il s'ensevelit dans une fosseet détourne son regard du lieu de ses recherches, il ne pourra rientrouver. C'est ainsi qu'en dehors de la foi, rien ne se découvre,mais il naît inévitablement des troubles. " D'oùnaissent les blasphèmes, les soupçons mauvais " ; cest-à-direles opinions et les doctrines perverses qui proviennent de ces recherches;alors, en effet, nous soupçonnons au sujet de Dieu ce qu'il ne fautpas. " Les froissements ", c'est-à-dire les exercices inutiles dela parole. Ou peut-être encore veut-il dire que, comme les brebisgaleuses communiquent leur mal à celles qui sont saines, il en estde même des hommes pervers.
" Eloignés de la vérité, confondant le gain etla piété ". Vous voyez combien de malheurs l'apôtrenous dit produits par les disputes de mots : l'avidité honteusepour le gain, l'ignorance, l'orgueil, qui est enfanté par l'ignoranceelle-même. Eloignez-vous de ces hommes, ne vous rencontrez pointavec eux. " Evitez l'hérétique, après une premièreet une seconde réprimande ". (Tit. III, 10.) II nous montre queleur ignorance-même vient surtout de leur négligence. Pourrez-vouspersuader des hommes qui luttent pour des richesses? Non, vous ne le pourrezqu'en leur donnant encore, et même ainsi vous ne contenterez pointleurs désirs. " L'oeil de l'homme cupide est insatiable; il ne secontente point d'un résultat partiel ". (Ecclés, XIV, 9.)Il faut donc se détourner de ceux qui sont incorrigibles. Mais s'ilavertit celui qui se trouvait dans la nécessité de lutter,de ne pas se rencontrer avec ces. hommes et de ne pas se lier avec eux,combien plus nous, qui sommes au rang des simples disciples.
Et comme il a dit que ces hommes confondent le gain et la piété,il ajoute : " Oui, c'est " un grand gain que la piété, avecla modération dans les désirs " ; non lorsqu'on possèdedes richesses, mais lorsqu'on n'en possède pas. Car, afin que sondisciple ne tombe pas dans l'abattement à cause de sa pauvreté,il le relève et le soutient. " Ils la confondent avec le gain ".Oui, c'en est un, mais d'une autre et meilleure nature. Ayant abaissél'un de ce avantages, il exalte l'autre. Le gain d'ici-bas n'est rien :il demeure sur la terre, il ne nous suit pas, il n'émigre pointavec nous. Qu'est-ce qui le prouve? C'est que nous sommes venu, dans lavie sans rien avoir; nous devon; donc en partir sans rien emporter; nuest (345) venu notre corps, nu il s'en ira. Nous n'avons donc pas besoinde superflu; si nous n'avons rien apporté, nous partirons sans rienavoir, comme le dit l'apôtre. " Si nous avons ici la nourriture etle vêtement, nous nous contenterons de cela (8) ". II faut mangerseulement ce qui suffit à nous nourrir, se vêtir seulementde ce qui suffit à nous couvrir, à envelopper notre nudité;rien de superflu : le premier vêtement venu peut y: suffire.
2. L'apôtre ensuite nous excite à nous détacherdes biens terrestres. " Ceux qui veulent s'enrichir ". Il ne dit pas simplementCeux qui sont riches, mais : Ceux qui veulent l'être. Car il estpossible qu'un homme possède des richesses et en fasse un emploihonorable, en les méprisant et les distribuant aux pauvres. Ce nesont pas ceux-là qu'il accuse, mais ceux qui désirent lesrichesses. " Ceux qui veulent s'enrichir ", dit-il, " tombent dans la tentationet dans le piège du démon, set dans beaucoup de désirsvains et nuisibles qui engloutissent les hommes (9) ". Oui, engloutissent,en sorte qu'ils ne peuvent plusse relever, "dans leur raine et leur perte",et en ce inonde et en l'autre. " En effet, la racine de tous les maux estl'amour de l'argent, dont le désir en a conduit plusieurs às'égarer hors de la foi, et à se tourmenter de nombreusesdouleurs (10) ". Ici l'apôtre signale deux malheurs, mais il placele dernier celui qui leur parait le plus grand, les nombreuses douleurs.On ne peut savoir, sans demeurer près des riches, combien ils fontentendre de gémissements et de lamentations. allais vous, hommede Dieu ". C'est là une grande dignité ; car tous les hommesappartiennent à Dieu, mais spécialement les justes, qui nelui appartiennent pas seulement par leur création, mais par lesliens de l'amour. Si vous êtes un homme de Dieu, lui fait-il entendre,ne cherchez pas ce qui est superflu et ne conduit point à Dieu ;mais " fuyez ces choses ", ajoute-t-il, " et recherchez la justice ". L'unet l'autre avec ardeur; car il n'a pas dit : Ecartez-vous, approchez-vous;mais : Fuyez, poursuivez; " la justice ", afin de ne pas commettre de fraudes; " la piété ", dans la croyance; " la foi " , qui est opposéeà la recherche; " la charité, la patience, la douceur (11).Combattez le bon combat de la foi, atteignez la vie éternelle, (voicile prix), a à laquelle vous avez été appelé,et que vous avez noblement confessée ", dans l'espérancede la vie éternelle, " en présence de nombreux " témoins(12) " ; c'est-à-dire, ne faites pas honte à votre généreuseconfession ; pourquoi auriez-vous subi des travaux inutiles?
Et à quelle tentation, à quel piège l'apôtredit-il que sont exposés ceux qui veulent s'enrichir? Cette passionles égare hors de la foi, les environne de périls, et lesrend timides. Il parle de désirs vains; comment leurs désirsne le seraient-ils pas, quand on leur voit des fous, des nains, non parhumanité, mais comme des amusements; quand ils renferment des poissonsdans les cours de leurs palais, quand ils nourrissent des bêtes sauvages, quand ils donnent leur temps à des chiens, quand ils parent deschevaux et ne s'en éprennent pas moins que de leurs enfants? Toutcela est vain et superflu ; il n'y a là rien de nécessaireni d'utile. " Des désirs vains et nuisibles ". Quels sont ces désirsnuisibles? Les passions déraisonnables, le désir du biend'autrui, la recherche ardente de la mollesse, l'attrait pour l'ivrognerie,pour le meurtre et la perte d'autrui. Beaucoup, poussés par cespassions, ont aspiré au pouvoir et y ont trouvé leur perte;vraiment, celui qui se conduit ainsi se fatigue pour des objets inutiles,ou plutôt nuisibles. L'apôtre s'est parfaitement exprimé: " Ils se sont égarés hors de la foi " ; car la cupidité,attirant leurs yeux, ne leur permet plus de voir le chemin, et peu àpeu les soustrait à la vérité. Car, de mêmequ'un homme, suivant un chemin bien tracé, et préoccupéde quelque chose, continue de marcher, mais dépasse souvent, sansle savoir, la ville où il se rendait, parce que ses pieds l'ontconduit machinalement et sans but, la cupidité a des effets semblables." Ils se sont embarrassés dans de nombreuses douleurs ". Vous voyezce qu'il fait entendre par : " Se sont embarrassés ". Ce sont commedes épines : ceux qui y touchent ensanglantent leurs mains et seblessent. C'est ce qu'éprouve celui qui s'engage dans la cupidité: son âme y trouve des chagrins qui l'enveloppent comme un filetdouloureux. Combien ces hommes n'ont-ils pas de soucis et de douleurs?Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Fuyez ces choses et poursuivez lajustice, la piété, la foi, la charité, la patience,la douceur". De la charité naît la douceur. L'apôtreloue aussi la hardie sincérité et le courage de son (346)disciple, sa noble confession en présence de nombreux témoins.Il lui rappelle son enseignement : " Atteignez ", lui dit-il, " la vieéternelle".
Il ne faut donc pas seulement confesser la foi, mais pratiquer la patience,en persistant dans cette confession; endurer, comme il est juste, un rudecombat et des sueurs abondantes, en sorte que l'on n'en dévie point,car les scandales et les obstacles sont nombreux. C'est pour cela que lechemin est étroit et difficile. Il faut donc être légerde bagage et agile; de tous côtés mille plaisirs se présentent,qui séduisent les yeux de l'âme : plaisirs des sens, des richesses,de la mollesse, de la nonchalance, de la réputation, de la colère,du pouvoir, de l'ambition ; ils se montrent avec un visage éclatantet attrayant, capable de fasciner et d'entraîner ceux qui ne sontpas énergiquement amoureux de, la vérité. Car elleest sèche et n'a rien qui séduise. Pourquoi ? Parce qu'ellene promet de plaisir que pour un temps futur, tandis que ses rivales nousoffrent des honneurs, des voluptés, un repos, non pas véritables,mais revêtus de fausses couleurs. Celui donc qui a une âmevulgaire, qui est mou et lâche, s'attache à elles et renonceaux travaux. C'est ainsi que, dans les combats du paganisme, celui quine souhaite pas ardemment d'obtenir des couronnes, peut, après lapremière, s'adonner aux banquets et au vin; c'est ce que font lespugilistes sans résolution ni courage. Mais ceux qui ont les yeuxfixés sur la couronne, préfèrent mille coups, carl'espoir des, prix à venir tes soutient et les relève.
3. Ecartons-nous donc de la racine des maux, et nous les éviteronstous. " La racine de tous les maux ", dit l'apôtre, " est l'amour" de l'argent ". C'est Paul qui l'a dit, ou plutôt c'est Jésus-Christ.Et voyons comment le témoigne l'expérience même dela vie. Quel est, en effet, le mal qui n'est pas produit par les richesses,ou plutôt, non par les richesses elles-mêmes, mais par la volontémauvaise de ceux qui n'en savent pas faire usage? On pouvait s'en servirpour l'accomplissement de ses devoirs et acquérir par leur moyenl'héritage du royaume céleste; mais aujourd'hui, ce qui nousa été donné pour le soulagement des pauvres, pouralléger le poids de nos péchés, pour honorer Dieuet lui plaire, nous nous en servons contre les malheureux indigents, ouplutôt contre nos propres âmes et pour offenser Dieu. Un hommedépouille son prochain de ce qui est à lui; il l'a précipitédans la misère, mais il s'est précipité dans la mort;le spolié sèche de misère, mais le spoliateur se livreà un châtiment sans fin. N'est-il pas aussi malheureux? Etquel est le mal qui n'en résulte pas ? Les suites n'en sont-ellespas les fraudes, les rapines, les pleurs, les haines, les luttes, les querelles?On porte la main jusque sur les morts, jusque sur son père et sonfrère; on ne respecte ni lois de la nature, ni commandements deDieu; tout est bouleversé, en un mot, n'est-ce pas la cupiditéqui tyrannise ainsi les hommes? N'est-ce pas là ce qui a fait établirles tribunaux? Faites disparaître l'amour des richesses, et la guerrea pris tin, les luttes, les haines, les altercations, les querelles n'existentplus. De tels hommes devraient être chassés de la terre, commedes fléaux publics et des loups. De même que des vents violentset contraires, tombant sur une mer calme, la soulèvent jusqu'auxabîmes et mêlent aux vagues le sable qui se trouve au fond,de même les hommes, amoureux de la richesse, bouleversent le monde.Un tel homme ne connaît point d'ami, que dis-je, d'ami ? Il ne saitpas même qu'il y a un Dieu; sous l'empire de sa passion, il est devenuinsensé.
Ne voyez-vous pas les Titans qui se précipitent, prêtsà frapper? C'est l'image de cette fureur, c'en est l'image fidèle;ils sont comme les Titans furieux et hors d'eux-mêmes. Si vous mettezleur âme à nu, vous la trouverez dans de semblables dispositions;ce n'est pas un glaive ou deux qu'elle a saisis, mais des milliers; ellene reconnaît plus personne, mais elle est transportée de ragecontre tous, elle s'élance et aboie contre tous; ce ne sont pasdes chiens mais des âmes humaines qui sont ses victimes, et contrele ciel même elle pousse d'affreux blasphèmes. De tels hommesont tout bouleversé, tout perdu, entraînés qu'ils sontpar la fureur des richesses. Je ne sais, non je ne sais qui mettre en cause,tant cette peste est universelle; les uns en sont atteints davantage, d'autresmoins, mais tous le sont. Comme un bûcher allumé au milieud'un bois le détruit et en fait un désert, de mêmecette passion a dévasté toute la terre : rois, magistrats,citoyens, pauvres, femmes, hommes, enfants, tous enfin sont en son pouvoir.C'est (317) comme une nuit qui s'est étendue sur le monde; nul nesort de cet enivrement; mille accusations publiques et privées ;s'élèventcontre la cupidité, mais personne ne s'en corrige.
Que pourrait-on faire ? Comment éteindre cette flamme? Eh bien! quand elle se serait élevée jusqu'au ciel, pour s'en rendremaître il suffit de le vouloir. Comme c'est la volonté quil'a développée, c'est la volonté qui l'anéantira.N'est-ce pas notre libre arbitre qui en est l'auteur? Il pourra aussi l'éteindre;veuillons-le seulement. Et cette volonté, comment naîtra-t-elleen nous? Si nous considérons combien cette possession est frivoleet vaine; que les richesses ne sauraient nous suivre dans l'autre vie,que même en cette vie elles nous abandonnent souvent ; que cettepassion demeure ici, mais que les blessures qu'elle nous a faites, nousles emportons dans l'autre monde; si nous considérons encore quelleest la richesse des cieux pour la comparer avec celle de la terre, celle-cinous paraîtra plus vile que de la boue; si nous voyons qu'elle comportemille dangers, que le plaisir en est passager et mêlé de dégoûts;si nous méditons sur la richesse de la vie éternelle, alorsnous pourrons mépriser celle du monde; si nous voyons que celle-cinous est inutile pour notre renommée , notre santé , toutenfin , mais qu'elle nous abîme au contraire dans notre perte etnotre ruine. Ici vous êtes riches et avec de nombreux subordonnés;là-bas vous arriverez seul et nu. Si nous nous le répétonssans cesse et que nous l'entendions répéter, peut-êtreguérirons-nous, peut-être échapperons-nous àce terrible châtiment. Une perle est belle ? Pensez que c'est del'eau de mer, qu'elle y était d'abord perdue. L'or et l'argent sontbeaux? Pensez donc que c'est de la terre et de la cendre. Les vêtementsde soie sont beaux ? mais ils sont tissés par des vers. Cette beautéréside dans l'opinion, dans le préjugé des hommeset non dans la nature; car ce qui est naturellement beau n'a pas besoinqu'on enseigne à le remarquer. Si vous voyez une pièce decuivre simplement recouverte d'or, vous l'admirez en l'appelant de l'or,mais, quand les gens du métier vous auront fait connaîtrela fraude, l'admiration aura disparu avec l'erreur. Voyez-vous que cettebeauté ne réside pas dans la nature? Et l'argent? En voyantde l'étain vous l'admirez pour de l'argent, comme du cuivre pourde l'or; il faut se faire instruire pour savoir si l'on doit admirer. Ainsi,les yeux ne suffisent pas pour le reconnaître. Les fleurs valentmieux; il n'en est pas ainsi d'elles. Si vous voyez une rose, vous n'avezpas besoin qu'on vous apprenne ce qu'elle est; vous saurez bien la distinguerde l'anémone; et de même la violette, le lys, chaque fleurenfin. C'est donc un préjugé que l'admiration dont je parlais.Et, pour vous faire comprendre qu'un préjugé en est la source,dites-moi, s'il plaisait à l'empereur de décréterque l'argent vaut plus que l'or, cet enthousiasme séducteur ne changerait-ilpas d'objet? Ainsi nous sommes partout les jouets de la cupiditéet de l'opinion. Qu'il en soit ainsi, que la rareté soit la causedes prix qu'on met aux objets, en voici une preuve. Il est des fruits vendusici à vil prix et qui sont chers en Cappadoce, plus chers que ceuxqui sont précieux chez nous; il en est de même pour les paysdes Sères d'où nous viennent ces étoffes de luxe ;dans l'Arabie et l'Inde, pays des aromates et des pierres précieuses,on signalerait bien des faits semblables. C'est donc un préjugéque cette opinion; nous n'agissons jamais avec jugement, mais par capriceet à l'aventure. Sortons donc de cette ivresse, considéronsce qui est véritablement beau, ce qui est beau par sa nature, lapiété, la justice, afin d'obtenir les biens promis, que jevous souhaite à tous, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVIII
JE VOUS PRESCRIS, EN PRÉSENCE DE DIEU QUIVIVIFIE TOUS LES ÊTRES, ET DU SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, QUI,SOUS PONCE-PILATE , A RENDU CE MAGNIFIQUE TÉMOIGNAGE, DE GARDERLE COMMANDEMEIT SANS TACHE ET SANS REPROCHE, JUSQU'À L'AVÈNEMENTDE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST QUI MANIFESTERA EN SON TEMPS LE BIENHEUREUXET UNIQUE SOUVERAIN , LE ROI DES ROIS ET SEIGNEUR DES SEIGNEURS, QUI SEULPOSSÈDE L'IMMORTALITÉ ET HABITE UNE LUMIÈRE INACCESSIBLE,LUI QUE NUL HOMME N'A VU NI NE PEUT VOIR, A QUI HONNEUR ET PUISSANCE ÉTERNELLE.AINSI SOIT-IL. (VI, 13-16 JUSQU'À LA FIN.)
1. L'apôtre atteste encore Dieu, comme il l'a fait peu auparavant,pour rendre sa parole plus redoutable et affermir davantage son discipleen lui montrant que ses préceptes ne sont pas des précepteshumains; il veut en effet que recevant ce commandement comme venant duMaître lui-même, et ayant toujours dans la pensée celuiqui l'a instruit, ce témoin rendu présent par le souvenirtienne son âme en éveil. " Je vous prescris, en présencedu Dieu qui vivifie tous les êtres ". C'est là un encouragementpour les périls, un souvenir de la résurrection. " Et duSeigneur Jésus-Christ qui a rendu témoignage sous Ponce-Pilate". Voici encore une exhortation tirée de la personne du Maître.Ce qu'il veut dire, le voici : Ce qu'il a fait, il faut que vous le fassiezaussi. C'est afin que nous marchions sur ses traces qu'il a rendu ce beautémoignage.
Ce que faisait l'apôtre, lorsqu'il disait aux Hébreux :" Portant vos regards vers l'auteur et le consommateur de la foi, Jésus,qui, au lieu de la vie heureuse dont il pouvait jouir, a subi la croix,méprisant la confusion, et qui est assis à la droite du trônede Dieu; considérez celui qui a supporté de la part a despécheurs une telle contradiction, afin que vos âmes ne selaissent pas abattre à la fatigue " (Hébr. XII, 2, 3) ; cequ'il faisait, dis-je, il le fait ici encore à l'égard deson disciple. C'est comme s'il lui disait : Ne craignez pas la mort, carvous êtes le serviteur de Dieu qui peut vivifier tous les êtres." Je suis venu ", dit Jésus, "pour rendre témoignage àla vérité ". (Jean, XVIII, 37.) Et quel est ce magnifiquetémoignage ? Quand Pilate lui dit; " Etes-vous roi ? " (Ib. 37.)Jésus lui répondit; " Je suis né pour cela ". (Ib.37.) Et au pontife : " Voyez, ceux-ci m'ont entendu ". (lb. 21.) Puis,comme on lui demandait s'il était le Fils de Dieu, il répondit: " Tu l'as dit, je le suis ". Il y a beaucoup d'autres choses encore qu'ilaffirma et confessa.
" De garder le commandement sans tache et sans reproche jusqu'àl'avènement de " Notre-Seigneur Jésus-Christ ", c'est-à-direjusqu'à votre mort, jusqu'à votre sortie de ce monde. Maisil ne s'est pas exprimé ainsi; il a dit : " Jusqu'à l'avènement", afin d'animer davantage Timothée. Et qu'est-ce que garder lecommandement sans tache ? C'est n'en contracter ni dans sa foi ni dansses moeurs, " L'avènement que manifestera en son temps le bienheureuxet unique souverain, le Roi des rois et Seigneur des seigneurs, qui seulpossède l'immortalité et habite une lumière inaccessible". De qui l'apôtre dit-il cela? Est-ce du Père? est-ce duFils? Oui, c'est du Fils. " L'avènement que manifestera en son tempsle bienheureux et unique souverain ". Ces paroles sont pour la consolationde Timothée, afin que les rois de la terre ne lui inspirent ni étonnementni crainte. " En son temps ", c'est-à-dire au temps convenable,au temps qu'il faut, afin que Timothée ne se chagrine pas, s'iln'est pas encore arrivé. Mais, pour le manifester, il est seul souverain;il le manifestera donc. " Le bienheureux ", celui qui est heureux par lui-même;car il n'y a au ciel rien de douloureux ni de pénible. " Le bienheureux,unique souverain ", par (349) opposition à la condition des hommes,ou parce qu'il n'a pas commencé d'être; nous donnons aussila même épithète à des hommes que nous voulonsexalter.
" Qui seul possède l'immortalité ". Le Fils ne la possède-t-ilpas, et par lui-même? Et comment ne la posséderait-il pas,étant de la même substance que le Père? " Et habiteune lumière inaccessible ". La lumière qu'il habite est-elleautre que celle qu'il est? Est-il enfermé dans un lieu? Loin denous cette pensée. L'apôtre ne veut pas nous l'inspirer, ilveut nous faire entendre l'incompréhensibilité de Dieu, voilàpourquoi il se sert de cette expression: a Qui habite une lumièreinaccessible". Il parle de Dieu comme il peut. Vous voyez, quand la langueveut exprimer quelque chose de grand , comment la force lui manque. "Que nul homme n'a vu ni ne peut voir, à qui honneur et puissanceéternelle. Ainsi soit-il ". C'est là une belle théologieet qui devait se trouver ici. Car, ayant pris Dieu à témoin,l'apôtre s'étend sur ce témoin, afin de faire plusd'impression sur son disciple. Gloire à Dieu, c'est tout ce quenous pouvons dire et faire, et non rechercher curieusement quel il est.Si donc sa puissance est éternelle, ne craignez pas; quand son avènementn'aurait pas lieu encore, honneur et puissance à lui pour toujours.
" Prescrivez aux riches du siècle présent de ne pas enflerleur coeur (17) ". L'apôtre a dit avec justesse : a Du siècleprésent ", car il y a aussi les riches du siècle futur. Rienautant que les richesses ne produit l'enflure, la démence de l'orgueil,l'arrogance. Et aussitôt il les rabaisse en disant : " Et de ne pasmettre leur espoir dans l'incertitude des richesses (17) ". Car c'est delà que vient la démence de l'orgueil; celui qui espèreen Dieu ne s'enorgueillit point. Comment mettre son espoir en ce qui sedéplace sans cesse ? car telle est la richesse; comment espéreren ce qui ne peut inspirer confiance? Mais comment pourront-ils ne pasenfler leur coeur? En considérant que la richesse est instable etcaduque, en considérant que l'espérance en Dieu vaut mieuxqu'elle, et que Dieu est l'auteur de la richesse elle-même. " Maisdans le Dieu a vivant, qui nous donne avec magnificence atout ce dont nousdevons jouir (17) ". Oui, tout avec magnificence, voulant parler des saisonsdiverses de chaque année, de l'air, de la lumière, de l'eau,et de tout le reste. Vous voyez quelle est la magnificence et la libéralitéde ses dons. Si vous cherchez la richesse, cherchez une richesse permanente,solide, celle que l'on acquiert par les bonnes oeuvres. Et quelles oeuvres? " De faire le bien ", continue l'apôtre, " de devenir riches enbonnes oeuvres, d'être faciles à donner, à " communiquerce qu'ils possèdent (18) ". L'un est le fait de la fortune , l'autrede la charité ; se montrant affables et doux. " De thésauriserpour eux-mêmes un établissement glorieux dans l'avenir (19)". Rien n'est incertain, ni instable, là où le fondement.est solide ; mais tout est solide, immuable, fixe et permanent. " Afind'acquérir la vie éternelle ". Car c'est la pratique desbonnes oeuvres qui peut nous en ménager la jouissance.
2. " O Timothée, gardez le dépôt (20) ". Ne l'amoindrissezpas; il n'est pas à vous, c'est le bien d'autrui qui vous a étéconfié; ne le diminuez pas. " Evitant les nouveautés profanesdu langage ". Il y a donc une nouveauté de langage qui n'est pasprofane. " Et les oppositions d'une fausse science ". Oui, car làoù la foi n'est pas, la science n'est pas; ce qui naît deraisonnements tout humains n'est pas la science. C'est ainsi que quelques-unsse sont donné le nom de gnostiques, comme s'ils savaient quelquechose de plus que les autres. " Science que quelques hommes promettaient,mais ils se sont égarés dans la foi ". Vous voyez commentil prescrit encore de ne point se rencontrer avec eux. Evitant, dit-il,les oppositions; car il en est auxquelles il ne faut pas même répondre.Pourquoi ? parce qu'elles font perdre la foi, parce qu'elles ébranlentla solidité de notre confiance.
Ne nous attachons point à ces doctrines, mais au rocher indestructiblede la foi. Ni le choc des fleuves ni celui des vents, ne pourront l'endommager;nous sommes inébranlables sur ce rocher. Ainsi, durant cette vie,si nous avons choisi celui qui est le fondement véritable, nousdemeurons debout, sans rien subir d'effrayant. Celui-là ne subirarien de terrible, qui choisit pour richesse , pour renommée, gloire,honneur et jouissance, ceux de l'autre vie; ils sont assurés contretout changement; mais, en ce monde, tout est sujet à s'altérer,à changer, à se transformer. Car que désirez-vous?la gloire? " Sa gloire ne le suivra point (350) au tombeau " (Ps. XLVIII,18), et souvent elle n'est pas même fidèle à l'hommedurant sa vie. Il n'en est pas de même de ce qui tient à lavertu ; là tout est permanent. Celui qui tire son illustration desa charge, devient un homme vulgaire, quand un autre lui a succédé;il reçoit des ordres à son tour. Le riche, attaquépar des brigands, ,des délateurs ou des traîtres, devient,pauvre tout à coup. Mais il n'en est point ainsi chez nous: si l'hommetempérant veille sur lui-même, nul ne saurait lui enleversa tempérance; personne ne fera un simple sujet de celui qui estsouverain de lui-même. Apprenez par un examen attentif que cetteautorité est supérieure à l'autre. Car à quoibon, dites-moi, commander à des peuples entiers, et vivre esclavede ses passions? Quel dommage y a-t-il à ne commander à personne,étant élevé au-dessus de leur tyrannie? Ici est laliberté, l'autorité, la royauté, la puissance ; làau contraire est la servitude, quand on aurait la tête chargéede diadèmes. Car lorsqu'on domine en soi-même une multitudede despotes, je veux dire l'amour de l'argent, l'amour des plaisirs, lacolère et les autres passions, à quoi servirait un diadème?La tyrannie des passions est la plus grande ; la couronne même nesaurait nous soustraire à leur empire.
Qu'un homme se trouve esclave chez les barbares, et que ceux-ci, pourmieux constater leur force, lui laissent la pourpre et le diadème,mais lui commandent de porter de l'eau avec eux, de' préparer lerepas -et de remplir toutes les autres fonctions de la servitude, pours'en faire plus d'honneur et lui infliger plus de honte ; le sort de cethomme sera moins barbare que n'est chez nous le joug imposé parnos passions. Celui qui les méprise se rira aussi des barbares;mais celui qui se soumet à elles, subira une condition bien plusterrible que ne la lui feraient les barbares. Le barbare, quelle que soitsa force, ne sévira que contre les corps; mais les passions torturentl'âme et la déchirent de toutes parts. Quelle que soit laforce du barbare, il ne peut donner que la mort temporelle, mais les passionsdonnent la mort éternelle. En sorte que celui-là seul estlibre qui est libre dans son âme, et celui-là est esclavequi se soumet à des passions insensées. Quelque inhumainque soit un maître, il ne commandera jamais si durement et si cruellementque les passions. Déshonore ton âme, disent-elles, sans raisonni motif; offense Dieu, méconnais la nature elle-même; qu'ils'agisse d'un père ou d'une mère, n'aie point de pudeur,foule-les aux pieds. Tels sont les ordres de l'avarice. Sacrifie-moi, dit-elle,non des veaux, mais des hommes. " Immolez-moi des hommes, car les veauxmanquent ". (Os. XIII, 2.) Ce n'est pas là ce qu'elle dit, maisbien : Quoiqu'il y ait des veaux, sacrifie des hommes et des hommes innocents.Fût-ce ton bienfaiteur, fais-le périr. Sois hostile àchacun, montre-toi l'ennemi commun de tous, de la nature elle-mêmeet de Dieu ; amasse l'or, non pour en jouir, mais pour le garder et pouraccroître les tourments. Car il n'est pas possible d'être avareet de jouir de sa fortune; l'avare craint toujours que son or ne diminue,que ses trésors ne deviennent vides. Fuis le sommeil, dit l'avarice,étend tes soupçons à tous, amis et serviteurs; retiensle bien d'autrui; tu vois un pauvre mourant de faim, ne lui fais pas l'aumône,mais, s'il est possible, dépouille-le de sa peau. Parjure, ments,jure, accuse, fais-toi délateur; ne te refuse ni à marcherdans le feu, ni à t'exposer à mille morts, ni à mourirde faim, ni à lutter contre la maladie.
Ne sont-ce pas là les lois que prescrit l'avarice ? Sois effrontéet impudent , sans vergogne et audacieux, coquin et malfaiteur; ni reconnaissance,ni sensibilité, ni amitié; sois sans foi, sans coeur, parricide,une bête féroce plutôt qu'un homme. Dépasse leserpent en méchanceté, le loup en rapacité, sois plusfarouche que ces animaux; ne refuse point, s'il le faut, d'imiter la perversitédu démon, méconnais ton bienfaiteur. N'est-ce pas làce qu'elle dit et ce qu'on écoute? Dieu dit au contraire : Soisami de tous, doux, aimé de tous, n'offense personne sans nécessité,honore ton père, honore ta mère, jouis d'une réputationpure, ne sois pas un homme, mais un ange; ne prononce ni une parole impudente,ni un mensonge, bannis-les même de ta pensée; porte secoursaux indigents, ne crois pas nécessaire d'avoir des richesses auprix de la rapine, ne sois ni injuste ni effronté; mais personnene l'écoute. Les peines de l'enfer ne sont-elles pas bien méritéesainsi que le feu, et le ver qui ne meurt pas? Jusques à quand courrons-nousau précipice? Jusques à quand marcherons-nous sur des épines,(351) jusques à quand nous percerons-nous (le clous et saurons-nousgré de ces maux? Nous sommes soumis à de cruels tyrans, etnous refusons un bon maître qui n'a point un langage odieux, quin'est ni fâcheux ni barbare, dont le service n'est pas infructueux,mais qui nous procure des avantages immenses, les biens les plus précieux.Levons-nous donc et convertissons-nous , préparons-nous àbien vivre, aimons Dieu comme nous le devons, afin d'être jugésdignes des biens promis à ceux qui l'aiment, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec qui soientau Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenantet toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. Félix ROBIOU.