HOMÉLIE PREMIÈRE
PAUL, SERVITEUR DE DIEU ET APOTRE DEJÉSUS-CHRIST, SELON LA FOI DES ÉLUS DE DIEU ET LA CONNAISSANCEDE LA VÉRITÉ QUI EST SELON LA PIÉTÉ; SOUS L'ESPÉRANCEDE LA VIE ÉTERNELLE QUE DIEU, QUI NE PEUT MENTIR, AVAIT PROMISEAVANT TOUS LES TEMPS, MAIS QU'IL A MANIFESTÉE EN SON TEMPS PROPRE(SAVOIR) SA PAROLE DANS LA PRÉDICATION QUI M'EST COMMISE PAR LECOMMANDEMENT DE DIEU NOTRE SAUVEUR : A TITE MON VRAI FILS SELON LA FOIQUI NOUS EST COMMUNE, GRACE, MISÉRICORDE ET PAIS DE LA PART DE DIEUET DE LA PART DE JÉSUS-CHRIST NOTRE SAUVEUR. (I, 1-4.)
1. Tite était l'un des plus distingués des compagnonsde saint Paul ; s'il n'en avait pas été ainsi, l'apôtrene lui aurait pas confié une île tout entière; il nelui aurait pas prescrit de mettre en bon ordre les choses qui restaientà, régler, car il dit: « Afin que tu mettes en bonordre ce qui reste » ; il n'aurait pas soumis à son jugementtant d'évêques, s'il n'avait pas eu en lui la plus grandeconfiance. On dit que c'était un jeune homme, parce que saint Paull'appelle son fils, mais la raison n'est pas convaincante. Je crois quec'est de lui qu'il est fait mention dans les Actes des apôtres. Ilétait probablement de Corinthe, à moins qu'il n'y en aiteu un antre du même nom. De plus l'apôtre appelle àlui Zénas et il désire qu'Apollon lui soit envoyé,et non celui-ci; car il témoignait qu'ils auraient plus de courageen présence de l'empereur. Il me semble que saint Paul étaiten liberté, lorsqu'il écrivit cette épître.Car il ne parle pas de ses persécutions, et sans cesse il revientsur la grâce de Dieu; on peut le voir à la fin comme au commencement,'etc'est là une exhortation à la vertu toute-puissante sur l'espritde ceux qui croient. N'était-ce pas un grand encouragement poureux, que de savoir ce qu'ils méritaient, à quel étatils avaient été élevés par grâce, àquelle dignité ils étaient appelés? Il s'élèveaussi contre les juifs; et s'il s'emporte (406) contre la nation tout entière,ne vous en étonnez point. Il ne s'y prend pas autrement, lorsqu'ils'agit des Galates. Ne s'écrie-t-il pas « O Galates insensés! » Ce ne sont point là les paroles d'une haine injurieuse, mais celles d'un amour ardent. S'il avait agi ainsi dans son intérêt,.il serait justement blâmable, mais si c'est par ardeur et par zèlepour la prédication, il n'y a point d'injure. Le Christ lui-mêmea fait mille reproches aux scribes et aux pharisiens, mais était-cepar un motif intéressé non, c'est parce qu'ils perdaienttous les autres. L'épître est courte, et ce n'est pas sansraison. Par là un hommage est rendu à la. vertu de Tite quinous est représenté comme n'ayant pas besoin de longs discours,mais d'un simple avertissement. Il me semble qu'elle a étéécrite avant l'épître à Timothée il afait celle-ci vers la fin de sa vie, lorsqu'il était dans les fers;mais au moment où il a composé l'épître àTite il n'était ni emprisonné, ni enchaîné,car ces mots : « J'ai résolu de passer l'hiver à Nicopolis», prouvent qu'il n'était pas encore dans les liens; dansson épître à Timothée au contraire il dit souventqu'il est enchaîné.
Que dit-il donc? «.Paul, serviteur de Dieu et apôtre deJésus-Christ, selon la foi des élus de Dieu ». Voyez-vouscomme il se sert indifféremment de ces expressions? il s'appelletantôt serviteur de Dieu et apôtre de Jésus-Christ,tantôt serviteur de Jésus-Christ: «Paul, serviteur deJésus-Christ ». Ainsi il n'établit aucune différenceentre le Père et le Fils. « Selon la foi des élus deDieu ». Veut-il dire qu'il avait la foi, ou .qu'on avait foi en lui? Je crois qu'il veut dire que les élus lui ont étéconfiés; comme s'il disait: Je ne dois pas ma dignité àmes mérites, à mes fatigues et à mes sueurs, maisje dois tout à la bonté de Dieu, qui a mis en moi sa confiance.Ensuite, pour qu'on n'aille pas croire que la grâce se communiquesans raison , puisqu'il faut que l'homme y corresponde, et que ce n'étaitpas sans raison que Paul avait été préféréà d'autres, il ajoute : « Et la connaissance de la véritéqui est selon la piété ». C'est parce qu'il avait cetteconnaissance de la, vérité que les élus lui ont étéconfiés. Mais alors ils lui ont été confiésà bien plus forte raison par la grâce de Dieu, puisque c'estDieu qui lui a donné cette connaissance. Aussi écoutez Jésus-Christlui-même: « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'estmoi qui vous ai choisis ». (Jean, XV, 16.) De même le bienheureuxapôtre saint Paul dit dans un autre endroit : « Je connaîtraiselon que j'ai été aussi connu » ( I Cor. XIII, 12); et ailleurs : « Si je puis comprendre de même que j'ai étécompris par « Jésus-Christ ». (Philip. III, 12.) Ainsi,d'abord nous sommes compris, ensuite `nous connaissons ; d'abord nous sommesconnus, et ensuite nous comprenons ; d'abord nous sommes appelés,et- ensuite nous obéissons. Lorsqu'il dit: « Selon la foi», il fait entendre qu'il n'est rien que par les élus. C'estcomme s'il disait: C'est pour eux que je suis apôtre, je ne le suispas pour mes mérites, mais pour l'intérêt des élus.C'est ce qu'il dit ailleurs: « Toutes choses sont à vous,soit Paul, soit Apollon ». (1 Cor. III, 22.)
« Et la connaissance de la. vérité qui est selonla piété». Il y a en effet une connaissance vraie deschoses qui n'est pas selon la piété. Ainsi connaîtrel'agriculture, connaître les arts, c'est bien véritablementconnaître mais la connaissance dont il parle, c'est celle qui estselon la piété. « Selon la foi » peut encoreavoir été écrit parce qu'ils ont eu la foi comme lesautres élus et qu'ils ont connu la vérité: c'est dela foi que vient la connaissance et non des raisonnements. « Sousl'espérance de la vie éternelle ». Il a dit que lavie présente est toute dans la grâce de Dieu; il parle maintenantde la vie future, et il met devant nos yeux les récompenses quinous sont destinées pour les bienfaits que nous avons reçus.Car Dieu veut nous couronner parce que nous avons cru en lui et qu'il nousa dégagés de l'erreur. Vous voyez comme le début del'épître est rempli de la pensée des bienfaits de Dieu;toute la suite ressemble à ce commencement, et elle encourage lejuste Tite et ses disciples à supporter les peines. Il n'y a rienen effet de plus utile que de se rappeler sans cesse les bienfaits gîteDieu répand soit sur tous les hommes, soit sur chacun dénous. Car si notre zèle s'enflamme, lorsque nous recevons un bienfaitd'un ami, ou qu'on nous adresse soit une bonne parole, soit un geste bienveillant,combien plus grande ne doit pas être notre ardeur à obéir,lorsque nous voyons à quels dangers nous avons étéexposés, et comment Dieu nous en a toujours délivrés.« Et la connaissance de la vérité ». Ici il dit« la vérité » par opposition à la figure.Car (407) auparavant il y avait bien une connaissance, il y avait bienune piété, seulement elle ne consistait pas dans la vérité,encore moins dans le mensonge, mais dans les images et dans les figures.Il dit très-bien: « Sous l'espérance de la vie éternelle» , parce que l'autre connaissance était pour l'espérancede la vie présente. « Car l'homme qui fera ces choses vivrapar elles ». (Rom. X, 5.) Voyez-vous comme dès le débutil donne la mesure de la grâce ? Ceux-là ne sont pas les élus,c'est nous qui le sommes ; et bien qu'autrefois ils aient étéappelés les élus, ils ne le sont plus.
« Que Dieu qui ne peut mentir avait promise avant tous les temps», c'est-à-dire, Dieu ne l'a point promise en changeant sapremière pensée, mais il a fait cette promesse dèsle principe. C'est ce que l'apôtre a exprimé en beaucoup depassages, comme lorsqu'il dit: « J'ai été mis àpart pour annoncer l'Évangile « de Dieu», et ailleurs: «Et ceux qu'il a appelés et ceux qu'il a prédestinés»; il montre par là notre dignité, puisque ce n'est pas d'aujourd'huique Dieu nous aime, mais qu'il nous a aimés auparavant, et il nefaut pas compter pour peu qu'il nous ait aimés auparavant et dèsle principe.
2. « Que Dieu, qui ne peut pas mentir, nous avait promise».S'il ne peut pas mentir, tout ce qu'il a promis s'accomplira; s'il ne peut,pas mentir, il ne faut pas douter de sa parole, quand même l'accomplissementn'en aurait lieu qu'après notre mort. « Que Dieu, qui ne peutpas mentir, nous avait promise avant les temps éternels ».Par cela même qu'il dit : « Avant tous les temps », ilmontre que cette promesse mérite notre foi. Ce n'est point parceque les juifs ne sont pas venus à la foi, dit-il, qu'il en est ainsi,mais c'est ce qui a été figuré dès le principe.Écoutez, en effet, ses propres paroles : « Il l'a manifestéedans son temps propre ». Pourquoi ce retard? Par une raison providentielleet, pour que toutes choses se fissent au moment convenable. « Il« est temps », dit le Prophète, « que lÉternelopère». (Ps. CXVIII,126.) Par ces mots : «Dans son tempspropre », il faut entendre dans le temps qui convenait, dans le tempsqu'il fallait, dans le temps favorable. « Il a manifesté enson temps propre sa parole dans la prédication qui m'est commise».Par là il entend la prédication : car l'Évangile contienttoutes choses, les promesses pour le présent et pour l'éternité,la vie, la piété, la foi, tout en un mot. «Dans laprédication », c'est-à-dire ouvertement, avec franchise,car c'est le sens de ces mots : « Dans la prédication ».De même que le héraut élève la voix dans lethéâtre en présence de toute l'assistance, de mêmenous aussi nous prêchons sans rien ajouter du nôtre; nous nefaisons que répéter ce que nous avons entendu. Car la vertudu héraut consiste à dire à tout le monde commentles choses se sont passées, sans rien retrancher ni ajouter.
Si donc il faut prêcher, il faut le faire avec franchise, autrementserait-ce encore prêcher? C'est pourquoi le Christ ne dit pas : Parlezsur les toits, mais: « Prêchez sur les toits». (Matth.X, 27.) Il montre où et comment il faut prêcher. «Quim'a été commise par le commandement de Dieu notre Sauveur».Ces mots : «Qui m'a été commise », ces autresmots: « Par le commandement», montrent que la prédicationest digne de foi; que personne donc ne l'entende d'une manière indigne,ni avec dégoût, ni avec impatience. Mais s'il y a commandement,je ne suis pas maître : c'est un ordre que j'exécute. Parminos actions, les unes nous appartiennent, les autres, non. Pour ce queDieu ordonne de dire, nous ne sommes pas maîtres; mais pour ce qu'ilpermet, nous sommes libres dans notre parole. Par exemple : « Celui qui dira à son frère, Raca, sera punissable par leconseil», c'est là un commandement; ou bien: « Si tuapportes ton offrande à l'autel, et que là il te souvienneque ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrandedevant l'autel et va d'abord te réconcilier avec ton frère,puis viens et offre ton offrande». (Matth. V, 22-24). C'est encorelà un commandement, un ordre, et si quelqu'un ne s'y conforme pas,il y a nécessité qu'il subisse le, châtiment. Maislorsque Jésus-Christ dit : « Si tu veux être parfait,vends ce que tu possèdes », ou bien : « Que celui quipeut comprendre ceci, le comprenne ».(Matth. XIX, 21, 12). Ce n'estpas un commandement, car il laisse l'auditeur libre d'écouter sesparoles, il lui donne à choisir ce qu'il doit faire ou ne pas faire,cela reste en notre pouvoir. Il n'en est pas de même pour les commandements,il faut de toute nécessité les remplir, sous peine d'être,puni. C'est ce que saint Paul dit lui-même par ces paroles : «La nécessité m'en est imposée, et malheur àmoi si je n'évangélise pas ». ( I Cor. IX, 16.) Pourmoi, je le dirai (408) bien haut, afin que cette vérité éclateà tous les yeux. Ainsi, si celui qui a été préposéau gouvernement de l'Eglise et qui a été honoré dela dignité d'évêque, n'indique pas au peupléce qu'il doit faire, il encourt une grande responsabilité; maisle laïque n'est tenu par aucune nécessité de ce genre.C'est pour cette raison que l'apôtre Paul dit : « Selon lecommandement de Dieu notre Sauveur». Et voyez comme la suite s'accordeavec ce que je viens de dire. Paul venait de dire : «Dieu qui nement point » ; il dit maintenant : « Par le commandement deDieu notre Sauveur». Si donc il est notre Sauveur, et qu'il nousdonne des commandements, par le désir qu'il a de nous sauver, laprédication n'est point une oeuvre d'ambition, c'est une missionde foi, c'est un commandement de Dieu notre Sauveur.
« A Tite, mon vrai fils ». Il y a en effet des fils qu'onne reconnaît point pour ses vrais fils, comme celui dont il est dit: « Si quelqu'un, qui se nomme frère, est fornicateur, ouavare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur,ne mangez pas même avec un tel homme ». (I Cor. V, 11.) Untel homme est un fils, mais ce n'est point un vrai fils; c'est un fils,car il a reçu la grâce une fois et il a étérégénéré; ce n'est. point un vrai fils, caril est indigne de son père, car il se met sous un autre maître.En effet, dans l'ordre de la nature, le vrai fils se distingue du filsillégitime par sa mère, et il porte le nom de son père.Dans l'ordre de la grâce il n'en est pas ainsi, c'est par choix qu'onest fils; aussi appartient-, il à celui qui est un vrai fils dene pas demeurer tel, et à celui qui ne l'est pas, de le devenir.En effet, ce n'est point par la nécessité de la nature quecette question est décidée, c'est par la liberté duchoix: de là tant de changements. Onésime, par exemple, étaitun vrai fils, mais il cessa de l'être pour un temps, parce qu'ildevint méchant. . Ensuite il le redevint au point que l'apôtrel'appelait ses entrailles.
«A Tite, mon vrai fils, selon la foi qui nous est commune ». Qu'entend-ilpar ces mots: « Selon la foi qui nous est commune? » Aprèsl'avoir appelé son fils et s'être lui-même donnépour un père; pourquoi diminue-t-il et affaiblit-il cet honneur?En voici la raison: « Selon la foi qui nous est commune», ajoute-t-il,c'est-à-dire, selon la foi je n'ai rien de plus que toi; car ellenous est commune et c'est par elle que toi et moi nous avons étéengendrés. Mais alors pourquoi l'appelle-t-il son fils? C'estou pour montrer seulement qu'il a l'affection d'un père, ou parcequ'il l'a précédé dans l'apostolat, ou parce que Titea été baptisé par lui. C'est pour cette raison qu'ilappelle . les fidèles ses fils et ses frères : ses frères,parce qu'ils ont été engendrés parla même foi;ses fils, parce qu'ils ont été engendrés àla foi par son ministère. Lors donc qu'il dit: « Selon lafoi qui nous est commune», il indique qu'il est le frère deTite.
« Grâce et paix de la part de Dieu le Père et deJésus-Christ notre Sauveur ». Après avoir dit: «Mon fils », il ajoute : « De la part de Dieu le Père»,pour élever son âme, et lui apprendre de qui il est fils;il ne se contente pas de dire: « Selon la foi qui nous est commune»,il ajoute encore : « De la part de notre Père », etpar là il lui montre une fois de plus qu'il est son égal.en dignité.
3. Voyez comme il demande pour le maître les mêmes grâcesque pour les disciples et la foule des fidèles. C'est qu'il a besoindes mêmes prières, et même il en a plus besoin que les,autres, parce qu'il a un plus grand nombre d'ennemis, parce qu'il lui estplus difficile d'éviter la colère de Dieu. Car plus grandeest la dignité de celui qui, est chargé du saint ministèreet plus grands sont ses dangers. Il suffit souvent d'une seule grande oeuvreapostolique pour l'élever au ciel, comme aussi d'une seule fautepour le précipiter dans l'enfer. En effet, pour passer sous silencece qui survient tous les jours, si par amitié ou par quelqu'autremotif, il lui arrive d'élever un indigne à l'épiscopatet de lui confier le gouvernement des âmes dans une grande ville,voyez comme il s'expose aux flammes de l'enfer. Il ne sera pas puni seulementpour toutes les âmes qui périssent, parce que celui qu'ila ordonné manque de piété, mais, encore pour toutesles actions de l'évêque indigne. Celui qui dans l'ordre laïquen'était pas religieux, le sera encore., bien moins, lorsqu'un telhomme aura le gouvernement des âmes; pour celui qui étaitpieux auparavant, il lui sera difficile de rester tel sous un indigne pasteur.Car la vaine gloire, l'amour des richesses, l'arrogance ont plus de puissancelorsqu'ils s'autorisent des vices de l'évêque, et de mêmepour les offenses, les outrages, les insultes et mille autres péchés.Si donc quelqu'un n'est pas (409) religieux, il le deviendra moins encoredans ces circonstances. Ainsi, lorsqu'on établit un tel homme princede l'Église, on se rend responsable de toutes ses fautes et de toutescelles de la multitude qui lui est Gonflée. Si quelqu'un scandaliseune seule âme, il lui vaudrait mieux qu'on lui pendît une meuled'âne au cou et qu'on le jetât au fond de la mer. Que ne souffriradonc pas celui qui scandalise tant d'âmes, des cités, despeuples entiers, des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, de citadins,de laboureurs, ceux qui sont dans sa ville, ceux qui lui sont soumis dansd'autres villes? Si vous dites que sa peine sera triplée, vous nedites rien, tant sera grand son supplice et son châtiment. L'évêquea donc le plus grand besoin de la grâce et de la paix qui viennentde Dieu; s'il gouverne la ville sans ce secours, tout est,en ruine, toutest perdu, car il n'a pas de gouvernail. Quand il serait habile dans l'artde gouverner, s'il n'a pas ce gouvernail, je veux dire la grâce etla paix qui viennent de Dieu, navires et navigateurs seront submergés.
Aussi, je m'étonne lorsque j'en vois qui désirent un telfardeau. Homme malheureux, homme infortuné, ne vois-tu donc pasce que tu désires? Si tu vivais pour toi seul d'une vie inconnueet sans gloire, quand tu commettrais mille péchés, au moinstu n'aurais à rendre compte que d'une seule âme. Voilàà quoi se réduirait ta responsabilité. Mais que tuviennes à obtenir une telle dignité, vois de combien d'âmestu es responsable au jour du châtiment) Écoute saint Paul:«Obéissez», dit-il, « à vos conducteurset soyez-leur soumis, car ils veillent sur vos âmes, comme devanten rendre compte ». (Hébr. XIII, 17.) Et cependant tu désiresla dignité du commandement. Quel plaisir trouveras-tu donc danscette dignité? Je n'en vois pas, car personne dans cette dignitén'est véritablement maître. Comment cela? C'est qu'il estremis à la liberté de ceux qu'on commande, d'obéirou de désobéir, et s'il veut voir au fond des choses, celuiqui a cette ambition, bien loin de marcher vers le commandement, sera l'esclavede mille maîtres, tous opposés dans leurs désirs commedans leurs paroles. Ce qui est loué par l'un est blâmépar l'autre; ce qui est critiqué par celui-ci, est admirépar celui-là. Qui faut-il écouter? à qui obéir?il est impossible de le voir. L'esclave acheté à prix d'argents'irrite lorsque son maître lui donne un ordre qui le contrarie,mais toi, lorsque tant de maîtres te donneront les ordres les pluscontraires, si tu le supportes avec peine, pour cela même tu seraspuni et tu déchaîneras toutes les langues contre toi. Est-celà, je t'en prie, est-ce là une dignité? est-ce làun commandement? est-ce là un pouvoir?
4. L'évêque ordonne qu'on donne de l'argent; si celui quilui est soumis s'y refuse, non-seulement il n'en apporte. pas, mais pourqu'on ne puisse pas lui reprocher la tiédeur de son zèle,il accuse l'évêque. Il vole, dit-il, il pille, il absorbela substance des pauvres, il dévore les ressources des indigents.Mets fin à ses injures et dis-lui : Jusqu'à quand médiras-tu?Tu ne veux pas donner d'argent? Personne ne t'y force, personne n'emploiela violence, pourquoi t'emporter en injures contre celui qui te conseilleet qui t'exhorte? Mais quelqu'un tombe dans la misère, et il nelui tend pas la main, soit qu'il ne le puisse pas, soit qu'il ait autrechose à faire. On ne lui fait pas grâce, ce sont de nouvellesrécriminations, pires encore que les premières. Est-ce làgouverner? dit-on. Et il ne peut pas même se venger, car les fidèlessont ses entrailles. Or, de même que si les entrailles se gonflentet donnent mal à la tête et à tout le reste du corps,nous n'osons pas nous venger, car nous ne pouvons pas prendre le fer pourles déchirer : de même si quelqu'un de ceux qui nous sontsoumis tient cette conduite, et par des accusations de ce genre nous faitsouffrir et gémir, nous n'osons pas nous venger, car cela est loindes sentiments d'un père, il nous faut supporter notre douleur,jusqu'à ce qu'ils reviennent à de bonnes pensées.
L'esclave acheté à prix d'argent a une tâche quilui est imposée; lorsqu'il l'a finie, il est le reste du temps maîtrede lui-même. Mais l'évêque est tiraillé de toutesparts, on exige de lui beaucoup de choses qui dépassent ses forces; s'il n'est pas éloquent, ce ne sont que des murmures; s'il estéloquent, ce sont de nouvelles accusations, c'est un homme vain; s'il ne ressuscite pas les morts, c'est un homme de rien, celui-ci estun juste, mais lui non. S'il prend une nourriture modérée,autres accusations, il devrait suffoquer, dit-on; si quelqu'un l'a vu prendreun bain, nombreux reproches, il n'est pas digne de voir la lumièredu soleil. Car s'il fait les mêmes choses que (410) moi, s'il sebaigne, s'il boit et s'il mange, s'il a des habits, s'il prend soin desa maison et de ses serviteurs, pourquoi est-il élevé au-dessusde moi ? Voilà qu'il a des domestiques pour le servir, un ânepour le traîner : pourquoi est-il élevé au-dessus demoi 7 - Dis-moi donc: ainsi il ne faut pas qu'il ait un serviteur, maisil doit allumer son feu lui-même, aller chercher son eau, couperson bois, aller au marché ? quelle honte ! Les apôtres, cessaints hommes, ne veulent pas que celui qui est assidu dans la prédicationse mette au service des veuves, ils croient que c'est une occupation indignede lui, et toi tu le rabaisses au nombre de tes domestiques ! Mais puisquetu lui traces ainsi sa conduite, pourquoi ne te présentes-tu paspour t'occuper de ces soins? Dis-moi: ne te rend-il pas de plus grandsservices que toi qui t'occupes des choses du corps? Pourquoi n'envoies-tupus ton esclave potin le servir ? Le Christ a lavé les pieds deses disciples : crois-tu donc faire quelque chose de si admirable, parceque tu fournirais à son train de maison ? Mais tu n'y fournis paset tu l'empêches d'y fournir. Quoi donc? Est-ce qu'il doit vivredu ciel ? Dieu ne le veut pas ainsi. Mais tu vas me dire Les apôtresont-ils eu des hommes libres pour les servir ? Veux-tu donc savoir commentles apôtres ont vécu? Ils voyageaient, et des hommes, desfemmes libres s'employaient corps et âme pour leur donner du repos.Ecoute l'exhortation et les paroles de D'apôtre Paul : « Ayezde l'estime pour ceux qui sont tels que lui. Car il a étéproche de la mort pour le service de Jésus-Christ, n'ayant eu aucunégard à sa propre vie, afin de suppléer au défautde votre service envers moi ». (Philip. II, 29.) Entends-tu ce qu'ildit? Toi cependant tu n'oses pas, je ne dis point supporter un péril,mais même prononcer une seule parole en faveur de ton pèrespirituel. Mais, dis-tu, il ne doit pas prendre de bains. Pourquoi, dis-moi? où cela est-il défendu? Ce n'est certes pas une belle choseque la malpropreté. Nulle part nous ne voyons qu'on fasse un crimede ces soins, pas plus qu'on ne les admire.
Ce n'est pas sur ces choses, mais sur d'antres que portent les prescriptionsfaites aux évêques par l'apôtre Paul; il veut qu'ilssoient irrépréhensibles, tempérants, décents,hospitaliers, savants dans la doctrine. Voilà ce qu'exige l'apôtre,ce qu'il faut demander à l'évêque et rien de plus.Tu n'es pas plus diligent que saint Paul, que dis-je? tu n'es pas plusdiligent que le Saint-Esprit. S'il est violent, adonné au vin, cruelet inhumain, accuse-le; voilà des vices indignes d'un évêque.S'il vit dans la mollesse, tu peux encore lui en faire un crime. Mais s'ilprend soin de son corps pour te servir et t'être utile, l'en blâmeras-tu?Ne sais-tu pas que la mauvaise santé du corps ne nuit pas moinsà nous-même et à l'Eglise que la mauvaise santéde l'âme? Pourquoi saint Paul s'en occupe-t-il dans son épîtreà Timothée ? « Use d'un peu de vin à cause deton estomac et des maladies que tu as souvent». (I Tim. V, 23.) Voilàce qu'il dit, car si, polir exercer la vertu, nous n'avions besoin quedu seul secours dé l'âme; il serait inutile de soigner soncorps. Demandons-nous pourquoi. nous sommes ainsi nés. Mais du momentque le corps est très-utile, le négliger ne serait-ce pasd'une extrême démence ? Car supposons un homme honoréde la dignité épiscopale, chargé du gouvernement del'Eglise, vertueux et orné de toutes les qualités que doitavoir un évêque, mais d'une santé débile ettoujours au lit, à quoi pourra-t-il être bon? Quel voyagepourra-t-il entreprendre? Quelle inspection pourra-t-il faire? Qui pourra-t-ilblâmer? Qui pourra-t-il avertir ?
Si j'ai tenu ce discours, c'est pour que vous appreniez à ne'plus blâmer témérairement vos pasteurs, mais àles entourer de déférence et dé respect, et que, siquelqu'un est rempli du désir d'obtenir une telle dignité,la considération de toutes ces accusations éteigne son désir.Car c'est assurément un grand péril et pour lequel il estbesoin de la grâce et de la. paix de Dieu. Je vous en prie, demandez-lapour nous comme nous la demandons pour vous, afin que les uns et les autres,couronnés par la vertu, nous obtenions les biens qui nous ont étépromis en Jésus-Christ qui partage avec le père et. le Saint-Espritla gloire, la puissance et l'honneur, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE II
LA RAISON POUR LAQUELLE JE T'AI LAISSÉ ENCRÈTE, C'EST AFIN QUE TU METTES EN BON ORDRE LES CHOSES QUI RESTENTA RÉGLER, ET QUE TU ÉTABLISSES DES PRÉTRES DE VILLEEN VILLE, SUIVANT CE QUE JE T'AI ORDONNÉ; NE CHOISISSANT AUCUN HOMMEQUI NE SOIT IRRÉPRÉHENSIBLE, MARI D'UNE SEULE FEMME, ET DONTLES ENFANTS SOIENT FIDÈLES ET QUI NE SOIENT PAS ACCUSÉS DEDISSOLUTION, NI DÉSOBÉISSANTS. (I, 5, 6-11)
1. Toute la vie des anciens était en action et en lutte; il n'enest pas de même de la nôtre, elle est pleine de négligence.Ceux-là savaient qu'ils avaient été mis au monde pourtravailler en se conformant à la volonté du Créateur;niais nous, il semble que :nous soyons nés pour manger, boire etvivre dans la mollesse, tant nous faisons peu de cas des choses spirituelles! Je ne parle pas des apôtres seulement, mais encore de ceux quisont venus après eux. Voyez-les donc parcourir tous les pays, et,se livrant tout entiers à cette occupation, vivre toujours sur la,terre, étrangère : on croirait qu'ils n'avaient pas de patriesur la terre.
Ecoutez ce que dit le bienheureux Paul : « La raison pour laquelleje t'ai laissé en Crète » : il semble que se distribuantle monde tout entier, comme ils eussent fait pour une seule maison, ilsadministraient ainsi toutes choses et étendaient leur vigilanceà tous les lieux, l'un se chargeant de telle région et l'autrede telle autre. « La raison pour laquelle je t'ai laisséen Crète, c'est afin que tu mettes en bon ordre les choses qui restentà régler ». Il ne prend pas un ton de commandement,: « Afin que tu mettes en bon ordre », dit-il. Voyez-vous commeil a l'âme pure de toute jalousie, comme il recherche partout l'intérêtde ses disciples , comme il ne se demande pas si c'est lui ou un autrequi gouvernera? Là où il y avait le plus de dangers et dedifficultés il allait en personne mettre les choses en ordre. Maisce qui rapportait plus de gloire sans mériter autant d'éloges,il le confie à son disciple, j'entends par là l'ordinationdes évêques et toutes les autres choses qui avaient besoind'être redressées, ou plutôt, pourrait-on dire, quiavaient besoin d'une plus grande perfection. Que dis-tu, je t'en prie?Il mettra en bon ordre ce qui t'est soumis, et tu ne regardes pas celacomme une honte ni comme un déshonneur pour toi ? Pas le moins dumonde, car je ne pense qu'à l'intérêt de l'Eglise;et que ce soit par moi ou par un autre que tout aille bien, peu m'importe. Tels doivent être les sentiments d'un bon pasteur, il ne doit pasrechercher sa propre gloire, mais l'utilité de tous. « Etque tu établisses des prêtres de ville en ville», celaveut dire des évêques, comme nous l'avons expliquéailleurs. « Suivant que je t'ai ordonné, ne choisissantaucun homme qui ne soit irrépréhensible ». « De ville en ville », dit-il, car il ne voulait pas que toutel'île fût à la charge d'un seul, mais chacun devaitavoir sa part de soucis et d'inquiétudes. En effet, la fatigue seraitmoins grande et les fidèles seraient gouvernés avec plusde sollicitude du moment qu'un seul maître ne se contenterait pasde parcourir un grand nombre d'églises, mais que chacune d'ellesserait confiée à un évêque et embellie par sessoins.
« Ne choisissant aucun homme qui ne soit irrépréhensible,mari d'une seule femme, et dont les enfants soient fidèles,et qui ne soient pas accusés de dissolution, ni désobéissants».Pourquoi nous offre-t-il ce portrait? Il ferme la bouche aux hérétiquesqui condamnent le mariage, en montrant que l'union des époux n'estpoint blâmable, et qu'elle est au contraire si honorable qu'un hommemarié peut monter sur le siège épiscopal. Mais (412)en même temps il flétrit les incontinents en ne leur permettantpas d'obtenir cette dignité après un second mariage. Carcomment l'homme qui n'a gardé aucun amour pour la femme qu'il aperdue , pourra-t-il être un bon pasteur de l'église? Quelsreproches ne l'atteindront pas ? Vous savez tous en effet, vous savez qu'unmariage en secondes noces, bien qu'il ne soit pas interdit parles lois,offre pourtant matière à de nombreuses accusations. Ainsiil ne veut point qu'un pasteur se présente devant les fidèlesavec une seule tache. C'est pourquoi il dit : « Aucun homme «quine soit irrépréhensible ». C'est-à-dire dontla vie soit pure de toute faute et qui n'offre aucune prise à celuiqui voudra l'examiner. Ecoutez les paroles de Jésus-Christ : «Si la lumière qui est en toi n'est que ténèbres,combien seront grandes les ténèbres mêmes ».(Matth. VI, 23.) . « Dont les enfants soient fidèles et quine soient pas accusés de dissolution, ni désobéissants».Considérons comme il porte sa sage prévoyance jusque surles enfants. En effet, comment celui qui n'a pu former ses enfants, formerait-illes autres? Si ceux qu'il a eus dès leurs premiers jours avec lui,qu'il a nourris, et sur lesquels la loi et la nature lui donnent autorité,il n'a pas pu les instruire, comment pourra-t-il être utile aux autres?Si le père n'avait pas eu la plus grande négligence, il n'auraitpas souffert que ceux qui étaient sous son autorité devinssentméchants. Il n'est pas possible, non il n'est pas possible qu'aprèsavoir été élevé dès les premièresannées avec la plus grande sollicitude, qu'après avoir étéentouré des plus grands soins , on devienne pervers : car il n'ya pas de défauts naturels que ne puisse vaincre une telle diligence.Si, ne plaçant qu'en seconde ligne l'éducation de ses enfants,un père s'applique à acquérir des richesses et a plusd'amour pour elles que pour sa famille, c'est un homme indigne. Car simalgré la loi de la nature il a eu tant d'insensibilité oude démence qu'il s'est montré plus inquiet pour ses biensque pour ses enfants , comment pourrait-il monter sur le trône épiscopalet mériter une telle dignité? S'il n'a pas pu corriger sesenfants, quelle insouciance ne peut-on pas lui reprocher? S'il ne s'enest pas occupé, quelle insensibilité ne petit-on point blâmeren lui ? Comment donc celui qui n'a pas pris soin de ses enfants, prendra-t-ilsoin des étrangers?
Et l'apôtre ne dit pas seulement que les fils de l'évêquene doivent pas être dissolus, mais il ne veut pas même qu'onpuisse les accuser de l'être ni qu'ils aient une mauvaise réputation.« Car il faut que l'évêque soit irrépréhensible,comme étant dispensateur dans la maison de Dieu, non superbe, noncolère, non sujet au vin, non batteur (7) ».
2. Un prince séculier, qui commande par la loi et par la contrainte,ne gouverne pas souvent d'après les désirs de ceux qui luisont soumis, et c'est naturel. Mais un évêque qui doit sonautorité à des gens qui la lui ont accordée de leurplein gré et qui lui sont reconnaissants de l'avoir acceptée,s'il se conduit de telle sorte qu'il ne fasse rien que par ses propresidées, sans rendre aucun compte à personne, il exerce bienplutôt un pouvoir tyrannique qu'une magistrature populaire. «Car il faut», dit l'apôtre, « que l'évêquesoit irrépréhensible, comme étant dispensateur dansla maison de Dieu, non attaché à son sens propre, non colère». Comment en effet apprendra-t-il aux autres à vaincre unvice qu'il n'a pas pu s'apprendre à détruire en lui ? Sacharge le fera entrer dans nombre de difficultés qui aigriraientet mettraient hors de lui un homme plus patient: elle lui donnera milleoccasions de céder à la colère. S'il n'y est pas préparéd'avance, on ne pourra pas le souffrir, et le plus souvent dans, l'exercicede son ministère il portera le trouble et la ruine partout. «Non porté au vin, non batteur ». II parle ici de l'évêquequi injurie: or il faut plutôt agir par l'exhortation que par lereproche, mais par l'injure, jamais. Car, dites-moi, quelle nécessitéy a-t-il d'injurier? Il faut effrayer par la menace de l'enfer et inspirerune grande terreur. Mais celui qu'on injurie, prend plus d'audace encoreet méprise davantage celui qui le traite ainsi. Rien ne porte aumépris comme l'injure: elle déshonore celui qui s'en rendcoupable, et ne lui permet pas d'inspirer le respect. Il faut que l'évêqueparle avec une grande piété, qu'il rappelle les pécheursàla pensée du jugement dernier, et que jamais l'injure ne le souille,S'il y en a qui l'empêchent de remplir son ministère, alorsil doit agir avec toute son autorité. « Non batteur »,dit-il. Le maître est le médecin des âmes, or le médecinne frappe point, il ranime et guérit celui qui a étéfrappé.
« Non porté à un gain honteux, mais hospitalier,aimant les gens de bien, sage, juste, (413) saint, continent, retenantfortement la parole de la vérité comme elle lui a étéenseignée (8, 9) ». Voyez-vous quelle haute vertu il requiert?« Non porté à un gain déshonnête »,c'est-à-dire montrant un grand mépris pour les richesses.« Hospitalier, aimant les gens de bien, sage, juste, saint»: il fait entendre qu'il doit abandonner tout son bien à ceux quiont besoin. « Continent » : il n'entend point par làcelui qui se livre au jeûne, mais celui qui réprime les désirscoupables de sa langue, de sa main, de ses yeux. Car la continence consisteà ne se laisser entraîner par aucun vice. « Retenantfortement la parole fidèle de la vérité, comme ellelui a été enseignée ». Par « fidèle» il veut dire vrai ou qui nous a été transmis parla foi, qui n'a besoin ni de raisonnements ni de recherches. « Retenantfortement ». C'est- à- dire, prenant d'elle un soin inquiet,faisant d'elle toute son occupation. Mais quoi, s'il n'a aucune cultureprofane? C'est pour cela qu'il dit : «La parole comme elle lui aété enseignée. Afin qu'il soit capable d'exhorteret de convaincre les contradicteurs » ; il n'est donc pas besoinde l'éclat des expressions, ce qu'il faut c'est l'intelligence,cest la connaissance des Ecritures , c'est la force des pensées.
Ne voyez-vous pas que saint Paul qui a converti le monde, a eu plusde pouvoir que Platon et que tous les autres ensemble? Mais c'est par lesmiracles, direz-vous? Ce n'est point par les miracles seuls, car si vousparcourez les Actes des apôtres, vous le verrez en beaucoup d'endroitsremporter la victoire même avant tout miracle. « Afin qu'ilsoit capable d'exhorter par la saine doctrine », c'est-à-direpour protéger les fidèles et pour renverser les ennemis. « Et de convaincre les contradicteurs », c'est qu'en effetsans cela il n'y a rien. Car celui qui ne sait pas combattre un adversaire,asservir toute intelligence à l'obéissance de Jésus-Christ,et faire tomber les faux raisonnements; celui qui ne sait pas enseignerla vraie doctrine, que celui-là s'éloigne du trôneapostolique. Les autres qualités requises on les trouvera dans lesfidèles, comme d'être irrépréhensible, d'avoirdes enfants obéissants, d'être hospitalier, juste, saint :mais ce qui est surtout le propre du docteur, c'est qu'il puisse instruirepar sa parole ; cependant c'est ce dont on ne prend aucun souci aujourd'hui.
« Car il yen a plusieurs qui ne veulent point se soumettre, vainsdiscoureurs et séducteurs d'esprits, principalement ceux qui sontde la circoncision (10), auxquels il faut fermer la bouche ». Voyez-vous comme il montre la cause de leur perversité ? C'est qu'ilsvoudraient commander au lieu d'être commandés, car c'est làce que l'apôtre a fait entendre. Si donc tu ne peux pas les persuader,ne leur donne pas les saints ordres , mais impose-leur silence dans l'intérêtdes autres. De quelle utilité seraient-ils , s'ils n'obéissentpas, que dis-je, s'ils sont insoumis ? Mais pourquoi leur fermer la bouche?C'est qu'il y va de l'intérêt des autres.
« Et qui renversent les maisons tout. entières, enseignantpour un gain déshonnête des choses qu'on ne doit point enseigner(11)». Si celui qui a reçu mission d'enseigner , n'est pascapable de les combattre et de leur imposer silence lorsqu'ils se conduisentsi effrontément, il deviendra lui-même cause de la perditionde tous ceux qui périront. Car si l'on nous exhorte par ces paroles. « Ne cherche pas à devenir juge, si tu ne peux détruirel'injustice » (Ecclés. VII, 6), on pourrait dire ici avecbien plus de raison encore : Ne cherche pas à devenir évêque, si tu n'es pas capable d'une telle dignité; au contraire, si l'onte forçait à l'être, refuse. Voyez-vous comme partoutc'est l'amour de l'argent et le désir d'un gain déshonnêtequi est le principe de tous les désordres? « Ils enseignentpour un gain déshonnête des choses qu'on ne doit point enseigner».
3. Il n'y a rien que ces vices n'ébranlent, car de mêmequ'un vent violent, lorsqu'il s'abat sur une mer calme, la trouble jusquedans ses profondeurs, au point que les flots charient le sable, de mêmeceux-ci, une fois entrés dans l'âme, ta bouleversent de fonden comble, l'aveuglent et lui enlèvent sa clairvoyance. Cela estsurtout vrai du fol amour de la gloire. Pour les richesses il est facileà qui le veut de les mépriser, mais dédaigner un honneurqui nous est accordé par un grand nombre d'hommes, voilàqui exige un grand courage, une grande philosophie, une âme angéliqueet qui s'élève jusqu'au sommet du ciel. Il n'y a pas, nonil n'y a pas un seul vice qui ait une puissance aussi tyrannique, et quirègne ainsi partout. Car il règne partout, ici plus, làmoins, mais partout cependant. Comment pourrons-nous donc le vaincre, sinontout à fait, au (414) moins en partie? Ce sera en nous tournantvers le ciel, en ayant l'image de la Divinité sous les yeux, enélevant notre pensée au-dessus des choses de la terre. Toutesles fois que vous vous sentirez tenté du désir de la gloire,pensez que vous l'avez acquise, considérez à quoi elle setermine enfin , et comprenez qu'elle n'est rien. Voyez quels maux elletraîne après elle et de quels biens elle nous prive. Voussupporterez les fatigues , vous affronterez les dangers, mais le prix devos efforts, mais la récompense vous échappera. Songez quela plupart des hommes sont méchants, et méprisez leur gloire.Car prenez-les un à un, voyez quels ils sont, vous trouverez queles honneurs sont ridicules, et qu'ils sont moins une gloire qu'une honte: ensuite élevez votre pensée vers le trône de Dieu.Lorsque vous aurez fait une bonne action, si vous pensez que vous devezla montrer aux hommes, si vous recherchez des spectateurs pour qu'ellesoit vue, songez que Dieu la voit, et réprimez tous ces désirs.Eloignez votre pensée de la terre pour la porter vers le célesteséjour.
Si les hommes vous louent, plus tard ils vous blâmeront, ils vousporteront envie , ils vous déchireront ; supposons qu'il n'en soitrien, du moins leurs éloges ne vous rapporteront aucun avantage.En Dieu rien de semblable : il aime à nous louer de nos bonnes couvres.Vous avez bien parlé et vous avez été applaudi : quelprofit en retirez-vous? Si vous avez été utile à ceuxqui vous applaudissent, si vous les avez convertis, si vous les avez rendusmeilleurs, si vous les avez guéris de leurs plaies, il faut vousréjouir assurément non pas des éloges qu'ils vousdonnent, mais d'une conversion si belle et si merveilleuse. Mais si malgréleurs louanges continuelles et le tumulte de leurs battements de mains,ils ne retirent aucun fruit de ce qu'ils louent, il faut plutôt gémirsur leur sort, en voyant que leurs applaudissements seront leur condamnation.Du moins votre piété sera-t-elle une gloire pour vous ? Sivous êtes pieux et que vous n'ayez conscience d'aucune faute, vousdevez être content non point de paraître ce que vous êtes,mais d'être ce que vous paraissez. Que si, sans être pieux,vous êtes honoré par les hommes, songez que vous ne les aurezpas pour juges au dernier jour, mais gîte Celui qui vous jugera connaîtles ténèbres et leurs mystères. Oui, si, lorsque vousavez conscience de vos fautes, vous paraissez pur à tous les yeux,non-seulement il ne faut pas vous réjouir, mais bien plutôtdevez-vous pleurer et pleurer amèrement sur vous-même, enpensant à ce jour où tout sera révélé,où les ténèbres montreront leurs secrets àla lumière. Vous possédez de la gloire? dépouillez-vous-en,dans la conviction qu'il vous faudra payer ces hommes. Personne ne voushonore? Et bien, vous devez même vous en réjouir: car Dieun'ajoutera pas un nouveau reproche à tous ceux qu'il vous fera,il ne pourra pas vous blâmer d'avoir joui de la gloire. Ne voyez-vouspas en effet que l'Éternel, dans l'énumération detant de bienfaits méconnus, met encore ceci en ligne de compte ?« J'ai », dit-il par la bouche d'Amos, « suscitéquelques-uns d'entrevous pour être prophètes, et quelques-unsd'entre vos jeunes gens pour être nazaréens ». (Amos,II, 11.) Ainsi, pour tout le moins vous aurez cet avantage, que vous neserez pas exposé à de plus grands supplices. Car n'êtes-vouspas honoré en cette vie ? êtes-vous méprisé?ne fait-on de vous aucun cas? que dis-je ! êtes-vous insultéet outragé ? ce dédommagement vous reste; qu'on ne vous demanderapas compte des honneurs que vous auront accordés vos compagnonsd'esclavage. Mais vous retirez de là bien d'autres avantages : rabaisséet humilié comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas, quand mêmevous le voudriez, céder à l'orgueil, lorsque vous portezvotre attention sur vous-même. Pour celui au contraire qui jouitde grands honneurs, outre qu'il aura de terribles dettes à solder,il se laisse aller à l'arrogance et à la vaine gloire, etil se fait l'esclave des hommes. De plus, à mesure que sa puissances'étend, il est obligé de faire beaucoup de, choses qui luidéplaisent.
4. Convaincus qu'il est préférable pour nous d'agir ainsi,ne recherchons pas les dignilés, et si on nous les offre, rejetons-les,faisons effort pour nous en éloigner, et étouffons nos désirsambitieux. Je le dis à ceux qui gouvernent comme à ceux quisont gouvernés. Car l'âme qui désire les honneurs etla réputation , ne verra pas le royaume des cieux. Ce n'est pasmoi qui le dis, ce ne sont point mes paroles, ce sont celles du Saint-Esprit;elle ne le verra pas; quand même elle aurait pratiqué la vertu.Car, dit l'Écriture, « ils ont reçu leur récompense». (Match. VI, 5.) Mais (415) pour celui qui n'a pas eu sa récompense,comment ne verrait-il pas le royaume des cieux ? Je ne défends pasqu'on recherche la gloire, mais je veux que ce soit la vraie gloire, cellequi vient de Dieu: « Sa gloire », dit l'apôtre, «n'est pas des hommes, mais de Dieu ». (Rom. II, 29.) Soyons pieuxloin des regards, sans faste, sans appareil, sans hypocrisie. Au loin latoison de la brebis ! Efforçons-nous plutôt d'être desbrebis véritables. Il n'y a rien de plus vil que la gloirehumaine. Car, dites-moi, si vous voyiez une multitude d'enfants encoreà la mamelle, désireriez-vous leurs louanges? Vous devezavoir ces sentiments à l'égard de tous les hommes pour cequi concerne les honneurs ; et voilà pourquoi on les appelle unevaine gloire. Voyez les masques que les comédiens portent sur lascène : comme ils sont beaux et brillants ! comme on les a façonnésavec le dernier soin pour. leur donner la perfection de la forme ! Pourriez-vousdans la vie réelle me montrer tant de beauté? Non sans doute.Mais quoi? votre amour se porte-t-il sur quelque chose de semblable ? Non,dites-vous. Pourquoi ? Parce que ces masques sont vains, et qu'ils imitent,sans l'avoir, la vraie beauté.
Il en est de même de la gloire, et cette beauté qu'elleimite, elle ne l'a pas. Seule la vraie gloire subsiste, c'est celle quiest dans le fond de notre nature. Mais pour celle qui brille au dehors,elle cache souvent la laideur, elle la cache, dis-je, dans les hommes,et souvent jusqu'au soir. Mais détruisez le théâtre,arrachez les masques, et chacun paraît ce qu'il est. N'allons doncpas chercher la vérité polir ainsi dire sur la scèneet dans l'hypocrisie. Dites-moi en effet ce qu'il y a d'utile àêtre vu de la multitude? C'est une vaine gloire et. rien .de plus;car rentrez chez vous, et trouvez-vous seul, la voilà tout entièreévanouie aussitôt. Vous vous êtes montré dansl'agora, et tous les regards se sont tournés vers vous : eh bien,et après? Il n'y a plus rien, elle s'est éclipsée,elle a fui comme la fumée, qui se dissipe. Pouvons-nous aimer ainsil'instabilité même? Quelle démence ! quelle folie !ne pensant qu'à une chose, demandons-nous seulement quelles louangesnous donnera Dieu. Si c'est là ce qui fixé notre attention,jamais nous ne rechercherons les honneurs qui viennent des hommes; et,s'ils viennent d'eux-mêmes à nous, nous les dédaignerons,nous nous en moquerons, nous les mépriserons ; et quand nous trouveronsun lingot d'or, nous aurons les sentiments que nous éprouverionsdevant de la boue. Que personne donc ne vous loue, car cela ne vous servirade rien, et s'il vous blâme, cela ne saurait vous nuire. A la louangequi vous viendra de Dieu sera jointe une récompense, et àson blâme un châtiment : mais de la part des hommes, blâmeet louange, tout est vain.
C'est même en cela que nous sommes égaux à Dieu,car Dieu n'a pas besoin des louanges des hommes: « Je ne tire pointma gloire des hommes », dit-il. (Jean, V, 41.) Est-ce là peude chose, dites-moi ? Lorsque vous ne pourrez pas arriver à mépriserla gloire, dites-vous qu'en la méprisant vous serez égauxà Dieu et aussitôt vous la mépriserez. Il n'est paspossible que celui qui est esclave de l'honneur, ne le soit pas de touteschoses, il est même plus esclave que les esclaves eux-mêmes.Car nous ne faisons pas faire à nos esclaves tout ce que la gloireexige de ceux qu'elle tient sous ses lois. Elle nous force â direet à souffrir des choses honteuses, pleines de déshonneur;et c'est surtout lorsqu'elle voit qu'on lui obéit, qu'elle se montreplus tyrannique dans ses ordres. Fuyons donc, fuyons, je vous en prie,cette servitude. Mais, dira-t-on, comment le pourrons-nous ? Si nous avonsde sages pensées sur ce monde, si nous le regardons comme un rêvéet une ombre, et rien de plus, nous en viendrons facilement à bout,et nous ne nous laisserons prendre par la gloire ni dans les petites, nidans les grandes choses. Mais si nous ne la méprisons pas dans lespetites, nous succomberons facilement dans les grandes. Ecartons donc loinde nous les sources de cette funeste passion, je veux dire la sottise etla bassesse de l'âme. Si nous prenons des sentiments sublimes, nouspourrons mépriser la gloire qui vient de la multitude, élevernotre pensée vers le ciel, et gagner les récompenses éternelles.Puissions-nous les, obtenir tous parla grâce et la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage avec le Père etle Saint-Esprit la gloire, la puissance et l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE III
QUELQU'UN D'ENTRE EUX, QUI ÉTAIT LEUR PROPREPROPHÈTE, A DIT : LES CRÉTOIS SONT TOUJOURS MENTEURS, DEMAUVAISES BÊTES, DES VENTRES PARESSEUX. CE TÉMOIGNAGE ESTVÉRITABLE; C'EST POURQUOI REPRENDS-LES VIVEMENT, AFIN QU'ILS SOIENTSAINS EN LA FOI, NE S'ADONNANT PAS AUX FABLES JUDAÏQUES ET AUX COMMANDEMENTSDES HOMMES QUI SE DÉTOURNENT DE LA VÉRITÉ. (I, 12,13;II, 1.)
1. Il y a ici plusieurs choses à se demander, d'abord, quel estcelui -qui a parlé ainsi ; ensuite, pourquoi, saint Paul s'est servide ces paroles; enfin, pourquoi il s'est appuyé sur un témoignageprofane. En expliquant encore quelques autres points, nous donnerons ainsila réponse qui convient. Comme l'apôtre parlait un jour auxAthéniens , il leur cita l'inscription qu'il avait lue sur un autel: « Au Dieu inconnu », et un peu plus loin il ajouta : «Car nous sommes aussi sa race, selon ce que quelques-uns même devos poètes ont dit ». C'est Epiménide qui parlait ainsides Crétois , et lui-même était Crétois. Maisil faut vous dire pour quelle raison il a parlé ainsi ; or voicicomment les choses se sont passées. Les Crétois ont un tombeaude Jupiter avec cette inscription: Ici repose Zas, qu'on appelle Zeus (Jupiter).Le poète, rapportant cette inscription, trouva une occasion de semoquer des mensonges des Crétois; mais dans ce qui suit il poussaencore plus loin la moquerie : « 0 roi, les Crétois t'ontconstruit un « tombeau, toi cependant tu ne meurs pas, « cartu es immortel ». Si ce témoignage est vrai, voyez combienest grave la conséquence qui en découle. En effet, si lepoète est dans la vérité, lorsqu'il leur reprochede mentir parce qu'ils prétendent que Jupiter est mort, et c'estce que rapporte l'apôtre, le danger est grand. Prêtez ici toutevotre attention, je vous prie, mes frères. Le poète dit queles Crétois mentent lorsqu'ils prétendent que Jupiter estmort, et le témoignage de l'apôtre confirme le sien; doncd'après le témoignage de l'apôtre Jupiter est immortel.Il dit enfin : «Ce témoignage est vrai ». Que devons-nousdonc penser? Ou plutôt comment résoudrons-nous cette difficulté?Le voici : l'apôtre ne parle pas en son nom, il accepte simplementce témoignage et il l'applique à leur habitude de mentir.Car pourquoi- n'a-t-il pas aussi ajouté : « O roi, les Crétoist'ont construit un tombeau? » Cela, l'apôtre ne le rapportepas, il dit seulement qu'Epiménide a eu raison d'appeler les Crétoisdes menteurs. Ce n'est pas la seule raison sur laquelle nous nous appuyonspour déclarer que- Jupiter n'est pas Dieu. Nous en avons mille autrespreuves ailleurs, et nous n'avons pas besoin du témoignage des Crétois.Du reste saint Paul ne dit pas que c'est en ceci qu'ils ont menti. S'ilsont menti, c'est bien plutôt lorsqu'ils ont dit que Jupiter étaitun dieu; ils croyaient du reste qu'il y avait encore d'autres dieux. Voilàpourquoi l'apôtre dit qu'ils sont menteurs.
Maintenant il faut rechercher pourquoi saint Paul emprunte des témoignagesaux Grecs. C'est que nous les réfutons mieux lorsque nous avonsà leur montrer leurs pro. pres témoignages, leurs propresaccusations, lorsque nous leur opposons pour les condamner ceux mêmesqu'ils admirent. Aussi l'apôtre dit-il dans un autre endroit : «Au Dieu inconnu ». En effet, comme les Athéniens n'ont- paseu dès l'origine tous leurs dieux, mais qu'ils en ont reconnu quelquesnouveaux dans la suite des temps, par exemple ceux qui leur sont venusdes contrées du Nord, et que c'est ainsi qu'ils ont instituéle culte de Pan, les petits et les grands mystères, (417) ils ontété amenés par là à croire qu'il y avaitprobablement un autre Dieu qui leur était inconnu, et, pour êtrepieux envers lui, ils lui ont élevé un autel avec cette inscription: « Au Dieu inconnu », comme s'ils avaient voulu dire qu'ily avait peut-être un autre Dieu qu'ils ne connaissaient pas. L'apôtreleur dit donc : Le Dieu que vous avez reconnu d'avance, je viens vous l'annoncer.Quant à ces mots : « Car nous sommes aussi sa race »,c'est Aratus qui s'était ainsi exprimé, en parlant de Jupiter.Après avoir dit d'abord : La terre est pleine de Jupiter, la meren est pleine, il ajoute : « Car nous sommes aussi sa race»; il veut montrer par là, selon moi, que c'est Dieu qui nous a créés.Comment donc saint Paul a-t-il appliqué au Dieu, qui gouverne touteschoses, ce qui avait été dit de Jupiter? Il n'applique pasà Dieu ce qui a été dit de Jupiter; mais ce qui appartenaità Dieu, ce qu'on ne pouvait pas attribuer raisonnablement àJupiter, il l'a rendu à Dieu. Ainsi le nom de Dieu n'appartientqu'à Dieu lui-même, et il est injustement donné auxidoles. Du reste sur qui se serait-il appuyé pour leur parler ?Sur les prophètes ? Mais il ne l'auraient pas cru. C'est ainsi quemême en s'adressant aux juifs, il ne leur dit rien qu'il tire desEvangiles, il emprunte tout aux prophètes : « Je me suis faitjuif avec les juifs, avec ceux qui sont sans la loi, comme si j'étaissans la loi ; avec ceux qui vivent sous la loi, comme si j'étaissous la loi ». (I Cor. IX, 11.)
2. C'est ainsi que Dieu agit lui-même, comme par exemple dansl'histoire des mages. Car ce n'est point par un ange qu'il les guida, nipar un prophète, ni par un apôtre, ni par un évangéliste.Par quoi donc ? Par une étoile. Comme ils étaient versésdans l'astronomie, c'est par cet art qu'il les prend. C'est ce que nousmontrent encore les vaches qui traînent l'arche. Si elles suiventce chemin, disent les devins, l'indignation de Dieu contre nous est véritable.(I Rois, vi, 9.) Les devins disent-ils donc vrai.? Il s'en faut de beaucoup,mais Dieu les réfute et les confond par leurs propres paroles. Ilen est de même pour la pythonisse : car comme Saül avait eufoi en elle, Dieu lui fit annoncer par sa bouche le sort qui l'attendait.(I Rois, XXVIII, 8.) Pourquoi donc saint Paul impose-t-il silence au démonqui disait : « Ces hommes sont les serviteurs du Dieu souverain etils vous annoncent la voie du salut?» Pourquoi Jésus-Christlui-même empêche-t-il les démons de parler ? (Act. XVI,17 ; Marc, I, 25.) C'est parce que saint Paul avait déjàfait des miracles qui avaient témoigné pour lui ; quant àJésus-Christ ce n'était plus une étoile qui l'annonçait,mais lui-même qui se révélait au monde. Or les démonsne l'adoraient pas, et il ne devait pas souffrir qu'une idole parlâtde manière à entraver son action. Mais Dieu laissa parlerBalaam sans l'en empêcher c'est ainsi que toujours il condescendà nos besoins. Vous en étonnez-vous? Il a souffert qu'onse fit de lui une idée grossière et indigne, par exemple,qu'il était matériel, qu'il était visible. Mais ilcombat cette opinion par ces paroles : « Dieu est esprit ».(Jean, IV, 24.) C'est ainsi encore qu'il se réjouissait des sacrifices,ce qui ne peut convenir à sa nature, et qu'il aurait proférédes. paroles qui ne peuvent s'accorder entre elles, et mille autres chosessemblables. C'est que ce n'est jamais sa dignité, mais toujoursnotre utilité qu'il considère. Un père tient-il comptede sa dignité ? il balbutie avec ses petits enfants, il ne désignepas les mets, les plats, les coupes par leurs noms grecs, il se sert d'unlangage enfantin et barbare, c'est ce que Dieu fait d'une manièreplus complète encore. Dans les reproches qu'il adresse par la bouchedu Prophète, il se sert de mots que nous puissions comprendre :« Si une nation change de dieux », dit-il. (Jérémie,II, 11.) Partout dans les Ecritures, les choses mêmes aussi bienque les mots sont mises à notre portée.
C'est pourquoi reprends-les vivement, afin « qu'ils soient sainsen la foi ». Si l'apôtre parle en ces termes, c'est que dansleurs moeurs ils étaient impudents, fourbes, incorrigibles. Ilsétaient rongés de mille vices. Aussi comme ils étaientprompts au mensonge, accoutumés à la fourberie, adonnésà leur ventre, plongés dans la paresse, il était besoinde paroles fortes et frappantes. Un tel caractère en effet ne peutpas être mené par la douceur. « C'est pourquoi reprends-les».Il ne s'agit pas ici de ceux qui sont étrangers à la foi,mais bien des fidèles. « Vivement », ajoute-t-il, c'est-à-direfrappe-les de coups qui fassent des blessures profondes. Il faut se comporteren effet, non pas de la même façon avec tous, mais de différentesmanières, (417) selon la diversité des circonstances. Nullepart en cet endroit il ne se -sert de douces exhortations. Car si en adressantde durs reproches à un homme d'un caractère tendre et noble,on le déchire, on le perd, en flattant celui quia besoin d'êtrerepris avec véhémence, on le corrompt, on l'empêchede se relever. « Afin », dit saint Paul, « qu'ils soientsains dans la foi ». Etre sain, c'est n'avoir aucun élémentimpur, aucun élément étranger à notre nature.Que si ceux mêmes qui observent les prescriptions judaïquestouchant les viandes, ne sont pas sains dans la foi, mais s'ils sont faibleset malades, « quant à celui qui est faible en la foi, «recevez-leet n'ayez point avec lui de contestations ni de disputes » (Rom.XIV, 1), que dira-t-on de ceux qui jeûnent avec les juifs, de ceuxqui observent le sabbat, de ceux qui vont dans les lieux consacréspar les païens, qui se rendent à Daphné . dans la cavernede la Matrone; ou en Cilicie dans le sanctuaire dédié àSaturne? Comment ceux-là seraient-ils sains dans la foi'? C'estpour cela qu'il faut leur porter des coups sensibles. Pourquoi l'apôtren'a-t-il pas la même conduite avec les Romains? C'est qu'ils n'avaientpas les mêmes moeurs et qu'ils avaient une meilleure nature.
« Et qu'ils ne s'arrêtent pas aux fables judaïques». C'est que ces fables sont doublement des fables, et parce qu'ellessont fausses, et parce qu'elles sont sans à propos ; ainsi ce sontde pures fables. Il ne faut pas s'y adonner, et si l'on sy adonne, c'estse nuire à soi-même. Ce sont donc des fables et des fablesinutiles. C'est pourquoi il ne faut pas plus s'adonner aux unes qu'auxautres, car on ne serait plus sain selon la "foi. Si l'on croit àla foi, pourquoi ferait-on appel à autre chose, comme si la foine suffisait pas? Pourquoi s'asservirait-on, se soumettrait-on àla loi? N'aurait-on pas confiance en la foi? Cela est d'un esprit maladeet incrédule; car, lorsqu'on est ferme dans la foi, on ne doutepas; or, agir ainsi, c'est douter. « Toutes choses sont purespour ceux qui sont purs ». Voyez-vous où tendent ces paroles?«Mais rien n'est pur pour les impurs et les infidèles ».
3. Les choses pures ou impures ne sont donc pas telles par elles-mêmes,et-les le sont par l'intention de ceux qui les font. « Mais leurentendement et leur conscience sont souillés. Ils font professionde connaître Dieu, mais ils le nient par leurs oeuvres, car ils sontabominables, rebelles , et réprouvés pour toute bonne oeuvre». Ainsi le porc lui-même est pur; pourquoi donc est-il défendud'en manger, comme si c'était un animal, impur ? Ce n'est pointpar sa propre nature qu'il est impur, car toutes choses sont pures. Rienn'est plus impur que le poisson qui se nourrit des corps des hommes, etcependant il est permis d'en manger, il a paru pur. Rien n'est plus impurqu'une poule,, puisqu'elle avale des vers; rien n'est plus impur qu'uncerf, car le nom qu'on lui a donné en Grèce vient de ce qu'ildévore des serpents ; et cependant il est permis d'en manger. Pourquoidonc défend-on de manger du porc et de certains autres animaux?Ce n'est pas qu'ils soient impurs, mais Dieu a voulu: nous priver d'unegrande partie des plaisirs du ventre. S'il avait donné cette raisonil n'aurait pas persuadé, tandis que les regardant comme impurs,nous avons peur d'en goûter. Qu'y a-t-il, je vous prie, de plus impurque le vin, si vous y faites bien attention? Qu'y a-t-il dé plusimpur que l'eau? Cependant c'est surtout l'eau qui servait à purifier.Il était défendu de toucher un cadavre, et c'étaitpar des cadavres qu'on se purifiait, car les victimes qu'on immolait étaientdes cadavres, et c'est en sacrifiant des victimes qu'on se délivraitde ses fautes. N'étaient-ce pas là. des prescriptions puériles?Prêtez-moi votre attention : le vin rie vient-il pas du fumier? Eneffet, si la vigne pompe l'humidité qui est dans la terre, elleboit en même temps la graisse du fumier qui la couvre. Enfin, sinous voulons y regarder attentivement, tout est impur. Mais si nous y faisonségalement attention, bien loin qu'il y ait rien d'impur, tout estpur; Dieu, en effet, n'a rien créé d'impur, et il n'y a d'impurque le péché, car il touche l'âme et la souille. C'estlà, du reste, un préjugé; « mais rien n'estpur », dit l'apôtre, « pour les impurs et les infidèles,car leur entendement et leur conscience sont souillés ».
Comment, en effet, trouverait-on quelque chose d'impur dans ce qui estpur? Mais celui dont l'âme est malade souille tout. Si donc on s'arrêteà ce scrupule de vouloir discerner quelles sont les choses pures,et quelles les impures, on ne trouvera rien de pur. Pour ces (419) personnes,ni les poissons, ni les autres animaux ne sont purs, mais ils sont tousimpurs. « Leur entendement et leur conscience sont « souillés». Mais quoi donc ! Tout est impur? Loin de nous cette pensée.Ce n'est pas celle de saint Paul. Il rejette toute l'impureté surles méchants : Il n'y a rien d'impur, dit-il, si ce n'est eux, sice n'est leur pensée et leur conscience, et rien n'est plus impur.« Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le nientpar leurs oeuvres, car ils sont abominables, rebelles , et réprouvéspour toute bonne oeuvre. Mais toi, enseigne les choses à qui conviennentà la saine doctrine ». Voilà en quoi consiste l'impureté,voilà ceux qui sont impurs, mais ne te tais pas pour cela. Quandils ne t'écouteraient pas, dit l'apôtre, fais ton devoir;quand ils ne t'obéiraient pas, exhorte-les, conseille-les; et parlà, il les accable plus encore. Ceux qui sont fous croient que rienne reste en place; mais ce ne sont pas les choses qu'ils voient qui leurdonnent cette idée, ce sont leurs yeux qui voient ainsi les choses.Car, comme ils sont sans cesse en mouvement et qu'ils sont aveuglés,il leur paraît que toute la terre tourne, tandis qu'elle ne tournepas et qu'elle reste ferme. Cette démence vient de l'étatoù ils se trouvent eux-mêmes, et non de l'état oùse trouvent les éléments. Il en est de même ici : lorsquel'âme est impure, elle croit impures toutes choses. La pureténe se révèle point par des scrupules superstitieux, maispar la confiance à manger de tout. Car celui dont la nature estpure ose tout, mais celui qui est souillé, n'ose rien.
C'est ce qu'on peut dire encore contre Marcion. Ne voyez-vous pas quela vraie pureté consiste à s'élever au-dessus de toutesces pensées, d'impureté, et qu'au contraire l'impuretéconsiste à s'abstenir de certaines choses comme impures ? Il n'enest pas autrement pour Dieu même : il a osé se faire chair,c'est marque de pureté; s'il ne l'avait pas osé, t'eûtété signe d'impureté. Celui qui ne mange pas certaineschoses parce qu'elles lui paraissent impures, celui-là est impuret malade; il n'en est nullement de même de celui qui les mange.N'appelons donc pas purs ceux qui ont de vains scrupules : ceux-làsont les impurs; l'homme pur est celui qui mange de tout. Il faut montrercette piété scrupuleuse en écartant ce qui peut souillerl'âme, car c'est là l'impureté, c'est là cequi tache; dans tout le reste, il n'y a rien d'impur. Ainsi, avons-nousla bouche malade, tous les aliments nous paraissent impurs, mais cela provientde notre maladie; il faut donc connaître à fond la naturedes choses pures et des impures.
4. Qu'y a-t-il donc d'impur? C'est le péché, la méchanceté,l'avarice, la perversité. « Lavez-vous, nettoyez-vous, ôtezde devant mes yeux la malice de vos actions. Créez en moi un coeurpur, ô Dieu. Retirez-vous d'au milieu d'eux, séparez-vous,et ne touchez à aucune chose souillée ». (Isaïe,I,16; Ps. L, 12; Isaïe, LII, 11.) Les prescriptions suivantes figuraientles choses pures d'une manière symbolique : « Ne touche pasun cadavre ». (Lévit. XI, 8.) C'est qu'en effet le péchéressemble à un cadavre d'une odeur nauséabonde. « Lelépreux. », dit le Lévitique, « est impur ».(Lévit. XIII, 15.) C'est-à-dire, la variété,la diversité, c'est le péché. C'est ce que font entendreles saintes Ecritures, comme le montre ce qui suit. Si, en effet, la lèprecouvre tout le corps, celui qui en est atteint est pur; si elle ne le couvrequ'en partie, il est impur. Ne voyez-vous point par là que c'estce qui est varié, ce qui change qui est impur? De même celuiqui est atteint d'une gonorrhée est impur dans son âme; considérezcomme atteint de gonorrhée celui gui perd de la semence spirituellede la parole de Dieu. Celui qui n'est pas circoncis est égalementimpur. Il ne faut voir là que des figures, et entendre que celui-làest impur qui n'a pas retranché de son âme la méchanceté.Celui qui travaille -dans le jour du sabbat est lapidé; c'est-à-dire,celui qui n'est pas entièrement dévoué à Dieu,périt. Voyez-vous combien il y a de sortes d'impuretés? «La femme qui a ses règles est impure ». (Lévit. XV,19.) Pourquoi donc? N'est-ce pas Dieu qui a fait la semence et qui présideà la génération? Pourquoi donc cette femme est-elleimpure? Il faut qu'il y ait là un sens caché. Quel est-il?Dieu veut faire naître la piété dans nos âmeset nous éloigner du libertinage. Car si la mère de familleest impure, combien plus la prostituée ne l'est-elle pas ? S'iln'est pas très-pur de s'approcher de sa femme, combien n'est-ilpas impur de souiller le lit d'autrui? « Celui qui revient d'un enterrementest impur » ; combien plus ne l'est-il pas, celui qui revient dumeurtre et de la guerre? On pourrait trouver beaucoup de manièresd'être impur, si on voulait (420) les rechercher toutes. Mais maintenantnous ne sommes plus soumis à ces prescriptions : du corps, toutest passé à l'âme. Comme les objets matérielssont plus à notre portée, Dieu, pour ce motif, s'est d'abordservi d'images sensibles. Il n'en est plus ainsi, car on ne devait pass'arrêter à des figures et s'attacher à des ombres,il fallait qu'on possédât la vérité et qu'onla retînt.
L'impureté, c'est le péché , fuyons-le, abstenons-nous-en: « Si tu vas vers lui, il te recevra ». (Ecclés. XXII,2.) Rien n'est plus impur que la cupidité. Qu'est-ce qui le prouve?Ce sont les faits eux-mêmes. Car, que ne souille-t-elle pas ? Ellesouille les mains, l'âme, la maison même où elle déposece qu'elle a ravi. Pour les juifs, ce vice-là n'est rien. CependantMoïse transporta les os de Joseph, Samson a trouvé de l'eaudans une mâchoire d'âne, et du miel dans le corps d'un lionmort; Elie a été nourri par des corbeaux et par une femmeveuve. Mais quoi, je vous prie, si nous voulions faire attention àtout, y a-t-il rien de plus exécrable que les membranes des livres?Ne les tire-t-on pas des cadavres des animaux? Ainsi, ce n'est pas. seulementle débauché qui est impur, mais il en est d'autres plus coupablesencore. L'adultère est également souillé. Si l'adultèreet le débauché sont impurs, ce n'est pas pour avoir eu uncommerce charnel; car, par la même raison, l'homme marié quis'approche de sa femme serait impur; c'est pour avoir violé le droit,pour avoir cédé à la cupidité, pour avoir dérobéà un frère ce qu'il avait de plus précieux. Ne voyez-vouspas que c'est la perversité qui est impure? Celui qui avait deuxfemmes n'était pas impur, car David, qui en avait plusieurs, nel'était pas; mais lorsqu'il s'en donna une seule autre injustement,il se souilla; pourquoi? Parce qu'il avait commis une injustice, parcequ'il s'était laissé aller à la cupidité. Pourle débauché, s'il est impur, ce n'est pas davantage pouravoir eu un commerce charnel, mais pour l'avoir eu contre la loi, parcequ'il viole une pauvre créature; ils se font tort réciproquement,ceux qui ont une femme en commun, et ils renversent les lois de lànature. Car une femme doit n'être qu'à un seul homme. «Ils les créa mâle et femelle », dit l'Ecriture. «A eux deux, ils ne seront qu'une même chair ». (Gen. I, 27,et II, 24.) Il n'est pas dit : Plusieurs, mais. « Deux en une mêmechair ». Ici donc encore, il y a injustice, et par conséquentcette action est mauvaise. Lorsque la colère passe les bornes; ellerend encore l'homme impur, non point parce qu'elle est colère, maisparce qu'elle passe les bornes. En effet, l'Evangile ne dit pas seulement:« Celui qui se met en colère », mais il ajoute . «Sans cause ». (Matth. V, 22.) Ainsi, en toutes choses, avoir desdésirs excessifs, c'est être impur. Car l'impuretévient d'une cupidité insatiable. Veillons donc, je vous en conjure,et devenons véritablement purs pour mériter de voir Dieu,en Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui partage avec le Pèreet le Saint-Esprit, la gloire, etc.
HOMÉLIE IV
QUE LES VIEILLARDS SOIENT SOBRES, GRAVES, PRUDENTS,SAINS EN LA FOI, EN LA CHARITÉ ET EN LA PATIENCE. DE MÊME,QUE LES FEMMES AGÉES RÈGLENT LEUR EXTÉRIEUR D'UNEMANIÈRE CONVENABLE A LA SAINTETÉ; QU'ELLES NE SOIENT NI MÉDISANTES,NI SUJETTES AU VIN, MAIS QU'ELLES ENSEIGNENT DE BONNES CHOSES, AFIN QU'ELLESINSTRUISENT LES JEUNES FEMMES A ÊTRE MODESTES, A AIMER LEURS MARIS,A AIMER LEURS ENFANTS, A ÊTRE SAGES, PURES, GARDANT LA MAISON, BONNES,SOUMISES A LEURS MARIS, AFIN QUE LA PAROLE DE DIEU NE SOIT POINT BLASPHÉMÉE.(II, 2-5, JUSQU'À 10.)
1. La vieillesse a certains vices que n'à pas la jeunesse, etcertains autres qui lui sont communs avec elle. Elle est paresseuse lente,oublieuse, elle a les sens émoussés, elle est colère.C'est pourquoi l'apôtre prescrit aux vieillards d'être sobreset vigilants. Car il y a (421) beaucoup d'obstacles qui entravent leurvigilance dans cet âge avancé , et tout d'abord cette torpeurdes sens que je viens d'indiquer et qui fait qu'ils s'éveillentdifficilement, qu'ils se mettent difficilement en mouvement ; aussi l'apôtreajoute-t-il : « Graves prudents ». Saint Paul parle donc dela prudence, et cette vertu peut être en quelque sorte appeléela sauvegarde de l'âme. Il y a oui il y a même parmi les vieillardsdes hommes qui se laissent emporter à la fureur et à la démence,les uns à la suite de l'ivresse , les autres à cause de leurschagrins; car la vieillesse nous apporte la pusillanimité. «Sains en la foi, en la charité et en la patience ». L'apôtredit très-bien :« Et en la patience ». C'est làen effet une qualité qui convient particulièrement àla vieillesse.
« De même que les femmes âgées règlentleur extérieur d'une manière convenable », c'est-à-direqu'elles fassent briller leur modestie par la manière dont elless'habillent. « Ni médisantes, ni sujettes au vin » ,c'est là en effet surtout le vice des femmes et des vieillards,car lorsque l'âge nous refroidit, nous aimons passionnémentlé vin. C'est pourquoi l'apôtre s'attache surtout àce point dans les conseils qu'il donne aux femmes âgées, ilveut extirper partout l'ivrognerie, leur enlever ce défaut, et écarterd'elles le rire qui les suit lorsqu'elles ont bu. Les vapeurs du vin leurmontent plus facilement à la tête, et attaquent très-viteles membranes du cerveau grâce à l'affaiblissement de l'âge: c'est de là surtout que vient l'ivresse. C'est principalementà cet âge qu'il est besoin de vin, car la vieillesse est débile;mais il n'en faut pas beaucoup, et il en est de même pour les jeunesfemmes, non par la même raison, mais parce que le vin allume en ellesles désirs coupables. « Qu'elles enseignent de bonnes choses» , et cependant l'apôtre leur défend d'enseigner: commentdonc le leur permet-il ici lui qui a dit ailleurs : « Je ne permetspoint à la femme d'enseigner? » Mais écoutez ce qu'ilajoute : « Ni d'user d'autorité sur son mari » . (ITim. II, 12.) En effet il a déjà autorisé les hommesà enseigner l'un: et l'autre sexe; s'il donne maintenant aux femmesle droit d'enseigner, c'est seulement dans la maison; mais nulle part ilne veut qu'elles occupent la première place et tiennent de longsdiscours, et c'est pour cette raison qu'il ajoute : « Ni d'user d'autoritésur son mari ». « Qu'elles enseignent la prudente aux jeunesfemmes », dit-il.
2. Voyez-vous comment saint Paul met l'union et la concorde dans lepeuple? Comment il soumet les jeunes femmes aux. femmes âgées?Car par ces jeunes femmes il n'entend pas seulement leurs filles, maisil parle des droits de la vieillesse. Que toute femme âgée,dit-il, apprenne aux jeunes à être modestes, « àaimer leurs maris », c'est là en effet dans une maison lasource de tous les biens. « Que la femme », dit l'Ecriture,« soit en bon accord avec le mari ». (Ecclés. XXV, 2.)S'il en est ainsi, il ne naîtra aucun désagrément.En effet, supposez que la tête vive en bonne intelligence avec lecorps, et qu'il n'y ait entre eux aucun dissentiment; tout le reste nesera-t-il pas en. paix? Lorsque les princes vivent en paix , qui oseraittroubler la tranquillité publique ? Mais qu'au contraire ils soienten lutte, rien n'est sans trouble. Il n'y a donc rien de préférableà la concorde des époux, elle est beaucoup plus utile quel'or, la noblesse, la puissance et tous les autres biens. L'apôtrene, dit pas seulement : Que les femmes vivent en paix, mais: « Qu'ellesaiment leurs maris ». Une fois que l'amour unira les époux,aucune difficulté ne s'élèvera entre eux; et tousles autres biens naîtront de cette bonne entente. « A aimerleurs enfants », cela est très-bien dit ! Car celle qui aimel'arbre, aimera bien. plus encore les fruits. « Sages, pures, gardantla maison, bonnes » : tout vient de l'amour, et si les femmes sontbonnes, si elles prennent soin de leur maison, c'est parce qu'elles aimentleurs maris.
« Soumises à leurs maris, afin que la parole de Dieu nesoit point blasphémée » : car celle qui dédaigneson mari, n'a pas soin de sa maison non plus; c'est de l'amour que provientla sagesse, c'est l'amour qui termine tout dissentiment; l'amour persuaderafacilement le mari, si c'est un gentil, et le rendra meilleur, si c'estun chrétien. Voyez-vous la condescendance de l'apôtre? Iln'y a rien qu'il ne fasse pour nous arracher aux affaires du monde et levoici maintenant qui prend le plus grand souci du ménage des époux.C'est que si tout est en bon ordre dans la maison, les choses de l'ordrespirituel auront aussi leur place, autrement l'âme elle-mêmesera ravagée. La femme qui reste chez elle ne peut qu'êtresage , la femme qui reste chez elle ne peut qu'être (422) habileà gouverner sa famille; elle ne s'appliquera pas. à vivredans la mollesse, à dépenser sans motif, ni à fairerien de semblable. « Afin que la parole de Dieu ne soit pas blasphémée». Le voyez-vous? il pense à la prédication et nonaux choses du siècle. Dans son épître à Timothéeil y a ces paroles : « Afin que nous puissions mener une vie paisibleet tranquille en toute piété et honnêteté ».(I Tim. II, 2.) Ici, que dit-il? «Afin que la parole de Dieu ne soitpoint blasphémée ». S'il arrive en effet qu'une chrétiennemariée avec un infidèle ne soit pas vertueuse, il s'élèvesouvent de là des blasphèmes contre Dieu ; mais si elle al'ornement de la vertu, la prédication tire gloire et d'elle etde ses bonnes couvres. Qu'elles m'entendent, celles qui sont mariéesavec des hommes pervers ou avec des infidèles ; qu'elles m'entendentet qu'elles sachent que par leurs bonnes moeurs elles les mènerontà la piété. Quand vous ne pourriez pas remporter d'autrevictoire, quand vous ne pourriez pas les pousser à partager votrefoi en nos saints dogmes, du moins vous leur fermerez la bouche, et neles laisserez pas tourner leurs blasphèmes contre le christianisme.Cela n'est pas un petit résultat, il est immense, puisque par votreconduite vous leur ferez admirer notre religion.
«Exhorte aussi les jeunes gens à être sobres».Voyez-vous comme l'apôtre veut toujours que la bienséancesoit observée; tout à l'heure il a confié en grandepartie aux femmes l'instruction des femmes, en soumettant les jeunes femmesaux femmes âgées, mais pour l'enseignement des hommes, ille remet à Tite. Car rien , non rien ne peut être plus difficileet plus pénible à cet âge , que de triompher des plaisirscoupables. Ni la passion des richesses, ni le désir de la gloire,ni rien enfin ne troublé autant cet âge que l'amour sensuel.Aussi l'apôtre laisse-t-il de côté tout le reste , pourne s'attacher qu'à ce seul point dans son exhortation. Il ne négligecependant pas le reste, car que dit-il? « Montre-toi toi-mêmepour modèle de bonnes oeuvres en toutes choses ». L'entendez-vous? Que les femmes âgées, dit-il, enseignent les plus jeunes,mais toi, exhorte les jeunes gens à être tempérants.Que ta vie soit une éclatante leçon, un exemple de vertu,qu'elle soit exposée à tous les yeux, comme un type qui contienneen lui tout ce qu'il y a de beau et qui puisse donner très-facilementle modèle de toutes les qualités à ceux qui voudrontse former sur lui : « Montre-toi toi-même pour modèlede bonnes oeuvres en toutes choses, en une doctrine exempte de toute altération,en intégrité, en gravité, en paroles saintes qu'onne puisse pas condamner, afin que celui qui nous est contraire soit renduconfus n'ayant rien à dire de nous ».
3. Par « celui qui nous est contraire » , ilfaut entendre le diable et tous ceux qui le servent. Lorsque notre vieest belle, que nos paroles s'accordent avec nos actions , que nous sommesmodérés, doux, bienveillants, et que nous ne donnons aucuneprise à nos adversaires, n'avons-nous pas les plus grands biens,des biens ineffables? Quelle n'est donc pas l'utilité du ministèrede la parole, je ne dis pas de toute parole, mais d'une parole sainte ,irrépréhensible et qui n'offre aucune prise à nosadversaires ! « Que les serviteurs soient soumis à leursmaîtres, leur complaisant en toutes choses ». Mais voyez cequi a été dit auparavant : « Afin que celui qui nousest contraire soit rendu confus, n'ayant aucun mal à dire de nous».Il est donc blâmable celui qui sous prétexte de continencesépare les femmes de leurs maris, et de la même manièreenlève les esclaves à leurs possesseurs. Ce n'est plus avoirune doctrine saine et irréprochable, c'est au contraire donner priseaux infidèles contre nous, c'est exciter contre nous toutes leslangues. « Quelles serviteurs » , dit-il, « soientsoumis à leurs maîtres, leur complaisent en toutes choses,n'étant point contredisants, ne détournant rien, mais faisanttoujours paraître une grande fidélité, afin de rendrehonorable en toutes choses la doctrine de Dieu notre Sauveur ». Aussidisait-il avec raison dans un autre passage : « Qu'ils servent commes'ils servaient le Seigneur et non pas les hommes ». (Ephés.VI, 7.) Je veux que vous serviez votre maître avec amour; cet amournéanmoins vient de la crainte de Dieu, et celui qui, possédéd'une telle crainte, sert fidèlement son maître, recevra lesplus grandes récompenses. S'il ne sait ni arrêter sa main,ni contenir sa langue, comment le gentil admirera-t-il notre doctrine ?Si au contraire on voit qu'un esclave, sage en Jésus-Christ, montreplus de force d'âme que les sages du monde, et qu'il sert avec laplus' grandi douceur çans aucun mauvais (423) sentiment, de toutemanière il faudra qu'on admire la puissance de la prédication.Car les gentils ne jugent pas de nos dogmes par nos dogmes mêmes,ces dogmes ils les apprécient d'après nos actions et notreconduite. Que les femmes et les enfants soient donc pour eux des docteurspar leur vie et par leurs. moeurs.
Chez eux comme partout on convient que les esclaves sont effrontés,difficiles à former et à conduire, et très-peu propresà recevoir l'enseignement de la vertu : ce n'est point par naturequ'ils sont tels, loin de moi cette idée, c'est par leur genre devie et la négligence des maîtres. Car ceux-ci ne leur demandentqu'une chose, c'est qu'ils les servent; pour leurs mceurs, si par hasardils essaient de les corriger, ils le font en vue de leur propre tranquillité,et à cette seule fin qu'ils ne. leur créent point d'embarrasen se prostituant , en volant, en s'enivrant. Aussi comme ils sont négligéset qu'ils n'ont personne qui veille sur eux, il arrive qu'ils se jettentdans un abîme de perversité. Parmi les hommes libres, malgréles instances du père, de la mère, du pédagogue, dunourricier, des compagnons d'âge, malgré la voix mêmede la liberté, c'est à peine s'il en est qui peuvent éviterle commerce des méchants. Qu'adviendra-t-il donc de ceux qui, privésde tous ces secours, mêlés à des compagnons pervertis,et pouvant fréquenter tous ceux qu'il leur plaît, tandis quepersonne ne se soucie de leur amitié, je lé demande, qu'enadviendra-t-il? C'est pour cela qu'il est difficile qu'un esclave soithomme de bien. Du reste ils ne reçoivent aucun enseignement, nichrétien, ni profane. Ils ne vivent pas avec des hommes libres ,pleins de décence et ayant le plus grand souci de leur réputation.Pour tous ces motifs il est très-rare, il est merveilleux qu'unesclave devienne . jamais bon à quelque chose.
Si donc on voit que la prédication a eu la force d'imposer unfrein à des hommes si effrontés, et qu'elle les a rendusplus tempérants et plus doux que tous les autres, leurs maîtres,quand ils seraient les derniers pour l'intelligence, concevront une grandeidée de la beauté de nos dogmes. Car il est évidentque, la crainte de la résurrection du jugement dernier et des autreschâtiments que nous annonçons pour la vie future, a pris racinedans leur âme et en a chassé la perversité qui y étaitsi puissante. C'est ainsi, en effet., que nous opposons au plaisir queprocurent les vices une salutaire terreur. Ce n'est pas sans raison, sansmotif que les maîtres tiennent partout compté de ces grandseffets : plus leurs esclaves ont été pervers, et plus lapuissance de la prédication est admirable dans leur conversion.Quand disons-nous qu'un médecin est digne d'admiration? N'est-cepas quand il ramène à la santé, quand il guéritun malade désespéré, privé de tout secours,n'ayant pas la force de contenir ses passions intempestives , et s'y abandonnanttout entier ? Voyez encore ce que l'apôtre exige des serviteurs ,c'est ce qui peut apporter le plus de tranquillité aux maîtres: « Ni contredisants, ni ne détournant rien », c'est-à-dire,qu'ils doivent montrer beaucoup de bon vouloir dans tout ce qu'on leurdonné à faire, avoir les meilleurs sentiments à l'égardde leurs maîtres et obéir à leurs ordres.
4. Ne croyez pas qu'en continuant à traiter ce sujet, je marcheà l'aventure; car c'est sur les serviteurs que roule tout le restede mon discours. Ainsi donc, mon ami, ce qu'il te faut penser, c'est quetu sers non pas un homme , mais Dieu , parce que tu es l'ornement de laprédication. De la sorte tu supporteras facilement toutes choses,tu obéiras à ton maître et tu ne te révolteras,point parce qu'il sera mécontent et colère sans un justemotif. Songe en effet que ce n'est pas une grâce que tu lui fais,mais que tu suis le commandement de Dieu, et tu te soumettras facilementà tout. Mais ce que je ne cesse de répéter, je ledirai ici encore : Ayez d'abord les biens spirituels, et vous aurez encorepar surcroît les biens terrestres. Car si un esclave se conduit ainsi,s'il a tout ce bon vouloir et toute cette douceur, ce n'est pas seulementDieu qui l'approuvera et qui lui donnera les plus éclatantes couronnes;mais son maître même, à l'égard duquel il agitsi bien, quand ce serait un monstre, quand il aurait un coeur de pierre,quand il serait inhumain et cruel , le louera, l'admirera, le préféreraà tous les autres, et, tout gentil qu'il sera, le placera àla tête de ses compagnons. Oui, lors même que les maîtressont infidèles, il faut que les serviteurs tiennent cette conduite,et, si vous le voulez, je vais vous le, prouver par un exemple.
Joseph a été vendu au chef des cuisiniers, il suivaitla religion juive, et non l'égyptienne. Qu'arriva-t-il donc? Lorsquele maître eut (424) reconnu la vertu du jeune homme, il ne fit pointattention à la différence de leurs croyances, mais il l'aima,le chérit, l'admira, lui confia, la direction des autres esclaves,au point qu'il ne savait rien par lu !-même de ce qui se passaitdans sa propre maison ; Joseph était un second maître, etmême il était plus maître que celui qui l'avait acheté,puisque celui-ci ne connaissait pas l'état de ses affaires et queJoseph le connaissait mieux que lui. Lorsque plus tard ce maîtrecrut aux indignes calomnies qu'une femme coupable dirigeait contre lui,il me semble que c'est à cause du respect et de l'estime qu'il avaiteus autrefois pour ce juste, qu'il arrêta l'effet de sa colèreà la peine de la prison seulement. S'il ne l'avait pas tellementrespecté et admiré pour sa conduite d'autrefois, il l'auraittué aussitôt et lui aurait passé l'épéeau travers du corps
« Car la jalousie est une fureur de mari qui n'épargnerapoint l'adultère au jour de la vengeance » . (Prov. VI, 54.)Si telle est la jalousie dans tout mari, combien plus grande ne devait-ellepas être dans celui-ci, qui était Egyptien, barbare, et quicroyait avoir été blessé dans son honneur par celuiqu'il avait élevé en dignité? Vous le savez en effet,toutes les injures qu'on nous fait ne sont pas également cruelles,notre indignation s'élève avec plus d'amertume contre ceuxqui d'abord ont eu pour nous de bons sentiments, en qui nous avons eu confiance,qui nous ont été fidèles et qui ont reçu denombreux bienfaits de nous. Le maître de Joseph ne s'est pas diten lui-même : Quoi donc? Voilà un esclave que j'ai accueilli; je lui ai confié toute ma maison, je lui ai donné sa liberté,je l'ai fait plus grand que moi, et c'est ainsi qu'il me répond! Il ne s'est rien dit de tout cela, tant il était encore tenu parla considération qu'il avait eue pour lui.
Qu'y a-t-il d'étonnant qu'ayant été si honorédans cette maison il ait inspiré tant d'intérêt mêmedans les fers? Vous savez combien sont ordinairement cruels les gardiensdes prisons. Ils prélèvent un tribut sur les malheurs d'autrui,et les infortunés que d'autres prendraient soin de nourrir, ilsles déchirent pour faire des gains dignes de bien des larmes, avecplus de cruauté que des bêtes féroces. Dans les mauxqui devraient émouvoir leur pitié, ils ne voient qu'une occasionde gagner dé l'argent. Ce n'est pas tout. Ils n'ont pas la mêmeconduite envers tous ceux qui sont jetés en prison. Car pour ceuxqui ont été les victimes de la calomnie, qui n'ont étéque diffamés et qu'on a emprisonnés pour cela, il peut leurarriver d'en avoir ensuite pitié. Mais ceux qui ont étéjetés dans les fers pour les forfaits les plus odieux, les plusrévoltants, ils les déchirent de mille coups. Ainsi ils nesont pas seulement cruels par nature, ils le sont encore d'aprèsles motifs qui ont fait mettre en prison un infortuné. Qui en effetcet adolescent n'aurait-il pas excité contre lui, lorsqu'aprèsavoir été élevé à une telle dignité,il était soupçonné d'avoir tenté de violersa maîtresse et d'avoir. répondu ainsi à tant de bienfaits?En s'arrêtant à ces pensées, en voyant les ancienshonneurs dont il avait été précipité et lesraisons pour lesquelles il avait été jeté dans lesfers, le gardien de la prison ne devait-il pas s'attaquer à Josephavec plus de férocité qu'une bête sauvage ? Mais sonespoir en Dieu triompha de tout : c'est ainsi que la vertu sait apaiserles monstres eux-mêmes. La même douceur qui lui avait servià s'emparer de l'esprit de son maître, lui servit às'emparer de l'esprit de son gardien. De nouveau, Joseph avait le pouvoir,et il commandait dans la prison comme il avait fait dans le palais. Commeil devait régner, c'est avec raison qu'il a d'abord appris àobéir : même lorsqu'il était esclave il donnait desordres et il gouvernait la maison de son maître.
5. Écoutez ce que saint Paul exige de celui qu'on préposeau gouvernement de l'Église, il dit : « Si quelqu'un ne saitpas conduire sa propre maison, comment pourrait-il gouverner l'Églisede Dieu? » (I Tim. III, 5.) Il était bon que celui que Dieuallait élever au gouvernement d'un grand empire, se signalâtd'abord par la conduite d'une maison, et ensuite d'une prison que Josephgouverna, non comme une prison, mais comme une maison. Il consolait toutesles afflictions, et dans son autorité sur les prisonniers il agissaitcomme s'il se fût agi de ses propres membres. Il ne se contentaitpas de tout faire pour les relever lorsqu'ils étaient abattus parles malheurs, mais s'il voyait quelqu'un absorbé dans ses réflexions,il s'approchait pour lui en demander la cause, car il ne pouvait pas voirun homme triste sans essayer aussitôt de le délivrer de satristesse : personne n'est si sensible même à l'égardd'un fils. C'est par là qu'a (425) commencé sa fortune. Ilfaut en effet faire d'abord ce que nous pouvons, Dieu agit ensuite. Quantà là compassion et à la sollicitude dont il a faitpreuve, en voici un exemple : Il vit, dit l'Ecriture, les eunuques misdans les fers par Pharaon, c'étaient le grand échanson etle grand panetier. « Pourquoi », leur demanda-t-il,«vos visages sont-ils tristes? » (Gen. XL,7.) Leur conduite àson égard non moins que ses paroles, prouve sa vertu. Ils ne l'ontni méprisé parce qu'ils étaient serviteurs du roi,ni repoussé parce qu'ils étaient tristes et affligés, mais ils lui ont raconté toute leur histoire comme à unvéritable frère qui savait compatir à toutes les souffrances.Si je suis entré dans ces développements, c'est pour montrerque l'homme vertueux, quand il serait esclave, quand il serait prisonnier,quand il serait dans les fers, quand il serait sous la terre , ne trouverajamais rien qui puisse triompher de lui.
Voilà ce que j'avais à dire aux esclaves, pourquoi? Parceque, eussent-ils pour maître une bête sauvage comme l'Egyptien,féroce comme le gardien d'une prison, il leur sera cependant possibledé les fléchir. Quand leurs maîtres seraient des gentilscomme ceux-ci, ils trouveront toujours le moyen de les adoucir. C'est qu'iln'y a rien de plus avenant que les bonnes moeurs, rien de plus agréableet de plus doux qu'un caractère facile, obéissant et amides convenances: quand on a ces qualités on plaît àtout le monde; quand on a ces qualités, on ne rougit ni de l'esclaveni de la pauvreté, ni de l'impuissance, ni de la maladie; car lavertu triomphe de tout, est supérieure à tout. Que si lesesclaves ont ainsi tant de force, combien plus encore n'en auront pas leshommes libres l Appliquons-nous donc à mener une telle vie que noussoyons libres ou esclaves, hommes ou femmes. Par là nous seronsaimés de Dieu et des hommes, non des hommes vertueux seulement,mais encore des méchants, et de ceux-ci surtout ; car ce sont ceux-ciqui honorent et respectent Le plus la vertu. Les esclaves ne tremblent-ilspas davantage sous des maîtres modérés ? Il en estde même des méchants à l'égard des bons, carils voient de quels biens ils se privent eux-mêmes. Puis donc quela vertu offre de si grands avantages, suivons-la. Si nous l'acquérons,nous ne trouverons plus rien de pénible, tout nous sera facile,tout nous sera léger. Quand nous devrions passer soit au milieudes flammes, soit au milieu des flots, tout cédera à la vertu,jusqu'à là mort elle-même. Qu'elle excite donc notreémulation et nos efforts pour que nous obtenions les récompensesfutures en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
HOMÉLIE V
CAR LA GRACE DE DIEU, SALUTAIRE A TOUS LES HOMMES,A ÉTÉ MANIFESTÉE. NOUS ENSEIGNANT QUE, EN 8ENONÇANTA L'IMPIÉTÉ ET AUX PASSIONS MONDAINES, NOUS VIVIONS DANSCE PRÉSENT SIÈCLE SOBREMENT, JUSTEMENT ET RELIGIEUSEMENT;EN ATTENDANT LA BIENHEUREUSE ESPÉRANCE ET L'AVÈNEMENT DELA GLOIRE DU GRAND DIEU ET NOTRE SAUVEUR JÉSUS-CHRIST, QUI S'ESTDONNÉ LUI-MÊME POUR NOUS, AFIN DE NOUS RACHETER DE TOUTE INIQUITÉET DE NOUS PURIFIER, POUR LUI ÊTRE UN PEUPLE QUI LUI APPARTIENNEEN PROPRE, ET QUI SOIT ZÉLÉ POUR LES BONNES OEUVRES. (II,11, 12, 13, 14, JUSQU'A III, 7.)
1. Après avoir exigé des serviteurs une grande vertu (carc'est une grande vertu que d'être en toutes choses un ornement pourla doctrine de Dieu notre Sauveur, et que de ne donner à ses maîtresaucune occasion de se plaindre même pour les plus petites choses),l'apôtre donne (426) un juste motif de la conduite qu'ils doiventtenir. Et quel est ce motif ? C'est que, dit-il, « la grâcede Dieu, salutaire à tous les hommes, a été manifestée».Comment ceux qui ont Dieu pour docteur ne seraient-ils pas tels que jeviens de le dire, après avoir déjà trouvé grâcepour mille fautes? Car vous le savez: entre autres considérations,il y en a une quia le plus grand poids pour détourner l'âmedu mal et la faire rougir d'elle-même, c'est de voir que malgréles mille péchés dont elle doit compte, bien loin d'êtrepunie, elle trouve grâce et obtient mainte faveur. Dites-moi en effet, si quelqu'un après avoir subi mille offenses de la part de sonesclave, ne le fait point battre de verges, mais lui accorde son pardonpour tout le passé, lui dit de craindre le châtiment pourl'avenir, lui recommande de prendre garde de retomber dans les mêmeserrements, puis le comble de grands biens, y a-t-il quelqu'un selon vous,qui ne change pas de conduite en s'entendant pardonner ainsi? Ne croyezpas cependant que la grâce s'arrête au pardon des péchésdéjà commis; elle nous prémunit encore pour l'avenir,car c'est là aussi un de ses effets. Si ceux qui font le mal nedevaient jamais être punis, ce ne serait plus là de la grâce,ce serait une manière de nous exciter à courir à notreruine et à notre perte.
Car « la grâce de Dieu, salutaire à tous les hommes,a été manifestée : nous enseignant que, renonçantà l'impiété et aux passions mondaines, nous vivionsdans le présent siècle sobrement, justement et religieuse«ment, en attendant la bienheureuse espérance et l'apparition dela gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ». Voyez-vouscomme à côté des récompenses il place la vertu? De plus c'est bien là l'effet de la grâce de nous arracheraux biens terrestres pour nous conduire au ciel. L'apôtre nous montreici deux avènements, et il y en a deux en effet, l'un de grâce,l'autre de rétribution ou de justice. « Renonçantà l'impiété et aux passions mondaines ». C'estlà le résumé de toute la vertu. Il ne dit pas : Fuyantl'impiété, mais - « Renonçant à l'impiété». Le renoncement montre un grand éloignement, une grandehaine, une grande aversion. Détournons-nous, dit-il, de la perversitéet des passions du siècle avec toute l'ardeur du zèle quenous mettons à nous éloigner des idoles. car ce sont aussides idoles que les passions du siècle, que la cupidité :et c'est ce qu'il appelle de l'idolâtrie. Toutes nos passions pourles biens qui regardent la vie présente sont des passions du siècle,tous nos désirs pour des biens qui périssent dans ce basmonde, sont des désirs mondains. Rejetons-les tous, car le Christest venu pour que nous renoncions à l'impiété : parimpiété il entend les fausses doctrines, par passion du siècleil entend une vie coupable. «Afin que nous vivions dans ce présentsiècle sobrement, justement et religieusement ».
2. Voyez-vous ce que je vous dis toujours, c'est que pour êtresobre il ne suffit point de s'abstenir de toute fornication, mais qu'ilfaut encore être pur de tout autre vice? Ainsi donc celui qui aimel'argent n'est pas sobre. Car de même que l'un aime les plaisirscharnels, de même l'autre aime l'argent, et même celui-ci amoins encore de continence, puisqu'il cède à une moins grandeviolence. On ne dirait pas d'un cocher qu'il est inhabile, parce qu'ilne saurait pas contenir un cheval impétueux et sans frein, maisparce qu'il ne saurait pas en soumettre un qui serait plein de douceur.Quoi donc, direz-vous, la passion de l'or est-elle moins forte que l'amourdes plaisirs charnels ? Cela est évident pour tout le monde, etil y a beaucoup d'arguments à l'appui. D'abord le désir desplaisirs de la chair unit nécessairement en nous, or l'on sait quel'on ne peut se corriger que très-difficilement d'une passion quela nécessité nous impose, car elle a son siège dansnotre nature même. En second lieu chez les anciens on tenait très-peude compte,de l'argent; mais on n'avait pas la même indifférencepour les femmes. Si quel. qu'un s'approche de sa femme jusque dans la vieillesse,comme le permettent les lois, personne ne l'en blâmera, mais tousreprennent celui qui amasse de l'argent. Parmi les philosophes profanes,beaucoup ont méprisé les richesses sans avoir le mêmedédain pour les femmes, tellement l'amour qu'elles nous inspirentest tyrannique. Mais puisque nous parlons à l'assemblée desfidèles, n'allons pas chercher nos exemples au dehors, tirons-lesde l'Ecriture. Voici ce que dit le bienheureux Paul, en quelque sorte sousforme de précepte impératif : « Ayant la nourritureet le vêtement, que cela nous suffise». (1 Tim. VI, 8.) Quantaux époux : « Ne vous privez point l'un de l'autre »,dit-il, « si ce n'est par un (427) consentement mutuel; mais aprèscela retournez ensemble ». (I Cor. VII, 5.)
Vous pouvez le voir donner souvent des préceptes sur le commercelégitime des époux. Il permet qu'on jouisse de ces plaisirsde la chair, et tolère les secondes noces. C'est là un pointqui excite toute sa sollicitude, et jamais il ne châtie pour cela,tandis qu'il condamne partout celui qui a la passion de l'or. Le Christen effet nous a souvent donné des préceptes sur les richesses,nous engageant à fuir cette peste, mais il n'en est pas de mêmepour le commerce des époux. Ecoutez ce qu'il dit des richesses :« S'il y en a un qui ne renonce pas à tout ce qu'il a, ilne peut être mon disciple ». (Luc, XV, 33.) Nulle part il nedit: S'il y en a un qui ne renonce pas à sa femme, car il savait-combien cet amour est fortement enraciné dans la nature. Pour l'apôtreil s'exprime ainsi : « Le mariage est honorable et le lit conjugalsans souillure ». (Hébr. XIII, 4.) En aucun endroit il nedit que le souci de devenir riche est honorable, bien au contraire. Ecoutez-ledans son épître à Timothée : « Ceux quiveulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans le piège,et en plusieurs désirs fous et nuisibles ». (I Tim. VI, 9.)Il ne dit pas amasser de l'argent, mais: « Devenir riches »,et pour que vous en jugiez par le sens commun, il est nécessairede donner ici quelques développements. Celui qui une fois s'estvu privé de toute sa fortune n'est plus tenu par la passion de l'or;car rien ne nous donne l'amour des richesses comme leur possession même.Les choses ne se passent pas ainsi pour l'amour des femmes : au contrairebeaucoup ont été faits eunuques, mais n'ont pas pu éteindrela flamme intérieure qui les dévorait: c'est que la concupiscenceréside dans d'autres organes que ceux dont on les avait privés,et qu'elle est placée dans le fond même de notre nature. Pourquoiai-je dit tout cela? C'est pour montrer que les hommes cupides sont plusintempérants que les débauchés, parce qu'ils sonttroublés par une passion moins forte; encore n'est-ce pas àproprement parler de la passion, c'est de la lâcheté. La concupiscenceest si naturelle que ne s'approchât-on point d'une femme, la naturen'en agirait pas moins : mais il n'y a rien de tel pour l'amour de l'or.
« Que nous vivions religieusement dans le présent siècle».Quelle espérance avons-nous donc? Quelles récompenses obtiendrons-nouspour nos labeurs ? « En attendant », dit-il, « la bienheureuseespérance et l'avènement » : assurément on nepeut y voir rien de plus heureux, rien de plus désirable : ce sontlà des biens que les paroles sont impuissantes à rendre,car ils dépassent la pensée. « En attendant »,dit-il, « la bienheureuse espérance et l'avènementde la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ».Où sont ceux qui prétendent que lé Fils est inférieurau Père? « Notre grand Dieu et Sauveur », dit-il. Luiqui a sauvé ses ennemis, que ne fera-t-il point lorsqu'il recevradans le ciel ceux qui auront bien agi? « Notre grand Dieu ».En disant notre grand Dieu, il ne dit pas à quel point il est grand,il l'appelle grand d'une manière absolue. Au-dessous de lui personnene pourra véritablement être appelé grand, car il seragrand par rapport à quelque chose, et celui qui est grand par comparaison,n'est pas grand par sa propre nature. Or ici le mot grand est employésans comparaison.
« Qui s'est donné lui-même pour nous afin de nousracheter de toute iniquité et de nous purifier pour lui êtreun peuple qui lui appartienne en propre et qui soit zélépour les bonnes oeuvres », c'est-à-dire un peuple éluet qui n'ait rien de commun avec les autres. « Zéléfour les bonnes oeuvres ». Voyez-vous comme on exige de vous lesbonnes couvres ? et on ne nous demande pas seulement des bonnes couvres,on veut que nous soyons zélés, c'est-à-dire que nousnous portions à la vertu avec la plus grande ardeur, avec toutela véhémence désirable. Ainsi, s'il en a arrachéplusieurs aux maux qui les accablaient, à l'incurable maladie quiles travaillait, ç'a été un effet de sa bonté.Pour ce qui suivra, c'est notre affaire et la sienne. « Enseigneces choses, exhorte et reprends avec toute autorité. Enseigneces choses et exhorte ».
3. Voyez quels préceptes il adresse à Timothée: « Prêche la parole, reprends, censure ». (II Tim. IV,2.) Il dit ici: « Enseigne ces choses, exhorte et reprends avec touteautorité ». Comme les Crétois étaient d'un naturelplus indocile, l'apôtre dit à son disciple d'employer la sévéritéet de reprendre avec toute autorité. Il y a en effet des péchésqu'il faut réprimer d'autorité. Ainsi pour les richesses,c'est par des exhortations qu'il faut persuader aux (428) hommes de lesmépriser; il faut se servir des mêmes moyens pour engagerles auditeurs à être doux et honnêtes. Mais a-t-on affaireà un adultère, à un débauché, àun homme passionné pour les richesses, il est nécessaired'user d'autorité afin de les convertir. Pour celui qui observeles présages, qui s'adonne à la divination et autres chosessemblables, ce n'est pas seulement avec autorité, c'est avec touteautorité qu'on doit les ramener dans la bonne voie. Voyez-vous commel'apôtre veut que Tite commande avec la plus grande autorité,la plus grande puissance?
« Que personne ne te méprise. Avertis-les d'êtresoumis aux principautés. et aux puissances, d'obéir aux gouverneurs,d'être prêts à faire toutes sortes de bonnes actions,de ne médire de personne, de n'être point querelleurs ».(III, 1.) Quoi donc? N'est-il pas permis de couvrir d'injures ceux quiont une mauvaise conduite? « D'être prêts à fairetoutes sortes de bonnes actions, de ne médire de personne ».Ecoutons cette exhortation : « De ne médire de personne ».Notre bouche doit être pure de toute injure; quand nos accusationsseraient fondées, ce n'est pas à nous à les élever,c'est au juge à examiner les choses : « Mais toi, dit-il,pourquoi juges-tu ton frère? » (Rom. XIV, 10.) Si elles nesont pas fondées, voyez à quelles flammes terribles vousvous exposez Entendez l'un dés larrons dire à l'autre : «Nous sommes dans la même condamnation », nous courons les mêmesrisques. Si vous dites du. mal des autres, bientôt vous-mêmevous serez en butte à des attaques semblables. C'est pourquoi saintPaul nous avertit en ces termes : « Que celui donc qui croit resterdebout, prenne garde qu'il ne tombe ». (I Cor. X, 12.)
« De n'être point querelleurs, mais retenus et montrantune parfaite douceur envers tous les hommes » , c'est-à-direenvers. les gentils et les juifs, les criminels et les méchants.Plus haut en effet il nous effrayait en parlant de l'avenir: « Quecelui donc qui croit rester debout, prenne garde qu'il ne tombe»;mais ici il nous exhorte non en parlant de l'avenir, mais en rappelantle passé, c'est ce qu'il fait dans ce qui suit : « Car nousétions aussi autrefois insensés » ; et de mêmedans l'épître aux Galates : « Nous aussi, lorsque nousétions enfants , nous étions asservis sous les rudimentsdu monde». (Gal. IV, 3.)
C'est comme s'il disait: Tu ne feras de reproches à personne,car toi aussi tu as tenu la même conduite.
« Car nous étions aussi autrefois insensés, rebelles,égarés, asservis à diverses convoitises et voluptés,vivant dans la malice et dans l'envie, dignes d'être haïs, etnous haïssant l'un l'autre ». Nous devons donc être lesmêmes avec tous et nous conduire avec douceur. Car celui qui s'esttrouvé dans l'état dont parle l'apôtre, et qui ensuitea été délivré, ne doit pas accabler les méchantsd'outrages, mais prier pour eux et rendre grâces à Dieu, quilui a permis, à lui et aux autres, de se délivrer de leursanciens maux. Que personne ne se glorifie, car tous ont péché.Lors donc que vous voudrez couvrir quelqu'un de boue, interrogez-vous avecéquité, pensez à la conduite que vous avez tenue,à l'incertitude où vous êtes sur votre avenir, et retenezvotre indignation. Quand vous auriez cultivé la vertu dèsvos premières années, vous auriez cependant commis encorebeaucoup de fau. tes; et si vous êtes purs, songez que vous ne ledevez point à votre vertu, mais à la grâce de Dieu; car s'il n'avait pas appelé à lui vos aïeux, vousseriez infidèles.
Voyez comme l'apôtre parcourt tout le domaine de la perversité.Dieu ne nous a-t-il pas dispensé, mille grâces par les prophètes,par tous les hommes ? Et l'avons-nous entendu? « Car nous étionsaussi autrefois égarés; mais quand la bonté de Dieunotre Sauveur et son amour. envers les hommes ont été manifestés,il nous a sauvés » ; comment cela? « Non par des oeuvresde justice que nous eussions faites, mais selon sa miséricorde,par le baptême de la régénération et le renouvellementdu Saint-Esprit ». Eh quoi ! nous étions tellement plongésdans le vice, que nous ne pouvions nous purifier, mais que nous avionsbesoin de régénération ! C'est là en effetune régénération. Car lorsqu'une maison menace ruine,personne n'y met de support, ni ne répare les vieux bâtiments,mais on les renverse de fond en comble pour les relever et les renouveler.Il en est de même de Dieu: il ne répare pas un vieil édifice,il le reconstruit jusque dans ses fondements; c'est ce que veulent direces paroles : « Et le renouvellement du Saint-Esprit » ; ilnous fait neufs depuis les pieds jusqu'à la tête, comment?par le Saint-Esprit. C'est ce que l'apôtre montre (429) encore d'uneautre manière en ajoutant : «Lequel il a répandu ennous abondamment par Jésus-Christ notre Sauveur ». Ainsi nousavons un grand besoin de la miséricorde de Dieu. « Afin qu'ayantété justifiés par sa grâce », c'est encorepar sa grâce et non par nos mérités, « nous soyonsles héritiers de la vie éternelle «selon notre espérance».Il y a là tout à la fois exhortation à l'humilitéet espérance des récompenses futures. Car si Dieu nous asauvés, lorsque nous étions dans un état tellementdésespéré qu'il nous fallait être renouveléset sauvés par la grâce, puisque nous n'avions pas un seulbien en propre, à combien plus forte raison ne nous sauvera-t-ilpas dans l'avenir ?
4. Il n'y avait rien de pire que la férocité humaine avantla venue de Jésus-Christ ; presque tous les hommes étaienten inimitié ou en guerre les uns avec les autres; les pèreségorgeaient leurs fils, les mères entraient en fureur contreleurs enfants : il n'y avait rien de fixe, pas de loi naturelle, pas deloi écrite, tout était dans le plus grand désordre,il y avait continuellement des adultères, des meurtres, et des chosesplus odieuses que le meurtre, s'il en est, des vols à chaque moment.Un auteur profane dit : Il semblait que lé larcin passât pourvertu, et ce n'est pas étonnant, si l'on voit qu'on adorait un dieudu vol : il y avait souvent des oracles qui ordonnaient de tuer tel outel. Raconterai-je un fait qui s'est passé alors? Androgée,un fils de Minos, étant venu à Athènes, et ayant étévainqueur dans les jeux, subit le suppliée et fut tué. Apollon,guérissant le mal par 1e mal, ordonna que pour le venger on enlèveraitquatorze enfants à leurs familles et qu'on les ferait périr.Y a-t-il rien de plus cruel que cette tyrannie? C'est ce qui fut exécuté.Pour satisfaire la fureur du, dieu, il se trouva un homme qui égorgeaces enfants, car l'erreur régnait parmi ce peuple. Plus tard ilsrefusèrent ce tribut et brisèrent ce joug. Si cependant ilsavaient eu raison d'égorger ces enfants, il ne fallait pas cesserde le faire; si, air contraire, c'était une injustice criminelle,comme de fait c'en était une, c'était mal de leur donnercet ordre dans le principe.
On adorait des lutteurs au pugilat ou à la palestre. Il y avaitsans cessé la guerre dans les villes, dans les villages, dans lesmaisons. Les amours contre nature étaient communs, et un de leursphilosophes a porté une loi par laquelle il défendait auxesclaves ces sortes d'amours et de se frotter d'huile, réservantcela comme un privilège honorable aux hommes libres. Aussi le faisaient-ilsau grand jour dans leurs maisons. Si on examine tout ce qui les concerne,on trouvera qu'ils ont insulté à la nature elle-mêmeet que personne n'y mettait obstacle. Tout leur théâtre estrempli de crimes de ce genre, d'adultères et de débauches,d'impureté et de corruption. Il y avait des nuits entièrespassées dans des veillées abominables, et les femmes étaientappelées à ces spectacles. O souillure ! pendant la nuit,sous tous les yeux il y avait de ces veillées, et les vierges setrouvaient parmi des jeunes gens en délire au milieu d'une multitudeivre. Ces veillées se passaient dans les ténèbres,et. on y faisait des actions exécrables. C'est pourquoi l'apôtredit : « Car nous étions aussi autrefois insensés, rebelles,égarés, asservis à diverses convoitises et voluptés». Celui-ci, veut-il dire, a aimé sa belle-mère, celle-làa aimé son beau-fils, puis s'est pendue. Car pour l'amour qu'onporte aux enfants, et qu'on appelle la pédérastie, on nepeut pas même en parler. Mais quoi ! voulez-vous voir des fils épouserleurs mères? c'est ce qui s'est rencontré chez eux, et, cequi est plus grave, cela arrivait par ignorance; et leur dieu, bien loinde s'y opposer, se riait de voir la nature outragée, quoique lesplus illustres personnages fussent en cause. Mais si ceux qu'on devaits'attendre à voir cultiver la vertu, pour tout le moins dans ledésir d'arriver à la gloire, sinon pour un autre motif, étaientsi enclins à la perversité, qu'a-t-il dû en être,pensez-vous, de ceux qui menaient une vie obscure? Qu'y a-t-il de plusinconstant que ces plaisirs? Voilà une femme qui aime un certainEgisthe, et par condescendance pour cet adultère , elle tue sonmari à son retour. Vous connaissez pour la plupart cette histoire.Le fils de la victime fait périr celui qui a souillé la couchede son père, il égorge même sa mère, ensuiteil entre en démence et est agité par les furies, puis dansson délire il en tue un autre et lui prend sa femme. Y a-t-il rienqu'on puisse comparer à ces déplorables événements?
J'ai pris du dehors ces exemples pour montrer aux gentils combien demaux ont régné alors sur la terre. Mais, si vous le voulez,je m'en tiendrai aux saintes Ecritures : « Ils (430) immolèrentaux démons leurs fils et leurs filles ». (Ps. CV, 35.) Deleur côté, les Sodomites n'ont péri que pour avoiroutragé la nature par de brutales amours. Au commencement mêmede la venue du Christ, la fille d'un roi n'a-t-elle pas dansé pendantun repas au milieu d'hommes ivres? n'a-t-elle pas demandé un meurtreet reçu pour prix de sa danse la tête d'un prophète?Qui célébrera les bienfaits de Dieu qui a mis fin àces abominations ?
« Dignes d'être haïs et nous haïssant l'un l'autre». En effet, lorsqu'on lâche la bride au plaisir, ce désordredoit nécessairement exciter partout des haines; au contraire, làoù l'amour est joint à la vertu, personne ne peut rien ravirà personne. Ecoutez ce que dit saint Paul : « Ne vous trompezpoint vous-mêmes; ni les fornicateurs, ni les idolâtres, niles adultères, ni les efféminés, ni ceux qui commettentdes péchés contre nature, ni les larrons, ni les avares,ni les ivrognes, ni les médisants , ni les ravisseurs n'hériterontpoint le royaume de Dieu. Or vous étiez cela, quelques-uns de vous.» (I Cor. VI, 9.) Voyez-vous comme tous les genres de perversitéétaient répandus, combien il y avait de ténèbres, et comment toute justice était violée? Car si ceux quiavaient le don de prophétie et qui voyaient d'innombrables vices,soit chez les autres peuples soit dans le leur, ne se modéraientpas cependant, mais commettaient mille fautes nouvelles, que ne devaientpas faire les autres? En Grèce, un législateur a ordonnéque les jeunes filles combattraient nues sous les yeux des hommes. Combienn'avez-vous pas gagné en vertu, puisque vous ne pouvez pas mêmeentendre parler de ces choses ? Voilà cependant ce dont ne rougissaientpas les philosophes, même l'un d'entre eux et le plus grand, va jusqu'àconduire les femmes à la guerre, et il veut qu'elles soient toutesà tous comme un entremetteur, un proxénète. «Vivant dans la malice et dans l'envie ». En effet, si ceux qui s'adonnaientà la philosophie, portaient de telles lois, que dirons-nous de ceuxqui ne s'y adonnaient pas? Si ceux qui avaient la longue barbe et le manteaudes philosophes, tenaient .ce langage, que dirions-nous des autres?
Non, Platon, la femme n'a pas été faite pour êtreà tous. O vous qui renversez toutes choses, qui vous unissez àdes hommes qui vous tiennent lieu de femmes, et qui conduisez àla guerre des femmes qui sous tiennent lieu d'hommes, c'est bien làl'oeuvre du diable,. que de tout confondre et bouleverser, que de s'attaquerà , l'ordre établi dès le commencement du monde, quede changer les lois données par Dieu même à la nature.Dieu en effet n'a accordé à la femme que la garde de la maison,à l'homme il a confié le soin des affaires publiques. Maistoi tu mets les pieds à la place de la tête et la têteà la place des pieds. Tu armes les femmes et tu n'en rougis pas! Mais pourquoi m'arrêter à ce fait? Chez eux, à cequ'ils racontent, on a vu une mère tuer ses enfants, et. ils nerougissent pas, et ils n'ont pas honte de dire à des oreilles humainesces faits exécrables.
« Mais quand la bonté de Dieu notre Sauveur et son amourenvers les hommes ont été manifestés, il noirs a sauvés,non par des oeuvres de justice que nous eussions faites, mais selon samiséricorde, par le baptême de la régénérationet le renouvellement du Saint-Esprit, lequel il a répandu abondammenten nous par Jésus notre Sauveur, afin qu'étant justifiéspar sa grâce, nous soyons les héritiers de la vie éternelle,selon notre espérance ». Qu'est-ce à dire, «selon notre espérance? » Cela signifie : Puissions nous avoirlé bonheur que nous avons espéré; on peut encore luidonner ce sens : car vous êtes déjà les héritiers.« Cette parole est certaine ».Comme il parle des biens futurset non de ceux de la vie présente, il a soin d'ajouter que ce qu'ildit est digne de foi. Ces choses sont vraies, dit-il, et c'est ce qui aété rendu évident par tout ce qui a précédé.Celui en effet qui nous a délivrés d'une telle iniquité,de tant de maux, nous accordera certainement les récompenses futuressi nous persévérons dans la grâce : car c'est la mêmeProvidence qui s'étend à tout.
5. C'est pourquoi rendons grâces à Dieu et ne lançonscontré les autres ni injures, ni accusations ; exhortons-les plutôt,prions pour eux, donnons-leur des conseils, quand même; ils nousoutrageraient, quand même ils trépigneraient : car il fauts'attendre à cela de la part des malades. Mais ceux qui veulentles sauver, supportent tout., font tout, même lorsqu'ils n'obtiennentaucun résultat , afin de n'avoir pas à se reprocher àeux-mêmes d'avoir rien, négligé. Ignorez-vous que souvent,(431) lorsqu'un médecin désespère d'un malade, quelqu'undes parents de celui-ci lui dit : Donne de nouveaux soins, ne négligerien, pour que je ne puisse pas m'accuser, me blâmer moi-même,pour que je n'aie pas le moindre motif de m'adresser des reproches. Nevoyez-vous pas tous les soins que les amis et les parents ont pour ceuxqui les touchent? Que ne font-ils pas dans leur sollicitude ! Ils interrogentles médecins, ils sont toujours là.
Imitons-les, bien que notre inquiétude porte sur d'autres maux.En ce moment si son fils était atteint d'une maladie, un pèren'hésiterait pas à entreprendre un long voyage pour l'endélivrer. Mais l'âme est-elle dans un mauvais état,personne n'y prend garde. Tous nous sommes languissants, tous nous sommesmous, tous nous sommes négligents et nous regardons avec indifférencenos enfants, nos femmes, nous-mêmes attaqués par un si grandmal. Ce n'est que plus tard que nous arrivons à en comprendre lagravité: mais songez combien il sera honteux, combien il sera risiblede venir dire ensuite: Nous ne nous y attendions pas, nous ne croyionspas qu'il en serait ainsi. Ce ne sera pas seulement honteux, ce sera très-dangereux.Car si dans la vie présente c'est le propre des insensésde ne pas prévoir ce qui arrivera, combien cela n'est-il pas plusvrai encore, lorsqu'il s'agit de la vie future et que nous entendons tantde voix nous donner des conseils et nous dire ce qu'il faut faire, ce qu'ilne faut pas faire.
Attachons-nous donc à cette espérance, prenons souci denotre salut, et en toute circonstance, prions Dieu de nous tendre la mails.Jusqu'à quand serons-nous négligents ? jusqu'à quandserons-nous indifférents? jusqu'à quand ne ferons-nous aucuncas ni de nous-mêmes iiide nos compagnons d'esclavage ? Dieu a répanduabondamment en nous la grâce du Saint-Esprit. Pensons donc quellebonté il nous a montrée, et à notre tour montrons-luiun zèle aussi grand; aussi grand, nous ne le pouvons pas, mais quandil serait plus petit, ne l'en montrons pas moins. Car si après avoirété visités par la grâce, nous retombons dansnotre apathie, des supplices plus terribles nous sont réservés: « Si je ne fusse point venu, et que je ne leur eusse point parlé,ils n'auraient point de péché, mais maintenant ils n'ontpoint d'excuse de leur péché ». (Jean, XV, 22.) Maisloin de nous la pensée qu'on puisse dire cela de nous, puissions-nousau contraire mériter les biens promis à ceux qui aiment Dieuen Jésus-Christ Notre-Seigneur, etc.
HOMÉLIE VI
ET JE VEUX QUE TU AFFIRMES CES CHOSES, AFIN QUE CEUXQUI ONT CRU EN DIEU AIENT SOIN LES PREMIERS DE S'APPLIQUER AUX BONNES CEUVRES: VOILA LES CHOSES QUI SONT BONNES Ex UTILES AUX HOMMES. MAIS RÉPRIMELES FOLLES QUESTIONS, LES GÉNÉALOGIES, LES CONTESTATIONSET LES DISPUTES DE LA LOI, CAR ELLES SONT INUTILES ET VAINES. REJETTE L'HOMMEHÉRÉTIQUE APRÈS LE PREMIER ET LE SECOND AVERTISSEMENT,SACHANT QU'UN TEL HOMME EST PERVERTI ET QU'IL PÈCHE, ÉTANTCONDAMNÉ PAR SOI-MÊME. (III, 8-15.)
1. Après avoir parlé de la bonté de Dieu et del'ineffable Providence avec laquelle il prend soin de nous, aprèsavoir dit quels nous étions et quels il nous a faits, l'apôtrecontinue et dit: « Et je veux que tu affirmes ces choses, afin queceux qui ont cru en Dieu aient soin les premiers de s'appliquer aux bonnesoeuvres » ; c'est-à-dire, il faut affirmer ces choses et parelles exciter les fidèles à l'aumône. En effet, cesparoles ne nous exhortent pas seulement à l'humilité, ellesne nous enseignent pas seulement que personne ne doit se glorifier, niinjurier autrui ; elles conviennent encore à toutes les autres vertus.Ainsi dons une épître (432) aux Corinthiens, saint Paul dit:« Vous connaissez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui, étant riche, s'est rendu pauvre pour vous, afin que par sapauvreté vous fussiez rendus riches ». (II Cor. VIII, 9.)Ainsi donc par la pensée de la providence de Dieu et de son infiniebonté, il les exhorte à la pratique de l'aumône, maisnon pas à l'aventure et négligemment, car que dit-il? «Afin que ceux qui ont cru en Dieu aient soin les premiers de s'appliqueraux bonnes oeuvres » c'est-à-dire qu'ils doivent porter secoursà ceux qui sont lésés injustement, non-seulement enleur donnant de l'argent, mais encore en prenant leur défense, protégerles veuves et les orphelins, et remettre en sûreté tous ceuxqui souffrent ; c'est là en effet « s'appliquer aux bonnesoeuvres ». « Voilà », dit-il, « les chosesqui sont bonnes et utiles aux hommes. Mais réprime les folles questions,les généalogies, les contestations et les disputes de laloi, car elles sont inutiles et vaines ».
Qu'entend-il par ces « généalogies? » Dansune épître à Timothée il en fait mention égalementen ces termes: « Les fables et les généalogies quisont sans fin ». (I Tim. I, 4:) Peut-être ici et làfait-il allusion aux juifs qui étaient très-orgueilleux d'avoirpour ancêtre Abraham, et qui étaient négligents dansles choses qui les concernaient eux-mêmes. C'est pourquoi il appelleces généalogies insensées et inutiles, car c'est dela démence que de mettre sa confiance en des choses inutiles.
Quant aux contestations avec les hérétiques, l'apôtrenous recommande de les éviter, pour ne pas nous fatiguer en vain;car en fin de compte nous n'y gagnerons rien. Lorsqu'il y a un homme assezpervers pour décider que, quoi qu'il arrive, il ne changera pasde sentiment, vous épuiserez-vous en vain à répandrela semence sur la pierre, au lieu d'orner les âmes des fidèlesen leur parlant- de la charité et des autres vertus? Pourquoi doncl'apôtre dit-il dans un autre endroit: « Afin d'essayer siquelque jour Dieu leur donnera la repentance » (II Tim. II, 25),tandis qu'ici : « Rejette l'homme hérétique »,dit-il,«après le premier et le second avertissement, sachant qu'un tel hommeest perverti et qu'il pèche, étant condamné par soi-même? » Dans le premier passage il parle de ceux qu'on pouvait espérerdevoir se corriger et qui résistaient seulement: mais dèsqu'il s'agit d'un ennemi manifeste et connu publiquement pour tel, pourquoicombattre en vain, pourquoi porter vos coups dans le vide? Qu'entend-ilpar ces mots: « Etant condamné par soi-même ? »C'est que l'hérétique ne peut pas dire: Personne ne m'a enseigné,.personne ne m'a averti. Lors donc que malgré les avertissementsil reste le même, il est condamné par son propre jugement.
« Quand j'aurai envoyé vers toi Artémas ou Tychique,hâte-toi de venir vers moi à Nicopolis ». Que dis-tu,saint apôtre? Tu viens de placer la Crète sous son autorité,et de nouveau tu l'appelles vers toi. Oui, mais ce n'est pas pour ledétourner de ses devoirs, c'est pour lui donner plus de force. Eneffet il ne l'appelle pas à lui pour qu'il l'accompagne et lésuive partout, écoutez en effet ce qu'il dit : « Car j'airésolu d'y passer l'hiver ». Quant à Nicopolis, c'estune ville de Thrace. « Envoie devant Zénas ; homme de loi,et Apollon, et prends soin que rien ne leur manque ». On ne leuravait pas encore confié d'églises à gouverner; maisc'étaient des compagnons de saint Paul ; Apollon était véhément,il était savant dans les Ecritures et ha. bile à manier laparole. Pour Zénas, puisque c'était un homme de loi, il nedevait pas, diras-tu, être instruit par les autres. Mais ici par« homme de loi » il faut entendre qu'il était versédans le droit judaïque, et ce que dit l'apôtre équivautà ceci : Procure-leur tout en abondance, afin que rien ne leur manque. « Que les nôtres aussi apprennent à être les premiersà s'appliquer aux bonnes oeuvres pour les usages nécessaires,afin qu'ils ne soient pas sans fruit. Tous ceux qui sont avec moi te saluent.Salue ceux qui nous aiment en la foi (par là il faut entendre oubien ceux qui aiment Paul, ou bien les fidèles). Grâce soitavec vous tous. Ainsi soit-il ».
2. Pourquoi donc, saint apôtre, ordonnes-tu à Tite de fermerla bouche aux contradicteurs; s'il faut les éviter, lorsqu'il fonttout pour leur perte ? Saint Paul dit très-bien qu'il nefaut jamais les réfuter en vue de leur être utile car jamaisils n'en retireront le moindre profit puisqu'ils ont l'âme pervertie.Mais s'ils veulent perdre aussi les autres, c'est alors qu'il faut luttercontre eux, les combattre, et leur résister de toutes ses forces.Si donc tu en vois d'autres se corrompre, et que tu sois dans la nécessitéde parler, ne te tais point, ferme leur la bouche pour guérir ceuxqui vont à (433) leur perte. Un homme qui a du zèle et quiest vertueux, ne peut pas toujours éviter le combat. Seulement qu'ilait soin de se conduire de la manière que je viens de dire. Carsouvent l'inoccupation et une philosophie inutile font qu'on donne tousses soins à la parole: or c'est se préparer un grand châtimentque de parler inutilement lorsqu'il faudrait ou enseigner, ou prier, ourendre grâces. Il ne faut pas croire que nous devons épargnernos richesses, mais non, nos paroles : il faudrait plutôt encoreêtre économes de celles-ci que de celles-là, et nepas nous livrer sans réflexion à tout le monde.
Que veulent dire ces paroles : « Qu'ils apprennent à êtreles premiers à s'appliquer aux bonnes oeuvres? » C'est commes'il y avait: Qu'ils n'attendent pas que les pauvres aillent vers eux,mais qu'eux-mêmes cherchent avec soin quels sont ceux qui ont besoinde leur aide. En effet, lorsqu'on se soucie des pauvres, c'est de cettemanière qu'on s'en soucie, c'est avec le plus grand soin et le plusgrand zèle, et, lorsqu'on agit ainsi, il y a moindre profit pourceux qui acceptent que pour ceux qui donnent : car l'aumône donneaccès auprès de Dieu. Au contraire, le combat dont nous avonsparlé n'a jamais de fin, parce qu'il est très-difficile decorriger un hérétique. Or, de même que ce serait dela paresse, si l'on ne donnait pas ses soins à ceux dont on peutespérer la conversion, de même ce serait de la folie, ce seraitune extrême démence que de perdre son temps auprèsde ceux qui sont travaillés d'une maladie incurable : ce seraitleur donner plus d'audace.
« Que les nôtres aussi apprennent à être lespremiers à s'appliquer aux bonnes oeuvres pour les usages nécessaires,afin qu'ils ne soient pas sans fruit ». Remarquez-vous qu'il s'occupeplus de ceux qui donnent que de ceux qui reçoivent? Il pouvait sansdoute les passer sous silence pour bien des raisons : mais, dit-il, jeprends souci des nôtres. En quoi donc, dites-moi, l'apôtreveille-t-il à leurs intérêts.? Le voici si d'autresqu'eux découvrant ces trésors spirituels de l'aumône,se les appropriaient en nourrissant les docteurs, ils ne feraient, eux,aucun profit, ils resteraient sans fruit. Ainsi, dites-moi, le Christ,qui avec cinq pains a nourri cinq mille hommes, qui avec sept pains ena nourri quatre mille, n'aurait-il pas pu se nourrir lui-même, luiet ceux qui vivaient avec lui? Pourquoi donc se laissait-il nourrir pardes femmes ? « Il y avait là des femmes qui le suivaient etle servaient ». (Marc, XV, 41.) Il nous apprend par là qu'ilprend soin de ceux qui font le bien. Saint Paul ne pouvait-il pas ne rienrecevoir de personne, lui qui de ses propres mains fournissait aux autresleur subsistance ? Vous le voyez cependant recevoir .et demander; pourquel motif? écoutez : « Ce n'est pas que je recherche desprésents, mais je cherche un fruit abondant pour votre compte ».(Philipp. IV, 27.) Au commencement, lorsque, vendant tous leurs biens,les fidèles venaient en déposer le prix aux pieds des apôtres,vous voyez les apôtres s'inquiéter plus de ceux qui donnaientque de ceux qui recevaient. S'ils avaient eu peu de souci des pauvres,ils n'auraient pas puni Saphire et Ananie, lorsqu'ils eurent retenu unepartie de leur argent. Quelqu'un leur commandait-il de tout donner àl'Eglise? ce n'est pas saint Paul, car il dit : « Non point àregret ni par contrainte ». (II Cor. IX, 7.) Mais quoi ! saintapôtre, veux-tu être un obstacle pour les pauvres? Nullement,répond-il, mais ce n'est pas à leur intérêt,c'est à celui des bienfaiteurs que je veille en ce moment. Voyezencore le prophète, il ne pense pas seulement aux pauvres lorsqu'ildonne les meilleurs conseils à Nabuchodonosor, il ne dit pas seulement: Donne aux pauvres, mais: « Rachète tes péchéspar des aumônes, et tes iniquités en faisant miséricordeaux pauvres » (Dan. IV, 24) ; c'est-à-dire : Répandstes richesses non pas seulement pour nourrir les autres, mais pour t'arrachertoi-même au châtiment. De même le Christ dit : «Vendsce que tu as et le donne aux pauvres, puis viens et me suis ». (Matth.XIX, 21.) Voyez-vous ici encore que ce précepte était donnéà ceux qui voulaient suivre Jésus? Comme les richesses sontun empêchement pour la vertu, il ordonne de les donner aux pauvres,et apprend à l'âme à être miséricordieuse,à mépriser l'or, à fuir l'avarice; car celui qui apprendà donner à celui qui n'a rien, apprendra ensuite àne rien recevoir de ceux qui sont riches. C'est par là que nousnous rendons semblables à Dieu. Il y a plus de difficultéà rester vierge, à jeûner, à coucher sur laterre, mais rien n'a autant de force et de puissance que la miséricordepour éteindre la flamme de nos péchés : c'est de toutesles vertus la plus grande, elle rapproche du souverain Maître lui-mêmeceux (434) qui la cultivent, et en cela il n'y a rien que de juste. Carêtre vierge, jeûner, coucher sur la dure, cela ne profite qu'àcelui qui tient cette conduite, nul autre n'est sauvé par là;la miséricorde au contraire s'étend à tous et embrassetous les membres de Jésus-Christ. Or il y a bien plus de grandeurdans les belles actions qui s'étendent à tous les hommesque dans celles qui ne servent qu'à un seul.
3. C'est cette compassion pour les pauvres qui est la mère dela charité, de la charité, dis-je, cette vertu qui caractériséle christianisme, qui l'emporte sur tous les autres signes de la foi, età laquelle on reconnaît les disciples du Christ. C'est leremède de nos fautes; c'est elle qui lave les souillures de notreâme, c'est l'échelle par laquelle nous montons au ciel, c'estelle qui réunit en un seul corps les membres de Jésus-Christ.Voulez-vous savoir quel grand bien est la charité? Au temps desapôtres tous vendaient leurs biens pour leur en apporter le prixqui était ensuite distribué: « Et il était distribuéà chacun selon qu'il en avait besoin », (Act, IV, 35.) Dites-le-moi,et ici je laisse de côté les biens futurs, car nous ne parleronspas encore du royaume éternel voyons seulement les biens de ce mondedites-le-moi, qui sont ceux qui gagnent à cela? Sont-ce ceux quireçoivent ou ceux qui donnent? Ceux-là murmuraient et avaiententre eux des altercations, pour ceux-ci ils n'avaient qu'une âme: « Tous en effet n'étaient qu'un coeur et qu'une âme»; la grâce était en eux tous, et ce qu'ils faisaient, ilsle faisaient avec grande utilité pour eux. Mais ne voyez-vous pasque les autres y gagnaient aussi? Maintenant, dites-moi, au nombre desquelsvoudriez-vous être? est-ce au nombre de ceux qui se défaisaientde toutes leurs richesses et restaient sans rien, ou au nombre de ceuxqui recevaient quelque chose des autres?
Voyez l'utilité de l'aumône : tous les obstacles, tousles empêchements sont enlevés et aussitôt toutes lesâmes sont unies : « Tous n'étaient qu'un coeur et qu'uneâme» ; ainsi, quand ce ne, serait pas pour faire l'aumône,il serait encore très-avantageux de donner ses richesses. Si j'aitenu ce discours, c'est pour que ceux qui n'ont reçu aucun héritagede leurs parents, ne soient pas pour cela tristes et chagrins par la penséequ'ils ont moins de biens que les riches : ils en ont plus, s'ils le veulent.Car il leur sera plus facile de faire l'aumône du peu qu'ils ont,comme cette veuve dont parlent les livres saints; ils n'auront aucune occasiond'entrer en intimitié avec leurs proches et ils seront les pluslibres du monde: personne ne pourra les menacer de la confiscation , ilsseront supérieurs à tous les maux. Ceux qui fuient nus donnentpeu de prise à ceux qui veulent les saisir, tandis que celui quiest couvert et chargé de vêtements est facilement pris. Ilen est de même du riche et du pauvre. Celui-ci, fût-il pris,échappera facilement; celui-là, fût-il libre, s'embarrasseralui-même dans ses propres filets, dans mille soucis, mille chagrins,mille sujets d'irritation et de colère: toutes ces choses accablentl'âme, mais ce n'est pas tout, il y a encore bien d'autres maux quiviennent à la suite des richesses.
Il est bien plus difficile pour le riche que pour le pauvre de se conduireavec modération; il est bien plus difficile pour le riche que pourle pauvre de vivre avec simplicité et d'éviter la colère.Mais, direz-vous, il aura une plus belle récompense. Nullement. Pourquoi? ne surmonte-t-il pas de bien plus grandes difficultés? Oui, mais ces difficultés, il se les est préparéeslui-même, car il ne lui était pas commandé d'êtreriche, au contraire, c'est lui-même qui se crée mille obstacles,mille empêchements. Les autres ne quittent pas seulement leur argent,ils soumettent encore leur corps à de nombreuses macérations.Car ils marchent dans la voie étroite. Mais toi, non-seulement tuconserves tes biens, tu donnes encore des aliments à la fournaisede tes passions, et tu te mets au milieu de nouveaux embarras. Va doncdans le grand chemin, c'est lui qui reçoit tes pareils; pour lavoie étroite elle s'ouvre aux affligés, aux opprimés,à ceux qui n'ont pas d'autres fardeaux que ceux qu'on y peut porter,la miséricorde, la bonté, la probité, la douceur.Si c'est là ce dont tu es chargé, il te sera facile d'y entrer,mais si tues arrogant, orgueilleux, si tu es chargé d'épines,qu'on appelle les richesses, il te faudra une large voie. En effet, tune pourras pas percer la foule sans te heurter à beaucoup d'autres,lorsque tu feras effort pour avancer : il te faudra beaucoup d'espace.Celui qui porte l'or et l'argent véritables, je veux dire les bonnesoeuvres, ne blessera point je ne dis pas seulement ceux, qui se pressentà côté de lui, mais même ses parents, ceux aveclesquels il vit. Maintenant, si les richesses sont des épines, (435)que sera-ce du désir de les posséder? Pourquoi emportes-tuavec toi tes biens? Est-ce pour produire une plus grande flamme, en jetanttes fardeaux dans le brasier? N'y a-t-il donc pas assez de feu dans l'enfer?Vois comment trois enfants ont triomphé de la fournaise. Supposeque c'est l'enfer : c'est avec l'affliction qu'ils y tombèrent,liés et enchaînés qu'ils étaient : cependantils y trouvèrent un large espace libre où ils étaientà l'aise; il n'en fut pas ainsi de ceux qui les entouraient.
4. Même maintenant il se produira quelque chose de semblable,si nous voulons résister avec une force virile aux tentations quinous assiègent. Si nous avons espoir en Dieu, nous serons en sécurité,large et à l'aise; mais pour ceux qui nous auront persécutés,ils périront. Car, dit l'Ecriture : « Celui qui creuse unefosse y tombera». (Ecclés. XXVII, 29.) Qu'ils enchaînentnos pieds et nos mains; la torture même pourra nous délivrerde nos fers. Voyez une chose merveilleuse : voilà des hommes qu'ona liés, le feu les délie. En effet, qu'on livre àdes esclaves .les amis de leurs maîtres, ceux-ci craignant- cetteamitié, bien loin de leur faire mal, auront pour eux les plus grandségards; il en est de même du feu comme il savait que ces enfantsétaient les amis de son maître, il rompit leurs fers, lesdélia et les mit en liberté, il était pour eux commeun tapis sur lequel ils se promenaient, et ce n'est pas sans raison, puisqu'ilsavaient été jetés là pour la gloire de Dieu.Si nous sommes torturés, rappelons-nous ces exemples.
Mais, direz-vous, ceux-ci ont été délivrésde leurs tourments, mais il n'en sera pas de même de nous. C'estjustice, car les enfants ne sont pas entrés dans la fournaise avecl'espérance d'être délivrés, mais avec la penséequ'ils allaient mourir. Ecoutez-les en effet: « Il y a un Dieu dansle ciel qui peut nous délivrer; s'il n'en est rien, sache, ôroi, que nous ne servirons pas tes dieux, et que nous ne nous prosterneronspoint devant la statue d'or que tu as dressée ». (Dan. III,17, 18.) Pour nous, nous mettons une sorte de condition aux épreuvesque Dieu nous envoie, nous marquons la limite du temps et nous disons :S'il n'a pas pitié de nous d'ici au temps marqué; voilàpourquoi nous ne sommes pas délivrés. Lorsqu'Abraham allaitvers la montagne du sacrifice, il ne croyait pas que son fils serait sauvé,il marchait avec l'intention de l'immoler, et contre son attente il levit sauvé. Vous aussi, lorsque vous tomberez dans l'adversité,ne demandez pas d'être aussitôt délivrés,.disposezvotre âme à tout supporter, et bientôt le malheur vouslâchera : car si Dieu vous l'inflige, c'est pour vous instruire.Lors donc qu'une fois nous avons été formés àle supporter patiemment et sans aigreur, il s'éloigne enfin de nouspour toujours, parce que tout est en bon ordre dans notre âme.
Je veux vous raconter un fait qu'il vous sera très-utile et très-profitabled'entendre. Quel est-il? Comme la persécution sévissait etque l'Eglise était troublée par une guerre violente, on sesaisit de deux chrétiens, dont l'un était prêt àtout supporter, tandis que l'autre, qui aurait courageusement donnésa tête au bourreau, craignait et redoutait les autres tourments.Voyez comment Dieu a arrangé les choses. Lorsque le juge fut surson siège, il ordonna qu'on couperait la tête à celuiqui était prêt à tout, pour l'autre, il le fit torturer,non pas une ou deux fois, mais dans toutes les villes par lesquelles ilpassait. Or, pourquoi Dieu a-t-il permis cela? C'était assurémentpour donner de la fermeté et de la vigueur au moyen des tourments,à l'âme qui n'avait pas été assez exercée.C'était pour lui enlever toute terreur, afin qu'elle ne craignîtpas plus longtemps, qu'elle ne fût point lâche et ne tremblâtpas pendant le supplice. De même, c'est au moment où Josephfaisait le plus d'efforts pour sortir de prison, qu'il y était retenupour plus longtemps; écoutez-le « J'ai été dérobédu pays des Hébreux», dit-il, « mais souviens-toi demoi auprès de Pharaon ». (Genès. XL, 15.) Pourquoiétait-il retenu? C'est pour qu'il apprît qu'il ne fallaitpas mettre sa confiance dans les hommes, mais s'en rapporter entièrementà Dieu. Maintenant donc que nous savons cela, rendons grâcesau souverain maître, et faisons tout ce qu'il convient, afin de gagnerles biens éternels en Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui partagela gloire du Père et du Saint-Esprit, maintenant et toujours, etdans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.