Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur la lettre aux Galates

Commentary on the Letter to the Galatians / Толкование на Послание к Галатам
Ce texte est disponible dans d'autres langues :

CHAPITRE I

PAUL, APÔTRE, NON DE LA PART DES HOMMES, NI PAR DESHOMMES, MAIS PAR JÉSUS-CHRIST, ET DIEU SON PÈRE QUI L'A RESSUSCITÉD'ENTRE LES MORTS , ET TOUS LES FRÈRES QUI SONT AVEC MOI, AUX ÉGLISESDE GALATIE : QUE LA GRACE ET LA PAIX VOUS SOIENT DONNÉES PAR DIEUNOTRE PÈRE ET PAR NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. (1, 2, 3.)

1. Cet exorde respire le courroux et la fierté, et non pas seulementl'exorde, mais encore toute l'épître, pour ainsi dire. Parlertoujours avec douceur à ceux que l'on instruit, quand il est besoinde leur parler avec rudesse, serait le fait non d'un maître, maisd'un corrupteur et d'un ennemi. C'est pour cela que le Seigneur, qui semontrait si doux quand il conversait avec ses disciples, leur parlait quelquefoissévèrement, et employait tour à tour

l'éloge ou le blâme. Il avait dit à Pierre : " Tues heureux, Simon, fils de Jean " (Matth. XVI, 17) ; il lui avait annoncéque ce serait sur sa"-confession qu'il poserait les fondements de son Eglise,et peu d'instants après avoir prononcé ces paroles, il s'écrie: " Retire-toi de moi, Satan, tu m'es à scandale ". (Matth. XVI,23.) Et une autre fois : " Etes-vous encore sans intelligence ", leur dit-il.(Matth. XV, 16.) On peut juger de 1a crainte qu'il avait (573) su leurinspirer d'après ce que nous raconte Jean : comme ils le voyaients'entretenir avec la samaritaine, ils lui rappelèrent bien qu'ilétait temps de prendre de la nourriture, mais aucun d'eux n'osalui dire : " Qu'avez-vous à causer ", ou bien : " Que cherchez-vousdans sa compagnie? " (Jean, IV, 27.) Paul le savait,, et comme il suivaitpas à pas les traces du Maître, il variait son langage suivantles besoins de ses disciples, tantôt brûlant et tranchant dansle vif, tantôt employant des remèdes plus doux. Aux Corinthiens,il disait : " Que voulez-vous? que je vienne à vous avec la verge,ou avec l'amour et avec l'esprit de douceur? " ( I Cor. IV, 21.) Aux Galates: " O Galates insensés ! " (Gala III , 1.) Et ce reproche, il leleur adresse, non pas une, mais deux fois. Vers la fin de l'épître,il revient à la charge : " Qu'on ne me cause plus de non" veltespeines ". (Gal. VI, 6.) Puis il leur parle avec douceur, comme lorsqu'ildit : " Mes petits enfants, vous que j'enfante de " nouveau " (Gal. IV,19) ; et bien d'autres fois encore, il tient un pareil langage. Que cetteépître respire la colère, tout le prouve et l'on s'enaperçoit à la première lecture.

Il faut dire pourquoi il était irrité contre ses disciples.Ce n'était pas pour peu de choses ni pour un mince motif, autrementil ne se serait pas laissé aller à un tel emportement. S'irriterpour des riens; est le fait d'un homme à esprit étroit, d'unhomme dur et tracassier, de même que c'est le fait d'un homme indolentet apathique, de se laisser abattre à la vue de graves désordres.Il n'en était pas ainsi de Paul. Quelle était donc la fautequi excitait son indignation? Une grande, et bien grande faute, qui lesrendait tous étrangers au Christ, comme il leur dit dans la suitede sa lettre : " Voici que moi, Paul, je vous dis que si vous vous faitescirconcire, le Christ ne vous servira de rien " ; puis il dit encore :" Vous tous, qui cherchez votre justification dans la loi, vous êtesexclus de la grâce ". (Gal. V, 2-4.) Que veut-il dire par là?.Car il faut éclaircir et développer ses paroles. Ceux desJuifs qui avaient la foi, mais qui étaient en même temps attachésau judaïsme, et à qui la vanité tournait la tête,voulurent se poser en docteurs et se rendirent chez les Galates pour leurenseigner qu'ils devaient se faire circoncire, observer le sabbat et lescérémonies du premier jour de chaque mois, qu'ils devaientenfin ne pas écouter Paul qui supprimait tout cela. Pierre , Jacqueset Jean , disaient-ils , n'empêchent point d'observer ces coutumes,et ce sont les premiers parmi les apôtres, ils ont étédisciples du Christ. Il est vrai qu'ils ne s'opposaient point àcela ; mais s'ils toléraient ces pratiques, ce n'était pointqu'ils en fissent un dogme, c'était pour condescendre à lafaiblesse des Juifs convertis.

Quant à Paul, qui prêchait les gentils; il n'avait pasbesoin de montrer la même condescendance, quand il se trouva en Judée,il fut aussi tolérant que les autres. Mais ces trompeurs se gardaientbien de dire les motifs de cette condescendance de Paul et des autres apôtres,et ils trompaient les simples en disant qu'ils ne devaient pas écouterPaul, car lui ne datait que d'hier et d'aujourd'hui, les autres, Pierreet ses compagnons, étaient ses anciens; lui, était le discipledes apôtres, eux, étaient les disciples du Christ; lui étaitseul, eux étaient beaucoup , et ils étaient les colonnesde l'Eglise. Et cet homme, ajoutaient-ils, est un hypocrite, car il estreconnu que lui, qui supprime la circoncision, l'a maintenue ailleurs.A vous, il prêche une chose,. aux autres, une autre.

Quand donc Paul s'aperçut que le feu avait atteint tous les Galates,quand il vit qu'un violent incendie allait consumer l'Eglise de Galatie,que la maison qu'il avait fondée était ébranlée,et qu'elle était sur le point de s'écrouler., il fut en proieà un juste ressentiment, en proie aussi au désespoir, commele prouvent ces paroles : " J'aurais voulu me trouver maintenant avec vous,et vous entretenir de vive voix " (Gal. IV, 20) ; et il leur écrivitcette épître, où il répond à tous leschefs d'accusation accumulés contre lui. Tout d'abord il réponddirectement aux insinuations de ses adversaires qui, pour miner son influence,disaient que les autres apôtres étaient les disciples du Christ,et que lui était le disciple des apôtres. Et c'est,pour celaqu'il commence en ces ternies : " Paul, apôtre, non de la part deshommes, ni par des hommes ". Car ces trompeurs disaient, comme je vousl'ai déjà fait remarquer, qu'il était le dernier desapôtres, et qu'il avait été instruit par eux. Pierre,Jacques et Jean, sont venus avant lui, disaient-ils, ce sont les premiersparmi les disciples, ils ont reçu les dogmes de Jésus-Christ,c'est à eux qu'il faut obéir, et non à lui, or ilsne (574) sont pas opposés à la pratique de la circoncision,et à l'observation de la loi.

2. En prononçant ces paroles et d'autres semblables, en rabaissantcelui-ci, pour vanter ceux-là, ils avaient en vue, non de fairel'éloge des apôtres, mais de tromper les Galates, et ils leurconseillaient mal à propos d'observer la loi. Il est donc naturelqu'il ait commencé ainsi. Comme ils détruisaient le prestigede son enseignement, en prétendant qu'il le tenait des hommes, tandisque Pierre tenait le sien du Christ il répond directement dèsle début, à cette obligation, en disant qu'il est apôtre,non de la part des hommes, ni par des hommes. Ananias l'avait baptisé(Act. IX, 17), mais ne l'avait pas retiré de l'erreur, ni conduità la foi c'était Jésus-Christ lui-même qui,du haut du ciel, lui avait adressé miraculeusement la parole etl'avait pris dans ses filets. Quant à Pierre et à son frère,quant à Jean et au frère de Jean, Jésus les avaitappelés à lui, en se promenant sur le bord de la mer (Matth.IV); il appela Paul, après qu'il fut remonté aux cieux. Etde même que, sans avoir besoin d'être appelés deux fois,ils laissèrent là leurs filets et tout le reste, et se mirentà le suivre; de même Paul, dès le premier appel, arrivaà la perfection apostolique : il se fit baptiser, déclaraune guerre sans trêve aux Juifs, et par là, dépassales autres apôtres : "J'ai pris plus de peine qu'eux " (I Cor. XV,10), dit-il. Mais en attendant, il n'insiste pas là-dessus, et secontente d'être leur égal. Son but était, non de prouverqu'il leur était supérieur, mais d'ôter tout fondementà l'erreur des Galates.

Ces mots : " Non de la part des hommes ", convenaient à tousceux qui prêchaient l'Evangile, car cette prédication avaitson origine et sa racine dans le ciel : ceux-ci " Non par des hommes "convenaient aux seuls apôtres ; car Jésus les avait appelésà lui non par l'intermédiaire d'autres hommes, ruais parlui-même. Pourquoi Paul, au lieu de faire mention de sa vocationet de dire: " Paul appelé non de la part des hommes ", a-t-il parléde sa qualité d'apôtre? Précisément, parce quec'était là-dessus que roulait toute la discussion. On disaitque son droit d'enseigner il le tenait des hommes, des apôtres, etqu'il devait suivre leur direction. Or, la preuve qu'il n'avait pas reçuson ministère de la main des hommes, saint Luc la donne, lui quia dit : " Or, pendant qu'ils s'acquittaient des fonctions de leur ministèredevant le Seigneur, et qu'ils jeûnaient, le Saint-Esprit leur dit:Séparez-moi Saül et Barnabé ". (Act. XIII, 2.) Ce quiprouve bien que la puissance du Fils et de l’Esprit n'est qu'une seuleet même puissance. Car, après avoir été envoyépair l'Esprit, il dit qu'il a été envoyé par le Christ.Et il le prouve encore ailleurs, quand il rapporte à l'Esprit ceque Dieu a fait. Car, s'entretenant avec les prêtres de Milet (1): " Veillez sur vous-mêmes ", disait-il , " et sur le troupeau àla tête duquel vous a mis l'Esprit-Saint en qualité de pasteurset d'évêques ". (Act. XX, 28.) Et cependant il dit dans uneautre épître : " Ceux que Dieu a mis dans son Eglise, d'abordcomme apôtres, en second lieu comme prophètes, puis commepasteurs et comme maîtres chargés d'enseigner ". {I Cor. XII,28.) C'est ainsi que dans son langage il ne fait lias de distinction entreDieu et le Saint-Esprit, attribuant à l'un ce que l'autre a fait,et réciproquement. D'ailleurs il ferme aussi la bouche aux hérétiquesquand il dit " Par Jésus-Christ et Dieu son Père ". Commeils prétendent que cette expression s'applique au Fils parce qu'elletémoigne d'une dignité inférieure, voyez ce qu'ilfait : il s'en sert en parlant du Père, et nous enseigne àne pas nous établir en législateurs de leur nature ineffable,et à ne pas mesurer la divinité du Père et celle duFils. Car, après avoir dit: " Par Jésus-Christ ", il ajoute: "Et par Dieu son père ". Car, si après avoir fait mentionseulement du Père, il avait ajouté ces mots " par lesquels" , peut-être en auraient-ils tiré parti et dit qu'il rapportaitces mots " par lequel " au Père, parce qu'il lui attribuait lesoeuvres du Fils. Mais maintenant, en faisant mention en même tempsdu Père et du Fils, et en se servant de la même expressionpour l'un et l'autre, il ne laissé plus de place à une telleinterprétation. S'il agit ainsi, ce n'est pas pour attribuer auPère ce qui appartient au Fils, mais c'est pour montrer que cetteexpression n'admet entre eux aucune distinction de substance.

Que diraient donc à ce propos ceux qui soupçonnent, d'aprèsla formule du baptême : Je te baptise au nom du Père, du Filset du Saint-Esprit, qu'il y a entre eux une certaine gradation descendante?Si le Fils est inférieur

1. Et Ephèse. (Voyez Act. XX, 17.)

575

au Père parce que son nom vient après celui du Père,que diront-ils en voyant que dans ce passage l'apôtre commence parle Fils pour arriver au Père? Mais ne prononçons point deblasphème. Il ne faut pas que notre ardeur à réfuterces gens-là nous fasse sortir de la vérité. II fautau contraire, fussent-ils mille et mille fois plus fous, que nous nousenfermions scrupuleusement dans les limites de la piété.De même que nous ne dirons pas, nous, que le Fils est plus grandque le Père, parce que Paul a parlé en premier lieu du Fils(car ce serait le dernier degré de la folie, et le comble de l'impiété),de même il ne faut pas croire que dans cette formule du baptême,le Fils soit inférieur au Père.

" Qui l'a ressuscité d'entre les morts ". Que faites-vous, Paul?Vous voulez ramener des judaïsants à la foi, et vous ne leurmontrez rien de grand et d'imposant, comme lorsque vous disiez dans votreépître aux Philippiens que " Ayant la forme et la nature deDieu, il n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'êtreégal à Dieu " (Phil.II, 6), comme lorsque vous vous écriiezen écrivant aux Hébreux : " Il est la splendeur de sa gloire,et le caractère de sa substance " (Hébr. I, 3), comme lorsquele fils. du tonnerre disait tout d'abord à haute voix : " Au commencementétait le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe étaitDieu " (Jean, I, 1), comme lorsque Jésus en personne disait devantles Juifs à plusieurs reprises qu'il pouvait les mêmes chosesque son Père, et qu'il avait la même puissance. Vous ne ditesrien de cela, vous laissez toutes ces choses de côté pourne parler que de l'incarnation, de la croix et de la mort du Sauveur? Oui,répond-il. S'il avait à parler devant des hommes qui n'ontpas idée de la grandeur du Christ, il ferait bien de traiter cespoints-là; mais puisqu'ils se séparent de nous parce qu'ilsont peur d'être punis s'ils s'écartent de la loi, il faitmention de ce fait, qui suffit à prouver la non-nécessitéde la loi, je veux parler du bienfait que nous avons tous reçu dela croix et de la résurrection. Dire que au commencement étaitle Verbe; et qu'il se trouvait dans la forme de Dieu, en faire l'égalde Dieu, et avancer d'autres choses semblables eût étébon pour démontrer la divinité du Verbe; mais ce n'étaitpas ce dont alors il s'agissait. Mais en disant que " Le Père l'aressuscité d'entre les morts ". Paul rappelle le bienfait capitalque nous avons reçu du Christ : ce qui ne contribuait pas peu àlui faire atteindre le but qu'il se proposait. Car la plupart des hommesont coutume de ne pas prêter autant d'attention au langage de ceuxqui célèbrent la grandeur de Dieu, qu'au langage de ceuxqui montrent les bienfaits que Dieu leur a accordés. Aussi a-t-ilnégligé tout cela pour ne parler que des bienfaits dont nousavons été l'objet.

3. Mais ici les hérétiques nous assaillent encore et disent: Voici que le Père ressuscite le Fils. Par l'effet de la maladiedont ils ont été une fois atteints, ils se refusent àentendre les plus sublimes de nos dogmes; et quand ils rencontrent desexpressions humbles et ordinaires, employées soit à causede la chair, soit pour honorer Dieu, soit dans un autre but, ils les recueillentet les examinent séparément, et se font du tort àeux-mêmes, car je ne saurais Aire qu'ils en font à l'Ecriture.Je voudrais bien leur demander pourquoi ils disent cela. Ont-ils l'intentionde prouver que le Fils est faible, et qu'il n'a pas la force de ressusciterun seul corps? Et cependant la foi en lui et même dans les ombresde ceux qui croyaient en lui a fait ressusciter des morts. (Act. V, 15.)Quoi, ces hommes qui croyaient en lui, et qui étaient mortels, ontpu rendre des morts à la vie rien que par l'effet de l'ombre queprojetaient leurs corps de boue, et par le contact des vêtementsqui enveloppaient ces mêmes corps, et lui, n'a pas eu la force dese ressusciter lui-même? Quelle évidente folie, quel excèsde démence ! Ne l'as-tu pas entendu dire : " Détruisez cetemple et je le relèverai en trois jours " (Jean, II, 19) ? et uneautre fois : " J'ai le pouvoir de déposer mon âme, et j'aile pouvoir de la reprendre? " (Jean, X, 18.) Pourquoi donc est-il dit queson Père l'a ressuscité? Pour attribuer au Père lesoeuvres du Fils, afin d'honorer le Père et de ménager lafaiblesse des auditeurs.

" Et tous les frères qui sont avec moi ". Pourquoi n'en fait-ilpas mention dans ses autres épîtres? Ou bien il n'y met queson nom, ou bien il y joint celui de deux ou de trois de ses compagnons.Ici il fait figurer tout un groupe de fidèles, c'est pourquoi iln'en désigne aucun par son nom. Pourquoi donc fait-il cela? On l'accusaitd'être seul à prêcher ce qu'il prêchait, et d'introduiredés nouveautés dans le dogme. Voulant faire tomber ces soupçons,et (576) montrer que ses idées ont beaucoup de partisans, il réunitles frères en un seul groupe, et prouve que ce qu'il écrit,il l'écrit en conformité de sentiment avec eux., " Aux Églisesde " Galatie ". Ce n'était pas une seule ville, ni deux, ni- trois,mais toute la nation des Galates qui était consumée par cefléau de l'erreur. Voyez encore ici une preuve de sa profonde indignation.Il n'a pas dit : A nos bien-aimés, ni à nos saints de Galatie;mais " Aux Églises de Galatie ". .C'était .bien làle langage d'un homme dont le coeur est ulcéré, d'un hommequi témoigne son affliction, que de s'adresser à eux sansemployer de termes d'amitié ou de politesse, de les désignerseulement par un nom collectif, et de ne pas dire : " Aux Églisesde Dieu ", mais tout simplement : " Aux Églises de Galatie ". D'ailleursil est pressé dès le début de les arrêter dansleur tentative de séparation : c'est pour cela qu'il les comprendtous sous ce nom d'Église, afin de les faire rentrer en eux-mêmeset de les réunir en un seul corps. Car ceux qui sont divisésen plusieurs partis ne sauraient être désignés parcenom-là. Ce nom d'Église est synonyme d'accord et de bonneintelligence.

Que la grâce et la paix vous soient données "par la bontéde Dieu le Père, et par Notre" Seigneur Jésus-Christ ". Danstoutes ses épîtres, il met cette formule nécessaire,à plus forte raison dans cette épître qu'il adresseaux Galates. C'est parce qu'ils étaient en danger de perdre la grâce,qu'il leur souhaite de pouvoir l'acquérir de nouveau. C'est parcequ'ils s'étaient mis en guerre avec Dieu, qu'il prie Dieu de ramenerla paix parmi eux.

" Par la bonté de Dieu le Père ". — Voilà encorequi nous permet de confondre les hérétiques. lis prétendentque Jean, qui a dit au commencement de ses Evangiles : " Et le Verbe étaitDieu ", a mis le mot Dieu sans article pour marquer que la divinitédu Fils était inférieure (1), et ils font: encore observerque Paul, en disant que le Fils avait la forme de Dieu, n'a pas voulu parlerdu Père, puisqu'il a employé le mot Dieu sans le faire précéderde l'article. Que diront-ils donc maintenant? Car Paul ne dit pas : Apotou Theou mais Apo Theou Patris. S'il donne à Dieu, dans ce passage,là qualification de Père, ce n'est pas pour flatter les Galates; loin de là , il les reprend

1 C'est l'argument d'Eusèbe de Césarée. ContraMarcellum, 16, 17.

vivement en leur rappelant la cause par laquelle ils sont devenus lesfils de Dieu. Cet honneur, ils le doivent non pas à la loi, maisau baptême qui les a régénérés. Aussipartout, même dès le début, répand-il les preuvesde la bienfaisance de Dieu. Ses paroles peuvent se traduire ainsi : Vousqui étiez esclaves, ennemis, étrangers, comment se peut-ilque vous appeliez tout à coup Dieu votre Père? Est-ce àla loi que vous devez cette parenté? Pourquoi donc, laissez-vouscelui qui vous a tant rapprochés de Dieu, et courez-vous encoreau pédagogue? Non-seulement en ce qui concerne le Père, maisaussi en ce qui concerne le Fils, les noms dont on les désigne suffisaientà rappeler aux Galates la bienfaisance dont ils étaient l'objet.Le nom de Jésus-Christ, si nous l'examinons avec soin, retrace ànotre esprit tous ses bienfaits. Car Jésus, dit l'Écriture,sera ainsi appelé : " Parce qu'il sauvera lui-même son peuplede ses propres péchés " (Matth. I, 21) ; et le nom du, Christrappelle l'onction qu'il reçut du Saint-Esprit : " (Et par NotreSeigneur Jésus-Christ) qui s'est donné lui-même pournos péchés (4) ".

4. Vous voyez que Jésus n'a pas exécuté des ordresavec l'obéissance forcée d'un esclave, et qu'il n'a pas étélivré par un autre que par lui. Il s'est donné lui-même: ainsi donc, quand vous entendrez Jean dire, élue le Pèrea donné son Fils unique pour nous, n'allez pas rabaisser àcause de cela la majesté du Fils unique, rejetez toute comparaisonavec ce qui se passe parmi les hommes. Si on dit que le Père l'adonné, on le dit non pour vous faire croire qu'il s'agisse d'unemission imposée à un esclave, mais pour que vous compreniezque cette résolution plaisait aussi au Père, et c'est ceque Paul démontre dans ce même passage quand il dit : " Selonla volonté de Dieu notre-Père ". Il n'a pas dit : " Selonle commandement ", mais : " Selon la volonté ". En effet, commele Père et le Fils n'ont qu'une seule et même volonté,ce que le Fils voulait, le Père le voulait aussi. — " Pour nos péchés". Nous nous étions, dit-il, plongés nous-mêmes dansune infinité de maux, et nous méritions les plus terribleschâtiments. La loi, bien loin dé nous tirer du danger, nefaisait que nous condamner en faisant ressortir nos fautes avec plus d'évidence,elle ne pouvait ni nous délivrer, ni faire cesser la colèrede Dieu ; tandis que le Fils de Dieu (577) a rendu possible ce qui étaitimpossible, en effaçant nos péchés, en faisant desamis de ceux qui étaient des ennemis, en nous accordant mille autresfaveurs. Puis Paul ajoute "Afin de nous retirer de ce siècle pervers". Voilà que d'autres hérétiques s'emparent de cetteexpression, s'en servent pour calomnier la vie d'ici-bas, et s'appuientsur le témoignage de saint Paul. Voyez-vous, disent-ils, il a ditque le siècle présent est pervers. — Et qu'est-ce qu'un siècle,dis-moi? Un intervalle de temps qui se compose de jours et d'heures. Quoidonc? Un intervalle de jours est pervers, pervers aussi le cours du soleil?Mais personne, même l'homme le plus insensé, n'oserait tenirun tel langage. — Mais, dit-on, ce n'est pas le temps lui-même qu'iltraite de pervers, c'est la vie d'ici-bas? - Bien certainement les parolesde Paul n'ont pas ce sens-là, et puis tu ne te renfermes pas dansles paroles mêmes qui servent de texte à ton accusation, maistu t'y fraies une route pour faire passer ton interprétation. Tuvoudras bien m'accorder, à moi aussi , le droit d'interpréterce passage , d'autant plus que mon explication sera pieuse et raisonnable.Que pourrions-nous donc dire? que ce qui est mal ne saurait êtrecause de ce qui est bien ; or, ces couronnes et ces récompensesinfinies de la vie future, nous les devrons à la vie d'ici- bas.Et précisément ce bienheureux Paul lui-même fait decette vie le plus grand éloge quand il dit. " Que si je de" meureplus longtemps dans ce corps mortel, " je tirerai du fruit de mon travail;et ainsi " je ne sais que choisir ". (Phil. I, 22.) Ainsi il se proposele choix à lui-même ou de vivre ici-bas, on de cesser de vivreet d'être avec le Christ; et il préfère la vie d'ici-bas.Si le siècle était pervers, Paul n'aurait pas dit de lui(1) ce qu'il en a dit, et jamais un homme , quel que fût son zèle,n'aurait pu arriver à la vertu par le moyen d'un tel siècle.Car on ne peut arriver au bien par le mal, à la chastetépar la prostitution, à la bienveillance par la haine. Lorsque Paul,en parlant des pensées qui nous viennent de la chair (Rom. VIII,7), dit que la chair n'est pas soumise à la loi de Dieu, et qu'ille ne peut pas l'être, c'est comme s'il disait que le vice, restantce qu'il est, ne peut être la vertu. Ainsi donc, quand vous entendrezces mots :

1 Les éditions donnent peri e autou, se rapportant à Paul,je préférerais peri autou, se rapportant à aion oubios.

" Siècle pervers ", songez aux actions mauvaises, aux mauvaisespensées. Ce n'est pas pour nous tuer, pour nous arracher de la vied'ici-bas que le Christ est venu, ruais il nous laisse au milieu du mondepour nous préparer à devenir dignes de la vie du ciel. C'estpourquoi il disait en s'entretenant avec son Père : " Et pour euxils sont dans le monde, et moi je vais à vous " (Jean, XVII, 11);et une autre fois : " Je ne vous demande pas de les retrancher du monde,mais je vous demande de les préserver du mal ", c'est-à-diredu vice. — Si cette interprétation ne te convient pas, et si tupersistes à dire que la vie d'ici-bas est mauvaise, ne fais pasdès lors de reproches à ceux qui s'en débarrassent.De même qu'on doit à celui qui se retire du vice non le blâme,mais des couronnes; de même celui qui met fin violemment àses jours, soit par la corde, soit par tout autre moyen, ne devrait pasêtre blâmé selon vous. Cependant Dieu châtie cesmalheureux plus sévèrement que les homicides, et tous nousles avons en horreur, non sans raison. S'il n'est pas bien de tuer sessemblables, il l'est beaucoup moins encore de se tuer soi-même. Sila vie d'ici-bas était essentiellement mauvaise, il faudrait couronnerles meurtriers, parce qu'ils nous débarrassent du mal. Mais sansavoir recours à ces raisonnements, servons-nous de leurs propresparoles pour les confondre. Puisqu'ils prétendent que le soleilest Dieu, et qu'ils en disent autant de la lune à qui ils donnentle second rang, puisqu'ils les adorent comme étant la cause de beaucoupde biens, ils se mettent en contradiction avec eux-mêmes. En effet,ces astres ainsi que les autres ne servent pas à autre chose qu'ànotre vie d'ici-bas, cette vie qu'ils prétendent mauvaise; leursrayons nourrissent nos corps, les éclairent, et font arriver lesfruits à maturité. Comment donc se fait-il que vos dieuxs'astreignent à de telles fonctions pour soutenir cette vie mauvaise? Mais non, les astres ne sont pas des dieux, fi donc ! Ce sont des ouvragesde Dieu, faits par lui pour nos besoins, et le monde n'est pas pervers.Mais, diras-tu, les assassins, les adultères, les violateurs detombeaux? — Cela n'a aucun rapport à la vie d'ici-bas. Ces crimessont le résultat non de la vie de la chair, mais des mauvaises pensées.Car s'ils étaient l'effet de la vie d'ici-bas, s'ils en faisaientfatalement et essentiellement partie, nul n'en serait à (578) l'abri,nul ne serait pur. Remarque donc qu'on ne peut échapper aux besoinsqui sont particuliers à la vie de la chair. Or, quels sont ces besoins?Les voici : il nous faut manger, boire, dormir, grandir, avoir faim, avoirsoif, naître et mourir, sans parler des autres nécessitésdu même genre. Nul ne saurait s'en dispenser, ni pécheur,ni juste,-ni roi, ni simple particulier; tous nous sommes soumis àla loi de nature. De même si faire le mat était un résultatfatal et naturel de la vie, on ne pourrait pas plus échapper àcette nécessité qu'on n'échappe aux autres. Ne m'objectezpar, qu'ils sont rares ceux qui font bien. Car tu ne trouveras jamais quequelqu'un se soit mis au-dessus des nécessités naturelles.Et de la sorte, tant qu'on trouvera un seul homme pratiquant la vertu,mon raisonnement sera inattaquable. Quel est ton langage, ô malheureuxl Elle est perverse, cette vie d'ici-bas, dans laquelle nous avons connuDieu, dans laquelle nous méditons les biens à venir, danslaquelle, devenus anges d'hommes que nous étions, nous nous mêlonsau chœur des célestes vertus? Et quelle autre preuve chercherons-nousque votre opinion est mauvaise et erronée?

5. Pourquoi donc, objectes-tu, Paul dit-il " Ce siècle pervers?" Il suit l'usage le plus général. Car nous aussi nous avonscoutume de dire: Je ne suis pas content de ma journée, êten parlant ainsi nous critiquons non pas le temps lui-même, chaisnos propres actions, ou les circonstances. C'est ainsi que Paul critiquantles mauvaises pensées, s'est servi de cette expression si usitée,et qu'il montre que le Christ nous a délivrés de nos premierspéchés et qu'il nous a garanti la vie future. C'est ce quesignifient ces paroles : " Qui s'est donné lui-même pour nospéchés "; et celles-ci qui viennent après : " Afinde nous retirer de ce siècle pervers ", marquent la garantie pourl'avenir. La loi était sans force même pour un seul de cesdeux cas, tandis que la grâce est puissante pour tous les deux àla fois.

" Selon la volonté de Dieu notre Père " Comme les Galatescroyaient désobéir à 'Dieu, qui avait donnéla loi, et n'osaient abandonner l'Ancien Testament pour le Nouveau, l'apôtrefait aussi tomber cette préoccupation en leur disant que le Pèreapprouvait ces choses. Il n'a pas dit simplement: ", De Dieu le Père", mais: " De Dieu notre père " Il insiste continuellement là-dessusafin de les faire rentrer en eux-mêmes, en leur montrant que le Christa fait en sorte que celui qui est son Père fût le nôtre." A qui soit gloire dans tous, les siècles des siècles. Amen". Voilà encore qui est nouveau chez Paul, et, qui ne lui, est pashabituel. Ce mot " Amen ", nous ne le trouvons nulle part au commencementet au début de ses épîtres, . trais seulement versla fin. Cette fois il a adopté cet exorde, parce qu'il veut montrerque ces paroles sont un acte complet d'accusation contre les Galates, etqu'il a dit tout ce qu'il avait à dire. Quand la culpabilitéest évidente il n'est pas besoin, pour la confondre, d'un grandattirail de preuves. Il rappelle la croix, et la résurrection, larémission des péchés, la garantie qui nous a étédonnée pour l'avenir, les décrets du Père, les desseinsdu Fils, la grâce, la paix, tous les biens que nous lui devons, etil termine par des actions de grâces, Et ce n'est pas seulement-pour aboutir à des actions de grâces qu'il a fait cela, c'estaussi pour frapper très-vivement ses auditeurs au spectacle de tantde bienfaits, et devant cette grâce infinie, et pour qu'ils se disentà eux-mêmes : Qu'étions-nous pour que Dieu nous accordâtses faveurs coup sur coup et si promptement ? Ne pouvant les représenterpar le langage, il a terminé brusquement par les actions de grâces: non que ses paroles soient à la hauteur de celui qu'il célèbre,mais il glorifie le Seigneur autant qu'il le peut et il appelle ses bénédictionssur toute la terre. C'est pourquoi il met ensuite plus d'âpretédans son langage, comme si le souvenir des bienfaits de Dieu augmentaitl'ardeur de son zèle. Car après avoir dit : " A qui soitgloire dans tous les siècles des siècles. Amen ", il reprendavec plus de force en ces termes : " Je m'étonne que vous vous détachiezsitôt de celui qui vous a appelés à la grâcede Jésus-Christ, et que vous passiez ainsi à un autre Evangile(6) ".

Comme ils s'imaginaient plaire ,à Dieu en observant la loi, demême que les Juifs en persécutant le Christ , il leur prouvetout d'abord qu'en agissant ainsi ils irritent non-seulement le Christ,mais encore son Père. Par votre conduite, leur dit-il, vous vousséparez à la fois et du Christ et du Père. De mêmeque l'Ancien Testament appartient non seulement au Père, mais aussiau Fils; de même la grâce appartient non-seulement au Fils,mais (579) aussi au Père, et tout entre eux est commun " Car toutce qu'a mon Père est à moi ". (Jean, XVI, 15.) Il leur ditdonc qu'ils se sont séparés même du Père, puisil leur adresse deux reproches : pourquoi s'en sont-ils séparés?pourquoi l'ont-ils fait si vite? Et certes, s'ils avaient agi autrement,s'ils ne s'en étaient séparés qu'après un longtemps, ils mériteraient des reproches : mais ici il s'agit d'uneoeuvre de séduction. Il mérite le blâme celui qui apostasieaprès un long temps, mais celui qui succombe au premier choc, etdès les premières escarmouches... Quelle preuve de faiblesseC'est aussi ce qu'il leur reproche, quand il dit: Quoi donc, vos séducteursn'ont pas même besoin d'attendre, il leur suffit de faire un paspour vous changer tous entièrement et s'emparer de vous ! Quelleexcuse aurez-vous ? Si une pareille conduite à l'égard deceux qui ont de l'affection pour nous est blâmable, et si celui quiabandonne ses premiers, ses bons amis, mérite d'être condamné,à quel châtiment est exposé, songez-y, celui qui s'esquivequand Dieu l'appelle. Quand Paul dit : " Je m'étonne ", il ne parlepas ainsi seulement pour les faire rentrer en eux-mêmes, eux qui,après de tels bienfaits, après un pardon si complet de leurspéchés et une si grande indulgence, sont allés commedes transfuges se soumettre au joug de l'esclavage : il veut encore leurfaire savoir quelle grande et quelle bonne opinion il avait d'eux. Cars'il les avait regardés comme des hommes ordinaires et faciles àtromper, il n'aurait pas été surpris de ce qui étaitarrivé ; mais comme vous êtes de braves gens, dit-il, et quevous avez passé par beaucoup d'épreuves, cela m'étonnede vous. Il suffisait de cette réflexion pour les reconquérirà la foi, et pour les ramener à leurs premières croyances.C'est aussi ce qu'il leur fait comprendre, vers le milieu de son épître,quand il dit : " C'est donc en vain que vous avez subi tant d'épreuves,si toutefois c'est en vain ! "

" Que vous vous détachiez si tôt... "; il n'a pas dit :" Que vous vous soyez détachés ", mais. " Que vous vous détachiez".C'est comme s'il disait : Je ne crois pas encore, je ne pense pas que laséduction soit consommée. On sent encore ici la préoccupationd'un homme qui veut gagner les coeurs qu'il a perdus. Et cette préoccupation,il la laisse éclater encore plus, quand il dit : " Pour moi j'aiconfiance en vous, je suis convaincu que vous n'aurez pas d'autres sentiments". (Gal. V, 10.) " Je m'étonne que vous vous détachiez deCelui qui vous a appelés à la grâce du Christ ". Cetappel, c'est Dieu qui le fait, mais c'est le Fils qui en est cause : c'estlui qui nous a réconciliés avec son Père et qui estl'auteur du bienfait, car nous n'avons pas été sauvéspar nos oeuvres de justice. Bien plus, les oeuvres de l'un sont les oeuvresde l'autre, " Car ce qui est à moi est à vous ", dit le Christ," et ce qui est à vous est à moi ". (Jean, XVII 10.) Il n'apas dit : Vous vous détachez de l'Evangile, mais : " De Celui quivous a appelés, de Dieu ". Il s'est servi des termes les plus propresà effrayer, à frapper les Galates. Ceux qui voulaient lesséduire, ne s'y prenaient pas brusquement; mais peu à peuils les écartaient du fond des choses, tout en ayant l'air de respecterles noms. C'est ainsi que le diable s'y prend pour nous décevoir,il se garde bien de laisser voir ses piéges. S'ils avaient dit auxGalates : Renier le Christ, ceux-ci auraient pensé qu'ils avaientaffaire à des séducteurs dangereux , et se seraient tenussur leurs gardes. Mais comme ils leur permettaient, en attendant, de demeurerdans la foi, et qu'ils abritaient leur tentative de séduction sousle nom de l'Evangile, ils sapaient en toute sécurité l'édificede la religion. Les mots dont ils se servaient, servaient à cacher,comme derrière un voile, leur travail souterrain.

6. Comme ils donnaient à leurs fausses doctrines le nom d'Evangile,Paul les attaque sur l'emploi qu'ils faisaient de ce mot, et il le déclaresans détour : " Pour passer à un autre Evangile ; non pasqu'il yen ait un autre... (7) ". Réflexion très-juste, caril n'y en a point d'autre. Cependant il est arrivé que ce passagea produit sur les partisans de Marcion le même effet que des metssains sur ceux qui sont malades. Marcion s'en est emparé et s'estécrié : Voici que Paul a dit, qu'il n'y a pas un autre Evangile.Ni lui ni ses disciples n'admettent tous les évangélistes: ils n'en reconnaissent qu'un seul, encore l'ont-ils mutilé etbouleversé pour lui faire dire ce qui leurconvenait. — Que veutdonc dire ce même Paul par ces paroles : " Salon mon Evangile, et" selon la doctrine de Jésus-Christ? " (Rom. XVI, 25.) De semblablesarguments méritent bien qu'on en rie, cependant tout ridicules (580)qu'ils sont, il est nécessaire de les réfuter à causede ceux qui se laissent duper facilement. Que dirons-nous donc? Nous dironsque, quand bien même des milliers d'hommes auraient composédes Evangiles , ces nombreux Evangiles n'en formeraient qu'un seul, s'ilscontenaient les mêmes choses. La multitude des évangélistesne saurait empêcher l'unité de l'Evangile. Au contraire, sic'était un seul écrivain qui eût pris la plume maisqui eût écrit des choses contradictoires, son oeuvre seraitdépourvue d'unité. L'unité ou la non-unitése juge non d'après le nombre des auteurs, mais d'après l'identitéou la diversité des choses. C'est à cela qu'on reconnaîtclairement que les quatre Evangiles ne sont qu'un seul Evangile. Puisquetous les quatre disent les mêmes choses, il ne faut pas que la diversitéd'auteurs nous y fasse voir une diversité d'Evangiles; au contraireleur unité doit résulter pour nous de leur concordance. IciPaul n'a point eu vue le nombre des personnes, mais la diversitédes choses. Si l'Evangile de saint Mathieu est autre que celui de saintLuc et pour le sens et pour l'orthodoxie, ils font bien de s'appuyer surcette parole de Paul mais si ces Evangiles n'en forment qu'un, qu'ils cessentde déraisonner, qu'ils ne feignent plus d'ignorer ce qui est évidentmême pour des petits enfants.

" Mais il y a des gens qui vous troublent, et qui veulent renverserl'Evangile du Christ ". C'est-à-dire, tant que votre esprit resterasain, tant que votre vue restera nette et ne se troublera pas, tant quevous ne vous imaginerez pas que vous voyez ce qui n'est point, vous nereconnaîtrez pas d'autre Evangile. Quand nos yeux sont troublés,ils voient autre chose que ce qui existe ; il en est de même de notreesprit, il éprouve les mêmes désordres quand il a ététroublé et désorganisé par des raisonnements pernicieux.C'est ainsi que l'imagination des fous prend une chose pour une autre.Mais la folie de l'erreur religieuse est plus dangereuse que celle-là-: elle exerce sa funeste influence non pas dans le domaine des sens, maisdans le domaine de l'esprit; elle trouble, non pas la prunelle des yeuxde notre corps, mais les yeux de notre intelligence. — "Et qui veulentrenverser l'Evangile du Christ ". Ces hommes n'imposaient aux Galates qu'uneou deux coutumes nouvelles, la circoncision et l'observation du sabbat;mais Paul veut montrer qu'une légère atteinte compromet l'ensemblede la foi; et il dit qu'ils renversent l'Evangile. De même que celuiqui, dans une pièce de monnaie rogne quelque chose de l'effigiedu prince, lui enlève toute valeur, dé même celui quidétruit seulement une petite partie de la foi orthodoxe, la compromettout entière , car ce premier changement en amène d'autresde plus en plus pernicieux.

Où sont-ils donc ceux qui nous accusent d'humeur querelleuse,parce que nous ne sommes pas d'accord avec les hérétiques?Où sont-ils maintenant ceux qui disent qu'entre nos adversaireset nous il n'y a point de différence de doctrine, mais que toutela lutte provient de notre esprit de domination? Qu'ils écoutentles propres paroles de Paul : d'après lui, celui qui veut. introduirele plus mince changement dans l'Evangile, le renverse. Or ce n'est pasun mince changement que celui qui est proposé par nos adversaires.N'est-ce rien, en effet, que de dire avec eux que le Fils de Dieu n'estqu'une créature? N'as-tu pas appris dans l'Ancien Testament, qu'unhomme ayant ramassé du bois un jour de sabbat, fut puni du derniersupplice pour avoir violé un des commandements de Dieu, et certesce n'était pas le plus important? et qu'Osée, ayant soutenul'arche qui allait se renverser, mourut sur-le-champ, parce qu'il avaitempiété sur des fonctions qui n'étaient pas les siennes?Quoi ! le fait de n'avoir pas observé le sabbat et d'avoir portéla main sur l'arche qui allait tomber a tellement excité l'indignationde Dieu, qu'il a jugé indignes de tout pardon ceux qui s'en étaientrendus coupables, et celui qui a porté la main sur des dogmes sacréset redoutables, celui-là pourra se justifier et obtenir son pardon?Non, non. Et voilà précisément la cause de tous cesmaux, notre apathie devant ces innovations si petites qu'elles soient.C'est ainsi que des désordres plus grands se sont glissésà la suite de ceux qui étaient moindres et qu'on n'avaitpas réprimés. Et de même que ceux qui négligentles lésions du corps humain y font germer la fièvre, la gangrèneet la mort, de même ceux qui négligent de porter remèdeaux troubles de l'âme quand ils ont encore peu de gravité,sont cause que la désorganisation devient plus profonde. Un tel,dira-t-on, n'a pas observé rigoureusement le jeûne, ce n'estpas grave; un autre, ferme du reste dans (581) l'orthodoxie, s'est pliéaux circonstances et n'a pas dit ce qu'il pensait, cela non plus n'estpas bien grave. Un autre, dans un moment de colère, a menacéde renier la vraie foi, mais il n'y a pas encore là de quoi le punir;c'est la colère, l'impatience-qui l'ont fait pécher. Et combiend'autres péchés du même genre ne trouverait-on pasqui se glissent dans les églises? Et voilà ce qui nous attireles railleries des Juifs et des gentils, quand ils voient l'Eglise partagéeen mille et mille sectes. Si tout d'abord ceux qui entreprennent d'échapperaux liens sacrés de la religion, et d'ébranler tant soitpeu ses dogmes, recevaient le châtiment qu'ils méritent, lapeste qui nous désole aujourd'hui ne se serait pas produite, etles Eglises ne seraient pas assaillies par une aussi violente tempête.Voilà pourquoi l'apôtre dit que la circoncision est le renversementde l'Eglise.

7. Aujourd'hui beaucoup parmi nous jeûnent le même jourque les Juifs, et observent le sabbat comme eux : et nous sommes assezgénéreux, ou plutôt assez faibles pour tolérerde telles pratiques. Et pourquoi parlé-je des Juifs? Il y en a mêmeparmi les nôtres qui ont emprunté aux païens bon nombrede leurs coutumes, qui pratiquent les enchantements, - qui croient auxaugures, aux présages, qui observent superstitieusement les jours,qui tirent l'horoscope des enfants, et qui leur mettent sur la tête,pour leur malheur, au moment où ils viennent au monde, ces petitsbillets où chaque lettre est une impiété, leur enseignantainsi, dès leur début dans la vie, à reculer devantles épreuves qu'impose la conquête de la vertu, et les remettant,autant que cela dépend d'eux, à l'aveugle tyrannie du destin.Si le Christ ne sert de rien à ceux qui sont circoncis, en quoila foi pourra-t-elle contribuer au salut de ceux qui seront cause de tantde malheurs? Cependant la circoncision avait été imposéepar Dieu; mais comme l'observation intempestive de cette pratique contrariaitle développement du christianisme, Paul a fait tous ses effortspour la supprimer. Ensuite, Paul s'est donné tant de mal pour combattreles coutumes des Juifs parce qu'on les observait mal à propos, etnous ne retrancherons rien à celles des gentils? Quelle excuse aurons-nousà donner? Aussi notre Eglise est-elle dans le trouble et dans laconfusion, et ceux qui devraient recevoir les enseignements des maîtresde la doctrine, pleins de présomption ont changé les rôles,ont tout bouleversé. Et si parmi leurs supérieurs quelqu'unveut les reprendre un peu, ils les traitent avec le dernier mépris,et nous devons nous en prendre à nous-mêmes qui les avonsmal élevés. Cependant, quand même leurs supérieursseraient plus corrompus qu'ils ne le sont, quand même ils auraienttoutes sortes de vices, même dans ce cas il ne devrait pas êtrepermis au disciple de faire fi de leurs avertissements. Si l'on a pu diredes docteurs des Juifs, que par cela même qu'ils étaient assissur la chaire de Moïse (Matth. XXIII, 2), ils avaient droit àse faire écouter de leurs disciples, quand même leur conduiteserait telle qu'on dût recommander à ceux-ci de ne pas laprendre pour modèle, et de ne pas l'imiter, de quel pardon seront-ilsdignes ceux qui conspuent et foulent aux pieds les chefs de l'Eglise dontla vie, grâce à Dieu, est ce qu'elle doit être? S'ilnous est interdit de nous juger les uns les autres, combien plus de jugerles maîtres qui nous instruisent.

" Mais quand même je vous annoncerais " moi-même, ou quandun ange du ciel vous annoncerait un Evangile différent de celui" que vous avez reçu, qu'il soit anathème (8) ". Voyez laprudence de l'apôtre. Pour qu'on ne dise pas que c'est par pure vanitéqu'il vante les dogmes que lui-même a prêchés, il appellel'anathème sur sa propre tête. Les Galates se retranchaientderrière les grands noms de Jacques et de Jean, voilà pourquoiil parle des anges: Ne m'opposez plus Jacques, ni Jean, leur dit-il, quandmême ce serait un des premiers parmi les anges du ciel qui tenteraitde dénaturer ces dogmes, qu'il soit anathème. Et ce n'estpoint par hasard qu'il a dit " du ciel ". Les prêtres étaientappelés des anges : " Les

lèvres du prêtre garderont la science, et l'on chercherala loi de sa bouche, parce qu'il est un ange du Seigneur tout-puissant".(Malach. II, 7.) Pour qu'on ne croie pas que par ce nom d'anges il désigneces prêtres, l'apôtre ajoute ces mots " du ciel ", en faisantallusion aux puissances d'en-haut. Il n'a pas dit: S'ils enseignent lecontraire, ou s'ils renversent ma doctrine, mais : Quand même leurEvangile ne différerait qu'à peine. du mien, quand mêmeils ne s'attaqueraient qu'aux parties les moins importantes, qu'ils soientanathèmes.

" Comme je l'ai dit auparavant, et comme je le dis encore (9) ". Afinqu'on ne s'imagine (582) pas que c'est la colère ou l'exagérationqui dicte ses paroles, ou qu'il cède à un entraînementpassager, il revient sur le même sujet. Celui que là colèreemporte parle au risque d'avoir à se repentir bientôt: celuiqui revient sur ce qu'il a dit pour y insister encore, montre qu'il a parléainsi en connaissance de cause, et qu'il ne s'est décidéà prendre la parole qu'après mûre réflexion.Abraham, à la prière qui lui était faite d'envoyerLazare parmi les hommes, répondit : " Ils ont Moïse et lesprophètes : s'ils ne les écoutent pas, ils n'écouterontpas davantage les morts s'ils ressuscitent". (Luc, XVI, 29, 31.) Le Christnous représente Abraham tenant ce langage, pour nous faire comprendrequ'il veut qu'on ait plus de confiance dans les Ecritures que dans le témoignagedes morts qui ressuscitent. Paul (quand je parle de Paul, je parle aussidu Christ, car c'est lui qui inspirait Paul) met les Ecritures au-dessusde la parole des anges mêmes descendus du ciel : et certes il a raison.Les anges, tout grands qu'ils sont, ne sont que les serviteurs et les ministresde Dieu, tandis que les Ecritures nous viennent toutes non des serviteursde Dieu, mais du Maître de l'univers, de Dieu lui-même. AussiPaul dit-il : Si quelqu'un vous enseigne un Evangile différent decelui que je vous ai enseigné. Et il n'a pas dit : Si un tel ouun tel. Son langage est un modèle d'habileté et de tact.Qu'avait-il besoin ensuite de nommer personne lui qui avait poussési loin l'hyperbole qu'il avait tout embrassé dans sa menace d'anathème,et le ciel et la terre. En n'épargnant ni les évangélistesni les anges, il n'exceptait aucune dignité; en ne s'épargnantpas lui-même, il comprenait tout ce qui pouvait le toucher de plusprès. Ne me dites pas : " Tes compagnons d'apostolat, tes amis tiennentce langage ", car je ne demande pas de pitié pour moi, s'il m'arrived'en faire autant. Si Paul parle ainsi, ce n'est pas qu'il condamne lesapôtres, ou que ceux-ci faussent le dogme évangélique,loin de nous une pareille supposition. C'est dans le cas, dit-il, où,soit eux, soit moi, nous prêcherions une telle doctrine. Il veutmontrer que l'autorité des personnes n'est rien, quand il s'agitde la vérité.

" Car enfin, est-ce des hommes ou de Dieu que je désire maintenantd'être approuvé? ou ai-je pour but de plaire aux hommes? Sije voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ(10) ". Si je vous trompais, dit-il, quand je vous tiens ce langage, pourrais-jeéchapper à ce Dieu qui connaît nos secrètespensées, et auquel je me suis toujours efforcé de plaire?Voyez-vous cette fierté de l'apôtre? Voyez-vous cette sublimitéévangélique ? C'est aussi ce qu'il disait aux Corinthiens,quand il leur écrivait: "Nous ne vous présentons pas notreapologie, mais nous vous donnons occasion de vous glorifier à notresujet " (II Cor. V, 12) ; et une autre fois : "Pour moi, je me mets fortpeu, en peine d'être jugé par vous, ou par quelque homme quece soit ". (I Cor. IV, 3.) Comme il est obligé lui, le maître,de se justifier devant ses disciples, il se soumet à cette épreuve,et s'en indigne, non par un sot orgueil, loin de là, mais parceqi1,r'elle révèle toute la faiblesse d'esprit de ceux quis'étaient laissé égarer, et le peu de soliditéde leur foi. Voilà pourquoi il leur a adressé ces parolesqui peuvent se traduire ainsi : Est-ce que j'ai affaire à vous?Est-ce que des hommes vont me soumettre à leurs jugements? Nousn'avons affaire qu'à Dieu, et nous réglons toutes nos actionsen vue du compte que nous aurons à lui rendre là-haut, etnous ne sommes pas tombé si bas que nous songions à corromprele dogme, nous qui devons. un jour avoir à répondre de notreenseignement devant le Maître souverain.

8. C'est ainsi qu'il leur parla, se justifiant en même temps qu'ilrésistait à leurs prétentions. Car il convenait àdes disciples non de juger, mais de croire leur maître. Mais puisqueles rôles sont changés; heur dit-il, et que vous vous êtesétablis en tribunal, apprenez que je n'ai pas besoin de parler longuementpour me justifier devant vous, et que toutes mes actions ont Dieu peurbut, et que c'est son approbation que je cherche pour la manièredont j'enseigne ses dogmes. Celui qui veut persuader les hommes emploiesouvent des moyens détournés, il a recours à la tromperieet au mensonge pour s'emparer de l'esprit de sus auditeurs; mais celuiqui cherche à persuader Dieu et qui s'efforce de lui plaire, doitavoir l'âme simple et pure : on ne peut tromper Pieu. Il est doncbien évident, ajoute-t-il, que nous aussi, quand nous écrivonscela, nous ne sommes poussé pi par le désir de dominer, nipar le désir d'avoir des disciples, ni par le désir de nousfaire une réputation parmi vous : cg n'est point aux hommes que(583) nous cherchons à plaire, mais à Dieu. Si je voulaisplaire aux hommes, je serais encore Juif, je serais encore un des persécuteursde l'Église. Puisque j'ai laissé de côté manation tout entière, mes proches, mes amis, mes parents, et ma granderéputation, pour m'exposer chaque jour aux persécutions,à la haine, aux inimitiés, à la mort, il est évidentque ce que je vous dis maintenant je ne le dis pas pour me rendre célèbreparmi les hommes. Il parle ainsi, parce qu'il va leur raconter sa vie passéeet sa brusque conversion, et qu'il va leur montrer par des preuves décisivesque cette conversion a été sincère, or il craint qu'ilsne s'imaginent qu'il n'agit ainsi que pour se justifier, et il ne veutpas qu'ils en tirent vanité. Aussi a-t-il ajouté : " Carenfin est-ce des hommes que je désire être approuvé? " Il sait, selon que l'occasion l'exige, reprendre et corriger ses disciplespar de hautes et grandes paroles. Cependant il aurait pu choisir un autreordre de preuves pour démontrer la pureté de sa doctrine,il aurait pu rappeler ses miracles, ses dangers, ses emprisonnements, lamort qu'il bravait tous les jours, combien de fois il avait enduréla faim et la soif, et sa nudité, et tant d'autres épreuves: ruais comme il était alors question non des faux, mais des vraisapôtres, et que ceux-ci avaient partagé ses périls,il va prendre ses arguments autre part. Quand il combattait les faux apôtres,if se mettait en parallèle avec eux, leur opposait sa fermetédans les dangers, et disait: "Sont-ils ministres de Jésus-Christ?Quand je devrais passer pour imprudent, j'ose dire que je le suis encoreplus qu'eux. J'ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups,plus enduré de prisons. Je me suis souvent vu tout près dela mort. (II Cor. II, 23.)

Maintenant il rappelle son premier genre de vie, et dit: " Je vous déclaredonc, mes frères, que l'Évangile que je vous ai prêchén'a rien de l'homme ; parce que je ne l'ai point reçu ni apprisd'aucun homme, mais par la révélation de Jésus-Christ.(11, 12) ". Voyez quelle insistance il met à prouver qu'il est ledisciple du Christ, que nul homme ne lui a servi d'intermédiaire,ruais que Jésus en personne a daigné lui révélerla science tout entière. Et à ceux qui ne croient pas, quellepreuve pourrais-tu donner que c'est Dieu qui t'a révélépar lui-même, et sans intermédiaire, tous ces mystèresineffables? — Ma vie passée, répond-i1 : car sans l'intervention,sans la révélation divine; je ne me serais pas converti sipromptement. Un effet; quand on instruit des hommes d'une opinion contraireet qui ont toute l'ardeur, tout le feu de la conviction, il faut beaucoupde temps et d'habileté pour les persuader. Or, lui qui s'est transformési subitement, qui est devenu tout .:à coup parfaitement sage àl'instant même où sa folie était à son comble,n'est-il pas évident qu'il doit à la vite et aux enseignementsde Dieu lui-même; d'avoir pu si vite et si pleinement venir àrésipiscence? Voilà pourquoi il se trouve forcé deraconter sa première vie, et pourquoi il les prend à témoinde ce qui s'est passé. Que le fils unique dé Dieu ait daigném'appeler lui-même du haut des cieux, vous, vous n'en savez rien; et comment le pourriez-vous savoir, puis que vous n'y étiez pas?Mais que j'aie été un persécuteur, vous le savez fortbien , et vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la violenceque je montrais alors, quoiqu'il y ait loin de la Palestine à laGalatie. Et ,ceci prouve encore combien elle était brande et intolérablepour tous, puisque le bruit en a été porté si loin.Aussi dit-il encore : " Car vous avez entendu dire de quelle manièrej'ai vécu autrefois dans le judaïsme : avec quel excèsde fureur je persécutais l'Église de Dieu et la ravageais(13) ". Vous voyez comme il ne craint pas de tout rapporter et sans ménagerses expressions. Il ne se contentait pas de persécuter, il persécutaitavec une violence excessive, et non-seulement il persécutait , maisencore il ravageait, c'est-à-dire, il tâchait d'éteindre,de renverser, de détruite, d'effacer l'Église : voilàce que fait un homme qui ravage. — " Je me signalais dans le judaïsmeau-dessus de plusieurs de ma nation et de mon âge, et j'avais unzèle démesuré pour les traditions de mes pères(14) ".

9. Pour qu'on ne croie pas que c'était la colère qui lefaisait agir ainsi ,-il montre que toute sa conduite était inspiréepar le zèle . et que , s'il n'avait pas la connaissance, il n'étaitpersécuteur ni par amour de la vaine gloire, ni par désirde vengeance, mais " qu'il avait un zèle démesurépour les traditions de ses pères ". Voici le sens de ses paroles: Si j'ai combattu l'Église , je l'ai fait non comme un (584) hommeordinaire, mais par un zèle divin, ce zèle portait àfaux, mais ce n'en était pas moins du zèle. Et aujourd'huique je cours pour l'Evangile et que je connais la vérité,je n'agirais comme je le fais que par vanité? Si à l'époquede mes erreurs une telle passion n'avait pas de prise sur moi, si mon zèlepour Dieu m'entraînait seul à ces excès, combien plus,maintenant que je connais la vérité, ne mériterais-jepas d'être à l'abri de ce soupçon? Dès que j'aieu embrassé les dogmes de l'Eglise, je me suis immédiatementdépouillé de tout ce qui pouvait m'attacher au judaïsme,et j'ai montré dès lors encore plus de zèle qu'autrefois,ce qui est la preuve que ma conversion a été sincèreet que j'étais plein de zèle pour Dieu. Si cela n'étaitpas , à quel autre motif, dites-moi, pourrait-on attribuer un telchangement, à quoi attribuer la résolution que j'ai prisealors de quitter les honneurs pour l'injure, l'impunité pour ledanger, la sécurité pour la misère? Non, je n'euspas d'autre mobile que l'amour de la vérité.

" Mais lorsqu'il a plu à Dieu, qui m'a choisi particulièrementdès le ventre de ma mère, et qui m'a appelé par sagrâce, de révéler son fils en moi, afin que je le prêchasseparmi les nations, je l'ai fait aussitôt, sans prendre conseil dela chair et du sang (15, 16) ". Voyez pourquoi il s'attache à prouverque même au temps de son erreur la Providence exerçait surlui son action mystérieuse. Si dès le ventre de sa mèreil était réservé pour devenir un apôtre et pourêtre appelé à en remplir les fonctions, et s'il nefut appelé qu'assez tard , obéissant aussitôt qu'ilfut appelé, il est bien évident que Dieu avait quelque desseinsecret pour avoir attendu jusque-là. Quel était donc ce dessein?Sans doute il vous tarde d'apprendre de moi pourquoi Dieu ne l'appela pasau nombre de ses douze apôtres. Mais pour ne point m'écarterdu sujet qui me presse, et ne point prolonger cet entretien, je vous enprie au nom de l'affection que vous me portez, ne cherchez pas àtout apprendre de moi, cherchez au contraire en vous-mêmes, et priezDieu de vous révéler la vérité. Nous vous avonsparlé à ce sujet, lorsque nous avons raconté son changementde nom, et pourquoi Dieu l'appela Paul au lieu de Saul. Si vous avez oubliémes paroles, lisez le livre où elles ont été recueillies,et vous saurez tout. En attendant, reprenons la suite du discours, et voyonscom. ment il s'y prend encore pour montrer qu'il n'y avait rien d'ordinairedans ce qui lui est arrivé, mais que c'était Dieu qui faisaittout, qui réglait tout avec une singulière prévoyance." Et qui m'a appelé par sa grâce ". Dieu l'a appeléà cause de ses mérites, selon ce qu'il dit à Ananie: " Cet homme est un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devantles gentils et devant les rois ". (Act. IX, 15.) C'est-à-dire, ilest capable de me servir et de faire de grandes choses. Telle est la raisonque Dieu donne du choix qu'il a fait de lui; mais lui-même, en toutecirconstance, rapporte tout à la grâce et à l'ineffablebonté de Dieu, et il s'exprime en ces termes : " Mais j'ai reçumiséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christfit éclater son

extrême patience, et que j'en devinsse comme a un modèleet un exemple à ceux qui croiront en lui pour acquérir lavie éternelle". (I Tim. I, 16.)

Avez-vous remarqué son extrême humilité? J'ai reçumiséricorde, dit-il, pour que nul ne désespère, envoyant que le plus méchant des hommes a été l'objetde la clémence divine. C'est ce qu'il veut nous faire entendre parces mots : " Afin que Jésus-Christ fît éclater en moison extrême patience, et que j'en devinsse comme un modèleet un exemple à ceux qui croiront en lui. Lorsqu'il lui a plu deme révéler son Fils ". Ailleurs le Christ dit : " Nul neconnaît le Fils, si ce n'est le Père, et nul ne connaîtle Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils voudrale révéler". (Luc, X, 22 .) Vous voyez que le Pèrerévèle le Fils, et que le Fils révèle le Père.Il en est de même pour leur glorification, le Fils glorifie le Père,et le Père glorifie le Fils : " Glorifiez-moi, dit-il, afin queje vous glorifie ". (Jean, XVII, 1, 4.) II a dit une autre fois : c Demême " que je vous ai glorifié ". Pourquoi Paul n'a-t-il pasdit : Révéler son Fils à moi, mais " En "moi? " Ilvoulait montrer que ce ne sont pas seulement des paroles qui lui ont enseignéles choses de la foi, mais qu'il fut entièrement pénétrépar l'Esprit, quand la lumière de la révélation sefit dans son âme; il voulait montrer aussi que le Christ étaiten lui et s'entretenait avec lui. " Afin que je prêche son évangileparmi les gentils". Non-seulement Dieu lui donna la foi, mais encore ille choisit. Dieu s'est révélé à moi non passeulement pour que (585) je le visse, mais pour que je le fisse connaîtreaux autres hommes. Et il n'a pas dit simplement: " Aux autres hommes ",mais bien : " Afin que je prêche son évangile parmi les gentils".C'est ici qu'il commence à toucher le point principal de sa justification,et il le tire de la personne de ses disciples. En effet, il n'étaitpoint également obligé de prêcher aux Juifs et auxgentils. " Aussitôt je ne pris conseil ni de la chair, ni du sang".Ici il fait allusion aux apôtres en les désignant par lesattributs de la nature humaine. Que dans ces paroles il ait compris tousles autres hommes, nous ne le nierons pas non plus.

" Et je n'allai pas à Jérusalem auprès de ceuxqui avaient été faits apôtres avant moi (17) ". A lesregarder isolément, ces paroles semblent pleines d'orgueil et bienéloignées de la simplicité apostolique. Ne prendreconseil que de soi-même et ne pas consulter les autres semble êtrele fait. d'un homme inintelligent et orgueilleux. " J'ai vu un homme quis'estimait sage, mais il faut plus espérer de l'insensé quede lui ". (Prov. XV, 12.) Et l'Ecriture dit encore : " Malheur àceux qui se croient sages et qui se croient instruits ". (Isaïe, VI,21.) Paul lui-même a dit: " Ne soyez pas sages à vos propresyeux". (Rom. XII,16.)

10. Un homme, je ne dis pas du caractère de Paul, mais un hommequelconque pourrait-il après avoir appris et enseigné cesbelles maximes de modestie, les violer si ouvertement? Je le répète,ses expressions, à les considérer toutes seules, peuventexciter de la surprise chez quelques-uns de ceux qui les écoutentet les mettre dans l'embarras. Mais si nous tenons compte du motif quiles lui dictait, tous nous n'aurons plus pour lui que de l'admiration etdes applaudissements. Faisons donc ainsi : il ne faut ni examiner ses parolestoutes seules, car cela nous entraînerait dans bien des erreurs,ni passer à la pierre de touche chacune de ses expressions, il fautau contraire nous rendre compte de la pensée de celui qui écrit.Dans nos entretiens avec les autres hommes, si nous n'agissions pas ainsi,et si nous ne recherchions pas l'intention de celui qui parle, nous nousexposerions à bien des haines, ce ne serait partout que désordre.Et cela n'est pas vrai seulement du langage, mais aussi des actions, car,si pour les apprécier nous ne suivons pas la même règle,tout est complètement bouleversé. Les médecins coupentet brisent quelquefois les os des malades, les brigands font la mêmechose; qui cependant serait assez aveugle pour ne pas distinguer le médecindu brigand? Les assassins et les martyrs éprouvent les mêmessouffrances quand on les met à la torture, mais quelle distanceentre eux. Si nous ne suivions pas cette règle, nous ne saurionspoint faire cette distinction. Nous dirions que Hélie étaitun assassin, nous en dirions autant de Samuel et de Phinée, et nousaccuserions Abraham d'avoir voulu tuer son fils, si nous devions n'examinerque leurs actions toutes seules sans tenir compte de l'intention.

Examinons donc les intentions de Paul quand il écrivait ce passage: voyons quel était son but, quels étaient en un mot sesrapports avec les apôtres, et nous saurons quelle était sapensée quand il tenait ce langage. Ce n'est ni pour les rabaisser,ni pour se vanter lui-même qu'il parle ainsi, dans ce passage etdans les précédents. Comment l'aurait-il fait, puisqu'ilse soumettait à l'anathème tout le premier? Il n'avait envue que de sauvegarder en tout et pour tout l'intégrité del'Evangile. Comme les ennemis de l'Eglise disaient qu'on devait se conformeraux prescriptions des apôtres qui n'interdisaient pas ces coutumes,plutôt qu'à celles de Paul qui les interdisait, et comme ilspartaient de là pour faire pénétrer petit àpetit l'erreur des Juifs parmi les Galates, Paul se voit forcé deleur résister avec fermeté, non pas qu'il voulût médiredes apôtres, mais il voulait confondre la sotte présomptionde ceux qui se vantaient hors de propos. C'est pour cela qu'il dit : "Je ne pris conseil ni de la chair ni du sang ". C'eût étéen effet le comble de la folie d'aller consulter les hommes aprèsavoir reçu ses instructions de Dieu lui-même. Il est naturelque celui qui a été instruit par les hommes, retourne auprèsdes hommes pour leur demander conseil; mais lui, qui avait eu l'honneurd'entendre cette voix divine et bienheureuse, qui avait étéentièrement instruit par celui-là même qui possèdele trésor de la sagesse, quel besoin pourrait-il avoir désormaisde consulter les autres hommes? Il serait juste qu'un tel homme instruisîtses semblables au lieu d'être instruit par eux. Ce n'étaitdonc pas un ridicule orgueil qui le faisait parler ainsi, mais le désirde montrer la haute valeur de s'a prédication. " Je n'allai pas,dit-il, auprès de ceux qui (586) avaient été faitsapôtres avant moi ". Comme ses adversaires répétaientsur tous lestons que ceux-ci étaient ses anciens, qu'ils avaientété appelés avant lui; je ne suis pas alléauprès d'eux, répond-il. S'il avait dû se mettre encommunication avec eux, celui qui lui avait révélésa doctrine lui en aurait aussi donné l’ordre.

Pourquoi donc n'alla-t-il pas à Jérusalem? Et certes ily alla, et ce ne fut pas simplement pour y aller, mais ce fut aussi poury apprendre quelque chose de la bouche des apôtres. — Quand fit-ilce voyage? Il le fit à l'époque où l'Eglise d'Antioche,cette Eglise qui, dès les premiers jours montra tant de zèle,débattait la question dont nous nous occupons maintenant, la questionde savoir s'il fallait astreindre les païens convertis à lapratique de la circoncision, ou s'il ne fallait les soumettre àaucune exigence de cette sorte. C'est alors que ce même Paul, accompagnéde Silas, se rendit en personne à Jérusalem. Comment se fait-ildonc qu'il dise : Je n'y suis point allé, et je n'ai pris conseilde personne? c'est d'abord parce qu'il ne fit pas ce voyage de lui-même,mais par délégation : en second lieu, parce qu'il y allaitnon pour s'instruire ruais pour persuader. Pour lui, dès le commencement,ils'en tint à cette opinion, qui fut après cela sanctionnéepar les apôtres, qu'il ne fallait pas exiger la circoncision. Commeen attendant on ne croyait pas devoir s'en rapporter à lui, et qu'onavait les yeux tournés vers ceux de Jérusalem, il se renditdans cette ville, non pour y apprendre personnellement quelque chose deplus, mais pour convaincre ceux qui étaient d'un avis contraireau sien que les apôtres de Jérusalem étaient d'accordavec lui sur ce point. Dès l'abord il avait jeté une tellevue d'ensemble sur ce qu'il était nécessaire de décider,et il avait si peu besoin d'un maître qui l'instruisit, que ces décisions,prises plus tard par les apôtres après mainte délibération,il les prévit avant toute délibération et les gardaen lui-même inébranlablement, grâce à la lumièrequi lui était venue d'en-haut. C'est aussi ce qu'indiquait saintLuc, quand il disait que Paul s'entretint longuement avec eux sur ce sujet,même avant d'aller à Jérusalem. (Act. XV, 2.) Commeles chrétiens ses frères croyaient avoir besoin de nouvellesinstructions à ce sujet, Paul se rendit à Jérusalempour eux, non pour lui. S'il dit : Je n'y suis pas allé, c'est pourdire et qu'il n'y est point allé avant d'entreprendre ses prédications,et que, lorsqu'il y est allé, il n'y est pas allé pour s'instruire.Telle est la double signification de ses paroles : " Aussitôt jene pris conseil ni de la chair ni du sang ". Il ne se contente pas de dire: Je ne pris pas conseil, il ajoute " Aussitôt ". Si donc aprèscela il est allé à Jérusalem, ce n'a pas étépour ajouter à sa doctrine. " Mais je me transportai en Arabie ".Voyez quelle effervescence de zèle : il entreprend de cultiver lespays qui n'avaient pas encore été cultivés et quiétaient encore à l'état sauvage. S'il étaitresté avec les apôtres, comme il n'avait plus rien àapprendre, la prédication eût été entravée.Il fallait que partout ils transmissent la parole de Dieu. C'est pourquoile bienheureux Paul, enflammé par, le Saint-Esprit, entreprit toutd'abord d'instruire les peuples étrangers et barbares, et embrassaune carrière pleine de fatigues et de dangers.

11. Contemplez son humilité : Après avoir dit: " Je metransportai en Arabie ", il ajoute " Et je retournai à Damas ".Pas un mot de ses succès, ni du nombre, ni de la qualitéde ceux qu'il catéchisa, et pourtant, au moment où il recevaitle baptême, il montrait tant de zèle qu'il déconcertales Juifs, et les remplit d'une si violente colère qu'ils s'unirentaux gentils pour lui tendre des embûches et pour essayer de le tuer: ce qui ne serait pas arrivé, s'il n'avait augmenté le nombredes croyants. Battus par les armés de la prédication, ilsne s'occupèrent plus que de le faire périr, et c'est làla meilleure preuve du triomphe de Paul. Mais le Christ ne permit pas qu'ilfût tué, il le conservait pour qu'il prêchât sonEvangile. Cependant Paul ne parle nullement de ces succès, De mêmetout ce qu'il dit, il le dit, non par amour-propre , non pour qu'on lecroie supérieur aux apôtres, ni par ressentiment centre ceuxqui cherchent à le rabaisser, mais parce qu'il craint que cela nenuise à l'effet de ses prédications. En effet il se traitelui-même d'avorton, déclare qu'il est le premier parmi lespécheurs, le dernier parmi les apôtres, et qu'il est indignede porter un si beau titre (I Cor. XV, 8, 9; I Tim. I, 15); et celui quis'exprimait ainsi était celui qui avait enduré le plus depeines et de travaux. N'est-ce pas une preuve éclatante de son espritd'humilité? Un homme qui a conscience de son peu de (587) mériteet qui en convient humblement, n'est pas un homme modeste, mais. un hommequi a du bon sens ; mais celui qui après tant de triomphes tientun tel langage, celui-là sait ce que c'est que la modestie. " Etje revins à Damas", dit-il. Cependant à combien de tribulationsne devait-il pas s'attendre en y retournant? On raconte que celui qui gouvernaitcette ville pour le roi Arétas l'avait entourée de sentinellesafin de prendre le bienheureux Paul dans ses filets : preuve évidentede la haine et de l'acharnement que les Juifs mettaient à le poursuivre.Mais dans la conjoncture présente il ne dit pas un mot de cela,et même au lieu de faire mention de son retour à Damas, ill'aurait tu, si les circonstances ne lui avaient paru exiger ce détail.De même, quand il dit dans ce même passage qu'il alla en Arabieet qu'il en revint, il n'ajoute pas encore le récit des résultatsque produisit sa mission.

" Ensuite, après un intervalle de trois ans, j'allais àJérusalem pour visiter Pierre (18)". Quoi de plus modeste que cetteâne? Après tant et de si beaux triomphes, sans avoir besoinde Pierre, sans avoir besoin de sa parole, et quoiqu'il fût son égal(pour ne rien dire de plus), il va le voir comme étant son supérieuret son ancien. La cause de sa démarche est seulement le désirde faire visite à Pierre. Voyez-vous comme il rend aux apôtresles honneurs qui leur ,ont dus, et que, bien loin de se regarder commesupérieur à eux, il ne se considère même pascomme leur égal? Cette visite même en est une preuve évidente.Aujourd'hui beaucoup parmi nos frères quittent la ville pour allerrendre visite à de saints personnages; il en était de mêmede Paul; il était poussé par un désir semblable quandil se rendait auprès de Pierre, ou plutôt il y étaitpoussé par une humilité bien plus sincère. Ceux quivont aujourd'hui consulter les saints, le font pour leur utilité,tandis que le bienheureux Paul en agissant ainsi n'avait en vue ni de s'instruire,ni de s'éclairer, mais seulement de. voir Pierre et de lui rendrehommage par sa présence. Car " J'allais visiter Pierre ", dit-il.Il n'a pas dit : J'allais voir Pierre, mais : J'allais visiter Pierre;ce qui se dit des villes grandes célèbres que l'on veut connaître:tantc'était pour lui une chose de grande importance que de jouir seulementde la vue de cet apôtre. Et ses démarches même prouventavec évidence qu'il pensait ainsi. Quand il vint à Jérusalem,après avoir converti beaucoup de gentils, après avoir faitplus qu'aucun des autres, avoir ramené au bien la Pamphylie, laLycaonie, la nation des Ciliciens, et tous ceux qui habitaient cette partiede la terre, et les avoir conquis à Jésus-Christ, il se présented'abord devant Jacques avec une singulière humilité , commedevant un homme plus grand et plus respectable que lui. Ensuite il écouteses conseils avec déférence, quoiqu'ils fussent en contradictionavec sa conduite présente. "Vous voyez, mon frère", lui ditJacques, " combien de milliers de Juifs ont cru. Mais rasez-vous la têteet purifiez-vous ". (Act. XXI, 20, 24.) Et Paul se rasa la tête,et il se soumit à toutes les pratiques des Juifs. Toutes les foisque les intérêts de l'Evangile n'étaient pas en jeu,c'était le plus humble des hommes ; mais quand on abusait de sonhumilité pour faire mal, il savait renoncer à une modestieintempestive, car ce n'aurait plus été là êtrehumble, mais gâter et corrompre l'esprit de ses disciples. " Et jerestai quinze jours auprès de lui". Faire ce voyage à causede Pierre était déjà la marque d'une grande déférence,mais rester pendant tant de jours à ses côtés témoignaitd'une amitié; d'une affection bien vives.

" Je ne vis point d'autres apôtres, si ce n'est Jacques, le frèredu Seigneur (19) ". Voyez comme il réservait pour Pierre la principalepart de. son amitié, car c'était à cause de lui qu'ilavait fait. ce voyage, à cause de lui qu'il était resté.Je ne cesse de revenir là-dessus, et je crois devoir y insisterafin que vous n'alliez pas le suspecter quand vous entendrez ce qu'il sembleavoir dit contre Pierre. C'est par précaution qu'il donne ici cesdétails afin que, lorsqu'il dira : " Je résistai en faceà Pierre ", on ne croie pas qu'il agissait ainsi par haine ou paresprit de contradiction, lui qui avait pour cet apôtre une estimeet une affection singulières, car il le déclare lui-même,il n'alla voir que lui parmi tous les apôtres. " Je ne vis pointd'autres apôtres, si ce n'est Jacques ". — " Je le vis ", dit-il,je n'appris rien de lui. Mais voyez avec quel respect il le nomme ! Ilne dit point simplement Jacques, il ajoute encore l'auguste qualificationde frère du Seigneur : tellement il était étrangerà tout sentiment de jalousie... S'il l'avait voulu , il aurait pule désigner d'une (588) autre manière en l'appelant : Filsde Cléophas, comme a fait l'évangéliste. (Jean, XIX,25.) Loin de là, comme il pensait avoir droit aux mêmes honneursque les apôtres, il parle avec un grand respect de celui-ci, afind'augmenter d'autant son propre prestige. II se garda bien de le désignerde la manière que je viens de dire : comment l'appela-t-il donc?Il l'appela " Le frère du Seigneur ". Et cependant Jacques n'étaitpas même selon la chair le frère du Seigneur, mais il passaitpour tel dans la croyance des hommes : néanmoins cela ne détournapas Paul de lui donner ce titre glorieux. Dans beaucoup de circonstancesil donna aussi d'autres preuves de sa loyauté à l'égardde tous les apôtres, et il le fit comme il devait le faire.

" Je prends Dieu à témoin que je ne vous a mens pas danstout ce que je vous écris a (20) ". Voyez-vous comme en toutes chosesbrille du même éclat l'humilité de cette âmesainte? Il présente sa défense avec autant de chaleur ques'il comparaissait devant un tribunal, et que s'il avait à rendrecompte de sa conduite. — " J'allai ensuite dans la Syrie et dans la Cilicie(21) ", après avoir vu Pierre. Il revient à son sujet, aupoint en litige, sans parler de la Judée, et parce qu'il avait missionde prêcher les gentils, et parce qu'il n'aurait pas voulu bâtirsur les fondements que d'autres avaient posés. Aussi ne les alla-t-ilpas voir même en passant, et ce qui suit en est la preuve. " Car", dit-il, " les Eglises de Judée qui croyaient en Jésus-Christne me connaissaient pas de visage. Ils avaient seulement ouï dire: Celui qui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foiqu'il s'efforçait alors de détruire (22, 23) ". Quoi de plusmodeste que cette âme? Lorsqu'il rapportait les événementsqui témoignaient le plus contre lui , par exemple ses persécutionscontre l'Eglise, et ses violences, il les exagérait singulièrementet étalait sa conduite passée : mais les faits qui seraientà son éloge, il les passe. Il pouvait, s'il l'eût voulu,raconter tous ses triomphes ; il n'en dit pas un mot, en une parole ilfranchit cet immense océan et se contente de dire : " J'allai enSyrie et en Cilicie ", puis: " Ils avaient seulement ouï dire : Celuiqui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foi qu'ils'efforçait alors de détruire ", après quoi il n'ajouteplus rien. Dans quelle intention s'exprime-t-il ainsi : " Les Eglises deJudée ne me connaissaient pas de visage? " Afin que vous sachiezbien qu'il était si éloigné de leur prêcherla circoncision, qu'il ne leur était pas connu même de vue." Et ils rendaient grâces à Dieu de ce qu'il avait fait àmon sujet (24) ". Remarquez encore ici comme il reste fidèle àla règle d'humilité qu'il s'est imposée. Car il n'apas dit : Ils m'admiraient, ils me louaient, ils étaient étonnés.Non, mais il a montré que tout cela était un effet de lagrâce, en disant : " Et ils rendaient grâces à Dieude ce qu'il avait fait à mon sujet ".

CHAPITRE II

ENSUITE, AU BOUT DE QUATORZE ANS, J'ALLAI A JÉRUSALEMAVEC BARNABÉ, ET JE PRIS AUSSI TITE AVEC MOI. OR, J'Y ALLAI SUIVANTUNE RÉVÉLATION. (1, 2.)

1. La première fois qu'il se rendit à Jérusalem,ce fut, dit-il, à cause de Pierre et pour lui faire visite, et laseconde fois , ce fut par suite d'une révélation du Saint-Esprit." Et j'exposai aux fidèles, et en particulier aux a plus considérables,l'Evangile que je prêche parmi les gentils, afin que mes coursesne a fussent pas ou n'eussent pas été vaines ". Que dis-tu,ô Paul? Toi qui au début n'as pas voulu prendre conseil, quine l'as pas voulu non plus au bout de trois ans, tu t'y décidesenfin après quatorze ans écoulés, de crainte que tescourses ne soient vaines.? Combien ne valait-il pas mieux agir ainsi toutd'abord et non pas après tant d'années? Eh quoi ! tu couraissans avoir la conviction que tes courses ne seraient pas inutiles? Quelest l'homme assez insensé pour prêcher pendant tant d'annéessans savoir si son enseignement est bon? Et ce qui augmente encore notreembarras, c'est qu'il déclare qu'il a fait ce voyage par suite d'unerévélation. Ceci, je le répète, est bien plusextraordinaire que ce qui précède, mais suffit aussi ànous donner la solution de cette difficulté. S'il eût faitce voyage de sa seule inspiration, cela surtout serait inexplicable, carcette âme bienheureuse n'avait pas coutume de tomber dans de tellescontradictions. N'est-ce pas lui-même qui a dit : " Je cours, usaisnon sans but; je frappe, mais non dans le vide ". (II Cor. IX, 26.) Sidonc

tu sais où tu cours, pourquoi dis-tu : " De peur que mes coursesne fussent ou n'eussent été vaines? " Voilà qui prouveclairement que s'il était allé à Jérusalemsans y être conduit par une révélation, il aurait agicomme un insensé. Mais sa conduite fut loin d'être aussi absurde.Or, puisqu'il est entraîné par la grâce du Saint-Esprit,qui osera désormais concevoir contre lui un tel soupçon ?Et voilà pourquoi il ajoute ces mots : "Par suite d'une révélation", afin qu'on ne l'accusât pas d'inconséquence, mêmeavant la solution de cette difficulté, quand on saurait que sa démarchene lui avait pas été inspirée par des motifs humains,mais par la Providence qui voit les événements présentset les événements futurs. Quelle était donc la pausede ce voyage? Pas plus cette fois que la première, lorsqu'il allad'Antioche à Jérusalem, il ne le fit pour lui-même.Il savait très-bien qu'il faut suivre purement et simplement lespréceptes du Christ, mais il voulait rétablir l'union parmiles dissidents. Ainsi donc il n'avait pas besoin de se renseigner poursavoir si ses courses étaient vaines, il voulait fournir aux opposantsune entière garantie. Comme la réputation de Pierre et deJean était plus grande que celle des autres apôtres, et qu'onles croyait en désaccord avec Paul, qui prêchait sans se préoccuperde la circoncision, tandis qu'eux-mêmes laissaient subsister cettepratique, et qu'on (590) pensait qu'il avait tort d'agir ainsi et que sescourses étaient vaines: " J'allai à Jérusalem ", dit-il," et je leur communiquai l'Evangile que je prêche ", non pas pouren apprendre personnellement quelque chose (plus loin il s'explique plusnettement là-dessus), mais pour faire comprendre à ceux quiconservaient des doutes que je n'étais point dans l'erreur. Le Saint-Espritqui prévoyait ces chicanes, lui inspira l'idée d'aller àJérusalem et d'y faire connaître ses doctrines. C'est pourcela qu'il dit : " Je m'y rendis par suite d'une révélation", et qu'il prit avec lui Tite et Barnabé comme témoins deson enseignement.

" Et je leur exposai l'Evangile que je prêche aux gentils " ,c'est-à-dire , que je prêche sans parler de la circoncision," Et en particulier à ceux qui paraissaient les plus considérables". Que signifient ces mots " En particulier? " Quand on veut réformerdés dogmes communs à tous, ce n'est pas en particulier, maisen public qu'on doit le faire. Paul ne fit pas ainsi : c'est qu'il ne voulaitrien apprendre, ni rien réformer, mais il voulait détruirele prétexte dont se couvraient ceux qui cherchaient à tromperles fidèles. Comme tous dans Jérusalem se seraient scandaliséssi quelqu'un s'était permis de transgresser la loi et d'interdirel'usage de la circoncision, ce qui faisait dire à Jacques : " Vousvoyez, mon frère, combien de milliers de Juifs ont cru : or tousont ouï dire que vous enseignez à renoncer à la loi". (Actes, XXI, 20, 21) ; comme tous étaient prêts àse scandaliser, il n'eut pas le courage de passer outre , de parler entoute liberté et de mettre son enseignement au grand jour. Il lecommunique en particulier aux plus considérables, en présencede Tite et de Barnabé, afin qu'ils pussent tous deux témoignerdevant ses adversaires que les. apôtres, loin de trouver son enseignementcontraire à celui de l'Eglise, le sanctionnaient tel qu'il était...En se servant de cette expression " A ceux qui paraissaient les plus considérables",il n'a pas l'intention de contester aux apôtres la considérationdont ils jouissaient, puisqu'il dit de lui-même : " Moi aussi jeparais posséder l'Esprit de Dieu ". Ce langage est celui d'un hommequi mesure ses paroles, et non d'un homme qui conteste la possession d'unequalité. Il en est de même ici. " A ceux qui paraissaientles plus considérables ", dit-il, en ajoutant son témoignagesà celui de tous les autres fidèles.

" Mais on n'obligea point Tite, que j'avais emmené avec moi,et qui était gentil, de se frire circoncire {3) ". Qu'est-ce àdire : " Il était gentil ? " — Il avait été du nombredes gentils, et n'était pas circoncis. Je n'étais pas leseul à prêcher comme je faisais, Tite en taisait autant toutincirconcis qu'il était, et les apôtres ne l'obligèrentpoint de se faire circoncire. — Ce qui était la meilleure preuveque les apôtres ne condamnaient ni les actes, ni les paroles de Paul.Et ce qui le prouve encore plus, c'est que les adversaires de Paul, quoiqu'ilsfussent prévenus de ce qu'il faisait, ne purent malgré toutleur acharnement décider les apôtres à imposer l'usagede la circoncision. Il y fait allusion quand il parle de " Ces faux frèresqui s'étaient introduits dans" l'Eglise (4) ". Quels étaientces faux frères? Car dans le moment présent cette question,n'est pas sans importance. Si les apôtres permettaient alors de pratiquerla circoncision, pourquoi traites-tu de faux frères ceux qui seconforment à l'opinion des apôtres en prescrivant l'observationde cette pratique,? D'abord, parce que ce n'est pas la même chosede prescrire de faire, ou de laisser faire. — Car celui qui prescrit, regardece qu'il prescrit comme une chose indispensable et. de premièreimportance, taudis que celui qui ne prescrit ni n'empêche de fairela chose que l'on veut, la permet non comme indispensable, mais par suited'une prudente conduite. Par exemple, c'est ce qui avait lieu quand Paulécrivait aux Corinthiens au sujet des devoirs du mariage.

2. Après différents conseils sur cette matière,pour qu'on ne croie pas qu'il veuille ériger en textes de loi sesrecommandations aux Corinthiens, il ajoute : " Or, je vous dis ceci parcondescendance, et non par commandement ". (I Cor. VII, 6.) Car il ne s'agissaitpas d'un jugement imposé d'autorité, mais d'une conduiteindulgente pour leur penchant à l'incontinence. Aussi dit-il : "A cause de votre incontinence ". Si vous voulez connaître l'opinionde Paul à ce sujet, écoutez ces paroles : " Je désireque tous les hommes soient comme moi-même " (I Cor. VII, 7), qu'ilsvivent dans la chasteté. Il en était de même dans lacirconstance présente : si les apôtres permettaient la (591)circoncision, ce n'était pas pour faire observer la loi, mais parcondescendance pour la faiblesse juive. S'ils avaient tenu à fairerespecter la loi, il n'auraient pas toléré deux enseignements, l'un pour les Juifs, l'autre pour les gentils. Car si la chose eûtété obligatoire pour les infidèles, il est évidentqu'elle l'eût été aussi pour tous les fidèles.D'un autre côté , s'ils établissaient comme une loide ne point troubler, les gentils au sujet de la circoncision, ils montraientqu'ils ne la permettaient aux Juifs que par pure condescendance.

Il n'en était pas ainsi des faux frères., ils visaientà exclure les gentils de la grâce et à les ramener.sous le joug de la servitude. C'était là la premièredifférence, et certes elle était considérable. Laseconde, c'est que les apôtres ne faisaient cela qu'en Judée,où la loi dominait, tandis que les faux frères le faisaienten tout pays, car ils s'étaient adressés à tous lesGalatès. D'où il est clair qu'ils agissaient ainsi, non pourédifier, mais pour détruire l'édifice jusqu'aux fondements,et que les intentions des apôtres, quand ils autorisaient la circoncision,n'étaient pas les mêmes que celles des faux frèresquand ils s'efforçaient de l'imposer. — " Qui s'étaient introduitsdans l'Eglise pour espionner la liberté que nous avons en Jésus-Christ". Voyez-vous comme il fait allusion à leur esprit d'hostilitéen employant ce mot d'espion? Car des espions ne s'introduisent parmi leursadversaires que pour se tenir au courant de ce qu'ils font, et en profiterpour les attaquer et détruire leur puissance. C'est ce que faisaientces faux frères qui voulaient ramener les fidèles sous lejoug de la servitude. Ce qui montre bien qu'au lieu d'avoir les mêmesvues que tes apôtres, ils étaient en complet désaccordà ce sujet. Tandis que ceux-ci permettaient la circoncision pourdétacher peu à peu les fidèles de la, servitude, euxne l'établissaient que pour les enfoncer plus avant dans la servitude.Aussi observaient-ils avec un soin scrupuleux et minutieux quels étaientceux qui restaient incirconcis : ce que Paul nous fait entendre par cesmots : " Ils s'étaient introduits pour espionner la libertédont nous jouissons ". Il nous dévoile leurs desseins, non-seulementen se servant de ce mot d'espion, mais encore en nous les montrant quis'introduisent, qui se glissent furtivement dans l'Eglise.

"Nous n'avons pas cédé à leurs ordres mêmepour un moment (5) ". Remarquez cette expression noble et significative.Il n'a pas dit : " A leurs observations ", mais : " A leurs ordres ". Carils agissaient ainsi non pour enseigner quelque chose d'utile, mais pourimposer leur volonté et établir la servitude, aussi nousavons bien cédé aux apôtres, mais non pas àces gens-là. "Afin que la vérité de l'Evangile demeurâtvotre partage ". C'est-à-dire, afin de corroborer par nos actionsce que nous; vous avons déjà dit, à savoir que " Cequi était de vieux, est passé, et tout est devenu nouveau."(II Cor. V, 17), et que " Si quelqu'un est en Jésus-Christ, il est.devenu une nouvelle créature" (Ibid.), et que a Jésus-Christ" ne servira de rien À ceux qui pratiquent la " circoncision ".(Gal. vil 15.) Pour établir plus fortement ces vérités,nous n'avons pas même cédé un instant. Ensuite commeon ne pouvait manquer de lui objecter la conduite que tenaient les apôtres,et qu'il était tout naturel que quelques-uns lui dissent : Commentse fait-il donc qu'ils prescrivent cet usage ? Voyez avec quelle habiletéil détruit cette objection. Il ne dit point la vraie cause, parexemple, que les apôtres agissaient ainsi par condescendance et d'aprèsune vue secrète, autrement il aurait porté tort àceux qui l'écoutaient. Il faut que ceux qui doivent profiter d'unecombinaison secrète en ignorent la cause, car si tout leur étaitdévoilé, l'avantage qu'ils peuvent en retirer serait entièrementperdu pour eux. Il faut donc que celui qui dirige la combinaison, ait lesecret des événements, et que celui qui doit en avoir leprofit, ne sache rien. Et pour rendre plus évident ce que je viensd'avancer, je cite un exemple pris au coeur même de notre sujet.Ce même Paul, le bienheureux Paul, qui voulait détruire lacirconcision, au moment d'envoyer Timothée pour prêcher lesJuifs, ne l'y envoya qu'après l'avoir d'abord fait circoncire. (Act.XVI.)

Paul prit cette précaution afin que Timothée fûtbien reçu fie ses auditeurs, et celui-ci s'introduisit chez lesJuifs avec la circoncision, pour abolir l'usage de la circoncision. Timothée,lui, savait bien le motif de cette précaution, mais il n'en ditrien à ses disciples. S'ils avaient su qu'il s'était faitcirconcire précisément pour supprimer la circoncision, ilsn'auraient pas écouté le premier mot de ses prédications,et tout l'avantage qu'ils devaient retirer de sa mission aurait étéperdu, tandis (592) que leur ignorance d'alors leur rendit un signaléservice. Car pensant qu'il avait fait cela comme un rigide observateurde la loi, ils l'accueillirent de bon coeur et avec docilité luiet ses enseignements. Après l'avoir accueilli, ils se laissèrentinstruire peu à peu et renoncèrent à leurs anciennescoutumes, ce qui ne serait pas arrivé si , dès le commencement,ils avaient su l'objet de sa démarche. Après l'avoir appris,ils se seraient détournés de lui, après s'êtredétournés de lui, ils ne l'auraient pas écouté,et s'ils ne l'avaient pas écouté, ils seraient restésdans leur ancienne erreur. C'est pour que cela n'eût pas lieu, qu'illeur cacha le motif de sa conduite. Voilà aussi pourquoi Paul, dansla circonstance présente, ne donne point la raison de sa conduite,mais il change de méthode et s'y prend autrement en parlant ainsi: " De ceux qui paraissaient les plus considérables (je ne m'arrêtepas à ce qu'ils ont été " autrefois, Dieu n'a pointégard à la qualité " des personnes) (6).... " Ici,non-seulement il n'excuse pas les apôtres, mais encore il réservele poids de sa parole pour les saints, afin d'être utile aux faibles.Voici le sens de ses paroles Quand même ceux-ci permettraient lacirconcision, ils auraient à en rendre compte eux-mêmes àDieu. Car Dieu ne les acceptera point parce qu'ils sont grands et qu'ilscommandent aux autres. Cependant il ne s'exprime pas aussi clairement,il ménage ses expressions. Il n'a pas dit : Si ceux-ci troublentla prédication et prêchent autrement qu'il ne leur a étéprescrit, ils encourront les condamnations les plus terribles et Ferontchâtiés. Il se garde bien de s'exprimer ainsi, et s'il lesprend à partie, c'est avec respect, en ces termes : " Quant àceux qui paraissaient être les plus considérables (je ne m'arrêtepoint à ce qu'ils étaient autrefois).... " Il n'a point dit: " Ce qu'ils sont", mais : " Ce qu'ils étaient ", montrant parlà qu'eux- mêmes avaient cessé désormais deprêcher dans ce sens, parce que la prédication évangéliqueavait triomphé partout. " Ce qu'ils étaient", c'est-à-dire,s'ils continuaient de prêcher dans ce sens, ils auraient àen rendre compte. Car ce n'est point devant les hommes, mais devant Dieuqu'ils doivent se justifier.

3. Il parlait ainsi, non pas qu'il eût des doutes, ou qu'il ignorâtles intentions des apôtres, mais, comme je l'ai dit plus haut, ilcroyait utile d'employer cette tactique. Ensuite, afin de ne pas paraîtreles accuser parce qu'il avait adopté une marche contraire, et dene pas être suspect d'animosité, il corrige aussitôtson expression et dit : " Ceux qui paraissaient être les plus considérablesne m'ont rien appris de nouveau ". Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire,ce que vous dites, vous, je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est qu'ilsne m'ont pas . fait d'opposition, qu'ils ont été du mêmesentiment que moi, qu'ils ont été d'accord avec moi. Voilàce que signifie cette parole: " Ils m'ont donné les mains ", ilsne m'ont rien appris, ils n'ont rien corrigé à mon enseignement,ils n'y ont rien ajouté. " Les plus considérables " ne m'ontrien appris de nouveau. C'est-à-dire: ils connaissaient mes doctrines,et ils n'y ont rien ajouté, rien corrigé, et cela sachantque j'étais venu pour communiquer avec eux. J'étais venusuivant la révélation du Saint-Esprit, pour communiquer aveceux, et j'avais Tite avec moi quoiqu'il fût incirconcis ; ils neme dirent rien de plus que ce que je savais, et n'exigèrent pointque Tite se fit circoncire.

" Mais au contraire " ... Qu'est-ce que cela, " Au contraire? " D'aprèscertaines personnes, Paul dit que non-seulement il n'apprit rien des apôtres,mais que ce furent les apôtres qui apprirent quelque chose de lui: ce que, pour ma part, je ne saurais admettre. Qu'avaient-ils àapprendre encore de lui ? Chacun d'eux était parfaitement instruit.Ce n'est donc pas là ce qu'il veut dire quand il se sert de cetteexpression : " Au contraire" : il veut faire entendre que les apôtres,non-seulement ne lui firent pas de reproches, mais qu'ils étaientsi loin de le blâmer qu'ils lui donnèrent des éloges:car l'éloge est le contraire du blâme. Ensuite, comme il étaitnaturel qu'on lui fit cette objection : S'ils vous donnaient des éloges,comment se fait-il donc qu'ils ne supprimèrent pas la circoncision? Puisqu'ils vous donnaient des éloges, ils auraient dû lasupprimer. De dire qu'ils la condamnaient, il trouvait que c'étaittrop hardi,. et que ce serait se mettre en opposition avec ce dont ilsétaient convenus. D'un autre côté, avouer que ce n'étaitqu'une tolérance , l'exposait nécessairement à uneautre objection, et il le voyait bien. S'ils approuvaient votre enseignement,aurait-on pu lui dire, et s'ils toléraient en même temps lapratique de la circoncision, ils étaient en (593) contradictionavec eux-mêmes. — Comment se tirer de là ? Il pouvait bienrépondre qu'on faisait cela par condescendance pour la faiblessejuive, mais cet aveu eût compromis entièrement l'œuvre etle but de l'Evangile. Aussi passe-t-il ce- point sous silence, et le laisse-t-ilà l'état de doute et comme en suspens, en s'exprimant ainsi: " Quant à ceux qui paraissaient être les plus considérables(je ne m'arrête point à ce que... "). C'est comme s'il disait:Je n'accuse, ni ne critique ces saints ils savent ce qu'ils font, car ilsrendront compte à Dieu de leurs actions ; mais ce que je me propose,c'est de prouver qu'ils ne voulaient pas abolir mes doctrines,.ni les corriger,ni y ajouter quelque chose comme si elles eussent été incomplètes,et que tout au contraire ils les approuvèrent tous ensemble. Etde cela j'ai pour témoin Tite et Barnabé. Voilà pourquoiil ajoute : " Ayant reconnu que la charge de prêcher l'Evangile del'incirconcision m'avait été donnée, comme àPierre celle de prêcher l'Evangile de la circoncision (7)... " Ilne prend pas ces mots circoncision et incirconcision au pied de la lettre,il s'en sert pour faire la distinction des Juifs et des gentils. Puis ilajoute: " Car celui qui a agi efficacement dans Pierre pour,le rendre apôtredes circoncis, a aussi agi efficacement en moi pour me rendre apôtredes gentils (8) ".

De même que par l'incirconcision il désigne les gentils,de même ce sont les Juifs qu'il désigne par la circoncision.Il montre qu'il est l'égal des apôtres, et c'est au premierd'entre eux et non aux autres qu'il se compare, afin de prouver qu'ilsétaient tous égaux en dignité. Après avoirfourni cette preuve de leur unité de vues, il parlé désormaisavec plus d'assurance et de liberté ; et il ne s'en tient plus seulementaux apôtres, il remonte jusqu'au Christ, et. rappelle la grâcequ'il en a reçue : il en prend les apôtres à témoinet dit: " Ceux qui paraissaient comme les colonnes de l'Eglise, Jacques,Céphas et Jean, ayant reconnu la grâce que j'avais reçue,nous donnèrent la main à Barnabé et à moi pourmarque de la société et de l'union qui était entreeux et nous ". Il ne dit pas : " Ayant entendu parler de la grâceque j'avais reçue ", mais : " Ayant reconnu ", c'est-à-dire,ayant appris par les faits mêmes, " ils nous donnèrent lamain à moi et à Barnabé pour marque de là sociétéet de l'union qui était entre eux et nous ". Avez-vous remarquécomme peu à peu il a prouvé que son enseignement étaitapprouvé du Christ et des apôtres? Car le Christ ne lui auraitpas accordé sa grâce et ne l'aurait pas laissée agirefficacement en lui, s'il n'avait approuvé sa prédication.Quand Paul est obligé de se comparer à quelqu'autre, il neparle que de Pierre; quand il doit invoquer un témoignage, c'estcelui des trois apôtres réunis, et il a soin de prononcerleur nom avec éloge: " Jacques, Céphas et Jean qui paraissaientcomme les colonnes de l'Eglise ". Et d'un autre côté, s'ildit " Qui paraissaient", ce n'est pas qu'il leur refuse cette qualité,mais il s'appuie sur l'opinion générale et dit: Ces grandspersonnages qui sont élevés au-dessus des autres, et donton parle partout , peuvent rendre témoignage pour mon enseignement,et prouver qu'il est approuvé du Christ; ils le savent par les faits,et l'expérience même n'a fait qu'affermir leur conviction.C'est pourquoi ils m'ont donné la main, et non pas seulement àmoi, mais aussi à Barnabé , " Afin que nous prêchassionsl'Evangile aux gentils et eux aux circoncis (9)".

O l'admirable prudence ! O preuve irréfutable de la bonne harmoniedes apôtres entre eux l Paul montre que leur doctrine est sa doctrine,et que sa doctrine est leur doctrine. Des deux côtés on étaitd'accord pour que ceux-ci prêchassent les Juifs dans ce sens, etpour que lui prêchât les gentils comme il faisait : aussi ajoute-t-il: " Afin que nous préchassions l'Evangile aux gentils et eux auxcirconcis ". Voyez-vous comme ici, en parlant de la circoncision, il nefait pas allusion à la chose elle-même, mais bien aux Juifs?Toutes les fois en effet qu'il parle de la chose elle-même et qu'ill'attaque, il place en regard l'incirconcision, comme lorsqu'il dit: "La circoncision vous est utile, si vous accomplissez la loi; mais si vousla violez, votre circoncision ne devient qu'une incirconcision " (Rom II,25) ; et ailleurs : " La circoncision n'a pas plus de valeur que l'incirconcision". (Gal V, 6.) Quand c'est aux Juifs qu'il fait allusion et non àcette pratique elle-même, il ne se sert pas du mot incirconcisioncomme terme contraire, mais du mot de gentils. Car ce sont les Juifs qu'onoppose aux gentils, et la circoncision à l'incirconcision. Par exemplelorsqu'il dit : " Celui qui agit efficacement (594) dans Pierre pour enfaire l'apôtre de la circoncision, agit efficacement en moi pourque je sois l'apôtre des gentils ", et lorsqu'il disait tout àl'heure : " Nous, pour prêcher l'Evangile aux gentils, eux, pourle prêcher à la circoncision ", ce n'était pas àla circoncision même qu'il faisait allusion; par ce mot il désignaitle peuple Juif et l'opposait aux gentils. " Ils nous recommandaient seulementde nous ressouvenir des pauvres : ce que j'ai eu aussi grand soin de faire(10) ".

4. Quel est le sens de ces paroles? Nous avons fait deux parts du mondepour la prédication : moi je dois prêcher aux gentils, euxont reçu les Juifs en partage, selon la volonté de Dieu,mais cela ne m'a pas empêché de me joindre à eux poursecourir de mes propres ressources les pauvres d'entre les Juifs. Or s'ily eût eu entre eux et lui guerre et combats, ils n'auraient pas acceptéses secours. Quels sont ces pauvres ? Beaucoup de Juifs qui avaient crus'étaient vu priver des biens qu'ils possédaient en Palestine,et étaient chassés de partout. C'est ce qu'il fait entendredans son épître aux Hébreux quand il dit : " Vous avezsouffert avec joie les attaques de ceux qui vous ravissaient vos biens" (Hébr. X, 34) ; c'est aussi à cela qu'il fait allusion, quand il écrit aux Thessaloniciens pour célébrerleur fermeté : " Vous êtes les imitateurs des Eglises de Dieuqui sont en Judée, car vous avez souffert de la part de vos compatriotesles mêmes avanies que celles-ci de la part des Juifs ". (I Thessal.II, 14.) Il ne cesse de montrer que ceux des. gentils qui se convertissaientn'étaient pas si maltraités par les autres gentils demeurésattachés au paganisme, que l'étaient les Juifs convertispar leurs compatriotes qui les persécutaient. Car ce peuple estle plus intraitable qu'il y ait sur la terre. C'est pourquoi Paul faittous ses efforts pour procurer à ces malheureux la pitiéet la sympathie générale, soit qu'il écrive aux Romains,soit qu'il écrive aux Corinthiens. Et non-seulement il recueillede l'argent, mais encore il le porte lui-même (I Cor. XVI), et dit: " Maintenant je vais à Jérusalem porter aux saints quelquesaumônes ". (Rom. XV, 25.) — Car ils n'avaient pas le nécessaire.Ce qu'il disait en ce moment-là peut se traduire ainsi Alors jesongeai à les secourir, j'en pris l'engagement, et je tins parole.Puis, après avoir ainsi prouvé que lui et les apôtresétaient d'accord et avaient les mêmes vues, il se trouve amenéforcément à parler de la discussion qu'il eut avec Pierredans Antioche, et dit: " Quand Pierre vint à Antioche, je lui résistaien face parce qu'il était répréhensible: Car, avantque quelques-uns qui venaient d'avec Jacques fussent arrivés, ilmangeait avec les gentils : mais après leur arrivée, il seretira et se sépara d'avec les gentils, ayant peur de blesser lescirconcis ".

Beaucoup, après une lecture superficielle de ce passage des Ecritures,croient que Paul accuse Pierre de dissimulation : mais cela n'est pas ,non cela n'est pas ! Loin de vous une telle pensée ! Nous allonsvoir que la conduite que Pierre et Paul tinrent alors, cache une singulièrehabileté, et qu'ils agissaient ainsi pour le profit de ceux quiles écoutaient. Et d'abord il faut parler de la franchise de Pierreet de son esprit primesautier qui l'entraînait toujours àse prononcer avant les autres. C'est à cela qu'il dut son surnom,et à sa foi inflexible, inébranlable. Un jour qu'une questioncommune était adressée à tous les apôtres, ils'écria avant les autres " Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant".(Matth. XVI, 16.) C'est alors que les clefs du ciel lui furent confiées.Et sur la montagne il fut le seul qu'on vit prendre la parole, et lorsqueJésus parlait de la croix, c'est lui qui, pendant que les autresse taisaient, dit au Sauveur : " Ayez pitié de vous-même ".(Matth. XVI , 22.) Si ces paroles n'annonçaient pas beaucoup dejugement, elles témoignaient du moins d'une vive affection. En toutecirconstance nous le voyons montrer plus d'ardeur que les autres, et couriravant eux au danger. Quand le Seigneur se montra sur le bord de la mer,il laissa les autres tirer la barque et ne put se résoudre à-rester avec eux. Puis, après la résurrection, au milieudes cris de fureur des Juifs qui voulaient les mettre en pièces,il s'avança le premier, ne craignit pas de prendre la parole etdit : Le crucifié a été enlevé de ce mondeet il est dans les cieux. Autre chose est d'ouvrir une porte ferméeet de commencer une entreprise, autre chose de se déclarer aprèscoup. Comment accuser de dissimulation celui qui au péril de savie avait bravé le ressentiment d'une foule si nombreuse ? Cet hommequi, fouetté et jeté dans les fers, ne perdit rien de lafierté de son langage, et cela au début de sa carrière,au (595) milieu même de Jérusalem, où le danger étaitsi grand, comment aurait-il pu longtemps après, lorsqu'il étaità Antioche où il ne courait aucun danger, et où saréputation s'était si bien établie, appuyéequ'elle était sur le témoignage de ses actions, comment aurait-ilpu craindre des Juifs devenus chrétiens? Lui qui au début,dans Jérusalem même, n'avait pas eu peur des Juifs, commentaurait-il pu si longtemps après , alors qu'il était eu paysétranger, craindre ceux d'entre eux qui s'étaient convertis? Ce n'est donc pas un acte d'accusation que Paul dresse contre Pierre, mais son langage lui est inspire par la même pensée quilui avait déjà fait écrire : " Quant à ceuxqui paraissaient les plus considérables, je ne m'arrête pasà ce qu'ils ont été autrefois ". Mais, pour ne pointrester plus longtemps dans le douté à ce sujet, il est nécessairede faire connaître la cause du débat.

Dans Jérusalem même, les apôtres, comme je l'ai ditplus haut, toléraient la circoncision, car il n'était paspossible d'arracher brusquement les Juifs 'au joug de la loi. Mais, lorsqu'ilsentrèrent à Antioche, ils n'observèrent plus de semblablespratiques, et vécurent au contraire sans distinction aucune avecles gentils devenus fidèles : cure Pierre aussi faisait alors. Maisquand vinrent de Jérusalem ceux qui l'avaient vu prêcher chezeux , dans le sens de la circoncision, Pierre cessa de se mêler auxgentils, parce qu'il craignait de les effrayer, et il se séparade ses compagnons. Il avait deux choses en vue; c'était de ne passcandaliser les Juifs convertis, et de fournir à Paul un prétexteplausible pour l'en blâmer. Si en effet, après avoir, dansJérusalem, prêché l'Evangile de la circoncision , ilavait changé de doctrine quand il était à Antioche,les Juifs convertis auraient pensé qu'il agissait , ainsi par craintede Paul, et ses disciples l'auraient méprisé pour sa versatilité,ce qui n'aurait pas été un mince scandale. Cependant Paul,qui savait fort bien à quoi s'en tenir, n'aurait pas ou de pareilssoupçons sur son compte, en le voyant revenir sur ce qu'il avaitfait, car il connaissait les intentions de Pierre. Aussi Paul adresse-t-ildes reproches à Pierre, qui les supporte patiemment, afin que sesdisciples soient plus prompts à suivre son changement en voyantleur maître subir ces reproches sans répondre. Sans un événementde ce genre, les recommandations de. Paul n'auraient pas eu beaucoup derésultats, tandis qu'en profitant de l'occasion pour éclateren critiques très-vives, il intimidait davantage les disciples dePierre. Si d'un autre côté Pierre avait répondu, onlui aurait reproché, et à bon droit, d'arrêter le développementde I'Evangile, tandis que dans la circonstance présente, les reprochesde l'un et le silence de l'autre faisaient une profonde impression surles Juifs convertis. Voilà pourquoi Paul se montre si acerbe àl'égard de Pierre.

5. Voyez quelle précision dans son langage, et comme il donneà comprendre aux hommes intelligents qu'il parla de la sorte, nonpar esprit de lutte, mais par une politique prudente. " Lorsque Pierrevint à Antioche ", dit-il, " je lui résistai en face, parcequ'il. était répréhensible ". Il ne dit pas que c'étaitlà son opinion, mais que c'était celle des autres. Si poursa part il l'avait trouvé répréhensible, il n'auraitpas manqué de le dire nettement. Quand il dit : " Je lui résistaien face ", ce n'est là qu'une figure. Car si t'eût étéune lutte véritable , ils ne l'auraient pas engagée devantleurs disciples, qui en auraient été singulièrementscandalisés. Mais cette fois une lutte apparente et publique devaitamener de bons résultats. Et de même que Pierre avait cédéaux Juifs convertis, quand il était à Jérusalem, demême ceux-ci devaient céder à leur tour maintenantqu'ils étaient à Antioche. En quoi Pierre était-ildonc répréhensible? " Car, avant que quelques-uns qui venaientd'avec Jacques (1) fussent arrivés, il mangeait avec les gentils;mais après leur arrivée il se retira et se séparad'avec les gentils, ayant peur de blesser les circoncis (12) ". Il ne redoutaitpas le danger, car lui, qui n'en n'avait pas eu peur au commencement, devaitle redouter beaucoup moins encore à cette époque, mais ilcraignait de voir ses disciples renoncer au christianisme. C'est aussice que Paul lui-même dit aux Galates : "Je crains pour vous que jen'aie pris une peine inutile " (Gal. IV, 11}; et ailleurs : " Mais j'appréhendequ'ainsi que le serpent séduisit Eve par ses artifices, vos espritsaussi " ne se corrompent ". (II Cor. XI, 3.) La crainte de la mort n'étaitrien pour eux, mais ce qui troublait surtout leur âme, c'étaitla crainte de perdre leurs disciples.

1. Jacques lui-même était resté à Jérusalem.

596

" De sorte que Barnabé même se laissa aller, lui aussi,à user de cette dissimulation (13) ". Ne vous étonnez pass'il appelle cela de la dissimulation; il ne veut pas, comme je l'ai déjàdit, dévoiler le fond de sa pensée, afin de redresser lesJuifs convertis. Comme ils étaient encore singulièrementattachés à la loi , il traite de dissimulation la conduitede Pierre, et lui en fait de vifs reproches, afin de briser complètementles liens qui les maintenaient sous le joug de la loi. Pierre entend celaet feint de se trouver en faute, pour que les reproches qu'il s'attireservent à redresser les autres. Si Paul avait adressé sesréprimandes aux Juifs convertis, ils en auraient étéindignés et en auraient fait fi; car ils ne le tenaient pas en très-grandeestime. Tandis qu'en voyant leur maître garder le silence devantles reproches de Paul, ils n'étaient plus en droit de résisteraux injonctions de cet apôtre et de les dédaigner.

" Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit, suivant la véritéde l'Evangile (14) "... Que cette expression ne vous trouble pas non plus:il ne dit pas cela pour condamner Pierre, mais s'il se servait d'une expressionaussi énergique, c'est que cela était utile, et que, ceuxqui l'écoutaient devaient faire leur profit des reproches adressésà Pierre, et en prendre occasion pour devenir meilleurs... " Jedis à Pierre devant tous ". Voyez-vous quelle leçon pourles autres ? II prononce ces mots : " De" vaut tous.", afin d'effrayerceux qui l'entendent. Qu'as-tu à répondre, dis-moi ? " Sitoi, qui es Juif, tu vis à la façon des gentils, et non àla façon des Juifs, de quel droit obliges-tu les gentils àjudaïser? " Et cependant ce n'étaient pas les gentils qui s'étaientréunis avec lui, mais les Juifs. Pourquoi donc, ô Paul, reprocherce qui n'est pas arrivé? pourquoi ne pas parler des Juifs qui usaientde dissimulation , mais des gentils? pourquoi vous en prendre au seul Pierre,quoique les autres eussent imité sa dissimulation? Voyons ce qu'illui reproche : " Si toi, qui es Juif, tu vis à la façon desgentils, et non à la façon des Juifs, de quel droit forces-tules gentils à judaïser? " Et cependant Pierre se retirait,tout seul et sans entraîner avec lui les gentils convertis. OùPaul veut-il donc en venir? A empêcher qu'on ne soupçonnele but de ses reproches. S'il avait dit : Tu as tort d'observer la loi,les Juifs convertis l'auraient blâmé et auraient trouvéqu'il parlait avec arrogance à leur maître. Mais s'il se plaintde Pierre, c'est pour défendre et justifier ses propres disciples,je parle des gentils, et c'est par ce moyen qu'il fait accepter ses paroles.Et ce n'est pas seulement par ce moyen, mais encore, c'est en écartantle reproche de tous les disciples, Juifs ou gentils , pour le reportertout entier sur Pierre. " Toi ", dit-il, " qui es Juif, tu. vis àla manière des gentils, et non à la manière des Juifs". N'est-ce pas à peu près comme s'il disait franchement: Imitez votre maître, puisqu'il vit à la manière desgentils, tout Juif qu'il est? Il se garde bien toutefois de parler ainsi: car les disciples Juifs auraient rejeté ses paroles ; mais, enfeignant de reprocher à Pierre sa conduite à l'égarddes gentils, il dévoile la vraie pensée de cet apôtre.D'un autre côté s'il avait dit : Pourquoi contrains-tu lesJuifs à judaïser ? son insistance aurait déplu. Tandisqu'en paraissant se préoccuper seulement des gentils et non desJuifs, il amène ceux-ci à de meilleurs sentiments. Car lemeilleur moyen de faire accepter la critique, c'est d'en écarterce qui peut indisposer celui à qui elle s'adresse. Les gentils nepouvaient faire un crime à Paul de son intervention en faveur desdisciples Juifs. Pierre fit réussir entièrement cette combinaisonpar son silence et par sa résignation à accepter le reprochede dissimulation , ce qui lui permettait de cacher aux Juifs la vraie dissimulationdont il était convenu avec Paul.

D'abord Paul ne s'adresse qu'à la personne de Pierre : " Si toiqui es Juif... " — plus loin il donne plus de latitude à sa parole,se met lui-même en cause et s'exprime ainsi : " Nous qui sommes Juifspar notre naissance, et non du nombre des gentils qui sont des pécheurs(15) ". Ces paroles sont une exhortation à laquelle l'apôtrea ajouté un mot de blâme par ménagement pour les Juifs.

6. Il s'agit de cette manière dans une autre circonstance oùil a l'air de parler d'une manière tandis qu'il prépare autrechose; comme lorsqu'il dit dans son épître aux Romains : "Maintenant je vais à Jérusalem pour me mettre au servicedes saints ". (Rom. XV, 25.) Son intention n'était pas de leur direni de leur apprendre simplement pourquoi il se rendait à Jérusalem;mais il voulait les exciter à se montrer eux aussi charitables.Car s'il n'avait voulu que leur faire connaître le motif de (597)son voyage, il lui suffisait de dire: " Je vais me mettre au service dessaints". Voyez maintenant quels détails il y ajoute : " Car lesEglises de Macédoine et d'Achaïe ont résolu avec beaucoupd'affection, de faire quelque part de leurs biens à ceux d'entreles saints de Jérusalem qui sont pauvres. Ils s'y sont portésd'eux-mêmes, et en effet ils leur sont redevables ". (Rom. XV, 26,27.)Et il ajoute : " Car si les gentils ont participé aux richessesspirituelles des Juifs, ils doivent aussi leur faire part de leurs bienstemporels ". (Ibid.)

Voyez donc comme il s'y prend pour rabaisser l'orgueil des Juifs usantd'une voie détournée pour arriver à son but, et commeil parle avec autorité : " Nous qui sommes Juifs par notre naissance,et non du nombre des gentils qui sont des pécheurs ". Que signifientces mots : " Juifs de naissance? " — Nous ne sommes pas des prosélytes,veut-il dire, mais dès l'enfance nous avons été nourrisde la loi, et nous avons renoncé à ses principes sucésavec le lait pour nous réfugier dans la foi du Christ. " Sachantque l'homme n'est point justifié par les couvres de la loi, maispar la foi en Jésus-Christ, nous avons cru nous aussi en Jésus-Christ(16) ". Voyez comme il dit tout et sans rien compromettre. Si nous avonslaissé la loi, dit-il, ce n'est pas qu'elle fût mauvaise,mais c'est qu'elle était insuffisante. Si donc la loi ne donne pasles moyens de se justifier, la pratique de la circoncision est superflue.Il s'en tient là d'abord, puis à mesure qu'il avance il montrequelle est non-seulement superflue, mais encore dangereuse. Il faut bienobserver comment il fait entendre cela dès le début quandil dit : " L'homme n'est point justifié par les couvres de la loi".Plus loin encore il parle avec plus de force : " Que si, cherchant àêtre justifiés par Jésus-Christ, il se trouvait quenous fussions nous-mêmes des pécheurs, Jésus-Christserait donc ministre du péché (17) ". Si la foi en Jésus-Christ,dit-il, ne peut pas nous justifier, il faut nécessairement en revenirà la loi. Car si, après l'avoir abandonnée pour Jésus-Christ,nous trouvons dans ce fait notre condamnation au lieu de notre justification,il se rencontrera que c'est Jésus qui est l'auteur de notre condamnation,Jésus pour lequel nous nous sommes faits les transfuges de la loi.Voyez-vous avec quelle puissance de logique il nous force de reconnaîtrel'extrême absurdité de cette supposition? S'il ne fallaitpas abandonner la loi et que nous l'ayons abandonnée à causede Jésus, comment serons-nous jugés? — Pourquoi donc, ôPaul, adresses-tu ces paroles et ces remontrances à Pierre, luiqui savait à quoi s'en tenir là-dessus mieux que tous lesautres? Dieu ne lui avait-il pas montré qu'on ne doit tenir aucuncompte de la circoncision quand il s'agit d'hommes étrangers àcette pratique? N'est-ce pas en se tenant à ce point de vue qu'ila résisté victorieusement à l'argumentation des Juifs?n'a-t-il pas, à ce sujet, promulgué de Jérusalem lesprescriptions les plus claires?

Non, non, ce n'est pas pour redresser Pierre qu'il lui parle ainsi ;c'est bien à lui qu'il s'adresse, il le fallait, mais c'étaientses disciples qu'il cherchait à réfuter. Son argumentationne frappe pas seulement les Galates, mais encore ceux qui souffrent dumême mal. Et aujourd'hui ceux qui ne se font pas circoncire, maisjeûnent cependant et observent le sabbat en même temps queles Juifs, ceux-là font comme eux, et s'excluent eux-mêmesde la grâce. Car si Jésus ne sert de rien à ceux quipratiquent seulement la circoncision , voyez quel danger, et comme ce dangers'aggrave avec le temps, si à cette pratique on ajoute l'observancedu jeûne et. du sabbat, si l'on s'astreint à suivre deux prescriptionsau lieu d'une. Ce danger s'aggrave avec le temps en effet, ces hommes agissaientainsi au commencement , quand leur cité était encore debout,ainsi que leur temple, et tout le reste. Mais aujourd'hui, ceux qui lesimitent et qui voient de leurs yeux le châtiment infligé auxJuifs, qui voient la destruction de leur ville, et qui cependant observentla plupart de leurs pratiques, quelle excuse auront-ils, eux qui se conformentaux prescriptions de la loi, quand ceux-là mêmes qui sontJuifs, ne peuvent s'y conformer malgré toute leur bonne volonté?Tu t'es revêtu du Christ, tu es devenu un des membres du Maître,tu es inscrit parmi les habitants de la cité divine, et tu rampesencore autour de la loi? Et comment pourras-tu obtenir ta part du royaumecéleste ? Ecoute Paul disant, qu'observer la loi c'est renverserl'Evangile. Et, si tu le veux, apprends comment cela doit avoir lieu, trembleet fuis l'abîme ouvert sous tes pas. Pourquoi observes-tu le sabbat,et jeûnes-tu en même temps que les Juifs? Sans doute parceque tu crains la (598) loi, et que tu crains aussi de renoncer àses formules écrites. Tu n'hésiterais pas à laisserla loi de côté, si tu ne regardais la foi comme sans force,et impuissante à nous sauver toute seule. Si tu trembles àl'idée de ne pas observer le sabbat, c'est que tu crains la loicomme si elle avait encore aujourd'hui la même autorité. Ehbien, si la loi est encore nécessaire, ce n'est pas une partie,ce n'est pas une seule, ce sont toutes ses prescriptions qu'il faut observer,et si on les observe toutes, on n'est plus justifié par la foi.Si tu observes le sabbat, pourquoi ne te fais-tu pas circoncire? Et situ te soumets à la circoncision, pourquoi ne pas faire de sacrificessanglants? à observer la loi, il faut l’observer tout entière; et s'il n'est pas indispensable de l'observer tout entière, iln'est pas nécessaire non plus de l'observer en partie. Si tu crainsd'avoir à rendre compte de ta conduite, parce que tu n'auras pasobservé une partie de la loi, combien plus dois-tu craindre si tune l'observes pas dans tous ses détails ! Si. l'on n'est pas punipour la transgresser entièrement, on le sera bien moins pour nela transgresser qu'en partie, et si l'on est puni pour la violer en partie,on le sera bien davantage pour la violer tout entière. D'un autrecôté, s'il est nécessaire de D'observer, il est nécessaireaussi; ou que nous cessions d'écouter le Christ, ou, si nous écoutonsle Christ, que nous transgressions la loi. Si l'on doit rester fidèleà la loi , ceux qui . ne lui sont pas fidèles la transgressent,et il se trouvera que l'auteur de cette désobéissance estJésus-Christ, car il a détruit lui-même la loi en cequi concerne ces pratiques, et a de plus donné ordre aux autresd'en faire autant.

7. Voyez-vous où en arrivent ceux qui se soumettent aux pratiquesdes Juifs ? Jésus-Christ, qui devrait être l'auteur de leurjustification, devient ainsi l'auteur de leur péché, commenous le fait entendre Paul quand il dit : " Jésus-Christ seraitdonc ministre du péché ". Ensuite, après avoir pousséce raisonnement jusqu'à l'absurde, et n'ayant pas besoin d'une nouvelleargumentation pour rétablir la vérité, il se contentede dire : " Ce qu'à Dieu ne plaise ! " Car, coutre les choses partrop absurdes et révoltantes, il n'est pas besoin de faire effortde logique, une simple exclamation de dégoût suffit.

" Car, si je rétablissais de nouveau ce que j'ai détruit,je me ferais voir moi-même prévaricateur (18)". Voyez l'habiletéde Paul. Ses adversaires voulaient prouver que celui qui n'observe pasla loi, la transgresse, et lui, retournant leurs arguments contre eux,prouve que celui qui observe la loi renonce non-seulement à la foi,mais encore à la loi elle-même. En disant : " Si je rétablissaisde nouveau ce que j'ai détruit ", il fait allusion à la loi.Le sens de ses paroles, le voici : La loi a cessé d'exister, etnous l'avons reconnu nous-mêmes par l'abandon que nous avons faitde quelques. unes de ses pratiques, et en recourant à la foi pournous sauver. Si donc nous nous efforçons de la rétablir,nous sommes infidèles par cela seul que nous voulons observer despratiques abolies par Dieu lui-même. Ensuite il montre comment s'estopérée- leur abolition. "Car pour moi je suis mort àla loi de par la " loi (19) " Il y a deux choses à considérerdans cette expression : ou bien Paul parle de la loi de grâce, termequi lui est habituel, comme dans ce passage : " La loi de l'Esprit de viem'a rendu la liberté " (Rom. VIII, 2), ou bien ici il pense àl'ancienne loi, et démontre que c'est par un effet de cette loimême qu'il est,mort à la loi. C'est-à-dire : c'estla loi elle-même qui m'a induit à ne plus lui rester attaché.Si donc j'allais lui redevenir fidèle, je lui serais infidèlepar cela même. Comment et de quelle manière? — Voici la réponsede Moïse : " Le Seigneur votre Dieu suscitera un prophète du milieu de vos frères, et vous l'écouterez comme moi-même" (Deut. XVIII,15) il parlait de Jésus-Clirist. Ainsi donc ceuxqui ne lui obéissent pas, transgressent la loi. Il nous faut encoreexaminer sous un autre point de vue cette expression: "Je suis mort àla loi de par la toi ". La loi ordonne de faire tout ce qui est écritdans le livre où elle est contenue, et elle frappe d'un châtimentcelui qui y manque. Nous sommes donc tous morts pour elle, nous qui nel'avons pas exactement pratiquée. Et voyez avec quelle réserveil se met ici en lutte avec elle : il n'a pas dit : "La loi est morte pour-moi", mais: "Je suis mort pour elle ". Voici ce qu'il veut dire : si celuiqui est mort ne peut se conformer aux prescriptions de la loi, il en estde même de moi qui suis mort par suite de la malédiction dela loi : malédiction qui entraîne la mort pour celui qui enest l'objet. Qu'elle ne s'impose donc plus à un mort .dont elle-mêmea prononcé la condamnation, le (599) frappant ainsi non-seulementdans son corps niais aussi dans son âme, dont la mort amèneaussi celle du corps. Tel est le sens de ses paroles, et la suite le prouveavec évidence ; " Afin dune plus vivre que pour Dieu, j'ai étécrucifié avec Jésus-Christ ". Il avait d'abord dit: " Jesuis mort ", et, afin qu'on ne lui ré pondît pas: " Commentse fait-il que tu vives?" il fait intervenir celui qui est la cause dela vie, et il montre que la loi l'avait fait mourir, lui plein de vie,mais que Jésus l'avait pris et, quoique mort, et à causemême de sa mort, l'avait rendu à la vie: nous faisant ainsiassister à un double miracle, à la résurrection d'unmort, résurrection produite par la mort de celui qui ressuscite.Ici il appelle vie la mort; car tel est le sens de ces paroles : " Et afinde ne plus vivre que pour Dieu, j'ai été crucifiéavec Jésus-Christ". Comment, dira quelqu'un, peut-il avoir étécrucifié et vivre et respirer ensuite? Que Jésus ait étécrucifié, cela ne fait pas de doute; mais toi, comment se peut-ilque tu aies été crucifié et que tu vives encore ?

Examinez donc l'explication qu'il donne : " Et je vis, ou plutôtce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi(23) ". Par ces mots: " J'ai été crucifié avec leChrist ", il fait allusion au baptême, et par ceux-ci : " Ce n'estplus moi qui vis ", il fait allusion à cette nouvelle doctrine,dont la conséquence est la mortification de la chair. Et ces mots: " Mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi ", que signifient-ils?— Je ne fais rien, dit-il, qui soit contraire à la volontédu Christ. De même qu'en parlant de la mort, il ne pense pas àla mort ordinaire, mais à la mort qui résulte du péché,de même quand il parle de la vie, il pense à la vie de l'âmedélivrée du: péché. Vivre pour Dieu, ce n'estas autre chose que d'être mort pour le péché. A l'exempledu Christ qui s'est soumis à la mort physique, je suis mort pourle péché : " Faites donc mourir les membres de l'homme terrestrequi est en vous, la fornication, l'impureté, l'adultère "(Col. III, 5) ; et ailleurs : " Notre vieil homme a été crucifié" (Rom. VI, 6), ce qui a lieu au moment du baptême. Aprèscela, si tu restes mort pour le péché, ta vis pour Dieu,mais si tu retournes au péché, tu corromps cette vie donttu jouissais. Paul se gardait bien d'agir ainsi, et il ne cessait de restermort pour la loi. Si donc je vis pour Dieu, dit-il, et que cette vie soitautre que celle de la loi, je suis mort pour la loi, et ne puis plus resterfidèle à la loi.

8. Voyez quelle perfection de vie, et admirez par-dessus. toute chosecette âme bienheureuse: il n'a pas dit : " Je vis ", mais : " C'estJésus-Christ qui vit en moi ". Qui peut-être assez hardi pourparler de la sorte? Car après s'être montré fidèleet docile au Christ; après s'être débarrasséde toutes les attaches du monde, et avoir toujours agi conformémentà ses divines volontés, il ne dit pas : " Je vis pour leChrist ", mais ce qui est bien plus fort : " C'est Jésus-Christqui vit en moi ". De même que le péché, quand il estle maître, vit seul en nous, et fait de notre âme ce qu'ilveut, de. mémé s'il vient à mourir en nous et quenous fassions la volonté du Christ, c'est celui-ci qui vit en nous,c'est-à-dire, qui agit, qui domine en nous. Comme après avoirdit : " J'ai été crucifié ", et : " Je ne vis plus,mais je suis mort ", il semblait à beaucoup dire des choses incroyables,il ajouta: " Et si je vis maintenant dans ce corps mortel, j'y vis en lafoi du Fils de Dieu ". Mes paroles, dit-il, ont trait à la vie del'intelligence, mais si on examinait aussi cette vie des sens, on verraitqu'elle aussi je la dois à ma foi en Jésus-Christ. Car, autant,quecela dépendait de l'ancienne doctrine et de la loi, j'étaisdigne du dernier supplice, et depuis longtemps tout à fait perdu: " Parce que tous ont péché, et ont besoin de la gloirede Dieu ". (Rom. III, 23.) Nous étions donc tous sous le coup d'unecondamnation, quand Jésus est venu nous mettre en liberté: nous étions tous morts, sinon en, fait, du moins, suivant l'arrêtporté par la loi, et c'est au moment où nous nous attendionsà être frappés qu'il nous a délivrés.La loi nous accusait, Dieu prononçait la sentence fatale, quandJésus vint, qui se livra à la mort et nous arracha tous àson empire. Aussi a-t-il raison de dire : " Si je vis maintenant dans cecorps mortel, je vis dans la foi ". Sans l'intervention de Jésus,rien ne pouvait prévenir la ruine universelle : on aurait vu serenouveler les scènes du déluge. Mais la présencedu Christ retint la colère de Dieu, et il nous a rendu la vie ennous faisant croire en lui, Pour vous convaincre que tel était bienle sens de ses paroles, écoutez ce qu'il dit immédiatementaprès ; car après ces mots : " Si je vis maintenant dansce corps mortel, je vis (600) dans la foi ", il ajoute : " Dans la foidu Fils de Dieu, qui m'a aimé, et qui s'est livré lui- mêmeà la mort pour moi ".

Que fais-tu, ô Paul, tu t'appropries ce qui est notre héritagecommun, tu ramènes à toi seul ce qui a eu lieu en faveurde la terre entière? Car il n'a pas dit : " De Jésus quinous aime", mais : " De Jésus qui m'a aimé ". L'évangélistea dit : " Tellement Dieu a aimé le monde " (Jean, III, 16), et toi-mêmequand tu dis : " Lui qui a livré son propre Fils, et ne l'a pasépargné " (Rom. VIII, 32), tu sais bien que ce n'est pointpour toi seul, mais pour tous, puisque tu fais remarquer ailleurs : "Qu'ilagissait ainsi pour se faire un peuple particulièrement consacréà son service ". (Tit. II,14.) Pourquoi donc s'exprime-t-il ainsidans ce passage? C'est qu'il s'était représenté ladéplorable condition de la nature humaine, l'ineffable bienveillancedu Christ, et de quel abîme de maux il nous avait retirés,et de quels bienfaits il nous avait comblés, et que la vivacitéde son émotion avait dû se reproduire dans son langage. Lesprophètes aussi se sont en quelque sorte approprié plusieursfois ce Dieu qui se donne également à tous, eux qui ont dit: " O Dieu, mon Dieu, dès le matin je m'éveille en songeantà toi ". (Ps. LXII, 1.) Sans parler de cela, il nous prouve quechacun de nous doit être aussi reconnaissant envers le Christ, ques'il était venu pour lui seul. Même s'il se fût agid'un seul homme, il n'aurait pas fait difficulté de se montrer aussigénéreux, car il a pour chacun des hommes autant d'amourque pour la terre entière. Son sacrifice s'est accompli au profitde toute la nature , et il était assez efficace pour nous sauvertous, mais ceux-là seuls en ont le bénéfice qui croienten lui. Cependant il ne se laissa pas détourner de sa résolutionpar l'idée que tous ne viendraient pas à lui. De mêmeque dans le festin de la parabole, qui avait été préparépour tous, le Père de famille ne retira pas les mets qu'il avaitfait servir parce que les invités n'avaient pas voulu venir, maisen invita d'autres, ainsi a fait Jésus-Christ. La brebis séparéedes quatre-vingt-dix-neuf, était seule, et cependant il ne négligeapas de se mettre à sa recherche. C'est précisémentà cela que Paul, dissertant sur le judaïsme, fait allusion: " Car enfin, si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru, leur infidélitéanéantira-t-elle la fidélité de Dieu? Non certes.Dieu est véritable, et tout homme est menteur ". (Rom. III, 3.)Ainsi Jésus t'a tellement aimé, ô homme, qu'il s'estlivré lui-même, et qu'il t'a conduit, quand tu n'avais aucunespoir de salut, au sein d'une vie si glorieuse et si belle, et toi, aprèsde tels bienfaits, tu retournes à tes anciennes erreurs?

Après avoir scrupuleusement employé tous les ressortsdu raisonnement, il proclame désormais sa décision avec véhémenceet dit " Je ne veux point rendre la grâce de Dieu inutile (2l) ".Qu'ils écoutent donc ceux qui maintenant judaïsent et restentattachés à la loi. C'est à eux que cela s'adresse: " Car si la justification s'acquiert parla loi, Jésus-Christ seradonc mort en vain ". Quel péché plus grave pouvons-nous commettre?Quoi de plus fort et de plus persuasif que ces paroles? Si Jésus-Christest mort, évidemment c'est parce que la loi était impuissanteà nous justifier, et si la loi justifie, la mort de Jésusa été inutile. Et comment serait-il permis de supposer etde dire, qu'un événement si grand et si terrible, si fortau-dessus de l'intelligence humaine, qu'un mystère aussi ineffable,que les patriarches ont désiré avec tant d'impatience, queles prophètes ont annoncé, dont la vue faisait trembler lesanges , que ce sacrifice regardé par le inonde entier comme le comblede la miséricorde divine, se soit accompli inutilement et en pureperte? C'est donc en réfléchissant à cette monstrueuseet absurde conséquence qu'un tel, qu'un si grand événementa pu avoir lieu en vain (car cela résultait de la conduite mêmeque tenaient les Galates), c'est alors qu'il emploie à leur égardde dures paroles et qu'il dit :

CHAPITRE III

O GALATES INSENSÉS, QUI VOUS A ENSORCELÉS,VOUS A QUI ON A MIS DEVANT LES YEUX JÉSUS-CHRIST CRUCIFIÉ.

1. Dès lors il passe à un autre ordre d'idées.D'abord il avait prouvé qu'il n'était apôtre ni parles hommes, ni de la part des hommes, et qu'il n'avait pas eu besoin desenseignements des autres apôtres : puis, après avoir bienétabli qu'il était lui aussi digne d'enseigner, il s'exprimeavec une assurance encore plus grande, compare et discute la foi et laloi. Au début il dit : " Je m'étonne que vous ayez changési promptement " (Gal. I, 6), et maintenant il s'écrie : " O Galatesinsensés ! " C'est qu'alors l'indignation couvait chez lui, maisaprès s'être justifié, il la laisse éclater,une fois ses preuves données. S'il traite les Galates d'insensés,ne vous en étonnez pas, car en agissant ainsi il ne viole pas laloi de Jésus-Christ qui défend de traiter son frèrede fou, il l'observe avec soin au contraire. Car il n'a pas étédit purement et simplement : " Celui qui appelle son frère fou ",mais bien : " Celui qui sans nécessité appelle son frère"fou ". (Matth. V, 22.) Or, qui, plus que les Galates, méritaitcette épithète, eux qui après tant et de si grandsmiracles, restaient attachés à l'ancienne loi, comme si derien n'était? Si pour cela vous regardez Paul comme un insulteur,vous traiterez Pierre d'homicide pour ce qui est arrivé àSaphire et à Ananie. Si c'est être absurde que de parler ainsi,ce serait l'être encore bien plus que d'en dire autant de Paul. Examinez,je vous prie, comme il se garde bien de montrer cette âpretédans son exorde. Il ne le fait qu'après avoir donné ses preuveset ses arguments, et quand le reproche qui les frappe vient non pas directementde lui, mais des preuves mêmes. Car c'est après leur avoirdémontré qu'ils repoussaient la foi, et qu'ils rendaientinutile le sacrifice que Jésus-Christ avait fait de sa vie, c'estalors qu'il fait intervenir les reproches, et encore pas autant qu'ilsle méritaient, car ils méritaient certes de s'entendre traiterbien plus durement. Mais voyez comme il adoucit aussitôt le coupqu'il a porté. Il n'a pas dit : Qui vous a trompés? qui vousa abusés? qui a troublé votre jugement? Mais : " Qui vousa fascinés? " Parole de blâme qui emporte en même tempsune idée d'éloge, car elle montre que leur conduite antérieureétait digne d'envie, et que la perte de leur bonheur étaitle fait du démon , qui avait déchaîné la tempêtesur la sérénité de leurs âmes.

Quand vous entendez ici parler de l'envie, et dans l'Evangile " De l'oeilmauvais" (expressions synonymes), (Matth. VI, 23), n'allez pas croire quele regard ait la propriété de nuire, car l'oeil, considérécomme un organe de notre corps, ne saurait être mauvais. Mais leChrist se sert de cette expression pour désigner l'envie. Les yeuxont seulement la (602) faculté de voir, mais le regard mauvais n'appartientqu'à la pensée dépravée qui est en nous. Commec'est par le sens de la vue que les objets que nous regardons laissentleur empreinte dans notre âme, et que le plus souvent la richesseengendre l'envie, et que la richesse se voit par le ministère desyeux, et, qu'il en est de même de la puissance et du brillant entouragede la puissance, il disait que celui-là avait l'oeil mauvais qui,non-seulement regardait, mais encore regardait avec envie par suite d'unedisposition mauvaise de son âme. En disant : " Quel envieux vousa " fascinés? " il fait entendre que ceux qui ont ainsi agi n'avaienten vue ni de pourvoir à leurs intérêts, ni de compléterleur bonheur, mais voulaient au contraire le diminuer et le gâter.Car le propre de l'envie est non pas d'ajouter à ce qui manque,mais de soustraire une partie de ce qui est complet, et de gâterle tout. Il dit cela, non pour faire croire que l'envie puisse agir parelle-même, mais pour leur faire comprendre que ceux qui leur ontdonné de, tels enseignements étaient poussés par l'envie." Après que je vous ai fait voir " Jésus-Christ crucifiédevant vous ". Mais il a été crucifié à Jérusalemet non dans le pays des Galates. Pourquoi donc dit-il : " Crucifiédevant vous? " Il montre la puissance de la foi qui est capable de voirmême ce qui se passe au loin. Et` il ne dit pas : " Qui a étécrucifié ", mais : " Qui a été mis sous vos a yeuxcrucifié ", indiquant ainsi que les yeux de la foi sont de plusfidèles témoins que ceux des quelques hommes qui étaientprésents à la mise en croix du Sauveur, et .qui avaient vuce spectacle. Car bon nombre d'entre .eux n'en. avaient retiré aucunprofit, tandis que les, premiers qui n'avaient pas vu avec les yeux ducorps avaient cependant mieux vu par les yeux de la foi. Ce langage contientà la fois le blâme et l'éloge : l'éloge, parcequ'ils avaient accepté avec une foi complète tout ce quileur avait été répété à ce sujet;le blâme, parce que, après avoir vu, mieux que les assistants,Jésus mis à nu, étendu et cloué sur la croix,sali de crachats, bafoué, forcé de boire du vinaigre, insultépar des malfaiteurs, percé d'un coup de lance (et ce spectacle,il le leur peignait par ces mots : " Que je vous ai fait voir crucifiédevant vous "), ils l'avaient abandonné pour retourner àla loi, sans rougir au souvenir des souffrances qu'il avait endurées.D'un autre , côté, remarquez comment lorsqu'il publie la puissancede Jésus, Paul laisse de côté le ciel et la terre,et la mer et le reste, pour ne parler que de la croix, de cette croix lesigne le plus éclatant de l'amour de Dieu pour nous.

" Je ne veux savoir de vous qu'une seule chose. Est-ce par les oeuvresde la loi que vous avez reçu le Saint-Esprit, ou par l'auditionde la foi. (2) ? " Puisque vous ne prêtez point votre attention àde longs discours, dit-il, et que vous ne voulez pas voir la grandeur del'oeuvre de Jésus, je veux, maintenant que je vous vois descendusau plus bas degré de l'ingratitude, vous persuader en peu de motset par la démonstration la plus rapide. Plus haut il répétaitdans ce but les observations qu'il avait fait entendre à Pierre,maintenant, il s'adresse directement à eux, et fait servir àson argumentation non ce qui s'est passé ailleurs, mais ce qui s'estpassé chez eux, et non pas seulement les bienfaits dont ils avaientprofité tous ensemble, mais encore ceux qu'ils avaient reçuschacun en particulier. Voilà sur quoi il s'appuie pour les persuader.Et c'est pour cela qu'il dit : " Je ne veux savoir de vous qu'une seulechose. Est-ce par les oeuvres de la loi que vous avez reçu le Saint-Esprit,ou par l'audition de la foi? " Vous avez reçu le Saint-Esprit, dit-il,vous avez fait de grandes choses, vous avez opéré des miraclesen ressuscitant des morts, en guérissant des lépreux, enprophétisant, en parlant toutes les langues: sans doute vous teniezcette puissance de la loi ? Mais elle n'avait jamais rien produit de semblableauparavant. Vous la teniez donc de la foi ?

2. Eh bien, n'est-ce pas le comble de la démence que d'abandonnerla foi après qu'elle a opéré en vous de tels prodiges,et de vous enfuir comme des transfuges auprès de cette loi qui n'apu rien faire de pareil ? — " Etes-vous si insensés qu'aprèsavoir commencé par l'esprit vous finissiez maintenant par la chair{3) ? " Il emploie de nouveau .les paroles amères et avec le mêmeà propos. Au lieu d'augmenter, comme vous le deviez, ce précieuxtrésor avec le temps, non-seulement, leur dit-il, vous ne l'avezpas fait, mais encore vous êtes-revenus sur vos pas. Ceux qui commencentavec peu, savent augmenter leur richesse avec le temps, tandis que vousqui avez commencé avec des trésors, vous arrivez (603) aurésultat contraire. Si vous n'aviez d'abord obtenu que les biensde la chair, vous auriez dû vous élever vers les biens del'esprit maintenant , après avoir commence par les biens de l'esprit,vous les perdez pour vous en tenir à ceux de la chair, car fairedes miracles provient de l'Esprit, et la circoncision ne concerne que lachair. Vous, après avoir fait des miracles, vous recherchez la circoncision;après avoir possédé la réalité, vousrevenez aux figures; après avoir aperçu la lumièredu soleil, vous recherchez celle de la lampe; après avoir vécud'aliments solides, vous recourez au lait. Et il n'a pas dit: " Vous finissezpar la chair ", mais : " Vous finissez ensuite par la chair ", montrantqu'après s'être emparés d'eux comme de bêtesbrutes ces faux apôtres, auxquels ils s'étaient livréspour souffrir toutes leurs volontés, les mutilaient à leurgré. Ce serait comme si un général ou un homme distinguépour son courage venait après des milliers de trophées etde victoires, s'offrir pour partager le déshonneur des déserteurs,et soumettre son corps aux marques infamantes qu'on voudrait y graver.

" Est-ce donc en vain que vous avez tant souffert? Si toutefois c'esten vain (4) ". Cet argument devait avoir bien plus d'effet que les précédents.Car la simple mention es miracles opérés ne pouvait pas produireautant d'effet que le récit des luttes qu'ils avaient soutenues,des souffrances qu'ils avaient endurées pour Jésus-Christ.Après que vous avez souffert toutes ces épreuves, les fauxapôtres veulent vous en faire perdre le fruit et vous ravir la couronneque vous avez méritée. Ensuite , pour ne pas bouleverserleur âme , et pour soulager leur inquiétude , il n'insistepas sur l'arrêt qu'il vient de prononcer, et ajoute: " Si toutefoisc'est en vain ". Si vous voulez, dit-il, revenir à résipiscenceet reprendre possession de vous-mêmes , ce, ne sera pas en vain.Où sont-ils maintenant ceux qui nient les effets du repentir? Voilàdes hommes qui avaient reçu le Saint-Esprit, qui avaient fait desmiracles, avaient confessé le Christ, et supporté pour luimille dangers et mille persécutions, et qui après tant deprodiges s'étaient laissé priver de la grâce. Cependant,leur dit-il, si vous le voulu, vous pouvez reprendre possession de vous-mêmes.

" Celui donc qui vous communique son Esprit, et qui fait des miraclesparmi vous, le fait-il par les couvres de la loi ou par la foi que vousavez ouï prêcher (5) ? " Ces dons abondants dont vous avez étécomblés, tous ces prodiges que vous avez accomplis, en êtes-vousredevables à la loi ou bien à la foi ? — A la foi , évidemment.Comme les faux apôtres s'étaient ingéniés àleur faire croire que la' foi n'a point de puissance, si la loi ne se jointà elle, il prouve au contraire qu'en s'adjoignant les prescriptionsde la loi , la foi n'aura plus aucune efficacité ; la foi a précisémenttoute son efficacité lorsqu'elle est pure de tout mélangeavec la loi : " Vous qui voulez être justifiés parla loi,vous êtes déchus de la grâce ". (Gal. V, 4.) Mais cetteparole il ne la prononce que plus tard, quand il s'exprime plus librement,et qu'il s'appuie sur les résultats qu'il a déjà produits,pour en obtenir de nouveaux : jusque-là il ne prend pour texte deses observations que les événements passés. Car, leurdit-il , quand vous vous montriez fidèles non à la loi ,mais à la foi , alors vous receviez le Saint-Esprit et vous faisiezdes miracles. Ensuite, comme il était question de la Loi , il mettaiten avant un argument qui était une arme excellente, et faisait intervenirAbraham avec beaucoup d'à-propos et une grande autorité,et disait : " Selon qu'il est écrit d'Abraham : qu'il crut ce queDieu lui :avait dit, et que sa foi lui fut imputée à justice(6) ".

Les prodiges opérés par vous., dit-il, montrent bien lapuissance de la foi, mais, si vous le voulez; je vous la démontreraiaussi d'après les anciens textes. Comme on leur avait souvent parléde ce patriarche, il le fait intervenir dans le débat, et montreque lui aussi a opéré, sa justification par la fui. S'ila pu être justifié avant la grâce qui résultede la foi, (il est vrai qu'il était riche en bonnes oeuvres) , combiencela vous est-il plus facile à vous ! Quel dommage a-t-il éprouvépour n'avoir pas vécu sous la foi ! Aucun, mais sa foi a suffi pourle justifier. Car la loi n'existait pas alors, dit-il, et elle n'existepas plus aujourd'hui qu'elle n'existait alors. Pour démontrer l'inefficacitéde la loi, il présente Abraham justifié avant l'établissementde la loi, et il gagne à cela de n'avoir pas à se défendrecontre cette objection. S'il est vrai que la loi n'avait pas encore étédonnée alors , et qu'elle ne le fut que depuis , il est vrai aussique son règne a cessé maintenant. Voyant qu'ils (604) étaientfiers d'appartenir à la postérité d'Abraham, et qu'ilscraignaient, en abandonnant la loi, de lui devenir étrangers, Paulse sert de cet argument pour les ramener à des sentiments tout contraires,il met fin à leurs craintes, et montre que la foi est le meilleurmoyen de se rapprocher de lui. Et cela il l'avait déjà prouvéavec beaucoup d'évidence dans son épître aux Romains(Rom. IV, 3) ; il revient à la même démonstration dansl'épître de ce jour et avec autant de force : " Sachez donc", dit-il, " que ceux qui sont enfants de la foi sont les vrais enfantsd'Abraham (7)". Cette assertion même il l'appuie sur le témoignagede l'Ancien Testament : " Aussi Dieu dans l'Écriture prévoyantqu'il justifierait les nations parla foi, l'a annoncé par avancecomme une bonne nouvelle à Abraham , en lui disant : Toutes lesnations de la terre seront bénies en vous (8) ". Si donc ceux quilui sont attachés par les liens de la parenté physique, nesont pas en réalité ses enfants, et si ce privilègeappartient à ceux qui imitent sa foi (tel est en effet le sens deces mots, " Toutes les nations de la terre seront bénies en vous)", il est évident que les nations entrent par la foi dans la postéritéd'Abraham.

3. Cette argumentation le conduit à un autre résultattrès-important. Comme ils se troublaient en songeant que la loiétait plus ancienne, que la foi était venue aprèselle, il dissipe encore ces craintes, en leur faisant voir, par l'exempled'Abraham, que la foi est plus vieille que la loi, puisque ce patriarchea été justifié avant que celle-ci n'ait étéétablie. Il montre que ce qui arrive maintenant est conforme auxprophéties : " Car Dieu dans l'Écriture , prévoyantqu'il justifierait les nations par la foi , l'a annoncée par avancecomme une bonne nouvelle à Abraham ". Quel est le sens de ces paroles? Celui-là même, dit-il, qui a donné la loi, avaitdécidé, avant même de la donner, que les nations sejustifieraient parla foi. Et l'Écriture n'a pas dit: " L'annonçapar avance ", mais " L'annonça par avance comme une bonne nouvelle", afin de nous faire comprendre que le patriarche se réjouissaitde ce moyen de justification, et qu'il en désirait l'avènement.Comme ils étaient obsédés par une autre crainte (caril était écrit : " Maudit soit quiconque ne demeure pas dansles préceptes de cette loi et ne les accomplit pas dans ses oeuvres)" (Deut. XXVII, 26) ; il les rassure encore et fait servir simplement ethabilement ce passage à leur prouver le contraire, en leur démontrantqu'ils sont bénis au lieu d'être maudits pour avoir abandonnéla loi, tandis que ceux qui l'observent toujours ne sont pas bénis,mais maudits. Les faux apôtres prétendaient que celui quin'observe pas la loi est maudit, et lui, prouve que celui qui l'observeest maudit, que celui qui ne l'observe pas est béni. Les faux apôtresprétendaient. encore que celui qui s'en tient uniquement àla foi est maudit; lui, prouve que celui qui s'en tient uniquement àla foi est béni. Comment donc vient-il à bout de prouvertout cela? Car il ne faut pas supposer que nous avancions cela àla légère. Pour vous en convaincre, écoutez avec soince qui va suivre.

Cette preuve, il l'avait déjà donnée auparavantquand il avait fait remarquer que l'Ecriture avait dit au patriarche: "Toutesles nations de la terre seront bénies en vous ". Alors ce n'étaitpas la loi, mais la foi qui agissait; aussi poursuit-il son raisonnementen disant: " Ceux qui s'appuient sur la fui sont donc bénis avecle fidèle Abraham (9) ". Afin qu'on ne retourne pas cet argumentcontre lui et qu'on ne lui dise pas : Il était naturel qu'il fûtjustifié par la foi, puisque la loi n'existait pas encore ; montre-nousla foi justifiant après que la loi a été établie,il va doit de ce côté, et prouve plus qu'on ne lui demande,en faisant voir que non-seulement la foi justifiait, mais que la loi étaitune cause de malédiction pour ceux qui l'observaient. Et pour vousbien pénétrer de ce que j'avance, écoutez les propresparoles de l'apôtre : " Au lieu que tous ceux qui s'appuient surles oeuvres de la loi sont dans la malédiction (10) ". Mais ce n'estlà qu'une affirmation, ce n'est pas encore une preuve. Vous demandezla preuve ? La loi elle-même nous la fournit : " Maudit soit quiconquene demeure pas dans les préceptes de cette loi et ne les accomplitpas dans ses oeuvres. Et il est clair que nul par la loi n'est justifiédevant Dieu (11) ". Car tous ont péché, et tous sont sousle coup de la malédiction. Mais il ne s'exprime pas en ces termes,pour ne pas paraître se contenter d'une simple affirmation, il ade nouveau recours au témoignage de l'Écriture qui, en peude mots, porte une double conclusion, à savoir que nul n'a strictementobservé la loi (ce qui entraîne comme conséquence lamalédiction), et que la (605) foi a le pouvoir de justifier. Cetémoignage où le prend-il? Chez le prophète Habacuc,qui a dit: " Le juste vivra de la foi ". (Habac. II, 4.) Ce passage montrenon-seulement que la foi a le pouvoir de justifier, mais encore que laloi n'a pas le pouvoir de sauver. Nul, dit Paul, n'avait observéla loi, et tous par cela même étaient sous le coup de la malédiction,c'est alors que la foi vint nous offrir un moyen facile d'échapperau sort qui nous menaçait: et c'est là une preuve considérableque la loi était impuissante à nous fournir des moyens dejustification. Car le prophète n'a pas dit : Le juste vivra de laloi, mais bien : " Vivra de la foi ".

" Or, la loi ne s'appuie point sur la foi; au contraire elle dit : Celuiqui observera ces préceptes y trouvera la vie (12) ". La loi, dit-il,n'exige pas seulement la foi, mais aussi les oeuvres, tandis que la grâcerésultant de la foi sauve et justifie. Avez-vous remarquécomme il a prouvé que ceux qui s'attachent à la loi se trouvent,par l'impossibilité où ils sont de l'observer exactement,sous le coup de la malédiction? Comment se fait-il que la foi aitcette puissance de justifier? C'est ce qu'il a expliqué auparavant,et en s'appuyant sur des considérations très-fortes. Commela loi ne pouvait fournir à l'homme les moyens de se justifier,la foi vint nous offrir un remède singulièrement efficaceen rendant possible ce qui par l'effet de la loi ne l'était pas.Si donc l'Ecriture dit que " Le juste vivra de la foi ", dénonçantainsi l'insuffisance de la loi pour ce qui concerne le salut, et si Abrahama pu se justifier par la foi, il est évident que l'efficacitéde la foi est grande. Il est clair aussi que celui qui ne sort pas de laloi est maudit, et que celui qui s'attache à la fui est justifié.Mais, dira-t-on , comment pourras-tu nous prouver que la malédictionne subsiste plus? — Abraham vivait avant la loi, mais nous qui avons étéses, esclaves, qui avons vécu sous son joug, nous avons àlui rendre compte de notre conduite et nous méritons d'êtrefrappés de la, malédiction. Quel est donc celui qui nousa soustrait à ce danger? — Voyez comme il s'empresse de répondreà cette observation ; et sa réponse est décisive.Celui qui a été une fois justifié, qui est mort àla loi, qui s'est fait une vie nouvelle, comment pourrait-il encourir lamalédiction ? Cependant il ne se contente pas de cette réponse,et s'y prenant d'une autre manière pour réfuter ses adversaires,il écrit : " Mais Jésus-Christ nous a rachetés dela malédiction de la loi, s'étant rendu lui-même malédictionpour nous, selon qu'il est écrit : Maudit est celui qui est penduau bois (13) ".

Le peuple pouvait encourir une autre malédiction, celle qui estconçue en ces termes " Maudit soit quiconque ne demeure pas dansles préceptes de cette loi, et qui ne les accomplit pas dans sesoeuvres ". (Dent. XXVII, 26.) Que prouve cela? Que le peuple avait encourula malédiction, car il n'était pas resté dans lespréceptes de la loi, et il n'y avait pas un homme qui l'eûtobservée en entier. A la place de cette malédiction le Christa substitué l'autre : " Maudit soit celui qui est pendu au bois". Celui qui était pendu au bois était maudit, celui quitransgressait la loi était aussi maudit ; or Jésus qui sepréparait à nous délivrer de la malédictionne devait pas l'encourir, et à la place de celle-ci, il fallaitqu'il en encourût une autre. Ce qu'il fit : il se soumit àla première et par elle détruisit la seconde, celle qui résultaitde la non-observation de la loi. Et, de même qu'un homme innocents'offrant pour mourir à la place d'un homme condamné àmort, le soustrait au châtiment, de, même Jésus s'estdévoué pour nous. Comme il n'avait pas encouru la malédiction.de la transgression de la loi, il se soumit à l'autre genre de malédictionpour délivrer les hommes de celte qu'ils avaient encourue : " Caril n'avait pas commis de péché, et la ruse n'avait pas trouvéplace sur ses lèvres". (Isaïe, LIII, 9.)

4. De même que par sa mort il a préservé de la mortceux qui allaient mourir, de même en attirant sur lui-mêmela malédiction, il l'a détournée de dessus la têtedes hommes. " Afin que la bénédiction donnée àAbraham fût communiquée aux gentils (14). " Comment aux gentils?" En ta postérité ", dit le Seigneur, " toutes les nationsseront bénies " (Gen. XXII, 18), c'est-à-dire en Jésus-Christ.Si cela était dit des Juifs, serait-il rationnel que ceux qui, ontencouru la malédiction pour avoir violé la loi pussent transmettrela bénédiction aux autres hommes? Car nul parmi ceux quisont maudits ne peut communiquer la bénédiction dont lui-mêmeest exclu. Il est donc évident que ces paroles se rapportent entièrementà Jésus-Christ : c'est, lui qui est (606) la postéritéd'Abraham, c'est par lui que les gentils ont été bénis,c'est ainsi que se réalise la promesse qui nous avait étéfaite au sujet du Saint-Esprit, et c'est ce que Paul voulait faire entendrequand il ajoutait : " Afin, qu'ainsi nous reçussions par la foile Saint-Esprit qui avait été promis ". Comme il n'étaitpas possible que la grâce du Saint-Esprit parvînt aux gentilsqui n'étaient en état ni de la recevoir, ni de la comprendre,Jésus commencé par les bénir et par les délivrerde la malédiction après quoi, une fois qu'ils sont justifiéspar la foi, ils attirent à eux la grâce du Saint-Esprit. Ainsidonc la croix a détruit la malédiction, la foi a introduitla justification, et la justification nous a procuré la grâcedu Saint-Esprit.

" Mes frères, je vais me servir du langage des hommes : Lorsqu'unhomme a fait un contrat en bonne forme, nul ne peut ni le casser, ni yintroduire de nouveaux articles (15) ". Que signifie ces mots : " Je vaisme servir du langage des hommes? " Cela signifie qu'il va emprunter sesexemples à la vie commune. Comme il a jusqu'à présentappuyé ses raisonnements sur les Écritures, sur les miraclesopérés par eux-mêmes, sur les épreuves du Christ,et sur les actes du patriarche Abraham, il va désormais prendreses exemples dans la vie commune. C'est son invariable habitude : il donneainsi plus de charme à sa parole, la rend plus accessible, plusintelligible pour les intelligences obtuses. Tel est aussi le tour qu'ilprend dans sa lettre aux Corinthiens : " Quel est celui qui mènepaître un troupeau, et n'en mange pas du lait? Qui est-ce qui planteune vigne et n'en mange point du fruit? " (I Corinth. IX, 7.) C'est encorede la même manière qu'il parle aux Hébreux : " Parceque le testament n'a lieu que par la mort, n'ayant point de force tantque le testateur est encore en vie". (Hébr. IX, 17.) Il serait facilede s'assurer qu'il s'est plu souvent à- employer ce genre de preuves.C'est aussi de ce procédé que se sert continuellement leSeigneur dans l'Écriture, comme quand il dit : " Est-ce que la femmepourrait oublier son fils? " Et ailleurs : " Le vase dit-il au potier :Que fais-tu?" (Isaïe XLIX, 45, et XXIX, 16.) Dans le livre d'Oséeil parle comme un époux dédaigné par sa femme (Osée,I, 2). Souvent il emprunte ses images à la vie humaine, comme lorsquele prophète reçoit une ceinture, ou pénètresous le toit du potier (Jéré. XVIII, 2). Que peut donc prouverPaul par cet exemple? Que la foi est plus ancienne, la loi plus nouvelleet seulement provisoire, et donnée aux hommes pour frayer la routeà la foi. Voilà pourquoi il dit : " Frères, je vaisme servir du " langage des hommes". Plus haut, il les traitait d'insensés,et maintenant il les appelle ses frères, les consolant en mêmetemps qu'il les frappe. " Lorsqu'un homme a fait un contrat en bonne forme". Si un homme, dit-il, fait un testament, se trouvera-t-il quelqu'un quivienne ensuite le modifier ou y ajouter quelque chose?, car tel est lesens de ces mots :... " On y introduit de nouveaux articles ". Si celaest vrai des hommes, combien plus quand il s'agit de Dieu ! Et en faveurde qui Dieu avait-il fait son testament?

" Or les promesses de Dieu ont été faites à Abrahamet à sa race. L'Écriture ne dit pas: A ceux de sa race, commes'il en eût voulu marquer plusieurs; mais, à sa race, c'est-à-direà l'un de sa race, qui est Jésus-Christ. Ce que je veux doncdire est que Dieu ayant fait et autorisé comme un contrat en faveurde Jésus-Christ, la loi qui n'a été donnéeque quatre cent trente ans après, n'a pu le rendre nul, ni en abrogerla promesse. Car si c'est par la loi que l'héritage nous est donné;ce n'est donc plus par la promesse. Or, c'est , par la promesse que Dieul'a donné à Abraham (16-18) ". Vous le voyez donc, Dieu afait un contrat en faveur d'Abraham, en disant que les bénédictionsparviendraient aux gentils par l'intermédiaire de sa race. Eh bien! comment la loi peut-elle le défaire? Comme cet exemple ne convenaitau sujet qu'en partie, l'apôtre avertit pour cette raison qu'il va" Se servir du langage des hommes ". C'est-à-dire, ne jugez pasde la générosité de Dieu par cet exemple seul, vousvous en feriez une idée trop étroite. Examinez et remontezplus haut; Dieu n'a-t-il pas annoncé à Abraham que les gentilsseraient bénis par l'intermédiaire de sa race? Et sa raceselon la chair, n'est-elle pas représentée par Jésus-Christ? La loi n'est-elle pas venue quatre cent trente ans après? Or,si 1a loi transmet la bénédiction, et la vie, et la justification,la promesse reste sans effet. Quoi ! nul ne pourra casser le testamentfait par un homme, et le testament du Seigneur sera cassé au boutde quatre cent trente ans ! Car si (607) les dispositions contenues dansce testament ne se réalisent pas par l'effet de ce testament, maispar une autre cause, c'est qu'il a été annulé, cetestament. Cela est-il admissible?

" Pourquoi donc ", dit-il, " la loi a-t-elle été établie?à cause des prévarications (19) ". Car la loi non plus n'apas été créée en vain. Voyez-vous comme sesregards embrassent tout? On dirait qu'il a des yeux par milliers. Aprèsavoir exalté la foi , et avoir montré qu'elle est plus ancienne,il ne veut pas que les Galates regardent la loi comme ayant étéinutile, et il rectifie leur opinion à ce sujet, en expliquant qu'elleavait eu sa raison d'être et qu'elle avait eu une véritableutilité, à cause des prévarications . c'est-à-dire,parce qu'elle empêchait les Juifs de vivre sans rien qui les retînt,et de se laisser entraîner aux derniers excès du vice. Elleleur servait de frein; elle les formait, réglait leur conduite,les empêchait de violer, sinon toutes, au moins quelques-unes deses prescriptions. De sorte que la loi n'a pas procuré peu d'avantagesaux hommes. Mais jusqu'à quelle époque cela doit il durer?" Jusqu'à l'avènement de ce Fils que la promesse regarde", et ce Fils, c'est Jésus-Christ. Si donc elle a étédonnée pour durer jusqu'à l'avènement de Jésus-Christ,pourquoi vouloir mal à propos lui faire dépasser ce terme? " Et cette loi a été donnée par les anges par l'entremised'un médiateur ". Ou bien ce sont les prêtres qu'il appelledes anges, ou bien il veut dire que les anges eux-mêmes ont prêté.leur ministère à l'établissement de la loi. Pour luile médiateur est le Christ, et il fait entendre qu'il existait avantla loi, et que c'est lui-même qui l'a donnée. " Or, un médiateurn'est pas d'un seul, et il n'y a qu'un, seul Dieu (20) ".

5. Que vont répondre à cela les hérétiques?Si ces mots : " Le seul vrai Dieu " (Jean, XVII, 3) ne permettent pas decroire que le Fils soit le vrai Dieu, il faut aussi en conclure qu'il n'estpas Dieu, puisqu'il a été dit : " Il n'y a qu'un seul Dieu". (Deut. VI, 4:) Mais si, malgré ces mots : " Un seul Dieu, lePère " (I Cor. VIII, 6), le Fils ne laisse pas d'être Dieu,il est évident que le Père étant le vrai Dieu , leFils est aussi-le vrai Dieu. Mais un médiateur, dit-il, est le médiateurde deux personnes. De qui donc le Christ était-il le médiateur? Bien évidemment il servait de médiateur entre Dieu et leshommes. Voyez-vous comme Paul démontre que le Christ lui-mêmea donné la loi? Si donc il a donné la loi lui-même,il a le droit de l'annuler. — " La loi donc est-elle contre les promessesde Dieu (21)? " Car si les bénédictions nous ont étédonnées. par l'intermédiaire de la race d'Abraham, et quela loi ait fait peser sa malédiction sur elle, elle s'est mise encontradiction avec les promesses de Dieu. Comment réfute-t-il cetteobjection ? D'abord il la repousse avec dégoût et s'écrie: " Loin de nous une telle supposition ", puis il continue l'enchaînementde ses preuves et dit : " Car si la loi qui a été donnéeavait pu donner la vie, on pourrait dire alors avec véritéque la justification s'obtiendrait par la loi ". Voici le sens de ses paroles: Si nous avions compté sur elle, dit-il, pour obtenir la vie, etsi elle avait eu le pouvoir d'opérer notre salut, on aurait peut-êtreraison de parler ainsi ; mais si c'est la foi qui sauve, et que la loiattire la malédiction, nous ne pourrions rien perdre à l'avènementde la foi qui nous affranchit de tout. Si la promesse devait s'accomplirpar l'intermédiaire dé la loi, on n'aurait pas tort de croireque s'écarter de la loi serait s'écarter de la justification.Mais si elle à été donnée pour nous circonscriretous dans de certaines limites, c'est-à-dire, pour confondre notrenégligence, pour nous faire sentir nos fautes, non-seulement ellen'empêche pas l'effet de la promesse, ruais encore elle en favorisel'accomplissement. C'est ce qu'il veut prouver quand il dit : " Mais l'Écriturea comme renfermé tous les hommes sous le péché, afinque ce que Dieu avait promis fût donné par la foi de Jésus-Christà ceux qui croiraient en lui (22) ".

Comme les Juifs n'avaient pas conscience de leurs propres péchés,et que dans cet état ils ne. désiraient pas s'en faire absoudre,Dieu leur donna la loi qui leur révéla leurs blessures, etleur fit désirer l'intervention du médecin. " L'Écriture", dit-il, " les enferma sous le péché ", c'est-à-dire,qu'elle les convainquit de péché, et les retint, en faisantnaître la crainte chez eux. Vous voyez donc que la loi, au lieu d'êtrecontraire aux promesses de Dieu, n'a fait qu'en hâter l'accomplissement.Si la loi en revendiquait pour elle seule l'exécution et la responsabilité,on serait fondé à présenter cette objection; maissi elle ne fait qu'obéir à une autre influence , à(608) laquelle son action tout entière soit subordonnée,en quoi est-elle contraire aux promesses de Dieu? Sans elle, tous les hommesauraient abouti au vice, et parmi les Juifs il n'y en aurait pas eu unseul qui eût voulu écouter le Christ; tandis que, du jouroù elle leur a été donnée, elle a produit undouble résultat : elle a développé chez ceux qui l'observaientdes germes suffisants de vertu, elle leur a donné conscience deleurs péchés, ce qui était le meilleur moyen de leurfaire désirer la venue du Fils de Dieu. Aussi ceux qui n'ont pascru en lui, n'ont pas cru, parce qu'ils ignoraient leurs propres péchés.Et voilà pourquoi Paul disait : " Parce que ne connaissant pointla justification qui vient de Dieu, et s'efforçant d'établirleur propre justification, ils ne se sont point soumis à Dieu pourrecevoir cette justification qui vient de lui ". (Rom. X, 3.)

" Or, avant que la foi fût venue, nous étions sous la gardede la loi, qui nous tenait renfermés pour nous disposer àcette foi qui devait nous être. révélée un jour(23) ". Voyez-vous avec quelle clarté il résume nos explications?S'il se sert de ces expressions : " Nous étions sous la garde...,qui nous tenait renfermés ", c'est qu'il ne veut pas prouver autrechose que ceci, à savoir qu'en observant les prescriptions de laloi on était en sûreté. Car la loi, en retenant lesJuifs derrière la crainte, comme derrière un rempart, eten leur imposant un genre de vie en rapport avec elle-même, les conservaitpour la foi. " Ainsi la loi nous a servi de conducteur, pour nous menercomme des enfants à Jésus-Christ, afin que nous fussionsjustifiés par la foi (24) ". Celui qui conduit les enfants. n'estpas le rival de celui qui les instruit, mais son coopérateur, caril préserve de tous les vices le jeune homme qui lui est confié,et fait tous ses efforts pour le rendre apte à profiter des leçonsdu maître. Mais quand le jeune homme est arrivé en pleinepossession de lui-même, celui qui le conduisait s'éloignepour toujours. Ce qui fait dire à Paul : " Mais la foi étantvenue, nous ne sommes plus sous un conducteur comme des enfants ; puisquevous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ(25, 26) ". Si donc la loi remplissait l'office de pédagogue, etsi elle nous a gardés et contenus, elle n'a pas étél'ennemie de la grâce, elle l'a aidée au contraire, mais si,après la venue de la grâce, elle persistait à nousgarder sous sa direction, c'est alors qu'elle serait son ennemie. Si ellenous tenait enfermés, quand nous devons nous éloigner d'elle,c'est alors qu'elle nuirait à notre salut. Qu'une lampe, aprèsnous avoir éclairés pendant la nuit, continue de brillerpendant le jour de manière à nous empêcher de voirle soleil, elle nous importunera au lieu de nous rendre service; il enserait de même de la loi, si elle nous empêchait d'acquérirdes biens plus grands. Par conséquent ceux qui l'observent aujourd'huisont ceux qui la déprécient le plus. En effet, le pédagoguerend son élève ridicule quand il s'obstine, hors de propos,à le retenir près de lui. C'est pourquoi Paul a dit : " Maisla foi étant venue, vous n'êtes plus sous un conducteur commedes enfants ". Ainsi donc nous ne sommes plus sous un conducteur commedes enfants. " Car vous êtes tous enfants de Dieu ". Oh ! combienest grande la puissance de la foi, et comme il l'a fait ressortir àmesure qu'il avance ! D'abord il a prouvé aux Galates que la foiles rendait enfants d'Abraham : " Vous savez ", leur dit-il, " que ceuxqui observent la foi sont les fils d'Abraham ". Et maintenant il leur déclarequ'ils sont aussi les enfants de Dieu : " Car tous vous êtes enfantsde Dieu par la foi en Jésus-Christ ", par la foi et non par la loi.Ensuite, après avoir prononcé cette grande et admirable parole,il expose de quelle manière ils sont devenus les enfants de Dieu.

Car vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ,vous avez été revêtus de Jésus-Christ (27) ".Pourquoi n'a-t-il pas dit Vous tous qui avez été baptisésen Jésus-Christ, vous êtes nés de Dieu? Car il sembleque cela eût dû faire suite aux raisonnements par lesquelsil leur prouve qu'ils sont enfants de Dieu. — Parce qu'il veut faire sureux une impression plus forte. Car si Jésus-Christ est le Fils deDieu, et que vous, vous soyez revêtus de Jésus-Christ, vousle possédez en vous-mêmes, vous devenez semblables àlui, vous êtes réunis dans une seule et même parenté,sous une seule et même forme. " Il n'y a plus maintenant ni Juifni gentil, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme; mais vous n'êtestous qu'un en Jésus-Christ (28) ". Voyez-vous l'inépuisableambition de ce grand coeur ? Il a dit : " Nous sommes les enfants de (609)" Dieu par le moyen de la foi", il ne s'en tient pas là, il s'efforceà trouver quelque choie de plus, une parole qui exprime plus clairementnotre étroite union avec Jésus-Christ. Il a dit " Vous avezété revêtus de Jésus-Christ"; cela ne lui suffitpas, il développe encore sa pensée, il resserre encore pluscette intime communion du chrétien avec Jésus-Christ, etdit " Vous n'êtes tous qu'un en Jésus ". C'est-à-dire,vous n'êtes qu'une seule forme, qu'un seul type en Jésus-Christ.Quoi de plus imposant qu'une telle parole? Le gentil et le Juif, et celuiqui naguère encore était esclave, se trouvent posséderla même forme, non pas que celle de l'ange ou celle de l'archange,mais que celle du Maître du inonde , et portent en eux Jésus-Christ." Que si vous êtes à Jésus-Christ, vous êtesdonc la race d'Abraham, et les héritiers selon la promesse (39)". Voyez-vous comme il fait ressortir maintenant ce qu'il disait d'abordau sujet de la race d'Abraham , que les bénédictions de Dieului avaient été données à lui, ainsi qu'àsa race ?

CHAPITRE IV

JE DIS DE PLUS : TANT QUE L'HÉRITIER EST ENCOREENFANT, IL N'EST POINT DIFFÉRENT D'UN SERVITEUR, QUOIQU'IL SOITLE MAÎTRE DE TOUT ; MAIS IL EST SOUS LA PUISSANCE DES TUTEURS ETDES CURATEURS, JUSQU'AU TEMPS MARQUÉ PAR SON PÈRE. AINSI,LORSQUE NOUS ÉTIONS ENCORE ENFANTS, NOUS ÉTIONS ENCORE ASSUJETTISAUX ÉLÉMENTS DE CE MONDE. (1-3.)

1. L'enfant dont il est question ici n'est pas tel par son âge,mais par ses goûts. Paul nous fait comprendre aussi que Dieu voulaitdès le début nous accorder les biens dont il nous a gratifiésplus tard; mais comme nous étions encore trop enfants, il nous alaissés sous la dépendance des éléments dece monde, c'est-à-dire qu'il nous a fait observer les néoménies(1) et le sabbat. Or, la succession de ces jours-là est subordonnéeau cours de la lune et du soleil. Si donc on vous ramène àla loi, c'est absolument comme si une fois arrivés à l'âged'homme on vous faisait revenir à l'enfance. Voyez-vous oùconduit l'observation des jours

1 Renouvellement de chaque mois.

marqués par la loi ? Elle fait du Seigneur, du maître,du roi de toutes choses un simple serviteur. " Mais lorsque les temps ontété accomplis, Dieu a envoyé son Fils forméd'une femme et assujetti à la loi, pour racheter ceux qui étaientsous la loi, et pour que nous pussions réclamer notre adoption (4,5)".Paul indique ici deux causes et deux résultats de l'incarnation: elle nous a délivrés des maux, elle nous a procurédes biens, entreprise que nul, excepté Jésus, ne pouvaitfaire réussir. Quels sont donc ces biens qu'elle nous a procurés?Elle nous a sauvés de la malédiction de la loi, et nous arendus enfants adoptifs. " Pour racheter ", dit-il, " ceux qui étaientsous la loi, et pour que nous (610) pussions réclamer notre adoption". Il a raison de dire: " Pour que nous pussions réclamer", c'estbien la preuve que cette adoption nous était due. Car dèsle début, ainsi que Paul nous l'a fait remarquer plus d'une fois,Dieu avait fait à Abraham en leur faveur des promesses qui se sontréalisées. Et à quoi reconnaître, dira-t-on,que nous sommes devenus les enfants de Dieu? Aune chose, dit-il, c'estque nous avons été revêtus de Jésus-Christ levrai Fils de Dieu. Il en donne une seconde preuve, c'est que nous avonsreçu l'Esprit d'adoption.

" Et parce que vous êtes enfants , Dieu a envoyé dans voscoeurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba, mon père. Aucun devous n'est donc point maintenant serviteur, mais enfant. Que s'il est enfant,il est aussi héritier de Dieu par Jésus-Christ (6,7) ". Carnous ne pourrions l'appeler notre Père, s'il ne nous avait d'abordreconnus pour ses fils. Si donc par l'effet de la grâce nous avonscessé d'être esclaves pour devenir libres, d'être enfantspour devenir hommes faits, d'être étrangers à Dieupour devenir ses héritiers et ses enfants, ne serait-il pas absurde,ne serait-ce pas le comble de l'ingratitude que dû l'abandonner etde revenir sur nos pas ? " Autrefois, lorsque vous ne connaissiez pointDieu, vous étiez assujettis à ceux qui n'étaient pointvéritablement dieux. Mais après que vous avez connu Dieu,ou plutôt que vous-avez été connus de lui, commentvous tournez-vous vers ces observations légales, défectueuseset impuissantes, auxquelles vous voulez vous assujettir par une nouvelleservitude (8, 9) ". Ici Paul s'adresse à ceux d'entre les gentilsqui s'étaient convertis à la foi, et leur dit que c'est uneespèce d'idolâtrie que de s'assujettir à observer lesjours, et que cette coutume les expose maintenant à des châtimentsplus terribles. Il dit: Des éléments qui ne sont point véritablementdes dieux, afin de leur faire partager son opinion, et de les mettre dansune perplexité plus grande. Voici le sens de ses paroles : Vousétiez alors dans les ténèbres, vous viviez dans l'erreur,et .vous rampiez à terre; aujourd'hui que vous connaissez Dieu,ou plutôt que vous êtes connus de lui, ne vous exposerez-vouspas à un plus grand et plus terrible châtiment, en retombantdans votre ancienne maladie malgré les soins dont vous avez étécomblés? Si vous avez trouvé Dieu, ce lest pas à vosefforts que vous le devez ; mais c'est lui-même qui vous a retirésde l'erreur où vous croupissiez. Il dit de la loi qu'elle est défectueuseet impuissante, parce qu'elle n'a aucune influence pour nous procurer lesbiens dont il est question.

" Vous observez les jours et les mois, les saisons et les années(10) ". D'après ce passage, il est évident que les faux apôtresne leur prêchaient pas seulement l'observation de la circoncision,mais encore celle des fêtes et des néoménies. " J'appréhendepour vous, que je n'aie peut-être travaillé en vain parmivous (11)". Voyez-vous cette bonté apostolique? Les Galates étaientassaillis par la tempête, il tremble, il craint pour eux. De làcette expression si bien faite pour les ramener à de meilleurs sentiments: " J'ai peut-être travaillé en vain parmi vous ", c'est-à-dire,ne me faites pas perdre le fruit de tant de sueurs. En disant "J'appréhende" , et en ajoutant ces mots : " Que peut-être ", il excite leur inquiétudeet fait naître en même temps chez eux une meilleure espérance.Car il n'a pas dit : " J'ai travaillé en vain ", mais : " Peut-êtreai-je travaille en vain". Vous n'avez pas encore, leur dit-il, fait complètementnaufrage, mais je prévois que la tempête qui gronde sur vousamènera ce résultat. Aussi, je crains, mais je ne désespèrepas : car il dépend de vous que tout aille bien, et que vous retrouviezle beau temps d'autrefois. Ensuite, tendant pour ainsi dire la main àces naufragés, il leur dit : " Soyez comme moi, parce que j'ai étécomme vous (12) ". Il s'adresse à ceux qui appartenaient àla nation juive. Il se met en avant, afin de les décider par sonexemple à renoncer à leurs anciens errements. Si vous n'aviezpersonne autre pour vous servir d'exemple, il vous suffirait, pour vousraffermir dans votre conversion, de jeter les yeux sur moi seul. Regardez-moidonc, car moi aussi j'ai eu les mêmes sentiments que vous, et j'aiété un chaud partisan de la loi, et cependant plus tard jen'ai pas craint de l'abandonner, pour me ranger sous le drapeau de la foi.Et vous le savez bien, avec quelle ardeur je me cramponnais au judaïsme,et avec quel empressement plus grand encore je l'ai quitté ensuite.Ce raisonnement, il a bien fait de ne le présenter qu'aprèsles autres. Car la plupart, des hommes, même quand ils ont trouvétoutes sortes de bonnes raisons pour se décider, (611) prennentplus volontiers leur parti quand ils voient un homme de leur race leurdonner l'exemple. " Je vous en prie, mes frères, vous ne m'avezjamais offensé en aucune chose. Remarquez comme il emploie encore,en s'adressant à eux, les épithètes les plus honorables,ce qui était en même temps un moyen de leur rappeler la grâcedont ils avaient été l'objet. Après leur avoir faitde vifs reproches, et avoir examiné leur conduite à tousles points de vue, et leur avoir prouvé qu'ils avaient violéla loi, après leur avoir infligé toutes sortes de critiques,il les épargne, il panse leurs blessures, il leur parle avec plusde douceur. De même que de continuels ménagements détruisentl'effet des bons conseils, de même une critique toujours acerbe finitpar révolter celui auquel elle s'adresse. Aussi, en toute circonstance,est-il bien de ne jamais dépasser la mesure. Voyez-vous comme ils'excuse auprès d'eux de leur avoir ainsi parlé; il leurmontre que son langage lui a été inspiré non pas seulementpar son indignation, mais aussi par son affection pour eux. Il leur avaitfait de profondes incisions, il apaise leur douleur par le baume de saparole. En montrant que ni la haine, ni la rancune ne lui ont dictéson langage, il leur rappelle l'amour qu'il leur avait témoigné,et se fait pardonner ses critiques tout en s'attirant leur admiration.

9. Voilà pourquoi il dit : " Je vous en prie, mes frères,vous ne m'avez jamais offensé en aucune chose. Vous savez que lorsqueje vous ai annoncé premièrement l'Evangile, ç'a étéparmi les persécutions et les afflictions de la chair; et que vousne m'avez point méprisé, ni rejeté à causede ces épreuves que je souffrais en ma chair (13, 14) ". Mais l'importantn'est pas encore de n'avoir fait de tort à personne, car le premiervenu ne voudrait pas nuire à qui ne lui a rien fait, et ne voudraitpas gratuitement et inutilement lui causer quelque chagrin. Mais vous,non contents de ne me faire aucun tort, vous m'avez témoignéune grande, une inépuisable bienveillance; et il n'étaitpas possible qu'après avoir eu tant à me louer de vous, l'idéepût me venir de vous parler avec malveillance. Ce n'est donc pointpar haine que je me suis exprimé de la sorte; par conséquentce ne peut être que par esprit d'affection et de dévouement." Je vous en prie, vous ne m'avez jamais offensé en aucune chose.D'un autre côté, vous savez que lorsque je vous ai prêchél'Evangile, ç'a été parmi les afflictions de la chair".

Rien de plus compatissant que cette âme sacrée, rien deplus doux, rien de plus affectueux. Ces premières paroles étaientdonc l'effet non d'une colère irréfléchie, ou d'unmouvement passionné de l'âme, mais d'une affection profonde.Que dis-je? vous ne m'avez offensé en rien. Vous m'avez montréun empressement ardent et sincère. " Vous savez que lorsque je vousai annoncé premièrement l'Evangile, ça étéparmi les persécutions et les afflictions de la chair, et que vousne m'avez point méprisé, ni rejeté ic à causede ces épreuves que je souffrais en ma chair ". Quel est le sensde ces paroles? J'étais pourchassé, dit-il, j'étaisfrappé du fouet, je m'exposais à mille morts, tandis queje vous prêchais l'Evangile, et même en cet état jen'étais point pour vous un objet de mépris. Car c'est ceque signifient ces expressions : " Vous ne m'avez point mépriséni rejeté à cause de ces épreuves que je souffraisen ma chair ". Voyez-vous comme f Esprit-Saint l'inspire? Tout en se justifiant,il éveille chez eux le remords, en leur rappelant tout ce qu'ila souffert à cause d'eux. Mais cependant rien de tout cela ne vousa scandalisés, dit-il, et vous n'avez méprisé ni lessouffrances, ni les persécutions que j'endurais ; car c'est de celaqu'il veut parler quand il rappelle ses épreuves et les afflictionsde sa chair. " Mais vous m'avez reçu comme un ange de Dieu ". N'est-ildonc pas étrange que vous m'ayez accueilli comme un ange de Dieu, quand j'étais pourchassé et persécuté, etque vous refusiez de m'accueillir quand je viens vous rappeler vos devoirs?

" Où est donc le temps où vous vous estimiez si heureux?car je puis vous rendre ce témoignage , que vous étiez prêtsalors , s'il eût été possible, à vous arracherles yeux pour me les donner, Suis-je donc devenu votre ennemi parce queje vous ai dit la vérité (15,.16) ? " Il laisse échapperici son embarras et sa stupeur, et veut savoir d'eux-mêmes les causesde leur changement. Qui vous a séduits, leur dit-il, et vous a persuadésd'avoir d'autres sentiments envers moi? N'êtes-vous plus ceux quim'entouraient de soins assidus, et qui m'aimaient plus que la prunellede leurs yeux? Qu'est-il donc (612) arrivé? D'où vient cettehaine ?d'où viennent ces soupçons? De ce que je vous ai ditla vérité? C'est précisément pour cela quevous devriez m'honorer et me chérir davantage, au lieu que je voussuis devenu odieux maintenant, parce que je vous parle franchement. Pourmoi, leur dit-il, je ne vois pas d'autre cause à votre changementque la franchise de mon langage. Et voyez avec quelle humilité ilse justifie. Car il se fonde, non sur ce qu'il a fait pour eux, mais surce qu'ils ont fait pour lui, afin de leur prouver qu'il est impossiblequ'il leur ait parlé dans un esprit de malveillance. Il ne leura pas dit : Comment croire que celui qui s'est exposé pour vousaux coups de fouet, aux persécutions et à la souffrance,vienne maintenant conspirer votre perte? Non, il leur rappelle leur belleconduite dont ils avaient droit d'être fiers, et il conclut en disant: Comment croire que celui qui a été traité par vousavec tant d'égards, et que vous avez reçu comme un ange,veuille vous payer d'ingratitude ?

" Ils s'attachent fortement à vous; mais ce n'est pas d'une bonneaffection, puisqu'ils veulent vous séparer de nous, afin que vousvous attachiez fortement à eux (17) ". En effet, l'émulationest un bon sentiment quand elle nous fait rivaliser de vertu avec un autrehomme; c'est un mauvais sentiment, quand elle cherche à écarterde la vertu celui qui fait bien. Et c'est là le but qu'ils recherchentmaintenant : vous avez la pleine connaissance du vrai, ils veulent vousla faire perdre, pour vous ramener à leur doctrine bâtardeet mutilée, et pourquoi? Uniquement pour se poser en docteurs dela loi, et pour vous rabaisser au rang de disciples, vous qui maintenantleur êtes supérieurs. C'est ce qu'il leur faisait entendrepar ces paroles : " Afin que vous vous attachiez fortement à eux". Quant à moi, leur dit-il, je veux tout au contraire vous rendremeilleurs qu'eux, et faire de vous le modèle des hommes les plusparfaits. Et c'est ce qui eut lieu quand j'étais avec vous. Aussiajoute-t-il : " Il est beau d'être zélés dans le "bien, en tout temps, et non pas seulement " quand je suis parmi vous (18)". Par là il donne à entendre que c'est son absence qui estcause de tout, et que, pour être vraiment heureux, les disciplesdoivent rester fidèles à leurs devoirs, non-seulement enprésence du maître, mais encore en son absence. Mais commeceux-ci n'en étaient pas encore venus à ce point de perfection,il fait tous ses efforts pour les y amener.

" Mes petits enfants , pour qui je sens de a nouveau les douleurs del'enfantement, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formédans vous (19) ". Voyez ses craintes, voyez son trouble. " Mes frères,je vous en supplie. — Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau lesdouleurs de l'enfantement". Ne dirait-on pas une mère craintive,empressée autour de ses petits enfants? " Jusqu'à ce queJésus-Christ soit formé dans vous ". Voilà bien lesentrailles d'un père. Voilà bien la douleur et l'abattementqui conviennent à un apôtre. Avez-vous entendu ce cri plusdéchirant que celui de la mère pour son nourrisson ? Vousavez, dit-il, dégradé l'image de Dieu, détruit votreparenté avec lui, changé votre forme qui s'était modeléesur la sienne : il vous faut passer par un nouvel enfantement, par unenouvelle création. Et pourtant je vous appelle toujours mes enfants,pauvres êtres chétifs et avortés ! Mais il se gardebien de leur parler ainsi. Bien au contraire, il les épargne etne veut pas continuer de les frapper, pour ne pas ajouter blessure surblessure. Il fait comme les médecins habiles qui, lorsqu'ils ontà traiter des malades dont le mal doit durer longtemps, se gardentbien d'être toujours à leur prescrire des remèdes,et qui ont soin de leur accorder quelques moments de répit, pourne pas les abattre et les épuiser tout à fait. Cet enfantementmoral était plus douloureux que l'enfantement physique, plus douloureuxen proportion même de l'affection qu'il leur portait, et de la fautequ'ils avaient commise.

3. Ce que j'ai toujours dit et dirai toujours, c'est que le plus petitmanquement aux lois de Dieu trouble entièrement et détruitla forme des choses. " Je voudrais être présent maintenantparmi vous, et vous faire en" tendre ma voix (20) ". Remarquez comme sonzèle l'emporte 'et ne lui permet pas de taire ses secrets sentiments.Tel est l'homme vraiment dévoué : les paroles ne lui suffisentpas, il veut encore être présent. " Afin de vous " faire entendrema voix ", dit-il. C'est-à-dire afin d'échanger nos gémissements,afin d'exciter vos larmes et vos cris de douleur. Ce n'était paspar le moyen d'une lettre qu'il pouvait leur faire voir ses larmes et leurfaire (613) entendre ses gémissements : aussi brûle-t-il dudésir de les aller voir en personne: " Parce que je suis dans laperplexité en songeant à vous ". Je ne sais ni que vous dire,ni quel raisonnement vous faire. Comment se fait-il qu'après vousêtre élevés au plus haut des cieux, et par les dangersque vous avez affrontés pour la foi, et par les miracles que vousavez opérés, comment se fait-il que vous soyez tombéstout d'un coup à un tel degré d'avilissement, que vous voussoyez astreints à observer le sabbat et la circoncision, et quevous vous soyez mis à la remorque des judaïsants? C'est pourcela qu'il leur disait au début: " Je m'étonne que vous ayezchangé si vite " (Galat. I, 6), et qu'il dit maintenant: " Je suisdans la perplexité en songeant à vous". C'est comme s'ils'exprimait ainsi : Que vous dire? de quoi vous entretenir? que penser?Je suis dans la perplexité, et je me vois forcé d'avoir recoursaux gémissements. Les prophètes en font autant, eux aussi,quand ils sont dans l'embarras. C'est encore là un moyen qui n'estpas peu efficace pour plaire à tees auditeurs, que de gémirsur eux et de ne pas se contenter de leur donner des conseils. Dans sonentretien avec les Milésiens, il prononçait les mêmesparoles: " Pendant trois ans je n'ai cessé de vous avertir aveclarmes " (Act. XX, 31) : expression semblable à celle dont il sesert maintenant : " Je voudrais vous faire entendre ma " voix ". Nous sommesabattus par les malheurs qui ont fondu sur nous contre toute attente, etil ne nous reste plus qu'à verser des larmes. Ainsi donc, aprèsles avoir gourmandés et les avoir confondus, et leur avoir parléderechef avec douceur, il gémit sur leur sort, et dans ses plaintesil y a non-seulement de quoi les effrayer, mais aussi de quoi flatter leuramour-propre. Il ne montre ni l'âpreté d'un homme qui faitdes reproches, ni l'indulgence de celui qui cherche à plaire, maisil en fait un mélange qui donne à sa parole une force singulièrede persuasion. Après avoir gémi sur eux, avoir provoquéleur attendrissement et augmenté leur sympathie, il reprend la discussion,et pose un argument plus considérable, à savoir que la loine veut pas qu'on l'observe. D'abord il avait fait intervenir l'exempled'Abraham, maintenant c'est la loi elle-même qu'il fait intervenir,la loi recommandant qu'on cesse de l'observer et qu'on se retire d'elle.Argument plus puissant que les autres. Ainsi donc, leur dit-il, si vousvoulez vous conformer à la loi, abandonnez-la , telle est sa volonté.Mais il ne leur parle pas ainsi, il arrive au même but par un autremoyen, et en prenant ses preuves dans l'histoire.

" Dites-moi, je vous prie, vous qui voulez être sous la loi, n'entendez-vouspoint ce que dit la loi (21)? " Il a eu raison de dire " Vous qui voulez", car ce qui avait donné naissance à cette discussion, cen'était point l'esprit de tradition, mais l'esprit de dispute quis'était manifesté hors de propos chez les faux apôtres.Par la loi il désigne ici le livre de la création (la Genèse),ce qu'il fait souvent en appelant dé ce nom l'Ancien Testament toutentier. " Car il est écrit qu'Abraham a eu deux fils, l'un de laservante, et l'autre de la femme libre (22) ". Il en revient encore àAbraham, non pour se répéter, mais parce que, le nom de cepatriarche produisant beaucoup d'effet sur les Juifs, il veut montrer qu'ilcontenait en lui le germe et la première image de ce qui devaitse passer alors. Il leur avait d'abord prouvé qu'ils étaientenfants d'Abraham, mais comme il n'y avait pas égalité decondition entre les enfants de ce patriarche, et qu'on faisait la distinctiondu fils de la femme libre, et du fils de la femme esclave, il va leur prouverdésormais qu'ils ne sont pas seulement ses enfants, mais qu'ilsle sont tous au même titre, qu'ils soient d'origine libre ou non.Telle est la puissance de la foi.

" Mais celui qui naquit de la servante, naquit selon la chair; et celuiqui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse de Dieu (23)". Que veut-il faire entendre par ces mots. "Selon la chair? " Aprèsavoir dit que là foi nous rattache à Abraham, et comme ilsemblait incroyable à ceux qui l'écoutaient, qu'il pûtdire que ceux qui n'étaient pas issus d'Abraham , que ceux-làétaient ses enfants, il leur prouve que ce fait si étrangedate de bien plus loin. Car Isaac, qui n'était pas né dansles conditions naturelles et ordinaires du mariage, qui en réaliténe devait pas l'existence à t'œuvre de la chair, était pourtantfils, et fils légitime d'Abraham, quoique né d'un corps mortà la vie des sens et d'un sein épuisé par la vieillesse.Car ce n'est point la chair, ce n'est point la puissance procréatricede ses parents qui causèrent sa naissance : le sein qui le portaétait infertile et par suite de la vieillesse et par (614) suited'une infirmité naturelle. Celui qui procréa Isaac, c'estle Verbe de Dieu. Il n'en fut pas ainsi du fils de l'esclave : celui-làétait bien le produit des lois de la nature, le. produit des relationsque crée le mariage. Et cependant, de ces deux enfants, c'est celuiqui n'était pas né selon la chair qui l'emportait sur l'autre.Que cette idée, que vous n'êtes pas enfants d'Abraham selonla chair, ne vous trouble donc pas, car c'est à cause de cela, c'estprécisément parce que vous n'êtes pas ses enfants selonla chair, que vous lui êtes unis de plus près. Le fait d'êtreses descendants selon la chair est une tache plutôt qu'un honneur,car la naissance, qui ne procède pas de la chair, est plus merveilleuseet montre encore plus l'action du Saint-Esprit, et Ia preuve se voit dansla destinée différente de ces deux enfants nés dansles temps anciens. En effet, Ismaël était né selon lachair, et pourtant il était esclave : ce n'était pas tout,car il fut aussi chassé de la maison paternelle , tandis qu'Isaac,parce qu'il était né par suite de la promesse , et en saqualité de fils et d'homme libre, était le maître detout le patrimoine.

" Tout ceci est une allégorie (24) ". Il force le sens du motquand il appelle allégorie ce qui est une figure. Ce qu'il veutdire, le voici : Cette histoire n'a pas seulement la signification qu'onlui reconnaît tout d'abord, elle en a encore une autre, et c'estpour cela qu'il dit que c'est une allégorie. Qu'y a-t-il donc danscette seconde signification? Pas autre chose que ce qui se passe aujourd'huisous nos yeux. " Car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première,qui a été établie sur le mont Sina, et qui n'engendreque des esclaves, est figurée par Agar ". — " Ces deux femmes ",quelles femmes? Les mères de ces deux enfants, Sara et Agar. "Quellessont ces deux alliances? " Les deux lois. Comme des noms de femmes figurentdans cette histoire, il les laisse subsister pour désigner leur.race, et ces noms lui servent à indiquer la filiation des événements.Comment ces noms peuvent-ils lui servir à cet usage (25) ? "Agaren effet, dit-il, est le mont Sina en Arabie ". On disait qu'Agar étaitesclave : c'est aussi le nom du mont Sina dans la langue de ce pays.

4. Ainsi donc, tous ceux qui sont issus de l'ancienne alliance sontnécessairement esclaves. Car cette montagne , où fut donnéel'ancienne alliance, et qui porte le même nom que la femme esclave,contient aussi Jérusalem. Car tel est le sens de ces paroles : "Le Sina correspond à la Jérusalem actuelle ", c'est-à-dire,qu'il l'avoisine, qu'il la touche. " Elle est esclave avec ses enfants". Que résulte-t-il delà? Que non-seulement Agar étaitesclave, et engendrait des esclaves, mais qu'il en était de mêmede celle-ci, c'est-à-dire de l'ancienne alliance, dont la femmeesclave est le type. Or, Jérusalem est voisine de la montagne quiporte le même nom que l'esclave, montagne sur laquelle l'anciennealliance a été formée. Où donc se retrouvele type de Sara? " Au lieu que la Jérusalem d'en-haut est vraimentlibre (26) ". Par conséquent ceux qui sont issus d'elle ne sontpas esclaves. La figure de la Jérusalem terrestre était Agar,et la preuve, c'est que cette montagne portait le même nom, et lafigure de la Jérusalem céleste est Sara. Cependant il nelui suffit pas dé signaler ces figures, il cite encore le témoignaged'Isaïe à l'appui de ses paroles : car après avoir dit:La Jérusalem céleste est notre mère, en désignantainsi l'Eglise, il nous fait voir que le prophète est d'accord aveclui. " Car il est écrit : Réjouissez-vous, stérile,qui n'enfantiez point; poussez des cris de joie, vous qui ne deveniez pointmère; parce que celle qui était délaissée aplus d'enfants que celle qui a un mari (2, 8) ". (Isaïe, LIV, 1.)Quelle est donc cette veuve, cette femme délaissée jusqu'alors?N'est-il pas évident que c'est l'Eglise des gentils, quand elleétait privée de la connaissance de Dieu? Quelle est cette_femme qui avait un mari? N'est-il pas évident que c'est la synagogue?Cependant celle qui était, stérile l'a emporté surl'autre par le nombre de ses enfants. La première ne comprenaitqu'une seule nation, tandis que les enfants de l'Eglise pullulent en grâcechez les barbares, sur la terre, sur la mer, sur le globe tout entier.Voyez-vous comme Sara, par ce qui lui est arrivé, le prophète,parce qu'il nous a dit, nous ont peint à l'avance ce qui devaitavoir lieu? Rendez-vous compte de tout : Isaïe avait pariéde la femme stérile, et l'avait représentée commedevenant extrêmement féconde. Nous voyons le type de cet événementdans Sara, qui, après avoir été stérile, estdevenue la mère d'une race très-nombreuse. Cela ne suffit-pas à Paul, il cherche aussi minutieusement comment la femme stérileest devenue mère, afin de trouver ainsi (615) le moyen d'adapterla figure à la réalité. C'est pourquoi il ajoute:"Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, figuréedans Isaac (28) ".

Non-seulement l'Église a été stérile, commeSara , non-seulement elle est devenue, très féconde, commeelle, mais encore elle a engendré de la même manièreque Sara. De même que ce ne fut point la nature, mais la promessede Dieu qui la rendit mère [car celui qui a dit : " J'arriveraidans cet instant, et Sara aura un fils " (Gen. XVIII, 10), celui-là,en pénétrant dans son sein, a formé le fils qu'ellea enfanté], de même la nature n'a été pour riendans l'acte de notre génération, mais ce sont les parolesque Dieu prononce par la bouche du prêtre, ces paroles que saventles fidèles; ce sont elles qui, au moment de son immersion dansles eaux sacrées, forment et engendrent celui qui est baptisé, comme s'il était dans le sein de sa mère. Or, si nous sommesles fils de. la femme stérile, nous sommes libres. Est-ce làde la liberté ? dira-t-on. Ne voyons-nous pas les Juifs emprisonneret fouetter ceux qui croient? et ceux qui passent pour libres, ne les voyons-nouspas persécutés? C'était en effet ce qui se passaità cette époque, où les fidèles étaienten butte aux persécutions. Mais que cela même ne vous troublepas, dit-il, car nous retrouvons l'image de ces événementsdans ce qui concerne Isaac, qui, quoique libre, était persécutépar l'esclave Ismaël. Aussi ajoute-t-il ces paroles. " Et comme alorscelui qui était né selon la chair persécutait celuiqui était né selon l’Esprit, il en arrive de même encoreaujourd'hui : Mais que, dit l'Ecriture ? Chassez la servante et son fils: car le fils de la servante ne sera point héritier avec le filsde la femme libre (29, 30) ".

Quoi donc? Toute notre consolation consiste à savoir que leshommes libres sont persécutés par les esclaves? Non, dit-il;je ne m'en tiens pas là, écoutez encore ce qui suit, et vousy trouverez de quoi vous consoler et vous raffermir contre les persécutions.Ce qui suit, ce sont ces mots : " Chassez la servante et son fils : carle fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de lafemme libre ". Avez-vous vu quel a été le prix de cette tyrannieéphémère, de cette arrogance intempestive? L'enfantpersécuteur est exclu de l'héritage paternel, le voilàforcé de s'exiler et d'errer en compagnie de sa mère. Examinez,je vous prie, combien est habile le langage de Paul. En effet, il ne s'estpas contenté de dire : Il a été chassé parcequ'il avait. persécuté, ruais aussi afin qu'il ne pûthériter. Car ce n'était pas pour le punir de cette persécutionpassagère que Dieu lui infligeait ce châtiment (cela eûtété Peu de chose en effet, et n'eût pas, produit lesconséquences que Paul faisait ressortir), mais il ne permit pasqu'il eût part aux avantages destinés au fils de la promesse,montrant par là que ces événements étaientpréparés d'avance , indépendamment de la persécutionsubie par Isaac, et que ce qui leur avait donné naissance, ce n'étaitpoint cette persécution, mais la volonté de Dieu. Il n'a.pas dit : Le fils d'Abraham ne sera pas héritier, mais : " Le filsde la servante "; le désignant ainsi par le côté lemoins noble de son origine. Mais Sara était stérile : l'Églisedes gentils l'était aussi. Voyez-vous comme la figure est reproduitetrait pour trait par les événements qui ont suivi ? De mêmeque Sara passa toutes les premières années de sa vie sanspouvoir enfanter, de même l'Église des gentils n'enfante quequand les temps sont accomplis. C'est la malédiction que faisaiententendre les prophètes quand ils disaient . " Réjouissez-vous,stérile, qui n'enfantiez point; poussez des cris de joie, vous quideveniez point mère; parce que celle qui était délaisséea plus d'enfants que celle qui a un mari ". C'est l'Église qu'ilsdésignaient. Elle ne connaissait pas Dieu, mais une fois qu'ellel'eut connu, elle surpassa en fécondité la fécondesynagogue.

" Ainsi, mes frères, nous ne sommes point les enfants de la servante,mais de la femme libre (31) ". S'il entre dans tous ces détailset s'il y insiste, c'est qu'il veut nous prouver que ce qui est arrivén'est pas de date récente, mais remonte bien plus haut et étaitpréparé depuis des siècles. Comment donc ne serait-ilpas absurde que nous, qui étions tenus en réserve depuistant de siècles, et qui jouissons de la liberté, nous allionsde gaîté de coeur nous replacer sous le joug de l'esclavage?A ces raisons il eu ajoute une autre qui devait déterminer les Galatesà rester fidèles aux dogmes qu'il leur avait enseignés.

CHAPITRE V

APPUYEZ-VOUS, LEUR DIT-IL, SUR LA LIBERTÉ QUE VOUSA DONNÉE JÉSUS-CHRIST EN VOUS RACHETANT.

1. Croyez-vous vous remettre en liberté, parce que vous courezde vous-même à l'ancienne servitude? Mais est-ce Jésusqui vous a rachetés, et un autre qui a payé le prix de votre:rançon? Voyez-vous tous les arguments qu'il emploie pour les arracherà l'erreur des Juifs? Il leur prouve en premier lieu que c'est lecomble de la folie de vouloir redevenir esclave, quand on est sorti del'esclavage pour recouvrer la liberté; en second lieu, qu'ils semontreront ingrats envers leur bienfaiteur, en méprisant celui quiles a affranchis, en accordant leurs préférences àcelui qui les a réduits en servitude ; en troisième lieu,que cela est impossible. Car la loi a perdu son empire sur nous, depuisqu'on nous en a affranchis. En leur disant de " S'y tenir appuyés", il fait allusion à la tempête qui est venue les assaillir." Et ne vous mettez point de nouveau sous le " joug de la servitude ".Par ce mot de " Joug ", il veut leur faire sentir le poids de la servitude,et par cet autre mot : " De nouveau ", il leur fait entendre qu'ils nesont plus dans leur bon sens. Car si vous n'aviez jamais senti le poidsde la servitude, vous ne mériteriez pas tous ces reproches; mais,puisque vous savez par expérience combien pèse ce joug, commentpourriez-vous compter qu'on vous pardonne ?

" Voici que, moi, Paul, je vous dis : Si vous vous faites circoncire,Jésus-Christ ne vous servira de rien (2) ". Quelle menace? Et ilest probable qu'il enveloppait dans l'anathème : les messagers dufaux Evangile. Mais comment a-t-il pu dire que Jésus-Christ ne leurservirait de rien? Paul ne prend pas la peine de s'expliquer, il affirme,pensant que désormais la dignité de sa personne et l'autoritéde sa parole valent tous les raisonnements. C'est pour cela qu'il débutepar dire : " Voici que, moi, Paul, je vous dis ", assurance qui prouvequ'il est sûr de son fait. Nous, qui vous parlons, nous allons, autantqu'il nous sera possible, achever d'expliquer ses paroles. Comment Jésus-Christne servira-t-il de rien à celui qui se fait circoncire? Celui quise fait circoncire, se fait circoncire parce qu'il craint la loi, celuiqui craint la loi, ne croit pas à l'efficacité de la grâce;celui qui ne croit pas à l'efficacité de la grâce,ne tire aucun profit de la grâce à laquelle il ne croit pas.Reprenons notre raisonnement à up autre point de vue celui qui sefait circoncire, se soumet à l'empire de la loi : or, en s'y soumettant,et en la négligeant dans ses points essentiels, pour ne s'y conformerque dans des choses de moindre importance, il se place de nouveau sousle coup de la malédiction ; or, en s'exposant à la malédiction,et en renonçant à la liberté qu'il tenait de la fui,comment pourra-t-il être sauvé? Car, pour me servir d'uneimage un peu étrange, l'homme qui agit ainsi ne croit ni au Christ,ni à la loi; il se tient entre deux, pour profiter des avantageaqu'il voit de chaque côté; aussi arrive-t-il à ne recueilliraucun profit ni d'un côté ni de l'autre. Après avoir(617) dit: " Le Christ ne vous servira de rien ", il en donne la preuved'une manière brève et énigmatique. " D'un autre côté", dit-il, " je déclare à tout homme qui se fera circoncire,qu'il est obligé de garder toute la loi (3) ".

Pour qu'on n'aille pas croire que c'est l'animosité qui le faitparler : Je vous dis, non-seulement à vous, s'écrie-t-il,mais encore à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est obligéd'observer toute la loi ; car les règlements dont elle se composeforment un seul corps. Et de même que celui qui s'est engagépar contrat à devenir esclave au lieu d'homme libre qu'il était,n'est plus maître de ses actions, mais doit se conformer àtous les règlements de l'esclavage; de même, quand il s'agitde la loi, dès que vous observez quelqu'une de ses moindres prescriptions,et que vous vous êtes replacé sous son joug, vous devez subirsa domination dans toutes ses conséquences. C'est aussi ce qui sepasse pour la transmission des héritages : celui qui n'en toucherien est débarrassé de toutes les charges qui peuvent pesersur la succession du mort, tandis que s'il en touche une petite partie,quand même il ne recevrait pas l'héritage entier, il est,par le fait même d'en avoir sa part, solidaire avec les autres pourle tout. Voilà ce qui a lieu également pour la loi, non passeulement pour les raisons que je viens d'exposer, mais pour d'autres,car les règlements dont se compose la loi forment un seul corps.Prenons un exemple : La circoncision ne peut aller sans le sacrifice derigueur et sans l'observation des jours; le sacrifice exige un jour etun lieu déterminés, — le lieu, des purifications de millesortes, — les purifications, certaines opérations de différentsgenres. Car il n'est permis à celui qui n'est pas purifié,ni de sacrifier, ni d'approcher des sanctuaires, ni d'accomplir aucunedes cérémonies analogues. C'est ainsi que les rites s'accumulentet qu'il faut, pour observer une seule de ses prescriptions, passer enrevue la loi tout entière. Si donc vous vous êtes fait circoncire,mais que ce ne soit pas le huitième jour, ou, si c'est le huitièmejour, mais que vous n'ayez pas fait de sacrifice, ou, si vous avez faitle sacrifice, mais que ce n'ait pas été dans le lieu déterminépour cela, ou, s'il a été fait dans le lieu déterminé,mais pas de la manière que le veut la loi, ou, si ç'a étéde la manière indiquée par la loi, mais sans que vous-mêmefussiez purifié, ou, si vous étiez purifié, mais nond'après les formalités de rigueur, tout ce que vous aurezfait est vain et sans résultat. Voilà pourquoi Paul dit "Il est tenu d'observer la loi tout entière ". Si la loi doit régner,observez-la, non en partie, mais toute.

" Vous qui voulez être justifiés par la loi, vous n'avezplus de part à Jésus-Christ, vous êtes déchusde la grâce (4) ". Après avoir donné ses preuves, ilprononce désormais ses décisions, et sa décision estqu'ils sont exposés au danger le plus terrible. Puisque celui quise réfugie sous l'égide de la loi, ne peut être sauvépar elle, et s'exclut de la grâce, à quoi est-il destiné,sinon à un châtiment d'autant plus inévitable que l'unesera sans force pour le protéger, et que l'autre le repoussera loind'elle !

2. Il augmente ainsi leurs craintes, porte le trouble dans leurs pensées,et leur montre dans toute son horreur le naufrage qui les attend, puisil leur ouvre tout aussitôt le port de la grâce : ce qu'ilfait en toute circonstance, pour faciliter et assurer davantage le salutde ceux qui l'écoutent. C'est pourquoi il ajoute : " Mais pour nous,c'est en vertu de la foi que nous espérons recevoir du Saint-Espritnos moyens de justification (5) ". Nous n'avons besoin, dit-il, d'aucunedes prescriptions de la loi, car la foi suffit à nous procurer leSaint-Esprit, et par lui notre justification, et mille autres biens précieux." Car en Jésus-Christ ni la circoncision, ni l'incirconcision neservent de rien, mais la foi qui est animée par l'amour (6)". Voyezcomme il parle maintenant avec plus de liberté : Celui qui s'estrevêtu du Christ, n'a plus souci de ces inutilités, dit-il.Et pourtant il disait que la circoncision est nuisible; comment se fait-ildonc qu'il la présente maintenant comme indifférente? Elleest indifférente pour ceux qui s'y sont déjà soumisavant de s'être convertis à la foi, mais non pour ceux quise font circoncire après avoir connu la foi. Voyez comme il la rejetteen même temps que l'incirconcision. Car ce qui fait une différenceentr'elles, c'est la foi. Si on dressait une liste d'athlètes etque les uns eussent le nez aquilin, d'autres camus, que les uns fussentbasanés et que les autres eussent la peau blanche, ces détailsne feraient rien pour la valeur de chacun d'eux; mais, ce dont il faudraitse préoccuper, ce serait de savoir s'ils sont forts et s'ils connaissentleur (618) métier: de même pour celui qui se fait inscriresur le registre de la nouvelle alliance qu'il ait ou n'ait point ces marquesphysiques, il n'y gagne pas plus qu'il n'y perd. Quel est le sens de cesmots : " La foi animée par l'amour? " En leur parlant ainsi il leurporte un coup bien sensible, car il leur montre que c'est parce que l'amourdu Christ n'était pas enraciné dans leur cœur, que le mala pu s'y introduire; car ce que l'on exigeait d'eux ce n'était passeulement d'avoir la foi, mais d'avoir aussi l'amour. C'est comme s'illeur disait : Si vous aviez aimé le Christ comme vous le deviez,vous n'auriez pas passé comme des transfuges du côtéde la servitude, vous n'auriez pas renié celui qui vous a rachetés,vous n'auriez pas insulté celui qui vous a mis en liberté.Du même coup il désigne ceux qui avaient comploté leurperte, en montrant qu'eux aussi, s'ils les avaient aimés, n'auraientpas osé agir de la sorte. Il veut de plus les ramener dans le droitchemin par cette parole : " Vous couriez si bien; qui vous arrêtebrusquement (7) ? " Ce ne sont pas là les paroles d'un homme quiinterroge, mais d'un homme qui ne sait comment s'expliquer ce qui est arrivé,et qui en est désespéré. Comment une si belle coursea-t-elle pu s'interrompre? Qui a été assez puissant pourcela? Vous qui étiez au-dessus de tous les hommes et occupiez lerang de docteurs de la foi, vous n'êtes plus même au rang desdisciples. Que s'est-il passé ? Qui a été assez fortpour faire cela? Ces exclamations sont bien celles d'un homme qui se plaintet qui gémit; c'est comme un écho de ses premièresparoles : " Quel œil jaloux a détruit votre bonheur? " (Gal. III,1.) — " Ce sentiment dont vous vous êtes laissé persuaderne vient pas de celui qui vous a appelés (8) ". Ce n'étaitpas pour vous exposer aux tempêtes qu'il vous avait appelés,et s'il vous avait donné une loi , ce n'était pas pour quevous suivissiez celle des Juifs. Ensuite, pour qu'on ne lui dise pas :Pourquoi tant grossir et tant exagérer cette affaire? Nous n'avonsobservé qu'une seule des prescriptions de la loi, et tu fais tantde bruit ?.Ecoutez comme il les effraie en leur signalant, non les conséquencesimmédiates, mais les conséquences futures : " Un peu de levainaigrit toute la pâte (9) ". C'est ainsi, dit-il, que ce petit manquement,s'il n'y est pas porté remède , vous engagera entièrementdans le judaïsme, de la même manière que le levain agitsur la pâte.

" Je crois et j'espère de la bonté du Seigneur, " quevous n'aurez point à l'avenir d'autres " sentiments que les miens(10) ". Il n'a pas dit : J'espère que vous n'avez pas, mais j'espèreque vous n'aurez point à l'avenir d'autres sentiments, c'est-à-direque vous vous corrigerez. :D'où le savez-vous, ô Paul? Iln'a pas dit : Je sais, mais: Je crois. J'ai confiance en Dieu, dit-il,et j'invoque son intervention en toute assurance, pour qu'il vous rendemeilleurs. Il n'a pas dit simplement : " Je crois et j'espère ",il a ajouté : " De la bonté de Dieu ". En toute circonstanceil mêle le blâme à l'éloge. C'est comme s'ildisait: Je connais mes disciples, je sais que vous vous corrigerez. Jel'espère fermement, parce que le Seigneur ne laisse périrpersonne, pas même le premier venu, et parce que vous pouvez parvous-mêmes revenir à votre premier état. En mêmetemps , il les exhorte à faire eux-mêmes des efforts, parcequ'il n'est pas possible d'obtenir les faveurs de Dieu, sans y mettre dusien. " Celui qui vous trouble en portera la peine, quel qu'il soit ".Il emploie deux moyens pour les retenir : les encouragements pour eux,et les malédictions pour les faux apôtres, ou plutôtla prédiction des malheurs qui doivent les frapper. Voyez commeil évite de prononcer le nom de ceux qui avaient conspirécontre ses disciples, afin de ne pas augmenter leur confusion. Voici lesens de ses paroles: Parce que vous n'aurez plus d'autres sentiments queles miens, ce n'est pas une raison pour que ceux qui ont étéla cause de votre erreur échappent au châtiment. Ils serontpunis, car il ne convient pas que le zèle des uns soit la sauvegardede la méchanceté des autres. Il en est ainsi , pour qu'ilsn'entreprennent plus rien contre les autres hommes. Il n'a pas dit simplement:ceux qui troublent , mais il a parlé d'une manière plus générale: " Quel qu'il soit ".

" Et pour moi, mes frères, si je prêche encore la circoncision,pourquoi est-ce que je souffre tant de persécutions (11) ? " Commeon l'accusait de judaïser encore sur bien des points , et de ne pasprêcher sincèrement l'Evangile, voyez comme il se justifiepleinement, en les prenant eux-mêmes à témoin. Carvous savez, vous aussi, leur dit-il, que pour me persécuter on prétexteque je (619) recommande de s'écarter de la loi : or si je prêchela circoncision, pourquoi suis-je persécuté? car ceux quisont Juifs d'origine n'ont pas d'autre reproche à m'adresser. Etsi je leur permettais de garder la foi tout en observant les coutumes deleurs pères, je n'aurais eu rien à démêler niavec ceux qui ont la foi, ni avec ceux qui ne l'ont pas, puisque je n'auraisébranlé aucune de leurs règles de conduite.

3. Quoi donc? n'a-t-il pas prêché la circoncision? n'a-t-ilpas circoncis Timothée? (Act. XVI.) Oui, il l'a circoncis. Commentdonc dit-il : " Je ne prêche pas la circoncision? " Et en cela mêmevoyez son exactitude et sa véracité. II n'a pas dit. Je nepratique pas la circoncision , mais je ne la prêche pas, c'est-à-direje ne recommande pas d'y croire. N'allez pas vous y soumettre pour raffermirvos croyances. J'ai circoncis, mais je n'ai pas prêché lacirconcision. " Le scandale de la croix est donc anéanti? " C'est-à-dire,il n'y a plus rien qui vous arrête ou vous retienne, si ce que vousdites est vrai. Ce n'était pas tant la croix qui était unscandale pour les Juifs, que le fait de déclarer qu'il ne fallaitpasse conformer aux coutumes qu'ils tenaient de leurs pères. Quandils amenèrent Etienne devant le tribunal, ils ne dirent pas : Cethomme adore le crucifié , mais " cet homme parle contre la " loiet contre le lieu saint ". (Act. VI, 13.) Et à Jésus ilsreprochaient de détruire la loi. C'est pourquoi Paul leur dit :Si je vous accorde la circoncision, il n'y a pas de débat entrevous et moi : il n'y a plus de haine contre la croix et contre la prédicationévangélique. D'un autre côté, s'ils cherchentchaque jour à nous faire périr, comment se fait-il qu'ilsnous reprochent cela? J'ai été en butte. à leurs attaques,parce que j'ai introduit un incirconcis dans le temple. Il faut donc queje sois bien insensé, si je permets la circoncision, de m'exposerainsi inutilement et de gaîté de coeur à tant de persécutions,et faire supporter un tel scandale à la croix ? Remarquez bien eneffet que nos ennemis ne nous font la guerre que pour une chose: pour lacirconcision. Etais-je donc insensé au point de braver les souffranceset de scandaliser les autres pour une chose de nulle importance ? Il parledu scandale de la croix, parce que la doctrine, dont la croix est le symbole,ordonnait, et c'était là ce qui scandalisait le plus lesJuifs, de renoncer aux coutumes de leurs pères. " Plût àDieu que ceux qui ont causé votre ruine fussent exterminés(12) ! " Remarquez avec quelle amertume il parle de ceux qui les ont séduits.Au début il attaquait ceux qui s'étaient laissé séduire,en les traitant , jusqu'à deux fois, d'insensés : aprèsles avoir remis en bonne voie , il s'attaque désormais àleurs séducteurs. Nous devons profiter de cette circonstance pournous rendre compte, de son habileté : il parle aux Galates et les,traite comme ses enfants, comme des hommes qui peuvent profiter de sesconseils et se corriger, tandis qu'il frappe sans ménagement. leursséducteurs , comme des gens qui lui sont étrangers et dontla maladie est incurable ; soit qu'il dise: " Chacun portera sa peine,quel qu'il soit "; soit qu'il les maudisse en ces termes : " Plûtà Dieu que ceux qui ont causé votre ruine fussent exterminés! " Il a eu raison de dire : " Ceux qui ont causé votre ruine ".Car les faux apôtres les avaient dépossédésde leur patrie , de leur liberté, de leur céleste parenté, pour les forcer à en chercher une autre tout à fait étrangère;ils les avaient chassés de la Jérusalem céleste etindépendante, pour les obliger à errer comme des captifset des hommes sans patrie. C'est pourquoi il les maudit. Voici le sensde ses paroles : Je ne m'intéresse nullement à ces gens-là: " Quand vous avez averti l'hérétique une ou deux fois,ne vous occupez plus de lui ". (Tit. III, 10.) S'ils y tiennent tant, qu'ilsne se fassent pas seulement circoncire, mais qu'on les coupe entièrements'ils le veulent.

Où sont-ils donc ceux qui osent se mutiler eux-mêmes, quiattirent la malédiction sur eux , qui calomnient l'œuvre du Créateur,et qui adoptent les erreurs des Manichéens? Ceux -ci prétendentque le corps est notre ennemi et composé d'une fange malsaine etcorrompue : et les autres, par leur conduite, donnent une raison d'êtreà ces tristes doctrines, puisqu'ils se privent de leur virilitécomme d'une chose ennemie et pernicieuse. D'après ce principe, ilfaudrait bien plus encore se priver de la vue, car c'est par elle que ledésir pénètre dans l'âme. Mais le vrai, le,seul coupable, c'est la volonté corrompue et non les yeux ou quelqueautre partie du corps. Si vous n'admettez point cela, pourquoi votre langue,à cause de ses blasphèmes, (620) vos mains, qui vous serventà dérober, vos pieds, qui vous portent au mal, en un mottout votre corps ne tomberait-il pas sous le fer? En effet, votre ouïe,doucement flattée, a étendu sa molle influence sur votreâme, et vos narines, en sentant des odeurs délicates, ontcharmé vôtre intelligence et l'ont précipitéeà la recherche les plaisirs. Eh bien, retranchons tout, et nos oreilles,et nos mains, et nos narines. Mais c'est là le dernier degréde l'aberration , c'est une monstrueuse folie inspirée par Satan.Il fallait se contenter de régler les mouvements désordonnésde l'âme; mais le génie du mal, toujours avide de sang, vousa fait croire que l'artiste s'est trompé et qu'il fallait briserl'instrument qu'il avait façonné. Mais quand le corps esttrop bien nourri, disent-ils, comment empêcher que les désirsn'y prennent feu ? Mais remarquez encore une fois que c'est la faute del'âme : si la chair est trop bien nourrie, cela ne dépendpas de la chair, mais de l'âme. Si elle voulait affaiblir la chair,elle en aurait tous les moyens. Tandis que vous, vous agissez d'une manièreabsurde , vous faites comme un homme qui, en voyant un autre qui allumeun feu, y met du bois, et incendie sa maison, ne dirait rien à celuiqui a allumé le feu, mais adresserait des reproches au feu lui-même,parce qu'il a reçu beaucoup de bois et s'est élevéà une grande hauteur. Ces reproches reviennent de droit non pasau feu, mais à celui qui l'a allumé. Car le feu nous a étédonné pour cuire nos aliments, pour nous éclairer et pournous rendre d'autres services, et non pour brûler les maisons. Demême les appétits charnels nous ont été donnéspour perpétuer les familles ainsi que la race humaine, et non pournous pousser à l'adultère, à la fréquentationdes mauvais lieux et à la débauche pour faire de nous despères de famille et non des adultères : pour vivre légitimementavec une femme, et non pour la corrompre, contrairement à la loi: pour déposer dans son sein ces germes de fécondité,et non pour vicier ceux que son époux y a laissés. L'adultèren'est pas le résultat des appétits charnels, mais bien del'incontinence, car le désir nous fait rechercher simplement lecommerce des femmes, mais non pas de cette manière.

4. Ce n'est point sans intention que nous avons parlé ainsi:c'est une première lutte, une première escarmouche contreceux qui prétendent que la création de Dieu est mauvaise,et qui négligent les faiblesses de l'âme pour s'emporter,comme des foux furieux, contre le corps, et calomnier la chair. A ce sujetl'apôtre Paul prononce ensuite d'autres paroles, non pour accuserla chair, mais les suggestions du diable.

" Car vous êtes appelés, mes frères, à unétat de liberté; ayez soin seulement que cette liberténe vous serve pas d'occasion pour vivre selon la chair (13) ". A partird'ici il semble ne vouloir parler que de la morale; il y a dans cette épîtrequelque chose de particulier et qu'on ne retrouve dans aucune autre dumême apôtre. Il partage toutes ses épîtres endeux parties: la première consacrée à l'explicationdu dogme, la dernière à des conseils sur la vie que doiventmener les fidèles; tandis que maintenant, après avoir euoccasion de parler de la morale, il revient de nouveau à l'explicationdu dogme. Ces deux choses se tiennent, quand on veut réfuter lesManichéens. Que signifient ces mots : " Ayez soin seulement quecette liberté ne vous serve pas d'occasion pour vivre selon la chair?" JésusChrist, dit-il , nous a délivrés du joug del'esclavage, il nous a rendu la pleine liberté de nos actions, nonpour que nous en abusions, mais pour que nous puissions mériterune plus belle récompense, en nous conformant aux préceptesd'une philosophie plus belle. Comme il lui est arrivé en maintescirconstances de dire que la loi est le joug de l'esclavage, et que lagrâce est ce qui nous a délivrés de la malédiction,il ne veut pas qu'on aille croire que, s'il nous recommande de renoncerà la loi , c'est pour nous permettre de vivre sans loi aucune, etil rectifie cette opinion erronée en disant : Ce n'est pas un corpsde doctrines contraires à toute loi, mais une philosophie supérieureaux lois, car les liens dont nous chargeait la loi sont brisés.Et si je vous parle ainsi , ce n'est pas pour vous abaisser, mais pourvous élever. L'habitué de mauvais lieux, et l'homme qui gardesa virginité , sortent tous deux des limites de la loi, mais nonpour le même motif: l'un s'abaisse vers ce qui est plus vil, l'autres'élève vers ce qui est plus beau : l'un dépasse,l'autre surpasse la loi. Voici donc le sens des paroles de Paul : Le Christvous a débarrassés du joug, non pour vous laisser bondiret ruer, mais pour que vous marchiez en bon ordre, sans y être (621)contraints par le joug. Ensuite il nous montre de quelle manièrenous devons nous y prendre pour qu'il en soit ainsi. Comment cela? Assujettissez-vousles uns aux autres ", dit-il, " par " une charité spirituelle ".Ici encore, il fait entendre que l'amour des querelles, la discorde, ledésir de commander et l'outre-cuidance ont été lescauses de leur erreur : car le père de l'hérésie,c'est le désir de commander. En leur disant : " Assujettissez-vousles uns aux autres ", il leur a fait voir que ce malheur est venu de l'orgueilet de l'outre-cuidance; aussi leur présente-t-il le remèdequi convient le mieux. Comme ils n'étaient plus d'accord parce qu'ilsvoulaient dominer les uns les autres, il leur dit : " Assujettissez-vousles uns aux autres " ; c'est le moyen de retrouver le bon accord. Il n'indiquepas nettement leur faute, mais il indique nettement le remède, afinque par lui ils comprennent ce qu'ils ont fait : c'est comme si , au lieude dire à un débauché qu'il vit dans la débauche,on lui recommandait d'être toujours chaste. Celui qui aime son prochain,comme il le doit, ne refuse pas de s'assujettir à lui avec plusd'humilité que le plus humble esclave. De même que le feu,quand on l'approche de la cire, la ramollit facilement, de même l'ardeurde la charité dissout tout orgueil et toute arrogance plus rapidementque le feu. Aussi ne leur a-t-il pas dit simplement : " Aimez-vous lesuns les autres ", mais : " Assujettissez-vous les uns aux autres ", montrantpar là jusqu'où ils doivent pousser l'esprit de charité.Après les avoir débarrassés du joug de la loi, nonpour donner libre carrière à leurs instincts de désordre,il met à la place un autre joug, celui de la charité, jougplus puissant, mais bien plus léger et bien plus doux que le premier.Ensuite il fait connaître les heureuses conséquences qui résultentde la pratique de cette vertu.

" Car toute la loi est renfermée dans ce seul précepte: Vous aimerez votre prochain comme vous-même (14) ". (Matth. XXII,39; Lévit. XIX , 18.) Comme ils ne cessaient de lui citer la loi: Si vous tenez tant à vous y conformer, leur dit-il , ne pratiquezpas la circoncision, car ce n'est point par la circoncision , mais parla charité qu'on s'y conforme. Voyez comme il n'oublie pas l'objetde sa principale préoccupation : il y revient sans cesse, mêmequand il traite une question de morale. — " Que si vous vous mordez etvous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiezles uns les autres (15) ". Il n'emploie pas le ton affirmatif, de peurde les indisposer, mais il sait bien que c'est ce qui est arrivéen réalité, quoiqu'il en parle d'un air de doute. Il n'apas dit : Puisque vous vous mordez les uns les autres, ni prononcéle reste de la phrase avec ce ton d'affirmation. Il. n'affirme pas nonplus quand il dit : " Prenez garde que vous ne vous consumiez les uns lesautres ". C'est la réflexion d'un homme qui a peur et qui n'estpas rassuré, mais non d'un homme qui prononce une condamnation.Il parle aussi avec une certaine emphase. Car il n'a pas dit seulement: " Vous vous mordez ", ce qui est l'indice d'une grande colère;mais il a ajouté : " Vous vous dévorez les uns les autres", ce qui est la preuve que la perversité s'était enracinéedans leur coeur. Celui qui mord satisfait un moment sa colère, maiscelui qui dévore est arrivé aux dernières limitesde la fureur et de la bestialité. Par ces expressions de " mordre" et de " dévorer ", il ne fait pas allusion aux blessures du corps,mais à d'autres qui sont bien plus dangereuses; car celles que reçoitla chair de l'homme sont moins cruelles que celles que son âme reçoit.Le dommage éprouvé par l'âme est d'autant plus grandqu'elle-même l'emporte davantage sur le corps. " Prenez garde, dit-il,que vous ne vous consumiez les uns les autres ". Comme c'est précisémentà ce résultat de se consumer eux-mêmes, tout en cherchantà consumer les autres, qu'arrivent les hommes qui commettent desinjustices et qui complotent contre leur prochain, il leur dit Prenez gardeque le mal que vous voulez faire ne retombe sur vous-mêmes. La discordeet la guerre percent et détruisent, et ceux qui en sont l'objet,et ceux qui en sont les auteurs; elles les rongent mieux que la teignene ronge les étoffes. " Je vous le dis donc: Marchez dans le cheminde l'Esprit, et vous n'accomplirez point les désirs de la chair(16) ".

5. Voici qu'il nous indique une autre route par laquelle il nous estfacile d'arriver à la vertu, et qui nous mène heureusementaux résultats qu'il signale : une route qui livre passage àla charité, et qui des deux côtés est étroitementresserrée par la charité. Rien, en effet, rien ne nous donnel'esprit de charité, comme d'être animés du Saint-Esprit,et rien (622) n'engage autant le Saint-Esprit à séjourneren nous, que la force de la charité. C'est pour cela qu'il dit :" Marchez dans le chemin du Saint-Esprit, et vous n'accomplirez point lesdésirs de la chair ". Après leur avoir dit ce qui causaitleur maladie, il leur dit aussi quel est le remède qui leur rendrala santé. Or, quel est ce remède, et quelle est la puissancequi nous procurera les biens dont il vient de parler, si ce n'est une vieconforme aux volontés de l'Esprit? Aussi dit-il : "Marchez dansle chemin de l'Esprit; et n'accomplissez pas les désirs de la chair.Car la chair a des désirs contraires à ceux de l'Esprit,et l'Esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ils sont opposésl'un à l'autre; de sorte que vous ne faites pas les choses que vousvoudriez (17) ". Quelques personnes s'appuient sur ce passage pour reprocherà l'apôtre d'avoir divisé l'homme en deux parties,en le représentant comme composé de deux essences contraires,et en montrant que le corps est en lutte avec l'âme. Mais cela n'estpas, non, cela n'est pas : dans ce passage il parle de la chair et nondu corps, car s'il faisait allusion au corps, comment expliquer ce quisuit immédiatement : " Car la chair a des désirs contrairesà ceux de l'Esprit? " Et certes ce mot de " chair ", se dit nonde ce qui met en mouvement, mais de ce qui est mis en mouvement; non dece qui fait l'action, mais de ce qui la reçoit : comment donc lachair peut-elle avoir des désirs? Ce n'est pas elle qui en a, maisbien l'âme. En effet, il est dit autre part : " Mon âme estdésireuse " (Ps. LXXXIII, 2); et : " Que désire ton âme,et je le ferai " (I Rois, XX, 4) ; et ". Ne marche pas suivant le désirde ton âme " (Ecclés. XVIII, 30); et ailleurs encore : " Telest le désir de mon âme ". (Ps. XLI, 2.) Comment donc se fait-ilque Paul dise : " La chair a des désirs contraires à ceuxde l'Esprit? " Il a coutume d'appeler chair, non la nature du corps, maisnos mauvais désirs, comme lorsqu'il dit: " Vous, vous n'êtespas dans la chair, mais vous êtes dans l'Esprit " (Rom. VIII, 9,8) ; et une autre fois : " Ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaireà Dieu ". Quoi donc? faut-il supprimer la chair? Et lui-mêmequi parlait ainsi, n'était-il pas enveloppé de chair? Depareilles doctrines sont une inspiration non de la chair, mais du diable," car il a été homicide dès le commencement ". (Jean,VIII, 44.) .

Que signifient donc ces paroles? Par ce mot de chair, il veut parlerici de nos instincts grossiers, licencieux et déréglés.Or, ceci n'est pas une accusation à l'adresse du corps, mais uneplainte contre l'âme sans énergie : la chair n'est qu'un instrument,et nul ne hait ou ne déteste un instrument, mais bien celui quis'en sert pour faire le mal. Ce n'est pas le fer, mais le meurtrier quenous haïssons et que nous punissons. Mais cela même, dira-t-on,est une parole d'accusation dirigée contre le corps, que de comprendreles péchés de l'âme sous le nom de la chair. Quantà moi, je reconnais que la chair est inférieure àl'âme, et que cependant elle a, elle aussi, sa beauté. Cequi est moins beau est beau encore, tandis que ce qui est mal n'est passeulement inférieur, mais encore contraire à ce qui est beau.Si vous pouvez me prouver que le vice est le produit du corps, accusezla chair : si vous la calomniez à cause de l'usage que Paul a faitde son nom, vous devez aussi calomnier l'âme. En effet, il traited'homme "animal " celui qui est privé de la connaissance de la vérité(I Cor. II, 14), et il appelle " Esprits de malice ", la troupe des démons.(Eph. VI,12.) L'Ecriture se sert aussi du nom de la chair pour désignerdes mystères, et pour désigner l'Eglise dans son ensemble,quand elle dit qu'elle est le corps de Jésus-Christ. (Coloss. I,18.) Si vous voulez vous représenter les services que rend la chair, supposez les sens éteints, et vous verrez l'âme veuve detoute connaissance, et incapable de savoir aucune des choses qu'elle sait.Si la puissance du Dieu créateur se révèle ànotre esprit parce que nous voyons de ses oeuvres, comment pourrions-nousla voir sans nos yeux? Si la foi vient de ce que nous entendons, commententendrions-nous sans oreilles ? Nos prédications et nos visitesauprès des fidèles sont l’oeuvre de notre langue et de nospieds. " Et comment les prédicateurs leur prêcheront-ils,s'ils ne sont envoyés ! " (Rom. X, 15.) Si nous écrivons,c'est grâce à nos mains. Voyez-vous que d'avantages nous procurele ministère de la chair? Si Paul dit : " La chair a des désirscontraires à ceux de l'Esprit ", c'est qu'il parle de deux penséesqui se font opposition : du vice et de la vertu, et non de l'âmeet du corps. Si l'âme et le corps étaient opposés,l'un tendrait à supprimer

1 Anima, psuke, âme.

623

l'autre, comme l'eau le feu , la lumière l'ombre. Mais si l'âmeprend soin du corps, et s'occupe beaucoup de lui, et qu'elle supporte millemaux plutôt que de le laisser, et qu'elle résiste quand onveut l'en séparer; si le corps lui prête son ministère,et lui procure une foule de connaissances, et s'il a étéorganisé de manière à exécuter toutes les actionsqu'elle veut voir accomplies, comment pourraient-ils être contrairesl'un à l'autre, se combattre l'un l'autre? Je vois qu'en réalitéloin d'être contraires, ils sont parfaitement d'accord et se protègentréciproquement. Ainsi donc ce n'est point à leur antagonismequ'il fait allusion, mais à celui des bonnes et des mauvaises pensées.Vouloir et ne pas vouloir, est le propre de l'âme. C'est pourquoiil a dit Ces deux choses sont opposées entr'elles. Il veut que nousne permettions pas à notre âme de suivre ses mauvais désirs.C'est un cri qu'il a poussé comme un pédagogue ou un professeurqui cherche à effrayer ses disciples. " Que si vous êtes pousséspar l'Esprit, vous n'êtes point sous la loi (18) ".

6. Sur quoi appuie-t-il ce qu'il avance? Sur un raisonnement clair ettrès-concluant. Celui qui possède l'Esprit, autant qu'ille doit, éteint, grâce à lui, tous ses mauvais désirs;celui qui en est délivré, n'a pas besoin du secours de laloi, car il s'est élevé bien au-dessus des promesses qu'ellenous fait. En effet, celui qui ne se met pas en colère, en quoia-t-il besoin de s'entendre citer cette formule : " Tu ne tueras point! " Celui qui ne regarde pas avec des yeux impudiques, qu'a-t-il besoinqu'on lui recommande de ne pas commettre l'adultère? Qui parle desfruits du vice à celui qui en a extirpé la racine de soncoeur ? La racine du meurtre c'est la colère, et de l'adultère,c'est la vaine curiosité des yeux. C'est pour cela qu'il dit : "Si vous êtes poussés par l'Esprit, vous n'êtes pointsous la loi ". Il me semble que dans ce passage il fait un grand et merveilleuxéloge de la loi. Si la loi a suppléé l'Esprit, autantqu'il était en elle, avant la venue de l'Esprit, ce n'est certespas une raison pour rester toujours sous sa férule. Alors il étaitnaturel que nous fussions sous la loi, afin de châtier nos désirspar la crainte, puisque l'Esprit ne s'était pas encore manifesté: mais aujourd'hui, que nous avons reçu la grâce qui ne nousdéfend pas seulement d'écouter nos désirs, mais quiles arrête dans leur développement, et les fait servir àde plus nobles usages, quel besoin avons-nous de la loi? Celui qui voitpar lui-même quelle est la meilleure conduite à tenir, quelbesoin a-t-il d'un pédagogue ? On se passe de -son professeur delittérature, quand on est devenu philosophe. Pourquoi donc vousravaler vous-mêmes, vous qui vous êtes d'abord soumis àla direction de l'Esprit , et qui maintenant vous tenez accroupis sousle joug de la loi?

" Or il est aisé de connaître les oeuvres de la chair,qui sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, la dissolution,l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions,les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, leshérésies, les envies, les meurtres, les ivrogneries, lesdébauches, et autres choses semblables, dont je vous déclare,comme je vous l'ai déjà dit, que ceux qui commettent cescrimes ne seront point héritiers du royaume de Dieu (19-21) ". Maintenant,vous qui accusiez votre chair, et qui pensiez qu'en parlant ainsi de lachair, Paul la considère comme notre adversaire , comme notre ennemie(supposons avec vous que l'adultère et la fornication soient dufait de la chair), dites-moi comment les inimitiés les dissensions,les jalousies, les animosités, les hérésies et lesempoisonnements (car ces crimes sont le fait d'une âme corrompue,ainsi que les autres du reste), dites-moi comment la responsabilitéen peut être attribuée à la chair ? Voyez-vous commeil veut parler ici non de la chair, mais de nos instincts bas et grossiers?C'est pour cela qu'il fait entendre des paroles de menace : " Ceux quicommettent ces crimes ne seront point héritiers du royaume de Dieu". Si ces crimes étaient le résultat d'une nature mauvaiseet non d'une âme pervertie, ce n'est pas " Ceux qui commettent, maisceux qui subissent ces crimes ", qu'il eût dû dire. Pourquoisont-ils exclus dit royaume céleste? Les couronnes, pas plus queles châtiments, ne sont dus aux actes naturels, mais à ceuxqui procèdent d'une mauvaise pensée. Voilà pourquoiPaul nous a jeté cette menace.

" Les fruits de l'Esprit, au contraire, sont la charité, la joie,la paix (22) ". Il n'a pas dit: Les oeuvres, mais : " Les fruits de l'Esprit".— L'âme est donc une chimère? Il ne parle que de la chairet de l'Esprit; où donc est l'âme? Est-ce qu'il parle d'êtressans âme? (624) Puisqu'il rapporte ce qui est mal à la chair,et ce qui est bien à l'Esprit, c'est que pour lui l'âme n'existepas? — Nullement; car c'est l'âme qui maîtrise les passions,c'est elle que cela regarde. Elle a devant elle le bien et le mal : sielle se sert du corps comme elle le doit., elle accomplit l'oeuvre de l'Esprit;si elle s'écarte de l'Esprit et se livre à ses mauvais désirs,elle se rend elle-même plus grossière et plus vile. Voyez-vouscomme tout prouve que maintenant il ne parle pas en réalitéde la chair, mais des pensées mauvaises ou non. " Pourquoi dit-il: Les fruits de l'Esprit? " Parce que les mauvaises oeuvres viennent denous seuls, et c'est pour cela qu'il les appelle des oeuvres, tandis queles bonnes n'exigent pas seulement un effort de notre volonté, maisaussi la bienveillante intervention de Dieu. Ensuite, au moment de s'expliquerlà-dessus, il expose en ces termes l'origine des biens : " La charité,la joie, la paix, la patience, l'humanité, la bonté, la persévérance,la douceur, la foi, la modestie, la continence. Il n'y a point de loi contreceux qui vivent de la sorte (23) ". Quelle recommandation faire àcelui qui a en lui tous les moyens de se bien conduire, qui a, pour luienseigner la sagesse, le meilleur des maîtres, la charité?De même que les chevaux qui sont dociles vont d'eux-mêmes commeils doivent aller, et n'ont pas besoin du fouet, de même l'âmequi pratique la vertu par l'effet de l'Esprit, n'a pas besoin des remontrancesde la loi. Par ces paroles, il a prononcé encore, et d'une manièrevraiment admirable,, la déchéance de la loi, en déclarant,non pas qu'elle était sans valeur, mais qu'elle est inférieureaux nouvelles doctrines que nous tenons de l'Esprit.

" Or, ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifiéleur chair avec ses passions et ses désirs déréglés(24) ". Afin qu'on ne dise pas : Quel est l'homme qui est tel? il désignepar leurs oeuvres ceux qu'il a en vue, en donnant encore une fois le nomde chair aux mauvaises actions. Ils n'ont pas supprimé la chair,autrement comment vivraient-ils? Mais ce qui est crucifié est mortet incapable d'agir. Paul nous fait le tableau de la vraie sagesse, carles désirs, quelque importuns qu'ils soient, grondent en vain. Puisdonc que l'Esprit a tant de puissance, vivons avec lui, ayons assez delui. C'est aussi le conseil que nous donne Paul quand il dit : " Vivonsdonc dans l'Esprit, et conduisons-nous par l'Esprit (25) ", en nous conformantà ses ordres. Car tel est le sens de ces mots : " Conduisons-nous", c'est-à-dire, contentons-nous de la puissante intervention del'Esprit, et ne recherchons pas en outre celle de la loi. Ensuite, montrantque ceux qui introduisaient la circoncision, le faisaient par ambition,il dit : " Ne nous laissons point aller à la vaine gloire, nouspiquant les uns les autres, et étant envieux les uns des autres(26) ". Car l'envie naît de la vaine gloire, et de l'envie naissentdes maux innombrables.

CHAPITRE VI

MES FRÈRES, SI QUELQU'UN EST TOMBÉ PAR SURPRISEEN QUELQUE PÉCHÉ... (1).

1. Comme sous l'apparence du reproche ils satisfaisaient leurs passions,et semblaient agir ainsi pour punir les péchés, tandis qu'enréalité ils voulaient établir leur domination, il. leur dit : " Mes frères, si quelqu'un est tombé par surpriseen quelque péché ". Il n'a pas dit : Si quelqu'un a commisquelque péché, mais: " Si quelqu'un est tombé parsurprise ", c'est-à-dire, s'il a été entraîné." Vous autres, qui êtes spirituels, ayez soin de le relever ". Iln'a pas dit : Punissez-le, ni : Condamnez-le, mais : Redressez-le. Et mêmeil ne s'en est pas tenu là, mais il leur montre qu'ils doivent témoignerla plus grande bienveillance à ceux qui ont fait un faux pas, etajoute : " Ayez soin de le relever dans un esprit de douceur ". Il n'apas dit : Avec douceur, mais : " Dans un esprit de douceur ", pour montrerque cela plaît à l'Esprit, et que c'est un don de l'Espritque de pouvoir redresser avec modération ceux qui ont péché.Ensuite, afin de prévenir tout mouvement d'orgueil chez celui quiredresse les autres, il lui tait partager la même crainte et dit: " Chacun de nous faisant réflexion sur soi-même, et craignantd'être tenté aussi bien que lui ". Ceux qui sont riches apportentde quoi payer l'écot de ceux qui sont dans le besoin, afin d'êtretraités de la même manière, s'il leur arrivait de tomberdans la même gêne : imitons leur conduite. Aussi leur en fait-ilune nécessité : " Chacun de vous faisant réflexionsur soi-même, et craignant d'être tenté aussi bien quelui... ". Il prend la défense du pécheur d'abord, en disant: " Si quelqu'un est tombé par surprise ", ce qui est une expressionadoucie pour indiquer la grande faiblesse du pécheur; ensuite enajoutant : " Chacun craignant d'être tenté aussi bien quelui ", ce qui attribue la chute du pécheur à la malignitédu démon plutôt qu'à la lâcheté de l'âme.

" Portez les fardeaux les uns des autres... " (2) ". Comme il n'estpas possible qu'on soit homme et sans défauts, il les engage àn'y pas regarder de trop près quand il s'agit des péchésdes autres, et à supporter les défauts du prochain, pourqu'on supporte aussi les leurs. Il en est du corps de l'Eglise comme d'uncorps de constructions : toutes les pierres ne conviennent pas àla même place : l'une sera bien dans les angles, mais non dans lesfondations; l'autre sera bien dans les fondations, mais non dans les angles.Nous retrouvons la même organisation dans notre propre corps. Etcependant les différentes parties qui composent le tout, s'adaptentbien entre elles, et nous n'exigeons pas de chacune le même genrede service. C'est cet ensemble de parties et de fonctions différentesqui constitue un corps et un édifice. " Et ainsi vous accomplirezensemble la loi de Jésus-Christ ". Il n'a pas (626) dit: " Vousaccomplirez ", mais: " Vous accomplirez ensemble ", c'est-à-dire: Vous contribuerez tous à l'accomplir en vous soutenant mutuellement.Ainsi, celui-ci est porté à la colère, et toi tu eslent : supporte donc ses vivacités pour qu'il ne s'impatiente pasde tes lenteurs. De la sorte lui ne péchera pas parce qu'il s'appuierasur toi , et toi tu ne resteras pas plongé dans ton engourdissement,parce que ton frère sera là pour te soutenir. Ainsi vousvous tendrez réciproquement la main quand vous serez sur le pointde tomber, et vous accomplirez la loi en commun, car chacun de vous setiendra tout prêt à suppléer l'autre. Si vous n'agissezpas ainsi, mais si chacun s'apprête à critiquer les actionsdu prochain, il n'y aura que désordre parmi vous. De mêmeque le corps, si on exigeait de tous ses membres les mêmes services,ne pourrait plus subsister; de même nous semons la discorde parmiles frères, si nous demandons à tous la même chose.

" Car si quelqu'un s'estime être quelque chose, il se trompe lui-même,parce qu'il n'est rien (3) ". Dans ce passage il a encore l'arrogance.Car celui qui se croit quelque chose, n'est rien, et par cette indulgenceenvers lui-même il montre du premier coup son peu de valeur réelle." Or, que chacun examine bien ses propres actions... ". Dans ce passageil nous fait entendre qu'il faut soumettre notre vie à un examen,et non pas à un simple examen, mais à un examen sévère.Par exemple, as-tu fait quelque bonne action? Examine si ce n'est pas lavanité, ou la nécessité, ou la vengeance, ou l'hypocrisie,ou quelque autre motif purement humain qui;t'a fait agir. De mêmeque l'or, qui semble brillant avant d'avoir passé par le creuset,ne brille de tout son éclat qu'après avoir étélivré au feu qui en sépare tout alliage impur, de mêmenos actions ne se laissent bien voir telles qu'elles sont qu'aprèsun sévère examen qui nous y découvre bien des taches." Et alors il trouvera sa gloire en ce qu'il verra de bon dans lui-même,et non point en se comparant avec les autres (4) ". S'il parle ainsi, cen'est point pour nous tracer un programme que nous devons suivre, c'estpour condescendre à notre faiblesse. C'est comme s'il disait : Ilest absurde de se glorifier, mais si vous y tenez, que ce rie soit pasaux dépens de votre prochain, comme faisait le pharisien. Celuiqui aura été élevé à ne pas se glorifieraux dépens des autres, ne tardera pas à ne plus se glorifierdu tout. Voilà pourquoi Paul nous a fait cette concession : il avoulu nous faire perdre peu à peu cette habitude tout entière.Car celui qui s'est accoutumé à ne se glorifier que par rapportà lui-même et non par rapport aux autres, se débarrasserabientôt de cette faiblesse. Celui qui ne se croit pas meilleur queles autres (car tel est le sens de ces mots: " En se comparant avec lesautres"), mais ne s'enorgueillit qu'en se comparant avec lui-même, celui-là cessera plus tard même d'agir ainsi. Et pour quevous compreniez que tel est le but qu'il poursuit, voyez comme il éveilleles craintes de celui à qui il fait cette concession : aprèsavoir dit d'abord : " Que chacun examine bien ses propres actions ", ilajoute : " Car chacun portera son propre fardeau (5) ". Il semble vouloirnous dissuader de nous glorifier en nous comparant aux autres , mais enréalité il corrige celui qui se glorifie, afin qu'il ne soitpas fier de lui-même, car il le fait réfléchir surses propres péchés , et par ces mots : " De fardeau qu'ilfaut porter " , il pèse sur sa conscience. " Que celui qu'on instruitdans les choses de la foi, assiste de ses biens en toute manièrecelui qui l'instruit (6) ".

2. Il va désormais parler de ceux qui enseignent, et conseillerà leurs disciples de leur témoigner toutes sortes d'égards.Et pourquoi Jésus a-t-il réglé qu'il en serait ainsi? Car c'est un précepte du Nouveau Testament, que ceux qui prêchentl'Evangile doivent vivre de l'Evangile. Il en est de même dans l'AncienTestament : les lévites recevaient de ceux qui étaient au-dessousd'eux des revenus considérables. Pourquoi cela a-t-il étéréglé ainsi? Pour nous procurer l'occasion d'être humbleset charitables. Comme la dignité de ceux qui enseignent les prédisposeà l'orgueil, Jésus a prévenu ces sentiments, en lesréduisant à avoir besoin des secours de leurs disciples :et par compensation il a donné à ceux-ci l'occasion de fairepreuve de bienveillance et de bonté, en les exerçant àêtre charitables pour leurs maîtres et doux pour les autreshommes. Ce qui n'était pas peu fait pour exciter la charitéd’une et d'autre part. Si cela ne se passait pas comme je viens de le dire,pourquoi Dieu, (627) qui nourrissait de la manne les Juifs, tout ingrat.qu'ils étaient, a-t-il réduit les apôtres àla position de gens qui demandent leur tain? N'est-il pas évidentqu'il a voulu par là donner l'essor à deux grandes vertu: l'humilité et la charité? qu'il a voulu apprendre aux disciplesà ne pas rougir de choses qui paraissent peu honorables? Car demanderl'aumône semble être une chose dont on doive rougir : maisils n'avaient plus de pareilles idées quand ils voyaient leurs maîtress'y résigner sans détour. De la sorte les disciples en retiraientce grand avantage d'être élevés à méprisertoute vanité. C'est pourquoi Paul dit : " Que celui qu'on instruitdans les choses de la foi, assiste de ses biens en toute manièrecelui qui l'instruit ". C'est-à-dire, qu'il le fasse vivre dansl'abondance, car tel est le sens de ces paroles : " Qu'il l'assiste deses biens en toute manière ". Que le disciple, dit-il, n'ait rienen propre et qu'il mette tous ses biens en commun. Car il reçoitplus qu'il ne donne : en effet, combien les trésors du ciel ne sont-ilspas supérieurs à ceux de la terre? C'est ce que Paul faisaitentendre ailleurs quand il disait " Si donc nous avons semé parmivous des biens spirituels , est-ce une grande chose que nous recueillionsun peu de vos biens " temporels? " Voilà pourquoi il appelle celaune communauté, montrant que c'est un véritable échange.Par là notre charité devient plus ardente et plus solide.Si le maître ne demande que le nécessaire, il ne perd riende sa dignité, même quand il reçoit. Car c'est mêmeune chose honorable que d'être si absorbé par les soins dela prédication, qu'on soit réduit à avoir besoin desautres, à vivre dans une profonde pauvreté, et à méprisertous les biens terrestres. S'il dépasse la mesure, il perd de sadignité, non pas parce qu'il reçoit, mais parce qu'il reçoittrop : ensuite, pour que la perversité du maître ne ralentissepas le zèle du disciple, et pour qu'il ne soit pas indifférentpour la pauvreté en songeant à ses mauvaises mœurs, Pauldit plus loin : " Ne nous lassons pas de faire le bien ". Ici il montrela différence qui existe entre la recherche des biens spirituelset celle des biens temporels, et il s'exprime en ces termes : " Ne vousy trompez pas, on ne se moque point de Dieu. L'homme ne recueillera quece qu'il aura semé : car celui qui sème dans sa chair recueillerade la chair la corruption et la mort; et celui qui sème dans l'Esprit,recueillera de l'Esprit la vie éternelle (7, 8) ".

De même qu'en fait de semences , on ne peut récolter deblé là où on a semé de l'orge, car il fautque la semence et la récolte soient de même espèce;de même, quand il s'agit de uns oeuvres, celui qui sème danssa chair la mollesse, l'ivrognerie, les désirs déréglés,en récoltera les fruits. Or ces fruits, quels sont-ils? Les châtiments,lis supplices, la boute, le ridicule, la corruption. Car les riches festinset les plaisirs ne produisent pas d'autre résultat que la corruption: eux mêmes sont corrompus et corrompent le corps. Il n'en est pasde même des choses de l'Esprit, elles produisent même des résultatstout contraires. Voyez plutôt : Vous avez semé l'aumône;les trésors du ciel et une gloire éternelle vous sont réservés: vous avez semé la chasteté, vous récolterez leshonneurs, le prix du combat, les éloges des anges et la couronnedécernée par le souverain Juge. — " Ne nous lassons doncpoint de faire le bien, puisque sans fatigue nous en recueillerons le fruiten son temps. C'est pourquoi, pendant que nous en avons le temps, faisonsdu bien à tous, mais principalement à ceux qu'une mêmefoi a rendus comme nous domestiques du Seigneur (9, 10) ". Pour qu'on nécroie pas qu'ils doivent avoir soin de leurs maîtres, à l'exclusiondes autres hommes, il élargit le cercle de ses recommandations,et il ouvre à tous les hommes l'accès de leur charité;il va même jusqu'à leur dire d'être compatissants pourles Juifs et pour les gentils, tout en observant la gradation convenable,mais de leur être compatissants néanmoins. En quoi consistecette gradation?. A montrer de l'affection aux fidèles surtout.Ce qu'il a coutume de faire dans ses autres épîtres, il lefait encore ici, il ne nous recommande pas seulement d'être compatissants,mais de l'être avec ardeur et avec constance. C'est à quoiil fait allusion quand il parle de semence, et qu'il nous exhorte àne pas nous fatiguer de faire le bien. Ensuite, après avoir exigébeaucoup de nous, il dépose à notre porte le prix de la lutte,cette récolte extraordinaire et d'un nouveau genre qu'il vient dedépeindre.

3. Pour ne parler que du travail de la terre, ce n'est pas seulementcelui qui sème, mais ainsi celui qui amasse la récolte, quiprend (628) beaucoup de peine, obligé qu'il est de lutter contrela chaleur, la poussière et toutes sortes de désagréments.Mais il n'y a plus rien de tout cela quand il s'agit dé la récoltespirituelle, dit-il. Et il le fait ressortir avec évidence : " Nousen recueillerons le fruit en son temps et sans éprouver de fatigue". Par ces paroles il les exhorte et les entraîne : il revient encoreà la charge d'un autre côté et les excite en disant: " C'est pourquoi pendant que nous en avons le temps faisons le bien ".Si nous ne sommes pas maîtres de semer toujours, nous ne le sommespas non plus d'être toujours généreux envers les autres.Quand nous avons laissé échapper l'occasion , nous ne pouvonsrien faire de plus, eussions-nous mille fois le désir de revenirsur ce qui s'est passé. Témoins les vierges de l'Evangile(Matth. XXV) qui , malgré toute leur bonne volonté, se virentfermer la porte de l'Epoux , parce qu'elles n'avaient pas emportéune aumône abondante. Témoin le riche qui avait mépriséLazare, et qui, faute d'avoir mérité son appui, gémissaitet suppliait sans parvenir à exciter la compassion d' Abraham etde personne autre, et restait perpétuellement étendu surson gril sans obtenir aucun pardon (Luc , XVI). Voilà pourquoi ildit : " Tant que nous en avons le temps faisons le bien " même "envers tous ", et par là il préservait ses disciples d'unebassesse particulière aux Juifs. Ces hommes en effet, n'avaientde bonté que pour ceux de leur race : tandis que la doctrine dela grâce convie à la table de la charité et la terreet la mer, quoiqu'elle fasse cependant une distinction en faveur des fidèles.

" Voyez quelle lettre je vous ai écrite de ma propre main. Tousceux qui mettent leur gloire en des cérémonies charnelles,vous obligent à vous faire circoncire (11, 12) ". Remarquez la douleurde cette âme bienheureuse. De même que ceux qui sont en proieà un vif chagrin, ou qui ont perdu quelqu'un des leurs, ou qui sontfrappés d'un coup imprévu, n'ont de repos ni nuit ni jourpar suite du chagrin qui obsède leur âme ; de même lebienheureux Paul, après avoir dit quelques mots au sujet de la morale,revient au sujet qu'il a traité d'abord et qui lui tient le plusà coeur : " Voyez quelle lettre je vous ai écrite de ma propremain ".

Par ces paroles il veut seulement leur faire comprendre qu'il a écritlui-même la lettre entière. Ce qui est la marque d'une sincèreaffection. Quand il s'adressait à d'autres, il dictait et un autreécrivait : c'est ce qui ressort de son épître aux Romains,car à la fin de l'épître on lit : " Je vous salue,moi Tertius qui ai écrit l'épître ". Cette fois c'estPaul lui-même qui a tout écrit. Il était obligéde le faire, non pas seulement par affection pour les Galates, mais encorepour enlever tout. prétexte aux mauvais soupçons. Comme onl'accusait de ne pas agir de la même manière que les autresapôtres, et qu'on prétendait qu'il prêchait réellementla circoncision tout en feignant de ne pas la prêcher, il se vitcontraint d'écrire cette épître de sa propre main,et de la leur envoyer comme un témoignage écrit. Par cetteexpression " quelle lettre ", il me semble qu'il n'a pas voulu indiquerla grandeur, mais la forme disgracieuse des caractères; c'est presquecomme s'il disait : J'écris très-mal, et cependant j'ai étéforcé d'écrire de ma propre main, pour fermer la bouche auxsycophantes.

" Tous ceux qui mettent leur gloire en des cérémoniescharnelles, ne vous obligent à vous faire circoncire qu'afin den'être point eux-mêmes persécutés pour la croixde Jésus-Christ. Car ceux mêmes qui se font circoncire negardent point la loi, mais ils veulent que vous receviez la circoncision,afin qu'ils se glorifient en votre chair (13) ". Dans ce passage , il montrequ'ils ne supportent pas ce joug volontairement, mais qu'ils y sont contraints,leur donnant ainsi une occasion de se retirer, prenant presque leur défense,et les engageant à s'éloigner au plus vite. Quel est le sensde ces mots: " Qui mettent leur gloire en des cérémoniescharnelles? " Ils veulent acquérir de la réputation parmiles hommes, parce que les Juifs leur reprochaient d'avoir renoncéaux coutumes de leurs pères. Pour n'être plus exposésà ces reproches, dit-il, ils veulent vous nuire, pour se glorifieren votre chair auprès des autres Juifs. Il disait cela afin de montrerque ces hommes n'agissaient pas ainsi en vue de Dieu. C'est comme s'ildisait : Ce n'est point la piété qui a fait agir ces hommes: tout ce qu'ils ont fait, ils .l'ont fait par des motifs purement humains,pour plaire aux infidèles en mutilant les fidèles, et ilsaiment mieux manquer à Dieu que de déplaire aux hommes. (629)Voilà ce que signifient ces mots: " Qui mettent leur gloire en descérémonies charnelles ". Après avoir déjàmontré, par d'autres raisonnements, qu'ils sont indignes de pardon,il les confond de nouveau en leur prouvant que le mobile de leur conduiten'a pas été seulement de plaire aux autres hommes, mais encorede satisfaire leur amour-propre. C'est pourquoi il a ajouté : "Afin qu'ils se glorifient en votre chair ", vous ayant pour disciples,et jouant le rôle de maîtres. Et quelle preuve en donne-t-il? " La loi n'est pas même observée par eux", dit-il. Quandmême ils l'observeraient, ils seraient encore tout à faitindignes de pardon : or dès à présent leurs intentionsmêmes sont coupables.

" Mais pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autrechose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (14) ". Pourlui, se glorifier est chose blâmable, mais quand il s'agit du mondeet d'être glorifié par les infidèles s'il s'agit duciel et des fidèles, ce n'est plus de la vanité, c'est unevéritable gloire, et une grande. La pauvreté est chose honteuse,pour nous c'est chose glorieuse; l'obscurité et l'humilitéprêtent à rire à la plupart des hommes, . nous nousen faisons gloire. C'est ainsi que la croix même est pour nous unsujet de glorification. Paul n'a pas dit . Je ne me glorifie pas , ou :Je ne veux pas me glorifier, mais : " A Dieu ne plaise que je me glorifie".Il repousse cette idée comme déraisonnable , et invoque lesecours de Dieu pour se préserver de ce péché. Etpourquoi a-t-on le droit de se glorifier de la croix? Parce que Jésus-Christa pris pour moi la forme d'un esclave, qu'il a souffert pour moi un vilesclave, un ennemi, un ingrat, et qu'il m'a aimé au point de selivrer pour moi. Où trouver rien de pareil? Si des esclaves sontfiers, pour peu qu'ils soient loués par leurs maîtres, quisont des hommes comme eux, comment ne devrons-nous pas nous glorifier,lorsque le Maître suprême, le vrai Dieu, n'a pas rougi de montersur la croix pour nous ?

4. Ne soyons pas indignes de son ineffable bonté. Lui-mêmene s'est pas indigné d'être mis en croix pour vous, et vous,vous rougiriez de reconnaître sa bonté infinie ? C'est commesi un prisonnier, qui n'aurait jamais rougi de son roi, en avait honteaprès que celui-ci et parce que celui-ci serait venu en personnedans sa prison pour lui ôter ses chaînes. Ce serait le comblede la démence, car c'est précisément alors qu'il fautêtre fier. " Par qui le monde est mort et crucifié pour moi,comme je suis mort et crucifié pour le monde ". Par le monde ilne désigne ni le ciel, ni la terre, mais les choses de la vie humaine,les louanges accordées par les hommes, l'éclat de la puissance,la gloire, la richesse , et tout ce que nous regardons comme brillant.Cela est mort pour moi. Voilà le chrétien tel qu'il doitêtre, voilà le langage qu'il doit foujours tenir. Mais cepremier genre de mort n'a pas suffi à Paul , il en a ajoutéun autre en disant : " Et moi je suis mort pour le monde ". Il fait allusionà deux genres de mort, et dit : Et ces choses sont mortes pour moi,et moi je suis mort pour elles; elles ne peuvent pas se saisir et s'emparerde moi, car elles sont bien et dûment mortes, pas plus que je nepuis les désirer, car je suis mort pour elles, moi aussi. Rien deplus heureux que cette mort : c'est sur elle que repose la vie heureuse." Car la circoncision ne sert de rien, ni l'incirconcision, mais la nouvellecréature. Je souhaite la paix et la miséricorde àtous ceux qui se conduiront selon cette règle, et à l'Israëlde Dieu (15, 16)".

Voyez-vous à quelle hauteur il a été élevépar la puissance de la croix? Non-seulement c'est par elle que toutes leschoses de ce monde sont mortes pour lui , mais c'est encore elle qui l'amis bien au-dessus des préceptes de l'ancienne loi. Quoi d'égalà une telle puissance? Cet homme prêt à tuer commeà se laisser tuer pour la circoncision, la croix l'a persuadé, et le voilà qui ne tient pas plus de compte de la circoncisionque de l'incirconcision, et qui s'est mis à la recherche de chosesnouvelles et étranges, et supérieures au ciel lui-même.Ce qu'il appelle la nouvelle créature, c'est notre doctrine; ill'appelle ainsi et pour ce qu'elle a produit et pour ce qu'elle produira: pour ce qu'elle a produit, parce que notre âme, vieillie dans lepéché, a repris tout à coup par l'effet du baptêmeune nouvelle jeunesse et qu'elle a été en quelque sorte crééeà nouveau; ce qui fait qu'on exige de nous une vie nouvelle et conformeà nos célestes destinées : pour ce qu'elle produira, parce que le ciel et la terre et toute la création deviendrontincorruptibles ainsi que nos corps. (630) Ne me parlez donc plus, dit-il,de la circoncision qui désormais n'a plus de puissance comment pourra-t-onla remarquer au milieu d'un changement si considérable et universel?Recherchez au contraire ces biens nouveaux que nous apporte la grâce.Ceux qui suivent cette voie jouiront de la paix et s'attireront les bonnesgrâces du Seigneur, et auront seuls le droit de prendre le nom d'Israël: tandis que ceux qui ont des opinions contraires, quand même ilsdescendraient d'Israël et porteraient son nom, se verront privésde tout cela, de cette communauté de nom et d'origine. Ceux quiont le droit de s'appeler israélites, sont ceux qui se conformentà cette règle, qui se détachent des anciens errements,et suivent la voie de la grâce. " Au reste , que personne ne me causede nouvelles peines (17) ".

Ici il ne s'exprime pas en homme qui est las et abattu, car, lui quiétait prêt à tout frire et à tout souffrir pourses disciples, comment aurait-il pu se fatiguer et se décourager,lui qui a dit : " Insistez toujours, soit à temps, soit àcontre-temps " (II Tim. IV, 2), et qui a dit: " Si Dieu leur donne la connaissancede la vérité, et qu'ils se dégagent des piégesdu diable ? " (II Tim. II, 25, 26.) Pourquoi donc tient-il ce langage auxGalates? Pour raffermir leur esprit chancelant, pour augmenter leur appréhension,pour consolider la loi qu'il leur avait enseignée, et parce qu'ilne voulait pas cesser de les stimuler. " Car je porte impriméessur mon corps les marques du Seigneur Jésus ". Il n'a pas dit :J'ai; mais : "Je porte les marques ", comme un homme fier de porter untrophée ou des insignes de la royauté, quoiqu'il semblâtque ce fût un déshonneur. Lui, il ce glorifie de ses cicatrices,et, comme les porte-drapeaux d'une armée , il est fier de ses blessureset se plaît à les montrer. Dans quel but s'exprime-t-il ainsi? Il n'y a pas de raisonnement, il n'y a pas de parole qui plaide pluséloquemment pour moi que ces marques imprimées sur mon corps,leur dit-il. Plus retentissantes que le bruit de la trompette, elles couvrentla voix de mes adversaires, de ceux qui prétendent que je prêchel'Evangile avec dissimulation, et que dans mon langage je recherche l'approbationdes hommes. Si l'un voyait sortir des rangs un soldat couvert de sang etde blessures, on n'oserait pas le soupçonner de lâcheté,ni de trahison, en voyant sur son corps les preuves manifestes de son courage.C'est aussi ce que vous devez penser de moi, dit-il. Voulez-vous entendrema défense, et connaître le fond de ma pensée, regardezmes blessures, elles vous offriront des arguments plus concluants que mesparoles et que mes lettres. Au commencement de son épître,il s'appuie sur sa brusque conversion, pour prouver que ses opinions étaientsincères, et à la fin il s'appuie sur les dangers qui ensont résultés pour lui, afin qu'on ne dise pas qu'aprèss'être écarté de la droite voie, il n'a mêmepas su persévérer dans ses nouveaux sentiments. Ses travaux,ses dangers, ses blessures sont là pour témoigner qu'il ya persévéré. Après avoir présentéson apologie claire et complète, et avoir montré qu'il n'yavait trace dans son langage ni de colère, ni de haine, mais qu'ilconservait inébranlable son affection pour eux, il revient au mêmebut qu'il a déjà poursuivi, et clôt son épîtreen leur souhaitant toutes sortes de biens : " Mes frères ", dit-il," que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ demeure avecvotre esprit. Ainsi soit-il. (48) ".

C'est par cette dernière parole qu'il scelle tout ce qu'il adit précédemment. Il ne s'est pas contenté de dire:Soit avec vous, comme dans les autres circonstances, mais il a dit : "Que la grâce demeure avec votre esprit ", pour les soustraire auxpréoccupations de la chair, et leur montrer en toute occasion labonté de Dieu, et leur rappeler la grâce dont ils ont joui,grâce qui le rendait assez fort pour qu'il les arrachât àtonte erreur judaïque. S'ils avaient r(çu le Saint-Esprit,ils n'en étaient pers redevables à l'indigence de la loi,mais à la justification selon lu fui : et si, après l'avoirreçu, ils l'avaient gardé, c'était encore un effet,non de la circoncision, mais de la grâce. C'est pour cela qu'il termineses exhortations par un vœu, et que, en même temps qu'il les appelleses frères, il leur parle de la grâce et du Saint-Esprit,priant Dieu qu'ils puissent en jouir sans cesse, et assurant leur sécuritéde deux manières : car les paroles dont il se sert contiennent àla fois un voeu et un enseignement qui, résumant tout ce qu'il adéjà dit, devient pour eux comme un double rempart. En effet,cet enseignement leur rappelait de quels biens ils avaient joui, et lesrendait plus fidèles aux dogmes de l'Eglise, tandis que le voeu,en appelant sur eux la grâce et (631) en les engageant à persévérer,empêchait l'Esprit de se retirer d'eux. Tant qu'ils le possédaient,la trompeuse doctrine des faux apôtres s'envolait comme de la poussière.En Jésus-Christ, notre Seigneur, à qui appartiennent la gloireet la puissance, en compagnie du Père et du Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

Traduit par M. BOUCHERIE.

FIN DU COMMENTAIRE SUR L'ÉPÎTRE AUX GALATES ET DU DIXIÈMEVOLUME.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

21
Publié par: Rodion Vlasov
Vous souhaitez corriger ou compléter ? Contactez-nous: https://t.me/bibleox_live
Ou éditez l'article vous-même: Éditer