Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélies sur la pénitence

Homilies on Penitence / Беседы о покаянии

PREMIÈRE HOMÉLIE. Après son retour de la campagne.

1. Avez-vous pensé à moi pendant mon absence? Moi, mesamis, je n'ai pu vous oublier j'ai quitté la ville, mais je n'aipas quitté votre souvenir.; comme ceux qui sont épris d'amourpour un beau corps en portent partout avec eux la chère image, demême, épris d'amour pour la beauté de vos âmes,j'en ai porté toujours avec moi la gracieuse pensée. De mêmeencore qu'un peintre a coutume de mêler des couleurs variéespour tracer un portrait, de même je me représentais votrezèle à venir aux offices sacrés, votre ardeur àentendre la parole divine, votre bienveillance envers le prédicateur,toutes vos autres bonnes oeuvres ; je les mêlais ensemble comme lesnuances diverses de la vertu; j'esquissais en quelque sorte et je reproduisaisaux yeux de ma mémoire la physionomie de vos âmes, et je puisaisdans la contemplation de cette image une abondante consolation aux peinesde mon éloignement. A la maison et au dehors, en route ou en repos,à l'arrivée ou au départ, toujours je pensais àcela, toujours je rêvais à votre charité ; et de jouret de nuit je trouvais dans votre souvenir un délicieux aliment.Ce qu'a dit Salomon : Je dors, mais mon coeur veille (Cantiq. V, 2), jel'ai ressenti. La force du sommeil fermait mes paupières, mais ladouce tyrannie de l'amour que j'ai pour vous tenait éveillésles yeux de mon coeur. Que de fois en songe il m'a semblé que jecausais avec vous ! L'âme est naturellement disposée àse représenter pendant la nuit les images des objets qui occupentsa pensée pendant le jour : c'est ce qui m'est arrivé. Jene vous voyais pas des yeux de la chair, je vous apercevais parles yeuxde l'amour; absent de corps, j'étais présent de coeur aumilieu de vous, et le bruit de vos acclamations retentissait toujours àmes oreilles. Aussi, quoique ma mauvaise santé m'obligeâtde prolonger là-bas mon séjour; quoique la salubritédu climat profitât au rétablissement des forces, la (274)vivacité et l'énergie de mon affection pour vous ne me permirentpas de rester; elles réclamèrent à grands cris, ellesne cessèrent de me persécuter jusqu'à ce qu'ellesm'eussent persuadé de partir avant le terme fixé et de regarderma présence au milieu de vous comme ma santé, comme mon bonheur,comme la totalité de mon bien. Pendant mon séjour là-bas,j'entendais les reproches que vos lettres m'apportaient sans interruption: car je ne donnais pas une moindre attention à celles qui me blâmaientqu'à celles qui m'approuvaient du reste ces plaintes étaientcelles de coeurs qui savent aimer. C'est pourquoi je suis parti, je suisaccouru, il m'a été impossible de vous chasser de mon esprit.Et qu'y a-t-il à s'étonner de ce que j'aie conservéle souvenir de votre charité dans le loisir et la libertéde la vie des champs, quand nous voyons saint Paul entouré de chaînes,enfermé dans un cachot, menacé par mille et mille dangers,regardant néanmoins sa prison comme un jardin délicieux,se souvenir de ses frères et leur écrire : Il est juste quej'aie ces sentiments de vous tous, parce que je vous ai dans mon coeuret dans mes chaînes, dans la défense et dans l'affermissementde l'Evangile ? (Philipp. I, 7.) A l'extérieur il est enchaînépar ses ennemis, à l'intérieur il l'est par l'amour de sesdisciples; la chaîne extérieure est faite d'acier, la chaîneintérieure est faite de charité; il a plus d'une fois échappéà la première, il n'a jamais rompu la seconde. De mêmeque les femmes, quand elles ont subi l'épreuve des douleurs maternelles,demeurent attachées en tous temps et en tous lieux aux enfants qu'ellesont mis au inonde , de même saint Paul demeurait attaché àses disciples d'autant plus fortement que l'enfantement spirituel développeplus de chaleur et de tendresse que l'enfantement charnel. Ce n'est pasune fois, mais deux fois qu'il eut à les enfanter : il s'écria: O mes enfants, vous que j'enfante de nouveau! (Gal. IV, 19.) La femmene souffrirait pas, ne supporterait pas deux fois de suite les mêmesdouleurs; mais saint Paul eut à subir ce que la nature ne peut nousmontrer, il eut à reprendre dans les entrailles de sa charitéces disciples qu'il avait déjà enfantés une fois età endurer pour eux les douleurs les plus aiguës ; c'est pourquoiil leur disait pour les toucher : O mes enfants, vous que j'enfante denouveau ! c'est-à-dire épargnez-moi; jamais un enfant n'afait souffrir deux fois le sein de sa mère, et pourtant vous meréduisez à cela. Les douleurs de l'enfantement charnel sontterminées en quelques instants, elles cessent dès que l'enfantest sorti; mais les douleurs de l'enfantement spirituel durent des moisentiers. Et souvent saint Paul les supporta une année entièresans parvenir à mettre au monde les enfants que sa charitéavait conçus. Là, c'est un travail de la chair; ici, ce n'estpas le corps qui souffre, c'est l'âme qui est déchirée.Ici les souffrances sont plus rudes et plus pénibles que là;en effet, quelle mère a jamais souhaité subir la géhenneplutôt qu'un enfantement? Et saint Paul a désiré, non-seulementsubir la géhenne, mais encore devenir anathème au Christ(Rom. IX, 3), afin de pouvoir amener à la lumière de la foices Juifs qu'il enfantait par un travail quine cessait pas et ne finissaitjamais; impuissant à y parvenir, il disait en gémissant:Ma tristesse est immense, et la douleur est continuellement dans mon coeur.(Rom. IX, 9.) Et dans un autre endroit: O mes petits enfants !je vous enfantede nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous. (Gal.IV, 19.) Y a-t-il des entrailles plus heureuses que celles qui ont nourrides enfants capables de porter en eux le Christ, plus fécondes quecelles qui ont donné naissance au monde entier, plus puissantesque celles qui ont pu concevoir une seconde fois et former de nouveau cesenfants déjà grandis, mais contrefaits ?

Voilà qui dépasse les forces de la nature. Saint Paulne dit pas : vous que j'ai engendrés de nouveau; mais il dit : ôvous que j'ai enfantés de nouveau! car dans un autre endroit ils'écrie : Je vous ai engendrés en Jésus-Christ. (ICor. IV, 15.) Ici il ne veut qu'indiquer le lien de parenté spirituellequi l'unit à eux; là il s'efforce d'exprimer les douleursqu'il éprouva à cause d'eux. Comment peut-il appeler sesenfants ceux qu'il n'a pas encore enfantés? S'il est encore dansles douleurs, il ne les a pas encore enfantés; et comment peut-illes appeler ses enfants? Il veut leur apprendre que ce n'est pas pour lapremière fois qu'il endure cette sorte de souffrance; c'étaitassez pour les faire rougir. Je suis devenu père une fois, dit-il;j'ai supporté déjà pour vous le travail nécessairede l'enfantement; vous êtes une fois déjà mes enfants: pourquoi me jetez-vous une seconde fois dans les mêmes douleurs? n'était-ce point assez de (275) celles que j'ai enduréesau commencement? Pourquoi me faites-vous souffrir de nouveau? Les chutesdes fidèles ne lui causaient pas de moindres peines que la conversiondes infidèles : il ne pouvait supporter que plusieurs d'entre eux,après avoir participé aux mystères sacrés ,retournassent librement à l'impiété; c'est pourquoiil poussait ces gémissements plus amers et plus tristes que ceuxd'une mère : O mes petits enfants! je vous enfante de nouveau, jusqu'àce que le Christ soit formé en vous. (Gal. IV, 19.) Il parlait ainsipour leur inspirer à la fois crainte et confiance. En leur déclarantque le Christ n'est pas encore formé en eux, il jette dans leurcoeur l'inquiétude et la crainte; mais en leur indiquant que leChrist peut être formé en eux , il leur rend l'espérance.Cette expression " jusqu'à ce que le Christ soit formé envous " signifie ces deux choses, et qu'il n'est pas encore forméet qu'il peut être formé : en effet, s'il ne pouvait pas l'être,ce serait inutilement que l'Apôtre leur dirait : Jusqu'à ceque le Christ soit formé en vous; il les nourrirait d'un espoirvain et trompeur.

2. Puisque nous savons cela, prenons garde de nous livrer soit au désespoir,soit àla négligence : ces deux excès sont égalementfunestes. Le désespoir enlève à celui qui est àterre la force de se relever; la négligence fait tomber celui quiest debout. Le désespoir nous enlève les biens déjàacquis, la négligence nous empêche d'écarter de nousles maux qui nous menacent. La négligence peut nous faire chasserdu ciel même; le désespoir nous plonge dans un abîmed'iniquité , duquel nous sortirions promptement si nous conservionsbon courage. Considérez la puissance de ces deux vices : Satan étaitbon à l'origine; par la négligence et par le désespoiril tomba dans un tel excès de péché et de malice qu'ilne s'en relèvera jamais. Je dis qu'il était bon : écoutezen effet les paroles de l'Écriture : J'ai vu Satan tomber dit cielcomme l'éclair. (Luc. X, 18.) Cette comparaison indique àla fois l'éclatante pureté de sa première vie et larapidité de sa chute. Saint Paul fut d'abord blasphémateur,persécuteur insolent de la vérité; mais plus tardil l'aima, il ne perdit pas espérance, il se releva, et finit pardevenir l'égal des anges. Judas fut d'abord apôtre; mais parsa négligence, il devint un traître infâme; le larronse souilla d'abord de toutes sortes de crimes; mais, comme il ne désespérapas, il mérita d'entrer au paradis avant tout autre. Le pharisien,plein d'une folle confiance , fut précipité des hauteursde sa vertu, tandis que le publicain, animé d'une humble espérance,se releva assez pour devancer celui qui l'avait méprisé.Voulez-vous voir une ville entière nous donner par sa conduite lemême exemple? Eh bien, c'est par ce moyen que Ninive se sauva dela ruine : elle ne désespéra pas, quoique la sentence fûtdéjà portée. Dieu n'avait pas dit

" Si Ninive fait pénitence, elle sera sauvée; " mais ilavait dit : Encore trois jours, et Ninive sera détruite. (Jonas,III, 4.) Ainsi voilà Dieu qui menace, voilà le prophètequi élève sa voix puissante, voilà la sentence quine laisse aucun délai et qui ne se prête à aucune distinction

et, malgré tout, Ninive ne se décourage pas, Ninive nedésespère point. Dieu ne marque aucune distinction dans sonarrêt, il s'abstient de dire : " S'ils font pénitence, ilsseront sauvés; " afin de nous faire comprendre que, nous aussi,au lieu de perdre courage quand nous entendrons prononcer contre nous unjugement sans appel, nous devons, à l'exemple des Ninivites, conserverl'espérance.

La clémence divine ne se montre pas seulement en ce que Dieu, après avoir porté une sentence qui ne donne lieu àaucune distinction, se réconcilie avec ces pécheurs repentants;mais encore elle se montre précisément en ce qu'il prononceun arrêt absolu. Il emploie ce moyen parce qu'il veut leur inspirerla crainte et émouvoir leur profonde indifférence : le tempslaissé à la pénitence est une marque de l'ineffableamour de Dieu pour les hommes. Comment trois jours auraient-ils suffi poureffacer tant de crimes? Voyez-vous avec quel éclat apparaîtla bonté providentielle du Seigneur? C'est elle qui a le plus faitpour le salut de Ninive. Comprenons cela et ne perdons jamais l'espérance.Le démon n'a pas entre les mains d'arme plus redoutable que le désespoir;aussi lui faisons-nous moins de plaisir en péchant qu'en désespérant.Écoutez saint Paul; il redoute plus dans le fornicateur le désespoiraprès la faute que la faute elle-même ; il écrit auxCorinthiens : C'est un bruit constant qu'il y a de l'impureté parmivous , et une impureté telle qu'elle n'a pas même de nom chezles païens. (I Cor. V, 1.) Il ne dit pas " qui n'est pas mêmecommise " chez les païens; mais il dit : Qui n'est pas (276) mêmenommée; ce que les païens n'osaient pas nommer, les Corinthiensont osé le commettre. Et vous êtes enflés d'orgueil! Il ne dit pas e le coupable est enflé d'orgueil; " mais, laissantpour un instant celui qui a péché, il adresse la parole àceux qui se sont préservés ainsi agissent les médecins,qui, se détournant du lit du malade, entretiennent conversationavec les parents. D'ailleurs les Corinthiens avaient peut-être contribuétous à la folle arrogance du coupable en ne le reprenant pas, enne le punissant pas. Saint Paul étendit à tous son accusationafin de rendre plus facile la guérison de la blessure. Le péchéest chose grave, mais plus grave encore est l'orgueil dans le péché.En effet, si c'est perdre la justice que de s'enorgueillir de la justice, à plus forte raison l'orgueil dans le péché ruinera-t-ilnotre âme complètement et nous chargera-t-il d'une culpabilitéplus grande que les péchés eux-mêmes. C'est pourquoiil est dit : Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est commandé,dites que vous êtes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.)

Si ceux qui ont accompli toute la loi doivent s'humilier, combien plusfaut-il que le pécheur verse des larmes et s'estime le dernier desmisérables. C'est ce que saint Paul indique en disant : Pourquoiplutôt n'avez-vous pas pleuré? (I Cor. V, 2.) Que dites-vous,ô apôtre? un autre a péché et c'est moi qui doispleurer? — Oui ! répond-il : nous sommes liés les uns auxautres à la manière des organes et des membres du corps ;quand le pied reçoit une blessure, ne voyez-vous pas la têtes'incliner vers la terre ? et pourtant qu'y a-t-il de plus vénérableque la tète? Mais, lorsqu'arrive un accident elle ne songe pas àsa dignité : faites comme elle. C'est pourquoi saint Paul nous exhorteà nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, àpleurer avec ceux qui pleurent. (Rom. XII, 15.) C'est pourquoi aussi ildit aux Corinthiens : Et vous n'avez pas pleuré pour éloignerde vous celui qui a commis ce péché. (I Cor. V, 2.) Il nedit pas: et vous n'avez pas senti votre zèle s'enflammer; mais ildit : Et vous n'avez pas pleuré, comme si une contagion, une pesteeût enveloppé toute la ville, comme s'il eût voulu dire: La prière, la confession, les supplications, voilà ce dontvous avez besoin pour chasser le mal de votre cité. Voyez-vous commeil cherche à leur inspirer la crainte ? Comme ces Corinthiens serassuraient à l'idée que le mal s'était arrêtéau seul homme qui avait péché, l'Apôtre les met tousen cause : Ignorez-vous, leur dit-il, qu'un peu de levain corrompt la masseentière (I Cor. V, 6) ? paroles qui signifient ceci : Le mal vason chemin , il atteindra tous les autres membres : vous devez avoir lesmêmes inquiétudes que s'il s'agissait de prendre conseil dansune calamité publique. Ne me dites pas qu'un seul homme a péché! Sachez bien que le péché est un chancre qui ronge peu àpeu tout le corps. Lorsqu'une maison prend feu, les voisins qui ne sontpas encore atteints par les flammes n'éprouvent pas moins de souciet d'anxiété que les malheureuses victimes du fléau; ils prennent toutes les me sures nécessaires pour 'préserverleurs demeures des violences de l'incendie; de même saint Paul exciteles Corinthiens en ces termes: Vous êtes sur un bûcher; prévenezun malheur; éteignez l'incendie avant qu'il s'étende surl'Eglise entière. Si vous négligez le péchésous prétexte qu'il a son siège ailleurs qu'en vous-mêmes,vous êtes déjà fort malades. Cet homme pécheurest membre du corps entier.

3. Comprenez bien encore que, si vous restez paresseux et indifférent,vous serez atteint à votre tour : laissez-vous toucher, sinon parle sort de votre frère, du moins par le vôtre. Arrêtezla peste, détruisez le chancre, enlevez la gangrène. Aprèsavoir dit tout cela et beaucoup d'autres choses encore, il ordonna de livrerle fornicateur à Satan; puis, quand il vit le pénitent revenuà des dispositions meilleures : C'est assez, dit-il, de la punitionqui lui a été infligée par la plupart d'entre vous....Rétablissez solidement votre charité à son égard.(II Cor. II, 6, 8.) Après l'avoir posé comme l'adversaireet l'ennemi de tout le peuple, après l'avoir séparédu troupeau et retranché du corps, voyez quel zèle il déploiepour le ramener et le rattacher à l'Eglise. Il ne dit pas seulement: aimez-le ; mais il dit : rétablissez solidement votre charitéenvers lui, ce qui signifie : montrez-lui une amitié ferme et inébranlable,une chaude affection, un ardent dévouement : accordez-lui une dilectionégale à la haine que vous avez eue d'abord pour son péché.— Qu'est-il arrivé, dites-moi ?Ne l'avez-vous pas livré àSatan ? — Oui, répond l'Apôtre: je l'ai livré aux mainsde Satan, mais non pas pour qu'il y demeure à jamais enchaîné;je (277) l'ai livré pour le délivrer promptement de la tyranniediabolique. Et, comme je l'ai expliqué plus haut, saint Paul redoutele désespoir comme l'arme la plus terrible du démon ; écoutez-le: après avoir dit : rétablissez solidement votre charitéenvers lui, il exprime son motif : de peur que cet homme ne se laisse accablerpar un excès de tristesse. (Ibid. 7.) La brebis est déjàdans la gueule du loup; arrachons-la avant qu'un de nos membres soit dévoréet périsse. Le navire est en péril ; travaillons àle sauver du naufrage avant qu'il soit englouti par l'abîme. De mêmeque la mer en gonflant et en soulevant ses flots de toutes parts submergefacilement une petite barque ; ainsi notre âme est bientôtécrasée par la tristesse qui l'assaille sur tous les points,si personne ne lui tend une main compatissante; et cette tristesse, cettedouleur, qui est notre salut dans l'état de péché,devient notre perte dès qu'elle passe les justes limites. Et voyezavec quel soin l'Apôtre choisit ses expressions ! Il ne dit pas :de peur que le démon ne perde cet homme; mais il dit : de peur quenous ne soyons circonvenus par le démon. (II Cor. II, 11.) Circonvenir,c'est chercher à voler ce qui appartient à autrui : aussi,pour montrer que ce pécheur est devenu étranger au démonet qu'il est rentré par la pénitence au bercail du Christ,saint Paul dit " de peur que nous ne soyons circonvenus par Satan. " SiSatan reprenait possession de cet homme, il nous enlèverait un denos membres, il volerait une brebis dans le troupeau du Christ : le péchéa disparu par la pénitence.

Saint Paul, sachant ce que le démon avait fait à Judas,craignit qu'il ne fît encore ici la même chose. Qu'avait-ilfait à Judas? Judas se repentit : J'ai péché, dit-il,en livrant le sang du juste. (Matth. XXVII, 4.) Le diable entendit cesmots, reconnut que le traître entrait dans une voie meilleure, etrevenait au salut; il redouta une conversion. Il a, dit-il, un maîtredoux et clément qui a versé des larmes sur cet homme quile trahissait, qui a cherché par mille moyens à le toucher: ne le recevra-t-il pas mieux encore quand il le verra pénitent?Il l'a appelé et attiré à lui quand il le savait obstinéet incorrigible; ne fera-t-il pas davantage encore quand il le verra corrigéet repentant? c'est pour cela qu'il est venu se faire crucifier. Que fitle démon ? Il épouvanta Judas, il l'enveloppa de ténèbresen le poussant à un chagrin excessif, il le poursuivit, il l'aiguillonnajusqu'à ce qu'il l'eût amené à se pendre, jusqu'àce qu'il l'eût jeté hors de cette vie; il lui ôta lavolonté de faire pénitence. S'il eût vécu, Judaseût pu conquérir aussi le salut, comme le prouve l'exempledes bourreaux qui crucifièrent le Sauveur. Si le Christ, attachésur la croix, accorda la grâce du salut à ses meurtriers,s'il sollicita et réclama de son Père l'indulgence pour untel forfait, n'est-il pas évident qu'il eût accueilli avecune infinie mansuétude le traître même qui eûtfait une digne pénitence ? Mais celui-ci absorbé par unetristesse mal réglée, n'eut pas la force d'employer jusqu'aubout le remède nécessaire. C'est ce que craignait saint Paulquand il excitait les Corinthiens à arracher le fornicateur de lagueule du démon. Mais pourquoi tant parler des Corinthiens? SaintPierre, après avoir participé aux divins mystères,renia trois fois son Maître ; mais il pleura et effaça tousses péchés. Saint Paul, après avoir étépersécuteur, calomniateur, blasphémateur de la vérité,après avoir poursuivi de sa haine non-seulement le Crucifié,mais tous ses disciples, saint Paul se convertit et devint apôtre.Dieu ne nous demande que de lui fournir une petite occasion et il nousremet tous nos péchés. Je veux vous expliquer une parabolequi confirme ce que je viens d'avancer.

4. Deux frères se partagèrent les biens paternels: l'undemeura dans la maison; l'autre, après avoir dévorétout ce qu'il avait reçu, n'eut pas la force de supporter la hontede sa pauvreté; il s'exila loin de sa patrie. (Luc, XV, 11.) Jemets sous vos yeux cette parabole pour vous montrer que vous pouvez, sivous voulez, obtenir la rémission des péchés que vousavez commis après le baptême : et ce que j'en dis n'a paspour but de vous encourager à l'indifférence, mais de vousretirer du découragement. Cet enfant dissipateur représenteceux qui sont tombés après leur baptême ; j'en voisla preuve en ceci, qu'il est appelé fils : sans le baptême,nul ne saurait porter ce nom. Il avait habité la maison paternelle,il avait eu sa part dans les propriétés paternelles; avantle baptême, nul ne peut toucher aux biens du Père céleste,ni entrer dans son héritage : tous ces traits sont donc une esquissede l'état des fidèles. De plus, il était frèred'un homme sans reproche; or, sans la régénérationspirituelle, il n'y a pas de vraie (278) fraternité. Il tomba audernier degré de la misère que dit-il alors? Je retourneraià mon père. (Luc, XV, 18.) Son père l'avait laissépartir, son père n'avait mis aucun obstacle à sa fuite surune terre étrangère, afin que ce malheureux enfant comprîtbien par sa propre expérience quelle faveur et quel bonheur c'étaitpour lui d'habiter la demeure paternelle. Dieu aussi, après nousavoir parlé sans nous persuader, emploie souvent l'expériencepour faire entrer sa doctrine en nous. C'est ce qu'il déclara auxJuifs; il dépensa par l'organe des prophètes des millierset des milliers de paroles; mais, n'ayant pu ni les convaincre ni les toucher,il voulut les instruire par le châtiment et il leur dit : Votre révoltevous enseignera et votre méchanceté vous corrigera. (Jérém.II, 19.) La parole de Dieu n'avait pas besoin de la confirmation des événementspour être digne de foi; mais comme les Juifs avaient étéassez endurcis et aveuglés pour ne pas ajouter foi aux menaces etaux avertissements du Seigneur, celui-ci, prenant ses précautionspour les empêcher de céder complètement à leurmalice, disposa tout de telle sorte que la force des choses les éclairâtet les corrigeât : il voulut les recouvrer au moins par ce moyen.

Lors donc que l'enfant prodigue eut appris par expérience surla terre d'exil combien il est fâcheux d'abandonner le toit paternel,il y revint; et son père, oubliant l'injure, le reçut àbras ouverts. Pourquoi cela? parce qu'il était père et nonpas juge ! Et des danses, et des festins, et de joyeuses assembléeseurent lieu : la maison était tout entière dans l'allégresse.— Que dites-vous là? Est-ce ainsi qu'on récompense le vice?Non! mon ami, on ne récompense pas le vice, mais le retour de l'enfant;on ne récompense pas le péché, mais la pénitence;on ne récompense pas l'iniquité, mais la conversion. Et voiciqui est mieux encore : comme le fils aîné s'indignait, lepère l'apaise doucement en lui disant : Toi, tu es toujours avecmoi; mais celui-ci était perdu et il est retrouvé; il étaitmort et il est ressuscité. (Luc, XV, 31.) Lorsqu'il faut, dit-il,sauver ce qui va périr, ce n'est le temps ni de juger ni d'examinersévèrement, c'est le moment de la clémence et du pardon.Un médecin ne s'avise pas d'infliger à un malade la punitionet le châtiment de ses fautes au lieu de lui appliquer les remèdesconvenables. Si l'enfant prodigue a mérité une punition,il l'a subie suffisamment pendant son séjour sur la terre de l'exiltout ce temps-là en effet il a été éloignéde nous, il a souffert de la faim, de la honte; il a étéaux prises avec toutes ces misères: c'est pourquoi il étaitperdu et le voici retrouvé; il était mort et le voici ressuscité.N'examinez pas le présent, mais songez à la grandeur descalamités; c'est un frère que vous revoyez, non pas un étranger;c'est à son père qu'il revient, à son pèrequi ne peut pas se souvenir du passé, ou plutôt qui ne peutse souvenir que des choses bonnes à l'entraîner vers cettecompassion, cette miséricorde, cette douceur, cette indulgence quiconviennent si bien à son coeur. C'est pourquoi il se souvient,dit-il, non pas de ce que le prodigue a fait, mais de ce qu'il a souffert;non pas de ce qu'il a dissipé son bien, mais de ce qu'il a endurédes maux infinis. C'est ainsi que Dieu cherche la brebis égaréeavec une ardeur pareille, que dis-je? avec une ardeur plus vive encore.

Le prodigue revient de lui-même à son père; maisle bon pasteur va en personne quérir la brebis ; puis, quand ill'a retrouvée, il la ramène, et il se réjouit pourelle plus que pour toutes les autres qui étaient en parfaite sûreté.Et comment la ramène-t-il ?au lieu de la frapper, il la charge surses épaules, il la rapporte lui-même au bercail. (Luc, XV,4, 6.) Si nous comprenons bien ces paraboles, nous verrons que Dieu, loinde fuir ceux qui reviennent à lui, leur réserve un accueilnon moins cordial qu'à ceux qui ont persévéréconstamment dans la vertu, et que, loin d'exiger d'eux une rude expiation,il va lui-même à leur recherche quand il les a retrouvéset ramenés, il a plus de joie de leur conversion qu'il n'en a dela persévérance des justes qui sont restés en positionsûre. Ainsi, dans le mal ne désespérons pas; dans lebien ne nous enflons pas; lorsque nous avons accompli notre devoir, craignonsque plus tard une folle confiance ne nous fasse tomber; lorsque nous avonspéché, repentons-nous. Ce que j'ai dit en commençant,je le répète : nous enorgueillir quand nous sommes debout,nous désespérer quand nous sommes à terre, c'est dansl'un comme dans l'autre cas trahir notre salut. C'est afin de rendre plusvigilants ceux qui sont debout, que saint Paul a dit: Que celui qui setient ferme prenne garde de tomber (I Cor. X, 12) ; et ailleurs: Je crainsqu'après avoir prêché les autres je ne devienne moi-mêmeun réprouvé. (I Cor. IX, 27.) Mais, (279) pour relever ceuxqui avaient failli et pour exciter de plus en plus leur courage, il écrivaitaux Corinthiens : Puissé-je n'être pas obligé de pleurersur un grand nombre de ceux qui ont péché et qui n'ont pasfait pénitence. (II Cor. XII, 21.) Ces paroles prouvent qu'il nousfaut pleurer les impénitents plutôt que les pécheurs.Le Prophète leur a dit : Est-ce que celui qui est tombé nese relève pas ? Est-ce que celui qui s'est éloignéne revient pas ? (Jér. VIII, 4.) Et David les a exhortésen ces termes : Si vous entendez aujourd'hui sa voix, n'endurcissez pasvos cœurs. (Psaum. XCIV, 8.) Tant que nous pouvons dire aujourd'hui, neperdons pas courage; au contraire, plaçant en notre Maîtrenos plus chères espérances, songeons à sa miséricorde,immense comme l'Océan; chassons le mal de notre conscience, attachons-nousavec courage et confiance à la pratique de la vertu, montrons cessentiments de repentir qui triomphent de tout, afin que, après nousêtre déchargés ici-bas de tout péché,nous puissions comparaître sans crainte devant le tribunal du Christet obtenir ce royaume des cieux, auquel puissions-nous tous participerun jour par la grâce et la charité du Christ Notre-Seigneurqui, avec le Père et l'Esprit-Saint, possède la gloire, l'empireet l'honneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE. Sur le chagrin du roi Achab et sur leprophète Jonas.

1. Vous avez vu, dimanche dernier, un assaut et une victoire : l'assautdonné par le diable, la victoire remportée par le Christ.Vous avez vu comment la pénitence est célébréeet comment le diable succombant à sa blessure, a trembléet frémi. — Pourquoi craindre, ô démon, à l'élogede la pénitence? Pourquoi gémir? Pourquoi frissonner de peur?— Oui,

réplique-t-il, c'est à bon droit que je m'afflige et medésole ! cette pénitence me vole mes meilleurs instruments! Lesquels donc? — La courtisane, l'usurier, le larron, le blasphémateur! — Et, de fait, il est certain que la pénitence lui enlèveplusieurs de ses moyens d'action, renverse sa propre citadelle et le frappelui-même d'un coup mortel : vous le (280) comprenez, mes chers amis,par les faits qu'une récente expérience vous a montrés.Pourquoi donc ne profitons-nous pas de telles instructions, pourquoi nefréquentons-nous pas chaque jour l'église afin d'y embrasserla pénitence? Si vous êtes pécheurs, entrez àl'église afin d'y déclarer vos péchés; si vousêtes justes, entrez à l'église afin que vous ne défailliezpas dans votre justice; dans l'un comme dans l'autre état, notrerefuge est l'église.

Etes-vous pécheur? Ne vous découragez pas, mais entrezen vous mettant à couvert derrière la pénitence. Avez-vouspéché ? Dites à Dieu j'ai péché! Quellepeine faut-il, quel détour, quelle fatigue, quelle inquiétudepour dire ce mot : j'ai péché? Et si vous ne vous proclamezpas pécheur, n'avez-vous pas le diable pour accusateur? Prenez l'avance,enlevez-lui son rôle : son rôle est d'accuser. Pourquoi nele prévenez-vous pas? Pourquoi ne pas dire votre péchéet ne pas purger votre faute, puisque vous savez bien que vous êtesen face d'un accusateur qu'on ne peut faire taire? Avez-vous péché?Entrez donc à l'église et dites à Dieu " j'ai péché." Je n'exige de vous nulle autre chose que celle-là : car la divineÉcriture dit : Pour être justifié, déclare toi-mêmele premier ta faute. (Isaïe XLIII, 26.) Déclarez le péchépour détruire le péché. En cela il n'est besoin nide fatigue, ni de périodes oratoires, ni de dépenses d'argent,ni de rien de pareil : dites un mot, dites-le avec une loyale franchise: j'ai péché. — Mais, objectera quelqu'un, d'où vientque je me délie du péché si je déclare le premiermon péché?-Je vois dans l'Écriture un homme qui déclareson péché et s'en délivre; et j'en vois un autre quine déclare pas son péché et se fait condamner. Caïn,poussé par l'envie, tue son frère Abel l'envie est l'avant-gardedu meurtre; il le surprend dans la campagne, il le fait disparaître.Qu'est-ce que Dieu lui dit? Où est ton frère Abel ? (G en.IV, 9.) S'il l'interroge, ce n'est pas qu'il ignore rien, lui qui connaîttout; mais il veut attirer le meurtrier à la pénitence. Ilmontre assez qu'il n'ignore pas quand il demande: où est ton frèreAbel. Caïn répond: Je n'en sais rien: suis-je donc le gardiende mon frère? — Soit, tu n'es pas son gardien, pourquoi es-tu doncson assassin? tu ne le gardais pas, pourquoi l'as-tu tué? — Au moinsconfesses-tu cela ! Eh bien, tu es coupable, et tu répondras mêmede ce que tu ne l'as pas gardé! Que lui répond le Seigneur?La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi.(Ibid.) Il le confond sur-le-champ; il lui inflige le châtiment nonpas tant à cause du meurtre qu'à cause de son impudence :Dieu ne déteste pas tant le pécheur que l'effronté.II ne reçoit pas Caïn venant à pénitence, certainementparce que celui-ci n'a pas le premier avoué son péché.Que dit-il en effet? Mon péché est trop grand pour qu'ilme soit remis ? (Ibid.) C'est comme s'il disait : j'ai commis une fauteénorme, je ne suis pas digne de vivre. Et que lui répondle Seigneur? Tu seras sur la terre gémissant et tremblant (Ibid.12) : il lui impose une lourde et rude punition. Je ne te frappe pas demort, dit-il, pour ne pas livrer la vérité à l'oubli,mais je fais de toi une loi visible et intelligible pour tous afin queta vie misérable devienne mère de la sagesse. Et Caïns'en alla partout, loi vivante, colonne animée dont le silence faisaitretentir le décret divin avec plus d'éclat que le son destrompettes. Ne faites pas comme moi, disait-il, si vous ne voulez pas souffrircomme moi. Il fut châtié à cause de son impudence;au lieu d'avouer sa faute, il se laissa convaincre, et il fut condamné.S'il l'eût confessée spontanément, il l'eût effacéele premier.

2. Pour bien comprendre que les choses sont comme j'ai dit, comprenezcomment un autre homme, en déclarant lui-même son péché,en a rompu le lien. Allons à David, le prophèteroi; maisje l'appelle plus volontiers du nom de prophète, parce que son royaumese bornait à la Palestine, tandis que ses prophéties ontatteint les limites extrêmes de l'univers; sa royauté s'estécoulée en peu de temps, tandis que ses prophétiesont fait entendre des paroles immortelles. Il est plus facile au soleilde s'éteindre qu'aux paroles de David de tomber en oubli. Davidcommit l'adultère et l'homicide : il vit, dit l'Écriture,une belle femme qui se baignait et il l'aima; ensuite il mit à exécutionson dessein. Le prophète était tombé dans l'adultère,la perle dans la boue; et pourtant il ne reconnaissait pas encore qu'ilavait péché, tant il était endormi par l'ivresse dela passion. Lorsque le cocher est ivre, le char se précipite toutde travers ; or l'âme et le corps sont entre eux comme le cocheret le char; si l'âme est dans les ténèbres, le corpsroule dans la fange. Tant que le cocher reste debout et ferme, le charfait bonne route : que le cocher vienne à (281) faiblir et àne pouvoir plus tenir les guides, dès lors le char aussi se voiten danger. Ainsi en est-il de l'homme, tant que l'âme est sobre etvigilante, le corps reste pur; dès que l'âme s'obscurcit,le corps se vautre dans la boue, dans la volupté. Mais revenonsà David. Il avait commis un adultère, il ne le connaissaitpas: il n'était incriminé par personne, et cela aux dernièreslimites de sa vieillesse! Apprenez que si vous êtes négligent,vos cheveux blancs ne vous serviront de rien, et, qu'au contraire, si vousêtes vigilant, votre jeunesse ne pourra pas vous nuire. Ce n'estpas l'âge qui fait les moeurs, c'est la droiture de la volonté: Daniel n'avait que douze ans et il fut pris pour juge ; les vieillardscomptaient des jours nombreux et ils inventèrent la fable de l'adultère(Dan. XIII, 45 et suiv.) ; aux uns la vieillesse ne servit de rien, àl'autre la jeunesse ne nuisit en rien. Et pour comprendre que ce n'estpas l'âge, mais la disposition de la volonté qui nous faitjuger des actions vraiment sages, voyez David! il est arrivé àun âge avancé, et c'est avec des cheveux blancs qu'il tombeen adultère, qu'il commet un homicide, qu'il se laisse prendre parla passion, au point de ne pas se douter lui-même qu'il pèche; son guide, sa conscience est enivrée d'incontinence.

Dieu lui envoie Nathan, le prophète vient au prophète;c'est ainsi qu'on agit à l'égard du médecin : quandl'un d'entre eux est malade, alors il a besoin d'un autre. Voilàce qui arrive ici; un prophète avait péché, un prophètese trouva pour apporter le remède. Nathan vient donc à lui,mais il ne commence pas, dès le seuil de la porte, à le gourmanderet à lui dire : Scélérat, maudit, fornicateur, assassinquoi ! Dieu t'a comblé de tant d'honneurs et tu violes ses commandements?Il ne dit rien de pareil afin de ne pas le rendre plus obstiné encoredans son crime ; les fautes dénoncées en public ne font queprovoquer le pécheur à l'impudence. Il vient donc àlui, et il lui arrange habilement la parabole d'un procès; que dit-il?O roi! j'ai à plaider devant vous. Un homme était riche,un mitre était pauvre ; le riche possédait de nombreux troupeauxde boeufs et de moutons, le pauvre n'avait qu'une seule brebis qui buvaitdans sa coupe, qui mangeait à sa table, qui dormait sur son sein.Ici le prophète désignait l'amour du mari pour son épouse.Un étranger lui étant venu , le riche ne touche pas àses troupeaux, il prend la brebis du pauvre et l'égorge. (II Rois.XII, 1-15.) Voyez comment le prophète dispose le tissu de son récit,comment il tient le fer caché sous l'éponge? Que fait leroi? S'imaginant avoir à juger l'affaire d'autrui , il porte sur-le-champsa sentence; voilà comment les hommes ont coutume d'en user, ilsportent et prononcent volontiers et sévèrement leur jugementcontre les autres. Vive le Seigneur! dit David, ce riche méritela mort, et il paiera la brebis au quadruple. Que répond Nathan? Il ne caresse pas longtemps la plaie, il la découvre de suite,il en fait rapidement la section afin de ne pas laisser perdre la sensationde la douleur. C'est vous, ô roi! Et que dit le roi? J'ai péchécontre le Seigneur. Il ne dit pas: Qui es-tu pour me reprendre de cettesorte? qui t'a donné mission pour me parler avec cette liberté?quelle audace te pousse à agir ainsi ? Il ne dit rien de pareil,mais il reconnaît son péché en ces termes: J'ai péchécontre le Seigneur. Que lui répond Nathan? Et le Seigneur a remiston péché. Tu t'es condamné toi-même, moi, jete fais grâce de la peine; en confessant ton péchéfranchement tu en as rompu la chaîne, tu as appelé toi-mêmele châtiment, moi je décline ma sentence. Voyez-vous comments'accomplit le mot de l'Ecriture : Dis toi-même le premier tes péchés,afin que tu sois justifié ? (Isaïe, XLIII, 26.) Et quelle difficultéy a-t-il à déclarer soi-même le péché?

3. Vous avez encore une autre voie de pénitence : laquelle donc?C'est de pleurer votre péché. Avez-vous péché? Versez des larmes et vous rompez votre chaîne. Mais en quoi consistece labeur? Je ne vous demande pas que vous parcouriez les mers, ou quevous débarquiez en quelque port éloigné, ni que vousvous mettiez en course, ni que vous accomplissiez de lointaines pérégrinations,ni que vous exposiez vos biens, ni que vous subissiez L'épreuvedes flots irrités ; que demandé-je donc? que vous pleuriezsur les fautes que vous avez commises ! — Mais, dites-vous, comment sefait-il que par mes larmes je me délivre du péché?— Vous en trouvez la preuve dans la divine Ecriture. Il était unroi nommé Achab, duquel il est attesté qu'il étaitjuste ; mais, sous l’influence de sa femme Jézabel, il régnapour le mal. Ce roi eut fantaisie de posséder la vigne d'un Jezraélitain,Naboth ; il lui dépêcha un messager pour lui dire : (282)Donne-moi ta vigne que je convoite; et, en échange, accepte de moiou de l'argent ou un autre terrain. Naboth répondit : Dieu me préservede te vendre l'héritage de mes pères ! Achab avait enviede la vigne, mais il ne voulait pas violenter l'homme, de telle sorte qu'iltomba malade de cette contrariété. Jézabel entra prèsde lui : cette espèce de femme impudente et emportée, chargéede souillures et de malédictions, lui dit : Pourquoi te chagriner,pourquoi refuser les aliments? Lève-toi et mange : je ferai en sorteque tu aies la vigne de Naboth le Jezraélitain. Et sur-le-champelle écrivit aux anciens, sous le couvert du roi, une lettre conçueen ces termes : Publiez un jeûne et trouvez contre Naboth de fauxtémoins qui déclarent qu'il a béni Dieu et le roi,c'est-à-dire qu'il a blasphémé. O jeûne pleind'une suprême iniquité ! Ils le publièrent afin d'accomplirun meurtre. Qu'arriva-t-il? Naboth fut lapidé et mourut. Dèsqu'elle en eut connaissance, Jézabel dit à Achab : Debout! et prenons possession de la vigne : Naboth est mort. Achab eut un momentde regret; mais pourtant il entra dans la vigne et s'en empara. Dieu luidéputa le prophète Elie : Marche, dit-il, et déclareà Achab : puisque tu as tué et usurpé, ton sang aussisera versé, les chiens lécheront ton sang, les prostituéesse laveront dans ton sang. (III Rois, XXI.) La colère divine frappe,la sentence est portée, la condamnation s'accomplit. Où Dieuenvoie-t-il le prophète ? Voyez : c'est dans la vigne même;là où fut le péché, là est le châtiment.Que dit-il? Achab l'aperçoit et s'écrie : Toi, mon ennemi,tu as bien su me trouver! comme s'il disait : tu m'as surpris en faute,car j'ai péché aujourd'hui, tu as bonne occasion de m'écraser! Toi mon ennemi, tu as bien su me trouver ! En effet Elie ne cessait dereprendre Achab ; et celui-ci, ayant conscience de sa culpabilité,disait : Tu me réprimandais sans cesse; mais en ce moment c'està juste titre que tu me foules aux pieds. Il savait bien qu'il avaitpéché. Elie lui dénonce en face la sentence divine.Puisque tu as tué et usurpé, puisque tu as versé lesang du juste, ton propre sang sera aussi versé; les chiens s'enabreuveront et les prostituées s'en laveront. A ces paroles, Achabest saisi de douleur, il gémit sur son péché, il reconnaîtson iniquité et Dieu retire le jugement porté contre lui;mais auparavant Dieu s'en explique à Elie, de peur que ce prophètene soit regardé comme menteur et ne se conduise comme Jonas.

La même chose en effet arriva à Jonas. Dieu lui dit : va,prêche dans la cité de Ninive, où habitent cent vingtmille hommes sans compter les femmes et les enfants : encore trois jourset Ninive sera détruite. (Jonas, I, 2.) Jonas, qui connaissait bienla miséricorde de Dieu, ne voulait pas y aller. Que fit- il? Ils'enfuit; il se disait J'irai prêcher; mais vous, qui êtessi bon pour les hommes, vous changerez votre sentence, et moi je seraimis à mort comme faux prophète. La mer, après l'avoirreçu, ne l'ensevelit pas; elle le rendit à la terre; ellele conserva sain et sauf pour Ninive ; en bon serviteur, l'océangarda cet autre serviteur de Dieu. Jonas, dit l'Ecriture, descendit àla côte pour s'enfuir; trouvant un navire en partance pour Tharsis,il paya son nolis et s'y embarqua. (Jon. I, 2.) Où fuis-tu, Jonas?Pars-tu pour une autre terre ? Mais la terre dans toute sa plénitudeappartient au Seigneur ! Vas-tu sur les flots ? Mais ignores-tu que lamer est à lui; c'est lui qui l'a faite ! — Vas-tu dans les cieux?mais n'as-tu pas entendu David qui chantait : Je verrai les cieux qui sontl'oeuvre de vos doigts ? (Ps. VIII, 4.) Poussé par la frayeur ,Jonas croyait fuir : en réalité nul ne peut fuir Dieu. Dèsque les flots l'eurent rendu, dès qu'il fut arrivé àNinive, il se mit, à prêcher et à dire : Encore troisjours et Ninive sera détruite. Mais, qu'il se soit mis en fuitedans cette idée que Dieu, si doux aux hommes, reviendrait sur lesmenaces terribles qu'il leur faisait annoncer, et que le prophètepasserait pour imposteur, comprenez-le par les indications que celui-cifournit lui-même. En effet, après avoir prêchédans Ninive, il sortit de la ville et se mit à observer ce qui allaitarriver. Quand il vit que les trois jours étaient passéset qu'aucune des malédictions annoncées ne s'étaitréalisée, alors il se remit en mémoire sa premièrepensée et il dit : Ne sont-ce pas les paroles que j'ai dites, queDieu est miséricordieux, qu'il est patient, qu'il change d'avissur les maux qu'il veut infliger aux hommes? (Jon. IV, 2.) Pour éviterqu'il n'arrivât à Elie la même chose qu'à Jonas,Dieu lui exposa le motif pour lequel il fit grâce à Achab.Que lui dit-il? As-tu vu comme Achab est venu à moi triste et gémissant? Est-ce que j'agirai méchamment comme lui ? (III Rois, XXI, 29.)Ah ! voilà le maître qui (283) se fait l'avocat de son serviteur;voilà Dieu qui fait l'apologie d'un homme devant un autre homme! Ne t'imagine pas, dit-il, que je l'épargne sans raisons : il achangé ses moeurs, j'ai changé, j'ai tempéréma colère. Qu'on ne te regarde pas comme faux prophète, cartu as dit la vérité . s'il n'eût changé sesmoeurs, il eût souffert les maux dont ma sentence le menaçait;mais, parce qu'il s'est converti, moi aussi j'ai laissé tomber macolère. Et Dieu dit à Elie : As-tu vu comme Achab est venuà moi triste et gémissant? Je n'agirai pas selon ma colère.— Et vous, voyez-vous comment les larmes délivrent du péché?

4. Vous avez encore une troisième voie de pénitence. Sije vous montre ces voies si nombreuses, c'est afin que leur diversitévous rende le salut facile. Quelle est donc cette troisième voie?C'est l'humilité : soyez humble et vous rompez la chaîne devotre péché. Ici encore vous trouvez la preuve dans l'Ecriture,dans la leçon que nous donnent le publicain et le pharisien. (Luc,XVIII, 10.) Le pharisien et le publicain, dit l'Evangile, montèrentau temple pour prier; le pharisien commença par énumérerses vertus : moi, dit-il, je ne suis pas pécheur comme tout le mondeni comme ce publicain. Pauvre homme ! misérable coeur ! Tu as condamnétout l'univers en bloc, pourquoi écraser aussi ton voisin ? N'était-cepas assez d'attaquer tout le monde, sans condamner encore ce publicain?De la sorte tu infliges le blâme à tous les hommes et tu nefais pas grâce à un seul : Je ne suis pas comme le reste deshommes, ni comme ce publicain : je jeûne deux fois la semaine, jedonne aux pauvres la dîme de ce que je possède. Voilàle langage de l'arrogance. Malheureux, tu prononces le jugement du genrehumain, soit ! Mais pourquoi incriminer jusqu'à ton voisin, jusqu'àce publicain? Ne serais-tu pas satisfait d'avoir accusé l'univers,si tu n'accusais encore ton compagnon? — Mais que fait le publicain? Aprèsavoir entendu tout cela, il ne dit pas : Et toi, qui donc es-tu pour medire de pareilles choses? Comment connais-tu ma vie? Tu n'as ni converséavec moi, ni habité avec moi, ni passé ton temps avec moi.Pourquoi t'enorgueillir si fort? Qui donc rend témoignage de tesbonnes oeuvres? Pourquoi te louer toi-même? Pourquoi te flatter toi-même?Le publicain ne dit rien de semblable; mais, courbant la tête, iladora le Seigneur et s'écria : Seigneur, ayez pitié de moi,qui suis pécheur ! Le publicain s'humilie et il est justifié.Le pharisien descendit du temple après y avoir perdu la justice,et le publicain après l'y avoir acquise . les paroles de l'un eurentplus de mérite que les actes de l'autre. Celui-là perditla justice avec ses oeuvres ; celui-ci obtint la justice par une paroled'humilité. Et encore n'était-ce point proprement l'humilité,laquelle consiste en ce que celui qui est grand s'abaisse lui-même.Le fait du publicain n'était pas humilité, mais vérité: ses paroles étaient vraies, puisqu'il était pécheur.

5. Qu'y a-t-il en effet de pire qu'un publicain? Il exploite les calamitésd'autrui, il tire profit des peines d'autrui ; il ne daigne pas voir lemalheur pourvu qu'il en tire une part de bénéfice. L'iniquitédu publicain atteint le comble. Le publicain n'est rien autre que la violencequi se met à l'aise, l'iniquité légalisée,la rapine sous un masque honnête. Quoi de pire que le publicain établisur la grande route ? Il moissonne les fruits du travail d'autrui; quandil s'agit de peine, il ne se donne nul souci; mais quand arrive le gain,il prend sa part dans ce qu'il n'a pas gagné. Donc, si le publicain,qui était un pécheur de ce genre, a obtenu un tel pardonen faisant preuve d'humilité, combien plus le méritera l'hommevertueux et humble! Si vous confessez vos péchés et si vouspratiquez l'humilité, vous êtes justifié. Voulez-voussavoir ce qu'est l'homme humble? Regardez saint Paul qui le fut vraiment,saint Paul, le docteur de toute la terre, l'orateur des âmes, levase d'élection, le port du salut, la forteresse inexpugnable, saintPaul qui, avec sa petite taille, embrassait le monde entier et le parcouraiten tous sens comme un aigle : voyez-le qui s'abaisse, ce sage qui se faitignorant, ce riche qui se fait pauvre. Je l'appelle vraiment humble celuiqui a épuisé le cours de travaux innombrables, qui a remportésur le diable des milliers de trophées, qui a prêchéet dit : La grâce n'a pas été stérile en moi,mais j'ai travaillé plus que tous (I Cor. XV, 10) ; qui a subi lesprisons, les blessures et les coups, qui a pris le monde dans ses épîtrescomme dans un divin filet; celui qui fut appelé par une voix céleste,il était humble quand il disait : Moi, je suis le dernier des apôtres,je ne suis pas digne d'être appelé apôtre. (I Cor. XV,9.) Quelle grandeur d'humilité ! Saint Paul a de lui-mêmesi basse opinion (284) qu'il se range le dernier! Je suis le dernier desapôtres, je ne suis pas digne d'être appelé apôtre.C'est la vraie humilité que de se mettre au-dessous de tous et dese proclamer le dernier. Songez à ce qu'était celui qui proféraitde telles paroles : Paul, l'habitant des cieux revêtu d'un corps,la colonne de l'Eglise, l'ange terrestre, l'homme angélique! Jem'arrête avec joie en face de cet homme toutes fois, que j'aperçoisl'éclatante beauté de sa vertu le soleil à son lever,lançant ses splendides rayons, ne réjouit pas mes yeux commel'aspect de saint Paul illumine mon âme. Le soleil sans doute éclairenotre visage, saint Paul nous enlève jusqu'aux voûtes mêmesdu ciel; il rend notre âme plus sublime que le soleil, plus hauteque la lune tant est grande la puissance de la vertu ! d'un homme ellefait un ange, elle porte l'âme comme sur des ailes jusqu'aux cieux.Cette vertu, Paul nous l'a enseignée; efforçons-nous d'endevenir les courageux imitateurs. Mais il ne faut pas sortir de notre sujet;mon but était de vous montrer que l'humilité est la troisièmevoie de pénitence, que le publicain ne fit pas précisémentacte d'humilité, mais qu'il dit la vérité en mettantses péchés à nu, et qu'il se justifia, non pas endéboursant de l'argent, non pas en parcourant la mer en tous sens,non pas en faisant une longue route à pied, non pas en se montrantgénéreux pour ses amis, non pas en dépensant un tempsconsidérable, ruais en pratiquant l'humilité; par làil obtint la justification, il fut jugé digne du royaume des cieux,duquel puissions-nous tous devenir participants, par la grâce etla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quigloire et force appartiennent dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

TROISIÈME HOMÉLIE. De l'aumône et des vierges.

1. Savez-vous le point de départ de notre dernier discours etsa conclusion; savez-vous de quel sujet à quel autre les parolesde la précédente homélie ont passé? Je croisque vous l'avez oublié; et je ne vous en accuse ni ne vous en blâme: moi, je m'en souviens. Chacun de vous a femme et enfants, chacun de vousa le souci de, foutes les affaires domestiques; les uns sont occupésà l'armée, les autres sont artisans, tous sont absorbéspar (285) des emplois divers. Mais nous, c'est à la parole divineque nous donnons nos soins, à elle que nous pensons, à elleque nous consacrons notre temps. Aussi, n'êtes-vous pas àcensurer, mais plutôt à louer pour votre zèle, carvous ne nous avez pas abandonné un seul dimanche; laissant toutde côté, vous accourez à l'église en ce jour.La plus belle gloire de notre cité ne consiste pas à avoirdes marchés et des faubourgs, des palais dorés et des sallesde festin, mais à avoir une population zélée et active.L'arbre généreux se connaît non pas aux feuilles, maisaux fruits. Nous l'emportons sur les animaux irraisonnables précisémentparce que nous avons la parole, que nous communiquons par la parole, quenous aimons la parole. L'homme qui n'aime pas la parole a moins de sensque les bêtes de somme, puisqu'il ne sait pas pourquoi il est honoré,pourquoi il mérite de l'être. Le Prophète a sagementdit : L'homme qui était élevé en honneur, n'a pascompris; il a été comparé aux animaux, il est devenusemblable à eux. (Psal. XLVIII, 13.) O homme, toi qui possèdesle privilège de la parole., tu n'aimes pas la parole ! Quelle sera,dis-moi, ton excuse?Aussi, m'êtes-vous plus intimement chers quetout au monde, vous qui accourez à la parole de la vertu, vous quimettez au-dessus de toutes vos affections la parole divine ! — Mais allons,entreprenons notre sujet, développons la suite de ce que nous avonsrécemment expliqué : je suis votre débiteur et jepaie une dette avec joie; ce payement, loin de m'apporter l'indigence,augmente ma richesse. Dans les affaires temporelles, le débiteurfuit son créancier pour éviter de payer; moi au contraire,je vous poursuis pour vous payer et je fais bien. : dans les affaires temporelles,s'acquitter c'est s'appauvrir, tandis que dans la dispensation de la parole,s'acquitter c'est s'enrichir. Je cite un exemple: je dois une somme àun créancier; si je la verse en payement, elle ne peut êtreen même temps entre ses mains et entre les miennes; elle me quittepour lui appartenir; si au contraire je répands la parole de Dieu,elle me reste et elle devient le partage de tous ; si je la retiens, sije ne la communique pas, c'est alors que je suis pauvre; mais si j'en faislargesse, c'est alors que je m'enrichis. Quand je ne distribue pas la parole,je suis seul riche; quand je la communique, j'en retire avec vous tousle profit.

Eh bien ! payons donc notre dette ! mais quelle est-elle? Nous entreprenionsdernièrement un sermon sur la pénitence et nous disions queles voies en sont nombreuses et variées pour nous rendre le salutfacile. Si Dieu ne nous eût donné qu'une seule voie de pénitencenous l'eussions refusée en disant : Nous ne pouvons pas la suivre,nous ne pouvons pas nous sauver ! Mais voici que nous coupons cette objectionpar le pied ! Ce n'est pas une voie de pénitence que Dieu vous donne,ni deux, ni trois; c'en est une foule et très-diverse, afin queleur multitude vous rende aisée votre ascension vers le ciel. Nousdisions que la pénitence est facile, qu'elle n'impose pas un lourdfardeau. Etes-vous pécheur? Entrez à l'église et dites: j'ai péché, votre péché est remis. Nous avonsapporté l'exemple de David, qui, après avoir commis un péché,en brisa ainsi le lien. Puis, nous avons établi la deuxièmevoie de pénitence : pleurer sur le péché; nous avonsdit : quelle grande difficulté y a-t-il en cela? Il ne s'agit nide débourser de grandes sommes, ni de faire à pied une longueroute, ni d'accomplir rien de pareil, mais seulement de pleurer sur lepéché commis; nous avons déduit cette conclusion del'Écriture qui nous nous montre Dieu changeant ses desseins surAchab, parce que celui-ci pleura et gémit ; le Seigneur lui-mêmes'en expliqua à Elie : As-tu vu comment Achab est venu àmoi dans les pleurs et les gémissements? Je n'agirai pas selon macolère. (III Rois. XXI, 29.) Enfin nous avons touché la troisièmevoie de pénitence, nous avons cité, d'après l'Écriture,le pharisien et le publicain : le pharisien, vaniteusement fanfaron, perdla justification; le publicain, rempli d'humbles sentiments, en recueilleau contraire tous les fruits, et, sans accomplir aucune oeuvre laborieuse,il se justifie : il donne des paroles, il gagne des réalités.Maintenant, poursuivons la suite de notre sujet, ouvrons la quatrièmevoie de pénitence. Quelle est-elle? C'est l'aumône, cettereine des vertus, cette excellente patronne, qui élève rapidementles hommes jusqu'aux voûtes des cieux. C'est une grande chose quel'aumône; aussi Salomon criait-il : Grand est l'homme, vénérableest l'homme miséricordieux! (Prov. XX, 6.) L'aumône a desailes puissantes : elle fend l'air, dépasse la lune, s'élanceplus loin que les rayons du soleil, pénètre jusqu'aux sommetsdu ciel. Elle ne s'arrête pas encore là; elle franchit lescieux eux-mêmes, elle laisse en arrière (286) les troupesangéliques, les choeurs des archanges et toutes les puissances supérieures;elle se présente au trône même du Roi éternel.Voilà ce que vous apprend l'Écriture, quand elle dit : Corneille,tes aumônes sont montées en la présence de Dieu. (Act.X, 4.) Ce mot en la. présence de Dieu signifie ceci : lors mêmeque tu aurais des péchés en foule, ne crains rien si tu asl'aumône pour avocate. Aucune des puissances d'en-haut ne lui résiste;elle réclame la dette, tenant en main son droit écrit : c'estla parole du Maître en personne : Celui qui a fait du bien au plushumble de ceux-ci, c'est à moi-même qu'il l'a fait. (Matt.XXV, 40.) Ainsi donc, votre aumône aura plus de poids que tous vospéchés ensemble, quelque nombreux qu'ils soient.

2. N'avez-vous pas compris dans 1'Evangile la parabole des dix vierges? elles gardèrent la virginité; mais, comme elles n'avaientpas l'aumône, elles furent exclues des noces de l'Époux. Ilétait dix vierges, cinq folles et cinq sages. (Matt. XXV, 2.) Lessages avaient une provision d'huile; les folles n'en avaient pas et laissaientleurs lampes s'éteindre. Les folles allèrent trouver lessages et leur dirent : Donnez-nous de l'huile de vos vases. J'ai honteet confusion, je pleure d'entendre une vierge appelée folle ; jerougis quand ces mots accouplés frappent mon oreille ! Aprèsavoir pratiqué une vertu si belle, après avoir tant combattupour la conservation de la virginité, après avoir élevéleur corps à une céleste sublimité, après avoirrivalisé avec les esprits angéliques, après avoirsurmonté la fièvre ardente, la flamme de la volupté,elles sont appelées folles et folles à bon droit; puisque,après avoir accompli la grande oeuvre, elles échouent dansun détail. Et les folles s'approchant des sages, leur dirent : Donnez-nousde l'huile de vos vases. Celles-ci répondirent : Nous ne pouvonsvous en donner, de peur qu'il n'y en ait point assez pour nous et pourvous. (Matt. XXV, 8.) Ce n'était ni la dureté de coeur, nila méchanceté qui les faisait agir de la sorte, mais l'embarrasdu moment l'Époux était sur le point d'arriver. Elles avaienttoutes leurs lampes; mais les unes avaient réservé l'huile,et les autres non.

Or, la flamme représente la virginité, et l'huile l'aumône;de même que la flamme s'éteint si elle n'est alimentéepar l'huile; ainsi périt la virginité si elle ne se soutientpar l'aumône. Donnez-nous de l'huile de vos vases, disent les unes.Nous ne pouvons vous en donner, répondent les autres. Cette parolene vient pas d'un mauvais sentiment, mais d'une crainte prudente : il n'yen aurait peut-être pas assez pour nous et pour vous; nous avonspeur qu'en cherchant toutes à entrer, nous ne soyons toutes laisséesdehors; mais retournez sur vos pas et achetez-en auprès des marchands.Quels sont les marchands de cette huile? Ce sont les pauvres, assis auxportes de l'église pour recevoir l'aumône. Et combien paie-t-on?Ce qu'on veut ! Je ne fixe pas de prix, afin que vous ne fassiez pas objectionde votre indigence. Achetez pour ce que vous avez. Avez-vous une obole?Achetez le ciel, non pas que le ciel se vende à vil prix, mais parceque Dieu est doux aux hommes. N'avez-vous pas même une obole? Donnezun verre d'eau : Celui qui donnera à cause de moi un verre d'eaufroide à quelqu'un de ces petits, celui-là ne perdra passa récompense. (Matth. X, 42.) Le ciel est un négoce, uneaffaire à traiter : et nous perdons notre temps ! Donnez un morceaude pain et recevez le paradis; donnez peu et recevez beaucoup; donnez cequi meurt et recevez ce qui est immortel; donnez le corruptible et recevezl'incorruptible. S'il y avait grande foire, amenant ensemble l'abondanceet le bas prix des denrées, de telle sorte que tout se vendîtpresque rien, est-ce que vous ne mettriez pas vos propriétésà l'encan? est-ce que vous ne laisseriez pas tout de côtépour vous rendre maître de ce coup de commerce? Là oùne sont que des biens périssables, vous déployez tant d'énergie;et là où se traite une affaire d'éternité,serez-vous si lâche et si indifférent? — Donnez au pauvre,afin que, si vous êtes vous-même obligé de vous taire,des milliers de voix puissent répondre pour vous, lorsque votreaumône s'élèvera et plaidera votre cause : l'aumôneest la rançon de l'âme. Aussi, de même qu'aux portesde l'église sont placés des vases pleins d'eau dans lesquelsvous lavez les mains de votre corps, de même à vos portessont assis les pauvres qui vous offrent à purifier les mains devotre âme. Avez-vous lavé dans l'eau vos mains corporelles?lavez dans l'aumône vos mains spirituelles ! Ne prétextezpas la pauvreté: la veuve donnait à Elie l'hospitalitéau sein d'une extrême indigence, et, loin de s'en faire une excuse,elle accueillit le prophète avec une (287) grande joie (III Rois.XVII) ; aussi recueillit-elle une récolte digne de sa vertu, ellemoissonna l'épi de son aumône. Mais quelqu'un de mes auditeursdira peut-être : Amenez-moi aussi un Elie ! — Que parlez-vous d'Elie? C'est le maître d'Elie que je vous amène, et vous ne lenourrissez pas ! Comment donc recevriez-vous Elie, si vous le rencontriez?Voici la sentence du Christ, du Maître universel : Quiconque feradu bien à l'un de ces petits, c'est â moi qu'il le fera. (Matth.XXV, 40.) Si le roi invitait un homme à sa table et disait àses serviteurs assemblés : Rendez en mon nom de grandes actionsde grâces à cet homme; il m'a nourri et logé sous sontoit dans ma détresse; il m'a comblé de nombreux bienfaitsdans le temps de mes infortunes, est-ce que chacun ne sacrifierait pastout son avoir en faveur de cet homme auquel le roi voudrait témoignersa reconnaissance? est-ce que chacun ne ferait pas son éloge? Est-ceque chacun ne s'empresserait pas de se recommander à lui et de rechercherson amitié?

3. Cette seule parole ferait la gloire et le bonheur de celui en faveurde qui elle serait dite, et ce n'est que la parole d'un homme; essayezd'après cela de vous représenter le Christ en ce grand jouroù il fera, en présence de ses anges et de toutes les puissancescélestes, l'appel de ses créatures et dira : Celui-ci surla terre m'a donné l'hospitalité ; celui-ci m'a prodiguémille bienfaits; celui-ci m'a recueilli dans mon exil quand j'étaisétranger, imaginez ensuite la sainte confiance du juste au milieudes anges, son bonheur au milieu du peuple céleste ! Celui de quile Christ rend témoignage, pourrait-il ne pas jouir d'un créditsupérieur à celui des anges mêmes ? L'aumôneest donc une grande chose, mes frères ! Embrassons-la comme l'oeuvresans pareille ! Elle est assez puissante pour effacer tous les péchéset pour écarter de vous le jugement : devant le juge vous vous taisez,et elle se tient à côté de vous et plaide votre cause;bien plus, vous vous taisez, et elle fait retentir ses mille et mille voixqui vous bénissent. Donnez selon la mesure de votre pouvoir, donnezdu pain; si vous n'avez pas de pain, donnez une obole; si vous n'avez pasune obole, donnez un verre d'eau seulement; si vous n'avez pas mêmecela, compatissez aux misères d'autrui, et vous gagnez la récompense.La récompense appartient, non pas à l'action faite par contrainte,mais à la bonne volonté. Tandis que nous discourons sur cepoint, la pensée des dix vierges nous échappe : revenonsà notre sujet : Donnez-nous de l'huile de vos lampes. — Nous nepouvons vous en donner, nous craignons qu'il n'y en ait pas assez pourvous et pour nous; mais retournez sur vos pas et achetez-en auprèsdes marchands. — Les vierges folles étaient parties pour faire leuremplette, l'époux arriva ; les vierges qui avaient leurs lampesallumées entrèrent avec lui et la porte de la chambre nuptialefut fermée. (Matth. XXV, 10.) Les cinq folles arrivèrentaussi et frappèrent à la porte en criant : ouvrez-nous; maisl'époux leur répondit de l'intérieur : retirez-vous: je ne vous connais pas! Après tant de peine qu'elles avaient prise,qu'entendirent-elles ? Je ne vous connais pas, c'est-à-dire, commeje l'ai énoncé plus haut, qu'elles possédèrentvainement et inutilement le riche trésor de la virginité.

Examinez après quels travaux accomplis elles se virent exclues! C'est après avoir réfréné l'incontinence,après avoir lutté d'émulation avec les vertus d'en-haut,après avoir dédaigné les choses de ce monde, aprèsavoir enduré de terribles feux, après avoir franchi milleobstacles, après avoir pris leur essor de la terre vers le ciel,après avoir conservé intact le sceau de leur corps, aprèsavoir acquis le grand honneur de la chasteté , après avoirrivalisé avec les anges, après avoir foulé aux piedsles nécessités corporelles, après avoir mis la natureen oubli, après avoir accompli dans leur corps matériel cequi fait le privilège des esprits immatériels, aprèsavoir conquis la possession inexpugnable de cette belle virginité,après tout cela, elles entendirent : Eloignez-vous de moi ; je nevous connais pas. Et n'allez pas vous imaginer que ce soit une petite grandeurque celle de la virginité ! La virginité est telle que pasun des anciens n'a pu la conserver. Nous devons à une grâceexceptionnelle que les choses qui furent si redoutables aux prophèteset aux anciens justes sont devenues maintenant aisées et faciles.Quelles étaient ces choses si lourdes et si dures ? La virginitéet le mépris de la mort: mais aujourd'hui de simples jeunes fillesmêmes ne s'en font nulle frayeur. La possession de la virginitéétait autrefois tellement difficile que personne parmi les anciensn'eut la force de s'y exercer. Noë fut juste et sa vertu fut attestéede Dieu; mais il eut (288) commerce avec une femme. Abraham et Isaac furentaussi, comme lui, les héritiers de la promesse; mais ils eurentcommerce avec une femme. Joseph le chaste refusa énergiquement decommettre le crime de l'adultère; mais il eut, lui aussi, commerceavec une femme. C'est qu'alors la profession de virginité étaitune lourde charge : la virginité n'est devenue robuste que depuisque la fleur de la virginité a germé. Aucun des anciens n'adonc pu la pratiquer, parce que c'est une grande affaire que de dompterle corps. Tracez-moi le portrait de la virginité et vous apprendrezla grandeur de cette vertu : elle a encore à soutenir chaque jouret de tous côtés une guerre qui ne peut lui laisser reposni trêve, une guerre pire que celle des barbares. Les barbares eneffet gardent des instants de relâche par suite des traitéstantôt ils se lancent au combat et tantôt ils s'arrêtent;ils observent un certain ordre, ils respectent certains temps ; mais laguerre contre la virginité n'a jamais de suspension d'armes. Celuiqui pousse cette guerre est le démon qui ne sait pas épierpatiemment l'occasion d'entrer en campagne, qui n'attend pas de renfortspour engager la lutte; il est toujours debout cherchant à surprendrela vierge au dépourvu pour la frapper d'un coup mortel: la viergene peut jamais cesser la bataille, elle porte partout avec elle le combatet l'ennemi. Les condamnés eux-mêmes, après avoir comparusous les yeux du juge au temps nécessaire, ne sont pas tourmentésde cette sorte ; mais la vierge, en quelque lieu qu'elle aille, conduitavec elle son juge et traîne son adversaire qui ne lui donne de reposni le soir ni la nuit, ni à l'aurore ni en plein jour, qui l'attaquepartout, en lui suggérant des images voluptueuses, en lui mettantle mariage en tête afin de chasser de son coeur la vertu et d'y fairenaître le péché, afin d'en arracher la continence etd'y semer l'impureté. A chaque heure il met le feu à ce foyerde la volupté qui brûle si agréablement. Imaginez doncquel est le labeur de cette entreprise ! Et pourtant, malgré toutcela, les vierges folles entendirent cette parole : Eloignez-vous de moi,je ne vous connais pas!

Voyez combien c'est une grande chose que la virginité : quandelle a l'aumône pour soeur, aucun obstacle ne lui résiste,elle est supérieure à tout. C'est pourquoi, si les cinq follesn'entrèrent point en la chambre nuptiale, c'est qu'elles n'eurentpas l'aumône avec la virginité. Quelle honte ! Elles ont vaincula volupté et n'ont pas méprisé l'argent; vierges,elles ont renoncé à la vie, et crucifiées, elles ontaimé les biens de la vie. Plût à Dieu que vous eussiezsouhaité un mari ! votre faute eût été moindre;vos désirs eussent eu pour objet ce qui est de même natureque vous, tandis que présentement votre culpabilité est plusgrave, parce que vous avez désiré ce qui est d'une natureétrangère. Que celles qui se trouvent soumises à unmari se montrent inhumaines et dures, soit; elles ont leurs enfants pourprétexte. Si vous dites à l'une d'elles donne-moi l'aumône,elle répond : j'ai des enfants : je ne peux pas. Si Dieu t'a donnédes enfants, s'il t'a fait recueillir le fruit de tes entrailles, ce futpour te rendre humaine et charitable, et non pas dure et impitoyable :ne change donc pas une cause de douceur en motif de dureté. Veux-tulaisser à tes enfants un bel héritage ? Laisse-leur l'aumône,afin que tous célèbrent ta louange, afin que tu lèguesun souvenir illustre. — Mais toi qui n'as pas d'enfants, toi qui es crucifiéeà cette vie, pourquoi amasses-tu les biens de cette vie ?

4. Notre discours s'est animé ut sur le sujet de la pénitence,et sur celui de l'aumône. Nous avons dit que l'aumône est unemagnifique possession; puis la question de la virginité, vaste commel'Océan, s'est ouverte à nous. Vous avez donc pour premièreet grande voie de pénitence l'aumône, assez puissante pourrompre la chaîne de vos péchés; vous en avez une autrepar laquelle vous pourrez vous affranchir du péché. Priezà chaque instant; mais priez sans défaillir, implorez laclémence divine sans lâcheté : Dieu ne résisterapas à votre persévérance, il vous fera remise de vosfautes, il vous accordera ce que vous demanderez. Si vous êtes exaucépendant que vous priez, persistez dans la prière pour rendre grâces; si vous n'êtes pas exaucé, persistez encore pour obtenirde l'être. Ne dites pas : J'ai beaucoup prié et je n'ai pasété exaucé : c'est souvent pour votre propre utilitéqu'il en arrive ainsi. Dieu sait que vous êtes paresseux et facileau découragement et que, vu besoins une fois satisfaits, vous vousretirez et cessez votre prière : il vous ajourne, il fait de vosbesoins un moyen de vous obliger à vous adresser à lui plusassidûment et à le prier, avec ferveur. En effet si, pressépar la nécessité, et l'indigence, vous êtes lâche,vous n'avez (289) aucune application à la prière, que seriez-voussi vous n'aviez besoin de rien? C'est donc pour votre avantage que Dieuagit de la sorte il veut que vous ne laissiez pas la prière de côté.Persévérez donc, ne faiblissez pas : la prière peutobtenir beaucoup, mes amis; mais ne l'entreprenez pas comme une affairede petite importance. Que la prière remette les péchés,apprenez-le des divins Evangiles eux-mêmes. Que disent-ils? Le royaumedes cieux ressemble à un homme qui vient de fermer sa porte et d'allerà son repos avec ses serviteurs, lorsque arrive, à la nuit,un voisin qui réclame du pain et qui heurte en disant : Ouvre-moi;j'ai besoin de pain. Il lui répond : Je ne puis t'en donner. Noussommes couchés, mes serviteurs et moi. L'autre continuant de heurterà la porte, il lui dit une seconde fois : Je ne puis t'en donner.Nous sommes couchés, mes serviteurs et moi. Le voisin, mêmeaprès avoir entendu ce refus, resta à la porte heurtant toujours;il ne s'en alla pas que le maître de la maison n'eût dit :Levez-vous, donnez-lui ce qu'il demande et laissez-le partir. (Luc, XI,5.) L'Evangile nous enseigne donc qu'il faut prier toujours; ne vous rebutezjamais, et, si vous ne recevez pas ce que vous sollicitez, persévérezjusqu'à ce que vous le receviez. Vous trouverez dans les Ecrituresplusieurs autres voies de pénitence. La pénitence fut, dèsavant la venue du Christ, prêchée par son prophèteJérémie qui a dit : Celui qui est tombé ne se relève-t-ilpas? Celui qui s'est égaré ne revient-il pas au chemin ?(Jérém. VIII, 4.) Et ailleurs : Ensuite je lui ai dit : aprèsavoir commis la fornication, reviens encore à moi. (Id. III, 7.)Ainsi Dieu nous a donné nombreuses et diverses les voies de pénitenceafin de couper à la racine tout prétexte de lâcheté. si nous rien avions qu'une seule, nous ne pourrions pas y passer. Lediable fuit toujours devant la pointe acérée de la pénitence: avez-vous péché? entrez à l'église et effacez-yvotre péché. Autant de fois vous tombez à terre, autantde fois vous vous relevez : de même autant de fois que vous aurezpéché, autant de fois repentez-vous de votre péchéet ne perdez pas courage ; si vous péchez encore une fois, encoreune fois repentez-vous et ne laissez pas échapper finalement parvotre lâcheté l'espérance des biens futurs. Lors mêmeque vous auriez péché sous les cheveux blancs de l'extrêmevieillesse, entrez à l'église; faites-y pénitence: là réside le médecin qui guérit et non pasle juge qui condamne; là on n'exige pas le châtiment du péché,mais en octroie la rémission. Dites votre péché àDieu seul : J'ai péché contre vous seul, j'ai fait le malen votre présence (Ps. L, 6), et votre péché voussera remis. Vous avez encore une autre voie de pénitence, non pasla voie difficile, mais la voie facile entre toutes. Et laquelle ? Pleurezsur votre péché. Voici ce que nous enseignent les divinsEvangiles. Pierre, le coryphée des apôtres, le premier dansl'Eglise, l'ami du Christ, celui qui a reçu la révélationnon pas des hommes, mais de Dieu, selon le témoignage rendu parle Seigneur : Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jona, parce que ce n'estni la chair ni le sang qui t'ont révélé mes mystères;mais c'est mon Père qui est dans les cieux (Matth. XVI, 17); cePierre que j'appelle ainsi parce que j'entends désigner le roc indestructible,la base inébranlable, le grand apôtre, le premier d'entreles disciples, le premier appelé et le premier obéissant,ce Pierre a commis une faute, non pas une faute légère, maisla plus grave que possible, en reniant le Seigneur : je le dis, non paspour incriminer le juste, mais pour donner un modèle de pénitence; il a renié le Maître même de l'univers, le Protecteuret le Sauveur de toute créature. Mais, pour prendre ce sujet deplus haut, rappelons qu'un jour le Sauveur, voyant quelques disciples abandonnerson enseignement, dit à Pierre : Et toi, ne veux-tu pas te retireraussi ? Mais Pierre lui répondit : Quand même il me faudraitmourir avec vous, je ne vous renierai pas (Matt. XXVI, 35.) Que dis-tu,Pierre ? C'est Dieu qui te dénonce et tu résistes ! Sansdoute la bonne volonté de Pierre s'est montrée, mais la faiblessede la nature s'est trahie et quand cela? Dans la nuit où le Christfut livré : en ce moment donc, dit l'Evangile, Pierre se tenaitauprès du foyer et se chauffait, lorsqu'une jeune fille s'approchaet lui dit : Hier, tu étais, toi aussi, avec cet homme. (Matth.XXV1, 69.) Et il répondit: Je ne connais pas cet homme (Marc, XIV,68); et ainsi une deuxième, puis une troisième fois; et ladénonciation fut vérifiée. Alors le Christ regardaPierre, lui parla le langage des yeux : il évita de lui parler deslèvres afin de ne pas accuser en face des Juifs et de ne pas couvrirde honte son propre disciple, mais il lui parla le langage des yeux commepour lui dire : Pierre, ce que j'ai annoncé est arrivé. Pierrecomprit et il se (290) prit à pleurer; il pleura, il versa non pas(les larmes telles quelles, mais des lamies amères, faisant de ceslarmes l'eau d'un second baptême; et par ces larmes amèresil se purifia de son péché, de telle sorte qu'ensuite ilreçut en garde les clefs du ciel. Et si les larmes de Pierre onteffacé un péché si énorme, comment se pourrait-ilque vous n'obtinssiez pas remise du vôtre, si vous pleurez de même?Ce ne fut pas une faute légère que de renier le Seigneur,ce fut un crime considérable, terrible : et pourtant les larmesl'ont effacé. Pleurez donc, vous aussi, sur vos péchés;pleurez, non pas des larmes telles quelles , ni des larmes feintes , maisdes larmes amères comme celles de Pierre faites jaillir des profondeursde votre âme la source des vraies larmes, afin que Dieu, émude miséricorde, vous remette votre péché : il estdoux à l'homme et il a dit: Je ne veux pas la mort du pécheur,mais je veux qu'il se convertisse, qu'il fasse pénitence et qu'ilvive. (Ezéch. XVIII, 23.) Il n'exige de vous qu'une petite peineet il vous offre un grand présent; il cherche que vous lui fournissiezl'occasion de vous ouvrir le trésor du salut. Apportez vos larmeset il vous accordera le pardon; apportez le repentir et il vous accorderala rémission de vos péchés. Fournissez un légermotif et vous gagnerez la plus belle récompense: il y a en effetune mise fournie par Dieu et une mise fournie par l'homme; et si nous apportonsla nôtre, Dieu apportera une seconde fois la sienne. Il a déjàfourni sa part, je veux dire qu'il a créé le soleil, la lune,le choeur varié des astres, versé les flots de l'atmosphère,creusé les Océans, déployé les continents,distribué les montagnes, les collines, les forêts, les fontaines,les lacs, les fleuves, les innombrables familles des plantes, les beauxvergers, et tout le reste. Apportez donc aussi votre petite part afin qu'ilpuisse vous octroyer encore les choses du monde supérieur. Ne nousnégligeons pas nous-mêmes, ne renonçons pas ànotre salut, puisque nous avons devant nous, comme un immense océan,la bonté de ce Maître universel qui est le premier àregretter nos péchés. Devant nous s'ouvrent le royaume descieux, le paradis et tous ces biens que l'oeil n'a pas vus, que l'oreillen'a pas entendus, que le coeur n'a pas conçus, ces biens que Dieua préparés à ceux qui l'aiment. (I Cor. II, 9.) Nedevons-nous pas mettre tout notre souci à faire quelque chose pourne pas être exclus de tout cela? Ignorez-vous ce que dit saint Paul?lui qui s'est épuisé à tant de travaux, quia remportédes milliers de victoires sur le démon, qui a porté ses pasen tout lieu habité, qui a parcouru la terre, la mer et les airs,qui a sillonné comme sur des ailes tous les points de l'univers,qui a été lapidé, maltraité, frappéde verges, qui a tant souffert pour le nom de Dieu, qui a étéappelé d'en-haut par une voix céleste, écoutez cequ'il dit, quelles paroles il fait entendre : Nous recevons de Dieu lagrâce; mais de mon côté j'ai travaillé et j'aifourni ma part; Et la grâce qui est en moi n'est pas demeuréeinutile; car plus qu'eux tous j'ai travaillé et contribué.(I Cor. XV, 10.) Je connais, dit-il, je connais la grandeur de la grâceque j'ai reçue ; mais elle n'a pas trouvé en moi un paresseux;les œuvres que j'ai apportées pour ma part sont manifestes. — Etnous aussi, à cet exemple, enseignons à nos mains l'aumôneafin de fournir notre petite part; pleurons nos péchés etgémissons sur nos iniquités, afin de prouver que nous fournissonsnotre petite part . les dons que Dieu nous réserve sont grands,ils dépassent la portée de notre puissance; ce sont le paradis,le royaume céleste auxquels puissions-nous tous parvenir par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartiennent, avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, lapuissance, l'honneur, maintenant et toujours et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

QUATRIÈME HOMÉLIE.

1. Les bergers conduisent habituellement leurs brebis aux endroits oùils voient l'herbe plus abondante, et ils ne les en retirent que lorsquele pâturage est entièrement dépouillé. Nousles imitons : voici le quatrième jour que nous faisons paîtrenotre troupeau sur le champ de la pénitence et nous ne songeonspas encore aujourd'hui à le quitter : car nous voyons qu'il y aabondance d'excellente nourriture en même temps qu'abondance de contentementet de profit.

Le feuillage des arbres, qui sert aux troupeaux d'abri contre les ardeursdu midi, qui répare l'épuisement de leurs forces, qui leurfournit une ombre agréable et utile, qui les invite à undoux sommeil, ne vaut pas pour eux ce que vaut pour nous la méditationdes divines Ecritures ; elle repose et rafraîchit les âmesendolories et abattues de fatigue; elle tempère la violence et lafièvre de leurs peines, elle leur offre des consolations plus suaveset plus réparatrices que tous les ombrages. Lorsqu'un homme surpriset circonvenu par la tentation est tombé, lorsqu'il est rongépar ses remords, lorsqu'au souvenir de son péché il se plongedans un abîme de découragement et se sent chaque jour davantageembrasé par des flammes secrètes, lorsque des milliers deconsolateurs ne lui apportent aucune consolation , s'il entre dans l'égliseet s'il entend raconter qu'une multitude de saints se sont relevésaprès être tombés et sont rentrés en possessionde leur dignité première, cet homme s'en retourne aprèsavoir recouvré intérieurement son courage. Quand nous avonssouvent offensé les hommes, nous n'osons pas découvrir notrefaute, nous avons peur, nous avons honte; et si nous la découvrons,nous ne gagnons guère; mais quand c'est Dieu qui nous console etqui nous touche le coeur, toute la tristesse satanique s'enfuit rapidement.Aussi les chutes des saints nous ont été décritesà cette fin que justes et pécheurs en retirent un abondantprofit. Le pécheur ne se laisse pas aller au découragementet au désespoir, quand il voit qu'un autre, tombé comme lui,a eu la force de se relever : le juste devient plus diligent et plus ferme;car, quand il voit que tant d'autres, meilleurs que lui, ont failli, ilpuise dans la crainte d'une chute pareille à la leur la circonspection,il fait bonne garde partout, il s'entoure de la plus active vigilance :de la sorte, celui qui a préservé sa vertu la préservemieux encore, celui qui a péché se sauve du désespoir;l'un reste ferme, l'autre recouvre promptement ce qu'il a perdu. Lorsqu'un(292) homme nous console dans nos peines et que nous semblons reprendrecourage pour un temps, bientôt nous retombons dans notre mêmefaiblesse; mais lorsque Dieu se charge de nous exhorter par l'exemple deces autres pécheurs qui se sont repentis et sauvés, il nousmet sa bonté dans une telle lumière que, ne pouvant douterde leur salut, nous recevons par là un encouragement solide et efficace.Ainsi, dans le cas de péché comme dans les accidents périlleuxpour nous, les antiques récits de l'Ecriture offrent un bon remèdeaux âmes affligées, à toutes celles du moins qui veulenty prêter attention. Sommes-nous frappés par la confiscationde nos biens ou par les délations de vils calomniateurs, ou parla condamnation à la prison ou par les verges ou par quelque autremalheur, jetons les yeux sur ces justes qui ont souffert les mêmescalamités et les ont supportées , et nous pourrons revenirpromptement à nous-mêmes. Dans les maladies du corps, celuiqui souffre ne fait, en contemplant les maux d'autrui, qu'augmenter sonpropre mal ou même se donner souvent celui qu'il n'avait pas : ainsiregarder certaines gens qui ont les yeux malades suffit pour contracterpar la vue seule la même infirmité; en ce qui concerne l'âme,il n'en est pas ainsi, mais c'est tout l'opposé qui arrive ; penserhabituellement à ceux qui ont souffert les mêmes maux quenous est le moyen d'alléger le sentiment douloureux de nos propresmisères. C'est pourquoi saint Paul exhortait les fidèlesen leur mettant sous les yeux les saints non-seulement ceux qui étaientvivants, mais ceux encore qui étaient morts. S'adressant aux Hébreuxqui chancelaient, qui menaçaient de faillir, il leur rappelait Daniel,les trois jeunes gens, Elie, Elisée ; il leur disait.: Ils ont ferméla gueule des lions, ils. ont arrêté la violence du feu, ilsont échappé au tranchant du glaive, ils ont étélapidés, ils ont été en butte aux insultes et auxcoups, ils ont subi les chaînes et la prison. Ils ont étéerrants, couverts de peaux de brebis et de chèvres, manquant detout, affligés, persécutés, eux dont le, monde n'étaitpas digne (Hébr. XI, 34, etc.) — La communauté de souffrancesconsole les malheureux être seul à supporter quelque mal considérable,c'est souffrir sans soulagement; mais trouver un compagnon de misère,c'est rendre la plaie plus douce.

2. Donc, si nous voulons ne pas succomber aux maux qui semblent devoirnous accabler, méditons avec soin les récits de l'Ecriturec'est là que nous recueillerons de nombreuses ressources de patience, non - seulement en nous consolant par les exemples de ceux qui ont subiles mêmes afflictions que nous, mais aussi en apprenant les moyensde nous délivrer des peines qui nous ont frappés, de conserverla grâce du pardon après l'avoir reconquise, de nous préserverde la négligence et de ne pas nous laisser emporter par une folletémérité. Que sous la pression de l'adversiténous soyons soumis et humbles, nous montrions une grande religion, ce n'estpas étonnant : la nature des épreuves est telle précisémentqu'elle force les âmes (fussent-elles rudes comme la pierre) àen venir là, à sentir la douleur : mais c'est le fait d'uneâme religieuse et tenant toujours Dieu présent à sonregard -de ne pas retomber, même après qu'elle est sortiedes épreuves, dans l'insouciance et dans l'oubli du devoir. Ce quiarriva souvent aux Juifs. C'est pourquoi le Prophète leur disaiten se raillant d'eux: Quand Dieu les faisait périr, ils le recherchaient,ils revenaient à lui, ils accouraient dès le petit jour.(Psal. LXXVII, 34.) Et Moïse, qui les connaissait par expérience,les exhortait souvent en ces termes : Quand tu auras mangé et bu,quand tu seras rassasié, prends garde à toi, de peur quetu n'oublies le Seigneur ton Dieu. (Deut. VI,12.) Aussi ne faut-il pastant admirer les saints parce que au fort de la tribulation ils furentpieux et sages, que parce que, la tempête passée et le calmerevenu, ils ont persévéré dans la prudence et la ferveur.Il faut admirer un cheval qui peut, sans le secours du frein, fournir unecourse parfaitement régulière; mais que, maintenu par lemors et la bride, il aille droit son chemin, je n'y vois rien d'extraordinaire: en ce cas, ce n'est pas à l'excellence du sang, mais àla nécessité imposée par le frein, qu'il convientd'attribuer la régularité de sa marche. Disons la mêmechose de l'âme : qu'elle soit docile sous la pression de la crainte,ce n'est pas étonnant; mais lorsque les épreuves sont passéeset que le frein de la terreur est écarté, montrez-moi uneâme se possédant dans la sagesse et dans une parfaite ordonnance.Ah! je crains bien qu'en voulant accuser les Juifs, je ne fasse le procèsà notre propre vie : dans le temps où nous étionspoursuivis par la faim , la peste, la grêle, la sécheresse,l'incendie, les incursions (293) d'ennemis, les églises ne se trouvaient-ellespas chaque jour trop petites pour la multitude qui y affluait? Alors nousavions une belle sagesse, un grand mépris pour les choses de cettevie plus de soif d'argent, plus d'ambition de gloire, plus d'appétitset d'amour lascifs, aucune pensée mauvaise enfin ne nous agitait;tous, nous nous adonnions avec des prières et des larmes au cultedivin. En ce temps-là le fornicateur se conduisait avec modestie,le rancunier courait à la réconciliation, l'avare s'adoucissaitjusqu'à faire l'aumône , l'homme emporté et brutalse convertissait à l'humilité et à la mansuétude.Mais, lorsque Dieu eut déposé sa colère , chassécette tempête, et ramené le calme après de tels orages,nous sommes rentrés dans nos habitudes d'autrefois. Or, àl'époque même de la tribulation, je ne cessais de vous prédirecela et de l'attester à l'avance; mais je n'ai rien gagné: sous avez écarté de vos souvenirs toutes - ces choses commeun songe , comme une ombre qui passe. C'est pourquoi je crains maintenantplus que je ne craignais alors; et je redoute à présent davantagece que je vous annonçais alors, je crains que nous n'attirions surnous des calamités plus terribles et que nous ne recevions de lamain de Dieu une irrémédiable blessure. Celui qui, aprèsavoir souvent péché, a obtenu de Dieu le pardon et qui néanmoinsn'a pas ensuite profité de cette divine tolérance pour déposerson iniquité, Dieu le traite enfin de telle sorte que bon grémal gré il accumule sur lui une montagne de maux, il l'en écrase,il ne lui laisse aucun recours à la pénitence c'est ce quiarriva au Pharaon égyptien. Après avoir éprouvél'immense longanimité de Dieu dans la première, la deuxième,la troisième, la quatrième plaie et dans toutes les autresqui suivirent, après en avoir négligé tout le bénéfice,il fut enfin renversé et anéanti totalement avec tout sonpeuple. Les Juifs éprouvèrent le même sort. C'est pourquoile Christ, qui se disposait à les perdre et à les frapperd'une ruine irréparable, leur disait : Que de fois j'ai voulu rassemblervos enfants, et vous ne l'avez pas voulu! Voilà que votre maisonsera abandonnée à la solitude ! (Luc, XIII, 34.) Je crainsque nous n'ayons à subir, nous aussi, le même châtiment,puisque ni les maux d'autrui ni les nôtres ne nous out ramenésà la sagesse. Ce que je dis, je ne le dis pas seulement àvous qui êtes ici présents, je le dis encore à ceuxqui ont fait divorce avec la ferveur quotidienne et qui ont oubliéles calamités passées, à ceux que je m'épuisaisà avertir, en ne cessant de leur dire : lors même que lesépreuves seraient passées , gardez-en dans vos âmesle souvenir, afin que nous rappelant sans cesse le bienfait, nous rendionssans cesse grâces à Dieu qui l'a octroyé.

3. Voilà ce que je disais alors, ce que je dis encore aujourd'hui;voilà ce que je dis par vous aux autres. Imitons les saints quine se laissèrent ni abattre par le malheur ni amollir par la prospérité,comme ont fait bien des gens de notre temps , pareils à ces barqueslégères qui sont enveloppées et submergéespar la moindre agitation des flots. Souvent la pauvreté, arrivantà l'improviste, nous coule à fond et nous noie; d'autresfois la richesse, en nous favorisant, nous enfle et nous jette dans laplus complète oisiveté. Je vous en supplie donc, dédaigneztout le reste pour songer, chacun de votre côté, àpréparer vos âmes pour le salut; votre salut une fois assuré,peu importe quels maux vous frappent; la faim, la maladie, la délation,le pillage de vos biens, un malheur quelconque, tout vous sera tolérableet léger en raison du précepte de Dieu et de l'espéranceque nous avons en lui; mais au contraire, c'est en vain que la richesseabonde, que les enfants prospèrent, que des biens infinis vous fournissenttoutes les jouissances, l'homme qui les possède ne fait qu'accumulerdes chagrins et des peines, quand son âme est mal disposéevis-à-vis de Dieu. Ne poursuivons pas l'opulence et ne fuyons pasla pauvreté ; ayons avant tout le souci de notre âme, mettons-laen bon ordre non-seulement pour l'arrangement de notre vie présente,mais encore pour notre départ de ce monde en l'autre. Encore unpeu de temps, et l'examen de chacun de nous aura lieu, lorsque devant letribunal redoutable du Christ nous comparaîtrons tous, entourésde nos couvres personnelles, et voyant de nos propres yeux, ici les larmesdes orphelins, là les honteuses débauches dont nous avonssouillé nos âmes, ailleurs les gémissements des veuves,plus loin les outrages faits aux malheureux et les rapines commises contreles pauvres, et non-seulement ces actes coupables et tous les autres semblables,mais encore tout ce que nous avons fait de mal par la pensée : Dieuest en effet le scrutateur des pensées et le juge des intentions.(Héb. IV, 42) ; (294) c'est lui qui examine les coeurs et les reins,(Ps. VII, 10), lui qui rend à chacun selon ses œuvres. (Matt. XVI,27.)

Ce sermon ne regarde pas uniquement ceux qui vivent dans le siècle,mais ceux aussi qui, pour mener la vie monastique, sont allés dansles montagnes dresser leurs tentes; ils doivent non-seulement garder leurscorps purs de toute souillure de fornication , mais aussi préserverleurs âmes de la satanique envie de posséder. C'est aux hommeset à l'Eglise tout entière, autant qu'aux femmes, que saintPaul s'adresse quand il dit que l'âme virginale doit être purede corps et d'esprit (I Cor. VII, 34) ; et ailleurs : Offrez à Dieuvos corps purs comme une vierge chaste. (II Cor. XI, 2.) Comment chaste?N'ayant ni souillure ni ride. (Ephés. V, 27.) Ces vierges, qui n'avaientque des lampes éteintes, possédaient lai virginitédu corps, mais non pas la pureté du coeur ; aucun homme ne les avaitsouillées sans doute, mais l'amour de l'argent les avait corrompues.Leur corps était pur, mais leur âme était remplie pard'autres adultères : là régnaient les penséesmauvaises, et l'avarice, et la dureté, et la colère, et l'envie,et l'oisiveté, et la négligence, et l'orgueil, et tous lesautres vices qui insultaient à leur dignité de vierges. C'estpourquoi saint Paul disait : Que la vierge soit sainte de corps et d'esprit(I Cor. VII, 34); et ailleurs : La vierge doit s'offrir parfaitement chasteau Christ. (II Cor. XI, 2.) De même que le corps se souille dansla fornication, ainsi l'âme se déshonore par les penséessataniques, les dogmes pervers, les maximes déraisonnables. Celuiqui dit : je suis vierge de corps, mais dans le coeur je porte envie àmon frère; celui-là n'est pas vierge, il a corrompu sa virginitéen la mêlant de haine. Celui qui ambitionne une misérablegloire, n'est pas vierge non plus, il a corrompu sa virginité parl'amour des sottes fascinations ; cette passion une fois entréedans le coeur y ruine la virginité. Celui qui hait son frères'appellerait plutôt assassin que vierge. En résumé,toute passion mauvaise, en s'emparant d'un homme, en a, du même coup,empoisonné la virginité. Pour cette raison, saint Paul repoussetous ces funestes mélanges et nous ordonne d'être vierges,de telle sorte que nous ne donnions librement accès dans notre âmeà aucune pensée mauvaise.

4. Que dire à cela ? Comment obtiendrons-nous miséricorde,et comment nous sauverons-nous? Je vais vous le dire : ouvrons toujoursnotre coeur à la prière et à ses fruits, c'est-à-direà l'humilité et à la douceur. Apprenez de moi queje suis doux et humble de coeur; et vous trouverez le repos pour vos âmes.(Matth. XI, 29.) Et David : Le sacrifice agréable à Dieuest une âme pénitente; Dieu ne méprisera pas un cœurcontrit et humilié. (Psalm. I, 19.) Dieu ne recherche et n'aimerien tant qu'une âme douce, humble et reconnaissante. Et vous aussi,mon frère, remarquez ceci lorsqu'un accident vous frappe àl'improviste et vous chagrine, ne cherchez pas refuge auprès deshommes, ne jetez pas les yeux sur un secours périssable; mais, laissanttout cela de coté, courez par la pensée au médecindes âmes. Le seul qui puisse apporter remède aux blessuresde votre coeur est Celui qui a fait le coeur de chacun de nous et qui connaîttoutes nos oeuvres (Ps. XXXII, 15) ; voilà celui qui peut entrerdans notre conscience, poser la main sur notre âme et l'émouvoir.S'il n'y parvient pas, tout ce qu'essayeront les hommes restera inutileet vain; au contraire, lorsque Dieu nous console et nous exhorte, rienn'est capable de nous faire le moindre préjudice, lors mêmeque les hommes nous écraseraient de mille chagrins; quand Dieu affermitnotre coeur, rien ne peut l'ébranler.

Puisque nous savons cela, mes amis, cherchons toujours notre refugeauprès de Dieu, auprès de celui qui a volonté et pouvoirde nous délivrer du malheur. Lorsqu'il nous faut implorer les puissanceshumaines, nous sommes obligés de parlementer d'abord avec les portiers,puis de nous adresser aux habitués de la maison et aux courtisans,et enfin de parcourir un long détour; avec Dieu, rien de semblable,il nous écoute sans intermédiaire, il accueille nos requêtessans dépense et sans frais; il suffit de crier du fond du coeurvers lui, de lui offrir nos larmes, à peine admis en sa présencenous l'attirons à nous. Recourons-nous à un homme, souventnous avons à craindre qu'un de nos ennemis, un de leurs affidés,un adversaire quelconque, entendant l'exposé de notre affaire oul'apprenant par autrui, né vienne à la traverse de notredroit; avec Dieu nous n'avons aucune inquiétude de ce genre. Lorsquevous voulez me prier, nous dit-il, venez à moi, venez tout seul,sans témoins, c'est-à-dire priez du coeur, sans remuer mêmeles lèvres. Entrez dans votre chambre, fermez-en la porte sur (295)vous et priez votre Père en secret; et votre Père, qui voitce qui se passe en secret, vous accordera en public ce que vous demanderez.(Matth. VI, 6.) Voyez quel excès d'honneur ! Lorsque vous me priez,dit-il, faites que personne ne s'en aperçoive; mais lorsque je vousfavorise, je rends toute la terre témoin de mon bienfait. Laissons-nousdonc persuader prions ; mais ne prions ni pour l'apparence, ni contre nosennemis, et ne prétendons pas enseigner à Dieu la manièredont il nous doit secourir. Quand nous nous adressons aux avocats et auxrhéteurs qui plaident devant les tribunaux, nous leur exposons simplementnos affaires, nous les laissons libres de choisir eux-mêmes le modede la défense et de traiter de nos intérêts comme ilsl'entendront; à plus juste titre, faut-il en agir de mêmesorte avec Dieu. Lui avez-vous expliqué votre cause et racontévos souffrances? eh bien ! prenez garde de lui expliquer aussi de quellefaçon il doit vous aider; il sait parfaitement ce qui vous convient.Il est certaines gens qui, pour prier, récitent à la filedes milliers de phrases : Seigneur, donnez-moi la santé du corps;Seigneur, augmentez au double mes possessions ; Seigneur, protégez-moicontre cet ennemi. Tout cela est pleinement absurde. Il faut écartertoutes ces sottes réclames, et prier uniquement à la manièrede ce publicain qui disait : Mon Dieu, ayez pitié d'un pauvre pécheur.(Luc, XVIII, 13.) Et Dieu saura bien comment vous secourir. Cherchez d'abordle royaume de Dieu, dit l'Evangile, et tout le reste vous sera donnépar surcroît. (Matth. VI, 33.) Pratiquons donc, mes chers amis, pratiquonscette laborieuse et humble sagesse, frappons notre poitrine à l'exempledu publicain, et nous obtiendrons ce que nous demandons; si notre prièresort d'une âme remplie par la colère et la haine, nous seronstrouvés devant le Seigneur, abominables et odieux. Broyons notrecoeur, humilions notre âme, prions pour nous et pour ceux qui nouspersécutent. Si vous voulez attirer le Juge souverain au secoursde votre âme et l'attacher à votre parti, ne l'interpellezjamais contre votre ennemi. Ce Juge, en effet, est de tel caractère,qu'il accueille et exauce les demandes de ceux qui prient pour leurs ennemis,qui oublient les injures reçues, qui rie s'emportent pas contreleurs adversaires ; et d'autant qu'ils entrent davantage en ces dispositions,d'autant Dieu traite plus rigoureusement leurs ennemis, si ces derniersne se convertissent pas à une sincère pénitence.

5. Quand une injure vient vous atteindre, prenez garde, mes frères,de vous livrer de suite à l'indignation et au découragement; rendez plutôt grâces à Dieu avec une sage modérationet attendez son secours. Dieu ne pouvait-il pas, avant toute prière,nous accorder tous les biens ? Ne pouvait-il pas nous faire une vie exemptede douleurs et libre de tout souci ? Eh bien ! il réalise ces deuxchoses par un ingénieux procédé de son amour. Pourquoipermet-il que nous souffrions, sans venir immédiatement ànotre aide? Pourquoi ! Pour nous obliger à recourir à luisans cesse, à réclamer son appui, à chercher prèsde lui un refuge , à invoquer perpétuellement son assistance.Voilà d'où viennent les douleurs physiques, d'où vientla disette des fruits de la terre, d'où viennent les famines ; partoutes ces calamités, il nous montre que nous dépendons delui entièrement, et par les malheurs du temps il nous fait conquérirl'héritage de la vie éternelle. Aussi devons-nous, mêmepour ces maux, rendre grâces à Dieu qui les emploie commede nombreux moyens de guérir et de sauver nos âmes. Les hommesqui nous ont rendu quelque mince service et que, plus tard, nous contrarionslégèrement, même sans le vouloir, ces hommes, dis-je,nous reprochent aussitôt le bienfait reçu et nous le jettentau visage, de telle sorte que souvent nous regrettons amèrementde l'avoir accepté; Dieu n'agit pas ainsi, outragé et insultéaprès les plus magnifiques largesses, il s'excuse encore, il entreen explications avec celui qui l'offense : O mon peuple que t'ai-je fait?dit-il. Le peuple ne voulait pas l'appeler son Dieu, mais Dieu ne cessaitde l'appeler son peuple ; les Juifs reniaient son autorité, maisDieu ne les reniait pas, ne cessait pas de les traiter comme siens et deles attirer à lui, en disant: O mon peuple, que t'ai-je fait? Est-ceque j'ai été pour toi une charge, un fardeau, un embarras?Tu ne peux pas le dire ; et, quand cela serait, faudrait-il donc résisterde la sorte? Quel est le fils que son père ne corrige jamais? (Hébr.XII, 7.) Et pourtant vous ne pouvez pas même dire cela. Et ailleursil demande encore Quel sujet de plaintes vos pères ont-ils trouvéen moi? (Jérém. II, 15.) Grande et étonnante parole! En l'employant, il semble dire : En quoi ai-je péché? Etc'est Dieu qui demande (296) à des hommes en quoi il a péché,Dieu qui s'exprime comme des esclaves ne voudraient pas s'exprimer en parlantà leurs maîtres. Dieu ne dit pas: En quoi ai-je péchécontre vous, mais il dit : contre vos pères; vous ne pouvez pasmême prétexter que vous conservez contre moi une inimitiéque vous auraient transmise vos ancêtres. Dieu ne dit pas tout simplement: Qu'est-ce que vos pères ont eu contre moi, mais il dit : Qu'est-ceque vos pères ont trouvé contre moi. Après avoir biencherché, après avoir examiné dans tous les sens pendantles années si nombreuses qu'ils ont passés sous- mon autorité,ils n'ont pas trouvé un seul reproche à me faire. — Pourtous ces motifs, courons nous réfugier auprès de lui , danstous les chagrins demandons-lui la consolation, dans toutes les calamitésla délivrance et sa miséricorde, dans toutes les tentationsson secours ; quelle que soit la grandeur de nos maux et de nos misères,il peut tout dissiper et écarter, et non-seulement cela, mais encoresa bonté nous accordera la pleine sécurité, et laforce, et la vraie gloire, et la santé du corps, et la sagesse del'âme, et les plus belles espérances, et la grâce dene plus pécher si facilement. Ne murmurons plus à la manièrede serviteurs ingrats, n'accusons plus le Seigneur, mais rendons-lui grâcesen toutes choses, et n'estimons comme un mal que le péchéqui l'outrage. Si nous mettons en nous ces dispositions envers Dieu , rienne nous séparera de lui, ni la maladie, ni la pauvreté, niles outrages, ni la disette, ni quoi que ce soit de ce qu'on range parmiles maux de ce monde; mais, après avoir recueilli ici-bas de pureset chastes joies, nous obtiendrons les biens éternels par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiappartient ainsi qu'au Père et à l'Esprit-Saint la gloiremaintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé A. SONNOIS.

CINQUIÈME HOMÉLIE (1).

Du jeûne ; — sur le prophèteJonas ; — sur Daniel et les trois jeunes hommes ; — sur la Pénitence; — elle a été prononcée au commencement du Carême.

1. C'est aujourd'hui un jour de fête et d'allégresse, etnotre assemblée est plus nombreuse qu'à l'ordinaire. A quoifaut-il l'attribuer? au jeûne. C'est le fruit de sa présence,ou plutôt de son approche. Le jeûne nous rassemble dans lamaison de notre père; le jeûne réveille notre zèle,et nous ramène dans les bras de notre mère. Mais si l'attenteseule nous inspire une telle ardeur, combien plus sa présence mêmenous rendra-t-elle vigilants et attentifs ! Une ville que doit visiterun gouverneur sévère sort de son engourdissement, et déploietoute son activité. Mais que cette comparaison du jeûne avecun gouverneur sévère ne vous effraye pas; ce n'est pas pourvous qu'il est redoutable, c'est pour les démons. Qu'un homme soitagité de l'esprit impur, montrez-lui seulement la figure du jeûne;enchaîné par la crainte , il deviendra calme et aussi immobilequ'un terme, surtout s'il voit associée au jeûne sa soeuret sa

1. Traduction de l'abbé Auger, revue.

compagne, je veux dire la prière. Cette espèce de démon,dit Jésus-Christ, ne se chasse que par te jeûne et la prière.(Matth. 17, 20.) Puisque le jeûne chasse les ennemis de notre salut,et qu'il est redoutable à nos adversaires les plus terribles, nousdevons, loin de le craindre, le chérir et l'embrasser avec joie.C'est l'ivresse, c'est l'intempérance, et non le jeûne, qu'ilfaut redouter. L'intempérance nous charge de fers, elle nous livreà la tyrannie de nos passions comme à un maître duret cruel, au lieu que le jeûne, brisant nos liens, nous affranchitdu joug insupportable d'une odieuse servitude, et nous rend la libertéque nous avions perdue. Si donc il combat nos ennemis, s'il nous fait passerde l'esclavage à la liberté, où trouver une preuveplus forte de son amour pour l'espèce humaine ? La plus forte preuved'amitié que l'on puisse donner à quelqu'un, n'est-ce pasd'aimer ce qu'il aime et de haïr ce qu'il hait? Voulez-vous apprendrecomment le jeûne est (298) le plus bel ornement de l'homme, et saplus forte défense, pensez à l'ordre bienheureux et admirabledes solitaires. Ils ont fui le tumulte de ce monde pour se réfugiersur le sommet des montagnes, et se formant des cabanes dans la solitude,comme dans un port tranquille, ils ont pris le jeûne pour leur associéet pour leur compagnon. Le jeûne en a fait des anges; il les élèveau faîte d'une philosophie sublime, et non-seulement eux, mais tousceux encore qui dans les villes suivent fidèlement ses leçons.Moïse et Elie, qui s'élèvent comme des tours sublimesparmi les prophètes de l'Ancien Testament, ces hommes si illustreset si grands, avaient beaucoup de crédit auprès de Dieu;cependant toutes les fois qu'ils voulaient en approcher et converser aveclui, autant qu'il est possible à un simple mortel, ils avaient recoursau jeûne, qui les conduisait comme par la main auprès de laDivinité. Aussi lorsque Dieu eut créé l'homme, ille mit aussitôt entre les mains du jeûne, comme entre les mainsd'une mère tendre et d'un excellent maître. Ces paroles :Tu peux manger de tous les fruits des arbres de ce jardin, mais ne touchepas au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal (Gen. II, 16, 17),sont une espèce de précepte du jeûne. Or, si le jeûneétait nécessaire dans le paradis terrestre, à plusforte raison l'est-il dans le monde. Si le remède était utileavant la blessure, à plus forte raison l'est-il après; sinous avions besoin d'armes lorsque les passions ne nous avaient pas encoredéclaré la guerre, à plus forte raison le jeûnenous est-il nécessaire, maintenant que les passions et les démonsse liguent pour nous combattre. Si Adam avait écouté la premièreparole de Dieu, il n'eût pas entendu cette seconde : Tu es terreet tu retourneras en terre. (Gen. III, 19.) C'est parce qu'il a désobéiqu'il a trouvé la mort, les ronces,.les épines, le travail,une vie agitée par les inquiétudes, une vie plus triste quela mort même.

2. Vous voyez comme Dieu s'irrite lorsqu'on dédaigne le jeûne:écoutez comme il s'apaise lorsqu'on le pratique. Vous méprisezle jeûne , Dieu porte contre vous une sentence de mort; vous le pratiquez,Dieu la révoque. Comme il voulait vous montrer toute la vertu dece pieux exercice, il lui a donné le pouvoir de rappeler des voiesdu trépas et de ramener à la vie des hommes déjàcondamnés, déjà sous le poids d'une sentence et qu'ontraînait au supplice, et cet effet ne s'est pas étendu àdeux ou trois, à vingt hommes seulement, mais à tous lesNinivites. Une ville immense et magnifique, couchée dans la poussière,sur le bord du précipice, allait recevoir du ciel le coup qui devaitla faire rouler dans l'abîme, lorsque le jeûne, comme une vertusurvenue d'en-haut, l'a arrachée des portes de la mort et l'a ramenéeà la vie. Mais déroulons ensemble des pages de cette grandehistoire. Le Seigneur adressa la parole à Jonas, dit l'Ecriture,allez, lui dit-il, dans la grande ville de Ninive. (Jon. 1, 12.) D'abordDieu cherche à intéresser le prophète, dont il prévoitla fuite , par la grandeur et l'importance de la ville. Mais entendonsla prédiction : Encore trois jours, et Ninive sera détruite.(Id. III, 4.) Pourquoi annoncer à l'avance tout le mal que vousallez faire? —Afin de n'être pas obligé d'accomplir ce quej'annonce. Ainsi, vous l'entendez, il menace ce peuple des feux de l'enfer,pour ne pas l'y jeter. Que mes paroles, dit-il, vous inspirent un salutaireeffroi, afin que vous n'en éprouviez pas l'effet. Pourquoi resserre-t-ille temps dans un si court espace? c'est pour nous montrer toute la vertude ces barbares, je veux dire des Ninivites qui, en trois jours, saventécarter de leurs têtes les maux qu'avaient méritésleurs crimes. C'est aussi pour que vous admiriez la clémence deDieu, dont une pénitence de trois jours suffit pour désarmerle courroux, et que vous ne tombiez pas dans l'abattement, quel que soitd'ailleurs le nombre de vos péchés. En effet, de mêmequ'une âme engourdie dans la paresse ne travaille que faiblementà son salut et à sa réconciliation avec Dieu, quoiqu'elleait tout le temps nécessaire à la pénitence, de mêmeune âme embrasée d'une sainte ardeur, et qui s'empresse dese laver de ses péchés dans les eaux de la pénitence,peut, dans un court espace de temps, effacer jusqu'à la trace deses souillures. Pierre n'a-t-il pas renié trois fois son maître? trois fois n'a-t-il pas juré qu'il rie le connaissait pas? Lesparoles d'une misérable servante n'avaient-elles pas glacéson courage ? Eh bien ! a-t-il eu besoin de plusieurs années depénitence? Non, sans doute, il s'est relevé la mêmenuit qu'il était tombé ; blessure et remède se sontsuivis de près; malade, il a recouvré soudain la santé.Comment? par son repentir et par ses larmes. Que dis-je? par des torrentsde larmes (299) qu'il versa. Car l'Evangéliste ne dit pas seulementqu'il pleura, mais qu'il pleura amèrement. (Matt. XXVI, 75.) iln'y a pas d'expression assez forte pour peindre l'abondance de ses pleurs; l'événement le fait voir clairement. Après cettechute déplorable sans doute, puisque rien ne peut égalerl'horreur de ce reniement honteux, après cette chute, Pierre remonteà sa dignité première, et Dieu lui confie le gouvernementdu monde entier, et ce qu'il y a de plus admirable, il nous le montre plusattaché au Seigneur que tous les apôtres ensemble. Pierre,lui dit-il, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? (Jean, XXI, 15.) Est-ilun exemple plus éclatant de ce que peut le repentir? Pour qu'onne dise pas que si Dieu a pardonné aux Ninivites, cela n'a riend'étonnant, puisque c'étaient des hommes grossiers et ignorants,et pour que l'on n'atténue pas la miséricorde divine en s'autorisantde ces paroles: Le serviteur qui n'aura pas su la volonté de sonmaître, et quine l'aura pas exécutée, sera moins battu(Luc, 12, 48), voilà Pierre qui vient rendre témoignage :Pierre connaissait parfaitement cette sainte volonté. Cependant,tombé de si haut et si bas, il recouvre toute la confiance du Sauveur.Vous-même, donc, quelque faute que vous ayez commise, ne désespérezpas de votre salut. Ce qu'il y a de plus terrible dans le péché,c'est d'y persévérer. Il n'y a pas de chute plus lourde quecelle dont on ne saurait se relever; c'est ce malheur qui arrache des larmesdes yeux de Paul, des soupirs de sa poitrine. Puisse Dieu, dit-il, lorsqueje serai revenu chez vous, ne pas m'humilier! Puissé-je ne pas êtreobligé d'en pleurer plusieurs, non-seulement de ceux qui aurontpéché, mais de ceux qui, étant tombés dansdes impuretés, dans des fornications et des dérèglementsinfâmes, n'en auraient point fait pénitence. (II Cor. XII,21.) Certes il n'y a pas pour la pénitence de temps plus propiceque le temps du jeûne.

3. Mais je reviens à l'histoire de Ninive. Le prophèteentendant ces paroles descendit au rivage de Joppé, pour se retirerà Tarsis, et fuir de devant la face du Seigneur. (Jon. 1, 3.) Homme,où donc fuis-tu? n'as-tu pas entendu la voix du Prophète?Où irai-je pour me dérober à votre esprit? et oùm'enfuirai-je de devant votre face? (Ps. CXXXVIII, 7.) Sur la terre? maisla terre et tout ce qu'elle renferme est au Seigneur. (Ps. XXIII, 1.) Dansl'enfer? Si j'y

descends, vous y êtes encore. (Ps. CXXXVIII, 8.) Dans le ciel?Si j'y monte, vous y êtes. (Ibid. 10.) Dans la mer? Votre main m'ysoutiendra. Jonas l'éprouva. Mais la nature du péchéest telle, qu'il jette les âmes dans les ténèbres del'ignorance. Quand l'ivresse, en rendant la tête pesante, éteinten l'homme la lumière de la raison, il marche au hasard et sansrien voir, et tombe dans le précipice, le gouffre ouvert sous sespas; c'est ainsi que ceux qui pèchent sont enchaînéspar les liens d'une sorte d'ivresse et ne savent plus ce qu'ils font; leprésent et l'avenir échappent à leurs yeux éblouis.Dites-moi, est-ce le Seigneur que vous fuyez? Attendez un peu, et l'événementvous prouvera que la mer elle-même, son esclave obéissante,ne saurait vous soustraire à son pouvoir. Jonas, en effet, avaità peine mis le pied sur le vaisseau, que la mer souleva ses flotset amoncela ses vagues comme des montagnes; et de même qu'une servantefidèle, venant à rencontrer un de ses compagnons fuyant loinde son maître après lui avoir fait un larcin, ne le quittepas et fait auprès de ceux qui voudraient le recevoir tous ses effortspour les en détourner, jusqu'à ce qu'enfin elle le ramèneà la maison; de même la mer, reconnaissant en Jonas l'esclavefugitif, suscite aux matelots mille embarras, fait naître mille obstacles,gronde, élève sa grande voix, non pas pour le condamner,mais pour menacer le vaisseau et ceux qui le montent d'un prochain naufrage,s'ils ne lui rendent pas celui qui, comme elle, doit obéir au Seigneur.Que firent donc les matelots? Ils jetèrent dans la mer la chargedu vaisseau qui n'en fut pas soulagé (Jon. 1, 5) ; car le mêmefardeau y était resté, le corps du prophète, chargepesante, moins par elle-même que par la grandeur du péché.Car rien n'est plus lourd en effet que le péché et la désobéissance.Zacharie le comparait à une masse de plomb. (Zach. V, 7.) Davidnous en fait connaître la nature en disant . Mes iniquitésse sont élevées jusqu'au-dessus de ma tête, et ellesse sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable. (Ps. XXXVII,5.) Jésus-Christ ne disait-il pas lui-même aux pécheursendurcis : Venez à moi, vous tous qui êtes fatiguéset qui êtes chargés, et je vous soulagerai. (Matth. II, 28.)Le poids du péché allait submerger le vaisseau; cependantJonas dormait profondément, mais d'un sommeil lourd et non réparateur; du sommeil de la douleur, et non pas de la tranquille innocence; carles serviteurs qui (300) ont l'âme généreuse s'aperçoiventvite de leurs fautes. C'est ce qui arriva à Jonas. A peine avait-ilcommis cet acte coupable de désobéissance, qu'il en sentittoute la gravité. A ces traits, reconnaissez le péché.Dès qu'il se montre, il cause à l'âme qui l'a conçudes douleurs surnaturelles. En venant au monde, l'enfant fait cesser lesdouleurs de sa mère, au contraire le péché, aussitôtqu'il est commis, déchire par des tourments affreux le coeur quil'a engendré. Mais que fait le pilote? Il s'approche de Jonas, etlui dit: Levez-vous et invoquez le Seigneur votre Dieu. (Jon. 1, 6.) Sonexpérience lui a appris que ce n'est point une tempête ordinaire;il voit dans les coups qui le frappent la main de Dieu, qui, supérieureà tous les efforts humains; bouleverse les flots, et fait que toutl'art qu'il saurait employer ne leur sera d'aucun secours. Cette tempête,pour être vaincue, demandait un pilote plus grand qu'un homme, lepilote même qui gouverne à son gré le monde entier,elle ne pouvait être apaisée que par un secours d'en-haut.C'est pourquoi tout l'équipage, laissant là rames, voileset cordages, élevait au ciel ses mains suppliantes, et priait Dieu.Voyant l'inutilité de leurs prières, les matelots jetèrentle sort, dit le prophète, et le sort leur révéla quelétait le coupable. Ils ne se précipitèrent pas surlui pour le plonger dans les flots; mais, au milieu du tumulte et dansles horreurs de la tempête, calmes comme s'ils eussent étéà l'abri, ils érigèrent sur le vaisseau une sortede tribunal, et permirent à Jonas de parler, de se défendre,et s'informèrent de la vérité avec autant de scrupuleque s'ils eussent eu à rendre compte du jugement qu'ils allaientprononcer. A quoi vous occupez-vous? d'où venez-vous? oùallez-vous? quel est votre pays, votre peuple? L'accusateur, c'étaitla mer dont les flots grondaient; le sort avait prononcé et portétémoignage contre Jonas, et cependant malgré les clameursde la ruer, malgré l'arrêt du sort, les matelots hésitaientencore, et comme dans les tribunaux civils, la présence de l'accusateur,les dépositions des témoins, les indices, les preuves nesuffisent pas pour que les juges condamnent l'accusé, et qu'ilsattendent ses propres aveux, ainsi ces hommes barbares et remplis d'ignorancen'observent pas moins l'ordre de la procédure, et cela quand leurvaisseau lutte contre les flots de la mer qui leur permet à peinede respirer, et qui s'abandonne à toute sa fureur. D'où provenaienttoutes ces précautions? De Dieu même, qui voulait qu'il enfût ainsi, afin sans doute d'inspirer à son prophètedes sentiments de douceur, et auquel il semblait dire: Imitez ces matelots,ces hommes ignorants; ils tiennent compte d'une âme, ils n'osentperdre votre corps; et vous, au contraire, vous avez compromis, autantqu'il a été en vous, le salut d'une ville où tantd'hommes respirent. Ils savent, ces matelots, que vous êtes la causede tous leurs maux, et ils ne se sont pas jetés sur vous pour vouspunir; et cependant, bien que vous n'ayez rien à reprocher aux Ninivites,vous les avez plongés dans l'abîme de perdition. Je vous aiordonné d'aller auprès d'eux et de les sauver par votre prédication,vous m'avez désobéi. Les matelots, sans qu'on leur ait riendit, s'inquiètent, s'agitent et cherchent tous les moyens de voussoustraire au supplice que vous avez mérité. En effet, lamer eut beau accuser Jonas, le sort tomber sur lui; en vain il porta témoignagecontre lui-même, et fit l'aveu de sa fuite, ils ne donnèrentpoint la mort au coupable; on les vit, au contraire, tenter tous les moyensde le dérober, après sa faute, à la violence de lamer. Mais la mer, ou plutôt Dieu ne le permit pas, car il voulaitle ramener dans la bonne voie par l'épreuve de la baleine, ainsiqu'il l'avait essayé par l'exemple que lui donnèrent lesmatelots. Quand ceux-ci eurent entendu Jonas leur dire : Prenez-moi, etjetez-moi dans la mer, et elle s'apaisera (Jon. I,12), ils tâchaientnéanmoins de regagner la terre; mais les flots qui s'élevaientde plus en plus les en empêchèrent.

4. Vous avez vu fuir le prophète, entendez-le maintenant parlerdu fond des entrailles de la baleine. Dans le premier cas, c'est l'hommequi a souffert; dans le second, c'est le prophète qui se manifeste.La mer le reçut donc, le déposa dans le ventre de la baleine,comme dans une prison, pour conserver à Dieu son esclave fugitif;il ne périt ni dans les eaux, ni dans le ventre de l'énormepoisson qui le transporta jusque sous les murs de Ninive. Ainsi la meret la baleine, par l'effet d'une force surnaturelle, se soumirent àl'ordre qui leur fut prescrit, pour que tout, dans cette circonstance,contribuât à l'instruction du prophète. Il arriva donc,et, comme s'il eût été chargé de lire une lettredu prince, qui eût contenu la condamnation à une peine sévère,il parcourait la ville (301) en criant : Encore trois jours, et Ninivesera détruite. (Jon. III, 4.) Les Ninivites entendirent cette menace,ils en crurent le prophète ; et aussitôt hommes, femmes, serviteurs,maîtres, magistrats, simples particuliers, enfants, vieillards, pratiquèrentle jeûne ; les animaux même ne furent pas dispensésd'une austère abstinence. On voyait partout le sac de la pénitence,partout la cendre, partout les pleurs et les lamentations. Celui mêmedont le front était orné du diadème descendit du trôneroyal, se revêtit du sac, se couvrit de cendres; et c'est ainsi quela ville fut arrachée au désastre dont elle étaitmenacée. Chose étonnante ! le sac, alors plus honoréque la pourpre, fit ce que la pourpre n'avait pu faire; la cendre produisitl'effet que n'avait pu produire le diadème. N'ai-je donc pas euraison de dire que nous devions craindre l'ivresse et l'intempérance,et non le jeûne? L'ivresse et l'intempérance furent àla veille de détruire une grande ville, et dé la renverserde fond en comble; le jeûne la soutint lorsqu'elle était surle penchant de sa ruine. C'est parce que Daniel entra avec le jeûnedans la fosse aux lions qu'il en sortit comme s'il se fût trouvéavec des brebis. Ces animaux, qui par eux-mêmes ne respirent quemeurtre et carnage, excités par leur férocité naturelle(car rien de plus féroce qu'un lion), et par leur faim qu'on avaitirritée en ne leur donnant aucune nourriture pendant sept jours;ces animaux, dis-je, quoique pressés par un bourreau intérieurqui les sollicitait à déchirer les entrailles du prophète,respectèrent leur proie et n'osèrent pas toucher àcette nourriture qu'on offrait à leur avidité. C'est parceque les trois enfants à Babylone entrèrent avec le jeûnedans la fournaise ardente, qu'après avoir été longtempsau milieu des flammes, ils n'en sortirent que plus brillants et plus beaux.Toutefois si le feu qui les environnait était vraiment du feu, commentn'agissait-il pas selon sa nature ? Si leurs corps étaient vraimentdes corps, comment n'éprouvèrent-ils pas ce qu'ils devaientéprouver au milieu des flammes ? Comment! interrogez le jeûne,il vous répondra, il vous donnera le mot de cette énigme,car c'en était une; il vous expliquera pourquoi des corps passiblescombattirent contre le feu et triomphèrent du feu. Quelle lutteadmirable ! quelle victoire plus admirable encore ! Appréciez lavertu du jeûne, et recevez-le avec empressement. Eh ! puisqu'il secourtdans la fournaise ses fidèles observateurs, et les garde dans lafosse aux lions, puisqu'il chasse les démons, révoque lessentences de Dieu, réprime la fureur des passions, nous ramèneà la liberté, et rappelle le calme dans notre âme,ne serait-ce pas le comble de la folie que de le fuir et de le craindrelorsqu'il nous offre de si grands avantages? Il macère, dit-on,le corps et l'affaiblit. Oui; mais, dit l'Apôtre, plus l'homme extérieurse détruit en nous,plus l'homme intérieur se renouvelle dejour en jour (II Cor. IV, 16). Ou plutôt, si l'on veut examiner lachose avec attention, on verra que le jeûne est le père dela santé. Si vous n'en voulez pas croire mes discours, interrogezles médecins, et ils vous diront clairement que l'abstinence estla mère de la santé; qu'au contraire une foule de diversesmaladies, telles que la goutte, la migraine, l'apoplexie, l'hydropisie,les inflammations, les tumeurs, sont engendrées par les déliceset par l'intempérance, qu'elles en émanent comme de funestesruisseaux d'une source funeste, et qu'en ruinant la santé du corpselles ruinent aussi la sagesse de l'âme.

5. Ne craignons donc pas le jeûne, puisqu'il nous délivrede si grands maux. Et ce n'est pas sans raison que je vous exhorte àne pas le craindre; car j'en vois plusieurs qui , comme si on voulait leslivrer à un maître dur et farouche, hésitent, balancent,se permettent aujourd'hui tous les excès de l'intempéranceet de la débauche. Je vous exhorte donc à ne pas détruired'avance, par ces excès, les avantages que vous pouvez retirer dujeûne. Ceux qui, avant de prendre des médecines amèrespour remédier à des dégoûts, se remplissentde nourriture, ressentent toute l'amertume du remède, sans en recueillirle fruit, parce qu'ils l'empêchent d'agir comme il devrait sur leshumeurs vicieuses. Aussi les médecins recommandent-ils de se coucherà jeun, afin que le remède attaque d'abord, avec toute savertu, l'abondance des humeurs qui causent la maladie. De même, sivous vous livrez aujourd'hui à l'ivresse pour prendre demain leremède du jeûne, vous le rendrez inutile, vous en éprouvereztoute la peine sans en retirer le profit, parce que vous userez, pour ainsidire, toute sa vertu contre le mal récent produit par la débauche,au lieu que si vous préparez votre corps, si vous l'allégezpar l'abstinence, si vous recevez avec un esprit sobre un remèdespirituel, vous pourrez par son moyen effacer (302) un grand nombre devos anciennes fautes. N'allons donc pas au jeûne par l'ivresse, etne terminons pas une sainte abstinence par des excès honteux; n'agissonspas, en un mot, comme celui qui précipiterait un corps malade enle poussant rudement. C'est ce qui arrive à notre âme lorsque,répandant les nuages de l'ivresse sur les- commencements et surla fin du jeûne, nous nous privons de tout le fruit que nous pourrionsen recueillir. Les hommes qui combattent contre les bêtes férocesont soin de bien munir les parties principales de leurs corps, afin d'attaqueravec moins de risque ces terribles animaux; ainsi maintenant plusieursd'entre nous, comme s'ils allaient combattre dans le jeûne un animalféroce, se fortifient contre lui, et se munissent par les excèsdu boire et du manger. Les insensés ! ils obscurcissent et abrutissentleur raison par l'ivresse pour recevoir le jeûne, dont l'œil estdoux et tranquille. Si je fais cette demande à un de ces hommes: Pourquoi courez-vous aujourd'hui au bain? il me répondra: C'estpour recevoir le jeûne avec un corps pur. Si je lui demande ensuite:Pourquoi vous enivrez-vous aujourd'hui? C'est, dira-t-il, parce que jevais entrer dans le jeûne. Mais n'est-il donc pas absurde de se préparerà cette fête du jeûne avec un corps purifié parl'eau et un coeur souillé par la débauche?

Je pourrais m'étendre davantage sur ce sujet; mais j'en ai ditassez pour ramener les personnes sages. Je termine donc ici mon discours, d'autant plus que je désire d'entendre notre père commun.Nous, comme de simples bergers, assis à l'ombre d'un hêtreou d'un chêne, nous chantons des airs rustiques sur un chalumeauchampêtre; au lieu que notre saint pontife, semblable à unexcellent musicien qui enlève tous les spectateurs par les accordssublimes qu'il sait tirer de sa lyre d'or, nous charme et nous instruittous, moins par l'harmonie des paroles que par le concert heureux des actionset des discours. Tels sont les maîtres que demande Jésus-Christ: Celui qui fera, dit-il, et qui enseignera, sera grand dans le royaumedes cieux. ( Matth. V, 19.) Tel est notre Maître; aussi est-il granddans le royaume des cieux ! Puissions-nous, grâce à ses prièreset à celles de ses pieux coopérateurs, être jugésdignes nous-mêmes du royaume céleste par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloiresoit au Père et à l'Esprit-Saint, maintenant et toujours,dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SIXIÈME HOMÉLIE.

Prononcée la quatrièmesemaine de la sainte Quarantaine.

1. Que j'ai de plaisir à contempler les vagues émues decette mer spirituelle et vivante qui m'entoure; non, l'Océan lui-mêmen'offre pas de spectacle si beau. Les flots de l'Océan s'agitentsous le souffle et la violence des vents, et ceux de cette multitude fidèle,par le désir impétueux d'entendre les enseignements divins.Ceux-là, en s'amoncelant, jettent le pilote dans l'angoisse ; ceux-ci,à mesure qu'ils paraissent, augmentent le courage et la confiancede l'orateur. Les uns sont l'effet de la fureur des éléments; les autres, l'indice de la joie des âmes. Les uns en se brisantcontre les rochers ne donnent qu'un bruissement sourd et tout matériel; les autres frappés par la parole doctrinale y répondentd'une voix amie et sympathique.

Lorsque le zéphir, de sa tiède haleine, souffle sur lesmoissons, tous les épis ensemble s'inclinent et se relèventtour à tour, et ainsi balancés ils reproduisent sur la terrel'image des ondulations de la mer. Ce spectacle est encore moins agréableque celui qui charme en ce moment mes yeux. Ici, en effet, au lieu du zéphir,c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui soulève et échauffevos âmes; ce qui agit sur vous, c'est ce feu dont le Christ autrefoisdisait : Je suis venu mettre le feu à la terre, et que désiré-jesinon qu'elle brûle ? (Luc, XII, 49.) Ce feu, je le vois bien, aété mis dans vos âmes et il les brûle.

Puisque la crainte de Jésus-Christ a allumé dans nos âmestant de lampes luisantes, versons-y l'huile de la doctrine afin que lalumière qu'elles nous donnent s'entretienne et dure pour notre bien.Le temps du jeûne se hâte vers son terme; nous voici, arrivésau milieu du stade, désormais nous ne nous arrêterons plusqu'au terme. S'il est vrai de dire que qui s'est mis en route est déjàau milieu de la course, (304) il ne l'est pas moins de dire que qui estau milieu touche déjà au terme. Le temps du carêmese hâte donc vers sa fin, et déjà la barque navigueen vue du port; toutefois l'essentiel, ce n'est pas tant d'arriver au port,que d'aborder au rivage avec un vaisseau qui ne soit pas vide, mais chargéd'une riche cargaison. Je vous prie tous et je vous conjure de descendredans votre conscience, de calculer ce que le jeûne vous a déjàrendu de profit, et, si la somme en est considérable, de redoublerd'activité pour la grossir; si elle est petite et presque nulle,d'employer le temps qui vous reste à réparer le temps perdu.Tant que le marché reste ouvert, il y a possibilité de réaliserun gain considérable par un actif négoce; profitons de l'occasionpour ne pas nous en aller les mains vides, et privés des fruitsdu jeûne après en avoir supporté la peine. Car, n'endoutez pas, on peut supporter la peine du jeûne et n'en pas recueillirla récompense. Et comment cela? Par exemple lorsque nous nous abstenonsbien de nourriture, mais non pas de péché; lorsqu'àla vérité nous ne mangeons pas de viande, mais que nous dévoronsles maisons des pauvres; lorsque nous ne nous enivrons pas de vin, maisque nous nous enivrons de mauvais désirs; lorsque nous passons toutle jour à jeûn, mais que tout le jour aussi nous repaissonsnos yeux de spectacles impurs. Nous soutenons le poids du jeûne sansen recueillir les avantages lorsque nous montons à ces lieux dedépravation qu'on appelle théâtres. Ce n'est pas vousque ce reproche regarde, je sais que vous êtes innocents de cettesorte de prévarication, mais c'est la coutume que les gens qui sontfâchés fassent retomber leur mauvaise humeur sur les personnesprésentes, lorsqu'ils ne peuvent saisir les coupables. Que peut-ongagner au jeûne lorsqu'en s'y adonnant on continue de fréquenterle théâtre, cette commune école de luxure, ce gymnasepublic d'impureté, lorsqu'on va s'asseoir dans la chaire de pestilence?Oui, chaire de pestilence, gymnase d'impureté, école de luxure;voilà ce qu'il est à mes yeux votre théâtre,et je ne crains pas d'user de termes trop forts lorsque je qualifie dela sorte ce lieu infâme, ce réceptacle hideux de tous lesvices, cette fournaise babylonienne. C'est bien une fournaise en effetque le théâtre; le diable y entasse les habitants de la ville,puis il y met le feu; et il ne l'alimente pas, comme ce roi barbare dontparle l'Ecriture avec des sarments, du naphthe, des étoupes, dela résine; non, il sait trouver des matières encore plusdangereuses, telles que regards impudiques, paroles honteuses, attitudesvoluptueuses, chants lascifs et dissolus. Des mains barbares mirent lefeu à la fournaise mentionnée dans l'Ecriture, mais celledont je vous parle est allumée par des pensées plus coupableset plus insensées que toute barbarie. Celle-ci est pire que l'autre,puisque le feu en est plus funeste. C'est un feu qui ne consume pas lasubstance du corps, mais qui dévore la félicité del'âme : ce qu'il y a de plus terrible, c'est qu'il ne se fait passentir à ceux qu'il brûle; s'il était aussi douloureuxqu'il est funeste, ces éclats de rire qui retentissent au théâtren'auraient guère lieu. La pire des maladies est celle qui mine unpatient sans qu'il s'en doute, le feu le plus à craindre est bienaussi celui qui consume sans être aperçu. A quoi peut vousservir le jeûne, lorsque privant votre corps d'une nourriture permiseen soi, vous repaissez votre âme d'une nourriture essentiellementmauvaise? Lorsque vous restez assis durant tout un jour occupé àregarder la nature humaine livrée à l'ignominie et publiquementinsultée dans la personne de ces prostituées de théâtre,de ces comédiens, obligés, par le métier qu'ils font,de représenter l'adultère, et de ramasser toutes les souilluresde l'espèce humaine. Ils n'épargnent pas plus le blasphèmeaux oreilles que les fornications aux yeux ; il faut que le poison pénètredans l'âme par toutes les avenues ; ils représentent les catastrophesarrivées aux autres : de là le nom qu'ils portent, et quiexprime leur honte. Quelle sera donc l'utilité du jeûne pourdes personnes qui nourrissent leur âme de ces poisons? De quels yeuxregarderez-vous votre femme au retour de ces spectacles? De quels yeuxregarderez-vous votre fils, de quels yeux votre serviteur, de quels yeuxvotre ami? Il vous faudra ou vous couvrir de honte en racontant ce quevous y avez vu, ou garder un silence qui témoignera de votre confusion.Ce n'est pas là ce qui vous arrive au sortir de l'église;tout ce que vous y avez entendu, vous pouvez le rapporter à votrefamille avec un coeur satisfait : oracles prophétiques, dogmes apostoliques,préceptes sortis de la bouche même du Seigneur, voilàce que vous remportez d'ici, voilà de quoi composer un repas spirituelpour la nourriture des âmes dans (305) votre maison, de quoi rendrevotre femme plus modeste, votre fils plus sage, votre serviteur plus fidèle,votre ami plus dévoué, votre en-. nemi même plus disposéà oublier ses rancunes.

2. Vous le voyez, d'une part ce sont des enseignements toujours salutaires,de l'autre rien que des bagatelles qui flattent l'oreille au détrimentdu cœur. De quelle utilité, dites-moi, vous sera le jeûne,si, tandis que vous jeûnez de l'estomac, vous commettez l'adultèrepar les yeux? Car, sachez-le bien, l'adultère peut exister sansl'union charnelle, et par la seule impudicité du regard. Que voussert de venir ici, si vous allez là? Je vous instruis, moi, et unvil comédien vous corrompt; je combats votre maladie par le remèdede ma parole, et il en active, lui, le principe funeste; je m'efforce d'éteindreen vous les feux de la nature, et lui, il souffle en vous les flammes dulibertinage. Encore une fois quel fruit retirez-vous de votre jeûneainsi que de nos instructions? Si l'un bâtit et que l'autre détruise,que gagneront-ils que de la peine? (Eccli. XXXIV, 28.) Ainsi ne fréquentonspas à la fois l'église et le théâtre, mais seulementl'église, si nous ne voulons que tout le fruit que nous faisonsà l'église soit en pure perte, et que notre vie aboutisseen fin de compte à la damnation éternelle; Car, si l'un bâtitet que l'autre détruise, que gagneront-ils que de la peine? Ajoutonsque c'est chose si facile de détruire, qu'un seul qui détruiraitl'emporterait sur un grand nombre qui s'efforceraient de bâtir.

C'est une grande honte pour des jeunes gens, pour des vieillards, dese livrer à cette passion du théâtre. Et plûtà Dieu qu'ils en fussent quittes pour la honte ! mais hélas!la honte, si redoutée des personnes bien nées, si insupportableaux hommes de coeur, n'est que le prélude d'une vengeance plus terribleet d'un plus affreux supplice. Tout ce qui s'asseoit sur les gradins desthéâtres sera nécessairement pris dans les filets del'adultère, non pour s'être uni charnellement à cescomédiennes, mais pour les avoir seulement regardées avecdes yeux impudiques. Cela suffit, je vous en donne pour garant, non maparole dont vous pourriez mépriser le peu d'autorité, maisune loi portée par Dieu même, et quand Dieu parle qui oseraitcontredire ? Quelle est donc cette loi divine? La voici dans son texteauthentique : Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens,vous ne commettrez pas l'adultère; et moi je vous dis, quiconqueaura regardé une femme pour la convoiter, a déjà consommél'adultère dans son coeur. (Exod. XX, 14; Matt. V, 27, 28.) Vousle voyez, il s'agit d'un adultère consommé, d'un péchécomplet, et ce qu'il y a de plus terrible, c'est au tribunal, non d'unhomme, mais de Dieu, que le coupable est convaincu et comptable de ce crimed'adultère; or, les peines qu'inflige ce tribunal sont éternelles.Quiconque a regardé une femme pour la convoiter a déjàconsommé l'adultère dans son coeur. Ce n'est pas seulementle mal, mais jusqu'à la racine du mal qu'il retranche; car la racinede l'adultère, c'est la convoitise impudique : le Seigneur corrigedonc non-seulement l'adultère, mais aussi la convoitise. Les médecinss'en prennent à la cause de la maladie autant qu'à la maladieelle-même; dans une maladie d'yeux par exemple, c'est sur les tempesqu'ils agissent pour combattre l'humeur qui affecte l'organe de la vue.C'est aussi ce que fait Jésus-Christ.

C'est une ophthalmie bien mauvaise que la luxure; affection non desyeux du corps, mais des yeux de l'âme; c'est pourquoi le Seigneuren supprime la source impure par la crainte de la loi, c'est pourquoi ilpunit non-seulement l'action, mais jusqu'au désir. Déjàil a consommé l'adultère dans son cœur. Le coeur une foiscorrompu, de quoi sert-il que le reste du corps demeure pur? Lorsque lecœur d'une plante, d'un arbre est pourri, peu nous importe le reste; demême dans l'homme, quand cette partie maîtresse est atteinte,ce n'est plus rien que le bon état du reste du corps. Voilàle cocher renversé, écrasé, mort; en vain courrontaprès cela les chevaux. C'est une loi sévère et d'undifficile accomplissement, j'en conviens; mais aussi la couronne est glorieuseà proportion. Il n'y a que les oeuvres laborieuses qui mènentaux belles récompenses. Pour vous, ne faites pas attention àla peine, ne voyez que la récompense. C'est ce qui se fait dansles choses de cette vie. Si vous envisagez la peine que coûtent lessuccès en tout genre, vous dites c'est ardu, c'est difficile; maissi vous regardez la récompense, tout vous semble uni et facile.Le pilote, s'il ne regardait que les flots, n'aurait jamais le cœur defaire sortir son vaisseau du port; mais il considère le gain plusque les flots, et il ose affronter la haute mer et ses abîmes. S'iln'avait devant les yeux que les (306) blessures et la mort du champ debataille, le soldat ne revêtirait jamais la cuirasse; mais s'il sereprésente les trophées et les victoires plus que les blessures,il courra à la bataille comme à un rendez-vous de jeu etde plaisir; si pénible que soit naturellement une entreprise, elledevient aisée à ceux qui font attention, non à lapeine, mais à la récompense. En voulez-vous la preuve? écoutezsaint Paul: Les tribulations momentanées et légèresde la vie présente opèrent en nous le poids éterneld'une sublime et incomparable gloire. (II Cor. IV, 47.) C'est làune énigme. Si l'Apôtre a raison de dire tribulations, commentpeut-il dire légères? si légères est vrai,comment tribulations le sera-t-il? Ces termes s'excluent mutuellement.Mais cette énigme, nous en trouvons le mot dans ce qu'ajoute saintPaul pour nous montrer ce qui rend légères même lestribulations : En nous qui ne considérons pas seulement les chosesvisibles. Il nous a mis la couronne sous les yeux, et les difficultésdu combat se sont évanouies; il a montré le prix, et l'athlèteau milieu de ses sueurs s'est trouvé consolé. Vous apercevezune femme dont les grâces naturelles sont encore relevéespar l'éclat de la parure : la concupiscence éveilléeen vous à cette vue vous fait ressentir les premiers frémissementsde la volupté; elle veut s'assouvir de ce spectacle : hâtez-vousde regarder en haut vers la couronne qui vous est réservée,vous n'aurez plus aucune peine à fermer les yeux sur un objet sidangereux. Celle que vous avez aperçue, c'est une servante de Dieucomme vous, pensez au commun Maître, et vous étoufferez lemal à sa naissance. Si des enfants, sous les yeux de leur maîtred'école, n'osent se livrer à la dissipation ni à laparesse, ou à la torpeur, à plus forte raison Jésus-Christprésent à votre pensée produira-t-il sur vous le mêmeeffet salutaire. Celui qui regarde une femme pour la convoiter, a déjàcommis l'adultère avec elle dans son coeur. (Matt. V, 28.) J'éprouvedu plaisir à redire souvent les paroles de la loi. Puissé-jetout le jour vous répéter les mêmes paroles, ou plutôtnon à vous, mais à ceux qui sont esclaves de ce péché! Mais je me trompe encore et je devrais dire à vous aussi bienqu'à eux; car vous qui êtes forts vous le deviendriez davantage;et ceux qui sont malades reviendraient à la santé. Celuiqui regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultèreavec elle dans son coeur.

3. Ces paroles toutes seules suffiraient pour purifier vos âmesde la corruption du péché. Pardonnez-moi, je panse les plaiesde vos coeurs, et celui qui panse des plaies est obligé d'user deremèdes amers; et ces paroles, on ne peut trop vous les répéter,puisque plus on le fait plus on expulse le venin du mal. Elles sont pourvous ce que le feu est pour l'or; plus le feu agit sur l'or, plus il ledébarrasse des scories; de même plus ces redoutables parolesferont d'impression sur vous, plus elles vous purifieront de l'alliageimpur du vice. Ce vice, faisons-le dès ici-bas passer par le feude la parole doctrinale, pour qu'il ne nous entraîne pas nous-mêmesau feu de l'enfer. L'âme qui partira pure de ce monde n'aura pasà craindre le feu éternel, mais celle qui sortira de ce mondesouillée de péchés sera immédiatement jetéedans ce feu-là. L’oeuvre de chacun sera éprouvée parle feu, dit l'Apôtre. (I Cor. III, 13.) Eprouvons-nous dèsmaintenant sans douleur, pour ne pas être alors éprouvésdans la douleur.

Quoi que vous puissiez dire, objecte-t-on, c'est une loi bien dure.— Que voulez-vous dire? Dieu nous commande-t-il l'impossible? Je répondsque non. Taisez-vous, plutôt que de blasphémer contre Dieu;parler ainsi ce n'est pas se justifier, c'est aux péchésanciens en ajouter un nouveau et un plus grave. Malheureusement c'est assezl'habitude des pécheurs de rejeter leurs fautes sur Dieu. A ce propos,écoutez une parabole : Vint alors celui à qui on avait confiécinq talents, et il en apporta cinq autres; vint ensuite celui àqui on en avait confié deux, et il en apporta deux autres; vintenfin celui à qui l'on n'avait confié qu'un talent, et n'ayantpas de talent à présenter, au lieu de talent ce fut une paroled'accusation qu'il apporta. Que dit-il? Je sais, dit-il, que vous êtesun homme dur. (Matth. XXV, 24.) O serviteur effronté ! il ne luisuffit pas d'avoir péché, il faut encore qu'il injurie sonMaître: Vous reprenez, ajoute-t-il, ce que vous n'avez pas déposé,vous moissonnez où vous n'avez pas semé. (Luc, XIX, 21.)Voilà le type de ceux qui ne font rien de bon dans la vie présente,ils aggravent leurs maux de tout le poids des accusations qu'ils lancentcontre la divine Providence. Cessez donc d'accuser le Seigneur, il ne commandepas l'impossible. Voulez-vous vous en convaincre? regardez ceux qui vontvolontairement au delà de ses commandements : le (307)

feraient-ils, si ces commandements dépassaient la mesure de cequi est possible aux hommes? Il ne commande pas la virginité etbeaucoup s'y astreignent. Il n'a pas défendu la possession des biensde ce monde, et néanmoins plusieurs se défont des leurs,témoignant parleur conduite de la facilité des préceptes.Verrions-nous tant d'oeuvres surérogatoires, si les couvres prescritesétaient si difficiles ? Il ne prescrit pas la virginité,il ne fait que la conseiller. Prescrire, c'est imposer le joug de la loiaux volontés même récalcitrantes; au contraire, conseiller,c'est laisser libre de faire ou de ne pas faire sans qu'il y ait de peineà encourir si l'on ne fait pas. C'est pourquoi saint Paul dit :Je n'ai pas de précepte du Seigneur touchant les vierges; mais jedonne un conseil. (I Cor. VII, 25.) Vous l'entendez,. l'Apôtre s'exprimeclairement: il distingue entre le commandement et le conseil, entre leprécepte et l'exhortation. La différence est grande : l'unest de nécessité, l'autre de choix. Je n'impose pas, semble-t-ildire, pour ne pas surcharger; j'avertis, je conseille pour attirer.

Jésus-Christ non plus n'a pas dit : restez tous vierges; s'ileût fait une loi à tous d'être vierges, si la virginitéétait de devoir strict, ceux qui la pratiquent ne seraient pas honoréscomme ils sont, et ceux qui ne s'y conforment pas encourraient les plussévères châtiments. Voyez-vous comment le Législateurdivin nous épargne ? comment il prend soin de notre salut? Ne pouvait-ilporter cette loi et dire : quiconque observera la virginité serahonoré, et quiconque ne l'observera pas sera puni ? Mais t'eûtété surcharger la nature, il a épargné notrefaiblesse. La virginité n'est pas une carrière oùtous les hommes soient tenus de courir, c'est une lice à part oùse livrent des combats d'un ordre supérieur; ceux qui s'y rendenty montrent avec avantage leur grande âme, ceux qui refusent d'y entrerpeuvent compter sur l'indulgence du Maître. Autant pourrais-je endire de la pauvreté, il la conseille, il ne l'impose pas. Il nedit pas absolument : vends tes biens, mais si tu veux être parfait,va et vends tes biens. (Matth. XXIX, 21.) C'est à toi à choisir,tu es le maître : je ne te contrains pas, je ne t'impose rien : situ le fais, je te couronnerai, si tu ne le fais pas, je ne te punirai point.Les oeuvres qui sont de commandement et de strict devoir ne méritentque des récompenses ordinaires; mais les couvres de surérogationet de conseil procurent des couronnes d'une beauté exceptionnelle.Là-dessus j'invoque le témoignage de saint Paul : Si l'évangélise,dit-il, je n'ai pas à m'en glorifier; pourquoi ? parce que c'estun devoir qui m'est imposé. Car malheur à moi si je n'évangélise!(I Cor. IX, 16.) Vous l'entendez, celui qui accomplit strictement la loin'obtient pas une bien large récompense: c'est pour lui une obligation;mais celui qui n'accomplit pas la loi est passible de châtiment etde correction : Malheur à moi si je n'évangélise !Il en est autrement des couvres qui ne sont soumises à aucune obligation,et que la seule bonne volonté pousse à pratiquer. Ecoutezencore comment saint Paul s'en explique. Quelle est donc ma récompense?C'est de prêcher l'Evangile gratuitement, sans user du droit quej'ai par la prédication de l'Evangile. (I Cor. IX, 18.) Ainsi doncmodique récompense pour le devoir strictement rempli, et rémunérationabondante pour les oeuvres facultatives et de bonne volonté.

4. Ces développements ont leur utilité; ils prouvent,si je ne me trompe, que la loi divine n'est ni accablante, ni intolérable,ni pénible, ni surtout impossible. Mais servons-nous encore desparoles de Jésus-Christ pour répandre un plus grand joursur cette question. Celui qui regarde une femme pour la convoiter, a déjàcommis l'adultère avec elle dans son coeur. (Matth. V, 28.) Jésus-Christa prévu les murmures qui s'élèveraient contre la difficultéde la loi; c'est pourquoi il ne la propose pas purement, simplement etisolément; mais il rappelle la loi ancienne, et la comparaison qu'ilprovoque fait ressortir, et la facilité de la nouvelle loi, et labonté du législateur qui la promulgue. Comment cela, faitesattention et vous comprendrez. Il ne dit pas simplement: Celui qui a regardéune femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultèreavec elle dans son coeur. Ici redoublez votre attention; mais il a eu soinauparavant de faire souvenir de la loi ancienne; il a dit : Vous savezqu'il a été dit aux anciens : Vous ne commettrez pas l'adultère;et moi je vous dis : quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjàcommis l'adultère avec elle dans son coeur. Voilà les deuxlois en présence, l'ancienne et la nouvelle: celle qu'établitMoïse, et celle qu'introduit Jésus-Christ , ou plutôtle Christ est l'auteur de toutes deux, car c'est lui qui a parlépar Moïse. Comment prouverons-nous que (308) l'auteur de la loi ancienneest le même que celui de la nouvelle? Jean ni les autres apôtresne peuvent me prêter leur témoignage, car les juifs que jeprétends combattre, les récuseraient; j'emprunterai celuides prophètes que les Juifs n'oseront rejeter; c'est par les prophètesque je leur montrerai que l'ancienne et la nouvelle loi émanentd'un seul et même législateur.

Que dit Jérémie? Je ferai avec vous un Testament nouveau.(Jérém. XXXI, 31.) Voilà le Nouveau Testament nommédans l'Ancien. De quel éclat ne brille pas ce nom prononcési longtemps à l'avance? Je ferai avec vous un Testament nouveau.Mais où trouverons-nous la preuve que c'est lui-même qui aaussi donné l'Ancien Testament? Après avoir dit : Je feraiavec vous un Testament nouveau, le prophète ajoute : Non selon leTestament que j'ai fait avec vos pères. (Jérém. XXXI,32.) Voilà les paroles de Jérémie. Mais précisonsdavantage; voyons toutes les difficultés pour les résoudre,dissipons tous les nuages, concentrons sur la question toutes les lumièresde l'évidence, ne laissons pas de prise à l'impudence. Jeferai avec vous un Testament nouveau, non selon le Testament que j'ai faitavec vos pères. Il fit un Testament, une alliance avec Noéaprès le déluge, pour délivrer le genre humain descraintes continuelles que lui aurait inspirées, à la vuedes pluies, le souvenir du cataclysme universel. C'est pourquoi il dit: Je ferai une alliance avec toi et avec toute chair. (Gen. IX, 9.) Ilfit encore avec Abraham le Testament ou l'alliance de la Circoncision.Une autre alliance fameuse est celle qu'il fit avec les Israélitespar Moïse. Jérémie dit : Je ferai avec vous une alliancenouvelle, non selon l'alliance que j'ai faite avec vos pères. Dequels pères s'agit-il? Noé était père, Abrahamétait père. De quels pères parle donc le prophète? L'indétermination des personnes engendre la confusion. Renouvelezvotre attention. Non selon l'alliance que j'ai faite avec vos pères.Vous ne pouvez pas dire que le prophète parle ici seulement desalliances faites avec Noé et Abraham ; non, Jérémiea prévenu l'objection ; car après avoir dit : Je ferai unealliance nouvelle avec vous, non selon l'alliance que j'ai faite avec vospères, il ajoute la circonstance du temps qui est décisivedans cette discussion, au jour où je les ai pris par la main, pourles retirer de la terre d'Égypte.

Voyez-vous quelle lumière jaillit de cette déterminationdu temps? Un juif même ne pourrait plus contredire notre conclusion: voyez le temps, comprenez de quelle législation il s'agit : Aujour où je les ai pris par la main. Pour quelle raison indique-t-ildonc jusqu'au mode de la sortie d'Égypte : Je les ai pris par lamain, dit-il, pour les tirer de la terre d'Égypte? c'est pour montrerla tendresse paternelle de Dieu pour Israël. Ce n'est pas comme esclavequ'il le traite à la sortie d'Égypte; il le délivraavec le même soin qu'un père tendre aurait eu pour son enfant;il ne le fit pas marcher derrière comme un serviteur, mais il leprit par la main comme un fils bien né et libre, et c'est ainsiqu'il le tira de la servitude. Voilà donc deux alliances, deux législationset un seul législateur. Je vais vous démontrer la mêmechose par le Nouveau Testament, afin que vous voyez l'accord des deux Testamentsou alliances. Je viens de vous citer une prophétie en paroles, voicimaintenant une prophétie en figures. Mais qu'est-ce qu'une prophétieen paroles? et qu'est-ce qu'une prophétie en figures? Deux motslà-dessus. La prophétie en figures est celle qui parle parles faits; la prophétie en paroles est celle qui se fait de bouche.Celle-ci s'adresse aux gens instruits, l'autre ouvre les yeux des ignorantspar l'éclat des faits. Comme un grand événement devaits'accomplir, comme Dieu devait prendre notre chair, que la terre devaitdevenir le ciel, que notre nature devait être élevéeà une dignité plus sublime que celle des anges, que l'annoncedes biens à venir surpassait toute espérance et toute attente,si un tel prodige fût arrivé soudain, et sans préparation,il eût jeté le trouble chez ceux qui en auraient vu ou apprisla réalisation; c'est pourquoi Dieu l'a préfiguréet prédit longtemps d'avance, employant les faits et les parolespour habituer les oreilles et les yeux, et préparant de longue mainles grandes choses qu'il avait résolu d'accomplir. Or cette préparations'est faite par les prophéties, prophéties en figures, prophétiesen paroles, les uns s'exprimant par des faits, les autres par des mots.Voulez-vous des exemples de ces deux sortes de prophéties, se rapportantau même objet : Il a été conduit comme une brebis ausacrifice, et il a été comme un agneau devant celui qui letond. (Isai. LIII, 7.) Voilà une prophétie en paroles. LorsqueAbraham eut délié Isaac, alors il vit un bélier attaché(309) par les cornes, il le prit et l'immola; ce sacrifice étaitune figure de celui par lequel Jésus-Christ nous a sauvés.

5. Mais ces deux Testaments, voulez-vous que je vous les montre préditsfigurativement ? Vous avez entendu le prophète Isaïe désignersymboliquement le divin sacrifice par le terme de brebis, voici un nouvelexemple de prophétie par les faits. Dites-moi, vous qui voulez êtresous la loi. (Gal. IV, 21.) Remarquez en passant la justesse de l'expressiondont se sert l'Apôtre : qui voulez; c'est qu'en effet les Galatesn'étaient pas sous la loi mosaïque ; au reste quand mêmeils auraient été sous la loi, il eût encore étévrai de dire qu'ils n'étaient pas sous la loi. C'est là uneénigme, dites-vous, elle s'explique facilement. Est-ce que la loimosaïque n'avait pas dès lors transmis de droit à Jésus-Christtous ses sectateurs? Mépriser le Christ qui est le Maîtrepar excellence, n'était-ce pas aussi mépriser Moïsequi avait enseigné provisoirement en attendant l'arrivéedu Maître. C'est pourquoi l'Apôtre s'exprime ainsi : Dites-moi,vous qui voulez être sous la loi, n'entendez-vous point ce que ditla toi, c'est-à-dire qu'Abraham eut deux fils, l'un de l'esclave,et l'autre de la femme libre... Tout ceci est une allégorie. Voilàdonc un fait prophétique, car c'est là un fait et non uneparole que ce double mariage d'Abraham. Une prophétie orale vousa montré que les deux alliances sont d'un seul et même législateur,comme la femme esclave et la femme libre sont du même époux:vous allez l'apprendre une fois de plus par une prophétie figurative.Abraham eut deux femmes voilà les deux alliances, et voilàle législateur commun de ces deux alliances. De même que toutà l'heure vous avez vu paraître deux fois la brebis, d'aborddans une prophétie orale, puis dans une prophétie figurative,et que vous avez remarqué entre la figure et la parole une harmonieparfaite, de même en est-il à l'égard des deux alliances.Jérémie les a prédites oralement, et Abraham les apréfigurées dans les actions de sa vie, par les deux femmesqu'il a épousées. Ici, nous voyons un mari et deux épouses,là un législateur et deux alliances.

Mais revenons au texte dont l'éclaircissement a nécessitétoute cette discussion, car il ne faut pas perdre notre sujet de vue :Celui qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commisl'adultère avec elle dans son coeur. Voilà ce que nous expliquions,et nous nous demandions pourquoi Jésus-Christ établissaitici une comparaison entre la loi ancienne et la loi nouvelle en disant:Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Vous ne commettrezpas l'adultère. Il savait que la difficulté du commandementtenait moins à la nature de la chose commandée qu'àla paresse de ceux à qui il l'adressait. Beaucoup de choses facilesen elles-mêmes deviennent difficiles par notre manque d'énergie;au contraire une résolution énergique fait trouver légèreset faciles certaines choses qui d'elles-mêmes sont assez difficiles.La difficulté gît moins dans la nature des choses que dansla disposition des hommes. Par exemple, le miel est doux et agréablede sa nature; mais les malades le trouvent amer et désagréable,ce qui vient évidemment de la mauvaise disposition où ilssont et non de la nature de cet aliment. Il en est de même de laloi : douce et facile par elle-même, elle ne nous semble rude etpénible que parce que nous sommes mous et lâches. Je n'auraipas beaucoup de peine à démontrer la facilité de laloi en question: le législateur l'eût rendue difficile s'ill'avait autrement posée. Que dit-il en effet? fuyez la vue de lafemme, éloignez-vous de la luxure; pour la rendre difficile, ileût fallu dire au contraire, recherchez les femmes, regardez curieusementleurs attraits, et néanmoins restez maîtres de votre passion.Voilà ce qui eût été difficile; mais dire :fuyez la fournaise, éloignez-vous du feu, ne touchez pas àla flamme, si vous ne voulez pas être brûlés, c'estcommander une chose très-facile, et conforme à la nature.

Vous savez qu'il a été dit aux anciens, vous ne commettrezpas l'adultère. Pourquoi donc, au moment d'introduire une loi nouvelle,le Seigneur nous remet-il en mémoire la loi ancienne? c'est afinde montrer par la comparaison qu'il n'y a pas d'opposition entre ces deuxlois : le rapprochement suffit pour montrer jusqu'à l'évidencele jugement qu'il faut porter sur ce sujet. Il savait qu'il ne manqueraitpas de gens pour lui reprocher d'opposer la loi à la loi, et pourles prévenir, voilà, semble-t-il dire, les deux lois en facel'une de l'autre: regardez et voyez l'harmonie qui règne entre elles.Il avait une autre raison: il voulait montrer tout ensemble la facilitéet l'opportunité de la loi qu'il promulguait. Voilà pourquoiil dit : Vous savez qu'il a été dit aux anciens vous ne commettrezpas l'adultère. Il y a assez (310) longtemps que vous pratiquezla loi ancienne. Le Seigneur en use à l'égard de ses auditeurscomme un maître à l'égard d'un disciple paresseux etqui ne voudrait pas changer d'exercices; pour porter l'enfant àdes études plus hautes, ce maître lui dirait: songe depuiscombien de temps déjà cette étude te retient. De mêmelorsque le Christ rappelle aux Juifs la législation de leurs pèrespar ces paroles: Vous savez qu'il a été dit aux anciens,vous ne commettrez pas l'adultère, c'est afin de leur faire comprendreque la loi ancienne les a bien assez arrêtés par ses observances,et qu'il est temps de s'élever à un genre de vie nouveauet plus parfait. Voilà ce qui a été dit aux anciens;et moi je vous dis, à vous, non aux anciens qui auraient pu se plaindrepar la raison que la nature humaine était encore trop imparfaitealors; mais à vous qui vivez dans un âge où le genrehumain, par suite des progrès qu'il a faits, réclame desenseignements plus relevés et plus parfaits. Par la même raison,avant d'établir cette comparaison entre sa loi et celle qui avaitété donnée aux anciens, pour que personne ne soitdécouragé par la sublimité de la nouvelle loi, ildit: Si votre justice n'abonde plus que celle des scribes et des pharisiens,vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. (Matth. V, 20.) Vous exigezde moi une chose plus laborieuse, pouvait-on lui dire, pourquoi cela? Est-ceque je ne suis pas de la même nature qu'eux? Est-ce que je ne suispas un homme tout comme eux? C'est pour prévenir ces récriminations: pourquoi ajouter à notre fardeau? pourquoi nous exposer àdes combats plus rudes? c'est pour couper court à l'objection qu'ila eu soin de parler d'abord du royaume des cieux. C'est comme s'il disait:si j'ajoute aux labeurs, si je veux des luttes plus sérieuses, jepropose aussi des récompenses plus brillantes. Ce n'est plus laPalestine que je promets, il ne s'agit plus d'une terre où coulentle lait et le miel: c'est le ciel même que je mets à votredisposition. Mais si nos bonnes actions nous valent de plus grandes récompenses,par contre, nos prévarications nous exposent à des supplicesplus terribles. Les hommes qui vivent en dehors de la loi seront moinssévèrement jugés que ceux qui vivent sous la loi.Ceux, dit l'Apôtre, qui auront péché sans la loi, périrontsans la loi. (Rom. II,12.) C'est-à-dire ne seront pas accuséspar la loi; mais, dit le Seigneur, je consulterai la nature pour portercontre eux ma sentence; les pensées même de leurs coeurs ferontl'office d'accusateur et de défenseur, et en juge impartial je prononcerail'arrêt. De même ceux qui pèchent sous la grâcesubiront un châtiment plus sévère que ceux qui ontfailli sous la loi. (Rom. II, 15.) Saint Paul montre cette différence,lorsqu'il dit: Celui qui viole la loi de Moïse est mis à mortsans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins.Combien plus affreux, pensez-vous, sont les supplices que méritecelui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu; qui aura tenu pourvil le sang de l'alliance dans lequel il a été sanctifié,et qui aura outragé l'Esprit de la grâce? (Hébr. X,28-29.)

Vous le voyez, si les récompenses sont plus grandes sous la grâce,il en est de même des châtiments. Mais puisque je viens, encitant saint Paul, de vous faire souvenir des plus augustes et des plusredoutables mystères, je vous en supplie, je vous en conjure avectoute l'ardeur dont je suis capable, ne vous approchez de la table sainteet terrible qu'après vous être purifiés de tous vospéchés. Recherchez la paix avec tous, vous dirai-je avecsaint Paul, et la sainteté sans laquelle personne. ne verra Dieu.(Hébr. XII, 14.) Or, celui qui n'est pas digne de voir Dieu, nel'est pas non plus de participer au corps du Seigneur. C'est pourquoi saintPaul dit : Que l'homme s'éprouve d'abord et qu'il mange ensuitede ce pain, et boive de ce calice. (I Cor. XI, 18.) Il ne s'agit pas dedécouvrir sa plaie aux yeux de tous, de. monter sur un théâtreafin de s'y accuser, ni d'initier tout un public à la connaissancede vos misères. C'est dans le sanctuaire de votre conscience, sansautre témoin que Dieu qui voit tout, que vous avez à vousjuger vous-mêmes, à rechercher vos fautes, à passeren revue toute votre vie, pour la soumettre au tribunal de ce juge intime,pour ensuite redresser vos errements, et avec une conscience ainsi purifiéevenez vous asseoir à la table sainte, et prendre votre part de ladivine victime. Gardez ces enseignements au fond de votre âme, souvenez-vousde ce que nous vous avons dit touchant la luxure, du châtiment sévèreréservé à ceux qui fixent sur une femme d'impudiquesregards; ayez devant les yeux la crainte et l'amour de Dieu encore plusque les tourments de l'enfer. Purifions nos âmes par tous les moyensà notre disposition, (311) et alors approchons-nous des saints mystères,afin que nous les recevions, non pour notre jugement et notre damnation,mais pour le salut et la santé de notre âme, et comme un gagecertain de ce salut, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à quiappartient la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

Traduit par M. JEANNIN.

SEPTIÈME HOMÉLIE.

De la pénitence ; — de la componction; — que Dieu est prompt à sauver, lent à punir ; histoirede Rahab.

1. Le divin Apôtre emploie partout un langage céleste etdéveloppe la parole évangélique avec une science infinie: ce n'est pas. de son propre sentiment qu'il ose tirer ce qu'il enseigne,c'est appuyé authentiquement sur la royale autorité du Maître,qu'il proclame les dogmes de la foi. Mais il montre principalement sonhabileté, quand il est amené à parler de pénitenceaux pécheurs. Je dois vous prêcher aussi sur le mêmesujet. Pour rappeler en passant une partie de ce que j'ai déjàdit, vous avez entendu en quels termes cet homme généreuxet admirable s'adressait aux Corinthiens: Puissé-je, en arrivantparmi vous, n'avoir pas à pleurer sur beaucoup de ceux qui ont péchéet qui n'ont pas fait pénitence! (II Cor. XII, 21.) Ce grand docteurétait homme par nature, mais il était ministre de Dieu parvocation; c'est pourquoi il parle en quelque sorte le langage des anges;il menace les pécheurs et il promet miséricorde aux pénitentscomme s'il s'adressait du haut du ciel aux uns et aux autres. En raisonnant(312) ainsi, je n'attribue pas la puissance souveraine à la parolepersonnelle de Paul, je rapporte tout à la grâce de Dieu dontcet apôtre a lui-même dit : Cherchez-vous à éprouversi c'est le Christ qui parle en moi? (II Cor. XIII, 3.) Il offre donc auxpécheurs un bienfaisant remède, la pénitence pourle salut. Aujourd'hui l'Evangile, concordant avec la leçon apostolique,nous représente le Sauveur dispensant avec abondance la rémissiondes péchés. En effet, le Sauveur, en guérissant leparalytique, lui adresse les paroles que vous connaissez : Mon fils, vospéchés vous sont remis. (Marc, II, 5.) La rémissiondes péchés est la source du salut, la couronne de la pénitence: la pénitence est la guérison du péché, ledon céleste, la puissance merveilleuse qui, par la grâce,triomphe de la loi en empêchant son application rigoureuse. Dieune dédaigne pas le fornicateur, ne repousse pas l'adultère,ne chasse pas l'ivrogne, ne déteste pas l'idolâtre, n'expulsepas le médisant, ne poursuit pas le blasphémateur et le vaniteux;mais en convertissant les uns et les autres, il les transforme : la pénitenceest le creuset du péché. Il est nécessaire avant toutde connaître le but que Dieu se propose; mais, au lieu d'aborderl'étude de ce sujet avec nos idées personnelles, démontronsla vérité telle que nous la voyons attestée par lessaintes Ecritures. Le but de la conduite douce et patiente de Dieu àl'égard des pécheurs est double et tout en faveur de notresalut : d'une part le Seigneur veut procurer aux hommes le salut par lapénitence, de l'autre il veut tenir en réserve ses bienfaitspour ceux de leurs descendants qui doivent un jour progresser dans la vertu.Et, s'il faut me répéter, je dirai que Dieu se montre siaccommodant afin que le pécheur se convertisse lui-même etne ferme pas à ses enfants la porte du salut. Lors même quele pécheur viendrait à retomber dans l'ornière deson impénitence, Dieu épargnerait la souche afin de conserverles fruits; ou bien il lui arrive souvent, comme je l'ai dit, de transformerla souche elle-même; mais si elle est tombée en complètepourriture, il diffère le châtiment, il temporise afin desauver au moins ceux qui feront pénitence. plus tard : c'est avecraison; et comment? Ecoutez. Tharé, le père d'Abraham, futun adorateur d'idoles : Dieu fit sagement de ne pas lui infliger dèsce monde la punition de son impiété; en effet, s'il eûtcoupé la racine, d'où donc fût sorti Abraham, cet admirablefruit de foi ? Quoi de pire qu'Esaü? Eh bien ! voyez en lui un autreexemple de sage bonté : connaissez-vous une méchancetéplus insolente que la sienne? Ne fut-il pas impudique et impie, comme leditl'Apôtre? (Hébr. XII, 16.) Ne fut-il pas pour son pèreet pour sa mère un fils dénaturé ? Ne fut-il pas,au moins par la pensée, le meurtrier de son frère? Ne fut-ilpas odieux au Seigneur, selon le témoignage de l'Ecriture J'ai aiméJacob, j'ai détesté Esaü? (Rom. IX, 13.) Fornicateur,fratricide, libertin, haï de tous, pourquoi ne disparaît-ilpas? Pourquoi n'est-il pas retranché et enlevé de ce monde?Pourquoi ne reçoit-il pas sur-le-champ la punition qu'il mérite? Pourquoi? Il est vraiment intéressant d'en dire le motif : siDieu l'avait détruit, la terre aurait perdu un magnifique fruitde justice : et lequel? Esaü engendra Raquel, qui engendra Zara, quiengendra Job. (Gen. XXXVI.) Comprenez-vous que cette fleur de patiencene se serait jamais épanouie, si la justice divine en avait détruitla racine par une punition trop prompte?

2. Dans tous les événements vous pouvez saisir la mêmepensée. Ainsi, à l'égard de ces Egyptiens, qui proféraientdes blasphèmes intolérables, Dieu montre une patience infinie,à cause des florissantes églises qui couvrent aujourd'huileur pays, à cause de ces monastères et de tous ces hommesqui ont embrassé un genre de vie angélique. En effet, selonle langage des jurisconsultes et selon les prescriptions des lois romaines,la femme enceinte, qui a commis un crime capital, n'est pas mise àmort avant d'avoir déposé son fruit : cette disposition légaleest juste : les législateurs ont vu qu'il serait déraisonnablede détruire du même coup l'enfant innocent et la mèrecoupable. Si les lois humaines épargnent ceux qui n'ont commis aucunefaute, à plus forte raison Dieu épargnera-t-il la soucheafin de réserver aux rejetons le bénéfice de la pénitence?Et du reste comprenez bien (lue ce bénéfice de la pénitenceappartient aussi aux pécheurs eux-mêmes, puisqu'en eux laclémence divine rencontre les mêmes motifs de temporisation.Si la punition avait toujours prévenu l'amendement, le monde seraitdétruit et anéanti totalement; si Dieu était toujoursprompt à la vengeance, l'Eglise n'aurait pas possédéPaul, n'aurait pas joui de cet homme si grand et si saint : Dieu a toléréses blasphèmes afin de (313) montrer sa conversion. Cette patiencedivine a fait d'un persécuteur un apôtre, a changéle loup en pasteur, a trouvé un évangéliste dans unpublicain; cette patience divine, en prenant pitié de nous tous,nous convertit tous, nous transforme tous. Quand vous voyez l'ivrogne d'autrefoispratiquer maintenant le jeûne, quand vous voyez l'impie d'autrefoisdevenir théologien, quand vous entendez celui qui souillait autrefoisses lèvres de chansons obscènes purifier aujourd'hui sonâme parles hymnes sacrées, glorifiez la patience de Dieu,louez la pénitence, et prenez occasion de toutes ces conversions,pour dire : Voilà un changement qui vient de la main du Très-Haut.(Psaum. LXXVI, 11.) Dieu est bon pour tous les hommes, mais c'est aux pécheursqu'il donne les marques exceptionnelles de cette bonté. Et si vousvoulez entendre une parole étrange, étrange selon les habitudesdu langage, mais parfaitement exacte selon la piété, écoutez.

Dieu se montre partout dur pour les justes autant que doux et facileau pardon envers les pécheurs. Il relève l'homme qui a péché,qui est tombé, en lui disant : Est-ce que celui qui est tombéne se relève pas ? Est-ce que celui qui s'est écarténe revient pas ? (Jérém. VIII, 4) ; et ailleurs : Pourquoil'imprudente fille de Juda s'est-elle éloignée de moi parune fuite honteuse? (Ibid.) ; et ailleurs encore : Revenez à moiet je reviendrai à vous. (Zach. I, 3.) Dans un autre endroit saprodigieuse clémence le porte à affirmer par serment quele salut vient de la pénitence : Vive moi! dit le Seigneur : jene veux pas la mort du pécheur, je veux qu'il se convertisse etqu'il vive. (Ezéch. XXXIII, 24.) — Mais voici ce qu'il dit au juste: Après que l'homme aura mis en pratique toute justice et toutevérité, s'il vient à s'écarter et àpécher, je ne me souviendrai pas de sa vertu: il mourra dans sonpéché. (Ezéch. XVIII, 24.) Quelle rigoureuse sévéritépour le juste ! et quelle générosité envers le pécheur! C'est ainsi que Dieu dispose toutes choses avec variétéet diversité ; sens changer lui-même, il divise et mesurepour notre utilité la distribution de ses dons. Et comment ? Ecoutez.En épouvantant le pécheur qui persévère dansson iniquité, il le pousserait au désespoir; en louant lejuste, il amollirait la vigueur de sa vertu et l'exposerait à tomberdans l'insouciante négligence d'un homme qui aurait heureusementatteint son but ; c'est pourquoi il prend pitié du pécheuret il effraye le juste : Le Seigneur est terrible pour ceux qui sont autourde lui (Psaum. LXXXVIII, 9) ; et pourtant il est doux à tous. LeSeigneur, dit l'Ecriture, est terrible pour ceux qui sont autour de lui.Qui sont-ils, sinon les saints ? Le Seigneur, dit David, est glorifiédans l'assemblée des saints; il est grand, il est terrible pourtous ceux qui l'entourent. (Psaum. CXLIV, 8.) Si Dieu voit un pécheurfaillir, il lui tend la main; s'il voit un juste se tenir ferme, il luiinspire la terreur : cette conduite est d'une exacte justice, d'un salutairejugement. La crainte soutient le juste, la clémence relèvele pécheur. Voulez-vous comprendre clairement combien sa bontéest opportune et combien sa sévérité nous devientutile et avantageuse ? Prêtez attention afin de ne pas laisser échappercette grande théorie.

Une femme pécheresse, connue pour s'être plongéedans toutes les débauches et tous les vices, coupable de mille fautes,enchaînée par d'innombrables oeuvres de péchés,mais qui avait soif du salut par la pénitence, se glissa un jourau banquet des saints : je dis le banquet des saints, parce que le Saintdes saints y assistait. Ainsi, pendant que le Sauveur était assisà la table de Simon le pharisien, cette misérable femme pénétrasecrètement dans la maison, vint toucher les pieds de Jésus,les arrosa de ses larmes et les essuya de ses cheveux. (Matth. XXVI, 6.)Et lui, avec une ineffable bonté, il la pria écraséesous la masse de ses péchés, il la releva et lui dit : Tespéchés sont remis. (Luc, VII, 47.) Mon dessein n'est pasde discuter tout ce récit : je ne veux en tirer qu'un témoignage.Voyez quelle généreuse libéralité ! Je vousle dis, beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'ellea beaucoup aimé. (Ibid.) Cette femme pécheresse a donc obtenuaisément l'oubli d'une multitude de fautes. Et Marie, soeur de Moïse,gagne par un léger murmure le terrible châtiment de la lèpre.(Nombr. XII, 10.) Dieu dit aux pécheurs. Quand vos péchésseraient rouges comme le coccin, ils deviendront blancs comme la neige.(Isaïe, I, 18.) Il change les ténèbres en lumièrepar la conversion, il dissipe par une parole de charité la multitudedésordonnée des péchés. Au contraire il dità l'homme qui marche dans la justice : Quiconque dira à sonfrère, Fou, sera condamné à la géhenne du feu.(Matth. V, 22.) Pour un seul mot il inflige une telle punition tandis qu'iltémoigne tant d'indulgence pour des péchés si nombreux.

314

3. Remarquez encore un fait singulier ! Nos péchés sontcomptés comme autant de dettes; or Dieu fait une remise aux pécheursde la somme totale, tandis qu'il exige des justes tous les intérêts.Un homme qui lui devait dix mille talents vint le trouver et adoucit sesjustes exigences en lui disant avec contrition et avec d'instantes supplications: Seigneur, ayez un peu de patience pour moi, je vous rendrai tout. (Matth.XVIII, 26.) Et le Seigneur dans sa bonté n'hésita pas àle libérer de tout; il accepta en paiement la confession de la dette.Voilà donc un débiteur de dix mille talents qui reçoitremise de cette somme entière; mais aux justes Dieu réclameracapital et intérêts; il le déclare : Pourquoi n'avez-vouspas placé mon argent chez les banquiers, afin qu'à mon arrivéeje pusse l'exiger avec usure ? (Luc, XIX, 23.)

Ce que j'en dis n'est pas pour prétendre que Dieu éprouvede l'aversion à l'égard des justes Dieu n'aime rien plusque l'homme juste; mais, comme je l'ai indiqué plus haut, il veutréconforter le pécheur en le consolant, et affermir le justeen lui inspirant une crainte salutaire. Aux premiers. il pardonne un grandnombre de péchés comme à des gens hostiles et maladesd'orgueil; il demande aux autres un compte rigoureux même des pluslégères fautes, il ne souffre en eux rien d'imparfait. Cequ'est un riche en ce monde, le juste l'est devant Dieu ; ce qu'est unpauvre en ce monde , le pécheur l'est devant Dieu : rien de pluspauvre que le pécheur, rien de plus riche que le juste. C'est pourquoisaint Paul dit de ceux qui se conduisent avec piété et sagesse: Je rends grâces à Dieu de ce que par lui vous vous êtesenrichis en tout, en toute parole et en toute science. (I Cor. 1, 4, 5.)Le bienheureux Jérémie, parlant des impies, s'est expriméainsi : Sans doute ils sont pauvres c'est pourquoi ils n'ont pas pu entendrela parole du Seigneur. (Jér. V, 5.) Comprenez-vous bien qu'il nommepauvres ceux qui se sont écartés de la vertu? Dieu a doncpitié des pécheurs comme des gens pauvres; et il se montreexigeant envers les justes comme envers des gens riches. Aux premiers ilfait des largesses à cause de leur indigence; aux autres il demandedes comptes sévères à cause de l'opulence de leurpiété. Cette conduite qu'il tient à l'égarddes pécheurs et des justes, il la tient pareillement à l'égarddes riches et des pauvres ; de même qu'il encourage le pécheurpar sa clémence et effraye le juste par sa sévérité,de même il arrange et distribue l'économie des choses humaines.Voit-il certains personnages entourés des splendeurs des hautesdignités, les princes, les rois, tous ceux qui se distinguent parla richesse, il leur parle pour les effrayer, il fait planer sur la puissanceune utile terreur: Et maintenant, ô rois, comprenez; instruisez-vous,ô vous qui jugez la terre! Servez le Seigneur dans la crainte, ettressaillez devant lui avec tremblement. (Psaum. II,10.) Car il est leRoi des rois et le Seigneur des seigneurs. (I Tim. vi, 15.) Où estl'autorité du pouvoir, là il pose la terreur de sa puissance;où est la bassesse de l'humilité, là il offre le remèdede sa clémence. Ce grand Dieu, ce Roi des rois, ce Seigneur desseigneurs étant lui-même descendu de sa gloire, devient, selonl'expression de la sainte Ecriture, le père des orphelins et lejuge des veuves en même temps qu'il se montre le Roi des rois, lePrince des princes, le Seigneur des seigneurs. Voyez-vous combien est grandesa charité ? Voyez-vous combien est utile la crainte qu'il inspireà la piété et à la puissance ?

Là où il voit que la puissance suffit à la consolation,il apporte la crainte comme un utile contre-poids; et là oùil voit l'orphelin accablé sous le mépris et la femme enproie à une pauvreté qu'aggrave encore son veuvage, il apportesa clémence comme consolation: Je suis le père des orphelins.Dieu fait deux choses; il montre sa charité et il punit l'orgueilleusepuissance. En se nommant lui-même père des orphelins, il veuten même temps consoler les malheureux et effrayer les puissants pourles empêcher de nuire aux orphelins et aux veuves. Celle-ci a perdupar la mort son mari et ceux-là ont perdu leur père : laloi de la nature a frappé le mari et le père; la loi de lacharité divine les remplace; et la même grâce qui adonné le roi des saints pour juge à la veuve, le donne pourpère à l'orphelin. C'est pourquoi, ô impies, si vousfaites tort à la veuve, vous irritez son protecteur; si vous persécutezles orphelins, vous attaquez les enfants de Dieu. Je suis le pèredes orphelins et le juge des veuves. (Psaum. LXVII, 6.) Qui sera assezaudacieux dans son impiété pour persécuter injustementles enfants et pour chagriner les veuves que Dieu a pris sous sa tutelle?Voyez-vous combien sont sages les remèdes (315) qu'il a préparés?voyez-vous comment, sans se contredire lui-même, il s'accommode auxdivers besoins des hommes en inspirant la terreur aux uns et en prenantpitié des autres? Employons donc comme remède sauveur lapénitence ou plutôt recevons de la main même de Dieucette pénitence qui doit nous guérir : ce n'est pas nousen effet qui la lui offrons, c'est lui qui la fait entrer dans notre coeur.Voyez-vous la sévérité de Dieu dans la loi et sa charitédans la grâce. Lorsque je parle de sévéritédans la loi, je ne prétends pas blâmer le législateur;mais je veux publier la douceur de la grâce évangélique.La loi en effet punissait sans rémission les pécheurs, maisla grâce surseoit au châtiment avec une extrême indulgenceafin de donner temps à la conversion. Recevons donc, mes frères,la pénitence comme le remède qui nous sauvera, comme le remèdequi détruira nos péchés. Or la vraie pénitencen'est pas celle que l'on publie des lèvres, mais celle que l'onpratique par des oeuvres solides ; la vraie pénitence est cellequi efface jusqu'au fond du coeur la souillure du péché.Lavez-vous, dit la sainte Ecriture ; chassez le péché devotre âme, chassez-le bien loin de mes yeux. (Isaïe, I, 16.)Que signifie cette redondance d'expressions ? N'était-ce pas assezde dire : chassez le péché de votre âme, pour indiquertoute la pensée? pourquoi ajouter: chassez-le bien loin de mes yeux?parce que les yeux de l'homme voient d'une manière et les yeux deDieu voient d'une autre; l'homme n'aperçoit que le visage, Dieuregarde dans le coeur. (I Rois, XVI, 7.) Ne souillez pas,la pénitencepar de fausses apparences, mais montrez en de dignes fruits à mesregards qui scrutent les replis les plus cachés.

4. Il faut que nous conservions toujours présent le souvenirde nos péchés, même après nous en êtrepurifiés. Dieu par clémence vous en accorde le pardon ; maisvous, pour la sécurité de votre âme, ne les oubliezpas. Le souvenir du passé est la sauvegarde de l'avenir; l'âmequi sent le remords d'une première faute montre une vigilance plussoigneuse contre les fautes suivantes. C'est pourquoi David s'écriait: Mon péché est toujours contre moi (Ps. XL, 5) ; il tenaitsous ses yeux son ancien péché, afin de se préserverdes péchés futurs. Que Dieu demande de nous l'habitude decette précaution, je le prouve par ce qu'il dit lui-même:Ecoutez : C'est moi qui détruis le péché, et je neme souviendrai plus de lui; mais toi, souviens-t'en, et entrons en jugement,dit le Seigneur: dis le premier ton péché, afin que tu soisjustifié. (Isa. XLIII, 25.) Dieu ne fait pas attendre le pardonaprès la pénitence : aussitôt dit le péché,aussitôt la justification est accordée; vous avez fait pénitenceet du même coup vous avez trouvé miséricorde. Ce n'estpas la longueur du temps (lui absout; c'est la disposition du pénitentqui efface le péché: il se peut qu'un homme, aprèsde longues peines, n'obtienne rien, tandis qu'un autre, après unerapide mais sincère confession, sera délivré du péché.Samuel consuma un temps infini à prier pour Saül et passa denombreuses nuits dans l'insomnie pour gagner le salut de ce pécheur;mais Dieu ne prêta aucune attention à la longueur du tempsainsi employé, parce que la conversion du roi ne concourait pasavec les instances du prophète; il dit donc à celui-ci: Samuel,jusqu'à quand pleureras-tu Saül? moi, je l'ai rejeté.(I Rois, XVI, 1.) Ce mot jusqu'à quand exprime la durée dela supplication et la persévérance du suppliant. Dieu nes'en soucia point parce que la pénitence du royal coupable ne s'étaitpas jointe à l'intervention du juste. Voyez au contraire le bienheureuxDavid : A peine a-t-il reçu la réprimande du pieux Nathan,à peine a-t-il entendu des menaces, qu'il témoigne d'unevraie conversion et s'écrie : J'ai péché contre leSeigneur! (II Rois, XII, 13.) Sur-le-champ, à l'instant même,cette parole prononcée d'un coeur sincère apporte le salutà ce pécheur repentant, parce que la correction suit sansaucun retard la confession. Nathan lui répond donc : Le Seigneurvous a remis votre péché. (Ibid.)

Et remarquez combien Dieu est lent à punir et -prompt àsauver-; examinez combien de temps sa clémence lui fait différerle châtiment ! David avait péché, la femme coupableétait enceinte : aucune punition n'avait suivi leur faute; ce n'estqu'après la naissance de l'enfant du péché qu'arrivele médecin du péché. Pourquoi donc ne furent-ils pasfrappés immédiatement après la faute commise? Dieuvoyait la conscience de ces deux pécheurs aveuglée par lespremières fumées du péché et comme assourdieau .fond du gouffre où ils venaient de tomber; il temporisa avantde prêter secours à ces âmes où fermentait lapassion ; il ne fit paraître le châtiment que plus tard; maisdans un même instant (316) la pénitence et la rémissionse déclarent : Le Seigneur vous a remis votre péché!O merveilleuse dispensation de la menace ! Voyez combien Dieu est promptà pardonner ! Et ce qu'il a fait pour David, il le fait pour unefoule d'autres , lent à détruire , prompt à édifier.Prenons un exemple. Parmi les hommes, on met un long temps à éleverun édifice, un long temps à bâtir une simple maison: si la durée de la construction est longue, bien courte est cellede la destruction. Dieu agit tout différemment : lorsqu'il construit,il construit vite; lorsqu'il détruit, il détruit lentement.Rapidité dans la construction, lenteur dans la destruction, cesdeux qualités sont le propre de Dieu : celle-ci intéressesa bonté, et celle-là sa puissance; cette rapiditévient de l'excellence de sa puissance et cette lenteur vient de la plénitudede sa bonté. La preuve des paroles se trouve dans l'expériencedes faits : en six jours Dieu créa le ciel et la terre, les immensesmontagnes, les pleines, les vallées, les collines ombragées,les forêts, les plantes, les fontaines, les fleuves, le paradis,toute cette infinie variété qui frappe nos regards, cettemer aux flots sans limite, les îles, les régions maritimeset continentales; en six jours Dieu a fait et embelli tout ce monde visible;en six jours il a organisé les êtres raisonnables et les êtresirraisonnables ; il a mené à la perfection l'ornement decet ensemble qui tombe sous nos yeux : et ce Dieu, si rapide à construirel'univers, s'est montré d'une lenteur extrême quand il s'estagi de détruire une ville. Il veut renverser Jéricho et ildit à Israël : Fais-en le tour pendant sept jours; et au septièmejour ses murailles s'écrouleront. (Josué, VI, 3.) Vous avezcréé le inonde en six jours, et vous en mettez sept àdétruire une ville ! Pourquoi ne la ruinez-vous pas d'un seul coup?N'est-ce donc pas de vous que le Prophète a dit bien haut : Si vousentr'ouvrez le ciel, la terreur de votre nom s'emparera des montagnes etelles fonderont comme la cire devant le feu ? (Isaïe, LXIV, 1, 2.)N'est-ce pas de votre puissance que David racontait les oeuvres : Nousne craindrons rien lorsque la terre sera ébranlée et queles montagnes seront transportées au coeur de la mer? (Psaum. XLV,3.) Vous pouvez transporter les montagnes et les précipiter dansles flots ; mais vous ne voulez pas détruire une ville rebelle etvous employez sept jours à sa ruine ! Pourquoi? — Ce n'est pas lapuissance qui me fait défaut, répond le Seigneur; mais maclémence patiente et temporise : Je donne sept jours à Jérichocomme trois à Ninive; peut-être acceptera-t-elle pendant cetemps la pénitence qui lui est prêchée, peut-êtrese sauvera-t-elle ! — Et qui donc lui prêche la pénitence?Les ennemis l'ont cernée, le stratège a bloqué sesmurailles : partout la crainte, partout le tumulte ! Quelle voie lui avez-vousouverte pour la pénitence? Lui avez-vous envoyé un prophète?un évangéliste? Y a-t-il parmi ce peuple quelqu'un qui puisselui suggérer ce qu'il convient de faire? — Oui, dit-il, ils ontchez eux un maître de pénitence, cette admirable femme, cetteRahab que j'ai sauvée par la pénitence! Elle faisait partiede la même masse; mais, comme elle n'avait pas les mêmes dispositions,elle n'a point participé à leur infidéliténi par conséquent à leur péché !

5. Et voyez quelle singulière proclamation de clémence! Ce Dieu qui a écrit dans la loi : Vous ne commettrez ni l'adultèreni la fornication (Exod. XX, 14), ce Dieu change par bonté cetteparole et s'écrie par l'organe du bienheureux Jésus: QueRahab la courtisane vive! (Josué, VI, 17.) Ce Jésus, filsde Nave, qui a dit: " Vive la courtisane ! " est l'image du Seigneur Jésusqui a dit : Les courtisanes et les publicains vous précéderontau royaume des cieux. (Matth. XXI, 31.) Si Rahab mérite de vivre,pourquoi est-elle courtisane? Si elle est courtisane, pourquoi lui souhaiterde vivre? — Je rappelle son premier état, dit l'Ecriture, afin quevous en admiriez le changement. — Mais, demanderez-vous , qu'est-ce qu'adonc fait Rahab qui lui donnât droit au salut? Est-ce parce qu'ellea reçu pacifiquement les éclaireurs hébreux? Une hôtelièreen eût fait tout autant! Ce n'est point par de simples paroles qu'ongagne le salut, mais c'est par la foi et par l'amour de Dieu.

Or, pour comprendre la grandeur de la foi de cette femme, écoutezl'Ecriture elle-même qui en raconte et en atteste les bonnes oeuvres.Elle était dans une maison de débauche, comme une perle rouléedans la boue , comme de l'or coulé dans la fange, comme une fleurétouffée par les ronces; cette âme pieuse étaitcaptive dans la demeure de l'impiété. Appliquez votre attention! Elle reçoit les éclaireurs, et elle prêche dans unlupanar le Dieu qu'Israël a renié dans le désert, Etqu'ai-je besoin de rappeler (317) le désert? Lorsque le mont Sinaïétait enveloppé de nuées et de ténèbres,au bruit des trompettes, au milieu des éclairs et d'autres phénomènesterribles, Dieu fit entendre, du sein des flammes, ces paroles : Ecoute,Israël; le Seigneur ton Dieu, le Seigneur est unique. (Deut. VI, 39.)Les autres dieux ne seront rien pour toi. (Exod. XX, 4.) Je suis au cielsur ta tête, je suis en la terre sous tes pieds; nul n'est Dieu,hors moi. (Deut. IV, 39.) Israël, après avoir entendu toutcela, se fabriqua un veau d'or et rejeta son Dieu; Israël oublia sonMaître et répudia son bienfaiteur ; Israël dit àAaron : Fais-nous des dieux. (Exod. XXXII, 1.) S'ils sont dieux , pourquoidites-vous de les faire ? et si on peut les faire, comment sont-ils dieux?C'est ainsi que les mauvaises passions s'aveuglent, se combattent et sedétruisent elles-mêmes. On fabriqua un veau, et l'ingrat Israëlde s'écrier : Voilà tes dieux, Israël! voilàceux qui t'ont tiré de la terre d'Egypte. (Exod. XXXII, 4.) Tesdieux! et il ne voit qu'un veau, qu'une idole fabriquée. Pourquoidonc tes dieux? Le peuple voulait témoigner qu'il n'adorait passeulement ce qui frappait ses yeux, mais qu'il se représentait enimagination la pluralité des dieux ; il donnait une expression àsa pensée, il ne bornait pas son hommage à ce qu'il voyait.

Pour en revenir à notre sujet, Israël, après avoirentendu les ordres de Dieu, après avoir été commeassiégé de prodiges, après avoir éténourri de l'enseignement de la loi, Israël renie tout ce que Rahab,enfermée dans un lieu de débauche, proclame courageusement;elle dit aux éclaireurs : Nous avons appris tout ce que votre Dieua fait aux Egyptiens. (Jos. II, 9.) Le Juif s'écrie : Voilàtes dieux, ô Israël! voilà ceux qui t'ont tiréde la terre d'Egypte, tandis que la courtisane attribue leur salut àDieu et non pas aux dieux. Nous avons appris tout ce que votre Dieu a faitaux Egyptiens, nous l'avons entendu raconter, notre coeur s'en est fondude crainte et notre force nous a abandonnés. (Ibid.) Comprenez-vouscomment elle recueille et accepte, par la foi, la parole du législateur: Et j'ai reconnu que votre Dieu est en haut dans le ciel, et ici-bas surla terre; nul n'est Dieu, hors lui. (Ibid.) — Rahab est la figure de l'Eglise,qui , souillée autrefois par une alliance impure avec les démons,reçoit aujourd'hui les éclaireurs du Christ, les apôtresenvoyés, non par le Jésus fils de Nave, mais par Jésusle vrai Sauveur. J'ai reconnu, dit-elle, que votre Dieu est là-hautdans le ciel, et ici-bas sur la terre; nul n'est Dieu, hors lui. (Jos.II, 11.) Les Juifs ont reçu cet enseignement, mais ils ne l'ontpas gardé. L'Eglise l'a entendu et elle l'a observé fidèlement.Elle est donc digne de tout éloge, cette Rahab, image de l'Eglise.C'est pourquoi le noble Paul, convaincu du haut mérite de la foide cette femme, la considère, non pas comme réprouvéeà cause de son premier état, mais comme agréable auSeigneur en raison de sa conversion toute divine ; il la compte parmi tousles saints. Après avoir dit : C'est par la foi qu'Abel a offertson sacrifice, c'est par la foi qu'Abraham a fait ceci et cela (Hébr.XI, 4) ; c'est par la foi que Noé a construit l'arche, c'est parla foi que Moïse a accompli tant d'oeuvres belles et justes ; aprèsavoir rappelé la mémoire d'une foule de saints personnages,il ajoute : C'est par la foi que Rahab la courtisane a méritéde ne pas périr avec les incrédules, qu'elle a reçules éclaireurs et les a renvoyés par une autre route. (Hébr.XI, 31.)

Et voyez avec quelle adresse elle voile ses bons sentiments ! Lorsqueles envoyés du roi arrivent pour rechercher les éclaireurset lui demandent : Des hommes ne sont-ils pas entrés vers toi? Elleleur répond : Oui, ils sont entrés. Elle s'abrite d'abordderrière la vérité afin de pouvoir ensuite introduirele mensonge. Le mensonge ne se fait pas accepter tout seul, il a besoinde mettre en avant la vérité. Aussi les gens qui mententavec le plus d'habileté et de succès commencent par direquelque chose d'exact, quelque chose de généralement avoué; après quoi ils amènent doucement le douteux, puis le faux.— Les éclaireurs sont-ils entrés vers toi? disent les envoyésdu roi. — Oui, répond Rahab. — Si elle eût tout d'abord répondu:Non, elle n'eût fait que provoquer les investigations minutieusesdes messagers. Au lieu de cela, elle dit : Ils sont entrés, et ilssont repartis par tel chemin; poursuivez-les et vous les atteindrez. Omerveilleux mensonge ! ô ruse heureuse ! ce n'est pas pour trahirDieu, c'est pour sauver sa piété que Rahab les emploie. Sidonc Rahab s'est rendue par la pénitence digne du salut, si sonéloge est publié par la bouche des saints, si Jésus,fils de Nave, s'écrie ! Que Rahab la courtisane vive; si saint Paulnous déclare que Rahab la courtisane a mérité de nepas périr avec les incrédules, combien plus sommes-nous assurésd'obtenir (318) le salut en faisant pénitence. La vie présenteest le temps de la pénitence; les péchés qui sontamoncelés sur nous doivent nous faire trembler si la pénitencen'en prévient la punition : Hâtons-nous de paraîtreen face de Dieu avec une humble confession. (Ps. XCIV, 2.) Eteignons lebûcher réservé à nos crimes ; il n'est pas besoind'eau à flots, quelques larmes suffisent. Le feu du péchéest immense, mais quelques larmes l'éteignent: ce sont elles quien étouffent le foyer et en lavent les souillures. Le bienheureuxDavid a déclaré et attesté en ces termes la puissancedes larmes : Je laverai chaque nuit ma couche de mes pleurs et j'en arroseraimon lit. (Ps. VI, 7.) S'il n'eût voulu marquer que leur abondance,c'eût été assez de dire : J'arroserai mon lit de meslarmes; pourquoi donc dit-il d'abord : Je laverai ma couche. C'est qu'ilveut exprimer en même temps qu'elles nettoient et purifient la consciencesouillée.

6. Le péché est la cause de tous les maux cause des chagrins,cause des bouleversements, cause des guerres, cause des maladies, causede toutes ces souffrances rebelles à la guérison qui tombentsur nous de tous côtés. Pareil à un excellent médecinqui, non content d'examiner les symptômes apparents d'une maladie,en recherche soigneusement le principe, le Sauveur voulut nous montrerque le péché est la source originelle de toutes les misèresqui accablent les hommes; c'est pourquoi ce grand médecin des âmes,s'adressant au paralytique qu'il savait avoir été infirmede conscience avant d'être infirme de corps, lui dit : Voici quetu es guéri: ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelquechose de pire. (Jean, V, 14.) Ainsi le péché avait, causél'infirmité de cet homme, le péché avait étéle principe de ses souffrances, de ses douleurs, de tout son mal. D'autrepart, j'admire la manière dont ce même Dieu qui dèsl'origine avait infligé à l'homme la douleur en punitiondu péché, annule sa sentence par la sentence même etneutralise le châtiment parle châtiment même. Commentcela? Ecoutez. La douleur nous est imposée à cause du péchéet c'est la douleur qui nous délivre du péché. Prêtezattention à mes paroles. Au moment où Dieu menace la femmeet la condamne pour sa prévarication, il lui dit: Tu enfanterastes fils dans la douleur. (Genès. III, 16.) Par ce mot, il indiquaque la douleur est le fruit du péché. Mais, ô prodige! il changea en moyen de salut ce qu'il imposait comme châtiment.Le péché donne naissance à la douleur et la douleurdonne la mort au péché: pareille à l'insecte qui rongele bois duquel il est né, la douleur, née du péché,détruit le péché sous l'influence de la pénitence.C'est pourquoi saint Paul a dit: La douleur qui est selon Dieu opèrepar la pénitence un, salut assuré. (II Cor. VII, 10.) Cettetristesse est belle dans tes âmes vraiment pénitentes et cerepentir du péché convient aux coupables. Bienheureux ceuxqui pleurent parce qu'ils seront consolés. (Matth. V, 5.) Pleurezsur le péché afin de n'avoir pas à pleurer sur lesupplice: justifiez-vous auprès du juge avant de comparaîtreà son tribunal. Ignorez-vous que, quand on veut se rendre un jugefavorable, on n'attend pas que les débats du procès soientcommencés; on se hâte, avant d'être cité àsa barre, de gagner sa bienveillance soit par des amis, soit par des protecteurs,soit par quelque autre moyen. Au tribunal de Dieu, quand l'heure du jugementsera venue, il ne sera plus temps de fléchir le juge: c'est avantcette époque que vous pouvez l'adoucir. Voilà pour quel motifDavid a dit: Hâtons-nous de cous présenter devant lui avecune humble confession. (Ps. XCIV, 2.) Ce grand juge ne se laisse ni surprendrepar les habiletés de rhétorique, ni ébranler par lapuissance ; il ne tient nul compte des dignités, il ne fait aucuncas des personnages, il ne se laisse pas séduire à prix d'argent;sa sentence est d'une justice terrible et implacable.

Prions donc et apaisons dès ici-bas ce juge suprême; supplions-lede toutes nos forces; ce n'est point avec de l'argent... je me trompe c'estavec de l'argent s'il faut parler juste, que nous toucherons sa clémence,mais avec de l'argent, qu'il recevra par les mains des pauvres. Donnezà l'indigent une part dans vos biens et vous trouverez Dieu favorableà votre cause. Je vous parle comme à des amis intimes: lapénitence sans l'aumône est sans vie et sans ailes, elle nepeut prendre son essor quand elle ne s'élance pas sur les ailesde la charité. C'est l'aumône qui donna des ailes àla piété. du pénitent Corneille, selon la parole del'Apôtre : Tes aumônes et tes prières sont montéesau ciel. (Act. X, 4.) Si sa pénitence n'avait pas étésoulevée par l'aumône, elle ne serait pas arrivée jusqu'àDieu. Aujourd'hui le marché de l'aumône est ouvert. Nous voyonsdes captifs et, (319) des pauvres, nous voyons ceux qui errent àtravers la place publique, nous voyons ceux qui crient, ceux qui pleurent,ceux qui gémissent: un merveilleuse affaire commerciale nous estproposée. Le but de tout négoce et l'intention de tout marchandne sont pas autres que d'acheter à vil prix pour vendre le pluscher :possible. N'est-ce pas ce que veut chaque commerçant? N'est-ilpas certain que tous cherchent à vendre fort cher ce qu'ils ontacheté presque pour rien et à retirer un bénéficelargement multiplié? Eh bien ! Dieu nous offre une occasion de cegenre : achetez maintenant à bas prix des droits à la justificationet vous les vendrez bien cher dans l'avenir, si toutefois il est permisde nommer vente la récompense éternelle. Ici-bas, la justifications'achète pour peu de chose, pour un pauvre morceau de pain, pourun lambeau de vêtement, pour un verre d'eau froide: Si quelqu'undonne à un pauvre un verre d'eau, il ne perdra pas sa récompense(Matth. X, 42), a dit le Maître qui nous a enseigné ce négocespirituel. Un verre d'eau sera digne de la récompense, et le dongénéreux de vêtements ou d'argent ne la méritera-t-ilpas? Disons au. contraire qu'il la méritera large et abondante.Pourquoi le Christ parle-t-il d'un verre d'eau? Il a voulu désignerune aumône qui ne coûte rien ; en donnant un verre d'eau, onne se prive de rien, on ne dépense rien, pas même un petitmorceau de bois. Dès lors, si dans une largesse qui n'occasionnepas de frais la grâce du bienfait est estimée si haut, àquelle rémunération n'aura pas droit le juste qui fournirades vêtements, qui distribuera des sommes d'argent, qui procureral'abondance de tous les autres biens?

Tant que nous verrons devant nous des vertus que nous pouvons acquérirà bas prix, prenons-les, enlevons-les, achetons-les à celuiqui les dispense si généreusement. Vous qui avez soif, nousdit-il, venez à la source d'eau vive; vous qui n'avez pas d'argent,venez aussi et achetez. (Isaïe, LV, 1.) Pendant que le marchéest ouvert, achetons des aumônes, ou plutôt par les aumônesachetons le salut. Mais, direz-vous, je sais tout cela parfaitement; jel'ai appris de longue date et vous n'êtes pas le premier àme l'enseigner; ce n'est pas à vous que nous entendons exposer cettedoctrine pour la première fois; vous ne prêchez rien de nouveau,vous ne prêchez que ce que plusieurs des prédicateurs iciprésents nous ont déjà expliqué. — Je saismoi-même, je sais fort bien que souvent vous avez étéinstruits de ces vérités et d'autres du même genre;mais plût à Dieu que vous mettiez en pratique quelque peude ce bien qui a été si souvent enseigné: Celui quiprend pitié du pauvre prête au Seigneur à gros intérêts!(Prov. XIX, 17.) Prêtons l'aumône à Dieu pour recevoirles intérêts de la clémence. Mais, ô parole merveilleuse! celui qui a pitié du pauvre prête à Dieu ! Pourquoil'Ecriture dit-elle : Celui qui a pitié du pauvre prête àDieu, et non pas donne à Dieu? L'Ecriture connaît notre avarice;elle sait que notre insatiable cupidité n'a en vue que le lucreet ne cherche que le gain; si elle ne dit pas simplement : Celui qui apitié du pauvre donne à Dieu, c'est pour vous ôterl'idée qu'il ne s'agit que d'un simple salaire: Celui qui a pitiédu pauvre prête à Dieu. Si nous prêtons à Dieu,il devient notre débiteur. Que voulez-vous donc qu'il soit pourvous, juge ou débiteur? Le débiteur traite avec grand respectson créancier; le juge ne ménage guère son emprunteur.

7. Il est nécessaire d'examiner encore un second motif pour lequelDieu affirme que c'est lui prêter à intérêtsque de donner aux pauvres. Dieu voyait que notre avarice, comme je l'aidit, ne vise qu'au profit, et que celui qui possède de l'argentne veut pas le prêter à moins de bonnes sûretés: le prêteur en effet exige une hypothèque, ou un gage, ouune caution, et il ne lâche ses deniers que sous une de ces troisgaranties : caution, gage ou hypothèque; Dieu voyait que personnene se soucie de prêter en dehors de ces conditions, que personnene daigne seulement regarder la pure charité et que tous n'ont d'yeuxque pour le gain; Dieu voyait que le pauvre est empêché derecourir à ces divers moyens, n'ayant point d'hypothèquesà offrir puisqu'il ne possède rien, n'ayant aucun gage àprésenter puisqu'il est tout nu, n'ayant pas de caution àinterposer puisque son indigence lui ôte tout crédit; Dieuvoyait le pauvre mis en danger par sa misère et le riche mis endanger par son inhumanité; c'est pourquoi il se plaça entreles deux, il offrit sa parole comme caution au pauvre emprunteur, commearrhes au riche prêteur : Tu ne fais pas crédit à cethomme, parce qu'il est pauvre; fais-moi crédit puisque "je suisriche, " dit-il. Dieu a vu le pauvre, et il a été émude pitié; Dieu a vu le pauvre (320) et loin de le dédaigner,il s'est donné lui-même pour garant de celui qui ne possèderien; il est venu au secours de l'indigent avec une infinie bonté; j'en prends à témoin ces paroles du bienheureux David:Le Seigneur s'est placé à la droite du pauvre. (Ps. CVIII,31.) Celui qui a pitié du pauvre prête à Dieu : Aiedonc confiance, ô riche ! ne crains pas de me prêter. — Maiscombien gagnerai-je d'intérêts si je vous prête? — Tufais une grave injure à Dieu en lui demandant raison de cette manière: et toutefois, comme je veux condescendre à ton iniquitéet vaincre ta rigueur par ma bonté, établissons notre compte.Que gagnes-tu en prêtant à autrui? quels intérêtsréclames-tu? n'est-ce pas le centième, si tu te bornes àun gain légitime? Si tu le dépasses pour écouter tonavarice, c'est une double, une triple injustice dont tu recueilleras lefruit. Eh bien ! je prétends vaincre ton avarice, et venir àbout de ton insatiable cupidité; je prétends combler parma générosité infinie tes infinis désirs. Tudemandes le centième, je te donne le centuple. — Vous empruntezdonc, Seigneur; vous m'empruntez à intérêts l'aumôneque je fais ici-bas aux pauvres quand me paierez-vous? Je demande votreparole, parce que je veux que notre contrat soit solide. Désignez-moil'époque du paiement, marquez le terme où vous vous acquitterezde votre dette. — Voilà certes qui est superflu : Car le Seigneurest fidèle en toutes ses paroles (Psaum. CXLIV, 13) : toutefoiscomme l'habitude et l'intention de celui qui emprunte de bonne foi sontde fixer des époques et des termes, apprenez quand et comment vousserez payé par celui auquel vous prêtez par l'intermédiairedes pauvres. Lorsque le Fils de l'homme aura pris place sur son trônede gloire, lorsqu'il aura rangé les brebis à sa droite etlès chevreaux à sa gauche, il adressera la parole àceux qui seront à sa droite. Remarquez avec quelle douceur le débiteurparle à son créancier, avec quelle générositél'emprunteur acquitte sa dette ! Venez, dit-il, venez, les bénisde mon Père; entrez en possession du royaume qui vous est préparédepuis la création du monde. Et pourquoi? Parce que j'ai eu faimet vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avezdonné à boire; j'étais nu et vous m'avez vêtu;j'étais captif et vous êtes venus à moi; j'étaisinfirme et vous m'avez visité; j'étais étranger etvous m'avez accueilli. (Matth. XXV, 31 et suiv.) Alors, ceux qui, dansla vie présente, auront dignement rempli leurs devoirs de charité,considérant d'une part leur misère personnelle et de l'autrela dignité du divin débiteur, s'écrieront : Mais,Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim et que nous vousavons nourri? Quand est-ce que nous vous avons , vu ayant, soif et quenous vous avons désaltéré, vous en qui espèrentles yeux de tous les hommes, vous qui leur donnez la nourriture en abondance?

O bonté admirable ! il cache sa grandeur par miséricorde.J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. O bontéadmirable ! ô bonté sans mesure ! Celui qui donne àtoute chair la nourriture, celui qui, en ouvrant ses mains, comble de sesbénédictions tout être vivant (Ps. CXLIV, 16), j'aieu faim, dit-il, et vous m'avez donné à manger. Sa grandeurn'en est pas diminuée, c'est sa bonté seule qui s'engageet répond pour les pauvres. J'ai eu soif et vous m'avez donnéà boire. Quel est celui qui prononce de telles paroles? C'est celuimême qui verse l'abondance des eaux dans les lacs, dans les fleuveset dans les fontaines; celui qui dit dans l'Évangile : Quiconquecroira en moi, selon l'expression de l'Écriture, verra des fleuvesd'eau vive couler de son sein (Jean, vu, 38) ; et ailleurs : Que celuiqui a soif vienne à moi et se désaltère. (Ibid.) J'étaisnu et vous m'avez habillé. Nous avons habillé celui qui couvrele ciel de nuages et qui se fait le vêtement de l'Église etde tous les hommes. Tous ceux qui ont été baptisésdans le Christ se sont revêtus du Christ. (Gal. III, 27.) J'étaisen prison: vous étiez en prison, vous qui délivrez les captifs! Expliquez vos paroles; car votre dignité donne le démentià vos expressions. Quand est-ce donc que nous vous avons vu dansune telle indigence, quand est-ce que nous vous avons rendu de tels services?Toutes les fois que vous avez fait cela au plus humble des hommes, c'està moi-même que vous l'avez fait. (Matth. XXV, 40.) N'est-ellepas réalisée cette parole de l'Écriture: Qui donneau pauvre prête à Dieu? Et voyez ce qu'il y a encore d'étonnant: Dieu ne fait mention d'aucune oeuvre de vertu autre que celle-là.Il pouvait dire : Venez, les bénis de mon Père, parce quevous avez été tempérants, parce que vous avez étévierges , parce que vous avez mené une vie tout angélique; il passe ces (321) bonnes oeuvres sous silence, non pas qu'elles soientindignes d'un souvenir, mais parce qu'elles ne viennent qu'en rang secondaireaprès la bienfaisance. Et de même qu'il montre à ceuxqu'il a placés à sa droite le royaume qu'il leur donne enrécompense de leur charité, de même il fait tombersur ceux qu'il a rejetés à sa gauche la menace du châtimentqu'ils ont mérité par leur stérile égoïsme.Allez, maudits, à ces ténèbres extérieurespréparées pour le diable et pour ses anges. (Matth. XXV,41.) Et pourquoi ? pour quel motif ? Parce que j'ai eu faim et vous nem'avez pas donné à manger. Le Seigneur ne dit pas : parceque vous avez été fornicateurs et adultères, parceque vous avez commis vols et rapines, parce que vous avez fait de fauxtémoignages et des parjures. Tous ces actes sont manifestement mauvais,mais moins mauvais que la dureté de coeur et l'inhumanité.Pourquoi donc, Seigneur, ne faites-vous pas mémoire des autres moyensde gagner le ciel ? — Je ne juge pas, répond-il, le péché,mais l'endurcissement dans le péché; je ne juge pas ceuxqui ont péché, mais ceux qui n'ont pas fait pénitence: je vous condamne pour votre inhumanité, je vous condamne parceque, ayant à votre disposition dans l'aumône un moyen de salutsi efficace et si puissant qu'il vous permettait d'effacer tous vos péchés,vous avez méprisé un si grand bienfait. Oui, je condamnevotre inhumanité comme la racine de tout vice et de toute impiété,de même que je comble de mes louanges la charité comme laracine de toutes les bonnes oeuvres. Je menace les uns du feu éternel,j'offre aux autres le royaume des cieux. Qu'elles sont magnifiques cespromesses, ô Seigneur ! et qu'il est beau ce royaume que nous attendons! et qu'elle est sage cette menace de la géhenne ! D'un côtévous nous attirez, de l'autre vous nous inspirez la crainte; l'espérancede la gloire royale de l'éternité nous excite merveilleusement, la perspective de l'enfer nous saisit d'une utile frayeur. Si Dieu nousmenace de la géhenne, ce n'est pas qu'il veuille nous y précipiter,c'est pour nous y faire échapper. Si son intention étaitde nous punir, il ne publierait pas ses menaces à l'avance, de tellesorte que nous puissions, par de sages précautions, en éviterl'effet. Il dresse à nos yeux l'appareil du supplice afin de nousdonner la facilité d'en fuir l'application, il nous effraye en parolesafin de n'avoir pas à nous punir en réalité. Prêtonsdonc à Dieu l'aumône, prêtons-lui afin de le trouverun jour notre débiteur, comme je l'ai dit, et non pas notre juge.Le débiteur ménage son créancier et le traite avecun humble respect. Quand le débiteur voit le créancier seprésenter à sa porte, il s'enfuit, s'il est pauvre ; maiss'il est opulent, il le reçoit généreusement.

Et voyez ici une autre disposition qui, mise en parallèle avecla conduite des hommes, nous fait admirer une fois de plus le Juge divin.Si vous avez prêté à un pauvre, qui plus tard est parvenuà la fortune et se trouve en état de vous payer sa dette, il vous rembourse, mais en se dérobant aux yeux de tous, en prenantbien garde de s'exposer à rougir de sa position première,il vous remercie, mais il tient votre bienfait caché par honte deson ancienne indigence. Dieu n'agit pas de cette manière: il reçoiten secret et il rend en public; quand il emprunte, c'est dans le secretde l'aumône; quand il paie sa dette, c'est en présence detoutes les créatures. — Mais quelqu'un dira peut-être : PuisqueDieu m'a donné la richesse, pourquoi n'a-t-il pas donné aupauvre à peu près comme à moi? —Il pouvait donnerau pauvre absolument comme à vous, mais il ne l'a pas voulu. Ila voulu qu'en vous 1a richesse ne restât pas stérile, et quedans le pauvre l'indigence ne demeurât pas sans récompense.Il vous a mis par la richesse en position de vous enrichir par l'aumôneet de dissiper votre bien pour la justice, selon la parole de l'Ecriture: Il a dissipé son bien en donnant aux pauvres, et sa justice estétablie pour l'éternité. (Psaum. CXI, 9.) Comprenez-vousque par l'aumône le riche amasse un trésor de justice éternelle?Comprenez-vous que le pauvre, à défaut de cette richessequi lui permettrait d'opérer sa justification, possède sapauvreté par laquelle il recueille les fruits immortels de la patience?Car la patience des pauvres ne périra pas pour l'éternité.(Psaum. IX, 19.) Ainsi soit-il en Jésus-Christ Notre-Seigneur, àqui revient toute gloire dans les siècles des siècles.

Traduit par M. A. SONNOIS.

HUITIÈME HOMÉLIE (1).

1. J'ai été séparé de vous hier, mais contrema volonté et bien à regret; j'étais séparéde corps, et non de coeur ; j'étais séparé par lachair, et non par l'esprit. Je vous embrassais tous autant que je le pouvais,et je vous portais dans ma pensée. Avant que je fusse parfaitementguéri de la maladie qui m'a tenu éloigné de mon troupeau,lorsque j'en ressentais encore les restes, je me suis empressé,mes très-chers frères, de jouir de votre présence,et je suis accouru pour vous annoncer la parole sainte. Ordinairement lesmalades, dès qu'ils sont convalescents, désirent de réparerleurs forces par l'usage des bains. Moi, j'ai désiré avanttout de revoir ceux que je chéris, et de satisfaire au plus tôtleur empressement à m'entendre : j'ai désiré de revoircette mer immense dont les eaux sont sans amertume , et les flots sansagitation. Non, il n'est pas de port aussi sûr que l'Église.J'ai voulu reparaître dans ce champ purgé d'épineset de ronces. Non, il n'est pas de

Traduction de l'abbé Auger, revue.

jardin aussi beau que votre assemblée. On ne trouve point dansce jardin un serpent perfide, mais Jésus-Christ, chef des fidèleset auteur des grâces; on n'y trouve point d'Eve qui occasionne unechute, mais l'Église qui affermit nos pas; on n'y trouve point defeuilles d'arbres, mais les fruits de l'Esprit divin; on n'y trouve pointune haie d'épines, mais une vigne féconde. Si j'y trouvedes épines, je les change en oliviers ; car si les vices de la naturenous dégradent, les privilèges du libre arbitre nous honorent.Si je trouve un loup, j'en fais une brebis, non en changeant la nature,mais en convertissant la volonté. Ainsi l'on peut dire que l'Égliseest bien supérieure à l'arche; l'arche a reçu lesanimaux, et les a gardés tels ; l'Église reçoit lesanimaux et les change. Je m'explique. Le milan est entré dans l'arche,et il en est sorti milan : le loup y est entré, et il en est sortiloup. On entre milan dans l'Église, et l'on en sort colombe ; ony entre loup, et l'on en sort brebis; on y entre serpent, et l'on en sortagneau, non parce que la nature (323) est changée , mais parce quele vice est banni.

Voilà pourquoi je ne cesse de vous parler de la pénitence;la pénitence, qui paraît si affreuse, si horrible, et quicependant est le remède des péchés, la réparationdes fautes, le rachat des délits, l'espérance du salut, unpréservatif contre le désespoir, une arme contre le démon,un glaive qui abat sa tête superbe. La pénitence nous ouvrele ciel, et nous introduit dans les demeures célestes; elle nousdonne la liberté de parler au Seigneur, de verser des larmes ensa présence; elle nous rend victorieux de toutes les ruses du démon.Voilà pourquoi je ne cesse de vous parler d'une vertu qui vous donnel'assurance de triompher de votre ennemi. Vous êtes pécheur,ne désespérez pas : je ne me lasse point de vous offrir ceremède pour adoucir vos maux, parce que je sais quelle arme c'estcontre le démon que de ne pas désespérer de vous-même.Si vous avez commis des péchés, ne désespérezpas, je vous le répète sans cesse; si vous en commettez tousles jours, recourez tous les jours à la pénitence. C'estainsi que, quand les maisons sont vieilles et qu'elles manquent par plusieursendroits, nous ne nous lassons pas de les réparer, de substituerdes parties neuves à celles qui se dégradent. Etes-vous maintenantvieilli par le péché? renouvelez-vous par la pénitence.Puis-je me sauver, direz-vous peut-être, par la pénitence?Oui, vous le pouvez. J'ai passé toute ma vie dans le péché,et je me sauverai par la pénitence ! Oui, sans doute. Qu'est-cequi le prouve? C'est la bonté du Seigneur. Ce n'est pas sur votrepénitence que je compte, sur une pénitence qui est incapabled'effacer toutes vos fautes, et qui ne pourrait vous ôter vos alarmessi elle était seule; mais comme elle se joint à la bontéde Dieu, que cette bonté est sans bornes, au-dessus de toute expression,comme votre malice a des bornes, et que le remède n'en a pas (votremalice, quelque grande qu'elle soit, n'est qu'une malice humaine, au lieuque la bonté divine est ineffable), ayez confiance, parce que labonté du Seigneur surpasse votre malice. Une étincelle quitombe dans la mer ne peut y produire aucun effet : or, votre malice està la bonté de Dieu ce qu'une étincelle est àla mer; ou plutôt elle est beaucoup moindre, puisque la mer, quelqueimmense qu'on la suppose, est toujours limitée, au lieu que la bontédu Seigneur ne connaît pas de limites.

Je parle ainsi, non pour vous rendre liches dans la vertu, mais plusardents à la pratiquer. Je vous ai souvent exhortés àvous éloigner des spectacles. Vous avez prêté l'oreilleà mes paroles, il est vrai; mais vous avez négligémes conseils, vous avez paru aux spectacles, sans tenir compte de mes discours.Ne rougissez pas de revenir ici, et de m'écouter encore. J'ai écouté,direz-vous, et je n'ai point pratiqué; comment reviendrai-je? Maisvous sentez du moins que vous n'avez pas pratiqué; mais vous avezhonte; mais vous rougissez; mais vous vous imposez vous-même un freinsans que personne vous accuse; mais nos paroles sont restées gravéesdans votre mémoire; mais nos instructions vous purifient sans qu'ilsoit besoin de notre présence. Vous n'avez pas pratiqué,dites-vous, et vous vous condamnez vous-même; vous avez donc pratiquéen partie, puisque, n'ayant pas pratiqué, vous vous le confessezet dites- Je n'ai pas pratiqué. Celui qui se condamne lui-mêmepour n'avoir pas mis la parole en pratique, se montre disposé àle faire. Vous avez paru aux spectacles, vous avez commis la faute, vousvous êtes rendu l'esclave d'une vile courtisane : vous êtessorti du théâtre, vous vous êtes rappelé le spectacle;vous avez rougi; revenez à l'église. Vous avez senti de ladouleur, invoquez Dieu; c'est un commencement de résurrection. J'aiécouté, et je n'ai pas pratiqué, direz-vous toujours: comment reviendrai-je à l'église, comment écouterai-jede nouveau ? Vous devez revenir pour cela même que vous n'avez paspratiqué, afin d'écouter de nouveau et de pratiquer. Si l'onmet un appareil sur une plaie et qu'elle ne soit pas guérie, n'enremet-on pas encore un autre jour? Le bûcheron veut-il abattre unchêne? il prend sa cognée, il coupe la racine. S'il donneun coup, et que l'arbre stérile ne tombe point, n'en donne-t-ilpas un second, un quatrième, un cinquième, un dixième?Suivez cet exemple. Une courtisane est un chêne, arbre stérile,qui ne produit que des glands, nourriture de pourceaux. Enracinéedepuis longtemps dans votre âme, elle l'assujettit à ses caprices,et la rend toute matérielle. Mes paroles sont la cognée.Vous les avez entendues un jour : une passion enracinée depuis silongtemps tombera-t-elle en un jour? Quand il faudrait revenir trois fois,cent fois, et davantage, il n'y aurait rien d'étonnant. Travaillezseulement à (324) couper une mauvaise habitude, qui est quelquechose de si funeste, de si difficile à détruire. Les Juifsmangeaient la manne, et ils regrettaient les oignons d'Égypte. Nousétions plus heureux en Egypte (Nom. II, 48), disaient-ils; tantl'habitude est quelque chose de honteux et de nuisible ! Quoique vous voussoyez corrigé pendant dix jours, pendant vingt, pendant trente,je ne suis pas encore satisfait, je ne vous félicite pas encore,je ne vous applaudis pas; je vous exhorte seulement à ne point perdrecourage, à rougir de vous-même, et à vous condamner.

2. Je vous ai parlé de la charité, vous avez écoutémes discours, vous vous êtes retiré; et vous avez fait tortà vos frères, vous n'avez pas pratiqué la parole quevous avez entendue. Ne rougissez pas de revenir dans l'église; rougissezde commettre une faute, ne rougissez pas d'en faire pénitence.

Examinez ce que le démon fait en vous. Il faut bien distinguerle péché et la pénitence. Le péché estla plaie, la pénitence est le remède. Ce que le remèdeet la plaie sont au corps, le péché et la pénitencele sont à l'âme. Le péché renferme la honte,la pénitence donne la confiance. Écoutez-moi avec attention,je vous en conjure, afin de ne pas confondre l'ordre des choses, et dene pas perdre le fruit de rues instructions. Remarquez bien ce que je dis: Plaie et remède, péché et pénitence. Le péchéest la plaie, la pénitence est le remède. La plaie produitla corruption, le remède arrête le progrès de la corruption.Le péché souille l'âme, il enfante le ridicule et l'opprobre;la pénitence fait naître la liberté et la confiance,en même temps qu'elle fait disparaître la souillure du péché.Observez que la honte suit le péché, et que la confianceaccompagne la pénitence. Eh bien ! retenez ceci, le démonrenversant l'ordre, attache la confiance au péché et la honteà la pénitence. Je reviens sans cesse jusqu'à ce queje me sois bien expliqué; et je ne puis finir avant d'avoir prouvéce que j'ai avancé. Il faut distinguer la plaie et le remède.La plaie produit la corruption, le remède arrête le progrèsde la corruption. La corruption est-elle dans le remède? La guérisonest-elle dans la plaie? ces objets n'ont-ils pas leur ordre naturel? peut-onfaire marcher l'un avant l'autre? Non, sans doute. Appliquons cela auxmaladies de l'âme. Le péché a pour partage l'opprobreet l'ignominie; la pénitence a pour cortège la confiance,le jeûne, la justification. Confessez le premier vos iniquités,dit l'Écriture, afin que vous soyez justifié. (Is. XLIII,26.) Le juste est son premier accusateur. (Prou. XVIII, 17.) Ainsi le démon,qui sait que le péché renferme la honte, laquelle est fortpropre à ramener le pécheur, et que la pénitence estsuivie de la confiance, laquelle est de nature à attirer le pénitent,par un renversement d'ordre, attache la honte à la pénitenceet la confiance au péché. Comment cela? Le voici Quelqu'unest épris d'une passion folle pour une courtisane publique; il lasuit comme son captif; il entre sans pudeur dans le lieu de prostitution,s'abandonne à la courtisane, consomme le crime avec la mêmeeffronterie et la même audace : il sort, et il ne rougit que lorsqu'ilfaut effacer, par la pénitence, le crime qu'il a consommésans honte. Malheureux ! vous ne rougissiez pas, lorsque vous vous abandonniezà la courtisane, et vous rougissez lorsqu'il faut en faire pénitence! Il rougit de s'être livré à une courtisane, et ilne rougissait pas lorsqu'il s'y livrait. Et c'est en cela que consistela malice du démon. Cet esprit impur ne lui permet pas de rougirdans le péché, il lui fait braver les regards publics, parcequ'il sait que la honte alors lui ferait fuir le péché; ille fait rougir dans la pénitence, parce qu'il sait que la hontealors l'éloigne de la pénitence. Il lui cause deux maux,il l'entraîne dans le péché et le détourne dela pénitence. Vous ne rougissiez pas, lorsque vous vous livriezà une courtisane; et vous rougissez, lorsqu'il faut appliquer leremède au mal ! vous rougissez lorsqu'il faut effacer le péché;et lorsque vous auriez dû rougir, vous étiez armé d'audace! vous ne rougissiez pas lorsque vous deveniez pécheur; et vousrougissez lorsqu'il faut devenir juste !

Confessez le premier vos iniquités, afin que vous soyez justifié.O bonté du Seigneur t l'Écriture ne dit pas: afin que vousne soyez point puni, mais : afin que vous soyez justifié. Il nevous suffit donc pas, ô mon Dieu, de ne point punir le coupable,vous le justifiez encore ! Oui, sans doute, dit-il (observez ceci, mesfrères), je le rends juste. Et qu'est-ce qui le prouve ? l'exempledu larron de l'Évangile. Pour avoir dit seulement à son compagnon: Est-ce que vous ne craignez pas Dieu? Pour nous, nous souffrons justement,et nous portons la peine de nos crimes, le Sauveur lui dit : (325) Vousserez aujourd'hui avec moi dans le ciel. (Luc, XXIII, 40, 41 et 43.) Ilne lui dit pas : Je vous affranchis du supplice, je vous épargnefoute punition; mais il l'introduit dans le ciel comme juste. Vous voyezque la confession de ses fautes l'a rendu juste. Dieu a aimé leshommes jusqu'à ne pas épargner son Fils pour épargnerl'esclave. Il a livré son Fils unique pour racheter des esclavesingrats; il a donné le sang de son Fils pour le prix de leur rançon.O bonté du Seigneur! Ne me dites donc plus : J'ai commis un grandnombre de fautes; comment pourrai-je les expier? Vous ne pouvez rien, leSeigneur peut tout; il effacera, oui, il effacera tellement vos péchés,qu'il n'en restera aucune trace. Cela n'est pas possible dans nos corps: avons-nous été blessés au visage? quelque soin qu'onse donne, quoiqu'on épuise les remèdes et les ressourcesde l'art, on guérit bien la plaie, mais la cicatrice demeure, etne cesse d'offrir une preuve sensible de la blessure dans les traits défigurés.Quoi qu'on fasse pour faire disparaître la cicatrice, on ne peutréussir; la faiblesse de notre nature, l'impuissance de l'art, l'inefficacitédes remèdes, sont des obstacles qu'il est impossible de vaincre.Mais lorsque Dieu efface les péchés, il n'en laisse pas decicatrice, il ne permet pas qu'il en reste une marque, il rend la beautéen rendant la santé, il donne la justification en délivrantde la peine; il fait, en un mot, que le pécheur est comme s'il fûtresté innocent. Il enlève le péché, il le faitdisparaître comme s'il n'existait pas ou qu'il n'eût jamaisexisté. Il n'en laisse ni trace ni indice.

3. Et qu'est-ce qui atteste ce que je dis? Je ne me contente pas d'annoncercette vérité, je veux la démontrer par les Ecritures,afin de porter les choses au plus haut degré de certitude. Je produiscomme témoins des hommes malheureusement blessés, un peupleentier tout couvert de plaies, rempli de corruption, dévorédéjà par les vers, qui n'est pas affligé d'une oudeux plaies, mais dont tout le corps, depuis les pieds jusqu'à latête, n'est qu'une plaie, et qui cependant pourra être si parfaitementguéri qu'il ne restera ni trace ni indice du mal. Ne perdez riende mes paroles qui tendent à opérer le salut de tous. Jeprépare des remèdes bien supérieurs à ceuxqu'ont inventés les hommes, des remèdes que toute la puissancedes princes ne pourrait procurer; car, que peut un prince? faire sortirde prison, mais non délivrer de l'enfer; combler un sujet de richesses,mais. non sauver une âme. Moi je vous mets entre les mains de lapénitence, pour que vous sachiez quelle est sa force et sa vertu,pour que vous appreniez qu'il n'est point de péché ni d'iniquitéqui résiste à son pouvoir. Je produis, pour appuyer mes discours,non pas un seul homme, non pas deux, non pas trois, mais des milliers d'hommescouverts de plaies et d'ulcères, souillés de mille crimes,et qui ont été guéris par la pénitence, defaçon qu'il n'est resté ni cicatrice ni trace de leurs anciensmaux. Mais écoutez avec attention ce que je vais dire, gravez-ledans votre mémoire, afin que dans d'utiles entretiens vous puissiezvous-mêmes instruire vos frères absents, et que vous inspiriezplus d'ardeur à venir nous entendre aux fidèles maintenantprivés du fruit de cette instruction.

Ecoutons Isaïe, qui a contemplé les esprits célestes,qui a entendu leurs concerts mystiques, qui a fait un si grand nombre deprédictions sur Jésus-Christ; demandons-lui ce qu'il annonce:Vision d'Isaïe au sujet de la Judée et de Jérusalem.(Is. 1, et suiv.) Dis-nous, grand prophète, dis-nous ta vision :Ecoutez, cieux; terre, prête l'oreille, parce que le Seigneur a parlé.— Tu dis autre chose que ce que tu as annoncé. — Quelle autre choseai-je annoncée? — Tu débutes par dire : Vision au sujet dela Judée et de Jérusalem, et laissant la Judée etJérusalem, tu invoques les cieux et la terre; tu laisses les créaturesraisonnables pour t'adresser aux éléments dépourvusde raison. —-Je le fais, parce que les créatures raisonnables sontdevenues plus déraisonnables que les êtres dépourvusde raison ; et aussi parce que Moïse, près d'introduire lesIsraélites dans la terre promise, prévoyant les maux dontils seraient accablés en punition de ce qu'ils devaient abandonnerles biens dont ils jouissaient, s'écriait lui-même : Ecoutez,cieux; que la terre entende les paroles qui sortent de ma bouche. (Deut.XXXII, 1.) J'atteste les cieux et la terre, dit Moïse aux Juifs, quesi vous abandonnez le Seigneur votre Dieu, lorsque vous serez entrésdans la terre promise, vous serez dispersés chez toutes les nations.Isaïe est venu, il annonce l'accomplissement prochain de ces menaces.Il ne pouvait attester ni Moïse qui était mort, ni les Israélitescontemporains de Moïse, qui étaient morts aussi; il attesteles éléments (326) qu'avait attestés Moïse. Voilà,dit-il aux Juifs, que vous êtes déchus des promesses, voilàque vous avez abandonné Dieu. Comment invoquerai-je ton témoignage,ô Moïse ! puisque tu n'es plus? comment invoquerai-je celuid'Aaron que la mort a aussi enlevé? Tu ne peux invoquer mon témoignage,lui répond Moïse, invoque celui des éléments.Voilà pourquoi moi-même, lorsque je vivais, je n'ai attesténi Aaron ni aucun autre, parce qu'ils devaient mourir ; mais j'ai attestéles éléments qui doivent demeurer toujours, les cieux etla terre. Isaïe dit donc : Ecoutez, cieux; terre, prête l'oreille,vous que Moïse m'ordonne d'invoquer aujourd'hui. Une autre raisonencore pour laquelle il atteste les éléments, c'est qu'ilparlait aux juifs. Ecoutez, cieux, vous qui leur avez envoyé lamanne; terre, prête l'oreille, toi qui leur as donné des caillesen abondance. Ecoutez, cieux, écoutez, vous qui, contre les loisde la nature, suspendus sur leurs têtes, avez été poureux une campagne fertile. Terre, prête l'oreille, toi qui, étendueà leurs pieds, leur as servi une table dressée sur-le-champ.La nature était oisive, la grâce seule opérait. Sansles travaux dix labourage, ils avaient une nourriture toujours àleurs ordres; sans aucun apprêt de la main des hommes, la manne,source féconde et sanctifiée, leur tenait lieu de tout. Lanature avait oublié sa propre faiblesse. Comment leurs habits nes'usèrent-ils pas ? comment leurs chaussures ne vieillirent-ellespas? Dieu n'épargnait point les prodiges pour subvenir àleurs besoins. Ecoutez, cieux ; terre, prête l'oreille. Aprèsde si éclatants témoignages d'une bonté attentive,après de semblables bienfaits, le Seigneur est outragé. Aqui m'adresserai-je ? n'est-ce pas à vous, puisque je ne trouvepas d'homme qui m'écoute? Je me suis présenté, etnul homme ne s'est offert à moi; j'ai parlé, et personnene m'a écouté. Je parle à des êtres dépourvusde raison, puisque les êtres raisonnables se sont rabaissésau-dessous de la brute. Voilà pourquoi un autre prophète,voyant un roi furieux qui outrageait le Seigneur par un culte sacrilègerendu à une idole, s'écrie avec force, tandis que tous lesautres étaient effrayés. Ecoute, autel, écoute-moi! (III Rois, XIII, 2.) Quoi donc ! prophète, tu parles àune pierre ? Oui, puisque l'âme du prince est plus dure que la pierre.Ecoute, autel, écoute-moi ! voilà ce que dit le Seigneur:et à l'instant l'autel s'est divisé en deux parts. La pierrea écouté, la pierre s'est fendue, et a rejeté la victime.Comment l'homme a-t-il refusé d'entendre ? Le prince étenditla main pour saisir le prophète. Que fit Dieu? il sécha lamain du prince. Voyez la bonté du Seigneur, et l'emportement del'esclave ! Pourquoi Dieu ne commence-t-il pas par sécher la mainde Jéroboam ? c'était afin que l'exemple de la pierre lerendît plus sage. Si la pierre ne se fût pas fendue, je t'auraisépargné; mais puisqu'elle s'est fendue, et que tu ne t'espas corrigé, je tourne contre toi ma colère. Il étenditla main pour saisir le prophète, et sa main desséchéedemeura comme un trophée, qui constatait son crime et sa honte.Tous les gardes, les officiers et les soldats qui l'environnaient ne purentla rétablir; elle resta publiant hautement le triomphe de la piété,la défaite du crime, la bonté du Seigneur, et la folie duprince, dont tous les satellites ne purent rétablir la main.

4. Mais pour ne pas perdre de vue notre sujet par de continuels écarts,prouvons ce que nous avons annoncé. Qu'avons-nous donc annoncé?Que quand on serait tout couvert des plaies du péché, sil'on fait pénitence, si l'on pratique le bien, Dieu les fera disparaîtrede façon qu'il n'en paraîtra ni cicatrice, ni trace, ni indice.Voilà ce que j'ai annoncé; voilà ce que je vais tâcherde prouver. Ecoutez, cieux; terre, prête l'oreille, parce que leSeigneur a parlé. (Is. I, 1 et suiv. ) Et qu'a dit le Seigneur?J'ai mis au monde des enfants, je les ai élevés, et ils m'ontméprisé. Le boeuf reconnaît celui auquel il appartient,l'âne reconnaît l'étable de son maître (ôJuifs ! plus stupides que les animaux les plus stupides !) et Israëlne m'a pas reconnu, et mon peuple m'a oublié. Malheur à lanation pécheresse ! Pourquoi malheur ! est-ce qu'il n'y a pointd'espoir de salut ? pourquoi, prophète, t'exprimes-tu de la sorte?C'est que je ne trouve aucune guérison, c'est que j'ai employédes remèdes, et que le mal a résisté à tousles remèdes. Voilà pourquoi je me suis retiré. Qu'ai-jedonc à faire? Je ne me fatiguerai point à guérir cequi ne peut être guéri. Malheur ! ce mot est l'expressiond'une femme qui se lamente. Malheur ! le prophète a raison d'employercette parole. Suivez-moi, je vous prie, mes frères. Pourquoi dit-ilMalheur? c'est qu'il éprouve ce qui arrive dans les maladies ducorps. Lorsqu'un médecin voit un malade désespéré,il soupire, il répand des larmes; (327) les serviteurs et les prochesse lamentent et gémissent, mais en vain et sans fruit; car lorsqu'unmalade est près de mourir, quand le monde entier se lamenterait,il ne pourrait le rappeler à la vie ; de sorte que les lamentationssont un témoignage de tristesse, et non un moyen de salut. Maisil n'en est pas de même de l'âme; les pleurs rendent souventla vie à ce qui est mort chez elle. Pourquoi ? c'est qu'aucune puissancehumaine ne pourrait ressusciter un homme mort corporellement; au lieu quele repentir ressuscite celui qui est mort spirituellement. Regardez unfornicateur; pleurez sur son sort, et souvent vous le rendez à lavie. C'est pour cela que saint Paul ne se contentait pas d'avertir, maisqu'il pleurait en donnant des avis à chacun des fidèles.Et pourquoi pleurait-il? c'est afin que si les avertissements n'avaientpas assez de force, les pleurs vinssent au secours. C'est ainsi que leprophète se lamente. Le Fils de Dieu, qui voit dans l'avenir laruine de Jérusalem , s'écrie : Jérusalem , qui tuesles prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés. (Matt.XXIII, 37.) IIladresse la parole à la ville dont il prévoitla ruine; il emploie le langage d'un homme qui se lamente. Ecoutons encorele prophète : Malheur à la nation pécheresse, au peuplechargé d'iniquité ! (Isa. I, 4 et suiv.) Vous voyez qu'iln'y a rien de sain dans eux, qu'ils sont tout couverts de plaies. Malheurà la race corrompue, aux enfants pervers! Pourquoi le prophètese lamente-t-il ? Vous avez, dit Isaïe, abandonné le Seigneur;vous avez irrité le Saint d'Israël. A quoi servirait de vousfrapper davantage? De quel fléau vous affligerai-je? vous enverrai-jela faim, la peste? j'ai épuisé contre vous toutes les punitions,et votre perversité est toujours restée la même. Ovous qui ajoutez sans cesse péché sur péché!Toute tête est languissante, tout coeur est abattu. Il n'y a pointde plaie ni d'ulcère. Quel langage ! Tu disais tout-à-l'heure,prophète : Race corrompue, enfants pervers, vous avez abandonnéle Seigneur, vous avez irrité le Saint d'Israël. Tu pleures,tu te lamentes, tu te livres au désespoir de la douleur, tu faisl'énumération des plaies; et, un moment après, tudis : Il n'y a point de plaie ni d'ulcère. Expliquons le prophète.Il y a une plaie lorsque, le reste du corps étant sain, une seulepartie est affectée et malade. Mais ici le prophète dit quetout le corps n'est qu'une plaie. Il n'y a pas simplement plaie, ulcère,partie enflammée; mais tout est malade depuis les pieds jusqu'àla tête. On ne peut ni appliquer de remèdes, ni bander lesplaies, ni les adoucir avec l'huile. Votre terre est déserte, vosvilles sont. brûlées par le feu, les étrangers dévorentvotre pays. Je vous ai fait tous ces maux, et vous ne vous êtes pascorrigés ; j'ai épuisé toutes mes ressources, et lemalade reste dans un état de mort. Ecoutez la parole du Seigneur,princes de Sodome et de Gomorrhe : Qu'ai-je besoin de la multitude de vosvictimes ? Est-ce qu'il parle aux habitants de Sodome? Non; mais il appelleles Juifs habitants de Sodome, leur donnant le nom de ceux dont ils avaientle caractère. Ecoutez la parole dit Seigneur, princes de Sodomeet de Gomorrhe : Qu'ai-je besoin, dit le Seigneur, de la multitude de vosvictimes ? Je suis dégoûté des holocaustes de vos béliers,je ne veux pas du sang de vos agneaux. En vain vous -venez m'offrir lafleur de farine. Votre encens m'est en abomination. Je ne puis plus souffrirvos nouvelles lunes et vos sabbats. Je hais vos jeûnes et votre solennitédu grand jour. Lorsque vous étendrez les mains vers moi, je détournerailes yeux de vous. Lorsque vous multiplierez vos prières, je ne vousécouterai pas. Peut-on rien ajouter à une pareille colère?Le prophète invoque le ciel, il gémit, il pleure, il se lamente;il dit : Il n'y a point de plaie ni d'ulcère. Dieu est irrité; il ne reçoit pas les sacrifices, les nouvelles lunes, les sabbats,l'offrande de la fleur de farine, les prières, les mains étenduesvers le ciel. Vous voyez l'ulcère horrible, vous voyez la maladieincurable, non d'un seul homme, de deux, de dix, mais de plusieurs milliersd'hommes. Que dit ensuite Isaïe? Lavez-vous, purifiez-vous. Est-ilun péché dont vous désespériez d'obtenir lepardon? Le même Dieu qui dit : Je ne vous écoute pas, ditaussi : Lavez-vous. D'où vient cette différence de langage?L'un et l'autre est utile, l'un pour vous effrayer, l'autre pour vous attirer.Si vous ne les écoutez pas, Seigneur, ils n'ont point d'espérancede salut; s'ils n'ont point d'espérance de salut, comment pouvez-vousleur dire : Lavez-vous? Mais Dieu est un père qui chéritses enfants, le seul vraiment bon, le plus tendre de tous les pères.Et afin que vous sachiez qu'il est vraiment père, il dit aux juifs: Que te ferai-je, ô Juda ? Est-ce que vous ne savez pas, ômon Dieu ! ce que vous ferez? (328) Je le sais, mais je ne veux pas agir.Leurs crimes énormes sollicitent ma vengeance, ma bonté infinieme retient. Que te ferai-je, ô Juda? t'épargnerai-je? maistu n'en deviendras que moins attentif et moins vigilant. Te punirai-je?mais ma bonté s'y oppose. Que te ferai-je ? te consumerai-je parlefeu comme Sodome? Te détruirai-je comme Gomorrhe? Mon coeur a changé.Dieu qui ne connaît pas les passions , emprunte le langage de l'hommequi les éprouve, ou plutôt il parle comme une mèretendre; il a changé, comme on le pourrait dire d'une femme pourson enfant : Mon coeur a changé comme celui d'une mère. Peucontent de ces paroles, il ajoute : Je me suis troublé dans monrepentir. (Osée. II, 8.) Est-ce que Dieu se trouble? gardons-nousde le croire. Dieu ne peut éprouver de trouble. Mais, comme je l'aidit, il prend nos façons de parler: Mon coeur a changé. Lavez-vous,purifiez-vous. Que vous ai-je annoncé, mes frères? ne vousai-je pas dit que si Dieu voit les pécheurs disposés àfaire pénitence, quand ils seraient chargés de crimes, toutcouverts d'ulcères, il les traite et les guérit, sans qu'ilreste aucune cicatrice, aucune trace, aucune marque de leurs péchés.Lavez-vous, purifiez-vous, délivrez vos âmes de toute iniquité;apprenez à faire le bien, imposez-vous-en la loi; jugez la causede l'orphelin, rendez justice à la veuve. Ces préceptes nesont pas difficiles à pratiquer; la nature nous y porte d'elle-même;la femme la plus faible est capable de compassion. Et après cela,venez, et soutenez contre moi votre cause. Commencez par agir, et je feraile reste; faites quelque chose pour moi, et je ferai tout pour vous. Venez.Et à qui irons-nous? à moi que vous avez offensé,que vous avez irrité; à moi qui vous ai dit : Je ne vousécoute pas, afin qu'effrayés par cette menace, vous apaisiezma colère; venez à celui qui refuse de vous écouter,afin qu'il vous écoute. Et que ferez-vous, Seigneur? Je ne laisseraiaucune cicatrice, aucune trace, aucune apparence de péché.Venez, soutenez contre moi votre cause, dit le Seigneur. Il ajoute : Quandvos péchés seraient comme l'écarlate, je les rendraiblancs comme la neige. Reste-t-il la moindre cicatrice, la moindre ride,la moindre tache? Quand ils seraient rouges comme le vermillon, je lesrendrai aussi blancs que la laine la plus blanche. Reste-t-il aucune marque,aucune ombre de noirceur? Comment s'opère ce changement? Ne vousl'ai-je pas promis? car c'est un oracle de la bouche du Seigneur. (Job,XIV, 4.) Vous voyez non-seulement la grandeur des promesses, mais la majestéde celui qui accorde cette grâce. Tout est possible à Dieuqui peut nous purifier des plus grandes souillures. Ecoutons-le donc, etconvaincus de toute l'efficacité du remède de la pénitence,renvoyons-en la gloire à Celui à qui appartient la gloireet l'empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

NEUVIÈME HOMÉLIE.

De la pénitence. — De ceux quiont manqué au assemblées. — De la sainte table. — Du jugement.

Il les fait souvenir de l'heure à laquelle ce monde finira et,après un tableau saisissant du néant de toutes choses ici-bas,il ajoute qu'après cette vie il n'y aura plus lieu de mériterni de faire pénitence.

De même que celui qui sème perd son temps s'il répandsa semence le long du chemin, ainsi ne nous servira-t-il de rien d'êtreappelés chrétiens si nos oeuvres ne répondent pasau nom que nous portons. En voulez-vous la preuve? Ecoutez un témoindigne de foi, saint Jacques, le frère de Notre-Seigneur, qui vouscrie : La foi sans les oeuvres est morte. (Jacques, II, 17.) Donc la pratiquedes oeuvres est partout nécessaire : sans elle le nom de chrétiensne pourra nous être utile. Et n'en soyez pas surpris; car dites-moice que gagne un soldat à figurer dans une armée, s'il nese montre digne du service militaire en combattant pour le roi qui le nourrit?Peut-être même, — car ce que je vais dire est terrible, — eûtil mieux valu pour lui n'être pas sous les armes, que de négligerl'honneur de son roi; comment, en effet, pourra-t-il échapper auchâtiment, lui qui nourri par le roi, ne combat pas pour lui? Etque parlé je de négliger le service d'un roi? il s'agit debien plus, il s'agit de nos âmes elles-mêmes dont nous négligeonsles intérêts. Mais il est impossible, dit-on, de se sauveren vivant au milieu du monde et de ses embarras.

Comment cela, mes frères? Si vous le voulez bien, je vais montreren peu de mots que ce n'est pas le lieu qui sauve, mais bien la conduiteet la volonté. Adam, dans le Paradis terrestre, comme dans un port,a fait naufrage; Loth, à Sodome, comme en pleine mer, a étésauvé (Gen. XIII et XIX) ; Job, sur son fumier, fut justifié,tandis que Saül, au sein de l'opulence, perdit les biens de la vieprésente et ceux de la vie future. C'est donc une vaine excuse dedire : Je ne puis vivre dans le monde, au milieu des affaires, et me sauver.Mais d'où vient la difficulté? De ce que vous n'assistezpas assidûment soit aux prières (330) publiques, soit auxassemblées saintes. Voyez ceux qui briguent quelque dignitéauprès d'un roi de la terre ! comme ils sont empressés, commeils stimulent leurs protecteurs pour obtenir ce qu'ils recherchent ! Jedirai donc à ceux qui abandonnent les divines assembléesou qui pendant la cène redoutable et mystique s'amusent àde vaines conversations: Que faites-vous, chrétiens ? Oùsont vos promesses au prêtre qui vous a crié : En haut vosesprits et vos coeurs ! et à qui vous avez répondu : Nousles tenons élevés vers le Seigneur ? Et vous n'êtespas tremblants et confus d'être convaincus de mensonge à cetinstant redoutable? O prodige ! La table mystique est préparée,l'Agneau de Dieu s'immole pour vous, le prêtre plaide votre cause,la flamme sacrée jaillit de la table sainte, les chérubinssont présents, les séraphins accourent, et les esprits auxsix ailes se couvrent la face : toutes les puissances incorporelles intercèdentpour vous avec le prêtre, le feu divin est descendu du ciel, le sanga coulé du côté de l'Agneau sans tache pour vous purifier,et, encore une fois, vous ne tremblez pas, vous ne rougissez pas d'êtreconvaincus de mensonge à cette heure terrible. Il y a cent soixante-huitheures dans la semaine, le Seigneur s'en est réservé une,une seule, et vous l'employez à des oeuvres séculièreset ridicules, à de vaines causeries ! Avec quel confiance pouvez-vousapprocher des saints mystères, la conscience ainsi souillée,vous qui n'oseriez toucher avec des mains salies le bas de la robe d'unprince ?

Gardez-vous bien de croire que ce que vous mangez soit du pain ou quece que vous buvez soit du vin. Ces aliments ne sont pas sujets aux mêmesvicissitudes que les autres. Comme le feu pénètre la cire,sans rien perdre de sa substance, sans y ajouter rien : ainsi, quand vouscommuniez, les saints mystères passent tout entiers dans la substancedu corps. Aussi, lorsque vous approchez, ne croyez pas recevoir le corpsdivin de la main d'un homme, mais représentez-vous les séraphinseux-mêmes avec une tenaille, vous offrant le feu pris sur l'auteldu ciel, selon la vision d'Isaïe (VI, 6) ; et lorsque vous participezau sang du salut, que ce soit comme si vous appliquiez vos lèvresau côté divin de l'Agneau sans tache. C'est pourquoi, mesfrères, fréquentons les églises et à l'avenirne nous y livrons plus à des entretiens frivoles. Soyons-y craintifset tremblants, les yeux baissés, l'esprit élevé, latristesse sur le visage, la joie dans le coeur. N'avez-vous pas remarquéceux qui entourent ici-bas un prince visible, sujet à la corruptionet à la mort? Comme ils sont immobiles,'calmes, silencieux ; ilsne regardent pas autour d'eux, mais vous les voyez toujours sérieux,humbles, craintifs! Prenez exemple sur eux, Chrétiens, et tenez-vousen la présence de Dieu comme si vous étiez en face d'un roide la terre : il y a bien plus lieu de trembler quand on est devant leRoi du Ciel. Je ne cesserai de vous faire ces recommandations que quandje vous verrai corrigés. Entrons dans l'église et approchons-nousde Dieu avec les dispositions convenables. Chassons de notre coeur toutressentiment, de peur qu'en priant nous ne nous condamnions en disant:Pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.(Matth. VI, 12.)

C'est une parole terrible que celle-là, et celui qui la prononcecrie en quelque sorte à Dieu J'ai pardonné, Seigneur, pardonnez-moi;j'ai remis, remettez-moi: j'ai fait grâce, faites-moi grâce;si je n'ai pas pardonné, ne me pardonnez pas; si je n'ai pas remisà mon prochain sa dette, ne me remettez pas mes péchés;servez-vous envers moi de la mesure dont je me sers envers les autres.

Que ces réflexions, jointes à la pensée du jourterrible du jugement, du feu de l'enfer et de ses horribles tourments,nous fassent quitter désormais la voie dans laquelle nous avonserré.

Viendra l'heure en effet, où la scène de ce monde disparaîtra,et il n'y aura plus de prix à disputer; après cette vie onne trouvera plus d'autre théâtre pour s'exercer, il ne seraplus temps de mériter des couronnes.

Voici le temps de la pénitence, alors ce sera celui du jugement;ici les combats, là les couronnes; maintenant le travail, ailleursle repos; aujourd'hui les peines, plus tard les récompenses. Réveillez-vous,je vous en conjure, réveillez-vous, et écoutons avec empressementce qu'on nous dit. Nous avons vécu de la vie de la chair, vivonsdésormais de celle de l'esprit; nous avons vécu dans lesplaisirs, vivons maintenant dans les vertus ; nous avons vécu dansla négligence, vivons à tout jamais dans la pénitence.De quoi s'enorgueillissent la terre et la poussière ? (Eccli. X,9.) Pourquoi t'élever ainsi, ô homme? Pourquoi cette arrogance,(331) ces espérances dans la gloire et les richesses du monde? Transportons-nousensemble auprès des tombeaux; contemplons les mystères dela mort: voyons la nature en lambeaux, des os en poussière, descorps en putréfaction. Si tu es sage, examine, et dis-moi, si tupeux, où est ici le roi, où le sujet? où le noble,où l'esclave? où le sage, où l'insensé? Beautéde la jeunesse, gracieux aspect, regards étincelants, nez si bienformé, lèvres vermeilles, joues si fraîches, frontsi brillant, je vous cherche en vain ! Je ne vois que cendre, que poussière;je ne trouve que vers, exhalaisons fétides, pourriture... !

Méditons sur toutes ces choses, mes frères; pensons ànotre dernière heure, et pendant qu'il en est temps encore, quittonsla voie où nous avons erré. Nous avons étérachetés au prix d'un sang précieux. (I Pierre, I, 19.) C'estpour cela que Dieu a paru sur la terre. C'est pour toi, ô homme !qu'il y est venu, n'ayant pas même où reposer sa tête.(Luc, IX, 58.) O prodige ! Le juge est conduit au tribunal à causedes coupables, la vie se soumet à la mort, le créateur estsouffleté par la créature, celui que les séraphinsne peuvent contempler est conspué par l'esclave; il est abreuvéde vinaigre et de fiel, il est percé d'une lance, il est déposédans un sépulcre : et vous ne songez même pas à cesmerveilles, vous les oubliez, vous les méprisez ! Ne savez-vousdonc pas que quand même vous répandriez pour Dieu votre propresang, vous n'auriez pas encore fait assez, car, autre est le sang du Maître,autre celui de l'esclave. Prévenez par la pénitence et parune conversion sincère le départ de votre âme, de peurque la mort ne vous surprenne et ne rende inutile pour vous le remèdede la pénitence; parce que sur la terre seulement la pénitencea de la vertu ; dans l'enfer elle n'a plus d'effet.

Cherchons le Seigneur tandis qu'il en est temps encore ; faisons lebien, afin d'être délivrés des peines éternelles,et mis en possession du bonheur des cieux, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire et empire dansles siècles des siècles. Ainsi soit-il !

Traduit par M. l'abbé GAGEY, curé de Millery.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

24
Publié par: Rodion Vlasov
Vous souhaitez corriger ou compléter ? Contactez-nous: https://t.me/bibleox_live
Ou éditez l'article vous-même: Éditer