1. De même qu'un choeur réclame un choryphée , etles matelots un pilote, ainsi notre collège sacerdotal regretteaujourd'hui l'absence (lu pontife, du commun Père. Au choeur etsur le navire l'absence du chef compromet la perfection de l'ensemble etmême la sécurité; mais pour nous il n'en n'est pasainsi. Absent de corps , notre pontife nous est présent par l'esprit;il est avec nous quoi qu'il soit resté dans sa demeure, comme noussommes avec lui quoique nous tenions ici notre assemblée. Telleest la puissance de la charité qu'elle rallie et réunit ceuxque séparent les plus longues distances; si nous aimons un hommequi habite une région lointaine, par delà l'immensitéde l'Océan, notre esprit et notre pensée le suivent tousles jours ; au contraire lorsque nous n'avons pas cette affection, nousne daignons pas seulement jeter un regard sur notre plus proche voisin.Là où règne l'amour, l'éloignement des lieuxne fait pas obstacle; là où il n'existe pas, la proximitédes lieux ne sert de rien. Dernièrement, tandis que je faisais l'élogedu bienheureux apôtre Paul, vous avez tressailli de joie comme sivous l'aviez vu lui-même présent devant vous. Et pourtantson (450) corps repose clans Rome , la ville royale : Son âme estdans les mains de Dieu : Les âmes des justes sont dans les mainsde Dieu, et le tourment ne les touchera point. (Sag. III, 1.) Mais l'énergiede votre charité l'a replacé sous vos yeux. Je voulaisrevenir, aujourd'hui encore, 'sur le même sujet; mais mon discoursse porte naturellement à une autre question, plus urgente àtraiter, je veux parler du péché que commet en ce momentla ville entière. Ceux qui désirent entendre le panégyriquede saint Paul doivent auparavant se faire les émules de sa vertuet se rendre dignes d'écouter ses louanges. Puisque notre pèreest absent, je vais, confiant en l'appui de sa prière, aborder cesujet qui intéresse votre édification. Moïse n'étaitpas corporellement présent à la bataille, et néanmoinsil contribua au succès autant et plus que ceux qui combattaient: ses mains, étendues pour la prière , soutenaient la causede son peuple et répandaient la terreur parmi les ennemis. La prièrecomme la charité possède une puissance, une efficacitéqui ne se laissent pas restreindre par les lieux et les distances l'uneréunit ceux qui sont séparés; l'autre secourt lesabsents. Marchons donc sans crainte au combat : à nous aussi uneguerre est déclarée aujourd'hui, non point par des Amalécitesenvahisseurs, ou par des barbares survenus à l'improviste, maispar les démons traînant sur le forum leurs pompes triomphales.
Les veillées diaboliques qui se font aujourd'hui, et les bouffonneries,et les grossiers quolibets, et les sarcasmes échangés entrevous et les danses nocturnes, et les ridicules comédies tiennentnotre cité captive plus misérablement que ne ferait le pireennemi. Nous devrions nous attrister, pleurer, rougir de honte : ceux quiont péché, à cause de la faute qu'ils ont commise;ceux qui n'ont pas péché, à cause des turpitudes dontils voient leurs frères souiller leur conduite : au lieu de cela,la ville rayonne de joie et d'éclat sous ses guirlandes de fleurs;voyez le forum ! il ressemble à une femme éléganteet recherchée qui étale avec orgueil ses plus magnifiquesornements, l'or, les étoffes de prix, les riches chaussures et milleobjets du même genre; chaque marchand, dans son magasin, s'efforcepar la richesse de son étalage de surpasser son concurrent. Cetterivalité est sans doute un signe de puérilité; lamarque d'une âme qui ne pense à rien de grand ni d'élevé; mais elle n'entraîne pas avec soi les plus graves inconvénients; c'est une sollicitude d'étourdis qui prête à rireaux gens sérieux en effet si vous voulez orner quelque chose, ornezvotre coeur et non pas une boutique; parez votre intelligence et non pasle forum, afin de mériter l'admiration des anges, l'approbationdes archanges et les dons rémunérateurs du Seigneur mêmedes anges. L'étalage qui se fait aujourd'hui dans toute la villeprovoque d'une part l'envie de rire, et de l'autre la jalousie : le rire,de ceux qui ont le coeur haut placé, la jalousie et l'envie, deceux qui partagent la même fièvre.
2. Mais, comme je viens de le dire, ces rivalités de marchandsne sont pas le mal le plus déplorable ; les jeux des tavernes mefont plus cruellement souffrir; ils regorgent d'impiété etd'intempérance : d'impiété, parce que là onconsulte superstitieusement les jours, on croit aux augures, on s'imaginequ'en passant dans la joie et le plaisir la nouvelle lune de ce premiermois, on obtiendra de passer de la même façon tout le restede l'année; d'intempérance, parce que dès l'aube dujour, hommes et femmes remplissent les bouteilles et les coupes, et boiventle vin eu francs débauchés. Voilà qui est indignede votre profession de chrétiens, soit que vous le fassiez vous-mêmes,soit que vous le permettiez à. vos serviteurs, à vos amis,à vos proches. N'avez-vous pas entendu ces paroles de saint Paul: Vous observez les jours, les mois, les saisons et les années :Je crains pour vous que je n'aie travaillé en vain parmi vous? (Gal.X, 11.) Du reste, c'est le comble de la sottise de s'imaginer que si lepremier jour de l'an se passe dans la joie, toute la suite de l'annéelui ressemblera; non-seulement c'est une sottise ; mais encore une résolutioninspirée parle diable lui-même, que de confier la directionde notre vie non pas à notre activité personnelle et ànotre zèle, mais à certaines révolutions des astreset des temps. L'année vous sera bonne tout entière, non passi vous vous enivrez à nouvelle lune; mais si ce jour-là,comme les autres jours, vous vous conduisez selon l'ordre Dieu. Un journe diffère pas d'un autre jour ce n'est point par sa nature quele jour est ou mauvais, mais par notre activité ou notre paresse.Pratiquez la justice, et le jour vous sera bon; si vous commettez le péché,il sera pour vous une source de maux et de (451) tourments. Si vous comprenezsagement ces choses, si vous êtes disposés à répandrechaque jour l'aumône avec la prière, vous aurez toute uneannée de bonheur; au contraire, si, négligeant le soin devotre propre vertu, vous confiez le bonheur de votre vie aux influenceschimériques des commencements de mois et des nombres de jours, vousresterez dénués des biens qui conviennent à votrenature. Le démon connaît cela; et, comme il s'étudieà briser en vous l'effort et le travail pour la vertu, àéteindre le zèle de votre âme, il vous apprend àattribuer à l'influence des jours le succès ou l'insuccèsde vos affaires. Qu'un homme se persuade que les jours sont par eux-mêmesou bons ou mauvais; dès lors, le mauvais jour venu, il ne prendraplus souci de faire aucune bonne action, comme si l'influence inévitablede ce jour funeste devait rendre son travail inutile et sans profit ; parcontre, le bon jour étant arrivé, il ne fera rien du tout,comme si l'influence favorable devait neutraliser les funestes effets desa paresse. De la sorte il sacrifie des deux côtés son salut;il en néglige le soin, d'une part comme inutile, de l'autre commesuperflu; en conséquence il passe sa vie dans l'insouciance et lepéché. Il faut donc déjouer les artifices du démon,puisque nous les connaissons ; rejetons loin de nous la coutume détestabled'observer les jours, de craindre les uns et d'avoir confiance dans lesautres. Ce n'est pas seulement pour nous jeter dans une lâche nonchalanceque l'esprit de malice invente tous ces artifices, mais encore pour tourneren dérision les oeuvres de Dieu; il veut entraîner nos âmesà l'impiété aussi bien qu'à la paresse.
Sortons de là et regardons comme certain qu'il n'y a rien demauvais que le péché, rien de bon que de pratiquer la vertuet de servir Dieu en tout et toujours. La joie de l'âme vient nonpas de l'ivresse, mais de la prière intérieure ; non pasdu vin, mais de la parole sainte qui nous éclaire. Le vin produitla tempête, la parole de Dieu fait le calme; il introduit le tumulteen nous, elle en chasse le trouble ; il obscurcit l'intelligence, elleen illumine les ténèbres ; il amène des chagrins avantlui inconnus, elle dissipe ceux que nous avions auparavant. Rien n'enfantela joie et l'allégresse autant que les enseignements de cette sagessechrétienne qui nous apprend à dédaigner les chosesprésentes pour aspirer à celles de l'avenir, à neregarder comme stable et solide rien de ce qui est humain, ni richesses,ni puissance, ni honneurs, ni train de maison. Voilà la vraie philosophie,qu'elle vous guide et vous ne serez jamais rongés par l'envie quandvous verrez un riche; vous ne vous laisserez point abattre quand vous tomberezdans la pauvreté. Vous vivrez ainsi dans une fête perpétuelle.Le chrétien doit passer dans l'allégresse non-seulement telmois, telle nouvelle lune, tel dimanche ; sa vie tout entière doitêtre une fête appropriée à sa nature. Quelleest cette fête qui lui convient? Ecoutons saint Paul : Célébronsdonc notre fête, non pas avec le vieux levain de la malice et dela corruption, mais avec le pain nouveau de la sincéritéet de la vérité. (I Cor. V, 8.) Si vous avez la consciencepure, vous célébrerez une fête sans fin, nourris desplus belles espérances, délectés par l'attente desbiens éternels. Si , au contraire , vous n'avez pas une consciencetranquille , si vous êtes inquiétés par le remordsde vos crimes, vous auriez beau célébrer toutes les réjouissancespossibles, votre sort ne vaudrait pas mieux que celui des plus misérables.A quoi peut me servir l'éclat d'un beau jour, si les reproches dema conscience obscurcissent mon âme? Voulez-vous donc tirer quelqueprofit de la nouvelle lune? Faites ceci : dès que vous verrez l'annéetirer vers sa fin, rendez grâces au Maître qui vous a conduitsà une nouvelle période du temps ; faites pénétrerla componction dans votre coeur; dressez le compte de votre vie; dites-vousà vous-mêmes « Les jours fuient et disparaissent, lesannées s'écoulent, la majeure partie de mon existence estachevée : qu'ai-je fait de bon ? Est-ce que je vais partir d'iciles mains vides, sans une oeuvre de justice? Le tribunal de Dieu est àma porte, et voilà que ma vie décline vers la vieillesse.»
3. Méditez ces pensées à l'occasion de la nouvellelune, réfléchissez de la sorte sur la succession rapide desannées. Ayez toujours présente à l'esprit la penséedu dernier jour, afin qu'on ne vienne pas vous dire la parole prononcéepar le Prophète contre les Juifs : Leurs jours se sont dissipésdans le vide et leurs années se sont enfuies rapidement. (Psaum.LXXVII, 33.) Cette fête dont je vous parle, fête perpétuellequi n'attend pas le retour des années et qui ne se mesure pas àla révolution du temps, est le partage du pauvre aussi bien que(452) du riche; elle n'exige ni argent ni abondance des choses matérielles,mais la vertu toute seule. Vous n'avez pas d'argent? Consolez-vous, vousavez un trésor plus abondant que toutes les richesses, un trésorque rien ne peut détruire, ni disperser, ni épuiser : lacrainte de Dieu. Regardez le ciel et le ciel des cieux; voyez la terre,l'océan, l'atmosphère, les races d'animaux, les espècesde plantes, les hommes, enfin; considérez les anges et les archanges,et toutes les puissances célestes : tout cela est au pouvoir devotre Maître. Il est impossible qu'un serviteur soit jamais pauvreauprès d'un maître si riche, quand il possède son amitié. Observer les jours n'est pas le fait d'un sage chrétien : c'estune superstition païenne. Vous avez pris rang dans la célestecité, vous avez été admis au royaume de Dieu, vousvous êtes mêlés au peuple angélique; là,resplendit une lumière qui ne s'éteint jamais dans les ténèbres,un jour qui ne se termine jamais en nuit, lumière éternelle,jour perpétuel ! Fixons-y nos regards. Cherchez les choses d'en-haut,les choses du ciel où Jésus-Christ siège àla droite de Dieu. (Coloss. III, 1.) Vous n'avez rien de commun avec cemonde où s'accomplissent le cours et les révolutions du soleilet des temps; si vous menez une bonne vie, la nuit vous sera le jour ;ceux, au contraire, qui passent leur temps dans la débauche, l'ivrognerie,l'intempérance, changent leur jour en ténèbres profondes; non pas que le soleil leur fasse défaut; mais la débauchecouvre leur âme d'une épaisse nuit. Avoir des jours pareilsen admiration, y prendre plus de plaisir qu'en toute autre époque,illuminer la place publique et l'orner de guirlandes, c'est une puériledémence. Si vous êtes affranchis de cette imbécillité,si vous êtes parvenus à l'état d'hommes, si vous êtescitoyens du royaume de Dieu, n'allez plus allumer au forum une lumièrematérielle, mais allumez dans vos esprits la lumière spirituelle; que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu'ils voientvos oeuvres et rendent gloire à votre Père céleste.(Matth. V, 16.) Cette lumière vous procurera une magnifique compensation.Ce n'est pas votre porte qu'il faut couronner de fleurs en guirlandes;arrangez et embellissez votre vie de telle sorte que vous puissiez recevoirde la main du Christ, et poser sur votre front la couronne de justice.Ne faites rien à la légère, rien à l'étourdie: saint Paul ordonne que nous accomplissions toutes nos actions pour lagloire de Dieu. Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vousfassiez autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. (I Cor. X, 31.)
Mais, direz-vous, comment est-il possible de boire et de manger pourla gloire de Dieu? Comment? eh bien ! allez chercher un pauvre, et, ensa personne, donnez à Jésus-Christ place et part àvotre table. Ce n'est pas seulement le manger et le boire que, selon leconseil de l'Apôtre, nous devons rapporter à la gloire deDieu, mais encore tout le reste de nos actions; ainsi aller au forum, resterà la maison, sont deux choses qu'il faut faire servir à lagloire de Dieu : de quelle manière? Lorsque vous vous rendez àl'église, lorsque vous allez prendre part à la prièrecommune et à la distribution de l'enseignement spirituel, vous faitesune démarche pour la gloire de Dieu. Restez-vous à la maison?ce peut être encore pour Dieu; et comment? Lorsque vous entendezle bruit des rassemblements tumultueux et des pompes diaboliques, lorsquela place publique se remplit de gens sans moeurs et sans frein, fuyez cettefoule et ce sera pour Dieu que vous garderez le logis. De même quevous pouvez pour Dieu sortir ou demeurer chez vous, de même vouspouvez pour la gloire de Dieu donner à votre prochain le blâmeet l'éloge.
Comment peut-on, pour la gloire de Dieu, louer ou blâmer quelqu'un?Je m'explique Souvent vous allez vous asseoir dans les boutiques , vousvoyez passer des hommes sans probité et sans vertu, hauts du sourcil,bouffis de vanité, qui traînent derrière eux une troupede parasites et de flatteurs, qui s'enveloppent de vêtements superbeset de toutes les fantaisies du luxe : ce sont des pillards et des avares.Alors, si vous entendez quelqu'un s'écrier : « Voilàun personnage dont j'envie le sort; qu'il est heureux ! » protestez,blâmes ce mot, fermez la bouche à cet étourdi, prenezen pitié cet homme et gémissez sur son sort voilàun blâme qui tourne à la gloire de Dieu. Le blâme, encette circonstance, devient pour tous les assistants une leçon desagesse et de. vertu; il leur enseigne à ne pas admirer si sottementce qui ne sert qu'à la vie matérielle. Demandez àcelui qui a parlé pourquoi il trouve si heureux le personnage enquestion:; Est-ce parce qu'il possède un beau cheval dont le freinétincelle d'or? Est-ce parce qu'il a de nombreux domestiques ? Est-ceparce quil (453) porte de splendides vêtements, et qu'il se vautrequotidiennement dans l'ivrognerie et la volupté? Mais c'est précisémentpour tout cela que je le trouve malheureux, misérable, digne detoutes mes larmes ! de vois que vous ne pouvez louer rien qui fasse partiede lui-même ; vous louez son cheval et le frein, vous louez ses habits,toutes choses extérieures qui ne tiennent nullement à sapersonne. Dites, qu'y a-t-il de plus misérable qu'un homme qui nemérite d'éloges que pour des chevaux, des harnais, des vêtementssplendides, des esclaves bien bâtis et bien étoffés,mais rien pour lui personnellement? Qu'y a-t-il de plus pauvre qu'un hommequi, ne possédant rien en propre, rien qu'il puisse emporter dece monde, tire toute sa valeur et tout son lustre des choses extérieures?Notre ornement personnel, notre richesse personnelle , ce ne sont ni leschevaux, ni les esclaves, ni les vêtements, mais la force d'âme,l'abondance des bonnes oeuvres, et l'assurance de la conscience en facede Dieu.
4. Mais, en revanche, quand vous verrez un pauvre rebuté, méprisé,vivant dans l'indigence et la vertu, faites son éloge, alors quevos amis et vos compagnons le traiteront de misérable : cet éloge,donné en passant, sera une leçon et une utile exhortationaux bonnes et honnêtes moeurs. Si ceux avec qui vous êtes disentque ce pauvre est bien à plaindre, vous au contraire affirmez hautementque vous le tenez pour le plus heureux des hommes, lui qui a Dieu pourami, qui vit de vertu, qui est riche non pas d'une richesse fugitive, maisd'une conscience pure. Que lui importe de n'avoir pas d'argent, puisqu'ilrecevra en héritage le ciel avec ses biens infinis ? Si vous avezvous-mêmes ces principes de vraie sagesse, si vous les enseignezaux autres, vous recevrez une belle récompense pour les blâmeset les éloges que vous dispenserez de la sorte, parce que les unset les autres servent à la gloire de Dieu. Mes paroles ne sont pasune fallacieuse exagération : que Dieu réserve une largecompensation à ceux qui portent en leur coeur les dispositions queje viens de dire, que ce soit une vertu de professer les sentiments queje viens d'exposer, j'en ai pour garant le Prophète : écoutezcomment il range parmi les vertus le mépris qu'on fait des hommescorrompus et l'estime qu'on a pour ceux qui craignent Dieu. Aprèsavoir passé en revue les qualités diverses de l'homme quimérite d'être honoré de Dieu, après avoir expliquéce que doit être celui qui habitera un jour la sainte demeure, c'est-à-dire,sans souillure, sans méchanceté, fidèle observateurde la justice; après avoir dit qu'il n'a point étéperfide dans son langage et qu'il n'a jamais fait de mal à son prochain,il ajoute : Le méchant a été réduit àrien en présence de Dieu, et la gloire a entouré ceux quicraignent le Seigneur. (Psaum. XIV, 3, 4.) Par ces paroles il montre qu'undes devoirs de la vraie justice consiste à mépriser les méchants,à louer et à glorifier les bons. Il s'exprime dans le mêmesens quand il dit : Je vois, mon Dieu, que vous avez honoré d'unefaçon toute particulière vos amis : leur autorités'est affermie extraordinairement. (Psaum. CXXXVIII, 17.) N'attaquez pas.celui que Dieu approuve et loue : il loue l'homme juste, fût-il leplus pauvre de tous. Ne louez pas, celui que Dieu repousse : il repoussetous ceux qui vivent dans le mal, fussent-ils inondés de toutesles richesses. Mais soit que vous donniez l'éloge ou le blâme,faites l'un et l'autre selon la volonté de Dieu. Il est possibleaussi de faire des reproches publics qui soient à la gloire de Dieu: de quelle manière ? Souvent nous sommes irrités contrenos serviteurs; comment pourrons-nous les réprimander pour la gloirede Dieu ? Si vous voyez un serviteur, un ami, un proche s'enivrer, êtrel'esclave de la colère, s'empresser aux théâtres, oublierle soin de son âme, proférer des jurements, ou des blasphèmes,ou des mensonges, fâchez-vous, punissez, corrigez, réformez: tout cela sera fait pour la gloire de Dieu. Si quelqu'un vous offenseou néglige de remplir envers vous certains devoirs, pardonnez, etce sera encore pour la gloire de Dieu. Mais, à présent, onagit souvent tout à l'opposé envers les amis et les serviteurs: s'ils nous manquent à nous-mêmes , nous devenons pour euxdes juges sévères et inflexibles ; s'ils font outrage àDieu et perdent leurs âmes, nous n'en prenons nul souci.
Voulez-vous acquérir des amis? Que ce soit pour Dieu. Devez-vousvous faire des ennemis? Que ce soit encore pour Dieu : comment cela ? Sivous ne courez pas après ces amitiés qui vous rapporteraientun bénéfice en deniers sonnants ou de bonnes invitationsà dîner, ou la protection de quelque haut personnage, maissi au contraire vous recherchez et. gagnez des amis (454) qui puissentdiriger votre âme, vous conseiller le bien, vous reprendre de vosfautes, vous corriger dans vos manquements, vous relever de vos chutes,vous soutenir de leurs avis et de leurs prières, en un mot vousmener à Dieu, vos amitiés tourneront à la gloire deDieu. Il est permis aussi de vous faire des ennemis pour Dieu : si vousvoyez un homme intempérant, souillé d'impuretés, pleinde malices et de principes détestables, cherchant à vouspervertir et à vous nuire, quittez-le, fuyez-le selon le commandementde Jésus-Christ : Si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-leet jetez-le bien loin. (Matth. V, 29.) Par ces paroles, le Christ nousordonne de retrancher et de rejeter les amitiés nuisibles au salutde notre âme, lors même qu'elles nous seraient aussi chèresque nos propres yeux et comme un élément nécessairede notre vie. Si vous paraissez dans les assemblées et si vousprenez la parole, faites-le pour Dieu; si vous gardez le silence, faites-leencore pour Dieu. Comment prendrez-vous part à une conversationpour la gloire de Dieu ? Lorsque vous serez au milieu d'un cercle, au lieude causer des affaires mondaines qui nous servent peu ou point, parlezde notre religion, de l'enfer, du paradis ; ne vous engagez pas dans lesquestions vaines et frivoles, comme celles-ci : Quel magistrat vient d'entreren charge ? Quel autre en est sorti ? D'ou vient la ruine de celui-ci?Comment celui-là a-t-il fait fortune ? Et cet autre, qu'a-t-il laisséen mourant ? Et cet autre, comment se trouve-t-il absent du testament,lui qui comptait se trouver inscrit au premier rang des héritiers? Et mille autres futilités pareilles. Ne faisons jamais de cesniaiseries le sujet de nos conversations, ne le permettons pas mêmeà notre prochain; mais considérons plutôt par quellangage et quelle conduite nous nous rendrons agréables àDieu. Vous pouvez aussi garder le silence à la gloire de Dieu,lorsque, mis en butte aux persécutions, aux injustices, àmille autres souffrances, vous supporterez généreusementtout ce mal, sans maudire celui qui vous l'aura causé. Vous pouvez,pour la gloire de Dieu, non-seulement louer ou blâmer, aller au forumou rester au logis, parler ou vous taire, mais encore vous pouvez offrirvos douleurs, vos joies. Si vous voyez vôtre prochain commettre unefaute, ou bien si vous tombez vous-même dans le péché,gémissez alors et mettez la tristesse dans votre coeur : cette douleurvous fera gagner un salut qui ne donnera pas lieu à des regrets,selon la parole de l'Apôtre : La douleur qui est selon Dieu opèreen nous le salut qui ne donne aucun regret. (II Cor. XII, 10.) Si vousvoyez un homme prospérer, au lieu de lui porter envie, rendez grâcesa Dieu qui a donné cette prospérité à votrefrère, comme vous lui rendriez grâces du bien qu'il vous auraitfait à vous-même : cette joie vous méritera une abondanterécompense.
5. Qu'y a-t-il de plus misérable que les envieux? Tandis qu'ilspourraient goûter une joie vraie et en tirer même un profit,ils aiment mieux se chagriner eux-mêmes du bonheur d'autrui et s'attirer, outre cette peine intérieure, la vengeance divine et d'intolérablessupplices. Du reste, pourquoi parler de 1a louange et du blâme, dela peine et de la joie, quand les choses les plus humbles et les plus vulgairespeuvent, si elles sont faites pour Dieu, nous procurer la plus grande utilité?Quoi de plus vulgaire que de se couper les cheveux? Et pourtant il estpossible de le faire à la gloire de Dieu ! Quand vous aurez renoncéà composer artistement votre chevelure, à vous donner unemine affectée, à vous attifer pour séduire et charmerles regards, quand vous aurez adopté cette simplicité quireste sévère sans heurter les usages, vous aurez fait quelquechose pour la gloire de Dieu et vous en obtiendrez une récompense,parce que vous aurez réprimé une passion mauvaise et enchaînéune vanité déraisonnable. Si, pour un verre d'eaufroide, donné au nom de Dieu, on acquiert un droit au royal héritagedes cieux, quelle compensation n'obtiendra pas celui qui aura fait toutesses actions pour Dieu? Bien plus, chacun de nos pas, chacun de nos regards,peuvent être pour la gloire de Dieu : de quelle façon ? Lorsquevous ne courez pas à l'iniquité , lorsque vous ne cherchezpas d'un oeil avide les curiosités étrangères, lorsqu'àla rencontre d'une femme vous mettez un frein à vos regards et lesréprimez par la crainte de Dieu, vous agissez à la gloirede Dieu. Lors que, au lieu de rechercher les vêtements précieuxet riches, vous vous contentez de ceux qui suffisent à vous couvrir,vous agissez encore à la gloire de Dieu. Il n'est pas jusqu'auxchaussures qui ne puissent être l'objet de la sainte pratique queje vous conseille. Combien de gens sont tombés à un tel pointde luxueuse (455) mollesse qu'ils ornent et embellissent leurs chaussuresavec autant de coquetterie que d'autres parent leur tête. C'est lesigne d'une âme impure et dépravée : détailet bagatelle, semble-t-il, et pourtant j'y vois pour les hommes et pourles femmes la marque de l'impudicité et de la dépravation! Vous pourrez donc employer même vos chaussures pour la gloire deDieu, si vous ne leur demandez que l'usage et l'utilité. Que notredémarche et notre costume puissent contribuer à la gloirede Dieu, vous l'apprendrez du sage qui a dit autrefois: L'homme se faitconnaître à son vêtement, au rire de sa bouche, au mouvementde ses pieds. (Eccli. XIX, 27.) Lorsque nous paraissons en public vêtusavec simplicité, pleins de gravité, faisant preuve de modestieen toutes nos actions, nous imposons par notre aspect seul un respectueuxétonnement au libertin , au débauché , à l'infidèle. Lorsque vous choisissez une épouse , faites-le pour la gloirede Dieu, et dans l'intérêt des bonnes moeurs, faites-le nonpas pour rechercher une aisance plus grande, mais la noblesse d'aine; nepoursuivez pas la richesse ou l'illustration de famille , mais la puretéde la vie et la modestie ; associez à votre vie une compagne , neprenez pas une camarade de débauche. Mais à quoi bon passertout en revue ? Après ce que j'ai dit, il vous est facile d'examinersuccessivement chacune de vos actions et de les faire toutes pour la gloirede Dieu. Pareils aux marchands qui , après avoir parcouru les merset touché aux rivages de quelque cité, ne quittent pas leport et ne montent pas au forum avant d'avoir supputé le gain qu'ilspeuvent tirer de ce qu'ils ont sous la main, ne disons rien et ne faisonsrien qui ne puisse nous rapporter quelque profit selon Dieu. N'objectezpas qu'il est impossible de faire tout pour Dieu , puisque chaussures ,chevelure , vêtement, démarche, regards, paroles, réunions,entrées, sorties, plaisanteries, éloges, blâmes, recommandations,amitiés, inimitiés, peuvent tourner à la gloire deDieu : que reste-t-il donc que nous ne puissions faire pour Dieu si nousle voulons ? Connaissez-vous un état plus vil que celui de geôlier?Ce genre de vie n'est-il pas le pire de tous? Et pourtant il est possibleà celui qui le veut de gagner en cet état plus d'un mérite,quand il est doux pour ceux qui portent les chaînes, quand il prendquelque soin de ceux qui souffrent une injuste captivité, quandil ne trafique pas du malheur d'autrui, quand il est pour tous ces affligésqui lui sont confiés un consolateur et un ami. C'est de la sorteque le geôlier de saint Paul obtint le salut : ainsi donc il estcertain que nous pouvons, si nous le voulons, mettre à profit tousles actes de notre vie.
6. Y a-t-il quelque chose de plus détestable que de tuer un homme?Et cependant cet acte cruel a pu devenir une source de justification pourcelui qui l'a commis : tant il y a d'efficacité à agir pourla gloire de Dieu ! Mais comment l'homicide a-t-il procuré la justification?Jadis les Madianites voulurent irriter Dieu contre les Juifs, pensant qu'ilsdompteraient aisément ceux-ci après les avoir privésde la bienveillance du Seigneur. lis parent legs plus belles filles etles exposent en vue de l'armée, ils séduisent leurs ennemis,ils les entraînent à la fornication d'abord, à l'impiétéensuite. A cette vue, Phinées, surprenant deux complices d'impudicité,les transperce l'un et l'autre de son glaive, et détourne la sentencevengeresse qu'allait porter Dieu irrité. Cette action fut un meurtresans doute, mais elle eut pour résultat le salut de cette multitudesur le point de se perdre; elle justifia celui qui le commit. Non-seulementcet homicide ne souilla pas les mains de Phinées, mais il les renditplus pures : et cela avec toute raison. Ce- ne fut ni par haine ni parjalousie que Phinées tua ces deux misérables, mais ce futpour sauver tous les autres; il sacrifia deux personnes, mais il en conservaune multitude. Il agit avec 'autant de sagesse que ces médecinsqui né craignent pas d'amputer un membre pourri afin de rendre lereste du corps sain et vigoureux. Aussi le Psalmiste a-t-il dit: Phinéesse leva et apaisa le courroux de Dieu, et il fit cesser la plaie dont ilsétaient frappés. Ce zèle lui fut imputé àjustice pour toujours et dans la suite de toutes les générations.(Psaum. CV, 30.) Son action fut légitime : elle vivra dans un immortelsouvenir.
Mais voici un autre homme : il prie beaucoup, et il ne fait qu'offenserDieu, tant il est nuisible de ne pas accomplir pour Dieu les actions quel'on fait ! je parle du pharisien. Phinées se rend agréableà Dieu en commettant un meurtre; le pharisien offense Dieu et encourtsa disgrâce, non pas précisément par sa prière,mais par l'intention qu'il mettait dans sa prière. L'oeuvre la plusreligieuse, si elle (456) n'est pas accomplie pour Dieu, porte immédiatementdommage à celui qui la fait; au contraire, l'oeuvre-la plus ordinairede la vie devient un mérite pour celui qui l'accomplit avec uneintention religieuse. Quel acte peut être plus grave et plus horribleque le meurtre ? Et pourtant il a justifié Phinées qui aeu le courage de le commettre. Quelle excuse aurons-nous donc, nous quiprétendons ne pouvoir pas tirer mérite de tout ni faire toutpour la gloire de Dieu, quand nous voyons Phinées justifiépar un meurtre? Il n'y a pas jusqu'à nos achats et nos ventesde chaque jour, qui ne nous offrent l'occasion de réaliser, si nousavons la bonne volonté et l'attention, à tous les momentsde notre vie, ces profits spirituels: par exemple, en ne réclamantrien au-dessus du juste prix, en n'épiant pas les moments oùrègne la disette publique, en montrant de la facilité enversles pauvres. Maudit soit celui qui augmente la cherté du froment! (Prov. XI, 26.) Mais il est inutile d'entrer dans tous les détails;recueillons en une seule comparaison toutes nos conclusions : lorsque lesouvriers construisent un mur, ils conduisent leur cordeau d'un angle àl'autre et le suivent pour dresser leur bâtisse de telle sorte quela surface entière ne présente aucune partie irrégulière.Nous, prenons pour ligne de conduite ces paroles de l'Apôtre: Soitque vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque chose,faites tout pour la gloire de Dieu. Par la prière ou le jeûne,par l'accusation ou le pardon, par la louange ou le blâme, dans l'intérieurde vos maisons comme au dehors, dans la vente ou dans l'achat, par le silenceou la discussion , dans tout ce que nous faisons, agissons constammentpour la gloire de Dieu, abstenons-nous de tout ce qui ne peut êtrerapporté à la gloire de Dieu, actions ou paroles; faisonsde cette maxime notre bâton de voyage, notre arme et notre défense,notre plus cher trésor; en quelque lieu du monde que nous soyons,gravons-la dans nos âmes, portons-la partout avec nous de telle sorteque nous dirigions à la gloire de Dieu nos actions, nos discours,nos entreprises, tout enfin; et Dieu nous accordera en retour la gloireà nous-mêmes sur cette terre et après la fin de notrepèlerinage; car il a dit : Je comblerai de gloire ceux qui me glorifient.(I Rois, II, 30.) Travaillons donc assidûment par notre conduiteplus encore que par nos paroles à glorifier le Seigneur avec Jésus-Christnotre Dieu : à qui appartiennent toute gloire, tout honneur, touteadoration, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.