Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Jean #2

Commentary on the Gospel of Saint John (Part 2) / Толкование на Евангелие от Иоанна (часть 2)
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HOMÉLIE XXIII

CE FUT LA LE PREMIER DES MIRACLES DE JÉSUS, QUI FUT FAIT A CANA,EN GALILÉE (VERSET 11, JUSQU'AU VERSET 22.)

1. Le diable fait tous ses efforts pour nous tenter, il nous serre deprès et nous tend de tous côtés des piéges pournous perdre., Il faut donc veiller et lui fermer toutes les portes; s'iltrouve la moindre entrée, bientôt il s'en fera une plus grande,et peu à peu il y fera passer toutes ses forces. Si nous faisonsdonc quelque état de notre salut, ne le laissons même pas

approcher dans les petites choses, afin de le prévenir pour lesplus grandes. Il serait, en effet, d'une extrême folie, sachant combienil est vigilant et attentif à perdre notre âme, de n'apporterpas une égale vigilance et une pareille attention au soin de notresalut. Je ne dis pas ceci sans sujet : je le dis, parce que je crains quele loup ne soit maintenant, à notre [207]

insu, au milieu de la bergerie, prêt à ravir la brebisqui, ou par négligence, ou par malice, s'est séparéedu troupeau. Encore si les blessures étaient visibles, ou si c'étaitle corps qui reçût les plaies, il ne serait pas nécessairede nous tant prémunir contre les embûches que nous dressenotre ennemi : mais comme l'âme est invisible, comme c'est àelle que sont portés les coups, nous avons besoin d'une grande vigilanceà nous examiner, " car nul homme ne connaît ce qui est enl'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ". (I Cor. II, 11.)

Ma voix se fait entendre de vous tous, mon discours vous présentedes remèdes communs à tous; mais c'est à chacun demes auditeurs de prendre ce qui est propre à guérir et àchasser sa maladie. Je ne connais ni ceux qui sont malades, ni ceux quisont en santé : voilà pourquoi je parle de tout, je dis cequi convient à chacune des maladies de l'âme : je parle tantôtde l'avarice, tantôt des délices de la table, tantôtde l'incontinence : ensuite je loue l'aumône, et je vous exhorteà la faire ; de là je passe à d'autres sortes de bonnesoeuvres. Car j'appréhenderais, si je m'attachais à un seulpoint, que le remède proposé ne convînt point àvos maux: Si je n'avais ici qu'une seule personne qui m'écoutât,je ne me croirais pas obligé d'embrasser tant de sujets différents;mais comme il y a toute apparence que, parmi une si grande foule d'auditeurs,il se trouve aussi beaucoup de maladies différentes, nous n'avonspas tort de diversifier nos instructions et de parler sur différentssujets : la parole se répandant sur tous, trouvera certainementà qui être utile. C'est pour cette raison que l'Ecriture,adressant la parole universellement à tous les hommes, varie lessujets et traite d'une infinité de matières. Au reste, ilne se peut pas que toutes sortes de maladies ne se rencontrent dans unesi grande multitude, quoiqu'elles ne se trouvent pas toutes dans chacunen particulier. Songeons donc à nous en purifier, et puis prêtonsl'oreille à la parole divine; aujourd'hui , écoutons avecun esprit extrêmement attentif l'explication du texte qui vient d'êtrelu.

Quel est ce texte ? " Ce fut là le premier des miracles de Jésus,qui fut fait à Cana en Galilée ". Dernièrement jedis que quelques-uns croient que ce n'est point là le premier miracle.Oui, disent-ils, le premier miracle, si l'on ne parle que de Cana en Galilée.Pour moi, je ne voulus pas m'arrêter à disputer curieusementlà-dessus, mais je disque Jésus-Christ n'a commencéà faire des miracles qu'après son baptême : nous avonsdéjà fait connaître qu'il n'en a fait aucun auparavant.Or, que ce soit là le premier miracle que Jésus a fait aprèsson baptême, ou qu'il en ait fait quelqu'autre, c'est ce que je necrois pas qu'il soit nécessaire de rechercher et d'examiner.

" Et par là il fit connaître sa gloire ". Comment, et dequelle manière? car peu de gens firent attention à ce quise passait; les serviteurs , le maître d'hôtel et l'épouxseuls y prirent garde : comment donc fit-il connaître sa gloire?Il y contribue du moins pour sa juste part. Que si alors ce miracle nefut pas connu, sûrement dans la suite tous en ont ouï parler; car jusqu'à ce temps encore tout le monde en parle, loin qu'ilsoit demeuré caché. Mais la suite fait voir que le jour mêmetous ne l'ont pas connu. Saint Jean, après avoir dit : " Il fitconnaître sa gloire ", ajoute : " Et ses disciples crurent en lui", ses disciples qui déjà l'admiraient. Ne voyez-vous pasqu'il était surtout nécessaire de faire des miracles, lorsqu'ilse trouvait là des hommes sages et attentifs? car de tels hommesdevaient être particulièrement disposés à croireet à prêter une exacte attention à ce qui se passait.Et comment Jésus aurait-il été connu sans les miracles?certainement la doctrine, et la prophétie jointe au miracle, suffisaientpour inculquer les choses dans l'esprit des auditeurs; afin qu'y étantdéjà faits et accoutumés ils fussent plus soigneusementattentifs aux oeuvres qu'ils voyaient. Voilà pourquoi souvent lesévangélistes disent de certains lieux que Jésus n'yavait point fait de miracles, à cause de la corruption et de laméchanceté des habitants.

" Après cela il alla à Capharnaüm avec sa mère,ses frères et ses disciples, mais ils y demeurèrent peu dejours (12) ". Pourquoi alla-t-il à Capharnaüm avec sa mère?car il n'y fit aucun miracle, et les habitants de cette ville ne lui étaientpoint affectionnés, c'étaient des gens très-corrompus.Jésus-Christ lui-même l'a fait connaître, en disant: " Et toi, Capharnaüm, qui t'es élevée jusqu'au ciel,tu seras précipitée dans le fond des enfers ". (Luc, X,15.)Pourquoi donc y alla-t-il ? Il y fut, à ce qu'il me le paraît,parce qu'il devait aller [208] peu après à Jérusalem;il y fut alors, parce qu'il ne voulait pas mener partout avec lui sa mèreet ses frères. Y ayant donc été, il s'y arrêtaquelque temps par considération pour sa 'mère, et l'y ayantlaissée, il opéra encore des miracles (43). C'est pourquoil'évangéliste dit qu'ayant demeuré quelque temps àCapharnaüm, il alla de là à Jérusalem. Jésusfut donc baptisé peu de jours avant la Pâque. Et àJérusalem que fait-il? une action de grande autorité (14,15). Il chassa du temple tous les marchands qu'il y trouva, les changeurs,ceux qui vendaient des colombes, et des boeufs, et des moutons, et quise tenaient là pour leur trafic.

2. Un autre évangéliste rapporte qu'en chassant ces gens,il avait dit : " Ne faites pas de la " maison de mon père une cavernede voleurs". (Matth. XX,13; Marc, XI,17; Luc, XIX, 46.) Et saint Jean dit: " Une maison de trafic (16) ". En quoi pourtant ils ne se contredisentpoint. Mais ils nous apprennent que Jésus a chassé du templeces vendeurs à deux reprises; cette première fois au commencementde la prédication, l'autre lorsqu'il approchait du temps de sa passion: c'est pour cela que, parlant alors plus durement, il dit: Pourquoi faites-vousde la maison de mon Père une caverne? ce qu'il ne fait pas danscette première occurrence, où sa réprimande est plusmodérée: ce qui explique qu'il ait recommencé.

Et pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ les a-t-il ainsi chassés,et avec une violence qu'il n'a montrée en aucune autre occasion,lors même que les Juifs le chargeaient d'outrages et d'injures, l'appelaientsamaritain et démoniaque? Car il ne s'en tint pas aux paroles, ilalla jusqu'à prendre un fouet pour chasser ces hommes. Mais lesJuifs, si prompts à la colère, quand ils le voyaient fairedu bien aux autres, se conduisent autrement après ce châtimentqui aurait dû, ce semble, les exaspérer. En effet, ils nefirent point de reproches à Jésus, ils ne l'outragèrentpoint; mais que lui dirent-ils? " Par quel miracle nous montrez-vous quevous avez droit de faire de telles choses? (18) ". Ne remarquez-vous pasleur furieuse jalousie, et comment le bien fait à autrui les indignaitbien davantage? Jésus-Christ donc reproche aux Juifs, tantôtd'avoir fait du temple une caverne de voleurs, indiquant par làque ce qu'on y vendait avait été volé, et provenaitde rapine et d'avarice, et qu'ils s'enrichissaient de la misèred'autrui; tantôt qu'ils en avaient fait une maison de trafic, parallusion à leurs commerces honteux.

Mais pourquoi Jésus fit-il cela? Parce qu'il devait guérirdes malades le jour du sabbat et faire bien des choses qu'ils regarderaientcomme une violation de la loi ; il le fit pour ne point paraîtreen cela un rival, un ennemi de son Père ; par là il prévinttous ces soupçons; celui qui avait fait paraître tant de zèlepour l'honneur du temple, ne pouvait pas aller à l'encontre du Maîtrequi y était adoré. Les premières années desa vie, dans lesquelles il avait vécu selon la loi, suffisaientpour prouver qu'il respectait le Législateur, et qu'il ne venaitpoint substituer une loi à la sienne. Mais comme ces premièresannées pouvaient être oubliées, ou parce que tous n'enavaient pas connaissance, ou parce qu'il avait été élevédans une pauvre maison, il fait cette action d'éclat en présencede tout le monde (la Pâque des Juifs était proche), en quoiil s'exposa à un grand péril : car non-seulement il chassales vendeurs, mais aussi il renversa leurs bureaux et jeta par terre leurargent, afin qu'ils peu-, sassent en eux-mêmes que celui qui, pourla gloire du temple, s'exposait au péril, n'en méprisaitpas le Maître. Si ce zèle qu'il faisait éclater eûtété seulement feint et simulé, il s'en serait tenuà des remontrances et à des exhortations; mais il se jetteau milieu du danger : certes, l'action est hardie. En effet, ce n'étaitpas peu de chose que de s'exposer à la fureur de forains, de gensbrutaux, comme étaient ces marchands; d'outrager cette foule sansraison, et- de l'animer contre soi ; certes, on ne peut pas dire que cefut là l'action d'une personne qui feint, qui déguise, maisbien d'un homme qui affronte toutes sortes de périls pour la gloirede la maison de Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ fait connaîtreson union avec le Père, non-seulement par ses actions, ruais encorepar ses paroles; car il n'a pas dit: la sainte maison, mais la maison demon Père. Il appelle Dieu son Père, et ils ne s'en scandalisentpoint, ils ne s'en fâchent pas, c'est qu'ils croyaient alors qu'ille disait par simplicité. Mais lorsque dans la suite il parla plusclairement pour établir qu'il était égal au Père,ils se mirent en fureur.

Que dirent-ils donc ? " Par quel miracle nous montrez-vous que vousavez droit de faire de telles choses ? " O folie extrême ! Il [209]était besoin d'un miracle pour les obliger de mettre un terme àces mauvaises pratiques, par lesquelles ils déshonoraient la maisondu Seigneur? Ce grand zèle pour la maison de Dieu n'était-ilpas un très-grand miracle et suffisant pour prouver sa vertu etsa puissance ? Au reste, cette action fit connaître les bons. Carses " disciples se souvinrent qu'il est écrit : Le zèle devotre maison me dévore (17) ". Mais les Juifs ne se souvinrent pasde la prophétie; ils disaient : " Quel miracle nous montrez-vous?" Affligés de se voir arrêtés dans leurs trafics sordideset honteux, et comptant par là lui lier les mains, ils. sollicitentde lui un miracle pour avoir lieu de s'inscrire en faux contre ce qu'ilferait; c'est pourquoi il ne leur en donne point. Déjà, quelquetemps auparavant, ils étaient venus le trouver pour lui en demanderun, et il leur avait fait la même réponse : " Cette nationcorrompue et adultère demande un prodige, et il ne lui en sera pointdonné d'autres que celui du prophète Jonas ". (Matth. XVI,4.) Mais sa première réponse était plus claire , celle-ciest plus enveloppée; il en use ainsi à cause de leur folie.Celui qui prévenait ceux qui ne demandaient pas et leur donnaitdes miracles, n'aurait pas repoussé ceux qui lui en demandaientun, s'il n'avait connu leur fourberie et leur méchanceté.La manière même dont ils demandent, de quelle méchancetéet de quelle malignité ne témoigne-t-elle pas ? Faites-yattention, je vous en prie; ils devaient louer son zèle et son amour,et admirer le grand soin qu'il prenait de la maison de Dieu, et au contraireils le blâment, ils soutiennent qu'il leur est permis de vendre,et qu'il n'a pas le droit de les en empêcher, s'il ne le leur montrepar un miracle.

Que leur répondit donc. Jésus-Christ? " Détruisezce temple et je le rétablirai en trois "jours (19) ". Il dit ainsibien des choses qui sont obscures pour ceux qui les entendent, mais quisont claires pour ceux qui viendront dans la suite. Pourquoi? Afin quel'accomplissement de sa prédiction prouvât un jour la connaissancequ'il avait de l'avenir, et c'est ce qui arriva pour cette prophétie: " Après qu'il fut ressuscité d'entre les morts, ses disciplesose ressouvinrent qu'il leur avait dit cela, et ils crurent à l'Ecritureet à la parole que Jésus-Christ avait dite (22) ". QuandJésus-Christ disait ces choses, les uns hésitaient sur

le sens de ses paroles, les autres disputaient, disant: "Ce temple aété quarante-six ans à bâtir et vous le rétablirezen trois jours? (20)". En disant quarante-six ans , ils font voir qu'ilsparlent de la dernière construction du temple; car la premièrefut finie en vingt années.

3. Pourquoi donc ne résout-il pas cette énigme, et n'a-t-ilpas dit : Je ne parle pas de ce temple, mais du temple de mon corps? L'évangéliste, écrivant longtemps après , a donné cette explication,mais Jésus-Christ n'en a dit mot; pourquoi? Parce que les Juifsn'auraient pas ajouté foi à ses paroles. En effet, si alorsles disciples mêmes ne pouvaient pas comprendre ce qu'il disait,le peuple l'aurait bien moins compris. " Après que Jésusfut ressuscité d'entre les morts ", dit saint Jean, ils se ressouvinrent,et ils crurent à la parole et à l'Ecriture ". Jésus-Christproposa alors deux choses à croire : la résurrection, et,ce qui est plus grand, que celui qui était dans ce corps qu'ilsvoyaient était Dieu ; il leur insinue l'un et l'autre, en disant: " Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois jours". Saint Paul ayant ces paroles en vue, dit qu'elles ne sont pas une faiblepreuve de la divinité, ce qu'il explique en ces termes : " Qui aété prédestiné " pour être " Fils deDieu dans " une souveraine " puissance, selon l'Esprit de " sainteté, par sa résurrection d'entre les morts " ; touchant, dis-je, "Jésus-Christ Notre-Seigneur ". (Rom. I, 4.)

Pourquoi là, et ici, et ailleurs, Jésus-Christ donne-t-ilcette preuve, disant tantôt: " Quand j'aurai été élevé". (Jean, XII, 32.) Et: " Quand vous aurez élevé en hautle Fils de l'homme, alors vous connaîtrez qui je suis". Et tantôt:" Il ne lui sera point donné d'autre prodige a que celui de Jonas". Et ici encore : " Je le rétablirai en trois jours? " Il la donne,cette preuve, parce que c'est elle principalement qui fait connaîtrequ'il n'était pas simplement un homme, qu'il pouvait triompher dela mort, détruire sa longue tyrannie, et finir en peu de temps uneguerre si difficile. Voilà pourquoi il dit : " Alors vous connaîtrez". Quand, alors? Lorsqu'après ma résurrection j'attireraitout le monde, alors vous connaîtrez que, comme Dieu et vrai Filsde Dieu, " j'ai voulu être élevé sur une croix ", pourvenger l'outrage que les hommes ont fait à mon Père.

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Mais pour quelle raison Jésus-Christ ne dit-il pas quels miraclesil faudrait pour les empêcher de faire le mal, et leur en promit-ilun? Parce que s'il leur avait tenu ce premier discours, il les aurait bienplus irrités, et que de l'autre manière il les étonnadavantage. Toutefois ils ne répliquèrent rien, car jugeantqu'il disait quelque chose d'incroyable, ils n'eurent plus la force del'interroger, et comme si ce qu'il avait dit eût étéimpossible, ils le laissèrent tomber. S'ils avaient eu un peu desens, quelque incroyable que leur eût paru cette assurance, aprèslui avoir vu faire beaucoup de miracles, ils l'auraient alors interrogé,alors ils l'auraient prié de les tirer de leur doute ; mais commeils n'étaient que des fous et des insensés, à de certaineschoses ils ne donnaient pas même la moindre attention ; àd'autres ils prêtaient l'oreille , mais avec un esprit malin et corrompu.Voilà pourquoi Jésus-Christ leur parlait énigmatiquementet par figures.

Maintenant on demande pourquoi les disciples n'ont pas connu que Jésus-Christressusciterait d'entre les morts? C'est parce qu'ils n'avaient pas encorereçu la grâce du Saint-Esprit : entendant donc souvent parlerde la résurrection, ils n'y comprenaient rien; mais ils recherchaienten eux-mêmes ce que cela pouvait être. En effet, ce que disaitJésus-Christ était étonnant et inouï : que quelqu'unpût se ressusciter soi-même, et se ressusciter de cette manière.C'est pourquoi Pierre fut repris, parce que n'ayant aucune connaissancede la résurrection, il disait à Jésus-Christ : " Epargnez-vousà vous-même tous ces maux ". (Matth. XVI, 22.) Avant sa résurrection,Jésus-Christ n'a point révélé à sesdisciples ce mystère, de peur qu'il ne fût pour eux un sujetde scandale, et qu'ils ne doutassent de la réalisation d'une prédictionaussi étrange, ignorant encore qui était Jésus.

Car, si personne ne fait difficulté de croire ce dont les oeuvresmêmes et les faits donnent clairement la preuve, il y avait touteapparence qu'à l'égard de ce qui ne serait fondé quesur la parole seule, tous n'auraient pas la même foi. Voilàpourquoi Jésus-Christ permit d'abord que son langage demeurâtobscur mais quand il amena ses paroles à réalisation, alorsil en donna l'intelligence et il répandit sur ses disciples la grâcedu Saint-Esprit avec tant de profusion, qu'aussitôt ils comprirenttoute la vérité. Le Saint-Esprit, disait-il, " vous feraressouvenir de tout ce que je vous ai dit ". (Jean, XIV, 26.) En effet,des disciples, qui dans un seul soir perdent tout le respect qu'ils avaienteu jusque-là pour leur maître, qui l'abandonnant, s'enfuienttous; qui soutenaient qu'ils ne le connaissaient point, se seraient très-difficilementsouvenus de ce qu'ils avaient ouï, et de ce qu'ils avaient vu depuislongtemps, s'ils n'avaient reçu de l'Esprit-Saint une grâceabondante.

Mais, direz-vous, si c'est le Saint-Esprit qui devait les instruire,quelle nécessité y avait-il qu'ils demeurassent avec Jésus-Christ,ne comprenant pas ce qu'il leur disait? c'est parce que le Saint-Espritne leur arien révélé, mais seulement les a fait ressouvenirde tout ce que Jésus-Christ leur avait dit. Au reste, que le Saint-Espritfût envoyé pour rappeler la mémoire de tout ce qu'avaitdit Jésus-Christ, cela ne contribuait pas peu à sa gloire,Certainement c'est par un pur bienfait de Dieu, qu'au commencement la grâcedu Saint. Esprit s'est répandue sur eux avec tant de profusion etd'abondance ; mais c'est ensuite par leur vertu qu'ils ont conservéun si grand don. Car leur sainteté rendait leur vie illustre, leursagesse éclatait, leur travail était continuel: ils méprisaientla vie présente, ils ne faisaient aucun cas des choses de ce monde;ils étaient au-dessus du reste des hommes, et s'envolant en hautavec la légèreté des aigles , ils s'élevaientjusqu'au ciel par leurs oeuvres.

Nous-mêmes aussi, mes frères, imitons-les: n'éteignonspas nos lampes, mais conservons les brillantes par nos aumônes. C'estainsi qu'on entretient la lumière de ce feu. Faisons donc provisiond'huile dans des vases pendant que nous vivons. Après notre départde ce monde nous ne pourrons point en acheter, ni en recevoir d'ailleursque des mains des pauvres : faisons-en, dis-je, une bonne provision, sinous voulons entrer avec l'Epoux dans la chambre nuptiale : que si nousne la faisons pas, nécessairement nous demeurerons dehors. Car,quand même nous ferions mille bonnes oeuvres, il est impossible,il est, dis-je, impossible d'entrer sans l'aumône dans la porte duroyaume du ciel. C'est pourquoi répandons largement nos aumônessur les pauvres, afin que nous jouissions de ces biens ineffables, queje vous souhaite, par la grâce et la [211] miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit, en tous lieux, lagloire et l'empire,maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXIV

PENDANT QU'IL ÉTAIT DANS JÉRUSALEM A LA FETE DE PAQUES,PLUSIEURS CRURENT EN SON NOM. (VERSET 23, JUSQU'AU VERSET 14 DU CHAPITREIII.)

1. Entre ces hommes " qui voyaient alors les " miracles " de Jésus-Christ,les uns demeuraient dans leurs erreurs, les autres embrassaient la vérité;mais plusieurs d'entre eux ne l'ont gardée que peu de temps, etsont retombés ensuite. Jésus-Christ nous les a fait connaîtredans la comparaison qu'il en a faite avec les semences qui ne jettent pasde profondes racines et qui , tombant sur une terre sans profondeur, sèchentaussitôt (Matth. XIII, 3, etc.) C'est d'eux aussi que parle en cetendroit l'évangéliste , quand il dit : " Pendant qu'il étaitdans Jérusalem à la fête de Pâques, plusieurscrurent en son nom, voyant les miracles qu'il faisait, mais Jésusne se fiait point à eux (24) ". Les disciples, qui, touchésnon-seulement de ses miracles, mais encore de sa doctrine, étaientvenus à lui, et l'avaient suivi, furent plus fermes; car les prodigesattiraient les plus grossiers, mais les prophéties et la doctrineengageaient ceux qui avaient de la raison et du jugement. Tous ceux doncque la doctrine lui a attachés ont été plus fermeset plus constants que ceux que les prodiges avaient attirés, etce sont ceux-là que Jésus-Christ a déclarésbienheureux par ces paroles : " Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru". (Jean, XX, 29.) Mais que les autres n'étaient pas de vrais disciples,ce qui suit le prouve : " Jésus ne se fiait point à eux ".Pourquoi? Parce qu'il connaissait tout. " Et qu'il n'avait pas besoin quepersonne lui rendît témoignage d'aucun homme; car il connaissaitpar lui-même ce qu'il y avait dans l'homme (25) ", c'est-à-dire,pénétrant au fond de leurs coeurs et dans leurs pensées, il n'écoutait pas leurs paroles, et sachant que leur ferveur n'étaitque pour un temps, il ne se fiait point à eux, comme à deparfaits disciples : il ne leur confiait pas toute sa doctrine comme àdes personnes qui auraient fermement embrassé sa foi.

Or, de connaître le cœur des hommes, cela n'appartient qu'àCelui " qui a formé le cœur de chacun d'eux " (Ps. XXXII , 15) ,savoir, de Dieu seul; car " vous seul ", dit l'Ecriture, " vous connaissezles murs ". (Act. I, 24.) Il n'avait pas besoin de témoins pourconnaître les pensées et les mouvements de cœur qu'il avaitformés: c'est pourquoi il ne se fiait pas aux premières marquesde foi qu'ils donnaient. Souvent les hommes, qui ne connaissent ni le présent,ni l'avenir, disent sans crainte et confient tout à des fourbes,qui viennent [212] malignement les écouter, pour se retirer et lesquitter peu après : Jésus-Christ ne fait pas de même,connaissant parfaitement tout ce que ces hommes avaient de plus secretet de plus caché dans leurs coeurs. Tels sont aujourd'hui plusieurs,qui véritablement ont le nom de fidèles, mais qui sont inconstantset volages. Voilà pourquoi Jésus-Christ ne se fie point àeux, mais leur cache beaucoup de choses. Comme en effet nous ne nous fionspas à toute sorte d'amis, mais seulement aux vrais; de mêmeDieu ne se fie pas indifféremment à tous. Ecoutez plutôtce que Jésus-Christ dit à ses disciples : " Je ne vous appelleplus serviteurs, car vous êtes mes amis ". Comment? pourquoi? "Parceque je vous ai fait savoir. " tout ce que j'ai appris de mon Père". (Jean, XV, 15.) C'est pour cette raison qu'il refusait aux Juifs lesmiracles qu'ils demandaient

il savait qu'ils ne les demandaient que pour le tenter.

Est-ce maintenant, comme autrefois, tenter Dieu, que de lui demanderdes miracles? Car il y a aujourd'hui des gens qui font la question suivante: Pourquoi maintenant encore Dieu ne fait-il pas des miracles? Si vousêtes fidèles, comme vous devez l'être; si vous aimezJésus-Christ, comme il est juste de l'aimer, vous n'avez pas besoinde miracles les miracles sont pour les infidèles. Pourquoi donc,direz-vous , n'en a-t-on pas donné aux Juifs? Sûrement onleur en a donné ! mais, quelquefois ils ont été repoussés,lorsqu'ils en demandaient, parce qu'ils ne les demandaient pas pour seguérir de leur aveuglement et de leur incrédulité,mais pour s'y fortifier davantage et devenir plus méchants.

" Or, il y avait un homme d'entre les pharisiens , nommé Nicodème, sénateur des Juifs (2), qui vint la nuit trouver. Jésus". Cet homme semble défendre Jésus-Christ au milieu de laprédication de l'Evangile, car il dit: " Notre loi ne condamne personnesans l'avoir ouï auparavant ". (Jean, VII, 51.) Les Juifs se fâchentcontre lui et lui répondent avec indignation : " Lisez avec soinles Ecritures, et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée". (Ibid. 52.) De même , après que Jésus-Christ eutété crucifié, il eut un grand soin de la sépulturedu corps de Notre-Seigneur. " Nicodème ", dit l'évangéliste,ce qui était venu trouver Jésus, durant la " nuit, y vintaussi avec environ cent livres d'une composition de myrrhe et d'aloès". (Jean, XIX, 39.) Dès lors cet homme était bien affectionnépour Jésus-christ : mais néanmoins, non pas autant qu'ilétait juste, ni avec l'esprit qu'il fallait ; une certaine faiblessejuive le dominait encore. C'est pourquoi il vint de nuit; car il n'auraitpas osé venir de jour. Mais Dieu, plein de bonté et de miséricorde,ne le rejeta point, ne lui fit aucun reproche et ne le priva pas de sadoctrine. Il lui parla au contraire avec beaucoup de douceur, il lui découvritsa. sublime doctrine, à la vérité d'une manièreenveloppée, mais toutefois il la lui découvrit : car il étaitbeaucoup plus excusable que ceux qui faisaient la même chose avecune maligne disposition. En effet, ceux-ci sont tout à fait indignesd'excuse ; celui-là était à la véritéblâmable, mais point tant que les autres. Pourquoi donc l'évangélistene l'a-t-il pas marqué? D'abord il a dit ailleurs que plusieursdes sénateurs mêmes avaient cru en Jésus-Christ; maisqu'à cause des Juifs ils n'osaient le reconnaître publiquement, de crainte d'être chassés de la synagogue. Mais ici il atout dit, tout fait connaître par ces mots : il est venu durant lanuit. Que dit donc Nicodème? " Maître, nous savons que vousêtes, venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur;car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu, n'estavec lui (3) ".

2. Nicodème rampe encore à terre, il a encore de Jésus-Christdes sentiments tout humains, il parle de lui comme d'un prophète,les miracles qu'il a vus n'ont point élevé son esprit etne lui ont rien inspiré de grand. " Nous savons ", dit-il, " quevous êtes un docteur envoyé de Dieu ." Pourquoi donc venez-vousde nuit secrètement trouver celui qui dit des choses divines etqui est envoyé de Dieu? Pourquoi ne l'abordez-vous pas avec confiance?"Mais Jésus-Christ ne lui dit pas même cela,, il ne lui faitaucune réprimande: " Car il ne brisera point le roseau cassé", dit l'Ecriture, " et il n'éteindra point la mèche qui.fume encore : il ne disputera point, il ne criera point ". (Isaïe,XLII, 3; Matth. XII, 19, 20.) Et-en un autre endroit : " Je ne suis a pasvenu pour juger le monde, mais pour sauver le monde ". (Jean, XII, 47.)

Personne ne saurait faire les miracles que " vous faites, si Dieu n'estavec lui ". Cet homme parle encore selon, l'opinion des [213] hérétiques:il dit que Jésus-Christ est mû par un autre, et qu'il a besoindu secours d'autrui pour faire ce qu'il fait. Que répond donc Jésus-Christ?Voyez sa grande douceur. Il n'a point dit : Je n'ai besoin du secours depersonne, et je fuis tout par ma puissance et avec autorité : carje suis le vrai Fils de Dieu et j'ai le même pouvoir que mon Père.Il ne s'est pas expliqué alors sur ce point par condescendance pourla faiblesse de son auditeur : ce que je dis souvent, je vous le répéteraiici : pendant longtemps, Jésus-Christ s'est moins attachéà révéler sa dignité qu'à persuaderqu'il ne faisait rien contre la volonté de son Père. Voilàpourquoi souvent dans ses discours il se rabaisse : mais il n'en est pasde même quand il agit. Ainsi, opère-t-il des miracles, ilparle avec autorité, disant: " Je le veux, soyez guéri (Marc,I, 41) : Ma fille, levez-vous, je vous le commande (Ibid. v , 41) : Etendeza votre main (Ibid. III, 5) : Vos péchés vous sont remis(Matth. IX, 5) : Tais-toi; calme-toi (Marc, IV, 39) : Emportez votre lit,et vous en allez en votre maison (Luc, V, 24) : " Esprit impur, sors decet homme (Marc, V, 8) : Qu'il vous soit fait selon que vous demandez (Matth.VIII , 13) : Si quelqu'un vous dit quelque chose, dites-lui que le Seigneuren a besoin (Ibid. XXI, 3) : Vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis(Luc, XXIII, 43) : Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: vous ne tuerez point; mais moi je vous dis que quiconque se mettra encolère sans raison contre son frère, méritera d'êtrecondamné par le jugement (Match. V, 21, 22) : Suivez-moi, et jevous ferai devenir pêcheurs d'hommes ". (Ibid. IV, 19.) Et partoutnous voyons sa grande autorité. Car personne ne pouvait trouverà redire à ses oeuvres : et en quoi l'aurait-on pu ? Encoresi l'effet n'avait pas suivi sa parole, quelqu'un aurait pu dire que cesordres étaient vains et présomptueux; mais comme ils avaientleur prompt accomplissement, là vérité du miracleforçait les Juifs malgré eux-mêmes à garderle silence. Mais en ce qui regarde les paroles, leur impudence aurait pules porter à les accuser de hauteur et de vanité.

Maintenant donc Jésus-Christ parlant à Nicodème,ne lui dit ouvertement rien de grand, rien de sublime ; mais par des paraboleset des figures il le ramène et le tire des bas sentiments qu'ilavait conçus de lui, lui faisant connaître qu'il se suffisaità lui-même pour opérer des miracles ; car son Pèrel'a engendré parfait, se suffisant à soi-même et n'ayantaucune imperfection. Mais de quelle manière Jésus-Christétablit-il cette vérité ? Nicodème a dit :" Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieupour nous instruire comme un docteur, et que personne ne saurait faireles miracles que vous faites si Dieu n'était avec lui ". En quoiil crut avoir dit de Jésus-Christ quelque chose de grand. Que fitdonc Jésus-Christ? Il lui fit voir qu'il était encore bienéloigné de la vérité, qu'il n'en avait pasla moindre idée, et que lui et tout autre qui parlait de la sorte,et qui avait une pareille opinion du Fils unique, errait hors du royaumede Dieu et n'approchait pas encore de la véritable connaissance.Que dit-il ? " En vérité, en vérité, je vousdis que personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne renaît denouveau " ; c'est-à-dire, si vous ne renaissez d'en haut et si vousne recevez pas la véritable connaissance des mystères, vouserrez au dehors et vous êtes éloigné du royaume deDieu. Mais il ne le dit pas clairement, et afin que ce qu'il disait luicause moins de peine et d'inquiétude , il lui parle d'une manièreenveloppée; il dit en général . " si on ne renaît", comme s'il disait : Si vous, ou quelqu'autre que ce soit, vous avezde moi de tels sentiments, vous êtes tous hors du royaume. Si cen'était pas dans cet esprit que Jésus-Christ a dit ces choses,sa réponse ne conviendrait point au sujet. Au reste, si les Juifsl'avaient ouïe, ils se seraient retirés et en auraient ri.Mais Nicodème, même en cela, montre un sincère désirde s'instruire: Souvent Jésus-Christ parle d'une manièrecouverte, et c'est pour rendre ses auditeurs plus prompts à l'interrogeret plus attentifs. En effet, ce qui est clair et d'une facile intelligencen'attire pas l'attention de l'auditeur et se, perd aisément de lamémoire; mais l'attention et la curiosité se réveillentquand on dit quelque chose d'obscur, et aussi on le retient mieux et pluslongtemps.

Voici ce que signifient ces paroles de Jésus-Christ: Si vousne renaissez d'en-haut, si vous ne recevez le Saint-Esprit par le baptêmede la régénération, vous ne pouvez véritablementme connaître: l'opinion que vous avez de moi n'est point spirituelle,elle est charnelle. Jésus-Christ ne s'est pas servi de ces termes,de peur [214] d'intimider Nicodème, qui avait parlé selonson esprit et sa capacité; mais, après avoir gagnésa confiance, il l'élève à une plus grande connaissance,en disant: " Si on ne renaît d'en-haut " : ce mot, " d'en-haut ",les uns l'entendent du ciel; d'autres disent qu'il signifie " de nouveau" : Celui, dit-il , qui ne renaît pas de cette manière , nepeut point voir le royaume de Dieu, c'est-à-dire, Jésus-Christlui-même; par là il faisait connaître qu'il n'étaitpas seulement ce que l'on voyait au dehors, mais que, pour le voir , ilfallait avoir d'autres yeux.

Nicodème ayant ouï cela, dit: " Comment peut naîtreun homme qui est déjà vieux? (4) " Quoi ! vous l'appelezmaître, vous dites qu'il est venu de la part de Dieu ; et àcelui que vous reconnaissez pour votre maître , vous faites une réponsequi peut l'embarrasser et le jeter dans un grand trouble ! En effet, cetteparole : " Comment ", exprime le doute d'une âme peu croyante etencore attachée à la terre. Sara rit en disant: " Comment" , et ce rire marquait son doute et sa défiance, et plusieurs autres,pour avoir fait une pareille demande, se sont égarés de lafoi.

3. C'est ainsi que les hérétiques, faisant de semblablesdemandes , s'obstinent dans leurs hérésies. Les uns disent:COMMENT s'est-il incarné? d'autres: COMMENT est-il né? Paroù ils soumettent l'immense substance à leurs faibles lumières.Nous donc, fuyons une curiosité si mal placée. Ceux qui agitentces sortes de questions ne sauront jamais comment ces choses se sont faiteset perdront la vraie foi. Voilà pourquoi Nicodème, dans sondoute, cherche et demandé : COMMENT. Il a compris que ce que disaitJésus-Christ le regarde; il en est tout troublé; couvertde ténèbres, il s'arrête et ne sait où aller.Il a cru venir trouver un homme, et il entend une doctrine trop grandeet trop élevée pour qu'elle puisse venir d'un homme, unedoctrine que jamais personne n'a entendue: véritablement Jésus-Christélève son esprit aux sublimes paroles qu'il lui a fait entendre,mais Nicodème retombe dans les ténèbres et ne peuten sortir : il ne peut se fixer, il est emporté de toutes parts,souvent il s'écarte de la foi. C'est pourquoi il persiste àtenter l'impossible, afin d'engager Jésus-Christ à lui enseignerplus clairement sa doctrine. " Un homme " , dit-il, " peut-il entrer uneseconde fois dans le sein de sa mère pour naître encore ?"

Considérez, mes frères; quels propos ridicules on profère,quand, dans les choses spirituelles, on se livre à ses propres pensées;et comment on semble débiter des rêveries dignes d'une personneivre, lorsque, contre la volonté de Dieu, on veut trop curieusementsonder sa parole, et ne pas soumettre sa raison à la foi. Nicodèmeentend parler de naissance, et il ne comprend pas que c'est d'une naissancespirituelle qu'on parle ; mais il tourne sa pensée sur la méprisablegénération de la chair, et veut rattacher un mystèresi grand et si sublime à l’ordre de la nature. Delà ces doutes,ces questions ridicules ; c'est ce qui fait dire à saint Paul :" L'homme animal n'est point capable dès choses qui sont de l'Espritde Dieu ". (I Cor. II, 14.) Mais toutefois Nicodème garde le respectqu'il doit à Jésus-Christ: il ne rit pas de ce qu'il a entendu: il le regarde comme impossible, il se tait. Deux choses pouvaient paraîtredouteuses: cette nouvelle naissance et le royaume. Car ces noms de royaumeet de renaissance étaient encore inconnus parmi les Juifs; maisil s'arrête principalement à la première de ces choses:voilà ce qui agite son esprit et le tourmente le plus.

Instruits de ces vérités, mes chers frères, neraisonnons pas sur les choses divines, ne les comparons pas aux productionsde la nature, et ne les soumettons pas à des lois nécessaires;mais, confiants aux paroles de l’Ecriture, croyons pieusement àtout ce qu'elle nous enseigne. Celui qui sonde avec trop de curiositéne gagne rien, et outre qu'il ne trouvera point ce qu'il cherche, il serade plus très-rigoureusement puni. Vous dit-on que le Pèrea engendré ? Croyez ce qu'on vous dit; ne cherchez point àconnaître COMMENT : vous ne le savez pas ; que ce ne soit point uneraison pour vous de refuser de croire à cette génération;c'est en quoi il y aurait une extrême méchanceté. SiNicodème, ayant ouï parler de génération, nonde l'ineffable génération, mais de la renaissance qu'opèrela grâce ; si, dis-je, Nicodème , pour n'avoir pas élevéson esprit, n'avoir rien pensé de grand, n'avoir conçu quedes idées basses, humaines et toutes terrestres, s'est précipitédans le doute et dans les ténèbres , ceux qui sondent etexaminent curieusement cette redoutable et si respectable génération,qui surpasse notre raison et toutes nos pensées, quel supplice nemériteront-ils pas ? Rien ne produit de plus épaisses ténèbres[215] que la raison humaine, qui ne s'entretient que de choses terrestreset n'est point éclairée d'en-haut. Car elle est toute offusquéepar la fange terrestre de ses pensées. C'est pourquoi nous avonsbesoin de ces sources d'eau qui tombent du ciel, afin qu'après avoirlavé la boue dont notre âme est souillée, ce qui yrestera de pur s'élève en haut et aille se mêler avecla divine doctrine. Or, cela arrive. lorsque nous avons soin d'embellirnotre âme et de vivre dans la pureté et dans la sainteté.Car notre âme peut se couvrir de ténèbres; oui, ellele peut, non-seulement par une curiosité mal placée, maisencore par la mauvaise vie. Voilà pourquoi saint Paul disait auxCorinthiens : " Je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides,parce que vous n'en étiez pas capables ; et à présentmême vous ne l'êtes pas encore, parce que vous êtes "encore charnels , puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes". (l Cor. 111, 2.) Le saint apôtre dit encore, dans l'épîtreaux Hébreux, et souvent ailleurs, que c'est là la sourceet la cause des mauvaises doctrines qui s'élèvent et se répandentdans l'Église. L'âme qui s'est adonnée à sespassions ne peut rien voir de grand, rien penser de noble et d'élevé;étant offusquée par une espèce de chassie, elle demeureensevelie dans de profondes ténèbres.

Purifions donc notre âme, éclairons-la de la lumièreque répand la connaissance de Dieu , de peur que la semence ne tombeparmi les épines. Vous savez quelle est l'abondance de ces épines,quoique nous n'en parlions point. Vous avez souvent entendu Jésus-Christappeler du nom d'épines (Matth. XIII, 22), les inquiétudesde ce siècle et l'illusion des richesses. Et certes, c'est avecraison : comme les épines sont stériles, les richesses lesont aussi; comme celles-là déchirent ceux qui en approchent,de même celles-ci déchirent l'âme, et comme le feu lesconsume facilement, et que les vignerons ne peuvent les souffrir, le feude même consumera les biens de ce monde, de même le vigneronles rejettera ; et encore, comme les bêtes dangereuses, telles queles vipères et les scorpions, se cachent dans les épines,elles se cachent aussi dans les trompeuses richesses. C'est pourquoi mettonsle feu du Saint-Esprit dans ces épines, et préparons notrechamp, arrachons-en toutes les mauvaises plantes, afin qu'il soit net àl'arrivée du vigneron ; arrosons-le ensuite des eaux spirituelles.Plantons-y le fertile olivier, cet arbre si beau, si agréable, quiest vert en tout temps, qui éclaire, qui nourrit, qui est bon àla santé. L'aumône renferme en soi toutes ces qualités, elle est comme un sceau qui garantit la possession de nos biens. La mortmême ne sèche point cet arbre, mais il demeure ferme, et nemeurt jamais; toujours éclairant l'âme, entretenant ses forces.,les conservant dans toute leur vigueur ", il la rend plus robuste. Si nousle possédons toujours, cet arbre, nous pourrons avec confiance nousprésenter à l'époux, et entrer dans la chambre nuptiale;fasse le ciel que nous y entrions tous, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Pèreet le Saint-Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans tousles siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXV

JÉSUS LUI RÉPONDIT : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉJE VOUS DIS QUE SI UN HOMME NE RENAÎT DE L'EAU ET DE L’ESPRIT, ILNE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. (VERSET 5.)

1. Les petits enfants vont tous les jours à l'école trouverleur maître, recevoir la leçon et la réciter, et necessent jamais de faire le même exercice, ou plutôt souventau jour ils joignent la 'nuit. Et vous les obligez de faire tout cela pourdes biens fragiles et passagers; mais nous ne demandons pas de vous, quiêtes dans un âge plus fort et plus mûr, ce que vous exigezde vos enfants. Nous ne vous demandons pas de venir tous les jours au sermon,mais nous vous exhortons seulement d'y assister deux fois la semaine, etd'y être attentifs, et encore, afin d'adoucir votre peine et votretravail, ce n'est que pour une petite partie du jour. Voilà pourquoinous prenons et nous expliquons peu à peu les paroles de l'Ecriture,afin que vous ayez plus de facilité à les comprendre, àles placer dans les réservoirs de votre mémoire, et àles retenir dans votre esprit, pour les rapporter aux autres avec beaucoupde soin et d'exactitude , si vous n'êtes pas. extrêmement négligentset plus paresseux que de petits enfants.

Reprenons donc la suite des paroles de notre évangile. Nicodèmeétait tombé dans de basses idées, il avilissait cequ'avait dit Jésus-Christ, l'entendant d'une naissance charnelle,et il disait qu'il est impossible qu'un homme qui est déjàvieux pût naître une seconde fois. Jésus-Christ expliqueplus clairement comment se doit faire cette renaissance, véritablementen des termes difficiles à comprendre pour celui qui l'avait interrogéavec un esprit charnel et tout terrestre, mais qui toutefois pouvaientle relever et le tirer des bas sentiments qu'il avait conçus. Eneffet, que dit le divin Sauveur? " Je vous dis en véritéque si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrerdans le royaume de Dieu " ; c'est-à-dire : vous pensez que ce queje dis est impossible; et moi, je le dis tout à fait possible, etmême si nécessaire que sans cela personne ne peut êtresauvé; car les choses nécessaires, Dieu les a rendues toutà fait faciles. Et certes la naissance terrestre, qui est selonla chair, vient de la poussière ; c'est pourquoi les portes du ciellui sont fermées : Qu'est-ce en effet qu'a de commun la terre avecle ciel? mais la naissance qu'opère le Saint-Esprit nous ouvre facilementles portes célestes.

Ecoutez ceci, vous tous qui n'avez pas encore reçu le baptême:Soyez saisis de frayeur, [217] gémissez : la menace que vous venezd'entendre fait trembler, cette sentence est terrible. " Celui ", dit Jésus-Christ," qui n'est pas né de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dansle royaume des cieux " , parce qu'il porte un vêtement de mort, c'est-à-direde malédiction et de corruption : il n'a pas encore reçule symbole du Seigneur (1). il est un étranger et un ennemi. Iln'a pas le signe royal : " Si un homme ", dit-il, " ne naît de l'eauet de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux ".

Mais Nicodème ne l'a pas pris en, ce sens. Sur quoi je dis qu'iln'est rien de pire que de se livrer aux raisonnements humains dans leschoses spirituelles ! Voilà ce qui a empêché cet hommede s'élever à quelque chose de grand et de sublime. Noussommes appelés fidèles, afin que, méprisant la faiblessedes raisonnements humains, nous nous élevions à la sublimitéde la foi, et que nous confiions notre trésor et nos biens àcette doctrine. Si Nicodème l'avait fait, cette régénérationne lui aurait pas paru impossible. Que dit donc Jésus-Christ ? Pourle tirer de ce sentiment bas et rampant, et pour montrer qu'il parle d'uneautre génération, il dit: " Si un homme ne naît del'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux " . Or,il parle ainsi pour l'amener à la foi par cette menace, pour leconvaincre qu'il ne doit pas croire que ce soit là une chose impossible,et pour le tirer de la pensée d'une génération charnelle.Je parle, dit-il, d'une autre naissance, ô Nicodème ! pourquoi,ce que je dis, l'abaissez-vous jusqu'à terre? Pourquoi, ce qui estau-dessus de la nature, le soumettez-vous aux lois de la nature? cettenaissance surpasse la naissance ordinaire, elle n'a rien de commun avecnous. L'autre est également appelée naissance; mais ces deuxnaissances n'ont rien de commun entr'elles que le nom, elles diffèrentdans la chose. Eloignez de votre esprit l'idée des générationsordinaires : j'introduis dans le monde une autre sorte de naissance. Jeveux que les hommes soient engendrés d'une autre manière;j'apporte un autre mode de création. J'ai formé l'homme dela terre et de l'eau, cette figure de terre et d'eau n'a rien produit debon; le vase a pris une mauvaise forme. Je ne veux plus me servir de terreet d'eau, mais de l'eau et de l'Esprit.

1. Le symbole du Seigneur, c'est-à-dire, la toi, la grâce.

Que si quelqu'un me fait cette question Comment de l'eau peut-il sefaire quelque chose? Je lui en ferai une autre, et je lui dirai : commentde la terre s'est-il pu faire quelque chose? comment la générationa-t-elle pu être si multiple, les productions si diverses, quandla matière qui a été employée étaitd'une seule espèce? D'où se sont formés les os, lesnerfs, les artères, les veines? D'où se sont formésles membranes, les vaisseaux organisés, les cartilages, les tuniques,le foie, la rate, le coeur ? D'où s'est formée la peau, lesang, la pituite, la bile? D'où viennent tant d'opérations?d'où se produisent tant de différentes couleurs ? car ceschoses ne naissent pas de !a terre ou de la boue. Comment la terre ensemencéepousse-t-elle là semence au dehors, et la chair corrompt-elle cequ'elle reçoit? comment la terre nourrit-elle ce qu'on jette dansson sein; et la chair au contraire est-elle nourrie de ce qu'elle reçoit,loin de le nourrir? Donnons un exemple : la terre ayant reçu del'eau en a fait du vin, et la chair change en eau le vin qu'elle reçoit.D'où sait-on donc que c'est la terre qui produit ces choses, puisquedans ces productions, comme j'ai dit, la terre produit un effet tout contraire? Je ne puis le concevoir par le raisonnement, je ne le conçoisdonc, et je ne le sais que par la foi seulement; or, si les choses mêmesqui se font tous les jours, qui se passent sous nos yeux, sous nos sens,et que nous touchons et manions de nos mains, ont besoin de la foi, àcombien plus forte raison des choses mystérieuses et spirituellesen auront-elles besoin? car comme la terre, tout inanimée et immobilequ'elle est, a reçu de Dieu, par le commandement qu'il lui en fait,la vertu de produire des choses si admirables et si merveilleuses, de mêmede l'Esprit et de l'eau joints ensemble s'opèrent facilement tousces prodiges et ces miracles, qui surpassent la raison.

2. Ne refusez donc pas de croire ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyezpoint l'âme, et néanmoins vous croyez qu'il y a une âme,et une âme distincte du corps. Mais Jésus-Christ n'emploiepas cet exemple pour instruire Nicodème, il se sert d'un autre.Il ne lui propose pas celui-ci, qui est incorporel et insensible, savoir: l'exemple de l'âme, parce que Nicodème était encoretrop grossier. Il lui présente donc un autre exemple, empruntéà une chose qui certainement n'a pas la grossièretédes [218] corps, ni aussi la spiritualité des êtres incorporels,c'est-à-dire, l'impétuosité et l'agilité desvents. D'abord il commence par l'eau, qui est plus subtile et plus légèreque la terre, et plus épaisse que le vent. Comme dans la créationla terre servit de matière et que le Créateur fit tout lereste, maintenant de même, l'eau sert de matière, et la grâcedu Saint-Esprit fait tout le reste : alors a l'homme reçut " l'âmeet la vie " (Gen. II, 7); maintenant il est rempli de l'Esprit vivifiant". (I Cor. XV, 45.) Mais il y a une grande différence entre l'uneet l'autre chose; car l'âme ne donne pas la vie, mais l'Esprit, non-seulementvit par lui-même, mais encore il communique la vie aux autres. C'estainsi que les apôtres ont rendu la vie aux morts. Autrefois l'hommene fut formé qu'après la création du monde, maintenant,au contraire, le nouvel homme est créé avant la nouvellecréation. Car il est régénéré le premier,et ensuite le monde est transformé. Et comme au commencement leCréateur a créé le premier homme tout entier, maintenantde même le Saint-Esprit crée le second homme tout entier.Alors Dieu dit : " Faisons-lui un aide semblable à lui " (Gen. II,18) ; mais ici il ne dit rien de semblable. En effet, celui qui a reçula grâce du Saint-Esprit, de quelle autre aide peut-il avoir besoin? Celui qui demeure dans le corps de Jésus-Christ, de quel secoursensuite aura-t-il besoin? Alors Dieu fit l'homme à son image, maintenantil se l'est uni à lui-même. Alors il lui commanda de dominersur tous les poissons et sur tous les animaux, maintenant il a élevénos prémices au-dessus des cieux. Alors il nous, donna le paradispour l'habiter, maintenant il nous a ouvert les portes du ciel. Alors l'hommefut formé le sixième jour, parce qu'auparavant il fallaitfinir la création du monde, maintenant il est formé le premierjour, et dès le commencement, et avec la lumière. Par oùtout le monde voit que tout ce qui s'est, fait dans la seconde créationregarde une meilleure vie et une vie qui ne finira jamais.

La première formation est donc terrestre, et c'est celle d'Adam;après vient celle de la femme, qui fut formée d'une des côtesd'Adam, et ensuite celle d'Abel, qui est né d'Adam. Et toutefoisnous rie pouvons connaître aucune de ces générations,ni les expliquer par nos paroles, quoiqu'elles soient charnelles et terrestres.Comment donc pourrons-nous rendre

raison de la génération spirituelle qu'opère lebaptême et qui est beaucoup plus excellente et plus sublime? Commentpouvons-nous espérer de concevoir une naissance si étonnante?Les anges s'y sont trouvés présents, mais personne ne pourraexpliquer la manière dont se fait par le baptême cette admirablegénération. Les anges y ont assisté sans y coopérer,sans y rien faire, seulement ils ont vu ce qui s'y est fait. Le Père,le Fils et le Saint-Esprit fait tout.

Soumettons-nous donc à la parole de Dieu, qui est plus certaineque la vue même. Car souvent les yeux se trompent, tandis que laparole de Dieu est infaillible. Soumettons-nous donc à cette divineparole ; car la parole qui a créé ce qui n'était point,mérite bien qu'on la croie lorsqu'elle parle de la nature des chosesqu'elle a produites. Que dit-elle donc? Qu'il se fait une régénérationdans le baptême. Que si quelqu'un vous dit: Comment cela? Fermez-luila bouche par la parole de Jésus-Christ qui est une sorte de preuveet une démonstration évidente; mais si quelqu'un demandepourquoi on prend de l'eau, demandons-lui nous-mêmes à notretour pourquoi la terre a été premièrement crééepour la formation de l'homme. En effet, personne n'ignore que Dieu pouvaitformer l'homme sans prendre de la terre. C'est pourquoi ne cherchez pasavec trop de curiosité à en savoir davantage. Or que l'eausoit nécessaire, apprenez-le par cet exemple : Le Saint-Esprit étantun jour descendu avant l'eau du baptême, l'apôtre ne s'arrêtapoint à cela; mais pour montrer que l'eau était nécessaireet non pas superflue, voici ce qu'il dit, écoutez-le: " Peut-onrefuser l'eau du baptême à ceux qui " ont déjàreçu le Saint-Esprit comme nous?" (Act. X, 44, 47.)

Pourquoi donc l'eau est-elle nécessaire au baptême ? Jevais vous l'expliquer pour vous découvrir un mystère caché,car il y a plusieurs autres mystères cachés dans ce sacrement.Aujourd'hui, parmi ce grand nombre; je vous en découvrirai un. Quelest-il? Dans le baptême, on célèbre des symboles divins,on représente la sépulture, la passion, la résurrection,la vie de Jésus-Christ, et ces choses se font toutes à lafois. Notre tête étant plongée dans l'eau comme dansun

1. " Le Père, le Fils , et le Saint-Esprit " FAIT TOUT, pour" font tout " . Saint Chrysostome , comme l'observe Savillus, dit : FAITTOUT, pour marquer, et mieux exprimer l'unité de substance des troispersonnes.

219

tombeau, le vieil homme est enseveli et entièrement noyé;quand nous sortons ensuite de cette eau, le nouvel homme ressuscite (1).Comme il nous est facile de nous plonger dans cette eau et d'en sortirensuite, il est de même facile à Dieu d'ensevelir le vieilhomme et d'en former un nouveau. Cette immersion se fait par trois fois,pour nous apprendre que- c'est la vertu du Père, et du Fils, etdu Saint-Esprit, qui opère toutes ces choses. Mais pour vous persuaderque ce n'est pas par conjecture que nous disons ceci, écoutez ceque dit saint Paul " Nous avons été ensevelis avec lui ",avec Jésus-Christ, " par le baptême, pour mourir " au péché(Rom. VI, 4) ; et ensuite : " Notre vieil homme a été crucifiéavec lui " (Rom. VI, 6) ; et encore : "Nous sommes entrés avec lui,par la ressemblance de sa mort ". (Rom. VI, 5.) Or, non-seulement le baptêmeest appelé une croix, mais la: croix aussi est appelée unbaptême : " Vous serez baptisés ":, dit Jésus-Christ," du baptême dont je dois être baptisé " (Marc, X, 39); et ailleurs : " Je dois être baptisé d'un baptêmeque vous ne connaissez pas (2) ". Car comme il nous est facile d'êtrebaptisés et de sortir de l'eau, de même, Jésus-Christétant mort, est ressuscité lorsqu'il l'a voulu, ou plutôtbeaucoup plus facilement encore que nous ne sortons de l'eau, quoique parune sage et mystérieuse dispensation, il soit demeuré troisjours dans le tombeau.

3. Ayant donc reçu la grâce de participer à de sigrands mystères, menons une vie qui soit digne d'un don si singulier;que toute notre conduite soit parfaitement bien réglée; maisvous, qui n'en avez pas encore été jugés dignes, faitestous vos efforts pour le devenir, afin que nous ne soyons tous qu'un seulcorps, afin que nous soyons tous frères. Tant que nous sommes ainsiséparés, celui qui est séparé, fût-ilnotre père, ou notre fils, ou notre frère, quel qu'il soitenfin , il n'est point encore véritablement notre parent, puisqu'iln'a point de part à l'alliance qui vient d'en-haut. En effet, quelleutilité peut-il revenir d'une union de boue, si l'on n'est pointspirituellement unis ? Quel gain retirera-t-on d'une parenté terrestre, étant étrangers à l'égard du ciel ?

1. Le saint Docteur fait allusion à la manière de baptiserde son temps par trois immersions. On plongeait l'homme entièrementdans l'eau, et cette action représentait assez bien un pomme quidescend dans le tombeau, et qui disparaît aux yeux des hommes, etc.

2. Je n'ai point trouvé ce passage. C'est toujours me juste allusionaux paroles de Jésus-Christ.

Le catéchumène est un étranger à l'égardd'un fidèle: il n'a ni le même chef, ni le même père,ni la même cité, ni la même nourriture, ni le mêmevêtement, ni la même table; mais tout est séparé.Tout ce que possède celui-là est sur la terre: tout ce quepossède celui-ci est dans le ciel; Jésus-Christ est le roide celui-ci, l'autre a pour rois le péché et le diable; Jésus-Christfait les délices de l'un ; la corruption, de l'autre. L'ouvragedes vers est le vêtement de celui-là; le vêtement decelui-ci, c'est le Seigneur des anges. Le ciel est la cité de l'un, la terre l'est de l'autre. Puis donc qu'il n'y a rien de commun entrenous, en quoi, je vous prie, communiquerons-nous? Mais, direz-vous, nousavons tous une même naissance, nous sortons tous du sein d'une mêmeterre? Je vous répondrai: mais cela ne suffit pas pour faire unevéritable et légitime alliance. Travaillons donc àdevenir citoyens de la cité du ciel. Jusques à quand demeurerons-nousdans notre exil, nous qui devrions faire tous nos efforts pour rentrerdans notre ancienne patrie? La perte que nous risquons de faire n'est nilégère , ni de vil prix. Le Seigneur veuille bien nous enpréserver ! mais si une mort imprévue venait à nousenlever de ce monde , avant d'avoir reçu le baptême, fussions-nouschargés de mille biens, de toute sorte de bonnes oeuvres, nous n'aurionspour partage que l'enfer, et un ver venimeux; qu'un feu qui ne s'éteintpoint, et des liens indissolubles.

Mais, à Dieu ne plaise qu'aucun de mes auditeurs tombe dans celieu de supplices ! Nous l'éviterons si, après avoir étéinitiés aux saints mystères, nous mettons au fondement del'édifice du salut notre or, notre argent et nos pierres précieuses.C'est ainsi qu'en l'autre monde nous pourrons nous trouver riches, si nousn'avons pas laissé ici notre argent , et si nous l'avons envoyélà-haut, par les mains des pauvres, au trésor inviolable,si nous l'avons prêté à Jésus-Christ. Nous avonscontracté de grandes dettes envers ce trésor, non en argent,mais par nos péchés. Prêtons donc notre argent àJésus-Christ, afin d'obtenir la rémission de nos péchés;c'est lui qui est notre juge. Ne le méprisons pas ici lorsqu'ila faim, afin que là il nous nourrisse: ici habillons-le, afin quelà il ne nous laisse pas nus, en nous privatif de sa protection.Si nous lui donnons à boire ici, nous ne dirons pas avec le riche:"Envoyez Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt [220] dans l'eaupour me rafraîchir la langue qui est toute en feu ". (Luc, XVI, 24.)Si ici nous le recevons chez nous, là il nous préparera plusieursdemeures. Si nous allons le visiter, lorsqu'il est en prison, il nous délivrera,lui aussi, des liens. Si nous exerçons l'hospitalité enverslui, il ne souffrira pas que nous restions étrangers au royaumedes cieux; mais il nous fera citoyens de la cité d'en-haut. Si nousallons le voir quand il est malade, il nous guérira sur-le-champde nos infirmités. Ainsi donc, puisqu'il suffit de donner peu pourrecevoir beaucoup, donnons quoi que ce soit, afin d'être amplementrémunérés; pendant que nous en avons encore le temps,semons pour moissonner un jour. Lorsque l'hiver sera arrivé, lorsquela mer ne sera plus navigable, il ne sera plus alors en notre pouvoir decommercer.

Et quand aurons-nous l'hiver? lorsque le grand jour, le jour plein delumière sera arrivé. Alors nous ne naviguerons plus sur cettegrande et vaste mer de la vie présente. Maintenant c'est le tempsde semer, alors ce sera le temps de faire la moisson et d'amasser. Si l'onne sème pas pendant les semailles, et si, au temps de la moisson,on sème, outre qu'on ne récolte rien, on se rend ridicule.Si c'est le temps de semer, il ne faut donc pas chercher maintenant àrecueillir, mais il faut semer. En conséquence, répandonspour amasser ensuite ; ne nous attachons pas maintenant à recueillir,de peur que noirs ne perdions notre moisson: le temps présent, commej'ai dit, nous appelle à semer et à répandre, et nonlias à amasser ni à faire des provisions. C'est pourquoine perdons pas l'occasion , mais jetons copieusement la semence, et n'épargnonsrien de ce qui est chez nous , afin de recouvrer tout avec usure, par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui soit la gloire, au Père et au Saint-Esprit, dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXVI

CE QUI EST DE LA CHAIR, EST CHAIR, ET CE QUI EST NÉ DE L'ESPRIT,EST ESPRIT. (VERSET 6, JUSQU'AU VERSET 11.)

1. Le Fils unique de Dieu a eu la bonté de nous initier àde grands mystères: oui, certes, ils sont grands ces mystères,et nous n'en étions pas dignes: mais il était de sa grandeuret de sa dignité de nous les communiquer. Que si l'on considèrenotre mérite, non-seulement nous étions indignes de ce bienfait,mais nous méritions sa vengeance et une sévère punition.C'est à quoi néanmoins il n'a point regardé: il nenous a pas seulement délivrés du supplice, il nous a encoredonné une vie bien plus noble que la première, il nous aintroduits dans un autre monde, il a formé une nouvelle créature: " Si quelqu'un [221] appar tient à Jésus-Christ ", ditl'Ecriture, " il est devenu une nouvelle créature ". (II Cor. V,17.) Quelle est-elle cette nouvelle créature? Ecoutez le Fils deDieu, il vous l'apprend lui-même : " Si un homme ne renaît", vous dit-il, " de l'eau et de l'Esprit; il ne peut entrer, dans le royaumede Dieu ". (Jean, III, 5.) Il nous avait confié la garde du paradisde délices (Gen. II, 15) ; nous nous sommes rendus indignes de l'habiter: il nous a élevés au ciel. Dans notre première demeurenous ne lui avons pas été fidèles, et cependant ilnous a donné quelque chose de plus grand. Nous n'avons pu nous abstenirde manger du fruit d'un seul arbre (Gen. II, 17), et il nous a donnéles délices célestes. Etant dans le paradis nous n'avonspas persévéré dans le bien, et il nous a ouvert lescieux. Saint Paul a donc eu raison de s'écrier : " O profondeurdes trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! " (Rom. XI,33.)

Non, aujourd'hui il n'est plus besoin ni de mère, ni d'enfantement,ni de sommeil, ni de mariage, ni d'embrassements : l'ouvrage de notre natures'opère enfin dans le ciel, et se forme de l'eau et de l'Esprit: c'est l'eau qui conçoit et produit l'enfant. Ce qu'est le ventrede la mère à l'embryon, l'eau l'est au fidèle, caril est conçu et enfanté dans l'eau. Au commencement Dieuavait dit : " Que les eaux produisent des poissons vivants ". (Gen. I,20.) Mais depuis que le Seigneur est entré dans le fleuve du Jourdain,ce ne sont plus des poissons vivants que l'eau produit : elle engendredes âmes raisonnables, qui portent le Saint-Esprit. Et ce qui a étédit du soleil, qu' " il est comme un époux qui sort de sa a chambrenuptiale " (Ps. XVIII, 5); maintenant on, le peut dire des fidèles,qui jettent des rayons plus brillants que le soleil. Encore il faut dutemps pour. que ce qui est conçu dans le sein de la mèrese forme et vienne à terme : mais il n'en arrive pas de mêmede ce qui se produit dans l'eau, tout s'y forme en un instant : quand ils'agit d'une vie périssable, résultat d'une corruption charnelle,le fruit tarde à voir le jour : car il est dans la nature des corpsde n'arriver que peu à peu à la maturité : mais iln'en est pas ainsi des choses spirituelles : elles sont parfaites dèsle commencement.

Comme Nicodème , en entendant dire ces choses, se troublait toujours,voyez comment Jésus-Christ lui découvre le secret de ce mystère,et lui éclaircit ce qui était auparavant obscur : " Ce quiest né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Espritest esprit ". Il l'éloigne par là de tout ce qui tombe sousles sens, et ne lui permet pas de sonder les mystères avec des yeuxcorporels. Nous ne parlons pas de la chair, ô Nicodème ! luidit-il; mais de l'Esprit. Ainsi il élève son esprit aux chosesspirituelles : n'imaginez, lui dit-il, ne cherchez rien de sensible. Cen'est pas avec ces yeux qu'on voit l'Esprit : ne pensez pas que l'Espritproduise la chair.

Comment donc, dira peut-être quelqu'un, la chair du Seigneur est-ellenée? Elle est née, non de l'Esprit seulement, mais encorede la chair, ce que saint Paul nous apprend par ces paroles : " Il estné d'une femme et assujetti à la loi " (Gal. IV, 4) : leSaint-Esprit l'a ainsi formé, mais non pas tiré du néant: en effet, s'il l'avait tiré du néant, en quoi le sein d'unefemme aurait-il été nécessaire? l'Esprit l'a forméde la chair d'une vierge : mais coin ment? je ne puis l'expliquer. Au reste,Jésus-Christ est né d'une femme, de peur qu'on ne crut qu'iln'avait rien de commun avec notre nature. Si, alors même que la choses'est ainsi passée, il se trouve pourtant des gens qui ne croientpas à cette génération : à quel comble d'impiétésne se serait-on pas porté, à supposer que cette chair n'eûtpas été tirée de celle d'une vierge?

" Ce qui est né de l'Esprit, est esprit " : Ne voyez-vous pasen cela la dignité et la puissance du Saint-Esprit? il fait l'ouvragede Dieu. L'évangéliste disait ci-dessus : " Ils sont nésde Dieu " ; maintenant il dit ici: ils sont engendrés de l'Esprit." Ce qui est né de l'Esprit, est esprit " : c'est-à-direcelui qui est né de l'Esprit est spirituel. Jésus-Christne parle pas ici de la génération, quant à la substance,mais quant à la dignité et à la grâce. Si doncle Fils est né de cette manière, qu'aura-t-il de plus quele reste des hommes, qui sont nés de même? comment est-ille Fils unique? car, moi aussi, je suis né de Dieu, mais non pasde sa substance : si donc le Fils lui-même n'est pas né desa substance, en quoi diffère-t-il de nous? De cette manièreil se trouvera aussi qu'il est au-dessous du Saint-Esprit. Car la générationdont nous parlons se fait par la grâce de l'Esprit-Saint. Est-ceque, pour rester le Fils, il a besoin du Saint-Esprit? [222] mais en quoicette doctrine diffère-t-elle de celle des Juifs?

Jésus-Christ donc après avoir dit : ce qui est néde l'Esprit est esprit; comme il voit Nicodème encore dans le trouble,passe à un exemple sensible. " Ne vous étonnez pas ", dit-il," de ce que je vous ai dit, qu'il faut que vous naissiez encore une fois.Le vent souffle où il veut (7, 8) ". Quand Jésus-Christ dità Nicodème : " Ne vous étonnez pas ", il marque letrouble et l'agitation de son esprit, et en même temps il l'introduitdans un monde moins grossier que celui des corps; déjà parces paroles : " Ce qui est né de l'Esprit est esprit", il l'avaitéloigné de toutes ces idées charnelles. Mais commeNicodème ne comprenait pas ce que cela voulait dire, il lui apporteencore un autre exemple, il ne le tire pas de la grossièretédes corps, il ne parle non plus en aucune façon des choses incorporelles,à quoi Nicodème ne pouvait rien entendre, mais il lui proposeune chose qui tient le milieu entre ce qui est corporel et ce qui est incorporel;savoir, le vent qui de sa nature est subtil et impétueux, et c'estpar ce symbole qu'il l'instruit ; il dit du vent : " Vous entendez biensa voix, mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va ".Quand il dit : " Il souffle où il lui plait " ; il ne veut pas direque le vent s'emporte à son gré, mais il veut marquer sonimpétuosité et sa force irrésistible. C'est la coutumede l'Ecriture de parler ainsi des choses inanimées (1) : comme lorsqu'elledit : " Les créatures sont assujetties à la vanité,et elles ne le sont pas volontairement ". (Rom. VIII, 20.) Ce mot donc: " Il souffle où il lui plaît ", signifie qu'on ne peut leretenir, qu'il se répand partout; que personne ne peut l'empêcherd'aller de côté et d'autre, et qu'il se déchaîneavec une grande violence, nul ne pouvant arrêter son impétuosité.

2. " Et vous entendez bien sa voix ", en d'autres termes, le bruit,le son : " Mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va: il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit ": c'est là la conclusion. Si vous n pouvez pas, dit-il, expliquerl'impétuosité du vent, que l'ouïe et le tact vous fontsentir, et s vous ne connaissez pas la route qu'il suit pourquoi cherchez-vouscurieusement à sonder l'opération de l'Esprit-Saint, vousqui ne

1. C'est-à-dire, d'attribuer du sentiment et de la raison auxcréatures insensibles.

comprenez pas la violence du vent, quoique vous en entendiez le bruit?car ce mot: " Il souffle où il lui plaît ", est dit de lapuissance du Saint-Esprit, et c'est ainsi qu'il faut l'expliquer. Si personnene peut arrêter le vent, et s'il souffle où il lui plaît,ni les lois de la nature, ni les bornes des générations corporelles,ni quelqu'autre chose que ce puisse être, ne pourront à bienplus forte raison empêcher l'opération de l'Esprit-Saint.Or, que ce soit du vent qu'il est dit : " Vous entendez sa voix ", c'estce qui est évident : Jésus-Christ n'aurait pas dit àun infidèle, à un ignorant, en voulant parler de l'opérationde l'Esprit-Saint, " vous entendez sa voix ". Comme donc on ne voit pasle vent, quoiqu'il fasse du bruit, de même on n'aperçoit pasdes yeux du corps la génération spirituelle : et néanmoinsle vent est un corps, quoique très-subtil : car tout ce qui estsoumis aux sens est un corps. Si donc ce n'est ni une peine, ni un chagrinpour vous, de ne pas voir un corps, ni aussi une raison d'en nier l'existence, pourquoi vous troublez-vous quand vous entendez parler de l'Esprit-Saint?pourquoi demandez-vous tant de comptes, puisque vous ne faites pas de mêmeà l'égard d'un corps? quelle est donc la conduite de Nicodème?Après un exemple si clair, il demeure encore dans ses basses idées,dans sa grossièreté juive; et comme dans le doute, oùil persiste toujours, il dit encore à Jésus-Christ : " Commentcela se peut-il faire? (9) " Le divin Sauveur lui répond plus durement:" Quoi ! vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ceschoses? (10) " Considérez toutefois que jamais il ne l'accuse demalice, que seulement il lui reproche sa grossièreté et sastupidité.

Mais qu'a de commun, dira-t-on, cette génération avecce qui s'est passé parmi les Juifs? mais plutôt dites-moi,je vous prie, ce qui ne s'y rapporte pas. La création du premierhomme, la formation de la femme tirée de son côté ;les femmes stériles devenues fécondes, et tout ce qui a étéopéré par l'eau et sur les eaux, savoir : dans la fontained'où Elisée retira le fer qui y était tombé;les prodiges qui se sont faits au passage de la mer Rouge; les miraclesarrivés à la piscine dont l'ange remuait l'eau (Jean, C,5) , et la guérison miraculeuse de Naaman de Syrie dans le Jourdain; toutes ces choses, dis-je, étaient comme des figures et des symbolesde la génération [223] et de la purification qui devait unjour arriver, et qui les annonçaient d'avance; les oracles mêmesdes prophètes prédisaient en quelque sorte cette nouvellemanière de naître, comme par exemple , ces paroles : " Lapostérité à venir sera annoncée par le Seigneur,et les cieux annonceront sa justice au peuple qui doit naître " dansla suite; " au peuple qui a été fait par le Seigneur ". (Ps.XXI, 34.) Et celles-ci : " Il renouvelle sa jeunesse comme celle de l'aigle". (Ps. CII, 5.) Ces autres : " Jérusalem , recevez la lumière: car voilà que votre roi est venu ". (Isaïe, LX, 1.) Et encore: " Heureux sont ceux à qui les iniquités ont étéremises ". (Ps. XXXI, 1.) Isaac était aussi une figure de cettenaissance.

Dites, ô Nicodème ! dites-le nous : comment Isaac est-ilné ? Est-ce purement selon la loi de la nature? Non : donc celas'est fait d'une manière qui tenait et de la naissance naturelle,et de la nouvelle naissance, car Isaac est né d'un mariage, et d'autrepart il n'est pas simplement né du sang. Et moi, je vous ferai voirque non-seulement cette naissance, mais encore l'enfantement de la Vierge,ont été prédits et annoncés d'avance par lesprodiges figuratifs dont je viens de parler. Comme personne n'aurait pufacilement croire qu'une Vierge enfantât , premièrement lesfemmes stériles, et non-seulement les femmes stériles, maisencore les vieilles ont enfanté. Et toutefois, qu'une femme soitformée d'une côte, c'est quelque chose de plus merveilleuxet de plus étonnant : mais comme ce prodige était très-ancien, une autre espèce d'enfantement a paru dans la suite : et la féconditédes femmes stériles a préparé les esprits àcroire à l'enfantement de la Vierge ; c'est pour rappeler ces célèbresévénements à Nicodème que Jésus-Christlui disait : " Quoi ! vous êtes maître en Israël, et vousignorez ces choses? Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignagede ce que nous avons vu, et cependant personne ne reçoit notre témoignage". Jésus-Christ ajouta ces choses, et pour prouver encore par d'autresexemples ce qu'il avait dit, et pour s'accommoder à sa fait blesse.

3. Mais que signifient ces paroles : " Nous disons ce que nous savons,et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu (11) ? " Commede tous les sens, la vue est celui qui nous persuade le plus , comme lorsquenous voulons qu'on nous croie, nous élisons que nous n'avons pasentendu de nos oreilles, mais que nous avons vu de nos propres yeux; voilàpourquoi Jésus-Christ, parlant à Nicodème, empruntele langage des hommes et leur façon de parler; il l'emprunte pourpersuader ce qu'il dit : mais que cela soit ainsi, que telle ait étéson unique intention, et qu'il ne veuille pas parler de la vue sensible,ses propres paroles le font voir visiblement. II avait dit: " Ce qui estné de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit estesprit ", il ajoute : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendonstémoignage de ce que nous avons vu ". Mais cela n'était pointencore arrivé. Pourquoi dit-il donc: " Ce que nous avons vu ? "N'est-il pas évident qu'il parle de cette exacte et parfaite connaissancequi ne peut se tromper ? " Et cependant personne ne reçoit notretémoignage. " Ce mot donc: " Ce que nous savons ", Jésus-Christle dit ou de soi et de son Père, ou de soi seulement; mais celui-ci: " Personne ne reçoit ", il ne le dit pas maintenant pour marquersa colère et son indignation, mais seulement pour faire connaîtrece qui se passe. Car il n'a point dit : Est-il rien de plus insensibleque vous? Quoi! vous ne recevez pas ce que nous vous expliquons avec tantde soin et d'exactitude? Il montre au contraire une très-grandemodération et dans ses actions, et dans ses paroles; il ne dit riend'approchant, mais il prédit avec douceur ce qui en arriverait,et nous donne à nous cet exemple d'une extrême patience, afinque nous ne soyions ni fâchés , ni chagrins, lorsque nousne persuadons pas ceux à qui nous parlons.

En effet, que sert de se fâcher ? on n'y gagne rien; au contraire,on s'aliène les esprits, on les rend plus opiniâtres dansleur incrédulité. C'est pourquoi il faut bien se garder dese fâcher : il faut s'attacher à rendre digne de foi ce qu'ondit, en s'abstenant non-seulement de se mettre en colère, mais ausside se répandre en clameurs; car des clameurs naît la colère.Arrêtons dune le cheval, pour renverser le cavalier. Coupons lesailes à la colère, et nous comprimerons son essor. Elle estun venin subtil, qui s'insinue facilement, et qui infecte l'âme.Il faut donc lui fermer toutes les portes. Il serait ridicule d'adouciret d'apprivoiser des bêtes, et de négliger notre âme,de la laisser devenir brutale et farouche. La colère est un grandfeu qui dévore tout : elle [224] corrompt le corps, elle ruine l'âme;elle rend l'homme laid et horrible à voir. Certes si un homme encolère voulait se regarder au miroir, il ne lui faudrait point d'autreavertissement : rien n'est plus affreux qu'un visage en colère.La colère est une espèce d'ivresse, ou plutôt elleest pire et plus misérable qu'un démon : mais êtreattentifs ,à ne se pas répandre en clameurs, c'est la meilleurevoie pour arriver à la vraie philosophie. Voilà pourquoisaint Paul commande de fuir non-seulement la colère, mais encoreles clameurs : " Que toute colère ", dit-il, " et toute clameursoient bannies d'entre vous ". (Ephés. IV, 31.)

Soyons donc soumis et, obéissants au grand Maître de toutephilosophie, de toute sagesse 1 Et lorsque nous nous sentons émusde colère contre nos serviteurs, pensons à nos péchéset rougissons de honte en voyant leur douceur et leur patience. Car quandvous chargez d'injures votre serviteur, et qu'il écoute vos injurespatiemment et en silence, que vous faites une action honteuse, et que lui,il se conduit en vrai philosophe : c'est un avertissement qui devrait voussuffire. En effet, quoiqu'il ne soit qu'un valet, toutefois il est homme,doué d'une âme immortelle et honoré des mêmesdons que nous par notre commun Maître. Que si nous étant égaldans les plus grandes choses et dans les dons spirituels, il souffre patiemmentvos outrages à cause de je ne sais quelle légère prérogativehumaine, de quel pardon et de quelle excuse serons-nous dignes, nous, quimême par la crainte de Dieu ne pouvons, ou même ne voulonspas nous contenir, comme ce domestique le fait par la crainte qu'il a denous?

Réfléchissons donc en nous-mêmes sur toutes ceschoses, pensons que nous sommes des pécheurs, et que nous participonstous à une même nature; étudions-nous à parleravec douceur en toute occasion, afin qu'étant humbles de coeur,nous procurions à nos âmes le repos et la paix, et de la vieprésente et de la vie future. Je prie Dieu de nous l'accorder àtous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui, etc.

HOMÉLIE XXVII

MAIS SI VOUS NE ME CROYEZ PAS LORSQUE JE VOUS PARLE DES CHOSES DE LATERRE, COMMENT NE CROIREZ-VOUS QUAND JE VOUS PARLERAI DES CHOSES DU CIEL?— PERSONNE N'EST MONTÉ AU CIEL, QUE CELUI QUI EST DESCENDU DU CIEL,SAVOIR, LE FILS DE L'HOMME QUI EST DANS LE CIEL. (VERSET 12, JUSQU'AU VERSET16.)

1. Je l'ai souvent dit, je le répéterai maintenant encore,et je ne cesserai point de le dire : Qu'est-ce donc? C'est que souventJésus-Christ, lorsqu'il veut parler de choses élevéeset sublimes, s'abaisse à la portée de ses auditeurs, et nese sert point de paroles dignes de [225] sa grandeur, mais des plus simpleset des plus grossières. S'il avait une fois parlé des chosesdivines en propres termes, il n'avait pas besoin de se répéterpour nous instruire, du moins autant qu'il est possible ; mais il n'enest pas de même des paroles simples et grossières, par lesquellesil se mettait à la portée de ses auditeurs : si elles n'eussentété fréquemment répétées, commeil s'agissait de choses sublimes, elles n'auraient point touché,ni ébranlé un auditeur charnel qui rampait à terre.Voilà pourquoi Jésus-Christ a beaucoup plus dit de chosessimples que d'élevées : mais de peur que cela ne fîttort à ses disciples, et ne les laissât toujours courbésvers la terre, il ne dit point ces choses simples, il ne se sert pointde ces grossières comparaisons, sans marquer pour quelle raisonil en use de la sorte : et c'est ce qu'il a fait en cet endroit. Ayantdiscouru du baptême, et de cette renaissance qu'opère la grâce; voulant parler ensuite de son ineffable et mystérieuse génération,il interrompt son discours et il en déclare lui-même la cause.Quelle est-elle ? c'est la grossièreté et la faiblesse deses auditeurs : il l'a même insinué incontinent aprèspar ces paroles: " Si vous ne me croyez pas lorsque je avons parle deschoses de la terre, comment me croirez-vous quand je vous parlerai deschoses du ciel ? " C'est pourquoi, quand Jésus-Christ dit quelquechose de simple et de grossier, il faut en attribuer la raison àla faiblesse et à la grossièreté de ses auditeurs.

Au reste quelques-uns croient qu'en cet endroit ces mots: les chosesde la terre, signifient le vent, et que cela revient à dire : sivous ayant donné l'exemple des choses de la terre, néanmoinsje ne me suis pas fait entendre, comment pourrez-vous comprendre des chosesqui sont très-élevées et très-sublimes? maiss'il appelle ici le baptême terrestre, n'en soyez f pas surpris:il l'appelle ainsi, ou parce qu'il est conféré sur la terre,ou parce qu'il le compare j avec sa redoutable génération;car quoique la renaissance qu'opère le baptême soit céleste,[si néanmoins on la compare avec cette générationque produit la substance du Père, on i peut la dire terrestre. Etremarquez que Jésus-Christ n'a point dit : Vous ne comprenez pas; mais: Vous ne croyez pas. En effet, accuser de folie celui qui ne veutpas croire, ne le comprenant pas, ce qui est du domaine de la raison, rienn'est plus juste : et au contraire si quelqu'un refuse de recevoir ce quela raison n'admet pas et qui n'est accessible qu'à la foi, on nel'accusé pas de folie, mais on le blâme à cause deson incrédulité. Jésus-Christ donc voulant ramenerNicodème, lui parle avec plus de force et lui reproche son incrédulité,afin qu'il ne cherche pas à comprendre par le raisonnement le sensde ses paroles mais si la foi nous oblige de croire à notre régénération,quel supplice ne méritent pas ceux qui 'cherchent à connaîtrepar la raison la génération du Fils unique?

Mais peut-être quelqu'un dira : pourquoi Jésus-Christ a-t-ildit ces choses, si ses auditeurs devaient refuser de les croire? C'estparce que si ceux-là ne les croyaient pas, il était sûrque les hommes qui viendraient après eux les croiraient, et en retireraientun grand avantage. Jésus-Christ donc, parlant à Nicodèmeavec beaucoup de force, lui fait voir enfin que non-seulement il connaîtces choses, mais encore bien d'autres, incomparablement plus grandes; cequ'il montre par les paroles qui suivent, où il dit: " Personnen'est monté au ciel, que celui qui est descendu du ciel ", savoir: " le Fils de l'homme qui est dans le ciel ". Et quelle est, direz-vous,cette conséquence? elle est très-grande et très-bienliée à ce qui précède; Nicodème avaitdit : " Nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu " pournous instruire comme " un docteur " ; Jésus-Christ amende ces paroles,en lui disant, ou à peu près : Ne pensez pas que je soisdocteur, comme l'ont été plusieurs prophètes, quiétaient des hommes terrestres, car moi, je viens du ciel. Aucundes prophètes n'est monté au ciel , et moi j'y habite. Nevoyez-vous pas, mes frères, que ce qui paraît même très-élevéreste fort au-dessous d'une telle grandeur? Car Jésus-Christ n'estpas seulement dans le ciel, il est partout, il remplit tout; mais il serabaisse encore à la portée et à la faiblesse de sonauditeur, afin de l'élever peu à peu. Au reste, en cet endroit,Jésus-Christ n'appelle pas la chair le Fils de l'homme, mais ilse désigne tout entier, pour ainsi parler, par le nom de la moindresubstance. En effet, il a coutume de se nommer tout entier, tantôtpar la divinité, tantôt par l'humanité.

" Et comme Moïse éleva dans le désert le serpent" d'airain, "il faut de même que le Fils de l'homme soit élevéen haut (14) ". Ceci encore parait ne pas se rattacher à ce qui[225] précède, et néanmoins s'y rapporte tout àfait. Car, après, avoir dit que le baptême procure aux hommesun très-grand bien, il découvre aussitôt la sourcede ce bienfait, et fait connaître qu'elle n'est pas moins, précieuseque l'autre., puisque le baptême. tire toute sa vertu de la croix.Saint Paul, écrivant aux Corinthiens, en use de même, il jointces biens ensemble, en disant : " Est-ce Paul qui a été crucifiépour vous, ou avez-vous été baptisé au nom de Paul?"(I Cor. I, 13). Par où l'apôtre fait parfaitement connaîtrel'ineffable amour de Jésus-Christ, en ce qu'il a souffert pour sesennemis et est mort pour eux, afin de leur remettre entièrementleurs péchés par le baptême.

2. Mais pourquoi n'a-t-il pas clairement dit qu'il devait êtrecrucifié, et a-t-il renvoyé ses auditeurs à l'anciennefigure? Premièrement pour leur montrer la liaison et la concordequ'il y a entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et leur apprendre quece qui s'est passé dans l'un, n'est pas contraire à ce quise passe dans l'autre. En second lieu, afin que vous compreniez vous-mêmeset que vous soyiez bien persuadés qu'il n'est pas allé àla mort malgré lui; de plus que cette mort ne lui fait aucun tort,et enfin que c'est par elle qu'il procure le salut de plusieurs. Et depeur que quelqu'un ne dît . Comment peut-il se faire que ceux quicroient à un homme crucifié soient sauvés,. puisquela mort l'a enlevé lui-même? il nous rappelle une anciennehistoire. Si les Juifs qui regardaient la figure du serpent d'airain (Exod.XXI), évitaient la mort, à plus forte raison, ceux qui croienten Jésus-Christ crucifié, recevront-ils de grands ors etdes grâces plus excellentes. En effet, si Jésus-Christ a étécrucifié, ce n'est pas qu'il ait été le plus faibleou les Juifs les plus forts; son temple animé a étéattaché à la croix, parce que Dieu a aimé le monde.

" Afin que tout " homme " qui croit en lui, ne périsse point,mais qu'il ait la vie éternelle (15) ". Ne voyez-vous pas la causede la mort et le salut qu'elle procure? Ne voyez-vous pas l'accord de lafigure avec la vérité? Alors les Juifs évitèrentla mort, irais une mort temporelle; maintenant les fidèles sontpréservés de la mort éternelle. Là le serpentélevé en l'air guérissait les morsures des serpents;ici, Jésus crucifié guérit les blessures que faitle dragon spirituel. Là, celui qui regardait des yeux du corps étaitguéri; ici, celui qui voit des yeux de l'âme, se déchargede tous ses péchés. Là pendait une figure d'airainqui représentait un serpent, ici le corps du Seigneur que le Saint-Esprita formé. Là, un serpent mordait et un serpent guérissait;ici la mort a donné la mort, et la mort a donné la vie. Leserpent qui tuait avait du venin, celui qui donnait la vie n'avait pointde venin. Ici c'est la même chose : la mort qui donnait la mort avaitle péché, comme le serpent avait le venin; mais la mort duSeigneur était exempte de tout péché, comme le serpentd'airain l'était du venin : " Car il n'avait commis aucun péché.", dit l'Ecriture, " et de sa bouche il n'est jamais sorti aucune parolede tromperie ". (I Pierre, II, 23.) C'est là ce qu'a déclarésaint Paul par ces paroles: " Jésus-Christ ayant désarméles principautés et les puissances; les a menées hautementen triomphe à la face de tout le monde, après les avoir vaincuespar lui-même ". (Col. II, 15.) De même qu'un courageux athlète,qui, élevant fort haut son ennemi, le jette par terre, remporteune plus illustre victoire , ainsi Jésus-Christ,. à la facede tout le monde, a terrassé les puissances qui nous étaientennemies, et, après avoir guéri ceux qui avaient étéblessés dans le désert, il les a, par son crucifiement, délivrésde toutes les bêtes; aussi Jésus-Christ n'a point dit : IIfaut que le Fils de l'homme soit attaché à une croix, maisil a dit : Il faut qu'il soit élevé; de manière àchoquer moins celui qui l'écoutait, et à se rapprocher dela figure.

" Car Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné sonFils unique, afin que tout " homme " qui croit en lui ne périssepoint, mais qu'il ait la vie éternelle (16) ". C'est-à-dire:Ne vous étonnez pas que je sois élevé, afin que voussoyiez sauvés.; ainsi a décidé mon Père, etmon Père vous a tellement aimés, qu'il a donné sonFils pour ses serviteurs et pour des serviteurs ingrats; quand personnen'en ferait autant pour son ami. Saint Paul dit même

" Et certes, à peine quelqu'un voudrait-il mourir pour un juste". (Rom. V, 7). L'apôtre appuie davantage sur- cet amour de Dieu,parce qu'il parlait à des fidèles ; Jésus-Christ l'exprimeici avec plus de ménagement, parce qu'il parlait à Nicodème; mais ce qu'il dit est plus significatif encore, comme on peut s'en convaincreen pesant chacun des mots dont il [227] se sert. Car ces paroles: " Ila tellement aimé ", et cette opposition : " Dieu; le monde ", montrentun incomparable amour.

En effet, elle est grande la différence qui est entre Dieu etle monde, ou plutôt elle est immense. Dieu, l'immortel, celui quiest sans principe, qui a une grandeur infinie, a aimé des hommesformés de terre et de cendres, chargés d'une multitude depéchés, qui ne cessaient de l'offenser, dès ingrats: oui, dis-je, voilà ceux qu'il à aimés. Les parolesqui suivent sont aussi fortes, car il ajoute : " Qu'il a donné sonFils unique ", non pas un de ses serviteurs, ni un ange, ni un archange.Mais personne n’a jamais marqué tant d'affection, tant d'amour pourson fils même, que Dieu en a eu pour des serviteurs ingrats. Jésus-Christprédit donc ici sa Passion; sinon ouvertement, du moins d'une manièreenveloppée : maïs l'avantage et le bien qui devait revenirde sa Passion, il le déclare ouvertement : "Afin ", dit-il, " quetout " homme " qui croit en lui, ne périsse point. mais qu'il aitla vie éternelle ". Jésus-Christ avait dit qu'il sérailélevé, et il avait insinué sa mort. Ces paroles pouvaientcauser du chagrin et de la tristesse à Nicodème, lui inspirerà son sujet dès sentiments humains, et lui faire penser quesa mort serait la fin de sa vie. Voyez de quelle façon il rectifietout cela, en disant que la victime offerte est le Fils de Dieu, le principeet la source de la vies et de la vie éternelle ; or, celui qui,par sa mort, devait donner la vie aux autres, ne pouvait longtemps demeurerdans la mort. Si ceux qui croient en Jésus-Christ crucifiéne périssent point, bien moins périra-t-il celui qui estcrucifié. Celui qui tire les autres de leur perte doit lui-mêmeêtre bien plus exempt de périr; celui qui donne la vie auxautres, à plus forte raison se la donnera-t-il à lui-même.

Ne voyez-vous pas, mes chers frères, que partout on a besoinde la foi ? car Jésus-Christ dit que la croix est une source etun principe de vie. La raison ne l'admettra pas facilement témoinles sarcasmes actuels des gentils. Mais la foi qui s'élèveau-dessus de la faiblesse de la raison, croit et reçoit cette vérité.Et d'où vient que Dieu a tant aimé le monde ? d'oùcela vient-il ? Uniquement de sa bonté.

3. Qu'un si grand amour nous couvre donc de honte; qu'an si grand excèsde bonté nous lasse donc rougir. Dieu, pour nous sauver, n'a mêmepas épargné son propre Fils (Rom. VIII, 32), et nous épargnonsnos richesses pour notre perte. Dieu adonné pour nous son Fils unique,et nous ne méprisons pas l'argent pour son amour, ni mêmepour notre bien et nôtre avantage. Une pareille conduite, une ingratitudesi extrême, de quel pardon est-elle digne? Si nous voyons un hommes'exposer pour nous aux périls et à la mort, nous le préféronsà tous les autres, nous le considérons même comme notreami le plus intime, nous lui donnons tous nos biens et nous disons qu'ilssont plus à lui qu'à nous-mêmes, et encore ne croyons-nouspas nous, être assez libérés envers lui. Mais, àl'égard de Jésus-Christ, nous ne nous conduisons pas de même,nous n'avons pas un coeur si reconnaissant. Jésus-Christ a donnésa vie pour nous, et il a répandu pour nous son précieuxsang; pour nous,. dis-je, êtres sans bonté et sans amour pourlui. Mais nous, notre argent, nous ne le dépensons même paspour notre utilité ; nous abandonnons celui qui est mort pour nous,nous le laissons nu, nous le laissons sans logement et qui nous délivreradu supplice au jugement futur? Si Dieu ne nous punissait pas, si c'étaità nous à nous punir nous-mêmes, ne prononcerions-nouspas l'arrêt contre nous? ne nous condamnerions-nous pas au feu del'enfer, pour avoir méprisé et laissé se consumerde faim celui qui a donné sa vie pour nous?

Et pourquoi m'arrêter à parler de l'argent et des richesses?Si nous avions mille vies, n'aurait-il pas fallu les offrir toutes pourJésus-Christ? Et en cela même nous n'aurions encore rien faitqui fût comparable au bien que nous avons reçu. En effet,celui qui oblige le premier, donne une marque évidente de sa bonté,mais celui qui a reçu un bienfait, quoiqu'il donne ensuite, ne faitpas une grâce : il s'acquitte d'une dette, et surtout lorsque celuiqui donne le premier fait ce bien à des gens qui sont ses ennemis,et que celui qui use de retour et de reconnaissance donne à sonbienfaiteur des biens qu'il lui doit, et qu'il doit recouvrer un jour.

Mais toutes ces choses ne nous touchent pas, et nous sommes si ingrats,que lors même que nous couvrons d'or nos serviteurs, nos mules, noschevaux, nous méprisons Notre-Seigneur, nous le laissons marchernu dans les rues, demander son pain de porte en porte, debout dans lescarrefours, et nous tendre les mains, [228] sans lui rien donner, et souventmême en le regardant avec dureté, bien qu'il se soumette pournotre amour à toutes ces peines et ces misères. Car volontairementil a faim, afin que vous le nourrissiez; il marche nu, pour vous fournirl'occasion de revêtir un vêtement incorruptible; et cependantvous ne lui donnez rien : vos habits, ou les vers les mangent, ou bienvous en chargez inutilement des coffres, et ils ne sont pour vous qu'unembarras, pendant que celui qui vous les a donnés, avec tout ceque vous possédez, se promène tout nu dans les rues.

Mais vous ne les enfermez pas dans vos coffres, vous vous en habillezmagnifiquement? Que vous en revient-il (le plus, je vous prie ? Est-ceafin que cette foule de peuple qui inonde la place vous regarde? Et dequoi cela vous sert-il? le peuple n'admire pas celui qui porte ces habitsmagnifiques, mais bien celui qui donne aux pauvres. Si vous voulez qu'onvous admire, habillez les pauvres, et vous recevrez mille applaudissements.Alors Dieu se joindra aux hommes pour vous louer; mais si vous faites lecontraire, personne ne vous louera; tous vous porteront envie et parlerontmal de vous, voyant votre corps bien paré et

votre âme négligée. Ces sortes d'ornements se voientjusque sur le corps des prostituées, souvent même ce sontelles qui portent les plus beaux et les plus riches habits. Mais les gensde bien ne recherchent que la vertu et s'appliquent seulement àbien orner leur âme.

Je vous dis souvent ces choses, et je ne cesserai point de vous lesdire, moins par intérêt pour les pauvres que par sollicitudepour vos âmes. Si nous-mêmes nous n'assistons pas les pauvres,il leur viendra du moins d'ailleurs quelque consolation, quelque secours;et quand même il ne leur en viendrait aucun, quand ils périraient,de faim, ce ne serait pas pour eux une grande perte. La faim et la pauvreté,quel tort ont-elles fait à Lazare? Mais vous, rien ne vous délivrerade l'enfer, si les pauvres n'accourent à votre secours : dénués,privés de toute consolation, vous direz ce que dit le riche condamnéau feu éternel. Mais à Dieu ne plaise que la réponsequi lui fut faite s'adresse jamais à aucun de vous! Au contraire,fasse le ciel que vous soyiez tous reçus dans le sein d'Abraham,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dansles siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXVIII

CAR DIEU N'A PAS ENVOYÉ SON FILS DANS LE MONDE POUR JUGER LEMONDE, MAIS AFIN QUE LE MONDE SOIT SAUVÉ PAR LUI. (VERS. 17, JUSQU'AUVERS. 21.)

1. Beaucoup d'hommes sans vertu, abusant de la clémence de Dieupour multiplier leurs péchés et croître en paresse,osent tenir ce langage : Il n'y a point d'enfer, il n'y a point de supplice,Dieu remet tous les péchés. Mais un sage leur ferme la bouchepar ces paroles "Ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande,il aura pitié du grand nombre de mes péchés. Car lamiséricorde et la colère sont en sa présence, et sonindignation s'allumera sur les pécheurs ". ( Eccli. V, 6, 7.) Etailleurs : " Plus sa miséricorde est grande, et plus seront grandsses châtiments ". (Ibid. XVI, 13.) Mais que devient, direz-vous,la miséricorde , si nous devons tous recevoir le châtimenten proportion de nos péchés? Le prophète et saintPaul déclarent que nous devons tous recevoir selon nos mérites.écoutez-les; le prophète lé dit en ces termes : "Seigneur, vous rendrez à chacun selon ses oeuvres " (Ps. LXI, 11); l'apôtre en ceux-ci : " Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres". (Rom. II, 6.)

Mais néanmoins, que la clémence de Dieu soit grande, lepartage qu'il a fait de notre vie en deux, l'une pour les combats, l'autrepour les couronnes, le démontre et ne permet pas d'en douter ; caren cela même il fait éclater sa grande miséricorde.Comment ? Parce que, ayant commis un nombre infini de péchés,et que n'ayant point cessé depuis l'enfance jusqu'à l'extrêmevieillesse de souiller notre âme de crimes, nous ne sommes pointpunis de tant de fautes, et qu'il nous accorde le pardon par le baptêmede la régénération, en nous donnant la justice, lapureté et la sainteté. Mais, direz-vous, si celui qui a reçula grâce du baptême dès son enfance, tombe ensuite dansmille péchés? S'il y tombe, il est certainement plus coupable,et aussi mérite-t-il un plus grand châtiment : si, aprèsle baptême, nous nous laissons aller à toutes sortes d'excèset de crimes, les péchés que nous commettons alors serontbeaucoup plus sévèrement punis que ceux que nous avons commisauparavant, quoique les uns et les autres soient de la même espèceet de la même qualité. Saint Paul le déclare et endonne la raison. par ces paroles : " Celui ", dit-il, " qui a violéla loi de Moïse, est condamné à mort sans miséricorde,sur la déposition de deux ou trois témoins. Combien donc, croyez-vous, que méritera de plus grands supplices celui qui aurafoulé aux pieds le Fils de Dieu, qui [230] aura tenu pour une chosevile et profane le sang de l'alliance, par lequel il avait étésanctifié, et qui aura fait outrage à l'esprit de la grâce".(Héb. X, 28, 29.) Cet homme sera donc digne d'un plus grand supplicemais cependant Dieu lui a ouvert les portes de la pénitence, etlui a fourni plusieurs moyens de laver ses péchés, s'il veuts'en servir et en profiter.

Considérez, je vous prie, mes frères, combien le Seigneurnous a donné de témoignages et de preuves de sa clémence.Premièrement, par la grâce du baptême, il nous a remistous nos péchés; et en second lieu, après mêmeune si grande grâce, il ne punit pas encore le pécheur quis'est rendu digne du supplice, mais il lui laisse le temps de se corrigeret de faire pénitence. C'est pourquoi Jésus-Christ dit àNicodème : " Dieu n'a pas envoyé son Fils " dans le mondepour juger le monde, mais pour sauver le monde ". (Jean, III, 17.) .Caril y a deux avènements de Jésus-Christ : l'un est déjàarrivé, l'autre doit arriver; mais ils ne sont pas tous les deuxpour la même cause et la même fin : Jésus-Christ estvenu d'abord, non pour juger nos péchés, mais pour les remettre;la seconde fois, il viendra, non pour les remettre, mais pour les juger.Voilà pourquoi le divin Sauveur dit du premier avènement: " Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde". Mais du second, il dit : " Quand le Fils viendra dans la gloire de sonPère, il mettra les brebis à sa droite et les boucs àsa gauche; et alors celles-là iront dans la vie éternelle,et ceux-ci dans le supplice éternel ". (Matth. XXV, 3,1 et suiv.)

Mais toutefois le premier avènement était aussi pour juger,quant à ce que demande la justice. Pourquoi? Parce que, avant sonavènement, il y avait une loi naturelle, des prophètes, etde plus la loi, écrite, la doctrine, des instructions, des promesses,des miracles, des supplices, et plusieurs autres choses qui pouvaient corrigerles hommes et les retenir dans leur devoir. Demander compte de toutes ceschoses , eût été dans l'ordre. Mais comme Jésus-Christest clément, il n'a point, jugé, il n'a pas fait rendre compte,et il a tout pardonné. S'il eût fait rendre compte, s'il eûtjugé, tous les hommes auraient péri. " Car tous ont péché" , dit l'Écriture, " et ont besoin de la gloire de Dieu ". (Rom.III, 23.) Ne voyez-vous pas son immense miséricorde?

" Celui qui croit dans le Fils n'est pas con" damné; mais celuiqui ne croit pas est déjà condamné (18) ". Mais siJésus-Christ n'est pas venu alors pour juger le monde, comment celuiqui ne croit pas est-il déjà condamné, puisque letemps du jugement n'est point encore arrivé? Jésus-Christdit cela, ou parce que l'incrédulité qui n'est pas suiviede la pénitence est elle-même un supplice; car êtrehors de la lumière, c'est en soi un grand supplice : ou pour prédirece qui arrivera. En effet, comme un homicide est déjà condamnépar la nature de son crime , quoiqu'il ne le, soit pas encore par la sentencedu juge, il en est de même pour l'incrédulité , puisqu'Adamest mort le jour qu'il a mangé du fruit de l'arbre défendu, son arrêt de mort lai ayant été ainsi prononcé: " Au même temps que vous aurez mangé du fruit de cet arbre,vous mourrez". (Gen. II, 17.) Néanmoins il vivait: comment doncétait-il mort? Il était mort par la sentence même,et parla nature de son action: celui qui s'est rendu coupable d'un crimequi mérite le supplice est dès lors sous le coup du supplice,sinon réellement, du moins parla sentence qu'a prononcéela loi.

Mais, de peur qu'en entendant ces paroles: " Je ne suis pas venu pourjuger le monde ", quelqu'un ne s'imaginât pouvoir impunémentpécher, et ne devînt plus négligent et plus paresseux,Jésus-Christ ôte ce vain prétexte à la négligence,en disant: " Il est déjà condamné ". Comme le tempsdu jugement futur n'était point encore arrivé, Jésus-Christfait intervenir l'image et la crainte du supplice. Certes, voilàun témoignage d'une grande bonté. Non-seulement Dieu donneson Fils, mais encore il diffère le temps du supplice, afin queles pécheurs et les incrédules puissent laver leurs péchés.

" Celui qui croit en Jésus-Christ n'est pas condamné ".Celui qui croit, non celui qui examine curieusement, relui qui croit, noncelui qui raisonne. Mais si sa vie est impure et se oeuvres mauvaises ?D'abord , des hommes de cette espèce, saint Paul dit qu'ils ne sontpas véritablement fidèles: " Qu'ils font profession de connaîtreDieu; mais qu'ils le renoncent par leurs oeuvres". (Tit. I,16.) Au reste,ce divin Sauveur déclare ici que ce n'est pas sur ce point qu'ilsseront jugés; qu'ils seront condamnés et; plus sévèrementpunis pour leurs [231] oeuvres ; mais, qu'ayant cru, ils ne seront paspunis comme infidèles.

2. Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ, quia commencé son discours par des choses étonnantes et terribles,y revient encore ici. Au commencement il avait dit : " Si un homme ne naîtde l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu " ;il dit maintenant: " Celui qui ne croit pas en moi est déjàcondamné " ; c'est-à-dire, ne croyez pas que le retardementdu supplice soit favorable au pécheur, s'il ne change de vie: caril n'y aura point de différence entre celui qui n'aura pas cru,et ceux qui sont déjà condamnés et punis.

" Et le sujet de cette condamnation est que la lumière est venuedans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbresque la lumière (19) " ; c'est-à-dire, ils sont punis, parcequ'ils n'ont pas voulu sortir des ténèbres et accourir àla lumière: par ces paroles il leur ôte toute excuse. Si j'étaisvenu, dit-il, pour leur faire rendre compte et les punir, ils pourraientdire: c'est pour cela même que nous nous sommes éloignésde vous. Mais je suis venu pour les tirer des ténèbres etles amener vers la lumière. Qui donc aura pitié d'un hommequi refuse de passer des ténèbres à la lumière?En effet, dit-il, ils n'ont aucun reproche à nous faire, ils ontreçu de nous mille bienfaits, et ils nous fuient, et ils s'éloignentde nous. Jésus-Christ, les accusant encore de cette même conduite, disait: " Ils m'ont haï sans aucun sujet" (Ps. XXXXIV, 22); et ailleurs:" Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point le péché " (Jean, XV, 22) qu'ils ont:car celui qui, en l'absence de la lumière , reste dans les ténèbres,est en quelque sorte digne d'excuse et de pardon; mais celui qui , aprèsque la lumière est venue, se tient dans les ténèbres,montre visiblement sa mauvaise volonté et son obstination. Et commeil devait paraître incroyable à plusieurs qu'il y eûtdes hommes capables de préférer lés ténèbresà la lumière; contre le sentiment général,l'évangéliste nous découvre la raison de cette méchantedisposition. Quelle est-elle? C'est, dit-il, "parce que leurs oeuvres étaientmauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière et ne s'approchepoint de la lumière, de peur que ses oeuvres ne soient condamnées(20) ". Et cependant Jésus-Christ n'est pas venu pour juger ni pourdemander compte , mais pour remettre et pardonner les péchés,et pour sauver par la foi.

Pourquoi se sont-ils donc éloignés? Si Jésus-Christs'était assis dans son tribunal pour les juger, ils auraient eu.une espèce d'excuse celui qui se sent coupable de crimes, fuit ordinairementson juge ; mais si le juge accorde le pardon, tous les criminels s'approchentde lui. Puis donc que Jésus-Christ est venu pardonner les péchés,ceux qui se sentaient le plus coupables étaient aussi ceux qui devaientaccourir à lui avec le plus d'empressement; plusieurs mêmel'ont fait : car les publicains et les pécheurs venant trouver Jésus,mangeaient avec lui. De qui veut donc parler Jésus-Christ? De ceuxqui avaient tout à fait résolu de persévérerdans, leur méchanceté. En effet, il est venu pour remettreles péchés passés et pour affermir et fortifier ceuxqui prenaient la résolution dé ne plus pécher àl'avenir'; mais comme il y a des hommes assez mous et assez lâches,quand il s'agit de la vertu et des peines qu'elle exige, pour persisterobstinément dans leurs péchés jusqu'au dernier souffléde vie, ce sont ceux-là qu'il veut censurer ici.

Le christianisme demande à ses disciples qu'ils joignent la bonnevie à la pureté de la doctrine. Ces gens craignent de nousapprocher, dit Jésus, parce qu'ils ne veulent pas vivre dans lapureté et dans la sainteté. Personne ne reprend', ceux quivivent dans (erreur des gentils, à cause de leurs excès :ceux qui adorent les dieux du paganisme, et célèbrent desfêtes aussi, infâmes, aussi ridicules que le sont leurs dieuxmêmes, ont une conduite digne de la doctrine qu'ils professent maisceux qui adorent Dieu, s'ils sont des lâches, s'ils vivent mal ;il n'est personne qui ne leur adresse des réprimandes et des reproches: tant la vérité est en admiration, même parmi sesennemis.

Considérez donc, mes frères, avec quelle exactitude etquelle précision Jésus-Christ parle : il ne dit pas : celuiqui fait le mal ne s'approche point dé la lumière, mais celuiqui persévère dans le mal; en d'autres termes, celui quise plaît à se vautrer toujours dans la boue du péché,ne veut point se soumettre à mes lois : il se tient à l'écart,pour se livrer librement à la volupté et faire toutes lesautre choses que je défends; S'il s'approchait de [232] moi, ilserait comme un voleur que la lumière découvre aussitôt.Voilà pourquoi il fuit mon empire. Et véritablement nousentendons dire à bien des gentils, que la raison pour laquelle ilsne peuvent se résoudre à embrasser notre religion, c'estqu'ils ne sauraient s'abstenir de l'ivrognerie, de la fornication et d'autresvices semblables.

Quoi donc ! direz-vous, est-ce qu'il n'y a pas des chrétiensdont la vie n'est pas meilleure que celle des païens? est-ce qu'iln'y a pas des païens qui vivent philosophiquement? Qu'il y ait deschrétiens qui font le mal, je le sais aussi bien que vous ; maisqu'il y ait des gentils qui fassent le bien, c'est ce qui n'est pas égalementvenu à ma connaissance. Et ne me parlez pas de ceux qui sont naturellementmodérés, modestes et ornés de belles qualités;car ce n'est point là en quoi consiste la vertu mais parlez-moide ceux qui, étant violemment agités par les passions, viventnéanmoins philosophiquement. Certes, vous ne m'en trouverez point.En effet, si la promesse d'un royaume, si la menace d'un enfer et biend'autres semblables vérités, peuvent à peine retenirles hommes dans l'exercice de la vertu ; combien plus difficilement lapratiqueront-ils, ceux qui ne croient rien de tout cela? Que si quelques-unscontrefont la vertu, c'est par un esprit de vanité : or, ceux quise contrefont ainsi, et qui exercent la vertu par vaine gloire, ne s'abstiendrontpas, s'ils espèrent échapper aux regards, de satisfaire leursmauvaises inclinations. Mais, toutefois, afin qu'on ne pense pas de nousque nous aimons à contester, nous vous accordons que parmi les gentilsil s'en rencontre quelques-uns qui vivent bien ; car cela ne détruitnullement ce que nous avons avancé, puisque nous n'avons entenduparler que de ce qui arrive communément, et non pas de ce qui peutse rencontrer quelquefois.

3. Considérez encore que Jésus-Christ leur ôte d'ailleurstout prétexte et toute excuse, en disant que la lumière estvenue dans le monde : l'ont-ils cherchée, dit-il, cette lumière?Se sont-ils donné quelque peine, quelque mouvement pour la trouver?La lumière s'est elle-même présentée àeux, et. ils n'ont pas même fait un pas vers elle. Mais comme ilspeuvent alléguer la mauvaise vie de quelques chrétiens ets'en faire une excuse, nous leur répondrons qu'il n'est pas iciquestion de ceux qui sont nés chrétiens et qui ont reçude leurs pères la véritable religion, quoique le plus souventleur mauvaise vie finisse par les écarter de la vraie foi. Néanmoinsje ne crois pas que ce soit d'eux que parle maintenant Jésus-Christ,je pense au contraire qu'il a en vue ces gentils ou ces Juifs qui auraientdû se convertir et embrasser la vraie foi. Car il fait voir. qu'aucunde ceux qui vivent dans l'infidélité, ne peut approcher dela foi, qu'il ne se soit auparavant prescrit une règle de bonnevie, et que personne ne demeurera dans l'in. crédulité, siauparavant il n'a résolu de persévérer dans le mal.Ne me dites pas : cet homme est chaste, il ne vole pas le bien d'autrui,parce que ce n'est point en ces choses seulement que consiste la vertu.En effet, de quoi lui servira-t-il d'être chaste , de ne point voler,si d'ailleurs il est passionné pour la vaine gloire, ou si, parcomplaisance pour ses amis, il demeure dans l'infidélité?ce n'est pas là bien vivre. L'esclave de la gloire ne pèchepas moins que le fornicateur, ou plutôt il commet beaucoup plus depéchés et de beaucoup plus grands.

Mais faites-moi connaître quelqu'un qui soit exempt de tous viceset de tous péchés et qui néanmoins reste païen: je vous en défie: jamais vous ne m'en pourrez trouver un seul.Ceux d'entr'eux qui ont le plus brillé et qu'on dit avoir mépriséles richesses et la bonne chère, ont été, plus queles autres, esclaves de la gloire, qui est la source de toutes sortes demaux. Voilà par où les Juifs ont persévérédans leur malice et dans leur méchanceté, et c'est aussila raison pour laquelle Jésus-Christ leur fait ce reproche : "Commentpouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire qui vient des hommes?" (Jean, V, 44.) Mais pourquoi n'a-t-il point parlé de cela àNathanaël, à qui il enseignait la vérité, etne lui a-t-il pas tenu de longs discours? c'est parce que l'âme decelui-ci n'était point infectée de cette passion, et qu'ilétait venu le trouver avec un coeur simple, disposé àfaire ce qu'il lui ordonnerait : et qu'il employait, à écoutersa doctrine et ses instructions, le temps que les autres donnent au reposet au sommeil. A la vérité il était venu trouver Jésusà la sollicitation de Philippe; cependant le divin Sauveur ne lerebuta pas; en effet, c'est à lui qu'il dit : " Vous verrez un jourles cieux ouverts, et les anges de Dieu monter et descendre", [233] (Jean,1, 51.) Mais à Nicodème il ne dit rien de cela, il l'entretientde l'incarnation et de la vie éternelle, parlant diversement àchacun selon les dispositions de son coeur : Nathanaël, qui entendaitles prophètes, et qui n'était pas si craintif, dut se tenirpour content de ce qu'il lui dit; quant à Nicodème. qui étaitencore timide et craintif, il ne lui révèle pas tout sur-le-champ,mais il ébranle son âme pour chasser la crainte par la crainte;il lui fait entendre que celui qui ne croit pas est déjàcondamné; que ne pas croire, c'est l'effet d'une mauvaise volonté.Et comme il tenait grand compte de la gloire humaine et même plusque des supplices, car, dit l'Ecriture, " Plu" sieurs des sénateurscrurent en lui, mais à " cause des Juifs ils n'osaient le reconnaîtrea publiquement " (Jean, II, 42), il en tire un argument propre àle toucher, et, par ses paroles, lui fait connaître qu'on ne peutavoir d'autre raison de ne pas croire en lui que de mener une vie dérégléeet impie. Il est à remarquer que dans la suite Jésus-Christdit a Je suis la lumière du monde " (Jean, VIII, 12), et qu'iciil dit seulement : " La lumière est venue dans. le monde ". (Jean,III, 19.) La raison en est qu'au commencement il parlait d'une manièreobscure, dans la suite il s'exprime plus clairement. Mais de plus la craintede l'opinion publique retenait cet homme et l’intimidait. Voilàpourquoi Jésus-Christ ne lui parle qu'avec réserve.

Fuyons donc la vaine gloire: elle est le plus fort et le plus dangereuxde tous les vices, c'est d'elle que naissent l'avarice et l'amour des richesses;c'est elle qui enfante les haines, les guerres, les différends.Car celui qui désire d'avoir plus qu'il n'a ne peut jamais se fixerni demeurer en repos; et l'on n'ambitionne toutes les autres choses queparce qu'on aime la vaine gloire. Pourquoi, je vous prie, cette trouped'eunuques, cette foule d'esclaves et de serviteurs; pourquoi tout cetétalage, une si grande pompe, un si grand faste? Est-ce pour autrechose que pour s'attirer plus de spectateurs et de témoins de safolle magnificence? Si donc nous extirpons la vanité en arrachantla racine du mal, nous en emporterons aussi les branches, et rien n'empêcheraque nous ne vivions sur la terre comme si déjà nous étionsdans le ciel. L'amour de l'ostentation n'entraîne pas seulement aumal ceux qu'il possède; il s'insinue et se glisse encore adroitementjusque dans la vertu, et s'il n'est pas assez fort pour nous en éloigner,il nous persécute jusque dans son sein en nous imposant des labeursque rien ne vient rémunérer. Car celui qui a en vue la vainegloire, soit qu'il jeûne, soit qu'il prie, soit qu'il fasse l'aumône,en perd toute la récompensé. Se macérer en vain, s'exposeraux ris et à la moquerie des hommes, et perdre la gloire céleste,la récompense du ciel, est-il rien de plus misérable, est-ilune perte qui soit comparable à celle-là? On ne peut acquérirensemble et la gloire humaine et la gloire du ciel, quand on les recherchetoutes deux. Car autrement nous pouvons obtenir l'une et l'autre. Ne lesdésirons pas toutes les deux, mais ne recherchons que la gloiredu ciel; si nous les aimons l'une et l'autre, nous ne les obtiendrons pasà la fois, cela est impossible ; c'est pourquoi, si nous voulonsacquérir la gloire, fuyons la gloire du monde, désirons,recherchons celle qui vient de Dieu seul ; de cette sorte nous obtiendronset la gloire présente et la gloire future. Fasse le ciel que nousjouissions de celle-ci, par la grâce et la miséricorde deNotre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soitau Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXIX

APRÈS CELA JÉSUS ÉTANT VENU EN JUDÉE, SUIVIDE SES DISCIPLES, IL Y DEMEURAIT AVEC EUX, ET Y BAPTISAIT. (VERS. 22, JUSQU'AUVERS. 30.)

1 . Rien n'est plus illustre, rien n'est plus fort et plus puissantque la vérité, comme aussi rien n'est plus bas, rien n'estplus faible que le mensonge : il a beau se déguiser, facilementon le démasque, facilement on le dissipe. La vérité,au contraire, se montre à nu à tous ceux qui veulent contemplersa beauté; elle ne cherche pas à se cacher, elle ne craintpoint le péril ni les piéges, elle n'ambitionne pas les hommagesde la multitude. Rien d'humain n'a d'empire sur elle; mais, supérieureà tous les piéges qu'on lui tend, elle les voit sans s'ébranler;ceux qui se réfugient dans son sein y trouvent un asile assuré,ils y sont gardés comme dans une forteresse imprenable ; telle estla grandeur de sa puissance; les coups cachés qu'on lui porte, elleles détourne; mais ses oeuvres, elle les expose aux yeux de toutle monde; c'est ce que Jésus-Christ déclare à Pilateen lui répondant: "J'ai parlé publiquement à toutle monde, et je n'ai rien dit en secret ". (Jean, XVIII, 20.)

Ce que le divin Sauveur dit alors, maintenant il le fait : " Aprèscela ", dit l'évangéliste, " Jésus étant venuen Judée, suivi de ses disciples, il y demeurait avec eux et y baptisait". Aux jours de fêtes solennelles, Jésus allait à Jérusalempour enseigner publiquement sa doctrine à ceux qui s'y assemblaient,et afin que tous profitassent de ses miracles. Mais quand la fêteétait passée, il s'en allait souvent auprès du Jourdain,parce qu'une multitude de peuple y accourait; car il se rendait toujoursaux lieux les plus fréquentés, non par vanité ou parambition, mais pour faire du bien à plus de monde. D'ailleurs, l'évangélistedit dans la suite que ce n'était pas Jésus qui baptisait, mais ses disciples (Jean, IV, 2); il est donc évident qu'il fautentendre la même chose ici, à savoir que les disciples baptisaientseuls.

Mais pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ ne baptisait-il pas?Longtemps auparavant Jean-Baptiste avait dit : " C'est lui qui vous baptiseradans le Saint-Esprit et dans le feu ", (Matth. III, 11.) Or il n'avaitpas encore donné le Saint-Esprit; c'est donc pour une bonne raisonqu'il ne baptisait pas, mais seulement ses disciples baptisaient parcequ'ils voulaient engager beaucoup de monde à venir écouterla prédication et la doctrine du salut. Et pourquoi les disciplesde Jésus baptisant, Jean-Baptiste ne cessa-t-il point de baptiserjusqu'à ce qu'il fût mis en prison? Car quand l'évangélistedit: "Jean baptisait à Ennon ", il y ajoute: " Alors Jean n'avaitpas encore été mis en prison " (Jean, III , 23, 24) ; ilmontre donc que Jean-Baptiste n'avait pas encore censé de baptiser.Et encore pourquoi a-t-il baptisé jusqu'à ce temps? Cependant,il aurait fait connaître que [235] les disciples de Jésusétaient. plus dignes de baptiser que lui, si, lorsqu'ils commencèrent,il eût lui-même cessé. Pour quelle raison donc baptisait-il?Ce fut pour ne leur pas attirer plus d'envie et de plis grandes disputes.En effet, si, publiant souvent ce qu'était Jésus-Christ,lui cédant la première place et se déclarant inférieurà lui, il ne persuada pas pour cela les Juifs que c'étaità lui qu'ils devaient aller; s'il eût, dis-je, cesséde baptiser, il les aurait encore plus émus et les aurait rendusplus opiniâtres. Voilà pourquoi Jésus-Christ commençaprincipalement à prêcher après la mort de Jean-Baptiste.Au reste, je crois qu'il ne vécut pas longtemps, afin que les espritsde cette multitude se réunissent et se tournassent tous vers Jésus-Christ,et qu'ils ne fussent plus partagés entre l'un et l'autre. De plus,Jean-Baptiste , pendant qu'il baptisait, ne cessait point de les exhorterà aller trouver Jésus-Christ et de leur rendre de grandstémoignages de lui. D'ailleurs il baptisait au nom de celui quidevait venir après lui, afin qu'ils crussent en lui. Si donc celuiqui prêchait ainsi Jésus-Christ eût discontinuéde baptiser, comment aurait-il fait connaître l'excellence et lasupériorité des disciples de Jésus? N'aurait-on pascru , au contraire, que c'était par jalousie ou par dépitqu'il ne baptisait plus? Mais en continuant il confirme et fortifie cequ'il a dit. Car il ne cherchait pas à s'acquérir de la gloire,mais il envoyait ses auditeurs à Jésus-Christ. Et il ne leservait pas moins que les disciples, ou plutôt encore plus, attenduque son témoignage était moins suspect et que sa réputationl'emportait dans l'esprit de tout le monde sur celle des disciples. L'évangélistevoulant nous le faire entendre, disait: " Toute la Judée et toutle pays des environs du Jourdain allaient le trouver, et ils étaientbaptisés par lui ". (Matth. III, 5.) Quoique les disciples de Jésusbaptisassent, le peuple ne cessait pas d'accourir en foule à Jean-Baptiste.

Que si quelqu'un demande en quoi le baptême des disciples étaitsupérieur à celui de Jean, nous répondrons en rien, car l'un et l'autre était dénué de la grâcedu Saint-Esprit, et les uns et les autres n'avaient tous qu'un seul etmême motif : c'était d'envoyer à Jésus-Christceux qu'ils baptisaient. En effet, afin de n'être pas obligésde courir de toutes parts, pour chercher et assembler ceux qui devaientcroire en Jésus-Christ, comme André qui avait amenéSimon, et Philippe Nathanaël , ils résolurent et convinrentde baptiser, afin que par le baptême ils pussent sans peine et sanstravail les attirer à Jésus-Christ , et préparer lechemin à la foi qu'il devait prêcher; mais que ces baptêmesn'eussent aucun avantage l'un sur l'autre, les paroles qui suivent le fontvoir.

Quelles sont ces paroles? " Il s'excita une dispute entre les disciplesde Jean, et un Juif (1), touchant la purification (2) (25) ". Et cela n'estpas surprenant, puisque les disciples de Jean portaient continuellementenvie aux disciples de Jésus-Christ, ou plutôt à Jésus-Christmême : lorsqu'ils les virent baptiser , ils commencèrent dèslors à parler à ceux qu'ils baptisaient pour leur insinuerque leur baptême, à eux, avait une supérioritésur celui des disciples de Jésus-Christ, et s'étant approchésde quelqu'un de ceux qui venaient d'être baptisés , ils tâchèrentde le lui persuader et ne le purent pas : mais l'évangélistefait clairement entendre que ce sont les disciples de Jean, et non pasce Juif, qui ont excité cette dispute : car il ne dit pas qu'uncertain Juif leur avait demandé leur avis; mais il dit que la questiontouchant la purification d'où vint la dispute, fut agitéepar les disciples de Jean avec un Juif.

2. Faites attention, je vous prie, mes frères, à la douceuret à la retenue de l'évangéliste. Il ne prend pointde parti, il ne s'emporte ni contre les uns, ni contre les autres ; maisautant qu'il le peut, il diminue la faute, disant seulement qu'il s'élevaune dispute. Toutefois, la suite fait bien voir que c'est par jalousieque ces disciples avaient excité la dispute ; mais il le rapporteencore avec bien de la modération, car il dit : " Ils vinrent trouverJean, et lui dirent : Maître, celui-là qui était avec" vous au delà du Jourdain, auquel vous avez " rendu témoignage, baptise maintenant et tous vont à lui (26) ". C'est-à-direcelui que vous avez baptisé ; car c'est ce que signifie ce mot :a Celui auquel vous avez rendu

1. " Un Juif ", saint Chrysostome dit : meta ioudaiou, et plusieursexemplaires lisent de même. Notre Vulgate dit : " Les Juifs ". Aureste, il est facile de concilier cette petite différence ; parcequ'il est assez vraisemblable que la contestation ayant d'abord étécommencée par un Juif qui avait reçu le baptême deJésus-Christ, passa aux autres et devint générale.

2. " La Purification ", autrement " le Baptême ", qui est appelé" Purification ", parce que les Juifs le mettent au nombre des purificationslégales, On peut aussi appeler le baptême " purification "parceque le propre effet du baptême est de purifier.

236

témoignage " ; en d'autres termes: celui que vous avez illustré,et que vous avez rendu célèbre, ose imiter ce que vous faites: ils n'eurent garde de dire : celui que vous avez baptisé : ilsauraient été forcés de faire mention de cette voixqui s'était fait entendre d'en-haut et aussi de la descente du Saint-Esprit: mais que disent-ils? " Celui qui était avec vous au " delàdu Jourdain, auquel vous avez rendu " témoignage ". C'est-à-dire: celui qui était au nombre de vos disciples, qui n'avait rien deplus que nous, s'est séparé de nous et baptise. Mais ce n'estpas seulement par là qu'ils croyaient pouvoir l'animer contre Jésus,c'est encore en lui insinuant que son baptême serait à l'avenirmoins illustre et moins célèbre car, ajoutent-ils, " tousvont à lui ". D'où il paraît visiblement qu'ils nepurent même pas amener à leur sentiment le Juif avec qui ilsavaient disputé. Ils parlaient ainsi, parce qu'ils étaientincomplètement instruits et encore sensibles à l'ambition.

Que fit donc Jean-Baptiste ? il ne les reprit pas durement, de craintequ'en le quittant ils ne se portassent à quelque mauvaise action.Mais que leur dit-il? " L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a étédonné du ciel (27)". Que s'il parle de Jésus-Christ dansdes termes trop bas, ne vous en étonnez pas; il ne pouvait pas toutd'un coup instruire des hommes si prévenus, et qui étaientdans de si mauvaises dispositions. Mais cependant il tâche de leseffrayer, et de leur faire connaître que, de combattre contre. Jésus, c'était combattre ainsi contre Dieu même. Gamaliel fit lamême réponse : " Vous ne pourrez détruire cette oeuvre, et vous seriez en danger de combattre contre Dieu même ". (Act.V, 39.) L'évangéliste établit la même véritéd'une manière un peu enveloppée. Il fait répondreà ces disciples : " L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui aété donné, du ciel. " C'est-à-dire, vous tentezl'impossible, et en agissant de la sorte, vous vous mettez en danger decombattre contre Dieu même. Quoi donc? Théodas (Act. V, 36)n'agissait-il pas par lui-même? J'en conviens : il agissait véritablementpar lui-même; mais à peine parut-il, qu'il fut anéantiet toute son oeuvre avec lui. Mais il n'en est pas ainsi de l'oeuvre deJésus-Christ. Par là, Jean apaise insensiblement ses disciples,en leur faisant voir que ce Jésus, à qui. ils osaient s'opposer,n'est pas un homme, mais un Dieu qui les surpasse en dignité, eten gloire. Qu'ainsi, si ses oeuvres brillaient et éclataient, sitous allaient à lui, il ne fallait pas s'en étonner, cartelles sont les oeuvres de Dieu : que celui qui faisait de si grandes chosesétait un Dieu, autrement ses oeuvres n'auraient pas eu tant de forceni tant de vertu. Qu'au reste, les oeuvres des hommes se découvrentet se détruisent facilement; or, il n'en est pas de mémépour celles-ci : elles ne sont donc pas des oeuvres humaines. Et remarquezcomment il tourne contre eux-mêmes ces paroles : " Celui àqui vous avez rendu témoignage ", par où ils croyaient l'exciterà perdre Jésus-Christ. Car après leur avoir montréque ce n'était pas par son témoignage que Jésus-Christétait devenu illustre, il leur ferme la bouche en disant : " L'hommene "peut rien recevoir de soi-même, s'il ne lui a étédonné du ciel ".

Que veut dire cela? Si vous admettez mon témoignage, et si vousle croyez véritable, apprenez de même , que ce n'est pas moique vous devez mettre au-dessus de lui , mais lui que vous devez regardercomme au-dessus de moi. Quel est en effet le témoignage que j'aiporté? Je vous en prends à témoin : Voilà pourquoiil ajoute : " Vous me rendez vous-mêmes témoignage que j'aidit : Je ne suis point le Christ, mais : J'ai été envoyédevant lui (28)". Si donc c'est à cause du témoignage queje lui ai rendu, que vous venez me dire : " Celui à qui vous avezrendu témoignage " ; qu'il vous en souvienne donc de mon témoignage,et vous reconnaîtrez que non-seulement il ne l'a point abaissé,mais encore qu'il l'a beaucoup relevé. Mais d'ailleurs ce témoignagene venait point de moi, il vient de Dieu même, qui le lui a rendupar ma bouche. C'est pourquoi si je vous parais digne de foi , rappelez-vousqu'entre plusieurs autres choses que j'ai dites , j'ai dit aussi que "j'ai été envoyé devant lui ".

Ne voyez-vous pas que Jean-Baptiste fait insensiblement connaîtreque cette parole est divine? Car voici ce qu'il veut dire : Je suis unministre, et je dis ce que n,'â ordonné de dire celui quim'a envoyé; je ne cherche pas à plaire aux hommes, mais jeremplis le ministère que m'a confié son Père en m'envoyant;ce n'est ni par faveur, ni par complaisance que j'ai rendu ce témoignage;j'ai dit ce que j'avais mission de dire. Ne croyez donc pas que je [237]sois pour cela quelque chose de grand; ma mission, mes paroles, tout netend qu'à faire connaître sa grandeur et son excellence. Caril est le Seigneur et le maître de toutes choses; ce qu'il déclareencore par les paroles qu'il ajoute : " L'époux est celui àqui est l'épouse; mais l'ami de l'époux qui se tient debout,et qui l'écoute, est ravi de joie d'entendre la voix de l'époux(29) ". C'est pourquoi celui qui a dit: " Je ne suis pas digne de dénouerles cordons de ses souliers ", se dit maintenant son ami, non pour s'éleveret se donner des louanges, mais pour montrer combien il a à coeurles intérêts de Jésus-Christ; que ce qui se passe nese fait point malgré lui, ni contre sa volonté, mais àson grand contentement; et qu'il n'a rien dit, qu'il n'a rien fait quine tendît à cette unique fin; voilà ce qu'il fait très-prudemmentconnaître par le nom d'ami. En effet, dans les mariages les serviteursde l'époux n'ont ni tant de joie, ni tant de plaisir que ses amis.Jean-Baptiste ne se dit donc pas égal en dignité àl'époux, à Dieu ne plaise 1 mais il se dit son ami, pourmarquer l'excès de sa joie et pour se mettre à la portéede ses disciples. Il a déjà fait entendre qu'il n'est qu'unenvoyé, qu'un ministre, en se disant envoyé devant lui. C'estpourquoi il se dit l'ami de l'époux, et aussi parce qu'il voyaitses disciples souffrir de ce qu'on allait à Jésus-Christ;par là il leur fait voir que non-seulement cela ne lui fait aucunepeine, mais encore qu'il s'en réjouit extrêmement.

Puis donc que je suis venu, dit-il, pour travailler et contribuer àce grand ouvrage, bien loin de m'attrister que tous aillent à Jésus-Christ,j'aurais au contraire une douleur extrême, s'il en était autrement.Si l'épouse n'allait pas trouver son époux, c'est alors queje m'affligerais; mais non maintenant que je vois réussir nus efforts.Son oeuvre s'accomplit, c'est un sujet de gloire; pour nous ce que nousdésirions avec tant d'ardeur se réalise; l'épouseconnaît son époux. Et vous-mêmes, vous m'en rendez témoignage,quand vous me dites : " Tous vont à lui ". Voilà ce que jevoulais, et c'est pour cela que j'ai tout fait : aussi, témoin decet heureux succès, je m'en réjouis, je tressaille, je bondisd'allégresse.

3. Mais que signifient ces paroles : " L'ami de l'époux qui setient debout, et l'écoute, est ravi de joie " d'entendre " la voixde l'époux? " Jean-Baptiste se sert ici d'une parabole pour arriverà son sujet. Car en parlant d'époux et d'épouse, ilmontre comment se font les fiançailles, à savoir: par laparole et par la doctrine; c'est ainsi que l'Église est fiancéeà Dieu. C'est pourquoi saint Paul disait : " La foi vient de cequ'on a ouï, et on a ouï parce que la parole de Jésus-Christ" (Rom. X, 17) a été prêchée. Cette parole meravit de joie. Mais à l'égard de ce mot : " Qui se tientdebout ", ce n'est pas sans intention qu'il s'exprime ainsi, mais pourmontrer que son ministère est fini, qu'il faut maintenant qu'ilse tienne debout et qu'il écoute après avoir remis l’épouseà son époux : qu'il est le ministre et le serviteur de l'époux,que ses bonnes espérances, que ses voeux sont comblés; voilàpourquoi il continue ainsi : " Je me vois donc dans l'accomplissement decette joie " ; c'est-à-dire, j'ai accompli mon oeuvre, nous n'avonsplus rien à faire. Ensuite, il retient, il renferme dans son coeurla vive douleur qui le presse, en considérant, non-seulement lesmaux présents, mais ceux aussi qui doivent arriver encore. Il enprédit quelque chose et le confirme et par ses paroles, et par sesoeuvres, en disant : " Il faut qu'il croisse et que je diminue " ; c'est-à-dire,mon ministère est fini, je dois me retirer et disparaître;mais pour lui, son temps est arrivé, il doit s'avancer et s'élever;c'est pourquoi, ce que vous craignez, non-seulement va arriver présentement,mais encore s'accroîtra de plus en plus. Et voilà mêmece qui illustre le plus notre ministère, et ce qui en fait toutela gloire; c'est pour cela que j'ai été son précurseur,et je suis ravi de joie de voir que l'oeuvre de Jésus-Christ aitun si grand et si heureux succès, et que le but vers lequel onttendu tous nos efforts, soit désormais atteint.

Ne voyez-vous pas, mes chers frères, avec quelle patience etquelle sagesse Jean-Baptiste apaise la douleur de ses disciples, étouffeleur jalousie et leur fait connaître que s'opposer à l'accroissementde Jésus-Christ, c'est tenter l'impossible? remède propre,entre tous, à guérir leurs mauvaises intentions. Car si ladivine Providence a permis que toutes ces choses arrivassent du vivantde ce saint précurseur, et lorsqu'il baptisait encore, c'est afinqu'il rendît témoignage de la supériorité duSauveur, et que ses disciples fussent sans excuse, s'ils s'obstinaientà ne pas croire en Jésus-Christ. En effet, ce ne fut pasde [238] lui-même qu'il se porta à rendre ces témoignages,ni pour satisfaire la curiosité d'autres personnes; ce fut pourrépondre aux demandes de ses disciples, qui seuls l'interrogeaientet entendaient ses réponses. Car, s'il eût parlé deson propre mouvement, ils n’auraient pas cru si facilement, qu'en apprenantce qu'il pensait, et par la réfutation de leurs objections, et parla réponse à leurs demandes. Ainsi les Juifs, qui lui avaientenvoyé des gens, pour l'interroger et savoir son sentiment, ne s'yétant pas rendus, lorsqu'ils le connurent, se sont pour cela mêmerendus indignes de tout pardon.

Qu'est-ce donc que tout cela nous apprend ? Que la vaine gloire estla source et la cause de tous les maux : c'est elle qui a jeté lesJuifs dans une furieuse jalousie; c'est elle qui les a ranimés aprèsune courte trêve, et portés à aller trouver Jésus-Christpour lui dire : " pourquoi vos disciples ne jeûnent-ils point? "(Matth. IX, 14.) Fuyons donc ce vice, mes bien-aimés. Si nous lefuyons, nous nous préserverons de l'enfer : car c'est principalementce vice qui en attise le feu, tant sa domination s'étend sur tout,tant il exerce son tyrannique empire sur tout âge et sur tout rang; c'est lui qui met le trouble dans l'Eglise, qui ruine les républiques,qui ruine les maisons, les villes, les peuples, les provinces. Pourquoivous en étonner, quand il a bien pu pénétrer jusquedans le désert, où il a fait sentir toute la forte de sonpouvoir? Ceux qui s'étaient dépouillés de leurs bienset de leurs richesses, qui avaient renoncé au luxe du monde, àtoutes ses pompes et à ses maximes, qui avaient surmontéles désirs de la chair et les violentes passions de la cupidité,ont souvent tout perdu pour s'être laissé vaincre par la vainegloire. C'est par ce vice que celui qui avait beaucoup travailléa été vaincu par celui qui, bien loin d'avoir travaillé,avait au contraire commis beaucoup de péchés. Je parle dupharisien et du publicain. Mais prêcher contre ce vice, vous montrerles maux qu'il cause, ce serait peine perdue, car tout le monde est dumême avis sur ce point; et ce dont il s'agit, c'est de réprimeren soi cette funeste passion.

Comment donc en viendrons-nous à bout? En opposant la gloireà la gloire. Comme, en effet, nous dédaignons les richessesde la terre, lorsque nous en envisageons d'autres; comme nous méprisonscette vie, lorsque nous pensons à une autre qui est bien préférable,nous pourrons de même rejeter la gloire de ce monde, lorsque noussongerons à une gloire plus belle, à ce qui est proprementla vraie gloire. Celle dont nous parlons n'est qu'une vaine et fausse gloire,un nom sans réalité; mais celle du ciel est une gloire véritable,qui a pour panégyristes, non les hommes, mais les anges, les archangeset le Seigneur des archanges, ou plutôt aussi les hommes mêmes.Si vous jetez les yeux sur ce théâtre, si vous cherchez àconnaître le prix de ces couronnes, si vous vous transportez au lieuoù retentissent ces applaudissements, les biens de la terre ne serontpas capables de vous toucher et de vous arrêter ; vous ne vous prévaudrezplus de leur possession, vous ne chercherez pas à les acquérirsi elles vous manquent. Dans cette cour, on ne voit aucun des satellitesdu roi, au lieu de rechercher les bonnes grâces de celui qui siègesur le trône et porte le diadème, s'occuper de ces cris d'oiseaux,de ces bourdonnements de moucherons qui s'appellent les éloges deshommes.

Connaissant donc la bassesse des choses humaines, envoyons, plaçonstous nos biens et' toutes nos richesses dans ces inviolables trésors,et cherchons la gloire qui est stable et éternelle. Je prie Dieude nous l'accorder à tous, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soitau Père et au Saint-Esprit, etc.

HOMÉLIE XXX

CELUI QUI EST VENU D'EN-HAUT, EST AU-DESSUS DE TOUS. CELUI QUI TIRESON ORIGINE DE LA TERRE, EST DE LA TERRE, ET SES PAROLES TIENNENT DE LATERRE. (VERS. 31, JUSQU'AU VERS. 34)

1. L'amour de la gloire est un vice très-pernicieux; oui, dis-je,très-pernicieux, et la source de toutes sortes de maux l C'est fineépine que difficilement on arrache, une bête qu'on ne peutapprivoiser, une hydre à cent têtes armée contre ceuxmêmes qui la nourrissent. Comme les vers rongent le bois qui lesnourrit, comme la rouille dévore le fer d'où elle naît,et la teigne mange la laine, ainsi la vaine gloire donne la mort àl'âme sa nourrice. C'est pourquoi il nous faut être bien vigilantset attentifs pour arracher et détruire ce vice. Voyez ici encoretout ce que dit Jean-Baptiste à ses disciples, parce qu'il les voitinfectés de cette maladie et qu'il a peine à les calmer.A ces premières paroles que vous avez entendues, il ajoute encorecelles-ci pour les apaiser : " Celui qui est venu d'en-haut est au-dessusde tous; celui qui tire son origine de la terre est de la terre, et sesparoles tiennent de la terre". Puisque partout, dit-il, vous exaltez montémoignage, puisque vous publiez que je suis très-digne defoi, vous devez savoir que ce n'est pas à celui qui est de la terreà rendre digne de foi celui qui est venu d'en-haut; mais ce mot: " Il est au-dessus de tous ", que signifie-t-il? Que celui qui est venudu ciel n'a besoin de personne, qu'il se suffit à lui-même,et que saris comparaison il est le plus grand de tous. Au reste, Jean-Baptistedit de soi qu'il est de la terre et que ses paroles tiennent de la terre,non qu'il parlât de son propre mouvement, mais dans le sens auquelJésus-Christ dit: " Si vous ne me croyez pas lorsque je vous parledes choses de la terre" (Jean, III, 12), désignant ainsi le baptême,non qu'il soit terrestre, mais parce qu'il le comparait alors àson ineffable génération ; en cet endroit de même,Jean-Baptiste dit qu'il parle en habitant de la terre, par comparaisonde sa doctrine à celle de Jésus-Christ; car ces mots : "Sesparoles tiennent de la terre ", signifient seulement que ce qu'il dit estbas et grossier, et pour ainsi dire semblable aux choses de la terre, sion le compare avec la sublimité et l'excellence de la doctrine queJésus-Christ enseigne : " Puisqu'en lui sont renfermés tousles trésors de la sagesse ". (Col. II, 3.) Mais encore ces paroles: " Celui qui tire son origine de la terre, est de la terre ", font voirévidemment elles-mêmes qu'il ne veut point parler de penséeshumaines; en effet, il n'était pas tout entier de terre; la meilleurepartie de son être venait du ciel, car il avait une âme etil participait à l'esprit, et ces choses ne sont pas de la terre:Comment dit-il donc qu'il est de la terre? Cette façon de parlerne signifie rien de plus, que ceci : Je suis peu de chose, puisque je [240]rampe à terre et que je suis né sur la terre. Le Christ,au contraire, nous est venu d'en-haut.

Enfin Jean-Baptiste ayant guéri, par tous ces discours, la maladiede ses disciples, parle ensuite de Jésus-Christ avec plus d'assurance;en parler auparavant, t'eût été jeter ses paroles enl'air et les prodiguer en pure perte, puisqu'elles n'auraient point trouvéd'entrée dans l'esprit de ses disciples. Mais après qu'ila arraché les épines, alors il sème avec confianceen disant : " Celui qui est venu du ciel est au-dessus de tous. Et il rendtémoignage de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personnene reçoit son témoignage (32) ". Jean, après avoirparlé de Jésus-Christ en termes sublimes, baisse ensuitele ton ; car ce mot : " Ce qu'il a entendu et ce qu'il a vu ", appartientau langage des hommes. Ce que Jésus-Christ savait, il ne l'avaitpoint appris par la vue ni par l'ouïe, mais il le tenait de sa proprenature; étant sorti parfait du sein de son Père, il n'avaitpas besoin de maître ainsi qu'il le dit lui-même: " Comme monPère me connaît, je connais mon Père ". (Jean, X,15.)Que signifie donc ceci : " Il dit ce qu'il a entendu, et il rend témoignagede ce qu'il a vu? " Comme c'est par ces sens que nous apprenons parfaitementtoutes choses, et qu'on nous regarde comme des maîtres dignes defoi sur les choses,que nous avons ou vues ou entendues, parce qu'alorson est persuadé que nous n'inventons point et que nous ne disonsrien de faux; c'est pour se conformer à notre usage que Jean-Baptistea dit : " Jésus-Christ rend témoignage de ce qu'il a entenduet de ce qu'il a vu ", pour faire voir qu'il n'y a point en lui de mensongeet qu'il ne dit rien que de vrai. Ainsi, souvent nous-mêmes, nousavons la curiosité d'interroger celui qui nous raconte quelque chose,et de lui dire : l'avez-vous vu, l'avez-vous entendu vous-même? S'ill'assure, nous regardons alors son témoignage comme véritable.Ainsi Jésus-Christ dit: " Je juge selon ce que j'entends " (Jean,V, 30) ; et : " Je ne dis que ce que j'ai appris de mon Père " (Jean,VIII, 26) ; et : " Nous rendons témoignage de ce que nous avonsvu " (Jean, III, 11), et plusieurs autres choses semblables, non pour nousfaire entendre que ce qu'il dit il l'a appris (le croire serait le comblede la démence) ; mais de peur que les Juifs n'eussent l'insolencede regarder comme suspect aucune de ses paroles; car, attendu qu'ils n'avaientpas encore de lui l'opinion qu'ils devaient avoir, il s'autorise souventde son Père pour persuader ce qu'il dit.

2. Mais pourquoi s'étonner qu'il cite le témoignage deson Père, puisque souvent il a recours aux prophètes et auxEcritures, comme lorsqu'il dit : " Ce sont elles qui rendent témoignagede moi? " (Jean, 10, 39.) Il emprunte le témoignage des prophètes,dirons-nous pour cela qu'il est au-dessous d'eux? A Dieu ne plaise ! Ilse proportionne à la faiblesse de ses auditeurs. Il dit qu'il rapportece qu'il a appris de son Père, non qu'il ait besoin d'un docteur,mais afin de prouver qu'il ne dit rien de faux. Ainsi ce que dit Jean-Baptiste,vous devez l'expliquer de cette manière : j'ai besoin de ses leçons,puisqu'il est venu du ciel et qu'il nous apporte une doctrine céleste,que lui seul entend parfaitement. Car voilà ce que signifie ce mot: Il a entendu et il a vu. " Et personne ne reçoit son témoignage". Mais il a eu des disciples, et plusieurs écoutaient assidûmentsa parole; pourquoi donc dit-il : " Personne ne reçoit? " c'est-à-dire: Il y en a peu qui le reçoivent. S'il avait voulu dire : " Personne", pourquoi aurait-il ajouté: " Celui qui a reçu son témoignagea attesté que Dieu est véritable (33)? " Ici Jean-Baptistereproche à ses disciples leur peu de foi en Jésus-Christ: en effet, par ce qui suit on voit clairement qu'ils ne crurent pas mêmeaprès ces paroles. Voilà pourquoi étant en prison,il les envoya à Jésus, afin de les lui mieux attacher. Etalors néanmoins ils ne crurent pas encore tout à fait enlui, comme Jésus-Christ le fait connaître par ces paroles:" Heureux celui qui ne prendra point de moi un sujet de scandale et dechute ! " (Matth. XI, 6.) Jean-Baptiste n'a donc point eu d'autre raisonde dire: " Et personne ne reçoit son témoignage ", que dansl'intention d'instruire ses disciples; c'est comme s'il disait quoiqu'ily en ait peu qui doivent croire en lui, ne pensez pas que ce qu'il ditne soit pas véritable, car il rend témoignage de ce qu'ila vu. Au reste, il le dit aussi pour censurer l'aveuglement des Juifs,de même qu'au commencement de son évangile, saint Jean lesréprimande en disant: " Il est venu chez soi, et les siens ne l'ontpoint reçu " (Jean, I, 11) : par la faute, non de celui qui estvenu, mais de ceux qui ne l'ont pas voulu recevoir: " Celui [241] qui areçu son témoignage, a attesté que a Dieu est véritable(33) "; par ces paroles il les effraie et les épouvante, car illeur fait voir que celui qui rejette le Fils ne le rejette pas lui seul,mais encore son Père; c'est pourquoi il ajoute : " Celui que Dieua envoyé ne dit a que des paroles de Dieu (34) ". Puis donc qu'ilne dit que des paroles de Dieu, celui qui croit en lui, croit en Dieu,et celui qui ne croit pas en lui, ne croit point en Dieu. Mais ce mot :" Il a scellé ", veut dire : il a fait connaître. Aprèsquoi ayant ainsi augmenté leur crainte, il ajoute : " Que Dieu estvéritable ", pour marquer qu'on ne peut rejeter Jésus-Christ,ou ne pas croire en lui, sans accuser de mensonge Dieu qui l'a envoyé.Puis donc que Jésus-Christ ne dit rien qui ne vienne de son Père,celui qui ne l'écoute point, n'écoute point son Pèrequi l'a envoyé.

Ne voyez-vous pas ici , mes frères, avec quelle force Jean-Baptistefrappe encore sur ses disciples? Jusque-là ils ne croyaient pasqu'il y eût du mal à ne pas croire en Jésus-Christ.Voilà pourquoi il leur représente vivement l'extrêmepéril auquel s'exposent les incrédules; afin qu'ils apprennentque n'écouter pas Jésus-Christ, c'est la même choseque de ne pas écouter son Père. Il poursuit, et se proportionnantà leur portée, il leur dit : " Parce que Dieu ne lui donnepas son Esprit par mesure ". Il se sert encore, comme j'ai dit, d'expressionsbasses et grossières, accommodant ainsi son langage à leurintelligence; autrement il n'aurait pu exciter en eux la crainte. S'ilavait dit de Jésus-Christ des choses grandes et élevées,ils ne l'auraient pas cru, ils l'auraient repoussé avec mépris: voilà pourquoi il rapporte tout au Père, parlant quelquefoisde Jésus-Christ comme d'un homme.

Mais que signifie ceci : " Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure? " Nous, dit Jean-Baptiste, nous recevons les dons du Saint-Esprit parmesure: car, par le Saint-Esprit il entend ici les dons. En effet, ce sontles dons qui sont distribués. Mais Jésus-Christ a en lui-mêmetous les dons, ayant reçu toute la plénitude du Saint-Espritsans mesure. Or, si ces dons sont immenses, à plus forte raisonsa substance est-elle immense. Ne voyez-vous pas aussi que le Saint-Espritest immense " comme le Père? " Celui donc qui a reçu toutela vertu du Saint-Esprit, qui connaît Dieu, qui dit: " Nous disonsce que nous avons entendu, et nous rendons témoignage de ce quenous avons vu ", comment nous pourrait-il paraître suspect? il nedit rien qui ne soit de Dieu, rien qui ne soit du Saint-Esprit : mais cependantJean-Baptiste ne parle point de Dieu le Verbe; l'autorité qu'ildonne à sa doctrine, il la tire toute du Père et du Saint-Esprit.Ses disciples connaissaient un Dieu, ils savaient qu'il y a un Saint-Esprit,quoiqu'ils n'en eussent pas une juste idée : mais qu'il y eûtun Fils, ils l'ignoraient. C'est pour cela que, voulant donner de l'autoritéà ce qu'il dit, et le persuader, il a toujours recours au Pèreet au Saint-Esprit. Car séparer cette raison " qui oblige Jean-Baptisted'en user ainsi ", et recevoir la doctrine en soi, comme elle se présente,ce serait se tromper beaucoup et s'écarter extrêmement del'idée qu'on doit avoir de la dignité de Jésus-Christ.En effet, le motif de leur foi en Jésus-Christ ne devait pas êtrequ'il avait la vertu du Saint-Esprit, puisqu'il n'a nullement besoin dusecours du Saint-Esprit, et qu'il se suffit à lui-même : Jean-Baptistese conforme donc ainsi à l'opinion des simples, pour les éleverpeu à peu à de plus hauts et de plus grands sentiments.

Au reste, je dis ceci, mes chers frères, pour vous faire connaîtreque nous ne devons pas légèrement passer sur les parolesde la sainte Ecriture, qu'il faut faire attention au but et à l'intentionde celui qui parle, à l'esprit et à la faiblesse de ses auditeurs,et examiner bien d'autres choses. Car les docteurs ne découvrentet n'expliquent pas clairement tout, comme ils le voudraient, mais ilstempèrent beaucoup de choses, selon la portée de leurs disciples.C'est pourquoi saint Paul dit : " Je n'ai pu vous parler comme àdes hommes spirituels , mais comme à des personnes encore charnelles: je ne vous ai nourris que de lait, et non de viandes solides "(I Cor.III, 1, 2.) Je voudrais, dit-il, vous parler comme à des hommesspirituels, et je ne l'ai pu, pourquoi? Ce n'est pas qu'il en fûtlui-même incapable, c'est qu'ils n'auraient pu l'entendre, s'il leuravait parlé comme à des hommes spirituels. De mêmeJean-Baptiste voulait enseigner de grandes choses à ses disciples,mais ils ne pouvaient encore les comprendre; voilà pourquoi il s'attachesi fort aux expressions les plus simples et les plus basses.

3. Il faut donc observer toutes choses avec [242] soin; car les parolesde l'Ecriture sont des armes spirituelles. Mais si nous n'avons pas l'adressede les bien manier, ni d'en équiper nos disciples comme il faut,elles ne perdent rien, à la vérité, de leur vertupropre, mais elles nous deviennent inutiles. Supposons qu'il y ait iciune forte cuirasse, un casque, un bouclier, une pique: qu'ensuite quelqu'unles prenne, et qu'il se mette la cuirasse aux pieds, le casque non surla tête, mais sur les yeux, le. bouclier, non sur la poitrine, maissur les jambes: pourra-t-il s'en aider? ou plutôt n'en sera-t-ilpas embarrassé? Sans aucun doute. Mais ce n'est pas la faute desarmes; c'est la sienne, celle de son ignorance, puisqu'il ne sait ni s'enrevêtir ni s'en servir. Il en est de même. des saintes Ecritures: si nous en confondons l'ordre , elles n'en auront pas moins en soi leurforce et leur vertu, mais elles ne nous serviront de rien. J'ai beau vousrépéter ces vérités, et en public et en particulier;c'est peine perdue : toujours je vous vois attachés aux affairesdu siècle, toujours je vous vois mépriser les choses spirituelles: voilà pourquoi nous nous mettons peu en peine de bien vivre, et,lorsque nous combattons pour la vérité, nous sommes sansforce et nous devenons la fable et la risée des gentils, des Juifset des hérétiques. Quand bien même vous seriez aussinégligents dans les autres choses, on ne devrait même pasvous le pardonner. Mais dans les affaires séculières chacunde vous est plus subtil et plus perçant qu'une épée,tant l'artisan que le magistrat mais dans les choses nécessaireset spirituelles nous sommes d'une extrême négligence, traitantles bagatelles comme des affaires sérieuses, et n'attachant pasmême une importance secondaire aux plus pressants de nos intérêts.Ignorez-vous que ce qui est écrit dans les livres saints ne l'estpas pour les anciens, , pour nos pères seulement, mais aussi pournous? La voix de saint Paul qui dit : " Tout ce qui est écrit aété écrit pour nous servir d'instruction, àmous autres qui nous trouvons à la fin des temps, afin que nousconcevions une espérance ferme par la patience et par la consolationque les Ecritures nous donnent " (Rom. XV, 4; 1 Cor. X, 11); cette voix,dis-je, n'est-elle pas venue jusqu'à vous?

Je parle inutilement, je le sais bien; mais je ne cesserai point deparler. En le faisant, je me justifierai devant Dieu, quand bien mêmepersonne ne m'écouterait. Prêcher devant des gens docileset attentifs, c'est une peine allégée : mais prêchersouvent sans être écouté, et néanmoins, sansse rebuter, prêcher toujours, c'est se rendre digne d'une plus granderécompense; parce que, quelque dégoût qu'il y ait àn'être point. écouté, on ne laisse pas de remplir sonministère selon la volonté de Dieu. Toutefois , quoique votrenégligence doive nous procurer une plus grande récompense,nous aimons mieux l'avoir moindre et être plus sûrs de votresalut : car votre avancement et votre profit est une grande récompenseà nos yeux. Au reste, si nous vous représentons maintenantces choses , mes chers frères, ce n'est pas pour vous chagrinerni pour vous faire de la peine, mais pour vous exposer la vive douleurque votre tiédeur nous cause. Puisse le ciel nous guérirtous de ce vice, afin que nos coeurs étant embrasés de l'amourdes choses spirituelles, nous acquérions les biens célestes,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXI

LE PÈRE AIME LE FILS, ET IL LUI A MIS TOUTES CHOSES ENTRE LESMAINS. — CELUI QUI CROIT AU FILS, A LA VIE ÉTERNELLE : CELUI QUINE CROIT PAS AU FILS , NE VERRA POINT LA VIE, MAIS LA COLÈRE DEDIEU DEMEURE SUR LUI. (VERS 35, 36 JUSQU'AU VERS. 12 DU CHAP. IV.)

1. L'expérience nous apprend, mes frères, qu'en touteschoses l'esprit de ménagement procure de grands biens et de grandsavantages : ainsi l'on devient habile dans les arts, dont on a reçud'un maître à peine les premiers éléments. Ainsil'on bâtit les villes, mettant insensiblement et peu à peuune pierre l'une sur l'autre; ainsi nous entretenons, nous conservons notrevie. Et ne vous étonnez pas que cette sage conduite ait tant devertu et d'efficacité dans tout ce qui concerne . cette vie, lorsqu'elleen a tant dans les choses spirituelles. C'est ainsi qu'on a pu arracher,les Juifs de- leur idolâtrie, en les ramenant et les persuadant peuà peu, eux qui au commencement n'avaient entendu rien de grand,rien de sublime, ni quant à la doctrine, ni quant aux moeurs. C'estainsi encore, qu'après l'avènement de Jésus-Christ,lorsque le temps d'annoncer la sublime doctrine fut arrivé, lesapôtres attiraient à eux tous les hommes, évitant deleur parler tout d'abord des choses grandes et élevées. C'estainsi qu'en usait au commencement Jésus-Christ à l'égardde plusieurs. C'est ainsi qu'en use maintenant Jean-Baptiste : il parlede Jésus-Christ comme d'un homme admirable, et jette un voile surce qui dépasse la portée humaine. Au commencement il disait: " L'homme ne peut rien recevoir de soi-même " ; ensuite, aprèsavoir ajouté quelque chose de grand, et dit : " Celui qui est venudu ciel est au-dessus de tous ", il baisse encore le ton, et dit entreautres choses : " Car Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure " ; etensuite : " Le Père aime le Fils, et il lui amis toutes choses entreles mains ". De là il arrive aux peines, sachant que la craintedu supplice est d'une grande utilité, et que plusieurs ne sont pastant touchés dos promesses que des menaces; et c'est enfin par oùil finit, disant : " Celui qui croit au Fils, a la vie éternelle; celui qui ne croit pas au Fils, ne verra point la vie, mais la colèrede Dieu demeure sur lui ". Ici encore ce qu'il dit des peines, il le rapporteau Père, car il n'a pas dit la colère du Fils, quoique leFils soit le juge ; mais il a nommé le Père pour effrayerdavantage.

Ne suffit-il pas, direz-vous, de croire au Fils, pour avoir la vie éternelle?Non. Ecoutez ce que dit Jésus-Christ, qui le déclare parces paroles : " Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entrerontpas dans le royaume des cieux ". (Matth. VII, 21.) Et le blasphème, contre le Saint-Esprit suffit pour nous faire jeter dans l'enfer. Etpourquoi parler d'un [244]

article de doctrine? Quand bien même on croirait parfaitementau Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, si l'on ne vit bien, lafoi seule ne servira de rien pour le salut. Lors donc que Jésus-Christdit : " La vie éternelle consiste à " vous connaître,vous qui êtes le seul Dieu " véritable " (Jean, XVIII, 3); ne pensons pas que cette créance nous suffise pour le salut, maisnous avons besoin encore d'une bonne vie et d'une conduite bien réglée.Quoique Jean-Baptiste ait dit ici : " Celui qui croit au Fils, a la vieéternelle ", il insiste davantage sur ce qui suit. Car dans sondiscours il joint et lie ensemble le bien et le mal, et voyez comment,à sa première proposition, il ajoute celle-ci : " Celui quine croit pas au Fils, ne verra point la vie, mais la colère de Dieudemeure sur lui ". Mais néanmoins nous ne concluons pas de làque la foi suffise seule pour le salut; ce qui se prouve par une infinitéd'autres endroits de l'Évangile, où il est parlé dela bonne vie. Voilà pourquoi Jésus-Christ n'a point dit :La vie éternelle consiste seulement à vous connaître;ni : Celui qui croit seulement au Fils, a la vie éternelle; maisil marque, à propos de ces deux choses, que la vie y est attachée: certes, si la bonne vie n'accompagne pas la foi, la foi ne nous sauverapas d'un grand supplice. Car il n'a pas dit

La colère l'attend; mais la colère demeure sur lui; paroù il déclare que la colère ne se retirera jamaisde lui.

Mais de peur que ce mot : " Il ne verra point la vie ", ne vous induisîten erreur, et ne vous donnât lieu de penser qu'il ne s'agit que decette vie présente ; et afin que d'autre part vous soyiez persuadéque le supplice est éternel, il a dit : " La colère demeure", pour montrer qu'elle demeure éternellement, et qu'elle séjournesur l'incrédule. Au reste, l'intention de Jean-Baptiste est d'exciterses disciples par toutes ces paroles, et de les pousser vers Jésus-Christ.C'est pourquoi il ne leur adresse pas la parole à eux seuls et enparticulier; mais il l'adresse à tous en général,et de la manière qui pouvait mieux les attirer et les gagner. Caril n'a point dit : Si vous croyez, si vous ne croyez pas; mais il parleen général, pour ne leur pas donner de la défiance,et il le fait avec plus de force que Jésus-Christ. Le Sauveur dit: " Celui qui ne croit pas est déjà condamné " ; maisJean-Baptiste s'exprime ainsi " Il ne verra point la vie, mais la colèrede Dieu demeure sur lui ". Et certes il a raison. Jésus-Christ nepouvait parler de soi comme un autre en pouvait parler. S'il avait parléde même, on aurait cru que souvent il revenait sur ce sujet par amour-propreet par vanité; mais Jean n'était pas exposé àce soupçon. Que si, dans la suite, Jésus-Christ s'est lui-mêmeservi d'expressions plus fortes, c'est lorsque sa réputation s'étantétablie, on avait de lui une grande opinion.

" Jésus ayant donc su que les pharisiens avaient appris qu'ilfaisait plus de disciples et baptisait plus de personnes que Jean, quoiqueJésus ne baptisât pas lui-même, mais ses disciples,il quitta la Judée et s'en alla en Galilée ". (Chap. IV,1, 2, 3.)

Véritablement Jésus ne baptisait pas lui-même, mais,pour exciter plus d'envie contre lui, on le rapportait ainsi. Pourquoi,direz-vous, se retira-t-il? ce ne fut pas par crainte, mais pour ôtertout sujet d'envie et adoucir la jalousie. Il pouvait contenir ceux quil'attaquaient, mais il ne voulait pas trop souvent le faire, de peur dedétruire la foi à l'incarnation. Si étant pris, ilse fût souvent échappé miraculeusement de leurs mains,plusieurs auraient tenu cette vérité pour suspecte. Voilàpourquoi il faisait bien des choses humainement : voulant qu'on le crûtDieu, il voulait aussi qu'on crût qu'il s'était revêtude notre chair. Voilà pourquoi, après sa résurrection,il disait à un de ses disciples : " Touchez et considérezqu'un esprit n'a ni chair ni os ". (Luc, XXIV, 39.) Voilà pourquoiil reprit Pierre, qui lui disait: " Ayez soin de vous, cela ne vous arriverapoint ". (Matth. XVI, 22.) Tant il a pris soin d'établir cette créance.

2. En effet, entre les dogmes de l'Église, celui de l'incarnationn'est pas le moins important, ou plutôt il est le principal; puisquel'incarnation est l'origine et le principe de notre salut, puisque c'estpar elle que tout a été fait, que tout a étéconsommé. C'est elle qui a détruit la mort, qui a ôtéle péché, qui a annulé la malédiction, quinous a apporté une infinité de grâces. Voilàpourquoi Jésus-Christ voulait qu'on crût principalement àl’incarnation, qui a été pour nous la racine et la sourcede toutes sortes de biens. Mais tout en agissant comme un homme, il nelaissait pas la divinité s'obscurcir en lui. Ayant donc quittéla Judée, il continuait de faire ce qu'il avait fait auparavant.Car ce n'était pas sans [245] sujet qu'il s'en était alléen Galilée, il préparait les grandes oeuvres qu'il voulaitopérer parmi les Samaritains, et il ne les dispensait pas indifféremment,mais avec cette sagesse qui lui était convenable; afin de ne paslaisser le moindre sujet d'excuse au juif le plus impudent. L'évangélistenous l'insinue par ce qu'il ajoute : " Et comme il fallait qu'il passâtpar la Samarie (4) " , en quoi il montre que c'était comme en passantqu'il avait été dans la Samarie. Les apôtres faisaientde même lorsque les Juifs les persécutaient, ils s'en allaientvers les gentils; Jésus-Christ, de même (Marc, VII, 26), chassépar les uns, s'en allait vers les autres, comme il le fit à l'égardde la Syrophénicienne.

Or cela s'est fait ainsi pour ôter aux Juifs tout prétexte,tout sujet de dire : il nous a quittés pour passer vers les incirconcis.C'est pour cette raison que les apôtres, voulant se justifier, disaient: " Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer laparole de Dieu; " mais puisque vous vous en jugez vous-mêmes indignes,nous nous en allons présentement vers les gentils ". (Act. XVII,46.) Et Jésus-Christ : " Je n'ai été envoyéqu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues ". (Matth.XV, 24.) Et : " Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et dele donner aux chiens ". (Ibid. 26.) Mais lorsque les Juifs le rejetèrent,ils ouvrirent dès lors la porte aux gentils. Et néanmoinsil n'allait pas exprès chez eux, mais seulement en passant c'estdonc en passant, et " qu'il vint en une ville de la Samarie, nomméeSichar, près de l'héritage que Jacob donna à son filsJoseph (5). Or il y avait là un puits ", qu'on appelait la fontainede Jacob (6) ". Pourquoi l'évangéliste parle-t-il du lieuavec tant d'exactitude? C'est afin qu'en entendant une femme dire : " Notrepère Jacob nous a donné ce " puits "; vous ne vous en étonniezpas. C'était la ville où Lévi et Siméon, transportésde colère, pour l'outrage fait à Dina leur soeur, firentce cruel massacre que vous savez.

Mais il ne sera pas hors de propos de rapporter ici l'origine des Samaritains.Car tout ce pays s'appelait Samarie. D'où ont-ils donc pris ce nom? La montagne qui était auprès s'appelait Somor, d'un hommede ce nom qui l'avait possédée, comme dit Isaïe : "Ephraïm sera la capitale de Somoron " (Isaïe, VII, 9) ; ceuxqui l'habitaient alors ne s'appelaient pas Samaritains, mais Israélites.Dans la suite des temps ces hommes offensèrent le Seigneur. Phaceïarégnait, lorsque Theglathphalassar entra dans le royaume , se renditmaître de plusieurs places, attaqua Ela, le tua, et donna le royaumeà Osée. (IV Rois, XV.) Salmanasar fit la guerre àce dernier, prit d'autres villes et se les rendit tributaires. Oséese soumit au commencement, il se révolta ensuite et envoya chercherdu secours dans l'Ethiopie (1). Le roi d'Assyrie, l'ayant appris, marchacontre lui, et enleva Samarie, où il ne laissa aucun des précédentshabitants, de peur qu'ils ne se révoltassent une seconde fois. IIles transféra à Babylone et dans la Médie; il envoyad'autres peuples tirés de différents endroits de ces pays,habiter Samarie, afin d'y affermir pour toujours son empire, en donnanttout le pays à des nations dévouées. (IV Rois, XVII.)

Les choses s'étant ainsi passées, Dieu, pour manifestersa puissance et faire voir que ce n'était pas par faiblesse qu'ilavait livré les Juifs, mais pour les punir de leurs péchés,envoya contre ces barbares des lions qui exercèrent partout lesplus grands ravages : on en porta la nouvelle au roi : il fit retournerà Samarie un des prêtres qu'on avait emmené captif,avec ordre d'apprendre à ces peuples le culte qui doit êtrerendu à Dieu. (IV Rois, XVII, 26, 27.) Mais ils ne renoncèrentqu'à moitié à leur impiété. Cependant,ayant dans la suite rejeté le culte des idoles, ils adorèrentle vrai Dieu. Tel était l'état de ce pays, lorsque les Juifsy revinrent : ils eurent une grande aversion contre les habitants, qu'ilsregardaient comme des étrangers et des ennemis, et ils les appelaientSamaritains, du nom du mont Somorou. Les Samaritains ne recevaient pastoutes les Ecritures, ce qui donnait lieu à de nouvelles contestationsentre eux et les Juifs. Ils ne recevaient que les livres de Moïse,et faisaient peu de cas des prophètes. Au reste, ils prétendaients'arroger la noblesse des Juifs et faisaient remonter leur origine jusqu'àAbraham, qu'ils disaient être le chef de leur race, en tant que Chaldéen;ils appelaient Jacob leur père, comme descendant d'Abraham. Maisles Juifs les avaient autant en horreur et en abomination que tous lesautres peuples. Voilà pourquoi, voulant injurier et outrager Jésus-Christ,ils lui disaient : " Vous êtes un samaritain, vous êtes possédédu démon ". (Jean, VIII, 48)

1. " Dans l’Ethiopie ", c’est une méprise, il faut dire l’Egypte.

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C'est aussi pour cette même raison que Jésus-Christ, faisantl'histoire d'un homme qui était descendu de Jérusalem àJéricho, introduit un samaritain ." qui exerça la miséricordeenvers lui " (Luc, X 30 et suiv.), à savoir, une personne vile,méprisable et abominable selon eux : que des dix lépreuxqu'il guérit, il n'en appelle qu'un seul étranger, parcequ'il était samaritain (Luc, XVII, 18) et qu'instruisant, ses disciples,il leur disait : N'allez point vers les gentils' (Matth. X, 5 ), et n'entrezpoint dans les villes des Samaritains.

3. Ce n'est pas seulement pour composer son histoire et en suivre lefil, que l'évangéliste a nommé Jacob ; mais c'estaussi pour faire connaître que les Juifs étaient depuis longtempsrejetés. En effet, déjà depuis longtemps et du vivantde leurs pères, les Samaritains habitaient ces pays : car la terrequ'habitaient leurs pères, sans qu'elle leur appartînt, lesJuifs, après en être devenus les maîtres, l'avaientperdue par leur négligence et leur méchanceté. Ainsiil ne sert de rien aux enfants d'être sortis de pères vertueuxet gens de bien , s'ils dégénèrent eux-mêmesde leur vertu. Ces barbares n'eurent pas plutôt étéen butté aux ravages des lions, qu'ils revinrent à la loiet au culte des Juifs; mais les Juifs, après avoir étéchâtiés par tant dé fléaux et de calamités,n'en devinrent pas pour cela meilleurs. Voilà donc le pays oùalla Jésus-Christ; voilà le peuple qu'il fut visiter, faisantune guerre continuelle à la vie molle et voluptueuse, et montrantpar son exemple qu'il faut vivre dans l'austérité et dansle travail. Car dans ce voyage. il ne se servit point de bêtes desomme, il le fit à pied, et si vite, qu'il en fut fatigué.Jésus-Christ nous apprend partout, que chacun doit travailler, ettâcher de se suffire à soi-même ; il veut enfin quenous soyions si éloignés du superflu, que nous nous retranchionsmême beaucoup de choses nécessaires. C'est pourquoi il disait: " Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont desnids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ".(Matth. VIII, 20.) C'est aussi pourquoi souvent il demeure sur les montagneset dans le désert, et non-seulement le jour, mais encore. la nuit.David parlant de lui par une inspiration prophétique, disait : "Il boira de " l'eau du torrent dans le chemin " (Ps. CIX, 8), pour montrerson grand détachement. Saint Jean marque ici la même chose: " Jésus étant fatigué du chemin, s'assit sur cettefontaine" pour se reposer. " Il était environ la sixièmeheure du jour. Il vint alors une femme de la Samarie pour tirer de l'eau(7); Jésus lui dit : Donnez-moi à boire. Car ses disciples" étaient allés au marché pour acheter à manger(8) " : par où nous voyons sa patience dans les fatigues de sesvoyages, le peu de soin qu'il avait de sa nourriture, le peu d'attentionqu'il y donnait. Ses disciples avaient appris à l'imiter en cela: ils ne portaient point de provisions avec eux. C'est ce qu'un autre évangélistenous fait remarquer à cette occasion Jésus leur ayant ditde se garder du levain des pharisiens (Matth. XVI, 6), ils pensèrentqu'il leur parlait ainsi, parce qu'ils n'avaient point pris de pains. Demême, lorsqu'il est question de la faim qui les obligea de rompredes épis (Matth. XII, 1) , pour manger, et encore en rapportantque Jésus-Christ lui-même s'approcha d'un figuier, parce qu'ilavait faim. (Matth. XXI, 18.) Par tous ces exemples, il nous apprend qu'ilfaut mépriser son ventre, et n'en avoir point tant de soin.

Observez encore ici, mes frères, que les disciples n'avaientrien apporté avec eux, et qu'ils ne s'empressaient pas de fairedes provisions dès le matin, mais qu'ils allaient acheter àmanger à l'heure du dîner. Nous, au contraire, à peinesommes-nous sortis du lit, qu'avant toute autre chose nous songeons àmanger; nous appelons vite nos cuisiniers, et nos sommeliers , et leurfaisons mille recommandations : après quoi, nous pensons ànos affaires, donnant toujours aux choses charnelles la préférencesur les choses spirituelles, et considérant comme nécessairece qui est fort accessoire. Ainsi nous faisons tout à contre-temps.C'est tout autrement que nous devrions agir nous devrions nous attacheravec grand soin aux choses spirituelles; et après y avoir donnétout le temps requis, passer à nos autres affaires.

Enfin, observez encore dans Jésus-Christ, outre sa patience dansles fatigues et dans les travaux , son extrême éloignementpour le faste : remarquez, non-seulement qu'il était fatigué,qu'il s'assit le long du chemin, mais aussi qu'on l'avait laisséseul, et que ses disciples s'en étaient allés. Toutefois,s'il l'avait voulu, il pouvait, ou ne les pas envoyer tous à lafois, ou bien, eux partis, se donner d'autres serviteurs : mais il ne levoulut pas, parce que [247] de cette manière il accoutumait sesdisciples à mépriser le faste. Et qu'y a-t-il là demerveilleux, dira peut-être quelqu'un ? s'ils étaient humbleset modestes, ce n'étaient que des pêcheurs et des faiseursde tentes? Mais ces pêcheurs se sont tout à coup élevésau ciel, ils se sont rendus plus illustres que les rois, puisqu'ils sontdevenus les amis du Seigneur de tout l'univers, et les compagnons de ceMaître admirable. Or, vous le savez, ceux qui d'une basse conditions'élèvent aux dignités, en deviennent plus facilementorgueilleux et insolents, pour cela seul qu'auparavant ils n'étaientpas accoutumés à de tels honneurs. Jésus-Christ, enles retenant dans leur simplicité primitive, leur apprenait àêtre humbles et modestes en tout, et à n'avoir jamais besoinde serviteurs.

Jésus, dit l'évangéliste, étant fatiguédu chemin, s'assit sur cette fontaine pour se reposer. Ne voyez-vous pasque la fatigue et la chaleur l'obligèrent de s'asseoir pour attendreses disciples? car il savait bien ce qui devait arriver des Samaritains.Mais ce n'était point là le principal sujet qui l'avait attiré; néanmoins, une femme qui faisait paraître tant d'envie etde désir de s'instruire , n'était point à rejeter.En effet, il était venu vers les Juifs, et lés Juifs ne voulaientpas le recevoir. Les gentils, au contraire, l'appelaient et le pressaientde venir chez eux, quand il voulait aller ailleurs: ceux-là luiportaient envie, ceux-ci croyaient en lui : les Juifs concevaient de l'indignationcontre lui , les gentils l'admiraient et l'adoraient. Quoi donc 1 fallait-ilnégliger le salut de tant d'hommes et abandonner des gens qui étaientdans de si bonnes et si heureuses dispositions?Certes cela étaitindigne de la bonté du divin Sauveur: c'est pourquoi il conduisaittoutes choses avec la sagesse qui lui est propre et convenable. Il étaitassis, il reposait son corps et se rafraîchissait auprès decette fontaine. C'était alors l'heure de midi , l'évangélistele déclare : " Il était environ ", dit-il, " la " sixièmeheure " du jour, " et il s'assit ". Que veut dire ce mot: " Assis? " Nonsur un trône, non sur un coussin, mais simplement à terre." Il vint alors une femme de la Samarie a pour tirer de l'eau ".

4. Voyez la précaution que prend Jésus-Christ de faireconnaître que cette femme était sortie de la ville pour untout autre motif, et comme partout il réprime les impudentes chicanesdes Juifs, comme il leur ôte tout sujet de dire qu'il avait lui-mêmeviolé sa défense, d'entrer dans les villes des Samaritains(Matth. X, 5), lui qui parlait avec eux. C'est pourquoi l'évangélistedit que ses disciples étaient allés à la ville pouracheter à manger, insinuant que Jésus-Christ avait eu biendes raisons de s'entretenir avec cette femme. Que fit-elle donc? Ayant.entendu ces paroles: " Donnez-moi à boire ", elle en prit occasion,avec beaucoup de prudence, de lui proposer quelques questions , et ellelui dit: " Comment vous, qui êtes juif, me demandez-vous àboire, à moi qui suis samaritaine ? car les Juifs n'ont point decommerce avec les Samaritains (9) ". Mais qu'est-ce qui lui fit penserqu'il était juif? Peut-être son habit ou son langage. Pourvous, remarquez combien cette femme est avisée et prudente. En effet,s'il y avait à prendre garde à quelque chose, c'étaitplutôt à Jésus-Christ à user de précautionqu'à elle. Car elle n'a pas dit: Les Samaritains n'ont point decommerce avec les Juifs; mais : les Juifs n'ont point de commerce avecles Samaritains. Cependant cette femme, quoiqu'elle fût exempte dereproche, croyant qu'un autre était en faute, ne se tut pas, maiselle releva ce qu'elle regardait comme une transgression de la loi.

Mais quelqu'un pourrait bien demander pourquoi Jésus lui demandaà boire, la loi ne le permettant pas? Si l'on dit qu'il prévoyaitqu'elle ne lui donnerait point d'eau, il devait encore moins lui en demander.Que faut-il donc répondre? Que dès lors il était indifférentpour lui de s'affranchir de ces sortes d'observances. Car celui qui portaitles autres à les transgresser devait bien , à plus forteraison , les transgresser lui-même. " Ce n'est pas ce qui entre dansla bouche", dit Jésus-Christ, " qui souille l'homme, mais c'estce qui en sort ". (Matth. XV, 11.) Au reste, cet entretien avec cette femmen'est pas un faible sujet de reproche et d'accusation contre les Juifs,car il les avait souvent invités, et par ses paroles, et par sesoeuvres, à s'approcher de lui , sans réussir à lesgagner. Voyez au contraire la docilité de cette femme ; sur unecourte demande que lui fait Jésus-Christ, aussitôt elle accourt.Or Jésus ne pressait encore personne d'entrer dans cette voie ,mais il n'empêchait pas de venir à lui ceux qui le voulaient(1). Car il a simplement dit à ses disciples : N'entrez pas dansles villes des

1. C'est-à-dire, il ne forçait pas les gens à venirécouter ses instructions et sa doctrine, mais aussi il ne les empêchaitpas, il ne rejetait pas ceux qui voulaient venir à lui

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Samaritains, mais il ne leur a pas dit de repousser, de rejeter ceuxqui s'approcheraient d'eux : t'eût été là unerecommandation indigne de sa bonté. Voilà pourquoi il réponditainsi à cette femme. " Si vous connaissiez le don de Dieu, et quiest celui qui vous dit: " Donnez-moi à boire, vous lui auriez peut-êtredemandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eauvive (10) ". Premièrement Jésus lui fait entendre qu'ellemérite d'être écoutée, et de n'être pointrejetée, et ensuite il lui découvre qui il est: car touten apprenant qui est celui qui lui parle, elle sera docile et obéissante,ce que personne ne peut dire des Juifs. En effet, les Juifs ayant apprisqui il était, ne lui ont proposé aucune question, ne luiont fait aucune demande, et ils n'ont point voulu apprendre de lui ce quileur aurait été utile pour le salut; au contraire ils lechargeaient d'injures et le chassaient.

Après ces paroles, voyez avec quelle modestie répond cettefemme : " Seigneur, vous n'avez point de quoi en puiser, et le puits estprofond : d'où auriez-vous donc de l'eau vive (11) ? " DéjàJésus l'a tirée de la basse opinion qu'elle avait de lui,en sorte qu'elle ne le regardait plus comme un homme du commun. Non-seulementelle l'appelle Seigneur, mais aussi elle lui parle d'une manièrehonnête et respectueuse. La suite même fait voir que c'estpour l'honorer qu'elle lui parle ainsi. Car elle ne se moqua point de lui,elle ne lui dit rien de désobligeant, mais seulement elle hésitaitencore. Que si d'abord elle n'a pas tout compris, ne vous en étonnezpas. Nicodème lui-même ne comprenait pas ce que lui disaitJésus-Christ. Pourquoi dit-il : " Comment cela se peut-il faire?" Et encore : " Comment peut naître un homme qui est déjàvieux? " Et derechef : " Peut-il entrer une seconde fois dans le sein desa mère pour naître encore? " Mais cette femme répondavec plus de retenue : " Seigneur, vous n'avez point de quoi en puiser,et le puits est profond : d'où auriez-vous donc de l'eau vive ?" Jésus-Christ disait une chose, elle en pensait une autre, n'entendantque la lettre des paroles, peu capable encore d'en comprendre l'espritet la sublimité.

Et certes, elle aurait pu répondre avec vivacité: Si vousl'aviez, cette eau vive, vous ne me demanderiez point à boire, vousseriez le premier à boire l'eau que vous avez : vainement donc vousvous vantez. Mais elle ne parle point de la sorte, elle répond avecmodestie et au commencement et dans la suite. Au commencement elle dit. " Comment, vous qui êtes juif, me demandez-vous à boire?" Elle n'a point dit, comme si elle eût parlé à unétranger et à un ennemi : Dieu me garde de vous donner àboire, à vous qui êtes un ennemi de notre nation, un étranger! Ensuite, l'entendant parler de lui dans ces termes magnifiques qu'irritentpardessus tout la malveillance, au lieu de se moquer de lui, elle lui ditsimplement : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nousadonné ce puits et en a bu lui-même, aussi bien que ses enfantset ses troupeaux? (12) " Ne voyez-vous pas avec quelle adresse elle s'arrogela noble extraction des Juifs? Mais voici ce qu'elle a voulu dire. Jacobs'est servi de cette eau, il n'a rien eu de meilleur à nous donner.Par là elle fait connaître qu'elle a attaché àla première réponse un sens élevé et sublime;car quand elle dit: " Il en a bu lui-même, aussi bien que ses enfantset ses troupeaux ", elle ne fait entendre autre chose sinon qu'elle a quelqueidée, quelque sentiment d'une eau meilleure, que d'ailleurs ellene tonnait pas bien.

Au reste, ce qu'elle entend, je vais plus clairement vous le développer: vous ne pouvez pas dire que Jacob nous a donné ce puits, maisqu'il s'est servi d'un autre; car lui et ses enfants en buvaient, et certesils n'auraient pas bu de cette eau s'ils en avaient eu une meilleure. Orvous-même vous ne sauriez donner de cette eau, et vous ne pouvezen avoir une meilleure, à moins que vous ne vous déclariezplus grand que Jacob. D'où pouvez-vous donc avoir l'eau que vouspromettez de nous donner? Les Juifs au contraire n'usent pas avec lui desi douces paroles, lorsque, les entretenant sur le même sujet, illeur .parle de cette eau; mais aussi ils n'en tirent aucun profit. Quandil fait mention d'Abraham, ils cherchent à le lapider. Cette femmene se conduisait pas de même à son égard; mais patientemalgré la chaleur du milieu du jour, elle dit, elle écoutetout avec une très-grande douceur, et elle n'éprouve aucunde ces sentiments que vraisemblablement les Juifs auraient fait éclater,savoir, qu'il était un insensé, un homme hors de son bonsens, qui avait des visions, qui parlait sans cesse d'une fontaine et d'unpuits [249] qu'il ne montrait point, mais qu'il promettait avec beaucoupde vanité et d'ostentation. La Samaritaine au contraire écouteavec persévérance, jusqu'à ce qu'elle trouve ce qu'ellecherche.

5. Mais si cette femme samaritaine a du zèle et de l'empressementpour s'instruire, si elle s'assied auprès de Jésus-Christqu'elle ne tonnait pas, quel pardon espérons-nous, nous qui le connaissons,qui ne sommes pas assis sur un puits, ni dans un lieu désert, niexposés aux chaleurs du midi et aux brûlants rayons du soleil,mais qui, à la fraîcheur du matin, à l'ombre de cetoit, étant fort commodément et à notre aise, écoutonsimpatiemment ta parole de Dieu et languissons dans notre lâchetéet notre paresse? Non, la Samaritaine ne fait pas de même, elle estsi attentive à ce que lui dit Jésus, qu'elle appelle, qu'elleinvite même les autres à venir l'entendre. Mais les Juifs,non-seulement n'appelaient pas les autres, mais même, s'ils voulaientvenir à Jésus, ils les en détournaient; c'est pourquoiils disaient : " Y a-t-il quelqu'un des sénateurs qui croie en alui? Car pour cette populace qui ne sait ce a que c'est que la loi, cesont des gens maudits de Dieu ". (Jean, VII, 38,49.)

Imitons donc la Samaritaine : entretenons-nous avec Jésus-Christ;maintenant encore il est au milieu de nous, il nous parle par les prophèteset par ses disciples. Ecoutons-le donc etsoyons obéissants àsa voix. Jusques à quand mènerons-nous une vie oisive etinutile ?,Car. faire ce qui n'est point agréable à Dieu,c'est vivre inutilement, ou plutôt ce n'est pas seulement vivre inutilement,mais c'est encore vivre pour sa perte. En effet, si nous perdons le tempsqui nous a été donné en l'employant à des chosestout à fait inutiles, nous sortirons de ce monde pour êtrepunis de l'avoir mal et inutilement employé. Puisque celui qui aconsommé et dévoré l'argent qui lui avait étédonné pour le faire profiter, en rendra compte

à son maître qui le lui avait confié (Matth. XXV;Luc, XIX) ; sûrement celui qui passe sa vie à des inutilités,ne sera pas exempt du supplice. Non certes, Dieu ne nous a pas fait naître,ne nous a pas mis en ce monde et ne nous a pas donné une âmeseulement pour jouir de cette vie, mais afin d'y travailler et d'y fairedu profit pour la vie future. Les bêtes n'ont que l’usage de la vieprésente, mais nous, nous n'avons une âme immortelle qu'afinque nous fassions tous nos efforts pour acquérir cette vie future.

Si quelqu'un demande à quel usage sont destinés les chevaux,les ânes, les boeufs et les autres animaux de la même espèce?A nul autre, dirons-nous, qu'à nous servir en cette vie ; mais ànotre égard il n'en est pas de même : nous attendons un sortplus heureux, nous serons dans une meilleure vie quand nous serons sortisde celle-ci; et il n'est rien que nous ne devions faire pour nous y rendreillustres et nous mêler au choeur des anges, pour "être éternellementet dans tous les siècles des siècles en la présencedu Roi. C'est pourquoi notre âme est immortelle et nos corps serontimmortels, afin que nous jouissions des. biens éternels. Mais siles cieux, vous étant destinés et préparéspour vous, vous vous attachez à la terre, quelle injure, quel outragene faites-vous pas à celui qui vous les veut donner? C'est àquoi vous devez penser. Dieu vous présente les cieux, et vous, n'enfaisant pas un grand cas, vous leur préférez la terre. Voilàpourquoi, méprisé par vous, il vous a menacés de l'enfer;il veut vous apprendre combien sont grands les biens dont vous vous privez.Mais à Dieu ne plaise que nous tombions dans ce lieu de supplicel que plutôt, nous rendant agréables au Seigneur, nous possédionsles biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit,dans tous les siècle, des siècles. Ainsi soit-il.

HOMELIE XXXII

JÉSUS LUI RÉPONDIT : QUICONQUE BOIT DE CETTE EAU, AURA,ENCORE SOIF : — AU LIEU QUE CELUI QUI BOIRA DE L'EAU QUE JE LUI DONNERAI,N'AURA JAMAIS SOIF : MAIS L'EAU QUE JE LUI DONNERAI DEVIENDRA DANS LUIUNE FONTAINE D'EAU QUI REJAILLIRA JUSQUE DANS LA VIE ÉTERNELLE,(VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 20)

1. L'Ecriture appelle la grâce du Saint-Esprit tantôt unfeu, tantôt une eau; faisant voir que ces noms marquent, non la substance,mais l'opération. Car le Saint-Esprit ne peut être composéde différentes substances, puisqu'il est indivisible , et d'uneseule nature. Jean-Baptiste désigne l'une de ces choses quand ildit : " C'est celui qui vous " baptisera dans le Saint-Esprit et dans le" feu ". (Matth. III, 11.) L'autre est désignée par Jésus-Christlui-même : " Il sortira ", dit-il, " des fleuves d'eau vive de soncoeur. Ce qu'il entendait de l'Esprit que devaient recevoir " ceux quicroiraient en lui ". (Jean, VII, 38.) C'est pourquoi, dans l'entretienqu'il a avec la Samaritaine, il appelle eau le Saint-Esprit : " Celui ",dit-il, " qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif ".L'Ecriture appelle ainsi l'Esprit-Saint un full, pour montrer la forceet l'ardeur de la grâce, et la destruction des péchés; elle l'appelle une eau, pour marquer qu'elle purifie et rafraîchitl'âme de ceux qui la reçoivent. Et c'est avec raison : cartel est un jardin planté d'arbres chargés de fruits, et toujoursverts, telle est une âme vigilante et soigneuse qu'embellit la grâcede l'Esprit-Saint. Elle ne permet pas, cette grâce, que la tristesseet la douleur, ni les ruses et les artifices de Satan lui portent la moindreatteinte, elle qui repousse facilement les traits enflammés de l'espritmalin.

Pour vous, mon cher auditeur, considérez, je vous prie, la sagessede Jésus-Christ, et avec quelle douceur il encourage cette femmeet élève son coeur. Car il ne lui a point dit au commencement:" Si vous saviez qui est celui qui vous a dit : Donnez-moi à boire"; ce n'est qu'après lui avoir donné lieu de le regardercomme juif et de l'accuser à ce titre que, pour se justifier, illui parle ainsi; mais aussi par ces paroles : " Si vous saviez qui estcelui qui vous a dit: Donnez-moi à boire, vous lui en auriez peut-êtredemandé vous-même ", et par ses grandes promesses qui la portèrentà rappeler la mémoire du patriarche, il ouvrit les yeux deson esprit. Ensuite, à sa réplique : " Etes-vous plus grandque notre père Jacob? " il ne répondit pas : Oui, je le suis.Il aurait paru le dire par ostentation, faute de preuve suffisante. Toutefois,par ce qu'il dit il l'y prépare. Car il ne dit pas simplement :Je vous donnerai de l'eau; mais ayant gardé le silence sur Jacob,il releva ce qu'il était, faisant [251] connaître, par lanature du don et par la différence des biens qu'il apportait; ladifférence des personnes, et sa prééminence, sa supérioritésur le patriarche. Si vous admirez, dit-il, que Jacob vous ait donnécette eau, que direz-vous si je vous en donne de beaucoup meilleure? Déjàvous avez presque reconnu que je suis plus grand que Jacob, lorsque vousm'avez demandé : Etes-vous plus grand. que notre père Jacob,pour promettre une eau meilleure? Si je vous la donne, cette eau, vousconviendrez donc alors que je suis plus grand que lui? Voyez-vous l'équitéde cette femme, qui sans faire acception de personnes, juge par les oeuvresmêmes et du patriarche et de Jésus-Christ?

Mais les Juifs n'ont pas fait de même : ils ont vu Jésus-Christchasser les démons, et ils l'ont appelé démoniaque;bien loin de le dire plus grand que le patriarche. La Samaritaine au contrairejuge par où Jésus-Christ voulait qu'elle jugeât, àsavoir, par cette évidence qui vient des oeuvres : car c'est làsur quoi il juge lui-même, en disant : " Si je ne fais pas les oeuvresde mou Père, ne me croyez pas mais si je les fais, quand vous neme voudriez pas croire, croyez à mes oeuvres ". (Jean, X, 37.) C'estaussi par là qu'il persuade cette femme et, l'amène àla foi. Elle a dit : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob?" Jésus-Christ laisse Jacob, mais il parle de l'eau et dit : " Quiconqueboit de cette eau, aura encore soif ". Et sans s'arrêter àdépriser l'eau du patriarche, il passe tout à coup àl'excellence et à la supériorité de la sienne propre;il ne dit point : cette eau n'est rien ou peu de chose, il se borne àproduire le témoignage qui résulte de sa nature même: " Quiconque boira de cette eau aura encore soif: au lieu que celui quiboira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif ": Cette femme avaitdéjà entendu parler d'une eau vive, mais elle n'avait pascompris quelle était cette eau : comme on appelle eau vive cellequi coule continuellement de source et ne tarit jamais, elle croyait quec'était celle-là qu'il fallait entendre. C'est pourquoi Jésus-Christ,dans la suite, lui fait plus clairement connaître l'eau dont il s'agit,et lui en montrant l'excellence par la comparaison qu'il en fait avec l'autre,il continue ainsi : " Celui qui boit de l'eau que je lui donnerai , n'aurajamais soif ", lui montrant par là, comme j'ai dit, son excellence,et encore par ce qui suit : en effet, l'eau matérielle n'a aucunedes qualités qu'il attribue à la sienne. Qu'est-ce donc quivient ensuite? " L'eau que je donnerai deviendra dans lui une fontained'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle ". Car de mêmeque l'homme qui a chez lui une fontaine, n'aura jamais soif, il en estde même de celui qui aura cette eau.

Cette femme crut aussitôt, en quoi elle se montra beaucoup plussage que Nicodème, et non-seulement plus sage , mais aussi plusforte. Nicodème, en effet, ayant ouï une foule de semblableschoses, ne fut appeler ni inviter personne, il ne crut même pas etn'eut point confiance : la Samaritaine, au contraire, annonçantà tout le monde ce qu'elle a appris, fait la fonction d'apôtre.Nicodème, à ce qu'a dit Jésus-Christ, réplique: " Comment cela se peut-il faire? " (Jean. III, 9.) Et Jésus ayantapporté un exemple clair et sensible, l'exemple du vent, il ne crutpas encore : mais la Samaritaine se conduit bien autrement: elle doutaitau commencement; ensuite, sur un simple énoncé sans preuves,elle se rend et croit aussitôt. Car après que Jésuseut dit: " L'eau que je lui donnerai deviendra dans lui une fontaine d'eauqui rejaillira jusque dans la vie éternelle " ; elle répliquesur-le-champ : " Donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif,et que je ne vienne plus ici pour en tirer (15) ".

2. Ne voyez-vous pas, mes frères, comment insensiblement Jésus-Christl'élève à la plus haute doctrine et à la perfectionde la foi? D'abord elle le regardait comme un juif schismatique et violateurde la loi: ensuite, lorsque Jésus eut éloigné cetteaccusation (car il ne convenait pas que celui qui devait l'instruire fûtsuspect), ayant entendu parler d'une eau vive, elle pensa que c'étaitde l'eau naturelle et sensible qu'il parlait; comprenant enfin que l'eauqu'il promettait était spirituelle, elle crut que ce breuvage avaitla vertu de désaltérer, et toutefois elle ne savait pas ceque c'était que cette eau; mais elle doutait encore : comprenantdéjà qu'il s'agissait d'une chose dépassant la portéedes sens, mais n'en ayant pas encore une entière connaissance. Enfinelle voit plus clair, et néanmoins elle ne comprend pas tout, puisqu'elledit : " Donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que jene vienne plus en tirer ". Ainsi déjà elle préférait[252] Jésus à Jacob. Non, je n'ai pas besoin de cette fontaine,disait-elle en elle-même, si vous me donnez l'eau que vous me faitesespérer : en quoi vous voyez bien qu'elle le,préfèreau patriarche. Voilà la marque d'un bon esprit. Elle a fait paraîtrequ'elle avait une grande opinion de Jacob : elle vit un homme plus grandque Jacob, son premier sentiment ne fut pas capable de l'arrêter.Cette femme ne crut donc pas facilement, et elle ne reçut pas inconsidérémentce qu'on lui disait, puisqu'elle chercha avec tant de soin à s'éclairciret à découvrir la vérité, mais aussi elle nefut ni indocile, ni opiniâtre : sa demande le fait bien voir.

Au reste, quand Jésus-Christ a dit aux Juifs a Celui qui mangerade ma chair, n'aura " point de faim : et celui qui croit en moi, n'aurajamais soif " (Jean, VI, 35); non-seulement ils ne l'ont point cru, maisencore ils s'en sont choqués et scandalisés. Cette femme,au contraire, attend et demande; le Sauveur disait aux Juifs: " Celui quicroit en moi n'aura jamais soif " ; mais à la Samaritaine il neparle pas de même, il se sert d'une expression plus basse et plusgrossière : " Celui qui boira de cette eau n'aura jamais soif ".— Comme cette promesse tombait uniquement sur des choses spirituelles,et non pas sur des choses charnelles et sensibles, Jésus-Christ,élevant l'esprit de la Samaritaine par des promesses, continue àlui proposer des choses sensibles, parce qu'elle ne pouvait pas comprendreencore ce qui était purement spirituel. S'il eût dit : Sivous croyez en moi, vous n'aurez jamais soif; ne sachant pas qui étaitcelui qui lui parlait, ni de quelle soif il s'agissait, elle ne l'auraitpas compris. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé de même auxJuifs? parce qu'ils avaient vu beaucoup de miracles, tandis que cette femmen'en avait vu aucun, et que c'était la première fois qu'elleentendait la parole. Voilà pourquoi il va désormais lui révélerprophétiquement sa vertu et sa puissance. Voilà aussi pourquoiil ne la reprend pas d'abord de ses dérèglements. Mais quelui dit-il? " Allez, appelez votre mari et venez ici (16) ". Cette femmelui répondit : " Je n'ai point de mari". Jésus lui dit :" Vous avez raison de dire que vous n'avez point de mari (17). Car vousavez eu cinq maris, et maintenant " celui que vous avez n'est pas votremari vous avez dit vrai en cela (18) ". Cette femme lui dit : " Seigneur,je vois bien que vous êtes prophète (19) ".

Ah ! quelle philosophie dans une femme ! avec quelle douceur ne reçoit-ellepas la réprimande ! Et pourquoi, direz-vous, ne l'aurait-elle pasreçue ? Jésus-Christ n'a-t-il pas souvent repris les Juifsavec plus de force et de sévérité ? car il y a bienplus de vertu et de puissance à pénétrer dans ce qu'ily a de plus caché dans le coeur, qu'à découvrir uneaction secrète qui s'est passée au dehors. L'une de ces chosesn'appartient qu'à Dieu seul et à celui qui a conçula pensée dans son esprit; l'autre est possible à quiconquevit avec nous. Cependant les Juifs s'irritent des réprimandes etdes reproches que leur fait Jésus-Christ. Quand il leur dit.: "Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ? " (Jean, VII, 20), non-seulementils n'en sont pas surpris, comme cette femme, mais ils le chargent d'injureset d'outrages, bien qu'ils eussent devant leurs yeux des preuves et desexemples de beaucoup d'autres miracles, et que la Samaritaine n'eûtentendu que cette seule parole. Et non-seulement, dis-je, ils n'ont pointété étonnés, mais ils l'ont chargé d'outrages,lui disant: " Vous êtes possédé du démon. Quiest-ce qui cherche à vous faire mourir? " (Ibid.) Celle-ci, au contraire,non-seulement elle n'injurie, elle n'outrage point, mais elle est dansl'étonnement et dans l'admiration; elle honore Jésus-Christcomme un prophète; quoiqu'il la réprimande plus sévèrementqu'il n'a repris les Juifs. Car enfin, son péché lui étaitparticulier à elle seule, elle seule en était coupable; aulieu que celui des Juifs était public, et commun à tous.Or nous avons, coutume de n'être pas si humiliés des. péchésqui nous sont communs avec bien d'autres, que de ceux qui nous sont propreset particuliers. Et véritablement les Juifs croyaient faire quelquechose de grand en faisant mourir Jésus-Christ; mais l'action decette femme, généralement tout le monde la regardait commemauvaise. Néanmoins, elle ne se fâcha point, elle ne s'emportapoint; au contraire, elle fut dans l'étonnement et dans l'admiration.

Jésus-Christ se conduisit de la même manière àl'égard de Nathanaël. D'abord il ne prophétisa pas,il ne dit pas : " Je vous ai vu " sous le figuier " (Jean, I, 48) ; maisil ne lui fit cette réponse, qu'après qu'il eût dit. " D'où me connaissez-vous? " Il voulait que ceux [253] qui venaientle trouver, donnassent eux-mêmes occasion aux miracles et aux prophéties,afin de se les attacher davantage et d'échapper à tout soupçonde vaine gloire. La conduite qu'il tient envers la Samaritaine est toutà fait pareille. Il jugeait qu'il lui serait désagréable,et même inutile, d'entendre au premier abord ce reproche : " Vousn'avez point de mari " mais le placer après qu'elle en avait donnél'occasion, c'était alors le faire à propos et d'une manièreconvenable; par là, il la rend et plus docile et plus attentive.Et à propos de quoi, demandez-vous, Jésus-Christ lui dit-il: " Appelez votre mari ? " Il s'agissait d'une grâce et d'un donqui surpasse la nature humaine : cette femme le lui demandait avec instance.Jésus a dit : " Appelez votre mari", pour lui faire entendre queson mari y devait aussi participer. Elle cache son déshonneur parle désir qu'elle a de recevoir ce don, et croyant parler àun homme, elle répond : " Je n'ai point de mari ". La voilàl'occasion, elle est belle, Jésus-Christ la saisit et lui parle,sur les deux points, avec une grande précision : car il énumèretous les maris qu'elle a eus auparavant, et déclare celui qu'ellecachait. Que fit-elle donc? Elle ne s'en offensa point, elle ne s'éloignapoint pour aller se cacher; elle ne prit pas le reproche en mauvaise part,au contraire elle en fut dans une plus grande admiration, et n'en devintque plus ferme et plus persévérante; elle dit : " Je voisbien que vous êtes un prophète ". Au reste, faites attentionà sa prudence : elle ne court pas aussitôt à la ville,mais elle s'arrête encore à réfléchir sur cequ'elle vient d'entendre, et elle en est toute surprise. Car ce mot : "Je vois ", veut dire Vous me paraissez un prophète. Puis, une foisqu'elle a conçu ce soupçon, elle ne propose à Jésus-Christaucune question sur les choses terrestres, ni sur la santé du corps,ni sur les biens de ce monde, ni sur les richesses; mais promptement ellel'interroge sur la doctrine, sur la religion. Et que dit-elle ? " Nos pèresont adoré sur cette montagne ", parlant d'Abraham, parce que lesSamaritains disaient qu'il y avait amené son fils. " Et vous autres,comment pouvez-vous dire que c'est dans Jérusalem qu'est le lieuoù il faut adorer? (20) "

3. Ne voyez-vous pas, mes frères, combien l'esprit de cette femmes'est élevé ? Auparavant elle ne pensait qu'à apaisersa soif, elle ne pense plus maintenant qu'à s'instruire. Que faitdonc Jésus-Christ ? Il ne résout pas la question proposée;car il ne s'attachait pas à répondre exactement àtout, t'eût été une chose inutile. Mais il élèvetoujours de plus en plus son esprit, et il ne commence à entreren matière qu'après qu'elle l'a reconnu pour prophète,afin qu'elle ajoute plus de foi à ses paroles. En effet, regardantJésus-Christ comme un prophète, elle ne doutera point dece qu'il lui dira.

Quelle honte, quelle confusion pour nous, mon cher auditeur ! cettefemme, qui avait eu cinq maris, cette samaritaine, a un si grand désirde s'instruire et de connaître la vraie religion , que ni l'heure,ni aucune affaire ne peuvent la distraire .ni la détourner de cetteoccupation. Et nous, non-seulement nous ne faisons point de questions surdes dogmes, mais nous sommes en tout lâches et paresseux. Aussi toutest négligé.

Qui de vous, je vous prie, lorsqu'il est dans sa maison, prend entreses mains le livre chrétien, en examine les paroles, les lit etles médite avec soin? Personne; mais chez plusieurs, nous trouveronsdes osselets et des dés; des livres chez personne ou chez un bienpetit nombre. Encore ceux-ci n'en font-ils pas plus d'usage que ceux quin'en ont point : ils les gardent précieusement dans leurs cabinets,bien roulés, ou serrés dans des coffrets, et ne sont curieuxque de la finesse du parchemin ou de la beauté du caractère; car de les lire, c'est de quoi ils ne se mettent nullement en peine.En effet, s'ils achètent des livres, ce n'est pas pour les lireet en profiter, mais pour faire orgueilleusement parade de leurs richesses.Tant est grand le faste que produit la vaine gloire ! Je n'entends pasdire que personne tire vanité de bien comprendre ce que contiennentses livres, mais plutôt, on se glorifie et on se vante d'avoir deslivres écrits en lettres d'or. Et quel avantage, je vous prie, enrevient-il ? Les saintes Ecritures ne nous ont pas été donnéespour que nous les laissions dans les livres, mais afin que, par la lectureet la méditation, nous les gravions dans nos coeurs. Certes, ily a une ostentation juive à garder ainsi les livres, à secontenter d'avoir les préceptes écrits sur beau parchemin; mais sûrement la loi ne nous a pas ainsi été donnéeau commencement : elle a été écrite sur des tablettesde chair qui sont nos coeurs. (II Cor. III, 3.) [254] Au reste, je ne dispas ceci pour vous détourner d'acheter des livres; au contraire,je vous en loue, et je souhaite que vous en ayez; mais je voudrais quevous en eussiez assez présents dans votre esprit , et le texte etle sens, pour en être purifiés. Car si le diable n'est pasassez hardi pour entrer dans une maison où l'on garde le livre dessaints évangiles , le démon ou le péché oserontbeaucoup moins approcher d'une âme instruite et remplie de ces divinsoracles.

Sanctifiez donc votre âme, sanctifiez votre corps :ayez les parolesde l'Ecriture continuellement à la bouche et dans le coeur. Si lesparoles déshonnêtes souillent et appellent les démons,certes, il est visible que la lecture spirituelle sanctifie et attire lagrâce spirituelle. Les Ecritures sont comme des enchantements divins: chantons-les donc en nous-mêmes, et appliquons ces remèdesaux maladies de notre âme. Si nous. comprenions bien ce qu'on nouslit, nous l'écouterions avec beaucoup de soin et d'attention. Toujoursje vous le dis et je ne cesserai point de vous le dire. N'est-il pas honteuxque; pendant qu'on voit sur la place publique des gens rapporter avec uneétonnante mémoire les noms des cochers (1) et des danseurs,leur extraction, leur patrie, leurs talents et même les bonnes etles mauvaises qualités des chevaux ; ceux qui s'assemblent dansce temple ne sachent rien de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait, et ignorentmême le nombre des livres de la sainte Ecriture? Si c'est le plaisirque vous y trouvez qui vous engage à apprendre les choses que j'aidites, je vous ferai voir qu'on en goûte ici un plus grand. Car lequel,je vous prie, est le plus réjouissant, lequel est le plus admirable,ou de voir un homme lutter contre un homme, ou de voir un homme combattrecontre le diable, et un corps disputer la victoire à une puissanceincorporelle, et la remporter? Contemplons ces sortes de combats, ces combats,dis-je, qu'il est beau et utile d'imiter, et dont l'imitation nous procureune couronne; mais fuyons ces combats qui rendent infâmes ceux quis'y exercent; vous la verrez, cette lutte contre les démons : vousla verrez avec les anges et le Seigneur des anges, si vous daignez y portervos regards.

Dites-moi, mon cher auditeur, si les rois et les princes vous faisaientasseoir auprès d'eux pour vous faire mieux jouir du spectacle, neregarderiez-vous pas cela comme un très-grand honneur? Ici donc,où l'on voit, avec le Roi des anges, le diable lié et garrotté,se débattre et s'efforcer vainement de rompre ses liens, pourquoin'accourez-vous pas à ce spectacle? " Vous vaincrez, vous lierezle diable ", si vous avez entre vos mains le livre dé l'Ecriture.Palestres, courses, côtés faibles de l'ennemi, artifices dujuste, ce livre vous enseignera tout cela. Si vous savez contempler cesspectacles, vous apprendrez vous-mêmes l'art de combattre, et vousvaincrez, et vous terrasserez les démons. Au reste, ces autres spectaclesque vous fréquentez, sont des fêtes et des assembléesde démons, et non des théâtres à l'usage deshommes. S'il n'est pas permis d'entrer dans le temple des idoles, il l'estencore moins d'assister aux assemblées de Satan. Voilà ceque je ne cesserai point de redire, au risque de vous importuner, jusqu'àce que je voie du changement en vous. Car " il ne m'est pas pénible", dit l'Apôtre, " et il et vous est avantageux que je vous prêcheles mêmes choses ". (Phil. III, 1.) Ne trouvez donc pas mauvais queje vous aie fait cette réprimande; et certes, si quelqu'un devraits'en chagriner et se fâcher, ce serait bien plutôt moi, quine suis point écouté, que vous qui m'entendez toujours etne faites rien de ce que je dis; mais à Dieu ne plaise que je soistoujours obligé de vous faire des reproches ! Fasse le ciel que,vous étant délivrés de ce vice honteux, vous noyiezjugés clignes d'assister au spectacle céleste, et de jouirde la gloire future que je vous souhaite, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec lequel gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. COCHERS. Noua avons déjà observé ailleurs queces cochers dont parle quelquefois saint Chrysostome sont eaux qui servaientaux jeux publics, et qui menaient leurs chariots avec beaucoup d'adresseet de rapidité, etc.

HOMÉLIE XXXIII

JÉSUS LUI DIT : FEMME, CROYEZ-MOI, LE TEMPS EST VENU QUE VOUSN'ADOREREZ PLUS LE PÈRE, NI SUR CETTE MONTAGNE, NI DANS JÉRUSALEM.— VOUS ADOREZ CE QUE VOUS NE CONNAISSEZ POINT : POUR NOUS, NOUS ADORONSCE QUE NOUS CONNAISSONS : CAR LE SALUT VIENT DES JUIFS. (VERS. 21, 22,JUSQU'AU VERS. 27.)

1. Partout, mes chers frères, partout la foi nous est nécessaire,cette foi qui est la source de toutes sortes de biens, qui opèrele salut (1), sans laquelle nous ne pouvons comprendre les dogmes ni lesgrandes vérités de notre religion : sans la foi nous sommessemblables à des gens qui tâchent de passer la mer sans navire;ils nagent un peu de temps avec leurs mains et leurs pieds, mais aussitôtqu'ils se sont avancés, les flots les submergent : de mêmeceux qui se livrent à leurs. propres raisonnements, font naufrageavant d'avoir rien appris, comme le dit saint Paul : " Ils ont fait naufrageen la foi ". (I Tim. I, 19.) Pour nous, de peur qu'un pareil malheur nenous arrive, attachons-nous fortement à cette ancre sacréedont aujourd'hui Jésus-Christ se sert pour attirer à luila Samaritaine. Elle disait : " Comment, vous autres, dites-vous que c'estdans Jérusalem qu'est le lieu qu'il faut adorer? " Et Jésus-Christrépondit . " Femme, croyez-moi, le temps est venu que vous n'adorerezplus le Père, ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem ".Il lui révéla une très-grande vérité,qu'il n'a point découverte ni à Nicodème, ni àNathanaël. La Samaritaine soutient que son culte vaut mieux que celuides Juifs, et s'efforce de le confirmer par

1. " Qui opère le salut ". Litt. La médecine du salut.

l'autorité des anciens. Jésus-Christ ne réponditrien à cela. En effet, il eût été inutile alorsde faire voir pourquoi les anciens avaient adoré sur la montagne,pourquoi les Juifs adoraient dans Jérusalem. C'est pour cette raisonqu'il passe ce point sous silence , et laissant de côté lestitres qui pouvaient être produits des deux parts, il élèveson âme, montrant que ni les Juifs, ni les Samaritains n'ont riende grand à donner à l'avenir; et alors il marque la différencequ'il y a entre les deux cultes : d'ailleurs il déclare que lesJuifs sont au-dessus des Samaritains, non qu'il préfère undes lieux à l'autre; mais il leur accorde la primauté, pourune seule raison, qui est la suivante : Il ne s'agit pas maintenant, dit-il,de disputer sur la prééminence du lieu : quant à lamanière de rendre le culte, certainement les Juifs sont préférablesaux Samaritains : Car " vous adorez ce que vous ne connaissez point : pournous, nous adorons ce que nous connaissons ".

Comment donc les Samaritains ne connaissaient-ils point ce qu'ils adoraient?c'est qu'ils croyaient à un Dieu local et partiel. Telle est doncl'idée qu'ils avaient de Dieu, tel est le culte qu'ils lui rendaient;c'est dans cet esprit qu'ils déclarèrent aux Perses, quele Dieu de ce lieu était en colère contre eux, ne donnant[256] rien de plus à Dieu qu'à une idole. C'est pourquoiils adoraient également et Dieu et les démons, confondantainsi ce qui ne peut s'allier ensemble. Mais les Juifs, exempts de cettesuperstitieuse opinion, éloignés de cette erreur, regardaientcelui qu'ils adoraient comme le Dieu de tout l'univers, quoique tous n'eussentpas la même foi et la même créance. Voilà pourquoiJésus dit : " Vous adorez ce que vous ne connaissez point pour nous,nous adorons ce que nous connaissons ". Au reste, ne vous étonnezpas qu'il s'associe aux Juifs : il parle selon l'opinion de cette femme,et comme prophète des Juifs. C'est pour cela qu'il se sert de cetteexpression : " Nous adorons ". Car que Jésus-Christ soit adoré,c'est ce que personne n'ignore. En effet, il est de la créatured'adorer, mais il n'appartient qu'au Seigneur des créatures d'êtreadoré. Néanmoins il parle ici comme juif. Ce mot donc : "Nous ", veut dire : nous Juifs.

Jésus-Christ relevant ainsi le culte des Juifs, se rend dignede foi; et en écartant tout ce qui peut paraître suspect,en ôtant tout soupçon, en montrant qu'il ne donne pas la préférenceaux Juifs par faveur, à cause de l'alliance qu'il a avec eux, ilpersuade ce qu'il dit. En effet, le jugement qu'il porte sur le lieu, dontles Juifs se glorifiaient le plus, comme d'un avantage incomparable; cetteprééminence qu'il leur ôte; tout cela, dis-je, faitbien voir qu'il n'avait point d'égard aux personnes, mais qu'iljugeait suivant la vérité et par cette vertu prophétiquequi était en lui. Après donc qu'il a tiré la Samaritainede son, erreur et de sa fausse créance, en lui disant : " Femme,croyez-moi ", et le reste, il ajoute : " Car le salut vient des Juifs ",c'est-à-dire, ou parce que c'est de là que sont venus tantde biens au monde (car c'est de là que sont sorties la connaissancede Dieu, la réprobation des idoles, et aussi toutes les autres vérités: votre culte même, quoiqu'il ne soit pas pur, vous le tenez desJuifs) : ou bien c'est son avènement que Jésus-Christ appellele salut; mais plutôt l'on ne se tromperait point, en voyant dansl'une et l'autre chose ce salut que Jésus-Christ dit venir des Juifs.Saint Paul l'insinue même par ces paroles : " Desquels est sorti,selon la chair, Jésus-Christ même, qui est Dieu au" dessusde tout ". (Rom. IX, 5.) Ne remarquez-vous pas l'éloge que faitJésus-Christ de l'Ancien Testament, et comment il déclare: qu'il est la racine et la source de tous biens, et qu'il n'est nullementcontraire à la loi? puisqu'il publie que la source de tous les bienssort des Juifs. " Mais le temps vient, et il est déjà venu,que les vrais adorateurs adoreront le Père (23) ". Femme, dit-il,dans la manière d'adorer, nous sommes préférablesà vous, mais désormais ce culte va finir; il y aura un changement,non-seulement de lieu, mais encore dans la manière de rendre leculte. Et en voici le commencement : Car " le temps vient, et il est déjàvenu ".

2. Or comme les prophètes ont annoncé les choses futureslongtemps avant qu'elles dussent arriver, ici Jésus-Christ prendla précaution de dire : " Le temps est déjà venu".Ne croyez pas, dit-il, que cette prédiction ne doive s'accomplirqu'après une longue suite d'années : son accomplissementest présent, le salut est à la porte, et " déjàle temps est venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père enesprit et en vérité ". Quand il a dit : " Les vrais ", dèslors il a également exclu et les Juifs et les Samaritains : quoiqueceux-là valussent mieux que ceux-ci, ils sont pourtant très-inférieursaux adorateurs qui leur devaient succéder; ils le sont autant quela figure est au-dessous de la vérité. Par ce nom de " vraisadorateurs ", Jésus-Christ entend l'Eglise, qui est elle-mêmeune vraie adoration, et un culte digne de Dieu. " Car ce sont làles adorateurs que le Père cherche ". (Jean, IV, 23.) Si donc cesont là les adorateurs que le Père cherchait, ce n'est pointpar sa propre volonté qu'autrefois les Juifs l'ont adoréde la manière qu'ils faisaient, mais c'est par condescendance qu'ill'a permis, afin de former et d'introduire dans la suite les vrais adorateurs.Qui sont-ils donc, les vrais adorateurs? Ce sont ceux qui n'enferment pointle culte dans un lieu, et qui adorent Dieu en esprit, comme dit saint PaulDieu " que je sers par le culte intérieur de mon esprit dans l'Evangilede son Fils " (Rom. I, 9) ; et encore : " Je vous conjure de lui offrirvos corps ", comme " une hostie vivante et agréable à sesyeux ", pour lui rendre " un culte raisonnable et spirituel ". (Rom. XII,1.)

Quand Jésus-Christ dit: " Dieu est esprit (24)", il ne veut marquerautre chose, sinon qu'il est incorporel ; il faut donc que le culte quenous rendons à un Dieu incorporel soit incorporel lui-même,et que nous lui offrions nos [257] adorations par ce qu'il y a dans nousd'incorporel, je veux dire par l'âme et par l'esprit pur. Voilàpourquoi Jésus-Christ dit: " Et il faut que ceux qui l'adorent,l'adorent en esprit et en vérité ". Comme les Samaritainset les Juifs négligeaient leur âme, et avaient au contraireun grand soin de leur corps, qu'ils purifiaient soigneusement en toutesmanières, il leur apprend que ce n'est point par la puretédu corps qu'il faut honorer l'incorporel, mais par ce qu'il y a d'incorporelen nous , c'est-à-dire par l'esprit. N'offrez donc pas àDieu des brebis et des veaux , mais offrez-vous vous-mêmes àlui en holocauste : c'est là lui offrir une hostie vivante. Il fautadorer en vérité.

Dans l'ancienne loi, toutes choses étaient des figures, savoir,la circoncision, les holocaustes, les sacrifices, l'encens. Dans la nouvelle,il n'en est pas de même : tout est vérité. En effet,ce n'est point la chair qu'on doit circoncire, mais les mauvaises pensées:il faut se crucifier soi-même, et retrancher, immoler les désirshonteux de la concupiscence. Voilà ce qui parut obscur àla Samaritaine : son esprit n'ayant pu atteindre à la sublimitéde ces paroles, elle hésite, elle doute, elle dit: " Je sais quele Messie, c'est-à-dire, le CHRIST, doit venir (25) ". Jésuslui dit: " C'est moi-même qui vous parle (26) ". Comment les Samaritainspouvaient-ils attendre le CHRIST, eux qui ne recevaient que Moïse? Grâce aux livres mêmes de Moïse. Au commencement deses livres, Moïse annonce et fait connaître le Fils. En effet,cette parole : " Faisons l'homme à notre image et à notreressemblance " (Gen. I, 26), s'adresse au Fils; c'est le Fils qui parleà Abraham dans sa tente (Gen. XVIII) : Jacob l'annonce prophétiquementen ces termes : " Le sceptre ne sera point ôté de Juda; nile Prince qui est de sa race, jusqu'à la venue a de celui àqui il est réservé (1), et il est l'attente des nations ".(Gen. XL. 9, 10.) Moïse aussi lui-même le prédit: " LeSeigneur votre Dieu vous suscitera un Prophète comme moi, d'entrevos frères: c'est lui que vous écouterez ". (Deut. XVIII,15.) Et encore ce qui est écrit du serpent, de la verge de Moïse,d'Isaac, du bélier, et plusieurs autres choses qu'on peut voir etrecueillir dans l'Ancien Testament, prédisaient toutes l'avènementdu CHRIST.

Et pourquoi , direz-vous , Jésus-Christ ne

1. C’est-à-dire : " De celui à qui le sceptre est réservé", c'est la leçon des Septante, et celle de notre texte.

s'est-il pas servi de ces figures et de ces preuves pour persuader cettefemme? Il a cité le serpent à Nicodème, à Nathanaëlil a rapporté les prophéties, et à .celle-ci il n'afait aucune mention de toutes ces choses ? Pourquoi cela , et quelle enest la raison? C'est que ceux-là étaient des hommes versésdans les saintes Ecritures, et que celle-ci n'était .qu'une pauvrefemme, simple et grossière, sans connaissance de ces Livres saints.Voilà pourquoi, dans l'entretien que Jésus a avec elle ,il n'emploie pas ces figures, mais par l'eau, et par la prophétie,il l'attire à lui : c'est par là qu'il rappelle dans sa mémoirele CHRIST, et enfin il se fait connaître. Que si tout d'abord ileût discouru de ces choses avec cette femme, qui ne l'interrogeaitpas, elle l'aurait pris pour un homme insensé, qui parlait sanssavoir ce qu'il disait mais, en réveillant peu à peu sessouvenirs, il trouve l'occasion de se découvrir à elle fortà propos. Les Juifs s'étaient souvent assemblés autourde lui , pour lui dire: " Jusqu'à quand nous tiendrez-vous l'espriten suspens ? Si vous êtes le CHRIST, dites-le-nous " (Jean, X, 24);sans qu'il leur répondît clairement: mais à cette femmeil déclare ouvertement qu'il est le CHRIST, parce qu'elle étaitdans de meilleures dispositions que les Juifs: les Juifs ne l'interrogeaientpas pour s'instruire , mais toujours ils l'épiaient malignementpour le surprendre. S'ils eussent voulu s'instruire, ils en trouvaientassez le moyen dans sa doctrine, dans ses paroles, ses miracles , et lesEcritures. La Samaritaine, au contraire, parlait avec simplicitéet sincérité; comme le fait voir la conduite qu'elle tintensuite. Car elle écouta, elle crut, elle engagea les autres àcroire, et en tout on voit son attention, sa fidélité etsa foi. " En même temps a ses disciples arrivèrent (27) ".Ils arrivèrent à propos, dans lé temps qu'il fallait,lorsque Jésus-Christ l'avait parfaitement instruite. " Et, ils s'étonnaientde ce qu'il parlait avec une femme. Néanmoins nul ne lui dit: Quelui demandez-vous, ou, d'où vient que vous parlez avec elle?

3. De quoi les disciples s'étonnaient-ils? qu'admiraient-ils?Un accès si facile, tant d'humilité dans une si grande etsi illustre personne; qu'il ne dédaignât point de parler àune pauvre femme; qu'il se rabaissât jusqu'à s'entreteniravec une samaritaine. Néanmoins, dans leur étonnement, ilsne demandèrent point à Jésus pourquoi il s'arrêtaità parler [258] avec cette femme: tant ils savaient bien garder lerang de disciples; tant était grande et profonde la vénérationqu'ils avaient pour leur Maître ! S'ils n'avaient pas encore de luil'opinion qu'ils devaient avoir, ils le regardaient pourtant, et ils l'honoraientcomme un homme admirable. Souvent néanmoins ils ont paru plus hardis.nomme lorsque Jean se reposa sur son sein (Jean, XIII, 23) ; lorsqu'ilss'approchèrent de lui et lui dirent: " Qui est le plus grand dansle royaume des cieux? " (Matth. XXVIII, 1); lorsque les enfants de Zébédéedemandent d'être assis dans son royaume, l'un à sa droiteet l'autre à sa gauche (Matth. XX, 21). Pourquoi donc ici les disciplesne demandent-ils point à Jésus la raison de cet entretien?Parce que, quand il s'agissait de leur propre intérêt, alorsils étaient dans la nécessité de demander; mais icirien ne les regardait. Au reste, ce n'est que longtemps après queJean se reposa sur le sein de Jésus; c'est lorsque , s'appuyantsur l'amour que Jésus lui portait, cet amour même lui inspiraplus de hardiesse et de confiance. Car, parlant de soi, il dit: " C'étaitlà le disciple que Jésus aimait ". (Jean, XIX, 26.) Est-ilrien d'égal à ce bonheur?

Mais n'en demeurons point là, mes chers frères, ne nouscontentons pas d'exalter cet apôtre et de le nommer bienheureux:faisons nous-mêmes tous nos efforts pour atteindre à la félicité(les bienheureux; imitons l'évangéliste et cherchons àconnaître ce qui lui a attiré ce grand amour de Jésus-Christ.Quelle en est la cause? Il a quitté son père, et sa barque,et ses filets, et il a suivi Jésus-Christ: mais cela lui étaitcommun avec son frère, et aussi avec Pierre, et avec André,et avec les autres apôtres. Qu'y a-t-il donc eu en lui de si grand,de si excellent pour lui mériter un si grand amour? Saint Jean n'arien dit de soi , sinon qu'il était aimé; la raison de cetamour, il l'a cachée par modestie. Qu'il fût extrêmementaimé de Jésus-Christ, cela était visible pour toutle monde : cependant nous ne voyons pas qu'il eût des entretiensavec lui, ni qu'il l'interrogeât en particulier, comme souvent lefirent Pierre et Philippe, et Judas, et Thomas (Jean , XIII , 24) ; sice n'est une seule fois, et encore par amitié pour un de ses confrèresdans l'apostolat, qui l'en avait prié. Le CORYPHÉE des apôtreslui ayant fait signe d'adresser une question, il le fit. car ils avaientune vive affection fun pour l'autre. Ainsi l'on rapporte d'eux qu'ils étaientmontés ensemble au Temple, qu'ils avaient prêché ensemble(Act. III, 1). D'ailleurs Pierre montre souvent plus d'ardeur e de feuque les autres, et enfin c'est à lui que Jésus-Christ dit:" Pierre, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? " (Jean, XXI, 15.) Or,celui qui aimait plus que les autres, était sûrement aimé.Mais à l'égard de l'un on voyait éclater son amourpour Jésus, à l'égard de l'autre , c'étaitl'amour de Jésus qui paraissait visiblement. Qu'est-ce donc quia fait aimer Jean d'un amour singulier? Pour moi, il me semble que c'estson humilité et sa grande douceur: c'est pourquoi on remarque souventune certaine crainte dans sa conduite.

Moïse nous l'apprend , combien est grande cette vertu de l'humilité:car c'est elle qui l'a rendu si grand. Rien, en effet, ne lui est comparable: voilà pourquoi c'est par elle que Jésus-Christ commenceles béatitudes (Matth. V, 3); voulant jeter le fondement d'un grandédifice, il a placé l’humilité la première.En effet, sans elle personne ne peut obtenir la grâce du salut: qu'onjeûne, qu'on prie, qu'on donne l'aumône , si c'est par vanitéet par ostentation, tout est abominable; comme au cou. traire avec elletout est agréable, tout est doux et aimable, tout est paix et sûreté.Conduisons-nous donc humblement, mes chers frères, conduisons-noushumblement: certes il nous sera aisé et facile de pratiquer cettevertu, si nous veillons sur nous-mêmes. O homme, qu'avez-vous enfinqui puisse vous enorgueillir? Ignorez-vous la bassesse de votre nature?Ne savez. vous pas que votre volonté est portée au mal? Pensezà la mort, pensez à la multitude de vos péchés.

Peut-être vos belles actions vous inspirent de hauts sentimentset vous enflent le coeur? mais cela même vous en fera perdre toutle fruit. Voilà pourquoi ce n'est point tant le pécheur,que l'homme de bien et de vertu, qui doit s'attacher à l'humilité.Pour quelle raison? Parce que celui-là, sa conscience l'y force;mais celui-ci, s'il rie veille extrêmement, bientôt un ventimpétueux l'emporte, et toute sa vertu s'évanouit, commecelle du pharisien dont parle l'évangéliste (Luc, XVIII,10). Vous faites l'aumône aux pauvres ? ruais ce n'est point de votrebien ; c'est de celui qui appartient au Seigneur : c'est de ce qui vousest commun avec vos compagnons. Voilà justement pourquoi vous devezêtre et plus humbles et [259] plus modestes; prévoyant parles calamités de vos frères celles qui pendent sur vos têtes, et retrouvant en eux votre propre nature.

Peut-être ne sommes- nous pas sortis de parents si misérables?Je le veux; mais si les richesses sont entrées dans nos maisons,sans doute elles nous quitteront bientôt. Et encore, ces richesses,que sont-elles? Une vaine ombre, une fumée qui s'exhale, la fleurde l'herbe, ou plutôt elles sont plus viles que la fleur de l'herbe.Pourquoi donc vous glorifier d'un peu d'herbe? Les richesses ne viennent-ellespas, et aux voleurs, et aux impudiques, et aux femmes prostituées,et aux profanateurs des sépulcres? Est-ce donc d'avoir de tels compagnonsde richesses que vous vous glorifiez? Vous êtes avides d'honneur?Mais rien n'est plus propre à vous attirer de grands honneurs quel'aumône. Ceux que procurent les richesses et les dignitéssont accompagnés de haine; mais les honneurs que produit l'aumônesont libres et volontaires; ils partent du coeur et de la conscience deceux qui les rendent, qui ne peuvent nous les ravir. Que si les hommesont tant de vénération et de respect pour ceux qui font l'aumône,et s'ils leur souhaitent toutes sortes de biens et de prospérités,songez à la rétribution, à la récompense quele Dieu des miséricordes leur octroiera. Travaillons donc àles acquérir, ces richesses qui demeurent toujours et que jamaison ne peut perdre, afin que, et en cette vie et en l'autre, nous soyonsgrands et illustres, et que nous jouissions un jour des biens éternels,parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIV

CETTE FEMME CEPENDANT LAISSANT LA SA CRUCHE, S'EN RETOURNA A LA VILLE,ET COMMENÇA A DIRE: A TOUT LE MONDE : — VENEZ VOIR UN HOMME QUIM'A DIT TOUT. CE QUE J'AI JAMAIS FAIT : NE SERAIT-CE POINT LE CHRIST? (VERS.28, 29, JUSQU'AU VERS. 39.)

1. Il nous faut beaucoup de ferveur, il faut qu'un grand zèlenous anime, sans quoi nous ne pourrons acquérir les biens que Jésus-Christnous a promis. Et certes, il le déclare lui-même, tantôten disant : " Si quelqu'un ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas,il n'est pas digne de moi ". (Matth. X, 38.) Et tantôt : " Je suisvenu pour mettre le feu sur la terre, et que désiré-je, sinonqu'il s'allume ? " (Luc, XII, 49.) Par ces paroles , Jésus-Christnous apprend que son disciple doit être fervent, tout de feu et [260]toujours prêt à s'exposer à toutes sortes de périls.Telle était la Samaritaine : son coeur était si brûlantde la parole de Jésus-Christ qu'elle venait d'entendre, que laissantlà sa cruche et l'eau pour laquelle elle est allée àce puits, elle court à la ville inviter tout le peuple àvenir voir Jésus. " Venez ", dit-elle, venez voir un homme qui m'adit tout ce que j'ai jamais fait ". Remarquez son zèle, remarquezsa prudence: elle était venue puiser de l'eau, et ayant trouvéla véritable source, elle quitte, elle méprise la fontaineterrestre, pour nous apprendre, quoique par un exemple bien humble, quesi nous voulons soigneusement nous appliquer à l'étude dela céleste doctrine , nous devons mépriser toutes les chosesdu siècle et n'en faire aucun cas. Ce qu'ont fait les apôtres,cette femme l'a fait aussi, et même avec plus d'ardeur dans la proportionde son pouvoir. Ceux-là étant appelés, ont abandonnéleurs filets, mais celle-ci, volontairement, et sans que personne le luicommande, laisse sa cruche et fait l'office d'évangéliste;sa joie lui prête des ailes, et elle n'amène pas àJésus-Christ une ou deux personnes, comme André et Philippe,mais elle met toute la ville en mouvement et lui attire tout le peuple.

Observez avec quelle prudence elle parle. Elle n'a point dit : venezvoir le Christ; mais avec ces mêmes ménagements par lesquelsJésus-Christ avait gagné son coeur, elle attire, elle engageles autres. " Venez", dit-elle, " venez voir un homme qui m'a dit toutce que j'ai jamais fait " ; elle n'eut point de honte de dire: " Il m'adit tout ce que j'ai jamais fait ", quoiqu'elle eût pu dire : venezvoir le Prophète. Mais quand une âme est embrasée dufeu divin, rien de terrestre ne la touche plus, elle est insensible àla bonne et à la mauvaise réputation, elle va où l'emportel'ardeur de sa flamme. " Ne serait-ce point le Christ? " Remarquez encorela grande sagesse de cette femme : elle n'assure rien, mais elle ne gardepas non plus le silence. Car elle ne voulait pas les attirer à sonopinion par son propre témoignage, mais elle voulait qu'ils vinssententendre Jésus-Christ, afin qu'ils partageassent tous son sentiment,jugeant bien que, par là, ce qu'elle avait dit acquerrait et plusdé force, et plus de vraisemblance. Toutefois Jésus-Christne lui avait pas découvert toute sa vie, mais ce qu'elle en venaitd'entendre lui fit juger qu'il avait aussi la connaissance de tout le reste.Elle n'a point dit: venez, croyez; mais, " venez, voyez " ; ce qui, certainement,était moins fort et plus propre à les attirer. L'avez-vousbien remarquée, la sagesse de cette femme? Elle savait, oui, ellesavait à n'en point douter, qu'aussitôt qu'ils auraient goûtéde cette eau, il leur arriverait ce qui lui était arrivéà elle-même. Au reste, une personne d'un esprit plus grossieraurait parlé du reproche qu'on lui avait fait dans des termes plusenveloppés; mais cette femme déclare ouvertement sa vie,et en fait une confession publique pour attirer et gagner tout le mondeà Jésus-Christ.

" Cependant ses disciples le priaient de prendre quelque chose, en luidisant: Maître, mangez (31) ". Ces mots: " ils le priaient", signifientdans leur langage : " Ils l'exhortaient ". Voyant qu'il était accabléde chaud et de lassitude, ils l'exhortaient : ce n'était point uneliberté trop familière qui les portait à le presserde prendre quelque chose, mais l'amour qu'ils avaient pour leur. Maître.Que leur répondit donc Jésus-Christ? " J'ai une viande àmanger que vous ne connaissez pas (32). Ils se disaient donc l'un àl'autre : " Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger? (33)" Pourquoi donc vous étonnez. vous qu'une femme, entendant nommerl'eau, ait cru qu'il s'agissait d'eau naturelle, lorsque les discipleseux-mêmes n'ont pas d'autres sentiments et ne s'élèventà rien de spirituel; ils doutent, tout en montrant, selon leur coutume,la vénération,et le profond respect qu'ils ont pour leurMaître, et discourent ensemble sans oser l'interroger. Ils font demême dans une autre occasion, où, souhaitant de lui demanderla raison d'une chose, ils s'en abstiennent pourtant. Que dit encore Jésus-Christ?" Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé,et d'accomplir son oeuvre, (34) ". Ici Jésus-Christ appelle sa nourriturele salut des hommes, en quoi il nous montre le soin extrême qu'ila de nous, et la grandeur de sa divine Providence. Car cet ardent désirque nous avons des, choses nécessaires à la vie, Dieu l'éprouveà l'égard de notre salut.

Mais faites attention à ceci : d'abord, Jésus-Christ nedécouvre pas tout, mais premièrement il met l'auditeur ensuspens, il le jette dans le doute, afin qu'après avoir commencé[261] à chercher le sens de ce qu'il a entendu, tourmentépar l'incertitude, il reçoive ensuite avec plus d'empressement etde joie l'explication qu'il cherchait, et redouble d'empressement àécouter. Pourquoi donc le Sauveur n'a-t-il pas d'abord dit : Manourriture est de faire la volonté de mon Père? quoique celane fût pas tout à fait clair, ce l'était pourtant plusque ce qu'il avait déjà dit; mais que dit-il ? " J'ai uneviande à manger que vous ne connaissez pas ". Premièrementdonc, comme j'ai dit, par le doute même où il les met, illes rend plus attentifs, et il les accoutume à comprendre ce qu'ildit énigmatiquement et par figures. Au resté, Jésus-Christdéclare dans la suite quelle est la volonté de son Père.

2. " Ne dites-vous pas vous-mêmes que dans "quatre mors la moissonviendra? mais moi je vous dis: Levez vos yeux et considérez lescampagnes qui sont déjà blanches et prêtes àmoissonner (35) ". Voilà encore que Jésus-Christ, par desparoles simples, par une comparaison familière, élèvel'esprit de ses disciples à la contemplation des choses les plusgrandes et les plus sublimes : sous le nom de viande, il n'a voulu leurfaire connaître autre chose, sinon que le salut futur et prochaindes hommes ! Par ceux de champ et de moisson il exprime encore la mêmechose, c'est-à-dire cette multitude d'âmes qui étaitprête à recevoir la prédication. Par les yeux, il entendici et ceux de l'âme et ceux du corps. Ils voyaient effectivementalors les Samaritains accourir en foule vers lui; leur volonté ainsidisposée et soumise, c'est ce qu'il appelle les campagnes blanches.Comme les épis, lorsqu'ils sont blancs, sont tout prêts àmoissonner, ainsi ceux-ci sont tout préparés et disposéspour le salut. Mais pourquoi Jésus-Christ n'a-t-il pas dit clairement: Les Samaritains viennent pour croire en moi; déjà instruitspar les prophètes, ils sont disposés et tout prêtsà recevoir la parole et à porter du fruit? et pourquoi lesa-t-il désignés sous les noms de campagne et de moisson?ces figures, que signifient-elles? En effet, ce n'est pas ici seulement,mais c'est encore dans tout l'Evangile qu'il en use de la sorte : les prophètesfont de même, et prédisent bien des choses sous l'enveloppedes métaphores et des figures. Quelle en est donc la raison? l'Esprit-Saintn'a pas vainement établi cette coutume. Mais enfin pourquoi? Pourdeux raisons : la première,

pour donner au discours plus de force et d'énergie, pour l'animeret le rendre plus sensible, car l'objet que représente une imagenaturelle excite et réveille davantage, et l'esprit qui le voitcomme peint sur un tableau en est plus vivement frappé : voilàla première raison. La seconde, afin que la narration soit plusagréable et que le souvenir s'en conserve plus longtemps. En effet,rien ne se fait mieux écouter de la plupart des auditeurs, rienaussi ne les persuade davantage, qu'un discours qui nous présenteles choses mêmes dont nous avons l'expérience. Cette paraboleen fournit un exemple admirable.

" Et celui qui moissonne reçoit la récompense, et amasseles fruits pour la vie éternelle (36) ". Les fruits qu'on recueillede la moisson des biens de la terre ne servent point pour la vie éternelle,mais pour cette vie présente et passagère ; au contraire,ceux qui proviennent de la moisson spirituelle, sont réservéspour la vie immortelle. Voyez-vous comment, si la lettre est grossière,le sens est spirituel, et comment les paroles elles-mêmes distinguentet séparent les choses terrestres des choses du ciel? Comme, àl'égard de l'eau, Jésus-Christ en a marqué la qualitépropre par ces paroles : " Celui qui boira de cette eau n'aura jamais soif"; de même ici, à l'égard de la moisson, il déclareque le moissonneur récolte pour la vie éternelle : " Afinque celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissentensemble ".

Qui est-ce qui sème?qui est-ce qui moissonne? les prophètesont semé, mais ce sont les apôtres qui ont moissonné(Jean, IV, 28). Ceux-là néanmoins n'ont pas étéprivés de la joie, ni de la récompense de leurs travaux,et quoiqu'ils ne moissonnent pas avec nous, ils partagent notre allégresse: car le travail de la moisson n'est pas le même que celui des semailles: là donc où il y a moins de travail, il y a aussi plus dejoie : je vous ai réservés pour moissonner et non pour semer,en quoi il y a beaucoup à travailler. En effet, dans la moissonle profit est considérable et le travail n'est pas si grand, ilest au contraire aisé et facile'. Au reste, par ces paroles, Jésus-Christveut dire : la volonté des prophètes mêmes est quetous les hommes viennent à moi, la loi a proposé la voie;ils ont semé pour produire ce fruit : le Sauveur montre aussi quec'est lui qui les a

1. En effet, il est toujours plus doux de recueillir que de semer.

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envoyés, et qu'il y a beaucoup d'affinité entre l'ancienneet la nouvelle loi; et tout cela il le fait par cette parabole. Il citeencore ce proverbe qui était dans la bouche de tout le monde : "Car ", dit-il, " ce que l'on dit d'ordinaire est vrai en cette rencontre: que l'un sème et l'autre moissonne (37) ". En effet, plusieursdisaient : Quoi ! les uns ont eu toute la peine, et les autres ont recueillitout le fruit? Et Jésus-Christ dit que cette parole trouve ici sajuste application : les prophètes ont travaillé, et vous,vous recueillez le fruit de leurs travaux. Il n'a point dit la récompense,car ils n'ont pas accompli gratuitement un si grand travail; il dit seulement:le fruit.

Daniel s'est vu dans le même cas; il cite ce proverbe : " C'estaux méchants à faire le mal (1). David aussi, en répandantdes larmes, rappelle le même proverbe (2). (I Rois, XXIV, 14.) Jésus-Christavait déjà dit auparavant: " Ainsi que celui qui sèmesoit dans la joie, aussi bien que celui qui moissonne ". Comme il devaitdire que l'un sèmerait et l'autre moissonnerait, afin qu'on ne crûtpas, comme j'ai dit, que les prophètes seraient privés deleur récompense, il ajoute quelque thèse de tout nouveauet à quoi on ne pouvait pas s'attendre, quelque chose qui n'arrivepoint dans les choses sensibles, irais qui distingue les choses spirituelles.Car s'il arrive dans les choses sensibles que l'un sème et que l'autremoissonne, le semeur et le moissonneur ne sont pas ensemble dans la joie;mais l'un est dans la tristesse d'avoir travaillé pour l'autre,et celui-ci est seul dans la joie. Or, ici il n'en est pas de même:ceux qui ne moissonnent pas ce qu'ils ont semé sont dans la joiecomme ceux qui moissonnent; d'où il est visible qu'ils participenttous à la récompense. " Je vous ai envoyé moissonnerce qui n'est pas venu par votre travail : d'autres ont .travaillé,et vous êtes entrés dans leurs travaux (38) ". Par ces parolesJésus-Christ les excite et les encourage davantage. S'il paraissaitdur et pénible de parcourir toute la terre et de prêcher,il fait voir au contraire que cela leur serait facile. En effet, ce quiétait laborieux et causait de grandes sueurs , c'était d'ensemenceret d'amener à la connaissance de Dieu une âme qui n'en avaitnulle idée.

1. Ou : " Le mal est venu des méchants ".

2. En disant: " Les impies agiront avec impiété ". Dan.XII, 10.

Mais à quelle fin Jésus-Christ dit-il ceci? Afin que,quand il les enverrait prêcher, ils ne se troublassent et ne se décourageassentpoint, comme s'ils étaient envoyés à une oeuvre laborieuseet bien difficile. La fonction des prophètes était effectivementpénible, leur dit-il; et les faits confirment ce que je dis, quevotre tâche, à vous, est facile. Ainsi que dans la moissonil est facile d'amasser des fruits, et qu'en peu de temps on remplit l'airede gerbes, sans attendre la saison, ni l'hiver, ni le printemps, ni lespluies; c'est la même chose ici: les faits l'attestent assez haut.Pendant que Jésus-Christ discourait ainsi avec ses disciples, lesSamaritains sortirent de leur ville et arrivèrent; et le fruit futamassé sur-le-champ, Voilà pourquoi il disait: " Levez vosyeux et considérez les campagnes qui sont déjà blanches". Le Sauveur dit ces choses, et l'effet suit aussitôt, la parole." Il y eut beaucoup de Samaritains de cette ville-là qui crurenten lui sur le rapport de cette femme, qui les assurait qu'il lui avaitdit tout ce qu'elle avait jamais fait (39) ". Car ils voyaient bien quece n'était ni par faveur, ni par complaisance, qu'elle avait louéJésus, puisqu'il l'avait reprise de ses péchés etqu'elle n'aurait pas découvert ainsi à tout le monde la hontede sa vie pour faire plaisir à quelqu'un.

3. Suivons donc l'exemple de la Samaritaine, et que la crainte des hommesne nous empêche pas de confesser publiquement nos péchés;mais craignons Dieu comme il est juste de le craindre : Dieu qui àprésent voit nos oeuvres, Dieu qui punira un jour ceux qui maintenantne font pas pénitence. Mais, hélas ! nous faisons tout lecontraire: nous ne craignons pas celui qui nous doit juger ; et ceux dontnous n'avons rien à craindre, qui ne nous peuvent faire, aucun mal,nous les redoutons, nous ne craignons rien tant que d'être flétrispar eux. Voilà pourquoi nous serons punis en cela même enquoi nous craignons de l'être (1) : car celui qui ne prend gardequ'à n'être point déshonora devant les hommes, et quine rougit point de commettre le mal devant Dieu, s'il ne fait pénitence,sera diffamé au jour du jugement, non devant une ou deux personnes,mais aux yeux de tout le monde entier. En effet, que là il se doivetrouver une grande assemblée, pour voir

1. Je rirai à mon tour à votre mort, dit le Seigneur,et je me raillerai lorsque ce que vous craignez sera arrivé, lorsquele malheur un. prévu tombera sur vous, etc. Prov. I, 16.

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vos bonnes et vos mauvaises oeuvres, c'est ce que vous apprend la paraboledes brebis et des boucs. (Matth. XXV, 34.) Saint Paul vous en avertit aussi: " Car nous devons tous ", dit-il, " comparaître devant le tribunalde Jésus-Christ; afin que chacun reçoive ce qui est dûaux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il étaitrevêtu de son corps ". (II Cor. V, 40.) Et encore : " Il découvrirales plus secrètes pensées du " cœur ". (I Cor. IV, 5.)

Vous avez commis un péché, ou vous avez eu la penséede le commettre, cela, à l'insu des hommes? mais ce ne sera pointà l'insu de Dieu : et cependant vous n'en êtes nullement enpeine, et vous ne craignez que les yeux des hommes. Pensez donc que, dansce jour, il ne vous sera pas possible de vous cacher aux hommes, et qu'alorstout sera exposé à nos yeux comme dans un tableau, afin quechacun prononce la sentence contre soi-même. C'est là de quoi.l'exemple du riche ne nous permet pas de douter. Il vit debout devant sesyeux le pauvre qu'il avait méprisé, je veux dire Lazare,et celui qu'il avait rejeté avec horreur: maintenant il le priede soulager sa soif d'une goutte d'eau sur le bout de son doigt. (Luc,XVI, 49.) Je vous en conjure donc, mes frères, encore que personnene voie ce que nous faisons, que chacun de vous entre dans sa conscience,qu'il prenne la raison pour juge, et qu'à ce tribunal il fasse comparaîtreses péchés. Et s'il ne veut pas qu'ils soient divulguésau jour terrible du jugement, qu'il y applique les remèdes de lapénitence et qu'il guérisse ses plaies. Car chacun peut,quoique chargé de mille plaies, chacun peut s'en aller guéri." Si vous pardonnez ", dit Jésus-Christ, " vos fautes vous serontpardonnées; mais si vous ne pardonnez point, elles ne vous serontpoint pardonnées ". (Matth. VI, 14, 15.) En effet, comme les péchésnoyés dans le baptême ne reparaissent plus, ainsi les autresseront effacés, si nous faisons pénitence.

Or, la pénitence consiste à ne plus commettre les mêmespéchés. " Car celui qui y retourne est semblable àun chien qui retourne à ce qu'il avait vomi " (II Pierre, 11, 21,22), et à celui aussi qui, comme dit le proverbe, bat le feu (1),et qui tire de l'eau dans un

1. Qui bat le feu a. Ou qui remué, qui agite, qui souffle leleu celui qui retombe dans les mêmes péchés, lui estsemblable.; parce qu'au lieu d'éteindre sa passion et sa concupiscence,il l'allume, de même que celui qui bat, ou souffle le feu, le ranimeet l'enflamme davantage, bien loin de l'éteindre. Vid. Adag. Erasm.

vase percé (1). Il faut donc s'abstenir du vice, et de fait etde coeur, et appliquer à chaque péché le remèdequi lui est contraire. Par exemple : avez-vous ravi le bien d'autrui ?avez-vous été avare? abstenez-vous de voler, et appliquezà votre plaie le remède de l'aumône. Vous avez commisle péché de fornication? cessez de le commettre et appliquezà cette plaie la chasteté. Vous avez terni la réputationde votre frère par votre langue ? cessez de médire et appliquezle remède de la charité. Faisons ainsi la revue de chacunde nos péchés en particulier, et n'en passons aucun; carle temps de rendre compte est proche, certainement il est proche : c'estpourquoi saint Paul disait. " Le Seigneur est proche: Ne vous inquiétezde rien ". (Phil. IV, 5, 6.) Mais à nous, au contraire, peut-êtrefaut-il nous dire : le Seigneur est proche, soyez dans l'inquiétude.Ces fidèles avaient de la joie d'entendre ces paroles: " Ne vousinquiétez de rien ", eux qui passaient leur vie dans les calamités,dans les travaux, dans les combats. Mais à ceux qui, vivant dansles rapines et dans les voluptés, ont un terrible compte àrendre, ce n'est point cela qu'il leur faut dire, mais: le Seigneur estproche, inquiétez-vous!

Et certes la consommation du siècle n'est point éloignée,déjà le monde se hâte vers sa fin. Les guerres, lamisère, les tremblements de terre, le refroidissement de la charité,la prédisent et l'annoncent. Comme le corps qui expire et qui estprès de mourir est accablé de mille douleurs; comme aussid'une maison qui va s'écrouler se détachent du toit et desmurailles bien des morceaux qui tombent à terre, de même lafin du monde est proche, et voilà pourquoi toutes sortes de mauxl'attaquent de toutes parts. Si alors le Seigneur était proche,il l'est bien plus à présent; si plus de quatre cents ansse sont écoutés depuis que saint Paul à dit : le Seigneurest proche ; s'il appelait son époque l'accomplissement des temps,à plus forte raison, du temps présent, doit-on dire qu'ilest la fin du monde. Mais peut-être c'est pour cela que quelques-unsne le croient pas. Eh ! n'est-ce pas, au contraire, une nouvelle raisonde le croire? D'où le savez

1. On sait que tirer de l'eau dans un vaisseau percé, ou dansun crible, c'est perdre son temps et sa peine ; c'est ne rien faire. Ilen est de menue de celui qui retombe toujours dans les mêmes péchésqu'il a pleurés, et dont il a fait pénitence, etc.

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vous, ô homme, que la fin n'est pas proche, que cette prédictionde saint Paul est encore loin de son accomplissement? Comme ce n'est pasle dernier jour que nous disons être la fin de l'année, maisaussi le dernier mois, quoiqu'il soit de trente jours; de même, quandil s'agit d'un si grand nombre d'années , un espace de quatre centsannées peut être appelé la fin. Quoi qu'il en soit,dès lors l'apôtre a prédit la fin du monde.

Modérons-nous donc , changeons de vie , complaisons-nous dansla crainte de Dieu. Car dans le temps même où nous auronsle plus de confiance, lorsque nous y penserons le moins et que nous nenous y attendrons pas, c'est alors que tout à coup le Seigneur arrivera.Voilà de quoi Jésus-Christ nous avertit, en disant : " Ilarrivera , à la consommation de ce siècle, ce qui arrivaau temps de Noé et au temps de Loth ". (Matth. XXIV, 37.) SaintPaul nous le prédit de même: " Lorsqu'ils diront " : Nousvoici en " paix " et en " sûreté, ils se trouveront surpristout d'un coup d'une ruine imprévue , comme l'est une femme grossedes douleurs de l'enfantement ". (I Thess. V, 3.) Qu'est-ce que cela veutdire, des douleurs d'une femme grosse? Souvent les femmes grosses, au momentoù elles jouent, dînent, sont au bain, se promènentsur la place publique, né pensent à rien moins qu'àce qui va leur arriver, se trouvent subitement attaquées des douleursde l'enfantement : puis donc que nous sommes également menacésd'être surpris, tenons-nous toujours prêts. On ne nous dirapas toujours ces choses, nous n'aurons pas toujours la même faculté,"Qui est celui ", dit l'Ecriture, " qui vous louera dans l'enfer? " (Ps.VI, 5.) Faisons donc pénitence en ce monde, afin que Dieu ait, pitiéde nous au jour futur, et que nous obtenions le pardon entier de nos péchés.Je le demande pour nous tous, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l'empire,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXV

LES SAMARITAINS ÉTANT DONC VENUS LE TROUVER , LE PRIÈRENTDE DEMEURER CHEZ EUX, ET IL Y DEMEURA DEUX JOURS. — ET IL Y EN EUT BEAUCOUP,PLUS QUI CRURENT EN LUI , POUR L'AVOIR ENTENDU PARLER. — DE SORTE QU'ILSDISAIENT A CETTE FEMME : CE N'EST PLUS SUR CE QUE VOUS NOUS EN AVEZ DITQUE NOUS CROYONS EN LUI, CAR NOUS L'AVONS OUÏ NOUS-MÊMES, ETNOUS SAVONS QU'IL EST VRAIMENT LE CHRIST, SAUVEUR DU MONDE. — DEUX JOURSAPRÈS IL SORTIT DE CE LIEU, ET S'EN ALLA EN GALILÉE. (VERS.40, 41, 42, 43, JUSQU'AU VERS. 53.)

1. Il n'est rien de pire que l'envie et la jalousie. Rien n'est plusdangereux que la vaine gloire : elle corrompt le plus souvent tout le bienque l'on fait. Les Juifs en sont un exemple. Avec de plus grandes connaissancesque les Samaritains, grâce aux prophètes qui les [265] avaientélevés, ils leur furent néanmoins inférieurs.Les Samaritains crurent au témoignage d'une femme, et sans avoirvu de miracles ils sortirent de leur ville pour venir, prier Jésus-Christde demeurer chez eux; ruais les Juifs, même après avoir vudes prodiges et des miracles, bien loin de l'engager à demeureravec eux, le chassèrent et n'omirent rien pour l'éloignertout à fait de leur pays; eux, pour qui il. était venu, ilsle repoussèrent, tandis que d'autres le sollicitaient de demeurerchez eux. Jésus-Christ ne devait-il donc pas aller chez ceux quil'en priaient, et se donner à ceux qui brûlaient de le posséder?Devait-il s'obstiner à ce point à rester parmi des ennemis,parmi des traîtres? cela n'aurait pas été digne desa providence. Voilà pourquoi il se rendit à la prièredes Samaritains et demeura deux jours chez eux. lis auraient bien voulu1e retenir et le garder dans leur ville ; l'évangéliste l'insinuepar ces paroles : " Ils le prièrent de demeurer chez eux" ; maisil ne le voulut pas, il y demeura seulement deux jours, et dans ce peude temps un grand nombre crurent en lui ; cependant il n'y avait pointd'apparence qu'ils crussent en lui, soit parce qu'ils n'avaient vu aucunmiracle, soit à cause de la haine qu'ils portaient aux Juifs. Maisnéanmoins, jugeant avec impartialité ses paroles, ils conçurentde si grands sentiments de lui, que tous ces obstacles ne purent les étouffer,et ils l'admirèrent à l'envi : " De sorte qu'ils disaientà cette femme : Ce n'est plus sur ce que vous nous avez dit quenous croyons en lui, car nous l'avons ouï nous-mêmes et noussavons qu'il est vraiment le Christ, sauveur du monde ". Les disciplessurpassèrent leur maîtresse; ils auraient pu, avec justice,accuser les Juifs, eux qui avaient cru en Jésus-Christ et qui l'avaientreçu. Ceux-là pour qui il avait entrepris l'oeuvre du salutlui jetèrent souvent des pierres, mais ceux-ci, lorsqu'il n'allaitpoint chez eux, l'engagèrent à y venir; ceux-là, aprèsavoir vu des miracles, persistent dans leur obstination et dans leur incrédulité;mais ceux-ci, sans en avoir vu, font paraître une grande foi , etmême ils se glorifient d'avoir cru en Jésus sans le secoursdes miracles; mais ceux-là ne cessent point de le tenter et de luidemander des miracles. Ainsi, toujours il est nécessaire qu'uneâme soit bien disposée; la vérité venant alorsà se présenter, entrera facilement en elle et s'en rendrala maîtresse. Que si elle ne se rend pas la maîtresse, celane vient point de la faiblesse de la vérité, mais de l'endurcissementde l'âme. En effet, le soleil éclaire facilement les yeuxqui sont purs et nets, mais s'il ne les éclaire pas, c'est la maladiedes yeux, ce n'est point la faiblesse du soleil qui en est cause.

Ecoutez donc ce que disent les Samaritains "Nous savons qu'il est vraimentle CHRIST, Sauveur du monde ". Remarquez-vous en combien peu de temps ilsont connu qu'il attirerait à soi tout le monde, qu'il étaitvenu pour opérer le salut de tous les hommes, que sa providencene devait point se renfermer et se borner aux Juifs seulement, et que saparole se ferait entendre et se répandrait partout? Mais les Juifs, bien différents d'eux, " s'efforçant d'établir leurpropre justice, ne se sont point soumis à Dieu, pour recevoir cettejustice qui vient de lui ". (Rom. X, 3.) Les Samaritains, au contraire,confessent que tous les hommes sont coupables, et publient hautement cetoracle de l'Apôtre: " Tous ont péché et ont " besoinde la gloire de Dieu , étant justifiés " gratuitement parsa grâce ". (Rom. III , 23, 24.) Car en disant qu'il est le Sauveurdu monde, ils font voir que le monde était perdu; ils montrent enmême temps la puissance d'un tel Sauveur. Plusieurs sont venus poursauver les hommes, des prophètes, des anges: mais celui-ci est levrai Sauveur, qui donne le salut véritablement et réellement,et non pas seulement pour un temps limité. Voilà un témoignageévident de la sincérité et de la pureté deleur foi.

En effet, les Samaritains sont doublement admirables: ils le sont etpour avoir cru, et pour avoir cru sans voir de miracles; aussi ce sonteux que Jésus-Christ déclare heureux, eu disant: " Heureuxceux qui, sans avoir vu, ont cru " (Jean, XX, 29) : ils sont encore admirablespour avoir cru sincèrement, puisqu'ayant ouï une femme dire,avec quelque sorte de doute: " Ne serait-ce point le CHRIST? Ils ne direntpas : Nous doutons aussi, nous en jugeons de même; mais: " Nous savons", non-seulement cela, mais encore " qu'il est vraiment le Sauveur du monde". Ils ne le regardaient plus comme un homme ordinaire, mais ils le reconnaissaientpour le vrai Sauveur. Cependant, qui avaient-ils vu qu'il eût sauvé?ils n'avaient entendu que des paroles, et toutefois ils parlent, commeils auraient pu le [266] faire, s'ils avaient vu beaucoup de miracles etdes plus grands. Et pourquoi les évangélistes ne rapportent-ilspas ce que Jésus-Christ a dit, et ne font-ils pas mention de cesdiscours admirables ? C'est afin que vous sachiez que, parmi les grandeschoses qu'il a dites et qu'il a faites, ils en passent beaucoup sous silence;mais néanmoins, en rapportant l'issue, ils indiquent suffisammenttout le reste. En effet, Jésus-Christ a converti par sa parole toutle peuple et toute la ville. C'est quand les auditeurs n'ont éténi dociles, ni soumis, qu'ils sont dans la nécessité de rapporterce qu'a dit Jésus-Christ, de peur qu'on ne rejette sur le prédicateurce qui n'est imputable qu'à l'aveuglement des auditeurs. " Deuxjours après, il sortit de ce lieu, et s'en alla en Galilée.Car Jésus témoigna lui-même qu'un prophète n'estpoint honoré dans son pays (44) ". Pourquoi l'évangélisteajoute-t-il cela? Parce qu'il ne fut pas à Capharnaüm , maisen Galilée , et de là à Cana. Et afin que vous nedemandiez pas pourquoi il ne demeura pas chez les siens, mais chez lesSamaritains, il vous en donne la raison, en disant que c'est parce qu'ilsne l'écoutaient point: il n'y alla donc pas, pour ne les pas rendreplus coupables, et dignes d'un jugement plus rigoureux.

2. Au reste, par sa patrie, je crois que l'évangélisteentend ici Capharnaüm: Jésus-Christ nous apprend lui-mêmequ'il n'y a point été honoré ; écoutez ce qu'ildit: " Et toi, Capharnaüm , qui as été élevéejusqu'au ciel , tu seras précipitée jusque dans le fond desenfers ". (Luc, X, 15.) Il l'appelle sa patrie dans le langage de l'incarnation,comme y résidant habituellement. Quoi donc ! direz-vous, ne voyons-nouspas bien des personnes fort estimées et honorées de leurscompatriotes? D'abord , de ces exceptions, il n'y a rien à conclure.De plus, si quelques-uns se sont fait une réputation dans leur patrie,ils en avaient une bien plus grande au dehors : l'habitude de vivre ensembleengendre souvent le mépris.

" Etant donc revenu en Galilée, les Galiléens le reçurent" avec joie , " ayant vu tout ce qu'il avait fait à Jérusalemau jour de la fête, à laquelle ils avaient étéaussi (45) ". Ne remarquez-vous pas que ceux dont on parlait mal sont ceux-làmêmes qui accoururent à lui plus promptement? Qu'on en parlâtmal, ce que rapporte l'évangéliste ne nous permet pas d'endouter: " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? " (Jean, I, 46.)Et d'autres: " Lisez avec soin les Ecritures , et apprenez qu'il ne sortpoint de prophète de Galilée ". (Jean , VII , 52.) Les Juifstenaient ce langage pour insulter Jésus-Christ, car plusieurs lecroyaient de Nazareth. Ils lui faisaient encore ce reproche, comme s'ileût été samaritain: " Vous êtes un samaritain,et vous êtes possédé du démon " (Jean, VIII,48) : Mais voilà, dit l'Ecriture, que les Samaritains et les Galiléenscroient, pour la honte des Juifs: et même les Samaritains se montrentmeilleurs que les Galiléens. En effet, ils ont reçu Jésus-Christsur le seul témoignage d'une femme, mais les Galiléens n'ontcru en lui qu'après avoir vu les miracles qu'il avait faits.

" Jésus vient donc de nouveau à Cana en Galilée,où il avait changé l'eau en vin (46) ". L'évangélisterapporte ici le miracle à la louange des Samaritains. Les Galiléenscrurent en Jésus-Christ, mais après avoir vu les miraclesqu'il avait opérés et à Jérusalem et chez eux; les Samaritains , au contraire, le reçurent pour sa doctrine seulement.Saint Jean rapporte que Jésus vint en Galilée pour mortifierla jalousie des Juifs; mais pourquoi alla-t-il à Cana? Il y futla première fois parce qu'il était invité aux noces;mais, maintenant pourquoi y va-t-il? Pour moi, il me semble véritablementqu'il y fut pour confirmer, par sa présence , la foi au miraclequ'il y avait opéré, et aussi pour s'attacher plus sûrementces hommes, en allant chez eux de son propre mouvement, sans qu'ils l'eneussent prié, et en quittant même sa patrie pour leur donnerla préférence sur les siens.

" Or, il y avait un seigneur de la cour dont le fils était maladeà Capharnaüm, lequel ayant appris que Jésus venait deJudée, en Galilée, l'alla trouver, et le pria de vouloirvenir chez lui, pour guérir son fils (47) " ainsi qualifiéseigneur de la cour (1), ou comme étant de la race royale, ou commeexerçant quelque dignité. Quelques-uns croient que c'estle même que celui dont parle saint Matthieu, mais on prouve visiblementque c'est un autre, et par sa dignité et par sa foi ; celui-là,quoique Jésus-Christ voulût bien aller chez

1. " Seigneur de la cour ". C'est ce que signifie le mot Basilikos dansle grec, et celui de Regulus dans la Vulgate , qui a la même significationque Regius, ou, comme l'explique saint Jérôme, Palatinus.i. e. un officier de la cour du prince, ou d'Hérode, que les Galiléensappelaient roi, quoique les Romains ne lui donnassent que le nom de Tétrarque.

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lui, le prie de ne pas se donner cette peine; celui-ci, au contraire,le presse de venir dans sa

maison, quoiqu'il ne s'y offre pas; l'un dit " Je ne suis pas digneque vous entriez dans ma maison " (Matth. VIII, 8), l'autre fait de grandesinstances : " Venez , " dit-il , " avant que mon fils meure (29) ". Celui-là,descendant de la montagne , vint à Capharnaüm; celui-ci futau-devant de lui, de Samarie, comme il allait non à Capharnaüm,mais à Cana. Le serviteur de celui-là était attaquéd'une paralysie , le fils de celui-ci d'une fièvre. " Et il le priade vouloir venir chez lui pour guérir son fils qui allait mourir:".Que lui répondit Jésus-Christ? " Si vous ne voyez des miracleset des prodiges, vous ne croyez point (48) ". Toutefois, que cet officiervînt le trouver et le priât, c'était une marque de safoi, de quoi l'évangéliste lui, rend témoignage ,en rapportant ensuite que Jésus lui ayant dit : " Allez, votre filsse porte bien, il crut a la parole que Jésus lui avait dite, ets'en alla (50) ".

Que prétend donc ici l'évangéliste ? ou nous faireadmirer avec lui les Samaritains pour avoir cru sans voir de miracles,ou pour censurer en passant la ville de Capharnaüm, qu'on regardaitcomme la patrie de Jésus. Car un autre qui dit, dans saint Luc (1): " Seigneur, je crois, aidez-moi dans mon incrédulité "(Marc, IX, 23), s'est servi des mêmes paroles. Au reste, cet officiera cru, mais sa foi n'était point pleine et entière; il lefait voir en s'enquérant de l'heure où la fièvre avaitquitté son fils. Car il voulait savoir si la fièvre l'avaitquitté d'elle-même, ou si c'était par le commandementde Jésus-Christ. " Et comme il reconnut que c'était la veilleà la septième heure " du jour, " il crut en lui, et toutesa famille (53) ". Ne voyez-vous pas qu'il crut, non sur ce qu'avait ditJésus-Christ, mais sur le témoignage de ses serviteurs? Aussile Sauveur lui fait un reproche sur l'esprit dans lequel il étaitvenu le trouver, et par là il l'excitait davantage à croireen lui. En effet, avant le miracle, il ne croyait qu'imparfaitement. Quesi cet officier est venu trouver Jésus et le prier, il n'est rienen cela de merveilleux; les pères, dans leur tendresse pour leursenfants, s'ils en ont un de malade, courent précipitamment aux médecins,et non-seulement à ceux en qui ils ont une entière confiance,mais aussi à

1. C'est par erreur que Chrysostome cite saint Luc.

ceux mêmes sur qui ils ne comptent pas entièrement, tantils craignent de rien négliger. Et toutefois, celui-ci n'est venutrouver Jésus que par occasion, lorsqu'il allait en Galilée;s'il eût pleinement cru en lui, son fils étant à ladernière extrémité et prêt à mourir,il n'aurait pas manqué de l'aller chercher jusque dans la Judée.Que s'il craignait, c'est aussi en quoi on ne peut l'excuser.

Remarquez, je vous prie, mes frères, que ses paroles mêmesmontrent sa faiblesse et son peu de foi. Car il est constant qu'il auraitdû avoir une plus grande opinion de Jésus-Christ, sinon avant,du moins après qu'il eut fait connaître les bas sentimentsqu'il avait de lui, et qu'il en eut été repris. Cependantécoutez-le parler, vous verrez combien il rampe encore àterre : " Venez, " dit-il, " venez avant que mon, fils meure (49); " commesi Jésus-Christ n'aurait pas pu ressusciter son fils s'il étaitmort, comme s'il ne savait pas l'état où il était.Voilà pourquoi il le reprend et parle à sa conscience unlangage sévère, lui faisant connaître que les miraclesse font principalement pour le salut de l'âme. Ainsi il guéritégalement et le père qui est malade d'esprit, et le filsqui est malade de corps, pour nous apprendre qu'il ne faut pas tant s'attacherà lui à cause des miracles, que pour la doctrine. Le Seigneuropère les miracles, non pour les fidèles, mais pour les infidèleset les hommes les plus grossiers.

3. Dans sa tristesse et dans sa douleur, cet officier ne faisait pasbeaucoup d'attention aux paroles de Jésus-Christ, il n'écoutaitguère que celles qui tendaient à la guérison de sonfils; mais dans la suite il devait se les rappeler et en faire un grandprofit: c'est ce qui arriva. Mais pourquoi Jésus-Christ, sans enêtre prié, offre-t-il d'aller chez le centenier, et ne fait-ilpas la même offre à celui qui le presse et le sollicite vivement?C'est que la foi du centurion étant parfaite, voilà pourquoiJésus-Christ offre d'aller chez lui, afin de nous faire connaîtrela vertu de cet homme; mais l'officier n'avait encore qu'une foi imparfaite.Comme donc il le pressait instamment en lui disant : " Venez, " faisantvoir par là qu'il ne savait point encore que Jésus pouvaitguérir son fils, quoique absent et éloigné, Jésuslui montre qu'il le peut, afin que la connaissance qu'avait le centurionpar lui-même, cet officier l'acquît, voyant que Jésusavait guéri [268] son fils sans aller chez lui. Ainsi quand il dit:" Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point ",c'est comme s'il disait: Vous n'avez point encore une foi digne de moi,et vous me regardez encore comme un prophète. Jésus-Christdonc, pour manifester ce qu'il est et montrer qu'il faut croire en lui,même indépendamment des miracles, s'est servi des mêmesparoles par lesquelles il. s'est fait connaître à Philippe

" Ne croyez-vous pas que je suis dans mon a Père et que mon Pèreest en moi ? (Jean, XIV, 10.) Quand vous ne me voudriez pas croire, croyezà mes œuvres ". (Jean, X, 38.)

" Et comme il était en chemin, ses serviteurs vinrent au-devantde lui, et lui dirent: a Votre fils se porte bien (51).

" Et s'étant enquis de l'heure qu'il s'était a trouvémieux, ils lui répondirent : Hier, environ la septième heure" du jour " la fièvre le quitta (52).

" Son père reconnut que c'était à cette heure-làque Jésus lui avait dit : Votre fils se porte bien ; et il crut,lui et toute sa famille (53) ".

Ne le remarquez-vous pas, mes très-chers frères, que lebruit de ce miracle se répandit aussitôt? En effet, cet enfantne fut pas délivré d'une manière ordinaire du périloù il était, mais sa guérison eut lieu sur-le-champ;d'où il est visible qu'elle n'était point naturelle, et quec'est Jésus-Christ qui l'avait opérée par sa vertuet par sa puissance. Déjà il était arrivé auxportes de la mort, comme le déclarent ces paroles du père: " Venez avant que mon fils meure " , lorsque tout à coup il enfut arraché; voilà aussi ce qui étonna les serviteurs.Peut-être même accoururent-ils non-seulement pour apportercette bonne nouvelle, mais encore parce qu'ils regardaient comme inutileque Jésus-Christ vînt : ils savaient effectivement que leurmaître devait être arrivé; voilà pourquoi ilsfurent à sa rencontre par le même chemin. Au reste, cet officiercessant de craindre, ouvre son coeur à la foi, pour montrer quec'est son voyage qui lui a procuré le miracle de la guérisonde son fils ; il déploie toute sa diligence de peur qu'on ne croiequ'il l'ait fait inutilement; et c'est aussi pour cela qu'il s'informeexactement de tout : " Et il crut, lui et toute sa famille ". Ce témoignageétait exempt de tout doute et de tout soupçon. En effet,ses serviteurs, qui n'avaient point été présents aumiracle, qui n'avaient point entendu Jésus-Christ, ni su l'heure,ayant appris de leur maître que c'était à cette mêmeheure que lui avait été accordée la guérisonde son fils, eurent une preuve très-certaine et très-évidentede la puissance de Jésus-Christ, et voilà pourquoi ils crurentaussi eux-mêmes.

Quel enseignement, mes frères, tirerons-nous de là? Quenous, ne devons point attendre des miracles, ni demander au Seigneur desgages de sa divine puissance. Je vois des gens qui font paraîtreun plus grand amour de Dieu lorsque leurs fils ou leurs femmes ont reçuquelque soulagement dans leur maladie; mais quand bien même nos voeuxet nos désirs ne sont point exaucés, il est juste de persévérertoujours dans la prière, de ne pas cesser de chanter des cantiquesd'actions de grâces et de louanges. C'est là le devoir desserviteurs fidèles; c'est là ce que doivent au Seigneur ceuxqui l'aiment et le chérissent comme il faut; ils doivent, dans laprospérité et dans l'adversité, dans la paix et dansla guerre, toujours également accourir et s'attacher à lui! Rien, en effet, n'arrive que par l'ordre de sa divine providence : "Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tousceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants ". (Hébr. XII,6.) Celui qui ne le sert et qui ne l'honore que lorsqu'il vit dans la paixet dans la tranquillité, ne donne pas des marques d'un fort grandamour, et ne montre pas qu'il aime purement et sincèrement Jésus-Christ;mais pourquoi parler de la santé, des richesses, de la pauvreté,de la maladie? Quand même vous seriez menacés du feu, desplus cruels et des plus horribles tourments, vous ne devriez pas pour celacesser un instant de chanter les louanges du Seigneur; mais il vous faudraittout souffrir pour son amour : tel doit être le fidèle serviteur,telle est une âme ferme et constante. Avec ces dispositions, voussupporterez facilement, mes chers frères, les afflictions et lescalamités de la vie présente, vous acquerrez les biens futurs,et vous vous présenterez avec beaucoup de confiance devant le trônede Dieu. Veuille le ciel nous la départir à tous, cette confiance,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVI

CE FUT LA LE SECOND MIRACLE QUE JÉSUS FIT, ÉTANT REVENUDE JUDÉE EN GALILÉE. (VERS. 54, JUSQU'AU VERS. 5 DU CHAP.V.)

1. Comme tout homme expert dans l'art d'extraire l'or des mines quile renferment ne néglige pas la moindre veine, sachant bien qu'ilen peut tirer de grandes richesses, de même, dans les divines Ecritures,vous ne sauriez, sans grand dommage, passer un seul " iota " ni un seulpoint; il faut tout observer, tout examiner : car c'est le Saint-Espritqui en a dicté toutes les paroles, et elles ne contiennent riend'inutile. Considérez donc ici ce que dit l'évangéliste: " Ce fut là le second miracle que Jésus fit, étantrevenu de Judée en Galilée ". Ce mot de " second ", il nel'a point ajouté sans sujet; mais il le met là pour célébrerencore la conversion que l'admiration avait opérée chez lesSamaritains ; faisant voir que lés Galiléens, mêmeaprès un second miracle, n'ont point atteint à cette sublimeélévation, à laquelle sont arrivés les Samaritains,sans avoir vu aucun miracle.

" Après cela, la fête des Juifs étant arrivée," Jésus s'en alla à Jérusalem (Chap. V, 1.) ".

" Après cela, c'était la fête des Juifs ". Quellefête? La Pentecôte, comme il me semble. Et "Jésus s'enalla à Jérusalem ". Souvent Jésus-Christ allaita Jérusalempasser les jours de grandes solennités, et afin que les Juifs l'yvissent célébrer leurs fêtes avec eux, et pour attirerà lui le petit peuple qui est simple. Car à ces fêtesaccouraient principalement ceux qui sont les plus simples de coeur et d'esprit.

" Or il y avait à Jérusalem la piscine des brebis, quis'appelle en hébreu Bethsaïda, qui a cinq galeries (2), danslesquelles étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles,de boiteux et de ceux qui avaient les membres desséchés,qui tous attendaient que l'eau fût remuée (3) ".

Quelle était cette manière de guérir les malades?Quel mystère nous propose-t-on? Ce n'est pas sans sujet que ceschoses sont écrites. Dans cette figure, dans cette image, l'Ecriturepeint en quelque sorte et expose à nos yeux ce qui doit arriver,afin que nous y soyons préparés, et que quand il arriveraquelque chose d'étonnant, à quoi l'on ne s'attendait point,la foi de ceux qui le verront n'en soit nullement ébranlée,mais demeure ferme. Qu'est-ce donc qu'elle nous présente, que nousprédit-elle? Le baptême que nous devions recevoir, ce baptêmeplein de vertu, qui devait apporter et répandre une abondance degrâces, qui devait laver tous les péchés, et rendrela vie aux morts. Ces grands prodiges sont donc peints et représentéscomme sur un tableau, et dans la piscine, et dans plusieurs autres figures.[270] Dieu donna d'abord une eau propre à laver les taches et lessouillures, non les véritables, mais seulement celles qu'on regardaitcomme véritables , à savoir , les souillures qu'on contractaitpar les funérailles, par la lèpre et autres semblables, qu'onpeut voir dans l'ancienne loi, et qui étaient purifiées parl'eau.

Mais reprenons notre sujet. Premièrement donc, comme nous l'avonsdit, l'eau lavait les taches du corps, et en second lieu, elle guérissaitplusieurs maladies différentes. Dieu, pour nous approcher de lagrâce du baptême et nous la faire voir de plus près,a voulu que la piscine ne lavât pas seulement alors les taches, maisqu'elle guérît aussi les maladies. En effet, les figures lesplus voisines en date de la vérité, ou du temps du baptême,de la passion et des autres mystères , sont plus claires et pluslumineuses que les plus anciennes. Et comme les gardes qui approchent deprès la personne du roi, sont plus élevés en dignitéque ceux qui en sont plus éloignés, ainsi les figures quisont venues dans un temps plus proche et plus voisin des choses qu'ellesmarquaient, sont plus claires et plus brillantes.

" Et l'ange descendant dans cette piscine, en remuait l'eau (4) ", etlui communiquait 1a vertu de guérir les malades; afin que les Juifsapprissent qu'à plus forte raison le Seigneur des anges peut guérirtoutes. les maladies de l'âme. Mais comme l'eau de cette piscinen'avait pas en elle-même et par sa nature la vertu de guérirsimplement les maladies, car alors elle les aurait toujours et continuellementguéries, mais l'acquérait par l'opération de fange;de même, en nous l'eau n'opère pas simplement et par sa proprevertu, mais après qu'elle a reçu la grâce du Saint-Esprit,elle lave, elle efface alors tous les péchés.

" Autour de cette piscine étaient couchés un grand nombrede malades, d'aveugles, de boiteux et de ceux qui avaient les membres "desséchés, qui tous attendaient que l'eau fût remuée(3) ". Alors la maladie était elle-même un obstacle àla guérison du malade, elle empêchait,de se guérircelui qui le voulait mais maintenant chacun a le pouvoir d'approcher etde venir à la piscine. Ce n'est point un ange qui en remue l'eau;c'est le Seigneur des anges qui opère tout. qui fait tout. Et nousne pouvons pas dire : " Pendant le temps que je mets à y aller,un autre descend avant moi (7) ". Quand même tout le monde entiery viendrait, la grâce ne s'épuise. point, ni sa vertu; elledemeure toujours la même. Et:de même que les rayons du soleiléclairent tous les jours le monde sans s'épuiser, et ne perdentrien de leur lumière pour se répandre en plusieurs endroitsde la terre; ainsi, à plus forte raison, la grâce du Saint-Espritne diminue point par la multitude de ceux qui la reçoivent. Or Dieua opéré ce prodige afin que ceux qui apprendraient que l'eaua le pouvoir de guérir les maladies du corps, et qui en auraienteux-mêmes fait l'épreuve depuis longtemps, eussent plus defacilité à croire que les maladies de l'âme pouvaientaussi se guérir.

Mais pourquoi donc Jésus-Christ, laissant tous les autres malades,s'approcha-t-il de celui qui l'était depuis trente-huit ans? Pourquoilui fait-il cette question : " Voulez-vous être guéri (5,6)? " Ce n'était pas pour l'apprendre qu'il lui fit cette demande,elle aurait été inutile; mais c'était pour faire connaîtrela persévérance de cet homme, et pour nous montrer que c'étaitlà la raison pour laquelle, préférablement aux autres,il était venu à celui-là. Que dit donc le malade?" Il lui répondit : Seigneur, je n'ai personne pour me jeter dansla piscine après que l'eau a été troublée :et pendant le temps que je mets, à y aller, un autre y descend avantmoi (7) ". Jésus l'interrogea donc, et lui dit : " Voulez-vous êtreguéri? " Afin que nous apprissions ces circonstances. Et il ne luidit pas : Voulez-vous que je vous guérisse ? parce qu'on n'avaitpas encore de lui une si grande opinion, mais: " Voulez-vous êtreguéri ? " Certes, elle est tout à fait admirable la persévérancede ce paralytique : depuis trente-huit ans, espérant chaque annéed'être délivré de sa maladie, il demeura dans ce lieuet n'en sortit point. Mais s'il n'eût été très-patient,quand même des années d'attente ne l'auraient point lassé,la perspective d'une attente nouvelle ne l'aurait-elle pas rebuté? Pensez avec quel soin veillaient les autres malades; car on ne savaitpas le temps où l'eau serait troublée. Les boiteux et lesestropiés pouvaient observer le moment; quant aux aveugles, ilsen étaient peut-être informés par l'agitation générale.

2. Rougissons donc, mes très-chers frères, rougissonset répandons des larmes sur notre prodigieuse lâcheté.Cet homme a persévéré [271] pendant trente-huit ans,sans obtenir la guérison qu'il désirait, il ne l'obtenaitpoint, et toutefois il ne renonçait point, et s'il n'obtenait pointcette grâce, ce n'était point faute de soin ou de bonne volonté: mais c'est parce que d'autres l'en empêchaient, et usaient de violenceà son égard : cependant il ne s'est point découragé.Nous, au contraire, si nous .persévérons dix jours àprier pour obtenir quelque grâce, et que nous ne l'obtenions pas,nous nous engourdissons, nous nous décourageons aussitôt,nous n'avons plus ni la même ardeur ni le même zèle.Nous qui passons tant d'années à capter la faveur d'un homme,qui ne craignons point, pour cela, d'aller à la guerre exposer notrevie, de passer nos jours dans l'affliction et dans la misère, denous appliquer à des couvres basses;et serviles, et qui souventà la fin sommes frustrés de nos belles espérances,nous n'avons ni la force, ni le courage de persévérer auprèsde Notre-Seigneur avec tout le zèle et toute l'ardeur que nous devrionsavoir; quoique la récompense promise soit beaucoup plus grande quene le sont les travaux eux-mêmes; car " cette espérance ",dit l'Ecriture, " n'est point trompeuse ". (Rom. V, 5.) Et de quel supplicene nous rendons-nous pas dignes par une telle conduite? En effet, n'eussions-nousrien à attendre, nulle récompense à recevoir, le bonheurde s'entretenir souvent avec Dieu n'en est-il pas une qui égale,qui surpasse tous les biens imaginables?

Mais, direz-vous, la prière continuelle n'est-elle pas une chosepénible ? Et quoi ! dans l'exercice de la vertu tout n'est-il paspénible? Que la volupté accompagne le vice, et la peine lavertu, voilà, direz-vous encore, qui m'inspire mille doutes. C'estlà de quoi, si je ne me trompe, plusieurs recherchent la cause.Quelle en est donc la cause ? En nous créant , Dieu nous a donnéune vie exempte d'inquiétudes et de peines : nous avons abuséde ce don, et nous étant privés d'un si grand bien par notrelâcheté, nous avons perdu le paradis. Voilà pourquoile Seigneur a rendu la vie de l'homme pénible et laborieuse, eton peut dire qu'il se justifie auprès du genre humain de cette manière: Au commencement je vous ai donné les délices, mais vousêtes devenus plus méchants par la bonté que j'ai euepour vous ; voilà pourquoi je vous ai condamné à vivredans le travail et dans les sueurs. (Gen. III, 19.) Et comme ce travailne vous empêchait pas de faire le mal, il vous a encore donnéla loi, qui contient beaucoup de préceptes , comme on met un freinet des entraves à un cheval fougueux et indomptable qu'on ne peutmanier ; car c'est ainsi qu'en usent les écuyers pour retenir etdresser les chevaux. Il nous est donc ordonné de mener une vie laborieuse;parce que l'oisiveté a coutume de nous corrompre. En effet, notrenature ne peut soutenir une vie oisive, mais aisément elle tombede l'inaction dans le vice. Supposons qu'un homme tempérant et vertueuxn'ait pas besoin de travailler, et que tout lui arrive en dormant , cettevie aisée, à quoi aboutira-t-elle? ne nous rendra-t-ellepas vains et insolents?

Mais pourquoi, direz-vous, tant de plaisirs accompagnent-ils le vice,tant de peines et de sueurs suivent-elles la vertu ? Et quel mériteauriez-vous, à quelle récompense auriez-vous droit, si lavertu n'était pas pénible et laborieuse? Que de gens je pourraisciter, qui naturellement haïssent les femmes et fuient leur commercecomme quelque chose de détestable ! dites, je vous prie, sont-celà ceux que nous appellerons chastes, ou à qui nous donneronsdes louanges et des couronnes? Non sûrement; car la chastetéest une continence, une victoire sur la volupté, remportéeà la suite d'un combat. A la guerre, là où le combatest le plus animé, là sont aussi les plus glorieux trophées; mais quand personne ne résiste, c'est tout le contraire. Il estbien des hommes qui sont par nature lâches et indolents : dirons-nousque ces sortes de gens sont doux ?.Nullement: c'est pourquoi Jésus-Christayant distingué trois sortes d'eunuques, en laisse deux sans couronnes,sans récompenses, et fait entrer l'autre dans son royaume. (Matth.XIX, 12.)

Mais, direz-vous, à quoi le vice est-il bon? Et moi je dis :Qui en est l'artisan? En est-il un autre que la paresse, qui part de lavolonté? Mais, direz-vous, il faudrait qu'il n'y eût que desgens de bien. Et qu'est-ce qui lui est propre, à l'homme de bien?N'est-ce pas de veiller constamment sur soi-même, ou est-ce de dormiret de ronfler dans son lit ? Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas ainsiété établi dans la nature, que nous fissions tousle bien sans peine et sans travail? paroles vraiment dignes des bêteset de tous ceux qui font leur Dieu de leur ventre. Mais, afin que voussachiez [272] que ce sont là les discours des lâches et desparesseux, répondez-moi : Supposons ici un roi et un générald'armée, et que, tandis que le roi est à boire, às'enivrer, à dormir, le général se soit élevédes trophées par un grand travail, à qui attribuerons-nousla victoire? Qui des deux recevra les éloges de cette belle action,qui en goûtera les fruits? Ne le remarquez-vous pas, que le coeurs'attache davantage à ce qui a coûté plus de sueurset, de peines? Le Seigneur a mêlé des peines à la vertu,à laquelle il veut accoutumer l'âme. C'est pour cette raisonque nous admirons la vertu, encore que nous ne la suivions pas; et le vice,quoique très-doux, nous le condamnons.

Que si vous dites : Pourquoi n'admirons-nous pas plutôt ceux quisont naturellement bons que ceux qui le sont par leur volonté ?Parce qu'il est juste de préférer celui qui travaille àcelui qui ne travaille point. Et pourquoi, dites-vous, travaillons-nousmaintenant? C'est que vous n'avez point su résister aux tentationsdu repos. De plus, si on l'examine de près, on trouvera que la paressenous perd d'une autre manière, et nous cause bien des peines etdu travail. Si vous le voulez, tenons un homme enfermé, nourrissons-leseul, engraissons-le, ne lui permettons pas de se promener, ni de rienfaire; mais faisons-le jouir des plaisirs de la table et du lit; faisons-lenager dans,les délices sans interruption : y aurait-il une vie plusmisérable? Mais autre chose est d'agir, direz-vous, autre de travailler: et au commencement, sans 'travailler, l'homme pouvait agir. Le pouvait-il?Sûrement, il le pouvait, et Dieu le voulait ainsi. Mais c'est vousqui avez troublé cet ordre, car. Dieu vous avait établi pourcultiver le paradis, il vous avait donné votre tâche; maissaris y mêler le travail. Si au commencement l'homme avait travaillé,Dieu ne lui aurait pas, dans la suite, imposé cette peine : l'homme,de même que les anges, peut en même temps et agir et ne pointtravailler. En effet,, que les anges agissent, le prophète vousl'apprend, écoutez-le: " Anges du Seigneur, qui êtes puissantset remplis de force, qui faites ce qu'il vous dit " (Ps. CII, 20) : certes,maintenant la diminution des,forces rend l'activité pénible,Mais alors nous étions dans un état bien différent: " Car celui qui est entré dans son repos ", dit l'Écriture," s'est reposé de ses oeuvres, comme Dieu s'est reposé aprèsses ouvrages ". (Héb. IV, 4, 10.) Par ce repos, l’Ecriture n'entendpas l'inaction, mais l'absence de travail. En effet, encore maintenant. Dieu agit, comme dit Jésus-Christ: " Mon Père ne cessepoint d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment".

C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, chassant touteparesse, suivons, embrassons la vertu. Le plaisir que procure le vice estcourt, mais la douleur qu'il cause est éternelle : au contraire,la joie que donne la vertu est immortelle, et le travail passager. La vertu,avant de distribuer ses couronnes à son disciple, le soulage etle nourrit par l'espérance : le vice, au contraire, avant mêmela condamnation au supplice , tourmente son sectateur, bourrelle sa consciencede remords, de craintes, de mille inquiétudes. Or, ces peines nesont-elles pas pires que tous les travaux et toutes les sueurs ensemble?Et quand même on pourrait s'en délivrer et ne sentir que lavolupté seule, est-il rien de plus vil et de plus méprisableque cette volupté? Elle paraît et disparaît aussitôt;elle se flétrit; avant qu'on la tienne, elle s'enfuit : vantez,exaltez tant qu'il vous plaira la volupté du corps, la voluptéde la table, la volupté des richesses, chaque jour, à chaqueinstant elle s'use et se perd. Et comme à toutes ces choses doits'ajouter le supplice et les tourments, est-il quelqu'un de plus malheureuxet de plus misérable que celui qui recherché ces plaisirs?Instruits de ces vérités, souffrons tout pour la vertu; c'estainsi que nous jouirons de la vraie volupté, par la grâceet la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVII

JÉSUS LUI DIT : VOULEZ-VOUS ÊTRE GUÉRI ? — LE MALADELUI RÉPONDIT : OUI, SEIGNEUR : MAIS JE N'AI PERSONNE POUR ME JETERDANS LA PISCINE APRÈS QUE L'EAU A ÉTÉ TROUBLÉE.(VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 13.)

1. L'utilité qu'on tire des saintes Ecritures est grande, leprofit en est impérissable, comme le déclare saint Paul endisant : " Car tout ce qui est écrit a été écritpour nous servir d'instruction, à nous autres, qui nous trouvonsà la fin des temps : afin que nous concevions une espéranceferme par la patience et par la consolation que les Ecritures nous donnent" (Rom. XV, 4; I Cor. X, 11) : ces divins livres sont un trésorde toutes sortes de remèdes. Faut-il réprimer l'orgueil,éteindre la concupiscence, fouler aux pieds les richesses, mépriserla douleur, élever le coeur, lui donner du courage et de la fermeté,fortifier la patience? c'est là que chacun trouve de prompts etde puissants secours. Quel homme, en effet, parmi ceux qui depuis longtempsluttent contre la pauvreté, ou qu'une dangereuse maladie retientdans leur lit, ayant lu ces belles paroles de l'apôtre, ne se sentirapas pénétré d'une vive consolation?

Ce paralytique de trente-huit ans voit chaque année les autresmalades recouvrer la santé; il se voit lui-même toujours dansson infirmité, et il ne se laisse point abattre, et il ne se découragepoint, encore que le chagrin d'avoir vu faut d'années s'écoulerinutilement, et l'attente d'un avenir incertain, où ne se montraitnulle lueur d'espérance, pussent bien le mettre au supplice. Ecoutezdonc sa réponse, considérez toute l'horreur de son infortune.Jésus-Christ lui ayant dit : " Voulez-vous être guéri?" il répondit : " Oui, Seigneur; mais je n'ai personne pour me jeterdans la piscine après que l'eau a été agitée". Quoi de plus triste que ces paroles? Quoi de plus malheureux qu'un telsort? Voyez-vous ce coeur brisé par une si longue misère?Ne remarquez-vous pas comme il retient et étouffe son chagrin ?De sa bouche il ne sort aucun blasphème, aucun murmure; tels quedans la calamité et dans l'affliction nous entendons souvent plusieursen prononcer. Il ne maudit point le jour de sa naissance, il ne se fâchapoint de la question qui lui était faite, et il ne dit pas : Vousme demandez si je veux être guéri, n'est-ce pas pour m'insulteret vous moquer de moi? mais il répondit avec beaucoup de douceuret de calme : " Oui, Seigneur ". Il ne connaît pas celui qui l'interroge,il ne sait pas que c'est lui qui le doit guérir, et cependant ilraconte tout sans aigreur, et il ne demande rien, comme le font ceux quiparlent à leur médecin; mais il expose simplement son état.Peut-être s'attendait-il que Jésus-Christ l'aiderait, et luiprêterait la main pour le jeter dans l'eau, peut-être aussivoulait-il par ces paroles le toucher et l'y engager. Que dit donc le Sauveur?[274] Voulant montrer qu'il pouvait tout faire par sa parole : " Levez-vous", lui dit-il, " emportez votre lit et marchez (8) ".

Quelques-uns croient que ce paralytique est le même que celuidont parle saint Matthieu mais il n'en est rien, comme le démontrentun grand nombre de preuves. Premièrement celui-ci n'avait personnequi eût soin de lui ; mais celui-là avait bien des, gens quile soignaient et le portaient. L'autre dit: " Je n'ai personne ". La réponsefait une seconde différence : celui-là ne parle point, celui-ciraconte tout ce qui le regarde. Une troisième preuve se tire dutemps: l'un fut guéri un jour de fête, et le jour mêmedu sabbat, l'autre en un autre jour. Il y a aussi une différence,de lieux: celui-là est guéri dans une maison, celui-ci auprèsde la piscine. Le mode de guérison est aussi différent: làJésus-Christ dit : " Vos péchés vous sont remis "(Ibid.), ici il guérit premièrement le corps, et l'âmeensuite: là il donne la rémission, car il dit: " Vos péchésvous sont remis " ; ici il invite, il exhorte à se tenir sur sesgardes pour l'avenir " Ne péchez plus à l'avenir ", dit-il," de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ".. (Jean, V, 14.)Les accusations des Juifs ne diffèrent pas moins : ici ils blâmentJésus-Christ d'avoir fait la guérison le jour du sabbat,là ils l'accusent d'avoir blasphémé.

Pour vous, mon cher frère, considérez l'immense sagessede Dieu. Il ne fit pas sur-le-champ sortir le paralytique,de son lit; maispremièrement, discourant avec lui et l'interrogeant, il gagne sonaffection et sa confiance, afin d'ouvrir dans son coeur un chemin àla foi. Et non-seulement il le fait lever et le guérit, mais encoreil lui commande de porter son lit, afin d'établir la réalitédu miracle, et que personne ne pût y soupçonner de prestigeou d'illusion. En effet, si les membres n'avaient pas repris leur, forceet leur vigueur, il n'aurait pas pu porter son lit.

Souvent Jésus-Christ en use de la sorte, pour mieux clore labouche à l'impudence des incrédules. Dans le miracle despains (Matth. XIV, 1-14) , de peur que quelqu'un ne dît que le peupleavait seulement été rassasié , et que la multiplicationdes pains n'était qu'une pure imagination, il eut soin qu'il restâtune grande quantité de morceaux. Quand il eut guéri le lépreux,il lui dit: " Allez vous montrer aux prêtres " (Matth. VIII, 4) ;afin de rendre manifeste cette guérison, et de réprimer l'insolencede ceux qui l'accusaient d'aller contre les préceptes de Dieu. LeSauveur a fait la même chose, lorsqu'il changea l'eau en vin (Jean,II, 8) : car il ne fit pas seulement voir le vin, mais il en fit porterau maître d'hôtel, afin que celui qui pouvait assurer qu'ilne savait pas comment la chose s'était passée rendîtun témoignage qui ne fût point suspect. C'est pourquoi l'évangélistea dit: Le maître d'hôtel ne savait pas d'où venait cevin(Ibid. 9); par:là il a fait connaître que le témoignagede cet homme était tout à fait certain. Et ailleurs, aprèsavoir ressuscité un mort , Jésus dit: " Donnez-lui àmanger " (Matth. V, 43), pour rendre indubitable le miracle de cette résurrection,C'est par toutes ces choses que Jésus-Christ persuade , mêmeles plus insensés, qu'il n'est point un fourbe, ou un enchanteur,et qu'il est venu pour le salut de tous les hommes.

Mais pourquoi, à ce paralytique, Jésus-Christ ne demande-t-ilpas la foi, comme à ces aveugles à qui il dit: " Croyez-vousque je puisse faire ce que vous me demandez? " (Marc, VI, 35; Luc, IX,12 ; Matth. IX, 28.) Parce que cet, homme ne savait pas encore qui il était:Jésus-Christ n'a pas coutume de demander la foi avant, mais aprèsles miracles. Et c'est avec justice qu'il l'exigeait de ceux qui avaientvu dans les autres des effets de sa puissance; mais à l’égardde ceux qui ne le connaissaient point encore, et qui devaient le connaîtrepar les miracles., il ne les invite à croire qu'après lesavoir opérés. C'est pourquoi saint Matthieu ne marque pas,dans son évangile, que Jésus-Christ ait demandé lafoi, quand il commença de faite des miracles; mais qu'il l'exigeade ces deux aveugles seulement après qu'il eût guéribien des malades.

Ici, mon cher auditeur, remarquez la foi de ce paralytique. Entendantces paroles: " Emportez votre lit, et marchez " , il ne rit pas, il nedit pas : Qu'est-ce que cela veut dire? l'ange descend et trouble l'eau, et il ne guérit qu'un seul malade : et vous, qui êtes unhomme , vous espérez faire, par votre seul commandement, plus qu'unange? Il y a là un orgueil et une présomption tout àfait risible. Mais il ne dit rien, de cela, ou même il n'en eut pasla pensée;-et aussitôt qu'il eut entendu cette parole: " Levez-vous", il se leva et fut guéri; il obéit sur-le-champ àcelui qui lui fit [275] ce commandement: " Levez-vous, emportez votre lit,et marchez ". Certes, cela est admirable ! mais ce qui suit l'est beaucoupplus: ou plutôt qu'il ait cru au commencement, quand personne nemurmurait, cela n'est pas si merveilleux; mais que dans la suite il soitdemeuré ferme dans sa foi , lorsque les Juifs , comme des furieuxet des enragés, se jetaient sur lui , le chargeaient de reproches,l'assiégeaient dé toutes parts et lui disaient: " Il ne vousest pas permis d'emporter votre lit " ; qu'alors non-seulement il ait mépriséleur furie et leur rage, mais qu'il ait hautement et publiquement proclamé, avec une fermeté pleine et entière, le bienfait qu'il avaitreçu, et réprimé leur insolence ; c'est là,selon moi, la marque d'une âme vraiment forte et généreuse.En effet, les Juifs se jettent sur lui, l'accablent d'injures et d'outrages, lui disent avec insolente: " C'est aujourd'hui le sabbat, il ne vous" est pas permis d'emporter votre lit " , et il leur répond froidement:" Celui qui m'a guéri m'a dit: Emportez votre lit, et marchez (11)". Seulement il s'abstient de leur dire: Vous êtes des fous et desinsensés de vouloir que je ne regarde pas comme mon Maîtrecelui qui m'a délivré d'une si longue et si cruelle maladie,et que je n'exécute pas tout ce qu'il m'a ordonné. Au reste,s'il eût voulu user d'artifice, il pouvait se tirer d'affaire d'uneautre manière, en disant: Je ne fais pas ceci volontairement , maispour obéir au commandement qu'on m'en a fait; s'il y a du mal ,rejetez-le sur cette personne, et je vais laisser là mon lit, oupeut-être aurait-il caché le bienfait de sa guérison: car il savait fort bien que ce n'était point tant la violationdu sabbat qui leur tenait au coeur, que de voir qu'un malade eûtété guéri. Mais il n'a point télé lemiracle, ne s'est point excusé: il a nettement confessé lebienfait de sa guérison , et l'a hautement publié. Voilàce qu'a fait le paralytique.

Mais maintenant considérez, je vous prie, avec quelle malignitéles Juifs se conduisirent. Ils ne dirent pas : Qui est-ce qui vous a guéri?mais laissant cela, ils relevaient avec grand bruit cette violation dusabbat. " Qui est donc cet homme-là qui vous a dit : Emportez votrelit, et marchez (12) ? Mais celui qui avait été guéri,ne savait pas lui-même qui il était car Jésus s'étaitretiré de la foule du peuple qui était là (13) ".Et pourquoi Jésus-Christ se cacha-t-il? Premièrement, afinque par son absence il rendît le témoignage exempt de toutsoupçon : car celui qui avait en lui-même le sentiment etla preuve du rétablissement de sa santé, était untémoin du bienfait tout à fait digne de foi : en second lieu,pour n'allumer pas davantage dans leur coeur le feu de leur colère;il savait que la seule présence de celui qui est en butte àl'envie est capable d'en attiser le feu. C'est pourquoi il se retire etleur laisse toute liberté de discuter entre eux cette affaire, nedisant rien lui-même pour sa justification, mais voulant que ceuxqui avaient été guéris, parlassent seuls avec lesaccusateurs. Et ces accusateurs eux-mêmes rendent aussi témoignagedu miracle; en effet, ils ne disent pas : Pourquoi avez-vous commandéque cela se fît le jour du sabbat? ruais : pourquoi faites-vous celale jour du sabbat? où l'on voit que ce n'est pas la transgressionde la loi qui anime, mais la jalousie qu'ils ont de la guérisondu paralytique. Et toutefois, à considérer les choses humainement,il fallait bien plutôt accuser d'avoir travaillé le paralytique,que Jésus-Christ, qui avait seulement prononcé une parole.Ici c'est par un autre que Jésus-Christ fait violer le sabbat, ailleursc'est lui-même qui le viole, savoir, lorsqu'il fait de la boue avecsa salive (Jean, IX, 6), et qu'il en oint les yeux. Au reste, Jésus-Christopérant ces guérisons, ne transgresse point la loi, maisil passe et s'élève au-dessus de la loi. Nous reviendronssur ce sujet dans la suite car étant accusé de ne pas garderle sabbat, il ne se justifie pas partout de la même manière;c'est ce qu'on doit exactement observer.

3. Mais en attendant, voyons, mes frères, combien est grand lemal que produit l'envie voyons de quelle manière elle aveugle lesyeux de l'âme pour la ruine de celui qui l'éprouve. Commesouvent ceux qui sont transportés de fureur se plongent le poignarddans le sein; de même aussi les envieux, ne regardant qu'àla perte de celui à qui ils portent envie, se précipitentavec une brutale impétuosité à la leur propre. Ceshommes sont pires que les bêtes mêmes : car si les bêtess'arment contre nous, c'est, ou parce qu'elles n'ont point à -manger,ou parce que nous les avons provoquées; mais ceux-ci , aprèsavoir reçu des bienfaits, traitent souvent comme ennemis leurs propresbienfaiteurs. Sûrement, ils sont pires que les bêtes, pareilsaux démons; ou plutôt, peut-être sont-ils plus méchants[276] qu'eux. En effet, les démons ont contre nous une haine implacable,mais du moins ils ne dressent pas de piéges aux autres démons,leurs semblables. Et même Jésus-Christ se servit de cet exemplepour réfuter les Juifs, lorsqu'ils disaient qu'il chassait les démonspar Béelzébuth. (Matth. XII, 24.) Les envieux au contrairene respectent même pas lés êtres de leur nature; ilsne s'épargnent pas eux-mêmes; car avant de nuire àceux à qui ils portent envie, ils nuisent à leur âme,en la remplissant vainement de trouble et de tristesse.

O homme, pourquoi vous tourmentez-vous du bien qui arrive à votrefrère? vous devriez vous affliger du mal qui vous arrive, et nondu bonheur de votre prochain. Voilà pourquoi votre péchéest tout à fait indigne de pardon. L'impudique peut s'excuser surla concupiscence, un voleur sur la pauvreté, un homicide sur lacolère; excuses à la vérité frivoles et insensées, mais pourtant concevables. Pour vous, quel prétexte, je vous prie,quelle excuse donnerez-vous? Absolument aucune, si ce n'est votre extrêmemalignité. L'évangéliste nous commande d'aimer nosennemis(Matth. V, 44) ; à quels supplices serons-nous condamnés,si nous haïssons nos amis? Et si celai qui aime ses amis, n'a rienfait de plus que ce que font les païens (Ibid. 46, 47); celui quifait du mal à ceux qui ne l'offensent point, quel pardon, quelleconsolation peut-il espérer? Ecoutez saint Paul qui dit: " Quandj'aurais livré mon corps pour être brûlé, sije n'ai point la charité, tout cela ne sert de rien ". (I Cor. XIII,3.) Or, que là où est la jalousie et l'envie, là iln'y ait absolument point de charité; c'est ce qu'on ne peut ignorer.

Cette passion est pire que la fornication et l'adultère ; carces derniers vices s'arrêtent dans celui qui les commet; mais l'envieétend son tyrannique empire sur tout : elle a renversé deséglises entières ; elle a désolé tout l'univers: elle est la mère des meurtres. C'est elle qui a excitéCaïn à tuer son frère l'envie a animé Esaücontre Jacob, ses frères contre Joseph, le diable contre tout legenre humain. Mais vous ne tuez point? ah ! vous commettez de bien plusgrands crimes que le meurtre, lorsque vous priez pour que votre frèresoit couvert d'ignominie, lorsque vous lui tendez des piéges detous côtés, lorsque vous rendez inutiles tous les travauxqu'il a entrepris pour la vertu, lorsque vous ne pouvez souffrir qu'ilsoit agréable au Maître du monde. Ce n'est donc pas lui quevous attaquez, mais c'est celui qu'il adore et qu'il sert: voilàcelui à qui vous faites un outrage, lorsque vous voulez qu'on voushonore préférablement à lui. Et, ce qui est pire quetout le reste, ce crime énorme, vous n'y voyez qu'une chose indifférente.Que vous fassiez l'aumône, que vous veilliez, que vous jeûniez,vous êtes le plus méchant de tous les hommes, si vous portezenvie à votre frère. Les exemples le prouvent : Un Corinthientomba dans la fornication (I Cor. V, 1), mais il en fut repris et se convertitpromptement : Caïn porta envie à Abel, et jamais il ne se guérit;mais quoique Dieu prodiguât les remèdes à la plaiede son coeur, il s'aigrissait davantage et se hâtait encore plusde commettre le meurtre qu'il avait médité; d'où vousvoyez que cette passion est plus forte et plus violente que l'autre, etque difficilement on s'en délivre, si l'on n'y fait une grande attention.

Arrachons-la donc jusqu'à la racine, cette misérable passion; considérant que, autant nous offensons Dieu lorsque nous envionsla prospérité de notre frère, autant nous lui sommesagréables, lorsque nous nous réjouissons avec le prochaindu, bien qui lui arrive; et que par là nous nous assurons une partdes récompenses préparées pour celui qui fait le bien.C'est pourquoi saint Paul nous exhorte à être dans la joie,avec ceux qui sont dans la joie, et à pleurer avec ceux qui pleurent(Rom. XII, 15), afin qu'à ces deux titres nous retirions un grandprofit. Considérant donc que quoique nous ne travaillions pas nous-mêmes,si nous avons de bons sentiments pour celui qui travaille, nous nous assuronsune part de ses couronnes : chassons toute envie et allumons dans nos cœursle feu de la charité, afin que, par les louanges et les applaudissementsque nous donnerons aux belles actions de nos fières, nous acquérionset les biens présents ,et les biens futurs, par la grâce etla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui etavec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVIII

DEPUIS, JÉSUS TROUVA CET HOMME DANS LE TEMPLE, ET IL LUI DIT: VOUS VOYEZ QUE VOUS AVEZ ÉT1 GUÉRI, NE PÉCHEZ PLUSA L'AVENIR, DE PEUR QU'IL NE VOUS ARRIVE QUELQUE CHOSE DE PIRE. (VERS.14, JUSQU'AU VERS. 21.)

1. Le péché est un grand mal, oui, un grand mal, et laperte de l'âme; mais, de plus, il peut arriver que ce mal débordejusque sur le corps. Comme, pour l'ordinaire, quand l'âme est malade,nous ne sentons aucune douleur, et, au contraire, si le corps est un peuincommodé, nous apportons tous nos soins pour le délivrerde son incommodité, Dieu pour cela même châtie le corpsà cause des péchés de Pâme, afin de rendre lasanté à la plus noble portion de l'homme par le châtimentde la moins noble. C'est ainsi que saint Paul corrigea l'incestueux deCorinthe (I Cor. V), il mortifia sa chair pour guérir son âme;l'incision qu'il fit à son corps le guérit de son vice. Enquoi il imita l'habite médecin qui, voyant que l'hydropisie ou lemal de rate ne cède point aux remèdes intérieurs,applique au dehors et le fer et le feu. C'est ainsi qu'en usa Jésus-Christà l'égard du paralytique, il le déclare lui-même,écoutez ce qu'il dit: " Vous voyez que vous avez étéguéri, ne péchez plus à l'avenir, de peur qu'il nevous arrive quelque chose de pire. Que nous apprend-il donc par là? Premièrement, que c'est du péché qu'étaitvenue sa maladie; secondement, qu'il faut véritablement croire qu'ily a un enfer; troisièmement, que le supplice de l'enfer est éternel.

Qu'ils paraissent donc ici ceux qui disent Dans l'espace d'une heurej'ai tué, en un instant j'ai commis un adultère. Quoi ! pourun péché si court, je souffrirai une éternitéde peines? Mais voilà un homme dont le péché n'a pasduré aussi longtemps que la punition et qui a passé presquetout le cours d'une vie humaine dans la peine de son péché.En effet, les péchés ne sont pas mesurés au temps,mais à la nature même des crimes. De plus, vous avez àremarquer que, quoique nous soyions sévèrement punis despremiers péchés, nous le serons encore avec beaucoup plusde rigueur dans la suite, si nous retombons à l'avenir dans lesmêmes fautes, et cela est très-juste. Car celui que le châtimentne corrige pas sera désormais plus rigoureusement puni, comme titihomme incorrigible et endurci. Car le premier châtiment aurait dûsuffire pour le rendre meilleur et l'empêcher de retomber. Si cettepremière punition ne le rend ni plus modéré, ni plussage, et qu'il ne craigne pas de commettre les mêmes fautes, il méritele supplice, il se l'est lui-même attiré. Or si, mêmeici-bas, les péchés de rechutes sont plus sévèrementpunis que les autres, quand ici nous n'en recevons aucun châtiment,n'avons-nous pas extrêmement à craindre et à tremblerqu'en l'autre monde nous n'ayions à souffrir des tourments insupportables?

Et pourquoi, direz-vous, tous ne sont-ils pas punis de même? Nousvoyons beaucoup de scélérats dont l'embonpoint annonce labonne [278] santé, et qui jouissent d'une heureuse fortune. Je lecrois, mais ne nous y fions pas, et plaignons-les comme étant lesplus à plaindre de tous les hommes. S'ils ne souffrent rien ici,c'est pour eux un gage et des arrhes d'un plus rigoureux supplice qui leurest réservé. Saint Paul l'a déclaré par cesparoles : " Mais maintenant lorsque nous sommes jugés de la sorte,c'est le Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnésavec ce monde. " (I Cor. XI, 32.) Ici, c'est le lieu de l'avertissement,là du supplice.

Quoi donc ! direz-vous, est-ce que toutes les maladies viennent despéchés? Non toutes, mais plusieurs. Il y en a qui tirentleur origine de la paresse ; l'intempérance , l'ivrognerie, l'oisiveté,engendrent des maladies corporelles. Au reste, dans tout ce qui nous arrive,nous avons une chose à observer, c'est de souffrir toutes sortesde plaies et d'afflictions avec actions de grâces. Le Seigneur nousenvoie aussi des maladies pour nous punir de nos péchés.Nous lisons dans les livres des Rois qu'un homme fut attaqué dela goutte en punition de ses fautes (1). Il nous en envoie encore pournous éprouver et nous rendre plus illustres; c'est pourquoi Dieudit à Job : "Ne croyez pas que je vous aie traité de cettemanière à autre intention que de faire connaître etde publier votre justice? " (Job, XI, 3, LXX.) Mais pourquoi, quand ils'agit de la guérison de ces paralytiques, Jésus-Christ publie-t-illeurs péchés ? Car à celui dont parle saint Matthieu,il dit : " Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sontremis "; et à celui-ci: "Voyez, vous avez été guéri,ne péchez plus à l'avenir ". (Matth. IX, 2.) Je sais quequelques-uns accusent ce paralytique d'avoir mal parlé de Jésus-Christ,et qu'ils disent que c'est pour cela que le Sauveur lui dit : " Ne péchezplus ". Mais que répondrons-nous sur l'autre dont saint Matthieufait mention ? Jésus; Christ lui a dit aussi : " Vos péchésvous sont remis ". D'où l'on voit clairement que ce n'est pointlà la raison pour laquelle il lui a fait cette remontrance. Et cequi suit le fait même plus clairement connaître. " Depuis ",dit l'évangéliste, " Jésus trouve cet homme dans letemple " ; c'était là sûrement une marque de piété;il n'allait pas à la place publique, ni aux lieux de promenade,il ne se livrait pas aux plaisirs de la table, ni à la paresse,mais il se tenait au temple : encore qu'il dût prévoir quetout le monde l'en chasserait, rien pourtant ne fut capable de l'en fairesortir. Jésus-Christ l'ayant donc rencontré aprèss'être entretenu avec les Juifs, ne fit pourtant aucune allusionde ce genre; or, s'il eût voulu lui faire des reproches àce sujet, il lui aurait dit : Quoi, vous persistez encore dans les mêmesfautes, et après avoir recouvré la santé, vous n'avezpoint changé de conduite, vous n'êtes pas devenu meilleur?Mais il ne lui dit rien de semblable, seulement il le confirme pour l'avenir.

2. Mais pourquoi, quand il guérit les boiteux et les estropiés,ne leur dit-il rien de la rémission des péchés ? Pourmoi, il me semble que chez ceux-là la maladie était la peinedu péché, et chez ceux-ci une simple infirmité corporelle.Si cela n'était pas, Jésus-Christ leur aurait fait une pareilleremontrance. Et de plus, de toutes les maladies, la paralysie étantla plus grande et la plus fâcheuse, en y apportant le remède,il l'applique également aux moindres. De même qu'en guérissantun autre lé. preux, il lui ordonna d'aller rendre gloire àDieu (Matth. VIII, 4), et ne donna pas cet avertissement à lui seul,mais par lui à tous ceux qui seraient guéris de leurs infirmités;ainsi par ceux-là il exhorte tous les autres, et il donne àchacun ces salutaires avis. A quoi il faut ajouter encore que Jésus-Christavait vu sa grande persévérance; c'est pourquoi il l'avertitd'observer ce qu'il lui prescrit comme le pouvant, bien, et tant par lebienfait de sa guérison que par la crainte des maux à venir,il le retient et l'engage à être sage.

Remarquez , mes frères, combien Jésus-Christ est éloignéde toute vanité. Il n'a point dit : Vous voyez que je vous ai guéri,mais: " Vous voyez que vous êtes guéri, ne péchez plusa l'avenir ". Il n'a pas dit non plus : De peur que je ne vous punisse,mais : " De peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ", Nulle partil ne fait mention de sa personne; il lui montre aussi que s'il a recouvréla santé

1. L'exemple que rapporte le saint Docteur ne se trouve point dans lasainte Ecriture, où il n’est nulle part fait mention de goutte,mais la vérité qu'il avance n'en est pas moins constante: Dieu a quelquefois visiblement frappé de maladie le pécheuren punition de son péché. Entre une infinité d'autresexemples qu'on pourrait facilement tirer des Livres saints, celui d'Oziasest bien mémorable Ce prince a la téméritéde mettre la main à l'encensoir, et, sur-le-champ, il est frappéde lèpre. (II Paral. XXVI.) L'avarice et le mensonge de Giezi sontpunis de la même maladie. (IV Rois, V, 26, 27, etc.)

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c'est plutôt une grâce que l'effet de son mérite.Car il n'a pas dit qu'il a été délivré de sespeines pour son mérite, mais qu'il a été sauvéet guéri par la miséricorde de Dieu. Si cela n'étaitpas ainsi, il aurait dit : Vous voyez que vous avez été punide vos péchés comme vous le deviez, prenez garde àvous à l'avenir. Or il ne lui parle point de la sorte, mais comment:

" Vous voyez que vous avez été guéri, ne péchezplus à l'avenir ". Disons-le-nous souvent, mes frères, etquoique châtiés, quoique dans l'affliction, que chacun denous se dise à soi-même : " Vous voyez que vous avez étée guéri, désormais ne péchez plus ". Que si, persévérantdans les mêmes fautes, nous n'en sommes point châtiés,répétons-nous ces paroles de l'apôtre : " La bontéde Dieu vous a invite à la pénitence. Et cependant, par notre"dureté et par l'impénitence de notre coeur, a nous nousamassons un trésor de colère ". (Rom. II, 4, 5.) Et non-seulementen rétablissant son corps, mais encore autrement, Jésus-Christdonna au paralytique un grand témoignage de sa divinité.Car, en lui disant : " Ne péchez plus à l'avenir "; il luifit voir qu'il connaissait tous les péchés qu'il avait commisauparavant, et par conséquent qu'il devait désormais le jugerdigne de foi et croire en lui. " Cet homme s'en alla donc trouver les Juifset leur dit que c'était Jésus qui l'avait guéri (15)". Observez cette nouvelle marque de la reconnaissance de ce paralytique.Car il n'a point dit : C'est Jésus qui m'a dit : " Emportez votrelit ". En effet, comme les Juifs lui objectaient continuellement ce quiparaissait blâmable, lui, toujours il leur répond ce qui relevaitla gloire de son médecin, et devait les gagner et les attirer. Iln'était ni assez stupide, ni assez ingrat pour trahir son bienfaiteuret parler malignement contre lui, après en avoir reçu unesi grande grâce, et une grâce jointe à un avis si salutaire.Eût-il été barbare et inhumain comme une bêteféroce, eût-il eu un coeur de pierre, le bienfait et la crainteauraient retenu sa langue. La menace que lui avait faite Jésus-Christlui aurait encore fait craindre qu'il ne lui arrivât quelque chosede pire, ayant surtout éprouvé par lui-même jusqu'oùpouvait aller le pouvoir d'un si grand médecin. D'ailleurs , s'ileût voulu le charger, le rendre blâmable, il aurait tu et cachésa guérison et il n'aurait parlé que de la violation du sabbat;mais, au contraire, avec beaucoup de fermeté et d'assurance, avecun coeur reconnaissant, il célèbre la gloire de son bienfaiteur,en quoi il ne diffère point de l'aveugle qui disait: " Il a faitde la boue avec sa salive et il en a oint mes yeux " (Jean, IX, 6) ; celui-cidit tout de même : " C'est Jésus qui m'a guéri ".

" Et c'est pour cela que les Juifs persécutaient Jésuset. voulaient le faire mourir, parce qu'il faisait ces choses le jour dusabbat (16) ". Que répondit donc Jésus-Christ? Mon Pèrene cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment".(Jean, V, 17.) Quand il s'agissait de défendre ses disciples, Jésusproduisait aux Juifs le témoignage de David, leur compagnon : "N'avez-vous point lu ", leur disait-il, " ce que fit David, se voyant presséde la faim?" (Matth. XII, 3.) Mais quand il parle pour lui-même,il cite l'exemple de son Père, montrant par l'un et par l'autrequ'il est égal à son Père, et lorsqu'il le nomme sonpropre Père, et lorsqu'il fait voir qu'il opère les mêmesoeuvres que lui. Et pourquoi Jésus ne rapporte-t-il pas les miraclesqu'il a faits auprès de Jéricho ? (Matth. XII, 29.) Il lesvoulait tirer de leurs idées charnelles et grossières, etfaire qu'ils ne le regardassent plus comme " purement " homme, mais qu'ilsvinssent et recourussent à lui comme à Dieu et à leurLégislateur. Car s'il n'était pas Fils de Dieu et de la mêmesubstance, la défense qu'il, produisait était pire que l'accusation..En effet, si un magistrat, accusé d'avoir transgressé laloi de son roi, s'excusait sur ce que le roi l'aurait lui-même transgressée,il ne serait pas pour cela absous de son crime, mais au contraire il seraitregardé comme plus coupable et plus digne de châtiment ; maisici, où la dignité est égale, la défense esttout à fait juste et légitime : pour la même raisonque vous justifiez Dieu, justifiez-moi. Voilà pourquoi, avant touteschoses, le Sauveur dit: " Mon Père, " afin de les forcer malgréeux de reconnaître en lui une même autorité et une mêmepuissance, en l'honorant comme vrai Fils de Dieu.

Que si quelqu'un dit : Et où est-ce que le Père agit,lui qui s'est reposé le septième jour (Gen. II, 2) aprèsses ouvrages? Qu'il apprenne de quelle manière Dieu agit. Commentdonc agit-il? Il gouverne et conserve ses ouvrages par sa providence. Lorsdonc que vous voyez le lever du soleil, le cours de la lune, les [280]étangs, les fontaines, les fleuves, les pluies et le mouvement dela nature, soit dans les semences, soit dans nos corps, soit dans ceux,des bêtes, et de toutes les autres choses qui composent ce monde,reconnaissez-y l’action continuelle du Père, " qui fait lever sonsoleil ", dit l'Écriture, " sur les bonnes sur les " méchants". (Matth. V, 45.) Et encore : " Si donc Dieu a soin de vêtir decette sorte une herbe des champs, qui est aujourd'hui et qui sera demainjetée au feu ". (Matth. VI, 30.) Et derechef, sur les oiseaux :" Votre Père céleste les nourrit ". (Matth. VI, 29.)

3. Ainsi, tout ce qu'a fait Jésus-Christ le jour du sabbat, ill'a fait par sa parole, sans rien de plus. Quant au crime dont on l'accusait,il s'en est justifié par ce qui se faisait dans le temple (Matth.XII, 5), et par l'exemple même de ses accusateurs; mais quand ilcommande de travailler, comme d'emporter le lit (ce qui, sûrement,n'est pas un travail bien considérable, mais tel néanmoinsqu'il marque clairement l'inobservance du sabbat), alors il parle plushaut, il leur apporte des preuves plus relevées, pour les confondueet leur imposer silence par la dignité de son Père, et lesélever à de plus grands sentiments. C'est pourquoi, lorsqu'ils'agit du sabbat, il ne se justifie pas comme homme seulement, ni commeDieu seulement, mais tantôt d'une façon, tantôt de l'autre.Car il voulait qu'on crût à la fois, et à l'abaissementde son incarnation, et à la dignité, à la majestéde sa divinité. Voilà pourquoi maintenant il se justifiecomme Dieu. En effet, s'il leur eût toujours parié humainement,toujours ils auraient eu de lui des sentiments bas et grossiers ; c'estdonc pour les tirer dé leur opinion et les éclairer, qu'ilnomme sou Père.

Au reste, les créatures elles-mêmes agissent au jour dusabbat : le soleil poursuit son cours, les fleuves roulent leurs eaux,les fontaines coulent, les femmes accouchent; mais afin que vous sachiezque le Fils de Dieu n'est pas du nombre des créatures; il n'a pointdit J'agis aussi, car les créatures agissent, mais quoi ? J'agisaussi, car mon Père agit : " Mais les Juifs cherchaient encore avecplus d'ardeur à le Maire mourir, parce que non-seulement il ne gardaitpas le sabbat, mais qu'il " disait même que Dieu était sonPère, se faisant ainsi égal à Dieu (18) ". Et il nele démontra pas seulement par ses paroles, mais encore plus parses oeuvres. Pourquoi par ses oeuvres? Parce que, de ses paroles, ils pouvaientprendre texte pour lui faire des reproches, pour l'accuser d'orgueil etde vanité; mais en voyant la vérité et la réalitédes choses et des oeuvres, qui manifestaient et publiaient sa puissance,alors ils ne pouvaient même pas ouvrir la bouche contre lui.

Ceux qui ne veulent pas croire pieusement ces vérités,disent :Jésus-Christ ne s'est pas fait égal à Dieu,mais seulement les Juifs l'en soupçonnaient : c'est pourquoi, revenonssur ce qui a été dit plus haut. Dites-moi : les Juifs persécutaient-ilsJésus-Christ; ou ne le persécutaient-ils pas? Certainementils le persécutaient; personne ne l'ignore. Le persécutaient-ilspour cette raison qu'il se faisait égal à Dieu, ou pour uneautre? c'était sûrement pour cette raison, comme tous le reconnaissent.Gardait-il le sabbat, ou non? il ne le gardait pas, nul n'osera le nier.Disait-il que Dieu était son Père, ou ne le disait-il pas?certes, il le disait. Donc tout le reste s'ensuit de même : commeles faits d'appeler Dieu son Père, de ne pas garder le sabbat, d'êtrepersécuté des Juifs pour la première de ces raisons;et encore plus pour l'autre., sont des vérités parfaitementétablies; quand il s'égalait à Dieu, il ne faisaitque parler encore dans le même esprit : et ceci est encore plus évidentpar ce qui est rapporté ci-dessus; car dire ces paroles. " Mon Pèreagit, et j'agis aussi ", c'était la même chose que de se faireégal à Dieu. Jésus-Christ ne montre aucune différenceentre ces paroles. Il n'a point dit : Il agit, et moi je le sers, je l'aide;mais : comme il agit, j'agis aussi moi-même; et il fait voir unegrande égalité.

Que si, cette égalité, Jésus-Christ n'avait pasvoulu la montrer, et si les Juifs l'en avaient vainement soupçonné,il n'aurait pas permis qu'ils gardassent cette fausse opinion de lui, maisil l'aurait corrigée. Et l'évangéliste ne l'auraitpoint passée sous silence, mais il aurait publiquement déclaréque les Juifs avaient eu ce soupçon, mais que Jésus-Christne s'était pas fait égal à Dieu; c'est ainsi qu'ilen use ailleurs, lorsqu'il voit que ce qui a été dit dansun sens, on le prend dans un autre; par exemple, à propos de cettephrase : " Détruisez ce temple, et je le rétablirai en troisjours " (Jean, II, 19), qui concernait sa chair. Mais les Juifs, ne comprenantpas ce qu'avait dit [281] Jésus-Christ, et croyant qu'il parlaitde leur temple, disaient: " Ce temple a été quarante-sixans à bâtir, et vous le rétablirez en trois jours?" (Jean, II, 20.) Comme donc Jésus-Christ avait dit une chose, etque les Juifs en avaient pensé une autre, que ce qu'il avait ditde sa chair, ils l'avaient entendu de leur temple, l'évangéliste,pour le taire remarquer, ou plutôt pour corriger cette fausse opinion,a ajouté : " Mais il entendait parler du temple de son corps". (Jean,II, 21.) De même, si en cet endroit Jésus-Christ ne s'étaitpas fait égal à son Père, sûrement l'évangélisteaurait redressé la pensée des Juifs qui le croyaient, etil aurait dit : Les Juifs croyaient que Jésus-Christ se faisaitégal à Dieu, mais il ne parlait pas de cette égalité.Et non-seulement notre évangéliste en use ainsi dans l'endroitque nous avons cité, mais un autre aussi fait de même ailleurs.Jésus-Christ ayant dit à ses disciples : " Ayez soin de vousgarder du levain des Pharisiens et des Saducéens ",. et les disciplesayant pensé et dit entre eux : " Nous n'avons point pris de pain" (Matth. XVI, 6); comme le Sauveur voulait dire une chose, appelant levainleur doctrine, et les disciples en entendaient une autre, pensant que c'étaitdu pain que Jésus parlait, il rectifie cette pensée : etmême ici ce n'est pas l'évangéliste, c'est Jésus-Christlui-même qui la corrige, en disant : " Comment ne comprenez-vouspoint que ce n'est pas du pain que je vous ai parlé? " (Matth. XVI,11.) Mais dans le passage sur lequel roule la dispute, on ne voit nullecorrection.

Mais, dira quelqu'un, Jésus-Christ ruine cette interprétation,en ajoutant : " Le Fils ne peut rien faire de lui-même ". Que dites-vous?c'est tout le contraire : loin de nier l'égalité par cesmêmes paroles que vous alléguez, il l'établit et laconfirme. Renouvelez votre attention, mes frères, la question esttrès-considérable et très-importante. Cette expression: " De lui-même ", se rencontre souvent dans l'Écriture, oùelle s'applique, et à Jésus-Christ, et au Saint-Esprit; ilen faut donc connaître la valeur et la force, pour ne pas tomberdans de très-grandes et de très-grossières erreurs.En effet, si vous la prenez dans le premier sens qu'elle présente,quelles absurdités ne s'en suivra-t-il pas? Faites-y attention.L'Écriture n'a point dit que Jésus-Christ pouvait faire certaineschoses de lui-même, et qu'il n'en pouvait pas faire d'autres; maiselle dit en général : " Le Fils ne peut rien faire de lui-même(19) ".

4. Nous ferons donc cette demande à notre contradicteur : Jésus-Christ,selon vous, ne peut donc rien faire de lui-même? S'il répondNon, nous repartirons : Mais il a fait le plus grand de tous les bienspar lui-même; saint Paul le crie et le publie hautement : " Qui étantl'image de Dieu ", c'est de Jésus-Christ qu'il parle, " n'a pointcru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal àDieu : mais il s'est anéanti lui-même , en prenant la " formede serviteur ". (Phil. II, 6, 7.) Et encore : Jésus-Christ lui-mêmedit ailleurs : " J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai le pouvoirde la reprendre, et personne ne me la ravit : c'est de moi-même queje la quitte ", (Jean, X, 18.) Ne voyez-vous pas que celui qui s'est anéantilui-même, en prenant de lui-même notre chair, a en son pouvoiret la mort et la vie? Et que dis-je de Jésus-Christ? Nous qui sommesce qu'il .y a de plus vil et de plus abject, nous faisons toutefois biendes choses de nous-mêmes; de nous-mêmes nous choisissons levice, de nous-mêmes nous pratiquons la vertu. Que si nous ne faisonspas ce choix de nous-mêmes, et si nous n'en avons pas le pouvoir,le péché ne saurait nous précipiter dans l'enfer;ni les bonnes oeuvres nous ouvrir le royaume des cieux. Donc, cette parole: " Jésus-Christ ne peut rien faire de lui-même ", ne signifieautre chose, sillon qu'il ne peut rien faire de contraire à sonPère, rien d'opposé , rien d'étranger: ce qui marquejustement l'égalité et une parfaite union.

Et pourquoi Jésus-Christ n'a-t-il pas dit le Fils ne fait riende contraire, mais: il ne peut pas faire? c'est encore pour montrer parlà une parfaite égalité. Car par cette expressionl'Écriture ne désigne pas une faiblesse, mais elle fait voirsa grande puissance. En effet, saint Paul aussi parle ailleurs du Pèreen ces mêmes termes : " Afin qu'étant appuyés sur cesdeux choses inébranlables, par lesquelles il est impossible queDieu nous trompe ". (Héb. VI, 18.) Et derechef : " Si nous le renonçons(1), il demeure fidèle; car il ne peut pas se

1. " Si nous le renonçons ". Mon texte le porte de même.Saint Chrysostome le prend du verset précédent. Ainsi quenous lisons dans les textes grec et latin du Nouveau Testament , il faudraitdire : Si nous sommes infidèles. Mais la pensée est toujoursle même.

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contredire lui-même". (II Tim. II, 13.) Ce mot : " Il est impossible", ne marque nullement une faiblesse, mais un pouvoir et une puissanceineffable. Et voici ce que cela signifie. Cette substance n'admet et nesouffre aucune de ces sortes de choses, aucune de ces imperfections. Commelorsque nous disons : Il est impossible que Dieu pèche, nous nelui attribuons pas un défaut, ou une faiblesse, mais nous témoignons,au contraire, de sa puissance ineffable; de même aussi, lorsque Jésus-Christdit : " Je ne puis rien faire de moi-même ", cela signifie : il estabsolument impossible que je fasse rien de contraire à mon Père.

Mais, afin que vous puissiez vous convaincre que c'est ainsi qu'il fautentendre ce, passage, examinons ce qui suit et voyons de quel côtéest Jésus-Christ, ou du vôtre, ou du nôtre. Vous ditesque ces paroles marquent un défaut de pouvoir, une limitation d'autoritéet de puissance : et moi je soutiens, au contraire, qu'elles montrent évidemmentune égalité entière et parfaite, et que tout se faitcomme par une même volonté et une même puissance. InterrogeonsJésus-Christ lui-même, et par ses réponses nous jugeronssi. les paroles sur lesquelles nous disputons, il les explique selon votreopinion ou selon la nôtre. Que dit-il donc? " Tout ce que le Pèrefait, le Fils aussi le fait comme lui". Ne voyez-vous pas qu'il renverseet détruit absolument votre opinion , au lieu qu'il établitet confirme la nôtre? En effet, si le Fils ne fait rien de lui-même,le Père aussi ne fera rien de lui-même, puisque tout ce quefait le Père, le Fils le fait également. Et s'il n'en étaitpas ainsi, il s'ensuivrait une autre absurdité. Car Jésus-Christn'a point dit : Le Fils fait ce qu'il a vu faire au Père, mais :il ne fait rien, s'il ne le voit faire au Père; comprenant ainsitous les temps dans son affirmation : or, selon vous, il apprendra toujoursà, faire les mêmes choses. Sentez-vous combien est élevéeet sublime cette pensée qui, quoiqu'enveloppée d'expressionsbasses et grossières, force pourtant, malgré eux, les hommesles plus impudents et les plus téméraires , d'éloignerde leur esprit toutes basses idées, tous sentiments indignes d'unesi grande majesté? Et qui serait assez misérable et assezmalheureux pour dire que le Fils apprend chaque jour ce qu'il doit faire?Alors, comment serait vrai ce que dit le prophète-roi : " Mais pourvous, vous êtes toujours le même, et vos années ne passerontpoint?" (Ps. CI, 28.) Et comment ceci le sera-t-il? "Toutes choses ontété faites par lui, et rien de ce qui a étéfait n'a été fait sans lui " (Jean, I, 3), si ce que faitle Père, le Fils l'imite en le voyant? Ne remarquez-vous pas commeson autorité et sa puissance se découvrent et se manifestent,et par ce qu'on a dit ci-dessus, et par ce qu'on va dire encore ?

Que si Jésus-Christ emploie quelquefois des expressions touthumaines, ne vous en étonnez pas. Comme les Juifs, pour l'avoirentendu parler en des termes plus élevés, le persécutaientet le prenaient pour un, ennemi de Dieu, il commence par s'exprimer d'unemanière un peu basse et grossière, seulement quant aux expressions;puis il s'élève, il parle d'une manière plus sublime,ensuite il redescend, baisse le ton; variant. ainsi son discours et sesinstructions, afin que les plus endurcis puissent aisément croireen lui. Voyez; après avoir dit : " Mon Père agit, et j'agisaussi ", et s'être montré égal à Dieu, il ditencore: " Le Fils ne peut rien faire de lui-même, il ne fait quece qu'il voit faire au Père ".Ensuite, il s'énonce en destermes plus élevés, et il dit : " Tout ce que le Pèrefait, le Fils aussi le fait comme lui ". Après quoi, il s'abaissede nouveau : " Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'ilfait; et il lui montrera des oeuvres encore plus grandes que celles-là(20) ". Peut-on voir un plus grand abaissement? Non, certes, car ce quej'ai dit, et ce que je ne cesserai point de dire, je vais le répétermaintenant. Lorsque Jésus-Christ veut dire quelque chose d'une manièrebasse et humble, il ne craint point l'excès, de telle sorte quela grossièreté des paroles persuade même les plus méchantsde recevoir avec piété ce qu'ils entendent. En effet, sice n'était point là l'intention du divin Sauveur, considérezcombien seraient absurdes ses paroles; pour s'en convaincre, il suffitde les examiner. Quand il dit : " Il lui montrera des oeuvres encore plusgrandes que celles-ci ", il paraît n'avoir pas encore appris beaucoupde choses, ce qu'on ne peut pas même dire. des apôtres ; cardès que les apôtres eurent reçu la grâce du Saint-Esprit,ils reçurent aussitôt toutes les connaissances et tous lespouvoirs qui leur étaient nécessaires; mais, de cette manière,il se trouverait que le Fils n'avait pas encore appris bien des chosesqu'il [283] lui était nécessaire de savoir. Que pourrait-onimaginer de plus absurde qu'une pareille idée? Que veulent donc.dire ces paroles? Le voici : Comme, après avoir guéri leparalytique d'une manière si éclatante, il devait ressusciterun mort, il use de ces expressions comme pour dire : Vous êtes remplisd'admiration :de m'avoir vu guérir sur-le-champ un paralytique,vous verrez des œuvres encore plus grandes que celles-ci. Néanmoins,il n'a pas si clairement expliqué sa pensée , mais il l'aenveloppée d'expressions plus simples et plus grossières,pour apaiser la fureur des Juifs.

Mais, pour connaître que ce mot : " Il lui montrera ", ne doitpas se prendre à la lettre, voyez ce qui suit : " Car, comme lePère ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donnela vie à qui il veut ". Or ces paroles : " il ne peut rien fairede lui-même ", sont contraires à celles-ci : " A qui il veut". Car, s'il donne la vie à qui il veut, il peut faire quelque chosede lui-même. En effet, le vouloir suppose le pouvoir. Et s'il népeut rien faire de lui-même, il ne donne donc pas la vie àqui il lui plaît; ce mot : " Comme le Père ressuscite ", prouveune égale vertu; et celui-ci : " A qui il veut ", montre un pouvoirégal. Par où vous voyez que ces paroles : " Il ne peut rienfaire de lui-même ", loin de rien ôter à son pouvoir,marquent, au contraire, une puissance égale et une même volonté.Ce mot : " Il lui montrera ", entendez-le de même. Car le Fils ditailleurs : " Je le ressusciterai au dernier jour. " (Jean, VI, 40.) Etencore, pour montrer que cette vertu, que ce pouvoir d'agir, il ne l'apas reçu , il dit: " Je suis la résurrection et la vie ".(Jean, XI, 25.) Ensuite, afin que vous ne disiez pas qu'il ressuscite lesmorts et qu'il donne la vie à qui il lui plaît, mais que lesautres choses, il ne les fait pas de même, il prévient l'objectionet la résout par ces paroles: "Tout ce que le Père fait,le Fils le fait aussi comme lui ", déclarant que tout ce que lePère fait, il le fait aussi comme lui, savoir, qu'il ressusciteles morts, qu'il forme les corps, leur rend la vie, qu'il remet les péchés,et qu'il fait toutes les autres choses de même que le Pèreles fait.

5. Mais ceux qui négligent leur salut ne font nulle attentionà ces choses, tant est grand le marque produit l'amour de la domination.C'est lui qui a enfanté les hérésies; c'est lui quia établi l'idolâtrie des gentils. Dieu voulait que ses perfectionsinvisibles devinssent visibles par la création du monde (Rom. I,20); mais les gentils ont fermé les yeux à la lumière,ils ont rejeté cette doctrine et se sont eux-mêmes frayéun autre chemin ; voilà pourquoi ils se sont égarésde la droite voie. Les Juifs n'ont point cru, parce qu'ils ont, aspiréà la gloire qui dent des hommes, et qu'ils n'ont point recherchécelle qui vient de Dieu. (Jean, V, 44.) Mais nous, mes très-chersfrères, fuyons cette passion avec un très-grand soin, etde toutes nos forces. Eussions-nous fait une infinité de bellesactions et de bonnes oeuvres, le venin de la vaine gloire les gâteratoutes. Si nous avons donc en vue les louanges, recherchons celles quiviennent de Dieu. La louange des hommes, de quelque nature qu'elle soit,s'évanouit aussitôt. qu'elle paraît; et quand mêmeelle ne s'évanouirait pas, sûrement elle ne nous procureraitaucun avantage; d'ailleurs, souvent elle vient d'un jugement corrompu.Qu'a-t-elle de si admirable, la gloire humaine, cette gloire dont jouissentde jeunes danseurs, des femmes impudiques, des avares, des voleurs? Maiscelui que Dieu loue est admiré, non avec ces sortes de gens, maisavec les saints ; savoir avec les prophètes et les apôtres,avec les hommes qui ont mené une vie angélique. Que si nousaimons à amasser la. foule autour de nous et à nous faireregarder, examinons bien ce que c'est que cela, et nous trouverons querien n'est plus vil ni plus méprisable. En un mot, si vous,aimezla foule, attirez à vous une grande troupe d'anges, rendez-vousredoutables aux démons; par là , vous ne ferez nul cas deshommes; par là, vous foulerez même aux pieds, comme de lafange et de la boue, tout ce qui paraît briller, et vous connaîtrezclairement alors que rien n'avilit tant l'âme que l'amour de la gloire.

Non, certes, non, il ne se peut pas -que l'amateur de la vaine gloirene traîne une vie pleine d'amertumes, de même qu'il est impossibleque celui qui la méprise, ne foule aux pieds une infinitéde vices. Celui qui est victorieux de la vaine gloire, vaincra aussi l'envie,l'amour des richesses et les autres maladies les plus cruelles. Et comment,direz-vous, la vaincrons-nous? Nous en triompherons si , dans tout ce quenous faisons, nous avons l'autre gloire en vue , je veux dire la gloirecéleste , dont celle-ci s'efforce de nous chasser. C'est [284] ellequi, dans cette vie, nous rend illustres, et qui nous suit dans l'autre;c'est elle qui nous délivre de toute servitude charnelle.

Attachés à la terre et aux choses terrestres, maintenantnous sommes misérablement esclaves de la chair. Soit que vous alliezvous promener sur la place publique, soit que vous entriez dans votre maison,soit que vous alliez dans les rues, dans les lieux d'assemblées,dans les hôtelleries; si vous montez sur un vaisseau pour naviguer,si vous allez dans une île, ou dans les palais des rois, si voussuivez le barreau, ou si vous allez au sénat, partout vous trouverezles sollicitudes de ce siècle , et vous verrez s'occuper, avec millefatigues, des choses de ce monde, les voyageurs, les citoyens, les navigateurs, les laboureurs, ceux qui demeurent à la campagne , ceux qui habitentla ville; en un mot, tous les hommes.

Quelle espérance pouvons-nous avoir de notre salut, nous qui,habitant la terre de Dieu, ne songeons nullement aux choses de Dieu? LaLoi nous commande de vivre ici en étrangers, et nous sommes étrangersà l'égard du ciel, et habitants du monde. N'est-ce pas làune stupidité monstrueuse ? Tous les jours on nous parle du jugementet du royaume des cieux, et nous ne craignons pas d'imiter ceux qui vivaientau temps de Noé, et les habitants de Sodome (Matth. XXIV, 37; Gen.XIIII, 13, et XVIII, 19) ; nous attendons l'expérience pour nousinstruire. Mais si toutes ces choses sont écrites, c'est afin quecelui qui ne croit pas ce qui doit arriver apprenne du passé àlire dans l'avenir. Méditons donc ces vérités, mesfrères, tant celles qui ont eu leur accomplissement, que cellesqui s'accompliront infailliblement un jour, et secouons un peu le jougrigoureux de, notre servitude : ayons quelque soin de notre âme,afin que nous acquérions les biens présents et les biensfuturs, par la grâce et la bonté. de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartiennent la gloire et l'empire, dans tous les siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIX

LE PÈRE NE JUGE PERSONNE, MAIS IL A DONNÉ AU FILS TOUTPOUVOIR DE JUGER. — AFIN QUE TOUS HONORENT LE FILS, COMME ILS HONORENTLE PÈRE. (VERS. 22, 23, JUSQU'AU VERS. 30.)

1. Il faut, mes très-chers frères, il faut en toutes chosesuser d'une grande attention; car nous rendrons un compte exact, et de nosparoles et de nos oeuvres. Nos affaires ne sont pas limitées danstes bornes étroites de cette vie , mais une autre vie nous attend,et nous comparaîtrons tous au redoutable jugement du Seigneur. "Nousdevons tous comparaître", dit saint Paul, " devant le tribunal deJésus-Christ , afin que chacun reçoive ce qui est [285] "dû aux bonnes ou aux mauvaises oeuvres " qu'il aura faites, pendantqu'il était revêtu " de son corps ". (I Cor. V, 10.) Pensonstoujours à ce tribunal; c'est là le vrai moyen de nous appliquertoujours à la vertu. Comme celui qui écarte ce jour de sonesprit, semblable à un cheval qui a pris le mors aux dents, se jettedans les précipices (le Psalmiste dit: " Ses voies sont souilléesen tout temps ", et il en donne la raison : " Vos jugements ne se présententpoint devant sa vue") (Ps. IX, 26); de même, celui qui craint lejugement, marchera avec modestie et sera retenu dans toutes ses actions: " Souvenez-vous de votre dernière fin ", dit le Sage, " et vousne pècherez point". (Eccli. VII, 40.) Celui qui à présentnous remet nos péchés, alors sera notre juge; celui qui estmort pour nous viendra juger ici tout te genre humain. Jésus-Christ" apparaîtra ", dit encore saint Paul, " non pour expier le péché," mais pour le salut de ceux qui l'attendent ". (Héb. IX, 28.) C'estpourquoi le Sauveur dit ici : " Mon Père ne juge personne, maisil a donné au Fils tout pouvoir de juger, afin que tous honorentle Fils, comme ils honorent le Père ". Quoi donc ! direz-vous, l'appellerons-nousle Père ? Dieu nous en garde ! Car il dit le Fils, afin que demeurantle Fils, nous l'honorions comme nous honorons le Père: celui aucontraire qui l'appelle le Père , n'honore pas le Fils comme ilhonore le Père; mais il confond tout. Comme donc les châtimentsrappellent plutôt les hommes à leurs devoirs que les bienfaits,Jésus-Christ nous fait de terribles menaces, afin que du moins lacrainte nous porte à l'honorer.

Lorsque Jésus-Christ dit : " Tout " , il nous fait entendre qu'ila le pouvoir de punir et de récompenser, et de faire l'un et l'autreselon qu'il lui plaît. Il dit: " Il a donné " , afin que vousne pensiez pas qu'il n'est point engendré, et que vous ne croyiezpas qu'il y a deux Pères: car tout ce qu'est le Père, leFils l'est aussi, demeurant engendré et Fils. Mais, pour ne vouslaisser aucun, doute que ce mot: " Il a donné " signifie la mêmechose que : " il a engendré " , il le déclaré expressémentailleurs , en disant: " Comme le Père a la vie en lui-même,il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même (26) ".Quoi donc ! le Père a-t-il premièrement engendré leFils, et n'est-ce qu'ensuite qu'il lui a donné la vie? Celui quidonne, donne à quelqu'un qui est: le Fils était-il donc engendrésans avoir là vie? Mais les démons mêmes, tout démonsqu'ils sont, ne sont point capables d'une pensée si abominable,où éclatent également et l'extravagance et l'impiété.Disons donc que, comme ce mot: " Il a donné la vie ", est la mêmechose que: il l'a engendré vivant ; de même . " Il a donnéle pouvoir de juger " , signifie: il l'a engendré juge. Et de peurqu'entendant ces mots , qui marquent que le Père est le principedu Fils, vous ne pensiez qu'il y a une inégalité de substanceentre l'un et l'autre, et une moindre dignité dans celui-ci, ilvient lui-même vous juger , pour vous montrer son égalité.Car celui qui a le pouvoir de punir et de récompenser ceux qu'ilveut, peut faire les mêmes choses que le Père. En effet, s'iln'avait pas un égal pouvoir, s'il n'avait reçu cet honneurque dans la suite, après avoir été engendré,quelle aurait été l'origine de cette élévation? par quels degrés serait-il parvenu dans la suite à unesi éminente dignité ? Ne rougissez-vous pas d'avoir des sentimentssi bas et si charnels de cette nature immortelle qui ne peut recevoir aucunaccroissement ?

Pourquoi, direz-vous, parle-t-il donc de la sorte? Afin que les hommescroient plus facilement ce qu'il dit, et pour les préparer àentendre des choses plus élevées; de là ce mélangedes deux langages. Mais voyez et examinez bien comment il opèrece mélange, et pour cela il ne sera pas hors de propos de reprendreles choses dès le commencement. Il a dit

" Mon Père agit, et j'agis aussi " ; et par là, il montrequ'il est égal à son Père et qu'il doit êtreégalement honoré : " Et les Juifs cherchaient à lefaire mourir ". Que fait-il ensuite? Il tempère, il adoucit sesparoles, mais il leur conserve le même sens, en disant: " Le Filsne peut rien faire de lui-même ". Après, il parle encore d'unefaçon plus élevée, et dit : " Tout ce que le Pèrefait, le Fils aussi le fait comme lui ". Puis il baisse le ton : " Parceque le Père ", dit-il, " aime le Fils et il lui montre tout ce qu'ilfait, et il lui montrera des oeuvres encore plus grandes que celles-ci". Après quoi, il remonte : " Car comme le Père ressusciteles morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à quiil lui plaît ". Puis viennent des paroles basses mêléesavec des paroles élevées : " Le Père ne juge personne,mais il a donné au Fils tout a pouvoir de juger ". Ensuite le langagese [286] relève: "Afin que tous honorent le Fils comme ils honorentle Père".

Ne remarquez-vous pas de quelle manière il varie son discours,par, l'admirable mélange des paroles et des idées élevées,avec des expressions et des choses plus basses et plus grossières,afin que les hommes d'alors les reçussent plus-facilement, et queceux qui viendraient dans la suite des temps ne perdissent pas le fruitet l'avantage qu'ils en devaient retirer, mais qu'interprétant lesexpressions tout humaines au moyen de celles qui sont plus élevéeset plus sublimes, ils eussent de Jésus-Christ l'opinion qu'on endoit avoir? En effet, s'il n'en est pas ainsi; si ce n'est point par condescendanceque Jésus-Christ a parlé comme il l'a fait, comment expliquerles choses sublimes qui se trouvent mêlées à son langage?Si celui qui doit parler de soi d'une manière grande et élevéereste au-dessous de ce qu'il pourrait dire, il donne lieu de croire quec'est par une sorte de ménagement qu'il en use ainsi. Mais si unhomme qui doit parler de soi en des termes humbles et modestes, s'exprimeavec pompe : pourquoi s'attribue-t-il, dira-t-on de lui, ce qui est au-dessusde sa nature et de sa condition? Ce n'est plus esprit de ménagement,mais extrême impiété.

2. Si donc Jésus-Christ s'exprime quelquefois dans un langagesi humble,. nous pouvons en donner la juste raison , une raison convenableà sa divinité : nous dirons qu'il agit ainsi par condescendance, qu'il nous apprend de cette manière à être humbleset modestes, et que par là il pourvoit à notre salut; ille déclare ailleurs par ces paroles : " Mais je dis ceci afin quevous soyez sauvés". (Jean, V, 34.) Comme ne voulant point s'appuyerde son propre témoignage, ce qui eût été indigne,de sa grandeur et de sa dignité, il rapporte celui de Jean-Baptiste,il explique en même temps la raison pour laquelle il se sert de termespareils, en disant.: " Mais je dis ceci afin que vous soyez sauvés".

Mais vous, qui prétendez qu'il n'a pas un pouvoir égalà celui du Père, que répondrez-vous quand vous luientendrez dire qu'il aune, vertu, une puissance, une gloire égalesà celles du Père ? Si, comme vous le soutenez, il est beaucoupinférieur au Père, pourquoi- veut-il être honorécomme lui ? Car il ne se contente pas de dire ce que nous venons de rapporterci-dessus ; et il ajoute : " Celui qui n'honore point le Fils, n'honorepoint le Père qui l'a envoyé ". (Jean, V, 23.) Remarquez-vouscomment il joint l'honneur qui doit être rendu au Fils avec celuiqu'on doit rendre au Père? Et qu'est-ce que cela prouve, dira quelqu'un,nous voyons qu'il en fait autant à l'égard des apôtres: " Celui qui vous reçoit", dit-il, "me reçoit ? " (Matth.X, 40.) Mais là, il parle de la sorte pour montrer qu'il regardecomme fait pour lui ce qu'on fait pour ses serviteurs; ici, il veut direque la substance est la même et la gloire égale. De plus,il n'a point dit des apôtres qu'il faut les honorer; mais, parlantde soi, il a dit formellement : " Celui qui n'ho" more point le Fils, n'honorepoint le Père ". Si de deux monarques régnant ensemble onen offense un, l'offense rejaillit aussi sur l'antre, et surtout si celuiqui est offense est son fils; que dis-je ? C'est outrager le roi que d'outragerun de ses soldats; mais c'est l'outrager indirectement et non de la mêmemanière. Ici, au contraire, tout est personnel. Si donc Jésus-Christa pris soin de dire : " Afin que tous honorent le Fils comme ils honorentle Père"; c'est pour que, lorsqu'il dira ensuite : " Celui qui n'honorepoint le Fils n'honore point le Père ", vous compreniez qu'il s'agitd'un même honneur, d'un culte égal Car il n’a pas dit simplement: Celai qui n'honore point; mais: celui qui n'honore point en la manièreque j'ai dit, n'honore point le Père.

Et comment, direz-vous, celui qui envoie et celui qui est envoyésont-ils de -la même substance ? Quoi 1 vous revenez encore aux idéeshumaines et terrestres, et vous né faites pas attention que Jésus-Christn'a dit toutes ces choses que pour nous faire connaître le principe,pour nous empêcher de tomber dans l'erreur de Sabellius, et pourguérir, par ce remède, la maladie des Juifs, qui étaienttentés de voir en lui un ennemi de Dieu; car ils disaient de lui: " Cet homme n'est point de Dieu; cet homme n'est pas venu de Dieu ? "C'est donc pour leur ôter ce soupçon qu'il ne se servait pointtant de paroles élevées que de paroles humaines et grossières.S'il disait souvent qu'il avait été envoyé; ce n'étaitpas pour vous donner lieu de croire qu'il est inférieur au Père; mais pour fermer la bouche aux Juifs. Voilà pourquoi souvent ils'autorise de son Père, tout en mêlant à ce témoignagesa propre autorité. S'il eût toujours parlé d'une [287]manière conforme à sa dignité, les Juifs n'auraientpoint reçu sa parole,- puisque souvent même, pour quelquesparoles plus dignes de sa grandeur, ils le persécutaient et jetaientdes pierres sur lui. Que si, en vue d'eux, il eût toujours dit deschoses grossières et humiliantes, plusieurs, dans la suite, s'enseraient scandalisés, et cela aurait été préjudiciableà leur salut; c'est pour cette raison que le Sauveur mêledans sa doctrine du grand et du simple: du simple, comme j'ai dit, pourimposer silence aux Juifs; du grand, pour dévoiler la dignitéde sa personne et retirer de la basse idée qu'on avait de lui, ceuxqui avaient du sens et de la raison, faisant assez connaître queles choses humaines et grossières qu'il disait, ne lui convenaientnullement : car être envoyé marque un. passage d'un lieu àun autre. ET DIEU EST PARTOUT.

Pourquoi dit-il donc qu'il a été envoyé ? Jésus-Christuse de paroles plus grossières lorsqu'il veut montrer sors unitéde sentiment et de volonté avec le Père. Et c'est pour lamême raison qu'il tempère ce qui suit : " En vérité,en vérité je vous dis que celui qui entend ma parole et croità celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle (24) ".Ne remarquez-vous pas que, pour détruire entièrement ce soupçondes Juifs, qu'il était contraire à Dieu, il répètetrès-souvent la même chose qu'ici, et dans ce qui suit, etpar les menaces, et par les promesses , il leur ôte tout lieu decontester et de chicaner; et qu'encore ici il se rabaisse extrêmementpar la simplicité et la grossièreté des expressionsdont il se sert? Il n'a point dit : Celui qui entend ma parole et qui croiten moi ; ils auraient regardé ces paroles comme fastueuses et dictéespar une vaine jactance. En effet, si, après leur avoir donnétout le temps de le connaître, après avoir opérétant de miracles, il s'exposait, en usant de paroles élevées,à se faire accuser par eux d'orgueil et de vanité, àcombien plus forte raison en eût-il été de mêmealors. C'est pourquoi ils lui disaient : " Abraham est mort et les prophètesaussi; comment dites-vous : " Celui qui gardera ma parole ne mourra jamais?" (Jean, VIII, 51.) Ecoutez donc ce qu'il dit pour les empêcher dese laisser emporter à la colère : " Celui qui entend ma paroleet qui croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle". Ils devaient être plus disposés à écouter,en l'entendant dire que ceux qui l'écoutaient croyaient au Père: admettant cela volontiers , ils devaient être plus portésdès lors à croire tout le reste. C'est ainsi qu'en disantquelque chose de simple et d'aisé à comprendre, Jésuspréparait le chemin aux vérités plus élevéeset plus sublimes.

Jésus-Christ dit : " Il a la vie éternelle "; àquoi il ajoute aussitôt : " Et il ne vient point en jugement, maisil est déjà passé de la mort à la vie ". Joignantainsi ces deux choses ensemble, il gagne la confiance, il persuade, etparce qu'il disait qu'il fallait croire au Père, et parce qu'àcelui qui croirait il lui promettait de grands biens. Au reste, ces paroles: " Il ne vient point en jugement ", signifient: il n'est point condamné,il n'est point puni; la " mort" ne doit point s'entendre de la mort naturelle,mais de la mort éternelle; et de même pour la vie, il ne s'agitpoint de la vie terrestre, mais de la vie immortelle.

" En vérité, en vérité, je vous dis quel'heure vient et qu'elle est déjà venue, que les morts entendrontla voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront vivront (2) ". Jésus-Christprouve ce qu'il dit par les oeuvres mêmes, car ayant dit : " Commele Père ressuscite les morts et leur rend là vie, ainsi leFils donne la vie à qui il lui plaît " ; afin qu'on ne pensepas que c'est par orgueil et par vanité qu'il parle de la sorte; ce qu'il avance, il le prouve par les oeuvres en disant : " L'heure vient".Ensuite, pour que vous ne croyiez pas qu'il y aura beaucoup à attendre,il ajoute : " Et elle est déjà venue, que les morts entendrontla voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront vivront ". Ne voyez-vouspas ici, mes frères, cette autorité et cette puissance ineffable?Ce qui arrivera dans la résurrection, dit-il, arrivé de mêmedès maintenant. Alors la voix éclatante de celui qui commandes'étant fait entendre, tous ressusciteront. " Au signal que Dieuaura donné", dit l'Ecriture, " les morts ressusciteront ". (I Thess.IV, 46.) Et qu'est-ce qui prouve, direz-vous, que ce ne sont point làde vaines et de fastueuses paroles? Ce qui suit : " L'heure est déjàvenue ". Si Jésus-Christ n'avait prédit que des choses éloignées,on aurait été dans le doute et dans la défiance;.maisil fournit le moyen de vérifier ce qu'il avance. Moi demeurant,vivant avec vous, dit-il, cela arrivera. S'il n'eût pas eu le pouvoirde réaliser sa promesse, il n'aurait pas promis, de peur de paraîtreridicule à [288] tout le monde. Ensuite, ce qu'il a dit, il l'expliquepar ces paroles : " Car, comme le Père a la vie en lui-même,il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même (26) "

3. Faites bien attention à ceci, mes frères, que Jésus-Christétablit l'égalité et met cette seule différenceentre le Père et le Fils, que l'un est le Père, l'autre leFils; car ce mot : " Il a donné ", met seul cette différence;mais il montre que tout le reste est égal et pareil. D'oùil est visible que Jésus-Christ fait tout avec la même puissanceet par la même vertu que le Père, et qu'il n'emprunte pointd'ailleurs cette vertu. En effet, la vie, qu'il a, il l'a de mêmeque le Père. Voilà pourquoi il ajoute encore ce qui suit,pour nous le faire comprendre. Quoi? " Et il lui a donné le pouvoirde juger (27) ".

Et pourquoi Jésus-Christ parle-t-il si fréquemment dela résurrection et du jugement? " Car "; dit-il, " comme le Pèreressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne

la vie à qui il lui plaît ". Et, encore : " Le Pèrene juge personne : mais il a donné au Fils tout pouvoir de juger". Et derechef " Comme le Père a la vie en lui-même, il aaussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même ". Et : " Ceuxqui entendront la voix du Fils de Dieu, vivront". Et en cet endroit-ci: " Il lui a donné même le pouvoir de juger ". Pourquoi doncparle-t-il si souvent de ces choses, à savoir, du jugement, de lavie, de la résurrection? Parce que c'est là principalementce qui peut toucher et amollir le coeur le plus dur et le plus obstiné.Celui, en effet, qui croit qu'il doit ressusciter, et qu'il sera puni deses crimes, cette foi seule à la résurrection et au jugement,à défaut de tout témoignage visible, suffira sansdoute pour qu'il accourre à Jésus-Christ, afin de se rendreson juge propice et favorable.

" Ne vous étonnez point que ce soit le Fils de l'homme (27) ".Paul de Samosate ne lit pas de même; voici comme il lit : " Il luia donné le pouvoir de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme". Mais le texte, lu de cette façon, n'a ni suite ni sens., Jésus-Christn'a pas reçu ce pouvoir de juger, parce qu'il. est homme. Autrement,qu'est-ce qui empêcherait que tous les hommes ne fussent juges? Maisle Fils est engendré de l'ineffable substance du Père; voilàpourquoi,il est juge. Voici donc comment il faut lire : " Ne vous étonnezpoint que ce soit le Fils de l'homme ". Jésus-Christ paraissaità ses auditeurs dire des choses qui se contredisaient, et ils nele regardaient que comme un homme;, toutefois, ses paroles leur semblaientêtre au-dessus de l'homme, ou plutôt au-dessus des anges, etne pouvoir venir que d'un Dieu; pour résoudre donc l'objection etla détruire, il a ajouté : " Ne vous étonnez pointque ce soit le Fils de l'homme, car le temps vient où tous ceuxqui sont dans les sépulcres entendront la voix du, Fils de Dieu(28) : Et " ceux qui auront fait de bonnes oeuvres sortiront des tombeauxpour ressusciter à la vie; mais ceux qui en auront fait de mauvaisesen sortiront pour ressusciter à leur condamnation ".

Et pourquoi n'a-t-il pas dit: Ne vous étonnez point que ce soitle Fils de l'homme, car il est, aussi le Fils de Dieu ; et n'a-t-il parléque de la résurrection ? La qualité de Fils de Dieu, il,l'avait déjà établie plus haut en disant : " Il entendrontla voix du Fils de Dieu ". S'il; l'omet; ici, n'en soyez pas surpris. Ayantparlé d'une couvre qui et propre à Dieu, il a laisséà ses auditeurs à inférer de là qu'il est etDieu et Fils de bien. S'il t'eût souvent répété,il les aurait rebutés et rendus plus opiniâtres; mais confirmantainsi sa doctrine par ses miracles, il amenait les Juifs à la recevoiravec moins de peine. C'est ainsi que souvent, dans le raisonnement, lorsqu'ilsuffit de poser les prémisses pour convaincre, on ne tire pas soi-mêmela conclusion, on dispose mieux l'auditeur, on remporte une plus glorieusevictoire, en forçant l'adversaire à tirer lui-mêmela conséquence : de cette Façon, ceux qui soutenaient l'opinionopposée ont moins de peine à donner raison à leurcontradicteur.

Lorsque Jésus-Christ a parlé de la résurrectionde Lazare, il n'a point fait mention du jugement, parce que ce n'est pointpour ce sujet qu'il l'a ressuscité. Au contraire, lorsqu'il a parléde la résurrection générale des morts, il a ajoutéceci : que ceux qui auront fait de bonnes oeuvres, ressusciteront pourvivre éternellement ; mais que ceux qui en auront fait de mauvaises,ressusciteront pour être condamnés. Saint Jean a stimuléde même son auditeur; soit en lui rappelant le jugement dernier,soit en disant que celui qui ne croit pas au Fils, ne verra point la vie,mais que la colère de Dieu demeurera sur lui. [289] (Jean, III,26) De même Jésus-Christ a dit à Nicodème "Celui qui croit au Fils n'est pas condamné : mais celui qui ne croitpas est déjà condamné ". (Ibid. 18.) De même,ici encore, il fait mention et du jugement et du supplice auquel serontcondamnés ceux qui auront fait le mal. Comme il avait dit auparavant: " Celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui quim'a envoyé, n'est point jugé (1)", de peur qu'on ne crûtqu'il suffisait de croire pour être sauvé, il ajoute qu'onrendra compte de la vie : ceux qui auront fait de bonnes oeuvres; ressusciterontpour la vie : ceux qui en auront fait de mauvaises, ressusciteront pour,être condamnés. Comme donc il avait dit que tout le mondelui rendrait compte, et qu'à sa voix tous ressusciteraient, vérité.jusqu'alors certainement inconnue, à laquelle on ne s'attendait,pas, à laquelle encore aujourd'hui plusieurs ne croient point, mêmeparmi ceux qui semblent y croire, et à plus forte raison les Juifsde ce temps : comme donc Jésus-Christ avait dit que tous lui rendraientcompte, que, tous ressusciteraient, écoutez et observez de quellemanière il l'annonce pour s'accommoder à la faiblesse deses auditeurs: " Je ne puis ", dit-il, " rien faire de moi-même,je juge selon ce que j'entends, et mon jugement est juste, parce que. jene cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'aenvoyé (30) ". Toutefois il n'avait pas donné une faiblepreuve de la résurrection, lorsqu'il guérit le paralytique.C'est pourquoi il n'en, a parlé qu'après avoir opérécette guérison, qui ne différait pas beaucoup d'une résurrection: Quant au jugement, il y a fait allusion après avoir rétablile corps du paralytique, en disant : " Vous voyez que vous êtes guéri,ne, péchez plus à l'avenir, de peur qu'il ne vous arrivequelque chose de pire ". (Jean, V, 14.) Cependant il prédit, etla résurrection particulière de Lazare, et la résurrectiongénérale. Et ayant prédit ces deux résurrections,celle de Lazare qui devait bientôt arriver, et celle de tous leshommes qui ne devait arriver que très-longtemps après, ilconfirme la proximité de la première par la guérisondu paralytique, en disant: " L'heure vient, et elle est déjàvenue", et il annonce la résurrection générale parcelle de Lazare, exposant aux yeux des hommes une image des choses àvenir dans celles qui se sont déjà passées. Nous levoyons

1. i.e. Condamné.

agir ainsi constamment : lorsqu'il fait deux ou trois prédictions;celle dont l'événement est le plus éloigné,il la persuade par ce qui est déjà arrivé.

4. Jésus-Christ, connaissant donc que les Juifs étaientextrêmement faibles et grossiers, ne s'est point contenté.des premières instructions qu'il leur avait déjà données,ni des premières œuvres qu'il avait opérées devanteux; mais, pour vaincre leur obstination et leur dureté, il ajouteà cela de nouvelles paroles, et dit : " Je ne puis rien faire demoi-même : Je juge selon ce que j'entends, et mon jugement est juste; parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volontéde celui qui m'a envoyé ". Mais sa doctrine devait paraîtrenouvelle, étrangère, différente de celle que les prophètesavaient enseignée; car les prophètes disaient que c'est Dieuqui juge toute la terre, c'est-à-dire le genre humain: David lepublie partout : " Il jugera ", dit-il, " les peuples dans l'équité" (Ps. XCV, 12) ; et " Dieu est un juge " également "juste, fortet patient" (Ps. VII, 12) ; tous les prophètes et Moïse ledéclarent de même. Jésus-Christ, au contraire, disait:" Le Père ne juge personne mais il a donné au Fils tout pouvoirde juger". Comme donc cette doctrine pouvait troubler le Juif qui l'entendait,et le porter à soupçonner Jésus d'être contraireà Dieu, voilà, dis-je, pourquoi il se rabaisse si fort, c'est-à-direautant que le demandait leur faiblesse, afin d'arracher jusqu'àla racine ce pernicieux soupçon de leur esprit; voilà pourquoiil dit : " Je ne puis, rien, faire de moi-même " ; c'est-à-dire,vous ne me verrez rien faire, ou vous ne m'entendrez rien dire qui soitcontraire à la volonté du Père, qui soit différentde ce qu'il veut. De plus, comme il a dit auparavant qu'il étaitle Fils de l'homme et montré que les Juifs le prenaient pour unhomme pur et simple, il fait de même en cet endroit. Comme donc encore,lorsqu'il dit ci-dessus : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendonstémoignage de ce que nous avons vu " (Jean, III, 11) ; et saintJean : " Il rend témoignage de ce qu'il a vu, et personne ne reçoitson témoignage " (Ibid. 32); il parle d'une connaissance certaineet 'intime du Père à l'égard du Fils, et du Fils àl'égard du Père, et non pas simplement de celle qu'on acquiertpar l'ouïe et par la vue; de même ici, par l'ouïe il n'entendautre chose, sinon qu'il ne peut faire [290] que ce que veut le Père.Mais il ne l'a pas expliqué si clairement, parce que s'il l'avaitouvertement déclaré, les Juifs auraient étéincapables encore d'ajouter foi à ses paroles.

Mais de quelle manière s'énonce-t-il? En des termes très-simpleset très-humains : " Je juge selon ce que j'entends ", il ne faitpas mention d'enseignement de la doctrine; il ne dit pas : selon ce qu'onm'enseigne, mais: " selon ce que j'entends ". Et encore ce n'est pas qu'ilait besoin d'entendre; car non-seulement il n'avait pas besoin d'êtreinstruit, mais pas même d'entendre. Par ces paroles donc, il ne montreautre chose, sinon la parfaite union qui est entre le Père et leFils, et l'identité de leur jugement ; c'est comme s'il disait :je juge de même que si c'était le Père qui jugeât.Après quoi Jésus-Christ ajoute : " Et je sais que mon jugementest juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volontéde celui qui m'a envoyé (30) ". Que dites-vous, Seigneur? Avez-vousune autre volonté que la volonté du Père?, Ailleurs,vous avez dit : " Comme vous et moi nous sommes un ". (Jean, XVII, 21,22.) Et encore, parlant de la volonté et de l'union : " Comme vous,mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous; qu'ils soientde même un en nous (Ibid.) ", c'est-à-dire, par la foi ennous.

Ne remarquez-vous pas, mes frères, que ce qui paraît leplus simple, renferme sous cette écorce un sens sublime et très-élevé?Voici ce que Jésus-Christ nous apprend : il nous fait connaîtreque la volonté du Père n'est point différente de lasienne : la volonté du Père; dit-il, et la mienne sont aussibien une que celle d'une seule âme est une. Et ne vous étonnezpas s'il dit que cette union est étroite à ce point, puisquesaint Paul, parlant On Saint-Esprit, se sert du même exemple, etdit: " Qui des hommes connaît ce qui est en l'homme, sinon l'espritde l'homme qui est en lui? Ainsi nul ne tonnait ce qui est en Dieu, quel'Esprit de Dieu". ( I Cor. II, 11.) Jésus-Christ ne veut donc direautre chose, sinon ceci : Je n'ai point de volonté propre, ni d'autrevolonté que la volonté du Père mais s'il veut quelquechose , je le veux aussi, et si je veux quelque chose, il le veut de même.Comme donc personne ne peut blâmer le Père dans ses jugements,personne ne peut me blâmer dans les miens : la même penséeforme et produit l'un et l'autre jugement. Que si, en disant ces choses, Jésus-Christ emprunte la manière de parler des hommes,n'en soyez pas surpris; c'est parce que les Juifs le prenaient pour unhomme ordinaire. C'est pourquoi, dans ces endroits, il ne faut pas seulementfaire attention aux paroles, mais encore à l'opinion des hommes, et regarder la réponse comme étant donnée en conformitéde cette opinion : autrement il s'ensuivrait bien des absurdités.

Observez ceci, je vous prie. Le Sauveur a dit: " Je ne cherche pointma volonté ". Il a donc une autre volonté , et de beaucoupinférieure; et non-seulement inférieure, mais aussi moinsutile. Si cette volonté est salutaire et conforme à celledu Père, pourquoi ne la cherchez-vous pas? Les hommes peuvent direcela avec justice, eux qui ont plusieurs volontés contraires àla volonté de Dieu : mais vous, pourquoi parlez-vous de la sorte,vous qui êtes en tout égal et semblable au Père? Celangage ne convient pas même à un homme parfait, àun crucifié. Saint Paul se lie et s'unit si étroitement àla volonté de Dieu, qu'il dit: " Je vis, " ou plutôt ce n'estplus moi qui vis ; mais " c'est Jésus-Christ qui vit en moi ".(Gal.II, 20); comment le Maître de tout le monde a-t-il pu dire: " Jene cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'aenvoyé ", comme s'il s'agissait d'une autre volonté ? Quelleexplication donc faut-il donner à ces paroles? Celle-ci: Jésus-Christparle comme homme, et selon l'opinion de ses auditeurs. Comme il a parléci-dessus tantôt comme Dieu , et tantôt comme homme, il ditencore ici, comme homme: " Mon jugement est juste ". Et d'où celaparait-il ? De ce qu'il dit: " Parce que je ne cherche pas ma volonté,mais la volonté

de celui qui m'a envoyé ". En effet, comme on ne peut justementaccuser un homme qui est exempt de passion d'avoir jugé contre lesrègles de. la justice; de même à présent vousne pouvez nie faire aucun reproche. Que celui qui veut établir safortune, on le soupçonne d'avoir foulé aux pieds la justice,peut-être y a-t-il quelque raison , quelque fondement? mais celuiqui ne cherche pas ses propres intérêts, quelle raison mirait-ilde juger injustement ? Servez-vous donc de ce raisonnement pour juger dema doctrine et de mes oeuvres. Encore si je disais que je n'ai pas étéenvoyé par le Père, et si je ne lui rapportais pas la gloirede mes actions, peut-être quelqu'un de [291] vous pourrait-il penserque je me vante, et que je ne dis pas la vérité? Mais sitout ce que je fais, je le rapporte à un autre, pourquoi ma parolevous serait-elle suspecte? Ne voyez-vous pas où en vient Jésus-Christ,et comment il prouve que son jugement est juste par un argument d'un usagevulgaire et général ? Ne voyez-vous pas avec quelle clartéet quelle lumière se montre ce que j'ai souvent dit? Et qu'est-ceque j'ai dit ? Que l'excès même de grossièretéqu'il y a souvent dans les paroles du Sauveur est justement ce qui porteles . hommes de sens à ne point s'arrêter aux basses idéesqu'elles présentent d'abord, et à les expliquer dans un sensplus élevé et plus sublime; par là, ceux qui maintenantrampent à terre, sont amenés peu à peu, et sans peine,à s'élever plus haut.

5. Faisons attention à toutes ces choses, je vous prie, et, dansla lecture de l'Ecriture sainte, n'omettons rien, ne passons pas la moindreparole ; mais examinons tout avec soin, et considérons bien la raisonde chaque parole. Ne croyons pas pouvoir nous excuser sur notre ignoranceou sur notre simplicité. Jésus-Christ ne nous a pas seulementordonné d'être simples , mais encore d'être prudents(Matth. X, 16.) Usons donc de simplicité, mais joignons àcela la prudence, soit dans l'étude de la doctrine, soit dans nôsactions, et jugeons-nous nous-mêmes, afin qu'au jour du jugementnous ne soyons pas condamnés avec ce monde (I Cor. XI, 31, 32).Tels que nous désirons que Notre-Seigneur soit à notre égard, tels soyons nous-mêmes à l'égard de nos serviteurs." Remettez-nous nos dettes " , dit l'Ecriture , " comme nous les remettonsà ceux qui nous doivent". (Matth. VI,12.) Je le sais fort bien,que le coeur ne souffre pas volontiers les injures; mais si nous faisonsréflexion qu'en les supportant courageusement, ce n'est pas pourcelui qui nous offense que nous agissons, mais pour nous-mêmes, promptementnous chasserons le poison de la colère. En voici un exemple: Celuiqui ne remit pas à son débiteur sa dette de cent deniers(Matth. XVIII , 24) , ne fit pas tort au prochain, niais il se rendit lui-mêmedébiteur de cent mille talents dont on venait de lui remettre ladette.

Ainsi, lorsque nous ne pardonnons pas aux autres, c'est à nous-mêmesque nous refusons le pardon. Ne disons donc pas seulement à Dieu:Seigneur, ne vous souvenez point de nos offenses; mais disons-nous aussichacun de nous à nous-mêmes: Ne nous souvenons pas des offensesde nos compagnons. Vous êtes votre premier juge , Dieu ne l'est qu'aprèsvous. Vous-même vous écrivez la loi qui vous absout ou quivous condamne: vous-même vous prononcez la sentence d'absolutionou de condamnation; il dépend donc de vous que Dieu se souviennede vos péchés, ou qu'il ne s'en souvienne pas. Voilàpourquoi saint Paul commande de remettre et de pardonner, si l'on a quelquegrief contre quelqu'un (I Cor. VI) ; et non-seulement de tout remettre, de tout oublier, mais encore d'étouffer tout ressentiment, ensorte qu'il n'en reste pas la moindre étincelle. Jésus-Christnon-seulement n'a pas publié nos péchés, mais il nenous en a même pas rappelé le souvenir; il ne nous a pas dit:Vous avez péché en cela et en cela; mais il nous àpardonné, il a effacé la cédule qui nous étaitcontraire (Col. II, 14), il n'a pas même tenu compte de nos péchés,comme le déclare saint Paul.

Faisons de même, mes frères; effaçons tout de notreesprit. Si celui qui nous a offensés nous a fait quelque bien ,n'ayons égard qu'à ce bienfait; s'il nous a fait du mal,éloignons-en le pénible souvenir, effaçons-le, qu'iln'en reste pas la moindre trace dans notre mémoire. S'il ne nousa jamais fait aucun bien , et que nous lui pardonnions alors généreusementson offense, la récompense et la louange que nous obtiendrons enretour en seront d'autant plus grandes. D'autres expient leurs péchéspar les veilles, en couchant sur la dure, et par mille autres macérations;pour vous, vous pouvez laver tous vos crimes par une voie plus aisée, à savoir., par l'oubli des injures. Pourquoi, comme un furieuxet un insensé , vous plongez-vous le poignard dans le sein, et vousexcluez-vous vous-même de la vie éternelle, au lieu de fairetous vos efforts pour l'acquérir? Si la vie actuelle vous paraîtsi désirable , que direz-vous donc de celle d'où sont bannieslà douleur, la tristesse, les larmes (Apoc. XX, 4)? où l'onn'a point à craindre la mort , ni la perte des biens que l'on possède?Heureux, et trois fois heureux ceux qui jouissent de ce bienheureux partage! Malheureux, et mille fois malheureux ceux qui se privent eux-mêmesde ce bonheur!

Et qu'est-ce qui nous procurera cette vie? demanderez-vous. Ecoutezce que répondit [292] notre juge à un jeune homme qui luifaisait cette question : " Quel bien faut-il que je fasse " pour acquérirla vie éternelle? " (Matth. XIX, 16.) Jésus-Christ, aprèslui avoir énuméré les autres commandements, finitpar celui de l'amour du prochain. Peut-être quelqu'un de mes auditeursme répondra comme cet homme riche : Nous avons gardé tousces commandements, nous n'avons point dérobé, nous n'avonspoint tué, nous n'avons point commis d'adultère : mais vousne pourrez pas dire que vous ayez aimé votre prochain, comme vousle deviez; car, ou vous lui avez porté envie, ou vous l'avez outragé,ou vous ne l'avez pas secouru quand on l'a maltraité, ou vous nelui avez pas fait part de vos biens : vous ne l'avez pas aimé. Aureste, ce n'est point là seulement ce que Jésus-Christ commande;il y a une autre chose encore, et quoi? " Vendez tout ce que vous avezet le donnez aux pauvres : puis venez et suivez-moi ". (Matth. XIX, 21.)C'est-à-dire : Imitez-moi dans votre conduite.

Qu'apprenons-nous de là? Premièrement, que celui qui n'apas toutes ces qualités et ne possède pas toutes ces vertus,ne pourra point être placé dans le royaume des cieux au rangdes premiers. Ce jeune homme ayant répondu : J'ai gardé tousces commandements, comme s'il lui manquait encore quelque chose de grandpour atteindre à la perfection, Jésus lui dit : " Si vousvoulez être parfait, vendez tout ce que vous avez et donnez-le auxpauvres : puis venez et suivez-moi ". Voilà donc ce qu'il faut premièrement,apprendre; secondement, que Jésus le reprit de s'être donnéde vaines louanges. En effet, cet homme qui avait de grands biens, et quilaissait les pauvres dans la détresse, comment aurait-il aiméson prochain ? Il ne disait donc pas vrai.

Mais nous, sachons remplir toutes nos obligations , et répandonstous nos biens pour acquérir le ciel. Si quelques-uns prodiguenttous leurs biens pour se procurer une dignité séculière,une dignité, dis-je qu'on ne peut posséder que dans cettevie, et encore fort peu de temps: car longtemps avant leur mort plusieursont été dépouillés de leur magistrature; d'autres,à l'occasion de cette charge, ont même perdu la vie; on lesait, et toutefois on emploie tout pour s'y élever: si donc il n'estrien, qu'on ne tente pour acquérir ces sortes de dignités,quoi de plus misérable que nous, qui ne voulons pas faire la moindredépense, ni donner ce que nous allons perdre dans peu et laisserici-bas, pour acquérir une dignité permanente, éternelle,et qu'on ne pourra jamais nous ravir? Quelle étrange manie ! cequ'on va nous arracher malgré nous, nous ne voulons pas le donnerde bon gré, et l'emporter avec nous? Ah ! certes, si quelqu'un,nous conduisant à la mort, nous proposait de racheter notre viepour tous nos biens, nous l'accepterions bien vite, et nous ferions encorede grands remerciements. Et maintenant que, près d'être plongésdans les abîmes de l'enfer, on nous propose de nous en racheter,en donnant seulement la moitié de nos biens, nous aimons mieux êtreensevelis dans ce lieu de supplices, et garder inutilement ce qui ne nousappartient pas, pour perdre ce qui est véritablement à nous.Quelle excuse aurons-nous à donner? Quelle pitié, quellecompassion mériterons-nous, si, ayant négligé d'entrerdans ce chemin aisé et facile; qui se présentait si heureusementà nous, nous aimons mieux nous précipiter dans la fataleroute qui conduit à l'abîme, et nous priver nous-mêmesde tous les biens de cette vie et de tous ceux de la vie future, lorsquenous aurions pu. librement jouir et des uns et des autres? Mais si, jusqu'àprésent, nous n'avons point réfléchi sur ces importantesvérités, rentrons du moins maintenant en nous-mêmes,et faisons sagement une juste dispensation des biens présents, afinque nous puissions facilement acquérir les biens à venir,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XL

SI JE RENDS TÉMOIGNAGE DE MOI, MON TÉMOIGNAGE N'EST PASVÉRITABLE. — IL Y EN A UN AUTRE QUI REND TÉMOIGNAGE DE MOI: ET JE SAIS QUE SON TÉMOIGNAGE EST VÉRITABLE. (VERS. 31,32, JUSQU'AU VERS. 38.)

1. Si un homme ignorant dans l'art de fouiller dans les mines, s'avised'en ouvrir une et d'y vouloir travailler, au lieu de s'enrichir, il nefera que tout brouiller au hasard, et son travail sera infructueux, ouplutôt très-nuisible : de même, ceux qui ne connaissentpas l'enchaînement des choses que contiennent les livres sacrés,qui n'examinent point la propriété des paroles et du langage,et n'observent pas les règles, mais qui se contentent de tout parcouriruniformément, ceux-là mêlent l'or avec la terre, etne trouveront jamais le trésor qu'elle garde en dépôtdans son sein.

Je dis ceci, mes frères, parce que le texte qu'on nous proposeest à la vérité tout d'or; mais cet or, loin d'êtreapparent, est, au contraire, caché à de grandes profondeurs.C'est pourquoi il faut, en fouillant et en déblayant, tâcherde pénétrer jusqu'au vrai sens. Qui est-ce, en effet, quine sera pas sur-le-champ saisi et tout troublé en entendant Jésus-Christdire : " Si je rends témoignage de moi, mon " témoignagen'est pas véritable? " En effet, il rend souvent témoignagede lui-même : il a dit à la Samaritaine : " C'est moi-mêmequi vous parle " (Jean, VI, 26); il a dit à l'aveugle-né: " C'est celui-là même qui parle à vous " (Jean, IX,37) ; et faisant une réprimande aux Juifs, il leur dit : " Pourquoidites-vous que je blasphème, parce que j'ai dit que je suis Filsde Dieu ? " (Jean, X, 36), et de même en plusieurs autres endroits.Or, si toutes ces choses étaient des mensonges, quelle espérancepourrions-nous avoir de nous sauver? où donc trouverons-nous lavérité, puisque celui qui est 1a vérité même,dit

" Mon témoignage n'est pas véritable ? " Et ce n'est passeulement ce texte qui semble en contradiction avec le précédent;il y en a un autre encore qui ne le paraît pas moins. Jésus-Christdit, dans la suite : " Quoique je me rende témoignage à moi-même,mon témoignage est véritable ". (Jean, VIII, 24.) Lequeldonc de ces deux textes recevrai-je ? Lequel des deux croirai-je aux? Sinous les admettons indifféremment sans examiner quelle est la personnequi parle, quel est le sujet, et toutes les autres circonstances, ils setrouveront faux l'un et l'autre. Si le témoignage de Jésus-Christn'est pas véritable, ceci ne l'est pas non plus; et le premier texte,pas plus que le second.

Quel est donc ici le sens? Nous avons besoin de beaucoup de vigilanceet d'attention, ou plutôt de la grâce de Dieu, pour ne pasnous arrêter à l'écorce et à la lettre toutenue. C'est ainsi que se trompent les hérétiques, faute d'examinerquel est le but, quelle est l'intention de celui qui parle; et aussi quelest l'esprit, quelles sont les dispositions de ceux à qui [294]l'on adresse la parole. Si nous ne faisons donc attention à cesdeux choses, à la personne qui parle et à ceux à quion parle, et même à d'autres encore, comme au temps, au lieu,à l'esprit et aux dispositions des auditeurs, il s'ensuivra biendes absurdités. Que signifient donc ces paroles qu'on vient d'exposer?Les Juifs ne pouvaient manquer de dire : " Si vous rendez témoignagede vous-même, votre témoignage n'est pas véritable". Voilà pourquoi Jésus-Christ les arrête tout courtet les prévient, en leur disant, à peu de choses prèsVous me direz sans doute, nous ne vous croyons point : car parmi les hommesnul ne croit celui qui se rend témoignage à lui-même.Il ne faut donc pas passer légèrement sur ce mot : " Il n'estpas véritable ", mais il faut sous-entendre : selon leur opinion; c'est comme s'il disait : selon vous, il n'est pas véritable.Jésus-Christ ne dit donc rien de contraire à sa dignité,mais il parle selon leur opinion. Et quand il dit : " Mon témoignagen'est pas véritable ", il leur reproche leur sentiment, et prévientl'objection qu'ils lui allaient faire. Mais lorsqu'il dit : " Quoique jeme rende témoignage à moi-même, mon témoignageest véritable ", il découvre la vérité, tellequ'elle est, à savoir, qu'étant Dieu, il faut le croire dignede foi, lors même qu'il se rend témoignage à lui-même.Ayant prédit la résurrection des morts et le jugement, ayantdit que celui qui croit en lui n'est pas condamné, mais qu'il estdéjà passé de la mort à la vie, qu'assis àson tribunal il fera rendre compte à tous les hommes de toutes leursoeuvres, et qu'il a la même puissance et la même vertu quele Père, pour confirmer toutes ces vérités par denouveaux arguments, il est dans l'obligation d'exposer premièrementl'objection des Juifs.

Et voici comment il le fait : j'ai dit que " comme le Père ressusciteles morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à quiil lui plaît ". (Jean, V, 21.) J'ai dit que " le Père ne jugepersonne; mais qu'il a donné au Fils tout pouvoir de juger ". (Jean,V, 22.) J'ai dit qu' " il faut honorer le Fils comme on honore le Père". (Jean, V, 23.) J'ai dit que " celui qui n'honore point le Fils, n'honore" point le Père ". (Jean, V, 23.) J'ai dit que " celui qui entendma parole, et qui y croit, ne mourra point, mais qu'il est déjàpassé de la mort à la vie ". (Jean, V, 24.) J'ai dit quema voix ressuscitera les morts, dès maintenant et dans la suite(Jean, V, 25). J'ai dit que je ferai rendre compte de tous les péchés(Jean, V, 28, 29). J'ai dit que je jugerai justement, et que je récompenseraiceux qui auront fait de bonnes oeuvres (Jean, V, 30): Comme donc Jésus-Christavait dit tout ce que nous venons d'exposer; comme tout ce qu'il avaitdit était certainement grand et important, et qu'il n'en avait néanmoinspoint encore donné de preuves claires et évidentes, maisqu'il avait tout laissé dans l'obscurité; il propose d'abordce qu'on objectait, pour venir ensuite à la véritable preuvede ce qu'il a avancé; c'est comme s'il parlait ainsi, quoiqu'end'autres termes : Peut-être direz-vous vous dites toutes ces choses,mais vous n'êtes pas un témoin digne de foi, vous qui vousrendez témoignage à vous-même.

Voilà donc comment Jésus-Christ résout d'abordla difficulté que faisaient les Juifs: il la résout en leurdécouvrant ce qu'ils voulaient opposer, en leur faisant connaîtrequ'il voit ce qu'il y a de plus caché dans leur coeur, et en leurdonnant cette première preuve de sa vertu et de sa puissance; enfin,après avoir exposé leur objection et y avoir satisfait, illeur apporte d'autres preuves claires, évidentes et invincibles;c'est en leur présentant trois témoins : ses oeuvres, letémoignage du Père et la prédication de Jean-Baptiste.De ces trois témoignages, il leur présente le plus faiblele premier, savoir: celui de Jean-Baptiste. Il avait dit : " Il y en aun. autre qui rend témoignage de moi : et je sais que son témoignageest véritable (31) " ; il ajoute : " Vous avez envoyé versJean; et il a rendu témoignage à la vérité(33) ". Mais si votre témoignage n'est pas véritable, commentdites-vous vous-même : le témoignage de Jean est véritable: " Et il a rendu témoignage à la vérité? "Cela seul, mes frères, ne vous fait-il pas clairement voir que Jésus-Christa dit : " Mon témoignage n'est pas véritable ", en se plaçantau point de vue des Juifs ?

2. Mais, direz-vous, n'est-ce point par complaisance que Jean a rendutémoignage? Jésus-Christ ôte ce soupçon, etil empêche les Juifs de tenir ce langage. Voyez comment : il n'apoint dit d'abord : Jean a rendu témoignage de moi; mais auparavantil a dit : Vous avez envoyé à Jean; or, vous n'auriez pasdéputé vers lui, si vous ne l'eussiez jugé digne [295]de foi. Et ce qui est encore plus grand et plus considérable, c'estqu'ils ne l'envoyèrent pas questionner sur Jésus-Christ,mais sur lui-même; or, celui qu'ils regardaient comme un homme dignede foi, dans le témoignage qu'il porterait de lui-même, àplus forte raison le tenaient-ils pour tel dans celui qu'il rendrait d'unautre. Il est de coutume, parmi nous autres mortels, de ne pas croire autantceux qui parlent d'eux-mêmes, que ceux qui parlent d'autrui. Maispour Jean-Baptiste, ils le croyaient si sincère et si digne de créance,que lors même qu'il parlait de foi, il n'avait besoin d'aucun autretémoignage. Et en effet, les députés ne lui firentpas cette demande Que dites-vous de Jésus-Christ? Mais . " Qui êtes-vous?Que dites-vous de vous-même? " Tant était grande leur considérationet leur admiration pour lui ! Jésus-Christ donc fait allusion àtout cela, en disant : " Vous avez envoyé à Jean ". Voilàpourquoi aussi l'évangéliste ne dit pas seulement que lesJuifs avaient envoyé à Jean ; mais encore il marque, en termesexprès, que les députés étaient des prêtreset des pharisiens, des hommes considérables, incapables de se laissercorrompre ou tromper, et parfaitement en état de bien entendre saréponse.

" Pour moi ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage(34) ". Pourquoi recevez-vous donc le témoignage de Jean? C'estque sûrement son témoignage n'était pas. le témoignaged'un homme. " Celui ", dit Jean-Baptiste, " qui m'a envoyé baptiserdans l'eau, m'a dit ". (Jean, I, 33.) Ainsi le témoignage de Jeanétait le témoignage de Dieu : ce qu'il disait, il l'avaitappris de Dieu. Mais afin que les Juifs ne disent pas : où est lapreuve que ce que Jean a dit? il l'a appris de Dieu, et que de làils ne prissent occasion d'une nouvelle dispute, Jésus-Christ leurferme absolument la bouche, en se plaçant encore au point de vuede leur opinion. Car il n'y avait nulle apparence que bien des gens connussentque Jean était l'organe de Dieu; mais ils l'écoutaient commeparlant de lui-même sans autre impulsion. Voilà pourquoi Jésus-Christdit : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage".

Mais si vous ne deviez pas recevoir le témoignage d'un homme,et si vous ne vouliez pas vous en servir, pourquoi avez-vous produit cetémoignage? De peur donc que les Juifs ne lui fissent cette objection,il la prévient, voyez comment : Après avoir dit : " Ce n'estpas d'un homme que je reçois le témoignage ", il ajoute :" Mais je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". C'est-à-dire: Je. n'avais pas besoin du témoignage d'un homme, étantDieu; mais comme vous n'avez des yeux et des oreilles que pour Jean, quevous le croyez le plus digne de foi de tous les hommes ; que vous accourezà lui comme à un prophète (toute la ville allait enfoule le trouver auprès du Jourdain), et que moi, vous ne m'avezpas cru, lors même que j'ai opéré des miracles : voilàpourquoi je vous apporte ce témoignage.

" Jean était une lampe ardente et luisante, et vous avez vouluvous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa lumière(35)".Depeur que les Juifs ne répliquassent : Et bien, Jean a rendu témoignagede vous, mais nous n'avons pas reçu son témoignage; Jésus-Christfait voir qu'ils l'ont reçu. Car il n'avait pas députéà Jean des hommes du commun, mais des prêtres et des pharisiens;tant ils admiraient cet homme, et étaient incapables de résisterà ses paroles ! Ce mot : " Pour un peu de temps", marque leur légèretéet leur extrême inconstance, en ce qu'ils l’avaient si tôtquitté et si promptement oublié.

" Mais pour moi, j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean(36) ". Si vous vouliez recevoir la foi en considérant l'admirableenchaînement des choses qui se passent devant vous, je vous y auraisbien mieux et plus facilement amenés par mes oeuvres ; mais commevous ne le voulez pas, je vous renvoie à Jean, non que j'aie besoinde son témoignage,. mais parce que je fais tout pour procurer votresalut : J'ai dans mes oeuvres un témoignage plus grand que celuide Jean. Mais je ne cherche pas seulement, pour me recommander àvous, des témoins dignes de foi, mais encore des témoinsconnus et vénérés parmi vous. Ainsi, aprèsles avoir repris par ces paroles : " Vous avez voulu vous réjouirpour un peu de temps à la lueur de sa lumière ", et leuravoir fait connaître que leur zèle n'avait étéqu'un feu volage et passager, il appelle Jean une lampe, pour leur montrerque la lumière qu'il avait ne venait pas de lui, mais de la grâcedu Saint-Esprit. Toutefois, il n'a pas encore marqué en quoi ildifférait de Jean, à savoir qu'il était lui-mêmele soleil de justice ; mais l'ayant seulement [296] insinué, illes réprimande vivement et fait voir que s'ils n'avaient pas sucroire en-lui, cela provenait de la même disposition d'esprit etde coeur, qui les avait portés à mépriser Jean. Carils n'avaient admiré Jean que " pour un peu de temps " : s'ils n'avaientpas été si légers et si inconstants, Jean les auraitbientôt amenés à Jésus-Christ.

Après avoir ainsi montré que les Juifs sont tout àfait indignes de pardon, Jésus-Christ ajoute : " Mais pour moi,j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean ". Lequel? Celuides oeuvres. " Car les oeuvres ", dit-il, " que mon Père m'a donnépouvoir de faire, les oeuvres ", dis-je, " que je fais, rendent témoignagede moi que c'est mon Père qui m'a envoyé ". Par là,il rappelle la guérison du paralytique et de plusieurs autres. Al'égard du témoignage de Jean, peut-être quelqu'unaurait-il pu le soupçonner d'emphase et de complaisance, bien qu'ilne convînt guère de parler ainsi de Jean, de cet homme sisage, si appliqué à la philosophie, qui excitait parmi euxtant d'admiration? mais les oeuvres ne pouvaient donner prise aux mêmessoupçons, même de la part des hommes les plus insensés.Voilà pourquoi Jésus-Christ apporté un autre témoignageen disant : " Les oeuvres que mon Père m'a donné pouvoirde faire, les oeuvres ", dis-je, " que je fais, rendent témoignagede moi que c'est mon Père qui m'a envoyé ". Ici Jésus-Christrepousse et anéantit l'accusation de n'avoir pas gardé lesabbat. (Jean, IX, 16.) Les Juifs disaient: Comment cet homme serait-ilde Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat? Voilà pourquoi il dit: "Les oeuvres que mon Père m'a donné pouvoir de faire ",quoiqu'il agît par sa propre autorité; mais il voulait prouverplus fortement qu'il ne faisait rien de contraire au Père; c'estpourquoi il ne craint point d'employer ce langage qui le rabaisse.

3. Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas dit : Les oeuvres que mon Pèrem'a donné pouvoir de faire rendent témoignage que je suiségal au Père? Certainement par les oeuvres on pouvait facilementconnaître ces deux vérités, et qu'il ne faisait riende contraire à son Père, et qu'il était égalà son Père; ce qu'il prouve ailleurs quand il dit : " Sivous ne me croyez pas, croyez à mes œuvres, afin que vous sachiezet que vous croyiez que je suis dans mon Père et que mon Pèreest en moi " (Jean, X, 38) ; ses oeuvres donc rendaient. témoignagede ces deux choses, et qu'il était égal à son Père,et qu'il ne faisait rien de contraire à son Père. Pourquoidonc n'a-t-il pas ouvertement déclaré tout ce qu'il est,et a-t-il omis ce qu'il y a de plus grand en lui pour ne découvrirque ce qui l'est moins? Parce que c'était premièrement làde quoi il s'agissait. Quoiqu'il fût beaucoup moins grand pour luiqu'on le crût envoyé de Dieu, qu'égal à Dieu(les prophètes, en effet, avaient prédit sa mission, maisnon son égalité), toutefois il a grand soin d'insister surce titre inférieur, sachant bien que ce point, une fois accordé,le reste sera désormais admis sans difficulté; il omet doncce qu'il y a da plus grand, et parle seulement de ce qui l'est moins, afinque la première de ces choses passât à l'a faveur del'autre. Après quoi, il ajoute encore : " Mon Père qui m'aenvoyé a rendu lui-même témoignage de moi (37) ". Oùl'a-t-il rendu, ce témoignage ? Sur le Jourdain, lorsqu'il a dit: " C'est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ". (Matth. III,17.) Mais ce témoignage n'était pas bien clair, il avaitbesoin de quelque explication ; celui de Jean, au contraire, étaitmanifeste : les Juifs avaient eux-mêmes député verslui, et ils ne pouvaient le nier; les miracles aussi étaient évidents: ils les avaient eux-mêmes vu opérer; ils avaient ouïparler de la guérison du paralytique, et ils y avaient cru; c'estmême pour cela qu'ils accusaient Jésus-Christ de n'avoir pasgardé le sabbat. Enfin il ne manquait plus que d'apporter le témoignagedu Père; pour le produire Jésus-Christ a ajouté :" Vous n'avez jamais ouï sa voix ". Comment donc Moïse dit-il.:Dieu parlait, Moïse a répondu? ( Exod. XX, 19.) Comment Daviddit-il: " Il entendit une voix qui lui était inconnue?" (Ps. LXXX,6.) Moïse dit encore : S'il y a un " peuple qui ait entendu la voixde Dieu ". (Deut. IV, 33.)

" Ni vu sa figure ". Et toutefois il est écrit d'Isaïe,de Jérémie, d'Ezéchiel et de plusieurs autres qu'ilsont vu Dieu. Que fait donc maintenant Jésus-Christ? Il élèveses disciples à la plus haute et à la plus sublime philosophie,leur montrant insensiblement que dans Dieu il n'y a ni voix, ni figure,et qu'il est au-dessus et des sons, et de ces sortes de figures qu'ilsimaginaient; comme en disant: "Vous n'avez jamais ouï sa voix ", ilne veut pas dire que le Père parle et qu'on ne l'entend pas; de[297] même, lorsqu'il dit: "Vous n'avez point vu sa a figure", ilne veut pas dire qu'ira une figure, et que néanmoins on ne la voitpas, tuais il entend que Dieu n'a pas plus de figure que de voix, ni quoique ce soit de pareil. Afin donc que les Juifs ne disent pas : C'est vainementque vous vous vantez, Dieu n'a parlé qu'à Moïse seul(ils disaient en effet : " Nous savons que Dieu a parlé àMoïse, mais pour celui-ci nous ne savons d'où il est " (Jean,IX,. 29) ; Jésus-Christ dit ces choses pour leur apprendre qu'enDieu il n'y a ni voix, ni figure. Mais que dis-je? Non-seulement vous n'avezpoint entendu sa voix, ni vu sa figure,. mais encore ce dont vous vousglorifiez tant, ce dont vous êtes si fiers, à savoir, d'avoirreçu ses commandements, et, de les observer, vous ne pouvez pasmême vous en prévaloir, et voilà pourquoi il ajoute: " Et sa parole ne demeure point en vous (38)"; c'est-à-dire, sescommandements, ses préceptes, sa loi, ses prophètes. VéritablementDieu a donné ces choses, mais elles ne demeurent point en vous,puisque vous ne croyez pas en moi. Partout et à tous moments lesEcritures répètent qu'il faut croire en moi, et vous, cependant,vous n'en faites rien; il est donc évident que sa parole s'est retiréede vous; aussi, Jésus-Christ ajoute encore : " Parce que vous necroyez point à celui qu'il a envoyé " .

Ensuite, de peur que les Juifs ne répliquent Si nous n'avonspas entendu sa voix, comment a-t-il rendu témoignage de vous? Jésus-Christdit : " Lisez avec soin les Ecritures, car ce sont " elles qui rendenttémoignage de moi. (39) " ; par où il leur insinue que c'estdans lés Ecritures que Dieu a rendu témoignage de lui. Eneffet, et sur le Jourdain, et sur là montagne, ce témoignageavait été rendu; mais Jésus-Christ ne rapporte pointles paroles que le Père fit entendre, peut-être ne l'auraient-ilspas cru. Car la voix que le Père avait fait entendre sur la montagne,ils ne l'avaient pas ouïe, et celle qu'il avait fait entendre surle Jourdain, s'ils l'avaient ouïe, ils n'y avaient point fait d'attention.Voilà pourquoi il les renvoie aux Ecritures, leur faisant connaîtreque c'est là qu'ils trouveront le témoignage du Père.Mais auparavant il détruit leurs anciennes prétentions, commed'avoir vu Dieu, ou d'avoir entendu sa voix. Jésus-Christ donc renvoieles Juifs au témoignage des Ecritures, parce qu'il étaitvraisemblable qu'ils ne croiraient pas à la voix du Pèrequ'il leur citait, et qu'ils s'imagineraient qu'il voulait parler de cequi était arrivé sur le mont Sina. Mais auparavant il corrigele sentiment qu'ils pouvaient s'être formé à ce sujet,en leur faisant connaître que Dieu en avait usé de la sortepar condescendance et par bonté.

4. Nous aussi, mes frères, lorsque nous avons à combattreles hérétiques et à nous armer pour défendrela vérité contre eux, prenons nos armes dans les saintesEcritures. " Car ", dit l'apôtre, " toute Ecriture qui est inspiréede Dieu est utile, pour instruire, pour reprendre, pour corriger et pourconduire à la piété et à la justice, afin quel'homme de Dieu soit parfait; étant propre et parfaitement préparéà tout bien ". (II Tim. III, 16, 17.) Mais il ne faut pas que l'athlètequi doit entrer en lice n'ait qu'une seule partie des armes, et soit dépourvude l'autre; il ne serait pas alors parfaitement préparé.De quelle utilité serait-il, je vous le demande, de prier assidûmentet de ne pas donner largement l'aumône ? ou de répandre libéralementses biens, et de ravir et voler le bien d'autrui, même de faire l'aumônepar ostentation et par vaine gloire ? ou de distribuer véritablementses aumônes avec les dispositions requises, et selon la volontéde Dieu, mais de s'en prévaloir ensuite et de s'en vanter? ou d'êtreà la vérité humble et de jeûner, mais d'êtrenéanmoins avare, usurier, attaché aux choses terrestres,et d'introduire dans son âme la mère de tous les maux? car" l'avarice est la racine de tous les maux ". Ayons-la en horreur, fuyonsce vice.

C'est l'avarice qui renverse tout le monde c'est elle qui trouble toutet met tout en confusion : c'est elle qui nous fait sortir de l'aimableet très-heureuse servitude de Jésus-Christ. " Vous ne pouvez", est-il écrit, " servir Dieu et les richesses " (Matth. VI, 24),qui ordonnent le contraire de ce que Jésus-Christ commande. Jésus-Christdit : donnez aux pauvres ; les richesses disent : ravissez le bien despauvres. Jésus-Christ dit: pardonnez à ceux qui vous dressentdes embûches et à ceux qui vous offensent; les richesses disentau contraire : à ceux qui ne vous ont nullement offensés,tendez-leur des piéges. Jésus-Christ dit : soyez doux, soyezbons; celles-ci disent au contraire : soyez inhumains, soyez cruels, nefaites aucune attention aux larmes des pauvres, pour nous rendre [298]notre Juge sévère au grand jour de son jugement. En effet,alors toutes nos oeuvres se présenteront à nous, et ces malheureuxque nous aurons outragés, dépouillés et mis ànu, nous fermeront la bouche et nous ôteront toute défense.Si Lazare, à qui le riche n'avait fait aucun tort, mais aussi qu'iln'avait point secouru, fut pour lui, au grand jour, un terrible accusateur,et l'empêcha d'obtenir le pardon de sa dureté, quelle excuse,je vous prie, apporteront ceux qui ravissent le bien d'autrui, au lieude distribuer le leur aux pauvres, et qui renversent la maison de l'orphelin?Si ceux qui ne donnent pas à manger à Jésus-Christlorsqu'il a faim (Matth. XXV, 42), amassent tant de charbons de feu surleurs têtes, ceux qui volent le bien . de leur prochain, qui suscitentmille procès et qui envahissent les richesses de tout le monde,quelle consolation, quelle commisération peuvent-ils espérer?

Chassons donc, mes frères, chassons cette passion. Nous l'arracheronsde nos coeurs, si nous pensons au sort qu'ont eu les hommes avares et injustesqui ont été avant nous et qui sont morts. D'autres ne jouissent-ilspas de leurs richesses, du fruit de leurs travaux, et eux-mêmes nesont-ils pas condamnés à un supplice, à un tourment,à des maux insupportables ? Ne serait-il pas d'une extrêmefolie de se tourmenter pour se charger, dans cette vie, de soins et depeines, et quand nous en sortirons être ensuite livrés àdes supplices, à des tourments insupportables, lors même qu'ilne tient qu'à nous de vivre, même ici-bas, dans les délices?Rien en effet ne procure une si grande joie que l'aumône, qu'uneconscience pure et nette, que de se voir à la mort délivrésde tous maux, et d'acquérir des biens ineffables et infinis. Commele vice, avant même de précipiter dans l'enfer ceux qui s'ylivrent, a coutume de les accabler dès à présent demille peines et de mille travaux; la vertu, de même, avant d'ouvrirla porte du royaume des cieux à ceux qui l'exercent, remplit leurâme de mille délices par la bonne espérance et la joiecontinuelle . qu'elle répand sur toute la vie. Afin donc de nousprocurer cette joie, et dans cette vie, et dans la vie future, exerçons-nousaux bonnes oeuvres ; c'est de cette manière que nous obtiendronsces couronnes immortelles que je vous souhaite, par la grâce et lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLI

LISEZ AVEC SOIN LES ÉCRITURES , PUISQUE. VOUS CROYEZ Y TROUVERLA VIE ÉTERNELLE : ET CE SONT ELLES QUI RENDENT TÉMOIGNAGEDE MOI. — MAIS VOUS NE VOULEZ PAS VENIR A MOI POUR AVOIR LA VIE ÉTERNELLE.(VERS. 39, JUSQU'À LA FIN DU CHAP.)

1. Ayons grand soin, mes très-chers frères, de rechercherles choses spirituelles, et ne croyons pas qu'il nous suffise, pour lesalut, d'y donner une part quelconque de notre [299] application. Si, dansles affaires terrestres de ce monde, nul ne fait de grands profits, lorsqu'ils'y applique mollement et légèrement, à plus forteraison en sera-t-il ainsi dans les choses spirituelles et célestes,parce que celles-ci requièrent et plus de soin et plus de vigilance.Voilà pourquoi Jésus-Christ, quand il renvoie les Juifs auxEcritures, ne les y renvoie pas pour en faire une simple lecture, maispour les étudier avec soin et avec attention. Car il n'a point dit: lisez les Ecritures, mais approfondissez les Ecritures. Pour y découvrirle témoignage qu'elles rendent de lui, il fallait beaucoup chercher,beaucoup travailler. En effet, à l'égard des Juifs, ces témoignagesétaient cachés sous des ombres et des figures. C'est pourcette raison que Jésus-Christ leur commande de fouiller et de creuserdans les Ecritures , afin qu'ils puissent trouver ce qu'elles recèlentdans leur profondeur. Ces témoignages ne sont pas à la surfaceni apparents, ils sont très-profondément cachés commeun trésor. Or, celui qui veut découvrir un trésorprofondément enfoui, ne le trouvera jamais sans beaucoup de soinet de peine. Voilà pourquoi Jésus-Christ, après avoirdit : "Lisez avec soin les Ecritures ", a ajouté : " puisque vouscroyez y trouver la vie éternelle ". Il n'a point dit : vous pouvez,mais, vous croyez y trouver. Par où il leur montre qu'ils ne ferontpas un grand profit, tant qu'ils croiront pouvoir acquérir le salutpar la seule lecture; sans la foi. C'est comme s'il disait : N'admirez-vouspas les Ecritures, ne les regardez-vous pas comme des sources de vie? C'estsur elles maintenant que je me fonde moi-même.;. car ce sont ellesqui rendent témoignage de moi; mais vous ne voulez pas venir àmoi pour avoir la vie éternelle.

Jésus-Christ avait donc raison de dire: " Vous croyez " ; puisqu'ilsne voulaient pas écouter sa doctrine, et qu'ils tiraient vanitéde la lecture simple qu'ils faisaient des Ecritures. Ensuite, de peur qu'onne le soupçonnât de vaine gloire, à cause du grandsoin qu'il avait de se faire connaître, et qu'on ne pensâtque, dans son désir d'inspirer. la foi en lui , il avait en vueses propres intérêts (car il avait cité le témoignagede Jean et celui de Dieu le Père, il avait fait mention de ses oeuvres; et il avait promis la vie éternelle , se servant de toutes ceschoses pour les attirer et les gagner) comme, dis-je, il était croyableque plusieurs le soupçonneraient de rechercher la gloire , voicice qu'il a ajouté, faites-y attention: " Je ne tire point ma gloiredes hommes (41) " ; c'est-à-dire, je n'en ai point besoin ; je nesuis pas de nature à avoir besoin de la gloire qui vient des hommes.Si la lumière du soleil ne reçoit point d'accroissement decelle d'une lampe, moi , je dois avoir bien moins besoin de la gloire humaine.Mais si vous n'en avez point besoin, pourquoi avez-vous apportéces témoignages? " Afin que vous soyez- sauvés ". Jésus-Christl'avait déclaré ci-dessus, ici encore il l'indique par cesparoles: " Afin que vous ayez la vie éternelle ". Il apporte mêmeune autre raison , que voici: " Mais je vous connais : je sais que vousn'avez point en vous l'amour de Dieu (42) ". Comme , sous prétextede zèle et d'amour de Dieu, souvent ils le persécutaient,parce qu'il se prétendait égal à Dieu; comme il savaitaussi qu'ils ne croiraient point en lui, il a voulu les préveniret les empêcher de dire : Pourquoi parlez-vous de la sorte? Je lefais, leur dit-il, pour vous reprendre, parce que ce n'est pas l'amourde Dieu qui vous porte à me persécuter. Car Dieu rend témoignagede moi, et par les oeuvres et par les Ecritures. Si donc, dans la penséeque j'étais contraire à Dieu, auparavant vous me chassiez,vous me persécutiez, maintenant que je vous ai fait connaîtrela vérité, vous devriez vous empresser de venir àmoi, pour peu que vous eussiez d'amour pour Dieu; mais vous ne l'aimezpas véritablement. J'ai dit ces choses pour vous prouver que l'orgueilet la vanité vous animent, et que vous ne. cherchez qu'àcouvrir l'envie que vous me portez. Voilà ce que Jésus-Christdémontre, non-seulement par ce qu'il vient de dire, mais encorepar ce qu'il ajoute ensuite, car il dit: " Je suis venu au nom de mon Père,et vous ne me recevez pas : si un " autre vient en son propre nom, vousle recevrez (43) ". Vous voyez, mes frères, que si partout Jésus-Christdit qu'il a été envoyé, qu'il a reçu du Pèrele pouvoir de juger, et qu'il ne peut rien faire de lui-même, c'estpour ôter tout prétexte à l'endurcissement des Juifs.

Mais de qui dit-il qu'il viendra en son propre nom? De l'Antéchrist,et il démontre la malice et la méchanceté des Juifspar des preuves incontestables. Si c'est effectivement l'amour de Dieuqui vous porte à me persécuter, vous devrez donc, àplus forte raison, [300] persécuter l'Antéchrist. L'Antéchristne vous prêchera pas une doctrine semblable à la mienne; ilne dira pas que: le Père l'a envoyé, ni qu'il vient de sapart et par son ordre. Mais, au contraire, il exercera un empire tyrannique,usurpant ce qui ne lui appartient pas, et s'annonçant comme le Dieude tout l’univers, selon les paroles de saint Paul : " il s'élèveraau-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré,voulant lui-même passer pour Dieu ". (II Thess. II, 4.) Car c'estlà venir en son propre nom. Pour moi, je ne parle pas de même;mais je déclare que je suis venu au nom de mon Père. Or,qu'après un tel aveu, qu'après avoir si manifestement déclaréqu'il était envoyé du Père, ils ne le reçussentpas, cette obstination suffisait seule pour faire voir à tout lemonde qu'ils n'aimaient point Dieu. Et maintenant, par le contraste del'accueil qu'ils devaient faire à l'Antéchrist, il met aujour leur impudente malignité. Car, puisqu'ils ne recevaient pascelui qui se déclarait envoyé de Dieu, et qu'ils devaientadorer celui qui ne connaîtrait point Dieu, mais qui se vanteraitd'être le Dieu de tout l'univers, il était visible que leurspersécutions contre Jésus-Christ partaient de leur envieet dé la haine contre Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ donnedeux raisons de ce qu'il a dit; d'abord, la meilleure : "Afin que voussoyez sauvés, afin que, vous ayez la vie "; mais, sachant qu'ilsriraient et se moqueraient de lui, il leur en expose une seconde, plusforte que celle-là, à savoir, que s'ils ne se soumettentpas et s'ils n'obéissent pas à sa parole, Dieu ne cesserapoint pour cela d'agir en toutes choses selon sa coutume.

2. Saint Paul, parlant prophétiquement de l'Antéchrist, dit : " Dieu leur enverra une opération d'erreur, afin que ceuxqui, au lieu d'ajouter foi à la vérité, ont consentià l'iniquité,soient tous condamnés ".(II Thess. II,11, 12.) Le Sauveur ne dit pas que l'Antéchrist viendra; mais "s'il vient ", s'abaissant ainsi à la portée de ses auditeurs;leur iniquité n'était pas encore arrivée àson comble; c'est pourquoi il a tu la raison de cet avènement..Mais saint Paul l'a ouvertement déclarée polir ceux qui sontintelligents : c'est l'Antéchrist qui ôte aux Juifs touteexcuse. Jésus-Christ découvre ensuite la cause de leur incrédulité,en disant : "Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloireque vous vous donnez les uns aux autres, et qui ne recherchez point lagloire qui vient de Dieu seul ? (44) " Par où il montre encore qu'ilsn'avaient pas en vue les intérêts de Dieu, mais qu'ils couvraientde ce prétexte leurs propres passions. Ils étaient, en effet,si éloignés de faire ce qu'ils faisaient pour la gloire deDieu, qu'ils recherchaient moins sa gloire que celle des hommes: Commentauraient-ils donc conçu un si grand zèle pour la gloire deDieu, eux qui la méprisaient si fort; qu'ils lui préféraientmême la gloire humaine? Puis, après avoir dit que les Juifsn'avaient point d'amour de Dieu, et le leur avoir prouvé par deuxraisons: l'une, par ce qu'ils avaient fait contre lui; l'autre, par cequ'ils feraient pour l'Antéchrist, et leur avoir démontréclairement qu'ils étaient indignes de tout pardon, Jésus-Christfait comparaître Moïse pour prononcer contre eux une nouvelleaccusation.

" Ne pensez pas que ce soit moi qui vous doive accuser devant le Père: vous avez un accusateur, qui est Moïse, en qui vous espérez(45).

" Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, parce quec'est de moi qu'il a écrit (46).

" Que si vous ne croyez pas ce qu'il a écrit; comment croirez-vousce que je vous dis? (47) ". C'est-à-dire, dans ce que vous faitescontre moi, c'est Moïse que vous outragez avant moi : le refus quevous faites de croire atteint Moïse plus que moi-même. Vousvoyez de quelle manière il les pousse jusque dans leurs retranchements;et leur ôte tout moyen de justification. Lorsque vous me persécutiez,vous alléguiez l'amour que vous avez pour Dieu? Or, j'ai fait voirque c'est la haine de Dieu qui vous a poussés à agir de lasorte. Vous m'accusez de ne point garder le sabbat et de violer la loi? Je me sais justifié de cette accusation. Vous assurez que vousmarquez votre fidélité à Moïse dans ce que vousavez la hardiesse de faire contre moi? Et moi je montre que c'est làprincipalement en quoi vous désobéissez à Moïse.Et tant s'en faut que je m'oppose à la loi ; que vous n'aurez pointd'autre accusateur que celui-là même qui vous a donnéla loi. Comme donc, parlant des Ecritures , Jésus-Christ disait: " Vous croyez y trouver la vie éternelle " ; maintenant de même,parlant de Moïse, il dit : "En qui vous espérez " : oùl'on voit que le Sauveur les [301] prend en tout par leurs propres paroles.Et par où saurons-nous, diront les Juifs, que Moïse doit êtrenotre accusateur, et que vous ne parlez pas en l'air? Qu'y a-t-il de communentre vous et Moïse? vous n'avez point gardé le sabbat qu'ila ordonné de garder: comment donc se portera-t-il pour accusateurcontre nous? Et comment, prouverez-vous que nous croirons en un autre quiviendra en son propre nom? Toutes ces choses. vous les dites sans témoinset sans preuves. Bien au contraire, elles trouvent toutes leurs preuvesdans ce que j'ai dit ci-dessus : puisque, par mes oeuvres, par le témoignagede Jean, par celui du Père, il est évident et certain quec'est Dieu qui m'a envoyé, sûrement il l'est aussi que Moïsesera votre accusateur. En effet, qu'a dit Moïse? " S'il vient quelqu'unqui fasse des prodiges et des miracles, qui amène à Dieu,et qui prédise véritablement l'avenir, ne faudra-t-il pasle croire? (Deut. XIII, 1.) Jésus-Christ n'a-t-il pas fait toutesces choses? Il a opéré de vrais miracles dont on ne peutcontester la vérité, il a attiré tous les hommes àDieu, il a confirmé ses prédictions par l'accomplissementdes choses qu'il a prédites. Mais où est la preuve que lesJuifs croiront à un autre? En ce qu'ils ont haï et persécutéJésus-Christ. Ceux qui. se déclarent contre celui qui vientavec l'aveu de Dieu recevront sans doute celui qui est son ennemi. Au reste,si le Sauveur, après avoir dit : " Ce n'est pas d'un homme que jereçois le témoignage ", cite maintenant Moïse, ne. vousen étonnez pas, ce n'est point à Moïse qu'il renvoieles Juifs,, mais à la sainte et divine Ecriture : et parce qu'ilsla craignaient moins que leur législateur, il le leur présenteen personne comme leur accusateur, pour leur inspirer plus de crainte etd'effroi. Après quoi il réfute un à un tous leursdiscours.

Donnez à ceci, mes frères, toute votre attention : lesJuifs disaient qu'ils persécutaient Jésus pour l'amour deDieu; et Jésus-Christ leur montre que c'est par haine de Dieu qu'ilsle persécutent. Les Juifs se vantaient d'être attachésà Moïse, et le Sauveur leur prouve que leur persécutionvenait de ce qu'ils ne croyaient point à Moïse;, car s'ilsétaient zélés pour la loi, ils devaient recevoir celuiqui accomplissait la loi. S'ils aimaient Dieu, ils auraient dû croireà celui qui attirait à Dieu; s'ils croyaient à Moïse;il fallait qu'ils adorassent celui qu'il a lui-même prédit.Puisqu'avant de refuser de me croire, vous avez refusé de croireà Moïse; que maintenant vous me chassiez, moi qu'il vous aannoncé; c'est de quoi on ne doit nullement s'étonner. Commedonc Jésus-Christ fait voir que ceux qui admiraient Jean le méprisaienteux-mêmes en se déclarant contre lui, Jésus, et lepersécutant; de même, il prouve que ces mêmes Juifs,lorsqu'ils s'imaginaient croire Moïse, ne le croyaient point; et ilretorque contre eux tout ce qu'ils alléguaient pour se justifier.Je suis si éloigné, dit-il, de vous détourner de laloi; que j'appelle à témoin contre vous votre législateurmême. Jésus-Christ déclare donc que les Ecritures rendentce témoignage : mais où? il ne le marque pas, et c'est pourleur inspirer plus de crainte et de terreur, et les engager à chercher,à examiner et à l'interroger. S'il leur avait marquéles endroits, sans qu'ils l'eussent demandé, ils auraient rejetéle témoignage. Mais pour peu qu'ils fissent attention à ceque leur disait Jésus-Christ, avant toutes choses -ils l'interrogeraientet s'instruiraient auprès de lui. Voilà pourquoi, non-seulementil leur donne des preuves et des témoignages clairs et évidents,mais souvent aussi il leur fait des reproches et des menaces, pour lesramener du moins par la crainte : et cependant ils gardent le silence.Telle, en effet, est la malice.: quoi qu'on dise ou qu'on fasse, elle nechange point, elle conserve toujours son venin.

3. C'est pourquoi il faut, mes frères, se dépouiller detoute malice et se garder d'user d'artifice et de déguisement. "Car Dieu en" voie ", dit l'Ecriture, " des voies perverses " aux pervers". (Prov. XXI, 8, LXX.) Et : " L'Esprit-Saint, qui est le maîtrede la science, fuit le déguisement, et il se retire des penséesqui sont sans intelligence ". (Sag. I, 5.) Rien ne rend l'homme si fouque la malice. Un fourbe, un homme pervers, ingrat (car tout cela tientà la malice), un homme qui persécute ceux qui ne l'offensentpas, qui emploie contre eux l'artifice et le déguisement, ne donne-t-ilpas les marques d'une extrême folie.

Rien, au contraire, n'inspire plus de prudence que la vertu : elle rendl'homme reconnaissant , honnête , miséricordieux , doux ,humble , modeste : c'est elle qui produit toutes les sortes de biens. Etqu'est-il de plus [302] sage que celui dont l'âme est dans de siheureuses dispositions? En .effet, la vertu est véritablement lasource et la racine de la prudence : la malice au contraire est la fillede la folie. L'homme superbe, arrogant et colère, n'est infectéde tous ces maux que parce que la prudence lui manque. C'est pourquoi leprophète disait : " Ma chair est toute malade.... mes plaies ontété remplies de corruption et de pourriture, à causede mon extrême folie " (Ps. XXXVII, 3, 5) : par où il montreque le péché, de quelque nature qu'il soit, naît deda folie ; et que celui qui est doué de vertu et qui craint Dieu, est le plus sage de tous les hommes. Voilà pourquoi le Sage dit: " La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ". (Prov.1, 7.) Or, si celui qui craint Dieu possède la sagesse, le méchant,qui ne le craint point, en est donc absolument. dépourvu : et puisqu'ilest privé de la vraie sagesse, il est le plus fou de tous les hommes.Cependant, plusieurs respectent les méchants comme pouvant leurnuire et leur faire du mal, et ils ne voient pas, ils ne comprennent pas,qu'il. les faut regarder comme les plus malheureux de tous les hommes,parce que c'est dans leur propre sein qu'ils plongent leur épée,lorsqu'ils croient en frapper les autres : signe visible d'une étrangefolie, que de se percer soi-même, sans le savoir, et dé setuer, en pensant faire du mal à autrui.

Voilà pourquoi saint Paul. qui savait parfaitement que lorsquenous voulons frapper les autres, nous nous tuons nous-mêmes, disait:" Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt les injustices? Pourquoi nesouffrez-vous pas plutôt qu'on vous trompe? " (1 Cor. VI, 7.) Carcelui qui n'offense personne n'est point offensé, et celui qui nefait point de mal n'en reçoit point : je :d soutiens , quoique celapuisse paraître une énigme et un paradoxe à la fouleincapable de raisonner: Sachant cela, mes frères, disons malheureux,et plaignons, non ceux qui sont offensés et outragés, maisceux qui offensent et qui outragent. C'est véritablement se fairetort à soi-même que d'attaquer Dieu et lui déclarerla guerre, d'ouvrir la bouche à mille accusateurs, et de se faireune mauvaise réputation en ce monde, en se préparant déssupplices immenses dans l'autre : comme, au contraire, souffrir courageusementles injures et les outrages , c'est de quoi se rendre Dieu propice et favorable,et s'attirer la pitié, l'approbation et les louanges de tout lémonde : ceux donc qui donnent un si grand et si bel exemple de philosophiechrétienne , seront illustres et célèbres en cettevie, et ;en l'autre ils jouiront des biens éternels, que je prieDieu de nous accorder à tous; par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLII

JÉSUS S'EN ALLA ENSUITE AU DELÀ DE LA MER DE GALILÉE,QUI EST LE LAC DE TIBÉRIADE. — ET UNE FOULE DE PEUPLE LE SUIVAIT,PARCE QU'ILS VOYAIENT LES MIRACLES QU'IL FAISAIT SUR LES MALADES. — JÉSUSMONTA DONC SUR UNE MONTAGNE , ET S'Y ASSIT AVEC SES DISCIPLES. — OR, LAPÂQUE DES JUIFS APPROCHAIT. VERS. 1, 2, 3, 4, DU CHAP. VI, JUSQU'AUVERS. 15.)

1. Ne tenons point tête aux méchants, mes très-chersfrères, mais apprenons à laisser le champ libre àleurs attaques contre nous, autant du moins que nous le pourrons sans compromettrenotre vertu; c'est ainsi qu'on arrête et qu'on rend inutile touteleur fureur. Et comme un dard, s'il choque contre un corps dur et solide,revient avec une grande impétuosité sur celui qui l'a décoché; et, comme il perd aussitôt sa violence et toute sa force, si, quoiqueviolemment lancé , il ne rencontre rien qui ait de la fermetéet de la résistance : de même les hommes colères etemportés deviennent plus furieux, lorsque nous leur résistons;et si nous cédons, aussitôt leur fureur s'apaise. Voilàpourquoi Jésus-Christ, lorsque les pharisiens eurent appris qu'ilavait à sa suite plus de disciples que Jean, et qu'il baptisaitplus que lui, s'en alla en Galilée pour étouffer leur jalousie,et par sa retraite il calma la fureur qu'avait sans doute alluméedans leur coeur l'envie qu'ils lui portaient. De retour en Galilée,il ne va point aux mêmes lieux où il avait étéauparavant. Il ne vint point à Cana, mais il fut au-delàde la mer. Une grande foule de peuple le suivait pour contempler ses miracles.Quels miracles? Pourquoi saint Jean ne les raconte-t-il pas? Parce quecet évangéliste a rempli la plus grande partie de son livredes prédications de Jésus-Christ. En effet, dans l'histoired'une année entière et même de la fête déPâques, il ne fait mention d'aucun autre miracle que de la guérisondu paralytique et du fils de l'officier ; parce qu'il n'a pas voulu toutrapporter, et certainement il ne l'aurait pas pu; il s'est donc contentéde rapporter une faible partie des grandes oeuvres que Jésus-Christa opérées.

" Et une grande foule de peuple le suivait ", dit-il, " parce qu'ilsvoyaient les miracles qu'il faisait ". Ce peuple ne suivait pas Jésuspar une foi pure et ferme : il se laissait plutôt entraînerpar la curiosité de voir des miracles que par amour pour l'admirabledoctrine qu'ils avaient entendu prêcher: ce qui montre une âmegrossière; car, dit l'apôtre : " Les " miracles sont, nonpour les fidèles, mais pour les infidèles ". (I Cor. XIV,22.) Mais le peuple, dont parle saint Matthieu, n'était pas de même,écoutez ce qu'il en dit : " Ils étaient " tous dans l'admirationde sa doctrine, parce " qu'il les instruisait comme ayant autorité". (Matth. XVII, 28, 29.) Pourquoi Jésus monta-t-il sur une montagneet s'y assit-il avec ses [304] disciples? C'est à cause du miraclequ'il allait faire. Mais que les disciples y soient montés seuls,c'est la faute du peuple qui ne l'avait pas suivi. Au reste, Jésus-Christn'est pas monté sur une montagne pour cette unique raison, maisencore pour nous apprendre à fuir la foule et le tumulte, et montrerque la solitude est propre à l'étude de la sagesse. Souventaussi Jésus se retirait seul sur une montagne, et y passait toutela nuit en oraison (Luc, VI, 12) , pour nous enseigner que celui qui veuts'approcher de Dieu, doit avoir l'esprit libre, exempt de tout troubleet de toute dissipation; et chercher un lieu paisible et tranquille.

" Or, le jour de Pâques, qui est là grande fête desJuifs, était proche ". Pourquoi, direz-vous, Jésus ne serendit-il pas à cette fête, et lorsque tous allaient àJérusalem, pourquoi fut-il en Galilée, non seul, mais accompagnéde ses disciples; et de là à Capharnaüm? C'est qu'ilprenait l'occasion de la méchanceté des Juifs, pour abolirpeu à peu la loi.

" Jésus ayant levé les yeux, vit une grande foule de peuple(5) ". Ici Jésus-Christ nous fait connaître qu'il ne ;s'estjamais assis avec ses disciples, sans une raison particulière; commede leur parler, de les instruire avec plus d'attention, et de se les attacher:en,quoi nous voyons le grand ,soin que sa divine Providence en avait, etcombien il s'abaissait pour: se proportionner à leur faiblesse.Ils étaient assis tous ensemble, saris doute les yeux fixésles uns sur lés autres. Ensuite " Jésus regardant, vit unegrande foule de peuple qui, venait à lui ". Les autres évangélistes,marquent que les disciples, s'approchant de Jésus, l'avaient priéet conjuré de ne les, pas renvoyer, à jeun. Saint Jean ditque Jésus-Christ s'adressa à Philippe. Je tiens pour vraisl'un et l'autre rapport, mais ces choses ne sont point arrivéesdans le même temps; l'une a précédé l'autre,et les faits relatés sont différents. Pourquoi donc s'est-iladressé à Philippe? Jésus-Christ savait qui, de sesdisciples avait lé plus besoin d'instruction: et c'est Philippequi dit à Jésus: " Montrez-nous votre Père, et ilnous suffit ". (Jean, XIV, 8.) C'est pourquoi il l'instruit auparavantde ce qu'il va faire : s'il eût tout simplement opéréle miracle, et sans l'y préparer, il ne lui aurait pas paru si grand.Il a donc sain de lui faire d'abord avouer sa disette, afin qu'il connaissemieux la grandeur du miracle. Faites attention à sa réponse:" Où trouverons-nous tout le pain qu’il faut pour donner àmanger à tout ce monde? " Le Seigneur fit de même, dans l'ancienneloi, à l'égard de Moïse, et,cela avant d'opérerle miracle qu'il voulait faire : " Que tenez-vous à la main? :"(Exod. IV, 2), lui dit-il. Comme les miracles qui arrivent inopinémentet tout à coup, font facilement oublier ce qui s'est passéauparavant, Jésus-Christ rend Philippe attentif en lui faisant premièrementsentir et confesser sa disette; afin qu'ensuite son étonnement nelui fasse pas perdre le souvenir de ce qu'ira lui-même reconnu etdéclaré, et que la comparaison qu il fera lui montre toutela grandeur du miracle. Voilà aussi ce qui arriva en cette occasion.Philippe, à la question que lui fait Jésus-Christ, répond: " Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffiraitpas pour en donner à chacun tant soit peu (7). Mais Jésusdisait ceci pour le tenter, car il savait bien ce qu'il devait faire (6)".Que signifie cette parole : " Pour le tenter? Jésus-Christ ignorait-ilce que répondrait Philippe? Non, c'est ne qu'on ne peut dire.

2. Quel est donc le sens de cette parole? Nous pouvons l'apprendre deslivres de l'Ancien Testament, où on lit: "Après cela Dieutenta Abraham, et lui dit : Prenez Isaac, votre fils unique, pour qui vousavez tant d'affection ", (Gen. XXII,1, 2.) Car Dieu ne dit point cela poursavoir si Abraham obéirait ou s'il n'obéirait pas, " luiqui connaît toutes choses avant.

même qu'elles soient faites ". (Dan. XIII, 42.), Mais, en l'unet l'autre endroit, Dieu parle à la manière des hommes, commelorsque l'Ecriture dit,: " Dieu pénètre. le fond du coeur.". (Rom. VIII, 27), elle n'attribue pas à Dieu une ignorance, maisune exacte et parfaite connaissance ; ainsi, lorsqu'elle dit : " Dieu tendre" ; cela ne signifie autre chose, sinon que le Seigneur connut exactement,ou bien on peut encore dire que Dieu les rendit plus fermes dans la foi,en donnant alors à Abraham , et maintenant à Philippe, uneplus grande connaissance du miracle par la demande même qu'il leurfit. C'est pourquoi l'évangéliste, de crainte que, la simplicitéde, ces paroles ne vous inspirât d'absurdes sentiments, a ajouté: " Car il savait bien ce qu'il " devait faire ". D'ailleurs , il fautpartout remarquer le soin que prend l'évangéliste de. réprimertous les mauvais soupçons. De même qu'en cet endroit il asoin de prévenir- la fausse [305] opinion que les Juifs pouvaientconcevoir, en disant : " Car il savait bien ce qu'il devait faire," ; demême, lorsqu'il dit plus haut les Juifs le persécutaient "parce que non seulement il ne gardait pas le sabbat, mais qu'il disaitmême que Dieu était son Père, se faisant ainsi égalà Dieu " (Jean, V, 18); si ce n'eût été làle sentiment que Jésus-Christ lui-même voulait qu'on eûtde lui et qu'il avait établi et confirmé par ses oeuvres,il n' aurait pas manqué de relever l'erreur. En effet, si dans ceque Jésus-Christ dit de lui-même, l'évangélistecraint les mauvaises interprétations et va au-devant des faussesidées qu'on pouvait se former; à plus forte raison, dansce que les autres disaient de lui, a-t-il dû craindre de laisserpasser des erreurs sans les signaler. Si donc, en cet endroit, il n'a riendit, c'est qu'il savait que ces paroles exprimaient la pensée deJésus-Christ et sa volonté éternelle. Voilàpourquoi saint Jean ayant dit " Se faisant égal à Dieu ",n'a point ajouté de correctif, parce que l'opinion des Juifs n'étaitpoint fausse, et qu'en cela ils avaient de Jésus-Christ le vraisentiment qu'ils en devaient avoir, ses oeuvres établissant et démontrantcette égalité.

Lors donc que Jésus eût interrogé Philippe, " André,frère de Simon Pierre, dit (8) : Il y a ici un petit garçonqui a cinq pains d'orge et " deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour"tant de gens? (9) ". André a de plus grands sentiments que Philippe,et cependant il n'a pas tout à fait compris l'intention de Jésus-Christ.D'ailleurs , je crois qu'il n'a point

parlé ainsi au hasard, mais qu'avant appris les miracles desprophètes, comme celui d'Elisée dans la multiplication despains (IV Rois, IV, 42), il conçut quelques sentiments plus élevés,sans atteindre toutefois le sommet. Pour nous, mes frères, qui aimonsla bonne chère, remarquons ici quelle était la nourriturede ces hommes admirables, combien elle était simple par la qualitéet le nombre des mets, et tâchons de les imiter en cela. Ce qu'Andrédit ensuite marque beaucoup de grossièreté, car àces paroles : Un petit garçon a cinq pains d'orge, il ajouta: "Mais qu'est-ce "que cela pour tant de gens? " Il pensait apparemment quecelui qui opérait des miracles ferait peu de choses de peu et beaucoupde beaucoup. Mais c'est en quoi il se trompait, car il était aussifacile à Jésus de produire une grande abondance avec beaucoupqu'avec peu, car il n'avait nullement besoin d'avoir la matièreentre ses mains. Mais de peur qu'on ne crie qu'il n'était pas convenableà sa sagesse de faire usage des créatures, comme l'ont follementenseigné les marcionites, il s'est expressément servi deschoses créées pour opérer des miracles. Lors doncque ces deux disciples avaient perdu toute espérance, Jésus-Christfait le miracle. De cette manière , après qu'ils eurent reconnuet confessé la difficulté de trouver la quantité depains qu'il fallait pour donner à manger à cette foule depeuple, le miracle, leur fut plus avantageux et plus profitable, en leurfaisant connaître la vertu et la puissance de Dieu. Et comme ce miracleétait de la nature de ceux que les prophètes avaient opéré,quoique Jésus-Christ ne le produisît pas de même qu'euxet qu'il fît précéder l'action de grâces, depeur toutefois que ces personnes simples et faibles ne tombassent dansquelque soupçon et dans quelque doute, voyez, mes frères,comment il prend tous les moyens pour élever leur esprit et leurfaire sentir la différence. Lorsque les pains ne paraissaient pointencore , c'est alors même qu'il fait le miracle, afin que vous sachiezque ce qui n'est point, comme ce qui est, lui est également soumis,ainsi que :le déclare saint Paul : " Dieu appelle ce qui n'est pointcomme ce qui est ". (Rom. IV, 17.) Comme si déjà la tableétait préparée et le repas servi, Jésus-Christordonne sur-le-champ qu'on les fasse asseoir et voilà par oùil élève l'esprit de ses disciples. Mais la preuve que lademande qu'il leur avait faite leur avait été utile, c'estqu'aussitôt ils obéirent; ils ne furent point troublés,ils ne dirent pas : Qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi commandez-vousqu'on les fasse asseoir, lorsqu'on ne voit rien à manger ? Ainsi,les disciples, avant de voir le miracle, commencèrent à croire,eux qui au commencement ne croyaient pas de même et qui disaient:" Où achèterons-nous des pains? " Ou plutôt mêmeils firent asseoir le peuple avec joie.

Mais d'où vient que Jésus-Christ, avant de guérirle paralytique, de ressusciter un mort, de calmer la mer, ne prie point,et qu'ici il prie lorsqu'il va multiplier les pains? C'est pour nous apprendrequ'avant de manger, il faut rendre grâces à Dieu. Au reste,c'est dans les plus petites choses que Jésus-Christ a [306] coutumede rendre ainsi grâces à Dieu, afin de vous apprendre quece n'est pas par nécessité qu'il le fait, car s'il avaiteu besoin de le faire, il l'aurait plutôt fait dans les grandes oeuvresqu'il a opérées. Mais celui qui les a produites avec cettesuprême autorité, on ne peut douter que, dans les autres,il n'agit ainsi par condescendance.

3. De plus, ici était présente une grande foule de peupleà qui il fallait persuader qu'il était envoyé de Dieu.Voilà pourquoi, lorsque Jésus-Christ opère quelquemiracle en particulier, il ne fait point d'action de grâces; maiss'il le produit en présence -de plusieurs, il en fait pour ôterle soupçon qu'il était ennemi dé Dieu et contraireau Père. " Et il distribua les pains et les poissons à ceuxqui étaient assis, et ils furent rassasiés (11) ". Remarquezla différence qu'il y a entre le serviteur et le maître :les serviteurs, recevant la grâce avec mesure, faisaient aussi leursmiracles; mais Dieu, agissant avec un pouvoir absolu, opère touteschoses avec un luxe de puissance.

" Il dit à ses disciples : Amassez les morceaux qui sont restés.Ils les ramassèrent et " remplirent douze paniers (12 et 13) ".Jésus-Christ ne fit pas amasser les morceaux par affectation etpar vanité, mais afin qu on ne regardât pas le miracle commeune illusion et un prestige, et c'est aussi pour cela qu'il créede nouveau, en se servant de la matière qu'il à sous sa main.Pourquoi Jésus-Christ a-t-il fait distribuer le pain par ses disciples,et non par le peuple? Parce que ce sont principalement eux qu'il voulaitinstruire, eux qui devaient être les docteurs de tout le monde. Lepeuple ne devait pas encore tirer un grand fruit des miracles; en effet,ils oublièrent aussitôt celui-ci, et ils en demandèrentun autre. Mais les disciples en devaient beaucoup profiter, et aussi cene fut point là un faible sujet de condamnation pour Judas, quiavait porté un panier comme les autres. Or, que, ce soit pour leurinstruction que Jésus-Christ ait fait cela, l'allusion qu'il y fitensuite le montre clairement; car il leur dit : " Ne vous souvient-il pointencore du nombre des paniers que vous avez emportés ? " (Matth.XVI, 9.) Et c'est aussi pour la même raison que le nombre des paniersfut égal à celui des disciples. Mais dans le second miracle,comme ils étaient déjà instruits, il ne resta quesept corbeilles. Pour moi, dans ce miracle, je n'admire pas seulement lamultiplication des pains, mais, avec cette quantité de morceaux,j'admire ce juste nombre de paniers, et le soin qu'eut Jésus-Christqu'il n'en restât ni plus ni moins, mais précisémentce qu'il voulut, prévoyant la consommation qui serait faite, signevisible d'une puissance ineffable. Ces morceaux confirmèrent donc-lemiracle, en prouvant, et qu'il n'y avait point là de prestige nid'illusion, et que le repas avait laissé des restes. Le miracledes poissons, Jésus-Christ le fit alors des poissons mêmesqu'on lui avait présentés; mais. après sa résurrection,il n'employa plus de matière. Pourquoi? pour nous apprendre ques'il s'était servi dans cette occasion d'une chose déjàcréée, ce n'était pas qu'il eût besoin de matièreni d'éléments, mais que c'était uniquement pour fermerla bouche aux hérétiques (1).

" Le peuple disait : C'est là vraiment le prophète (14)". O prodige de la gourmandise ! Jésus-Christ avait fait une infinitéde miracles plus admirables que ceux-ci, et ils n'ont reconnu et confesséqu'il était le prophète (2), qu'après qu'ils eurentété rassasiés. Mais notre récit prouve évidemmentqu'ils étaient dans l'attente de quelque grand et excellent prophète.En effet, les uns disaient : " N'êtes-vous pas le prophète?" les autres: " Il est le prophète. Mais Jésus sachant qu'ilsdevaient ".venir l'enlever pour le faire roi, s'enfuit encore sur la montagne(15) ". Ah ! qu'il est grand le tyrannique empire de la gourmandise! Quellelégèreté d'esprit1 ils ne vengent plus la loi, ilsne se mettent plus en peine de la violation du sabbat. Ils ne sont plusemportés du zèle de l'amour de Dieu; leur ventre est plein,ils ont tout oublié ; le voilà maintenant, leur prophète,et ils vont le couronner roi : mais Jésus-Christ s'enfuit. Pourquoi?Pour nous apprendre à mépriser les dignités, et nousfaire connaître qu'il n'a nul besoin des choses terrestres: Celuiqui, venant au monde, a cherché la simplicité en tout, dansle choix d'une mère, d'une maison, d'une patrie, dans son éducation,dans ses habits, ne devait pas se rendre illustré par les chosesde la terre : il était grand et illustre par les choses qu'il a,apportées du ciel, par les anges, par l'étoile,

1. " Hérétiques ". Les marcionites, les manichéenset leurs sectateurs.

2. " Le Prophète ". C'est-à-dire le prophète attendu,prédit, annoncé par Moïse. (Deut. XVIII, 15.)

307

par la voix que le Père a fait retentir, par le témoignagede l'Esprit-Saint, par les prophètes qui longtemps auparavant l'avaientannoncé. Sur la terre, tout était bas, tout étaitvil, afin que sa puissance en éclatât davantage. De plus,il est venu pour nous enseigner que nous devons mépriser les chosesprésentes, et ne point admirer ce qui paraît brillant en cettevie, mais nous en moquer et n'aimer que les biens à venir. En effet,celui qui admire les choses de ce monde n'admirera point celles du ciel.Voilà pourquoi Jésus-Christ disait à Pilate : " Monroyaume n'est pas de ce monde " (Jean, XVIII , 36), afin qu'il ne parûtpas se servir d'une crainte ni d'une puissance humaine pour persuader soninnocence. Pourquoi donc le prophète dit-il : " Voici votre roiqui vient à vous plein de douceur; il est monté sur l'ânonde celle qui est sous le joug? " (Zach. IX, 9; Matth. XXI, 5.) Le prophèteparle du royaume céleste et non pas de celui de la terre. C'estpourquoi Jésus-Christ disait encore : " Je ne tire point ma gloired'un homme ". (Jean , V, 41.)

4. Apprenons donc, mes très-chers frères, à mépriserles dignités humaines, bien loin de les désirer. Nous sommesélevés à une grande et haute dignité; c'estun outrage, une moquerie et une vraie comédie que de lui comparerles dignités, les honneurs de ce monde : de même que les richessesde la terre, si vous les comparez à celles du ciel, sont la pauvretémême, et cette vie sans l'autre, une mort : " Laissez aux morts ",dit Jésus-Christ, " le soin d'ensevelir leurs morts" (Matth. VIII,22) ; de même aussi cette gloire, si on la compare à cellequi nous attend, n'est qu'une honte, une risée, un jeu. Ne la .recherchezdonc pas. Si ceux qui la donnent sont plus vils et plus méprisablesque l'ombre et qu'un songe, la gloire elle-même l'est bien plus encore." La gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe ". (I Pierre, I, 24.)Est-il rien de plus vil que la fleur de l'herbe? Mais quand cette gloireserait de longue durée, quel profit, quel avantage l'âme enretirerait-elle ? Aucun : au contraire, elle nuit extrêmement, ellenous asservit, nous rend ses valets et de pire condition que les esclaves,des valets forcés de servir, non un seul maître, mais deux,trois et mille qui commandent tout à la fois des choses différentes.Combien n'est-il pas plus avantageux d'être libre que d'être

esclave? d'être libre de la servitude des hommes, et d'obéiraux commandements de Dieu ? Enfin, vous voulez aimer la gloire, aimez-la;mais aimez la gloire immortelle : elle est plus brillante et beaucoup plusutile. C'est au prix de votre salut que le monde vous rend son admiration;mais Jésus-Christ vous donne le centuple de tout ce que vous luidonnez, et encore y ajoute-t-il la vie éternelle. Que vaut-il doncmieux : être l'admiration de la terre on du ciel; des hommes ou deDieu? Pour votre perte ou pour votre profit? Etre couronné pourun jour ou pour des siècles sans fin ?

Donnez à l'indigent et non à ce baladin, de peur qu'avecvotre argent vous ne perdiez aussi son âme. Lorsque vous allez curieusementet fort mal à propos le voir danser, vous êtes responsablede sa perte. Si ces malheureux savaient que leur art ne leur sera d'aucunprofit, déjà depuis longtemps ils l'auraient abandonné: mais lorsqu'ils vous voient accourir, applaudir, ouvrir votre bourseet épuiser toutes vos richesses pour les enrichir, encore qu'ilsne voulussent plus s'obstiner dans leur métier, l'appétitdu gain les y tient attachés. S'ils savaient que personne ne prendraplaisir à leurs exercices, le profit cessant, vite ils quitteraientle métier; mais comme ils se voient admirés, l'approbationpublique est une amorce qui les séduit.

Cessons de faire d'inutiles dépenses : apprenons en quoi et quandil faut dépenser : craignons d'irriter la colère de Dieu;et en amassant par où il n'est pas permis d'amasser, et en répandantoù il ne le faut point. De quelle vengeance n'êtes-vous pasdigne lorsque, laissant là le pauvre, vous donnez à une prostituée?Et quand même vous ne lui donneriez qu'un argent bien acquis, récompenserle crime et honorer ce qui mérite punition, n'est-ce pas làun grand péché? Mais si vous dépouillez l'orphelinet frustrez la veuve pour encourager l'incontinence, songez au feu queDieu allumera pour punir une action si abominable. Ecoutez ce que dit saintPaul: " Ceux qui font ces choses sont dignes de mort; et non-seulementceux qui les font, mais aussi quiconque approuve ceux qui les font ". (Rom.I, 32.) Peut-être nos réprimandes sont-elles trop dures ettrop fortes, mais notre silence même ne vous préserveraitpas des supplices préparés pour ceux qui ne se [308] corrigentpoint. A quoi bon flatter de douces paroles ceux qui sont menacésd'un supplice effectif? Vous louez ce danseur, vous l'applaudissez, vousl'admirez, donc vous êtes pire que lui. Lui, sa pauvreté semblel'excuser, si elle ne le justifie pas; mais vous, vous ne pouvez pas mêmenous apporter cette excuse. Lui, si je l'interroge et lui dis: Pourquoiavez-vous laissé de côté les autres arts pour en exercerun qui est impur et exécrable, il me répondra : C'est parceque, moyennant un petit travail, je puis beaucoup gagner. Mais vous, sije vous demande pourquoi allez-vous applaudir un homme sans moeurs, quivit pour la perte d'une infinité de gens? vous ne pourrez pas avoirrecours à une pareille excuse vous serez forcé de baisserles yeux, et vous rougirez malgré vous. Que si, même devantnous, vous êtes hors d'état de vous justifier, lorsque leterrible et redoutable Juge paraîtra assis à son tribunal,lorsqu'il nous faudra rendre compte, et de nos pensées et de nosactions, comment pourrons-nous subsister? De quels yeux regarderons-nousnotre juge? Que dirons-nous? Quelle défense apporterons-nous? Quelleexcuse bonne ou mauvaise aurons-nous à donner? Dirons-nous que nousavons été six spectacle pour y faire de la dépense,pour le plaisir que nous y trouvions, pour la ruine de ceux que nous faisonspérir par cet infâme métier? Sûrement nous nepourrons rien répondre, mais nous serons infailliblement condamnésà un supplice qui ne finira jamais, qui durera éternellement.Dès maintenant prenons garde de ne pas tomber dans ce malheur, afinque; sortant de cette vie avec une bonne espérance, nous obtenionsles biens éternels que je vous souhaite, par la grâce et lamiséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel etavec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XLIII

LORSQUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DESCENDIRENT AU BORD DE LAMER ET MONTÈRENT SUR UNE BARQUE, POUR PASSER AU DELA DE LA MER,VERS CAPHARNAÜM. IL ÉTAIT DÉJÀ NUIT QUE JÉSUSN'ÉTAIT PAS ENCORE VENU A EUX. — CEPENDANT LA MER COMMENÇAITA S'ENFLER A CAUSE DU GRAND VENT QUI SOUFFLAIT. (VERS. 16, 17, 18, JUSQU'AUVERS. 26.)

1. Ce n'est pas seulement quand Jésus-Christ est, de corps, auprèsde ses disciples, qu'il s'occupe d'eux, c'est encore lorsqu'il est absentet même fort éloigné. Sa toute-puissance lui permetde produire des effets pareils dans les conjonctures les plus différentes.Remarquez, par exemple, ce qu'il fait ici : ayant laissé ses disciples, il gravit la montagne. Le Maître étant absent, les disciples,sur le tard, descendirent au bord de la mer et demeurèrent là[309] jusqu'au soir à attendre qu'il revînt; lorsque le soirfut venu, dans l'inquiétude et l'impatience où ils étaient,ils cherchèrent avec empressement leur cher Maître, tant leurâme était embrasée du feu de son amour. Ils ne disentpas: Le soir est venu, la nuit approche, maintenant où irons-nous?Ce lieu est dangereux, l'heure est périlleuse : inspiréspar leur ardente affection, ils montent dans une barque. Et ce n'est passans raison que l'évangéliste indique le temps, c'est pourmontrer l'ardeur de leur amour. Pourquoi donc Jésus s'était-iléloigné de ses disciples ? ou plutôt pourquoi paraît-ilde nouveau tout seul, marchant sur la mer? Premièrement, pour leurapprendre combien il était triste et dangereux pour eux d'êtreseuls et séparés de lui, et pour enflammer davantage leurcoeur; en second lieu; pour leur montrer sa puissance. Comme Jésus-Christne les instruisait pas seulement en public avec tout le peuple, mais encoreen particulier, de même aussi il faisait pour eux des miracles particuliersque le peuple ne voyait pas, parce qu'il était juste que ceux àqui il devait confier la conversion et le gouvernement de tout le monde,reçussent aussi de plus grandes grâces et de plus grands donsque les autres.

Et quels sont les miracles, direz-vous, que les seuls disciples ontvu ? La transfiguration sur la montagne, le miracle que Jésus faitici sur la mer, beaucoup de choses admirables et merveilleuses aprèssa résurrection, et, comme je le crois, bien d'autres encore. Lesdisciples vinrent donc vers Capharnaüm; véritablement ils nesavaient pas où était allé leur Maître, maisils espéraient de le rencontrer là ou dans leur navigation.Saint Jean l'insinue en disant que le soir étant arrivé,Jésus n'était pas encore venu, et que la mer s'étaitenflée à cause d'un grand vent qui soufflait. Et les disciples?Ils étaient troublés, et certes, il y avait sujet de l'être; bien des choses étaient capables de les épouvanter : letemps, car il était nuit; la tempête, car la mer s'étaitenflée; le lieu, car ils n'étaient pas proche de la terre.Mais " comme ils eurent fait environ vingt-cinq stades (19) ", il leurarrive enfin ce à quoi ils ne s’attendaient pas, " car ils virentJésus qui marchait sur la mer ", et comme ils étaient forteffrayés, il leur dit : " C'est moi, ne craignez point (20) ". Pourquoidonc leur apparaît-il ? Pour leur faire connaître que c'étaitlui qui apaiserait la tempête. Ces paroles de l'évangélistenous le font entendre : " Ils voulurent le prendre dans leur barque ; etla barque se trouva aussitôt au lieu où ils allaient (21)". Ainsi, non-seulement il les délivra du danger, mais encore illes fit heureusement arriver au port. Il ne se fit pas voir au peuple marchantsur la mer, parce que ce miracle était au-dessus de sa portée,et même il ne s'y fit pas voir longtemps à ses disciples,mais il se montra, il apparut et disparut aussitôt; pour moi, ilme semble que c'est ici un autre miracle que celui que saint Matthieu raconte,et même bien des choses prouvent qu'il est différent. Au reste,souvent Jésus-Christ fait les mêmes miracles, afin qu'ilsn'étonnent pas seulement ceux qui les voient, mais, qu'étantaccoutumés à les voir, ceux-ci les reçoivent avecbeaucoup de foi.

" C'est moi, ne craignez point ". Jésus, par sa parole, chassela crainte de leur coeur; il ne fit pas de même dans une autre occasionoù Pierre dit : " Seigneur, si c'est vous, commandez que j'ailleà vous ". (Matth. XIV, 28.) Pourquoi donc alors les disciples nele reconnurent-ils pas aussitôt, tandis qu'à présentils le reconnaissent et croient en lui ? Parce qu'alors la tempêtecontinuait et tourmentait la barque, et que maintenant sa voix calme lamer. S'il n'en est pas ainsi, c'est sûrement, . comme je viens dele dire, parce que Jésus, faisant souvent les mêmes miracles,les premiers rendaient les seconds plus croyables. Et pourquoi ne monte-t-ilpas dans la barque? C'était pour faire un plus grand miracle, eten même temps pour manifester plus clairement sa divinité,et pour montrer que quand il avait rendu grâces, il ne l'avait pasfait par besoin, mais par condescendance. Il permit que la tempêtes'élevât, pour les engager à le chercher toujours,et il l'apaisa sur-le-champ, pour manifester sa puissance; enfin , il nemonta point dans la barque pour faire un plus grand miracle.

" Le lendemain le peuple, qui était demeuré à l'autrecôté de la mer, ayant vu qu'il n'y avait point là d'autrebarque et que Jésus n'y était point entré avec sesdisciples (22) ", ils entrèrent aussi eux-mêmes dans d'autresbarques, qui étaient arrivées de Tibériade. Pourquoisaint Jean détaille-t-il toutes ces circonstances, ou plutôtpourquoi n'a-t-il pas dit que le lendemain, les gens s'étant embarqués;s'en [310] allèrent? Il veut nous apprendre quelqu'autre. chose.Quoi? Que si Jésus-Christ n'avait pas ouvertement déclarécela au peuple, il l'avait néanmoins secrètement insinuéet donné à penser, car il dit: " Le peuple vit qu'il n'yavait eu là qu'une seule barque ", que Jésus n'y étaitpoint entré avec ses disciples; et étant entrés dansdes barques. qui étaient arrivées de Tibériade, "ilsallèrent à Capharnaüm chercher Jésus ". En effet,que restait-il à penser, sinon que Jésus était alléà Capharnaüm en traversant la mer à pied ? On ne pouvaitpas dire qu'il avait passé la mer sur une autre barque, il n'y enavait qu'une, ait saint Jean, celle dans laquelle les disciples sont entrés.Toutefois, après un si grand miracle, ils ne demandèrentpas à Jésus comment il avait fait pour passer la mer, ilsne s'informèrent pas d'un miracle aussi considérable. Quedirent-ils donc ? " Maître, quand êtes-vous venu ici (25) ?" A moins qu'on ne suppose qu'ici l'évangéliste a mis " quand" pour " comment ", et dans le même sens.

2. Ici encore, mes frères, il est important de faire attentionà l'inconstance et à la légèreté dece peuple. Les mêmes qui avaient dit c'est là le prophète;les mêmes qui avaient été chercher Jésus pourl'enlever et le faire leur roi, l'ont-ils trouvé, ils n'y pensentplus, et perdant, il faut le croire, le souvenir du miracle, ils cessentd'admirer Jésus-Christ pour ses oeuvres passées. Peut-êtreaussi le cherchent-ils, à présent, pour l'engager àleur donner encore à manger, comme précédemment.

Les Juifs passèrent la mer Rouge sous la conduite de Moïse,mais ce miracle était bien différent de celui-ci. Ce quefait Moïse, il le fait comme serviteur, il l'obtient par la prière(Exod. XIV, 22), mais Jésus-Christ opère tout par sa suprêmeautorité et sa souveraine puissance. Là le souille d'un ventdu midi dessèche l'eau , et les Juifs passent la mer à sec;mais ici le miracle est plus grand : l'eau, sans rien perdre de sa nature,porte le Seigneur sur son dos, confirmant cette parole: " Le Seigneur "marche sur la mer comme sur un pavé". (Job, IX, 8, 70.) Au reste,le miracle des pains était bien à sa place au moment oùJésus-Christ allait entrer dans Capharnaüm, au milieu d'unpeuple incrédule et endurci: il voulait amollir ces coeurs obstinés;non-seulement par les miracles qu'il opérerait dans la ville, maisencore par ceux qu'il ferait au dehors. Une si grande multitude de gens,entrant dans la ville avec tant d'ardeur et d'empressement, n'était-cepas un spectacle capable d'émouvoir un rocher? Cependant nul n'enfut ému, nul n'en fut touché ; mais ils ne recherchaienttous que la nourriture corporelle; voilà pourquoi Jésus-Christ" les reprend ".

Instruits par cet exemple, mes très-chers frères, bénissonsle Seigneur, rendons-lui grâces, non-seulement pour les biens terrestresqu'il nous accorde, mais beaucoup plus encore pour les biens spirituels.Il veut que nous lui rendions grâces des uns et des autres; et c'estpour répandre sur nous les biens spirituels qu'il nous donne lesbiens temporels; il prévient, il attire ceux qui sont plus grossierset plus imparfaits par des bienfaits sensibles, parce qu'ils désirentencore les choses de ce monde. Mais si , après les. avoir reçues,ils s'y renferment, il leur en fait des reproches et des réprimandes.Jésus-Christ voulut première. ment donner au paralytiqueles biens spirituels ; mais ceux qui étaient présents s'yopposaient et ne pouvaient le souffrir; car Jésus ayant dit: " Vospéchés vous sont remis ", ils disaient: " Cet homme blasphème". (Matth. IX, 2, 3.) Loin de nous dé tels sentiments, je vous enconjure, mes frères; mais recherchons avant toutes choses les biensspirituels. Pourquoi ? Parce que, si nous avons les biens spirituels, laprivation des biens temporels ne nous fera aucun tort, ni préjudice; et au contraire, si nous ne les possédons pas, quelle espérance,quelle consolation aurons-nous? Prions donc continuellement le Seigneurde nous les accorder, et demandons-les uniquement. Jésus-Christnous a appris que ce sont là les biens que bous devons demander.

Si nous méditons la prière qu'il nous a enseignée,nous n'y trouverons rien de charnel, nous n'y trouverons rien que de spirituel.Car ce peu de bien sensible qu'on y demande devient spirituel par la manièredont on le demande. En effet, ne demander à Dieu rien de, plus quele pain quotidien ou de chaque jour (Matth. VI, 71), c'est d'une âmespirituelle et d'un vrai philosophe. Mais remarquez ce qui précède:" Que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ;que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ". (Ibid.9, 10.) Ensuite, après cette demande d'une chose terrestre et sensible, il recommence la suite [311] des demandes spirituelles qu'il nous estprescrit de faire : " Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons" à ceux " qui nous doivent ". ( Ibid. 12.) Dans cette formule deprière que Jésus-Christ, nous a donnée , il n'estquestion ni de dignités, ni de richesses, ni de gloire, ni de puissance,nous ne demandons que ce qui est utile à l'âme: nous ne demandonsrien de terrestre, rien qui ne soit céleste. Puis donc que Dieunous ordonné de détourner nos yeux des biens de làvie présente, ne serons-nous pas bien malheureux, si nous lui demandonsdes choses qu'il nous commande de mépriser jusqu'à nous endépouiller quand nous les avons, afin de nous délivrer detout soin et de toute inquiétude; et si nous ne demandons pas ,si même nous ne désirons point ce qu'il nous prescrit de luidemander? C'est là sûrement parler en pure perte: c'est aussice qui rend nos prières vaines et infructueuses.

Comment donc, direz-vous, les méchants s'enrichissent-ils? commentles pécheurs, les scélérats, les voleurs sont-ilsdans l'opulence? Ce n'est point Dieu qui leur donne ces richesses: loinde nous cette pensée ! Mais pourquoi le Seigneur le permet-il? Ill'a permis à l'égard du riche, pour le réserver àun plus grand supplice. Ecoutez ce qu'on lui dit: " Mon fils, vous avezreçu vos biens dans votre vie , et Lazare n'y a eu que des maux.C'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans lestourments ". (Luc, XVI, 25.) Mais, de peur que cette terrible sentence,nous ne l'entendions aussi prononcer contre nous, nous qui perdons notrevie dans les délices, et qui ajoutons péchés sur péchés;aimons les véritables richesses, appliquons-nous à la vraiephilosophie , afin d'obtenir les biens que Dieu nous a promis : puissions-nousy participer tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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