HOMÉLIE XLIV
JÉSUS LEUR RÉPONDIT : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉJE VOUS LE DIS, VOUS ME CHERCHEZ, NON A CAUSE DES MIRACLES QUE VOUS AVEZVUS, MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DONNÉ DU PAIN A MANGER, ET QUE VOUSAVEZ ÉTÉ RASSASIÉS. TRAVAILLEZ " POUR AVOIR ", NONLA NOURRITURE QUI PÉRIT, MAIS CELLE , QUI DEMEURE POUR LA VIE ÉTERNELLE.(VERS. 26, 27, JUSQU'AU VERS. 37.)
1. La douceur et la clémence ne sont pas toujours utiles : souventun maître a besoin d'user de paroles fortes et menaçantes.Par exemple, lorsque son disciple est lent et paresseux, il doit se servirde l'aiguillon pour le réveiller de son engourdissement. Le Filsde Dieu le fait ici et souvent ailleurs. Le peuple, s'approchant de Jésus,le flatte et lui dit: " Maître, [312] quand êtes-vous venuici? " Jésus-Christ, pour montrer qu'il méprise les hommagesdes hommes, et qu'il n'a en vue que leur salut, leur répond avecsévérité, non-seulement afin de les. corriger, maisaussi pour leur découvrir leur pensée et la produire en public.Et que leur dit-il? " En vérité, en véritéje vous le dis " , termes qu'à coutume d'employer celui qui veutinsister fortement sur ce qu'il avance, " vous me cherchez non àcause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donnédu pain à manger, et que vous avez été rassasiés". S'il les censure , s'il les réprimande, ce nest pas avec rudesse,mais avec beaucoup de ménagement. Il ne leur dit pas : O gourmands! hommes esclaves de vos estomacs, j'ai fait . cent miracles et vous nemavez pas suivi, et vous n'avez pas admiré les prodiges que j'aiopérés! Il leur dit avec beaucoup de douceur et de bonté: " Vous me cherchez, non à cause des miracles que: vous avez vus,mais parce que je vous ai donné du pain à manger; et quevous avez été rassasiés " ; parlant non-seulementdes miracles passés, mais encore de celui qu'il venait de faire.C'est comme s'il disait : le miracle que j'ai fait ne vous a 'point touchés;vous venez parce que vous avez été rassasiés. En effet,ils firent bientôt voir eux-mêmes que Jésus-Christ neleur disait pas cela par conjecture, puisqu'ils vinrent encore le chercherpour qu'il les rassasiât une seconde fois. C'est pour cette raisonqu'ils disaient . "Nos pères ont mangé la manne dans le désert(31) " ; ils redemandent encore la nourriture charnelle , ce qui étaitcertainement très-répréhensible. Mais Jésus-Christne s'arrête point à leur faire des réprimandes, ils'attache à les instruire, leur disant : " Travaillez " pour avoir," non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vieéternelle, et que le Fils de l'homme vous donne, parce que c'esten lui que Dieu le Père a imprimé son sceau et son caractère". Ne vous inquiétez pas de cette sorte de nourriture, mais de lanourriture spirituelle.
Quelques-uns, pour vivre mollement dans l'oisiveté, abusent deces paroles, comme si Jésus-Christ avait interdit le travail desmains l'occasion est bonne pour leur répondre , car ils discréditentpour ainsi dire tout le christianisme, et sont cause qu'on le tourne enridicule comme encourageant la paresse. Mais écoutons auparavantce que dit saint Paul. Quoi ? " Il y a plus de bonheur à donnerqu'à recevoir ". (Act. XX, 35.) Or, celui qui n'a rien, commentdonnera-t-il? Pourquoi donc Jésus dit-il à Marthe : " Vousvous empressez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses: cependant une seule chose est nécessaire : Marie a choisi la meilleurepart qui ne lui sera point ôtée". (Luc, X, 41, 42.) Et encore: " Ne soyez point en inquiétude pour le lendemain ". (Matt. VI,34.) C'est à quoi, dis-je, il faut absolument répondre ,non-seulement pour exciter les paresseux, si toutefois ils veulent biennous écouter, mais encore de peur que les divines Ecritures ne paraissentse contredire. En effet, l'apôtre dit ailleurs : " Mais je vous exhortede vous avancer et de vous rendre parfaits, de vous étudier, àvivre en repos, de vous appliquer chacun à ce que vous avez àfaire; de travailler de vos propres mains, afin que vous vous conduisiezhonnêtement envers ceux qui sont hors de l'Eglise ". (I Thess.IV, 10, 11, 12.) Et derechef: " Que celui qui dérobait ne dérobeplus, mais qu'il s'occupe, en travaillant des mains, à quelque ouvragébon et utile, pour avoir de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence". (Ephés. IV, 28.) Ici saint Paul n'ordonne pas de travailler simplementpour s'occuper, mais de si bien travailler qu'on puisse gagner de quoidonner à ceux qui sont dans l'indigence. Le même apôtredit encore ailleurs : " Ces mains que vous voyez ont fourni à toutce qui m'était nécessaire et à ceux qui étaientavec moi ". (Act. XX, 34.) Et aux Corinthiens : " En quoi trouverai jedonc un sujet de récompense : en prêchant de telle sorte l'Evangileque je le prêche gratuitement ? " (I Cor. IX , 18.) Et : " Etantarrivé dans cette ville , il demeura chez Aquila et Priscille, etil y travaillait parce que leur " métier était de faire destentes ". (Act. XVIII, 2, 3:) Ce sont ces dernières paroles du saintapôtre qui paraissent le plus combattre les premières, sil'on s'en tient à la lettre. Il est donc nécessaire de résoudrecette difficulté.
Que répondrons-nous donc? Ne point s'inquiéter ne veut-pas dire qu'il faut cesser de travailler, mais qu'il ne faut point s'attacheraux choses de ce monde, c'est-à-dire n'être point en inquiétudepour le repos du [313] lendemain et regarder ce soin comme superflu ; carcelui qui travaille peut fort bien n'amasser pas pour le lendemain , celuiqui travaille peut n'être point inquiet. En effet, l'inquiétudeet le travail ne sont pas une même chose; Jésus-Christ etl'apôtre parlent ainsi , afin que celui qui travaille ne mette passa confiance dans son travail, mais songe seulement à gagner dequoi faire l'aumône. Au surplus, ce que le divin Sauveur dit àMarthe ne regarde pas le travail en lui-même, mais seulement le tempsqu'il faut y consacrer. Il veut qu'on y ait égard et qu'on n'emploiepas celui du sermon à des oeuvres terrestres et charnelles. II nelui dit donc pas cela pour la jeter dans la paresse, mais pour la porterà l'entendre. Je suis venu chez vous, dit-il, pour vous enseignerles choses nécessaires au salut, et vous. vous empressez pour nousdonner à manger? Voulez-vous me bien recevoir et me servir un grandfestin? Préparez d'autres mets, soyez attentive à ma parole,imitez l'amour et le zèle de votre soeur. Jésus-Christ nedéfend donc pas l'hospitalité, Dieu nous garde de le dire;mais il nous apprend qu'à l'heure du sermon il ne faut point selivrer à d'autres occupations. Enfin quand il dit: " Travaillezpour avoir non la nourriture qui périt ", il ne veut pas dire qu'ilfaut vivre dans l'oisiveté; car c'est là principalement lanourriture qui périt. En effet, " c'est l'oisiveté qui enseignetous les maux ". (Ecc. XXXIII, 29.) Mais il déclare qu'il faut travailleret donner à ceux qui sont dans l'indigence : voilà sûrementla nourriture qui ne périt point. Mais celui qui, menant une vieoisive, se livre à la bonne chère et à toute sortede plaisirs, est véritablement un homme qui travaille pour la nourriturequi périt, et au contraire celui, qui, de,son propre travail, habilleJésus-Christ, lui donne à manger et à boire, personne,s'il n'a perdu l'esprit, ne dira que celui-là travaille pour lanourriture qui périt, lui à qui le royaume est promis, ainsique les biens qui ne périssent point : voilà la nourriturequi demeure éternellement.
C'est donc avec raison que la nourriture dont ce peuplé se montraitsi avide, Jésus-Christ l'appelle une viande qui périt, parceque ces hommes ne se mettaient point en peine d'être instruits desvérités de la foi, parce qu'ils ne s'appliquaient point àconnaître qui était celui qui avait opéré lemiracle des pains, ni par quelle puissance il l'avait fait, mais qu'ilsne se souciaient que d'une seule chose; de remplir, de rassasier leur ventresans avoir rien à faire. J'ai nourri vos corps, dit le Sauveur,pour vous engager par là à rechercher une autre viande, uneviande solide, qui demeure et qui nourrisse vos âmes ; mais vouscourez encore après moi pour avoir la nourriture charnelle. Ainsi,vous ne comprenez point que ce n'est pas pour vous nourrir de cette viandeimparfaite que je vous mène avec moi, mais pour vous en donner unequi n'est ni charnelle, ni temporelle, qui vous procurera la vie éternelle,qui ne nourrira pas vos corps, mais vos âmes. Après quoi,comme il avait dit de grandes choses de soi; en promettant de donner cetteviande qui ne périt point, de peur que ses auditeurs ne se scandalisentencore de ces paroles, et pour les engager à le croire, il rapportece don au Père, car ayant dit : " Que le Fils de l'homme vous donnera", il a ajouté : "Parce que c'est en lui que Dieu le Pèrea imprimé son sceau et son caractère ", c'est-à-direle Père vous l'a envoyé pour cela, pour vous apporter cetteviande; on peut expliquer encore cette phrase d'une autre façon,car Jésus-Christ dit aussi ailleurs : " Le Père a attestéque celui dont vous écoutez les paroles est Dieu véritable" (Jean, III, 33), c'est-à-dire il a manifestement fait connaître,et c'est là ce que ces paroles me paraissent insinuer, car ces mots: " Le Père a attesté ", ne veulent dire autre chose, sinon,il a montré, il a révélé par son témoignage.Car Jésus-Christ s'est fait connaître, il s'est manifestélui-même, mais comme il parlait aux Juifs, il a produit le témoignagedu Père.
2. C'est pourquoi, apprenons, mes très-chers frères, àdemander à Dieu ce qu'il convient de lui demander. De quelque manièreque tournent les choses temporelles, elles ne nous portent aucun préjudice.Si nous nous enrichissons, ce n'est qu'ici-bas que nous jouirons du plaisirque procurent les richesses. Si nous tombons dans la pauvreté, nousn'en souffrirons rien de fâcheux. Soit qu'il nous arrive du bien,soit quil nous arrive du mal , cela n'est nullement digne de nous causerde la joie ou de là tristesse. Ce sont là des choses quine méritent que le mépris et qui passent très-promptement.Et comme elles passent et n'ont qu'une existence éphémère,c'est justement qu'elles sont appelées une voie, un passage.
Mais les peines et les récompenses futures [314] sont égalementéternelles. C'est à quoi nous (levons donner tous nos soinset toute notre attention, afin d'éviter les unes et d'acquérirles autres. Des biens terrestres, quelle utilité peut-il nous enrevenir? Ils sont aujourd'hui, demain ils s'envoleront; aujourd'hui c'estune belle fleur, demain une poussière que le Vent disperse; aujourd'huiun feu allumé, demain une cendre éteinte. Mais les biensspirituels ne sont pas de même nature. Toujours ils sont beaux, toujoursils sont fleuris, et chaque jour ils deviennent plus brillants. Jamaisces richesses ne périssent, jamais elles ne nous sont enlevées,jamais elles ne tarissent, elles ne nous causent point d'inquiétude,elles ne nous attirent jamais l'envie et la calomnie, elles ne ruinentpoint le corps, elles ne corrompent point l'âme, elles n'excitentpoint la jalousie ou l'envie : maux qui sont attachés aux richessestemporelles. La gloire spirituelle n'inspire ni orgueil, ni insolence,elle n'enfle point le coeur, jamais elle ne cesse, jamais fille ne s'obscurcit.La paix et les délices du ciel sont éternelles : toujoursconstantes , toujours immortelles, elles n'ont ni bornés ni fin.Je vous en conjure , mes chers frères, aspirons à cette vie;si nous la désirons, notes ne ferons aucun cas des choses présentes;au contraire ; nous les mépriserons , nous en rirons. Si quelqu'unnous appelle à fa cour, ce qu'on regarde comme un grand bonheur, soutenus et animés de l'espérance des biens éternels;nous refuserons d'y aller : car ce prétendu bonheur paraîtvil et méprisable à une âme prévenue de l'amourdes choses célestes. En effet, tout ce qui doit finir n'est pointtant à désirer. Ce qui a une fin, ce qui est aujourd'huiet ne sera plus demain, quelque grand qu'il paraisse, est au fond très-petitet très-méprisable. Ne recherchons donc pas les biens quipérissent et s'évanouissent, mais ceux qui demeurent éternellement,afin que nous puissions les obtenir, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soitau Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XLV
ILS LUI DIRENT : QUE FERONS-NOUS, POUR FAIRE DES OEUVRES DE DIEU? -JÉSUS LEUR RÉPONDIT L'UVRE DE DIEU EST QUE VOUS CROYIEZEN CELUI QU'IL A ENVOYÉ. ILS LUI DIRENT : QUEL MIRACLE DONC FAITES-VOUS,AFIN QUE LE VOYANT NOUS VOUS CROYIONS ? QUE FAITES-VOUS D'EXTRAORDINAIRE?" (VERS. 28, 29.)
1. Rien de plus honteux, rien de pire que la gourmandise : elle épaissit,elle hébète l'esprit et rend l'âme charnelle; ellene lui permet pas de voir, elle; l'aveugle. Remarquer, mes [315] frères,comment tous ces malheurs sont arrivés aux Juifs. Dans leur voracité,ils ne pensent qu'aux biens temporels et nullement aux biens spirituels.Jésus-Christ, par des paroles mêlées de reproche etde douceur, veut les tirer de leur assoupissement, et toutefois ils nese réveillent point, mais ils restent encore couchés parterre. Faites-y attention, je vous prie, le Sauveur leur avait dit : "Vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, maisparce que je vous ai donné du pain à manger et que vous avezété rassasiés ". Par ce reproche, il les aiguillonne,il les piqué ; il leur fait connaître la viande qu'ils doiventchercher, en leur disant : " Travaillez " pour avoir, " non la pourriturequi périt ". A quoi il ajoute la promesse de cette récompense: " Mais celle qui demeure pour la vie éternelle ". Ensuite il prévientleur objection, en disant que le Père l'a envoyé. Que répondent-ilsdonc? Ils parlent comme s'ils n'avaient rien ouï : " Que ferons-nous" , disent-ils, " pour faire des oeuvres de Dieu ? " Au reste, ils luifont cette demande, non pour apprendre et pour faire ce qu'ils auront appris,comme la suite le fait voir, mais pour l'engager à leur donner encoreà manger et à les rassasier de nouveau. Que leur dit Jésus-Christ?" L'oeuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé". A quoi ils répondent : " Quel miracle faites-vous, afin que levoyant nous vous croyions? Nos pères ont mangé la manne dansle désert ". On ne saurait voir pareille folie, pareille démence.Ils avaient encore devant leurs yeux le miracle des pains, et comme siJésus n'en avait point fait, ils disaient : " Quel miracle faites-vous?" Ils ne lui laissent même pas le choix du miracle, mais ils prétendentlui imposer la loi de n'en point faire d'autres que celui qui avait étéfait au temps de leurs pères. " C'est pourquoi ils disent : " Nospères ont mangé la manne dans le désert". Par làils espèrent le porter à faire un de ces miracles qui leurdonne de quoi les nourrir charnellement.
En effet, pourquoi, de tous les anciens miracles, ne rappellent-ilsque celui-là seul, quoiqu'alors Dieu en eût beaucoup faitdans l'Egypte, dans la mer, dans le désert, et ne font-ils mentionque de celui de la manne? N'est-ce point parce qu'ils obéissaienten esclaves à leur gourmandise? Mais pourquoi, vous qui l'avez appeléprophète, qui avez voulu le faire
roi pour avoir vu un miracle, maintenant, comme s'il n'avait rien faitpour vous, êtes-vous ingrats et infidèles envers lui et luidemandez-vous un miracle, criant comme des Parasites et hurlant comme deschiens affamés? Quoi ! maintenant que votre âme tombe en défaillance,vous parlez avec admiration du miracle de la manne? Remarquez l'ironie,ils ne disent pas : Moïse a fait ce miracle; vous, que faites-vous?de crainte de l'irriter; mais ils lui adressent la parole avec beaucoupd'honnêteté et de respect, dans l'attente qu'il leur donneraà manger. Ils ne disent pas non plus : Dieu a fait ce miracle, maisvous, que faites-vous? de peur qu'ils ne parussent l'égaler àDieu; et aussi, ils ne nomment pas Moïse, de peur qu'on ne croie qu'ilsle mettent au-dessous de Jésus-Christ, mais ils lui présententcet exemple : " Nos pères ont mangé la manne dans le désert". Or Jésus-Christ leur pouvait répondre : Je viens de faireà l'instant un plus grand miracle que celui de Moïse, et jen'ai eu besoin ni d'une verge, ni de prières, mais j'ai tout faitpar moi-même. Vous exaltez le miracle de la manne, et moi, je viensde vous donner du pain. Mais il n'était pas alors temps de parlerainsi : Jésus-Christ n'avait en vue que de les attirer et les engagerà lui demander la viande spirituelle.
Observez, mes frères, avec quelle prudence Jésus leurrépond : " Moïse ne vous a point donné le pain du ciel,mais c'est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel(32). " Pourquoi n'a-t-il pas dit: Ce n'est pas Moïse qui vous a donnéle pain, mais c'est moi qui vous l'ai donné? Pourquoi, au lieu deMoïse, a-t-il nommé Dieu, et s'est-il nommé lui-mêmeau lieu de la manne? C'est parce qu'il avait affaire à des auditeursfort simples et fort grossiers, comme il y paraît par ce qui suit.Car ces paroles qu'il avait dites au commencement.: " Vous me cherchez,non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vousai donné du pain à manger et que vous avez étérassasiés ", ne furent pas capables de les retenir et de réprimerleur gourmandise. Comme donc ils ne cherchaient uniquement qu'àmanger, il les en reprit, mais ils ne se corrigèrent point et necessèrent pas de demander.
Quand Jésus-Christ promit à la Samaritaine de lui donnerde l'eau, il ne lui nomma point le Père, mais il lui dit : " Sivous connaissiez [316] qui est celui qui vous dit : Donnez-moi àboire, vous lui en auriez peut-être demandé vous-même,et il vous aurait donné de l'eau vive " ; et encore : L'eau queje vous donnerai " (Jean, IV, 10) ; et il ne la renvoie pas au Père.Mais ici il parle du Père pour vous faire connaître quelleétait la foi de la Samaritaine, et aussi quelle était lafaiblesse et la grossièreté des Juifs.
La manne n'était donc pas le pain du ciel; pourquoi donc la dit-onun pain du ciel? On l'appelle le pain du ciel dans le même sens quel'Ecriture dit : " Les oiseaux du ciel " (Ps. VIII, 8), et aussi : " Etle Seigneur a tonné du haut du ciel ". (Ps. XVII, 15.) Le pain quele Père donne, Jésus-Christ l'appelle le pain véritable,non que le miracle de la manne fût faux, mais parce qu'il étaitune figure et non pas la vérité même.. Jésus-Christ,parlant de Moïse, ne s'élève point au-dessus de lui,parce que les Juifs ne lui donnaient pas encore la préférencesur Moïse, et qu'ils croyaient ce législateur plus grand quelui. Voilà pourquoi, ayant dit : " Moïse ne vous a point donné", il n'a pas ajouté : C'est moi qui donne; mais il dit : C'estmon Père. Alors les Juifs répondirent : " Donnez-nous cepain à manger " ; ils croyaient encore qu'il s'agissait d'un painmatériel et sensible; ils s'attendaient encore à contenterleur appétit. Voilà pourquoi ils accoururent si promptement.Que fait donc Jésus-Christ? Peu à peu il élèveleur esprit, et il ajoute : " Le pain de Dieu est celui qui est descendudu ciel et qui donne la vie au monde (33) " ;. non-seulement aux Juifs,dit-il, mais aussi à tout le inonde. Il ne dit pas simplement lanourriture, mais une vie différente, de celle-ci : et il dit qu'ildonne la vie, parce que ceux qui avaient mangé la manne étaienttous morts; mais les Juifs encore attachés à la terre, disent: " Donnez-nous ce pain (34) ". Sur quoi Jésus-Christ les reprendde ce, que, tant qu'ils ont cru recevoir une viande corporelle, ils sontvenus à lui en foule; mais qu'aussitôt qu'ils ont appris quela viande qu'il leur voulait donner était spirituelle, ils ont cesséd'accourir, et il leur dit : " Je suis le pain de vie : celui qui vientà moi n'aura point du faim, et celui qui croit en moi n'aura jamaissoif (35). Mais je vous l'ai, déjà dit: vous m'avez vu, etvous ne me croyez point (36) ".
2. Jean-Baptiste le leur avait déjà dit d'avance : " Ilrend témoignage de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personnene reçoit son témoignage". (Jean, III, 32.) Jésus-Christ,de même : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignagede ce que nous avons vu; et cependant, vous ne recevez point notre témoignage". (Jean, II.) C'est pour les avertir et leur montrer qu'il ne s'étonnepoint de leur incrédulité, qu'il ne recherche point la gloireet qu'il n'ignore point les secrets,. soit présents, soit futurs,de leurs coeurs.
" Je suis le pain de vie ". L'évangéliste commence maintenantd'entrer dans l'exposition des mystères. Et premièrement,il découvre la divinité du Christ, en disant : " Je suisle pain " de vie " ; car il ne dit pas cela de son corps. Il parle de soncorps vers la fin de ce chapitre: " Et le pain que je donnerai, c'est machair (52) ". Mais ici il parle de sa divinité. Il est le pain parcequ'il est Dieu, le Verbe, de même qu'ici il devient le pain célestepar la descente du Saint-Esprit. Au reste, Jésus-Christ n'apportépoint ici de témoignages, comme dans lé sermon qui précède,parce qu'il avait celui des pains, et que les Juifs faisaient encore semblantde le croire. En entendant l'autre prédication, ils murmuraient,ils contestaient; voilà pourquoi il explique ici sa doctrine. LesJuifs, dans l'espérance d'avoir la nourriture corporelle, demeurentà l'écouter et ne se troublent point jusqu'à ce qu'ilsse voient déçus dans leur attente. Mais Jésus-Christne se tait pas peur cela ; il leur dit, au contraire, bien des choses propresà les faire rentrer en eux-mêmes. Et ces hommes qui, pendantqu'ils mangeaient et se rassasiaient, l'avaient appelé prophète,maintenant se mettent en colère et le disent fils du charpentier.(Matth. XIII, 55.) Ils ne le traitaient pas de même lorsqu'il leurdonnait à manger, mais ils disaient : " C'est ici le prophète", et ils voulaient le faire roi. Au reste, ils paraissaient se fâcheret se mettre en colère lorsqu'il disait qu'il était descendudu ciel ; mais ce n'était point là le vrai sujet de leurcolère : ce qui les irritait, c'était de n'avoir plus d'espérancede recevoir la nourriture corporelle. Et certes, si ces paroles les choquaient,que ne s'informaient-ils de Jésus, comment il était le painde vie, comment il était descendu du ciel? mais au lieu de le faire,ils se mettent à murmurer.
Ce qui prouve manifestement que ce n'était point là dequoi ils s'offensaient, c'est que [317] Jésus-Christ disait: " C'estmon Père " qui vous " donne le pain "; ils ne dirent pas ; Priez-lede nous le donner, mais : Donnez-nous ce pain. Cependant Jésus-Christn'avait pas dit C'est moi qui le donne, mais : " C'est mon a Pèrequi le donne ". Toutefois, leur avide gloutonnerie leur fait penser qu'ilpouvait leur donner le pain. Dès lors, comment pouvaient-ils encores'offenser, et cela, en s'entendant dire que c'était son Pèrequi le donnait? Quelle est donc la cause de leur colère Entendantqu'ils n'auraient plus a manger, ils né le croient plus, et ilscouvrent leur incrédulité du prétexte qu'il disaitdes choses trop élevées. Voilà pourquoi Jésusdit: " Vous m'avez vu, et vous ne me croyez point ", double allusion etaux miracles et au témoignage des Ecritures : " Car, ce sont-elles", dit-il, " qui rendent témoignage de moi " (Jean V, 39); et :" Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas ".(Ibid. 43); et : " Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloireque vous vous donnez les uns aux autres ? " (Ibid. 44.)
" Tous ceux que mon Père me donne viennent à moi : etje ne jetterai point dehors celui qui vient à moi (37) ". Ne voyez-vouspas que le divin Sauveur m'oublie rien pour le salut des hommes? Au reste,il a ajouté cela, de peur qu'il ne parût agiter des questionscurieuses et inutiles, et parler témérairement. Et que dit-il? " Tous ceux que mon Père me donne viendront à moi, et jeles ressusciterai au dernier jour (40) ". Pourquoi Jésus parle-t-ilde la résurrection, à laquelle participeront les pécheurset les méchants, et en parle-t-il comme d'un don et d'une grâcequi est proprement pour ceux qui croient? Parce qu'il ne }'entend pas simplementde la résurrection générale, mais spécialementde la résurrection bienheureuse. Car ayant dit auparavant : " Jene le jetterai point "; et : je n'en perdrai aucun (39) ", il parle ensuitede la résurrection. En effet, dans la résurrection générale,les uns sont rejetés, ainsi qu'il le dit : " Prenez celui-làet jetez-le dans les ténèbres extérieures ". (Matth.XXII, 13.) Les autres périssent, comme le déclarent ces paroles: " Craignez plutôt celui qui a le pouvoir de jeter dans l'enferet l'âme et le corps ". (Luc, XII, 5.) C'est pourquoi, voici ce quesignifient ces mots : " Je donne la vie éternelle : ceux qui aurontfait de mauvaises oeuvres sortiront" des tombeaux pour ressusciter àleur, condamnation ; mais ceux qui en auront fait de bonnes en sortirontpour ressusciter à la vie ". (Jean, V, 29.) Ici donc Jésus-Christparle de cette résurrection, qui est pour les bons.
Enfin, que veut dire le Sauveur par ces paroles : " Tous ceux que monPère me donne viendront à moi? " il blâme les Juifsde leur incrédulité : il fait connaître que celui quine croit point en lui, désobéit à son Père.Toutefois, il ne le dit pas ouvertement, mais il le fait assez entendre: on aperçoit même qu'il le fait partout, pour montrer queceux qui ne croient point , non-seulement l'offensent lui-même ,mais encore son Père. Si c'est la volonté du Pèreque son Fils sauve tout le monde, et si c'est pour cela que son Fils estvenu dans le monde, ceux qui. ne croient point sont rebelles à savolonté. Lors donc que mon Père conduit quelqu'un, dit-il,rien ne l'empêche de venir à moi. Il continue ensuite d'expliquersa parole, et il dit: " Personne ne peut venir à moi, si mon Pèrene lattire (44) ". Et cependant saint Paul déclare que " c'estlui qui les donne au Père : lorsqu'il aura remis son royaume àson Dieu et au Père ". ( I Cor. XV, 24.) Comme donc le Père,lorsqu'il donne, ne se prive point de ce qu'il donne; de même aussile Fils, lorsqu'il a remis à son Père, né s'est privéde rien. Au reste, il est dit que le Fils donne au Père, parce que" c'est par lui que nous avons accès vers le Père ". (Ephés.II, 18.).
3. Ce mot : " Par lequel ", l'Ecriture le dit aussi du Père,comme dans ce passage : " Par " lequel vous avez été appelésà la société de son Fils " (I Cor. I, 9), c'est-à-direpar la volonté du père. Et encore : "Vous êtes bienheureux,Simon, fils de Jean, parce que ce n'est point la chair et le sang qui vousont révélé ceci ". (Matth. II, 17.) En cet endroit,Jésus-Christ insinue à peu près ce que je vais dire: croire en moi ce n'est pas peu de chose, et on a besoin pour cela dusecours de la grâce du ciel. Partout le Sauveur établit etconfirme cette vérité; enseignant que l'âme courageusequi est attirée de Dieu, a besoin de la foi.
Mais quelqu'un dira peut-être : Si tous ceux que le Pèrevous donne vont à vous, si tous ceux aussi qu'il attire vont àvous, et si personne ne peut venir à vous, s'il ne lui a été
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donné d'en-haut , ceux à qui le Père ne le donnepoint, sont exempts de tout péché. Ce sont là desparoles et des prétextes; car notre volonté est aussi nécessaire: d'être instruit et de croire cela dépend de la volonté.Mais ici, par ces paroles : " Ce que le Père me donne ", Jésus-Christdéclare seulement ceci : ce n'est pas une chose commune que de croireen moi, et cela ne dépend point du raisonnement humain, mais ilfaut la révélation d'en-haut; et une âme pieuse quila reçoive. Cette parole : " Celui qui vient à moi sera sauvé", veut dire que la divine Providence en aura grand soin , car c'est pourcela que je suis venu, et que j'ai pris une chair et la forme de serviteur.A quoi il ajoute : " Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté,mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé (38) ".
Que dites-vous, divin Sauveur? Est-ce que vous avez une volontéet le Père une autre? De peur donc que quelqu'un ne formâtce doute, sur-le-champ il l'ôte par ce qui suit : "La volontéde mon Père, qui m'a envoyé, est que quiconque voit le Filset croit en lui, ait la vie éternelle (40) ". N'est-ce pas làvotre volonté? Pourquoi dites-vous donc ailleurs : " Je suis venupour mettre le feu " sur la terre, et que désiré-je, sinonqu'il " s'allume? " (Luc, XII, 49.) Si c'est donc là votre volonté,il est évident que vous n'avez qu'une seule et même volontéavec votre Père; en effet, Jésus-Christ dit encore ailleurs: " Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsile Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean, V, 21.)
Quelle est donc la volonté du Père? N'est-ce pas qu'ilne périsse aucun de tous ceux qu'il vous donne? Et voilàce que vous voulez vous-même : votre volonté et la volonté:du Père ne sont donc pas différentes. De même, enun autre endroit, Jésus-Christ établit encore plus fortementson égalité avec le Père en disant : " Mon Pèreet moi nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure" (Jean, XIV, 23); c'est-à-dire : je ne suis venu que pour fairela volonté de mon Père, et je n'ai point d'autre volontéque celle de mon Père. Car: " Tout ce qui est à mon Pèreest à moi, et " tout ce qui est à moi est à mon Père": (Jean, XVII, 10.) Donc si tout ce qui est au Père est égalementau Fils, si tout est commun entre le Père et le Fils, c'est avecraison que le Fils dit : Je ne suis pas venu pour faire ma volonté.
Mais ici Jésus-Christ ne s'explique pas si clairement, il remetà le faire dans la suite. Ces vérités sublimes, commej'ai dit, il les cache encore et les couvre comme sous une ombre ; il veutmontrer que s'il avait dit Telle est ma volonté, les Juifs l'auraientméprisé : il dit donc qu'il coopère à la volontédu Père, afin de les frapper davantage de, crainte et de terreur,de même que s'il disait : Que pensez-vous? Pensez-vous qu'en ne croyantpoint en moi vous me fâchiez? Vous irritez la colère de monPère : " Car la volonté de celui qui m'a envoyé estque je ne perde aucun, de tous ceux qu'il m'a donnés (39) ". Ledivin Sauveur déclare ici qu'il n'a nullement besoin de leur culte,et qu'il n'est pas venu dans son propre intérêt ou dans celuide sa gloire, mais pour leur salut; il l'a dit aussi dans le discours précédent: "Je ne tire point ma gloire des hommes"; et derechef : " Je dis ceciafin que vous soyez sauvés ". Toujours et partout il s'attache àleur faire connaître qu'il est venu pour leur salut. Au reste, ildit qu'il travailla, pour glorifier son Père, afin qu'ils ne puissentformer aucun soupçon contre lui: Il fait voir plus clairement, parla suite, que c'est pour cette raison qu'il a parlé de la sorte:"Celui qui veut faire sa volonté ", dit-il, "cherche sa propre gloire;mais celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé est véritable;et il n'y a point en lui d'injustice ". (Jean, VII, 18.) " La volontéde mon Père est que, quiconque voit le Fils et croit en lui, aitla vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ". (Jean,VI, 40.) Pourquoi Jésus-Christ parle-t-il si souvent de la résurrection?C'est afin que les Juifs ne jugent pas de la providence de Dieu seulementsur les choses de cette vie, afin que ceux qui ne jouissent pas des biensde ce monde ne se découragent pas, mais se consolent par l'espérancedes biens futurs; et que ceux qui méritent le châtiment, s'ilsne le reçoivent pas en cette vie, ne bravent point pour cela laProvidence ; mais qu'ils sachent qu'une autre vie les attend.
4. Mais si les Juifs n'ont, en aucune manière, profitéde ces vérités, travaillons fortement nous-mêmes; mesfrères, à en faire notre profit, en nous entretenant souventde la résurrection. Si l'envie de nous enrichir, de [319] volerou de commettre quelque mauvaise action nous agite et nous tourmente ,aussitôt pensons à ce jour, et représentons-nous letribunal auquel nous comparaîtrons; cette pensée réprimerala violence de nos passions et de nos désirs plus efficacement qu'aucunautre frein. Disons-le aux autres, disons-le-nous continuellement ànous-;mêmes : il y a une résurrection , il y a un tribunalredoutable et terrible. Si nous voyons quelqu'un qui se réjouisseet tire vanité de ses richesses, représentons-lui qu'il ya une résurrection et un jugement, et que tout ce qu'il possèdede bien restera ici ; si nous trouvons une autre personne dans l'affliction, et gémissant sous le poids de ses calamités , représentons-luila même chose , faisons-lui savoir que ses peines et ses afflictionsfiniront ; et si nous rencontrons un paresseux, un homme qui vive,dansla mollesse, crions-lui la même chose, apprenons-lui qu'il sera punide sa paresse. Cette parole guérira mieux notre âme que toutautre remède que nous lui pourrions appliquer.
Sûrement il y a une résurrection , et cette résurrectionn'est point éloignée, déjà elle est àla porte. " Encore un peu de temps ", dit saint Paul, " et celui qui doitvenir viendra, et ne tardera pas " .(Héb, X, 37) ; et encore : "Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ" (II Cor. V, 10), c'est-à-dire et les méchants et les bons;ceux-là pour être couverts de honte et de confusion devanttout le monde, ceux-ci pour recevoir une plus grande gloire en présencede tons les hommes. Comme ici les juges punissent publiquement les méchantset comblent les bons de louanges et d'honneurs en présence de toutle monde, il en sera de même à ce jugement, afin que les unsaient plus de confusion, les autres plus de gloire.
C'est pourquoi, faisons tous les jours de ces véritésle sujet de nos méditations. Si elles nous sont toujours présentes, rien de ce monde, rien de ce qui passe ne sera capable de nous attacher.En effet, ce qui est visible est passager, ce qui est invisible est éternel.Disons-nous donc souvent et réciproquement les uns aux autres :il y a une résurrection , il y a un jugement où il nous faudrarendre compte de nos oeuvres. Tous ceux qui croient au destin, qu'ils sele disent, et bientôt ils seront délivrés de cettehorrible maladie. Car s'il y a une résurrection et un ,jugement,il n'y a point de destin, en dépit de l'acharnement des impies obstinésà le soutenir. Mais j'ai honte d'enseigner à des chrétiensqu'il y a une résurrection; être encore à apprendrequ'il y en a une, sûrement c'est n'être pas chrétien;c'est n'être pas chrétien que de n'être pas persuade:qu'il n'y a point de fatale nécessité, que rien ne se faitau hasard ni à l'aventure; c'est pourquoi je vous prie et je vousconjure, mes frères, de vous délivrer et de vous purifierde toutes vos fautes et de tous vos péchés, et de faire tousvos efforts pour en obtenir le pardon et la rémission au jour dujugement.
Mais quelqu'un dira peut-être : Quand la consommation viendra-t-elle,quand arrivera la résurrection? Combien déjà s'est-ilpassé de temps. sans qu'il arrivât rien de pareil? Mais sûrementce temps viendra, croyez-le. Avant le déluge les hommes parlaientde même et se moquaient de Noé; mais le déluge arriva,et il engloutit dans ses eaux tous ces incrédules; celui-làseul qui avait cru fut sauvé. Et au temps de Loth les hommes nes'attendaient pas que Dieu leur enverrait cette plaie terrible, jusqu'àce que le feu et la foudre tombant du ciel les consumèrent tous.Or, ni alors, ni au temps. de Noé, il n'y eut aucun signal pouravertir de ce qui devait arriver ; mais lorsque tous étaient occupésà faire des festins, à boire, à s'enivrer, ce futalors que tout à coup ces horribles maux fondirent sur eux; il ensera de même de la résurrection, rien ne l'annoncera; quandnous serons en pleine allégresse, elle arrivera. Voilà pourquoisaint Paul dit : " Lorsqu'ils diront : Nous voici en paix et en sûreté,ils se trouveront surpris tout d'un coup d'une ruine imprévue, commel'est une femme grosse des douleurs de l'enfantement, sans qu'il leur resteaucun moyen de se sauver ". (I Thess. V, 3.) Au reste, la divine Providencel'a ainsi ordonné, afin que nous nous tenions toujours prêtset que nous ne nous croyions pas en sûreté, même lorsquenous ne voyons rien à craindre.
Que répondez-vous ? Vous ne croyez pas qu'il y aura une, résurrectionet un jugement? Les démons mêmes le croient et le confessenthautement, et vous ne le croyez pas? " Etes-vous venu ici ", disent-ils," pour nous tourmenter avant le temps? " (Matth. VIII, 29.) Or, ceux quidisent qu'il y aura des tourments reconnaissent sans doute qu'il y a un[320] jugement, qu'il faudra rendre compte, de ses oeuvres et qu'il y aun enfer. Par nos folies, par. nos extravagances, par nos incrédulités,n'attirons donc point sur nous la colère de Dieu. Comme Jésus-Christnous a précédés dans les autres choses, en ceci encoreil nous précédera. En effet, c'est pour cela qu'il est appelé" le premier né d'entre les morts ". (Col. I,18.) Que s'il n'y avaitpoint de résurrection, comment pourrait-il être le premierné d'entre les morts, aucun d'entre les morts ne marchant àsa suite? S'il n'y a point de résurrection, comment sauvera-t-onla justice de Dieu, lorsque tant de méchants vivent dans la prospérité,et que tant de justes passent leur vie dans la, peine et les afflictions? Où chacun d'eux recevra-t-il selon ses oeuvres et ses mérites,s'il n'y a point de résurrection? Cette résurrection; nulde ceux qui vivent bien ne refuse d'y croire ; les: gens de bien soupirentsans cesse après cet heureux jour, répétant cetteseule parole . " Que votre règne arrive ". (Matth. VI, 10.) Quisont donc ceux qui n'y croient point? Ce sont ceux qui marchent dans lesvoies de l'iniquité et qui vivent, dans l'impureté du péché,comme dit le prophète : Ses voies sont souillées en touttemps " vos jugements ne se présentent point devant sa vue. ". (Ps.IX, 26, 27.) Non, il n'est point, d'homme, il n'en est point, qui, menantune vie pure et sainte, ne croie la résurrection: Et tous ceux quinese sentent coupables d'aucun mal, disent, espèrent et croient qu'ilsrecevront une récompense.
N'irritons donc point la colère de Dieu, mais écoutonsce quil dit : " Craignez celui qui peut perdre et l'âme et le corpsdans l'enfer " (Matth. X, 28), afin que, corrigés par la crainteet préservés de cette perdition, nous soyions jugés,dignes d'entrer dans le royaume des cieux, que je vous souhaite, par lagrâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui gloire soit au Père et à soi, adorable,très-saint et vivifiant Esprit, maintenant et toujours,, et dansles siècles éternels ! Ainsi soit-il. .
HOMÉLIE XLVI
LES JUIFS SE MIRENT DONC A MURMURER CONTRE LUI DE CE QUIL AVAIT DIT: JE SUIS LE PAIN VIVANT, QUI SUIS DESCENDU DU CIEL, ET ILS DISAIENT :N'EST-CE PAS LA JÉSUS FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PÈREET LA MÈRE? COMMENT DONC DIT-IL QU'IL EST DESCENDU DU CIEL? (VERS.41, 42, JUSQU'AU VERSET 53.)
1. Saint Paul, écrivant aux Philippiens, dit de quelques-unsd'entre eux, " qu'ils font leur
Dieu de leur ventre, et qu'ils mettent leur gloire dans leur proprehonte " ( III, 19) : [321] Que la même chose pouvait se dire aussides Juifs, ce qui précède le fait voir, et aussi ce que disaientceux qui venaient trouver Jésus-Christ. Car quand il leur donnaità manger et qu'il les rassasiait, ils l'appelaient prophèteet le voulaient faire roi; mais lorsqu'il leur fait connaître lanourriture spirituelle et la vie éternelle; lorsqu'il les détournedes choses terrestres, lorsqu'il leur parle de la résurrection etqu'il élève leur esprit, lorsqu'enfin ils devaient le plusl'admirer; c'est alors qu'ils se mettent à murmurer, et qu'ils seretirent. Cependant s'il était le prophète, comme auparavantils l'avaient reconnu en disant : " Voici celui de qui Moïse a parlé: Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète comme moi, d'entrevos frères, c'est lui que vous écouterez " (Deut. XVIII,15); ils devaient donc l'écouter quand il disait : " Je suis descendudu ciel ". Mais ils ne l'écoutaient point, et au contraire ils semettaient à murmurer, gardant néanmoins encore quelque respectpour lui, à cause du miracle qu'il venait de faire pour eux : c'estaussi pour cette raison qu'ils ne le contredisaient pas ouvertement, quoiquepar leurs murmures ils fissent assez éclater leur dépit etleur colère, de ce qu'il ne leur donnait pas la nourriture qu'ilsdésiraient. Et en murmurant ils lui faisaient ce reproche : " N'est-cepas là le fils de Joseph? " ce qui montre qu'ils n'avaient nulleconnaissance de son admirable génération; c'est pour celaqu'ils l'appelaient encore fils de Joseph. Et toutefois le divin Sauveurne les reprend point, il ne leur dit pas : Je ne suis point le fils deJoseph : non qu'il fût le fils de Joseph, mais parce qu'ils n'étaientpas encore capables d'entendre parler de son admirable génération.Que s'ils ne pouvaient point encore comprendre sa naissance charnelle,bien moins auraient-ils compris sa génération ineffable etcéleste. S'il ne leur découvrit pas le secret de sa naissanceterrestre, à plus forte raison n'aurait-il pas entrepris de leurrévéler un mystère aussi sublime. Cependant c'étaitpour eux un sujet de scandale que de le croire de naissance vulgaire: néanmoins,il ne leur découvre pas la vérité, de peur qu'en étantune pierre d'achoppement, il ne fît qu'en mettre une autre àla place.
A ces murmures, que répond donc Jésus-Christ? " Personnene peint venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé nel'attire (44) ".
Les manichéens s'emparent de ces paroles malentendues pour s'élevercontre la liberté de l'homme, et dire que nous ne pouvons rien fairede nous-mêmes, et toutefois ces paroles prouvent invinciblement quenotre volonté est libre et qu'il dépend de nous de vouloir.Eh quoi ! si l'on peut venir à lui, dit le manichéen, quelbesoin a-t-on d'être attiré? Mais que le Père nousattire, cela ne détruit pas notre libre arbitre, cela fait seulementconnaître que nous avons besoin d'aide et de secours : le Sauveurne dit point que, pour venir, on a besoin d'un grand secours. Il montreensuite de quelle manière le Père attire. Car, de peur queles Juifs ne se figurent ici encore une action sensible, il ajoute : "Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père, si ce n'est celui guiest né de Dieu, c'est celui-là qui a vu le Père (46)". Comment attire-t-il ? dit le manichéen. Déjà depuislongtemps un prophète l'a expliqué par ces paroles : " Ilsseront tous enseignés de Dieu (45) ". Remarquez ici, mes frères,quelle est la dignité et l'excellence de la foi : Ceux que le Pèreattire, ne sont point instruits par les hommes, ni par le ministèred'un homme, mais par Dieu même. C'est pourquoi, afin de persuaderce qu'il dit, il les renvoie aux prophètes. Et s'il est dit quetous seront enseignés de Dieu, objecte encore le manichéen,pourquoi en est-il qui ne croient pas ? parce que ce que dit làle prophète, il le dit seulement de la plupart : à le bienprendre, il ne parle pas absolument de tous, mais de tous ceux qui voudront" croire". En effet, le Maître se présente à tous,prêt à les enseigner tous, à leur donner sa doctrinequ'il répand sur tous.
" Et je le ressusciterai au dernier jour ". Dans ces paroles la dignitédu Fils éclate merveilleusement. Le Père attire, et le Filsressuscite. L'Ecriture ne divise point les oeuvres du Père et duFils : et comment le pourrait-elle? mais elle montre une égalitéde puissance, de même qu'en cet endroit : " Et mon Père quim'a envoyé rend témoignage de moi ". Après, de peurque quelques-uns ne cherchassent avec trop de curiosité àsonder ces paroles, il les a renvoyés aux Ecritures; ici de mêmeil les renvoie aux prophètes, il les leur cite fréquemment,pour leur faire voir qu'il n'est pas contraire au Père.
Mais, direz-vous, auparavant par qui les hommes ont-ils étéenseignés ? est-ce qu'ils [322] n'ont pas été enseignésde Dieu? qu'est-il en ceci de si extraordinaire et de si admirable? C'estqu'alors des hommes servaient de ministres pour instruire les hommes deschoses divines, et que maintenant c'est Jésus-Christ et le Saint-Espritqui les instruisent. Jésus-Christ conclut ensuite par ces paroles: " Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père; si ce n'est celuiqui est né de Dieu " : où il ne parle pas de ceux qui sontnés de Dieu en tant que cause, mais de celui qui est engendréde sa substance. S'il disait : Nous sommes tous nés de Dieu, ondirait: En quoi donc le Fils lemporte-t-il sur les autres, en quoi diffère-t-ild'eux?
Et pourquoi, dira-t-on encore, ne l'a-t-il pas plus clairement expliqué? c'est à cause de la faiblesse et de la grossièretédes Juifs. Si, lorsqu'il a dit : " Je suis descendu du ciel ", ils s'ensont si fort scandalisés, ne se seraient-ils pas encore beaucoupplus scandalisés et irrités, s'il avait dit: Je suis engendréde la propre substance du Père? Il se dit le pain de Dieu, parceque c'est lui qui nous donne cette vie et la vie future. Voilà pourquoiil ajoute: " Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement(52) ". Mais ici Jésus-Christ appelle pain la doctrine du salutet la foi en lui, ou bien son corps; car l'une et l'autre chose fortifieet vivifie l'âme. Cependant il a dit ailleurs " Celui qui écouterama parole, ne mourra jamais " (Jean, VIII, 52), et ils s'en sont scandalisés.Maintenant ils ne se scandalisent point, peut-être, parce qu'ilsle considéraient et le respectaient encore à cause des painsqu'il leur avait donnés à manger.
2. Remarquez, mes frères, la différence que met le divinSauveur entre ce pain et la manne, différence qu'il tire de l'effetque produisent l'un et l'autre. Premièrement, il montre que la mannen'a rien produit de nouveau, en disant : " Vos pères ont mangéla manne dans le désert; et ils sont morts (49) ". En second lieu,il s'attache principalement à les convaincre qu'ils ont reçude beaucoup plus grands biens que leurs pères, faisant allusionpar là à Moïse même et aux hommes admirables dece temps. C'est pourquoi, ayant dit que ceux qui avaient mangé lamanne étaient morts, il a incontinent ajouté : " Celui quimange de ce pain, vivra éternellement ". Or, ce n'est pas sans raisonqu'il a mis ce mot: " Dans le désert ". C'est pour leur faire entendreque la manne n'a pas duré longtemps et qu'elle n'est pas venue jusquedans la terre promise, mais ce pain n'est pas de même nature. " Etle pain que je donnerai, c'est ma chair que je dois livrer pour la viedu monde (52) ".
Il est probable que quelqu'un demandera ici avec étonnement quelleétait l'opportunité d'un langage qui, loin d'être utileou édifiant, ne pouvait que nuire à ceux qui étaientdéjà édifiés. " Dès lors ", dit l'évangéliste," plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite (Jean, VI,67) et dirent : Ces paroles sont bien dures, et qui peut les écouter?" (Ibid. 61.) En effet, Jésus-Christ aurait pu ne découvriret ne communiquer ces mystères qu'à ses disciples seuls,comme dit saint Matthieu : " Etant en particulier, il expliquait tout àses disciples". (Matth. XIII, 36.) Que répondrons-nous àcela ? Nous répondrons qu'aujourd'hui encore de telles paroles sonttrès-utiles et très-nécessaires. Comme les Juifs pressaientinstamment Jésus-Christ de leur donner des viandes à manger,mais des viandes corporelles et sensibles; et que, rappelant la nourriturequi avait été donnée à leurs pères,ils vantaient la manne comme quelque chose de grand, il voulut leur faireconnaître que ces choses n'étaient que des ombres et des figures,et que la nourriture qu'il leur promettait était seule la vérité: voilà pourquoi Jésus leur parle de cet aliment spirituel.
Mais, repartirez-vous, il fallait dire : Vos pères ont mangéla manne dans le désert, et moi je vous ai donné du pain.Mais la différence était grande : les Juifs regardaient lepain comme inférieur à la manne, parce que celle-ci étaittombée du ciel, et que le miracle des pains avait étéfait sur la terre. Comme donc ils demandaient une nourriture qui leur fûtenvoyée du ciel, c'est pour cela même que le divin Sauveurleur disait souvent : " Je suis descendu du ciel ". Que si quelqu'un demandepourquoi il leur a parlé des mystères, nous répondronsque c'était là , un temps propre. à les en entretenir.L'obscurité des paroles excite et réveille toujours l'auditeuret le rend plus attentif. Ils né devaient donc pas se,choquer, nis'en scandaliser; mais plutôt il fallait interroger, chercher às'éclaircir et à s'instruire; loin de là, ils se retirent.Ils l'appelaient prophète : s'ils le croyaient tel, il fallait doncajouter foi à ce qu'il disait. C'est pourquoi, qu'ils se soientchoqués et scandalisés, [323] cela vient uniquement de leurfolie et non de l'obscurité des paroles. Considérez ici,je vous prie, mes frères, de quelle manière le Sauveur gagnele coeur de ses disciples et se les attache; car ce sont eux qui lui disent. " Vous avez les paroles de la vie éternelle : à qui irions-nous,Seigneur (69)? "
Au reste, Jésus-Christ dit ici que c'est lui-même qui donnera;il ne dit pas que c'est son Père : " Le pain que je donnerai " ,dit-il, " c'est ma chair " que je dois livrer " pour la vie du monde ".Mais le peuple ne parle pas de même; il dit au contraire : " Cesparoles sont bien dures ". Et voilà pourquoi ils se retirent. Cependantcette doctrine n'était point nouvelle, elle n'était pointdifférente de celle qu'on leur avait enseignée. Déjàauparavant Jean-Baptiste leur avait insinué la même vérité,lorsqu'il appela Jésus agneau. Mais, direz-vous, ils n'avaient pointcompris ce que cela voulait dire. Je le sais : les disciples eux-mêmesne l'avaient pas entendu. S'ils n'avaient pas encore une trop claire connaissancede la résurrection, puisqu'ils ignoraient ce qu'avait voulu direJésus par ces paroles : " Détruisez ce temple et je le rétabliraien trois jours " (Jean, XI, 19), ils comprenaient bien moins les parolesde Jean-Baptiste, qui étaient plus obscures. En effet, ils avaientappris que les prophètes étaient ressuscités, quoiquel'Ecriture ne le dise pas clairement : mais que quelqu'un eût mangéde la chair " d'un homme ", c'est ce qu'aucun d'eux n'avait dit : toutefois,ils étaient dociles et soumis à Jésus-Christ. Ilsle suivaient, et ils confessaient qu'il avait les paroles de la vie éternelle.Car c'est le devoir d'un disciple de ne pas examiner avec trop de curiositéles paroles de son maître, mais d'écouter, d'obéiret d'attendre une occasion pour demander ensuite l'explication de ce qu'iln'a point compris. Pourquoi donc en est-il autrement arrivé, dira-t-on,et pourquoi les Juifs rebroussèrent-ils chemin? Ce fut làun pur effet de leur folie. Lorsque cette douteuse et dangereuse question: " Comment ", entre dans l'esprit, l'incrédulité y entrealors avec elle. Ainsi, Nicodème se trouble et s'embarrasse ; ainsiil dit : " Comment un homme peut-il "entrer une seconde fois dans le seinde sa mère? " (Jean, III, 4.) Ainsi se troublent ceux-ci, et ilsdisent : " Comment celui-ci nous peut-il donner sa chair à manger?(53) "
Si vous demandez comment cela se peut faire, pourquoi ne dites -vouspas de même des pains : Comment Jésus a-t-il multipliécinq pains en tant d'autres ? c'est qu'alors ils ne se mettaient en peineque de se rassasier, et qu'ils ne faisaient point d'attention au miracle.Mais ici, direz-vous, l'expérience les a instruits. Donc aussi,vu l'expérience qu'ils avaient déjà faite, ils auraientdû croire plus facilement. Le Sauveur a fait précéderle grand miracle des pains, afin qu'ayant reconnu sa puissance et l'efficacitéde sa parole, ils n'y fussent plus incrédules dans la suite. Quesi les Juifs, en ce temps-là, n'ont point profité de sa doctrine, ni de sa parole , nous , aujourd'hui , nous en retirons réellementtout le fruit et tout l'avantage. C'est pourquoi il faut apprendre quelest le miracle qui s'opère dans nos mystères, pourquoi ilsnous ont été donnés, quel profit, quel avantage ilnous en doit revenir. " Nous ne sommes tous qu'un seul corps ", dit lEcriture," et les membres de sa chair et de ses os ". Que ceux qui sont initiésà nos saints mystères écoutent attentivement ce queje vais dire.
3. Afin donc que nous devenions tels non-seulement par l'amour, maisencore réellement, mêlons-nous à cette chair divine.C'est l'effet que produit l'aliment que le Sauveur nous a octroyépour nous faire connaître l'ardeur et l'excès de son amour.Voilà pourquoi il a uni, confondu son corps avec le nôtre,afin que nous soyons tous comme un même corps, joint à unseul chef. En effet, c'est là le témoignage et la marqued'un ardent amour. Job insinue cette vérité, quand il ditde ses serviteurs qu'ils l'aimaient si fort, qu'ils auraient souhaitéde le manger. Car pour marquer leur vif et tendre attachement, ils disaient: " Qui nous donnera de sa chair pour nous en rassasier? " (Job. XXXI ,31.) Voilà ce que Jésus-Christ a fait pour nous; il nousa donné sa chair à manger pour nous engager à avoirpour lui un plus grand amour, et nous montrer celui qu'il a pour nous;il ne s'est pas seulement fait voir à ceux qui ont désiréle contempler, mais encore il s'est donné à toucher, àmanier, à manger, à broyer avec les dents, à absorberde manière à contenter le plus ardent amour.
Sortons donc de cette table, mes frères, comme des lions remplisd'ardeur et de feu, terribles au démon, pleins du souvenir de [324]notre chef, et de cet ardent amour dont il nous a donné de si vivesmarques. Souvent les parents confient à des nourrices leurs enfants;moi, au contraire, je les nourris de ma chair, je me donne moi-mêmeà manger. Je veux tous vous annoblir et vous donner à tousune bonne espérance des biens à venir. Celui qui s'est livrépour vous dans ce monde vous fera dans l'autre beaucoup plus de bien encore.J'ai voulu être votre frère pour l'amour de vous; j'ai prisvotre chair et votre sang afin que l'un et l'autre fût commun entrenous : je vous rends cette chair et ce sang, par lesquels je suis devenude même nature que vous. Ce sang forme en nous une brillante et royaleimage : il produit une incroyable beauté, il ne laisse pas la noblessede l'âme se flétrir, lorsqu'il l'arrose souvent et la nourrit.Les aliments ne se tournent pas d'abord en sang, mais auparavant ils seconvertissent en quelqu'autre chose. Mais ce sang se répand dansl'âme aussitôt qu'on l'a bu , il l'arrose et la nourrit. Cesang, quand on le reçoit dignement, met en fuite les démons,il appelle et fait venir à nous les anges, et même le Seigneurdes anges. Car, aussitôt que les démons voient le sang duSeigneur, ils fuient, mais les anges accourent. Ce sang, par son effusion,a lavé et purifié tout le monde.
Saint Paul, dans son Epître aux Hébreux, dit sur ce sangbien des choses qui sont pleines d'une admirable sagesse. C'est ce sangqui a purifié l'intérieur du temple et le Saint des saints.(Héb. IX.) Que si le symbole de ce sang, et dans le temple des Hébreux,et dans la ville capitale de l'Egypte, seulement jeté par aspersionsur les jambages des portes, a eu tant de puissance et de vertu, la véritéen a bien une plus grande et plus efficace. C'est ce sang qui a consacrél'autel d'or : le grand prêtre n'osait entrer dans le sanctuairesans en avoir auparavant été arrosé. C'est avec cesang que se faisait la consécration des prêtres : ce sangfiguratif lavait les péchés; si donc la figure a eu tantde vertu et de puissance , si la mort a eu tant de frayeur de l'ombre,combien, je vous prie, craindra-t-elle la vérité? Ce sangest la sanctification et le salut de l'âme. C'est lui qui la lave,la purifie, l'orne, l'enflamme c'est lui qui rend notre intelligence plusbrillante que le feu, notre âme plus resplendissante que l'or. C'estce sang qui, ayant été répandu, a ouvert le ciel.
4. Les mystères que Jésus-Christ a confiés àson Eglise sont véritablement terribles : l'autel, sur lequel estimmolée cette divine -victime, est véritablement redoutable.(Gen. II, 10.) Du Paradis sortait une source qui se partageait de touscôtés en des fleuves d'eau sensible : de cette table rejaillitune source qui répand des fleuves d'eau spirituelle. Ce ne sontpas des saules stériles qui s'élèvent autour de cettefontaine, mais des arbres dont la hauteur atteint jusqu'au ciel, qui portenttoujours du fruit dans la saison, qui jamais ne se flétrissent.Si quelqu'un est échauffé, qu'il aille à cette fontaine,il y tempérera sa fièvre car elle dissipe la chaleur et rafraîchittout ce qui est brûlé et en feu, non ce qui est échauffépar l'ardeur du soleil, mais ce que des flèches de feu ont enflammé.C'est d'en-haut, c'est du ciel que cette fontaine prend sa source et qu'elletire son origine; c'est là qu'elle se renouvelle. Elle donne naissanceà plusieurs ruisseaux que l'Esprit-Saint fait couler, et dont leFils fait la distribution : Ce n'est pas avec le hoyau qu'il leur traceleur route, mais il ouvre notre coeur et nous dispose à les recevoir.Cette source est une source de lumière qui répand les rayonsde la vérité.
Là se trouvent les vertus célestes, qui contemplent labeauté des sources et des canaux, parce qu'ils en connaissent lavertu mieux que nous, et qu'ils voient plus clairement cette lumièreinaccessible. Et comme s'il pouvait se faire que quelqu'un mit sa mainou sa langue dans de l'or fondu, il la retirerait toute dorée, demême ceux qui participent aux saints mystères dont nous parlons,changent plus véritablement leur âme en or. Ce fleuve faitbouillonner l'eau à plus gros bouillons et avec plus de véhémenceque le feu , mais il ne brûle pas; seulement il lave, il purifie.Les autels, les cérémonies et les sacrifices de l'ancienneloi étaient des figures qui nous annonçaient d'avance ceprécieux sang. Voilà le prix de la rédemption de toutle monde; voilà avec quoi Jésus-Christ a acheté sonEglise, c'est par ce sang qu'il l'orne et l'embellit tout entière.De même que celui qui achète des esclaves donne de l'or etles habille d'une étoffe d'or, s'il veut les orner et les parer,ainsi Jésus-Christ nous a achetés et ornés par sonsang. Ceux qui participent à ce sang vivent dans la sociétédes anges, des archanges et des puissances des cieux; ils sont revêtusde la robe royale de [325] Jésus-Christ et équipésdes armes spirituelles. Mais c'est trop peu dire; ils sont revêtusdu roi même.
Or, comme c'est là quelque chose de grand et d'admirable, sivous approchez de cette table avec une véritable pureté decoeur, vous vous approchez du salut; mais si votre conscience est impure,vous vous précipitez au supplice et vous avez attiré survous la vengeance du Seigneur : car, dit saint Paul, " quiconque en mangeet en boit d'une manière indigne du Seigneur, mange et boit sa proprecondamnation ". (I Cor. XI, 29.) S'il est vrai que ceux qui souillent lapourpre royale sont punis comme s'ils l'avaient mise en pièces,doit-on s'étonner que ceux qui reçoivent le corps de Jésus-Christavec une âme impure, soient condamnés au même suppliceque ceux qui le percèrent de clous? Remarquez combien est terriblele supplice que l'apôtre expose à nos yeux ! " Celui qui aviolé la loi de Moïse ", dit-il, " est condamné àmort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou troistémoins. Combien donc croyez-vous que méritera de plus grandssupplices celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui auratenu pour une chose vile et profané le sang de l'alliance, par lequelil avait été sanctifié ". (Héb. X, 28, 29.)Veillons donc sur nous-mêmes, mes très-chers frères,puisque nous avons eu le bonheur de recevoir de si grands biens, et lorsqu'ilnous vient dans l'esprit quelque mauvaise pensée, lorsque nous noussentons portés à dire quelque parole honteuse, ou lorsquenous nous apercevons qu'il s'élève en nous quelque mouvementde colère ou quelqu'autre mauvais sentiment, pensons alors en nous-mêmesaux bienfaits dont le Seigneur nous a honorés, représentons-nouscombien grand et excellent est l'esprit que nous avons reçu. Cettepensée réprimera et calmera nos passions. Jusqu'àquand nous attacherons-nous aux choses présentes? Quand nous réveillerons-nous?Jusqu'à quand serons-nous nonchalants, indifférents pournotre salut? Considérons la grandeur et la magnificence des donsde Dieu, rendons-lui des actions de grâces, glorifions-le, non-seulementpar la foi, mais encore par les oeuvres, afin que nous obtenions les biensfuturs, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui la gloire appartient, et au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi-soit-il.
HOMÉLIE XLVII
JÉSUS LUI DIT : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ,JE VOUS LE DIS : SI VOUS NE MANGEZ LA CHAIR DU FILS DE L'HOMME, ET NE BUVEZSON SANG, VOUS N'AUREZ POINT EN VOUS LA VIE ÉTERNELLE: CELUI QUIMANGE MA CHAIR ET BOIT MON SANG, A LA VIE EN LUI-MÊME. (VERS. 54,55, JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Quand nous parlons des choses spirituelles, qu'il ne reste dans nosâmes aucune pensée charnelle ou terrestre; chassons, éloignonsde nous toute idée semblable, pour nous attacher uniquement et toutentier à la divine parole. Si lorsque le roi vient dans la ville,on écarte de sa personne tout ce qui peut faire de l'embarras etdu tumulte, n'est-il pas beaucoup plus juste que, lorsque le Saint-Espritnous parle, nous l'écoutions dans une grande paix et une grandetranquillité, et avec beaucoup de crainte et de respect? Et véritablementelles sont effrayantes, les paroles qu'on nous a lues aujourd'hui. Ecoutezce que dit Jésus-Christ : " En vérité, je vous ledis , quiconque ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang " n'aurapoint la vie en soi ". Auparavant les Juifs avaient dit que cela étaitimpossible, le divin Sauveur leur montre que non-seulement cela n'est pointimpossible, mais que c'est encore très-nécessaire. C'estpourquoi il ajoute : " Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a lavie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour ". Comme ildisait : " Si quelqu'un mange de ce pain, il ne mourra jamais ", et qu'ily avait toute apparence qu'ils s'en scandaliseraient de même qu'auparavant,lorsqu'ils avaient fait paraître leur scandale par ces paroles: "Abraham est mort, et les prophètes aussi, comment donc pouvez-vousdire : il ne mourra jamais? " (Jean, VIII, 52.) Il leur présentela résurrection, par laquelle il résout la difficulté,et leur fait voir que celui qui mange de ce pain ne mourra pas pour toujours.
Au reste, Jésus-Christ revient souvent sur ces mystères,pour faire connaître aux Juifs que la vérité, qu'illeur annonce, est très-importante et très-nécessaire, et qu'absolument il faut manger sa chair et boire son sang. Car il ajouteencore: " Ma chair est véritablement viande, et mon sang est véritablementbreuvage (56) ". Que signifie cela? Ou que la viande véritable estcelle qui nourrit l'âme, ou qu'il veut confirmer et persuader cequ'il dit; afin qu'ils ne croient pas que ce soit là une énigmeou une parabole, et qu'ils sachent qu'il faut nécessairement mangerson corps. Il dit ensuite: " Celui qui mange ma chair demeure en moi (57)", pour marquer qu'il s'incorpore en lui. Mais ce qui suit ne nous paraîtrapas se lier avec ce qui précède, [327] si nous n'y faisonsbeaucoup d'attention. En effet, après avoir dit : " Celui qui mangema " chair demeure en moi ", ajouter : "Comme mon Père qui m'a envoyéest vivant, moi aussi je vis par mon Père (58) " ; où estla suite, où est le rapport? Ces choses ont une étroite liaisonet un parfait rapport entre elles. Car le Sauveur ayant souvent promisla vie éternelle , pour confirmer sa promesse , il ajoute: " Ildemeure en moi ". Or, s'il demeure en moi, comme je vis, il est visiblequ'il vivra aussi. Il dit ensuite: " Comme mon Père qui m'a envoyéest vivant ", ce qui est une similitude, et revient à dire : Jevis comme mon Père vit. Et de peur que vous ne le crussiez " nonengendré ", il a incontinent ajouté : " par le Père", non que pour vivre il ait besoin d'aucune opération : car, afind'en ôter la pensée, il a déjà dit : " Commele Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Filsd'avoir la vie en lui-même ". (Jean, V, 26.) Que si pour vivre ila besoin d'opération et de secours, il s'ensuivra ou que le Pèren'a pas donné au Fils d'avoir la vie, et que cette proposition estfausse; ou, s'il la lui a donnée, qu'il n'a plus besoin dans lasuite d'autre aide ni de secours. Que veut dire ce mot : " Par le Père?" Il insinue seulement la cause, le principe. Au reste, il veut dire ceci: Comme mon Père vit, moi je vis aussi : " De même, celuiqui me mange, vivra aussi par moi ". Ici Jésus-Christ appelle vie,non toutes sortes de vies, mais la vie glorieuse : que le divin Sauveurn'entende point parler ici de la vie simple et commune, mais de cette vieglorieuse et ineffable, cela se voit manifestement, puisque tous les infidèleset les catéchumènes qui ne sont point initiés auxsaints mystères vivent, quoiqu'ils n'aient point goûtéà cette chair divine. Voyez-vous que Jésus-Christ ne parlepoint de cette vie, mais de celle du ciel? Voici ce que signifie ce qu'ildit : Celui qui mange ma chair, quoiqu'il meure et disparaisse ànos yeux, ne périra point et ne tombera point dans le lieu des supplices.D'ailleurs, il ne parle point de la résurrection qui est communeà tous les hommes, car tous ressusciteront pareillement; mais decette adorable et glorieuse résurrection, qui sera suivie de larécompense.
" C'est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce n'est pas comme lamanne que vos pères ont mangée, et qui ne les a pas empêchésde mourir. Celui qui mange ce pain, vivra éternellement (59) ".Jésus-Christ parle souvent de la résurrection, pour imprimercette vérité dans l'esprit de ses auditeurs. Car c'étaitlà le point le plus important de sa doctrine, d'établir etd'affermir la foi en ces choses, la résurrection et la vie éternelle.Et voilà pourquoi il ajoute la résurrection; soit parce qu'ila parlé de la vie éternelle, soit pour montrer que la viequ'il promet n'est pas pour le temps présent, mais pour celui quisuivra la résurrection. Et par où, direz-vous, le prouvera-t-on?Par les Ecritures. Jésus-Christ y renvoie incessamment les Juifs,afin que par elles ils s'instruisent de ces vérités. Il adit que " ce pain donne la vie au monde " (Jean, VI, 33), pour les exciterà en manger et leur donner de l'émulation et même dudépit, en voyant les autres jouir d'un si grand bien, de telle sortequ'ils s'efforcent d'y participer eux-mêmes : et il fait souventmention de la manne, tant pour leur en faire connaître la différence,que pour les attirer à la foi. Si effectivement, sans moisson, sansblé, sans aucun préparatif, Dieu a pu les nourrir pendantquarante ans, maintenant il le pourra bien mieux, puisqu'il est venu pouropérer de plus grandes merveilles. Et d'ailleurs, si ces chosesétaient des figures, et si, sans sueurs et sans travail, ils ramassaientalors de quoi se nourrir, à plus forte raison aurons-nous touteschoses avec abondance, maintenant qu'il y a une si grande différence,qu'il n'y a véritablement point de mort, et que nous jouissons d'unevéritable vie.
Au reste, c'est très à propos que le divin Sauveur parlesouvent de la vie : la vie est ce que les hommes désirent le plus;rien aussi n'est plus doux ni plus agréable que de ne point mourir.Dans l'Ancien Testament Dieu promettait aux hommes une longue vie, maintenantnon-seulement il nous promet une vie longue, mais aussi il nous en faitattendre une qui n'aura point de fin. De plus, Jésus-Christ veuten même temps nous faire connaître que la peine à laquellele péché nous avait assujettis, est maintenant révoquée,et qu'il. a aboli notre sentence de mort par l'institution non d'une vieordinaire, mais d'une vie éternelle, contrairement au régimeantérieur. " Ce fut en enseignant dans la synagogue de Capharnaüm,que Jésus dit ces choses (60) "; il a fait dans ce lieu un [328]très-grand nombre de miracles; ainsi on ne devait être nullepart plus attentif à sa parole.
2. Mais pourquoi Jésus enseignait-il dans la synagogue et dansle temple? C'était pour attirer le peuple et pour montrer qu'iln'était pas contraire au Père. " Plusieurs donc de ses disciples,qui l'avaient ouï, disaient : Ces paroles sont bien dures (61) ".Que veut dire cela : " ces paroles sont dures? " Elles sont rebutanteset fâcheuses, elles ordonnent des choses trop difficiles et troppénibles. Mais Jésus-Christ ne disait rien de rebutant, nide pénible : rien qui prescrivît des règles de vie;seulement il enseignait ce qu'il fallait croire, parlant de temps en tempsde la foi qu'on devait avoir en lui. Comment donc ces paroles sont-ellesdures? Est-ce parce que le Sauveur promettait la résurrection etla vie éternelle? Est-ce parce qu'il disait qu'il était descendudu ciel ? Est-ce parce qu'il enseignait que personne ne peut êtresauvé, s'il ne mange sa chair? Ces choses, je vous prie, sont-ellesdures? Qui le peut dire? Que signifie donc ce mot, " dur?" Une chose difficileà entendre, qui surpassait leur force et leur intelligence, quiles épouvantait et les effrayait. Ils croyaient que Jésus-Christleur parlait de lui-même en termes trop magnifiques. Voilàpourquoi ils disaient : " Qui peut les écouter? " Et peut-êtreaussi parlaient-ils de la sorte pour excuser leur prochaine retraite.
" Mais Jésus connaissant en lui-même que ses disciplesmurmuraient sur ce sujet (62) ", il était de sa divinitéde révéler publiquement ce qu'il v avait de plus cachédans leur coeur. C'est pourquoi il leur dit aussitôt: " Cela vousa scandalise-t-il? " Que sera-ce donc " si vous voyez le Fils de l'hommemonter où il était auparavant? (63) " Jésus-Christavait dit la même chose à Nathanaël : " Parce que jevous ai dit que je vous ai vu sous le figuier, vous croyez ". (Jean, 1,50.) Et à Nicodème : " Personne n'est monté au ciel,sinon le Fils de l'homme qui est dans le ciel ". (Jean, III, 13.) Quoidonc? le Sauveur ajoute-t-il difficulté à difficulté?Non, loin de nous cette pensée; mais il tâche d'attirer sesauditeurs et de les gagner par la grandeur et l'excellence de sa doctrine.Si, ayant dit : " Je suis descendu du ciel " , il n'avait rien ajoutéde plus, il leur eût donné un plus grand sujet de scandaleet de chute; mais quand il dit : " Mon corps donne la vie au monde ", et: " Comme mon Père qui est vivant, m'a envoyé, je vis a aussipar mon Père " ; et : " Je suis descendu du ciel ", il aplanit,il résout la difficulté. Celui qui dit de soi quelque chosede grand se rend suspect de mensonge; mais celui qui y joint ensuite detelles choses, ôte tout soupçon. Au reste, il n'omet rienpour les empêcher de croire qu'il soit le fils de Joseph. Jésus-Christn'a donc pas dit ces choses pour augmenter le scandale, mais pour l'ôter.En effet, le regarder comme fils de Joseph, c'était montrer qu'onn'avait pas compris ce qu'il avait dit. Mais être persuadéqu'il était descendu du ciel, et qu'il y devait monter, c'étaitle vrai moyen d'entendre plus aisément et plus facilement ses paroles.
Après cela il apporte une autre solution de la difficulté: " C'est l'esprit ", dit-il, " qui vivifie; la chair ne sert de rien (64)" ; c'est-à-dire, ce que je dis de moi, il faut l'entendre spirituellement;celui qui l'écoute avec un esprit charnel et terrestre n'y comprendrien et n'en retire aucun fruit. Or, c'était être charnelque de douter que Jésus-Christ fût descendu du ciel, et dele croire fils de Joseph, et de dire : " Comment peut-il nous donner sachair à manger ? " Toutes ces pensées sont charnelles, etce que disait Jésus-Christ, il fallait le prendre dans un sens mystiqueet spirituel. Et comment, repartirez-vous, pouvaient-ils entendre ce quecela voulait dire : " Mangez ma chair? " Certes, il fallait attendre untemps propre et favorable, il fallait interroger, et ne point cesser defaire des questions.
" Les paroles que je vous dis sont esprit et vie " ; c'est-à-dire,ce que je dis est tout divin et spirituel : je ne parle point de chosescharnelles et qui soient soumises à la nature, mais de choses quisont exemptes de ces sortes de nécessités et des lois decette vie : ce que je dis a un sens tout autre et tout différentde celui que vous lui donnez. Comme donc ici le Sauveur a dit : Les parolesque je vous dis sont esprit, au lieu de dire, sont des choses spirituelles;de même lorsqu'il dit : La chair ne sert de rien, il ne l'entendpas de la chair en elle-même, mais il insinue qu'ils prenaient dansun sens charnel ce qu'il disait, eux qui n'avaient de goût et dedésir que pour les choses charnelles, en un temps où toutles invitait à rechercher celles qui sont spirituelles. Prendredans un sens charnel ce que dit Jésus-Christ, c'est en perdre toutle fruit et [329] le profit. Quoi donc? Est-ce que sa chair n'est pas chair?Elle l'est, sûrement. Pourquoi donc a-t-il dit: " La chair ne sertde rien?" Le divin Sauveur ne l'entend pas de sa chair, Dieu nous garded'une telle pensée, mais de ceux qui recevaient charnellement cequ'il disait ; et qu'est-ce qu'entendre charnellement? C'est prendre toutsimplement et à la lettre ce qu'on dit, et ne rien penser, et nerien imaginer de plus; c'est là voir les choses avec des yeux charnels.Or il n'en faut pas juger selon ce qu'elles paraissent aux yeux du corps,mais, tout ce qui est mystère, il faut Je voir et le considéreravec les yeux de l'âme, c'est-à-dire spirituellement. N'est-ilpas vrai, n'est-il pas certain, que celui qui ne mange point la chair deJésus-Christ et ne boit point son sang, n'a pas la vie en lui-même? Comment donc la chair ne sert-elle de rien, cette chair sans laquellenous ne pouvons pas vivre? Vous voyez bien que le Sauveur, ne parle pointlà de sa chair, mais de ce qu'on entend ses paroles d'une manièrecharnelle.
" Mais il y en a quelques-uns d'entre vous a qui ne croient pas (65)". Jésus-Christ, selon sa coutume, relève ce qu'il dit; etlui donne de la dignité; il prédit ce qui doit arriver etfait voir que c'est pour le salut de ses auditeurs qu'il leur parle deces choses, et non pour s'attirer de la gloire. Au reste, en disant : "Quelques-uns ", il sépare ses disciples de ce nombre. Au commencement,il avait dit " Vous m'avez vu et vous ne m'avez point cru". (Jean, VI,36.) Mais il dit ici : " Il y en a quelques-uns d'entre vous qui ne croientpas ". En effet, il savait dès le commencement qui étaientceux qui ne croiraient point, et qui était celui qui devait le trahir." Et il leur disait : C'est pour cela que je vous ai dit que personne nepeut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père(66) ". L'évangéliste insinue ici que la dispensation desdons et des grâces du Père se fait librement et volontairement.Et il montre la patience de Jésus-Christ. Et ce n'est pas sans raisonqu'il met ici ce mot: " Dès le commencement " ; c'est pour vousfaire connaître la prescience de Jésus-Christ, et qu'il avaitconnu leur incrédulité et la trahison de Judas avant qu'ilseussent ouvert la bouche et qu'ils se fussent déclarés parleursmurmures; ce qui était une preuve bien évidente de sa divinité.Il ajoute ensuite : " Sil ne lui est donné par mon Père", pour les persuader et les engager à croire que Dieu étaitson Père et non pas Joseph, et leur faire connaître que cen'était pas une chose commune que de croire en lui; comme s'il disaitQu'il y en ait qui ne croient pas en moi, je n'en suis nullement troublé,ni étonné; car longtemps auparavant que cela arrivât,je l'ai su, j'ai connu qui sont ceux à qui mon Père a donné.
3. Lorsque vous entendez ce mot : " Il a donné ", ne pensez pasque le Père donne au hasard ou à l'aventure, mais croyezque celui qui s'est rendu digne de ce don, le reçoit. " Dèslors, plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite et n'allaientplus avec lui (67) ". C'est avec juste raison que l'évangélisten'a pas dit : Ils s'en allèrent, mais : " Ils se retirèrentde sa suite " ; pour montrer qu'ils avaient abandonné le cheminde la vertu, et qu'en se séparant de Jésus ils avaient quittéla foi dont jusqu'alors ils avaient fait profession ; mais les douze disciplesne firent pas de même. C'est pourquoi Jésus leur dit : " Etvous, voulez-vous aussi vous en aller? (68) ". Par où il leur faitconnaître qu'il n'a pas besoin de leur ministère, ni de leurservice, et que ce n'est pas pour cela qu'il les mène avec lui.Celui qui leur parle de cette manière, quel besoin aurait-il puavoir d'eux?
Pourquoi ne les a-t-il pas loués, pourquoi n'a-t-il pas exaltéleur vertu ? Premièrement, pour conserver sa dignité de maître;en second lieu, pour montrer que c'est de cette manière qu'ils devaientêtre attirés et engagés à sa suite. Si Jésusles eût loués croyant qu'ils l'avaient obligé, ilsen auraient conçu quelques sentiments humains , quelque amour propre.Mais leur ayant fait connaître qu'il n'avait point besoin de leurcompagnie, il les a mieux retenus dans leur devoir, et se les est encoreplus fortement attachés.
Remarquez aussi, mes frères, avec quelle prudence il leur parle.Il ne leur a pas dit Allez-vous-en, car ç'aurait étélà leur donner leur congé et les renvoyer. Mais il les interrogeet leur dit : " Et vous, voulez-vous aussi vous en aller? " Par làil ôte toute contrainte et toute nécessité; il lesprévient, leur donne la liberté de faire ce qu'ils voudront,afin ;que ce ne soit pas la honte qui les retienne, et qu'au contraire,ils lui soient obligés de la bonté qu'il a de les garder.Et encore, en évitant de leur faire ce reproche publiquement, [330]en les sondant sur leur volonté avec douceur et avec bonté,le divin Sauveur nous apprend comment nous devons raisonner et nous conduireen ces sortes de rencontres. Pour nous, qui faisons tout par vanitéet avec hauteur, et qui croyons perdre de notre gloire si ceux qui noushonoraient nous délaissent, nous méritons par cela mêmequ'ils nous quittent. En un mot, Jésus-Christ n'a point flattéses disciples : il ne les a pas congédiés, mais il leur ademandé ce qu'ils voulaient faire, en quoi il ne leur marque aucunmépris, mais seulement il leur témoigne qu'il ne veut pasqu'ils restent avec lui par contrainte et par force, car, autant vaudraits'en aller que demeurer de cette manière.
Mais Pierre, que répondit-il donc à Jésus-Christ?" A qui irions-nous, Seigneur? vous avez les paroles de la vie éternelle(68). Nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ Fils deDieu (70) ". Ne voyez-vous pas dans cette réponse que ce n'étaientpoint les paroles de Jésus-Christ qui scandalisaient ses auditeurs,mais bien leur propre étourderie, leur paresse, leur corruptionet leur méchanceté? Quand il aurait gardé le silenceils n'auraient pas cessé de se scandaliser, eux qui ne lui demandaientque la nourriture corporelle, et qui étaient uniquement attachésà la terre. Les uns et les autres ont tous ensemble entendu ce qu'adit Jésus-Christ; mais les vrais disciples, étant dans desdispositions toutes contraires, ont dit : " A qui irions-nous?" Parolesqui marquent une grande affection et un véritable attachement. Ellesfont connaître que leur Maître leur était plus cherque toute autre chose, que leurs pères, que leurs mères,que leurs biens; et que ceux qui se séparent de Jésus n'ontplus de refuge. Ensuite, de peur qu'on ne crût que Pierre avait dit: " A qui irions-nous? " parce que ni lui, ni ses compagnons, ne savaientchez qui se retirer désormais, il ajoute aussitôt la raisonpour laquelle ils veulent demeurer : " Vous avez les paroles de la vieéternelle ". Car les uns écoutaient la divine parole avecun esprit charnel et terrestre, mais les autres l'écoutaient spirituellement, mettant toute leur confiance dans la foi.
Voilà pourquoi Jésus-Christ disait : " Les paroles queje vous dis sont esprit "; c'est-à-dire : Ne pensez pas que ce queje vous dis soit sujet à l'enchaînement et à la dépendancedes choses de ce monde : les choses spirituelles ne sont pas de cette nature,elles ne sont pas soumises aux lois de la terre. C'est aussi làce que déclare saint Paul par ces paroles : " Ne dites point envotre coeur : Qui pourra monter au ciel ? c'est-à-dire pour en fairedescendre Jésus-Christ. Ou qui pourra descendre au fond de la terre?c'est-à-dire pour appeler Jésus-Christ d'entre les morts". (Rom. X, 6 et 7.) Déjà les disciples avaient reçula doctrine de la résurrection et du partage céleste. Considérez,je vous prie, de quelle manière celui qui aime ses frèresprend leur défense et répond pour tous. Pierre na pointdit : Je sais, mais " nous savons ". Ou plutôt remarquez de quellemanière il suit et il imite les propres paroles de son Maître,et s'éloigne du langage des Juifs. Les Juifs disaient : Celui-làest le fils de Joseph ; mais Pierre répond : " Vous êtes leChrist, Fils du Dieu vivant "; et : " Vous avez les paroles de la vie éternelle"; peut-être parce qu'il lui avait souvent entendu dire : " Celuiqui croit en moi a la vie éternelle ". Car, se servant des mêmesparoles, il fait voir qu'il les a toutes retenues. Et Jésus-Christ,que répond-il? Il ne loue point Pierre, ne le vante point, ce quetoutefois il fait ailleurs. Mais que dit-il donc? " Ne vous ai-je pointchoisi au nombre de douze? et néanmoins un de vous autres est undémon (71)". Comme Pierre avait dit : " Et nous savons ", Jésus,comme de juste, exempte Judas de ce nombre. Il ne parla point des disciples,lorsqu'en une autre occasion, sur cette demande du Christ : " Et vous autres,qui dites-vous que je suis? " Pierre lui répondit : " Vous êtesle Christ, Fils du Dieu vivant ". (Matth, X, 15, 16.) Mais ici, attenduqu'il avait dit: " Nous croyons ", il retranche justement Judas du nombre,et il le fait longtemps auparavant pour détourner ce traîtrede sa perfidie, sachant que c'était peine perdue, mais voulant fairetout ce qui était en lui.
4. Admirez la sagesse du divin Sauveur: Il ne fit pas connaîtreJudas, et aussi il ne permit pas qu'il fût tout à fait inconnu; d'une part, afin qu'il ne devînt pas plus impudent, et qu'il nes'obstinât pas dans son crime; d'autre part, afin que, ne se croyantpas connu, il ne s'y portât pas avec plus de hardiesse et d'insolence.Voilà pourquoi il le reprit dans la suite plus ouvertement. Et certes,la première [331] fois il le comprit parmi les autres incrédules,en disant : " Il y en a quelques-uns d'entre vous qui ne croient pas ".C'est ce que l'évangéliste déclare par ces paroles: " Jésus savait dès le commencement qui étaient ceuxqui ne croyaient point, et qui serait celui qui le trahirait ". (Jean,VI, 65.) Mais comme il persévérait dans son malheureux dessein,il lui en fait un reproche plus fort et plus piquant : " Un d'entre vous", dit-il, " est un démon ". Il parle à tous en commun, pourleur inspirer de la crainte à tous et pour couvrir encore Judas.Sur quoi il y a lieu de demander pour quelle raison les disciples ne répondentpoint -à une accusation si terrible, mais ils doutent, ils s'attristent,ils se regardent l'un l'autre et chacun d'eux dit : " Se"rait-ce moi, Seigneur?"(Matth. XXVI, 22.) Et Pierre fit signe à Jean de s'enquérirdu Maître qui était le traître. (Jean, XIII, 24.) Quelleen est donc la raison? Avant que Pierre eut entendu cette foudroyante parole: " Retirez-vous de moi, Satan " (Matth. XVII, 23), il ne, craignait point; mais après que son Maître l'eût si amèrementrepris, et qu'ayant parlé avec beaucoup d'affection , il n'en futpoint loué, mais il s'entendit même appeler Satan, il eutsujet de craindre pour lui, lorsque Jésus dit : " L'un de vous metrahira ". De plus, maintenant Jésus-Christ ne dit pas : " L'unde vous me trahira "; mais : " Un de vous autres est un démon ".(Matth. XXVI, 21.) Voilà pourquoi les disciples ne comprenaientpas ce qu'avait voulu dire leur Maître, et ils pensaient qu'il leurreprochait seulement leur peu de foi et leur imperfection.
Mais pourquoi le divin Sauveur a-t-il dit : " Ne vous ai je point choisiau nombre de
douze, et néanmoins un de vous est un démon (71) ? " C'étaitpour leur faire connaître que sa doctrine était éloignéede toute flatterie, que ce n'était point par l'adulation qu'il voulaitse les attacher et les persuader. Lorsque tous se retiraient, qu'ils demeuraientseuls et qu'ils confessaient hautement le Christ par la bouche de Pierre;ne voulant même pas alors qu'ils s'attendissent qu'il les flatterait,il leur en ôte toute la pensée; c'est comme s'il leur disait: Rien n'est capable de m'empêcher de reprendre les méchants: ne croyez pas que, parce que vous demeurez arec moi, je vous flatte etje vous donne des louanges, ou que parce que vous me suivez, je m'abstiennede reprendre les méchants. Ce qui peut le plus flatter un maîtrene me touche point, moi ; celui qui demeure donne une marque de son amour.Il arrivera que celui que le maître a choisi sera outragéet chassé par les insensés, comme s'il était lui-mêmeinsensé. Mais toutefois rien de tout cela ne m'empêche dereprendre ceux qui font le mal. Voilà sur quoi les gentils reprennent,aujourd'hui encore, Jésus-Christ de la manière la plus ridicule.Dieu n'a pas coutume de contraindre ni de forcer personne à devenirhomme de bien; son élection et sa vocation ne contraignent point,mais il opère par la persuasion. Voulez-vous savoir et vous convaincreque la vocation ne force et ne contraint personne? voyez, examinez combienil y en a parmi ceux qui ont été appelés qui se sontperdus. Par là vous verrez manifestement que le salut et la pertedépendent de notre libre arbitre et de notre volonté.
5. Que ces vérités, mes frères, nous rendent doncextrêmement attentifs et toujours vigilants. Si celui qui étaitagrégé au sacré collège des apôtres,qui avait reçu un si grand don, qui avait fait des miracles; caril avait été envoyé avec les autres pour ressusciterles morts et guérir les lépreux; si, dis-je, un disciple,pour s'être laissé infecter de la cruelle et très-dangereusemaladie, de l'avarice, a trahi son Maître; si tant de bienfaits etde grâces; si, ni le commerce, ni la familiarité avec Jésus-Christ,ni le lavement des pieds, ni la société de table, ni la gardede la bourse, ne lui ont servi de rien, ou plutôt si toutes ces choseslui ont ouvert le précipice où il s'est jeté; tremblonset craignons nous-mêmes d'imiter un jour ce perfide par notre avarice..Vous ne trahissez pas Jésus-Christ? Mais lorsque vous méprisezle pauvre qui sèche de faim, ou qui transit de froid, vous méritezle sort de Judas et la même condamnation. Et lorsque nous participonsindignement aux saints mystères, nous tombons dans le mêmeabîme, où se sont précipités ceux qui ont faitmourir Jésus-Christ. Lorsque nous volons, lorsque nous opprimonsle pauvre et l'indigent, nous nous attirons une terrible vengeance : etcertes nous la méritons bien. Jusques à quand serons-nousdonc possédés de l'amour des biens de ce monde, de ces chosessuperflues et inutiles? car les richesses sont des choses vaines et sansutilité. Jusques à quand notre coeur [332] s'attachera-t-ilà des vanités, à des bagatelles Jusques à quanddifférerons-nous de lever les yeux au ciel? de veiller, de mépriserles biens de la terre, les choses qui passent? Notre propre expériencene nous apprend-elle pas combien toutes ces choses sont viles et abjectes?
Pensons à ces riches qui ont été avant nous toutce que la mémoire nous rappelle d'eux, ne nous semble-t-il pas unsonge? N'est-ce pas comme une ombre, une fleur, une eau qui coule, un conteet une fable? Cet homme était riche : mais ses richesses, que sont-ellesdevenues? Elles ont péri, elles se sont évanouies. Mais lespéchés que ces richesses lui ont fait commettre demeurent,et le supplice qui lui est préparé l'attend à causede ses péchés. Ou plutôt, quand même vous n'auriezpoint de supplice à craindre et de royaume à espérer,il vous faudrait avoir égard au sort de vos semblables qui ne diffèrentpas du vôtre.
Voyez plutôt : on nourrit des chiens; plusieurs même nourrissentdes ânes sauvages, des ours et divers animaux; et l'homme que lafaim dévore, nous l'abandonnons ! Nous faisons plus de cas d'unenature qui nous est étrangère que de notre propre nature.N'est-ce pas quelque chose de beau, direz-vous, que de bâtir de brillantesmaisons, d'avoir un grand nombre de domestiques; et quand nous sommes couchésdans nos appartements, de voir des lambris tout éclatants d'or?C'est là un luxe superflu et inutile. Il y a d'autres édificesbeaucoup plus brillants et plus imposants que ceux-là, dont vousdevez vous réjouir la vue, et que personne ne peut vous empêcherde contempler. Voulez-vous voir un beau plafond? sur le soir regardez leciel orné d'étoiles. Mais, direz-vous, ce plafond n'est pointà moi : c'est tout le contraire, il est plus à vous que l'autre.Car c'est pour vous qu'il a été fait, et il vous est communavec vos frères. Mais celui que vous dites à vous, n'estpoint à vous, il est à ceux qui hériteront de vousaprès votre mort. Celui-là peut vous être très-utilepuisqu'il vous annonce le Créateur et vous invite à vousélever jusqu'à lui; mais celui-ci vous nuira beaucoup etil sera votre plus sévère et plus dangereux accusateur aujour du jugement, lorsqu'il paraîtra devant vous tout brillant d'or,Jésus-Christ n'ayant pas un seul habit pour se couvrir.
C'est pourquoi, gardons-nous, mes chers frères, de tomber dansun si grand excès de folie. Ne courons pas après ce qui passe,ne fuyons pas ce qui demeure, ne perdons pas notre salut; mais attachons-noustous à l'espérance des biens futurs : les vieux, parce qu'ilssavent qu'il leur reste peu de temps à vivre; les jeunes, parcequ'ils doivent être persuadés que la vie est courte : le jourdu jugement arrivera, comme un voleur qui vient dans la nuit. (Luc, XII,39.) Puis donc que ces vérités nous sont parfaitement connues;que les femmes avertissent leurs maris, et les maris leurs femmes. Apprenons-lesaux jeunes garçons et aux jeunes filles, et exhortons-nous tousmutuellement les uns les autres à fuir les choses présenteset à ne rechercher et n'aimer que les biens de la vie future ; afinque nous puissions les acquérir, par la grâce et la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloiresoit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et danstous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XLVIII
DEPUIS CELA JÉSUS VOYAGEAIT EN GALILÉE, NE VOULANT POINTVOYAGER EN JUDÉE, PARCE QUE LES JUIFS CHERCHAIENT A LE FAIRE MOURIR. MAIS LA FÊTE DES JUIFS, APPELÉE DES TABERNACLES, ÉTAITPROCHE. (CHAP. VII, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 8.)
1. Rien n'est plus mauvais que la jalousie; rien n'est pire que l'envie: c'est par elles que la mort est entrée dans le monde. Le diablevoyant que l'homme était en honneur, et ne pouvant souffrir la félicitédont il jouissait, n'omit rien pour le perdre. Et nous voyons tous lesjours le même arbre produire le même fruit. C'est l'envie quia tué Abel : c'est elle quia attenté aux jours de David;c'est elle qui a fait souffrir tant de justes; c'est elle qui a pousséles Juifs à faire mourir Jésus-Christ. Lévangélistele déclare en disant : " Depuis cela Jésus voyageait en Galilée.Car il n'avait pas le pouvoir de voyager en Judée, parce que lesJuifs cherchaient à le faire mourir". Que dites-vous, bienheureuxJean ? Celui qui peut tout ce qu'il veut, ne pouvait pas ! Celui qui ayantdit : " Qui cherchez-vous ", a renversé par terre tous ceux quil'étaient venus chercher? Celui qui étant devant nous, n'estpoint vu quand il lui plaît : quoi ! celui-là n'a pas eu toutpouvoir? Comment dans la suite, au milieu d'eux, dans le temple, un jourde fête solennelle où tous les Juifs étaient assemblés,où étaient présents ceux qui le voulaient faire mourir,a-t-il dit ce qui les piquait et les irritait le plus ? Les Juifs en étantétonnés eux-mêmes, disaient : " N'est-ce pas làcelui qu'ils cherchent pour le faire mourir? Et néanmoins le voilàqui parle devant tout le monde, sans qu'ils lui disent rien ". (Jean, VII,25, 26.)
Quelle est cette énigme? Ah ! loin de nous ces paroles : l'évangélisten'a point dit ces choses pour qu'on les regarde comme une énigme,mais pour déclarer que Jésus-Christ a fait des oeuvres quidécouvrent sa divinité, et qu'il en a fait aussi qui ontfait connaître son humanité. Quand il dit : " Il n'avait pasle pouvoir", il a parlé de Jésus comme d'un homme qui faitbien des choses à la manière humaine; mais lorsqu'il ditqu'étant au milieu d'eux, personne n'osa mettre la main sur luipour l'arrêter, il montre la puissance de sa divinité. Caril se retirait comme homme ; il apparaissait comme Dieu; représentantl'un et l'autre véritablement. En effet, lorsqu'étant aumilieu de ceux mêmes qui tendaient des piéges pour le prendre,il n'était point arrêté, il faisait alors connaîtreson invincible puissance; mais lorsqu'il se retirait, il établissaitla vérité de son incarnation, afin que ni Paul de Samosate,ni Marcion, ni ceux qui sont attaqués de leur même maladie,ne pussent y contredire. Par cette conduite donc il ferme la bouche àtous ces hérétiques.
" Après cela vint la fête des Juifs ", appelée "des tabernacles ".(Jean, VI, 3.) Cette particule, " après cela ", ne signifie autre chose, sinon qu'après le dernier sermon queJésus avait [334] prêché, l'évangélisteomet un long intervalle de temps; en voici la preuve : Lorsque Jésus-Christgravit la montagne et s'y assit avec ses disciples, c'était la fêtede Pâques. Mais l'évangéliste parle ici de la fêteappelée des tabernacles. Quant aux cinq mois intermédiaires,saint Jean ne nous offre aucun régit; aucune instruction qui s'yrapporte, sinon le miracle des pains et le sermon prêché àceux qui les mangèrent : d'ailleurs, Jésus-Christ n'avaitpas cessé de faire des miracles et de prêcher non-seulementle jour ou le soir, mais encore la nuit, car c'est de nuit que Jésusvint à ses disciples, comme le rapportent tous les évangélistes.Pourquoi ont-ils donc négligé cette période? Parcequ'ils ne pouvaient pas tout raconter. Au reste, ils se sont attachésà rapporter les choses qui devaient dans la suite attirer les reprochesou les murmures des Juifs, et ces choses revenaient souvent. Ils ont souvent,en effet, répété dans leur histoire que Jésusguérissait les malades, qu'il rendait la vie aux morts, ce qui avaitexcité l'admiration et l'étonnement du peuple. D'ailleurs,lorsqu'il se présente quelque chose de grand et d'extraordinaire,ou quelque accusation dirigée contre Jésus-Christ, ils enfont le récit, comme on le voit maintenant. qu'ils disent que sesfrères ne croyaient point en lui : ce qui pouvait devenir un gravesujet d'accusation. Et certes, il est admirable de voir combien les disciplesont été fidèles et véridiques dans ce qu'ilsont écrit, eux qui n'ont pas craint de transmettre à la postéritédes choses qui semblaient être à la honte de leur Maîtreet paraissent même raconter ces sortes de faits de préférenceaux autres.
C'est pourquoi saint Jean passe ici rapidement sur un nombre de miracles,de prodiges, de sermons, pour arriver à ceci : " Ses frèreslui dirent : Quittez ce lieu, et vous en allez en Judée, afin quevos disciples voient aussi les oeuvres que vous faites (3). Car personnen'agit en secret lorsqu'il veut être connu dans le public. Faites-vousconnaître au monde (4). Car ses frères ne croyaient pointen lui (5) ". Et en quoi, direz-vous, sont-ils incrédules, puisqu'ilsle prient de faire des miracles? Oui, certes, ils le sont, et beaucoup;leurs paroles, leur hardiesse, cette liberté prise à contre-temps,marquent leur incrédulité. Car ils croyaient que la parentéleur donnait droit de parler et de demander hardiment. Et si, en apparence,ils lui font une remontrance d'ami, leurs paroles n'en sont pas moins très-piquanteset très-amères : ils l'accusent de timidité et devaine gloire. En effet, quand ils disent : " Personne n'agit en secret", ils font l'office d'accusateurs, puisqu'ils lui reprochent sa timidité,et que ses oeuvres leur sont suspectes ; et quand ils disent : " Il veutêtre connu dans le public ", ils soupçonnent qu'il y a dela vaine gloire en ce qu'il fait.
2. Pour vous, mon frère, admirez la vertu de Jésus-Christ.Car des rangs de ceux qui parlaient de la sorte sortit le premier évêquede Jérusalem, savoir, le bienheureux Jacques, dont saint Paul dit: " Je ne vis aucun des autres apôtres, sinon Jacques, frèredu Seigneur ". (Gal. 1, 49.) Il est dit aussi que Judas avait étéun homme admirable. Cependant ces frères de Jésus étaientà Cana, lorsque Jésus changea l'eau en vin, mais ce miraclene fit point alors d'impression sur leur esprit. D'où leur venaitdonc une si grande incrédulité? De leur mauvaise volontéet de leur envie. Car les parents ont coutume de porter envie àceux de, leurs parents qu'ils voient dans une plus haute réputationet dans une plus grande estime qu'eux. Qui sont ceux qu'on appelle icidisciples de Jésus-Christ? Le peuple qui le suivait et non les douzequ'il avait choisis. Que répondit donc le divin Sauveur? Remarquezavec quelle douceur il répond. Il n'a point dit : Qui êtes-vous,pour m'oser donner des avis, et m'instruire sur ce que je dois faire? Maisqu'a-t-il dit? " Mon temps n'est pas encore venu (6) ". Il me semble quel'évangéliste veut nous insinuer ici quelque autre chose: que peut-être leur envie les poussait à le livrer aux Juifs,et qu'ils méditaient ce dessein; c'est pour le faire connaîtrequ'il dit : " Mon temps n'est pas " encore venu ", c'est-à-direle temps de ma croix et de ma mort. Pourquoi vous hâtez-vous de mefaire mourir avant le temps? " Mais pour le vôtre, il est toujoursprêt ". C'est-à-dire, les Juifs, encore que vous soyez toujoursparmi eux, ne vous feront point mourir, vous qui êtes dans leurssentiments; mais moi, aussitôt qu'ils m'auront entre leurs mains,ils chercheront à me faire mourir. De sorte que c'est toujours pourvous le temps d'être avec eux : vous n'avez point à craindrequ'ils vous fassent aucun mal : pour moi, ce sera mon temps, lorsque letemps sera venu pour moi d'être crucifié et de mourir. Cequi suit fait [335] manifestement voir que c'est là ce qu'a vouludire Jésus-Christ.
" Le monde ne saurait vous haïr (7) ". Et, comment vous haïrait-il,puisque vous êtes dans ses sentiments et dans ses intérêts,et que vous recherchez ce qu'il recherche? " Mais pour moi, il, me hait,parce que je lui fais des reproches de ce que ses oeuvres sont mauvaises" ; c'est-à-dire, je lui suis odieux, parce que je lui fais desreproches et des réprimandes. Une réponse si douce et simodeste doit nous apprendre que, quelque vils et méprisables quesoient ceux qui se mêlent de nous donner des conseils, nous devonsretenir notre colère et notre indignation. Si Jésus-Christa souffert avec douceur et avec patience les conseils de gens qui ne croyaientpoint en lui, lors même que, par malignité et avec une mauvaiseintention, ils lui conseillaient ce qui ne convenait point, quel pardonobtiendrons-nous, nous qui, n'étant que terre et que cendre, nepouvons supporter ceux qui nous donnent des avis et des conseils, et quinous regardons comme offensés pour peu que ceux qui nous reprennentsoient inférieurs à nous? Considérez donc avec quelledouceur Jésus-Christ repousse le reproche qu'on lui fait. Ses frèreslui disaient : "Faites-vous connaître au monde " ; il leur répond: " Le monde ne saurait vous haïr : mais pour moi, il me hait ", détournantainsi leur accusation tant s'en faut, dit-il, que je cherche les hommagesdes hommes, qu'au contraire je ne cesse point de les reprendre, quoiqueje sache bien que par là je m'attire leur haine et la mort.
Et quand, direz-vous, les a-t-il repris? Mais plutôt, quand a-t-ilcessé de les reprendre ? Ne disait-il pas: " Ne pensez pas que cesoit moi qui vous doive accuser devant le Père : vous avez un accusateurqui est Moïse ". (Jean, V, 45.) Et: " Je vous connais : je sais quevous " n'avez point en vous l'amour de Dieu ". (Jean, V, 42.) Et : " Commentpouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire que vous vous donnezles uns aux autres, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieuseul? " (Jean, V, 44.) Ne voyez-vous pas que, par toutes ces choses, ledivin Sauveur fait connaître que la haine qu'ils avaient conçuecontre lui venait de ce qu'il les reprenait librement, et non de n'avoirpas gardé le sabbat?
Mais pourquoi les envoie-t-il à la fête, leur disant :" Allez, vous autres, à cette fête : pour moi, je n'y vaispoint encore?" Par là, il fait voir qu'il ne le dit point pour s'excuser,oupour leur complaire, mais pour permettre l'observance du culte judaïque.Pourquoi donc Jésus est-il allé à la fête, aprèsavoir dit: " Je n'irai pas? " Il n'a point dit simplement : Je n'irai pas,mais il ajoute : Maintenant ", c'est-à-dire avec vous, " parce quemon temps n'est pas encore accompli ". Cependant il ne devait êtrecrucifié qu'à la Pâque prochaine. Pourquoi donc :n'yalla-t-il pas avec eux? car s'il n'y fut pas avec eux, parce que son tempsn'était pas encore venu, alors il n'y devait point aller du tout?Mais il n'y fut point pour souffrir la mort, seulement il y fut pour lesinstruire. Pourquoi y alla-t-il secrètement; car il pouvait y allerpubliquement, se présenter au milieu d'eux, et réprimer leurfureur et leur violence comme il l'a souvent fait ? C'est parce qu'il nele voulait pas faire trop souvent. S'il y eût été publiquement,et s'il les eût encore frappés d'une sorte de paralysie, ilaurait découvert sa divinité avant le temps d'une manièretrop claire, et l'aurait trop fait éclater par ce nouveau miracle.Mais comme ils croyaient que la crainte le retenait et l'empêchaitd'aller à la fête, il leur fait voir au contraire qu'il n'anulle crainte; que ce qu'il fait, c'est par prudence, et qu'il sait letemps auquel il doit souffrir : quand ce temps sera venu, il ira alorslibrement et volontairement à Jérusalem. Pour moi, il mesemble que ces paroles: " Allez, vous autres ", signifient ceci : Ne croyezpas que je veuille vous contraindre de demeurer avec moi malgrévous. Et quand il ajoute : " Mon temps n'est pas encore accompli ", ilveut dire qu'il faut qu'il fasse des miracles, qu'il prêche et qu'ilenseigne le peuple, afin qu'un plus grand nombre croie, et que les disciples,voyant la constance et l'assurance de leur Maître, et aussi les tourmentsqu'il a endurés , en deviennent plus fermes dans la foi.
3. Enfin, que ce que nous venons d'entendre nous apprenne, mes chersfrères, à avoir de la bonté et de la douceur : " Apprenezde moi ", dit Jésus-Christ, " que je suis doux et humble de coeur". (Matth. XI, 29.) Et chassons toute aigreur. On nous insulte, donnonsdes marques de notre humilité; on s'emporte de colère etde fureur, adoucissons, apaisons cette fureur et cette colère; onnous chagrine, on nous [336] calomnie, on nous déshonore, on serit, on se moque de nous; ne nous troublons point, ne nous abattons pas,et pour vouloir nous venger ne nous perdons pas nous-mêmes. La colèreest une bête, et une bête furieuse et cruelle. C'est pourquoichantons-nous à nous-mêmes les cantiques des divines Ecritures,et disons-nous : " Tu n'es que terre et que cendre " (Gen. III, 19) : pourquoila, terre et la cendre " s'élèvent-elles d'orgueil ? " (Eccli.X, 9.) Et : " L'émotion de la colère qu'il a dans le coeurest sa ruine ". (Eccli. I , 28.) Et : " L'homme colère n'est pointagréable ".(Prov. XI, 25, LXX.) En effet, rien n'est plus laid,rien n'est plus affreux que l'aspect d'un homme en colère. Que sison aspect est hideux et horrible, son âme l'est bien plus. Car commed'un bourbier qu'on remue, il sort et se répand une odeur empestée,de même l'âme que la colère agite sera difforme et infecte.
Mais, direz-vous, je ne puis souffrir les injures que me dit mon ennemi.Pourquoi, je vous prie? Si ce qu'il dit de vous est vrai, vous devez ensa présence même donner des marques de votre componction,et lui être obligé; mais si ce qu'il dit est faux, méprisezses discours. Dit-il que vous êtes pauvre? riez-en; que vous êtesde basse naissance, ou que vous avez perdu la raison? gémissez pourlui. " Celui qui dit à son frère : Vous êtes un fou,méritera d'être condamné au feu de l'enfer ". (Matth.V, 22.) S'il vous outrage; pensez au supplice qui l'attend, et non-seulementvous retiendrez votre colère, mais encore vous répandrezdes larmes. Personne ne se fâche contre un homme qui a la fièvreou qu'une maladie aiguë transporte de fureur; au contraire, on ena pitié, on pleure sur lui. Or, voilà l'image d'une âmeen colère. Mais si vous voulez vous venger, gardez le silence; celamortifiera plus votre ennemi que tout ce que vous lui pourriez dire. Si,au contraire, vous repoussez l'injure par l'injure, vous attisez le feu.
Mais, direz-vous encore, si nous ne répliquons pas, on nous accuserade faiblesse. Non, on ne vous accusera pas de faiblesse, mais on admireravotre sagesse, votre philosophie. Que si l'injure qu'on vous dit allumevotre colère, vous donnerez lieu de croire que ce qu'on vous reprocheest véritable. Pourquoi, je vous prie, le riche, qui s'entend direpauvre, en rit-il? N'est-ce pas parce qu'il sait bien qu'il n'est pas pauvre?Nous, de même, si nous rions quand on nous accuse, nous donneronsune très-grande preuve que nous ne sommes nullement coupables. Maisde plus, jusques à quand craindrons-nous les accusations des hommes?Jusques à quand mépriserons-nous notre commun Maître,et serons-nous attachés à la chair? " Car, puisqu'il y aparmi vous des jalousies ", dit l'apôtre, " n'est-il pas visibleque vous êtes charnels? " (I Cor. III, 3.)
Soyons donc spirituels, domptons cette méchante et cruelle bête; entre la colère et la folie, il n'y a aucune différence:la colère est une espèce de démon passager, ou plutôtelle est pire qu'un démoniaque. On excuse un démoniaque,mais l'homme colère se rend digne de mille supplices; volontairementil court à sa perte et se jette dans l'abîme; perpétuellementagité de pensées tumultueuses, nuit et jour dans le troubleet dans les angoisses de l'âme, il souffre ici-bas même destourments avant-coureurs de l'enfer. C'est pourquoi travaillons ànous délivrer et de ce supplice présent, et de la vengeancefuture. Chassons loin de nous cette maladie, et comportons-nous en touteschoses avec beaucoup de douceur, afin que nous procurions à nosâmes le repos et la tranquillité, et en ce monde et dans leroyaume des cieux, que je vous souhaite, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soitau Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tousles siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XLIX
AYANT DIT CES CHOSES, IL DEMEURA EN GALILÉE. MAIS LORSQUESES FRÈRES FURENT PARTIS, IL ALLA AUSSI LUI-MÊME A LA FÊTE,NON PAS PUBLIQUEMENT, MAIS COMME S'IL EUT VOULU SE CACHER. (VERS. 9, 1O,JUSQU'AU VERSET 24.)
1. Les choses que, par une sage dispensation, Jésus-Christ afaites à la manière des hommes, non-seulement il les a faitespour confirmer le mystère de son incarnation, mais encore pour nousinstruire et nous former à la vertu. Si en toute occasion il eûtagi en Dieu, où aurions-nous pu apprendre la conduite que nous devonsgarder dans les rencontres épineuses et difficiles; comme ici, parexemple, s'il s'était présenté au milieu des Juifsqui né respiraient que sa mort, arrêtant tout à coupleur violence et leur fureur? Si donc Jésus-Christ n'avait pointcessé de faire des miracles et des prodiges, si toujours il avaitagi en Dieu, nous, venant à tomber dans les mêmes périls,et ne pouvant nous en tirer de même que lui, comment saurions-nousce qu'il faut faire ; s'il faut nous livrer à la mort ou nous cacheret pourvoir à notre sûreté, afin de prêcher etde répandre la parole de Dieu ? Comme donc, faute d'avoir la mêmepuissance, nous n'aurions pas su la conduite à tenir en pareil cas; c'est pour cela même que Jésus-Christ nous l'a appris parson exemple. Car l'évangéliste rapporte que " Jésus,ayant dit ces choses, demeura en Galilée. Mais que, lorsque sesfrères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête,non pas publiquement, mais comme s'il eût voulu se cacher ". Cesparoles : " Lorsque ses frères furent partis ", marquent qu'il nevoulut pas aller à la fête avec eux. Voilà pourquoiil demeura en Galilée et ne se fit point connaître, quoiqu'ilsle lui conseillassent.
Mais pourquoi Jésus-Christ, qui parlait toujours publiquement,se conduit-il maintenant comme s'il eût voulu se cacher? L'évangélistene dit point qu'il se soit caché, mais, comme s'il eût vouluse cacher. Car il fallait, comme j'ai dit, qu'il nous apprît lesménagements que nous devons, garder en pareil cas. Et d'ailleurs,ce n'était pas la mmême chose de se faire voir à desgens en colère et en fureur contre lui, ou de se montrer plus tard,après la fête.
" Les Juifs donc cherchaient , et ils disaient : Où est-il (11)? " Voilà, certes, une belle action pour solenniser la fête! Ils cherchent Jésus avec empressement dans le dessein de le fairemourir; un jour de fête ils délibèrent sur les moyensde le prendre. En un atome endroit de même, ils disent : " Que pensez-vousde ce qu'il n'est point venu ce jour de fête? " (Jean , XI , 56.)Et ici ils disaient : " Où est-il? " Par un excès de haineils ne daignent même pas le nommer. Sûrement, c'est làbien célébrer, bien sanctifier la fête : c'est làmontrer une grande piété. Ils voulaient profiter de la fêtemême pour [338] s'emparer de Jésus. " Et on faisait plusieursdiscours de lui en secret parmi le peuple ". Au reste, je crois qu'ilsétaient entrés en fureur à cause du lieu oùavait été opéré le miracle, et qu'ils n'enétaient point tant irrités par indignation de l'oeuvre qu'ilavait faite; que par crainte qu'il n'en fît d'autres semblables.Mais il arriva tout le contraire de ce qu'ils méditaient Malgréeux-mêmes, ils relevèrent sa gloire et le rendirent illustre;n car les uns disaient " C'est un homme de bien; les autres disaient :Non, mais il séduit le peuple ". La première opinion, jelà crois du peuple; l'autre, des sénateurs et des prêtres.Car c'est à ces hommes méchants et jaloux qu'il appartenaitde calomnier Jésus. Il séduit le peuple, disent-ils : Enquoi , je vous prie? Est-ce en feignant d'opérer des miracles qu'ilne fait point? Mais vous savez le contraire par expérience. " Personnenéanmoins n'osait en parler avec liberté, par la craintequ'on avait des Juifs (13) ". Vous voyez partout que les grands , montrentun coeur corrompu, et que le peuple a de bons sentiments, mais manque ducourage qui lui était si nécessaire.
" Or, vers le milieu de la fête, Jésus monta au templeoù il se, mit à enseigner (14) ". L'attente où ilsavaient été les rendit plus attentifs à sa parole.Remarquez, en effet, avec quel empressement ceux qui,les premiers joursle cherchaient, et disaient : " Où est-il? " s'approchent de lui,et l'écoutent parler, tant ceux qui disaient: c'est un homme debien, que les autres qui disaient c'est un méchant homme. Mais lesuns l'écoutaient pour profiter, de sa doctrine., l'admirer, et l'applaudit;les autres, pour le surprendre dans ses paroles et l'arrêter. Aureste, cette accusation : " Il séduit le peuple ", étaitfondée sur sa doctrine, car ils ne la comprenaient pas. Et ces mots:" C'est un homme de bien", sur ses miracles. Jésus-Christ ayantdonc apaisé leur fureur, leur parla avec tant de fermetéet d'assurance, qu'ils écoutaient avec attention, la colèrene leur bouchant plus les oreilles. L'évangéliste ne nousapprend point ce qu'il enseigna, seulement il rapporte qu'il disait deschoses admirables, qu'il les adoucit, et changea leurs dispositions, tantsa parole avait de vertu et d'efficace ! Ceux même qui disaient :" Il séduit le peuple ", étant tout changés, s'étonnaientalors et l'admiraient, c'est pourquoi ils parlaient de lui en ces termes: " Comment cet homme sait-il les lettres, lui qui ne les a point étudiées(15)? " Ne voyez-vous pas que , par ces paroles, l'évangélisteveut nous faire connaître que leur admiration était pleinede malignité? Il ne dit pas qu'ils avaient admiré sa doctrineet reçu sa parole; mais seulement qu'ils admiraient, c'est-à-direqu'ils s'étonnaient, disant : " D'où lui vient cette science,"quand ce doute aurait dû leur faire. apercevoir qu'il n'y avait riend'humain chez lui.
Mais, comme ils ne voulaient pas reconnaître cela ni le confesser,et qu'ils se bornaient au simple étonnement, voici ce que leur répondle divin Sauveur; écoutez-le : " Ma doctrine n'est pas ma doctrine(16) ". Par là il répond encore à leur soupçon;les renvoyant au Père; pour leur fermer la bouche. " Si quelqu'un", dit-il, " veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtrasi ma,doctrine est de lui , ou si je parle de moi-même (17) ". C'est-à-dire,défaites-vous de votre méchanceté, chassez la colère,l'envie, et cette, haine que vous avez conçue contre moi sans raison,,et alors rien ne vous empêchera de: connaître que ma paroleest véritablement celle de Dieu : voilà ce qui maintenantcouvre votre esprit de ténèbres, voilà ce qui pervertitvotre jugement et né vous permet pas de voir, la Vérité: si vous ôtez ces obstacles vos soupçons et vos doutes tomberont,et disparaîtront. Mais Jésus ne leur parla point ainsi,. pourne leur pas faire un reproche trop dur et trop piquant ; cependant il leurinsinue tout cela par ces paroles : " Celui qui fait, la volontéde Dieu, reconnaîtra si ma doctrine est de lui, ou si je parle demoi-même " , c'est-à-dire, si j'enseigne une doctrine étrangèreou nouvelle, ou contraire à côté de Dieu. Car, en employantce mot " de moi-même " , Jésus-Christ veut toujours dire ceci; Je ne dis rien de contraire à la volonté de Dieu : toutce que veut le Père, je le veux. aussi. " Si quelqu'un fait la volontéde Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine "... Que signifié cela?" Si quelqu'un fait la, volonté de Dieu? " Si quelqu'un aime lavertu, il sentira bientôt la force de mes paroles. Si quel. qu'un.veut lire avec soin les prophéties, il connaîtra si ce quej'enseigne y est conforme ou non.
2. Comment sa doctrine peut-elle être sa doctrine, et ne l'êtrepas? Car il n'a point dit : Cette doctrine n'est pas ma doctrine; mais[339] après avoir dit ma doctrine, et se lêtre appropriée,il ajoute incontinent: ce n'est pas ma doctrine. Comment la mêmechose peut-elle être et n'être pas à lui,? Elle estsa doctrine, parce que là doctrine qu'il enseignait, il ne Pavaitpas apprise: elle n'est pas sa doctrine, parce que c'est la doctrine deson Père. Pourquoi dit-il donc : " Tout ce qui est à monPère est à moi, et tout ce qui est à moi est àmon Père? " (Jean, XVII, 10.) Car si la doctrine, pour êtrede votre Père, n'est point- à .vous, ce que vous venez dedire se contredit, puisque c'est pour cela même qu'elle doit êtreà vous. Mais cette parole : " N'est pas ma doctrine ", déclared'une manière très-forte et très-expresse, que lavolonté du Fils et celle du Père ne sont qu'une seule etmême volonté; c'est comme s'il disait: " Ma doctrine ne "diffère nullement de celle du l'ère ", comme si elle étaitd'un autre. Car, quoique autre soit la personne du Père , autrela mienne, néanmoins je parle et j'agis de manière qu'onne doit point croire que ce que le Père fait et ce qu'il dit soitdifférent de ce que je dis et de ce que je fais, et qu'au contrairece que je fais et ce que je dis est absolument la même chose quece que dit et ce que fait le Père. Jésus-Christ emploie ensuiteun autre argument auquel on ne peut répondre, et qui est fondésur l'usage et la pratique des hommes. Quel est-il, cet argument ? " Celuiqui parle de son propre mouvement, cherche sa propre gloire (18) ". C'est-à-direcelui qui se veut faire une doctrine propre et particulière, necherche autre chose en cela que de s'acquérir de la gloire. Or,moi, si je ne cherche pas à m'attirer de la gloire, pourquoi voudraisje me faire une doctrine propre? Celui qui parle de son propre mouvement,c'est-à-dire , celui qui enseigne une doctrine différenteet qui lui est propre, ne l'enseigne que pour se faire un nom, pour sefaire valoir et pour en tirer vanité; mais si je n'agis, si je neparle que pour la gloire de celui qui m'a envoyé, pourquoi voudrais-jeenseigner une autre doctrine?
Ne remarquez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ aune raison pour dire qu'il ne kit rien de lui-même? Quelle est-elle,cette raison? C'est de convaincre les Juifs qu'il ne cherche point àse faire honorer du peuple. Cest pourquoi, quand il se sert d'expressionsgrossières comme : " Je cherche la gloire de mon Père"; c'estpour leur montrer partout qu'il ne cherche point sa propre gloire. Au reste,pour user ainsi de ces sortes d'expressions simples et grossières,le Sauveur avait plusieurs raisons , savoir : afin qu'on ne le crûtpas non engendré, et contraire à Dieu; afin qu'on crûtqu'il s'était revêtu de la chair, pour s'accommoder àla faiblesse et à la portée de ses auditeurs; afin de nousapprendre à rechercher l'humilité et à fuir l'ostentation.Mais il n'en avait qu'une seule pour parler d'une manière élevée,c'était la grandeur et la dignité de sa nature. En effet,si, pour l'avoir entendu dire qu'il était avant qu'Abraham fûtau monde (Jean, VIII, 58), les Juifs se choquèrent et se mirenten colère, à quel excès de fureur ne se seraient-ilspas portés, s'ils ne lui avaient jamais ouï dire que des chosessublimes et élevées?
" Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi (19) ? Et néanmoinsnul de vous n'accomplit la loi. Pourquoi cherchez-vous à me fairemourir (20) ? " Quel rapport ces paroles ont-elles à celles quiprécèdent? Les Juifs imputaient deux crimes à Jésus-Christ: l'un, qu'il ne gardait point le sabbat; l'autre, qu'il appelait Dieuson Père, et qu'il se faisait égal à Dieu. Il estmême visible que réellement et de fait Jésus-Christse disait Fils de Dieu et égal à Dieu, et que ce n'étaitpas là un vain soupçon des Juifs : il est égalementcertain qu'il ne se disait pas Fils de Dieu, comme sont les hommes en général,mais qu'il s'attribuait cette qualité comme lui étant propreet particulière à lui seul. Plusieurs, souvent, ont appeléDieu leur Père ; en voici un exemple " Un même Dieu ne nousa-t-il pas tous créés? N'avons-nous pas tous un mêmePère? " (Malach. II, 10.) Mais ce n'était pas à direque le peuple fût égal à Dieu. C'est pourquoi ceuxqui l'entendaient dire ne se choquaient et ne se scandalisaient point..Comme donc Jésus-Christ a souvent repris les Juifs, pour avoir ditqu'il n'était pas envoyé de Dieu, comme il s'est défendude n'avoir pas gardé le sabbat; de même si ce n'eûtété que sur un simple soupçon, sur une opinion quise serait élevée parmi eux, qu'on l'accusât de se faireégal à Dieu, et non parce qu'il l'entendait lui-mêmeainsi, sans doute il les aurait repris et leur aurait dit : Pourquoi mecroyez-vous égal à Dieu? je ne le suis point. Mais il neleur a rien dit de semblable; au contraire, dans les [340] paroles suivantes,il montre qu'il est égal à Dieu. Ces paroles : " Comme lePère ressuscite les morts et leur rend la vie, 1e Fils le fait demême " (Jean, V, 21); et : " Afin que tous honorent le Fils commeils honorent le Père " (Ibid. 23); et : " Les oeuvres que le Pèrefait, le Fils les fait aussi comme lui ". (Ibid. 19.) Toutes ces choses,dis-je, établissent et confirment son égalité. Parlantde la loi, il dit : " Ne pensez pas que je sois venu " détruirela loi ou les prophètes ". (Matth. V, 17.) C'est de cette manièrequ'il a coutume d'arracher les mauvais soupçons. Mais ici, l'opinionde l'égalité à l'égard du Père, non-seulementil ne lôte pas, mais il l' appuie et l'affermit.
C'est pourquoi, lorsque les Juifs lui dirent " Vous vous faites vous-mêmeDieu ", il ne les détourna point de ce sentiment; au contraire,il le confirma en disant : " Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'hommea le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : Levez-vous,dit-il alors au paralytique , emportez votre lit et marchez ". (Matth.IX, 6.) Donc, la première accusation de se faire égal àDieu, loin de la détruire, il la confirme; il montre aussi qu'iln'est pas contraire à Dieu, mais qu'il dit et qu'il enseigne lesmêmes choses que le Père. Enfin, la seconde, de ne point garderle sabbat, il la repousse par ces paroles : " Moïse ne vous a-t-ilpas donné la loi? Et néanmoins nul de vous n'accomplit laloi ". Comme, s'il disait : La loi défend de tuer; mais vous, voustuez; et toutefois vous in' accusez d'être un violateur de la loi.Mais pourquoi a-t-il dit : " Nul de vous? " Parce que tous cherchaientà le faire mourir. Pour moi, dit-il, si j'ai violé la loi,je l'ai violée pour sauver la vie à un homme; mais vous,vous la violez pour faire du mal. Quand même je la violerais, jeserais excusable, le faisant pour sauver; et ce ne serait point àvous de me le reprocher, à vous qui violez la loi dans les chosesgraves et importantes : car, ce que vous faites renverse entièrementla loi.
Il dispute ensuite contre eux : il l'avait déjà fait autrefois,.etplus au long; mais alors d'une manière plus élevéeet conforme a sa dignité, maintenant plus simple et plus grossièresPourquoi? Parce qu'il ne voulait pas si souvent les irriter; car cettefois, dans le transport de, leur colère, ils n'auraient pas reculédevant un meurtre. Voilà pourquoi il persiste à apaiser leuresprit, employant ces deux moyens et le reproche de leur crime : " Pourquoicherchez-vous à me faire mourir? " et une remontrance pleine demodestie et de douceur : " Moi qui vous ai dit la vérité" (Jean, VIII, 40); et en leur faisant connaître qu'eux, qui ne respirentque le sang et le carnage, ils ne doivent pas juger les autres.
Pour vous, mon cher auditeur, considérez, je vous prie, combienest humble l'interrogation de Jésus-Christ, combien est insolenteet cruelle la réponse des Juifs : " Vous êtes possédédu démon. Qui est-ce qui cherche à " vous faire mourir (20)? " Parole de colère et de fureur, d'impudence ; et cela parce qu'onleur fait un reproche auquel ils ne s'attendaient pas et qu'ils se croyaientinsultés. Car, ainsi que les voleurs chantent lorsqu'ils se mettenten embuscade, et qu'ensuite, pour surprendre celui qu'ils veulent attaquer,ils se tiennent dans le silence; les Juifs agissent de même. Au reste,Jésus-Christ renonçant à les confondre, de peur deles rendre plus impudents, se justifie de nouveau sur la violation du sabbat,et dispute avec eux sur la loi.
3. Mais voyez avec quelle prudence. Il n'est pas surprenant, dit-il,que vous ne me croyiez point, que vous ne vous soumettiez pas àmoi, vous qui n'écoute même pas la loi que vous paraissezsuivre, et qui la violez, cette loi que vous prétendez tenir deMoïse. Il n'est donc pas extraordinaire que vous ne soyiez pas attentifsà ma parole. Comme ils avaient dit
" Dieu a parlé à Moïse : mais pour celui-ci, nousne savons d'où il est " (Jean, IX, 99); Jésus leur montrequ'ils font une injure à Moïse, en ne se soumettant pas àla loi qu'il leur a donnée.
J'ai fait une seule action et vous en êtes " tout surpris (21)". Sur quoi remarquez, mon cher auditeur, que quand Jésus veut sejustifier et réfuter le crime dont on l'accuse, il ne fait pas mentionde son Père, mais il présente sa personne seule : " J'aifait une seule action "; il veut faire voir que s'il ne l'avait point faite,ce serait alors qu'on pourrait dire que la loi aurait étéviolée , et qu'il y a des choses qu'il est plus nécessaired'observer que la loi même, et que Moïse avait reçu contrela loi un ,commandement d'un ordre plus élevé que n'étaitla loi. Car la circoncision était [341] au-dessus du sabbat, quoiqu'ellevînt des patriarches et non de la loi. Or, moi j'ai fait une actionmeilleure et plus grande que la circoncision même. Il aurait pu arriverensuite aux préceptes de la loi et montrer, par exemple, que lesprêtres violaient le sabbat, comme il l'avait déjàdit; mais il parle d'une manière plus générale; aureste, ce mot : " Vous êtes surpris ", signifie : vous êtestroublés.
Or, si la loi avait dû rester immuable, la circoncision ne seraitpas au-dessus d'elle; au reste, Jésus-Christ ne dit pas avoir faitune action plus grande que la circoncision, mais ses paroles en impliquentla preuve lorsqu'il dit : " Si un homme reçoit la circoncision lejour du sabbat (23) ". Remarquez-vous, mes frères, que lorsque leSauveur détruit la loi, c'est alors qu'elle demeure plus ferme?Remarquez-vous que la violation du sabbat est l'observance de la loi, ensorte que, si le sabbat n'avait pas été violé, nécessairementla loi l'eût été? Par conséquent, dit-il,-j'aiaffermi la loi. Jésus n'a point dit : Vous vous mettez en colèrecontre moi , parce que j'ai fait une action plus grande que- la circoncision: mais seulement il expose le fait et leur laisse à juger ensuite,si l'entière guérison d'un homme n'est pas plus nécessaireque la circoncision. On viole la loi, dit-il, pour faire à un hommeune marque qui ne lui sert de rien pour la santé, et, pour l'avoirguéri d'une si grande maladie, on excite votre colère ?
" Ne jugez point selon l'apparence (24) ". Que veut dire cela, " selonl'apparence ? " Quoique Moïse: soit parmi vous en plus grande réputationque moi, ne jugez pas pour cela sur la dignité des personnes, maissur la nature des choses; c'est là en effet juger, selon la justice.Pourquoi personne n'a-t-il blâmé Moïse? Pourquoi personnene s'est-il opposé à lui, quand il a ordonné de violerle sabbat par un précepte étranger à la loi? Maisil souffre que ce précepte, on le regarde comme supérieurà sa loi; ce précepte, dis-je, que la loi n'a point établi,mais. qui vient d'ailleurs véritablement il y a là de quois'étonner. Vous cependant, qui n'êtes pas des législateurs,vous vengez la loi d'une manière outrée, mais Moïse,qui ordonne de violer la loi par un précepte qui n'est point dela loi, est plus digne de toi que vous. Lors donc que Jésus-Christdit: J'ai guéri un homme dans tout son corps, il fait entendre quela circoncision ne guérit qu'une partie du corps. Et quelle estcette guérison que procure la circoncision ? " Tout homme ", ditMoïse, " qui ne sera point circoncis, sera exterminé ". (Gen.XVII, 14.) Pour moi , je nai pas guéri une maladie partielle, maisj'ai entièrement rétabli un corps qui était tout corrompu." Ne jugez donc pas selon l'apparence ".
Pensons, mes frères, que ces paroles du divin Sauveur ne s'adressentpas seulement aux Juifs, mais à nous encore. Ne manquons en rienà la justice, mais faisons tous nos efforts poux y rester fidèles.Ne regardons pas si celui qui se présente à nous est pauvreou riche.; n'examinons pas les personnes, mais l'affaire que nous avonsà juger. " Vous n'aurez point de pitié du pauvre en jugement". (Exod. XXIII, 3.) Que veut dire cela? Si c'est un pauvre qui a commisune injustice et qui a fait du tort, que votre coeur ne s'amollisse point,ne vous laissez point fléchir. Mais s'il ne faut point avoir decompassion du pauvre, bien moins en faut-il avoir du riche. Au reste, cen'est pas seulement aux juges, mais à tous que je m'adresse ici; il ne faut jamais blesser la justice, mais toujours inviolablement lagarder. " Le Seigneur aime la justice ", dit encore l'Ecriture, " maiscelui qui aime l'iniquité, hait son âme ". (Ps. X, 6, 8.)
Ne haïssons pas notre âme, je vous en conjure, mes chersfrères, :et n'aimons pas l'iniquité. Ici-bas, nous n'en retirerionsque peu ou point de profit, et en l'autre monde elle nous serait fatale.Disons mieux , nous ne jouirons point, même ici-bas de notre iniquité.Vivre dans les délices avec une mauvaise conscience, n'est-ce pasun tourment et un supplice? Aimons donc la justice et ne violons jamaiscette loi. Et,quel fruit emporterons-nous de cette vie, si nous n'en sortonsavec la vertu? Qui nous protégera en l'autre monde? Sera-ce l'amitié,sera-ce la parenté, sera-ce la faveur ? Que dis-je, la faveur? Quandbien même nous aurions Noé pour père, ou Job, ou Daniel,tout cela ne nous servira de rien si nos oeuvres nous accusent; pour toutaide et pour tout secours nous n'avons besoin que de la vertu. Elle seulenous pourra garantir de tous périls et nous délivrer du feuéternel; elle nous fera entrer dans le royaume des cieux, que jevous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père etau Saint- Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE L
ALORS QUELQUES GENS DE JÉRUSALEM COMMENCÈRENT A DIRE: N'EST-CE PAS LA CELUI QU'ILS CHERCHENT POUR LE FAIRE MOURIR? ET NÉANMOINSLE VOILÀ QUI PARLE DEVANT TOUT LE MONDE SANS QU'ILS LUI DISENT RIEN. EST-CE QUE LES SÉNATEURS ONT VRAIMENT RECONNU QU'IL EST VÉRITABLEMENTLE CHRIST (1) ? MAIS NOUS SAVONS CEPENDANT D'OU EST CELUI-CI. (VERS.25, 26, 27, JUSQU'AU VERS. 36.)
1. Dans les divines Ecritures, rien n'est inutile, tout a étédicté par le Saint-Esprit; c'est pourquoi examinons-en avec sointoutes les paroles: souvent l'intelligence dé tout un passage dépendd'un seul mot, comme il arrive maintenant ici. " Plusieurs personnes deJérusalem disaient: N'est-ce pas là celui qu'ils a cherchentpour le faire mourir? Et néanmoins, le voilà qui parle devanttout le monde, sans qu'ils lui disent rien ". Pourquoi nommer les gensde Jérusalem? L'évangéliste montre en cela que ceuxpour qui Jésus-Christ avait principalement fait tant de miracles,étaient les plus misérables de tous les hommes, puisqu'ayantvu de leurs propres yeux le plus grand témoignage de sa divinité,ils renvoyaient tout au jugement partial de leurs princes. N'était-cepas là, en effet, la plus grande marque de sa divinité ?Ces hommes furieux et enragés, qui ne respiraient que le meurtre,courent de toutes parts et cherchent
1. Le texte grec et saint Chrysostome lisent ainsi.
Jésus pour le faire mourir; ils l'ont entre leurs mains , etaussitôt ils s'arrêtent. Qui en aurait pu faire autant? qui,sur-le-champ, aurait pu réprimer une pareille fureur?
Néanmoins, après tant de miracles, volez leur folie, voyezleur rage: " N'est-ce pas là ",disent-ils encore, " celui qu'ilscherchent pour " le faire mourir ? " Remarquez de quelle manièreils se condamnent eux-mêmes: " Qu'ils cherchent pour le faire mourir,et ils ne lui disent rien". Et non-seulement ils ne disent rien , mais,lors même qu'il parle devant tout le monde, .qu'il dit librementce qu'il veut, qu'il les pique et les irrite , ils ne l'en empêchentpoint, ils ne l'arrêtent pas. " Ont-ils vraiment reconnu qu'il estle Christ? " Mais vous-mêmes, qu'en pensez-vous? quel jugement portez-vousde lui? Le jugement contraire, répondent-ils; voilà pourquoiils disaient: " Mais nous savons cependant d'où est celui-ci ".O méchanceté ! ô contradiction ! Ils n'en jugent pascomme les princes, mais 343] ils en portent un autre, jugement injusteet digne de leur folie. " Nous savons ", disent-ils, " d'où il est" : ou, " que quand le Christ viendra, personne ne saura d'où ilest ". (Matth. II, 4, 5.) Mais vos princes des prêtres, interrogéssur le lieu de sa naissance , répondirent que c'était dans.Bethléem qu'il devait naître.
D'autres encore viennent dire: " Nous savons que Dieu a parléà Moïse : mais , pour celui-ci, nous né savons d'oùil est ". (Jean, IX, 29.) Voyez ces paroles de gens ivres. Et derechef:" Le Christ viendra-t-il de Galilée? (Jean, VII, 41). " Ne viendra-t-ilpas de la petite ville de Bethléem ? " (Ibid. 42.) Ne remarquez-vouspas le jugement de ces insensés. Nous savons, nous ne savons pas:Il viendra de la petite ville de Bethléem : " Mais quand le Christviendra, personne ne saura d'où il est ". Est-il rien de plus visibleque la contradiction de ces paroles? La seule chose qu'ils avaient en vue,c'était de ne point croire.
Mais, à tous ces discours, que répond Jésus-Christ?" Vous me connaissez, et vous savez d'où je suis : et je ne suispas venu de moi-même; mais celui qui m'a envoyé est véritable,et vous ne le connaissez point.
Et encore : " Si vous me connaissiez , vous connaîtriez aussimon Père ". (Jean, VIII, 19.) Comment donc Jésus-Christ .dit-ilici qu'ils le connaissent et qu'ils savent d'où il est; et ailleurs,qu'ils ne connaissent ni lui, ni son Père? Le divin Sauveur ne.se contredit point, loin de nous une telle pensée ! Il est parfaitementd'accord avec lui-même : il parle d'une autre connaissance, quandil dit: Vous ne me connaissez pas. Comme lorsque l'Ecriture dit " Les enfantsd'Héli étaient des enfants impies (1), "qui ne connaissaientpoint le Seigneur". (I Rois, I, 12:) Et encore: " Mais Israël ne m'apoint connu ". (Isaïe, I, 3.) De même que saint Paul dit: "Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renoncent parleurs oeuvres " . (Tit. I, 16.) On peut donc connaître et ne pasconnaître. Voici ce que veut dire Jésus-Christ: Si vous meconnaissiez, vous saviez que je suis le Fils de Dieu. Ce mot: " D'oùje suis ", ne désigne point ici le lieu , comme le démontrece qui suit: " Et je ne suis pas venu de moi-même, mais celui quim'a envoyé est véritable, et vous ne le connaissez point". Il parle ici de cette ignorance que
1. " Impies. " ou " pestilentiels "; la Vulgate dit " de Bélial", ce qui emporte le même sens.
marquent les oeuvres, et dont l'apôtre dit " Ils font professionde connaître Dieu , mais ils le renoncent par, leurs oeuvres ". Carleur péché n'était pas un péché d'ignorance,mais de méchanceté et de mauvaise volonté. Ce qu'ilssavaient fort bien, ils voulaient l'ignorer.
Mais quelle suite y a-t-il en ceci? Pourquoi, pour les réfuter,se sert-il de leurs paroles? Ils disaient . " Nous savons cependant d'oùest celui-ci ", et Jésus leur répond : " Vous me connaissez". Que disaient-ils ? Disaient-ils qu'ils ne le connaissaient pas? Au contraire,ils disaient : " Nous savons ". Mais quand ils disaient qu'ils savaientd'où il était, ils ne voulaient dire autre chose, sinon qu'ilétait de la terre et le fils d'un charpentier. Mais le divin Sauveurles élevait au ciel, en disant: Vous savez d'où je suis,c'est-à-dire : Je ne suis pas venu d'où vous pensez, maisd'où est celui qui m'a envoyé. En effet, lorsqu'il dit: "Je ne suis pas venu de moi-même ", il insinue ceci, savoir : qu'ilssavaient qu'il était envoyé du Père, quoiqu'ils nevoulussent pas le reconnaître. Jésus-Christ les réfutede deux manières : premièrement, il publie devant tout lemonde et crie à haute voix ce qu'ils disaient en secret, afin deles couvrir de confusion ; en second lieu, il découvre et manifesteleur pensée; c'est comme s'il disait : Je ne suis pas une personnevulgaire, je ne suis pas venu sans raison; mais : " Celui qui m'a envoyéest véritable, et vous ne le connaissez point ". Que signifientces paroles : " Celui qui m'a envoyé, est véritable? " S'ilest véritable, il m'a envoyé pour la vérité.S'il est véritable, il s'ensuit que celui qui a étéenvoyé est véritable lui-même.
2. Jésus-Christ le prouve encore d'une autre manière ,les prenant par leurs propres paroles. Comme ils disaient : " Quand leChrist viendra, personne ne saura d'où il est " ; par làil leur montre qu'il est le Christ. Car en disant : " Personne ne saura", ils songeaient à la différence des lieux; et c'est paroù il fait voir qu'il est le Christ, puisqu'il est sorti du Père; et partout il rend témoignage qu'il n'appartient qu'à luiseul de connaître le Père, disant : " Ce n'est pas qu'aucunhomme ait vu le Père, si ce n'est celui qui est né du Père". (Jean, V, 1, 46.) Ces paroles allumaient leur colère : lorsqu'illeur disait : Vous ne le connaissez point, et qu'il les convainquait qu'ilssavaient véritablement [344] qui il était, " qu'il étaitle Messie et le Fils de Dieu ", mais qu'ils feignaient de ne le point savoir;rien n'était plus propre à les piquer, à les enflammerde colère.
" Ils cherchaient donc les moyens de le prendre ; et " néanmoins" personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pasencore venue (30) ". Remarquez-vous bien, mes frères, qu'une maininvisible les retenait et qu'elle réprimait leur violence. Et pourquoisaint Jean n'a-t-il pas dit que leur fureur s'était apaisée,parce que Jésus-Christ les avait invisiblement retenus, mais seulementque son heure n'était pas encore venue? L'évangélistea voulu parler d'une manière humaine et plus simple, afin qu'oncrût aussi à l'humanité de Jésus-Christ. Eneffet, comme partout il raconte de lui des choses grandes et élevées,c'est pour cette raison qu'il en mêle aussi de pareilles çàet là. Mais quand le Sauveur dit : " Je suis de lui ", il ne parlepas comme un prophète qui l'est par grâce, il le dit parcequ'il voit le Père et qu'il est avec lui.
" Pour moi, je le connais ", dit-il, " parce que je suis " né" de lui (29) ". Faites-vous bien attention, mes frères, qu'en touteoccasion il prouve ce qu'il a déjà dit : " Je ne suis pasvenu de moi-même " ; et : " Celui qui a m'a envoyé est véritable?" C'est de peur qu'on ne le croie séparé de Dieu. Et remarquezen même temps l'utilité de ces paroles simples et grossières.En effet, après cela, continue l'évangéliste, plusieursdisaient: " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'enfait celui-ci (31) " Quels miracles? Il y en avait trois : celui du vin,celui du paralytique, celui du fils de lofficier ; l'évangélisten'en rapporte pas davantage : d'où l'on voit manifestement, commeje l'ai souvent fait remarquer, que les évangélistes ontomis bien des choses, et se bornent aux miracles, à propos desquelsse déclara la malice des prince. Ils cherchaient donc les moyensde le prendre et de le faire mourir. Qui? Ce n'est pas le peuple qui n'aspiraitpoint au gouvernement et dont le coeur n'était pas empoisonnéde l'envie, mais ce sont les prêtres. Car pour le peuple il disait: " Quand le Christ viendra, fera-t-il a plus de miracles? " Néanmoins,ce n'était point là une foi saine et irrépréhensible,mais une foi appropriée à lintelligence d'une telle multitude.Dire : " Quand le Christ viendra ", ce n'est point là parler commedes gens qui croient que celui-ci est le Christ. Ou il en faut convenir,ou attribuer ce propos à une intervention secourable du peuple,et dire que, lorsque les sénateurs et les princes des prêtresfaisaient tous leurs efforts pour faire entendre que Jésus n'étaitpoint le Christ, le peuple dit: Supposons que cet homme ne soit point léChrist, le Christ lui sera-t-il supérieur? Comme je l'ai souventdit : ce n'est ni la doctrine, ni les sermons, ce sont les miracles quiattirent la populace et là font accourir.
" Les pharisiens entendirent ces discours que le peuple tenait de lui,et les princes " des prêtres avec eux; envoyèrent des archerspour le prendre (31) ". Ne le voyez-vous pas, mes frères, que laviolation du sabbat n'était qu'un prétexte? Voilà.ce qui les irritait le plus: les discours du peuple. Car, à présentqu'ils n'ont rien à blâmer, ni dans ses paroles, ni dans sesoeuvres, toutefois ils veulent s'emparer de lui à cause de ces proposde la foulé. Et comme la crainte d'un soulèvement lésintimide et les retient, ils envoient des archers tenter l'expédition.Quelle violence ! quelle fureur ! ou plutôt, quelle infamie ! Souvent,ils avaient eux-mêmes essayé de le prendre, et comme ils nel'avaient pu, ils en donnent la commission à des archers, pour assouvir,par un moyen quelconque, leur fureur et leur rage. Et cependant, Jésusavait été assez longtemps à discourir avec eux auprèsde la piscine, sans qu'ils eussent fait la même tentative; véritablementils avaient cherché les moyens de le prendre, mais ils n'avaientpoint osé mettre la main sur lui. Maintenant qu'ils voient toutle peuple près d'accourir à Jésus-. Christ, ils nepeuvent plus se posséder.
Que répond donc Jésus-Christ? " Je suis encore avec vousun peu de temps (33) ". Il pouvait, d'une. seule parole, dompter et épouvanterces hommes, et,il leur fait une réponse des plus humbles; c'estcomme s'il leur disait: Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir?pourquoi me persécutez-vous? Attendez un peu, et sans que vous ayezbesoin de faire tant d'efforts, ni d'user de violence, je me livrerai moi-mêmeentre vos mains. Après quoi, de peur qu'on ne crût qu'en disant: " Je suis encore avec vous un peu de temps ", il parlait de la, mortcommune â tous, les hommes, comme, en effet, ils le pensèrent;pour leur ôter cette opinion qu'après sa mort il n'agiraitplus, il a ajouté : " Et vous ne pouvez venir [345] où jesuis (34) ". Or, s'il avait dû demeurer dans la mort, sûrementils auraient pu l'y aller joindre, car la mort est un pays où nousallons tous. Ainsi, par ces paroles, Jésus gagnait les plus simples,il retenait dans la crainte et le respect les plus violents et les plusemportés, et ceux qui étaient le plus soigneux de s'instruire,il les excitait à se hâter de venir l'écouter, parcequ'il né devait plus rester ici-bas que peu de temps, et qu'ilsn'auraient pas toujours le bonheur d'entendre une si excellente et si admirabledoctrine? Le Sauveur n'a pas dit seulement : Je suis ici, mais encore :"Je suis avec vous ", c'est-à-dire, dussiez-vous me persécuter,me tourmenter, je ne cesserai pas un seul moment d'avoir soin de vous etde vous prêcher ce qu'il vous est nécessaire de savoir pourvotre salut.
" Et je vais " ensuite " vers Celui qui m'a envoyé ". Ces parolespouvaient les épouvanter et les inquiéter. Car il leur préditqu'ils auraient besoin de lui. Vous me chercherez, dit-il, non-seulementvous ne m'oublierez pas, mais encore " vous me chercherez et vous ne metrouverez point ". Et quand les Juifs l'ont-ils cherché ? SaintLuc rapporte que les femmes l'avaient pleuré (Luc, XXIII, 27), etil est probable que beaucoup d'autres, et sur le moment, et lors de laruine de Jérusalem, souhaitèrent la présence de Jésus-Christpar le souvenir qu'ils avaient de lui et de ses miracles. Au reste, ledivin Sauveur dit toutes ces choses pour les attirer et les gagner. Eneffet, le peu de temps qu'il devait être avec eux, le regret qu'ilsauraient de lui, après qu'il s'en serait allé, lorsqu'ilsne pourraient plus le trouver; c'était là de quoi les engagerà s'attacher à lui pour profiter de ces derniers moments.S'il ne devait pas arriver qu'ils regrettassent sa présence, cequ'il leur disait n'avait rien d'extraordinaire, ni d'intéressant: si, au contraire, ils devaient souhaiter sa présente, sans qu'illeur fût impossible de le retrouver, ce qu'il leur disait n'auraitpas été capable de les troubler et de les inquiétersi fort.
3. Et encore, s'il avait dû demeurer beaucoup de temps avec eux,peut-être seraient-ils devenus indolents et paresseux. Mais, parce discours, maintenant il les presse de toutes parts, et il les effraie.Ces paroles : " Je vais vers Celui qui m'a envoyé", leur font connaîtrequ'il n'a rien à craindre de leurs pièges, et qu'il souffrirala mort volontairement. Jésus-Christ a donc prédit deux choses:et qu'il s'en irait dans peu, et qu'ils ne pourraient le venir trouver: certes, il est au-dessus de l'esprit humain de prédire ainsi samort. Ecoutez ce que dit David : " Faites-moi connaître, Seigneur," quelle est " ma fin, et quel est le nombre de mes jours, afin que jesache ce qui m'en reste " encore. (Ps. XXXVIII, 5, 6.) C'est làsûrement ce que personne ne sait : au reste, Jésus-Christconfirme l'une des choses par lautre : " La prédiction qu'ils nele trouveraient point, par celle de sa mort ". Pour moi, je pense que leSauveur dit énigmatique ment ceci aux archers, et que ces parolesles regardent, qu'il les leur adresse pour les gagner tout à fait,leur faisant connaître qu'il savait pourquoi ils étaient venus,comme s'il leur disait.: attendez un peu, et après j'irai avec vous.
" Les Juifs disaient donc entre eux: où est-ce qu'il ira (35)? " Cependant des gens qui auraient désiré avec passion qu'ils'en allât, et fait tout ce qu'ils pouvaient pour ne l'avoir plusdevant leurs yeux, n'auraient pas dû s'enquérir de ceci, maisdire : nous nous réjouissons que vous vous en alliez : et quandcela arrivera-t-il? Mais ces paroles les inquiètent; voilàpourquoi ils se demandent les uns aux autres, dans la faiblesse de leuresprit: où est-ce qu'il s'en ira? " Ira-t-il vers la dispersiondes gentils? " Que signifie cela? " Vers la dispersion des gentils? " C'estainsi que les Juifs appelaient les gentils, parce qu'ils étaientdispersés partout, et qu'ils se mêlaient librement les unsavec les autres. Dans la suite, les Juifs ont aussi souffert la mêmeconfusion et la même ignominie : car ils sont eux-mêmes devenusune dispersion. Autrefois, toute la nation était unie ensemble dansun même lieu, et l'on n'aurait pu trouver un Juif autre part quedans la Palestine : voilà pourquoi les Juifs appelaient les gentilsla dispersion : c'était un reproche qu'ils leur faisaient, se glorifiantd'être tous réunis ensemble, et s'en applaudissant extrêmement.
Que veulent donc dire ces paroles : " Vous ne pouvez venir oùje vais ", et dans un temps auquel les Juifs se mêlaient partoutavec les gentils dans le monde entier? Si Jésus-Christ avait vouludésigner les gentils, il n'aurait pas dit : je vais où vousne pouvez venir. Niais lorsque les Juifs dirent : " Ira-t-il vers la [346]dispersion des gentils? " ils n'ajoutèrent point, pour les perdreet les exterminer, mais pour les instruire : ainsi leur colère étaitdéjà apaisée, et ils avaient pris confiance dans laparole de Jésus. S'ils n'y avaient point cru, ils ne se seraientpas demandé entre eux ce qu'il voulait dire : mais en voilàassez sur ce qui les concerne.
Nous avons à craindre, mes chers frères, qu'elle ne s'appliqueà nous-mêmes., cette parole : vous ne pouvez venir oùje suis, à cause des péchés dont notre vie est chargée.Car, de ses disciples, Jésus-Christ dit : " Je désire quelà où je suis, ils y soient aussi avec moi ". (Matth. XVII,24.) Mais de nous, j'ai peur qu'il ne dise le contraire, qu'il ne nousdise: " Vous ne pouvez venir où je suis ". Ce qu'il ne nous estpas permis de faire, nous le faisons comment pourrons-nous aller oùil est? Dans ce monde, le soldat qui manque de respect au roi, perd ledroit de le voir : il est dégradé et condamné au derniersupplice. Si donc nous ravissons le bien d'autrui, si nous nous livronsà l'avarice, si nous commettons l'iniquité, si nous sommesviolents et emportés, si nous ne faisons pas l'aumône, nousne pourrons point aller là où est Jésus-Christ. Maisil nous arrivera la même chose qu'aux vierges folles (Matth. XXV),qui ne purent entrer avec lui aux noces et qui furent obligées dese retirer, leurs lampes s'étant éteintes , c'est-à-dire,l'huile de la charité et des bonnes oeuvres leur ayant manqué.Car le feu de la charité que le Saint-Esprit allume subitement ennous, si nous voulons, nous le rendons plus ardent, et si nous ne voulonspas, nous l'éteignons aussitôt ; mais aussi, dès qu'ilsera éteint, il n'y aura plus que des ténèbres dansnos âmes. Comme la lampe qui est allumée répand unegrande lumière, de même quand elle vient à s'éteindre,tout n'est que ténèbres. Voilà pourquoi l'Ecrituredit : " N'éteignez pas l'Esprit ". (1 Thess. V,19.) Or, on l'éteint,cet esprit, lorsque l'huile manque, lorsqu'un souffle plus impétueuxque le vent vient à l'assaillir; lorsqu'on le comprime et qu'onl'étouffe : car on éteint aussi le feu de cette manière.Or, on étouffe, on comprime cet esprit, en se livrant aux penséesdu siècle; on l'éteint, en s'abandonnant aux passions déréglées.Mais surtout, rien, n'est plus capable de l'éteindre que l'inhumanité, la cruauté, les rapines. Si, à défaut d'huile, nousversons par-dessus de l'eau froide, c'est-à-dire l'avarice qui glacepar la tristesse les âmes de ses victimes, comment ensuite pourrons-nousle rallumer? Nous sortirons donc de ce monde, emportant avec nous beaucoupde cendres et une fumée qui nous accusera d'avoir éteintnotre lampe. Car où il y a de la fumée, là nécessairementil y a eu du feu, et un feu qu'on vient d'éteindre.
Mais à Dieu ne plaise qui aucun de vous n'entende cette foudroyanteparole : " Je ne vous connais point ! " (Matth. XXV, 12.) Et qu'est-cequi la provoque, cette terrible parole? sinon d'avoir vu le pauvre et den'avoir pas fait attention à lui? Si nous avons méconnu Jésus-Christaffamé, il ne nous connaîtra pas non plus lui-même,nous qui aurons été sans pitié. Et certes ce serajustice. Car celui qui méprise le pauvre et ne l'assiste pas deses biens, comment espérerait-il participer à des biens quine lui appartiennent pas? C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères,faisons tout ce que nous pouvons, mettons tout en oeuvre pour que l'huilene nous manque pas. Garnissons bien nos lampes, afin d'entrer avec l'épouxdans la chambre nuptiale. Je prie Dieu de nous y faire tous entrer, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles éternels! Ainsisoit-il.
HOMÉLIE LI
LE DERNIER JOUR DE LA FÊTE, QUI ÉTAIT LE PLUS SOLENNEL,JÉSUS SE TENANT DEBOUT, DISAIT A HAUTE VOIX : SI QUELQU'UN A SOIF,QU'IL VIENNE A MOI, ET QU'IL BOIVE. SI QUELQU'UN CROIT EN MOI, IL SORTIRADES FLEUVES, D'EAU VIVE DE SON VENTRE, COMME DIT L'ÉCRITURE. (VERSET37, 38, JUSQU'AU VERS. 44.)
1. Il faut que ceux qui viennent entendre la parole de Dieu et qui ycroient; montrent autant d'ardeur pour elle qu'en ont pour l'eau ceux quisont pressés d'une soif brûlante : il faut que leur âmesoit embrasée de désir et d'amour. C'est ainsi que plus fidèlementet plus sûrement ils la pourront garder dans leur coeur. En effet,ceux qui ont bien soif, avalent avec une extrême avidité leverre d'eau qu'on leur présente, et par là ils étanchentleur soif. Ceux donc qui puisent aux sources de la divine parole, s'ilsen sont altérés comme des gens qu'une ardente soif consumé,ne cesseront point de boire qu'ils n'aient tout avalé, tout épuisé.L'Ecriture sainte le dit, qu'il faut toujours avoir soif, que toujoursil faut avoir faim : "Bienheureux ceux ", dit-elle, " qui sont affaméset altérés de la justice ". (Matth. V, 6.) Et ici Jésus-Christ: " Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive " ;c'est-à-dire, je ne contrains, je ne force personne à venirà moi ; mais si quelqu'un a bonne volonté, s'il a de la ferveuret une grande affection, c'est celui-là que j'appelle.
Mais pourquoi l'évangéliste marque-t-il ainsi " le dernierjour de la fête ", qui était le plus solennel? Car le premieret le dernier jour étaient les plus solennels, et ceux du milieude l'octave se passaient en festins et en plaisirs. Pourquoi dit-il donc: " Le dernier jour? " Parce que c'est en ce jour que tout le peuple accouraitet s'assemblait. Jésus ne fut pas à la fête le premierjour, et il en dit la raison à ses frères. Il ne prêchani le second; ni le troisième, pour ne prêcher pas inutilement,puisqu'en ces jours on s'abandonnait aux plaisirs et à la joie:Mais le dernier jour, auquel chacun se retirait chez soi, il leur donnele viatique du salut ; et il crie à haute voix, soit pour montrerqu'il parle en assurance et en toute liberté, soit pour faire connaîtreà toute cette assemblée qu'il avait parlé d'un breuvagespirituel; et il ajoute : " Si quelqu'un croit en moi, comme dit l'Ecriture,il sortira des fleuves d'eau vive de son ventre ". Jésus appelleventre le coeur, de même que le Psalmiste dit : " Et votre loi estgravée au milieu de mon ventre ". (Ps. XXXIX, 11.) Et oùest ce que l'Ecriture dit : " Il sortira des fleuves d'eau de son ventre?" Nulle part. Que veut donc dire ceci : " Celui qui croit en moi, commedit l'Ecriture ? " Il faut ici ponctuer de manière qu'il ne paraisseque ces mots
Il sortira des fleuves d'eau de son ventre ", sont de Jésus-Christmême. Car comme [348] plusieurs disaient : " C'est Jésus-Christ", et " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles? " il montrequ'il faut avoir une foi pure, avoir de lui une juste opinion, et ne pointtant croire sur les miracles que sur ce qu'enseignent les Ecritures. Eneffet, un grand nombre de ceux qui lui voyaient faire des miracles, nele reconnaissaient pas pour le Christ ; et quon ne pouvait manquer delui objecter : les Ecritures ne disent-elles pas que le Christ viendrade la race de David?
Jésus parlait souvent des Ecritures, pour faire voir qu'il n'encraignait point le témoignage, et qu'il n'en fuyait point la lumièreet c'est pour cela qu'il renvoie les Juifs aux Ecritures. Car il avaitdit auparavant : " Lisez " avec soin les Ecritures " (Jean, V, 39) ; etencore : " Il est écrit dans les prophètes : ils seront tousenseignés de Dieu ". (Jean, VI, .45.) Et : " Moïse est votreaccusateur ". (Jean, V, 45.) Mais ici il dit : " Comme a dit l'Ecriture: il sortira des fleuves de son ventre". Par où il marque l'abondanceet la fécondité de la grâce; de même qu'il ditailleurs: " Une fontaine d'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle" (Jean, IV, 14), c'est-à-dire; il recevra une abondance de grâces.Ailleurs il avait dit : La vie éternelle; ici il dit : Une eau vive.Le Sauveur appelle eau vive celle qui coule, qui opère toujours.Car lorsque la grâce du Saint-Esprit est entrée dans une âmeet y a établi sa demeure, elle coule et se répand avec plusde force et d'abondance qu'aucune autre source; elle ne tarit point etne cesse jamais de couler. Jésus-Christ donc, pour montrer que jamaiscette eau ne tarit, et qu'elle agit d'une manière ineffable, ditune fontaine et des fleuves; non un seul fleuve, mais une infinitéde fleuves. Et en cet endroit il s'est servi du mot de rejaillir, pourcelui d'inonder.
Voulez-vous le voir clairement, mes frères, que cette eau semultiplie en une infinité de fleuves? Considérez la sagessed'Etienne, l'éloquence de Pierre, la force de Paul: considérezque rien n'a pu vaincre ni ralentir leur zèle et leur activité: ni la fureur du peuple, ni la violence des tyrans, ni les piégesdes démons, ni la mort à laquelle ils se voyaient tous lesjours exposés; et que, semblables à des fleuves impétueuxqui se débordent, ils ont tout entraîné avec eux.
" Ce qu'il entendait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraienten lui, car le Saint-Esprit n'avait pas encore été donné(39) ". Comment donc les prophètes ont-ils prophétiséet opéré tant de miracles? Car ce n'est point par l'Esprit,mais par la vertu de Jésus, que les apôtres ont chasséles démons, comme il le dit lui-même : " Si c'est par Béelzébuthque je chasse les démons, par qui vos " enfants les chassent-ils?" Jésus-Christ disait donc cela pour déclarer qu'avant qu'ileût été crucifié ils n'avaient pas tous chasséles démons par le Saint-Esprit, mais par sa vertu. C'est quand ilenvoya ses disciples prêcher l'Evangile, qu'il leur dit : " Recevezle Saint-Esprit". Et encore : " Le Saint-Esprit se répandit sureux et ils faisaient des miracles ". (Matth. XX, 22.)
2. Au reste, lorsque Jésus-Christ envoya ses disciples, il n'estpoint écrit qu'il leur donna le, Saint-Esprit, mais il leur donnapuissance, disant : " Guérissez les lépreux, chassez lesdémons, ressuscitez les morts : donnez gratuitement ce que vousavez reçu gratuitement ". (Matth. X, 1, 8.) Or, tout le monde saitque le Saint-Esprit avait été donné aux prophètes;mais aussi on ne .doit pas ignorer que cette grâce était donnéepar mesure, qu'elle a été ôtée et qu'elle acessé sur la terre depuis le jour qu'il fut dit: " Votre maisonest abandonnée, elle demeurera déserte " (Matth. XXIII, 38); et qu'avant ce jour, même le Saint-Esprit commençait déjàà faire plus rarement sentir son opération. Il n'y avaitplus de prophètes parmi les Juifs, et s'il s'en trouvait, leur grâce,leur vertu ne s'étendait point jusque sur les choses saintes etsalutaires.
Les Juifs donc ayant été privés de la grâcedu Saint-Esprit, il est venu un temps auquel elle s'est répanduesur les hommes avec une plus grande effusion, et c'est après lecrucifiement du Sauveur qu'elle a commencé de se manifester, non-seulementavec plus d'abondance, mais encore par des dons plus grands et plus excellents.Car le don duquel il est dit : " Vous ne
savez pas de quel esprit vous êtes animés " (Luc, IX, 55);et encore : " Aussi vous n'avez point reçu l'esprit de servitude,mais vous avez reçu l'Esprit de l'adoption " (Rom. VIII, 15), étaiteffectivement un don plus merveilleux et plus admirable que ceux que Dieudistribuait dans le Vieux Testament; car les saints de l'ancienne loi recevaientaussi le Saint-Esprit, mais ils ne le communiquaient point aux autres;au lieu que les apôtres en [349] remplissaient tout le monde: commedonc ils devaient un jour recevoir cette grâce, et qu'elle ne leuravait point encore été donnée, voilà pourquoil'évangéliste dit : " L'Esprit n'était pas encore". Et sûrement c'est de cette grâce qu'il parle, quand il dit: " Le Saint-Esprit n'était pas encore, à savoir, donné,parce que Jésus n'était pas encore glorifié ", appelantgloire ou glorification la croix du Sauveur. Comme nous étions desennemis de Dieu, des pécheurs, privés de la grâce duSeigneur, des impies, et que la grâce est un signe de réconciliation;comme aussi ce n'est: ni à ses ennemis, ni à ceux qu'on haitque l'on fait du bien, mais à ses amis, mais à ceux qu'oncroit gens de bien, il a donc fallu offrir pour nous auparavant un sacrificed'expiation ; il a fallu que l'inimitié fût détruitedans la chair et que nous devinssions amis de Dieu avant de recevoir sonprésent. Et s'il y à eu un sacrifice offert, lorsque la promessea été faite, à Abraham, il fallait, à plusforte raison, en offrir un sous le régime de grâce; c'estlà ce que déclare saint Paul par ces paroles: " Que si ceuxqui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi dévientinutile et la promesse de Dieu sans effet; car la loi produit la colère" (Rom. IV, 14, 15), c'est-à-dire Dieu a promis à Abrahamet à sa postérité de lui donner la terre " de Chanaan" ; mais là postérité d'Abraham s'est trouvéeindigne de la promesse et n'a pu se rendre agréable à Dieupar ses propres oeuvres. C'est pourquoi la foi, qui est une chose facile,est venue dans le monde afin d'attirer la grâce et afin que les,promesses de Dieu ne fussent pas sans effet; et c'est encore pour cetteraison que le même apôtre, parlant de la foi, dit : " Afinque nous soyions héritiers par grâce, et que la promesse demeureferme ". (Ibid. 16.) Par grâce, attendu que les enfants d'Abrahamn'avaient pu l'acquérir ni par leur travail, ni par leurs sueurs.
Mais pourquoi Jésus-Christ ayant dit : " Selon l'Ecriture ",n'en a-t-il pas apporté des témoignages? C'est parce quel'esprit des Juifs était prévenu. Car les uns disaient :" Cet homme est le prophète, celui que nous attendons (40) ". D'autres: " Il séduit le peuple (12) ". D'autres : " Le Christ ne viendrapas de Galilée, mais de la petite ville de Bethléem (41,42) ". Et d'autres : " Quand le Christ viendra, personne ne saura d'où-ilest (27) ". Ainsi leurs opinions étaient partagées, commeil arrive dans les troubles populaires. En effet, ils ne voulaient pasécouter, ne tenaient pas à s'instruire. Voilà pourquoiJésus ne leur répond rien-, quoiqu'il y en eût quidisent : " Le Christ viendra-t-il de Galilée? ", Mais il loua Nathanaëlcomme un vrai israélite, quoiqu'il parlât avec plus de forceet de dureté, et qu'il dît avec mépris : " Peut-ilvenir quelque chose de bon de Nazareth ? " Mais les premiers et ceux quidisaient à Nicodème : " Lisez avec soin les Ecritures, etapprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée (52)", ne parlaient point pour savoir qui il était, mais pour écarteret détruire l'opinion que répandaient ceux qui disaient :" Il est le Christ ". En ce qui concerne Nathanaël, c'étaitl'amour de la vérité et la connaissance des anciennes prophétiesqui le faisaient parler comme il fit mais ceux-là n'avaient en vueque de détourner le peuple de la pensée que Jésusétait le Christ, voilà pourquoi Jésus ne les instruisitpoint. Car des gens qui se contredisaient, qui tantôt disaient :" Personne ne saura d'où il est", et tantôt : " Il viendrade Bethléem ", eussent-ils véritablement appris qu'il étaitle Christ, ils n'auraient sûrement pas manqué de le contester.Que parce qu'il avait demeuré à Nazareth, ils ignorassentqu'il était de Bethléem, je le passe, quoiqu'en cela même-ilsne soient point excusables, puisque Jésus n'était point néà Nazareth; mais sa généalogie, pouvaient-ils de mêmela méconnaître, pouvaient-ils ignorer qu'il était dela maison et de la famille de David? Comment donc disaient-ils : " Le Christne viendra-t-il pas de la race de David? " Voilà précisémentpar où ils lâchaient d'obscurcir et de cacher sa naissance,et de suborner le peuple parles discours qu'ils semaient.
Mais pourquoi ne vinrent-ils pas dire à Jésus-Christ :Maître , nous admirons votre doctrine et vos oeuvres, mais puisquevous voulez que nous croyions en vous, conformément à cequ'enseignent les Ecritures , apprenez-nous pourquoi elles annoncent quele Christ viendra de Bethléem, et pourquoi vous êtes venude Galilée? Mais ils ne dirent rien de cela, et la malignitédictait seule tous leurs propos. L'évangéliste fait bienvoir qu'ils ne cherchaient point à le connaître, ou mêmequ'ils ne le voulaient point, puisqu'il ajoute incontinent : " Quelques-unsd'entre eux avaient envie de le perdre; mais néanmoins [350] personnene mit la main sur lui (44) ". Et en effet, si quelque chose étaitcapable de les toucher, c'était au moins cette hardie et insolenteentreprise, mais ils n'en furent nullement touchés, comme dit leprophète : " Ils ont été divisés, mais ne furentpas néanmoins touchés de componction ". (Ps. XXXIV, 19.)
3. C'est le propre de la malice de ne vouloir céder àpersonne, et d'avoir uniquement en vue la perte de celui à qui elletend des piéges. Mais, que dit l'Ecriture ? " Celui qui creuse lafosse pour son prochain tombera dedans ". (Prov. XXVI, 27.) Et voilàce qui est alors arrivé aux Juifs. Ils avaient envie de faire mourirJésus-Christ pour détruire la prédication, pour étoufferl'Evangile dès sa naissance. Ce fut le contraire qui arriva: laprédication fleurit, l'Evangile triomphe par la grâce de Jésus-Christ,et leur république est éteinte, leur état est renversé:ils sont errants sur la terre, sans patrie, sans liberté , sansculte ; toute leur prospérité leur est ravie: ils viventdans la servitude et dans la captivité.
Instruits de ces vérités , gardons-nous de tendre despièges aux autres, persuadés que c'est là aiguiserune épée contre soi-même, et se faire une plus profondeblessure. Mais on vous a offensé, et vous voulez en tirer vengeance?Ne vous vengez point, et par là vous serez vengé : si vousvous vengez, vous ne vous vengerez point. Et ne pensez pas que ce soitlà une énigme, c'est une vérité. Comment cela?Parce que, si vous ne vous vengez point, vous, attirez la colèrede Dieu sur celui qui vous a offensé; si , au contraire , vous exercezvotre vengeance, il n'en est plus de même: le Seigneur ne vous vengepoint. Car, " c'est à moi que la vengeance est réservée,et c'est moi qui la ferai , dit le Seigneur ". (Rom. XII,19 ; Deut. XXXII,43.) En effet, qu'il survienne une querelle entre nos domestiques, nousvoulons qu'ils nous en laissent toute la vengeance; mais, s'ils se vengenteux-mêmes, et qu'ensuite ils viennent nous prier de les venger ,quelles que soient leurs instances, non-seulement nous ne les vengeonspoint, mais même nous nous mettons en colère contre eux, etnous leur disons: Déserteur, tu mérites les étrivières; car ils devaient s'en rapporter entièrement à nous, etnous laisser le soin de les venger. Mais, comme nous leur pouvons dire:Tu t'es vengé toi-même, nous. leur répondons . Retire-toi,et ne viens pas davantage m'importuner. A plus forte raison, Dieu, quinous, a commandé de nous remettre à lui de toutes choses,nous fer a-t-il cette même réponse. Et quoi 1 n'est-il pasridicule que nous; qui exigeons de nos serviteurs tant de sagesse et dedéférence, nous ne confiions pas au Seigneur ce que nousvoulons que nos serviteurs nous confient? Au reste, si je vous dis ceci,mes frères, c'est que je vous vois très-prompts àvous venger.
Le vrai sage ne doit point se venger, il doit remettre et pardonnerles fautes qu'on commet contre lui, et il le devrait, quand mêmeil n'aurait pas à attendre une grande récompense, àsavoir, la rémission de ses propres péchés: si vouscondamnez le pécheur, si vous le punissez, pourquoi, je vous prie;pourquoi péchez-vous vous-même ? pourquoi tombez-vous dansles fautes que vous punissez chez. les autres? Quelqu'un vous a-t-il faitune injure, ne rendez pas injure pour injure, pour ne pas vous punir vous-mêmele premier: Quelqu'un vous a-t-il frappé, ne rendez pas coup pourcoup, vous n'en retireriez aucun avantage. Quelqu'un .tous a-t-il causédu chagrin, ne rendez pas la pareille, il n'en revient aucune utilité,sinon de devenir semblable à celui qui a fait le mal. Si vous souffreztout patiemment et avec douceur, peut-être le couvrirez-vous de confusion,peut-être le ferez-vous rougir assez pour qu'il calmé sa colère.
Ce n'est point par le mal qu'on guérit le mal; mais c'est parle bien. Il est des païens qui pensent de même et pratiquentcette philosophie. Rougissons donc de céder, en philosophie, àdes fous comme sont les païens. Plusieurs d'entre eux; ayant reçuune injure, l'ont courageusement soufferte; plusieurs ne se sont pointvengé de la calomnie, plusieurs ont fait . du bien à ceuxqui cherchaient à leur faire du mal. Nous devons craindre que, parmieux, il ne s'en trouve qui, nous surpassent en vertu, et quel pour celamême, nous ne soyions plus sévèrement punis.
En effet, si nous, qui avons reçu le Saint-Esprit, qui attendonsun royaume,, qui nous exerçons à la vraie philosophie, quicombattons pour acquérir les célestes récompenses,qui n'avons point, comme ces hommes, un enfer à,craindre , àqui il est ordonné d'être des anges, qui participons aux saintsmystères; si nous, dis-je, nous n'atteignons même pas àleur vertu , quelle indulgence obtiendrons-nous? [351] Car si nous sommesobligés de surpasser les Juifs : " Si votre justice " , dit Jésus-Christ," n'est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens , vous n'entrerezpoint dans le royaume des cieux " (Matth. v, 20) ; à plus forteraison le sommes-nous de surpasser les gentils; si nous devons surpasserles pharisiens , nous sommes tenus bien plus rigoureusement de surpasserles infidèles. Faute d'avoir surpassé les Juifs et les pharisiens,le royaume nous sera fermé. Si nous sommes plus méchantsque les païens , comment ce même royaume nous sera-t-il ouvert?
C'est pourquoi chassons toute aigreur, toute colère, toute fureur." Il ne m'est pas pénible a de vous écrire les mêmeschoses, mais il vous est sûr que je le fasse ". (Philip. III, 1.)Souvent les médecins réitèrent le même remède;nous, de même, nous ne cesserons point de crier, de vous remémorerles mêmes choses, de vous instruire, de vous exhorter. Les embarrasdu siècle, une multitude d'affaires vous font oublier tout ce quenous vous prêchons et nous vous enseignons ; et nous avons besoinde recommencer sans cesse. Si nous voulons que nos réunions en celieu ne soient pas inutiles, produisons de bons fruits, afin que nous obtenionsles biens à venir, par la grâce et la boraté de Notre-SeigneurJésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LII
LES GARDES RETOURNÈRENT DONC VERS LES PRINCES DES PRÊTRESET LES PHARISIENS QUI LUUR DIRENT POURQUOI NE L'AVEZ-VOUS PAS AMENÉ? LES GARDES LEUR RÉPONDIRENT : JAMAIS HOMME N'A PARLÉCOMME CET HOMME-LA. (VERS. 45, 46, JUSQU'AU VERS. 19 DU CHAP. VIII.)
1. Rien n'est plus clair, rien n'est plus simple que la vérité,quand on la cherche avec un coeur droit et sincère : mais, s'ily a dans l'âme de la malice, rien n'est alors plus obscur ni plusimpénétrable que cette même vérité. Envoici un exemple Les scribes et les pharisiens, qui paraissaient les plussages de tous les hommes, qui étaient toujours avec Jésus-Christ,pour lui tendre des piéges, quoiqu'ils vissent les miracles qu'ilfaisait, quoiqu'ils lussent les Ecritures, n'en ont retiré aucunfruit, aucun profit, et que dis-je ? ils n'ont fait par, là quese nuire : au contraire, les gardes, privés de tous ces avantages,une seule prédication les a gagnés. Et ceux qui étaientvenus prendre Jésus-Christ, ravis [352] d'admiration, furent priseux-mêmes. Nous ne devons pas seulement admirer leur sagesse pouravoir su se passer- de miracles, et n'avoir eu besoin que de la doctrineseule, de la seule parole de Jésus-Christ pour se convertir (carils n'ont point dit : Jamais homme n'a fait de si grands miracles, maisbien : " Jamais homme n'a parlé comme cet homme-là " ) :non-seulement donc leur docilité est digne d'admiration , mais aussila liberté avec laquelle ils répondent à ceux quiles avaient envoyés, aux pharisiens, à ceux qui persécutaientJésus, et qui n'oubliaient rien pour assouvir l'envie qu'ils luiportaient.
" Les archers retournèrent ", dit l'évangéliste," et les pharisiens leur dirent : Pourquoi ne l'avez-vous pas amené? " Etre retournés, c'est plus que d'être demeurés: s'ils,n'avaient pas été rejoindre les pharisiens, ils seseraient dérobés à leur colère ; mais par leurretour, ils ont maintenant la gloire d'être prédicateurs dela sagesse de Jésus-Christ, et par là se manifeste mieuxleur fermeté. Ils ne disent point : nous n'avons pas pu l'amenerà cause du peuple qui l'écoute comme un prophète;mais quelle est leur réponse? " Jamais homme n'a si bien parlé". Et certes, ils auraient pu alléguer l'autre excuse, mais leurcoeur est droit, et ils le montrent. En effet, leur réponse n'estpas seulement un témoignage de leur admiration et de leur étonnement,mais aussi du reproche qu'ils font aux pharisiens de les avoir envoyésprendre et garrotter un homme qu'ils auraient plutôt dû eux-mêmesaller écouter. Cependant ils n'avaient entendu qu'une prédicationfort courte. A une âme droite et sincère il ne faut pas delongs discours , la vérité a par elle-même assez deforce.
Que répliquèrent donc les pharisiens? Lorsqu'ils auraientdû être touchés de componction, ils accusent au contraireces gardes de s'être laissés séduire : " Êtes-vousdonc aussi vous-mêmes séduits (47) ? " Ils les flattent encoreet n'usent point de rudes paroles, de peur qu'ils ne les quittent toutà fait, mais toutefois, à travers cette circonspection, onentrevoit leur rage et leur fureur. Les pharisiens auraient dû demanderce qu'avait dit Jésus, et admirer ses réponses, et ils nele font pas, dans la crainte d'être attirés comme les autres,mais ils répliquent par cet argument absurde : " Pourquoi nul dessénateurs n'a cru en lui (48) ? " Dites-moi : N'est-ce pas làfaire plutôt un reproche aux incrédules qu'à Jésus-Christ?" Car pour cette populace qui ne sait pas la loi, ce sont des gens maudits(49) ". Et voilà pourquoi vous êtes plus condamnables, vousqui êtes demeurés dans l'incrédulité, tandisque la populace croyait. Ces hommes du peuple se conduisaient comme desgens qui savaient la loi. Comment donc sont-ils maudits? C'est vous quin'observez pas la loi, qui êtes maudits, et non ceux qui l'observent: et- l'incrédulité de ceux qui refusent de croire àJésus-Christ n'est pas un argument qui puisse être employécontre lui. Ce procédé est très-blâmable; vous-mêmes,vous n'avez pas cru à Dieu, comme dit saint Paul : " Car enfin,si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru, leur infidélitéanéantira-t-elle la fidélité de Dieu? Non, certes" . (Rom. III, 3.) Les prophètes aussi vous ont continuellementfait ce reproche, vous disant : "Ecoutez la parole du Seigneur, princesde Sodome " (Isaïe, I, 10); et : " Vos princes n'observent point laloi ". Et derechef : " N'est-ce pas à vous de savoir ce qui estjuste ? " (Mich. III, 1.) Et partout ils leur font encore de plus fortesréprimandes.
Quoi donc? Vous êtes infidèles, quelqu'un osera-t-il tirerde là un argument contre Dieu? Loin,de nous ce blasphème,c'est uniquement votre faute : et quel autre témoignage faut-il,pour connaître que vous ne savez point la loi, que votre seule incrédulité?Lors donc qu'ils eurent dit qu'aucun des sénateurs n'avait cru enJésus, mais ceux-là seulement qui ne savaient point la loi,Nicodème les reprit fort à propos par ces paroles: " Notreloi permet-elle de condamner personne sans l'avoir oui auparavant (51)?" Il fait voir par là qu'ils ne savent et n'observent point la loi.Car si la loi défend de faire mourir personne sans l'avoir ouïauparavant, et si avant d'avoir ouï Jésus, ils cherchaientà le faire mourir, ils étaient des violateurs de la loi :et comme ils avançaient qu'aucun des sénateurs n'avait cruen lui, l'évangéliste indique exprès que Nicodèmeétait de leur corps, pour faire voir que des sénateurs mêmesavaient cru en lui. Sans doute ils ne l'avaient pas encore témoignépubliquement comme ils l'auraient dû, mais néanmoins ils étaientattachés à Jésus-Christ.
Mais remarquez, mes frères, avec quelle [353] modérationet quelle retenue Nicodème les reprend. Il ne dit point: Vous voulezle faire mourir, et vous le condamnez sans raison comme séducteur.Il ne leur a point parlé en ces termes : il s'est servi de parolesplus douces et plus modérées pour réprimer l'excèsde leur violence inconsidérée et sanguinaire. C'est pourcela qu'il invoque la loi en disant : " Sans avoir ouï avec soin ets'être bien informé de ses actions ". Voilà pourquoiil ne faut pas seulement ouïr, mais il faut ouïr avec soin; carc'est là ce que signifient ces paroles : " Et sans s'êtreinformé de ses actions ", c'est-à-dire ce qu'il prétend.Quelle est son intention, son but, si sa conduite est celle d'un ennemiqui veut renverser la république? Les pharisiens alors, déconcertésparce qu'ils avaient dit que nul des sénateurs ne croyait en Jésus-Christ,répondent faiblement à Nicodème, bien que sans ménagement.
2. Nicodème avait dit : " Notre loi ne condamne personne ". Luirépliquer: " Est-ce que vous êtes aussi galiléen? "c'était une mauvaise réponse qui n'avait nul rapport àce qu'il avait dit. Il fallait montrer, ou qu'ils n'avaient pas envoyéprendre Jésus sans jugement, ou qu'il n'était point nécessairede l'entendre, et ils répondent durement et avec colère :" Lisez avec soin, et apprenez qu'il ne sort point de prophète deGalilée ". Mais, qu'avait dit Nicodème ? Que Jésusétait un prophète? Non, il avait dit qu'on ne devait condamnerpersonne à mort, sans avoir auparavant instruit son procès,et les pharisiens lui font cette outrageante réponse, comme s'ileût absolument ignoré les Ecritures ; c'est lui dire, auxtermes près : Allez à l'école, allez étudier; car tel est le sens de ces paroles : " Lisez avec soin, et apprenez ".
Que répond donc Jésus-Christ? Comme les pharisiens n'avaientjamais dans la bouche que les noms de galiléen et de prophète,le Sauveur, pour les éloigner absolument de cette fausse penséeet leur faire voir qu'il n'est pas un des prophètes, mais le Seigneurdu monde, dit: " Je suis la lumière du monde (12) ". Non de Galilée,non de la Palestine, non de la Judée. Que répliquent lesJuifs ? " Vous vous rendez témoignage à vous-même ",ainsi " votre témoignage n'est point véritable (13) ". Ofolie ! le Sauveur les renvoie toujours aux Écritures, et ils disent: " Vous vous rendez témoignage à vous-même ". Maisquel témoignage a-t-il rendu? " Je suis la lumière du monde". C'est là une grande parole; oui, certes, c'est là unegrande parole. Mais ils ne s'en sont pas beaucoup mis en peine, parce qu'ilne se disait pas égal au Père, ni son Fils, ou Dieu, maisseulement qu'il était la lumière. Néanmoins, ils voulaientaussi détruire cette opinion, car c'était là quelquechose de plus grand que de dire : " Celui qui me suit ne " marche pointdans les ténèbres (12) ". Le Sauveur parle de la lumièreet des ténèbres spirituelles, c'est-à-dire, il nedemeure point dans l'erreur.
Ici Jésus-Christ attire à soi Nicodème et l'encourage,parce qu'il avait librement parlé et dit son sentiment, et il loueles gardes de leur sage conduite. Ce mot " crier ", marque que Jésusà voulu exciter les pharisiens à venir l'écouter.Et en même temps il insinue qu'ils pensaient à tendre secrètementdes pièges et à tromper secrètement, c'est-à-dire,dans lés ténèbres et dans l'erreur, mais qu'ils nevaincraient et n'éteindraient pas la lumière. Il rappelleà. Nicodème les paroles qu'il avait dites depuis peu : "Quiconque fait le mal, hait la lumière et ne vient point àla lumière, de peur que ses oeuvres ne soient découvertes".(Jean, III, 20.) Comme les Juifs disaient qu'aucun des sénateursn'avait cru en lui, Jésus dit : " Quiconque fait le mal hait lalumière et ne vient point à la lumière ". Par oùil leur fait voir que s'ils ne viennent point, ce n'est pas que la lumièresoit faible , mais c'est parce que leur volonté est corrompue etmauvaise.
" Les pharisiens lui dirent : Vous vous rendez témoignage àvous-même (13); et Jésus leur répondit : Quoique jeme rende témoignage à moi-même, mon témoignageest véritable, parce que je sais d'où je viens et oùje vais; mais pour vous, vous ne savez point d'où je viens (14)". Ce que Jésus avait dit auparavant , les Juifs le- lui opposentcomme une décision. Que répond donc Jésus-Christ?Il renverse cette prétendue décision, et leur montre quec'est selon leur opinion qu'il a parlé de la sorte (1), parce qu'ilsle prenaient pour un homme, et il leur dit: " Quoique je me rende témoignageà moi-même,
1. Il a parlé de la sorte en saint Jean, chap. V, vers. 31, oùle Sauveur, parlant selon l'esprit et l'opinion des Juifs, dit : Si jerends témoignage de moi, mon témoignage n'est pas véritable.
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mon témoignage est véritable, parce que je " sais d'oùje viens ". Que veut dire ceci? Je suis de Dieu, et Dieu, et Fils de Dieu.Dieu est pour soi un témoin digne de foi . pour vous, vous ne connaissezpoint Dieu, vous faites le mal volontairement; vous savez et vous feignezde ne point savoir; vous parlez selon vos sentiments humains et terrestres,et vous ne voulez rien savoir, rien connaître de plus que ce quiparaît au dehors. " Vous jugez selon la chair (15) ". Comme vivreselon la chair, c'est mal vivre; de même, juger selon sa chair, c'estmal juger. " Je ne juge personne, et si je juge, mon jugement est véritable(16) " ; c'est-à-dire, vous jugez injustement. Mais si nous jugeonsinjustement, répliquent-ils , pourquoi ne nous reprenez-vous pas?pourquoi ne nous punissez-vous pas? pourquoi ne nous condamnez-vous pas?C'est, dit-il, parce que je ne suis point venu pour cela. Voilàce que signifie cette parole : " Je ne juge personne. Et si je juge, monjugement est véritable ". Car si je voulais juger, vous seriez aunombre des condamnés. Mais si je ne dis pas ceci, dit-il, pour vousjuger; et si j'ai dit : " Je ne parle pas pour juger ", ce n'est pas queje craigne de ne pouvoir vous confondre, si je vous mettais en jugement,si je jugeais, vous seriez condamnés justement; mais le temps dejuger n'est pas encore venu. Jésus-Christ fait aussi entrevoir lejugement futur, quand il dit : " Parce que je ne suis pas seul, mais moi,et mon Père qui m'a envoyé ". Enfin il insinue ici qu'iln'est pas seul à les condamner, mais que son Père les condamneaussi. Plus loin, il exprime encore la même chose d'une manièreenveloppée, lorsqu'il tâche de les gagner à son témoignage: " Il est écrit dans votre loi que le témoignage de deuxhommes est véritable (17) ".
3. Quoi donc ! diront les hérétiques? Si nous prenonscette parole simplement et dans le sens naturel qu'elle présente,qu'aura Jésus-Christ de plus que le reste des hommes? Car si cetteloi est établie parmi les hommes, c'est que nul homme n'est croyableparlant de lui-même. Mais, à l'égard de Dieu, commentpourrait-on admettre cela? Examinons donc en quel sens Jésus-Christa dit ce mot d'eux s'est-il servi de ce terme pour désigner deuxhommes? Si c'était là son intention, pourquoi n'a-t-il pasapporté le témoignage de Jean-Baptiste, et n'a-t-il pas dit: Je me rends témoignage à moi-même ? Jean rend aussitémoignage de moi. Pourquoi ne s'est-il pas servi du témoignagedes anges? pourquoi pas de celui des prophètes? Il pouvait produireune infinité d'autres témoignages. Mais Jésus-Christne veut pas seulement indiquer deux personnes, mais encore deux personnesde même substance.
" Ils lui disent : Qui est votre Père? Jésus leur répondit: Vous ne connaissez ni moi ni mon Père (19) ". Comme, le sachant,ils feignaient de ne le point savoir, et l'interrogeaient pour le tenter,Jésus ne daigne même pas leur répondre. Dans la suite,il a parlé plus clairement et plus librement, s'autorisant du témoignagede ses oeuvres et de sa doctrine, parce qu'alors le temps du crucifiementet de sa mort était fort proche. " Je sais, " dit-il, " d'oùje viens " : cela pouvait ne pas les toucher beaucoup. Mais quand il ajouta: " Où je vais " ; cette parole devait les troubler et les effrayerdavantage, comme indiquant qu'il ne devait point demeurer dans la mort.
Et pourquoi n'a-t-il pas dit : " Je sais que je suis Dieu, " mais "je sais d'où je viens? " Toujours il mêle les choses bassesaux choses sublimes, et encore cache-t-il un peu celles-ci. Aprèsavoir dit : " Je me rends témoignage " à moi-même ",et l'avoir montré, il passe à quelque chose de moins élevé; c'est comme s'il disait : Je connais celui qui m'a envoyé, etvers qui j'irai. De cette manière, les Juifs, entendant que le Pèrel'avait envoyé, et qu'il retournerait à lui, ne pouvaientcontredire ce qu'il disait. Je n'ai rien dit que de véritable, dit-il,c'est de là que je viens et j'y retourne, je vais au Dieu de vérité.Mais vous, vous ne connaissez point Dieu, voilà pourquoi vous jugezselon la chair. En effet, après avoir vu tant de témoignageset de preuves, vous dites encore : " Il n'est point véritable ".De Moïse vous dites : Il est digne de foi, et lorsqu'il parle desautres, et lorsqu'il parle de soi; mais vous parlez autrement au sujetde Jésus-Christ, c'est là juger charnellement.
" Je ne juge personne (15) ". D'ailleurs il dit aussi : " Le Pèrene juge personne"; " pourquoi dit-il : Et si je juge, mon jugement estjuste, parce que je ne suis pas seul? " (Jean, V, 22.) Jésus-Christparle encore selon l'opinion des Juifs. Cela signifie : Mon jugement estle jugement du Père, car le jugement du Père ne [355] sauraitêtre différent du mien, ni le mien de celui du Père.Mais pourquoi parle-t-il du Père? Les Juifs ne croyaient pas quele Fils fût digne de foi s'il n'avait le témoignage du Père.Autrement ce qu'il disait serait demeuré sans valeur; car, parmiles hommes, lorsque deux rendent témoignage dans l'affaire d'autrui,alors leur témoignage est réputé véritable;c'est là, en effet, le témoignage porté par deux personnes.Mais si quelqu'un se rend témoignage à soi-même, alorsil n'y a plus deux témoins.
Voyez-vous bien, mon cher auditeur, que si Jésus-Christ a parléen ces termes, ça été pour montrer qu'il est consubstantielà son Père, et que par lui-même ensuite il n'a pasbesoin du témoignage d'un autre ; enfin, pour faire voir qu'il n'arien de moins que le Père? Reconnaissez donc son autoritédans ces paroles : " Or, je me rends témoignage à moi" même,et mon Père qui m'a envoyé me rend " aussi témoignage(18) ". Jésus-Christ n'aurait pas dit cela, s'il était d'unesubstance inférieure. Ensuite, pour vous convaincre qu'en parlantainsi il n'a pas eu en vue le nombre " deux ", faites bien attention quesa puissance n'est en rien différente de celle du Père. Unhomme rend témoignage lorsque, par lui-même, il est dignede foi et qu'il n'a pas besoin du témoignage d'un autre, et cela,lorsqu'il s'agit d'une affaire qui ne le regarde point et qui lui est étrangère;mais dans sa propre cause il n 'est pas croyable et il a besoin d'un témoignage.Mais c'est tout le contraire pour Jésus-Christ: lors mêmequ'il se rend témoignage dans sa propre cause et qu'il dit qu'ila le témoignage d'un autre, il se déclare digne de foi, montrantpartout son autorité. En effet, pourquoi ayant dit : " Je ne suispas seul, mais moi et mon Père qui m'a envoyé ", et le témoignagede deux témoins est véritable; n'en est-il pas demeurélà et a-t-il ajouté : " Je me rends témoignage àmoi-même? " N'est-ce pas uniquement pour montrer son autorité? Et il se met le premier : " Je me rends témoignage à moi-même". Ici Jésus-Christ montre qu'il est égal en dignitéà son Père et qu'il ne sert de rien aux Juifs de se glorifierde connaître Dieu le Père, s'ils ne le connaissent pas lui-même;et encore que c'est parce qu'ils ne veulent pas le connaître qu'ilsne le connaissent pas. Jésus leur dit donc qu'on ne peut connaîtrele Père sans le connaître lui-même, afin de les attirerpar là à sa connaissance. Comme ils le négligeaientet cherchaient toujours à connaître directement le Père,il leur dit : " Vous ne pouvez pas connaître le Père sansmoi ". C'est pourquoi ceux qui blasphèment contre le Fils, ne blasphèmentpas seulement contre le Fils, mais aussi contre le Père.
4. Prenons-y garde, mes chers frères, et glorifions le Fils :sûrement il n'aurait point parlé de la sorte, s'il n'étaitde même nature que le Père. Que si, étant d'une autresubstance que le Père, il l'avait seulement fait connaître,on pourrait connaître le Père sans connaître le Fils: et réciproquement, en connaissant le Père, on ne connaîtraitpas pour cela le Fils. En effet, celui qui connaît l'homme ne connaîtpas nécessairement l'ange. Pourtant, direz-vous, celui qui connaîtla créature, connaît aussi Dieu. Non, certes. Car plusieurs,ou plutôt tous les hommes, connaissent la créature, parcequ'ils la voient; mais ils ne connaissent point Dieu pour cela.
Glorifions donc le Fils de Dieu, non-seulement en lui rendant la gloirequi lui est due, comme Fils de Dieu, mais encore par nos oeuvres. Car lagloire qu'on rend par les paroles n'est rien, si elle n'est accompagnéede l'hommage qui vient des oeuvres. " Vous ", dit l'apôtre, " quiportez le nom de Juifs, qui vous reposez sur la loi, qui vous faites gloired'être à Dieu ", prenez garde à ce que vous faites: " Vous instruisez les autres et vous ne vous instruisez pas vous-mêmes: vous vous glorifiez dans la loi, et vous déshonorez Dieu par laviolation de la loi? " (Rom. II, 17, 21, 23.) Vous-même, mon cherauditeur, prenez garde que, vous glorifiant d'être dans la foi orthodoxe,vous ne meniez pas une vie conforme à la foi que vous professez;que vous ne déshonoriez Dieu, en le faisant blasphémer. Dieuveut qu'un chrétien soit le docteur de tout l'univers, le levain,la lumière, le sel. Qu'est-ce que la lumière? C'est une viebrillante, qui n'est offusquée d'aucun nuage. La lumièren'est point utile à soi, le sel ou le levain pas davantage; maisces choses sont utiles à autrui: de même on demande de nous,non-seulement ce qui est dans notre intérêt, mais encore cequi est dans l'intérêt des autres. Car le sel, s'il ne salepas, n'est plus sel (Matth. V, 13; Marc, IX, 49); par là nous estencore révélée une autre vérité : c'estque, si nous vivons [356] bien, les autres aussi vivront bien. Ainsi cen' est que par notre bonne vie, que nous pouvons être utiles auxautres. (Matth. XXV, 11.) Disons adieu aux folies, aux vanités :car telles sont les choses du monde, telles sont les sollicitudes du siècle.Les vierges sont appelées folles, parce qu'elles s'occupaient desfolles affaires du siècle : elles amassaient ici, et elles n'envoyaientpas ce qu'elles avaient amassé où il fallait l'envoyer.
Craignons donc que ce qui leur arriva, ne nous arrive aussi, et quenous n'allions avec un habit sale, où tous sont vêtus d'habitséclatants, car rien n'est plus salé, rien n'est plus hideuxque le péché. C'est pourquoi le prophète, pour enprésenter en sa personne une vive image à nos yeux, criaità haute voix : " Mes plaies ont été remplies de corruptionet de pourriture ". (Ps. XXXVII , 5.) Voulez-vous connaître la puanteurdu péché? considérez-le après l'avoir commis.Lorsque la concupiscence ne vous tiendra plus dans ses fers, lorsque lefeu ne bouillonnera plus dans vos veines, alors vous verrez ce que c'estque le péché. Lorsque vous serez rentré dans le calme,considérez la colère; considérez l'avarice, lorsquevous aurez éteint en vous cette passion. Rien n'est plus honteux,rien n'est plus horrible que l'avarice et la convoitise. Nous faisons souventretentir nos chaires de ces vérités, non pour vous chagriner,mais par un désir de produire en vous de grands et d'admirableseffets : car peut-être celui qu'une première remontrance n'aurapas corrigé se rendra à une seconde, ou à une troisième.Fasse le ciel, qu'étant tous délivrés du péchéet de tous les maux qui l'accompagnent, nous soyons la bonne odeur de Jésus-Christ( II Cor. II, 15), à qui soit la gloire, avec le Père etle Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LIII
JÉSUS DIT CES CHOSES ENSEIGNANT DANS LE TEMPLE, AU LIEU OU ÉTAITLE TRÉSOR : ET PERSONNE NE SE SAISIT DE LUI, PARCE QUE SON HEUREN'ÉTAIT PAS ENCORE VENUE. (VERS. 20, JUSQU'AU VERS. 30.)
1. Quelle folie que celle des Juifs ! Ils cherchaient avant la Pâqueà prendre Jésus-Christ lorsqu'il était au milieu d'eux,ils ont souvent tenté de mettre leurs sacrilèges mains surlui, ou de le faire saisir par d'autres : leurs desseins, leurs effortssont vains et inutiles; et ils n'admirent pas encore sa vertu: et sa puissancene les étonne, ne les effraie point encore, mais ils persistentdans leurs complots. En effet, qu'ils cherchassent continuellement lesmoyens de le prendre, c'est ce que l'évangéliste attestepar ces; paroles : " Jésus dit ces choses enseignant dans le temple,au lieu où était le trésor: et personne ne se saisitde lui, [357] parce que son heure n'était pas encore venue ". Ilenseignait en maître dans le temple, ce qui devait les exciter davantage: ce qu'il disait les choquait, et ils lui faisaient un crime de ce qu'ilse disait égal au Père. Car cette parole: " Le témoignagede deux hommes est véritable ", ne signifie pas autre chose. Cependant,dit l'évangéliste, il enseignait dans le temple et en maître: et personne ne se saisit de lui, parce que son heure n'était pasencore venue, c'est-à-dire le temps opportun où il voulaitêtre crucifié. Voilà pourquoi il n'a point étéalors en leur pouvoir de le prendre; mais, s'ils n'ont pu assouvir leurpassion, c'est par un effet de la sage dispensation du Sauveur. Déjàdepuis longtemps ils voulaient l'arrêter, et ils ne l'ont pu; etils ne l'auraient jamais pu prendre, s'il ne se fût livrélui-même entre leurs mains.
" Jésus leur dit encore : Je m'en vais et vous me chercherez(21) ". Pourquoi ne cesse-t-il de leur tenir ce langage? Pour toucher leurcoeur, et pour les effrayer. Remarquez la frayeur que leur causait cetteparole; car voulant le faire mourir pour se délivrer de lui, ilsdemandent où il va : tant leur paraissaient devoir être grandesles conséquences de cette mort. Il voulait aussi leur apprendreune autre chose, que ce ne serait point par un effet de leur violence qu'ilserait crucifié, mais parce que les figures de l'Ancien Testamentl'avaient annoncé longtemps auparavant, et par ces paroles il annoncesa résurrection. Ils disaient donc : " Est-ce qu'il se tuera lui-même?" Que leur répond Jésus-Christ? Pour leur ôter ce soupçonet leur faire connaître que c'était là un péché,il dit : " Pour vous autres, vous êtes d'ici-bas (23) ", c'est-à-dire,il n'est pas étonnant que vous ayez ces sortes de pensées,vous qui êtes des hommes charnels, et qui n'êtes nullementcapables de rien concevoir de spirituel ; mais moi, je ne ferai rien desemblable : " Je suis d'en-haut ". Pour vous, " vous êtes de ce monde". Là encore, le Sauveur parle de pensées terrestres et charnelles.Il résulte de là que cette parole: "Je ne suis pas de cemonde ", ne signifie pas qu'il n'a point pris une chair, mais qu'il estexempt de leur malice et de leur méchanceté. En effet, ildit aussi que ses disciples ne sont pas de ce monde (Jean, XV, 19), ettoutefois ils avaient une chair. De même donc que saint Paul disant: " Vous n'êtes pas dans la chair " (Rom. VIII, 9), ne veut pas direque ceux à qui il parle n'ont point de corps: ainsi Jésus-Christ,disant à ses disciples qu'ils ne sont pas du monde, veut seulementrendre témoignage de leur sagesse.
" Je vous ai donc dit que si vous ne croyez pas ce que je suis, vousmourrez dans vos péchés (24) "; car si Jésus-Christest venu pour ôter le péché du monde, et si le péchéne peut être effacé que par le baptême, nécessairementil faut que celui qui ne croit pas ait le vieil homme. En effet, celuiqui ne veut pas le tuer et l'ensevelir par la foi, mourra avec lui, etavec lui ira recevoir la peine de ses péchés. Voilàpourquoi le Seigneur disait : " Celui qui ne croit pas, est déjàcondamné " (Jean, III, 18), non-seulement parce qu'il ne croit pas,mais aussi parce qu'il va en l'autre monde avec ses premiers péchés." Ils lui dirent : Et qui êtes-vous donc (25) ? " O l'étrangefolie ! Après un si long temps, après avoir vu tant de miracleset entendu sa doctrine, ils lui font cette question : " Et qui êtes-vous?" Que leur répond donc Jésus-Christ? " Je suis le principede toutes choses, moi qui vous parle " ; c'est-à-dire, vous êtesindignes d'entendre ma parole, bien loin d'apprendre qui je suis : carjamais vous ne me parlez que pour me tenter, et vous ne faites nulle attentionà ce que je vous dis : et c'est pour cela que maintenant j'ai biendes reproches à vous faire. Voilà, en effet, ce que signifientces paroles : " J'ai beaucoup de choses à dire de vous, et àcondamner en vous (26) ". Non seulement à reprendre, mais encoreà punir. Mais celui qui m'a envoyé, je veux dire mon Père,ne le veut pas: " Car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pourle sauver. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde,mais afin que le monde soit sauvé par lui ". (Jean, III, 17.) Sic'est donc là pourquoi Dieu m'a envoyé, et si Dieu est véritable,j'ai raison de ne juger personne maintenant, mais je m'attache àenseigner ce qui est nécessaire au salut, et non à fairedes réprimandes. Au reste, Jésus-Christ dit cela, afin queles Juifs ne croient pas que lui, qui entend de si grandes choses, il manquede la force nécessaire pour les punir, ou qu'il ignore leurs penséeset leurs dérisions.
" Et ils ne comprirent pas qu'il parlait de son Père (27) ".O folie ! ô aveuglement ! Jésus ne cessait de parler de sonPère, et ils [358] ne s'en apercevaient point ! Après quoi,n'ayant pu les attirer ni par un grand nombre de miracles, ni par sa doctrineet ses instructions, il les entretient enfin de son crucifiement et leurdit: " Quand vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme", dit-il, " alors vous connaîtrez qui je suis, et que je ne parlepoint de moi-même, et que mon Père, qui m'a envoyé,est avec moi et ne m'a point laissé seul ". Jésus-Christfait voir par là que c'est avec justice qu'il a dit : " Je suisle principe de toutes choses, moi-même qui vous parle ".
2. Tant les Juifs étaient peu attentifs à ce que leurdisait Jésus-Christ. " Lorsque vous aurez élevé enhaut le Fils de l'homme " alors, dit-il, vous pensez me faire périr,vous débarrasser de moi: mais moi, je vous dis que c'est principalementalors que vous connaîtrez " qui je suis "; vous le connaîtrezpar les prodiges et les miracles que je ferai, par ma résurrection,par votre ruine. En effet, toutes ces choses étaient bien propresà faire éclater la puissance du Seigneur. Il n'a point dit: Vous connaîtrez alors qui je suis; mais il dit Lorsque vous verrezque la mort n'aura point eu d'empire sur moi, qu'elle n'aura produit enmoi nul changement, ni aucune altération, alors vous connaîtrezqui je suis, savoir, que je suis le Christ, Fils de Dieu, qui gouverneet. conduit tout; et qui ne suis pas contraire au Père. Voilàpourquoi il a ajouté : " Et je ne dis rien de moi-même ".Vous connaîtrez, en effet, ces deux vérités, et mapuissance, et mon union avec mon Père. Car ce mot : " Je ne disrien de moi-même ", montre l'égalité et l'unitéde substance, et qu'il ne dit rien contre la volonté de son Père.Quand votre culte sera changé et aboli, et qu'il ne vous sera pluspermis d'adorer le Père selon votre ancienne coutume (1), alorsvous connaîtrez, qu'irrité contre ceux qui ne m'ont pointécouté, il prend ma défense et me venge lui-même.C'est comme s'il disait : Si j'étais opposé et contraireà Dieu, il n'aurait pas conçu une si grande colèrecontre vous. Isaïe le déclare aussi : " Il livrera les, impiespour sa sépulture " (Isaïe, Luc, 9); et David: " Il leur parleraalors dans sa colère " (Ps. III, 5) ; et le Seigneur lui-même: " Le temps s'approche que votre maison demeurera déserte " (Match.XXIII, 38) ; écoutez de plus la parabole : " Que
1. C. à. d. Par des sacrifices et vos cérémonieslégales.
fera le Seigneur de la vigne à ces vignerons? " Il fera périrmisérablement ces méchants ". (Matth. XXI, 40.) Ne remarquez-vouspas que partout il parle de même, attendu qu'ils ne le croyaientpoint encore?
Que si le Seigneur doit les faire périr, comme véritablementil le fera (car il dit : " Ceux qui ne veulent point m'avoir pour roi,qu'on les amène ici, et qu'on les tue en ma présence). "(Luc. XIX, 27) ; pourquoi cette oeuvre, ne se lattribue-t-il pas àlui-même, mais au Père? C'est pour s'accommoder à laportée des Juifs, et aussi pour honorer son Père. Voilàpourquoi il n'a point dit : Je laisse votre maison déserte, mais" votre maison demeurera déserte ", parlant impersonnellement. Mais,avoir dit : " Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et tune l'as pas voulu " (Luc, XIII, 34) ; et ajouter ensuite : " Elle demeurera"; c'est montrer assez qu'il est l'auteur de la désolation. Puisque,dit-il, mes bienfaits, ma sollicitude, ne vous ont pas déterminésà croire en. moi, les supplices vous feront connaître quije suis.
" Et mon Père est avec moi ". De peur qu'ils ne. crussent quecette parole : " Celui qui m'a envoyé ", marquait qu'il étaitmoins grand que le Père, il ajoute : " Il est avec moi ". Car l'unde ces termes se rapporte à l'incarnation, l'autre à la divinité." Et il ne m'a point laissé seul, parce que je fais toujours cequi lui est agréable ". Jésus-Christ descend encore àun langage plus humain, combattant sans relâche ce que disaient lesJuifs, qu'iil n'était point envoyé de Dieu, qu'il ne gardaitpas le sabbat; il dit : " Je fais toua jours ce qui lui est agréable". Par où il insinue que là violation du sabbat est agréableau Père. De même, lorsqu'on le menait à la croix, ildit: " Croyez-vous que je ne puisse pas prier mon Père? " (Matth.XXVI, 53.) Et toutefois, par cette seule parole: " Qui cherchez-vous ?" (Jean, XVIII, 4, 6), il les renversa tous par terre. Pourquoi donc nédit-il pas : Ne, croyez-vous pas que je puisse vous faire périr,quand il l'a prouvé par des faits? Il se proportionne à leurportée. Car il avait grand soin de montrer qu'il ne faisait riende contraire à son Père. De même ici il parle àla manière des hommes et dans le même sens qu'il a dit : "Il ne m'a point laissé seul " ; il dit ici : " Je fais ce qui luiest agréable ".
" Lorsqu'il disait ces choses, plusieurs [359] crurent en lui (30) ".Lorsque le Sauveur s'est abaissé et qu'il a parlé d'une manièresimple et grossière, alors plusieurs ont cru en lui. Aprèscela, me demanderez-vous encore pourquoi Jésus s'abaisse ainsi àparler d'une manière simple et grossière? Mais l'évangélistevous en a. manifestement fait connaître la raison par ces paroles: " Lorsqu'il disait ces choses, plusieurs crurent en lui ". Les faitsmêmes semblent crier par sa bouche : Ne vous troublez pas, vous quim'écoutez, si vous entendez des paroles basses et grossières;des hommes qui, après avoir entendu une si grande et si sublimedoctrine, n'ont point été persuadés que celui quil'enseignait était envoyé du Père, ne pouvaient guèreêtre amenés à la foi par des choses- grossières.Et ceci est la justification de ce que le Sauveur pourra dire dans la suitede bas et de grossier.
Les Juifs crurent donc, non pas comme il aurait fallu, mais selon leurportée, grâce à cette simplicité de langagequi charmait et reposait leur esprit. En effet, que leur foi n'étaitpoint parfaite, l'évangéliste le fait voir après,en rapportant les outrages qu'ils firent à Jésus-Christ;et pourtant c'étaient les mêmes Juifs qui avaient cru; ille déclare ouvertement par ces paroles : " Jésus dit doncaux Juifs qui croyaient en lui : Si vous persévérez dansla créance de ma parole (31) " ; montrant qu'ils n'avaient pointencore compris sa doctrine, et que seulement ils écoutaient ce qu'ilsdisaient; c'est pourquoi il parle avec plus de force, car il s'étaitd'abord contenté de dire simplement : " Vous me chercherez "; maismaintenant il ajoute : " Vous mourrez dans votre péché ".Et il leur fait connaître comment cela arrive : Quand vous serezmorts, dit-il, dans votre péché, vous ne pourrez pas me prier,ni me demander grâce. " Ce que je dis dans le monde ". Par ces paroles,il déclare aux Juifs qu'il va passer vers les gentils. Mais commeils n'avaient pas compris que c'était de son Père qu'il leuravait parlé auparavant, il leur en parla encore; et l'évangélistemontre la cause pour laquelle le Sauveur s'est servi d'expressions basseset grossières.
3. Si donc nous lisons avec beaucoup de soin et d'attention les saintesEcritures, et non pas légèrement et en passant, nous pourronsacquérir le salut; si nous les étudions et les méditonsassidûment, nous apprendrons la vraie doctrine et la manièrede bien vivre. Qu'on soit dur et violent, qu'on ait une âme molle,qu'on soit lâche, qu'autrefois on n'ait nullement profitéde cette lecture, maintenant, du moins, on en profitera et on en retireraquelque utilité, fût-elle imperceptible. En effet, si quelqu'unentre dans la boutique d'un parfumeur et s'y arrête un peu, mêmemalgré lui, il sentira bon, il répandra une douce et agréableodeur; à plus forte raison la répandra-t-il, cette bonneodeur, celui qui fréquente l'Eglise. Car, comme de la paresse naîtla paresse, de même du travail naît la force et la vigueurde l'âme. Encore que vous soyez chargé d'une multitude depéchés, que vous soyez impur, ne vous éloignez paspour cela de nos saintes assemblées.
Et de quoi, direz-vous, me servira-t-il d'y assister, si je ne profitepas de ce qu'on y enseigne? Ah ! si vous vous reconnaissez pécheur,si vous vous édites misérable, ce n'est point là unpetit profit, ce n'est point là une crainte mal placée, cen'est point là une frayeur inutile : si seulement vous gémissezde ne pratiquer point ce que vous avez entendu, un jour viendra que vousle pratiquerez. Car il est impossible que celui qui s'entretient avec Dieuet l'écoute, n'en retire pas quelque profit. Au moment de prendrele divin livre des Ecritures, nous nous recueillons et nous lavons nosmains. Ne voyez-vous pas combien de précautions avant mêmede commencer cette respectable lecture ? Si nous la continuons avec soinet avec attention, nous en rapporterons de grands fruits. En effet, sicette lecture ne nous inspirait de pieuses dispositions, nous ne nous laverionspas les mains; les femmes, qui ont la tête découverte, nela couvriraient pas aussitôt de leur voile, en signe de recueillementintérieur; les hommes, dont la tête est couverte, ne la découvriraientpas. Voyez-vous que la posture extérieure est un témoignagede la piété qu'on a dans le coeur ? Ensuite, assis pour écouter,on pousse des gémissements, on condamne sa vie passée.
Appliquons-nous donc, mon cher auditeur, à la lecture de l'Ecrituresainte , du moins lisons avec soin les saints évangiles. A peineaurez-vous ouvert ce livre, que vous y verrez le nom de Jésus-Christ,et que vous l'entendrez parler : " Quant à la naissance de Jésus-Christ,elle arriva de cette sorte : " Marie, sa mère, étant fiancéeà Joseph, se trouva [360] grosse, ayant conçu dans son sein" par l'opération " du Saint-Esprit, avant qu'ils eussent étéensemble ". (Matth. I, 18.) Or, celui qui entend ces paroles est tout àcoup épris de l'amour de la virginité, il admire ce merveilleuxenfantement, il s'élève au-dessus de la terre, il la quitte.Ce n'est point déjà une chose de médiocre importance,que le Saint-Esprit n'ait pas dédaigné de remplir une viergede sa grâce, et un ange de lui parler et s'entretenir avec elle;toutefois ce n'est encore là que ce que l'on voit au commencement.Mais si vous continuez votre lecture jusqu'à la fin, bientôtvous rejetterez toutes les choses du siècle, vous rirez de toutce qui est terrestre ; si vous êtes riche, vous ne ferez point decas des richesses, quand vous aurez appris que cette femme d'un charpentier,logée dans une pauvre maison, est la mère du Seigneur; sivous êtes pauvre, vous ne rougirez point de votre pauvreté, lorsque vous apprendrez que le Créateur du monde n'a point rougid'habiter une humble chaumière.
Si vous méditez ces choses, mon cher frère, vous ne volerezpoint, vous ne serez point avare, vous n'envahirez pas le bien d'autrui,mais plutôt, vous aimerez la pauvreté et vous mépriserezles richesses; par là, vous éloignerez de vous toutes sortesde maux et de vices. Et encore, lorsque vous verrez Jésus couché, dans une crèche, vous n'aurez plus envie de donner à votrefils un habit tissu d'or, ni à votre femme un lit orné d'argent;et, une fois libre de ces vaines préoccupations, vous ne vous livrerezplus à l'avarice et aux rapines qu'elles provoquent. Il vous enreviendra encore bien dautres avantages que nous ne saurions présentementdétailler, mais que connaîtront ceux qui feront cette expérience.
C'est pourquoi je vous exhorte, mes frères, à faire emplettedes saints livres, à en étudier le sens et à le graverdans votre mémoire. Les Juifs, pour les avoir négligés,reçurent l'ord~e de les porter attachés à leurs mains.(Deut. VI.) Pour nous, nous ne les portons pas ans nos mains, mais nousles laissons dans nos demeures, au lieu de les graver dans nos coeurs,comme nous le devrions; car c'est de cette manière, qu'aprèsavoir lavé nos souillures, nous obtiendrons les biens à venir,que je vous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre SeigneurJésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LIV
JÉSUS DISAIT DONC AUX JUIFS QUI AVAIENT CRU EN LUI : SI VOUSPERSÉVÉREZ DANS MA DOCTRINE, VOUS SEREZ VÉRITABLEMENTMES DISCIPLES. ET VOUS CONNAÎTREZ LA VÉRITÉ, ET LAVÉRITÉ VOUS RENDRA LIBRES. (VERS. 31, 32, JUSQU'AU VERS.47.)
1. Nous avons besoin d'une grande patience, mes chers frères;cette vertu se forme et croît en nous, lorsque la parole de Dieua jeté ses racines dans nos coeurs: et, de même que le vent,avec toute sa violence et son impétuosité, ne peut arracherun chêne que de profondes racines tiennent fortement lié àla terre , ainsi personne ne pourra renverser une âme que la craintea étroitement attachée à Dieu. Car, être cloué,c'est bien plus fort que d'être enraciné. C'est làce que le prophète demandait au Seigneur: " Percez mes chairs parvotre crainte ". (Ps. CXVIII, 120.) Ainsi vous-même percez-vous,et attachez-vous aussi fortement à Dieu qu'un corps le serait àun autre par un clou profondément enfoncé. Ceux qui sontliés de la sorte, à peine peut-on les séparer; maisceux qui ne le sont pas de même, sont aisément surpris etrenversés.
Voilà ce qui est alors arrivé aux Juifs. Aprèsavoir entendu la parole et avoir cru, ils furent encore renversés.Jésus-Christ, voulant donc rendre leur foi plus solide, plus ferme, plus profonde, laboure leur âme, pour ainsi dire, de reprochesplus acérés; car, puisqu'ils avaient reçu la foi ,leur devoir était d'écouter et de souffrir patiemment lesréprimandes ; mais tout d'abord ils prirent feu et s'emportèrent.Maintenant, quelle est la marche suivie par
Jésus-Christ? Il commence par cette exhortation : " Si vous persévérezdans ma doctrine , vous serez véritablement mes disciples, et lavérité vous rendra libres " ; comme s'il disait : Je doisfaire une profonde incision, mais ne vous en troublez pas: ou plutôt,par ces paroles , il rabaisse leur orgueil. De quoi , je vous prie, lavérité les rendra-t-elle libres? De leurs péchés.Et que répondirent ces insolents? " Nous sommes de la race d'Abraham,et nous n'avons jamais été esclaves de personne (33) " .Ils perdirent d'abord l'esprit, parce qu'ils désiraient avidementles choses terrestres.
Ce mot: " Si vous persévérez dans ma doctrine " , découvreleur pensée et ce qu'ils méditaient dans le coeur, et montreque celui qui parlait de la sorte savait que véritablement ils avaientcru , mais qu'ils n'avaient point persévéré dans lafoi : et encore il leur fait espérer quelque chose de grand, savoir,qu'ils seront ses disciples. Comme, depuis peu, plusieurs s'étaientretirés, Jésus, par allusion à ce départ, dit: " Si vous persévérez " ; en effet, ces gens-là aussiavaient ouï sa doctrine, ils avaient cru, et ils s'étaientretirés, parce qu'ils n'avaient pas persévéré." Car plusieurs de ses disciples ", dit l'évangéliste, "se retirèrent de sa suite, et n'allaient plus avec lui ". (Jean,VI, 67.)
362
" Vous connaîtrez la vérité ", c'est-à-dire,vous me connaîtrez moi-même, car " je suis la vérité". (Jean, XIV, 6; I Cor. X, 11.) Toute l'histoire juive n'a étéqu'une figure; vous apprendrez de moi la vérité, qui vousdélivrera de vos péchés. Comme il disait àceux-là : " Vous mourrez dans vos péchés "; il a ditde même à ceux-ci : " La vérité vous rendralibres de vos péchés". Jésus ne leur a point dit:Je vous délivrerai de la servitude, mais il le leur a laisséà penser. Que répondirent-ils donc? " Nous sommes de la raced'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne." Mais s'ils avaient à se choquer, c'était sans doute dece qu'il avait dit auparavant : " Vous connaîtrez la vérité" ; et ils auraient dû répondre: Quoi donc? Est-ce que nousignorons la vérité? la loi et nos connaissances sont doncfausses? Mais ce n'est point là de quoi ils se mettaient en peine;la perte des biens de la terre était seule capable de les toucheret de les affliger, et c'était de cette perte et de la servitudeterrestre qu'ils voulaient parler. Il est aujourd'hui bien des gens encore,oui certes, il en est beaucoup qui rougissent de la privation de chosesindifférentes et de cette servitude, et qui n'ont pas honte de mêmed'être esclaves du péché ; qui aimeraient mieux êtremille fois appelés esclaves du péché, que de l'êtreune seule fois de la servitude des hommes. Tels étaient ces Juifs. ils ne connaissaient point d'autre servitude, voilà pourquoi ilsdisaient : Quoi ! vous avez appelé esclaves ceux qui sont de larace d'Abraham, des hommes nobles à qui pour cela même vousne deviez pas donner le nom d'esclaves qui les déshonore ? Nousn'avons jamais , disent-ils, été esclaves de personne. Telest l'orgueil, telle est la vanité des Juifs : " Nous sommes dela race d'Abraham : nous sommes Israélites ". Jamais ils ne parlentde leurs actions. C'est pourquoi Jean-Baptiste leur criait : " N'allezpas dire : Nous avons Abraham pour père ". (Matth. III, 9.)
Mais pourquoi Jésus-Christ ne les reprend-il pas de leur insolenteréponse? En effet, ils ont été esclaves des Egyptiens,des Babyloniens, et de plusieurs autres. C'est parce qu'il ne leur avaitpoint dit cela pour entrer en dispute avec eux, mais pour les sauver, pourleur faire du bien : voilà ce qu'il avait uniquement en vue. Sûrementil aurait pu leur reprocher une servitude de quarante ans, une autre desoixante-dix, et d'autres sous les juges, tantôt de vingt, tantôtde deux, tantôt de sept ans; il pouvait leur dire qu'ils n'avaientjamais cessé d'être dans l'esclavage. Mais le Sauveur a voululeur faire voir, non qu'ils étaient esclaves des hommes, mais qu'ilsétaient esclaves du péché, ce qui est la plus dureet la plus misérable de toutes les servitudes, une servitude dontDieu seul peut délivrer l'homme. Car Dieu seul a le pouvoir de remettreles péchés : ils le reconnaissaient et le confessaient, etc'est à quoi il les amène par ces paroles : " Quiconque commetle péché est esclave du péché (34) ", leurmontrant qu'il parle de la liberté à l'égard de cegenre de servitude.
" Or l'esclave ne demeure pas toujours en la maison, mais le Fils ydemeure toujours (36) ". Leur rappelant ainsi les premiers temps; insensiblementil fait tomber la loi. Il ne voulait pas qu'ils vinssent dire Nous avonsles sacrifices que Moïse a ordonnés; ils peuvent nous délivrerde nos péchés; voilà pourquoi il. ajoute ces choses: autrement quelle liaison y aurait-il dans ses paroles? " Parce que tousont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu, étantjustifiés gratuitement par sa grâce (Rom. III, 23, 24) ",et les prêtres eux-mêmes. C'est pourquoi saint Paul dit dupontife : " C'est ce qui l'oblige à offrir le sacrifice de l'expiationdes péchés, aussi bien pour lui-même que pour le peuple,étant lui-même environné de faiblesse ". (Héb.V, 3.) Et c'est là ce que fait entendre Jésus-Christ, endisant : " L'esclave ne demeure pas en la maison ". Au reste, par ces paroles,le Seigneur déclare encore qu'il est égal en dignitéà son Père , et fait connaître la différencequ'il y a entre l'esclave et le Fils. Car voilà ce que signifiecette parabole; elle fait connaître que l'esclave n'a point de pouvoir,ce que déclare ce mot : " Il ne demeure pas ".
2. Mais pourquoi Jésus-Christ, discourant sur les péchés,a-t-il parlé de la maison? C'est pour montrer que, comme le maîtrea toute l'autorité dans la maison, lui il la possède de mêmesur toutes choses. Et ce mot " Ne demeure pas ", signifie : n'a pas lepouvoir de donner parce qu'il n'est pas le maître; or, le Fils estle maître; c'est ce que veut dire cet autre mot : " Il demeure toujours", pris métaphoriquement, et selon [363] lidée qu'on a deschoses humaines, afin qu'ils ne lui disent pas : qui êtes-vous ?Toutes choses sont à moi, car je suis le Fils et je demeure dansla maison de mon, Père; Jésus appelle ici maison l'autorité;ailleurs il appelle maison le royaume: " Il y a plusieurs demeures dansla maison de mon Père " (Jean, XIV, 2.) Comme il parle de la libertéet de l'esclavage, il est naturel qu'il se serve de cette métaphore,pour montrer que ceux dont il parle n'ont point eu le pouvoir de remettreles péchés.
" Si donc le Fils vous met en liberté, vous serez véritablementlibres (36) ". Ne remarquez-vous pas, mes frères, que, le Fils estconsubstantiel à son Père,, et qu'il a un pouvoir égalau sien? " Si le Fils vous. met en liberté ", personne ne pourraplus vous la contester, votre liberté , mais elle sera ferme etstable : " Car c'est Dieu même qui justifie, qui osera condamner?" (Rom. VIII, 33, 34.) Jésus-Christ se montre ici pur et exemptde péché; il parle et de la liberté que donnent leshommes, et qui n'en a que le nom, et de cette autre liberté queDieu seul a le pouvoir de donner. C'est pourquoi il les exhorte àne pas rougir de ce qu'on nomme ici-bas esclavage, mais seulement de l'esclavagedu péché. Et voulant leur faire voir que, quoiqu'ils ne soientesclaves de personne, le mépris qu'ils ont fait de l'autre esclavageles a néanmoins rendus encore plus esclaves, il a incontinent ajouté: " Vous serez véritablement libres ". Et par là il déclareque leur liberté n'est point une liberté véritable.Ensuite, de peur, qu'ils ne disent qu'ils étaient exempts de péché,car il était croyable qu'ils le diraient : voyez de quelle manièreil les accuse sur ce point. Il passe surtout ce qu'il y a de répréhensibledans leur vie, et se borne à leur représenter le crime qu'ilsméditaient actuellement : " Je sais que vous êtes enfantsd'Abraham : mais vous voulez me faire mourir (37) ". Insensiblement illes exclut de la famille d'Abraham, leur apprenant qu'ils ne doivent pointse vanter d'en être. Comme ce sont les oeuvres qui rendent l'hommelibre ou esclave, ce sont elles aussi qui font la parenté. Il neleur a pas dit tout d'abord ; Vous n'êtes point les enfants. d'Abraham,cet homme juste, vous qui êtes des homicides; il leur accorde leurfiliation et leur dit : " Je sais que vous êtes enfants d'Abraham", mais ce n'est point là de quoi il est question. Maintenant, ilva leur parler avec plus de force et de vigueur. En effet, on peut remarqueren. général que Jésus-Christ, après avoir opéréquelque grande action qu'il avait dessein de faire, parle ensuite avecplus de force et de fermeté, parce qu'alors le témoignagedes oeuvres mêmes ferme la bouche aux contradicteurs.
" Mais vous voulez me faire mourir ". Et si c'est justement? Non, certes,c'est pourquoi il en donne la raison : vous voulez me faire mourir, " parceque ma parole ne trouve point d'entrée en vous ". Comment dit-ildonc qu'ils ont cru en lui? Oui , ils ont cru, mais, comme j'ai dit, ilsn'ont point persévéré : voilà pourquoi il leurfait une vive réprimande. Si vous vous glorifiez, dit-il, de cettefiliation, il faut que votre vie y réponde. Et Jésus n'apas dit : vous ne comprenez point ma parole, mais : " Ma parole ne trouvepoint d'entrée en vous " ; en quoi il fait connaître l'élévationet la sublimité de sa doctrine. Mais ce n'est point là uneraison de me faire mourir, c'en est une plutôt de m'honorer, afinde vous instruire. Mais si vous dites cela ,de vous-même? Pour prévenircette objection, il ajoute : " Pour moi, je dis ce que j'ai vu dans monPère, et vous, vous faites ce que vous avez ouï de votre Père(38) ". Comme moi, dit-il, je fais connaître mon Père, etpar mes oeuvres et par mes paroles; de même aussi vous, par vos couvres,vous montrez qui est le vôtre. Car non-seulement j'ai la mêmesubstance que mon Père, mais encore la même vérité.
" Ils lui répondirent : Nous avons Abraham pour père.Jésus leur repartit : Si vous aviez Abraham pour père, vousferiez ce qu'a fait Abraham; mais maintenant vous cherchez à mefaire mourir (39,40) ". Jésus-Christ leur reproche souvent ici leurhumeur sanguinaire, et leur parle d'Abraham : mais c'est pour leur déclarerqu'ils se sont exclus de sa filiation, pour rabaisser leur vanité,leur en marquer l'inutilité et les convaincre qu'ils n'y doiventpoint mettre l'espérance de leur salut, ni compter sur une alliancecharnelle , ruais sur l'alliance spirituelle que produit la bonne volonté.C'était là ce qui les empêchait de s'attacher àJésus-Christ : ils s'imaginaient qu'une si grande alliance leursuffisait seule pour les sauver.
Quelle est cette vérité dont parle ici [364] Jésus-Christ?Qu'il est égal à son Père; c'est pour cette véritéque les Juifs cherchaient à le faire mourir, comme il le dit lui-même: " Vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la véritéque j'ai apprise de mon Père ". Pour vous faire voir que ce qu'ildit n'est point contraire à son Père, il s'en autorise encore." Ils lui dirent : Nous ne sommes pas des enfants de la fornication ; nousn'avons tous qu'un père qui est Dieu (41) ". Que dites-vous ? Quevous avez Dieu pour père, et vous accusez et vous condamnez Jésus-Christpour avoir dit la même chose 1 Ne voyez-vous pas que Jésusa dit que Dieu était son Père d'une manière particulière?
3. Comme donc le Sauveur avait dépossédé les Juifsde leur prétendue filiation d'Abraham, n'ayant rien à répliquer,ils ont la hardiesse de monter plus haut et de s'arroger la qualitéd'enfants de Dieu; mais Jésus-Christ les dégrade encore decette dignité en leur disant " Si Dieu était votre Père,vousm'aimeriez parce que je suis sorti de Dieu, et que je viens " dans le monde," car je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé(42). Pourquoi ne connaissez-vous point mon langage? Parce que vous nepouvez ouïr ma parole (43). Vous êtes les enfants du diable,et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été.homicide dès le commencement, et il n'est point demeuré dansla vérité. Lorsqu'il dit des mensonges, il dit ce qu'il trouvedans lui-même (44) ". Jésus-Christ a dépossédéet exclu les Juifs de la filiation d'Abraham , et comme ils ont osés'élever à une grande et plus haute dignité, il lesabat et leur porte enfin le coup qui les terrasse, en leur disant : Non-seulementvous n'êtes point les enfants d'Abraham, mais vous êtes mêmeles enfants du diable; par là il les frappe aussi durement que lemérite leur impudence, et il ne laisse pas cette accusation sanspreuve ; il la démontre, au contraire : tuer, dit-il, c'est le faitd'une méchanceté diabolique. Et il n'a pas simplement dit: Vous faites les oeuvres du diable , mais vous accomplissez ses désirs,montrant que les Juifs, comme le diable, sont portés au meurtre,et cela par envie.
Car le diable a tué Adam, uniquement pour satisfaire son envie.Jésus-Christ l'insinue ici maintenant. " Et il n'est point demeurédans la vérité ", c'est-à-dire, dons la droiture,dans la probité. Comme les Juifs accusaient souvent Jésusde n'être point envoyé de Dieu, il leur répond quec'est le diable qui leur suggère cette accusation; car c'est luiqui le premier a enfanté et produit le mensonge, lorsqu'il a dit:"Aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux serontouverts ". (Gen. III, 5.)C'est lui aussi qui le premier l'a mis en oeuvre.En effet, les hommes ne s'en servent pas comme d'une chose qu'ils trouventen eux-mêmes, mais comme d'une chose empruntée. Le diableen use comme de sa propriété.
" Mais pour moi, quoique je vous dise la vérité, vousne me croyez pas (45) ". Quelle est la suite des idées? Vous voulezme faire mourir sans me dire de quoi l'on m'accuse. Vous ne me persécutezque parce que vous êtes ennemis de la vérité; si cen'est pas pour cela, montrez-moi mon péché. Voilàpourquoi il continue ainsi : " Qui de vous me peut, convaincre d'aucunpéché (46) ? " Sur cela ils répondent : " Nous nesommes pas des enfants de la fornication ". Et néanmoins plusieursl'étaient, puisqu'ils étaient dans la coutume de faire desmariages illicites. Mais ce n'est point là ce qu'il veut leur reprocher,il s'en tient au premier point. Leur ayant fait voir qu'ils n'étaientpas les enfants de Dieu, mais les enfants du diable; il part de tout cela.(Tuer et mentir, leur dit-il, ce sont là des actions dignes du diableet vous faites l'une et l'autre), pour nous apprendre que c'est àl'amour qu'on reconnaît les enfants de Dieu.
" Pourquoi ne connaissez-vous point mon langage? " Comme ils étaienttoujours flottants, toujours dans le doute, et qu'ils ne cessaient pointde répéter ces paroles : " Que veut-il dire, vous ne sauriezvenir où je vais? A Jésus dit : " Vous ne connaissez pointmon langage, parce que vous ne pouvez ouïr ma parole. " Et cela vientde ce que vous avez un esprit bas et rampant, et que ma doctrine est tropélevée. Mais s'ils ne pouvaient pas la comprendre, quel blâme,quel reproche leur faire? C'est qu'ici ne pouvoir pas, c'est la mêmechose que ne vouloir pas; vous ne le pouvez pas, parce que vous êteshabitués à ramper toujours, et que vous n'élevez jamaisvos pensées à rien de grand. Et encore, les Juifs voulantfaire entendre qu'ils ne le persécutaient que par zèle pourDieu, Jésus s'attache partout à montrer que le persécuter,c'est haïr Dieu; que l'aimer, au contraire, ce serait connaîtreDieu.
365
"Nous n'avons tous qu'un père qui est Dieu ". C'est toujoursd'honneurs, et non d'oeuvres qu'ils se prévalent. Donc votre incrédulitéprouve, non que je sois étranger à Dieu, mais que vous nele connaissez pas, et en voici la cause : c'est que vous mentez et voulezfaire ce que fait le diable. Vous mentez parce que vous avez une âmebasse et rampante, parce que vous n'avez que des pensées charnelles,comme dit l'apôtre : " Puisqu'il y a parmi vous des jalousies etdes disputes, n'est-il pas visible que vous êtes charnels ? " (ICor. III, 3.) Pourquoi ne pouvez-vous pas recevoir ma parole et croireen moi? C'est parce que " vous voulez accomplir les désirs de votrePère ", vous en faites votre étude, vous appliquez tous vossoins. Ne voyez-vous pas que ce mot : " Vous ne pouvez pas ", signifiequ'ils ne veulent pas.
" C'est ce qu'Abraham n'a point fait ". Et quelles sont ses oeuvres?la douceur, la modération, l'obéissance : vous , au contraire,vous êtes inhumains et cruels. Mais d'où se sont-ils portésà se dire enfants de Dieu? Jésus-Christ avait fait voir qu'ilsétaient indignes d'être enfants d'Abraham : voulant détournerce reproche, ils se sont élevés à quelque chose deplus grand. Et comme il leur reprochait leurs meurtres, afin de s'en justifieren quelque sorte, ils disent que c'est pour venger Dieu qu'ils s'y sontportés. Au reste ce mot : " Je suis sorti ", signifie qu'il estvenu d'en-haut. Par là il fait allusion à son avènementdans le monde. Et comme vraisemblablement ils devaient répliquer: Vous enseignez une doctrine étrangère et nouvelle ; Jésusdit qu'il est sorti de Dieu. Il est naturel, dit-il, que vous n'écoutiezpas ma parole, parce que vous êtes les enfants du diable : pourquoivoulez-vous me faire mourir? De quel crime pouvez-vous m'accuser? s'iln'en est aucun, pourquoi ne croyez-vous pas en moi ?
Puis, après leur avoir fait connaître ainsi, parleur mensongeet le meurtre qu'ils veulent commettre, qu'ils sont enfants du diable,il leur montre qu'ils sont fort éloignés d'être enfants,et d'Abraham et de Dieu, soit parce qu'ils le haïssent, lui qui neleur a fait aucun mal, soit parce qu'ils n'écoutent point sa parole.Et en même temps il établit invinciblement cette vérité,qu'il n'est point contraire à Dieu, et que ce n'est point pour cetteraison qu'ils ne croient point en lui , mais parce qu'ils sont ennemisde Dieu. Il était, en effet, de toute évidence que, s'ilsne croyaient point en celui qui n'avait commis aucun péché,qui se disait sorti de Dieu et envoyé de Dieu, qui enseignait lavérité et l'enseignait de manière qu'il pouvait défiertout le monde de le convaincre d'aucun péché; il était,dis-je, visible que, s'ils ne croyaient point en Jésus-Christ, c'estqu'ils étaient tout à fait charnels. Car il le savait; oui,certes, il le savait parfaitement, que les péchés rabaissentl'âme. C'est pourquoi saint Paul dit : " Nous aurions beaucoup dechoses à dire, qui sont difficiles à expliquer à causede votre lenteur et de votre peu d'application pour les entendre ". (Héb.V, 11.) Lorsqu'on n'a pas la force de mépriser les choses de laterre, on ne peut ni entendre celles du ciel, ni avoir de goût pourelles.
4. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, n'oublionsrien , faisons tous nos efforts pour bien régler notre vie : purifionsnotre âme, de peur qu'aucune tache, qu'aucune souillure ne nous empêchede voir la vérité. Allumons en nous la lampe de l'intelligenceet ne semons point parmi les épines. Celui qui ne comprend pas quel'avarice est un mal, comment connaîtra-t-il de plus hautes vérités?Celui qui ne s'en abstient pas, comment s'attachera-t-il aux choses duciel? Il est bon de ravir, non les biens périssables, mais le royaumedes cieux; car ce royaume, dit Jésus-Christ, " les violents l'emportent" (Matth. XI, 12); donc les lâches ne peuvent l'emporter : pour l'acquérir,il faut être diligent et plein d'ardeur. Mais que veut dire ce mot: " les violents? " Qu'il faut faire beaucoup d'efforts, parce que la voieest étroite (Matth. VII, 14), qu'il faut du courage et de la fermeté.Ceux qui vont pour emporter veulent devancer tout le monde. Ils ne considèrentrien, ni l'accusation, ni la condamnation, ni le supplice; mais ils n'ontqu'une seule chose en vue, c'est d'emporter ce qu'ils désirent,et ils font tous leurs efforts pour prévenir ceux qui marchent devant.
Emportons donc le royaume des cieux l'emporter ce n'est pas un crime,mais c'est s'acquérir de la gloire ; c'est au contraire un crimede ne point le ravir. Dans ce royaume, nos richesses ne tournent pointà la ruine des autres : travaillons donc à l'emporter. Sinous sentons la colère et la concupiscence s'allumer dans nous etnous presser de leurs aiguillon, [366] faisons violence à notrenature; soyons plus doux, travaillons un peu pour nous reposer éternellement.Ne ravissez point l'or, mais ravissez ces richesses qui vous apprendrontà regarder l'or comme de la boue. Dites-moi : Si vous trouviez sousvos yeux et sous votre main du plomb et de l'or, lequel prendriez-vous? ne serait-ce pas l'or que vous saisiriez? Eh bien ! là oùcelui qui emporte est puni, vous vous attachez à ce qui est de plusgrande valeur, et là où celui qui emporte est honoréet récompensé, vous livrez, vous abandonnez ce qui est deplus grand prix. Que si de l'un et de l'autre côté il y avaitune punition à craindre, ne vous seriez-vous pas plutôt jetésur ce qui vaut le mieux? mais dans le vol que je vous propose, vous n'avezrien à craindre, une félicité éternelle enest la récompense.
Et comment, direz-vous, peint-on l'emporter, ce royaume? Ce que vousavez dans vos mains, jetez-le; car tant que vous aurez les mains embarrassées,vous ne pourrez conquérir cet autre trésor : représentez-vousun homme qui a les mains pleines d'argent; tant qu'il le serrera dans sesmains, pourra-t-il prendre de l'or? ne faut-il pas qu'auparavant il jettel'argent et qu'il ait les mains libres? En effet, un voleur doit êtreadroit et alerte pour n'être pas pris. De même, il y a autourde nous des puissances ennemies qui nous guettent, toujours prêtesà se jeter sur nous pour nous enlever notre trésor. Maisévitons-les, fuyons-les et ne laissons au dehors aucune prise surnous. Coupons, rompons les liens qui nous retiennent , dépouillons-nousdes biens de ce monde. Quelle nécessité d'avoir des habitsde soie? Jusques à quand nous étalerons-nous ces futilitésridicules? Jusques à quand cacherons-nous notre or dans la terre?Je voudrais de tout mon coeur ne plus vous parler continuellement de ceschoses; mais jamais vous ne cessez de me donner sujet de vous en parler.Corrigeons-nous enfin aujourd'hui, afin que, donnant aux autres ce bonexemple, les biens que Dieu nous a promis, nous les obtenions, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel etavec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LV
LES JUIFS LUI RÉPONDIRENT DONC : N'AVONS-NOUS PAS RAISON DEDIRE QUE VOUS ÉTES UN SAMARITAIN ET QUE VOUS ÊTES POSSÉDÉDU DÉMON? JÉSUS LEUR REPARTIT : JE NE SUIS POINT POSSÉDÉDU DÉMON : MAIS J'HONORE MON PÈRE. (VERS. 48, 49, JUSQU'ALA FIN DU CHAP. VIII.)
1. C'est une chose impudente et insolente que le vice: lorsqu'il devraitrougir de honte, c'est alors qu'il s'emporte et fait plus fortement éclatersa colère; c'est ce qui arriva pour [367] les Juifs. Lorsque leurcoeur aurait dû être touché de componction de ce qu'ilsvenaient d'entendre; lorsqu'ils devaient admirer la force et la justessedes raisonnements du divin Sauveur, ils le chargent d'injures, ils l'appellentsamaritain, démoniaque, et répondent : " N'avons-nous paseu raison de dire que vous êtes un samaritain, et que vous êtespossédé du démon ? " Jésus-Christ disait-ilquelque chose de grand et d'élevé, c'était folie auxyeux de ces hommes sans raison. Il est vrai que l'évangélisten'a point encore dit qu'ils l'aient appelé samaritain, mais toutefoisces paroles donnent bien lieu de croire qu'ils l'avaient souvent apostrophéde ce nom. Vous êtes possédé du démon, dites-vousà Jésus; mais chez qui vraiment habite le démon ?chez celui qui honore Dieu; ou chez celui qui outrage l'homme qui honoreDieu? Quelle est la réponse du Seigneur? c'est la douceur, c'estla modestie même. " Je ne suis point possédé du démon,mais jhonore mon Père, qui m'a envoyé (49) ". Lorsqu'ilfallait les instruire, abattre leur orgueil et leur vanité, et lesempêcher de se prévaloir du nom d'Abraham, alors Jésus-Christparlait avec force et avec vigueur; mais quand il avait à souffrirleurs injures, il répondait avec beaucoup de douceur: Quand ilsdisaient : Nous avons Dieu pour Père et Abraham aussi, il les réprimandaitfortement; mais lorsqu'ils l'appellent démoniaque, il leur répondavec douceur, pour nous apprendre à venger la gloire de Dieu età souffrir avec patience ce qu'on dit contre nous.
" Pour moi, je ne cherche point ma gloire (50) ". J'ai dit ces chosespour vous montrer qu'il ne vous appartient pas, à vous, qui êtesdes homicides, d'appeler Dieu votre Père; ce que j'ai dit, c'estdonc pour sa gloire que je l'ai dit, et, pour avoir soutenu sa gloire,je vous entends m'injurier; c'est pour lui que je suis en butte àvos outrages. Mais je n'écoute point vos injures, je ne m'en vengepoint. Celui pour l'amour de qui je les souffre maintenant, vous en ferarendre compte et vous en punira. " Pour moi, je ne cherche point ma gloire". C'est pourquoi, au lieu de me venger, je vous invite et vous exhorteà faire ce qui non-seulement vous délivrera du supplice,mais aussi vous procurera la vie éternelle.
"En vérité, en vérité, je vous le dis :Si quelqu'un garde ma parole, il ne mourra jamais (51) ". Jésus-Christne parle pas seulement ici de la foi, mais encore de la pureté dela vie. Et plus haut il a dit : "Il aura la vie éternelle " ; ildit ici : Il ne mourra point, et en même temps il insinue que sesennemis ne peuvent rien contre lui. Car si celui qui aura gardésa parole ne doit pas mourir, à plus forte raison lui-mêmene mourra-t-il point. Les Juifs l'ayant compris, lui dirent : " Nous connaissonsbien maintenant que vous êtes possédé du démon:Abraham est mort et les prophètes aussi (52) ", c'est-à-direceux qui ont ouï la parole de Dieu sont morts, et ceux qui aurontouï la vôtre ne mourraient point? " Etes-vous plus grand quenotre père Abraham (53) ? " O vanité ! de nouveau ils seflattent d'être les enfants d'Abraham. Il eût étéplus à propos de répondre : Etes-vous plus grand que Dieu,ou ceux qui vous écoutent sont-ils plus grands qu'Abraham ? maisils ne le disent point, parce qu'ils croyaient Jésus moins grandqu'Abraham lui-même. Premièrement donc Jésus leur montrequ'ils sont des homicides, et par cette raison il leur prouve qu'ils sontdéchus de leur prétendue filiation; et comme ils s'opiniâtraientà la soutenir, il la combat par une autre voie, leur faisant voirqu'ils font d'inutiles efforts pour s'y maintenir.
Au reste, le Sauveur ne découvre et n'explique pas de quellemort il veut parler présentement; il leur fait entendre qu'il estplus grand qu'Abraham, afin de les confondre encore par ce moyen. Certes,dit-il, quand même je serais un homme ordinaire, vous ne devriezpas me faire mourir injustement; mais puisque je dis la vérité,puisque je n'ai commis aucun péché, puisque je suis envoyéde Dieu et plus grand qu'Abraham, n'est-ce pas follement et vainement quevous cherchez tous les moyens de me faire mourir? Que répondent-ilsdonc? " Nous connaissons bien maintenant que vous êtes possédédu démon? " La Samaritaine n'avait point parlé de la sorte;elle n'avait point dit à Jésus : Vous êtes possédédu démon, mais seulement : " Etes-vous plus grand que notre pèreJacob? " (Jean, IV, 12.) En effet, les Juifs étaient des insolentset des scélérats , tandis que cette femme ne songeait qu'às'instruire. Voilà pourquoi elle propose ses. doutes, fait une respectueuseréponse, comme elle le devait, et appelle Jésus Seigneur.Car celui qui faisait de si grandes promesses, et qui, d'autre part, méritaitd'être cru sur sa parole, ne devait point recevoir des [368] injureset des outrages, mais il devait plutôt être admiré etcomblé de louanges; et cependant les Juifs l'appellent démoniaque.Les paroles de la Samaritaine marquaient seulement qu'elle étaitdans le doute, qu'elle n'avait pas encore une foi solide; mais les parolesdes Juifs montraient visiblement leur incrédulité et leurméchanceté : " Etes-vous plus grand que notre pèreAbraham ? " Etre donc envoyé de Dieu, voilà déjàce qui le rend plus grand qu'Abraham. Mais lorsque vous le verrez élevéen haut, c'est alors que vous le reconnaîtrez pour tel. Voilàpourquoi le Sauveur disait : " Lorsque vous m'aurez élevéen haut, alors vous connaîtrez qui je suis ". (Jean, VIII, 28.)
Et vous, mon cher auditeur, remarquez la sagesse de Jésus. Aprèsavoir prouvé aux Juifs qu'ils sont déchus de leur prétenduefiliation, il leur fait voir qu'il est plus grand qu'Abraham , afin qu'ilssachent qu'il est bien au-dessus des prophètes. Et il leur disait: " Ma " parole ne trouve point d'entrée en vous " (Jean, VIII,37), parce que, continuellement, ils l'appelaient prophète. Enfinil disait tantôt: qu'il ressuscitait les morts, tantôt quecelui.. qui le trairait ne mourrait point, ce qui est encore bien plusgrand que de n'être point laissé dans les liens de la mort.Voilà pourquoi les Juifs s'irritaient davantage. Que répondent-ilsdonc? " Qui prétendez-vous être? " et c'est d'un ton de mépris.Vous vous vantez, disent-ils; à quoi Jésus-Christ réplique: " Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien (54). "
2. Sur cette réponse du Seigneur, que disent les hérétiques?Ecoutez-les un peu. Les, Juifs ont fait à Jésus-Christ cettequestion : " Etes-vous plus grand que notre père, Abraham?" et iln'a osé affirmativement répondre : Oui, je le suis; maisil se répand en paroles obscures et enveloppées. Quoi donc?Sa gloire n'est-elle rien? selon eux, elle n'est rien. Mais sachez, ôhérétiques, que comme, lorsque Jésus-Christ dit :" Mon témoignage n'est point véritable", il parle selon l'opiniondes Juifs; il parle encore de même, quand il dit : " Il y en a unqui me glorifie ". (Jean, V, 32.) Et pourquoi n'a-t-il pas dit, comme plushaut : c'est mon Père qui m'a envoyé ? c'est parce qu'ilvoulait montrer aux Juifs, que non-seulement ils ne connaissaient pas lePère, mais pas même Dieu. " Mais pour moi je le connais ".C'est pourquoi, quand il dit : Je le connais, ce n'est point une vanterie: s'il disait qu'il ne le connaît pas, ce serait un mensonge. Pourvous autres, lorsque vous dites que vous le connaissez, vous êtesdes menteurs; et comme vous dites faussement que vous le connaissez, moi,de même, je dirais faussement que je ne le connais pas.
" Si je me glorifie moi-même ". Les Juifs disent : " Qui prétendez-vousêtre? " Jésus leur répond : si je me vante moi-même,si ce que je vous dis, je le dis de moi-même, ma gloire n'est rien.Comme donc je connais parfaitement le Père, vous ne le connaissezpoint du tout. Ainsi, comme lorsqu'il agitait cette question, savoir :s'ils étaient les enfants d'Abraham, il ne leur a pas tout ôté,mais il a dit : Je sais que vous êtes de la race d'Abraham, pourprendre de là occasion de leur faire un plus grand reproche; demême en cet endroit il ne leur ôte pas tout, mais il leur dit:" Vous dites qu'il est votre Père; " leur laissant cette gloire,il montre qu'ils n'en sont que plus coupables et dignes d'une plus grandecondamnation. Au. reste, comment peut-on dire que vous ne connaissez pointDieu? Parce que vous chargea d'injures celui qui fait et dit tout pour.sa gloire, celui même que Dieu a envoyé: ceci est dit sanspreuves, mais ce qui suit servira à le prouver.
"Et je garde sa parole (55). ". Si les Juifs avaient eu quelque choseà dire contre Jésus-Christ, ils le pouvaient, ils le devaient;car c'était 1à un puissant témoignage pour prouverqu'il était envoyé de Dieu. " Abraham votre père adésiré avec ardeur de voir mon jour; il l'a vu, et il ena été rempli de joie (56)". Jésus-Christ prouve encoreque les Juifs ne sont point les enfants d'Abraham, puisqu'ils s'affligentde ce dont il se réjouissait. Et je pense que par ces paroles ildésigne le jour du,sacrifice de la croix, qu'Abraham avait marquéd'avance par celui du bélier et d'Isaac, (Gen. XXII.), Que dirent-ilsdonc? "Nous n'avez " pas encore quarante ans, et vous avez vu " Abraham(57)?" Jésus-Christ avait donc alors environ quarante ans. Jésusleur répondit: " Je suis avant qu'Abraham fût au monde (58)." Là-dessus ils prirent des pierres pour les lui, jeter (59) ".N'avez-vous pas fait attention à la manière dont il prouvequ'il est plus grand qu'Abraham? Celui qui s'est réjoui devoir cejour, qui a cru que, c'était là une chose désirable,a sans doute regardé comme un bonheur [369] et une grâce devoir ce jour, parce que Jésus est plus grand que lui. Ainsi commeles Juifs voyaient en lui rien de plus que le fils d'un charpentier, illes élève insensiblement à une plus haute connaissance.Mais il est surprenant qu'ayant entendu dire à Jésus-Christquils ne connaissaient point Dieu, ils ne se eut point fâchéscontre lui; et que, lorsqu'il dit : je suis avant qu'Abraham fûtau monde, comme si cela les eût dégradés de leur noblesse,ils s'emportent et jettent des pierres.
Abraham a vu mon jour, et " il en a été rempli de joie". Jésus fait voir, par ces paroles, qu'il n'est point alléà la croix et à la mort involontairement et malgrélui, puisqu'il loue celui qui se réjouit de la croix, qui étaitle salut du monde. Et néanmoins les Juifs le lapidaient : tant ilsavaient de penchant pour le sang et le carnage ! Et ils s'y portaient ainsid'eux-mêmes sans autre attention, sans rien examiner. Mais pourquoiJésus n'a-t-il pas dit : j'étais avant qu'Abraham fûtau monde, mais : " Je suis ? " Comme son Père, pour se faire connaître,s'est servi de cette parole : " Je suis " , Jésus-Christ en usede même. Cette parole marque qu'il est éternel, en tant qu'ellene fixe aucun temps particulier. Voilà pourquoi les Juifs regardaientcette parole comme un blasphème. S'ils ne pouvaient donc pas souffrircette comparaison qu'il faisait de lui avec Abraham, quoiqu'elle ne fûtpas si grande; ni si avantageuse, n'est-il pas visible que s'il s'étaitsouvent fait égal à son Père, ils n'auraient pas cesséun moment de le persécuter et de le poursuivre ? Ensuite il se retiraencore à la manière des hommes, et se cacha, aprèsles avoir assez instruits, et avoir accompli son oeuvre et sa mission.Il sortit du temple, et fut opérer la guérison d'un aveugle,prouvant par ses oeuvres qu'il est avant Abraham.
Mais peut-être quelqu'un dira : pourquoi ne s réduisit-ilpas à l'impuissance? De cette lanière peut-être auraient-ilscru en lui. Il a guéri le paralytique, et ils n'ont point cru enlui. II a fait une infinité de miracles jusque dans sa passion,il les renversa par terre, il les rendit aveugles, et ils ne crurent point.Comment donc auraient-ils cru, s'il les avait réduits à l'impuissance?Rien n'est pire qu'un homme dans le désespoir. Qu'il voie des miracles,qu'il voie des prodiges, ces prodiges et ces miracles ne sont nullementcapables de triompher de son obstination. Pharaon en est. un exemple :il reçut mille plaies; mais le châtiment seul pouvait le fairerentrer en lui-même : et il persévéra dans son endurcissementjusqu'à son dernier jour, où il poursuivait encore ceux qu'ilavait renvoyés. Voilà pourquoi saint Paul dit souvent : "Que personne ne s'endurcisse par l'illusion du péché ". (Héb.II, 18.) Car de même que les forces s'épuisent à lafin, et que le corps perd tout sentiment, ainsi l'âme, qu'une foulede passions accable, devient comme morte pour la vertu : présentez-luitout ce qu'il vous plaira, elle ne sent rien : menacez-la du supplice oude toute autre chose, elle demeure insensible.
3. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, pendant quenous avons une espérance de salut, pendant que nous pouvons nousconvertir, ne négligeons point cette affaire travaillons-y de toutesnos forces. Comme les pilotes qui n'ont plus d'espérance abandonnentleur vaisseau au gré des vents et demeurent les bras croisés, les hommes découragés renoncent de même àtout effort. L'envieux n'a en vue que d'assouvir sa cupidité; qu'onle menace du supplice, de la mort, il cherche uniquement à contentersa passion tels sont aussi et l'impudique et l'avare. Si donc les passionsexercent sur l'âme un si puissant empire, la vertu doit déployerbien plus de force; encore. Puisque , pour satisfaire nos passions, nousméprisons la mort, nous devons bien davantage la mépriserpour la vertu. Si ceux qui sont possédés de quelque passionméprisent la vie, à plus forte raison devons-nous la mépriserpour le salut. Autrement, quelle excuse aurions-nous? Ceux qui périssentse donnent mille peines afin de périr, et nous ne prenons pas mêmeune peine égale pour nous sauver, mais nous séchons toujoursd'envie.
Rien n'est pire, en effet, que l'envie : en voulant perdre autrui, l'envieuxse perd lui-même. L'oeil de l'envieux sèche de dépit,sa vie n'est qu'une mort continuelle : il regarde tous les hommes commeses ennemis, et ceux même qui ne lui ont fait aucun mal. Il s'attristeque Dieu soit honoré ; ce dont le démon se réjouit,il s'en réjouit aussi. Cet homme est honoré des hommes, maisce n'est point là un honneur, ne lui portez point envie. Il esthonoré de Dieu; imitez-le, mais c'est là ce [370] que vousne voulez point faire. Pourquoi donc vous perdez-vous vous-même?pourquoi jetez-vous ce que vous avez entre les mains? vous ne pouvez l'égalerni faire quelque profit? pourquoi, de plus, vous faire du mal? Il faudraitvous réjouir avec lui, afin que si vous ne pouvez pas participerà ses travaux, vous en tiriez du moins quelque profit par votrecongratulation : souvent la bonne volonté suffit pour nous faireun grand bien. Ezéchiel dit que les Moabites ont étépunis pour avoir insulté les Israélites et s'être réjouisde leurs calamités, et que ceux qui gémissent sur les mauxd'autrui, obtiennent le salut. Que si ceux qui pleurent sur les maux deleurs frères y gagnent des consolations, à plus forte raisonen recevront-ils ceux qui se réjouissent des honneurs qu'on leurfait : le prophète reprochait aux Moabites de s'être réjouisdes maux qui étaient arrivés aux Israélites : et cependantc'était Dieu même qui châtiait ces derniers. Mais Dieune veut pas même que nous ayons de la joie des châtiments qu'ilinflige, et lui-même ne prend point plaisir à se venger. Quesil faut s'affliger avec ceux qui souffrent, à plus forte raisonne faut-il pas porter envie à ceux qui sont honorés. C'estainsi qu'ont péri et Coré et Dathan (Nomb. XVI) qui, d'unepart, ont attiré sur eux-mêmes la vengeance divine, et del'autre, ont rendu par là plus illustres ceux à qui ils portaientenvie. Car l'envie est une bête venimeuse, un animal impur, une malicevolontaire, qui ne mérite point de pardon, une méchancetéqu'on ne peut excuser, la racine et la mère de tous les maux. Arrachons-ledonc de nos âmes, afin que nous soyons délivrés desmaux présents, et que nous acquérions les biens àvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par lequel et avec lequel gloire soit au Père, et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LVI
COMME JÉSUS PASSAIT, IL VIT UN HOMME QUI ÉTAIT AVEUGLEDÉS SA NAISSANCE. ET SES DISCIPLES LUI FIRENT CETTE DEMANDE :MAITRE, EST-CE LE PÉCHÉ DE CET HOMME, OU LE PÉCHÉDE CEUX QUI L'ONT MIS AU MONDE, QUI EST CAUSE QU'IL EST NÉ AVEUGLE? (CHAP. IX, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 6.)
1. " Comme Jésus passait, il vit un homme qui était aveugledès sa naissance (1) ". Jésus-Christ, dans son humanité,son zèle pour notre salut, et sa volonté de fermer la boucheaux méchants, ne négligeait rien de ce qu'il lui appartenaitde faire, même quand il ne rencontrait qu'indifférence autourde lui. C'est parce que le prophète savait cela qu'il a dit: " Afinque vous soyez reconnu juste et véritable dans vos paroles; et quevous demeuriez victorieux , lorsqu'on jugera de votre conduite " . (Ps.L, 5.) Voilà pourquoi maintenant les Juifs ne pouvaient atteindreà la sublimité de ses paroles, que dis-je? lorsqu'ils [371]l'appelaient démoniaque, et qu'ils cherchaient à le fairemourir; étant sorti du temple, il guérit un aveugle, afind'apaiser leur fureur même par son absence, afin d'amollir la duretéde leur coeur, et d'adoucir leur inhumanité par un miracle, et ausside persuader sa doctrine, de lui donner plus de foi et de créance: et le miracle qu'il fait n'est ni commun ni ordinaire, mais tel que jusqu'alorson n'en avait point vu de pareil. " Depuis que le monde est", dit l'aveugle," on n'a jamais ouï dire que personne ait ouvert les yeux àun aveugle-né ". Car peut-être quelqu'un a ouvert les yeux,d'un aveugle, mais non pas d'un aveugle-né.
Or, que Jésus, étant sorti du temple, soit venu exprèset dans l'intention d'opérer le miracle, ce qui le prouve manifestement,le voici : Il est allé chercher l'aveugle, et l'aveugle ne l'estpoint venu chercher. Et encore : Il l'a regardé avec tant d'attention,que ses disciples l'ayant aperçu, se portèrent à luifaire cette demande : " Maître, est-ce le péché decet homme, ou le péché de ceux qui l'ont " mis au monde,qui est cause qu'il est né aveugle? " Question fondée surune fausse supposition : car, avant de naître, comment cet hommeaurait-il pu commettre quelque péché? Pourquoi aurait-ilété puni pour le péché de ses pères?Sur quoi donc les disciples se sont-ils portés à faire cettequestion? Jésus-Christ, ayant auparavant guéri le paralytique,lui dit : " Vous voyez que vous êtes guéri, ne péchezplus à l'avenir ". (Jean, V, 14.) De là les disciples connurentque cet homme était devenu paralytique en punition de son péché,et ils raisonnèrent entre eux de la sorte. Que cet homme soit tombédans la paralysie à cause de ses péchés, soit, celapeut être; mais que direz-vous de celui-ci? est-ce pour ses péchésqu'il est ainsi frappé d'aveuglement? C'est ce qu'on ne peut dire,car il est né aveugle. Peut-être ce sont les, péchésde ses parents qui lui ont attiré cette disgrâce? Mais c'estencore là ce qu'on ne peut dire : car le fils n'est point puni pourles fautes de son père. Si nous voyons maltraiter un enfant,. nousdisons : Qu'est-ce que cela signifie? Qu'a donc fait cet enfant? Ce n'estpas là interroger, mais seulement manifester de l'étonnementet du doute. De même les disciples parlaient, de la sorte, non tantpour interroger que pour exposer leur doute. Que répondit donc Jésus-Christ?" Ce n'est point qu'il ait péché, ni ceux qui l'ont mis aumonde (33) ". Et il ne dit pas cela pour marquer qu'ils soient tout àfait exempts de péché; car il n'a pas seulement dit : " Cen'est point qu'il ait péché, ni ceux qui l'ont mis au monde", mais il a ajouté . " Ce qui est cause qu'il est né aveugle,c'est afin que le Fils de Dieu soit glorifié ". Cet homme-ci a péché,et ses parents ont péché aussi, mais ce n'est point làce qui est cause de son aveuglement.
Enfin Jésus-Christ, parlant en ces termes, n'a pas .voulu nousfaire entendre que véritablement celui-ci n'était point aveuglepour cette cause, mais que d'autres l'étaient, à savoir,pour le péché de leurs parents; car il n'est pas permis depunir l'un pour le péché de l'autre. En effet, si nous l'accordions,il faudrait convenir aussi que cet homme avait péché avantde naître. De même donc que le Sauveur disant : " Ce n'estpoint qu'il ait péché ", n'entend pas qu'il y ait des hommesqui pèchent dès leur naissance, et qui soient punis pourcela; ainsi lorsqu'il dit : " Ni ceux qui l'ont mis au monde", il ne veutpas dire qu'il y ait quelqu'un de puni pour les péchés deses pères. Il ôte ce soupçon par la bouche d'Ezéchiel: " Je jure par moi-même, dit le Seigneur, qu'on n'entendra pointdire cette parabole : Les pères ont mangé des raisins verts,et les dents des enfants en sont agacées ". (Ezéch. XVIII,34.) Moïse dit aussi " On ne fera point mourir le père pourl'enfant". (Deut. XXIV, 16.) De plus, l'Ecriture Ait d'un certain roi,qu'il ne fit point mourir les enfants pour les pères, afin de seconformer à la loi de Moïse.
Que si quelqu'un me fait cette objection pourquoi donc l'Ecriture dit-elle: " Dieu punit les crimes des pères sur les enfants, jusqu'àla troisième et quatrième génération ? " (Exod.XX, 5; Deut. V, 9) ; nous répondrons que cette sentence n'est pointgénérale, et qu'elle est prononcée contre quelques-unsdes Juifs qui étaient sortis de l'Egypte, et en voici le sens :Comme ceux que j'ai tirés de la captivité de l'Egypte sontdevenus, même après avoir vu tant de miracles et de prodiges,plus méchants encore que leurs pères, qui toutefois n'avaientrien vu de si grand ni de si admirable, ils seront punis de mêmequ'eux, dit le Seigneur, parce qu'ils ont commis les mêmes crimes.Et si l'on examine ce passage avec [372] soin et avec attention, on connaîtrafort bien que c'est ainsi qu'il le faut entendre. Pourquoi cet homme est-ildonc né aveugle? " Afin ", dit l'Ecriture, " que la gloire de Dieuéclatât ". D'où naît encore une autre question,savoir : si la gloire de Dieu ne pouvait se manifester que par l'aveuglementde cet homme? Certes, l'Ecriture ne dit point que la puissance de Dieun'a pu autrement se montrer, car sûrement elle le pouvait; mais c'estafin qu'elle se manifestât encore dans ce miracle. Quoi ! direz-vous,cet homme a donc reçu cette disgrâce pour faire éclaterla gloire de Dieu ? Mais quel mal, je vous prie, lui en est-il arrivé?Et si le Seigneur n'avait point voulu qu'il vint au monde, qu'auriez-vousà répliquer?
Mais moi, je dis que de cet aveuglement même, est résultépour lui un bien : car il a vu des yeux de l'âme. De quoi a-t-ilservi aux Juifs d'avoir des yeux? En voyant ils ont été commedes aveugles qui ne voient point, et ils se sont attiré un plusgrand supplice. Mais la cécité, quel tort a-t-elle fait àcelui-ci? pour avoir été aveugle, il a reçu la vue.Comme donc les maux de cette vie ne sont point de vrais maux, de mêmeles biens ne sont pas de vrais biens. Mais le péché seulest un mal, la cécité, au contraire, n'est point un mal.Or, celui qui tire toutes choses du néant, " est le maître", il a pu laisser cet aveugle en cet état. Toutefois quelques-unsdisent que ce mot " afin que b, n'est point ici une particule causale,et qu'il marque seulement l'événement qui suivit : commelorsque Jésus-Christ dit : " Je suis venu dans ce monde pour exercerun jugement, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux quivoient deviennent aveugles ". (Jean, IX, 39.) Car le Sauveur n'est pasvenu, afin que ceux qui voyaient devinssent aveugles. Et encore: " Carils ont connu ", dit saint Paul, " ce qui se peut découvrir de Dieu;et ainsi ces personnes sont inexcusables ". (Rom. I, 19, 20.) Néanmoins,Dieu ne leur a pas découvert ses perfections, pour les rendre inexcusables,mais pour leur donner un moyen de se justifier. Et derechef, en un autreendroit : " Or, la loi est survenue, afin que le péché abondât". (Rom. V, 20.) Et cependant la loi n'est pas survenue pour porter l'hommeau péché, mais, au contraire, pour le retenir et l'empêcherd'y tomber.
2. Vous voyez, mes frères, que partout la particule: " Afin que" , n'est que pour marquer l'événement, ou ce qui est arrivéen conséquence. Tel qu'un habile architecte, Dieu a d'abord achevéune partie de la maison qu'il a voulu construire, il a laissé l'autreimparfaite, afin qu'en la finissant ensuite, il fermât la boucheaux incrédules relativement à l'origine de tout l'ouvrage.Ainsi il joint en. semble les différentes parties de notre corps,il achève ce qui y manquait, et il y travaille comme à unemaison qui serait prête à tom. ber, lorsqu'il rend saine lamain qui est desséchée, lorsqu'il affermit les membres duparalytique, qu'il fait marcher les boiteux, qu'il guérit les lépreux,qu'il rend la santé aux malades, qu'il fortifie les jambes faibles,qu'il ressuscite les morts , qu'il ouvre les yeux qui étaient fermés,qu'il en donne à ceux qui n'en avaient point. Il répare donctous les défauts de notre faible nature , et c'est par oùil découvre, il manifeste sa puissance. Au reste, quand Jésusdit: Afin que la puissance de. Dieu éclate, c'est de lui qu'il parle,et non du Père. Car la puissance du Père était parfaitementconnue.
Or, comme les Juifs avaient ouï dire que Dieu, pour former l'homme,avait pris du limon de la terre; pour cette même raison, Jésus-Christse servit aussi de boue. S'il eût dit: C'est moi qui ai pris de laboue, et qui en ai formé l'homme, cette parole aurait choquéses auditeurs. Mais en le faisant voir par l'oeuvre même qu'il opère,il a réfuté toutes les objections. Le Sauveur, donc, ayantpris de la poussière, la délaya avec sa salive, et par làil découvrit sa puissance , qui était cachée, et lafit éclater. En effet, il n'y avait pas peu de gloire à sefaire connaître pour le Créateur. Car de là s'ensuivaittout le reste, une partie faisant croire le tout. La créance nefaisait ainsi que descendre du plus au moins. En effet, de toutes les chosescréées, l'homme est ce qu'il y a de plus éminent,et l'oeil est le plus précieux de tous ses organes: voilàpour. quoi, dans la miraculeuse guérison dont nous parlons, le Sauveurne créa pas simplement l'oeil, mais le créa de la manièreque nous venons de rapporter. Car, quoique l'il soit un fort petit organe,néanmoins il est nécessaire au corps. Saint Paul le déclarepar ces paroles : " Et si l'oreille disait: Puisque je ne suis pas oeil,je ne suis pas du corps; ne [373] serait-elle point pour cela du corps?" (I. Cor. III,16.) Tout ce qui est en nous manifeste la divine puissancede celui qui l'a formé; mais 1'il la fait beaucoup plus éclater,puisque c'est lui qui gouverne tout le corps , qui en fait la beauté, qui est le bel ornement du visage, et la lampe qui éclaire tousles membres. Loeil est au corps ce qu'est le soleil au monde. Si vouséteignez la lumière du soleil, vous mettez tout dans le troubleet la confusion , vous perdez tout. Si vous éteignez les yeux, lespieds et les mains sont inutiles, l'âme l'est aussi. La perte desyeux entraîne avec soi la ruine de la raison. En effet, c'est pareux que nous sommes parvenus à la connaissante de Dieu. " Car lesperfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la créationdu monde, par la connaissance que ses créatures nous en donnent". (Rom. I, 20.) L'oeil n'est donc pas seulement la lampe du corps (Matth.VI, 22 et suiv.) mais il l'est plus encore de l'âme gaie du corps.C'est pourquoi il est placé en haut comme sur un trône royal,et il est élevé au-dessus des autres sens. Jésus-Christforme donc l'oeil. Ensuite, afin que vous ne croyiez point qu'il ait eubesoin de la matière pour faire l'oeuvre qu'il voulait opérer,et que vous appreniez qu'au commencement, quand il a créétoutes choses, la boue dont il s'est servi ne lui était point nécessaire: car celui qui de rien a produit les substances les plus grandes et lesplus excellentes pouvait , à plus forte raison, former celle-cisans faire usage d'aucune matière, s'il l'avait voulu. Pour vousapprendre, dis-je , qu'il n'en a nullement eu, besoin, et vous montrerque c'est lui qui , au commencement , a créé toutes choses, ayant appliqué la boue sur la place de l'il, il dit: Allez, "lavez-vous (7) ", afin que vous sachiez que, pour former des yeux, il nem'est pas nécessaire d'avoir en main de la boue , et que je ne m'ensers que pour faire éclater ma gloire et ma puissance.
Le Sauveur donc, pour montrer qu'il parle de sa propre personne , lorsqu'ildit: " Afin que la gloire de Dieu éclate ", a ajouté: " Ilfaut que je fasse les oeuvres de celui qui m'a envoyé (4) " ; c'est-à-dire, il faut que je me fasse connaître moi-même, et que je produisetout ce qui est capable de prouver que je fais les mêmes couvresque mon Père fait: non de semblables, mais les mêmes; ce quimarque une plus grande égalité, et ne se peut dire que deceux qui n'ont pas même entre eux la moindre inégalité.Qui donc osera maintenant combattre cette égalité du Fils,voyant qu'il est capable des mêmes oeuvres que le Père a lepouvoir de faire? En effet, non-seulement il a formé des yeux, non-seulementil en a ouvert, mais il a donné la faculté de voir, ce qui.prouve manifestement qu'il a aussi inspiré l'âme. Car si l'âmen'agit, quelque sain, quelque entier que l'oeil soit, jamais il ne verrarien. C'est pourquoi il a aussi communiqué à l'âmela faculté d'agir, et il a donné à cet homme un oeilcomposé d'artères, de nerfs , de veines , de sang , et detoutes les autres choses dont notre corps est construit.
" Il faut que je fasse des couvres pendant qu'il est jour ". Que signifientces paroles? Quelle suite ont-elles ? Elles en ont une véritable.Car Jésus-Christ veut dire ceci : Pendant qu'il est jour, pendantque les hommes peuvent croire en moi, et que je vis, il faut que je fassedés oeuvres. " La nuit vient ", c'est-à-dire le temps approche" où l'on ne pourra rien faire ". Le Seigneur n'a point dit: Danslequel je ne pourrai point agir, mais : " Où l'on ne pourra rienfaire ", c'est-à-dire dans lequel il n'y aura plus ni foi, ni couvre,ni pénitence. Et comme Jésus appelle la foi une couvre, ilslui disent : " Que ferons-nous pour faire des couvres de Dieu ? " (Jean,VI, 28.) Il répond : " L'oeuvre de Dieu est que vous croyiez encelui qu'il a envoyé ". (Ibid. 29.) Pourquoi donc personne alorsne pourra-t-il faire cette oeuvre ? Parce qu'alors la foi ne subsisteraplus, et que tous écouteront, soit qu'ils le veuillent ou qu'ilsne le veuillent pas.
Et afin que les Juifs ne pussent pas dire que Jésus-Christ agissaitpar un mouvement d'ambition et de vanité, il leur montre que toutce qu'il fait c'est pour eux, c'est pour leur salut qu'il le fait; puisquec'est seulement en ce monde qu'on peut croire et opérer des couvres,et qu'en l'autre la foi ne leur servira de rien, qu'ils ne pourront plusni travailler ni mériter. Voilà pourquoi le divin Sauveurguérit l'aveugle, sans même que celui-ci vînt le chercherni l'en prier. Mais toutefois ce qui a suivi sa guérison, je veuxdire sa foi et sa fermeté, prouvent manifestement qu'il étaitdigne de cette grâce; que s'il avait vu, il serait venu trouver Jésuset aurait cru en lui ; [374] et que s'il avait ouï dire à quelqu'unqu'il était présent, il n'eût pas manqué d'accourir.Il pouvait, en effet, penser et dire en lui-même : Qu'est-ce quecela signifie? Jésus a fait de la boue, il en a oint mes yeux etm'a dit : " Allez, lavez-vous? " Est-ce qu'il ne pouvait pas me guériren m'envoyant alors à la piscine de Siloé? Souvent je m'ysuis lavé avec les autres et cela ne m'a servi de rien. Si véritablementil avait le pouvoir de me rendre la vue, il m'aurait guéri sur-le-champ,sans m'envoyer courir. C'est ce que Naaman disait aussi à Elisée(IV Rois, V, 11) : le prophète lui ayant ordonné de se laverdans le Jourdain, il n'y avait point de foi. Et cependant Eliséejouissait d'une très-grande réputation. Mais cet aveuglene fut pas incrédule, il ne disputa point, il ne dit point en lui-même: Que veut dire cela ? Fallait-il qu'il mît de la boue sur mes yeux?C'est plutôt là de quoi m'aveugler. Qui a jamais recouvréla vue de cette manière ? Mais il n'eut aucune de ces pensées.Maintenant, mes frères, remarquez-vous cette foi et cette fermetéd'âme?
" La nuit vient " : Par là Jésus-Christ fait connaîtrequ'après même qu'il aura été élevésur une croix, qu'après sa mort il aura soin encore des pécheurs,et qu'il en attirera plusieurs. " Il est encore jour ", mais aprèsque le jour sera passé, il retranchera, 'il rejettera absolumentles méchants; c'est ce qu'il déclare formellement en cestermes : " Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière dumonde (5) ". Et il le dit aussi ailleurs : " Croyez, pendant que vous avezla lumière ". 3. Pourquoi saint Paul a-t-il donc appelé nuitla vie présente, et jour celle qui la suivra? Néanmoins iln'avance rien de contraire aux paroles de Jésus-Christ; loin delà, il dit les mêmes choses, non selon la terre, mais selonle sens, savoir : " La nuit est passée, il fait jour ". (Rom. XIII,12.) Car le temps présent il l'appelle nuit, à cause de ceuxqui sont assis dans les ténèbres, ou par comparaison de cettevie pleine de ténèbres à la vie lumineuse, dont onjouira dans le ciel; mais Jésus-Christ appelle le temps futur unenuit, parce qu'alors (1) on ne péchera plus.
L'apôtre appelle au contraire une nuit la vie présente,parce que ceux qui vivent dans l'iniquité et l'incrédulitésont dans les ténèbres. Adressant donc la parole aux fidèles;il
1. Alors, c. à d. dans ce temps futur.
dit : " La nuit est passée, il fait jour ". Parce qu'ils sontdestinés à jouir un jour de cette lumière : mais leurpremière vie, il l'appelle une nuit; c'est pourquoi il leur dit: " Quittons donc les oeuvres de ténèbres ". (Ibid.) Remarquezqu'il leur déclare qu'ils étaient dans la nuit; pour cetteraison il ajoute " Marchons avec bienséance et avec honnêteté,comme on marche durant le jour ", afin que nous puissions jouir de la lumière" qui nous est annoncée ". Car si la lumière, "que nous présentemaintenant la prédication de l'Évangile ", est si lumineuseet si éclatante, songez à ce que sera celle dont vous jouirezdans le ciel ? Soyez-en persuadés : autant les rayons du soleiléclipsent la lumière des lampes, autant, ou plutôtbeaucoup plus, la lumière céleste que nous vous annonçonssurpassera celle-ci. Et c'est là ce que voulait dire le Sauveurpar ces paroles : " le soleil s'obscurcira " (Matth. XXIV, 29) : c'est-à-dire,il sera éclipsé par la splendeur de la lumière nouvelle.
Que si maintenant, pour avoir des maisons bien éclairées,bien aérées, nous dépensons notre argent et nos peinesà bâtir ; ne pensez. vous pas que nous devions épuiserjusqu'à nos dernières forces, pour nous édifier dansle ciel de splendides demeures, là où habite l'ineffablelumière? En bâtissant ici-bas, nous nous exposons àdes querelles et à des procès pour des bornes et des cloisons,au lieu que là-haut il ne nous peut rien arriver de semblable :l'envie et la jalousie n'y étant point à craindre, personnene nous fera de procès pour les limites. Mais, de plus, cette maisonque nous construisons ici-bas, nécessairement il faudra la quitter;et l'autre, nous l'habiterons éternellement : l'une dépéritet le temps la dévore, elle est sujette à bien des accidents;l'autre est stable et demeure toujours dans son premier état : lepauvre ne peut bâtir celle-ci; l'autre, pour deux oboles mêmeon la construit, comme fit la veuve que vous connaissez tous. (Marc , XII,12.) C'est pourquoi je sèche, je meurs de tristesse et de douleur,de voir qu'ayant à espérer de grands biens, nous soyons silâches et si négligents à nous les procurer, et quenous n'omettions rien pour nous établir ici dans de belles maisons,tandis que nous ne nous soucions point de nous préparer dans leciel le moindre logement.
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Dites-moi, je vous prie : dans ce monde, où voudriez-vous avoirvotre maison? Est-ce au désert, ou en quelque petit bourg? Non,mais, je pense, dans une grande capitale, là où se fait unplus grand commerce, où éclate une plus grande splendeur.Et moi, je vous mène dans une ville dont Dieu est l'architecte etl'ouvrier. Je vous en conjure, mes chers frères, bâtissons-y;bâtissons où il en coûte et moins de dépenseet moins de travail. Ce sont les mains des pauvres qui construisent cesmaisons, et voilà la vraie manière de bâtir : ce quise fait en ce monde n'est bon qu'à attester notre extrêmefolie. Si quelqu'un vous engageait à faire un voyage en Perse, pourvoir le pays et vous en revenir aussitôt après; et s'il vousconseillait en même temps d'y bâtir des maisons, ne le jugeriez-vouspas bien fou de vous porter à une vaine et inutile dépense?Pourquoi bâtissez-vous donc sur cette terre, d'où vous devezsortir sous peu de jours?
Mais, direz-vous, ces maisons que je fais bâtir, je les laisseraià mes enfants. Eh ! vos enfants doivent bientôt vous suivre,s'ils ne vous devancent pas : et il en sera de même de leur postérité,et en ce monde même, c'est un sujet de chagrin et d'affliction quede se trouver sans héritier. Mais dans le royaume célestevous n'avez rien de pareil à craindre : l'héritage que vousy posséderez ne sera sujet à aucun changement, il vous demeureraentier à vous, à vos enfants et à vos petits-fils,s'ils imitent votre vertu. C'est Jésus-Christ qui construit l'édifice;avec un si habile architecte, on n'a nullement besoin d'inspecteurs; onest exempt de toute inquiétude. Dieu se charge lui-même detout; de quoi auriez-vous à vous mettre en peine? C'est lui quiassemble les matériaux, qui élève la maison. Et cen'est point là seulement ce qui est admirable, mais c'est qu'illa construit selon vos désirs, ou plutôt, beaucoup mieux encoreque vous ne le pourriez désirer. Car il est excellent architecte,et il s'attache à vous procurer toutes sortes de commoditéset d'avantages. Si, étant pauvre, vous voulez bâtir cettemaison, ne craignez point, elle ne vous suscitera ni envie, ni jalousie;l'envieux ne 1a voit point, mais seulement les anges qui se réjouissentde vos félicités. Personne ne pourra anticiper sur les bornesde votre héritage, parce gaie vous n'aurez point de voisin qui soitattaqué de cette maladie. Là, vos voisins, ce seront lessaints, Pierre, Paul, tous les patriarches, les martyrs, la compagnie desanges et des archanges. C'est pourquoi, mes très-chers frères,répandons nos biens et nos richesses sur les pauvres, afin d'acquérirces demeures. Plaise à Dieu que nous les obtenions tous, par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, parlequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, danstous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LVII
JÉSUS, APRÈS LEUR AVOIR DIT CELA, CRACHA A TERRE, ETAYANT FAIT DE LA BOUE AVEC SA SALIVE, IL OIGNIT DE CETTE BOUE LES YEUXDE L'AVEUGLE ; ET IL LUI DIT : ALLEZ VOUS LAVER DANS LA PISCINE DE SILOÉ.(VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 16.)
1. Ceux qui veulent tirer quelque fruit de nos lectures ne doivent paslaisser passer la moindre chose. La raison pour laquelle il nous est ordonnéde lire avec soin les Ecritures, c'est que, la plupart du temps, ce quiparaît d'abord d'une facile intelligence renferme un sens caché,qui est d'une grande profondeur. Remarquez, en effet, ce que nous présentela lecture que nous venons de faire : " Après avoir dit cela, ilcracha à terre ". Pourquoi Jésus crache-t-il ainsi ? Afinque la gloire de Dieu éclate, et parce qu'il faut qu'il fasse lesoeuvres de celui qui l'a envoyé. En effet, ce n'est pas sans raisonque l'évangéliste a rapporté ces choses et qu'il amarqué que Jésus avait craché ; mais c'est pour faireconnaître qu'il confirmait sa parole par ses oeuvres. Et pourquoile Sauveur ne s'est-il pas servi de l'eau pour faire la boue, mais de sasalive? Il devait envoyer l'aveugle à la piscine de Siloé: il a donc craché à terre, de peur qu'on n'attribuâtune partie de la guérison à l'eau de cette fontaine, et aussipour nous apprendre que la vertu qui a formé et ouvert les yeuxde cet aveugle, était sortie de sa bouche. C'est dans cette vueque l'évangéliste a dit : " Et il a fait de la boue de sasalive ". Ensuite il ordonna à l'aveugle de se laver, afin qu'onne crût pas que c'était la terre qui avait opéréla guérison.
Pourquoi donc Jésus-Christ ne l'a-t-il pas faite sur-le-champet a-t-il envoyé l'aveugle à Siloé? C'est pour confondrel'opiniâtreté des Juifs et pour vous faire connaîtrela foi de l'aveugle. Car il est à croire qu'ils le virent tous allerà la fontaine, ayant les yeux oints de boue; une action si extraordinaireet si inouïe dut attirer sur lui les regards de tout le monde: tous,soit qu'ils le connussent ou non, devaient l'observer avec une attentivecuriosité. Comme il n'était pas trop croyable qu'un aveugle-nérecouvrât la vue, le Sauveur, en lui faisant faire un long voyage,réunit autour de lui beaucoup de témoins sûrs et irrécusablesd'un prodige si nouveau, afin qu'y ayant donné toute leur attention,les Juifs ne pussent pas chanceler ensuite et dire: c'est lui, ce n'estpas lui. De plus, il leur fait voir qu'il n'est pas contraire àla loi, puisqu'il envoie cet homme à la piscine de Siloé.Et il n'était point à craindre qu'on. n'attribuât lagloire de cette guérison à la fontaine, plusieurs y ayantlavé leurs yeux, sans en retirer aucune utilité.
Mais ici, c'est la vertu de Jésus-Christ qui opère tout.Voilà pourquoi saint Jean a marqué la signification de Siloé; car ayant dit : Jésus [377] l'envoya à Siloé, ila ajouté : " qui signifie envoyé ", pour vous faire entendreque c'est là que Jésus guérit l'aveugle; ainsi nouslisons chez saint Paul: " Car ils buvaient de l'eau de la pierre spirituellequi les suivait, et Jésus-Christ était cette pierre ". (ICor. X, 4.) Comme donc Jésus-Christ était la pierre spirituelle,il était aussi la Siloé spirituelle. Au reste, il me sembleque cette eau, qui se présente ainsi tout à coup, signifieun grand et profond mystère. Quel est ce mystère ? L'avènementde Jésus-Christ au monde qui est arrivé contre toute espérance.
Considérons ensemble, mes frères, la docilité d'espritde cet aveugle et son obéissance en tout. Il n'a point dit : sila boue ou la salive me doivent rendre la vue, quel besoin ai-je d'allercourir à Siloé? Mais si c'est Siloé qui me doit guérir,à quoi bon cette salive? Pourquoi a-t-il oint mes yeux ? pourquoim'a-t-il ordonné d'aller me laver? Il n'a même pas eu la penséed'aucune de ces objections, mais il n'a eu d'autre vue que d'obéiraux commandements de Jésus. Rien n'a été capable del'arrêter, ni de le choquer.
Mais si quelqu'un nous fait cette question : Comment cet aveugle, pouravoir retiré la boue qui était sur ses yeux, a-t-il recouvréla vue? Nous ne lui ferons que cette seule réponse, que nous n'ensavons rien. Et qu'y a-t-il d'étonnant que nous l'ignorions, puisqueni l'évangéliste, ni celui qui a été guéri,ne l'ont pas su eux-mêmes? Véritablement, l'aveugle savaitce que Jésus avait fait, mais la manière dont il avait recouvréla vue, il n'a pu la comprendre, ni la découvrir. Quand on l'a interrogé,il a répondu : " Cet homme a mis de la boue sur mes yeux, et jeme suis lavé, et je vois ". Mais comment cela s'est fait, c'estlà ce qu'il ne peut expliquer. Quand on lui ferait là-dessusmille questions, il ne saurait rien répondre de plus.
" Ses voisins", dit l'évangéliste, " et ceux qui l'avaientvu auparavant demander l'aumône disaient (8) : N'est-ce pas làcelui qui était assis et qui demandait l'aumône? Les uns ré"pondaient: C'est lui (9) ". La nouveauté du fait les jetait dansl'incrédulité, en dépit de toutes les précautionsprises contre le doute. Les uns disaient : " N'est-ce pas là celuiqui était assis et qui demandait l'aumône? " Ah! combien estgrande l'humanité de Dieu ! Jusqu'où descend-elle? Elle guéritavec une infinie bonté de pauvres mendiants , et par là elleimpose silence aux Juifs; elle n'honore pas seulement de ses soins et desa providence les hommes illustres et les grands, mais ceux aussi qui sontde basse extraction et sans nom dans le monde. CAR DIEU EST VENU POUR LESALUT DE TOUS LES HOMMES.
Au reste, le paralytique et l'aveugle-né eurent le mêmesort: ni l'un ni l'autre né connut celui qui venait de le guérir,parce qu'aussitôt après leur guérison Jésus-Christs'était retiré; le Sauveur avait coutume d'en user de lasorte pour lever tout soupçon sur les miracles qu'il faisait. Comment,en effet, des gens qui ne connaissaient même pas qui étaitcelui qui les avait guéris, se seraient-ils portés àdéguiser le fait et altérer la vérité en safaveur? De plus, cet aveugle n'était pas un inconnu, un vagabond,c'était un homme que tous les jours on voyait assis a, la portedu temple. Comme donc les Juifs étaient tous en doute si c'étaitlui, que répond-il? " -C'est moi-même ". Il ne rougit pasde son infirmité passée, il ne redoute point la fureur dupeuple, et il ne craint pas de se faire connaître pour exalter lagloire de son bienfaiteur. " Ils lui demandent : Comment " est-ce que vosyeux ont été ouverts (10)? Il leur répondit : Cethomme qu'on appelle Jésus (11) ". Que dites-vous là? Un hommepeut-il rendre la vue à un aveugle-né? C'est qu'il n'avaitpas encore une juste idée de Jésus. " Cet homme qu'on appelleJésus a fait de la boue et en a oint mes yeux ".
2. Remarquez, mon cher auditeur, combien cet homme est véridique: il ne dit point de quoi Jésus a fait la boue, car il ne dit pasce qu'il ignore. En effet, il n'avait pas vu que Jésus avait crachéà terre, mais par l'attouchement et la sensation il s'étaitaperçu qu'il l'avait oint. Et il m'a dit : " Allez vous laver àla piscine de Siloé ". Il assurait cela pour l'avoir ouï. Etd'où connaissait-il la voix de Jésus-Christ? Par son entretienavec ses disciples. Toutes ces choses, il les raconte sur le témoignagedes oeuvres, rapportant ce qui s'est fait; la manière, il ne lapeut dire. Que si dans les choses qu'on aperçoit par les sens etpar l'attouchement, la foi est nécessaire, elle l'est beaucoup plusencore dans celles qu'on ne peut voir. " Ils lui dirent : Où est-il?Il leur répondit : Je ne sais (12) ". S'ils demandaient : " Oùest-il ? " c'était déjà dans le dessein de le fairemourir.
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Ici, mes frères, considérez combien Jésus-Christest éloigné de toute ostentation et de toute vanité,comment il s'absente et se cache après avoir opéréune guérison, comment il ne cherchait point la gloire ni les applaudissementsdu peuple. Observez avec quelle vérité l'aveugle répondà toutes les questions qu'on lui fait. Les Juifs cherchaient doncJésus-Christ pour l'amener aux prêtres, et, ne le trouvantpoint, ils conduisirent l'aveugle aux pharisiens , afin qu'ils l'interrogeassentplus rigoureusement. L'évangéliste marque que c'étaitle jour du sabbat; pour faire connaître leur méchant esprit,et qu'ils saisissaient l'occasion et le vain prétexte de le calomnier,parce qu'il semblait avoir transgressé la loi. Cela résultede ce qu'au moment où ils virent l'aveugle, ils ne lui firent quecette seule question : " Comment a-t-il ouvert vos yeux ? " Et remarquezqu'ils ne dirent point : comment avez-vous recouvré la vue, mais: " Comment a-t-il ouvert vos yeux? " afin de lui donner occasion de calomnierJésus, pour l'oeuvre qu'il venait de faire. Mais l'aveugle leurrépond en peu de mots, comme à des gens qui n'ignoraientpas ce qui s'était passé : il ne nomme point Jésus,il ne dit pas : il m'a dit
" Allez vous laver "; mais sans biaiser, il répond sur-le-champ: " Il a oint de boue mes yeux, et je me suis lavé, et je vois (15)".Les pharisiens savaient parfaitement ce qui s'était passé,puisqu'ils l'avaient déjà vivement accusé , et qu'ilsavaient dit : Voyez quelles oeuvres fait Jésus le jour du sabbat,il oint avec de la boue. Mais pour vous, mon cher auditeur, observez quel'aveugle ne se trouble point; qu'à la première interrogationil ait confessé la vérité, alors qu'il n'avait rienà craindre, cela se conçoit plus aisément , mais cequi est admirable, ce qui est étonnant, c'est que les pharisiensl'ayant intimidé, lui ayant donné lieu de tout craindre,il persiste à soutenir cette vérité, et qu'il ne sedédit pas de ce qu'il a d'abord avancé. Que firent donc lespharisiens, ou même les autres aussi qui se trouvèrent là?Ils l'amenèrent avec eux, espérant lui faire rétracterce qu'il avait dit; mais vainement ils s'en étaient flattés,il en fut tout autrement. Ils apprirent encore d'une manière plusexacte comme la chose s'était passée, et c'est ce qui leurest toujours arrivé dans les miracles. Nous le ferons plus clairementvoir par la suite.
Que dirent donc les pharisiens ? " Quelques-uns ", non tous, mais lesplus insolents, dirent : " Cet homme n'est point " envoyé " de Dieu,puisqu'il ne garde point le sabbat ; d'autres disaient : Comment un méchanthomme pourrait-il faire de tels prodiges (16) ? " Remarquez-vous que cesJuifs étaient attirés et gagnés par les miracles?Faites attention à ce que répondent maintenant ceux qui avaientenvoyé chercher l'aveugle, du moins quelques-uns d'eux; en tantque sénateurs, le désir de la gloire avait fait tomber lesautres dans l'incrédulité. Néanmoins la plupart dessénateurs mêmes crurent en lui, mais ils n'osaient le reconnaîtrepubliquement. (Jean, XII, 42.) Le peuple était dans le méprispour lui, parce qu'il ne contribuait pas beaucoup à la gloire dela synagogue. Les sénateurs, qui étaient plus en vue, avaientplus de peine à se déclarer ouvertement; retenus, les uns,par l'amour de l'autorité, les autres, par la crainte de l'opiniongénérale. C'est pourquoi Jésus-Christ leur disait:" Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes?" (Jean, V, 44.)
Eux qui cherchaient injustement à faire mourir Jésus-Christ,ils se vantaient d'agir pour la gloire de Dieu; et ils disaient que celuiqui guérissait les aveugles ne pouvait pas être envoyéde Dieu, parce qu'il ne gardait pas le sabbat : à quoi d'autresopposaient qu'un méchant homme n'aurait pas su faire de tels prodiges.Ceux-là, cachant perfidement le miracle, publiaient ce qu'ils appelaientune transgression de la loi. Ils ne disaient pas : Il guérit lejour du sabbat; mais il ne garde pas le sabbat. Ceux-ci montrent encoreune grande faiblesse d'esprit; lorsqu'il fallait montrer que le sabbatn'était nullement violé, ils n'objectent que les miracles,et cela se conçoit, car ils le prenaient encore pour un homme, autrementils auraient pu le défendre d'une autre manière, et répondreque celui qui a fait le sabbat est maître du sabbat (Marc, II, 28);mais ils n'avaient pas encore cette juste opinion de lui. D'ailleurs aucund'eux n'osait ouvertement déclarer sa pensée ; mais ils s'exprimaienttous sous forme de doute, les uns étant arrêtés parla crainte, les autres par l'amour des dignités. " Il y avait doncde la division entre eux " : et cette division, qui s'était premièrementélevée parmi le peuple, se répandit ensuite parmiles sénateurs. " Les [379] uns disaient : c'est un homme de bien;les "autres disaient : non, mais il séduit le peuple ", (Jean, VII, 12.) Remarquez-vous que les sénateurs, dont la division suivitcelle du peuple, montrèrent plus de déraison que lui? Mais,ce qu'il y a d'étonnant, c'est, qu'après s'être ainsipartagés, ils ne firent paraître ni fermeté, ni courage,en présence de l'acharnement des pharisiens. Si leur division avaitété parfaite, ils auraient aussitôt connu la vérité: car il y a une division juste et salutaire. C'est pourquoi Jésus-Christdisait: " Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l'épée". (Matth. X, 34.) En effet, il y a une paix mauvaise et une guerre quiest bonne et avantageuse. Par exemple, les enfants d'Adam qui bâtissaientune tour, s'étaient unis ensemble pour leur perte, et ils furentdivisés, quoique malgré eux, pour leur bien et leur avantage.(Gen. XI.) Coré et sa troupe s'étaient unis pour le mal :leur division fut donc heureuse. (Exod. XIII.) Judas aussi fit très-malde s'accorder avec les Juifs. (Matth. XXVI.) Il peut donc y avoir une guerrebonne et une paix mauvaise. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit: " Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le; et si votre pied vous estun sujet de scandale, coupez-le ". (Matth. V, 29 ; et XVIII, 9.) S'il fautretrancher les membres funestes au corps dont ils font partie, àplus forte raison faut-il se séparer des amis dont la sociétépeut perdre l'âme? La paix n'est donc pas toujours bonne; de mêmeque la guerre n'est pas toujours mauvaise.
3. Je dis ces choses, mon cher auditeur, afin que vous fuyiez les méchantset que vous vous attachiez aux gens de bien. Si nous coupons les membresgangrenés qui sont incurables , de peur qu'ils ne gâtent lereste du corps, si nous retranchons quelques-uns de nos membres, non parmépris, mais dans l'intérêt des autres, à combienplus forte raison devons-nous en user de même à l'égardde ceux dont la société nous est nuisible ? Que si nous lespouvons corriger sans courir aucun risque, nous devons faire tous nos effortspour cela. Mais s'ils sont incorrigibles , et s'ils nous sont une occasionde chute , il faut les retrancher et les jeter loin de nous. Souvent cesera tout profit. C'est pour cette raison que saint Paul donne cet avisaux Corinthiens : " Otez le mal du milieu de vous " . (1 Cor. V, 13.) Etencore : "Pour faire retrancher du milieu de vous celui qui a commis uneaction si honteuse ". (Ibid. 2.) Car la compagnie des méchants estdangereuse et fatale. La peste ne fait pas de si grands ravages, et lagale ne corrompt pas si promptement ceux qui en sont infectés, quel'iniquité des méchants ne devient promptement funeste àleurs amis : en effet, " les mauvais entretiens gâtent les bonnesmoeurs ". (I Cor. XV, 33.) Un prophète dit encore : " Fuyez du milieud'eux et éloignez-vous-en ". (Jérém. LI, 6.) Que personnedonc ne se fasse un ami de celui qui est méchant. Si, lorsque nosenfants sont méchants, nous les déshéritons, sansavoir alors égard ni à la nature, ni à ses lois, niau lien qu'elle forme; nous devons bien, à plus forte raison, fuirnos connaissances et nos amis, s'ils sont vicieux; car, quand mêmeils ne nous feraient aucun préjudice , néanmoins nous nepourrons éviter qu'ils ne nous donnent une mauvaise réputation, parce que les étrangers n'examinent pas notre vie , mais jugentde nous par ceux que nous fréquentons.
J'y invite également et les femmes et les filles, et je vousdis à tous avec l'apôtre : " Ayez soin de faire le bien ,non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes ". (Rom. XII,17.)Faisons donc tout notre possible pour n'être pas un sujet de scandaleet de chute à notre prochain. Quelque pure et sainte que soit notrevie, si nous scandalisons les autres, tout est perdu pour nous. Et comment,en vivant saintement, pouvons-nous être une occasion de scandale?C'est lorsque la fréquentation des méchants nous donne unemauvaise réputation. En effet, si l'on nous voit sûrs de nous,au point de ne pas craindre leur commerce, encore qu'il ne nous en arriveà nous nul dommage, nous sommes alors aux autres une pierre d'achoppement.Mon discours vous regarde tous , hommes, femmes et filles, et je laisseà votre conscience à examiner combien de maux naissent deces sociétés. Pour aloi, à la vérité,je ne soupçonne aucun mal, peut-être aussi les personne, tesplus éclairées : mais votre perfection même peut blesserla conscience de votre frère qui est plus simple et plus faible,et vous êtes obligés d'avoir égard à sa faiblesse.Et quand il n'en serait point blessé , ce gentil qui vous voit s'enscandalisera (1). Or, saint Paul
1. Voyez de chap. VIII de saint Paul, de la première aux Corinthiens,il est aisé d'en faire l'application.
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ordonne " de ne donner occasion de scandale ni aux Juifs, ni aux gentils,ni à l'Eglise de Dieu ". (I Cor. X, 32.) Pour moi, encore une fois,je ne soupçonne aucun mai d'une vierge, car j'aime la virginité,et la charité n'a point de mauvais soupçons (1 Cor. XIII,5). J'aime fort cet état, et je n'en puis rien penser de mauvais.Mais ces mêmes sentiments, comment les persuaderons-nous aux étrangers?car il faut aussi avoir égard à eux.
Réglons donc si bien notre conduite, que l'infidèle netrouve rien en nous qu'il puisse nous reprocher. Comme ceux qui viventbien glorifient Dieu, de même ceux qui vivent mal sont cause qu'onblasphème contre lui. Mais, à Dieu ne plaise qu'il y aitde telles gens parmi vous! que plutôt. nos oeuvres brillent de manièreque notre Père qui est dans les cieux, soit glorifié (Matth.V, 16), et que nous jouissions de sa gloire, que je vous souhaite, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit,dans tous les siècles. Ainsi soit-il,
HOMÉLIE LVIII
ILS DIRENT DONC DE NOUVEAU A L'AVEUGLE : ET TOI, QUE DIS-TU DE CETHOMME QUI T'A OUVERT LES YEUX? IL RÉPONDIT : C'EST UN PROPHÈTE. MAIS LES JUIFS NE CRURENT POINT QUE CET HOMME EUT ÉTÉ AVEUGLE.(VERS. 17, 18, JUSQU'AU VERS. 34.)
1. Il ne faut pas se borner à lire les Ecritures en courant :vous devez les méditer avec beaucoup de soin et d'attention, depeur que vous ne vous trouviez tout à coup arrêtés.Par exemple, on peut ici justement soulever cette question : comment lesJuifs, après avoir dit : " Cet homme n'est point " envoyé" de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat ", disent-ils maintenant :" Et toi, que dis-tu de cet homme qui t'a ouvert les yeux? " Ils ne direntpas : et toi, que dis-tu de cet homme qui viole le sabbat, mais ils mettentmaintenant la justification à la place de l'accusation. Que faut-ildonc répondre? Ce ne sont pas ici les mêmes qui disaient :cet homme n'est point envoyé de Dieu, mais ce sont ceux qui, étantd'un sentiment contraire, avaient dit : un méchant homme ne peutpas faire de tels prodiges. Ceux-ci voulant fermer la bouche aux autres,sans paraître néanmoins prendre la défense de Jésus-Christ,font amener l'homme qui portait sur son visage les marques de la [381]vertu et de la puissance de son médecin, et l'interrogent.
Remarquez donc, mon cher auditeur, la sagesse de ce pauvre mendiant,qui parla avec plus de prudence qu'eux tous. Tout d'abord, il dit: " C'estun prophète ", sans s'effrayer du mauvais jugement que portaientde lui les Juifs, qui, s'opposant de toutes leurs forces et au miracleet à sa réputation, disaient : " Comment cet homme peut-ilêtre " envoyé " de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat?" Mais il a dit : " C'est un prophète. Mais les Juifs ne crurentpoint que cet homme eût été aveugle et eût recouvréla vue, jusqu'à ce qu'ils eussent fait venir son père etsa mère ". Faites attention à tous les artifices dont ilsusent pour couvrir et faire disparaître le miracle. Mais la véritéest de telle nature qu'elle se fortifie et s'affermit par les mêmesarmes avec lesquelles ses adversaires la combattent; et que les vains effortsqu'ils font pour l'obscurcir, ne servent qu'à la faire briller davantage.Si les Juifs n'avaient pas fait toutes ces choses, beaucoup auraient pudouter du miracle : mais, voici qu'ils agissent comme s'ils n'avaient d'autrebut que de dévoiler la vérité : ils ne s'y seraientpas pris autrement, s'ils avaient effectivement travaillé pour Jésus-Christ.En effet, dans l'intention de le perdre, ils demandent : " Comment t'a-t-ilouvert les yeux? " C'est-à-dire, sans doute, c'est par des prestigeset des enchantements? En effet, dans une autre occasion où ils n'ontrien à objecter, ils s'efforcent de calomnier dans leur principeles guérisons et les miracles, en disant : " Cet homme ne chasseles démons que par la vertu de Belzébuth ". (Matth. XII,24.) Ici, de même, n'ayant rien à objecter, ils se retranchentsur le temps et sur la violation du sabbat; ils disent encore : Cet hommeest un pécheur.
Mais cet homme, que votre envie ne peut souffrir et dont vous déchirezla réputation, cet homme vous a défiés de la manièrela plus nette, en vous disant : " Qui de vous me peut convaincre d'aucunpéché? " (Jean, VIII, 46.) Et personne n'a répondu,personne n'a dit : Vous vous dites impeccable, vous blasphémez :or, s'ils avaient eu de quoi lui faire le moindre reproche, sûrementils n'auraient point gardé le silence. En effet, des gens qui furentcapables de jeter des pierres sur lui, lorsqu'il dit qu'il étaitavant qu'Abraham fût au monde (Ibid. 58), qui niaient qu'il étaitle Fils de Dieu, lorsqu'eux-mêmes se vantaient d'être enfantsde Dieu, quoiqu'ils fussent des homicides, et qui disaient que celui quifaisait de si grands miracles, n'était pas envoyé de Dieu,parce qu'il ne gardait pas le sabbat, et cela à la suite d'une guérison: ces gens-là, s'il y avait eu le moindre reproche à luifaire, certainement n'y auraient pas manqué. Au reste, s'ils l'appelaientpécheur, parce qu'il semblait ne pas garder le sabbat, leur accusationétait ridicule et frivole au jugement même de leurs compagnonsqui l'imputaient eux-mêmes à la malignité.
Les Juifs, se voyant donc pressés de toutes parts, tentent quelquechose de plus impudent et de plus insolent encore que tout ce qu'ils avaientfait jusqu'alors. Et quoi? " Les Juifs ne crurent point ", dit l'évangéliste," que cet homme eût été aveugle, et eût recouvréla vue ". S'ils ne l'ont pas cru, pourquoi donc ont-ils accusé Jésus-Christde n'avoir pas gardé le sabbat? Pourquoi n'ajoutez-vous pas foià ce que dit un si grand peuple, à ce que disent les voisinsde cet homme, qui le connaissent? Mais, comme je l'ai dit, le mensongese contredit en tout, et par les mêmes armes par lesquelles il combatla vérité, il périt et se détruit : et la véritémême n'en devient que plus brillante et plus lumineuse. C'est cequi advint alors. Il fallait qu'on ne pût pas dire que les voisinset les témoins n'avaient rien rapporté d'exact, et qu'ilsavaient seulement parlé d'un homme qui ressemblait à cetaveugle : les Juifs font venir son père et sa mère, et parlà ils font éclater la vérité malgréeux : car le père et la mère connaissaient mieux leur proprefils que tous les autres. Comme ils n'avaient pu intimider le fils, quipubliait hardiment la gloire de son bienfaiteur, ils se flattaient d'affaiblirle miracle par les réponses qu'ils tireraient de ses parents.
Remarquez la malignité avec laquelle ils les interrogent, carque font-ils? Les ayant fait entrer au milieu de l'assemblée pourles effrayer, ils les interrogent, en disant d'un ton furieux et emporté: " Est-ce là votre fils (19)? " Et ils n'ajoutent pas : Qui étaitauparavant aveugle; mais que disent-ils? " Que vous nous dites êtrené aveugle? " Comme s'ils l'avaient habilement feint, pour confirmerl'oeuvre de Jésus-Christ. O hommes exécrables, et [382]
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plus qu'exécrables Quel est le père capable de feindreque son fils est né aveugle ? C'est comme s'ils disaient : Vousl'avez dit né aveugle, et non-seulement contents de cela, vous l'avezdit, mais vous l'avez même répandu partout. " Comment est-cedonc qu'il voit " maintenant? " O folie ! c'est vous, disent-ils, qui avezforgé ce mensonge; c'est vous qui avez fabriqué cette imposture.Ils les portent de deux manières à nier le fait, et par cesparoles : " Que vous dites, " et par celles-ci : " Comment est-ce doncqu'il voit maintenant ? "
2. Les Juifs font trois questions au père et à la mèrede l'aveugle : si c'était là leur fils, s'il avait étéaveugle, et comment il avait recouvré la vue? Le père etla mère ne répondent qu'aux deux premières, la troisièmeils la laissent sans réponse. Et ce qui contribue merveilleusementà confirmer la vérité du miracle, c'est que nul autreque l'aveugle même qui avait recouvré la vue, et qui étaitdigne de foi, ne l'atteste et ne publie la manière dont Jésusl'a guéri. Comment le père et la mère auraient-ilsparlé par faveur et par complaisance, eux qui, par la crainte desJuifs, célèrent quelque chose même de ce qu'ils savaientbien? Car que répondent-ils ? " Nous savons que c'est lànotre fils, et qu'il est né aveugle. (20). Mais comment il voitmaintenant, et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas; il a del'âge, qu'il réponde pour lui-même (21) ". Ils donnentleur fils pour digne de foi, et par là ils s'excusent de répondresur la troisième question. Il n'est ni jeune, ni enfant, disent-ils,il peut rendre témoignage de lui-même. " La crainte que sonpère et sa mère avaient des Juifs, les firent parler de lasorte (22) ".
Voyez, mes frères, avec quel soin et quelle exactitude l'évangélistedécouvre leur sentiment et leur intention. Je vous fais cette remarqueà cause de ce que j'ai dit il y a déjà quelque temps,dans un de mes discours, sur cette parole : " Il se fait égal àDieu ". Je soutins que si ce n'eût été là qu'unesimple opinion des Juifs, et non pas le sentiment et la doctrine de Jésus-Christ,l'évangéliste y aurait sans doute ajouté quelque correction,et n'aurait pas manqué de dire que c'était l'opinion desJuifs.
Le père et la mère ayant donc renvoyé les Juifsau témoignage de l'aveugle qui avait recouvré la vue, lesJuifs appellent cet homme une seconde fois. Ils ne lui disent pourtantpas ouvertement et impudemment : Nie que Jésus ta guéri; mais sous apparence de piété ils veulent le séduirepar adresse, s'ils le peuvent. "Rends gloire à Dieu (24) ", luidisent-ils. S'ils avaient dit au père et à la mère: Niez que ce soit là votre fils et qu'il soit né aveugle,ils auraient fait une proposition tout à fait ridicule;. et d'autrepart le dire au fils, ç'eût été d'une impudencemanifeste : voilà pourquoi ils se gardent de parler de la sorte;mais ils prennent une autre voie, et lui tendent des piéges d'uneautre manière. " Rends gloire à Dieu ", c'est-à-dire,avoue que Jésus ne ta point guéri. " Nous savons que cethomme est un pécheur". Pourquoi ne le lui avez-vous donc pas reproché,lorsqu'il vous disait: "Qui de vous me peut convaincre d'aucun péché? " (Jean, VIII, 46.) D'où le savez-vous, qu'il est un pécheur?Les Juifs dirent donc à cet homme: " Rends gloire à Dieu", et il ne leur répondit rien. Jésus l'ayant rencontré,le loua, et ne le reprit pas de n'avoir point rendu gloire à Dieu: mais que lui dit-il? " Croyez-vous au Fils de Dieu? " Par où ilnous apprend que c'est là rendre gloire à Dieu. Que si leFils n'était point égal au Père, " croire au Fils", ce ne serait point là rendre gloire à Dieu. Mais commecelui qui honore le Fils honore aussi le Père, c'est avec raisonque Jésus ne reprend pas l'aveugle.
Tant que les Juifs s'attendirent que le père et la mèrese rendraient à leur volonté, et qu'ils nieraient ce qu'ilsdésiraient, ils ne dirent rien à leur fils. Mais lorsqu'ilsvirent qu'ils n'avaient rien avancé de ce côté-là,ils se tournèrent de l'autre, et ils dirent à l'aveugle :Cet homme est un pécheur. " Il leur répondit: " Si c'estun pécheur, je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que j'étaisaveugle, et que je vois maintenant (25) ". Est-ce que l'aveugle a craint?Non. Et pourquoi celui qui avait dit : C'est un prophète, dit-ilmaintenant : " Si c'est un pécheur, je n'en sais rien ". Il ne lepensait pas, non, il ne le croyait pas; mais il répond de la sorteparce qu'il voulait le justifier de tout péché par le témoignagede l'oeuvre même qu'il venait de faire, et non par ses paroles; etleur présenter une justification digne de foi dans le bienfait desa guérison, qui les condamnait, eux et tous leurs procédés.Car, si après bien des discours, [383] pour avoir dit : Si cet hommen'honorait point Dieu, il ne pourrait pas faire de si grands miracles;il excita si fort leur colère, qu'ils lui répondirent : "Tu n'es que péché dès le ventre de ta mère,et tu veux nous enseigner? " que n'auraient-ils pas fait, que n'auraient-ilspas dit si dès le commencement il eût parlé en cestermes ?
" Si c'est un pécheur, je n'en sais rien ", c'est-à-dire,maintenant je ne réponds rien là-dessus, et je n'expliquepas mon sentiment; ce que je sais fort bien, ce que je puis affirmer, c'estque si c'était un pécheur, il ne ferait pas de tels prodiges.Par ces paroles il écarte tout soupçon et de sa personneet de son témoignage, faisant clairement voir qu'il a purement racontéle fait comme il s'est passé, sans altération, sans y rienajouter par flatterie ou par complaisance. Comme ils ne pouvaient doncpas empêcher ni anéantir une chose accomplie, ils reviennentencore à l'examen de la manière dont cette guérisons'est faite; et ils se conduisent comme des limiers qui, cherchant la pisted'un gibier bien retranché dans son fort, tournent tantôtd'un côté, tantôt de l'autre. Ils reprennent donc lespremières réponses, et, tâchant de les ruiner par defréquentes interrogations, ils disent à l'aveugle "Que t'a-t-ilfait? Et comment t'a-t-il ouvert les yeux (26) ? ". Que répond-il?Les ayant vaincus et terrassés; il ne leur parle plus avec douceur.Car tant que cette affaire a eu besoin d'examens et d'informations, ila raconté ta chose avec beaucoup de retenue et de modération: mais après qu'il s'est rendu maître, et qu'il a remportésur eux une brillante victoire, il les attaque à son tour hardimentet courageusement, et leur répond : " Je vous l'ai déjàdit, et vous ne l'avez point écouté. " Pourquoi voulez-vousl'entendre encore une fois (27)? " L'avez-vous remarquée, cettehardiesse avec laquelle un pauvre mendiant parle aux scribes et aux pharisiens?tant la vérité est forte, le mensonge faible et impuissant.La vérité , d'un homme de la lie du peuple, fait un grandet illustre personnage; le mensonge, au contraire, avilit, et d'un grandfait un homme de rien. Au reste, voici ce que veut dire l'aveugle : Vousne faites point d'attention à ce que je dis, c'est pourquoi je neparlerai pas davantage, et je ne répondrai point à vos fréquenteset vaines interrogations, puisque vous ne m'écoutez pas pour
apprendre la vérité, mais pour me surprendre dans mesparoles. " Est-ce que vous voulez devenir aussi ses disciples? " Déjàl'aveugle s'associe aux disciples; car ce mot : " Aussi ", marque qu'ilest disciple de Jésus-Christ. Il les attaque ensuite, et les malmènevigoureusement.
3. En effet, sachant que rien n'était plus capable de les piquerau vif que cette demande : " Est-ce que vous voulez ", il la leur adresseexprès pour les braver : en quoi cet aveugle montre une âmeélevée, ferme et courageuse, qui méprise leur menaçantefureur; il fait éclater par sa confiance la gloire de Jésus-Christ;il fait voir que celui qu'ils accablent ainsi d'outrages est un homme admirable,dont leurs injures ne peuvent ternir la réputation ; et que cesoutrages mêmes ne servent qu'à relever sa gloire.
Ils lui dirent: Sois toi-même son disciple; " mais pour nous,nous sommes les disciples " de Moïse (28)". Mais en quoi? Vous parlezsans fondement. Vous n'êtes pas plus les disciples de Moïseque les disciples de Jésus : si vous étiez les disciplesde Moïse, vous seriez aussi les disciples de Jésus-Christ.Voilà pourquoi le Sauveur leur dit auparavant : " Si vous " croyiezà Moïse, vous me croiriez aussi, " parce que c'est de moi qu'ila parlé " (Jean, V, 46); c'est qu'ils avaient toujours ces parolesà la bouche : "Nous savons que Dieu a parlé à Moïse(29) ". Mais qui vous l'a dit? qui vous l'a appris.? Nos pères,répondent-Ils, nous l'ont appris. Mais celui qui ayant dit qu'ilest envoyé de Dieu, et qu'il parle des choses du ciel, le confirmepar des miracles, n'est-il pas plus digne de foi que vos pères?Et ils ne disaient point : Nous avons ouï Dieu parler à Moïse,mais " nous savons ". Ce que vous savez pour l'avoir ouï dire, ôJuifs, vous le croyez, vous l'assurez, et ce que vous voyez de vos yeux,vous ne le croyez pas si considérable, ni si digne de foi ! Ce quevous dites de Moïse, vous ne l'avez point vu, seulement vous l'avezouï dire : mais " les oeuvres de Jésus-Christ ", vous ne lesconnaissez pas pour en avoir entendu parler, mais pour les avoir vues devos propres yeux.
Que répondit l'aveugle? " C'est ce qui est étonnant, quevous ne sachiez d'où il est (30)", celui qui fait de tels prodiges: il est étonnant qu'un homme qui ne jouit d'aucune dignitéparmi vous, qui n'est ni illustre, ni célèbre, [384] puissefaire de si grandes choses : de sorte qu'il est tout à fait visibleque c'est un Dieu qui n'a même pas besoin du moindre secours humain." Or, nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs (31) ". LesJuifs ayant dit auparavant : " Comment un méchant homme pourrait-ilfaire de tels prodiges (16) ? " L'aveugle s'appuie sur le jugement qu'ilsont porté eux-mêmes, et leur rappelle leurs propres paroles.Cette créance, dit-il, nous est commune et à vous et àmoi : elle est juste, demeurez-y. Remarquez bien sa prudence; il a toujoursle miracle à la bouche, parce qu'ils ne pouvaient pas le nier; etc'est sur quoi il établit son raisonnement. Observez-vous, mon cherauditeur, qu'au commencement, quand il a dit : " Si c'est un pécheur,je n'en sais rien ", il ne l'a point dit pour marquer un doute réel? Loin de nous cette pensée ; car il savait fort bien que Jésusn'était pas un pécheur.
Maintenant que le temps est propice et qu'il peut parler librement,voyez de quelle manière il répond : " Or, nous savons queDieu n'exauce point les pécheurs; mais si quelqu'un l'honore, etqu'il fasse sa volonté, c'est celui-là qu'il exauce ". Parces paroles, non-seulement il justifie Jésus , et le fait voir exemptde tout péché, mais il prouve encore qu'il est agréableà Dieu, et qu'il fait les couvres de Dieu. Comme les Juifs disaientqu'ils honoraient Dieu, c'est pour cela même qu'il ajoute : " Etfait sa volonté ". Ce n'est pas assez, dit-il, de connaîtreDieu, mais il faut faire ce qu'il commande. Ensuite il relève lemiracle en disant : " Depuis que le monde est, on n'a jamais ouï direque personne ait ouvert les yeux à. un aveugle-né (32) ".Si donc vous avouez que Dieu n'exauce point les pécheurs, Jésusayant fait un miracle et un tel miracle, que jamais personne n'en a faitde pareil; de votre propre aveu il s'ensuit qu'il est évident etmanifeste que Jésus a tout surpassé en vertu, et que sa puissanceest plus qu'humaine. Que lui répondirent-ils donc? " Tu n'es quepéché dès le ventre de ta mère, et tu veuxnous enseigner (34)? " Tant qu'ils avaient pu se flatter que l'aveuglenierait, ils l'avaient regardé comme un homme digne de foi, au pointde le faire venir devant eux à deux reprises. Que si, dirai-je,vous ne le croyiez pas digne de foi, pourquoi ce double interrogatoire?Mais cet homme disant hardiment la vérité et sans crainte,au lieu de l'admirer davantage, c'est alors qu'ils le condamnent.
Mais que signifient ces paroles : " Tu n'es que péchédès ta naissance? " Qu'ils lui reprochent son ancienne disgrâce,comme s'ils lui disaient : " Tu es tout en péchés dèstes premières années " ; et ils lui font ce reproche commesi c'était pour cela qu'il fût né aveugle : jugementcontraire à la raison et tout à fait injuste. Sur quoi, Jésus-Christvoulant le consoler, dit : " Je suis venu dans ce monde pour exercer unjugement, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux qui voient,deviennent aveugles (39) ".
" Tu es tout en péchés dès ta naissance ". Et qu'avait-ilrépondu ? Avait-il avancé une opinion qui lui fût propreet particulière ? Ou plutôt n'est-ce pas le sentiment communqu'il avait produit, en disant : " Nous savons que Dieu n'exauce pointles pécheurs ". N'a-t-il pas simplement exposé ce que vousavez dit vous-mêmes? " Et ils le chassèrent dehors ". L'avez-vousbien entendu, ce prédicateur de la vérité, et n'avez-vouspas reconnu que sa pauvreté n'a point ébranlé sa philosophie?Remarquez-vous tout ce qu'il a souffert d'injures et d'outrages dèsle commencement? Remarquez-vous aussi de quelle manière et avecquelle force il a rendu témoignage à la véritépar ses paroles et par ses actions?
4. Au reste, mes frères, ces choses sont écrites, afinque nous les imitions. Si ce pauvre, si cet aveugle, qui n'avait pas mêmevu Jésus-Christ, a montré tant de courage et de fermetéaussitôt après sa guérison, et même avant d'avoirouï la doctrine et les instructions du Sauveur, s'il a résistéà tout un peuple qui ne respirait que le carnage, qui étaitpossédé du démon, à un peuple furieux, et quine cherchait qu'à trouver dans ses paroles de quoi condamner Jésus-Christ;s'il ne leur a point cédé et ne s'est point caché,mais au contraire, s'il les a hardiment réfutés et s'il amieux aimé être chassé hors de la synagogue que detrahir la vérité, à combien plus forte raison, nousqui avons vécu déjà tant d'années dans la foi,nous à qui la foi a fait voir des milliers de miracles et de prodiges,qui avons reçu de plus grands biens que lui, qui avons contemplédes yeux intérieurs de l'âme de profonds mystères,et qui sommes appelés à de si grands honneurs, à combienplus forte raison, dis-je, [385] devons-nous faire paraître toutenotre fermeté et tout notre courage contre ceux qui accusent etqui attaquent les chrétiens, et les combattre sans merci.
Nous pourrons, mon cher auditeur, nous pourrons repousser nos adversaires,si nous prenons des fortes et des armes dans les saintes Ecritures, sinous relevons notre confiance en donnant toute notre attention àcette lecture et ne l'écoutant point légèrement eten passant. Si quelqu'un vient assidûment à nos discours etest attentif à ce que nous y enseignons, quand même il nelirait pas l'Ecriture dans sa maison, néanmoins, dans le seul espaced'un an, il pourra apprendre beaucoup de choses; car nous ne lisons pasaujourd'hui un livre de lEcriture et demain un autre , mais nous lisonstoujours le même. Cependant, plusieurs sont dans de si malheureusesdispositions, qu'après une si longue lecture, ils ne savent pasmême encore le nom des saints livres. Et ce qui est affreux, c'estque ces personnes puissent sans effroi venir écouter la parole deDieu avec tant de négligence.
Mais si un joueur de luth, si un baladin, ou quelqu'autre histrion convoquela ville à ses représentations, tous accourent vite, touslui savent gré de les avoir avertis et passent la moitiédu jour à cette sorte de spectacle; ici Dieu nous parle par lesprophètes et par les apôtres, et nous bâillons, nousnous ennuyons. L'été et dans le fort des chaleurs, nous allonssur la place; l'hiver, la pluie et la boue nous retiennent dans nos maisons.Mais à l'hippodrome, où l'on ne peut se mettre à couvertde la pluie, beaucoup, lors même qu'il pleut à seaux et quele vent pousse la pluie au visage, beaucoup, dis-je, poussent la foliejusqu'à s'y tenir patiemment sur leurs pieds ; pour cela ils braventle froid, la pluie, la boue, la longueur du chemin; rien n'est capablede les retenir chez eux, ni de les empêcher de courir aux spectacles.Mais ici, où il y a un bon toit, où la chaleur est admirablementtempérée, ils refusent d'y venir; ici, où il s'agitde la grande affaire du salut. Dites-le, je vous prie, cette conduite est-ellesupportable? Voilà pourquoi, dans ce qui concerne les spectacles,nous sommes si savants et de si grands maîtres; mais dans les chosesnécessaires, nous sommes plus ignorants qu'un enfant. Que si quelqu'unvous appelle cocher ou danseur, vous prenez cela pour une injure, et vousfaites cependant tout ce qu'il faut pour vous attirer ce reproche; qu'unhomme de cette sorte vous appelle au spectacle, vous ne reculez pas etvous vous adonnez presque à toutes les parties de cet art, dontvous fuyez le nom. Mais la profession et le nom qui vous conviennent, jeveux dire la profession et le nom de chrétien, vous ne savez mêmepas ce que c'est. Est-il une plus grande folie? Je voudrais vous répétersouvent ces vérités, mais je crains de me rendre importun,et cela en pure perte. En effet, je vois non-seulement les jeunes gens,mais encore des vieillards, se livrer à ces folies : spectacle quime fait rougir, que de voir un homme vénérable par sa vieillesse,aller au théâtre déshonorer ses cheveux blancs et ymener son fils avec lui. Quoi de plus ridicule? Quoi de plus infâme? Le père enseigne à son fils à braver la bienséance.
5. Mon discours vous pique ? C'est ce que je veux : je veux que mesparoles vous affligent, afin que vous renonciez à ces infâmespratiques. Mais il est des gens , autrement insensibles et froids, quemes paroles ne sont point capables de faire rougir :.mais qu'il soit questionde spectacles , ces mêmes gens sont tout de feu , et ils ne finissentpoint de parler. Demandez-leur qui est Amos, qui est Abdiras, combien ily a de prophètes , combien d'apôtres? ils ne peuvent mêmepas ouvrir la bouche; mais si vous les écoutez sur les chevaux,sur les cochers, ils parlent avec plus de gravité qu'un sophisteet un rhéteur; et après tout cela ils osent demander: Ehbien ! quel mal, quel tort cela fait-il ? C'est justement cette ignorancequi me fait gémir.
Dieu vous a donné le temps de cette vie pour le servir, et vousl'employez à des choses vaines et inutiles , et encore vous demandezquelle perte vous faites? Employez-vous inutilement la moindre somme d'argent, vous dites que vous avez fait une perte; passez-vous des journéesentières aux spectacles, qui sont les pompes de Satan, vous ne croyezrien faire de déraisonnable, et vous comptez cela pour rien? Vousqui devriez employer toute votre vie à la prière et àl'oraison, vous la passez tout entière dans les clameurs, dans letumulte, à entendre des paroles déshonnêtes, àvoir des combats, à des plaisirs qui ne vous conviennent point,à des illusions , à des occupations inutiles et pernicieuses;et ensuite vous dites à tout le monde: Quelle est la perte que [386]j'ai faite? Et vous ne comprenez pas qu'il n'est rien dont on doive êtreplus avare que du temps. Votre argent, si vous l'avez dépensé,vous pourrez en regagner. Mais le temps que vous avez perdu, difficilementvous le recouvrerez. Car le temps qui nous est donné en cette vieest bien court: si nous n'en faisons pas un bon usage, que dirons-nousà notre Juge lorsqu'il viendra?
Répondez-moi, je vous prie: Si vous. ordonniez à un devos enfants d'apprendre un certain art, et qu'il perdît son tempsou à la maison ou ailleurs, le maître ne vous avertirait-ilpas? ne vous dirait-il pas: Vous avez fait avec moi un marché parécrit, et vous avez fixé un temps; mais si votre fils neveut pas travailler avec moi et m'écouter , s'il veut au contrairealler perdre le temps de côté et d'autre, comment pourrai-jevous le présenter comme mon disciple ? Nous aussi , nous sommesdans l'obligation de vous dire la même chose; Dieu nous dira : Jevous ai assigné un temps pour apprendre l'art de la piété,pourquoi avez-vous vainement et inutilement consumé ce temps? pourquoin'avez-vous pas été assidûment écouter votremaître ? pourquoi n'avez-vous pas été attentifs àses instructions? Que la piété soit un art, n'en doutez point,un prophète vous le déclare : " Venez, mes enfants ", vousdit-il, " écoutez-moi: je vous enseignerai la crainte du Seigneur". (Ps. XXXIII, 11.) Et encore: " Heureux est l'homme que vous avez a vous-mêmeinstruit, Seigneur, et à qui vous c avez enseigné votre loi! " (Ps. XCIII, 12.) Lors donc que vous aurez inutilement employéle temps, quelle, excuse aurez-vous? Et pourquoi, direz-vous, Dieu a-t-ilfixé un temps si court? O folie! ô coeur ingrat ! Quoi ! Dieua abrégé le temps de votre travail et de vos sueurs, il vousa préparé un repos éternel et immortel, et vous luien faites un reproche, et vous en êtes fâché !
Mais je ne sais comment nous nous arrêtons si longtemps sur cettematière. Finissons donc ce long discours: car c'est encore une denos misères qu'un long discours nous ennuie et nous dégoûte,et que la longueur du spectacle, qui commence à midi et ne finitqu'aux flambeaux, ne fatigue personne. Enfin, pour n'être pas toujoursà vous faire des reproches, nous vous prions et vous conjurons,mes chers frères, de nous accorder une grâce et à vouset à moi; c'est de laisser là toutes ces choses, pour vousappliquer uniquement aux vérités que nous vous enseignons.Si vous le faites, si vous nous l'accordez , cette grâce que nousvous demandons avec tant d'instance, ce sera pour moi une source de joie,de plaisir, de gloire. Mais ce sera vous qui, sans parler du gréque vous me saurez, recueillerez toute la récompense si , ayantété attachés au théâtre jusqu'àla fureur, vous vous délivrez de cette maladie, grâce àla crainte de Dieu et à nos instructions; si, ayant brisévos liens, vous courez à Dieu de toutes vos forcés. Et non-seulementvous en recevrez là-haut ta récompense; mais ici encore vousen sentirez une véritable joie. Car la vertu , a cet avantage, qu'outreces couronnes immortelles, elle nous procure aussi en ce monde une viedouce et agréable. Obéissons donc à la parole de Dieu,afin d'obtenir ces biens et ceux de la vie future, par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloiresoit agi Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LIX
ET ILS LE CHASSÈRENT DEHORS. JÉSUS APPRIT QU'ILS L'AVAIENTAINSI CHASSÉ, ET L'AYANT RENCONTRÉ, IL LUI DIT : CROYEZ-VOUSAU FILS DE DIEU? IL LUI RÉPONDIT : QUI EST-IL, SEIGNEUR, AFINQUE JE CROIE EN LUI? (VERS. 35, 36, JUSQU'AU VERS. 13 DU CHAP. X.)
1. Dieu honore principalement ceux qui , pour la véritéet la confession du nom de Jésus-Christ, souffrent quelque mal ouquelque outrage. Car, comme c'est véritablement conserver ses richessesque de les perdre pour Dieu, et aimer sa vie que de la haïr en cemonde (Jean, XII, 25) ; c'est de même s'amasser un trésorde gloire que d'être ici accablé d'injures. Tel fut le sortde l'aveugle : les Juifs le chassèrent du temple, et le Seigneurdu temple le reçut. Il fut chassé d'une assembléeempestée, et il trouva la source du salut : il fut déshonorépar ceux qui déshonorèrent Jésus-Christ, et le Seigneurdes anges l'honora : telles sont les récompenses de ceux qui défendentla vérité. Ainsi nous-mêmes, après avoir prodiguéici-bas nos richesses, nous acquérons les biens célestes; si nous avons donné notre fortune aux pauvres qui sont accablésde misères, nous irons nous reposer dans le ciel ; si nous sommesaccablés d'outrages pour le saint nom de Dieu, nous serons honorésici et là-haut. Jésus rencontra l'aveugle aussitôtqu'on l'eût chassé du temple. L'évangélisteveut dire que Jésus vint exprès pour aller à sa rencontre.Et considérez la récompense qu'il lui donne : il lui octroiele plus grand de tous les biens, car il se fait connaître àlui, qui ne le connaissait point auparavant, et il l'associe à sesdisciples.
Pour vous, mes chers frères, je vous prie de remarquer de quellemanière l'évangéliste fait connaître l'empressementde Jésus-Christ et la diligence dont il use ; Jésus ayantdit à l'aveugle : " Croyez-vous au Fils de Dieu? " L'aveugle répond: " Seigneur, qui est-il? " car il ne le connaissait point encore quoiqu'ileût été guéri, parce qu'il était aveugleavant qu'il reçût le bienfait de sa guérison; et qu'aprèsavoir recouvré la vue, il avait été traînéde côté et d'autre par ces furieux. Jésus donc, commel'Agonothète (1) , reçoit cet athlète qui sort ducombat victorieux et triomphant. Et que lui dit-il? "Croyez-vous au Filsde Dieu? " Que veut dire cela? Après avoir si longtemps disputécontre les Juifs, après tant de paroles qu'il a dites pour la défensede la vérité, Jésus lui demande s'il croit; ce n'estpas qu'il
1. L'Agonothète, titre d'un magistrat qu'on choisissait chezles Grecs pour présider aux jeux sacrés : il en faisait ladépense, il déclarait aussi vainqueurs ceux qui l'avaientmérité, et leur distribuait les prix proposés dansses jeux.
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l'ignore, mais c'est parce qu'il veut se faire connaître, et montrercombien il estime la foi de cet homme. Un si grand peuple, dit-il, m'achargé d'injures, je n'en fais point de cas; la seule chose queje désire, c'est que vous croyiez en moi, car un seul homme quifait la volonté de Dieu, vaut mieux qu'une grande multitude de prévaricateurs(1). " Croyez-vous au Fils de Dieu ? " Jésus l'interroge comme étantlui-même le Fils de Dieu, lui qui est présent à sesyeux, et il commence par lui inspirer le désir de le connaître.Car il ne lui a point dit : Croyez sur-le-champ; mais il l'a interrogésur sa créance. Que répond-il donc? " Et qui est-il, Seigneur,afin que je croie en lui? " Réponse d'un homme qui souhaite et désireardemment : il ne connaît pas celui pour qui il a tant parlé,et en cela même il vous fait connaître la grandeur de son amourpour la vérité : la faveur ni l'intérêt ne l'avaientpoint fait parler, puisqu'il n'avait pas encore vu son bienfaiteur.
" Jésus lui dit : Vous l'avez vu, et c'est celui-là mêmequi parle à vous (37) ". Il ne dit point : c'est moi; usant encorede ménagement, il lui répond . " Vous l'avez vu ". Ces parolesétaient obscures, c'est pourquoi il en ajoute de plus claires, etil dit : " C'est celui-là même qui parle à vous ".L'aveugle répondit : " Je crois, Seigneur : et, se prosternant "aussitôt, " il l'adora (38) ". Le Sauveur ne lui dit pas non plus: C'est moi qui vous ai guéri, c'est moi qui vous ai dit : allezvous laver dans la piscine de Siloé ; mais passant ces choses soussilence, il lui dit : " Croyez-vous au Fils de Dieu? " Sur quoi l'aveuglese prosterna incontinent et l'adora avec une grande démonstrationd'amour et d'affection ce que firent un petit nombre seulement de ceuxqu'il avait guéris , comme les lépreux et quelques autrespeut-être. Jésus lui découvrit ensuite sa divine puissance;car, afin qu'on ne crût pas que c'étaient là de simplesparoles, il y joignit le témoignage des oeuvres. Et comme l'aveugleétait encore prosterné à
1. Un seul homme qui fait la volonté de Dieu, vaut mieux qu'unemultitude de prévaricateurs. Le saint Docteur fait sans doute allusionà ce passage de l'Ecclésiastique : " Un vaut mieux que mille", auquel il ajoute en plusieurs endroits où il le cite, le mot: dikaios, unus justus ; un seul homme juste, comme on peut le voir dansla vingt-quatrième et la trente-neuvième homélie surla Genèse. Nous remarquons que la bible de Complute a suivi la mêmeleçon. Et ce même sens se trouve aussi dans notre Vulgate,qui dit : Un seul enfant qui craint Dieu, vaut mieux que mille qui sontméchants. Melior est unus timens Deum, quam mille filii impii. Loc.cit. (Eccl. XVI, 3, selon les Septante LXX.)
ses pieds pour l'adorer, il ajouta : " Je suis venu dans ce monde pourexercer un jugement , afin que ceux qui ne voient point voient, et queceux qui voient deviennent aveugles (39) ". Saint Paul dit la mêmechose : " Que conclurons-nous donc? Que les gentils qui ne cherchaientpoint la justice, ont embrassé la justice, et une justice qui vientde la foi en Jésus-Christ (1); qu'au contraire, les Israélitesqui recherchaient la justice de la loi, ne sont point parvenus àcette justice ". (Rom. IX, 30.)
Quand Jésus-Christ a dit : " Je suis venu dans ce monde pourexercer un jugement", il a affermi l'aveugle dans la foi, et il y a invitéceux qui le suivaient, à savoir : les pharisiens. Et ce mot : "un jugement ", signifie un plus grand supplice; par là il montreque ceux qui le condamnaient étaient eux-mêmes condamnés;et que ceux qui l'appelaient un pécheur étaient eux-mêmesréprouvés comme tels. De plus, le Sauveur déclareici qu'il y a deux sortes de vues à recouvrer, et deux aveuglements:l'un sensible, l'autre spirituel. Alors quelques-uns de ceux qui le suivaientlui dirent : " Sommes-nous donc aveugles (40)?" Et comme, dans une autreoccasion, ils avaient dit. " Nous n'avons jamais été esclavesde personne " (Jean, VIII, 33); et: " Nous ne sommes pas des enfants bâtards" (Ibid. 41) : maintenant de même ils n'ont d'yeux et d'oreillesque pour les choses sensibles, et telle est la cécité àlaquelle ils rougiraient d'être en proie. Après quoi Jésus-Christ,pour leur faire connaître qu'il vaudrait mieux pour eux d'êtreaveugles que de voir, leur dit : " Si vous étiez et aveugles, vousn'auriez point de péché (41) ". Les Juifs regardant donccomme une ignominie le malheur d'être aveugles, Jésus-Christrétorque leur discours contre eux, et leur dit: c'est làce qui vous rendrait moins coupables, et vous ne seriez pas si sévèrementpunis. Ainsi le Sauveur écarte toujours les sentiments humains etcharnels, et il élève l'âme en lui inspirant des penséesgrandes et admirables. Vous dites donc maintenant que vous voyez. CommeJésus-Christ leur avait dit ailleurs : Vous dites qu'il est votreDieu; de même il leur dit ici : " Mais maintenant vous dites quevous voyez " ; car dans la vérité vous ne voyez point. IciJésus-Christ montre
1. C.-à-d. Ils ont été justifiés par lafoi en Jésus-Christ, et non par les oeuvres de la Loi.
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aux Juifs que ce qu'ils regardaient comme un très-grand sujetde gloire et de louanges, serait la cause du rigoureux supplice auquelils seraient condamnés. Il console de sa cécité l'aveuglede naissance. Ensuite il parle de leur aveuglement; car, de peur qu'ilsne disent: si nous ne vous suivons pas, si nous ne vous croyons point,ce n'est pas que nous soyons aveugles, mais c'est parce que nous vous avonsen horreur comme un séducteur; il ne les entretient que de ce sujet.
2. Et ce n'est pas sans raison que l'évangéliste a marquéque quelques pharisiens, qui étaient avec Jésus , comprirentces paroles et lui dirent : " Sommes-nous donc aussi aveugles? " C'estpour vous faire ressouvenir que ce sont les mêmes qui s'étaientauparavant retirés de sa suite, et qui avaient jeté des pierressur lui. Car quelques-uns le suivaient par manière d'acquit; aussiils le quittaient et se tournaient facilement contre lui. Par oùJésus-Christ prouve-t-il donc qu'il n'est pas un imposteur et uncharlatan, mais le pasteur? C'est en opposant les unes aux autres les marqueset du pasteur et du charlatan, qu'il leur donne le moyen d'examiner etde connaître la vérité. Et premièrement, ilmontre ce que c'est qu'un fourbe et un larron, le qualifiant ainsi parles Ecritures mêmes.
" En vérité, en vérité, je vous le dis :celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie des brebis , mais quiy monte par un autre endroit, est un voleur et un larron ". (Chap. X, 1.)Observez, mes frères, les marques du larron : premièrement,il n'entre pas de jour, ni publiquement; en second lieu, il n'entre paspar l'autorité des Ecritures, car, entrer par les Ecritures , c'estentrer par la porte. Au reste, le Sauveur désigne ici les faux prophètes,les faux pasteurs qui l'avaient précédé, et ceux quidevaient le suivre : l'Antechrist, les faux christs, Judas, Théodas(Act. V, 36), et tous les autres de cette espèce; et c'est avecjustice qu'il appelle les Ecritures la porte. Ce sont elles qui nous mènentà Dieu et nous le font connaître : ce sont elles qui fontles brebis : ce sont elles qui les gardent et qui ferment l'entréeaux loups. En effet, les Ecritures, comme une porte sûre , empêchentles hérétiques d'entrer, nous garantissent la possessionde tout ce que nous tenons à conserver, et nous préserventde toute erreur. Et si nous n'ouvrons pas nous-mêmes cette porte,nos ennemis ne pourront pas facilement nous prendre. Par là nousdiscernerons et nous connaîtrons ceux qui sont véritablementpasteurs , et ceux qui ne le sont pas. Mais que signifie ce mot : " Dansla bergerie? " il fait allusion aux brebis et à leur garde. Car,celui qui n'entre pas par la sainte Ecriture, mais qui monte par un autreendroit, c'est-à-dire, celui qui se fraye un chemin différentde celui que les Ecritures ont tracé et nous ont ouvert, celui-là,dis-je, est un voleur.
Ne le remarquez-vous pas , mes frères, que Jésus-Christ,en invoquant le témoignage des Ecritures , montre de cette façonson union avec le Père ? C'est pourquoi il disait aux Juifs : "Lisez avec soin les Ecritures " (Jean, V, 39); c'est pourquoi il a prisMoïse à témoin, et aussi tous les prophètes." Tous ceux ", dit-il, " qui écoutent les prophètes, viendrontà moi ". Et : " Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi". (Jean, V, 46.) Mais ici il dit ces choses métaphoriquement. Etlorsqu'il a dit : " Qui monte par un autre endroit ", il a désignéles scribes, qui transgressaient la loi, enseignant les opinions des hommescomme la vraie doctrine et les préceptes du Seigneur. Jésus-Christleur en fait un reproche, en disant : " Nul de vous n'accomplit la loi". (Jean, VII, 19.) Le divin Sauveur a fort bien dit: " Qui monte ", etnon pas qui entre : ce qui marque l'action d'un voleur qui fait ses effortspour franchir une cloison et ne cesse pas de s'exposer au péril.Voyez-vous ce portrait du voleur? A présent, observez ce qui désignele pasteur. " Celui qui entre par la porte , est le pasteur des brebis(2). C'est à celui-là que le portier ouvre, et les brebisentendent sa voix : il appelle les brebis par leur nom (3). Et lorsqu'ila fait sortir ses propres brebis, il va devant elles (4) ". Jésus-Christa fait le portrait et du pasteur et du larron; voyons de quelle sorte illeur applique les paroles qui suivent : " C'est à celui-là", dit-il, " que le portier ouvre ". Il continue la métaphore pourdonner plus de force et d'énergie à ses paroles. Que si vousvoulez examiner en particulier chaque terme de la parabole, rien ne nousempêche d'entendre ici Moïse sous ce nom de portier, car c'està lui que Dieu a confié ses oracles; c'est sa voix que lesbrebis entendent, " et c'est lui qui appelle ses propres brebis par leurnom ".
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En effet, comme les scribes et les pharisiens appelaient souvent Jésusun séducteur, et confirmaient le peuple dans cette opinion par leurincrédulité, disant : " Y a-t-il quelqu'un a des sénateursqui ait cru en lui? " (Jean, VII, 48), il leur fait voir, et leur dit qu'iln'est pas un séducteur parce qu'ils le croient tel, mais que c'esteux-mêmes qu'il faut appeler séducteurs et méchants,parce qu'ils ne l'écoutent pas et ne croient point en lui ; et aussique, pour cette raison, ils sont justement chassés de la bergerie.S'il est du pasteur d'entrer par la vraie porte , et si c'est par làque Jésus est entré, tous ceux qui le suivent pourront êtredes brebis; ceux au contraire qui se sont séparés, n'ontpas pour cela fait tort au pasteur, mais ils s'en sont fait à eux-mêmesen se séparant de la société des brebis. Que si ensuiteil se dit lui-même la porte, ne vous troublez pas : il se dit lui-mêmeet le pasteur et la brebis, selon les différentes fonctions qu'ils'attribue. Ainsi quand il nous offre à son Père , il sedit la porte ; quand il prend soin de nous, il se dit le pasteur. Et ilse dit le pasteur, afin que vous ne croyiez pas que nous offrir àson Père, ce soit là toute son oeuvre.
" Et les brebis entendent sa voix , et il appelle ses propres brebis,et il va devant elles ". Cependant, dans l'usage commun , c'est tout lecontraire , les pasteurs suivent les brebis. Mais Jésus-Christ,pour montrer qu'il mènera tous les hommes à la vérité,agit contre la coutume des pasteurs; de même que, quand il a faitsortir ses brebis, il ne les a pas éloignées des loups (Matth.X, 16), mais il les a envoyées au milieu d'eux le soin pastoralchez le divin pasteur est bien différent de ce qu'il est chez nous;il est autrement admirable.
3. Au reste, il me semble que c'est l'aveugle qui est ici désigné,puisque Jésus l'a appelé lorsqu'il était au milieudes Juifs, et que celui-ci a entendu sa voix et l'a reconnu. " Et ellesne suivent point un étranger, parce qu'elles ne connaissent pointla voix des étrangers (5) ". En cet endroit Jésus-Christparle de ceux qui ont suivi Théodas ou Judas (Act. V, 36), dontil est écrit que tous ceux qui ont cru en eux, se sont dissipés,,ouencore des faux christs qui devaient séduire bien des gens dansla suite. Et de peur que les pharisiens ne disent qu'il était unde ces faux christs, il fait voir qu'il est bien différent d'eux.
La première différence qu'il apporte consiste en ce quesa doctrine provenait des Ecritures, et que c'est par là qu'il conduisaitses brebis : or, les autres ne faisaient pas de même. La seconde,c'est l'obéissance de ses brebis. Ses brebis n'ont pas seulementcru en lui, lorsqu'il vivait, mais aussi après sa mort; au lieuque les autres brebis se sont incontinent séparées de leurspasteurs. Nous pouvons en ajouter une encore, qui n'est pas des moins considérables: c'est que ces faux christs, ces faux prophètes agissant en tyrans,faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour exciter le peuple à la révolte: mais Jésus-Christ était si éloigné de cetteconduite, qu'il s'enfuit lorsque le peuple voulut le faire roi (Jean, VI,15); et que quand on vint lui demander s'il était permis de payerle tribut à César, il répondit qu'il fallait le payer(Matth. XXII, 17), et le paya lui-même. (Ibid. XVII, 26.) De plus,il est venu pour le salut de ses brebis, afin qu'elles aient la vie etqu'elles l'aient abondamment (Jean, X, 10) ; mais les autres leur ont mêmeôté cette vie présente. Ceux-là ont trahi lesbrebis qui s'étaient confiées à eux, et ont pris lafuite; mais Jésus-Christ est demeuré si ferme, et les a sicourageusement défendues, qu'il a donné sa vie pour elles.Ceux-là ont souffert malgré eux et à contre-coeur;mais Jésus-Christ n'a rien souffert que librement et volontairement.
" Jésus leur dit cette parabole : mais ils ne comprirent pointce qu'il disait (6) ". Pour. quoi donc leur parlait-il d'une manièreobscure? C'était polir les rendre plus attentifs. Mais aussitôtaprès il ôte toute obscurité par ces paroles : " Jesuis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il entrera, il sortira, et iltrouvera des pâturages " ; c'est-à-dire il vivra en sûretéet en liberté. Jésus-Christ appelle ici pâturages lanourriture des brebis, et la puissance et l'autorité qu'il leurdonne c'est-à-dire la brebis demeure dans le bercail, et personnene pourra l'en faire sortir. Et c'est là aussi ce qui est arrivéaux apôtres, qui entraient et sortaient librement comme maîtresde tout le monde, et personne n'a pu les chasser. " Tous ceux qui sontvenus avant moi sont des voleurs et des larrons, mais les brebis ne lesont point écoutés (8) ". Jésus. Christ ne parle pointlà des prophètes, comme le prétendent les hérétiques:car les brebis les [391] ont écoutés, et c'est par eux qu'ontcru en Jésus-Christ, tous ceux qui ont cru en lui; mais il parlede Théodas, de judas et des autres séditieux. De plus, cesparoles : les brebis ne les ont point écoutés, il les dità la louange des brebis. Or, jamais il ne loue ceux qui n'ont pointécouté les prophètes; au contraire, il les blâmeet les reprend fortement : d'où il est évident que c'estde ces séditieux que le Sauveur dit que les brebis ne les ont pointécoutés.
" Le voleur ne vient que pour voler, pour égorger et pour perdre(10) ". Comme il arriva dans la sédition de Théodas, oùtous furent égorgés et massacrés. " Mais pour moi,à je suis venu, afin que " les brebis " aient la "vie, et qu'ellesl'aient plus abondamment ". Qu'est-ce, je vous prie, qu'une vie plus abondante?C'est le royaume des cieux. Mais il ne le dit pas encore, et il se sertdu nom de vie, comme désignant une chose qui leur est connue. "Je suis le bon pasteur (11) ". Ici enfin Jésus-Christ parle de sapassion, il fait voir qu'il souffrira pour le salut du monde, et qu'iln'ira point à la mort malgré lui.
Après cela le divin Sauveur apporte encore un moyen de reconnaîtrele pasteur et le mercenaire. " Car le bon pasteur ", dit-il, " donne savie pour ses brebis. Mais le mercenaire, et celui qui n'est point pasteuret à qui les brebis n'appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonneles brebis et s'enfuit : et le loup vient et les ravit (12) ". Par cesparoles Jésus-Christ montre qu'il est égal à son Pèreen puissance et- en autorité; car il est lui-même le pasteur,à qui les brebis appartiennent. Ne remarquez-vous pas, mon cherauditeur, que dans les paraboles Jésus-Christ parle d'une manièreplus élevée, parce que le discours y est plus enveloppéet plus obscur, et n'y donne pas manifestement prise aux critiques desauditeurs? " Le mercenaire voit venir le loup et il abandonne les brebis;et le loup vient et les ravit ". C'est là ce qu'ont fait les fauxchrists; mais le vrai Christ a fait tout le contraire; lorsqu'on l'a pris,il a dit : " Laissez aller ceux-ci ", afin que cette parole fût accomplie:" Nul d'eux ne s'est perdu ". (Jean, XVII, 12.) On peut aussi en cet endroitentendre le loup spirituel, à qui Jésus n'a point permisde ravir les brebis. Celui-là n'est pas seulement un loup, maisencore un lion : " Car le démon, notre ennemi, tourne autour denous comme un lion rugissant". (I Pierre, V, 8.) Il est le serpent et ledragon: " Foulez aux pieds les serpents et les scorpions ". (Luc, X, 19.)
4. C'est pourquoi je vous conjure; mes chers frères, de demeurersous la conduite du pasteur. Nous y demeurerons, si nous écoutonssa voix, si nous lui obéissons, si nous ne suivons point un étranger.Et quelle est la voix qu'il fait entendre ? " Bienheureux les pauvres d'esprit: bienheureux ceux qui ont le coeur pur : bienheureux ceux qui sont miséricordieux". (Marc, V, 3, 7, 8.) Si nous observons ces choses nous demeurerons sousla garde du pasteur, et le loup ne pourra point trouver d'entréedans nous : mais quand même il se jeterait sur nous, ce serait àsa confusion et à sa perte. Car nous avons un pasteur qui nous aunesi fort, qu'il a donné sa vie pour nous,. Puis donc que notre pasteurest tout-puissant et nous aime, qu'y a-t-il qui puisse nous en pêcherde faire notre salut? Rien, si nous ne faisons pas nous-mêmes défection.Et en quoi consisterait cette défection? Ecoutez-le, il vous l'apprend: " Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et les richesses" .(Matth. VI, 24.) Si donc nous servons Dieu, nous échapperons àla tyrannie des richesses. Rien de plus tyrannique, en effet, que l'amourdes richesses : il ne nous laisse aucun plaisir, mais il nous plonge dansles inquiétudes, dans l'envié; il nous fait tomber dans despiéges, il suscite les haines, les calomnies, et mille choses quisont autant d'obstacles pour la vertu; il nous jette dans l'oisiveté,dans la mollesse, dans l'avarice, dans l'ivrognerie, dans tous ces vicesqui changent les hommes libres en esclaves, et lés rendent plusmisérables que les esclaves : oui, dis-je, ils les rendent esclaves,non des hommes, mais de la plus terrible de toutes les maladies de l'âme.
Celui qui est atteint de cette maladie n'hésite plus àfaire mille choses qui déplaisent à Dieu et aux hommes, etil ne craint rien tant que quelqu'un ne le délivre dé sonesclavage. O dure servitude ! ô domination diabolique ! En effet,est-il un état plus affreux et plus misérable? Nous sommesaccablés d'une infinité de maux et nous en avons de la joie;nous sommes dans les fers et nous aimons nos chaînes. Logésdans une obscure prison, nous refusons la lumière qu'on nous présente;loin de là, nous cherchons à accumuler nos maux [392] etnous nous réjouissons de notre maladie. C'est pourquoi, nous nepouvons point recouvrer la liberté et nous sommes de pire conditionque ceux qui sont condamnés aux mines, puisque, accablésde travaux et de misères, nous n'en recueillons aucun fruit, etce qu'il y a encore de plus terrible, c'est que si quelqu'un veut noustirer de cette cruelle servitude, nous ne le souffrons pas et mêmenous nous fâchons et nous nous mettons en colère. Nullementdifférents des fous, ou plutôt encore bien plus misérablesqu'eux, nous ne voulons point guérir de notre folie.
Mais, ô homme, est-ce pour cela que vous êtes venu au monde? Est-ce pour travailler aux mines et amasser de l'or que Dieu vous a faithomme? Non, certes, ce n'est point à cette fin que le Seigneur vousa formé à son image, mais c'est afin que vous vous rendiezagréable à sa divine Majesté, afin que vous acquériezles biens futurs, afin qu'un jour vous soyiez associé aux concertsdes anges. Pourquoi vous dégradez-vous d'une si haute dignitéet vous laissez-vous tomber dans un avilissement si honteux et si infâme?Celui qui est né du même enfantement que vous, je parle del'enfantement spirituel, se consume de faim, et vous, vous regorgez detoutes sortes de biens. Votre frère marche tout nu dans les rues,et vous, vous entassez habits sur habits comme une pâture préparéepour les vers; ne serait-il pas beaucoup mieux d'en couvrir le corps despauvres? De cette sorte, ces habits ne seraient point perdus, vous seriezdélivrés de bien des soins, et les pauvres vous procureraientla vie éternelle. Si vous ne voulez pas que vos habits soient dévorésdes vers, donnez-les aux pauvres, ils sauront fort bien les secouer etles garantir des vers. Le corps de Jésus-Christ est de plus grandprix et plus sûr que toutes vos armoires. Non seulement il conserveles habits, mais encore il les rend plus magnifiques. Pour peu que votrecoffre soit emporté avec tous les vêtements que vous y gardiez,c'est pour vous une perte très-considérable. Mais le dépôtdont je parle, la mort même ne peut l'endommager, ni le ravir. Vousn'avez ici nullement besoin ni de portes, ni de serrures, ni de valetsqui veillent, ni d'aucune autre précaution. Ce qui est cachédans le ciel est pleinement à couvert de toutes sortes de dangers; nulle injustice ne peut approcher de ce lieu. Nous ne cessons point devous dire ces choses, vous les écoutez et vous n'en profitez pas.En voici la raison : nous avons l'âme basse, rampante et attachéeuniquement aux choses terrestres.
Mais, à Dieu ne plaise que je vous condamne tous également,comme si vous étiez tous malades sans espoir de guérison! Quand même ceux qui s'enivrent de leurs richesses se boucheraientles oreilles pour ne me point entendre, ceux du moins qui passent leurvie dans la pauvreté pourront m'écouter. Et en quoi, dira-t-on,ce que vous prêchez intéresse-t-il les pauvres, qui n'ont,ni or, ni argent, ni coffres pleins d'habits? Mais ils ont du pain et del'eau froide; ils ont deux oboles, des pieds pour aller visiter les malades;ils ont une langue et la parole pour consoler celui qui est dans l'affliction; ils ont une maison et un toit pour recevoir l'étranger. Des pauvres,nous n'exigeons pas tant et tant de talents d'or: c'est aux riches quenous demandons cela. Que si ;le Seigneur vient à la porte du pauvre,du mendiant, il n'aura point de honte de recevoir même une petiteobole (Marc, XII, 43) ; au contraire, il dira qu'il a plus reçude lui que de ceux qui lui ont beaucoup donné.
Combien de gens aujourd'hui voudraient avoir été au mondedans le temps que Jésus. Christ, revêtu de notre chair, allaitde côté et d'autre sur la terre, pour avoir part àses entretiens et manger à sa table. Maintenant, oui maintenant,ce désir, il ne tient qu'à nous de le satisfaire nous pouvonsl'inviter à notre table, nous pouvons manger avec lui et, avec plusd'avantage et de profit, car plusieurs de ceux qui ont mangé aveclui se sont perdus comme Judas et ceux de sa sorte. Mais quiconque maintenantl'invitera à entrer dans sa maison pour le loger et le faire mangerà sa table, sera comblé de bénédictions. "Venez ", dit-il, " venez, vous qui avez été bénispar mon Père , possédez le royaume qui vous a étépréparé dès le commencement du monde. (Matth. XXV,34.) Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'aieu soif et vous m'avez donné à boire; j'ai eu besoin de logementet vous m'avez logé ; j'ai été malade et vous m'avezvisité (35) ; j'étais en prison et vous m'êtes venuvoir (36) ". Afin donc qu'un jour nous nous entendions dire ces paroles,revêtons celui qui est nu, logeons l'étranger, nourrissonscelui qui a faim, donnons à boire à celui qui a soif, visitonscelui qui est malade, celui qui est en prison. Voilà, [393] mesfrères, le plus sûr moyen de paraître avec confiancedevant Jésus-Christ , d'obtenir la rémission de ses péchés,d'acquérir ces biens qui surpassent toutes nos paroles et toutenotre intelligence; veuille le ciel nous les départir à tous,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui la gloire et l'empire appartiennent, dans tous les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LX
JE SUIS LE BON PASTEUR, ET JE CONNAIS MES BREBIS, ET MES BREBIS MECONNAISSENT. COMME MON PÈRE ME CONNAÎT, JE CONNAIS MON PÈRE: ET JE DONNE MA VIE POUR MES BREBIS. (VERS. 14, 15, JUSQU'AU VERS. 21.)
1. C'est une grande tâche que la garde de lEglise, une tâchequi requiert beaucoup de sagesse et un courage tel que celui dont parleJésus-Christ, tel qu'on donne sa vie pour ses brebis, que jamaison ne les abandonne, qu'on soit ferrite et qu'on résiste courageusementau loup. C'est là en quoi le pasteur diffère du mercenaire.Celui-ci s'inquiète peu de ses brebis, et n'a de vigilance que pourses propres intérêts; mais l'autre s'oublie soi-même,et veille uniquement au salut de son troupeau.
Jésus-Christ donc, après avoir caractériséle pasteur, parle de deux autres sortes de gens qui nuisent au troupeau: du voleur, qui ne [394] cherche qu'à ravir les brebis, qu'àles égorger, et de celui qui ne les perd pas lui-même, maisqui ne repousse pas le voleur et ne le chasse pas. Par celui-làil désigne Théodas; dans la personne de celui-ci il flétritles docteurs des Juifs, qui ne prenaient aucun intérêt autroupeau qui leur avait été confié : c'est de quoilongtemps auparavant Ezéchiel leur avait fait des reproches, enleur disant : " Malheur aux pasteurs d'Israël ! Ne se paissent-ilspas eux-mêmes? les pasteurs ne paissent-ils pas leurs troupeaux?"(Ezéch. XXXIV, 2.) Mais les pasteurs d'Israël faisaient lecontraire, ce qui est d'une extrême méchanceté et lasource de tous les autres malheurs. Voilà pourquoi le prophètedit : Ils ne ramènent pas au troupeau les brebis qui se sont égarées;celles qui se sont perdues, ils ne les cherchent pas; ils ne bandent- pointles plaies de celles qui se sont blessées; ils ne travaillent pointà fortifier et à guérir celles qui sont faibles etmalades, parce qu'ils se paissent eux-mêmes, et non leur troupeau(Ezéch. XXXIV, 4).
Saint Paul déclare la même chose en d'autres termes: "Tous cherchent ", dit-il, " leurs " propres intérêts, et nonceux de Jésus-Christ " (Philip. II, 21); et encore: " Que personnene cherche sa propre satisfaction, mais le bien des autres ". (I Cor. X,24.) Jésus-Christ se sépare de ces deux sortes de pasteurs,de ceux qui s'ingèrent dans ce ministère pour la ruine dutroupeau, quand il dit : " Pour moi, je suis venu, afin que les brebisaient la vie, et qu'elles l'aient abondamment (10) "; et de ceux qui nese soucient pas que les loups ravissent les brebis, en ne les abandonnantpoint, et donnant, au contraire, sa vie pour leur salut. Lorsque les Juifscherchaient à le faire mourir, il n'a point cessé de prêcheret d'instruire, il n'a point abandonné ses disciples; mais il estdemeuré ferme et il a voulu souffrir la mort. C'est pourquoi partoutil dit : " Je suis le bon pasteur ".
Ensuite, comme on ne voyait point encore de preuve de ce qu'il avançait(car ce ne fut que quelque temps après que cette parole " Je donnema vie ", eut son accomplissement, et celle-ci : " Afin qu'elles aientla vie, et " qu'elles l'aient abondamment ", ne devait l'avoir qu'aprèssa mort) ; que fait-il? Il confirme une des choses par l'autre : en donnantsa- propre vie, il prouve qu'il donne aussi la vie, et c'est làce que saint Paul nous apprend; car il dit : " Si, lorsque nous étionsennemis de Dieu, nous avons été réconciliésavec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison étantmaintenant réconciliés avec lui, nous serons sauvés". (Rom. V, 10.) Et encore ailleurs : " S'il n'a pas épargnéson propre a Fils, mais l'a livré à la mort pour nous tous,que ne nous donnera-t-il point après nous l'avoir donné?" (Rom. VIII, 32.)
Mais maintenant, comment les Juifs ne font-ils pas des reproches àJésus, et ne lui disent-ils pas comme auparavant : " Vous vous rendeztémoignage à vous-même ", ainsi " votre témoignagen'est point véritable? " (Jean, VIII, 13.) C'est parce qu'il lesavait, souvent obligés de se tire, et que les miracles qu'if avaitfaits lui donnaient plus de liberté vis-àvis d'eux.
Après cela, ayant dit ci-dessus : " Les brebis entendent sa voix,et le suivent "; de peur
que quelqu'un ne demandât : et en quoi cela importe-t-il àceux qui ne croient point? faites attention à ce qu'il ajoute :" Et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ". L'apôtrel'a aussi déclaré de même : " Dieu, n'a point rejetéson peuple qu'il a connu; dans sa prescience ". (Rom. xi, 2.) Et Moïse:" Le Seigneur connaît ceux qui, sont à lui ". (Nomb. XVI,5; LXX et 11; Tim. II, 19.) Je parle de ceux, dit Jésus-Christ,que j'ai connus dans ma prescience. Et pour vous empêcher de croireque le degré de connaissance soit égal, observez avec quelsoin il corrige, par ce qui suit, la fausse idée qu'on s'en pourraitformer: " Je connais mes brebis ", dit-il, " et mes brebis me connaissent" : mais ces connaissances, savoir, la mienne et celle des brebis, ne sontpoint égales. Et où y a-t-il égalité de connaissance?Dans mon Père et dans moi, car : " Comme mon Père me connaît,je connais mon Père (15) ". En effet, si le Sauveur n'avait pasvoulu prouver cela, pourquoi aurait-il- ajouté ce qui suit immédiatement?Comme il se confond souvent d'ans la foule, de peur qu'on ne pensâtqu'il connaissait son Père seulement à la manièred'un homme; il, a ajouté : " Comme mon Père me connaît,je connais mon Père ". Je le connais aussi parfaitement qu'il meconnaît lui-même. Voilà pourquoi il disait : " Nul neconnaît qui est le Fils, que le Père; ni qui est le Père,que le Fils" : marquant par là une connaissance [395] qui lui estpropre et particulière, et telle que nul autre n'y peut atteindre.
" Je donne ma vie ". Jésus-Christ le répète souvent,pour montrer qu'il n'est pas un imposteur, puisque saint Paul, pour fairevoir qu'il est un docteur et un maître véritable, et pourconfondre les faux prophètes, se prévaut des périlset des supplices qu'il a bravés, en disant : " J'ai plus reçude coups, je me suis a souvent vu tout près de la mort ". (II Cor.XI, 23.) Jésus-Christ ayant dit : Je suis la lumière, jesuis la vie, des insensés l'auraient pu regarder comme un hommevain qui ne parlait que pour s'élever au-dessus des autres; maisen disant: je veux mourir, il ne s'attirait lenvie de personne. C'estainsi pour cela que les Juifs maintenant ne lui disent pas : " Vous vousrendez témoignage à vous-même ", ainsi " votre témoignagen'est point véritable ". Par cette parole, il montrait son infiniesollicitude, lui qui voulait se livrer à la mort pour ceux mêmesqui le lapidaient.
2. C'est pourquoi le divin Sauveur en vient à parler, fort àpropos, des gentils : " J'ai en" tore d'autres brebis ", dit-il, " quine sont pas de cette bergerie : il faut aussi que je les amène (16)". " Il faut " : Jésus-Christ se sert de ce terme, non pour marquerune nécessité, mais pour montrer que ce qu'il promet arriverainfailliblement ; c'est comme s'il disait : Pourquoi vous étonnerde ce que ces hommes soient prêts à me suivre, de ce que mesbrebis écoutent ma voix? Lorsque vous en verrez d'autres encoreme suivre et écouter ma voix, alors il y aura lieu de vous étonnerdavantage. Mais s'il dit : " Qui ne sont pas de cette bergerie ", ne voustroublez pas : la différence n'est que dans la loi, selon ces motsde saint Paul : " Ce n'est rien d'être circoncis, et ce n'est riend'être incirconcis ". (I Cor. VII, 19.) " Et il faut que je les amène". Jésus-Christ déclare que les unes et les autres sont toutesdispersées et mêlées ensemble, n'ayant point de pasteur,parce que le bon pasteur n'est pas encore venu. Après quoi il annoncequ'elles seront toutes unies : " Et il n'y aura a qu'un troupeau ". Cetteunion, saint Paul l'a aussi marquée, en disant: " Afin de formeren soi-même un seul homme nouveau de ces deux peuples ". (Ephés.II, 15.)
" C'est pour cela que mon Père m'aime, parce que je quitte mavie pour la reprendre (1,7) ". Est-il rien de plus humble que cette parole?c'est à cause de nous, c'est en mourant pour nous que le Seigneurdoit se faire aimer. Quoi donc ! dites-moi, mon cher auditeur, auparavantJésus-Christ n'était-il point aimé? est-ce d'aujourd'huique son Père commence à l'aimer? avons-nous étéle principe et le lien de cet amour? Réfléchissez-vous biensur la manière dont le Sauveur se proportionne à notre faiblesse?Par ces paroles, que veut-il donc prouver? Comme les Juifs lui faisaientces reproches : qu'il était étranger au Père et unimposteur, qu'il était venu pour notre malheur et notre ruine, ildit : S'il n'est rien en vous qui ait pu me porter à vous aimer,ceci du moins m'y a engagé; c'est que vous êtes aimésde mon Père comme je le suis moi-même, et que la raison decet amour, c'est que je meurs pour vous. De plus, il veut nous faire voirqu'il ne va point à la mort malgré lui; car s'il ne mouraitpas volontairement et parce qu'il lé veut bien, comment sa mortserait-elle un lien d'amour? Il veut nous montrer encore que c'est làprincipalement la volonté de son Père. Au reste, si ce quele Sauveur dit ici, il le dît dans le langage d'un homme, ne vousen étonnez pas : nous vous en avons souvent expliqué la raison,et il serait ennuyeux et inutile de la répéter.
" Je quitte ma vie, et je la reprendrai de a nouveau. Et personne neme la ravit, mais c'est de moi-même que je la quitte; j'ai le a pouvoirde la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre (18) ". Comme les princesdes prêtres, et les anciens du peuple avaient souvent tenu conseilpour trouver moyen de le faire mourir (Matth. XXVI, 3, 4), Jésusleur dit : A défaut de mon consentement, vos peines sont inutiles;et il confirme le fait le plus éloigné par le plus prochain,à savoir : la résurrection par sa mort toute volontaire,et c'est là ce qui est étonnant et digne de notre admiration: car ces deux choses sont également nouvelles et extraordinaires.
Soyons donc bien attentifs à ce que dit Jésus-Christ :" J'ai le pouvoir de quitter ma vie ". Et qui ne l'a pas ce pouvoir dequitter sa vie? Chacun peut se tuer; mais ce n'est pas de la sorte qu'ill'entend. Et comment l'entend-il? J'ai tellement le pouvoir de quitterma vie, que personne ne me la peut ravir malgré moi, et si je nele veux. Or, il n'en est pas ainsi des hommes. Nous n'avons le [396] pouvoirde quitter la vie qu'en nous tuant nous-mêmes. Mais si nous tombonsdans une embuscade et a la merci d'assassins, nous n'avons plus alors lepouvoir de quitter ou de ne pas quitter la vie, mais ces assassins noustuent marré nous. Il en est tout autrement de Jésus-Christ;quoiqu'on lui dressât dés embûches, il avait le pouvoirde ne pas quitter la vie.
Le Sauveur donc ayant dit : " Personne ne me la ravit ", a ajouté: " J'ai le pouvoir de quitter ma vie " ; c'est-à-dire, moi seul,je puis la quitter; pouvoir que vous n'avez point : et en effet, plusieurspeuvent nous ôter la vie. Mais il n'a point dit cela au commencement,parce qu'on ne l'aurait pas cru. Maintenant que les faits qui s'étaientpassés lui servaient de témoignage et de preuve, comme onlui avait souvent dressé des embûches, vainement et sans pouvoirle rendre, car très-souvent il s'était échappédes mains des Juifs, il pouvait dire désormais : " Personne ne mela ravit ". Or, s'il en est ainsi, il s'ensuit qu'il s'est volontairementlivré à la mort; et de là résulte la preuvequ'il a le pouvoir de reprendre la vie lorsqu'il le voudra. En effet, siune telle mort est au-dessus de la nature humaine, ne doutez point du reste: puisqu'il est seul le maître de quitter la vie, il la reprendraen vertu du même pouvoir, quand il le voudra. Remarquez-vous comment,par l'une de ces choses il prouve l'autre ? comment, par la manièredont il meurt, il rend sa résurrection indubitable?
" J'ai reçu ce commandement de mon Père ". Quel commandement?de mourir pour le monde. A-t-il attendu, pour en prendre la résolution,que son Père lui en ait fait le commandement? ne s'y est-il déterminéqu'alors, et a-t-il eu besoin d'apprendre la volonté de son Père?Et quel est l'homme assez fou, assez insensé pour parler de la sorte?Mais comme en disant ci-dessus : " C'est pour cela que mon Pèrem'aime ", il montre une volonté libre, et il écarte toutsoupçon d'antagonisme; ici de même, quand il dit qu'il a reçule commandement de son Père, il ne veut dire autre chose, sinonque ce qu'il fait est agréable à son Père; afin qu'ensuiteles Juifs, après l'avoir fait mourir, ne crussent pas que son Pèrel'avait abandonné et livré à la mort, et ne lui fissentpas ce reproche qu'ils lui firent en effet : " Il a sauvé les autres,et il ne peut se sauver lui-même " (Matth. XXVII, 42); et: "Si tues le Fils de Dieu, descends de la croix ". (Ibid. 40.) Mais c'est justementparce qu'il est le Fils de Dieu qu'il n'en descend pas.
3. Et de peur qu'entendant ces paroles: "J'ai reçu ce commandementde mon Père ", vous ne pensiez que cette oeuvre n'était pasvolontaire, et que Jésus mourait marré lui, il a dit auparavant: " Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ", par où il montreque les brebis lui appartiennent, que l'oeuvre qu'il fait est entièrementà lui et qu'il n'a pas besoin de commandement. S'il lui avait falluun commandement, pour quelle raison aurait-il dit: " C'est de moi-mêmeque je la quitte (18)? " En effet , celui qui quitte la vie de soi. même,n'a pas besoin de commandement. Et même la raison pour laquelle illa quitte, il la déclare. Quelle est-elle? c'est qu'il est Pasteur,et le bon Pasteur. Or, le bon Pasteur n'a pas besoin qu'un autre l'exhorteà donner sa vie pour le salut de ses brebis. Que si, à l'égarddes hommes, une pareille exhortation n'est pas nécessaire, àplus forte raison ne l'est-elle point à l'égard d'un Dieu.C'est pourquoi saint Paul disait de lui : " Il s'est anéanti lui-même". (Philip. II, 7). Jésus-Christ donc, en cet endroit, par ce mot: " Commandement ", ne veut marquer autre chose que son union parfaiteavec le Père. Que s'il s'exprime en des termes si humains et sihumbles, il faut s'en prendre à la faiblesse et à la grossièretéde ses auditeurs.
" Ce discours excita donc une division parmi les Juifs (19). Les unsdisaient : il est possédé du démon, il a perdu lesens: pourquoi l'écoutez-vous (20) ? " Mais les autres disaient:" Ce ne sont pas là des paroles d'un homme a possédédu démon. Le démon peut-il ouvrir les yeux d'un aveugle (21)? " Ce que disait le Sauveur étant plus qu'humain , tout extraordinaireet bien au-dessus du langage des hommes, pour cette raison les Juifs ledisaient possédé du démon, et ils l'ont déjàquatre fois appelé de ce nom. Ils avaient dit auparavant: " Vousêtes possédé du démon. Qui est-ce qui chercheà vous faire mourir? " (Jean, VII, 20.) Et derechef : " N'avons-nouspas eu raison de dire que vous êtes un samaritain , et que vous êtespossédé du démon? " (Ibid. VIII, 48.) Et ici : " Ilest possédé du démon , il a perdu le sens : pourquoil'écoutez-vous? " Mais ce n'est pas seulement quatre fois, c'est[397] bien souvent que Jésus-Christ a dû s'entendre qualifierde possédé. Ces paroles seules: N'avons-nous pas eu raisonde dire que vous êtes possédé du démon ? montrentévidemment que ce n'est pas deux ou trois fois qu'ils l'ont injuriéde la sorte, mais fort souvent.
" Les autres disaient ", dit l'évangéliste, " ce ne sontpas là des paroles d'un homme possédé du démon.Le démon peut-il ouvrir les yeux des aveugles? " Ceux-ci ne pouvaientpas imposer silence aux autres par les paroles mêmes que Jésus-Christavait dites; ils le font au moyen de ses oeuvres. Sûrement, ses parolesmêmes ne sont pas celles d'un homme possédé du démon;mais si fous ne voulez pas croire ni obéir à ses paroles,laissez-vous persuader par ses uvres. Si ses actions ne peuvent provenird'un homme possédé du démon, et si au contraire ellessont plus qu'humaines, il est visible qu'elles viennent d'une vertu divine.Remarquez-vous la force de cet argument? Car, d'une part il étaitvisible qu'ils ne disaient: " Il est possédé du démon" , que parce que ses paroles étaient au-dessus de l'homme ; etde l'autre Jésus-Christ aussi a fait évidemment connaître,par les uvres qu'il a faites, qu'il n'était point possédédu démon.
Que répondit donc Jésus-Christ à ces injures? Ilne fit aucune réponse. Auparavant il leur avait répondu :" Je ne suis point possédé a du démon ". Mais maintenantil ne dit mot: leur ayant donné, par ses oeuvres mêmes, unepreuve sensible qu'il n'était point possédé du démon,il garda le silence. Ils n'étaient pas dignes de réponse,puisqu'ils le disaient possédé, pour des uvres qu'il fallaitadmirer , et qui devaient les persuader de sa divinité. Mais qu'était-ilbesoin qu'il les réfutât, quand ils étaient diviséset se réfutaient mutuellement? Il demeurait donc dans le silence, et souffrait tout avec beaucoup de tranquillité, non pour cetteraison seulement, mais encore pour nous former à; la douceur età la patience.
4. Imitons donc Jésus-Christ: car il ne s'est pas bornéà garder alors le silence, mais aujourd'hui, si on l'interroge ,il répond , et il donne des marques et des signes visibles de saprovidence. Des hommes qu'il avait comblés de mille bienfaits ,à qui il avait fait du bien, non une ou deux fois, mais plusieurs,l'ont appelé démoniaque et insensé, et non-seulementil ne s'est point vengé, mais encore il n'a point cessé deleur faire du bien. Et que dis-je, de leur faire du bien? Il donne sa viepour eux , et il prie son Père pour ceux qui l'ont crucifié.Ces exemples , que nous donne le divin Sauveur, suivons-les donc aussinous-mêmes, car c'est véritablement être disciple deJésus-Christ que d'être doux et patient.
Mais par où parviendrons-nous à cette douceur? En repassantsouvent nos péchés dans notre mémoire, en les pleurantavec amertume. L'âme qui vit dans cette tristesse, qui est pénétréede la douleur de ses péchés, ne se met point en colèreet ne s'offense de rien. Où est le deuil, là il rie peuty avoir de colère; où est la douleur, là il n'y anul emportement ; où est la componction de coeur, il n'y a ni dissensionsni querelles. Un coeur triste et affligé n'a point le temps ni laforce de s'irriter, mais il jettera de profonds soupirs, il répandrades larmes amères.
Je sais que plusieurs de mes auditeurs rient de ce que je dis; maismoi, je ne cesserai point de déplorer le malheur de ceux qui rient.La vie présente est une vie de pleurs, de larmes et de gémissements.En effet, nous faisons bien des péchés par nos paroles etpar nos actions. Or, ceux qui commettent ces péchés tomberontdans l'enfer, dans un fleuve ardent, dans un gouffre plein de feu, et perdrontle royaume des cieux: ce qui est le plus grand et le plus terrible de tousles malheurs. Après une telle menace, dites-le-moi , mon cher auditeur,riez-vous encore, pouvez-vous vivre dans les délices, et votre Seigneurétant en colère contre vous, et vous menaçant danssa fureur, demeurerez-vous dans votre péché? Par cette conduitene craindrez-vous pas d'attiser vous-même le feu de la fournaiseoù vous allez être jeté? N'entendez-vous pas la voixde Jésus-Christ, qui vous crie tous les jours : " Vous m'avez vuavoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; vous m'avezvu avoir soif, et vous ne m'avez pas donné à boire: Retirez-vousde moi ", allez " au feu a qui avait été préparépour le diable et pour ses anges? " (Matth. XXV, 42.) Oui, tous les joursJésus-Christ vous fait cette menace.
Mais je lui ai donné à manger? direz-vous. Quand et combiende fois? Dix ou vingt? Mais cela ne lui suffit pas , vous lui devez donnerà manger pendant tout le temps que vous êtes sur la terre.Car les vierges ont [398] eu de l'huile, mais non pas autant qu'il leuren fallait pour leur salut : elles allumèrent, elles aussi, leurslampes, et néanmoins elles furent exclues des noces (Matth. XXV),comme de juste , car leurs lampes s'éteignirent avant l'arrivéede l'époux. Voilà pourquoi il nous est nécessaired'avoir une bonne provision d'huile, et de donner libéralement auxpauvres. Ecoutez ce que dit le prophète : " Ayez pitié demoi, mon Dieu, selon votre grande miséricorde ". (Ps. L, 1.) Ayonsdonc autant de pitié de nos frères que notre miséricordepeut s'étendre. Tels nous aurons été envers nos compagnons,tel sera aussi le Seigneur envers nous.
Mais en quoi consiste la grande miséricorde? à donnernon-seulement de notre superflu., mais aussi de notre nécessaire.Que si nous ne donnons même pas de notre superflu, quelle espérancenous restera-t-il? Par où, par quels moyens nous délivrerons-nousdes maux. qui nous menacent? Où irons-nous, à qui recourrons-nouspour obtenir notre salut? Si les -vierges, après tant de travauxet de sueurs, n'ont trouvé aucune consolation ni protection, oùsera notre refuge, lorsque notre Juge nous dira d'une voix menaçanteces terribles paroles : " J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donnéà manger? " (Matth. XXV, 45.) Vous avez manqué à merendre ces services, toutes les fois que vous avez manqué àles rendre à l'un de ces plus petits. Le Seigneur ne dit pas celaseulement de ses disciples ou des moines, mais encore de tous les fidèles,quels qu'ils soient. Car tout fidèle, fût-il esclave ou mendiant,dès lors qu'il croit en Dieu, a droit de participer à tousnos biens et à toute notre bienveillance. Si, lorsqu'il est nu ouqu'il a faim, nous le négligeons, nous nous entendrons dire cesfoudroyantes paroles : "Retirez-vous, allez au feu ". Et sûrementce sera justice.
En effet, qu'est-ce que le Seigneur exige de nous de pénibleet d'onéreux? ou plutôt est-il rien de plus facile que cequ'il demande de nous? Il n'a point dit : J'étais malade et vousne m'avez pas guéri, mais: vous ne m'avez pas visité. Iln'a point dit : J'étais en prison et vous ne m'en avez pas retiré,mais vous ne m'êtes pas venu voir. Plus ces commandements sont faciles,plus seront grands les supplices infligés à ceux qui ne lesauront point observés. En effet, je vous prie, est-il rien de plusfacile que d'aller voir les prisonniers? Qu'y a-t-il de plus aiséet de plus doux? Quand vous les verrez les uns dans les fers, les autressordides, avec de grands cheveux épars, couverts de haillons ; d'autresexténués de faim, accourir à vos pieds comme des chiens;d'autres ayant le dos tout déchiré, d'autres que l'on ramènede la place liés et garrottés; passant le jour à mendier,sans pouvoir gagner même le pain qui leur est nécessaire poursubsister, et le soir contraints par leurs geôliers à desoffices si pénibles et si cruels; quand vous verrez tout ce tristespectacle, eussiez-vous le coeur plus dur que les cailloux , vous le quitterezplein d'humanité; quand vous mèneriez une vie molle et voluptueuse,vous deviendrez un parfait philosophe, parce que, dans les calamitésd'autrui, vous verrez, vous apprendrez à connaître la misérablecondition de la vie humaine. C'est alors que le jour terrible du Seigneur,que les différents supplices qui sont préparés pourles méchants , se présenteront à votre esprit; méditantensuite sur tous ces objets, vous chasserez de votre coeur la colère,la volupté, l'amour des choses du siècle; et votre âmedeviendra plus tranquille que le port le plus calme et le plus assuré.Vous philosopherez, vous raisonnerez sur ce jugement; repassant en vous-mêmece que vous aurez vu, vous direz : si parmi les hommes il v a un si grandordre, des menaces si terribles, des châtiments si affreux, combienplus redoutable encore doit être la justice de Dieu! " Car il n'ya point de puissance qui ne vienne de " Dieu ". (Rom. XIII.) Celui quia commis aux princes et aux puissances la garde et la sûretédes lois, y veillera sans doute, et les fera lui-même bien mieuxobserver.
5. Effectivement, si la crainte ne retenait les hommes, tout sans doute, tout tomberait bientôt dans le désordre, puisqu'il en estplusieurs qui se portent au mal, malgré tant de supplices qui lesmenacent. Si vous philosophez, si vous méditez sur ces choses, vousserez plus disposés et plus prompts à faire l'aumône,vous jouirez d'un grand plaisir, et beaucoup plus grand que si vous veniezdu théâtre. Ceux qui en sortent ont le coeur embrasédu feu de la concupiscence : après avoir vu sur la scène,non sans recevoir mille blessures, toutes ces femmes sans moeurs, ils serontplus troublés qu'une mer agitée de la tempête, [399]tant que les regards de ces prostituées, leurs habillements, leursparoles, leur manière de marcher, et le reste occuperont leur imagination.Mais ceux qui sortent de ces autres spectacles, n'éprouveront riende pareil, ou plutôt ils jouiront d'une grande paix et d'une grandetranquillité. La tristesse qu'inspire la vue de ces malheureux quisont dans les fers, éteint entièrement tous les feux de laconcupiscence. Si celui qui sort de la prison vient à rencontrerune femme débauchée, cette rencontre sera sans péril.Son âme, comme si elle était devenue indomptable, ne se laisserapoint prendre à ces sortes de filets, ayant devant les yeux la craintedes jugements de Dieu, qui la préservera du coup mortel des regardsde cette malheureuse. Voilà pourquoi celui qui avait éprouvétoutes sortes de voluptés disait : " Il vaut mieux aller àune maison de deuil qu'à une maison de ris ". (Ecclés. VII,3.) Celui qui aura pratiqué en ce monde la philosophie que je vousprêche maintenant, s'entendra dire en l'autre les paroles les plusconsolantes.
Ne négligeons donc pas, mes chers frères, cette bonneoeuvre. Quand même nous ne pourrions rien porter à mangeraux prisonniers, ni soulager leur détresse avec de l'argent, nouspourrons du moins les consoler par nos paroles, relever leur âmeabattue, les assister en bien d'autres choses ; soit en parlant pour euxà ceux qui les ont fait mettre en prison ; soit en rendant les geôliersplus doux et plus compatissants; à cela nous ne saurions manquerde faire un bénéfice , petit ou grand. Peut-être vousdirez : Il n'y a là ni honnête homme, ni gens de bien; maisce sont tous des meurtriers , des assassins , des sacrilèges quiont été fouiller dans les sépulcres, des voleurs,des adultères, des impudiques et des gens coupables de beaucoupde crimes : ah ! ce que vous me répondez-là prouve la nécessitéde visiter ces malheureux. Le Seigneur ne nous commande pas d'assisterles bons et de punir les méchants, mais d'avoir de l'humanitégénéralement pour tous, et de répandre sur tous noscharités. En effet, il dit: " Soyez semblables à votre Pèrequi est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur lesméchants et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ".(Matth. V, 45.)
Ne faites donc pas aux autres de trop rudes réprimandes, et nesoyez pas un juge trop sévère, mais montrez-vous doux ethumain. Nous-mêmes, quoique nous ne soyons pas (les adultères,de ceux qui portent des mains sacrilèges sur les sépulcres,ni des voleurs, nous sommes coupables de bien d'autres fautes qui sontdignes de mille supplices : ou nous avons appelé fou notre frère,et par là nous avons mérité le feu de l'enfer (Matth.V, 28); ou nous avons regardé des femmes avec un mauvais désir,et c'est là un véritable adultère; ou ce qui est leplus grave et le plus énorme de tous les crimes, nous avons participéindignement aux saints mystères, et nous nous sommes rendus coupablesdu corps et du sang de Jésus-Christ. (I Cor. XI, 27.) N'examinonsdonc pas à la rigueur ce que font les autres, mais pensons àce que nous avons fait nous-mêmes; et de cette sorte nous réprimeronscet esprit d'inhumanité et de cruauté, qui nous éloignedes prisons.
Mais en outre, on peut dire que nous trouverons dans les prisons beaucoupde gens de bien, et qui valent mieux quelquefois que tous leurs concitoyensensemble. La prison où était Joseph renfermait bien des méchants(Gen. XXXIX, 20); néanmoins ce juste avait soin de tous les prisonniers,et il était confondu avec eux, sans que l'on sût qui il était.Bien que son mérite l'égalât à l'Egypte entière,il était pourtant enfermé dans une prison , et personne nele connaissait. Maintenant aussi il est vraisemblable qu'il y a dans lesprisons beaucoup d'hommes vertueux et honnêtes , quoiqu'ils ne soientpas connus de tout le monde; le soin que vous aurez de ceux-ci vous dédommagerapleinement des bons offices que vous rendrez aux autres. Mais quand mêmeil ne s'y trouverait pas un seul homme de bien, une grande récompensene vous serait pas moins réservée. Certes, votre Seigneurne parlait pas seulement aux justes, ne rejetait pas les pécheurs;il reçut avec beaucoup de bonté la Chananéenne etl'impure Samaritaine ; il reçut et guérit aussi une autrefemme débauchée, ce dont les Juifs lui firent des reproches;et il souffrit que ses pieds fussent lavés des larmes d'une femmeimpudique, pour mous apprendre à traiter humainement les pécheurs: car en cela consiste par excellence la charité. Que dites-vous?Des voleurs et des misérables, qui ont porté leurs mainssacrilèges dates les, sépulcres, remplissent la [400] prison?Mais, je vous prie, les habitants de cette ville sont-ils tous justes?Ne s'y en trouvera-t-il pas plusieurs qui sont plus méchants queceux qui sont en prison, et qui volent avec plus d'impudence? Ceux-làcherchent au moins les lieux écartés et les ténèbres,attendent la nuit et se cachent pour faire leur coup : mais ceux-ci, quittantle masque, commettent le crime à visage découvert, sont violents,emportés, avares, et ravissent effrontément le bien d'autrui.Ah ! qu'il est rare de trouver un homme juste et innocent !
6. Que si nous ne ravissons pas de grosses sommes d'argent, ou bienencore tel ou tel nombre d'arpents de terre; ces mêmes vols, nousfaisons tout ce que nous pouvons pour les faire adroitement et furtivementdans les petites choses. Lorsque, dans notre commerce, soit en achetant,soit en vendant, nous faisons tous nos efforts et nous employons toutesles ruses et tous les artifices imaginables pour tromper et ne pas donnerla juste valeur, ou surfaire le prix, n'est-ce pas là un vol etune rapine? N'est-ce pas là un brigandage? Et ne me venez pas direque vous n'avez point volé de maisons ni d'esclaves. L'injusticene se mesure pas sur le prix de la chose qu'on a volée, mais surla volonté de celui qui vole. La justice et l'injustice ont la mêmebalance et se montrent également dans les grandes et dans les petiteschoses; et j'appelle un voleur, tant celui qui, coupant la bourse, emportel'or, que celui qui, en achetant, retient quelque chose du prix convenu; et je dis abatteur de murailles, non-seulement celui qui passe àtravers pour voler quelque chose au dedans, mais encore celui qui, violantle droit, fait tort à son prochain. Ce que nous avons fait, ne l'oublionsdonc pas, pour nous établir ensuite juge des autres; et lorsquel'occasion se présente d'exercer l'humanité et la charité,n'allons point rechercher le vice et l'injustice, mais ce que nous avonsété autrefois ; et par là devenons enfin doux et miséricordieux.
En quel état étions-nous donc ? Ecoutez saint Paul, ilva nous l'apprendre : " Nous étions aussi nous-mêmes autrefoisdésobéissants, insensés, égarés " duchemin de la vérité, " asservis à une infinitéde passions et de voluptés, dignes d'être haïs, et noushaïssant les uns les autres " (Tit. III, 3) ; et encore : " Par lanaissance naturelle, nous étions enfants de colère ". (Ephés.II, 3.) Mais Dieu nous voyant avec compassion comme des prisonniers quisont détenus dans une prison et chargés de grosses chaînes,beaucoup plus rudes et plus pesantes que des chaînes de fer, n'apas rougi de nous venir visiter : il est entré dans notre prison,nous en a tirés, quoique nous fussions dignes de mille supplices;nous a amenés dans son royaume (Col. I, 13) et nous a rendus plusbrillants que le ciel ; afin que nous aussi, selon notre pouvoir, nousfassions la même chose pour nos frères. Quand Jésus-Christdit à ses disciples : " Si je vous ai lavé les pieds, moiqui suis " votre " Maître, vous devez aussi vous laver les piedsles uns aux autres, car je vous ai donné l'exemple, afin que, pensantà ce que je vous ai fait, vous fassiez aussi de même ". (Jean,XIII, 14.) Il ne nous commande pus seulement de nous laver les pieds mutuellement,mais encore d'imiter toutes les autres choses qu'il a faites pour nous.
Celui qui est en prison est un homicide? Ne nous abstenons pas pourcela de faire une bonne action. C'est un misérable qui a fouillédans les sépulcres, ou un adultère? N'ayons pas pitiédu péché, mais de la misère du pécheur. Maissouvent, comme j'ai dit, il se trouvera, dans ce lieu, quelqu'un qui vaudrades milliers d'hommes ; et si vous allez souvent voir les prisonniers,ce gibier-là ne vous échappera point. Comme Abraham, quirecevait généralement tous les étrangers, rencontrades anges; nous, de même, nous rencontrerons de grands hommes, sinous allons souvent dans la prison. Mais s'il m'est permis de vous direune chose qui vous surprendra et vous étonnera, c'est que celuiqui reçoit dans sa maison un grand, un homme considérable,n'est pas digne de si grandes louanges que celui qui y reçoit unmalheureux et un misérable, parce que celui-là porte avecsoi de quoi se faire bien recevoir, je veux dire sa condition, sa dignité;mais un pauvre misérable, que tout le monde rebute et méprise,n'a qu'un seul port, qu'un seul asile, savoir : la pitié, la compassionde celui qui veut bien le recevoir; de sorte qu'il n'y a pas de charitéplus pure que celle-là. Celui qui rend des services à unhomme illustre et célèbre, le fait souvent par ostentation;mais celui qui reçoit un homme abject et méprisable, ne lefait que pour accomplir le commandement du Seigneur.
C'est pourquoi, si nous faisons un festin, il [401] nous est ordonnéd'y inviter les boiteux et les aveugles (Luc, XIV, 13) ; si nous faisonsl'aumône, il nous est ordonné de la faire aux plus petitset aux plus abjects ; car Jésus-Christ dit : " Autant de fois quevous l'avez fait à l'égard d'un de ces plus petits, c'està moi-même que vous l'avez fait ". (Matth. XXV, 40.) Puisdonc que nous savons qu'il y a dans la prison un trésor caché,entrons-y souvent, établissons-y notre commerce, et l'inclinationque nous avons pour le théâtre, tournons-la de ce côté.Si vous n'avez que votre personne à apporter aux prisonniers, donnez-leurdes paroles de consolation. Dieu ne récompense pas seulement celuiqui nourrit les prisonniers, mais encore celui qui les va visiter. En effet,si, entrant dans la prison, vous encouragez ces pauvres malheureux , sivous fortifiez leur âme abattue et plongée dans la crainteet dans la tristesse, en leur faisant de bonnes exhortations, en les assistantet leur promettant du secours et vos bons offices, en les instruisant,vous n'en recevrez pas une légère récompense. Plusieursde ceux qui nagent dans les délices riront peut-être s'ilsvous entendent parler de la sorte; mais ces infortunés qui sontdans la misère, touchés et pénétrésde leur état, écouteront vos paroles avec beaucoup de douceuret de modestie; ils vous loueront, ils s'amenderont et deviendront meilleurs.Souvent les Juifs ont ri et se sont moqués de saint Paul en l'entendantprêcher; mais les prisonniers l'écoutaient dans un grand silence.Rien ne dispose mieux l'esprit à la philosophie que la misère,les épreuves, les afflictions.
Faisons donc attention, mes chers frères, à toutes ceschoses : considérons tout le bien que nous procurerons àces pauvres prisonniers et celui que nous nous ferons à nous-mêmes,si nous allons souvent les visiter; si le temps que nous employons malà propos sur la place publique et à des visites inutiles,nous le leur donnons pour les ramener à leur devoir, les gagnerà Jésus-Christ et nous procurer à nous-mêmesune grande joie. Travaillons ainsi pour la gloire de Dieu, nous obtiendronsles biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ , par lequel et avec lequel gloire soit au Pèreet au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE LXI
OR, ON FAISAIT A JÉRUSALEM LA FÊTE DE LA DÉDICACE,ET C'ÉTAIT L'HIVER. ET JÉSUS SE PRONRNANT DANS LE TEMPLE,DANS LA GALERIE, DE SALOMON, LES JUIFS S'ASSEMBLÈRENT AUTOUR DELUI ET LUI DIRENT : JUSQUES A QUAND NOUS TIENDREZ-VOUS L'ESPRIT EN SUSPENS? (VERS. 22, 23, 24, JUSQU'A LA FIN DU CHAP. X.)
1. Sûrement toute vertu est bonne, mais la douceur et la clémencepassant avant toutes les autres , ce sont elles qui montrent que nous sommeshommes, et qui nous distinguent des bêtes; elles qui nous égalentaux anges. Voilà pourquoi Jésus-Christ nous parle souventde cette vertu,, et nous recommande d'être doux et débonnaires.Il ne nous Y exhorte pas seulement par ses-paroles, mais encore par sesoeuvres et son exemple ; souffrant tantôt des soufflets, tantôtdes injures et des complots, puis demeurant et conversant avec ceux mêmesqui le persécutent. En effet, ceux qui l'avaient appelé possédéet samaritain, qui souvent avaient voulu le faire mourir, qui lui avaientjeté des pierres, ceux-là mêmes viennent autour delui, et lui font cette question : " Etes-vous le Christ? " Et, aprèstant d'outrages et d'embûches, Jésus-Christ ne les rebutepoint, il leur répond avec une grande douceur.
Mais le sujet demande que nous reprenions les choses de plus haut. "On faisait à Jérusalem , dit l'évangéliste, la fête de la Dédicace, et c'était l'hiver ". Lafête que célébraient les Juifs en ce jour étaitgrande et très-solennelle ; car ils faisaient avec beaucoup de pompeet d'appareil la fête de la construction du Temple, aprèsleur longue captivité de Perse (1). Jésus-Christ étaità cette fête. Aux approches de sa mort, il allait souventdans la Judée. " Les Juifs s'assemblèrent donc autour delui, et lui dirent : Jusques à quand nous tiendrez-vous l'espriten,suspens? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement ". LeSauveur n'a point dit : Quelle demande me faites-vous ? Vous m'avez souventappelé possédé, fou , samaritain : vous me croyezcontraire à Dieu , et un séducteur, et dernièrementencore vous disiez : " Vous vous rendez témoignage à vous-même,ainsi et votre témoignage n'est point véritable " . (Jean,VIII, 13.) Pourquoi m'interrogez-vous donc et voulez-vous apprendre demoi qui je suis, puisque vous rejetez mon témoignage? Jésusne dit rien de tout cela,
1. De Perse : saint Chrysostome nomme souvent la Perse pour la Babylonieet l'Assyrie.
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quoiqu'il connût bien leur mauvaise intention. Et en effet, àjuger d'eux par la manière dont ils s'étaient assemblésautour de lui, et avaient dit : "Jusques à quand nous tiendrez-vousl'esprit en suspens? " ils semblaient avoir quelque amour pour lui, eton aurait pu croire qu'un sincère désir de connaîtrela vérité les portait à lui faire cette demande. Maisces faiseurs de questions étaient de méchants esprits etdes fourbes. Comme il ne leur était pas facile de calomnier lesuvres de Jésus-Christ, ils cherchaient à le surprendre dansses paroles, ils en détournaient le sens et lui adressaient de fréquentesquestions, espérant le réfuter et le confondre par son proprelangage; et comme il n'y avait pas moyen de blâmer ses oeuvres, ilscherchaient l'occasion de le censurer sur ses paroles ; c'est pourquoiils disaient : " Dites-nous ".
Mais ce que vous demandez, il l'a souvent déclaré; ila formellement, dit à la Samaritaine: " C'est moi qui vous parle" (Jean, IV, 26); il a dit à l'aveugle : " Vous l'avez vu; et c'estcelui-là même qui vous parle ". (Jean, II, 37.) Il le leura dit aussi à eux-mêmes, mais en d'autres termes. Et s'ilsavaient eu du bon esprit et du sens; s'ils avaient bien voulu examinerla chose, ils auraient reconnu et confessé pour le Christ celuiqui; par ses rouvres, leur avait souvent prouvé qu'il l'était.Considérez maintenant leur méchanceté. Quand il prêcheet les instruit par ses paroles, ils disent : " Quel miracle faites-vous?" Et lorsque, par ses oeuvres et ses miracles, il découvre et manifestece qu'il est, ils lui disent : " Si vous êtes le Christ, dites-le-nousclairement ". Lorsque les oeuvres le crient et le publient, ils demandentdes paroles, et lorsque les paroles le leur annoncent, ils demandent desoeuvres; ainsi ils ne sont point d'accord avec eux-mêmes. Mais lasuite a bien fait voir, qu'ils ne l'avaient pas interrogé pour s'instruireet connaître la vérité, car ils jettent incontinentdes pierres à celui même qu'ils font mine de vouloir croiresur son propre témoignage, si seulement il ouvre la bouche pourse le rendre. C'est donc avec un esprit malin et par une mauvaise intentionqu'ils s'assemblent autour de lui et le pressent de se déclarer.La manière aussi dont ils l'interrogent montre une grande animosité: " Dites-nous clairement si vous êtes le Christ ". Mais il leurparlait publiquement dans leurs fêtes solennelles où il setrouvait
toujours, et il ne disait. rien en secret; c'est pour cela qu'ils luidisent d'une manière flatteuse : " Jusques à quand nous tiendrez-vousl'esprit en suspens? " pour tâcher de tirer quelque chose de sa bouche,qui leur donne lieu de l'accuser.
Ce n'est pas seulement par là qu'on prouve qu'ils l'interrogeaientmalicieusement, non pour s'instruire, mais pour le surprendre dans sesparoles, et avoir de quoi le calomnier. On le prouve encore par bien d'autresendroits. Lorsqu'ils lui envoyèrent faire cette question : " Nousest-il libre de payer le tribut à César, ou de ne le paspayer? " (Matth. XXII, 17.) Lorsqu'ils tinrent lui demander s'il étaitpermis à un homme de répudier sa femme (Matth. XIX, 3) ;et lorsqu'ils l'interrogèrent sur, la femme qu'on disait avoir eusept maris (Matth. XXII, 25), ils firent assez connaître qu'ils nelui avaient fait toutes ces questions que par malice, et dans le desseinde le surprendre et non de s'instruire. Mais alors Jésus les reprit,en leur disant : " Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? " (Matth. XXII,13.) Faisant connaître qu'il voyait ce qui se passait dans le secretde leur coeur. Mais ici il ne leur dit rien de semblable, pour bous apprendrequ'il ne faut -pas toujours faire des reproches à ceux qui noustendent des piéges, et qu'il faut souffrir bien des choses avecdouceur et avec résignation.
Comme donc il y avait de la folie à demander le témoignagede la parole, là où les uvres parlaient d'elles-mêmes,et publiaient hautement ce qu'il était; voici de quelle manièreleur répond Jésus-Christ, faites-y attention, mon cher auditeur.D'abord, il leur insinue que c'est sans sujet qu'ils lui font cette demande,et non pour s'instruire et connaître la vérité; ensuiteil leur montre que par ses uvres il leur a plus clairement déclaréce qu'il est, qu'il ne le ferait par ses paroles mêmes. Car il dit: " Je vous l'ai souvent dit, et vous ne me croyez pas. Les oeuvres queje fais au nom de mon Père, rendent témoignage de moi (25)". Jésus leur fait cette réponse, parce que ceux qui parmieux étaient les plus doux et les plus modérés, sedisaient souvent les uns aux autres : " Car un méchant homme nepeut pas faire de tels prodiges " (Jean, IX, 16) ; et encore : " Le démonne peut pas ouvrir les yeux des aveugles ". (Jean, X, 21.) Et derechef: " Personne [404] ne saurait faire de si grands miracles, si Dieu n'estavec lui ". (Jean, III, 2.) Et aussi voyant les miracles qu'il faisait, ils disaient: " Ne serait-ce point le Christ? " Mais d'autres disaient: " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en fait celui-ci?" (Jean, VII, 31.) Au reste, ces mêmes Juifs, qui demandaient letémoignage de la parole, ont voulu croire en lui sur celui de sesoeuvres, disant: " Quel miracle faites-vous, afin que, le voyant, nousvous croyions ? "
2. Comme ils faisaient donc semblant alors qu'ils croiraient sur saparole, eux qui n'avaient point cru à tant et de si grandes oeuvres,Jésus-Christ leur reproche leur malice et leur méchanceté,en disant : " Si vous ne croyez pas à mes oeuvres, comment croirez-vousà mes paroles? " C'est pourquoi la demande que vous me faites estvaine et inutile. " Mais je vous ai déclaré qui je suis ",dit-il, et vous ne me croyez point, parce que vous "n'êtes pas demes brebis (26) ". Le devoir de pasteur, je l'ai entièrement rempli;mais si vous ne me suivez pas, votre refus ne vient point de ce que jene suis point le pasteur, mais de ce que vous n'êtes pas de mes brebis.Car " mes brebis, ", dit-il, " entendent ma voix, et me suivent (27) :et je leur donne la vie éternelle (28) " : et elles ne périrontjamais, " et nul ne peut les ravir d'entre mes mains, parce que mon Père,qui me les a données, est plus grand que toutes choses, et personnene les saurait ravir de la main de mon Père (29). Mon Pèreet moi, nous sommes une même chose (30) ". Remarquez, mes chers frères,cette grande miséricorde de Jésus-Christ : en rejetant cesmalheureux, il les exhorte pourtant encore à le suivre. " Vous nem'écoutez pas ", leur dit-il, " parce que vous n'êtes pasde mes brebis " : mais celles qui me suivent sont de ma bergerie. Et illeur parlait de la sorte, afin qu'ils tâchassent d'être deses brebis. Ensuite, après, leur avoir exposé le bien etl'avantage qu'il leur en reviendrait, le Sauveur les excite et les anime,pour leur inspirer le désir de le suivre.
Quoi donc ! dira-t-on, si c'est à cause de la puissance du Pèreque nul ne ravit les brebis, s'ensuit-il que -vous, vous n'ayez pas lepouvoir ou le talent de les garder? Non, certes, ce n'est point làle sens de ces paroles; Jésus-Christ, pour vous apprendre qu'ila dit : " Mon Père qui me les a données" , afin que les Juifsne l'accusassent pas de nouveau d'être contraire à Dieu; Jésus-Christ,dis-je, après avoir dit : " Nul ne les ravira de mes mains ", continueson discours, faisant connaître et déclarant que sa main etcelle de son Père ne sont qu'une seule main. Si cela n'étaitpas ainsi, il devait dire : Mon Père, qui me les a données,est plus grand que toutes choses, et personne ne peut les ravir d'entremes mains. Or, il n'a pas dit ainsi, mais : " Et personne ne les sauraitravir de la main de mon Père ". Après quoi, de peur que vousne pensiez qu'il n'a pas la force de garder lui-même les brebis,et que c'est par la puissance de son Père qu'elles sont en sûreté,il a ajouté: " Mon Père et moi, nous sommes une même" chose "; comme s'il disait : Je n'ai pas dit que personne ne les raviraità cause de la puissance de mon Père, comme si je n'avaispas moi-même la puissance de les garder. " Car mon Père etmoi, nous sommes une même chose ", c'est-à-dire, ici, quantà la puissance. En effet, c'était là de quoi il parlaitalors. Or, si la puissance est la même, il est évident quela substance est la même. En vain les Juifs recourent à tousles moyens, complots, exclusions de la synagogue, Jésus-Christ ditque c'est en vain qu'ils ont machiné toutes ces choses; car lesbrebis sont entre les mains de. son Père, comme dit le prophète:" J'ai représenté sur mes mains, vos murs". (Isaïe,XLIX, 16.) Et pour montrer qu'il n'y a qu'une seule main, Jésusdit tantôt ma maint tantôt la main de mon Père. Lorsquevous entendez parler de main, ne vous figurez rien de sensible, mais entendezqu'il s'agit de la vertu, de la puissance.
Au reste, si personne n'avait ravi les brebis des, mains de Jésus-Christque parce que le Père lui avait communiqué la puissance deles garder, il aurait été inutile d'ajouter
" Mon Père et moi nous sommes une même chose ". Si le Filsétait moins grand que le Père, ce serait là une parolevaine et téméraire. Certainement, par ces paroles, Jésus.Christ ne déclare autre chose que l'égalité de puissance:les Juifs l'ayant bien compris, le lapidaient pour cela même qu'ilse faisait égal à son Père; et Jésus ne ditrien pour leur ôter cette pensée. Cependant, s'il l'avaitfaussement imaginé, il aurait dû le leur faire connaîtreet leur dire : Pourquoi me traitez-vous de la sorte ? Je n'ai point ditcela pour m'attribuer [405] une puissance égale à celle demon Père. Au contraire, lors même qu'ils sont le plus en fureuret le plus animés contre lui, il confirme ce sentiment et le prouve.Il ne se justifie pas d'avoir mal parlé, ni d'avoir dit une chosefausse; au contraire, il les reprend de ce qu'ils n'ont pas de lui la justeopinion qu'ils en doivent avoir. Car, comme ils disaient : " Ce n'est paspour aucune bonne oeuvre que nous vous lapidons, mais à cause devotre blasphème, et parce qu'étant homme, vous vous faitesDieu (33) " ; Jésus leur repartit, écoutez-le bien : "Sil'Ecriture appelle Dieux ceux à qui la parole de Dieu étaitadressée (35), pourquoi dites-vous que je blasphème, parce,que j'ai dit que je suis Fils de Dieu (36)?" C'est-à-dire, si l'onne blâme pas de se dire, Dieux, ceux qui, par grâce, ont reçuce titre, de quel droit et pour quelle raison me faites-vous un crime deme dire Dieu, à moi qui suis Dieu par ma nature? Mais le Sauveurn'a point parlé ainsi, c'est plus tard qu'il établit ce point,après avoir préalablement modéré et atténuésort langage, en disant . " Moi que mon Père a sanctifiéet envoyé " c'est après avoir apaisé leur fureur,qu'il en vient à une affirmation expresse : mais en attendant, afinqu'ils écoutassent et crussent ce qu'il disait, il a parléplus simplement et plus grossièrement; c'est plus tard qu'il élèveleur esprit à des idées plus hautes et plus sublimes, enleur disant : " Si je ne fais pas "les oeuvres de mon Père, ne mecroyez pas (31). Mais si je les fais, quand vous ne me voudriez pas croire,croyez à mes oeuvres (38) ". Faites-vous bien attention àla manière dont Jésus-Christ prouve, comme j'ai dit, qu'iln'est en rien moins grand que le Père, et qu'il lui est tout àfait égal? Comme on ne pouvait pas voir sa substance, il démontreet manifeste son égalité de puissance par l'égalitéet " l'identité " de ses oeuvres.
3. Mais, je vous prie, que croirons-nous? "Nous croirons ce que ditJésus-Christ : Je suis dans mon Père, et mon Pèreest en moi (38) ". Car, dit-il, je ne suis rien autre chose, sinon ce qu'estle Père, tout en demeurant Fils ; et le Père n'est rien autrechose, sinon ce qu'est le Fils, tout en demeurant Père. Et celuiqui me connaît, connaît aussi le Père, et il sait cequ'est le Fils. Que si la puissance du Fils était moins grande,nous ne connaîtrions par lui le Père que d'une manièretrompeuse; car, soit puissance, soit substance, on ne peut pas connaîtreune chose par une autre. " Les Juifs tâchèrent alors de leprendre, mais il s'échappa de leurs mains (39) , et s'en alla au-delàdu Jourdain, au lieu même où Jean d'abord avait baptisé(40). Plusieurs vinrent l'y trouver, et ils disaient : Jean n'a fait aucunmiracle (41). Et tout ce que Jean a dit de celui-ci s'est trouvévéritable (42) ". C'est la coutume de Jésus-Christ de seretirer aussitôt après qu'il a dit quelque chose d'élevéet de sublime : cédant à la fureur des Juifs , pour l'apaiseret l'étouffer par son absence. C'est ce qu'il fait encore dans cetteoccasion.
Mais pourquoi l'évangéliste marque-t-il le lieu oùalla Jésus-Christ? C'est afin de vous apprendre qu'il fut en cetendroit pour rappeler aux Juifs là mémoire de ce que Jeanavait fait, de ce qu'il avait dit, du témoignage qu'il avait rendu.Ils se souvinrent donc de Jean, aussitôt qu'ils furent arrivésen ce lied; c'est pourquoi ils disent : " Jean n'a fait " aucun miracle". Autrement, de quoi aurait-il servi de rapporter cette circonstance ?C'est donc parce que le lieu les fit souvenir de Jean-Baptiste et de sontémoignage , que l'évangéliste la rapporte. Au reste, il est à remarquer que leur raisonnement est juste et très-vrai.Jean, disent-ils, n'a fait aucun miracle : celui-ci en fait, donc en celamême, se montre visiblement là supériorité decelui-ci, et son excellence au-dessus de l'autre. Si donc nous avons crucelui qui ne faisait aucun miracle , à plus forte raison devons-nouscroire celui-ci? Ensuite , comme Jean, qui avait rendu témoignage; n'avait point fait de miracles, de peur que pour cela seul on ne le regardâtcomme indigne de rendre témoignage, ils ajoutent : quoique Jeann'ait point fait de miracles, néanmoins tout ce qu'il a dit de Jésus-Christs'est trouvé véritable. De sorte que ce n'est plus Jésus-Christqui est jugé digne de foi sur le témoignage de Jean; c'estJean dont les couvres de Jésus-Christ établissent la véracité.
" Il y en eut beaucoup qui crurent en lui (42) ". Plusieurs choses lesattiraient : le souvenir des paroles de Jean-Baptiste , de ce qu'il avaitdit de Jésus qu'il était plus grand et plus puissant quelui; qu'il était la lumière, la vie, la vérité,et le reste ; comme aussi le souvenir de la voix qui s'était faitentendre du haut du ciel, du Saint-Esprit qui s'était montré[406] en forme de colombe, et qui l'avait fait connaître àtous. A quoi il y avait encore à ajouter l'évidente preuverésultant des miracles, laquelle confirmait tout le reste. S'ilfaut croire Jean, disaient-ils, à plus forte raison faut-il croireJésus : si nous avons cru à celui-là, sans qu'il aitfait aucun miracle, nous devons à plus forte raison ajouter foià celui-ci quia pour lui, outre le témoignage de Jean, lapreuve qui résulte des miracles. Ne remarquez-vous pas de quelleutilité leur a été ce lieu, combien il leur a étéavantageux de s'être séparé des méchants? Voilàpourquoi Jésus les retire souvent de cette société.
Dans l'ancienne loi, Dieu a de même retiré son peuple dela société dés méchants : il a séparéles Juifs des Egyptiens; il lés a conduits dans le désertpour les former, les instruire de ses lois et de ses préceptes.Il nous exhorte aussi à faire de même, et il nous ordonnede fuir les places publiques, le tumulte et la foule, et à nousenfermer dans notre chambre (Matth. VI, 6), pour y faire tranquillementnos prières. Un vaisseau , qui n'est point agité de la tempête,fait une heureuse navigation, et l'âme qui est exempte de tous soinsvit dans la paix et la tranquillité , comme si déjàelle était arrivée au port. Voilà pourquoi les femmesqui gardent généralement la maison devraient être plusappliquées à la philosophie, à la contemplation deschoses célestes que les hommes. Voilà pourquoi Jacob, quidemeurait dans sa maison, loin du tumulte, était un homme plus simplequ'Esaü : car ce n'est pas sans intention que l'Écriture ditde lui, qu' " il demeurait dans la tente de son père ". (Gen. XXV,27.)
Mais, direz-vous, il y a aussi dans la maison beaucoup de tumulte. Oui,et la femme, si elle le veut, peut s'y attirer bien des soins et des embarraspour l'homme qui ne quitte guère la place publique et les tribunaux;il est agité de mille préoccupations étrangères,comme un vaisseau en pleine mer, qui est battu des flots et des vents.La femme, au contraire, assise dans sa maison comme dans une écolede philosophie, peut recueillir son esprit, s'appliquer et à laprière et à la lecture, et aux autres exercices de la philosophie.Et de même que ceux qui demeurent au désert ne sont troubléspar personne, ainsi la femme, qui est toujours enfermée dans samaison , peut jouir d'un repos continuel. Si quelquefois elle est obligéede sortir et d'aller en ville, elle n'est pas pour cela exposéeà des troubles d'esprit : sans doute, soit pour venir à l'église,soit pour aller au bain , il lui est souvent nécessaire de sortir,mais aussi polir l'ordinaire elle est sédentaire et garde la maison.Elle peut s'y 'exercer à l'étude de la sagesse et calmerl'esprit agité de son mari, lorsqu'il revient chez lui; elle peutl'adoucir et dissiper ses inutiles et chagrinantes pensées qui letourmentent, et le renvoyer ensuite débarrassé des soinset des affaires dont il a fatigué sa tête au dehors, emportantavec lui ce qu'il a appris de bon auprès de sa femme. Rien, en effet,rien sûrement n'a plus de force et de vertu pour régler etconduire l'homme que sa femme, lorsqu'elle est pieuse et prudente, et aussipour tourner son esprit où elle veut, et comme il lui plaît.Il aura moins de confiance à ses amis, à des docteurs, etmême à des princes, qu'aux' avis, aux conseils de sa femme.Car l'extrême tendresse qu'un mari a pour sa femme, lui fait toujoursrecevoir ses exhortations avec plaisir. Je pourrais ici vous produire l'exemplede bien des hommes rudes et indisciplinés, que leurs femmes ontpolis et civilisés. La femme est la compagne de l'homme, àtable , au lit, dans la procréation des enfants : c'est elle quiest la confidente de ses secrets, de ses démarches, que sais-jeencore? attachée en tout 'à son mari, elle lui est aussiunie que l'est le corps à la tête. Elle rendra plus de servicesà son mari que personne, si elle est honnête et sensée.
4. C'est pourquoi j'exhorte les femmes de s'at. tacher à ce queje viens de dire, et de donner de bons et de salutaires avis à leursmaris; car, si la femme est très-capable d'exciter son mari àla vertu , elle peut de même le porter au vice. C'est une femme quia perdu Absalon, c'est une femme qui a perdu Ammon; une femme a tâchéde perdre Job : c'est la femme de Nabal qui l'a préservéde la mort; une femme a sauvé tout un peuple (1). Débora,Judith , et plusieurs autres, ont parfaitement bien rempli la fonctionde général d'armée. Saint Paul dit : " Que savez-vous,ô femme, si vous ne sauverez point votre mari? " ( I Cor. VII , 16.)Et l'Écriture nous apprend que dans l'heureux siècle desapôtres, les Perside, les Marie, les Priscille (Rom. XVI) se sontcourageusement exposées aux combats apostoliques.
1. Esther, etc.
407
Imitez ces saintes femmes : édifiez et instruisez vos maris,non-seulement par vos paroles, mais encore par vos bons exemples. Et commentl'instruirez-vous, votre mari, par vos oeuvres et vos exemples? Lorsqu'ilne verra en vous ni malice, ni méchanceté, ni curiosité, ni amour pour les ornements et les parures, ni désir, ni goûtpour les dépenses superflues, et qu'au contraire vous vous contenterezsimplement de ce que. vous avez, alors il vous écoutera avec plaisir,il recevra avec joie vus conseils : mais si vous n'êtes sages qu'enparoles, et si vous faites le contraire de ce que vous dites, alors ilvous accusera de bavardage. Mais si vos oeuvres ont d'accord avec vos paroles, si vous instruisez en même temps et par vos paroles et par vosoeuvres (1), votre mari vous écoutera alors avec plaisir, et vouscèdera volontiers : ,lors, par exemple, que vous ne rechercherezpoint l'or, les pierres précieuses et la magnificence des habits;et qu'au lieu de cela vous vous ferez un trésor de modestie, detempérance, de douceur et de bonté : lors donc que vous vousprésenterez à votre époux ornée de ces vertus,vous serez en droit de les exiger de même de, lui. Car si une femmedoit faire quelque chose pour plaire à son mari , c'est son âmequ'elle doit parer, et son corps qu'elle ne ferait ainsi que défigurer.En effet, l'or et les parures ne volts rendront pas si aimable àvotre mari, que la tempérance et la douceur, et. d'être prêteà donner votre vie pour lui. Voilà ce qui gagne le coeuret toute l'affection d'un époux. Les ajustements superflus lui déplaisent: ils demandent des soins, ils causent de la dépense et de la gêne;mais ce que je viens de dire attache le mari à sa femme, parce qu'unevolonté droite et bien disposée, l'amitié, l'attachementne demandent ni soin, ni dépense; ou plutôt, à proprementparler, c'est là de quoi enrichir une maison. Les parures, on s'endégoûte par l'habitude : mais les ornements de l'âmerépandent tous les jours un nouvel éclat, et allument dansle coeur une flamme plus pure et plus grande.
C'est pourquoi, voulez-vous plaire à votre mari? ornez votreâme de chasteté et de piété, ayez soin du ménage.Ce sont là les choses qui attachent le plus, et qui ne cessent jamais
1. " Jésus a fait et enseigné " . Voilà l'abrégéde tout l'Evangile : il fait faire avant d'enseigner. Il faut que les oeuvresne démentent pas les paroles.
d'attacher : la vieillesse ne détruit pas cet ornement, la maladiene le ternit point. C'est le contraire pour la beauté du corps :le grand âge la flétrit, la maladie la consume, et bien d'autreschoses la ruinent. Mais les biens de l'âme surpassent tous ceux ducorps. La beauté du corps excite l'envie et la jalousie : la beautéde l'âme n'est sujette à aucune maladie, ni à la vainegloire. En vous attachant de la sorte à parer votre âme, etnon votre corps, vous conduirez plus aisément votre ménage,et vos revenus seront plus abondants, si l'or ;dont vous pourriez chargervotre corps et vos membres, vous l'employez à des usages nécessaires,comme à la nourriture de vos esclaves et de vos domestiques, àdonner à vos enfants l'éducation que vous leur devez, età d'autres choses raisonnables.
Que si vous étalez cet or aux yeux de votre mari, tandis queson coeur est dans la peine, quel fruit, quel avantage en retirerez-vous?Non, la douleur ne permet pas que les regards soient charmés. Vousle savez, mon cher auditeur, sûrement vous le savez : qu'on vienneà rencontrer la femme la mieux ajustée et la plus parée,on n'y saurait trouver du plaisir, si le coeur est dans l'affliction etdans la tristesse. Pour se réjouir d'une chose, il faut êtregai, il faut avoir le coeur content. Or, si tout l'argent est dépenséà parer le corps de la femme, la gêne régnera dansle ménage, et le mari ne pourra goûter ni joie, ni plaisir.Si vous voulez plaire au vôtre, étudiez-vous à luidonner de la satisfaction, et vous lui en donnerez si vous retranchez lasuperfluité des parures, si vous rejetez tous les vains ajustements.Ces choses semblent faire quelque plaisir les premiers jours des noces;niais peu de temps après elles deviennent fades et insipides. Eten effet, si le ciel qui est si beau, si le soleil qui est si brillant,que vous n'oseriez lui comparer aucun corps, nous ne les admirons pas autantque nous le devrions par la coutume où nous sommes de les voir,comment pourrions-nous longtemps admirer un corps paré de beauxvêtements? Je dis ceci, parce que 1e désire que vous vouspariez de ces vrais ornements que saint Paul vous prescrit : " Non avecdes ornements d'or ", dit-il, " ni des perles, ni des habits somptueux;mais avec de bonnes oeuvres, comme le doivent des femmes qui font professionde piété ". (1 Tim. II, 9, 10.)
408
Mais vous voulez plaire aux hommes, et vous attirer leurs regards etleurs compliments? Ah ! certes, ce n'est point là le désird'une femme chaste ! mais encore, si vous voulez, vous vous en ferez aimerpar là, et ils seront les panégyristes de votre chasteté.Nul homme sensé, nul homme qui sait sainement juger des choses,n'aimera et ne louera une femme éprise de la parure, mais seulementles débauchés et ceux qui vivent dans la mollesse : ou plutôtceux-ci même ne la loueront point; au contraire, ils médirontd'elles, tandis que leurs regards céderont à l'attrait dufaste impudique étalé sur sa personne. Mais la femme
chaste et modeste, ceux-là, ceux-ci, tous l'estimeront et laloueront, parce qu'elle ne leur est point un sujet de chute et de scandale,et qu'elle leur donne, au contraire, une leçon de sagesse et depiété : les hommes en feront tous de grands éloges,et Dieu lui donnera une grande récompense. Etudions-nous àparer nos âmes de ces précieux ornements, afin que nous vivionsici en paix et en liberté, et que nous acquérions un jourles biens futurs, que je vous souhaite à tous, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quisoit la gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
HOMÉLIE LXII
IL Y AVAIT UN HOMME MALADE, NOMMÉ LAZARE, QUI ÉTAIT DUBOURG DE BÉTHANIE, OU DEMEURAIT MARIE, ET MARTHE, SA SOEUR. CETTEMARIE ÉTAIT CELLE QUI RÉPANDIT SUR LE SEIGNEUR UNE HUILEDE PARFUM. (CHAP. XI, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 29.)
1. Plusieurs, quand ils voient des hommes agréables àDieu, tomber dans quelque affliction, comme la maladie, la pauvreté,ou quelque autre pareil accident, se troublent, ne sachant point que c'estlà l'état qui convient le plus aux amis du Seigneur. Lazareétait un des amis de Jésus-Christ, et il était malade.Ses soeurs envoyèrent à Jésus, et lui firent dire: " Celui que vous aimez est malade ".
Mais reprenons notre texte plus haut: " Il y avait ", dit l'évangéliste," un homme malade, nommé Lazare, qui était du bourg de Béthanie". Ce n'est pas sans sujet qu'il a marqué le lieu d'où étaitLazare ; c'est pour une raison qu'il nous découvrira dans la suite.[409] Mais en attendant, expliquons ce qui se présente ici. Il nousa utilement nommé ses sueurs: et de Marie, qui s'est rendue illustreet célèbre par une belle action, il a dit: " Cette Marieétait celle qui répandit sur le Seigneur " une huile de parfum".
Quelques-uns font ici une question : ils demandent pourquoi Jésus-Christpermit que cette femme répandît ce parfum. C'est pourquoiil faut d'abord vous avertir que celle-ci n'est point la femme de mauvaisevie dont parle saint Matthieu, ni celle dont parle saint tue, mais uneautre, et une femme vertueuse: celles-là étaient des pécheresses,mais celle-ci est une honnête femme, et une femme attentive et appliquéeà ses devoirs: Car elle eut grand soin de bien recevoir Jésus-Christ.L'évangéliste rapporte que ces deux sueurs aimaient aussiJésus-Christ : et cependant il laissa mourir Lazare. Pourquoi, commele centenier et l'officier, ne quittèrent-elles pas leur frèremalade, pour aller elles-mêmes chercher le Sauveur, au lieu de seborner à lui envoyer quelqu'un? C'est qu'elles avaient en lui unegrande confiance, et qu'elles étaient fort liées avec lui.De plus , c'étaient des femmes délicates, de peu de santé,et accablées de leur affliction. Elles firent voir dans la suiteque ce n'était point par mépris qu'elles en avaient uséde la sorte. Au reste, il est évident que Marie, soeur de Lazare,n'est point la femme de mauvaise vie dont ailleurs il est fait mention.
Mais, direz-vous, cette femme débauchée; pourquoi Jésus-Christla reçut-il? Pour la convertir, pour lui remettre ses péchés,pour montrer son humanité, pour vous apprendre qu'il n'est pointde maladie due sa bonté ne guérisse, point de péchéqui surpasse sa miséricorde. Ne vous arrêtez donc pas seulementà ce que Jésus l'a reçue, mais considérez ausside quelle manière il l'a convertie. Et pourquoi l'évangélisteraconte-t-il cette histoire, ou plutôt que veut-il nous apprendrepar ces paroles : "Or, Jésus aimait Marthe, et sa soeur, et Lazare(5) ? " Il veut que nous ne nous indignions pas , ou que nous ne nous chagrinionspas, lorsque nous voyons des gens de bien et les amis de Dieu tomber dansdes maladies. " Celui que vous aimez est malade (3) ". Ils voulaient toucherJésus-Christ de compassion, le regardant encore comme un homme,ce que la suite de leur discours fait bien voir : " Si vous eussiez étéici, il ne serait pas mort " ; et ils ne dirent pas : Lazare est malade,mais : " Celui que vous aimez est malade ". Que leur répondit doncJésus-Christ? " Cette maladie ne va point à la mort, maiselle n'est que pour la gloire de Dieu; et afin que le Fils de Dieu en soitglorifié (4) ". Remarquez que Jésus-Christ déclareencore que sa gloire est la même que celle du Père ; car ayantdit : " La gloire de Dieu ", il a ajouté : " Afin que le Fils deDieu en soit glorifié ".
" Cette maladie ne va point à la mort ". Comme il devait demeurerencore deux jours au lieu où il était, il renvoya ceux qu'onlui avait envoyés pour porter cette réponse aux deux sueurs.Sur quoi il y a lieu de s'étonner qu'elles ne se soient point offensées,ni scandalisées de voir mourir leur frère, après queJésus avait répondu que sa maladie n'allait point àla mort : de voir arriver le contraire de et qu'avait dit l'auteur de lavie. Mais, sans se troubler, elles allèrent au-devant de Jésus,et ne crurent pas qu'il leur eût fait dire une chose fausse. Au reste,cette particule : " Afin que ", ne marque point la cause de la maladie,mais l'effet qu'elle devait produire : elle avait une autre origine, maisJésus-Christ s'en servit pour la gloire de Dieu.
"Et ayant dit ces choses, il demeura encore deux jours au lieu oùil était (6) ". Pourquoi y demeura-t-il? Afin que Lazare mourûtet fût enseveli, et qu'on ne dît pas : Lazare n'étaitpoint encore mort, lorsque Jésus l'a ressuscité : il étaitseulement assoupi, ou il était tombé en défaillance: il n'était pas mort. Jésus demeura donc assez longtempspour que, le corps de Lazare s'étant corrompu, ils eussent lieude dire : " Il sent déjà mauvais (7) ". Et il dit ensuiteà ses disciples : " Allons en Judée (39) ". Pourquoi le Sauveur,qui n'avait jamais prévenu de ce qu'il allait faire, prévient-ilici ses disciples? C'est parce qu'il les voyait dans une grande consternation: il leur annonce ce qu'il va faire, dupeur que, dans la crainte oùils étaient, ils ne fussent tout troublés de ce départinattendu.
Mais que répondirent les disciples? " Il n'y a qu'un moment queles Juifs vous voulaient lapider, et vous retournez chez eux (8)?". Ilscraignaient effectivement pour leur Maître, mais beaucoup plus poureux-mêmes, étant encore bien imparfaits. C'est pourquoi, Thomastout tremblant de peur, dit : " Allons-y [410] aussi, nous, pour mouriravec lui (16) ", car il était plus faible et plus incréduleque les autres apôtres. Mais faites attention à la manièredont Jésus-Christ les fortifie par ces paroles : " N'y a-t-il pasdouze heures au jour (9) ? " Il fit cette réponse, ou pour montrerque celui qui ne se sent coupable d'aucun péché, ne doitrien craindre; mais que celui qui a fait le mal, sera puni (de sorte quenous n'avons rien à craindre, nous qui n'avons rien fait qui méritela mort); ou bien voici ce qu'a voulu dire Jésus-Christ : Celuiqui voit la lumière de ce monde est en sûreté: or,s'il est en sûreté, celui qui est avec moi, s'il ne me quitte,pas, l'est beaucoup plus. Il les rassura par ces paroles, et leur fit connaîtrela raison pour laquelle il fallait faire ce voyage. Et leur ayant ensuitedéclaré qu'ils n'iraient point à Jérusalem,Mais à Béthanie, il dit : " Notre ami Lazare dort, mais jem'en vais l'éveiller (11) " ; c'est-à-dire, je ne vais pointdisputer et combattre une seconde fois avec les Juifs, mais je vais éveillernotre ami. " Ses disciples lui répondirent: Seigneur, s'il dort,il sera guéri (12) ". Ils avaient leur intention en lui faisantcette réponse, c'était de le dissuader d'y aller. Vous dites,répondirent-ils, qu'il, dort? Rien ne vous oblige donc d'aller là.Toutefois Jésus-Christ n'avait dit : " Notre ami ", que pour fairevoir la nécessité de ce voyage.
2. Mais comme ils montraient peu de bonne volonté, il leur ditenfin: " Lazare est mort (4) ". Le Sauveur avait donc dit d'abord par modestie,et pour qu'il ne parût ni faste, ni ostentation dans ce qu'il allaitfaire : " Notre ami Lazare dort ", mais comme ils ne le comprenaient pas,il ajoute : " Lazare est mort, et je me réjouis à cause devous (15) ". Pourquoi à cause de vous? Parce qu'en étantéloigné, je vous l'ai prédit : ainsi, lorsque je leressusciterai, vous ne pourrez nullement douter de la véritédu miracle. Le remarquez-vous, mes frères, combien les disciplesétaient encore faibles et imparfaits, et comment ils n'avaient pasde la vertu et de la puissance de leur Maître cette juste opinionqu'ils en devaient avoir? Tel est l'effet que produisait en eux la craintequi avait troublé leur esprit. Jésus, après avoirdit : " Lazare dort ", avait ajouté : " Je m'en vais l'éveiller" ; mais lorsqu'il eut dit : " Lazare est mort ", il n'a point alors ajouté: Je m'en vais le ressusciter, parce qu'il ne voulait pas annoncer d'avancepar ses paroles ce qu'il allait opérer, et ce qu'il ne devait fairevoir que par l'action même : ainsi le Sauveur nous apprend continuellementqu'il faut fuir la vaine gloire, et ne rien promettre témérairement.Que s'il promit à la prière du centenier, car il dit : "J'irai, et je le guérirai " (Matth. VIII, 7) : il le fit pour montrerla foi de cet homme.
Mais si quelqu'un dit: Pourquoi les disciples pensaient-ils que c'étaitlà un sommeil, pourquoi ne connurent-ils pas que Lazare étaitmort, lorsque Jésus disait : J'irai, et je le guérirai; eneffet, il y avait de la folie de croire que leur Maître ferait quinzestades pour aller éveiller Lazare? je répondrai qu'ils crurentque c'était là une énigme, une parabole, comme biend'autres choses qu'il disait. Les disciples craignaient donc la violencedes Juifs, et Thomas la craignait plus que tous les autres, c'est pourquoiil dit : " Allons aussi mourir avec lui (16) ". Quelques-uns ont dit qu'ilavait véritablement souhaité de mourir, mais ils se sonttrompés : c'est sûrement la crainte qui faisait parler Thomasde la sorte. Jésus néanmoins ne le reprit pas, car il toléraitencore sa faiblesse. D'ailleurs, Thomas devint dans la suite invincibleet le plus fort des apôtres. Et, ce qui est digne d'admiration, cethomme, que nous avons vu si faible avant la croix, avant la mort et larésurrection de son Maître, nous le voyons, après,le plus ardent de tous : tant est grande la vertu de Jésus-Christ! Car celui-là même qui n'osait pas aller à Béthanieavec son Maître, a parcouru dans la suite presque tout le monde,quoique Jésus-Christ ne fût point présent, et a demeuréparmi des peuples barbares et sanguinaires, qui n'en voulaient qu'àsa vie.
Mais si Béthanie n'était éloignée que dequinze stades, qui font deux milles , comment, lorsque Jésus y arriva,y avait-il déjà quatre jours que Lazare était mort?L'envoyé l'était venu avertir la veille du jour mêmeque Lazare mourut; mais le Sauveur demeura deux jours où il était: ainsi il n'arriva à Béthanie que le quatrième jour.S'il attendit qu'on vînt l'appeler, et ne partit point qu'on ne lefût venu chercher, ce fut de peur qu'il ne s'élevâtquelque soupçon sur le miracle. Et celles qui étaient aiméesne vinrent point elles-mêmes, mais se contentèrent d'envoyer.
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" Et comme Béthanie n'était éloignée deJérusalem que d'environ quinze stades (18) ", cela marque que plusieurspersonnes de Jérusalem devaient être venues à Béthanie; et, en effet, l'évangéliste ajoute incontinent que quantitéde Juifs étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler (19).Comment les Juifs allèrent-ils consoler celles que Jésus-Christaimait, ayant résolu ensemble que quiconque reconnaîtraitJésus pour être le Christ , serait chassé de la synagogue?Ils furent visiter Marthe et Marie, ou à cause de leur grande affliction, ou parce qu'ils les honoraient comme des personnes respectables pourleur qualité, ou peut-être ce sont ici ces Juifs qui n'étaientpas méchants ; car plusieurs d'entre eux crurent en Jésus-Christ.Au reste, l'évangéliste rapporte ces choses pour confirmerla mort de Lazare. Pourquoi enfin Marthe fut-elle seule au-devant de Jésus-Christ,sans se faire accompagner de sa soeur? Elle voulut voir Jésus enparticulier et apprendre ensuite à sa soeur ce qu'il aurait dit.Mais aussitôt que le Sauveur lui eût donné une bonneespérance, elle fut prendre Marie, qui accourut promptement, malgrél'affliction où elle était.
Remarquez-vous la grandeur de son amour? C'est d'elle que Jésusa dit : " Marie a choisi " la meilleure part qui ne lui sera point ôtée". (Luc, X, 42.) Comment donc, direz-vous, Marthe paraît-elle maintenantavoir plus d'empressement et d'ardeur? Ce n'est pas pour cela que Martheeut plus d'ardeur, mais c'est que marie n'avait point appris l'arrivéede Jésus. Marthe était ta plus faible, puisqu'ayant ouïtout ce que le Sauveur lui avait dit de consolant sur la mort de son frère,elle répond pourtant encore : " Il sent déjà mauvais,car il y a quatre jours qu'il est là ". Mais Marie, quoiqu'ellen'eût point encore appris ce que Jésus avait réponduà sa soeur, ne dit rien de semblable, mais elle crut aussitôt,et dit : " Seigneur, si vous eussiez été ici , mon frèree ne serait pas mort ".
3. Considérez quelle sagesse font paraître ces femmes,malgré la,faiblesse d'esprit naturelle à leur sexe. A lavue de Jésus-Christ, elles ne se répandent pas aussitôten pleurs, en cris, en gémissements, comme nous avons coutume defaire, lorsqu'étant dans le deuil et dans l'affliction , nous voyonsarriver quelqu'un de notre connaissance : celles-ci, au contraire, aussitôtqu'elles voient leur Maître, elles lui rendent hommage. Véritablement,elles croyaient toutes les deux en Jésus-Christ, mais non commeil fallait y croire. Car elles ne le connaissaient pas encore parfaitement; elles ne le connaissaient pas comme Dieu; elles ne savaient pas qu'ilagissait par sa propre puissance et par son autorité : le Sauveurleur apprit l'une et l'autre chose. Qu'elles ignoraient que Jésusétait Dieu, et qu'il agissait par son autorité et sa proprepuissance; ces paroles : " Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez(22) " , qu'elles ajoutent à celles-ci : " Si vous eussiez étéici, notre frère ne serait pas mort ", le font manifestement voir.Elles lui parlent comme d'un homme d'une grande vertu, comme d'un hommeillustre et célèbre.
Mais voyez ce que leur répond Jésus-Christ " Votre frèreressuscitera (23) "; par là il réfute, il rejette ces paroles:" Tout ce que vous demanderez ". Il n'a point dit : Je demanderai, maisquoi? " Votre frère ressuscitera ". S'il eût dit : O femme! regardez-vous encore la terre? Je n'ai nullement besoin d'un secoursétranger, je fais tout par moi-même, ces paroles auraientfait de la peine à cette femme , elles l'auraient offensée.Mais en disant: " Votre frère ressuscitera", le Sauveur tient unmilieu , et par les paroles qui suivent il a insinué ce que je viensde dire. Marthe ayant dit : " Je sais qu'il ressuscitera en la résurrection" qui se fera " au dernier jour (24) ", Jésus-Christ lui découvreplus clairement son pouvoir par sa réponse : " Je " suis la résurrectionet la vie (25) " ; lui montrant qu'il n'a nullement besoin du secours d'autrui,puisqu'il est lui-même la vie. S'il avait besoin de l'assistanced'un autre, comment serait-il lui-même la résurrection etla vie? A la vérité, il ne l'a pas si clairement expliqué,mais néanmoins il en a assez dit pour le faire entendre. Et encore,Marthe avant répondu : " Tout ce que vous demanderez ", etc. Jésuslui explique : " Celui qui croit en moi, quand il serait mort, vivra "faisant connaître que c'est lui qui distribue tous les biens, etque c'est à lui qu'il faut s'adresser pour les obtenir.
" Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point à jamais(26) ". Considérez de quelle manière le Sauveur élèvel'esprit de Marthe; car son oeuvre n'était pas limitée àla seule résurrection de Lazare. Il fallait aussi
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que cette femme et ceux qui se trouvaient là présentsavec elle connussent ce mystère c'est pour cela qu'avant de ressusciterLazare il fait un discours. Que si Jésus-Christ est la résurrectionet la vie, sa puissance n'est point circonscrite dans un lieu : partoutet en quelque endroit qu'il soit, il peut ressusciter, il peut donner lavie. Encore, si ces femmes avaient dit, comme le centenier : "Dites uneparole, et mon serviteur sera guéri " (Matth. VIII, 8); sans doutele Sauveur aurait aussitôt ressuscité leur frère. Maiscomme elles l'avaient envoyé chercher et prié de venir, ilvint en effet, mais pour les tirer de la basse opinion qu'elles avaientde lui : et il se rendit au lieu où on avait mis Lazare ; mais enmême temps qu'il condescend à leur faiblesse, il fait voirqu'il peut guérir et ressusciter, quoique absent et très-éloigné;voilà pourquoi il diffère, il retarde l'exécutiondu miracle. Une grâce obtenue sur-le-champ fût demeuréeensevelie dans le silence : il fallait que la corruption du cadavre fîtdes progrès.
Mais cette femme, d'où pouvait-elle savoir que Jésus ressusciteraitson frère? Elle lui avait ouï dire bien des choses sur la résurrection; mais c'est depuis peu qu'elle désirait en voir l'effet. Remarquez-le,elle a encore des sentiments bien bas et bien terrestres. Jésuslui ayant dit : " Je suis la résurrection et la vie ", elle ne réponditpas : Ressuscitez mon frère; mais que répond-elle? " Je croisque vous êtes le Christ, le Fils de Dieu ". Que lui répliquedonc Jésus-Christ? " Quiconque croit en moi, quand il serait mort,vivra" c'est-à-dire, s'il est mort de la mort du corps. " Et quiconquevit et croit en moi, ne mourra point (26) " ; savoir, de la mort de l'âme.Puis donc que je suis la résurrection, si votre frère estmaintenant mort, n'en soyez point inquiète, ne vous troublez point,mais croyez " en moi ". Car la mort du corps n'est point une mort. Parces discours le Sauveur console Marthe de la mort de son frère :il lui donne aussi une bonne espérance, et en lui promettant queson frère ressuscitera, et en disant hautement : " Je suis la résurrection", et encore, en assurant que si, après être ressuscité,il meurt une seconde fois, il n'en souffrira aucun dommage. C'est pourquoila mort d'ici-bas n'est point à craindre; en d'autres termes, votrefrère n'est point mort, et vous aussi vous ne mourrez point : "Croyez-vous cela? Elle répondit : je crois que vous êtes leChrist, " le Fils de Dieu, qui êtes venu en ce monde ". Il paraîtbien que cette femme n'a pas compris ce que lui disait Jésus-Christ.A la vérité, elle sentit que c'était quelque chosede grand, mais elle ne comprit pas tout : c'est pour cela qu'interrogéesur une chose, elle répond sur une autre : mais cependant elle eutcet avantage, que son affliction se dissipa entièrement. Telle esten effet la vertu de la parole de Jésus-Christ. Ainsi l'une déssueurs avait pris les devants, l'autre la suivit. L'amour dont elles étaientanimées pour leur Maître ne leur permettait pas de ressentirvivement leur infortune : l'influence de la grâce communiquait lasagesse au coeur même de ces femmes.
4. Mais aujourd'hui, entre autres défauts, les femmes sont possédéesd'étranges maladies dans le deuil et dans les calamités ellesfont une vaine montre de leur affliction, elles découvrent leursbras, elles s'arrachent les cheveux, elles se déchirent les joues;les unes par douleur, les autres par ostentation : d'autres découvrentleurs bras par impudicité en présence des hommes. O femme,que faites-vous? Vous vous dépouillez honteusement au milieu dela place publique, vous qui êtes un membre de Jésus-Christ;sur la place publique, dis-je, et devant des hommes? Vous arrachez voscheveux, vous déchirez vos vêtements, vous jetez de grandscris, vous imitez les danses des Ménades (1), et vous ne croyezpas offenser Dieu? Quelle extravagance et quelle folie ! Les païensn'en riront-ils pas? Ne diront-ils pas que notre religion, que notre doctrinen'est qu'un conte et qu'une fable? Oui, sans doute; ils diront : il n'ya point de résurrection; mais les dogmes chrétiens sont ridicules,ils ne sont que mensonges et qu'illusions. Car parmi eux les femmes, commes'il ne restait plus rien après cette vie, ne font nulle attentionà leurs Ecritures : leurs Ecritures et tout ce qu'ils enseignentne sont que de pures fictions, comme le prouve la conduite de ces femmes.En effet, si elles croyaient que celui qui est mort, n'est point véritablementmort, mais qu'il est passé à une meilleure vie, elles nepleureraient pas comme s'il n'était plus; elles ne s'affligeraientpoint tant, elles ne prononceraient pas de ces sortes de paroles, qui
1. Ménade, bacchante, femme en fureur qui, chez les païens,célébrait les fêtes de Bacchus. On appelle aussi Ménade,une femme emportée et furieuse, qui ne garde aucune mesure, etc.
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sont une visible démonstration de leur incrédulité: je ne te verrai plus, je ne te retrouverai plus. Tout n'est que fableset illusions parmi les chrétiens. Que si la résurrection,qui est le fondement et le gage de tous les biens qu'ils espèrent,n'obtient nulle créance parmi eux, à bien plus forte raisonne croiront-ils point à leurs autres dogmes?
Non, les gentils ne sont pas si faibles, ni si lâches : plusieursd'entre eux ont donné des preuves de sagesse. Une femme païenne,apprenant que son fils était mort au combat, fit aussitôtcette demande : En quel état est notre patrie, où en sontnos affaires? Un de leurs philosophes, qui avait sur la tête unecouronne de fleurs, reçoit la nouvelle qu'un de ses fils étaitmort pour la patrie; alors il ôte sa couronne, il demande lequel(car il en avait deux); l'ayant appris, il la remet sur-le-champ. Beaucoupde païens ont donné leurs fils et leurs filles pour êtreofferts en sacrifices à leurs dieux. Les femmes de Sparte exhortaientainsi leurs enfants : Ou rapportez vos boucliers du combat, ou qu'on vousrapporte morts sur vos boucliers. Certes, j'ai honte de voir les gentilsphilosopher si bien et montrer tant de sagesse, tandis que nous nous conduisonssi honteusement. Ceux qui n'ont aucune idée de la résurrection,se conduisent comme s'ils en avaient une vraie connaissance ; et nous quien sommes parfaitement instruits, nous vivons comme si nous n'en avionspoint entendu parler. Plusieurs font, par respect humain, ce qu'ils neferaient pas pour Dieu même. Car les femmes qui sont au-dessus desautres par leurs richesses, n'arrachent point leurs cheveux, elles ne découvrentpas leurs bras, et en cela même elles sont très-blâmables,non de ne pas découvrir leurs bras, mais de ne le faire que parcrainte de se déshonorer et non par esprit de piété.Le respect humain les retient, les empêche de se livrer àleur affliction, et la crainte de Dieu n'est point capable d'arrêterleurs larmes et de réprimer leurs douleurs? Une pareille conduiten'est-elle pas des plus condamnables?
Il faudrait donc que ce que font les femmes riches, parce qu'elles sontriches, les femmes pauvres le fissent de même par la crainte de Dieu.Aujourd'hui tout est renversé, on fait tout le contraire de ce qu'ondevrait : celles-là sont retenues par vaine gloire; celles-ci parfaiblesse manquent à la pudeur. Fatale absurdité ! Nous faisonstout pour les hommes, tout pour la terre, mais ce n'est rien encore : ontient des discours ridicules, insensés. A la vérité,le Seigneur dit : " Bienheureux ceux qui pleurent " (Matth. V, 5), maisil parle de ceux qui pleurent leurs péchés, et la douleurdu péché ne fait pleurer personne; nul ne se met en peinede la perte de son âme. Il ne nous est pas commandé de pleurerceux qui sont morts, et nous les pleurons.
Quoi donc ! direz-vous, il ne sera pas permis de pleurer la mort d'unhomme? Ce n'est point là ce que je défends: je blâmeces coups, ces meurtrissures, ces pleurs excessifs et immodérés.Je ne suis ni dur ni inhumain; je sais la faiblesse de la nature, et lesregrets que laisse après elle une longue intimité. Nous nesaurions nous empêcher de pleurer; Jésus-Christ lui-mêmel'a fait voir, il a pleuré Lazare. Faites de même; pleurez,mais doucement, mais modestement, mais avec la crainte de Dieu. Si vouspleurez de cette sorte, vous ne pleurez pas comme ne croyant point àla résurrection, mais comme ne pouvant supporter la séparation.
5. En effet, ceux qui vont faire un long voyage, nous les accompagnonsde nos larmes, mais nous ne pleurons pas comme si nous désespérionsde les revoir. Vous de même répandez des larmes sur ce mort,comme si vous l'envoyiez faire un voyage devant vous (1). Ce n'est pointun commandement que je vous fais, je ne parle ainsi que pour m'accommoderà votre faiblesse. Si celui qui est mort était un pécheur,s'il a souvent offensé Dieu, sûrement il faut le pleurer,ou plutôt nous ne devons pas seulement pleurer sur lui, ce qui nelui sert de rien, mais nous devons faire ce qui lui peut être utileet le secourir: par exemple, des aumônes, des oblations, et encorese féliciter de ce qu'il n'aura plus l'occasion de pécher; mais si c'était un juste, il faut s'en réjouir, parce qu'ilest arrivé au port; qu'il n'a plus rien à craindre, ni nulrisque à courir. S'il est jeune, il faut encore se réjouirde le voir si promptement délivré des maux et des calamitésde cette vie; s'il est vieux, c'est pour nous un sujet de joie et de consolation,qu'il ait si longtemps joui de ce qu'on regarde comme un bien très-désirable(2). Mais pour
1. Ceux qui meurent, dit Grégoire de Nazianze, ne font que prendreles devants. (Orat. XIX.)
2 C.-à-d. de cette vie présente.
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vous, vous passez sur toutes ces considérations; vous appelezvos servantes, vous les excitez à pleurer, comme pour honorer davantagele mort, et c'est là une honte et une extrême infamie. L'honneurque vous lui devez rendre ne consiste pas à verser des larmes, àpousser des gémissements et des cris, mais à chanter deshymnes et des }psaumes; mais à mener vous-mêmes une vie très-pureet très-sainte. Le juste qui est sorti de ce monde, encore que personnen'assiste à ses funérailles, demeurera avec les anges; maisle pécheur qui est mort dans son péché, eût-iltoute la ville à son convoi , n'en tirera aucun profit.
Voulez-vous honorer les morts? faites tout autrement que vous n'avezaccoutumé de faire; répandez des aumônes, faites debonnes oeuvres, des oblations, offrez le saint sacrifice de nos autels(1). A quoi bon tant de pleurs? J'ai appris encore une chose bien triste: c'est que par ces torrents de larmes beaucoup de femmes cherchent às'attirer des amants, comptant sur ce grand deuil et la violente douleurqu'elles font éclater pour se procurer la réputation d'aimerpassionnément leurs maris. O invention diabolique ! O artifice deSatan ! Jusques à quand serons-nous terre et cendre, et jusquesà quand serons-nous chair et sang? Levons les yeux au ciel, ayonsdes sentiments spirituels. Quels reproches, quelles remontrances ferons-nousencore aux gentils ? Comment oserons-nous leur enseigner la résurrection,leur parler des vertus chrétiennes? Y a-t-il de la sûretédans une vie si dérangée Ignorez-vous que la tristesse causela mort? La douleur aveuglant l'esprit, non-seulement ne permet pas devoir les choses comme il faut, mais elle produit de grands maux. Par
1. C.-à-d. par les mains des ministres de l'Eglise.
ces excès, nous offensons Dieu et nous ne faisons aucun bienni aux morts ni à nous-mêmes; mais, par la modération,nous nous rendons agréables à Dieu, et les hommes nous comblentde louanges. bi nous ne nous laissons point abattre par la douleur, noussommes promptement délivrés de-ce qui nous en reste par leSeigneur. Mais si nous nous y abandonnons, il nous laisse en quelque sorteen son pouvoir. Si nous rendons grâces au Seigneur, nous ne perdronspoint courage.
Et comment, direz-vous, celui qui a perdu son fils, ou sa fille, ousa femme, peut-il s'empêcher de pleurer? Je ne dis point qu'il nefaut pas pleurer, mais je dis qu'il ne faut pas pleurer avec excès.En effet , si nous pensons que c'est Dieu qui a pris celui que nous avonsperdu, et que notre mari, notre fils, était né mortel, nousnous consolerons bientôt. Que ceux-là donc s'affligent, quidésirent une chose qui est au-dessus de la nature. L'homme est népour mourir, pourquoi vous affliger de ce qui arrive par l'ordre de lanature ? Vous plaignez-vous de manger pour vous conserver !a vie? Voulez-vousvivre sans manger? Faites de même à l'égard de la mort: vous êtes né mortel (Héb. IX, 27), ne demandez pointà être immortel ici-bas. Il est arrêté que leshommes meurent une fois. Ainsi donc ne vous attristez point, ne vous tourmentezpoint, mais souffrez une loi qui est fixe et invariable pour tous les hommes.Pleurons nos péchés, voilà un deuil salutaire, voilàun acte de vraie philosophie. Ne cessons donc jamais de les pleurera afinqu'en l'autre vie nous puissions jouir de la joie et du repos éternels,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.
HOMÉLIE LXIII
CAR JÉSUS N'ÉTAIT PAS ENCORE ENTRÉ DANS LE BOURG: MAIS IL ÉTAIT AU MÊME LIEU OU MARTHE L'AVAIT RENCONTRÉ. CEPENDANT LES JUIFS QUI ÉTAIENT AVEC MARIE, ET LE RESTE. VERS.30, 31, JUSQU'AU VERS. 40.)
1. La philosophie est un grand bien. Je parle de la nôtre, car,pour les doctrines des gentils, ce ne sont que des paroles et des fables,et encore des fables qui n'ont rien de philosophique. En effet, parmi euxtout se fait par gloire et par vanité. La philosophie est donc ungrand bien, puisque dans cette vie même elle nous récompense.Par exemple, celui qui méprise les richesses, sent déjà,dès à présent, toute l'utilité de ce mépris,il est exempt de tous soins superflus et inutiles. Celui qui foule auxpieds la gloire, reçoit dès ici-bas sa récompense,puisqu'il n'est esclave de personne; puisqu'il jouit de la véritableliberté. Celui qui désire les biens du ciel, reçoiten ce monde sa récompense, puisqu'il ne fait aucun cas des chosesprésentes, et que facilement il surmonte toutes les peines et lesafflictions de cette vie.
Voici donc une femme philosophe qui a reçu ici la récompensede sa philosophie. Elle est plongée dans sa douleur, elle est trempéede ses larmes et environnée d'un grand monde qui était venula consoler, et elle n'attend pas que le Maître arrive chez elle,elle n'a point d'égard à sa dignité; le deuil, uneviolente affliction ne sont point capables de la retenir. Et toutefoisc'est une des faiblesses des femmes qui pleurent de se faire un point d'honneurde leur deuil devant ceux qui les voient pleurer. Il en est tout autrementde Marie; elle n'a pas plus tôt appris l'arrivée du Maître,qu'elle court au-devant de lui. Or Jésus n'était pas encoreentré dans le bourg, car il marchait lentement, afin qu'on ne crûtpas qu'il s'empressait d'aller faire le miracle, et qu'on sût qu'iln'était venu que parce qu'on l'en avait prié. Et c'est làce que veut insinuer l'évangéliste, quand il dit que Mariese leva aussitôt, ou bien il veut nous apprendre qu'elle accourutainsi pour prévenir l'arrivée du Maître et ne lui pasdonner la peine de venir chez elle. Au reste, elle ne vint pas seule, maisaccompagnée des Juifs qui étaient dans sa maison. Marthefit donc preuve d'une grande prudence en appelant tout bas sa sueur, pourne pas troubler la compagnie, et en s'abstenant de dire pourquoi elle l'appelait,car si les Juifs l'avaient su, plusieurs d'entre eux se seraient retirés.Mais, croyant qu'elle allait au sépulcre [416] pour pleurer, ilsla suivirent tous, et peut-être même cela servit à confirmerla mort de Lazare.
" Et elle se jeta à ses pieds (32) ". Marie était plusfervente que sa sueur; elle ne craignit pas cette foule de peuple qui l'accompagnait,ni le soupçon qu'avaient formé les Juifs sur le pouvoir deJésus, car plusieurs de ses ennemis disaient : " Ne pouvait-il pasempêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux àun aveugle-né ? " Mais le Maître est présent, c'enest assez pour chasser tous les raisonnements humains : elle n'est attentivequ'à l'honorer et à lui donner publiquement des marques deson amour. Et que dit-elle ? " Seigneur, si vous eussiez étéici, mon frère ne serait pas mort ". Que répond Jésus-Christ?Il ne lui parle point encore, il ne lui dit même pas ce qu'il avaitdit à sa sueur, car il y avait là un grand peuple, et cen'était point le temps de parler de ces choses. Mais il s'accommodeau temps et aux personnes, il s'abaisse, et faisant connaître qu'ila une nature humaine , il pleure un peu, et cependant il diffèred'opérer le miracle. Comme le miracle qu'il fallait faire étaitgrand, et tel que rarement il en avait fait de semblables; comme aussien le voyant plusieurs allaient croire en lui, de peur que s'il l'eûtfait en l'absence du peuple, on n'y crût point, et qu'on n'en retirâtaucun profit, le divin Sauveur attire beaucoup de témoins, se proportionnanten cela à la faiblesse de notre nature, pour ne pas perdre cetteproie. Et il montre ce qu'il a d'humain, il pleure, il se trouble; en effet,l'affection humaine a coutume d'exciter des larmes. Ensuite, Jésussentant son âme s'attendrir et les larmes lui venir aux yeux, carces mots : " Il frémit en son esprit ", marquent ces mouvementsintérieurs, il les retint et calma le trouble qui paraissait audehors, et alors il dit : " Où l'avez-vous mis (34) ? " pour nepas faire cette demande en pleurant. Mais pourquoi demande-t-il? Parcequ'il ne voulait pas aller au devant de leurs sollicitations, mais au contraireles attendre et les écouter, afin qu'ensuite le miracle fûtexempt de tout soupçon. " Ils lui répondirent: Seigneur,venez et voyez. Alors Jésus pleura (35) ".
Remarquez-vous, mes frères, que Jésus n'a encore donnéaucun signe de la résurrection qu'il voulait faire, et qu'il semblealler au tombeau, non pour, ressusciter Lazare, mais pour le pleurer? LesJuifs nous le font eux-mêmes connaître par ce qu'ils disent: " Voyez comme il l'aimait (36) ; mais il y en eut " aussi " quelques-unsqui dirent : Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, luiqui a ouvert les yeux à un aveugle-né (37)?" Ces Juifs étaientdans le deuil et dans l'affliction, et ils n'avaient point encore répriméla malice de leur coeur ! Mais, ô Juifs, Jésus-Christ va faireune oeuvre beaucoup plus merveilleuse, car il est bien plus grand et plusadmirable de rappeler un mort a la vie, que d'empêcher un homme vivantde mourir et de chasser la mort qui le presse. Ce qui devait donc leurfaire admirer sa vertu et sa puissance, est cause qu'ils le calomnient.Mais néanmoins ils. confessent que Jésus-Christ a ouvertles yeux à un aveugle : et au lieu de l'admirer pour ce prodige,ils s'en servent, au contraire, pour lui reprocher de n'avoir pas faitencore cet autre miracle. Ce n'est point seulement en cela que se manifesteleur perversité et la corruption de leur coeur ; c'est encore enceci qu'avant même que Jésus fût arrivé, et avantqu'il eût rien fait, sans attendre l'événement, sanssavoir ce qu'il fera, ils lui adressent des reproches. Ne voyez-vous pasquelle était leur prévention?
2. Jésus vint donc au sépulcre, et de nouveau il réprimeson attendrissement. Pourquoi et dans quel dessein l'évangélisterépète-t-il expressément plusieurs fois que Jésusavait pleuré, et qu'il avait frémi? C'est pour nous apprendrequ'il s'était véritablement revêtu de notre nature.Comme saint Jean avait beaucoup plus parlé de Jésus-Christ,et en avait dit de plus grandes choses que tous les autres évangélistes,il a fait plusieurs fois remarquer en lui les faiblesses humaines, lesinfirmités de la nature corporelle. Saint Jean, dans l'histoirede la passion, n'entre pas dans les mêmes détails que lesautres évangélistes : il ne dit pas que Jésus futtriste, qu'il tomba en agonie, mais il rapporte, au contraire, qu'il renversapar terre ceux qui étaient venus pour le prendre : ce qu'il a doncomis en cet endroit, il le supplée ici, en racontant qu'il pleura,qu'il se troubla, qu'il frémit. En effet, lorsque saint Jean parlede la mort de Jésus-Christ, il se sert de, ces termes : " J'ai lepouvoir de quitter la vie " (Jean, X, 13); rien ici qui se ressente dela faiblesse de notre nature. Mais les autres évangélistes,voulant prouver et faire connaître la vérité de l'incarnation,se sont particulièrement attachés à rapporter toutce qu'il y a eu d'humain dans la passion du Sauveur : saint Matthieu prouveson incarnation, son humanité par l'agonie, par le trouble, parla sueur : et ici saint Jean, par la tristesse, par les larmes. Si Jésus-Christn'eût pas été de notre nature, il ne se serait passenti plusieurs fois ému, troublé, dans la tristesse, dansla douleur.
Mais que répond Jésus aux reproches que lui font les Juifs?Il ne se justifie point sur leur accusation - et qu'était-il besoinde réfuter par des paroles ceux que dans un moment il allait plussûrement, et avec moins de peine, convaincre de calomnie par sesuvres ? " Mais il leur dit : Otez la pierre (39) ". Pourquoi, avant d'arriverau tombeau, Jésus n'appela-t-il pas Lazare, et ne lui commanda-t-ilpas de se lever et d'en sortir? Ou même, pourquoi ne le ressuscita-t-ilpas, lorsque la pierre était encore sur le tombeau? Celui qui, parsa veule parole, pouvait donner à un mort la vie et le mouvement,pouvait bien aussi, à plus forte raison, par cette même parole,ôter la pierre de son tombeau ; celui qui, par sa parole, fit marcher,un homme qui avait les pieds et les mains liés de bandes , pouvaitaussi beaucoup plus facilement, par la même vertu, remuer une pierre?Même absent et éloigné il pouvait faire toutes ceschoses , pourquoi donc ne les a-t-il lias faites? Il ne les a pas faites,afin de rendre les Juifs témoins du miracle : il ne les a pas faites,de peur qu'ils ne dissent ce qu'ils avaient dit de l'aveugle : " C'estlui, ce n'est pas lui ". Car ces mains liées et leur propre présenceauprès du sépulcre, suffisaient pour établir que celuiqui ressuscitait était Lazare lui-même.
C'est pourquoi, si les Juifs n'étaient pas venus au sépulcre,ils auraient cru voir ou un fantôme, ou un autre homme, et non Lazarelui-même. Mais maintenant qu'ils sont venus, qu'ils ont eux-mêmesôté la pierre, que par l'ordre de Jésus ils ont déliéles bandes dont Lazare était lié, que ces amis qui l'onttiré du tombeau, l'ont reconnu à ces bandes, que ses sueursont été présentes, qu'une d'elles a dit : " Il sentdéjà mauvais, car il y a déjà quatre joursqu'il est là (39) " ; maintenant, dis-je, toutes ces choses sontplus que suffisantes pour les forcer, malgré eux, à rendretémoignage du miracle. Voilà pourquoi Jésus leur commanded'ôter la pierre, par où il leur fait voir qu'il va ressusciterLazare : voilà aussi pourquoi il demande: " Où l'avez-vousmis? " Il le demande, afin que ceux qui avaient dit : " Venez et voyez" ; et qui avaient conduit Jésus au sépulcre, ne puissentpas dire que c'est un autre qui a été ressuscité :il le demande, afin que la voix et les mains rendent témoignage;la voix, en disant : " Venez et " voyez "; les mains, en ôtant lapierre et en déliant les bandes. Il le demande, afin que la vueet l'ouïe portent aussi leur témoignage celle-ci pour avoirentendu la voix, l'autre pour avoir vu Lazare sortir du tombeau; et encore: l'odorat est un témoin, il a senti la mauvaise odeur : " Il sentdéjà mauvais ", a-t-on dit, " car il y a quatre jours qu'ilest là ".
J'ai donc eu raison de dire que Marthe n'avait pas compris cette parolede Jésus-Christ " Quand il serait mort, il vivra ". Faites attentionà ce qu'elle répond maintenant : elle parle comme s'il étaitimpossible de faire cette résurrection, parce qu'il y a longtempsque le corps, est dans le tombeau. C'était en effet une chose biensurprenante que de ressusciter un cadavre enterré depuis quatrejours et corrompu. Mais observons ici que Jésus, quand il a parléà ses disciples, a dit : " Afin que le Fils de Dieu soit glorifié", parlant de lui-même, mais qu'à la femme il dit : " Vousverrez la gloire de Dieu ", parlant du Père. Remarquez-vous, mesfrères, que la différence des auditeurs est la cause de cettedifférence que vous voyez dans le langage? Jésus, adressantla parole à Marthe, liai rappelle ce qu'il lui a dit; comme s'illa reprenait de l'avoir oublié; ou bien, ne voulant pas jeter dansle trouble et dans la frayeur ceux qui étaient présents,il lui dit doucement : " Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyez, vousverrez la gloire de Dieu (40) ? "
3. La foi est donc un grand bien : oui, certes, la foi est un grandbien et la source de beaucoup de biens : c'est par elle que les hommespeuvent faire les uvres de Dieu en son nom. " Si vous avez la foi ", ditJésus-Christ, " vous direz à cette montagne : Transporte-toid'ici, et elle se transportera " (Marc, XVII, 19); et encore : " Celuiqui croit en moi, fera lui-même les oeuvres que je fais, et en feraencore de plus grandes ". (Jean XIV, 12.) Quelles sont ces plus grandesuvres ? Celles [418] que les disciples ont faites dans la suite. L'ombrede Pierre a rendu la vie à un mort. Et c'est par là que lapuissance de Jésus-Christ éclatait davantage. Car i1 n'étaitni si admirable, ni sil étonnant, qu'étant en vie, il fîtdes miracles, que de voir ses disciples, après sa mort, en faitede plus grands en son nom; c'était là en effet une preuveincontestable de sa résurrection. Si Jésus ressuscités'était fait voir à vous; on n'aurait pas si bien cru àsa résurrection, on aurait pu dire : c'est un fantôme. Maiscelui qui, après sa mort, voyait son nom seul opérer de beaucoupplus grands miracles que lorsqu'il vivait et demeurait parmi l'es hommes,ne pouvait refuser de croire, s'il n'était complètement fou.La foi est donc un grand bien; mais c'est la foi qui part d'un coeur fervent,plein, d'amour et d'ardeur. La foi nous fait philosophes et montre quenous le sommes ; elle nous découvre la bassesse de la nature humaine,et, rejetant tous les vains raisonnements, elle s'élève auxchoses du ciel et les, contemple, ou plutôt; ce que la sagesse humainene peut comprendre, elle le comprend aisément et le met en pratique.Attachons-nous y donc, à cette foi, et ne confions point notre salutà des raisonnements: Dites-moi, je vous, prie, pourquoi les gentilsn'ont rien, pu comprendre? N'étaient-ils pas remplis de toutes lesconnaissances de la sagesse humaine? Pourquoi n'ont-ils pas pu surpasserdes pêcheurs, des faiseurs de tentes, des hommes sans intelligence?N'est-ce pas parce qu'ils s'appuyaient uniquement sur leurs propres lumières,parce qu'ils voulaient tout tirer de leur, faible raison; et, qu'au contraireceux-ci laissaient tout à là foi, et ne voulaient être,éclairés que de sa lumière? Voilà pourquoi-les. apôtres ont de beaucoup surpassé les Platon, les Pythagore,et tant d'autres rêveurs voilà pourquoi ils ont surpasséles astrologues, les mathématiciens, les géomètres,les arithméticiens et tous les autres savants, de quelque sciencequ'ils fussent ornés, de toute la distance, qui existe entre desphilosophes dignes de ce nom et des hommes privés du sens commun:Remarquez, en effet, que les apôtres ont enseigné que l'âmeest immortelle, et que non-seulement ils en ont fait connaître l'immortalité,mais encore qu'ils l'ont persuadée. Mais
1. Que nous sommes philosophes, c'est-à-dire, que nous sommesvéritablement chrétiens : Que nous suivons les, principeset les lumières de l'Evangile, de la sagesse, de la droite raison,etc.
les philosophes n'ont pas connu d'abord ce que c'est que l'âme,et après qu'ils en eurent découvert l'existence et l'eurentdistinguée, du corps, ils se sont divisés entre eux; lesuns disant qu'elle est incorporelle, les autres qu'elle est corporelle,et qu'elle se dissout et périt avec le corps : les philosophes ontdit encore que le ciel est animé, et qu'il est un Dieu ; -mais lespêcheurs ont enseigné que Dieu a créé le ciel,et l'ont persuadé aux hommes.
Au reste, que les gentils donnent, tout su raisonnement, il n'est rienen cela qui nous doive surprendre; maïs que ceux qui paraissent faireprofession de la foi, ne soient au fond que des hommes animaux, c'est cequi est .véritablement digne de nos larmes. Voilà pourquoiils sont également tombés dans l'erreur; les uns soutiennent,qu'ils connaissent Dieu aussi bien qu'il se connaît lui-même;ce que les païens mêmes n'ont jamais osé dire les autres,que Dieu ne peut engendrer ni produire sans passion; n'attribuant àDieu rien de plus qu'aux hommes : d'autres enseignent que les bonnes moeurs,qu'une conduite irréprochable, ne servent à rien; mais letemps ne me permet pas de réfuter ces extravagances.
4. Jésus-Christ et saint Paul déclarent, et ont très-grandsoin de faire entendre que la foi, quelque sainte et orthodoxe qu'ellesoit, n'est d'aucune utilité, si la vie est impure. Jésus-Christle déclare, par ces paroles : " Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur,n'entreront pas tous dans le royaume des cieux ". (Matth. 21.) Et encore: "Plusieurs me diront en ce jour-la : Seigneur, Seigneur, n'avons nouspas prophétisé en votre nom ? Et alors je leur dirai hautement: Je ne vous ai jamais connus : Retirez-vous de moi, vous qui, faites desuvres diniquité ". (Ibid. 22, 23.) Car ceux qui ne veillent pointsur eux-mêmes, tombent facilement dans le péché, quandbien même ils auraient, une foi pure et saine. Et saint Paul le marquedans son Epître aux Hébreux, par cet avis qu'il leur donne: " Tâchez ", dit-il, " d'avoir la .paix avec tout le monde ", etde vivre dans "la sainteté, sans laquelle, nul ne verra Dieu". (Héb.XII,14.) L'apôtre appelle sainteté la chasteté, voulantque chacun se contente de sa femme, et qu'il n'en aille point chercherd'autre. Celui qui ne se contente pas de sa femme, ne peut se [419] sauver;il se perd, quand bien même il ferait une infinité de bonnesoeuvres, parce qu'il est impossible que le fornicateur entre dans le royaumedes cieux; et, que dis-je, le fornicateur t ce n'est plus là unefornication, mais c'est un adultère. Comme la femme qui est liéeavec un homme, si elle en connaît un autre, commet un adultère: de même l'homme qui est lié avec une femme, s'il s'approched'une autre , est adultère. Or, ladultère ne sera pointhéritier du royaume des cieux, mais il tombera dans l'enfer. Ecoulezce que dit Jésus-Christ : " Il tombera là où leverqui les ronge ne meurt point, et où le feu ne s'éteint point". (Marc, IX, 45.)
En effet, point de pardon pour celui qui, ayant la consolation d'avoirune femme, assouvit sa concupiscence sur une autre; car cest véritablementlà du libertinage. Que si bien des fidèles, afin de se livrerau jeûne et à l'oraison, s'abstiennent de leur femme (I Cor.VII, 5), celui qui, ne se contentant pas de la sienne, en prend une autre,quel feu ne se prépare-t-il pas? S'il n'est point permis àcelui qui a renvoyé et répudié sa femme, de s'approcherd'une autre (Matth. V, 32) " (car c'est là un adultère) ",quel crime me commet pas celui qui, gardant sa femme, en prend, une autre?Ne négligez donc rien, tous tant que vous êtes, pour bannir,ce vice de votre âme, arrachez-le jusqu'à la racine: Celuiqui tombe dans un tel désordre, se fait plus de tort qu'il n'enfait à sa femme. Ce péché est si grand et si indignedé pardon, que Dieu punit la femme qui se sépare de son marimalgré lui, quoiqu'il soit idolâtre; et qu'au contraire ilne punit point celle qui se sépare d'un mari adultère. Voyez-vousbien toute l'énormité de ce mal? Saint Paul dit: " Si unefemme fidèle a un mari qui soit infidèle, et qu'il consenteode demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point d'avec lui ".(I Cor. VII, 13.) Mais Jésus-Christ parle autrement de la femmeadultère; et qu'en dit-il? " Quiconque aura quitté sa femme,si ce n'est en cas d'adultère, la fait devenir adultère ".(Matth. V, 32.) Si le mariage de deux corps n'en fait qu'un seul (Matth.XIX, 5), de là il s'ensuit que celui qui se joint à une prostituée,est un même corps avec elle. (I Cor. VI, 16.) Comment donc une femmevertueuse et modeste, qui est un membre de Jésus-Christ, permettra-t-elleà un mari adultère de s'approcher d'elle? Comment s'unira-t-elleà un membre de prostituée? Observez, mes frères, combienceci est étonnant : la femme fidèle qui demeure avec un mariinfidèle ne devient point impure, car l'apôtre dit : " Lemari infidèle est sanctifié par la femme fidèle ".(I Cor. VII, 44.) Il ne parle pas de même de la femme prostituée, mais il dit : " Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propresmembres, pour les faire devenir les membres d'une prostituée? "(I Cor. VI, 15.) En effet, qu'un mari infidèle habite avec la femmefidèle , la sainteté demeure et ne se perd point; mais lacohabitation avec l'adultère la détruit : donc, l'adultèreest un très-grand mal, et un mal qui procure un supplice éternel.Dans cette vie même il vous attire des maux sans nombre, il vousfait mener une vie misérable, qui ne diffère point de cellede ces malheureux qui sont condamnés au supplice, lorsque, pourcommettre le crime, vous tentez d'entrer furtivement dans une maison étrangère,et que, hommes libres ou esclaves, tout le monde vous est suspect.
C'est pourquoi je vous conjure, mes frères, l'appliquer tousvos soins à vous délivrer de cette affreuse maladie. Si vousne le faites pas, n'ayez point la témérité d'entrerdans le temple du Seigneur. Il ne faut pas que les brebis galeuses et maladesse mêlent parmi celles qui sont saines et vigoureuses, mais il fautqu'elles soient séparées du troupeau jusqu'à' leurguérison. Nous sommes les membres de Jésus-Christ, ne devenonspoint les membres, d'une prostituée. Ce lieu n'est point une maisonde prostitution, c'est l'Eglise : si vous êtes les membres d'uneprostituée, n'y venez point pour ne pas déshonorer le lieusaint. Quand même il n'y aurait point d'enfer, point de supplice: après ce mutuel consentement que vous vous êtes solennellementdonné, après que le flambeau nuptial a étéallumé, après que vous avez contracté un légitimemariage, vécu ensemble, donné le jour à des enfants,comment oserez-vous vous joindre à une autre femme? comment n'avez-vouspas horreur de ce crime, comment n'en rougissez-vous pas? Ignorez-vousque ceux .qui, après la mort de leur femme, en épousent une,autre, sont blâmés de bien des gens, quoiqu'il n'y ait nipeine ni punition attachée aux secondes noces? Et vous, du vivantde votre femme,, vous en prenez une autre : quelle n'est pas votre incontinence! Apprenez ce [420] que dit l'Ecriture des libertins de cette espèce: " Le ver qui les ronge ne mourra point, et le feu qui les brûlene s'éteindra point ". (Marc, IX, 45.) Que ces menaces vous remplissentd'effroi, craignez ce lieu de tourments. La volupté que vous ressentezmaintenant n'est pas aussi grande que sera grand le supplice auquel vousserez condamnés. Mais Dieu vous garde de vous exposer à unpareil malheur ! que plutôt il nous fasse la miséricorde d'embrasserla piété et la sainteté, afin que nous puissions voirJésus-Christ, et jouir des biens qu'il nous a promis. Fasse le cielque nous les obtenions tous, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient la gloire, et au Pèreet au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsisoit-il.
HOMÉLIE LXIV
MAIS JÉSUS, LEVANT LES YEUX EN HAUT, DIT CES PAROLES : MON PÈRE,JE VOUS RENDS GRACES DE CE QUE VOUS M'AVEZ EXAUCÉ. POUR MOI, JESAVAIS QUE VOUS M'EXAUCEZ TOUJOURS : MAIS JE DIS CECI POUR CE PEUPLE QUIM'ENVIRONNE, ETC. (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERS. 48.)
1. Ce que j'ai souvent dit, je le dirai maintenant encore: Jésus-Christn'a point tant en vue sa dignité que notre salut, et il ne s'attachepoint à dire quelque chose de grand et d'élevé, maisce qui peut nous attirer à lui. Voilà pourquoi il dit peude choses relevées et sublimes, encore les dit-il d'une manièreun peu obscure : et souvent il mêle dans son discours des chosesbasses et grossières. La raison pour laquelle il use souvent detelles expressions, la voici: c'est parce qu'elles gagnaient et attiraientplus ses auditeurs. Il ne parle pas toujours de même, de peur defaire tort à ceux qui devaient croire dans la suite ; mais souventaussi il emploie ce langage, pour ne pas offenser ceux qui étaientprésents à ses discours. Car ceux qui se sont défaitsde ces bas sentiments où les tenaient leurs préjugésn'ont besoin que de la lumière d'un seul dogme sublime pour toutcomprendre; mais ceux dont l'esprit n'avait point cessé de ramperà terre, ne se seraient sûrement point approchés deJésus, s'ils n'avaient fréquemment écouté desdiscours simples et grossiers. Et néanmoins, après avoirentendu tant et de si grandes choses, au lieu de lui rester fidèles,ils le lapident, ils le persécutent, ils cherchent à le fairemourir et l'appellent blasphémateur. Se prétend-il égalà Dieu? ils disent: " Il blasphème" (Marc, II, 7); quandil dit: " Vos péchés vous [421] seront remis ", ils l'appellentpossédé du démon (Matth. IX, 2) ; et de même,lorsqu'il dit: Celui qui écoute ma parole ne mourra point; quandil parle en ces termes: " Mon Père est en moi, et moi dans mon Père" (Jean, X, 28), ils le délaissent; ils se choquent et s'offensentencore lorsqu'il dit " qu'il est descendu du ciel ". (Id. VI, 38.) Si doncles Juifs ne pouvaient souffrir ces paroles , quoique le Sauveur les eûtrarement dans sa bouche , certainement ils auraient eu bien de la peineà l'écouter, s'il leur eût toujours dit des chosesélevées et sublimes.
Lors donc que Jésus-Christ use de ces expressions: " Je dis ceque mon Père m'a enseigné " (Jean, VIII, 28) ; et: " Je nesuis pas venu de moi-même " (Id. VII, 28) : alors les Juifs croient,comme le déclare ouvertement l'évangéliste, en disant:" Lorsque Jésus disait " ces choses, plusieurs crurent en lui ".(Jean, VIII, 30.) Or, si les paroles basses et grossières attiraientà la foi ; si, au contraire, celles qui étaient sublimeset relevées en éloignaient; ne serait-il pas d'une extrêmefolie de ne pas croire que Jésus ne se servait de ces expressionsbasses que pour s'accommoder à la portée de ses auditeurs? Et cela est si vrai , qu'en une autre occasion le Sauveur , qui voulaitdire quelque chose de grand, garda le silence, et qu'en expliquant la raison, il dit : " Afin que nous ne les scandalisions point, allez-vous-en àla mer, et jetez votre ligne ". (Matth. XVII, 26.) Voilà ce qu'ilfait encore ici ; car, après avoir dit : " Je savais que vous m'exauceztoujours " , il a ajouté: " Mais je dis ceci pour ce peuple quim'environne, afin qu'ils croyent ". Est-ce de notre fonds, est-ce en vertud'une conjecture purement humaine , que nous parlions tout à l'heure?Ainsi, quand celui qui ne veut pas se persuader, sur la foi des textes,que les Juifs s'offensaient de paroles élevées, entend ensuiteJésus-Christ dire lui-même qu'il s'est servi d'expressionsbasses et grossières afin de ne les pas scandaliser (Jean , XII, 28) , peut-il en douter encore, peut-il penser que Jésus parlaitainsi naturellement, et non par condescendance? C'est encore pour cettemême raison qu'une voix s'étant fait entendre du ciel , Jésusdit : " Ce n'est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous". (Ibid. 30.) Mais il est permis à un grand de dire modestementde soi bien des choses, et, au contraire, on ne supportera pas qu'un hommedu commun et de basse naissance dise de soi rien de grand et d'élevé.
Revenons à ces sortes d'expressions basses et grossières;le Sauveur s'en est servi, non par nécessité, mais par unesage condescendance,afin de se proportionner à la pontéeet à la faiblesse de ses auditeurs, ou plutôt afin de lesporter à l'humilité, de leur faire connaître qu'ils'est véritablement revêtu de la chair, de leur apprendrequ'il ne faut jamais rien dire de grand sur son propre compte; et encoreparce qu'ils le regardaient comme contraire à Dieu, qu'ils pensaientqu'il détruisait la loi, enfin parce qu'ils étaient animésd'envie et de jalousie contre lui, et qu'ils le haïssaient, attenduqu'il se disait égal à Dieu : mais un homme vulgaire ne peutavoir aucune juste raison de parler de soi en de grands termes, et, s'ill'ose faire, on ne doit l'imputer qu'à son insolence, à sonimpudence, et à une effronterie impardonnable.
Pourquoi donc Jésus-Christ, qui est engendré de cetteineffable et incomparable substance " du Père ", parle-t-il de soisi modestement et si humblement? C'est, et pour les raisons que nous venonsde dire, et pour qu'on ne le crût pas non engendré. Il semblemême que saint Paul ait eu cette crainte, et que c'est pour celaqu'ayant dit : " Tout lui est assujetti ", il a aussitôt ajouté: " Il en faut excepter celui qui lui a assujetti toutes choses ". (I Cor.XV, 27.) En effet, ce serait une impiété de concevoir seulementune telle pensée : si Jésus-Christ était moins grandque le Père, et d'une autre substance, n'aurait-il pas fait touteschoses, pour qu'on ne le crût pas égal et de la mêmesubstance; mais nous voyons maintenant qu'il fait tout le contraire, puisqu'ildit : " Si je ne fais pas les couvres de mon Père, ne me croyezpas ". (Jean X, 37.) Et encore, lorsqu'il dit : " Mon Père est enmoi, et moi dans mon Père " (Ibid. 38), il nous insinue et nousdéclare qu'il est égal au Père. Or, il aurait falluque Jésus-Christ combattît avec force et détruisîtcette opinion d'égalité, s'il avait été moinsgrand que le Père, et qu'il ne dît point: " Je suis dans monPère, et mon Père est en moi " ; et : " Nous sommes une mêmechose "; ou : " Celui qui me voit, voit " mon " Père ". (Jean, XIV,9.) Car quand il parlait de la vertu qui était en lui, il disait: " Mon Père et moi, nous sommes [422] une même chose ". (Id.X, 30.) Quand il ,parlait de son pouvoir, il disait: " Car comme le Pèreressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie àqui il lui plaît " (id. V, 21) : ce qu'il n'aurait pu faire, s'ileût été d'une autre substance. Et quand il l'auraitpu faire, il n'aurait pas dû le dire, de peur que les Juifs ne soupçonnassentet ne crussent que c'était une seule et même substance. Si,de peur qu'ils ne pensent et ne soupçonnent qu'il est contraireà Dieu, il dit même souvent des choses qui sont au-dessousde lui, et qui ne conviennent point à sa nature, à plus forteraison aurait-il dû le faire alors, et dans ces occasions. Mais àprésent ces paroles qu'il dit : " Afin que tous honorent le Fils,comme ils honorent le Père " (Jean, V, 23) ; et: " Les oeuvres quele Père fait, je les fais aussi comme lui " (Ibid. 19) ; et encore: Qu'il est la résurrection, et la vie, et la lumière dumonde, sont des paroles qui le montrent égal au Père, etqui confirment le soupçon .et l'opinion des Juifs. Ne volez-vouspas de quelle manière il se justifie, quand on l'accuse de détruirela loi, et comment, au contraire, l'opinion de l'égalitéavec le Père, non-seulement il ne la combat point et ne la détruitpas, mais la confirme? Ainsi,.lorsque les Juifs lui disaient : " Vous blasphémez,parce que vous vous faites Dieu", il prouve et il établit par l'égalitéde ses couvres qu'il est Dieu.
2. Eh quoi ! qu'ai-je dit? Le Fils s'est servi d'expressions basseset grossières; mais le Père, qui n'a point pris notre chair,s'en est servi lui-même. Il a permis qu'on lui fit dire bien deschoses basses, pour le salut de ceux qui les entendraient. Cette parole: " Adam, où êtes vous? " (Gen. III, 9.) Et celles-ci : "Pour voir si leurs oeuvres égalent le cri qui est venu jusqu'àmoi " (Id. XVIII, 21) ; et : " Je connais maintenant que vous craignezDieu " (Id. XXII, 12) ; et encore : " Pour voir s'ils écouterontet s'ils comprendront " (Ezéch. III, 11); et derechef : " Qui leurdonnera un tel esprit?" (Deut. V, 29.) Et : " Entre tous les dieux, iln'y en a point, Seigneur, qui vous soit semblable ". (Ps. LXXXV, 7.) Etplusieurs autres que vous pouvez ramasser dans l'Ancien Testament, vousles trouverez toutes, sans doute, indignes de la majesté de Dieu..Et encore le Seigneur, parlant d'Achab, dit : " Qui séduira Achab?" Et aussi que Dieu fasse comparaison de soi avec les dieux des gentils,et se préfère toujours à eux; toutes ces choses, toutesces comparaisons et ces expressions sont indignes de Dieu; mais par uneautre raison elles sont dignes de lui. Et voici cette raison : Dieu estsi bon et si miséricordieux, que pour notre salut il mépriseles paroles qui conviennent à sa dignité. Qu'un Dieu se soitfait homme, qu'il ait pris la forme de serviteur, qu'il parle dans destermes si bas, qu'il soit pauvrement vêtu, tout cela, à n'envisagerque sa majesté, est indigne de lui; mais si l'on considèreles richesses ineffables de sa bonté, toutes ces choses sont dignesde lui.
Voici une autre raison, qui a porté encore Jésus-Christà user de ces expressions basses et grossières. Quelle est-elle?C'est que, à la vérité, les Juifs connaissaient etconfessaient bien le Père, mais qu'ils ne le connaissaient pas lui-même.Voilà pourquoi il cite souvent le témoignage du Pèrequi était universellement connu, et il s'en autorise, comme s'iln'eût point été lui-même digne de foi, non parinsuffisance, mais pour condescendre à l'imbécillitéet à la faiblesse de ses auditeurs. Voilà pourquoi il prie,et il dit : " Mon Père, je vous rends grâces de ce que vousm'avez exaucé ". (Jean, V, 21.) Car s'il donne la vie à quiil lui plaît, et s'il la donne de même que le Père,pourquoi prie-t-il? Mais il est temps de reprendre notre sujet.
Ils ôtèrent donc la pierre du tombeau, où le mortétait enseveli. " Et Jésus levant les yeux " en haut, ditces paroles : Mon Père, je vous " rends grâces de ce que vousm'avez exaucé. " Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours: mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croientque c'est vous qui m'avez envoyé ". Interrogeons maintenant un deces hérétiques que vous connaissez bien, demandons-lui siJésus-Christ a ressuscité ce mort pour en avoir obtenu lagrâce par ses prières? Il répondra : Oui. Mais si celaest, lui répliquerons-nous, comment donc a-t-il opéréles autres miracles sans prier auparavant; comme lorsqu'il dit: "Sors decet enfant, je te le commande " (Marc, II, 24); et : " Je le veux, soyezguéri " (Marc, I, 41); et : " Emportez votre lit " (Jean, V, 8);et : " Vos péchés vous seront remis " (Matth. IX, 2).; etlorsque, parlant à la mer, il dit "Tais-toi, calme-toi?" (Marc,IV,11, 39.) Si [423] Jésus-Christ opère par la vertu desprières, qu'a-t-il de plus que les apôtres? Mais les apôtreseux-mêmes ne faisaient pas tons les miracles par la prière,souvent ils se servaient du nom de Jésus sans faire aucune autreprière. Or, si le seul nom de Jésus a eu tant de vertu etde puissance, comment peut-on dire qu'il ait eu lui-même besoin deprier? S'il avait été dans cette nécessité,certainement son nom n'aurait point eu un si grand pouvoir. Lorsqu'il aformé l'homme, de quelles prières a-t-il eu besoin? Danscette création ne voit-on pas une grande et parfaite égalitéentre le Père et 1e Fils? " Faisons l'homme ", dit-il. Or, qu'yaurait-il de plus faible que Jésus-Christ, s'il avait étédans la nécessité de prier?
Mais examinons quelle est cette prière qu'il fait: " Mou Père,je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé ". Qui ajamais prié de cette manière? Il commence par dire : " Jevous rends grâces ", faisant voir qu'il n'a point besoin de prier." Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours ". Jésus-Christa dit cela, non pour marquer qu'il ne pouvait pas lui seul faire le miracle,mais pour faire connaître que la volonté du Père etla sienne ne sont qu'une seule et même volonté. Pourquoi a-t-ilusé de cette forme de prière? Ne m'écoutez point,écoutez-le lui-même, il va ,vous l'apprendre : C'est, dit-il," pour ce euple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous quim'avez envoyé ". Le Sauveur n'a point dit : Afin qu'ils connaissentque je suis moins grand que vous, que j'ai besoin de la grâce d'en-haut,et que je ne puis opérer le miracle, sans faire précéderla prière, mais " que c'est vous qui m'avez envoyé ". Carcette prière signifie tout cela, si on la prend dans le sens simpleet naturel qu'elle exprime. Jésus n'a point dit : Vous, m'avez envoyéfaible et impuissant, tel qu'un serviteur qui ne peut rien faire de lui-même: mais sans faire mention d'aucune de ces choses, de peur toutefois quevous n'en soupçonniez quelqu'une, il produit la véritableraison qu'il a eu de prier. C'est, dit-il, afin qu'ils ne me croient pascontraire à Dieu, qu'ils ne disent pas : Il n'est point envoyéde Dieu; afin de leur faire voir que l'oeuvre que je fais est conformeà votre volonté; c'est comme s'il disait : Si j'étaiscontraire à Dieu, je n'aurais pu opérer ce miracle. Au reste: " Vous m'avez écouté ", c'est une de ces paroles que l'ondit entre amis et
égaux. "Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours "; c'est-à-dire,pour accomplir nia volonté, je n'ai pas besoin de prier, mais jele dis afin de les persuader que dans, vous et dans, moi il n'y a qu'uneseule volonté. Pourquoi donc priez-vous? C'est par considérationpour ceux qui sont faibles et grossiers.
" Ayant dit ces choses, il cria à haute voix (43) ". Pourquoin'a-t-il pas dit : Au nom de mon Père, sortez ? Pourquoi n'a-t-ilpas dit : Mon Père, ressuscitez-le? Mais il omet toutes ces choses,et lors même, qu'il prend la posture d'un homme qui prie, il montresa puissance par l'oeuvre même, qu'il fait. Il était de lasagesse du divin Sauveur de faire connaître son, humilitépar ses paroles, et sa puissance par ses oeuvres En un mot, comme les Juifsne lui pouvaient faire aucun autre reproche , que de n'être pointenvoyé de Dieu, comme aussi ils se servaient de cette accusationpour abuser et. tromper le peuplé; Jésus-Christ leur prouvetrès-clairement par ses paroles qu'il est envoyé de Dieu,et de la manière que le demandait leur faiblesse. Il pouvait leurmontrer d'une autre façon, et sans déroger, cette conformitéde volontés : mais le peuple n'aurait pu atteindre à cetteconsidération, elle était au-dessus de sa portée.Jésus a dit : " Lazare, sortez dehors ". Et c'est là l'accomplissementde ce qu'il avait dit
" L'heure vient, où les morts entendront la voix, du Fils deDieu; et que ceux qui l'entendront, vivront ". (Jean, V, 25.) Car, afinque vous ne croyiez pas qu'il a reçu d'un autre la vertu et la puissancede ressusciter les morts, il vous a prédit auparavant qu'il lesressusciterait, et maintenant il le prouve par le fait. Il n'a point dit: Levez-vous; mais : " Sortez dehors ", parlant au mort comme s'il étaitvivant.
3. Est-il rien d'égal à cette puissance? S'il n'a pasfait ce miracle par sa propre vertu, qu'a-t-il au-dessus des apôtresqui disent " Pourquoi avez-vous les yeux sur nous, comme si nous avionsfait marcher ce boiteux par notre puissance, ou par notre piété?" (Act. III, 12.) Si Jésus n'a pas fait le miracle par sa proprevertu, pourquoi, après l'avoir fait, n'a-t-il pas dit ce que lesapôtres disaient d'eux-mêmes? Si ce n'est point par sa proprevertu que Jésus a fait cette oeuvre, sûrement les apôtresont mieux pratiqué la vraie philosophie ou l'humilité queJésus-Christ même, [424] puisqu'ils ont rejeté et fuila gloire. Et encore en une autre occasion les apôtres disent: "Mes amis, que voulez-vous faire? Nous ne sommes que des hommes non plusque vous".(Act. XIV, 14.) N'est-ce pas parce qu'ils ne faisaient rien pareux-mêmes, que pour le persuader de même au peuple, les apôtresont dit toutes ces choses? et Jésus-Christ, s'il avait eu ce sentimentde soi, n'aurait-il pas parlé de même, n'aurait-il pas, commeeux, détourné cette opinion et fait connaître au peupleson erreur, j'entends, s'il n'avait pas opéré par sa propreautorité ? Et qui oserait dire le contraire? Cependant il parletout autrement, il dit : " Je dis ceci pour le peuple qui m'environne,afin qu'ils croient " : donc, s'ils avaient cru il n'eût point étébesoin de prières. Mais s'il n'était pas indigne de lui deprier, pourquoi en rejette-t-il la cause sur eux? pourquoi n'a-t-il pasdit : Afin qu'ils croient que je ne suis point égal à vous?Il fallait, en effet, qu'il en vînt là pour détruirecette opinion.
Lorsque les Juifs ont seulement eu la pensée qu'il détruisaitla loi, Jésus-Christ, avant même qu'ils en parlent, leur découvreleur pensée et le sentiment de leur coeur, et leur dit : " Ne pensezpas que je sois venu détruire la loi " (Matth. V,17); mais au sujetde l'égalité il fait tout le contraire, il en confirme l'opinion.Et qu'était-il besoin de détours et de paroles ambiguëset énigmatiques? Il lui suffisait de dire : Je ne suis point égalà Dieu, et de résoudre la question. Quoi donc? N'a-t-il pasdit, repartirez-vous : a Je ne fais point ma " volonté? " Mais ceque vous alléguez là, il l'a dit par une sorte de déguisement,et à cause de la faiblesse dé ses auditeurs, et aussi pourla même raison qu'il a prié. Mais que veulent dire ces paroles: " De ce que vous m'avez exaucé? " Elles signifient : Il n'y arien de contraire entre vous et moi. Comme donc ce mot : " Vous m'avezexaucé ", ne signifie pas qu'il n'eut point le pouvoir d'opérerla résurrection de Lazare (car, si telle en était la signification,il n'y aurait pas seulement eu en lui une impuissance, mais encore uneignorance, puisqu'avant sa prière il n'aurait pas su si Dieu devaitl'exaucer; mais s'il l'ignorait, comment a-t-il pu dire : " Je vais leressusciter? " (Jean, XI, 11.) Et il n'a point dit : Je vais prier monpère de le ressusciter); comme, dis-je, cette parole : " Vous m'avezexaucé ", est une marque, non de faiblesse et d'impuissance, maisde concorde et d'union; de même celle-ci : " Vous m'exaucez toujours", n'a point d'autre signification. Et c'est là ce qu'il faut dire,ou que Jésus-Christ a dit ces choses pour répondre àl'opinion des Juifs. Or, s'il n'y avait en Jésus-Christ ni ignoranceni impuissance, il est visible qu'il ne s'est servi de ces expressionsbasses qu'afin que par l'hyperbole même vous croyiez, et vous soyiezforcé d'avouer qu'en disant ces choses, Jésus-Christ n'apoint parlé selon sa nature et sa dignité, mais pour s'accommoderà la faiblesse de ses auditeurs.
Que répliquent donc les ennemis de la vérité? Queces paroles: " Vous m'avez exaucé", Jésus-Christ ne les apoint dites pour se proportionner à la faiblesse de ses auditeurs,mais pour faire connaître son excellence et sa supérioritésur les autres créatures. Mais ce n'était point làmontrer cette supériorité, cette excellence, c'était,au contraire, agir d'une manière très-basse, et faire voirqu'il n'avait rien de plus que les autres hommes. Car prier, cela n'estpoint d'un Dieu, ni de celui qui est assis sur le même trône.Et ne voyez-vous pas que Jésus n'en vient là et ne s'abaissejusqu'à ce point qu'à cause de leur incrédulité?Reconnaissez du moins que le fait même est la preuve et une parfaitedémonstration de son autorité. Jésus a appeléle mort, et le mort est sorti du tombeau, ayant les pieds et les mainsliés de bandes. Mais de peur qu'on ne prît cela pour une illusion,et qu'on ne regardât Lazare comme un fantôme (en effet, sortird'un tombeau, ayant les mains et les pieds liés, ce n'étaitpas une chose moins étonnante que de ressusciter), il ordonna dele délier, afin que ceux qui le touchaient et s'approchaient delui, vissent qu'il était véritablement Lazare. Et il dit:" Laissez-le aller (44) ".
Ne remarquez-vous pas en cela, mes frères, combien Jésusest éloigné du faste? il n'amène point Lazare aveclui, il ne lui ordonne pas de le suivre, il use d'une très-grandemodestie, afin qu'on ne l'accuse pas de vanité et d'ostentation.Les uns se contentèrent d'admirer ce miracle, les autres furentrapporter aux pharisiens (46) ce que Jésus venait de faire. A cettenouvelle, quelle est la contenance, quelle est la conduite des pharisiens?Ne croiriez-vous pas qu'ils sont ravis d'admiration et frappés d'étonnement?Non, ils en sont bien éloignés. ils s'assemblent, et pourquoi?Pour [425] délibérer sur les moyens de faire mourir ce Jésusqui vient de ressusciter un mort. O folie ! ils croient pouvoir ôterla vie au vainqueur de la mort, et ils disent entre eux : " Que faisons-nous?Cet homme fait plusieurs miracles (47) ". Jésus, celui dont la divinitéleur est prouvée par tant de preuves et de témoignages, ilsl'appellent encore un homme ! " Que faisons-nous ? " Croire en lui, l'honorer,l'adorer et ne plus le regarder comme un homme, voilà ce que vousavez à faire. " Si nous le laissons faire, les Romains viendrontet ruineront notre ville et notre maison ". Quel est leur but et leur dessein? Ils veulent émouvoir le peuple, ils se prétendent en dangerd'être soupçonnés de complicité avec un usurpateur.Si les Romains apprennent que le peuple suit cet homme, ils nous soupçonnerontde rébellion, ils viendront, ils ruineront notre ville.
Pourquoi, je vous prie? La doctrine que Jésus enseigne tend-elleau soulèvement ? N'a-t-il pas ordonné de payer le tributà César ? (Matth. XXII, 21.) Quand on a voulu le faire roi,ne s'est-il pas enfui ? (Jean, VI,15.) Ne vit-il pas d'une manièresimple, sans faste, sans maison, sans aucun étalage? Sûrement,ce n'est point la crainte qui les faisait parler de la sorte, c'est l'envie,c'est la jalousie. Mais il leur arriva ce à quoi ils ne s'attendaientpoint; les Romains ruinèrent et leur ville et leur nation, parcequ'ils avaient fait mourir Jésus-Christ; aussi bien les oeuvresde Jésus-Christ étaient-elles hors de tout soupçon.En effet, celui qui guérit les malades, qui enseigne la manièrede bien vivre, et qui ordonne d'être soumis et obéissant auxpuissances, n'est point un homme qui aspire à la tyrannie; au contraire,c'est un homme qui en détourne. Mais notre conjecture n'est pointvaine, disent-ils : elle est fondée sur ce qui s'est passéauparavant; mais ceux a qui vous faites allusion avaient semé parmile peuple cet esprit de révolte: Jésus en était bienéloigné.
Ne voyez-vous pas, mes frères, que tous ces discours étaientfaux et artificieux ? Car en quoi Jésus-Christ pouvait-il y donnerlieu? Marchait-il accompagné de gardes? Avait-il des chariots àsa suite ? Ne fréquentait-il pas les lieux solitaires et retirés?Mais les Juifs, pour ne paraître point parler de la sorte par unemalignité de coeur, répandent mille bruits fâcheux: toute la ville est exposée à un grand péril, ondresse des embûches à la république tout est àcraindre,. Non, ce n'est point là ce qui doit vous jeter dans laservitude : d'autres causes bien différentes vous l'attireront,cette captivité que vous craignez, de même qu'elles vous ontautrefois attiré celle que vous avez soufferte en Babylone, et sousAntiochus. Ce . ne sont pas les gens de bien qui se sont trouvésparmi vous, ni ceux qui ont honoré et servi Dieu, qui vous ont livrésà vos ennemis, mais ce sont les méchants ; mais c'est lacolère de Dieu que vous avez irrité contre vous ; mais c'estvotre envie qui est la source de toutes vos calamités; l'envie,cette ténébreuse passion, qui, ayant une fois aveuglél'esprit, ne lui permet pas de voir le bien, ni de se porter à riend'honnête. Jésus-Christ ne vous a-t-il pas appris àêtre doux ? (Matth. XI, 29.) Ne vous a-t-il pas dit que si quelqu'unvous a frappé sur la joue droite, vous lui présentiez encorel'autre? (Id. V, 39.) Ne vous a-t-il pas enseigné à supporterles injures et à montrer plus de fermeté et de courage àsouffrir le mal que les autres en ont à le faire? Est-ce làla doctrine d'un homme qui aspire à la tyrannie? Ne doit-on pasplutôt dire que ce sont là et les oeuvres et la doctrine decelui qui la fuit, de celui qui la chasse et l'éloigne?
4. Mais, comme je l'ai dit, c'est une chose bien funeste et bien insidieuseque la jalousie. C'est elle qui a couvert la terre d'une infinitéde maux : c'est cette malheureuse passion qui remplit les tribunaux decriminels. L'amour de la gloire et des richesses, l'ambition, l'orgueilet la superbe, sortent de cette source empestée. C'est l'envie quiinfecte les chemins de scélérats et de voleurs; et la merdepirates ; c'est elle qui remplit le monde de meurtres et d'assassinats.C'est elle qui déchire le genre humain. Elle est la mèrede tous les malheurs que vous voyez. Ce poison s'est répandu jusquedans l'Eglise, et depuis longtemps il lui cause des maux innombrables.Cette maladie a tout renversé, elle a corrompu la justice. Car "les présents ", dit l'Ecriture, " aveuglent les yeux des sages (1): de même qu'un mors dans la bouche, ils empêcheront les corrections". (Eccli. XX, 31, LXX.) Des personnes libres, l'envie fait des esclaves.Tous
1. Ne recevez point de présents, dit Moïse, parce qu'ilsaveuglent les yeux des plus clairvoyants, et qu'ils renversent les parolescite justes mêmes.
426
les jours nous vous en parlons,. et nous ne gagnons rien sur vous: Nous,devenons pires que les bêtes féroces, noue ravissons lesbiensdu pupille et de l'orphelin, nous dépouillons les veuves, nous maltraitonsles pauvres. Nous. ajoutons crimes à crimes. " Malheur àmoi ", disait le prophète, " parce qu'il n'y a plus de pieux , demiséricordieux sur la terre ". (Mich. VII, 2.)
C'est à nous maintenant à gémir : mais ce que jedis là, il faudrait le répéter tous les jours. Nousn'avançons rien par. nos prières; nous ne gagnons rien parnos conseils et nos exhortations. Il ne nous reste plus qu'à pleurer: qu'il sorte de nos paupières des ruisseaux de larmes. Jésus-Christa fait de même; voyant que la ville de Jérusalem ne profitaitpoint de ses avertissements et de ses instructions; il pleura sur son aveuglement..(Luc, XIX, 41.) Les prophètes font de même : faisons-en autantnous-mêmes aujourd'hui : c'est maintenant un temps de larmes, depleurs, de gémissements. Disons-nous aussi, c'est le moment : "Cherchez avec soin, et faites venir les femmes qui pleurent les morts :envoyez à celles qui sont les plus habiles, et qu'elles se hâtentde pleurer sur nous avec des cris lamentables ". (Jérém.IX, 17.) Par là, peut-être, pourrons-nous guérir deleur maladie ceux qui bâtissent de magnifiques maisons, ceux quiacquièrent des terres, de l'argent par des rapines.
C'est maintenant te temps de pleurer: pleurez, avec moi, vous qu'ona dépouillés; vous à qui on a fait tant d'injustices, joignez vos larmes aux miennes. Mais ne pleurons pas sur nous, pleuronssur les coupables eux-mêmes, ils ne vous ont point fait de mal, ilss'en sont fait à eux-mêmes. Vous, pour le tort qu'on vousa fait, vous avez en dédommagement le royaume des cieux: eux, pour1e gain qu'ils ont fait , ils ont l'enfer. Voilà pourquoi il vautmieux subir le mal que de le faire. Pleurons-les, non par des larmes humaines, mais par des larmes prises des saintes Ecritures, et de la manière,que les prophètes ont pleuré; pleurons amèrement avecIsaïe, et disons: " Malheur à ceux qui joignent maison àmaison, et qui ajoutent terres à terres , pour enlever quelque choseà leur prochain. Serez-vous donc les seuls qui habiterez sur laterre?
" Ces maisons sont vastes et embellies, et il ne se trouvera pas unseul homme qui y habite". (Isaïe, V, 8, 70) Pleurons avec Nahum, etdisons avec lui : " Malheur à celui qui élève sa maisonen-haut (1) !" Ou plutôt pleurons sur eux; comme Jésus-Christa pleuré sur les Juifs, et disons : " Malheur à vous, riches,parce que vous avez votre récompense et votre consolation " dansce monde ! (Luc VI, 24.)
De même , je vous en conjure, mes frères, ne cessons pointde verser des larmes: et si ce n'est pas manquer aux lois de la retenue,frappons-nous la poitrine, en voyant la;lâcheté et la paressede nos frères: Ne pleurons plus les morts , mais pleurons ce ravisseurdu bien d'autrui, cet avare, cet insatiable amateur des richesses. Pourquoipleurons-nous les morts? C'est vainement, c'est sans fruit que nous lespleurons. Pleurons sur ceux qui peuvent changer et profiter de nos larmes.Mais, lorsque nous pleurons, peut-être rient-ils de nos larmes? Eh! n'est-ce pas un nouveau sujet de pleurs, que de les voir rire de ce quidevrait leur arracher des larmes? S'ils se laissaient toucher de nos pleurs,c'est alors qu'il nous faudrait cesser de pleurer, parce qu'alors ils tendraientà leur amendement. Mais, tant qu'ils restent dans l'endurcissement, continuons de pleurer, non sur les riches, mais sur ceux qui aiment l'argent,sur les avares; les spoliateurs. La possession des richesses n'est pointun crime, puisque nous en pouvons faire un bon usage, en les appliquantaux besoins des pauvres , mais l'avarice est un mal qui nous préparedes supplices éternels. Pleurons donc: peut-être nos larmesproduiront-elles quelques conversions. ou si ceux gui sont tombésdans le précipice de l'avarice ne s'en tirent point, d'autres peut-êtreprendront garde de n'y pas tomber. Fasse le ciel que ces malades se délivrentde leur infirmité , et qu'aucun de nous n'y tombe, afin que nouspuissions tous obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiappartient la gloire dans tous les siècles des siècles! Ainsisoit-il.
1. Je n'ai point trouvé ce passage dans Nahum , ni dans les Septante,ni dans la Vulgate. Nahum dit : " Malheur, à toi, ville de sang,qui est toute pleine de fourberie! " Je lis dans Habacuc quelque chosede plus approchant : " Malheur à celui qui ravit sans cesse, cequi ne lui appartient point ! " Et " Malheur à celui qui bâtitune ville du sang des hommes, et qui la fonda sur liniquité ! "