INTRODUCTION
IL est peu d’écrits, dans la tradition spirituelle de l’Orient chrétien, qui aient exercé une influence comparable à ceux de saint Isaac le Syrien, et qui aient éveillé un tel écho chez les hommes qui avaient une profonde expérience de Dieu.
Dès le XIeme siècle, cette influence s’est exercée sur saint Syméon le Nouveau Théologien, le plus grand mystique byzantin. Elle marqua profondément le mouvement hésychaste du XIVème siècle qui, parti des ermitages et des monastères du Mont Athos, rayonna sur toute l’Europe orientale, de la Grèce aux forêts du nord de la Russie, et posa une empreinte indélébile sur les peuples orthodoxes, en leur inspirant à la fois l’humble amour des hommes et le zèle pour la prière incessante.
En Russie, toute la tradition du monachisme d’inspiration hésychaste se réfère à Isaac, de saint Nil Sorsky à saint Païssy Velitchkovsky et aux grands startsy d’Optino. Il fut très apprécié par les penseurs russes du XIXèmc siècle ; son influence a été profonde sur des hommes tels qu’Ivan Kireievsky et Féo-dor Dostoievsky.
En Grèce et au Mont Athos, l’œuvre de saint Isaac est considérée aujourd’hui, à côté de Y Echelle de saint Jean Climaque, comme « le guide indispensable de toute âme orthodoxe pour marcher vers Dieu avec sûreté ; c’est pourquoi un grand spirituel contemporain, le Père Jérôme d’Egine (décédé en 1966), recommandait de ne pas hésiter à mendier, si nécessaire, pour pouvoir en acheter un exemplaire. » Elle a été le livre de chevet du Père Païssios, du Père Porphyrios, du Père Joseph F Hésychaste, du Père Éphrem de Katounakia et de leurs disciples, qui ont été les principaux artisans du renouveau spirituel que le Mont Athos et la Grèce connaissent depuis une trentaine d’années. De nombreux points de contact pourraient être relevés aussi entre les écrits de saint Isaac et l’enseignement de saint Silouane l’Athonite.
L’œuvre de saint Isaac a été écrite principalement pour des moines, c’est-à-dire, dans la langue de notre auteur, pour des ermites menant une vie de solitude rigoureuse et de silence. Mais, en vertu de la communion des saints, dans le christianisme, chacun est riche de ce que les autres possèdent, et il n’est pas sans utilité, pour les plus humbles eux-mêmes, d’entrevoir les hauteurs auxquelles peuvent atteindre, dès ici-bas, ceux qui ont permis à la grâce du baptême de porter en eux tous ses fruits. Mais Isaac lui-même revient souvent sur l’idée que, dans la vie spirituelle, chacun a sa mesure, et qu’il serait aussi périlleux de prétendre dépasser cette mesure que de rester en deçà par négligence. De tels textes doivent donc être lus avec discernement et en esprit d’humilité ; à cette condition, chacun trouvera à y glaner de précieux conseils valables pour tous, et obtiendra un grand profit à respirer cet air pur des sommets.
LA VIE DE SAINT ISAAC LE SYRIEN
Nous ne sommes renseignés sur la vie de saint Isaac que par deux courtes notices biographiques anciennes, auxquelles plusieurs passages de son œuvre permettent d’apporter quelques compléments.
Isaac naquit dans la région du Beit Qatrayé (Qatar et côte orientale de l’Arabie), probablement vers 613. Le monachisme était florissant dans cette région qui relevait de l’Empire perse, et Isaac embrassa ce genre de vie. Sa connaissance des Ecritures et de la tradition des saints Pères lui valurent assez tôt la renommée d’un maître. En 649, un schisme sépara les évêques de cette région du catholicos de Séleucie-Ctésiphon, chef de l’Église de Perse. Séleucie-Ctésiphon était passée sous la domination arabe en 637, et le Beit Qatrayé fut conquis vers 650. En 676, le schisme fut résorbé, et le catholicos Giwargis (Georges) se rendit au Qatar. C’est sans doute à cette occasion qu’il en ramena Isaac et le consacra évêque du siège important de Ninive. Mais au bout de cinq mois, Isaac renonça à l’épiscopat « pour une raison connue de Dieu seul », dit l’un de ses biographes, et alla se joindre aux solitaires de la montagne de Matout, dans la région du Beit Houzayé (actuellement en Iran, à l’est de Bassora).
Rempli d’une douceur, d’une paix et d’une humilité rayonnantes, Isaac ne se nourrissait que de trois pains par semaine et de quelques légumes crus. Sa grande ascèse, son assiduité à la lecture et à l’étude lui firent perdre la vue, mais les autres moines s’appliquaient à écrire les enseignements qu’il ne pouvait plus rédiger lui-même. On l’avait surnommé le second Didyme. Isaac avait mené, pendant une grande partie de sa vie, une existence solitaire, à proximité d’un groupement anachorétique assez informel ; mais, sans doute à cause de son infirmité, il passa ses dernières années dans le monastère de Rabban Sha-bour (Beit Houzayé), où il mourut probablement au début du VUI eue siècle.
L’aire géographique de l’Église de Perse correspondait à l’ensemble de l’Empire sassanide, c’est-à-dire, pour utiliser les dénominations actuelles, à une région couvrant la côte nord-est de la péninsule arabique, l’Iraq, le sud-est de la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et une partie du Turkestan. Cette Église eut des prolongements jusqu’au Tibet, en Chine, en Indonésie et au sud de l'Inde. L’Empire perse, attaché au mazdéisme et ennemi traditionnel de l’Empire romain, ne fut jamais officiellement chrétien ; il posséda cependant une chrétienté florissante qui eut d’innombrables martyrs, des moines qui comptèrent dans leurs rangs quelques-uns des plus grands mystiques chrétiens, et d’intrépides missionnaires. Héritière de l’Ecole d’Antioche dont les derniers représentants avaient émigré dans ce pays, l’Église de Perse était officiellement nes-torienne depuis le synode de Séleucie-Ctésiphon de 486, mais les textes d’Isaac ne contiennent aucune trace d’une christologie erronée. On sait d’ailleurs que la plupart des grands spirituels de l’Église de Perse étaient en disgrâce auprès de leur hiérarchie, et Isaac lui-même a manifesté clairement, en plusieurs passages de son œuvre, sa volonté de rester étranger aux querelles doctrinale et de s’en tenir à la foi traditionnelle de l’Église des Apôtres. Dans la suite, son œuvre fut reçue sans difficulté aussi bien dans l’Église syrienne occidentale jacobite que dans l’Église orthodoxe chalcédonienne, et leur auteur fut vénéré partout comme un saint et un maître spirituel de tout premier plan.
L’ŒUVRE DE SAINT ISAAC LE SYRIEN
Telle qu’elle est connue aujourd’hui, l’œuvre d’isaac comprend trois parties. La première se compose de 68 discours (l’édition de Spetsiéris en compte 82, en raison du démembrement de plusieurs discours et de l’adjonction de quatre textes inauthentiques). Les deux autres parties n’ont été éditées que récemment ; elle étaient restées inconnues dans les chrétientés grecque, slave et occidentale.
La première partie de cette œuvre, dont nous donnons ici une nouvelle version française, avait été traduite en grec dès le IXème siècle, par deux moines de la laure de Saint-Sabas en Palestine, Abramios et Patrikios. Ils avaient utilisé un texte syriaque où avaient été interpolés quelques textes de Jean de Dalyatha et de Philoxène de Mabboug. Ces interpolations, réalisées par des copistes qui, comme l’ensemble de leurs contemporains, attachaient plus de prix au contenu des textes qu’à leur authenticité littéraire, s’harmonisent d’ailleurs assez bien avec le reste de l’ouvrage.
Il nous a semblé utile de traduire en français cette version grecque, parce qu’elle représente le texte de l’œuvre de saint Isaac telle qu’elle a été reçue depuis des générations dans les Eglises orthodoxes grecques et slaves, et parce que c’est sous cette forme qu’elle y a exercé l’influence inappréciable que nous avons évoquée ; elle est la base de pratiquement toutes les traductions qui en ont été faites dans d’autres langues que le syriaque ou l’arabe. On peut la considérer comme un choix et une « relecture » dans l’esprit des Eglises chalcédoniennes des textes du grand mystique perse. Isaac appartenait à une Eglise qui se situait en dehors des frontières de l’Empire romain, et qui, de ce fait, ne se sentait pas liée par les conciles œcuméniques tenus dans cet Empire. C’est ainsi que, dans la seconde partie de ses écrits, il professe en toute bonne foi la doctrine de l’apocatastase, c’est-à-dire de la certitude du salut final de toutes les créatures douées d’intelligence, y compris de Satan et des anges rebelles, doctrine qui ne pouvait plus être admise dans les Eglises qui reconnaissaient comme œcuménique le I(ème concjie de Constantinople (553).
Les textes concernant cet aspect de l’enseignement d’Isaac sont précisément absents de la version grecque, qui n’a retenu que la première partie de son œuvre ; de même, les noms d’Evagre le Pontique et de Théodore de Mopsueste y ont été remplacés par des prête-noms moins compromettants. Tout cela n’empêche pas cette version d’être entièrement fidèle à ce qui constitue la substance de l’enseignement d’Isaac, et de constituer un maillon indispensable dans la transmission de cette doctrine spirituelle hors de sa région d’origine. Elle méritait à ce titre d’être mise à la disposition des lecteurs d’expression française.
BIBLIOGRAPHIE
Texte syriaque et traduction grecque ancienne
Bedjan, P. (éd.), Mar Isaacus Ninivita. Deperfectione religiosa, Paris, 1909.
Spetsiéris, I. (éd.), Tou hosiou Patros hèmôn Isaac Episkopos Nineui tou Syrou ta eurétenta askètika, Athènes, 1895 ; Réédition B. Règo-poulou, Thessalonique, 1977.
Traductions récentes
Wensinck, J., Mystic treatises by Isaac ofNiniveh, translatée1from Bedjan’s syriac text, Amsterdam, 1923 ; Réimpression Martin Sandig, Wiesbaden, 1969.
The Ascetical Homilies of saint Isaac the Syrian, trad. D. Miller, Boston, 1984. [Traduction établie d’après des mss. syriaques et grecs]. Isacco di Ninive, Discorsi ascetici /1, L ’ebbrezza délia fede, Trad. M. Gallo et P. Bettiolo, Rome, 1984 [traduction italienne des Discours 1-38 du texte syriaque],
Isaac le Syrien, Œuvres spirituelles. Les 86 Discours ascétiques. Les Lettres. Trad. J. Touraille, Paris, 1981 [Traduction d’après le texte grec].
Études
Alfeyev, H., L’univers spirituel d'Isaac le Syrien, SO, n° 76, Abbaye de Bellefontaine, 2001.
De Andia, Y., « Hésychasme et contemplation chez Isaac le Syrien », dans Mystiques d’Orient et d’Occident (SO, n° 62), Abbaye de Belle-fontaine, 1994, p. 77-117.
Id., « La crucifixion de l’intellect dans les Homélies ascétiques d’Isaac le Syrien », dans Denys l ’Aréopagite. Tradition et métamorphoses, Paris, 2006, p. 110-125.
Bf.ulay, R., La Lumière sans forme. Introduction à l’étude de la mystique chrétienne syro-orientale, Chevetogne, 1987.
Khalifé-Hachem, E., Article « Isaac le Syrien », dans Dictionnaire de Spiritualité, tome 7/2, col. 2041-2054.
Pour la bibliographie générale de saint Isaac, on consultera l’ouvrage mentionné ci-dessus de Mgr Hilarion Alfeyev, SO, n° 76, p. 345 ss. et les 41 Discours nouvellement découverts, Trad. Dom André Louf, SO, n° 81, p. 89.
LA DOCTRINE SPIRITUELLE DE SAINT ISAAC
Le dessein de l’œuvre
Le but que se proposait saint Isaac dans son enseignement était essentiellement de conduire ses disciples jusqu’au plein développement de la grâce de leur baptême (cf. 1, 41) autant qu’il est possible à l’homme d’y atteindre ici-bas, et de réaliser ainsi « ce pourquoi le Sauveur est venu. »
Dans sa pensée — fondée sur son expérience — ce but ne pouvait être pleinement atteint que par des hésychastes qui avaient renoncé à tout et embrassé une vie de solitude rigoureuse :
Personne ne peut s’approcher de Dieu, sinon celui qui s’est séparé du monde. Par séparation, je n’entends pas la sortie du corps, mais l’abandon des occupations du monde.
La vertu consiste en ce que l’homme, dans sa pensée, cesse de s’occuper du monde. Le cœur ne peut s’établir dans la sérénité ni être vide d’images, tant que les sens exercent leur activité. Ni les passions corporelles ne peuvent disparaître, ni les pensées mauvaises cesser, sans le désert (1, 5-6).
Cela ne signifie pas toutefois que seuls peuvent être sauvés les hommes qui atteignent à ces sommets ; Isaac, qui savait allier les extrêmes avec un discernement souverain, reconnaît l’existence d’une voie moins exigeante :
Certes, la majorité des hommes ne parviendra jamais à une telle innocence ; nous espérons toutefois que, en raison de leurs bonnes , actions, une place leur est réservée dans le Royaume des cieux (19, 4).
Je ne dis pas cela pour briser l’espérance, comme si celui qui n’est pas parvenu à l’extrême pointe de la perfection ne pouvait obtenir la grâce de Dieu ni recevoir sa consolation. En vérité, lorsqu’un homme a rejeté tout mal, lorsqu’il s’en est parfaitement éloigné et qu’il est accouru vers le bien, il éprouve vite le secours [de Dieu]. Et s’il combat un peu, il trouvera la consolation dans son âme, il obtiendra le pardon des fautes, il sera digne de la grâce et il recevra nombre de biens. Cependant, un tel homme demeure en dessous de la perfection de celui qui s’est séparé du monde, qui a trouvé dans son âme le mystère de la béatitude à venir, et qui a obtenu cette chose pour laquelle est venu le Christ (23, 25).
Il n’en reste pas moins que l’enseignement d’Isaac, dans son ensemble, s’adresse à des hommes qui ont résolu, avec l’aide de la grâce divine, de s’engager de tout leur être dans la voie la plus parfaite, — même si nombre de ses conseils seront profitables à tout chrétien fervent.
Le Dieu de l’Evangile
Sous-jacente à toute la doctrine spirituelle de saint Isaac, nous trouvons une certaine idée de Dieu, qui lui est inspirée à la fois par sa méditation des Évangiles et par sa propre expérience spirituelle, nourrie de cette rumination des Écritures :
De même qu’un grain de sable ne fait pas le poids en face d’une masse d’or, ainsi l’exercice de la stricte justice de Dieu ne fait pas le poids en comparaison de sa miséricorde. Semblables à une poignée de sable tombant dans l’océan sont les fautes de toute chair en comparaison de la Providence et de la miséricorde de Dieu. Semblable à une source qui coule à flots et ne saurait être obstruée par une poignée de sable, la miséricorde du Créateur ne saurait être vaincue par la malice des créatures (58, 3-4).
Sois un héraut de la bonté de Dieu, car il te conduit, bien que tu en sois indigne, et, quoique ta dette à son égard soit immense, on ne voit pas qu’il en exige le paiement. Et en échange des petites œuvres que tu accomplis, il t’accorde de grandes récompenses. N’appelle pas Dieu «juste », car sa justice n’apparaît pas dans les choses qui te concernent. Et si David l’appelle «juste et droit » (cf. Ps., 24, 8 et 144, 17), son Fils nous a révélé qu’il est bon et rempli de douce bonté. « Il est bon, dit-il, pour les méchants et les impies » (cf. Le, 6, 35). Et comment appelles-tu Dieu « juste », alors que tu as devant toi le chapitre [de l’Évangile] qui parle du salaire des ouvriers : « Mon ami, je ne te lèse en rien. Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi. Faut-il que ton œil soit mauvais, parce que je suis bon ? » (cf. Mt., 20, 13-15). Un homme peut-il encore appeler Dieu «juste » alors qu’il a sous les yeux le passage [de l’Évangile] sur l’enfant prodigue, qui avait dissipé son bien dans la débauche ? Seulement à cause de la componction qu’il manifestait, son père courut à sa rencontre, se jeta à son cou et lui donna autorité sur tous ses biens (cf. Le, 15, 11-24). Si un autre nous avait dit cela à son sujet, nous aurions pu le mettre en doute, mais c’est son propre Fils qui a rendu de lui ce témoignage. Où est donc la justice de Dieu, puisque, alors que nous étions pécheurs, le Christ est mort pour nous ? S’il est ici miséricordieux, nous pouvons croire qu’il ne changera pas. Loin de nous la pensée blasphématoire que Dieu ne serait pas miséricordieux ! Ce qui est propre à Dieu ne peut changer, comme c’est le cas pour les mortels. Dieu ne peut acquérir quelque chose qu’il ne posséderait pas, ni perdre ce qu’il possède, ni y ajouter quelque chose, comme les créatures. Mais ce que Dieu possède depuis le commencement, il le possède à jamais (60, 7).
Nulle part dans les textes traduits en grec, cette certitude de l’infinie miséricorde divine ne conduit Isaac à remettre en cause l’existence ou l’éternité de l’enfer ; au contraire, il affirme clairement qu’après la mort, nul ne peut rien changer à son propre sort éternel :
La vie en ce monde est semblable à un texte provisoire, à l’état de brouillon. Quand on le veut, quand on en a envie, on ajoute, on retranche, on change ce qui est écrit. Mais la vie dans le siècle à venir ressemble à des textes écrits au propre dans des livres scellés du sceau royal, dans lesquels on ne peut plus rien ajouter ni retrancher, et dont il n’est plus possible de modifier le texte. Par conséquent, tant que nous sommes susceptibles de changement, soyons attentifs à nous-mêmes. Tant que nous avons pouvoir sur le manuscrit de notre vie, que nous avons écrit de nos propres mains, efforçons-nous d’y ajouter quelque chose par une bonne conduite, et effaçons les manquements de notre vie passée. Tant que nous sommes en ce monde, Dieu n’appose pas son sceau, ni sur ce qui est bien, ni sur ce qui est mal. Il ne le fait qu’à l’heure de notre départ, quand s’achève l’œuvre accomplie dans notre patrie [terrestre], et que nous partons pour le grand voyage. Comme l’a dit saint Éphrem, « il nous faut considérer que notre âme est semblable à un navire prêt au voyage, mais qui ne sait pas quand va venir le vent ; ou encore à une armée qui ne sait pas quand va sonner la trompette qui annonce le combat. » Si cela est vrai de marins qui se préparent pour une courte absence et vont sans doute revenir bientôt, combien davantage faut-il que nous fassions nos préparatifs et que nous soyons prêts pour ce jour décisif où sera jetée la passerelle et ouverte la porte du siècle nouveau (38, 9).
Mais il n’hésite pas à interpréter le pire supplice des damnés comme le tourment de ceux qui ont conscience d’avoir trahi l’amour que Dieu ne cesse de leur porter :
Quant à moi, je dis aussi que ceux qui sont châtiés dans la Géhenne sont flagellés par le fouet de l’amour. Qu’y a-t-il de plus amer et de plus violent que le châtiment de l’amour ? Ceux qui sentent qu’ils ont péché contre l’amour subissent un châtiment bien plus grand que les châtiments les plus redoutés. La douleur qu’éprouve le cœur qui a péché contre l’amour est plus déchirante que tout autre tourment. Il est absurde de penser que les pécheurs, dans la Géhenne, sont privés de l’amour de Dieu (84, 9).
Une anthropologie spirituelle
L’enseignement spirituel de saint Isaac présuppose aussi une conception de l’homme qui est en substance celle de tous les saints Pères, mais qui, en même temps, et comme il est normal, possède quelques caractères particuliers.
L’homme, appelé à la communion la plus intime avec Dieu, est à la fois corps et âme, et son progrès spirituel mettra enjeu l’un et l’autre de ces éléments. Malgré les attaches sémitiques de sa culture, Isaac admet spontanément cette dualité fondamentale, que n’expriment pas les textes les plus anciens de la Bible. Mais il y a là une donnée essentielle de la philosophia perennis admise par tous les saints Pères, et dont la négation compromettrait gravement la conception chrétienne de l’homme telle qu’elle se dégage du Nouveau Testament lui-même.
La complexité spirituelle de l’homme vient précisément de cette dualité. Son corps, ici-bas, n’est pas encore le corps glorieux qu’il est appelé à devenir après sa résurrection (cf 69, 12) ; il est doté de cinq sens et de diverses fonctions, qui ont chacun leur objet propre. L’obtention de ces objets lui cause un plaisir sensible ; celui-ci, en lui-même, n’a pas de qualification morale (cf 37, 4). Mais l’homme, en tant qu’il est, par la partie la plus noble de lui-même, une âme, est fait pour s’unir à Dieu ; la caractéristique de l’esprit est en effet d’être doté d’une ouverture vers l’Infini, et d’être animé d’un désir de bonheur qui ne peut s’assouvir dans la possession d’objets limités et que seule la communion consciente et aimante avec Dieu peut combler. Mais cet homme peut aussi inverser, en quelque sorte, ce désir d’infini, et l’investir dans une quête sans fin et contre nature du plaisir sensible et des satisfactions de l’ego ; et de toutes manières, l’usage des sens corporels incite l’homme à céder à l’attrait du plaisir, ou au moins l’entraîne dans un état de distraction qui paralyse son attention aux mouvements intérieurs qui le portent vers Dieu et les choses de Dieu ; c’est en ce sens que le corps et les sens — qui, en eux-mêmes, sont bons, puisque créés par Dieu — peuvent causer la maladie de l’âme et l’entraîner au péché :
Tant que l’âme, dans sa foi en Dieu, n’a pas atteint l’ivresse, en éprouvant sensiblement la puissance de cette foi, elle ne peut être guérie de la maladie qui lui vient des sens, et elle ne peut fouler vigoureusement aux pieds la matière visible, qui lui ferme l’accès aux réalités intérieures et invisibles.
Quand il se sert des sens, le cœur perd les délices qui se trouvent en Dieu. Comme on l’a dit, nos pensées, [bien qu’] intérieures, quand elles perçoivent une réalité sensible, sont liées aux organes des sens dont elles se servent.
Si le désir, comme on l’a dit, naît de la sensation, que se taisent ceux qui prétendent garder la paix de la pensée parmi les distractions (1, 7, 11, 15).
On ne peut jamais dire que ce qui survient par adjonction appartient à la nature ; cela vient de l’extérieur et produit un changement. Or, la nature ne connaît ni changement, ni altération. Toute passion qui nous est profitable est un don de Dieu. Les passions corporelles ont été mises dans le corps pour son profit et sa croissance. Il en va de même des passions de l’âme. Mais lorsque le corps, privé de ce qui lui est propre, [par exemple si l’âme le prive de nourriture, en le contraignant à jeûner], se trouve, par nécessité, hors de ce qui assure son bien-être et est obligé de suivre l’âme, il s’affaiblit et subit un détriment. Et lorsque l’âme, délaissant ce qui lui appartient, suit le corps [par exemple en cédant à la gourmandise], elle subit aussitôt un détriment. C’est ce que dit le divin Apôtre : « L’esprit désire contre la chair, et la chair contre l’esprit ; il y a entre eux antagonisme » (Gai., 5, 17) (83, 7-8).
Ainsi donc, pour Isaac, la nature de l’âme est bonne, et les passions lui sont « surajoutées », lui viennent du dehors. Lorsqu’elle est dans son état naturel, elle tend spontanément vers la vertu et la pureté. Elle possède deux tendances fondamentales, le désir (épithymètikon), qui l’enflamme pour Dieu et les choses de Dieu, et le courage (ou « irascible », thymikon), appelé aussi le zèle, qui l’anime au combat contre tout ce qui s’oppose à ce désir (cf. 19, 15 et 30, 19). Mais lorsque le désir de l’âme, contrariant l’ordre naturel où les sens doivent lui être soumis, s’enflamme pour les choses terrestres et corporelles, et lorsque la colère rend la nature zélée pour accomplir les désirs de la chair, cela constitue une maladie de l’âme, qui lui est surajoutée et qui est étrangère à sa propre nature :
Le mouvement naturel que [Dieu] a mis en nous en vue de [la procréation] ne peut ni troubler la pureté, ni ébranler la chasteté. Car Dieu n’a pas donné à la nature la capacité d’aller contre son but, qu’il a lui-même voulu et qui est bon. De même, lorsqu’un homme est mû par l’agressivité ou le désir, ce ne sont pas ces puissances naturelles qui le forcent à sortir des limites de la nature et à s’écarter de son devoir, mais ce que nous ajoutons à la nature par la malice de notre volonté. Car toutes les choses que Dieu a faites, il les a faites belles et bien proportionnées. Tant que nous gardons correctement la mesure dans les choses qui relèvent de notre nature, les mouvements naturels ne peuvent nous contraindre à sortir de la bonne voie. Le corps n’est mû que d’une façon normale, paisible, qui nous révèle que la passion naturelle est en nous, mais elle ne provoque ni excitation, ni trouble suffisamment violent pour nous fermer le chemin de la chasteté, ou pour que l’agressivité enténèbre notre intellect et nous fasse passer de la paix à la colère. Mais si nous nous mettons à convoiter les choses sensibles, ces choses qui suscitent habituellement une agressivité contre nature, comme la nourriture, la boisson, la fréquentation et la vue des femmes, les conversations à leur sujet, qui allument la flamme de la luxure et la font jaillir dans le corps, alors nous changeons notre douceur naturelle en sauvagerie, soit à cause de l’accumulation des humeurs, soit à cause de tout ce que nous voyons (27, 2 ; cf 83, 5).
Le paradoxe de l’esprit humain est cependant que, d’une part, il possède un désir naturel de Dieu et du bien, et un zèle naturel qui l’anime au combat spirituel, mais d’autre part, ces tendances naturelles ne peuvent être discernées de leurs contrefaçons diaboliques et devenir efficaces que si elles reçoivent l’appoint du secours divin, qu’il faut donc sans cesse implorer dans la prière :
Choisir ce qui est bon relève de la volonté de l’homme qui en a le désir, mais mettre en œuvre ce choix dépend de Dieu et requiert son secours. C’est pourquoi nous devons accompagner le bon désir qui s’est éveillé en nous de continuelles prières, non seulement parce que nous avons besoin du secours divin, mais aussi pour que nous puissions discerner si cela plaît à Dieu ou non. En effet, tout désir apparemment bon qui naît dans le cœur ne vient pas nécessairement de Dieu, mais seulement celui qui est [réellement] profitable. Il arrive que l’homme désire une bonne chose, mais que Dieu ne lui apporte pas son secours, car cette apparence de bon désir peut en effet venir du Diable. Il semble à l’homme que telle ou telle chose lui sera bienfaisante, mais souvent elle ne correspond pas à sa mesure. Le Diable lui-même machine un moyen de lui nuire et le force à rechercher quelque chose, alors que cela ne correspond pas à sa situation actuelle, soit parce que cela est étranger au degré qu’il a atteint dans la vie spirituelle, soit parce que, lorsque l’homme est incité à réaliser ce désir, ce n’est pas le bon moment pour le faire, soit parce que cet homme n’a ni la connaissance, ni la force physique suffisante, ou parce que le moment n’est pas favorable. De multiples façons, le Diable s’efforce, sous l’apparence d’un bien, de troubler l’homme, ou de lui nuire en son corps, ou de cacher des pièges dans son esprit.
Ainsi donc, nous devons faire de continuelles et ferventes prières au sujet de ce bon désir qui est apparu en nous, et chacun d’entre nous doit dire : « Que ta volonté soit faite, et que j’accomplisse ce bon désir que j’ai conçu et que je désire réaliser, s’il est conforme à ta volonté.
Il m’est en effet facile de le vouloir, mais il m’est impossible, sans ta grâce, de le réaliser, et, en réalité, les deux choses - le vouloir et le faire - dépendent de toi (cf Phi/., 2, 13). En effet, ce n’était pas sans ta grâce que j’étais persuadé d’accepter ce désir qui s’était éveillé en moi, ou que j’étais mû par lui. » Quiconque désire accomplir une bonne chose avec discernement doit avoir l’habitude de prier laborieusement et continuellement à son sujet, pour recevoir ainsi par la prière l’aide nécessaire pour accomplir cette œuvre, et la sagesse pour distinguer ce qui est authentique des contrefaçons. Pour discerner le [vrai] bien, il faut beaucoup de prières, le labeur de l’ascèse, de la vigilance, un désir continuel, des larmes incessantes, de l’humilité et le secours du ciel - surtout si des pensées d’orgueil viennent s’y opposer. Celles-ci en effet écartent de nous le secours de Dieu, mais nous pouvons les anéantir par la prière (59, 2).
Autrement dit, l’homme, créé en son âme à l’image et à la ressemblance de Dieu, a un désir naturel de Dieu et des choses de Dieu, mais, parce que Dieu est un Dieu personnel, infiniment libre, et que l’homme lui-même est une personne douée de liberté, ce désir naturel, d’une part, doit être assumé librement par lui et, d’autre part, ne peut constituer une exigence qui devrait être satisfaite « nécessairement » en dépit de la liberté divine. L’objet du désir naturel de l’âme humaine ne peut être qu’un libre don venant de l’amour de l’Auteur de tout bien. D’où le rôle essentiel de la prière.
Les fondements de la vie en Christ
La conscience, le baptême et la foi. - Dès son premier discours, Isaac affirme le rôle fondamental du baptême et de la foi à l’égard du développement de la vie chrétienne :
Tout bien qui s’est accompli en toi, d’une manière spirituelle et secrète, sois-en certain, tu l’as obtenu par le moyen du baptême et de la foi, selon lesquels tu as été appelé pour accomplir des œuvres bonnes, par notre Seigneur Jésus-Christ (1,41).
L’homme, même lorsqu’il n’est pas encore baptisé, possède une connaissance naturelle, qui se manifeste par la voix de la conscience. Cette connaissance, d’une part, lui apprend à discerner le bien du mal, et d’autre part, lui inspire la certitude instinctive de l’existence de Dieu et de la nécessité d’obéir à sa volonté, quand il la fait connaître. Elle est « la bonne semence de la vertu » :
Cette connaissance a été implantée par Dieu dans la nature raisonnable ; grâce à l’enseignement, elle se développe. Il n’est personne qui en soit dépourvu [...]. Grâce à cette connaissance, nous pouvons trouver le chemin de Dieu [...]. Mais à ceux qui ont perdu cette connaissance qui permet de distinguer le bien du mal, le Prophète adresse ce blâme : L'homme, quand il était dans l'honneur, n 'a pas compris, il s 'est mis au rang des animaux sans raison (Ps. 48, 13). Mais quand nous recouvrons cette connaissance naturelle du voile de notre volonté amie du plaisir, nous perdons tous ces biens (18, 1 et 5).
Préparée par cette connaissance naturelle, la foi, qui se nourrit de la Parole de Dieu contenue dans l’Écriture sainte et portée par la tradition de l’Église, nous fait connaître à la fois le dessein de Dieu sur sa création et ce qu’il a daigné nous révéler au sujet de Lui-même, et nous incite à nous confier à sa Providence dans tout le détail de notre vie :
La foi est la porte des mystères. Ce que les yeux du corps sont pour les choses sensibles, la foi l’est pour les yeux cachés de l’âme. De même que nous avons deux yeux corporels, nous avons aussi deux yeux spirituels de l’âme, comme le disent les Pères, et chacun n’a pas le même objet de vision que l’autre. Par un œil, nous voyons les secrets de la gloire de Dieu cachée dans les êtres, à savoir sa puissance, sa sagesse et la Providence éternelle dont il nous entoure et que nous comprenons à partir de la manière merveilleuse dont il nous dirige. Par le même œil nous voyons aussi les ordres des anges, nos compagnons de service. Et par l’autre œil, nous voyons la gloire de la sainte nature de Dieu, lorsque, dans sa bienveillance, il nous fait entrer dans les mystères spirituels et qu’il ouvre à notre pensée l’océan de la foi (72, 1).
On notera au passage la présence des « ordres des anges » parmi les réalités invisibles que la foi nous permet de percevoir : les anges tiennent en effet une grande place dans la vision qu’lsaac a du monde spirituel. Ils sont à la fois les célébrants de la liturgie céleste, les ministres de la Providence divine qui sans cesse veille sur chaque homme et le protège d’une façon qui devrait susciter son émerveillement, et les intermédiaires par lesquels les premiers degrés au moins de la contemplation lui sont communiqués. Une discrète présence de l’enseignement de Denys l’Aréopagite est perceptible en divers passages des Discours d’Isaac.
Du repentir à la vision de Dieu. — La foi n’est que le degré initial de la connaissance des réalités invisibles ; elle est appelée à s’épanouir en sensation spirituelle et en vision de ces divines réalités, en cette « foi qui voit » qui appartient au degré le plus élevé de la vie spirituelle (cf 18, 3-4 ; 62, 18-20). Le baptême nous donne le germe, le « gage » de cette connaissance spirituelle ; mais, après le baptême, l’homme retombe malgré tout dans le péché ; c’est pourquoi le repentir remplit un rôle essentiel dans le cheminement du chrétien :
La foi engendre en nous la crainte, et celle-ci nous oblige à nous repentir et à nous mettre au travail. Et c’est ainsi qu’est donnée à l’homme la connaissance spirituelle, qui est la sensation spirituelle (aisthè-sis) des mystères, laquelle engendre « la foi qui voit véritablement »
(pistis tès a/èthous théôrias). Toutefois, la connaissance spirituelle n’est pas engendrée seulement par la simple foi ; mais la foi engendre la crainte de Dieu, et, quand nous commençons à agir sous l’emprise de celle-ci, de son impulsion naît la connaissance spirituelle [...].
Ce n’est pas toutefois la crainte de Dieu qui engendre cette connaissance spirituelle ; mais la connaissance est accordée comme un don en réponse à l'œuvre inspirée par la crainte de Dieu. Si tu recherches soigneusement quelle est cette œuvre qu’inspire la crainte de Dieu, tu trouveras que c’est le repentir, qui conduit à la connaissance spirituelle. Comme nous l’avons dit, nous recevons le gage de cette connaissance au baptême ; mais par le repentir, nous en obtenons pleinement le don.
Et ce don, que nous recevons du repentir, comme nous l’avons dit, est lui-même la connaissance spirituelle, qui nous est donnée, moyennant l’action de la crainte. Cette connaissance spirituelle est la sensation spirituelle (aisthèsis) des choses cachées. Et quand quelqu’un perçoit ainsi quelque chose de ces réalités invisibles et qui dépassent absolument toute autre réalité - d’où le nom de connaissance spirituelle — il naît de cette perception une autre foi, qui n’est pas contraire à la foi initiale, mais qui la confirme. On l’appelle « la foi qui voit » (pistis tès théôrias). Jusque là, on connaissait par l’audition ; maintenant, par la vue ; et la vue est incomparablement plus sûre que l’audition (18, 3-4).
Comme une grâce venant après une grâce, le repentir a été donné aux hommes après le baptême. Le repentir est en effet une seconde naissance, qui vient de Dieu. Ce que nous avons reçu comme un gage par le baptême, nous le recevons comme un don par le repentir. Le repentir est la porte de la miséricorde, laquelle s’ouvre à ceux qui la recherchent. C’est par cette porte que nous avons accès à la miséricorde divine, et, si nous n’entrons pas par elle, nous ne trouverons pas la miséricorde, « car tous ont péché, dit la divine Ecriture, et tous sont justifiés gratuitement par sa grâce » (Rom., 3, 23-24). Le repentir est la seconde grâce, et il naît dans le cœur moyennant la foi et la crainte. La crainte est la verge paternelle qui nous conduit, jusqu’à ce que nous soyons parvenus au paradis spirituel [rempli de tous] les biens. Quand nous y sommes arrivés, elle nous laisse et s’en retourne (72, 2).
Ce rôle pédagogique donné à la crainte du châtiment au début du cheminement spirituel est une constante de l’enseignement des saints Pères. Ils estiment tous que, chez des âmes encore fortement sensibles à l’attrait du péché, l’amour véritable est faible ou inexistant. Les ferveurs sensibles sont trop insta-blés et trop sujettes à illusion pour opposer à l’attirance du mal un contrepoids efficace et durable. La crainte des châtiments divins, inspirée par la foi, constitue alors un motif puissant et efficace pour détourner l’homme du péché. Mais dans la suite, la crainte s’effacera devant l’amour. Tout l’itinéraire spirituel tel que le trace saint Isaac est un cheminement de la crainte à l’amour, du repentir à la vision de Dieu.
Les degrés de la vie spirituelle
En jalonnant l’itinéraire spirituel, en décrivant les divers degrés que l’homme devra parcourir pour s’élever progressivement de la domination des passions à l’amour parfait de Dieu et du prochain, Isaac, comme beaucoup d’autres auteurs spirituels, obéit à un souci pédagogique. D’une part, comme nous aurons l’occasion de le signaler en son lieu, à maintes reprises, il invitera son lecteur — ou plutôt son disciple — à faire retour sur lui-même, non dans un souci d’introspection scrupuleuse ou pour en tirer satisfaction, mais pour discerner s’il n’est pas dans l’illusion, s’il ne stagne pas, si ses efforts sont réels et s’il progresse véritablement. D’autre part, il estime que la connaissance de ces degrés a une grande importance, parce que, sous peine de graves illusions, ils doivent être parcourus l’un après l’autre, dans l’ordre, sans que l’on cherche à atteindre ce qui est plus élevé avant d’avoir réalisé ce qui est plus humble.
Isaac recourt surtout à deux façons de décrire les degrés qui permettent à l’âme, soumise aux passions, de s’en dépouiller et de retrouver sa vraie nature. La première lui vient d’Évagre le Pontique, qui partageait l’itinéraire spirituel en deux phases, la « pratique » (praxis) et la « contemplation » (théôria) ; mais il l’aménage à sa façon :
Il y a deux modes de crucifixion, qui correspondent au double aspect de notre nature, laquelle possède deux puissances. Le premier mode est le support des tribulations de la chair, qui s’accomplit par l’exercice de la puissance irascible (thymikon) de l’âme, et que l’on appelle « la pratique » (praxis). Le second consiste dans l’activité subtile de l’intellect, dans la méditation assidue des choses de Dieu, dans la prière continuelle et dans les autres choses semblables. Il s’accomplit dans la puissance de désir (épithymètikon) de l’âme, et s’appelle « contemplation » (théôria). Le premier, la pratique, purifie par l’énergie du zèle la partie de l’âme sujette aux passions ; le second décante la partie intelligente (noèton meros) de l’âme par l’exercice de l’amour (agapè), qui en est le désir naturel (30, 19 ; cf. 16, 3).
Une autre façon de désigner les étapes de la vie spirituelle, assez constante chez Isaac et qui demeurera classique chez les auteurs syriens, vient de Jean d’Apamée — qui s’inspirait lui-même d’Origène. L’ascension de l’âme est alors envisagée à travers les trois degrés corporel, psychique et spirituel :
Tant qu’un homme vit dans la négligence, il craint l'heure de la mort. Quand il s’approche de Dieu, il craint l’heure du jugement. Mais quand il va de l’avant de tout son être, les deux craintes sont submergées par l’amour. Comment cela se fait-il ? C’est parce que, quand un homme demeure dans la façon de connaître et la manière de vivre de la chair, il redoute la mort. Lorsque sa connaissance devient « psychique » et qu’il mène une vie bonne, sa pensée se souvient à tout moment du jugement futur, car il se conduit d’une façon droite, conforme à la nature ; il a accédé au degré « psychique », il se comporte selon le mode de connaissance et la manière de vivre propres à ce degré, et il se plaît auprès de Dieu. Mais quand il accède au degré spirituel, à cette connaissance de la vérité que procure la sensation des mystères de Dieu, et quand il est devenu inébranlable dans son espérance des biens à venir, il est submergé par l’amour. L’homme charnel craint la mort comme un animal craint l’abattoir. L’homme raisonnable craint le jugement de Dieu. Mais celui qui est devenu un fils est revêtu de la beauté de l’amour et n’est plus mené par la verge de la crainte. « Moi et la maison de mon père, nous servirons le Seigneur » (Jos24, 15) (38, 1).
Ces trois degrés correspondent à trois modes de vie caractérisés par les expressions « contraire à la nature », « selon la nature » et « au-dessus de la nature ». Isaac attribue cette terminologie à saint Basile le Grand :
L’état naturel de l’âme est la connaissance des créatures de Dieu sensibles et intelligibles. L’état au-dessus de la nature est le mouvement dans la contemplation de la Divinité suressentielle. L’état contre nature est le mouvement passionné. C’est ce que dit le divin et grand Basile : « Quand l’âme est selon la nature, elle vit dans les hauteurs ; quand elle est hors de sa nature, elle se trouve en bas sur la terre. Lorsqu’elle est dans les hauteurs, elle est impassible. Mais dès que la nature déchoit de son ordre propre, on y trouve les passions » (82-83, 4).
Ces degrés, les Pères les nomment « selon la nature », « contre nature », et « au-dessus de la nature ». Ce sont là les trois voies par lesquelles, comme il a été dit, les pensées de l’âme douée de raison montent ou descendent, selon que l’âme accomplit la justice dans les limites de la nature, ou est ravie dans ses pensées au-dessus de la nature dans la vision de Dieu, ou sort de sa nature pour paître les pourceaux, comme celui (cf. Le, 15, 11-32) qui avait perdu la richesse de son discernement et travaillait parmi la multitude des démons (62-65, 18)
TABLEAU DES DEGRÉS DU PROGRÈS SPIRITUEL SELON SAINT ISAAC |
Degré corporel | état contre nature | sujétion aux passions | sujétion aux passions |
Degré psychique | état selon la nature | conduite corporelle | purification du corps |
conduite de Pâme | purification de la pensée | ||
apathéia ; charité ; | |||
théôria physikè | début de la purification de l’intellect | ||
Degré spirituel | état au-dessus de la nature | conduite spirituelle théôria suprême état au-delà de la prière, « émerveillement » | purification de l’intellect, puis du cœur |
Le degré corporel
S’écartant en cela des autres auteurs syriaques, qui font du « degré corporel » une première étape du progrès spirituel en l’identifiant à la « conduite corporelle », Isaac appelle degré corporel l’état « contraire à la nature » où l’homme est dominé par l’amour du corps et les passions :
Voici quelles sont ces passions : l’amour des richesses ; l’accumulation de toutes sortes de possessions ; le plaisir du corps, d’où procède la passion de l’union chamelle ; la soif des honneurs, qui engendre l’envie ; l’esprit de domination ; la vaine complaisance dans le luxe qui accompagne l’exercice du pouvoir ; les parures et la frivolité ; [le désir de] la gloire qui vient des hommes, d’où procède la rancune ; la crainte de [ce qui fait souffrir] le corps (30, 26).
Dans le domaine de la connaissance, c’est le règne du scientisme, de la science opposée à la foi, et qui souvent persécutera les croyants. La description qu’en donne Isaac sera, du XIXème au XXIème siècles, d’une actualité étonnante :
Lorsque la connaissance est sous la domination de l’amour du corps, elle s’attache à toutes les choses de ce genre : la richesse, la vaine gloire, l’élégance vestimentaire, le confort du corps, l’intérêt pour la sagesse rationnelle, laquelle est bien adaptée à la conduite de ce monde, au foisonnement d’inventions nouvelles dans le domaine des techniques et des sciences, et à tout ce qui contribue à glorifier le corps dans ce monde visible. De tout cela résulte qu’elle est opposée à la foi, [...] et qu’on l’appelle « connaissance dépouillée » (psi/è gnô-sis), parce qu’elle est dépouillée de tout souvenir de Dieu et engendre une faiblesse d’esprit déraisonnable, du fait qu’elle est dominée par le corps et ne se soucie de rien d’autre que de ce monde. A ce degré, la connaissance ignore complètement qu’il existe une Puissance spirituelle, un Gouverneur invisible qui conduit l’homme, une Providence divine qui se soucie de lui et en prend soin d’une façon parfaite. Elle pense que tout le bien qui advient à l’homme, que tout ce qui le sauve de ce qui pourrait lui nuire, qui le préserve des dangers et des nombreux périls qui nous menacent ouvertement ou secrètement et sont inhérents à notre nature, procède uniquement de nos efforts et de notre ingéniosité naturels. Tel est ce degré où la connaissance croit pouvoir se vanter d’être elle-même la Providence universelle, en accord avec ceux qui prétendent qu’il n’existe aucun gouvernement [supérieur] du monde visible [...]. Elle ne sait pas jeter en Dieu ses soucis (cf. Ps. 54, 23) avec la confiance que donne la foi en Lui. C’est pourquoi elle ne cesse de ruminer des industries et de calculer à propos de tout, et lorsque tous ces procédés échouent en raison de quelque circonstance et qu’elle ne voit pas [réussir] ses secrets desseins, elle combat les hommes qui lui font obstacle et s’oppose à eux (62-65, 11-12).
Le degré psychique
La voie de la croix. - Lorsque l’homme accède au degré psychique (c’est-à-dire de l’âme, psyché), il entreprend de combattre les passions, pour que son âme recouvre sa nature véritable. En maints endroits, Isaac insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’autre voie pour cela que celle de la croix, et que l’aide que Dieu lui apportera consistera souvent à permettre qu’il subisse des épreuves purifiantes, mais redoutables :
Il est impossible que Dieu accorde à celui qui veut s’unir à lui un autre bienfait que de lui donner de porter des épreuves pour la vérité. L’homme, par lui-même, ne peut se rendre digne d’une chose aussi grande que de subir l’épreuve pour obtenir ces dons divins, et de s’en réjouir ; ce ne peut être qu’une grâce venant du Christ. Saint Paul en témoigne ; cette chose est si grande qu’il n’hésite pas à appeler « charisme » le fait qu’un homme, parce qu’il met son espérance en Dieu, soit prêt à souffrir : « Il vous a été accordé ce don, non seulement de croire au Christ, mais encore de souffrir pour lui » (Phil., 1, 29). Et saint Pierre, dans son Épître, écrit : « Bienheureux êtes-vous quand vous souffrez pour la justice, car vous devenez participants des souffrances du Christ » (1 Pierre, 3, 14). Tu ne dois donc pas te réjouir quand tu es dans la prospérité, et, dans la tribulation, prendre un air triste, comme si tu pensais que ces épreuves sont étrangères à la voie de Dieu. En effet, depuis le commencement et de génération en génération, c’est par la croix et par la mort que Ton avance sur ce chemin. D’où vient que tu estimes que les afflictions rencontrées sur le chemin sont en dehors du chemin ? Ne veux-tu pas marcher sur les traces des saints ? Ou bien veux-tu avoir un chemin tracé spécialement pour toi, exempt de souffrance ? La voie de Dieu est une croix quotidienne. Personne ne peut monter confortablement au ciel. Nous savons où aboutit la voie de la facilité. Lorsque quelqu’un se donne à Dieu de tout son cœur. Dieu ne le laisse jamais sans souci, - sans souci de la vérité. C’est à cela qu’on reconnaît que Dieu prend soin d’un homme : il lui envoie sans cesse des afflictions (4, 4).
Ce n’est pas l’Esprit de Dieu qui demeure en ceux qui vivent dans le repos, mais l’esprit du Diable. Comme l’a dit l’un des amis de Dieu : «Je l’affirme, chaque jour je meurs » (cf I Cor., 15, 31 ). C’est en cela que les fils de Dieu se distinguent des autres : ils vivent dans les afflictions, tandis que le monde se réjouit dans les délices et le repos.
Il n’a pas plu à Dieu que ceux qui l’aiment se reposent tant qu’ils sont dans leur corps. Bien plutôt il a voulu, tant qu’ils sont dans le monde, qu’ils soient dans la tribulation, dans l’accablement, dans les souffrances, dans la pauvreté, dans le dénuement, dans l’isolement, dans le besoin, dans la maladie, qu’ils soient méprisés, frappés, qu’ils aient le cœur brisé, le corps épuisé, qu’ils renoncent à leurs parents, qu’ils aient de pénibles soucis, qu’ils soient étrangers par leur aspect à toute la création, qu’ils habitent ailleurs et autrement que les autres hommes, dans des demeures solitaires et hésychastes, loin de la vue des hommes et devenus étrangers à tout ce qui peut réjouir ici-bas. Ils pleurent, et le monde rit. Ils sont dans le deuil, et le monde est gai. Ils jeûnent, et le monde vit dans les délices. Le jour ils s’épuisent, et la nuit ils vont au combat dans la souffrance et la peine, et pour certains, dans les afflictions volontaires. D’autres luttent avec leurs passions. D’autres sont persécutés par les hommes. D’autres encore sont soumis aux périls des tentations que suscitent les démons et à d'autres choses semblables. Certains ont été persécutés, d’autres tués. D’autres allaient vêtus de peaux de bête. En eux s’est accomplie la parole du Seigneur, qui a dit : « Vous serez dans la tribulation dans le monde, mais vous vous réjouirez en moi » (Jn, 16, 33). Le Seigneur sait qu’il n’est pas possible de demeurer dans son amour quand le corps est dans le repos. C’est pourquoi il nous a détournés du repos et du plaisir qu’il procure (36, 5).
Les trois degrés de la purification. — Le progrès spirituel implique une triple purification de l’homme ; les deux premières, la « purification du corps » et la « purification de l’âme » correspondent au degré psychique, et préparent la troisième, la « purification de l’intellect », dont les prémices relèvent encore du degré psychique, mais qui correspond surtout au degré spirituel :
La purification du corps est la sainteté [obtenue] en se débarrassant des souillures de la chair. La purification de l’âme est la liberté à l’égard des passions secrètes qui se tiennent dans la pensée. La purification de l’intellect résulte de la révélation des mystères. En effet, il est [ainsi] purifié de tout ce qui, en raison de sa matérialité, tombe sous les sens (17, 5).
Quelles sont ces choses, et en quoi chacune d’entre elles consiste, écoute-le : d'abord, la conduite (polileia) corporelle qui plaît à Dieu. On appelle « labeurs corporels » ce que l’on fait pour purifier la chair, en agissant vertueusement par des actions visibles qui débarrassent la chair de ses impuretés. La conduite spirituelle est, elle, l’œuvre du cœur, œuvre que l’on accomplit en se souciant constamment du
Jugement, c’est-à-dire de la justice de Dieu et de ses sentences ; en pratiquant la prière continuelle du cœur ; en pensant à la Providence et à la sollicitude de Dieu, qui s’exercent en ce monde sur tous et sur chacun à la fois ; en étant vigilant à l’égard des passions secrètes, de peur qu’il ne se rencontre quelque chose qui en provienne dans notre domaine secret et spirituel. Tout cela est le travail du cœur, que l’on appelle « conduite de la pensée ». Grâce au travail accompli au moyen de cette conduite, que l’on appelle aussi « pratique psychique », le cœur s’affine et fuit toute participation à cette vie appelée à disparaître et contre nature. Il est alors amené à comprendre, lorsqu’il contemple les choses sensibles, qu’elles ont été créées pour les besoins du corps, pour favoriser sa croissance, et pour que, grâce à elles, soient fortifiés les quatre éléments qui le composent, [et non pour satisfaire les passions] (17, 2).
La purification du corps et de l’âme s’accomplira donc en deux phases : d’une part, la séparation effective du monde, qui préserve le moine des distractions et des tentations venant de la présence des choses qui peuvent les susciter, ainsi que l’ascèse corporelle, dont le jeûne et l’agrypnie sont les pièces maîtresses, et d’autre part la garde du cœur et le combat invisible contre les « pensées ».
Le jeûne. — Au premier rang des pratiques qui constituent la « conduite corporelle » figurent le jeûne et l’agrypnie, c’est-à-dire la veille nocturne :
La sainte voie de Dieu, le fondement de toute vertu, est le jeûne et l’agrypnie, ainsi que la vigilance à ne pas céder à la douceur du sommeil pour s’adonner à la divine liturgie, le corps crucifié, de jour et de nuit. Lejeune est le rempart de toute vertu [...]. De même que la bonne santé des yeux entraîne le désir de [voir] la lumière, ainsi le jeûne pratiqué avec discernement suscite le désir de la prière. Dès qu’un homme commence à jeûner, il ressent dans sa pensée le désir de s’entretenir avec Dieu. En effet, un corps qui jeûne ne supporte pas de passer toute la nuit à dormir sur sa couche [...]. Jamais on n’a vu un homme jeûner avec discernement et être asservi à un désir mauvais. Le jeûne mené avec discernement est une vaste demeure qui renferme tous les biens. Mais celui qui néglige le jeûne rend chancelants tous ces biens.
Car le jeûne est le commandement qui a été donné dès le commencement à notre nature, pour la garder de goûter [le fruit de l’Arbre du bien et du mal], et c’est sur ce point que le chef de notre race commit sa faute. C’est pourquoi les athlètes [spirituels] commencent par où se produisit la première chute, lorsqu’ils entreprennent, pour [obtenir] la crainte de Dieu, de garder ses commandements. C’est par là aussi que commença le Sauveur, quand il se manifesta au monde dans le Jourdain. Après le baptême en effet, l’Esprit le conduisit au désert, où il jeûna quarante jours et quarante nuits (cf. Mt., 4, 1-2). Tous ceux qui suivent ses traces doivent commencer pat établir leur combat sur ce fondement. Cette arme a été forgée par Dieu ; qui pourrait la négliger, comme si elle était méprisable ? Et si l’Auteur de la Loi a jeûné, quel observateur de la Loi ne devra pas en faire autant ?
Jusque là, la race des hommes n’avait pas connu la victoire, et le Diable n’avait jamais expérimenté de défaite de la part de notre nature ; mais grâce à cette arme, il fut vaincu pour la première fois. Notre Seigneur fut l’Initiateur et le Premier-né de la victoire et il obtint la première couronne qui fut placée sur la tête de notre nature. Et maintenant, dès que le Diable voit cette arme dans la main d’un homme, aussitôt la crainte s’abat sur cet adversaire tyrannique, il se souvient de cette première défaite que le Sauveur lui infligea au désert, et sa force est brisée ; il se consume quand il voit l’arme que notre Archistratège a placée dans nos mains. Y a-t-il arme plus puissante que celle-là ? Qu’est-ce qui donnera davantage confiance à notre cœur, dans sa lutte contre les ennemis, que la faim endurée pour le Christ ? Car plus le corps peine et se donne du mal au temps où la phalange des démons assaille l’homme, plus le cœur de celui-ci est fortifié par la confiance. Celui qui se revêt de l’armure du jeûne est continuellement brûlé par le zèle comme par un feu. Quand Elie le Zélé brûla de tout son zèle pour la Loi de Dieu, c’est à cette œuvre du jeûne qu’il eut recours (85, 16-18).
Les agrypnies. — Au jeûne, il faut joindre les agrypnies :
Rien ne rend l’âme pure et joyeuse, ni ne l’illumine et en éloigne les pensées mauvaises, autant que les agrypnies continuelles. Pour cette raison, tous les saints Pères ont persévéré dans ce labeur des veilles et ont adopté pour règle de rester éveillés durant la nuit, pendant tout le cours de leur vie. Ils l’ont fait spécialement parce qu’ils avaient entendu notre Sauveur nous y inviter instamment, en divers endroits, par sa vivante parole : « Veillez et priez en tout temps » (Le, 21,36) ; « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt., 26, 41) ; et encore : « Priez sans cesse » (cf. Le, 18, 1), etc. Et il ne s’est pas contenté de nous avertir seulement par ses paroles ; il nous a aussi donné l’exemple en sa personne en honorant la pratique de la prière au-dessus de toute autre chose. C’est pourquoi il s’isolait constant-ment pour prier, et cela non d’une façon arbitraire, mais en choisissant pour temps la nuit, et pour lieu le désert, afin que nous aussi, évitant la foule et le tumulte, nous devenions capables de prier dans la solitude (cf. Mt., 14, 23 ; Mc, 1, 35). De même, toutes les révélations dont les saints ont bénéficié sur des sujets divers, que ce soit pour leur instruction personnelle ou pour l’utilité de tous, se sont généralement produites durant la nuit et au moment de la prière.
C’est pourquoi nos Pères ont reçu ce haut enseignement concernant la prière comme s’il venait du Christ lui-même, et ils ont choisi de veiller dans la prière, selon l’ordre de l’Apôtre, avant tout afin de pouvoir demeurer sans aucune interruption dans la proximité de Dieu par la prière continuelle. Ils se sont enfuis dans la solitude, non seulement pour que rien ne les détourne de leur continuelle liturgie, mais aussi pour qu’aucune chose venant du dehors ne les atteigne et n’altère la pureté de leur intellect, ce qui troublerait ces veilles qui les remplissent de joie et qui sont la lumière de l’âme [...].
La prière qui est offerte au temps de la nuit possède un grand pouvoir, plus que celle qui est offerte durant le jour. C’est pourquoi tous les saints ont eu l’habitude de prier durant la nuit, en combattant l’assoupissement du corps et la douceur du sommeil, et en rejetant leur nature corporelle (28, 6-8).
L ’hèsychia et le combat invisible. — A l’ascèse corporelle, il est nécessaire de joindre à la fois la séparation effective du monde — L’hèsychia — et le combat invisible contre les pensées :
Les labeurs de l’ascèse corporelle, ô frère, non seulement ne suffisent pas pour corriger les passions cachées dans l’âme, mais ils n’empêchent pas non plus les pensées en ceux qui sont continuellement sollicités par les sens. Ces labeurs en effet préservent l’homme des convoitises et des tromperies des démons pour qu’ils ne soient pas vaincus par elles, mais les labeurs eux-mêmes ne donnent pas à l’âme la paix et la sérénité. C’est seulement quand nous avons part à L’hèsychia que les œuvres et les labeurs de l’ascèse procurent à l’âme l’impassibilité, mortifient les membres qui sont sur la terre (cf. Col.,
3, 5) et donnent le repos aux pensées. Alors les sens extérieurs cessent d’être troublés et persévèrent un certain temps au service de la sagesse. Jusqu’à ce que l’homme se soit éloigné des hommes, que ses membres soient délivrés du flux incessant des pensées et qu’il se soit rassemblé en lui-même, il ne peut pas connaître sa passion. Car l'hèsychia, comme l’a dit saint Basile, est le commencement de la purification de l’âme. Quand les membres du corps suspendent leur activité extérieure et suppriment les distractions qui en résultent, la pensée se détourne des distractions et de l’errance des pensées et elle demeure au calme au-dedans d’elle-même ; le cœur s’éveille et scrute les pensées à l’intérieur de l’âme. S’il persévère patiemment dans cette voie, l’homme parviendra progressivement à la pureté de l’âme (85, 20).
L’attention et la vigilance, appelées aussi « sobriété » (nèp-sis) spirituelle, auront donc toujours un rôle essentiel à jouer ; mais, les pensées une fois détectées, plutôt que de les combattre par la contradiction et en leur opposant des raisons, il sera plus efficace de les neutraliser par le « souvenir des vertus », c’est-à-dire en réveillant et en fortifiant dans l’âme, grâce à la prière, l’attrait et le goût des choses de Dieu :
Si l’on n’oppose pas la contradiction aux pensées que l’Adversaire sème en nous, mais si l’on refuse tout dialogue avec elles en adressant à Dieu sa supplication, c’est un signe que l’intellect a trouvé la sagesse qui vient de la grâce, et que sa vraie connaissance l’a délivré de beaucoup agir par lui-même ; il a découvert le raccourci qui lui épargne les détours d’une longue route (33, 10).
Il vaut mieux faire disparaître les passions par le souvenir des vertus qu’en leur résistant. En effet, lorsque les passions sortent de leur retraite et engagent la lutte, elles impriment dans l’intellect des formes et des images. Le combat demande alors un grand déploiement d'énergie, et l’intellect en est grandement agité et troublé. Au contraire, lorsqu’on emploie la première méthode dont nous avons parlé, on ne voit plus la moindre trace des passions après leur expulsion (56, 15).
Ce n’est pas toutefois en combattant les passions qu'on les empêche d’entrer dans le cœur, mais c’est par le rassasiement de la conscience, par la connaissance dont l’âme est comblée, et par le désir des contemplations merveilleuses qu’on y découvre. C’est là ce qui empêche les assauts des passions de s’en approcher. Cela ne vient pas, comme je l’ai dit, de ce que l’âme délaisse la vigilance et la pratique du discernement, qui sauvegardent la connaissance de la vérité et la lumière de l’âme, mais de ce que la pensée n’a plus à combattre, pour les raisons que j’ai dites. En effet les riches dédaignent la nourriture des pauvres ; de même, les gens sains ne supportent pas la nourriture des malades. Mais la richesse et la santé de l’âme ne subsistent que grâce à la sobriété et à l’attention. Sa vie durant, un homme a besoin de la sobriété, de l’attention, de la vigilance, pour garder son trésor. S’il néglige de les pratiquer selon sa mesure, il tombe malade et son trésor lui est dérobé. Il faut donc non seulement travailler jusqu’au moment où l’on voit en paraître le fruit, mais encore combattre jusqu’à l’heure du départ [de ce monde]. Car il arrive souvent que la grêle fasse soudainement tomber le fruit mûr. Celui qui se mêle aux affaires [du monde] et se dissipe dans des conversations ne peut pas être assuré de rester en bonne santé (38, 6).
Les diverses formes de la prière. - La récitation des psaumes tient un rôle fondamental dans la vie monastique (34, 2) ; ils sont comme le moule de la prière la plus personnelle du moine :
Quand tu dis les versets des psaumes, ne le fais pas comme un homme qui récite les paroles d’un autre, afin de ne pas avoir l’impression que le pénible labeur de ta récitation s’allonge interminablement, et de ne pas passer complètement à côté de la componction et de la joie qu’ils recèlent ; mais prononce-les comme tes propres paroles, afin de supplier [Dieu] avec componction et d’en bien discerner le sens, comme un homme qui comprend vraiment ce qu’il fait (33, 8).
Néanmoins, très diverses sont les formes de prière que mentionne Isaac, et auxquelles le moine se livrera en particulier durant ses agrypnies :
Une agrypnie ne consiste pas seulement à se tenir debout, ni à réciter des psaumes. Tel [moine] consacre toute la nuit à la récitation des psaumes ; un autre la passe dans le repentir, en disant des prières de componction et en se prosternant jusqu’à terre ; un autre encore veille en gémissant, en pleurant, en se lamentant sur ses fautes. On raconte au sujet de l’un des premiers Pères que, pendant quarante ans, sa prière consista en cette unique phrase : « Moi, j’ai péché comme homme, toi, comme Dieu, pardonne ». Les Pères l’entendaient répéter ces mots, rempli de tristesse ; il pleurait, sans pouvoir se taire, et cette unique prière lui tenait lieu de liturgie nuit et jour. Un autre dira quelques psaumes le soir, puis passera le reste de la nuit à chanter des tropaires. Un autre alternera doxologies et lectures. Un autre enfin se fixera comme règle de ne pas plier le genou [et de se tenir debout] aussi longtemps qu’il sera combattu par l’esprit de la luxure (28, 5).
L’insistance toute particulière avec laquelle Isaac recommande la lecture priante de l’Ecriture sainte et des écrits des Pères rappelle l’importance que les moines latins du Moyen-Age accordaient à la Lectio divina :
La méditation continuelle de l’Écriture est la lumière de l’âme, car elle y imprime des souvenirs qui sont utiles pour se garder des passions et pour demeurer dans l’amour de Dieu et la prière pure. En outre, elle nous montre le chemin de la paix tracé devant nous par les pas des saints. Mais ne place pas ta confiance dans la récitation des versets de l’Écriture, quand ils ne sont pas accompagnés d’un grand éveil [de l’âme] et d’une continuelle componction, que ce soit dans les prières ou dans les lectures que tu accomplis à n’importe quel moment (33,2).
Vers la pureté et la limpidité — Le degré psychique sera ainsi un parcours tout au long duquel l’homme se libérera progressivement des liens des passions ténébreuses, pour que son intellect obtienne la pureté (katharotès) et la limpidité Mélangés) nécessaires pour « voir Dieu tel qu’il est », et non en projetant sur lui nos conceptions trop humaines :
Bénie soit la majesté du Seigneur qui nous ouvre la porte pour que nous ne désirions plus rien d’autre que Lui. C’est pour cela que nous abandonnons tout et que notre âme se met en quête de Lui seul, rejetant tout souci qui pourrait faire obstacle à la vision du Seigneur. Plus l’intellect, ô mes bien-aimés, abandonne tout souci pour les choses visibles et ne pense plus qu’à l’espérance des choses à venir - ce qui dépend du degré de son élévation au-dessus des préoccupations pour le corps et de leur rumination continuelle - plus il devient subtil et translucide dans la prière. Et plus le corps est libéré des liens des affaires du monde, plus l’intellect en est lui aussi délivré. Et plus l’intellect est délivré des soucis du monde, plus il devient limpide. Et plus il devient limpide, plus il s’affine. Et plus il s’affine, plus il s’élève au-dessus des conceptions du siècle présent, qui portent la marque de l’opacité. Dès lors, l’intellect sait comment voir Dieu tel qu’il est, et non tel que nous sommes [...].
De la vraie prière naît l’amour envers Dieu, car l’amour vient de la prière, comme la prière procède du retrait du monde. Nous avons en effet besoin du retrait du monde pour nous entretenir seul à seul avec Dieu. Mais le retrait du monde est précédé par le renoncement au monde, car, si un homme ne renonce pas d’abord au monde et à la jouissance de tout ce qu’il contient, il ne peut vivre en solitude. Et de nouveau, le renoncement au monde présuppose la patience, et la patience la haine du monde. Et la haine du monde présuppose la crainte et le désir. En effet, si la pensée n’est par terrifiée par la crainte de la Géhenne, et animée du désir de la béatitude [à venir], la haine de ce monde ne peut être suscitée en l’homme. Et s’il ne hait pas le monde, il ne pourra pas supporter avec patience d’être privé du repos qu’il procure. Et si l’on n’a pas d’abord acquis la patience, on ne pourra pas choisir un lieu très sauvage et totalement inhabité. Et si on ne choisit pas pour soi-même une vie séparée du monde, on ne pourra pas s’établir dans la prière. Et si l’on ne converse pas sans cesse avec Dieu, si l’on ne s’adonne pas à toute cette activité intérieure mêlée de prière et à ces formes successives de prière dont nous avons parlé, on ne peut ressentir de l’amour [envers Dieu]. L’amour de Dieu vient en effet de ce que l’on s’entretient avec lui. La conversation avec lui et la méditation priante présupposent I’hèsychia, et l’hèsychia la non-possession. La non-possession présuppose la patience ; la patience implique la haine des convoitises ; la haine des convoitises procède de la crainte de la Géhenne et du désir de la béatitude. La convoitise est haïe par celui qui en connaît les fruits, qui sait ce qu’elle lui prépare, et de quels biens elle le prive.
Ainsi, chaque degré de la vie spirituelle est lié à celui qui le précède, il en reçoit ce qui lui permet de se développer, et il en prépare un autre plus élevé. Mais si l’un de ces degrés est omis, le suivant ne peut se réaliser, et l’on voit tout l’édifice s’effondrer et se perdre (35, 1 et 4).
Pureté de l’âme et éveil des sens spirituels. - Au cours de ce cheminement, qui doit conduire l’homme du repentir à la pureté de l’âme, il importe de ne pas brûler les étapes, puisqu’il existe un ordre de succession, un enchaînement, entre les vertus. Et c’est ainsi que s’éveillera dans l’homme, sous la motion de l’Esprit-Saint, une « sensibilité spirituelle » qui lui permettra de percevoir les réalités divines et les choses de Dieu et d’en goûter la douceur d’une façon aussi immédiate et concrète que nos sens corporels perçoivent les objets matériels :
Bienheureux est le moine qui court véritablement, de toutes ses forces, après la pureté de son âme, qui suit la voie bien frayée sur laquelle ont marché nos Pères, et qui emprunte les degrés qu’eux-mêmes ont gravis dans l’ordre et progressivement. Il s’approchera de la pureté avec sagesse et en supportant avec patience les tribulations, mais non pas en inventant des degrés étrangers [à la tradition des Pères].
La pureté de l’âme est le premier charisme de notre nature. Si l’âme ne se purifie pas des passions, elle ne guérit pas des maladies du péché, et elle n’acquiert pas la gloire qu’elle a perdue par la transgression. Mais si un homme a été trouvé digne de la pureté, qui est la santé de l’âme, par cette purification son intellect obtiendra la joie grâce à [l’éveil de] sa sensibilité spirituelle. Car il est devenu fils de Dieu et frère du Christ, et il n’a plus le loisir de ressentir les biens et les maux qui lui arrivent (86, 4).
Sous la motion du Saint-Esprit. — Au baptême, l’homme reçoit la grâce du Saint-Esprit, mais, ordinairement, il n’en « sent » pas encore la présence. Le chrétien dont le cœur n’est pas encore purifié par le repentir, l’ascèse et la garde du cœur ne peut mener sa vie spirituelle que selon un mode humain, laborieusement, en réfléchissant et en délibérant intérieurement, et non comme instinctivement, sous le souffle du Saint-Esprit. Mais lorsqu’il parvient à la pureté de l’âme, sa vie spirituelle change de régime. Il n’a plus à faire avancer sa barque à force de rames, mais il doit tendre ses voiles pour capter le souffle de l’Esprit-Saint. Celui-ci prend en quelque sorte l’initiative et le mène où il veut par les instinct intérieurs qu’il éveille en lui :
Quand la puissance de l’Esprit pénètre dans la puissance de l’âme et que celle-ci opère en cet Esprit, alors, au lieu de la Loi contenue dans les Ecritures, les commandements de l’Esprit prennent racine dans son cœur (56, 16).
Dès lors, l’âme ayant recouvré sa vraie nature, la pratique des vertus lui devient naturelle, comme spontanée, et elle n’a plus à se contraindre ni à se faire violence pour pratiquer le bien. C’est cette spontanéité dans la pratique des vertus qui explique la « liberté des fils de Dieu » (cf. 33, 8) et qui place le moine parfait au-dessus des règles particulières ; la solitude de l’anachorète est le « royaume de la liberté » (3, 1) en ce sens que l’homme qui a pleinement maîtrisé ses passions et qui est dépouillé de toute volonté propre, vit dans une entière docilité aux inspirations du Saint-Esprit ; c’est pourquoi les saints reclus de Gaza pouvaient donner ces conseils à un hésychaste :
Nos Pères, qui étaient parfaits, n’avaient pas de règle précise, car toute la journée, leur règle était de psalmodier un peu, de réciter un peu par cœur, d’examiner un peu leurs pensées, de s’occuper un peu de leur nourriture, et cela selon la crainte de Dieu, car il est dit : « Tout ce que vous faites, faites-lc pour la gloire de Dieu » (/ Cor., 10, 31).
Et encore :
L’homme qui vit en hésychaste n’a pas de règle : sois comme un homme qui mange et boit selon qu'il en a envie ; ainsi quand il t’arrive de lire et que tu vois de la componction dans ton cœur, lis tant que tu le peux ; de même pour la psalmodie. Garde bien de toutes tes forces l’action de grâces et le Kyrie eleison et n’aie pas de crainte, car les « les dons de Dieu sont sans repentance » (Rom., 11,29)
Cette conception de la vie spirituelle apparaît dès les débuts du monachisme, notamment dans les écrits attribués à saint Macaire d’Egypte, qui sont l’une des sources de la doctrine d'Isaac :
Il faut se forcer à faire tout ce qui est bien, à accomplir tous les préceptes du Seigneur, quand même le cœur résisterait à cause du mal qui est en lui [...]. Et ainsi, ce que maintenant il fait par force et à contre-cœur l’habituera à faire le bien en tout temps, à penser toujours au Seigneur et à l’attendre perpétuellement avec beaucoup de vertu et d’amour. Alors le Seigneur, voyant de telles dispositions en lui et cette bonne volonté par laquelle il se fait violence constamment pour penser à lui, pour être humble, doux et charitable, voyant que malgré toutes ses répugnances, il soumet son cœur en y employant toute sa force ; alors le Seigneur lui fait miséricorde, il le délivre de ses ennemis et du péché qui est en lui, il le remplit de l’Esprit-Saint ; et ainsi, désormais sans violence et sans peine, il accomplit tous les préceptes du Seigneur, ou plutôt le Seigneur accomplit en lui ses propres préceptes, donnant les fruits de l’Esprit quand il fructifie purement [...].
Il lui donne la véritable prière du Christ, il lui donne des entrailles de miséricorde, une véritable bonté [...]. Toutes les pratiques des vertus lui deviennent comme sa nature,6. »
Cet enseignement, fondé sur l’expérience des saints, est rapidement devenu traditionnel. À l’autre extrémité de la chrétienté, au VIème siècle, saint Benoît de Nursie, ne proposait pas un autre itinéraire aux moines d’Occident pour lesquels il rédigeait sa Régula Monachorum, admirable guide pour la praxis, conduisant le moine jusqu’aux sommets de la théôria :
Lors donc que le moine aura gravi tous ces degrés d’humilité, il arrivera à cet amour de Dieu qui est parfait et met dehors la crainte. Grâce à lui, tout ce qu’il observait auparavant non sans crainte, il commence à le garder sans aucun effort, comme naturellement, par habitude, non plus par peur de la géhenne, mais par amour du Christ et par l’habitude même du bien et pour le plaisir que procurent les vertus. Cet état, daigne le Seigneur le faire apparaître par le Saint-Esprit, dans son ouvrier purifié de ses vices et de ses péchés !
C’est là aussi ce qu’au début du XIXsiècle, en Russie, saint Séraphin de Sarov, pénétré de l’enseignement de saint Isaac, appellera « l’acquisition du Saint-Esprit » et désignera comme but de l’effort ascétique.
La « théôria physikè ». — Tel qu’il se manifeste lorsque l’âme purifiée parvient au sommet du degré psychique, l’éveil des sens spirituels permet à celle-ci d’accéder au premier degré de la théôria, la contemplation de la nature des choses (théôria physikè). Elle perçoit alors le « dedans des choses », c’est-à-dire le reflet en elles des énergies créatrice et des logoi, « pensées-volontés » divines qui leur donnent d’être et d’être ce qu’elles sont :
Dès qu’il a reçu une sensibilité spirituelle qui lui permet de percevoir le dedans des choses, aussitôt, selon la mesure de cette sensibilité, son intellect est souvent élevé au-dessus d’elles (56, 19 : cf. 23, 12 et 30, 23).
Quand te couvrira de son ombre la puissance de l'hèsychia, après un long temps passé dans ta cellule à t’adonner à l’ascèse, à pratiquer la vigilance intérieure, à retirer tes sens loin de tout contact extérieur, tu ressentiras d’abord une joie qui, de temps en temps, sans cause, envahira ton âme, et alors s’ouvriront tes yeux, pour que tu voies, selon la mesure de ta pureté, la force qui anime la création de Dieu et la beauté des créatures. Quand ton intellect aura été ainsi conduit à l’émerveillement que suscite une telle vision, il ne distinguera plus la nuit du jour, dans son admiration devant la splendeur de la création de Dieu. Dès lors l’âme ne ressentira plus les passions, ravie par le plaisir [que lui procurera] cette contemplation. Grâce à elle, elle accédera au deuxième degré des révélations spirituelles, qui, dans l’ordre, la suit. L’une et l’autre viennent de la pureté, et mènent plus haut. Que Dieu nous en rende dignes ! Amen ( L 3, 14).
L’esprit d’enfance. — L’apparition et le développement de la sensibilité spirituelle requiert de l’homme une attitude de simplicité, d’abandon et de foi confiante qui s’identifie à la pureté de l’âme et qu’Isaac compare à celle d’un petit enfant, en l’opposant à un comportement trop humain, trop raisonnable, voire animé par un esprit rationaliste et scientiste :
Qu’est-ce que la pureté, et où se situent ses frontières ? — La pureté est l’oubli des modes de la connaissance qui sont contre nature et qui, dans le monde, ont été trouvés par la nature [humaine]. La frontière au-delà de laquelle on est libéré de ces modes et on se retrouve en dehors d’eux est que l’homme revienne à la simplicité et à l’absence de malice originelles de sa nature, et qu’il redevienne comme un enfant, sans toutefois les défauts de l’enfant (85, 30).
Quand le psalmiste dit : « Le Seigneur garde les petits enfants »
(Ps. 114, 6), il ne parle pas seulement de ceux qui sont corporellement de petits enfants, mais aussi de ceux qui, bien qu’étant sages dans le monde, ont renoncé à leur connaissance, se sont appliqués entièrement à la seule sagesse qui suffise, sont devenus volontairement comme de petits enfants, et ont appris cette autre sagesse qui ne s’enseigne pas dans les écoles. Paul, sage lui-même dans les choses divines, a dit très justement : « Si quelqu’un pense être sage selon ce monde, qu’il devienne fou, afin de devenir sage » (7 Cor., 3, 18). Demande donc à Dieu de te donner d’atteindre à la [pleine] mesure de la foi. Et si tu en viens à goûter dans ton âme les délices de cette foi, il ne me sera pas difficile de te dire que rien désormais ne te sépare plus du Christ. Et toi, il ne te sera pas difficile alors d’être, à tout moment, arraché aux choses de la terre, d’oublier ce monde malade et de perdre le souvenir de ses occupations. Prie instamment pour cela, supplie avec ferveur, demande-le avec zèle, jusqu’à ce que tu l’aies obtenu. Ne t’en lasse pas. Tu en seras jugé digne si, d’abord, tu te fais violence pour «jeter ton souci sur le Seigneur » (cf Ps. 54, 23) avec foi, et si tu échanges ta propre Providence contre la sienne. Alors, quand il verra ta résolution et qu’avec une totale pureté de cœur tu as mis ta confiance en lui seul, et non plus en toi-même, et que tu t’es fait violence pour espérer en lui plus qu’en ta propre âme, alors une force qui t’est inconnue viendra demeurer sur toi, et tu percevras sensiblement que sa puissance est indubitablement avec toi. Beaucoup, lorsqu’ils ont ressenti cette puissance, sont entrés sans crainte dans le feu, ou ont marché sur les eaux, sans que la pensée qu’ils risquaient d’être engloutis les fasse hésiter. En effet, la foi fortifie les sens de l’âme, et l’homme, grâce à une autre vision qui dépasse les sens, perçoit une présence invisible qui le persuade de ne pas se laisser impressionner par les choses terrifiantes qu’il voit.
Ne crois surtout pas que ce soit en se servant de la connaissance psychique que l’on peut recevoir cette connaissance spirituelle. Non seulement il est impossible de l’obtenir par cette connaissance psychique, mais aucun de ceux qui s’y appliquent intensément ne peut avoir la moindre idée de la connaissance spirituelle ni en être jugé digne. Si certains d’entre eux veulent s’en approcher, ils ne le pourront pas, si peu que ce soit, tant qu’ils n’auront pas renoncé à leur connaissance psychique, à ses détours subtils et à ses méthodes compliquées, pour retrouver leur âme de petit enfant. L’habitude d’user de cette connaissance psychique et la tournure d’esprit qu’elle implique agissent comme un frein puissant, jusqu’à ce que, petit à petit, on parvienne à les effacer. La connaissance spirituelle est simple, et elle ne répand pas sa lumière parmi les raisonnements psychiques. Tant que la pensée ne s’est pas libérée de la multiplicité des pensées et n’est pas parvenu à la simplicité unifiée de la pureté, elle ne peut rien ressentir de la connaissance spirituelle [...].
Quant à cette connaissance spirituelle, nul ne peut la recevoir s’il ne change et ne redevient comme un petit enfant. C’est alors qu’il peut percevoir par ses sens [spirituels] les délices du Royaume des cieux. On appelle « Royaume des cieux » la contemplation spirituelle, et celle-ci ne s’obtient pas par l’activité des pensées, mais c’est la grâce qui nous donne de la goûter. Et tant que l’homme n’est pas purifié, il n’est même pas capable d'en entendre parler, car nul ne peut l’acquérir par un enseignement [extérieur]. Mais, mon enfant, si tu parviens à la pureté du cœur, laquelle vient de la foi et s’acquiert loin des hommes, dans L’hèsychia, et si tu oublies ta connaissance selon ce monde, au point de n’en plus rien ressentir, soudain la connaissance spirituelle se présentera devant toi, sans que tu aies rien fait pour cela. « Erige une stèle, est-il écrit, verse de l’huile sur elle, et tu trouveras un trésor dans ton sein. » Mais si tu es retenu dans les filets de la connaissance psychique, je puis dire sans exagération qu’il te serait plus facile de te libérer de liens de fer que de t’en échapper. Jamais tu n’éviteras les pièges de l’illusion, jamais tu n’auras de confiance filiale (parrhèsia) ni d’assurance à l’égard du Seigneur, à chaque moment tu marcheras sur le fil d’une épée, et tu ne seras jamais sans tristesse. Prie avec simplicité, [reconnaissant] ta faiblesse, afin de bien vivre en présence de Dieu, et tu n’auras plus de soucis. De même en effet qu’un corps est toujours suivi de son ombre, ainsi l’humilité est toujours suivie par la miséricorde [divine]. Ainsi donc, si tu veux passer ta vie dans les choses spirituelles, ne fais aucune concession aux pensées psychiques. Et même si tous les malheurs, tous les maux et tous les dangers possibles t’entouraient et voulaient t’effrayer, ne t’en inquiète pas, et n’en tiens aucun compte (19, 2-5).
À l’égard de celui qui s’abandonne à lui dans la foi et la confiance, Dieu se comporte comme un père ou une mère avec un petit enfant :
La puissance divine [...] instruit les hommes à la manière du maître qui apprend à nager à un petit enfant : quand l’enfant commence à enfoncer, il le soulève ; l’enfant, en effet, nage au-dessus des mains de celui qui lui apprend. Quand il se met à avoir peur de se noyer, celui qui le soutient de ses mains l’encourage de la voix et lui dit : « Ne crains pas, je te tiens. » Et de même qu’une mère qui enseigne à marcher à son petit enfant s’éloigne de lui et l’appelle, et quand, venant vers elle, il se met à trembler et tombe à cause de la fragilité et de la délicatesse de ses pieds et de ses jambes, elle court et le prend dans ses bras, ainsi la grâce de Dieu tient et enseigne les hommes qui en toute pureté et simplicité se sont confiés aux mains de leur Créateur, ont de tout leur cœur renoncé au monde et marchent à sa suite (51, 7).
Larmes, impassibilité, humilité, silence. — Les larmes seront un premier indice de ce que le moine approche du terme du degré psychique :
De l’activité spirituelle dans laquelle on se fait violence naît une chaleur sans mesure qui est allumée dans le cœur par des pensées ardentes nouvellement apparues dans l’intellect. Cette activité et la vigilance affinent l’intellect grâce à la chaleur qui les anime et lui procurent la vision. Et cette vision engendre les pensées ardentes dont je viens de parler, [qui jaillissent ainsi] de la profondeur de cette vision de l’âme. C’est cette vision qui est appelée contemplation. Cette contemplation donne naissance à la chaleur [spirituelle], et de cette chaleur, qui naît de la grâce de la contemplation, provient le jaillissement des larmes. Au début, ce n’est qu’à un faible degré : au cours d’une même journée, les larmes viennent à plusieurs reprises, et s’en vont. Mais ensuite, leur flot devient incessant, et, par ce flot incessant, l’âme obtient la paix des pensées. Par cette paix des pensées, elle est élevée jusqu’à la pureté de l’intellect. Et par cette pureté de l’intellect, l’homme en arrive à voir les mystères de Dieu. En effet, cette pureté est contenue secrètement dans la paix qui a succédé aux combats [contre les pensées]. Après cela, l’intellect en vient à voir des révélations et des signes, comme en vit le prophète Ezéchiel. Celui-ci, sous l’image du torrent (cf. Ez., 47, 3-5), vit représentées les trois étapes que l’âme traverse pour s’approcher de Dieu ; après la troisième, l’espace restant est infranchissable (9, 1).
L’intellect exerce alors une « vigilance instinctive » à l’égard des passions (81, 8), et, en ce sens, l’âme acquiert l’impassibilité (apathéia). Elle est remplie de la « véritable humilité », qui est un don de Dieu, et elle éprouve un besoin profond de se tenir en silence. Isaac se plaît à contempler en saint Arsène, cet ancien précepteur des fils de l’empereur Théodose devenu moine au désert, un parfait exemple de cet état spirituel :
Plus que toutes choses, aime le silence, car il t’apporte un fruit que la langue est impuissante à décrire. Commençons par nous faire violence pour nous taire, et ensuite de notre silence même naîtra en nous quelque chose qui nous amènera au silence. Que Dieu te donne de ressentir ce quelque chose qui naît du silence ! Si tu commences à t’adonner à cette pratique, je ne sais combien de lumière se lèvera en toi. On raconte au sujet de l’admirable Arsène, que, lorsque les pères le visitaient et que les frères venaient le voir, il s’asseyait avec eux en gardant le silence, puis les congédiait en silence. Ne crois pas qu’il agissait ainsi par sa seule volonté, même si au début il devait se faire violence pour cela ; mais, au bout de quelque temps, un certain plaisir naît dans le cœur du fait de la pratique de cette manière d’agir, et le corps est amené comme par force à se tenir en silence. De cette pratique naît aussi en nous une abondance de larmes, qui accompagnent la merveilleuse et divine vision de quelque chose que le cœur ressent distinctement. Tantôt en se donnant de la peine, tantôt du fait de son émerveillement, le cœur devient humble et comme un petit enfant, et dès qu’il se met à prier, les larmes jaillissent en abondance. Grand est l’homme qui, par la patience de ses membres, a acquis d’admirables dispositions habituelles au-dedans de son âme. Si tu places toutes les œuvres de la vie monastique sur l’un des plateaux d’une balance, et le silence sur l’autre, tu verras que celui-ci pèse davantage. Nombreuses sont les directives des Pères qu’il n’est plus nécessaire qu’un homme suive laborieusement quand il s’approche du silence, et leur pratique lui devient alors superflue ; il est au-dessus d’elles, car il est proche de la perfection (34, 7).
Nous n’appelons pas humble, bien que la chose soit digne de louange, celui qui s’humilie en se rappelant ses fautes et ses manquements, et qui en garde mémoire jusqu’à ce que son cœur se brise et que son intellect ait fait disparaître en lui-même les pensées d’orgueil. Car l’esprit d’orgueil garde [contre lui] sa force, et il n’a pas acquis l’humilité, mais il s’en approche au moyen de diverses considérations. Même si la chose est louable, comme je l’ai dit, il n’a pas encore l’humilité. Il la veut, mais il ne la possède pas. L’humble parfait est celui qui n’a pas besoin de chercher des raisons et de procéder à des considérations pour être humble. Mais en toutes choses, d’une façon naturelle et parfaite, il se comporte humblement, sans avoir à [réfléchir] laborieusement pour cela. Il a reçu en lui-même l’humilité, comme un grand charisme qui dépasse toute la création et toute la nature. Il se voit à ses propres yeux comme un pécheur, comme un homme de rien et méprisable. Il a pénétré [par la contemplation] dans le mystère de toutes les natures spirituelles, il possède une grande sagesse concernant toute la création, et cependant il se considère comme ne sachant absolument rien. Et cette conviction ne procède pas de la réflexion, mais, sans se forcer, il est ainsi dans son cœur.
Mais est-il possible qu’un homme devienne tel ? La nature peut-elle produire en lui ce changement ? Non. Mais n’en doute pas, la force mystérieuse que l’humble a reçue le rend parfait en toute vertu. C’est la force même que reçurent les bienheureux apôtres sous forme de [langues de] feu (Ad., 1, 8). C’est pour cela que le Sauveur leur avait ordonné de ne pas quitter Jérusalem jusqu’à ce qu’ils aient reçu la puissance d’en haut (Act., 1,4), c’est-à-dire le Paraclet, dont le nom signifie « Esprit consolateur ». C’est là ce qu’avait dit la divine Écriture à son sujet : « Les mystères sont révélés aux humbles (Sir., 3, 19) » (20, 7-8).
Pureté de l’intellect et pureté du cœur. — Isaac fait une distinction importante entre les deux degrés de la pureté de l’âme ; c’est pour lui l’occasion de préciser qu’il entend par « le cœur » l’orientation spontanée la plus profonde, la plus fondamentale et la plus stable de l’être humain, et la racine de ses divers sens spirituels :
En quoi la pureté de l’intellect diffère-t-elle de la pureté du cœur ? — Autre est la pureté de l’intellect, et autre celle du cœur. La première diffère de la seconde, comme un membre diffère du corps entier. L’intellect est l’un des sens de l’âme, mais le cœur contient et maîtrise tous les sens intérieurs. Il est le sens des sens, car il en est la racine.
Si la racine est sainte, les branches seront saintes. Si le cœur est pur, il est évident que tous les sens seront purs. L’intellect, s’il s’applique à la lecture de l’Écriture sainte, ou s’il se donne un peu de peine pour pratiquer les jeûnes, les veilles et L’hèsychia, oubliera sa conduite antérieure et sera purifié dès lors qu'il aura rompu avec sa manière honteuse de vivre. Mais sa pureté ne sera pas constante. Autant il est vite purifié, autant il se souille vite. Le cœur, lui, n’est purifié que par de nombreuses afflictions, par des privations, par l’éloignement de toute relation avec le monde et par la mort à toutes choses. Une fois que le cœur est purifié, sa pureté n’est pas souillée par les moindres choses.
Il ne craint pas davantage d’avoir à affronter de grands et redoutables combats. Car il a désormais un estomac solide, capable de digérer facilement toutes les nourritures que les malades ne peuvent assimiler. C’est ce que disent les médecins : [pour un malade,] la viande est difficile à digérer, mais lorsqu’un estomac solide peut la supporter, elle donne beaucoup de force aux corps qui sont sains. Ainsi donc, toute pureté qui s’acquiert facilement, en peu de temps et avec peu de peine, se perd et se souille aussi vite. Mais la pureté qui a traversé beaucoup de tribulations et qui a mis longtemps à s’édifier n’a rien à redouter d’une attaque proportionnée à ses forces, en quelque partie de l’âme que ce soit, car Dieu la fortifie (83, 12).
Charité et miséricorde universelles. — Mais en quoi consiste, en définitive, cette pureté que le moine atteint quand, dépouillé de tout attachement à son ego, il parvient au terme du degré psychique, et qui constitue la porte de la contemplation ? Nous sommes ici au cœur de l’enseignement de saint Isaac :
Qu’est-ce, en un mot, que la pureté ? C’est un cœur miséricordieux envers toute la nature créée (81, 1).
Et qu’est-ce qu’un cœur miséricordieux ? - C’est une flamme qui embrase le cœur pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les animaux, pour les démons et pour tout être créé. Quand l’homme miséricordieux se souvient d’eux, et quand il les voit, ses yeux répandent des larmes, à cause de l’abondante et intense miséricorde qui étreint son cœur. A cause de sa grande compassion, son cœur devient humble et il ne peut plus supporter d’entendre ou de voir un tort, ou la plus petite offense, faits à une créature. C’est pourquoi il offre continuellement des prières accompagnées de larmes pour les animaux sans raison, pour les ennemis de la vérité et pour ceux qui lui ont fait du tort, pour qu’ils soient protégés et qu’il leur soit fait miséricorde ; il prie de même pour les reptiles, à cause de la grande miséricorde qui remplit son cœur au-delà de toute mesure, à la ressemblance de Dieu (81, 2).
Question : Quel est le signe qu’un homme a atteint la pureté du cœur, et quand sait-il que son cœur est parvenu à la pureté ? - Réponse : Lorsqu’il voit tous les hommes comme bons, et lorsque aucun ne lui paraît impur et souillé ; c’est alors qu’il est véritablement pur de cœur. Comment s’accomplirait autrement la parole de l’Apôtre, selon laquelle il nous faut, d’un cœur sincère, considérer les autres comme supérieurs à nous-mêmes (cf Phi!., 2, 3), si l’on n’est pas encore arrivé à ce que dit le prophète : « L’œil bon ne voit pas le mal (Hab1, 13)»? (85, 29)
Réjouis-toi avec ceux qui se réjouissent, et pleure avec ceux qui pleurent : c’est le signe de la limpidité de l’âme. Souffre avec les malades, afflige-toi avec les pécheurs, réjouis-toi avec ceux qui se repentent. Sois l’ami de tout homme, mais reste solitaire dans ta pensée. Prends part à la souffrance de tous, mais reste corporellement loin de tous (58, 14).
Isaac n’hésite pas à mettre en opposition la stricte justice et la miséricorde, la première correspondant plutôt à la conception des relations humaines selon l’Ancien Testament, la seconde à l’idéal évangélique :
Si celui qui fait l’aumône ne s’élève pas au-dessus de la pratique de la justice, il n’est pas miséricordieux ; autrement dit, il n’est pas un homme qui est miséricordieux envers les autres non seulement en leur donnant de ce qu’il possède, mais encore en supportant avec joie l’injustice de la part des autres et en se montrant miséricordieux envers eux. Lorsqu’il aura vaincu la justice par la miséricorde, il recevra la couronne, non pas celle des justes selon la Loi, mais celle des parfaits selon l’Évangile. Car donner aux pauvres de ce que l’on a, revêtir celui qui est nu, aimer son prochain comme soi-même, ne pas commettre d’injustice, ne pas mentir, l’ancienne Loi aussi P ordonnait ; mais la perfection selon l’économie de l’Évangile prescrit : « À celui qui te prend ton bien, ne le réclame pas, et donne à quiconque te demande » (Le, 6, 30). Non seulement il faut supporter avec joie l’injustice en ce qui concerne les biens matériels et toutes les choses extérieures, mais il faut donner même son âme pour son frère. Tel est l’homme miséricordieux, et non pas celui qui se contente de faire l’aumône à son frère. Un homme est vraiment miséricordieux si son cœur brûle quand il entend ou voit quelque chose qui afflige son frère. De même est miséricordieux celui qui, s’il est frappé par son frère, n’ose pas lui répondre durement pour ne pas affliger son cœur (23, 4).
La miséricorde et la stricte justice, si elles demeurent dans une même âme, sont comme un homme qui adore Dieu et les idoles dans une même maison. La miséricorde est le contraire de la stricte justice. Celle-ci consiste en une répartition équitable entre tous ; elle distribue à chacun ce qu’il mérite, ne penche ni d’un côté ni de l’autre, est sans partialité dans la répartition. Mais la miséricorde est une affliction suscitée par la grâce, elle se penche sur chacun avec compassion, ne rend pas ce qu’il mérite à celui qui est digne de châtiment, et elle comble au-delà de toute mesure celui qui est digne de récompense. Si la miséricorde est du côté du bien, la stricte justice est donc du côté du mal ; de même que le foin et le feu ne peuvent demeurer dans un même lieu, la stricte justice et la miséricorde ne peuvent pas demeurer dans une même âme. De même qu’un grain de sable ne fait pas le poids en face d’une masse d’or, ainsi l’exercice de la stricte justice de Dieu ne fait pas le poids en comparaison de sa miséricorde (58, 3).
Cette miséricorde universelle, qui est une participation à l’Amour que Dieu est (cf 1 Jn, 4, 8), fait de l’âme un parfait miroir de la divinité, ce qui va rendre possible la contemplation :
Veux-tu entrer en communion avec Dieu dans ton intellect, en éprouvant la sensation de ce plaisir (hèdonè) qui n’est pas esclave des sens ? Efforce-toi d’acquérir la miséricorde, car, lorsqu’elle se trouvera en toi, elle y reproduira l’image de cette sainte Beauté dont tu porteras la ressemblance. La possession effective de la miséricorde universelle produit aussitôt dans l’âme la communion à la divinité et l'unit à sa gloire resplendissante (1, 32).
Je te prescris ceci, frère : Que la miséricorde l’emporte toujours dans ta balance, jusqu’à ce que tu sentes en toi-même la miséricorde que Dieu éprouve pour le monde Que notre propre état devienne ainsi un miroir dans lequel nous contemplerons en nous-mêmes la ressemblance et l’empreinte véritable de ce qui appartient par nature à la divine essence. Par elles et par ce qui leur ressemble, nous sommes illuminés et nous nous approchons de Dieu avec un intellect limpide. Un cœur dur et sans miséricorde ne peut parvenir à la pureté (34,11).
À cause de son grand amour, [le Père] n’a pas voulu faire violence à notre liberté, bien qu’il en eût le pouvoir, mais il a préféré que nous nous approchions de lui par l’amour de notre cœur. Le Christ lui-même, par obéissance à son Père et à cause de son amour pour nous, a subi avec joie les outrages et l'affliction, comme le dit l’Écriture :
« Renonçant à la joie qui lui revenait, il a souffert la croix, méprisant l’infamie » (Hébr., 12, 2). C’est pourquoi le Seigneur a dit, dans la nuit où il fut livré : « Ceci est mon corps donné pour la vie du monde, et ceci est mon sang, répandu pour la multitude, en rémission des péchés » (Mt., 26, 26). Et, en notre faveur, il dit encore : « Je me sacrifie moi-même » (Jn. 17, 19). De la même manière, quand les saints sont devenus parfaits, c’est à une telle perfection qu’ils sont tous parvenus, et par la surabondance de leur amour et de leur miséricorde envers tous les hommes, ils sont devenus semblables à Dieu. Tel est le signe de la parfaite ressemblance avec Dieu que les saints cherchent à obtenir : l’amour parfait du prochain. C’est là ce que faisaient les moines, nos Pères, quand ils s’efforçaient de porter toujours en eux-mêmes cette perfection et cette ressemblance tellement vivante au Seigneur Jésus-Christ (81, 5).
L’amour de Dieu et des hommes est le but de la vie spirituelle, en quoi tout se résume, comme Isaac le chante dans cet admirable hymne à la charité :
Le paradis est l’amour (agapè) de Dieu, amour qui porte en lui les délices de tout ce qui peut rendre l’homme bienheureux. C’est là que le bienheureux Paul avait reçu un aliment étranger à la nature. Et dès qu’il eut goûté en ce lieu [au fruit] de l’arbre de vie, il s’écria : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, c’est ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (7 Cor., 2, 9). Adam fut empêché d’accéder à cet arbre par le conseil du Diable. L’arbre de vie est l’amour de Dieu, qu’Adam perdit par sa chute, et plus jamais il ne retrouva la joie ; mais il dut travailler et peiner sur la terre [qui produisait] des épines. Même s’ils marchent sur une voie droite, ceux qui sont privés de l’amour de Dieu mangent le pain gagné à la sueur de leur travail, comme il fut ordonné au premier créé de le manger après la chute. Jusqu’à ce que nous trouvions l’amour, nous devons travailler sur cette terre [couverte] d’épines, nous devons semer et moissonner au milieu des épines, même si notre semence est une semence de justice. Constamment, nous sommes blessés par les épines et, quoi que nous fassions pour être des justes, c’est à la sueur de notre visage que nous vivons. Mais quand nous avons trouvé l’amour, nous sommes nourris du pain céleste et nous sommes revêtus de force sans labeur ni peine. Le pain céleste est le Christ, qui est descendu du ciel et a donné la vie au monde. Et telle est la nourriture des anges.
Celui qui a trouvé l’amour mange le Christ chaque jour et à toute heure, et il en devient immortel. Car il a dit : « Celui qui mange du pain que je lui donnerai ne verra jamais la mort » (Jn, 6, 58). Bienheureux celui qui mange le pain de l’amour, qui est Jésus ! Car celui qui se nourrit d'amour se nourrit du Christ, le Dieu qui est au-dessus de toutes choses, comme Jean en témoigne lorsqu’il dit : « Dieu est amour »
(7 Jn, 4, 8). Ainsi donc, celui qui vit dans l’amour reçoit de Dieu le fruit de vie, et, alors qu’il est encore en ce monde, il respire déjà l’air de la Résurrection, cet air dont feront leurs délices les justes lors de la Résurrection. L’amour est le Royaume. C’est de [cet amour] que le Seigneur a mystérieusement promis à ses apôtres qu’ils se nourriront dans son Royaume : « Mangez et buvez à la table de mon Royaume » (cf. Le, 22, 30). De quoi s’agit-il, sinon de l’amour ? Car l’amour est capable de nourrir l’homme à la place d’aliments et de boisson. Il est « le vin qui réjouit le cœur de l’homme » (P.v. 10, 16). Bienheureux celui qui boit de ce vin ! Les débauchés en ont bu, et ils sont devenus chastes. Les pécheurs en ont bu, et ils ont oublié le chemin du péché. Les ivrognes en ont bu, et ils sont devenus des jeûneurs. Les riches en ont bu, et ils ont désiré la pauvreté. Les pauvres en ont bu, et ils sont devenus riches en espérance. Les malades en ont bu, et ils ont été fortifiés. Les ignorants en ont bu, et ils sont devenus sages (72, 3-4).
La prière pure. — Au terme du degré psychique, Isaac place la « prière pure », c’est-à-dire une prière qui est exempte de distractions parce que l’intellect de l’homme adhère spontanément et avec force aux mouvements profonds de son cœur :
De même que sur dix mille hommes, on en trouvera à peine un qui ait accompli les commandements et les préceptes dans une mesure appréciable, qui soit parvenu à la pureté et qui ait obtenu la sérénité de l’âme, de même on en trouvera difficilement un, parmi une multitude, qui, au prix d’une extrême vigilance, ait obtenu la prière pure, ait franchi cette limite, et soit entré dans ce mystère. Il n’est pas donné en effet à beaucoup d'atteindre à la prière pure, mais seulement à un petit nombre [...].
La prière est une demande, un souci et un désir qui ont pour objet la délivrance des maux de ce monde ou du monde à venir ; elle peut aussi exprimer le désir de l’héritage [qu’ont reçu] les Pères, ou une demande du secours divin. Toutes les formes de prière se ramènent à ces mouvements de l’âme. Mais que la prière soit pure ou ne le soit pas, cela dépend de ceci : si, quand l’intellect se prépare à présenter à Dieu l’un de ces mouvements intérieurs, quelque considération étrangère ou quelque distraction vient s’y mêler, cette prière est qualifiée d’impure, parce qu’on a porté sur l’autel du Seigneur, - cet autel spirituel qu’est le cœur, - un animal qu’il n’est pas permis d’offrir. Mais si l’intellect s’unit avec ferveur à l'un de ces mouvements [de l’âme] durant le temps de la supplication, sous la pression des circonstances qui la font naître, et si, à cause de cette ardeur, l’œil de la foi fait pénétrer ce mouvement derrière le voile du cœur, alors les entrées de l’âme seront fermées aux pensées étrangères, à ces étrangers auxquels la Loi interdit l'accès de la tente du Témoignage (cf. Nombr., 16, 40). Tels sont le sacrifice du cœur que Dieu agrée et la prière pure. Là se situent leurs limites ; ce qui est au-delà ne peut plus être appelé prière (31-32, 6-7)
Le degré spirituel
La théôria, connaissance par connaturalité. — Saint Isaac conçoit la forme la plus élevée de la théôria comme une vision de Dieu dans le miroir de l’âme. C’est là l’enseignement commun des Pères qui ont abordé ce sujet, à la suite de saint Grégoire de Nysse. Selon Jean Daniélou, « que l’âme connaisse Dieu par un retour à elle-même, parce que c’est en elle que se trouve l’image (eikôn) de Dieu, — que la condition de la connaissance de Dieu soit ainsi la purification (katharsis) de l’âme, de façon à restituer les traits de cette image, c’est le thème essentiel de la théologie mystique de Grégoire de Nysse. » Et cet auteur précise très justement, au sujet de la pureté de l’intellect qui conditionne la théôria : « Cette pureté est une participation (koinô-nia) de la nature divine. Aussi l’âme voit-elle en elle, comme dans un miroir (katoptron), la nature divine, le disque du soleil, qui se reflète. Rien ici d’une identité naturelle de l’âme avec Dieu [comme dans le néoplatonisme et le gnosticisme], sauf au sens où cette orientation vers Dieu qui attire Dieu en elle est la vocation naturelle de l’âme. » Ces remarques correspondent très exactement à la pensée d’Isaac. Comme l’écrivait de son côté Jacques Maritain, « quand l’âme est devenue tout entière amour, sans que rien en elle fasse obstacle à la lumière du Saint-Esprit, elle devient tout entière moyen de percevoir Dieu par un certain toucher et un certain goût spirituels [...]. C’est une connaissance vraiment, bien qu’imparfaitement, immédiate de Dieu [...]. Il ne s’agit pas d’une connaissance claire, mais d’une connaissance tout expérimentale, obscure, et apophatique, qui unit l’âme à Dieu comme caché. » Ces remarques correspondent très exactement aux desciptions d’Isaac. J. Maritain développe cette conception de la « connaissance par connaturalité » en employant une terminologie thomiste qui est évidemment étrangère à Isaac, aussi bien qu’à Grégoire de Nysse ; elle n’en est pas moins utile pour comprendre leur pensée.
Celle-ci est proche également de la conception selon laquelle « l’amour est intellection ». Cette formule est, selon J.-M. Déchanet, « le dernier mot que nous livre, sur la nature de la contemplation, l’exploration attentive des auteurs bénédictins et cisterciens du XIIème siècle », dont la pensée reste à beaucoup d’égards fidèle à la tradition des Pères d’Orient et d’Occident. Mais, chez Isaac, c’est l’amour du prochain qui fonde cette connaturalité de l’âme avec Dieu ; il explicite sur ce point la pensée d’Evagre le Pontique, pour qui se mettre en colère contre son frère ou garder de la rancune, « c’est ressembler à un homme qui voudrait avoir une vue perçante et qui se crèverait les yeux ».
La déréliction pédagogique. — Parvenu à ces sommets, l’homme n’en est pas pour autant fixé dans un état permanent de consolation, et encore moins d’impeccabilité. Dans un dessein pédagogique, Dieu permettra qu’il soit encore éprouvé par des moments de désolation et de déréliction :
De même qu’il arrive que l’air se refroidisse, ainsi ceux qui ont atteint le degré de la pureté peuvent retomber [en dessous], sans négligence ni relâchement de leur part. Mais alors que tout allait bien pour eux, il leur est arrivé quelque vicissitude contraire au but que poursuivait leur volonté [...]. Au combat succède le secours de la grâce ; puis l’âme se retrouve pour un temps dans la tempête, et elle est assaillie par la violence des vagues ; puis de nouveau se produit un changement, la grâce la visite et remplit son cœur de la joie et de la paix qui viennent de Dieu, ainsi que de pensées chastes et paisibles (49, 2-4).
Lorsqu’il nous arrive d’être dans les ténèbres, surtout si nous n’en sommes pas nous-mêmes la cause, ne nous troublons pas. Estime que ces ténèbres t’ont été ménagées par la Providence de Dieu pour des raisons que Lui seul connaît. En effet, notre âme parfois suffoque, elle est comme submergée par des vagues. Que l’on s’adonne à la lecture de l’Écriture, ou à sa liturgie, ou à toute autre occupation, ce ne sont que ténèbres sur ténèbres. L’homme quitte alors la prière, et souvent il ne peut même plus s’en approcher. Il ne croit plus du tout que cet état pourra changer et qu’il retrouvera la paix. Ce temps est rempli de désespoir et de crainte. L’espérance en Dieu, la consolation de la foi, ont été entièrement chassées de l’âme. Celle-ci est tout entière remplie de doute et de crainte. Cependant, ceux qui ont été éprouvés par l’assaut de telles vagues savent d’expérience qu’il prendra fin et sera suivi d’un changement [...]. Même si le trouble où te jettent de telles ténèbres se prolongeait, attends-toi à ce que survienne promptement, au milieu d’elles, un changement qui te fasse revivre.
Quant à toi, ô homme, voici ce que je te propose et te conseille : si tu n’as pas la force de te ressaisir et de tomber face contre terre pour prier, entoure ta tête de ton manteau et dors, jusqu’à ce que soit éloignée de toi cette heure de ténèbres, mais ne sors pas de chez toi. Cette tentation éprouve surtout ceux qui désirent vivre selon la conduite spirituelle et qui recherchent tout au long de leur voyage [ici-bas] la consolation de la foi. C’est pourquoi cette heure où la pensée est en proie au doute les fait souffrir et les met en peine plus que tout. Puis vient ensuite le blasphème, qui les attaque fortement. Tantôt viennent des doutes au sujet de la résurrection, tantôt d’autres choses dont nous n’avons pas besoin de parler. Nous avons souvent fait l’expérience de tout cela, et c’est pour la consolation de beaucoup de nos frères que nous avons décrit ce combat (57, 1 -2).
Bien qu’il ait été lui-même un maître très apprécié, Isaac parle peu du rôle des Pères spirituels, — sauf ici, précisément, à propos de ces moments de déréliction ; mais il tient manifestement à ce qu’un tel recours ne soit pas trop fréquent, et ne serve pas de prétexte pour multiplier les sorties hors de la cellule :
L’acédie s’apaise un moment, mais revient ensuite à l’attaque avec plus de violence. On a alors absolument besoin d’un homme éclairé qui a l’expérience de ces choses, pour recevoir de lui la lumière et la force chaque fois que c’est nécessaire, mais non pas tout le temps. Bienheureux celui qui supporte de telles tentations en restant entre les murs de sa cellule. Car, comme le disent les Pères, il parviendra ainsi à demeurer au large et sera revêtu de force (57, 3).
Au-delà de la prière. — C’est ici qu’apparaît ce qu’Irénée Hausherr appelait « l’immense théorie » d’Isaac sur « un état tellement sublime que la prière pure elle-même y disparaît ». Mais, selon cet éminent auteur, cette doctrine ne serait qu’une « interprétation étrange » d’un texte d’Evagre le Pontique mal traduit en syriaque. En réalité, il ne s’agit pas ici d’une « théorie », mais d’un enseignement fondé sur la profonde expérience personnelle d’Isaac, à laquelle la traduction syriaque, bien que fautive, du texte d’Évagre n’a fourni qu’un moyen d’expression bien adapté. Le texte original d’Évagre portait : « La prière est un état de l’intellect produit seulement par la lumière de la Sainte-Trinité. » Selon le vocabulaire d’Évagre en effet, la contemplation de la Sainte-Trinité constitue le degré le plus élevé de la prière. Mais l’interprète syriaque a traduit : « La prière est un état de l’intellect qui n ’est arrêté que par la lumière de la Sainte-Trinité. » Ce contresens a permis à saint Isaac de formuler une doctrine juste, en l’attribuant à tort à son maître vénéré Évagre. Pour Isaac, la prière proprement dite, la « prière pure » elle-même, est toujours demande, épiclèse, imploration de la descente du Saint-Esprit ; quand celui-ci survient, l’activité propre, délibérée, de l’homme, et donc « la prière », n’a plus qu’à s’effacer, et l’expérience du don lui-même du Saint-Esprit n’est plus une prière. S’apprêtant à décrire ce « degré spirituel », Isaac commence par voiler ses confidences d’une protestation d’humilité qui ne trompera aucun lecteur :
Par mes propres combats, je n’ai pas été rendu digne d’expérimenter la millième partie des choses que j’ai écrites de ma main, et particulièrement de ce discours que je vais composer pour stimuler et illuminer nos âmes et celles de quiconque l’aura entre ses mains, en espérant que quelques-uns seront incités à désirer ce dont je parle, et ainsi à le mettre en pratique (31-32, 1).
Se fondant en fait sur sa propre expérience, Isaac tient ensuite à bien différencier l’état au-delà de la prière des sentiments spirituels de plaisir, de douceur et de joie intime que l’on peut éprouver au cours de la psalmodie ou de la méditation de la sainte Écriture ; ceux-ci en effet se situent encore dans le domaine de la prière, et sont bien différents de l’éblouissement intérieur que provoque la pleine effusion de l’Esprit-Saint :
Autre chose est le plaisir (hèdonè) éprouvé dans la prière, et autre chose la vision divine (théôria) obtenue dans la prière. La seconde l'emporte en perfection sur le premier, comme l’homme adulte sur l’enfant. Il arrive que les versets d’un psaume deviennent doux dans la bouche, et que l’on répète continuellement ce même verset durant la prière, sans pouvoir passer au suivant, car on ne peut s’en rassasier. Mais parfois, il arrive que de la prière naisse une certaine vision divine qui fait s’évanouir la prière sur les lèvres. Frappé de stupeur par cette vision, l’homme devient comme un corps privé de souffle. C’est là ce que nous appelons vision divine dans la prière ; ce n’est ni un produit de l’imagination, ni une illusion, comme le prétendent les sots.
Cette vision dans la prière comporte d’ailleurs des degrés divers et des dons différents. Mais, jusque-là, il s’agissait toujours de la prière, car on n’était pas encore parvenu à ce stade où il n’y a plus de prière, mais un état supérieur à la prière. Les mouvements de la langue et du cœur dans la prière sont des clefs. Mais ce qui succède à leur usage, c’est l’entrée dans la chambre du trésor. Alors, toute lèvre et toute langue se taisent ; le cœur, qui contient les pensées, l’intellect, qui gouverne les sens, et la pensée, cet oiseau rapide et audacieux, font silence. Toute leur activité, toute leur industrie et toutes leurs recherches s’arrêtent, car le Maître de maison est là (31-32, 1-3).
Alors qu’aux différents moments du degré psychique, l’âme était « active » sous la coopération de la grâce, elle entre ici dans un « état passif » sous la motion de l’Esprit ; ravie dans l’« émerveillement » et la « stupeur », elle se trouve, si l’on peut dire, dans un « état de consentement » et d’adhésion, libre en sa racine, mais au-delà de toute réflexion et délibération, à ce que l’Esprit-Saint opère en elle :
De même que toutes les obligations des lois et des commandements que Dieu a donnés aux hommes ont leur terme dans la pureté du cœur, comme l’ont dit les Pères, de même toutes les formes et tous les modes de prière par lesquels les hommes s’adressent à Dieu ont leur fin dans la prière pure. Les lamentations, les protestations d’humilité, les supplications, les demandes secrètes, les douces larmes et toutes les autres formes de prière, comme je l’ai dit, se meuvent dans un domaine qui a pour limites la prière pure. Dès que l’intellect a atteint les limites de la prière pure et s’est avancé au-delà, il n’y a plus de prière, ni de mouvements intérieurs, ni de larmes, ni d’autorité, ni de liberté, ni de supplications, ni de souhaits, ni de désir pour aucune des choses que l’on peut espérer en ce monde ou en l’autre. Il n’y a plus de prière au-delà de la prière pure. Toute l’activité discursive de la prière et toutes ses formes ont conduit l’intellect jusque-là, par le pouvoir de la volonté libre. C’est pourquoi cette phase comportait des combats. Mais une fois la limite franchie, c’est la stupeur émerveillée, ce n’est plus la prière. Tout ce qui relève de la prière cesse, c’est une contemplation, et l’intellect cesse d’agir pour prier. Toute forme de prière implique une activité de l’âme, mais quand l’intellect en vient à être mû par l’Esprit-Saint, il cesse de prier (31-32, 4).
Ainsi donc, mon frère, tu peux en être sûr : le pouvoir que possède l’intellect de diriger ses mouvements avec discernement a pour limite la pureté dans la prière. Quand l’intellect a atteint ce point, il peut soit revenir en arrière, soit s’arrêter de prier. La prière est ainsi un intermédiaire entre le stade psychique et le stade spirituel. Tant qu’il produit des mouvements, l’intellect est dans le stade psychique ; dès qu’il franchit la limite, il cesse de prier. De même que les saints, dans le monde à venir, ne prient plus, car leur intellect a été submergé par l’Esprit, mais demeurent en extase dans cette gloire qui les comble de délices, de même l’intellect, lorsqu’il lui a été donné de percevoir la béatitude future, s’oublie lui-même et oublie tout ce qui est terrestre, et ne peut plus être mû par la pensée de quoi que ce soit.
On peut donc dire avec assurance (parrhèsia) que toute vertu et toute forme de prière, corporelle ou mentale, relève de la libre volonté ; il en est de même de [l’activité propre de] l’intellect, qui domine sur les sens. Mais dès que l’Esprit règne sur l’intellect, ce régisseur des sens et des pensées, la nature humaine est privée de sa libre volonté, elle passe sous la conduite d’un autre et ne se dirige plus elle-même. Comment y aurait-il encore là de la prière, alors que la nature humaine ne possède plus de pouvoir sur elle-même, mais est conduite par une force extérieure sans savoir où ? La nature ne dirige plus les mouvements de l’intellect selon sa volonté, mais elle est réduite en captivité, et elle est menée là où la perception des sens s’arrête. L’homme en effet n’a plus de volonté, si bien qu’il ne sait plus s’il est dans son corps ou hors de son corps, comme l’Écriture l’atteste (cf. 2 Cor., 12,
2). Un homme peut-il encore prier, quand il est ainsi captif et n’a plus conscience de lui-même ? (31-32, 9-10)
Quel temps pourrait être aussi saint, et aussi adapté par sa sainteté à la réception des dons [divins], que le temps de la prière, où l'homme parle avec Dieu ? A ce moment, quand nous adressons à Dieu nos demandes et nos supplications et lui parlons, l’homme rassemble nécessairement tous les mouvements et toutes les pensées [de son âme] et s’entretient avec Dieu seul, et son cœur est abondamment rempli de Dieu. A partir de là, le Saint-Esprit suscite en lui des perceptions qui dépassent toute compréhension, en prenant occasion de cette prière, dans la mesure où l’homme est susceptible de cette motion. Ainsi, par l’effet de ces perceptions, la prière est arrêtée dans son mouvement, et l’intellect est absorbé dans un émerveillement plein de crainte, si bien qu’il en oublie l’objet de sa demande. Les mouvements de l’intellect sont plongés dans une profonde ivresse, et l’homme n’est plus de ce monde. Il n’a plus de perception distincte ni du corps, ni de l’âme, ni d’aucun souvenir de quoi que ce soit. Comme le dit Evagre, « la prière est la pureté de l’intellect qui n’est arrêtée que par la lumière de la Sainte-Trinité, moyennant un émerveillement plein de crainte ». Tu vois comment la prière est arrêtée par la stupeur qui naît quand on obtient ce qui était demandé dans la prière, comme je l’ai dit au début de ce discours et en beaucoup d’autres endroits. Le même Evagre a dit encore : « La pureté de l’intellect est le haut vol des facultés spirituelles, pareil à la nuance du ciel dans lequel se lève, au temps de la prière, la lumière de la Sainte-Trinité. »
Question : Quand un homme est-il jugé digne de la plénitude d’une telle grâce ? - Réponse : « Quand l’intellect se dépouille du vieil homme et revêt le nouveau par la grâce ; alors, au temps de la prière, il voit son propre état pareil au saphir ou à la couleur du ciel ; c’est ce que les anciens d’Israël ont appelé le Lieu de Dieu, quand il leur apparut sur la montagne (cf. Ex., 24, 9-11). »
Ainsi donc, comme je l’ai dit, ce don ne doit pas être appelé « prière spirituelle ». Mais alors, comment le nommer ? Fruit de la prière pure, lorsqu’elle est submergée par l’Esprit. L’intellect s’est élevé au-delà de la prière et, ayant rencontré une chose plus excellente, il cesse de prier. A partir de là, il n’y a plus de prière, mais un regard accompagné de stupeur sur une réalité sans composition qui n’appartient pas au monde des mortels, et la prière se tait dans l’ignorance de tout ce qui est de la terre. C’est là l’ignorance supérieure à toute connaissance dont Evagre a dit : « Bienheureux celui qui a atteint, dans la prière, à l’ignorance qui ne peut être dépassée. » (31-32, 14-17).
La prière continuelle. — Les expériences spirituelles qu’Isaac vient de décrire sont nécessairement transitoires ici-bas. Mais il nous laisse entrevoir aussi, au terme de l’itinéraire, un état de prière constante qui constitue le sommet de la vie en Christ initiée au baptême :
Question : Quel est le fruit de tous les labeurs que comporte cette activité, je veux dire L’hèsychia, afin que celui qui l’a obtenu sache qu’il a atteint la perfection de son genre de vie? — Réponse : C’est qu’un homme ait été trouvé digne de demeurer sans cesse en prière. Celui qui y est parvenu a atteint le sommet de toutes les vertus, et il est devenu désormais la demeure du Saint-Esprit. En effet, celui qui n’a pas reçu pleinement la grâce du Consolateur ne peut pas pratiquer avec facilité la prière continuelle. Mais il est dit que lorsque l’Esprit a établi sa demeure dans un homme, celui-ci ne peut plus s’arrêter de prier, car l’Esprit lui-même ne cesse pas de prier [en lui]. Qu’il dorme ou qu’il veille, la prière ne se sépare plus de son âme. Qu’il mange, qu’il boive, qu’il soit couché, qu’il se livre à quelque travail, ou qu’il soit plongé dans un profond sommeil, le parfum de la prière s’élève spontanément de son cœur. Désormais, sa prière ne connaît plus d’interruption, mais constamment, même lorsqu’il semble prendre son repos, elle se célèbre secrètement en lui, car « le silence des cœurs purs est une prière », comme l’a dit un homme revêtu du Christ. En effet, leurs pensées sont désormais des motions divines. Les mouvements d’un cœur et d’un esprit purifiés sont des voix paisibles qui chantent dans le secret des psaumes à l’invisible (85, 39).
LE VOCABULAIRE SPIRITUEL D’ISAAC LE SYRIEN
Le vocabulaire d’Isaac est proche de celui de la plupart des auteurs syriens qui ont essayé de rendre dans leur langue la terminologie des auteurs spirituels grecs, en particulier d’Évagre le Pontique. Les traducteurs grecs de son œuvre ont opéré une rétroversion en grec de ce vocabulaire syriaque. Mais beaucoup de ces termes n’ont pas d’équivalents exacts en français, ce qui contraint le traducteur à des choix toujours discutables. Comme il n’est pas possible de toujours traduire un mot grec par le même mot français, nous indiquerons souvent, entre parenthèses, au cours de la traduction, le mot grec « technique» employé.
Amour, charité (agapè) ; amour passionné (érôs) : Nous avons traduit le terme agapè, selon le contexte et un peu arbitrairement, tantôt par amour, tantôt par charité. La distinction entre agapè et érôs n’est évoquée par Isaac qu’en 39-40, 4.
Assurance, confiance filiale, familiarité (parrhèsia) : Prise dans son sens favorable, la parrhèsia est l’attitude faite de confiance, d’assurance et de sainte audace qui caractérise la prière de l’homme pleinement rétabli dans sa condition de fils de Dieu ; dans son acception défavorable, la parrhèsia est la familiarité déplacée, l’excessive liberté de parole et d’allure de l’homme livré à ses passions.
Aumône, miséricorde (é/éos) : Le terme é/éos désigne tantôt l’aumône, tantôt la miséricorde comme disposition intérieure ; seul le contexte permet de trancher entre ces deux significations, avec une marge d’incertitude.
Charisme : Ce terme peut désigner tout don gratuit accordé par Dieu à l’homme.
Connaissance (gnôsis, épignôsis) : Ce terme désigne, dans la version grecque d’Isaac, tous les degrés et tous les modes de la connaissance, depuis la « connaissance dépouillée » (psilè gnôsis), purement intellectuelle et que ne nourrit pas l’expérience, proche de la « connaissance psychique », purement notionnelle et discursive, jusqu’à la « connaissance spirituelle » intuitive et savoureuse, qui est une vision de Dieu dans le miroir de l’âme (cf supra, p.45 s.). La « connaissance naturelle » correspond approximativement à la conscience morale et à la connaissance spontanée de la loi naturelle inscrite dans le cœur de l’homme créé à l’image de Dieu. Agir « avec connaissance » signifie agir en connaissance de cause et avec discernement.
Contemplation, vision divine (théôria) : Le couple praxis et théôria : « pratique » et « contemplation » garde approximativement, chez Isaac, le sens qu’il a dans les écrits d’Evagre le Pontique, l’une de ses sources principales. La praxis désigne la phase de la vie spirituelle caractérisée par la lutte contre les passions, l’ascèse corporelle et le combat invisible contre les « pensées » ; la théôria désigne la perception intuitive et savoureuse des réalités divines ; elle présuppose la praxis. Les termes « contempler » et « contemplation » ont habituellement chez Isaac une signification plus proche de celle des termes « voir », « vue » ou « vision », que du sens que « contempler » a couramment en français. La contemplation est ainsi une perception des réalités divines par les yeux intérieurs ouverts dans le cœur de l’homme par la grâce du Saint-Esprit, et une vivante communion avec ces réalités.
Économie, Disposition divine (oikonomia) : Isaac emploie ce terme, comme ses sources patristiques, pour désigner les dispositions pédagogiques selon lesquelles Dieu adapte son action aux nécessités de chacun, compte tenu de sa faiblesse et de ses besoins. L’« économie » par excellence, en faveur de toute l’humanité déchue, est évidemment l’incarnation rédemptrice du Verbe.
Émerveillement (thaumasmos et autres dérivés de thauma'), et stupeur (ekplèxis) en présence de Dieu. Ces deux termes désignent les plus hautes expériences spirituelles, le second pouvant, selon le contexte, être pratiquement synonyme du premier, ou désigner un ravissement encore plus total. L’émerveillement, fruit du don plénier de l’Esprit-Saint, se situe au-delà de la prière, dont il est le parfait exaucement.
Esprit : L’emploi du mot pneuma pour désigner l’esprit de l’homme est assez rare chez Isaac ; il est alors à peu près synonyme de nous. Cependant, l’expression « de l’esprit » — par exemple dans « connaissance de l’esprit » — est fréquente pour désigner ce qui se rapporte au troisième degré de la vie en Christ, où l’intellect est sous la mouvance de l’Esprit-Saint ; nous l’avons alors ordinairement traduite par l’adjectif « spirituel ».
Hèsychia : Ce terme, dont dérivent les mots « hésychas-me » et « hésychaste », est bien connu de tous ceux qui sont un peu familiarisés avec la littérature spirituelle orthodoxe ; nous avons préféré ne pas le traduire. Il signifie à la fois, d’une part, le calme intérieur, le silence et la paix des pensées, et, d’autre part, la vie solitaire et silencieuse que l’anachorète mène au désert. Son sens précis est déterminé par le contexte, mais chez Isaac, le plus souvent, il désigne la vie anachorétique stricte.
Intellect (nous), pensée (dianoia), pensées (logismoi) : Le nous, chez Isaac comme chez l’ensemble des Pères, est la partie supérieure de l’âme, sa fine pointe qui perçoit intuitivement les réalités divines et en goûte la douceur lorsqu’elle est illuminée par la grâce et entre ainsi en communion, en contact immédiat, avec ces réalités. Le nous est l’organe de la contemplation ; il est traduit ordinairement par « intellect », bien que ce mot ait en français une résonance trop intellectualiste pour rendre exactement la pensée d’Isaac (ou celle d’Evagre le Pon-tique, trop souvent accusé injustement d’intellectualisme). Le terme de dianoia est lui aussi parfois quasi synonyme de noûs, et peut dans ce cas être traduit par « intellect » ; mais, chez Isaac, il a ordinairement un sens plus général que noûs ; il été traduit ici par « la pensée » (au singulier), sauf dans quelques cas où la traduction par le mot « esprit » (au sens de « avoir dans l’esprit », « perdre l’esprit ») semblait acceptable. En revanche, les logismoi, « les pensées » (au pluriel) sont les inspirations, les suggestions intérieures, bonnes ou mauvaises, qui surgissent dans l’âme ; pris souvent en mauvaise part, ce terme est alors à peu près synonyme de « tentations ». L’expression « les pensées » (logismoi) peut désigner aussi les réflexions, les raisonnements et toute l’activité discursive qui caractérisent notamment la connaissance intellectuelle purement humaine (« connaissance psychique »).
Méditation (mélétè) : La méditation, chez les saints Pères, n’a pas le sens qu’elle a pris dans le monde occidental à l’époque moderne ; elle consiste surtout en une répétition et une « rumination » de textes empruntés essentiellement à l’Ecriture sainte, ce terme pouvant désigner chez Isaac non seulement les textes bibliques, mais aussi des écrits des Pères de l’Église. Cependant, chez Isaac, mélétè peut aussi, dans un sens plus général, désigner le fait de retourner quelque chose dans son esprit et d’y réfléchir.
Mystère : Ce terme peut désigner soit une réalité du monde présent qui symbolise des réalités du monde à venir, c’est-à-dire qui les préfigure en y participant et en en contenant secrètement les prémices, soit les « choses cachées », c’est-à-dire le contenu de l’expérience intime de Dieu qui se révèle dans les degrés supérieurs de la théôria.
Parrhèsia : voir Assurance.
Pratique (praxis), voir Contemplation.
Repos (anapausis) : terme ambivalent, qui peut, pris en bonne part, désigner le calme intérieur, la paix de l’âme et les joies intimes de la théôria ou le bonheur éternel ; pris en mauvaise part (le plus souvent), il signifie la tranquillité égoïste, le refus de l’effort, l’attachement au confort et au plaisir des sens.
Sensation, sens, sensibilité, sentir ou ressentir (aisthèsis et termes apparentés). Selon le contexte, ces expressions peuvent se rapporter soit à la sensibilité naturelle, soit, plus souvent, aux sens spirituels et à la connaissance expérimentale et savoureuse des choses divines à laquelle l’homme accède, par la grâce de l’Esprit-Saint, lorsque son cœur a été purifié des passions.
Souvenir (mnèmè) : le souvenir n’est pas la simple évocation mentale d’un fait ou d’une chose appartenant au passé ; c’est la marque laissée dans la pensée par un acte ou une réalité appartenant au passé ou absente, mais qui excerce par cette empreinte une influence bonne ou mauvaise, selon sa nature, sur le comportement actuel du sujet. La signification de ce terme est souvent proche de celle du mot « pensée » (/ogismos) pris en mauvauis part (cf supra).
Tentation, épreuve (peirasmos) : le terme grec peirasmos correspond aux deux mots français « épreuve » et « tentation », ce dernier impliquant l’idée de sollicitation au mal par Satan, l’« Adversaire ». Nous avons donc traduit l’unique mot peirasmos le plus souvent par « épreuve » ou par « mise à l’épreuve », plus rarement par « tentation », en fonction du contexte, avec parfois une certaine marge d’incertitude.
LA PRÉSENTE TRADUCTION
La présente traduction est basée sur l’édition grecque de Joachim Spetsiéris (Athènes, 1895) ; cette édition reproduit la traduction des moines de Saint-Sabas Abramios et Patrikios, mais dispose les textes dans un ordre différent de celui des manuscrits, lequel n’a d’ailleurs rien de systématique, a varié avec les copistes et ne semble pas présenter un intérêt particulier. Pour faciliter la lecture, nous avons introduit une division en paragraphes. Lorsque l’édition Spetsiéris morcelle certains discours en plusieurs fragments, nous avons rétabli l’ordre donnés par les manuscrits.
La traduction en grec moderne littéraire (katharévousa) réalisée au XIXcme siècle par le hiéromoine Callinique du monastère de Pantocrator et rééditée à Athènes par les Éditions « As-tèr » en 1961, est basée sur celle d’Abramios et de Patrikios. Le hiéromoine Callinique appartenait à la postérité spirituelle de saint Macaire de Corinthe, de saint Nicodème l’Athonite et des « Collyvades » ; sa traduction représente ainsi une relecture du texte d’Isaac dans l’esprit de ce mouvement qui a profondément marqué le Mont Athos et la Grèce jusqu’à nos jours ; à ce titre, elle n’est pas sans intérêt, mais elle ne peut aider à retrouver le texte grec original.
Nous nous sommes référés au texte syriaque lorsque cela permettait de dissiper certaines obscurités du texte grec, ou de corriger certaines erreurs de lecture des traducteurs sabaï-tes. Il nous a semblé nécessaire d’éviter une traduction trop littérale, qui n’aurait pas toujours permis de rendre la pensée d’Isaac d’une manière intelligible, et aurait pu donner lieu à des contresens ; souvent en effet, cette pensée s’exprime d’une façon qui, traduite trop littéralement en français, la dénaturerait. Parfois, nous avons ajouté quelques mots entre crochets [ ] pour aider à la compréhension du texte, en faisant l’économie d’une note. Il reste qu’Isaac est un auteur assez difficile à traduire, et, en plusieurs endroits, notre interprétation reste conjecturale. On ne saurait d’ailleurs attendre de propos jaillis du cœur brûlant d’un vieux moine aveugle, recueillis et notés par des disciples fervents, la même rigueur logique et la même cohésion formelle que d’un exposé écrit longuement ciselé par son auteur.
TABLE DES DISCOURS
DISCOURS 1. Les fondements de la vie spirituelle
DISCOURS 2. Le renoncement au monde (Jean de Dalyatha)
DISCOURS 3. La vie solitaire
DISCOURS 4. La voie de la Croix
DISCOURS 5. Éloignement du monde et confiance en la Providence
DISCOURS 6. La fuite du monde
DISCOURS 7. La règle des commençants (Jean de Dalyatha)
DISCOURS 8. Discerner les signes du progrès
DISCOURS 9. Gravir dans l’ordre les degrés de la vie monastique
DISCOURS 10. La beauté de la vie monastique
DISCOURS 11. Les trois états, corporel, psychique et spirituel
DISCOURS 12. Progrès ou relâchement ?
DISCOURS 13. L’absence de soucis et la stabilité locale
DISCOURS 14. Les vicissitudes qui adviennent dans la voie de l’hèsychia
DISCOURS 15 Les larmes, signe du progrès
DISCOURS 16. Le bienfait des épreuves
DISCOURS 17. Conduite corporelle et conduite spirituelle
DISCOURS 18. Connaissance naturelle et connaissance spirituelle
DISCOURS 19. Connaissance spirituelle et l’esprit d’enfance
DISCOURS 20. La gloire de l’humilité
DISCOURS 21. Connaître sa faiblesse
DISCOURS 22. L’espérance
DISCOURS 23. La miséricorde l’emporte sur la justice et l’hèsychia sur les œuvres
DISCOURS 24. L’ivresse du divin amour
DISCOURS 25. L’impassibilité, fruit de l’amour divin
DISCOURS 26. L’attention aux petites choses
DISCOURS 27. Désir naturel et convoitise passionnelle
DISCOURS 28. Les agrypnies I
DISCOURS 29. Les agrypnies II
DISCOURS 30. Les deux crucifixions
DISCOURS 31-32. Les degrés de la prière
DISCOURS 33. Les conditions d’une prière ardente
DISCOURS 34. Les métanies, l’amour de L’hèsychia et le souvenir de la mort
DISCOURS 35. Hèsychia, le silence, la miséricorde
DISCOURS 36. Ne rien désirer d’extraordinaire, supporter les épreuves
DISCOURS 37. Dieu n’accorde ses dons qu’à l’humilité
DISCOURS 38. Comment Dieu devient sensible au cœur
DISCOURS 39-40. Du souvenir de la mort à l’ivresse de l’amour divin
DISCOURS 41. Gravités diverses des péchés
DISCOURS 42. Fidélité de l’âme, épouse du Christ, dans les petites choses
DISCOURS 43. Le Ciel est en nous, mais il faut se garder du relâchement (Jean de Dalyatha)
DISCOURS 44. La garde des sens et la prière pour ne pas succomber à la tentation
DISCOURS 45 Au sein de l’épreuve, confiance dans le Verbe, incarné pour nous.
DISCOURS 46. L’humilité obtient la patience dans l’épreuve et la joie de l’Esprit-Saint
DISCOURS 47. Intransigeance envers le corps
DISCOURS 48. L’épreuve est bénéfique pour tout homme
DISCOURS 49. Les vicissitudes de la vie spirituelle. L’humilité peut suffire au salut
DISCOURS 50. Nécessité du repentir, de la prière et des épreuves
DISCOURS 51-54. Les trois tactiques du diable
DISCOURS 55. Vigilance contre les passions, dans l’attente de la vie éternelle
DISCOURS 56. Se guérir soi-même, avant de prétendre guérir les autres. L’éveil de la sensibilité spirituelle
DISCOURS 57. Alternance de la lumière et des ténèbres. La déréliction pédagogique
DISCOURS 58. Le zélotisme. Incompatibilité de la miséricorde et de la stricte justice
DISCOURS 59. Seule la prière obtient le discernement
DISCOURS 60. Soyez miséricordieux, comme l’est votre Père céleste
DISCOURS 61. La force du zèle ; comment il s’affaiblit
DISCOURS 62-65. Les trois modes de la connaissance
DISCOURS 66. Les trois connaissances et la vision de Dieu dans le miroir de l’âme
DISCOURS 67. Emerveillement de l’âme devant les merveilles de la création
DISCOURS 68. Nécessité de l’effort avant d’obtenir la contemplation
DISCOURS 69. La bonne santé de l’intellect. Dieu sensible au cœur.
DISCOURS 70. La possibilité du repentir ne doit pas inciter au péché
DISCOURS 71. Mener sans compromis le combat invisible
DISCOURS 72. Du repentir à l’amour de Dieu. Hymne à la charité
DISCOURS 73. Aphorismes et paraboles (le nageur et la perle, le héron, la sirène, l’huître et la perle, le chien qui lèche une lime, etc.)
DISCOURS 74. Sens typologiquee du sabbat et du dimanche
DISCOURS 75-79. Récits divers. L’ermite et la charité envers le prochain
DISCOURS 80. Aide-mémoire d’un solitaire (Jean de Dalyatha)
DISCOURS 81. Du repentir à la miséricorde universelle
DISCOURS 82-83. La nature de l’âme et les passions ; pureté de l’intellect et pureté du cœur
DISCOURS 84. La vision des êtres incorporels ; la géhenne et l’amour de Dieu
DISCOURS 85. Lejeune et l’agrypnie ; les larmes ; la prière continuelle
DISCOURS 86. Pureté de l’âme et éveil des sens spirituels
PREMIÈRE LETTRE. L’hèsychia 1
DEUXIÈME LETTRE. L’hèsychia II
TROISIÈME LETTRE. L’hèsychia III
QUATRIÈME LETTRE. L’hèsychia et la pratique de la charité envers le prochain (Philoxène de Mabboug)
DISCOURS 1. LES FONDEMENTS DE LA VIE EN CHRIST
Sur le renoncement et la vie monastique
LA crainte de Dieu est le commencement de la vertu. Comme on l’a dit, elle naît de la foi. Elle est semée dans le cœur de l’homme lorsqu’il retire sa pensée des embarras du monde, pour rassembler ses pensées errantes, en les écartant de la distraction, dans la méditation de la restauration universelle (apocatastasis) à venir.
2. Pour poser le fondement de la vertu, il n’est rien de meilleur que se recueillir en soi-même en s’éloignant des choses de ce monde et en concentrant son attention sur la Parole lumineuse qui enseigne les voies droites et saintes, et que le Psalmiste appelle une lampe (cf Ps. 118, 105).
3. On trouvera difficilement un homme capable de supporter sans dommage les honneurs ; peut-être n’en existe-t-il aucun ; cela vient de ce que l’homme peut très vite changer, fût-il l’égal d’un ange par sa conduite.
4. Le commencement de la voie de la Vie (cf. Ps. 16, 11) consiste à appliquer constamment son intellect aux paroles de Dieu et à vivre dans la pauvreté. En effet, les premières aident à parfaire la seconde, car la méditation des paroles de Dieu, en irriguant ton âme, t’incite à pratiquer la pauvreté ; et la liberté à l’égard des possessions terrestres nous procure le loisir nécessaire pour nous appliquer constamment aux paroles de Dieu. Ainsi, l’une et l’autre nous aident à bâtir rapidement tout l’édifice des vertus.
5. Personne ne peut s’approcher de Dieu, sinon celui qui s’est séparé du monde. Par séparation, je n’entends pas la sortie du corps, mais l’abandon des occupations du monde.
6. La vertu consiste en ce que l’homme, dans sa pensée, cesse de s’occuper du monde. Le cœur ne peut s’établir dans la sérénité ni être vide d’images, tant que les sens exercent leur activité. Ni les passions corporelles ne peuvent disparaître, ni les pensées mauvaises cesser, sans le désert.
7. Tant que l’âme, dans sa foi en Dieu, n’a pas atteint l’ivresse, en éprouvant sensiblement la puissance de cette foi, elle ne peut être guérie de la maladie qui lui vient des sens, et elle ne peut fouler vigoureusement aux pieds la matière visible, qui lui ferme l’accès aux réalités intérieures et invisibles.
8. Raisonner provient de [ce qu’on veut] agir à sa guise ; le fruit de l’un et l’autre est l’égarement. Sans la première chose, la seconde ne peut exister ; et quand celle-ci manque, la troisième est retenue comme par un frein.
9. Quand la grâce abonde dans l’homme, alors, dans son amour de la justice, il méprise facilement la crainte de la mort, et il trouve dans son âme de nombreux motifs qui le convainquent de la nécessité de supporter la tribulation à cause de la crainte de Dieu. Dès lors, toutes les choses qui paraissent léser le corps et qui attaquent soudainement sa nature, et par conséquent le font souffrir, comptent désormais pour rien à ses yeux, en comparaison de ce qu’il espère obtenir un jour (ç/. Rom., 8, 18). Il nous est d’ailleurs impossible de connaître la vérité sans avoir été soumis aux épreuves. De cela, un tel homme ressent dans sa pensée la certitude intime (plèrophoria), ainsi que du grand soin que Dieu prend des hommes, sans qu’aucun n’échappe à sa Providence ; tout cela lui est manifesté clairement et comme montré du doigt, surtout s’il est du nombre de ceux qui sont partis [au désert] pour chercher Dieu et qui supportent la souffrance à cause de lui. Mais quand l’homme est privé de cette abondance de grâce, tout ce que nous avons dit se change en son contraire. Il accorde alors plus d’importance à la connaissance née de ses propres raisonnements qu’à la foi, sa confiance en Dieu ne s’étend plus à toutes choses, il a d’autres pensées à l’égard de la Providence de Dieu envers l’homme ; aussi est-il sans cesse exposé aux embuscades de ceux qui le guettent dans l’ombre pour le percer de leurs flèches (cf Ps. 10, 2).
10. Le début de la vraie vie de l’homme, c’est la crainte de Dieu. Mais la crainte de Dieu ne consent pas à demeurer dans l’âme avec la distraction.
11. Quand il se sert des sens, le cœur perd les délices qui se trouvent en Dieu. Comme on l’a dit, nos pensées, [bien qu’] intérieures, quand elles perçoivent une réalité sensible, sont liées aux organes des sens dont elles se servent.
12. Le doute dans le cœur produit la pusillanimité dans l’âme. En revanche, la foi fortifie notre résolution, quand bien même on nous couperait les membres du corps. Dans la mesure où l’amour de la chair te domine, tu ne pourras jamais être courageux et intrépide, à cause des nombreux dangers qui menacent l’objet de ton amour.
13. Celui qui recherche l’estime d’autrui ne peut être sans sujet de tristesse.
14. Il n’est point d’homme qui, lorsqu’un changement se produit dans les circonstances extérieures, n’en reçoive dans sa pensée un changement correspondant.
15. Si le désir, comme on l’a dit, naît de la sensation, que se taisent ceux qui prétendent garder en paix leur pensée parmi les distractions.
16. Est chaste non pas celui qui reconnaît que c’est à force de peine, de luttes et de combats que s’apaisent en lui les pensées honteuses, mais celui dont la rectitude du cœur est telle que le regard de sa pensée ne peut se porter sur des imaginations impures sans en éprouver de la honte. Alors, la noble réserve de sa conscience est attestée fidèlement par celle de ses yeux, et sa pudeur est tendue comme un voile sur le secret de ses pensées. Et sa pureté devient comme une vierge chaste gardée fidèlement pour le Christ.
17. Rien n’est plus propre à chasser de notre âme les prédispositions impures et à empêcher que ne se réveillent les souvenirs qui suscitent les révoltes de la chair et y allument un feu troublant, que de se plonger dans un amour brûlant des enseignements divins et de scruter la profondeur des sens de la sainte Écriture. Lorsque les pensées d’un homme sont totalement plongées dans les délices que procure la recherche de la sagesse contenue dans les paroles de l’Écriture, lorsque son intelligence est illuminée par elles, cet homme laisse derrière lui le monde et tout ce qu’il renferme, ainsi que tous les souvenirs propres à susciter en lui des images des réalités matérielles qui sont en ce monde. Souvent aussi, il oublie même l’usage des pensées ordinaires conformes à notre nature, et son âme demeure hors d’elle-même devant les choses inouïes qu’elle découvre dans l’océan des mystères de l’Écriture. Même si l’intellect ne fait que nager à la surface des eaux, je veux dire de l’océan des saintes Écritures, et si ses pensées ne parviennent pas à plonger dans ses profondeurs pour saisir tous les trésors qui y gisent, néanmoins la seule méditation pleine d’amour des paroles suffira pour lier fortement ses pensées en une seule pensée d’émerveillement. Elles seront ainsi empêchées de courir après les réalités matérielles, comme l’a dit l’un des Pères théophores. Et cela, ajoutait-il, vient de ce que le cœur est fai-
ble et ne peut supporter ni les coups qui lui viennent de l’extérieur, ni les combats intérieurs. Vous savez combien une pensée mauvaise a de poids [sur l’âme] ; si le cœur n’est pas occupé par la connaissance [divine], il ne peut supporter l’agitation intérieure que provoquent les attaques venant du corps.
18. De même que la charge placée sur le plateau d’une balance empêche le fléau d’osciller à tout souffle de vent, ainsi la honte et la crainte arrêtent les oscillations de la pensée. A l’inverse, plus la crainte et la honte font défaut, plus l’âme agit à sa guise. Plus diminue le poids de la charge, plus s’agitent les plateaux de la balance, qui ne peuvent s’immobiliser. De même, plus l’âme agit à sa guise, parce qu’elle a banni la crainte, plus rapidement la balance de la pensée s’agite de tous côtés. Ainsi donc, de même que les plateaux de la balance, lorsqu’ils sont lestés par une charge, ne s’agitent pas facilement sous le souffle du vent, ainsi la pensée, si elle est lestée par la crainte de Dieu et la honte, n’est pas facilement agitée par ceux qui veulent l’ébranler. Inversement, moins la crainte pèse sur la pensée, plus celle-ci est dominée par l’agitation et l’instabilité.
19. Aie la sagesse de poser la crainte de Dieu comme base de ton voyage, et en peu de jours elle te mènera à la porte du Royaume, par un chemin sans détours.
20. (Absent du grec) Ne scrute pas d’une façon trop scolaire, à la manière des disciples des maîtres, des paroles qui procèdent de l’expérience et ont été écrites pour te faire progresser, et pour que, par l’élévation de leurs vues, tu t’élèves toi-même.
21. Chaque fois que tu rencontres un passage des Ecritures, scrute le sens de ce qui est dit, afin de t’y immerger et de comprendre parfaitement la profondeur des pensées des saints [auteurs].
22. Ceux qui, dans leur manière de vivre, sont conduits par la grâce divine vers l’illumination, perçoivent toujours sensiblement comme un rayon de lumière spirituelle qui brille à travers les lignes et permet à leur pensée de distinguer les paroles « dépouillées » de celles qui procèdent de l’expérience et peuvent conduire Pâme à la [vraie] connaissance.
2.3. L’homme qui lit d’une façon « dépouillée » des versets lourds de sens, rend son cœur « dépouillé » et éteint en lui cette sainte faculté qui donne au cœur de percevoir la douce saveur qu’éprouve une âme remplie d’émerveillement.
24. Tout être tend naturellement vers son semblable. Ainsi, l’âme qui possède une parcelle de l’Esprit, dès qu’elle entend une parole dans laquelle est cachée une vertu spirituelle, brûle du désir de s’en assimiler le sens.
25. Tous ne sont pas suffisamment éveillés pour pouvoir être saisis d’émerveillement devant toute parole dite dans l’Esprit et recelant en elle une signification profonde. Une parole concernant la vertu requiert un cœur désoccupé de la terre et de tout rapport (homilia) avec elle.
26. Si un homme a sa pensée accablé par le souci des choses passagères, les paroles qui traitent de la vertu ne pourront en éveiller en lui le désir, ni l’inciter à se mettre en quête de l’obtenir.
27. Il faut que soient d’abord déliés les liens de la matière, pour que l’on soit lié à Dieu. Parfois cependant, chez certains, en vertu [d’une divine] économie de la grâce, l’attachement à Dieu précède le détachement de la matière, de telle sorte que l’amour [de Dieu] vient recouvrir l’amour [des choses terrestres], L’ordre propre à cette économie [divine] diffère de ce qui constitue l’ordre normal pour l’ensemble des hommes. En ce qui te concerne, suis l’ordre normal. Si la grâce te prévient, cela dépend d’elle seule. Sinon, suis le chemin commun à tous les hommes et gravis degré après degré la tour spirituelle.
28. Tout ce qui relève de la contemplation (théorie) et accomplit le commandement qui la concerne est absolument invisible aux yeux de la chair. En revanche, tout ce qui relève de la praxis est entièrement composé. En réalité, il n’existe qu’un seul commandement, qui requiert l’une et l’autre, à savoir la théôria et la praxis, en raison de l’élément corporel et de l’élément incorporel qui entrent en composition pour former [l’homme] dans sa totalité. (La suite du paragraphe manque dans le grec) C’est pour la même raison que l’intellect illuminé perçoit deux sens [aux paroles de l’Écriture], comme l’établit jadis le bienheureux Moïse, à savoir le sens sans composition [= spirituel] et le sens composé [= littéral],
29. Les actions accomplies avec un grand souci de pureté n’effacent pas le souvenir des fautes passées, mais elles font disparaître de la pensée la tristesse qui accompagnait ce souvenir. Dès lors, quand il nous revient en mémoire, il nous est très utile.
30. L’ardeur insatiable de l’âme pour l’acquisition de la vertu l’emporte sur le désir de son compagnon, le corps, pour les choses visibles.
31. Toute chose tient sa beauté de la mesure ; sans la mesure, les meilleures choses peuvent se changer irrémédiablement en maux.
32. Veux-tu entrer en communion avec Dieu dans ton intellect, en éprouvant la sensation de ce plaisir (hèdonè) qui n’est pas esclave des sens ? Efforce-toi d’acquérir la miséricorde, car, lorsqu’elle se trouvera en toi, elle y reproduira l’image de cette sainte Beauté dont tu porteras la ressemblance. La possession effective de la miséricorde universelle produit aussitôt dans l’âme la communion à la divinité et l’unit à sa gloire resplendissante.
33. L’unification de l’intellect, c’est le souvenir perpétuel [de Dieu], qui enflamme continuellement le cœur d’un désir brûlant. Par la persévérance dans la pratique des commandements, le cœur devient capable d’être ainsi lié, d’une façon qui n’est ni une manière de parler, ni un effet de la nature. L’âme y trouve l’aliment de la contemplation, sur laquelle elle peut s’appuyer entièrement. Ainsi, l’âme parviendra à la stupeur [en présence de Dieu], ayant clos ses deux sources de sensations, la source corporelle et la source psychique.
34. Il n’est pas d’autre chemin pour parvenir à l’amour spirituel, qui forme en nous l’image invisible, que de pratiquer avant tout la miséricorde en imitant la perfection du Père, selon la parole de notre Seigneur (cf. Mt., 5, 48 et Le, 6, 38). Il a en effet prescrit à ses disciples de poser ce fondement.
35. Autre est la parole fondée sur la pratique, et autres sont les beaux discours. Même dépourvue d’expérience, la sagesse [humaine] est habile à revêtir ses paroles de beauté, à dire la vérité sans réellement la connaître, et à révéler les secrets de la vertu sans en avoir jamais pratiqué les actes. La parole née de la pratique est un trésor sur lequel on peut compter, tandis que la sagesse sans la pratique ne procure que la honte. Celui qui parle sans pratiquer ce qu’il dit est semblable à un peintre qui représente de l’eau sur un mur et ne peut en étancher sa soif, ou à un homme qui fait de beaux rêves.
36. Celui qui parle de la vertu à partir de sa propre expérience la transmet à qui l’écoute comme s’il distribuait de l’argent gagné par son propre travail. Il sème son enseignement dans l’oreille de ceux qui l’entendent comme s’il puisait dans ses réserves, et il ouvre la bouche avec assurance (parrhèsia) devant ses enfants spirituels, comme le vieillard Jacob devant le chaste Joseph, lorsqu’il lui disait : « Voici que je t’ai donné une part de plus qu’à tes frères, une part que j’ai arrachée à la main des Amorrhéens avec mon épée et mon arc » (Gen., 48, 22).
37. La vie temporelle est chère à tout homme dont la conduite est souillée, et, en second lieu, à celui qui est privé de connaissance.
38. Quelqu’un a dit avec raison : « La crainte de la mort jette dans la tristesse l’homme que sa conscience condamne ; mais celui à qui elle rend un bon témoignage désire la mort comme [on désire] la vie. »
39. Ne considère pas comme véritablement sage l’homme dont la pensée, craignant pour la vie présente, est asservie à la lâcheté et à la peur.
40. Tout ce qui advient de bon ou de mauvais à ta chair, considère-le comme un songe, car ce n’est pas seulement la mort qui t’en séparera, mais souvent, avant la mort, tout cela t’abandonnera et te laissera seul. En revanche, si certaines de ces choses ont un rapport avec ton âme, considère que ce sont des acquisitions d’ici-bas qui te suivront dans le siècle à venir. Si ce sont de bonnes choses, réjouis-toi et rends grâces à Dieu en ton intellect. Si c’en est de mauvaises, afflige-toi, gémis, et cherche à en être délivré tandis que tu es encore dans ce corps.
41. Tout bien qui s’est accompli en toi, d’une manière spirituelle et secrète, sois-en certain, tu l’as obtenu par le moyen du baptême et de la foi, selon lesquels tu as été appelé pour accomplir des œuvres bonnes, par notre Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire, l’honneur, l’action de grâces et l’adoration, dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 2. LE RENONCEMENT AU MONDE
Sur le renoncement au monde et la fuite de la familiarité avec les hommes
QUAND nous voulons fuir le monde et devenir étrangers aux affaires terrestres, rien ne peut mieux nous séparer de ce monde, mettre à mort nos passions, nous éveiller et nous faire revivre aux choses spirituelles, que l’affliction (jjenthos) et la peine du cœur, accompagnées de discernement. En effet, le visage d’un homme modeste et réservé reflète l’humilité du Christ bien-aimé.
2. À l’inverse, rien ne nous lie davantage au monde et aux choses du monde, et à tous ceux qui s’y livrent à la boisson et vivent dans la débauche, et rien ne nous sépare davantage des trésors de la sagesse et de la connaissance des mystères de Dieu, que les plaisanteries lascives et les paroles empreintes d’une familiarité (parrhèsia) déplacée. Elles sont l’œuvre du démon de la luxure.
3. Mais puisque j’ai éprouvé ta sagesse spirituelle, mon bien-aimé, je t’exhorte avec amour fraternel à te garder des manœuvres et des entreprises de l’Ennemi, de peur que ses paroles trompeuses ne refroidissent dans ton âme la ferveur de l’amour du Christ qui, pour toi, a goûté le vinaigre sur l’arbre de la croix ; de peur aussi que, à la place des douces méditations et des libres entretiens avec Dieu, il ne remplisse ton âme, lorsque tu es éveillé, d’une foule d’imaginations inconvenantes, et, lorsque tu dors, cet Adversaire ne s’en empare avec des rêves déplacés et honteux, dont les saints anges de Dieu ne peuvent supporter la puanteur ; de peur enfin que tu ne deviennes ainsi pour les autres une cause de chute spirituelle, et que, toi-même, tu ne sois sans cesse aiguillonné par la tentation.
4. Fais-toi donc violence pour imiter l’humilité du Christ, de sorte que le feu qu’il a allumé dans ton cœur y brûle toujours davantage ; par ce feu, tous les troubles que suscite le monde sont anéantis, eux qui tuent l’homme nouveau selon le Christ et souillent les demeures spirituelles du Seigneur saint et puissant. Je peux dire en effet, en accord avec le saint Apôtre Paul, «Nous sommes le temple du Dieu vivant » (7 Cor., 3, 16) ; sanctifions donc et purifions ce temple, comme [Dieu] lui-même est pur et saint, afin qu’il désire y demeurer. Omons-le de toutes sortes d’actions bonnes et vertueuses ; afin que sa divine volonté trouve en nous son repos, parfumons-le de l’encens d’une prière pure et venant du cœur, prière qu’il est impossible d’acquérir si on est continuellement mêlé à l’agitation du monde. Ainsi, la nuée de la gloire de Dieu couvrira ton âme de son ombre, et la lumière de sa majesté resplendira dans ton cœur. Les saints anges, habitants de sa demeure, seront remplis de joie et de bonheur, et les démons impudents disparaîtront devant la flamme du Saint-Esprit.
5. Blâme-toi donc continuellement toi-même, frère, et dis : « Malheur à toi, âme misérable ! Ta séparation du corps est imminente ; pourquoi mettre ta joie dans ce qu’aujourd’hui même tu vas devoir quitter, et que tu ne reverras jamais plus ? Examine-toi donc toi-même, ô mon âme, songe à toutes tes actions, à leur nature et à leurs circonstances. Avec qui as-tu passé les jours de ta vie, pour qui as-tu peiné, qui as-tu réjoui par tes combats, pour qu’il vienne au-devant de toi lors de ton départ ? Vois à qui tu as apporté joie et satisfaction pendant ta course, en sorte que tu puisses trouver le repos dans son port. Et pour qui as-tu enduré tant de maux et de peines, en sorte que tu puisses aller vers lui avec joie ? De qui t’es-tu fait un ami dans le monde à venir, en sorte qu’il t’accueille maintenant, au moment de ton départ ? Dans le champ de qui as-tu travaillé, pour qu’il te paie ton salaire au déclin du jour, quand tu te sépareras de ton corps ? »
6. Examine-toi, ô âme, et vois dans quelle région est ta part. Et si tu as travaillé dans le champ du péché, qui produit des fruits amers pour ceux qui le cultivent, gémis et, avec des larmes et des sanglots, remplie d’inquiétude, crie de ces paroles qui peuvent apaiser ton Dieu mieux que des sacrifices et des holocaustes. Que de ta bouche s’échappent ces gémissements douloureux qui réjouissent les saints anges. Baigne tes joues de tes larmes, afin que le Saint-Esprit repose en toi et qu’il purifie les souillures de ta malice. Apaise ton Seigneur par tes larmes, afin qu’il vienne vers toi. Invoque Marie et Marthe, pour qu’elles t’apprennent à dire ton affliction. Crie vers le Seigneur et dis-lui :
7. « Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, toi qui as pleuré Lazare et as répandu sur lui des larmes de chagrin et d’affliction, reçois mes larmes amères. Par ta sainte passion, guéris mes passions. Par tes plaies, soigne les plaies de mon âme. Par ton précieux sang, purifie mon sang et mêle à mon corps le parfum de ton corps vivifiant. Que le fiel dont tu as été abreuvé par tes ennemis adoucisse l’amertume dont le Diable, mon ennemi, a abreuvé mon âme. Que ton corps très saint, étendu sur la croix, élève vers toi mon intellect, que les démons ont abaissé. Que ta tête très sainte, que tu as inclinée sur la croix, redresse ma tête, humiliée par les démons qui me combattent. Que tes mains très saintes, clouées sur la croix par les impies, me fassent remonter vers toi de l’abîme de perdition, comme ta sainte bouche l’a promis. Que ta sainte face, souffletée et bafouée par les Juifs prévaricateurs, fasse resplendir mon visage, souillé par le péché. Que ton âme que, sur la croix, tu remis au Père, me conduise vers toi, par ta grâce. Je n’ai pas un cœur brisé pour te chercher, je n’ai pas de repentir, je n’ai pas de componction, ni de ces larmes qui ramènent tes enfants vers leur vraie patrie. Je n’ai pas, ô Maître, de larmes de consolation. Mon intellect a été enténébré par la vanité du monde, et je puis à peine regarder vers toi. Mon cœur s’est refroidi à cause de la multitude de mes péchés, et il ne peut se réchauffer par les larmes de ton amour. Mais toi, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, trésor de tous biens, donne-moi un parfait repentir et un cœur douloureux, afin que je te recherche de toute mon âme. Car, sans toi, je ne puis qu’être étranger à tout bien. Accorde-moi donc, Dieu bon, ta grâce. Que le Père, qui t’a engendré de son sein hors du temps et de toute éternité, renouvelle en moi les traits de ton image. Je t’ai oublié, ne m’oublie pas. Je me suis éloigné de toi, sors à ma recherche et, m’ayant retrouvé, conduis-moi dans tes pâturages, compte-moi parmi les brebis du troupeau de tes élus, et nourris-moi avec lui dans les verts pâturages de tes divins mystères, dont le cœur pur est la demeure, et où apparaît la splendeur de ta manifestation. Cette splendeur est la consolation et le repos de ceux qui peinent pour toi dans les tribulations et les outrages de toutes sortes. Puissé-je, moi aussi, devenir digne de cette illumination, par ta grâce et ton amour des hommes, ô notre Sauveur Jésus-Christ, dans les siècles des siècles. Amen. »
DISCOURS 3. LA VIE SOLITAIRE
A propos de la vie solitaire. Il ne faut être ni craintif, ni effrayé, mais affermir notre cœur par la confiance en Dieu, et puiser notre courage dans la foi qui nous donne la certitude que Dieu nous protège et nous garde.
SI un jour tu es jugé digne de la vie solitaire (anachorèsis), dont le fardeau est léger, car elle est le royaume de la liberté, ne te laisse pas oppresser par la crainte, comme elle a coutume de le faire de multiples façons, en suscitant une foule de pensées. Au contraire, crois que ton Gardien est avec toi, et, dans ta sagesse, aie la certitude intime (plèropho-ria) que toi-même, ainsi que toute la création, vous dépendez d’un unique Maître qui, par son seul vouloir, meut tout l’univers, le fait trembler, l’apaise, et dispose toutes choses. Aucun de ses serviteurs ne peut nuire à l’un de ses compagnons de service sans la permission de Celui qui pourvoit à tout et régit tout. [Quand tu es assailli par la crainte,] relève-toi donc aussitôt et prends courage. Même si Dieu laisse à certaines créatures la liberté de nuire, ce n’est jamais une liberté totale. Ni les démons, ni les animaux nuisibles, ni les hommes mauvais ne peuvent réaliser pleinement leur volonté de nuire et de détruire, sans que la volonté de Celui qui gouverne le monde ne le permette et n’y pose des limites. Il ne les laisse jamais libres de déployer toute leur activité ; sinon, aucune chair ne survivrait. Le Seigneur, en effet, ne laisse pas la puissance des démons et des hommes s’exercer librement sur sa création, ni leur volonté agir comme il leur plaît. C’est pourquoi dis toujours à ton âme : « J’ai un gardien qui veille sur moi, et aucune créature ne peut paraître devant moi, si elle n’en a reçu l’ordre d’en haut. » Même si tu vois de tes yeux et entends de tes oreilles leurs menaces, ne crois pas qu’ils puissent passer à l’acte. Car s’ils en avaient reçu permission d’en haut, ils n’auraient eu besoin ni de paroles ni de discours, mais leur vouloir aurait été immédiatement suivi d’effet.
2. Dis-toi encore : « Si c’est la volonté de mon Maître que les démons aient pouvoir sur ses créatures, je ne puis en être contrarié, [mais je dois être] comme quelqu’un qui ne veut pas s’opposer à la volonté de son Seigneur. » Et ainsi, même dans les tentations, tu seras rempli de joie, car tu sauras et tu sentiras pleinement que c’est la volonté du Maître qui te dirige et te conduit. Affermis donc ton cœur dans la confiance envers le Seigneur, et ne crains ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour (cf. Ps. 90, 5). Il est dit en effet que la foi en Dieu du juste apprivoise les bêtes sauvages et les rend comme des brebis (cf. Hébr., 11, 33).
3. Certains disent : « Je ne suis pas assez juste pour pouvoir me confier dans le Seigneur. » Mais, en vérité, c’est pour travailler à acquérir la justice que tu es parti dans ce désert rempli de tribulations, et tu n’as fait qu’obéir à la volonté de Dieu. Cependant, tu peinerais en vain, en supportant tous ces labeurs — car Dieu ne veut pas la souffrance des hommes — si tu n’en faisais une offrande d’amour. Tous ceux qui aiment Dieu font bien cette distinction, et c’est par amour pour lui qu’ils s’infligent ces tribulations. Tous ceux en effet à qui il a plu, dans la crainte de Dieu, de vivre dans le Christ Jésus, prennent sur eux la tribulation et supportent la persécution. Et Lui, il met à leur disposition ses trésors secrets.
Sur le progrès qui résulte des tentations pour ceux qui les supportent avec action de grâces.
4. L’un des saints a dit : « Il y avait un anachorète, un ancien respecté. Une fois, j’allai le voir, alors que j’étais affligé par les tentations. Il était malade, étendu sur sa couche. Après l’avoir embrassé, je m’assis près de lui et lui dis : « Prie pour moi, Père, car je suis excessivement affligé par les tentations des démons. » Il ouvrit les yeux, me regarda et me dit : « Mon enfant, tu es très jeune, et Dieu ne permet pas aux tentations de t’attaquer. » Je lui répondis : « Oui, je suis très jeune, mais j’ai les tentations d’un homme fait. » Il reprit : «Alors, Dieu veut te rendre sage. » Je lui dis : « Comment, me rendre sage ? Chaque jour, je goûte la mort. » Et lui de reprendre : « Dieu t’aime. Tais-toi. Dieu va te donner sa grâce. » Puis il ajouta : « Sache, mon enfant, que pendant trente ans j’ai lutté avec les démons, et, pendant les vingt premières années, je n’ai éprouvé aucun secours. Ce n’est que cinq ans plus tard que j’ai trouvé quelque repos. Avec le temps, il a augmenté. Au bout de sept ans, quand commençait la huitième année, il s’est encore intensifié. Et maintenant que trente années se sont écoulées et arrivent à leur fin, le repos est devenu si grand qu’il ne m’est pas possible d’en connaître la mesure. » Il ajouta : « Quand je me lève pour ma liturgie, je ne parviens à dire qu’une seule stance ; pour le reste, il m’arrive de rester trois jours hors de moi-même avec Dieu, et je ne ressens aucune fatigue. Tu vois quel repos sans limites procure le labeur supporté pendant de nombreuses années. »
Que la garde de la langue non seulement éveille l’intellect à l’égard de Dieu, mais contribue à la tempérance [éncratéia,)
5. L’un des Pères ne mangeait que deux fois par semaine. Il nous dit : « Le jour où je parle à quelqu’un, il ne m’est pas possible d’observer la règle du jeûne comme je le fais d’habitude, mais je suis obligé de rompre le jeûne. » Nous comprîmes ainsi que la garde de la langue non seulement éveille l’intellect à l’égard de Dieu, mais aussi, en ce qui concerne les œuvres visibles qui se réalisent avec le corps, donne secrètement une grande force pour les accomplir ; en outre, elle illumine [l’homme] pour son œuvre intérieure, comme l’ont dit les Pères : « La garde de la bouche éveille la conscience à l’égard de Dieu, si l’on se tait avec science. »
6. Ce saint avait coutume de faire la nuit de fréquentes agrypnies. Il disait : « Les nuits où je veille jusqu’à l’aube, je me repose après la psalmodie ; mais quand je me réveille après avoir dormi, je suis comme un homme qui n’est plus de ce monde, et aucune pensée terrestre ne se lève plus dans mon cœur ; je n’ai plus besoin de mon canon de prière ordinaire, mais, tout ce jour-là, je suis hors de moi-même. »
7. « Un jour où je devais manger, après avoir passé quatre jours sans prendre de nourriture, je m’étais levé pour dire la liturgie des vêpres, et manger ensuite. J’étais dans la cour de ma cellule ; le soleil brillait de tout son éclat. A peine avais-je commencé à dire une stance, que je fus arraché à ma liturgie, et je restai ainsi, ne sachant où j’étais, jusqu’à ce que le soleil se lève le lendemain matin et me réchauffe le visage. Alors, quand le soleil en vint à m’accabler et à me brûler le visage, mon intellect me revint, et je compris qu’un autre jour avait commencé. Je remerciai Dieu, qui répand à ce point sa grâce sur l'homme et qui rend ceux qui le cherchent dignes d’une telle magnificence. » A lui seul revient la gloire et la splendeur, dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 4. LA VOIE DE LA CROIX
Sur l’amour du monde
ELLE est véridique, la parole du Seigneur selon laquelle nul ne peut posséder ensemble l’attachement (pothos) au monde et l’amour (agapè) de Dieu, ni être à la fois en communion avec le monde et en communion avec Dieu, ni se soucier en même temps du monde et de Dieu (cf Mt., 6, 24). Quand nous abandonnons les choses de Dieu à cause de la vaine gloire, ou, comme il arrive souvent, pour satisfaire aux nécessités du corps, beaucoup d’entre nous se laissent entraîner vers d’autres choses. Ils prétendent travailler pour le Royaume des cieux, mais ils oublient la promesse du Seigneur, qui a dit : « Si vous ne vous souciez que du Royaume des cieux, je ne vous laisserai pas privés de ce qui est nécessaire à votre nature corporelle, mais tout cela vous sera donné par surcroît. Je ne vous laisserai pas en souci de ces choses » (Mt., 6, 33). Il se soucie des oiseaux qui n’ont pas d’âme raisonnable et ont été créés pour nous, et il ne prendrait pas soin de nous ? Certes non. À celui qui se soucie des choses spirituelles, ou de quelqu’une d’entre elles, les choses corporelles seront procurées au temps voulu, sans qu’il ait à craindre d’en manquer. En revanche, à celui qui se soucie des choses corporelles plus qu’il ne faut, les choses de Dieu manqueront malgré lui. Mais si nous sommes zélés à nous soucier de ce que l’on fait pour le Nom du Seigneur, lui-même se souciera des unes et des autres, selon la mesure de notre combat.
2. Cependant, nous ne devons pas mettre Dieu à l’épreuve, en attendant de lui qu’il nous accorde des biens matériels en échange de notre activité spirituelle, mais il nous faut orienter tout notre labeur vers l’espérance des biens à venir. En effet, celui qui s’est voué une fois pour toutes à l’acquisition de la vertu, mû par l’amour [qui possède] son âme, et qui désire mener à bonne fin cette œuvre, ne se soucie plus des choses corporelles, ni de leur présence ou de leur absence. Souvent Dieu permet que les hommes vertueux soient éprouvés à leur propos, et il laisse des maux se soulever contre eux de tous côtés. Il les frappe dans leur corps, comme Job, il les réduit à la pauvreté, il les met au ban de l'humanité, il les frappe dans tout ce qu’ils possèdent ; toutefois ces maux ne peuvent porter atteinte à leur âme.
3. Il n’est pas possible, en effet, quand nous marchons sur le chemin de la justice, que nous ne rencontrions pas de contrariétés, que notre corps ne soit pas éprouvé par la maladie et la fatigue, et que nous ne passions pas par diverses vicissitudes, si nous voulons vivre selon la vertu. Mais l’homme qui mène sa vie en suivant sa volonté propre, ou en étant dominé par la jalousie, ou en perdant son âme, ou en se livrant à d’autres choses nuisibles, est condamné. Si celui qui marche sur le chemin de la justice et se dirige vers Dieu avec de nombreux compagnons rencontre sur son chemin quelqu’une de ces choses pénibles, il ne doit pas dévier de sa route, mais accepter la chose avec joie et simplicité, et remercier Dieu qui lui a accordé sa grâce et l’a jugé digne d’endurer des épreuves et de participer ainsi aux souffrances des prophètes, des apôtres et des autres saints qui ont supporté sur leur chemin des tribulations venant soit des hommes, soit des démons, soit de leur propre corps. Ces choses ne peuvent advenir sans un ordre de Dieu et sans qu’il les permette, afin qu’elles produisent en nous la justice. Il est impossible en effet que Dieu accorde à celui qui veut s’unir à lui un autre bienfait que de lui donner de porter des épreuves pour la vérité.
4. L’homme, par lui-même, ne peut se rendre digne d’une chose aussi grande que de subir l’épreuve pour obtenir ces dons divins, et de s’en réjouir ; ce ne peut être qu’une grâce venant du Christ. Saint Paul en témoigne ; cette chose est si grande qu’il n’hésite pas à appeler « charisme » le fait qu’un homme, parce qu’il met son espérance en Dieu, soit prêt à souffrir : « Il vous a été accordé ce don, non seulement de croire au Christ, mais encore de souffrir pour lui » (Phi/., 1,29). Et saint Pierre, dans son Epître, écrit : « Bienheureux êtes-vous quand vous souffrez pour la justice, car vous devenez participants des souffrances du Christ » (1 Pierre, 3, 14). Tu ne dois donc pas te réjouir quand tu es dans la prospérité, et, dans la tribulation, prendre un air triste, comme si tu pensais que ces épreuves sont étrangères à la voie de Dieu. En effet, depuis le commencement et de génération en génération, c’est par la croix et par la mort que l’on avance sur ce chemin. D’où vient que tu estimes que les afflictions rencontrées sur le chemin sont en dehors du chemin ? Ne veux-tu pas marcher sur les traces des saints ? Ou bien veux-tu avoir un chemin tracé spécialement pour toi, exempt de souffrance ? La voie de Dieu est une croix quotidienne. Personne ne peut monter confortablement au ciel. Nous savons où aboutit la voie de la facilité. Lorsque quelqu’un se donne à Dieu de tout son cœur, Dieu ne le laisse jamais sans souci, — sans souci de la vérité. C’est à cela qu’on reconnaît que Dieu prend soin d’un homme : il lui envoie sans cesse des afflictions.
5. Ceux qui passent leur vie dans les épreuves, la Providence ne permet jamais qu’ils tombent aux mains des démons, surtout s’ils baisent les pieds de leurs frères, s’ils couvrent leurs fautes et les cachent comme si elles étaient leurs propres fautes. Celui qui veut être sans souci dans le monde, et qui, tout en le souhaitant, désire en même temps marcher sur le chemin de la vertu, est hors de ce chemin. Les justes, eux, non seulement combattent volontairement pour accomplir des œuvres bonnes, mais encore mènent un plus grand combat pour supporter des épreuves qu’ils n’ont pas cherchées, pour que soit éprouvée leur patience. Car l’âme qui a la crainte de Dieu ne redoute rien de ce qui nuit au corps, mais elle espère en Dieu, maintenant et dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 5. ÉLOIGNEMENT DU MONDE ET CONFIANCE EN LA PROVIDENCE
Sur l'éloignement du monde et de tout ce qui trouble l'intellect
DIEU a grandement honoré l’homme en lui donnant un double enseignement, lui ouvrant ainsi de tous côtés la porte de la connaissance (épignôsis) salutaire. Si tu désires un témoignage fidèle de ce que je viens de dire, rentre en toi-même, et tu ne te perdras pas. Et si tu veux un témoignage extérieur, tu auras un autre maître qui te conduira sans erreur sur le chemin de la vérité.
2. Un cœur distrait ne peut éviter l’oubli, et la sagesse ne lui ouvrira pas sa porte.
3. Celui qui, grâce à une connaissance exacte, a compris à quelle égalité tous parviendront à la fin [des temps], ne cherchera pas d’autre maître pour lui enseigner le renoncement au monde.
4. Le premier livre donné par Dieu aux hommes est la nature des êtres créés ; la loi écrite n’a été établie qu’après la transgression [des premiers parents].
5. Celui qui ne s’éloigne pas volontairement des causes des passions sera involontairement attiré par le péché. Les causes de péché sont : le vin, les femmes, les richesses et la vigueur du corps. Elles ne sont pas par nature des péchés, mais, en raison de l’humaine faiblesse et de leur usage illégitime, la nature est facilement entraînée par elles à divers péchés. C’est pourquoi une particulière vigilance est nécessaire à leur endroit. Si tu te souviens constamment de ta faiblesse, tu ne franchiras pas les limites qu’impose cette vigilance.
6. Parmi les hommes, la pauvreté est méprisée ; mais Dieu méprise bien plus une âme qui s’enorgueillit et un intellect qui s’élève. Parmi les hommes, le riche est honoré ; auprès de Dieu, l’âme qui s’humilie.
7. Si tu veux commencer à faire le bien, avant tout prépare-toi aux épreuves (cf. Sir., 2, 1) qui vont t’assaillir, et tu ne t’écarteras pas [du chemin] de la vérité. En effet, l’Ennemi a l’habitude, lorsqu’il voit quelqu’un commencer, avec une foi ardente, à mener une vie vertueuse, de le soumettre aussitôt à des épreuves multiples et effrayantes, afin que, terrifié, il laisse se refroidir sa bonne résolution et n’ait plus aucune ferveur pour travailler à ce qui plaît à Dieu. Ce n’est pas que l’Adversaire ait une telle puissance — car personne alors ne pourrait faire le bien — mais il en reçoit de Dieu la permission, comme nous l’apprenons par l’exemple de Job. Toi donc, prépare-toi courageusement à affronter les tentations qui s’opposent aux vertus, et seulement alors mets-toi au travail. Mais si tu n’es pas prêt à affronter les épreuves, renonce à acquérir les vertus.
8. L’homme qui doute que Dieu puisse l’aider dans la pratique du bien a peur de son ombre ; il a faim au temps de la prospérité et de l’abondance, et, dans une demeure paisible, il est rempli d’agitation. Mais celui qui se confie en Dieu rend son cœur ferme ; sa valeur est manifeste aux yeux de tous, et sa gloire éclate aux yeux de ses ennemis.
9. Les commandements de Dieu sont plus précieux que tous les trésors du monde, et celui qui les observe trouve Dieu au-dedans de lui-même. Celui qui se couche chaque soir en pensant à Dieu l’aura toujours à son côté, et celui qui aime les divins vouloirs aura les anges du ciel pour guides. Celui qui craint le péché franchira sans encombre des passages redoutables, et à l’heure des ténèbres, il trouvera la lumière devant lui et en lui-même. Le Seigneur garde les pas de celui qui craint le péché, et, lorsqu’il fait un faux pas, la miséricorde de Dieu le retient. Celui qui juge ses fautes minimes tombera dans de plus graves, et il en paiera sept fois le prix. Sème la miséricorde avec humilité, et tu moissonneras la miséricorde au jugement.
10. Le bien que tu as perdu, c’est lui que tu dois acquérir de nouveau. Si tu dois à Dieu une obole, il n’acceptera pas que tu lui donnes à la place une perle. Si tu as perdu la chasteté, Dieu n’acceptera pas que tu fasses la miséricorde, tout en restant dans la fornication ; c’est la sanctification du corps qu’il demande de toi. Tu transgresses le commandement, en n’ayant manifestement pas renoncé aux choses de ce monde, et tu combats sur un autre point ? Tu n’as pas déraciné la [mauvaise] herbe, et tu veux lutter contre autre chose ? Saint Éphrem a dit : « Au temps de la moisson, ce n’est pas avec des vêtements d’hiver qu’il faut affronter la canicule. » Chacun récolte ce qu’il a semé. A chaque maladie correspond son propre remède. Si tu es vaincu par la jalousie, pourquoi est-ce contre le sommeil que tu t’efforces de lutter ?
11. Même si une faute te paraît petite et comme en herbe, ar-rache-la avant qu’elle ne se développe et n’arrive à maturité. Ne néglige pas ce manquement, même s’il te semble peu de chose ; sinon, il deviendra plus tard pour toi un maître inhumain, et tu devras courir devant lui comme un esclave enchaîné. Celui qui combat une passion dès le début la maîtrisera vite.
12. Si quelqu’un peut supporter l’injustice avec joie, alors même qu’il aurait la possibilité de s’y soustraire, c’est qu’il a reçu de Dieu son secours, à cause de sa foi en lui. Et celui qui supporte avec humilité les accusations [injustes], est parvenu à la perfection et provoque l’émerveillement des anges. En effet, il n’est pas de vertu plus grande, ni plus difficile à acquérir.
13. Ne mets pas ta confiance en toi-même, comme si tu étais fort, tant que tu n’as pas été mis à l’épreuve et trouvé inébranlable. Aussi, en toutes choses, vérifie ce dont tu es capable. Acquiers une foi droite, et tu fouleras aux pieds tes ennemis ; garde un intellect humble et ne te confie pas en ta force ; sinon, tu serais abandonné à la faiblesse de ta nature, et bientôt ta chute t’apprendrait elle-même ta propre faiblesse. Ne te fie pas à ta connaissance, afin que l’Ennemi, par ce moyen, ne te prenne au filet de sa malice. Rends humble ta langue, et jamais tu ne seras méprisé ; rends douces tes lèvres, et tous seront tes amis. Ne te vantes pas de tes œuvres, afin de ne pas avoir à rougir ; chaque fois en effet qu’un homme se glorifie d’une chose, Dieu permettra qu’elle change, afin qu’il soit humilié et apprenne l’humilité. C’est pourquoi tu dois tout abandonner à la prescience de Dieu, et croire qu’il n’y a rien de stable en cette vie.
14. Agis ainsi, et que tes yeux soient toujours tournés vers Dieu. En effet, la protection de Dieu et sa Providence enveloppent tous les hommes. Mais cela, seuls le voient ceux qui se sont purifiés du péché et ne pensent sans cesse qu’à Dieu, et à lui seul. La Providence de Dieu apparaît surtout à ceux qui, pour lui, sont passés par une grande épreuve. Alors, ils en ont le sentiment et la voient, en quelque sorte, de leurs yeux corporels, chacun selon la mesure et la nature de l’épreuve qu’il a endurée, afin que soit fortifié leur courage. Dans le cas de Jacob, de Jésus, fils de Navè, d’Ananias et de ses compagnons, de Pierre et d’autres saints encore, elle se manifesta sous une apparence humaine, les encourageant et les fortifiant dans la piété. Si tu dis que de telles choses ont été accordées par Dieu à ces saints en vertu d’une spéciale économie, et que ce fut pour des raisons particulières qu’ils furent jugés dignes de telles visions, alors, que les saints martyrs te soient des exemples de courage. Ceux-ci, souvent plusieurs ensemble, ou seuls, ont combattu pour le Christ, en de nombreux endroits différents. Grâce à la force qui leur venait alors, ils ont courageusement enduré dans leurs corps de boue d’être lacérés par le fer et soumis à tous les supplices, chose qui dépasse la nature. À de tels hommes, les saints anges apparaissaient visiblement. Par là, chacun apprend que la divine Providence vient abondamment en aide, pour manifester leur courage et confondre leurs ennemis, à ceux qui, de multiples manières, supportent pour Dieu toute épreuve et toute tentation. En effet, plus les saints étaient réconfortés par de telles visions, plus les adversaires étaient exaspérés et rendus furieux par leur endurance.
15. Et que dire des ascètes, ces étrangers au monde, et des anachorètes, qui ont fait du désert une cité et un lieu de séjour pour les anges ? En effet, les anges fréquentaient de tels hommes, à cause de leur genre de vie si semblable au leur. Ils servaient dans l’armée du même Maître, et venaient de temps à autre visiter leurs compagnons d’armes, c’est-à-dire ceux qui avaient embrassé la vie au désert pour leur existence entière et avaient pris pour demeure les montagnes, les cavernes et les antres de la terre, à cause de leur amour pour Dieu. Ils avaient abandonné les choses de la terre, aimé les choses du ciel, et étaient devenus les imitateurs des anges ; c’est donc à bon droit que les saints anges ne se dérobaient pas à leur vue et accomplissaient toutes leurs volontés.
16. De temps en temps, ils leur apparaissaient pour leur enseigner ce dont ils avaient besoin pour mener leur genre de vie ; ou encore, pour répondre à leurs perplexités ; parfois aussi, les saints eux-mêmes les interrogeaient à propos de leurs besoins. Parfois encore, ils les guidaient lorsqu’ils s’étaient égarés hors 98
du chemin, ou ils venaient à leur secours lorsqu’ils tombaient en tentation, ou encore, lorsque survenait un malheur soudain ou un danger, ils les en délivraient, qu’il s’agisse d’un serpent, d’un éboulement de rocher, d’un éclat de bois ou d’une chute de pierres. Quand l’Ennemi combattait ouvertement les saints, ils leur apparaissaient, leur disaient qu’ils étaient envoyés pour les secourir, et leur apportaient courage, assurance (parrhèsia) et consolation. Parfois, ils opéraient par eux des guérisons. Il arrivait aussi qu’ils guérissent les saints eux-mêmes, lorsque ceux-ci tombaient malades. D’un geste de la main, ou d’une parole, ils rendaient sumaturellement la vigueur et la force à leurs membres épuisés par le jeûne. Parfois encore, ils leur apportaient de la nourriture, du pain, quelquefois encore chaud64, et d’autres aliments. À certains, ils annonçaient leur départ vers le Royaume, et à d’autres, les circonstances de leur mort. Mais pourquoi énumérer toutes les preuves de l’amour que nous portent les saints anges et de la sollicitude particulière dont ils entourent les justes ? Comme de grands frères qui veillent sur les plus jeunes, les anges veillent sur nous. Tout ceci doit nous montrer combien « Dieu est proche de tous ceux qui l’invoquent en vérité » (Ps. 144, 18), et combien, dans sa Providence, il prend soin de ceux qui n’ont d’autre souci que de lui plaire et le suivent de tout leur cœur.
17. Si tu crois que Dieu, dans sa Providence, veille sur toi, pourquoi te faire du souci, pourquoi t’inquiéter des choses transitoires et de ce dont ton corps a besoin ? Mais si tu ne crois pas que Dieu se soucie de toi, et si, pour cette raison, tu te préoccupes toi-même de ce qui t’est nécessaire, comme s’il n’existait pas, tu es le plus malheureux de tous les hommes. Quel sens la vie a-t-elle pour toi ? « Jette ton souci sur le Seigneur, et lui te nourrira » (Ps. 54, 23), et tu n’auras plus peur de rien de ce qui peut t’arriver. Celui qui, une fois pour toutes, s’est consacré à Dieu, vivra dans le repos de l’intellect.
18. Sans la pauvreté, l’âme ne peut pas se délivrer de l’agitation des pensées. Sans le calme (hèsychia) des sens, on ne peut ressentir la paix de la pensée. Sans subir l’épreuve, il est impossible d’acquérir la sagesse de l’esprit (pneuma). Sans des lectures faites avec application, on ne peut connaître la subtilité des pensées. Sans la sérénité (galènè) des pensées, l’intellect ne peut pénétrer dans le secret des mystères. Sans la confiance que donne la foi, l’âme ne peut affronter avec courage les épreuves. Sans une expérience concrète de la protection de Dieu, le cœur ne peut mettre en lui son espérance. Et si elle ne goûte pas à la souffrance pour le Christ selon sa mesure, l’âme ne sera jamais en communion avec lui.
19. Considère comme un homme de Dieu celui qui, mû par une grande compassion [envers autrui], a mis à mort en lui-même tous ses besoins terrestres ; en effet, Dieu lui-même prendra soin de celui qui donne ses biens aux pauvres, et celui qui, pour Dieu, se fera pauvre, obtiendra un trésor inépuisable. Dieu n’a besoin de rien. Mais il se réjouit quand il voit quelqu’un réconforter son image, [le pauvre], et l’honorer à cause de Lui. Si quelqu’un te demande une chose que tu possèdes, ne dis pas dans ton cœur : « Je vais garder cela pour moi, afin d’être à l’aise, et Dieu pourvoira autrement à ses besoins. » Une telle pensée en effet est propre aux hommes iniques et qui ne connaissent pas Dieu. Un homme juste et bon ne laisse pas son honneur [ — donner à un pauvre — ] à un autre, et ne laisse pas le temps de la grâce passer sans en profiter. Certes, le pauvre et l’indigent sont secourus par Dieu, car le Seigneur n’abandonne personne. Mais toi, tu négliges l’honneur que Dieu te fait et tu éloignes sa grâce de toi, en te détournant du pauvre. En revanche, quand tu donnes, réjouis-toi et dis : « Gloire à toi, ô Dieu, car tu m’as rendu digne de rencontrer quelqu’un à réconforter ! » Et si tu n’as pas de quoi donner, réjouis-toi encore plus et dis à Dieu en lui rendant grâces : « Je te remercie, mon Dieu, parce que tu m’as fait cette grâce et cet honneur d’être pauvre pour ton nom, et tu m’as rendu digne de goûter, par la maladie et la pauvreté, à la tribulation que tu as placée sur le chemin de tes commandements, comme y ont goûté tous tes saints, qui ont marché sur cette voie. »
20. Et quand tu es malade, dis : « Bienheureux celui que Dieu a rendu digne de subir cette épreuve, qui nous fait hériter de la vie. » En effet, Dieu nous envoie la maladie pour la santé de l’âme. Un saint a dit : « J’ai remarqué qu’un moine qui ne sert pas le Seigneur d’une manière qui lui plaise et qui ne lutte pas avec zèle pour le salut de son âme, mais qui vit dans la négligence en ce qui concerne l’exercice des vertus, sera complètement abandonné par Dieu aux épreuves, afin qu’il ne reste pas inactif, et que cette trop grande inaction ne le mène pas à quelque chose de pire. Dieu envoie les épreuves aux paresseux et aux négligents, afin que leur intellect soit occupé par ce souci, et non par des choses vaines. Dieu agit également ainsi envers ceux qui l’aiment pour les éduquer, les rendre sages et leur apprendre sa volonté. Quand [les paresseux et les négligents] le prient, il ne les exauce pas aussitôt, mais il attend qu’ils soient à bout de forces, et qu’ils aient appris ainsi que cela venait de leur négligence et de leur paresse. Il est écrit en effet : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vous avez beau multiplier les prières, moi, je n’écoute pas » (Js„ 1, 15). Bien que ces paroles aient été écrites pour d’autres, elles valent aussi pour ceux qui abandonnent la voie du Seigneur.
21. Nous disons que Dieu est très miséricordieux ; mais alors, comment se fait-il que, lorsque, du sein de l’épreuve, nous ne cessons de l’appeler et de l’invoquer, nous ne sommes pas écoutés, et qu’il se détourne de notre prière ? Le prophète nous l’explique lorsqu’il dit : « Non, la main du Seigneur n’est pas trop courte pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre ; mais nos péchés nous ont séparés de lui, et nos iniquités ont fait qu’il détourne sa face de nous pour ne pas nous entendre » (Is., 59, 1-2). Souviens-toi de Dieu en tout temps, et Lui se souviendra de toi, quand des maux t’adviendront.
22. Ta nature est devenue sujette aux passions ; dans le monde présent, les épreuves se sont multipliées ; les maux, loin de s’éloigner, sourdent en toi et sous tes pieds. Cependant, ne cède pas au découragement, et quand Dieu le voudra, il te délivrera de tout cela. De même que les deux paupières sont proches l’une de l’autre, ainsi les épreuves sont proches des hommes. Dieu, dans sa sagesse, en a disposé ainsi par économie pour ton utilité, afin que tu ne cesses de frapper à sa porte, afin que la crainte des tribulations implante son souvenir dans ton intellect, afin que tu t’approches de lui par tes supplications, et afin que ton cœur soit sanctifié par son continuel souvenir. Si tu pries, il t’exaucera, et tu apprendras que Dieu est ton libérateur. Tu sentiras qu’il est ton créateur, qu’il veille sur toi et te garde, qu’il a fait pour toi les deux mondes, l’un comme un maître et un pédagogue dont le rôle est temporaire, l’autre comme ta maison paternelle et ton héritage éternel. Dieu ne t’a pas créé invulnérable aux afflictions, afin que, en jalousant sa divinité, tu n’hérites pas du sort de celui qui fut jadis l’Astre du matin, [« Lucifer »], et que son orgueil transforma en Satan. D’autre part, il ne t’a pas créé fixe et immobile, pour que tu ne ressembles pas aux êtres dépourvus d’une âme raisonnable ; ce que tu fais de bien ne te profiterait alors en rien et ne te procurerait pas de récompense, comme c’est le cas pour les qualités naturelles des animaux. Chacun peut comprendre aisément quelle utilité, quelles actions de grâces, quelle humilité nous sont procurées par toutes ces échardes qui nous blessent.
23. II est donc clair qu’il dépend de nous de combattre pour le bien, ou de nous tourner vers le mal, et que l’honneur ou le déshonneur qui en résultent doivent nous être imputés. Le déshonneur nous couvre de honte, et nous le craignons ; l’honneur au contraire nous incite à rendre grâces à Dieu et nous fait tendre vers la vertu. Dieu a multiplié pour toi ces pédagogues ; en effet, si tu ne leur étais pas soumis, si tu étais exempt de tribulations et supérieur à toute crainte, tu risquerais d’oublier le Seigneur ton Dieu, tu te détournerais de lui et tu tomberais dans l’idolâtrie, comme tant d’autres. Soumis aux mêmes passions que toi et sujets aux mêmes afflictions, non seulement ils sont tombés dans l’idolâtrie, en un instant, pour obtenir un pouvoir éphémère et un bien-être passager, mais encore ils ont follement osé se révolter contre Dieu. Dieu a donc permis que tu sois plongé dans les tribulations afin que tu ne l’irrites pas en te détournant de Lui, et que Lui ne t’anéantisse de devant sa face en amenant sur toi le châtiment.
24. Je ne dirai rien de l’impiété et de tous les blasphèmes qu’engendrent [la recherche du] bien-être et l’absence de crainte, de même que je n’ose m’étendre sur ce dont je viens de parler. Mais c’est par les souffrances et les afflictions que Dieu a fait abonder son souvenir dans ton cœur, et c’est par la crainte des adversités qu’il t’a tenu éveillé devant la porte de sa compassion. Pour t’en délivrer, il a semé en toi l’amour envers Lui ; en faisant descendre en toi l’amour, il s’est approché de toi et t’a honoré de l’adoption filiale, et il t’a montré quelle était l’abondance de sa grâce. Comment aurais-tu connu sa Providence et sa sollicitude, si tu n’avais pas rencontré d’adversités ? C’est en grande partie grâce à elles que l’amour de Dieu a pu abonder dans ton âme, c’est-à-dire grâce à la connaissance de ses dons et au souvenir de sa grande sollicitude. Tous ces biens ont été engendrés par les afflictions, pour que tu apprennes à rendre grâces. Souviens-toi donc de Dieu, afin que Lui se souvienne constamment de toi. Se souvenant de toi, il te sauvera, et tu recevras de Lui tout ce qui te rendra bienheureux. Ne l’oublie pas, en laissant ton intellect se distraire avec des futilités, pour qu’il ne t’oublie pas au temps de tes combats. Dans la prospérité, reste-lui soumis, pour que, dans les tribulations, tu puisses t’adresser à Lui avec une confiance filiale (parrhèsia), par une supplication ardente venant du cœur.
25. Ne cesse pas de te purifier devant le Seigneur, en ayant toujours son souvenir dans ton cœur, afin de ne pas rester longtemps sans te souvenir de Lui et de ne pas être privé de cette confiance filiale quand tu t’approcheras de Lui. En effet, la confiance filiale envers Dieu est engendrée par un entretien (homilia) constant avec lui et une prière continuelle. Avec les hommes, les relations et la vie en commun se réalisent au moyen du corps. La relation avec Dieu s’établit par le souvenir gardé dans l’âme, par l’attention dans la prière et par l’offrande totale de soi ; grâce à la pratique persévérante du souvenir de Dieu, l’homme sera transporté parfois dans la stupeur et l’émerveillement : « Que se réjouisse le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur ! » (Ps. 104, 3)
26. Cherchez le Seigneur, vous qui êtes condamnés, et vous serez fortifiés par l’espérance ; cherchez sa face par le repentir, sanctifiez-vous par la sainteté de cette face, et vous serez purifiés de vos péchés. Courez vers le Seigneur, vous qui devez rendre compte de vos péchés, courez vers Celui qui peut pardonner les péchés et fermer les yeux sur les fautes. Il a en effet juré par la bouche du prophète : « Par ma vie, dit le Seigneur, je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez., 33, 11) ; et encore : « Tout le jour, je tendais les mains vers un peuple rebelle et révolté » (Is., 65, 2) ; et encore : « Pourquoi devriez-vous mourir, Maison d’Israël ? » (Ez., 33, 11) ; et encore : « Revenez vers moi, et je reviendrai vers vous » (Mal., 3, 7) ; et encore : « Le jour où le pécheur fera demi-tour sur sa route, se tournera vers le Seigneur et pratiquera le droit et la justice, je ne me souviendrai plus de ses iniquités ; il vivra, dit le Seigneur. Mais si le juste abandonne sa justice, pèche et commet le mal, je ne me souviendrai plus de sa justice, mais je rendrai sa voie glissante et il mourra dans les ténèbres de ses œuvres, s’il y persévère » (Ez., 33, 14-15).
27. Pourquoi cela ? Parce que le pécheur ne se heurtera plus à son péché le jour où il se sera tourné vers le Seigneur, et la justice du juste ne le rachètera pas le jour où il péchera, s’il persiste dans son péché. A Jérémie, Dieu a dit : « Prends un parchemin, et écris ce que je t’ai dit, depuis les jours de Josias, roi de Juda, jusqu’à aujourd’hui. Peut-être qu’en entendant tout le mal que j’ai dessein de leur faire et remplis de crainte, chacun abandonnera sa voie perverse, se convertira et fera pénitence ; alors, je pourrai pardonner leurs péchés » (Jér., 36, 2-3). La Sagesse a dit : « Celui qui cache son péché n’en retirera aucun profit ; celui qui confesse ses péchés et y renonce, obtiendra la miséricorde de Dieu » (Prov., 28, 13). Et Isaïe : « Cherchez le Seigneur, et vous le trouverez. Invoquez-le, car il est proche ; que le pécheur abandonne sa voie, et l’homme injuste ses pensées ; revenez vers moi, et j’aurai pitié de vous ; car mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont pas vos voies » (Is., 55, 6-8). « Si vous m’écoutez, vous mangerez des biens de la terre » (Is., 1, 19). «Venez à moi et obéissez-moi, et votre âme vivra ; si vous gardez les voies du Seigneur et faites ses volontés, mettez votre espérance dans le Seigneur et invoquez-le ; et dès que vous l’aurez appelé, il vous dira : Me voici ! » (Is., 58, 9)
28. Lorsque l’épreuve s’abat sur l’homme injuste, il n’a pas assez confiance en Dieu pour l’invoquer, ni pour attendre de lui le salut, car, lorsqu’il jouissait du repos, il s’était éloigné de la volonté de Dieu.
29. Avant que ne commence le combat, cherche un allié. Avant de tomber malade, cherche un médecin. Avant que ne survienne l’épreuve, prie [le Seigneur], et au temps de la tribulation, tu le trouveras et il t’exaucera. Avant de chanceler, appelle et supplie, et avant de faire un vœu, prépare ce que tu vas promettre, et tu l’auras ainsi en réserve.
30. L’arche de Noé fut préparée en temps de paix, et [Noé] planta les arbres nécessaires à sa construction cent ans auparavant ; au temps de la colère, les hommes injustes périrent, mais le juste eut une protection.
31. La bouche injuste est fermée pour la prière, car la condamnation de la conscience prive l’homme de toute confiance filiale [devant Dieu]. Un cœur bon, dans la prière, verse des larmes mêlées de joie. Ceux pour qui le monde est mort supportent les outrages avec joie, tandis que ceux pour qui le monde est vivant ne peuvent supporter [de subir] l’injustice ; mus par la vaine gloire, ils s’irritent et s’excitent comme des animaux sans raison, ou sombrent dans la tristesse. Oh ! Comme il est difficile d’atteindre à une telle vertu, et quelle gloire elle obtient auprès de Dieu ! Celui qui veut parvenir à pareille vertu, — subir l’injustice en gardant la patience, - doit s’éloigner des siens et vivre en étranger, car il n’est pas possible d’y atteindre dans sa propre patrie. Il n’appartient qu’aux plus grands et aux plus forts de supporter la souffrance que suppose une telle vertu en demeurant parmi les siens ; pour ceux-là, le monde est mort, et ils n’attendent plus aucune consolation ici-bas.
32. De même que la grâce se tient près de l’humilité, ainsi la souffrance accompagne l’orgueil. Les yeux du Seigneur sont sur l’humble, pour le réjouir ; la face du Seigneur est contre l’orgueilleux, pour l’humilier. L’humilité reçoit toujours la miséricorde de Dieu, mais la dureté du cœur et le manque de foi vont à la rencontre de difficultés redoutables. Rabaisse-toi en tout devant tout homme, et tu seras élevé plus haut que les princes de ce monde. Va au-devant de chacun en l’embrassant et en te prosternant, et tu seras honoré plus que ceux qui offrent de l’or d’Ophir (cf. 3 Rois, 10, 11). Méprise-toi toi-même, et tu verras la gloire de Dieu resplendir en toi. Là en effet où germe l’humilité, la gloire de Dieu jaillit à profusion. Si tu t’efforces d’être visiblement méprisé par tous les hommes, Dieu fera que tu sois glorifié, en ce sens qu’il te manifestera sa gloire dans ton cœur. Sois méprisé, tout en étant grand, et non honoré, tout en étant petit. Efforce-toi d’être méprisé, et Dieu t’honorera abondamment. Ne cherche pas à être honoré, alors que tu es intérieurement couvert de plaies. N’apprécie pas l’honneur, et tu seras honoré ; ne l’aime pas, et tu ne seras pas déshonoré. L’honneur fuit celui qui court après lui, mais il poursuit celui qui le fuit et il proclame devant tous les hommes son humilité. Si tu te méprises toi-même et veilles à ne pas être honoré, Dieu te fera connaître. Si tu te déprécies toi-même pour l’amour de la vérité, Dieu permettra que toutes ses créatures te louent. Elles ouvriront devant toi la porte de la gloire de leur Créateur et elles te loueront, car tu es en vérité à son image et à sa ressemblance.
33. Qui a jamais vu un homme qui brillerait par les vertus, qui [voudrait] paraître méprisable aux yeux des hommes, qui serait lumineux par sa vie, sage par sa connaissance, et humble d’esprit ? Bienheureux celui qui s’humilie en tout, car il sera élevé. Celui en effet qui, pour Dieu, s’humilie en tout et se fait petit, sera glorifié par Dieu. Et celui qui, pour Dieu, a faim et soif, Dieu l’enivrera de ses biens. Et celui qui, pour Dieu, est nu. Dieu le revêtira d’un vêtement d’incorruptibilité et de gloire. Et celui qui, pour Dieu, se fait pauvre, Dieu le consolera en lui donnant la richesse véritable. Anéantis-toi pour Dieu, et, à ton insu, la gloire s’accroîtra en toi tout au long de ta vie. Tiens-toi pour pécheur, afin d’être juste tout au long de ta vie. Si tu es sage, fais-toi simple et ignorant, et si tu es simple et ignorant, ne cherche pas à paraître sage ; si l’humilité élève le simple et l’ignorant, quel honneur ne procurera-t-elle pas à ceux qui sont grands et dignes d’estime ?
34. Fuis la vaine gloire, et tu seras glorifié ; crains l’orgueil, et tu seras magnifié ; car ce n’est pas la vaine gloire qui a été proposée aux fils des hommes, ni l’orgueil donné en partage aux femmes. Si tu as renoncé volontairement à toutes les choses de ce monde, ne te querelle jamais avec personne à propos de l’une de ces choses. Si tu as détesté la vaine gloire, fuis ceux qui la recherchent. Fuis ceux qui aiment posséder des biens, comme la possession elle-même. Eloigne-toi de ceux qui vivent dans le luxe, comme du luxe lui-même. Fuis les débauchés, comme la débauche elle-même. En effet, si le seul souvenir de tout ce que je viens d’évoquer jette l’intellect dans le trouble, combien plus le sera-t-il par la vision et la fréquentation [de ceux qui vivent ainsi] ? Tiens-toi près des justes, et par eux tu t’approcheras de Dieu. Partage la vie de ceux qui possèdent l’humilité, et tu apprendras comment ils se conduisent. Si la vue de tels hommes est utile, combien plus les enseignements reçus de leur bouche ?
35. Aime les pauvres, afin que, par eux, tu obtiennes toi aussi miséricorde. Ne t’approche pas des hommes querelleurs, afin de n’être pas forcé de perdre ton calme. N’aie pas de répugnance pour la mauvaise odeur des malades, et surtout des pau-vies, car toi aussi tu es revêtu d’un corps. N’aie pas de paroles dures envers ceux dont le cœur est dans l’affliction, afin de ne pas être toi-même frappé par la même épreuve ; tu chercherais alors un consolateur, et tu n’en trouverais pas. N’aie pas de dédain pour les infirmes de naissance, car tous nous descendrons sans distinction dans la tombe. Aime les pécheurs, hais leurs œuvres, mais ne les méprise pas à cause de leurs fautes, pour ne pas être tenté toi-même de la même manière. Souviens-toi que tu participes à la nature terrestre, et fais du bien à tous. Ne repousse pas ceux qui demandent tes prières, et ne refuse pas de leur adresser de douces paroles de consolation, afin qu’ils ne périssent pas, et qu’il ne te soit pas demandé compte de leurs âmes. Imite au contraire les médecins, qui soignent les fièvres chaudes avec des médications froides, et les sensations glacées par leur contraire.
36. Oblige-toi, quand tu rencontres ton prochain, à l’honorer au-delà de son mérite. Baise-lui les mains et les pieds, tiens-les longtemps avec vénération, pose-les sur tes yeux, complimente-le, même pour ce qu’il n’a pas fait. Et lorsqu’il t’a quitté, dis de lui beaucoup de bien et de choses honorables. Tu l’attireras ainsi vers ce qui est bien, et ton accueil lui inspirera une honte [salutaire]. Tu sèmeras ainsi en lui des semences de vertu. Et en prenant l’habitude d’agir ainsi, tu formeras en toi de bonnes dispositions, tu acquerras une profonde humilité, et tu parviendras sans effort à une grande vertu. Et ce n’est pas tout : si ton prochain a quelques défauts, il acceptera volontiers que tu le corriges, puisqu’il a été honoré par toi, et il rougira de l’honneur que tu lui as fait. Agis toujours ainsi, sois accueillant envers tous et honore chacun. N’irrite personne, ne fais pas le zélote, que ce soit à propos de la foi ou d’une mauvaise conduite ; garde-toi de blâmer ou d’accuser personne, en quoi que ce soit ; nous avons en effet dans les cieux un Juge impartial. Si tu veux ramener ton frère à la vérité, attriste-toi pour lui, et dislui, avec des larmes et avec amour, une parole ou deux, mais ne t’enflamme pas de colère contre lui, et qu’il ne voie en toi aucun signe de haine. Car la charité ne sait pas se mettre en colère, ni s’irriter, ni blâmer quelqu’un avec passion. L’indice de la charité et de la connaissance est l’humilité, qui naît d’une conscience bonne. Dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui soient la gloire et la puissance, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
DISCOURS 6. LA FUITE DU MONDE
Sur l'utilité de la fuite du monde
EN vérité, c’est un combat violent, difficile et ardu que l’on doit mener quand sont présentes les choses [qui provoquent la tentation]. Quelque fort et invincible que soit l’homme, lorsqu’il est en présence des causes d’où procèdent les attaques, les guerres et les combats, la crainte s’empare de lui, et il tombe plus vite que si le Diable lui-même le combattait ouvertement. En effet, tant que l’homme ne s’éloigne pas des choses qui jettent le trouble dans son cœur, il laisse à son ennemi un endroit où l’attaquer. Pour peu qu’il vienne à s’assoupir, sa perte est facile. Dès que l’âme, en effet, est sous l’emprise des rencontres dangereuses qu’elle fait dans le monde, ces rencontres deviennent pour elle des pierres d’achoppement, et elle est comme naturellement vaincue dès qu’elle se trouve en leur présence.
2. Nos Pères, qui ont jadis parcouru ces voies, avaient bien compris que notre intellect n’est pas toujours assez vigoureux pour demeurer dans le même état et veiller sur lui-même, mais qu’il y a des moments où il est même incapable de discerner ce qui lui est nuisible. C’est pourquoi, ayant bien considéré tout cela dans leur sagesse, ils prirent pour arme la renonciation à toute possession, qui délivre l’homme de bien des combats, comme il est écrit. Préservés de beaucoup de fautes grâce à cette pauvreté, ils partirent au désert, où ne se trouve aucune de ces choses qui suscitent les passions. Ainsi, lorsqu’il leur arrivait de passer par un moment de plus grande fragilité, rien [d’extérieur] ne pouvait provoquer leur chute. Ils n’avaient pas d’occasions de se mettre en colère, ni de tomber dans la fornication, ni d’avoir de la rancune ou de la vaine gloire. Les tentations de ce genre étaient réduites à l’extrême, grâce au désert. Ils s’étaient protégés eux-mêmes par le désert, comme par une tour de défense imprenable. Dès lors, chacun pouvait mener à bien son combat dans L’hèsychia, là où nos sens ne rencontrent aucun objet qui puisse aider notre Adversaire [en étant cause de tentation]. Car il vaut mieux pour nous mourir en combattant, que vivre dans le péché.
DISCOURS 7. LA RÈGLE DES COMMENÇANTS
Sur la règle des commençants, leur condition et ce qui les concerne
VOICI une règle de vie sage et qui plaît à Dieu : 2. S’abstenir de porter les yeux ça et là, mais les tenir toujours fixés sur ce qui est devant soi.
3. S’abstenir des paroles inutiles, et ne dire que ce qui est nécessaire.
4. Se contenter de vêtements pauvres, pour les besoins du corps.
5. De même, prendre les aliments [nécessaires pour] sustenter le corps, sans favoriser la gourmandise. Prendre un peu de tout, sans écarter certains aliments pour en préférer d’autres et s’en remplir le ventre. La plus grande des vertus est le discernement.
6. Ne bois pas de vin, si tu es seul, à moins que tu ne sois malade ou débilité.
7. Ne coupe pas la parole à celui qui parle, ne le contredis pas, comme un homme sans éducation, mais attends patiemment, comme un sage, [qu’il ait fini de parler].
8. Où que tu sois, considère-toi comme le plus petit et le serviteur de tes frères.
9. Ne découvre aucun de tes membres devant quelqu’un, ne touche le corps de personne, sauf en cas de nécessité ; ne permets pas à qui que ce soit de toucher ton corps sans une vraie raison, comme je viens de le dire.
10. Fuis toute familiarité (parrhèsia) comme la mort.
11. Fixe-toi une règle qui protège la chasteté, en ce qui concerne le sommeil, afin que ne s’éloigne pas de toi l’ange71 qui te garde. En quelque lieu que tu dormes, que personne, si possible, ne te voie.
12. Ne crache pas devant quelqu’un. Si tu as besoin de tousser, quand tu es assis à table, détourne-toi pour le faire.
13. Mange et bois avec une sage modération, comme il convient à des enfants de Dieu.
14. N’étends pas la main pour prendre impudemment ce qui est servi devant l’un de tes compagnons. Lorsqu’un étranger est assis à table près de toi, invite-le à manger une ou deux fois ; dispose convenablement [les plats] sur la table, sans t’en soucier davantage.
15. Tiens-toi assis correctement, sans t’affaler et sans découvrir tes jambes.
16. Quand tu bâilles, couvre ta bouche, pour qu’on ne la voie pas ; retiens ta respiration pour cesser de bâiller.
17. Si tu entres dans la cellule de ton supérieur, ou d’un ami, ou d’un condisciple, garde soigneusement tes yeux, afin de ne pas inspecter ce qui s’y trouve. Si ta pensée te presse de le faire, veille à ne pas lui obéir et abstiens-toi de regarder. En effet, celui qui se comporte avec une telle impudence est étranger à l’habit monastique et au Christ qui nous l’a accordé. Ne cherche pas à voir où ton ami range ses affaires de cellule.
18. Ouvre et ferme calmement la porte [de ta cellule], ainsi que celle de ton compagnon. N’entre jamais brusquement chez un autre, mais frappe à la porte, et, quand il a répondu, entre avec respect.
19. N’aie pas une démarche précipitée, sauf en cas de nécessité.
20. Sois obéissant envers tous, en toute œuvre bonne.
21. Mais ne suis pas ceux qui aiment posséder [des objets], ni les amis de l’argent, ni ceux qui ont des mœurs mondaines, pour ne pas faire l’œuvre du Diable.
22. Parle à tous aimablement, regarde-les d’une manière discrète, ne remplis tes yeux du visage de personne.
23. Quand tu marches sur la route, ne précède pas tes anciens ; mais si l’un de tes compagnons s’écarte [un instant], va un peu en avant de lui et attends-le. Celui qui ne se comporte pas ainsi est impoli et ressemble au porc qui ignore les lois [de la bienséance]. Si ton compagnon parle à des personnes rencontrées, attends-le et ne le presse pas d’avancer.
24. Que celui qui est en bonne santé dise à celui qui est faible, avant l’heure fixée pour le repas : « Mangeons ce dont nous avons besoin. »
25. Ne reprends jamais quelqu’un pour une faute, mais tiens-toi pour responsable de tout, et considère-toi comme la cause de cette faute.
26. Accepte d’accomplir avec humilité les humbles besognes, et ne t’en décharge pas sur autrui.
27. Si tu es contraint de rire, ne t’y refuse pas, mais ne montre pas tes dents.
28. Si tu es obligé de parler à des femmes, ne les regarde pas en face, et entretiens-toi ainsi avec elles. Tiens-toi éloigné des moniales comme du feu et comme d’un piège du Diable ; évite leur rencontre, leur conversation et leur vue, pour que ton cœur ne se refroidisse pas en s’éloignant de l’amour de Dieu et ne soit pas souillé par le bourbier des passions. Seraient-elles tes sœurs selon la chair, tu dois t’en garder comme d’étrangères.
29. Veille à ne pas te mêler à tes proches, pour que ton cœur ne se refroidisse pas en s’éloignant de l’amour de Dieu.
30. Fuis comme une amitié avec le Diable toute familiarité et tout entretien avec des jeunes.
31. Aie comme unique confident, avec qui tu partages les secrets [de ta vie spirituelle], un homme qui craigne Dieu, qui veille constamment sur lui-même, qui soit pauvre en son campement [terrestre], mais riche [par sa connaissance] des mystères de Dieu. Tiens cachés à l’égard de tous ta vie secrète, tes pratiques, tes combats.
32. Sauf en cas de nécessité, aie toujours la tête couverte quand tu es assis devant quelqu’un. Pour tes besoins naturels, sors [de ta cellule] avec retenue, en te confiant à l’ange qui te garde.
33. Vis dans la crainte de Dieu, et fais-toi violence jusqu’à la mort, même si ton cœur renâcle.
34. Mieux vaudrait pour toi prendre un poison mortel que de manger avec une femme, fût-elle ta mère ou ta sœur.
35. Mieux vaudrait pour toi habiter avec un dragon que de dormir sous une même couverture avec un plus jeune, fût-il ton frère selon la chair.
36. Si tu fais route avec un plus ancien et s’il te dit : «Allons, chantons des psaumes », ne lui désobéis pas. S’il ne te le demande pas, garde le silence des lèvres, mais, dans ton cœur, glorifie Dieu.
37. Ne résiste en rien à personne, ne te dispute pas, ne mens pas, ne jure jamais par le nom du Seigneur ton Dieu.
38. Subis le mépris, mais ne méprise personne. Subis l’injustice, mais ne commets pas d’injustice. Mieux vaut que périssent les choses du corps et le corps lui-même, plutôt que ne soit lésée quelqu’une des choses de l’âme.
39. Ne réclame jamais justice contre quelqu’un, mais accepte d’être condamné, alors que tu n’es pas condamnable.
40. En ton âme, n’aime rien de ce qui est du monde.
41. Sois soumis aux princes et aux gouvernants, mais ne te mêle pas à eux, car leur fréquentation est un piège qui mène à la perdition ceux qui n’y prennent aucunement garde. Ô gourmand, toi qui rends un culte à ton propre ventre ! Mieux vaudrait pour toi introduire un charbon ardent dans ton estomac, plutôt que les fritures délicates des princes et des puissants !
42. Répands sur tous ta miséricorde, mais demeure éloigné de tous.
43. Garde-toi de beaucoup parler, car cela éteint dans le cœur les motions spirituelles que Dieu y suscite.
44. Fuis comme un lion déchaîné les discussions sur les dogmes, que ce soit avec des enfants de l’Eglise ou avec des étrangers.
45. Ne fréquente pas les places où s’assemblent ceux qui se querellent et se combattent, afin que ton cœur ne se remplisse pas de colère et que ton âme ne soit pas dominée par les ténèbres de l’égarement.
46. Ne demeure pas avec l’orgueilleux, pour que l’énergie du Saint-Esprit ne déserte pas ton âme, et que celle-ci ne devienne pas le réceptacle de toutes les passions mauvaises.
47. Si tu observes toutes ces directives, ô homme, et si tu t’appliques en tout temps à la divine méditation, en vérité ton âme verra en elle-même la lumière du Christ, et elle ne sera plus jamais dans les ténèbres, durant toute l’éternité. À Lui la gloire et la puissance dans les siècles. Amen.
DISCOURS 8. DISCERNER LES SIGNES DU PROGRÈS
Sur la subtilité du discernement
VEILLE sans cesse sur toi-même, mon bien-aimé, et observe comment se poursuit ton labeur spirituel. [Considère] les tribulations qui t’adviennent, l’endroit du désert où tu demeures, la subtilité de ton intellect, la profondeur de ta connaissance, la longue durée de [ton séjour] dans L’hèsychia, ainsi que la multitude des remèdes — c’est-à-dire des épreuves — qui te viennent du vrai Médecin, pour la bonne santé de ton homme intérieur. Mais parfois, [les épreuves] viennent des démons ; parfois, des maladies et des labeurs du corps ; parfois, de la terreur que t’inspirent tes pensées, lorsque tu te souviens des choses redoutables qui adviendront dans les derniers temps. Mais parfois aussi, tu es aiguillonné ou pansé par la chaleur de la grâce, par la douceur des larmes, par la joie du Saint-Esprit, et par bien d’autres choses, dont il serait trop long de parler ici.
2. Ne vois tu pas clairement que, grâce à tout cela, ton ulcère commence à guérir et à se cicatriser ? Que tes passions commencent à s’affaiblir ? Vérifie-le : rentre constamment en toi-même, vois quelles sont les passions qui ont perdu de leur force en face de toi, lesquelles ont disparu et t’ont entièrement
quitté ; lesquelles ont commencé à se taire à cause de la bonne santé de ton âme, et non simplement parce que tu t’es éloigné des choses qui les excitaient ; lesquelles enfin [se sont apaisées] parce que ton intellect a appris à s’en rendre maître, et non pas seulement parce que leurs causes ont disparu. Sois encore attentif, et vois si, sous la pourriture de ton ulcère, commence à repousser de la chair vivante, c’est-à-dire la paix de l’âme.
3. Vois aussi quelles sont les passions qui continuent à te faire violence et à te presser, et à quel moment. Sont-elles corporelles, ou psychiques, ou les deux ensemble ? Agissent-elles sournoisement et obscurément à travers ta mémoire, ou se soulèvent-elles violemment contre ton âme ? Agissent-elles en maître, ou furtivement ? Comment ton intellect se tient-il en garde contre elles, lui qui, comme un roi, a pouvoir sur les sens ? Quand elles se ruent contre lui et engagent la lutte, les combat-il et met-il toute son énergie à leur faire lâcher prise, ou bien refuse-t-il de les regarder en face et de les affronter ? Vois aussi quelles passions, parmi les anciennes, restent actives, et lesquelles sont nouvellement apparues. Ces passions se mettent-elles en mouvement accompagnées d’images, ou [agissent-elles] dans la sensibilité, mais sans images, ou encore dans la mémoire, mais sans pensées passionnées et sans excitation [des sens] ? Toutes ces choses permettent de savoir à quel degré l’âme est parvenue. Dans un premier stade, les passions ne sont pas apaisées ; l’âme subit de rudes attaques, même si elle résiste de toutes ses forces. Mais dans un second stade se vérifie ce que dit l’Écriture : « David était dans sa maison, et Dieu lui donna le repos en le débarrassant de tous [les ennemis] qui l’entouraient » (2 Rois, 7, 1).
4. Ne pense pas qu’il s’agisse ici d’une seule passion ; aux passions naturelles de la convoitise et de la colère s’ajoutent en effet celle de l’amour de la gloire, qui incite à se donner en spectacle, excite l’imagination et l’ambition, et celle de l’amour de l’argent. Lorsque l’âme en est secrètement atteinte, même sans aller jusqu’à s’y livrer effectivement, cette passion forge dans son intellect des images de tout ce qui l’alimente, lui représente des richesses accumulées, amène l’âme à ruminer ces pensées, lui inspire le désir de posséder tout cela, et bien d’autres choses.
5. Les passions ne font pas toutes la guerre en se livrant à de violentes attaques. Il en est qui jettent seulement l’âme dans la tribulation : l’insouciance, l’acédie, la tristesse ne donnent pas l'assaut à l’âme, ni ne la jettent dans le laisser-aller, mais elles font seulement peser un poids sur elle. Cependant, c’est par la victoire sur les passions qui l’agressent violemment que se manifeste la force de l’âme. Il faut avoir de tout cela une connaissance subtile et disposer de critères pour sentir, à chaque degré que l’on gravit, où l’on est parvenu, et dans quel pays l’âme commence à s’avancer : est-ce dans la Terre promise, ou [seulement] au-delà du Jourdain ?
6. Sois également attentif à ceci : ta connaissance est-elle capable, grâce à l’illumination de ton âme, de discerner ces choses, ou ne les discerne-t-elle qu’obscurément, ou est-elle entièrement privée de ce discernement ? Constates-tu avec une entière certitude que ta pensée a commencé à se purifier ? La distraction trouve-t-elle encore place dans ta pensée à l’heure de la prière ? Et quelle passion trouble encore ta pensée quand il s’apprête à prier ? Sens-tu en toi-même que la puissance de l’hèsychia couvre ton âme de son ombre, la remplissant de cette douceur, de cette sérénité et de cette paix qu’elle a coutume d’engendrer dans la pensée ? Ton intellect est-il constamment ravi, sans que tu le veuilles, par le souvenir des réalités incorporelles, qu’il n’est pas permis aux sens de scruter ? Es-tu soudain enflammé par une joie qui impose le silence à la langue ? Un plaisir incomparablement délicieux jaillit-il continuellement de ton cœur, ravissant totalement ton intellect ? A certains moments, ces délices et cette joie envahissent-elles imperceptiblement tout ton corps ? Une langue de chair ne peut l’exprimer, mais toutes les choses terrestres ne semblent plus alors que cendre et poussière. Quand surviennent les premières de ces délices, celles qu’éprouve le cœur, l’intellect — il s’en souvient — est rempli de chaleur, tantôt à l’heure de la prière, tantôt au temps de la lecture, tantôt lors d’une méditation prolongée, ou d’une longue application de la pensée. Les secondes [celles qui envahissent le corps lui-même] surviennent en dehors de ces moments, souvent lorsque nous accomplissons un travail manuel, souvent aussi la nuit, tandis que nous sommes entre le sommeil et l’état de veille, que nous dormons sans dormir, que nous sommes éveillés sans l’être vraiment. Mais quand un homme est habité par ces délices qui se répandent dans tout le corps, il lui semble, en un tel moment, que ce n’est rien d’autre que le Royaume des cieux.
7. Vois encore si ton âme a acquis le pouvoir de se dépouiller des souvenirs sensibles, grâce à la puissance de l’espérance qui a pris possession de ton cœur et fortifié tes sens intérieurs par un inexplicable sentiment de certitude (plèrophorià). Et vois si ton cœur est éveillé, exempt de tout souci et de toute captivité à l’égard des choses terrestres, parce qu’il est appliqué sans interruption à l’œuvre de la conversation continuelle avec notre Sauveur ; et sais-tu reconnaître ce qui distingue l’invocation (klèsis) de la conversation [avec Dieu] (diègèsis), quand tu en entends parler ?
8. Le séjour ininterrompu dans l’hèsychia, accompagné de l’activité [spirituelle] incessante qu’il comporte, permet à l’âme de goûter rapidement à ces choses. Néanmoins, si ceux qui les ont découvertes se montrent ensuite négligents, ils les perdent, et ils ne les retrouveront pas avant longtemps. Au sujet de ces choses, celui qu’encourage le témoignage de sa conscience peut oser cependant reprendre à son compte les paroles du bienheureux Paul, qui disait : « J’en ai l’assurance (parrhèsia), ni la mort, ni la vie, ni le présent, ni l’avenir, ni rien d’autre ne pourra me séparer de l’amour du Christ » (Rom., 8, 38). Oui, ni les tribulations du corps, ni celles de l’âme, ni la faim, ni la persécution, ni la nudité, ni l’isolement, ni la prison, ni le danger, ni le glaive, ni les anges de Satan, ni ses puissances aux ruses maléfiques, ni ses attaques qui se heurtent à des contre-attaques qui ruinent sa fierté, ni les calomnies, ni les outrages, ni les coups infligés sans raison, [ne peuvent me séparer de l’amour du Christ].
9. Mais si ces choses, ô mon frère, ne semblent pas avoir commencé à se manifester en toi, d’une certaine façon et dans une mesure plus ou moins grande, tes fatigues, tes tribulations et toute ton hèsychia sont vaines. Tes mains feraient-elles des miracles, ressusciteraient-elles des morts, cela serait également sans fruit. Secoue donc maintenant ton âme et, avec des larmes, persuade le Sauveur de l’univers d’enlever le voile qui couvre les portes de ton cœur et de chasser de ton firmament intérieur les sombres nuages des passions afin que tu sois rendu digne de voir la lumière du jour, au lieu de rester comme un mort assis à jamais dans les ténèbres.
10. Les agrypnies continuelles, où se succèdent les lectures et les incessantes métanies, ne tardent pas à procurer ces biens à ceux qui sont zélés. Celui qui a découvert les agrypnies et les métanies a par là même découvert ces biens, et ceux qui veulent eux aussi les trouver, devront demeurer dans L’hèsychia, avoir l’activité spirituelle qu’elle implique, ne lier leur pensée à aucune chose et à aucun homme, ne s’occuper que de leur âme. Qu’ils ne s’appliquent qu’à l’activité intérieure. Grâce à cette activité, nous découvrirons en nous-mêmes une sensation partielle, mais exacte, de certains de ces biens, qui nous donnera la certitude [de pouvoir obtenir] le reste.
11. Celui qui demeure dans L’hèsychia et a fait l’expérience de la douce bonté de Dieu n’a pas besoin de beaucoup d’arguments pour être persuadé, et son âme ne peut être atteinte de la maladie de l’incroyance, comme ceux qui doutent de la vérité. En effet, le témoignage de leur pensée est bien plus persuasif que tous les discours qui ne se fondent pas sur l’expérience. A notre Dieu soit la gloire et la magnificence dans les siècles. Amen.
DISCOURS 9. GRAVIR DANS L’ORDRE LES DEGRÉS DE LA VIE MONASTIQUE
Bref exposé sur les étapes de la vie monastique, et comment les vertus y naissent les unes des autres
DE l’activité (ergasia) spirituelle dans laquelle on se fait violence naît une chaleur (thermè) sans mesure qui est allumée dans le cœur par des pensées ardentes (thermal enthymèseis) nouvellement apparues dans l’intellect. Cette activité et la vigilance (phyakè) affinent l’intellect grâce à la chaleur qui les anime et lui procurent la vision (orasis). Et cette vision engendre les pensées ardentes (thermoi logismoï) dont je viens de parler, [qui jaillissent ainsi] de la profondeur de cette vision de l’âme. C’est cette vision qui est appelée contemplation (théôria). Cette contemplation donne naissance à la chaleur [spirituelle], et de cette chaleur, qui naît de la grâce (charis) de la contemplation, provient le jaillissement des larmes. Au début, ce n’est qu’à un faible degré : au cours d’une même journée, les larmes viennent à plusieurs reprises, et s’en
vont. Mais ensuite, leur flot devient incessant, et, par ce flot incessant, l’âme obtient la paix des pensées. Par cette paix des pensées, elle est élevée jusqu’à la pureté de l’intellect. Et par cette pureté de l’intellect, l’homme en arrive à voir les mystères de Dieu. En effet, cette pureté est contenue secrètement dans la paix qui a succédé aux combats [contre les pensées]. Après cela, l’intellect en vient à voir des révélations et des signes, comme en vit le prophète Ezéchiel. Celui-ci, sous l’image du torrent (cf Ez., 47, 3-5), vit représentées les trois étapes que l’âme traverse pour s’approcher de Dieu ; après la troisième, l’espace restant est infranchissable.
2. Le commencement de tout cela est la bonne résolution devant Dieu et les diverses activités spirituelles fidèlement pratiquées dans L’hèsychia. Elles présupposent un renoncement radical et un éloignement absolu à l’égard des choses de ce monde. Il n’est pas vraiment nécessaire d’énumérer en détail ces diverses activités spirituelles, car elles sont bien connues de tous. Cependant leur exposé ne peut pas nuire à ceux qui l’entendent ; au contraire, je pense qu’il peut leur être très profitable. Je ne saurais donc m’y dérober.
3. Ce sont : le jeûne, la lecture, l’agrypnie attentive durant toute la nuit, selon la force de chacun, l’abondance des métanies, qu’il est utile de faire durant les heures du jour, et fréquemment pendant la nuit. Il faut au moins en faire trente chaque fois, puis se prosterner devant la précieuse croix avant de se retirer. Certains dépassent cette mesure, selon leur force. D’autres consacrent trois heures à répéter la même prière, gardant l’intellect sobre, puis ils se jettent la face contre terre, [demeurant dans cet état] sans se faire violence et sans distraction des pensées. Les deux premières formes de prière montrent clairement la richesse débordante et la douce bonté de la grâce qui est départie à tout homme, selon qu’il en est digne. Mais comment peut se pratiquer la troisième, comment il est possible d’y persévérer sans avoir à se faire violence, nous pensons qu’il ne serait pas juste de le manifester, que ce soit par la parole ou par l’écriture, afin que celui qui nous lit et ne comprend pas ce qu’il lit, ne prenne pas ce qui est écrit pour de vains propos, ou, s’il est compétent en ce genre de choses, ne méprise pas l’ignorant qui se mêle d’en parler. Je n’en récolterais que blâme ou mépris. Je ferais l’effet d’un barbare en ces matières, comme le dit l’Apôtre à propos de celui qui prophétise (cf 1 Cor., 14, 11). Que celui qui veut apprendre tout cela s’engage sur la voie que j’ai décrite plus haut, et qu’il applique sa pensée à pratiquer cette activité spirituelle, en suivant l’ordre qu’elle exige. Et quand il s’y sera mis effectivement, il deviendra son propre maître et n’aura plus besoin qu’un autre l’instruise. Il est dit en effet : « Demeure dans ta cellule, et celle-ci t’apprendra tout. » À notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.
DISCOURS 10. LA BEAUTÉ DE LA VIE MONASTIQUE
Comment sauvegarder la beauté de la vie monastique, et comment elle peut contribuer à ce que Dieu soit glorifié
LE moine doit être, dans tout son comportement (schéma*) et toutes ses actions, un modèle profitable pour tous ceux qui le regardent, de telle sorte que, en voyant toutes ses vertus briller comme autant de rayons lumineux, les ennemis eux-mêmes de la vérité confessent malgré eux qu’il existe pour les chrétiens une sûre et ferme espérance de salut, et accourent de partout vers ce refuge. Ainsi la puissance de l’Église sera élevée au-dessus de ses ennemis, un grand nombre sera saisi d’émulation en voyant les vertus [de ce moine] et voudront quitter le monde, et il sera vénéré par tous pour la beauté de sa manière de vivre. Car la vie monastique est la gloire de l’Eglise du Christ.
2. Il faut donc que le moine ait un beau comportement à tous égards : il doit s’élever au-dessus de toutes les choses visibles, éviter soigneusement toute possession, mépriser complètement la chair, pratiquer le jeûne au plus haut point, persévérer dans L’hèsychia, bien discipliner ses sens, veiller sur ses yeux, éviter toute contestation à propos des affaires de ce monde, être sobre en paroles et pur de tout ressentiment, joindre à la simplicité le
discernement, à un cœur ingénu et sans détours une conscience éveillée et un esprit vif et pénétrant. Il doit encore être bien conscient de ce que la vie présente est éphémère et caduque, et que toute proche est l’autre vie, la vraie, la vie dans l’Esprit. Il ne doit pas être connu ni remarqué par les hommes, ni s’attacher à des compagnons, ni se lier à qui que ce soit. Il doit préserver Phèsychia au lieu où il demeure, fuir constamment les hommes et persévérer avec constance dans la prière et la lecture ; ne pas aimer qu’on l’honore ni accueillir volontiers des hôtes ; ne pas être attaché à la vie présente ; supporter courageusement les épreuves ; se tenir à l’écart des rumeurs, des nouvelles et des souvenirs du monde ; penser sans cesse à sa vraie patrie et en avoir la nostalgie ; avoir un visage affligé et marqué par le chagrin ; pleurer sans cesse, nuit et jour ; et, par-dessus tout, garder la chasteté et se purifier de toute gourmandise, en évitant les petites défaillances comme les grandes. C’est cela, en résumé, qui fait la beauté du moine et qui témoigne à la fois de sa parfaite mort au monde et de sa proximité de Dieu.
3. Nous devons donc constamment penser à toutes ces vertus et les acquérir nous-mêmes. Et si quelqu’un demande : « Quel besoin y avait-il de les énumérer en détail et d’en donner ce résumé, plutôt que d’en parler d’une façon générale ? » je répondrai que c’était nécessaire pour que, lorsqu’un homme qui se soucie de son âme s’examine à propos de telle ou telle vertu dont j’ai parlé pour savoir si elle lui fait défaut, cette liste lui apprenne ce qui lui manque et lui serve d’aide-mémoire. Mais lorsqu’il aura personnellement acquis tout ce qui a été décrit, même la connaissance de ce dont je n’ai pas fait mention lui sera accordée. Il sera alors, pour les hommes et les saints [anges], un motif de glorifier Dieu, et il aura préparé pour son âme un lieu de repos avant son départ de ce monde. À notre Dieu soit la gloire dans les siècles.