Isaac le Syrien, VIIᵉ siècle

Discours ascétiques - 3

DISCOURS 35. HÈSYCHIA, SILENCE, MISÉRICORDE

Pourquoi les hommes qui n'ont qu'une connaissance psychique examinent-ils les choses spirituelles d’une façon conforme à leur opacité corporelle ; comment l'intellect peut-il s'élever au-dessus de l'opacité de la chair, et pour quelle raison nous n'en sommes pas délivrés ; quand et comment l'intellect peut-il rester sans images au temps de la prière

BÉNIE soit la majesté du Seigneur qui nous ouvre la porte pour que nous ne désirions plus rien d’autre que Lui. C’est pour cela que nous abandonnons tout et que notre âme se met en quête de Lui seul, rejetant tout souci qui pourrait faire obstacle à la vision du Seigneur. Plus l’intellect, ô mes bien-aimés, abandonne tout souci pour les choses visibles et ne pense plus qu’à l’espérance des choses à venir — ce qui dépend du degré de son élévation au-dessus des préoccupations pour le corps et de leur rumination continuelle — plus il devient subtil et translucide dans la prière. Et plus le corps est libéré des liens des affaires du monde, plus l’intellect en est lui aussi délivré. Et plus l’intellect est délivré des soucis du monde, plus il devient limpide. Et plus il devient limpide, plus il s’affine. Et plus il s’affine, plus il s’élève au-dessus des conceptions du siècle présent, qui portent la marque de l’opacité. Dès lors, l’intellect sait comment voir Dieu tel qu’il est, et non tel que nous sommes.

2. Si un homme ne commence pas par se rendre digne de [la divine] révélation, il n’est pas possible qu’il en reçoive la connaissance. Et s’il ne parvient pas à la pureté, son intellect n’aura pas la limpidité nécessaire pour voir les choses cachées. Tant qu’un homme n’est pas libéré de toutes les choses visibles et de leur possession, il ne peut être libéré des pensées qui s’y rapportent ni être exempt de pensées ténébreuses. Et là où sont les ténèbres et le filet des pensées, là aussi sont les passions. Si un homme n’est pas libéré de tous ces obstacles et de leurs causes, comme nous l’avons dit, son intellect ne peut voir les choses cachées. C’est pourquoi le Seigneur a prescrit, avant toute autre chose, d’embrasser fermement la non-possession (acte-mosynè), de s’éloigner du trouble du monde et de se libérer des soucis communs à tous les hommes : « Quiconque, dit-il, ne renonce pas à tout ce qui est humain et à tout ce qu’il possède, et ne se renie pas lui-même, ne peut être mon disciple » (cf. Le., 14, 33). [Le Seigneur a prescrit cela] pour que l’intellect de l’homme ne soit pas lésé par ce qu’il voit, par ce qu’il entend, par le souci des choses du monde, par leur perte ou leur accroissement, ou par les hommes. Il a lié notre intellect en ne lui laissant d’espérance qu’en Lui seul, et il a ainsi tourné vers Lui tout notre souci par la privation de toutes choses, afin que, grâce à cela, nous désirions ardemment converser avec Lui.

3. La prière demande qu’on s’y exerce longtemps, afin que l’intellect, grâce à cette pratique prolongée, devienne sage. En effet, lorsque le renoncement à toute possession a dénoué les liens de nos pensées, il faut que l’on s’applique avec persévérance à la prière, car cela exerce l’intellect et lui apprend à chasser hors de lui-même les pensées ; une longue expérience lui enseigne ce qu’il ne pourrait recevoir d’un autre. Chaque degré de la vie spirituelle en effet est rendu réalisable par celui qui le précède, et il est lui-même nécessaire pour que l’on obtienne ce qui vient ensuite. Le retrait du monde (anachôrèsis) précède la prière, et il est pratiqué en vue de la prière. La prière est nécessaire pour acquérir l’amour de Dieu, car c’est elle qui nous fait découvrir les motifs d’aimer Dieu.

4. Nous devons également savoir, mes bien-aimés, que tout entretien [avec Dieu] dans le secret [de notre âme], que toute bonne pensée par laquelle l’intellect se soucie de Dieu, que toute méditation de choses spirituelles sont du domaine de la prière, portent le nom de prière, et sont comprises sous cette appellation. On peut en dire autant des diverses lectures [spirituelles], des glorifications de Dieu à haute voix, des sentiments de repentir exprimés devant le Seigneur, des prosternations du corps, de la récitation des versets des psaumes, et de toutes les autres choses qui nous apprennent à vraiment prier. De la vraie prière naît l’amour envers Dieu, car l’amour vient de la prière, comme la prière procède du retrait du monde. Nous avons en effet besoin du retrait du monde pour nous entretenir seul à seul avec Dieu. Mais le retrait du monde est précédé par le renoncement au monde, car, si un homme ne renonce pas d’abord au monde et à la jouissance de tout ce qu’il contient, il ne peut vivre en solitude. Et de nouveau, le renoncement au monde présuppose la patience, et la patience la haine du monde. Et la haine du monde présuppose la crainte et le désir. En effet, si la pensée n’est pas terrifiée par la crainte de la Géhenne, et animée du désir de la béatitude [à venir], la haine de ce monde ne peut être suscitée en l’homme. Et s’il ne hait pas le monde, il ne pourra pas supporter avec patience d’être privé du repos qu’il procure. Et si l’on n’a pas d’abord acquis la patience, on ne pourra pas choisir un lieu très sauvage et totalement inhabité. Et si on ne choisit pas pour soi-même une vie séparée du monde, on ne pourra pas s’établir dans la prière. Et si l’on ne converse pas sans cesse avec Dieu, si l’on ne s’adonne pas à toute cette activité intérieure mêlée de prière et à ces formes successives de prière dont nous avons parlé, on ne peut ressentir de l’amour [envers Dieu]. L’amour de Dieu vient en effet de ce que l’on s’entretient avec lui. La conversation avec lui et la méditation priante présupposent V hèsychia, et L’hèsychia la non-possession. La non-possession présuppose la patience ; la patience implique la haine des convoitises ; la haine des convoitises procède de la crainte de la Géhenne et du désir de la béatitude. La convoitise est haïe par celui qui en connaît les fruits, qui sait ce qu’elle lui prépare, et de quels biens elle le prive.

5. Ainsi, chaque degré de la vie spirituelle est lié à celui qui le précède, il en reçoit ce qui lui permet de se développer, et il en prépare un autre plus élevé. Mais si l’un de ces degrés est omis, le suivant ne peut se réaliser, et l’on voit tout l’édifice s’effondrer et se perdre. Il n’est pas possible d’en dire davantage. A notre Dieu gloire et magnificence dans les siècles. Amen.

DISCOURS 36. NE RIEN DÉSIRER D'EXTRAORDINAIRE, SUPPORTER LES ÉPREUVES

Qu'il ne faut pas sans nécessité désirer ou chercher à obtenir des signes merveilleux

BIEN qu’en tout temps le Seigneur soit près de ses saints pour les secourir, il ne manifeste pas sans nécessité sa puissance par une action ou un signe sensible, afin que le secours que nous recevons de lui ne manque pas son but et ne tourne pas à notre détriment. C’est ainsi qu’il agit avec prévoyance en faveur de ses saints, voulant leur montrer qu’il ne cesse pas un instant de se soucier d’eux, mais qu’en toute chose il les laisse mener le combat selon la mesure de leurs forces et peiner dans la prière. Mais si quelque chose vient à les vaincre à cause de sa difficulté, s’ils sont épuisés et réduits à l’impuissance parce que cela dépasse les forces de leur nature, fie Seigneur] agit lui-même selon la grandeur de sa puissance, et, selon qu’il en est besoin et de la manière qu’il sait, il leur vient en aide. Autant qu’il est possible, il les fortifie secrètement, pour qu’ils soient capables de faire face à leur tribulation. En effet, par le discernement qu’il leur donne, il dénoue les nœuds embrouillés de cette tribulation, et en leur faisant voir [l’aide qu’il leur apporte], il les éveille à la glorification [de Dieu], en sorte qu’il en résulte pour eux un double profit. Cependant s’il est besoin que cette aide devienne manifeste, [le Seigneur] le fait nécessairement. Ses voies sont d’une grande sagesse, il vient en aide dans le besoin et la nécessité, et n’agit pas au hasard.

2. Si quelqu’un, sans nécessité, ose se mêler de ces choses, s’il prie Dieu pour cela, s’il désire faire des miracles et avoir dans ses mains un tel pouvoir, c’est qu’il est tenté dans sa pensée par le démon qui se joue de lui ; il cherche sa propre gloire et est malade dans sa conscience. En effet, c’est dans la tribulation qu’il nous faut demander l’aide de Dieu. Tenter Dieu sans nécessité est dangereux, et celui qui désire pareille chose n’est pas vraiment un juste. Ce que le Seigneur a fait de lui-même en faveur de nombreux saints, il l’a fait sans qu’ils l’aient voulu. Celui qui veut et désire, par sa propre volonté, recevoir le don des miracles sans qu’il en soit besoin, manque de vigilance et s’écarte de la connaissance de la vérité. Car si celui qui a l’audace d’adresser à Dieu une pareille demande était exaucé, le Malin trouverait une place en lui et l’entraînerait dans de plus graves désordres. Quant aux vrais justes, non seulement ils ne désirent pas ces choses, mais si elles leur sont données, ils les fuient. Et non seulement ils ne veulent pas que cela paraisse aux yeux des hommes, mais ils s’en détournent dans le secret de leur cœur.

3. C’est ainsi que l’un des saints Pères, en raison de sa pureté, avait reçu de la grâce le don de savoir à l’avance qui venait le visiter. Mais il pria Dieu, et il demanda à d’autres saints de prier avec lui, pour que lui soit enlevé ce don. Si d’autres Pères reçurent des dons, ce ne fut jamais que contraints par la nécessité, ou à cause de leur simplicité. Quant aux autres, la volonté divine ne suscitait pas en eux [ces dons], en tout cas elle ne les distribuait jamais au hasard m. Considère ce que dit à Dieu le bienheureux Ammoun quand, en allant visiter le grand Antoine, il s’égara sur le chemin. Et vois ce que Dieu fit en sa faveur. Souviens-toi aussi de l’abbé Macaire et des autres. Les vrais justes pensent toujours en eux-mêmes qu’ils ne sont pas dignes [des dons] de Dieu. Ce qui prouve qu’ils sont vraiment des justes, c’est qu’ils se considèrent comme misérables et indignes de ce que Dieu se soucie d’eux. Ils le pensent secrètement et le confessent ouvertement. Instruits par le Saint-Esprit, ils savent qu’ils ne doivent en rien négliger ce qui est de leur devoir, mais travailler tant qu’ils sont en cette vie. C’est dans le siècle à venir que Dieu leur a réservé le temps du repos. C’est pourquoi ceux en qui demeure le Seigneur ne désirent pas vivre dans le repos ni être exempts de tribulations, même s’ils reçoivent parfois secrètement quelque consolation dans leurs activités spirituelles.

4. Une vertu n’est pas une vertu [authentique] si, une fois que l’homme l’a acquise, il abandonne tout souci et tout labeur la concernant. Mais la demeure de l’Esprit est là où on se fait constamment violence à soi-même pour se soumettre, quand bien même il y aurait un moyen d’obtenir le même résultat dans le repos. Car la volonté de l’Esprit sur ceux en qui il demeure est qu’ils ne s’habituent pas à la nonchalance ; il les incite à ne pas chercher le repos, mais bien plutôt à s’adonner au travail et à supporter des afflictions sans nombre. Il les fortifie dans les épreuves et il les fait [ainsi] s’approcher de la sagesse. Telle est la volonté de l’Esprit : que ceux qu’il aime soient à la peine.

5. Ce n’est pas l’Esprit de Dieu qui demeure en ceux qui vivent dans le repos, mais l’esprit du Diable. Comme l’a dit l’un des amis de Dieu : « Je l’affirme, chaque jour je meurs » (cf 1 Cor., 15, 31). C’est en cela que les fils de Dieu se distinguent des autres : ils vivent dans les afflictions, tandis que le monde se réjouit dans les délices et le repos. Il n’a pas plu à Dieu que ceux qui l’aiment se reposent tant qu’ils sont dans leur corps. Bien plutôt il a voulu, tant qu’ils sont dans le monde, qu’ils soient dans la tribulation, dans l’accablement, dans les souffrances, dans la pauvreté, dans le dénuement, dans l’isolement, dans le besoin, dans la maladie, qu’ils soient méprisés, frappés, qu’ils aient le cœur brisé, le corps épuisé, qu’ils renoncent à leurs parents, qu’ils aient de pénibles soucis, qu’ils soient étrangers par leur aspect à toute la création, qu’ils habitent ailleurs et autrement que les autres hommes, dans des demeures solitaires et hésychastes, loin de la vue des hommes et devenus étrangers à tout ce qui peut réjouir ici-bas. Ils pleurent, et le monde rit. Ils sont dans le deuil, et le monde est gai. Ils jeûnent, et le monde vit dans les délices. Le jour ils s’épuisent, et la nuit ils vont au combat dans la souffrance et la peine, et pour certains, dans les afflictions volontaires. D’autres luttent avec leurs passions. D’autres sont persécutés par les hommes. D’autres encore sont soumis aux périls des tentations que suscitent les démons et à d’autres choses semblables. Certains ont été chassés, d’autres tués. D’autres allaient vêtus de peaux de bête. En eux s’est accomplie la parole du Seigneur, qui a dit : « Vous serez dans la tribulation dans le monde, mais vous vous réjouirez en moi » (Jn, 16, 33). Le Seigneur sait qu’il n’est pas possible de demeurer dans son amour quand le corps est dans le repos. C’est pourquoi il nous a détournés du repos et du plaisir qu’il procure. Que le Christ, notre Sauveur, dont l’amour est plus fort que toute mort corporelle, nous révèle la puissance de cet amour. Amen.

DISCOURS 37. DIEU N’ACCORDE SES DONS QU'À L’HUMILITÉ

Sur ceux qui vivent près de Dieu et passent leurs jours dans la connaissance

UN Ancien avait écrit sur les murs de sa cellule des paroles et des pensées diverses. On lui demanda ce que cela signifiait. Il répondit : « Ce sont les bonnes pensées qui me viennent de l’ange qui se tient à mon côté, et les justes réflexions que m’inspire ma nature. Je les écris au moment où elles me viennent à l’esprit. Quand je suis dans les ténèbres, je les médite, et elles me délivrent de l’erreur. » Un autre Ancien s’entendit proclamer bienheureux par ses propres pensées qui lui disaient : « Au lieu du monde qui passe tu as été jugé digne de l’espérance qui ne périt pas. » Il répondit : « C’est en vain que vous me louez tant que je suis en chemin. Je n’ai pas encore atteint le terme du voyage. »

2. Si tu as pratiqué une excellente vertu, et si tu ne ressens pas la saveur de l’aide qu’elle t’apporte, ne t’en étonne pas. Car tant que l’homme n’est pas devenu humble, il ne reçoit pas le salaire de son travail. La récompense n’est pas donnée à l’activité, mais à l’humilité. Celui qui néglige la seconde perd la première. Celui qui est parvenu au terme et a reçu les biens qui constituent la récompense, l’emporte sur celui qui pratique laborieusement la vertu. La vertu est la mère de la [bonne] tristesse. De la [bonne] tristesse naît l’humilité. Et à l’humilité est accordée la grâce. Donc la récompense n’est pas donnée à la vertu, ni à la peine que l’on se donne pour elle, mais à l’humilité qui naît de l’une et de l'autre. Si l’on n’a pas l’humilité, ce qui la précède est vain.

3. L’activité [en vue d’acquérir] la vertu consiste en l’observance des commandements du Seigneur. Mais il y a mieux que cette activité, à savoir le bon ordre de la pensée, lequel est assuré par l’humilité et la vigilance. Quand la pratique des commandements a atteint son but, c’est l’humilité qui la remplace et plaît [au Christ]. Le Christ exige moins la pratique des commandements que le redressement de l’âme, car c’est pour redresser l’âme qu’il a prescrit les commandements.

4. Le corps déploie son activité indifféremment dans les choses de droite et dans les choses de gauche ; mais la pensée, selon ce qu’elle veut, est soit juste, soit pécheresse. Il en est qui font l’œuvre de vie en paraissant faire celles de gauche, [inspirés par] la sagesse de Dieu. Et il en est qui se livrent au péché sous l’apparence des choses divines.

5. Les défauts naturels, en ceux qui veillent sur eux-mêmes, sont des gardiens de la justice. Lin don qui n’est pas accompagné d’épreuves est la perdition de ceux qui le reçoivent. Si tu as bien agi devant Dieu et s’il t’a accordé un don, prie-le de te donner aussi la connaissance qui te permettra d’avoir l’humilité qui convient. Demande-lui de confier [ce don] à un [ange] gardien, ou de te le reprendre, pour qu’il ne te soit pas une cause de perdition. Il n’est pas donné à tous de garder sans dommage un trésor.

6. L’âme qui a le souci de la vertu et qui vit dans l’exactitude (acribéia) et la crainte de Dieu, ne peut demeurer une journée sans tristesse, car les vertus sont entremêlées avec les afflictions. Celui qui veut échapper aux tribulations se sépare inévitablement de la vertu. Si tu désires la vertu, accepte des tribulations de toutes sortes, car elles engendrent l’humilité. Dieu ne veut pas que l’âme soit sans souci. Celui qui veut n’avoir aucun souci se trouve dans sa pensée hors de la volonté de Dieu. Par souci, nous n’entendons pas le souci pour les choses concernant le corps, mais le souci causé par les choses qui nous affligent et qui accompagnent les œuvres bonnes. Jusqu’à ce que nous ayons atteint la vraie connaissance, c’est-à-dire la révélation des mystères, c’est par les épreuves que nous nous approchons de l’humilité. Celui qui se tient dans sa propre vertu sans subir de tribulations a la porte de l’orgueil ouverte devant lui.

7. Qui donc désirera que sa pensée soit exempte de tout chagrin ? La pensée ne peut demeurer dans l’humilité si elle ne reçoit des coups, et elle ne peut s’adonner en toute pureté à la prière sans l’humilité. Si un homme commence par éloigner de sa pensée ce dont il devrait se soucier, l’esprit d’orgueil s’approche ensuite de lui. Si l’homme s’attache à cet esprit, alors s’éloigne de lui l’ange de la Providence qui se tenait près de lui et suscitait en lui le souci de la justice. Quand il a ainsi offensé l’ange et que celui-ci s’est éloigné, l’Etranger s’approche. Désormais, cet homme n’a plus en lui aucun souci de la justice.

8. « L’orgueil précède la ruine » (Prov16, 19), dit le sage. Et l’humilité précède le don. Le châtiment éducatif par lequel Dieu brise l’âme est à la mesure de l’orgueil qu’elle a manifesté. On peut parler d’orgueil, non lorsque la tentation traverse seulement la pensée, ni lorsqu’on est vaincu par lui pour un temps, mais lorsqu’il s’installe à demeure dans l’homme. La componction suit le premier orgueil, qui ne fait que passer. Mais celui qui se complaît dans l’orgueil ne connaît pas la componction. A notre Dieu soit la gloire et la magnificence dans les siècles. Amen.

DISCOURS 38. COMMENT DIEU DEVIENT SENSIBLE AU CŒUR

Comment nous pouvons savoir quelle est notre propre mesure d'après les pensées qui se lèvent en nous

TANT qu’un homme vit dans la négligence, il craint l’heure de la mort. Quand il s’approche de Dieu, il craint l’heure du jugement. Mais quand il va de l’avant de tout son être, les deux craintes sont submergées par l’amour. Comment cela se fait-il ? C’est parce que, quand un homme demeure dans la façon de connaître et la manière de vivre de la chair, il redoute la mort. Lorsque sa connaissance devient « psychique » et qu’il mène une vie bonne, sa pensée se souvient à tout moment du jugement futur, car il se conduit d’une façon droite, conforme à la nature ; il a accédé au degré « psychique », il se comporte selon le mode de connaissance et la manière de vivre propres à ce degré, et il se plaît auprès de Dieu. Mais quand il accède [au degré « spirituel »], à cette connaissance de la vérité que procure la sensation des mystères de Dieu et quand il est devenu inébranlable dans son espérance des biens à venir, il est submergé par l’amour. L’homme charnel craint [la mort] comme un animal craint l’abattoir. L’homme raisonnable craint le jugement de Dieu. Mais celui qui est devenu un fils est revêtu de la beauté de l’amour et n’est plus mené par la verge de la crainte. « Moi et la maison de mon père, nous servirons le Seigneur » (Jos., 24, 15).

2. Celui qui est parvenu à l’amour de Dieu ne désire plus demeurer ici-bas, car l’amour abolit la crainte (Cf. 1 Jn, 4,18). Bien-aimés, je suis devenu insensé ; je ne supporte plus de garder le mystère dans le silence. Mais je perds la raison pour le bien des frères. Car tel est l’amour vrai : il ne peut pas s’attarder [dans la contemplation d’] un mystère sans ceux qu’il aime. Souvent quand j’écrivais ces choses, mes doigts restaient suspendus au-dessus du papier, et je ne pouvais soutenir le plaisir qui envahissait mon cœur et réduisait mes sens au silence. Bienheureux également celui qui s’entretient sans cesse avec Dieu, qui a renoncé à toutes les choses du monde, et qui demeure avec Dieu seul en le connaissant intimement. S’il persévère, il ne tardera pas à voir une abondance de fruits.

3. Lajoie en Dieu est plus forte que la vie présente. Celui qui l’a trouvée, non seulement ne convoite plus les passions, mais il n’a plus aucun égard pour sa propre vie, il est insensible à tout le reste, s’il a vraiment éprouvé cette joie. L’amour est plus doux que la vie, et la connaissance intime (synésis) de Dieu, d’où naît l’amour, est plus douce que le miel et le rayon de miel (cf. Ps. 18, 11). L’amour ne s’attriste pas de subir la mort la plus douloureuse pour ceux qu’il aime. L’amour est l’enfant de la connaissance. Et la connaissance naît de la santé de l’âme. La santé de l’âme est une force qui naît d’une longue patience.

4. Question. - Qu’est-ce que la connaissance (gnôsis) ?

Réponse. — C’est la sensation (aisthèsis) de la vie immortelle.

Question. - Et qu’est-ce que la vie immortelle ?

Réponse. — C’est la sensation des choses de Dieu. Car l’amour vient de la connaissance intime (synésis), la connaissance (gnôsis) divine règne sur tous les désirs, et le cœur qui a reçu une telle connaissance regarde comme superflues toutes les douceurs de la terre. Car rien ne ressemble à la douceur de la connaissance de Dieu. O Seigneur, remplis mon cœur de vie éternelle ! La vie éternelle est la consolation en Dieu. Celui qui a trouvé en Dieu sa consolation estime superflue la consolation du monde.

Question. — D’où vient que l’homme sent qu’il a reçu de l’Esprit la sagesse ?

Réponse. De la sagesse elle-même, qui lui enseigne dans le secret de son être et dans sa sensibilité [spirituelle] les voies de l’humilité, et lui révèle dans sa pensée comment on reçoit l’humilité.

Question. — A quoi sent-on qu’on a atteint l’humilité ?

Réponse. — A ce qu’il nous répugne de plaire au monde par notre comportement ou par nos paroles, et à ce qu’on tient pour méprisable la gloire de ce monde.

Question. — Et qu’est-ce que les passions ?

Réponse. — Ce sont les attaques, suscitées par les choses de ce monde, qui incitent le corps à satisfaire à ce qu’exigent ses besoins. Elles ne cesseront de nous assaillir tant que ce monde existe. Mais un homme qui a reçu et goûté la grâce divine, et qui a senti en lui-même quelque chose de plus fort que tous ces assauts, ne les laisse pas pénétrer dans son cœur. Car un autre désir, plus puissant, en a triomphé, sur le lieu même de ces attaques. Ni elles-mêmes, ni ce qui en procède, ne s’approchent plus de son cœur. Elles restent au dehors, sans pouvoir rien faire. Ce n’est pas que les assauts des passions aient cessé d’exister, mais le cœur qui les recevait est mort à leur égard, et vit pour autre chose. Ce n’est pas non plus parce que l’homme s’est relâché dans sa vigilance et son discernement, ou dans son activité, mais parce qu’il n’y a plus dans sa pensée aucun trouble. Il a conscience en effet d’être rassasié par la jouissance de quelque chose d’autre.

5. Un cœur qui a reçu la sensation des réalités spirituelles et une vision exacte du monde à venir est dans sa conscience, en face du souvenir des passions, comme le serait un homme rassasié d’aliments exquis devant une nourriture de moindre qualité qui lui serait présentée : il n’y prêterait pas la moindre attention, il ne la désirerait pas, bien plutôt il l’aurait en dégoût et la rejetterait, non pas simplement parce qu’elle serait méprisable et répugnante, mais parce qu’il est rassasié de la première et délicieuse nourriture qu’il a mangée. Il est ainsi bien différent de celui qui dissipa sa part des biens paternels et convoita des caroubes (cf. Le, 15,Il ss.). De même, celui à qui on a confié un trésor ne se laisse pas tenter par le sommeil.

6. Si nous gardons la loi de la sobriété et pratiquons le discernement avec connaissance, choses qui ont pour fruit la Vie, le combat que mènent contre nous les passions ne s’approchera plus de notre pensée. Ce n’est pas toutefois en combattant les passions qu’on les empêche d’entrer dans le cœur, mais c’est par le rassasiement de la conscience, par la connaissance dont l’âme est comblée, et par le désir des contemplations merveilleuses qu’on y découvre. C’est là ce qui empêche les assauts des passions de s’en approcher. Cela ne vient pas, comme je l’ai dit, de ce que l’âme délaisse la vigilance et la pratique du discernement, qui sauvegardent la connaissance de la vérité et la lumière de l’âme, mais de ce que la pensée n’a plus à combattre, pour les raisons que j’ai dites. En effet les riches dédaignent la nourriture des pauvres ; de même, les gens sains ne supportent pas la nourriture des malades. Mais la richesse et la santé de l’âme ne subsistent que grâce à la sobriété et à l’attention. Sa vie durant, un homme a besoin de la sobriété, de l’attention, de la vigilance, pour garder son trésor. S’il néglige de les pratiquer selon sa mesure, il tombe malade et son trésor lui est dérobé. Il faut donc non seulement travailler jusqu’au moment où l’on voit en paraître le fruit, mais encore combattre jusqu’à l’heure du départ [de ce monde]. Car il arrive souvent que la grêle fasse soudainement tomber le fruit mûr. Celui qui se mêle aux affaires [du monde] et se dissipe dans des conversations ne peut pas être assuré de rester en bonne santé.

7. Quand tu pries, dis cette prière : « Seigneur, accorde-moi d’être véritablement mort aux relations avec ce monde. » Sache que tu as rassemblé là tout ce qu’il faut demander, et lutte pour accomplir ce travail en toi, car si le travail suit la prière, tu es vraiment établi dans la liberté du Christ. Mourir au monde, ce n’est pas seulement cesser toute relation avec les choses de ce monde, mais aussi ne désirer en pensée aucun de ses biens.

8. Si nous prenons l’habitude de ne ruminer dans notre pensée que de bonnes choses, nous aurons honte des passions quand nous les trouverons sur notre chemin. Ceux qui en ont fait l’expérience en eux-mêmes le savent. Mais nous devrions aussi avoir honte de nous approcher des causes des passions. Quand tu désires entreprendre et poursuivre un travail [spirituel] pour l’amour de Dieu, ne mets d’autre limite à ton désir que la mort17S. Ainsi, il te sera donné, dans ce travail lui-même, d’atteindre le degré du martyre, au moyen de toutes les souffrances et de toutes les contrariétés que tu rencontreras, étant prêt à supporter la mort, même si tu ne la subis pas [en fait], pourvu que tu persévères avec patience jusqu’à la fin, sans te relâcher. La rumination d’une pensée de découragement enlève toute vigueur à la patience, tandis qu’un intellect inébranlable donne à celui qui médite des pensées qui lui correspondent une puissance que ne possède pas la nature. O Seigneur, accorde-moi de haïr ma vie pour la vie qui est en toi !

9. La vie en ce monde est semblable à un texte provisoire, à l’état de brouillon. Quand on le veut, quand on en a envie, on ajoute, on retranche, on change ce qui est écrit. Mais la vie dans le siècle à venir ressemble à des textes écrits au propre dans des livres scellés du sceau royal, dans lesquels on ne peut plus rien ajouter ni retrancher, et dont il n’est plus possible de modifier le texte. Par conséquent, tant que nous sommes susceptibles de changement, soyons attentifs à nous-mêmes. Tant que nous avons pouvoir sur le manuscrit de notre vie, que nous avons écrit de nos propres mains, efforçons-nous d’y ajouter quelque chose par une bonne conduite, et effaçons les manquements de notre vie passée. Tant que nous sommes en ce monde, Dieu n’appose pas son sceau, ni sur ce qui est bien, ni sur ce qui est mal. Il ne le fait qu’à l’heure de notre départ, quand s’achève l’œuvre accomplie dans notre patrie, et que nous partons pour le grand voyage. Comme l’a dit saint Éphrem, « il nous faut considérer que notre âme est semblable à un navire prêt au voyage, mais qui ne sait pas quand va venir le vent ; ou encore à une armée qui ne sait pas quand va sonner la trompette qui annonce le combat. » Si cela est vrai de marins qui se préparent pour une courte absence et vont sans doute revenir bientôt, combien davantage faut-il que nous fassions nos préparatifs et que nous soyons prêts pour ce jour décisif où sera jetée la passerelle et ouverte la porte du siècle nouveau. Puisse le Christ, le médiateur de notre vie, nous donner d’être prêts à recevoir la sentence que nous attendons. A lui reviennent la gloire, l’adoration et l’action de grâce dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 39-40. DU SOUVENIR DE LA MORT À L'IVRESSE DE L'AMOUR DIVIN

Sur la motion d'origine angélique qui, par la Providence de Dieu, se manifeste en nous pour faire progresser notre âme dans la vie spirituelle

La première pensée qui, par l’amour de Dieu pour les hommes, vient en l’homme pour guider son âme vers la Vie, est celle de notre sortie de ce monde. Par un enchaînement naturel, cette pensée est suivie du mépris du monde. De celui-ci viennent dans l’homme tous les bons mouvements intérieurs qui le conduisent vers la Vie, et que la sainte Puissance qui est son compagnon pose dans son âme comme fondation, quand elle veut que la Vie soit manifestée en lui. Cette pensée, comme nous l’avons déjà dit, mène l’homme jusqu’à une contemplation profonde que nul ne peut exprimer, pourvu qu’il ne l’éteigne pas sous l’écheveau des préoccupations de la vie présente et les vains soucis, mais au contraire la fasse se développer dans L’hèsychia et s’y attarde en la méditant et en la contemplant.

2. Satan éprouve une haine violente pour cette pensée, et il combat de toutes ses forces pour l’extirper de l’homme. S’il en avait le pouvoir, il donnerait à l’homme tout l’empire du monde seulement pour l’effacer de son esprit en le distrayant. S’il en avait le pouvoir, comme nous l’avons dit, il le ferait de bon cœur, car le trompeur sait en effet que si cette pensée restait dans l’homme, l’esprit de ce dernier ne demeurerait pas davantage sur cette terre de mensonge, et ses propres machinations ne pourraient plus l’atteindre. Nous ne parlons plus ici de la première pensée qui suscite en nous le souvenir de la mort en nous la remettant en mémoire, mais du plein accomplissement de cette pratique, qui imprime ce souvenir dans l’homme d’une façon ineffaçable, et qui, par sa méditation continuelle, l’établit dans un état constant d’émerveillement. La première pensée [relève du degré] corporel, mais celle-ci est une contemplation spirituelle et une grâce merveilleuse. Cette contemplation se revêt de perceptions lumineuses, et celui qui la possède ne demande plus rien à ce monde et n’a plus d’attachement pour son corps.

3. En vérité, mes bien-aimés, si Dieu permettait que les hommes jouissent de cette contemplation véritable ne serait-ce qu’un court moment, le monde ne verrait pas de nouvelles générations succéder à celle-ci. Cette contemplation est un lien auquel rien ne résiste, et, pour celui qui en a reçu la présence constante en son âme, elle est une grâce venant de Dieu plus puissante que toutes les œuvres qui lui sont propres. Elle est déjà accordée à ceux qui se trouvent dans le degré intermédiaire et, avec un cœur droit, désirent le repentir. Elle est spécialement accordée à ceux dont Dieu sait qu’ils doivent quitter ce monde pour une vie meilleure, à cause de la volonté bonne qu’il a trouvée en eux. Elle s’accroît et s’établit à demeure en ceux qui habitent en des lieux éloignés du monde et solitaires. Demandons-la dans nos prières ; pour l’obtenir, faisons de longues agrypnies, et supplions le Seigneur avec larmes pour qu’il nous accorde cette grâce sans pareil. Nous n’aurons plus alors à nous épuiser dans les peines de ce monde. Elle est le commencement des manifestations intérieures de la Vie, et elle mène à son terme dans l’homme la plénitude de la justice.

Sur la seconde opération qui s'accomplit en l’homme

4. Après cette première opération, une autre suit, quand l’homme progresse dans une bonne manière de vivre, quand il a gravi le degré du repentir, quand il est près de goûter à la contemplation et à ses effets, et a reçu d’en haut la grâce de savourer la douceur de la connaissance spirituelle. Elle commence ainsi : d’abord, il est fortifié dans sa confiance en la Providence de Dieu à l’égard de l’homme, il est illuminé par [la pensée] de l’amour de Dieu pour sa création et il est émerveillé par la façon dont il s’occupe des créatures raisonnables et en prend un soin extrême. Ensuite commence à se manifester en lui [la sensation de] la douceur de Dieu et l’embrasement de l’amour (agapè) divin qui brûle dans son cœur et consume les passions de l’âme et du corps. Il ressent cette force lorsqu’il médite constamment sur toutes les natures créées et sur tous les événements qui le concernent, lorsqu’il y réfléchit et exerce à leur endroit un discernement spirituel. A cause du grand soin que Dieu prend de lui et de sa bonne conscience, l’homme commence bientôt à éprouver un amour passionné (érôs) envers Dieu, et il en devient ivre, comme de vin. Ses membres se relâchent, son intellect est frappé de stupeur et son cœur est captivé par Dieu. Il devient, ainsi qu’on l’a dit, comme un homme ivre de vin. Et plus se fortifient ses sens intérieurs, plus se fortifie aussi cette contemplation. Et plus l’homme lutte pour bien mener son genre de vie, pour être vigilant, pour s’appliquer à la lecture et aux prières, plus se fortifie et s’affermit en lui sa puissance. En vérité, ô frères, quand ceci est donné à l’homme, il ne se souvient plus qu’il porte ce corps, et il n’a plus conscience d’être en ce monde.

5. Cette [seconde opération] est le commencement de la contemplation spirituelle dans l’homme, et tel est le commencement de toutes les révélations [accordées à] l’intellect. C’est par là que l’intellect progresse dans [la connaissance] des choses cachées, se fortifie et devient capable d’accéder aux autres contemplations qui dépassent la nature humaine. En un mot, c’est par la main [de cette seconde opération] que viennent dans l’homme toutes les contemplations divines et les révélations de l’Esprit que reçoivent les saints en ce monde, ainsi que les dons et les révélations que la nature peut connaître en cette vie. Telle est la racine de la sensibilité [spirituelle] qui nous fait percevoir notre Créateur. Bienheureux l’homme qui a gardé cette bonne semence lorsqu’elle est tombée dans son âme, qui l’a fait se développer et qui ne l’a pas gaspillée dans les vanités et les distractions venant des choses passagères. À notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 41. GRAVITÉ DIVERSE DES PÉCHÉS

Sur les péchés volontaires et involontaires et sur ceux qui sont commis par accident

IL y a des péchés qui viennent de la faiblesse, et dans lesquels l’homme est entraîné involontairement ; il y en a qu’il commet volontairement, et d’autres par ignorance. Il arrive également qu’il tombe dans le péché à cause de circonstances accidentelles, ou au contraire à cause d’une longue accoutumance, ou encore parce qu’il a contracté l’habitude du mal. Toutes ces formes et ces espèces de péchés, bien qu’elles soient toutes dignes de blâme, ne méritent pas le même châtiment, car l’une est plus grave que l’autre. Tel péché est grandement blâmable, et son repentir n’est accepté que difficilement, tandis qu’un autre est plus facilement pardonné. C’est ainsi qu’Adam, Ève et le serpent ont tous reçu de Dieu le salaire du péché, mais ils ont hérité la malédiction de manière très différente. Il en va de même de leurs enfants. Chacun est condamné à la mesure de l’intention et du désir qu’il a eu de pécher. Si quelqu’un ne veut pas suivre la voie du péché, mais est cependant attiré vers lui parce qu’il néglige la vertu et ne la pratique pas, bien qu’il lui pèse d’être en état de péché, il sera durement châtié. Mais s’il arrive qu’un homme très zélé pour la vertu soit tenté et tombe en quelque faute, la miséricorde est, sans aucun doute, proche de lui, afin de le purifier sans délai.

2. Autre est le péché quand l’homme s’applique avec soin à la vertu, quand il est constant dans son activité spirituelle, quand il passe ses nuits sans dormir, quand il est soucieux d’éviter tout manquement à ses devoirs, et durant le jour vaque à ses occupations et porte son fardeau. Tout son souci concerne la vertu. Mais tandis qu’il s’applique à ces choses et à celles qui leur ressemblent, il arrive que, soit par ignorance, soit à cause des obstacles qui se dressent sur son chemin, c’est-à-dire sur le chemin de la vertu, soit à cause des vagues qui se soulèvent en tout temps dans ses membres, soit encore à cause de la propension au mal qui demeure en lui pour que soit éprouvée sa liberté, le plateau de la balance penche un peu vers la gauche, attiré par la faiblesse du corps vers quelque péché. Cet homme s’en afflige et se tourmente, il gémit douloureusement dans son âme à la vue de cette misère que lui infligent les adversaires.

3. Autre encore est le péché quand l’homme se relâche et néglige le travail pour la vertu, quand il s’est complètement écarté du chemin, quand il court se soumettre à l’esclavage de tous les plaisirs du péché et déploie tout son zèle pour trouver les moyens d’en jouir pleinement ; quand il est prêt à accomplir docilement, comme un esclave, la volonté de son ennemi et à faire de ses membres les armes du Diable en toute obéissance ; quand enfin il ne veut absolument pas s’adonner au repentir, ni se rapprocher de la vertu, ni s’arrêter et mettre un terme à cette marche vers la perdition.

4. Autre encore est le péché qui vient de ce que l’on glisse et tombe sur la voie de la vertu et le sentier de la justice. Comme les Pères l’ont dit, sur la voie de la vertu et le sentier de la justice, on peut rencontrer des occasions de chute, des obstacles, des difficultés et d’autres choses semblables. Autre enfin est la mort de l’âme, la perdition complète et le total abandon.

5. De tout cela il ressort clairement qu’il ne faut pas oublier l’amour de son Père [céleste] quand on est tombé. Et s’il arrive que quelqu’un soit tombé dans diverses fautes, qu’il ne néglige pas de faire le bien, et qu’il ne cesse pas d’avancer sur son chemin. Même s’il est vaincu, qu’il se relève pour combattre les adversaires, et qu’il recommence chaque jour à poser les fondations de l’édifice détruit, en ayant sur les lèvres jusqu’à son départ de ce monde la parole du prophète : « Ne te réjouis pas à mon sujet parce que je suis tombé, ô mon ennemi, car je me relèverai. Et si je demeure dans les ténèbres, le Seigneur est ma lumière » (Michée, 7, 8). Qu’il ne cesse pas de combattre jusqu’à la mort, qu’il ne laisse pas son âme capituler, alors même qu’elle est vaincue, tant qu’il a un souffle de vie. Même si chaque jour le navire se brisait sur les écueils, et si sa cargaison était engloutie, qu’il ne cesse pas de se procurer des marchandises et de refaire des projets, fût-ce en empruntant et en affrétant d’autres navires, voguant ainsi dans l’espérance, jusqu’à ce que le Seigneur, voyant son combat et compatissant à son malheur, lui envoie sa miséricorde et lui donne la force de résister et de s’opposer aux flèches enflammées de l’Ennemi. Telle est la sagesse que Dieu nous a donnée. Est sage le malade qui n’a pas renoncé à l’espérance. Mieux vaut être condamné pour avoir commis quelques fautes, plutôt que pour avoir tout abandonné. C’est pourquoi l’abbé Martinien nous exhorte à ne pas nous décourager devant le grand nombre des combats et la diversité des guerres, à persévérer sur le chemin de la justice, à ne pas retourner en arrière, et à ne pas laisser l’Ennemi nous vaincre honteusement. Comme un père qui aime ses enfants et leur donne avec ordre et méthodiquement ses conseils, il dit ceci :

Admonition de saint Martinien

6. « Mes enfants, si vous êtes vraiment des combattants, si vous vous appliquez à la vertu et prenez soin de votre âme, si vous voulez présenter au Christ un intellect pur et agir d’une manière qui lui plaise, il vous faut subir pour Lui toutes les guerres que suscitent les passions naturelles, résister aux attraits de ce monde, supporter la méchanceté continuelle et persévérante avec laquelle vous assaillent les démons, et tous leurs pièges. Ne craignez pas la violence constante et insistante de la guerre.

Ne vous laissez pas aller au doute si le combat se prolonge. Ne pliez pas, ne vous effrayez pas devant l’armée des ennemis. Ne tombez pas dans le gouffre du désespoir, s’il vous arrive parfois de glisser et de pécher. Quoi que vous ayez à souffrir en cet immense combat, et quand bien même vous seriez frappés et blessés au visage, que cela ne vous détourne pas de votre excellent but ; bien au contraire, persévérez dans votre choix, acquérez cette vertu désirable et digne de louange, je veux dire la fermeté et la constance dans le combat et, même couverts du sang de vos blessures, ne cessez jamais de lutter contre vos Adversaires. » Telles étaient les exhortations du grand Ancien.

7. Il ne faut ni vous relâcher, ni tomber dans la négligence, à cause de ce que nous avons dit. Mais malheur au moine qui est infidèle à ses engagements et qui, foulant aux pieds sa conscience, prête la main au Diable pour que celui-ci triomphe de lui au moyen de l’une des formes du péché, grande ou petite, et qui ne peut plus défendre contre ses ennemis la brèche ouverte dans son âme. Avec quelle contenance comparaîtra-t-il devant le Juge, quand ses compagnons qui sont parvenus à la pureté se féliciteront réciproquement ? Car il s’en est séparé, il s’est engagé sur la voie de la perdition, il a perdu la confiance filiale dont les saints jouissent envers Dieu, ainsi que la prière qui monte d’un cœur pur et s’élève plus haut que les puissances angéliques, sans que rien ne l’arrête, jusqu’à ce que sa demande soit exaucée et qu’elle revienne avec joie vers les lèvres qui l’ont formulée. Et le plus terrible est que, de même qu’il s’est séparé de ses frères pour suivre sa propre voie, de même le Christ le séparera d’eux en ce jour où une nuée lumineuse emportera leurs corps resplendissants de pureté et leur fera franchir les portes du ciel. En effet, « les impies ne se lèveront pas au jugement » (Ps. 1, 6), car leurs actes sont jugés dès ici-bas, et les pécheurs ne connaîtront pas la résurrection dans l’assemblée des justes (ibid.).

DISCOURS 42. FIDÉLITÉ DE L'ÂME, ÉPOUSE DU CHRIST, DANS LES PETITES CHOSES

Sur le pouvoir et l'action mauvaise des vices ; sur ce qui les maintient, et ce qui les détruit

TANT que l’on ne haït pas vraiment de tout son cœur la cause du péché, on n’est pas délivré de l’attrait du plaisir que celui-ci procure. C’est là le combat le plus ardu, celui qui exige de l’homme qu’il résiste jusqu’au sang, et qui met à l’épreuve sa liberté, montrant s’il aime uniquement la vertu. Cette cause du péché est cette force que l’on appelle provocation au combat et attaque en règle. Dès qu’elle la sent venir, la malheureuse âme perd toutes ses forces, à cause du caractère inexorable du combat qui s’annonce. Telle est la grande puissance du péché, dont l’Ennemi a coutume de se servir pour troubler les âmes sages et pour les contraindre, elles dont les mouvements intérieurs étaient purs, à expérimenter ce qu’elles n’avaient jamais ressenti. C’est là, frères bien aimés, que nous montrons notre patience, notre résistance et notre zèle. C’est en effet le temps du combat invisible, dans lequel on dit que l’ordre monastique est passé maître. Un intellect adonné à la piété est vite mis en déroute quand il est confronté à une telle guerre, s’il ne se tient pas fortement sur ses gardes.

2. Ô Seigneur, source de tout secours, tu as le pouvoir de fortifier, en ces moments qui sont le temps du témoignage, les âmes qui, avec joie, se sont consacrées comme épouses à toi, l’Époux céleste, et qui ont prononcé en connaissance de cause, avec sincérité, et non hypocritement, les vœux de sainteté. Donne-leur la force de renverser, en mettant en toi leur confiance, les remparts [de l’Ennemi] et toute hauteur qui s’élève contre la vérité (cf 2 Cor., 10, 5), pour qu’elles ne manquent pas leur but à cause de la violence intolérable qu’elles subissent en ce temps où elles doivent combattre jusqu’au sang.

3. Cependant, ce n’est pas toujours pour la chasteté que l’on a à lutter dans ce dur combat, car il arrive que Dieu nous abandonne pour nous éprouver. Mais malheur au faible qui est soumis à l’épreuve de cet âpre combat ! En effet, la lutte est d’autant plus violente qu’elle a le renfort de l’habitude contractée par ceux qui se sont voués à la défaite en consentant à leurs pensées [mauvaises].

4. Gardez-vous de l’oisiveté, frères bien-aimés, car il est évident que la mort s’y cache ; en effet, sans son concours, il n’est pas possible qu’un moine tombe aux mains de ceux qui s’efforcent de le réduire en captivité. Au jour du jugement, Dieu ne nous condamnera pas pour avoir négligé la psalmodie ou la prière, mais pour avoir, en les abandonnant, ouvert la porte aux démons. Dès qu’ils ont ainsi trouvé accès en nous, ils entrent, ils aveuglent nos yeux spirituels et accomplissent en nous, tyranniquement et en toute impureté, tout ce qui rend ceux qui s’y livrent passibles du jugement de Dieu et du plus sévère châtiment. Nous sommes tombés au pouvoir des démons parce que nous avons abandonné de petites choses qui méritaient notre attention pour l’amour du Christ, comme l’ont écrit des hommes sages. Celui qui ne soumet pas à Dieu sa volonté se soumet à son Adversaire. Aussi, ces choses qui te paraissent de minime importance, considère-les comme des remparts qui nous protègent de ceux qui veulent nous réduire en captivité. L’accomplissement de ces petites choses dans notre cellule a été sagement établi, pour la sauvegarde de notre vie [spirituelle], sous une inspiration divine l8S, par ceux qui ont la responsabilité des institutions de l’Eglise. Mais les insensés considèrent comme sans importance le fait de les omettre. Ils ne voient pas le préjudice que cela leur cause, car le commencement et le milieu de leur voie sont une liberté qui rejette toute autorité, et qui est la mère des passions. Il vaut mieux combattre pour ne pas abandonner ces petites choses, plutôt que de donner de la place au péché grâce à cette largeur d’esprit. Car la fin de cette liberté abusive est un complet esclavage.

5. Dans la mesure même où tes sens sont vivants en toute circonstance, comprends que tu es mort. Car en vérité le feu du péché n’a pas cessé de brûler dans tous tes membres, et la paix ne pourra s’établir en toi. Si, dans ce cas, un moine se dit en son cœur qu’il est vigilant, c’est qu’il ne veut pas savoir quand il sera châtié. Celui qui trompe son compagnon est passible de la malédiction de la Loi (c/.' Lev., 6, 2) ; mais celui qui se trompe lui-même, à quel châtiment s’expose-t-il ? Car il sait qu’il fait le mal, mais il feint l’ignorance. Mais puisqu’il le sait, il encourt le reproche de sa conscience. Et celui-ci lui est d’autant plus pénible à supporter qu’il sait ce qu’il feint d’ignorer. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 43. LE CIEL EST EN NOUS, MAIS IL FAUT SE GARDER DU RELÂCHEMENT

Qu'il faut se garder du relâchement et de la négligence, et que si l'homme les laisse approcher, ils régnent sur lui et le remplissent de toutes les passions impures

CELUI qui interdit à sa bouche la médisance garde son cœur des passions. À tout moment, il contemple le Seigneur, sa méditation est toujours en Dieu, il chasse de lui-même les démons, et déracine les semences de leur malice. Celui qui à toute heure veille sur son âme, son cœur se réjouit dans les révélations. Celui qui rassemble au-dedans de lui la contemplation de son intellect voit la lumière éclatante de l’Esprit. Celui qui a en horreur toute distraction contemple son Maître au-dedans de lui-même, dans son cœur. Si tu aimes la pureté, dans laquelle on contemple le Maître de l’univers, ne médis de personne, et n’écoute pas celui qui médit de son frère. Si certains se disputent devant toi, ferme tes oreilles et fuis, pour ne pas entendre des paroles de colère, et que ton âme ne meure pas, ayant perdu la vie. Un cœur irrité est vide des mystères de Dieu, mais l’homme doux et humble est une source [remplie] des mystères du monde nouveau.

2. Vois, le ciel est en toi, si tu es pur ; tu verras au-dedans de toi les anges avec leur lumière, et leur Maître avec eux et en eux. Celui qui est loué à juste titre n’en reçoit pas de dommage ; mais s’il se complaît dans la louange [qu’on lui adresse], il est un travailleur qui ne mérite pas de salaire. Le trésor de l’humble est au-dedans de lui ; c’est le Seigneur. Celui qui garde sa langue ne sera jamais dépouillé [de ce trésor] à cause d’elle. Une bouche amie du silence fait connaître les mystères de Dieu, mais celui qui est prompt à parler est loin de son Créateur. L’âme de l’homme bon resplendit plus que le soleil, et il se réjouit à toute heure en contemplant des révélations. Celui qui suit l’homme qui aime Dieu s’enrichira des mystères de Dieu, mais celui qui suit l’homme injuste et orgueilleux s’éloignera de Dieu et sera méprisé de ses amis. Celui dont la langue sait se taire aura dans tout son comportement l’attitude de l’humilité, et ainsi, sans peine, il maîtrisera les passions. Les passions sont déracinées et chassées par la continuelle méditation des choses de Dieu ; c’est là le glaive qui les tue. De même que dans le calme et la sérénité de la mer le dauphin se meut et nage, de même dans le calme et la sérénité de la mer du cœur, loin de toute irritation et de toute colère, les mystères et les révélations de Dieu se manifestent pour sa joie.

3. Celui qui veut voir le Seigneur au-dedans de lui-même s’applique à purifier son cœur par le continuel souvenir de Dieu, et ainsi, grâce à la lumière éclatante qui remplira les yeux de son intellect, à toute heure il verra le Seigneur. Ce qui arrive au poisson sorti de l’eau se produit pour l’intellect qui est sorti du souvenir de Dieu et se distrait dans le souvenir du monde. Plus l’homme s’éloigne de la fréquentation des hommes, plus il lui est donné dans son intellect une confiance filiale envers Dieu. Et plus il se prive de la consolation de ce monde, plus lui est donnée la joie de Dieu dans l’Esprit-Saint. Et de même que les poissons meurent quand ils manquent d’eau, ainsi les motions de l’intellect désertent le cœur du moine qui fréquente les hommes qui vivent dans le monde et adopte leur conduite.

4. Mieux vaut un homme qui vit dans le monde, [qui se sent] malheureux parmi les choses de ce monde et que malmènent les choses de cette vie, qu’un moine qui est malheureux [parce qu’il] se conduit comme les hommes qui vivent dans le monde. Il est redoutable aux démons, mais aimé de Dieu et de ses anges, celui qui, avec zèle et ferveur, cherche Dieu dans son cœur nuit et jour, et arrache de son cœur les suggestions semées par l’Ennemi. Le pays spirituel de l’homme dont l’âme est pure est au-dedans de lui ; le soleil qui y brille est la lumière de la Sainte Trinité, et l’air que respirent ceux qui l’habitent est le Saint-Esprit consolateur. Avec lui demeurent les saintes natures incorporelles ; leur vie, leur joie, leur réjouissance sont le Christ, Lumière née de la Lumière du Père. Un tel homme se réjouit à toute heure de la contemplation de son âme, et il s’émerveille de sa propre beauté, cent fois plus lumineuse que la splendeur du soleil. Cette splendeur, c’est Jérusalem, et c’est le Royaume de Dieu caché au-dedans de nous, selon la parole du Seigneur. Ce pays, c’est la nuée de la gloire de Dieu, où seuls entreront les cœurs purs pour contempler la face de leur Maître, et leurs intellects seront illuminés par les rayons de sa lumière.

5. Mais celui qui se laisse aller à l’irritation, à la colère, à la vanité, à la cupidité, à la gourmandise, celui qui vit avec les hommes du monde, celui qui veut faire sa propre volonté, celui qui s’emporte et est plein de passions, tous ceux-là combattent dans la nuit et tâtonnent dans les ténèbres, ils sont hors du pays de la vie et de la lumière. Car ce pays est la part des hommes bons et humbles, qui ont purifié leur cœur. Nul ne peut contempler la beauté qui est au-dedans de lui, avant d’avoir dédaigné et rejeté toute beauté qui lui est extérieure, et nul ne peut vraiment contempler Dieu avant d’avoir parfaitement renoncé au monde. Celui qui se méprise et se fait petit recevra du Seigneur la sagesse, mais celui qui pense être sage par lui-même sera déchu de la sagesse de Dieu. Plus la langue s’éloigne du bavardage, plus nous est donnée la lumière qui nous fait discerner les pensées. Même l’intellect le plus raisonnable est jeté dans la confusion par le bavardage.

6. Celui qui est pauvre des choses de ce monde sera riche en Dieu, mais l’ami des riches sera pauvre de Dieu. Quand se lève pour prier celui qui est sage et humble, je crois qu’il voit dans son âme la lumière du Saint-Esprit, qu’il s’élance dans la splendeur du flamboiement de la lumière, et qu’il se réjouit de contempler la gloire et de voir son âme transfigurée dans la ressemblance divine. Il n’est pas d’œuvre qui puisse ainsi détruire les retranchements des démons impurs, comme la contemplation de Dieu.

Récit d’un saint homme

7. Voici ce que m’a raconté l’un des Pères : « Un jour, tandis que j’étais assis, mon intellect fut captivé dans la contemplation. Quand je revins à moi-même, je me mis à gémir fortement. Le démon, qui se tenait en face de moi, l’entendit et en fut effrayé ; comme frappé de la foudre, il s’effondra. Ne pouvant s’empêcher de crier, il s’enfuit, comme chassé par quelqu’un. »

8. Bienheureux l’homme qui se souvient qu’il lui faudra quitter cette vie, et qui se tient éloigné des délices de ce monde, car il recevra en abondance la béatitude lors de son départ, et cette béatitude ne lui fera pas défaut. Un tel homme est né de Dieu, le Saint-Esprit devient sa nourriture, il reçoit de son sein un lait vivifiant, et il respire son parfum, qui le remplit de joie. Mais celui qui se lie aux hommes mondains, au monde lui-même et au repos qu’il procure, et qui aime sa fréquentation, celui-là est privé de la Vie, et je n’ai rien à dire à son sujet, sinon me lamenter en éprouvant un deuil inconsolable, dont l’écho brise le cœur de ceux qui l’entendent.

9. Vous qui vous trouvez dans les ténèbres, levez vos têtes, pour que vos visages resplendissent dans la lumière. Sortez des passions du monde, pour qu’aille à votre rencontre la Lumière née du Père, et qu’elle invite les serviteurs de ses mystères, [ses anges], à délier vos liens, pour que vous puissiez marcher sur ses traces et aller vers le Père (cf. Jn, 11, 43-44). Hélas, de quels liens sommes-nous liés, et par qui sommes-nous emprisonnés, pour nous empêcher de voir sa gloire ! Puissent nos liens être rompus, pour que nous recherchions et trouvions notre Dieu. Si tu veux connaître les secrets des hommes, et s’il ne t’a pas encore été donné de les apprendre de l’Esprit, les paroles, la conduite et le comportement de chacun te les révéleront, si tu es avisé. Celui dont l’âme est pure et la conduite innocente dit toujours avec sagesse les paroles [inspirées par] l’Esprit. Il parle selon sa mesure des choses de Dieu et de ce qu’il porte en lui-même. Mais la langue de celui dont le cœur est tourmenté par les passions est mue par les passions. Quand bien même il parlerait de choses spirituelles, il le ferait d’une façon passionnée, afin de se mettre en avant injustement. Le sage reconnaît un tel homme à sa seule approche, et celui qui est pur perçoit sa mauvaise odeur.

10. Celui qui vit constamment dans les vains bavardages et les distractions de l’âme et du corps se prostitue ; celui qui s’accorde avec lui et partage ses occupations est adultère, et celui qui vit avec lui est idolâtre. L’amitié envers les plus jeunes est une fornication abominable aux yeux de Dieu. A une pareille brisure [de l’âme], il n’est pas de remède. Mais celui qui aime tous les hommes d’une manière égale, avec compassion, sans faire de distinction, est parvenu à la perfection. Quand un jeune s’attache à un plus jeune, ceux qui ont du discernement s’affligent et pleurent sur eux. Mais quand un vieillard s’attache à un plus jeune, il est atteint d’une passion plus infecte que ces jeunes, quand bien même il s’entretiendrait avec eux des vertus, car son cœur est atteint d’une blessure. Si le jeune est humble et calme, si son cœur est pur de toute jalousie et de tout attachement, s’il est réservé à l’égard de tout homme et veille sur lui-même, il comprendra vite la passion du vieillard négligent. Mais si un vieillard ne se comporte pas d’une manière égale avec les plus âgés et avec les plus jeunes, de toutes tes forces évite toute relation avec un tel homme ; bien plutôt, éloigne-toi de lui.

11. Malheur aux négligents qui, sous une apparence de pureté, dissimulent leurs propres passions. Mais celui qui est parvenu à la vieillesse en gardant pures ses pensées et son genre de vie, et en veillant soigneusement sur sa langue, jouira dès ici-bas de la douceur du fruit de la connaissance, et, lors de son départ du corps, recevra la gloire de Dieu. Rien ne refroidit autant le feu du Saint-Esprit qui brûle dans le cœur du moine pour la sanctification de son âme, que les rencontres, le bavardage, les conversations, sauf lorsque celles-ci se tiennent avec des enfants des mystères de Dieu, en vue de l’accroissement et de la plénitude de sa connaissance. De telles conversations réveillent l’âme en vue de la vie, déracinent les passions, et endorment les pensées mauvaises mieux que toutes les vertus. En dehors de tels hommes, n’aie ni amis ni compagnons, afin de ne pas blesser ton âme et de ne pas t’écarter de la voie du Seigneur. Que se fortifie dans ton cœur la charité qui t’unit et t’attache à Dieu, pour que ne te réduise pas en captivité l’amour du monde, dont la cause et la fin sont la corruption. Le fait de rencontrer des combattants et de s’attarder parmi eux permet aux uns et aux autres d’acquérir la richesse des mystères de Dieu ; mais l’amour envers les négligents et les paresseux ne sert qu’à remplir et assouvir le ventre en s’entraînant réciproquement dans la distraction. Pour des hommes de ce genre, la nourriture prise sans leurs compagnons est sans agrément. Malheur, disent-ils, à celui qui mange seul son pain, car il n’y trouve aucun plaisir. Ils s’invitent les uns les autres à festoyer et se rendent entre eux la pareille, comme des mercenaires. Frère, fuis ceux qui ont coutume de vivre ainsi, ne consens jamais à manger avec de tels hommes, même si tu es pressé par la nécessité. Car leur table est maudite, et elle est servie par les démons. Ceux qui aiment le Christ-Epoux n’y goûtent pas.

12. Celui qui ne cesse de faire bonne chère travaille pour le démon de la luxure et souille l’âme de l’humble. Mais la nourriture frugale à la table de l’homme chaste purifie de toute passion l’âme de celui qui mange. L’odeur de la table du gourmand, l’abondance des plats et des fritures, allèchent l’insensé et le sot, qui sont attirés par elles comme le chien par la boucherie. Mais la table de celui qui prie sans cesse est plus douce que toute odeur suave et que tout parfum. Celui qui aime Dieu la désire comme un trésor sans prix.

13. De la table de ceux qui jeûnent, qui veillent durant la nuit et se donnent de la peine dans le Seigneur, reçois pour toi-même un remède de vie, et ressuscite ton âme morte. Car le Bien-Aimé qu’ils invoquent est au milieu d’eux, il les sanctifie et transforme en plaisir ineffable l’amertume de leur vie pénible. Ses serviteurs spirituels et célestes les couvrent à l’ombre [de leurs ailes], eux et leurs saintes nourritures. Je connais un frère qui a vu cela de ses yeux.

14. Bienheureux celui qui fait taire toute passion mauvaise qui le sépare de son Créateur. Bienheureux celui dont la nourriture est le pain qui est descendu du ciel et a donné la vie au monde. Bienheureux celui qui a vu sourdre dans la plaine de son cœur les flots de cette Vie qui, par miséricorde, jaillit du sein du Père, et qui tourne vers elle son regard. Car lorsqu’il aura bu de cette eau, il se réjouira, son cœur refleurira, il sera dans la joie et l’allégresse. Celui qui a vu son Seigneur dans sa propre nourriture se cache et mange seul, sans communier avec les indignes, afin de ne rien prendre avec eux et de n’être pas dépouillé du rayon divin. Mais celui dont la nourriture est mêlée au venin de la mort n’éprouve aucun plaisir à manger sans ses compagnons. Celui dont l’amitié est liée à son propre ventre est un loup qui mange des aliments de mort. Que tu es insatiable, ô insensé ! Car tu veux emplir ton ventre à la table des négligents, qui eux-mêmes remplissent ton âme de toutes les passions. Ces mises en garde suffisent à ceux qui peuvent maîtriser leur ventre.

15. Le parfum de celui qui jeûne est très doux et sa rencontre réjouit le cœur de ceux qui ont du discernement ; seul le gourmand fuit sa compagnie et fait tout ce qu’il peut pour ne pas manger avec lui. Agréable à Dieu est la conduite de l’homme tempérant, dont le voisinage est très pesant pour celui qui aime posséder. Le Christ loue grandement l’homme qui sait se taire, mais ceux que les démons ont rendus captifs des distractions et des divertissements ne se plaisent pas dans sa proximité. Qui n’aimerait l’homme humble et doux, sinon les orgueilleux et les médisants, qui sont étrangers à sa façon d’agir ?

Récit d’un Ancien

16. Quelqu’un m’a raconté qu’entre autres choses, il avait expérimenté ceci : « Les jours où je rencontre quelques personnes, je mange trois ou quatre petites galettes de pain dur dans la journée, et quand je me fais violence pour prier, mon intellect n’a pas de confiance filiale (parrhèsia) devant Dieu, et je ne peux pas fixer mon regard sur lui. Mais quand je me sépare de ces personnes pour regagner l’hèsychia, le premier jour je me force à en manger une et demie, le deuxième jour une seule. Lorsqu’enfin mon intellect s’est replongé dans L’hèsychia, je m’efforce d’en manger une entière, et je n’y parviens pas. Mon intellect s’entretient alors constamment avec Dieu, avec une confiance filiale, sans que j’aie à me forcer. Et sa lumineuse splendeur m’illumine sans cesse, et m’entraîne à contempler, rempli de joie, la beauté de la lumière de Dieu. Mais si quelqu’un vient pour s’entretenir avec moi, ne serait-ce qu’une heure, dans ces moments d'hèsychia, il m’est impossible de ne pas ajouter quelque chose à ma nourriture et de ne pas manquer à mon canon de prière, et mon intellect se relâche de la contemplation de cette lumière. » Vous voyez, mes frères, combien sont bonnes et utiles la persévérance dans la solitude, et quelle force et quelles facilités elles donnent à ceux qui combattent. Bienheureux l’homme qui pour Dieu persévère dans l'hèsychia et mange seul son pain, car il ne cesse de s’entretenir avec Dieu. A lui la gloire et la puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles. Amen.

DISCOURS 44. LA GARDE DES SENS. LA PRIÈRE POUR NE PAS SUCCOMBER À LA TENTATION

Au sujet de la prière et de diverses choses nécessaires pour garder le souvenir continuel [de Dieu], lesquelles sont utiles de diverses manières, si on les lit avec discernement et si on les met en pratique

QUAND les sens sont chastes et recueillis, ils font naître la paix dans l’âme et ne lui permettent pas d’être éprouvée par les choses [extérieures]. Quand elle ne perçoit pas ces choses, la victoire lui est donnée sans combat. Mais si l’homme est négligent et permet aux tentations de pénétrer en lui, il est aussitôt obligé de combattre. Dès lors, sa pureté première, toute simple et paisible, est troublée. La plupart des hommes, et même le monde entier, à cause de cette négligence, ont perdu cet état naturel et pur. C’est pourquoi ceux qui sont dans le monde, et [les moines] qui se mêlent à eux, ne peuvent pas purifier leur pensée, parce qu’ils ont une trop grande connaissance du mal. Peu nombreux sont ceux qui sont capables de revenir à la pureté première de la pensée. C’est pourquoi une grande sobriété, une garde attentive [des pensées] et une grande vigilance sont nécessaires. Une grande simplicité est la meilleure des voies pour obtenir le pardon.

2. L’amour de Dieu incite l’homme à pratiquer les vertus et l’entraîne avec force à bien agir. La connaissance spirituelle vient naturellement après la pratique des vertus, mais l’une et l’autre sont précédées par la crainte et l’amour, et la crainte vient avant l’amour. Quiconque aurait l’audace de prétendre qu’il est possible d’acquérir les vertus et la connaissance spirituelle avant d’avoir mis en pratique la crainte et l’amour, poserait indubitablement pour son âme le point de départ de sa perdition. En effet, la voie du Seigneur est que celles-là naissent de celles-ci.

3. N’échange pas l’amour de ton frère contre l’amour de quoi que ce soit d’autre, car l’amour [fraternel] recèle en lui-même quelque chose qui est plus précieux que tout le reste. Abandonne ce qui est moindre pour trouver ce qui est précieux. Sois un mort durant ta vie, et tu vivras après la mort. Préfère mourir en combattant, plutôt que de vivre dans la négligence. En effet, les martyrs ne sont pas seulement ceux qui ont reçu la mort pour leur foi au Christ, mais aussi ceux qui meurent pour la garde de ses commandements.

4. Ne sois pas insensé dans tes demandes, afin de ne pas irriter Dieu par la médiocrité de ta connaissance. Sois sage dans tes prières, pour être digne de choses glorieuses. Recherche ce qui est précieux auprès de Celui qui n’est pas avare de ses dons, et tu recevras de lui l’honneur, à cause de ta sage volonté. Salomon avait demandé la sagesse, et il reçut avec elle un royaume terrestre, parce qu’il avait adressé une sage prière au grand Roi lui-même (cf' 3 Rois, 3, 9 ; Sag., 7, 7). Élisée avait demandé une double part de la grâce de l’Esprit qui demeurait sur son maître, et il ne fut pas frustré de sa demande (cf 4 Rois, 2, 9). Mais celui qui demande à un roi quelque chose de méprisable, méprise le roi lui-même. Israël demanda ce qui était méprisable, et il reçut la colère de Dieu. En effet, il cessa d’admirer les redoutables merveilles que Dieu opérait, et il demanda la satisfaction des désirs de son ventre ; « mais leur nourriture était encore dans leur bouche, que la colère de Dieu monta contre eux » (cf. Ps. 77, 30). Demande à Dieu ce qui s’accorde avec sa gloire, afin que tu sois grandement digne d’estime devant lui et qu’il se réjouisse à ton sujet. Celui qui demanderait à un roi un peu de fumier, non seulement se déshonorerait par la mesquinerie de sa demande, car il se montrerait bien irréfléchi, mais il outragerait le roi par une telle requête. Il en va de même de celui qui demande les choses terrestres dans les prières qu’il adresse à Dieu. Vois en effet : les anges et les archanges, qui sont les princes du Roi, tournent leur regard vers toi lorsque tu pries, pour savoir ce que tu demandes à leur Maître. Ils s’émerveillent et se réjouissent, quand ils voient un être terrestre délaisser sa propre chair et demander les choses du ciel. Au contraire, ils s’affligent devant celui qui se désintéresse des choses du ciel et réclame son propre fumier.

5. Ne demande à Dieu aucune de ces choses que, sans que nous ayons à l’en prier, sa Providence veille à nous procurer, et non seulement à nous, ses familiers et ses amis, mais encore à ceux qui ne le connaissent pas. « Ne soyez pas, dit-il, comme les païens qui rabâchent dans leurs prières. Ces choses du corps, ce sont les païens qui les recherchent quand ils prient. Mais vous, ne vous souciez ni de ce que vous mangerez, ni de ce que vous boirez, ni de quoi vous vous vêtirez. Votre Père sait que vous avez besoin de ces choses » (Mt., 6, 7 et 31). Ce n’est pas du pain qu’un fils demande à son père, mais ce qu’il y a de plus grand et de plus élevé dans la maison de son père. C’est à cause de la faiblesse de la pensée des hommes que le Seigneur nous a prescrit de demander le pain quotidien. Mais vois ce qu’il a ordonné à ceux dont la connaissance est parfaite et l’âme saine : « Ne vous inquiétez pas, dit-il, de la nourriture et du vêtement » (Mt., 6, 28). Car s’il prend soin des animaux dépourvus de raison, et des oiseaux, et de tous les êtres qui n’ont pas d’âme, combien plus ne se souciera-t-il pas de nous ? « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (Mt., 6, 33).

6. Si tu as demandé quelque chose à Dieu, et s’il tarde à t’exaucer, ne t’en chagrine pas. Tu n’es pas plus sage que Dieu. Cela t’arrive, soit parce que tu es indigne d’obtenir ce que tu demandes, soit parce que les chemins que suit ton cœur ne vont pas dans le même sens que ta prière, mais dans un sens opposé, soit parce que tu n’as pas encore atteint la mesure qui correspondrait à la grâce que tu demandes. Il ne nous faut pas en effet désirer avant le temps ce qui nous dépasse, afin de ne pas rendre inutile la grâce de Dieu en la recevant trop vite. Car tout ce qui est obtenu facilement peut aussi se perdre rapidement, tandis que l’on garde avec grand soin ce pour quoi notre cœur a peiné.

7. Aie soif du Christ, afin qu’il t’enivre de son amour. Ferme les yeux devant les agréments de cette vie, afin que Dieu fasse régner sa paix dans ton cœur. Abstiens-toi des choses que voient tes yeux, afin d’être jugé digne de la joie spirituelle. Si tes œuvres ne plaisent pas à Dieu, ne lui demande pas de voir les choses glorieuses, afin de ne pas être comme un homme qui tente Dieu. Ta prière doit être à la mesure de ta conduite. Si on est attaché aux choses de la terre, il est impossible de rechercher les choses du ciel. Si on est occupé aux choses de ce monde, on ne peut pas demander les choses de Dieu. Le désir de tout homme est manifesté par ses œuvres. Lorsqu’on a du zèle pour quelque chose, c’est pour cette chose qu’on prie avec ardeur. Celui qui veut les plus grandes choses ne s’occupe pas des plus infimes.

8. Sois libre, bien que tu sois dans les liens du corps, et, bien que tu sois libre, montre-toi obéissant pour le Christ. Sois avisé malgré ta douceur, afin de ne pas être dupe. Aime l’humilité dans toutes tes œuvres, afin d’échapper aux pièges invisibles que l’on trouve toujours dès que l’on sort du chemin des humbles. Ne refuse pas les tribulations, car c’est par elles que tu entreras dans la connaissance de la vérité. Ne crains pas les épreuves, car c’est en elles que tu trouveras des biens précieux. Prie pour ne pas entrer dans les épreuves de l’âme ; mais prépare-toi de toutes tes forces à celles du corps. Sans elles, en effet, tu ne peux pas t’approcher de Dieu, car elles portent en elles le divin repos. Celui qui fuit les épreuves fuit la vertu. Je parle ici non de la mise à l’épreuve qui vient des convoitises, mais de celle [qui consiste en] des afflictions.

9. Question. — Comment accordes-tu ces paroles : « Priez pour ne pas entrer dans l’épreuve » (Mt., 26, 41), avec celles-ci: « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (Mt., 7, 13), et : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Le, 13, 24), et encore : « Celui qui perdra son âme à cause de moi la trouvera » (A//., 10, 39) ? Comment le Seigneur, qui partout nous exhorte à supporter d’être mis à l’épreuve, nous a-t-il ordonné ici de prier pour ne pas entrer dans l’épreuve ? Quelle vertu en effet peut-on acquérir sans tribulation et sans épreuve ? Ou quelle épreuve est plus grande que la perte de soi-même, dans laquelle le Seigneur nous a ordonné d’entrer à cause de lui ? « Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre, dit-il, n’est pas digne de moi » (Mt., 10, 38). Comment donc, alors que dans tout son enseignement, il nous demande de supporter l’épreuve, nous a-t-il ordonné ici de prier pour ne pas y entrer ? « C’est en passant par de nombreuses tribulations, dit-il, qu’il vous faut entrer dans le Royaume des cieux » (Act., 14, 22), et : « Dans le monde, vous aurez des tribulations » (Jn, 16, 33), et : « En supportant patiemment ces tribulations, vous sauverez vos âmes » (Le, 21, 19). Oh, comme est subtile la voie que tu nous enseignes, Seigneur ! Celui qui les lit sans les bien comprendre et sans discernement se trouve toujours hors de cette voie. Quand les fils de Zébédée et leur mère désiraient siéger avec toi dans le Royaume, tu leur as dit : « Pouvez-vous boire la coupe des épreuves que je dois boire, et être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » (Mt., 20, 22). Alors comment, ici, ô Maître, nous ordonnes-tu de prier pour ne pas entrer dans l’épreuve? Quelles sont ces épreuves au sujet desquelles tu nous ordonnes de prier pour ne pas y entrer ?

10. Réponse. — Prie, dit-il, pour ne pas entrer dans l’épreuve [c’est-à-dire succomber à la tentation] en ce qui concerne la foi. Prie pour qu’une haute opinion de toi-même ne te fasse pas entrer dans l’épreuve du fait du démon du blasphème et de l’orgueil. Prie pour ne pas entrer, par une permission divine, dans une épreuve suscitée manifestement par le Diable, à cause de pensées mauvaises que tu aurais entretenues dans ta pensée et pour lesquelles tu serais abandonné. Prie pour que ne s’éloigne pas de toi l’ange de ta chasteté, afin de ne pas être combattu par le feu du péché et de ne pas être séparé de Dieu. Prie pour ne pas entrer dans l’épreuve de la dispute, ou dans celle de l’irrésolution et du doute qui bouleversent l’âme. Quant aux épreuves du corps, prépare-toi de toute ton âme à les recevoir, livre-leur tous tes membres et remplis de larmes tes yeux, afin que celui qui te garde ne s’éloigne pas de toi. En effet, la Providence de Dieu ne se révèle pas ailleurs que dans les épreuves ; il est impossible sans elles d’avoir une confiance filiale devant lui, il est impossible d’apprendre la sagesse de l’Esprit, il est impossible que se fortifie dans l’âme le désir divin. Avant d’avoir été mis à l’épreuve, l’homme prie Dieu comme un étranger. Mais lorsqu’il est entré dans les épreuves pour l’amour de Lui et qu’il n’a pas changé, Dieu se considère comme en dette à son égard, et le considère comme un ami fidèle. Parce qu’a été faite sa volonté, Dieu a combattu son ennemi et l’a vaincu. Voilà ce que veut dire : Priez pour ne pas entrer dans l’épreuve197. Je le répète : Prie, pour ne pas entrer par ta présomption, dans une terrible épreuve [suscitée par] le Diable. Prie, parce que tu aimes Dieu et pour que sa puissance vienne à ton aide et vainque en toi ses ennemis. Prie, pour ne pas entrer dans ces épreuves causées par la malice de tes pensées et de tes actes. Prie, pour que soit éprouvé ton amour de Dieu et que soit glorifiée sa puissance dans ta patience. A lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 45. AU SEIN DE L'ÉPREUVE, CONFIANCE DANS LE VERBE, INCARNÉ POUR NOUS

Sur la compassion de notre Maître, en vertu de laquelle il descend du haut de sa grandeur vers notre faiblesse, et sur les épreuves

NOTRE Seigneur qui, si tu y prêtes attention, veille sur toi dans sa miséricorde et selon sa grâce, nous a également ordonné de prier au sujet des épreuves du corps. Car, voyant combien notre nature est faible, en raison du caractère terrestre et fragile du corps, voyant aussi qu’elle est incapable de résister aux épreuves quand elle se trouve au milieu d’elles, qu’à cause de cela elle se détache de la vérité, lui tourne le dos et se laisse vaincre par les tribulations, il a ordonné de prier pour ne pas tomber soudain dans les épreuves, s’il est possible de plaire à Dieu sans passer par elles.

2. Si cependant, parce qu’il recherche une grande vertu, l’homme tombe soudainement dans de terribles épreuves, et si cette vertu ne peut être alors obtenue sans qu’il les supporte, il ne doit ni ménager autrui, ni se ménager lui-même. Il ne doit pas, saisi de crainte, renoncer au noble et vaillant exploit dont dépend la vie de son âme, ni utiliser comme un voile cachant son relâchement la parole : « Priez pour ne pas entrer dans l’épreuve. » Car il est dit de semblables personnes qu’elles pèchent en secret en se couvrant du prétexte des commandements. Si donc il arrive à un homme qu’il subisse une épreuve et que celle-ci veuille le contraindre à enfreindre l’un des commandements du Christ — c’est-à-dire à renoncer à la chasteté, ou à la vie monastique, ou à renier la foi, ou à ne plus combattre pour le Christ, ou à ne plus tenir compte de l’un des commandements —, et s’il se laisse effrayer et ne résiste pas courageusement aux tentations, il tombe hors de la vérité.

3. Ainsi donc, dans toute la mesure du possible, ne tenons aucun compte du corps, confions notre âme à Dieu, et, au nom du Seigneur, entrons dans l’arène des épreuves. Et celui qui a sauvé Joseph dans la terre d’Egypte et en a fait une image et un modèle de la chasteté ; celui qui a gardé saufs Daniel dans la fosse aux lions, les trois jeunes gens dans la fournaise de feu, et Jérémie dans la fosse pleine de boue, l’en a délivré, puis lui a accordé sa miséricorde au milieu du camp des Chaldéens ; celui qui a fait sortir Pierre de la prison, toutes portes closes, et a sauvé Paul de la synagogue des Juifs, et, en un mot, qui est toujours, en tout lieu et en tout pays, avec ses serviteurs, et manifeste en eux sa puissance victorieuse, les garde par de nombreux prodiges et leur montre son salut dans toutes leurs tribulations, — celui-là nous remplira de force, nous aussi, et nous sauvera des flots déchaînés qui nous environnent. Amen.

4. Que nos âmes aient donc autant de zèle pour combattre le Diable et ses armées, qu’en eurent les Maccabées, les saints prophètes, les apôtres, les martyrs, les saints moines et les justes. Ils maintinrent fermement les lois divines et les commandements de l’Esprit dans des contrées redoutables, parmi les épreuves les plus dures ; ils ont rejeté le monde, laissé le corps derrière eux, ils ont persévéré dans leur justice, sans être vaincus par les dangers qui environnaient à la fois leur âme et leur corps, et ils ont remporté courageusement la victoire. Leurs noms sont inscrits dans le livre de vie, jusqu’au retour du Christ. Leur enseignement a été conservé par ordre de Dieu pour notre instruction et notre réconfort, comme en témoigne le bienheureux Apôtre (cf Rom., 15, 4), pour que nous devenions sages, pour que nous apprenions les voies de Dieu, pour que nous ayons sous les yeux, comme de vivantes images, les récits qui les concernent et leurs vies, pour que nous prenions modèle sur eux, pour que nous empruntions leur chemin et leur devenions semblables. A une âme capable de les bien comprendre, les paroles divines sont douces, comme une nourriture qui réchauffe le corps, et les récits sur les justes sont aussi agréables aux oreilles des hommes doux qu’une continuelle irrigation à un arbre nouvellement planté.

5. Aie donc présente à la pensée, mon bien-aimé, la Providence de Dieu qui, depuis le commencement jusqu’à maintenant veille, sur tous ; [cette pensée est] comme un excellent remède pour les yeux malades ; que son souvenir t’accompagne sans cesse. Médite, réfléchis, tire un enseignement de tout cela, afin d’apprendre à te rappeler en ton âme la grandeur de l’honneur de Dieu ; tu trouveras ainsi pour ton âme la vie éternelle, dans le Christ Jésus notre Seigneur, lui qui est devenu médiateur entre Dieu et les hommes (/ Tim., 2, 5), et qui a réuni en lui les deux, [Dieu et l’homme] ; lui dont les ordres angéliques ne peuvent approcher la gloire qui entoure le trône de sa majesté, lui qui pour nous est venu dans le monde sous un aspect simple et humble, comme le dit Isaïe : « Nous l’avons vu, il n’avait ni apparence, ni beauté » (ls., 53, 2). Alors qu’il était invisible à toute la création, il a revêtu un corps et a accompli l’économie du salut, pour la vie de toutes les nations qu’il a purifiées. A lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 46. L’HUMILITÉ OBTIENT LA PATIENCE DANS L'ÉPREUVE ET LA JOIE DE L'ESPRIT-SAINT

Sur les diverses sortes d'épreuves, et quelle douceur renferment les épreuves supportées pour la vérité. Des degrés et des états par lesquels doit passer un homme sage

Les vertus s’obtiennent l’une à la suite de l’autre, de telle sorte que le chemin [qui mène de l’une à l’autre] ne soit ni trop pesant ni trop pénible, et que l’on puisse les acquérir selon leur ordre ; ainsi nous est-il donné d’aimer comme le bien lui-même [que nous voulons obtenir] les difficultés que l’on doit [d’abord] supporter pour ce bien. Nul ne peut acquérir véritablement la pauvreté si, d’abord, il ne se décide pas et ne se prépare pas à supporter avec joie d’être soumis à l’épreuve. Et nul ne peut supporter d’être mis à l’épreuve s’il ne croit pas que les tribulations qu’il s’est préparé à subir sont quelque chose de bien supérieur au repos du corps. Quiconque est disposé à acquérir la pauvreté doit donc d’abord éveiller en lui-même l’amour des afflictions. C’est alors que lui vient la pensée de renoncer à la possession des choses de ce monde. Et quiconque s’approche de la tribulation doit d’abord s’affermir par la foi. C’est alors qu’il peut supporter les tribulations. Celui qui renonce à la possession des choses matérielles, mais ne se prive pas d’y appliquer ses sens — je veux dire de regarder ces choses et d’en entendre parler — se procure une double tribulation et sera doublement mis en difficulté et affligé. Ou plutôt, quel avantage y a-t-il à se dépouiller des choses visibles, si par les sens on continue à s’en délecter ? En effet, voir ou entendre parler des choses nous fait ressentir cela même que l’on éprouvait quand on les possédait. Le souvenir de ce qu’elles furent pour nous n’a pas quitté notre pensée. Si donc les représentations imaginatives des choses bouleversent l’homme même en l’absence de ces choses, que dire si celles-ci sont présentes elles-mêmes et toutes proches ? C’est pourquoi l’anachorèse est bonne et nous aide grandement. Elle réduit vigoureusement au silence les pensées, elle donne la force de supporter les difficultés, et elle apprend à l’homme à pratiquer une grande patience dans les tribulations inévitables.

2. Ne demande pas conseil à celui qui ne mène pas la même vie que toi, fût-il très sage. Mieux vaut te confier à un homme simple et inculte qui a expérimenté lui-même les choses, plutôt qu’à un savant philosophe qui parle de ce sur quoi il a réfléchi, mais qui n’en a pas l’expérience. Mais qu’est-ce que l’expérience ? L’expérience ne consiste pas à observer les choses dont on n’a pas encore en soi-même la connaissance, mais à sentir quel avantage ou quel dommage elles nous apportent en fait lorsque nous les avons longuement éprouvées nous-mêmes. Souvent une chose nous apparaît nuisible, qui en réalité porte en elle un grand avantage. Mais cela est vrai aussi du contraire. Car souvent une chose nous apparaît utile, alors qu’en réalité elle porte en elle une cause de ruine. C’est pourquoi nombre d’hommes sont lésés par des choses apparemment bénéfiques. Ainsi le témoignage de la connaissance n’est pas toujours vrai. Prends pour conseiller celui qui sait éprouver et discerner les choses dans la patience. Tous ne sont pas dignes de foi et capables de donner des conseils. Seul est digne de foi celui qui avant tout à fait un bon usage de sa liberté et ne craint ni les accusations ni les calomnies.

3. Quand tu rencontres sur ta route une paix que rien ne trouble, alors, crains ! En effet, c’est que tu t’es écarté loin du droit chemin qu’ont foulé les pieds douloureux des saints. Car plus tu avances sur la voie qui mène à la cité du Royaume et plus tu t’approches de la cité de Dieu, plus tu en auras pour signe la dureté des épreuves que tu rencontres. Plus tu approches [du but] et plus tu progresses, plus se multiplient les épreuves.

Par conséquent, chaque fois que, sur ta route, tu sens que ton âme est éprouvée par des difficultés diverses et toujours plus fortes, sache qu’il lui a été véritablement donné, à ce moment-là, d’accéder secrètement à un plus haut degré, et qu’il lui a été accordé un accroissement de grâce, qui l'a élevée au-dessus de l’état où elle se trouvait. Car Dieu proportionne à la grâce qu’il lui accorde les tribulations auxquelles il soumet l’âme pour la mettre à l’épreuve. Il ne s’agit pas ici des épreuves que l’on rencontre dans le monde, et qui adviennent à certains pour mettre un frein à leur malice et à leurs manquements manifestes, ni des troubles du corps, mais des épreuves propres aux moines qui vivent dans L’hèsychia, et que nous devrons ensuite énumérer en détail. Si l’âme est faible, si elle n’est pas capable de supporter de grandes épreuves, si elle demande à ne pas y entrer, et si Dieu l’exauce, sache bien que, dans la mesure même où elle n’est pas capable de supporter de grandes épreuves, elle n’est pas apte non plus à recevoir les grandes grâces. Car Dieu ne donne pas de grande grâce sans donner [en même temps] une grande épreuve. Les grâces sont accordées par Dieu en proportion des épreuves, selon sa sagesse, que ne comprennent pas ses créatures. Ainsi donc, des pénibles tribulations qui t’adviennent, [ménagées par] la Providence de Dieu, apprends quelle dignité ton âme a reçu de sa magnificence. La consolation est à la mesure de l’affliction.

4. Question. — Comment cela se passe-t-il ? Est-ce l’épreuve qui vient d’abord, puis le charisme? Ou bien le charisme précède-t-il l’épreuve ?

Réponse. — L’épreuve ne vient pas si l’âme n’a pas d’abord reçu d’une manière secrète une grandeur qui dépasse sa mesure [antérieure], et la grâce de l’Esprit. De cela, la tentation du Seigneur, ainsi que les épreuves des apôtres, portent témoignage. Les apôtres en effet ne furent pas soumis à l’épreuve avant d’avoir reçu le Consolateur. Il convient en effet que ceux qui ont reçu des biens en partage supportent les épreuves correspondantes, car avec le bien vient la tribulation. C’est ainsi qu’il a plu à Dieu d’en disposer, en sa sagesse. Mais s’il en va de la sorte, si la grâce vient avant l’épreuve, cependant la sensation de l’épreuve précède la sensation de la grâce, pour que soit éprouvée la liberté. La grâce ne s’est jamais manifestée à quelqu’un avant qu’il n’ait goûté les épreuves. Ainsi donc, la grâce vient en premier et pénètre l’intellect, mais elle tarde à se rendre sensible.

5. D’autre part, il nous faut avoir simultanément, au moment où nous adviennent ces épreuves, deux attitudes contraires et qui ne se ressemblent en rien, à savoir la joie et la crainte. La joie, parce que l’on marche sur la voie qu’ont foulée les saints, et surtout Celui qui donne la vie à l’univers ; c’est évident, si nous savons discerner le sens des épreuves. Et nous devons aussi ressentir de la crainte, en redoutant d’être tentés par l’orgueil, du fait des dons reçus. Cependant, les humbles reçoivent de la grâce la sagesse qui les rend capables de discerner toutes ces choses et de savoir quelle est l’épreuve qui est le fruit de l’orgueil, et quelle est celle qui vient des coups dont nous frappe l’amour. Car les épreuves qu’entraîne le progrès dans une vie vouée au bien diffèrent de celles qui viennent d’un abandon pédagogique [de la part de Dieu], à cause de l’orgueil du cœur.

6. Les épreuves auxquelles la verge paternelle [de Dieu] soumet l’âme pour son progrès et sa croissance et afin qu’elle s’exerce, s’éprouve et combatte, consistent en ceci : la paresse, la lourdeur du corps, l’affaiblissement des membres, l’acédie, la confusion de l’intelligence, les souffrances corporelles, la perte temporaire de l’espérance, l’enténèbrement des pensées, l’absence de secours humain, la privation de ce dont le corps a besoin, et tout ce qui y ressemble. Grâce à ces épreuves, l’homme acquiert une âme solitaire et dépourvue d’appui extérieur, un cœur mortifié et l’humilité. Il est ainsi amené à désirer son Créateur. Dans sa Providence, Dieu ménage ces épreuves selon la force et le besoin de ceux qui les reçoivent. En elles se mêlent la consolation et l’adversité, la lumière et les ténèbres, les combats et les secours, et, en un mot, elles mettent à l’étroit et dilatent tout ensemble. C’est là le signe que l’homme fait des progrès, grâce à l’aide de Dieu.

7. Et voici maintenant les épreuves auxquelles sont soumis, quand Dieu se retire loin d’eux, ceux qui, dans leur orgueil, n’ont pas honte de s’élever dans leur pensée contre sa bonté et de l’outrager : les tentations manifestes des démons, qui dépassent les forces de l’âme ; la privation des forces que leur donnait leur sagesse de jadis ; la sensation aiguë des pensées de luxure auxquelles ils sont abandonnés, pour humilier leur suffisance ; la promptitude à s’irriter ; le désir de faire leur propre volonté ; les paroles querelleuses ; les reproches [adressés aux autres] ; le mépris du cœur ; la complète illusion de l’intellect ; les blasphèmes contre le nom de Dieu ; les pensées folles qui provoquent le rire, alors qu’on devrait pleurer ; l’opprobre des hommes et le déshonneur ; la honte et les injures dont les couvrent les démons de multiples façons, en secret et visiblement ; le désir de se mêler au monde et de le fréquenter ; parler sans arrêt et radoter ; être toujours avide de nouveautés ; se livrer à de fausses prophéties ; faire des promesses qu’on ne peut pas tenir. Tout ceci concerne ce qui éprouve l’âme. Quant aux épreuves du corps, ce sont des situations pénibles, toujours compliquées et dont il est difficile de sortir ; la fréquentation d’hommes mauvais et athées ; le fait de tomber entre les mains d’hommes méchants ; de fréquentes et soudaines émotions du cœur, dont la cause n’est pas la crainte de Dieu ; souvent, des chutes graves du haut de rochers, de lieux élevés et d’endroits semblables, capables de briser le corps ; enfin, la privation du secours que la puissance divine apporte au cœur et l’absence de l’espérance que la foi nous donne en ce secours. En un mot, ces hommes reçoivent par leur faute des épreuves qu’ils ne peuvent porter et qui dépassent leurs forces, car toutes les choses que nous venons de décrire et d’énumérer ne sont que les diverses formes des tentations de l’orgueil. Tout cela commence à se manifester dans l’homme quand il se met à se croire sage à ses propres yeux. Il tombe dans tous ces maux dans la mesure même où il accepte des pensées d’orgueil. Comprends donc, d’après la forme des tentations que tu éprouves, les cheminements subtils de ta pensée. Si tu vois que certaines de ces tentations se mêlent aux épreuves dont nous avons d’abord parlé, sache que, dans la mesure même où tu les subis, tu es devenu la proie de l’orgueil.

8. Ecoute encore ceci : toutes les conjonctures pénibles et toutes les tribulations qui ne sont pas supportées avec patience font doublement souffrir, car la patience d’un homme allège ses malheurs, tandis que le découragement les rend plus pénibles [à porter]. La patience est la mère de la consolation ; elle est une énergie qui naît de la générosité du cœur. Il est difficile à l’homme, au sein de ses tribulations, de trouver cette énergie sans la grâce divine, laquelle ne s’obtient que par la persévérance dans la prière et l’effusion des larmes.

9. Quand Dieu décide de soumettre un homme à de grandes tribulations, il le laisse succomber au découragement. Et celui-ci engendre en lui une très forte acédie qui lui donne la sensation d’une asphyxie de l’âme et un avant-goût de la Géhenne. Alors vient l’esprit d’égarement, qui est la source de mille tentations : la confusion, l’irritation, le blasphème, le mécontentement de son sort, l’instabilité des pensées, l’errance de lieu en lieu, et ce qui leur ressemble. Si tu me demandes quelle est la cause de tous ces maux, je te répondrai que c’est ta négligence, car tu ne t’es pas soucié de chercher leur guérison. Or le remède qui les guérit est unique. C’est grâce à lui que l’on trouve aussitôt la consolation dans son âme. Et quel est-il ? L’humilité du cœur. Sans elle, nul ne peut renverser le mur de ces vices ; bien plutôt, il les verra prendre de la force contre lui.

10. Ne t’irrite pas contre moi, car je te dis la vérité. Jamais tu n’as cherché l’humilité de toute ton âme. Mais, si tu veux, pénètre dans sa contrée, et tu verras qu’elle te délivrera de ton mal. C’est en effet selon la mesure de ton humilité que te sera donnée la patience dans tes malheurs. En proportion de ta patience s’allégera le poids de tes tribulations, et tu trouveras la consolation. Selon la mesure de ta consolation grandira ton amour envers Dieu. Et selon la mesure de ton amour croîtra ta joie dans l’Esprit-Saint. Notre Père compatissant, quand il veut délivrer de leurs épreuves ceux qui sont en toute vérité ses enfants, ne les leur enlève pas, mais il leur donne la patience au sein des épreuves. C’est par la patience qu’ils reçoivent tous les biens, pour la perfection de leurs âmes. Daigne le Christ notre Dieu nous accorder, par sa grâce, de supporter tous les maux pour son amour, dans l’action de grâces du cœur. Amen.

DISCOURS 47. Intransigeance envers le corps

Le corps qui craint les épreuves devient ami du péché

UN saint a dit que le corps qui craint les épreuves devient ami du péché, ne voulant pas subir de gêne ni mourir à sa propre vie. C’est pourquoi l’Esprit-Saint le contraint à mourir, car il sait que si le corps ne meurt pas, il ne vainc pas le péché. Si quelqu’un veut que le Seigneur demeure en lui, qu’il fasse violence à son corps, qu’il serve le Seigneur, qu’il s’assujettisse aux commandements de l’Esprit tels que les a écrits l’Apôtre, et qu’il garde son âme des œuvres de la chair comme l’a prescrit le même Apôtre. Un corps mêlé au péché trouve son repos dans les œuvres de la chair, et l’Esprit de Dieu ne repose pas dans les fruits que produit un tel corps. Mais quand le corps s’affaiblit dans le jeûne et l’humilité, l’âme se fortifie dans la prière. Lorsque le corps a été mis à l’étroit de bien des manières dans les tribulations de l’hèsychia, quand il a été réduit à manquer du nécessaire au point d’être près de mourir à cette vie, il a coutume d’appeler au secours et de dire : « Laisse-moi un peu, pour que je mène une vie à ma mesure ; je marcherai droit désormais, car j’ai fait l’expérience de tous ces maux. » Mais quand tu auras accordé au corps de se reposer de ses tribulations, quand tu l’auras laissé prendre quelque détente, par compassion pour lui, peu à peu il va prendre ses aises, puis te susurrer des flatteries, jusqu’à ce qu’il te fasse sortir du désert, tant sont persuasives ses paroles enjôleuses. Il te dira : « Nous pouvons très bien vivre près du monde. Nous avons maintenant une grande expérience et nous sommes capables de mener dans le monde la même vie qu’ici. Éprouve-moi seulement, et si je ne fais pas comme tu veux, nous pourrons toujours revenir ; le désert ne va pas disparaître. » Ne le crois pas, quand bien même il insisterait très fortement et te ferait de grandes promesses. Car il ne tient jamais parole. Quand tu lui auras donné ce qu’il demande, il te précipitera dans de grands malheurs dont tu ne pourras ni te relever ni t’échapper.

2. Quand tu es pris d’acédie à cause des épreuves, quand tu en es rassasié, dis à ton corps : « Tu désires vivre à nouveau dans l’impureté et mener une vie honteuse ? » Et s’il te répond : « C’est un grand péché de se tuer soi-même », réplique-lui : « Je me tue moi-même, car je ne parviens pas à mener une vie pure. Je meurs ici-bas, pour ne pas voir ensuite la vraie mort de mon âme, la mort loin de Dieu. Il m’est préférable de mourir ici pour rester pur, que de mener dans le monde une vie mauvaise. J’ai choisi cette mort pour mes péchés. Je me tue moi-même, parce que j’ai péché contre le Seigneur, et je ne veux plus l’irriter. Qu’ai-je à faire d’une vie loin de Dieu ? Je supporte toutes ces souffrances pour ne pas devenir étranger à l’espérance du ciel. Quel avantage Dieu tirerait-t-il de la vie que je mène ici-bas, si je vivais mal et si je l’irritais ? »

Discours 48. L'ÉPREUVE EST BÉNÉFIQUE POUR TOUT HOMME

Pourquoi Dieu permet que soient éprouvés ceux qui l'aiment

GRACE à l’amour que les saints ont manifesté envers Dieu à travers tout ce qu’ils ont souffert pour son Nom, — car il mène par une voie étroite ceux qu’il aime, mais sans jamais s’éloigner d’eux, — leur cœur obtient la confiance filiale (parrhèsia) [qui leur permet] de le regarder sans voile et de lui présenter leurs demandes en toute confiance. Grande est la puissance de la prière faite avec cette confiance filiale. C’est pourquoi Dieu permet que ses saints soient mis à l’épreuve par toutes sortes d’afflictions, et fassent en même temps l’expérience de la Providence dont il les entoure, car, grâce à ces épreuves, ils acquièrent la sagesse. Ils échappent ainsi à l’inexpérience, en étant exercés de part et d’autre. Ils acquièrent par cette expérience la connaissance de toutes ces choses, ce qui leur évite d’être joués par les démons. Car s’ils n’avaient que l’expérience des bienfaits divins, il leur manquerait d’avoir été exercés par l’autre expérience, [celle des épreuves,] et ils combattraient comme des aveugles.

2. Si nous disions en effet que Dieu les éduque sans leur faire connaître par expérience les maux, nous prétendrions qu’il veut qu’ils soient comme les bœufs et les ânes, et les autres êtres dépourvus de la liberté de choix. En effet, l’homme ne peut ressentir le goût du bien s’il n’a pas d’abord été éprouvé par l’expérience des maux. Car alors, lorsqu’il rencontre en lui-même le bien, il y adhère en toute connaissance et en toute liberté, comme à une chose devenue sienne. Combien douce est la connaissance qui vient de l’expérience et de l’exercice, et quelle force elle donne à celui qui l’a découverte en lui après une longue épreuve ! Ceux-là le savent qui en ont été persuadés par l’expérience simultanée de ces deux choses : la faiblesse de la nature et le secours de la puissance divine.

3. Ils parviennent en effet à cette connaissance quand Dieu leur a d’abord retiré [le secours de] sa propre puissance, quand il leur a donné de sentir les faiblesses de la nature, la difficulté des épreuves et la malice de l’Adversaire, et quels sont ceux qu’ils ont à combattre, et de quelle nature ils sont revêtus, et comment eux-mêmes sont gardés par la puissance divine, et combien ils ont progressé dans leur course, et de combien ils se sont élevés ainsi ; mais également combien ils sont faibles devant toute passion dès que cette puissance s’éloigne d’eux. C’est ainsi qu’ils acquièrent l’humilité, qu’ils s’approchent de Dieu, qu’ils attendent son secours, et qu’ils persévèrent dans la prière. Mais d’où leur sont venues toutes ces choses, sinon de l’expérience de tant de maux dans lesquels Dieu a permis qu’ils tombent ? L’Apôtre le dit : « Pour que je ne sois pas enflé d’orgueil à cause de l’excellence de ces révélations, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan » (2 Cor., 12, 7). Mais on acquiert aussi par les épreuves une foi solide, grâce à la fréquente expérience que l’on a acquise du secours divin. On cesse alors de craindre et on est plein de courage dans les épreuves, car on est exercé.

4. L’épreuve est bénéfique pour tout homme. Car si l’épreuve a été utile à Paul, « toute bouche sera fermée, et le monde sera reconnu coupable devant Dieu » (Rom., 3,19). Ceux qui combattent sont éprouvés, pour que s’accroisse leur richesse ; et ceux qui se relâchent le sont, pour qu’ils se gardent de ce qui leur nuit ; de même, ceux qui dorment, pour qu’ils se réveillent ; ceux qui sont loin, pour qu’ils s’approchent de Dieu ; et ceux qui sont proches de lui, pour qu’ils entrent dans sa maison en toute confiance (parrhèsia). Un fils, s’il ne s’est pas mis lui-même au travail, ne tire aucun profit de la richesse de la maison de son père. C’est pourquoi Dieu commence par éprouver et par affliger, puis il révèle sa grâce. Gloire au Maître qui, par d’amers remèdes, nous procure le plaisir de la santé.

5. Il n’est personne qui ne soit accablé de fatigue au temps où il s’exerce. Et il n’est personne qui ne trouve amer le temps où il boit la potion des épreuves. Mais sans cela, il n’est pas possible de devenir vigoureux. Toutefois, il ne nous appartient pas de le supporter par nous-mêmes. Comment le vase de terre pourrait-il garder l’eau que l’on y verse, s’il n’a pas été durci par le feu divin ? Si nous nous soumettons [à Dieu], si nous le supplions humblement, patiemment, sans jamais cesser de le désirer, nous obtiendrons tout, dans le Christ Jésus notre Seigneur. Amen.

DISCOURS 49. Les vicissitudes de la vie spirituelle. L’humilité peut suffire au salut

Sur la vraie connaissance et sur les épreuves, et qu'il faut bien savoir que Dieu, dans sa miséricorde, abandonne à cause du danger de l'orgueil, non seulement ceux qui sont moindres, faibles et inexercés, mais aussi ceux qui, pour un temps, ont été dignes de l'impassibilité, qui sont parvenus à la perfection de l'esprit et se sont partiellement approchés de la pureté jointe à la mortification

COMBIEN de fois certains commettent-ils des transgressions, puis guérissent leur âme par le repentir, et la grâce les accueille ! En effet, en toute nature douée de raison, le changement se produit d’une façon illimitée ; tout homme, à tout moment de sa vie, passe par des états différents ; celui qui est doué de discernement peut le percevoir à de nombreux indices. Mais, si un homme est vigilant, ce sont surtout les épreuves qui lui adviennent chaque jour qui peuvent le rendre avisé à cet égard. Il peut s’observer lui-même avec son intellect et apprendre combien, chaque jour, sa pensée subit de changements en fait de calme et de tranquillité, et comment il passe soudainement de la paix à un état de trouble, sans aucune cause prochaine, et comment il se retrouve dans un grand et indicible danger.

2. C’est là ce que saint Macaire a clairement écrit avec beaucoup de prévoyance et de zèle, pour que les frères gardent en mémoire cet enseignement, à savoir qu’il ne faut pas tomber dans le désespoir lorsque survient un changement désagréable. De même qu’il arrive que l’air se refroidisse, ainsi ceux qui ont atteint le degré de la pureté peuvent retomber [en-dessous], sans négligence ni relâchement de leur part. Mais alors que tout allait bien pour eux, il leur est arrivé quelque vicissitude contraire au but que poursuivait leur volonté. Le bienheureux Marc l’atteste également, en homme instruit par l’expérience. Il le dit dans ses lettres d’une façon très probante, afin que l’on n’aille pas croire que saint Macaire dans son épître ait écrit cette chose arbitrairement et non à partir d’une véritable expérience, et afin que sur la foi de ces deux témoins, l’intellect trouve une sûre consolation au temps où il en a besoin. « Qu’en est-il donc ? dit-il. Il en va du changement en chacun de nous comme des variations de l’air. » Comprends ce que signifie : « en chacun de nous ». Car la nature est une. Ne crois pas qu’il parle uniquement des hommes qui sont au bas de l’échelle, et que les parfaits sont libérés du changement et se tiennent immuablement dans le même état sans jamais avoir de pensées passionnées, comme le prétendent les Euchites. C’est pourquoi il a écrit : « en chacun de nous ».

3. Mais comment cela se fait-il, ô Macaire ? Tu dis : « Il fait froid, et peu après vient la chaleur, puis la grêle, puis l’orage, et ensuite le beau temps. C’est de la même façon que nous sommes exercés : au combat succède le secours de la grâce ; puis l’âme se retrouve pour un temps dans la tempête, et elle est assaillie par la violence des vagues ; puis de nouveau se produit un changement, la grâce la visite et remplit son cœur de la joie et de la paix qui viennent de Dieu, ainsi que de pensées chastes et paisibles. » Il mentionne ici les pensées chastes, laissant entendre que des pensées bestiales et impures les avaient précédées, et il nous exhorte à « ne pas nous affliger et à ne pas désespérer, si une attaque fait suite à ces pensées chastes et tranquilles, et inversement à ne pas nous glorifier quand la grâce nous apporte du repos, mais à nous attendre à la tribulation au temps de la joie ». Cependant, lorsqu’il nous exhorte à ne pas nous affliger quand il nous arrive de tomber, il ne veut pas dire qu’il nous faut cesser de résister, ni que notre pensée doit accepter [de telles chutes] avec joie, comme des choses naturelles et qui seraient propres à notre condition ; mais il nous invite à ne pas désespérer, [et à être] comme quelqu’un qui attend au-delà des combats un repos parfait et immuable, où il ne sera plus exposé à nouveau à des luttes et à des afflictions, ni à ressentir en lui-même aucun mouvement suscité par la partie adverse — ce que le Seigneur notre Dieu n’a pas jugé bon de nous accorder en ce monde. [Macaire] nous exhorte ainsi pour que nous ne cessions pas complètement de travailler à l’œuvre [spirituelle], pour qu’une telle pensée ne nous jette pas dans l’abattement et le désespoir, et que nous ne restions pas inactifs au bord du chemin.

4. Il ajoute : « Sache que tous les saints ont dû affronter ce labeur. Tant que nous sommes en ce monde, c’est à cette condition que nous est donnée en secret une ample consolation. Car chaque jour et à toute heure, il nous est demandé de faire preuve de notre amour pour Dieu dans la lutte et le combat contre les tentations. Cela consiste à ne pas nous affliger, à ne pas tomber dans l’acédie quand nous avons à combattre ; de cette façon, nous suivons un chemin uni. Mais celui qui veut s’en écarter ou prendre une autre voie devient la proie des loups. » Quel homme admirable que ce saint ! Comme en peu de mots il indique une sûre manière d’agir, montre qu’elle est pleine de sagesse, et chasse toute hésitation de la pensée du lecteur ! Il dit en effet que celui qui s’écarte de cette voie et ne veut pas l’emprunter devient la proie des loups, dès lors qu’il s’est mis en tête de prendre un chemin qui lui soit propre et sur lequel les Pères n’ont pas marché.

5. Il nous apprend également à nous attendre aux tribulations à l’heure même de la joie. Quand l’action de la grâce nous comble soudainement de grandes pensées et de la stupeur que produit la contemplation de l’intellect lorsqu’il est élevé au-dessus de la nature, et lorsque, comme l’a dit saint Marc, les saints anges s’approchent de nous et nous remplissent de contemplations spirituelles ; lorsque toutes les adversités s’éloignent et qu’il s’établit en nous une paix et une sérénité ineffables, pour une longue durée, lors donc que la grâce t’aura couvert de son ombre, que les saints anges se seront approchés de toi et t’auront entouré, et que tous ceux qui te mettent à l’épreuve t’auront quitté, - ne t’enorgueillis pas, ne crois pas en ton âme que tu as atteint le port à l’abri des tempêtes et le beau temps immuable, et que tu es désormais tellement élevé au-dessus des vagues de la mer et des vents contraires, qu’il n’y a plus désormais pour toi ni ennemis ni mauvaise rencontre possible. Beaucoup en effet l’ont pensé et ont couru de grands dangers, comme l’a écrit le bienheureux Nil.

6. [Ces dangers consistent à] croire que tu es devenu plus grand que beaucoup d’autres, que tu mérites d’être comblé de ces biens, tandis que les autres en sont privés à cause de la médiocrité de leur genre de vie, ou encore parce que leur connaissance est insuffisante, et c’est pourquoi, dis-tu, ces grâces leur font défaut, mais à moi elles sont données, car je suis parvenu à la perfection de la sainteté, au degré spirituel et à la joie immuable. Bien plutôt, rappelle-toi les pensées impures et les imaginations inconvenantes qui se sont implantées dans ta pensée à l’époque des orages, à l’heure du trouble et du désordre des pensées qui se soulevaient contre toi, il y a peu de temps, dans l’opacité des ténèbres. Rappelle-toi combien rapidement tu t’es laissé aller aux passions, combien tu as vécu en bonne entente avec elles dans les ténèbres de ta pensée, et tu n’en as pas eu honte, tu n’as été frappé d’étonnement ni par la vision divine, ni par les grâces et les dons que tu avais reçus. Sache que la Providence de Dieu, qui veille à procurer à chacun d’entre nous ce qui lui est profitable, a amené sur nous toutes ces choses pour nous porter à l’humilité. Car si tu t’enorgueillis des grâces de la Providence, celle-ci t’abandonnera, et tu retomberas complètement dans des choses dont la seule pensée te mettra à l’épreuve.

7. Sache d’ailleurs qu’il ne t’appartient pas, et qu’il ne dépend pas ta vertu, de résister aux passions, mais que la grâce seule te tient dans la paume de sa main, pour que tu sois sans crainte. Aie cela présent à l’esprit au temps de la joie, quand s’enfle ta pensée, comme le dit notre saint Père [Macaire], et gémis, pleure, souviens-toi des fautes que tu as commises au temps de la déréliction, afin d’être délivré de l’orgueil et d’acquérir l’humilité. Cependant ne désespère pas, et, par des pensées d’humilité, obtiens le pardon de tes péchés.

8. L’humilité, même sans les œuvres, obtient le pardon de beaucoup de fautes ; au contraire, les œuvres, sans l’humilité, ne servent à rien ; elles nous préparent plutôt beaucoup de maux. Obtiens donc par l’humilité, comme je l’ai dit, le pardon de tes iniquités. Ce que le sel est à toute nourriture, l’humilité l’est à toute vertu. Elle peut briser la force de beaucoup de péchés. Pour l’acquérir, il te faut t’affliger continuellement dans ta pensée, dans l’humiliation et dans la tristesse accompagnée du discernement. Et si nous la possédons, elle fait de nous des fils de Dieu, et elle nous conduit à Dieu, même sans œuvres bonnes. C’est pourquoi, sans elle, toutes nos œuvres sont vaines, ainsi que toutes nos vertus et toutes nos activités.

9. Dieu veut donc le changement de notre pensée. C’est par notre pensée que nous devenons meilleurs, et c’est par notre pensée que nous nous rendons inutiles. Seule notre pensée peut elle-même, sans appui extérieur, se présenter devant Dieu et parler en notre faveur. Rends grâces à Dieu et confesse-le sans jamais te taire, parce que, malgré la faiblesse de ta nature et la facilité avec laquelle elle dévie, et avec l’aide de la grâce, tu es élevé de temps en temps dans les hauteurs, tu reçois de grands dons, et tu es soulevé bien au-dessus de ta nature. Mais reconnais aussi jusqu’où tu descends quand Dieu t’abandonne, et quel intellect bestial tu acquiers. Souviens-toi de la misère de ta nature, et de la rapidité des changements auxquels tu es sujet. Comme l’a dit l’un des saints Anciens : « Quand te vient une pensée d’orgueil qui te murmure : « Souviens-toi de tes vertus », dis-toi : « Vieillard, regarde ta luxure. » Ce qu’il appelle ici luxure, c’est la tentation à laquelle tu es soumis dans tes pensées quand Dieu t’abandonne. C’est ainsi que la grâce en dispose à l’égard de chacun d’entre nous, soit pour nous laisser combattre, soit pour nous secourir, selon ce qui nous est utile.

10. Vois-tu avec quelle simplicité cet admirable Ancien a exprimé la chose ? Il dit : « Quand il te vient une pensée d’orgueil touchant l’élévation de ta vie monastique, dis : Vieillard, regarde ta luxure. » Il est évident que l’Ancien a dit cela à un grand moine, car il n’est pas possible d’être troublé par une telle pensée si l’on n’a pas atteint un degré élevé et un genre de vie digne de louange. Cette passion se lève dans l’âme lorsqu’on a pratiqué la vertu, pour la dépouiller de son fruit. Si tu le désires, tu peux apprendre d’une lettre du même saint Macaire à quel degré étaient parvenus ces saints, et ce que Dieu avait permis pour les mettre à l’épreuve.

11. Voici ce que dit cette lettre: L’abbé Macaire écrit à tous ses enfants bien-aimés pour leur enseigner clairement comment Dieu en dispose à leur égard à la fois en ce qui concerne les combats, et en ce qui concerne le secours de la grâce. Car il a plu à la sagesse de Dieu d’exercer ainsi les saints à lutter en ce monde contre le péché et à acquérir la vertu, tant qu’ils sont en cette vie, afin que leur contemplation s’élève en tout temps vers lui, et que, dans cette continuelle contemplation, croisse en eux la sainte charité envers lui. Les passions et la crainte de s’écarter du chemin les pressent sans arrêt, mais ils courent vers Dieu, et ils sont confirmés dans la foi, l’espérance et la charité.

12. Cette lettre ne s’adresse pas à ceux qui demeurent avec les hommes et errent de lieu en lieu, toujours mêlés aux actions et aux pensées honteuses et impures, ni à ceux qui, étrangers à L’hèsychia, accomplissent des bonnes œuvres, mais se laissent prendre à tout moment par leurs sens et sont continuellement exposés au danger de tomber, car les circonstances les y contraignent, en dehors même de leur volonté, si bien qu’ils ne peuvent garder parfaitement non seulement leurs pensées, mais aussi leurs sens. Elle s’adresse en vérité à ceux qui sont capables de garder leur corps et leurs pensées, à ceux qui s’éloignent totalement du tumulte et de la fréquentation des hommes, à ceux qui, renonçant à toutes choses et à leur âme elle-même, consacrent leurs efforts à maintenir leur intellect dans la prière, à ceux qui reçoivent les changements que la grâce leur ménage, au sein même d’une vie menée dans L’hèsychia, à ceux qui vivent sous la protection du bras de la connaissance du Seigneur, qui reçoivent secrètement de l’Esprit la sagesse en s’abstenant des choses [terrestres] et en se retirant de la vue des hommes, et qui sont parvenus à faire mourir au monde leur intellect. Car leurs passions ne meurent pas, mais l’intellect meurt aux passions par l’abstention des choses [terrestres] et l’aide de la grâce. Que cette grâce nous garde nous aussi dans cet état. Amen.

DISCOURS 50. NÉCESSITÉ DU REPENTIR, DE LA PRIÈRE ET DES ÉPREUVES

Sur le repentir et sur la prière

Le présent chapitre a pour objet de nous enseigner qu’à tout moment, durant les vingt-quatre heures de la nuit et du jour, nous avons besoin du repentir. La signification du mot « repentir », telle que nous l’avons apprise par sa pratique véritable, est la suivante : c’est une supplication instante et continuelle, une prière remplie de componction, dirigée vers Dieu pour obtenir le pardon des fautes passées, et une supplication pour en être préservé à l’avenir. C’est pourquoi le Seigneur lui-même, pour fortifier notre faiblesse, [nous a recommandé] la prière : « Réveillez-vous, dit-il, soyez vigilants et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt.,26, 41), et : « Priez sans vous lasser » (Le, 18, 1 ), et encore : « Veillez en tout temps et priez » (Le, 21,36), « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira ; car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira » (Mt., 7, 7-8). Et il a donné encore plus de force à son enseignement et nous a incités à prier avec davantage de zèle par la parabole de l’ami qui est allé trouver son ami au milieu de la nuit pour lui demander du pain : « En vérité je vous le dis, même s’il ne se lève pas pour le lui donner parce qu’il est son ami, il se lèvera du moins à cause de son importunité et il lui donnera tout ce qu’il demande » (Le, 11, 8). Vous aussi, priez, et ne soyez pas négligents.

2. Quel indicible encouragement ! Celui qui donne nous incite à lui adresser nos demandes, afin de nous accorder ses dons divins! Et puisque le Seigneur, de la façon que lui-même connaît, dispose en notre faveur tout ce qui nous est profitable, de telles paroles sont pour nous pleines d’encouragement et d’invitation à la confiance. Et parce qu’il sait que, jusqu’à notre mort, nous ne pouvons échapper aux vicissitudes, que le changement de la vertu au vice nous menace toujours, et que l’homme, [en vertu de] sa nature, peut toujours passer d’un état à son contraire, le Seigneur nous exhorte à déployer tout notre zèle et à combattre pour prier sans cesse. S’il se trouvait en ce monde un endroit où l’on soit en sécurité, de telle sorte que dès que l’homme y aurait accédé, sa nature serait aussitôt élevée au-dessus de tous les besoins et son activité au-dessus de toute crainte, le Seigneur ne nous aurait pas exhorté à combattre pour la prière, alors que, dans sa Providence, il nous aurait déjà procuré tout le nécessaire. Dans le monde à venir, il n’y aura plus lieu de présenter à Dieu des prières ni de le supplier pour quoi que ce soit, car, dans cette patrie de la liberté, notre nature ne sera plus susceptible de changement, elle ne sera plus soumise à la crainte de l’adversité, car elle sera parfaite à tous égards.

3. [Mais tant que nous sommes ici-bas,] le Seigneur ne nous incite pas seulement à prier et à être vigilants, mais sa Providence nous jette souvent dans des épreuves qui viennent de la subtilité et du caractère insaisissable des choses auxquelles nous sommes continuellement confrontés, qui dépassent la compréhension de notre intellect, et dans lesquelles nous nous trouvons souvent contre notre gré. Même si notre pensée est ferme et attachée au bien, combien de fois ne sommes-nous pas jetés par sa Providence dans des épreuves, comme le dit le bienheureux Paul : « Pour que l’excellence des révélations ne m’enorgueillisse pas, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter, pour que je ne m’enorgueillisse pas ; par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour que [cet ange de Satan] s’éloigne de moi, mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Cor., 12, 7).

4. « Seigneur, [disait l’apôtre Paul,] si telle est ta volonté, et si les petits enfants que nous sommes ont besoin de tout cela pour leur éducation et pour être réveillés par toi, même lorsqu’ils sont enivrés de ton amour, comme je le suis, et attirés par tout ce qui est bon au point de ne plus voir du tout le monde, à cause de cette ivresse d’amour qu’ils éprouvent envers toi ; et même si, plus encore, tu m’as fait parvenir à des révélations et à des contemplations qu’aucune langue de chair ne peut exprimer, si j’ai été admis à voir la liturgie des purs esprits et à entendre [leurs chants], si tu m’as rendu digne de ta contemplation pleine de sainteté, si, malgré tout cela, je ne suis pas capable de veiller sur moi-même, moi qui suis un homme parfait dans le Christ, s’il reste en moi quelque chose que je ne puis comprendre à cause de sa subtilité, moi qui possède l’esprit du Christ, — alors, Seigneur, je me réjouis des infirmités, des tribulations, des prisons, des liens, des nécessités, qu’elles me viennent de la nature, de ceux qui partagent cette nature ou de ses ennemis. Avec joie, je veux endurer mes infirmités, je me réjouis de mes épreuves, afin que la puissance de Dieu demeure en moi (ç/. 2 Cor., 12, 9). Si, avec tout cela, j’ai encore besoin [que tu me fasses sentir] la verge des épreuves, pour que s’accroisse en moi ta présence et que je puisse être protégé par ta proximité, alors je saurai qu’il n’est personne que tu aimes davantage que moi, et que tu m’auras rendu plus grand que beaucoup d’autres. Tu n’as accordé à aucun de mes compagnons, les apôtres, de connaître tes grandes œuvres merveilleuses et glorieuses autant qu’à moi, et tu m’as appelé à être ton instrument de choix (cf Act., 9, 15), comme un fidèle gardien de ta loi d’amour. A cause de tout cela, et surtout parce que l’œuvre de la prédication progresse et va plus avant que lorsque je n’étais pas entravé par les liens des épreuves, je sais que tu m’as accordé la liberté lorsqu’elle m’était profitable, mais tu n’as pas désiré que je sois sans tribulations et sans soucis en ce monde, moins pour que l’œuvre de la prédication de l’Evangile se développe dans le monde, que pour que je tire profit de mes épreuves et que mon âme soit gardée en bonne santé auprès de toi. »

5. Ainsi donc, ô toi qui es doué de discernement, si tout cela est vrai, c’est un grand don que les épreuves ! Car plus l’homme s’élève et atteint le degré spirituel, à la ressemblance de Paul, plus il a besoin de crainte et de vigilance et tire grand profit des épreuves qu’il rencontre. Quel est l’homme qui serait parvenu à la région de la pleine sécurité, laquelle est en réalité pleine de voleurs, — qui aurait reçu en partage de ne plus pouvoir déchoir, ce qui n’a même pas été accordé aux anges, « car ils ne devaient pas parvenir sans nous à la perfection » (Hébr., 11, 40), — qui prétendrait être complètement immuable, ce qui le placerait au-dessus de tous les êtres spirituels et corporels, — et qui pourrait soutenir qu’aucune tentation ne s’approche plus de ses pensées ? Ce que nous connaissons de l’ordre de ce monde, tel qu’il est exprimé dans tous les livres des Écritures, tient en ceci : quand bien même nous recevrions chaque jour mille coups, nous ne devons pas nous décourager ni abandonner notre course dans le stade, car il est toujours possible, moyennant une petite occasion, de remporter la victoire et de recevoir notre couronne.

6. Ce monde est l’arène du combat et le stade de la course, et le temps présent est celui de la lutte. Mais sur un champ de bataille, et au moment du combat, il n’y a plus de loi. Cela veut dire que le Roi ne pose pas de limites à ses soldats, jusqu’à ce que le combat soit terminé et que tous les combattants soient rassemblés à la porte du Roi des rois, où l’on recherchera qui a tenu bon dans le combat et n’a pas accepté d’être vaincu, et qui a tourné le dos. Mais il est arrivé plus d’une fois qu’un homme apparemment inutile, qui, par manque d’entraînement, était sans cesse blessé et jeté à terre, et qui se trouvait continuellement dans un état de faiblesse, arrache soudain l’étendard des mains de l’armée des fils des géants, qu’il rende ainsi son nom célèbre et soit davantage loué que ceux qui avaient combattu et étaient connus pour leurs victoires ; [il arrive ainsi] qu’il reçoive la couronne et obtienne plus de dons précieux que tous ses compagnons. C’est pour cela que personne ne doit désespérer ; seulement, ne négligeons pas la prière et demandons sans relâche au Seigneur son secours.

7. Mettons-nous bien cela dans l’esprit : aussi longtemps que nous sommes en ce monde et que nous demeurons dans la chair, même si nous nous élevions jusqu’à la voûte des cieux, nous ne pouvons pas être sans travail et sans afflictions, ni être libres de tout souci. C’est là tout ce que j’avais à dire ; pardonnez-moi, parler davantage serait se répéter inutilement. A notre Dieu soit la gloire, la puissance et la magnificence dans les siècles. Amen.

Discours 51-54. LES TROIS TACTIQUES DU DIABLE

Sur les différentes méthodes que le Diable utilise dans son combat contre ceux qui font route sur la voie étroite, laquelle s'élève au-dessus du monde

NOTRE Adversaire, le Diable, a la vieille habitude, quand il se propose d’attaquer ceux qui s’engagent dans le combat spirituel, de choisir habilement sa façon de combattre en fonction de la manière dont ils sont armés, et de la modifier en tenant compte de leurs dispositions personnelles.

La première méthode de combat du Diable

2. Avec ceux qu’il voit faibles de volonté et sans vigueur [pour lutter contre] les pensées, il engage le combat immédiatement et avec violence, il soulève contre eux de grandes et fortes tentations, afin de leur faire goûter dès le départ de leur course les divers aspects de sa malice. Ainsi, dès ce premier combat, il les remplit de crainte et leur montre combien leur chemin est rude et difficilement praticable. Ils en viennent à se dire : si le commencement est aussi difficile et pénible, qui pourra affronter jusqu’au bout les nombreux combats qui nous attendent en cours de route ? Dès lors, ils ne peuvent plus ni tenir bon là où ils sont, ni aller de l’avant, ni penser à rien d’autre, tellement ils sont obsédés par cette appréhension. Le Diable n’a plus qu’à rendre le combat un peu plus serré pour les mettre en fuite. Ou plutôt, c’est Dieu qui lui permet de l’emporter sur eux, et qui ne leur apporte aucun secours, parce qu’ils sont entrés dans le combat pour le Seigneur avec hésitation et sans ferveur. Or il est dit : « Maudit soit quiconque accomplit l’œuvre de Dieu avec négligence et prive de sang son épée » (Jér., 31 (48), 10), et au contraire : « Le Seigneur est proche de ceux qui le craignent » (Ps. 84, 10). Car Dieu ordonne d’affronter le Diable sans crainte et sans tiédeur. Il dit : « Conduis [ton adversaire] à sa perte, engage le combat contre lui, lutte corps à corps avec lui, et je te rendrai redoutable à tous tes ennemis qui sont sous le ciel, dit le Seigneur » (Deut., 11,25). Mais si tu ne subis pas de bon gré, à cause de la bonté de Dieu, la mort corporelle, Dieu t’infligera contre ton gré la mort spirituelle.

3. Telle est donc ta part : accepter pour le Seigneur, sans rechigner et de bon gré, des souffrances qui ne durent qu’un temps, puis entrer dans sa gloire. Car si tu trouves la mort corporelle en menant le combat du Seigneur, lui te couronnera et donnera à tes restes vénérables le même honneur qu’à ceux des martyrs. En revanche, comme je l’ai dit, ceux qui dès le début ont été négligents et lâches et ne se sont pas fait violence à eux-mêmes en s’exposant à la mort, sont à la traîne dans toutes les guerres et manquent de courage. C’est pourquoi Dieu permet qu’ils soient harcelés et attaqués. En effet, ils ne l’ont pas cherché véritablement, mais ils ont accompli l’œuvre de Dieu comme pour le tenter et se moquer de lui. Le Diable lui-même les a donc reconnus dès le commencement, il a examiné leurs pensées, il a vu quels hommes ils étaient, des lâches et des amoureux d’eux-mêmes (philautoi), qui ne cherchaient qu’à ménager leur corps. C’est pourquoi il les poursuit et les emporte comme dans un ouragan. Car il ne voit pas en eux la puissance spirituelle qu’il voit d’habitude dans les saints. C’est en effet dans la mesure où l’homme veut aller vers Dieu et est résolu à atteindre son but pour l’amour de Lui, que Dieu l’assiste (sy-nergei), le secourt et lui montre sa Providence. Le Diable ne peut ni s’approcher d’un homme ni lui suggérer des tentations, si celui-ci n’est pas négligent, ou si Dieu ne l’abandonne pas, ou si, par présomption et par suffisance, ou en [se montrant] rêveur, hésitant et indécis, il ne se relâche pas jusqu’à [se laisser aller] à des pensées honteuses. Ce sont de tels hommes que le Diable demande de tenter.

4. Quant aux commençants, quant à ceux qui sont simples et sans expérience, il ne demande pas à Dieu de les tenter comme il le fait pour ceux qui sont saints et grands, car il sait que Dieu ne permet pas qu’ils tombent dans ses mains. Dieu, en effet, sait qu’ils ne s’exposent pas aux tentations du Diable, à moins qu’ils n’aient en eux l’une des causes de chute que j’ai dites. Alors la puissance de la Providence divine s’éloigne d’eux. Telle est la première forme du combat que mène le Diable.

La seconde forme des combats que mène le Diable

5. Ceux que le Diable voit courageux et forts, tenant pour rien la mort, allant au combat avec un grand zèle, prêts à affronter toute épreuve et tout [genre de] mort, méprisant la vie, le monde, le corps et toutes les tentations, ceux-là, il ne les affronte pas immédiatement ; le plus souvent, il ne se montre pas à eux, mais il se replie, leur cède la place, ne répond pas à leur premier assaut et ne se range pas en ordre de bataille pour les combattre. Car il sait que les débuts de la guerre sont toujours plus ardents, il connaît le grand zèle de son antagoniste et n’ignore pas que de tels combattants ne se laissent pas vaincre n’importe comment. Le Diable agit ainsi non parce qu’il les craint, mais parce qu’il redoute la puissance [angélique et] divine qui les entoure ; c’est elle qui l’effraie. C’est pourquoi, tant qu’il les voit ainsi entourés, il n’ose pas les approcher, [et attend] de voir que leur zèle se refroidit et qu’ils ont déposé les armes qu’ils s’étaient préparées dans leur pensée et qui consistaient en diverses paroles divines [de la Sainte Ecriture] et en des souvenirs qui les aidaient et les soutenaient. Il guette le moment où s’insinue en eux l’insouciance, où ils se détournent un peu de leurs premières pensées, et où, sous l’effet des incitations séduisantes qui sourdent en eux, ils se mettent à imaginer eux-mêmes [ce qui va causer] leur défaite, et à creuser eux-mêmes le gouffre où vont se perdre leurs âmes du fait de la distraction de leurs pensées, cette distraction qui naît de la négligence, dès lors que la froideur règne dans leur intellect et dans leur cœur.

6. Ce n’est pas de son plein gré que le Diable agit ainsi, lorsqu’il est empêché de combattre de tels hommes et obligé de les épargner ; il ne les craint pas, il n’est pas couvert de honte par eux, et il les tient pour rien. Mais une certaine puissance [angélique] entoure ceux qui, avec un zèle brûlant, se tournent vers Dieu, s’engagent sur le chemin comme de petits enfants, renoncent au monde sans délibérer, mettant leur espérance en Dieu et croyant en lui, et ne sachant rien de celui qu’ils ont à combattre. C’est pourquoi Dieu chasse loin d’eux la cruelle malice du Diable, pour qu’elle ne s’en approche pas. L’Ennemi est arrêté comme par un frein lorsqu’il voit le gardien qui ne cesse de les garder. S’ils ne rejettent pas loin d’eux les sources du secours, qui sont les prières, les labeurs [de l’ascèse] et l’humilité, celui qui les protège et les aide ne les quittera jamais.

7. Vois et écris ceci dans ton cœur : l’amour du plaisir et l’amour du repos sont la cause de l’abandon [de la part de Dieu]. Si quelqu’un, avec vigueur et persévérance, se garde de ces choses, il ne sera jamais privé de l’aide (synergia) de Dieu, et il ne sera pas permis à l’Ennemi de l’attaquer. Et si, pour son éducation, il lui arrive une fois d’être combattu, la sainte puissance le suit et le soutient, et il ne craindra pas les tentations des démons. Sa pensée est pleine de confiance et il les méprise à cause de la puissance divine. Celle-ci en effet instruit les hommes à la manière du maître qui apprend à nager à un petit enfant : quand l’enfant commence à enfoncer, il le soulève ; l’enfant, en effet, nage au-dessus des mains de celui qui lui apprend. Quand il se met à avoir peur de se noyer, celui qui le soutient de ses mains l’encourage de la voix et lui dit : « Ne crains pas, je te tiens. » Et de même qu’une mère qui enseigne à marcher à son petit enfant s’éloigne de lui et l’appelle, et quand, venant vers elle, il se met à trembler et tombe à cause de la fragilité et de la délicatesse de ses pieds et de ses jambes, elle court et le prend dans ses bras, ainsi la grâce de Dieu tient et enseigne les hommes qui en toute pureté et simplicité se sont confiés aux mains de leur Créateur, ont de tout leur cœur renoncé au monde et marchent à sa suite.

8. Mais, ô homme, toi qui es sorti [du monde] pour suivre Dieu, souviens-toi toujours, tout au long de ton combat, de tes débuts, de ta première ferveur quand tu t’es engagé sur ce chemin, et des pensées ardentes avec lesquelles, au commencement, tu as quitté ta maison et tu t’es porté sur la ligne de bataille. Chaque jour examine-toi ainsi toi-même. Vois si la chaleur de ton âme ne s’est pas refroidie, si tu n’as pas perdu l’une des armes dont tu étais revêtu et l’ardeur dont tu étais enflammé au début, c’est-à-dire au commencement de ton combat. Veille à ce que ne soit endommagée aucune des armes dont tu étais revêtu quand tu as commencé à combattre. Elève toujours la voix au milieu du camp, donne courage et confiance aux enfants de ta droite, c’est-à-dire à tes propres pensées, et montre aux autres, c’est-à-dire aux Adversaires, que tu es vigilant. Et quand tu vois venir, au début du combat, l’assaut terrifiant de celui qui te tente, ne te relâche pas. Il t’est peut-être bon d’être attaqué, car celui qui te sauve ne permet pas sans raison que quelque chose s’approche de toi, mais il le fait par économie, pour ton utilité.

9. Ainsi donc, dès le début, ne fais preuve d’aucune nonchalance, de peur que, si tu te montres nonchalant dès maintenant, tu ne tombes quand tu avanceras, et tu ne puisses résister aux afflictions qui t’arriveront, — je veux dire à la faim, à la maladie, aux imaginations terrifiantes et à tout le reste. Ne te détourne pas du but que t’assigne Celui qui préside à ton combat, car il t’aide contre ton Adversaire, afin que l’Ennemi ne puisse t’atteindre comme il l’espère. Mais invoque Dieu continuellement, pleure devant sa grâce, afflige-toi, donne-toi de la peine, jusqu’à ce qu’il t’envoie son secours. Une fois que tu auras vu de près Celui qui te sauve, tu ne seras plus vaincu par l’Ennemi qui s’oppose à toi. Telles sont les deux [premières] formes du combat que mène le Diable.

Troisième forme du combat que mène l’Ennemi, contre ceux qui sont forts et courageux

10. Après tout cela, le Diable se dresse contre un autre homme, mais il ne peut rien faire contre lui en le combattant, ou plutôt [il ne peut rien] contre Celui qui le fortifie et le secourt, grâce auquel l’homme lui résiste et de qui il reçoit force et patience, de telle sorte qu’un [être] corporel, pesant et matériel, puisse vaincre un [Adversaire] incorporel et spirituel. Dès lors, l’Ennemi voit toute cette force que l’homme a reçue de Dieu, et il constate que ses sens extérieurs ne sont pas vaincus par les choses visibles ni par les paroles entendues, et que ses pensées ne se laissent pas amollir par ses flatteries et ses propos enjôleurs. Le Malin se met alors en quête d’un moyen pour éloigner de l’homme cet ange qui le secourt. Il désire surtout aveugler l’intellect de l’homme qui reçoit un tel secours, le priver de toute aide et susciter en lui des pensées d’orgueil, afin qu’il croie que toute cette force lui vient de sa propre puissance, qu’il ne doit qu’à lui-même sa richesse, et qu’il s’est gardé de l’Adversaire et du meurtrier par sa propre force. Tantôt il [l’amène] à penser qu’il a vaincu l’Ennemi grâce aux circonstances, tantôt il lui suggère qu’il en a triomphé parce qu’il est faible - et je passe sous silence les autres procédés et les pensées de blasphème dont la seule évocation plonge l’âme dans la crainte —, tantôt il le jette dans l’erreur sous l’apparence de révélations venant de Dieu ; dans ses rêves, il lui montre diverses choses, et quand il est éveillé, il se transforme en ange de lumière et fait tout pour le persuader peu à peu de s’entendre avec lui et de se livrer entre ses mains. Mais si l’homme est avisé et garde en toute sécurité ses pensées, et surtout s’il conserve le souvenir de Celui qui lui vient en aide, s’il dirige vers le ciel le regard de son cœur afin de ne pas voir ceux qui lui insinuent de telles choses, l’Ennemi va de nouveau s’employer à machiner d’autres procédés.

Le quatrième mode de combat de l’Ennemi

11. Il ne lui reste plus alors qu’un seul procédé, celui qui est apparenté à notre nature même, et, pour cette raison, il espère en obtenir enfin la destruction de l’homme. Quel est ce procédé ? Le voici : attaquer l’homme au moyen des exigences de sa nature. En effet, l’intellect de l’athlète est souvent aveuglé par la vue et la proximité des réalités sensibles, elles le vainquent facilement dans la lutte quand il est près d’elles, et à plus forte raison quand elles se trouvent sous ses yeux. C’est en connaissance de cause et instruit par l’expérience que le Malin utilise ce procédé. Il l’a expérimenté sur de nombreux combattants, qui étaient forts et puissants, et qui pourtant ont succombé grâce à cette ruse : bien qu’il lui soit impossible de pousser un moine à faire le mal en passant à l’acte, parce qu’il est gardé par son hèsychia et habite loin des occasions et des causes [de chute], cependant il fait tout pour que l’intellect de tels hommes se mette à fantasmer. Il les excite, il suscite en eux des mouvements qui les portent à s’entretenir de pensées honteuses et à y consentir, il les rend ainsi coupables, en sorte que l’ange qui les secourt s’éloigne d’eux. Car il sait que la victoire et la défaite de l’homme, son trésor et son secours, et tout ce qui concerne l'ascète, dépendent de sa pensée et tiennent à un simple mouvement intérieur. Un léger écart de pensée suffit pour que, des hauteurs où il se trouvait, il tombe sur la terre, et en un clin d’œil sa volonté consent au mal. Cela est arrivé à nombre de saints hommes, qui se sont représenté en imagination la beauté des femmes. Souvent, s’ils demeuraient à proximité du monde, à un mille ou deux, ou à une journée de marche, le Diable s’arrangeait pour amener réellement vers eux des femmes. S’ils étaient loin du monde, et si, dès lors, il ne pouvait pas les faire tomber dans ce piège, il leur montrait en imagination la beauté des femmes, soit parées de vêtements somptueux et dans une attitude lascive, soit s’exhibant impudemment dans leur nudité. C’est ainsi qu’il les a vaincus, les uns en les amenant à l’acte lui-même, les autres en les plongeant dans les imaginations, à cause de leur négligence à veiller sur leurs pensées, jusqu’à ce qu’ils tombent dans le gouffre du désespoir, qu’ils retournent dans le monde, et que leurs âmes perdent l’espérance du ciel.

12. Mais d’autres, plus forts et illuminés par la grâce, l’ont vaincu, lui et ses imaginations ; ils foulèrent aux pieds les plaisirs du corps et se montrèrent éprouvés dans leur amour de Dieu. Mais alors, il leur représenta souvent en imagination — et parfois il leur montra en réalité — de l’or, des choses précieuses, des trésors, afin de pouvoir, par de telles imaginations, en entraver quelques-uns sur leur chemin et les faire tomber dans l’un ou l’autre de ses pièges et de ses filets. Mais, ô Seigneur, Seigneur, toi qui connais notre faiblesse, ne nous laisse pas entrer dans de telles tentations, dont à peine les plus forts et les plus éprouvés d’entre nous parviennent à sortir vainqueurs.

13. Il est permis au Diable tentateur de faire la guerre aux saints de toutes ces manières, pour que leur amour de Dieu soit ainsi mis à l’épreuve par ces tentations, pour qu’ils donnent la preuve qu’ils aiment vraiment Dieu, puisque, lorsqu’ils sont privés de la présence des sujets de tentation, dans l’anachorèse, le dénuement et la pauvreté, ils sont des amants de Dieu, demeurent dans son amour et l’aiment en toute vérité, et lorsque ces objets tentateurs sont à leur portée, ils luttent pour les mépriser et les tenir pour rien, par amour pour Dieu. Ces choses essaient de les séduire, mais ils ne se laissent pas vaincre par elles. Ainsi mis à l’épreuve, leur solidité est connue non seulement de Dieu, mais aussi du Diable. En effet, celui-ci désire les éprouver et les tenter tous, autant qu’il lui est possible, et il demande à Dieu de les lui accorder pour les mettre à l’épreuve, comme jadis le juste Job (cf. Job, 1, 9-12). Et quand Dieu le lui permet, si peu que ce soit, le Diable s’en approche pour leur susciter de violentes tentations, proportionnées à leurs forces. Mais le Malin ne peut pas les attaquer autant qu’il en a envie.

C’est ainsi que sont éprouvées l’authenticité et la solidité de leur amour de Dieu, et leur mépris pour toutes ces choses, les tenant pour rien à leurs yeux en comparaison de l’amour de Dieu. Se faisant eux-mêmes toujours plus humbles, ils rendent gloire à Celui qui les assiste en tout et leur procure la victoire, ils se remettent entre ses mains dans le combat et disent à Dieu : « Tu es puissant, Seigneur, ce combat est le tien. Lutte, Seigneur, et vaincs pour nous. » De tels hommes sont alors éprouvés comme l’or dans le creuset.

14. S’il est des hommes qui sont de mauvais aloi, ces tentations les éprouvent et les dévoilent. Dieu les rejette comme des déchets, les abandonne à leur ennemi, et ils quittent le champ de bataille comme des coupables, à cause de leur négligence à l’égard de leurs pensées et de leur orgueil. Ils n’ont pas été dignes en effet de recevoir la puissance qu’eurent les saints et qui les assistait. Car la puissance qui nous assiste n’est jamais vaincue. Le Seigneur est tout puissant et plus fort que tout, et quand il descend pour combattre avec nous, c’est lui qui nous donne en tout temps la victoire dans nos corps mortels. Si nous sommes vaincus, il est évident que nous le sommes sans lui. De tels hommes se sont volontairement dépouillés eux-mêmes [de l’aide] de Dieu à cause de leur ingratitude, car non seulement ils n’ont pas été dignes de la puissance qui secourt les vainqueurs, mais en outre ils se sentent vides de cette puissance propre qu’ils possédaient d’habitude au temps des plus violents combats. Mais comment le sentent-ils ? Ils voient que leur chute est agréable et douce à leurs yeux, et qu’ils ne peuvent plus supporter la difficulté du combat contre l’Ennemi, cette difficulté que jadis ils surmontaient complètement avec zèle, dans l’élan de la nature elle-même, qui les soulevait alors avec tant d’ardeur et de promptitude. Mais ils ne trouvent plus cela maintenant dans leurs âmes.

1 5. Certains, négligents et amollis dès le début, sont effrayés et troublés, non seulement par ces combats et par d’autres semblables, mais par le bruit même des feuilles des arbres, et dès qu’ils sont un peu pressés par la faim ou ressentent la moindre maladie, ils s’avouent vaincus, renoncent à la lutte et tournent le dos. Mais ceux qui sont de bon aloi et éprouvés ne se nourrissent même pas d’herbes et de légumes ; ils ne prennent que des racines de plantes séchées, et ils n’acceptent jamais d’y goûter avant l’heure du repas. A cause de l’épuisement de leur corps, ils restent étendus sur le sol, et leurs yeux se voilent, du fait de leur extrême faiblesse physique. Et bien qu’ils soient près de devoir quitter ce corps, ils ne se laissent pas vaincre, ni ne veulent abandonner leur inébranlable résolution. Car ils ne désirent et ne souhaitent que se faire violence à eux-mêmes pour l’amour de Dieu, et ils ont choisi de se donner de la peine pour la vertu, plutôt que de profiter de cette vie passagère et de tout son repos. Et quand surviennent les épreuves, ils se réjouissent plutôt, car ils savent que c’est par elles qu’ils deviennent parfaits. Jamais les souffrances corporelles qu’ils ont à supporter ne leur font douter de l’amour du Christ, et ils trouvent qu’il est doux même de perdre la vie pour son amour ; même alors, ils ne veulent pas se séparer de lui. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 55. VIGILANCE CONTRE LES PASSIONS, DANS L’ATTENTE DE LA VIE ÉTERNELLE

Sur les passions

QU’ELLES sont douces, les causes des passions ! Il peut arriver en effet que l’on retranche les passions, que l’on retrouve la sérénité grâce à la distance que l’on a prise à leur égard, et que l’on se réjouisse de leur apaisement ; mais cependant, on n’a pas été capable d’écarter les causes des passions. C’est pourquoi nous sommes de nouveau tentés, contre notre volonté. Quand il s’agit des passions elles-mêmes, nous nous en affligeons ; mais nous chérissons les causes des passions, et nous voulons qu’elles demeurent en nous. Nous ne désirons pas commettre de péchés, mais nous acceptons avec plaisir les causes qui les introduisent en nous. C’est pourquoi les secondes, quand elles agissent, deviennent les sources des premiers. L’homme qui aime ce qui est l’origine des passions est un captif malgré lui, et il est réduit en esclavage par les passions contre sa volonté. Celui qui hait ses péchés cesse de pécher, et celui qui les confesse reçoit le pardon. Il est impossible qu’un homme perde l’habitude du péché s’il n’acquiert pas d’abord la haine du péché, et il est impossible de recevoir le pardon avant d’avoir confessé ses fautes. La confession conduit à la véritable humilité, et le péché est suivi d’une componction du cœur provoquée par la honte.

2. Si nous ne haïssons pas les choses qui sont dignes de blâme, nous ne pouvons pas percevoir la puanteur qui émane de leur pratique, et aussi longtemps que nous les portons en nous-mêmes, nous sommes incapables de sentir leur mauvaise odeur. Tant que tu n’auras pas rejeté hors de toi-même ce qui est malséant, tu n’auras pas conscience de la honte qui t’enveloppe, et tu n’en rougiras pas. Mais si tu vois dans les autres le même fardeau que celui que tu portes, alors tu peux comprendre quelle est la honte qui te couvre ! Romps avec le monde, et tu connaîtras aussitôt sa puanteur. En revanche, si tu ne t’en sépares pas, tu n’en auras aucune conscience, tu prendras au contraire son odeur nauséabonde pour un délicat parfum, et ta honteuse nudité te semblera un voile de gloire.

3. Bienheureux l’homme qui s’est éloigné du monde et de ses ténèbres, et qui n’est attentif qu’à lui-même ! Car ni la vue spirituelle, ni le discernement ne peuvent s’exercer et remplir leur office chez celui qui demeure au sein des vanités [du monde]. Comment en effet le discernement ainsi troublé pourrait-il discerner ce qui convient ? Bienheureux celui qui a secoué la torpeur de son ébriété et [renoncé à] son insatiable ivresse en voyant dans les autres ce qu’elle est ! Il découvre alors sa propre honte. Mais aussi longtemps que quelqu’un est alourdi par l’ivresse de ses péchés, tout ce qu’il fait lui semble convenable. En effet, quand le désordre s’introduit dans la nature, le résultat est le même, que l’ivresse soit l’effet du vin ou de la convoitise. L’un et l’autre la font sortir de son état normal et produisent dans le corps un échauffement semblable. Les moyens sont différents, mais la confusion [qui en résulte] est identique, et le dérèglement est le même. Les causes sont diverses et inégales, mais il n’y a pas de différence du côté de ceux qui en subissent les effets.

4. Au repos succède la peine ; mais toute peine supportée pour Dieu est suivie de repos. Tout ce qui est en ce monde est sujet au changement, et, en ce qui regarde l’homme, il éprouve des changements dans des directions contraires, soit en ce monde, soit dans le monde à venir, soit au moment même de son départ ; cela est vrai aussi bien en ce qui concerne le plaisir qui vient de l’intempérance, qu’en ce qui concerne la souffrance que l’homme endure pour sa sanctification, et qui est le contraire de ce plaisir. Mais, en vertu d’une disposition (« économie ») dont Dieu use dans son amour pour les hommes, [le pécheur] goûte le châtiment soit tandis qu’il est encore en route, soit lorsqu’il parvient au terme ; ainsi, en raison de l’abondante miséricorde de Dieu, il peut recevoir son châtiment dès ce monde. [Pour celui qui a fait le bien,] le gage reçu ici-bas ne diminue pas la récompense dans l’au-delà ; mais ce sera l’inverse pour le mal, car il est écrit : Celui qui est châtié ici-bas à cause de ses œuvres mauvaises, réduit [ses tourments dans] la Géhenne.

5. Garde-toi d’une liberté qui précède un pénible esclavage. Garde-toi d’une consolation qui se présente avant que l’on ait combattu. Garde-toi de la connaissance qui vient avant que l’on ait affronté les tentations. Garde-toi tout particulièrement des élans de ferveur (éphésis) qui viennent avant que l’on ait achevé de se repentir. Si nous sommes tous pécheurs, et si personne n’est au-dessus des tentations, aucune vertu ne surpasse le repentir. Puisque nul ne peut parfaire le travail du repentir, celui-ci convient en tout temps à tous les pécheurs et aux justes qui veulent parvenir au salut. Il n’y a pas de limite à la perfection, et même la perfection des parfaits est en réalité imparfaite. C’est pourquoi le repentir n’est limité ni à des périodes de temps, ni à des pratiques [particulières], jusqu’à la mort. Rappelle-toi que tout plaisir est suivi de dégoût, et que l’amertume est son inséparable compagne.

6. Garde-toi d’une joie qui survient sans que la cause en soit manifeste. De tout ce qui dépend d’un dessein secret d’en haut, tu ne peux comprendre et connaître ni le terme ni la cause de son changement. Crains les choses qui te semblent droites, car, comme on l’a dit, elles peuvent mener hors de la voie. Celui qui est capable de piloter avec sagesse son navire dans le monde sait que tout ce qui est dans le monde est sujet au changement, et que tout ce qui est extérieur n’est qu’une ombre.

7. Le laisser-aller des membres entraîne le dérèglement et la confusion des pensées ; une activité immodérée provoque l’acédie, et l’acédie, le dérèglement des pensées. Mais ce second dérèglement diffère du premier. Le premier en effet est suivi du combat de la luxure ; le second, celui qui procède de l’acédie, entraîne l’abandon de l’endroit où l’on vivait dans L’hèsychia, et, par suite, l’errance de lieu en lieu. Une activité mesurée et une laborieuse persévérance sont sans prix ; le relâchement dans cette activité ouvre largement la porte à la luxure ; mais l’absence de mesure entraîne le dérèglement des pensées. Supporte patiemment, frère, d’être dominé par le manque de sagesse de ta nature, car cela te prépare à obtenir la sagesse qui possède la couronne impérissable de la souveraineté. Ne t’inquiète pas du trouble que te cause ton corps adami-que, car il a été créé pour jouir de délices dont la connaissance est inaccessible à un intellect charnel, lorsqu’il revêtira l’image céleste, qui est le Roi de la paix lui-même. Ne te laisse pas troubler par les vicissitudes et les turbulences de la nature, car la peine qu’elles causent passera vite pour celui qui les supporte avec joie. Les passions ressemblent à des chiens qui rôdent devant une boucherie ; le seul son de la voix les fait fuir, mais, si on n’y prend pas garde, ils attaquent comme d'énormes lions. Réduis à néant la convoitise quand elle est petite, pour ne pas avoir à te soucier de sa violence quand elle s'enflamme ; en effet, [la vigilance] à l’égard des petites choses écarte le danger des grandes. Car il est impossible de maîtriser les grandes choses, si on n’a pas vaincu les plus petites.

8. Souviens-toi, frère, de l’état auquel tu dois parvenir, où n’existera plus cette vie qui rampe sur la terre et qui est animée par les humeurs du corps, mais où la condition mortelle sera détruite. Dans cet état, la chaleur de notre constitution qui, par l’attrait du plaisir, suscite tant de difficultés à notre nature en état d’enfance, ne sera plus. Supporte la difficulté du combat que tu dois mener pour être mis à l’épreuve, afin de recevoir de Dieu la couronne et le repos, quand tu seras sorti de ce monde. Souviens-toi de ce repos qui n’aura pas de fin, de cette vie où le mal n’aura plus d’attrait, de cet état où tout sera disposé d’une façon parfaite et immuable, de cette [bienheureuse] captivité qui, en dominant la nature, nous obligera à aimer Dieu. Puissions-nous en être dignes, par la grâce du Christ, à qui soit la gloire, avec son Père éternel et son Esprit très saint, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

DISCOURS 56. SE GUÉRIR SOI-MÊME AVANT DE PRÉTENDRE GUÉRIR LES AUTRES. L'ÉVEIL DE LA SENSIBILITÉ SPIRITUELLE

Que, pour notre bien, Dieu a permis que l'âme soit susceptible des passions et sur le labeur ascétique

Le fait de glisser accidentellement dans le péché montre la faiblesse de notre nature ; car Dieu a permis, pour notre bien, que cette nature soit sujette aux passions. Il n’a pas jugé bon qu’elle leur soit supérieure avant la seconde Régénération. Il est profitable pour l’âme d’être exposée aux passions, parce que cela aiguillonne la conscience. Mais y demeurer est une impudence et une honte.

2. Il existe trois voies par lesquelles toute âme raisonnable peut s’approcher de Dieu : la ferveur de la foi, la crainte, le châtiment pédagogique du Seigneur. Nul ne peut accéder à l’amour de Dieu, s’il ne s’y achemine par l’une de ces trois voies.

3. De même que le trouble des pensées est engendré par la gourmandise, ainsi le manque de connaissance et le dérangement d’esprit (toi noû ekstasis) naissent du bavardage et des conversations désordonnées. Le souci des affaires matérielles trouble Pâme, et le fait de s’en mêler emmêle l’intellect et en chasse la sérénité.

4. Le moine qui s’est consacré à cultiver les choses du ciel doit demeurer toujours et sans cesse exempt de tout souci pour les choses de cette vie, de telle sorte que, lorsqu’il rentre en lui-même, il n’y trouve rien qui appartienne au siècle présent. En effet, lorsqu’il est dégagé de toutes ces choses, il est capable d’étudier jour et nuit, sans distractions, la loi du Seigneur.

5. Les travaux corporels, s’ils ne sont pas accompagnés de la pureté de l’intellect, sont comme un sein stérile et des mamelles desséchées, car ils ne peuvent mener l’homme à la connaissance de Dieu. Ils fatiguent grandement le corps, mais ils ne peuvent déraciner les passions de l’intellect. C’est pourquoi les travaux corporels ne produisent alors aucune moisson. Tel un homme qui sème dans les bruyères et n’en peut rien récolter, l’homme qui corrompt sa pensée par l’anxiété, la rancune et la convoitise n’en retire rien et maugrée sur sa couche contre les nombreuses agrypnies et la rigoureuse abstinence [que comporte la vie monastique]. L’Écriture en témoigne en ces termes : « Comme un peuple qui aurait pratiqué la justice et n’aurait pas oublié les commandements du Seigneur, ils me réclament maintenant la justice et la vérité, et veulent s’approcher de moi, leur Dieu, en disant : « Pourquoi avons-nous jeûné, et ne l’as-tu pas regardé ? Pourquoi nous sommes-nous humiliés, et tu ne l’as pas connu ? » C’est parce que le jour où vous jeûnez, vous accomplissez votre propre volonté (Is 58, 2-3), c’est-à-dire vos désirs mauvais. Vous les offrez en holocauste à des idoles, auxquelles, par vos pensées mauvaises, que vous considérez en vous-mêmes comme bonnes, vous sacrifiez quotidiennement votre libre volonté, qui est un bien plus précieux que l’encens, et que vous devriez bien plutôt me consacrer par vos bonnes actions et votre pureté de conscience. »

6. La bonne terre qui réjouit celui qui la cultive en portant du fruit au centuple est l’âme qui est illuminée jour et nuit par le souvenir de Dieu et les agrypnies. Le Seigneur la protège en la couvrant d’une nuée qui l’ombrage durant le jour et en l'éclairant d’une éclatante lumière pendant la nuit ; au sein de ses ténèbres brille la lumière.

7. De même qu’un nuage voile la lumière de la lune, ainsi les vapeurs du ventre chassent loin de l’âme la sagesse de Dieu. Ce qu’une flamme provoque sur du bois sec, le rassasiement du ventre le produit sur le désir impur. De même qu’en ajoutant combustible sur combustible, on intensifie la flamme d’un feu, ainsi la variété des aliments augmente les mouvements impurs du corps. La connaissance de Dieu ne demeure pas dans un corps ami du plaisir, et l’homme qui chérit son propre corps ne peut pas recevoir les dons divins. De même que des douleurs de l’enfantement naît un fruit qui réjouit sa mère, ainsi des labeurs de l’ascèse naît dans l’âme la connaissance des mystères de Dieu ; mais le paresseux et l’ami du plaisir ne récoltent que la honte. De même qu’un père prend soin de son enfant, ainsi le Christ prend soin du corps qui endure des souffrances pour lui ; il est toujours près de lui. Une œuvre accomplie avec sagesse est sans prix.

8. L’étranger est celui dont l’intellect est devenu étranger à toutes les choses de cette vie.

L’endeuillé est celui qui passe tous les jours de sa vie dans la faim et la soif à cause de son espérance des biens à venir.

Le moine est celui qui demeure hors du monde et supplie Dieu sans cesse pour qu’il lui accorde les bénédictions futures. La richesse du moine est la consolation qu’engendre le deuil, ainsi que la joie qui naît de la foi et brille au secret de son esprit.

Un homme miséricordieux est celui qui, dans son esprit, ne fait pas de distinction entre les hommes, mais éprouve envers tous une égale compassion.

Vierge est celui qui non seulement s’abstient de relations conjugales, mais qui, en outre, est pudique envers lui-même quand il est seul.

Si tu aimes la chasteté, bannis les pensées honteuses en t’appliquant à la lecture et en prolongeant ta prière ; tu seras alors armé contre ce qui les provoque naturellement ; mais sans la lecture et la prière, la pureté ne peut résider dans l’âme.

Si tu veux acquérir la miséricorde et la bienfaisance, commence par t’habituer à mépriser toutes choses, sinon leur tyrannie détournera ton intellect du but qu’il s’était proposé. L’authenticité de la miséricorde est manifestée par la patience avec laquelle on supporte l’injustice.

La perfection de l’humilité consiste à supporter de fausses accusations avec joie.

Si tu es réellement miséricordieux, ne te chagrine pas intérieurement si on te prive injustement de quelque chose que tu possédais, et ne parle pas à d’autres de cette perte. Au contraire, que cette perte que tu subis de la part d’autrui soit délayée dans ta miséricorde, comme le vin est délayé dans beaucoup d’eau.

Montre la plénitude de ta miséricorde par le bien dont tu paies en retour ceux qui ont commis l’injustice envers toi, comme le fit le bienheureux Elisée à l’égard de ceux qui voulaient se saisir de lui (cf 2 Rois, 6, 13-23). En effet, lorsqu’il pria et que leurs yeux furent aveuglés par la brume, il manifesta la puissance qui était en lui ; et quand il leur donna à boire et à manger et leur permit de partir, il manifesta la miséricorde qui était en lui.

9. Un homme vraiment humble n’est pas troublé lorsqu’il subit une injustice, et il ne dit rien pour se justifier quand il est accusé à tort, mais il accepte les fausses accusations comme si elles étaient la vérité ; il n’essaie pas de persuader aux hommes qu’il est calomnié, mais il leur demande pardon. Certains ont volontairement attiré sur eux une réputation de débauche, alors qu’ils ne la méritaient aucunement ; d’autres ont supporté d’être accusés d’adultère, alors qu’ils étaient bien loin de l’être et ils semblaient avouer par leurs larmes une paternité coupable à laquelle ils étaient étrangers ; ils pleuraient, en demandant à leurs accusateurs de leur pardonner des fautes qu’ils n’avaient pas commises, leurs âmes n’ayant jamais cessé d’être couronnées d’une chasteté et d’une pureté parfaites. D’autres encore, afin de ne pas être glorifiés pour les vertus bien enracinées en eux, et qu’ils tenaient cachées, contrefaisaient la folie alors qu’ils étaient en réalité assaisonnés du sel divin et immuablement établis dans la sérénité de l’âme, au point que leur extrême perfection les avait rendus dignes d’avoir les saints anges comme hérauts de leurs vaillants exploits.

10. Tu crois posséder l’humilité. D’autres s’accusent eux-mêmes, mais toi, tu ne peux même pas supporter d’être accusé par les autres, et tu te crois humble ! Veux-tu savoir si tu es réellement humble ? En voici la pierre de touche : es-tu troublé ou non quand tu subis une injustice ?

11. Le Sauveur appelle « nombreuses demeures du Père » (cf. Jn, 14, 2) les degrés spirituels de ceux qui habitent dans cette contrée, c’est-à-dire la différence et la diversité des dons spirituels dont ils jouissent avec délices dans leur intellect. En effet, par « nombreuses demeures », il n’entendait pas une pluralité de lieux, mais des degrés de grâce différents. Ici-bas, chacun jouit du soleil sensible selon la pureté de sa puissance visuelle et la capacité de ses yeux ; ou encore, l’éclat d’une lampe allumée dans une maison est perçu différemment par les uns et par les autres, sans qu’il y ait plusieurs sources de lumière ; d’une façon semblable, dans le monde à venir, tous les justes demeureront ensemble dans une même contrée, mais c’est selon sa propre mesure que chacun sera illuminé par le même soleil spirituel en jouissant d’un même air, d’un même lieu, d’une même demeure, d’une même vision, d’une même apparence extérieure. Et aucun d’entre eux ne s’apercevra de la mesure de son compagnon, ni ne verra s’il est plus élevé ou plus bas que lui, afin que la vue de la suréminence de grâce de celui-ci et de sa propre infériorité ne lui soit pas une cause de chagrin et de peine. Il ne saurait en être ainsi dans un lieu où il n’y aura plus ni tristesse, ni gémissement, mais où chacun, selon la grâce qui lui a été donnée et selon sa mesure, sera intérieurement rempli de joie. Unique sera la vision dont tous jouiront intérieurement, et unique leur joie. D’autre part, entre l’appartenance au monde d’en haut et l’appartenance au monde d’en bas, il n’y aura pas de moyen terme : ou bien on fera complètement partie de ceux d’en haut, ou bien on fera complètement partie de ceux d’en bas ; mais à l’intérieur de l’un et l’autre état, il existera divers degrés de rétribution.

12. Si cela est vrai, — et cela l’est certainement, — quoi de plus insensé et de plus stupide que de dire comme certains : « Il me suffit d’échapper à la Géhenne, il m’importe peu d’entrer dans le Royaume ! » Car échapper à la Géhenne, c’est entrer dans le Royaume, et être exclu de celui-ci, c’est aller dans la Géhenne. L’Ecriture ne nous a pas enseigné qu’il y ait trois lieux différents ; que dit-elle ? « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche » (Mt25, 31). Elle ne nous parle pas de trois groupes, mais de deux, celui de droite, et celui de gauche. Et elle a précisé leurs demeures respectives en disant : « Ceux-là, c’est-à-dire les pécheurs, iront au châtiment éternel, tandis que les justes brilleront comme le soleil dans la vie éternelle » (Mt., 25, 46) ; et encore : « Beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident et seront appelés dans le sein d’Abraham dans le Royaume des cieux, tandis que les fils [infidèles] du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où sont les pleurs et les grincements de dents » (Mt., 8, 11), et qui sont pires que n’importe quel feu. Ne comprends-tu pas maintenant qu’en dehors de l’appartenance au monde d’en haut, il n’y a que les supplices de la Géhenne ?

13. C’est donc une excellente chose que d’enseigner aux hommes ce qui est bien selon Dieu, de les inciter à se confier entièrement à la Providence de Dieu, et de les conduire de l’erreur à la connaissance de la vérité. Tel fut la manière d’agir du

Christ et des apôtres, et elle est très élevée. Mais si quelqu’un sent qu’en raison d’un tel comportement et d’une telle fréquentation des hommes sa conscience est blessée par tout ce qu’il voit [au dehors], que sa sérénité est troublée et que sa connaissance s’enténèbre, parce qu’il n’a pas encore acquis la garde des pensées ni la soumission des sens, qu’en voulant guérir les autres il perd sa propre santé, et que la [saine] liberté de sa volonté fait place au trouble de l’intellect, un tel homme doit se rappeler l’avertissement de l’Apôtre : « La nourriture solide est pour les plus parfaits » (Hébr., 5, 14). Qu’il revienne alors en arrière, afin de ne pas entendre le Seigneur lui rappeler le proverbe : « Médecin, guéris-toi toi-même ! » (Le, 4, 23), qu’il se condamne lui-même, qu’il veille à sa propre santé, qu’il serve les autres non par des paroles, mais par l’exemple de sa bonne conduite, et qu’il enseigne non par des discours, mais par ses actes. Qu’il sache que c’est en gardant son âme en bonne santé qu’il sera utile aux autres, et que c’est en se guérissant lui-même qu’il guérira les autres. Tout en se tenant loin des hommes, il leur fera plus de bien par son zèle à bien agir que par des paroles, étant lui-même malade et ayant davantage besoin qu’eux de guérison. En effet, « si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse » (Mt., 15, 14). Une nourriture substantielle convient à ceux qui sont en bonne santé, dont les sens [spirituels] ont été exercés [au discernement du bien et du mal] (Hébr., 5, 14), qui sont capables de tirer profit de toute nourriture, je veux dire de ne pas être influencés par tout ce qui sollicite leurs sens, de ne pas avoir le cœur lésé par tout ce qu’ils rencontrent, parce qu’ils se sont exercés en vue de la perfection.

14. Quand le Diable veut souiller l’intellect de tels hommes par des pensées de luxure, il commence par mettre à l’épreuve leur résistance par la tentation de vaine gloire, car, à première vue, cela ne semble pas être une passion. Il a l’habitude d’agir ainsi avec ceux dont l’intellect est bien gardé, et auxquels il ne peut pas suggérer tout de suite une pensée inconvenante. Quand il est ainsi parvenu à les faire sortir de leur forteresse et à s’en éloigner en les amenant à entrer en conversation avec ces pensées [de vaine gloire], c’est pour lui le moment de les attaquer en matière de luxure et de tourner leur intellect vers des pensées licencieuses. Au premier abord, l’intellect est troublé par cette attaque soudaine, car ses pensées étaient chastes avant d’être confrontées à de telles choses, de la vue desquelles leur intellect, qui les guidait, s’était toujours tenu éloigné. Même si celui-ci n’est pas complètement souillé, le Diable a réussi à le faire déchoir de sa dignité antérieure. Mais si cet homme retourne vers ce qui avait précédé et affronte victorieusement les pensées [de vaine gloire], dont le premier assaut avait été la cause de la seconde attaque, [celle des pensées de luxure], il pourra facilement, avec l’aide de Dieu, triompher de cette passion.

15. Il vaut mieux faire disparaître les passions par le souvenir des vertus qu’en leur résistant. En effet, lorsque les passions sortent de leur retraite et engagent la lutte, elles impriment dans l’intellect des formes et des images. Le combat demande alors un grand déploiement d’énergie, et l’intellect en est grandement agité et troublé. Au contraire, lorsqu’on emploie la première méthode dont nous avons parlé, on ne voit plus la moindre trace des passions après leur expulsion.

16. Le labeur corporel [de l’ascèse] et la méditation des divines Ecritures protègent la pureté ; l’espérance et la crainte affermissent ce labeur ; et ce qui implante solidement dans la pensée l’espérance et la crainte, c’est l’éloignement des hommes et la prière incessante. Tant que l’homme n’a pas reçu le Paraclet, il a besoin des Écritures, pour que le souvenir du bien s’imprime dans sa pensée, pour que leur lecture incessante renouvelle en lui l’attrait de ce bien, et pour que lui-même garde son âme de la subtilité des voies du péché. En effet, il n’a pas encore reçu la force de l’Esprit, qui éloigne l’erreur, laquelle réduit en captivité les souvenirs utiles à l’âme et mène à la froideur en dispersant l’intellect. Mais quand la puissance de l’Esprit pénètre dans la puissance de l’âme et que celle-ci opère en cet Esprit, alors, au lieu de la Loi contenue dans les Écritures, les commandements de l’Esprit prennent racine dans son cœur ; aussitôt elle est secrètement instruite par l’Esprit, et elle n’a plus besoin de l’aide de la matière sensible. En effet, tant que le cœur reçoit l’enseignement au moyen de choses matérielles, cet enseignement est suivi d’erreur et d’oubli ; mais quand l’enseignement lui arrive par des réalités incorruptibles, sa mémoire demeure elle aussi incorruptible, fondée sur leur nature intelligible.

17. Il y a des pensées bonnes, et il y a des volontés bonnes ; et il y a des pensées mauvaises et des cœurs mauvais. Les premières [— les pensées —], sans [consentement de] la volonté, comptent peu en ce qui concerne la rétribution ; elles traversent l’intellect comme le vent se lève sur la mer et agite les vagues ; mais les deuxièmes [ — les consentements volontaires et ce qui procède du cœur — ] sont des bases et des fondements. C’est en fonction des fondements qu’est mesurée la rétribution pour le bien ou pour le mal, et non d’après le mouvement des pensées. En effet, les mouvements contraires des pensées ne laissent aucun repos à l’âme ; si chaque pensée, bien que dépourvue de fondations dans le cœur, entraînait une rétribution, c’est cent fois par jour que ta rétribution changerait en bien ou en mal.

18. Tel un oisillon sans ailes capables de le porter, l’intellect qui s’est récemment échappé du filet des passions grâce à la pénitence et qui lutte au temps de la prière pour s’élever au-dessus des choses terrestres n’y parvient pas. Tant qu’il est incapable de prendre son vol, il se traîne sur le sol, où rampent les serpents; mais il rassemble ses pensées par la lecture, l’activité [spirituelle], la crainte, et le souci des diverses vertus.

Car, en dehors de ces choses, il ne connaît encore rien. Tout cela garde son intellect sans souillure pendant quelque temps ; mais ensuite reviennent les souvenirs, et ils troublent et souillent son cœur. En effet, il n’éprouve pas encore ce sentiment de paisible liberté qui, en effaçant le souvenir des choses du monde, recueille l’intellect pour de longs moments. Il n’a encore que des ailes corporelles, c’est-à-dire des vertus pratiquées d’une façon extérieure, et il n’a pas obtenu la vision divine que procurent ces vertus, car il n’en a pas encore été jugé digne. Or ce sont là les ailes de l’intellect qui permettent de s’approcher des réalités célestes et de se tenir éloigné de celles de la terre.

19. Aussi longtemps qu’un homme sert le Seigneur parmi les choses sensibles, ses pensées portent l’empreinte de ces choses, et c’est sous des formes corporelles qu’il pense aux choses divines. Mais dès qu’il a reçu une sensibilité spirituelle qui lui permet de percevoir le dedans des choses, aussitôt, selon la mesure de cette sensibilité, son intellect est souvent élevé au-dessus d’elles.

20. « Les yeux du Seigneur sont sur les humbles de cœur, et ses oreilles sont attentives à leur supplication » (Ps. 33, 16). La prière de l’humble est comme une parole que la bouche murmure à l’oreille [de Dieu] : « Seigneur mon Dieu, illumine mes ténèbres ! » (Ps. 17, 29).

21. Quand tu te trouveras dans L’hèsychia et que tu posséderas réellement l’humilité, voici quel sera pour toi le signe que ton âme est près de sortir des ténèbres : ton cœur sera brûlant et s’embrasera comme un feu nuit et jour, si bien que le monde entier te semblera poussière et cendre, et tu n’auras même plus envie de toucher à la nourriture, tellement tu trouveras de douceur aux pensées nouvelles et ardentes qui sourdront continuellement en toi. Et soudain te sera donnée une source de larmes, qui ruisselleront sans effort de tes yeux, comme un fleuve, et qui se mélangeront à toutes tes activités : à ta lecture, à ta prière, à ta méditation, à ta nourriture et à ta boisson. Tout ce que tu feras sera mêlé de larmes. Et quand tu verras ces choses en toi, prends courage ! Tu as traversé la mer. Continue ton labeur, garde soigneusement tes pensées, afin que la grâce s’accroisse en toi de jour en jour. Mais tant que tu n’auras pas éprouvé tout cela, tu ne seras pas parvenu au terme de ton voyage, tu n’auras pas encore atteint la montagne de Dieu. Et si, après avoir trouvé ces choses, après avoir reçu la grâce des larmes, celles-ci s’arrêtent, si la chaleur que tu ressentais se refroidit, sans qu’une cause extérieure, comme une maladie corporelle, explique ce changement, malheur à toi ! Que n’as-tu pas perdu ! C’est que tu es tombé dans l’orgueil, ou dans la négligence, ou dans le relâchement.

22. Quant à ce qui vient à la suite des larmes, après qu’on les ait reçues, et à ce que l’on rencontre alors, nous le décrivons ailleurs, dans les chapitres qui traitent des divers degrés de la vie monastique à la lumière des Ecritures et des [enseignements] des Pères à qui ces mystères ont été confiés.

23. Si tu n’as pas les œuvres, ne discours pas sur les vertus. Les tribulations que l’on supporte pour le Seigneur sont plus précieuses à ses yeux que toutes les prières et toutes les offrandes, et l’odeur de la sueur qu’elles nous font répandre lui est plus agréable que tous les aromates. Considère toute vertu obtenue sans que le corps ait peiné pour elle comme un avorton mort-né. Les offrandes des justes sont les larmes de leurs yeux, et leurs sacrifices agréables à Dieu sont les gémissements de leurs agrypnies. Les justes crient vers le Seigneur, accablés par la pesanteur de leur corps, et ils lui adressent leurs supplications du sein de leurs souffrances ; mais en entendant leurs cris, les armées des saints anges leur viennent en aide, les encouragent par l’espérance et les consolent. Les anges en effet prennent part aux souffrances et aux tribulations des saints et se tiennent à leur côté.

24. Les labeurs [de l’ascèse] et l’humilité font de l’homme un dieu sur la terre. La foi et la miséricorde font avancer rapidement vers la pureté. La chaleur du cœur et son brisement ne peuvent coexister dans une même âme, de même que l’on ne peut trouver chez des hommes ivres la maîtrise des pensées. En effet, quand la chaleur est accordée à l’âme, la contrition et la componction lui sont enlevées. Le vin est fait pour réjouir, et la chaleur [du cœur] est donnée pour la joie de l’âme. Le premier réchauffe le corps, et la parole de Dieu réchauffe l’âme. Ceux qu’embrase cette chaleur sont ravis à eux-mêmes quand ils méditent sur [l’objet de] leur espérance, et leur intellect est emporté vers le monde à venir. De même que ceux qui sont ivres de vin sont sujets à diverses hallucinations, ainsi ceux qui sont enivrés et embrasés par l’espérance n’ont plus conscience ni des tribulations ni de tout ce qui est du monde. Tout ceci et d’autres choses semblables adviennent dès le début de leur chemin à ceux qui sont très simples de cœur et très fervents dans l’espérance, à cause de la foi de leur âme, bien que ces choses aient été préparées pour ceux qui ont progressé dans le chemin des vertus et ont atteint la pureté après avoir longuement persévéré dans l’ascèse. En effet, « tout ce que le Seigneur veut, il le fait » (cf. Ps. 113, 11).

25. Bienheureux ceux qui ont ceint leurs reins et sont entrés avec simplicité dans la mer des tribulations, sans se poser de questions, à cause de leur amour pour Dieu, et qui ne sont pas retournés en arrière. Ils parviendront rapidement, sains et saufs, au port du Royaume, ils trouveront le repos dans les tentes de ceux qui n’ont pas ménagé leurs peines, ils seront consolés de leurs souffrances, et ils seront comblés de joie par l’objet de leur espérance. Ceux qui se hâtent portés par l’espérance ne regardent pas aux difficultés du voyage, ils ne s’arrêtent pas pour y réfléchir ; c’est seulement quand ils ont traversé la mer qu’ils en prennent conscience et rendent grâces à Dieu qui les a délivrés des passages étroits, des gouffres et autres endroits dangereux, dont ils ne s’étaient pas souciés.

26. En revanche, il en est qui n’en finissent pas de réfléchir, veulent agir avec une grande prudence, prennent leur temps, sont pusillanimes, font des préparatifs, veulent peser les risques ; ceux-là, pour la plupart, ne vont pas plus loin que le pas de leur porte. « Le paresseux, lorsqu’il est invité à sortir, dit : Il y a un lion sur la route et des meurtriers sur la place » (Prov 22, 13). Ils sont comme ceux qui disaient : « Nous avons vu là-bas des géants, et nous étions devant eux comme des sauterelles » (Nombr., 13, 33). De tels hommes, à l’heure de leur mort, ne se sont pas encore mis en route. Ils veulent toujours être prudents, mais ils ne se décident jamais à agir.

27. L’homme simple, lui, se jette à la nage, va de l’avant avec sa première ferveur, ne se soucie aucunement de son corps, ne réfléchit pas pour savoir si son entreprise réussira ou non. Qu’un excès de prudence ne soit pas un obstacle pour ton âme, ni un piège tendu devant toi ; mais place en Dieu ta confiance, entreprends courageusement un voyage qui te coûtera beaucoup de sang, sinon tu seras toujours dépourvu et dépouillé de la connaissance de Dieu. Celui qui se méfie et observe le vent ne sème pas (cf. Eccle., 11,4). Mieux vaut la mort endurée pour Dieu qu’une vie passée dans la honte et la lâcheté. Si tu veux entreprendre l’œuvre de Dieu, fais d’abord ton testament, comme si tu ne devais plus vivre en ce monde, comme quelqu’un qui se prépare à la mort. Renonce à toute espérance pour la vie présente, comme si tu avais atteint le terme de tes jours. Mets-toi bien cela dans l’esprit, afin que l’espérance en la vie présente ne t’empêche pas de combattre et de vaincre. En effet, cette espérance amollit l’esprit. C’est pourquoi ne sois pas trop prudent, mais dans ta pensée fais place à la foi, et, si tu te souviens du nombre des jours de l’au-delà et des siècles innombrables qui suivront la mort et le jugement, le relâchement n’entrera jamais en toi, selon ce qui est écrit : « Mille ans du siècle présent ne peuvent se comparer à un seul jour du siècle des justes » (cf. Ps. 89, 4 et 83, 11). Entreprends avec courage toute œuvre bonne, ne le fais pas avec une âme hésitante, n’admets aucun doute dans ton cœur en ce qui concerne l’espérance en Dieu, afin que ton labeur ne soit pas vain et que tu puisses cultiver la terre [de ton âme] sans être accablé de fatigue ; mais crois de tout ton cœur que le Seigneur est miséricordieux et qu’il donne sa grâce à ceux qui le cherchent ; il rétribue avec justice, non à la mesure de nos œuvres, mais selon la bonne volonté de nos âmes et notre foi. Il a dit en effet : « Qu’il t’advienne selon ta foi » (Mt., 8, 13).

28. Voici quelles sont les œuvres de ceux qui vivent selon Dieu : l’un passe ses jours [à se prosterner] en heurtant la tête contre le sol, et il remplace de cette façon l’office des Heures. Un autre accomplit toutes ses prières en demeurant toujours agenouillé. Un autre passe à pleurer le temps de ses offices, et ses larmes lui suffisent [en guise de prière]. Un autre s’applique à ruminer le sens des textes, et s’acquitte en même temps du canon de prière qui lui est fixé. Un autre afflige tellement son âme par le jeûne qu’il n’a plus la force de dire ses offices. Un autre ne cesse de méditer les psaumes avec ardeur, et en fait son office continuel. Un autre s’applique à la lecture, et son cœur devient brûlant. Un autre est captivé par la recherche des sens divins de l’Écriture sainte. Un autre, saisi de stupeur devant les merveilles que contiennent les versets, est empêché de poursuivre sa méditation habituelle et garde le silence. Un autre, qui avait goûté à toutes ces choses, en a éprouvé de la satiété, est revenu en arrière et ne fait plus rien. Un autre, qui n’avait goûté qu’un peu à ces choses, s’est enflé d’orgueil et s’est égaré. Un autre, empêché par une grave maladie et une grande faiblesse, n’a pu garder son canon de prière. Un autre n’a pu le garder non plus, parce qu’il était prisonnier d’une habitude, ou d’une convoitise, ou de l’amour du pouvoir, ou de la vaine gloire, ou de la cupidité, ou du désir d’amasser. Un autre est tombé, s’est relevé, et n’est pas retourné en arrière tant qu’il n’a pas reçu la perle précieuse. Toi donc, recommence sans cesse, avec joie et avec zèle, à t’adonner à l’œuvre de Dieu. Si tu es pur de toute passion et de toute hésitation du cœur. Dieu lui-même te mènera au sommet, t’aidera, te donnera la sagesse comme il le veut, et, d’une façon merveilleuse, tu recevras la perfection. A lui la gloire et la puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 57. ALTERNANCE DE LA LUMIÈRE ET DES TÉNÈBRES. LA DÉRÉLICTION PÉDAGOGIQUE

Sur l'alternance constante de la lumière et des ténèbres qui a lieu dans l'âme, et sur les écarts qui se produisent à droite et à gauche

VOYONS si nous avons dans nos âmes, à l’heure de la prière, ô bien-aimés, la divine vision (théôria) quand nous méditons les versets [des psaumes] et quand nous prions. Car la vision divine vient de la véritable hèsychia. Mais lorsqu’il nous arrive d’être dans les ténèbres, surtout si nous n’en sommes pas nous-mêmes la cause, ne nous troublons pas. Estime que ces ténèbres t’ont été ménagées par la Providence de Dieu pour des raisons que Lui seul connaît. En effet, notre âme parfois suffoque, elle est comme submergée par des vagues. Que l’on s’adonne à la lecture de l’Ecriture, ou à sa liturgie, ou à toute autre occupation, ce ne sont que ténèbres sur ténèbres. L’homme quitte alors la prière, et souvent il ne peut même plus s’en approcher. Il ne croit plus du tout que cet état pourra changer et qu’il retrouvera la paix. Ce temps est rempli de désespoir et de crainte. L’espérance en Dieu, la consolation de la foi, ont été entièrement chassées de l’âme. Celle-ci est tout entière remplie de doute et de crainte. Cependant, ceux qui ont été éprouvés par l’assaut de telles vagues savent d’expérience qu’il prendra fin et sera suivi d’un changement. Dieu ne laisse jamais l’âme un jour entier dans un tel état, car elle périrait, ayant perdu l’espérance des chrétiens. Mais il l’en fait rapidement sortir. Même si le trouble où te jettent de telles ténèbres se prolongeait, attends-toi à ce que survienne promptement, au milieu d’elles, un changement qui te fasse revivre.

2. Quant à toi, ô homme, voici ce que je te propose et te conseille : si tu n’as pas la force de te ressaisir et de tomber face contre terre pour prier, entoure ta tête de ton manteau et dors, jusqu’à ce que soit éloignée de toi cette heure de ténèbres, mais ne sors pas de chez toi. Cette tentation éprouve surtout ceux qui désirent vivre selon la conduite spirituelle et qui recherchent tout au long de leur voyage [ici-bas] la consolation de la foi. C’est pourquoi cette heure où la pensée est en proie au doute les fait souffrir et les met en peine plus que tout. Puis vient ensuite le blasphème, qui les attaque fortement. Tantôt viennent des doutes au sujet de la résurrection, tantôt d’autres choses dont nous n’avons pas besoin de parler. Nous avons souvent fait l’expérience de tout cela, et c’est pour la consolation de beaucoup de nos frères que nous avons décrit ce combat.

3. Ceux qui passent leur vie dans les œuvres du corps sont tout à fait étrangers à ce genre d’épreuve. Mais il leur vient un autre genre d’acédie, qui est commun à tous, et qui agit tout autrement que les tentations que l’on vient de mentionner et que celles qui leur ressemblent. La santé et la guérison de celui qui est ainsi éprouvé sont procurées par l’hèsychia. C’est là sa consolation. Nul ne reçoit jamais dans la fréquentation des hommes la lumière de la consolation, ni n’est jamais guéri par les relations qu’il entretient avec eux. L’acédie s’apaise un moment, mais revient ensuite à l’attaque avec plus de violence. On a alors absolument besoin d’un homme éclairé qui a l’expérience de ces choses, pour recevoir de lui la lumière et la force chaque fois que c’est nécessaire, mais non pas tout le temps. Bienheureux celui qui supporte de telles tentations en restant entre les murs de sa cellule. Car, comme le disent les Pères, il parviendra ainsi à demeurer au large et sera revêtu de force. Cependant, ce n’est pas en une heure ni tout de suite que s’éloigne un pareil combat. Ce n’est pas non plus en une seule fois ni selon toute sa perfection que la grâce revient et demeure dans l’âme, mais peu à peu. Et après la grâce revient l’épreuve. Il y a un temps pour l’épreuve, et un temps pour la consolation. L’homme doit s’y attendre jusqu’à son départ [de ce monde]. N’espérons pas devenir ici-bas totalement étrangers à ce genre d’épreuve, ni obtenir la parfaite consolation. Car il a plu à Dieu que notre vie sur cette terre se passe ainsi, et que de telles épreuves adviennent à ceux qui marchent sur la voie. A Lui soit la gloire, dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 58. LE ZÉLOTISME. INCOMPATIBILITÉ DE LA MISÉRICORDE ET DE LA STRICTE JUSTICE

Sur le dommage que cause le zèle amer qui se déguise en zèle divin, et sur le secours que procurent la douceur et d'autres vertus

UN zélote ne parviendra jamais à la paix de la pensée.

Et celui qui ne connaît pas la paix ne connaît pas non plus la joie. Si, comme on le dit, la paix de la pensée est la parfaite santé, le zèle à corriger les autres est le contraire de la paix, et celui qui est mû par ce mauvais zèle souffre d’une grave maladie. Ô homme ! en déployant ton zèle contre les infirmités des autres, tu as chassé la santé de ta propre âme. Tu ferais mieux de prendre soin de ta propre santé. Si tu veux malgré tout soigner les malades, sache que ceux-ci ont plus besoin de soins aimants que de rebuffades. Mais toi, loin d’aider les autres, tu te rends gravement malade. Le zèle à corriger les autres n’est pas considéré parmi les hommes comme une forme de sagesse, mais comme une maladie de l’âme qui s’appelle étroitesse d’esprit et profonde ignorance. Le commencement de la divine sagesse est la bonté et la douceur qui procèdent de la grandeur d’âme et de la patience à supporter la faiblesse humaine. Aussi est-il écrit : « Que le fort porte les infirmités du faible » (Rom., 15, 1 ), et : « Relève celui qui est tombé, dans un esprit de douceur » (Gai., 6, 1). L’Apôtre compte la paix et la patience parmi les fruits du Saint-Esprit (cf. Gai., 5, 22).

2. Un cœur rempli d’affliction parce que la maladie et la faiblesse empêchent le corps d’accomplir des actions visibles supplée ainsi à toutes les œuvres corporelles. Ces œuvres, sans l’affliction de la pensée, sont comme un corps sans âme. Celui qui est affligé dans son cœur, mais laisse toute liberté à ses sens, ressemble à un malade qui souffre en son corps, mais permet à sa bouche de manger de toutes les nourritures qui lui sont nuisible. Celui qui est affligé dans son cœur, mais laisse toute liberté à ses sens, ressemble à un homme qui a un fils unique et le fait mourir peu à peu de ses propres mains. L’affliction de la pensée est un don précieux aux yeux de Dieu, et celui qui la possède comme il convient ressemble à un homme qui possède la sainteté dans ses membres. Mais l’homme qui laisse à sa langue toute liberté pour parler des autres, en bien ou en mal, n’est pas digne d’une telle grâce. Le repentir accompagné de bavardage est un tonneau percé. Les bonnes manières accompagnées d’affronts envers autrui sont un glaive trempé dans du miel. La chasteté et la fréquentation des femmes sont comme une lionne et une brebis dans une même demeure.

3. Les œuvres accomplies sans la miséricorde sont aux yeux de Dieu comme un homme qui tue un fils sous les yeux de son père. Celui qui est malade en son âme et corrige autrui ressemble à un aveugle qui montre aux autres le chemin. La miséricorde et la stricte justice, si elles demeurent dans une même âme, sont comme un homme qui adore Dieu et les idoles dans une même maison. La miséricorde est le contraire de la stricte justice. Celle-ci consiste en une répartition équitable entre tous ; elle distribue à chacun ce qu’il mérite, ne penche ni d’un côté ni de l’autre, est sans partialité dans la répartition. Mais la miséricorde est une affliction suscitée par la grâce, elle se penche sur chacun avec compassion, ne rend pas ce qu’il mérite à celui qui est digne de châtiment, et elle comble au-delà de toute mesure celui qui est digne de récompense. Si la miséricorde est du côté du bien, la stricte justice est donc du côté du mal ; de même que le foin et le feu ne peuvent demeurer dans un même lieu, la stricte justice et la miséricorde ne peuvent pas demeurer dans une même âme. De même qu’un grain de sable ne fait pas le poids en face d’une masse d’or, ainsi l’exercice de la stricte justice de Dieu ne fait pas le poids en comparaison de sa miséricorde.

4. Semblables à une poignée de sable tombant dans l’océan sont les fautes de toute chair en comparaison de la Providence et de la miséricorde de Dieu. Semblable à une source qui coule à flots et ne saurait être obstruée par une poignée de sable, la miséricorde du Créateur ne saurait être vaincue par la malice des créatures. Semblable à un homme qui sèmerait dans la mer et espérerait moissonner, est celui qui a du ressentiment et prie. De même qu’il n’est pas possible d’empêcher de s’élever la flamme lumineuse du feu, de même rien ne saurait empêcher la prière des miséricordieux de monter au ciel. De même que l’eau se répand vers le bas, ainsi fait la puissance de la colère, lorsque celle-ci a trouvé place dans notre esprit. Celui qui a acquis l’humilité dans son cœur est désormais mort au monde, et celui qui est mort au monde est mort aux passions. Pour celui qui est mort en son cœur à sa parenté, le Diable est mort. Celui qui a acquis l’envie a acquis avec elle le Diable.

5. Il y a une humilité qui vient de la crainte de Dieu, et il y a une humilité qui vient de Dieu lui-même. Il y a celui qui est humble parce qu’il craint Dieu, et il y a celui qui est humble parce qu’il a trouvé la joie. Chez celui qui est humble parce qu’il craint Dieu, il s’ensuit la modestie des membres, le bon ordre des sens et un cœur brisé en tout temps. Chez l’autre, celui qui est humble parce qu’il a trouvé la joie, il s’ensuit une grande exultation, un cœur dilaté qui ne se contient plus. L’amour ne connaît pas la honte, c’est pourquoi il ne sait pas imposer une juste mesure à ses manifestations ; l’amour est par nature spontané et oublieux des limites à garder. Bienheureux celui qui T’a trouvé, Toi, le port de toute joie !

6. L’assemblée des humbles est aimée de Dieu à l’égal de l’assemblé des séraphins. Un corps chaste est plus précieux devant Dieu qu’une offrande pure. Ces deux choses, l’humilité et la chasteté, préparent dans l’âme une demeure pour la Trinité.

7. Quand tu marches avec des amis, garde une attitude réservée. En agissant ainsi, tu leur seras utile, ainsi qu’à toi-même. En effet, il arrive souvent que l’âme, sous prétexte d’amitié, relâche les rênes de la vigilance. Méfie-toi des conversations, elles ne sont pas toujours profitables. Dans les assemblées, honore le silence, car il épargne bien des dommages. Veille sur ton ventre, mais moins que sur ta vue, car un conflit domestique est sans aucun doute de moindre gravité qu’une guerre extérieure. Ne crois pas, frère, qu’il soit possible de combattre les pensées intérieures si le corps n’est pas convenablement disposé et en bon ordre. Crains les habitudes plus que les ennemis ; celui qui nourrit en lui-même une habitude est comme un homme qui nourrit le feu, car la force des habitudes, ainsi que celle du feu, vient de ce qu’on les alimente. Si l’habitude te demande une fois de la nourrir, et que tu le lui refuses, tu la trouveras ensuite sans force ; mais si tu fais une seule fois sa volonté, elle t’attaquera ensuite avec plus de vigueur.

8. A propos de tout, souviens-toi de ceci : mieux vaut le secours que procure la vigilance que celui qui vient des œuvres [de l’ascèse]. De celui qui aime rire et amuser les hommes, ne sois pas l’ami, car il te fera prendre l’habitude de la dissipation. Avec celui qui est relâché dans sa manière de vivre, n’aie pas un visage souriant ; garde-toi cependant de le haïr. S’il désire se relever, tends-lui la main, et prends soin de lui jusqu’à la mort. Mais si tu es malade toi-même, évite de le soigner. Comme on l’a dit, « donne-lui le bout de ton bâton, » et la suite. En présence d’un homme plein de lui-même et envieux, parle avec circonspection, car, tandis que tu parles, dans son cœur il interprète à sa guise ce que tu dis, et il se servira de tes bonnes paroles pour faire tomber les autres, et, dans son esprit, il détourne le sens de tes paroles pour les mettre au service de sa maladie. Dès qu’il commence à dire du mal de quelqu’un en ta présence, assombris ton visage ; en agissant ainsi, tu feras preuve de vigilance devant Dieu et devant lui.

9. Si tu donnes quelque chose à un homme qui est dans le besoin, que l’expression joyeuse de ton visage précède le don que tu lui fais, et console-le dans son affliction par des paroles bienveillantes. Si tu agis ainsi, la joie qui remplira sa pensée l’emportera sur la satisfaction des besoins de son corps.

10. Le jour où tu ouvres la bouche pour dire du mal de quelqu’un, sache que tu es mort pour Dieu, et que toutes tes œuvres sont rendues vaines, même s’il te semble que c’est à bon droit et dans l’intention d’édifier que ta pensée t’a fait éprouver cette démangeaison de parler. A quoi bon en effet démolir sa propre maison, pour réparer celle de son compagnon ?

11. Le jour où tu prends de la peine pour un homme, d’une façon ou d’une autre, en ton corps ou en ta pensée, sans distinguer s’il est bon ou mauvais, considère-toi ce jour-là comme un martyr, et comme quelqu’un qui a souffert pour le Christ et a été jugé digne de le confesser. Souviens-toi en effet que le Christ est mort pour les pécheurs, et non pour les justes (cf. Mt., 9, 13). Vois comme c’est une grande chose que de s’affliger pour des hommes mauvais, et de faire du bien à des pécheurs plutôt qu’à des justes ! L’Apôtre nous le rappelle, comme une chose digne d’émerveillement (Rom., 5, 7-8).

12. Si tu parviens à acquérir au-dedans de toi la justice de l’âme, ne te soucie pas de rechercher une autre justice. Que toutes tes œuvres soient précédées par la chasteté du corps et la pureté de la conscience, car, sans elles, toutes tes actions sont vaines devant Dieu. Sache aussi que chacune des œuvres que tu accomplis sans réflexion ni discernement est également vaine, même si elle est bonne [en elle-même], car Dieu tient pour justice ce qui est accompli avec discernement, et non ce qui est fruit du hasard.

13. Un homme droit, mais dépourvu de sagesse, est une lampe en plein soleil. La prière de celui qui se souvient des offenses est une semence jetée sur le roc. Un ascète sans miséricorde est un arbre stérile. Un reproche qui procède de l’envie est un trait empoisonné. Une louange venant de la duplicité est un piège caché. Un conseiller déraisonnable est un conducteur aveugle. La compagnie des insensées brise le cœur. La fréquentation d’un homme sage est une fontaine rafraîchissante. Un sage conseiller est un sûr rempart. Un ami déraisonnable et dépourvu de sagesse est une réserve de désastres. Mieux vaut voir une maison en deuil qu’un sage qui suit un fou. Mieux vaut demeurer avec des fauves qu’avec des gens envieux. Mieux vaut habiter dans un tombeau qu’avec des hommes dépravés. Préfère vivre avec des vautours plutôt qu’avec des gens cupides et insatiables. Aie pour compagnon un meurtrier plutôt qu’un homme querelleur. Préfère la compagnie d’un porc à celle d’un gourmand, car mieux vaut la panse d’un porc que la bouche du glouton. Préfère la compagnie des lépreux à celle des orgueilleux.

14. Sois persécuté, mais ne persécute pas. Sois crucifié, mais ne crucifie pas. Subis l’injustice, mais ne commets pas d’injustice. Sois calomnié, mais ne calomnie pas. Sois indulgent, et n’aie pas de mauvais zèle. Se comporter en juge n’est pas dans les mœurs des chrétiens ; il n’y a rien de semblable dans l’enseignement du Christ. Réjouis-toi avec ceux qui se réjouissent, et pleure avec ceux qui pleurent : c’est le signe de la limpidité de l’âme. Souffre avec les malades, afflige-toi avec les pécheurs, réjouis-toi avec ceux qui se repentent. Sois l’ami de tout homme, mais reste solitaire dans ta pensée. Prends part à la souffrance de tous, mais reste corporellement loin de tous. Ne reprends personne, n’adresse de reproches à personne, pas même à ceux qui mènent une vie fort mauvaise. Etends ton manteau sur le pécheur, et couvre-le. Si tu n’es pas capable de prendre sur toi ses péchés et d’en accepter le châtiment à sa place, partage du moins sa honte, bien loin de lui faire honte.

15. Sache, mon frère, que si nous devons demeurer à l’intérieur de notre cellule, c’est afin de ne pas connaître les actions mauvaises des hommes et de pouvoir ainsi les considérer tous comme saints et bons, dans la pureté de notre esprit. Si nous devenions des faiseurs de reproches, des hommes soucieux de châtier autrui, des juges, des inquisiteurs, des esprits critiques, des êtres toujours insatisfaits, en quoi finalement notre vie différerait-elle de celle des habitants des villes ? Qu’y aurait-il de pire que notre vie au désert, si nous ne renoncions pas à tout cela ?

16. Si tu n’es pas capable de garder le silence du cœur, garde au moins celui de la langue. Si tu n’es pas capable de discipliner tes pensées, discipline au moins tes sens. Si tu n’es pas capable d’être solitaire en ta pensée, sois au moins solitaire de corps. Et si tu ne peux pas pratiquer l’ascèse du corps, afflige-toi du moins en ta pensée. Et si tu ne peux pas rester debout pendant tes agrypnies, reste éveillé assis sur ton lit, ou même allongé. Si tu n’as pas la force de rester à jeun pendant deux jours, jeûne au moins jusqu’au soir. Et si tu ne peux pas jeûner jusqu’au soir, tiens-toi du moins en garde contre la satiété. Si tu n’es pas saint en ton cœur, sois du moins pur de corps. Si tu ne t’affliges pas en ton cœur, porte du moins le repentir sur ton visage. Si tu n’es pas capable d’être miséricordieux, parle en ayant conscience d’être un pécheur. Si tu n’es pas un artisan de paix, du moins ne sois pas un artisan de trouble. Si tu n’es pas capable d’être plein d’ardeur, sois du moins humble en esprit. Si tu n’es pas capable d’être vainqueur, ne méprise pas ceux qui sont vaincus. Si tu n’as pas le courage de fermer la bouche de celui qui médit de son prochain, garde-toi cependant de te montrer d’accord avec lui.

17. Sache que si un feu sort de toi et consume les autres, Dieu te demandera compte des âmes qui auront été consumées par ce feu sorti de toi. Et si ce n’est pas toi qui as mis le feu, mais si tu étais d’accord avec celui qui l’a mis et si tu y prenais plaisir, tu seras son compagnon au jugement.

18. Si tu aimes la douceur, sois pacifique. Et si tu es trouvé digne de la paix, tu seras plein de joie en tout temps. Recherche la sagesse, et non l’or. Revêts-toi d’humilité, et non de pourpre. Acquiers la paix, et non une royauté [terrestre]. Il n’est pas intelligent, celui qui ne possède pas l’humilité. Il n’est pas humble, celui qui n’est pas pacifique. Et nul n’est pacifique sans être dans la joie. Dans tous les chemins que les hommes parcourent en ce monde, nul ne trouvera la paix avant de s’être approché de l’espérance en Dieu. Le cœur ne peut obtenir la paix parmi les peines et les difficultés qu’il rencontre, tant qu’il n’a pas atteint cette espérance ; c’est elle qui répand la paix dans le cœur et verse en lui la joie. C’est d’elle que parlaient les lèvres adorables et pleines de sainteté [du Seigneur, quand il disait] : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous donnerai le repos » (Mt., 11, 28). « Approchez-vous, disait-il, de l’espérance en moi, et vous trouverez le repos, loin de vos labeurs et de vos craintes. »

19. L’espérance en Dieu élève le cœur, et la crainte de la Géhenne le brise. La lumière de la pensée engendre la foi, la foi engendre la consolation de l’espérance, et l’espérance fortifie le cœur. La foi est une révélation intérieure, et quand la pensée s’enténèbre, la foi se cache, la crainte nous domine et retranche notre espérance. Ce n’est pas la foi qui procède d’un enseignement [extérieur] qui délivre l’homme de l’orgueil et du doute, mais celle qui s’éveille et se lève dans la conscience et que l’on appelle « épignose » ou manifestation de la vérité. Tant que l’intellect perçoit Dieu comme Dieu, grâce à cette manifestation intérieure, la crainte ne peut s’approcher du cœur. Lorsque, pour que nous devenions humbles, nous sommes abandonnés aux ténèbres et que nous perdons cette conscience [de Dieu], la crainte revient, jusqu’à ce que [la grâce] s’approche de nouveau de nous, par l’humilité et le repentir.

20. Le Fils de Dieu a enduré la croix ; prenons donc courage, nous, les pécheurs, en nous adonnant au repentir. Si l’apparence du repentir détourna d’Achab la colère de Dieu (cf 3 Rois, 21, 27-29), assurément notre repentir sincère ne sera pas sans profit pour nous ; et si une apparence d’humilité détourna de lui, qui n’était pas sincère, la colère de Dieu, combien davantage [une humilité non feinte] le fera-t-elle, venant de nous, qui nous affligeons véritablement de nos fautes ? L’affliction de la pensée le peut, mieux que toute ascèse corporelle.

21. Saint Grégoire [le Théologien] a dit : « Il est un temple de Dieu, celui qui est étroitement uni à Dieu et qui se soucie sans cesse de son jugement. » En quoi consiste le souci de son jugement, sinon à rechercher sans cesse son repos, et à être constamment dans l’affliction en songeant que l’on ne peut parvenir à la perfection à cause de la faiblesse de notre nature. S'affliger continuellement au sujet de tout cela, c’est garder continuellement dans son âme le souvenir de Dieu. Comme le dit le bienheureux Basile : « La prière sans distraction est celle qui produit dans l’âme la pensée constante de Dieu. Et l’habitation de Dieu en nous signifie que nous possédons Dieu en nous parce que son souvenir y est solidement implanté ». C’est ainsi que nous devenons le temple de Dieu. Tel est notre souci et ce qui brise notre cœur, pour nous préparer [à entrer dans] son repos. A lui soit la gloire dans les siècles.

DISCOURS 59. SEULE LA PRIÈRE OBTIENT LE DISCERNEMENT

Sur les nombreux mouvements qui se succèdent dans la pensée, et qui sont discernés grâce à la prière

CHOISIR ce qui est bon relève de la volonté de l’homme qui en a le désir, mais mettre en œuvre ce choix dépend de Dieu et requiert son secours. C’est pourquoi nous devons accompagner le bon désir qui s’est éveillé en nous de continuelles prières, non seulement parce que nous avons besoin du secours divin, mais aussi pour que nous puissions discerner si cela plaît à Dieu ou non. En effet, tout désir apparemment bon qui naît dans le cœur ne vient pas nécessairement de Dieu, mais seulement celui qui est [réellement] profitable. Il arrive que l’homme désire une bonne chose, mais que Dieu ne lui apporte pas son secours, car cette apparence de bon désir peut en effet venir du Diable. Il semble à l’homme que telle ou telle chose lui sera bienfaisante, mais souvent elle ne correspond pas à sa mesure. Le Diable lui-même machine un moyen de lui nuire et le force à rechercher quelque chose, alors que cela ne correspond pas à sa situation actuelle, soit parce que cela est étranger au degré qu’il a atteint dans la vie spirituelle, soit parce que, lorsque l’homme est incité à réaliser ce désir, ce n’est pas le bon moment pour le faire, soit parce que cet homme n’a ni la connaissance, ni la force physique suffisante, ou parce que le moment n’est pas favorable. De multiples façons, le Diable s’efforce, sous l’apparence d’un bien, de troubler l’homme, ou de lui nuire en son corps, ou de cacher des pièges dans sa pensée.

2. Ainsi donc, comme je l’ai dit, nous devons faire de continuelles et ferventes prières au sujet de ce bon désir qui est apparu en nous, et chacun d’entre nous doit dire : « Que ta volonté soit faite, et que j’accomplisse ce bon désir que j’ai conçu et que je désire réaliser, s’il est conforme à ta volonté. Il m’est en effet facile de le vouloir, mais il m’est impossible, sans ta grâce, de le réaliser, et, en réalité, les deux choses — le vouloir et le faire — dépendent de toi (cf PhiL, 2, 13). En effet, ce n’était pas sans ta grâce que j’étais persuadé d’accepter ce désir qui s’était éveillé en moi, ou que j’étais mû par lui. » Quiconque désire accomplir une bonne chose avec discernement doit avoir l’habitude de prier laborieusement et continuellement à son sujet, afin de recevoir ainsi par la prière l’aide nécessaire pour accomplir cette œuvre, et la sagesse pour distinguer ce qui est authentique des contrefaçons. Pour discerner le [vrai] bien, il faut beaucoup de prières, le labeur de l’ascèse, de la vigilance, un désir continuel, des larmes incessantes, de l’humilité et le secours du ciel — surtout si des pensées d’orgueil viennent s’y opposer. Celles-ci en effet écartent de nous le secours de Dieu, mais nous pouvons les anéantir par la prière.

DISCOURS 60. SOYEZ MISÉRICORDIEUX COMME L'EST VOTRE PÈRE CÉLESTE

Sur les pensées mauvaises involontaires qui proviennent d'un relâchement [de la vigilance] et d'une négligence antérieurs

CERTAINS ménagent leur corps et désirent lui accorder un peu de repos en vue de l’œuvre de Dieu, jusqu’à ce qu’ils aient repris des forces et puissent revenir à leur ascèse. [Si tel est notre cas,] durant ces quelques jours de repos, ne relâchons pas complètement notre vigilance, n’abandonnons pas notre âme au laisser-aller (lysis), comme des hommes qui ne voudraient plus reprendre leur service. Ceux qui sont percés par les flèches de l’Ennemi en temps de paix sont ceux qui, en donnant trop de liberté (parrhèsia) à leur volonté, ont mis en réserve dans leur âme [des pensées qui se manifesteront] plus tard. Ils s’aperçoivent alors qu’ils portent dans le lieu saint — c’est-à-dire dans la prière — un vêtement souillé, à savoir les pensées qui apparaissent dans leur âme à l’heure où ils appliquent leur pensée à Dieu et prient. Or ils les ont acquises lorsqu’ils étaient négligents, et elles les couvrent de honte au temps de la prière.

2. La sobriété [spirituelle] (nèpsis) aide l’homme plus que le travail (ergon) [de l’ascèse], et le relâchement (lysis) de la vigilance lui nuit plus que le repos (anapausïs). En effet, le repos engendre des combats intérieurs qui troublent l’homme, mais celui-ci a le pouvoir de les surmonter ; lorsqu’il quitte son repos et retourne au lieu de son travail, ces attaques cessent et disparaissent. Mais les combats qui naissent du relâchement de la vigilance sont très différents de ceux qui viennent du repos et du délassement. Aussi longtemps qu’un homme reste maître de sa liberté tandis qu’il se repose, il peut se reprendre, observer de nouveau sa règle, et se dominer ainsi lui-même, parce qu’il a gardé la maîtrise de sa liberté. En effet, tant que l’homme ne s’est pas complètement relâché de sa vigilance, il ne peut pas subir de violence et être contraint de se soumettre contre sa volonté à ceux qui ne lui laisseront plus de repos. S’il n’a pas complètement dépassé les limites à l’intérieur desquelles il reste libre, il ne fera pas de rencontres qui lui imposeraient des liens si contraignants qu’il ne lui serait plus possible de résister.

3. Ne laisse de liberté à aucun de tes sens, ô homme, de peur que tu ne puisses plus la reprendre. Le repos ne nuit qu’aux jeunes ; l’abandon de la vigilance nuit aux parfaits et aux anciens. Ceux qui, à cause du repos, ont des pensées mauvaises, peuvent s’en détourner grâce à la vigilance, et retrouver le haut niveau de leur genre de vie. Mais ceux qui ont mis leur espoir dans les œuvres de l’ascèse et ont négligé la vigilance ont été réduits en captivité et menés de leur genre de vie élevé à une vie dissolue. Certains ont été frappés en pays ennemi et ont péri en temps de paix ; d’autres sont sortis de chez eux sous prétexte d’acquérir la Vie, et ont rencontré un écueil pour leur âme.

4. Ce n’est pas lorsque nous avons fait un faux-pas en quelque chose que nous devons nous affliger, mais si nous y persistons. Faire un faux-pas arrive souvent même aux parfaits, mais y persévérer est une mort totale. L’affliction que nous éprouvons lorsque nous nous affligeons sur nos propres faux-pas nous est comptée par la grâce comme une œuvre pure. Mais l’homme qui retombe dans sa faute en escomptant s’en repentir se comporte envers Dieu avec duplicité ; la mort fondra sur lui à l’improviste, et il n’aura pas le temps d’accomplir des œuvres bonnes, comme il l’espérait.

5. L’activité du cœur est un lien pour les membres extérieurs, et si quelqu’un l’exerce avec discernement, à l’exemple des Pères qui nous ont précédés, il est évident qu’en présence de choses extérieures, il ne sera pas lié par l’appétit du gain matériel, il ne sera pas attiré par la gourmandise, et la colère lui sera complètement étrangère. Mais là où se trouvent ces trois choses - le désir du gain matériel, qu’il soit petit ou grand, l’irascibilité et la sujétion à la gourmandise — sache que la liberté de comportement d’un tel homme, même si celui-ci semble l’égal des saints de jadis, procède d’un manque intérieur de retenue, et non d’une indifférence spirituelle pleine de discernement. S’il en était autrement, comment méprise-rait-il les choses matérielles, et n’aurait-il pas acquis la douceur ? Cette indifférence procédant du discernement fait que l’on n’est lié par rien, que l’on méprise le repos, et que l’on aime les hommes. Si quelqu’un est prêt à subir un détriment pour Dieu avec joie, il est pur au-dedans. S’il ne méprise aucun homme à cause de ses infirmités, il est véritablement libre. S’il n’est pas à l’aise avec celui qui l’honore, et s’il se plaît avec celui qui lui manque d’égards, il est mort au monde dès cette vie. La vigilance accompagnée de discernement l’emporte de beaucoup sur toute autre pratique mise en œuvre par l’homme, de quelque nature et à quelque degré qu’elle soit.

6. Ne hais pas le pécheur, car nous sommes tous dignes de condamnation. Si c’est pour Dieu que tu t’opposes à lui, pleure plutôt sur lui. Pourquoi le haïrais-tu ? Hais ses péchés, et prie pour lui, afin de ressembler au Christ qui ne s’est pas irrité contre les pécheurs, mais a intercédé pour eux. Ne vois-tu pas comment il a pleuré sur Jérusalem ? De bien des façons le Diable se joue de nous, pourquoi haïrions-nous un homme dont se joue celui qui se joue aussi de nous ? Pourquoi, ô homme, haïrais-tu le pécheur ? Est-ce parce qu’il n’est pas aussi juste que toi ? Mais où est ta justice, si tu n’as pas d’amour ? Pourquoi ne répands-tu pas des larmes sur lui ? Mais toi, tu le persécutes. C’est par manque de connaissance que certains, qui semblent doués de discernement, s’irritent contre les actions des pécheurs.

7. Sois un héraut de la bonté de Dieu, car il te conduit, bien que tu en sois indigne, et, quoique ta dette à son égard soit immense, on ne voit pas qu’il en exige le paiement. Et en échange des petites œuvres que tu accomplis, il t’accorde de grandes récompenses. N’appelle pas Dieu «juste », car sa justice n’apparaît pas dans les choses qui te concernent. Et si David l’appelle «juste et droit » (cf.' Ps. 24, 8 et 144, 17), son Fils nous a révélé qu’il est bon et rempli de douce bonté. « Il est bon, dit-il, pour les méchants et les impies » (cf. Le, 6, 35). Et comment appelles-tu Dieu « juste », alors que tu as devant toi le chapitre [de l’Evangile] qui parle du salaire des ouvriers : « Mon ami, je ne te lèse en rien. Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi. Faut-il que ton œil soit mauvais, parce que je suis bon ? » (cf Mt., 20, 13-15). Un homme peut-il encore appeler Dieu «juste » alors qu’il a sous les yeux le passage [de l’Évangile] sur l’enfant prodigue, qui avait dissipé son bien dans la débauche ? Seulement à cause de la componction qu’il manifestait, son père courut à sa rencontre, se jeta à son cou et lui donna autorité sur tous ses biens (cf. Le, 15, 11-24). Si un autre nous avait dit cela à son sujet, nous aurions pu le mettre en doute, mais c’est son propre Fils qui a rendu de lui ce témoignage. Où est donc la justice de Dieu, puisque, alors que nous étions pécheurs, le Christ est mort pour nous ? S’il est ici miséricordieux, nous pouvons croire qu’il ne changera pas. Loin de nous la pensée blasphématoire que Dieu ne serait pas miséricordieux ! Ce qui est propre à Dieu ne peut changer, comme c’est le cas pour les mortels. Dieu ne peut acquérir quelque chose qu’il ne posséderait pas, ni perdre ce qu’il possède, ni y ajouter quelque chose, comme les créatures. Mais ce que Dieu possède depuis le commencement, il le possède à jamais, comme l’a écrit le bienheureux Cyrille dans son commentaire de la Genèse.

8. Crains Dieu à cause de son amour, et non à cause de sa prétendue sévérité. Aime-le parce que c’est notre devoir de l’aimer, non seulement à cause de ce qu’il nous donnera dans l’avenir, mais aussi à cause de tout ce que nous avons reçu. Et en vérité, que pourrions-nous lui rendre, ne serait-ce que pour ce monde qu’il a créé pour nous ? Qu’est-ce que nos actes peuvent bien lui rapporter en retour ? Qui lui a conseillé, au commencement, de nous amener à l’existence ? Qui intercédera pour nous devant lui, quand nous sombrerons dans l’oubli, comme si nous n’avions jamais existé? Qui réveillera ce corps qui est nôtre pour le ramener à la vie ? Et encore, d’où tombera sur [notre] poussière la conscience et la connaissance ? O merveilleuse miséricorde de Dieu ! O stupéfiante grâce de notre Dieu et Créateur ! O puissance à laquelle tout est possible ! O bonté sans mesure qui fera resurgir la nature [corporelle] des pécheurs que nous sommes pour la reformer ! Qui serait capable de glorifier Dieu dignement ? Il ressuscitera le transgresseur et le blasphémateur, il renouvellera la poussière dépourvue de raison, la rendant raisonnable et douée de connaissance ; d’une poussière dispersée et dépourvue de sensation, d’éléments éparpillés, il fera une nature raisonnable et capable de connaissance, même si, ressuscité, le pécheur [non repenti] sera incapable d’être réconcilié avec sa grâce. Où est la Géhenne, qui pourrait encore nous affliger ? Où est le châtiment, qui pourrait encore nous causer tant de terreurs et vaincre la joie de son amour ? Et qu’est-ce que la Géhenne, comparée à la grâce de la résurrection qu’il accomplira lorsqu’il nous relèvera de l’Hadès, lorsqu’il revêtira cet être corruptible de l’incorruptibilité, lorsqu’il relèvera en gloire ce qui était tombé dans l’Hadès ?

9. Ô hommes capables de discernement, venez et émerveillez-vous ! Quelle pensée posséderait assez de sagesse pour admirer dignement la bonté de notre Créateur ? La rétribution des pécheurs [que nous sommes] consistera, au lieu d’une juste rétribution, à être ressuscités par lui, et, à la place des corps qui ont foulé aux pieds sa loi, il nous revêtira de la gloire parfaite de l’incorruptibilité. La grâce par laquelle nous serons ressuscités après avoir péché sera plus grande que celle qui nous a amenés à l’existence alors que nous n’étions pas. Gloire à ton incommensurable grâce ! Vois, Seigneur : les flots de ta grâce réduisent ma bouche au silence, et il ne reste en moi aucune pensée, même pour te rendre grâces ! Quelles bouches pourront te confesser, bon Roi, toi qui aimes notre vie ? Gloire à toi pour les deux mondes, [le visible et l’invisible,] que tu as créés pour nous faire progresser et nous délecter, nous conduisant au moyen de toutes les choses que tu as créées à la connaissance de ta gloire, dès maintenant et dans les siècles. Amen.

DISCOURS 61. LA FORCE DU ZÈLE ; COMMENT IL S'AFFAIBLIT

Comment préserver la sobriété intérieure de l'âme, et comment le sommeil et la froideur pénètrent dans l'esprit, éteignent la sainte chaleur de l'âme et tuent le désir de Dieu en le privant de sa ferveur pour les choses spirituelles et célestes

IL n’est pas possible que la puissance adverse arrête dans leur élan ceux qui ont de bons désirs et qu’elle les empêche de les réaliser, à moins que le Malin ne trouve une bonne occasion qui lui soit offerte par ceux-là mêmes qui aiment le bien. Les choses se présentent à peu près ainsi. Dès qu’elle apparaît, toute motion intérieure qui nous incite à désirer le bien s’accompagne d’un certain zèle, semblable par sa chaleur brûlante à un charbon ardent. Ce zèle entoure habituellement la pensée comme d’un rempart et repousse loin d’elle toute force adverse, toute opposition, tout obstacle qui puisse survenir. Ce zèle possède en effet une force et une puissance indicible pour préserver l’âme à tout moment du relâchement et de toute crainte devant les assauts de toutes sortes. Cependant, la première motion intérieure [que l’âme éprouve] est la puissance du saint désir implanté naturellement dans sa nature. Le zèle est une [seconde] motion intérieure qui provient de la puissance irascible que possède l’âme et que Dieu a placée en nous pour notre utilité afin de protéger les frontières de notre nature, de telle sorte qu’elle puisse employer toute sa vigueur pour l’accomplissement du désir naturel de l’âme, qui est la vertu. Celle-ci ne peut être pratiquée sans cette [seconde] motion que l’on appelle zèle, parce que c’est elle qui meut l’homme, qui le rend zélé, l’enflamme, le fortifie chaque fois qu’il le faut, pour qu’il méprise la chair dans les tribulations et les redoutables épreuves qui lui adviennent, et pour qu’il soit toujours prêt à mourir en affrontant la puissance rebelle, afin de pouvoir accomplir ce qui est le plus profond désir de l’âme. Un homme revêtu du Christ a, dans ses écrits, appelé ce zèle le chien de garde et le gardien de la loi de Dieu, qui est la vertu. La vertu est en effet l’accomplissement de la loi de Dieu. La puissance du zèle est fortifiée, réveillée, enflammée, de deux façons, pour lui permettre de garder la maison ; et elle s’affaiblit, s’assoupit et s’amollit également de deux façons.

2. Elle s’éveille et s’enflamme quand une certaine crainte s’empare de l’homme au sujet des vertus qu’il possède ou s’apprête à acquérir, et qui lui fait redouter qu’elles ne lui soient dérobées ou qu’elles ne disparaissent du fait de quelque événement et de ses suites. Cette crainte est suscitée par la divine Providence. Je parle ici de la crainte qui anime tous ceux qui travaillent véritablement à acquérir la vertu, pour les tenir éveillés et entretenir le zèle dans leur âme, de sorte qu’ils ne s’assoupissent pas. Quand cette crainte agit dans un homme, le zèle, que nous avons appelé un chien de garde, brûle jour et nuit comme une fournaise embrasée, et le tient éveillé. À la ressemblance des Chérubins, il est vigilant et surveille constamment tout ce qui l’entoure. Comme le dit l’auteur que nous avons cité, si un oiseau venait à voler autour de lui, il aboierait et s’élancerait avec une violence inexprimable. Mais quand la crainte a pour objet quelque chose qui menace le corps, elle devient satanique. Quand cela se produit, c’est que l’homme a perdu sa foi dans la divine Providence et a oublié à quel point Dieu prend soin de ceux qui combattent pour la vertu et les secourt, les visitant à tout moment, comme le Saint-Esprit l’a dit par la bouche du prophète : « Les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leur supplication » (Ps. 33, 16), et encore : « Le Seigneur est l’appui de ceux qui le craignent » (Ps. 24, 14). Le même prophète, parlant en la personne du Seigneur, dit à ceux qui le craignent : « Le mal ne pourra t’atteindre, ni le fléau approcher de ta tente » (Ps. 90, 10). En revanche, quand la crainte concerne l’âme, en raison des incidents qui affectent la vertu et de leurs suites, et que l’on redoute qu’elle soit lésée ou blessée par une cause quelconque, cette pensée est divine, c’est une bonne inquiétude, cette affliction et ce tourment viennent de la divine Providence.

3. La seconde façon dont ce chien de garde reçoit force et vigueur apparaît lorsque le désir de la vertu augmente dans l’âme. En effet, plus ce désir s’accroît dans l’âme, plus le zèle naturel pour la vertu s’enflamme. A l’inverse, le premier motif pour lequel il se refroidit est que le désir de la vertu s’amoindrit et disparaît dans l’âme. Le second est qu’une pensée de confiance en soi-même et de présomption est entrée dans l’âme et y demeure, et que l’homme espère, pense et estime qu’il n’a rien à craindre d’une puissance quelconque qui pourrait lui nuire. Il en résulte que les armes du zèle lui tombent des mains, et qu’il se retrouve comme une maison sans gardien. Le chien s’est endormi et a abandonné son poste.

4. C’est à cause de cette pensée que la plupart des maisons spirituelles sont la proie des voleurs. Cela vient de ce que la pure illumination de la sainte connaissance qui éclairait l’âme s’assombrit. Et d’où vient qu’elle s’est assombrie, si ce n’est parce qu’une subtile pensée d’orgueil s’est insinuée dans l’âme et s’y est cachée, ou parce que l’homme s’est trop soucié des choses transitoires, ou parce qu’il a eu de trop fréquents contacts avec le monde trompeur, ou encore parce qu’il s’est laissé dominer par le ventre, ce maître de tous les maux ? Chaque fois qu’un combattant [spirituel] entre en contact avec le monde, particulièrement avec les femmes, son âme aussitôt s’amollit. La même chose se produit quand il rencontre beaucoup de personnes qui, nécessairement, blessent son âme par la vaine gloire.

S’il faut résumer tout cela, disons que l’intellect qui rencontre le monde est semblable à un navigateur qui voguait sur une mer calme, et qui soudain se retrouve au milieu des écueils et fait naufrage. À notre Dieu soit la gloire, le règne, l'honneur et la majesté, dans les siècles. Amen.

DISCOURS 62-65. LES TROIS MODES DE LA CONNAISSANCE

Sur les trois modes de la connaissance, et sur la différence de leurs activités et de leurs perceptions ; sur la foi de l'âme et sur les richesses secrètes cachées en elle ; et combien la connaissance mondaine diffère de la simplicité de la foi

L’ÂME qui voyage par les sentiers de la vie monastique et sur le chemin de la foi y fait souvent de grands progrès. t Mais si elle retourne aux modes [purement humains] de la connaissance, aussitôt elle se met à boiter dans sa foi, et elle est privée de la puissance spirituelle de celle-ci. Cette puissance, sous les diverses formes de la divine assistance, se manifeste elle-même dans l’âme pure qui, sans poser de questions, a recours à elle avec simplicité en tout ce qui la concerne. En effet, l’âme qui, avec foi, s’est confiée à Dieu une fois pour toutes et a reçu, à travers de nombreuses expériences, le goût de son secours, ne se soucie plus d’elle-même ; mais elle reste sans parole, dans un émerveillement plein de crainte et dans le silence, et elle n’a plus le pouvoir de retourner aux modes de sa connaissance et d’en faire usage, de peur que, dans le cas contraire, elle ne soit privée [du secours] de la Providence de Dieu, qui sans cesse la visite secrètement, prend soin d’elle et l’accompagne constamment et de multiples façons. Ce serait folie de sa part que de se croire capable de pourvoir à ses besoins en s’appuyant sur la force de sa propre connaissance. Ceux sur qui la lumière de la foi est descendue auraient honte de prier pour eux-mêmes, ou de dire à Dieu : « Donne-nous ceci », ou : « Reçois de nous cela », ou de se soucier d’eux-mêmes en quoi que ce soit. En effet, à tout moment, avec les yeux spirituels de la foi, ils voient la Providence paternelle les couvrir de son ombre, venant du Père véritable dont l’amour sans mesure surpasse l’amour de tous les pères terrestres et qui a le pouvoir et la force de nous secourir au-delà de toute mesure et de tout ce que nous pouvons demander, imaginer et concevoir.

2. En effet, la connaissance est opposée à la foi, et la foi, par tout ce qu’elle est, détruit les lois de la connaissance, — nous ne parlons pas ici de la connaissance spirituelle. Par définition en effet, la connaissance ne permet pas d’agir sans enquête et sans examen préalables ; on doit rechercher si ce qu’on envisage et désire faire est possible. Mais que dire de la foi ? Si le « oui » et le « non » se présentent à égalité devant elle, est-elle obligée de ne pas prendre de décision ? Il est bien connu que la connaissance ne peut pas exister sans recherches et sans procédés d’investigatio , et cela est le signe de son incertitude à l’égard de la vérité. La foi, en revanche, requiert une pensée limpide et simple, éloignée de tous les détours et de tous les procédés de recherche. Vois-tu combien elles sont opposées l’une à l’autre ? La demeure de la foi est l’esprit d’enfance et la simplicité du cœur. « Dans la simplicité de leur cœur, est-il écrit, ils glorifiaient Dieu » (cf. Col., 3, 22), et : « Si vous ne vous convertissez pas et ne redevenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Ml., 1 8, 3). Mais la connaissance conspire contre ces deux qualités et s’y oppose.

3. La connaissance demeure dans les limites de la nature en toutes ses démarches, tandis que la foi chemine au-dessus de la nature. La connaissance n’admet rien qui soit en désaccord avec la nature, et elle s’en tient éloignée. En revanche, la foi donne ses ordres avec facilité et dit : « Sur l’aspic et le basilic tu marcheras, et tu fouleras le lion et le dragon » (Ps. 90, 12). La crainte suit la connaissance, l’espérance suit la foi. Ainsi, celui qui marche dans les modes de la connaissance est lié par la crainte ; il n’est même pas digne de la liberté. Mais celui qui suit le chemin de la foi devient aussitôt libre et maître de lui-même, et il agit en maître en toutes choses avec la liberté d’un fils de Dieu. L’homme qui a trouvé cette foi use comme Dieu lui-même de tous les éléments de la création. La foi en effet a le pouvoir d’opérer une nouvelle création, à la ressemblance de Dieu : « Si tu le veux, est-il écrit, toutes choses seront à ta disposition » (cf. Job, 23, 13). Souvent la foi peut ainsi tout faire de rien, mais la connaissance ne peut rien faire sans une matière. La connaissance n’ose pas entreprendre quelque chose qui n’a pas été accordé à la nature. Comment cela ? La nature fluide de l’eau ne permet pas qu’un corps marche sur sa surface, et celui qui s’approche trop près du feu se brûle ; celui qui oserait n’en pas tenir compte se mettrait en danger ; la connaissance se tient soigneusement en garde contre de telles choses, et il est absolument impossible de la convaincre d’outrepasser les limites de la nature.

4. En revanche, la foi les transgresse avec autorité, en disant : « Si tu passes par le feu, il ne te brûlera pas, et les fleuves ne te submergeront pas » (Is., 43, 2). C’est ce que la foi a souvent fait sous les yeux de toute la création. Si la connaissance s’était trouvée dans une situation l’invitant à tenter quelque chose de ce genre, elle ne se serait en aucune façon laissé persuader de le faire. Par la foi, beaucoup sont entrés dans le feu, ils ont mis un frein au pouvoir qu’il a de brûler, ils ont marché au milieu des flammes sans être consumés, ils ont marché sur la mer comme sur une terre ferme. Toutes ces choses étaient au-dessus de la nature, contredisaient les lois de la connaissance, et montraient la vanité de ses principes et de ses lois. Vois-tu comment la connaissance reste dans les limites de la nature, et vois-tu comment la foi s’élève au-dessus de la nature et y trace ses propres sentiers ? Depuis cinq mille ans — un peu moins ou un peu plus — les lois de la nature régissaient le monde, l’homme ne pouvait lever la tête plus haut que la terre ni percevoir la puissance de son Créateur, — cela jusqu’à ce que la lumière de notre foi se soit levée et nous ait libérés des ténèbres des labeurs terrestres et de la servitude des vaines distractions. Et maintenant, alors que nous avons découvert la mer que rien ne trouble et le trésor inépuisable, allons-nous préférer nous tourner vers de misérables fontaines ? II n’est pas de connaissance qui ne manque de quelque chose, si riche soit-elle ; mais le ciel et la terre ne peuvent contenir les trésors de la foi. Il ne manquera jamais de rien, celui dont le cœur s’appuie sur l’espérance que donne la foi ; il n’a rien, mais par la foi, il possède tout, comme il est écrit : « Tout ce que vous demanderez dans la prière avec foi, vous l’obtiendrez » (Mt21, 22), et encore : « Le Seigneur est proche, ne vous souciez de rien » (Phil.. 4, 5).

5. La connaissance est perpétuellement en quête de moyens qui lui permettent de garder ses acquis. Mais la foi dit : « Si le Seigneur ne bâtit la maison et ne garde la ville, en vain toute la nuit veille le gardien, et en vain se fatiguent les bâtisseurs » (Ps. 126, 1). Jamais celui qui prie avec foi n’utilise de tels moyens ni ne les tourne et retourne [dans son esprit]. La connaissance fait en tout lieu l’éloge de la crainte, comme le dit le sage : « Celui qui craint dans son cœur est béni » (Sir., 34, 15). Mais que dit la foi ? « II prit peur et commença à cou-1er » (Mt., 14, 30) ; et encore : « Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais un esprit de fils adoptifs » (Rom., 8, 15) en vue de la liberté de la foi et de l’espérance en Dieu. Et encore : « Ne les crains pas, ne t’enfuis pas devant eux » (cf. Dent., 31, 6). La crainte est suivie par l’incertitude ; l’incertitude est suivie par l’examen de la question ; l’examen est suivi par la recherche des procédés et des moyens ; la recherche des procédés et des moyens est suivie par la connaissance. La crainte et l’incertitude entraînent des examens et des recherches incessantes, car on ne parvient pas toujours à la connaissance, comme je l’ai montré au début de ce chapitre. Souvent, l’âme est exposée à des calamités, à de pénibles adversités, à de multiples situations remplies de périls. La connaissance et les ressources de la sagesse ne sont alors en aucune façon capables d’apporter une aide quelconque, car de telles choses dépassent complètement les capacités et les limites de la connaissance humaine. Mais la foi n’est jamais vaincue par quoi que ce soit. Quelle aide en effet la connaissance humaine pourrait-elle apporter dans des conflits aigus et dans la guerre avec des êtres invisibles, avec des puissances incorporelles, et avec de nombreux adversaires de ce genre ? Vois-tu combien est faible le pouvoir de la connaissance, et quelle est la force du pouvoir de la foi ? La connaissance écarte ses disciples de tout ce qui est étranger à l’ordre naturel ; mais vois ici le pouvoir de la foi, et ce qu’elle commande à ses disciples : « En mon nom, dit le Seigneur, vous chasserez les démons, vous saisirez des serpents, et si vous buvez quelque poison, il ne vous fera pas de mal » (Mc, 16, 17).

6. La connaissance prescrit à tous ceux qui font route sur ses sentiers et suivent ses lois d’examiner en toute chose la fin avant de commencer, et alors seulement de se mettre à l’œuvre, de peur de se donner de la peine pour rien si le but qu’ils veulent atteindre par les seules forces humaines s’avérait inaccessible. Mais que dit la foi ? « Tout est possible à celui qui croit » (Mc, 9, 23), car « rien n’est impossible à Dieu » (Mc, 10, 27). O ineffable richesse ! Ô océan dont les flots et les merveilleux trésors répandent tant de richesses, par la puissance de la foi ! De quel courage, de quelles délices, de quelle espérance ne sommes-nous pas remplis quand nous voyageons avec la foi ! Et combien son fardeau est léger ! Et que ses labeurs sont doux !

7. Question. — A quoi ressemble celui qui a été jugé digne de goûter la douceur de la foi, et qui est retourné ensuite à la connaissance psychique ?

Réponse. — Il ressemble à un homme qui a trouvé une perle de grand prix et qui l'échange contre une obole de cuivre, ou qui a renoncé à sa liberté et à son indépendance pour adopter une situation de pauvreté, d’insécurité et de servitude. Je ne veux pas dire que la connaissance est répréhensible, mais que la foi est plus élevée ; et si j’ai quelque chose à blâmer, ce n’est pas la connaissance que je blâme. Loin de moi cette pensée ! Mais il faut discerner, comme nous allons le faire tout de suite, la façon dévoyée dont elle peut procéder à l’encontre de la nature elle-même, et comment elle peut s’apparenter aux armées des démons ; combien elle comporte de degrés dans son parcours ; en quoi ces degrés diffèrent-ils les uns des autres ; par quelles pensées est-elle éveillée dans chaque degré, lorsqu’elle s’y établit ; dans lesquels de ces degrés, lorsqu’elle les parcourt, peut-elle s’opposer à la foi et s’écarter de sa [vraie] nature ; quelles différences comporte-t-elle [entre ses diverses modalités] ; dans quel degré, lorsqu’elle revient à sa fin première, retrouve-t-elle sa [vraie] nature et, en étant bien conduite, peut-elle devenir une pierre d’attente pour la foi ; jusqu’où ce qui caractérise ce degré peut-il la conduire ; comment passe-t-elle de ces degrés à d'autres plus élevés ; parmi ces autres degrés, quel est celui qui tient le premier rang ; quand la connaissance s’unit-elle à la foi, devient-elle une avec elle et est-elle revêtue par elle de vues ardentes ; quand est-elle enflammée par l’Esprit, obtenant ainsi les ailes de l’impassibilité (apatheia), et quand est-elle élevée de l’asservissement aux réalités terrestres jusqu’au Royaume de son Créateur, avec le concours des autres degrés. Mais pour l’instant, il suffit que nous sachions que la foi et son activité sont plus élevées que la connaissance.

8. La connaissance est menée à sa perfection par la foi et acquiert le pouvoir de s’élever, de sentir ce qui transcende toute sensation, et de voir cet éclat lumineux que ni l’intellect, ni la connaissance des choses créées ne peuvent saisir. La connaissance est un degré par lequel l’homme peut s’élever vers les hauts sommets de la foi, et, lorsqu’il est parvenu à la foi, il n’a plus besoin de la connaissance. « Maintenant, dit-il, nous connaissons en partie; mais quand ce qui est parfait sera venu, alors ce qui est partiel disparaîtra » (cf 1 Cor., 13, 9). Cependant, la foi nous montre la réalité de la perfection [à venir], comme si elle était sous nos yeux. C’est par notre foi que nous apprenons ces choses insaisissables, et non par les recherches et le pouvoir de la connaissance.

9. Voici quelles sont les œuvres de la justice : le jeûne, l’aumône, les agrypnies, les rites sacrés, et les autres œuvres semblables qui s’accomplissent avec la participation du corps ; l’amour du prochain, l’humilité du cœur, le pardon des pécheurs, le souvenir des choses bonnes, l’investigation des mystères cachés dans les saintes Ecritures, l’application de l’esprit à des choses excellentes, la répression des passions de l’âme, et toutes les vertus semblables qui s’accomplissent dans l’âme. Toutes ces vertus requièrent la connaissance, car la connaissance les protège et enseigne dans quel ordre les pratiquer. Toutes sont considérées comme des vertus, mais elles sont surtout des degrés par lesquels l’âme s’élève vers les plus hauts sommets de la foi. En tant qu’élément de la vie spirituelle (politeia), la foi est plus élevée que la vertu, et son activité n’est pas un labeur, mais un parfait repos, une consolation, et elle s’exerce dans le cœur par les actes de l’âme. Tous ces aspects merveilleux de la conduite spirituelle, dont l’activité se traduit [en nous] par des sensations spirituelles, des délices, le repos de l’âme, l’amour, la joie en Dieu, et d’autres choses semblables, sont accordés en cette vie à l’âme qui a été jugée digne de cette bienheureuse grâce, et, comme l’indiquent les saintes Ecritures, ils sont réalisés [en nous], moyennant notre foi, par Dieu, qui est si prodigue à répandre ses grâces.

10. Une difficulté. — Quelqu’un dira peut-être : Si toutes ces bonnes choses, ainsi que les œuvres vertueuses mentionnées plus haut, et l’abstention du mal, le discernement des pensées subtiles qui se lèvent dans l’âme, le combat contre les pensées [mauvaises], la lutte contre les passions qui nous provoquent, et toutes les choses semblables, sans lesquelles la foi elle-même ne peut pas manifester sa puissance dans les opérations de l’âme, - si, dis-je, la connaissance accomplit toutes ces choses, comment peut-on penser qu’elle est opposée à la foi ?

Solution. — Nous disons qu’il y a trois degrés par lesquels la connaissance monte ou descend, et que, selon les différents modes entre lesquels elle se déplace, elle change et devient soit une cause de détriment, soit une aide. Ces trois degrés sont : le degré corporel, le degré psychique, le degré spirituel. Et bien que la connaissance soit une selon sa nature, elle devient plus ou moins subtile et elle change [les objets] dont elle se nourrit ainsi que sa façon d’opérer selon qu’elle s’exerce dans le domaine de l’intellect ou dans celui des sens. Ainsi donc, écoute et apprends selon quel ordre elle agit et quelles sont les causes qui la rendent nuisible ou en font une aide. La connaissance est un don accordé par Dieu à la nature des êtres raisonnables dès leur création. Elle est par nature simple et indivise, comme la lumière du soleil, mais, selon ses activités, elle subit des changements et des diversifications.

Le premier degré de la connaissance

11. Lorsque la connaissance est sous la domination de l’amour du corps, elle s’attache à toutes les choses de ce genre : la richesse, la vaine gloire, l’élégance vestimentaire, le confort du corps, l’intérêt pour la sagesse rationnelle, laquelle est bien adaptée à la conduite de ce monde, au foisonnement d’inventions nouvelles dans le domaine des techniques et des sciences, et à tout ce qui contribue à glorifier le corps dans ce monde visible. De tout cela résulte qu’elle est opposée à la foi, comme nous l’avons dit et précisé plus haut, et qu’on l’appelle « connaissance dépouillée » (psilè gnôsis), parce qu’elle est dépouillée de tout souvenir de Dieu et engendre une faiblesse d’esprit irrationnelle, du fait qu’elle est dominée par le corps et ne se soucie de rien d’autre que de ce monde. A ce degré, la connaissance ignore complètement qu’il existe une Puissance spirituelle, un Gouverneur invisible qui conduit l’homme, une Providence divine qui se soucie de lui et en prend soin d’une façon parfaite. Elle pense que tout le bien qui advient à l’homme, que tout ce qui le sauve de ce qui pourrait lui nuire, que tout ce qui le préserve des dangers et des nombreux périls qui nous menacent ouvertement ou secrètement et sont inhérents à notre nature, procède uniquement de nos efforts et de notre ingéniosité naturels. Tel est ce degré où la connaissance croit pouvoir se vanter d’être elle-même la Providence universelle, en accord avec ceux qui prétendent qu’il n’existe aucun gouvernement [supérieur] du monde visible. Cependant, il lui est impossible de se départir d’une inquiétude et d’une crainte continuelles pour le corps. Elle est hantée par la pusillanimité, la tristesse, le désespoir, la peur des démons, la lâcheté devant les hommes, les rumeurs concernant les brigands, les récits d’incidents mortels, le souci des maladies, la crainte d’être réduit à la pauvreté et de manquer du nécessaire, la peur de la mort, de la souffrance, des animaux dangereux, du soulèvement des flots de la mer, et d’autres choses semblables, qui nous menacent à toute heure du jour et de la nuit. Elle ne sait pas jeter en Dieu ses soucis (cj.' Ps. 54, 23 ) avec la confiance que donne la foi en Lui. C’est pourquoi elle ne cesse de ruminer des industries et de calculer à propos de tout, et lorsque tous ces procédés échouent en raison de quelque circonstance et qu’elle ne voit pas [réussir] ses secrets desseins, elle combat les hommes qui lui font obstacle et elle s’oppose à eux.

12. C’est dans cette connaissance qu’est planté l’arbre de la connaissance du bien et du mal (cf. Gen., 2, 17), lequel déracine l’amour. Elle scrute les moindres défaillances des autres hommes, leurs imperfections et leurs faiblesses, elle incite à imposer ses propres opinions et à contredire les autres dans les discussions, à tromper par des machinations et des ruses et à employer maints procédés qui déshonorent l’homme. Elle engendre l’enflure et l’orgueil et en est remplie, car elle s’attribue à elle-même tout bien, et ne le rapporte pas à Dieu.

13. La foi, au contraire, attribue ses œuvres à la grâce ; c’est pourquoi elle ne peut pas s’enorgueillir, ainsi qu’il est écrit : « Je peux tout dans le Christ qui me fortifie » (Phi/., 4, 13). Et encore : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (7 Cor., 15, 10). Le bienheureux Apôtre l’a dit, « la connaissance enfle » (7 Cor, 8, 1). Il parlait de cette connaissance qui n’est pas mêlée à la foi et à l’espérance en Dieu, mais non de la vraie connaissance, ce qu’à Dieu ne plaise ! Car la vraie connaissance unie à l’humilité conduit à la perfection ceux qui l’acquièrent, tels Moïse, David, Isaïe, Pierre, Paul et tous les saints qui furent jugés dignes de cette connaissance parfaite, dans la mesure où la nature humaine le permet. Leur connaissance est toujours absorbée par des visions extraordinaires, par de divines révélations, par la plus haute contempla-

tion des réalités spirituelles, par des mystères ineffables et par d’autres expériences semblables, et leur âme n’est que cendre et poussière à leurs propres yeux. Mais l’autre connaissance ne peut que s’enfler de suffisance, car elle marche dans les ténèbres, elle n’a d’autre référence que ce qui est sur la terre, et elle ne sait pas qu’il existe quelque chose de plus élevé. Tous ceux qui ont cette connaissance sont saisis par l’orgueil, car ils sont rivés à la terre, ils organisent leur manière de vivre à la mesure de leur chair, ils s’appuient sur leurs œuvres, mais jamais leur intellect ne s’entretient de réalités qui dépassent toute compréhension. C’est là ce dont ils pâtissent, tant qu’ils naviguent sur ces flots instables. Mais les saints s’en remettent à la glorieuse puissance de la divinité. Leur activité se déploie dans les hauteurs, et leur pensée ne s’abaisse pas à se soucier de vaines découvertes. En effet, ceux qui marchent dans la lumière ne peuvent s’égarer. C’est pour cela que tous ceux qui se sont égarés loin de la lumière de la connaissance du Fils de Dieu et se sont détournés de la vérité se sont engagés sur les voies [que nous avons décrites]. Tel est le premier degré de la connaissance, où elle est sous l’influence de la convoitise de la chair. Nous la jugeons digne de blâme et nous la déclarons contraire, non seulement à la foi, mais à toute activité vertueuse.

Le second degré de la connaissance

14. Quand un homme a quitté le premier degré de la connaissance, quand il commence à réfléchir et devient attentif aux désirs de son âme, il se met à pratiquer, à l’aide des considérations de son âme, avec la coopération de ses sens corporels et à la lumière naturelle [de sa conscience], ces biens dont nous avons parlé et qui sont : le jeûne, la prière, la miséricorde, la lecture des divines Ecritures, les divers aspects de la vertu, la lutte contre les passions, et le reste. Car toutes les actions bonnes, toutes les choses excellentes que l’on voit dans l’âme, toutes les merveilleuses activités qui accomplissent leur service dans le palais du Christ, l’Esprit-Saint les produit, par sa puis-santé opération, dans ce deuxième degré de la connaissance. Et celle-ci permet à notre cœur de suivre les droits chemins qui nous mènent à la foi, laquelle nous procure le viatique nécessaire pour atteindre l’autre monde, qui est le vrai. Mais dans ce degré, la connaissance est encore corporelle et composée, et, bien qu’elle soit le chemin qui nous conduit rapidement à la foi, il existe un degré plus élevé qu’elle. Celui qui progresse pourra s’élever grâce à elle, avec l’aide du Christ, quand il aura posé le fondement de cette connaissance, à savoir L’hèsychia loin des hommes, la lecture des Écritures, la prière et les autres bonnes pratiques qui la mènent à sa perfection. C’est par cette seconde connaissance que s’exerce toute l’activité vertueuse ; on l’appelle « connaissance active », car c’est par des actions sensibles, en utilisant les sens corporels, qu’elle mène à bien son œuvre dans le domaine extérieur. Amen.

Le troisième degré de la connaissance, qui est le degré de la perfection

15. Écoute maintenant comment on se subtilise, comment on acquiert l’état spirituel, comment on devient semblable, par sa manière de vivre, aux puissances invisibles qui accomplissent leur liturgie devant Dieu, non par des œuvres que les sens puissent percevoir, mais par l’activité qui s’exerce au moyen des mouvements intérieurs de l’esprit. Quand la connaissance s’est élevée au-dessus des choses de la terre et des soucis qu’occasionnent les activités terrestres, quand elle a acquis une certaine expérience de l’activité intérieure qui est cachée aux yeux [du corps], quand elle a méprisé les choses d’où naît la perversité des passions, quand elle s’est déployée vers le haut, quand, se laissant inspirer par la foi, elle a acquis le souci du siècle à venir, le désir de ce qui nous a été promis et le zèle à pénétrer les mystères cachés, alors la foi elle-même absorbe cette connaissance, la convertit et lui confère une nouvelle naissance, de telle sorte qu’elle devient tout entière esprit (pneuma).

16. Alors, devenue ailée2®5, elle peut s’envoler vers les régions des incorporels et elle peut toucher les profondeurs de la mer impénétrable, car elle perçoit comment sont divinement et merveilleusement régies les natures des choses intelligibles et sensibles, et elle scrute les mystères spirituels qu’elle saisit grâce à la subtilité et à la simplicité de sa pensée. Alors ses sens intérieurs s’éveillent pour que sa pensée puisse les mettre en œuvre, de la même façon que dans la vie immortelle et incorruptible, car elle a reçu d’en haut, d’une manière secrète, la résurrection spirituelle, comme un témoignage véritable du renouvellement de toutes choses.

17. Tels sont les trois degrés de la connaissance qui constituent le chemin que l’homme doit parcourir en son corps, en son âme et en son esprit. Depuis le moment où il commence à distinguer le mal du bien, jusqu’à sa sortie de ce monde, la connaissance de son âme parcourt ces trois stades. Toute injustice et toute impiété, toute justice, toute pénétration des profondeurs des mystères de l’Esprit, sont l’œuvre d’une même connaissance, à travers les trois degrés que nous avons décrits. Elle s’identifie à tous les mouvements de l’intellect, que celui-ci monte ou descende, qu’il se meuve dans le bien ou dans le mal, ou entre les deux. Ces degrés, les Pères les nomment « selon la nature », « contre nature », et « au-dessus de la nature ». Ce sont là les trois voies par lesquelles, comme il a été dit, les pensées de l’âme douée de raison montent ou descendent, selon que l’âme accomplit la justice dans les limites de la nature, ou est ravie dans ses pensées au-dessus de la nature dans la vision de Dieu, ou sort de sa nature pour paître les pourceaux, comme celui qui avait perdu la richesse de son discernement et travaillait parmi la multitude des démons (cf. Le, 15, 11-32).

Récapitulation des trois connaissances

18. Le premier degré de la connaissance rend l’âme pleine de froideur à l’égard des œuvres [qui constituent] le chemin qui mène à Dieu. Le second degré la remplit de ferveur sur le chemin où elle se hâte vers le degré de la foi. Le troisième degré est le repos de toute activité et la figure (tvpos) du [monde] à venir ; en effet, l’âme est remplie de délices du seul fait que sa pensée médite les mystères du siècle futur. Mais parce que la nature humaine n’est pas encore complètement élevée au-dessus de la condition mortelle et de la pesanteur de la chair, et qu’elle n’est pas encore parvenue à la perfection de cec état spirituel tellement élevé au-dessus de cet autre où une déviance était encore possible, elle ne peut pas encore atteindre la perfection qui ne connaît pas d’interruption de sa liturgie ; tant qu’elle demeure dans le monde de la mortalité, elle ne peut parfaitement abandonner la nature de la chair. Tant qu’il vit dans la chair, l’homme passe alternativement d’un état à l’autre. Tantôt il est comme un pauvre et un indigent, et son âme accomplit sa liturgie dans le second degré, celui du milieu, en pratiquant la vertu conformément à sa nature, c’est-à-dire en recourant au concours du corps ; tantôt, comme ceux qui ont reçu l’esprit d’adoption dans le mystère de la liberté, elle jouit de la grâce de l’Esprit, une grâce à la mesure de Celui qui la donne ; puis elle retourne de nouveau à l’humilité de ses œuvres, c’est-à-dire à celles qu’elle accomplit avec le concours du corps, tout en se gardant de celui-ci, de peur que l’Ennemi ne la réduise en captivité par les séductions qui se trouvent dans ce siècle mauvais et par des pensées troubles et dévoyées. En effet, tant que l’homme est enfermé derrière le voile qui ferme la porte de la chair, il ne se sent pas en sécurité, car il n’est pas de liberté parfaite dans ce siècle imparfait. Toute activité de la connaissance consiste en des actes et des opérations ; en revanche, l’activité de la foi ne consiste pas en des actes, mais elle s’accomplit par les mouvements spirituels qui constituent l’activité nue de l’âme, et elle est plus élevée que les sens. La foi en effet a plus de finesse que la connaissance, de même que la connaissance a plus de finesse que l’opération des sens. Tous les saints qui ont été jugés dignes de découvrir ce niveau de la vie spirituelle — qui est l’émerveillement en Dieu — passent leur vie, par la puissance de la foi, dans les délices de ce niveau qui est au-dessus de la nature.

19. Par « foi », nous n’entendons pas ici celle par laquelle nous croyons dans les trois Personnes divines dignes d’adoration, ou dans l’unique essence transcendante de la divinité, ou dans la merveilleuse économie de Dieu envers l’homme, par laquelle il a assumé notre nature. [Nous ne parlons pas ici de cette foi,] bien qu’elle soit très élevée, mais nous appelons foi cette lumière qui, par la grâce, se lève dans l’âme et qui, par le témoignage de la conscience, affermit le cœur, le rendant inébranlable par la certitude intime (plèrophoria) de l’espérance, qui écarte de lui toute suffisance. Cette foi ne vient pas de ce qui est transmis extérieurement aux oreilles (cf Rom., 10, 17), mais, par des yeux spirituels, elle voit les mystères cachés dans l’âme et les secrètes et divines richesses qui se dérobent aux yeux des fils de la chair, mais sont dévoilées par l’Esprit à ceux qui mangent à la table du Christ en s’entretenant intérieurement de ses lois ainsi qu’il l’a dit : « Si vous gardez mes commandements, je vous enverrai le Paraclet, l’Esprit de la Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, et lui vous enseignera toute la vérité » (Jn, 14, 15-17 ; 16, 13). L’Esprit-Saint en effet montre à l’homme la sainte puissance qui demeure en lui en tout temps. Il lui révèle la protection, la force spirituelle qui le couvre constamment et chasse loin de lui tout mal pour qu’il ne puisse s’approcher de son âme et de son corps. L’intellect lumineux et spirituel sent invisiblement, par les yeux de la foi, cette sainte puissance que les saints connaissent bien par expérience.

20. Cette puissance est le Consolateur lui-même qui, par la force de la foi, embrase comme par un feu toutes les parties de l’âme. Celle-ci s’élance alors, et, dans son espérance en Dieu, méprise tout danger ; elle s’élève sur les ailes de la foi et prend congé de toute la création visible. Elle est comme enivrée et frappée de stupeur dans son application à Dieu seul, et, par une contemplation simple et incomposée, par une perception obscure de la nature divine, elle habitue la pensée à être attentive à ce qui lui est caché dans cette [divine nature] et à en faire son occupation intérieure. Car jusqu’à ce que soit venu ce qui sera l’accomplissement des mystères et que nous soyons jugés dignes de leur claire révélation, c’est la foi qui célèbre, auprès de Dieu et des saints, la liturgie des mystères ineffables. Puissions-nous être trouvés dignes de l’obtenir, par la grâce du Christ lui-même, ici-bas comme en des arrhes, et dans l’au-delà dans la substance de la vérité, dans le Royaume des cieux, avec ceux qui L’aiment. Amen.

Discours 66. LES TROIS CONNAISSANCES ET LA VISION DE DIEU DANS LE MIROIR DE L'ÂME

Sur d'autres manières de concevoir les trois connaissances

LA connaissance qui se tourne vers les choses visibles et les perçoit par les sens est appelée naturelle (physikè). t Mais celle qui prend pour objet l’élément intelligible qui est dans les choses et les natures incorporelles est appelée spirituelle (pneumatikè), car elle perçoit par l’esprit (pneuma), et non par les sens. Dans ces deux cas, l’âme connaît à partir d’objets qui lui sont extérieurs. Enfin, la connaissance qui s’applique à Dieu même est appelée surnaturelle (hyper tèn phy-sin), mais elle est bien plutôt « inconnaissante » (agnostos) et plus élevée que la connaissance. L’âme ne perçoit pas la vision de Dieu (théôria) à partir d’un objet qui lui serait extérieur, comme dans les deux cas précédents, mais elle survient au-dedans, immatériellement, par la grâce de Dieu, d’une façon soudaine et inattendue. Elle se révèle à partir du dedans, car « le Royaume de Dieu est en vous » (Le, 17, 21), ce n’est pas dans un lieu [particulier] que l’on doit espérer le voir, et il ne vient pas d’une façon observable, selon la parole du Christ. Mais il se révèle intérieurement dans l’image [divine] cachée de la pensée (dianoia), sans cause (anaitiôs), et sans que la pensée ait à méditer à son sujet, car il ne constitue pas pour lui une simple matière de connaissance.

2. La première connaissance s’acquiert par une étude incessante et par l’effort que l’on déploie pour apprendre. La seconde s’acquiert par une vie vertueuse et par la foi de la pensée. Quant à la troisième, elle est donnée par la foi seule, car en celle-ci la connaissance est abolie, les œuvres ont leur fin, et les sens ne servent plus à rien. Quand la connaissance descend en dessous du plus haut degré, elle est honorée [par les hommes]. Et plus elle descend, plus elle est honorée. Quand elle atteint la terre et les affaires terrestres, elle devient maîtresse de l’univers, et, sans elle, toute chose est [considéré comme] infirme et inutile. Mais quand l’âme élève son regard vers les hauteurs, quand elle étend ses pensées vers les deux, quand elle désire ce que n’ont jamais vu les yeux du corps et qui n’est pas au pouvoir de la chair, alors toutes choses trouvent leur unité dans la foi. Puisse le Seigneur Jésus-Christ nous l’accorder, lui qui est béni dans les siècles. Amen.

Discours 67. ÉMERVEILLEMENT DE L'ÂME DEVANT LES SPLENDEURS DE LA CRÉATION

Contemplation profonde de l'âme qui cherche à s’y enfoncer, loin des pensées de la chair qui viennent du souvenir des choses [extérieures]

TOUTE réalité plus élevée qu’une autre est cachée à celle-ci. Cela ne vient pas de ce qu’elle serait par nature comme voilée par un autre corps ; mais c’est pour qu’il ne dépende que d’elle de révéler [ou non] ce qui, en elle, est caché. Aucune nature spirituelle ne se distingue des autres par quelque chose qui lui serait extérieur, mais ce qui la différencie réside au dedans [d’elle-même], dans ses propres mouvements [intérieurs]. Il est clair que cela permet [aux plus élevées] de recevoir sans intermédiaire la première lumière, plus facilement qu’une nature appartenant à un ordre moins élevé qui se trouve placée plus bas, non pas quant au lieu, mais du point de vue de l’élévation et de la capacité de sa pureté, ou encore de la capacité de son intellect à accueillir des suggestions et des aides puissantes venant d’en haut.

2. Toute nature spirituelle est donc cachée aux natures qui lui sont inférieures, en raison non pas de sa nature, mais de l’excellence de ses mouvements intérieurs. Ce que je dis là concerne les divers ordres des saintes Puissances, des âmes et des démons. Le premier est caché au second, et le second au troisième, en raison de leur nature, de leur place et de leurs mouvements intérieurs respectifs. Chaque ordre est séparé, et, en outre, du point de vue de la connaissance, caché aux autres, de telle sorte qu’il peut être vu ou non ; mais, par nature, ils sont cachés à ceux qui leur sont inférieurs. En effet, la faculté de voir, chez les incorporels, ne dépend pas de quelque chose d’extérieur, comme c’est le cas pour les êtres corporels, mais leur capacité de se voir réciproquement, dit-on, dépend à la fois de l’excellence et du degré de leurs mouvements intérieurs. Pour cette raison, s’ils sont à égalité, et bien qu’ils soient éloignés l’un de l’autre, ils se voient réciproquement, non grâce à une représentation, mais dans leur nature réelle, d’une vision à l’abri de toute erreur. Néanmoins, ils ne voient pas la Cause de tous les êtres, qui transcende tous ces degrés, et qui seule est digne d’adoration. Les démons, parce qu’ils sont extrêmement souillés, ne sont pas cachés les uns aux autres, à l’intérieur de leur ordre propre ; mais ils ne peuvent pas voir les deux ordres qui leur sont supérieurs. En effet, la vue spirituelle consiste dans la lumière des mouvements intérieurs, qui sont pour ces natures des miroirs et des yeux. Mais quand ces mouvements sont enténébrés, ils ne peuvent plus voir les ordres qui sont placés au-dessus d’eux. C’est pourquoi les démons, qui sont les plus épais parmi les divers ordres, ne peuvent que se voir réciproquement, à l’intérieur de leur ordre. Ainsi en est-il des démons.

3. Quant aux âmes, dans la mesure où elles sont souillées et enténébrées, elles ne peuvent ni se voir réciproquement, ni se voir elles-mêmes. Mais si elles se purifient et retournent à l’état où elles ont été créées, elles peuvent voir clairement ces trois ordres, celui qui est au-dessous, celui qui est au-dessus, et leur ordre propre où elles se voient réciproquement. Je ne veux certes pas dire que les anges, les démons et les autres âmes seraient transformés en une forme matérielle pour que les âmes purifiées puissent les voir ; au contraire, elles les voient dans leur vraie nature et dans leur ordre spirituel. Mais si tu dis qu’il est impossible qu’un démon ou un ange soit vu sans avoir été altéré et avoir revêtu une forme corporelle, alors, ce ne serait plus l’âme que tu verrais, mais un corps. Et s’il en était ainsi, quel besoin y aurait-il de purification ? Mais comment se fait-il, alors, que des démons ou même des anges apparaissent parfois à des hommes non purifiés ? Mais quand ceux-ci les voient, ils les voient avec leurs yeux corporels, et il n’est donc pas besoin de purification. En revanche, il n’en va pas ainsi pour l’âme purifiée, car elle voit d’une manière spirituelle avec sa vue naturelle, c’est-à-dire avec l’œil clairvoyant du discernement. Ne t’étonne pas de ce que les âmes puissent se voir réciproquement alors qu’elles sont encore dans le corps ; je vais t’en donner une preuve évidente d’après un témoin véridique, je veux dire le bienheureux Athanase le Grand, dans sa vie du grand Antoine. Une fois, dit-il, tandis que le grand Antoine se tenait en prière, il vit l’âme d’un homme enlevée dans les hauteurs avec de grands honneurs, et il appela bienheureux celui qui avait été digne de recevoir une telle gloire. C’était le vénérable Amoun de Nitrie. Or la montagne où vivait saint Antoine était à trente jours de marche de Nitrie. Cet exemple est une preuve de ce qui a été dit au sujet des trois ordres mentionnés plus haut, à savoir que même si les natures spirituelles sont éloignées les unes des autres, elles se voient réciproquement, et que la distance et les sens corporels ne les empêchent pas de se voir l’une l’autre. C’est ainsi que les âmes purifiées ne se voient pas corporellement, mais spirituellement. En effet, la vue corporelle est adaptée à ce qui est immédiatement évident, et elle voit ce qui se trouve devant elle. Mais les choses qui sont à distance requièrent un autre genre de vision.

4. Il existe d’innombrables Puissances célestes, que l’on nomme d’après ce qui les distingue et d’après leur rang. Pourquoi les appelle-t-on Principautés, Puissances, Vertus, Dominations, sinon, peut-être, parce qu’elles sont particulièrement honorées ? Elles sont moins nombreuses que ceux qui leur sont soumis, comme l’a dit saint Denys, évêque d’Athènes, mais elles sont grandes quant à leur puissance et à leur connaissance, et l’excellence de leurs ordres les met à part. Elles se déploient d’ordre en ordre, jusqu’à cet ordre unique qui est plus grand et plus puissant que tous les autres ; il est la tête et le fondement de toute la création. Il est la tête, dis-je, et le maître, mais non le Créateur, des œuvres admirables de Dieu. Nombreux en effet sont les êtres soumis à la sage Providence de Dieu, leur Créateur et le nôtre, et ceux qui appartiennent à cet ordre suprême sont de beaucoup plus inférieurs à Dieu que les autres ordres ne sont inférieurs à celui-ci. Par « inférieurs », je veux dire moindres quant à leur élévation ou à leur infériorité, non pas en ce qui concerne le lieu, mais par rapport à la puissance et à la connaissance, et à la mesure qu’ils possèdent en raison de leur connaissance plus ou moins élevée.

5. Les Livres saints ont donné à toutes ces natures spirituelles neuf noms spirituels, et ont réparti ces neuf ordres en trois groupes eux-mêmes divisés en trois. Le premier est composé des grands, sublimes et très saints Trônes, des Chérubins aux yeux innombrables et des Séraphins aux six ailes ; le second est composé des Dominations, des Vertus et des Puissances ; le troisième est composé des Principautés, des Archanges et des Anges. Les noms de ces ordres sont interprétés ainsi, selon la langue hébraïque : Séraphin signifie ardent et brûlant ; Chérubin, grand en connaissance et en sagesse ; Trônes, réceptacles de Dieu, etc. Ces ordres ont reçu ces noms en raison de leurs opérations. Les Trônes sont ainsi appelés parce qu’ils sont véritablement revêtus d’honneur ; les Dominations, parce qu’elles ont autorité sur tous les royaumes ; les Principautés, parce qu’elles gouvernent l’atmosphère ; les Puissances, parce qu’elles ont pouvoir sur les nations et sur chaque homme ; les Vertus, parce qu’elles ont une grande puissance et un aspect redoutable ; les Séraphins, parce qu’ils sont artisans de sainteté ; les Chérubins, parce qu’ils supportent [le trône divin] ; les Archanges, parce qu’ils sont des gardiens vigilants ; les Anges, parce qu’ils sont les envoyés [de Dieu].

6. Le premier jour de la création (cf Gen., 1, 1-28), huit natures spirituelles ont été créées, sept en silence, et une par la parole, à savoir la lumière (cf. Gen., 1, 3). Le second jour, le firmament fut créé ; le troisième, Dieu rassembla les eaux et fit pousser les herbes ; le quatrième, il partagea la lumière [en de nombreux luminaires] ; le cinquième, il créa les oiseaux, les reptiles et les poissons ; le sixième, les animaux et l’homme. Le monde s’étend en longueur et en largeur ; le haut est l’Est et le bas l’Ouest ; la droite est le Nord, et la gauche le Sud. Dieu a étendu le monde entier comme un lit, et le ciel le plus élevé est comme une tenture de peau. Il a fait du second ciel comme une roue fixée au premier, et les limites du ciel et de la terre sont unies ensemble ; il a fait de l’océan une ceinture qui entoure le ciel et la terre. Il a bordé celle-ci de hautes montagnes qui touchent le ciel, et il a ordonné au soleil de voyager toute la nuit derrière ces montagnes ; il a placé la grande mer entre les montagnes, et elle couvre les trois quarts de la terre. A notre Dieu soit la gloire. Amen.

Discours 68. NÉCESSITÉ DE L'EFFORT POUR ATTEINDRE À LA CONTEMPLATION

Sur la garde du cœur et la contemplation véritable

SI tu demeures seul dans ta cellule, sans avoir encore acquis la capacité de la vraie contemplation, applique-toi sans cesse à la méditation des tropaires et des cathismes, du souvenir de la mort et de l’espérance de la résurrection. Pour cela, rassemble ton intellect et ne lui permets pas de divaguer, jusqu’à ce que vienne la vraie contemplation, car la puissance de l’esprit (pneuma) est plus grande que celle des passions. Médite sur l’espérance des biens à venir et [garde] le souvenir de Dieu. Sois très attentif au sens des tropaires, et garde-toi des choses extérieures qui excitent la convoitise. Pratique fidèlement les petites observances que tu dois garder dans la cellule ainsi que ce que je viens de dire, examine sans cesse tes pensées et prie, afin de pouvoir veiller soigneusement sur tes yeux. De cette façon, la joie commencera à sourdre en toi, et bientôt tu trouveras les tribulations plus douces que le miel.

2. Nul ne peut vaincre les passions, sinon par les vertus sensibles, et nul ne peut vaincre les divagations de l’intellect, sinon en s’appliquant à la connaissance spirituelle. Notre intellect est volage, et s’il n’est pas absorbé par quelque réflexion profonde, il ne cesse de divaguer. Si on ne pratique pas parfaitement les vertus dont nous avons parlé, il est impossible de parvenir à une semblable vigilance. Si l’on n’a pas vaincu les ennemis, on ne peut jouir de la paix. Et si la paix ne règne pas [en nous], comment pourrions-nous trouver ce que contient la paix ? En effet, les passions sont un mur qui fait obstacle aux vertus cachées de l’âme ; si elles ne sont pas d’abord abattues grâce aux vertus visibles, on ne peut voir ce qui est au-dedans. En effet, celui qui se trouve en dehors des remparts ne peut partager la compagnie de ceux qui sont à l’intérieur. Nul ne peut voir le soleil s’il est derrière un nuage, et personne ne peut voir l’excellence naturelle de l’âme tant que demeure le trouble des passions.

3. Demande à Dieu de te faire ressentir de l’élan spirituel et de t’en donner un ardent désir. En effet, quand tu ressens cela en toi et quand tu éprouves cet ardent désir spirituel, aussitôt tu t’éloignes du monde, et le monde s’éloigne de toi. Mais il est impossible de ressentir tout cela sans l’hèsychia, l’ascèse et la rumination de sentences qui s’y rapportent, tirées de tes lectures. Sans ces choses, ne recherche pas les premières, car si tu les recherches malgré tout, elles se dénatureront peu à peu et deviendront chamelles. Que celui qui est sensé comprenne. Il a plu au Seigneur, dans sa sagesse, que nous mangions ce pain à la sueur [de notre front]. Il n’en a pas décidé ainsi par malignité, mais pour nous éviter une indigestion mortelle. Chaque vertu en effet est la mère de la suivante ; si donc tu délaisses la mère qui doit engendrer les vertus pour te mettre à rechercher les filles avant d’avoir leur mère, ces [prétendues] vertus se révéleront être des vipères pour ton âme ; si tu ne les rejette pas loin de toi, tu ne tarderas pas à mourir.

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Publié par: Rodion Vlasov
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