Isaac le Syrien, VIIᵉ siècle

Discours ascétiques - 2

DISCOURS 11. LES TROIS ÉTATS, CORPOREL, PSYCHIQUE ET SPIRITUEL

Qu'il ne faut pas que le serviteur de Dieu qui s'est dépouillé des biens de ce monde et qui est parti à la recherche [de Dieu], s'arrête dans sa quête, par crainte de ne pas arriver à saisir la vérité, et laisse se refroidir la ferveur qu'avaient engendrée le désir des réalités divines et la recherche de leurs mystères, et que l'intellect peut être troublé par le souvenir des passions

IL existe trois degrés que l’homme parcourt quand il progresse : celui des commençants, le degré intermédiaire, et celui des parfaits. Celui qui se trouve dans le premier, même si son intention tend vers le bien, est porté vers les passions par le mouvement spontané de sa pensée. Le second degré est à mi-chemin entre la sujétion aux passions et l’impassibilité ; [chez celui qui se trouve dans ce degré,] les pensées venant de la droite et celles de la gauche surgissent à égalité ; la lumière et les ténèbres ne cessent pas de surgir [dans sa pensée], comme il a déjà été dit. Pour peu qu’il interrompe quelque temps sa lecture continuelle des saintes Ecritures, ou qu’il cesse un moment de former des pensées relatives aux choses de Dieu, — pensées qui lui permettent de s’enflammer, autant qu’il en est capable, pour les divers aspects de la vérité et d’être vigilant à l’égard des sollicitations du dehors, ce qui l’amène à veiller aussi sur son intérieur et à agir comme il convient, — il est entraîné vers les passions.

2. En revanche, s’il entretient sa ferveur naturelle de la façon que je viens de dire, et s’il n’abandonne pas sa recherche, sa quête et son désir [des choses de Dieu], même s’il ne les a pas déjà vues, mais s’il nourrit seulement ses pensées de ce que lui suggère la lecture des divines Écritures ; s’il veille attentivement sur ses pensées pour qu’elles n’inclinent pas vers la gauche, et s’il n’accepte pas les semences du Diable qui se présentent sous une apparence de vérité ; si, au contraire, il garde son âme avec zèle et supplie Dieu en peinant dans la prière et la patience, celui-ci lui accordera ce qu’il demande et lui ouvrira sa porte, surtout à cause de son humilité. Car « les mystères sont révélés aux humbles » (Sir., 3, 19). S’il meurt dans cette espérance, même s’il n’a jamais vu de près cette terre, je pense que son héritage sera avec les anciens justes, eux qui ont espéré parvenir à la perfection, bien qu’ils ne l’aient jamais vue, selon la parole de l’Apôtre : « Ils ont travaillé dans l’espérance tous les jours de leur vie, puis ils se sont endormis » (Hébr., 11, 13).

3. Mais que dirons-nous si l’homme n’est pas parvenu à entrer dans la Terre promise, qui est le degré de la perfection, c’est-à-dire s’il n’a pas obtenu la claire connaissance de la Vérité, en restant dans les limites de sa capacité naturelle ? A-t-il été exclu de cette Terre pour cette raison, et devait-il demeurer sur le plus bas degré, où tout tend et incline vers la gauche ? Parce qu’il n’a pas saisi la Vérité tout entière, devait-il rester sur ce misérable dernier degré, où il n’y a ni connaissance, ni désir de ces choses ? Ou bien convenait-il qu’il soit élevé jusqu’à cette situation intermédiaire dont j’ai parlé ? Même s’il n’a pas vu [cette Vérité], sinon « comme dans un miroir » (/ Cor., 13, 12), il l’a espérée de loin, et grâce à cette espérance, il a été réuni à ses Pères. Et, bien qu’il n’ait pas été jugé digne ici-bas de la grâce parfaite, cependant, parce qu’il y a sans cesse pensé, parce qu’elle a toujours hanté sa pensée, parce qu’il en a toujours entretenu le désir durant sa vie, il s’est rendu capable de retrancher les pensées mauvaises. Et c’est dans cette espérance, son cœur ayant été rempli de Dieu, qu’il est sorti de ce monde.

4. Tout ce qui est humble a un noble aspect. L’intellect qui, sans se soucier du corps, pense sans cesse à l’amour de Dieu — ce à quoi il est conduit par l’intelligence des divines Ecritures - protège intérieurement l’âme contre les pensées mauvaises qui l’attaquent et garde la pensée par le souvenir des biens à venir. Il est ainsi préservé de se laisser aller à la négligence en s’adonnant au souvenir des choses du monde plutôt qu’à celui de ce qui est meilleur. Dans ce cas en effet, la merveilleuse ferveur qui l’anime se refroidirait peu à peu, et il tomberait dans des désirs vains et déraisonnables. A notre Dieu soit la gloire.

DISCOURS 12. PROGRÈS OU RELÂCHEMENT ?

Comment le moine doué de discernement doit demeurer dans L’hèsychia

ECOUTE-MOI, mon bien-aimé. Si tu veux que tes œuvres ne soient pas vaines, que tes jours ne soient pas sans fruit et privés du gain que ceux qui sont doués de discernement espèrent [obtenir] dans L’hèsychia, [il faut] que ton entrée dans celle-ci se fasse aussi avec discernement, et non simplement pour suivre la coutume, comme c’est le cas de beaucoup. Mais aie un but vers lequel ton intellect dirige les labeurs [que comporte] ton genre de vie. Et interroge ceux qui ont une solide connaissance nourrie par l’expérience, et non acquise par leurs seules lectures. Ne prends aucun repos, jusqu’à ce que tu sois bien exercé dans tous les sentiers de cette manière de vivre. A chaque degré que tu gravis, examine-toi pour savoir si tu es toujours sur le bon chemin, ou si tu ne t’en es pas écarté pour t’engager dans une autre voie. Et ne crois pas que la pratique exacte de L’hèsychia puisse consister dans les seules œuvres extérieures.

2. Si tu désires arriver à quelque chose et y atteindre par ta propre expérience, aie dans ton âme des signes et des points de repère secrets qui, à chaque pas, te permettront de savoir si tu es dans la vérité enseignée par les Pères, ou si tu es trompé par l’Ennemi. Que le petit nombre d’indications qui suivent te suffise, jusqu’à ce que, en suivant ta voie, tu sois parvenu à la sagesse. Si, vivant dans L’hèsychia, tu as conscience de ce que ta pensée est capable d’agir avec liberté selon les suggestions intérieures venant de la droite, et qu’elle n’a pas à se faire violence pour suivre librement ce que chacune d’elles lui inspire, sache que ton hèsychia est correcte. Si, lorsque tu accomplis les diverses parties de ta liturgie avec discernement, en te tenant éloigné des distractions autant qu’il est possible, le verset que tu récites est soudainement arrêté sur tes lèvres, tandis que se posent sur ton âme les chaînes du silence, indépendamment de ta volonté, et si cela se reproduit ensuite, sache que tu as progressé dans ton hèsychia, et que le plaisir [spirituel] a commencé à redoubler en toi. Mais l’hèsychia seule, sans la justice, est blâmable. En tant que simple manière de vivre, elle est considérée par les sages et les hommes doués de discernement comme [celle d’] un membre isolé, privé du secours d’autrui.

3. Et si tu vois que, chaque fois qu’une pensée se lève dans ton âme, ou un souvenir, ou l’une des visions [qui se manifestent] dans ton hèsychia, tes yeux se remplissent de larmes et tes joues en sont inondées, sans que tu aies à te forcer pour cela, sache que, devant toi, une brèche s’est ouverte dans la muraille de tes adversaires. Et si tu t’aperçois que ta pensée, de temps en temps, s’immerge en toi-même, sans que tu aies prévu cette chose étrangère à ton comportement ordinaire, et que cela se prolonge près d’une heure, ou un temps quelconque ; si, ensuite, tu ressens dans tes membres comme une grande faiblesse, tandis que la paix règne dans tes pensées, et si cela demeure constamment en toi, sache que la nuée a commencé à couvrir ta demeure de son ombre. Mais si, après avoir passé un certain temps dans L’hèsychia, tu trouves dans ton âme des suggestions intérieures qui la partagent, la dominent et s’en emparent à tout moment en lui faisant violence ; si ta pensée est sans cesse ramenée au souvenir de tes actions passées et désire des choses vaines, sache que c’est en vain que tu peines dans L’hèsychia, et que ton âme vit dans la distraction. Cela a été provoqué en elle soit par des causes extérieures, soit par sa négligence intérieure à l’égard de ses obligations, en particulier des agrypnies et de la lecture. Il te faut remettre immédiatement tes affaires en ordre.

4. Mais si, lorsque tu entreprends de le faire, tu ne trouves pas la paix à cause des assauts des passions, n’en sois pas surpris. En effet, lorsque le sein de la terre a été réchauffé par les rayons du soleil, il en conserve longtemps la chaleur. De même, l’odeur des remèdes et les effluves des parfums, quand ils ont été répandus dans l’air, y demeurent longtemps avant de se dissiper et de disparaître. À combien plus forte raison, de même que les chiens ont coutume de laper le sang dans une boucherie quand on les empêche de prendre la viande dont ils se nourrissent habituellement, ainsi les passions se tiennent-elles à la porte en aboyant, jusqu’à ce que soit épuisée la force de leur ancienne habitude.

5. Lorsque la négligence commence à entrer furtivement dans ton âme et la ramène en arrière dans les ténèbres, et quand ta maison en vient à se remplir d’obscurité, les symptômes suivants se manifestent : tu sens secrètement en toi-même que ta foi est malade, que tes désirs se portent vers les choses visibles, que ta confiance diminue, que tu te crois lésé par ton prochain, que toute ton âme, ta bouche et ton cœur sont remplis de reproches envers tout le monde et à tout propos, au sujet de tout ce qui te vient à la pensée ou heurte ta sensibilité, et même envers le Très-Haut. Tu redoutes ce qui peut nuire à ton corps, et cela te rend perpétuellement pusillanime. A tout moment, ton âme est agitée par la crainte, si bien que tu as peur de ton ombre et es toujours anxieux. Tu as recouvert ta foi d’incroyance ; par foi, je n’entends pas ici celle qui est le fondement de notre commune confession, mais cette force spirituelle qui, en illuminant la pensée, fortifie le cœur, et qui, comme en témoigne la conscience, éveille dans l’âme une grande confiance envers Dieu, si bien qu’elle ne se préoccupe plus d’elle-même, mais jette tout son souci sur Dieu et demeure dans une parfaite absence d’inquiétude.

6. Quand tu progresseras, tu trouveras en abondance dans ton âme les signes suivants : l’espérance te fortifiera en toutes circonstances, la prière abondera en toi, ta pensée tirera profit de tout ce qui t’arrivera, tu seras conscient de la fragilité de la nature humaine, ce qui, d’une part, te préservera de l’orgueil, et, d’autre part, fera que les fautes de ton prochain compteront pour rien à tes yeux ; tu souhaiteras sortir de ton corps, à cause de ton désir de posséder les biens à venir. Toutes les tribulations qui t’adviendront, visiblement ou secrètement, tu estimeras les subir en toute justice. Tu penseras que tout ce qui t’arrive est exactement ce qu’il fallait pour te préserver de la suffisance. Et pour tout cela, tu rendras [à Dieu] des louanges et des actions de grâce.

7. Tels sont les signes auxquels on peut reconnaître ceux qui sont sobres, veillent sur eux-mêmes, demeurent dans L’hèsychia, et désirent mener leur genre de vie avec une grande exactitude. En revanche, les hommes relâchés n’ont pas besoin de ces signes subtils qui révèlent les pièges où l’on peut tomber, car ils sont loin des vertus secrètes. Quand l’une d’elles commence à faiblir dans ton âme, aussitôt observe de quel côté celle-ci commence à pencher ; tu sauras ainsi tout de suite de quelle compagnie il s’agit. Que Dieu nous donne la connaissance véritable. Amen.

DISCOURS 13. L’ABSENCE DE SOUCIS ET LA STABILITÉ LOCALE

Que l'absence de soucis est utile aux hésychastes et que les allées et venues leur sont nuisibles

UN homme qui a de multiples soucis ne peut être doux et calme, car les exigences des affaires auxquelles il consacre ses soins l’obligent à s’agiter pour elles, à ne prendre aucun loisir, même contre son gré, et elles dissipent sa sérénité et son hèsychia. Il faut donc que le moine se tienne devant la face de Dieu, qu’il fixe indéfectiblement son regard vers lui, s’il veut vraiment garder son intellect, purifier et transformer les moindres mouvements qui se lèvent en lui, et apprendre à discerner sereinement ce qui y entre et ce qui en sort. Mais de nombreuses occupations, pour des moines, sont un signe de leur manque de zèle et d’empressement à cultiver les commandements du Christ, et elles manifestent leurs déficiences à l’égard des choses de Dieu.

2. Si tu n’as pas abandonné tout souci, ne cherche pas la lumière dans ton âme ; si tu laisses tes sens se relâcher, ne cherche ni la sérénité, ni L’hèsychia ; ne cherche pas le recueillement là où les occupations ne laissent aucun loisir. Ne multiplie pas tes occupations, et tu ne trouveras de trouble ni dans ton intellect, ni dans ta prière. Et sans prière ininterrompue, tu ne peux t’approcher de Dieu. Si tu as un autre souci en tête quand tu t’efforces de prier, tu disperses ta pensée.

3. Les larmes, la prière front contre terre, les prosternations ferventes, suscitent dans le cœur chaleur et douceur, et, dans une louable sortie de lui-même (ekstasis), le cœur s’envole vers Dieu et s’écrie : « Mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort, du Dieu vivant ; quand irai-je et paraîtrai-je devant ta face, Seigneur ? » (Ps. 41,3) Seul celui qui a bu de ce vin, puis en a été privé, sait dans quelle misère il est tombé, et ce que lui a fait perdre son relâchement.

4. Ô combien préjudiciables sont pour les hésychastes la vue des hommes et les entretiens avec eux ! Et surtout, en vérité, frères, [les conversations] avec ceux qui ont abandonné l’hèsychia ! De même que l’extrême froidure du gel, quand elle tombe soudain sur les bourgeons des arbres fruitiers, les brûle et les flétrit, ainsi la fréquentation des hommes, si brève soit-elle et faite apparemment dans une bonne intention, dessèche les fleurs des vertus nouvellement écloses sous le doux climat de L’hèsychia, et qui paraient de leur simplicité et de leur charme l’arbre de l’âme, planté près des eaux courantes du repentir (cf Ps. 1, 3). Et de même que la rigueur du givre saisit les jeunes pousses et les brûle, ainsi la fréquentation des hommes dessèche la racine de l’intellect qui commençait à produire les tendres pousses des vertus.

5. Si les entretiens avec des hommes qui sont maîtres d’eux-mêmes, et qui n’ont plus que quelques petites défaillances, nuisent habituellement à l’âme, combien plus le feront les conversations et les rencontres avec des gens [spirituellement] incultes et déraisonnables, pour ne rien dire des mondains ? De même en effet qu’un homme de bonne naissance et honorable, s’il vient à s’enivrer, oublie sa noblesse, déshonore son état, perd sa dignité et se rend risible sous l’effet des pensées étrangères que les vapeurs du vin introduisent en lui, ainsi la sagesse de l’âme est troublée par la vue et le commerce des hommes, elle oublie sa vigilance habituelle, le but auquel elle tendait s’efface de son intellect, et le fondement même d’un comportement louable lui est enlevé. Si donc, lorsque celui qui vit dans L’hèsychia se trouve seulement en présence de telles personnes et se contente de les voir et de les entendre, ce qui entre par les portes de ses yeux et de ses oreilles suffit pour troubler et refroidir sa pensée en l’éloignant des choses de Dieu ; si, en un court moment, un moine qui était maître de lui-même peut subir un tel dommage, que dirons-nous des rencontres incessantes et de l’implication prolongée dans ces relations ? En effet, les exhalaisons d’un estomac [chargé, à la suite des repas qu’impliquent ces rencontres] ne permettent pas à l’intellect de recevoir la connaissance divine, mais elles l’enténèbrent, comme la brume qui s’élève d’une terre humide et obscurcit l’air. Et l’orgueilleux ne voit pas qu’il marche dans les ténèbres, il ne connaît pas les pensées de la sagesse. Comment en effet pourrait-il accéder à la connaissance, alors qu’il est dans l’obscurité ? C’est pourquoi, dans son raisonnement enténébré, il s’élève au-dessus de tous, lui qui est le plus méprisable et le moindre de tous, incapable d’apprendre les voies du Seigneur. Le Seigneur en effet lui cache ses volontés, puisqu’il n’a pas voulu marcher dans la voie des humbles. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 14. LES VICISSITUDES QUI ADVIENNENT DANS LA VOIE DE L’HÈSYCHIA

Sur les changements et les vicissitudes qui adviennent, selon une disposition divine à ceux qui marchent dans la voie de l'hèsychia

CELUI qui a décidé de vivre dans L’hèsychia doit s’organiser de manière à passer le reste de ses jours dans le soin et la pratique régulière de cette hèsychia. Lorsqu’il t’arrive - ce qui est habituel dans la pratique régulière de L’hèsychia telle qu’elle est réglée par la grâce divine — d’avoir l’âme obscurcie par des ténèbres intérieures ; lorsque, de même que les rayons du soleil sont cachés à la terre par de sombres nuées, tu es, pour un peu de temps, privé de consolation spirituelle, et que la lumière de la grâce est obscurcie en toi par le nuage des passions qui la couvre de son ombre ; lorsque la force [divine] qui t’apporte la joie s’amoindrit quelque peu en toi et qu’une obscurité inhabituelle étend son ombre sur ton intellect, que ta pensée ne se trouble pas, et ne cède pas au découragement. Mais sois patient, lis les livres des Maîtres [spirituels], force-toi à prier, et attends le secours [de Dieu], Il viendra soudainement, sans même que tu le saches. De même en effet que les rayons du soleil dissipent les brumes et dégagent la face de la terre, ainsi la prière peut dissiper et repousser loin de l’âme les nuages des passions, et rendre l’intellect transparent à la lumière de la joie et de la consolation. C’est ce qu’elle a coutume de produire dans nos pensées, mais surtout lorsqu’elle se nourrit des saintes Écritures et s’accompagne d’une vigilance qui illumine l’intellect. En effet, la méditation constante des saintes Ecritures remplit l’âme d’un émerveillement incompréhensible et d’une joie divine. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 15 LES LARMES, SIGNE DU PROGRÈS

Au sujet des hésychastes : quand leur est-il donné de savoir où ils en sont parvenus par leurs œuvres dans la mer sans limites de la vie hésychaste, et quand peuvent-ils avoir quelque espérance que leurs labeurs ont commencé à porter du fruit ?

JE vais te dire une chose ; ne la mets pas en doute, et ne tiens pas pour négligeable le reste de mes paroles, sous prétexte que je suis le dernier de tous ; en effet, ceux qui me les ont transmises sont véridiques. C’est la vérité que je te dis en toutes mes paroles. Quand bien même tu te suspendrais [devant Dieu] par les paupières de tes yeux, tant que tu n’auras pas obtenu les larmes, ne crois pas que tu sois parvenu à quelque chose en menant ton genre de vie. En effet, tant que tu n’y es pas arrivé, ton activité intérieure est au service du monde, c’est-à-dire que tu mènes la même vie que les séculiers, et tu travailles à l’œuvre de Dieu avec l’homme extérieur. Mais l’homme intérieur reste stérile, car son fruit ne se forme qu’avec les larmes.

2. Quand tu auras atteint la région des larmes, sache que ta pensée est sortie de la prison de ce monde, qu’elle a posé le pied sur le chemin du monde nouveau, et qu’elle a commencé à respirer le parfum de cet air nouveau et merveilleux. C’est alors qu’elle commence à faire jaillir les larmes. L’enfantement du nouveau-né spirituel est proche, et la grâce, la commune mère de tous, se hâte d’imprimer secrètement dans l’âme une marque [qui la rend capable de voir] la lumière du monde à venir. Quand le temps de l’enfantement est venu, l’intellect commence aussitôt à éprouver quelques mouvements venant de ce monde nouveau, tel le nouveau-né qui se met à respirer hors du corps maternel. Et parce qu’il ne peut supporter ce milieu inhabituel, il incite aussitôt le corps à répandre des larmes, larmes auxquelles se mêle la douceur du miel. Et à mesure que se développe le nouveau-né intérieur, les larmes coulent davantage. Mais le genre de larmes dont je parle ici n’est pas celui dont les hésychastes jouissent par intervalles ; en effet, cette consolation qui survient de temps en temps est commune à tous ceux qui vivent avec Dieu dans l’hèsychia ; elle vient tantôt quand la pensée est en contemplation, tantôt pendant la lecture des Écritures, tantôt pendant la prière. Mais je parle ici de cette sorte de larmes qui coulent sans interruption, nuit et jour.

3. Celui qui a véritablement et authentiquement expérimenté ces choses les a trouvées dans L’hèsychia. Ses yeux sont devenus comme deux fontaines de larmes, pendant deux ans ou davantage. Après cela, il est entré dans la paix des pensées ; puis, de la paix des pensées, il a pénétré dans ce repos (kata-pausiri) dont parle saint Paul (cf Hébr., 4, 3), partiellement et autant que la nature peut le supporter. À la suite de ce paisible repos, l’intellect commence à contempler les mystères. Alors, le Saint-Esprit se met à lui révéler les choses célestes, Dieu demeure en lui et y fait croître le fruit de l’Esprit. Et tout cela lui fait pressentir, obscurément et comme en énigme, le changement futur que notre nature intérieure éprouvera lors du renouvellement de toutes choses.

4. J’ai écrit ces choses pour qu’elles me servent d’aide-mémoire et pour qu’elles soient utiles à moi-même et à tous ceux qui liront ce livre ; je les ai tirées de ce que j’ai compris dans la contemplation des Écritures, de ce que j’ai entendu de la part de bouches véridiques, et un peu de l’expérience elle-même. Que cela me soit un secours, par les prières de ceux qui en auront tiré profit, car elles m’ont demandé beaucoup de peine.

5. Écoute encore ce que j’ai à te dire ; je l’ai appris d’une bouche sans mensonge. Quand tu entreras dans la région de la paix des pensées, l’abondance des larmes te sera enlevée, et tu ne les auras plus qu’avec mesure et en temps opportun. Tel est, en vérité et en toute exactitude, et comme en résumé, ce qui [sur ce sujet] est cru par toute l’Église.

DISCOURS 16. LE BIENFAIT DES ÉPREUVES

Sur les modes des vertus

L’ASCÈSE est la mère de la sanctification. De la sanctification naît la première sensation spirituelle de la saveur des mystères du Christ. Et celle-ci est appelée le premier degré de la connaissance (épignôsis) spirituelle. Que nul ne se trompe lui-même et ne s’imagine [que l’on obtient la connaissance en recourant à des procédés de] divination ; en effet, une âme souillée ne peut pas s’élever jusqu’au Royaume de la pureté, ni se joindre aux esprits des saints [anges]. Fais briller la chasteté de ton âme par les larmes, le jeûne et L’hèsychia dans la solitude.

2. Une petite tribulation endurée pour Dieu vaut mieux qu’une grande œuvre accomplie sans difficulté, car l’affliction volontaire prouve la foi et manifeste la charité. En revanche, la recherche du repos naît d’un assoupissement de la conscience. C’est pourquoi les saints ont fait leurs preuves dans les tribulations subies pour l’amour du Christ, et non dans le bien-être. C’est pourquoi aussi l’œuvre accomplie sans peiner est la justice des mondains, qui font la miséricorde avec des biens extérieurs à eux-mêmes, sans aucun profit intérieur. Mais toi, vaillant lutteur, expérimente en toi-même les souffrances du Christ, afin d’être jugé digne de goûter à sa gloire. Car si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui (cf Rom., 8,17). L’intellect ne sera pas glorifié avec Jésus, si le corps ne souffre pas avec lui. Ainsi donc, celui qui méprise la gloire humaine sera jugé digne de la gloire de Dieu, et son corps sera glorifié avec son âme. Car la gloire du corps, c’est d’obéir à Dieu en gardant la chasteté ; et la gloire de l’intellect, c’est la contemplation véritable de Dieu. La véritable obéissance est double, elle consiste dans les actes, et dans le [support] des outrages. Lorsque le corps souffre, le cœur souffre lui aussi avec lui. Si tu ne connais pas Dieu, il n’est pas possible que son amour agisse en toi, et il est impossible d’aimer Dieu, si on ne le voit pas. La vision de Dieu vient de ce qu’on le connaît ; en effet, la contemplation de Dieu ne précède pas la connaissance de Dieu.

3. Prière. — Rends-moi digne, Seigneur, de te connaître et de t’aimer, mais non point de cette connaissance que l’on acquiert par l’étude et qui disperse l’intellect ; rends-moi digne de cette connaissance dans laquelle l’intellect, en te contemplant, glorifie ta nature, ravi dans cette contemplation qui lui enlève la sensation du monde. Rends-moi digne d’être élevé au-dessus de cette vision qui dépend de la volonté et engendre les imaginations, et de te voir de cette vision qui est le second mode de crucifixion94, la crucifixion de l’intellect, par laquelle une contemplation incessante, supérieure à la nature, nous libère des pensées en faisant cesser leurs opérations. Augmente en moi mon amour (agapè) pour toi, afin que, attiré par cet amour passionné (érôs), je sorte de ce monde. Donne-moi de comprendre ton humilité, cette humilité en laquelle tu as vécu ici-bas, dans cette demeure composée de membres semblables aux nôtres, par la médiation de la Vierge sainte, afin que, gardant un souvenir continuel et indéfectible de tout cela, j’accepte avec délices l’humilité de ma propre nature.

4. Il y a deux modes de crucifixion : le premier est la crucifixion du corps, et le second, la montée vers la contemplation. Le premier s’accomplit par la délivrance des passions, le second est l’œuvre de l’énergie de l’Esprit.

5. L’intellect ne peut se soumettre, si le corps ne lui est pas soumis. Le règne de l’intellect est la crucifixion du corps. Et l’intellect ne peut se soumettre à Dieu si le libre-arbitre n’est pas soumis à la raison.

6. Il est difficile de transmettre des choses élevées à celui qui est encore un débutant et a l’âge d’un nourrisson : « Malheur à toi, cité dont le roi est un enfant ! » (Eccle10, 16).

7. Celui qui se soumet à Dieu n’est pas loin de se soumettre l’univers. A celui qui se connaît lui-même sera donnée la connaissance de toutes choses ; en effet, la connaissance de soi-même est la plénitude de la connaissance de toutes choses ; et par la soumission de ton âme, toutes choses te seront soumises. Lorsque l’humilité régnera dans ta conduite, ton âme te sera soumise, et avec elle toutes choses, car il naîtra dans ton cœur une paix qui viendra de Dieu. A l’inverse, sans l’humilité, tu seras constamment persécuté non seulement par les passions, mais aussi par les événements. En vérité, Seigneur, si nous ne nous humilions pas nous-mêmes, tu ne cesseras pas de nous humilier. La vraie humilité est le fruit de la connaissance, et la vraie connaissance est engendrée par les épreuves.

DISCOURS 17. CONDUITE CORPORELLE ET CONDUITE SPIRITUELLE

Explication des modes de la vertu ; quel est le sens de chacun, et en quoi ils se différencient

La vertu corporelle, pratiquée dans L’hèsychia, purifie le corps de la matière qui est en lui, et la vertu de la pensée (dianoia) rend l’âme humble et la dégage des préoccupations terrestres relatives aux choses périssables, pour qu’elle ne s’entretienne plus avec elles d’une façon passionnée, mais qu’elle soit mue plutôt par sa contemplation. Cette contemplation la rend proche de la nudité de l’intellect, que l’on appelle contemplation immatérielle. C’est elle qui est la vertu spirituelle. Celle-ci élève la pensée au-dessus des choses terrestres, la rend proche de la première contemplation spirituelle, la met en présence de Dieu dans la contemplation de sa gloire indicible, lui faisant percevoir la grandeur de sa nature ; elle la sépare ainsi du monde présent et des réalités sensibles qui s’y trouvent. Nous sommes ainsi fortifiés dans notre espérance en ce qui nous est réservé [dans les cieux] (cf. Col., 1, 5), et dans la pleine certitude (plèrophoria) que cela adviendra en son temps. C’est là la persuasion dont parle l’Apôtre (cf Gai., 5, 8), cette pleine certitude intérieure en laquelle notre intellect se réjouit spirituellement, cette espérance en ce qui nous a été promis. Mais quelles sont ces choses, et en quoi chacune d’entre elles consiste, écoute-le.

2. D’abord, la conduite corporelle (politeia sômatikë) qui plaît à Dieu. On appelle « œuvres corporelles » ce que l’on fait pour purifier la chair, en agissant vertueusement par des actions visibles qui débarrassent la chair de ses impuretés. La conduite de la pensée (politeia tès dianoias) est, elle, l’œuvre du cœur, œuvre que l’on accomplit en se souciant constamment du Jugement, c’est-à-dire de la justice de Dieu et de ses sentences ; en pratiquant la prière continuelle du cœur ; en pensant à la Providence et à la sollicitude de Dieu, qui s’exercent en ce monde sur tous et sur chacun à la fois ; en étant vigilant à l’égard des passions secrètes, de peur qu’il ne se rencontre quelque chose qui en provienne dans notre domaine secret et spirituel. Tout cela est le travail du cœur, que l’on appelle « conduite de la pensée ». Grâce au travail accompli au moyen de cette conduite, que l’on appelle aussi « pratique psychique » (praxis psychikë) le cœur s’affine et fuit toute compromission avec cette vie appelée à disparaître et contre nature. Il est alors amené à comprendre, lorsqu’il contemple les choses sensibles, qu’elles ont été créées pour les besoins du corps, pour favoriser sa croissance, et pour que, grâce à elles, soient fortifiés les quatre éléments qui le composent, [et non pour satisfaire les passions].

3. La conduite spirituelle (politeia è pneumatikè) consiste en une activité où l’on ne se sert pas des sens ; les Pères l’ont décrite comme celle où l’intellect des saints reçoit la contemplation suprême (hypostatikè théôrià), et où la lourdeur du corps a été enlevée ; c’est ainsi que la contemplation devient spirituelle. La contemplation suprême correspond à l’état dans lequel l’homme a été créé. De là, l’intellect est aisément amené à cette connaissance qui l’unifie totalement (épignôsis mona-dikè), qu’on peut appeler plus précisément « l’émerveillement devant Dieu. » C’est là l’état spirituel (catastasis) le plus élevé, qui constitue les biens à venir et qui nous sera accordé dans la liberté de la vie immortelle, après la résurrection. Alors, la nature humaine ne cessera plus d’être dans cet émerveillement devant Dieu, et elle ne pensera plus à rien de ce qui se rapporte aux créatures. S’il existait quelque chose qui soit semblable à Dieu, l’intellect pourrait tantôt être attiré par cette chose, tantôt par Dieu. Mais puisque toute la beauté de ce qui existera dans ce monde nouveau à venir sera inférieure à la beauté de Dieu, comment la pensée pourrait-elle être détournée par sa contemplation de celle de la divine beauté ? Qu’est-ce qui pourrait l’en détourner ? La tristesse d’avoir à mourir ? Le poids de la chair ? Le souvenir de ses proches ? Les nécessités de la nature ? Les malheurs ? Les adversités ? Des distractions involontaires ? La faiblesse de la nature ? Les éléments qui nous entourent ? Le commerce des autres ? L’acédie ? La fatigue excessive du corps ? Certes non. Toutes ces choses peuvent bien arriver dans le monde [présent], mais lorsque le voile des passions aura été enlevé et ne recouvrira plus les yeux de la pensée, lorsque lui apparaîtra la gloire [divine], elle sera ravie dans l’émerveillement. Si Dieu n’avait pas limité la durée de telles expériences ici-bas, s’il avait permis que l’homme en jouisse durant toute sa vie, celui-ci ne voudrait jamais se séparer d’une telle contemplation ; à plus forte raison en sera-t-il ainsi dans l’au-delà, où tout ce que nous venons d’énumérer n’existera plus, car le bien y est sans limite. Nous jouirons pleinement de tout cela dans le palais du Roi, si nous nous en rendons dignes par notre manière de vivre. Comment donc la pensée pourrait-elle alors s’écarter et s’éloigner de cette merveilleuse et divine contemplation, pour retomber dans quelque autre chose ? Malheur à nous ! Car nous méconnaissons notre âme, et cet autre mode de vie auquel nous sommes appelés ; tandis que la vie présente, si fragile, cette condition animale, les tribulations du monde, et le monde lui-même, avec sa malice et ses facilités, nous les croyons être quelque chose.

4. Mais, ô Christ, seul puissant, « bienheureux celui qui a en toi son soutien, et qui en son cœur a disposé des ascensions » (Ps. 83, 6). Toi, Seigneur, détourne notre visage de ce monde, en nous donnant de te désirer, afin que nous sachions le voir tel qu’il est, et que nous ne croyions plus à l’ombre comme à la vérité. Rénove, Seigneur, renouvelle le zèle dans notre pensée avant notre mort ; qu’ainsi, en premier lieu, à l’heure de notre départ, nous sachions quelle fut notre entrée en ce monde et quelle va en être notre sortie ; qu’ensuite, ayant achevé l’œuvre qu’il nous a été demandé d’accomplir en cette vie, selon ta volonté, nous espérions, avec une pensée pleine de confiance, recevoir les grands biens que ton amour a préparés pour le second renouvellement [de toutes choses], selon la promesse des Ecritures, — biens dont nous gardons le souvenir dès lors que nous croyons en tes mystères.

Sur la purification du corps, de l’âme et de l’intellect

5. La purification du corps est la sainteté [obtenue] en se débarrassant des souillures de la chair. La purification de l’âme est la liberté à l’égard des passions secrètes qui se tiennent dans la pensée. La purification de l’intellect résulte de la révélation des mystères. En effet, il est [ainsi] purifié de tout ce qui tombe sous les sens en raison de sa matérialité. Ainsi, les petits enfants sont purs de corps, sans passions quant à l’âme, mais personne ne dira qu’ils sont purs quant à l’intellect. En effet, la pureté de l’intellect est la perfection obtenue grâce à la fréquence des contemplations célestes, lorsque l’intellect est mû, sans le concours des sens, par les puissances spirituelles de ce monde d’en haut, peuplé d’innombrables merveilles. Ces êtres sont distincts quant à leur mode d’existence, mais unis dans leur ministère invisible, qui consiste à communiquer les divines révélations, lesquelles, dans leur diversité, se succèdent continuellement. Que notre Dieu daigne nous accorder de le contempler dans la nudité de l’intellect, puis sans médiation aucune, dans les siècles des siècles. A lui la gloire. Amen.

DISCOURS 18. CONNAISSANCE NATURELLE ET CONNAISSANCE SPIRITUELLE

Combien grande est la mesure de la connaissance, et quelles sont les mesures qui se rapportent à la foi

IL existe une connaissance qui précède la foi, et il en est une qui naît de la foi. La connaissance qui précède la foi est la connaissance naturelle, et celle qui naît de la foi est la connaissance spirituelle. Il existe une connaissance naturelle qui a pour fonction de discerner le bien du mal ; on l’appelle discernement naturel ; par elle, nous connaissons ce qui est bien et le distinguons du mal naturellement, sans en avoir été enseignés. Cette connaissance a été implantée par Dieu dans la nature raisonnable ; grâce à l’enseignement, elle croît et se développe. Il n’est personne qui en soit dépourvu. Ce pouvoir [qui caractérise] la connaissance de l’âme raisonnable est le discernement du bien et du mal, qu’elle peut constamment exercer. Les êtres qui en sont privés sont inférieurs à la nature raisonnable ; ceux qui le possèdent sont conformes à la nature de leur âme, et il ne leur manque rien de ce que Dieu a accordé à cette nature pour honorer son caractère raisonnable. Mais à ceux qui ont perdu cette connaissance qui permet de distinguer le bien du mal, le Prophète adresse ce blâme : « L’homme, quand il était dans l’honneur, n’a pas compris » (Ps. 48, 13). Cet honneur qui appartient à la nature raisonnable, c’est le discernement, qui permet de reconnaître le bien du mal, et c’est à juste titre que ceux qui l’ont perdu sont assimilés aux « animaux sans raison » (ibic.), qui n’ont ni intelligence, ni discernement.

2. Grâce à cette connaissance, nous pouvons trouver le chemin de Dieu. Elle est la connaissance naturelle, qui précède la foi et qui est le chemin vers Dieu. Par elle, nous savons discerner le bien du mal, et accueillir la foi. En outre, le pouvoir de la nature témoigne de ce que l’homme doit croire en Celui qui a créé toutes choses, croire dans ses commandements et les accomplir. Ensuite, de la foi naît la crainte de Dieu ; et quand celle-ci est accompagnée par les œuvres, et qu’un certain progrès s’accomplit, elle engendre la connaissance spirituelle, dont nous avons dit qu’elle naît de la foi.

3. La connaissance naturelle, qui est le discernement du bien et du mal, et qui est implantée par Dieu dans notre nature, nous persuade qu’il faut croire en Dieu, au Créateur de toutes choses. La foi engendre en nous la crainte, et celle-ci nous oblige à nous repentir et à nous mettre au travail. Et c’est ainsi qu’est donnée à l’homme la connaissance spirituelle, qui est la sensation spirituelle (aisthèsis) des mystères, laquelle engendre « la foi qui voit véritablement» (pistis tès alèthous théôrias). Toutefois, la connaissance spirituelle n’est pas engendrée seulement par la simple foi ; mais la foi engendre la crainte de Dieu, et, quand nous commençons à agir sous l’emprise de celle-ci, de son impulsion naît la connaissance spirituelle, comme le dit saint Jean Chrysostome : « Quand un homme rend sa volonté conforme à la crainte de Dieu et à la droite raison, il reçoit rapidement la révélation des choses cachées. » Ce que le saint appelle « révélation des choses cachées », c’est la connaissance spirituelle.

4. Ce n’est pas toutefois la crainte de Dieu qui engendre cette connaissance spirituelle, car ce qui n’est pas inhérent à la nature ne peut pas être engendré par elle ; mais la connaissance est accordée comme un don en réponse à l’œuvre inspirée par la crainte de Dieu. Si tu recherches soigneusement quelle est cette œuvre qu’inspire la crainte de Dieu, tu trouveras que c’est le repentir, qui conduit à la connaissance spirituelle. Comme nous l’avons dit, nous recevons le gage de cette connaissance au baptême ; mais par le repentir, nous en obtenons pleinement le don. Et ce don, que nous recevons du repentir, comme nous l’avons dit, est lui-même la connaissance spirituelle, qui nous est donnée, moyennant l’action de la crainte. Cette connaissance spirituelle est la sensation spirituelle (aisthèsis) des choses cachées. Et quand quelqu’un perçoit ainsi quelque chose de ces réalités invisibles et qui dépassent absolument toute autre réalité — d’où le nom de connaissance spirituelle — il naît de cette perception une autre foi, qui n’est pas contraire à la foi initiale, mais qui la confirme. On l’appelle « la foi qui voit » (pistis tès théôrias). Jusque là, on connaissait par l’audition ; maintenant, par la vue ; et la vue est incomparablement plus sûre que l’audition.

5. Tout cela procède de cette connaissance qui discerne le bien du mal et qui est inhérente à notre nature. Elle est la bonne semence de la vertu, comme on l’a expliqué. Mais quand nous recouvrons cette connaissance naturelle du voile de notre volonté amie du plaisir, nous perdons tous ces biens. Et à la suite de la connaissance naturelle viennent l’aiguillon continuel de la conscience, le souvenir incessant de la mort, une anxiété qui tourmente l’âme jusqu’à son départ ; après cela, la tristesse, le découragement, la peur de Dieu, une honte naturelle, le regret des fautes antérieures, le sérieux qui s’impose, le souvenir de la commune voie [qui achemine chacun vers la mort], le souci des provisions dont il faudrait être muni pour la route, la prière adressée à Dieu dans le repentir pour obtenir de franchir heureusement cette porte par laquelle doit passer toute notre nature, le mépris du monde et un plus grand combat pour la vertu. Tout cela dérive de la connaissance naturelle. Que chacun donc confronte sa conduite avec ces choses. S’il s’y reconnaît, c’est qu’il suit la voie de la nature. S’il les a dépassées et est parvenu à la charité, c’est qu’il s’est élevé au-dessus de la nature ; le combat, la crainte, le labeur, la fatigue l’ont complètement quitté. Ces choses sont aussi des conséquences de la connaissance naturelle, et nous les trouvons en nous si nous ne recouvrons pas cette connaissance du voile de notre volonté amie du plaisir. Nous y demeurons, jusqu’à ce que nous parvenions à la charité qui nous libère de tout le reste. Que chacun donc s’examine par rapport à ce que nous avons dit et voie sur quel chemin il s’avance : celui de ce qui est contraire à la nature, celui de ce qui est selon la nature, ou celui de ce qui surpasse la nature.

6. D’après les indications que nous avons données, chacun pourra reconnaître clairement et facilement ce qui dirige toute sa vie. Si cela ne se trouve pas parmi les choses qui sont selon la nature, telles que nous les avons définies, ni parmi celles qui sont au-dessus de la nature, il est clair qu’il s’est abandonné à celles qui sont contre la nature. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 19. CONNAISSANCE SPIRITUELLE ET L’ESPRIT D’ENFANCE

Sur la foi et l'humilité

O malheureux homme, veux-tu trouver la vie ? Garde en toi la foi et l’humilité, et grâce à elles tu trouveras la miséricorde et le secours de Dieu, [tu entendras] les paroles que Dieu t’adressera dans ton cœur, et ton [ange] gardien demeurera avec toi secrètement et visiblement. Veux-tu obtenir toutes ces choses, qui sont une source de vie? Marche devant Dieu avec simplicité, et non en te servant de la connaissance. La foi suit la simplicité, tandis que la subtilité et la complication [des discours] engendrent la suffisance, et celle-ci éloigne de Dieu. Quand tu te prosternes devant Dieu dans la prière, considère-toi comme une fourmi, comme un reptile qui se traîne sur la terre, comme une sangsue, comme un enfant qui balbutie. Ne lui parle pas comme si tu savais quelque chose, mais approche-toi de lui avec une âme de petit enfant et marche ainsi en sa présence, pour que tu sois digne de bénéficier de cette Providence paternelle que les pères ont pour leurs petits enfants. Il est dit : « Le Seigneur garde les petits enfants » (Ps. 114, 6). Un petit enfant s’approche d’un serpent, le prend par le cou, et le serpent ne lui fait aucun mal. Un petit enfant reste nu tout l’hiver, alors que tous les autres ont le corps et la tête bien couverts, le froid s’insinue dans tous ses membres sans qu’il en souffre ; il reste assis, nu, un jour de froid, de gel et de givre, et il n’en subit pas de dommage, parce que son corps innocent est couvert d’un autre vêtement, invisible, tissé par cette Providence secrète qui protège ses tendres membres, pour que rien de nuisible ne puisse s’en approcher.

2. Ne crois-tu pas maintenant qu’il existe une Providence secrète par laquelle un corps frêle, exposé à tous les dangers à cause de la délicatesse et de la faiblesse de sa constitution, est protégé contre les forces hostiles qui l’entourent, et n’en reçoit aucune atteinte ? Quand le psalmiste dit : « Le Seigneur garde les petits enfants » (Ps. 114, 6), il ne parle pas seulement de ceux qui sont corporellement de petits enfants, mais aussi de ceux qui, bien qu’étant sages dans le monde, ont renoncé à leur connaissance, se sont appliqués entièrement à la seule sagesse qui suffise, sont devenus volontairement comme de petits enfants, et ont appris cette autre sagesse qui ne s’enseigne pas dans les écoles. Paul, sage lui-même dans les choses divines, a dit très justement : « Si quelqu’un pense être sage selon ce monde, qu’il devienne fou, afin de devenir sage » (1 Cor., 3, 18). Demande donc à Dieu de te donner d’atteindre à la [pleine] mesure de la foi. Et si tu en viens à goûter dans ton âme les délices de cette foi, il ne me sera pas difficile de te dire que rien désormais ne te sépare plus du Christ. Et toi, il ne te sera pas difficile alors d’être, à tout moment, arraché aux choses de la terre, d’oublier ce monde malade et de perdre le souvenir de ses occupations. Prie instamment pour cela, supplie avec ferveur, demande-le avec zèle, jusqu’à ce que tu l’aies obtenu. Ne t’en lasse pas. Tu en seras jugé digne si, d’abord, tu te fais violence pour «jeter ton souci sur le Seigneur » (cf. Ps. 54, 23) avec foi, et si tu échanges ta propre Providence contre la sienne. Alors, quand il verra ta résolution et qu’avec une totale pureté de cœur tu as mis ta confiance en lui seul, et non plus en toi-même, et que tu t’es fait violence pour espérer en lui plus qu’en ta propre âme, alors une force qui t’est inconnue viendra demeurer sur toi, et tu percevras sensiblement que sa puissance est indubitablement avec toi. Beaucoup, lorsqu'ils ont ressenti cette puissance, sont entrés sans crainte dans le feu, ou ont marché sur les eaux, sans que la pensée qu’ils risquaient d’être engloutis les fasse hésiter. En effet, la foi fortifie les sens de l’âme, et l’homme, grâce à une autre vision qui dépasse les sens, perçoit une présence invisible qui le persuade de ne pas se laisser impressionner par les choses terrifiantes qu’il voit.

3. Ne crois surtout pas que ce soit en se servant de la connaissance psychique que l’on peut recevoir cette connaissance spirituelle. Non seulement il est impossible de l’obtenir par cette connaissance psychique, mais aucun de ceux qui s’y appliquent intensément ne peut avoir la moindre idée de la connaissance spirituelle ni en être jugé digne. Si certains d’entre eux veulent s’en approcher, ils ne le pourront pas, si peu que ce soit, tant qu’ils n’auront pas renoncé à leur connaissance psychique, à ses détours subtils et à ses méthodes compliquées, pour retrouver leur âme de petit enfant. L’habitude d’user de cette connaissance psychique et la tournure d’esprit qu’elle implique agissent comme un frein puissant, jusqu’à ce que, petit à petit, on parvienne à les effacer. La connaissance spirituelle est simple, et elle ne répand pas sa lumière parmi les raisonnements psychiques. Tant que la pensée ne s’est pas libérée de la multiplicité des pensées et n’est pas parvenu à la simplicité unifiée de la pureté, elle ne peut rien ressentir de la connaissance spirituelle.

4. Ce degré de la connaissance est la perception par les sens [spirituels] des délices de la vie dans cet autre monde. Dès maintenant, fuis la multiplicité des pensées. En effet, la connaissance psychique ne peut procéder qu’au moyen de cette multiplicité, mais elle ne saurait atteindre ainsi cette autre réalité qu’il n’est donné de percevoir que dans la simplicité de la pensée, comme il est dit : « Si vous ne changez pas et ne redevenez comme des petits enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume de Dieu » (Mt., 18, 3). Certes, la majorité des hommes ne parviendra jamais à une telle innocence ; nous espérons toutefois que, en raison de leurs bonnes actions, une place leur est réservée dans le Royaume des cieux ; ceci ressort de l’interprétation des Béatitudes, que, dans deux évangiles, [le Seigneur] a placées dans un ordre différent pour nous faire comprendre qu’il existe différentes manières, selon les divers genres de vie, de réaliser ces Béatitudes. Dieu en effet ouvre la porte du Royaume des cieux à chaque homme, selon sa mesure, quel que soit le chemin par lequel il marche vers Lui.

5. Quant à cette connaissance spirituelle, nul ne peut la recevoir s’il ne change et ne redevient comme un petit enfant. C’est alors qu’il peut percevoir par ses sens [spirituels] les délices du Royaume des cieux. On appelle « Royaume des cieux » la contemplation spirituelle, et celle-ci ne s’obtient pas par l’activité des pensées, mais c’est la grâce qui nous donne de la goûter. Et tant que l’homme n’est pas purifié, il n’est même pas capable d’en entendre parler, car nul ne peut l’acquérir par un enseignement [extérieur]. Mais, mon enfant, si tu parviens à la pureté du cœur, laquelle vient de la foi et s’acquiert loin des hommes, dans L’hèsychia, et si tu oublies ta connaissance selon ce monde, au point de n’en plus rien ressentir, soudain la connaissance spirituelle se présentera devant toi, sans que tu aies rien fait pour cela. « Érige une stèle, est-il écrit, verse de l’huile sur elle, et tu trouveras un trésor dans ton sein". » Mais si tu es retenu dans les filets de la connaissance psychique, je puis dire sans exagération qu’il te serait plus facile de te libérer de liens de fer que de t’en échapper. Jamais tu n’éviteras les pièges de l’illusion, jamais tu n’auras de confiance filiale (par-rhèsia) ni d’assurance à l’égard du Seigneur, à chaque moment tu marcheras sur le fil d’une épée, et tu ne seras jamais sans tristesse. Prie avec simplicité, [reconnaissant] ta faiblesse, afin de bien vivre en présence de Dieu, et tu n’auras plus de soucis. De même en effet qu’un corps est toujours suivi de son ombre, ainsi l’humilité est toujours suivie par la miséricorde [divine]. Ainsi donc, si tu veux passer ta vie dans les choses spirituelles, ne fais aucune concession aux pensées psychiques. Et même si tous les malheurs, tous les maux et tous les dangers possibles t’entouraient et voulaient t’effrayer, ne t’en inquiètes pas, et n’en tiens aucun compte.

6. Si une fois pour toutes tu t’es confié au Seigneur, qui suffit pour te garder, et si tu t’es mis à le suivre, ne recommence pas à te soucier de toutes ces choses, mais dis à ton âme : « Il me suffit pour tout, Celui à qui j’ai une fois pour toutes confié mon âme. Je ne suis plus là. C’est lui qui sait [ce dont j’ai besoin], » Et aussitôt tu verras à l’œuvre les merveilles de Dieu. Tu verras comme il est proche en tout temps de ceux qui le craignent, pour les délivrer, et comment sa Providence les entoure, même si elle reste invisible. Ce n’est pas parce que ton [ange] gardien n’est pas visible aux yeux du corps que tu dois douter de son existence. Souvent d’ailleurs il se révèle même aux yeux du corps pour te donner courage.

7. En effet, quand l’homme rejette tout secours visible et tout espoir humain, et se met à suivre Dieu dans la foi et avec un cœur pur, aussitôt la grâce vient l’assister et lui révèle sa puissance en le secourant de multiples façons. Tout d’abord, c’est dans les choses visibles et qui concernent [les nécessités du] corps qu’elle lui manifeste son secours, en l’entourant de sa Providence. Il peut ainsi ressentir davantage la puissance de la Providence divine à son égard, et c’est par la connaissance [des manifestations] visibles [de cette Providence] qu’il est affermi dans la certitude des invisibles, d’une manière adaptée à sa façon encore enfantine de penser et de se conduire. C’est ainsi que ce dont il a besoin lui est procuré sans travail de sa part, afin qu’il n’ait aucun souci. La grâce éloigne de lui beaucoup d’attaques, souvent très dangereuses, qui le menaçaient, afin qu’il n’ait pas à s’en préoccuper ; elle les chasse loin de lui, d’une façon secrète et merveilleuse, et elle le protège, comme l’oiseau qui nourrit ses petits étend sur eux ses ailes, pour qu’aucun danger ne les approche. Elle révèle à ses yeux qu’il était près de sa perte, et qu’il est demeuré sans dommage. De la même façon, elle l’instruit ensuite au sujet des choses invisibles, et elle lui révèle les embuscades que lui tendent les suggestions intérieures et les pensées difficiles à combattre et insaisissables. Il parvient alors facilement à comprendre ce qu’elles sont, leur enchaînement réciproque, leurs tromperies, comment elles sont étroitement unies entre elles, comment elles s’engendrent l’une l’autre, et conduisent ainsi l’âme à sa perte. Elle dévoile clairement devant ses yeux chaque embûche des démons et la malice des pensées qu’ils inspirent. Elle met en lui une intelligence pénétrante qui lui permet de prévoir ce qui va arriver ; elle fait se lever dans sa simplicité une lumière secrète qui lui fait sentir, dans tous les domaines, la puissance des pensées subtiles, et qui lui montre comme du doigt tout ce qu'il aurait eu bientôt à souffrir s’il était resté ignorant de ces choses. Alors naît en lui [la conviction] qu’il faut adresser des prières au Créateur au sujet de toutes choses, petites ou grandes.

8. Dès que la grâce divine a affermi sa pensée, à tous égards, dans la confiance en Dieu, elle commence, peu à peu, à le faire entrer dans des épreuves. Mais elle veille à lui en épargner de trop fortes qui dépasseraient sa mesure et qu’il ne pourrait supporter. Et au sein de ces épreuves, un secours lui est accordé d’une manière sensible, afin de l’encourager, jusqu’à ce que, peu à peu, il acquière la sagesse et méprise ses ennemis, parce qu’il a mis sa confiance en Dieu. Sans cela, il ne lui serait pas possible de devenir sage dans les combats spirituels, de connaître et de ressentir combien son Dieu prend soin de lui, ni d’être secrètement confirmé dans sa foi, en ayant acquis la force que donne l’expérience.

9. Mais si la grâce voit que l’orgueil commence à poindre dans sa pensée et qu’il se met à avoir une haute idée de lui-même, aussitôt elle permet aux tentations qui l’assaillent de prendre de la force et de l’emporter sur lui, jusqu’à ce qu’il prenne conscience de sa propre faiblesse, se réfugie en Dieu et s’attache à lui dans l’humilité. C’est ainsi qu’il parvient à la mesure de l’homme parfait dans la foi et l’espérance dans le Fils de Dieu (cf Eph., 4, 13), et qu’il est élevé jusqu’à l’amour [de Dieu]. C’est en effet quand l’homme se trouve au milieu de circonstances qui lui enlèvent toute espérance, qu’il apprend à connaître le merveilleux amour de Dieu pour l’homme. Dieu lui montre alors sa puissance en lui apportant le salut. Car jamais l’homme n’apprend à connaître la puissance divine lorsqu’il est dans le confort et la prospérité, et jamais Dieu n’a vraiment révélé son action d’une façon sensible ailleurs que dans la région de L’hèsychia, au désert, dans les lieux éloignés des rencontres et du trouble qu’entraîne la vie parmi les hommes.

10. Quand tu commences à pratiquer la vertu, ne t’étonne pas si, de toutes parts, se lèvent contre toi de rudes et fortes tribulations. Car une vertu ne saurait être considérée comme une vertu, si elle ne nécessitait pas un dur labeur pour la pratiquer. En effet, c’est de cela que la vertu tire son nom. Comme l’a dit saint Jean [Chrysostome] : « Il est habituel que la vertu entraîne des désagréments ; une vertu est suspecte si elle s’accompagne du bien-être. » Le bienheureux Marc le Moine a dit de son côté : « Toute vertu achevée est appelée une croix, quand elle accomplit le commandement de l’Esprit. » C’est pourquoi « tous ceux qui veulent vivre dans la crainte du Seigneur, en Jésus-Christ, seront persécutés » (2 Tim., 3, 12). Il est dit en effet : « Celui qui veut venir derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mc, 8, 34). Si quelqu’un veut renoncer à vivre dans le repos et « perdre son âme à cause de moi » (ibid., 35), il la trouvera. [Le Christ] a donc pris la croix et l’a mise devant toi, pour que tu acceptes la mort, et qu’alors seulement tu envoies ton âme marcher derrière lui.

11. Rien ne donne plus de force que le désespoir. Il ne peut subir de défaite de la part de personne, que ce soit de droite ou de gauche. Quand l’homme a retranché dans sa pensée tout espoir concernant cette vie, nul ne peut plus rivaliser en hardiesse avec lui. Aucun ennemi ne peut plus tenir en face de lui, et il n’est aucune tribulation dont l’annonce soit capable d’affaiblir son courage. Toute tribulation en effet est pour lui moindre que la mort ; or il s’est résigné à accepter la mort. Si, en tout lieu, en toute occasion, en tout temps, en tout ce dont tu veux t’occuper, tu fais du labeur et de la peine le but que tu te proposes, non seulement tu seras toujours courageux et résolu pour résister à tout ce qui semble être une difficulté, mais tes pensées seront assez puissantes pour mettre en fuite toute inquiétude et toute crainte, ces craintes qu’engendrent ordinairement en l’homme les pensées qui l’incitent au repos. Tout ce qui t’arrive de difficile et de dur te semblera facile et aisé. Souvent même les choses que tu redoutes auront un effet contraire [et bénéfique], et peut-être ne rencontreras-tu plus jamais aucune de ces difficultés.

12. Tu sais que l’espérance du repos empêche constamment les hommes de se souvenir de ce qui est bon, de ce qui est grand, de ce qui est excellent. Même ceux qui en ce monde ne songent qu’à leur corps ne peuvent parvenir à réaliser ce qu’ils veulent que s’ils ont décidé dans leur pensée de supporter des difficultés. L’expérience, d’ailleurs, en témoigne, et il n’est pas besoin de le prouver par des paroles. Dans toutes les générations qui nous ont précédés et jusqu’à maintenant, rien n’a affaibli les hommes, au point de les empêcher de vaincre et d’accomplir de grandes choses, autant que le repos. C’est pourquoi je dirai en bref : on ne méprise le Royaume des cieux que parce que l’on espère un petit repos ici-bas. Et non seulement l’homme aboutit à cela, mais souvent aussi de puissantes attaques et de redoutables tentations attendent tous ceux qui font du repos le but qu’ils veulent atteindre et dont les pensées ne tendent à rien d’autre. Car ce qui les mène, c’est leur désir.

13. Qui ne sait que les oiseaux eux-mêmes ne risquent d’être pris au piège que lorsqu’ils cherchent un endroit où se reposer ? Notre connaissance, comparée à celle des oiseaux, lui serait-elle inférieure pour déceler les pièges cachés, les traquenards dissimulés dans certaines affaires ou dans certains lieux, ou en quoi que ce soit d’autre, pièges par lesquels le Diable cherche à nous capturer depuis le commencement par la promesse et l’idée du repos ? — Mais parce que je suis parti dans cette digression, j’ai oublié l’objectif que je m’étais fixé au début de mon discours, à savoir [de montrer] qu’il nous faut toujours avoir présent à la pensée que notre but est la tribulation, [et non le repos,] en toute chose que nous entreprenons sur la voie qui mène au Seigneur, et qu’il nous faut envisager clairement et avec zèle, dès le début, la fin vers laquelle nous devons tendre. Combien de fois ne demande-t-on pas, quand on veut entreprendre quelque chose pour le Seigneur, « Cela sera-t-il vraiment reposant ? » Ou encore : « Comment faire pour avancer sur cette voie sans travail et avec facilité ? » Ou bien : « Cela implique-t-il quelque tribulation qui risquerait de fatiguer le corps ? » Ne voyons-nous pas que, dans les choses d’en haut comme dans celles d’en bas, seul nous intéresse le mot de repos ? Que dis-tu, ô homme, tu veux t’élever jusqu’au ciel, tu veux obtenir le Royaume et la communion avec Dieu, le repos de la béatitude, la communion avec les anges et la vie immortelle, et tu demandes si la voie qui y conduit est pénible ? Comme c’est étrange ! Ceux qui mettent leur désir dans les choses de ce monde éphémère, naviguent sur les vagues redoutables de la mer, osent s’engager sur des chemins dangereux, et ne se demandent pas si leurs affaires exigeront du travail, ou si ce qu’ils veulent entreprendre est pénible. Et nous, en tout lieu nous sommes en quête de repos ! Si nous avions toujours présente à la pensée la voie de la crucifixion, nous penserions que toute autre affliction est moindre que celle-là.

14. Ou bien, se trouverait-il quelqu’un qui ne soit pas persuadé de ce que l’on n’a jamais obtenu la victoire dans une guerre, que l’on n’a jamais reçu une couronne flétrissable, que l’on n’a jamais réalisé ce que l’on désirait, même s’il s’agissait de choses méprisables, que l’on n’est jamais entré au service de Dieu, que l’on n’a jamais accompli un acte glorieux de vertu, si l’on n’a pas d’abord compté pour rien la peine et les tribulations, et chassé loin de soi les pensées qui incitent au repos, lesquelles engendrent la négligence, la paresse, la peur, qui mènent à un complet relâchement.

15. Quand l’intellect a du zèle pour la vertu, même les sens corporels — la vue, l'ouïe, l’odorat, le goût et le toucher — ne peuvent plus être vaincus par la difficulté de travaux pénibles, inhabituels, qui dépassent les limites des capacités naturelles. Dès lors que notre ardeur naturelle déploie en temps voulu sa propre énergie, la vie du corps est plus méprisée qu’une ordure. Dès lors que le cœur est animé d’un zèle spirituel, le corps ne s’afflige plus des tribulations, il ne craint plus, il ne se décourage plus, mais l’intellect le rend dur comme un diamant, par la patience, en face de toutes les épreuves. Soyons donc remplis nous aussi d’un zèle spirituel, pour accomplir la volonté de Jésus, et toute négligence sera chassée loin de nous, cette négligence qui engendre dans notre âme la paresse. Car le zèle engendre le courage, la force d’âme et l’effort du corps. Quelle puissance les démons ont-ils, quand l’âme leur oppose ce zèle ardent qui lui est naturel ? Il est dit qu’une ardente résolution est fille du zèle. Quand celle-ci met en œuvre sa propre puissance, elle délivre de la peur toutes les forces de l’âme. Les couronnes de la confession que les athlètes [du Christ] et les martyrs remportent par leur endurance, leur sont obtenues par la mise en œuvre de leur zèle et de leur ardente résolution, fruits du courage qui leur est naturel. Ils demeurent impassibles dans la terrible souffrance des supplices. Que Dieu, dans sa bienveillance, nous donne, à nous aussi, une telle ardente résolution. Amen.

DISCOURS 20. LA GLOIRE DE L’HUMILITÉ

Quelle grande valeur a l'humilité, et combien est élevé son degré

JE veux ouvrir la bouche, frères, et vous parler du très haut sujet de l’humilité. Et je suis rempli de crainte, comme quelqu’un qui comprend qu’il va devoir parler de Dieu dans la langue des hommes. Car l’humilité est le vêtement de la Divinité. En effet, en s’incarnant, le Verbe l’a revêtue, et par elle, il a vécu avec nous dans notre corps. Et quiconque s’en est revêtu s’est rendu semblable en vérité à celui qui est descendu de sa hauteur et a dissimulé la grandeur de sa magnificence et caché sa gloire sous l’humilité, pour qu’à sa vue la création ne soit pas consumée. Car la création n’aurait pas pu fixer les yeux sur lui s’il n’en avait pas assumé une part et n’avait pas ainsi vécu avec elle. Elle n’aurait pas entendu les paroles de sa bouche, en le voyant face à face. C’est ainsi que les enfants d’Israël n’avaient pu [supporter d’entendre] sa voix quand il leur avait parlé dans la nuée. Il disaient à Moïse : « Que Dieu te parle, et rapporte-nous ses paroles. Mais que Dieu ne nous parle pas, pour que nous ne mourrions pas » (Ex., 20, 19).

2. Comment, en effet, la création aurait-elle pu [supporter de] voir Dieu manifestement ? Si terrible est la vision de Dieu que le Médiateur [Moïse] lui-même dit : « Je suis effrayé et tout tremblant » (Hébr., 12, 21 ). En effet, la splendeur même de la gloire divine était apparue sur le Sinaï, et la montagne fumait et tremblait de crainte devant sa manifestation ; les animaux eux-mêmes qui s’approchaient de ses pentes mouraient. Les fils d’Israël s’apprêtaient et se préparaient, en se purifiant pendant trois jours, selon l’ordre de Moïse, afin de se rendre dignes d’entendre la voix de Dieu et de voir sa révélation. Mais quand le moment en fut arrivé, ils ne purent supporter ni la vision de sa lumière, ni la voix puissante de son tonnerre (cf. Ex., 19, 10 ss.). Mais maintenant que sa grâce s’est répandue sur le monde par son avènement, ce n’est pas dans un tremblement de terre, ni dans le feu, ni au son d’une voix puissante et redoutable, qu’il est descendu (cf. 3 Rois, 19, 12), mais « comme la rosée sur la toison, et comme la pluie qui doucement tombe sur la terre » (Ps. 71,6), et c’est sous une forme qui lui était étrangère qu’il est apparu et a vécu avec nous. En effet, comme dans un écrin précieux, il a caché sa magnificence sous le voile de la chair, et il a vécu parmi nous comme l’un d’entre nous, dans ce corps qu’il s’était volontairement formé dans le sein de la Vierge Marie, la Mère de Dieu, afin que, le voyant de notre race et vivant parmi nous, nous ne soyons pas terrifiés à son aspect.

3. C’est pourquoi quiconque s’est couvert de ce vêtement [de l’humilité] sous lequel le Créateur est apparu lorsqu’il s’est revêtu d’un corps a revêtu le Christ lui-même. En effet, il a désiré revêtir dans son homme intérieur la ressemblance de [cet état] dans lequel le Créateur s’était manifesté à sa création, et être vu ainsi par ses compagnons de service. Au lieu d’un vêtement de gloire et d’honneur extérieurs, il s’est paré de cette humilité. C’est pourquoi toutes les créatures, qu’elles soient douées de raison ou dépourvues de la parole, vénèrent cet homme comme leur maître, pour rendre honneur au Maître qu’elles avaient vu ainsi revêtu, lorsqu’il vivait parmi elles. Quelle créature en effet ne serait pas saisie de respect à la vue de l’humble ? Cependant, jusqu’à ce que se soit révélée à tous la gloire de l’humilité, on méprisait cette vision pleine de sainteté. Mais maintenant sa splendeur s’est levée devant les yeux du monde, et tout homme honore cette ressemblance en tout lieu où on la voit. Par l’intermédiaire d’un tel homme, il a été donné à la créature de voir son Créateur et son Artisan. C’est pourquoi, bien qu’il soit dépouillé de tout le créé, les ennemis eux-mêmes de la vérité ne méprisent pas celui qui a acquis l’humilité, et celui qui a appris à la pratiquer est honoré comme s’il portait la couronne et la pourpre.

4. Aucun homme ne peut mépriser l’humble, ni lui adresser des paroles blessantes, ni le mépriser. Parce que son Maître l’aime, il est aimé de tous. Il aime tous les hommes, et tous l’aiment. Tous l’affectionnent, et en tout lieu où il passe, ils le voient comme un ange de lumière et l'honorent d’une façon sans pareille. Lorsqu’il parle, le sage et le docteur se taisent, car ils veulent lui laisser la parole. Les yeux de tous se tournent vers lui pour l’écouter. Tout homme attend ses paroles comme des paroles de Dieu. Sa concision vaut tous les discours des sophistes qui se creusent la tête. Ses paroles sont douces à l’oreille des sages, comme un rayon de miel au palais. Tous voient Dieu en lui, bien que ses paroles soient d’un simple et d’un ignorant, et que son aspect soit vulgaire et méprisable. Celui qui parle de l’humble avec mépris et ne le considère pas comme un être vivant, agit comme s’il parlait contre Dieu. Et plus l’humble est méprisé à ses propres yeux, plus il est honoré par toutes les créatures.

5. Quand l’humble s’approche des bêtes féroces, dès qu’elles le voient, leur nature sauvage s’adoucit, elles s’approchent de lui comme de leur maître, inclinent la tête, remuent leur queue, lui lèchent les mains et les pieds. Car elles sentent, émanant de lui, le parfum qu’exhalait Adam avant la faute, lorsqu’ils se rassemblèrent devant lui dans le paradis et qu’il leur donna des noms. Cela nous avait été enlevé, mais Jésus l’a renouvelé et nous l’a rendu par son avènement, restaurant ainsi la bonne odeur du genre humain. Il s’approche aussi des serpents au venin mortel, et dès qu’ils sentent le contact de sa main et qu’il touche leur corps, leur agressivité et leur méchanceté disparaissent, et il les écrase dans sa main comme des sauterelles. Et que dirai-je des hommes ? Mais les démons eux-mêmes, avec toute la violence, l’hostilité et l’orgueil qui les animent, dès qu’ils se trouvent en sa présence, deviennent comme de la poussière. Toute leur malice s’émousse, leurs ruses sont déjouées et leurs tromperies perdent toute efficacité.

6. Maintenant que nous avons montré de quelle grandeur Dieu a honoré l’humilité, et quelle puissance est cachée en elle, il nous faut montrer ce qu’est l’humilité elle-même, et dire quand l’homme est jugé digne de la recevoir parfaitement et telle qu’elle est. Mais il nous faut faire une distinction entre celui qui a une humble apparence, et celui qui a été jugé digne de la véritable humilité. L’humilité est une puissance secrète que les saints arrivés à la perfection reçoivent quand ils ont accompli toutes les exigences de leur genre de vie. Cette puissance en effet n’est donnée qu’à ceux qui parviennent à la perfection de la vie spirituelle, par la puissance de la grâce, et autant que les forces de la nature le permettent. Car cette vertu renferme tout en elle-même. C’est pourquoi il n’est pas possible de tenir pour humble le premier homme venu, mais ceux-là seuls qui ont été jugés dignes de ce degré que nous avons dit.

7. Il ne suffit pas qu’un homme soit bon et calme, ou prudent et doux, pour qu’il ait atteint le degré de l’humilité. Est véritablement humble celui qui a, dans le secret de son âme, de quoi s’enorgueillir, et ne s’enorgueillit pas, mais considère cela comme de la poussière. Nous n’appelons pas non plus humble, bien que la chose soit digne de louange, celui qui s’humilie en se rappelant ses fautes et ses manquements, et qui en garde mémoire jusqu’à ce que son cœur se brise et que son intellect ait fait disparaître en lui-même les pensées d’orgueil. Car l’esprit d’orgueil garde [contre lui] sa force, et il n’a pas acquis l’humilité, mais il s’en approche au moyen de diverses considérations. Même si la chose est louable, comme je l’ai dit, il n’a pas encore l’humilité. Il la veut, mais il ne la possède pas. L’humble parfait est celui qui n’a pas besoin de chercher des raisons et de procéder à des considérations pour être humble. Mais en toutes choses, d’une façon naturelle et parfaite, il se comporte humblement, sans avoir à [réfléchir] laborieusement pour cela. Il a reçu en lui-même l’humilité, comme un grand charisme qui dépasse toute la création et toute la nature. Il se voit à ses propres yeux comme un pécheur, comme un homme de rien et méprisable. Il a pénétré [par la contemplation] dans le mystère de toutes les natures spirituelles, il possède une grande sagesse concernant toute la création, et cependant il se considère comme ne sachant absolument rien. Et cette conviction ne procède pas de la réflexion, mais, sans se forcer, il est ainsi dans son cœur.

8. Mais est-il possible qu’un homme devienne tel ? La nature peut-elle produire en lui ce changement ? Non. Mais n’en doute pas, la force mystérieuse que l’humble a reçue le rend parfait en toute vertu. C’est la force même que reçurent les bienheureux apôtres sous forme de [langues de] feu (Act., 1, 8). C’est pour cela que le Sauveur leur avait ordonné de ne pas quitter Jérusalem jusqu’à ce qu’ils aient reçu la puissance d’en haut (Act., 1, 4), c’est-à-dire le Paraclet, dont le nom signifie « Esprit consolateur ». C’est là ce qu’avait dit la divine Écriture à son sujet : « Les mystères sont révélés aux humbles » (Sir., 3, 19). C’est cet Esprit des révélations, qui fait connaître les mystères, que les humbles ont été jugés dignes de recevoir en eux-mêmes. C’est pourquoi certains saints ont dit que l’humilité rend l’âme parfaite par des contemplations divines. Que nul donc n’ose s’imaginer qu’il est parvenu à la véritable humilité parce qu’un mouvement de componction lui sera venu à un certain moment, ou parce qu’il aura versé quelques larmes, ou parce qu’il possède quelque qualité qui lui est naturelle ou qu’il a acquise en se forçant. Il prétend ainsi obtenir en peu de temps et avec peu de travail ce qui est la plénitude de tous les mystères et la citadelle de toutes les vertus et il croit que c’est là le don de l’humilité. Mais si un homme a vaincu tous les esprits adverses, s’il n’est pas d’œuvres qu’il n’ait accomplies ni de vertus qu’il n’ait acquises, si, après avoir renversé et soumis toutes les forteresses des ennemis, il a senti spirituellement en lui-même qu’il a reçu ce charisme, — car l’Esprit rend témoignage à son esprit, selon la parole de l’Apôtre (Rom., 8, 16), - c’est là la perfection de l’humilité. Bienheureux celui qui l’a obtenue, car à toute heure il embrasse et étreint le sein de Jésus.

9. Mais quelqu’un demandera : « Que dois-je faire ? Comment puis-je acquérir l’humilité ? De quelle façon serai-je rendu digne de la recevoir ? Vois, je me fais violence à moi-même, et quand je crois l’avoir acquise, je m’aperçois que des pensées qui lui sont contraires tourbillonnent dans ma pensée. Et aussitôt je tombe dans le désespoir. » A celui qui interroge ainsi, on répondra : « Il suffit au disciple d’être comme son Maître et au serviteur d’être comme son Seigneur » (Mt, 10, 25). Vois comment l’a acquise Celui qui prescrit l’humilité et en fait don. Deviens-lui semblable, et tu la trouveras. Lui-même a dit : « Le Prince de ce monde vient, et il ne trouvera rien en moi » (Jn., 14, 30). Vois-tu comment c’est par la perfection de toutes les vertus qu’il est possible d’acquérir l’humilité ? Imite Celui qui nous l’a prescrite : « Les renards, a-t-il dit, ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer sa tête » (Mt., 8, 20), lui qui est glorifié par tous ceux qui ont atteint la perfection, la sanctification et la plénitude dans toutes les générations, avec le Père qui l’a envoyé et avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 21. CONNAÎTRE SA FAIBLESSE

Sur ce qui aide l'homme à s'approcher de Dieu dans son cœur, quelle est la vraie cause d'où lui vient secrètement le secours, et quelle est celle qui conduit l'homme à l'humilité

BIENHEUREUX l’homme qui connaît sa propre faiblesse, car cette connaissance devient pour lui le fondement, la racine et le principe de tout bien. Car lorsqu’un homme a appris [quelle est] sa propre faiblesse et l’a véritablement sentie, il raffermit son âme contre le relâchement qui enténèbre sa connaissance et il accroît sa vigilance. Mais nul ne peut sentir sa propre faiblesse, s’il ne lui a pas été donné, si peu que ce soit, de subir des épreuves qui affligent le corps ou l’âme. Mettant alors en regard sa faiblesse et l’aide de Dieu, il connaîtra aussitôt la grandeur de celle-ci. Quand il considère en effet tous les efforts qu’il a déployés dans l’espoir de rendre confiance à son âme, en étant vigilant, continent, en la protégeant et en l’entourant de soins, sans y parvenir, ou quand il constate que son cœur craint et tremble, privé de toute sérénité, il doit alors comprendre que cette crainte qu’éprouve son cœur signifie et révèle qu’il a absolument besoin de l’aide d’un autre. Son cœur en témoigne intérieurement, par la crainte qui l’a saisi et provoque en lui un combat intérieur, montrant ainsi que quelque chose lui manque. L’homme doit dès lors reconnaître qu’il ne peut pas s’établir [par lui-même] dans une confiante sécurité. Il est écrit que seul le secours de Dieu peut sauver (cf. Ps. 59, 13 ; 107, 13, etc.).

2. Quand un homme sait qu’il a besoin du secours divin, il multiplie ses prières. Et plus il prie, plus son cœur devient humble. Car on ne peut pas prier et demander sans se faire humble. « Un cœur broyé et humilié, Dieu ne le méprise point » (Ps. 50, 17). Tant que le cœur ne s’est pas fait humble, il lui est impossible, en effet, d’échapper aux distractions. Car c’est l’humilité qui rassemble le cœur. Quand l’homme s’est fait humble, aussitôt la miséricorde [de Dieu] l’entoure, et le cœur sent le secours divin. Il découvre que monte en lui une force qui l’établit dans la confiance. Quand l’homme sent ainsi le secours divin, quand il sent qu’il est présent pour lui venir en aide, son cœur aussitôt est rempli de confiance, et il comprend alors que la prière est le refuge où il trouve le secours, la source du salut, le trésor de la confiance, le port où s’abriter de la tempête, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, la force des faibles, la protection au moment des épreuves, l’aide au plus fort de la maladie, le bouclier qui sauve dans les combats, la flèche lancée contre l’Ennemi. En un mot, la prière est la porte par laquelle entrent en lui tous ces biens.

3.Il trouve désormais ses délices dans une prière pleine de foi. Son cœur est illuminé par la confiance. Il est loin de son aveuglement d’autrefois et de sa prière [prononcée] du bout des lèvres. Depuis qu’il a compris tout cela, il possède la prière dans son âme comme un trésor. Et si grande est sa joie que sa prière s’est changée en cris d’action de grâces. C’est ce qu’a dit celui qui a donné la définition de chaque aspect de la vie spirituelle : « La prière est une joie qui suscite l’action de grâces. » Il parle ici de cette prière qui présuppose qu’on a reçu la connaissance de Dieu, c’est-à-dire qui vient de Dieu. L’homme prie désormais sans peine ni labeur, comme c’était le cas avant qu’il eût ressenti cette grâce, mais dans la joie du cœur et l’émerveillement ; sans cesse naissent en lui des mouvements d’action de grâces, sans cesse il se prosterne silencieusement. Saisi d’émerveillement et de stupeur devant l’expérience de la grâce de Dieu, il élève soudainement la voix, il loue et glorifie Dieu, il fait monter des actions de grâces et laisse parler sa langue, dans un extrême émerveillement.

4. Celui qui est parvenu véritablement, et non en imagination, à cet état, et qui a observé tout cela en lui-même et en a remarqué les divers aspects grâce à sa grande expérience, connaît ce dont je parle et sait qu’il n’y a là rien de contraire à la vérité. Qu’il cesse désormais de penser à des choses vaines et reste avec Dieu par une prière continuelle, rempli de crainte et d’effroi à la pensée d’être privé de l’abondance de son secours.

5. Tous ces biens viennent, pour l’homme, de la reconnaissance de sa propre faiblesse. En effet, dans son grand désir du secours divin, il s’approche de Dieu en persévérant dans la prière. Et dans la mesure même où il s’approche de Dieu par sa disposition intérieure, Dieu s’approche de lui par ses dons, et il ne lui refuse pas sa grâce, à cause de sa grande humilité. Car il est comme la veuve qui ne cessait de poursuivre le juge de ses cris pour qu’il lui rende justice contre son Adversaire (Le, 18, 1-5). Dieu, plein de compassion, attend pour lui accorder ses grâces, afin que ce retard incite l’homme à l’approcher et à demeurer, pressé par la nécessité, auprès de Celui qui est la source d’où jaillit le secours. Dieu accorde cependant certaines demandes, celles, dirai-je, sans lesquelles l’homme ne pourrait être sauvé. Mais il en est d’autres auxquelles Dieu tarde à répondre. Dans certains cas, il éteint et repousse loin de lui les traits enflammés de l’Ennemi. Dans d’autres cas, il permet que l’homme soit tenté, pour que cette épreuve l’amène à s’approcher de lui, comme je l’ai dit, et pour que l’expérience des tentations l’instruise. C’est ce que dit l’Écriture : « Le Seigneur a permis que de nombreuses nations ne soient pas détruites et ne soient pas livrées aux mains de Josué, fils de Navé, afin qu’elle servent à l’instruction des fils d’Israël et que les tribus des Hébreux apprennent à combattre » (Juges, 2, 23 ss.).

6. Car le juste qui n’a pas conscience de sa propre faiblesse se tient sur le fil d’une épée et il n’est pas éloigné de la chute ni du lion féroce, je veux dire du démon de l’orgueil. Celui qui ne connaît pas sa propre faiblesse manque en effet d’humilité.

Or celui qui manque d’humilité manque de perfection. Et celui à qui manque la perfection est toujours dans la crainte. Car sa cité n’est pas fondée sur des colonnes de fer ni sur des bases d’airain, je veux dire sur celles de l’humilité. Nul ne peut acquérir l’humilité autrement qu’en employant les moyens qui lui sont appropriés, lesquels nous procurent un cœur brisé et anéantissent les pensées de présomption. Souvent, en effet, l’Ennemi trouve en nous des points faibles qui lui permettent de nous détourner du chemin. Sans l’humilité, il est impossible à l’homme de mener à la perfection son travail [spirituel]. Le sceau de l’Esprit ne saurait être apposé sur sa lettre d’affranchissement, surtout tant qu’il demeure esclave et que, dans son travail, il n’a pas surmonté la crainte. Car nul n’accomplit bien son travail sans humilité ; or nul ne peut être éduqué autrement que par les épreuves, et sans cette éducation, on ne peut acquérir l’humilité.

7. C’est pourquoi le Seigneur accorde aux saints les moyens d’acquérir l’humilité, en ayant un cœur brisé et une prière ardente, afin que ceux qui l’aiment puissent s’approcher de lui par cette humilité. Souvent il les effraie par les passions naturelles, par les chutes provoquées par les pensées honteuses et souillées ; souvent aussi par les outrages, les injures et les coups infligés par les hommes ; parfois par les maladies et les indispositions du corps ; parfois aussi par la pauvreté et le manque du nécessaire ; parfois enfin, tantôt par le tourment d’une peur excessive, par le délaissement, par la guerre ouverte menée par le Diable, qui leur inspire de la terreur, tantôt encore par bien d’autres choses redoutables. Tout cela arrive pour que les hommes aient les moyens de devenir humbles, et pour qu’ils ne s’assoupissent pas dans la négligence. Il peut s’agir soit de choses dont le combattant ait à souffrir présentement, soit de la crainte de choses futures. De toutes façons, les épreuves sont nécessaires, pour l’utilité des hommes.

8. Cependant, je ne dis pas que l’homme doive se féliciter volontairement de ses mauvaises pensées pour trouver, dans leur souvenir, une occasion de s’humilier, ni qu’il doive s’efforcer d’avoir d’autres tentations. Ce que je dis, c’est que, tout en travaillant à bien faire, il soit en tout temps sobre et vigilant, qu’il garde son âme, et considère qu’il est une créature, donc sujet à tomber. Toute créature en effet a besoin de la puissance de Dieu pour la secourir. Quiconque a besoin du secours d’autrui montre qu’il a en lui une faiblesse naturelle. Et quiconque connaît sa propre faiblesse doit nécessairement être humble, afin d’obtenir ce dont il a besoin de Celui qui peut le lui accorder. Si l’homme, dès le début, connaissait et voyait sa propre faiblesse, il 11e se laisserait aller à aucune négligence. Et s’il n’était pas négligent, il ne dormirait pas, et il n’aurait pas besoin, pour se réveiller, de tomber aux mains de ceux qui le tourmentent.

9. Il faut donc que celui qui marche sur la voie de Dieu lui rende grâces en tout ce qui lui arrive, qu’il blâme et reprenne son âme, et qu’il sache que Celui qui veille sur lui ne l’aurait pas abandonné, pour réveiller sa pensée, s’il n’avait pas été négligent et ne s’était pas enorgueilli. Mais qu'il ne s’en trouble pas, qu’il n’abandonne pas le stade et le combat, qu’il ne cesse pas de se blâmer lui-même, afin que son mal ne redouble pas. Car il est impossible qu’auprès de Dieu, de qui vient toute justice, il y ait place pour l’injustice. A lui soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 22. L'ESPÉRANCE

Sur les diverses manières de mettre son espérance en Dieu ; qui peut espérer en Dieu, et quel est celui qui espère d'une façon déraisonnable et inintelligente

IL est une espérance en Dieu qui procède d’une foi qui vient du cœur ; elle est bonne, et s’accompagne de discernement et d’intelligence. Mais il en est une autre, à l’inverse, qui procède de la sottise, et qui est mensongère. L’homme qui ne s’inquiète aucunement des choses passagères, mais qui s’en remet totalement au Seigneur, nuit et jour, qui abandonne tout souci de ce monde à cause de son extrême sollicitude pour les vertus, qui s’applique exclusivement aux choses de Dieu, et qui pour cela néglige de se procurer la nourriture et le vêtement, de se ménager un abri pour son corps, et quoi que ce soit d’autre, — celui-là met son espérance dans le Seigneur d’une façon juste et sensée. Aussi le Seigneur pourvoira-t-il à tous ses besoins. C’est là, en vérité, l’espérance authentique et pleine de sagesse. C’est justice qu’un tel homme puisse mettre son espérance en Dieu, car il est son serviteur, il s’applique avec beaucoup de soin à travailler pour lui, sans la moindre négligence, pour quelque motif que ce soit. Un tel homme mérite que Dieu lui manifeste un soin particulier, car il a observé son précepte, qui dit : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (Ml., 6, 33), et : « Ne soyez pas prévoyants pour la chair » (Rom., 13, 14). Quand nous nous comportons ainsi, le monde, comme un serviteur, nous procurera tout [ce qui nous est nécessaire],

il écoutera notre parole, nous obéira comme à ses maîtres et ne s’opposera pas à notre volonté. En effet, c’est afin de se tenir constamment devant Dieu qu’un tel homme ne se permet pas de songer aux nécessités pressantes de son corps. Et parce qu’il ne se soucie de rien, sinon d’être libre de toute préoccupation, petite ou grande, à l’égard de ce qui tend au plaisir ou à la distraction, à cause de la crainte de Dieu, il sera pourvu d’une façon merveilleuse de ce qui lui est nécessaire, sans avoir à s’en préoccuper ni à peiner pour cela.

2. Bien différent, en revanche, est le cas de l’homme dont le cœur est complètement enseveli dans les réalités terrestres, qui se nourrit constamment de poussière comme le serpent (cf. Gen., 3, 14), qui ne se soucie aucunement de ce qui plaît à Dieu, mais qui dépense toute sa peine pour les choses qui concernent le corps, qui est relâché, paresseux à l’égard de toutes les vertus, continuellement engagé dans les distractions d’une existence vouée au plaisir, et qui saisit tous les prétextes pour cela. Un pareil homme, tombé dans une telle paresse et une telle négligence, s’est complètement éloigné du bien. Quelquefois cependant, soit parce qu’il est dans la gêne et manque de quelque chose, soit parce que quelque tribulation, fruit de ses dérèglements, lui est survenue, il lui arrive de dire : « Je mets en Dieu mon espérance ; il va m’enlever mes soucis et me rendre la tranquillité. » Insensé ! Jusqu’à présent, tu ne t’es pas souvenu de Dieu, tu l’as offensé par tes actions déréglées, à cause de toi « son Nom est blasphémé parmi les nations », comme il est écrit (Rom., 2, 24), et maintenant, tu as l’audace de dire, de ta propre bouche : « Je mets en lui mon espérance, il va me secourir et m’enlever mes soucis » ! Dieu a dit par le Prophète, pour confondre de telles gens : « Ils me cherchent chaque jour et veulent connaître mes voies ; comme un peuple qui pratiquerait la justice et n’aurait pas abandonné la voie de son Dieu, ils me réclament droit et justice ! » (Is., 58, 2). De leur nombre est l’insensé, lui qui jamais ne s’approche de Dieu par la pensée, mais qui, lorsqu’il est assiégé par les tribulations, tend les mains vers lui avec confiance. Un tel homme a besoin d’être souvent brûlé par le feu [des épreuves] pour être éduqué par elles à tous égards. Car il n’a rien fait qui le rende digne de mettre sa confiance en Dieu. Au contraire, du fait de ses mauvaises actions et de sa négligence à remplir ses devoirs, il est digne d’être rééduqué par des coups. Néanmoins, Dieu le supporte, dans sa miséricorde et sa patience. Cependant, qu’un tel homme ne s’abuse pas lui-même, qu’il n’oublie pas ce que fut sa conduite, et qu’il ne dise pas qu’il espère en Dieu. Car il sera châtié, pour qu’il se corrige. Il ne fait en rien les œuvres de la foi. Qu’il n’étende pas ses jambes en restant oisif et ne dise pas : « J’ai confiance, Dieu me donnera ce dont j’ai besoin », comme s’il avait vécu en accomplissant ses œuvres. Que dans sa folie, il n’aille pas se jeter dans un puits, alors qu’il ne s’est jamais souvenu de Dieu, et qu’il ne dise pas, une fois tombé : « Je mets en Dieu mon espérance, et il m’en tirera. » O insensé, ne t’abuse pas. La peine que l’on se donne pour Dieu et la sueur que l’on répand en cultivant son champ doivent précéder l’espérance que l’on place en lui. Si tu crois en Dieu, tu fais bien. Mais la foi a aussi besoin des œuvres, et l’espérance en Dieu resplendit en proportion de la peine que l’on s’est donné pour pratiquer les vertus. Tu crois que Dieu pourvoit aux besoins de ses créatures, et que tout lui est possible ? Que des œuvres appropriées viennent à la suite de ta foi, et alors il t’entendra. Ne cherche pas à retenir le vent dans ta main (cf Prov., 30, 4), je veux dire la foi sans les œuvres.

3. Il arrive souvent que quelqu’un, à son insu, s’engage sur un chemin où se trouve un animal dangereux, ou des meurtriers, ou quelque chose d’analogue. U appartient à la Providence que Dieu exerce envers tous de le délivrer d’un tel péril, soit en l’arrêtant dans sa marche pour une raison ou pour une autre, jusqu’à ce que soit passé l’animal dangereux, soit en lui faisant rencontrer quelqu’un qui le fasse revenir sur ses pas. Il peut aussi arriver qu’un serpent venimeux soit sur le chemin et qu’on ne le voie pas. Dieu, qui ne veut pas abandonner l’homme dans une telle épreuve, fait que soudain le serpent siffle et s’en aille, ou il le fait ramper devant l’homme, et celui-ci, le voyant, fait attention et s’en préserve, bien qu’en raison des fautes cachées qu’il est seul à connaître, il ne soit pas digne d’être ainsi protégé. Mais dans sa compassion, Dieu le délivre. Il arrive encore qu’une maison, ou un mur, ou un rocher, s’apprête à tomber avec fracas là où des hommes se tiennent assis. Dans son amour pour les hommes, Dieu envoie un ange pour les retenir et préserver cet endroit, jusqu’à ce que les hommes se soient levés ; ou bien il les fait partir pour une raison ou pour une autre, afin que personne ne se trouve en dessous. À peine sont-ils partis, qu’il permet à l’éboulement de se produire. Et s’il arrive que quelqu’un soit surpris, Dieu fait qu’il n’en subisse aucun dommage. Il veut ainsi montrer la grandeur infinie de sa puissance.

4. Ces choses et celles qui leur ressemblent relèvent donc de l’universelle Providence que Dieu exerce envers tous, et dont le juste, lui, est inséparable. Aux autres hommes en effet, Dieu a ordonné de diriger leur vie avec discernement et de combiner leur propre connaissance avec l’action de sa Providence. Mais le juste n’a pas besoin d’user de sa propre connaissance pour organiser sa vie, car, à la place de cette connaissance, il dispose de la foi, par laquelle il a renversé « toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu » (2 Cor., 10, 5). Et rien de ce que nous avons énuméré ne lui fera peur, comme il est écrit : « Le juste a l’audace (parrhèsia) du lion » (Prov 28, 1). Il ose, en toute chose, [se conduire] par la [seule] foi, non parce qu’il tente le Seigneur, mais parce qu’il met entièrement sa confiance en Lui, et parce qu’il est armé et revêtu de la puissance du Saint-Esprit. Autant il aura lui-même le souci constant d’être avec Dieu, autant Dieu dira de lui : « Je serai avec lui dans la tribulation, je le délivrerai et le glorifierai, je le rassasierai de longs jours et je lui ferai voir mon salut » (Ps. 90, 15-16). Mais celui qui vit dans le relâchement et néglige de faire son travail ne peut avoir une telle espérance. Seul peut l’avoir celui qui toujours et en toutes choses demeure avec Dieu, qui s’approche de lui par la beauté de ses œuvres, qui

DISCOURS 23. LA MISÉRICORDE L'EMPORTE SUR LA JUSTICE ET LHÈSYCHIA SUR LES ŒUVRES

Sur l’amour de Dieu, le renoncement et le repos en Lui

L’ÂME qui aime Dieu ne trouve qu’en Dieu seul son repos.

Commence par te défaire de toute attache extérieure, et alors tu pourras attacher ton cœur à Dieu, car avant de s’unir à Dieu, il faut se détacher de la matière. C’est quand il a été sevré que l’on donne du pain à un petit enfant. De même, l’homme qui veut s’ouvrir largement aux choses de Dieu doit d’abord devenir étranger au monde, comme l’enfant se sépare des bras de sa mère et de ses mamelles. L’œuvre du corps précède celle de l’âme, de même que la poussière [dont fut formé] Adam a précédé l’insufflation de l’âme (cf. Gen., 2, 7). L’homme qui n’a pas accompli l’œuvre corporelle ne peut pas posséder l’œuvre de l’âme, car la seconde naît de la première, comme l’épi naît du grain de blé. Et l’homme qui ne possède pas l’œuvre de l’âme est privé des dons spirituels.

2. Les labeurs que l’on accomplit pour la vérité dans le siècle présent ne peuvent être comparés aux délices préparées pour ceux qui se seront donnés de la peine pour bien agir (cf. Rom., 8, 18). De même que « ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l’allégresse » (Ps. 125, 5), ainsi la joie suit les souffrances que l’on endure pour Dieu. De même que le pain qu’il a produit à la sueur de son front paraît doux au paysan, ainsi les œuvres accomplies pour la justice sont douces au cœur qui a reçu la connaissance du Christ. Supporte le mépris et l’humiliation en gardant une âme pleine d’une douce bonté, et tu jouiras d’une confiance filiale (parrhèsia) auprès de Dieu. L’homme qui supporte avec connaissance11,8 toutes les paroles dures qu’on lui adresse, alors qu’il n’a lui-même commis aucune injustice envers son interlocuteur, pose sur sa propre tête une couronne d’épines, mais il est bienheureux, car, dans un temps qu’il ignore, il recevra une couronne incorruptible.

3. Celui qui fuit la vaine gloire avec connaissance éprouve déjà dans son âme la sensation du siècle à venir.

Celui qui dit qu’il a abandonné le monde et qui se bat avec les hommes parce qu’il a besoin de quelque chose pour que rien ne manque à son repos, celui-là est complètement aveugle, car il a volontairement renoncé à tout son corps, mais il lutte et se bat pour un seul membre.

Celui qui fuit le repos de la vie présente le fait parce que son intellect est en quête du siècle à venir.

Celui qui est attaché aux choses qu’il possède est esclave des passions ; mais ne crois pas que la cupidité consiste seulement dans le fait de posséder de l’or et de l’argent ; elle se trouve en n’importe quelle chose à laquelle ta volonté est attachée. Ne loue pas celui qui traite durement son corps, mais qui laisse toute liberté à ses sens, je veux dire à ses oreilles, à sa bouche, toujours ouverte, sans retenue, et à ses yeux qui errent [de tous côtés].

Si tu t’es donné comme règle de pratiquer la miséricorde, prends l’habitude de ne pas t’en tenir à la rigueur du droit en d’autres circonstances, car ce que tu rassembles d’une main, tu le dissiperais de l’autre. Dans le second cas, c’est de sens du devoir que tu as besoin, mais dans l’autre, c’est d’un cœur dilaté. Sache que pardonner leurs fautes à ceux qui t’ont offensé surpasse la pratique de la justice. Alors tu verras la sérénité briller de tous côtés dans ton intellect. Quand, dans ta façon d’agir, tu te seras élevé au-dessus de la justice, en tous tes actes tu jouiras d’une liberté dont rien ne pourra te séparer.

4. Un saint a dit au sujet [de l’aumône] : « Celui qui fait l’aumône, s’il n’est pas juste, est aveugle. » Je dirai pour ma part : il doit donner à autrui le fruit de son travail et de sa peine, et non ce qu’il aurait acquis par la fraude, l’injustice et des procédés malhonnêtes. Le même saint a dit ailleurs : « Si tu veux semer parmi les pauvres, sème avec ce que tu possèdes ; si tu voulais semer avec le bien d’autrui, sache que tu sèmerais la pire des mauvaises herbes1U. » Mais j'ajouterai que si celui qui fait l’aumône ne s’élève pas au-dessus de la pratique de la justice, il n’est pas miséricordieux ; autrement dit, il n’est pas un homme qui est miséricordieux envers les autres non seulement en leur donnant de ce qu’il possède, mais encore en supportant avec joie l’injustice de la part des autres et en se montrant miséricordieux envers eux. Lorsqu’il aura vaincu la justice par la miséricorde, il recevra la couronne, non pas celle des justes selon la Loi, mais celle des parfaits selon l’Évangile. Car donner aux pauvres de ce que l’on a, revêtir celui qui est nu, aimer son prochain comme soi-même, ne pas commettre d’injustice, ne pas mentir, l’ancienne Loi aussi l’ordonnait : mais la perfection selon l’économie de l’Évangile prescrit : « A celui qui te prend ton bien, ne le réclame pas, et donne à quiconque te demande » (Le, 6, 30). Non seulement il faut supporter avec joie l’injustice en ce qui concerne les biens matériels et toutes les choses extérieures, mais il faut donner même son âme pour son frère. Tel est l’homme miséricordieux, et non pas celui qui se contente de faire l’aumône à son frère. Un homme est vraiment miséricordieux si son cœur brûle quand il entend ou voit quelque chose qui afflige son frère. De même est miséricordieux celui qui, s’il est frappé par son frère, n’ose pas lui répondre durement pour ne pas affliger son cœur.

5. Estime les agrypnies, afin que la consolation entre dans ton âme. Pratique avec persévérance la lecture dans L’hèsychia, pour que ton intellect soit conduit vers un continuel émerveillement devant Dieu. Aime supporter la pauvreté avec patience, pour que ton intellect se rassemble et fuie la distraction. Déteste l’opulence, pour garder sans trouble tes pensées. Éloigne-toi loin de la multitude [des occupations], ne te soucie que de ton âme, afin de la sauver de la dispersion qui détruit la sérénité intérieure. Aime la chasteté, afin de n’être pas confondu au temps de ta prière devant Dieu. Agis de façon à obtenir la pureté, pour que brille ton âme quand tu seras en prière, et que s’enflamme la joie dans ta pensée quand tu te souviendras de la mort. Garde-toi des petites fautes pour ne pas tomber dans les grandes. Ne sois pas paresseux dans ton travail, pour n’avoir pas à rougir quand tu seras parmi tes compagnons, et ne sois pas sans provisions pour le voyage, afin qu’ils ne t’abandonnent pas, seul, à mi-chemin. Accomplis tes œuvres avec connaissance, pour ne pas rendre inutile toute ta route. Agis avec liberté dans ton comportement, afin d’être libéré de l’agitation. N’asservis pas ta liberté à ce qui cause du plaisir, pour ne pas devenir esclave des esclaves. Aime à porter des vêtements pauvres, afin d’anéantir les pensées qui se lèvent en toi, je veux dire l'orgueil du cœur. Celui qui aime ce qui brille ne peut pas avoir de pensées humbles, car le cœur, au-dedans, se conforme au vêtement extérieur.

6. Celui qui aime les vains bavardages, peut-il acquérir un intellect pur ? Celui qui cherche à obtenir la gloire des hommes, peut-il avoir des pensées humbles ? Celui qui vit dans la débauche et prostitue son corps, peut-il avoir l’intellect pur et le cœur humble ? En effet, quand l’intellect est entraîné par les sens, il partage avec eux la nourriture des bêtes sauvages. Mais quand les sens sont entraînés par l’intellect, ils partagent avec lui la nourriture des anges.

7. La tempérance et la retenue suivent l’humilité, mais la vaine gloire est la servante de la luxure, laquelle est l’ouvrage de l’orgueil. L’humilité, grâce à sa retenue continuelle, atteint à la contemplation, et elle pare l’âme de chasteté. Mais la vaine gloire, par le trouble incessant et la confusion des pensées qu’elle entretient en se portant vers l’extérieur, amasse des trésors maudits et souille le cœur. Le cœur à son tour porte sur les choses un regard licencieux et occupe l’intellect à des imaginations honteuses. L’humilité au contraire se recueille en elle-même spirituellement par la contemplation et porte celui qui la possède à rendre gloire.

8. Ne compare pas ceux qui accomplissent des signes, des miracles et des prodiges dans le monde, à ceux qui vivent dans L’hèsychia avec connaissance. Préfère [vivre dans] le loisir de l’hèsychia, plutôt que de rassasier ceux qui ont faim dans le monde et de faire revenir de nombreuses nations à l’adoration de Dieu. Mieux vaut pour toi te délivrer des liens du péché que de libérer les esclaves de la servitude. Il est meilleur pour toi d’avoir l’âme en paix dans la concorde de la trinité qui est en toi — je veux dire l’âme, le corps et l’intellect — plutôt que d’apaiser par ton enseignement ceux qui se querellent. Grégoire le Théologien a dit : « Il est bon de parler de Dieu pour Dieu, mais il est meilleur de se purifier en vue de Dieu. » Il est meilleur pour toi de parler peu, en ayant vraiment la connaissance et l’expérience, plutôt que de répandre, grâce à une brillante intelligence, ton enseignement comme un fleuve. Il est préférable pour toi de t’appliquer à ressusciter ton âme que les passions ont fait mourir, grâce aux motions intérieures qui la portent vers Dieu, que de ressusciter les morts.

9. Beaucoup ont accompli des prodiges, ressuscité des morts, peiné pour ramener les égarés, fait de grands miracles, et leurs mains ont conduit beaucoup d’hommes à la connaissance de Dieu. Mais après cela, eux qui avaient rendu la vie aux autres, ils sont tombés dans des passions impures et abominables, se sont donnés la mort à eux-mêmes, et ont été un scandale pour beaucoup quand leurs actions sont devenues manifestes. Car leur âme était encore malade, et ils ne se souciaient pas de sa santé. Ils se sont jetés dans la mer de ce monde pour guérir les âmes des autres, alors qu’eux-mêmes étaient encore malades. Et ils ont perdu leurs âmes en même temps que l’espérance en Dieu, comme je l’ai dit. Car la maladie de leurs sens n’a pas pu affronter la flamme de choses qui exacerbent habituellement la plaie des passions, ni lui résister. Ils avaient encore besoin de se garder, je veux dire de ne pas voir de femmes, de ne connaître aucun repos, de ne pas avoir d’argent ni d’autres possessions, de ne pas exercer d’autorité et de ne pas accéder à un rang supérieur.

10. Mieux vaut que l’on te prenne pour un homme inculte, parce que tu es inhabile dans les discussions, plutôt que d’être compté parmi les sages grâce à ton impudence. Sois pauvre par humilité, et ne deviens pas riche grâce à ton impudence. Réfute tes contradicteurs par la puissance de tes vertus et non par la force persuasive de tes paroles. Ferme la bouche à l’impudence des révoltés et réduis-les au silence par la douceur et la sérénité de tes lèvres. Réprouve les débauchés par la noblesse de ta conduite, et ceux qui ne rougissent de rien par la réserve de tes yeux.

11. Considère-toi comme un étranger tous les jours de ta vie, où que tu ailles, afin de pouvoir échapper au dommage qu’engendre la familiarité (parrhèsia). En tout temps, pense que tu ne sais rien, afin d’éviter des reproches si on te soupçonnait de vouloir redresser l’opinion d’autrui. Exerce ta bouche à toujours bénir, et non à injurier, car l’injure engendre l’injure, et la bénédiction engendre la bénédiction. En toute chose, considère que tu as besoin d’être enseigné, et tu seras sage toute ta vie. Ne transmets à personne ce dont tu ne vis pas encore toi-même, afin de n’avoir pas à rougir si ton comportement, comparé à ton enseignement, révélait ton mensonge. Si tu parles à quelqu’un de nos obligations [monastiques], fais-le comme un condisciple, et non avec autorité et impudence ; aborde-le en te condamnant toi-même et en te reconnaissant inférieur à lui, donnant ainsi à ceux qui t’écoutent l’exemple de l’humilité : tu les disposeras ainsi à écouter tes paroles et à les mettre en pratique, et tu seras respectable à leurs yeux. Si tu le peux en pareille circonstance, parle en pleurant ; tu seras ainsi utile à toi-même et à tous ceux qui t’entendent, et la grâce de Dieu sera avec toi.

12. Si tu as reçu la grâce de Dieu, s’il t’a été accordé de jouir des délices de la contemplation de ses jugements et des créatures visibles, — c’est là le premier degré de la connaissance - prépare-toi et arme-toi pour combattre l’esprit de blasphème. Ne va pas sans armes dans un tel pays, afin de ne pas périr rapidement sous les coups de ceux qui te tendent des pièges et t’égarent. Que tes armes soient les larmes et le jeûne continuel, et garde-toi de lire ce qu’enseignent les hérétiques, car c’est là ce qui soulève contre toi, la plupart du temps, l’esprit de blasphème. Quand tu as le ventre plein, n’aie pas l’impudence de chercher [à comprendre] quoi que ce soit des choses de Dieu et des pensées qui le concernent, pour ne pas avoir à t’en repentir. Comprends ce que je te dis : la connaissance des mystères de Dieu ne se trouve pas dans un ventre plein. Lis continuellement et insatiablement, dans les livres des maîtres, ce qui concerne la Providence de Dieu. Car ces livres conduisent l’intellect à voir l’ordre qui règne parmi les créatures de Dieu et dans ses œuvres. Par là, ils le fortifient et le préparent, par la précision [de leurs exposés], à avoir des pensées lumineuses, et ils l’acheminent, purifié, vers la compréhension des créatures de Dieu. Lis aussi les Évangiles que Dieu a donnés afin que le monde entier puisse Le connaître, pour que ton intellect soit réconforté dans son cheminement [en voyant] la puissance que la Providence divine a déployée envers toutes les générations, et pour qu’il s’enfonce dans l’abîme des merveilles de Dieu. Une telle lecture s’accorde avec ton but. Mais que ta lecture se fasse dans un endroit tranquille, loin de tous. Sois libre de tout souci du corps et du tracas des occupations, afin que tu puisses goûter dans ton âme la grande douceur d’une compréhension qui surpasse toute sensation, et que ton âme, en s’y appliquant longuement, ressente tout cela. Sache faire la différence entre les paroles d’hommes expérimentés et celles d’imposteurs et de trafiquants de la parole de Dieu, sinon tu resterais dans les ténèbres jusqu’à la fin de ta vie, tu serais privé du bénéfice de ces paroles, tu serais dans le trouble et la confusion au temps du combat, et tu tomberais dans le gouffre, trompé par une apparence de bien.

13. Voici le signe qui te montrera si tu as bien pénétré là où tu voulais, et qui t’évitera d’en sortir. Quand la grâce commence à ouvrir tes yeux pour te faire éprouver la vraie contemplation des réalités, ils se mettent à verser des larmes si abondantes qu’elles inondent souvent tes joues. Alors le combat des sens s’apaise et se réduit en toi. Si quelqu’un t’enseigne le contraire, ne le crois pas. En dehors des larmes en effet, ne cherche pas de signe plus évident que le corps pourrait te donner. Mais quand l’intellect est élevé au-dessus des créatures, le corps lui aussi se trouve au-delà des larmes, au-delà de toute émotion, au-delà de toute sensation.

14. « Quand tu as trouvé du miel, prends-en modérément, n’en mange pas trop, pour ne pas le vomir » (Prov25, 16). La nature de l’âme est chose légère et impalpable. Parfois, elle bondit, désirant s’élever dans les hauteurs et apprendre ce qui dépasse sa propre nature. Souvent la lecture des Ecritures et la contemplation des êtres lui font saisir quelque chose. Mais quand il lui est permis de se comparer à ce qu’elle a entrevu, elle se trouve de beaucoup inférieure, de beaucoup plus petite, du fait de la mesure qui lui a été accordée [par Dieu] ; parce que sa connaissance a effleuré de tels sommets, elle se sent revêtue intérieurement de crainte et de tremblement, et, effrayée, elle se hâte de revenir à sa bassesse, pour avoir eu l’impudence et l'audace de toucher à des réalités spirituelles qui la dépassent. Le caractère redoutable de ces choses la remplit de crainte, et son discernement ordonne à son intellect de faire silence, de renoncer à son audace pour ne pas se perdre, de ne pas rechercher ce qui la dépasse, et de ne pas scruter ce qui est plus élevé qu’elle. Quand donc il t’a été donné de pouvoir comprendre, comprends ; mais n’aie pas l’impudence de t’approcher de toi-même des mystères ; adore, glorifie, et rends grâces en silence. Car, comme « il n’est pas bon de manger trop de miel » (Prov., 25, 27), de même il n’est pas bon de trop scruter les paroles divines, de peur qu’en voulant apercevoir des choses lointaines alors que nous ne sommes pas encore parvenus à bonne distance, à cause de la difficulté du chemin, nous ne fatiguions et n’endommagions notre vue. Il arrive parfois aussi que l’on voie des produits de notre imagination au lieu de la vérité. Et quand l’intellect tombe dans l’acédie, lassé d’avoir trop cherché, il oublie son but. Le sage Salomon l’a bien dit : « Telle une ville sans remparts, ainsi est l’homme qui ne mesure pas ses forces » (Prov., 25, 28). Purifie donc ton âme, ô homme, éloigne de toi le souci des choses qui sont en dehors de ta nature, tends devant tes pensées et tes mouvements intérieurs le voile de la modération et de l’humilité, et tu découvriras ainsi ce qui est au-dedans de toi. Car « les mystères sont révélés aux humbles » (Sir., 3, 19).

15. Si tu veux t’adonner à la prière, laquelle purifie l’intellect, et veiller toute la nuit pour obtenir un intellect illuminé, éloigne-toi de la vue du monde, renonce aux conversations, ne reçois pas habituellement d’amis dans ta cellule, même sous prétexte de charité, mais n’accueille que ceux qui vivent et pensent comme toi, et ont été initiés comme toi [à la vie monastique], et crains le bavardage intérieur, qui naît d’ordinaire malgré nous. Enfin, quand tu auras rompu, abandonné et totalement cessé tout rapport avec l’extérieur, joins la miséricorde à ta prière, et ton âme verra la lumière de la vérité. Car autant le cœur obtient la sérénité grâce à son éloignement des choses extérieures, autant l’intellect devient capable de recevoir la connaissance et l’émerveillement grâce à la compréhension des pensées et des réalités divines [qu’il tire de la lecture de la sainte Écriture], En effet, notre âme, d’ordinaire, passe rapidement des relations [purement humaines] aux relations avec Dieu, si nous luttons pour nous y appliquer un tant soit peu. Adonne-toi à la lecture des Écritures, laquelle te montrera le chemin qui mène à la subtilité de la contemplation. Lis aussi les vies des saints ; même si au début tu n’en sens pas la douceur, parce que la proximité des choses [terrestres] t’enténèbre encore, elles t’aideront à passer des relations [avec les hommes] aux relations [avec Dieu].

16. Quand tu te lèves pour prier et faire ton canon, au lieu de penser aux choses du monde que tu as vues et entendues, médite [les passages de] l’Écriture sainte que tu as lus. Tu oublieras ainsi les choses du monde, et ton intellect parviendra à la pureté. C’est ce que quelqu’un a écrit : « L’âme est aidée par la lecture quand elle se met à prier, et elle est illuminée par la prière, quand elle lit. » Ainsi, à la place du trouble du monde extérieur, l’Écriture fournit la matière de diverses formes de prière, de telle sorte que l’âme est toujours davantage illuminée par la lecture, qui l’amène à prier continuellement, sans trêve et sans trouble.

17. Il est aussi honteux pour ceux qui aiment la chair et ne pensent qu’à leur ventre de vouloir scruter les choses de l’Esprit, que pour une prostituée de parler de chasteté. Un corps gravement malade a en aversion les aliments gras ; de même, un intellect occupé par les choses du monde ne peut prétendre scruter les choses de Dieu. Le bois humide ne brûle pas ; de même, la chaleur divine ne s’enflamme pas dans un cœur qui aime le repos. La prostituée ne s’en tient pas à l’amour d’un seul ; de même, l’âme attachée à beaucoup de choses ne peut s’attacher aux seuls enseignements de Dieu. Celui qui n’a jamais vu de ses yeux le soleil ne peut décrire à personne ce qu’est sa lumière, pour en avoir seulement entendu parler, sans l’avoir perçue lui-même ; ainsi en est-il de celui qui n’a pas goûté dans son âme la douceur de la vie spirituelle.

18. Si tu possèdes davantage que ce dont tu as besoin chaque jour, donne-le aux pauvres, puis viens avec une confiance filiale (parrhèsia) offrir tes prières. C’est-à-dire, parle avec Dieu comme un fils avec son père. Rien ne peut autant rapprocher notre cœur de Dieu que la miséricorde, et rien ne procure davantage la sérénité à l’intellect que la pauvreté volontaire. Mieux vaut pour toi que beaucoup te traitent d’ignorant parce que tu es simple et que tu ne recherches ni la sagesse ni la perfection de l’intellect pour acquérir la gloire [humaine]. Quand quelqu’un, fût-il à cheval, te tend la main pour demander l’aumône, ne te détourne pas de lui ; car en ce moment il est sûrement dans le besoin, comme l’un d’entre les pauvres. Quand tu donnes, fais-le avec générosité, le visage joyeux, et donne plus qu’il ne t’est demandé. Il est dit : « Donne ton pain au pauvre, et après de nombreux jours, tu le retrouveras » (Eccle., 11, 1). Ne fais pas de distinction entre le riche et le pauvre, et ne cherche pas à savoir qui est digne et qui ne l’est pas ; mais que tous les hommes soient également bons à tes yeux. Tu pourras ainsi attirer même les indignes vers le bien, car l’âme est vite attirée à la crainte de Dieu par les bienfaits accordés au corps. Le Seigneur mangeait à la table des publicains et des prostituées, il n’écartait pas les indignes, afin d’attirer par là tous les hommes vers la crainte de Dieu et de leur donner, par les choses du corps, de s’approcher des choses spirituelles. C’est pourquoi tiens pour égaux tous les hommes lorsqu’il s’agit de leur faire du bien ou de les honorer, fussent-ils juifs, incroyants ou criminels, surtout parce que chacun est ton frère, possède la même nature que toi, et ne s’est égaré loin de la vérité que par défaut de connaissance.

19. Quand tu fais du bien à quelqu’un, n’accepte rien de lui en échange, et Dieu te rétribuera pour ces deux choses. Et si cela t’est possible, ne fais même pas le bien pour la récompense du siècle à venir, mais pratique la vertu seulement pour l’amour de Dieu. Si tu t’es fixé pour règle [la pratique de] la pauvreté, si, par la grâce de Dieu, tu es délivré des soucis, et si par ta pauvreté tu t’es élevé plus haut que le monde, veille à ne pas retomber dans l’amour de la possession par amour pour le pauvre, sous prétexte de faire l’aumône. Tu jetterais ton âme dans le trouble en recevant de l’un ce que tu donnes à l’autre, tu perdrais ton honneur en te rendant dépendant des hommes, en mendiant auprès d’eux, et tu déchoirais de la liberté et de la noblesse de ton intellect par souci des choses de cette vie. Car le degré où tu te trouves est plus élevé que le degré de ceux qui font l’aumône. Non, je t’en prie, ne te rends pas dépendant d’autrui. L’aumône est comme la nourriture des enfants, mais L’hèsychia est le sommet de la perfection. Si tu possèdes quelque chose, distribue-le une fois pour toutes ; si tu n’as rien, ne cherche pas à posséder. Que ta cellule soit dépourvue de confort et d’objets superflus, car cela te portera, même malgré toi, à la tempérance. Car le fait de disposer de peu de choses enseigne à l’homme la tempérance, tandis que lorsque nous avons tout en abondance, nous sommes incapables de nous imposer des limites.

20. Ceux qui ont été victorieux dans le combat extérieur peuvent affronter avec confiance [les adversaires] redoutables du dedans, et rien ne les trouble plus. Qu’ils soient combattus de front ou par derrière, rien ne les ébranle. Par combat [extérieur], j’entends ici celui que suscitent contre l’âme les sens et la négligence, c’est-à-dire celui que provoque le fait de donner et de recevoir, d’entendre et de parler ; quand de telles choses dominent l’âme, elles la rendent aveugle. Envahie par le trouble venant de l’extérieur, elle ne peut être attentive à elle-même alors qu’une guerre secrète lui est déclarée, et elle ne possède pas la sérénité nécessaire pour vaincre les pensées du dedans. Mais celui qui a fermé les portes de la ville, c’est-à-dire les sens, est en mesure de mener le combat intérieur, et il ne craint plus ceux qui tendent des embuscades à l’extérieur de la ville.

21. Bienheureux celui qui connaît ces choses, qui demeure dans L’hèsychia, qui n’est pas troublé par le nombre de ses occupations, mais qui échange toute son activité corporelle contre le labeur de la prière et qui croit que, tant qu’il fait l’œuvre de Dieu et se souvient de lui nuit et jour, rien de ce qui lui est nécessaire ne saurait lui manquer. Car c’est pour lui qu’il s’est éloigné des distractions et de toute autre activité. Mais si quelqu’un ne peut pas demeurer dans L’hèsychia sans travailler de ses mains, qu’il travaille, en considérant ce qu’il fait comme une aide, sans le développer en vue du gain. Un tel travail est concédé aux faibles, mais pour les parfaits, il est une cause de trouble. Les Pères l’ont proposé aux pauvres et aux négligents, mais non comme une chose nécessaire.

22. Au temps où Dieu, au-dedans de toi, touche ton cœur de componction, adonne-toi aux métanies et aux génuflexions incessantes ; lorsque les démons essaient de te persuader de t’occuper d’autre chose, ne permets pas à ton cœur de se soucier de quoi que ce soit, mais regarde et émerveille-toi en voyant ce que tout cela produit en toi. Rien dans les combats de l’ascèse n’est plus grand ni ne demande plus d’efforts, rien n’inspire autant de crainte aux démons, que de se jeter devant la croix du Christ et de supplier nuit et jour, tel un condamné dont on a lié les mains derrière le dos. Tu veux que ne se refroidisse pas ta ferveur et que ne diminuent pas tes larmes ? Règle ainsi ta vie, et tu seras bienheureux, ô homme, si tu t’appliques à vivre nuit et jour comme je te l’ai dit et à ne rien chercher d’autre. Alors se lèvera au-dedans de toi la lumière, bientôt resplendira ta justice, et tu seras comme un paradis en fleurs, comme une source d’où jaillit une eau inépuisable.

23. Vois quels biens le combat engendre dans l’homme. Souvent l’homme se tient en prière, à genoux, les mains tendues vers le ciel, le regard tourné vers la croix du Christ, rassemblant en Dieu toutes ses pensées dans la prière. Or, tandis qu’il prie Dieu dans les larmes et la componction, soudain, en un instant, jaillit dans son cœur une source qui répand un plaisir [spirituel]. Ses membres se relâchent, ses yeux se voilent, son visage s’incline vers le sol, ses pensées sont changées. Il ne peut plus faire de métanies, tant est grande la joie qui bouillonne dans tout son corps. O homme, sois donc attentif à ce que tu lis ici. Car, si tu ne combats pas, tu ne trouveras pas. Si tu ne frappes pas avec ardeur et si tu ne veilles pas continuellement devant la porte, tu ne seras pas entendu.

24. Qui, ayant entendu cela, désirera la justice extérieure, sinon celui qui ne peut pas demeurer dans L’hèsychia ? Mais si quelqu’un ne peut pas pratiquer L’hèsychia — car c’est une grâce de Dieu que l’homme soit à l’intérieur des portes, — qu’il n’abandonne pas l’autre voie, pour n’être pas privé des deux chemins de la vie. Tant que l’homme extérieur n’est pas mort à toutes les choses du monde, non seulement au péché, mais à toutes les activités corporelles, et tant que l’homme intérieur n’est pas mort également aux pensées mauvaises et que le mouvement naturel du corps n’est pas épuisé au point que le cœur cesse d’éprouver la douceur du péché, il est impossible que se manifeste en lui la douceur de l’Esprit de Dieu, ni que soient purifiés ses membres durant sa vie, ni qu’entrent dans son âme les pensées divines ; il ne peut ni les sentir, ni les contempler. Tant qu’il n’a pas effacé de son cœur le souci des choses de cette vie, sauf de celles qui sont nécessaires à la nature, et dont il laisse le soin à Dieu, il est impossible que vienne en lui l’ivresse spirituelle, ni qu’il ressente cette folie qui consolait l’Apôtre (cf. 1 Cor., 4, 10).

25. Cependant, je ne dis pas cela pour briser l’espérance, comme si celui qui n’est pas parvenu à l’extrême pointe de la perfection ne pouvait obtenir la grâce de Dieu ni recevoir sa consolation. En vérité, lorsqu’un homme a rejeté tout mal, lorsqu’il s’en est parfaitement éloigné et qu’il est accouru vers le bien, il éprouve vite le secours [de Dieu]. Et s’il combat un peu, il trouvera la consolation dans son âme, il obtiendra le pardon des fautes, il sera digne de la grâce et il recevra nombre de biens. Cependant, un tel homme demeure en dessous de la perfection de celui qui s’est séparé du monde, qui a trouvé dans son âme le mystère de la béatitude à venir, et qui a obtenu cette chose pour laquelle est venu le Christ. À lui la gloire avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 24. L’IVRESSE DU DIVIN AMOUR

Sur les signes et les effets de l'amour de Dieu

L’AMOUR de Dieu est par nature une chaleur. Quand il fond sans mesure sur un homme, il jette son âme dans l’extase. C’est pourquoi le cœur de celui qui l’a éprouvé ne peut le contenir ou le supporter sans qu’un changement inhabituel n’apparaisse en lui, proportionné à l’intensité de cet amour. Tels sont les signes sensibles de cet amour : le visage de l’homme s’enflamme, il rayonne la joie, et son corps est pénétré de chaleur. La crainte et la honte le quittent, et il devient comme hors de lui-même. La puissance qui rassemble l’intellect l’abandonne, il est comme hors d’esprit, la mort redoutable lui est une joie, et la contemplation de son intellect, captivée par la vision des choses célestes, ne connaît plus d’interruption. Lui-même n’est pas aux cieux, mais il parle comme s’il y était, demeurant caché aux yeux de tous. Sa connaissance et sa vision naturelles ont disparu, et il n’a plus conscience de se mouvoir parmi les choses terrestres. Même s’il fait quelque mouvement, il n’en a aucune conscience, car son intellect est ravi dans la contemplation et sa pensée est toujours en conversation avec un Autre.

2. Les apôtres et les martyrs ont été enivrés de cette ivresse spirituelle. Les uns ont parcouru le monde entier, peinant et couverts d’outrages. Les autres, les membres coupés en morceaux, ont répandu leur sang comme de l’eau, et, subissant les plus cruels tourments, n’ont pas perdu courage et ont tout supporté généreusement ; ils étaient les vrais sages, et on les

a considérés comme des fous. D’autres ont erré dans les déserts, les montagnes, les cavernes et les antres de la terre. Ils semblaient dérangés, et ils étaient les plus rangés des hommes. Puisse Dieu nous juger dignes de parvenir à semblable folie.

Lorsque tu n’es pas encore entré dans la cité de l’humilité, si tu te vois en repos à l’égard du trouble des passions, ne mets pas ta confiance en toi-même ; l’Ennemi, en effet, te tend un piège. Mais, après ce repos, attends-toi à beaucoup de tourments et de troubles. En effet, tant que tu ne seras pas passé par toutes les demeures des vertus, tu ne pourras pas te reposer de ton labeur, et tu n’échapperas pas aux embûches, tant que tu n’auras pas atteint la demeure de la sainte humilité. Ô Dieu, par ta grâce, rends-nous dignes d’y parvenir. Amen.

DISCOURS 25. L’IMPASSIBILITÉ, FRUIT DE L’AMOUR DIVIN

Sur la patience pour l'amour de Dieu, et comment on obtient par elle le secours

PLUS l’homme méprise ce monde et s’attache à la crainte de Dieu, plus la Providence divine s’approche de lui ; il sent secrètement son secours, et des pensées pures lui sont données pour la comprendre. Si quelqu’un s’est volontairement privé des biens de ce monde, la miséricorde de Dieu le suit et l’amour de Dieu pour les hommes le soutient, dans la mesure même où il s’est privé de ses biens. Gloire à celui qui nous sauve [par des afflictions qui nous viennent] de droite et de gauche, et qui nous donne par tout cela l’occasion de trouver la Vie ! C’est en effet en les faisant passer par des afflictions qu’ils n’ont pas voulues, qu’il conduit vers la vertu les âmes de ceux dont la volonté est trop faible pour qu’ils puissent obtenir la vie. Le pauvre Lazare n’était pas privé des biens de ce monde par sa propre volonté, mais son corps était meurtri par des ulcères. Et c’est en supportant ces deux cruelles souffrances, [celle de la pauvreté et celle des ulcères], aussi pénibles l’une que l’autre, qu’à la fin, il fut honoré [en étant reçu] dans le sein d’Abraham (cf Le, 16, 20 sq.). Dieu est proche du cœur affligé qui crie vers lui dans la tribulation. S’il prive cet homme des biens corporels ou s’il l’afflige de quelque autre façon, — mais tant que nous supportons ces choses, il le fait pour nous secourir, comme un médecin qui recourt à la chirurgie lors d’une maladie grave, pour rendre la santé, — en même temps, le Seigneur manifeste grandement, envers son âme, son amour des hommes, à la mesure de la dureté des peines dont il est affligé.

2. Si donc le désir de l’amour du Christ ne domine pas en toi au point de te rendre impassible à l’égard de toute tribulation, à cause de la joie [que tu trouves] en lui, sache que le monde vit en toi plus que le Christ. Et quand la maladie, l’indigence, l’épuisement du corps ou la crainte de ce qui peut lui nuire troublent ta pensée, la tenant éloignée de la joie que devraient te procurer ton espérance et l’amour du Seigneur, sache que le corps vit en toi, et non le Christ. En un mot, ce dont l’amour prévaut en toi et te domine, c’est cela qui vit en toi. Si tu ne manques de rien de ce dont tu as besoin, si tu es en bonne santé, si tu n’as à craindre aucune adversité, et si tu affirmes que tu peux aller ainsi vers le Christ en toute pureté, sache que ton intellect est malade et que tu ignores la saveur de la gloire de Dieu. Je ne te reproche pas d’être ce que tu es, mais je te dis cela pour que tu saches combien tu es loin de la perfection, même si tu mènes en partie la vie des saints Pères qui nous ont précédés. Et ne dis pas qu’il n’existe pas d’homme dont la pensée puisse parfaitement s’élever au-dessus de sa faiblesse quand le corps sombre dans les épreuves et les tribulations et en qui l’amour du Christ puisse l’emporter sur la tristesse de sa pensée. Je m’abstiendrai d’évoquer le souvenir des saints martyrs, par crainte de ne pouvoir supporter [d’entrevoir] l’abîme de leurs souffrances. Je ne dirai pas non plus combien leur patience, grâce à la force de l’amour du Christ, a vaincu de grandes tribulations et l’amour du corps. Mais parce que ces choses, par leur seul souvenir, angoissent la nature humaine et la jettent dans le trouble, tant par la grandeur des actions [des martyrs] que par l’émerveillement que produit leur vue, nous n’en parlerons pas.

3. Mais nous examinerons les philosophes que l’on appelle athées. L’un d’eux s’était donné pour règle de garder le silence pendant quelques années. L’empereur des Romains s’étonna quand il apprit la chose, et voulut le mettre à l’épreuve. Il ordonna donc qu’on lui amenât le philosophe. Mais quand il vit qu’il se taisait et refusait de répondre aux questions qu’il lui posait, l’empereur se fâcha et ordonna de le mettre à mort pour n’avoir pas vénéré le trône et la couronne de sa gloire. Le philosophe n’en fut pas effrayé, garda sa propre loi et se prépara calmement à la mort. Toutefois l’empereur avait donné aux bourreaux cet ordre : « S’il craint le glaive et transgresse sa loi, tuez-le. Mais s’il persévère dans sa volonté, ramenez-le-moi vivant. » Lorsqu’il arriva au lieu où l’on devait lui donner la mort et que ceux auxquels il avait été livré l’invitèrent à transgresser sa loi pour ne pas mourir, il se dit : « Mieux vaut pour moi mourir tout de suite et garder ma volonté pour laquelle j’ai lutté si longtemps, plutôt que de me laisser vaincre par la peur de la mort, d’outrager ma sagesse et d’être taxé de couardise pour m’être soumis à la nécessité. » Et il s’inclina sans aucun trouble pour être décapité. On en avertit l’empereur qui, rempli d’admiration, le relâcha avec honneur.

4. D’autres foulèrent aux pieds la convoitise naturelle. D’autres supportèrent avec aisance les outrages. D’autres endurèrent sans en être accablés de graves maladies. D’autres montrèrent leur patience dans les tribulations et les pires malheurs. Or si de tels hommes, pour une gloire vaine et une espérance tout aussi vaine, ont supporté ces choses, combien plus devons-nous les supporter, nous, les moines, qui sommes appelés à la communion avec Dieu. Puissions-nous en être trouvés dignes, par les prières de notre très sainte souveraine la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, et de tous ceux qui, en versant leur sueur en combattant, ont plu au Christ. À lui reviennent toute gloire, honneur et adoration, et à son Père qui avec lui n’a pas de commencement, et à l’Esprit de même éternité, de même nature, et qui est principe de vie, maintenant et dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 26. L’ATTENTION AUX PETITES CHOSES

Sur le jeûne continuel et le recueillement en un seul lieu ; ce qui en résulte, et comment j'ai appris la manière d'user de telles choses avec connaissance et discernement

LONGTEMPS tenté de droite et de gauche, m’étant souvent éprouvé moi-même de ces deux côtés, ayant reçu de / l’Adversaire des plaies innombrables, mais ayant été secrètement favorisé de grands secours, j’ai réfléchi sur l’expérience de tant d’années, et, par la pratique et par la grâce de Dieu, j’ai appris que le fondement de tous les biens, la libération de l’âme de la captivité à laquelle l’Ennemi l’a réduite, et la voie qui mène vers la Lumière et la Vie, consistent en ces deux choses : se recueillir en un seul lieu et jeûner constamment. C’est-à-dire se fixer pour règle une sage tempérance dans la nourriture, demeurer dans le même lieu sans en bouger, s’occuper de Dieu dans une méditation continuelle. C’est par là que l’on obtient la soumission des sens ; par là que l’on acquiert la sobriété de l’intellect ; par là que s’apaisent les passions sauvages qui s’agitent dans le corps ; par là que nous vient la douceur des pensées ; par là que les mouvements de notre pensée sont illuminés ; par là que l’on s’applique avec zèle à la pratique de la vertu ; par là que nous viennent les pensées les plus hautes et les plus subtiles ; par là qu’en tout temps les larmes coulent sans mesure, et que nous est donnée le souvenir de la mort ; par là que l’on parvient à la pure chasteté, parfaitement dégagée de toutes les imaginations qui suscitent des tentations dans la pensée ; par là que l’on perçoit avec acuité et pénétration des choses éloignées ; par là que naissent les plus profondes des perceptions secrètes grâce auxquelles l’intellect comprend le sens des paroles divines, découvre les mouvements intérieurs de l’âme, et discerne ce qui distingue les esprits [du mal] des saintes puissances, les visions authentiques des imaginations vaines. Par là encore que l’on acquiert la crainte qui, sur les voies et les chemins qui traversent l’océan des pensées, retranche la négligence et la nonchalance ; par là que l’on obtient aussi la flamme du zèle, qui triomphe de tous les dangers et surmonte toutes les peurs, et la ferveur, qui méprise toute convoitise, efface de l’intellect et plonge dans l’oubli tout souvenir des choses transitoires et de tout le reste. En résumé, c’est par ces deux choses, [la stabilité dans la solitude et le jeûne continuel,] que l’on parvient à la liberté de l’homme véritable, à la joie de l’âme et à la résurrection avec le Christ dans le Royaume.

2. Si quelqu’un néglige ces deux choses, qu’il sache que non seulement il se fait du mal à lui-même en se privant de tout ce que nous venons de dire, mais qu’il ébranle ainsi le fondement de toutes les vertus. Car, de même que, si on les garde et si on demeure en elles, elles sont le principe et la tête de l’œuvre divine dans l’âme, la porte et le chemin qui mènent au Christ, de même, si on les quitte et si on s’en éloigne, on tombe dans ces deux choses qui leur sont opposées, à savoir l’errance du corps et la gourmandise éhontée. Ces dernières sont le principe de tout ce qui est à l’opposé de ce que nous avons dit et préparent dans l’âme une place pour les passions.

3. Au commencement, la première [des choses que nous avons mentionnées], c’est-à-dire l’errance de lieu en lieu, affranchit les sens, qui étaient soumis, des liens qui les retenaient. Et qu’en résulte-t-il ? Des rencontres inopportunes et inattendues, qui conduisent à des chutes ; le trouble que suscitent des vagues puissantes provoquées par ce que regardent les yeux ; une flamme ardente qui s’empare du corps ; un faux pas soudain qui se produit en pensée ; de violents mouvements intérieurs qui s’efforcent de nous faire tomber ; l’attiédissement de l’amour des actions faites pour Dieu et, peu à peu, le relâchement à l’égard de ce qui caractérise l’hèsychia, ainsi que le total abandon des règles de la vie monastique ; le retour de vices que cet homme avait oubliés, et l’apprentissage d’autres vices qu’il ne connaissait pas, et que ne cessent de susciter en lui les multiples spectacles qu’il ne peut pas s’empêcher de voir et qui l’assaillent dès lors qu’il circule de contrée en contrée et de lieu en lieu ; la renaissance de passions qui, par la grâce de Dieu, avaient péri et disparu de son âme, et dont il avait perdu le souvenir, qui se réveillent et contraignent l’âme à les mettre en œuvre. Faute de pouvoir tout énumérer, je dirai seulement que toutes ces choses dérivent de la première cause, c’est-à-dire de l’errance du corps et du refus de supporter la difficulté de L’hèsychia.

4. Mais qu’en est-il de l’autre cause, celle qui incite à se comporter comme les porcs ? Et que font les porcs, sinon laisser libre cours à leur ventre, le remplir sans relâche, sans avoir des moments déterminés pour accorder au corps ce dont il a besoin, comme le font les êtres doués de raison ? Et qu’en ré-sulte-t-il ? Des lourdeurs de tête, l’obésité, l’affaissement des épaules, toutes choses qui nous obligent à délaisser la liturgie de Dieu, nous rendent paresseux pour y faire des métanies, négligents à l’égard des prosternations habituelles ; l’obscurcissement et la froideur de la pensée ; l’épaississement de l’intellect, auquel le trouble et l’obscurcissement des pensées ôtent le discernement ; d’épaisses et sombres ténèbres étendues sur toute l’âme ; une complète acédie à l’égard de toute l’œuvre de Dieu et de la lecture, parce qu’on a cessé de goûter la douceur des paroles divines ; une grande inertie envers le devoir ; un intellect que l’on ne maîtrise plus et qui divague par toute la terre ; une accumulation d’humeurs dans tous les membres ; la nuit, des imaginations impures suscitées par des phantasmes et des images inconvenantes remplies de la luxure qui pénètre l’âme et y fait tout ce qu’elle veut en toute impureté. La couche du malheureux, ses vêtements, son corps même sont souillés par ce qui s’écoule de lui comme d’une source. Et cela ne lui arrive pas seulement la nuit, mais aussi de jour. Son corps est sujet à de continuels écoulements, et souille son intellect. Ainsi un tel homme a, par ses actes, renié toute chasteté. En effet le chatouillement du plaisir se répand dans tout son corps et y entretient une fièvre continuelle et insupportable. Des pensées trompeuses lui viennent, qui représentent devant lui l’image d’une beauté, ne cessent de le stimuler et excitent son intellect par leur présence constante. Ruminant sans cesse ces pensées, les désirant, il y adhère sans la moindre hésitation, parce que son discernement est obscurci. Le Prophète l’a dit : « C’est là ce que recevra Sodome, ta sœur, qui a fait ses délices de manger son pain jusqu’à satiété, etc. » (£z., 16,49). L’un des grands sages l’a dit aussi : « Si quelqu’un rassasie son corps d’une abondance de mets délicieux, il expose son âme au combat. Et si jamais il rentre en lui-même et cherche à se retenir en se faisant violence, il ne le pourra pas, à cause de l’ardeur excessive qui enflamme les mouvements de son corps, et à cause de la violence et de la contrainte exercées sur lui par les excitations et les sensations de plaisir qui rendent l’âme esclave de leurs volontés. » Vois-tu la finesse d’esprit de ces sages athées ? Le même a dit encore : « Les délices éprouvées par le corps dans la mollesse et la sensualité éveillent dans l’âme la passion de la luxure ; la mort l’angoisse, et elle vit dans la terreur du jugement de Dieu. »

5. En revanche, l’âme qui ne cesse d’entretenir le souvenir de ce qui est de son devoir, se repose dans sa liberté, ses soucis sont peu de chose et elle n’a rien à regretter. Consacrant ses soins à la vertu, réfrénant les passions, vigilante, elle progresse et se dirige vers une joie sans inquiétude, une vie bonne et un port à l’abri de tout péril. Car les choses qui procurent du repos au corps non seulement donnent de la vigueur aux passions et les fortifient contre l’âme, mais encore elles la coupent de ses racines. Elles allument dans le ventre le feu de l’intempérance et amènent un extrême désordre quant au moment de prendre de la nourriture. Elles contraignent à satisfaire à n’importe quel moment aux réclamations du corps. L’homme qui est ainsi combattu est incapable de supporter un tant soit peu la faim et de se dominer, car il est l’esclave des passions.

6. Tels sont les fruits de la honteuse intempérance du ventre. Ils sont précédés par ceux [que produit l’incapacité à] demeurer patiemment dans un même lieu et à pratiquer L’hèsychia. C’est pourquoi l’Ennemi, qui connaît les moments où notre nature éprouve le besoin de manger et y est attirée, et qui sait aussi que notre intellect est plus vulnérable lorsque nos yeux manquent de retenue et que notre ventre est satisfait, déploie ses efforts et engage la lutte pour nous amener à aller au-delà de ce que réclame notre nature, et, à ce moment-là, il sème en nous diverses pensées mauvaises afin de rendre la passion, si faire se peut, plus forte que la nature, en intensifiant le combat, et afin de nous ruiner complètement. Puisque l’Ennemi connaît ces moments, il faut que nous aussi nous connaissions notre faiblesse et que nous sachions que notre nature est incapable de résister aux impulsions et aux mouvements qui nous emportent dans ces moments-là, non plus qu’à la subtilité des pensées qui, comme une fine poussière, s’introduisent dans nos yeux, nous empêchant de nous voir nous-mêmes et de tenir bon devant ce qui nous arrive.

7. Mais nous avons été trop souvent éprouvés et tentés par l’Ennemi, il nous a trop souvent tourmentés, pour que nous n’ayons pas désormais la sagesse de refuser de céder à l’attrait du repos et de ne pas nous laisser vaincre par la faim. Bien plutôt, même si la faim nous tenaille et nous presse, n’envisageons pas de quitter le lieu de notre hèsychia, pour aller là où de telles tentations se présentent à nous si facilement, ne cherchons pas des prétextes et des moyens de sortir du désert. Car c’est là ce que recherche manifestement l’Ennemi. Si tu demeures dans le désert, tu ne seras pas tenté. Tu n’y vois pas en effet de femmes, ni rien qui nuise à ton genre de vie, et tu n’y entends rien d’inconvenant.

8. « Qu’as-tu à faire sur la route de l’Égypte, pour aller boire l’eau de Gèôn ? » (Jer., 2, 18). Comprends ce que je te dis. Montre à l’Ennemi ta patience et ton expérience dans les petites choses, afin qu’il ne t’en demande pas de grandes. Que ces petites choses délimitent pour toi le terrain où tu pourras, par leur moyen, renverser l’Adversaire, en sorte qu’il ne lui restera plus de loisir pour te tendre des pièges plus redoutables. Celui que l’Ennemi ne peut persuader de faire cinq pas hors de son ermitage, comment pourra-t-il le forcer à sortir du désert, ou à s’approcher d’un village ? Celui qui n’accepte pas de se pencher à la fenêtre de son ermitage, comment pourra-t-il le persuader d’en sortir ? Celui qui ne prend qu’un peu de nourriture chaque soir, comment se laissera-t-il séduire par ses pensées au point de manger avant le temps ? Celui qui a honte de se rassasier des aliments les plus communs, comment désirera-t-il des mets recherchés ? Et celui qui ne se laisse pas persuader de regarder son propre corps, comment se laissera-t-il séduire jusqu’à s’intéresser à la beauté d’autrui ?

9. Il est donc bien clair que celui qui, au départ, méprise les petites choses, se laisse vaincre et donne ainsi à l’Ennemi l’occasion de le combattre dans les grandes choses. Mais celui qui ne s’attache pas à la vie temporelle et ne cherche en rien à s’y établir, comment pourrait-il avoir peur des tourments et des afflictions qui le mènent à la mort, qui est son amie ? Un tel combat est tout entier dans le discernement. Ainsi les sages ne font-ils rien pour livrer de grandes batailles. C’est la patience dont ils font preuve dans les petites choses qui les garde de tomber dans les grandes peines.

10. En premier lieu, le Diable s’efforce de détruire la vigilance continuelle du cœur. Puis il persuade le moine de négliger les temps fixés pour la prière et sa règle d’ascèse corporelle. L’esprit du moine glisse ainsi dans le relâchement ; il se met à prendre de la nourriture avant l’heure fixée, mais le moins possible, très peu, presque rien. Et après cette chute due au relâchement de son abstinence, il glisse dans l’intempérance et le dérèglement. Dès lors il est vaincu, surtout s’il considère comme une chose insignifiante de jeter les yeux sur la nudité de son corps ou sur la beauté de ses membres quand il se dévêt ou quand il sort dehors pour les besoins du corps, et si sa sensibilité s’en émeut, ou s’il a l’impudence de passer la main sous ses vêtements et de se toucher lui-même. Alors tombent sur lui bien d’autres choses, de toutes sortes. Et celui qui au début gardait son intellect et s’affligeait pour la moindre chose, ouvre pour sa perte de larges et dangereuses vannes. Car les pensées, pour prendre une comparaison, sont comme les eaux. Quand elles sont retenues de part et d’autre, elles s’écoulent tranquillement. Mais si elles trouvent une échappée, elles rompent les digues et dévastent tout. Car l’Ennemi monte la garde, il observe, attend nuit et jour en face de nous et guette par quelle porte ouverte de nos sens il va pouvoir entrer. A la moindre négligence dans l’une des choses que nous venons de dire, ce chien trompeur et impudent nous lance ses flèches. Tantôt c’est notre nature qui, d’elle-même, aime le repos, la familiarité, le rire, la distraction, la nonchalance, et devient une source de passions et un océan de troubles. Tantôt c’est l’Adversaire qui introduit ces choses dans l’âme. Echangeons donc les grands combats contre les petits, que nous tenons pour rien. Car si, comme nous l’avons montré, ces petits combats, quand nous les dédaignons, se changent en de tels affrontements, en des fatigues intolérables, en des mêlées confuses, et provoquent de très graves blessures, qui ne préférerait retrouver au plus vite un doux repos grâce à ces petits combats de débutants ?

11. Ô Sagesse, que tu es merveilleuse ! Et comme tu prévois de loin toutes choses ! Bienheureux celui qui t’a découverte. Il est délivré de la négligence de la jeunesse. Celui qui achète à bas prix la préservation des grandes passions, c’est-à-dire en étant attentif [aux petites choses], fait bien. Un jour, un philosophe qui s’était laissé aller à quelque manquement et qui l’avait senti, avait aussitôt corrigé sa conduite. Un autre, qui s’en était aperçu, se moqua de la chose. Il répondit : « Ce n’est pas la faute elle-même qui m’inquiète, mais j’ai peur de la prendre à la légère. Car souvent la négligence d’une petite chose engendre de grands périls. En me corrigeant tout de suite de m’être écarté du bon chemin, je me montre vigilant et je ne dédaigne pas même ce qui ne semble pas mériter qu’on s’en inquiète. » C’est cela la philosophie : toujours veiller sur ses actions, même petites et insignifiantes. Ainsi le sage accumule-t-il pour lui-même de grandes consolations ; mais il ne dort pas, pour que rien de néfaste ne lui arrive. Il supprime les causes avant qu’elles ne produisent leurs effets, et, à propos de très petites choses, il supporte de petits combats ; mais ceux-ci lui en épargnent de grands.

12. Les insensés préfèrent une petite satisfaction toute proche à un Royaume [céleste] éloigné, méconnaissant qu’il est préférable de souffrir en combattant que de se reposer sur un lit royal terrestre en méritant d’être condamné pour son indolence. Les sages préfèrent la mort au reproche d’avoir manqué de vigilance dans leurs actions. Le sage dit : « Sois éveillé et sois attentif à [la façon dont tu] vis. Car le sommeil de la pensée est le parent et l’image de la vraie mort. » Basile le Théo-phore dit : « Celui qui est paresseux dans les petites choses, ne crois pas qu’il va se distinguer dans les grandes. » Ne sois pas pris d’acédie devant les choses que tu as le devoir d'accomplir pendant ta vie, et ne crains pas de mourir pour elles. Le signe de l’acédie est la pusillanimité, et la mère de l’une et l’autre est la négligence. Un homme lâche est un homme qui souffre de deux maladies : l’amour du corps et le manque de foi. Car l’amour du corps est un signe de manque de foi. Mais celui qui le méprise montre qu’il croit en Dieu de toute son âme et qu’il attend le siècle à venir.

13. Si quelqu’un a jamais pu s’approcher de Dieu sans avoir à affronter de dangers, de combats, de tentations, imite-le ! L’intrépidité du cœur et le mépris du danger viennent de l’une de ces deux causes : la dureté de cœur, ou une grande foi en Dieu. Mais l’orgueil marche à la suite de la dureté de cœur, et l’humilité accompagne la foi. Nul homme ne peut acquérir l’espérance en Dieu, s’il n’a pas, pour sa part, accompli sa volonté. Car l’espérance en Dieu et le courage du cœur naissent du témoignage de la conscience, et c’est grâce au témoignage véridique de notre esprit que nous possédons la confiance en Dieu. Et le témoignage de la pensée consiste en ce que la conscience d’un homme ne l’accuse pas d’avoir négligé ce qu’il devait faire, selon sa force. Si notre cœur ne nous condamne pas, nous jouirons d’une confiance filiale (jjarrhèsia) envers Dieu. La confiance filiale vient donc de l’acquisition des vertus et de la bonne conscience. C’est un dur esclavage que celui où nous réduit le corps. Mais quiconque a tant soit peu ressenti l’espérance en Dieu ne pourra plus être contraint de servir ce maître cruel qu’est le corps.

14. Le silence continuel et la garde de L’hèsychia peuvent provenir de trois causes : soit de la recherche de la gloire humaine, soit d’un zèle fervent pour les vertus, soit de la conversation avec Dieu dont on jouit au-dedans de soi, et de l’attrait que l’intellect éprouve pour cette occupation intérieure. Si l’on n’est pas motivé par l’une des deux dernières causes, on est nécessairement atteint de la maladie mentionnée en premier. La vertu consiste, non dans l’accomplissement visible d’œuvres nombreuses et variées exécutées avec le corps, mais dans la grande sagesse d’un cœur rempli d’espérance et qui joint l’excellence du but poursuivi à la réalisation des œuvres. En effet, la pensée peut accomplir le bien sans le concours du corps. Mais le corps, sans la sagesse du cœur, quoi qu’il fasse, ne peut rien réaliser qui soit profitable ; toutefois, quand un homme de Dieu trouve une occasion de bien agir, il ne supporte pas de ne pas manifester son amour pour Dieu en peinant [corporellement] pour lui. La première façon d’agir, celle de l’intellect, atteint toujours son but. La seconde, celle du corps, souvent l’atteint, mais parfois non. Ne crois pas que ce soit une petite chose de toujours se tenir éloigné des causes des passions. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 27. DÉSIR NATUREL ET CONVOITISE PASSIONELLE

Sur les mouvements corporels

LES mouvements des membres inférieurs du corps peuvent être suscités par de violentes pensées [se rapportant au] plaisir impur, lequel se met à bouillonner et entraîne l’âme, sans délibération de sa part, dans un état misérable ; sinon, ils proviennent sans aucun doute du rassasiement du ventre. Mais si, alors même que le ventre est maintenu dans une juste mesure, les membres ressentent involontairement ces mouvements d’une manière ou d’une autre, sache que la passion sourd du corps lui-même, et considère que la seule arme efficace et invincible pour ce combat est de t’abstenir de la vue des femmes. Car ce n’est pas le rôle de l’Adversaire de produire en nous ce que la nature peut faire par son propre pouvoir. Ne crois pas que la nature oublie ce qui a été semé en elle par Dieu pour la procréation et pour mettre à l’épreuve ceux qui mènent le combat. Seule la suppression des occasions met à mort la convoitise dans les membres et produit en eux l’oubli et la disparition [du désir],

2. Autres sont les pensées qui se rapportent à des choses lointaines, qui traversent simplement l’intellect et ne provoquent d’elles-mêmes qu’un mouvement faible et indistinct, et autres sont les pensées qui absorbent l’intellect dans la vision ineffaçable d’un objet concret, éveillent les passions par la proximité [de cet objet], nourrissent l’homme comme l’huile nourrit la flamme d’une lampe, rallument la passion qui était morte et éteinte, et agitent le corps sous la motion de l’esprit, comme la mer est agitée par le passage d’un navire. Le mouvement naturel que [Dieu] a mis en nous en vue de [la procréation] ne peut ni troubler la pureté, ni ébranler la chasteté. Car Dieu n’a pas mis dans la nature une force qui la pousserait à aller contre son but, qu’il a lui-même voulu et qui est bon. De même, lorsqu’un homme est mû par l’agressivité ou le désir, ce ne sont pas ces puissances naturelles qui le forcent à sortir des limites de la nature et à s’écarter de son devoir, mais ce qu’il ajoute à la nature par la malice de sa volonté. Car toutes les choses que Dieu a faites, il les a faites belles et bien proportionnées. Tant que nous gardons correctement la mesure dans les choses qui relèvent de notre nature, les mouvements naturels ne peuvent nous contraindre à sortir de la bonne voie. Le corps n’est mû que d’une façon normale, paisible, qui nous révèle que la passion naturelle est en nous, mais elle ne provoque ni excitation, ni trouble suffisamment violent pour nous fermer le chemin de la chasteté, ou pour que l’agressivité enténèbre notre intellect et nous fasse passer de la paix à la colère. Mais si nous nous mettons à convoiter les choses sensibles, ces choses qui habituellement suscitent aussi [en nous] une agressivité contre nature, comme la nourriture, la boisson, la fréquentation et la vue des femmes, la rumination de pensées les concernant, qui allument la flamme de la luxure et la font jaillir dans le corps, alors nous changeons notre douceur naturelle en sauvagerie, soit à cause de l’accumulation des humeurs, soit à cause de tout ce que nous voyons.

3. A certains moments, Dieu permet [que se produise en nous] le mouvement de nos membres à cause de notre présomption. Mais un tel mouvement n’est pas comme les mouvements naturels. Ceux-ci [entraînent ce] que nous appelons les combats de la liberté, qui relèvent des voies ordinaires de la nature. Mais nous connaissons le combat que Dieu permet à cause de notre présomption lorsque nous avons passé de longues années dans la prière et les pratiques ascétiques, et que nous nous glorifions de nos exploits. C’est alors que Dieu permet que nous soyons combattus, pour que nous apprenions l’humilité. Quant aux autres combats, ceux qui ne viennent pas de cette cause et dépassent nos forces, ils sont l’effet de notre négligence. En effet, lorsque, par gourmandise, nous ajoutons à l’attrait naturel pour la nourriture un désir déréglé des choses sensibles, il n’est plus possible de persuader à la nature de garder le bon ordre dont elle avait été dotée lors de sa création. Celui qui rejette les afflictions de l’ascèse et la constante réclusion dans sa cellule est forcé d’aimer le péché ; sans ces deux choses, en effet, nous ne pouvons pas éviter de céder aux incitations de notre pensée, qui diminuent lorsque nous peinons davantage. Les afflictions et les dangers tuent la douceur des passions, mais le repos les nourrit et les accroît.

4. Nous voyons donc clairement que Dieu et ses anges se réjouissent quand nous peinons, et que le Diable et ses ouvriers se réjouissent quand nous sommes dans le repos, car les commandements de Dieu s’accomplissent dans les afflictions et les restrictions, alors que nous, nous les violons par les passions qu’engendre le repos, montrant ainsi que nous méprisons Celui qui nous les a donnés. Nous détruisons la cause de la vertu, à savoir les restrictions et les afflictions, et nous faisons de la place en nous-mêmes pour les passions, à la mesure du repos que nous nous accordons. Quand le corps est à l’étroit, les pensées ne peuvent s’égarer dans de vaines préoccupations, et quand nous supportons avec joie les labeurs [de l’ascèse] et les afflictions, nous pouvons tenir fermement en bride les pensées. Si l’homme se souvient de ses péchés antérieurs et se châtie lui-même, Dieu veille à lui accorder du repos, car il se réjouit de ce que l’homme se soit infligé à lui-même un châtiment pour avoir transgressé la voie de Dieu, car c’est le signe du repentir. Plus l’homme fait violence à son âme, plus Dieu le comble d’honneur. Toute joie qui n’a pas sa source dans la vertu suscite aussitôt des mouvements de convoitise en celui qui l’éprouve. Mais comprends bien que nous parlons ici de tout ce qui est convoitise passionnelle, non du désir naturel. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 28. LES AGRYPNIES I

Sur les agrypnies nocturnes et les différentes manières de les pratiquer

QUAND tu veux accomplir ta liturgie durant ton agrypnie, fais comme je te dis. Fléchis les genoux comme d’habitude et relève-toi, mais ne commence pas aussitôt ta liturgie ; après avoir fait une prière et l’avoir achevée, signe ton cœur et tes membres avec le signe vivifiant de la croix et tiens-toi en silence un certain temps, jusqu’à ce que tes sens soient en repos et que tes pensées se soient apaisées. Ensuite, élève ton regard intérieur vers le Seigneur et supplie-le, avec une âme affligée, de fortifier ta faiblesse et de faire que ta lecture des psaumes et les bonnes dispositions de ton cœur plaisent à sa sainte volonté. Puis dis calmement dans ton cœur cette prière :

2. « Seigneur Jésus, mon Dieu, toi qui veilles sur ta création, toi qui connais bien mes passions, la faiblesse de notre nature et la force de nos adversaires, protège-moi de leur malice. Car leur puissance est grande, notre nature misérable, et faibles nos capacités. Toi donc, Dieu bon, toi qui connais notre faiblesse et portes le pénible fardeau de notre impuissance, garde-moi du trouble des pensées et du déluge des passions, et rends-moi digne d’accomplir cette sainte liturgie, pour que mes passions n’en corrompent pas la douceur et que je puisse paraître devant toi sans impudence ni excès d’audace. »

3. Il faut que nous accomplissions notre liturgie en étant totalement libérés de toutes les pensées infantiles et sources de trouble. Si nous voyons que l’heure est avancée et que le jour va poindre avant que nous ayons terminé, omettons sagement l’une des stances habituelles [du Psautier], ou même deux, afin d’éviter toute précipitation, de ne pas perdre la saveur de notre liturgie et de dire sans trouble les psaumes de la première Heure. Si, quand tu accomplis ta liturgie, ta pensée t’entreprend et te suggère perfidement de te hâter un peu, d’en finir avec cette tâche et de t’en libérer rapidement, ne te règle pas là-dessus. Mais si cette pensée devient plus insistante, reprends aussitôt la dernière stance, ou autant [de stances] que tu voudras, et chaque fois que tu rencontres un verset qui te porte à la prière, lance-le [vers Dieu] à de nombreuses reprises, en y appliquant ton intellect. Et si la pensée continue à te troubler et te serre à la gorge, laisse-là les psaumes, prie en fléchissant le genou et dis : « Je ne veux pas fixer une mesure à mes paroles, mais parvenir aux demeures [célestes]. Je veux me hâter sur tous les chemins qui y conduisent. Ce peuple qui avait fabriqué un veau de métal fondu dans le désert, le parcourut en tous sens pendant quarante ans, montant et descendant montages et collines, et il ne vit même pas de loin la terre de la promesse ! »

4. Si, au cours de ton agrypnie, tu ne peux plus supporter une station debout trop prolongée et si tu es épuisé de fatigue, et si, alors, ta pensée, ou plutôt l’artisan de toute fourberie, te dit, comme jadis le serpent : « Arrête-toi, car tu ne tiens plus debout ! » réponds-lui : « Non point ! Mais je vais m’asseoir le temps d’un cathisme ; cela vaut mieux que d’aller dormir. Ma langue peut bien se taire et cesser de dire des psaumes, si cependant ma pensée s’entretient avec Dieu dans la prière et converse avec lui, il me sera plus profitable de rester éveillé que de dormir. »

5. Une agrypnie ne consiste pas seulement à se tenir debout, ni à réciter des psaumes. Tel [moine] consacre toute la nuit à la récitation des psaumes ; un autre la passe dans le repentir, en disant des prières de componction et en se prosternant jusqu’à terre ; un autre encore veille en gémissant, en pleurant, en se lamentant sur ses fautes. On raconte au sujet de l’un des premiers Pères que, pendant quarante ans, sa prière consista en cette unique phrase : « Moi, j’ai péché comme homme, toi, comme Dieu, pardonne. » Les Pères l’entendaient répéter ces mots, rempli de tristesse ; il pleurait, sans pouvoir se taire, et cette unique prière lui tenait lieu de liturgie nuit et jour. Un autre dira quelques psaumes le soir, puis passera le reste de la nuit à chanter des tropaires. Un autre alternera doxologies et lectures. Un autre enfin se fixera comme règle de ne pas plier le genou [et de se tenir debout] aussi longtemps qu’il sera combattu par l’esprit de la luxure.

Certains manuscrits syriaques ajoutent à ce discours un long développement sur les vigiles nocturnes. Nous en extrayons le passage suivant, absent du grec, mais particulièrement important :

6. Rien ne rend l’âme pure et joyeuse, ni ne l’illumine et n’en éloigne les pensées mauvaises, autant que les agrypnies continuelles. Pour cette raison, tous les saints Pères ont persévéré dans ce labeur des veilles et ont adopté pour règle de rester éveillés durant la nuit, pendant tout le cours de leur vie. Ils l’ont fait spécialement parce qu’ils avaient entendu notre Sauveur nous y inviter instamment, en divers endroits, par sa vivante parole : « Veillez et priez en tout temps » (Le, 21, 36) ; « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation126 » (Mt., 26, 41) ; et encore : « Priez sans cesse » (cf Le, 18, 1), etc. Et il ne s’est pas contenté de nous avertir seulement par ses paroles ; il nous a aussi donné l’exemple en sa personne en honorant la pratique de la prière au-dessus de toute autre chose. C’est pourquoi il s’isolait constamment pour prier, et cela non d’une façon arbitraire, mais en choisissant pour temps la nuit, et pour lieu le désert, afin que nous aussi, évitant la foule et le tumulte, nous devenions capables de prier dans la solitude (ç/.' Mt., 14, 23 ; Mc, 1, 35). De même, toutes les révélations dont les saints ont bénéficié sur des sujets divers, que ce soit pour leur instruction personnelle ou pour l’utilité de tous, se sont généralement produites durant la nuit et au moment de la prière.

7. C’est pourquoi nos Pères ont reçu ce haut enseignement concernant la prière comme s’il venait du Christ lui-même, et ils ont choisi de veiller la nuit dans la prière, selon l’ordre de l’Apôtre, avant tout afin de pouvoir demeurer sans aucune interruption dans la proximité de Dieu par la prière continuelle. Ils se sont enfuis dans la solitude, non seulement pour que rien ne les détourne de leur continuelle liturgie, mais aussi pour qu’aucune chose venant du dehors ne les atteigne et n’altère la pureté de leur intellect, ce qui troublerait ces veilles qui les remplissent de joie et qui sont la lumière de l’âme [...].

8. La prière qui est offerte au temps de la nuit possède un grand pouvoir, plus que celle qui est offerte durant le jour. C’est pourquoi tous les saints ont eu l’habitude de prier durant la nuit, en combattant l’assoupissement du corps et la douceur du sommeil, et en rejetant leur nature corporelle. Le Prophète disait lui aussi : « Je me suis fatigué à gémir ; de mes larmes, chaque nuit, je baigne ma couche » (Ps. 6, 7), tandis qu’il soupirait du fond du cœur dans une prière fervente. Et ailleurs il dit : « Au milieu de la nuit je me levais pour te confesser, au sujet des décrets de ta justice » (Ps. 118, 62). Pour chacune des requêtes que les saints voulaient adresser à Dieu avec force, ils s’armaient de la prière durant la nuit, et aussitôt ils recevaient ce qu’ils demandaient.

9. Satan lui-même ne craint rien autant que la prière que l’on offre pendant les veilles nocturnes. Même si elles s’accompagnent de distractions, [de telles prières] ne reviennent pas sans fruit, à moins qu’on ne demande ce qui ne convient pas. C’est pourquoi il engage de sévères combats contre ceux qui veillent, afin de les détourner si possible de cette pratique, surtout s’ils se montrent persévérants. Mais ceux qui sont quelque peu fortifiés contre ses ruses pernicieuses, qui ont goûté les dons que Dieu accorde durant les veilles, et qui ont expérimenté personnellement la grandeur de l’aide que Dieu leur apporte, le méprisent complètement, lui et ses stratagèmes. A notre Dieu soit la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Amen.

DISCOURS 29. LES AGRYPNIES II

Sur les voies qui mènent à Dieu, lesquelles sont manifestées à l'homme par le doux labeur des agrypnies nocturnes, et que ceux qui s'y appliquent se nourrissent de miel tous les jours de leur vie

NE t’imagine pas, ô homme, que, parmi toutes les activités des moines, il en soit de plus grandes que l’agrypnie nocturne. En vérité, frère, c’est ce qu’il y a de meilleur et de plus nécessaire pour l’ascète. S’il n’est ni dispersé et troublé par les affaires matérielles, ni préoccupé des choses transitoires, mais s’il se garde du monde et veille sur lui-même en pratiquant l’agrypnie, sa pensée s’envolera rapidement, comme sur des ailes, s’élèvera vers les divines délices, contemplera bientôt la gloire de Dieu, et nagera dans une connaissance qui transcende toute pensée humaine, grâce à sa légèreté et à son absence de pesanteur. Ne considère pas comme encore revêtu de la chair le moine qui pratique assidûment l’agrypnie avec un intellect rempli de discernement. C’est là en vérité l’œuvre de l’ordre angélique. Il est impossible en effet que ceux qui ne cessent de se comporter ainsi ne reçoivent pas de Dieu de grands charismes, à cause de leur sobriété, de la vigilance de leur cœur et de l’incessante orientation vers lui de leurs pensées. L’âme qui peine dans la pratique de l’agrypnie et y excelle aura des yeux de chérubin, qui lui permettront de regarder et de contempler sans cesse les visions célestes.

2. Pour ma part, je considère comme impossible que celui qui a choisi, avec connaissance et discernement, ce grand et divin labeur, qui a résolu de porter ce poids et de combattre sur ce glorieux champ [de bataille] qu’il a choisi, ne se garde pas, durant le jour, du trouble que causent les événements [quotidiens] et du souci qu’occasionnent ses occupations, afin de ne pas être privé du fruit merveilleux et des grandes délices dont il espère jouir grâce à son agrypnie. Celui qui néglige cela, j’ose le dire, ignore pourquoi il peine et fuit le sommeil. Il se donne beaucoup de mal à réciter un grand nombre de psaumes, à fatiguer sa langue, à se tenir debout toute la nuit, mais son intellect n’est ni dans la psalmodie, ni dans la prière, et il peine sans discernement, comme porté par l’habitude. Si les choses n’étaient pas ainsi, comme je l’ai dit, comment se ferait-il qu’alors qu’il ne cesse de semer dans la peine, il ne récolte pas de grands bienfaits et des fruits abondants ? Si, au lieu de se soucier de tout cela, il s’appliquait à la lecture de l’Écriture sainte qui fortifie l’intellect, qui, surtout, irrigue la prière, qui est une aide et une compagne pour l’agrypnie et une lumière pour l’esprit, il trouverait que cette lecture est un guide sur la voie droite, qu’elle jette la semence de la divine contemplation dans la prière, qu’elle lie les pensées en leur évitant de se disperser et d’aller se nourrir de vanités, qu’elle sème dans l’âme la mémoire continuelle de Dieu et des voies [suivies par] les saints qui lui ont plu, enfin qu’elle donne à l’intellect d’acquérir la subtilité et la sagesse. En un mot, il goûterait le fruit mûr de ses œuvres.

3. Pourquoi, ô homme, conduis-tu ta vie avec un tel manque de discernement ? Tu te tiens debout toute la nuit, tu te donnes beaucoup de mal pour réciter des psaumes, des hymnes et des prières, et il te semble que ce serait une tâche trop lourde et trop considérable de déployer durant le jour un peu de zèle pour te rendre digne de la grâce de Dieu, qui te serait accordée moyennant tes pénibles efforts dans divers domaines ! Pourquoi te donnes-tu du mal, pourquoi sèmes-tu durant la nuit, alors que pendant le jour tu gaspilles ton labeur, tu demeures sans fruit, tu dissipes la vigilance, la sobriété et la ferveur que tu avais acquises, et tu perds sottement [le fruit de] ton labeur par le trouble qu’engendrent la conversation avec les hommes et les occupations [matérielles], sans aucun prétexte légitime ? En revanche, si, durant le jour, tu prenais soin [de ton âme] et entretenais la chaleur de la conversation [avec Dieu] dans ton cœur d’une façon qui fasse suite à la méditation de tes nuits, sans mettre de coupure entre les deux, en peu de temps tu reposerais sur la poitrine de Jésus.

4. Tout cela montre à l’évidence que tu mènes ta vie sans discernement et que tu n’as pas compris pourquoi les moines doivent être vigilants. Tu crois que ces choses ont été prescrites simplement pour t’obliger à prendre de la peine, et non en vue de quelque chose d’autre qui en naîtrait. Ceux à qui la grâce a donné de comprendre quels biens espèrent obtenir ceux qui combattent le sommeil, qui font violence à la nature, et qui offrent chaque nuit leurs prières en gardant éveillés leur corps et leur pensée, savent aussi quelle vigueur [spirituelle] procure la garde [du cœur] pendant le jour et quel secours elle apporte à l’intellect dans L’hèsychia de la nuit, quel pouvoir elle confère sur les pensées, quelle pureté elle procure, et comment elle attire l’essaim des vertus, sans que l’on ait à se faire violence ni à combattre, et comment elle permet de percevoir spontanément l’élévation des paroles [divines]. Je dirai aussi que si le corps d’un homme est affaibli par la maladie et s’il est incapable de jeûner, l’intellect peut, grâce à la seule agrypnie, acquérir un état paisible de l’âme et donner au cœur la connaissance de ce qu’est la puissance de l’Esprit. Mais il ne le peut que s’il n’est pas dissipé par la confusion que provoque le relâchement venant des occupations de la journée.

5. C’est pourquoi je t’en prie, toi qui désires acquérir un intellect sobre devant Dieu et la connaissance [qui caractérise] la vie nouvelle, ne néglige pas durant toute ta vie la pratique des agrypnies. C’est par elle en effet que s’ouvriront en toi des yeux qui te permettront de voir tout [ce qui fait] la gloire de la vie monastique et la sûreté du chemin de la justice. Mais si, ce qu’à Dieu ne plaise, la tentation du relâchement revient et s’installe en toi, soit parce que Celui qui te secourt t’éprouve en permettant, ce qu’il fait souvent, que tu sois soumis au changement en ressentant [alternativement] ferveur et froideur, soit pour une cause quelconque, comme la maladie du corps, ou le fait que tu ne puisses plus supporter la fatigue des longues psalmodies, des prières à voix haute et des nombreuses prosternations que tu avais toujours coutume de faire, je te prie avec amour, si ces choses viennent à te manquer et si tu ne peux plus les mener à bien, continue de veiller, même si tu demeures assis, et prie dans ton cœur, ne te laisse pas aller au sommeil, fais tout pour passer la nuit assis dans la rumination de saintes pensées. Et si tu n’endurcis pas ton cœur, si tu ne l’enténèbres pas dans le sommeil, la grâce te rendra ta première ferveur, la légèreté, l’énergie, et tu bondiras de joie en rendant grâce à Dieu. Car la froideur et une telle pesanteur étaient là seulement parce que Dieu le permettait pour t’entraîner et t’éprouver.

6. Mais si celui-ci se relève avec ferveur, et, se faisant un peu violence, secoue tout cela et s’en débarrasse, alors la grâce s’approche de nouveau de lui telle qu’elle était, et il lui vient une nouvelle énergie qui recèle en elle-même une multitude de biens et de formes de secours. L’homme s’émerveille alors et est frappé de stupeur en se remémorant sa précédente pesanteur, en voyant la légèreté et l’énergie qui lui sont venues, en considérant la différence, et comment un tel changement a pu se produire si soudainement. Cela le rend sage, et si une semblable lourdeur le reprend, il la connaît déjà par sa première expérience. Mais s’il n’a pas combattu dès la première attaque, il n’a pu acquérir cette expérience. Vois-tu combien l’homme devient sage quand il s’éveille quelque peu et se montre endurant au temps du combat ? C’est seulement si la nature du corps est épuisée [par la maladie], qu’il n’est pas profitable de la combattre. En toute autre circonstance, il est bon pour l’homme de se faire violence en tout.

7. L'hèsychia continuelle jointe à la lecture, un régime alimentaire modéré et l’agrypnie éveillent rapidement l’intellect et le conduisent à l’émerveillement devant toutes ces choses, si aucune cause ne vient détruire cette hèsychia. Les pensées qui viennent alors spontanément et sans réflexion aux hésy-chastes transforment leurs deux yeux en fontaines baptismales par les larmes qui s’en écoulent et baignent abondamment leurs joues.

8. Lorsque ton corps a été maîtrisé par la tempérance, l’agrypnie et l’attention que favorise l’hèsychia, si tu sens que dans ce corps le dard de la passion de la luxure excède un simple mouvement naturel, sache que tu as été tenté par des pensées d’orgueil. Mêle alors de la cendre à ta nourriture, colle ton ventre contre la terre, sonde tes pensées, reconnais combien ta nature a été altérée et combien tes œuvres sont contraires à la nature. Peut-être alors Dieu aura-t-il pitié de toi et t’enverra-t-il la lumière pour que tu apprennes à être humble et que n’augmente pas ta malice. Ne cessons donc pas de combattre et de faire des efforts, jusqu’à ce que nous voyions en nous le repentir, que nous trouvions l’humilité, et que notre cœur se repose en Dieu. A Lui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen

DISCOURS 30. LES DEUX CRUCIFIXIONS

Sur la reconnaissance envers Dieu, suivi d'une catéchèse sur l'essentiel de la vie spirituelle

LA reconnaissance de celui qui reçoit incite le donateur à faire de plus grands dons. Celui qui méprise les petites choses sera également infidèle dans les grandes.

2. Si le malade reconnaît sa maladie, la guérison est aisée ; de même, celui qui confesse sa propre faiblesse est proche du salut.

3. Le cœur dur verra se multiplier ses souffrances, et le malade rebelle au médecin accroît sa peine.

4. Il n’est aucun péché qui ne puisse être pardonné, sauf celui dont on ne se repent pas ; il n’est aucun don qui ne s’accroisse, sauf celui dont on n’est pas reconnaissant. L’insensé trouve toujours sa part trop petite.

5. Souviens-toi de ceux qui te dépassent en vertu, et, en comparaison, ton âme te paraîtra toujours pauvre.

6. Aie toujours présentes à l’esprit les grandes souffrances de ceux qui subissent de graves et cruels tourments ; tu pourras ainsi rendre grâces pour les petites épreuves qui t’atteignent, et tu sauras les supporter avec joie.

7. Au temps de la défaite, du relâchement et de la nonchalance, quand tu seras lié et enchaîné par l’Ennemi dans la terrible misère et la détresse auxquelles mène le péché, repasse dans ton cœur les temps anciens où tu étais plein d’ardeur, où tu te souciais même des petites choses, où tu étais animé d'un zèle jaloux contre ceux qui entravaient ta course, où tu gémissais pour de très petites fautes, dans lesquelles tu étais tombé par surprise, et où te ceignait la couronne de la victoire remportée sur elles. Alors, grâce à ces souvenirs et à d’autres semblables, ton âme s’éveillera comme d’un profond sommeil, elle se revêtira d’un zèle brûlant, et elle ressuscitera de sa somnolence comme d’entre les morts. Elle se ressaisira et retournera à son poste pour lutter avec ardeur contre le Diable et contre le péché.

8. Rappelle-toi les chutes des forts pour te garder humble malgré tes vertus. Souviens-toi de la gravité des péchés de ceux qui sont tombés, puis se sont convertis, ainsi que de la gloire et de l’honneur qu’ils ont ensuite reçus, afin que cela t’encourage à te repentir.

9. Persécute-toi toi-même, et ton adversaire sera chassé loin de toi.

10. Sois en paix avec ton âme, et le ciel et la terre seront en paix avec toi.

11. Efforce-toi d’entrer dans la chambre du trésor qui est en toi ; alors, tu verras le trésor qui est dans le ciel, car ils ne font qu’un, et c’est par la même porte qu’on y accède. L’échelle qui mène au Royaume est au-dedans de toi, cachée dans ton âme. Pénètre profondément en toi-même, loin du péché, et tu y découvriras les degrés par lesquels tu pourras monter.

12. Les Ecritures n’expliquent pas la nature des réalités du monde à venir, mais elles nous enseignent clairement [la voie à suivre pour] percevoir dès maintenant leurs délices, sans avoir à changer de nature ni de lieu. Elles désignent ces réalités par des noms pleins de charme et d’attrait, qui évoquent des choses qui sont pour nous glorieuses, douces ou précieuses, afin d’éveiller en nous un désir ardent à leur égard. Néanmoins, quand elles nous disent à leur sujet : « Ce que l’œil n’a pas vu ni l’oreille entendu » (1 Cor., 2, 9), elles nous révèlent que ces réalités ne ressemblent à aucune des choses d’ici-bas, car elles sont incompréhensibles. Il s’agit de délices spirituelles, bien différentes du plaisir que procurent les choses de la terre. Il nous est dit que ceux qui les éprouvent sont déjà dans le inonde à venir. Sinon, il ne serait pas écrit que « le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Le, 17, 21), ni : « Que ton Royaume vienne » (Mt., 6, 10). Ces mots signifient que nous possédons en nous une réalité qui est un gage de ces délices, et qui peut être perçue par nos sens spirituels. Il existe nécessairement une certaine ressemblance entre elles et ce gage ; ici, [nous les possédons] en partie, là haut, [ce sera] dans leur plénitude. Néanmoins, l’expression « comme en un miroir » (2 Cor., 3, 18) nous montre qu’il s’agit de la possession d’une ressemblance, et non de la réalité elle-même [du Royaume des cieux]. Selon le témoignage véridique des interprètes de la sainte Ecriture, cette sensation perçue par notre intellect est l’effet d’une énergie du Saint-Esprit, et une partie de la réalité plénière.

13. N’est pas ami de la vertu celui qui fait le bien en combattant avec ardeur, mais celui qui accueille avec joie les maux qu’entraîne [la vertu].

14. Il est moins grand de supporter les tribulations par amour de la vertu que de garder son intellect inébranlable dans sa bonne résolution quand il est chatouillé par la flatterie.

15. Tout regret qui vient lorsqu’il n’est plus possible de faire un libre choix12S, ne procure aucune joie et ne mérite aucune récompense à celui qui l’éprouve.

16. Couvre les fautes du pécheur ; loin de lui nuire, ce sera pour lui un encouragement, et tu le ramèneras à la vie ; et toi, la miséricorde de ton Maître te soutiendra. Réconforte par tes paroles et par tes dons, autant que ta main peut en distribuer, les faibles et les cœurs affligés, et la droite de Celui qui soutient l’univers sera ton appui. Partage la souffrance de ceux dont le cœur est affligé, dans une prière ardente et dans les gémissements de ton cœur, et la source de la miséricorde s’ouvrira devant tes supplications.

17. Efforce-toi d’élever sans cesse tes supplications devant Dieu, en ayant dans le cœur des pensées pures, remplies de componction, et Dieu gardera ton âme des pensées impures et souillées, afin que le chemin de Dieu ne soit pas obstrué en toi. Applique-toi sans cesse à la lecture et à la méditation des saintes Écritures, en comprenant exactement leur sens, afin d’éviter que, si ton intellect restait inoccupé, tu ne souilles ton regard par la vue de choses étrangères et inconvenantes. Ne cherche pas à mettre ta pensée à l’épreuve en t’arrêtant sur des pensées inconvenantes ou en te représentant des visages qui éveillent en toi la tentation, en pensant que tu pourras ne pas être vaincu. Car de cette façon, même des sages ont été aveuglés et sont devenus fous. « Ne mets pas du feu dans ton sein » (Prov 6, 27).

18. Sans de fortes tribulations de la chair, il est difficile à la jeunesse inexpérimentée de s’assujettir au joug de la sanctification. Le début de l’obscurcissement de l’intellect se reconnaît à ce signe : avant tout, la négligence à l’égard de la liturgie et de la prière. L’erreur ne peut se frayer un chemin dans l’âme, si on ne succombe d’abord sur ce point ; en effet, l’âme sera alors privée du secours de Dieu, et elle tombera facilement aux mains de ses ennemis. D’autre part, lorsque l’âme cesse de se soucier d’acquérir la vertu, elle est inévitablement entraînée vers ce qui lui est opposé ; en effet, tout changement de direction constitue le début d’un mouvement en sens contraire. Aie souci de la vertu et de ton âme, ne te préoccupe pas de choses vaines, expose sans cesse ta faiblesse devant ton Dieu, et les ennemis ne pourront profiter, pour te tenter, de ce que tu es isolé, loin de Celui qui te secourt.

19. Il y a deux modes de crucifixion, qui correspondent au double aspect de notre nature, laquelle possède deux puissances. Le premier mode est le support des tribulations de la chair, qui s’accomplit par l’exercice de la puissance irascible (thymikon) de l’âme, et que l’on appelle « la pratique » (praxis). Le second consiste dans l’activité subtile de l’intellect, dans la méditation assidue des choses de Dieu, dans la prière continuelle et dans les autres choses semblables. Il s’accomplit dans la puissance de désir (épithymètikon) de l’âme, et s’appelle « contemplation » (théôria). Le premier, la pratique, purifie par l’énergie du zèle la partie de l’âme sujette aux passions ; le second décante la partie intelligente (noèton meros) de l’âme par l’exercice de la charité (agapë), qui en est le désir naturel. C’est pourquoi quiconque ose s’introduire dans le second, attiré par sa douceur et en négligeant l’effort, excite la colère de Dieu contre lui, car il a eu l’audace de se laisser aller à imaginer la gloire de la croix dans son intellect avant d’avoir mortifié ses membres terrestres, avant d’avoir soigné l’infirmité de ses pensées par la patience, en supportant la peine et l’opprobre de la croix. C’est ce qu’ont dit les saints de jadis : « Si l’intellect veut s’élever sur la croix avant que les sens aient dépouillé leur infirmité, la colère de Dieu vient sur lui. »

20. Le mode de crucifixion qui provoque la colère de Dieu n’est pas le premier, qui consiste dans le support des tribulations, et qui est la crucifixion du corps ; c’est le second, la contemplation, car celle-ci doit suivre la guérison de l’âme. En effet, quiconque a la présomption de former de vaines imaginations dans son esprit, alors que celui-ci est souillé par les passions mauvaises, sera réduit au silence par le châtiment, parce qu’il n’a pas commencé par purifier sa pensée (dianoia) au moyen des afflictions que l’on rencontre lorsqu’on soumet les désirs de la chair. Sur la seule base de ce qu’il a lu, ou ce dont il a simplement entendu parler, il s’est lancé tête baissée, en aveugle, dans un chemin ténébreux. Or même ceux-là qui ont une vue saine et claire et qui sont guidés par la grâce s’y sentent en péril, de jour et de nuit ; ils ont les yeux pleins de larmes, et par leurs prières et leurs gémissements, ils changent la nuit en jour, à cause des dangers de la route, des profonds précipices et des mirages trompeurs que l’on rencontre souvent.

21. En fait, les choses de Dieu viennent d’elles-mêmes, sans qu’on s’en rende compte, si la place est libre et sans souillures. Si la pupille de ton âme n’a pas été purifiée, ne t’aventure pas à regarder le globe solaire : tu serais privé même de la vue ordinaire, qui consiste dans la simple foi, dans l’humilité, dans la confession qui jaillit du cœur et dans une pratique légère proportionnée à tes forces. Et on te jetterait dans l’un de ces lieux spirituels qui ne sont que ténèbres et absence de Dieu, comme cet homme qui avait eu l’audace de pénétrer dans la salle du festin avec des habits sordides (cf Mt., 22, 11-13).

22. Des labeurs [de l’ascèse] et de la vigilance jaillit la pureté des pensées, et de la pureté des pensées [naît] la lumière intérieure. Et de là, l’intellect est conduit par la grâce vers ce que les sens ne peuvent ni apprendre, ni enseigner.

23. Réfléchis et considère que la vertu est le corps, que la contemplation est l’âme, et que les deux forment l’homme spirituel parfait, composé de deux parties, l’une sensible, l’autre intelligente. Et de même qu’il est impossible que l’âme vienne à l’existence et apparaisse avant que le corps ait été complètement formé, avec tous ses membres, de même il ne peut se faire que la contemplation, qui est une seconde âme, l’esprit de révélation, soit formée dans le sein de l’intellect, lequel reçoit abondamment la semence spirituelle, sans l’acquisition préalable de la vertu, laquelle est la demeure de la connaissance qui reçoit les divines révélations. La contemplation est la sensation [spirituelle] des divins mystères qui sont cachés dans les choses et dans leurs causes.

24. Quand tu entends parler d’éloignement du monde, de renoncement au monde, de purification à l’égard du monde, tu dois d’abord apprendre et comprendre, non pas d’une façon superficielle, mais par une réflexion approfondie, ce que signifie le terme « monde » et combien de sens différents ce mot peut revêtir. C’est alors que tu pourras savoir dans quelle mesure tu es éloigné du monde, et dans quelle mesure tu lui restes mêlé. « Monde » est un terme générique qui s’applique à ce que l’on appelle « les passions ». S’il ne comprend pas, d’abord, ce qu’est le monde, l’homme ne peut savoir par combien de parties de lui-même il est éloigné du monde, et par combien il lui reste lié.

25. Beaucoup se sont éloignés du monde et ont rompu avec lui par deux ou trois parties d’eux-mêmes et pensent qu’ils sont devenus étrangers au monde dans leur conduite ; cela vient de ce qu’ils n’ont ni compris, ni discerné clairement qu’ils sont morts au monde quant à deux parties d’eux-mêmes, mais que les autres parties vivent à l’intérieur du corps du monde. C’est pourquoi ils ne peuvent pas avoir conscience de leurs passions, et, puisqu’ils n’en ont pas conscience, ils ne se soucient pas de leur guérison.

26. Si nous considérons le mot « monde » dans toute son extension, c’est un terme collectif qui recouvre les diverses passions. Quand nous voulons parler des passions en général, nous les appelons « le monde » ; et quand nous voulons les distinguer selon leurs noms particuliers, nous les appelons « les passions ». Les passions sont les eaux de ce fleuve qu’est le monde ; quand les passions disparaissent, le fleuve arrête son cours. Voici quelles sont ces passions : l’amour des richesses ; l’accumulation de toutes sortes d’objets ; le plaisir du corps, d’où procède la passion de l’union chamelle ; la soif des honneurs, qui engendre l’envie ; l’esprit de domination ; la vaine complaisance dans le faste qui accompagne l’exercice du pouvoir ; les parures et la frivolité ; [le désir de] la gloire qui vient des hommes, d’où procède la rancune ; la crainte de [ce qui fait souffrir] le corps. Quand s’arrête ce courant, le monde meurt. Dans toute la mesure où une partie de tout cela disparaît, le monde est chassé, ne possédant plus ce qui le faisait subsister. C’est pourquoi on a dit des saints : « Vivants, ils étaient morts. » En effet, vivant dans la chair, ils ne vivaient pas charnellement.

27. Et toi, vois par quelles parties de toi-même tu es encore vivant, et tu sauras aussitôt par combien de ces parties tu vis encore pour le monde, et par combien d’entre elles tu es mort. Quand tu apprends ce qu’est le monde, tu peux savoir, grâce à ces distinctions, par combien de parties tu es attaché au monde, et par combien tu en es délivré. En résumé, le monde, c’est une conduite charnelle et la pensée de la chair (cf Rom., 8, 7). Celui qui s’est éloigné de ces choses sait qu’il a quitté le monde. Et l’on connaît que l’on est devenu étranger au monde à ces deux signes : l’excellence de la conduite et le changement des pensées de l’intellect. Par ce qui germe dans ta pensée au sujet des choses [extérieures], qui lui inspirent ses mouvements intérieurs, tu peux savoir quelle est la mesure de ta conduite. Quelles sont les choses vers lesquelles ta nature tend sans effort ? Quelles sont ses inclinations constantes, et lesquelles ne sont suscitées que par des circonstances accidentelles ? Ta pensée est-elle sensible aux réalités incorporelles, ou n’est-elle touchée que par ce qui est matériel ? Ces pensées relatives à la matière, sont-elles passionnées ? Ou bien ces pensées ne sont-elles que l’empreinte laissée par l’aspect corporel de l’effort vertueux ? Car la pensée songe involontairement aux choses qui lui ont servi à pratiquer la vertu. De ces choses en effet, la pensée, sans qu’il y ait en cela rien de malsain, reçoit ce qui éveille sa ferveur et rassemble ses réflexions, car, pour s’exercer, et dans une bonne intention, elle préfère agir en se servant

du corps, sans toutefois y mêler de passion. Vois également si ta pensée n’est pas affectée quand elle est confrontée avec l’empreinte laissée [dans l’âme] par les pensées secrètes, parce qu’elle est davantage enflammée pour les choses divines, ce qui, ordinairement, retranche le souvenir des choses vaines.

28. Les quelques indications que j’ai données dans ce chapitre doivent suffire à l’homme pour l’éclairer, et le dispenser [de la lecture] de nombreux livres, s’il vit dans L’hèsychia et possède du discernement. La crainte pour le corps est souvent si forte chez l’homme qu’elle le rend incapable d’actes dignes d'honneur et de louange ; mais quand la crainte pour l’âme surpasse la crainte pour le corps, alors celle-ci fond comme la cire à la chaleur d’une flamme. A notre Dieu soit la gloire dans les siècles. Amen.

DISCOURS 31-32. Les degrés de la prière

Sur les nombreuses formes de prière et sur les limites du pouvoir de l'intellect ; jusqu'où celui-ci a-t-il le pouvoir d’agir lui-même dans les différentes formes de prière, quelles sont les limites posées à la nature dans la prière tant qu'il est en son pouvoir de prier, et comment, lorsque ces limites sont dépassées, ce que l'on appelle encore prière n’est plus la prière .

GLOIRE à Celui qui a répandu abondamment ses dons sur les hommes ! Bien qu’ils soient des êtres de chair, il leur a donné de servir dans l’ordre des natures incorporelles ; il a rendu notre nature terrestre digne d’exposer ces mystères, et même des pécheurs tels que nous, qui sommes indignes d’en entendre seulement parler. Mais par sa grâce, il a ouvert une brèche dans la dureté de nos cœurs, pour que nous parvenions à les comprendre, grâce à la contemplation de la divine Écriture et à l’enseignement des saints Pères. Car, par mes propres combats, je n’ai pas été rendu digne d’expérimenter la millième partie des choses que j'ai écrites de ma main, et particulièrement de ce discours que je vais composer pour stimuler et illuminer nos âmes et celles de quiconque l’aura entre ses mains, en espérant que quelques-uns seront incités à désirer ce dont je parle, et ainsi à le mettre en pratique.

2. Autre chose est le plaisir (hèdonè) éprouvé dans la prière, et autre chose la vision divine (théôria) obtenue dans la prière. La seconde l’emporte en perfection sur le premier, comme l’homme adulte sur l’enfant. Il arrive que les versets d’un psaume deviennent doux dans la bouche, et que l’on répète continuellement ce même verset durant la prière, sans pouvoir passer au suivant, car on ne peut s’en rassasier [ — c’est ce que nous appelons plaisir éprouvé dans la prière]. Mais parfois, il arrive que de la prière naisse une certaine vision divine qui fait s’évanouir la prière sur les lèvres. Frappé de stupeur par cette vision, l’homme devient comme un corps privé de souffle. C’est là ce que nous appelons vision divine dans la prière ; ce n’est ni un produit de l’imagination, ni une illusion, comme le prétendent les sots.

3. Cette vision dans la prière comporte d’ailleurs des degrés divers et des dons différents. Mais, jusque-là, il s’agissait toujours de prière, car on n’était pas encore parvenu à ce stade où il n’y a plus de prière, mais un état supérieur à la prière. Les mouvements de la langue et du cœur dans la prière sont des clefs. Mais ce qui succède à leur usage, c’est l’entrée dans la chambre du trésor. Alors, toute lèvre et toute langue se taisent ; le cœur, qui contient les pensées, l’intellect, qui gouverne les sens, et la pensée, cet oiseau rapide et audacieux, font silence. Toute leur activité, toute leur industrie et toutes leurs recherches s’arrêtent, car le Maître de maison est là.

Sur la prière pure

4. De même que toutes les obligations des lois et des commandements que Dieu a donnés aux hommes ont leur terme dans la pureté du cœur, comme l’ont dit les Pères, de même toutes les formes et tous les modes de prière par lesquels les hommes s’adressent à Dieu ont leur fin dans la prière pure. Les lamentations, les protestations d’humilité, les supplications, les demandes secrètes, les douces larmes et toutes les autres formes de prière, comme je l’ai dit, se meuvent dans un domaine qui a pour limites la prière pure. Dès que l’intellect a atteint les limites de la prière pure et s’est avancé au-delà, il n’y a plus de prière, ni de mouvements intérieurs, ni de larmes, ni d’autorité, ni de liberté, ni de supplications, ni de souhaits, ni de désir pour aucune des choses que l’on peut espérer en ce monde ou en l’autre. Il n’y a plus de prière au-delà de la prière pure. Toute l’activité discursive de la prière et toutes ses formes ont conduit l’intellect jusque-là, par le pouvoir de la volonté libre. C’est pourquoi cette phase comportait des combats. Mais une fois la limite franchie, c’est la stupeur émerveillée, ce n’est plus la prière. Tout ce qui relève de la prière cesse, c’est maintenant une contemplation, et l’intellect cesse d’agir pour prier. Toute forme de prière implique une activité de l’âme, mais quand l’intellect en vient à être mû par l’Esprit-Saint, il cesse de prier.

5. Autre chose est la prière, autre chose la contemplation qui se lève durant la prière, même si Tune est la cause de l’autre. L’une est la semence, l’autre la gerbe que Ton moissonne. Et le moissonneur est stupéfait et demeure sans voix en constatant soudainement que les grains nus et minuscules qu’il a semés ont produit ces lourds épis. Et tandis qu’il les contemple, il demeure sans mouvement. Toute prière est soit supplication, soit demande, soit louange ou action de grâces. Examine s’il reste Tune de ces choses, ou quelque demande, quand l’intellect a franchi cette limite et est entré dans cette région [de la contemplation], Je pose la question à celui qui connaît la vérité. Il n’est pas donné à tous d’avoir ce discernement, mais seulement à ceux qui ont eu eux-mêmes cette vision et en ont été les ministres, ou qui, instruits par des Pères [qui en ont eu l’expérience], ont appris la vérité de leur bouche, et ont consacré leur vie à cette recherche et à s’instruire de tout cela.

6. De même que sur dix mille hommes, on en trouvera à peine un qui ait accompli les commandements et les préceptes dans une mesure appréciable, qui soit parvenu à la pureté et qui ait obtenu la sérénité de l’âme, de même on en trouvera difficilement un, parmi une multitude, qui, au prix d’une extrême vigilance, ait obtenu la prière pure, puis ait franchi cette limite, et soit entré dans ce mystère. Il n’est pas donné en effet à beaucoup d’atteindre à la prière pure, mais seulement à un petit nombre. Quant à ce mystère qui est caché au-delà, on trouvera difficilement un seul homme dans chaque génération qui y soit parvenu, par la grâce de Dieu.

7. La prière est une demande, un souci et un désir qui ont pour objet la délivrance des maux de ce monde ou du monde à venir ; elle peut aussi exprimer le désir de l’héritage [qu’ont reçu] les Pères, ou une demande du secours divin. Toutes les formes de prière se ramènent à ces mouvements de l’âme. Mais que la prière soit pure ou ne le soit pas, cela dépend de ceci : si, quand l’intellect se prépare à présenter à Dieu l’un de ces mouvements intérieurs, quelque considération étrangère ou quelque distraction vient s’y mêler, cette prière est qualifiée d’impure, parce qu’on a porté sur l’autel du Seigneur — cet autel spirituel qu’est le cœur — un animal qu’il n’est pas permis d’offrir. Mais si l’intellect s’unit avec ferveur à l’un de ces mouvements [de l’âme] durant le temps de la supplication, sous la pression des circonstances qui la font naître, et si, à cause de cette ardeur, l’œil de la foi fait pénétrer ce mouvement derrière le voile du cœur, alors les entrées de l’âme seront fermées aux pensées étrangères, à ces étrangers auxquels la Loi interdit l’accès de la tente du Témoignage (cf. Nombr., 16, 40). Tels sont le sacrifice du cœur que Dieu agrée et la prière pure. Là se situent leurs limites ; ce qui est au-delà ne peut plus être appelé prière.

8. Quelqu’un cependant pourra se souvenir de ce que les Pères appellent « prière spirituelle », sans comprendre le sens de leurs paroles, et dire : « Cela aussi fait partie du domaine de la prière. » Mais j’estime que si l’on recherche quelle en est la signification, on sera amené à dire que c’est un blasphème, de la part d’une créature, de prétendre que la prière spirituelle puisse être un acte de prière. Car toute prière que l’on fait est inférieure à ce qui est spirituel, et tout ce qui est spirituel est [un état et] non un acte. Et s’il est déjà difficile de prier d’une façon pure, que dire de la prière spirituelle ? Les saints Pères ont coutume de ranger tout bon mouvement et toute activité spirituelle sous le nom de prière ; et non seulement eux, mais ceux qui ont été illuminés par la connaissance considèrent les bonnes actions comme une forme de prière. Et cependant, il est évident que la prière [proprement dite] est une chose, et les actions que l’on accomplit une autre. Souvent, certains appellent la prière spirituelle « contemplation », d’autres la nomment « connaissance », et d’autres encore « vision de l’intellect » (optasia noéra). Voyez-vous que les Pères emploient divers noms pour désigner les choses spirituelles ? Seules les choses de ce monde peuvent être désignées par des termes précis ; les réalités du monde à venir ne peuvent avoir de noms exacts et adéquats ; elles ne relèvent que d’une simple perception qui transcende tout nom, tout élément, toute figure, toute couleur, toute forme, toute appellation composée. C’est pourquoi, lorsque la connaissance de l’âme s’est élevée au-delà du monde visible, les Pères, tout en sachant que personne ne peut la nommer avec exactitude, emploient les termes qu’ils veulent pour désigner cette connaissance, afin de pouvoir fonder sur eux un discours « psychique ». Ils s’expriment alors comme en paraboles et en énigmes, ainsi que l’écrit saint Denys : « Nous usons de paraboles, de syllabes, de noms conventionnels et de mots pour manifester notre pensée de façon sensible, mais quand notre âme est attirée par l’opération du Saint-Esprit vers les choses divines, alors aussi bien nos sens que leur activité deviennent superflus, de même que nos facultés intellectuelles, lorsque l’âme est devenue semblable à la Divinité par une union incompréhensible et est illuminée dans ses élans par les rayons de la Lumière incompréhensible. »

9. Ainsi donc, mon frère, tu peux en être sûr : le pouvoir que possède l’intellect de diriger ses mouvements avec discernement a pour limite la pureté dans la prière. Quand l’intellect a atteint ce point, il peut soit revenir en arrière, soit s’arrêter de prier. La prière est ainsi un intermédiaire entre le stade psychique et le stade spirituel. Tant qu’il produit des mouvements, l’intellect est dans le stade psychique ; dès qu’il franchit la limite, il cesse de prier. De même que les saints, dans le monde à venir, ne prient plus, car leur intellect a été submergé par l’Esprit, mais demeurent en extase dans cette gloire qui les comble de délices, de même l’intellect, lorsqu’il lui a été donné de percevoir la béatitude future, s’oublie lui-même et oublie tout ce qui est terrestre, et ne peut plus être mû par la pensée de quoi que ce soit.

10. On peut donc dire avec assurance (parrhèsia) que toute vertu et toute forme de prière, corporelle ou mentale, relève de la libre volonté ; il en est de même de [l’activité propre de] l’intellect, qui domine sur les sens. Mais dès que l’Esprit règne sur l’intellect, ce régisseur des sens et des pensées, la nature humaine est privée de sa libre volonté, elle passe sous la conduite d’un autre et ne se dirige plus elle-même. Comment y aurait-il encore là de la prière, alors que la nature humaine ne possède plus de pouvoir sur elle-même, mais est conduite par une force extérieure sans savoir où ? La nature ne dirige plus les mouvements de l’intellect selon sa volonté, mais elle est réduite en captivité, et elle est menée là où la perception des sens s’arrête. L’homme en effet n’a plus de volonté, si bien qu’il ne sait plus s’il est dans son corps ou hors de son corps, comme l’Écriture l’atteste (cf. 2 Cor., 12, 2). Un homme peut-il encore prier quand il est ainsi captif et n’a plus conscience de lui-même ?

11. Que nul ne blasphème en prétendant que la prière spirituelle dépend de la volonté. Les Messaliens revendiquent pour eux-mêmes cette audace, en prétendant, dans leur profonde ignorance, qu’ils sont capables de prier à volonté la prière spirituelle. Mais les humbles et les sages se soumettent à l’enseignement des Pères, connaissent les limites de la nature, et ne laissent pas leurs pensées s’abandonner à une telle audace.

12. Question. — « Mais pourquoi, alors, donne-t-on le nom de prière à cette grâce ineffable, si elle n’est pas une prière ? »

Réponse. — La raison en est, dirons-nous, que c’est au temps de la prière que cette grâce est accordée à ceux qui en sont dignes, et que c’est dans la prière qu’elle a son point de départ. En effet, selon le témoignage des Pères, il n’est pas d’autre moment qui soit propre à la visite de cette glorieuse grâce que le temps de la prière. Si l’on donne à cet état béni le nom de prière, c’est donc parce que c’est à partir de la prière que l’intellect y est amené, et parce que la prière est son point de départ, et qu’il n’advient en aucune autre occasion, selon les écrits d’Evagre et des autres Pères. Et de fait, nous voyons qu’un grand nombre de saints ont été ravis en esprit alors qu’ils se tenaient en prière, comme il est raconté dans les récits de leur vie.

13. Et si quelqu’un demande pourquoi ces dons si grands et ineffables ne sont accordés qu’au temps de la prière, nous répondrons : parce qu’alors, plus qu’à tout autre moment, l’homme est prêt [à les recevoir] et est rassemblé en lui-même afin de diriger vers Dieu toute son attention, en désirant et en attendant sa miséricorde. En bref, la prière est le temps où l’on se tient devant la porte du Roi pour le supplier, et la demande de celui qui répand alors ses implorations et ses supplications pourra être entendue. En vérité, à quel autre moment un homme serait-il aussi bien préparé et attentif qu’au temps de la prière ? Ou bien conviendrait-il que cela lui soit accordé au moment où il dort, où il travaille, ou quand son intellect est distrait ? En effet, bien que les saints ne prennent jamais de loisir, parce qu’à tout moment ils sont adonnés aux choses spirituelles, il y a des moments où ils ne sont pas prêts à prier, parce qu’alors ils méditent des passages historiques des Ecritures, ou s’appliquent à la contemplation des êtres créés, ou à d’autres choses utiles. Mais au temps de la prière, le regard de l’intellect n’est attentif qu’à Dieu seul, tous ses mouvements sont tendus vers lui, et [l’homme] lui présente les supplications qui jaillissent de son cœur avec un zèle et une ferveur de tous les instants. C’est donc à ce moment, quand l’âme ne se soucie que d’une seule chose, que la bienveillance divine peut se répandre sur elle.

14. Nous voyons que lorsque le prêtre s’est préparé et se tient debout en prière, en appelant la faveur de la Divinité, en la suppliant et en rassemblant son intellect, le Saint-Esprit vient sur le pain et sur le vin déposés sur l’autel. A Zacharie également, l’ange apparut au temps de la prière et lui annonça la conception de Jean (cf Le, 1, 10-11). C’est aussi lorsqu’il était en prière sur la terrasse à la sixième heure que Pierre eut la vision qui lui révéla l’appel des nations en lui montrant une nappe remplie d’animaux qui descendait du ciel (cf. Act., 10, 9 ss.). Et c’est quand il priait que Corneille vit un ange qui lui révéla ce qui était écrit à son sujet (cf. Act., 9, 1-3). C’est également quand Josué, fils de Navé, était en prière, prosterné face contre terre, que Dieu lui parla (cf Jos., 5, 14-15). Et sur l’arche d’alliance était placé le propitiatoire, d'où le grand-prêtre recevait de Dieu, en révélation, la réponse à ses demandes lorsque, une fois par an, il entrait dans le sanctuaire intérieur (cf Lév., 16, 3-34 ; Nombr., 7, 89), au moment redoutable de la prière, tandis que les tribus des enfants d’Israël étaient rassemblées et se tenaient en prière avec crainte et tremblement dans la tente extérieure. Et quand le grand-prêtre était prosterné face contre terre, on entendait la voix de Dieu venant du propitiatoire placé sur l’arche, en une redoutable et ineffable révélation. Combien redoutable était le mystère célébré durant cette cérémonie !

Ainsi, toutes les révélations et toutes les visions dont les saints furent favorisés se produisirent au temps de la prière.

15. Quel [autre] temps pourrait être aussi saint, et aussi adapté par sa sainteté à la réception des dons [divins], que le temps de la prière où l’homme parle avec Dieu ? A ce moment, quand nous adressons à Dieu nos demandes et nos supplications et lui parlons, l’homme rassemble nécessairement tous les mouvements et toutes les pensées [de son âme] et s’entretient avec Dieu seul, et son cœur est abondamment rempli de Dieu. À partir de là, le Saint-Esprit suscite en lui des perceptions qui dépassent toute compréhension, en prenant occasion de cette prière, dans la mesure où l’homme est susceptible de cette motion. Ainsi, par l’effet de ces perceptions, la prière est arrêtée dans son mouvement, et l’intellect est absorbé dans un émerveillement plein de crainte, si bien qu’il en oublie l’objet de sa demande. Les mouvements de l’intellect sont plongés dans une profonde ivresse, et l’homme n’est plus de ce monde. Il n’a plus de perception distincte ni du corps, ni de l’âme, ni d’aucun souvenir de quoi que ce soit. Comme le dit [Evagre], « la prière est la pureté de l’intellect qui n’est arrêtée que par la lumière de la Sainte-Trinité, moyennant un émerveillement plein de crainte. » Tu vois comment la prière est arrêtée par la stupeur qui naît quand on obtient ce qui était demandé dans la prière, comme je l’ai dit au début de ce discours et en beaucoup d’autres endroits. Le même [Évagre] a dit encore : « La pureté de l’intellect est le haut vol des facultés spirituelles, pareil à la nuance du ciel dans lequel se lève, au temps de la prière, la lumière de la Sainte-Trinité. »

16. Question. « Quand un homme est-il jugé digne de la plénitude d’une telle grâce ? »

Réponse. — « Quand l’intellect se dépouille du vieil homme et revêt le nouveau par la grâce ; alors, au temps de la prière, il voit son propre état pareil au saphir ou à la couleur du ciel ; c’est ce que les anciens d’Israël ont appelé le Lieu de Dieu, quand il leur apparut sur la montagne (cf. Ex., 24, 9-11). »

17. Ainsi donc, comme je l’ai dit, ce don ne doit pas être appelé « prière spirituelle ». Mais alors, comment le nommer ? Fruit de la prière pure, lorsqu’elle est submergée par l’Esprit. L’intellect s’est élevé au-delà de la prière et, ayant rencontré une chose plus excellente, il cesse de prier. A partir de là, il n’y a plus de prière, mais un regard accompagné de stupeur sur une réalité sans composition qui n’appartient pas au monde des mortels, et la prière se tait dans l’ignorance de tout ce qui est de la terre. C’est là l’ignorance supérieure à toute connaissance dont Évagre a dit : « Bienheureux celui qui a atteint, dans la prière, à l’ignorance qui ne peut être dépassée. » Puissions-

DISCOURS 33. LES CONDITIONS D'UNE PRIÈRE ARDENTE

Au sujet de la prière et de diverses choses nécessaires pour garder le souvenir continuel [de Dieu], lesquelles sont utiles de diverses manières, si on les lit avec discernement et si on les met en pratique

L’UN des plus excellents effets du don de la foi est de nous donner la certitude [de l’exaucement] des demandes que nous formulons dans la prière, parce que nous avons mis notre espérance en Dieu. La certitude que procure la foi en Dieu ne vient pas de l’exactitude de notre profession de foi, bien que celle-ci soit la mère de la foi, mais de ce que l’âme voit la vérité divine grâce au genre de vie qu’elle mène. Lorsque les saintes Écritures disent que la foi est étroitement liée à la manière dont on vit, ne crois pas que la foi dont il s’agit soit la [simple] rectitude de la profession de foi ; jamais en effet la foi qui donne la certitude intime (plèrophoria) de l’espérance ne peut être possédée par les non-baptisés ou par ceux dont la pensée est corrompue en ce qui concerne la vérité. La certitude intime de la foi se révèle aux âmes élevées en proportion de leur souci de vivre selon les commandements du Seigneur.

2. La méditation continuelle de l’Écriture est la lumière de l’âme, car elle y imprime des souvenirs qui sont utiles pour se garder des passions et pour demeurer dans l’amour de Dieu et la prière pure. En outre, elle nous montre le chemin de la paix tracé devant nous par les pas des saints. Mais ne place pas ta confiance dans la récitation des versets [de l’Écriture], quand ils ne sont pas accompagnés d’un grand éveil [de l’âme] et d’une continuelle componction, que ce soit dans les prières ou dans les lectures que tu accomplis à n’importe quel moment.

3. Tu dois accepter les paroles qui procèdent de l’expérience, même si celui qui les prononce est sans instruction. Car les rois de la terre ne dédaignent d’accroître leurs immenses trésors de l’obole d’un mendiant, et les petits ruisseaux font les grandes rivières, qui se gonflent de leur apport.

Sur la garde de la mémoire

4. S’il est vrai que le souvenir des hommes vertueux renouvelle en nous [l’attrait pour] la vertu, lorsque nous pensons à eux, il est évident que celui des débauchés réveille dans notre pensée les désirs mauvais, quand nous évoquons leur souvenir. En effet, le souvenir des uns et des autres imprime et inscrit dans notre pensée les traits caractéristiques de leurs actions, et il nous montre comme du doigt soit la honte de leurs actes, soit la noblesse de leur comportement, selon qu’ils sont vertueux ou débauchés. Cela fortifie en nous les pensées et les mouvements [intérieurs] venant soit de droite, soit de gauche. Nous songeons à eux dans le secret de notre pensée, et dans cette rumination intérieure, les particularités de leur manière de vivre nous sont représentées, de telle sorte que nous sommes contraints de les voir constamment. Ainsi, non seulement le fait de penser à ce qui est mal blesse l’homme qui s’y livre, mais aussi la vue et le souvenir de ceux qui accomplissent de mauvaises actions. À l’inverse, ce n’est pas seulement l’activité vertueuse elle-même qui aide grandement celui qui la pratique, mais aussi les images que forme dans la pensée le souvenir des hommes qui vivent vertueusement.

5. Tout cela peut nous faire comprendre que ceux qui sont près d’atteindre le degré de la pureté sont jugés dignes de voir constamment certains saints durant leur contemplation nocturne, et qu’à tout moment durant le jour la vision de ces saints, qui est gravée sur leurs âmes, devient pour eux un sujet de joie grâce à la méditation spirituelle de leur pensée. A cause de cela, ils entreprennent avec ferveur la pratique de la vertu, et un désir ardent de la vertu descend sur eux. Ils disent que les saints anges prennent l’apparence de certains saints, d’hommes vénérables et bons, et qu’ils se manifestent ainsi à l’âme en songe durant son sommeil, quand ses pensées échappent à tout contrôle, pour la remplir de joie et d’allégresse ; et durant le jour, les anges ne cessent de susciter les mêmes images comme objets de leur contemplation. Ainsi, la joie que leur procurent les saints allège leur labeur [spirituel] et [les aide] dans leur combat incessant. [En revanche,] chez celui qui a l’habitude de ruminer de mauvaises pensées, les démons suscitent des images à leur ressemblance ; ils revêtent en effet de semblables apparences et montrent à l’âme des représentations imaginaires qui la remplissent d’effroi, en se servant souvent de souvenirs de ce qu’elle a vu dans la journée. Tantôt, par ces visions redoutables, ils terrorisent l’âme et brisent ses forces, tantôt ils lui représentent la difficulté de la vie hésychaste et solitaire, et bien d’autres choses.

6. Ainsi donc, frères, veillons sur nos souvenirs, et qu’ils nous soient un signe auquel nous reconnaissons l’état de notre âme ; pour cela, employons-nous dès maintenant à toujours discerner, parmi les souvenirs que nous repassons dans notre pensée, ceux que nous pouvons entretenir, et ceux que nous devons chasser au plus vite, dès qu’ils apparaissent dans notre pensée. Peut-être en effet ont-ils été prémédités par les démons pour fournir une matière à nos passions de convoitise ou d’agressivité, ou ont-ils été envoyés par les saints anges pour nous donner un motif de joie, [accroître] notre connaissance, exciter notre zèle grâce aux pensées que suscite leur proximité ; les impressions qui ont été d’abord perçues par les sens suscitent dans l’âme des pensées qui correspondent à l’une ou l’autre sorte de souvenirs. Nous devons connaître par expérience ces deux sortes, bien savoir les discerner d’après leur aspect, leurs paroles, leur manière d’agir, et nous saurons alors quelle prière spécifique formuler en fonction de chacune d’elles.

Sur les deux sortes d’amour

7. L’amour qui a sa cause dans les choses [terrestres] ressemble à une petite lampe alimentée par de l’huile, dont dépend sa lumière ; ou encore, il est semblable à un torrent qui coule lorsqu’il pleut, mais qui se tarit dès qu’il n’est plus alimenté par la pluie. Mais l’amour qui a sa cause en Dieu est comme une source jaillissante dont le flot jamais ne s’arrête, car Dieu est l’unique source de l’amour, si bien qu’elle est toujours alimentée.

Comment on doit prier sans distractions

8. Veux-tu être comblé de délices en récitant les psaumes de ta liturgie, et être sensible aux paroles inspirées par l’Esprit que tu prononces ? Ne recherche pas la quantité, ne tiens aucun compte de la métrique des versets, mais dis-les vraiment comme une prière. Ne les récite pas par cœur comme [on le fait] d’habitude. Comprends ce que je veux dire. En ce qui concerne les passages de caractère historique, lis-les en y voyant des actions de la Providence de Dieu, et que ta pensée les contemple et les rumine jusqu’à ce qu’il en comprenne le sens profond, et qu’ainsi ton âme se réveille, soit plongée dans l’émerveillement devant la divine économie, et soit ainsi portée à glorifier Dieu ou à s’affliger d’une façon qui lui soit profitable. Si tu rencontres un passage qui soit une prière, prends-le à ton compte, et quand ta pensée aura été rendu stable de cette façon, la confusion cédera la place et s’en ira. La paix de l’esprit ne s’obtient pas par un travail d’esclave, et la liberté des fils n’engendre ni trouble ni confusion. La confusion a coutume d’empêcher de goûter ce que l’on comprend et ce que l’on perçoit et de les dépouiller [de leur saveur], de même que la sangsue aspire la vie des corps en suçant le sang de leurs membres. En vérité, on doit appeler la confusion, s’il est permis, le char du Diable, car Satan, tel un cocher, a coutume de la conduire et de mener avec elle toute la troupe des passions, d’envahir la malheureuse âme, et de la faire sombrer dans la confusion. Et comprends également ceci avec discernement : quand tu dis les versets des psaumes, ne le fais pas comme un homme qui récite les paroles d’un autre, afin de ne pas avoir l’impression que le pénible labeur de ta récitation s’allonge interminablement, et de ne pas passer complètement à côté de la componction et de la joie qu’ils recèlent ; mais prononce-les comme tes propres paroles, afin de supplier [Dieu] avec componction et d’en bien discerner le sens, comme un homme qui comprend vraiment ce qu’il fait.

D’où vient l’acédie, et d’où vient la distraction

9. L’acédie vient de la distraction de l’esprit, et celle-ci est engendrée par l’inaction, l’abandon de la lecture, les vaines conversations, ou par un estomac trop chargé.

Qu’il nefaut pas s’opposer aux pensées par la contradiction, mais se prosterner devant Dieu.

10. Si l’on n’oppose pas la contradiction aux pensées que l’Adversaire sème en nous, mais si l’on refuse tout dialogue avec elles en adressant à Dieu sa supplication, c’est un signe que l’intellect a trouvé la sagesse qui vient de la grâce, et que sa vraie connaissance l’a délivré de beaucoup agir par lui-même ; il a découvert le raccourci qui lui épargne les détours d’une longue route. Nous n’avons pas toujours en effet la force d’opposer aux pensées qui nous combattent la contradiction de manière à les faire taire, et souvent elles nous infligent des plaies qui sont longues à guérir. Crois-tu pouvoir argumenter contre des adversaires qui ont six mille ans ? Tu ne fais que leur fournir les moyens de te tourmenter bien au-delà de ce que peuvent leur opposer ta sagesse et ta prudence, et même si tu parvenais à les vaincre [par la contradiction], ta pensée resterait souillée par ces pensées, et leur puanteur s’attachera longtemps à tes narines. En revanche, si tu emploies la première manière de faire, tu seras libéré de tout cela et de toute crainte, car il n’est pas d’autre secours que Dieu.

Sur les larmes

11. Les larmes pendant la prière sont un signe que l’âme a obtenu la miséricorde divine grâce à son repentir, que celui-ci a été accepté, et que par ses larmes elle a commencé à pénétrer dans la plaine de la pureté. Mais si elle ne retranche pas les pensées relatives aux choses transitoires, si elle ne renonce pas à toute espérance en ce monde, si le mépris du monde n’a pas été éveillé en elle, si elle n’a pas commencé à faire de bonnes provisions en vue de son départ [de ce inonde], si des pensées relatives aux choses de l’au-delà n’ont pas commencé à naître en elle, ses yeux ne peuvent pas verser des larmes. En effet, les larmes naissent d’une méditation pure et sans distraction, de réflexions continuelles et dont on ne s’écarte pas, et du rappel de quelque chose de subtil qui se produit dans l’esprit et dont le souvenir attriste le cœur. Ces choses produisent les larmes en abondance, et celles-ci ne cessent d’augmenter.

Sur le travail des mains et l'amour de l’argent

12. Lorsque tu demeures dans l’hèsychia et que tu te tournes vers le travail des mains, ne prends pas le commandement des Pères [de pratiquer l’aumône] comme prétexte pour couvrir ton amour de l’argent. Travaille un peu pour échapper à l’acédie, mais de façon à ne pas troubler ton intellect. Mais si tu désires travailler davantage pour faire l’aumône, sache que la prière occupe un rang plus élevé que l’aumône. Si c’est à cause des besoins de ton corps, s’ils ne sont pas insatiables, sache que ce que Dieu t’accorde doit te suffire. Dieu en effet n’a jamais laissé ses serviteurs manquer des choses transitoires : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, a-t-il dit, et toutes ces choses vous seront données avant même que vous les demandiez » (Mt., 6, 33). Un saint a dit : « Il n’est pas dans l’ordre de la vie solitaire qui est la tienne de nourrir les affamés et de faire de ta cellule une hôtellerie pour les étrangers. C’est le rôle de ceux qui vivent dans le monde et il est bien qu’ils le fassent, mais ce n’est pas celui des anachorètes, qui sont libres à l’égard des choses visibles, et gardent leur intellect par la prière. »

DISCOURS 34. LES MÉTANIES, L'AMOUR DE L’HÈSYCHIA ET LE SOUVENIR DE LA MORT

Sur les métanies et d'autres sujets

NE considère pas comme de la paresse, parce que cela t’amène à abandonner la récitation des psaumes, le fait de prolonger une prière recueillie et sans distraction. Plus que la pratique de la psalmodie, aime les métanies durant la prière. Quand la prière te sera donnée, elle tiendra la place de ta liturgie. Et quand, au cours de ta liturgie, tu recevras le don des larmes, ne crois pas que les délices qu’elles renferment l’interrompent, car le don des larmes est la plénitude de la prière.

2. Au temps où ta pensée est dispersée, persévère dans la lecture plutôt que dans la prière. Tous les écrits, d’ailleurs, ne sont pas profitables pour la concentration de l’intellect. Préfère de beaucoup L’hèsychia à toutes les activités. Autant que possible, donne la préférence à la lecture sur la station debout, car elle est la source de la prière pure. Ne néglige cependant pas la station debout, et sois vigilant à l’égard de la dispersion [des pensées]. La récitation des psaumes est la racine de ton genre de vie. Sache aussi que l’ascèse corporelle est plus utile que la récitation des psaumes faite avec un esprit distrait, mais que l’affliction de l’esprit l’emporte sur l’ascèse corporelle. Au temps de la négligence, veille [sur tes pensées] et excite un peu ton zèle, car le zèle réveille puissamment le cœur et réchauffe les pensées de l’âme. La faculté irascible de l’âme (thymos), au temps de la négligence, aide la nature à s’opposer à la convoitise (épithymia), car elle réchauffe la froideur de l’âme. La négligence s’introduit ordinairement en nous par l’une de ces causes : un estomac trop chargé, ou des travaux excessifs.

3. Le bon ordre dans les activités est une lumière pour l’esprit. Rien n’égale le fait d’agir avec connaissance [dans ce domaine]. Que toute prière que tu offres durant la nuit soit plus précieuse à tes yeux que toutes tes activités de la journée. Ne charge pas ton estomac, pour que ta pensée ne sombre pas dans la confusion et ne soit pas troublée par les distractions quand tu veilles la nuit ; pour que tes membres ne soient pas sans énergie et que tu ne tombes pas toi-même dans une langueur efféminée ; et aussi, pour que, ton âme étant enténébrée et tes pensées dans l’agitation, tu ne puisses aucunement les rassembler quand tu liras les psaumes, à cause de cet obscurcissement ; rien n’aurait plus alors de goût pour toi et tu perdrais la douce saveur de ta récitation des psaumes, que ton intellect goûtait avec tant de plaisir grâce à l’agilité et à la luminosité de ta pensée. Si le bon ordre de ta nuit est ainsi troublé, ton intellect sera également dans la confusion durant les activités de la journée, il s’avancera dans les ténèbres et ne trouvera plus ses délices dans la lecture, comme il en avait l’habitude. Ce sera comme une tempête qui s’abattra sur ses pensées, qu’il entreprenne de prier ou de méditer. En effet, le plaisir [spirituel] qui est accordé aux ascètes durant le jour découle de la pureté que leur intellect a obtenu grâce à son activité nocturne. L’homme qui n’a pas l’expérience d’une hèsychia prolongée ne peut s’attendre à progresser dans la connaissance des biens [que procure] l’ascèse, fût-il un grand sage et un maître ayant déjà accompli beaucoup d’actes de vertu.

4. Veille à ne pas trop épuiser ton corps, poiir que la négligence ne prenne pas le dessus et ne refroidisse pas ton âme, en l’empêchant de goûter la saveur de ses activités. Chacun doit peser comme sur une balance sa façon de se comporter.

Au temps où tu es rassasié, garde-toi d’être trop libre avec toi-même. Observe une chaste réserve quand tu satisfais aux nécessités [de ton corps] ; surtout, sois chaste et pur lorsque c’est l’heure de dormir ; veille non seulement sur tes pensées, mais aussi sur tes membres. Garde-toi de la suffisance quand se produisent [en toi] d’heureux changements l6°. [Pour te garder] contre les ruses subtiles de la suffisance, applique-toi, dans ta prière, à montrer au Seigneur ta faiblesse et ton ignorance, afin qu’il ne t’arrive pas de subir des tentations honteuses. En effet, la fornication suit l’orgueil, et l’égarement suit la suffisance.

5. En ce qui concerne le travail de tes mains, mesure-le à tes besoins, ou plutôt de façon à sauvegarder ton hèsychia. Ne laisse pas s’affaiblir ta confiance en Celui qui pourvoit à tes besoins, car il dispose merveilleusement toutes choses en faveur de ceux qui lui sont proches, et il fournit le nécessaire, en raison de leur confiance, à ceux qui demeurent dans le désert inhabité, sans qu’il soit besoin du travail de leurs mains. Mais, lorsque le Seigneur te montre ainsi sa bienveillance en ce qui concerne les besoins de ton corps, sans que tu aies à travailler, alors que tu combats en te souciant uniquement de ton âme, [il peut arriver] que se lève en toi, par la ruse du Diable meurtrier, la pensée que tout cela t’est accordé en raison de ton mérite. Mais si tu consens à cette pensée, aussitôt Dieu cessera de pourvoir à tes besoins et une foule de tentations fondra sur toi, soit du fait de la négligence [du frère] qui t’assiste, soit en raison des peines et des maladies qui recommenceront à affliger ton corps. Assurément, Dieu ne cesse pas de s’occuper de toi simplement quand une telle pensée se lève en toi, mais seulement si ta pensée y persiste. En effet, Dieu ne châtie pas l’homme et ne le juge pas quand se lève en lui une pensée involontaire, ni même s’il s’accorde un moment avec elle. Et si, au moment où la passion va nous percer de son aiguillon, la componction la devance, le Seigneur ne nous tient pas rigueur de notre négligence. Mais il tient compte de ce que notre pensée a vraiment accepté, de ce qu’elle a froidement regardé en face, de ce qu’elle a jugé lui être convenable et profitable, et n’a pas considéré comme une redoutable tentation. Mais nous, adressons sans cesse cette prière au Seigneur : « Ô Christ, toi qui es la Vérité en plénitude, que ta vérité se lève dans nos cœurs, et que nous sachions marcher dans ta voie, selon ta volonté. »

6. Quand une pensée mauvaise est semée en toi, concernant soit des choses auxquelles tu ne songeais pas, soit des choses auxquelles tu étais déjà prédisposé, et si elle se présente sans cesse à ton intellect, sache avec certitude qu’elle recèle pour toi un piège. Sois éveillé, tiens-toi alors en garde. Mais si c’est une pensée de droite [qui te vient], si elle est bonne, sache que Dieu veut te faire participer à la Vie, et que c’est pour cela qu’elle te revient sans cesse, d’une façon inhabituelle. Et si c’est une pensée entourée d’obscurité, et que tu hésites à son sujet, ne pouvant discerner clairement si elle est de ton parti ou si c’est un voleur, si elle est un secours ou si elle va te tendre des embûches en se cachant sous une apparence de bien, prépare-toi à la combattre en priant intensément et ardemment, nuit et jour, en multipliant les agrypnies. Ne la rejette pas, et n’y consens pas non plus, mais prie avec zèle et ferveur à son sujet, et ne cesse pas d’invoquer le Seigneur, et Lui te montrera de quel parti elle est.

Sur le silence

7. Plus que toutes choses, aime le silence, car il t’apporte un fruit que la langue est impuissante à décrire. Commençons par nous faire violence pour nous taire, et ensuite de notre silence même naîtra en nous quelque chose qui nous amènera au silence. Que Dieu te donne de ressentir ce quelque chose qui naît du silence ! Si tu commences à t’adonner à cette pratique, je ne sais combien de lumière se lèvera en toi. On raconte au sujet de l’admirable Arsène, que, lorsque les pères le visitaient et que les frères venaient le voir, il s’asseyait avec eux en gardant le silence, puis les congédiait en silence. Ne crois pas qu’il agissait ainsi par sa seule volonté, même si au début il devait se faire violence pour cela ; mais, au bout de quelque temps, un certain plaisir naît dans le cœur du fait de la pratique de cette manière d’agir, et le corps est amené comme par force à se tenir en silence. De cette pratique naît aussi en nous une abondance de larmes, qui accompagnent la merveilleuse et divine vision (théôria) de quelque chose que le cœur ressent distinctement. Tantôt en se donnant de la peine, tantôt du fait de son émerveillement, le cœur devient humble et comme un petit enfant, et dès qu’il se met à prier, les larmes jaillissent en abondance. Grand est l’homme qui, par la patience de ses membres, a acquis d’admirables dispositions habituelles au-dedans de son âme. Si tu places toutes les œuvres de la vie monastique sur l’un des plateaux d’une balance, et le silence sur l’autre, tu verras que celui-ci pèse davantage. Nombreuses sont les directives des Pères qu’il n’est plus nécessaire qu’un homme suive laborieusement quand il s’approche du silence, et leur pratique lui devient alors superflue ; il est au-dessus d’elles, car il est proche de la perfection.

8. Le silence est aussi un auxiliaire de l’hèsychia. Comment cela ? Parce qu’il est impossible, quand nous habitons dans un endroit où beaucoup d’autres demeurent, de ne pas être abordé par quelqu’un. Même Arsène, semblable aux anges, qui aimait L’hèsychia plus que quiconque, ne pouvait l’éviter. Nous-mêmes, nous sommes obligés de rencontrer les pères et les frères qui demeurent avec nous ; souvent ces rencontres sont inattendues ; on ne peut pas s’abstenir d’aller à l’église ou en d’autres lieux. Cet homme bienheureux, voyant qu’il est impossible d’éviter ces rencontres lorsque d’autres se trouvent à proximité, et ayant constaté qu’il était souvent impossible, quand on demeure quelque part, de s’éloigner localement du voisinage des hommes et des moines qui habitent au même endroit, [cet homme, dis-je,] apprit de la grâce ce moyen : le silence continuel. Et s’il arrivait qu’il soit obligé d’ouvrir sa porte à quelques-uns, ils se réjouissaient de seulement le voir, mais entre eux un entretien et l’usage de la parole devenaient superflus. Beaucoup de Pères, seulement en le voyant ainsi, devinrent capables de veiller sur eux-mêmes, et ils reçurent un accroissement de richesses spirituelles du fait de l’enseignement que leur apporta la simple vue de ce bienheureux. Plusieurs d’entre eux gardèrent un caillou dans la bouche, ou s’attachèrent par une corde au mur de leur cellule, ou s’épuisèrent à jeûner lorsqu’ils voulaient sortir pour rencontrer les hommes, car la faim est très utile pour empêcher la dissipation des sens.

9. J’ai rencontré, frère, beaucoup de Pères, grands et admirables, qui portaient plus d’attention à la discipline de leurs sens et au bon comportement de leur corps qu’aux pratiques ascétiques. En effet, c’est de cela que naît le bon ordre des pensées. Beaucoup de causes influent sur l’homme hors de sa volonté et l’amènent à agir d’une façon qui ne dépend pas de sa liberté, et s’il ne s’est pas habitué d’avance à veiller très attentivement et continuellement sur ses sens, elles l’empêcheront longtemps de rentrer en lui-même et de retrouver l’état paisible qu’il possédait auparavant.

10. Ce qui fait progresser le cœur, c’est la méditation de l’objet de son espérance. Ce qui fait progresser dans la vie monastique, c’est le détachement de toutes choses. Le souvenir de la mort est une bonne entrave pour les membres extérieurs. Le stimulant de l’âme est la joie que l’espérance fait fleurir dans l’âme. Ce qui accroît la connaissance, ce sont les mises à l’épreuve constantes auxquelles l’intellect est soumis chaque jour lui-même du fait du double changement [qu’il subit, du bien au mal, et du mal au bien]. Si parfois l’isolement nous fait tomber dans l’acédie — ce que [Dieu] peut permettre par économie —, nous avons pour consolation une espérance qui surpasse toute parole, grâce à la foi que nous possédons dans nos cœurs. L’un des Pères théophores a dit excellemment : « Un ardent amour pour Dieu est une consolation suffisante pour celui qui croit, même s’il va perdre la vie. En effet, disait-il, quel dommage les tribulations peuvent-elles causer à celui qui, à cause des biens à venir, a complètement méprisé les délices et le repos de cette vie ? »

11. Je te prescris ceci, frère : Que la miséricorde l’emporte toujours dans ta balance, jusqu’à ce que tu sentes en toi-même la miséricorde que Dieu éprouve pour le monde. Que notre propre état devienne ainsi un miroir dans lequel nous contemplerons en nous-mêmes la ressemblance et l’empreinte véritable de ce qui appartient par nature à la divine essence. Par elles et par ce qui leur ressemble, nous sommes illuminés et nous nous approchons de Dieu avec un intellect limpide. Un cœur dur et sans miséricorde ne peut parvenir à la pureté. Un homme miséricordieux est le médecin de sa propre âme, car il chasse de son intérieur le sombre nuage des passions, comme par un vent violent. La miséricorde est un bon placement auprès de Dieu, selon la parole de l’Évangile de Vie : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt., 5, 7).

12. Quand tu t’approches de ta couche, dis-lui : O ma couche, peut-être cette nuit seras-tu mon tombeau. J’ignore si au lieu du sommeil temporel ne va pas venir pour moi le sommeil éternel. [Et dis, en t’adressant à toi-même :] Tant que tu as des pieds, cours pour mener à bien ton œuvre, avant d’être entravé dans ces liens dont il est impossible de se défaire. Tant que tu as des doigts, fais sur toi quand tu pries le signe de la croix, avant que ne vienne la mort. Tant que tu as des yeux, remplis-les de larmes, avant que ne les recouvre la poussière. De même en effet que la rose expire et se flétrit sous un souffle de vent, de même [il suffit qu’un souffle emporte] un seul des éléments qui sont en toi, et tu meurs. Mets dans ton cœur, ô homme, la pensée que tu dois t’en aller. Ne cesse pas de te dire : Voici que le messager qui me poursuit se tient à la porte. Pourquoi rester immobile ? Le départ est pour l’éternité, et il n’y aura pas de retour.

13. Celui qui aime à s’entretenir avec le Christ aime être seul (monastikos). Mais celui qui aime s’attarder en nombreuse compagnie est ami de ce monde. Si tu aimes le repentir, aime aussi L’hèsychia. En effet, ailleurs que dans L’hèsychia, il est impossible d’obtenir un parfait repentir. Mais si quelqu’un prétend le contraire, ne discute pas avec lui. Si tu aimes L’hèsychia, la mère du repentir, aime et accepte avec joie les petits désagréments corporels, les âpres critiques et les injustices endurés pour elle. Sans une telle disposition, tu ne pourras vivre dans L’hèsychia librement et sans trouble. Mais si tu méprises [ces critiques], tu auras part à l’hèsychia selon la volonté de Dieu, et tu y demeureras comme Dieu le veut. Le désir ardent [de celui qui vit dans] L’hèsychia est l’attente continuelle de la mort. Quiconque s’engage dans L’hèsychia sans y songer sans cesse ne pourra supporter ce que nous devons souffrir et endurer de tous côtés.

14. Sache, toi qui es doué de discernement, que ce n’est pas pour accomplir toutes les œuvres que prescrivent les règles monastiques que nous demeurons seuls avec notre âme dans L’hèsychia et la réclusion. Il est bien connu en effet que la vie menée en commun avec beaucoup d’autres facilite cette observance [des règles], parce qu’elle n’affaiblit pas la vigueur du corps. Mais si cette vie en commun était nécessaire, certains d’entre les Pères n’auraient pas délaissé la compagnie et la communauté des hommes, les uns en allant demeurer dans les tombeaux, les autres en s’enfermant dans une cellule solitaire, où ils épuisaient leur corps et le rendaient incapable d’observer ces règles, tant il était accablé de fatigue et de souffrances corporelles ; s’ils venaient à être atteints de graves maladies, ils les supportaient avec joie leur vie durant. Us ne pouvaient même plus se tenir sur leurs pieds, ni dire les prières accoutumées, ni prononcer des doxologies de leur propre bouche ; ni psaumes, ni rien d’autre ne pouvait plus sortir de leurs lèvres. L’épuisement de leur corps et L’hèsychia leur suffisaient et leur tenaient lieu de toute règle. Tel était leur genre de vie tout au long de leur existence. Malgré cette inactivité apparente, aucun d’eux ne désirait abandonner sa cellule, ni, parce qu’ils ne pouvaient plus observer les règles, sortir au dehors, ou aller dans les églises pour se réjouir d’entendre les voix et les liturgies des autres.

15. Celui qui a le sentiment (aisthèteis) de ses péchés, même s’il demeure parmi la foule, est plus grand que celui qui ressuscite les morts par sa prière. Celui qui gémit une heure sur son âme est plus grand que celui dont la vue profite au monde entier. Celui à qui il a été donné de se voir lui-même est plus grand que celui à qui il a été donné de voir les anges. Celui-ci entre en rapport avec eux par les yeux du corps, mais celui-là par les yeux de l’âme. Celui qui suit le Christ dans le deuil (penthos) solitaire est plus grand que celui qui le loue dans les assemblées. Que nul n’objecte ici la parole de l’Apôtre : « Je voudrais moi-même être anathème et séparé du Christ pour mes frères » (Rom., 9, 3). Seul celui qui a reçu la puissance de Paul est tenu de faire ce qu’il a fait. Paul avait reçu cette puissance de l’Esprit qui était en lui, et il l’avait reçue pour l’utilité du monde, comme il en a témoigné. Il ne faisait pas cela de lui-même : « C’est une obligation qui m’incombe, dit-il, et malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile » (/ Cor., 9, 16). L’élection de Paul n’avait pas pour but son propre repentir, mais la prédication de l’Évangile à l’humanité, et il avait reçu [pour cela] une immense puissance.

16. Mais nous, frères, aimons L’hèsychia jusqu’à ce que le monde soit mort dans nos cœurs. Souvenons-nous toujours de la mort, et par cette méditation nous pourrons nous approcher de Dieu dans nos cœurs. Dédaignons la vanité du monde et regardons comme méprisable le plaisir qu’il offre. Supportons avec joie dans un corps malade l’inactivité constante qui accompagne L’hèsychia, et nous serons dignes des délices avec ceux qui, dans les grottes et les antres de la terre, attendent, venant du ciel, la glorieuse révélation du Seigneur. A lui, à son Père et à son Saint-Esprit soient la gloire, l’honneur, la puissance et la magnificence, dans les siècles des siècles. Amen.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-29, Mise à jour: 2026-01-07
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