Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur la lettre aux Romains 1

Commentary on the Letter to the Romans (Part 1) / Толкование на Послание к Римлянам (часть 1)
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PROLOGUE POUR LES HOMÉLIES SUR L'EPITRE AUX ROMAINS

(Voir, pour l'avertissement, tome 1, page 247.)

1. En entendant lire fréquemment les épîtres dubienheureux Paul, deux fois et souvent même trois et quatre foisla semaine, quand nous célébrons la mémoire des saintsmartyrs, d'une part je jouis de cette trompette spirituelle, je suis transportéet enflammé d'ardeur aux sons de cette voix si chère; ilme semble qu'il, est là, que je le vois parler; d'autre part, jesouffre et je m'attriste en songeant que non-seulement tous ne connaissentpas ce grand homme comme ils devraient le connaître, mais que quelques-unsmêmes ignorent jusqu'au nombre de ses épîtres; et cela,non par incapacité, mais parce qu'ils ne veulent pas entretenircommerce avec ce .bienheureux. Car, nous-même, ce n'est point àla pénétration de notre esprit que nous devons ce que nousen savons, si tant est que nous en sachions quelque chose, mais àl'étude assidue que nous en faisons et ,à l'extrêmeaffection que nous lui portons. En effet, ceux qui aiment connaissent mieuxque les autres l'objet aimé, parce qu'ils en ont souci; comme leBienheureux l'indique lui-même quand il écrit aux Philippiens: ".Et il est juste que j'aie ce sentiment pour; vous tous, parce que jesens que, soit dans mes liens, soit dans la défense et l’affermissementde l'Évangile, je vous porte dans mon coeur ". (Phil.I, 7.) Vousn'avez donc besoin que de vous appliquer sérieusement à 1alecture; car la parole du Christ est vraie : " Cherchez et vous trouverez,frappez et l'on vous ouvrira ". (Matth. VII, 7.) Mais comme la plupartdes membres de cette assemblée ont des enfants à nourrir,une femme à soigner, une maison à entretenir, et par làmême ne pourraient s'adonner entièrement à ce travail;au moins attachez-vous à profiter de ce que d'autres ont recueilli,et mettez-y autant d'empressement qu'à amasser de l'argent. Quesi nous sommes honteux de vous demander si peu, qu'il vous plaise au moinsde nous l'accorder.

En effet, l'ignorance des Écritures est la source de maux innombrables.De là l'affreuse peste des hérésies, delà lerelâchement de la conduite, de là les travaux stériles.Car de même que des aveugles ne sauraient marcher droit, ainsi ceuxqui ne jouissent pas de la lumière des (188) divines Ecritures,sont condamnés à pécher et à s'égarersouvent, puisqu'ils marchent au milieu des plus éparses ténèbres.Pour éviter ce malheur, ouvrons les yeux à l'éclatdes paroles de l'Apôtre ; car la langue de Paul surpasse le soleilen splendeur, et son enseignement brille pardessus tous les autres. Parcequ'il a plus travaillé que les autres, il s'est attiré degrandes grâces du Saint-Esprit, et je le prouverais, non-seulementpar ses épîtres, mais encore par ses actes. En effet, s'ils'agissait de parler, chacun lui cédait la place ; aussi les infidèlesle prenaient-ils pour Mercure (Act. XIV, 11), parce que son éloquenceétait sans rivale. Mais avant d'aborder cette épître,il est nécessaire d'assigner l'époque où elle futécrite. Elle n'a point précédé toutes les autres,comme beaucoup le pensent; mais elle est la première de celles quiont été envoyées de Rome, et postérieure àplusieurs des autres, si, ce n'est à toutes : car les deux aux Corinthienslui sont antérieures. Cela est démontré par les parolesqu'on lit vers la fin: " Maintenant je vais à Jérusalem pourservir les saints. Car la Macédoine et l'Achaïe ont trouvébon " de faire quelques collectes en faveur des pauvres, des saints quisont à Jérusalem ". (Rom. XV, 25, 26.) Il écrit encoreaux Corinthiens : " Que si la chose mérite que j'y aille, ils viendrontavec moi " (I Cor. XVI, 4), en parlant de ceux qui devaient porter cetargent. D'où il résulte clairement que quand il écrivaitaux Corinthiens, son voyage était encore incertain; tandis qu'ilétait certain et arrêté, quand il écrivait auxRomains. Or ce point, une fois établi, il est évident quela lettre aux Romains a été écrite après celleaux Corinthiens.

L'épître aux Thessaloniciens me paraît égalementavoir précédé celle aux Corinthiens. Car c'est aprèsavoir écrit à ceux-là et parlé de l'aumôneen ces termes : " Quant à la charité fraternelle, nous n'avonspas besoin de vous en écrite, puisque vous avez appris de Dieu àvous aimer les uns les autres, et c'est aussi ce que vous faites àl'égard de tous les frères " (I Thess. IV, 9, 10) , qu'ilécrit ensuite à ceux-ci, comme le prouvent ces paroles :" Car je connais votre bon vouloir, pour lequel je me glorifie de vousprès des Macédoniens, leur disant que l'Achaïe est préparéedès l'année passée, et que votre zèle a provoquécelui du plus grand nombre ". (II Cor. IX, 2.) Ce qui prouve qu'il avaitd'abord traité ce sujet avec eux. Mais si cette épîtreaux Romains est postérieure à celle-là, elle est antérieureà toutes celles que l'Apôtre a écrites de Rome ; caril n'était pas encore venu à Rome quand il l'écrivit,comme il l'indique lui-même, en disant : " Car je désire vousvoir pour vous communiquer quelque chose de la grâce spirituelle". (Rom. I, 11.) Or, c'est de Rome qu'ira écrit aux Philippiens,aussi leur dit-il : " Tous les saints vous saluent, principalement ceuxqui sont de la maison de César ". (Philip. IV, 22.) C'est aussidelà qu'ira écrit aux Hébreux, puisqu'il leur dit: " Les frères d'Italie vous saluent tous ". (Héb. XIII,24.) C'est également de Rome, quand il était dans les fers,qu'il envoie sa lettre à Timothée, et celle-ci me semblela dernière de toutes, comme on le voit par la fin : " Car pourmoi je suis comme une victime qui a déjà reçu l'aspersionpour être immolée, et le temps de ma délivrance approche". (II Tim. IV, 6.) Or, personne n'ignore que c'est là qu'il a finisa vie. L'épître à Philémon est aussi parmiles dernières; car il l'a écrite dans son extrême vieillesse,ainsi qu'on le voit par ces mots : " Comme le vieux Paul, maintenant prisonnierde Jésus-Christ ". (Philém. IX.) Or, elle a précédécelle aux Colossiens, ainsi qu'on le voit à la fin de celle-ci,où il dit : " Tychique, que j'ai envoyé avec Onésime,mon serviteur fidèle et bien-aimé, vous racontera tout ".(Col. IV, 7.) Or, cet Onésime, est celui en faveur de qui il a écrit(189) sa lettre à Philémon. Que c'était celui-là,et non quelque autre du même nom , on le voit par cet Archippe dontil invoque l'appui près de Philémon , pour obtenir ce qu'ildemande pour Onésime, et dont il excite le zèle en ces termes,dans son épître aux Colossiens : " Dites à Archippe: Voyez le ministère que vous avez reçu dans le Seigneur,afin de le remplir ". (Ib. 17.) Il nie semble aussi que l'épîtreaux Galates est encore antérieure à celle aux Romains. Quesi elles ont un autre ordre dans la Bible, il ne faut pas s'en étonner:car quoique les douze prophètes ne se soient point succédéimmédiatement dans l'ordre des temps, qu'ils aient même étéséparés par de grands intervalles, ils se trouvent cependantdans la Bible à la suite les uns des autres. En effet, Aggée,Zacharie, et d'autres encore, ont prophétisé aprèsEzéchiel et Daniel; beaucoup ont prophétisé aprèsJonas, Sophonias et tous les autres, et pourtant ils sont rattachésà tous ceux-là malgré la distance des temps.

2. Que personne ne croie en ceci notre peine inutile, et ne regardecette question comme oiseuse et de pure curiosité : la date de chaqueépître a un grand, intérêt pour le but que nousnous proposons. Car, quand je vois Paul écrire aux, Romains et auxColossiens sur les mêmes objets, mais non de la même manière: à ceux-là avec une grande condescendance, comme quand illeur dit : " Accueillez celui, qui est faible dans la foi , sans disputersur les opinions car l'un croit qu'il peut manger de tout, et l'autre quiest faible ne mange que des légumes " (Rom. XIV,1, 2); et aux Colossiens,sur le thème sujet, mais avec plus de liberté : " Si doncvous êtes morts avec le Christ aux éléments de ce monde, pourquoi vous laissez-vous imposer des lois comme si vous viviez dansce premier état du monde? Ne mangez pas, vous dit-on, ne goûtezpas, ne touchez pas. Toutes choses qui périssent par l'usage qu'onen fait, ne sont point en honneur, mais pour le rassasiement de la chair" (Col. II, 20,23); quand je vois, dis-je, cette différence, jen'en trouve pas d'autre raison que la diversité même des temps.En effet, au commencement il fallait user de condescendance; dans la suite,cela n'était plus nécessaire. On le voit encore souvent agirde même dans d'autres circonstances. Telle est la conduite que tiennentun médecin et un maître : ni médecin ne traite de lamême façon ceux qui commencent à être maladeset ceux qui entrent en convalescence; ni le maître n'en use de lamême manière avec les petits enfants et ceux qui demandentun enseignement plus avancé. Ainsi Paul écrit sur un tondifférent aux uns et aux autres selon le sujet et l'occasion (etil le fait voir en disant aux Corinthiens : " Quant aux choses dont vousm'avez écrit " (I Cor. VII, 1) ; et en déclarant la mêmechose aux Galates dès le début et tout le long de sa. lettre).

Mais aux Romains, pour quel motif et à quelle occasion leur a-t-ilécrit? On le voit leur rendre témoignage qu'ils sont abondammentpourvus en, vertu et en tout genre de connaissance, au point d'êtrecapables de corriger les autres. Pourquoi donc leur a-t-il écrit?Il le dit lui-même : " A cause de la grâce que Dieu m'àdonnée pour être le ministre de Jésus-Christ ". (Rom.XV, 15, 16.) C'est ce qui lui fait dire dès le commencement : "Je suis redevable, et (autant qu'il est en moi), je suis prêt àvous évangéliser, vous aussi qui êtes à Rome". (Ib. I, 14, 15.) Et ce qu'il dit d'eux, par exemple, qu'ils sont capablesde corriger les autres , ou autres choses semblables, il le dit surtoutpar minière d'éloge et d'exhortation; néanmoins ilétait besoin de les corriger aussi par lettres. Comme il n'étaitpoint encore venu à Rome, il emploie un double moyen pour les mettreen règle : l'utilité de ses lettres et l'attente de son arrivée.

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Car telle était cette sainte âme; elle embrassait l'universentier, elle portait tout le monde avec elle, estimant comme la plus précieuseparenté celle qui est selon Dieu; il les aimait tous comme s'illes eût enfantés; bien plus, jamais amour paternel n'égalale sien. Telle est en effet la grâce de l'Esprit; elle fait sentirdes douleurs plus vives que celles de l'enfantement charnel, et manifesteun amour .bien plus ardent. On peut le remarquer surtout dans l'âmede Paul : la charité semble lui donner des ailes, il est continuellementen mouvement, il ne s'arrête, il ne se fixe nulle part. Ayant apprisque le Christ avait dit : " Pierre; m'aimes-tu ? Pais mes brebis " (Jean,XXI, 15), et avait fixé là le terme extrême de l'amour,.il a donné de cet amour des preuves prodigieuses. Imitons donc sonzèle : Si nous ne pouvons convertir l'univers, des villes, des nationsentières, qu'au moins chacun règle sa maison, sa femme, sesenfants, ses amis, ses voisins. Et que l'on ne dise pas : Je suis sansexpérience et sans instruction.. Personne n' était plus ignorantque Pierre, ni plus expérimenté que Paul. C'est lui-mêmequi l'avoue, et sans rougir " A la vérité, je suis inhabilepour là parole, mais non pour la science ". (II Cor. XI, 6.) Etpourtant cet ignorant et cet inhabile ont vaincu des milliers de philosophes,ont fermé la bouche à une foule de rhéteurs, uniquement.en vertu de leur zèle et de la grâce de Dieu. Quelle excuseaurons-nous donc, nous qui ne pouvons pas même suffire à vingtpersonnes, qui ne sommes pas même utiles aux membres de notre famille? Ce sont là d'inutiles objections et de vains prétextes: ce n'est pas le défaut de science ou d'habileté qui empêchéd'instruire, mais la paresse et le sommeil de l'indifférence. Secouonsdonc ce sommeil, exerçons tout notre zèle sur les membresde notre maison, afin qu'après les avoir solidement établisdans la crainte de Dieu, nous jouissions ici-bas d'un repos parfait etque nous méritions les biens innombrables de l'autre vie, par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, parqui et en qui la gloire soit rendue au Père et en même tempsau Saint-Esprit; maintenant et toujours, et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE I

PAUL, SERVITEUR DE JÉSUS-CHRIST, APPELÉA L'APOSTOLAT, CHOISI POUR L'ÉVANGILE DE DIEU, QU'IL AVAIT PROMISAUPARAVANT PAR DES PROPHÈTES DANS LES SAINTES ÉCRITURES.(CHAP. 1, VERS. JUSQU'A 7.)

1. Moïse a composé cinq, livres et n'y a écrit sonnom nulle part, non plus que ceux qui ont raconté ce qui s'est passéaprès lui; il en est de même de Matthieu, de Jean , de Marcet de Luc; mais le bienheureux Paul place toujours le sien en têtede ses lettres. Pourquoi cela ? Parce que ces autres auteurs écrivaientpour des personnes présentes et qu'il leur était inutilede se nommer eux-mêmes ; tandis que Paul, écrivant au loinet sous forme de lettres, devait nécessairement mettre son nom.S'il ne le fait pas dans son Epître aux Hébreux, c'est àdessein et par prudence. Car comme il leur était odieux et qu'ilcraignait,qu'en entendant son nom ils ne se refusassent tout d'abord àl'écouter , il le supprime afin de les attirer. Mais si les prophèteset Salomon . ont écrit leurs noms, je vous laisse le soin de chercherpourquoi les uns l'ont fait et les autres non ; car ce n'est point àmoi de tout vous apprendre, mais à vous de travailler et de chercher,pour ne pas devenir trop paresseux.

" Paul, serviteur de Jésus-Christ. " Pourquoi Dieu a-t-il changéson nom, en l'appelant Paul au lieu de Saul? Pour qu'en cela il ne fûtpoint inférieur aux autres apôtres, mais qu'il jouît(192) du même privilège que le chef des disciples et fûtplus intimement uni à la famille. Et ce n'est pas sans raison qu'ilse nomme serviteur du Christ, car il y a bien des espèces de servitude:l'une découle de la création, comme il est dit: "Toutes chosesvous servent " (Ps. CXVIII) ; et ailleurs: " Mon serviteur Nabuchodonosor(Jérémie, XXV, 9) : tout ouvrage étant au servicede l'ouvrier ; une autre dérive de la foi , dont Paul dit : " Maisgrâces soient rendues à Dieu de ce qu'avant étéesclaves du péché , vous avez obéi du fond du coeurà ce modèle de doctrine sur lequel vous avez étéformés, et de ce qu'affranchis du péché, vous êtesdevenus esclaves de la justice ". (Rom. VI,17, 18) ; une autre encore tiréede la conduite, de laquelle on lit: " Moïse mon serviteur est mort" (Job, 1, 2) ; car bien que tous les Juifs fussent serviteurs de Dieu:Moïse l'était par excellence, à raison de sa conduite.Mais comme Paul était serviteur de Di, u dans tous les sens, ils'en glorifie comme d'une très-haute dignité par ces mots: "Serviteur de Jésus-Christ ". Il prononce les noms de l'incarnation, en remontant de bas en haut; car le nom de Jésus fut apportédu ciel par un ange, le jour où le Sauveur prit naissance dans lesein d'une vierge; et le mot Christ vient dé l'onction, qui appartientà la chair. Et de quelle huile, direz-vous, le Christ a-t-il étéoint? D'aucune, mais bien de l'Esprit ; or l'Ecriture a coutume d'appelerChrists ceux qui ont reçu cette onction. Car le principal, dans,l'onction,c'est l'Esprit ; l'huile n'est que l'accessoire: Mais où appelle-t-onChrists ceux qui n'ont pas été oints avec l'huile ? Dansle passage où il est dit : " Ne touchez point à mes Christs,et ne maltraitez point mes prophètes". (Ps. CIV.) Car làil n'était pas question d'onction par l'huile.

" Appelé à l'apostolat ". Partout il se donne le titred'appelé, pour témoigner sa reconnaissance et faire voirque s'il a trouvé, ce n'est point pour avoir cherché; maisparce qu'il a été appelé et qu'il a obéi. C'estaussi le nom qu'il donne aux fidèles appelés ainsi. Maisles fidèles ont été simplement appelés àla foi ; tandis qu'à lui on a confié autre chose, l'apostolat; fonction pleine de biens sans nombre qui l'emporte sur toute les grâceset les renferme toutes. Et qu'est-il besoin de dire autre chose, sinonque ce gué le Christ a fait lui-même sur la terre, il a chargéles apôtres de le faire après son départ? C'est ceque Paul

nous crie lui-même, quand il exalte en ces termes la dignitédes apôtres : " Nous faisons les fonctions d'ambassadeurs pour leChrist, Dieu exhortant par notre bouche " (II Cor. V, 20), c'est-à-dire,nous remplaçons le Christ.

" Choisi pour l'Evangile de Dieu ". Du même que, dans une maison,chacun est destiné à un. emploi différent, ainsi lésdivers ministères sont distribués dans l'Eglise. Ici il mesemble moins désigner son lot particulier , qu'insinuer qu'il ya été appelé depuis longtemps, et d'en-haut. C'estainsi que Jérémie affirme que Dieu a dit, en parlant de lui: " Avant que tu sortisses du sein de ta mère , je t'ai sanctifiéet établi prophète parmi les " nations ". (Jér. I,5.) Comme Paul écrivait à un peuple fier et orgueilleux,il veut prouver que l'élection vient de Dieu : c'est Dieu qui aappelé, c'est Dieu quia choisi. Son but est de rendre sa lettredigne de foi et de la faire agréer. " Pour l'Evangile de Dieu ".Matthieu et Marc ne sont donc pas les seuls évangélistes,pas plus qu'il n'est, lui-même le seul apôtre ; bien que cenom lui soit donné par excellence, comme à ceux-làcelui d'évangéliste. Il l'appelle Évangile, non-seulementà cause des biens déjà accordés, mais àcause des biens à venir. Et comment dit-il qu'il apporte la bonnenouvelle de Dieu ? Voici en effet ses paroles : " Choisi pour l'Evarngilede Dieu ". Or le Père était connu avant les Evangiles. Maiss'il était connu, ce n'était que des Juifs , et pas de tousencore, comme il l'aurait fallu: car ils ne le connaissaient point commePère, et s'en formaient beaucoup d'idées indignes de lui: aussi le Christ disait-il : " Les vrais adorateurs viendront ; ce sontde tels adorateurs que le Père cherche ". (Jean, IV, 23.) Enfinil s'est manifesté au monde entier avec le Fils : comme le Christlui-même l'avait prédit, en disant : " Afin qu'ils vous connaissent,vous seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ". (Id. XVII, 3.) Il l'appelle Evangile de Dieu, pour exciter dèsl'abord l'attention de l'auditeur. Car il ne vient pas apporter de tristesnouvelles, des injures, des accusations , des reproches, comme le prophète;mais annoncer de bonnes nouvelles, les bonnes nouvelles de Dieu, des trésorsinfinis de biens permanents et immuables. — " Qu'il avait promis auparavantpar des prophètes dans les saintes Ecritures ". Car il est écrit:" Le Seigneur mettra la parole dans la bouche (193) de ceux qui évangélisentavec beaucoup de force ". (Ps. LXVII.) Et encore: " Qu'ils sont beaux lespieds de ceux qui, évangélisent la paix ! " (Is. LII, 7.)

2. Voyez-vous comme le nom et le mode de l'Evangile sont clairementénoncés dans l'Ancien Testament ? Car, dit-il, nous n'évangélisonspas seulement en paroles, mais en action ; vu que ce n'est point une oeuvrehumaine, mais divine, mystérieuse, et élevée au-dessusde toute la nature. Et comme on traitait la chose de nouveauté,il démontre qu'elle est plus ancienne que les Grecs et déjàdécrite d'avance par les prophètes. Que si elle n'a pas étédonnée dès le commencement, la faute en est à ceuxqui n'ont pas voulu la recevoir; car ceux qui l'ont voulu, ont entendu." Abraham votre père ", dit le Christ, " a tressailli pour voirmon jour ; il 'a vu et il s'en est réjoui ". (Jean, VIII, 56.) Commentdonc le Sauveur dit-il ailleurs: "Beaucoup de prophètes et de justesont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu? "(Matth. XIII, 17.) C'est-à-dire, voir comme vous voyez et entendez,la chair même, les signes visibles. Mais considérez combiende temps à l'avance cela avait été prédit :car quand Dieu prépare de grandes choses, il les annonce longtempsd'avance, afin de disposer nos oreilles à les accueillir quand ellesarriveront. — " Dans les Saintes Ecritures ". Les prophètes ne parlaientpas seulement, mais ils écrivaient ce qu'ils disaient; non-seulementils l'écrivaient, mais ils le représentaient en figures,comme Abraham conduisant Isaac, Moïse élevant le serpent, ouétendant les mains contre Amalec, ou immolant l'agneau de la Pâque.

" Touchant son Fils qui lui est né de David " selon la chair(3) ". Que faites-vous , Paul ? Après avoir élevénos esprits, nous avoir fait pressentir des choses sublimes et mystérieuses,avoir parlé d'Evangile et d'Evangile de Dieu, introduit le choeurdes prophètes et avoir démontré que tous ont préditlongtemps d'avance ces événements futurs ; après toutcela, dis-je, comment nous ramenez-vous à David ? De grâce,quel est l'homme dont vous parlez, et à qui vous donnez pour pèrele fils de Jessé ? Comment cela répond-il à ce quevous venez de dire ? — Cela y répond parfaitement; car, nous dit-il,il ne s'agit pas ici d'un pur mortel. Aussi ajoute-t-il : " Selon la chair", insinuant par là qu'il a aussi une génération selonl'Esprit.

Et pourquoi a-t-il commencé par là, et non par le côtéle plus élevé ? Parce que Matthieu, Luc et Marc l'ont faitaussi. Car celui qui veut conduire au ciel, doit nécessairementcommencer par ce qu'il y a de plus bas pour élever à ce qu'ily a de plus haut : c'est l'ordre suivi par le Verbe incarné. Onl'a d'abord vu comme homme sur la terre, puis on a compris le Dieu. Ainsila manière dont le Maître a réglé son enseignement,est celle que le disciple adopte pour tracer la voie qui conduit au ciel.Il parlera donc d'abord de la génération selon la chair,non parce qu'elle est la première , mais parce qu'il veut éleverl'esprit de son auditeur de celle-là à l'autre.

" Qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissanceselon l'Esprit de sanctification, par la résurrection de Jésus-Christd'entre les morts (4) ". La complication des termes rend ici le sens obscur;aussi devons-nous distinguer. Que dit-il donc ? Nous prêchons Celuiqui est né de David : voilà qui est clair. Mais qu'est-cequi montre que celui-là est aussi le Fils de Dieu qui s'est incarné? La première preuve est tirée des prophètes; c'estpourquoi il " dit: Qu'il avait promis auparavant par ses prophètesdans les saintes Ecritures ". Ce genre de démonstration n'est passans valeur. La seconde ressort du mode de génération expriméepar ces mots : " De la race de David selon la chair ", car cette naissancea été une dérogation à la loi de la nature.La troisième se tire des miracles qu'il a opérés,donnant ainsi une preuve de sa grande puissance, ainsi que l'indique cemot : " En puissance ". La quatrième est tirée de l'Esprit-Saintqu'il a donné à ceux qui croient en lui, et par lequel illes fait tous saints ; ce que veulent dire ces paroles : " Selon l'Espritde sanctification " car Dieu seul pouvait faire de tels dons. La cinquièmeest la résurrection du Seigneur : Car le Christ est le premier etle seul qui soit ressuscité par sa propre vertu : signe que le Sauveurlui-même donne comme le plus propre à fermer la bouche auxplus impudents. " Détruisez ce temple "; leur dit-il, " et je lerelèverai en trois jours " (Jean, II, 19) ; " Quand vous aurez élevéle Fils de l'homme, c'est alors que vous connaîtrez ce que je suis". (Id. VIII, 28.) Et encore : " Cette génération demandeun miracle ; et il ne lui en sera point donné d'autre que celuide Jonas ". (Matth. XII, 39.) Que veut donc dire (194) " Prédestiné?" Montré, déclaré, jugé, confessé parle suffrage de tous, par les prophètes, par sa naissance inouïeselon la chair, par la puissance des miracles, par l'Esprit en qui il adonné la sanctification, par la résurrection qui a briséla puissance de la mort.

" Par qui nous avons reçu la grâce et l'apostolat pourfaire obéir à la foi (6) ". Voyez la reconnaissance du serviteur: il ne s'attribue rien, mais renvoie tout au Maître. Or le Seigneurlui-même a donné cet Esprit. Aussi disait-il : " J'ai encorebien des choses à vous dire, mais vous ne les pouvez porter àprésent. Mais quand cet Esprit de vérité sera venu,il vous enseignera toute vérité ". (Jean, XVI, 12.) Et encore: " Séparez-moi Paul et Barnabé ". (Act. XIII, 2.) Et Paulnous dit dans l'Epître aux Corinthiens : " A l'un est donnépar l'Esprit la parole de sagesse, à un autre la parole de science". (I Cor. XII, 8) Et encore: " Lui-même distribue tout comme ilveut ". (I Cor. XII, 11.) Prêchant aux Milésiens, il leurdit : " Dans lequel l'Esprit-Saint vous a établis pasteurs et évêques". Voyez-vous comme il attribue au Fils ce qui est à l'Esprit, età l'Esprit ce qui est au Fils? " La grâce et l'apostolat "; c'est-à-dire, ce n'est pas nous qui avons méritéd'être apôtres. Ce n'est point par nos travaux et nos peinesque nous avons obtenu cette dignité ; mais nous avons reçula grâce, et ce ministère est un don d'en-haut. " Pour faireobéir à la foi ".

3. Ce n'était donc point là l'œuvre des apôtres,mais de la grâce qui les prévenait. Les voyages et la prédicationétaient bien leur fait, mais la persuasion venait de Dieu qui agissaitmieux; comme saint Luc nous le dit: " Il a ouvert leur coeur " ; et encore: " Ceux à qui il avait été donné d'entendrela parole de Dieu. — Pour faire obéir ". Il ne dit point: Pour chercher,pour démontrer; mais " Pour faire obéir ". Ce qui signifie: Nous n'avons pas été envoyés pour faire des raisonnements,mais pour rendre ce que nous avons reçu. Car quand le Maîtreprononce quelque chose, les auditeurs n'ont point à scruter et às'enquérir curieusement, mais seulement à accepter. Les apôtresont été envoyés pour dire ce qu'ils avaient entendu,et non pour y rien ajouter du leur; et nous, nous n'avons qu'à croire.Et quoi croire? " A son nom " (Act. III, 6) ; non pour nous livrer àdes recherches curieuses sur sa substance, mais pour croire à sonnom : car c'est ce nom qui opérait les miracles : comme il est écrit: " Au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche ". (Ib.) Iciil faut la foi, et nous ne pouvons rien comprendre par le raisonnement.

" Toutes les nations parmi lesquelles vous avez été, vousaussi, appelés par Jésus-Christ". Quoi donc ? Paul a-t-ilprêché à toutes les nations ? On voit clairement parce qu'il écrit aux Romains, qu'il est allé de Jérusalemen Illyrie, et de là aux extrémités de la terre. Maisquand il ne serait pas allé partout, sa parole n'en serait pas moinsvraie : car il ne parle pas seulement de lui, mais des douze apôtreset de tous ceux qui ont évangélisé après eux.D'ailleurs quand vous prouveriez qu'il parle de lui seul, vous ne pourriezencore le contredire, si vous tenez compte de son ardeur, et si vous considérezqu'il ne cessé de prêcher par toute la terre même aprèssa mort. Voyez comme il exalte la grâce de l'Evangile, et fait voirqu'il est grand et bien au-dessus de la première, car l'ancien ordrede choses ne regardait qu'un seul peuple, tandis que le nouveau a conquisla terre et la mer ! Voyez encore comme l'âme de Paul est éloignéede toute flatterie ! Il parle aux Romains qui se trouvaient comme placésà la tête de l'univers entier, et pourtant il ne leur accordepas plus qu'aux autres nations ; bien qu'ils régnassent sur lesautres, il ne leur attribue rien de plus dans l'ordre spirituel : nousvous prêchons, leur dit-il, comme à toutes les autres nations;il les met au rang des Scythes et des Thraces; sinon, il eût étéinutile de dire : " Parmi lesquelles vous avez été, vousaussi ". Il fait cela pour détruire leur orgueil, corriger leurvanité, et leur apprendre qu'ils ne sont point au-dessus des autres.Aussi ajoute-t-il: " Parmi lesquelles vous avez été, vousaussi, appelés par Jésus-Christ (6) ". C'est-à-dire,avec lesquelles vous avez été. Il ne dit point : a appeléles autres avec vous, mais vous a appelés avec les autres. Car,si dans le Christ Jésus il n'y a ni esclave ni libre, à plusforte raison ni roi ni particulier : aussi avez-vous étéappelés et vous n'êtes point venus de vous-mêmes.

" A tous ceux qui sont à Rome, aux bien-aimés de Dieu,appelés saints, grâce à vous et paix de la part deDieu notre Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Voyezcomme il répète continuellement le mot d'appelé :" Appelé à l'apostolat; parmi lesquelles vous (195) êtes,vous aussi, appelés; à tous ceux qui sont à Rome,aux appelés". Et ce n'est point ici une superfluité, maisil veut leur rappeler le bienfait. Car comme vraisemblablement il y avait,parmi les croyants, des chefs et des consuls, ainsi que des pauvres etde simples particuliers, il efface toute distinction de dignités,en leur donnant le même nom. Que si dans les choses les plus nécessaires,dans l'ordre spirituel, tout est communaux esclaves et aux hommes libres;l'amour de Dieu, la vocation, l'Evangile, l'adoption, la grâce, lapaix, la sanctification et tout le reste : comment ne serait-il pas souverainementdéraisonnable d'établir des distinctions temporelles entreceux que Dieu a réunis et rendus égaux dans des choses plusimportantes? Aussi, détruisant dès le début cettefuneste maladie, le bienheureux les introduit-il tous dans la source detous les biens, l'humilité. C'était le moyen de rendre meilleursles serviteurs, en leur apprenant que leur condition ne leur faisait aucuntort, puisqu'ils possédaient la vraie liberté; cela inspiraitaussi la modération aux maîtres, en leur faisant voir quela liberté ne sert à rien, si elle n'est précédéepar la foi. Et ce qui vous prouve que Paul n'agit point ici au hasard etsans discernement, mais qu'il sait parfaitement faire la distinction vraie,c'est qu'à ces mots : " A tous ceux qui sont à Rome ", ilajoute ceux-ci : " Aux bien-aimés de Dieu ". Excellente distinctionen effet et qui nous apprend d'où vient la sanctification.

D'où vient donc la sanctification? de l’amour, Après avoirdit : Aux bien-aimés", il ajoute : " appelés saints " , indiquantque là est la source de tous les biens : or, ce nom de saints, ille donne à tous les fidèles. " Grâce à vouset paix ". O salutation pleine de bénédictions sans nombreC'est celle que le Christ a ordonné à ses apôtres deprononcer d'abord quand ils entrent dans les maisons. C'est pourquoi Pauldébute ainsi partout, c'est-à-dire en souhaitant grâceet paix. Car ce n'est pas à une guerre médiocre, mais àune guerre variée, universelle, prolongée que le Christ amis fin, non par nos travaux, mais par sa grâce. Donc, puisque l'amournous a donné la grâce, et la grâce la paix, Paul enemployant ces mots par forme de salut, demande que ces biens soient durableset permanents, pour empêcher la guerre de se rallumer; et il priel'Auteur de ces dons de les consolider, en disant: " Grâce àvous et paix par Dieu, notre Père et par Notre-Seigneur Jésus-Christ". Ici le mot " par " est commun au Père et au Fils et a le mêmesens que " de la part de ". Il n'a pas dit: Grâce à vous etpaix de la part de Dieu le Père, par l'intermédiaire de Notre-SeigneurJésus-Christ; mais : " Par le Père et par Notre-SeigneurJésus-Christ ".

O ciel ! que l'amour de Dieu est puissant ! Des ennemis, des hommesdéshonorés sont devenus tout à coup des saints etdes fils ! car, en nommant Dieu le Père, il indique qu'il y a desenfants, et en parlant d'enfants, il révèle le trésorde tous les biens. Persévérons donc dans une conduite digned'un si grand bienfait, et conservons la paix et la sainteté. Lesautres dignités sont passagères; elles s'évanouissentavec la vie présente et s'achètent à prix d'argent;aussi pourrait-on dire qu'elles ne sont point des dignités, maisdes noms de dignités, puisqu'elles ne consistent que dans l'éclatdes vêtements et dans les adulations des courtisans. Mais le donde la sanctification et de l'adoption venant de Dieu, ne disparaîtpoint à la mort; c'est même alors qu'il nous fait brilleret il nous accompagne jusqu'à la vie éternelle. Car celuiqui conserve l'adoption et la sanctification avec fidélité,est beaucoup plus éclatant et plus heureux que celui qui porte lediadème et revêt la pourpre; il possède ici-bas unetranquillité parfaite, entretient les meilleures espérances,n'a aucun sujet d'agitation ni de trouble, mais jouit d'un bonheur perpétuel.Car ce n'est point l'étendue du commandement, ni l'abondance desrichesses, ni l'orgueil du pouvoir, ni la vigueur du corps, ni le luxede la table, ni l'éclat des vêtements, ni rien de mortel,qui donne la joie et la sérénité; mais les couvresspirituelles bien faites et une bonne conscience. Celui qui a la consciencepure, fût-il couvert de haillons et en lutte avec la faim, est plusjoyeux que ceux qui nagent dans les délices; de même que celuiqui a une conscience coupable, possédât-il toutes les richesses,est le plus malheureux des hommes. C'est pourquoi Paul, vivant toujoursdans la faim et dans la nudité, flagellé tous les jours,était plus heureux et plus content que les rois d'alors; tandisqu'Achab, assis sur le trône, plongé dans les délices,mais coupable d'un crime, gémissait, était inquiet, avaitles traits abattus et avant et après son péché. Sidonc nous voulons être (196) heureux, avant tout fuyons le vice,et recherchons la vertu : convaincus qu'il n'y a pas d'autre moyen de parvenirau bonheur, fussions-nous même assis sur le trône. Aussi Pauldisait-il : " Les fruits de l'Esprit sont la charité, la joie, lapaix ". (Gal. V, 22.) Entretenons donc ces fruits en nous, afin de posséderla joie ici-bas, et d'obtenir le royaume éternel, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloireest au Père en même temps qu'au Saint-Esprit, maintenant ettoujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE II

PREMIÈREMENT, JE RENDS GRACES A MON DIEU PARJÉSUS-CHRIST, POUR VOUS TOUS, DE CE QUE VOTRE FOI EST ANNONCÉEDANS TOUT L'UNIVERS. ( 8 JUSQU'A 17.)

1. Début bien digne de cette âme bienheureuse, et propreà nous apprendre à tous à offrir à Dieu lesprémices de nos paroles et de nos bonnes oeuvres, à lui rendregrâces non-seulement pour nos succès, mais pour ceux des autres: ce qui est le moyen de purifier l'âme de l'envie et de la jalousie,et ce qui attire particulièrement la bienveillance de Dieu aux coeursreconnaissants. Aussi dit-il encore ailleurs : " Béni le Dieu etPère de Notre-Seigneur Jésus-Christ , qui nous a bénisde toute bénédiction spirituelle ". (Gal. I, 3.)

La reconnaissance est un devoir non-seulement pour les riches, pourceux qui jouissent de la santé , pour ceux qui vivent dans la prospérité,mais encore pour les pauvres , pour les malades, pour ceux que l'adversitéafflige. En effet rien d'étonnant à ce que nous rendionsgrâces à Dieu quand le vent favorable enfle nos voiles; maisle remercier quand la tempête soulève les flots, quand levaisseau est ballotté et menacé de périr, c'est làune grande preuve de patience et de reconnaissance. C'est pour cela queJob fut couronné, qu'il ferma la bouche insolente de Satan, et fitvoir clairement que sa reconnaissance au sein de la prospéritén'avait point la fortune pour mobile, mais bien un grand amour de Dieu.Et voyez de quoi Paul est reconnaissant: non pas de biens terrestres etpérissables, comme seraient l'autorité, la puissance, lagloire (car tout cela est sans valeur), mais des biens réels, dela foi, de la liberté. Voyez aussi avec quelle affection il rendgrâces ! Il ne dit pas: à Dieu, mais " à mon Dieu",suivant en cela l'usage des prophètes qui s'approprient Dieu, lebien commun. Et peut-on s'en (197) étonner dans les prophètes?Dieu lui-même en agit ainsi souvent à l'égard de sesserviteurs, en s'appelant particulièrement le Dieu d'Abraham, d'Isaacet de Jacob.

" De ce que votre foi est annoncée dans tout l'univers ". Quoi! le monde entier avait ouï parler de la foi des Romains? Oui, d'aprèslui; et il n'y a rien d'invraisemblable; car ce n'était point uneville obscure, mais placée comme sur un faîte et visible partout.Considérez ici la puissance de la prédication, comment enpeu de temps, par le moyen de publicains et de pêcheurs elle -a envahila reine même des cités, comment des Syriens sont devenusles maîtres et les guides des Romains. Il leur rend ici un doubletémoignage : c'est qu'ils ont cru, et qu'ils ont cru avec pleineliberté, au point que le bruit s'en était répandudans le monde entier. " Car ", leur dit-il, "votre foi est annoncéedans tout l'univers". La foi, et non des disputes de mots, des questions,des raisonnements. Et pourtant la doctrine trouvait là de nombreuxobstacles. Car, en possession depuis quelque temps de l'empire du monde,ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes et passaient leur vie ausein des richesses et des plaisirs; et ceux qui leur apportaient la prédicationétaient des Juifs, des descendants des Juifs, de cette race odieuseet exécrée de tous; et ils ordonnaient d'adorer le Crucifié,un homme élevé dans la Judée; et, avec cet enseignement,ces maîtres prescrivaient une vie austère à des hommeslivrés aux voluptés et épris des biens d'ici-bas.Et ces prédicateurs étaient pauvres, ignorants, sans naissance.Mais rien de cela n'a empêché le cours de la parole; telleétait la puissance du Crucifié, qu'il la répandaitpartout.

" Est annoncée ", dit Paul, " dans l'univers entier ". Il nedit pas: est manifestée , mais " est annoncée ", comme sitout le monde parlait d'eux. En attestant le même fait aux Thessaloniciens,il y ajoute autre chose : car après avoir dit : " Par oùla parole de Dieu s'est répandue ", il ajoute : " En sorte que nousn'avons pas besoin d'en rien dire ". (I Thess. 1, 3.) En effet les disciplesavaient pris rang parmi les maîtres, ils instruisaient avec libertéet attiraient tout le monde à eux. Car la prédication nes'arrêtait nulle part et s'étendait à l'univers entieravec plus de violence que le feu. Ici il se contente de dire qu' " elleest annoncée ", et il a raison de dire qu' " elle est annoncée" ; par là il fait comprendre qu'il n'y a rien à ajouterà ce qui a été dit, rien à en retrancher :car c'est le devoir d'un messager de répéter simplement cequ'on lui a dit. C'est pour cela que le prêtre est appelémessager, parce qu'il ne parle point en son nom, mais au nom de celui quil'envoie. Pourtant Pierre a aussi prêché là. Mais Paulqui brûlait du feu de cette charité qui, comme il dit, n'estpoint envieuse, regardait ce que faisait Pierre comme s'il l'eûtfait lui-même. " Car le Dieu que je sers en mon esprit, dans l'Evangilede son Fils, m'est témoin que je me souviens sans cesse de vous(9) ".

2. Ces paroles sortent des entrailles d'un apôtre, elles démontrentune sollicitude paternelle. Que veut-il donc dire, et pour quelle raisonappelle-t-il Dieu en témoignage ? Il s'agissait de son affection.Comme il ne les avait pas encore vus, il invoque pour témoin, nonun homme, mais Celui qui pénètre les coeurs. Aprèsleur avoir dit: Je vous aime, et leur en avoir donné pour signeses prières continuelles et le désir d'aller les voir, commeil n'y avait rien là de manifeste, il recourt à un témoindigne de foi. Quelqu'un de nous peut-il se vanter de se souvenir de l'Eglisedans laquelle il est, lorsqu'il prie dans sa maison? Je ne le pense pas.Et Paul priait Dieu non-seulement pour une ville, mais pour tout l'univers,et cela, non pas une fois, deux fois ni trois fois, mais toujours. Si porterquelqu'un continuellement dans ses souvenirs est une preuve de grand attachement; pensez quelle affection, quel amour il faut pour prier et prier continuellement.Quand il dit: " Que je sers en mon esprit, dans l'Evangile de son Fils", il montre tout à la fois et la grâce de Dieu et sa proprehumilité : la grâce de Dieu, qui lui a confié une missionaussi importante, et son humilité en ce qu'il n'attribue rien àson zèle, mais rapporte tout à l'action du Saint-Esprit.En ajoutant ce mot " Evangile ", il indique l'espèce de son ministère.Car il y a plus d'une sorte, de ministère et aussi de culte. Cardemême que, chez les rois, tous, quoique subordonnés àun souverain unique, ne remplissent cependant point les mêmes fonctions,mais que l'un a mission de commander aux armées, l'autre d'administrerles villes, un troisième de veiller à la garde des trésors;ainsi, dans l'ordre spirituel, l'un sert et honore Dieu par sa foi et saconduite (198) régulière, l'autre est chargé de donnerl'hospitalité aux étrangers, un troisième du soindes pauvres: comme on le voit au temps des apôtres même, oùEtienne servait Dieu dans le soin des veuves, un autre par l'enseignementde la parole. Paul, par exemple, servait par la prédication de l'Evangile,c'était son genre de ministère, celui qui lui avait étéconfié, c'est pourquoi il ne se contente pas d'invoquer Dieu commetémoin, mais il parle de la mission qu'il a reçue, faisantvoir que , chargé d'une si haute fonction, il ne voudrait pointappeler en témoignage d'un mensonge celui qui la lui a confiée.De plus, il veut aussi leur faire comprendre son amour et la nécessitéoù il est de se préoccuper d'eux. De peur qu'ils ne disent: Qui êtes-vous, pourquoi vous dites-vous en souci de cette grandeet royale cité? Il leur prouve que ce souci est nécessaire,puisque c'est là le genre de service qui lai est assigné,la prédication de l'Evangile. En effet, celui qui est chargéde cette mission doit nécessairement avoir toujours dans l'espritceux qui doivent recevoir la parole.

Il indique encore autre chose par ces mots " En mon esprit " : àsavoir que ce culte est bien au-dessus de celui des Grecs et de celui desJuifs : car le culte des Grecs était faux et charnel, celui desJuifs vrai, mais charnel aussi; tandis que celui de l'Eglise, opposéà celui des gentils, était bien au-dessus de celui des Juifs.En effet, il ne s'exerce plus par l'immolation des brebis, des veaux, parla fumée et la graisse des victimes, mais par l'âme spirituelle,selon la parole du Christ " Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doiventl'adorer en esprit et en vérité ". (Jean, IV, 24.) — " Dansl'Evangile de son Fils ". Plus haut il disait l'Evangile du Père,ici il dit l'Evangile du Fils: tant c'est chose indifférente denommer le Père ou le Fils. Car il a appris de cette voix bienheureuseque ce qui est au Père appartient au Fils et que ce qui est au Filsappartient au Père. " Car ", dit le Christ, " tout ce qui est àmoi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi". (Jean, XVII,10.)

" Que je fais sans cesse mémoire de vous dans mes prières". C'est là le véritable amour. Il semble ne dire qu'unechose et il en dit quatre : qu'il se souvient d'eux, qu'il s'en souvientsans cesse, et dans ses prières et pour des objets importants. "Demandant que, par la volonté de Dieu, quelque heureuse voie mesoit ouverte pour aller vers vous. Car je désire vous voir (10,11)". Voyez-vous comme il désire ardemment les voir, et comment, nevoulant rien faire que sous le bon plaisir de Dieu, son amour est mêléde crainte? Il les aimait en effet, il était pressé d'allerà eux; mais, bien qu'il les aimât, il ne voulait les voirque quand il plairait à Dieu. Voilà le véritable amour.Il n'en est pas ainsi de nous qui nous écartons dans les deux sensdes lois de la charité; car, ou nous n'aimons personne, ou quandnous aimons, ce n'est point selon la volonté de Dieu; double transgressionde la loi divine. Si nos paroles sont blessantes, votre conduite l'estdavantage.

3. Mais, direz-vous, comment aimons-nous contre la volonté deDieu? — Quand nous dédaignons le Christ mourant de faim et que nousdonnons à nos amis et à nos proches au-delà du nécessaire.A quoi bon, du reste, en dire davantage? Chacun n'a qu'à examinersa conscience pour se trouver coupable là-dessus en plus d'un point.Il n'en était pas ainsi de notre bienheureux; il savait aimer, etaimer comme il faut, et surpasser tout le monde en charité, sansdépasser en rien les bornes de la charité. Et voyez commeil porte ces deux sentiments au plus haut degré : la crainte deDieu et l'amour des Romains. En effet, prier sans cesse, et ne point sedésister d'un voeu qui n'est pas rempli, c'est une preuve d'ardenteaffection ; mais ne tenir à l'objet de ses désirs que sousle bon plaisir de Dieu, c'est la marque d'une grande piété.Ailleurs même après avoir prié trois fois le Seigneursans obtenir, en présence même du résultat contraire,il rend de grandes actions de grâces de n'avoir point étéexaucé (II Cor. XII, 8) : tant il avait Dieu en vue en toutes choses! Ici, il obtint, il est vrai, mais tardivement et non quand il demandait,et il ne s'en affligea point. Je dis cela pour que nous ne nous attristionspas, quand nous ne sommes point exaucés ou que nous ne le sommesque tard. Nous ne sommes pas meilleurs que Paul qui rendit grâcesdans les deux cas et eut raison de le faire. Comme il s'était livréune bonne fois à la main qui gouverne tout, avec autant de docilitéque l'argile à la main du potier, il allait partout où Dieule conduisait.

Après avoir exprimé son désir de les voir, il endonne la raison. Quelle est-elle? " Pour (199) vous communiquer quelquechose de la grâce spirituelle, afin de vous fortifier ". Ce n'étaitpas sans motif qu'il voulait aller là, comme font tant de gens quientreprennent des voyages inutiles et sans profit, mais pour des affairesnécessaires et pressantes; ce qu'il n'exprime pas clairement, maispar énigmes. Car il ne dit point : Pour vous instruire, pour vousprêcher, pour vous donner ce qui vous manque ; mais " pour vous communiquerquelque chose ", indiquant qu'il ne donne rien de lui-même, maisfait part de ce qu'il a reçu. Et encore parle-t-il ici avec modestie: " Quelque chose "; peu de chose, veut-il dire, et en proportion avecma mesure. Et qu'est-ce donc que ce peu que vous allez leur communiquer?— Quelque chose " pour vous fortifier ", répond-il.

C'est donc un effet de la grâce, de ne pas chanceler, de se tenirferme. Et quand on vous parle de grâce, gardez-vous de croire quece soit à l'exclusion du mérite de la volonté ; carsi Paul tient ce langage, ce n'est pas qu'il ne tienne aucun compte dela volonté, mais c'est pour détruire l'enflure de l'orgueil.Ne vous découragez donc point, parce qu'il appelle cela grâce.Dans l'excès de sa reconnaissance, il donne le nom de grâcesà toutes les bonnes actions, parce qu'en toutes, le secours d'en-hautnous est bien nécessaire. Après avoir dit " Pour vous fortifier", il leur insinue qu'ils ont grand besoin d'être corrigés.Car voici ce qu'il veut dire : Depuis longtemps je désirais et souhaitaisde vous voir, dans le seul but de vous fortifier, de vous affermir et devous consolider dans la crainte de Dieu, afin que vous ne soyez pas toujourschancelants. Il ne s'exprime pourtant pas ainsi, car il les aurait blessés;il se contente d'insinuer sa pensée doucement et sous une autreforme, en se servant de ces mots . " Pour vous fortifier ". Ensuite, commece langage était très-pénible, voyez comme il l'adoucitpar la suite. En effet de peur qu'ils ne disent : Quoi donc ! est-ce quenous chancelons? est-ce que nous sommes ballottés ? avons-nous besoinde votre parole pour être fermes? Il prévient l'objectionen ces termes : " C'est-à-dire, pour me consoler avec vous par cettefoi, qui est tout ensemble votre foi et la mienne ". Comme s'il disaitNe supposez point que je vous ai dit cela par manière de reproche;ce n'était point là mon intention : qu'ai je donc voulu vousdire? Vous avez beaucoup souffert de la part de vos persécuteurs,j'ai donc désiré vous voir pour vous consoler, et non-seulementpour vous consoler, mais encore pour recevoir moi-même de la consolation.

4. Voyez la sagesse de ce maître ! " Pour vous fortifier ", dit-il.Il sentait que son langage était désagréable et péniblepour ses disciples, et il ajoute : " Pour vous consoler ". Quoique cesexpressions soient plus douces que les premières, elles contiennentcependant encore quelque chose de désagréable. Aussi leurôte-t-il encore ce caractère, en mitigeant absolument sonlangage, de manière à le rendre tout à fait acceptable.Car il ne dit pas simplement: Pour vous consoler, mais : " Pour me consoleravec vous ", et non content de cela, il apporte encore un nouvel adoucissementen disant : " Par cette foi qui est tout ensemble votre foi et la mienne". O ciel ! quelle humilité ! Il laisse entendre qu'ils n'ont passeulement besoin de lui, mais qu'il a aussi besoin d'eux : il place lesdisciples au rang de maître, et abdique tout privilège pourêtre l'égal de tous. Le profit, leur dit-il, nous sera commun: j'ai besoin de votre consolation, et vous de la mienne. Et comment cela?" Par " cette foi, qui est tout ensemble votre foi et la " mienne ". Carcomme en allumant beaucoup de lampes, on produit une grande clarté,ainsi en est-il parmi les fidèles. En effet, quand nous sommes séparésles uns des autres, nous avons moins de courage ; mais quand nous nousvoyons mutuellement, et que nous gommes rapprochés comme les membresd'un même corps, nous sommes singulièrement consolés.Toutefois , ne comparez point ce temps-là au temps présentoù, par la grâce de Dieu, les fidèles sont nombreuxdans les bourgades, dans les villes, et même dans les déserts,où l'impiété se trouve refoulée; mais reportez-vousà cette époque et songez combien il était doux aumaître de voir ses disciples, et aux frères de voir des frèresvenus d'autres cités. Eclaircissons cela par un exemple.

Si par hasard (et que le ciel nous en garde !) nous nous trouvions transportéschez les Perses, chez les Scythes ou d'autres barbares, et disperséspar deux ou trois, dans leurs villes, imaginez quelle consolation nouséprouverions à voir tout à coup arriver d'autres endroitsquelques-uns des nôtres. Ne voyez-vous (200) pas les prisonniersse lever et s'élancer par l'effet de la joie, quand ils reçoiventla visite d'un ami? Et ne vous étonnez pas que je compare ces temps-làà la captivité et à la prison; car les fidèlessouffraient encore bien davantage, dispersés qu'ils étaient,repoussés, en proie aux horreurs de la faim et de la guerre, craignantla mort tous les jours, obligés de se défier de leurs amis,de leurs parents, de leurs proches, étrangers au milieu du monde,et plus malheureux même que des exilés. Voilà pourquoiPaul dit : " Pour vous fortifier et me consoler avec vous, par notre foicommune ". Non pas qu'il ait besoin de leur secours, loin de là;comment en aurait-il besoin, lui, la colonne de l'Eglise, lui plus solideque le fer et la pierre, lui, le diamant spirituel, lui, qui suffit àd'innombrables cités ? Mais pour ne pas les blesser, pour adoucirla correction, il leur dit que leur consolation lui est nécessaire.Du reste on ne se tromperait pas en disant qu'il y avait un sujet de consolationet de joie dans la foi et les progrès des fidèles, et quePaul en avait besoin. — Mais, pouvait-on lui dire, si vous désirezsi vivement recevoir et donner cette consolation, qui vous empêched'aller là ?

Pour répondre à cette objection, il ajoute " Aussi jene veux pas que vous ignoriez, mes frères, que je me suis souventproposé d'aller vers vous, mais j'en ai été empêchéjusqu'à " présent (13) ". Voyez là une preuve de saparfaite obéissance et de sa profonde gratitude. Il dit bien qu'ila été empêché, mais il ne dit pas par quoi.Il ne discute point les ordres du Maître, il se contente d'y obéir.Il y avait cependant lieu de demander pourquoi Dieu privait si longtempsd'un pareil docteur une ville si illustre, si grande, et sur laquelle lemonde entier avait les yeux fixés. En effet, en s'emparant d'unecapitale on se rend maître de tout l'empire; mais la laisser pours'attaquer aux lieux qui en dépendent, c'est négliger lepoint essentiel. Cependant Paul ne se livre point à ces inutilesrecherches ; il obéit à un ordre de la Providence, sans lecomprendre, nous faisant voir par là sa modération et nousapprenant à ne jamais demander à Dieu raison des événements,quand bien même beaucoup en paraîtraient troublés. Carc'est au maître à commander, et aux serviteurs à obéir.Voilà pourquoi Paul dit qu'il a été empêché,sans dire pour quelle raison. Je n'en sais rien, leur dit-il, ne me demandezpas quel est le dessein, quelle est la volonté de Dieu. Ce n'estpoint au vase à dire au potier : " Pourquoi m'as-tu fait ainsi ?"(Rom. IX, 20.) Pourquoi, je vous le demande, voudriez-vous savoir cela?Ne savez-vous pas que Dieu a soin de tout, qu'il est sage, qu'il ne faitrien sans raison et au hasard? qu'il vous aime plus que vos parents? queson amour pour vous surpasse celui d'un père, sa tendresse celled'une mère ? Ne demandez donc rien de plus, n'allez pas plus loin;en voilà assez pour votre consolation; puisque alors tout étaiten règle à Rome. Si vous ignorez comment, ne vous en inquiétezpoint. C'est là surtout le propre de la foi, d'accepter la conduitede la Providence sans en connaître les raisons.

5. Après avoir ainsi atteint le but que son zèle se proposait,(et quel était-il, sinon de leur montrer que s'il n'allait pas lesvoir, ce n'était point par mépris, mais parce qu'il en étaitempêché?) après s'être justifié du reprochede négligence, et leur avoir prouvé qu'il n'est pas moinsdésireux de les voir qu'ils ne le sont eux-mêmes, il donneencore d'autres preuves de son amour. Pour avoir été empêché,leur dit-il, je n'ai point cessé mes efforts; toujours j'essayais,toujours les obstacles survenaient, et je ne me désistais point;sans m'opposer à la volonté de Dieu, je restais fidèleà l'amour. En se proposant toujours, en ne se désistant jamais,il prouvait sa charité; en rencontrant des obstacles et en s'y soumettant,il prouvait son extrême amour pour Dieu. " Pour obtenir " quelquefruit parmi vous ". Bien qu'il ait donné plus haut le motif de sondésir, motif bien digne de lui, il y revient cependant encore ici,pour dissiper entièrement leur soupçon. Car comme leur villeétait remarquable, sans rivale pour la beauté sur terre etsur mer, et que beaucoup d'étrangers s'y rendaient uniquement pourla voir, de peur qu'on ne lui supposât quelque motif de ce genre,qu'on ne soupçonnât que Paul désirait faire connaissanceavec eux pour s'en glorifier, il rappelle constamment la raison de sondésir. Plus haut il a dit : " Je désirais vous voir pourvous communiquer quelque chose de la grâce spirituelle " ; ici ildit plus clairement : " Pour obtenir quelque fruit parmi vous, comme parmiles autres nations ". Il met au même rang ceux qui commandent etceux qui obéissent; après des milliers de trophées(201) et de victoires, malgré la gloire de tant de consuls, il lesplace avec les barbares, et avec raison; car où règne lanoblesse de la foi, il n'y a plus ni barbare, ni grec, ni étranger,ni citoyen, mais tous sont élevés à la mêmedignité.

Voyez encore ici sa modestie. Il ne dit pas Pour vous instruire, pourvous catéchiser. Que dit-il donc? " Pour obtenir quelque fruit ",non pas des fruits simplement, mais " quelque fruit " , restreignant enquelque sorte son rôle, comme plus haut quand il disait: " Pour vouscommuniquer quelque chose ". Puis, comme je l'ai déjà dit,il comprime leur orgueil, en ajoutant : " Comme parmi les autres nations" ; c'est-à-dire, je n'en serai pas moins zélé pourles autres, parce que vous êtes puissants et que vous l'emportezsur eux; ce ne sont pas des puissants mais des fidèles que nouscherchons.

Où sont maintenant ces sages si réputés chez lesGrecs, ces philosophes à longue barbe, portant manteau et si pleinsd'eux-mêmes? Un fabricant de tentes a converti la Grèce ettoutes les contrées barbares. Et ce Platon, si vanté, sicélébré chez eux, après s'être rendutrois fois en Sicile, avec un grand fracas de mots, malgré la hauteestime qu'on avait de lui, n'a pas même triomphé d'un tyran;bien plus, il a si mal réussi qu'il a perdu sa liberté. Etce fabricant de tentes a parcouru, non-seulement la Sicile, non-seulementl'Italie, mais le monde entier; et tout en prêchant il a- continuéson métier, cousu des peaux, présidé à sonatelier; et les personnages consulaires ne s'en sont point scandalisés,ce qui était juste. Car ce ne sont point les métiers ni lesoccupations, mais bien le mensonge et les doctrines controuvéesqui rendent ordinairement les maîtres méprisables. Voilàpourquoi même les Athéniens se moquent des uns, tandis quel'autre attire l'attention des barbares, des simples et des ignorants.Car la doctrine est pour tous; elle ne connaît ni distinction dedignité, ni prééminence nationale, ni rien de semblable;elle n'a besoin que de foi et non de raisonnements. Ce qu'il faut doncsurtout admirer en elle, ce n'est pas qu'elle soit utile et salutaire,mais facile, très-aisée et accessible à tout le monde: ce qui est proprement l'œuvre de la Providence de Dieu, mettant ses biensà la portée de tous. Car ce qu'il a fait pour le soleil,pour la lune, la terre, la mer et les autres parties de la nature, n'endistribuant rien de plus aux riches et aux sages, rien de moins aux pauvres,mais donnant à tous la part égale; il l'a fait aussi pourla prédication, et d'une manière plus marquée encoreparce que c'est une chose plus nécessaire. Aussi Paul répète-t-ilsouvent: " A toutes les nations ". Ensuite, pour leur faire voir qu'ilne leur accorde aucune faveur, mais qu'il accomplit l'ordre du Maître,et pour les rappeler à la reconnaissance due à celui quiest le Dieu de tous, il ajoute : " Je suis redevable aux Grecs et aux barbares,aux sages et aux simples " ; expression qu'il employait déjàen écrivant aux Corinthiens. Par là, il rapporte tout àDieu. " Ainsi, autant qu'il est en moi, je suis prêt à vousévangéliser, vous aussi qui êtes à Rome (15)".

6. O âme généreuse ! qui accepte une mission sipleine de périls, un voyage d'outremer, des tentations, des embûches,des séditions, (car en prêchant dans une si grande ville tdominée par l'impiété, il fallait s'attendre àd'innombrables épreuves : aussi y a-t-il fini sa vie, décapitépar le tyran qui y régnait alors). Et cependant la prévisionde tant de maux n'a nullement ralenti son zèle; il est pressé, il souffre les douleurs de l'enfantement, il est plein d'ardeur. Aussileur dit-il : " Autant qu'il est en moi, le suis prêt à vousévangéliser, vous aussi qui êtes à Rome. Carje ne rougis point de l'Evangile... (16) ". Que dites-vous, Paul? Quandil faudrait dire : Je me félicite, je me glorifie, je suis fier,vous ne le dites pas; vous vous contentez de cette expression bien plusfaible : " Je ne rougis point " , dont nous n'avons pas coutume de nousservir dans des cas aussi glorieux. Que dit-il donc? Pourquoi tient-ilce langage, bien qu'il se glorifie de l'Evangile plus que de la possessiondu ciel? ;Car il écrit aux Galates : " Pour moi , à Dieune plaise que je me glorifie, si. ce n'est dans la croix de Notre-SeigneurJésus-Christ ". (Gal. VI, 14.)

Pourquoi ne dit-il pas ici : Je me glorifie, mais " Je ne rougis pas?" Les Romains étaient fort épris des choses de ce monde àcause de leurs richesses, de leur puissance, de leurs victoires, de leurssouverains qu'ils estimaient à l'égal des dieux, àqui même ils en donnaient le nom, jusque-là qu'ils les honoraientpar des temples, des autels et des sacrifices. Comme c'était àdes hommes ainsi enflés d'eux-mêmes que Paul devait prêcherJésus, (202) celui qui était réputé le filsd'un artisan, qui avait été élevé en Judéedans la maison d'une humble femme, qui n'avait point de gardes, point defortune, qui était mort comme un criminel entre des voleurs, etavait souffert beaucoup d'autres ignominies, et que vraisemblablement ilsen rougiraient, eux qui ne savaient encore rien des grands mystèresvoilà pourquoi il se sert de ce terme : " Je ne " rougis pas ",leur apprenant en même temps à ne point rougir eux-mêmes:bien convaincu que s'ils en venaient là, ils ne tarderaient pasà aller plus loin et à se glorifier aussi. Si donc jamaisvous entendez quelqu'un vous dire : Tu adores le Crucifié? N'enrougissez pas, ne baissez pas les yeux, mais soyez-en glorieux et fier,et recevez le reproche, 1'œil serein et le front haut. Et s'il vous répèteencore : Tu adores le Crucifié? Répondez-lui : Oui, et nonun adultère, ni un parricide, ni un meurtrier de ses enfants, (cartels sont tous les dieux des païens) ; mais celui qui par sa croixa fermé la bouche aux démons et détruit leurs innombrablesartifices. Car la croix est l'oeuvre d'un ineffable amour pour nous, lapreuve d'une immense tendresse. De plus, comme ils se vantaient de leuréloquence, et s'enorgueillissaient de la sagesse profane : pourmoi, leur dit Paul, ayant dit un éternel adieu à tous lesraisonnements, je viens prêcher la croix, et n'en rougis point. "Parce qu'il est la vertu de Dieu pour sauver ". Parce qu'il est aussi lavertu de Dieu pour punir (en effet, quand Dieu punissait les Egyptiens,il disait Voilà l'effet de ma grande puissance), et encore la vertupour détruire, (car il est écrit " Craignez celui qui peutprécipiter l'âme et le corps dans l'enfer "). (Matth. X, 28.)C'est pourquoi Paul dit : Ce que j'apporte n'est point pour la punitionni pour le supplice, mais pour le salut.

Quoi donc? L'Evangile n'annonçait-il pas aussi tout cela, l'enfer,les ténèbres extérieures, le ver empoisonneur? Nousne connaissons ces vérités que par l'Evangile. Pourquoi doncdit-il : " La vertu de Dieu pour sauver? " Mais écoutez ce qui suit: " Pour sauver tout croyant, le Juif d'abord, et puis le Grec " ; nonpas tout le monde, mais seulement ceux qui croient. Fussiez-vous Grec,coupable de toute espèce de crimes, Scythe, Barbare, un monstresauvage, chargé d'un poids de mille iniquités; dèsl'instant que vous acceptez la doctrine de la croix et que vous êtesbaptisé, tout est effacé. Mais pourquoi dit-il: " Le Juifd'abord et puis le Grec? " D'où vient cette différence? Ila pourtant dit souvent que la circoncision et l'incirconcision ne serventde rien ; pourquoi donc distingue-t-il ici et place-t-il le Juif avantle Grec? Oui, pourquoi cela? Car enfin pour être le premier, on nereçoit pas une plus grande abondance de grâce : le mêmedon est fait à l'un et à l'autre : le rang n'est ici qu'unesimple affaire de préséance. L'avantage ne consiste doncpas dans une justice plus parfaite, mais dans l'honneur de la recevoirle premier. Lorsqu'on initie les catéchumènes à lalumière spirituelle, ils vont tous au baptême, mais non àla même heure : l'un est le premier, l'autre le second ; cependantle premier ne reçoit pas plus que le second, ni celui-ci que lesuivant; tous jouissent du même avantage. Ainsi ce mot de premierest seulement un terme honorifique et n'implique point une grâceplus abondante. Ensuite après avoir dit " Pour sauver ", il relèveencore le don, en faisant voir qu'il ne se borne pas au temps présent,mais s'étend au-delà: ce qu'il exprime par ces mots : " Lajustice de Dieu, en effet, y est révélée par la foiet pour la foi, ainsi qu'il est écrit : Le juste vivra de la foi(17) ". Donc celui qui est devenu juste ne vivra pas seulement dans lesiècle présent, mais aussi dans le siècle àvenir.

Ce n'est pas tout : l'apôtre fait encore allusion à autrechose, à l'éclat et à la splendeur de cette autrevie. Et comme on peut être sauvé avec déshonneur, (ainsiqu'il arrive à ceux que la clémence royale exempte du châtiment),pour qu'on ne soupçonne rien de pareil, il ajoute : " Et la justice", non pas la vôtre, mais celle de Dieu : laissant entrevoir l'abondancede cette justice et. la facilité avec laquelle elle s'obtient, carce n'est point par vos sueurs ni par vos travaux que vous l'obtenez, maispar un don d'en-haut, sans y rien apporter de votre côté quede croire. Puis , comme il semblait incroyable qu'un adultère, unlibertin, un profanateur de tombeaux, un magicien, non-seulement fussenttout à coup exempts de punition , mais encore devinssent justes,et justes de la justice d'en-haut, il prouve sa proposition par l'AncienTestament. Et d'abord il ouvre en peu de mots, à qui sait voir,le vaste océan de (203) l'histoire. Après avoir dit : " Parla foi et pour la foi ", il renvoie son auditeur aux traits de Providenceconsignés dans l'Ancien Testament, qu'il a exposés avec beaucoupde sagesse dans son Epître aux Hébreux, et démontreque déjà alors les justes et les pécheurs étaientjustifiés; c'est pourquoi il cite l'exemple de Rahab et d'Abraham.Ensuite, après cette simple indication, (car il est presséde courir à un autre sujet), il prouve sa thèse par les prophètes,en produisant le témoignage d'Habacuc, qui s'écrie et ditque celui qui doit vivre ne peut vivre que par la foi. Car " le juste ",dit-il en parlant de la vie à venir, "vivra de la foi ". En effet,puisque les dons de Dieu surpassent toute intelligence, la foi nous estévidemment nécessaire. Par conséquent l'incrédule,le dédaigneux et l'orgueilleux n'aboutiront à rien.

Que les hérétiques écoutent la voix de l'Esprit.Car telle est la nature des raisonnements c'est une sorte de labyrinthe,d'énigme, qui n'a point d'issue, ne permet point à la raisonde s'établir sur la pierre, et prend son origine dans l'orgueil.Rougissant de se soumettre à la foi et de paraître ignorerles choses du ciel, ils se perdent dans le brouillard de mille pensées.Ensuite, ô mortel infortuné, misérable et digne d'uneextrême pitié ! si l'on te demande comment le ciel et la terreont été faits; que dis-je, le ciel et la terre? comment tuas été engendré, comment tu as été nourri,comment tu as grandi, tu ne rougis pas de ton ignorance; mais si on parledu Fils unique, tu te jettes dans un abîme de perdition, par honte,parce que tu crois indigne de toi de ne pas tout savoir? Ce qui est indigne,c'est de discuter et de raisonner hors de propos. Mais pourquoi parlerde dogmes? Nous ne pouvons même échapper aux misèresde la vie présente que par la foi. Car c'est par elle qu'ont brillétous ces hommes illustres, Abraham, Isaac, Jacob; par elle la prostituéea été sauvée et dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament." C'est par la foi ", est-il écrit, " que Rahab, femme de mauvaisevie, ne périt point avec les incrédules, ayant reçupacifiquement les espions ". (Héb. XI, 31.) Elle ne s'est pointdit : Comment ces prisonniers, ces fuyards, ces émigrants, ces vagabonds,triompheront-ils de nous qui avons une ville, des remparts et des tours?Si elle se fût tenu ce langage, elle se serait perdue avec les autres,comme avaient fait les ancêtres des espions qui étaient sauvésce jour-là. Car voyant des hommes de haute taille, ils désespérèrentet périrent sans combat, sans coup férir. Voyez-vous quelabîme c'est que l'impiété, et quel rempart c'est quela foi? L'une a détruit d'innombrables multitudes, et l'autre anon-seulement sauvé une femme de mauvaise vie, mais en a fait laprotectrice d'un grand peuple.

Instruits de ces choses et de beaucoup d'autres, ne demandons jamaiscompte à Dieu des événements, mais acceptons toutce qu'il ordonne, et ne raisonnons jamais, ne discutons jamais, quand mêmeses ordres sembleraient absurdes à la sagesse humaine. Qu'y a-t-il,dites-moi, de plus absurde en apparence que de commander à un pèred'immoler son fils unique? Et pourtant le juste qui recevait cet ordre,ne le discuta point, mais l'accepta et le remplit, par égard pourcelui qui l'avait donné. Un autre qui avait reçu de Dieul'ordre de frapper un prophète, trouva le commandement absurde etfut frappé de mort pour ne l'avoir point accompli, tandis que celuiqui l'exécuta fut agréé de Dieu. Et Saül, pouravoir épargné des hommes contre l'ordre de Dieu, perdit lacouronne et souffrit des douleurs insupportables. On pourrait citer biend'autres exemples qui nous apprendraient qu'il ne faut jamais demanderà Dieu raison de ses ordres, mais y céder et obéir.Que s'il est dangereux de discuter ce que Dieu commande, et si le derniersupplice en est la punition, comment s'excuseront un jour ceux qui essaientde scruter des mystères beaucoup plus profonds, beaucoup plus terribles,par exemple, comment et par quel procédé Dieu engendre sonFils, quelle est sa substance? Convaincus de ces vérités,accueillons avec la meilleure volonté possible la foi, source detous les biens, afin que, naviguant comme en un port tranquille, nous conservionsles saines croyances, et que, réglant notre vie en toute sécurité,nous obtenions les biens éternels, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui appartiennent au Pèrela gloire, la puissance, l'honneur et l'adoration, en même tempsqu'au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE III

PUISQU'ON Y DÉCOUVRE LA JUSTICE DE DIEU ÉCLATANTDU CIEL CONTRE TOUTE L'IMPIÉTÉ, ET L'INJUSTICE DE CES HOMMESQUI RETIENNENT LA VÉRITÉ DANS L'INJUSTICE. (18 JUSQU'A 25.)

1. Voyez la prudence de Paul; comment, après avoir traitédes questions agréables, il passe ensuite à des sujets plusterribles. Après avoir dit que l'Evangile est le principe du salutet de la vie, qu'il est la vertu de Dieu, qu'il a opéré lesalut et la justice, il énonce ensuite des véritéscapables d'épouvanter ceux qui ne le pratiquent point. Et commela plupart des hommes sont plutôt poussés à la vertupar la crainte du mal, qu'ils n'y sont attirés par la promesse dubien, l'apôtre emploie ici l'un et l'autre motifs. C'est pourquoiDieu a non-seulement promis le royaume, mais aussi menacé de l'enfer;et les prophètes en usaient de même avec les Juifs, entremêlanttoujours dans leurs discours la crainte des maux et la promesse des biens.Paul varie ainsi son sujet, mais non au hasard; il commence par les chosesagréables, puis passe aux choses tristes, en montrant que les premièressont l'effet de la volonté divine et les autres le résultatde la malice humaine. Le prophète avait procédé decette façon : " Si vous le voulez et que vous m'écoutiez,vous mangerez les biens de la terre; si vous refusez et que vous ne m'écoutiezpas, le glaive vous dévorera". (Is. XIX, 20.) Paul débuteici de la même manière. Voyez en effet. Le Christ, dit-il,est venu apporter le pardon , la justice, la vie ; et non sans peine, maispar la croix; et le plus étonnant n'est pas qu'il ait fait de telsdons, mais qu'il ait souffert de tels supplices. Si donc vous méprisezces dons, un triste sort vous est réservé. Et voyez commeil élève le ton. " Puisqu'on y découvre ", dit-il," la colère de Dieu éclatant du ciel ". Et comment le voit-on?Si c'est un fidèle qui fait cette question, nous lui répondronspar les paroles mêmes du Christ; si c'est un infidèle ou ungrec, Paul va lui fermer la bouche par ce qui suit, où il traitedes jugements de Dieu, et tire de leur conduite un argument irréfragable: chose on ne peut plus étonnante, puisqu'il prétend apporteren preuves de la vérité ce qu'en disent et font tous lesjours les adversaires mêmes de la vérité. Mais nousverrons cela plus tard ; en attendant attachons-nous à notre sujet.

" Puisqu'on y découvre la colère de Dieu a éclatantdu ciel". Mais, dira-t-on, cela arrive souvent même dès cettevie, parla faim, par la peste, par la guerre: car en généralcomme en particulier, tous sont punis. Qu'y a-t-il donc là d'extraordinaire? C'est que le supplice futur sera plus grand , qu'il sera commun et n'aurapas le même but; car ici-bas, ils sert à corriger, làil ne servira qu'à punir. C'est ce que Paul indique ailleurs parces mots. " Nous sommes repris maintenant, afin que nous ne soyons pascondamnés avec ce monde". (I. Cor. XI, 32. ) Ici-bas même,beaucoup pensent que ces accidents proviennent de la (205) malice des hommeset non de la colère divine; mais là-bas, la vengeance deDieu se manifestera clairement, lorsque, assis en qualité de juge,sur son redoutable tribunal, il ordonnera de traîner ceux-ci dansles fournaises, ceux-là dans les ténèbres extérieures,d'autres à d'autres supplices inévitables et intolérablestout à la fois. Et pourquoi l'apôtre ne dit-il pas ouvertementque le Fils de Dieu viendra entouré d'une multitude d'anges , fairerendre compte à chacun, mais, " qu'on y découvre la colèrede Dieu? " C'est que ses auditeurs étaient encore néophytes;voilà pourquoi il les attire d'abord par des raisons admises chezeux sans difficulté. D'ailleurs il me semble s'adresser aussi auxGrecs, et c'est ce qui explique son début; puis il arrive enfinà parler du jugement du Christ.

" Contre l'impiété et la justice de ces hommes qui retiennentla vérité dans l'injustice". Ici il indique que l'impiétéa bien des voies et que la vérité n'en a qu'une : car l'erreurest variée, multiforme et pleine de confusion, tandis que la véritéest une. Après avoir parlé des dogmes, il parle de la conduiteet mentionne l'injustice des hommes. Les injustices en effet, sont biendiverses : celle-ci a rapport à l'argent, quand quelqu'un vole sonprochain; celle-là aux femmes, quand on quitte la sienne pour abuserde celle d'un autre. C'est ce que Paul appelle une fraude, quand il dit: " Que personne n'opprime et ne trompe en cela son frère " (I Thess.IV, 6) ; d'autres, tout en respectant la femme et l'argent du prochain,nuisent à sa réputation, ce qui est encore une injustice: " Car une bonne renommée est préférable àde grandes richesses ". (Prov. XXII, 1.) Quelques-uns disent que Paul traiteencore ici la question dogmatique: rien n'empêche d'admettre qu'ils'agit de l'un et de l'autre. Quant au sens de ces paroles : " Retiennela vérité dans l'injustice ", vous l'apprendrez par la suite." Car ils ont connu ce qui se peut découvrir de Dieu (19) ". Maisils ont attribué cette gloire au bois et à la pierre.

2. De même que celui qui a la garde des trésors du roiet commission de les dépenser pour sa gloire, est puni comme coupablede lèse-majesté, s'il les distribue à des voleurs,à des prostituées et à des magiciens, de manièreà les faire briller aux dépens du souverain; ainsi en est-ilde ceux qui ayant connu Dieu et sa gloire, ont prostitué cette gloireaux idoles, ont retenu la vérité dans l'injustice, outrageantleurs propres connaissances, autant qu'il était en eux, par l'abusqu'ils en faisaient. Comprenez-vous maintenant, ou faut-il vous expliquercela plus clairement? Peut-être faudrait-il aller plus loin. Quelest donc le sens de ces paroles ? Dieu s'est fait connaître aux hommesdès le commencement; mais les Gentils appliquant cette connaissanceà du bois, à de la pierre, ont outragé la vérité,autant qu'il était en eux; car la vérité est immuable,et sa gloire ne saurait changer. Mais comment savons-nous, ô Paul,que Dieu s'est révélé à eux? " Parce que",nous répond-il, " ils ont connu ce qui se peut découvrirde Dieu ". Mais c'est là une affirmation, et non une preuve; démontrez-moi,faites-moi voir que la connaissance de Dieu leur a été donnéeet qu'ils l'ont volontairement négligée. Comment donc était-ellemanifeste? Leur avait-il parlé d'en-haut? Nullement : mais il avaitfait ce qui devait les attirer mieux qu'une voix : il avait créél’univers, de manière à ce que le savant et l'ignorant, lescythe et le barbare, devinant la beauté de Dieu parle seul aspectdes choses visibles, pussent remonter jusqu'à lui. Voilàpourquoi Paul dit : " En effet, ses perfections invisibles sont renduescompréhensibles depuis la création du monde, par les chosesqui ont été faites... (20) " ; ce que le prophètedisait déjà : " Les cieux racontent la gloire de Dieu ".

Que disent alors les Grecs? Nous vous avons ignoré. Eh ! n'avez-vouspas entendu le ciel parler par son seul aspect; cette magnifique harmoniede l'ensemble, plus éclatante qu'un son de trompette ? Ne voyez-vouspas cette régularité constante de la nuit et du jour? cetteordonnance fixe, invariable, de l'hiver, du printemps et des autres saisons?la docilité de la mer au milieu du trouble et des tempêtes?tout l'ensemble soumis aux lois de l'ordre, et, par sa beauté etpar sa grandeur, proclamant l'ouvrier? Résumant cela et bien d'autreschoses encore, Paul dit : " Car ses perfections invisibles, rendues compréhensiblesdepuis la création du monde par les choses qui ont étéfaites, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelleet sa divinité, de sorte qu'ils sont inexcusables ". Ce n'étaitpoint dans ce but que Dieu avait fait ces choses, bien que le résultatait (205) eu lieu. Ce n'était pas pour les rendre inexcusables qu'ilavait créé de tels enseignements; mais pour qu'ils le connussent,et, par leur ingratitude, ils se sont ôté toute excuse. Etpour faire voir comment ils sont inexcusables, l'apôtre ajoute :" Parce que ayant connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu,ou ne lui ont point rendu grâces... (21) ".

Voilà un premier crime , et il est énorme. Un second,c'est qu'ils ont adoré les idoles, comme Jérémie lesen accusait en disant " Ce peuple a commis deux iniquités ; ilsm'ont abandonné, moi la source d'eau vive, et ils se sont creusédes citernes percées ". (Jér. II, 13.) Ensuite pour preuveque, connaissant Dieu, ils n'ont point usé de cette connaissancecomme ils le devaient, Paul donne ce signe qu'ils ont reconnu des dieux;ce qui lui fait dire : " Parce qu'ayant connu Dieu , ils ne l'ont pointglorifié comme Dieu ". Et il donne la raison de cette immense folie.Quelle est-elle ? Ils ont tout remis aux raisonnements. Il ne dit pas celaaussi simplement, mais avec beaucoup plus de force : " Mais ils se sontperdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a étéobscurci ". Car de même que celui qui s'engage dans un chemin inconnu,ou se met en mer par une nuit obscure, périt bientôt, bienloin d'atteindre son but : ainsi ces hommes, en essayant de suivre la voiequi mène au ciel, en s'ôtant la lumière pour lui substituerleurs propres raisonnements, en cherchant dans les corps celui qui n'apas de corps , dans les figures celui qui n'a pas de figure , ont faitle plus misérable naufrage. Outre cela, Paul donne encore une autreraison de leur erreur, quand il dit : " En disant qu'ils étaientsages, ils sont devenus fous (22) ". Ayant une haute idée d'eux-mêmes,et dédaignant de suivre la voie que Dieu leur avait tracée,ils se sont noyés dans leurs folles pensées. Ensuite dépeignantce naufrage et faisant voir combien il était triste et inexcusable,il ajoute : " Et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptiblecontre une image représentant un homme corruptible, des oiseaux,des quadrupèdes et des reptiles (23) ".

3. Voilà le premier chef d'accusation, ils n'ont pas trouvéDieu; le second, ils en ont eu de grandes et évidentes occasions; le troisième, ils se sont dits sages; le quatrième, non-seulementils n'ont pas trouvé Dieu, mais ils ont prostitué leur culteaux démons, à la

pierre et au bois. Il combat aussi cet orgueil dans,son épîtreaux Corinthiens, mais non de la même manière qu'ici. Làil les condamne par la croix, en disant : " Car ce qui est folie en Dieuest plus sage que les hommes " (I Cor. I, 25) ; ici, sans établirde comparaison, il raille cette sagesse en elle-même, démontrantqu'elle est une folie et une preuve d'orgueil. Et pour vous bien fairecomprendre qu'ils avaient la connaissance de Dieu et qu'ils l'ont trahi,il se sert de cette expression : " Ils ont changé ". Or celui quichange a quelque chose à donner en place. Ils voulaient trouverdavantage et dépasser les bornes fixées; par là ilsont perdu ce qu'ils avaient, car ils étaient avides de nouveauté.Tels ont été les Grecs en tout. Voilà pourquoi ilsné s'accordaient point entre eux; Aristote combattit Platon, puisles Stoïciens déblatérèrent contre lui, et d'autresguerres se déclarèrent; en sorte qu'ils sont moins admirablespour leur sagesse que dignes d'aversion et de haine pour la folie qui enest résultée. Car ils n'eussent point éprouvéun tel sort, s'ils n'avaient tout confié à leurs propresraisonnements, à leurs argumentations et à leurs sophismes.Ensuite, poursuivant ses accusations, Paul se raille de toutes leurs idolâtries.C'est surtout l'échange qui est ridicule ; avoir échangéDieu contre de tels objets, c'est absolument inexcusable. Voyez en effetcontre quoi ils ont échangé et à quels êtresils ont conféré la gloire. Il a fallu imaginer que tel êtreétait Dieu, maître de toutes choses, créateur capablede pourvoir et d'administrer: car c'est là la gloire de Dieu. Età qui l'ont-ils attribuée, cette gloire? Non à deshommes, mais à une image représentant un homme corruptible.

Et ils ne s'en sont pas tenus là, mais ils sont descendus jusqu'àdes animaux stupides, voire même aux images de ces animaux. Et voyezla sagesse de Paul : comme il pose les deux extrêmes, Dieu, l'êtresuprême et les reptiles les plus vils, et non-seulement les reptiles,mais leurs images, pour mieux faire ressortir leur folie. Car la notionqu'il fallait avoir de l'Etre incomparablement le plus grand, ils l'ontappliquée à ce qu'il y a incomparablement de plus vil. Eh! qu'est-ce que cela fait aux philosophes, direz-vous? Ce sont eux surtoutque cela regarde. Car ils ont pour maîtres les Egyptiens, inventeursde ces choses : Platon, qui passe pour le plus digne d'entre eux, (207)s'en glorifie, et son maître lui-même honore les idoles, luiqui ordonne de sacrifier un coq à Esculape. Là on voit desimages d'animaux et de reptiles, et parmi elles Apollon et Bacchus quipartagent le même culte. Quelques-uns de ces philosophes ont introduitdans le ciel des taureaux, des scorpions, des dragons et d'autres êtresnon moins ridicules : car partout le démon s'est efforcéde rabaisser les hommes devant des images de reptiles, et de soumettreaux plus stupides des animaux ceux que Dieu voulait élever au-dessusdu ciel. Et ce n'est pas en cela seulement, mais encore sur d'autres points, que vous verrez leur chef encourir les reproches dont nous venons deparler. Car quand il réunit les poètes et affirme qu'il fautadmettre ce qu'ils disent de la divinité, il ne produit qu'un amasde niaiseries, il veut néanmoins qu'on croie comme vraies toutesces absurdités.

" C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leurscoeurs, à l'impureté, en sorte qu'ils ont déshonoréleurs propres corps en eux-mêmes (24) ". Paul fait voir par làque l'impiété est le principe de la violation des lois. Ici" livrer " veut dire laisser aller. Car de même qu'un générald'armée en se retirant au fort de la mêlée, livre sessoldats, non pas précisément en les poussant vers l'ennemi,mais en les privant de son secours; ainsi Dieu, après avoir faittout ce qu'il devait faire, a abandonné ceux qui refusaient sesdons et s'éloignaient de lui les premiers. Et voyez pour enseignementil avait créé le monde, il avait donné à l'hommel'intelligence et une âme capable de comprendre le devoir. Les hommesde ce temps-là n'ont point usé de ces dons pour leur salut,mais les ont détournés à une fin toute contraire.Que fallait-il donc faire? user de force et de violence? Mais ce n'estplus faire des hommes vertueux. Il n'y avait donc plus qu'à laisserfaire, et c'est le parti que Dieu a pris, afin que, ayant connu par expérienceles objets de leurs désirs, ils se dérobassent à lahonte. En effet, si le fils d'un roi, méprisant son père,aime mieux vivre parmi des brigands, des assassins ou des voleurs sacrilèges;et préfère leur compagnie au séjour de la maison paternelle,le père l'abandonne jusqu'à ce que l'expérience luiait fait sentir l'excès de sa folie.

4. Mais pourquoi l'apôtre ne mentionne-t-il pas d'autres péchés,comme par exemple l'homicide, l'avarice, et ne parle-t-il que de l'impureté?Il me semble faire ici allusion à ceux qui l'écoutaient alors,et à ceux à qui s'adressaient sa lettre. " A l'impureté,en sorte qu'ils ont déshonoré leurs propres corps en eux"mêmes ". Voyez la force de ces expressions. Ils n'ont pas eu besoin,dit-il, que d'autres les déshonorassent; ils se sont traitéseux-mêmes comme les eussent traités des ennemis. Puis remontantencore à la cause, il ajoute : " Eux qui ont transformé lavérité de Dieu en mensonge, adoré et servi la créatureplutôt que le Créateur (25) ". Il parle en particulier dece qu'il y avait de plus ridicule, et en général de ce quisemblait plus sérieux, mais par l'un et par l'autre il montre quele culte de la créature était le propre des Grecs. Et voyezcomme il explique sa pensée. Il ne dit pas simplement : ils ontadoré la créature, mais il ajoute : " Au lieu du créateur" ; faisant ressortir par là la gravité du crime et leurôtant par ce rapprochement tout espoir de pardon.

" Qui est béni dans les siècles. Ainsi soit-il ". MaisDieu n'en a point souffert, ajoute-t-il; car il est béni dans lessiècles. Il montre ici que si Dieu les a abandonnés, ce n'estpoint pour se venger, puisqu'il n'a éprouvé aucun dommage.S'ils lui ont fait injure, leur injure ne l'a point atteint; sa gloiren'en a point été diminuée, mais il demeure toujoursbéni. Car si souvent un philosophe ne souffre point des injuresqu'on lui adresse, à bien plus forte raison Dieu, nature indestructibleet immuable, gloire invariable et immortelle. Et c'est en cela que leshommes ressemblent à Dieu, quand ils ne souffrent point des outrages,des injures, des coups, des railleries dont on les poursuit. Et commentcela se peut-il, direz-vous? Cela est possible, très-possible :c'est en ne s'affligeant point de ces accidents. Et comment, dites-vousencore, ne pas s'en affliger? Eh ! comment peut-on s'en affliger au contraire?Dites-moi : si votre petit enfant vous injuriait, prendriez-vous ses injurespour des injures? Vous en affligeriez-vous? Pas le moins du monde; autrement,ne seriez-vous pas ridicule au dernier point? Soyons dans les mêmesdispositions à l'égard du prochain, et nous n'éprouveronsrien de fâcheux, (ceux qui injurient ont moins de raison que desenfants) ; ne cherchons point à éviter les injures, supportonscourageusement celles qu'on nous adresse, car (208) c'est là levéritable honneur. Pourquoi? parce que vous êtes le maîtrede souffrir l'injure, et un autre est maître de vous l'infliger.Ne voyez-vous pas le diamant renvoyer les coups dont on le frappe? mais,direz-vous, c'est sa nature. Vous pouvez par volonté devenir cequ'il est par nature. Quoi, n'avez-vous pas vu les trois enfants restersains et saufs dans la fournaise ? Daniel ne rien souffrir dans la fosseaux lions? Cela peut se reproduire encore aujourd'hui, car nous avons encoredes lions, la colère, la concupiscence, armés de dents terribleset prêts à déchirer leurs victimes. Soyez donc semblableà Daniel , et ne souffrez point que les passions portent la dentsur votre âme. Mais, direz-vous, la grâce faisait tout chezDaniel. C'est vrai, mais soit parce que sa volonté la dirigeait.En sorte que si nous voulons lui ressembler, la grâce est encorelà pour nous aider; et quoique tourmentées par la faim lesbêtes féroces ne vous toucheront pas. Si elles ont respectéle corps d'un esclave, comment ne s'apaiseraient-elles pas à lavue des membres du Christ? (Car, en qualité de fidèles, noussommes les membres du Christ). Si donc elles ne s'apaisent pas, la fauteen est à ceux qui deviennent leur proie. Il en est, en effet, beaucoupqui fournissent une abondante pâture à un lion, en entretenantdes femmes perdues, en commettant l'adultère, en se vengeant deleurs ennemis; en sorte qu'ils sont déjà déchirésavant de toucher le sol. Cela n'arriva point à Daniel, et ne nousarrivera point non plus si nous le voulons; nous serons même encoreplus favorisés que lui.

En effet les lions se sont contentés de ne point lui nuire; maisnos ennemis nous seront utiles, si nous veillons sur nous. Ainsi Paul sortitglorieux des injustices et des embûches qu'on lui tendait; ainsiJob accablé de coups, Jérémie jeté dans unefosse pleine de boue, Noé au milieu du déluge, ainsi Abelattiré dans un piége, ainsi Moïse parmi les Juifs altérésde sang, ainsi Elisée, ainsi, dis-je, tous ces grands hommes ontgagné leur brillante couronne, non au sein du repos et du plaisir,mais parmi les afflictions et les épreuves. Aussi le Christ connaissantce principe de gloire, disait-il à ses disciples : " Dans le a mondevous aurez des tribulations; mais ayez confiance: j'ai vaincu le monde". (Jean, XVI, 33.) Quoi donc? direz-vous, un grand nombre n'ont-ils passuccombé à l'adversité? Oui, mais par leur lâcheté,et non par la nature même des épreuves. Que celui donc quinous fait tirer profit de la tentation en sorte que nous puissions y résister,nous assiste tous et nous tende la main afin que, glorieusement proclamés,nous obtenions les couronnes éternelles, par la grâce et labonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec qui appartiennentau Père et au Saint-Esprit la gloire, l'honneur, la force, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE IV

C'EST POURQUOI DIEU LES A LIVRÉS A DES PASSIONSD'IGNOMINIE. CAR LEURS FEMMES ONT CHANGÉ L'USAGE NATUREL EN UN AUTREQUI EST CONTRE NATURE. ET PAREILLEMENT LES HOMMES, L'USAGE NATUREL DE LAFEMME, ABANDONNÉ, ONT BRÛLÉ DE DÉSIRS L'UN POURL'AUTRE. (26, 27.)

1. Toutes les passions sont ignominieuses, mais surtout la sodomie :car l'âme souffre plus, est plus déshonorée par lespéchés que le corps par Les infirmités. Et voyez commentl'apôtre ici, comme à propos des dogmes; leur ôte toutespoir de pardon, en disant d'abord des femmes : " Elles ont changél'usage naturel". Personne, dit-il , ne peut prétendre ici. que,privées de l'usage naturel du mariage, elles ont passé àl'autre; ni que ne pouvant satisfaire leur désir, elles soient tombéesdans ce désordre contre nature : car échanger suppose quel'on possède, ainsi qu'il le disait déjà en parlantdes croyances : " Ils ont transformé la vérité deDieu en mensonge ". .Il en dit autant des hommes, mais d'une autre manière: " L'usage naturel de la femme étant abandonné ".A ceux-cicomme à celles-là, il ne laisse aucun moyen de défense;il les accuse, non-seulement d'avoir eu le moyen de jouir et de l'avoirabandonné pour un autre, mais d'avoir abandonné celui quiétait naturel pour recourir à celui qui est contre,nature.Or ce qui est contre nature est plus pénible et plus désagréable;car le vrai plaisir est conforme à la nature; mais quand Dieu seretire, tout se renverse sens dessus dessous. Ainsi non-seulement leurcroyance était diabolique, mais aussi leur conduite.

Quand Paul, raisonnait sur les croyances, il mettait en scènele monde et l'âme humaine, en disant qu'à l'aide de l'intelligencedonnée par Dieu, les hommes auraient pu, par l'aspect des chosesvisibles, remonter jusqu'au Créateur; mais que, ne l'ayant pas voulu,ils étaient restés sans excuse. Ici, au lieu du monde visible,il invoque le plaisir naturel , dont ils pouvaient jouir avec plus de libertéet de satisfaction, en se soustrayant à l'ignominie ; niais ilsne l'ont pas voulu ; et déshonorant la nature elle-même, ilsse sont rendus inexcusables; et pour comble d'horreur, les femmes elles-mêmesrecherchaient ces commerces, elles qui devaient avoir plus de pudeur quel'homme. Ici encore il faut admirer la prudence de Paul : Comment se trouvantentre deux points opposés , il les traite tous les deux avec uneparfaite mesure. Il voulait tout à la fois parler chastement etfaire impression sur l'auditeur : deux choses inconciliables et dont l'unenuit à l'autre. Car si votre langage est chaste , vous ne frapperezpoint ceux qui vous écoutent; et si vous voulez être violent,vous serez obligé de parler en termes (210) nus et sans voile. Maiscette âme prudente et sainte a su résoudre le problème,en aggravant l'accusation au nom de la nature, et en se servant de cettemême nature, comme d'un voile pour sauver la décence de sonlangage. Après avoir d'abord parlé des femmes, il en vientaux hommes, et dit : " Et pareillement les hommes, l'usage naturel de lafemme abandonnée " : ce qui est l'indice d'une extrême dépravation,parce que les deux sexes sont corrompus, et que celui qui est établicomme le maître de la femme, et celle qui a été crééecomme aide de l'homme, se traitent mutuellement comme dès ennemis.Et voyez comme les expressions de l'apôtre sont énergiques! Il ne dit pas qu'ils se sont aimés, désirés mutuellement;mais : " Ils ont brûlé de désirs l'un pour l'autre". Remarquez-vous que tout vient de l'excès de la passion, qui nepeut plus se contenir dans les bornes de la nature? Car tout ce qui transgresseles lois de Dieu, porte à l'excès,- et ne se tient pointdans les limites prescrites. Car comme on voit souvent des hommes ayantperdu le goût des aliments, manger de la terre et de petites pierres,et d'autres brûlés par la soif, être avides d'une eauboueuse; ainsi ils brûlaient d'un amour contraire à la loi.Et si vous demandez : D'où venait cet excès de la passion?De ce que Dieu les avait abandonnés. Et pourquoi Dieu les avait-ilabandonnés ? A cause de l'iniquité de ceux qui l'avaientabandonné les premiers. " L'homme commettant l'infamie avec l'homme".

2. Pour avoir entendu ce mot : " Ils ont brûlé de désirs", n'allez pas vous imaginer, dit l'apôtre, que la maladie se bornaità la seule concupiscence : car le plus souvent cette concupiscenceempruntait son feu de leur lâcheté. Aussi ne dit-il pointentraînés ou préoccupés; expressions qu'il emploieailleurs. Que dit-il donc? " Commettant ". Ils ont mis le péchéà effet, et non-seulement à effet, mais avec ardeur. Il nedit pas le désir, mais proprement " l'infamie " ; car ils ont outragéla nature et foulé les lois aux pieds. Et voyez un peu la confusionqui s'ensuit des deux côtés. Tout est bouleversé etmis sens dessus dessous, ils sont devenus ennemis d'eux-mêmes etentre eux, en allumant une guerre terrible , multipliée, variée,plus cruelle qu'aucune guerre civile. En effet, ils lui ont donnéquatre formes aussi vaines que contraires aux lois : car elle n'étaitpas seulement double ou triple, mais quadruple. Examinez un peu : l'hommeet la femme de deux ne devaient faire qu'un : " Ils seront les deux enune seule chair ", est-il écrit. (Gen. II, 24.) Le désirde l'union conjugale produisait en effet, et réunissait les deuxsexes. Le démon, en détruisant ce désir et lui ensubstituant un autre, a brisé le rapport d'un sexe à l'autre,a fait deux de ce qui n'était qu'un, contrairement à la loide Dieu qui avait dit: " Ils seront les deux en une seule chair", tandisque lui partage une seule chair en. deux. Voilà une premièreguerre. .

Ensuite il a armé ces deux parties contre elles-mêmes etentre elles : car les femmes n'outrageaient pas seulement les hommes ,mais aussi les femmes; et les hommes à leur tour, non contents dese faire la guerre, la faisaient aussi au sexe féminin, comme dansun combat de nuit. Voyez vous une seconde et une troisième guerre,et même une quatrième et une cinquième ? Il y en aencore une autre outre ce que nous. avons dit, ils outrageaient encoreles lois de la nature elle-même. Car le démon s'apercevantque le désir portait surtout un. sexe vers l'autre, s'est attachéà briser ce lien ; en sorte que le genre humain tendait àsa destruction, non-seulement par le défaut de génération,mais aussi par suite de la division et de la guerre qui régnaiententre les sexes.

" Et recevant ainsi en eux-mêmes la récompense qui étaitdue à leur égarement ". Voyez comme il revient encore àla source du mal, l'impiété dogmatique, et fait voir qued'elle dérivaient ces désordres. Comme en parlant de l'enferet de ses supplices, il ne paraissait point digne de foi aux impies età ceux qui avaient adopté ce genre de conduite, qu'il leursemblait même ridicule , il leur prouve que la volupté renferme,en elle-même son châtiment. S'ils ne le sentent pas, s'ilsjouissent même , ne vous en étonnez pas : les furieux, lesfrénétiques, tout en se blessant et en se maltraitant misérablement,tout en excitant la pitié chez les autres, rient et sont heureuxde ce qu'ils font. Nous ne les disons pas pour cela exempts du châtiment;nous les disons au contraire d'autant plus punis qu'ils ignorent leur état.Car ce ne sont pas les malades, mais ceux qui se portent bien qu'il fautconsulter; d'ailleurs c'était anciennement chez (211) eux une loi,un ordre de leur législateur que la friction sèche (1) etla pédérastie fussent interdites aux esclaves; ces privilèges,ou plutôt ces turpitudes, étaient réservéesaux hommes libres. Cependant ils ne voyaient point là d'infamie;c'étaient une chose honnête, mais trop relevée pourun esclave et digne seulement d'un homme libre : telle était l'opiniondes Athéniens, le plus sage des peuples, et de leur illustre Solon.Et l'on retrouverait cette maladie dans beaucoup de livres de philosophes.Nous ne disons cependant pas pour cela que ce fût une loi pour tous,mais que ceux qui la subissaient, étaient misérables et dignesd'une grande pitié. Car ils éprouvaient ce qu'éprouventles prostituées , et pire encore. En effet, chez celles-ci, le commerceest illégitime, mais non contre nature ; tandis que là ilest tout à la fois illégitime et contre nature.

Et quand il n'y aurait pas d'enfer, ni aucune menace de supplice, lemal lui-même serait pire que- tout supplice. En parlant du plaisirqu'ils éprouvent, vous indiquez une aggravation de châtiment.Si je voyais un homme courir nu, tout couvert de boue, et se pavanant aulieu de rougir, bien loin de partager sa satisfaction, je le plaindrais,d'autant plus qu'il ne. sentirait pas l'indécence de sa conduite.Pour mieux faire ressortir cette ignominie, souffrez que je donne un autreexemple. Si on condamnait une jeune fille à admettre de stupidesanimaux dans son lit virginal, à avoir commerce avec eux , et qu'elley trouvât du plaisir, ne serait-elle pas d'autant 'plus àplaindre que l'absence de la honte rendrait sa maladie incurable? Celaest évident pour tout le monde. Or si le mal serait grand ici ,il ne l'est pas moins. là : car il est plus triste d'êtreoutragé par ses semblables que par des étrangers. J'affirmeque ces hommes sont plus coupables que des homicides. Car il vaut mieuxmourir que de vivre dans un tel opprobre. L'homicide ne fait que séparerl'âme du corps, tandis que celui-ci perd le corps et l’âme.Ce crime dépasse tous ceux que vous pouvez nommer; et si ceux quisouffrent de tels outrages en sentaient la gravité, ils aimeraientmieux mourir mille fois que de les subir.

3. En vérité il n'y a rien, non rien de plus déraisonnableni de plus affreux. Si en parlant

1 La friction sèche était prise par les athlètesau sortir du bain.

de la fornication Paul disait : " Tout péché , quel qu'ilsoit, que fait l'homme, est hors de son corps; mais celui qui commet lafornication pèche contre son propre corps " (I Cor. VI, 18) ; quedirons-nous de ce désordre qui l'emporte sur la fornication plusqu'on ne saurait l'exprimer? Car je ne dirai pas seulement que vous êtesdevenu femme; mais j'ajouterai que vous avez cessé d'êtrehomme, que vous avez perdu votre nature sans prendre l'autre, que vousles avez trahies toutes les deux, et que vous méritez d'êtrechassé , lapidé par les hommes et par les femmes, puisquevous avez déshonoré l'un et l'autre sexe. Et pour vous fairebien comprendre l'énormité de votre crime : Si quelqu'unvous proposait de vous changer d'homme en chien, ne le fuiriez-vous pascomme un malfaiteur? Et voilà que vous vous êtes vous-mêmechangé, non pas en chien, mais en un animal bien plus vil : carun chien est utile, tandis que l'infâme n'est bon à rien.Dites-moi , je vous prie, si quelqu'un menaçait de faire enfanterles hommes, ne serions-nous pas enflammés de colère? Maisceux qui poussent la rage jusque-là, s'infligent un bien plus graveoutrage : car ce n'est pas la même chose d'être changéen femme, ou de devenir femme tout en restant homme, ou plutôt den'être ni l'un ni l'autre. Pour vous convaincre mieux encore de l'énormitéde ce crime, demandez pourquoi les législateurs punissent ceux quifont des eunuques, et vous apprendrez que leur seule raison est que c'estlà un amoindrissement de la nature. Or cette dernière injureest moins grave que l'autre; car les eunuques, même aprèsla castration, sont encore utiles; tandis que rien n'est plus inutile quel'homme changé en prostituée ; puisque non-seulement sonâme, mais aussi son corps est plein d'ignominie et ne mériteque l'expulsion.

Combien faudrait-il d'enfers pour eux? Si ce mot d'enfer vous fait rire,si vous y êtes incrédule, rappelez-vous le feu qui consumaSodome; car nous avons vu, oui, nous avons vu en ce monde une image del'enfer. Car comme beaucoup devaient être incrédules àce qui suivra la résurrection, en entendant parler d'un feu quimême ici-bas ne pouvait s'éteindre, ils sont revenus àla sainte. doctrine, Dieu leur en donnant une preuve actuelle. Tel esten effet le résultat du feu et de l'incendie de Sodome; ceux-làle savent qui (212) ont été sur les lieux et ont vu de leursyeux les suites de la colère céleste et les traces de lafoudre. Considérez l'énormité de ce crime, qui a rendunécessaire une image anticipée de l'enfer. Comme beaucoupméprisaient les avertissements, Dieu a voulu donner, sous une formenouvelle, une figure de la géhenne. Et au fait cette pluie étaitextraordinaire , parce que le crime était contre nature, et ellea inondé la terre parce que la passion avait envahi les âmes.Voilà pourquoi la pluie était extraordinaire : car non-seulementelle ne féconda point la terre pour la production des fruits , maiselle la rendit incapable de recevoir les. semences. Tel était lecommerce charnel des Sodomites, qu'il frappait même ce grand corpsde stérilité. Qu'y a-t-il de plus abominable que l'hommemétamorphosé en prostituée? Qu'y a-t-il de plias infâme?O fureur ! O délire ! Comment cette passion s'est-elle répandue,elle qui a traité la nature humaine en ennemie, elle Plus cruellemême qu'un ennemi, d'autant que l'âme l'emporte sur le corps? O êtres plus déraisonnables que les brutes, plus impudentsque les chiens ! Car nulle part chez les animaux on ne voit de telles unions;là, la nature reconnaît ses limites; mais vous, en déshonorantainsi votre espèce, vous la placez au-dessous de celle des brutes.Encore une fois, quelle est la source de ces maux? La volupté, l'oublide Dieu; car dès qu'on a perdu la crainte de Dieu, tous les bienss'envolent à la fin.

4. Pour éviter ces maux, ayons toujours devant les yeux la craintede Dieu. Car rien, rien n'est funeste à l'homme comme d'abandonnercette ancre ; rien ne lui est salutaire comme d'avoir toujours les yeuxde ce côté-là. Si la présence d'un homme nousretient sur la pente du péché ; si, souvent par égardpour le plus humble domestique, nous nous abstenons d'une action déplacée,pensez quelle sécurité nous puiserions dans le souvenir continuelde la présence de Dieu. Jamais alors le démon ne nous attaquerait,persuadé de l'inutilité de ses efforts; mais s'il nous voiterrant au dehors, courant çà et là sans frein, profitantde nos avances, il pourra nous jeter hors du bercail. Si nous nous écartonsdes commandements de Dieu, il nous arrivera ce qui arrive sur les placespubliques aux serviteurs négligents qui, oubliant leurs commissionsprincipales, celles mêmes pour lesquelles on les a envoyés,s'accrochent sans but et au hasard aux premiers venus et perdent leur temps.

Nous restons debout à admirer les richesses, la beautédu corps et d'autres choses qui ne nous concernent en rien. Semblablesà ces serviteurs qui s'amusent à voir les tours de passe-passede quelques mendiants, et au retour expient leur retard par les plus durstraitements. Beaucoup quittent la voie ouverte devant eux pour suivre ceuxqui s'abandonnent à ces désordres. Ne les imitons point carnous sommes envoyés pour des oeuvres pressantes; et si nous lesnégligeons pour rester bouche béante devant des objets inutiles,nous perdrons notre temps et nous serons punis du dernier supplice. Quesi vous voulez exercer votre attention, vous avez de quoi admirer, de quoirester toujours en contemplation et ce ne seront plus des sujets ridicules,mais merveilleux et tout à fait estimables; tandis que celui quiadmire des objets ridicules, devient lui-même ridicule et plus quele baladin même. Hâtez-vous d'échapper à ce malheur.

Car enfin pourquoi, dites-le-moi, êtes-vous en admiration, enextase devant la richesse? Qu'y voyez-vous de si merveilleux, de si dignede captiver vos regards ? Dès chevaux aux harnais dorés;des domestiques, les uns étrangers, les autres eunuques; de splendidesvêtements par-dessous une âme amollie, un front altier, desmouvements, du bruit? Qu'y a-t-il d'admirable là dedans ? Quelledifférence voyez-vous- entre ces riches et les mendiants qui dansentou sifflent sur les places publiques? Car eux aussi, dans une extrêmeindigence de toute vertu, ces riches dansent d'une manière encoreplus ridicule, courent çà et là, tantôt àdes tables somptueuses, tantôt au logis de femmes perdues, tantôtvers la foule de leurs flatteurs et de leurs parasites. S'ils portent del'or, ils n'en sont que plus misérables d'attacher tant 'd'intérêtà ce qui ne les regarde pas. Ne vous arrêtez pas aux vêtements,mais pénétrez jusqu'à leur âme, et voyez lesmille blessures dont elle souffre, les haillons qui la couvrent, sa solitude,son délaissement. A quoi lui sert la folie du dehors? Il vaut bienmieux être pauvre avec la vertu que roi. avec le vice. Le pauvrejouit au dedans de toutes les délices de l'âme, sa richesseintérieure lui fait oublier sa pauvreté (213) extérieure;tandis que le roi, vivant au sein de voluptés qui lui sont étrangères,est puni dans ce qui le touche de près, dans son âme, dansses pensées, dans sa conscience, qui l'accompagneront au-delàde cette vie. Persuadés de ces vérités , dépouillonsdonc ces riches vêtements dorés, embrassons la vertu et lesjoies qu'elle procure. Par là nous goûterons de grands plaisirsen ce monde et en l'autre, et nous obtiendrons les biens promis par lagrâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, enqui appartiennent , au Père et au Saint-Esprit la gloire, l'honneur,la force, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE V

ET COMME ILS N'ONT PAS MONTRÉ QU'ILS AVAIENTLA CONNAISSANCE DE DIEU, DIEU LES A LIVRÉS A UM SENS RÉPROUVÉ,DE,SORTE QU'ILS ONT FAIT LES CHOSES QUI NE CONVIENNENT PAS. ( I, 28, JUSQU'ÀII, 16.)

1. Pour ne pas avoir l'air de faire allusion aux Romains; aprèsavoir longtemps insisté sur le crime contre nature, il passe àd'autres espèces de péchés, et s'adresse àd'autres personnages. Et comme toujours, en s'adressant aux fidèlespour leur parler du péché, et les exhorter à le fuir,il met en scène les païens, disant : " Non dans la passionde la convoitise comme les autres nations qui ignorent Dieu " (I Thess.IV, 5) ; et encore : " Afin que vous ne vous attristiez pas comme fontles autres qui n'ont point d'espérance " (Ib. 13); de mêmeici il expose les crimes de ces philosophes et leur ôte toute espèced'excuse : car ces crimes sont les fruits audacieux de la réflexionet non de l'ignorance. Aussi ne dit-il pas : Et comme ils n'ont pas connu,mais " Et comme ils n'ont pas montré qu'ils avaient " la connaissancede Dieu n : attribuant le péché plutôt à unjugement perverti et à l'esprit d'opposition qu'à l'entraînement,et montrant que ce n'est pas de la chair, comme le disent certains hérétiques,mais de l'âme que naissent les désordres d'une coupable concupiscence,et que là est la source de tous les maux. Car dès que l'âmeest réprouvée, le cocher étant corrompu, tout estrenversé, tout est sens dessus dessous.

" Remplis de toute iniquité, malice, ava" rite, méchanceté...(29) ". Voyez tout à la fois: " Remplis", dit-il, et: " De toute". Après avoir nommé la malice en général,il en (214) désigne les espèces en particulier et avec hyperbole." Pleins d'envie, de meurtre ". Car l'un naît de l'autre, comme onl'a vu pour Abel et pour Joseph. Puis, après avoir ajouté: " De l'esprit de contention, de fraude, de malignité, délateurs,détracteurs, haïs de Dieu, " insolents... (30) ", et avoirrangé parmi les crimes des choses qui passent pour indifférentesaux yeux d'un grand nombre, il aggrave encore son accusation et porte,pour ainsi dire, le mal au faîte en disant : " Arrogants ". En effet,l'orgueil dans le péché est plus grave que le péchélui-même; c'est pourquoi il fait ce reproche aux Corinthiens : "Et " vous êtes gonfles d'orgueil? " (I Cor. V, 2.) En effet, si l'hommequi s'enorgueillit d'une bonne action, en perd tout le mérite, quelne sera pas le châtiment de celui qui s'enorgueillit dans le péché?Car la résipiscence lui devient impossible. Il continue : " Inventeursde nouveaux crimes " ; faisant voir que non contents des maux qui existaient,ils en inventaient d'autres : preuve qu'ils agissaient avec préméditationet par calcul, et non par surprise et par entraînement. Aprèsavoir détaillé les genres de malice et montré quelà encore ils résistaient à la nature " Désobéissantsà " leurs parents ", dit-il, il attaque le mal même àsa racine, en les appelant " Sans " affection, sans fidélité". Le Christ avait aussi assigné cette origine au vice, en disant" Et parce que l'iniquité aura abondé, la charitéd'un grand nombre se refroidira ". (Matth. XXIV, 12.) C'est ce que Pauldit ici, en les appelant : " Dissolus, sans affection, sans fidélité,sans miséricorde... (31) ", et montrant qu'ils ont trahi les donsmêmes de la nature. Car nous avons un penchant naturel les uns pourles autres, lequel se retrouve même chez les animaux. " Tout animalaime son semblable et l'homme aime son prochain ". (Ecclé. XIII,19.) Mais ils ont été plus sauvages que les animaux.

Par là l'apôtre nous fait comprendre la maladie que defausses croyances ont introduite dans le monde, et nous montre clairementque ce double mal est le fruit de la négligence des malades. Dureste il les déclare encore inexcusables ici, comme il l'a déjàfait à propos des croyances: ce qui lui fait dire : " Qui, ayantconnu la justice de Dieu, n'ont pas compris que ceux qui font ces chosessont dignes de mort, et non-seulement ceux qui les font, mais. quiconqueaussi approuve ceux qui les font... (32) ". Il pose ici deux objectionset les détruit victorieusement. Pourquoi, leur dit-il, objecterque vous ne saviez pas ce qu'il fallait faire? Quand cela serait, vousseriez encore coupables d'avoir abandonné le Dieu qui vous l'auraitfait connaître. Mais maintenant nous vous prouvons de plus d'unemanière que vous lé saviez et que vous péchiez volontairement.Vous étiez, dites-vous, entraînés par la passion. Pourquoialors coopérer au mal et l'approuver ? " Non seulement ceux quiles font, mais quiconque approuve aussi ceux qui les font ". Aprèsavoir d'abord établi pour la détruire la supposition la plusgrave, celle où le pardon ne peut s'admettre, (car celui qui approuvele péché est bien plus coupable que celui qui le commet): après avoir, dis-je, d'abord établi ce point, il l'attaqueencore plus vivement dans ce qui suit : " C'est pourquoi, ô homme,qui que tu sois, tu es inexcusable de juger. " Car en jugeant autrui, tute condamnes toi-même (II, 1) ". Il parle ici comme à desprinces : car Rome était alors chargée du gouvernement del'univers. Il débute donc ainsi : Qui que vous soyez, vous vousôtez tout moyen de défense : car en condamnant l'adultère,quand vous êtes vous-même adultère, bien que personnene vous juge et ne vous condamne, vous avez porté contre vous lasentence dont vous frappez le coupable. " Nous savons, en effet, que Dieujuge selon la vérité ceux qui font ces choses (2) ". Pourque personne ne dise . J'ai cependant échappé, il les épouvanteen disant qu'il n'en est pas devant Dieu comme devant les hommes. Ici l'unest puni, et l'autre, aussi coupable, échappe au châtiment; là, il n'en est pas de même; ce juge connaît la justice,nous dit l'apôtre; il n'ajoute pas comment il la connaît :ce serait inutile. Il démontre donc ces deux points touchant l'impiété: Que l'impie faisait le mal quoiqu'il connût Dieu, et qu'il connaissaitDieu par la création. Mais comme cela n'était pas évidentpour tout le monde, il en a donné la raison: ici il l'omet commeétant chose convenue. Toutefois quand il dit:." Quiconque juge ",il ne parlé pas seulement aux princes, mais aux particuliers etaux sujets.

2. Car tous les hommes, bien qu'ils ne soient pas sur le trôneet n'aient à leur disposition ni (215) bourreaux ni potence, jugentcependant les coupables, dans leurs entretiens, dans les assemblées,dans leur propre conscience; et personne n'oserait dire qu'un adultèrene mérite pas de châtiment. Mais, dira-t-on, on condamne lesautres et non soi-même. Et c'est contre cela que l'apôtre s'élèveavec violence : " Penses-tu donc, ô homme qui juges ceux qui fontces choses et qui les fais toi-même, que tu échapperas aujugement de Dieu (3)? " Après avoir montré le grand crimede la terre et dans la croyance et dans les actes; prouvé que quandils étaient sages et que la nature les guidait en quelque sortepar la main, ils ont non-seulement abandonné Dieu, mais adorédes images de reptiles, méprisé la vertu, embrasséle vice librement malgré la résistance de la nature, et mêmeagi contre la nature; après cela, dis-je, il s'attache àdémontrer que ceux qui font ces choses seront punis: Déjàil a mentionné le supplice en parlant du crime, quand il disait: " Recevant ainsi en eux-mêmes la récompense qui étaitdue à leur égarement " ; mais comme ils ne sentent pointcette peine, il en signale une autre qu'ils redoutaient extrêmement.Et déjà il l'avait clairement indiquée; car c'étaitlà le sens de ces paroles ; " Dieu juge selon la vérité". Toutefois il le répète ici plus au long, en disant : "Penses-tu, ô homme qui juges ceux qui font ces choses et qui lesfais toi-même, que tu échapperas au jugement de Dieu? ". Tuéchappes à ton propre jugement, échapperas-tu àcelui de Dieu? qui voudrait le dire? Or tu t'es jugé toi-même.Mais puisque l'autorité de ce tribunal est si grande, et que tun'as pas su t'épargner toi-même, à combien plus forteraison Dieu, qui, est infaillible; qui est la souveraine justice, ne t'épargnera-t-ilpas. Quoi ! tu t'es condamné toi-même, et Dieu t'approuvera,te louera? Peut-on le dire raisonnablement? Vous êtes certainementdigne d'un plus grand châtiment que celui que vous avez condamné.Car ce n'est pas la même chose de pécher simplement, ou depunir le coupable et de tomber dans son péché. Voyez-vouscomme la culpabilité s'aggrave? Si vous punissez un. pécheurmoins coupable que vous au moment même de vous déshonorer,comment Dieu qui ne peut se déshonorer, ne vous jugera-t-il pas,ni vous condamnera-t-il plus sévèrement, vous qui commettezune faute plus grande et êtes déjà condamnépar votre propre conscience? Si vous me dites : Je sais que je mérited'être puni; et qu'ensuite la patience , divine vous porte àne tenir aucun compte de votre état, que le délai de la punitionvous inspire une fausse confiance : c'est là une juste raison decraindre et de trembler. Ce n'est point pour vous exempter du suppliceque Dieu le diffère, mais pour le rendre plus terrible, si vousrestez incorrigible. Que le Ciel vous en préserve ! aussi l'apôtreajoute-t-il : " Est-ce que tu méprises les richesses de sa bonté,de sa patience et de sa longanimté? Ignores-tu que la bontéde Dieu t'invite à la pénitence (4)? "

Après avoir loué la longanimité de Dieu, et montréle très-grand profit qu'on en peut tirer (c'était une manièred'attirer les pécheurs au repentir), il augmente leur terreur. Carcomme elle est un principe de salut pour ceux qui en usent convenablement,ainsi elle prépare un châtiment plus terrible .à ceuxqui la méprisent. C'est une opinion vulgaire que Dieu, étantbon et patient, ne punit pas; mais dire cela c'est annoncer un plus grandsupplice. Si Dieu montre de la bonté, c'est pour que vous votesdébarrassiez de vos péchés et non pour que vous enaugmentiez le nombre; sinon, la vengeance sera plus terrible. C'est surtoutparce que Dieu est patient qu'il ne faut plus pécher, et ne pasfaire de sa bonté un motif d'ingratitude. Bien qu'il soit patient,il punit à la fin. Comment le voyons-nous? Par ce. qui va suivre.Si en effet le mal est grand et que les coupables n'aient pas étépunis, nécessairement ils le seront. Car si les hommes tiennentcompte de cela, comment Dieu ne le tiendrait-il pas? Aussi est-ce de làque l'apôtre prend occasion de parler du jugement. Après avoirmontré que beaucoup ont encouru le châtiment à moinsqu'ils n'aient fait pénitence, et qu'ils ne le subissent cependantpoint en ce monde, il établit qu'un jugement, et un jugement très-sévère,aura certainement lieu, et dit : " Cependant, par la dureté de toncoeur impénitent, tu t'amasses un trésor de colère(5) ".

Quoi de plus dur en effet que celui qui ne se laisse ni toucher parla douceur, ni fléchir par la crainte? Après avoir parléde la bonté de Dieu, l'apôtre en vient au châtimentqui sera intolérable pour celui que de tels moyens n'ont pas converti.Et voyez quelle énergie dans ses expressions : " Tu t'amasses untrésor de (216) colère ! " Trésor certainement tenuen réserve, par la faute du coupable, et non par celle du juge." Tu t'amasses un trésor ", toi, et non Dieu. Car il a fait toutce qu'il fallait faire, il t'a donné la connaissance du bien etdu mal, il s'est montré patient, il t'a invité à lapénitence, il t'a menacé d'un avenir terrible, il a employétous les moyens pour t'amener à résipiscence; si tu t'obstinesà résister " tu t'amasses un trésor de colèrepour le jour de la colère et de la manifestation et du juste jugementde Dieu ". Et pour que ce mot de colère n'éveille pas envous l'idée de la passion, il a soin d'ajouter : " Du juste jugementde Dieu ". Et il a raison de dire : " De la manifestation " ; car la révélationaura lieu quand chacun sera traité selon ses mérites. Ici-bassouvent un grand nombre commettent des, injustices ou tendent des piégescontre les lois de l'équité; là il n'en sera pas ainsi." Qui rendra à chacun selon ses oeuvres; à ceux qui par leurpersévérance dans les bonnes oeuvres, etc. (6,7) ".

3. Après s'être montré terrible et sévère,en parlant du jugement et des peines futures, contre toute attente, aulieu d'insister sur le supplice, il revient tout à coup àun sujet plus doux, à la récompense des bons, et dit : "A ceux qui par la persévérance dans les bonnes oeuvres cherchentla gloire, l'honneur, et l'immortalité; la vie éternelle". Ici il relève ceux qui avaient failli dans les tentations etleur montre qu'il ne faut pas se fier à la foi seule; car, devantce tribunal, les actions aussi sont examinées. Et voyez comment,en parlant de l'avenir, il ne peut expliquer clairement en quoi consistentces biens, mais parle de gloire et d'honneur. En effet, comme ces bienssurpassent tous les biens terrestres, il ne trouve rien qui puisse en donnerl'image; mais il leur applique comme il peut le nom des choses qui brillentle plus à nos yeux, la gloire, l'honneur, la vie : car voilàsurtout ce que les hommes recherchent. Mais tels ne sont pas les biensdu ciel, qui l'emportent d'autant plus sur ceux-ci qu'ils sont incorruptibleset immortels.

Voyez-vous comme, en parlant d'incorruptibilité, il nous ouvrela porte pour traiter de la résurrection du corps? Car cette incorruptibilitéconcerne ce corps de corruption. Et comme ce n'était pas assez,il y ajoute la gloire et l'honneur. Car tous nous ressusciterons incorruptibles,mais non tous pour la gloire-: les uns pour le supplice, les autres pourla gloire. " Mais ", continue-t-il, " à ceux qui ont l'esprit decontention (8) " ; il refuse de nouveau le pardon à ceux qui viventdans le vice, et montre qu'ils y sont tombés par un certain espritde contention et par lâcheté. " Qui ne se rendent pas àla vérité, mais qui acquiescent à l’iniquité". Autre accusation. Quelle sera en effet l'excuse de celui qui fuit lalumière et préfère les ténèbres? Ilne dit pas : qui sont contraints par violence ou par tyrannie, mais " quiacquiescent à l'iniquité " ; pour vous apprendre que la chuteest volontaire, et non l'effet de la nécessité. " Tribulationet angoisse à l'âme de tout homme qui fait le mal (9) "; c'est-à-direqu'on soit riche, consul, roi, le jugement n'en tiendra aucun compte; làles dignités ne tiendront point de place.

Après avoir décrit l'excès de la maladie, en avoirsignalé la source, à savoir la lâcheté de ceuxqui en sont atteints; puis indiqué le terme, qui est la perdition,et la facilité de s'en guérir, il fait retomber principalementsur le Juif le poids du châtiment. " Du Juif d'abord, puis du Grec". Car celui qui a en la plus grande part à la doctrine, doit, s'ilprévarique, avoir aussi la plus grande part au châtiment.Ainsi plus nous sommes éclairés ou puissants, plus nos fautesseront punies. En effet si vous êtes riche, on exigera de vous plusd'aumônes que d'un pauvre; si vous êtes plus intelligent, plusde soumission; si vous êtes revêtu de la puissance, des oeuvresplus éclatantes; en tout et partout, vous devez produire selon vosforces et votre capacité.

" Mais. gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien, auJuif d'abord, puis au Grec (10) ". De quel Juif, de quels grecs parle-t-ilici ? De ceux qui ont existé avant le Christ; car il ne parle pointencore du temps de grâce, mais des temps qui ont précédé,faisant disparaître d'avance et de loin la différence entrele Grec et le Juif, afin que la chose ne paraisse plus nouvelle ni pénible,quand il s'agira du temps de grâce. En effet si dans les âgesantérieurs, quand la grâce n'avait point encore brilléd'un tel éclat, quand la nation juive était honorable , illustreet glorieuse entre toutes, si déjà il n'y avait pas de différence,qu'aura-t-on à dire après qu'une si grande grâce sesera manifestée? Aussi met-il le plus grand intérêtà prouver ce point.. Et l'auditeur (217) informé qu'il enétait déjà ainsi dans les temps précédents,sera beaucoup plus disposé à l'admettre. pour l'époquede la foi. Or il appelle ici Grecs, non les idolâtres, mais ceuxqui honoraient Dieu, qui obéissaient à la loi naturelle,ceux qui placés en dehors du judaïsme, observaient tout cequi porte à la piété : tels que Melchisédech,Job, les Ninivites, Corneille. Déjà il commence à,saperpar la base la différence entre la circoncision et l'incirconcision,et attaque de loin cette distinction, de manière à n'exciteraucun soupçon et paraître y être amené forcémentpar une autre raison; ce qui est le propre de la prudence apostolique.Car s'il eût avancé qu'il en était ainsi au temps degrâce, son langage eût paru fort suspect; mais en entrant dansce sujet à la suite d'autres raisonnements, à l'occasiondu vice et de la corruption qui régnaient autrefois dans le monde,il n'éveillait aucun soupçon contre son enseignement.

4. Voici la preuve que c'était là son intention et qu'ildisposait son discours dans ce but. S'il n'avait pas voulu prouver ce point,il lui suffisait de dire : " Par ta dureté et ton coeur impénitenttu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère", puis de couper court sur ce sujet, comme étant épuisé.Mais comme il n'avait pas seulement en vue de traiter du jugement dernier,mais de montrer que le Juif n'avait rien de plus que le Grec; pour quele Juif ne s'enorgueillisse pas, il va plus loin et procède parordre. Voyez : il a épouvanté l'auditeur, il a fait retentirle terrible jugement, il a dit quel mal c'est de vivre dans le vice; ila démontré que personne ne pèche par ignorance nine restera impuni, et que, pour être différée, la punitionn'en viendra pas moins; maintenant il veut prouver que la doctrine de latoi n'était pas chose absolument indispensable; que la peine etla récompense dépendent des oeuvres, et non de la circoncisionou de l'incirconcision. Donc après avoir dit que le Grec sera certainementpuni, et avoir posé ce principe comme avoué, et prouvépar là même qu'il sera aussi récompensé, ildémontre que la loi et la circoncision étaient choses superflues.

Ici il combat surtout les Juifs. Cap comme les Juifs étaienttrop enclins à discuter, d'abord par orgueil et parce qu'ils nevoulaient point être comptés parmi les gentils, ensuite parcequ'ils se moquaient de ceux qui disaient que la foi efface tous les péchés: L'apôtre attaque d'abord les Grecs, dont il s'agissait en ce moment,afin d'attaquer ensuite les Juifs librement et sans exciter de soupçon;puis quand il en vient à parler du jugement, il fait voir que non-seulementla loi ne sera d'aucune utilité au Juif, mais qu'elle lui sera àcharge, et il en a déjà la preuve plus haut. En effet sile Grec est inexcusable de ne s'être pas corrigé sur l'invitationde la nature et de la raison, à plus forte raison le Juif qui areçu en outre l'enseignement de la loi. Après lui avoir doncfait accepter ce raisonnement pour ce qui regarde les péchésdes autres, il le force à l'admettre aussi pour ce qui concerneles siens. Et pour mieux faire agréer son langage, il l'adouciten disant : " Gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien,au Juif d'abord, puis au Grec ". Ici-bas en effet, quelques biens que l'onpossède, ils sont accompagnés dé beaucoup de troubles,fût un riche, puissant ou roi ; si l'on .n'est point en guerre avecd'autres, on y est au moins avec soi-même, avec ses propres pensées;mais dans l'autre vie, rien de pareil; tout est tranquille, exempt de trouble,rempli de la véritable paix.

Après avoir donc prouvé plus haut que ceux qui n'ont pasla loi jouiront des mêmes avantages, il continue son raisonnementen disant " Car Dieu ne fait point acception des personnes (11) ". Quandil dit que le Juif et le Grec seront punis pour avoir péché,il n'a pas besoin de recourir au raisonnement; mais pour établirque le Grec sera récompensé, il lui faut une preuve. Celasemblait en effet quelque chose d'étonnant, de paradoxal, de direque celui qui n'avait ni la loi ni les prophètes, serait récompensépour ses bonnes actions. Aussi, comme je l'ai déjà dit, habitue-t-ild'abord, leurs oreilles à entendre parler des temps qui ont précédéla grâce, afin de les amener plus facilement à sa pensée,à l'aide de la foi. Ici surtout il n'est plus suspect puisqu'ilne parle plus. d'après lui-même. Donc, après avoirdit : " Gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien, au Juifd'abord, puis au Grec ", il ajoute : " Car Dieu ne fait point acceptiondes personnes ".

O ciel ! quelle surabondance d'arguments ! Il prouve d'abord par l'absurdeque si la chose n'était pas ainsi, elle ne serait pas selon Dieu,puisqu'il y aurait acception, de personnes; ce qui ne peut convenir àDieu. Il ne dit pas : (218) S'il n'en était ainsi, Dieu ferait acceptionde personnes, mais, avec plus de dignité : " Dieu ne fait pointacception des personnes ", c'est-à-dire, Dieu ne regarde point àla. qualité des personnes, mais à la différence deschoses. Il montre ensuite qu'entre le Juif et le Grec il n'y a de différenceque dans la personne, et non dans la chose. Par conséquent il fallaitdire : Ce n'est pas parce que l'un est Juif et l'autre Grec que le premierest honoré et le second méprisé; mais les oeuvresseules déterminent la différence. Cependant ce n'est pasainsi qu'il parle; il eût irrité le Juif; mais il fait quelquechose de plus en abattant et comprimant leur orgueil, pour leur faire admettresa proposition. Et comment cela? La suite va nous le dire.

" Car quiconque a péché sans la loi, périra sansla loi ; et quiconque a péché sous la loi, sera jugépar la loi ". Ici, comme je le disais plus haut, non-seulement il établitl'égalité entre le Juif et le Grec, mais il démontreque la concession de la loi aggrave beaucoup la condition du Juif, carle Grec est jugé sans la loi, et ce mot, " Sans la loi " indiqueune circonstance plutôt atténuante qu'aggravante , c'est-à-dire,n'a pas la loi pour l'accuser. Car c'est là le sens de cette expression," Sans la loi " ; c'est-à-dire, il 'sera condamné en dehorsde l'accusation légale, d'après les seules donnéesde la nature. Mais le Juif sera jugé d'après la Loi : C'est-à-diresur la double accusation de la nature et de la Loi; et il sera puni d'autantplus sévèrement qu'il aura été l'objet de plusde soins.

5. Voyez-vous comme il fait sentir aux Juifs un plus grand besoin derecourir à la grâce? Car comme ils prétendaient êtrejustifiés par la Loi seule et n'avoir pas besoin de la grâce,il leur prouve qu'ils en ont plus besoin que les Grecs, puisqu'ils doiventêtre punis plus sévèrement. Ensuite il fait un autreraisonnement pour appuyer ce qu'il vient de dire : " Car ce ne sont pasceux. qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu (13) ". Ila raison de dire " Devant Dieu " ; car ils peuvent paraître honorablesdevant les hommes, et beaucoup se vanter, tandis que devant Dieu c'esttout le contraire. " Mais ce sont les observateurs de la loi qui serontjustifiés ". Voyez-vous avec quelle vigueur il retourne son raisonnementdans le sens opposé? Si vous demandez, dit-il, à êtresauvé par la loi, le Grec sera sauvé avant vous, lui quiparaît avoir, observé ce qui est écrit. Et comment.,direz-vous, a-t-il pu observer sans avoir entendu? Cela est possible, répondl'apôtre, et même plus encore, car non-seulement on peut accomplirsans avoir entendu, mais on peut avoir entendu et ne pas accomplir; cequ'il exprime dans la suite plus clairement. et plus énergiquement,en disant : " Toi qui instruis les autres, tu ne t'instruis pas toi-même? " En attendant il prouve ici son premier point : " En effet lorsque lesgentils, qui n'ont pas la loi, font naturellement ce qui est selon la loi;n'ayant pas la loi, ils sont à eux-mêmes la loi (14) ".

Je ne rejette pas la loi, dit-il, mais par elle je justifie les gentils.Voyez-vous comment, en minant par la base la gloire du Judaïsme, ilévite de donner prise à une accusation de mépris pourla loi, puisqu'il l'exalte au contraire, -la glorifie, et prouve ainsitoute sa. thèse? Quand il dit " :Naturellement ", il entend àl'aide des raisonnements naturels. Il leur fait voir qu'il y en a d'autres,.meilleurs qu'eux, et, qui plus est, meilleurs. précisémentparce qu'ils n'ont pas reçu et ne possèdent point la loi,dont les Juifs semblent se prévaloir. Et voilà, ajoute-t-il,en quoi ils sont admirables; c'est qu'ils n'ont pas eu besoin de loi etqu'ils ont néanmoins observé la loi, gravant dans leurs âmes,non des paroles, mais des oeuvres. Car il dit : " Montrant l'oeuvre dela loi écrite dans leurs oeuvres, leur conscience leur rendant témoignage,et leurs pensées s'accusant et se défendant l'une l'autre,au jour où Dieu jugera par. Jésus-Christ, selon mon Evangile,ce qu'il y a de caché dans les hommes (15, 16) ".

Voyez-vous comme il rappelle encore ce jour et le rend en quelque sorteprésent, jetant le trouble dans leur âme, et leur montrantque ceux-là seront surtout honorés qui auront fait sans laloi, les oeuvres de la loi ? Il est juste de dire maintenant, ce qu'ily a de plus admirable dans la prudence de l'apôtre. Aprèsavoir donné la preuve que le Grec l'emporte sur le Juif, il ometce point dans le résumé et la conclusion de ses raisonnements,pour ne pas exaspérer les Juifs. Afin de rendre ma penséeplus claire, je rapporterai ses paroles mêmes. Car après avoirdit : " Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui seront justifiés,mais ceux qui l'observent ", il devait logiquement dire : (219) " En effet,lorsque les gentils qui n'ont pas la loi font naturellement ce qui estselon la loi ", ils valent mieux que ceux qui ont reçu l'enseignementde la loi. Il ne le dit pourtant pas; mais il s'arrête à l'élogedes Grecs, et ne pousse pas plus loin la comparaison, afin de faire accepterson langage aux Juifs. Il ne dit donc point cela; mais que dit-il? " Eneffet lorsque les gentils qui n'ont pas la loi font naturellement ce quiest selon la loi ; n'ayant pas la loi, ils sont à eux-mêmesla loi; montrant ainsi l'oeuvre de la loi écrite dans leurs coeurs,leur conscience leur rendant témoignage ".

Ainsi la conscience et la raison tiennent lieu de la loi. Par làil fait voir encore que Dieu a donné à l'homme des forcessuffisantes pour embrasser la vertu et fuir le vice. Et ne vous étonnezpoint s'il le prouve une fois, deux fois, bien des fois. Ce point étaitcapital pour lui, à cause de ceux qui- disaient : Pourquoi le Christest-il venu si tard? Où était donc autrefois cette grandeProvidence? Après avoir réfuté cette objection enpassant, il montre que dans les anciens temps, même avant la concessionde la loi, la nature humaine était l'objet de tous les soins dela Providence. Car " ce qui est connu de Dieu était manifeste eneux " ; ils savaient ce qui était bien, ce.. qui était mal,par quoi ils jugeaient les autres, et c'est ce qu'il leur reprochait endisant " En jugeant autrui, tu te condamnes toi-même ".

Quant aux Juifs, outre ce que nous avons dit, la raison et la conscience,ils avaient la loi. Mais pourquoi ces expressions : " S'accusant ou sedéfendant? " S'ils ont la loi écrite dans leurs coeurs etqu'ils en fassent voir les oeuvres, comment la raison peut-elle les accuser?Mais ce n'est pas seulement à cela que s'applique le mot " Accusant", mais à la nature entière. Ici-bas nos raisonnements sontlà, tantôt pour nous accuser, tantôt pour nous défendre,et devant cet autre tribunal, l'homme n'a pas besoin d'autre accusateur.Ensuite, pour augmenter la crainte, il ne dit pas : les péchésdes hommes, mais : " Ce qu'il y a de caché dans les hommes ". Aprèsavoir dit: " Penses-tu donc, ô homme qui juges ceux qui font ceschoses et qui les fais toi-même, que tu échapperas au jugementde Dieu? " Pour que vous ne subissiez point la sentence que vous portezvous-même, et que vous compreniez que celle de Dieu est bien plusjuste que la vôtre, il ajoute : " Ce qu'il y a de caché dansles hommes ", et encore : " Par Jésus-Christ, selon mon Evangile". En effet, les hommes ne jugent que les apparences. Or, plus haut ilne parlait que du Père, mais après les avoir abattus parla crainte, il parle maintenant du Christ, non d'une manière simple,mais après avoir fait mention du Père ; et par làil relève la dignité de sa prédication. La prédication,dit-il, annonce ce que la nature avait déjà fait voir d'avance.

6. Voyez-vous avec quelle prudence il les attire et les attache au Christet à l'Evangile et leur démontre que notre destinéene se borne pas à la vie présente , mais qu'elle s'étendau delà? C'est ce qu'il avait déjà indiquéplus haut, en disant : " Tu t'amasses un trésor de colèrepour le jour de la colère ", et tout à l'heure "encore :" Dieu juge ce qu'il y a de caché dans les hommes ". Que chacundonc descende dans sa conscience, recherche ses fautes et s'en demandeà lui-même un compte sévère, afin de n'êtrepas condamné avec le monde. Car ce jugement sera terrible; ce tribunal,effrayant; ce compte, plein de terreur; là couleront des torrentsde feu. " Là où un frère ne rachètera pas,un homme rachètera-t-il? " (Ps. XIV.) Rappelez-vous ce qui est ditdans l'Evangile : les anges volant çà et là, la salledes noces fermée, les flammes qui ne s'éteignent pas, lespuissances qui entraînent dans la fournaise. Songez que si l'un denous voyait son crime secret révélé dans cette égliseseulement, il aimerait mieux mourir et voir la terre s'entr'ouvrir sousses pieds que d'avoir tant de témoins de sa faute. Qu'éprouverons-nousdonc, quand tout sera manifesté à la face du. monde entier,sur ce théâtre éclatant, resplendissant de lumière,sous les regards de tous, connus et inconnus? O malheur ! de quoi doncsuis-je forcé de vous épouvanter? de l'opinion des hommes,quand vous devriez craindre Dieu et son redoutable arrêt ? que deviendrons-nous,dites-moi donc, quand, enchaînés, grinçant les dents,nous serons entraînés dans les ténèbres extérieures? Et, ce qui est plus terrible encore, que ferons-nous, quand nous seronsface à face avec Dieu?

Pour quiconque a du sentiment et de la raison, c'est déjàun enfer que d'être privé de la vue de Dieu; mais comme cemotif ne fait (220) pas d'impression sur l'homme, Dieu le menace du feu.Ce n'est pas le châtiment, mais la faute qui devrait nous causerde la douleur. Ecoutez Paul gémissant et pleurant des péchésdont il ne devait pas être puni : " Je ne suis pas digne d'êtreappelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise". (I Cor. XV, 9.) Ecoutez David qui, bien que dispensé du châtiment,appelle sur lui la vengeance parce qu'il croit avoir offensé Dieu: " Que votre main s'appesantisse sur moi et sur la maison de mon a père". (II Rois, XXIV, 17.) Car il est plus malheureux d'offenser Dieu qued'en être puni. Mais maintenant nous sommes si misérables,que, sans la crainte de l'enfer, nous ferions à peine quelque chosede bien. Aussi, à part toute autre raison, nous mériterionsdéjà l'enfer pour l'avoir craint plutôt que le Christ.Il n'en était pas ainsi du bienheureux Paul; c'était chezlui tout le contraire. Mais parce que nos dispositions sont différentes,nous sommes condamnés à l'enfer. Si nous aimions le Christcomme nous devrions l'aimer, nous saurions, qu'offenser son amour est unmalheur plus horrible que l'enfer même; mais comme nous ne l'aimonspas, nous ne comprenons pas l'étendue de ce supplice. Et voilàce qui fait le principal sujet de mes gémissements et de mes larmes.

Pourtant que n'a pas fait Dieu, pour s'attirer notre amour? Quel moyenn'a-t-il pas employé? Qu'a-t-il négligé? Et nous l'avonsoffensé, lui qui ne nous avait point fait de mal, qui nous avaitmême combles de bienfaits ; quand il nous appelait et nous invitaitde toutes manières, nous nous sommes détournés; ilrie s'est point vengé pourtant, mais il est accouru, il a cherchéà nous retenir, et nous nous sommes dégagés de sesmains pour courir au démon ; il ne s'est point découragéencore, il nous a envoyés des milliers de prophètes; de messagers,de patriarches pour nous rappeler; et non-seulement nous ne les avons pointaccueillis, mais nous les avons injuriés. Malgré tout cela,il ne nous a point rejetés; comme ces amants passionnés dontles mépris ne sauraient éteindre l'affection, il s'en allaitçà et là, s'adressant à tous : au ciel, àla terre, à Jérémie, à Michée, non pournous accuser, mais pour se justifier; et par l'entremise des prophètes,il allait lui-même à ceux qui se détournaient, prêtà leur rendre compte, les priant d'entrer en pourparlers avec lui,et invitant à des entretiens ceux qui lui fermaient absolument l'oreille." Mon peuple ", lui disait-il, " que t'ai-je fait? En quoi t'ai-je contristé? réponds-moi ". (Mich. VI, 3.) Après tout cela, nous avonstué les prophètes, nous les avons lapidés, nous leuravons fait tous les maux possibles. Comment s'en est-il vengé? Ilne nous a plus envoyé de prophètes, ni d'anges, ni de patriarches,mais son propre Fils; son Fils est venu et a été mis àmort; son amour, loin de s'éteindre , s'en est enflammé davantage;même après la mort de son Fils, il persiste à nousinviter et ne néglige rien pour nous ramener à lui. Et Pauls'écrie: " Nous faisons les fonctions d'ambassadeurs pour le Christ,Dieu exhortant par notre bouche. Réconciliez-vous avec Dieu ". (IICor. V, 20.)

7. Mais rien de tout cela ne nous a réconciliés. Et ilne nous abandonne pas encore; il insiste,'nous menace de l'enfer, nouspromet son royaume, afin de nous attirer; mais nous restons toujours insensibles.Qu'y a-t-il de pire que cette dureté? Si un homme en avait autantfait, ne nous serions-nous pas mis cent fois à son service ? O lâcheté! O ingratitude ! Nous vivons toujours dans le péché et dansle crime; et si nous faisons quelque peu de bien, à l'exemple desserviteurs ingrats, nous l'examinons scrupuleusement, nous exigeons rigoureusementla récompense, s'il en mérite une. Et pourtant la récompensesera plus grande, si vous agissez sans espoir de récompense : caren parler, en tenir un compte exact, est le propre d'un mercenaire plutôtque d'un serviteur reconnaissant. Il faut tout faire pour le Christ, etnon pour la récompense; car c'est pour s'attirer notre amour, qu'ilnous a menacés de l'enfer, qu'il nous a promis son royaume. Aimons-ledonc, comme il faut l'aimer : car c'est là la grande récompense,le royaume, le plaisir, la volupté, la gloire, l'honneur, c'estlà cette félicité infinie que la langue ne peut exprimerni l'esprit comprendre. Mais je ne sais comment j'ai étéentraîné à dire ces choses, à exhorter des hommesqui ne dédaignent ni le pouvoir, ni la gloire présente, àles mépriser cependant pour l'amour du Christ; quoique, du reste,ces grands et généreux personnages aient porté l'amourjusque-là. Ecoutez comme Pierre brûle de charité pourlui et le préfère à son âme, à sa vie,à tout; et après qu'il l'eut renié, il pleura, nonà cause du châtiment, mais (221) parce qu'il avait reniéson bien-aimé: tourment plus cruel que les plus durs supplices.Et tout cela se passait avant la grâce du Saint-Esprit; souvent ilinsistait et disait : " Où " allez-vous ? " Et auparavant : " Aqui irons-nous? " Et encore : " Je vous suivrai partout où vousirez ". (Jean, XIII, 36, et VI, 69; Matth. VIII, 19.) Car le Christ étaittout pour eux; ils ne préféraient ni le ciel ni le royaumedes cieux à leur bien-aimé. Vous êtes tout pour moi,lui disaient-ils.

Et pourquoi s'étonner que Pierre fût dans ces sentiments?Ecoutez ce que le prophète avait dit : Qu'y a-t-il pour moi dansle ciel? " et que désiré-je de vous sur la terre? " (Ps.LXXII.) C'est-à-dire, de tout ce qui est en haut, de tout ce quiest en bas, je ne désire rien que vous. Voilà l'amour, voilàl'affection, si nous aimons ainsi, le présent ni l'avenir ne serontrien pour nous au prix de cet attachement, et nous obtiendrons le royaumedans les délices de son amour. Et comment cela, direz-vous? En réfléchissantcombien de fois nous l'avons outragé après tant de bienfaits,sans qu'il cessât de nous exhorter; combien de fois nous l'avonsnégligé, tandis que lui ne nous néglige point, lui,mais qu'il accourt, qu'il nous invite et nous attire à lui. Cespensées et d'autres semblables pourront allumer en nous cet amour.Si celui qui aime ainsi était un homme de basse condition, et quel'objet de cet amour fui un roi ; ce roi ne serait-il pas enchantéd'une si grande affection ? Certainement il le serait.

Mais quand c'est le contraire qui a lieu ; quand la beauté, lagloire, les richesses de celui qui nous aime sont ineffables, et que noussommes absolument sans valeur, comment ne mériterions-nous pas millechâtiments, nous, êtres vils et abjects, si, étant aiméà l'excès par un être si grand, si admirable, nousrépudiions son amour? Il n'a besoin de rien de ce qui nous appartient,et il ne laisse pas de nous aimer; nous avons le plus grand besoin de sesdons, et nous ne répondons point à son amour, nous lui préféronsla richesse, l'amitié des hommes, le repos, les aides du corps,le pouvoir et la gloire, tandis qu'il nous estime au-dessus de tout. Ilavait un Fils, légitime et unique; il l'a sacrifié pour nous;et nous lui préférons mille choses ! Ne méritons-nouspas l'enfer et le supplice, fût-il deux fois, trois fois, mille foisplus grand? Qu'aurons-nous à dire, quand nous préféronsles ordres de Satan aux lois du Christ, quand nous sacrifions notre salut,quand nous préférons les œuvres du vice à celui quia tout souffert pour nous? Quel pardon espérer pour une telle conduite?Comment là justifier? C'est impossible. Tenons-nous donc fermespour ne pas courir au précipice; venons à résipiscence;réfléchissons à tout cela et rendons-lui gloire parnos oeuvres (car il ne suffit pas de le glorifier en paroles), afin dejouir de sa gloire. Puissions-nous l'obtenir par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui,la gloire, la force, l'honneurappartiennent au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VI

MAIS TOI QUI PORTES LE NOM DE JUIF, QUI TE REPOSESSUR LA LOI ET TE GLORIFIES EN DIEU, QUI CONNAIS SA VOLONTÉ, ET QUI,INSTRUIT PAR LA LOI, SAIS DISCERNER CE QUI EST LE PLUS UTILE. (II, 17,18, JUSQU'À III, 8.)

1. Après avoir dit que rien ne manque au Gentil pour se sauver,s'il observe la loi , et avoir établi son admirable comparaison,il expose les avantages des Juifs et ce qui leur inspirait de l'orgueilpar rapport aux Grecs. Et d'abord leur nom, qui était très-respectable,comme l'est maintenant celui du christianisme, et qui à lui seulformait une grande différence : aussi commence-t-il par là.Et voyez comme il montre le néant de cet avantage. Il ne dit pas: Toi qui es Juif, mais, " toi qui portes le nom de Juif et te glorifiesen Dieu ", c'est-à-dire, comme objet de son amour et son privilégiéentre tous les hommes. Il me semble ici les railler légèrementde leur orgueil et de leur grande vanité, en ce qu'ils ne profitaientpoint du don pour leur salut, mais en abusaient pour s'élever au-dessusdes autres et les mépriser. " Et qui connaît la volontéde Dieu et discerne ce qui est le plus utile ". Sans les oeuvres, c'estlà un défaut. Et pourtant cela semblait un avantage : Aussifait-il soigneusement là distinction. Il ne dit pas : qui fais,mais, " Qui connais et discernes ", sans pratiquer, sans agir. " Tu teflattes d'être le guide des aveugles ". Ici encore il ne dit pas: Qui es le guide des aveugles, mais . " Qui te flattes ", qui te vantesde l'être : car la présomption des Juifs était grande.Aussi emploie-t-il à peu près les expressions dont les Juifsse servaient eux-mêmes dans leur jactance. Voyez dans les Evangilesce qu'ils disent: " Tu es né tout entier dans le péchéet tu nous enseignes ? ". (Jean, IX, 34.). Et ils se montraient fiers àl'égard de tout le monde. C'est ce que Paul continue à leurreprocher, en élevant les Gentils et en les abaissant eux-mêmes,afin de mieux les atteindre et de donner plus de poids à son accusation.

Aussi va-t-il encore plus loin en variant ses expressions. " Tu te flattesd'être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sontdans les ténèbres, le docteur des ignorants, le maîtredes enfants , ayant la règle de la science et de la véritédans la loi ". Il ne dit pas : Dans la conscience, dans les actions, dansles bonnes oeuvres, mais : " Dans la loi". Et après avoir dit cela,il fait ce qu'il a fait pour les Gentils. En effet, comme il a dit plushaut . " En jugeant autrui, tu te condamnes toi-même ", de mêmeil dit ici : " Toi donc qui instruis les autres, tu ne t'instruis pas toi-même? " Mais là il a été plus sévère, iciil est plus doux. Il ne dit point : Et pour cela tu mérites un plusgrand châtiment, parce que tu n'uses convenablement d'aucun des grandsbiens qui t'ont été confiés; mais (223) il procèdepar interrogation pour les faire rougir et dit : " Toi donc qui instruisles autres, tu ne t'instruis pas toi-même? " D'autre part voyez encorela prudence de Paul ! Il rappelle ceux des privilèges des Juifsqui n'étaient point le résultat de leur zèle, maisdes dons d'en-haut, et fait voir que non-seulement ils sont inutiles àceux qui les négligent, mais qu'ils entraînent une aggravationdans le châtiment. Car ce n'est point â cause de leurs méritesqu'ils sont appelés Juifs , qu'ils ont reçu la loi, et tous,les autres bienfaits énumérés plus haut ; mais c'estun effet de la grâce divine. Dès l'abord il avait dit qu'ilné sert à rien d'avoir écouté la loi, si onne la pratique : " Ce ne sont que ceux qui écoutent la loi qui sontjustes devant Dieu ".

Maintenant allant beaucoup plus loin, il fait voir que non-seulementl'audition, mais (ce qui est bien plus que l'auditions) l'enseignementmême de la loi ne sert de rien au maître, s'il ne pratiquece qu'il enseigne; que non-seulement cet enseignement ne servira àrien, mais attirera un plus grand châtiment. Et il choisit àpropos ses expressions, il ne dit pas : " Tu as reçu-la loi, mais: " Tu te reposes sur la loi ", car le Juif n'était point obligéde courir çà et là et de chercher ce qu1l avait àfaire, il trouvait sans peine dans la loi le chemin qui conduit àla vertu. Si les Gentils ont le raisonnement naturel, par où ilsl'emportent sur les Juifs; puisqu'ils accomplissent tout sans avoir entenduaucun précepte positif, il n'en est pas moins vrai que ceux-ci ont.plus de facilité. Si vous dites . Je n'écoute pas seulement,mais j'enseigne, vous ne faites qu'ajouter une raison de plus pour êtrepuni. Et comme leur orgueil s'en gonflait, il leur montre qu'il n'en sontque ridicules. En effet, quand il dit : " Guide des aveugles, docteur designorants, maître des enfants ", il fait allusion à leur orgueil,car ils abusaient étrangement de leurs prosélytes (c'étaitle nom qu'ils leur donnaient).

2. Aussi parle-t-il sous toutes les formes de ce qui' semblait leursgloires; parce qu'il sait que ce sont autant de motifs de plus pour l'accusation." Ayant la règle de la science et de la vérité dansla loi ". C'est comme si quelqu'un ayant l'image du roi n'en reproduisaitaucun trait, tandis que ceux à qui elle n'aurait point étéconfiée la copieraient- fidèlement, Après avoir rappeléles avantages qu'ils ont reçu de Dieu, il mentionne les vices queleur reprochaient les prophètes : " Toi qui instruis les autres,tu ne t'instruis pas toi-même? toi qui prêches de ne pointdérober, tu dérobes? toi qui dis qu'il ne faut pas êtreadultère, tu es adultère? toi qui as en horreur les idoles,tu commets le sacrilège? " Il était sévèrementdéfendu de toucher à rien de ce qui appartenait aux idoles,comme étant abominable ; mais, dit l'apôtre , la tyranniede l'avarice vous a fait fouler cette loi aux pieds. Ensuite il réservepour la fin le reproche le plus grave, disant: " Toi qui te glorifies dansla loi, tu déshonores Dieu par la violation de la loi ? "

Il y a ici deux reproches, ou plutôt trois ils déshonorent,ils déshonorent par ce qui leur a été accordéà titre d’honneur, ils déshonorent celui qui les a honorés: ce qui est le comble de l'ingratitude. Et pour ne pas avoir l'air defaire ces reproches dé son chef, il cite le prophète quiles accuse ici en abrégé, sommairement et comme en gros,mais plus tard en détail; ici encore Isaïe, puis ensuite David,après qu'il aura produit plusieurs réfutations. Pour preuve,leur dit-il, que ce n'est pas moi qui vous accuse, écoutez Isaïe: " A cause de vous le nom de Dieu est blasphémé parmi lesnations ". (Isaïe, LII, 5.) Voici encore deux autres accusations.Non-seulement, dit-il, ils outragent Dieu, mais ils le font encore outragerpar les autres. A quoi vous sert donc d'instruire , si vous ne vous instruisezpas vous-mêmes? Plus haut il s'était contenté de direcela, maintenant il le tourne dans le sens contraire; car non-seulementvous ne vous instruisez point vous-mêmes, mais vous n'apprenez pasaux autres ce qu'ils doivent faire, chose bien pire encore, non-seulementvous ne leur apprenez pas la loi, mais vous leur enseignez tout le contraire,à blasphémer Dieu, ce qui est l'opposé de la loi.

Mais, direz -vous, la circoncision est une grande chose. J'en conviens,pourvu cependant qu'elle soit accompagnée dé la circoncisionintérieure. Et voyez la prudence de Paul, avec quel à proposil amène la question de la circoncision. Il n'a point commencépar là, parce qu'on en avait une haute idée; mais aprèsleur avoir prouvé qu'ils ont péché en matièreplus grave et qu'ils ont fait blasphémer Dieu ; assuré quel'auditeur les condamne et leur ayant ôté leur privilège, il (224) parle de la circoncision, dans la confiance que personne n'oseraplus la soutenir, et il dit " A la vérité la circoncisionest utile si tu observes la loi ". Il avait pourtant un autre moyen dela rejeter ; il pouvait dire : Qu'est-ce que la circoncision? Est-elleun mérite pour celui qui l'a reçue? est-elle une preuve debonne volonté? On la donne avant l'âge de raison ; ceux quiétaient dans le désert, sont restés longtemps incirconcis; on voit d'ailleurs en plus d'un endroit qu'elle n'est pas très-nécessaire.Ce n'est cependant point par ce côté qu'il la rejette, maispar où il fallait surtout l'attaquer, par Abraham. C'étaitlà le plus beau triomphe, de la montrer méprisable làoù elle leur paraissait respectable. Il aurait pu dire que les prophètesont souvent appelé les Juifs incirconcis, mais c'étaientlà la faute de ceux qui la recevaient et non celle de la circoncisionelle-même. La question était de prouver qu'elle étaitsans. vertu dans une vie parfaite, et c'est ce qu'il va faire. Jusqu'iciil n'a point parlé du patriarche, mais après avoir d'aborddéconsidéré la circoncision par d'autres motifs, ilporte plus tard son attention sur Abraham, à l'occasion de la foi, et dit : " Quand la foi a-t-elle été imputée àAbraham ? Dans la circoncision, ou avant la circoncision ? " (Rom. IV,10.)

Tant que la circoncision combat le païen et l'incirconcis, il neveut pas tenir ce langage, pour ne pas blesser trop vivement; mais quandelle est opposée à la foi, alors il l'attaque résolument.En attendant, la lutte est contre l'incirconcision; c'est pourquoi il estmoins vif et dit : " A la vérité la circoncision est utile,si tu observes la loi; mais si tu la violes, la circoncision devient incirconcision(18, 25) ". Il suppose ici deux circoncisions et deux incirconcisions,comme il y a deux lois. Car il y a la loi naturelle et la loi civile, etun intermédiaire entre elles, la loi dans les ,œuvres. Et voyezcomme il indique et met en avant ces trois lois. " En effet. ", dit-il,"quand les Gentils qui n'ont pas la loi " : De quelle loi s'agit-il.? dela loi écrite. " Font naturellement ce qui est selon la loi ". Selonquelle loi? selon la loi par. les oeuvres. " N'ayant pas la loi ". Laquelle?la loi écrite. " Ils sont à eux-mêmes la loi ". Commentcela? en suivant la loi naturelle. "Montrant ainsi l'œuvre de la loi ": De quelle loi ? de la loi par les couvres. La loi écrite est extérieure,la loi naturelle est intérieure; mais la troisième est dansles actes. Ainsi l'une est exprimée par l'Ecriture, l'autre parla nature, et la troisième par les couvres. C'est cette dernièrequi est nécessaire, puisque c'est pour elle qu'existent les deuxautres, la loi écrite et la loi naturelle; et sans elle, celles-cisont inutiles et même très-nuisibles. Et c'est ce que l'apôtreindique en parlant de la loi naturelle : " En jugeant autrui, tu te condamnestoi-même " ; puis de la loi écrite : " Toi qui prêchesde ne point dérober, tu dérobes ? " De même il y adeux incirconcisions, l'une de la nature et l'autre des couvres; et deuxcirconcisions : l'une dans la chair et l'autre dans la volonté.Par exemple, quelqu'un est circoncis le huitième jour, voilàla circoncision de la chair; quelqu'un accomplit toutes les prescriptionslégales, voilà la circoncision ,du cœur, celle que Paul demandesurtout, aussi bien que la loi elle-même.

3. Voyez donc comme après l'avoir d'abord admise en parole, illa supprime en effet. Il ne dit point : la circoncision est superflue,inutile, stérile; que dit-il donc? "A la vérité lacirconcision est utile si tu observes la loi ". Il l'avait admise, en disant: J'en conviens, je ne dis pas le contraire, la circoncision est bonne;mais quand ? quand elle est jointe à l'observation de la loi. "Mais si tu la violes, ta circoncision devient incirconcision ". Il ne ditpas : Elle est inutile, pour ne pas avoir l'air de la déshonorer;mais en en dépouillant le Juif, il l'attaque par le fait. L'injurealors ne s'adresse plus à la circoncision, mais à celui quil'a perdue par sa lâcheté. Paul agit dans cette circonstancecomme les juges qui privent d'abord de leurs honneurs et punissent ensuiteles hommes constitués en dignités, lorsqu'ils sont convaincusde quelques grands méfaits. Car après avoir dit : " Si tula violes ", il ajoute : " La circoncision devient incirconcision " ; etaprès avoir déclaré le Juif incirconcis, il n'hésiteplus à le condamner. " Si donc l'incirconcis garde les préceptesde la loi , son incirconcision ne devient-elle pas circoncision (26) ?"

Voyez ce qu'il fait : il ne dit point que l'incirconcision l'emportesur la circoncision : 'ce langage eût vivement déplu àses auditeurs mais il dit que l'incirconcision devient circoncision. Ensuiteil demande ce que c'est que la circoncision, ce que c'est que l'incirconcision;(225) il répond que la circoncision ce sont les bonnes oeuvres,l'incirconcision, les mauvaises ; et comme il a d'abord fait passer àla circoncision l'incirconcis qui fait le bien, et à l’incirconcisionle circoncis qui vit dans le mal; il donne ainsi naturellement la victoireà l'incirconcis. Il ne dit cependant pas : à l'incirconcis,mais il exprimé la chose même, en disant: " Son incirconcisionne devient-elle pas circoncision? " Il ne dit pas ; est imputée,mais " devient ", ce qui est plus expressif; de même que plus hautil n'a pas dit : La circoncision est imputée à incirconcision,mais " devient" incirconcision . " Et celui qui est naturellement circonciscondamnera ". Voyez-vous qu'il reconnaît deux incirconcisions, l'unede la nature et l'autre de la volonté? Ici cependant il parle decelle de 1à nature, mais il ne s'en tient pas, là, car ilajoute : "Celui qui accomplit la loi te condamnera, toi qui , avec la lettreet la circoncision, es prévaricateur de la loi (27) ". Voyez ladélicatesse de sa prudence. Il ne dit pas que 1'incirconcision naturelle,jugera la circoncision, mais il l'amène sur le point mêmeoù elle est victorieuse. Puis quand il y a défaite; ce n'estpas la circoncision elle-même qu'il déclare vaincue, maisle Juif circoncis, évitant les expressions qui pourraient blesserson auditeur. Et il ne dit pas : toi qui as la loi et la circoncision,mais en termes plus doux : " Toi qui, par la lettre et la circoncision,es prévaricateur de la lettre ", c'est-à-dire cette incirconcisionvenge la circoncision, car celle-ci a été outragée;elle vient au secours de,la loi, car la loi a été violée;et il dresse ainsi un glorieux trophée. C'est en effet un- éclatanttriomphe que de faire juger le Juif non par le Juif, mais par l'incirconcis,comme il a été dit : " Les Ninivites se lèveront etcondamneront cette génération " (Matth. XII, 41). Il ne déshonoredonc point la loi qu'il respecte beaucoup au contraire, mais le transgresseurde la loi.

Ensuite, après avoir démontré tout cela , il définithardiment ce que c'est que le Juif : et fait voir que ce n'est point leJuif, mais. celui quine l'est pas; que ce n'est pas la circoncision, maisl'incirconcis, qu'il repousse. Il semble prendre en mains la cause de lacirconcision, mais en jugeant d'après le fait, il la déprécie.Non-seulement il démontre qu'il n'y a pas de différence entrele Juif et l'incirconcis, mais que celui-ci l'emporte, s'il veille attentivementsur lui-même, et qu'il est le vrai Juif; c'est pourquoi il ajoute: " Car le Juif n'est pas celui qui le paraît au dehors, ni la circoncisioncelle qui se voit à l'extérieur sur la chair ". Ici il s'adresseà ceux qui font tout pour l'apparence. " Mais le Juif est celuiqui l'est intérieurement , et la circoncision est celle du coeur,faite en esprit et non selon la lettre... (28, 29) ".

4. Par ces paroles il exclut tout ce qui est corporel. La circoncision,les sabbats, les sacrifices , les purifications étaient extérieurstoutes choses qu'il a en vue , quand il dit : " Car le Juif n'est pas celuiqui le paraît au dehors". Mais comme la circoncision avait une grandeimportance, au point que. le sabbat même lui cédait la place,c'est avec raison qu'il s'étend davantage sur elle. En disant "Celle du coeur ", il ouvre la voie aux institutions de l'Eglise et prépareà la foi : car c'est celle qui est dans le coeur et dans l'espritque Dieu approuve. Et pourquoi n'a-t-il pas démontré quele gentil qui fait le bien n'est pas au-dessous du Juif qui fait le bien,mais seulement que le gentil qui fait le bien l'emporte sur le Juif prévaricateur?Pour rendre sa victoire incontestable. Car, ce point une fois admis, lacirconcision de la chair est nécessairement mise de côté,et la nécessité des oeuvres devient évidente. En effetsi le Grec se sauve sans cela, et si le Juif se perd avec cela, c'en estfait du judaïsme. Or pour Paul le gentil n'est point l'idolâtre,mais l'homme pieux, vertueux , non assujetti aux observances légales." Qu'est-ce, donc que le Juif a de plus ? " (III, 1.)

Après qu'il a tout rejeté, la connaissance de la loi,l'enseignement, le nom de Juif, la circoncision , et tout le reste , endisant : " Le Juif n'est pas celui qui le paraît au dehors , maiscelui qui l'est intérieurement ", il voit se dresser une objectionet il se met en devoir de lui faire face. Quelle est-elle? Si tout cela,dira-t-on, ne sert à rien, pourquoi la nation a-t-elle étéappelée et la circoncision a-t-elle été donnée?Que fait Paul, et comment la réfute-t-il? Comme il a réfutéles autres. Car comme plus haut il ne fait point l'éloge des Juif,,ne vante point leurs mérites , mais seulement les bienfaits de Dieu,puisque le nom de Juif, la connaissance de la volonté divine , l'appréciationdes choses utiles, n'étaient point (225) l'effet de leur volonté,mais un don de la grâce ce que le prophète leur reprochaitdéjà quand il disait : " il n'a point traité ainsitoutes les nations, et ne leur a point manifesté ses jugements "(Ps. CXLVII); et Moïse: "Demandez si rien de semblable s'est jamaispassé, si une nation a jamais entendu, sans mourir, la voix du Dieuvivant sortir du milieu des flammes " (Deut. V, 26) ; ce que Paul, dis-je,a déjà fait alors, il le fait encore ici. En effet, commequand il parlait de la circoncision , il ne disait pas qu'elle étaitinutile sans les oeuvres, mais qu'elle était utile, avec les oeuvres,rendant ainsi la même idée en termes plus doux; et encorecomme après avoir dit: " Si tu violes la loi ", il n'a pas ajouté;ta circoncision ne te sert à rien, mais : " Ta circoncision devientune incirconcision "; puis plus bas : " L'incirconcis ne jugera pas lacirconcision, mais te jugera toi, prévaricateur de la loi "; ménageantainsi la loi, et accusant les hommes : de même fait-il encore ici.

Car s'étant posé à lui-même l'objection,en disant : " Qu'est-ce donc que le Juif a de plus? " Il ne répondpas ; Rien, mais il effleure le sujet et détruit par la suite l'objectionen démontrant que cette prééminence même a étépour eux une source de châtiments. Comment cela? Je vais vous ledire, après avoir reproduit l'objection : " Qu'est-ce donc que leJuif a de plus, et à quoi sert la circoncision? Beaucoup de toutemanière. Premièrement, parce que c'est aux Juifs que lesoracles de Dieu ont été confiés... (2) ". Le voyez-vous,comme je vous l'ai déjà dit, rappelant les bienfaits de Dieusans faire aucune mention de leurs mérites. Qu'est-ce à dire: " Ont été confiés? " Parce qu'on leur avait confiéla loi , parce que Dieu les avait estimés au point de les rendredépositaires de ses oracles. Je sais que quelques-uns appliquentces mots: " Ont été confiés " aux oracles mêmeset non aux Juifs, ce qui voudrait dire la loi a été confiée: mais la suite ne permet pas cette interprétation. D'abord Paulparle ici par manière d'accusation, et montre aux Juifs qu'ils ontreçu de Dieu de grands bienfaits et se sont montrés extrêmementingrats. D'ailleurs ce qui suit en donne la preuve, puisqu'il ajoute :" Car qu'importe si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru ? " S'ils n'ontpas cru, dira-t-on, comment les oracles leur ont-ils étéconfiés ? Que veut donc; dire l'apôtre? Que Dieu leur a confiésa parole, mais non qu'ils y ont cru : autrement quel sens aurait la suite?Car il ajoute : " Qu'importe si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru?" Ce qui vient après prouve encore le même sens : " Leur infidélitérendra-t-elle vaine la fidélité de Dieu? Non , sans doute(3) ". Il affirme donc que ce qui leur a été confiéest un don de Dieu. Voyez encore ici sa prudence. Il ne leur adresse toujourspas de reproche de lui-même, mais sous forme d'objection, comme s'ildisait: Peut-être direz-vous : A quoi bon cette circoncision? Carils n'en ont point usé convenablement; la loi leur a étéconfiée et ils n'y ont pas cru. Cependant l'accusateur n'est pasviolent : c'est en paraissant chercher à justifier Dieu , qu'ilfait tomber sur eux tout le reproche. Pourquoi, dit-il, objectez-vous qu'ilsn'ont pas cru? Qu'importe à Dieu? L'ingratitude de ceux qui ontreçu ses bienfaits détruit-elle ces bienfaits? Fait-elleque d'honneur ne soit pas un honneur? Car c'est le sens de ces mots : "Leur infidélité rendra-t-elle vaine la fidélitéde Dieu? Non sans doute ". C'est comme si on disait : J'ai accordéun honneur à un tel; s'il ne, l'a point accepté, on ne sauraitm'en faire un reproche ; cela ne détruit point ma bienveillance,mais prouve son insensibilité. Et Paul ne se contente pas e cela,il dit beaucoup plus, à savoir que non-seulement l'incrédulitédes Juifs n'est point un motif de reproche envers Dieu, mais qu'elle faitmieux ressortir sa bonté et d'honneur qu'il leur a fait, puisqu'ila honoré un peuple qui devait le déshonorer.

5. Voyez-vous comme il transforme en sujets d'accusation les chosesmêmes dont ils se glorifiaient. En effet Dieu les a tellement honorés,que la .prévision même de l'avenir n'a point empêchésa bienveillance, et ils se sont servis pour l'outrager de l'honneur mêmequ'il leur accordait. D'après ces mots: " Qu'importe, si quelques-unsn'ont pas cru? " Il paraît que tous -ont été incrédules.Pour ne pas emprunter le langage de l'histoire et paraître leur ennemipar la violence du reproche, il prend la forme du raisonnement et du syllogismepour exprimer la réalité des faits,, disant : " Dieu estvrai et tout homme est menteur (4) ". C'est-à-dire . Je ne nie pasque quelques-uns aient été incrédules; mais supposez.,si vous le voulez, que tous l'ont été;. faisant ainsi uneconcession en passant, (227) pour ne pas paraître blessant ni suspect.Mais cela même, ajoute-t-il, justifie Dieu. Qu'est-ce à dire,justifie? Si l'on établissait un jugement et une enquête surles bienfaits que Dieu a accordés aux Juifs et sur le retour dontils l'ont payé, la victoire serait à Dieu et il apparaîtraitjuste en tout. Après avoir démontré cela par toutce qu'il vient de dire, il invoque le témoignage du prophètequi dit: " Afin que vous soyez reconnu fidèle dans vos paroles etvictorieux quand on vous juge ". (Ps. 50.) Il a fait pour eux tout ce quiétait en lui et ils n'en sont pas devenus meilleurs. L'apôtreprésente ensuite une autre objection qui naît du sujet : "Que. si notre iniquité relève la justice de Dieu, que dirons-nous?Dieu n'est-il pas injuste d'envoyer sa colère? (Je parle humainement.)Point du tout... (5,6) ": Il réfute l'absurde par l'absurde.

Mais comme ceci est obscur, il est nécessaire de l'éclaircir.Que dit-il donc ? Dieu a honoré les Juifs, et les Juifs l'ont déshonoré.Cela lui donne la victoire et fait voir combien il a étébon d'honorer un tel peuple. Mais, dira-t-on, si en l'outrageant et enle déshonorant , nous lui avons assuré la victoire et faitéclater sa justice. Pourquoi sommes-nous punis, nous qui lui avonsprouvé le triomphe par nos propres injures? Comment l'apôtrerépond-il? Je l'ai déjà dit: Par une autre absurdité: Si, dit-il, tu as été la cause de sa victoire et que tusois néanmoins puni, c'est une injustice; mais s'il n'est pas injusteet que tu sois puni, c'est que tu n'es pas la cause de sa victoire. Etvoyez cette prudence apostolique ! Après avoir dit: " Dieu n'est-ilpas injuste d'envoyer sa colère? " Il ajoute : " Je parle, humainement", c'est-à-dire pour employer le raisonnement humain: car le justejugement de Dieu surpasse de beaucoup ce qui nous paraît juste, etrenferme d'autres motifs mystérieux. Et comme ce langage étaitobscur, il répète encore la même chose: " Car si parmon infidélité, la vérité de Dieu a éclatédavantage pour sa gloire, pourquoi suis-je encore jugé comme pécheur?...(7) ".

C'est-à-dire : Si par vos désobéissances vous avezfait ressortir la bienveillance , la justice et la bonté de Dieu,non-seulement vous ne méritez pas d'être puni, mais vous avezdroit à une récompense. Or s'il en est ainsi, voici l'absurditéqui en découlera, absurdité qui a cours chez un grand nombre: à savoir, que le bien naît du mal et que le mal est la sourcedu bien , en sorte qu'il faudrait nécessairement de deux chosesl'une : ou qu'en punissant, Dieu se montrât injuste, ou qu'en nepunissant pas, il triomphât par le fait de nos iniquités:deux conséquences souverainement absurdes. En le démontrant,Paul attribue aux Grecs l'invention de ces croyances, et pense que pourréfuter de telles assertions il suffit d'en nommer les auteurs.Car alors ils disaient pour se moquer de nous : Que nous faisons le malpour que le bien en résulte. Ce que Paul établit clairementpar ces paroles : " Et ne ferons-nous pas le mal pour qu'il en arrive dubien, conformément au blasphème qu'on nous impute, et àce que quelques-uns nous font dire? La condamnation de ceux-là estjuste... (8) ". En effet, comme il avait dit : " Où le péchéa abondé, la grâce a surabondé ". (Rom. V, 20) , ilsle tournaient en dérision et donnant à sa parole un autresens, ils prétendaient qu'il faut s'attacher au mal pour en fairesortir le bien. Ce n'était point là ce que Paul entendait;et pour corriger cette fausse interprétation , il dit.: " Quoi donc?Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde? A Dieu ne plaise ! " (Rom. VI,1, 2.) Car j'ai parlé des tempspassés, dit-il, et non dans le but de faire admettre et pratiquercette doctrine. Et pour écarter tout soupçon là-dessus,il déclare la chose impossible. " Car ", dit-il, " comment nousqui sommes morts au péché, vivrions-nous encore dans le péché?"

6. Il attaque donc volontiers les Grecs, parce que leur vie étaithorriblement corrompue; quant aux Juifs, si leur conduite semblait négligée,ils avaient de puissantes garanties, la loi, la circoncision, leur commercefamilier avec Dieu, le titre de docteurs universels. Aussi Paul les dépouille-t-ilde ces privilèges, leur démontre-t-il qu'ils n'en serontque plus punis pour les avoir possédés, et c'est par làqu'il conclut ici son discours. En effet, s'ils ne sont pas punis pouravoir fait ce qu'ils ont fait, il faut nécessairement admettre cetteparole blasphématoire : " Faisons le mal pour qu'il en arrive dubien ". Or, si c'est là une impiété, si ceux qui laprofèrent seront punis (et c'est ce qu'il a établi en disant: " La condamnation de ceux- là est juste "), il est évidentqu'ils seront punis. Mais si ceux qui tiennent ce langage méritent(228) un châtiment, à bien plus forte raison ceux qui le mettenten pratique; et s'ils méritent un châtiment, c'est qu'ilsont péché. Car ce n'est pas un homme qui punit, un hommedont le jugement pourrait être suspect; mais Dieu qui agit toujoursavec justice. Or, s'ils sont justement punis, c'est que les reproches qu'ilsnous adressaient en plaisantant étaient injustes ; car Dieu a toutfait et fait encore tout pour rendre éclatantes et droites nos institutions.Ne nous relâchons donc pas; et par là nous pourrons arracherles Grecs à leur erreur.

Mais si nous sommes sages en paroles et déréglésdans notre conduite, de quel oeil les verrons-nous? Quel langage leur tiendrons-noussur les dogmes? Ils diront à chacun de nous : Toi qui ne fais pasle moindre bien, comment oses-tu prêcher la perfection ? Toi quine sais pas encore que l'avarice est un mal, que viens-tu raisonner surles choses célestes? Mais tu sais que c'est un mal? Tu n'en es queplus coupable alors, puisque tu ne pèches pas par ignorance. Maispourquoi parler des Gentils? Nos propres lois nous ôtent le droitd'élever la voix, quand notre conduite est déréglée." Car, " il est écrit : " Dieu a dit au pécheur : Pourquoiparles-tu de ma loi? " (Ps. XLIX.) Les Juifs avaient étéemmenés en captivité, et quand les Perses les suppliaientet les pressaient de chanter leurs divins cantiques, ils répondaient: " Comment chanterons-nous les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère?"(Ps. CXXXVI.) Que s'il n'était pas convenable de chanter les cantiquesdu Seigneur sur une terre étrangère, combien cela est-ilmoins permis à une âme étrangère? Or, telleest l'âme sans pitié. Car si la loi commandait le silenceà des captifs, devenus esclaves des hommes sur une terre étrangère;à combien plus forte raison doivent se taire les esclaves du péché,assujettis à une autre règle de vie? Pourtant ces Juifs avaientleurs instruments : " Nous avons ", disaient-ils, " suspendu nos instrumentsaux branches des saules (16) ", et il ne leur était point permisde s'en servir. Donc, bien que nous ayons une bouche et une langue, quisont les instruments de la parole, nous ne devons point nous en servir,tant que nous sommes esclaves du péché, le plus impérieuxdes maîtres étrangers.

En. effet, dites-moi un peu, vous qui êtes voleur et avare, quepouvez-vous dire au Grec? Renonce à l'idolâtrie? Apprendsà connaître Dieu? Ne cherche point l'or et l'argent? Maisne se mettra-t-il pas à rire et à vous dire Commence part'appliquer ce langage ? Car qu'un gentil ou un chrétien soit idolâtre,ce n'est pas la même chose. Comment pourrons-nous détournerun païen de cette idolâtrie, quand nous y sommes livrésnous-mêmes? Nous sommes plus près de nous que le prochain.Comment persuaderons-nous les autres, si nous ne nous persuadons pas nous-mêmes?Si celui qui ne sait pas gouverner sa maison, ne sera point chargéde gouverner l'Eglise, celui qui ne sait pas régler son âme,pourra-t-il corriger celle des autres ? Ne me dites pas que vous ne vousprosternez point devant une statue d'or; mais prouvez-moi que vous ne faitespas ce que l'or vous commande. Car il y a bien des espèces d'idolâtrie: l'un sert Mammon comme son maître, l'autre son ventre, un troisièmequelque passion plus coupable encore. Mais vous ne leur immolez point deboeufs à la manière des gentils ? Vous faites bien pire :vous leur sacrifiez votre âme. Mais vous ne fléchissez pasle genou, vous n'adorez pas? Sans doute, mais vous faites avec bien plusde docilité tout ce que vous commandent votre . ventre, l'or outoute autre passion tyrannique; et c'est en cela même que les Grecssont abominables, parce qu'ils ont divinisé les passions : l'amoursous le nom de Vénus, la colère sous celui de Mars, l'ivrogneriesous celui de Bacchus.

Si vous ne leur taillez point de statues comme eux, vous ne vous inclinezpas avec moins d'ardeur devant ces mêmes passions, faisant ainsi,des membres du Christ, des membres de prostituée et vous plongeantencore dans d'autres iniquités. C'est pourquoi je vous exhorte ,àcomprendre l'excès de cette démence et à fuir l'idolâtrie,puisque c'est le nom que Paul donne à l'avarice (Col. III, 5). Etce n'est pas seulement la cupidité qui s'attache à l'orgueilqu'il faut fuir, mais aussi celle qui a pour objet le désir impur,les vêtements, la table, ou toute autre chose. Car nous serons bienplus sévèrement punis, si nous n'obéissons pas auxlois du Christ. En effet, il est écrit : " Le serviteur qui a connula volonté de son maître, et ne l'a pas exécutée,recevra un grand nombre de coups ". (Luc, XII, 47.) Afin donc d'éviterce châtiment et d'être utiles (229) à nous-mêmeset aux autres, chassons de notre âme tous les vices et embrassonsla vertu. Par là nous obtiendrons les biens futurs. Puissions-noustous y parvenir par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ avec qui la gloire, l'honneur, la force appartiennentan Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VII

QUOI DONC? SOMMES-NOUS AU-DESSUS D'EUX? NULLEMENT.CAR NOUS AVONS CONVAINCU LES JUIFS ET LES GRECS D'ÉTRE TOUS SOUSLE PÉCHÉ. SELON QU'IL EST ÉCRIT : PAS UN SEUL N'ESTJUSTE; IL N'Y A PERSONNE QUI COMPRENNE, IL N'Y A PERSONNE QUI CHERCHE DIEU.TOUS ONT DÉCLINÉ, TOUS SONT DEVENUS INUTILES ; IL N'EN ESTPAS UN QUI FASSE LE BIEN, IL N'EN EST PAS MÊME UN SEUL. LEUR BOUCHEEST UN SÉPULCRE OUVERT, LEUR LANGUE UN INSTRUMENT DE FRAUDE; UNVENIN D'ASPIC EST SOUS LEURS LÈVRES; LEUR BOUCHE EST REMPLIE DEMALÉDICTION ET D'ARMERTUME; LEURS PIEDS SONT VITES POUR RÉPANDRELE SANG; LA DESTRUCTION ET LE MALHEUR SONT DANS LEURS VOIES, ET LA VOIEDE LA PAIX, ILS NE L'ONT PAS CONNUE; LA CRAINTE DE DIEU N'EST PAS DEVANTLEURS YEUX (III, 9-18, JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)

1. Il a accusé les Gentils, il a accusé les Juifs; ilétait naturel qu'il parlât ensuite de la justice par la foi.En effet, si la loi dé nature n'a servi à rien, si la loiécrite n'a, pas servi davantage, si toutes les deux ont tournéau détriment de ceux qui n'ont point su en user et sont devenuespour eux la cause de plus grands châtiments : le salut par la grâceétait donc nécessaire. Parlez-en donc, Paul, et faites-lenous voir. Mais il n'ose pas encore, se défiant de la violence desJuifs; il en revient alors à les accuser, et en premier lieu introduitpour accusateur David, qui expose longuement ce qu'Isaïe, a expriméen peu, de

mots. Par là il leur met un frein puissant qui les empêcherade regimber; en sorte que, déjà contenus vigoureusement parles accusations des prophètes, pas un de ses auditeurs ne puissese soustraire à ce qu'il va dire sur la foi. Le prophètepose d'abord trois points extrêmement graves: tous ont fait le mal;ils l'ont fait d'une manière absolue, sans mélange de bien,,ils l'ont fait de toute l'étendue de leur pouvoir. Et pour qu'ilsne disent pas : Que nous importe, si cela s'adresse à d'autres?Il ajoute : " Or, nous savons que tout ce que la loi dit, elle le dit àceux qui sont sous la loi... (19) ". C'est pourquoi après Isaïe,qui, (230) de l'avis de tous, s'adressait à eux, il introduit Davidpour leur montrer que l'un se rattache à l'autre. Quelle nécessité,leur dit-il, à ce que le prophète en accusât d'autresque vous, lui qui avait été envoyé pour vous corriger?Car la loi n'avait été donnée qu'à vous. Maispourquoi Paul ne dit-il pas : Nous savons que tout ce que le prophètedit; mais : " Que tout ce que la loi dit? " Parce qu'il a l'usage de donnerà tout l'Ancien Testament le nom de loi. En effet il dit ailleurs:" N'entendez-vous pas la loi? Abraham eut deux fils ". (Sal. IV, 21, 22.)De même ici il appelle les Psaumes la loi, en disant : " Nous savonsque tout ce que la loi dit, elle le dit à ceux qui sont sous laloi ".

Ensuite il montre que cela n'a pas été dit simplementen manière de reproche, mais afin que la loi préparâtles voies à la foi. Tel est l'accord entre l'Ancien et le NouveauTestament que les " reproches et les louanges avaient certainement pourbut d'ouvrir aux auditeurs, d'une manière éclatante, la portede la foi. En effet, comme la principale cause de la perte des Juifs aété la haute idée qu'ils avaient d'eux-mêmes(ce que l'apôtre leur reproche plus bas en ces termes : " Ignorantla justice de Dieu et cherchant à établir la leur, ils nese sont pas soumis à la justice de Dieu) ". (Rom. X, 3.) La loiet les prophètes combattaient d'avance leur présomption,comprimaient leur orgueil, afin que, réfléchissant sur leursfautes, dépouillant toute arrogance, et se voyant exposésaux derniers périls, ils courussent avec grand empressement àcelui qui leur offrait la rémission de leurs péchéset accueillissent la grâce par la foi. C'est à quoi Paul faitallusion ici, quand il dit : " Nous savons que tout ce que la loi dit,elle le dit à ceux qui sont sous la loi, en sorte que toute bouchesoit fermée et que tout le monde soit jugé digne des vengeancesde Dieu ".

Ici il fait voir qu'ils n'ont point cette solide gloire que procurentles bonnes œuvres, et qu'ils sont seulement fiers et insolents en paroles.Aussi emploie-t-il ce mot propre : " En sorte que toute bouche soit fermée". Signalant par là leur imprudente et intolérable jactance,et indiquant en même temps que leur langue est enfin refrénée;car elle avait la violence d'un torrent, mais le prophète lui amis le frein. Et. par ces mots : " En sorte que toute bouche soit fermée", il ne veut pas dire qu'ils ont péché exprès pourqu'on leur fermât la bouche ; mais il veut seulement les convaincrede péché, afin qu'ils n'ignorent pas qu'ils sont pécheurs." Et que tout le monde soit jugé digne des vengeances de Dieu ".Il ne dit pas, tout Juif, mais toute la nature ". D'un côté,ces expressions : " En sorte que toute bouche soit fermée ", estune allusion aux Juifs, mais une allusion voilée, pour ne pas paraîtretrop rude; de l'autre, celles-ci : " Et que tout le monde soit jugédigne des vengeances de Dieu ", s'adressant tout à la fois aux Juifset aux Gentils. Et ce n'est pas là un faible moyen de rabattre leurorgueil, que de leur montrer que sur ce point ils n'ont rien de plus queles gentils, et qu'ils sont livrés à la même perditionà l'égard du salut, car on appelle proprement upodixos; celuiqui étant accusé ne peut se défendre lui-même,mais a besoin des secours d'autrui, comme nous étions nous-mêmesaprès avoir perdu tous les moyens de salut : " Car par la loi on" a la connaissance du péché ". De nouveau il revient àla loi, mais avec ménagement; car ce n'est point elle qu'il accuse,mais la lâcheté des Juifs; et comme il va parler de 1a foi,il tient à prouver ici que la loi était très-affaiblie.Si vous vous glorifiez de la loi, leur dit-il, elle vous couvre de honte: car elle accuse vos péchés. Cependant, il ne parle passi rudement, mais avec plus d'indulgence : " Car par la loi on a la connaissancedu péché (20) ". Donc, le châtiment en sera plus grand,mais pour les Juifs. La loi a eu pour effet de vous faire connaîtrele péché; c'était à vous à l'éviter;pour ne l'avoir pas fait, vous vous êtes attiré une punitionplus sévère, en sorte que le secours même que vousoffrait la loi est devenu pour vous l'origine d'un châtiment plusdur.

2. Après avoir ainsi augmenté leurs craintes il revientà parler de la grâce, pour leur inspirer un vif désirde la rémission de leurs péchés, et il dit : " Tandisque maintenant, dans la loi, la justice de Dieu a été manifestée(21) ". Il énonce là une grande chose et qui a bien besoind'être prouvée. Si en effet ceux qui vivaient sous la loinon-seulement n'ont point échappé au châtiment, maisse le sont attiré plus sévère, comment pourra-t-on,en dehors de la loi, non-seulement éviter la punition, mais mêmeêtre justifié? Voilà (231) les deux points principauxqu'il établit : être justifié et obtenir tous ces bienssans la loi. Aussi ne dit-il pas simplement la justice, mais " La justicede Dieu", relevant, par la dignité du personnage, la grandeur dudon et la certitude de l'accomplissement de la promesse, puisque tout estpossible à Dieu. Il ne dit point non plus : a étédonnée mais : " A été manifestée ", pour échapperau reproche d'innovation; car la manifestation est comme la révélationd'une chose ancienne et cachée. Et non-seulement ici, mais plusbas encore, il montrera que ce n'est point là une nouveauté.En effet, après ce mot : " A été manifestée", il ajoute : " Etant confirmée par le témoignage de laloi et des prophètes ".

Ne vous troublez pas, leur dit-il, parce qu'elle est donnée maintenant,comme si c'était une chose nouvelle et inouïe ; car elle adéjà été prédite autrefois par la loiet par les prophètes. Il s'est déjà servi de cettepreuve pour d'autres sujets ; il s'en servira encore. Plus haut il a produitce texte d'Habacuc : " Le juste vit de foi ". (Rom. I, 17.) Puis il a parléd'Abraham et de David, à propos d'autres questions. Ces personnagesjouissaient d'une grande autorité chez les Juifs; car l'un étaitpatriarche et prophète, et l'autre roi et prophète, et c'étaità eux qu'avaient été faites les promesses relativesà ce sujet. Aussi Matthieu, au début de son Evangile, lesmentionne-t-il d'abord tous les deux, et donne ensuite les générationspar ordre. En effet, après avoir dit : " Livre de la généalogiede Jésus-Christ ", il ne fait point suivre le nom d'Abraham, deceux d'Isaac et de Jacob; mais il nomme David avec Abraham , et même,chose étonnante ! avant Abraham, puisqu'il dit : " Fils de David,fils d'Abraham " ; après quoi il énumère Isaac, Jacobet tous leurs descendants. C'est aussi pour cela que l'apôtre lescite souvent et dit ici : " La justice de Dieu étant confirméepar le témoignage de la loi et des prophètes ". Et pour qu'onne dise pas : Comment serons-nous sauvés, nous qui ne contribuonsen rien à ce dont il s'agit? il montre que ce que nous y apportonsn'est pas peu de chose, à savoir la foi. Aussi après avoirdit : " La justice de Dieu ", il ajoute : " Par la foi, pour tous ceuxet sur tous ceux qui croient... (22) ".

Ici encore le Juif se trouble, en voyant qu'il n'a rien de plus queles autres et qu'il est compris dans le dénombrement de toute laterre. Pour y obvier, l'apôtre le comprime par la crainte, en ajoutant: " Car il n'y a point de distinction, parce que tous ont péché(23) ". Ne me dites pas qu'un tel est Grec, qu'un tel est Scythe, qu'untel est Thrace ; car tous sont de même condition. Si vous avec reçula loi, vous n'y avez appris qu'une chose : à connaître lepéché, et non à le fuir. Ensuite, pour qu'on n'objectepoint : Si nous avons péché, ce n'est pas comme eux, il continue: " Et sont privés de la gloire de Dieu ". Ainsi, bien que tu n'aiespoint commis les mêmes péchés que les autres, tu eségalement privé de la gloire : car tu es de ceux qui ontpéché; or celui qui a péché ne compte pointparmi les glorifiés, mais parmi ceux qui sont couverts de confusion.Pourtant ne crains pas : Si je dis cela, ce n'est pas pour te jeter dansle désespoir, mais pour te faire comprendre la bonté du Maître.Aussi ajoute-t-il : " Etant justifiés gratuitement par la grâce,par la rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieua établi propitiation par la foi en son sang pour montrer sa justice(24, 25) ".

Voyez que de preuves à l'appui de sa proposition ! D'abord ladignité de la personne; ce n'est point l'oeuvre d'un homme qui seraitsujet à défaillir, mais celle de Dieu qui peut tout: " C'estla justice de Dieu ", dit-il. En second lieu la loi et les prophètes.Ne t'effraies donc point de ce mot : " Sans la loi ", car la loi y consent.En troisième lieu, les sacrifices de l'Ancien Testament; ce quilui fait dire : " En son sang " , leur rappelant par là les brebiset les veaux qu'on immolait. Si le sang des animaux, leur dit-il, purifiaitdu péché, à bien plus forte raison celui-ci. Il nedit pas simplement délivrance, mais " Rédemption ", afinque nous ne retournions jamais à l'ancienne servitude ; et pourcela il l'appelle " Propitiation " , afin de montrer que si la figure avaitdéjà tant de puissance, la réalité en aurabien davantage. Et pour prouver encore qu'il n'y a là rien de nouveau,rien de récent, il dit : " A établi ". Après avoirpar ces expressions : " Dieu a établi ", indiqué que c'estl'oeuvre du Père, il montre quelle est aussi celle du Fils; le Pèrea proposé, mais le Christ a tout opéré dans son sang" Pour montrer sa justice". Qu'est-ce que cela veut dire : " Montrer sajustice? " Comme la richesse se prouve non-seulement par ce qu'on (232)est riche soi-même, mais parce qu'on enrichit les autres; comme lavie se manifeste non-seulement en ce que l'on vit soit-même, maisen ressuscitant les morts ; de, même la puissance se démontrenon-seulement parce que l'on peut soi-même, mais parce que l'on rendla force aux faibles. Ainsi la justice se fait voir non-seulement en ceque l'on est juste soi-même, mais en ce que l'on rend justes immédiatementdes hommes consommés dans l'iniquité. Du reste, Paul interprètelui-même le mot " montrer ", quand il ajoute : " Afin qu'il soitjuste lui-même et qu'il justifie celui qui a la foi en Jésus(26) ".

3. Soyez sans défiance; c'est de la foi non des oeuvres que procèdela justice. Ne fuyez point la justice de Dieu; elle a un double avantage: elle coûte peu et elle est offerte à à tout le monde.Ne soyez point honteux, ne rougissez pas : car si Dieu montre ici son action,si, pour ainsi dire, il s'en félicite et s'en vante, pourquoi seriez-voushonteux, pourquoi rougiriez-vous de ce, dont Dieu se glorifie? Aprèsavoir donc relevé son auditeur en lui disant que ce qui s'est faitest la manifestation de la justice de Dieu, il presse d'autre part le lâche,le timide, d'approcher, en disant : " Par la rémission ou l'anéantissementdes péchés précédents ". Voyez-vous comme illeur rappelle souvent leurs fautes? Plus haut, il a dit : " Car par laloi, on a la connaissance du péché ", puis : " Tous ont péché"; et ici son langage est plus énergique.: En effet il ne dit pas: par les, péchés, mais : " Par l'anéantissement ",c'est-à-dire par la mortification, la destruction. Car il n'y avaitplus d'espoir de guérison ; comme un corps paralysé, l'âmemorte avait besoin d'une main supérieure. Et ce qui est plus grave,et qu'il donne comme une circonstance aggravante, c'est que la rémissiona eu lieu dans la tolérance de Dieu. Vous ne pouvez pas, leur dit-il,nier que vous ayez rencontré une grande patience et une grande bonté.Ces mots : " En ce temps ", indiquent précisément cette patienceet cette bonté. C'est, leur dit-il, quand nous étions désespérés,quand le moment de la sentence était venu, quand le mal étaitaugmenté et que la mesure des péchés étaitcomble, c'est alors que Dieu a fait éclater sa puissance pour nousapprendre à quel point la justice surabonde en lui. Si la choseeût eu lieu au commencement, elle eût paru moins étonnante,moins prodigieuse que maintenant, où tous les remèdes ontété démontrés impuissants.

" Où est donc le sujet de la gloire? Il est exclu ", dit-il." Par quelle loi? Des oeuvres? Non, mais par la loi de la foi (27} ". Paulfait de grands efforts pour montrer que la foi a une vertu què laloi n'eût pu même imaginer. Après avoir dit que Dieujustifie l'homme par la foi, il prend encore la loi à partie. Ilne dit pas : Où sont les bonnes actions des Juifs? Où Sontleurs oeuvres de justice? mais : " Où est donc le sujet de gloire?" Leur démontrant de toute manière qu'ils ne font que sevanter comme s'ils avaient plus que les autres, mais qu'ils ne produisentaucune oeuvre. Et après avoir dit,: " Où est donc le sujetde la gloire ? " il ne répond pas : il a disparu, il est; détruit,mais : " Il est exclu ", ce qui marque surtout l'inopportunité;une chose qui a fait son temps. Car de même que quand l'heure dujugement arrive, il n'est plus temps de se repentir, ainsi, l'arrêtune fois prononcé , tout étant sur le point de périr,et celui qui devait guérir tous les maux par la grâce étantarrivé, ils ne pouvaient plus prétexter qu'ils se corrigeraientpar le moyen de la loi. S'ils l'avaient pu, ils auraient dû le faireavant la venue du Christ; mais celui qui sauve par la loi étantarrivé, le temps des combats était passé; et commetout était convaincu d'impuissance, il procure le salut par la grâce.

Il est venu maintenant pour qu'on ne dise pas comme, on l'aurait dits'if était venu dès le commencement, qu'on aurait pu se sauverau moyen de la loi par ses propres efforts et ses propres mérites.Pour ôter ce prétexte à ces bouches impudentes, ila tardé longtemps, de manière à sauver par sa grâce,quand il a été démontré clairement et de toutesles manières que les hommes ne pouvaient se suffire à eux-mêmes.Aussi après avoir dit plus haut: " Pour montrer sa justice."., ila ajouté : " En ce temps " , s'il en est qui disent le contraire,ils ressemblent à un grand criminel qui, n'ayant pu se justifierdevant le tribunal, aurait été condamné et sur lepoint de subir son supplice, et qui après avoir étégracié par la bonté du roi, devenu libre, se vanterait impudemmentde n'être pas coupable. Il fallait démontrer son innocence,avant d'être gracié; plus tard, il n'est plus temps de seglorifier. C'est le cas des Juifs. Comme ils s'étaient (233) perduseux-mêmes, le Christ est venu pour réprimer leur insolence.Celui, qui se dit : " Le maître des enfants ", qui se glorifie danssa loi, qui s'appelle " Le docteur des ignorants " et qui a aussi besoinqu'eux de maître et de Sauveur, celui-là n'a pas de raisonde se glorifier. Car si déjà auparavant la circoncision étaitdevenue incirconcision, à plus forte raison maintenant : les deuxépoques la rejettent. Après avoir dit: " Est exclus ", ildit comment. Et comment? " Par quelle loi? Des oeuvres? Non, mais par laloi de la foi ".

4. Voilà qu'il appelle la foi une loi, adoptant volontiers cesdénominations, pour écarter toute apparence de nouveauté.Or, quelle est la loi de la foi? Le salut par la grâce Ici il faitvoir la puissance de Dieu, qui non-seulement a sauvé, mais justifié,mais procuré des motifs de gloire, et cela sans les oeuvres et enne demandant que la foi. L'apôtre parle ainsi pour inspirer la modestieau Juif croyant, et contenir, et attirer celui qui ne croit pas. En effetcelui qui est sauvé, s'il est tenté de se glorifier de laloi, apprendra qu'elle lui ferme la bouche, qu'elle l'accuse, qu'elle étaitun obstacle à son salut, qu'elle lui ôtait out sujet dégloire; et celui qui ne croit pas, devenu humble par les mêmes motifs,pourra arriver à la foi. Voyez-vous comme la foi est puissante?comme elle détache du passé, en ne souffrant pas qu'on s'englorifie ?

" Nous reconnaissons donc que l'homme est a justifié par la foi,sans les oeuvres de la loi (18) ". Après avoir montré queceux qui croient s'ont supérieurs aux Juifs, il parle de la foiavec une grande liberté et calme le trouble qui semblait en résulter.En effet deux choses troublaient ici les Juifs : l'une que ceux qui n'avaientpu, être sauvés par les oeuvres, le fussent sans les oeuvres;l'autre que les incirconcis jouissent à juste titre des mêmesavantages que ceux qui avaient si longtemps vécu sous la loi : etce dernier point les révoltait bien plus que l'autre. C'est pourquoiPaul, après avoir prouvé le premier, passe au second, quitroublait tellement les Juifs que, même après avoir reçula foi, ils en firent une matière de reproche à Pierre, àl'occasion de Corneille et de ce qui le concernait lui-même. Quedit-il donc? " Nous reconnaissons que l'homme est justifié par lafoi, sans les oeuvres de la loi ". Il ne dit pas le Juif, l'homme qui étaitsous la loi, mais " L'homme ", en terme générique, étendantainsi son langage, et ouvrant au monde entier les portes du salut.

Puis, à ce propos, il résout une objection qui n'avaitpas encore été posée Car comme il était vraisemblableque les Juifs, entendant dire que tout homme est justifié par lafoi, en seraient blessés et scandalisés, il ajoute : "Dieuest-il le Dieu des Juifs seulement? " Comme s'il disait: Pourquoi trouves-tuabsurde que tout homme soit sauvé? Dieu est-il partial? Par làil leur fait sentir qu'en voulant faire tort aux gentils, c'est la gloirede Dieu même qu'ils attaquent, puisqu'ils ne veulent pas qu'il soitle Dieu de tous. Or s'il est le Dieu de tous, il pourvoit à tous;et s'il pourvoit à tous, il les sauve tous également parla foi. C'est ce qui lui fait dire : " Dieu est-il le Dieu des Juifs seulement?Ne l'est-il pas aussi des Gentils?

Oui, certes, des Gentils aussi (29) ", Car il n'est pas Dieu en partie,comme les divinités fabuleuses des grecs, mais le Dieu universelet unique. C'est pourquoi, Paul ajoute : " Puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu" : c'est-à-dire un seul Maître des uns et des autres.

Que si vous me parlez de l'ancien ordre des choses, je vous dirai que,même alors, la Providence était pour tout le monde, quoiqued'une autre manière : en effet la loi écrite vous avait étédonnée, à eux la loi naturelle; et ils n'étaient pasmoins bien partagés que vous. Ils pouvaient même l'emporter,s'ils l'eussent voulu. C'est à quoi il fait allusion quand il ajoute" Qui justifiera les circoncis par la foi et les incirconcis parla foi(30) ", leur rappelant ainsi ce qu'il leur a dit plus haut sur la circoncisionet sur l'incirconcision, quand il leur a prouvé qu'entre ces deuxchoses il n'y avait point de différence. Or s'il n'y avait pointde différence alors, à plus forte raison maintenant; et pourle prouver plus clairement, il fait voir, que l'un et l'autre ont besoinde la foi. " Nous détruisons donc la loi par la foi? Loin de là: au contraire, nous établissons la loi ". Voyez-vous cette prudencehabile et vraiment admirable? Par le fait même de cette expression: " Nous établissons ", il indique que la loi n'existe plus, qu'elleest détruite.

Voyez aussi quel puissant génie que celui de Paul, et avec quellefacilité il prouve ce qu'il veut ! Il démontre ici non-seulementque la foi ne ruine pas la loi, mais qu'elle lui vient en aide au contraire,de même que la loi a préparé (234) les voies àla foi. Car comme la loi rendait d'avance témoignage à lafoi (il a dit plus haut : " Etant confirmée par le témoignagede la loi et des prophètes) " : ainsi la foi a raffermi la loi chancelante.Et comment, direz-vous, l'a-t-elle raffermie? Quel était le butde la loi, et à quoi tendaient toutes ses prescriptions? A rendrel'homme juste. Or, elle ne l'a pas pu : " Car ", dit l'apôtre, "Tous ont péché ". Or la foi est venue et l'a pu; puisqu'encroyant on devient juste. Donc elle a réalisé l'intentionde la loi et atteint le but que celle-ci se proposait en tout. Elle nel'a donc pas abrogée, mais complétée. Paul démontreici trois choses : qu'on peut être justifié sans la loi, quela loi n'a pas pu justifier et que la foi n'est point en opposition avecla loi. Comme ce qui troublait le plus les Juifs était que la foiparût contraire à la loi, il prouve plus que le Juif ne demande,à savoir que la foi, loin de contrarier la loi, est son auxiliaireet sa coopératrice; ce que le Juif désirait surtout entendre.

5. Mais puisque après cette grâce par laquelle nous avonsété justifiés, il est nécessaire de bien vivre,montrons un zèle digne d'un si grand don, et nous le montreronssi nous cultivons avec soin la charité, source de tous les biens.Or; la charité ne consiste pas simplement en paroles ni en salutations,mais en assistance et en oeuvres. Comme soulager la pauvreté, secourirles malades, délivrer du danger, tendre la main à ceux quisont dans l'embarras, pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouiravec ceux qui se réjouissent : car ceci est encore l'effet de lacharité; bien qu'il semble que ce soit peu de chose de se réjouiravec ceux qui se réjouissent, c'est cependant quelque chose de grandet qui demande de la philosophie. Vous trouverez bien des gens capablesde supporter des épreuves amères, et qui ici se montrerontfaibles; beaucoup pleureront avec ceux qui pleurent, et ne sauront passe réjouir avec ceux qui se réjouissent, s'attristeront mêmede la joie des autres : ce qui est proprement l'effet de la jalousie etde l'envie. Ce n'est donc pas un petit mérite de se réjouiravec un frère qui se réjouit; il est même plus grandque l'autre. Plus grand non-seulement que celui de pleurer avec ceux quipleurent, mais même que de tendre la main à celui qui estdans le péril.

Beaucoup en effet partageront le danger avec ceux qui y sont, qui souffrirontde la prospérité d'autrui : tant l'envie est tyrannique !Pourtant l'un exige de la peine et de la fatigue, tandis que l'autre estun simple effet de la volonté et du bon désir. Mais beaucoupsupportent ce qui est plus pénible et faiblissent devant ce quiest plus facile, sèchent même de dépit et se consumentlorsqu'ils en voient d'autres s'attirer la considération publiqueet servir l'Eglise par la prédication ou autrement. Y a-t-il quelquechose de pire? Ici ce n'est pas seulement à un frère, maisà la volonté de Dieu qu'on s'en prend. Songez-y bien et guérissez-vousde cette maladie, sinon par égard pour le prochain, au moins pourvous délivrer de maux sans nombre. Pourquoi introduire la guerredans votre esprit? Pourquoi remplir votre âme de trouble? Pourquoisoulever des tempêtes? Pourquoi tout bouleverser de fond en comble?Comment, avec de telles dispositions, obtenir le pardon de vos péchés?Car si Dieu ne remet point les péchés à ceux qui nepardonnent pas les offenses qu'on leur a faites, comment vous les remettra-t-ilà vous qui cherchez à nuire à ceux qui ne vous ontpoint fait de mal ? En effet, c'est là le comble de la méchanceté: de tels hommes combattent contre l'Eglise avec le démon. Peut-êtrefont-ils bien pis encore : car il est possible de se garantir du démon,tandis qu'eux, prenant le masque de l'amitié, mettent en secretle feu au bûcher, se jettent les premiers dans la fournaise et sontatteints d'une maladie qui non-seulement ne saurait être prise enpitié, mais ne peut exciter que le mépris.

Car pourquoi, je vous prie, êtes-vous pâle, tremblant, saiside crainte? quel malheur vous est donc arrivé? Votre frèreest devenu illustre, éclatant, glorieux? Il fallait mettre une couronne,vous réjouir, et rendre grâces à Dieu de ce qu'un membrede la famille avait acquis tant de lustre et de célébrité;et vous vous affligez de ce que Dieu est glorifié! Voyez-vous oùtend cette guerre? Mais, dites-vous, ce n'est pas de la gloire de Dieu,mais de celle d'un frère que je m'afflige. Mais, par ce frère,la gloire remonte à Dieu; c'est donc à Dieu que vous déclarezla guerre. Ce n'est point 1à, dites-vous encore, ce qui me faitde la peine seulement c'est par moi que je voudrais voir Dieu glorifié.Alors réjouissez-vous du bonheur de votre frère, et Dieusera glorifié par vous, et tous diront : Béni soit le Maîtrequi a (235) de tels serviteurs, exempts de tout sentiment d'envie et jouissantmutuellement de leur bonheur. Et que parlé-je d'un frère?Quand même celui par qui Dieu se glorifie serait votre ennemi, vousdevriez, à cause de cela même, vous en faire un ami : et,au contraire, d'un ami vous vous faites un ennemi, parce que Dieu tiresa gloire de ses bonnes actions. Si quelqu'un guérissait votre corpsd'une maladie, cet homme fût-il votre ennemi, prendrait dèslors le premier rang parmi vos amis; et si quelqu'un embellit le corpsdu Christ, c'est-à-dire l'Eglise, d'ami qu'il était vousvous en faites un ennemi? Et de quelle autre manière pourriez-vousdéclarer la guerre, au Christ? C'est pourquoi, tout homme entachéde ce vice, fît-il d'ailleurs des miracles, fût-il vierge,jeûnât-il, couchât-il sur la dure, et par là égalât-illa vertu des anges, est le plus scélérat des hommes, estplus criminel que l'adultère, que le fornicateur, que le voleur,que le violateur des tombeaux.

6. Et pour que personne ne m'accuse d'exagération, je vous poseraivolontiers une question. Si quelqu'un prenant une torche et un hoyau, venaitbrûler ce temple et miner cet autel; chacun de ceux qui sont icine le lapiderait-il pas comme sacrilège et criminel ? Quel pardonméritera donc celui qui porte une flamme bien plus dévorante,l'envie veux-je dire, une flamme qui ne consume pas un édifice depierre, un autel d'or, mais qui renverse et détruit quelque chosede bien plus précieux que des murailles et qu'un autel, l'édification,fruit de l'enseignement des maîtres? Et qu'on ne me dise pas queles efforts de l'envieux sont souvent sans résultat. On doit jugerd'après l'intention, et bien que Saül n'ait pas tuéDavid, il n'en est pas moins homicide. Vous ne pensez donc pas, dites-moi,que quand vous combattez contre le pasteur, vous tendez des piégesaux brebis : à ces brebis pour lesquelles le Christ a verséson sang, pour lesquelles il nous ordonne de tout faire et de tout souffrir?Vous ne vous rappelez donc pas que votre maître a cherchévotre gloire et non la sienne, tandis que vous ne cherchez point la sienne,mais la vôtre? Et pourtant vous trouveriez la vôtre en cherchantla sienne ; et en cherchant la vôtre avant la sienne, vous ne latrouverez point.

Quel sera donc le remède à ce mal? Prions tous ensemble,prions tous d'une voix pour

ces malheureux, comme pour des énergumènes. Ils sont mêmeplus à plaindre que des énergumènes, parce que leurmal est volontaire. Il faut, pour le guérir, des prières,beaucoup de supplications. Si celui qui n'aime pas son frère, nepeut. acquérir aucun mérite, donnât-il tout ce qu'ilpossède, souffrit-il le martyre; songez quel sera le -châtimentde celui qui déclare la guerre à un homme qui ne lui a pointfait de mal. Il est pire que les païens. Car si, en aimant ceux quinous aiment, nous ne faisons rien de plus que les païens, oùplacer, je vous le demande, celui qui porte envie à ses amis? Lajalousie est même pire que la guerre. En effet, dès que lemotif de la guerre a cessé, celui qui la faisait, déposeses sentiments d'hostilité; mais l'envieux ne devient jamais ami.Le premier fait une guerre ouverte, le second une guerre cachée;celui-là a souvent de justes motifs, celui-ci n'en a pas d'autreque sa fureur et sa volonté diabolique. A quoi comparer une telleâme? A quelle vipère? à quel aspic? à quel ver?à quelle mouche venimeuse ? Rien de plus scélérat,rien de plus méchant qu'elle. Voilà ce qui détruitles Eglises, voilà la source des hérésies; voilàce qui arma la main d'un frère, le détermina à sebaigner dans le sang du juste, viola les lois de la nature, ouvrit la porteà la mort, consomma la malédiction première, fit perdrede vue à cet infortuné sa propre naissance, le souvenir deses parents et de tout le reste, et poussa sa fureur et sa folie au pointqu'il ne cédât pas même à la voix de Dieu quilui disait: " Son recours sera en toi et tu le domineras (1) ". (Gen. IV,7.) Pourtant Dieu lui remettait son péché et lui soumettaitson frère ; mais cette maladie est si difficile à guérir,que, malgré l'application de mille remèdes, elle jette encoreson venin.

De quoi donc souffres-tu, ô le plus misérable des hommes? De ce que Dieu est honoré ? Mais c'est une disposition satanique.De ce que ton frère est. considéré? Mais tu peux ledépasser. Que si tu veux l'emporter sur lui, ne le tue pas, ne lefais pas disparaître; laisse-le vivre, pour avoir un motif d'émulationet triompher d'un être vivant; par là la couronne sera brillanteun jour; mais en lui donnant la mort aujourd'hui, tu te préparesune sentence pire

1 C'est ainsi que saint Chrysostome entend ce passage ; voir la XVIIIehomélie sur la Genèse.

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que si tu avais été vaincu. Mais la jalousie ne voit riende cela. Comment peux-tu aimer la gloire au milieu d'une si grande solitude? Car ils étaient seuls alors sur la terre. Mais cela mêmen'a pu le retenir; rejetant tout de son âme, il s'est rangéavec le démon et s'est mis en devoir de combattre : car c'étaitle démon qui commandait à Caïn. Ce n'était pasassez pour lui que l'homme fût devenu mortel, il voulait un genrede mort plus tragique, et il a persuadé à Caïn de tuerson frère. Insatiable de nos maux, il était impatient, ilavait hâte de voir la sentence exécutée. Comme si quelqu'untenant son ennemi dans les chaînes et voyant l'arrêt portécontre lui, était pressé de le voir égorgé,dans l'intérieur de la prison, avant la sortie de la ville, avantmême le moment fixé; tel était le démon. Ayantappris que l'homme devait retourner en terre , il brûlait de voir,quelque chose de plus : le fils mourant avant le père, un frèremeurtrier de son frère, une mort prématurée et violente.

7. Voyez-vous à combien de choses s'est prêtée l'envie? Comme elle a assouvi l'insatiable avidité du démon, commeelle lui a servi un festin tel qu'il le désirait? Pourquoi donccette maladie? Car à moins d'être débarrassésde cette faiblesse, il est, impossible d'échapper au feu qui a étépréparé pour le démon. Or, nous nous ,en. débarrasseronsen songeant combien le Christ nous a aimés et nous a recommandéde nous aimer les uns les autres. Comment nous a-t-il aimés? Ila donné son précieux sang pour nous qui étions sesennemis et lui avions fait les plus grandes injures. Faites-en autant àl'égard de votre frère : car le Christ lui-même nousa dit : " Je vous donne un commandement nouveau : c'est que vous vous aimiezles uns les autres, comme je vous ai aimés ". (Jean, XIII, 34.)Bien plus, la mesure ne se borne pas là : car il a fait cela pourses ennemis. Vous ne voulez pas verser votre sang, pour votre frère?Mais pourquoi verser le sien, diamétralement à l'opposédu précepte? Pourtant le Christ n'était point obligéde faire ce qu'il a fait, et vous, en le faisant, vous n'accomplissiezqu'un devoir. Celui à qui on avait remis dix mille talents,et quiexigeait cent deniers, n'a pas été puni seulement pour cetteexigeante, mais parce que le bienfait ne l'avait pas rendu meilleur, parcequ'il n'avait point suivi l'exemple du maître, en remettant, luiaussi, sa dette, car c'était une dette contractée par unserviteur, si dette il y avait. En effet, tout ce que nous faisons estfait en acquit. de dettes. Aussi le Christ a-t-il dit " Quand vous aurezfait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteursinutiles; nous avons fait ce que nous devions faire ". (Luc XVII, 10.)Donc en donnant des preuves de charité, en distribuant de l'argentaux pauvres, nous acquittons une dette, non-seulement parce que Dieu nousa le premier fait du bien, mais parce que, quand nous donnons, nous nedonnons que ce qui vient de lui. Pourquoi donc vous priver de ce qu'ilveut que vous possédiez? Car c'est pour que vous conserviez cesbiens qu'il vous or; donne de les distribuer à d'autres, tant quevous les possédez seul, ils ne sont point à vous vous n'enêtes vraiment propriétaire que quand vous les donnez àd'autres.

Est-il rien qui égale l'amour de Jésus-Christ. Il a verséson sang pour dés ennemis, et nous refusons de donner de l'argentpour notre bienfaiteur, le sang qu'il a verse était le sien, etl'argent que nous refusons n'est pas le nôtre: il a donnéavant nous, nous refusons après lui, il a agi pour notre salut,nous n'agissons pas même dans notre propre intérêt car,lui, il ne profite en aucune façon de notre charité et c'està nous qu'en revient tout l'avantage. Si donc nous recevons l'ordrede donner ces biens, c'est afin de ne pas les perdre nous-mêmes.Dieu agit avec nous comme on agirait avec un petit enfant en lui donnantune pièce d'argent, avec recommandation de la garder soigneusementou de la confier à un domestique pour qu'elle ne soit pas volée.Donnez vos biens aux pauvres, nous dit-il, de peur que quelqu'un ne vousles enlève, un calomniateur, le diable, un voleur, et en dernierlieu, la mort. Tant que vous les conservez, ils ne sont pas sûrs;si vous me les donnez dans la personne des pauvres, je vous les garderaitous soigneusement et vous les rendrai avec usure en temps convenable,.Ce n'est pas pour Vous en priver que je les reçois, mais pour lesaugmenter, pour les conserver plus soigneusement, et vous les réserverpour le temps où il n'y aura plus personne qui veuille prêterni se laisser toucher de compassion.

Y aurait-il une dureté plus grande que la nôtre, si, aprèsde telles promesses, nous refusions de lui prêter? Voilà pourquoinous nous en allons vers lui, délaissés, nus et pauvres,(237) n'ayant plus ce qu'on nous avait confié parce que nous nel'avons pas remis au meilleur des gardiens. Voilà ce qui nous attirerale dernier châtiment. Que pourrons-nous répondre, quand onnous accusera de nous être perdus nous-mêmes ? Quelle excuseprésenterons-nous ? Quelle justification ? Pourquoi n'avoir pasdonné? Vous n'êtes pas sûr de recouvrer? Est-ce raisonnable?Celui qui donne à qui n'a rien donné, ne peut-il pas àplus forte raison rendre à qui lui a donné?

Mais vous jouissez de la vue de votre argent. Raison de plus pour ledonner, afin d'en jouir davantage, là où personne , ne pourraplus vous l'enlever tandis qu'en le gardant maintenant, vous êtesexposé à mille dangers. Le démon, semblable àun chien, s'élance contre les riches, comme s'il voulait arracherun gâteau de la main d'un enfant. Donnons donc au Père. Quandle démon verra cela, il prendra aussitôt la fuite : et dèsqu'il sera retiré, le Père vous donnera tout en sécurité,puisque le démon ne peut plus mettre le trouble dans le siècleà venir. Les riches sont absolument comme les petits enfants incommodéspar les chiens : tout le monde aboie autour d'eux, les déchire,les tiraille, et non-seulement les hommes, mais encore les passions ignobles,la gourmandise, l'ivrognerie, la flatterie, tous les genres de débauche.Quand nous voulons prêtera intérêt, nous recherchonssoigneusement ceux qui donneront le plus et se montreront reconnaissants.Ici nous faisons tout le contraire : nous laissons de côtéDieu qui est plein de reconnaissance, qui ne donne pas seulement le douze,mais le cent pour cent, pour recourir à des gens qui ne nous rendrontpas même le capital.

8. Que nous rendra en effet notre ventre, quand il aura consomméla plus grande partie de nos biens? Du fumier, de l'ordure. Que nous rendrala vaine gloire ? De l'envie et de la jalousie. Que nous rendra la parcimonie?Le souci et l'inquiétude: Que nous rendra la débauche ? L'enferet le ver empoisonneur. Car voilà les débiteurs des richeset voilà les intérêts qu'ils rendront pour le capital: les maux présents et les maux à venir. Est-ce àeux que nous prêterons, je vous le demande, au prix d'un tel châtiment?Et nous ne confierons rien au Christ qui nous offre le ciel, la vie immortelle,des biens ineffables? Quelle sera notre excuse ? Pourquoi ne donnez-vouspas à celui qui rendra tout et avec usure? C'est peut-êtreparce qu'il ne rendra que dans longtemps? Mais il rend déjàen cette vie; car il ne ment pas celui qui a dit : " Cherchez le royaumede Dieu , et toutes ces choses vous seront données par surcroît". (Matth. VII, 33.) Voyez-vous cet excès de libéralité?Les biens à venir vous sont réservés, nous dit-il, et ne diminueront point; et je vous donne encore ceux d'ici-bas par additionet par surcroît, de plus ce long délai augmente la somme devos richesses : car l'intérêt se multiplie. Nous voyons lesprêteurs d'argent se conduire ainsi ils préfèrent ceuxqui empruntent à long terme. En effet celui gui rembourse immédiatement,intercepte le cours de l'intérêt tandis que celui qui conservelongtemps le capital, grossit le profit.

Ainsi à l'égard des hommes nous supportons les délais,nous prenons même à tache de les prolonger; et avec Dieu noussommes pusillanimes jusqu'à être insouciants, jusqu'àtergiverser? Et pourtant, comme je l'ai dit, il nous rend déjàici-bas, puis nous réserve encore, dans l'autre vie, le tout etquelque chose de plus, pour la raison que j'ai donnée. En effet,la grandeur et la beauté, du don surpasse de beaucoup cette pauvrevie terrestre. Car il n'est pas possible de recevoir, dans un corps corruptibleet mortel , les couronnes que rien ne saurait flétrir, ni de posséderce repos immuable, imperturbable, dans la vie présente si pleinede trouble, de tumulte, et sujette à tant de changements. Si undébiteur s'engageait à vous rembourser sur la terre étrangère,là où vous n'auriez point de domestique ni aucun moyen detransport pour votre pays , vous le prieriez instamment de vous payer àvotre retour chez vous, et non sur la terre étrangère ; etvous voudriez recevoir ici les biens spirituels, des trésors infinis?Quelle est donc votre folie? Si on vous paye ici-bas, ce ne sera qu'enchoses corruptibles; mais si vous attendez le temps convenable, vous recevrezdes biens incorruptibles et sans mélange. Ici-bas vous recevrezdu plomb, et là, de l'or éprouvé. De plus Dieu nevous prive pas des biens présents. Car à la promesse desbiens à venir, il en a ajouté une autre, en disant : Quiconqueaime les choses célestes, recevra le centuple en ce monde et posséderala vie éternelle. (Matth. XIX, 29.)

Si donc nous ne recevons pas le centuple , (238) la faute en est ànous qui ne prêtons pas à celui qui peut nous le donner; cartous ceux qui lui prêtent, si peu que ce soit, le reçoivent.Dites-moi un peu , qu'est-ce que Pierre avait donné de si grand? N'était-ce pas seulement un filet brisé , une ligne, unhameçon? Et pourtant Dieu lui a ouvert les maisons du monde entier,lui a aplani la terre et la mer, en sorte que tous l'appelaient chez eux;bien plus , on vendait tout ce qu'on avait et on en déposait leprix, non pas en ses mains (on ne l'eût osé) mais àses pieds : tant on avait de générosité et de respectpour lui ! Mais c'était Pierre, direz-vous. Qu'importe, ôhomme? Ce n'est pas seulement à Pierre que le Christ a fait cespromesses; il n'a pas dit : Toi seul, Pierre, recevras le centuple, mais: " Quiconque aura quitté sa maison ou ses frères, recevrale centuple ". Car il n'y a point chez lui d'acception de personne, maisdifférence de mérites.

Mais, direz-vous, j'ai une multitude d'enfants , et je désireles laisser riches. Pourquoi donc les appauvrissez-vous ? En leur laissanttout, vous confiez votre fortune à une garde peu sûre; maissi vous leur donnez Dieu pour cohéritier et pour tuteur, vous leurlaissez d'immenses trésors. De même que quand .nous nous vengeons,Dieu ne prend pas notre causé en main, tandis que si nous nous abandonnonsà lui, notre attente est dépassée; ainsi , en faitde richesses, si nous nous livrons à l'inquiétude, sa Providencese retire de nous; et si nous nous abandonnons à lui sans réserve,il mettra en parfaite sécurité et nos biens et nos enfants.Et qu'est-ce que cette conduite a d'étonnant en Dieu, quand nousla voyons même chez les hommes? Si, à l'heure de la mort,vous ne donnez aucun de vos proches pour tuteur à vos enfants ,celui qui serait le mieux disposé à demander cette chargeen est retenu par la crainte et par la honte; mais si vous vous déchargezsur lui de ce souci, il s'estimera très-honoré et répondradignement à votre confiance.

9. Si donc vous voulez laisser de grandes richesses à vos enfants, laissez-leur la Providence de Dieu. Lui qui a créé votreâme, qui a formé votre corps, qui vous a donné la viesans vous, quand il vous verra déployer une si grande libéralité,et lui confier vos biens et vos enfants, pourrait-il ne pas leur ouvrirtous ses trésors? Si Elie, pour avoir été nourri d'unpeu de farine, et voyant qu'une femme le préférait àses enfants, fit voir des aires et des pressoirs dans la chaumièred'une veuve, songez quelle sera pour vous la générositédu maître d'Elie ! Ne nous inquiétons pas de laisser nos enfantsriches, mais vertueux. Car s'ils mettent leur confiance dans les richesses,ils négligeront tout le reste, ne s'étudiant qu'àcacher des moeurs corrompues à l'abri de l'opulence; mais s'ilsse voient privés de cette consolation, ils mettront tous leurs soinsà demander à la vertu une compensation à la pauvreté.Ne' leur laissez donc pas la richesse, afin de leur laisser la vertu. Carce serait le comble de la déraison de ne rien laisser à leurdisposition pendant notre vie, et de procurer à leur jeunesse aprèsnotre mort les moyens de vivre dans la licence. Du moins, pendant que nousvivons, nous pouvons leur faire rendre des comptes, réprimer leursexcès, et leur mettre le frein; mais si, après notre mort,avec l'abandon où nous les laissons, et malgré leur jeunesse,nous leur fournissons les . ressources de la richesse , nous poussons cesinfortunés sur la voie de nombreux précipices; nous jetonsle feu sur le feu, nous versons l'huile dans une fournaise embrasée.

Donc, si vous voulez leur laisser une fortune assurée, faitesque Dieu soit leur débiteur et confiez-lui leurs créances.Si ce sont eux qui touchent votre argent, ils ne sauront à qui ledonner, ils tomberont souvent entre les mains des calomniateurs et desingrats; mais si par précaution vous le prêtez à Dieu,le trésor demeurera en sûreté et le remboursement sefera sans aucune difficulté. Car Dieu nous est reconnaissant, mêmequand il nous paye sa dette; il voit de meilleur oeil ceux qui lui prêtentque ceux qui ne lui prêtent pas, et plus il doit, plus il aime. Sidonc vous voulez l'avoir toujours pour ami, prêtez-lui beaucoup.Un prêteur à moins dé plaisir à avoir des débiteurs,que le Christ n'en a à avoir des créanciers ; il fuit ceuxà qui il ne doit rien et court à ceux à qui il doit.Faisons donc tout au monde pour le constituer notre débiteur voicile moment favorable pour lui prêter, puisqu'il est dans le besoin.Si vous ne lui donnez pas maintenant, il n'aura pas besoin de vous aprèscette vie. C'est ici qu'il a soif, c'est ici qu'il a faim : il a soif devotre salut; c'est pour cela qu'il mendie, qu'il est nu et (239) errant,dans le but de vous procurer la vie éternelle.

Ne le dédaignez donc pas : il ne demande pas à êtrenourri, mais à nourrir; à être vêtu, mais àvêtir, à vous préparer un manteau d'or, un vêtementroyal. Ne voyez-vous pas les médecins les plus dévoués,quand ils font prendre un bain aux malades , le prendre eux-mêmes,bien qu'ils n'en aient pas besoin? Ainsi le Christ fait tout pour vousqui souffrez. Voilà pourquoi il n'exige rien de vous par force,afin de vous rendre davantage , pour vous apprendre que, s'il demande,ce n'est pas pour ses besoins, mais pour. les vôtres. Voilàpourquoi, il vient à vous en haillons et vous tend la main ; sivous lui donnez une obole, il ne se détourne pas; si vous le méprisez,il ne s'éloigne pas, mais se rapproche encore; car il désire,il désire, vivement notre salut. Méprisons donc les richessespour n'être point méprisés par le Christ; méprisonsles richesses, pour les posséder elles-mêmes. Car si nousles conservons ici-bas , nous les perdrons entièrement, et pourcette vie et pour l'autre; mais si nous les distribuons généreusement,nous jouirons clans les deux vies d'une grande abondance. Que celui doncqui veut devenir riche, s'appauvrisse pour s'enrichir; qu'il dépensepour amasser; qu'il disperse pour recueillir. Que si cette doctrine voussemble nouvelle et étrange, voyez l'homme qui sème , et dites-vousà vous-même que le seul moyen qu'il ait de multiplier songrain est de disperser celui qu'il a , de répandre ce qui est soussa main. Semons donc, nous aussi, et cultivons le champ du ciel, afin denous procurer une moisson abondante et d'obtenir les biens éternels.par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christavec qui la- gloire, l'empire, l'honneur, appartiennent au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VIII

QUEL AVANTAGE DIRONS-NOUS DONC QU'ABRAHAM, NOTREPÈRE , A EU SELON LA CHAIR? CERTES, SI ABRAHAM A ÉTÉJUSTIFIÉ PAR LES OEUVRES, IL A DE QUOI SE GLORIFIER, MAIS NON DEVANTDIEU. (IV, JUSQU'À 22.)

1. Après avoir dit que le monde était coupable devantDieu, parce que tous avaient péché et qu'on ne peut êtresauvé que par la foi, il s'attache ensuite à démontrerque le salut par la foi n'a rien de déshonorant , qu'il est très-glorieuxau contraire, et plus grand (240) que par les oeuvres. Comme le salut accompagnéde déshonneur pourrait être un sujet de tristesse , il veuten éloigner jusqu'au soupçon: ce qu'il avait d'ailleurs déjàinsinué quand il l'appelait, non-seulement salut, mais justice:" La justice de Dieu ", disait-il; " y est en effet révélée", Car celui qui est sauvé de la sorte, est assuré de sonsalut en qualité de juste. Il l'appelle non-seulement justice, maismanifestation de Dieu : car Dieu se manifeste dans les choses glorieuses, éclatantes, magnifiques. Du reste, la preuve est dans ce qu'ilvient de dire et il continue par forme d'interrogation, comme il a coutumede faire pour plus de clarté, et pour montrer qu'il parle avec assurance.C'est ce qu'il a déjà fait plus haut en disant : " Qu'est-cedonc que le Juif a de plus?" Et encore : " Qu'avons-nous de plus? " Puis: " Où est le sujet de ta gloire? Il est exclu "; enfin ici : "Quel avantage dirons-nous qu'Abraham, notre père a eu ? " Commeles Juifs ne cessaient de répéter à tout propos quele patriarche et l'ami de Dieu avait reçu le, premier la circoncision, il veut leur prouver qu'Abraham lui-même a été justifiépar la foi; argument victorieux et triomphant. En effet que celui Oui n'apas les oeuvres soit justifié par la foi , cela n'a rien d'invraisemblable;mais que celui qui a excellé dans les oevres ne soit pas justifiépar elles, mais seulement par la foi , voilà ce qui est étonnantet ce qui montré la puissance de la foi. Aussi laissant de côtétous les autres, s'attache-t-il à celui-ci. Il l'appelle " Pèreselon la chair ". Pour exclure les Juifs d'une autre, parenté plushaute et pour faire espérer aux gentils de devenir ses enfants selonla foi, il dit ; " Car si Abraham a été justifié parles oeuvres ; il a de quoi se glorifier ".

Après avoir donc affirmé que Dieu justifie la circoncisionpar la foi, aussi bien que l'incirconcision, et l'avoir suffisamment prouvédans ce qui précède, au moyen d'Abraham ; il pousse sa démonstrationplus loin qu'il ne l'avait promis, met la foi aux prises avec les oeuvreset concentre toute la bataille sur le juste lui-même, et non sansraison. Voilà pourquoi il l'entoure de respect, en l'appelant père,et leur imposant la nécessité de l'imiter en tout: Ne meparlez pas d'un Juif, leur dit-ils ne me nommez ni un tel, ni un tel; moi,je remonte au sommet au point où la circoncision a pris naissance: " Si Abraham a été justifié par les oeuvres, ila de quoi se glorifier, mais non devant Dieu ". Ces paroles sont obscures;et il est besoin de les éclaircir. Il y a deux manières dese glorifier : ou par les oeuvres ou par la foi. En disant : " S'il a étéjustifié par les oeuvres, il a de quoi se " glorifier, mais nondevant Dieu ", il indique qu'Abraham attrait pu aussi se glorifier de lafoi, et à bien plus juste titre. C'est ici surtout que Paul montresa force, en ce qu'il retourne, le sujet en sens contraire, et fait, voirque lés avantages attachés au salut par les oeuvres, àsavoir le droit de se glorifier et d'agir avec sécurité,le salut par la foi les revendique à bien plus forte raison. Eneffet, celui qui se glorifie dans les oeuvres, peut présenter sestravaux personnels; mais celui qui se glorifie de croire à Dieu,a de meilleurs motifs de se féliciter; puisque c'est le Seigneurqu'il honore et qu'il glorifie. Apprenant par la foi en Dieu ce que nelui enseignait pas la nature visible, il fait , preuve d'un véritableamour pour lui et a proclamé solennellement sa puissance. Or c'estlà le propre d'une âme très-généreuse,d'une intelligence sage et d'un esprit élevé: Ne pas tuer,ne pas voler, c'est chose vulgaire; mais croire que Dieu peut l'impossible,est le fait d'une âme magnanime et parfaitement disposée àson égard ; et là est le cachet du véritable amour.Sans doute. celui qui accomplit les commandements honore Dieu; mais celuiqui a la sagesse de la foi l’honore beaucoup plus ; le premier, lui obéit,mais le second a de lui une idée convenable et lui prouve , mieuxque par les oeuvres qu'il l'honore et l'admire.. Dans le premier cas onse glorifie du bien que l'on a fait, dans le second on glorifie, Dieu lui-même,à qui alors tout appartient; car on se glorifie de concevoir delui de hautes idées, ce qui tourne entièrement à sagloire. Voilà pourquoi Paul dit qu'Abraham se glorifiait, devantDieu, et pour une autre raison encore,. outre celle-là. En effetle croyant ne se glorifie pas seulement d'aimer Dieu véritablement,mais aussi d'en être grandement aimé et honoré. Carcomme en concevant de lui des idées sublimes, il lui donne une preuve,d'amour, puisque c'est ainsi que l'amour se prouve; de même Dieul'aime à son tour, quoique mille fois coupable; et non content dele dispenser du châtiment, il le fait encore juste. Le croyant peutdonc se glorifier, comme étant l'objet d'un grand amour: " En (241)effet, que dit l'Ecriture? Abraham crut à Dieu, et cela lui futimputé à justice. Or, à celui qui travaille, le salairen'est point imputé comme une grâce, mais comme une dette (3; 4) ". Mais c'est quelque chose de plus grand, direz-vous. Nullement :car l'imputation est faite au croyant, ce qui n'aurait. pas lieu, s'ily mettait quelque chose du sien.

2. Ainsi celui-ci aussi a Dieu pour débiteur, et débiteurnon de choses vulgaires, mais de choses grandes et sublimes. En effet,après avoir montré la hauteur de cette intelligence, cettepensée toute spirituelle, Paul ne dit pas simplement : " A celuiqui croit, mais à celui " qui croit en celui qui justifie le pécheur(5) ". A celui-là, la foi est imputée à justice. Songezen effet quelle grande chose c'est de croire, d'être pleinement convaincuque Dieu peut immédiatement, non-seulement dispenser du châtimentcelui qui a vécu dans l'impiété , mais encore le rendrejuste et digne des honneurs immortels. Ne vous imaginez donc pas que celui-cisoit inférieur à l'autre, puisqu'à cet autre l'imputationne se fait pas selon la grâce. Car c'est précisémentlà ce qui fait surtout la gloire du croyant, de recevoir une tellegrâce, de montrer une si grande foi. Et voyez combien la récompenseest plus grande ! A celui-là on donne un salaire, à celui-ci,la justice; or, la justice est bien au-dessus d'un salaire, car elle renfermeune multitude de salaires.

Après avoir démontré cela par Abraham, Paul produitensuite le témoignage de David à l'appui de ce qu'il vientde dire. Que dit donc David, et qui appelle-t-il heureux? Celui qui seglorifie de ses oeuvres, ou celui qui a reçu la grâce et obtenula rémission et le don ? Or, en nommant le bonheur, j'exprime lecomble de tous les biens. De même que la justice est plus que lesalaire, ainsi la béatitude est plus que la justice. Aprèsavoir montré l'excellence de la justice, non-seulement parce qu'Abrahaml'a reçue, niais à l'aide du raisonnement : " Il a ", a-t-ildit, " de quoi se glorifier, mais " non devant Dieu) " ; Paul emploie unautre genre de preuve pour la relever encore, et produit le témoignagede David, lequel déclare heureux celui,qui a été ainsijustifié : " Bienheureux ceux dont les iniquités ont étéremises ". (Ps.- 31.) Cependant il semble apporter là, un témoignagepeu convenable ; car le prophète ne dit pas : Heureux ceux dontla foi est imputée à justice, mais il fait cela àbon escient, et non par ignorance, pour augmenter encore la force de l'argument.En effet, si celui dont les iniquités ont été remisespar la grâce est heureux, à bien plus forte raison celui quiest justifié et qui a prouvé sa foi. Or là oùil y a béatitude, tout opprobre disparaît et la gloire estgrande ; car la béatitude est le surcroît de la récompenseet de la gloire. C'est pourquoi Paul ne recourt point à l'Ecriturepour établir l'avantage du premier, il se contente de dire . " Acelui qui travaille, le salaire n'est point imputé comme une grâce" ; mais pour prouver la prééminence du croyant, il emploiela parole écrite, comme l'a dit David : " Bienheureux ceux dontles iniquités sont " remises et dont les péchés sontcouverts (7) ". Mais pourquoi, dira-t-on, affirmez-vous que la rémissionne s'accorde pas comme une dette, mais par grâce ? Eh ! c'est précisémentpour cela que le croyant est déclaré heureux. Paul ne l'eûtpas béatifié, s'il ne l'avait vu en possession d'une grandegloire. Il ne dit pas la rémission est pour la circoncision, maisque dit-il? " Or cette béatitude ", (ce qui est bien plus) " est-ellepour la circoncision ou pour l'incirconcision (9) ? " Il s'agit désormaisde savoir à qui ce grand don appartient, si c'est aux circoncisou aux incirconcis. Et voyez la force de l'argument ! Paul fait voir quenon-seulement ce don n'a point d'aversion pour l'in circoncision ; maiscomme David qui proclame cette béatitude était circonciset parlait à des circoncis, voyez comme Paul s'empresse d'appliquerses paroles aux incirconcis ? Car après avoir rattaché cettebéatitude à la justice et montré que les deux ne fontqu'un, il .demande comment Abraham a été justifié;si la béatitude appartient au juste et qu'Abraham ait étéjustifié, voyons comment il l'a été, si c'est- commeincirconcis ou comme circoncis. C'est, nous dit-il, comme incirconcis." Comment donc lui a-t-elle été imputée? Est-ce dansla circoncision ou dans l'incirconcision ? Ce n'est point dans la circoncision, mais dans l'incirconcision. Car nous disons que la foi a étéimputée à justice à Abraham (10) ".

Plus haut il parlait d'après l'Ecriture, (il nous disait en effet: " Que dit l'Ecriture ? Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputéà justice) " ; ici il invoque le jugement de ceux qui parlent, etmontre que la justification (242) a eu lieu dans l'incirconcision. Puisil résout une autre objection qui s'élève : Si Abraham,dit-on, a été justifié quand il était incirconcis,pourquoi la circoncision a-t-elle été établie ? "Il a reçu ", répond-t-il, " la marque de la circoncision)comme sceau de la justice par " la foi, qu'il avait déjàquand il était encore " incirconcis (11) ". Voyez-vous comme ilfait voir que les Juifs sont en quelque sorte des parasites? qu'ils ontété adjoints aux incirconcis ? Car si Abraham, encore incirconcis,a été justifié et couronné, s'il a reçula circoncision plus tard et que les Juifs ne soient venus qu'aprèslui, il est donc d'abord le père des incirconcis qui se rattachentà lui par la foi, puis des circoncis; car il est la tête d'unedouble génération. Voyez-vous briller la foi? Tant qu'ellene vient pas, le patriarche n'est point justifié. Voyez-vous quel'incirconcision n'est point un obstacle ? Il était incirconciset n'en a pas moins été justifié. Donc la circoncisionest postérieure à la foi.

3. Et pourquoi vous étonner que la circoncision soit postérieureà la foi, quand l'incirconcision elle-même l'est? Non-seulementla circoncision est postérieure à la loi, mais elle lui esttrès-inférieure, aussi inférieure que le signe l'està la chose signifiée, comme par exemple le drapeau au soldat.Et pourquoi, dira-t-on, Abraham avait-il besoin de signe? Il n'en avaitlui-même pas besoin. Pourquoi donc l'a-t-il reçu? Afin dedevenir le père commun des croyants incirconcis et circoncis, maispoint uniquement de ces derniers; aussi Paul ajoute-t-il : " Non-seulementdes circoncis ". Si donc il est le père des incirconcis, ce n'estpas parce qu'il est incirconcis, bien qu'il ait été justifiédans l'incirconcision, mais parce que les incirconcis ont imitésa foi. A bien plus forte raison n'est-il point le père des circoncisà cause de la circoncision, à moins que la foi ne viennes'y ajouter. Il a reçu la circoncision, dit Paul, afin d'êtrele père des uns et des autres, et pour que les incirconcis ne repoussentpoint les circoncis. Voyez-vous comme il a été d'abord lepère des incirconcis? Que si la circoncision est respectable parcequ'elle proclame la foi, le privilège de l'incirconcision n'estpas mince d'avoir la première reçu la foi. Vous pourrez doncavoir Abraham pour père, si vous marchez sur les traces de la foi,et que vous ne disputiez pas et n'apportiez point de trouble en introduisantla loi. De quelle foi, s'il vous plaît, parlez-vous? " De celle quiest dans l'incirconcision (12) ".

De nouveau encore il réprime l'orgueil des Juifs, en leur rappelantle temps de la justice. Et il a raison de dire : " Sur les traces ", afinque vous croyiez, comme Abraham, -à la résurrection des morts.Car celui-ci a montré sa foi là-dessus; en sorte que si vousrejetez l'incirconcision, vous pouvez être certain que la circoncisionne vous sera d'aucun profit. Si vous ne,suivez pas les traces de la foi,fussiez-vous mille fois circoncis, vous n'êtes point un descendantd'Abraham; car il a reçu la circoncision , afin que vous ne fussiezpoint exclus par l'incirconcis. N'exigez donc point la circoncision del'incirconcis ; car elle vous a été utile, mais non àlui. Pourtant, dit-on, c'était un signe de justice. Oui, mais àcause de vous, bien que ce ne soit plus maintenant; mais alors vous aviezbesoin de signes corporels, qui sont inutiles aujourd'hui. Mais, direz-vous,même par la foi ne pouvait-on pas connaître la vertu de l'âmed'Abraham ? On le pouvait; mais vous aviez besoin de cette addition. Commevous n'imitiez point sa vertu, que vous ne pouviez pas la voir, on vousa donné la circoncision sensible pour qu'à l'aide de ce signecorporel vous fussiez peu à peu amené à la. sagessede l'âme et qu'après l'avoir accueillie avec un grand empressementconfine une très-haute dignité, vous apprissiez àimiter et à respecter votre père. Et ce n'était passeulement la circoncision que Dieu instituait dans ce but, mais toutesles autres prescriptions, telles que les sacrifices, les sabbats et lesfêtes. Pour vous convaincre que c'est à cause de vous qu'Abrahama reçu la circoncision, écoutez la suite : Après avoirdit qu'il reçut le signe et la marque, Paul en donne la raison,en disant : " Pour être le père de la circoncision ", chezceux qui la reçoivent spirituellement; en sorte que si vous n'avezqu'elle, elle ne vous est d'aucune utilité. Car elle est seulementun signe, quand on voit en vous ce dont elle est le signe, à savoirla foi ; en sorte que si vous n'avez pas la foi, le signe ne peut plusêtre un signe. Signe de quoi, marque de quoi, quand la chose signifiéen'existe pas? C'est comme si vous nous montriez une bourse portant un cachet,mais ne contenant rien ; en sorte que la circoncision est ridicule, quandla foi intérieure manque. En effet, si elle est le signe (243) dela justice et que vous n'ayez pas la justice, vous n'avez pas mêmele signe. Car vous avez reçu le signe pour chercher la chose dontvous avez le signe; en sorte que si vous cherchez la chose signifiéesans le signe, le signe ne vous est pas nécessaire. Non-seulementla circoncision annonce la justice, mais la justice des incirconcis. Lacirconcision n'annonce donc pas autre chose que l'inutilité de lacirconcision.

" Et si ceux qui ont reçu la loi sont héritiers, la foidevient vaine, et la promesse est " abolie (14) ". Il a montré quela foi est nécessaire, qu'elle est antérieure à lacirconcision, qu'elle est plus puissante que la loi , qu'elle affermitla loi. En effet si tous ont péché, elle est nécessaire; si Abraham encore incirconcis a été justifié, elleest antérieure à la circoncision ; si par la loi on a laconnaissance du péché, et si elle a été manifestéedans la loi, elle est plus puissante que la loi ; si elle a reçule témoignage de la loi et qu'elle l'affermisse, elle n'est pointson ennemie, mais son amie et son auxiliaire dans le combat. Il prouved'autre part qu'il n'était pas possible d'obtenir l'héritagepar là loi ; après avoir comparé la foi à lacirconcision et remporté la victoire, il revient encore àla comparaison en disant : " Et si ceux qui ont reçu la loi sonthéritiers, la foi devient vaine ". Et pour qu'on ne dise pas qu'ilest possible d'avoir la foi et d'observer la loi, il montre que cela estimpossible. Car celui qui tient à la loi comme à un moyende salut méconnaît la puissance de la foi. Voilà pourquoiil dit : " La foi devient vaine ", c'est-à-dire, il n'y a plus besoindu salut par la foi, puisqu'elle ne peut plus faire preuve de sa vertu,et la promesse est réduite à néant. En effet, le Juifaurait pu dire : Qu'ai-je besoin de la foi? Donc s'il en était ainsi,tout ce qui regarde la promesse disparaîtrait avec la foi.

4. Voyez comme il démontre qu'ils ont eu tous et depuis le commencement,le patriarche pour adversaire. En effet, après avoir montréque la justice partage le sort de la foi, il prouve qu'il en est de mêmede la promesse. Et de peur que le Juif ne dise : Que m'importe qu'Abrahamait été justifié par la foi? Paul répond :Même ce qui te touche le plus, la promesse de l'héritage,ne peut être réalisé sans elle. Et c'était cequi, les effrayait le plus. Quelle promesse, direz-vous? La promesse d'hériterdu monde entier, et de voir toutes les nations bénies en sa personne.Puis Paul explique comment cette promesse a été abolie "Attendu que la loi opère la colère : car là oùil n'y pas de loi, il n'y a pas de prévarication (15) ".

Si donc elle opère la colère et rend sujet à laprévarication, il est clair qu'elle rend aussi sujet à làmalédiction. Or, ceux qui sont sujets à là malédiction,au châtiment et à la prévarication ne sont pas dignesde l'héritage ; ils ne méritent que le supplice et l'expulsion.Qu'arrive-t-il alors? La foi vient, attirée par la grâce,de manière à ce que la promesse soit accomplie. Car oùest la grâce, là est le pardon; là où est lepardon, il n'y a plus de châtiment;,tt dire que le châtimenta disparu et que la justice est venue par la foi, rien n'empêchequ'on hérite de la promesse de la foi. " Aussi ", dit-il, " c'està la foi qu'est attachée la promesse, afin qu'elle soit gratuiteet assurée à toute la postérité d'Abraham,non-seulement à celle qui a reçu la loi, mais encore àcelle qui suit la foi d'Abraham, qui est le père de nous tous (16)". Voyez-vous que non-seulement la foi affermit la loi, mais qu'elle nelaisse pas la promesse de Dieu tomber à vide ; tandis qu'au contrairela loi, observée au-delà de son terme, annule la foi, etempêche l'accomplissement de la promesse ?

Par tout cela il fait voir non-seulement que la foi n'est pas superflue,mais qu'elle est tellement nécessaire que sans elle on ne peut sesauver, d'un côté la loi opère la colère, cartous l'ont transgressée ; de l'autre la foi rend dès l'abordla colère impossible. " Là où il n'y a pas de loi", nous dit-il, " il n'y a point " de prévarication ". Voyez-vouscomme non-seulement elle efface le péché, mais l'empêchemême de naître? Aussi dit- il : " Gratuite ". Pourquoi? Cen'est pas pour nous faire rougir, mais : " Afin qu'elle soit assuréeà toute la postérité d'Abraham ". Il établitici deux avantages : les dons sont assurés et ils le sont àtoute la postérité; comprenant les Gentils sous ces expressions,et indiquant que les Juifs seront exclus, s'ils disputent contre la foi.Car la foi est plus solide que la loi ; elle ne nous fait point de tort(ne le contestez pas), elle vous sauve même des périls oùla loi vous expose. Après avoir dit : " A toute la postérité", il détermine quelle espèce de (244) postérité." A celle qui suit la foi", dit-il: établissant la parentéavec les nations, et montrant que ceux-là ne peuvent avoir de rapportavec Abraham, qui n'ont pas la même foi que lui. Voilà untroisième effet de la foi : elle a resserré les liens deparenté avec le juste et l'a fait père d'une famille plusnombreuse. Aussi Paul ne dit-il pas simplement Abraham, mais " Abraham,le père de nous, les croyants ". Puis donnant un sceau àce témoignage, il ajoute : " Comme il est écrit : Je t'aiétabli père d'une multitude de nations (17) ".

Voyez-vous que tout est réglé depuis longtemps ? Mais,direz-vous, n'est-il pas ici question des Ismaélites, des Amalécites,des Agarépiens? Il montrera clairement plus bas que ce n'est pointde ceux-là qu'il s'agit. En attendant il passe à une autrepreuve, en déterminant le mode de cette parenté et la prouvantavec beaucoup d'habileté. Que dit-il donc? " Devant Dieu àqui il. a cru ", c'est-à-dire Comme Dieu n'est point le Dieu dequelques-uns, mais le Dieu de tous, ainsi en est-il d'Abraham. Et encore: Comme Dieu n'est point père selon la nature, ,mais par le liende la foi, ainsi en est-il d'Abraham : car c'est l’obéissance quil'a fait le père de nous tous. Et comme ,les Juifs ne tenaient aucuncompte de cette parenté, pour s'attacher à l'autre plus grossière,il montre que la première est plus importante, en les faisant remonterà Dieu. De plus il déclare qu'Abraham a reçu en ellela récompense de sa foi; sans quoi, fût-il le pèrede tous les habitants de, la terre, ce mot " devant ", n'aurait plus desens et le don de Dieu serait amoindri : car " devant " veut dire de lamême manière. Qu'y aurait-il d'étonnant, je vous ledemande, à ce qu'il fût le père de ceux de sa race?C'est là le propre de tous les hommes. Le merveilleux est qu'ilait reçu, par le don de Dieu, ceux que la nature ne lui avait pasdonnés.

5. Si donc vous. croyez que le patriarche a été honoré,croyez qu'il est le père de tous. Après avoir dit DevantDieu à qui il a " cru ", il ajoute : " Qui vivifie les morts etappelle les choses qui ne sont pas, comme celles qui sont ", proclamantdéjà la doctrine de la résurrection; ce qui lui étaitutile pour le but qu'il se proposait. Car s'il est possible à Dieude vivifier les morts, d'appeler les choses qui ne sont pas comme cellesqui sont, il peut aussi donner pour fils à Abraham ceux qui ne sontpas nés de lui. Aussi l’apôtre ne dit-il pas : Qui produitles choses qui ne sont pas comme celles qui sont, mais " qui " appelle", pour mieux indiquer un pouvoir à qui tout est facile. En effet,comme il nous est facile d'appeler des choses qui sont, ainsi il est facile,et bien plus facile encore, à Dieu de produire les choses qui nesont pas. Après avoir rappelé le grand, l'ineffable don deDieu et parlé de sa puissance, il montre que la foi d'Abraham étaitdigne de ce don, pour,qu'on ne croie pas qu'il a été honorésans raison. Après avoir éveillé l'attention de l'auditeur,de peur qu'il ne se trouble et que le Juif ne soulève une difficultéet ne dise : Comment ceux qui ne sont pas fils peuvent-ils devenir fils?Il revient au patriarche et dit : " Qui ayant espéré contrel'espérance a cru qu'il deviendrait le père d'un grand nombrede nations, selon ce qui lui fut dit : Ainsi sera, ta postérité(18) ".

Comment a-t-il cru à l'espérance contre l'espérance?Il a cru à l'espérance de Dieu contre l'espérancede l'homme. Paul fait voir la grandeur de la chose et ne permet pas qu'onmette sa parole en doute : Ce qui paraît contradictoire est conciliépar la foi. S'il eût parlé des descendants d'Ismaël,ce langage serait inutile ; car c'étaient des enfants selon la natureet non selon la foi. Mais il introduit aussi Isaac : car ce n'étaitpas pour ces nations qu'Abraham avait cru, mais pour l'enfant qui devaitnaître d'une femme stérile. Si donc c'est une récompensed'être père d'un grand nombre de nations, cela s'entend évidemmentdes nations pour lesquelles il a cru. Et pour vous convaincre que c'estbien d'elles qu'il est question, écoutez la suite : " Et sa foine faiblit point, et il ne considère ni son corps éteint,puisqu'il avait déjà environ cent ans, ni l'impuissance deSara (19) ".

Voyez-vous comme il fait ressortir les obstacles, et aussi la grandeurd'âme du juste qui les surmonte tous? " Contre l'espérance", nous dit-il, en parlant de la promesse. Voilà le premier obstacle: car le patriarche n'avait point sous les yeux l'exemple d'un autre Abrahamqui eût eu ainsi un fils. Ceux qui sont venus après lui ontfixé les yeux sur lui; niais lui n'a pu les fixer sur personne,si ce n'est sur Dieu seul; aussi nous dit-on : " Contre l'espérance". Ensuite, un corps éteint, second obstacle; puis l'impuissance(245) de Sara, troisième et quatrième obstacle. — " Il n'hésitapoint en défiance de la promesse de Dieu (20) ". Dieu ne lui donnapoint de preuve, point de signe, mais de simples paroles, des promessesqui ne s'accordaient point avec la nature. Et pourtant " Il n'hésita" pas ", nous dit l'apôtre. Il ne dit pas : Il ne refusa pas de croire,ruais " Il n'hésita pas ", c'est-à-dire, il ne douta pas,il ne chancela pas, malgré tant d'obstacles. Nous apprenons parlà que quand Dieu nous promettrait mille choses impossibles, sicelui qui les entendrait refusait d'y croire, cette faiblesse serait uneffet de sa folie et non un résultat de la nature des choses. "Mais il se fortifia par la " foi ". Voyez la sagesse de Paul ! Comme ilétait question de ceux qui font les oeuvres et de ceux qui traient,il montre que les derniers font plus que les premiers; qu'ils ont besoind'une plus grande grâce et de beaucoup de force et que leurs travauxne sont pas des travaux vulgaires. En effet, on cherchait à déprécierla foi par la raison qu'elle n'avait point de travaux à supporter.Repoussant cette assertion , il fait voir que non-seulement celui qui pratiquela chasteté ou quelqu'autre vertu de ce genre, a besoin de force;mais qu'il en faut une plus grande encore à celui qui a fait preuvede foi. Car comme le premier a besoin de vigueur pour repousser les suggestionsde l'impureté, ainsi le second doit avoir une âme forte pourécarter les raisonnements de l'incrédulité. Commentdonc Abraham est-il devenu fort? Par la foi, nous dit Paul, et non en s'abandonnantaux raisonnements; autrement il eût falli. Et comment a-t-il pratiquéla foi ? " En rendant gloire à Dieu, pleinement assuré quetout ce qu'il a promis, il est puissant pour le faire (21) "

Donc s'abstenir de toute recherche curieuse c'est glorifier Dieu, ets'y livrer c'est se rendre coupable. Si nous ne glorifions pas Dieu quandnous discutons et scrutons minutieusement des choses d'un ordre inférieur,nous le glorifions encore bien moins en sondant avec curiosité lagénération du Maître; c'est une injure que nous expieronspar les derniers supplices. Car si nous ne devons pas même chercherla forme propre de la résurrection, beaucoup moins nous est-il permisde scruter ces profonds et terribles mystères. L'apôtre nedit pas simplement croyant, mais " pleinement assuré ". Telle estla foi : beaucoup plus claire, plus persuasive que la démonstrationpar les raisonnements : car aucun raisonnement ne saurait plus l'ébranler.Celui que le raisonnement a convaincu, peut changer d'opinion; mais celuique la foi a affermi, ferme ensuite l'oreille aux arguments qui pourraientla détruire. Après avoir dit qu'Abraham fut justifiépar la foi, Paul fait voir que, par cette même foi, il a rendu gloireà Dieu : ce qui est le propre d'une vie vertueuse ; car il est écrit

" Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voientvos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dansles cieux ". (Matth. V, 16.) Voilà qui parait être le résultatde la foi. Mais comme les couvres demandent de la force, aussi en demandela foi. Ici souvent le corps partage lui-même le travail, làl'âme seule suffit. En sorte que la difficulté est plus grande,parce que l'âme n'a pas toujours le corps pour auxiliaire.

6. Voyez-vous comme il démontre que tout ce qui tient aux oeuvres,comme par exemple se glorifier devant Dieu, avoir besoin de force et detravail, rendre gloire à Dieu, existe à un bien plus hautdegré dans la foi? En disant que Dieu peut faire ce qu'il a promis,il rue semble prédire l'avenir : car ce ne sont pas seulement desbiens présents, mais des biens futurs, que Dieu a promis : ceux-cisont le type de ceux-là. Ainsi l'incrédulité est lepropre d'une âme faible, étroite et misérable. Doncquand certains hommes nous font un crime de notre foi, en retour reprochons-leurleur incrédulité, les traitant de misérables, de pusillanimes,d'insensés, de faibles, qui n'ont rien de plus que les ânes.Car comme la foi est le signe d'une âme grande et sublime, ainsil'incrédulité est le propre d'une âme tout àfait déraisonnable, très-vile et rabaissée au rangdes animaux stupides.

Laissant donc de tels hommes de côté, imitons le patriarche,et glorifions Dieu, comme il l'a glorifié lui-même. Qu'est-ceque cela veut dire : Il a rendu gloire à Dieu? Il a penséà sa justice, à sa puissance infinie; et ayant conçude lui une idée juste, il a été pleinement assuréde l'exécution des promesses. Glorifions donc Dieu, nous aussi,par la foi et par les oeuvres, afin d'obtenir pour récompense d'êtreglorifiés par lui : car il a dit : Je glorifierai ceux qui me glorifient.Du reste, quand même il n'y aurait pas de récompense, ce seraitdéjà une gloire d'être jugé digne de glorifierDieu. (246) Si en effet ceux qui célèbrent les louanges desrois, s'en estiment honorés, n'en recueillissent-ils d'ailleursaucun autre avantage; songez quelle gloire ce serait pour nous que notreMaître fût glorifié en nous, et aussi de quel châtimentnous serions dignes, si nous étions cause qu'il fût blasphémé?Toutefois c'est pour notre propre avantage qu'il veut être glorifiépar nous, puisqu'il n'en a lui-même aucun besoin. Car quelle est,pensez-vous, la distance entre Dieu et l'homme? Est-ce la même qu'entrel’homme et le ver de terre? Mais dire cela, ce n'est rien dire; cette distancene saurait s'exprimer. Voudriez-vous donc être glorifié, célébré,par des vers de terre? Non, sans doute. Eh bien ! si, malgré votrepassion pour .la gloire, vous n'y tenez pas; comment Dieu, qui est exemptde cette passion et si élevé au-dessus de vous, aurait-ilbesoin de la gloire que vous pouvez lui rendre? Et pourtant, bien qu'iln'en ait pas besoin, il déclare la désirer à causede vous. S'il a daigné se faire esclave pour vous, pourquoi vousétonner de tout ce qu'il a pu faire encore dans le même but?Il ne regarde comme indigne de lui rien de ce qui peut contribuer ànotre salut.

Pénétrés de ces vérités, évitonstout péché qui pourrait le faire blasphémer. " Fuyezle péché ", est-il écrit, " comme vous fuiriez àla vue d'un serpent ". Si vous en approchez, il vous mordra; car ce n'estpas lui qui vient à nous, mais nous qui allons à lui. Dieul'a ainsi réglé pour que le démon n'établissepoint son empire tyrannique : autrement personne ne pourrait lui résister.Voilà pourquoi il l'a repoussé à l'écart commeun voleur et un tyran ; et à moins qu'il ne trouve quelqu'un seulet sans défense dans ses propres retraites, il n'ose pas attaquer;à moins qu'il ne nous voie traverser le désert, il craintd'approcher or, le désert pour lui n'est pas autre chose que lepéché. Nous avons donc besoin du bouclier de la foi, du casquedu salut, du glaive de l'esprit; non-seulement pour nous garantir, maisencore pour lui trancher la tête, s'il veut s'élancer contrenous : nous avons besoin de prier continuellement, afin de le fouler sousnos pieds. Car il est impudent et détestable ; et quoiqu'il combatted'en bas, il remporte cependant la victoire. La raison en est que nousne nous mettons pas en peine de nous tenir au-dessus de ses coups; caril ne saurait s'élever bien haut; mais il se traîne àterre. Aussi le serpent est-il sa figure. Si Dieu lui a assignécet état dès le commencement, à plus forte raisonmaintenant.

Mais si vous ne savez pas ce que c'est que de combattre d'en bas, j'essayeraide, vous expliquer cette manière de faire la guerre. Qu'estce doncque combattre d'en bas? C'est lutter à l'aide des objets inférieurs,la volupté, la richesse , toutes les choses mondaines. Voilàpourquoi si le démon voit quelqu'un voler vers le ciel, il ne pourrad'abord s'élancer à sa poursuite; en second lieu, s'il l'essayait,il retomberait bien vite : car il n'a pas de pieds, ne craignez rien; iln'a pas d'ailes, n'ayez pas peur; il rampe à terre et dans les chosesterrestres. N'ayez donc rien de commun avec la terre et vous n'aurez pasbesoin de combattre. Car il ne connaît pas la lutte corps àcorps; il trompe souvent par l'appât des richesses. Si vous coupezles épines, comme le serpent, il se cache dans les épines,il fuira au plus vite comme un lâche, et si vous savez employer contrelui les divins enchantements, il sera bientôt blessé. Carnous avons, oui, nous avons des enchantements spirituels: le nom de Notre-SeigneurJésus-Christ et la vertu de la croix. Non-seulement ces enchantementsdébusquent le dragon de ses retraites et le précipitent dansle feu, niais encore ils guérissent les blessures.

7. Que si beaucoup de ceux qui ont prononcé ce nom n'ont pasété guéris, cela ne vient pas de son impuissance,mais de leur peu de foi ; car les uns se pressaient autour de Jésuset le poussaient, sans y rien gagner; et l'hémorroïsse, sanstoucher son corps, par le seul contact de ses vêtements, fut guéried'un flux de sang invétéré. Ce nom est terrible auxdémons, aux passions et aux maladies. Faisons-nous en donc un ornementet un rempart. C'est ainsi que Paul est devenu grand, bien qu'il fûtde même nature que nous; mais la foi le transforma, et telle étaitsa puissance que ses vêtements mêmes avaient une grande vertu.Quelle sera donc notre excuse, si l'ombre, si les vêtements des apôtreschassaient les maladies et que nos prières ne puissent réprimernos passions? Et quelle en est la cause? La grande différence desdispositions de l'âme, puisque tout ce qui tient à la natureest égal et commun entre lui et nous : car Paul a étéengendré et nourri de la même manière que nous, ila habité la terre,, il a respiré l'air (247) comme nous;mais du reste il était bien plus grand, bien meilleur que nous enzèle, en foi, en charité.

Imitons-le donc, faisons en sorte que le Christ parle par notre bouche;.car il le souhaite plus vivement que nous et c'est pour cela qu'il nousa donné cet organe, qu'il ne veut pas voir inutile et oisif, maisqu'il désire avoir sans cesse en mains. Pourquoi donc ne le tenez-vouspas toujours à la disposition de l'artiste? Pourquoi en relâchez-vousles cordes et les amollissez-vous par la volupté, de manièreà rendre la lyre entière inutile pour lui, quand il faudraittendre ces cordes, les rendre sonores et les resserrer par le sel spirituel?Si le Christ la voyait d'accord, .en cet état, lui-même entoucherait dans notre âme. Et alors, vous verriez danser les anges,les archanges et les chérubins. Soyons donc dignes de ces mainssans tache; invitions-le à venir jouer dans notre coeur; il n'amême pas besoin d'être invité : rendez-le. digne dece contact; et lui-même accourra le premier. S'il, vient au-devantdes retardataires (il faisait. déjà l'éloge de Paulavant sa conversion), que ne fera-t-il pas quand il verra un instrumentpréparé? Et si le Christ fait entendre des sons, l'Espritarrivera infailliblement, et nous serons au-dessus du ciel, puisque nousn'aurons plus seulement l'impression glu soleil et de la lune sur notrecorps, mais que le maître du soleil, de la lune et des anges habiteraet agira en nous.

.Je dis cela, non pour que nous ressuscitions. les morts, ni que nousguérissions les lépreux; mais pour que nous montrions unsigne bien au-dessus de tous les autres, la charité. Car partoutoù -est ce bien, le Fils vient immédiatement avec le Pèreet la grâce de l'Esprit descend, En effet il est écrit : "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suisau milieu d'eux ". (Matth. XVIII, 22.) C'est une preuve de grande affectionet d'un vif. amour, quand des deux côtés les amants sont ensemble.Mais, direz-vous, qui est' assez malheureux pour ne pas désirerd'avoir le Christ au milieu de soi? Nous-mêmes, qui sommes en guerreles uns, avec les autres. Peut-être quelqu'un rira-t-il de moi, etdira-t-il : Que dites-vous là? Vous nous voyez tous réunisdans le même lieu, dans l'enceinte de la même église,formant en parfait accord le même bercail, sans aucune contradiction,acclamant ensemble le. même pasteur, écoutant ensemble cequi se dit, priant ensemble : et vous venez parler de guerre et de discorde?Oui, et je ne suis pas foi, et je ne déraisonne pas. Je vois eneffet ce que je vois, et je sais que nous sommes dans le même bercailet sous le même pasteur. Et c'est ce qui fait surtout couler meslarmes: qu'ayant tant de raisons de nous unir, nous soyons cependant divisés.Quelle division voyez-vous donc ici, me direz-vous? Ici, aucune; mais dèsque le sermon sera fini, un tel accusera un tel; l'un insultera publiquement,l'autre sera jaloux, ou avare, ou voleur, un autre usera de violence, unautre se livrera à de coupables amours, un autre combinera millefraudes. Et si toutes nos âmes pouvaient être mises ànu, vous verriez tout cela en détail et vous reconnaîtriezque je ne suis pas fou.

8. Ne voyez-vous pas dans les armées, en temps de paix, les soldatsdéposer les armes , et passer ainsi sans défense et sansprécaution, dans le camp ennemi ? Mais dès qu'ils se sontmunis de leurs armes, ce sont des gardes, des postes avancés, desnuits sans sommeil, des feux continuels : toutes choses qui n'indiquentplus la paix; mais la guerre. Voilà précisément cequ'on peut voir chez nous, nous nous observons et nous nous craignons lesuns les autres, nous parlons à l'oreille du voisin, puis, si untiers survient, nous nous taisons, nous supprimons le sujet de la conversation: ce qui n'est pas une preuve de confiance, mais bien d'une extrêmedéfiance. Mais, direz-vous, nous cherchons seulement à nousgarantir, et non à faire tort. Voilà encore ce qui me faitgémir : que, vivant parmi des frères, nous ayons besoin denous tenir en garde pour ne point éprouver d'injustice, d'allumertant de feux, d'avoir tant de sentinelles et de postes "dansés.Et la cause de tout cela c'est l'habitude du mensonge et de la fraude,le défaut de charité, une guerre implacable. Aussi trouve-t-onune foule de personnes qui ont plus de confiance dans les païens quedans les chrétiens. Pourtant quel sujet de honte, de larmes, degémissements ! Eh ! comment faire, direz-vous? un tel est d'un mauvaiscaractère et de relation difficile. Mais où est votre sagesse?Où sont lés lois apostoliques, qui nous ordonnent de porterles fardeaux les uns des autres ? Si vous ne pouvez vivre en paix avecvotre frère, comment vivrez-vous avec un étranger? Si vousne savez pas manier votre propre (248) membre , comment pourrez-vous enattirer d'autres et vous les adapter ?

Que faire, dites-vous? Oh ! en voyant dans notre camp tant de guerresplus désastreuses que des guerres étrangères, j'aibien de la peine à empêcher mes yeux de verser des torrentsde larmes, à l'exemple de ce prophète, qui s'écriait,en présence d'une irruption d'étrangers : " Je souffre desentrailles ". (Jér. IV, 19.) Et moi à l'aspect de ces soldatsrangés sous le même général, puis se tournantles uns contre les autres, se mordant, se déchirant les membres,les uns pour de l'argent, les autres pour de la gloire, ceux-làse raillant et se tournant en ridicule sans motif et sans but, se portantmille blessures; en voyant ces morts plus maltraités que ceux quitombent sur les champs de bataille, en voyant le titre de chrétiensréduit à une pure dénomination, je ne saurais trouverde lamentations en proportion du sujet.

Respectez donc, respectez cette table, à laquelle nous participonstous, le Christ-immolé pour nous, la victime que l'on. nous y sert.Des brigands assis au même banquet, cessent d'être brigandspour leurs convives; la table transforme leurs moeurs et rend plus douxque des brebis, des hommes plus féroces que les bêtes sauvages;et nous qui participons à un tel festin, qui prenons ensemble unetelle nourriture, nous nous armons les uns contre les autres, quand nousdevrions nous armer contre le démon, notre ennemi commun ! Voilàpourquoi nous nous affaiblissons, tandis . qu'il se fortifie tous les jours.Nous ne nous défendons point les uns les autres contre lui, maisnous combattons avec lui contre nos frères, et nous le prenons pourgénéral dans ces expéditions, au lieu de tourner tousnos armes contre lui seul. Nous le laissons de côté, et nousdirigeons nos traits contre nos frères. Quels traits? Ceux de lalangue et de la bouche. Ce ne sont pas seulement les traits et les flèchesqui font des blessures; la langue en fait de plus terribles. Mais, direz-vous,comment mettre fin à cette guerre? En pensant que quand vous parlezcontre votre frère, vous jetez de la boue, par la bouche; en pensantque vous calomniez un membre du Christ; que vous dévorez votre proprechair; que vous vous rendez plus redoutable que l'effrayant, l'inflexibletribunal; que le trait ne tue pas celui qui le reçoit, mais celuiqui le décoche. — Mais, dites-vous, on m'a fait tort, on m'a maltraité.— Gémissez et ne dites point de mal; déplorez, non le tortqu'on vous a fait, mais la perte de votre ennemi, comme votre Maîtrea pleuré Judas, non parce qu'il a été lui-mêmecrucifié, mais parce que Judas l'avait trahi. On vous a accabléd'injures et d'outrages? Priez le Seigneur de faire éclater sansretard sa miséricorde sur le coupable. Il est votre frère,il a été enfanté comme vous; c'est votre membre, ila été convié à la même table. Mais, dites-vous,il redouble ses injures. Votre récompense en sera plus grande etplus abondante. Il est d'autant plus juste que vous lui pardonniez, qu'ila reçu un coup mortel, puisque le démon l'a blessé.

9. Ne vous blessez donc point vous-même, ne vous perdez pas aveclui. Tant que vous êtes debout, vous pouvez le sauver; mais si vousvous tuez avec lui en lui rendant injure pour injure, qui vous remettrasur pied tous les deux? Est-ce lui, qui est blessé ? Mais il nele peut; il est à terre. Est-ce vous, qui êtes tombéavec lui? Eh ! comment? Vous qui ne pouvez vous tendre la main àvous-même, la tendrez-vous à un autre? Tenez-vous donc généreusementdebout, présentez votre bouclier, et, par votre patience,retirezdu combat votre frère mort. La colère l'a blessé?N'ajoutez pas blessure à blessure, mais arrachez plutôt letrait. Si nous noua traitons ainsi mutuellement, nous serons bientôttous en bonne santé; mais si nous nous armons les uns contre lesautres, il n'y aura plus besoin du démon pour nous perdre. Touteguerre est désastreuse, mais surtout la guerre civile. Et celledont je parle l'emporte d'autant sur la guerre civile, que nos. liens degouvernement, ou plutôt de parenté sont plus étroits.

Jadis Caïn tua Abel, et versa le sang fraternel; mais le meurtredont nous parlons l'emporte sur celui-là en injustice, et parceque la proximité est plus grande, et parce que le genre de mortest plus terrible.. Car Caïn ne perça qu'un corps, et vousaiguisez votre glaive contre une âme. Mais vous avez souffert lepremier? Souffrir ce n'est pas recevoir le mal, mais le faire. Examinezun peu : Caïn a tué, Abel a été tué :où est le mort? Est-ce celui qui criait après sa mort, selonce qui est écrit " La voix du sang de ton frère, crie versmoi" ; (Gen. IV, 20.) ou celui qui, vivant, tremblait et craignait? Celui-cisans contredit était plus malheureux que quelque mort que ce soit.(249) Voyez-vous que le meilleur est encore de souffrir l'injustice, quandelle devrait aller jusqu'au meurtre ? Apprenez que le pire est de la commettre,quand même on serait assez fort pour donner la mort. Caïn afrappé et abattu son frère, mais Abel a étécouronné et Caïn a été puni; Abel a ététué et immolé contre toute justice, mais, en mourant il accusaitson frère,-il le tuait, il s'en emparait; et Caïn vivant gardaitle silence, rougissait, était surpris en flagrant délit,et atteignait un résultat opposé à celui qu'il avaitenvié. En effet, il tuait son frère parce qu'il le voyaitaimé ; et il se proposait de le priver de cet amour; et au contraire,il n'a fait que l'augmenter, puisque Dieu s'attachait davantage àla victime, jusqu'à dire : " Où est ton frère Abel? " ( Ib. 9.) Bien loin d'avoir éteint l'amour par la jalousie ,tu n'as fait que l'enflammer; loin de diminuer son honneur par le meurtre,tu n'as fait que l'augmenter. Dieu l'avait d'abord fait ton inférieur;mais puisque tu lui as donné la mort, du fond de son tombeau ilse vengera contre toi : tant est grand l'amour que je lui porte. Quel estdonc le condamné, de celui qui a puni, ou de celui qui a étépuni? De celui que Dieu honore jusqu'à ce point, ou de celui quiest livré à un supplice nouveau? Tu ne l'as pas craint vivant,dis-tu; crains-le donc mort; tu n'as pas frémi en lui enfonçantle glaive, après avoir versé son sang, tu seras sous le poidsd'une terreur continuelle; vivant, il était. ton serviteur et tun'as pu le supporter : mort, il est devenu pour toi un maître redoutable.Pensons à cela, mes bien-aimés, et fuyons l'envie , éteignonsla malice , aimons-nous mutuellement, afin de recueillir les fruits dela charité dans cette vie et dans l'autre, par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennentla gloire et la force, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

HOMÉLIE IX

OR, CE N'EST PAS POUR LUI SEUL QU'IL A ÉTÉÉCRIT QUE CELA LUI FUT IMPUTÉ A JUSTICE, MAIS POUR NOUS AUSSI,A QUI IL SERA IMPUTÉ, SI NOUS CROYONS EN CELUI QUI A RESSUSCITÉD'ENTRE LES MORTS JÉSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR. (IV, 23, 24, JUSQU'AV, 11.)

1. Après avoir beaucoup parlé et dit de grandes chosesd'Abraham, de sa foi, de sa justice, de l'honneur que Dieu lui a fait,de peur que l'auditeur ne dise. Qu'est-ce que cela nous fait? C'est luiqui a été justifié; il nous rapproche du patriarche.Telle est la vertu des paroles spirituelles. Le Gentil, le nouveau-venu, celui qui n'a rien fait, non-seulement l'apôtre a affirméqu'il n'est point au-dessous du Juif fidèle, mais pas mêmeau-dessous du (250) patriarche; bien plus, chose étonnante ! ille place fort au-dessus. Telle est , en effet, notre noblesse, que ia foid'Abraham est devenue la figure de la nôtre. Paul ne dit pas: Sicela lui a été imputé à justice, il est probablequ'il nous sera aussi imputé; il ne s'appuie pas sur un raisonnementhumain; mais il parle d'après l'autorité des lois divineset réduit tout à une sentence de l'Ecriture. Pourquoi, nousdit-il, cela est-il écrit, sinon pour nous apprendre que nous avonsété justifiés de la même manière? Carnous croyons au même Dieu, pour les mêmes objets , quoiquenon dans les mêmes personnes. Mais en parlant de notre foi, il parleaussi de l'immense bonté de Dieu, qu'il nous remet sans cesse sousles yeux, en rappelant le souvenir de la croix : ce qu'il fait ici en cestermes : " Qui a été livré pour nos péchés,et qui est ressuscité pour notre justification ".

Voyez comment après avoir marqué la cause de la mort duSauveur, il en tire une démonstration de sa résurrection.Pourquoi, dit-il, Jésus a-t-il été crucifié? Ce n'est pas peur ses péchés, comme sa résurrectionle prouvé. Car s'il eût été pécheur,comment serait-il ressuscité? Sa résurrection prouve doncclairement qu'il n'était point pécheur. Mais s'il ne l'étaitpoint, comment a-t-il raté crucifié? Pour d'autres. Si c'estpour d'autres, il est nécessairement ressuscité. Et pourque vous ne disiez pas : Comment, nous qui sommes si coupables, pouvons-nousêtre justifiés? Paul nous montre celui qui a effacétous les péchés; afin de prouver ce qu'il avance et par lafoi d'Abraham, en vertu de laquelle il a été justifié; et par la passion du Sauveur, qui nous a délivrés de nospéchés. Après avoir donc parlé de sa mort,il parle aussi de sa résurrection. Il n'est pas mort pour nous laisserexposés au châtiment et condamnés, mais pour nous fairedu bien; c'est pour nous rendre justes qu'il est mort et ressuscité.

" Etant donc justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu par.Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ". Que veulent dire ces mots : "Ayons la paix? " C'est-à-dire, selon quelques-uns, ne causons pointde discordes, en cherchant à introduire la loi. Quant à moi,je pense qu'il s'agit ici de notre conduite. Après avoir beaucoupparlé de la foi et de la justice par les oeuvres, il traite cetteautre question ; et de peur qu'on ne s'autorise de ce qu'il a dit : pourse négliger, il ajoute : " Ayons la paix ", c'est-à-direne péchons plus, ne revenons pas au passé ; car ce seraitlutter contre Dieu. Et comment, direz-vous, est-il possible de ne pluspécher? Et d'abord comment tout ceci a-t-il été possible?Si, coupables de tant de péchés, nous en avons étédélivrés par le Christ, à bien plus forte raison pouvons-nous,avec son aide, persévérer dans l'état où noussommes. Ce n'est pas la même chose d'obtenir une paix qu'on n'avaitpas, ou de la garder quand on l'a reçue : car il est plus difficiled'acquérir que de conserver ; et cependant le plus difficile estdevenu facile et s'est réalisé. Donc le plus facile nousviendra aisément, si nous nous attachons à celui qui a accomplipour nous le plus difficile. Mais ici Paul ne semble pas seulement indiquerque la chose est facile; mais aussi qu'elle est raisonnable. Si en effetle Christ nous a réconciliés quand nous étions vaincus,il est juste de nous maintenir dans cet état de réconciliationet de lui témoigner par là notre reconnaissance, pour qu'ilne paraisse pas n'avoir réconcilié avec son père quedes méchants et des ingrats. " Par lui ", nous dit l'apôtre," nous avons eu accès par la foi". Si donc il nous a ramenésquand nous étions loin, à, bien plus forte raison nous retiendrait-ildepuis que nous sommes près.

2. Considérez un peu, je vous prie, comme Paul met partout enopposition, et ce que Dieu fait de son côté, et ce que nousfaisons du nôtre. Ce que Dieu a fait est varié, multiple,divers : car il est mort, il nous a délivrés, il nous a amenés,il nous a accordé une grâce ineffable; et nous, nous n'avonsapporté que 1a foi. Aussi l'apôtre dit-il : " Par la foi encette grâce en laquelle nous sommes établis ". Quelle grâce,je vous demande? Celle d'être jugés dignes de la connaissancede Dieu, d'être délivrés de l’erreur, de connaîtrela vérité, d'obtenir tous les biens par le baptême;il nous a donné accès, afin de nous communiquer tous cesdons; non pas seulement pour que nous soyons délivrés denos péchés, mais aussi pour que nous jouissions de millehonneurs. Et il ne s'est pas borné à cela; il nous a encorepromis d'autres biens, des biens ineffables, qui surpassent notre intelligenceet notre raison. C'est pourquoi Paul parle des uns et des autres. En effet,par ce mot : " Grâce ", il désigne les biens présentsque nous avons reçus, et par ceux-ci : " Nous nous (251) glorifionsdans l'espérance de la gloire de Dieu ", il nous découvretous les biens. à venir. Il dit avec raison : " En laquelle noussommes établis ". Car telle est la grâce de Dieu ;.elle n'apas de fin, elle n; a pas de terme, mais elle croît toujours : cequi n'est point le propre des choses humaines. Par exemple , quelqu'unest en possession d'une dignité , d'un honneur, d'un pouvoir; ilne les conserve pas toujours, mais il en déchoit promptement, cars'ils ne lui sont pas enlevés par un homme, du moins la mort l'endépouillera complètement. Il n'en est pas ainsi du don deDieu : ni l'homme, ni le temps, ni les évènements, ni ledémon même, ni la mort ne peuvent nous en priver; c'est quandnous mourons, que nous sommes le plus assurés de les posséder,et nos jouissances ne font que s'accroître de plus en plus. Si doncvous n'avez pas de foi aux biens à venir, croyez-y du moins d'aprèsles biens présents et d'après ce que vous avez déjàreçu. C'est ce qui fait dire à Paul : " Et nous nous glorifionsdans l'espérance de la gloire de Dieu ", afin que vous sachiez dansquelle disposition doit être l'âme du fidèle. Car ilfaut être pleinement assuré, non-seulement des biens accordés,mais encore des biens futurs, comme s'ils étaient déjàdonnés. On se glorifie des biens qu'on a reçus; mais, nousdit-il, puisque l'espérance des biens à venir est aussi ferme,aussi certaine, que la possession même de ceux que l'on a reçus,il faut donc également s'en glorifier; et pour cela il leur donnele nom de gloire. Si en effet ils contribuent à la gloire de Dieu,ils arriveront certainement, sinon à cause de nous, du moins àcause de lui: Mais à quoi bon, répond-il, dire que les biensà venir méritent qu'on s'en glorifie ? Nous pouvons nousglorifier même des maux présents et en être tiers; aussiajoute-t-il : " Mais outre cela, nous nous glorifions encore dans les tribulations(3) ". Songez quels seront les biens futurs, puisque nous nous glorifionsmême de ce qui paraît un mal. Tel est le don de Dieu; il n'ya rien en lui de désagréable.

Dans l'ordre des choses humaines, les combats entraînent des peines,des douleurs, dés misères; seules les couronnes et les récompensesprocurent de la joie; ici, il n'en est pas de,même, car la lutteest aussi agréable que le prix. Comme alors les épreuvesétaient nombreuses, que le royaume n'existait qu'en espérance; que les maux étaient présents, les biens en expectative,et que cela brisait le courage des plus faibles ; l'apôtre leur distribuedes encouragements avant l'heure des couronnes, en leur disant qu'il fautse glorifier dans les tribulations. Il ne dit même pas : Il fautse glorifier, mais : " Nous nous glorifions", en les encourageant par sonpropre exemple. Et comme, il pouvait paraître étrange, incroyable,qu'on dût se glorifier dans la faim, dans les chaînes, dansles tourments. dans les injures et les opprobres, il en donne la preuve;et ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'il affirme qu'on doit s'en glorifier,non-seulement en vue de l'avenir, mais même dans le présent;parce que les tribulations sont par elles-mêmes un bien. Pourquoi? Parce qu'elles exercent à la patience. C'est pourquoi , aprèsavoir dit : " Nous nous réjouissons dans les tribulations ", ilen donne la raison en ces termes : " Sachant que la tribulation produitla patience ". Voyez encore une fois la ténacité de Paul,et comme il retourne le sujet en sens contraire. Comme les tribulationsdécourageaient des biens à venir et jetaient dans le désespoir,il leur dit qu'elles doivent par elles-mêmes inspirer du courageet qu'il ne faut point désespérer de l'avenir. " Car la tribulationproduit la patience; la patience, l'épreuve; et l'épreuve,l'espérance. Or l'espérance ne confond point (4, 5) ". Non-seulementles tribulations ne détruisent point ces espérances, maiselles-en sont le fondement. Même avant les biens à venir,la tribulation produit un très-grand fruit, la patience, et elleéprouve celui qui est tenté. D'ailleurs elle contribue aussiaux biens futurs ; car elle fortifie en nous l'espérance. Rien eneffet ne dispose à bien espérer comme une bonne conscience.

3. C'est pourquoi personne de ceux qui ont bien vécu, 'ne doutede l'avenir, tandis que beaucoup de ceux qui négligent de bien vivre,tourmentés par une mauvaise conscience, voudraient qu'il n'y eûtni jugement, ni punition. Quoi donc ? nos biens sont-ils en espérances? Oui ; mais non en espérances humaines, qui sont souvent frustrées;qui confondent souvent, soit parce que celui sur qui on les fondait meurt, soit parce qu'il change de sentiment. Il n'en est pas ainsi des nôtres; elles sont fermes, elles sont immuables. Celui qui a promis vit toujours;et nous, qui devons jouir de ces biens, nous (252) ressusciterons aprèsnotre mort; rien, absolument rien ne pourra nous confondre, comme si nouseussions nourri un vain et futile espoir. Après nous avoir ainsidélivrés de toute incertitude, l'apôtre ne s'en tientpas là, mais il revient encore aux biens à venir, sachantque les faibles s'attachent aux biens présents et ne se contententpas des autres. Or il appuie la foi aux biens à venir sur la considérationdes bienfaits déjà reçus, de peur qu'on ne dise :Et si Dieu ne voulait rien donner? Nous savons tous qu'il est puissant,immuable, vivant; mais comment connaissons-nous sa volonté? Parce qui existe déjà. Qu'est-ce donc ? L'amour qu'il nous atémoigné.

Qu'a-t-il fait? direz-vous. Il a donné le Saint-Esprit. Aussiaprès avoir dit : " L'espérance ne confond point ", il endonne la preuve en disant : " Parce que la charité de. Dieu estrépandue en nos coeurs ". Et il ne dit pas : a étédonnée, mais : " A été répandue en nos " coeurs", pour en faire voir l'abondance, car il nous a donné ce qu'ily a de plus grand non pas le ciel, la terre et la mer, mais quelque chosede plus précieux que tout cela :.il nous a transformés d'hommesen anges et faits enfants de Dieu et frères de Jésus-Christ.Et qu'est-ce que ce don? L'Esprit-Saint. Or, s'il ne nous réservaitpas de glorieuses couronnes après le combat, il ne nous aurait pasfait de. si grands dons avant le combat; et ce qui démontre l'ardeurde son amour, c'est qu'il ne nous a pas accordé ces honneurs peuà peu, et avec mesure, mais qu'il nous a ouvert sans réservela source des biens, et cela même avant la lutte. En sorte que, nefussiez-vous pas très-digne, vous ne devez point désespérer,puisque vous avez un puissant avocat, l'amour du juge. Voilà pourquoiPaul après avoir dit : " L'espérance ne confond point " ,rapporte tout à l'amour de Dieu, et non à nos mérites.Puis après avoir parlé du don de l'Esprit, il revient encoreà la croix et dit : " En effet, le Christ, lorsque nous étionsencore infirmes, est mort, au temps marqué, pour des impies. Certesà peine quelqu'un mourrait-il pour un juste; peut-être cependantque quelqu'un aurait le courage de mourir pour un homme de bien. AinsiDieu témoigne son amour pour nous (6-8) ". C'est-à-dire :si personne peut-être ne voudrait mourir pour un homme vertueux,comprenez l'amour de votre Maître, qui a été crucifié,non pour des hommes vertueux, mais pour des pécheurs et des ennemis,ce que Paul dit ensuite : " En ce que, dans le temps où nous étionsencore pécheurs, le Christ est mort pour nous. Maintenant donc,justifiés par son sang, nous serons à plus forte raison délivréspar lui de la colère. Car si lorsque nous étions ennemisde Dieu, nous avons été réconciliés avec luipar la mort de son Fils; à plus forte raison, réconciliés,serons-nous sauvés par sa vie (9, 10) ". .

Tout cela a l'air d'une répétition et n'en est cependantpas une pour quiconque examine attentivement. Voyez un peu : il veut lesconfirmer dans la foi aux biens futurs: et d'abord il les confond par lacroyance du juste Abraham, en disant " qu'il était pleinement assuréque ce que Dieu a promis, il est puissant pour le faire " ; ensuite ilprouve sa proposition par la grâce qui a été donnée,puis par les tribulations, qui sont propres à nous faire espérer;puis par l'Esprit que nous avons reçu, et enfin par la mort du Christet notre méchanceté première. Tout cela, comme jel'ai déjà dit, semble,n'être qu'une seule et mêmechose, et pourtant on y en trouve deux, trois et bien davantage : d'abordque le Christ est mort; secondement, qu'il est mort pour des impies; troisièmement,qu'il nous a délivrés, sauvés, justifiés, qu'ilnous a rendus immortels, qu'il nous a faits enfants de Dieu et héritiers.Ce n'est pas seulement sa mort qui doit nous fortifier, dit Paul, maisencore le don qui nous a été fait par sa mort. Fût-ilsimplement mort pour nous tels que nous sommes, t'eût déjàété une très-grande preuve d'amour; mais qu'en mourant,il nous ait encore fait des dons, et des dons si grands, et quand nousétions pécheurs : voilà ce qui surpasse toute idée,et amène à la. foi l'homme le plus insensible. Car personnene nous sauvera que celui qui nous a aimés, nous pécheurs,jusqu'à se livrer lui-même. Voyez-vous combien ce passagefournit de preuves pour établir la foi aux biens futurs? Avant cela,il y avait deux obstacles à notre salut : nous étions pécheurset nous devions être sauvés par la mort du Maître: cequi semblait incroyable avant ,d'exister, et exigeait, pour se réaliser,un grand amour; mats maintenant que cela est fait, le reste est plus facilecar nous sommes devenus amis, et la mort n'est. plus nécessaire.Et Celui qui a épargné des ennemis jusqu'au point de ne pas(253) épargner son Fils, ne protégerait pas des amis, quandil n'est plus nécessaire que son Fils se livre? Si l'on ne sauvepas quelqu'un, c'est qu'ors ne le veut pas, ou souvent encore parce qu'onne le peut pas, quand même on le voudrait. Or, ni Puis ni l'autrene peut,se dire de Dieu; qu'il, l'ait voulu, cela est clair puisqu'il adonné son Fils; qu'il le puisse, il l'a fait voir en justifiantdes pécheurs. Qu'est-ce qui nous empêche donc de jouir desbiens à venir? Rien. Et pour que vous ne soyez pas couvert de confusionet de honte en entendant ces mots de pécheurs, d'ennemis, d'infirmeset d'impies, écoutez ce que dit l'apôtre : " Mais outre cela,nous nous glorifions en Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, parqui maintenant nous avons reçu la réconciliation (11) ".

Qu'est-ce que signifie outre cela? " Non-seulement, dit-il, nous avonsété sauvés, mais nous nous glorifions de ce dont onvoudrait nous faire un sujet de honte. En effet que nous ayons étésauvés quand nous vivions ainsi dans une telle malice, c'est lapreuve d'une grande charité de la part de celui qui nous a sauvés.Et ce n'est point par des anges ou des archanges, mais par son Fils uniquequ'il a opéré notre salut. Ainsi il nous a sauvés;il nous a sauvés quand nous étions pécheurs, il nousa sauvés par son Fils unique, et non-seulement par son Fils, maispar le sang même de ce Fils : voilà de quoi nous tresser millecouronnes de gloire. Car rien ne procure autant de gloire et n'excite autantla confiance que. d'être aimé de Dieu et de le payer de retour.Voilà ce qui fait la splendeur des anges, des principautéset des puissances; voilà ce qui l'emporte sur la royauté.Aussi Paul met-il cela au-dessus du pouvoir royal; c'est ce qui me faitproclamer bienheureux les purs esprits, parce qu'ils aiment Dieu et qu'ilslui obéissent en tout. Voilà pourquoi le prophèteles admirait en disant : " Puissants en vertu, exécutant sa parole" (Ps. CII); voilà pourquoi Isaïe exaltait les séraphinset indiquait leur grande vertu. en ce qu'ils étaient,rapprochésde cette gloire : ce qui était le signe d'un très-grand amour.

4. Imitons donc, rions aussi, les puissances célestes, et efforçons-nous,non-seulement de nous tenir près, du trône, mais de logeren nous Celui qui est assis sur le trône. Il a aimé ceux-mêmesqui le haïssaient et il continue à les aimer : car " Il faitlever le soleil sur les méchants et sur les bons et pleuvoir surles justes et les injustes ". (Matth. V, 45.) Rendez-lui donc amour puniramour; car il vous aime. Mais s'il nous aime, direz-vous, comment sa fait-ilqu'il nous menace de l'enfer, du châtiment et de la vengeance? Précisémentparce qu'il vous aime : pour couper en vous la racine du vice, pour refrénerpar la crainte vôtre penchant au mal, il met tout en oeuvre, il nenéglige rien; par les biens comme par les maux, il cherche àretenir votre inclination vers les choses de la terre, à vous ramenerà lui, et- vous arracher à toute espèce de péché,qui est un mal pire que l'enfer. Que si vous riez de ce qu'on vous dit,.si vous aimez mille fois mieux vivre dans le vice que d'être affligéun seul jour, il n'y a rien d'étonnant : c'est la preuve d'une âmebasse, un signe d'ivresse et de maladie incurable.

Quand les petits enfants voient le médecin prêt àemployer le feu et le fer, ils s'enfuient en poussant des cris de terreuret en se déchirant eux-mêmes; ils aiment mieux périrde consomption que de subir une douleur momentanée pour jouir ensuited'une bonne santé. Mais ceux qui sont intelligents savent que lamaladie est pire qu'une opération, et une vie coupable plus tristeque la punition car l'un, c'est le remède suivi de la bonne santé,et l'autre c'est la `mort et la souffrance prolongée. Or il estde toute évidence que la santé est préférableà la maladie; ce n'est pas quand le brigand reçoit le coupmortel qu'il est juste de verser sur lui des larmes, mais quand il percelui-même les murs et devient meurtrier. Si en, effet l'âmevaut mieux que le corps, comme elle vaut mieux réellement, sa perteest plus digne de pleurs et de gémissements; et si elle ne la sentpas, elle n'en mérite que mieux les larmes. fi faut donc plaindreceux qui sont brûlés de l'amour impur, bien plus que ceuxque la fièvre travaille, et les ivrognes plus que ceux que l'onapplique à la torture. Mais, dira-t-on, pourquoi préférons-nousl'un à l'autre? Parce que, comme dit le proverbe, la plupart deshommes préfèrent le pire et le choisissent, au détrimentdu meilleur. C'est ce qui se voit en fait de nourriture, de conduite, derivalité, de plaisir, de femmes, de maisons, d'esclaves, de champs,et dans tout le reste. Lequel, je vous le demande, est le plus doux d'avoircommerce avec un homme (254) ou avec une femme, avec une femme ou avecune mule? Et pourtant nous en voyons beaucoup négliger le commercedes femmes pour Celai des brutes, ou déshonorer le corps d'un homme: quoique les jouissances conformes aux lois de la nature soient plus agréables.

Pourtant le nombre est grand de ceux qui poursuivent comme pleines d'attraitsdes jouissances ridicules, désagréables, pénibles.Mais, dira-t-on, ils y trouvent du charme. Et c'est là précisémentleur malheur, de croire agréable ce qui ne l'est point du tout.Par là ils se persuadent que le châtiment est pire que lepéché; et c'est tout le contraire. Car si le châtimentétait un mal pour les pécheurs, Dieu n'eût point ajoutémal à mal, et n'aurait pas voulu les rendre pires; lui qui faittout pour éteindre le vice, ne l'aurait pas augmenté. Cen'est donc pas le châtiment qui est un mal pour le coupable , maisla faute sans la punition, comme la maladie sang le remède. Carrien n'est mauvais comme une passion déplacée : et quandje dis déplacée, j'entends parler de la passion de la volupté,de celle de la vaine gloire, du pouvoir, en un mot de tout ce qui dépassele besoin. Un homme de ce genre, qui mène une vie molle et relâchée,semble le plus heureux des mortels et il en est le plus malheureux, introduisantdans son âme des maîtresses incommodes et tyranniques. Voilàpourquoi Dieu nous a. rendu cette vie pénible, afin de nous arracherà cet esclavage et de nous conduire à la liberté pure;voilà pourquoi il nous menace du châtiment et associe lestravaux à notre existence, afin de contenir notre mollesse.

Ainsi quand les Juifs étaient assujettis à travaillerl'argile, à façonner la brique, ils étaient raisonnableset recouraient souvent à Dieu; mais dès qu'ils furent enliberté, ils murmurèrent, ils excitèrent le courrouxdu Maître et s'attirèrent. des maux sans nombre. Mais, objecte-t-on,que direz-vous de ceux que l'affliction a pervertis? que c'est làl'effet de leur faiblesse, et non de l'adversité. Si quelqu'un aun estomac faible qu'un remède amer trouble, tandis qu'il- devraitle purger, ce n'est point le remède que nous accusons, mais la faiblessede l'organe. Autant-en dirons-nous de l'infirmité de l'âme.Celui en effet qui est perverti par l'affliction, le serait encore bienplutôt par la prospérité : s'il tombe quand il estretenu par une chaîne (car l'affliction est une chaîne), àplus forte raison tomberait-il s'il était libre; s'il est culbutéquoique lié fortement, bien plutôt le serait-il s'il étaitdesserré. — Et comment, direz-vous, pourrais-je ne pas êtrerenversé par l'affliction? En songeant que, bon gré malgré,il faudra que vous la supportiez; que si c'est avec reconnaissance, vousen retirerez de très grands profits; si c'est avec répugnance,avec désespoir et en blasphémant, non-seulement vous n'allégerezpas le fardeau du malheur, mais vous augmenterez la force de la tempête.

Dans ces pensées, acceptons de bon coeur ce qui' est l'effetde la nécessité. Par exemple quelqu'un a perdu un enfantlégitime, un autre toute sa fortune ; s'il considère qu'iln'était pas possible d'éviter le coup, qu'il y a quelqueprofit à tirer d'un malheur irréparable, en le supportantgénéreusement, en renvoyant au Maître des actions degrâces au lieu de blasphèmes, il arrivera que la volontése fera un mérite d'un mal arrivé contre son gré.Voyez-vous votre fils enlevé par une mort prématurée?Dites: " Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté". (Job. I, 21.) Voyez-vous votre fortune disparaître? Dites : "Je suis sorti nu du sein de ma mère, je m'en retournerai nu ". (Ibid.)Voyez-vous les méchants prospérer, les justes tomber dansl'adversité et subir mille afflictions, sans que vous puissiez enconnaître la cause? Dites: "Je suis devenu comme une bête decharge devant vous, et pourtant je suis toujours avec vous ". (Ps. LXXII.)Si vous m'en demandez la raison, je vous dirai de vous figurer comme présentle jour où Dieu doit juger l'univers, et tous vos doutes se dissiperont: car chacun alors sera traité selon ses mérites, comme Lazareet le mauvais riche. Souvenez-vous des apôtres déchirésde coups de fouet, chassés, accablés de. mauvais traitements,ils se réjouissaient d'avoir été jugés dignesde souffrir injure pour le nom du Christ. Si vous êtes malades, souffrezavec patience, rendez grâces à Dieu, et vous recevrez la mêmerécompense qu'eux.

Mais comment pourrez-vous rendre grâces au Maître , au seinde la maladie et des souffrances? Si vous l'aimez véritablement.Si les trois enfants dans la fournaise, si d'autres au milieu des chaînesou de maux sans nombre, ne cessaient pas de rendre grâces àDieu, à plus forte raison ceux qui sont affligés de maladiesou d'infirmités pénibles peuvent-ils le (255) faire. Caril n'est rien, non rien, dont l'amour ne triomphe; et quand c'est l'amourde Dieu, il l'emporte sur tous les autres, et ni le feu, ni le fer, nila maladie, ni la pauvreté, ni l'infirmité, ni la mort, nirien de semblable ne paraît pénible à celui qui lepossède; il rit de tout, il prend son vol vers le ciel, et n'éprouvepas d'autres sentiments que ceux qui y habitent, ne voit pas autre chosequ'eux : non pas le ciel, ni la terre , ni la mer, mais l’iniquement labeauté de cette gloire; les misères de la vie présentene sauraient l'abattre, ni ses biens et ses plaisirs l'enorgueillir etl'enfler. Aimons donc cet amour (car rien ne l'égale) et pour leprésent et pour l'avenir ; mais surtout, pour lui-même; nousserons ainsi délivrés des châtiments de cette vie etde l'autre , et nous obtiendrons le royaume. Du reste , être délivréde l'enfer et en possession du royaume , c'est peu de chose en comparaisonde ce que je vais dire : " Aimer le Christ et en être aiméest bien au-dessus de tout cela. Si en effet l'amour mutuel chez les hommesmêmes est la plus grande des voluptés, quand il s'agit deDieu, quelle parole, quelle pensée pourrait exprimer le bonheurde l'âme ? Il n'y a que l'expérience qui le puisse. Afin doncde connaître par expérience cette joie spirituelle , cettevie heureuse, ce trésor inépuisable de biens, quittons tout,attachons-nous à cet amour, et pour notre propre bonheur et pourla gloire du Dieu qui en est l'objet; car la gloire et l'empire sont àlui , comme au Fils unique et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMELIE X

C'EST POURQUOI, COMME LE PÉCHÉ EST ENTRÉDANS LE MONDE PAR UN SEUL HOMME, ET LA MORT PAR LE PÉCHÉ,AINSI LA MORT A PASSÉ DANS TOUS LES HOMMES PAR CELUI EN QUI TOUSONT PÉCHÉ. (V, 12, JUSQU'A VI, 4.)

1. Comme les bons médecins s'attachent toujours à trouverla racine des maladies et remontent à fa source même du mal,ainsi fait le bienheureux Paul. Après avoir dit que nous sommesjustifiés et l'avoir prouvé par le patriarche, par l'Esprit,par la mort du Christ (car il ne serait pas mort, si ce n'eût étépour nous justifier), il confirme encore ces preuves par des démonstrationsprises à une autre source ; et prenant le sujet en sens contraire,c'est-à-dire au point de vue de la mort et du péché,il se demande comment et par où la mort est entrée et commentelle a établi sols empire. Comment donc la mort est-elle entrée,et comment a-t-elle établi son empire? Par le péchéd'un seul homme. Mais que (256) veulent dire ces mots: " En qui tous ontpéché? " Adam étant tombé, ceux mêmesqui n'avaient pas mangé du fruit de l'arbre sont tous devenus mortelsà cause de lui. " Car le péché a étédans le monde jusqu'à la loi; mais le péché n'étaitpas imputé, lorsque la loi n'existait pas (13) ".

Par ces expressions : " Jusqu'à la, loi " , quelques-uns pensentque l'apôtre désigne le temps qui a précédéla promulgation de la loi : soit l'époque d'Abel , de Noé, d'Abraham , jusqu'à la naissance de Moïse. Quel étaitdonc alors le péché? Quelques-uns pensent qu'il s'agit icidu péché commis dans le paradis . car alors, dit-on, il n'étaitpas encore développé. , mais son fruit apparaissait seulementdans sa fleur, et c'est lui qui a introduit la mort, laquelle exerçaitsur tous, son empire tyrannique. Pourquoi donc l'apôtre ajoute-t-il: " Mais le péché n'était pas imputé , lorsquela loi n'existait pas?" D'après l'objection des Juifs (dit-il),ceux qui partagent notre sentiment prétendent que l'apôtrea voulu dire : S'il n'y avait pas de péché avant la loi,comment la mort a-t-elle frappé ceux qui vivaient avant la loi ?Mais ce que je vais dire me semble plus raisonnable, et plus conforme àla pensée de l'apôtre. Qu'est-ce donc? Après avoirdit que le péché a été dans le monde jusqu'àla loi, il me semble dire que, la loi une fois donnée, le péchéné de la transgression , a établi son empire et l'a conservétant que la loi a existé: car, selon lui , le péchéne pourrait subsister, si la loi n'était plus. Mais, dira-t-on ,si c'est le péché né de la transgression qui a engendréla mort, pourquoi ceux qui vivaient avant la loi sont-ils tous morts? Sila mort a sa racine dans le péché, si le péchén'est pas imputé quand il n'y a pas de foi, comment la mort a-t-elleétabli son empire? Evidemment parce que ce n'est pas le péchéné de la transgression de la loi , mais celui de la désobéissanced'Adam, qui a tout perdu. Et quelle en est la preuve? C'est que tous ceuxqui ont vécu avant la loi sont morts. " Mais la mort ", nous dit-il," a régné depuis Adam jusqu'à Moïse, mêmesur ceux qui n'avaient point péché". Comment a-t-elle régné?" Par une prévarication semblable à celle d'Adam qui estla figure de celui qui doit venir (14) ".

Voilà pourquoi Adam est le type du Christ. Comment cela, direz-vous?Parce que, comme Adam, en mangeant du fruit défendu, est devenula cause de la mort de ses descendants, bien qu'ils n'eussent point goûtédu fruit de l'arbre ; ainsi le Christ est devenu pour ses fils, mêmeprévaricateurs, l'auteur de la justice qu'il nous a procuréeà tous par sa croix. C’est pourquoi Paul insiste partout et toujourssur ce point et le ramène sans cesse sous les yeux, en disant :" Comme le péché est entré dans le monde par un seulhomme " ; et encore : " Beaucoup sont morts par le péchéd'un seul homme " ; puis : " Il n'en est pas de la grâce comme dupéché " ; puis : " Le jugement de condamnation vient d'unseul "; et encore: " Car si par le péché d'un seul la morta régné par un seul ". Et : "Ainsi donc, comme par le péchéd'un seul "; puis derechef : " De même que par la désobéissanced'un seul homme beaucoup ont été constitués pécheurs". Il ne perd point de vue ce seul homme; afin que quand le Juif vous dira: Comment, le Christ seul ayant mérité, le monde entier est-ilsauvé ? vous puissiez lui répondre : Comment, Adam seul ayantdésobéi, le monde entier a-t-il été condamné?

Quoique du reste le péché ne soit point l'égalde la grâce, ni la mort de la vie, ni le démon de Dieu, maisqu'il y ait entre eux une distance infinie; quand donc c'est de la naturedes choses, et de la puissance de celui qui entreprend, et de la convenance(car il convient mieux à Dieu de sauver que de punir); quand c'estde tout cela, dis-je , que le triomphe et la victoire prennent naissance: quelle raison, dites-moi, quand il dit : " Mais il n'en est. pas de lagrâce comme du péché. Car si par le péchéd'un seul beaucoup sont morts, bien plus abondamment la grâce etle don de Dieu, par la grâce d'un seul homme , Jésus-Christ,se sont répandus sur un grand nombre (15) ". C'est-à-dire: Si le péché , et le péché d'un seul homme,a au tant de pouvoir; comment la grâce, et la grâce de Dieu,et non-seulement du Père, mais aussi du Fils, ne serait-elle pasde beaucoup plus puissante? Car cela est bien plus raisonnable. En effet,que l'on soit puni pour un autre, cela ne semble pas juste; mais que l'onsoit sauvé par un autre, c'est bien plus convenable et bien plusraisonnable. Or si l'un a eu lieu, à plus forte raison l'autre.

2. C'est ainsi que Paul prouve que c'est convenable et raisonnable,et, cela prouvé, il (257) n'y a plus de difficulté àl'admettre. Il s'attache ensuite à prouver que cela, étaitnécessaire : Comment cela? " Il n'en est pas ", dit-il, " du doncomme du péché : car le jugement de condamnation vient d'unseul ; tandis que la grâce de la justification délivréd'un grand nombre de péchés (16) ". Qu'est-ce que cela signifie?Qu'un seul péché a pu amener la mort et la condamnation;tandis que la grâce a effacé non-seulement ce péché, mais tous ceux qui ont été commis dans la suite. Et pourque, les mots " comme " et " tandis que" ne semblent pas établirune parité entre les biens et les maux, et que vous ne pensez pas,en entendant parler d'Adam, que, son péché seul a étéeffacé, il dit que beaucoup de péchés ont- étéremis. Quelle eu est la. preuve? C'est qu'après les innombrablespéchés commis à la suite de celui du paradis, touta abouti à la justification. Or, partout où est la justice, la vie et les biens infinis se trouvent nécessairement, commepartout où est le péché, la est la mort.

En effet la justice est plus que la vie; puisqu'elle est la racine dela vie. Mais que beaucoup de biens aient été procurés,et que, outre le péché d'Adam, tous les autres aient étéeffacés, l'apôtre le prouve en disant : " La grâce dela justification délivre d'un grand nombre de péchés". D'où suit cette conséquence nécessaire, que lamort a été radicalement détruite. Mais comme il aaffirmé que la justice est plus que la vie, il faut encore qu'ille prouve. D'abord il a dit : Si le péché d'un seul nousa donné la mort à tous, à bien plus forte oraisonla grâce d'un seul pourra-t-elle nous sauver; ensuite il a fait voirque la grâce n'a pas seulement effacé le péchéd'Adam , mais encore tous les autres : que non-seulement les péchésont été effacés , mais que la justice a étédonnée; que non-seulement le Christ a fait autant de bien qu'Adamavait fait de mal, mais qu'il. en a fait beaucoup plus. Après detelles affirmations, il a besoin ici l'une preuve plus forte. Comment ladonne-t-il? " Si par le péché d'un seul "; dit-il, "la morta régné par un seul, à plus forte raison a ceux quireçoivent l'abondance de la grâce et du don de la justicerégneront dans la vie par un seul , Jésus-Christ (l7) ".

Ce qui veut dire : Qu'est-ce qui a armé la mort contre le mondeentier ? La faute commise par un seul homme en mangeant du fruit défendu.Si donc la mort a acquis une telle puissance par suite d'une seule faute,lorsqu'on en voit quelques-uns recevoir une grâce et une justicebien plus grande que ce péché, comment pourront-ils encoreêtre sujets à la mort? Voilà pourquoi il ne dit pasici : La grâce, mais " L'abondance de la grâce " car nous n'avonspas seulement reçu la mesure de grâce nécessaire pourl'abolition du péché , mais beaucoup plus. En effet nousavons été délivrés du châtiment, nousavons dépouillé toute matière, nous avons étérégénérés d'en-haut , nous sommes ressuscitésaprès avoir enseveli le vieil homme, nous avons étérachetés et sanctifiés, nous avons été amenésà l'adoption et justifiés , nous sommes devenus les frèresdu Fils unique , nous avons été établis ses cohéritiers, les membres de son corps, nous lui avons été unis commele corps l'est à la tête. Tout cela forme ce que Paul appellel'abondance de la grâce : indiquant que nous n'avons pas seulementreçu le remède capable de guérir notre blessure; maisaussi la santé, la beauté, l'honneur, la gloire, des dignitésbien au-dessus de notre nature. Et chacune. de ces choses suffisait parelle-même à détruire la mort; mais quand toutes sontréunies, on n'aperçoit pas même la trace, pas mêmel'ombre de la mort, qui a complètement disparu. Si quelqu'un jetaiten prison un homme qui lui devrait dix oboles, et, avec lui et àcause de lui, sa femme, ses enfants et ses domestiques;. puis qu'un autresurvint et payât non-seulement les dix oboles, mais y ajoutâten pardon dix mille talents d'or, conduisit ensuite le prisonnier dansun palais, le plaçât sur un trône élevé,le fit participer aux honneurs suprêmes et l'environnât d'éclat: celui qui aurait prêté les dix oboles n'oserait plus y penser.Ainsi en est-il de nous. Le Christ a payé beaucoup plus que nousne devions ; c'est un immense océan vis-à-vis d'une goutted'eau.

Ne doutez donc plus, ô homme, à l'aspect de tant de trésors,et ne demandez plus comment l'étincelle de la mort et du péchés'est éteinte au milieu de cette mer de grâces. C'est à.cela que Paul faisait allusion quand il disait : "Ceux qui ont reçul'abondance de la grâce et de la justice, régneront dans lavie " ; et après l'avoir clairement démontré, il revientà son premier raisonnement et le comme par répétitionen disant que : si d'une part (258) tous ont été punis pourle péché d'un seul, de l'autre, tous ont pu être aussijustifiés par un seul. C'est pourquoi il ajoute.: " Comme c'estdonc par le péché d'un seul que tous les hommes sont tombésdans la condamnation, ainsi c'est par la justice d'un seul que tous leshommes reçoivent la justification de la vie ". Et il insiste encorelà-dessus en ces termes : " Car de même que par la désobéissanced'un seul. homme beaucoup ont été constitués pécheurs,de même aussi par l'obéissance d'un seul, beaucoup sont constituésjustes(19, 19) ". Ces paroles semblent soulever une question assez grave;mais avec un peu d'attention, on la résoudra sans peine. Quelleest donc cette question? C'est que l'apôtre affirme que beaucoupsont devenus pécheurs par la désobéissance d'un seul.Qu'un homme ayant péché et étant devenu mortel , sesdescendants le. soient aussi, il n'y a rien là d'invraisemblable: mais qu'on détienne pécheur par la désobéissanced'un autre, est-ce logique? Il semble que personne ne peut être punique pour une faute personnelle.

3. Que signifie donc ici ce mot " pécheurs? " c'est-à-dire,ce me semble, sujets au :châtiment et condamnés à mort.Qu'après la mort d'Adam nous soyons tous devenus mortels, l'apôtrel'a prouvé clairement et de plus d'une façon; mais la questionest de savoir pourquoi il en est ainsi. Il ne le dit pas encore, parceque le sujet actuel ne le comporte pas : il combat ici le Juif qui élèvedes doutes et se moque de la justice obtenue par un seul. C'est pourquoi,après avoir montré que le châtiment s'est, transmisd'un seul homme. à tous, il n'en donne point encore la raison :car il n'aime pas les paroles inutiles et ne s'attache qu'au nécessaire.La loi de la discussion ne l'obligeait pas plus que le Juif à résoudrecette difficulté; aussi la laisse-t-il. sans solution que si quelqu'unde vous désire Dette solution, nous lui répondrons que bienloin de souffrir de la mort et de la condamnation, nous gagnons beaucoup,si nous sommes sages, à être devenus mortels : d'abord dene pas pécher dans un corps immortel; secondement, de trouver làmille motifs d’être sages. — En effet, la mort toujours présenté,toujours attendue, nous engage à être modérés,à être chastes, à nous contenir, à nous dégagerde tous les vices. En outre, elle nous procure d'autres biens en grandnombre et plus considérables que ceux-là. Delà, eneffet, les couronnes des martyrs, les palmes des apôtres ; par làAbel fut justifié et aussi Abraham après avoir immoléson fils; par là Jean fut tué pour le christ; par làles trois enfants et Daniel triomphèrent. Si nous le voulons , non-seulementla mort, mais pas même le démon ne pourra nous nuire: Outrecela il faut encore dire que l'immortalité nous attend; qu'aprèsquelque temps d'épreuve, nous jouirons, en sécurité.des biens à venir ; qu'exercés dans cette vie, comme àune école, par la maladie, l'affliction, la tentation, làpauvreté et fout ce qui semble être un mal, nous deviendronsaptes a posséder ces biens futurs.

" Mais la loi est survenue pour que le péché abondât(20)". Après avoir montré que le inonde à étécondamné à cause d'Adam, puis sauvé et délivréde la condamnation par le Christ, il s'occupe très-à-proposde la loi et réfute l'opinion qu'ils en avaient. Non-seulement,leur dit-il, elle n'a servi à rien, non-seulement elle n'a étéd'aucun secours, mais en survivant elle n'a fait qu'augmenter la maladie.—Le mot " Pour que " ne désigne point ici là cause, maisle résultat. Car elle n'a point été donnéepour augmenter le péché, mais pour le diminuer,et le détruire;cependant le contraire est arrivé, non par la nature mêmede la loi, mais parla lâcheté de ceux qui l'ont reçue.Pourquoi ne dit-il pas: La loi a été donnée, mais" La loi est survenue? " Pour indiquer que son utilité n'étaitque momentanée, et non majeure ni de première importance;ce qu'il exprime déjà, mais d'une autre manière, dansson épître aux Galates : "Car avant que la foi vînt,nous étions sous la garde de la loi, réservés pourcette foi qui devait être révélée ". (Gal. III,23.) Ainsi ce n'était point pour elle-même, mais pour un autre,que la loi gardait le troupeau. En effet . comme les Juifs étaientgrossiers,. dissolus, attachés aux seuls dons qu'ils recevaient,la loi leur a été donnée pour les convaincre de leurspéchés, pour leur faire voir clairement en quel état,ilsse trouvaient, pour renforcer l'accusation et resserrer encore leur lien.Toutefois ne craignez pas : ce n'est pas pour aggraver le châtimentque ceci a lieu, mais pour mieux faire apparaître la grâce.Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Où, le péchéabonde; la grâce a surabondé". Il ne dit pas: A abondé,mais : " A surabondé ". Car non-seulement (259) elle nous a délivrésdu châtiment, mais elle nous a procuré la rémissiondes péchés et la vie, et tant d'autres avantages dont nousavons souvent parlé ; absolument comme si quelqu'un, non contentde débarrasser un fiévreux de sa maladie, le rétablissaitencore dans la fleur de l'âge, de la force et dès honneurs,ou comme si quelqu'un, non-seulement donnait à manger à unaffamé; mais encore le comblait de richesse : et l'élevaitau pouvoir suprême. Et comment, direz-vous, le péchéa-t-il abondé? La loi renfermait des préceptes sans nombre;et comme il les ont tous violés , le péché a abondé.Voyez-vous quelle distance sépare la grâce de la loi? Celle-cifut une aggravation de condamnation; celle-là est une surabondancede dons.

4. Après avoir parlé de l'ineffable amour de Dieu pournous, il cherche le principe et la racine de la mort et de la vie. Quelleest la racine de la mort? Le péché. C'est pour cela qu'ildit: " Afin que, comme le péché à régnépar la mort,. ainsi la grâce règne par la justice pour lavie éternelle par Jésus-Christ Notre-Seigneur (21) ". Ilparle ainsi pour faire voir que le péché exerçaiten quelque sorte le rôle de souverain , et que la,mort se tenaità ses ordres comme un soldat armé de par lui. Or, si le péché,armé la mort, il est clair que la justice qui efface le péchéet qui est produite par la grâce, non-seulement désarme lamort, mais la détruit; et anéantit son empire, en ce quele sien est plus grand, elle qui a été introduite, non parun homme ni par le démon, mais par Dieu et par la grâce, quidirige notre vie vers une fin meilleure et des biens infinis, et qui enfin,pour dire davantage encore; n'aura pas. de terme. La mort nous avait chassésde la vie présente : la grâce survenant ne nous l'a pointrendue, mais nous en a donné une immortelle et éternelle,et le Christ est l'auteur. Ne doutez donc pas de la vie, puisque vous avezla justice: car la justice est plus grande que la vie, puisqu'elle en estla mère.

" Que dirons -nous donc? Demeurerons-nous dans le péchépour que la grâce abonde? A Dieu ne plaise. (VI,12.) Il revient icià un sujet moral, sans dessein prémédité, pourlie pas paraître à charge et fatigant à un grand nombre,mais comme à une conséquence du dogme. S'il varie ainsi sessujets pour les ménager, pour ne pas les irriter; (c'étaitce qui lui faisait dire : " Cependant j'ai écrit ceci avec quelquehardiesse " (Rom. XV, 15), c'est qu'il leur eût semblé bienplus dur saris cette précaution. Après leur avoir donc faitvoir la puissance de la grâce en ce qu'elle remet de grands péchés,il semblait avoir fourni aux insensés un motif pour pécher.En effet, ils auraient pu se dire : Si la gravité de nos péchésfait paraître la grâce plus grande, continuons à pécherafin que sa puissance éclate encore mieux. Pour empêcher qu'onne parle ou qu'on ne pense ainsi, voyez comme il détruit l'objection, d'abord par .cette négation : " A Dieu ne plaise ! " expressionqui s'applique ordinairement aux choses évidemment absurdes; ensuiteen faisant un raisonnement auquel il n'a rien à répondre.Quel est-il? " Nous qui sommes morts au péché, comment yvivons-nous encore? " Que signifient ces mots : " Nous sommes morts.? "Ou que nous avions reçu notre arrêt, autant que, cela dépendaitdu péché; ou que, croyants et éclairés, noussommes morts pour lui : ce dernier sens paraît préférable,comme la suite le fait voir. Et qu'est-ce que c'est qu'être mortau péché? C'est ne lui obéir en rien désormais,c'est ce que le baptême a, fait une fois : il nous a fait mourirau péché ; mais il faut que notre zèle nous maintiennetoujours dans cet état, en sorte que, quand le péchénous commanderait mille choses nous n'en exécuterions aucune, maisque nous demeurions immobiles comme un mort.

Du reste, ailleurs il dit que c'est le péché qui est mort,mais son but est alors de prouver que la vertu est facile ; ici, afin d'éveillerl'auditeur, c'est lui qu'il veut faire mourir. Puis comme ses paroles étaientobscures, il les explique avec. plus de vivacité. " Ignorez-vous,mes frères ", leur dit-il, " que nous qui avons étébaptisés dans le Christ, nous avons été baptisésen sa mort? Car nous avons été ensevelis avec lui par lebaptême pour mourir (3, 4) ". Qu'est-ce que cela veut dire : " Nousavons été baptisés en sa mort?" Pour mourir commeil est mort lui-même: car le baptême est une croix. Ainsi ceque la croix et le sépulcre ont été pour le. Christ,le baptême l'est pour nous; quoique d'une manière différente;car le Christ est mort et a été enseveli dans sa chair, etnous devons être l'un et l'autre pour le péché, aussi.Paul ne dit-il point . " Entés," sur sa mort, mais " En la (260)ressemblance de sa mort (5) ". En effet il y a mort ici et là, quoiquesur des sujets différents : pour le Christ, mort dans sa chair;pour nous morts au péché; mais celle-ci vraie comme cellelà; néanmoins nous devons donner quelque chose de notre côté:aussi ajoute-t-il : "Afin que, comme le Christ est ressuscité desmorts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans unenouveauté de vie".

Ici, en parlant d'une vie régulière, il insinue le dogmede la résurrection. Comment cela? Vous croyez, dit-il, que le Christest mort et ressuscité ; croyez donc aussi pour ce qui vous regarde: car il doit y avoir entre Jésus-Christ et vous une entièreressemblance aussi bien dans la résurrection et dans la vie, quedans la croix et dans la sépulture. Si vous avez participéà la mort et à la sépulture, à bien plus forteraison aurez-vous part à la résurrection et à la vie: la question principale, celle du péché, étant résolue,il n'y a plus de doutes à élever sur la question secondaire,celle de la destruction de la mort. Mais Paul abandonne cela pour le momentaux réflexions et à la conscience de ses auditeurs ; pourlui, en présence de la résurrection future, il en demandede nous une autre : une nouvelle vie en ce monde, par le changement denos mœurs. Quand l'impudique devient chaste, l'avare généreux,le violent pacifique : alors il y a résurrection, préludede la résurrection future. Et comment y a-t-il résurrection? En ce que le péché est mort, la justice ressuscitée,l'ancienne vie anéantie, la nouvelle vie, la vie des anges, en vigueur.Sous cette expression de vie nouvelle, il y a bien des changements , biendes conversions à chercher.

5. Pour moi je fonds en larmes et j'éclate. en gémissements,quand je. pense à la sagesse que Paul exige de nous, et àla lâcheté à laquelle nous nous abandonnons, revenantau vieil homme après, le baptême, retournant du côtéde l’Egypte, nous rappelant les oignons après avoir mangéla manne. Dix jours, vingt jours après le baptême, nous voilàchangés, nous revenons au passé. Ce n'est pas pendant unnombre de jours limités, même, pendant la vie et entière,que Paul exige de nous la régularité, et nous revenons ànos vomissements; après avoir été rajeunis par lagrâce, nous redevenons vieillards par l'effet du péché.Car l'amour des richesses, le joug des passions déréglées,en un mot toute espèce de péché vieillit ordinairementcelui qui le commet; or de l'âge avancé, de la, vieillesseà la mort, il n'y a qu'un pas. Car, aucun corps miné parle temps, non, aucun, ne saurait offrir l'image d'une âme corrompue,accablée par la multitude de ses péchés. Du resteelle est amenée au dernier degré de l'idiotisme, ne disantplus que des choses insignifiantes, à la manière des vieillardset des personnes en délire; sujette à la pituite, àla stupidité, à l'oubli, à la chassie, odieuse auxhommes, facile à vaincre pour le démon : tel est l'étatde l'âme des pécheurs. Il en est tout autrement des âmesdes justes.

Pleines de jeunesse et de vigueur, elles sont toujours à la fleurde l'âge, prêtes, au combat et à la lutte; tandis quecelles des pécheurs tombent au premier choc et périssent.C'est ce que déclare le prophète, quand il dit : " Commela poussière que le vent soulève de la surface de la terre". (Ps. I.) Ainsi ils sont mobiles et livrés aux insultésdu, premier venu, ceux qui vivent dans. le péché. Cardeurvue n'est pas saine, ils n'entendent pas clair, ils ne parlent, pas distinctement,il sanglotent et bavent beaucoup. Et plût au ciel qu'ils ne fissentque rejeter de la salive et point d'inconvenances ! mais ils profèrentdes paroles plus puantes que la boue ; et, ce qu'il y a de pire, ils nepeuvent pas même en rejeter l'écume ; mais, chose horrible! ils la reçoivent dans leurs mains, la pétrissent de nouveauquand elle est épaissie et dure. Peut-être ce tableau excite-t-ilvotre dégoût ; que serait-ce donc de la réalité! Si tout cela est désagréable. dans le corps, à bienplus forte raison dans l'âme.

Tel était ce jeune homme qui avait dépensé toutson bien, et était descendu si bas dans le vice, qu'il étaitplus faible qu'un homme malade ou en délire. Mais, dès qu'ille voulut, il redevint jeune, par le seul fait de sa volonté etde son changement. Sitôt qu'il eut dit " Je retournerai chez monpère " (Luc. XV, 13), ce mot fut pour lui la source de tous lesbiens; ou plutôt ce ne fut pas ce mot seulement, mais aussi l'actequi l'accompagna. En effet il ne se contenta pas de dire : " Je retournerai", et de rester en place: niais il dit: " Je retournerai ", et il retourna,et il fit la route tout entière. Agissons de même ; fussions-noussur la terre (261) étrangère, revenons à la maisonpaternelle et ne nous rebutons pas de la longueur du chemin. Si nous levoulons,. le retour sera facile et très prompt; seulement sortonsde la terre d'exil, de la terre étrangère; or, cette terrec'est le péché, qui nous emmène loin de la maisonde notre père; quittons donc le péché, pour rentrervite ad domicile paternel. Car notre père est plein de tendresse,et si nous sommés changés, il ne nous aimera pas moins queceux qui sont restés sages, il nous aimera même davantage; puisque le père de l'Enfant prodigue lui fit plus d’honneur qu'àson aîné, et éprouva une joie plus vive pour l'avoirrecouvré.

Mais comment retourner, direz-vous? Commencez seulement, et tout serafait ; arrêtez-vous dans le vice, n'allez pas plus loin, et vousaurez tout recouvré. Comme, chez les malades, c'est commencer àmieux. aller que de ne pas aller plus mal, ainsi en est-il, dans le vice;n'allez i)as plus loin et votre malice aura son terme. Si vous faites'cela pendant deux jours, le troisième vous aurez plus de facilitéà vous abstenir du mal; puis, à ces trois jours, vous enajouterez dix, puis vingt, puis cent, puis toute votre vie. Car plus vous,avancerez, plus vous trouverez le chemin facile, et parvenu au faîte,vous jouirez d'une grande abondance de biens: Lorsque le prodigue revint,ce fut un concert de flûtes et de lyres, il y eut des choeurs, desdanses et des fêtes ; celui qui avait le droit de demander compteà son fils de sa folle prodigalité et d'une si longue absence,n'en fit rien, le regarda même d'aussi bon oeil que s'il se fûtbien conduit; non seulement ne lui fit aucun reproche en paroles, maisne souffrit pas même qu'il rappelât le passé; l'embrassa,le combla de caresses, tua le veau gras, le revêtit de la robe etde toute sorte d'ornements.

Nous qui avons ces exemples sous les yeux, prenons donc courage et nedésespérons pas. Car Dieu n'a pas autant de plaisir a êtreappelé Maître que Père, ni à avoir un serviteurqu'à avoir un fils; il aime mieux l'un que l'autre. Pour cela ilatout fait, il n'a point épargné son ils unique, afin quenous recevions l'adoption et que nous l'aimions, non-seulement comme unmaître, mais comme un Père. Et s'il obtient cela de nous,il en est comme glorieux et fier, il s'en vante à tout le inonde,lui qui n'a nul besoin de ce qui nous appartient.

C'est ce qu'il faisait à l'égard d'Abraham , répétantpartout : " Moi, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob " ; c'étaitaux serviteurs à s'en féliciter; et c'est le Maîtrelui-même qui s'en glorifie. C'est pour cela qu'il dit à Pierre: " M'aimes-tu plus que ceux-ci ? " (Jean, XXI, 17) ; indiquant par làqu'il n'est rien qu'il désire davantage de notre part. Pour celaaussi, il ordonne à Abraham d'immoler son, fils, pour faire voirà tout le monde qu,'il est grandement aimé du patriarche.Or, le désir d'être vivement aimé provient lui-mêmed'un vif amour. Pour cela encore il disait à ses apôtres :" Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi; n'estpas digne de moi ". (Matth. X, 37.)

6. C'est pour cela qu'il exige que ce que noirs avons de plus cher;notre âme, ne tienne .que le second rang après son amour,parce qu'il veut être souverainement aimé de nous. Quand nousn'aimons pas vivement quelqu'un, nous ne nous soucions pas beaucoup deson amitié, fût-il d'ailleurs grand et glorieux ; ruais quandnous aimons. véritablement, vivement, ne fût-ce qu'un hommede basse condition; de peu de valeur, nous tenons à grand honneurd'être payés de retour. C'est pourquoi le Christ donnait lenom de gloire, non-seulement à: l'amour que nous lui portons maisaux opprobres qu'il a soufferts à cause de nous. Or, l'amour seulleur donnait ce caractère; tandis que ce que nous souffrons pourlui mérite d'être appelé glorieux, et l'est réellement;non-seulement à cause de l'amour qui l'inspire, mais à causede la grandeur, et de la dignité de celui que nous aimons.

Pour lui, courons donc aux périls comme à de magnifiquescouronnes , et ne regardons point comme choses pénibles et désagréables;la pauvreté, la maladie, les injures,. la calomnie, dès quenous les supportons à cause de lui. Si nous sommes sages, nous tireronsde tout cela de très-grands profits ; et si nous ne le sommes pas,nous ne recueillerons aucun avantage de la situation contraire. Examinezun peu : quelqu'un vous injurie et vous fait la guerre? Il vous obligepar là à vous tenir sur vos gardes, et vous donne l'occasionde ressembler à Dieu. Si vous aimez l'homme qui vous tend des pièges,vous serez semblable à celui " qui fait lever son soleil sur lesméchants et sur les bons ". (Matth. V, 45.) Un autre vous enlèvevotre fortune ? Si vous le (262) supportez avec courage, vous recevrezla même récompense que ceux qui ont tout donné auxpauvres. " Car ", nous dit Paul; " vous avez supporté avec joiel'enlèvement de vos biens, sachant que vous avez une richesse meilleureet permanente ". (Heb. X, 34.)

Quelqu'un a mal parlé de vous et vous a déshonoré?Que cela soit vrai, que cela soit faux, si vous supportez. l'injure avecdouceur, on vous a tressé une magnifique couronne. D'une part, lecalomniateur nous procure une grande récompense. [" Réjouissez-vous", est-il écrit, " et tressaillez de joie, quand on a dit faussementtoute sorte de mal de vous, parce que votre récompense est grandedans les cieux] " (Matth. V, 12) ; de l'autre, celui qui dit la vériténous est aussi très-utile, pourvu, que nous la supportions avecpatience. En effet, le pharisien était dans le vrai en parlant maldu publicain, et pourtant, du publicain il a fait un juste. Qu'est-il besoind'entrer dans plus de détails? On. peut tout apprendre là-dessus,en étudiant attentivement l'histoire de Job. C'est ce qui fait direà Paul : " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? " (Rom.VIII, 31.} Comme, avec du zèle, nous tirons parti de ceux mêmesqui nous affligent; ainsi, par, notre lâcheté, nous ne profitonspas de ceux qui veulent nous être utiles. En quoi, je vous prie,a servi à Judas la compagnie du Christ? En quoi la loi a-t-elleété utile aux Juifs? A Adam, le paradis? Moïse, àceux qui étaient dans le désert?

C'est pourquoi, laissant de côté tout le reste nous nedevons nous attacher qu'à une chose; à bien réglernotre vie; et alors, le démon lui-même ne pourra bous vaincre;il nous deviendra au contraire très-utile, en nous obligeant àveiller sur nous. C'était en dépeignant sa cruauté,que Paul réveillait les Ephésiens. Mais nous, nous dormons,nous ronflons, quoiqu'en présence d'un si méchant ennemi.Si nous savions qu'un serpent est caché près de notre lit,nous mettrions tout en oeuvre pour le tuer; le démon est cachédans nos âmes, et nous ne croyons pas nous en trouver mal, et noussuccombons. La raison en est que nous ne le voyons pas des yeux du corps;et pourtant ce devrait être un motif de plus pour veiller et noustenir sur nos gardes. il est facile en effet de se précautionnercontre un ennemi visible; mais nous échappons difficilement àl'ennemi invisible, à moins que nous ne soyons armés de toutespièces, surtout parce qu'il n'attaque jamais directement, (autrementil serait bientôt pris), et qu'il ingère souvent son cruelpoison sous le masque de l'amitié. Ainsi il détermina lafemme de Job à donner son pernicieux conseil, sous l'apparence d'unevive affection; ainsi, en s'adressant à Adam, il feint de vouloirlui être utile et de prendre à coeur ses intérêts: " Vos yeux s'ouvriront du jour où vous aurez mangé du fruitde cet arbre ". (Gen. III, 5.) Ainsi, sous prétexte de piété,il persuada à Jephté d'immoler sa fille, d'offrir un sacrificecriminel. Voyez-vous ces piéges? Voyez-vous des aises de guerre? Tenez-vous donc en garde, revêtez-vous de pied en cap des armesspirituelles, étudiez soigneusement ses machines de guerre, afinqu'il né puisse vos surprendre et que vous puissiez facilement ledéjouer. C'est ainsi que Paul, savant dans cet art, a su le vaincre.Aussi disait-il : " Car nous n'ignorons pas ses desseins ". (II Cor. II,11.) Tâchons donc, nous aussi, de connaître et d'éviterses embûches, afin qu'après en avoir triomphé, noussoyons proclamés vainqueurs dans ce monde et dans l'autre, et quenous obtenions les biens immortels par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire, l'empire, l’honneur,appartiennent au Père comme au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XI

SI, EN EFFET, NOUS AVONS ÉTÉ ENTÉSEN LA RESSEMBLANCE DE SA MORT, NOUS LE SERONS AUSSI EN CELLE DE SA RÉSURRECTION.(VI, 5, JUSQU'A 18.)

1. Je l'ai déjà dit plus haut et je le répèteencore aujourd'hui : l'apôtre fait souvent des digressions dans lamorale , non cependant comme dans ses autres épîtres; qu'ildivise en deux parties : l'une destinée aux dogmes ; et l'autreà la direction des moeurs. Ici il ne procède point de même;mais il passe alternativement de l'un à l'autre genre, afin de faireaccepter facilement ses paroles. Il déclare donc qu'il y a deuxespèces de mort : lune opérée par le Christ dans lebaptême, et l'autre qui doit être le résultat de nospropres efforts. En effet, que nos anciens péchés aient étéensevelis, c'est là le don de Dieu ; mais qu'après le baptêmenous restions morts au péché, ce doit être l'œuvre, de notre zèle, quoique nous y voyions encore en très-grandepartie le secours divin, non-seulement le baptême a la vertu d'effacerles péchés passés, mais il nous prémunit encorecontre les péchés à venir. Comme donc vous avez apportéla foi pour effacer les premiers, ainsi montrez dans la suite un changementde volonté, afin de ne pas vous souiller de nouveau. Ce sont cesconseils et. d'autres semblables que l'apôtre donne, en disant :" Si, en effet, nous avons été entés en la ressemblancede sa mort, nous le serons aussi en celle de sa résurrection ".Voyez-vous comme il relève son auditeur, en l'amenant tout d'abordà son maître et en s'efforçant de faire voir entreeux, beaucoup de traits de ressemblance? C'est pour cela qu'il ne dit point: En sa mort, de peur qu'on ne le contredise : " Mais en la ressemblancede sa mort " ; car,notre substance n'est pas morte, mais bien l'homme nédu péché, c'est-à-dire le vice. Il ne dit point nonplus: Si nous avons participé à la ressemblance de sa mort;que dit-il donc? " Si en effet nous avons été entés", indiquant par ce mot " Entés ", les fruits que cette mort a produitsen nous. Car comme le corps du Christ enseveli en terre a produit pourfruit le salut du monde, ainsi le notre enseveli dans le baptêmea produit pour fruit la justice , la sanctification, l'adoption, des bienssans nombre, et produira en dernier lieu le don de la résurrection.

Mais comme nous avons été ensevelis dans l'eau et luidans. la terre, nous par rapport au péché, et lui par rapportà son corps, l'apôtre ne dit pas : Entés en sa mort;mais

" Entés en la ressemblance de sa mort " : car (264) il y a mortici et là, mais non dans le même sens. Si donc, nous dit-il,nous avons été entés en sa mort, nous le serons aussien sa résurrection; il parle ici de sa résurrection future.Plus haut, quand il parlait de la mort et qu'il disait : " Ignorez-vous,mes frères, que nous tous qui avons été baptisésdans le Christ, nous avons été baptisés en sa mort?" il ne s'est point expliqué clairement sur la résurrection,mais seulement sur le genre de conduite à tenir après lebaptême, prescrivant de marcher dans une vie nouvelle ; c'est pourquoireprenant ici le même sujet, il nous annonce enfin la résurrectionfuture. Et pour vous convaincre que c'est bien de cette résurrectionqu'il s'agit, et non de celle par le baptême, après avoirdit: " Si en effet nous avons été entés en la ressemblancede sa mort ", il n'ajoute point: Nous le serons en la ressemblance de sarésurrection, mais bien : " En sa résurrection " ; de peurque vous ne disiez " Comment ressusciterons-nous comme lui, si nous nesommes pas morts comme lui ? Quand il a parlé de la mort, il n'apas dit: Entés en sa mort, mais : " En la ressemblance de sa mort"; puis quand il parle de la résurrection, il ne dit pas : En laressemblance. de sa résurrection : mais, nous le serons en sa résurrectionmême. Il ne dit pas non plus : Nous avons été, mais: " Nous serons ", indiquant encore une fois par cette expression qu'ils'agit de la résurrection future, de celle qui n'a pas encore eulieu. Et voulant rendre sa parole digne de foi; il parle ici de la résurrectionqui précède la dernière, afin de vous faire croireà celle-ci par celle-là. Car après avoir dit que nousserons . entés en sa résurrection, il ajoute : " Sachantbien que notre vieil homme a été crucifié avec lui,afin que le corps du péché soit, détruit", indiquanten même temps la résurrection future et sa cause,

il ne dit pas : A été crucifié, mais : " A étécrucifié avec lui ", rapprochant ainsi le baptême de la croix.Aussi disait-il plus haut : " Nous avons été entésen la ressemblance de sa mort, afin que le corps du péchésoit détruit ", appliquant cette expression, non à notrecorps, mais à toute espèce de vice. En effet comme il donnele nom de vieil homme à toute espèce de vice (Cor. III, 9),ainsi appelle-t-il corps du vieil homme cet ensemble de malice formédes diverses formes du péché. Et pour que vous ne preniezpoint ceci pour une conjecture , écoutez Paul s'expliquant lui-mêmedans ce qui suit. Car après avoir dit " Afin que le corps du péchésoit détruit ", il ajoute : " Et que désormais nous ne soyonsplus esclaves du péché ". Je veux que l'homme soit mort aupéché, non en ce sens qu'il cesse de vivre et meure réellement,mais en ce sens qu'il ne pèche plus, Et allant plus loin, il ditencore plus clairement : " Attendu que celui qui est mort, est justifiédu péché (6; 7) ". Et il dit de tout homme : Que comme celuiqui est mort, cesse enfin de pécher puisqu'il est étendusans vie, ainsi en doit-il être de celui qui sort du baptême,parce que, étant mort là une fois; il doit rester mort aupéché boute sa vie.

2. Si donc vous êtes mort dans le baptême, restez mort :car quiconque est mort, ne peut plus pécher; et si vous péchezencore, vous gâtez le don de Dieu. Après avoir exigéde nous une si; grande sagesse, il nous montre aussitôt la couronne;en, disant : " Si donc nous sommes morts avec le Christ ". Avant le derniercouronnement, c'est déjà une très-belle couronnéd-'étre en communauté avec le maître. Et pourtant,nous dit-il, je vous propose une autre récompense, laquelle? Lavie éternelle : " Nous croyons que nous vivrons aussi avec lui ".Et quelle en est la preuve? " Sachant bien que le Christ, ressuscitédes morts, ne meurt plus" . Voyez encore la ténacité de Paulet comme il prouve ceci par les contraires ! Comme il était probableque ces doctrines de croix et de mort jetteraient le trouble chez quelques-uns,il démontre que c'est là même ,qu'il faut puiser desmotifs de confiance. N'allez pas vous imaginer, leur dit-il, que parcequ'il est mort une fois, le Christ soit mortel; c'est pour cela mêmequ'il reste immortel ; car sa mort est devenue la mort de la mort : c'estparce qu'il est mort qu'il ne .meurt plus; puisque, par cette mort: " Ilest mort pour le péché (8-10) ". Qu'est-ce que cela veutdire : " Pour le péché? " Cela veut dire que, n'ayant pascommis le péché, il est mort pour les nôtres. Il estmort pour détruire le péché, pour briser ses nerfset toute sa puissance.

Voyez vous comme il les épouvante? Car si le Christ e meurt pasune seconde fuis, il n'y pas de second baptême; et s'il n'y a pasde second baptême, ne vous laissez plus aller au péché.Il dit tout cela pour combattre cette (265) erreur. " Faisons le mal pourqu'il en arrive du bien " ; et encore : " Nous persévéreronsdans le péché pour que la grâce abonde ". Son but iciest donc de détruire radicalement cette opinion. " S'il vit ", dit-il," il vit pour Dieu " : c'est-à-dire, il est indissolublement unià la vie, en sorte que la mort ne peut plus exercer sur lui sonempire. Car si, quoique innocent, il est mort une première foispour les péchés d'autrui, à bien plus forte raisonne mourra-t-il plus, puisqu'il a détruit le péché.C'est ce que dit encore l'apôtre dans son épître auxHébreux : " Car il a paru une seule fois à. la consommationdes siècles, pour détruire le péché , en sefaisant lui-même victime. Et comme il est décrétéque tous les hommes doivent mourir une fois, le Christ offert une foispour effacer les péchés d'un grand nombre , apparaîtraune seconde fois, sans avoir plus rien du péché, aux yeuxde ceux qui l'attendent pour leur salut ". (Héb. IX, 26-28.) Ilmontre tout à la fois la valeur d'une vie selon Dieu, et, la puissancedu péché : la valeur d'une vie selon Dieu, en ce qu'ellen'est plus sujette à la mort; la puissance du péché,puisque, s'il a pu faire mourir celui qui était innocent, commentne perdrait-il pas les coupables? Ensuite, comme. il a parlé dela vie du Christ, de peur qu'on ne dise ; Que nous importe ce qu'on ditla? Il ajoute : " Ainsi pour vous, estimez que vous êtes morts aupéché, mais vivants à Dieu dans le Christ JésusNotre-Seigneur". Il a raison de dire : "Estimez", parce qu'il n'est pasencore possible de rendre ce qu'il vient de dire, visible aux yeux. Etqu'estimerons-nous, demande-t-il? Que " Nous sommes morts au péché,mais vivants à Dieu dans le Christ Jésus Notre-Seigneur".En effet celui qui vit de la sorte, possédera toutes les vertus;ayant Jésus pour auxiliaire dans le combat : c'est le sens de cesmots " dans le Christ ". Si en effet le Christ nous a ressuscitésquand nous étions morts, à plus forte raison pourra-t-ilnous conserver en vie.

" Que le péché donc ne règne point dans a votrecorps mortel, en. sorte que vous obéissiez à ses convoitises(11, 12) ". Il ne dit pas : Que la chair ne vive pas, qu'elle n'agissepas; mais : "Que le péché ne règne pas "; car le Christn'est pas venu détruire la nature, mais régler la volonté.Ensuite pour montrer que ce n'est point nécessairement ni par force, mais volontairement, que nous sommes esclaves du péché,il ne dit pas : Que le péché ne vous tyrannise point, cequi emporterait l'idée de la violence, ruais " qu'il ne règne" point ". En effet il est absurde d'avoir le péché pourroi , quand on est destiné au royaume du ciel , de préférerl'esclavage du péché, quand on est appelé àrégner avec le Christ; c'est comme si un roi, jetant bas son diadème,se faisait l'esclave d'une femme furieuse , mendiante et couverte de haillons.Ensuite comme il est difficile de vaincre le péché, voyezcomme il s'efforce de faire disparaître cette difficulté etd'adoucir la peine , en disant : " Dans votre corps mortel ". Ce mot indiqueen effet que les combats sont passagers et auront bientôt leur fin; et en même temps, il nous rappelle les maux passés, et laracine de la mort : car c'est par le péché que le corps estdevenu mortel dès le commencement. Mais il est possible de ne pointpécher, même quand on a un corps mortel. Voyez-vous commela grâce du Christ est puissante? Adam , avec un corps qui n'étaitpas encore mortel, a failli ; et vous qui avez reçu un corps mortel,vous pouvez, être couronné. Mais comment, direz-vous, le péchérègne-t-il? Ce n'est point par sa propre vertu, mais par l'effetde votre lâcheté. Aussi, après avoir dit: " Qu'il nerègne point ", Paul nous fait-il voir en quoi consiste cette royauté,quand il ajoute "En sorte que vous obéissiez à ses convoitises".Car ce n'est point un honneur de tout céder au corps librement;c'est au contraire le dernier degré de l'esclavage et du déshonneur.En effet, quand il fait ce qu'il veut, il perd toute liberté; lorsqu'onle contient, il conserve sa dignité propre : " N'abandonnez pointvos membres au péché, comme des instruments d'iniquité, mais comme des instruments de justice (13) ".

3. Le corps est donc mitoyen entre le vice et la vertu, comme les armeselles-mêmes; il peut faire les oeuvres de l'un ou de l'autre, augré de celui qui l'emploie. C'est ainsi que le soldat qui combatpour la patrie et le voleur qui attaque les habitants d'une maison, usentdes mêmes armes : ce n'est pas la faute des armes elles-mêmes,mais de ceux qui en font un mauvais usage. C'est ce qu'on voit aussi dansla chair, qui devient ceci ou cela, selon la volonté de l'âme,et non par sa propre nature. Si vous considérez avec trop de curiosité(266) une beauté étrangère, votre oeil devient uninstrument d'iniquité, non par une opération qui lui soitpropre (car l'oeil est fait pour voir, et non pour voir diane manièrecriminelle) , mais par la malice de la pensée qui lui commande;si vous le retenez au contraire, il devient un instrument de justice. Ainsien est-il de la langue, ainsi des mains et de tous les autres organes.C'est avec raison que l'apôtre appelle le péché, injustice; car celui qui pèche est injuste envers lui-même ou enversle prochain , et. plus encore envers lui-même qu'envers le prochain.Puis nous ramenant du vice à la vertu, il nous dit : " Mais offrez-vousà Dieu , comme devenus vivants, de morts que vous étiez ".Voyez comme il emploie les termes simples pour exhorter, nommant là,le péché, ici Dieu. Après avoir montré la distancequi sépare ces deux souverains, il déclare indigne de toutpardon le soldat qui abandonne Dieu et désire être assujettià l'empire du péché. Non content de cette preuve,il en donne encore une autre dans les paroles suivantes : " Comme devenusvivants, de morts que vous étiez ". Par là il fait voir le.tort causé par le péché et la grandeur du don de Dieu.Songez, leur dit-il, à ce que vous étiez et à ce quevolts êtes devenus. Qu'étiez-vous? Morts, irrémédiablementperdus : car personne ne pouvait vous venir en aide. Et de morts que vousétiez, qu'êtes-vous devenus? Vivants d'une vie immortelle.Et par qui? Par Dieu qui peut tout. Il est donc juste que vous vous mettiezà ses ordres avec toute l'ardeur qu'on peut attendre de morts redevenusvivants. " Et vos membres à Dieu comme des instruments de justice". Le corps n'est donc pas mauvais, puisqu'il peut devenir un instrumentde justice. Il emploie le mot d'instrument (d'arme) pour indiquer qu'ils'agit d'une guerre terrible. Aussi avons-nous besoin d'une forte armure,d'une volonté généreuse parfaitement au courant dece genre de combat, et surtout d'un chef. Or le chef est là , toujoursprêt à nous seconder, à l'abri lui-même de touteatteinte ; et il nous a préparé des armes puissantes; maisil est besoin d'une volonté qui sache les manier convenablement,obéir au chef et combattre pour la patrie.

Après nous avoir exhorté à de si grandes choses,nous avoir parlé d'armes, de combat et de guerre, voyez comme ilencourage encore le soldat et excite son ardeur, en disant : " Car le péchéne vous dominera plus, parce " que vous n'êtes. plus sous la loi,mais sous la grâce (14) ". Or, si le péché ne doitplus nous dominer, pourquoi donc nous faire tant de recommandation et nousdire : " Que le péché ne règne plus dans votre corpsmortel"; et encore : " N'abandonnez point vos membres au péchécomme des instruments d'iniquité? " Que signifie ce qu'il vientde dire? Ici il. répand pour ainsi dire sa parole comme une semence;il l'expliquera plus tard et l'appuiera de preuves nombreuses. Que dit-ildonc? Avant la venue du Christ, notre corps tombait facilement sous lejoug du péché. A la suite de la mort, un essaim de passionss'y était introduit; en sorte qu'il était peu apte àentrer dans la carrière de la vertu. L'Esprit n'était pointencore là pour lui prêter secours, ni le baptême pourle mortifier; mais comme un cheval impatient du frein, il courait et s'égaraitsouvent; bien que la loi indiquât ce qu'il fallait faire et ce qu'ilfallait éviter, elle n'aidait guère qu'en paroles ceux quisoutenaient la lutte. Mais depuis que le Christ a paru , le combat estdevenu plus facile? Toutefois le secours étant plus abondant, lesluttes proposées sont plus importantes. Aussi le Christ nous dit-il: " Si votre justice n'est plus abondante que celle des Scribes et desPharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux ". (Matth.V, 20.) Mais l'apôtre s'explique là-dessus plus clairementdans la suite; en attendant il y fait ici allusion en peu de mots, en montrantque le péché ne saurait nous vaincre , à moins quenous ne nous abandonnions entièrement nous-mêmes. Car nousne sommes plus seulement sous l'empire de la loi, mais sous celui de lagrâce , laquelle .remet le passé et fortifie pour l'avenir.La loi ne promettait la couronne qu'après le travail; la grâcecouronne d'abord, puis mène au combat: Ici l'apôtre ne mesemble pas faire allusion à la vie entière du fidèle,mais seulement établir la différence entre le baptêmeet la loi; ce qu'il exprime ailleurs en ces termes : " Or la lettre tue, tandis que l'Esprit vivifie ". (II Cor. III , 6.) Car la loi prouve laprévarication, mais la grâce l'efface. La loi donne lieu aupéché en le condamnant, la grâce en le pardonnant,le détruit; en sorte que vous êtes doublement dégagéde ce joug tyrannique, en ce que vous n'êtes plus assujetti àla loi et que vous jouissez de la grâce.

267

4. Après avoir ainsi fait respirer son auditeur, Paul le fortifieencore, en tirant un avertissement, d'une objection, dans les termes suivants: " Quoi donc? Pécherons-nous parce que nous ne sommes pas sousla loi, mais sous la grâce? A Dieu ne plaise ! " Il commencépar une négation, à raison de l'absurdité de la chose; puis il en vient à une exhortation et montre que le combat esttrès-facile, en disant : " Ne savez-vous pas que , lorsque vousvous rendez esclaves de quelqu'un pour lui obéir, vous êtesesclaves de celui à qui vous obéissez , soit du péchépour la mort , soit de l'obéissance pour la justice (15,16)? " Jene parle pas encore de l'enfer, leur dit-il , ni de ses affreux supplices;mais de la honte qui vous couvre quand vous êtes esclaves, et esclavesvolontaires, et esclaves. du péché, et sans espoir d'uneautre récompense que de mourir une seconde fois. Car si avant. lebaptême, le péché avait produit la mort corporelle;si la blessure a exigé un tel .remède que le Maîtrede toutes choses a dû descendre pour mourir, et guérir ainsile mal : quels effets le péché ne produira-t-il pas en vous, si, après un tel bienfait, après que vous avez recouvréla liberté, vous vous abandonnez de nouveau et volontairement àsa domination? Ne vous précipitez donc pas dans un tel abîme,ne vous livrez pas vous-mêmes. Dans les combats, souvent les soldatssont livrés malgré eux; mais ici personne ne vous vaincra,si vous ne passez vous-mêmes à l'ennemi. Après les.avoir fait rougir par un sentiment de décence, il les épouvantepar les résultats du combat, qu'if met en face l'un de l'autre,la justice et la mort; non pas ,la mort ordinaire, mais une autre mortbien plus terrible. Car si le Christ ne meurt plus, qui rachèterade cette mort? Personne. Il faudra donc de toute nécessitésubir le supplice ; et ce ne sera, plus, comme. ici, la mort sensible,qui sépare l'âme du corps et donne à celui-ci le repos: " Or le dernier ennemi détruit sera la mort ". (I Cor. XV, 26.)D'où il suit que le châtiment sera immortel, mais non pourceux qui auront écouté la voix de Dieu : car pour eux larécompense sera la justice et tous les biens qui en dérivent.

" Mais grâces. soient rendues à Dieu de ce qu'ayant étéesclaves du péché , vous avez obéi du fond du coeurà ce modèle de doctrine sur lequel vous avez étéformés (17) ". Après les avoir fait rougir de leur ancienesclavage, puis effrayés et exhortés par l'aspect des récompenses,il les relève de nouveau par le souvenir des bienfaits qu'ils ontreçus. Par là il leur .fait voir qu'ils ont étédélivrés de grands maux, mais non par leurs propres efforts, et que désormais ils rencontreront moins de difficultés.Comme un homme qui , ayant arraché un captif aux mains d'un crueltyran, l'exhorterait à n'y plus retomber, et lui rappellerait sonhorrible esclavage ; ainsi Paul, tout en rendant grâces àDieu , leur dépeint avec énergie les maux passés.Il n'était, leur dit-il, au pouvoir d'aucun être humain denous délivrer de tous ces maux; mais grâces soient renduesau Dieu qui l'a voulu et qui l'a pu ! Il a raison de dire : " Votes avezobéi du fond du coeur "; car vous n'y étiez pas forcés, on ne vous a point fait violence , mais vous, avez rompu avec le mallibrement, de bonne volonté. Il y a ici tout à la fois unéloge et un avertissement. En effet, puisque vous êtes venusspontanément, sans avoir subi aucune contrainte, quelle serait votreexcuse , si vous retourniez à votre ancien état? Et pourvous faire comprendre que le résultat n'est point seulement dûà leurs bonnes dispositions, mais qu'il est entièrement l'oeuvrede la grâce, après avoir dit: " Vous avez obéi du fonddu coeur ", il ajoute : " A ce modèle de doctrine sur lequel vousavez été formés ". L'obéissance du fond ducoeur indique le libre arbitre; mais ce mot " être formésn insinue l'idée du secours de Dieu. Quelle est la marque de ladoctrine ? Une vie réglée et parfaite.

" Ainsi affranchis du péché, vous êtes devenus esclavesde la justice (18) ". Il indique ici doux bienfaits de Dieu : il nous adélivrés du péché et soumis à la, justice;ce qui est préférable à toute espèce- de liberté.Dieu a fait ce que ferait celui qui, adoptant un enfant orphelin, emmenépar des barbares sur la terre étrangère, non-seulement ledélivrerait de la captivité, mais se constituerait son pèreet son tuteur et l'élèverait au faîte des honneurs.Voilà ce qui nous est arrivé. Car non-seulement Dieu nousa affranchis des maux passés; mais il nous a initiés àla vie des anges; il nous a tracé une excellente règle deconduite, en nous confiant à la garde assurée de la justice,en faisant disparaître les maux d'autrefois, en faisant mourir levieil homme, en nous menant comme par la main à une vie (268) immortelle.Continuons donc à vivre die cette vie; car beaucoup semblent respireret se mouvoir, qui sont dans un état plus misérable que lesmorts.

5. Il y a en effet différentes espèces île mortsl'une est la mort du corps, selon laquelle Abraham était mort, etne l'était point.: car il est écrit: " Dieu n'est point leDieu des morts, mais des vivants " (Matth. XXII, 32); l'autre est la mortde l'âme, à. laquelle le Christ fait allusion quand il dit: " Laissez les morts ensevelir leurs morts". (id. VIII, 22.) Il y en aune troisième qu'il faut louer, et qui est le fruit de la sagesse;celle dont Paul a dit : " Faites mourir vos membres qui sont sur la terre". (Coloss. III, 5.) Une autre encore, principe de celle-ci, s'opèredans le baptême : " Notre vieil homme ", dit l'apôtre, " àété crucifié ".(Rom. VI, 6.) Instruits de tout cela,fuyons donc l'espèce de mort par laquelle on meurt, quoique en vie;et ne craignons point celle qui est commune à tout le inonde. Maischoisissons et embrassons les deux autres, dont l'une, donnée parDieu, est le comble, du bonheur, et dont l'autre, produit de notre volontéet de la grâce de Dieu, est digne de tout éloge. L'une d'ellesa été déclarée heureuse par David en ces termes: " Heureux ceux dont les iniquités sont effacées " (Ps.XXXI, 11); l'autre est l'objet de l'admiration de Paul, qui écritaux Galates : " Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair". (Gal. V, 24.) Quant aux deux autres, l'une d'elles a étéproclamée méprisable par le Christ, qui a dit : " Ne craignezpoint ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme " (Matth.X, 28); et l'autre effrayante : " Mais craignez celui qui peut précipiterl'âme et le corps dans l'enfer ". (Ibid.) Evitons donc celle-ci,et choisissons celle qui est déclarée heureuse et admirable,pour éviter encore et craindre chacune des deux autres.

Il n'y a aucun profit pour nous à voir le soleil, à mangeret à boire, si-nous n'avons pas la vie des bonnes œuvres. De grâce,de quoi sert à un roi d'être revêtu de la pourpre, deparier des armes, s'il n'a point de sujets, et si le premier venu peutimpunément l'insulter et l'injurier? De même il n'y a aucunavantage pour le chrétien à avoir reçu la foi et lebienfait du baptême, s'il est soumis à toutes les passions;au contraire l'injure deviendra plus. sensible et la honte plus grande.Comme ce roi orné du diadème et de la. pourpre, non-seulementne retire aucune gloire personnelle de l'éclat de son manteau, maisfait rejaillir sur lui son propre déshonneur; ainsi le fidèlequi mène une vie déréglée, ne retire aucunhonneur de sa foi, mais n'en devient que plus méprisable. " Car", dit l'apôtre, " tous ceux a qui ont péché sans laloi, périront sans la loi; et tous ceux qui ont péchésous la loi, seront jugés par la loi ". (Rom. II, 12.) Il disaitencore, en écrivant aux Hébreux : " Celui qui a violéla loi de Moïse meurt sans aucune miséricorde sur la dépositionde deux ou trois. témoins. Combien donc pensez-vous que méritede plus affreux supplices celui qui aura foulé aux pieds le Filsde Dieu? " (Hébr. X, 28, 29.) Et c'est très-juste : car,nous dit le Christ, par le baptême je t'avais soumis toutes les passions.Qu'est-il donc arrivé, pour que tu aies profané un si granddon, et sois devenu tout autre que tu ne devais être? J'ai détruit,j'ai enseveli, comme des vers, tes premières prévarications: pourquoi en as-tu engendré d'autres? Et encore les péchéssont pires que les vers : car ceux-ci ne nuisent qu'au corps, et ceux-lànuisent à l'âme, en exhalent une odeur plus fétide.Mais nous ne la sentons pas : voilà pourquoi nous ne-nous empressonspas de la faire disparaître. L'homme ivre ne connaît pas nonplus la puanteur du vin corrompu : mais celui qui n'est pas ivre la connaîtparfaitement. Ainsi en est-il des péchés : L’homme sage couinaittrès-bien cette boue; cette tache; mais celui qui s'est livréau vice, assoupi par une sorte d'ivresse, ne sait pas même qu'il,est malade.

Et c'est là ce qu'il y a de plus terrible dans le vice, c'estqu'il ne permet pas à ceux qui y sont tombés de voir la profondeurde leur mal; ils sont couchés dans la boue, et croient . respirerl'odeur des parfums; aussi ne peuvent-ils point sortir de leur état,et pendant qu'ils fourmillent de vers, ils en sont fiers comme s'ils étaientornés de pierres précieuses. Voilà pourquoi ils neveulent point les tuer, mais ils les nourrissent; ils en augmentent lenombre, jusqu'à ce que ceux-ci les fassent passer aux vers du siècleà venir. Car les uns ne sont que les courtiers des autres, non-seulementles courtiers, mais les pères des vers gui ne doivent pas mourir.Car il est écrit : " Leur ver ne meurt pas ". (Marc, IX, 24.) Cesont eux qui allument la géhenne qui ne doit (269) plus s'éteindre:Pour que cela n'arrive pas, détruisons la source du mal, éteignonsla fournaise, et extirpons entièrement la racine de l'iniquité.Si vous coupez un mauvais arbre par le sommet, vous n'avez rien gagné,puisque la racine reste en terre, et qu'elle peut repousser des rejets.Quelle est donc la racine des maux? Apprenez-le du bon agriculteur, decelui qui est si expert dans ces matières, qui cultive la vignespirituelle, qui est le laboureur du monde entier. Quelle est donc, selonlui, la racine de tous les maux? L'ambition des richesses. " La racinede tous les maux ", nous dit-il, " est la cupidité ". ( I Tim. VI,10.) De là les combats, les inimitiés et les guerres; delà les contestations, les injures, les soupçons, les outrages;de là les meurtres, les larcins, les vols sacrilèges; parlà, non-seulement les villes et les contrées, mais, les routes,les lieux habités ou inhabités, les montagnes, les vallées,les collines, en nu mot toute la terre regorge de sang et de carnage. Lamer même n'échappe point à ce fléau; sur elleaussi, il exerce en plein sa fureur, les pirates l'assiégeant, pourainsi dire, de toutes parts et s'étudiant à trouver toujoursde nouveaux modes de brigandage. Par elle, les lois, de la nature sontrenversées, les relations de parenté ébranlées,les droits de ta chair même violés.

6. En effet ce n'est pas seulement contre les vivants, mais aussi contreles morts, que cette passion tyrannique arme des mains criminelles; lamort elle-même n'est point respectée on brisé les tombeaux;d'odieux scélérats s'en prennent aux cadavres, et le sépulcren'est point un abri. contre leurs embûches. Tous les maux que vousrencontrerez dans les maisons, sur les places publiques, dans les tribunaux,dans les, assemblées délibérantes, dans les palais,en quelque lieu que ce soit, vous vous apercevrez qu'ils ont pris làleur origine. C'est ce vine, c'est lui, qui a tout rempli de sang et demeurtres, c'est lui qui a allumé les flammes de l'enfer, c'est luiqui a rendu la situation des villes aussi triste, pire peut-êtreque celle des déserts. Il. est en effet plus facile de se garantirdes voleurs de grands chemins, parce qu'ils n'attaquent pas toujours maisleurs imitateurs du milieu des villes sont d'autant plus à craindrequ'il est plus difficile de se tenir en garde contre eux et qu'ils osentfaire ouvertement ce que les autres ne font qu'en secret. Se faisant unpoint d'appui des lois mêmes qui sont portées contre eux,ils ont rempli les villes de meurtres et de crimes. N'est-ce pas un meurtre,dites-moi, et quelque chose de pire qu'un meurtre, de livrer un pauvreaux horreurs de la faire, de le jeter en prison, et de lui infliger, outrela faim, mille tortures et mille mauvais traitements? Et bien que vousne fassiez pas cela vous-même, dès que vous êtes causeque cela se fait, vous en êtes plutôt l'auteur que ceux quivous servent d'instruments. En effet l'homicide enfonce le glaive, il estvrai, mais ne cause qu'une douleur passagère et ne pousse pas plusloin sa cruauté; et vous, en changeant pour vos victimes la lumièreen ténèbres par vos calomnies, par vos injures, par vos embûches,en les mettant dans le cas de se souhaiter mille fois la mort, songez combiende morts vous leur faites souffrir au lieu d'une !

Et ce qu'il y a de plus grave en tout cela c'est que vous volez, vousdépouillez, sans y être poussé par la pauvreté,ni forcé par la faim, mais pour couvrir d'or le frein de votre cheval,le toit de votre maison, les chapitaux de vos colonnes. — Plonger dansun abîme de malheur un frère, un homme qui participe avecnous aux saints mystères, et est honoré jusqu'à cepoint par votre Maître, et cela pour orner des pierres, un pavé,le corps d'animaux stupides qui ne sentent pas même l'honneur qu'onleur fait : quel enfer ne mérite pas un tel crime? On entoure unchien de soins et d'égards; et pour ce chien, ou pour-ce que nousvenons de dire, on réduit un homme, que dis-je? le Christ lui-même,aux extrémités de la faim ! Qu'y a-t-il de pire qu'un telrenversement? Qu'y a-t-il de plus affreux qu'une telle iniquité?Quels torrents de feu suffiront à punir une telle âme? Unhomme fait à l'image de Dieu, est devenu méconnaissable parvotre inhumanité; mais la tête des mules qui portent votrefemme est chargée d'or, aussi bien que les cuirs et les bois quiforment la charpente de votre toit; s'il s'agit d'orner un siège,un escabeau, on y emploie l'or et l'argent; mais le membre du Christ, celuipour qui il est descendu du ciel et a versé son précieuxsang, est privé de la nourriture nécessaire par le fait devotre ambition. Vos lits resplendissent partout de l'éclat de l'argent,et les corps des saints n'ont pas les vêtements nécessaires;le Christ est pour vous le plus méprisable des êtres, au-dessousde vos serviteurs, de vos (270) mulets, d'un lit, d'un siège, d'unescabeau. Je passe sous silence des meubles plus vils encore, et vous leslaisse à penser. Mais si cela vous fait frissonner, abstenez-vousde le faire, et mes paroles ne tomberont point sur vous; abstenez-vous,renoncez à cette folie : car il y a, dans cette passion, une folieévidente.

La rejetant donc, élevons, quoique tard, nos yeux vers le ciel,rappelons-nous le jour, qui approche : songeons au terrible tribunal, aucompte sévère, au jugement impartial ; pensons que Dieu,qui voit tout cela, ne lance point sa foudre, quoique cette conduite mériteencore un plus grand châtiment. Il ne le fait cependant pas, il nejette point contre nous les flots de la mer, il n'entr'ouvre pas la terreparle milieu, il. n'éteint pas le soleil, il ne précipitepoint en bas le ciel avec ses astres, en un mot il ne fait pas tout disparaître;mais il laisse chaque chose en son ordre, et permet que toute la créationsoit à notre service. En pensant à cela, redoutons l'étenduemême de cette bonté; revenons à notre noblesse proprecar, maintenant, nous ne valons pas mieux que les brutes, nous sommes mêmebien au-dessous d'elles : en effet elles aiment les animaux de leur espèce,et la communauté de nature suffit à créer en ellesun attachement réciproque.

Et vous, qui outre la communauté de nature, avez mille raisonsde vous unir étroitement à vos propres membres : l'honneurd'être doué de raison, le lien d'une même religion,la participation à des biens sans nombre, vous êtes plus cruelsque les bêtes sauvages, quand vous mettez le plus grand soin àdes choses inutiles , dédaignez les temples de Dieu en proie àla faim et à la nudité, et souvent même les précipitezdans un abîme, de maux. Si vous agissez par amour de la gloire, encoredevriez-vous bien plutôt soigner un frère qu'un cheval. Pluscelui à qui vos bienfaits s'adressent est grand, plus sera brillantela couronne que ces bienfaits mêmes vous tresseront; tandis qu'entenant une conduite toute contraire, vous vous attirez, sans vous en apercevoir,des milliers d'accusateurs. Qui ne dira pas de mal de vous? Qui ne vousaccusera pas d'extrême barbarie et d'inhumanité, en vous voyantmépriser l'espèce humaine, préférer àdes hommes des animaux, puis une maison, puis des meubles? N'avez-vouspas entendu les apôtres dire que ceux qui reçurent la paroleles premiers vendaient leurs maisons et leurs champs, pour nourrir leursfrères? Et vous, vous volez des maisons et des champs, pour ornerun cheval, du bois, des peaux, des murs, un pavé !

Et ce qu'il y a de plus grave , c'est que ce ne sont pas seulement deshommes, mais,des femmes , qui sont en proie à cette folie , quipoussent les hommes à ces futilités, et les forcent àdépenser pour tout plutôt que pour les choses nécessaires; et si on leur en fait un reproche , elles s'excusent d'une manièretout à fait blâmable. On fait l'un et l'autre, dit-on. Quoi! vous n'avez pas honte. de dire cela? de mettre le Christ, mourant defaim, au, des chevaux, des mulets, des lits, des escabeaux? et pas mêmeà ce niveau, puisque vous faites à ces objets la plus grandepart, tandis que vous lui en réservez à peine une petite?Ne savez-vous pas que tout. est à lui, et vous , et ce qui vousappartient? Ne savez-vous pas qu'il a formé votre corps, qu'il vousa donné une âme, et arrangé pour vous le monde entier?Et vous ne le payez pas du moindre retour ! Si-vous avez lotie une petitemaison , vous exigez sévèrement le prix convenu; et quandvous jouissez. de. la création entière; quand vous habitezun si vaste univers, vous refusez de payer à Dieu le moindre prix,vous vous livrez, vous et tout ce qui vous appartient, à la vainegloire : car la vaine gloire est la source d'où tout cela dérive.Un cheval n'en est ni meilleur ni plus vigoureux pour être paréde ces ornements; on en peut dire autant de celui qui le monte, quelquefois même il en est moins honoré. Car beaucoup de gens perdentde vue le cavalier pour fixer leurs yeux sur les harnais du cheval, surles domestiques qui vont en avant et en arrière et écartentla foule ; quant au maître, ils le prennent en aversion et s'en détournentcomme d'un ennemi commun.

Il n'en est pas ainsi quand vous prenez soin d'orner votre âme; alors les hommes, les anges, le Maître même des anges, vous,tressent tous ensemble une couronne. Donc, si vous aimez la gloire, cessezde faire ce que vous faites; embellissez votre âme, et non votremaison, afin de devenir illustre et glorieux; car il n'y a rien de plusmisérable que vous, si, ayant l'âme nue et désolée,vous vous glorifiez de la beauté de votre maison. Que si mes parolesvous déplaisent, écoutez-ce qu'a (271) fait certain païen,et que là sagesse profane vous couvre de honte. On raconte qu'unde ces philosophes entrant dans une magnifique demeure, où l'orbrillait de tout côté, toute resplendissante de l'éclatdes marbres et de la beauté des colonnes, et voyant le parquet couvertpartout de somptueux tapis, cracha sur le visage du maître de lamaison, et répondit, au reproche qu'on lui en faisait, que n'ayantpas trouvé à le. faire ailleurs, il s'était vu dansla nécessité de jeter cet affront à la face du propriétaire(1). Voyez-vous combien est ridicule celui qui ne s'attache qu'àorner l'extérieur, et comme il est méprisable aux yeux deshommes de sens ? Et ce n'est que juste. Si quelqu'un, laissant votre femmecouverte de haillons, habillait magnifiquement vos servantes, vous ne lesupporteriez pas patiemment, vous en seriez outré de colèreet regarderiez cela comme le plus grand des affronts. Faites à votreâme l'application de ce raisonnement. Quand vous embellissez desmurs, des pavés, des meubles ou d'autres objets de ce genre, etque vous ne faites point d'abondantes aumônes, que vous népratiquez point la vraie sagesse, vous ne faites pas autre

1. Il s'agit d'Aristippe. Voyez Diogène Laërce, via d'Aristippe.

chose que ce que nous venons de dire, vous faites même bien pis.Car entre une maîtresse et une servante, il n'y a pas de différence; mais, entre l'âme et la chair, il y en a une très-grande,et une bien plus grande encore entre l'âme et. une maison, entrel'âme ét tin lit ou un escabeau. Comment donc seriez-vousexcusable Ae revêtir d'argent tous es objets, et de laisser votreâme couverte de haillons, malpropre, mourant de faim, percéede blessures, déchirée par des chiens sans nom, bre, puis4e vous croire après cela, fort honoré de ces embellissementsextérieurs? C'est certainement là le comble de la folie,d'être un objet de dérision, d'injure et d'opprobre, d'encourirles derniers châtiments, et de se complaire encore dans ces futilités.C'est pourquoi,. je vous en prie, réfléchissons àtout cela, redevenons sages quoique bien tard, rentrons en nous-mêmes, et reportons sur notre âme ces ornements extérieurs. Parlà ils ne pourront plus se flétrir, ils nous rendront semblablesaux anges et nous procureront les biens immuables. Puissions-nous tousavoir ce bonheur, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui la gloire appartient dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XII

JE PARLE HUMAINEMENT, A CAUSE DE LA FAIBLESSE DEVOTRE CHAIR; COMME DONC VOUS AVEZ FAIT SERVIR VOS MEMBRES A L'IMPURETÉET A L'INIQUITÉ POUR L'INIQUITÉ ; AINSI MAINTENANT FAITESSERVIR VOS MEMBRES A LA JUSTICE POUR VOTRE SANCTIFICATION. (VI, 19, JUSQU'ÀVII, 13.)

1. Comme il a exigé une conduite parfaitement régulière,ordonné qu'on soit mort au monde et à la malice, qu'on resteinébranlable aux attaques du péché ; et qu'il a semblédire quelque chose de grand, de difficile, quelque chose qui dépassela nature humaine; pour montrer qu'il ne demande rien d'extraordinaire,pas même ce que devrait donner celui qui a reçu tant de bienfaits,qu'il n'exige que quelque chose de modéré et de facile, ila recours à l'argument des contraires et dit : " Je parle humainement", c'est-à-dire, d'après le raisonnement humain, d'aprèsl'usage ordinaire : car c'est l'idée de modération qu'ilattache à ce mot " Humainement " ; comme il dit ailleurs : " Ilne vous survient que des tentations qui tiennent à l'humanité" (I Cor. X, 13), c'est-à-dire, modérées et faibles." Comme donc vous avez fait servir vos membres à l'impuretéet à l'iniquité pour l'iniquité; ainsi maintenantfaites servir vos membres à la justice pour votre sanctification". Bien que la distance qui sépare les deux. maîtres soitimmense, cependant je demande la même mesure dans leur service. Certainementil faudrait apporter beaucoup plus, et d'autant plus que ce nouveau serviceest plus grand et meilleur que l'autre; pourtant, à cause de votrefaiblesse, je n'exige pas davantage. Il ne dit point: De votre volonté,ni de votre ardeur, mais " de votre chair ", pour rendre sa parole moinsonéreuse. L'un de ces services était l'impureté, l'autreest la sanctification;: l'un était l'iniquité, l'autre estla justice. Et quel est l'homme assez malheureux, assez Misérable,pour ne pas apporter au service du Christ autant de zèle qu'il ena mis,au service du péché et du démon? Ecoutez doncce qui suit, et vous verrez clairement que nous n'y en apportons pas mêmeun peu. Car comme cette parole dite simplement semblait n'être pascroyable ni admissible, et que personne ne supportait d'entendre dire qu'ilne servait pas (273) le Christ aussi bien qu'il avait servile démon,Paul démontre son assertion et la rend croyable par ce qu'il ditensuite, en rappelant ce genre d'esclavage, et comment ils l'ont subi :" Car ", leur dit-il, " lorsque vous étiez esclaves du péché,vous étiez libres à l'égard de la justice (20) ".

C'est-à-dire, quand vous viviez dans la malice, dans l’impiété,dans des maux extrêmes, vous montriez. une telle docilitéque vous ne faisiez absolument rien de bien : car c'est ce que signifientces mots : " Vous étiez libres à l'égard de la justice" ; c'est-à-dire : vous ne lui étiez point soumis, vous luiétiez totalement étrangers. Vous ne partagiez point votreservice entre la justice et le péché, mais vous vous livriezentièrement au mal. Donc maintenant que vous êtes passésà la justice, donnez-vous tout entiers à la vertu, ne faitesabsolument plus de mal, afin que la mesure soit égale de part etd'autre. Or non-seulement il y a une grande différence entre lesdeux maîtres; mais il y en- a aussi une grande entre les deux services: ce que l'apôtre démontre jusqu'à l'évidence,en faisant voir en quoi ils obéissaient alors, et en quoi ils obéissentmaintenant. il ne parle point encore du. dommage qui en est résulté;il ne mentionne que la honte. "Quel fruit avez-vous donc tiré alorsdes choses dont vous rougissez maintenant (21) ? "

Tel était cet esclavage que son seul souvenir fait encore monterla honte au front. Or, si le souvenir fait rougir, à plus forteraison la pratique. Vous avez donc obtenu un double avantage; vous êtesaffranchis de la honte et vous savez en quel état vous étiez; tout comme vous éprouviez alors un double dommage vous commettiezdes actions honteuses et (chose pire encore) vous ne saviez pas mêmeen rougir; ainsi vous restiez dans l'esclavage. Après avoir prouvésurabondamment, par la honte même qui leur en revient, le dommageque leur a causé leur conduite passée, il en vient au fondmême de la question. Quel est-il? " Car leur fin, c'étaitla mort ". Comme la honte ne paraît pas être un poids insupportable,il aborde le côté terrible, la mort, veux-je dire; quoiquece qu'il a dit plus haut, eût dû suffire. Songez à quelpoint le mal était porté; puisque, affranchis du châtiment,ils ne l'étaient point de la honte. Quelle récompense, leurdit-il, attendez-vous donc d'une conduite dont le seul souvenir, mêmequand vous êtes délivrés du châtiment, vous couvreencore de confusion et de honte, bien que vous soyez établis dansurne telle abondance de grâces? Il n'en est pas ainsi du servicedu Dieu. " Mais maintenant, affranchis du péché et faitsesclaves de Dieu , vous en avez pour fruit la sanctification, et pour finla vie éternelle ". Le fruit de votre premier état est lahonte, même après la délivrance ; le fruit du secondest la sanctification ; or, où est la sanctification, làrègne une grande liberté. La fin de l'un est la mort; cellede l'autre, la vie éternelle.

2. Voyez-vous comme il montre les biens déjà accordéset les biens à espérer? Par ceux-là il confirme ceux-ci; par la sanctification, la vie. Et pour que vous ne disiez pas que toutest en espérance , il vous fait voir que vous avez déjàrecueilli des fruits : d'abord d'être délivrés de tamalice et de tant d'autres maux dont le seul souvenir vous cause encorede la honte; secondement d'être devenus esclaves de la justice; troisièmementde jouir de la sanctification ; quatrièmement de posséderla vie, non pas une vie passagère, mais éternelle. Les chosesétant ainsi, leur dit-il, fournissez au moins un service égalau premier. Bien que le maître soit infiniment supérieur,malgré la différence qui sépare les deux serviceset leurs résultats, je ne vous en demande cependant pas davantage.Puis comme il leur a parlé d'armes et de roi, il insiste sur lamétaphore, en disant : " Car la solde du péché c'estla mort, mais la grâce de Dieu est la vie éternelle, dansle Christ Jésus Notre-Seigneur (23) ". Après avoir dit lasolde du péché, il sort de cet ordre d'idées pourparler du bien. En effet, il ne dit pas : La récompense de vos bonnesoeuvres , mais : " La grâce de Dieu ", pour leur faire voir qu'ilsn'ont point été délivrés par eux-mêmes,ni en acquit de dettes, ni pour récompense ou pour salaire de leurstravaux, mais que tout cela a été l'effet de la grâce.Ainsi ce qui fait l'excellence du don, ce n'est pas seulement que Dieules ait délivrés, les ait fait passer à une situationmeilleure, mais c'est que cela ait eu lieu sans aucune peine, sans aucunmérite de leur part; c'est que non-seulement il les ait délivréset leur ait accordé des avantages bien plus considérables,mais qu'il les ait accordés par son Fils. Il introduit toutes cesconsidérations parce qu'il a parlé de la grâce, etqu'il se propose (274) de détruire la loi. De peur que ces deuxpoints ne leur fussent une occasion de se négliger, il y a intercalétout ce qu'il avait à dire de la vie régulière, excitantsans cesse l'auditeur à la pratique de la vertu. Après avoirappelé la mort solde du péché, il les effraie de nouveauet les fortifie contre l'avenir. Car par là même qu'il leurrappelle le passé, il les porte à la reconnaissance et lesrend plus forts contre tes événements qui peuvent survenir.Après avoir traité ce point de morale, il revient ensuiteà la question dogmatique, en disant : " Ignorez-vous, mes frères(je parle à ceux qui connaissent la loi), que la loi ne domine surl'homme que pour autant de temps qu'elle vit? " (VII, 1.)

Après leur avoir dit que nous sommes morts au péché,il leur fait voir ici que non-seulement ils ne sont plus sous l'empiredu péché, mais pas même sous celui de la loi. Or sila loi ne les domine plias, à bien plus forte raison le péché.Mais adoucissant le torr, il rend cela sensible par un exemple tiréde l'ordre des choses humaines. Il semble bien ne dire qu'une chose, maisil. donne deux preuves à l'appui : l'une, qu'après la mortde l'époux, la femme n'est plus soumise à son :autoritéet' que rien ne l'empêche de passer à un autre; l'autre, qu'ici,non-seulement l'époux est mort, mais aussi la femme; en sorte qu'ily a une double liberté. Si en effet, après la mort du mari,la femme est affranchie de sa domination , à bien plus forte raisonen est-elle affranchie si elle meurt elle-même. Car si l'une desdeux suppositions lui rend la liberté, à bien plus, forteraison les deux réunies. Sur le point d'aborder cette démonstration, il commence par un éloge adressé à ses auditeursen disant : " Ignorez-vous, mes frères? je parle à ceux quiconnaissent la foi...", c'est-à-dire, je parle d'une chose évidente,reconnue par tout le monde, et à des gens qui connaissent tout celaparfaitement. Ignorez-vous " Que la loi domine sur l'homme pendant le tempsqu'elle vit? " Il ne dit pas : Sur le mari, ni sur la femme, mais: " Surl'homme ", expression qui renferme les deux sexes. " Car celui qui estmort ", dit-il, " est justifié du péché ". Donc laloi est faite pour les vivants, et non pour les morts. Voyez-vous commeil fait voir que la liberté est double? Après avoir faitallusion à cela. dès le début, il en vient àla preuve tirée de la femme, et dit : " Car la femme qui est soumiseà un mari, le mari vivant, est liée par la loi ; mais sison mari meurt, elle est affranchie de la loi du mari. Donc son mari vivant,elle sera appelée adultère, si elle s'unit à un autrehomme; mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi du mari, desorte qu'elle n'est point adultère , si elle s'unit à unautre homme (2, 3) ":

Il revient souvent et avec jan soin particulier à cette comparaison,parce qu'il a grande confiance dans son argumentation. Il compare la loiau mari, et les sujets de la loi à la femme. Mais sa conclusionn'est point en rapport avec sa proposition : car il eût étélogique de dire :Donc, mes frères, la loi ne dominera plus sur vous,car elle est morte. Il ne dit pas cela seulement, il le fait entendre danssa proposition; mais enfin dans sa déduction, pour ne pas êtretrop désagréable, il introduit la comparaison de la femme-morte,en disant : " Ainsi, mes frères, vous aussi, vous êtes mortsà la loi ", Puisque l'un et l'autre événement procuraientla même liberté, qu'est-ce qui empêchait de faire àla loi une concession qui ne nuisait pas à la preuve? " Car la femmequi est soumise à un mari; le mari vivant; est, liée parla loi ". Où sont maintenant ceux qui calomnient la foi? qu'ilsapprennent comment Paul, forcé d'en parler, ne lui ôte pointsa dignité, mais parle magnifiquement de son autorité, puisquetant qu'elle a vécu, le Juif était lié, et qu'on appelaitadultère ceux qui la transgressaient ou l'abandonnaient; et si Paull'abandonne lui-même depuis qu'elle est morte, il n'y a rien d'étonnant,puisque chez les hommes une telle conduite n'est point blâmée." Mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi du mari ".

3. Voyez-vous comme il montre par cet exemple que la loi est morte?Mais il ne le dit point dans sa conclusion. " Donc, son mari vivant, ellesera appelée adultère ". Voyez comme il persiste àaccuser ceux qui transgressaient la loi , quand -elle était vivante.Mais comme il l'a déclarée abrogée, il peut en toutesécurité et sans aucun préjudice lui rendre foi ethommage. " Car ", dit-il, " son mari vivant, la femme sera appeléeadultère, si elle s'unit à un autre homme " .

" Ainsi, mes frères, vous aussi... (4) ". La conséquence,était : La loi étant morte, vous ne serez plus accuséd'adultère , si vous vous (275) unissez à un autre homme.Mais il ne dit pas cela. Que dit-il donc? " Vous êtes morts àla loi ". Si vous êtes morts, vous n'êtes plus sous le pouvoirde la loi. Si, après la mort de son mari, une femme n'est plus sousla loi, à bien plus forte raison en est-elle affranchie quand elleest morte elle-même. Voyez-vous la sagesse de Paul, comment il prouveque la loi elle-même veut qu'on l'abandonne et qu'on s'unisse àun autre homme ? Elle n'empêche pas, leur dit-il, de s'unir àun autre homme, quand le premier est mort. Comment l'empêcherait-elle,puisqu'elle autorisait un acte de divorce, même du vivant du mari?Mais l'apôtre ne dit pas cela; t'eût été un reprocheà l'adresse des femmes . car si le divorce était permis,il n'était pourtant pas innocent. Quand Paul a triomphé pardes arguments tirés de la nécessité ou de l'évidence,il n'eu cherche point de superflus; car ce n'est point un parleur obstiné.L'étonnant en ceci est que la loi elle-même nous absout dupéché quand nous la quittons, en sorte qu'elle-mêmeexige que nous appartenions au Christ. Car elle est morte, et nous aussi;double raison pour que son autorité soit détruite: Non contentde cela, Paul en donne la cause : ce n'est pas sans motif qu'il a parléde mort; il met en scène la croix qui a opéré toutcela, et par là il nous rend responsables. Il ne se contente, pasde dire : Vous avez été délivrés; mais il ajoute: " Par la mort du Seigneur. Vous êtes morts à la loi ", dit-il," par le corps du Christ ". Et ce n'est pas seulement pour ce motif qu'il.les exhorte, mais, encore à raison de. l'excellence de ce secondépoux; c'est pourquoi il ajoute : " Pour être à unautre qui est ressuscité d'entre les morts ". Ensuite pour qu'onne dise pas : Quoi ! et si nous ne voulons pas nous unir à un autrehomme? la loi sans doute ne traite point d'adultère la veuve quipasse à de secondes noces, mais elle ne l'oblige point àle faire; de peur, dis-je, qu'on ne :fasse cette objection, il montre quenous sommes obligés de le vouloir d'après les bienfaits quenous avons reçus, ce qu'il exprime ailleurs plus clairement,. quandil dit : " Vous n'êtes plus à vous-mêmes ". (I Cor.VI, 19.) Et encore : " Vous avez été achetés àprix " (Ib. 20); puis : " Un seul est mort pour nous, afin que ceux quivivent ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort pour eux ".(II Cor. V, 15.) Mais déjà ici il l'insinue en disant

" Par le corps ". Ensuite il leur propose de plus hautes espérances,dans le but de les encourager : " Afin que nous portions des fruits pourDieu ". Car alors, leur dit-il, vous portiez des fruits pour la mort, etmaintenant c'est pour Dieu.

" Car lorsque nous étions dans la chair, les passions du péchéqui étaient occasionnées par la loi agissaient dans nos membres,en sorte qu'elles faisaient produire des fruits pour la mort (5) ". Voyez-vousle peu de profit du premier mari, c'est-à-dire de la loi? II nedit pas : Quand nous étions sous la loi, craignant toujours de donnerprise aux hérétiques, mais : " Lorsque nous étionsdans la chair ", c'est-à-dire, dans les oeuvres mauvaises, dansla vie charnelle. Il ne dit pas que ci-devant ils étaient dans lachair, et que maintenant ils sont tout spirituels. En tenant le langagequ'il tient, il n'accuse point la loi d'être la cause des péchés,mais il ne l'exempte point de tout. reproche : il joue le rôle d'unaccusateur sévère, en mettant les fautes à découvert: en effet celui qui multiplie ses ordres à quelqu'un qui ne veutpas obéir, multiplie par là même les chutes. Aussine dit-il point : Les passions des péchés qui se sont commissous la loi, mais : " Occasionnées par la loi ", et il n'ajoutepoint : Se sont commis, mais simplement: " Par la loi," c'est-à-dire,manifestés, déclarés par la loi. Ensuite peur ne pasaccuser la chair, il ne dit pas : Que les membres commettaient, mais :" Qui agissaient dans nos membres " ; montrant d'autre part que le principedu mal était dans l'action de la volonté, et non dans lesopérations des membres. Car l'âme ici jouait le rôled'artiste, et la chair celui de lyre, qui rend les sons que l'artiste luifait rendre. Si donc la chair rendait un son discordant, ce n'est pas àelle, mais à l'âme qu'il faut s'en prendre.

" Maintenant ", dit-il, " nous sommes affranchis de la loi... (6) ".Voyez-vous comme il ménage ici et la chair et la loi? Il ne ditpas : La loi est détruite, ni : La chair est détruite , mais: " Nous sommes affranchis ", Et comment sommes-nous affranchis.? En ceque le vieil homme, esclave du péché, est mort et enseveli;et c'est le sens de ces mots : " Morts à la loi dans laquelle nousétions retenus " ; comme s'il disait : Le lien par lequel nous étionsretenus, est mort, est brisé, en sorte que ce qui nous retenait,à (276) savoir 1e péché, ne nous retiens, plus désormais.Toutefois ne vous laissez pas tomber, ne vous relâchez pas: vousavez été affranchis pour reprendre du service, quoique d'unemanière différente : " Afin que nous servions dans la nouveautéde l'esprit, et non dans la vétusté de la lettre ". Que dit-illà? Il est nécessaire de l'expliquer dès ce moment,pour que nous ne nous troublions pas quand nous tomberons sur ce passage.Lorsque Adam eut péché, nous dit l'apôtre , son corpsdevint mortel et passible, il subit bien des pertes dans sa nature, lecheval devint plus lourd et difficile à manier; mais quand le Christ.est venu, il l'a rendu plus, léger par le baptême en lui donnantles ailes de l'esprit.

4. La carrière n'est donc plus la même pour nous que pourceux qui vivaient autrefois, parce que la course n'était pas alorsaussi facile. Aussi le Christ ne se contente-t-il plus d'exiger de nous,comme des anciens, que nous ne commettions pas le meurtre, mais que nousne nous laissions point aller à la colère; il ne nous ordonnepas seulement d'éviter l'adultère, mais même de nousabstenir d'un regard impudique; il ne veut pas seulement qu'on ne se parjurepoint, mais il défend même de jurer; il ordonne d'aimer sesennemis comme ses amis; pour tout enfin, il a étendu le stade devantnous; et si nous n'obéissons pas, il nous, menace de l'enfer, nousfaisant voir par là que ce n'est point ici une affaire de surérogationqui dépende de la bonne volonté des combattants; comme parexemple la virginité et le détachement absolu, mais qu'ils'agit d'obligations absolument indispensables. En effet elles sont dunombre des choses nécessaires et urgentes, et celui qui ne les accomplitpas, sera puni du dernier supplice. Aussi le Christ disait-il : "Si votrejustice n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vousn'entrerez point dans le royaume des cieux ". (Matth. V, 20.) Or celuiqui n'entre pas dans ce royaume, :tombera certainement dans l'enfer. C'estpourquoi Paul disait : " Le péché ne domine plus sur vous;car vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce " ; etici encore : " Afin que nous servions dans la nouveauté de l'esprit,et non dans la vétusté de la loi ". La lettre , c'est-à-direla loi ancienne, ne condamne plus, mais l'esprit aide. Voilà pourquoisi quelqu'un pratiquait la virginité chez les anciens, cela passaitpour un prodige; maintenant c'est chose commune dans tout l'univers; alors,ceux qui méprisaient la mort étaient en très-petitnombre ; aujourd'hui le nombre des martyrs est infini dans les villagescomme dans les villes, et non-seulement parmi les hommes, mais aussi parmiles femmes.

Après avoir dit cela, il réfute une objection qui se présentaitde nouveau, et se sert de la solution pour prouver sa thèse. Aussine donne-t-il pas d'abord cette solution, mais il l'amène sous formede contradiction ; afin que, devenue nécessaire, elle lui fournissel'occasion de dire ce qu'il veut dire et rendre l'accusation moins pénible.Après avoir dit

" Dans la nouveauté de l'esprit et non dans la vétustéde la lettre ", il ajoute : " Que dirons-nous donc? La loi est-elle péché?Point du tout ". Il avait d'abord dit : " Les passions des péchésqui étaient occasionnées par la loi agissaient dans nos membres" ; et encore : " Le péché ne vous dominera plus; car vousn'êtes pas sous la loi , mais sous la grâce"; puis: " Oùil n'y a pas de loi, il n'y a pas de. transgression" ; et encore : " Laloi est survenue pour que le péché abondât", et enfin: " La loi opère la colère ". Comme dore tout cela semblaitcondamner la loi, pour écarter ce soupçon, il pose l'objectionet dit : " Quoi donc? La loi est-elle péché ? Point du tout". Avant d'en venir à la preuve, il nie, pour se concilier l'auditeuret guérir la blessure qu'il lui a faite. Après l'avoir écouté,et étant bien assuré de ses dispositions, il cherche aveclui à résoudre ce qu'il peut y avoir de douteux, sans provoqueraucun soupçon contrer lui; aussi fait-il tout d'abord l'objection.

Il ne dit donc pas : Que dirai-je? Mais : " Que dirons-nous? " Commes'il y avait là un sénat, une consultation, comme si toutel'Eglise était assemblée , et aussi comme si l'objectionne venait pas de lui, mais résultait de l'enchaînement dudiscours et de la vérité des faits. Que la lettre tue, dit-il,personne ne le niera; que l'esprit vivifie, cela n'est pas moins évident,pas moins incontestable. Or, si c'est là chose convenue, que dirons-nousde la loi ? Qu'elle est péché ? Point du tout. Résolvezdonc l'objection. Voyez-vous comme il met l'adversaire de son côté,et somme, prenant l'autorité de docteur, il arrive à la (277)solution ? Quelle est donc cette solution? Certainement, dit-il, elle n'estpoint péché. — " Car je ne connaîtrais pas la concupiscencesans la loi ". Voyez cette grande sagesse. Il établit par objectionce que la loi n'est pas, afin que l'objection étant détruite,et cela pour faire plaisir au Juif, il le détermine à admettreun point moins important. Quel est ce point moins important? Celui-ci :" Je ne connaîtrais point le péché sans la loi. Jene connaîtrais pas la concupiscence ", dit-il; " si la loi n'eûtdit: Tu ne convoiteras pas". Voyez-vous comme il dit peu à peu,non-seulement que la loi accusait. le péché, mais qu'ellele préparait insensiblement? Du reste, il démontre que cen'était point par sa faute, mais à cause de l'ingratitudedes Juifs. Il avait aussi en vue de fermer la bouche aux Manichéensqui accusaient la loi. Car après avoir dit: " Je ne connaîtraispas le péché saris la loi, et je ne connaîtrais pasla concupiscence, si la loi a n'eût dit: Tu ne convoiteras pas ",il ajoute : " Prenant occasion du commandement, le péchéa opéré en moi toute concupiscence (7, 8) ".

5. Voyez-vous comme il dégage la loi de tout reproche? " Prenantoccasion ", dit-il, " le péché ", et non la loi a augmentéla concupiscence, et le contraire de ce que voulait la loi est arrivé: ce qui était l'effet de sa faiblesse et non de sa malice. Carquand nous désirons quelque chose et que nous rencontrons un obstacle,la flamme du désir s'accroît; mais ce n'était pointla faute de la loi : car elle empêchait que vous ne fussiez entraîné,mais le péché, c'est-à-dire; votre lâchetéet votre mauvaise volonté ont tourné; le bien en mal. Ilne faut point accuser le médecin, mais le malade qui ne sait pointuser du remède. Dieu n'a point donné la loi pour allumerla concupiscence, mais pour l'éteindre, et le contraire est arrivé;mais c'est nous, et non pas lui, qu'il faut en accuser. En effet, si quelqu'unrefusait de donner à un fiévreux la boisson froide qu'ildésire mal à propos, et augmentait ainsi sa funeste ardeur,on ne pourrait raisonnablement l'en blâmer; car le devoir du médecinest de défendre et celui du malade de s'abstenir. Et que dire sile péché a pris occasion de la loi? Beaucoup de gens multiplientleurs iniquités à l'occasion de bons commandements; puisquele démon à perdu Judas, en lui inspirant l'amour des richesseset lui faisant voler l'argent des pauvres; non par la faute de la boursequi lui était confiée, mais par l'effet de sa mauvaise volonté.Et Eve en engageant Adam à manger du fruit de l'arbre, l'a chassédu paradis; mais l'arbre n'en fut point la cause, bien qu'il en ait étél'occasion.

Si Paul parle de la loi avec quelque vivacité, ne vous en étonnezpas; il insiste toujours sur le point le plus urgent, sans donner priseà ceux qui ont une opinion différente, mais s'attachant soigneusementà éclaircir la question présente. Ne pesez donc pointses paroles trop .minutieusement; mais rappelez-vous le motif qui le faitparler; songez à la manie des Juifs et à leur constante obstinationà discuter, qu'il s'efforce de détruire. Il semble ici jeterfeu et flamme contré la loi, non pour la calomnier, mais pour triompherde leur pertinacité. Si, en effet, il faut faire un crime àla loi de ce qu'elle a été l'occasion du péché,on en pourra dire autant du Nouveau Testament. Il renferme un grand nombrede lois sur beaucoup de sujets, et sur des sujets plus importants; et pourtanton verra le même résultat que sous l'ancienne loi, non-seulementen ce qui regarde la concupiscence, mais pour tous les vices. " Si je n'étaispas venu ", dit Jésus-Christ, " et que je ne leur eusse point parlé,ils n'auraient point de péché ". (Jean, XV, 22.) Donc lepéché a pris de là occasion, et, par suite, le châtimentest devenu plus grand. Paul parlant de la grâce, dit encore " Combiendonc pensez-vous que mérite de plus affreux supplices, ce lui quiaura foulé aux pieds le Fils de Dieu ? " (Héb. X; 29.) Doncun,plus sévère châtiment a pris de là occasion,à raison d'un plus grand bienfait. Et il déclare les Gentilsinexcusables, parce que, honorés du don de la raison, témoinsde la beauté de la création et pouvant par là êtreattirés au Créateur, ils n'ont point usé, convenablementde la sagesse de Dieu. Voyez comment partout les méchants prennentoccasion des meilleures choses pour s'exposer à de plus grands supplices.Certes, nous n'accuserons pas pour cela les bienfaits- de Dieu, nous lesen admirerons au contraire davantage ; mais nous incriminerons la volontéde ceux qui tournent le bien en mal. Agissons eu ami avec la loi. Celaest facile; mais voici la difficulté : Comment Paul a-t-il dit :" Je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la loi n'eût dit: Tu ne convoiteras point ? "

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Si l'homme ne connaissait. point la concupiscence avant d'avoir reçula loi, pourquoi le déluge? Pourquoi l'incendie de Sodome ? Qu'entend-ildonc? L'accroissement de la concupiscence. Aussi ne dit-il pas : A opéréen moi la concupiscence, mais : " Toute concupiscence ", indiquant parlà sa violence. Alors, dira-t-on, quelle a été l'utilitéde la loi, si elle a augmenté la concupiscence? Le profit a éténul , mais la perte a été grande , non de la faute de laloi, mais à cause de la lâcheté de ceux qui l'ont reçue.C'est le péché qui a fait cela par la loi; mais celle-cis'y opposait, loin d'y consentir. Le péché est donc devenule plus fort, et de beaucoup; mais encore une fois, ce n'est point la loi,mais l'ingratitude des Juifs, qu'il faut accuser. " Car sans la loi lepéché était mort ", c'est-à-dire, n'étaitpas si connu. Ceux qui ont vécu avant la loi, savaient déjàqu'ils péchaient; mais ceux qui ont vécu après laloi le savaient bien plus exactement. Ainsi étaient-ils plus coupables.Ce n'est pas la même chose d'être simplement accusépar la nature, ou d'être accusé, par la nature et par la loiqui précise tout.

" Et moi je vivais autrefois sans la loi... (9) ". Quand, dites-moi? Avant Moïse. Voyez comme il s'attache à prouver que la loi,et parce qu'elle a fait, et par ce qu'elle n'a pas fait, était àcharge à la nature humaine. Quand je vivais sans la loi, dit-il,je n'étais pas ainsi condamné. " Mais quand est venu le commandement, le péché a revécu : et moi je suis a mort (10) ".Ceci semble une accusation contre la loi; mais, si on y regarde de près,on verra que c'en est l'éloge. Car la loi n'a pas produit le péchénon existant, mais a seulement révélé son existence;et c'est là son éloge, puisqu'avant elle, on péchaitsans s'en apercevoir, tandis qu'avec elle, à défaut- d'autre.avantage, on avait au moins celui de savoir exactement qu'on péchait: ce qui. ne contribuait pas peu à corriger du vice. Que si lesJuifs ne se corrigeaient pas, ce n'était point l'affaire de la loi,qui ne négligeait rien pour cela; tout le reproche en retombe surleur mauvaise volonté, dépravée au-delà detout ce qu'on pouvait attendre.

6. Il était en. effet contraire à la raison que ce quidevait être utile, devînt nuisible. Aussi Paul disait-il: "Et il s'est trouvé que le commandement qui devait me donner la viea causé ma mort ".Il ne dit pas : Est devenu la mort, ni : A engendréla mort; mais : " Il s'est trouvé ", interprétant ainsi cequ'il y avait de nouveau, d'étrange dans cette absurdité,et faisant tout retomber sur leur tête. Si en effet, dit-il, vousconsidérez le but du commandement, il conduisait à la vieet avait été donné pour cela ; et si la mort en estrésultée, c'est la faute de celui qui a reçu le commandement,et non du commandement lui-même, qui conduisait à la vie.Il exprime cela plus clairement encore par ce qu'il dit ensuite : " Ainsile péché, prenant occasion du commandement, m'a séduitet par lui m'a tué (11) ". Voyez-vous comme partout il poursuitle péché, et justifie la loi de toute accusation? Aussi ajoute-t-il: " Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon (12)".

Du reste, si vous le voulez, produisons l'opinion de ceux qui altèrentces interprétations, et nous rendrons encore plus clair ce que nousavons dit. Il en est donc qui prétendent qu'il ne s'agit a)ointici de la loi de Moïse, mais de la loi naturelle, selon les uns; descommandements donnés dans le paradis terrestre, selon les autres.Or, partout Paul a en vue d'abroger la loi mosaïque, et ne parle jamaiscontre les deux autres, et avec raison : car c'était par crainte,par terreur de celle-là, que les Juifs combattaient la grâce.Quant au précepte donné dans le paradis, on ne voit pas quePaul ni aucun autre lui ait jamais donné le nom de loi. Pour prouvercela plus clairement par ses propres paroles, reprenons-les, en remontantun peu plus. haut. Après leur avoir parlé en détailde la manière de se conduire, il ajoutait : " Ignorez-vous, mesfrères, que la loi domine sur, l'homme tant qu'elle vit? Ainsi,vous aussi, vous êtes morts à la loi ". Donc, s'il parle icide la loi naturelle, il arriverait que nous, ne l'aurions pas , et, dansce cas, nous serions plus stupides que les brutes. Mais il n'en est pas,il n'en est certainement pas ainsi. Quant au commandement donnédans le paradis, il n'y a pas lieu à discuter là-dessus;ce serait peine perdue que de prouver ce dont tout le monde convient. CommentPaul dit-il donc : " Je n'aurais pas connu le péché sansla loi? " Il n'entend pas parler ici d'une ignorance absolue ; il veutseulement dire que par la loi, la connaissance était plus exacte..Et s'il s'agissait ici de la loi naturelle, quel sens raisonnable auraitce qui suit : " Et moi je vivais autrefois sans loi? " Il ne parait pas(279) que ni Adam ni qui 'que ce soit ait jamais vécu sans la loinaturelle; car en même temps qu'il formait l'homme, Dieu lui donnaitcette loi et en faisait la compagne prudente de tout le genre humain. Deplus, nulle part on ne voit Paul donner à-la loi naturelle le nomde commandement; or; il déclare la loi de Moïse et le commandementjustes et:saints-; et il appelle,la loi, spirituelle: Mais la loi naturellene nous a pas été donnée par l'Esprit ; car les barbares,les gentils, tous les hommes la possèdent. D'où il suit évidemmentqu'ici et là, et partout, c'est de la loi mosaïque qu'il parle.Aussi l'appelle-t-il sainte, en disant : " Ainsi la loi est sainte, etle commandement est saint, reste et bon ". Car bien que les Juifs aientété impurs, injustes et avares, après avoir reculaloi, cela ne détruit point sa vertu, pas plus que leur incréduliténe détruit la foi de Dieu. Tout cela démontre donc clairementque Paul parle ici de la loi mosaïque.

" Ce qui est bon ", dit-il, " est donc devenu a pour moi la mort? Loinde là : mais le péché, pour paraître péché...(13);"; c'est-à-dire, pour qu'on voie quel mal c'est que le péché,une volonté sans énergie, le penchant au mal, une conduiteet une intention perverties car là est la cause de tous les maux.Ici il use d'exagération pour faire ressortir l'excellence de lagrâce du Christ, et nous apprendre de quel mal elle a délivréle genre humain : mal que les remèdes, des médecins ne faisaientqu'aggraver:et qui grandissait par les obstacles mêmes qu'on luiopposait. Aussi ajoute-t-il : " De sorte qu'il est devenu par le commandementune source extrêmement abondante de péché ". Voyezvous comme il poursuit le péché à outrance ? Et parles accusations mêmes qu'il dresse contre. lui, il fait mieux éclaterla vertu de la grâce. Car ce n'est pas petite chose d'avoir montréquel mal c'est que le péché, d'avoir découvert etmis à nu son venin : ce que fait Paul, quand il dit : " De sortequ'il est devenu par le commandement une source extrêmement abondantede péché " ; c'est-à-dire, de sorte que l'on voiequel mal c'est que le péché, combien il est pernicieux; ettel a été l'effet du commandement. Par là même,il fait voir la supériorité de la grâce sur la loi;supériorité, mais non opposition. Ne considérez doncpoint que ceux qui ont reçu la loi en sont devenus pires mais considérezque la loi s'efforçait de couper le mal pansa racine, bien loinde favoriser son accroissement. Si elle ne l'a pas pu, rendez au moinshommage à sa bonne volonté ; mais surtout adorez la vertudu Christ, de ce qu'elle a radicalement détruit et extirpéun mal si varié dans ses formes, si difficile à vaincre.Quand donc vous entendez parler du péché, ne vous figurezpas une puissance subsistant par elle-même ; mais une mauvaise action,qui a soli commencement et sa fin, qui n'existait point avant d'êtreproduite, et qui peut s'effacer quand elle a cessé d'être.Voilà pourquoi la loi a été donnée ; car lebut de la loi n'est pas de détruire la nature, mais de corrigerles actes d'une volonté perverse.

7. Les législateurs païens eux-mêmes le savaient aussibien que tous les hommes. En effet, ils se contentent de réprimerle mal produit par la faiblesse de la volonté, et ne. se promettentpoint de déraciner- ce qui est inhérent à la nature: car cela n'est pas possible. Comme je vous l'ai souvent dit dans d'autresentretiens, la nature reste immuable. Laissant donc de côtétoutes ces discussions, rattachons-nous à la question morale : aussibien est-ce là le point principal dans ces controverses: Si nousrepoussons le vice et pratiquons la vertu, nous prouverons clairement quellevice n'est point dans la nature, et nous pourrons réduire au silence,non-seulement par notre langage, mais encore par notre conduite, ceux quirecherchent l'origine du mal, puisque, étant de même naturequ'eux, nous nous montrerons exempts de leur malice. Ne considéronspas que la vertu est laborieuse, mais que nous pouvons la pratiquer; etsi nous y mettons de la bonne volonté, elle nous deviendra trèsfacile. Si vous me. parlez du plaisir attaché au vice, dites-moiaussi quelle en sera la fin ; il conduit a la mort, comme la vertu. mèneà la vie. Ou, si vous voulez encore, examinons-les l’un et l'autreavant leur terme; nous verrons que le vice entraîné avec luibien des douleurs, et la vertu bien des joies. Qu'y a-t-il, dites-moi,de plus douloureux qu'une mauvaise conscience ?.Qu’y-a-t-il de plus douxque l'espérance du bonheur? Rien, non rien ne nous afflige, rienne cous accable comme l'attente des maux; rien ne nous élève,rien ne nous donne des ailes comme une bonne conscience. Nous pouvons levoir par ce qui se passe au milieu de nous. Ceux qui sont enfermésen prison en attendant leur condamnation, (280) quelque bien nourris qu'ilspuissent être, sont plus malheureux que les mendiants qui errentdans les carrefours, mais qui n'ont rien à se reprocher : car l'attentedu mal empêche de goûter le plaisir du moment.

Et à quoi bon parler de prisonniers? Les ouvriers qui gagnentpéniblement leur subsistance quotidienne,. sont beaucoup plus heureuxque ceux qui vivent libres et au sein de la richesse , mais avec une mauvaiseconscience chargée. Voilà pourquoi nous regardons comme lesplus malheureux des hommes, les gladiateurs que nous voyons dans les cabaretslivrés aux vapeurs de l'ivresse et aux plaisirs de la table, parceque l'attente de la mort produit sine sensation beaucoup plus vive quecelle de ces plaisirs. Que si cette vie-là leur paraît douce,souvenez-vous de ce que je vous répète si souvent : il n'ya rien d'étonnant à ce que celui qui vit dans le vice n'enfuie pas l'amertume et la douleur. En effet, une situation détestablepeut paraître aimable à ceux qui s'y trouvent; mais c'estprécisément pour cela que, loin de les appeler heureux, nousles appelons malheureux; parce qu'ils ne comprennent pas même leurmalheur. Que direz-vous des adultères qui, pour un modique plaisir,se soumettent à un honteux esclavage, à des dépensesd'argent, à des craintes, continuelles, à une vie aussi misérable;plus misérable même que celle de Caïn; redoutant le présent,et s'épouvantant de l'avenir, se défiant de leurs amis etde leurs ennemis, de ceux, qui savent et de ceux qui ne savent pas ? Mènedans leur sommeil, ils ne peuvent se débarrasser de leurs angoisses;leur conscience coupable leur forge des songes terribles,et les remplitde frayeur. Il n'en est pas ainsi, de l'homme chaste; il passe la vie présentédans la tranquillité et la liberté. Comparez maintenant àune volupté passagère cette mer de. terreurs, aux courtssacrifices de la continence cette paix perpétuelle, et vous verrezque cette dernière condition est plus douce que l'autre.

Et celui qui veut voler, qui veut s'emparer de l'argent d'autrui, nesupporte-t-il pas, dites-moi, des peines sans,nombre ; rôdant çàet là, flattant les esclaves, les hommes libres, les portiers; craignant,menaçant, usant d'insolence, se privant de sommeil, tremblant, enproie à l'inquiétude, se défiant de tout? Il n'enest pas de même de celui qui méprise les richesses; il nageau sein de la joie, il passe ses jours dans la confiance et la sécurité.En parcourant ainsi toute l'échelle des vices, vous. rencontrerezpartout de grands troubles, beaucoup d'écueils. Mais l'essentielest que, si dans la vertu tout est d'abord pénible, le charme vientensuite, de manière à alléger la peine ; tandis quedans le vice c'est tout le contraire : après le plaisir, viennentles douleurs et les châtiments, en sorte que le plaisir lui-même.disparaît. Car, de même que celui qui attend la couronne, nesent plus les peines présentes ; ainsi celui qui attend les supplicesaprès le plaisir, ne saurait goûter une joie pure, parce quela crainte trouble tout. Bien plus, à y regarder de près,on verrait que dans le vice, en dehors même du châtiment redouté,la tentative seule renferme déjà sa douleur.

8. Examinons encore, si vous le voulez, ce qu'il en est des voleursou de ceux qui s'enrichissent de toutes manières; laissons de côtéles craintes, les périls, la terreur, l'angoisse, le souci et autreschoses semblables; supposons qu'un homme. est riche tranquillement, qu'ilest assuré de conserver ses biens, ce qui est impossible, mais,supposons-le : quelle joie cet homme goûtera-t-il ? Celle de posséderbeaucoup? Mais il n'y a pas là de quoi le rendre heureux : car tantqu'il convoitera davantage, son tourment ne fera qu'augmenter. C'est quandle désir cesse, qu'il procure du plaisir; en effet, si nous avonssoif, c'est en buvant à notre gré que nous, éprouvonsde la satisfaction; mais si notre soif persiste, quand nous épuiserionstoutes les sources, quand nous boirions tous les fleuves, notre malaisen'en serait que plus grand. De même, possédassiez-vous lemonde entier, si vous convoitez encore, plus vous acquerrez, plus vousserez tourmenté. Ne vous imaginez donc pas qu'une grande fortunepuisse vous procurer quelque joie; vous n'en trouverez qu'en renonçantà vous enrichir; mais si vous continuez à convoiter les richesses,.vos tourments n'auront point de fin. Car cette passion est insatiable plusvous avancerez, plus vous verrez le ternie se reculer. N'est-ce pas làune chose inexplicable, une folie, le comble de la démence? Fuyonsdonc ce premier de tous les vices; garantissons-nous du moindre contactavec lui, et s'il y en a eu, reculons dès l'abord; comme l'auteurdes Proverbes engage à le faire à l'égard de la courtisane: " Eloignez-vous , point de retard, n'approchez pas de la porte (281)de sa maison ". (Prov. V, 8.) Je vous en dirai autant de l'amour des richesses.Car si vous entrez peu à peu dans cet océan de folies, vousaurez de la peine à en sortir; plongé comme en un gouffre,malgré des efforts réitérés, vous vous en tirerezdifficilement; et, ce qu'il . y a de plus triste; une fois englouti dansles abîmes de cette convoitise, vous vous perdrez avec tous vos biens.:Ainsi donc; je vous en prie, veillons sur nous dès le commencement,fuyons le mal le plus léger : car ce sont les petites fautes qui.engendrent les grandes. En effet, celui qui, à chaque péché,à coutume de dire : Il n'en arrivera rien, perdra tout insensiblement.Voilà ce qui a introduit le mal, voilà ce qui a ouvert lesportes au larron, voilà ce qui a abattu les remparts de -la ville,parce qu'on disait : Il n'en arrivera rien. De même dans le corps,c'est en négligeant les petites maladies qu'on augmente les grandes:Si Esaü n'eût pas vendu son droit d'aînesse, il n'auraitpas été indigne des bénédictions; et s'il nes'était pas rendu indigne des bénédictions, il n'eûtpas conçu le désir d'aller tuer son frère; si Caïnn'avait pas ambitionné le premier rang et qu'il eût tout remisà la volonté de Dieu, il ne fût pas tombé. ausecond rang ; et une fois descendu au second rang, s'il s'étaitmontré docile aux remontrances, il n'eût point commis le meurtre; et si après l'avoir commis, il fût entré dans dessentiments de pénitence comme Dieu l'y invitait, et n'eûtpoint répondu avec insolence, il n'eût point subi tous lesmaux qui lui sont venus à la suite.

Or, si ceux qui ont vécu avant la loi sont tombés peuà peu, par lâcheté, au dernier degré du vice;songez quel sera notre sort, à nous, qui sommes appelés àde plus grands combats, si nous. ne veillons pas sévèrementsur nous-mêmes , si nous ne nous hâtons d'éteindre.les premières étincelles du mal avant qu'elles aient misle feu au bûcher. Par exemple : Vous vous, parjurez fréquemment?Ne vous contentez pas de vous en corriger, mais cessez même de jurer,et le reste vous sera facile. Il est en effet beaucoup plus difficile dejurer sans se parjurer, que de ne pas jurer du tout. Vous avez l'habituded'injurier, d'insulter, de frapper même? Faites-vous une loi de nejamais vous fâcher, de ne jamais crier, et le fruit périraavec la racine. Vous êtes libertin et porté à la luxure?.Faites-vous une loi de ne pas jeter les yeux sur une femme, bien loin demonter au théâtre, de ne pas porter des regards curieux surdes beautés étrangères, quand vous êtes dansles rues. Il est beaucoup plus facile de ne point regarder du tout unebelle, femme que de la considérer; de la convoiter et de calmerensuite le trouble qui en résulte. Les luttes sont ,en effet plusfaciles au début; bien. plus, nous n'avons pas même besoinde lutter, si nous n'ouvrons pas la porte à l'ennemi, si nous nerecevons pas les semences du mal. Aussi le Christ punit-il celui qui jettesur une femme un regard impudique, afin de nous épargner une plusgrande difficulté : nous ordonnant de chasser l'ennemi de la maison,avant qu'il soit devenu fort et pendant qu'il est possible de l'expulser.Quelle nécessité y a-t-il en effet à se livrer àdes opérations inutiles et à en venir aux mains avec desadversaires, quand on peut triompher sans combat et gagner la palme avantla lutte? Il est moins coûteux de s'abstenir de voir de belles femmes,que de se contenir quand on les a vues; dans le premier cas, la peine n'estpas grande, dans le second, ce sont des luttes fatigantes et pénibles.

9. Puis donc que la peine est moins grande, ou plutôt qu'il n'ya ni fatigue ni peine, mais un plus grand profit, pourquoi nous précipitervolontairement dans un abîme de maux? Car non-seulement celui quis'abstient de voir une femme, résiste plus facilement à lapassion, mais il en devient même plus pur; tandis que celui qui fixe-sur elle ses regards, échappe plus difficilement et non sans quelqueblessure, si tant est qu'il échappe. En effet, celui qui ne voitpas une belle ligure, n'éprouve point la passion qu'elle peut inspirer;mais celui qui a désiré la voir, qui a accueilli d'abordcette pensée, qui a contracté mille souillures, songe seulementaprès cela à repousser la passion, si même il la repousse.C'est pour nous garantir de tels dangers que le Christ nous défend.non-seulement le meurtre , mais la colère; non-seulement l’adultère;ruais un regard impudique; non-seulement le parjure , mais même leserment. Et ce n'est même pas là qu'il fixe la borne de lavertu : car, après tous ces commandements, il va plus loin. Aprèsavoir défendu le meurtre, interdit la colère, il-nous ordonned'être' prêts à souffrir les mauvais traitements; non-seulementd'en supporter autant qu'il plaira à notre ennemi de nous en (282)infliger, mais d'aller plus loin encore, jusqu'à dépasserpar notre sagesse les excès même de sa fureur. En effet, iln'a pas dit : Si votre ennemi vous frappe sur la joue droite, supportez-legénéreusement et avec calme ; mais il ordonne de lui tendreencore l'autre joue ; "Présentez-lui encore l'autre ", nous dit-il.(Matth. V, 39.) En effet, c'est là une éclatante . victoirede donner à son ennemi plus qu'il ne demande, de dépasserpar longanimité les bornes mêmes de sa mauvaise volonté.C'est ainsi que vous apaiserez sa fureur, que le second sacrifice vousrécompensera du premier et que vous éteindrez la colèrechez lui.

Voyez-vous que nous sommes toujours les maîtres de ne point souffrirdu mal: avantage que n'ont point ceux qui nous le font? Et non-seulementnous pouvons ne pas souffrir du mal, mais il nous est même donnéd'en tirer profit: et c'est ce qu'il y a de plus admirable, que non-seulementnous ne souffrions pas des injustices que l'on commet contre nous, maisque nous en tirions avantage, si nous veillons sur nous. Examinez un peu: Quelqu'un vous injurie? Vous pouvez transformer ses injures en éloges.En lui rendant la pareille, vous augmenteriez votre honte : en lui rendantdes bénédictions pour ses malédictions, vous verreztout le monde vous décerner la couronne et vous proclamer vainqueur.Voyez-vous comment nous pouvons, si nous le voulons, tirer profit d'uneinjustice? Il en est de même de l'argent, il en est de mêmedes coups et de tous les accidents qui peuvent nous survenir. Si nous employonsà l'égard de nos ennemis des procédés contrairesaux leurs, nous nous tresserons une double couronne, et par le mal qu'ilsnous font et par le bien que nous leur rendons. Quand donc on vient vousdire : Un tel vous a injurié et ne cesse de dire du mal de vousà tout le monde, faites son éloge à celui qui vousparle ; c'est ainsi que vous le punirez, si vous avez intention de vousvenger. Les auditeurs vous loueront; quelque dénués de sensqu'ils puissent être, et ils regarderont celui qui vous injurie:comme plus méchant qu'une bête fauve, puisqu'il vous faitdu mal sans en avoir reçu de vous, tandis que vous lui faites dubien en retour de ses injures. Par là aussi vous pourrez réduiretoutes ses paroles à rien. En effet, si celui qu'on attaque en manifestede la douleur, c'est une preuve qu'il a conscience du mal qu'on lui reproche;si au contraire il en rit, il détruit jusqu'au moindre soupçonchez ceux qui en sont témoins.

Voyez donc que de profits vous recueillez par là ! D'abord vousvous exemptez vous-même de troublé et d'émotion; ensuite(et c'est bien l'avantage qu'il faut placer au premier rang), si vous êtescoupable de péchés, vous les expiez, comme le publicain quisupporta avec patience les reproches du pharisien. De plus; vous exercezainsi votre âme à la sagesse, vous obtiendrez mille louangesde tout le monde, et vous effacerez jusqu'au soupçon que ces parolesinjurieuses auraient pu produire contre vous. Que si vous désirezune vengeance, elle viendra surabondamment, puisque Dieu punira votre ennemide ce qu'il aura dit, et que, même avant ce châtiment, votresagesse lui portera déjà un coup mortel. Car rien ne blesseaussi vivement ceux qui nous injurient que de nous voir rire des injuresqu'ils nous adressent. Mais autant nous recueillerons de fruits de notresagesse, autant nous souffrirons de notre pusillanimité. En effet,nous nous déshonorons nous-mêmes, nous paraissons mériterles reproches qu'on nous fait; nous remplissons notre âme de trouble,nous réjouissons notre ennemi, nous irritons Dieu, et nous ajoutonsun nouveau péché à ceux qui nous souillent déjà.Pensons à tout cela, fuyons l'abîme de la rancune et recouronsau port de la patience , afin d'y trouver le repos pour nos âmes,comme le Christ nous l'a dit, et d'obtenir les biens futurs par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire,la force, l'honneur appartiennent au Père en même temps qu'auSaint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIII

AH NOUS SAVONS QUE LA LOI EST SPIRITUELLE, ET MOIJE SUIS CHARNEL, VENDU COMME ESCLAVE AU PÉCHÉ. (VII, 14,JUSQU'À VIII, 11.)

1. Après avoir dit que le mal a été grand, quele péché est devenu plus puissant à l'occasion dela loi, que le contraire de ce que la loi avait en vue est arrivé,et avoir jeté l'auditeur dans un grand embarras, il donne enfinla raison de toutes ces choses, mais sans avoir d'abord dégagéla loi de tout soupçon injuste. De peur qu'en entendant dire quele péché a pris occasion de la loi, que la présencedu commandement l'a fait revivre, que c'est par son entremise qu'il a trompéet donné la mort; de peur, dis-je, qu'en entendant dire cela, quelqu'unne s'imaginât due la loi était responsable de tous ces maux,il l'a d'abord justifiée surabondamment, et l'a non-seulement purgéede toute accusation, mais encore comblée d'éloges. Et ilne parle pas comme faisant ici une concession personnelle, mais comme exprimantle sentiment de t'out le monde. " Nous savons ", dit-il, " que la loi estspirituelle "; comme s'il disait : C'est chose convenue, évidente,qu'elle est spirituelle; tant il, s'en faut qu'elle soit la cause du péchéet responsable des maux survenus. Et voyez comment, non content de la laverde tout reproche , il fait d'elle le plus grand éloge. En effet,en l'appelant spirituelle, il fait voir qu'elle enseignait la vertu etcombattait le vice : car être spirituel, c'est éloigner detolus les péchés : ce que la loi faisait réellement,en effrayant, en avertissant, en punissant, en corrigeant, en donnant tousles conseils qui conduisent à la vertu. Pourquoi donc, demande-t-il,le péché a-t-il existé, puisque le maître étaitsi merveilleux ? Par la lâcheté des disciples. Aussi ajoute-t-il: " Et moi je suis charnel " , par où il désigne l'hommequi a vécu sous la loi et avant la loi.

" Vendu comme esclave au péché ". Avec la mort, dit-il, les passions sont arrivées en foule. Le corps, une fois devenumortel,.a nécessairement subi la concupiscence, la colère,la tristesse et toutes les autres affections; et il fallait beaucoup desagesse pour les empêcher de déborder et de plonger la raisondans l'abîme du, péché. Car elles n'étaientpoint (284) elles-mêmes le péché, mais elles le produisaientsi on ne jetait pas le frein à leur intempérance. Ainsi ,par exemple, pour en citer une en particulier, la concupiscence n'est pasun péché ; mais quand elle ne garde pas la mesure, qu'ellene se contient pas dans les lois du mariage, qu'elle convoite mêmedes femmes étrangères, alors elle devient l'adultère,non précisément par sa nature de concupiscence, mais parl'abus et le défaut de mesure. Et voyez la sagesse de Paul. Aprèsavoir fait l'éloge de la loi, il remonte aussitôt aux tempsanciens, afin de montrer où en était notre race avant etaprès avoir reçu la loi, et faire comprendre que la grâceétait absolument nécessaire : ce qu'il a soin de démontrerpartout. Car en disant: " Vendu au péché comme esclave ",il n'entend pas seulement parler de ceux qui ont vécu sous la loi, mais de ceux qui ont vécu avant la loi et dès le commencement.Ensuite il indique comment il a été vendu et livré.

" Aussi ce que je fais, je ne le comprends pas (15) ". Qu'est-ce àdire: " Je ne le comprends pas? " C'est-à-dire: Je l'ignore. Etquand donc cela est-il arrivé? Car personne n'a jamais péchépar ignorance. Voyez-vous que si nous ne choisissons pas les expressionsavec les précautions convenables, et si nous ne faisons pas attentionau but de l'apôtre, une foule d'absurdités vont s'ensuivre?Si en effet les hommes péchaient par ignorance , ils ne méritaientaucun châtiment. De même que plus haut il disait : " Sans laloi , le péché est mort ", non pour faire entendre qu'onpéchait sans le savoir, mais pour indiquer qu'on le savait imparfaitement; ce qui occasionnait des punitions, quoique moins sévères;et de même qu'il a dit encore : " Je ne connaîtrais pas laconcupiscence " , désignant ici non une ignorance absolue, maisle défaut d'une parfaite connaissance : de même enfin qu'ila dit : " A opéré en moi toute concupiscence ", non pourrendre le commandement responsable de la concupiscence, mats pour fairevoir que le. péché a augmenté la concupiscence àl'occasion du commandement : ainsi il n'entend point exprimer une ignorancecomplète par ces mots : " Ce que je fais, je ne le comprends pas". Autrement, comment se complairait-il dans la loi de Dieu selon l'hommeintérieur? Que signifient donc ces paroles : " Je ne le comprendspas? " C'est-à-dire: Je suis dans les ténèbres, jesuis entraîné, je souffre violence, je suis supplantésans savoir comment. Nous avons nous-mêmes l'habitude de dire : Jene sais comment un tel est venu et m'a entraîné; par quoinous n'entendons pas prétexter d'ignorance, mais indiquer que nousavons été en quelque façon trompés, circonvenus,pris au piège.

" Car ce que je veux, je ne le fais pas: mais ce que je hais, je lefais ". Comment donc ne savez-vous pas ce que vous. faites? Si vous voulezle bien et haïssez le mal, c'est la preuve d'une parfaite connaissance.Par où l'on voit clairement que, par ces expressions: " Ce que jene veux pas ", il ne prétend point supprimer le libre arbitre niintroduire l'idée d'une nécessité quelconque. Carsi nous ne péchons pas librement, mais par forcé, les châtimentsqui ont été infligés autrefois n'auraient plus deraison d'être. Mais comme par ces expressions : "Je ne le comprendspas", il n'entend point parler d'une ignorance absolue; et qu'il faut lesinterpréter dans le sens que nous avons dit; ainsi, en ajoutantces mots : " Ce que je ne veux pas ", il n'exprime pas l'idée dela nécessité, mais veut seulement dire qu'il n'approuve pasce qu'il a fait. Et si ce n'était pas là le sens de ces expressions: " Ce que je ne veux pas, je le fais ", comment n'aurait-il pas. ajouté: Mais ce que je suis forcé de faire, je le fais? Car c'est làl'opposé de la volonté et de la faculté d'agir. Maisce n'est point ce qu'il dit; au lieu de cela, il emploie ces expressions: " Ce que je hais ", pour nous apprendre qu'en disant: " Ce que je neveux pas " , il ne détruit point la liberté. Que signifientdonc ces mots : " Ce que je ne veux pas? " C'est-à-dire, ce queje ne loue pas, ce que je n'approuve pas, ce que je n'aime pas ; et parantithèse il ajoute : " Mais ce que je hais, je le fais. Or, sije fais ce que je ne veux pas, j'acquiesce à la loi comme bonne(16) ".

2. Voyez-vous que l'âme n'est point perverse, mais qu'elle conservedans l'action sa noblesse originelle? Si elle commet le mal, c'est en lehaïssant : ce qui forme le plus bel éloge de la loi naturelleet de la loi écrite. La preuve, dit-il, que la loi est bonne, c'estque je m'accuse moi-même de ne l'avoir pas écoutée,et que je hais le mal que j'ai fait. Or, si la loi était la causedu péché, comment celui qui se complaît en elle, haïrait-ilce qu'elle aurait (285) commandé? Car " J'acquiesce à laloi, comme étant bonne. Maintenant ce n'est plus moi qui fais cela,mais le péché qui habite en moi. Car je sais que le bienn'habite pas en a moi, c'est-à-dire dans ma chair (17, 18) ". C'estsur ce texte qu'insistent ceux qui calomnient la chair et nient qu'ellesoit l'ouvrage de Dieu. Que dirons-nous donc? Ce que nous disions hierà propos de la loi; qu'ici, comme là, Paul attribue toutau péché. En effet il ne dit point : C'est la chair qui faitcela, mais il dit au contraire : " Maintenant ce n'est plus a moi qui faiscela, mais le péché qui habite en moi ". Que s'il dit quele bien n'habite " pas dans la chair, ce n'est point encore une accusationcontre elle : car de ce que le bien n'habite pas en elle, ce n'est pasune preuve qu'elle ne soit pas bonne. Nous convenons que la chair est inférieureà l'âme, qu'elle est plus défectueuse, sans cependantêtre son ennemie, ni son adversaire, ni mauvaise en elle-même;mais nous disons qu'elle est soumise à l'âme comme la lyreau musicien, comme le navire au pilote : instruments qui ne sont pointennemis de ceux qui les dirigent ou les manient, mais s'accordent parfaitementavec eux, sans être leurs égaux en dignité. Comme doncen disant que l'art n'est pas dans la lyre ni dans le vaisseau, mais dansle pilote et dans le musicien, on ne calomnie pas ces instruments , onindique seulement la distance qui les sépare de ceux qui les emploient;ainsi Paul en disant : " Le bien n'habite pas dans ma chair ", ne calomniepas le corps, mais marque la supériorité de l'âme surlui, car c'est à l'âme que sont confiées les fonctionsde pilote et de musicien; et c'est ce que Paul veut exprimer, en lui attribuantl’autorité. Partageant l'homme en deux parties, l'âme et lecorps, il dit que la chair est dénuée de raison, privéed'intelligence, qu'elle doit âtre conduite et ne saurait conduire; tandis que l'âme plus sage, pouvant discerner ce qu'il faut faireet ce qu'il faut éviter, ne peut cependant modérer le chevalà son gré : reproche qui ne s'adresse pas seulement au corps,mais aussi à l'âme, qui sachant ce qu'il faut faire, n'exécutecependant pas ce qu'elle approuve.

" En effet, le vouloir réside en moi ", nous dit-il, " mais pource qui est d'accomplir le bien, je ne l'y trouve pas ". Ici encore en disant; " Je ne l'y trouve pas ", il n'entend pas parler de l'ignorance ou dudoute, mais du tort causé par le péché et des piégesqu'il tend ; ce qu'il exprime plus clairement en ajoutant: " Ainsi le bienque je veux, je ne le fais point; mais le mal que je ne veux pas , je lefais. Si donc je fais ce que je ne veux pas, ce n'est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi (19, 20) ". Voyez-vouscomment, justifiant la substance de l'âme et celle du corps, il rejettetout sur la mauvaise action ? En effet, s'il ne veut pas le mal, l'âmen'est pas coupable ; s'il ne le fait pas, le corps est exempt de faute: tout est l'effet de la mauvaise volonté. Car il faut distingueravec soin l'âme , le corps et la volonté : ces deux premierssont les oeuvres de Dieu, et l'autre est un mouvement qui part de nouset tend où nous le dirigeons. La faculté de vouloir est naturelleet vient de Dieu ; mais telle ou telle volonté vient de nous etest l'oeuvre de notre choix.

" Je trouve donc, quand je veux faire le bien, cette loi, que le malréside en moi ". Ces paroles sont obscures : quel en est le sens?J'approuve la loi dans ma conscience , nous dit-il; je la trouve d'accordavec moi quand je veux faire le bien, elle fortifie ma volonté;et comme je me. complais en elle , aussi agrée telle mon intention.Voyez-vous comme il démontre que la distinction du bien et du malnous a été donnée dès le principe, que la loide Moïse l'approuve et en est approuvée? En effet, plus hautil n'a pas dit: J'apprends de la loi , mais : " J'acquiesce à laloi "; il n'a pas dit : La loi m'instruit, mais : " Je me complais en elle". Qu'est-ce que cela : " Je me complais? " Je conviens qu'elle est bonne,puisqu’elle est d'accord avec moi quand je veux faire le bien. Ainsi vouloirle bien et ne pas vouloir le mal date du commencement; mais la loi survenanta accusé davantage chez les méchants et approuvé davantagechez les bons. Le voyez-vous attester partout l'extension et l'augmentationde la loi, mais rien de plus? Car bien que la loi m'approuve, que je mecomplaise en elle et que je veuille le bien, le mal est. pourtant làet son action n'est pas détruite. Ainsi la loi ne vient en aideà celui qui se propose de faire le bien,qu'autant qu'il veut cequ'elle veut. Mais comme il n'avait dit cela qu'obscurément, ill'explique ensuite et l'exprime, plus clairement, en faisant voir commentle mal est présent et comment la loi (286) aide celui qui veut fairele bien. " Je me complais ", dit-il, " dans la loi de Dieu, selon l'hommeintérieur ", c'est-à-dire : Je connaissais déjàle bien auparavant, mais je l'approuve quand je le trouve dans la loi écrite." Mais je vois dans mes membres une autre loi , qui combat la loi de monesprit (22, 23) ".

3. Sous le nom de loi qui combat, il désigne ici le péché,fion par honneur, mais à cause de la facilité avec laquelleon lui obéit. Car comme on donne à Mammon le nom de Seigneur,au ventre celui de Dieu, non qu'ils aient une dignité Propre , maisà raison de la soumission de leurs esclaves : ainsi l'apôtreappelle le péché loi , parce que ses partisans lui obéissentservilement et craignent de le quitter, comme ceux qui ont reçula loi craignent de la perdre. Or le péché, dit Paul , estopposé à la loi naturelle; car c'est là ce que signifientces mots: " La loi de mon esprit ". Puis il parle d'armée et decombat, et reporte le poids de la lutte sur la loi naturelle. En effet,la loi de Moïse a été donnée par surcroît.Et pourtant toutes les deux, l'une en enseignant , l'autre en approuvantce qu'il fallait faire, n'ont pas obtenu grand succès dans la bataille: tant est grande la violence du péché, à qui restele triomphe et la victoire ! C'est ce que Paul déclare, et en constatantla défaite, il dit : " Mais je vois dans moi une autre loi qui combatla loi de mon esprit et me captive "; il ne dit pas simplement : Qui remportela victoire , mais : " Qui me captive " sous la loi du péché". Il ne dit pas : Sous l'impulsion de la chair, ni : Sous la nature dela chair; mais : " Sous la loi du péché ", c'est-à-diresous la tyrannie, sous la puissance.

Comment dit-il donc. " Laquelle est dans mes membres? " Et qu'est-ceque cela? Il n'en résulte pas que les membres soient péché,il les distingué au contraire du péché : car autrechose est le contenu, autre chose le contenant. De même donc quele commandement n'est pas mauvais, parce que le péché ena pris occasion ; ainsi en est-il de la nature de la chair, quoique lepéché nous attaque par elle; autrement l'âme aussiserait mauvaise, et à bien plus forte raison, puisque c'est àelle qu'appartient l'autorité pour agir. Mais cela n'est pas, celan'est pas du tout. Si un tyran ou un voleur s'emparait d'une magnifiquemaison et d'un palais royal, ce n'est point à la maison qu'en reviendraitle blâme, mais l'accusation retomberait tout entière sur lesauteurs d'une telle surprise. Mais les ennemis de la vérité,outre leur impiété, tombent ici dans une grande folie sanss'en apercevoir. En effet, ils n'accusent pas seulement la chair, maisils calomnient la loi; et pourtant si la chair est mauvaise, la loi estbonne, car elle est opposée à la chair et la combat; et sila loi est mauvaise, la chair est bonne; car, selon eux, elle lutte etcombat contre la loi. Or, si ces deux choses sont opposées, commentles attribuent-ils toutes les deux au démon ? Voyez-vous comme lafolie se mêle ici à l'impiété? Elle n'est pointla doctrine de l'Eglise : elle ne condamne que le péché ;mais elle affirme que les deux lois données par Dieu, la loi naturelleet la loi mosaïque, sont les ennemies du péché et nonde la chair; que la chair n'est point péché, mais oeuvrede Dieu , apte à la pratique de la vertu, si nous veillons sur nous.

" Malheureux homme que je suis ! qui me a délivrera de ce corpsde mort (21) ? " Voyez-vous jusqu'où va la tyrannie du péché,puisqu'il triomphe même de l'âme qui se complaît dansla loi.? Personne, nous dit Paul, ne peut affirmer que le péchéme domine parce que je hais et repousse la loi , car je me complais enelle, j'y acquiesce; j'y cherche mon refuge ; et pourtant elle ne peutsauver celui qui recourt à elle, tandis que le Christ a sauvémême celui qui s'éloignait de lui. Voyez-vous quelle est lasupériorité de la grâce? Ce n'est cependant pas ainsique parlait l'apôtre mais gémissant et versant d'abondanteslarmes, comme s'il était privé de tout secours, il nous faitvoir, par son inquiétude même, la puissance du Christ, ets'écrie : " Malheureux homme que je suis ! qui me délivrerade ce corps de mort ? " La loi ne l'a pas pu, la conscience n'y a pas suffi; et pourtant j'approuvais le bien, et non-seulement je l'approuvais, mais,je luttais contre le mal. Car en disant : " Qui combat ", il indique qu'ilrésistait lui-même. Où est donc l'espérancedu salut ?

" Je rends grâces à Dieu ", dit-il, " par Notre-SeigneurJésus-Christ (25) ". Voyez-vous comme il fait voir que la présencede la grâce est nécessaire et que les bienfaits sont communsau Père et au Fils? Si, en effet, il rend grâces au Père,c'est le Fils même qui en est la (287) cause. Et quand vous l'entendezdire: " Qui me délivrera de ce corps de mort ? " ne vous imaginezpas qu'il accuse la chair. Car il ne dit pas : Ce corps de péché,mais : " Ce corps de mort ", c'est-à-dire, ce corps mortel, sujetà la mort, mais qui n'a pas engendré la mort : ce qui estun indice, non de la malice de la chair, mais du dommage qu'elle a souffert.De même que si quelqu'un était pris par les barbares, on diraitde lui qu'il leur appartient, non parée qu`i[ serait lui-mêmebarbare; mais parce qu'il serait en leur pouvoir; ainsi le corps est ditcorps de mort, non parce qu'il a causé la mort, mais parce qu'ilest sous sa domination. C'est pourquoi Paul ne demande pas à êtredélivré du corps, mais du corps mortel : insinuant ce quej'ai répété bien des fois, que le corps est très-accessibleau péché, précisément parce qu'il est passible.

4. Mais, direz-vous, puisque avant la grâce la tyrannie du péchéétait si grande, pourquoi les pécheurs étaient-ilspunis ? Parce qu'on ne leur commandait que ce qu'ils pouvaient faire sousl'empire même du péché. En effet, Dieu n'exigeait pasd'eux une grande perfection ; il leur permettait l’usage des richesses,ne leur défendait pas d'avoir plusieurs femmes, toléraitla colère dans les limites de la justice, la jouissance des plaisirsmodérés; sa condescendance allait jusqu'au point que la loiécrite était moins exigeante que la loi naturelle. En effet,la loi naturelle voulait qu'un homme n'eût jamais qu'une femme, ceque le Christ rappelle quand il dit : " Celui qui les créa au commencement,les fit mâle et femelle ". (Matth. XIX, 4.) Mais la loi de Moïsen'exigeait pas même qu'on renvoyât une première femmepour en prendre une seconde ; elle ne défendait point de les gardertoutes les deux. Outre cela, nous voyons les anciens , instruits par laloi naturelle, faire encore, en d'autres points, beaucoup plus que ceuxqui ont vécu sous la toi. On n'a donc pas eu de tort envers ceux-ci,puisque leur législation était si modérée.Donc s'ils n'ont pas pu vaincre, la faute en est à leur lâcheté.C'est pourquoi Paul rend grâces de ce que le Christ, laissant decôté toute enquête minutieuse , non-seulement n'a pasdemandé compte des péchés passés, mais nousa rendus capables de courir dans une voie plus parfaite. Ce qui lui faitdire : " Je rends grâces à Dieu par Jésus-Christ ".Sans parler du salut, bienfait dont tout le monde convient, il passe dela question qu'il vient de traiter à une autre plus élevée,à savoir : que non-seulement nous sommés délivrésde nos péchés passés, mais que nous en sommes garantispour l'avenir.

" Il n'y a donc pas maintenant de condamnation pour ceux qui sont enJésus-Christ, qui ne marchent pas selon la chair ".(VIII, 1.) Iln'a dit cela qu'après avoir rappelé le premier étatde choses. En effet, après avoir d'abord dit ; " Ainsi j'obéismoi-même par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair àla loi du péché ", il ajoute : " Il n'y a donc pas de condamnationpour ceux qui sont en Jésus-Christ ". Puis, comme on pouvait objecterque beaucoup pèchent même après le baptême, ilse hâte d'aborder ce point. Et il ne dit pas simplement : " A ceuxqui sont en. " Jésus-Christ " ; mais : " A ceux qui ne marchentpas selon la chair ", indiquant par là que tout le mal .qui se faitest l'effet de notre lâcheté; car il est possible maintenantde ne pas marcher selon la chair, mais alors c'était difficile.Il donne encore une autre preuve dans ce qui suit, quand il dit: " Carla loi de l'esprit de vie qui est dans le Christ Jésus m'a délivré...(2) " : donnant ici à l'esprit le nom de loi de l'Esprit: Commeil a appelé le péché loi de péché, ainsiil appelle l'esprit loi de l'Esprit. Or, il a aussi donné ce nomà la loi de Moïse, en disant : " Nous savons en effet que laloi est spirituelle ". Où est donc la différence? Elle estgrande, elle est immense: l'une était spirituelle , et l'autre estla loi de l'Esprit. Et en quoi consiste cette différence? C'estque la première a été simplement donnée parl'Esprit, et que la seconde donne abondamment l'Esprit à ceux quila reçoivent. Aussi l'appelle-t-il loi de vie, par opposition nonà la loi mosaïque, mais à la loi du péché.En effet. quand il dit : " M'a délivré de la loi du péchéet de la mort ", il n'entend point parler de la loi de Moïse, vu quenulle part il ne l'a appelée loi de péché ; et commentpourrait-il lui donner ce nom, puisqu'il l'a déclarée juste,sainte, destructive du péché ? Celle qu'il désigneest donc celle qui combat la loi de l'Esprit. C'est la grâce de l'Espritqui a mis fin à cette guerre terrible, en tuant le péché,ennous rendant le combat facile, en nous couronnant d'abord, et en nous provoquantà la lutte par des secours abondants.

Et ce qu'il fait toujours, eu passant du Fils (288) à l'Esprit,de l'Esprit au Fils et au Père, et en attribuant tout ce que nousavons à la Trinité, il le fait encore ici. Car, aprèsavoir dit : " Qui me délivrera de ce corps de mort ? " il a montréque c'est-le Père. par le Fils , puis l'Esprit-Saint avec le Fils:" Car ",dit-il, "la loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus,m'a affranchi "; puis le Père et le Fils: " Car ", dit-il encore," ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle étaitaffaiblie par la chair, Dieu, envoyant son Fils dans une chair semblableà celle du péché, a condamné le péchédans la chair à cause du péché même (3) ". Unefois encore, il semble accuser la loi ; mais, si on y fait attention, ilen fait un grand éloge, en montrant qu'elle est d'accord avec leChrist et impose les mêmes .commandements. Il ne dit pas : Ce quiétait mauvais dans la loi, mais : " Ce qui était impossiblesous la, loi " ; et encore : ".Parce qu'elle était affaiblie ",mais non : Parce qu'elle faisait le mal, ni. Parce qu'elle tendait despièges. Encore ce n'est pas même à elle qu'il imputesa faiblesse, mais à la chair , disant : " Parce qu'elle étaitaffaiblie par la chair " ; et par chair ici il n'entend point la substancemême et le sujet, mais le sens trop charnel; ainsi il justifie detoute accusation et le corps et la loi ; non-seulement par ce qu'il vientde dire, mais encore par ce qui suit.

5. En effet, si la loi était contraire, comment le Christ serait-ilvenu à son aide, aurait-il complété sa justification,lui aurait-il tendu la main, en condamnant le péché dansla chair? C'était tout ce qui restait à faire, puisque depuislongtemps la loi condamnait le péché dans l'âme. Quoidonc ? La loi a-t-elle fait le principal, et le Fils unique de Dieu l'accessoire?Nullement. Ce principal, Dieu l'avait fait avant tout, en donnant la loinaturelle, et en y ajoutant la loi écrite ; mais, du reste, il eûtété inutile, si l'accessoire n'était venu s'y joindre.Car à quoi sert de connaître ses devoirs, si on ne les remplitpas? A rien,; la condamnation n'en est que plus forte. Celui donc qui asauvé l'âme est précisément celui qui a refrénéla chair. Enseigner est facile ; mais montrer le chemin par où toutdevient facile; voilà le merveilleux. C'est pour cela que le Filsunique est venu, et il ne s'en est pas allé avant de nous avoirdégagés de cette difficulté. Et ce qu'il y a de plusgrand encore, c'est la manière dont il a remporté la victoire; car il n'a pas pris d'autre chair que celle que les maux accablaient; comme si quelqu'un voyant une femme de vile condition, une vagabonde,maltraitée sur une place publique, se déclarait son fils,étant lui-même fils du roi, afin de l'arracher ainsi aux mainsde ceux qui l'outragent. C'est ce que le Christ a fait, se déclarantfils de l'homme, prêtant secours à la chair, et condamnantte péché. Et le péché n'osa plus frapper lachair, ou plutôt il l'a frappée du coup de la mort; mais parlà même, a été condamné et détruit,non la chair qui avait reçu le coup, mais le péchéqui l'a donné: chose prodigieuse entre toutes. Car si la victoiren'eût pas été remportée dans la chair, ce seraitmoins étonnant, puisque la loi en faisait autant; mais la merveillec'est que le trophée ait été élevé avecla chair, et que celle qui avait reçu du péché d'innombrablesblessures, ait elle-même remporté contre le péchéune éclatante victoire.

Et voyez que de choses incroyables la première, c'est que lepéché n'a pas vaincu la chair; la seconde, c'est qu'il aété vaincu. et vaincu par la chair; car ce n'est pas la mêmechose de n'être pas vaincu ou de vaincre celui dont on a toujoursété vaincu. La troisième, c'est que non-seulementla chair a vaincu, mais qu'elle a, infligé un châtiment ;car, n'ayant; pas péché, le Christ n'a pas étévaincu; et en mourant il a vaincu et condamné le péché,en lui rendant terrible la chair qui lui avait , paru jusque-làméprisable. Il a donc ainsi détruit sa puissance et aussila mort qui était venue à sa suite. En effet, tant que lepéché avait rencontré des coupables, il avait eu ledroit de leur donner la mort; mais ayant trouvé un corps innocentet l'ayant aussi livré à la mort, il a étécondamné comme coupable d'injustice. Voyez-vous combien de victoires?La chair n'a pas été vaincue par le péché;elle l'a elle-même vaincu et condamné, et non simplement condamné,mais condamné comme coupable d'injustice: En effet, elle l'a d'abordconvaincu d'injustice, puis elle l'a condamné, non-seulement par.sa force et par sa puissance, mais encore en vertu du droit. C'est ce quel'apôtre entend, en disant du péché : " Il a condamnéle péché dans la chair", comme s'il disait : Il l’a convaincud'une extrême injustice et l'a ensuite condamné. Voyez-vousque le péché est partout condamné, mais non la chair; que la chair même est couronnée et (289) qu'elle prononcela sentence contre le péché? Que si l'apôtre nous ditque Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable,'n'allez pasvous imaginer que la chair de Jésus-Christ ait étéautre que .la nôtre : comme il avait parlé de chair de péché,il a dû se servir de cette expression : " Semblable ". Car le, Christn'a pas une chair coupable; il l'a eue semblable à notre chair coupable,de même nature qu'elle, mais impeccable. D'où il résulteclairement que la nature de la chair n'est pas mauvaise. Le Christ n'apoint pris une autre chair que la chair primitive, .il n'en a point changéla Substance pour la rendre capable de combattre le péché;mais la laissant subsister dans sa nature propre, il lui a fait remporterla victoire contre le péché, et, après cette victoire,il l'a ressuscitée et rendue immortelle.

Mais, direz-vous, que m'importe que tout cela se soit passé datela chair du Christ?Cela vous importe beaucoup; car l'apôtre ajoute" Afin que la justification de la loi s'accomplît en nous, qui nemarchons point selon la chair (14) ". Qu'est-ce à dire, "La justification?" Le terme, le but, le succès. Car que demandait la loi, que prescrivait-elle?D'être sans péché. Or le Christ nous a obtenu cettefaveur; résister et vaincre, ç'a été son affaire;profiter de sa victoire, voilà la nôtre. Désormaisdonc nous ne pécherons plus; non, nous ne pécherons plus,à moins d'être absolument dénués de force etde courage. Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Nous qui ne marchons passelon la chair ". Et de peur qu'en entendant dire que le Christ vous adélivré des assauts du péché, que la justificationde la loi est accomplie en vous, que le péché a étécondamné dans la chair, vous ne détruisiez toute l'économiede l'œuvre, l'apôtre, après avoir dit : " Il n'y a donc pasde condamnation ", a ajouté : "Pour ceux qui ne marchent pas selonla chair ". Et ici, tout en disant : " Afin que la justification de laloi s'accomplisse en nous", il répète la même choseet dit même beaucoup plus. Car, après ces mots:. " Qui nemarchons point selon la chair ", il ajouté : " Mais selon l'Esprit" ; nous montrant par là qu'il faut non-seulement s'abstenir dumal, mais aussi faire le bien. En effet, c'est au Christ de vous donnerla couronne, mais c'est à vous de la conserver. Ce qui étaitle but de la loi, à savoir d'être exempt de la malédiction,le Christ vous l'a accordé.

6 . Ne perdez donc pas un si grand bienfait; mais conservez toujoursce précieux trésor. L'apôtre nous fait voir ici quele baptême ne suffit pas pour, le salut, si nous ne menons ensuiteune vie digne d'un si grand don. Ce langage plaidé encore en faveurde la loi. Car dès que nous croyons au Christ, il faut tout faire,tout mettre en oeuvre, pour que la justification qu'il a accomplie, persévèreen nous et ne soit pas perdue. " En effet, ceux qui sont selon la chairgoûtent les choses de la chair; mais ceux qui sont selon l'esprit,ont le sentiment des choses de l'esprit. Or, la prudence de la chair estmort; mais la prudence de l'esprit, est vie et paix. Parce que la sagessede la chair est ennemie de Dieu; car elle n'est point soumise àla loi de Dieu, et elle ne le peut (5-7) ". Ceci encore n’est point unecalomnie contre la chair. Car, tant qu'elle garde son rang, il ne se faitrien de déplacé; mais quand nous lui permettons tout; quand,dépassant ses limites, elle se révolte contre l'âmealors elle perd tout, elle gâte tout, non par l'effet de sa proprenature, mais par son intempérance et le désordre qui en estla suite. " Mais ceux qui sont selon l'esprit, ont le sentiment des chosesde l'esprit. Or, la prudence de la chair est mort ". Il ne dit pas : Lanature de la chair; ni : La substance du corps; mais : " La prudence ",quipeut se corriger et se détruire. Et s'il parle ainsi, ce n'est pasqu'il attribue à la chair une pensée propre : à Dieune plaise ! mais il veut désigner l'instinct de l'âme le plusgrossier et lui donne le nom de la partie la plus imparfaite, comme souventil appelle chair l'homme tout entier quoique doué d'une âme.

" Mais la prudence. de l'esprit ". Ici il revient à l'âmespirituelle, comme plus bas, quand il dit : "Mais celui qui scrute lescoeurs sait ce que désire l'esprit ", et il fait voir que beaucoupde biens en résultent pour le présent, et pour l'avenir.En effet: la prudence spirituelle produit beaucoup plus de biens que laprudence charnelle ne cause de maux; c'est ce .que Paul. indique en disant: " Vie et paix " ; l'un, par opposition à ce qu'il a dit : " Laprudence de la chair est mort " ; l'autre, par opposition à ce quisuit, puisqu'après avoir dit : " Paix " , il ajoute: " Parce quela prudence de la chair est ennemie de Dieu ", ce qui est encore. pireque la mort. Puis, pour prouver qu'il y a mort et inimitié de Dieu,il ajoute : (290) " Car elle n'est point soumise à la loi de Dieuet ne peut l'être ". Toutefois ne vous troublez pas en entendantdire " Qu'elle ne le peut " ; c'est une difficulté qui se résoutaisément. Par prudence de la chair il entend ici la penséeterrestre, la pensée grossière, qui soupire aprèsles jouissances de la vie et les mauvaises actions : celle-là, ildéclare qu'elle ne peut être soumise à Dieu. Quelleespérance de salut reste-t-il donc, si le méchant ne peutdevenir bon? Ce. n'est point là ce qu'il dit autrement, commentPaul le serait-il devenu? Et le larron? Et Manassès? Et les Ninivites?Comment David s'est-il relevé après sa chute? Comment Pierre,après avoir renié son Maître, est-il rentréen lui-même? Comment le fornicateur a-t-il été reçudans le troupeau du Christ? Comment les Galates, qui avaient perdu la grâce,ont-ils recouvré leur première noblesse? Paul ne dit doncpas que le méchant ne peut devenir bon, mais qu'en restant méchantil ne peut être soumis à Dieu; une fois changé, illui est facile de devenir bon et d'être soumis. Il ne dit pas eneffet que l'homme ne peut pas être soumis à Dieu, mais qu'unemauvaise action ne saurait être bonne; comme s'il disait : La fornicationne peut être. la chasteté, ni le vice la vertu. Le Christdit aussi dans l'Evangile : " Un arbre mauvais ne peut produire de bonsfruits " (Matth. VII, 18); n'empêchant point le passage du vice àla vertu, mais déclarant que celui qui persévère dansle mal ne peut produire dé bons fruits. En effet, il ne dit pas: Un arbre mauvais ne peut devenir bon; mais seulement: En demeurant mauvaisil ne peut produire de bons fruits. Du reste, qu'un changement soit possible,il le fait voir ici par cette autre parabole, où il parle de lazizanie devenue froment.

Aussi défend-il de l'arracher : " De peur ", dit-il, " que vousn'arrachiez aussi le froment avec elle " (Matth. XIII, 29); c'est-à-dire,le froment qui en doit sortir. Paul appelle la malice, prudence de la chair;et prudence de l'esprit; la grâce qui a été donnéeet l'énergie qui -e manifeste par la bonne volonté; il neparle nullement de nature et de substance, mais de vertu et de vice. Cegtie vous n'avez pas pu sous la loi, nous dit-il, vous le pouvez maintenant: marcher droit et sans trébucher, pourvu que vous obteniez le secoursde l'Esprit. Car il ne suffit pas de ne pas marcher selon la chair, maisil faut marcher selon l'esprit; puisqu'il ne suffit pas pour le salut d'éviterle mal, mais qu'il faut encore faire le bien. Or il en sera ainsi, si nouslivrons notre âme à l'Esprit, et si nous persuadons àla chair de rester à sa place. Par là nous la rendrons spirituelle;comme, parla lâcheté, nous rendrons notre âme charnelle.

7. Or, comme le don n'est pas imposé par la nature, mais qu'ilest le produit de la libre volonté, il dépend de vous dechoisir l'un ou l'autre. Tout ce qui vient de lui est parfait; car le péchéne combat plus la loi de notre esprit, il ne la captive plus comme auparavant;c'est est fait, tout est détruit, les passions craintives et tremblantesredoutent la grâce de l'Esprit. Mais si vous éteignez la lumière,si vous jetez le clicher en bas de son siége, si vous chassez lepilote, ne vous en prenez qu'à vous de la tempête. De ce quela vertu est maintenant plus facile, de ce que la sagesse est plus solidementappuyée, apprenez quelle était la situation de l'homme sousl'empire de la. loi, et quelle elle est maintenant, depuis que la grâcea brillé. Ce qu'on ne croyait alors possible pour personne, commela virginité, le mépris de la mort, et tant d'autres sentimentsgénéreux, se pratique aujourd'hui par toute la terre. Cen'est pas seulement chez nous, mais chez les Scythes, chez les Thraces.chez les Indiens, chez les Perses, chez beaucoup d'autres peuples barbares,que les choeurs de vierges, les troupes de martyrs, les communautésde moines sont plus nombreux que les unions conjugales; que les jeûnesy sont rigoureux, le détachement parfait : ce qu'aucun de ceux quivivaient sous la loi, excepté un ou deux, n'eût oséimaginer même en songe. En voyant donc la réalité desfaits plus éclatants que le son de la trompette, ne vous laissezpoint aller à la mollesse, ne trahissez pas une si grande grâce.Quand on a reçu la foi, il n'est plus possible de se sauver avecle relâchement. Si le combat est facile, c'est, pour que vous luttiezet remportiez la victoire; et non pour que vous vous endormiez, pour quevotre lâcheté s'autorise de la grandeur même du bienfait,et que vous vous replongiez dans l'ancien bourbier.

Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Mais ceux qui sont dans làchair ne peuvent plaire à Dieu (8) ". Quoi donc? direz-vous; noustuerons notre corps pour plaire à Dieu? Vous voulez (291) que noussortions de notre chair, que nous nous suicidions, pour nous conduire àla vertu? Voyez-vous que d'absurdités s'ensuivraient, si nous prenionsles expressions à la lettre? Ici, par chair, l'apôtre n'entendpas le corps, ni la substance du corps, mais la vie charnelle et mondaine,livrée complètement à la volupté et àla débauche et qui transforme en chair l'homme tout entier. Car,de même que ceux à qui l'esprit donne des ailes, rendent leurcorps spirituel; ainsi ceux qui repoussent l'esprit et sont esclaves deleur ventre et de la volupté, transforment leur âme en chair,non pas en changeant sa substance, mais en détruisant sa noblesse.Souvent cette métaphore est employée même dans l'AncienTestament, où le nom de chair désigne une vie grossière,fangeuse, plongée dans des voluptés coupables. Dieu dit àNoé : " Mon esprit ne demeurera pas dans ces hommes, parce qu'ilssont chair ". (Gen. VI, 3.) Pourtant Noé aussi était revêtude chair; mais là n'était point le crime, puisque c'est dansla nature ; le mal, c'était d'avoir embrassé la vie charnelle.

Aussi Paul dit-il : " Ceux qui vivent dans la chair ne peuvent plaireà Dieu " , et il ajoute : " Pour vous, vous n'êtes point dansla chair, mais dans l'esprit... (9) " ; entendant ici non simplement lachair, mais la chair entraînée, tyrannisée par lespassions. Mais, dira-t-on , pourquoi ne s'est-il pas exprimé ainsiet n'a-t-il pas fait1a différence? Pour élever l'auditeur,et faire voir que celui qui vit bien n'est, pour ainsi parler, plus dansson corps. En effet, puisqu'il est évident pour tout le monde quecelui qui est dans le péché. n'est pas spirituel, l'apôtreétablit quelque chose de plus, à savoir que l'homme spirituelnon-seulement n'est pas dans le péché, mais pas mêmedans la chair, et par là même est devenu un ange, s'élevantvers le ciel et portant, simplement une enveloppe de chair. Que si vousaccusez là chair, parce que Paul donne son nom à la 'viecharnelle, vous accuserez aussi le monde, parce que souvent on désignele vice sous son nom, comme quand le Christ dit à ses disciples: " Vous n'êtes point de ce monde " (Jean, XV, 19); et encore, àses frères : " Le monde ne peut pas vous haïr; pour moi ilme hait ". (Id. VII, 7.) Et il faudra dire aussi que l'âme est étrangèreà Dieu, parce que Paul a appelé animaux ceux qui vivent dansl'égarement. Non, non, il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas simplementaux expressions qu'il faut s'en tenir, mais à l'intention de celuiqui parle; il faut saisir exactement la différence des termes. Ily a des choses bonnes, des choses mauvaises et des choses indifférentes; au nombre de ces dernières sont l'âme et le corps, qui peuventdevenir bons ou mauvais; mais l'esprit est toujours bon et ne peut jamaiscesser de l'être. D'un autre côté , la prudence de lachair, c'est-à-dire, une action mauvaise, est toujours mauvaise: car elle n'est point soumise à la loi de Dieu. Si donc vous livrezvotre âme et votre corps au bien, vous partagerez le sort du`bien, si vous les livrez au mal, vous aurez part à sa ruine, non parla nature de l'âme et de la chair, mais à raison de votrepropre volonté qui était libre de choisir l'un ou l'autre.Qu'il en est ainsi, et que Paul n'a point calomnié la chair, nousen aurons une, preuve plus sensible, en reprenant le texte : " Pour vous,vous n'êtes point dans la chair, mais dans l'esprit ".

8. Quoi donc ! Ils n'étaient point dans la chair? Ils marchaientsans corps? Est-ce possible ? Voyez-vous que l'apôtre fait ici allusionà la vie charnelle? Et pourquoi n'a-t-il pas dit: Vous n'êtespas dans le péché ? Pour vous apprendre que le Christ a non-seulementdétruit la tyrannie du péché, mais aussi rendu l'âmeplus légère et plus spirituelle, non en changeant sa nature,mais plutôt en lui donnant des ailes. Comme le fer, au milieu dufeu, devient feu, tout en gardant sa nature propre; ainsi la chair desfidèles et de ceux qui ont l'esprit, prend l'énergie mêmede l'esprit et devient toute spirituelle, étant entièrementcrucifiée et s'élevant comme l'âme, sur des ailes.Tel était le corps de celui qui tenait ce langage. Aussi prenait-ilen pitié toutes les voluptés et toutes les délices;il mettait son bonheur dans la faim, dans la flagellation, dans la captivité,et n'en ressentait aucune souffrance. C'était ce qu'il entendaitquand il disait : " Nos courtes et légères tribulations ".(II Cor. IV, 17.) Il avait si bien maté sa chair qu'elle allaitdu même pas que l'esprit. " Si toutefois l'Esprit de Dieu habiteen vous ". Souvent ce terme de " Si toutefois ", n'est pas chez lui uneexpression de doute, mais de foi ferme, et signifie " Puisque "; commequand il dit : " Si toutefois il est juste devant Dieu qu'il rende l'afflictionà ceux qui vous (292) affligent " (II Thess. I, 6); et. encore:" Vous avez tant souffert en vain, si toutefois c'est en vain ". (Gal.VI, 4.) " Or, si quelqu'un n'a pas l'esprit du Christ, celui-làn'est point à lui". Il ne dit pas : Si vous n'avez pas, mais transportesur d'autres une supposition pénible.

" Mais si le Christ est en vous... (10) ". De nouveau il suppose quele Christ est en eux. Ce qui pouvait attrister, il l'a dit brièvementet au milieu de son discours; mais ce qui réjouit, il l'a dit avantet après et dans beaucoup de paroles, ale manière àtenir le reste dans l'ombre. Non qu'il confonde le Christ avec l'esprit: bien loin de là; mais il montre que celui qui a l'esprit, non-seulementest dit appartenir au Christ, mais le possède lui-même. Caril n'est pas possible que le Christ ne soit pas là où estl'esprit. En effet, là où est une,seule personne de làTrinité, se trouve la Trinité tout entière, vu qu'elleest indivisible en elle-même et forme une unité parfaite:Et qu'arrivera-t-il, si le Christ est en vous ? " Le corps, il est vrai,est mort à cause du péché ; mais l'esprit est viepar la justice ". Voyez-vous combien de maux résultent de l'absencedu Saint-Esprit : la mort, la haine de Dieu, l'impossibilité d'obéirà ses lois, ne point appartenir au Christ comme on le doit, ne pasle posséder au dedans de soi? Voyez au contraire que de biens découlentde la présence de l'esprit : appartenir au Christ, le posséderlui-même, être l'égal des anges, c'est-à-dire,avoir mortifié sa chair, vivre de la vie immortelle , posséderun gage de la résurrection, courir sans obstacle dans la voie dela vertu. Il ne dit pas que le corps cesse de pécher, mais qu'ilest mort, pour indiquer une plus grande facilité à 'courir.Et on . est enfin couronné sans combats et sans, peines. Voilàpourquoi il ajoute : " Au péché ", pour vous apprendre quele Christ a détruit une fois la malice, mais non tir nature du corps.Si en effet le corps était détruit, beaucoup de choses quipeuvent être utiles à l'âme, disparaîtraient.Ce n'est point là ce que dit l'apôtre, mais bien que le corpsvivant et subsistant doit être mort. Car c'est là le signeque nous possédons le Fils, que l'Esprit habite en nous, lorsquenos corps ne diffèrent point, quant à leur action propre,de ceux qui sont couchés dans le cercueil. Cependant ne vous épouvantezpas en entendant parler de mortification : car vous avez une vie qu'aucunemort ne peut atteindre. Telle est la vie de l'esprit; elle ne cèdeplus à la mord mais elle l'absorbe et la consume, et rend immorteltout ce qui la reçoit. Aussi après avoir dit que le corpsest mort, il n'ajoute pas : L'esprit est vivant, mais : " Est vie ", pourmontrer qu'il peut aussi procurer la vie à d'autres.

Puis, serrant de près l'auditeur, il dit quel est le principedé. la vie et quelle en est la preuve : c'est la justice. En effet,une fois le péché détruit, la mort disparaît;et la. mort disparaissant, la vie est indestructible. "Que si l’espritde celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habiteen vous, celui qui a ressuscité le Seigneur, vivifiera aussi vos" corps mortels, par son esprit qui habite en vous (11) ". Il revient encoreà la résurrection, percé que cette espérancetenait surtout l'auditeur en haleine et l'affermissait par la penséede ce qui est arrivé au Christ. Ne vous effrayez- pas, leur dit-il,d'être revêtu d'un corps mortel ; ayez l'esprit, et ce corpsressuscitera certainement. Quoi donc ! Est-ce que les corps qui n'ont pasl'esprit ne ressusciteront pas? Comment donc tous les hommes doivent-ilsparaître devant le tribunal du Christ? Comment croire alors àtout ce qu'on dit de l'enfer ? Si ceux qui n'ont pas l'esprit ne ressusciterontpas, il n'y aura point d'enfer. Que signifient donc ces paroles? Tous ressusciterontmais non pas tous pour la vie.; les uns pour le châtiment, les autrespour la vie. Aussi l'apôtre ne dit-il pas: Ressuscitera, mais : "Vivifiera " : ce qui est plus que de ressusciter et n'est réservéqu'aux justes. Puis, pour donner. la raison d'un si grand honneur, il ajoute: " Par son esprit qui habite en vous ". En sorte que si, étantsur la terre, vous repoussez la grâce de l'esprit, que vous ne lapossédiez pas saine et sauve au moment du départ, vous serezperdre sans ressource, quoique vous ressuscitiez. De même que sile Christ voit briller en vous son esprit, il ne souffrira pas que voussoyez livré au supplice; ainsi, s'il le voit éteint, il nepermettra pas que vous entriez, dans la chambre nuptiale, non plus queles vierges folles. Ne laissez donc pas vivre votre corps maintenant, afinqu'il vive alors; faites-le mourir, pour qu'il ne meure pas; s'il continueà vivre, il ne vivra pas; s'il meurt, il vivra. Il en sera ainsidans la résurrection universelle; il faut (293) d'abord que le corpsmeure et soit enseveli, puis qu'il devienne immortel. C'est aussi ce quia eu lieu dans le baptême : le corps y a d'abord étécrucifié et enseveli, puis il est ressuscité. Ainsi en a-t-ilété du corps du Seigneur : il a été crucifié,puis enseveli, et il est ressuscité.

9. Faisons-en autant : mortifions sans cesse notre corps dans nos actions.Je ne parle pas ici de sa substance, à Dieu ne plaise ! mais deses penchants aux actions coupables. Ne rien supporter d'humain en soi,n'être point l'esclave des voluptés; là, et làseulement est la vie. Du reste celui qui se soumet à leur joug,ne peut même plus vivre, à raison des chagrins, des craintes,des périls, des maux sans nombre qu'elles engendrent. Dans l'attentede la mort; il meurt de peur, avant de mourir; dans la prévisionde la maladie, des injures, de la pauvreté, de quelque autre malheurinopiné, il dépérit, il se consume. Qu'y a-t-il deplus misérable qu'une telle vie ? Il n'en est pas ainsi de celuiqui vit par l'esprit; il est au-dessus de la crainte, du chagrin, des périls,de toute espèce de revers, non parce qu'il ne les éprouvepas, mais, ce qui est bien mieux, parce qu'il méprise leurs assauts.Mais comment cela peut-il être ? Si l'esprit habite toujours en nous.Car l'apôtre n'entend pas parler d'un passage, rapide, mais d'unséjour perpétuel. Aussi ne dit-il pas : Qui a habité,mais : " Qui habite ", pour indiquer une demeure permanente. Ainsi celuiqui est mort à cette vie est donc le plus rivant. C'est pourquoiPaul dit : " L'esprit est vie par la justice ".

Pour rendre cela plus sensible, supposons deux hommes, dont l'un estlivré aux folles dépenses, aux plaisirs, aux séductionsde la vie; et l'autre y est mort, et voyons quel est celui qui vit le plus.Que de ces deux hommes, l'un très-riche, illustre, nourrissant desparasites et des flatteurs , passe toutes ses journées dans lesjeux et la débauche ; que l'autre, en proie à la faim, auxprivations, à toutes les nécessités de la vie, soitsage, ne prenne que le soir la nourriture strictement nécessaire,ou même, si vous le voulez, passe deux et trois jours sans manger: lequel des deux nous semble le plus vivre? Je sais que le plus grandnombre répondront que c'est le premier, celui qui danse et dissipeson bien; mais nous, nous pensons que c'est celui qui garde les bornesde la modération. Mais puisqu'il y a ici matière àdébat et à discussion, entrons chez l'un et l'autre , aumoment précis où le riche vous semble surtout vivre, dansl'instant même où il se livre aux plaisirs; entrons, dis-je,et voyons où ils en sont tous les deux : car c'est par les faitsqu'on juge d'un vivant et d'un mort. Nous trouverons donc l'un au milieudes livres, ou vaquant à la prière et au jeûne, ouappliqué à quelque autre oeuvre nécessaire, veillantdans la sobriété, et conversant avec Dieu; et nous verronsl'autre plongé dans l'ivresse, et dans un état semblableà celui d'un mort; et si nous attendons jusqu'au soir, nous verronsla mort l'envahir encore davantage, jusqu'à ce que le sommeil luisuccède; tandis que le premier passera la nuit dans la sobriétéet les veilles. Lequel donc appellerons-nous vivant; de celui qui est étenduinsensible, et objet de dérision pour tout le monde , ou de celuiqui est. plein de vigueur et s'entretient avec Dieu?

Si vous vous approchez de l'un et que vous soyez obligé de luiparler, il ne vous répondra pas plus que s'il était mort;si vous allez trouver l'autre, soit de jour, soit de nuit, vous verrezun ange plutôt qu'un homme, appliqué aux choses du ciel. Voyez-vousdonc que l'un est le plus vivant des vivants, et que l'autre est dans unétat plus pitoyable que les morts? Que si on le voit agir, il prendun objet pour un autre, il ressemble aux insensés, il est mêmeplus misérable qu'eux. Si en effet quelqu'un insulte ceux-ci, nousavons tous pitié d'eux et nous blâmons l'auteur de l'outrage;si au contraire nous voyons quelqu'un injurier celui-là, non-seulementnous n'éprouvons aucun sentiment de compassion, mais nous le condamnonspour être en pareil état. Est-ce là vivre, dites-moi? Cette vie n'est-elle pas pire que, mille morts? Voyez-vous que non-seulementl'homme livré aux plaisirs est mort, ruais qu'il est dans un étatpire que la mort, qu'il est plus misérable que le possédédu démon? Car celui-ci excite la pitié, et lui l'aversion; l'un rencontre l'indulgence , et l'autre est puni de sa maladie. Et s'ilest ridicule extérieurement, quand il laisse tomber une bave puante,et exhale une fétide odeur de vin, songez à l'étatmalheureux de son âme, ensevelie dans son corps comme dans un sépulcre.C'est absolument comme si on commandait à une servante barbare,laide, immonde, d'insulter et d'outrager en toute liberté une jeunefille parée, chaste, libre, de noble (294) origine et belle : Voilàl'image de l'ivresse.

10. Quel homme sensé ne préférerait mille foisla mort à un suit jour ainsi passé? Si le lendemain, au sortird'une telle orgie, il semble être sage, il ne jouit pas encore desavantages de la tempérance, parce qu'il a devant les yeux le nuagesoulevé par la tempête de l'ivresse. Accordons cependant qu'ilest vraiment sain, quel profit en retire-t-il ? Sa sobriéténe sert qu'à lui mettre ses accusateurs sous les yeux. Dans sa honteusesituation il gagnait au moins de ne pas s'apercevoir qu'on se moquait delui ; mais le lendemain , il n'a plus cette consolation, quand il s'aperçoitque ses domestiques murmurent, que sa femme est couverte de confusion,que ses amis le blâment, que ses ennemis le tournent en dérision.Quoi de. plus misérable qu'une telle vie : être pendant lejour un objet de mépris, et retomber, le soir, dans les mêmesturpitudes? Quoi encore ? Voulez-vous que -nous mettions en scèneles avares? C'est encore une autre ivresse, plus grave même que lapremière ; or si c'est une ivresse, c'est aussi une mort pire, puisquec'est une pire ivresse.

Il n'est pas en effet aussi terrible d'être ivre de vin, qu'ivrede cupidité ; car, là, la punition se borne à la souffrance,et tout se termine à l'insensibilité et à la ruinede celui qui s'enivre ; mais ici le mal passe à des milliers d'âmeset allume des guerres de tout genre. Comparons-les donc l'un à l'autre,et voyons en quoi l'avare se rapproche de l'ivrogne, en quoi il le surpasse,et faisons aujourd'hui la part de chacun d'eux. Ne les mettons plus encomparaison avec ce bienheureux qui vit de l'Esprit, niais mettons-lesen l'ace l'un de faut tre et examinons-les. Mettons au milieu une table,ensanglantée de mille meurtres. Qu'ont-ils donc de commun et enquoi se ressemblent-ils? Dans la nature même de leur maladie, l'apparencede l'ivresse diffère, puisque l'une est le produit du vin,. et l'autrecelui des richesses ; mais la maladie est la même : car tous lesdeux sont tourmentés d'un désir désordonné.Plus celui qui est ivre de vin avale dé coupes, plus il désireen boire; plus celui -qui est avide de richesses en amasse, plus il attisele feu de la cupidité et augmente sa soif. En ce point ils se ressemblent;mais, sous un autre rapport, l'avare va plus loin. Comment cela ? C'estque l'ivrogne souffre selon les lois de la nature : car le vin étantchaud et augmentant ainsi la sécheresse naturelle, procure la suifà ceux qui le boivent; mais l'avare, pourquoi désire-t-ilavoir plus? Pourquoi, puisque plus il est riche, plus il est pauvre? Envérité c'est un mal étrange, et qui tient de l'énigme.Mais voyons-les, s'il vous plaît, après l'ivresse; ou plutôt,on ne peut jamais, voir l'avare après l'ivresse, puis qu'il esttoujours ivre.

Prenons-les donc dans l'ivresse même, examinons lequel des deuxest le plus ridicule, et faisons exactement leur portrait. Nous verronsl'homme ivre de vin déraisonner sur le soir, ouvrir les yeux etne voir personne, aller çà et là sang but et au hasard,heurter les passants, vomir, se déchirer et se déshabillerhonteusement; et si sa femme est là, ou sa fille, ou sa servante,ou toute autre personne, on rira de lui à gorge déployée.Produisons maintenant l'avare. Ici, ce qui se passe n'est pas seulementvisible, mais excite l'horreur, la plus vive indignation, et méritemille fois la foudre; voyons pourtant le côté ridicule. Aussibien que l'autre, celui-ci méconnaît tout le monde, amis etennemis; il ouvre aussi les yeux et ne voit pas ; et comme le premier nevoit partout que du vin , lui ne voit partout que de l'argent. Séevomissements sont bien. plus pénibles. Ce n'est point de la. nourriturequ'il rejette; mais des paroles d'injure, d'outrage, de guerre, de mort,qui attirent sur sa tête la foudre du ciel; comme le corps. de l'ivrogneest livide et chancelant, ainsi est l'âme de l'avare.. Bien plus,son corps même n'est point exempt de la maladie, il dépéritmême davantage : car le souci, la colère, l'insomnie, le minentplus que le vin ne le ferait et le rongent en peu de temps. L'ivrogne peutdu moins être sobre pendant la nuit; mais l'avare est continuellementivre, le jour et la nuit, qu'il veille ou qu'il dorme, subissant un châtimentplus grand que le prisonnier, que le malheureux condamné aux mines,ou tout autre plus misérable encore.

11. Est-ce donc là une vie, dites-moi? N'est-ce pas plutôtla mort, et .même quelque chose de plus pitoyable que quelle mortque ce soit? Du moins la mort donne le repos au corps, le soustrait auridicule, à l'indécence, au péché; mais cesivresses précipitent dans tous ces maux, bouchent les oreilles,crèvent les yeux, environnent l'esprit de ténèbres.Car l'avare ne peut entendre parler, ni parler lui-même (295) qued'intérêts et d'intérêts d'intérêts,de profits odieux, de gains ignobles et vils; aboyant comme un chien contretout le monde ; haïssant et repoussant tout le monde, faisant sansraison la guerre à tout le monde, ennemi du pauvre, jaloux du riche,désagréable à tous. S'il a une femme, des enfants,des amis, il les regarde comme plus ennemis que des ennemis naturels, s'iln'a pas la liberté de gagner à tout prix, Quoi de pire qu'unepareille folie? Quoi de plus misérable, puisque, n'ayant qu'un corps,ne servant qu'un ventre, il se crée à lui-même desrochers, des écueils cachés, des précipices, des fossés,des abîmes sans nombre? Si on vous appelle aux charges publiques,vous vous enfuyez, de peur de la dépense ; mais en sacrifiant àMammon, vous vous imposez un service bien plus pénible, et non-seulementplus coûteux, mais encore plus dangereux; car vous ne livrez passeulement à ce tyran cruel de l'argent, des fatigues de corps, destourments et des peines d'esprit, mais encore votre corps lui-même,pour tirer, misérable que vous êtes, quelque profit de cebarbare esclavage. Ne voyez-vous pas tous les jours ceux qu'on porte autombeau ; comme ils s'en vont nus, dépouillés de tout, nepouvant rien emporter de chez eux, mais abandonnant aux vers le linceulmême qui les enveloppe? Contemplez-les chaque jour, et peut-êtrevotre maladie se guérira-t-elle, à moins que l'aspect desomptueuses funérailles n'augmente encore votre folie, car c'estun mal bien grave, c'est une maladie terrible. Voilà pourquoi àchaque réunion nous eu parlons, pourquoi nous en, rebattons si souventvos oreilles, afin d'obtenir quelque chose à force d'instances.

Du reste ne contestez pas : ce n'est pas seulement au jour du jugement,mais déjà ici-bas que ce mal, si varié dans ses formes,attire de grands châtiments. Car, lorsque je parlerais des prisonnierscondamnés à perpétuité, de l'homme clouésur sa couche par une longue maladie, de celui qui lutte avec la faim,ou de tout autre infortuné, je ne nommerais personne qui souffreautant que les avares. Quoi de plus affreux en effet que de haïr toutle monde, et d'en être haï, de ne vivre en paix avec personne,de n'être jamais rassasié ; d'avoir toujours soif, de luttercontinuellement avec la faim, et une faim plus terrible que la faim ordinaire,d'être accablé de soucis quotidiens, de n'être jamaisdans son bon sens, d'être toujours dans l'agitation et dans le trouble?Or les avares subissent ces tourments et bien d'autres encore; car, mêmequand ils gagnent, serait-ce la fortune de tout le monde, ils n'en éprouventaucune satisfaction, à cause du désir de gagner davantage; et s'ils font une perte, ne serait-ce que d'une obole, ils s'estimentles plus malheureux des hommes , et s'imaginent avoir perdu la vie. Quellesparoles pourraient décrire ces souffrances? Or, s'il en est ainsidès ce monde , songez aux maux qui doivent suivre , à laperte du royaume; aux supplices de l'enfer, aux chaînes éternelles,aux ténèbres extérieures, au ver empoisonneur, augrincement de dents, aux tourments, aux angoisses, aux fleuves de feu,aux fournaises qui ne s'éteignent jamais; et recueillant tout celaet le comparant aux plaisirs que procurent les richesses, détruisezradicalement cette maladie, afin que, possédant la vraie richesseet délivré de cette affreuse pauvreté, vous obteniezles biens présents et à venir, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui, gloire soit rendue auPère et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIV

AINSI, MES FRÈRES, NOUS NE SOMMES POINT REDEVABLESA LA CHAIR. CAR SI C'EST SELON LA CHAIR QUE VOUS VIVEZ, VOUS MOURREZ; MAISSI, PAR L'ESPRIT, VOUS MORTIFIEZ LES DEUVRES DE LA CHAIR, VOUS VIVREZ.(VIII, 12, 13, JUSQu'A 27.)

1. Après avoir montré combien est grande la récompensede la vie spirituelle, qu'elle fait habiter le Christ en nous, qu'ellevivifie les corps morts, qu'elle donne des ailes pour s'élever versle ciel, qu'elle rend plus facile le chemin de la vertu, il en déduitnécessairement un avertissement, et dit : Donc nous ne devons pasvivre selon la chair. Ce n'est cependant point ainsi qu'il s'exprime :son langage est plus vif et plus ferme : bous sommes redevables àl'Esprit ; car c'est là évidemment le sens de ces mots :" Nous ne sommes point redevables à la chair ". C'est ce qu'il démontrepartout, en faisant voir que les dons de Dieu n'étaient point dus,mais sont de purs effets de la grâce ; et que ce que nous avons faitensuite n'est point libéralité, mais simple dette. Car c'estlà ce qu'il entend, quand il dit " Vous avez été achetéschèrement; ne vous faites point esclaves des hommes " .(I Cor. VII,23); et: " Vous n'êtes plus à vous-mêmes ". (1 Cor.vi, 19.). Ailleurs il s'exprime encore là-dessus en ces termes :" Parce que si un seul est mort pour tous, donc lotis sont morts ; " etle Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus poureux ". (II Cor. V, 14, 15.) Ici il rend la même pensée parces expressions : " Nous sommes redevables ". Après avoir dit :" Nous ne sommes point redevables à la chair ", de peur que vousne l'entendiez de la Rature même de la chair, il ne se fait pointlà-dessus, et ajoute : " Pour vivre selon la chair ". Au fait nousdevons à la chair bien des choses : la nourriture, l'entretien,le repos, les remèdes dans ses maladies, le vêtement et milleautres soins encore. De peur donc que vous ne vous imaginiez que son intentionest de supprimer ces devoirs, quand il dit : " Nous ne sommes point redevablesà la chair ", il interprète lui-même sa penséeen disant : " Pour vivre selon la chair ". Je retranche, nous dit-il, tousles (297) soins qui conduisent au péché, mais je veux toutce qui est nécessaire à l'entretien : et c'est ce qu'il exprimeplus bas. En effet, après avoir dit qu'il ne faut point avoir soucide la chair, il ne s'en tient pas là, mais il ajoute : " Pour lespassions ", ce qui signifie encore ici Qu'on lui donne des soins, nousles lui devons : mais ne vivons pas selon la chair, c'est-à-dire,ne lui abandonnons pas l'empire sur notre vie. C'est à elle de suivre, et non de commander ; elle ne doit point régler notre vie, maisrecevoir les lois de l'Esprit.

Après avoir fixé ce point, et prouvé que nous sommesredevables à l'Esprit, voulant montrer de quels bienfaits, il nementionne pas (et c'est ici surtout qu'il faut admirer sa prudence), ilne mentionnera, dis-je, les biens passés, mais les biens àvenir. Pourtant les premiers en valaient bien la peine ; néanmoinsil n'en dit rien, il né rappelle point ces ineffables bienfaits,et ne parle que de l'avenir. C'est que d'ordinaire un bienfait passéfait moins d'impression sur la foule qu'un bien à venir et qu'unbien en expectative. Après avoir ainsi complété sapensée, il lés attriste d'abord et les effraie, en leur rappelantles maux qu'engendre .la vie selon la chair : " Car si c'est selon la chairque vous vivez, vous mourrez ", faisant allusion. à la mort éternelle,au châtiment et au supplice de l'enfer. Et même à yregarder de près, l'homme qui vit selon la chair est mort déjàdès cette vie, comme nous vous l'avons démontré dansle discours précédent. " Mais si, par l'esprit, vous mortifiezles oeuvres de la chair, vous vivrez ". Voyez-vous qu'il ne parle pas dela nature du corps, mais des oeuvres de la chair? En effet, il ne dit pas:Si par l'esprit vous mortifiez la nature du corps, vous vivrez; niais "Les oeuvres " ; non pas même toutes les oeuvres, mais les mauvaises,comme la suite le fait voir : Si vous faites cela, dit-il, vous vivrez.Et comment cela pourrait-il se faire, s'il s'agissait de tous les actes? Car voir, entendre, marcher, sont des actions du corps, et si nous devionsles mortifier, nous éteindrions en bous la vie jusqu'à nousrendre coupables d'homicide. Quelles sont donc les actions qu'il nous ditde mortifier ? Celles qui nous portent au mal, celles qui tendent au viceet qui ne peuvent se mortifier que par l'Esprit. Mortifier les autres ceserait vous suicider, ce qui n'est point permis ; mais celles-ci seulementdoivent être mortifiées par l'Esprit : quand l'Esprit estlà, tous les flots sont apaisés, les passions sont comprimées, plus rien. ne se révolte en nous. Voyez-vous, ainsi que je ledisais tout à l'heure, comme il nous excite par l'espoir des biensà venir, et montre que nous ne sommes pas seulement redevables pourles bienfaits passés ? La rémission des fautes passées,nous dit-il, n'est pas le seul bienfait de l'Esprit , mais il nous assureencore la possession des biens futurs et nous rend dignes. de la vie éternelle.Il y ajoute encore une autre récompense , en disant : " Car tousceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils deDieu. (4) ".

2. Cette nouvelle couronne est bien plus précieuse que la première.Aussi ne dit-il pas simplement : Ceux qui vivent par l'Esprit de Dieu,mais : " Ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu ", indiquant ainsique cet Esprit veut être le maître de notre vie, le pilotede la nacelle, le conducteur du char à deux chevaux. Car ce n'estpas seulement le corps, mais aussi l'âme que l'apôtre assujettità ses rênes. Il ne veut point que l'âme agisse de sapropre autorité,, mais il soumet ses facultés à lapuissance de l'Esprit. Et de peur que, se fiant à la grâcedu baptême, on ne se néglige dans sa conduite, il affirmeque, si étant baptisé, vous ne vous laissez point. conduirepar l'Esprit, vous perdez la dignité dont vous étiez honoréet le privilège de l'adoption. Aussi ne dit-il point : Ceux quiont reçu l'Esprit, mais : " Ceux qui sont conduits par l'Esprit". C'est-à-dire, ceux qui sont ainsi gouvernés pendant touteleur vie, ceux-là sont fils de Dieu. Puis, comme cette dignitéavait été accordée aux Juifs, (car il est écrit: " J'ai dit : Vous êtes des dieux et tous fils du Très-Haut."(Ps. LXXI); et encore : " J'ai engendré des fils et je les ai élevés" (Ps. II); et encore: " Israël mon premier-né " (Ecc. IV,22); et dans Paul lui-même : " Auxquels appartient l'adoption " (Rom.IX, 4); il démontre quelle grande différence, il y a entreces deux honneurs. Si les noms sont les mêmes, nous dit-il, il n'enest pas ainsi des choses. Et il en donne la démonstration, en établissantune comparaison entre les justes, entre les dons eux-mêmes, et enparlant de l'avenir; et d'abord il rappelle ce qu'on leur avait donné..Qu'était-ce donc? L'esprit de servitude; c'est pourquoi il ajoute: "Aussi vous n'avez point reçu de nouveau (298) " l'esprit de servitudequi inspire la crainte ". Puis, sans parler de ce qui est opposéà l'esprit de servitude, c'est-à-dire de l'esprit de liberté,il exprime quelque chose de bien préférable : " L'Espritd'adoption " , qui donnait aussi la liberté : " Mais vous avez reçul'esprit d'adoption des fils ". Voilà qui est évident; maisqu'est-ce que l'esprit de servitude? Ceci n'est pas aussi clair. Il estdonc nécessaire de l'expliquer: car ce n'est pas seulement une obscurité,mais une grande difficulté.

En effet, le peuple juif n'avait point reçu l'Esprit; que veutdonc dire l'apôtre? Il donne ce nom à la lettre parce qu'elleétait spirituelle, comme il l'a donné à la loi, àl’eau qui sortit du rocher, à la manne. Il a dit en effet : " Ilsont tous mangé la même nourriture spirituelle et ils ont bule même breuvage spirituel ". (I Cor. X, 3, 4.) Il en a dit autantde la pierre : " Car ils buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait".(Ibid.) Comme tout cela était au-dessus de la nature, il-lui dormaitle nom de spirituel, mais non parce que Ceux qui y participaient avaientreçu l'Esprit. Et comment la lettre était-elle une lettrede servitude? Passez en revue toutes leurs institutions, et vous le verrezclairement. Le châtiment leur venait immédiatement, la récompensene se faisait point attendre; réglée dans sa mesure et comparableau salaire quotidien d'un domestique; de tous côtés ils avaientdevant les yeux des sujets de crainte, des purifications corporelles, unemodération qui ne s'étendait qu'aux actes.

Chez nous il n'en est pas de même: car l'esprit et la consciencedoivent être purs. En effet le Christ ne nous dit pas : Tu ne tueraspoint, mais : Tu ne te mettras point en colère; il ne dit pas :Tu ne commettras point l'adultère, mais : Tu ne jetteras point deregard impudique; afin que la vertu et les bonnes oeuvres ne soient plusle résultat de la crainte, mais les fruits de notre amour pour lui.Il ne nous promet plus une terre où coulent des ruisseaux de mielet de lait, mais que. nous serons les cohéritiers de son Fils unique: pour nous détacher entièrement des biens présents,il nous en promet qui seront vraiment dignes d'enfants de Dieu, oùil n'y aura plus rien de sensible ni de corporel, mais où tout seraspirituel. En sorte que si les Juifs avaient le nom de fils, ils étaientpourtant esclaves; tandis que, devenus libres, nous avons reçu l'adoptionet nous attendons le ciel; à eux, Dieu parlait par d'autres; ànous, il parle par lui-même; ils n'agissaient que par un motif decrainte, tandis que les spirituels agissent par le désir et parl'amour-, comme ils le font assez voir en dépassant les préceptes.Les Juifs, comme des mercenaires et des ingrats, ne cessaient jamais demurmurer; les spirituels ne cherchent que le bon plaisir du Père;les Juifs, une fois les bienfaits reçus, blasphémaient; nous,nous rendons grâces même au sein des périls. S'il s'agitde la punition des pécheurs, la différence est grande encore.Nous ne nous convertissons point comme eux, par crainte d'être lapidés,brûlés, mutilés par les prêtres; il suffit quenous soyons exclus de la table paternelle et condamnés àune absence d'un. nombre de jours déterminés. Chez les Juifs,l'adoption était un titre purement honorifique; chez nous les effetssuivent, la purification parle baptême, le don de l'Esprit, tousles autres biens en abondance. Il y aurait bien d'autres choses àdire pour montrer la noblesse de notre condition et la bassesse de la leur;l'apôtre se contente de les indiquer par ces mots d'esprit, de crainte,d'adoption ; puis il passe à une autre preuve, pour démontrerque nous avons l'esprit d'adoption. Quelle est cette preuve? " Dans lequelnous crions : Abba, le Père (15) ".

3. Or, ce que cela vaut, les initiés le savent, eux qui reçoiventl'ordre de prononcer ce mot pour la première fois dans la prièremystique. Mais quoi ! direz-vous, est-ce que les Juifs ne donnaient pasaussi à Dieu le noie de Père? N'entendez-vous pas Moïsedire : " Tu as abandonné le Dieu qui t'a engendré? " (Deut.XXXII, 18.) N'entendez-vous pas Malachie dire en forme de reproche : "Un seul Dieu nous a créés, nous n'avons tous qu'un Père?" (Mal. II, 10.) Malgré ces textes et bien d'autres encore , nousne voyons nulle part que les Juifs appelassent Dieu leur père etl'invoquassent sous ce nom. Et nous tous, prêtres et simples fidèles,princes et sujets, nous avons ordre de prier ainsi. Ce mot, nous l'avonsprononcé pour la première fois après l'enfantementmerveilleux , après cette naissance étonnante et extraordinaire.D'ailleurs, si les Juifs appelaient ainsi Dieu, ce n'était pointpar une inspiration propre; tandis que ceux qui vivent sous la loi de grâce,le font par le mouvement et l'action de l'esprit. Car, comme il y a un, esprit de sagesse, par lequel les insensés (299) deviennent sages,ainsi que l'enseignement le fait voir; un esprit de force, par lequel lesfaibles ressuscitaient les morts et chassaient les démons; un espritde grâce de guérisons, un esprit de prophétie , unesprit de langues ainsi il y a un esprit d'adoption. Et comme nous reconnaissonsl'esprit de prophétie, lorsque celui qui le possède préditl'avenir, non par son inspiration personnelle, mais par le mouvement dela grâce; ainsi reconnaissons-nous l'esprit d'adoption quand celuiqui l'a reçu donne à Dieu le nom de Père, mûen cela par l'Esprit. Et voulant montrer que c'est bien d'enfants légitimesqu'il s'agit, l'apôtre emploie la langue hébraïque. Eneffet, il ne dit pas seulement : " Père ", mais : " Abba , le père" : expression que les enfants légitimes emploient à l'égardde leur père.

Quand il a ainsi donné la différence d'après lesinstitutions, la grâce accordée, la liberté, il produitencore une autre preuve de l'excellence de cette adoption. Qu’elle estcette preuve?

" L'Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit,que nous sommet enfants de Dieu (16) ". Je ne m'appuie pas seulement suice mot, dit-il, mais sur la raison même de ce mot; je dis tout celasous l'inspiration même de l'Esprit. C'est ce qu'il explique ailleursplus clairement en disant : " Dieu a envoyé dans vos coeurs l'Espritde son Fils, criant : Abba, le Père ". (Gal. IV, 6.) Qu'est-ce.que cela veut dire : " Rend témoignage à notre esprit? "c'est-à-dire : Le Paraclet rend témoignage au don qui nousa été fait. Ce n'est pas seulement la voix du don, mais aussicelle du Paraclet qui nous a fait le don; car c'est lui-même quipar sa grâce nous a appris à parler ainsi. Or, quand l'Espritrend témoignage, quel moyen de douter? Si c'était un homme,un ange, un archange, ou quelque autre puissance de ce genre, qui nousfît cette promesse, on aurait peut-être raison de se défier;mais quand c'est la puissance suprême, celle qui nous a fait le don,qui nous rend témoignage par la prière même qu'ellenous ordonne de lui adresser, comment élever un doute sur notredignité ? Si. un roi élisait quelqu'un et proclamait devanttout le monde l’honneur qu'il lui fait, aucun de ses sujets n'oserait lecontredire.

" Mais si nous sommes enfants, nous, sommes aussi héritiers (17)". Voyez-vous comme il augmente le don peu à peu? Car, comme onpeut être enfant sans être héritier, (en effet tousles enfants ne sont pas héritiers), il a soin d'ajouter que noussommes aussi héritiers. Or les Juifs, outre qu'ils n'ont point jouid'une telle adoption, ont été exclus de l'héritage." Car il fera mourir misérablement ces misérables, et ildonnera sa vigne à d'autres vignerons ". (Matth. XXI, 41.) Auparavantle Christ avait déjà dit : " Beaucoup viendront de l'Orientet de l'Occident et auront place avec Abraham ; tandis que les enfantsdu royaume seront jetés dehors ". (Id. VIII, 41, 12.) Mais Paulne s'arrête pas là; il dit encore quelque chose de plus, savoirque nous sommes " Héritiers de Dieu " ; c'est pourquoi il ajoute: " Nous sommes aussi héritiers de Dieu " ; et non simplement héritiers,mais, ce qui est plus encore : " Cohéritiers du Christ ". Voyez-vouscomme il s'efforce de nous amener jusqu'auprès du Seigneur? Commetous les enfants ne sont pas héritiers, il montre que nous sommestout à la fois enfants et héritiers. Puis, comme. tous leshéritiers n'héritent lias de grands biens, il fait voir queles héritiers de Dieu possèdent cet avantage. Enfin, commeon peut être héritier de Dieu, et cependant n'être pascohéritier du Fils unique, il déclare que cet honneur nousappartient encore. Et voyez sa sagesse quand il traite un sujet triste,qu'il parle du châtiment réservé à ceux quivivent selon la chair, et dit, par exemple, qu'ils mourront, il est bref;mais quand il aborde une question plus agréable, il s'étend,il devient prolixe, il entre dans le détail des récompenseset mentionne des dons aussi grands que variés. Si c'est une grâceineffable d'être enfant, pensez ce que c'est que d'être héritier.Et si c'est une grande chose d'être héritier, c'est beaucoupplus encore d'être cohéritier. Puis, pour montrer que ce n'estpas seulement un don de la grâce, et pour rendre croyable ce qu'ilvient de dire, il ajoute : " Pourvu que nous souffrions avec lui, afind'être glorifiés avec lui ". C'est-à-dire, si nousavons partagé les tristesses, à bien plus forte raison aurons-nouspart aux joies. Comment, en effet, celui qui nous a comblés de bienfaitsquand nous n'avions rien mérité, ne nous en accorderait-ilpas encore bien davantage, quand il nous aura vus travailler et tant souffrir?

4. Après avoir donc montré qu'il y a ici rétributionet récompense, pour rendre croyable ce qu'il a dit et dissiper tousles doutes, il fait (300) voir que cette rétribution a cependantle caractère de la grâce; d'une part, son but est de faireaccepter ce qu'il. avance par ceux mêmes qui hésitent, etempêcher de rougir ceux qui ont reçu le don, comme s'ils étaienttoujours sauvés gratuitement; de l'autre, il veut nous apprendreque Dieu rétribue toujours le travail bien au-delà du mérite:Aussi, d'un côté il a dit : " Pourvu que nous souffrions aveclui, afin d'être glorifiés avec lui "; et de l'autre, il ajoute: " Les souffrances du temps présent n'ont point de proportion avecla gloire future qui sera révélée en nous (18) ".Plus haut il demandait de l'homme spirituel la réforme de ses moeurs,en disant : Vous ne devez pas vivre selon la chair; par exemple, il fautque celui qui est sujet à la concupiscence, à la colère,à l'amour des richesses, à la vaine gloire, triomphe de cespassions; ici, après lui avoir rappelé le don tout entier,le passé et le futur; l'avoir exalté par l'espérance;l'avoir placé près du Christ, et déclaré cohéritierdu Fils unique, il l'exhorte à prendre courage et l'appelle enfinaux dangers. Eu effet, ce n'est pas la même chose de surmonter nospassions ou de supporter les épreuves extérieures, la flagellation,la faim, l’exil, la prison, les chaînés, le supplice, cartout ceci demande une âme plus généreuse et plus ardente.

Et voyez comme il contient et exalte tout à la fois l'espritdes combattants ! Après avoir: montré que la rétributionsera plus grande que le travail, il exhorte plus vivement, mais ne souffrepas qu'on s'enorgueillisse, puisque les peines sont bien au-dessous desrécompenses. Il a même dit ailleurs : " Car les tribulationssi courtes et si légères de la vie présente produisenten nous le poids éternel d'une gloire sublime et incomparable ".(II Cor. IV, 17.) Là il parlait à des hommes plut sages;ici, il ne veut pas que les tribulations soient légères,mais il console par l'espoir de la récompense future, en disant:" Pour moi, j'estime que les souffrances du temps présent n'ontpoint de proportion... " Il n'ajoute pas : Du repos futur, mais ce quiest beaucoup plus : " De la gloire future ". En effet, là oùil y a repos, il n'y a pas nécessairement gloire ; mais làoù il y a gloire, il y a certainement repos. Ensuite, tout en disantgloire future, il indique qu'elle est déjà présente,puisqu'il ne dit pas : De la gloire qui sera, mais : De la gloire futurequi sera révélée en nous, c'est-à-dire quiexiste déjà, quoique cachée; ce qu'il exprime ailleursplus clairement, quand il dit "Notre vie est cachée avec le Christen Dieu ". (Col. III, 3. ) Comptez donc sur cette gloire; car elle estdéjà prête, elle attend votre travail. Que si le délaivous attriste, faites-vous-en, au contraire, un sujet de joie : c'est parcequ'elle est grande,. ineffable, bien au-dessus de l'état présent,qu'on vous la tient en réserve pour l'autre vie. Car ce n'est passans raison que Paul dit: " Les souffrances du temps présent ";c'est pour noirs faire voir que la gloire les surpasse, non-seulement enqualité, mais aussi en quantité. En effet nos souffrances,quelles qu'elles puissent être, se terminent avec la vie présente; mais les biens futurs s'étendent aux siècles infinis. Etcomme il ne peut tout expliquer, tout dire en détail, il résumetout sous le nom de la gloire, la chose qui nous paraît la plus désirable: on la regarde en effet comme le sommaire, comme le comble de tous lesbiens.

Relevant encore son auditeur d'une autre manière, il parle pompeusementde la -création, voulant établir deux points par ce qu'ilva dire : le mépris des biens présents, le désir desbiens à venir, et un troisième encore qui l'emporte sur lesdeux premiers : il veut prouver combien Dieu a à coeur les intérêtsdu genre humain, et en quel honneur il tient notre nature. Ensuite, aumoyen de ce seul dogme, il détruit, comme des toiles d'araignée,comme de purs jeux d'enfants, tous les systèmes que les philosophesont forgés sur ce monde. Mais pour mieux éclaircir ceci,écoutons-le parler : " Aussi la créature attend d'une viveattente la manifestation du Fils de Dieu. Car elle est assujettie àla vanité, non point volontairement, mais à cause de celuiqui l'y a assujettie dans l'espérance (19, 20) ". C'est-à-dire: la créature éprouve de vives souffrances, dans l'attentedes biens dont nous avons parlé ; .car le terme grec dont se sertl'apôtre (1) signifie une attente impatiente. Et pour rendre la figureplus vive, il personnifie le monde entier : comme faisaient aussi les prophètes,qui nous représentent les fleuves battant des mains, les rochersbondissant et les montagnes tressaillant d'allégresse , non pournous faire croire que ce soient des êtres animés, ou capablesde penser, mais pour

1 Apokaredokia.

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nous faire comprendre l'excellence des biens, comme si les êtresinanimés eux-mêmes en sentaient le prix.

5. Ils en font souvent autant dans les sujets tristes, nous dépeignantla vigne versant des larmes, le vin; les montagnes, les lambris du templepoussant des gémissements, afin de nous faire comprendre l'excèsdes maux. A leur exemple , l'apôtre personnifie ici la création,et nous dit qu'elle gémit , qu'elle enfante; non qu'il ait entenduquelques gémissements sortir de la terre ou du ciel, mais pour nousindiquer l'étendue des biens à venir et nous faire soupireraprès le terme des maux qui nous enchaînent. " Car la créatureest assujettie à la vanité , non point volontairement ; maisà cause de celui qui l'y a assujettie ". Qu'est-ce que cela signifie: " La créature est assujettie à la vanité? " C'est-à-dire: Elle est devenue corruptible. Pour qui et pourquoi ? A cause de vous,ô homme ! Dès que votre corps est devenu mortel et passible,la terre a été maudite et a produit des épines etdes chardons. Or, que le ciel aussi , vieillissant comme la terre, doivesubir une transformation en un état meilleur, écoutez-enla preuve tirée du ;prophète : " Au commencement , Seigneur,vous avez fondé la a terre, et les cieux sont les oeuvres de vosa mains. Ils périront , mais vous subsisterez ; ils vieillironttops comme un vêtement ; vous les replierez comme un manteau et ilsseront changés ".(Ps. CI, 26.) Isaïe disait aussi dans le mêmesens : " Regardez le ciel en haut et la terre en bas; le ciel a la soliditéde la fumée , la terre vieillira comme un manteau, et ceux qui l'habitentpériront a comme eux ". (Is. LI, 6.) Voyez-vous comment la créatureest assujettie à la vanité, et comment elle est. délivréede la corruption? En effet le prophète dit : " Vous les replierezcomme un manteau et ils seront changés ", et Isaïe : " Ceuxqui l'habitent , périront comme eux ". Mais il ne veut point parlerd'une destruction complète ; car les habitants de la terre , c'est-à-direles hommes., ne subiront point une telle destruction , mais une .destructiontemporelle , et par laquelle ils passeront à l'incorruptibilité, aussi bien que la création. Le prophète désigneen effet tous les êtres créés en disant : " Comme eux" ; et c'est aussi ce que Paul dit plus bas. En attendant , il parle decette servitude , montre pourquoi elle est telle et déclare quenous en sommes cause. Quoi donc ? Est-ce pour un autre que la créationa subi ce dommage? Nullement : car elle a été faite pourmoi. Comment donc, si elle a été faite pour moi, a-t-elleété traitée injustement en souffrant pour mon amendement?D'ailleurs il ne faut parler ni de juste ni d'injuste, à proposd'êtres inanimés et insensibles.

Mais Paul, après l'avoir personnifiée , ne donne aucunedes raisons que je viens de dire; c'est d'une autre façon qu'ilse hâte de consoler L'auditeur. Et comment? Que dites-vous là?reprend-il. Elle a été maltraitée à cause devous, et elle est devenue corruptible ? Mais on né lui a fait aucuntort; car par vous elle redeviendra incorruptible; c'est ce qu'indiquentces expressions : " Dans l'espérance ". Et quand il dit: "Elle estassujettie, non point volontairement ", il n'entend pas qu'elle soit capablede volonté; il veut seulement vous apprendre que tout est le fruitde la providence du Christ, et non l'oeuvre de la nature elle-même.Dites-moi : de quelle espérance parle-t-il ? " Parce que la créatureelle-même sera aussi affranchie ". Qu'est-ce que cela veut dire :" Elle-même aussi ? " Ce ne sera pas vous seulement qui jouirez deces biens; mais ce qui vous est inférieur, ce qui n'est point douéde raison ni de sentiment, les partagera aussi avec vous.

" Sera aussi affranchie de la servitude de la corruption" : c'est-à-direne sera plus corruptible, mais participera à la beauté devotre corps. Car, comme elle est devenue corruptible , dès que vousl'avez été vous-même ; ainsi, dès que vous serezincorruptible, elle vous accompagnera , elle vous suivra : c'est ce quel'apôtre indique par ces mots : " Pour passer à la libertéde la gloire des enfants de Dieu (21) ". C'est-à-dire, àcause de la liberté. Il en est de la création , nous dit-il,comme d'une nourrice qui , ayant élevé le fils d'un roi,jouit de ses biens, quand il est parvenu au trône paternel. Voyez-vouspartout l'homme au premier rang, et tout se faisant à cause de lui? Voyez-vous comme Paul console celui qui combat, et fait voir l'infiniebonté de Dieu? Pourquoi, nous dit-il, nous affliger des épreuves? Vous souffrez pour vous, et la nature souffre à cause de vous.Il ne console pas seulement, mais il montre que ce qu'il a dit est dignede foi. Car si la (303) créature, faite uniquement pour vous, espère,à bien plus forte raison devez-vous espérer, vous par quielle doit jouir de ces biens. Ainsi, chez les hommes, quand un fils doitparaître revêtu de quelque dignité, le père donneà ses serviteurs des vêtements plus dignes, en l'honneur mêmede son fils : comme Dieu revêtira la nature d'incorruptibilitépour la faire passer à la liberté de la gloire de ses enfants." Car nous savons que toutes les créatures gémissent et sontdans le travail de l'enfantement, jusqu'à cette heure (22) ".

6. Voyez-vous comme il fait rougir l'auditeur? Par là il semblélui dire: Ne soyez pas au-dessous de la nature, ne vous attachez pas auxchoses présentes. Non-seulement il ne faut pas s'y attacher, maisil faut gémir de ce que le départ est retardé. Carsi la nature le. fait, à bien plus forte raison devez-vous le faire,vous qui êtes doué de raison. Mais ce n'était pointlà un motif suffisant pour faire rougir : c'est pourquoi il ajoute: " Et non-seulement elles, mais aussi nous-mêmes qui avons les prémicesde l'Esprit; oui, nous-mêmes nous gémissons au dedans de nous(23) " ; c'est-à-dire, nous qui avons déjà goûtéles biens à venir. Un homme fût-il dur comme la pierre, lesdons qu'il a reçus sont bien propres à exciter son ardeur,à le détacher du présent, à le faire volerau-devant des biens à venir, et cela pour deux motifs : et parcequ'il a déjà reçu de si grands bienfaits, et parceque les prémices sont si nombreuses et si considérables.Si en effet ces prémices sont déjà telles que, parelles, on soit délivré du péché, en possessionde la justice et de la sanctification, que ceux de ce temps-là aientpu chasser les démons, ressusciter les morts par leur ombre et leursvêtements; songez à ce que sera le don dans son entier. Etsi la nature, quoique privée d'intelligence et. de raison, quoiquene sachant rien de tout cela, gémit cependant; à bien plusforte raison nous-mêmes devons-nous gémir. Ensuite pour nepoint donner prise aux hérétiques et n'avoir pas t'air decalomnier 1e présent, il dit : " Nous gémissons ", non parceque nous accusons le présent, mais parce que nous soupirons pourde plus grands biens; car c'est ce que signifient ces mots : " Attendantl'adoption ".

Que dites-vous donc, Paul, je vous prie? vous ne cessez de redire etde crier que déjà nous sommes devenus fils de Dieu, et maintenantvous ne nous offrez plus cet avantage qu'en espérance, et vous écrivezqu'il faut l'attendre? Pour corriger donc son expression, il ajoute : "La rédemption de notre corps ", c'est-à-dire, la gloire complète.Maintenant nous sommes encore dans l'obscurité, en attendant notredernier soupir : car beaucoup , qui étaient des enfants, sont devenusdes chiens et des captifs. Si nous mourons dans cette douce espérance,alors le don sera immuable, plus évident, plus grand, et n'auraplus à craindre de changement de la part de la mort et du péché.Alors le bienfait sera solide, quand notre corps sera délivréde la mort et de ses mille souffrances. Car ce sera la rédemption,et non un simple affranchissement; en sorte que nous ne pourrons plus retournerà notre ancien esclavage. Et pour que vous ne doutiez pas, quandvous entendez tant parler de gloire sans bien comprendre, il vous découvrel'avenir en partie, en transformant votre corps et avec lui toute la nature: ce qu'il exprime ailleurs plus clairement, en disant: " Qui réformerale corps de notre humilité en le conformant à son corps glorieux".(Phil. III, 21.) En un autre endroit il écrit encore : " Et quandce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors sera accompliecette parole qui est écrite : La mort a été absorbéedans sa victoire ". (I Cor. XV, 54.) Et pour montrer que l'étatdes choses présentes disparaîtra avec la corruption du corps,il écrit encore ailleurs: " Car la figure de ce monde passe ". (ICor VII, 31.)

" Car ", dit-il , " c'est en espérance que nous avons étésauvés (24) ". Comme il a beaucoup insisté sur. la promessedes biens à venir, et qu'il semblait avoir attristé l'auditeur,encore trop faible, en lui montrant les biens seulement en espérance; après avoir prouvé qu'ils sont bien plus évidentsque les biens présents et visibles; après avoir dissertésur les dons déjà reçus et montré que nousavons aussi reçu les prémices des autres : de peur que nousne cherchions qu'ici-bas , que nous ne soyons infidèles àla noblesse provenant de la foi, il dit : " Car c'est en espéranceque nous sommes sauvés ". Il ne faut pas tout chercher ici-bas ,mais aussi espérer. C'est, là le seul don que nous ayonsfait à Dieu : la foi à l'avenir qu'il nous promet , et nousn'avons été sauvés que par cette voie-là :si nous perdons cette voie, nous perdons aussi (303) toute notre offrande.Je vous le demande , nous dit l'apôtre, n'étiez-vous pas sujetà teille maux? N'étiez-vous pas désespéré?N'étiez-vous pas sous le poids de la sentence? Tous les effortsqu'on faisait pour vous sauver n'étaient-ils pas impuissants? Qu'est-cequi vous a donc sauvé ? L'espoir en Dieu seulement, la foi àses promesses et à ses dons ; vous n'avez rien apporté deplus. Or, si cette foi vous a sauvé, gardez-la donc maintenant.Car si elle vous a déjà procuré de si grands biens,évidemment ses promesses d'avenir ne vous failliront pas. Aprèsvolis avoir recueilli quand vous étiez mort, perdu , prisonnier,ennemi, et vous avoir fait ami , fils , libre , juste, cohéritier;après vous avoir accordé des avantages que personne n'eûtjamais osé espérer : comment, après une telle libéralité,une telle bienveillance, ne vous assisterait-elle pas dans la suite? Neme dites donc pas encore des espérances, encore l'attente, encorela fui. Car c'est par là que vous avez été sauvé,et c'est la seule dot que vous ayez apportée à l'Epoux. Tenez-ydonc et conservez-la; si vous demandez tout à la vie présente, vous perdez votre mérite, le principe de votre gloire.

C'est pourquoi l'apôtre ajoute : " Or, l'espérance quise voit n'est pas de l'espérance; car ce que quelqu'un voit, commentl'espérerait-il? Et si nous espérons ce que nous ne voyonspas encore, nous l'attendons par la patience... (25) ". C'est-à-dire: Si vous cherchez tout ici- bas , qu'avez-vous besoin d'espérer?Qu'est-ce donc que l'espérance? La confiance dans l'avenir. Qu'est-ceque Dieu vous demande donc de si coûteux, lui qui vous a donnétous les biens de son fond? Il ne vous demande qu'une seule chose, l'espérance,afin que vous puissiez ainsi contribuer en quelque chose à votresalut; et c'est à cela que Paul fait allusion, quand il ajoute :" Et si nous espérons ce que notas ne voyons pas encore, nous l'attendonspar la patience ". En effet, Dieu récompense celui qui espère,comme un homme qui travaille, qui est malheureux et accablé de misère: car le mot de patience est synonyme de fatigue et de courage àsouffrir. Cependant il accorde cette consolation à celui qui espère,pour soulager son âme pliant sous le fardeau.

7. Ensuite pour montrer que, dans ces légères tribulationsnous avons un puissant secours, Paul ajoute : " De même l'espritaussi aide nos faiblesses ". A vous la patience; à l'esprit, d'excitereu vous l'espérance et par elle d'alléger vos travaux. Puis,pour vous faire comprendre que la grâce ne vous assiste pas seulementdans les travaux et dans les dangers, mais qu'elle agit avec vous, mêmedans les opérations les plus faciles et qu'en tout elle vous prêteson aide, il ajoute : " Car nous ne savons ce que nous devons demanderdans la prière ". Et il dit cela, soit pour montrer la providencede l'Esprit à notre égard, soit pour leur apprendre àne pas croire nécessairement utile tout ce qui paraît telà la raison humaine."En effet, comme il était probable que,flagellés, chassés, maltraités de mille manières,ils chercheraient le repos et croiraient utile de demander, cette grâceà Dieu, il leur dit : ne vous figurez pas que tout ce qui vous sembleutile, le soit réellement. Car, en cela encore "nous avons besoindu secours de Dieu : tant l'homme est faible, tant il est néantpar lui-même ! Voilà pourquoi il disait : " Nous ne savonsce que nous de vous demander dans la prière ".

Et pour que le disciple ne rougisse plus désormais de son ignorance,il fait voir que les maîtres se trouvent dans le même cas.En effet, il ne dit point : " Vous ne savez pas " ; mais : " Nous ne savonspas ". Il indique d'ailleurs qu'il ne parle pas ainsi par modestie. Carsans cesse il demandait dans ses prières de voir Rome, et néanmoinssa prière était sans résultat ; il priait aussi souventà l'occasion de l'aiguillon qui lui avait été donnédans sa chair, c'est-à-dire à raison des dangers. qu'il courait,et il n'était nullement exaucé non plus que, dans l'AncienTestament, Moïse demandant à voir la Palestine, Jérémiepriant pour les Juifs et Abraham pour les habitants de Sodome.

" Mais l'Esprit lui-même demande pour nous par des gémissementsinénarrables ". Cette parole est obscure, parce que beaucoup desprodiges de ce temps-là, ont cessé aujourd'hui. Il est doncnécessaire de vous exposer quel était alors l'étatdes choses, et par là tout s'éclaircira. Quelle étaitdonc alors la situation ? Dieu accordait des dons différents àceux qui étaient baptisés, et ces dons s'appelaient. esprits." Les esprits des prophètes ", nous dit-il, "sont soumis aux prophètes". L'un avait le don de prophétie et prédisait l'avenir,l'autre, le don (304) de sagesse et enseignait la foule; celui-ci, le dondes guérisons , et guérissait les malades ; celui-là,le don des vertus et ressuscitait les morts ; un autre, celui des langues,et parlait différents dialectes. En outre il y avait le don de prière,qu'on appelait aussi esprit ; et celui qui l'avait priait pour tout lepeuple. Car, comme dans l'ignorance où nous sommes de beaucoup dechoses utiles, nous en demandons qui ne le sont point, le don de prièrevenait en l'un d'eux, et celui-ci, se tenant debout, demandait ce qui étaitavantageux pour toute .1 'Enlise et instruisait les autres à enfaire autant. Or ici l'apôtre appelle esprit ce don même, etl'âme qui, l'avant. reçu, priait Dieu et gémissait.Celui qui avait été honoré de cette grâce, deboutdans des sentiments de vive componction, se prosternant ensuite devantDieu avec de grands gémissements intérieurs, demandait deschoses utiles à tous. Nous en avons encore une figure dans le diacrequi prie pour le peuple. Et c'est ce que Paul entend quand il dit : " L'Espritlui-même demande pour nous par des gémissements inénarrables.Mais celui qui scrute les coeurs.... (26, 27) ".

Voyez-vous qu'il ne s'agit pas ici du Paraclet, mais du coeur inspirépar. l'Esprit-Saint? Autrement il aurait fallu dire :Celui qui scrute l'Esprit.Et pour vous faire comprendre qu'il parle de l'homme spirituel et de celuiqui a le don de prière, il ajoute : " Celui qui scrute les coeurssait ce que désire l'Esprit ", c'est-à-dire, ce que désirel'homme spirituel. " Qui demande selon Dieu pour les saints ". Non pas,nous dit Paul, qu'il apprenne à Dieu quelque chose que Dieu ignore;mais c'est pour nous apprendre à demander à Dieu ce qui estconforme à sa volonté : car c'est là le sens de cesmots : " Selon Dieu ". En sorte que cela avait lieu pour la consolationdes assistants et pour enseigner la perfection : en effet, celui qui distribuaitces dons et ces biens sans nombre, c'était le Paraclet. Or, nousdit Paul, " tous ces dons, c'est le seul et même Esprit qui les opère" (I Cor, XII, 11.). Et tout cela a pour but de nous instruire et de nousprouver combien l'Esprit nous aime, puisqu'il porte jusque-là lacondescendance. Aussi celui qui priait était-il exaucé, parcequ'il priait selon Dieu. Voyez-vous par combien de preuves l'apôtredémontre l'amour de Dieu pour eux et l'honneur qu'il leur fait ?

8. En effet, qu'est-ce que Dieu n'a pas fait pour nous? Il a fait lemonde corruptible à cause de nous, puis incorruptible encore àcause de nous ; pour nous il a permis que tes prophètes fussentmaltraités ; pour nous il les a envoyés en captivité,lassé jeter dans la fournaise, subir des maux sans nombre. Pournous il a fait les prophètes, pour nous il a fait les apôtres;pour nous il a livré son Fils unique; pour nous il punit le démon; il nous a fait asseoir à sa droite ; pour nous il a étécouvert d'opprobre : car il est écrit : " Les injures de ceux quivous injuriaient sont retombées sur moi ". (Ps. LXVIII.) Et quand,après tant de bienfaits, nous nous éloignons de lui, il nenous abandonne pas; il nous rappelle, il nous procure des intercesseurs, afin de pouvoir nous rendre sa grâce : comme on le voit par l'exemplede Moïse, à qui il disait : " Laisse-moi agir et je les détruirai" (Ex. XXXII, 10), afin de l'exciter à prier pour les coupables; et c'est ce qu'il fait, encore aujourd'hui. C'est pour cela qu'il a accordéle .don de la prière ; non pas qu'il ait besoin de supplications,mais de peur que, une fois sauvés, nous ne retombions dans un étatpire: C'est pour cela que souvent il se déclare réconciliéavec les pécheurs à causé de David, à caused'un tel ou d'un tel, dans l'intention de donner un modèle d'intercession;bien que sa bonté éclaterait davantage s'il déposaitsa colère de lui-même et non par l'entremise d'un tel et d'untel. Mais il ne l'a pas voulu, de peur que ce. mode de réconciliationne servît de prétexte à notre lâcheté.Voilà pourquoi il disait à Jérémie : " Ne priepoint pour ce peuple, car je ne t'exaucerai pas " (Jér. XI, 14); non. pour l'empêcher de prier, (il désire vivement notresalut), mais pour les épouvanter : ce que le prophète savaitbien, car il ne cessait pas de prier. Et pour preuve que Dieu ne voulaitpoint l'empêcher de prier, mais seulement le faire rougir, écoutezce qu'il dit : " Ne vois-tu pas ce qu'ils font? " Et s'il dit, en parlantde Jérusalem : " Quand même tu te laverais avec du nitre etamoncellerais l'herbe sur toi, tu es souillée devant mes yeux "(Ib. XI, 22), ce n'est point pour la jeter dans le désespoir , maispour l'exciter au repentir.

En effet, comme il frappa les Ninivites d'une plus grande épouvanteet les amena à la pénitence en lançant contre euxun arrêt qui n'exceptait personne et ne laissait aucune (305) espérance;de même fait-il ici, pour tirer les Juifs de leur sommeil et entourerle prophète d'une plus grande considération, afin qu'ilslui prêtent au moins l'oreille. Mais comme leur maladie étaitincurable, que tant de désastres éprouvés ne les avaientpas rendus sages, il les engagea d'abord à rester où ilsétaient ; ils ne le voulurent point et passèrent en Egypte; il y consentit, en leur demandant seulement de ne point participer àl'impiété de ce peuple. Ils ne l'écoutèrentpoint encore ; alors il leur envoya le prophète , pour les sauverd'une ruine totale. Et comme le prophète les appelait en vain, Dieului-même les suit pour les corriger, pour les empêcher de descendreplus bas dans la voie du vice, ainsi que fait un père tendre quiconduit et accompagne partout un fils accablé par l'infortune. Pourcela il envoie non-seulement Jérémie en Egypte, mais aussiEzéchiel à Babylone. Et les deux prophètes ne résistèrentpoint. Voyant que leur maître aimait tendrement son peuple, ils l'aimaientaussi, pareils à un serviteur reconnaissant qui prend pitiéd'un enfant indocile, parce qu'il voit le père affligé etabattu.

Et que n'ont-ils pas souffert pour eux ? On les sciait, on les chassait,on les injuriait, on les lapidait, on leur faisait subir mille mauvaistraitements ; et après tout cela, ils revenaient encore. Samüelne cessa point de pleurer Saül, malgré les graves injures etles tourments insupportables que ce prince lui avait infligés; niaisil avait tout oublié. Jérémie a écrit ses lamentationspour le peuple Juif ; et quand le général des Perses luipermettait d'habiter en sécurité et en toute libertéoù il lui plairait, il préféra partager l'infortune,de son peuple et supporter les misères de l'exil. Ainsi Moïsequitta le palais et la vie qu'il y menait , pour courir partager le malheurdes Hébreux. Ainsi Daniel jeûna vingt-six jours, s'infligeantcette rude abstinence pour apaiser Dieu irrité contre son peuple;et les trois enfants, au milieu de la fournaise embrasée, priaientaussi dans le même but. Ils ne s'affligeaient point pour eux-mêmes,puisqu'ils restaient sains et saufs ; mais comme ils se croyaient làplus en liberté, ils intercédaient pour leur peuple. Aussidisaient-ils : " Puissions-nous être agréés dans uncoeur contrit et un esprit d'humilité ". (Dan. III, 39.) Pour euxJosué déchira ses vêtements ; pour eux Ezéchielpleurait et se lamentait, en les voyant mis en pièces; et Jérémie(1) disait: " Laissez-moi, je pleurerai amèrement ". (Is. XXII,4.) Et auparavant, n'osant demander pardon de leurs crimes, il demandaitquel serait le terme, en s'écriant : " Jusqu'à quand, Seigneur? " (Id.VI, 11.) Car toute la race des saints est remplie de charité.Voilà pourquoi Paul disait: " Revêtez-vous, comme élusde Dieu, et saints, d'entrailles de miséricorde, de bonté,d'humilité ". (Col. III, 12.)

9. Voyez-vous l'exactitude du terme, et comme il veut que nous soyonstoujours miséricordieux? Il ne dit pas simplement : Ayez pitié,mais: " Revêtez-vous ", afin que la miséricorde soit toujoursavec nous, comme un manteau. Il ne dit pas non plus simplement De miséricorde,mais : " D'entrailles de miséricorde ", afin que nous imitions l'amournaturel. Mais nous faisons le contraire : Si quelqu'un s'approche pournous demander une obole, nous l'injurions, nous lui disons des sottises,nous le traitons d'imposteur. Vous ne craignez pas, ô homme, vousne rougissez pas de traiter quelqu'un d'imposteur, à propos d'unmorceau de pain? Et quand il le serait, il faudrait encore en avoir pitié,puisque c'est la faim qui le pousse à jouer ce rôle. Celamême accuse notre dureté. Comme nous ne savons pas donnerfacilement, les mendiants sont forcés d'inventer mille moyens pourtromper notre inhumanité et amollir notre dureté. Du reste,s'il vous demandait de l'argent ou de l'or, vous auriez peut-êtrequelque raison de le suspecter; mais quand il ne s'adresse à vousque pour avoir la nourriture qui lui est nécessaire, pourquoi philosopherhors de propos, discuter inutilement, et lui lancer les reproches d'oisivetéet de paresse? S'il faut adresser ces reproches, c'est à nous, etnon à d'autres. Quand donc vous vous approchez de Dieu pour luidemander pardon de vos péchés, souvenez-vous de ces paroleset vous comprendrez que vous méritez plutôt de les entendrede la part de Dieu, que le pauvre de votre part. Cependant jamais Dieune vous les a adressées; jamais, par exemple, il ne vous a dit :Retire-toi, car tu es un imposteur, toi qui viens souvent à l'église,y apprends nos lois, et, une fois sorti, préfère l'or, lapassion, l'amitié, tout en un mot, à mes commandements ;qui es humble dans la prière, puis, quand elle est achevée,te montres

1. Le texte est d'1sâie.

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audacieux, cruel, inhumain; va-t-en et cesse de me prier. Nous méritonsces reproches et bien d'autres encore; et pourtant jamais Dieu ne nousa rien dit de semblable; il est. patient, au contraire, il fait tout deson côté et nous accorde plus que nous ne demandons.

Songeant à cela, soulageons les besoins des pauvres, et ne nousinquiétons pas trop de savoir s'ils nous mentent. Car nous avonsbesoin d'être sauvés avec indulgence, avec bonté, avecune grande pitié. Et si l'on entre en un compte sévèreavec nous, il n'y a pas moyen, non, il n'y a pas moyen d'être sauvés;nous devrons tous être punis, tous être perdus. Ne soyons doncpoint juges impitoyables des autres, de peur d'être nous-mêmesexaminés sévèrement: car nous avons. tous des péchésqui ne méritent point de pardon. Ayons surtout pitié de ceuxqui en sont indignes, afin de nous attirer aussi une pareille indulgence;et néanmoins, quoi que nous fassions, jamais nous ne pourrons montrerautant de bienveillance qu'il nous en faut de la part du bon Dieu. Quelleabsurdité, quand on est si indigent, d'être si sévèreà l'égard de ses compagnons de pauvreté, et de toutfaire contre eux ! Jamais vous ne prouverez que cet homme est aussi indignede vos bienfaits que vous l'êtes de ceux de Dieu. Celui qui est exigeantà l'égard de son père sera traité par Dieubien plus rigoureusement. Ne crions donc pas contre nous; donnons, mêmeà l'insolent, même au paresseux. Car, nous aussi, nous péchonssouvent, et même toujours, par lâcheté, et Dieu ne nousen punit pas immédiatement; mais il nous donne le temps de nousrepentir, il nous nourrit chaque jour,. il nous élève, nousinstruit, ne nous refuse. rien, afin que nous imitions ainsi sa miséricorde.

Dépouillons donc notre dureté, rejetons notre cruauté,et, en cela, nous nous rendrons service plus qu'aux autres. Aux pauvres,en effet, nous donnons de l'argent, du pain, des vêtements; maisnous nous préparons une gloire immense, une gloire qu'il n'est paspossible d'exprimer. Car, reprenant des corps incorruptibles , nous seronsglorifiés avec le Christ et nous régnerons avec lui; parlà nous voyons ce que ce sera , ou plutôt nous ne le comprendronsjamais clairement ici-bas; néanmoins je ferai mots possible pourvous en donner une faible idée , d'après les biens mêmesde cette vie présente. Dites-moi : Si quelqu'un vous promettait,à vous vieux et pauvre, de vous rajeunir tout à coup, devous ramener à la fleur de l'âge, de vous donner une forceet une beauté sans égales, puis de vous faire régnersur le monde entier pendant mille ans, au sein de la paix la plus profondeque ne feriez-vous pas, que ne souffririez-vous pas, pour la réalisationd'une telle promesse? Et voilà que le Christ vous promet, non pascela, mais beaucoup plus. Car la distance entre la vieillesse et la jeunesse,entre l'empire et la pauvreté, est loin d'égaler celle quisépare la corruptibilité et l'incorruptibilité, lagloire présente de la gloire future: c'est la différencedes songes à la réalité.

10. Jusqu'ici, je n'ai encore rien dit : car il n'est pas possible d'exprimeren paroles l'immense distance qu'il y a entre les choses à veniret les choses présentes; et quant à ce qui regarde la durée,il est absolument impossible de la concevoir.. Comment en effet comparerà la vie présente une vie sans fin? Il y a autant de différenceentre cette paix et celle-ci qu'il y en a entre la paix et la guerre ;autant de différence entre la corruptibilité et l'incorruptibilitéqu'entre urne motte de terre et une perle précieuse; ou plutôt;personne ne peut expliquer cette différence. Si je compare la beautéde ces corps à l'éclat du rayon de lumière ou au plusbrillant éclair, je n'ai rien dit qui approche de cette splendeur.

Est-il des richesses, est-il des corps et même des âmesqu'on ne doive sacrifier pour de tels avantages? Si maintenant quelqu'unvous introduisait dans un palais, vous procurait un entretien avec le roien présence de tout le monde, et l'honneur de vous asseoir àsa table, vous vous estimeriez le plus heureux des hommes; et quand ils'agit de monter au ciel, d'habiter chez le Roi de l'univers, de le disputeren éclat aux anges et de jouir d'une gloire ineffable, vous hésitezà sacrifier des richesses; quand, fallût-il même sacrifiervotre vie, vous devriez tressaillir de joie, être transportéde bonheur et avoir des ailes! Pour obtenir une charge, qui vous devientune occasion de vol (car je ne saurais appeler cela un gain ), vous prodiguezvos biens, vous empruntez l'argent d'autrui, vous n'hésitez pasmême, au besoin, à donner en gage votre femme et vos enfants;et quand vous avez devant les yeux le royaume du ciel, un empire oùpersonne ne peut prendre. votre place; quand (307) Dieu vous invite àentrer en possession, non pas d'un coin de terre, mais du ciel entier,vous balancez, vous reculez; vous ambitionnez de l'argent, sans vous direà vous-même : Si les parties du ciel que nous découvronssont déjà si belles et si agréables, que doit-ce êtredes régions supérieures et du ciel des cieux?

Mais puisqu'il n'est pas possible de les voir des yeux du corps, montez-ypar la pensée, et debout sur le ciel visible, contemplez le cielsupérieur, cette hauteur immense, cette lumière éblouissante,ces multitudes d'anges, ces innombrables légions d'archanges, et.les autres puissances incorporelles. Puis, redescendant de ces hauteurs,reprenez l'image des choses d'ici-bas, figurez-vous un roi terrestre, c'est-à-dire,des hommes chamarrés d'or, des attelages de mules blanches caparaçonnéesd'or, des chars incrustés de pierres précieuses; des tapisblancs comme neige, des lames .s'agitant sur les chars, des dragons figuréssur des manteaux de soie, des boucliers dorés, des baudriers couvertsde pierres précieuses se rattachant du centre au pourtour, des chevauxornés d'or, des freins d'or. Mais dès que le roi paraît,nous ne voyons plus rien de tout cela; lui seul attire nos regards, avecson manteau de pourpre, son diadème, son siége, ses agrafes,ses chaussures, la distinction de ses traits.

Après vous être exactement représenté toutce tableau, remontez ensuite par là pensée vers la sphèresupérieure, reportez-vous à ce jour terrible, où leChrist apparaîtra. Vous ne verrez point alors d'attelages de mules,ni de chars dorés, ni de dragons, ni. de boucliers mais des chosespleines d'épouvante et qui causeront un tel effroi que les puissancesincorporelles elles-mêmes en seront frappées de stupeur. "Car ", est-il écrit, " les vertus des cieux seront ébranlées". (Matth. XXIV, 29.) Alors, en effet, le ciel entier sera à découvert,les portes de ce temple s'ouvriront, le Fils unique de Dieu descendra,accompagné, non pas de vingt ou de cent satellites, mais démilliers et de millions d'anges, d'archanges; de chérubins, de séraphinset d'autres puissances : tout sera saisi de craint; et de tremblement,quand la terre se brisera, quand tous les hommes qui auront existédepuis Adam jusqu'à ce jour, sortiront du tombeau et seront enlevés; quand le Christ paraîtra environné d'une telle gloire quela lune, le soleil ? toute lumière disparaîtront dans sa splendeur.Quelle langue pourrait dire cette félicité, cet éclat,cette gloire ?

O mon âme ! je sens naître mes larmes et mes soupirs, quandje songe quels biens nous perdons, de quel bonheur nous nous privons; etnous nous en privons (je parle ici pour moi), si nous ne faisons quelquechose de grand et de merveilleux. Que personne ne vienne ici me parlerde l'enfer; la perte d'une telle gloire est plias terrible que tous lesenfers, la privation de ce bonheur est pire que mille et mille supplices,Et pourtant nous soupirons encore après les choses du temps, etnous ne songeons pas à la malice. du démon, qui nous enlèvede grandes choses pour de petites; qui nous donne de la boue pour nousprendre de l'or, que dis-je de l’or? le ciel même; qui nous montrel'ombre pour nous séparer de la réalité, et joue notreimagination par des songes (car la richesse de ce monde n'est qu'un songe),pour nous faire paraître nus et dépouillés, quand lejour viendra.

74: En songeant à tout cela, évitons ses piéges,quoiqu'il soit peut-être bien tard, et reportons-nous vers l'avenir.Il ne nous est pas possible de dire que nous ignorons la condition deschoses- présentes, quand chaque jour la voix des événements,plus éclatante que le soli de la, trompette, nous en proclame lavanité, le ridicule,. fa honte, les périls, les abîmes.Comment nous excuserons-nous d'avoir poursuivi avec tant d'ardeur des objetsdangereux ou honteux, au détriment de biens sûrs, qui pouvaientnous procurer la gloire et l'éclat, et de nous être entièrementlivrés à la tyrannie des richesses? Car cet esclavage estla pire des tyrannies; ceux-là le savent, qui ont méritéd'en être délivrés. Et pour connaître, vous aussi,cette belle liberté, brisez vos liens, arrachai-vous au filet; qu'iln'y ait pas d'or chez-vous , mais qu'un trésor plus précieuxque toutes les richesses, la miséricorde et la bonté, entienne place. Voilà ce qui nous permettra de paraître avecconfiance devant. Dieu, tandis que l'or nous couvre de honte et rendredémon audacieux contre nous. Pourquoi donner des armes àvotre ennemi, et le rendre plus fort? Armez votre droite contre lui, reportezsur votre âme toute la richesse de votre maison, mettez toute votrefortune dans votre intérieur; que le ciel garde votre or; au lieude votre coffre-fort ou de (308) votre domicile; portons en nous-mêmestoute notre fortune, car nous valons beaucoup mieux que des murs, et noussommes plus respectables que des parquets.

Pourquoi donc nous négliger nous-mêmes, épuisernotre sollicitude sur de tels objets, que nous ne pourrons point emporteravec nous, que nous perdons souvent même dès ce monde, quandnous avons la faculté de nous enrichir de manière àêtre opulents, non-seulement en ce monde, mais encore en l'autre?En effet, celui qui porte dans son âme ses terres, ses maisons, sonor, se montre avec sa fortune partout où il paraît. Commentcela? direz-vous; c'est bien facile. Si, en effet, vous transportez toutcela dans le ciel, par les mains des pauvres, vous le faites aussi toutpasser dans votre âme, en sorte que quand la mort arrivera , personnene pourra vous en dépouiller , et que vous emporterez votre richessedans l'autre vie. Tel était le trésor de Tubithe ; voilàpourquoi ce ne sont point une maison, des murs, des pierres, des colonnesqui l'ont rendue célèbre; mais les vêtements donnésaux veuves, les larmes répandues, la mort qui s'est enfuie, la viequi est revenue. Amassons-nous donc de semblables trésors , bâtissons-nousde telles demeures. Ainsi Dieu travaillera avec nous , et nous avec lui.En effet, il a tiré les pauvres du néant; et vous, vous n'aurezpoint laissé ses créatures périr de faim et de misère,vous les aurez soignées, restaurées, vous aurez soutenu le.temple de Dieu: y a-t-il une oeuvre aussi utile, aussi glorieuse? Si vousn'avez pas encore compris quel ornement Dieu vous a ménagé,en vous confiant le soulagement des pauvres, faites cette réflexion: Si Dieu vous avait donné le pouvoir de soutenir le ciel prêtà tomber, ne regarderiez-vous pas cela comme un honneur bien au-dessusde vous? Or, l'honneur qu'il vous, accorde ici est bien plus grand. Ilvous confie le soin de relever un ouvrage bien plus précieux quele ciel : car Dieu ne voit rien qui égale l'homme. En effet, c'estpour l'homme qu'il a fait le ciel, la terre et la mer et il a plus de plaisirà habiter en lui que dans le ciel.

Et cependant, nous qui savons cela, nous n'avons ni soins ni attentionspour les temples de Dieu ; mais, les laissant dans l'abandon , nous nousconstruisons de vastes et splendides demeures. Voilà pourquoi noussommes dénués de tout bien , plus pauvres que les plus pauvres,parce que nous ornons des maisons que nous ne pouvons pas emporter avecnous, et que nous négligeons celles qui nous suivraient dans l'autrevie. Car les corps des pauvres ressusciteront après avoir étéréduits en poussière ; et alors Dieu, l'auteur de ces commandements,les fera paraître, louera ceux qui en auront eu soin, et les comblerad'éloges pour avoir soutenu de toutes manières ceux qui allaientsuccomber à la faim, à la nudité, au froid. Et cependant,malgré la perspective de ces éloges, nous hésitonsencore, et nous reculons devant ces glorieuses sollicitudes. Et le Christne sait où loger; il erre çà et là, étranger,nu, mourant de faim; et vous construisez des maisons de campagne, des bains,des promenades, des lits sans nombre, au hasard et sans but, et tandisque vous ornez des appartements pour des corbeaux et des vautours, vousn'avez pas un coin de toit pour le Christ.

Qu'y a-t-il de pire qu'une pareille folie? Qu'y a-t-il de plus coupablequ'une telle démence? car c'est bien là l'excès dela démence, et tout ce qu'on en pourrait dire serait au-dessousdu sujet. Cependant, si nous le voulons, nous pouvons encore chasser cettemaladie, quelque affreuse qu'elle soit; il est non-seulement possible,mais facile, non-seulement facile, mais beaucoup plus facile de la guérirque les maladies du corps; d'autant que le médecin est plus habile.Attirons-le donc à nous, prions-le de mettre la main à l'oeuvre,et fournissons ce qui est en notre pouvoir : la bonne volonté etle zèle. Il n'a pas besoin d'autre, chose; qu'il trouve en nousces dispositions, et il se chargera du reste. Donnons donc ce que nousavons, afin de jouir d'une parfaite santé et d'obtenir les biensà venir, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui gloire soit au Père et aussi au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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