EXPLICATION DU PSAUME XLIV
CHANT TRIOMPHANT POUR LES FLEURS DES FILSDE CORÉ. SUIVANT UN AUTRE : A L'AUTEUR DE LA VICTOIRE AU SUJETDES LIS DES FILS DE CORÉ. AU LIEU DE LIS, LE TEXTE HÉBREUDIT : AL SOSANIM, CANTIQUE D'INTELLIGENCE POUR LE BIEN-AIMÉ. D'APRÈSUN AUTRE : CHANT D'AMITIÉ DU SAVANT. D'APRÈS UN AUTRE :EN HÉBREU, IDITHOTH. LES SEPTANTE DISENT : " POUR LA FIN, POURCEUX QUI SERONT CHANGÉS, INTELLIGENCE AUX FILS DE CORÉ ,CHANT POUR LE BIEN-AIMÉ. MON COEUR A BONNE PAROLE. SUIVANT UNAUTRE : S'EST ÉCHAPPÉ. SUIVANT UN AUTRE : MON COEUR A ÉTÉREMUÉ PAR UNE BONNE PAROLE."
1. Je voudrais voir dans cette assemblée tous les Juifs et tousles païens , et recevoir de la main des Juifs le saint livre oùje dois lire ce psaume. En effet, vous n'ignorez pas sans cloute que devantles tribunaux et partout, les témoignages les moins suspects sontceux qui sont rendus par des ennemis. Or l'Ancien Testament nous fournitaujourd'hui un témoignage propre à confondre païenset juifs : les Juifs qui le lisent sans le comprendre: les païensqui nous voient emprunter nos livres à nos ennemis. Comment prétendreaprès cela., que nous les avons fabriqués, quand nous tenonsdautrui , et de ceux-là mêmes qui ont crucifié leChrist, les livres qui proclament sa puissance. Mais en leur absence commeen leur présence, remplissons notre tâche , et arrivons àl'interprétation. C'est au Christ qu'est dédié cepsaume; de là ces titres: " Pour le bien-aimé, pour ceuxqui seront changés. " En effet , le Christ a opéréun grand changement en nous, une grande révolution . un grand bouleversementdans le monde. C'est à ce changement que Paul faisait allusion,en disant: " Si quelqu'un est en Jésus-Christ, il est une créaturenouvelle. " (II Cor. V, 17.) Voilà pourquoi le Psalmiste ne ditpas tout d'abord: mon coeur a dit. Comme ces paroles n'avaient rien d'humain, qu'il allait être question de choses célestes et spirituelles, non point inventées par (37) l'homme mais inspirées parla divinité il emploie: le mot de Renvoi pour exprimer cela. C'estlà en effet un accident involontaire, à la différencede la parole humaine qu'on profère, qu'on articule, ou qu'on revientà sa fantaisie. Voulant donc montrer que les paroles dont il s'agitne proviennent point d'un effort humain, usais de l'ébranlementproduit par l'inspiration divine, il applique ce mot de Renvoi àla prophétie. Si l'odeur exhalée par notre bouche participeà la qualité des aliments que nous avons mangés, onpeut en dire autant de l'enseignement spirituel. Telle nourriture, telleodeur. Voyez comment un antre prophète exprime par une image sensiblecette opération ultérieure il mange un livre, et il le mangeavec délices " Et il fut dans ma bouche, " dit-il," comme un mielagréable. " Ainsi, ceux qui recevaient la grâce de l'Esprit,en exhalaient l'odeur. Il ne s'agit pas ici de ce renvoi que produisentles aliments, ni de rien de sensible. Ecoutez plutôt de quel genreest l'odeur, et d'où elle sort. Ce n'est pas de l'estomac , quireçoit les aliments, c'est du coeur. " Mon coeur a eu un renvoi." Et l'odeur qui en sort, quelle est-elle? ni celle d'un mets, ni celled'un breuvage, mais celle que peut laisser un pareil festin , àsavoir une bonne parole, une parole au sujet du Fils unique , de ce qu'ily a de meilleur; n'a-t-il pas dit en effet: " Je suis venu non pour jugerle monde, mais pour sauver le monde?" (Jean, XII, 47.) Tout ici respirela douceur, la clémence, mais pareille odeur ne peut sortir qued'un coeur à l'avance purifié. Ainsi qu'un estomac chargéde sucs immondes exhale une odeur analogue, tandis qu'un estomac sain rendune odeur correspondante à son état: ainsi le coeur du prophète,une fois délivré de ses péchés , reçutla grâce de l'Esprit, et en révéla la présencepar une bonne parole. Par là nous pouvons apprendre encore une chose,c'est que les prophètes n'étaient point comme les devins.Chez les devins le démon, du moment où il a pénétrédans l'âme , aveugle la pensée, troublé la raison:et c'est sous cette influence qu'ils prédisent l'avenir àl'insu de leur propre intelligence , à la manière d'un instrumentinanimé qui rend des sons. C'est ce qu'un philosophe païenexprime en ces termes: " De même que les diseurs d'oracles et lesdevins inspirés disent beaucoup de choses sans rien comprendre àce qu'ils disent (1). " Ce
1. Plat. Ap. Socrat. p. 22; et Men. p. 99. D.
n'est pas ainsi qu'agit l'Esprit-Saint; il permet au coeur de connaîtreles paroles proférées par la bouche. Sinon, comment le Prophèteaurait-il pu dire : " Une bonne parole? " Le démon, comme un ennemiarmé en guerre, livre combat à la nature humaine. L'Esprit-Saint,au contraire, dans sa bienfaisance et sa sollicitude,.communique sa penséeà ceux qui le reçoivent, et leur permet d'avoir consciencede ses révélations. " Je dis mes ouvrages au Roi: " .suivantun autre, " Mes uvres. " De quels ouvrages s'agit-il? De la prophétie.De même que c'est l'ouvrage d'un forgeron de fabriquer des cognées,l'ouvrage d'un architecte de bâtir, l'ouvrage d'un constructeur devaisseaux de façonner des charpentes de navire: de même c'estl'ouvrage d'un prophète de prophétiser. C'est bien un ouvrageen effet: écoutez plutôt ce que le Christ dit des apôtres:" L'artisan mérite son salaire. " (Luc, X, 7.) Et Paul " Surtoutceux qui travaillent à la parole et à la doctrine. " (I Tim.V, 17.) Si ce n'était pas un ouvrage, comment serait-il questionde travail? Et quel ouvrage est plus honorable ou plus utile que celui-là?Point d'industrie qui ne lui soit inférieure. Eh bien ! quel estdonc cet ouvrage , qu'il dit au Roi ? Entendez cet hymne, cette prophétie.Il ne dit pas quel est ce Roi : Par là il montre qu'il s'agit duDieu de l'univers. Quand nous voulons parler du roi des Perses, nous nedisons pas simplement le roi , mais bien le roi des Perses; et de mêmepour le roi des Arméniens : mais quand nous parlons du monarquequi nous gouverne, ce nom seul nous suffit pour le désigner. Demême le Prophète, voulant parler du roi véritable secontente de dire: " Le Roi. " Ainsi qu'en disant le Tout-Puissant nousdisons assez pour nous faire entendre, vu qu'il n'y a pas deux Tout-Puissants: de même il suffit ici de dire le Roi, parce qu'il n'y a pas d'autreroi qui soit Dieu. Aussi bien celui qui parlait était-il roi lui-même.D'où il résulte qu'il ne veut point parler en cet endroitd'un homme, ruais bien du Dieu de l'univers. Voilà pourquoi il nedit pas aux rois, mais au roi ; l'adjonction de l'article fait voir dequelle souveraineté il s'agit.
2. Après cela , voulant montrer encore que ces paroles ne proviennentpoint d'une pensée humaine , d'un travail , d'une méditation,mais de la grâce de Dieu , et que;.pour sa part il n'a fait que prêtersa langue, il ajoute: " Ma (38) langue est la plume d'un écrivainalerte. " La plume écrit ce que lui commandent les doigts qui latiennent. pourquoi: " Alerte? " Afin de montrer ici encore l'opérationde la grâce. Celui qui parle en son propre nom est lent; il perddu temps à réfléchir, à composer; l'ignorance,l'inexpérience l'entravent et le retardent: mille choses mettentobstacle à la rapidité du discours. Mais quand l'Esprit-Saintagit sur une intelligence, rien ne vient ralentir son action : comme unfort courant d'eau s'élance avec fracas, la grâce de l'Espritcourt avec une incomparable vitesse, aplanissant, unissant tout sur sonpassage. Puis revenant sur ses paroles pour les purger de ce qu'elles peuvent.avoir d'humain , il ajoute: " Autrement beau que les fils des hommes."
Quelques-uns font rapporter ceci à la langue, croient que cettebeauté est celle de la plume. Moi, je crois que le Psalmiste a maintenanten vue le Christ : de là cette traduction d'un autre interprète: " Vous avez été paré de beauté par les filsdes hommes. " Dans sa ferveur, dans la violence de son amour, il apostrophesubitement le Christ, ainsi que Jacob dit : " Tu es sorti du germe, monfils. " Tu t'es couché et endormi comme un lion. " Saisi d'enthousiasme,c'est au Christ désormais qu'il s'adresse. Ne voyez-vous pas iciune comparaison? il ne dit pas a plus beau, " mais autrement, beau queles fils des hommes. " Ce sont, veut-il dire, des beautés différentes.Considérez maintenant comment, tout en commençant ; il abordele mystère de l'incarnation. C'est ce que 1a suite rend manifeste.Car, après avoir dit : " Autrement beau que les fils des hommes," il ajoute : " la grâce a été répandue survos lèvres. " Dieu n'a pas de lèvres : ce langage supposel'Incarnation. Un autre interprète a rendu la chose encore plusclaire, en disant : " La grâce est remontée sur tes lèvres." Que signifie, en effet, cette expression, est remontée, sinonen d'autres termes : la grâce qui était- en toi a jailli audehors? Comment donc un autre prophète peut-il dire " Nous l'avonsvu, et il n'avait ni éclat, ni beauté : mais son apparenceétait humble, inférieure à celle des fils des hommes?" (Is. LIII , 2, 3.) Ce n'est point la laideur, à Dieu ne plaise! qu'il veut désigner par là, mais la bassesse de condition.Une fois qu'il eut consenti à devenir homme, il vécut sanscesse dans l'abaissement : il ne voulut point d'une reine pour mère, d'une couche dorée pour berceau; il naquit dans une crèche;il fut élevé non pas dans un palais magnifique, mais dansl'humble échoppe d'un artisan. Puis quand il choisit des disciples,ce ne furent point des rhéteurs, des philosophes, des rois, maisdes pécheurs et des publicains : telle est l'humble existence qu'ilrechercha, sans maison, sans riches vêtements, sans table somptueuse,vivant aux dépens d'autrui, insulté, dédaigné,chassé, persécuté. Par là il se proposait demieux abattre l'orgueil humain. C'est donc parce qu'il écartaitde lui toute pompe, tout appareil, parce qu'il n'avait ni suivants, nisatellites, que même il allait quelquefois seul comme un homme duvulgaire, qu'Isaïe a dit : " Nous l'avons vu, et il n'avait ni éclat,ni beauté, " tandis que le Psalmiste dit : " Autrement beau queles fils des hommes, " par allusion à la grâce, à lasagesse qui étaient en lui, à sa doctrine, à ses miracles.Puis il ajoute, pour donner une idée de cette beauté : "La grâce a été répandue sur vos lèvres." Voyez-vous qu'il s'agit de l'incarnation? Mais de quelle grâceest-il question ici? De celle qui inspirait la prédication de Jésuset ses miracles. Il parle ici de la grâce descendue dur la chair: " Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre comme une colombe et sereposer c'est celui-là qui baptise. " (Jean, I, 33.) Car il n'estpas de grâce qui n'ait été répandue dans cetemple. L'Esprit-Saint ne lui mesure pas ses dons : " Nous, nous avonsreçu de sa plénitude (Jean, I, 16); " mais ce temple-làreçut la grâce sans restriction. Isaïe a expriméla même chose en disant: " L'Esprit de sagesse et d'intelligencese reposera sur lui, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de scienceet de piété, l'Esprit de la crainte de Dieu le remplira." (Isaïe, XI, 2, 3.) Mais en lui la grâce est complète;chez les hommes, il n'en existe qu'une goutte, une parcelle. Aussi n'est-ilpas écrit: je donne l'Esprit, mais bien: " Je répandrai demon Esprit sur toute chair. " (Joël, II, 28.)
3. C'est, en effet, ce qui arriva. Toute la terre entra en participationde cet Esprit. Le bienfait commença par la Palestine : il passade là en Egypte, en Phénicie, en Syrie, en Cilicie, dansla région de l'Euphrate, ta Mésopotamie, la Cappadoce, laGalatie, la Scythie, la Thrace, la Grèce, la Gaule, l'Italie, laLibye (39) entière, l'Europe, l'Asie, jusqu'à l'Océan.Et à quoi bon cette longue énumération? Tous les lieuxqu'éclaire le soleil furent visités par cette grâce: il suffit de cette goutte, de cette parcelle de l'Esprit, pour répandrela doctrine dans l'univers entier. Par elle se montrèrent des signes,par elle lés péchés de tous furent rachetés.Néanmoins cette grâce distribuée dans tant de climatsn'est qu'une partie, et pour ainsi dire, un arrhe du présent total: " Donnant, est-il écrit, les arrhes de l'Esprit dans nos coeurs." (II Cor. 1, 22.) C'est l'opération, ici, qui est dite partielle: car le Paraclet est indivisible. Mais voyez quelle source inépuisable: " A l'un est donnée par l'Esprit, la parole de sagesse; àun autre la parole de science selon le même Esprit; à un autrela foi; à un autre la grâce de guérir; à unautre la vertu d'opérer des miracles dans le même Esprit;à un autre la prophétie; à un autre, le discernementdes esprits; à un autre, le don des langues diverses. " Voilàles grâces innombrables que la grâce du baptême a répanduesparmi tant de nations, sur toute la terre : tout cela est l'oeuvre de cettegoutte tombée de l'Esprit. C'était bien une goutte en effet: c'est ce que prouve lexpression : " Je répandrai de mon Esprit," et cette autre : " Les arrhes. " De là il résulte clairementqu'une faible partie du tout, seulement, a été donnée.Voilà pourquoi Jean a dit, faisant voir la même chose : "Nous avons tous reçu de sa plénitude : " en d'autres termes,.de ce qui déborde, du trop plein de ce qui tombe du vase. Songezdonc combien elle est inépuisable cette grâce de l'Esprit,qui suffit durant tant d'années à tout ce vaste univers :et elle ne se trouve point par là réduite ni tarie : ellecomble tous les hommes de trésors et de grâces, sans jamaiss'épuiser. Ensuite, comme ce mot Esprit s'applique à beaucoupde choses, aux anges, aux âmes, aux vents, et à d'autres objetsencore, le Psalmiste a soin de dire mon Esprit. L'esprit de l'homme tientà l'homme même : il en est de même de l'Esprit de Dieu,malgré la distinction des personnes. De là ces mots de Paul: " Qui des hommes sait ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme,qui est en lui? Ainsi, ce qui est en Dieu, personne ne le connaîtque l'Esprit de Dieu (I Cor. II,11) :" il ne confond pas les personnes,à Dieu ne plaise ! mais il fait voir la noblesse de l'Esprit.
Aussi grand est l'accord de l'âme avec elle-même, aussigrande la parenté de l'Esprit avec le Père. En conséquence,de même que le Fils est appelé Verbe, non qu'il ne soit pasune personne, mais afin de montrer sa parenté avec le Père: de même l'Esprit de Dieu porte le simple nom d'Esprit, tout enrestant une Personne. Et, ainsi que le Fils, en sa qualité de Filspar naissance, fait de nous des fils par adoption : de même l'Esprit,comme étant de substance divine, nous octroie les grâces.Si un homme peut tracer une image d'homme, n'est-ce point comme étanthomme lui-même? " A cause de cela Dieu vous a béni pour l'éternité.Pour cela, " dit un autre.
Voyez-vous comment, dans sa ferveur, il continue de s'adresser àlui. C'est par le même motif qu'ailleurs il revêt sa prophétiedes formes du reproche, par exemple quand il dit : " Pourquoi les nationsont-elles frémi, les peuples ont-ils médité des chosesvaines (Psal. II, 1) ? " il dit ici : " A cause de cela Dieu vous a bénipour l'éternité. " Sans avoir rien dit de sa naissance, deson éducation, des autres événements de sa vie, ilse met brusquement à parler de lui. Pourquoi cela? Parce que raconterles faits dans leur ordre, c'est l'affaire des évangélistes.Voilà pourquoi le Prophète leur réserve ces sujets,qui appartiennent à leur relation. Quant à la prophétie,son rôle est de détacher certaines parties et de s'y arrêter.Aussi les prophètes font-ils partout de même; ils s'emparentde quelques faits historiques, en tracent une esquisse, et passent. C'estpourquoi le Psalmiste se borne à dire : " Dieu vous a bénipour l'éternité, " indiquant ainsi la grâce infiniequi remplissait ses paroles. Observez maintenant le pouvoir de la grâce: " Jésus marchait un jour sur le rivage de la mer; il trouve Jacqueset Jean, et leur dit : Venez derrière moi, et je ferai de vous despêcheurs d'hommes. " (Matth. IV, 21,22.) Et eux, ayant laisséleur père et leurs filets, ils le suivirent. Une autre fois, ildit à tous ses disciples : " Est-ce que vous voulez, vous aussi,vous en aller? " Pierre lui répondit . Seigneur, vous avez des parolesde vie éternelle, et nous avons cru, et nous avons connu que vousêtes le Christ, le Fils du Dieu vivant; et à qui irions-nous?" (Jean, VI, 68, 74). Et pourquoi citer les disciples? Les pharisiensmêmes ayant envoyé des archers, en reçurent cette réponse: " Jamais homme n'a parlé (40) comme cet homme." ( Ib. VII, 46.)Et d'autres encore disaient: " Jamais rien de semblable ne s'est vu dansIsraël. Et ils étaient dans l'admiration, parce qu'il les instruisaitcomme ayant autorité, et non comme leurs scribes et les pharisiens."
4. Que si vous voulez connaître la grâce par vous-mêmes,écoutez ses préceptes, pesez-les, et vous verrez la forcede la grâce : " Si quelqu'un ne renonce pas à tout, et, enoutre, s'il ne hait pas sa propre âme, il n'est pas digne de moi." (Luc, XIV, 33.) Néanmoins, cette parole fut accomplie, tant ilpossédait de grâce. Et pourtant quoi de plus intime que l'âme?Eh' bien ! l'âme même, on la méprise pour obéirau précepte du Christ. Mais vous, en entendant ces mots " Dieu vousa béni, " n'allez point vous scandaliser ni concevoir aucune bassepensée. Comme je l'ai dit plus haut, il s'agit de la chair, de cettechair qui a des lèvres, qui reçoit la grâce, qui reçoitla bénédiction. Quant à Dieu, il n'a besoin ni debénédiction, ni de grâce, attendu que rien ne manqueà la divinité. Il est écrit: " Comme le Pèreréveille les morts et les rend à la vie, ainsi le Fils vivifieceux qu'il veut. " (Jean, V, 21.) Et encore : " Les oeuvres que le Pèrefait, le Fils les fait pareillement. " (Ib. V. 19.) Et encore : " Commemon Père me connaît, moi aussi, je connais mon Père:" (Ib. X, 15.) Ces mots : Ainsi, Pareillement, Comme, excluent toute idéede différence. Mais ici, il s'agit de l'Incarnation. Lui-même,il dit ailleurs : " Si mon Père m'aime, c'est que je donne ma viepour mes brebis. " (Ib. X, 17.) Est-ce donc que son Père ne l'aimaitpas auparavant? Alors comment expliquer ces paroles : " Celui-ci est monFils bien-aimé? " (Matth. III,17.) II ne s'est exprimé, commenous venons dé voir, que pour manifester la grandeur d'une telleoeuvre. Si la comparaison de ces passages donne lieu à quelquesexplications, il n'en est pas besoin à l'égard de celui quinous occupe. Si le Psal1niste a commencé par dire.: " Autrementbeau que les fils des hommes, et la grâce a été répanduesur vos lèvres, " et encore : " Pour cette raison, Dieu vous a bénipour l'éternité, " par allusion à l'Incarnation, c'estafin que vous ne vous scandalisiez pas, lorsqu'il viendrait parler du Filsen termes moins dignes de sa majesté, et que vous voyiez bien dequoi il s'agit. De même Jacob, prédisant l'Incarnation,disait après beaucoup d'autres choses : " Ses yeux sont brillantscomme le vin, et ses dents blanches comme le lait. " (Gen. XLIX, 12.) Ladivinité n'a point de dents. Un autre Prophète dit encore: " Il frappera la terre par la parole de sa bouche, et exterminera lesimpies avec le souffle de ses lèvres." (Isaïe, XI, 4.) En celail se rencontre avec Paul qui dit: " Que le Seigneur détruira parle souffle de sa bouche, et exterminera par la manifestation de sa présence." (II Thess. II, 8.)
Afin que ces paroles ne vous inspirent point de mépris, le Psalmistevous montre la puissance de la divinité. Car il ne séparepas la chair de la divinité, ni la divinité de la chair,non qu'il confonde les substances (à Dieu ne plaise !) mais afind'en montrer l'union. De là ces paroles : " Dieu vous a bénipour l'éternité. " Comment s'opère cette bénédiction? par les louanges des anges, des archanges, des trônes, des dominations,des puissances, toute la terre, d'un bout à t'autre, rend gloireet hommage au Dieu fait chair. Adam, le premier homme, fut chargéd'imprécations; celui-ci, au contraire, est chargé de bénédictions.Au premier, il fut dit : " Tu es maudit dans tes oeuvres, " et ses enfantsfurent frappés à leur tour de semblables malédictions: " Maudit celui qui fait négligemment les oeuvres du Seigneur;maudit celui qui ne reste pas fidèle à toutes les chosesécrites dans ce livre; maudit celui qui est pendu au bois. " (Gen.III, 17; Jér. XLVIII, 10; Deut. XXVII 26; Ib. XXI, 26.) Voyez-vousque de malédictions ? Le Christ nous en délivra, en les assumantsur sa tête. De même qu'il s'est humilié pour nous relever,qu'il est mort pour vous rendre immortels; de même il a assuméles malédictions afin que vous fussiez comblés de bénédictions.Qu'y a-t-il de comparable à une bénédiction achetéeau prix d'une malédiction? Le Christ n'avait pas besoin de bénédictionspour lui-même; c'est pour vous qu'il les a gagnées. Quandje dis qu'il s'est humilié, je rie parle pas d'un changement réel,je fats seulement allusion à la condescendance de l'Incarnation;de même, quand je dis qu'il a été béni, je n'entendspas indiquer qu'il eût besoin de bénédiction; je désigneencore par là la condescendance de son incarnation. La nature humaine,donc, a été bénie. Le Christ, ressuscité d'entreles morts, ne meurt plus, n'est plus en butte à la malédiction,ou plutôt il n'y était pas davantage en butte auparavant;il s'en est (41) seulement chargé, afin de vous en délivrer." Ceignez votre épée sur votre cuisse, puissant, dans voirejeunesse et votre beauté (4). " D'après un autre : " Votrelouange et votre dignité. " Suivant un autre : " Dans votre gloireet votre majesté. " Que signifie ce changement de ton et de langage? Tout à l'heure il parlait d'un docteur; c'est ce que veut dire,en effet : " La grâce a été répandue sur voslèvres;" et voici que subitement il nous dépeint un roi enarmes, et cela non plus en forme de prophétie, mais en forme desupplication. Il ne dit pas, en effet : il ceindra son épée;il demande : " Ceignez, dit-il, votre épée. " Ensuite, ilrevient à la beauté, et nous dépeint son héros,tantôt comme un guerrier, tantôt comme un beau jeune homme: " Dans votre jeunesse et votre beauté. " Puis, comme un archer: " Vos traits sont aiguisés, puissant. " Ensuite, comme un vainqueur,un triomphateur : " Les peuples tomberont sous vous, au coeur des ennemisdu roi. " Enfin, il nous montre les parfums que répand sur son corpsce guerrier, ce roi, cet archer, ce vainqueur : " La myrrhe, l'aloèset la cannelle parfument vos habits. "
5. Quel rapport entre ces armes et ces odeurs, ces parfums et cetteépée, entre l'enseignement et la guerre, les flècheset la beauté? D'une. part, des symboles de paix; de l'autre desemblèmes de guerre et de combat. Qui est-ce donc, qui est fait àla fois pour la paix et pour la guerre? qui exhale l'odeur des parfums,et se revêt d'une -armure; qui habite des palais d'ivoire, et exterminedes milliers d'ennemis? Comment venir à bout de cette difficulté?En considérant qu'il est ici question du Père en mêmetemps. Ailleurs encore le Prophète le montre armé, lorsqu'ildit, par exemple : " Si vous ne vous convertissez pas, il fera brillerson glaive; il a tendu son arc, il l'a préparé, et y a disposéles instruments de mort. " (Ps. XVI, 3.) Et ailleurs encore: " Il revêtirala cuirasse de l'équité." (Sag. V, 19.) Observez que c'esttoujours de son propre mouvement qu'il agit. De même qu'il est ditdans un de ces passages : " Il fera briller son glaive, " sans que personnel'y pousse lui-même de son plein gré: de même on litici : " Les traits du puissant ont été aiguisés, lespeuples tomberont sous vous au coeur des ennemis du roi. " Puis afin demontrer que Dieu n'obéit en cela à aucune impulsion étrangère,le Psalmiste ajoute : " Votre main vous guidera miraculeusement. " C'estcomme s'il disait: Ce n'est pas d'autre part que vous recevez l'impulsion;vous vous suffisez à vous-même. Ecoutez encore le Dieu depaix parler ainsi à ses disciples : " Je ne suis pas venu jeterla paix sur la terre, mais le glaive. " (Matth. X, 34.) Et encore : " Jesuis venu jeter un feu sur la terre ; et qu'est-ce que je veux, sinon qu'ils'allume ? " Notre Psalmiste parlant également de celui qui doitvenir, prédit comment il viendra: " Il descendra comme une pluiesur une toison, et comme une goutte qui tombe sur la terre." (Ps. LXXI,6.)Je vous entretiens de ces choses, afin d'éveiller votre attention,et de vous exciter à chercher en vous-mêmes la solution, etle sens enfermé sous l'apparence des mots. Ces mots sont destinésà exprimer les opérations de la puissance divine. De mêmeici, quand vous entendez ces mots: " Ceignez votre épée survotre cuisse; " voyez là un mot destiné à marquerle pouvoir : de même pour l'arc et les flèches. Ainsi quel'Ecriture dit de Dieu qu'il se met en colère, non qu'elle lui attribueune passion, mais afin de représenter par là le pouvoir depunir qui lui appartient, et de frapper l'esprit des hommes grossiers:ainsi elle parle ici d'armes, toujours dans le même but. En effet,comme les hommes pour se venger empruntent le secours de certains instruments,l'écrivain sacré, voulant montrer la puissance vengeressede Dieu, a recours à des noms qui nous sont familiers, non pas pourque nous nous représentions le Seigneur en armes, mais pour quenous soyons plus, effrayés de ses châtiments. Mais beaucoupd'hommes, dira-t-on, ont trouvé là un sujet de scandale:c'est un simple effet de leur déraison, de leur étourderie: car, ait seul nom de Dieu, ils auraient dû comprendre que ces expressionsétaient figurées. Et d'ailleurs l'Ecriture, en d'autres endroits,ne se fait pas faute de témoigner par son langage de l'impassibilitédivine. Ecoutez comment ailleurs apparaît la facilité aveclaquelle Dieu punit: " Que Dieu se lève, que ses ennemis soientdissipés. " (Ps. LXVII, 2.) Est-il besoin d'armes? est-il besoind'épée ? Qu'il se lève, cela suffit. Mais ceci mêmeest encore un peu grossier: de là ces expressions plusieurs foisrépétées: " Celui qui regarde sur la terre, et quila fait trembler. " Et encore: " Par son aspect fut ébranléela terre. " Mais ici même il reste de (42) la grossièreté.Ecoutez un langage plus relevé " Il a fait tout ce qu'il a voulu." (Ps. CXXXIV, 6.) C'est qu'il lui suffit de vouloir: observez d'ailleurscomment, même quand son langage s'abaisse, l'Ecriture atteste l'absolueplénitude de la nature divine. La mention des armes n'arrive qu'aprèsl'appellation de Puissant et après l'énumération desarmes, c'est au bras de Dieu seul, qu'est attribuée la victoire,en d'autres termes, à sa nature, à sa puissance: ce qu'unautre prophète indique en disant : " Son pouvoir est sur son épaule." (Isaie, IX, 6.) Noir pour que vous vous représentiez une épaulevéritable, à Dieu ne plaise ! mais pour que vous sachiezque Dieu n'a pas besoin de l'assistance d'autrui. " Ceignez votre épéesur votre cuisse, puissant, dans votre jeunesse et votre beauté." Que veut-il dire ici? Il emploie ces expressions peu relevéespour faire voir la puissance avec laquelle Dieu a gouverné le monde,mis fin à la guerre, et consommé son triomphe. C'étaitune guerre en effet, une guerre affreuse, la plus cruelle de toutes: iln'avait point à lutter contre une armée de barbares, maiscontre les. piéges des démons qui corrompaient l'universentier. De là ces paroles d'Isaïe : " Il partagera les dépouillesdes forts (Isaïe, LIII, 12) ; " et encore a l'Esprit de Dieu est surmoi : pour cette raison il m'a oint, m'a envoyé annoncer la " bonnenouvelle aux pauvres, proclamer la " délivrance des captifs. " (Ib.LXI,1.) C'est encore pour cela que Paul écrit en généralau commencement de ses épîtres: " Grâce à vouset paix par Dieu notre Père. " Et ailleurs : " Car c'est lui quiest notre paix, lui qui des deux choses en a fait une seule."(Ephés.II, 14.) Mais, afin que ces mots " Ceignez votre épée," nevous fassent pas croire qu'il s'agit d'une épée sensible,écoutez ce qui suit: " Dans votre jeunesse , " poursuit-il, et," dans votre beauté. " L'épée, la voilà: c'estsa jeunesse, sa beauté, sa majesté, sa grandeur, sa magnificence.En effet, son essence n'a besoin de rien pour accomplir ses desseins, puisquerien ne lui manque. Le Prophète l'invoque donc, le pousse àla guerre dans l'intérêt de l'univers. Puis de ces sublimitésil redescend à un langage plus humble; après avoir dit l'épée,,la cuisse, il avait haussé le ton, et nommé la jeunesse ,de là il redescend à des objets plus charnels, et reprend:"Tends, dirige et règne." Par ce mot tends, il nous rappelle l'arcet la flèche. Mais aussitôt et après, voulant nousmontrer que Dieu n'a pas besoin d'armes, il ajoute: Dirige et règne." Avance, suivant un autre interprète. Quant à la royautédont il parle ici, c'est celle que le Rédempteur, après savenue, a exercée dans les derniers temps, celle qui résultede l'union intime et de la doctrine.
6. Ces paroles attestent admirablement le désir alluméchez le Prophète par la vue des victoires futures et du inonde amenéà la vérité. Voilà pourquoi il emploie lesformes de l'exhortation. Les petits emploient de pareilles expressionsvis-à-vis des grands, quand ils sont transportés de zèlepour eux. " A cause de la vérité, de la douceur et de lajustice. " Il ajoute ce mot " vérité. " Voyez-vous commentl'Ecriture s'explique elle-même , et montre qu'il s'agit d'une victoirepurement intelligible et spirituelle? Comment ce même auteur quiparlait tout à l'heure d'armes, de glaive et d'arc, peut-il icinommer la douceur? qu'y a-t-il de commun entre la douceur et la guerre,entre la clémence et le combat? Le rapport est grand , si l'on yfait attention. David et Moïse étaient doux. L'Ecriture ditdu premier: " Souvenez-vous, Seigneur, de David et de toute sa douceur." (Ps. CXXXI, 1); et de Moïse: Moïse était le plus douxde tous les hommes qui sont sur la terre. (Nomb. XII, 3.) Néanmoinsces hommes si doux savaient punir mieux que personne. Mais parlons d'abord, si vous le voulez, de leur douceur. Plusieurs fois David avait tenu Saülen son pouvoir; il aurait pu le tuer; il ne porta pas la main sur lui,en dépit des conseils d'autrui, il l'épargna et dompta sapropre colère. Quand Séméi l'abreuvait d'outrageset insultait à son infortune, quand ses généraux voulaientcourir sus à ce furieux, et lui donner la mort, quelle n'est pasla sagesse de ses paroles ! Voyez encore comment il recommande àses généraux un fils parricide et perverti.: " Epargnez ," leur dit il, " mon enfant Absalon. " Et tout au commencement, quand ilrépond à ses frères envieux et jaloux de sa futurevictoire, rappelez-vous quelle est la douceur de son langage: " N'est-ilpas permis de parler? " dit-il. (I Rois, XVII, 29.) Et Moïse? Ecoutezcomment il plaide la cause de ceux qui avaient tenté de le lapider,et l'auraient tué, s'il n'avait tenu qu'à eux: " Si vousleur remettez leur péché, remettez-le:" sinon, " rayez-moiaussi du livre que vous avez écrit." (43) (Exod. XXXII, 31, 32.)Une autre fois, on l'excitait à la jalousie , on cherchait àprovoquer son indignation: il ne répondit que ces sages paroles:" Qui fera que tout ce peuple soit prophète du Seigneur? " (Nomb.XI, 29.) Sa soeur elle-même l'insulte : avec quelles instances neprie-t-il pas poutrelle? En bien d'autres choses on peut voir paraîtresa douceur, par exemple lorsque repoussé de la Terre promise, etse voyant refuser l'entrée de la Palestine , il s'entretient sipaisiblement avec les Juifs. Cependant ce même homme, si plein dedouceur, demanda que Dathan, Abiron et Coré, fussent engloutis sousla terre le jour où ils usurpèrent le sacerdoce, et que lesautres fussent brûlés, en punition de ce qu'ils avaient offertle feu d'autrui. Ce David si clément tua Goliath, repoussa son armée,et remporta la victoire. En effet, ce qui caractérise par-dessustout la douceur, c'est le pardon des injures dont on a étévictime soi-même, en même temps que l'assistance prêtéeaux opprimés. Telle fut la conduite du Christ lui-même, quidisait sur la croix: " Mon père, pardonnez-leur , car ils ne saventce qu'ils font. " (Luc, XXIII, 34.) Puis il ajoutait, pleurant sur Jérusalem: " Combien de fois j'ai voulu rassembler vos enfants, et vous ne l'avezpas voulu : voici que votre maison est laissée déserte. "(Matth. II, 3, 37, 38.) Souffleté, au lieu de rendre l'affront,il s'excusait à l'insolent: traité de démoniaque,il chassait les démons; appelé charlatan , ennemi de Dieu, il acheminait vers le Royaume ceux qui l'injuriaient ainsi. Il ne cessaitde recommander à ses disciples de se laisser fouetter, persécuter,proscrire, et de rechercher la dernière place: " Que celui qui veutêtre le premier parmi vous, " dit-il, " soit votre serviteur. " (Matth.XX, 26.) Et se prenant lui-même pour exemple, il ajoutait: " Commele fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour serviret donner son. âme en rançon pour plusieurs. " (Ib. 28.) S'ilchasse les démons, s'il fait la guerre aux diables, s'il ruine l'erreur,c'est encore un trait de mansuétude que de guérir tous lesvices et d'affranchir ainsi les pécheurs, que de réprimerles entreprises des démons, et de tirer de peine les persécutés.Mais qu'est-ce à dire : " A cause de la vérité , dela douceur et de la justice? " Il a parlé de la guerre, du combat,il a montré le guerrier: il parle maintenant des exploits de sonrègne, de l'espèce de trophée qu'il a élevé, de la (43) nature de sa victoire. Ici-bas, tous les rois font la guerreou pour des villes, ou pour de l'argent, ou par haine, ou par vanité:rien de pareil chez lui : il combat pour la vérité afin del'implanter sur la terre; pour la douceur, afin d'adoucir des êtresplus farouches que des bêtes sauvages, et pour la justice, afin derendre justes les âmes soumises à la tyrannie de l'iniquité,de les rendre justes d'abord par la grâce, ensuite par les bonnesoeuvres. " Et votre main vous guidera miraculeusement. " Suivant un autre: " Et votre main vous éclairera sur les choses terribles. " D'aprèsun autre encore : " Et votre main vous montrera des choses terribles (7)." Voyez-vous comment ici encore, il nous fait entrevoir la majestépropre à l'auteur de tant d'exploits? De même que, plus haut,après avoir parlé d'armes et d'épée, il étaitrevenu à la jeunesse, et avait ainsi élevé ses auditeursaux pures contemplations de l'esprit : de même ici, aprèsêtre descendu à ce détail grossier d'arc et de flèches,il relève peu à peu notre pensée, en nous exposantles, motifs de cette guerre, à. savoir la vérité,la douceur, la justice. Après cela il nous fait connaîtrela manière dont la victoire a été remportée." Et votre bras vous guidera miraculeusement. " Voici le sens de cettephrase: Sa nature se suffit à elle-même , sa puissance n'apas besoin d'aide pour voir ce qu'il faut faire , et pour l'accomplir.
7. Un autre dit fort bien : " Votre bras est terrible. " Rien de plusterrible en effet, de plus effrayant que ces exploits : la mort vaincue,les portes de l'enfer forcées, le paradis, le ciel ouvert, les démonsbâillonnés, les choses d'en-haut mêlées àcelles d'ici-bas, un Dieu fait homme, un homme assis sur le trôneroyal ; espérances de résurrection , attentes immortelles,jouissance de biens ineffables, que sais-je encore? autant de fruits desa venue. De là ces mots : " Votre main vous guidera vers les chosesterribles; " il veut montrer que la nature de ce Sauveur, que sa puissancelui suffit pour former, pour accomplir ses desseins. Les Septante traduisent: " Votre main vous guidera miraculeusement, " c'est-à-dire qu'ilne faut pas admirer seulement ces effets, mais la façon miraculeusedont ils se sont produits. Une mort a vaincu la mort, une malédictiona anéanti la malédiction et y a substitué la bénédiction: un aliment nous avait fait exclure autrefois, un aliment nous (44) vautnotre rappel. Une vierge nous avait fait chasser du paradis, une viergenous procure la pie éternelle. Ce qui nous avait fait condamnernous fait couronner. Voilà ce que le Prophète a en vue,lorsqu'il dit : " Votre main vous guidera merveilleusement. " A quoi bondes armes, une épée, un arc, des flèches? voyez-vousque sa nature , sa puissance se suffisent à elles-mêmes? Maisvoici que pareil à un bon danseur, il quitte les hauteurs pour descendreà des choses plus humbles. " Vos traits dont aiguisés, puissant.Les peuples tomberont sous vous au coeur des ennemis du roi (6). " Un autredit : " Dans le coeur, les ennemis du roi. "
Considérez comment, en faisant mention des traits, il a soinde nommer " Puissant " celui à qui il s'adresse, afin de vous fairecomprendre que les traits lui sont inutiles. Qu'il se suffit à lui-même.Voici la suite des idées ; " Vos traits sont aiguisés , puissant,dans le cur des ennemis du roi. " Quant au membre de phrase : " Les peuplestomberont sous vous, " c'est une parenthèse. Je vois deux manièresd'expliquer ce passage, ou bien il s'agit de l'asservissement des Juifs,de la prise et de la ruine de leur capitale, ou bien les traits sont unefigure pour désigner le pouvoir de la parole. La parole, en effet,plus vite que la flèche , a fait le tour de l'univers entier, ellea frappé au coeur ceux qui jusque-là avaient étéles ennemis du Roi, non pour les faire périr, mais pour les gagner: c'est ce qui arriva pour Paul. Car ce ne serait point se tromper qued'appeler trait cette parole qui, lancée du ciel, toucha ce coeurjusqu'alors hostile, et le rendit ami: " Les peuples tomberont sous cous."Voyez-vous le succès de la guerre, la soumission des révoltés,la prédication, l'initiation? Car telle est la soumission dont ils'agit ici : être soumis à Dieu, c'est le fondement et leprincipe de toute élévation. Ainsi donc, il les a délivrésde tout orgueil, de toute vaine gloire, des' erreurs suggéréesPar les démons, et se les est soumis. C'est dans le même sensqu'un autre prophète nous le l'ait voir ensanglanté : voicises paroles : Quel est cet homme qui arrive d'Edon ? la " rougeur de sesvêtements vient-elle de Boror ? " (Isaïe, LXIII, 1) Point d'armesici, d'arc, de flèches, mais des vêtements. L'expression estgrossière encore , moins cependant que l'autre : et cependant jusquedans l'insuffisance de ce langage le Prophète trouve moyen d'élevernotre pensée peu à peu aux choses incorporelles. En effet,à cette question, d'où vient la rougeur de ses vêtements,voici la réponse : " J'ai foulé un pressoir tout seul. "C'est indiquer la facilité de la victoire, l'absence de tout auxiliaire,la force suffisante que le combattant a trouvée en lui-même.De même qu'il dit ici : " Votre bras vous guidera miraculeusement," de même en cet endroit : " J'ai foulé un pressoir tout seul." Autant il est facile, en effet, à un vendangeur d'écraserdes raisins, autant il est aisé à Dieu d'accomplir ses volontés: ou plutôt, cela lui est beaucoup plus aisé. " Votre trône,Seigneur, subsistera éternellement. Le sceptre de votre règneest un sceptre de droiture (7) " Vous " avez aimé la justice ethaï l'iniquité. C'est " pour cela que Dieu, votre Dieu vousa oint d'une huile de joie entre tous ceux qui y ont part avec vous (8)." Un autre traduit : " Votre trône, ô Dieu est éternel,et au delà. " Le texte hébreu pour " Dieu , votre Dieu "pour Eloïm, Eloach. A cela que peut objecter le Juif? A qui s'appliquentces paroles? Et l'hérétique? Prétendra-t-il que c'est(lu Père qu'il est dit : " Votre trône, ô Dieu, subsisteéternellement. " Mais alors comment accorder avec cela ce, qui suit: " Pour cette raison, Dieu, votre Dieu vous a oint? " Le Père n'estpas oint, il n'est pas oint comme le Christ. Il est donc évidentqu'il s'agit ici du Fils unique, à qui s'applique déjàce qui précède. C'est la même pensée qu'Isaïeexprime en disant : " Son règne n'aura pas de fin. " (Isaïe,IX, 7.)
8. Mais peut-être demandera-t-on comment il se fait que le prophèteparle ici de la Divinité même, lui qui précédemmentne parlait que de la Divinité incarnée? Saint Matthieu "nefait pas autrement. Il commence suivant la chair, et voici son début:" Livre de la généalogie de Jésus-Christ. " De mêmesaint Luc et saint Marc; saint Jean seul procède autrement : ilcommence par placer sur le terrain de la Divinité : " Au commencementétait le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe étaitDieu. " Puis il ajoute : " Et le Verbe a été fait chair,et il a habité parmi nous (14). " S'il s'y est pris autrement queses autres dans la rédaction de l'Evangile, cela ne l'a pas empêchéde se montrer tout à fait d'accord avec eux. Et comment, dira-t-on,peut-il y avoir (45) accord, là où il existe contradiction? Est-ce que vous ne savez pas que manger est le contraire de ne pointmanger, boire de ne pas boire, donner de ne pas donner ? Pourtant il arrivésouvent qu'un médecin a recours successivement à ces moyensdivers ; non qu'il se contredise : il est au contraire parfaitement d'accordavec lui-même, car il ne vise qu'à un but, la guérisondu malade: C'est la même chose pour les évangélistes;l'été est le contraire de l'hiver, cependant il conspireà un même huit, la maturité des fruits, l'abondance.Le monde tout entier est composé de contraires mais il montre unparfait accord pour aider à notre vie. Le Christ lui-mêmesuivit une voie opposée à celle de Jean : il mangeait, tandisque Jean ne mangeait pas. " Jean est venu, qui ne mangeait, ni ne buvait,et l'on dit : il a un démon en lui. Le Fils de l'homme est venu,qui mange et boit, et l'on dit: c'est un homme de bonne chère, etqui aime le vin. " (Luc, VII, 33, 34.) Mais malgré cette différencede conduite; l'un et l'autre conspiraient à un même but, àsavoir le salut de ceux qui devaient être pêchés. De même pour l'ordre oit sont placées la Divinité etl'Incarnation : Jean s'accorde avec les autres, bien qu'il prenne une voiecontraire. Comment? je vais le dire. Au commencement, quand la parole n'étaitpas encore répandue, il était naturel d'insister sur l'Incar nation,.et de consacrer tous ses efforts à établir cedogme, en préludant parce qu'il y avait de plus matérielet de plus accessible aux sens. Mais une fois que la doctrine fut enracinée,quand les hommes eurent reçu la nouvelle, alors il devint àpropos de remonter plus haut. Voilà pourquoi les prophètes,quand ils viennent à parler du Christ commencent, débutentpar l'Incarnation. Voyez par exemple comment Michée prend les chosesdu plus bas : " Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es aucunementpetite parmi les princes de Juda. " De toi, en effet, sortira le chef quisera pasteur de mon peuple Israël. " (Mich. V, 2.) Cependant ce quidevait sortir de Bethléem, ce n'était point la divinité,mais la chair. Mais il ne s'en tient pas là, il remonte jusqu'àla divinité, en disant : " Et sa sortie est du commencement desjours de l'éternité. " Isaïe dit aussi : " Voici quela vierge concevra, et enfantera un fils, et on l'appellera de son nomEmmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous. " (Isaïe, VII, 1,4.) Voyez-vouscomment Isaïe aussi remonte de la chair à la divinité?Ailleurs, c'est encore la même chose; il dit : " Un enfant nous estné, un fils nous a été donné, et il est appeléde son nom Ange de grand conseil, admirable conseiller, Dieu fort, puissant,prince de paix, père du siècle futur. " (Is. X, 6.) Il acommencé par l'enfance, par l'incarnation, et voici que, montantpar degrés il arrive à la divinité. C'est ainsi quele père s'était révélé d'abord par lacréation : " Ses perfections invisibles, " dit Paul, " rendues compréhensiblesdepuis la création du monde par les choses qui ont étéfaites, sont devenues visibles. " (Rom. I, 20.) Aussi se représente-t-ilsouvent lui-même sous des apparences sensibles, afin d'amener peuà peu le genre humain à la conception des choses incorporelles.Et pourquoi vous étonner de retrouver dans les dogmes cette marcheque sa Providence suit dans les préceptes qu'elle nous donne ? Voilàpourquoi le Prophète parle ici comme il fait, s'élevant dela chair à la divinité (car les lèvres sont de lachair,) et redescendant après cela de la divinité àla chair: la diversité de son langage n'est qu'un moyen dont ilse sert pour le salut de ceux qu'il instruit. " Votre trône, ôDieu, subsiste éternellement : " trône en cet endroit ne signifiepoint ce qu'on entend généralement par là, mais laroyauté. Ici, ce trône est qualifié d'éternel,ailleurs de sublime : " J'ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime." (Is. VI, 1.) Et ailleurs : " Parce que votre trône est sublime." Un autre prophète voit Dieu assis sur un trône de gloire.David montre que c'est aussi un trône de bonté : " Miséricordeet jugement sont le redressement de son trône. " (Ps. XCVI, 2.)
9. Tout cela doit être entendu de la royauté c'est ellequi est impérissable sans fin, glorieuse, sublime, forte et solide.De plus elle n'a pas eu de commencement, comme le prouvent ces mots: "Votreroyauté est une royauté de tous les siècles. " (Ps.CXL,V, 13.) Si le trône est un emblème de la royauté,le sceptre symbolise à la fois la royauté et le pouvoir judiciaire.Delà ces mots: " Le sceptre de votre " royauté et un sceptrede droiture. " Là haut, en effet, la justice est toute pure, ladroiture sans déviation : ce ne sont plus, comme ici-bas, de simplesesquisses. Ecoutez, insensés, écoutez, misérablesfous, si toutefois c'est assez dire. De qui veux-je parler ? De ceux quiaccusent la Providence et disent . Pourquoi ceci (46) et cela ? Si l'onse trouve auprès d'un menuisier, qu'on le voie rompre et scier dubois, on ne va pas lui demander compte ni raison de ce qu'il fait; ni lesassistants ni le malade lui-même ne vont importuner ère questionsle médecin qui porte le fer et le feu dans les plaies, qui enfermeson client, qui lui impose le tourment de la faim : un pilote petit tendreses cordages, déployer ses voiles, laisser l'eau pénétrerdans les flancs de son navire, sans être assiégé dequestions oiseuses et fatigantes: on se tait, on reste en repos, quelquesfautes que ces gens puissent commettre contre les règles de leurart : et cette sagesse ineffable, cette ineffable bonté, cette sollicitudeinfinie, il ne serait" pas absurde d'en scruter les desseins avec une indiscrètecuriosité ? Quelle démence ! on ne se chargerait pas volontiersde porter secours aux opprimés, de sacrifier de l'argent pour lespauvres: mais on ne cesse de se demander pourquoi un tel est pauvre, pourquoiun tel mendie, pourquoi tel autre est riche. Mauvais esclave sans raison,au lieu de courber la tête, de t'accuser toi-même, de mettreun frein à ta langue, de maîtriser tes pensées, etde reporter sur un autre objet, sur ta propre vie, cette inquiétudede ton esprit? Abaisse tes regards sur tes actions, sur l'océande tes péchés : et si tu es curieux, si tu aimes àquestionner, demande-toi compte à toi-même des paroles, desactions, dont ta conduite est souillée ! Mais non : tu renoncesà t'examiner toi-même, en dépit du châtimentqui menace ton insouciance, du salut qui serait la récompense d'unepareille enquête, et tu préfères ajouter à tespéchés en citant Dieu devant ton tribunal ! N'entends-tupas le prophète qui lui dit : " Le sceptre de votre royautéest un sceptre de droiture? " Et cet autre qui parle ainsi : " Son jugementsortira comme une lumière. " (Osée, VI, 5.) Si tu ne saispas tous les secrets de ton maître, eh bien ! c'est une raison deplus pour toi de le glorifier, de l'adorer : il n'en est pas de plus forteque son ineffable grandeur, que l'incompréhensibilité deson essence, que l'inépuisable industrie de sa sollicitude. " Vousavez aimé la justice et haï l'iniquité. " Aprèsavoir rappelé plus haut les succès, les victoires, les trophées,le salut donne au monde, la vérité, la mansuétude,la justice répandue, dans l'univers entier, voulant montrer queces événements n'ont rien d'inexplicable, il se met àfaire ressortir la grandeur du conquérant : c'est un Dieu, c'estun roi, un être immortel, un juge incorruptible, un ami zélédes hommes justes, un ennemi des méchants : et c'est parce qu'ilest tel qu'il a remporté de pareils succès. Ainsi que personnene se laisse aller à l'incrédulité. Tant de victoirestémoignent et de la puissance et de la volonté du vainqueur.Après avoir énuméré les titres éminentsde la divinité, il redescend à la chair et dit : " AussiDieu, votre Dieu vous a oint. " Un autre dit: " Vous a oint pour cela," c'est-à-dire pour remporter tous ces succès dont il a étéquestion, bannir l'iniquité, implanter la justice, faire enfin ceque vous avez fait. Mais vous, n'allez pas vous déconcerter en entendantle Prophète attribuer ces oeuvres au Père... Il ne s'exprimepas ainsi pour en ôter l'honneur au Fils, mais pour associer le Pèreà la gloire du Fils, de la même façon que l'Ecritureattribue au Fils ce qui appartient à son Père : " Tout cequi est à moi " est à toi, tout ce qui est à toi està moi. " (Jean, XVII, 10.) Paul dit en parlant de la résurrection: " Dieu l'a réveillé d'entre les morts (I Cor. VI, 14) ;" et Jean : " Ouvrez ce temple et dans trois jours je le réveillerai." (Jean, II, 19.) Mais que signifie cette expression " Huile de joie ?" Le Christ n'a pas été oint d'huile, il l'a étépar le Saint-Esprit. Voilà pourquoi le Psalmiste ajoute: " Entreceux qui y ont eu part avec vous, " faisant voir justement par làque l'onction n'a pas été la même. Il y avait eubeaucoup d'oints avant lui, mais pas un seul n'avait étéoint de la même manière : de même qu'il y avait eu beaucoupd'agneaux, mais aucun qui l'égalât, beaucoup de fils, avantqu'il fût le Fils unique. Tout en lui est exceptionnel, non pas seulementce qui tient à la divinité, mais encore ce qui procèdede l'Incarnation : car personne n'avait été oint par un pareilesprit. Que si l'huile est nommée ici, ne vous en étonnezpas : notre écrivain est un prophète, il parle un langageénigmatique. Et ce mot de " Joie " vient ici à merveille: en effet " le fruit de l'Esprit est amour, joie, paix. " Un autre dit: " D'une huile de beauté. " Le texte hébreu porte " Sason," c'est-à-dire beauté, gloire, parure. D'ailleurs, s'il fautlire, " De joie, " le sens n'est pas moins satisfaisant. Ainsi donc qu'enlisant les mots épée, traits, arc, vous n'allez point penserà une épée, à un arc, à des traits,mais à la puissance qui a opéré tant de merveilles,de même ce mot " huile n ne doit pas vous représenter de l'huileproprement parler, mais une onction. Car l'huile était un emblèmede l'Esprit, et l'Esprit était ici la chose principale et nécessaire.
Puisqu'il en est ainsi, n'hésitez pas à lui donner cenom de Christ ou d'oint qu'ont porté avant lui Abraham et les prophètes,bien qu'ils n'eussent pas tous reçu l'onction de l'huile. Par exemple,il est écrit : " Ne touchez pas à mes oints, et ne faitespas de mal à mes prophètes." (Ps. CIV,15.) Mais quand doncle Christ a-t-il reçu l'onction ? Quand l'Esprit descendit sur luisous la forme d'une colombe. Par ces mots " Ceux qui y ont eu part, " entendeztous les hommes spirituels. Jean dit de même : " Nous avons tousreçu de sa plénitude ; " et en parlant de Jésus :" Dieu ne lui mesure pas le don de l'Esprit. " (Jean, I, 16, et III, 34.)Ailleurs il dit : " Je répandrai de mon Esprit sur toute chair." Mais en cette occasion ce n'est pas une effluve de l'Esprit, c'est toutl'Esprit, qui est descendu; d'où ces paroles : " Dieu ne lui mesurepas le don de l'Esprit. La myrrhe, l'aloès et la cannelle parfumentvos vêtements (9). " Suivant un autre: " coulent sur vos habits;"un autre traduit: " tous vos vêtements. "
10. Quelques-uns prétendent que le Prophète , par là, désigne allégoriquement la sépulture ; d'autresy voient une allusion au changement survenu dans l'onction. En effet, cen'étaient pas ces parfums, mais d'autres, que les anciens employaientpour oindre. Afin de montrer que le mode d'onction est différent,le Psalmiste a déguisé, sous une diversité de substances,une différence d'opération. Quant à ces mots " Vosvêtements, " ils signifient que les vêtements mêmes duvainqueur étaient tout pleins de grâce. C'est ainsi que l'hémorrhoïssen'eut qu'à toucher la frange du vêtement de Jésus pourarrêter ses pertes de sang. Rien n'empêche d'adopter ou cesens ou l'autre; je les juge également acceptables. En conséquence,ainsi qu'en entendant parier d'arc et d'épée (pourquoi craindrede le redire ?) ou d'autres choses pareilles, vous ne vous arrêtezpas à la lettre : de même ici, sous ces mots " myrrhe et cannelle" cherchez un sens mystique, au lieu de vous figurer des réalités: sensibles. " Vos palais d'ivoire, ce qui a engagé des filles derois à vous procurer de la joie dans l'éclat de votre gloire." Suivant un autre : " Dans votre illustration. "
Il a dit ses victoires : il dit maintenant les honneurs qui s'ensuivent:il sera honoré dans des temples magnifiques. Autrefois l'ivoireétait la matière la plus précieuse et la plus recherchée; d'où ce cri d'un autre prophète : " Malheur à vousqui dormez sur des lits d'ivoire ! " (Amos, VI, 4.) Et il montre ensuiteque la bonne nouvelle n'arrivera pas seulement aux simples particuliers,niais amènera des royaumes entiers à la soumission, et quedes palais précieux seront élevés pour le triomphateur.Toutes ces prédictions sont aujourd'hui réalisées.Voulant montrer la puissance de la révélation, le Prophètedit comment elle conquit, subjugué hommes, femmes, pauvres, riches,rois au front ceint du diadème, reines, et les déterminaà bâtir de toutes parts des temples à Dieu. Une foisengagé dans ce propos, il s'y étend, et s'arrête àdécrire les serviteurs de Dieu et ses suppliants. Pour montrer commentles peuples se soumirent à lui, comment il toucha leur coeur, commentil triompha de ses ennemis, vit son bras partout victorieux, implanta partoutvérité, douceur et justice , il recourt encore une fois aulangage métaphorique, et trace une figure de l'Eglise conforme àce que les apôtres en ont dit plus tard, l'un d'eux, par exemple,dans ce passage: " Je vous ai fiancés à cet unique épouxqui est Jésus-Christ, pour-vous présenter à lui commeune vierge pure. " (I Cor. II, 2.) Un autre dit : " Celui qui a l'épouseest l'époux. " (Jean, III, 29.) Un autre : " Le royaume des cieuxest semblable à un roi qui fit les noces de son fils. " Le Prophèteprédit ici la même chose en faisant paraître àla fois une fiancée et une reine : de là ces mots : " Lareine s'est tenue debout à votre droite. " Suivant urne autre version," a été comme une colonne, " en d'autres termes, s'est tenueimmobile, sans bouger, de même que le Christ dit ailleurs : " Lesportes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. " (Matth. XVI,18.)Voyez-vous cet excès d'honneur ? cette majesté ? Celle quiétait foulée aux pieds, traînée dans la boue,il l'élève si haut, qu'elle se tient debout à sescôtés : cette captive, cette esclave, cette prostituée,cette impure, voyez-vous à quelle dignité la voilàparvenue ? Elle est debout auprès du trône avec les puissanceschargées du service céleste. Pendant que le Fils, comme égalau Père en dignité est assis à la droite, elle setient là debout. Car toute reine qu'elle est, elle (48) n'en estpas moins de substance créée. Comment donc Paul petit-ildire : " Il nous a ressuscités avec lui et fait asseoir dans lescieux en Jésus-Christ? " Veuillez faire attention. Il ne se bornepas à dire : " Il nous a ressuscités et fait asseoir ; "il ajoute : " En Jésus-Christ, " c'est-à-dire par l'entremisedu Christ. Puisque notre tête est là-haut, nous qui sommesle corps, nous n'en participons pas moins aux honneurs, bien que restantdebout. Enveloppée d'un vêtement enrichi d'or et diversementparée. " D'après un autre : " Avec un diadème d'orde Suphir. "
Si, quand il était question du roi, il ne fallait pas nous figurerun arc et des flèches, de même ici n'allez pas vous figurerdes vêtements de fiancée : ne voyez dans ces expressions quedes symboles matériels recouvrant des idées dignes de Dieu. Pour prévenir une pareille erreur, le Prophète lui-mêmea soin d'ajouter : " Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans(4). " Or les vêtements sont ce qu'il y a au monde de plus extérieur,de plus visible, du moins les vêtements du corps: mais quand il s'agitde choses spirituelles, c'est au dedans qu'il faut porter les regards deson esprit. Ce vêtement est l'ouvrage du roi, c'est lui qui en arevêtu la fiancée par le baptême:. " Vous tous qui avezété baptisés dans le Christ, vous avez revêtule Christ. " (Gal. III, 27.) Avant cela, elle était nue; repoussante,offerte en spectacle à tous les passants. Mais du jour oùelle a revêtu cet habit, elle est montée à ce degréd'élévation, elle a été jugée dignede se tenir à la droite. C'est à propos aussi qu'il parlede parure diverse. Le vêtement, en,.effet, n'est pas uni. Le salutne vient pas seulement de la grâce : il nécessite aussi lafoi, et après la foi, la vertu. Mais ici il ne s'agit pas de vêtements.L'Esprit s'inquiétait peu de décrire les habits dorésd'une femme. Si Isaïe s'élève contre les femmes parées,si toute l'Ecriture proscrit le luxe comment le Psalmiste aurait-il pu.ici faire l'éloge d'une femme parée ? " Ecoute; ma fille,et vois; incline ton a oreille ; oublie ton peuple et la maison de tonpère (12). Et le roi désirera ta beauté, " ou " afinque le roi désire. Parce qu'il est ton Seigneur; " suivant un autre" car il est ton Seigneur. Et ils l'adoreront. " Un autre traduit : " Etadore-le. Et la fille de Tyr avec des présents (13). " D'aprèsun autre : " Et la fille forte apportera des présents. Les richesdu peuple supplieront ton visage. "
11. Rien ici de sensible, vous le voyez, rien de matériel ; fonts'adresse a l'esprit seuil. Comment s'expliquer en effet cette fiancée,fille de son fiancé, cette fille fiancée de son père? Au point de vue de la chair cela est impossible, les deux choses ne s'accordentpoint; mais au point de vue de la divinité, elles sont conciliables.Celui qui lui a donné par le baptême une vie nouvelle, estaussi celui qui l'a prise pour fiancée. "Ecoute, ma fille, et vois." Elle lui doit deux choses, l'enseignement par l'entremise de la parole,et la vue par l'entremise des miracles et de la foi ; elle a reçude lui et des dons et des promesses. Ecoute donc fines paroles, vois mesmiracles et mes oeuvres et reçois patiemment mes exhortations. Etvoyez par quelle exhortation préalable il commence : " Oublie tonpeuple et la maison de ton père." Comme il l'a prise parmi les Gentils,il commence par lui prescrire de renoncer à ses habitudes d'enfance,de les chasser de son souvenir, de les bannir de sa pensée; il neveut pas seulement qu'elle les fuie, il lui défend même d'engarder le souvenir. Et oublie ton peuple et la maison de, ton père.En disant le peuple et la maison, il désigne tout ce qui occupeles Gentils, leur vie comme leurs doctrines. " Et le roi désirerata beauté. " Vous voyez qu'il n'est pas question de beautécorporelle; si tu agis ainsi, lui dit-il, alors tu seras belle, alors leRoi désirera ta beauté. Or ce n'est pas là ce quifait la beauté corporelle. Elle se rencontre chez les infidèleset il va de belles femmes qui sont païennes. Mais pour mieux vousconvaincre qu'il n'est pas question de beauté sensible, le Prophètefait consister dans l'obéissance la beauté dont il parle; or, l'obéissance ne produit pas la beauté du corps, maiscelle de l'âme. Si tu agis ainsi, alors tu seras belle, tu deviendrasun objet d'amour pour ton époux. " Parce qu'il est ton Seigneur." Voici que le père se révèle comme époux etmaître. Après avoir enjoint à la jeune femme de renoncerà ses parents, d'oublier son peuple, de renoncer à ses habitudes,il fait voir que l'a raison de ces préceptes est des plus fortes,que son langage se suit parfaitement, que l'obligation d'y obéirest impérieuse. En effet, si ton père est en même tempston époux et en même temps ton maître, tu dois renoncerà tout pour te consacrer uniquement à lui. Et il ne dit point,parce qu'il est ton père, mais bien " parce qu'il est ton (49) Seigneur," afin de la toucher davantage; c'est lui ton seigneur, ton maître,ton père, (lui a voulu en outre devenir ton époux, ou plutôtce fait seul d'être devenu son seigneur atteste une sollicitude etune bonté infinies, puisqu'il a fallu l'arracher au joug des démonset à la tyrannie de l'erreur pour l'attacher à son service.Mais il n'en a pas fait seulement sa servante, il en a fait sa fille etsa femme. " Oublie ton peuple et la maison de ton père. " Car tune vas pas habiter chez un étranger, tu ne fais que retourner chezcelui qui t'a engendrée, qui te touche de plus près que,personne, qui veille sur toi et te protége. Car il est àla fois ton maître, ton père et celui à qui tu doistout. " Et ils l'adoreront, et la fille de Tyr avec des " présents." - Quelle suite y a-t-il entre ces idées? Une suite parfaite. Iln'y a pas de meilleure méthode pour exhorter. Approche, dit-il,car sa puissance est grande et tous lui obéiront: Et omettant deparler de l'univers, le Prophète désigne seulement une villevoisine, alors plongée dans l'impiété, vraie citadelledu diable, grandement renommée pour son luxe; c'est la partie prisepour le tout.
Il me semble aussi désigner par là en généralla débauche et l'impiété . car l'Ecriture est danslusage de caractériser la conduite humaine par des noms de ville.C'est ainsi qu'elle dit, par exemple : " Ecoutez la parole du Seigneur,princes de Sodome : ayez la loi de votre Dieu, peuple de Gomorrhe. " (Isaïe,I, 10.) C'est aux Juifs que parle Isaïe : mais comme leur conduiterappelait Sodome, il leur applique le nom de cette ville. Et faut-il s'étonnerqu'il leur attribue ainsi fine patrie , quand ailleurs de la mêmefaçon on leur prête des parents . " Ton père est Amorrhéen,et ta mère Hettéenne. " (Ezéch. XVI, 3.) Et làne s'arrête point l'invective : quelquefois des, noms d'animaux leursont appliqués, comme dans ce passage du Nouveau Testament : " Serpents,progéniture de vipères (Luc, III, 7) ; ",et dans l'Ancien: " Ils ont brisé des oeufs d'aspics, et ils tissent une toile d'araignée."(Isaïe, LIX, 5.) Ailleurs il est dit : ".N'êtes-vous pas pourmoi comme des fils d'Ethiopiens ? " (Amos, IX, 7.) C'est ainsi que dansl'endroit qui nous occupe, sont désignés par le nom de Tyriensceux qui passent leur vie dans l'incontinence et limpiété:Mais je triompherai de ces hommes, dit-il, je les vaincrai, je les forceraid'adorer, et non pas seulement d'adorer, mais encore d'offrir des présentset des prémices, ce qui est le culte par excellence, et la marqued'une obéissance sans limites. Les riches du peuple supplierontton visage. Qu'est-ce à dire, Supplieront? C'est-à-dire,les grands, les puissants d'aujourd'hui. t'honoreront, te glorifieront.C'est ainsi, en effet, que les choses se passent dans l'Eglise : les plusriches, les plus élevés en dignité honorent, cultiventles hommes vertueux. Car la vertu est au-dessus de tous les trésors.
12. Vous avez sous les yeux l'Eglise, objet d'hommages universels. "Ton visage " est mis là fort à propos pour signifier ta gloire,ta beauté. Puis, de peur que quelque esprit grossier n'aille interpréterdans un sens matériel ce qu'il a dit du visage, des vêtements,de la beauté, il ajoute : " Toute la gloire de la fille du roi vientdu dedans. " C'est comme s'il disait : Entre dans son âme, contemples-enla beauté : voilà ce dont je parle, en dépit de cesexpressions, Vêtements, Beauté, Or, Franges, Broderies, quesais-je encore? C'est du coeur qu'il est question, c'est au sujet de l'âmeque je vous instruis, c'est de la vertu que je parle, de la gloire intérieure.Aussi revient-il avec confiance aux images matérielles , une foisqu'il a redressé expressément l'erreur des esprits grossiers." Environnée de franges d'or, diversement parée. " Suivantun autre : " Au moyen d'agrafes d'or revêtue d'habits de plusieurscouleurs. Ici encore lor signifie la vertu. C'est ainsi que Paul adit : " Si quelqu'un, bâtit sur ce fondement, or, argent, pierresprécieuses , bois, foin, roseaux (I Cor. III, 12) : " ces noms dematériaux divers représentent ici le vice et la vertu. En effet, craignant que vous ne voyiez dans ces choses le trésorqui, en réalité, est intérieur, le Prophètene souffre pas que votre imagination s'égare sur les choses du dehors,et il la rappelle vers le dedans. Car la vertu embellit l'âme qu'ellerevêt comme ces ornements embellissent le corps qui en est couvert." Des vierges seront amenées au roi derrière elle (15). "Un autre dit " Suivront. " Un autre : " Seront présentées.Ses proches vous seront amenées. Elle seront amenées en joieet en allégresse. Elles seront conduites dans le temple du Roi (6)." Voyez-vous ces vêtements ornés de franges? voyez-vous cetterobe dorée , cette fleur de virginité? C'est le vêtementde l'Eglise ; et veuillez considérer la précision avec laquelle(50) s'exprime le Prophète. Ce n'est pas tout d'abord, ni dèsla formation de l'Eglise que fleurit la virginité, c'est plus tardet après un certain intervalle de temps. En conséquence,le Prophète n'en parle qu'après avoir parlé du reste,après avoir dit qu'elle a oublié le peuple et la maison deson Père, qu'elle s'est revêtue de cette parure, qu'elle aresplendi de beauté. De lit cette phrase : " Derrière elleses proches et seront amenées. " Ses proches, non-seulement parle lieu, mais encore par le caractère, celles dont les doctrinesrépondent aux siennes. Les vierges qui sont parmi les hérétiquesne sont pas des vierges, à dire vrai : car elles ne sont pas prochesde la reine. " Elles seront amenées en joie et en allégresse." Ici l'on entrevoit une maxime apostolique derrière les expressionstransparentes du Prophète. Quelle est cette maxime : La voici :" Les épouses auront tribulation dans leur chair. " (I Cor. VII,28.) Si les épouses ont en partage la tribulation, les vierges ontpour lot la joie et le contentement. L'une en effet , trouve mille sujetsde soucis dans ses enfants, son mari, sa maison, ses serviteurs, ses parents,ses alliés, ses petits enfants, dans sa stérilitéou sa fécondité trop grande : ce n'est pas le moment de décrireici tous les fléaux du mariage. La vierge crucifiée, détachéedu monde, élevée au-dessus des préoccupations charnelles,une fois qu'elle a franchi le détroit, et qu'elle n'a plus de regardsque pour le ciel, jouit de l'allégresse de l'Esprit, et vit au seind'un bonheur sans mélange. Et ce n'est pas seulement la vie présente,c'est encore la vie future que le Prophète désigne allégoriquement,le jour où les vierges, portant dans leurs mains des torches éclatantes,iront au-devant de l'époux afin de lui faire accueil. Il emploieici l'expression " temple du Roi " pour désigner le palais. " Pourremplacer tes pères des fils te sont nés " (17). Te naîtront," d'après un autre. Il a été question plus haut deson peuple et de ses pères : " Oublie ton peuple et la maison deton père : " S'il ajoute ce qui précède; c'est pourmontrer qu'en ce point encore son bonheur sera parlait : elle étaitstérile, et la voilà mère d'enfants innombrables. Peu importe, par conséquent, qu'elle ait été enlevéeà ses parents. Elle aura autour d'elle une troupe d'enfants si illustreet si glorieuse, que toute la terre en sera couverte.
13. Si je ne me trompe, il s'agit ici des apôtres, qui furentses docteurs. Ensuite dépeignant leur force, leur puissance et leurgloire, il dit : " Tu les établiras princes sur toute la terre." Ces paroles ont-elles besoin d'explication? Ne le pense pas; la lumièredu soleil, dans tout son éclat, n'est pas plus claire que ces mots.En effet, les apôtres ont visité toute la terre, ils ont étédes princes plus puissants que les plus augustes monarques. Les rois dominentde leur vivant, et perdent leur pouvoir avec la vie. Mais la mort desapôtres n'a fait qu'ajouter à leur empire. Les décretsdes rois sont sans force hors de leur royaume; les préceptes donnéspar ces pécheurs se sont répandus sur toute la surface dela terre. L'empereur des Romains ne saurait imposer des lois aux Perses,ni le roi de Perse aux Romains: les habitants de la Palestine ont imposéles leurs aux Perses, aux Romains, aux Thraces, aux Scythes, aux Indiens,aux Maures, au monde entier: et ces lois sont restées en vigueurnon-seulement tant qu'ils ont vécu, mais encore après leurmort: et ceux qui y sont assujétis aimeraient mille fois mieux perdrela vie que d'en secouer l'autorité. " Je me souviendrai de votrenom dans la suite de toutes les races : et c'est pour cela que les peuplespublieront vos louanges, dans les siècles des siècles (18)." Un autre traduit " Je rappellerai votre nom à chaque génération.Et c'est pour cela que les peuples vous " célébreront éternellement." Il a fait voir la grandeur de cette puissance d'après l'étenduede la terre, les dimensions du monde, le nombre des peuples qui y serontsoumis: Il se fonde maintenant sur une autre considération pouren montrer la majesté: c'est qu'elle s'étendra non-seulementsur toute la terre, mais encore dans tous les siècles. Votre mémoiresera éternelle, dit-il, en tant qu'elle sera consignée dansnos livres, lisible dans notre conduite, inscrite dans nos maximes. Voyezcomment il prédit en même temps la durée de sa propreprophétie, en disant: " Je me souviendrai de votre nom dans la suitede toutes les races. " Quand je serai mort, je chanterai vos louangesjusque dans le sein de la mort. Car si le corps se dissout, l'Ecrituresubsiste, et la loi dure. " C'est pour cela que les peuples publierontvos louanges. " Il finit par où il a commencé, à savoir,par un hommage au Christ. Qu'est-ce à dire pour cela? Entendez :parce que vous vous êtes (51) signalé par de si grands bienfaits;parce que vous avez donné au monde de pareils chefs, parce que vousavez chassé le vice, implanté la vertu, que vous vous êtesfiancé notre nature; que vous avez répandu ici-bas tant debiens ineffables. Voilà pourquoi le monde entier vous rendra hommage,non pas durant un espace de temps limité, durant dix, ou vingt,ou cent années; non pas dans une région seulement de la terre: mais la terre et la mer, les déserts et les pays habitésvous chanteront durant l'éternité entière, et vousrendront grâces pour les bienfaits dont vous les avez comblés.Et nous aussi remercions de tout cela la bonté du Christ, par quiet avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit , maintenant et toujourset dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. X***.
EXPLICATION DU PSAUME XLV
1. POUR LA FIN, POUR LES FILS DE CORÉ,POUR LES SECRETS. SELON UN AUTRE : A L'AUTEUR DE LA VICTOIRE D'ENTRELES FILS DE CORÉ. SELON UN AUTRE : CHANT POUR LES JEUNESSES. 2. DIEU EST NOTRE REFUGE ET NOTRE FORCE, IL EST NOTRE AUXILIAIRE PUISSANTDANS LES AFFLICTIONS QUI NOUS ONT VISITÉS. SELON UN AUTRE : AUXILIAIRETROUVÉ DANS NOS AFFLICTIONS. 3. C'EST POURQUOI NOUS NE SERONSPOINT SAISIS DE CRAINTE, QUAND LA TERRE SERAIT BOULEVERSÉE ET QUELES MONTAGNES SERAIENT TRANSPORTÉES AU COEUR DES TIERS.
1. Le prophète use de la méthode qui lui est familière,il détourne l'auditeur des choses de cette vie, et il l'élèveà l'espérance des biens supérieurs. Ne me parlez nid'armes, ni de remparts, ni de fossés, dit-il, ni de vos richessessurabondantes, ni de votre habileté dans l'art de la guerre, nide la multitude de vos chevaux, ni de vos ares, de vos flèches,dé vos cuirasses, de vos nombreux auxiliaires, de vos superbes phalanges,de vos corps robustes, de votre expérience, des forces de l'ennemi.Tout
cela n'est qu'une toile d'araignée, une ombre, moins encore.Voulez-vous que je vous montre une puissance inexpugnable, un refuge imprenable,une forteresse inviolable, une tour inébranlable? recourez àDieu, assurez-vous sa protection puissante. Elle est belle et juste l'expression: " Dieu est notre refuge et notre force, " elle montre que c'est tantôten fuyant, tantôt en résistant et en combattant que nous remportonsla victoire. C'est qu'en effet il faut faire ces deux choses suivant l'occasion,(52) et marcher en avant et battre en retraite. Saint Paul agissait dela sorte : tantôt il cédait à ses adversaires, tantôtil leur résistait et marchait contre eux armé de la parolede vérité. Le Christ lui-même en usait ainsi pour notreinstruction. Faisons de même nous aussi, sachons discerner avec exactitudel'opportunité des temps, craignons la tentation, et pour n'y pasentrer, faisons la prière qui se trouve dans l'Evangile; mais, unefois la tentation venue, plus de faiblesse, mais une résistancegénéreuse. " Notre auxiliaire puissant dans les afflictionsqui vous ont visités. " Ce que j'ai déjà dit biensouvent, je le répète encore : Dieu ne nous préservepas toujours des assauts des tribulations, mais dès qu'elles nousassaillent, il nous assiste pour nous donner une fermeté dans lebien qui soit à toute épreuve. Quant au mot du texte quisignifie " puissamment, " c'est à " Auxiliaire " qu'il faut le joindre.En effet, ce n'est pas un secours tel quel qu'il nous prête, c'estun secours surabondant, un secours qui nous procure plus de consolationsque les afflictions ne nous apportent de peine. Il ne proportionne passtrictement son aide à la gravité de nos périls, ildépasse toujours cette mesure. " C'est pourquoi nous ne serons passaisis de crainte, " dit le Prophète, " quand la terre serait bouleversée." Voyez-vous comment le secours accordé surpasse l'épreuvesoufferte, avec quelle surabondance il arrive? Le Psalmiste ne dit passeulement : nous échapperons au danger, nous ne périronspas, mais : nous n'éprouverons pas même ce qui. semble lepropre de la nature, je veux dire la terreur et la crainte. D'oùvient cela? de la surabondance de secours qui nous arrive.
Par ces mots de " terre, " de " montagnes, " de " coeur des mers, "le Psalmiste ne veut pas parler proprement des éléments,ce sont des expressions figurées pour dire des dangers insurmontables.Quand même, dit-il, nous aurions devant nos yeux une confusion ,un bouleversement universels, immenses, des événements telsque le monde n'en vit jamais, une collision formidable éclatantau sein de la créature divisée, la nature troublée;ses limites déplacées, les fondements du monde ébranlés,les éléments rentrant dans le chaos, en un mot la perturbationla plus effrayante qui se puisse imaginer, non-seulement nous serions sauvés,mais nous ne craindrions pas même pour notre salut. Et pourquoi? parce que le Maître de toutes choses nous donne son recours, noustend la main, nous assiste. Si la menace de semblables catastrophes nesaurait nous faire céder et faiblir, combien moins le pourraientdes ennemis s'avançant contre nous, même en bataille rangée." Leurs eaux ont fait un grand bruit et ont été agitées.Les montagnes ont été ébranlées dans sa force(4). " Selon un autre interprète : " Le bruit et le tumulte deseaux et l'ébranlement des montagnes se font dans la glorificationde Dieu. " Après avoir dit qu'ils ne craindraient pas mêmeau milieu d'une collision de tous les éléments, le Psalmisteparlé de la puissance de Dieu, et dit que rien ne résisteà sa force. C'est comme s'il disait : nous avons raison de ne riencraindre, car ce qu'il fait maintenant ne diffère pas de ce qu'ilfait toujours, c'est-à-dire qu'il publie sa puissance par les phénomènesde la création comme par les événements de l'histoire:
Ce que dit le Psalmiste revient à ceci : il secoue, il agite,il transforme tout, comme il lui plaît; tellement tout. lui est aiséet facile. Et il me semble qu'il a en vue, quand il parle ainsi, des multitudesde vaillants hommes, des ennemis de haute puissance, des adversaires disposantd'un peuple innombrable. Telle est la puissance de Dieu, veut dire le Psalmiste,qu'il n'a simplement qu'à vouloir pour que toutes ces choses existent.Comment donc pourrions-nous craindre, ayant un tel maître? " Changementde rhythme (1). " Un autre interprète met : " Toujours. Le coursimpétueux (5); " suivant un autre : " les divisions du fleuve ;" suivant l'hébreu : " phalagau, a réjouissent la citéde Dieu; le Très-Haut a sanctifié son tabernacle. " Suivantun autre
" sanctuaire de l'habitation du Très-Haut. " Dieu est au milieud'elle; elle ne sera point ébranlée; Dieu la protégeradès l'aube du jour (6) ; " suivant un autre: " dès l'aurore;" suivant un autre : d au premier signe du ma" tin. " Après avoirparlé de la puissance de Dieu, dé sa force irrésistible,de la facilité avec laquelle il fait toutes choses, l'auteur passeà la protection dont sa providence couvre les Juifs, et en peu demots il nous met sous les yeux les biens qu'il leur a départis.Comme s'il
1 Les Septante, Théodotion et Symmaque traduisent par diapsatma(qua vote designari volunt canendi vices aut flexus, dit Bossuet, dissert.de Psal.), et Aquila par Aei , le mot hébreu Sela que l'on trouvesouvent au milieu et quelquefois à la fin des psaumes.
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disait: or ce Dieu si puissant, si fort, si redoutable, qui porte etconduit tout, qui secoue, remue tout, a comblé notre citéde mille bienfaits. Car le mot " fleuve " est mis ici pour exprimer l'abondancedes largesses d'en-haut et leur inépuisable épanchement.Tous les biens, semble-t-il dire, coulent sur nous comme de sources intarissables.De même qu'un fleuve divisé en mille canaux arrose les contréessubjacentes, ainsi la bonté de Dieu s'épanche de toutes partssur nous, à flots abondants et tumultueux, remplissant tout de sesondes bienfaisantes. Avec une entière sûreté, un secoursincessant, elle nous procure encore une grande joie spirituelle; ce quele Psalmiste veut dire par les mots : " Le Très-Haut a sanctifiéson tabernacle. " Et ce n'est pas là le moindre des bienfaits pourune ville, qu'elle soit appelée le tabernacle de Dieu.
2. Et l'expression de " Très-Haut" n'est pas mise là auhasard, elle fait entendre que celui qui est élevé, celuiqu'aucun lien ne peut contenir, que la substance illimitée ! a daignéappeler la ville des Juifs son sanctuaire et qu'il l'embrasse de toutesparts. C'est ce que veulent dire ces mots: " Au milieu d'elle , " ainsique ceux-ci qu'on lit ailleurs: " Voici que je suis avec vous. " (Matth.XXVIII, 20.) Il l'enveloppe de toutes parts; c'est pourquoi, non seulementelle ne souffrira aucun dommage, mais elle ne sera pas même ébranlée,la raison en est qu'elle peut compter sur le secours le plus prompt, sonprotecteur étant toujours disposé et prêt àagir. Car voilà le sens de ces mots, " Dès l'aube du jour;" ils marquent qu'il s'agît d'un protecteur qui n'est jamais en retard,qui ne vient point avec lenteur, dont la force est toujours jeune, vigoureuse,et qui ne manque jamais quand l'heure est venue. " Les nations ont ététroublées (7); " un autre " les nations se sont rassemblées.Les royaumes ont penché. Le Très-Haut a fait entendre savoix; la terre a été ébranlée. "
Ici le Psalmiste montre l'énergie des secours. Il ne s'agit pasd'assaillants tels quels; mais des rois, des nations se liguent de toutesparts pour bloquer, pour assiéger une seule ville, et celle-ci non-seulementne souffre aucun dommage, mais elle surmonte, elle dompte et renverse lesassaillants. C'est ce que veut dire ce passage : " Les royaumes ont penché, le Très" Haut a fait entendre sa voix. " Comme si on
1 Je lis aphraktos , au lieu d aphrastos.
disait : le seul son de sa voix prend les villes; expression grossièreet plus digne de l'homme à qui elle s'adresse que de Dieu, àqui, elle s'applique. Dieu n'a pas besoin de voix ni de cri pour vaincremais seulement de sa volonté. Cependant cette dernière manièrede parler de Dieu succède à de plus grossières encore,et c'est pour élever les esprits à de plus hautes conceptionsque le Psalmiste l'emploie. Ayant partout représenté Dieucomme un guerrier couvert de ses armes, il veut montrer que ce ne sontlà que des métaphores, des figures, des façons deparler appropriées à la faiblesse humaine. (Dieu n'a pasbesoin d'armes) , et c'est pour cela qu'il ajoute: " qu'il a fait entendresa voix et que la terre a été ébranlée;" cequi signifie qu'il ébranle les villes, les nations et les contréeset jusqu'aux éléments. Par la terre l'Ecriture a aussi coutumede désigner les multitudes qui l'habitent, comme lorsqu'elle dit:" Et toute la terre était une seule langue (Gen. II, 1.) Le Seigneurdes puissances est avec nous ; le Dieu de Jacob est notre défenseur." Au lien de: "Des puissances, " l'hébreu dit Sabaoth (8).
Voyez comment le Psalmiste passe de la terre au ciel et comment il élèvesubitement sa parole jusqu'aux peuples innombrables des anges, aux nationsdes archanges, aux puissances d'en-haut. Que me parlez-vous encore et d'armées,et de barbares, et d'hommes mortels ? semble dire le Psalmiste. Pour vousfaire une idée de la force de Dieu, songez à la royautéqu'il exerce , et aux armées innombrables des puissances invisiblesqui sont rangées sous son commandement dans les cieux. Et ce termede " puissances , " est très-bien choisi pour exprimer la forcede ces habitants du ciel. Le Psalmiste l'emploie encore dans un autre endroit,disant: " Les puissants par la force, ceux qui exécutent sa volonté." (Ps. CII, 20.) Les anges en effet sont très-forts, puisqu'un seuld'entre eux étant sorti des rangs de l'armée du ciel tuacent quatre-vingt-cinq mille hommes. Que nous fait, direz-vous, la forcede Dieu , s'il ne veut pas nous tendre la main? C'est pour que vous n'ayezpas cette crainte que le Psalmiste ajoute :: " Notre défenseur." Donc il a non-seulement le pouvoir mais encore la volonté de noussecourir. Mais peut-être n'en sommes-nous pas dignes? Ne craignezrien, sa bienveillance est. un héritage que nous ont laissénos pères; c'est ce que le Psalmiste (54) insinue par les mots:" le Dieu de Jacob; " comme s'il disait: c'est son habitude constante,dès la plus haute antiquité, dès l'origine. " Changementde rhythme ; " un autre: " Toujours. Venez et voyez les couvres de Dieu,qu'il a fait paraître comme des prodiges sur la terre (9) , en abolissantles guerres jusqu'aux extrémités de la terre (10). Il rompral'arc, il brisera l'arme (un autre dit: il a brisé), et il brûlerales boucliers dans le feu. " Un autre dit: " il consumera les chars dansle feu. "
Le Psalmiste a parlé de la terre, de la mer, des montagnes, dela joie céleste descendue. dans les âmes, du secours d'en-haut,et maintenant il s'adresse aux spectateurs eux-mêmes, il les prendcomme sujet de son discours, et pour les remplir de joie en mêmetemps que pour exciter leur amour envers le Seigneur, il mentionne lestrophées, il célèbre les victoires qu'il a remportéespour eux. Et il a eu raison de dire " prodiges, " au lieu de trophéeset de victoires. Car les faits qu'il rappelle ne s'étaient pas accomplisselon les lois de la nature; le sort du combat n'avait étédécidé ni par les armes, ni par la forée du corps,mais paria seule volonté de Dieu, que la voix des . événementseux-mêmes désignait clairement comme le généralde son peuple.. Puisque les faibles triomphaient des forts, une poignéed'hommes, d'une multitude, ceux qui étaient assujettis de ceux quiles tenaient sous le joug, le Psalmiste a bien raison de nommer de telsévénements, des prodiges, puisqu'ils s'étaient accomplisd'une manière surprenante, et qu'ils s'étaient étendusjusqu'aux extrémités de la terre.
3. On ne se tromperait pas non plus si l'on voulait prendre ces chosesdans le sens anagogique, et les appliquer au temps présent. Et eneffet, Dieu a mis fin â une grande guerre, celle des démons,et il a étendu partout sur la terre le règne de la paix,il n'y a pas jusqu'à la guerre sensible et proprement dite qu'iln'ait apaisée. C'est ce qu'Isaïe annonçait en disant: " Ils convertiront leurs épées en charrues, et leurs lancesen faux; et une nation ne tirera pas l'épée contre une nation,et ils ne s'exerceront plus à la guerre. " (Isaie, II, 4.) Avantla venue du Christ en effet, tous les hommes portaient les armes, il n'yen avait point qui fussent exempts de cette charge,.et les villes combattaientcontre les villes, ce n'étaient partout que guerres et conflitssanglants. Aujourd'hui la plus grande partie de la terre est en paix, lagrande majorité du genre humain vit dans la sécurité,s'occupant des arts, cultivant la terre, et parcourant la mer. La milicen'occupe plus qu'un petit nombre d'hommes chargés de porter lesarmes pour les autres. Ce petit nombre serait même inutile, si notreconduite était ce qu'elle devrait être, si nous n'avions pasbesoin des avertissements, des calamités. Par " le feu, " le Psalmisteentend ici la colère de Dieu; et il parle d'un fait qui s'est passéréellement, savoir que les Israélites, ayant vaincu. leursennemis, brûlèrent leurs armes et leurs chars; Ezéchielen parle aussi (Ezéch. XXXIX, 10), et tous les hommes instruitssavent cette histoire. " Reposez-vous et connaissez que je suis Dieu.Je serai élevé au milieu des nations, je serai élevéau milieu de toute la terre (44). " Un autre dit " Soyez guériset connaissez; " un autre : " Cessez, afin que vous connaissiez; " l'hébreudit : " Ouarpthou ouadou. "
Ici l'auteur me semble s'adresser aux gentils et leur dire ceci : connaissezla force de Dieu, et sa puissance qui s'étend sur toute la terremais pour cela vous avez besoin de repos, vous avez besoin d'une âmesaine. La leçon " Cessez, etc., "donne le même sens : abandonnezl'erreur, défaites-vous de vos mauvaises habitudes ; levez un peula tête au-dessus de l'obscurité dans laquelle vous tientcourbés la pratique de tous les vices, respirez un instant, afinque, guidés par le lumineux enseignement des prodiges, et jouissantdu calme de l'âme, vous appreniez à connaître le Dieudé l'univers. Les miracles ne suffisent point quand l'âmen'est pas bien disposée. Les Juifs ont vu des miracles, et ils n'enont retiré aucun profit pour leur salut. De même que les rayonsdu soleil ont besoin pour opérer la vision, de tomber dans des yeuxlimpides et sains, ainsi les miracles ne peuvent rien sans la dispositionde l'âme. Voilà pourquoi, après avoir parlédes miracles, le Psalmiste exhorte ceux qui veulent en recueillir quelqueavantage, à se débarrasser des maux qui les enveloppent pourarriver à la connaissance de Dieu, souverain maître de touteschoses. " Reposez-vous et connaissez que c'est moi qui suis Dieu, " etnon pas vos simulacres et vos statues. " Reposez-vous " donc et je vousprésenterai de nombreuses preuves. Voilà en effet ce que(55) signifie ce passage : " Je serai élevé parmi les nations,je serai élevé au milieu de la terre; " c'est-à-dire,par mes oeuvres, vous seront manifestées mon élévationet ma grandeur. Car l'élévation est le propre de cette naturesans mélange et ineffable. Mais puisqu'elle vous est cachée,je vous la montrerai par mes oeuvres, non-seulement à Jérusalemet dans la Palestine, mais jusque parmi vous, les gentils. Il s'élèvedonc en les domptant, en les subjuguant par les miracles qu'il opèrepartout, miracles à Babylone, miracles en Egypte, miracles dansle désert, afin de les amener à la connaissance de lui-même. " Le Seigneur des puissances est avec nous, le Dieu de Jacob est notredéfenseur (12). " Ainsi donc ce Dieu, qui est partout grand, partoutélevé, un tel Dieu est avec nous. Ne craignez donc pas, nevous troublez pas, ayant avec vous un si invincible Maître, àqui convient tout honneur et toute gloire, avec le Père qui estsans commencement, et avec son Esprit vivificateur, maintenant et toujours,et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. Jeannin
EXPLICATION DU PSAUME XLVI
1. POUR LA FIN, POUR LES FILS DE CORÉ. UN AUTRE : A CELUI QUI A FAIT REMPORTER LA VICTOIRE AUX FILS DE CORÉ. 2. VOUS TOUTES, O NATIONS, APPLAUDISSEZ AVEC LES MAINS. UN AUTRE :AVEC LA MAIN. TÉMOIGNEZ A DIEU VOTRE ALLÉGRESSE PAR DES CRIS. UN AUTRE : TÉMOIGNEZ VOTRE ALLÉGRESSE PAR VOS LOUANGES. 3. CAR LE SEIGNEUR EST LE TRÈS-HAUT, LE DIEU TERRIBLE, IL ESTLE GRAND ROI QUI RÈGNE SUR TOUTE LA TERRE.
1. Ce psaume traite aussi le même sujet, car il célèbreles victoires remportées et les tropliées conquis sur l'ennemi,il invite la terre tout entière à bénir ces heureuxévénements. Mais peut-être quelques personnes trouverontellesque c'est là pour des exhortations parties
du Saint-Esprit un exorde peu convenable, peu convenable aussi cetteinvitation qu'il nous fait d'applaudir à grand bruit, et de pousserdes cris retentissants. En effet, te dira-t-on, cela n'est guèredigne de ceux qui se réunissent dans cette enceinte pour y recevoir(56) un auguste enseignement: applaudir et claquer des mains, c'est plutôtle fait d'un habitué de théâtre ou de banquets, tandisque ce qui convient à des hommes élevés dans la grâcedu Saint-Esprit c'est le calme et la décence. Quel est donc le sens,de cette parole, de quels cris, de quels applaudissements veut donc parlerle Prophète ? Car c'est là l'habitude des soldats qui entrenten ligne de bataille et se préparent à combattre, je parlede ces cris et de ce grand bruit qu'ils font entendre pour intimider l'ennemi,tumulte bien étranger à la sérénitéde l'âme chrétienne. Or le psaume nous commande de faire cesdeux choses, d'applaudir et de crier. Que signifie cela? Ce n'est pas autrechose qu'une démonstration de joie, qu'un symbole de victoire. Ailleursle prophète ne nous montre-t-il pas aussi les fleuves applaudissant? " Les fleuves," dit-il., " battront des mains à cette vue. " (Ps. XCVII , 9. ) Isaïe en dit autant des arbres (Isaïe, LV, 12) ; il nous représente aussi les collines et les montagnes bondissant( Ps. CXIII, 4), non pas pour nous faire croire que les collines et lesmontagnes bondissent, ou due les fleuves applaudissent et qu'ils ont desmains (ce serait le comble de la sottise), mais pour nous peindre une joieexcessive. C'est ce qu'on peut voir même chez les hommes. Et pourquoin'a-t-il pas dit : Réjouissez-vous et bondissez, mais : Battez desmains, et poussez des cris de joie ? Parce qu'il nous fait comprendre quec'est le signe d'une joie extrême. De même que le Christ, quandil dit ( Matth. VI,17) : " Mais vous, lorsque vous jeunez, parfumez votretête, et lavez, votre visage, " ne nous invite pas à faireusage es essences ( car nul parmi nous n'a cette habitude), mais àtémoigner que nous sommes dans la joie et que la gaîtérègne dans notre ceèur (il veut en effet qu'on jeûnenon pas avec la tristesse, mais avec la joie peinte sur le visage), demême en cette circonstance on nous ordonne, non pas de battre desmains, mais de montrer notre joie et notre bonheur en chantant le psaume.Il serait juste de rechercher plutôt dans ce psaume le sens anagogique, en se mettant au-dessus du fait historique. Car s'il commence et s'ildébute par des images sensibles, il mène cependant l'auditeurdans les régions de l'idée pure.
Ce que j'ai dit plus haut, je vais le répéter il est desexpressions qu'on doit prendre au
pied de la lettre, il en est d'autres qu'on ne doit admettre qu'avecun sens différent du sens littéral; comme dans ce cas-ci: " Les loups et les brebis paîtront ensemble. " (Isaïe, II,6.) Nous n'irons pas croire qu'il s'agisse en réalité deloups et dé brebis, pas plus que de paille, de boeufs ou de taureaux.C'est une image qui, par la comparaison avec les animaux, nous sert àcaractériser les moeurs des hommes. D'autres passages ont une doubleacception, une sensible pour l'imagination, et une intelligible pour l'entendement: comme nous faisons quand nous interprétons dans le sens mystiquece qui concerne le fils d'Abraham. Nous savons qu'il fut offert en sacrifice(Gen. XXII), et dans ce sacrifice du Fils notre esprit distingue un senscaché, il devine qu'il s'agit de la Croix. De même l'immolationde l'agneau pascal en Egypte est pour nous une image de la Passion. (Exod.XII.) C'est aussi ce que nous devons faire dans la circonstance présente.Car on ne parle pas seulement des Arabes et des peuples voisins, c'estun appel qui s'adresse à toutes les nations : " Parce que le Seigneurest le Très-Haut, celui qu'on doit redouter, parce qu'il est legrand Roi qui règne sur toute la terre. " Dès le débutl'attention de l'auditeur s'éveille à l'annonce de tant debiens, et devant cette convocation solennelle de la terre entière,devant cette fête à laquelle Dieu et le Saint-Esprit prennentpart, pour ainsi dire, devant cette sainte doctrine qui descend des cieuxvers nous. Aussi nous dit-on " Applaudissez " c'est-à-dire " réjouissez-vous,bondissez de joie. " Telle est en effet l'invitation que nous adresse l'Evangilequand il dit : " Bondissez de joie. "(Luc, VI, 23.) En réalitéil ne nous invite pas à sauter, à bondir (ce serait une inconvenance): il nous peint la joie dans toute sa vivacité. Et certes l'événementdont il s'agit mérite qu'on s'en réjouisse beaucoup. Cartoutes les terres que voit le soleil, l'Evangile les a parcourues, et l'universa été sauvé, et ceux qui auparavant étaientles esclaves de l'erreur ont suivi une religion supérieure au cultedes Juifs. " Vous toutes, ô nations, battez des mains !" Que cesmains, dit-il, ces mains impures, sacrilèges, que souillait chaquejour le sang répandu dans d'immondes sacrifices, ces mains aveclesquelles vous avez immolé des enfants, ces mains qui n'ont pasreculé devant l'infamie, qui ont violé la nature elle-même,que ces mains applaudissent aujourd'hui. (57) " Témoignez àDieu votre allégresse par des cris ! " Que cette langue qui a servià vos impuretés, qui a prononcé des blasphèmes,que cette langue répète avec des cris de joie l'hymne dutriomphe. Les soldats , quand ils voient plier les bataillons ennemis,ont coutume non pas de continuer à combattre corps à corps,mais d'élever la voix tous ensemble pour achever d'abattre par leurscris de victoire le courage de leurs ennemis, déjà ébranlé.Terminer la guerre en cessant d'employer la force, en se contentant depousser des cris sans se servir de ses bras et de ses armes, n'est-ce pasla meilleure preuve d'une brillante victoire et du triomphe ?
2. C'est donc le Christ qui a tout fait: il a mis fin à cetteguerre redoutable, il a enchaîné le puissant ennemi, il luia ravi ses armes. Et comme il aime les hommes, il permet à ceuxqui n'ont pas été à la peine de jouir des fruits desa victoire et de ses trophées, il veut qu'ils se préparentà chanter l'hymne du triomphe comme ceux qui ont coopéréà la victoire. Ecrions-nous donc de notre voix la plus éclatante: "ô mort, où est ton aiguillon? Enfer, où est ta victoire?" (I Cor. XV, 55.) Et. " Dieu est monté au ciel au milieu des crisd'allégresse (6). " Ainsi s'exprime notre psaume. Et ailleurs ." Tu remontas sur les hauteurs du ciel , tu as fait la captivitécaptive ; tu as reçu des présents parmi les hommes. " (Ps.LXVII, 49 ; Eph. IV, 8). Les Juifs eux aussi entonnèrent jadis unchant de triomphe quand l'armée des Egyptiens fut submergée: " Chantons le Seigneur, "disaient-ils, " car il a fait éclatersa gloire. " (Exod. XV, 1. ) Mais notre chant de triomphe est bien au-dessusdu leur; il célèbre non pas la chute des Egyptiens engloutissous les flots, mais celle des démons, non pas la défaitede Pharaon, mais celle du diable : ce ne sont pas des armes sensibles quiont été prises, mais c'est le mal' qui a péri, nondans les vagues de la mer Rouge, mais dans les eaux du baptême oùl'on prend une nouvelle vie : ce ne sont pas des Juifs qui se dirigentvers la Terre promise, mais des Chrétiens qui quittent la terrepour le ciel, ils ne mangent pas la manne (Exod. XVI, 14), mais ils senourrissent du corps de leur Seigneur (Jean, VI, 31 ), ils boivent, nonpas l'eau qui coule du rocher, mais le sang qui jaillit du côtédu Sauveur. (Exod. XVII, 6.) Aussi est-il dit : " Battez des mains " parceque, débarrassés de votre prison de pierre et de bois, vousavez porté vos pas dans les cieux et dans les cieux des cieux, quevous vous êtes ténus debout devant le trône mêmedu roi. " Poussez donc des cris d'allégresse " en l'honneur de Dieuc'est-à-dire, à lui vos actions de grâce, àlui tout l'honneur de la victoire, à lui tout l'honneur du triomphe! Ce n'était pas une guerre semblable à celle que se fontles hommes entr'eux, ce n'était pas un combat sensible, ce n'étaitpas une lutte entreprise pour conquérir des choses nécessairesà la vie du corps, c'était une lutte qui avait pour objetla conquête du ciel lui-même, la conquête des biens quecontient le ciel. C'est lui qui dirigeait cette guerre, c'est lui qui nouspermet de prendre part à sa victoire. " Car le Seigneur est le Très-Haut,le Dieu terrible, le grand Roi qui règne sur toute la terre. "
Où sont-ils maintenant ceux qui veulent détruire la gloiredu Fils unique ? Voici qu'on dit du Fils ce qui a été ditdu Père, on l'appelle grand roi: " Ne jurez pas, " est-il dit, "ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu, ni par Jérusalem,parce que c'est là ville du grand roi. " (Matth. V, 34, 35.) Etailleurs : " Il est le Dieu fort, le Dieu puissant. " (Isaïe, IX,6.) Ce qui se dit d'un roi. Quand donc vous entendrez dire que votre Seigneura été mis en croix, qu'il a été enseveli, qu'ilest descendu aux enfers, ne soyez pas abattus, ne vous désespérezpas: car il est très-élevé, il est très-élevéde sa nature. Or ce qui est naturellement élevé ne sauraitdéchoir de son élévation,, et devenir bas et rompant:au milieu même de son abaissement, son élévation subsisteet se fait voir. Car c'est précisément après sa mortqu'il a montré surtout combien il était puissant contre lamort. " La lumière brille dans les ténèbres, " est-ildit, "et les ténèbres ne l'ont pas comprise." (Jean, I, 5.)De même son élévation a brillé dans son abaissement.Voyez-le en effet ébranlant le monde du fond des enfers. Alors lesoleil détourne ses rayons, les rochers se fendent, le voile dutemple se déchire, la terre tremble, Judas se pend, Pilate et safemme sont saisis d'effroi, le juge lui-même cherche à s'excuser.Quand donc vous entendrez dire qu'il a été lié etfouetté, ne rougissez pas : voyez plutôt comme il fait éclatersa force au milieu des fers. "Qui cherchez-vous?" (Jean, XVIII, 4.) Ildit, et sa parole les renverse à ses pieds. Voyez-vous combien ilest redoutable, lui (58) dont la voix et le geste font de tels prodiges?Quand donc vous le verrez mort, représentez-vous la pierre du sépulcresoulevée, les anges debout avec crainte autour de son tombeau, lesbarrières de l'enfer brisées, la mort anéantie, lesprisonniers délivrés, et alors vous comprendrez combien ilest redoutable. S'il a fait, au jour de son humiliation, des choses siextraordinaires au ciel, sur la terre et dans les enfers, que ne fera-t-ilpas le jour où il doit nous apparaître ? Ecoutez ce que disent,au temps de son humiliation, ces démons qui écumaient derage, qui brisaient tous les liens, qui rendaient impraticable la routeoù ils avaient fixé leur séjour: " Fils de Dieu, qu'ya-t-il entre vous et nous ? Etes-vous venu ici avant le temps pour noustourmenter? " (Matth. VIII, 29. ) S'ils ont parlé ainsi dans cetemps-là, que diront-ils quand il apparaîtra, quand les puissancesdes cieux seront ébranlées, que le soleil rentrera dans lesténèbres, que la lune refusera sa lumière ?(Math.XXIV, 29. ) Aussi est-il appelé " le Très-Haut, le redoutable." Ce n'est pas tout: quelle parole sera digne de raconter ce grand jour,quand il enverra ses anges sur toute la surface de la terre, quand toutchancellera, quand la terre tremblante s'ouvrira pour rendre les mortsdéposés dans son sein, quand les corps se dresseront parmilliers, quand le ciel se repliera sur lui-même comme un tapis qu'onenroule, quand on établira le redoutable tribunal, quand on verracouler les fleuves de feu, quand les registres seront ouverts, quand ceque chacun a fait dans les ténèbres paraîtra au grandjour, quand les pécheurs commenceront à subir leurs peines,leurs supplices épouvantables, quand viendront les puissances aufront menaçant, quand les longues épées effiléesseront tirées du fourreau, quand les coupables seront entraînésvers la géhenne, quand tous, rois, chefs d'armées, consuls,gouverneurs de provinces seront payés suivant leurs mérites,quand s'avancera le peuple innombrable des anges, quand les martyrs, lesprophètes, les apôtres, les pontifes, les moines s'avancerontpar troupes, quand seront distribuées ces récompenses ineffables,ces prix, ces couronnes, ces biens que l'esprit ne peut concevoir? (Dan.VII, 9. )
3. Quelle parole pourra reproduire ce tableau ! Si le Prophètequi a entrepris de raconter la création s'est avoué vaincuet a reculé devant sa tâche en disant : " Qu'ils sont grandstes ouvrages, ô Seigneur (Ps. XCI, 5) ! si saint Paul, ne considérantla Providence que sous un seul aspect, s'est écrié : " Oprofondeur des trésors (Rom. II, 33) ! " que dira celui qui voudrapeindre ce grand jour? Le Prophète ayant prévu tout cela,disait : " Le Seigneur est très-haut, il est redoutable, il estle grand roi qui règne sur toute la terre, " faisant allusion àla délivrance universelle. Sans doute avant ce moment-làil n'en était pas moins le grand roi, mais on ne le savait pas.Car " le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pasconnu." (Jean, I, 10. ) Aujourd'hui il a mis ordre à cela, et c'esten nous unissant à lui qu'il s'est fait reconnaître pour legrand roi. Comment ne serait-il pas le grand roi, lui qui prit de pauvrespêcheurs, dépourvus d'instruction, sans éducation,au nombre de onze, tous gens obscurs, sans patrie, plus muets que leurspoissons, qui ne portaient qu'un seul vêtement, n'avaient point dechaussures, étaient nus, et les envoya aux quatre coins du globe(Matth. X, 9 ; Luc, X, 4), et qui soumit l'univers comme s'ils n'avaienteu qu'à donner des ordres ? En vérité voici encorequi est le fait d'un grand roi: il a purgé la terre de l'erreur,en un instant il a ramené la vérité, il a détruitla tyrannie du diable, lui qui, même avant d'avoir des sujets, étaitun grand roi sans avoir besoin d'exercer sa puissance sur des esclaves,sans avoir besoin de revêtir un brillant costume : il étaitgrand roi par sa propre nature. " Moi, " dit-il, "je suis né pourcela. " (Jean, XVIII , 37.) Voici encore qui révèle un grandroi: sa majesté n'est pas une majesté empruntée, iln'a besoin de personne pour être roi, il fait tout ce qu'il veut." Allez, " dit-il, " et " instruisez toutes les nations (Marc, XVI, 15)," et l'effet a suivi sa parole. " Je le veux, sois purifié. (Math.VIII, 3.) Je te le dis, démon " sourd, retire-toi de lui. Tais-toi,ferme la bouche. (Marc, IX, 24 ; et IV, 39.) Allez au feu qui a étépréparé pour le diable. Avancez-vous, et recevez pour votrepart la royauté qui vous était destinée avant queles fondements du monde fussent jetés. " (Matth. XXV, 41 et 31.)Voyez-vous comme son pouvoir, comme sa toute puissance éclatentde toutes parts? Il a su si bien se rendre maître de ses sujets qu'illeur a persuadé qu'il vaut mieux sacrifier sa vie que de lui désobéir.Un roi se fait honorer par ses sujets, lui comble ses sujets d'honneurs.Aussi les autres rois ne sont-ils rois que de nom, (59)
tandis qu'il est roi en réalité. Il est un grand roi luiqui a fait descendre le ciel sur la terre, qui des barbares a fait desphilosophes et leur a inspiré le désir d'imiter les anges." Il nous a assujetti les peuples, et a mis les nations sous nos pieds." O prodige ! à ceux qui l'ont mis en croix, il a persuadéqu'ils devaient l'adorer, à ceux qui l'insultaient, qui le blasphémaient,qui étaient attachés à des idoles de pierre, il aenseigné qu'il fallait sacrifier leur vie pour ses doctrines. Siles apôtres ont réussi, ils l'ont dû non pas àeux-mêmes mais à celui qui leur ouvrait le chemin, et quidonnait l'élan à leur âme. Et comment le pêcheurou le faiseur de tentes auraient-ils changé la face de ce globeimmense, si sa parole n'avait supprimé les obstacles? Magiciens,tyrans, orateurs, philosophes, en un mot tous leurs adversaires étaientdevant eux comme de la poussière et comme de la fumée qu'ilsont dispersées et dissipées: c'est ainsi qu'ils ont seméla lumière de la vérité, sans avoir recours aux armesou aux richesses, et en se servant de la parole toute seule; ou plutôtleur parole n'était pas toute seule, elle était plus puissanteque toute action. Et comment ? Ils invoquaient le nom du Crucifiéet la mort disparaissait, et les démons prenaient la fuite, lesmaladies cessaient, les infirmes recouvraient la santé, le mal étaitchassé, les dangers supprimés, les élémentsconfondus.
Quand donc on nous dira : Pourquoi ne s'est-il pas secouru lui-mêmesur la croix? répondons que ceci même est plus admirable.Car les conséquences n'auraient pas été les mêmess'il était descendu de la croix , au lieu d'y rester pour qu'ensuiteson nom eût le pouvoir de ressusciter un si grand nombre de morts.Ce qui prouve qu'alors, s'il resta sur la croix , ce fut de sa propre volonté,ce sont les événements qui suivirent. Celui qui arracha àla mort ceux dont elle s'était emparée avait encore plusla: puissance de la chasser avant qu'elle se fût abattue sur lui:lui, qui donna la vie aux autres, pouvait encore plus se la donner àlui-même, ce qu'il fit lorsque trois jours après il usa desa toute-puissance pour se ressusciter. Et cela il l'a prouvé parce qui suivit, puisque son nom, lorsqu'il s'est agi du corps des autres,a eu assez de pouvoir pour mettre la mort en fuite quand on l'a invoqué,on ne saurait mettre en doute que, quand il s'est agi de lui-même,il aurait pu déployer sa puissance et dompter la mort. " Il nousa assujetti les peuples et a mis les nations sous nos pieds. " Voyez lasagesse du Prophète qui dit tout avec exactitude. Car cette réflexiondes apôtres : " Pourquoi nous regardez-vous, comme si c'étaitpar notre puissance ou par notre piété que nous avons faitmarcher ce boîteux (Act. III, 12) ? " nous la retrouvons longtempsauparavant chez le Prophète. Ces mots " sous nos pieds " montrentl'assujettissement, ou plutôt un grand assujettissement. Et si vousvoulez savoir la mesure de cet assujettissement, écoutez : " Tousceux qui se trouvaient posséder des champs ou des maisons, les vendaientet en apportaient le prix qu'ils déposaient aux pieds des apôtres." (Act. IV, 34.) D'autres sacrifièrent et leurs richesses et leurvie. Car il est dit: " Ils ont exposé leur tête pour me sauverla vie. " (Rom. XVI, 4.) Dans une autre épître il est encoredit : " Vous étiez prêts, si cela eût étépossible , à vous arracher les yeux pour me les donner. " (Gal.IV, 15.) En écrivant aux Corinthiens le même saint Paul leurdisait
" Considérez coin bien cette tristesse, selon Dieu, que vousavez ressentie, a produit en vous non-seulement de soin et de vigilance,mais de satisfaction envers vous-mêmes, d'indignation contre cetincestueux, de crainte de la colère de Dieu, de désir denous revoir, de zèle pour nous défendre, d'ardeur àvenger ce crime. " (II Cor. VII, 11.) Tellement on craignait, on redoutaitles apôtres ! Saint Luc lui aussi écrivait : " Aucun des autresn'osait se joindre à eux, mais le peuple leur donnait de grandeslouanges. " (Act. V, 13.) Ailleurs, il est dit : " Que voulez-vous? Irai-jevers vous la verge à la main, ou avec un esprit de douceur et decharité ? " (I Cor. IV, 21.)
4. Avez-vous vu l'autorité et la puissance des apôtres?Or tout cela était l'oeuvre des paroles qu'il avait prononcéesen les congédiant : " Je suis avec vous. " (Matth. XXVIII, 20.)C'était lui qui marchait devant eux et détruisait les obstacles,c'était lui qui apprivoisait tous les coeurs et qui changeait larésistance en docilité. Cependant la guerre régnaitpartout , ce n'étaient partout qu'écueils et que précipices,on ne savait où appuyer le pied, où se tenir ferme. Tousles ports étaient fermés, toute maison close, toutes lesoreilles sourdes. Cependant à peine s'étaient-ils avancéset avaient-ils parlé qu'ils avaient renversé les rempartsélevés par (60) leurs ennemis à qui ils persuadaientde sacrifier leur vie et de braver désormais tous les dangers pourla doctrine qu'ils venaient leur enseigner. " Il a choisi dans nous sonhéritage; savoir, la beauté de Jacob qu'il a aimée." Un autre dit " la glorification de Jacob. " Voyez combien cette prophétieest exacte. Plus haut il a été dit : " Il nous a assujettiles peuples et les nations. " D'abord en effet les Juifs se sont approchés,d'abord au nombre de trois mille, puis au nombre de cinq mille, ensuiteest venu le tour des nations. Car Jésus disait aussi : " J'ai d'autresbrebis, et il me faut les amener, et il n'y aura qu'un troupeau et qu'unpasteur. " (Jean, X, 16.) Ensuite pour que ces mots : " Il a choisi dansnous son héritage, " ne vous troublent ni ne vous inquiètent,et ne vous donnent pas l'idée de vous écrier : Comment doncse fait-il que les Juifs soient encore incrédules ? il y a jointun correctif destiné à vous sortir d'embarras. Quant àlui c'était surtout les Juifs qu'il avait en vue, et, en ce quile concerne, il n'en a laissé aucun. Si vous voulez connaîtretoute sa pensée, écoutez ce qui suit immédiatement,car il ajoute " à savoir la beauté de Jacob, qu'il a aimée. " Par ces mots il me semble désigner les fidèles, commesaint Paul lorsqu'il disait : " Ce n'est pas que la parole de Dieu soittombée, hors du sillon : car tous ceux qui descendent d'Israël,ne sont pas pour cela Israélites; mais Isaac sera ton fils. C'est-à-direque les enfants selon la chair ne sont pas pour cela les enfants de Dieu;mais que ce sont les enfants de la promission qui sont comptés aunombre de ses enfants. " (Rom. IX, 6-8 (1).) On peut dire que les fidèlessont la beauté du peuple. En effet, quoi de plus beau que ceux quiont cru ?
Il appelle une nation son héritage, non qu'il ait jamais négligéles autres, mais il veut montrer l'intensité de son amour pour cepeuple, son désir de se l'attacher, la façon particulièredont il se l'était approprié, et la providence spécialequi s'étendait sur lui. Et pour mieux vous rendre compte de la véracitédu Prophète, voyez comme il se sert du langage populaire, de celangage usité dans les marchés. Bien souvent ceux qui viennentacheter appellent " beaux " les objets qui sont de meilleure qualitéque les autres.
1 Saint Jean Chrysostome a passé quelques mots de l'épîtreaux Romains.
C'est donc pour montrer que tous ne seront pas sauvés qu'il dit" à savoir la beauté de Jacob. " Pensée qu'on découvreencore dans les Evangiles à travers mille paraboles. Dieu " estmonté au milieu des cris de joie (6). " On n'a pas dit Dieu a étéenlevé, mais " est monté : " montrant par là qu'iln'a pas eu besoin d'une main étrangère pour s'éleveren haut, mais qu'à lui seul il a su se frayer sa route. Elie quieut moins de chemin à parcourir que le Christ, fut entraînépar une force autre que la sienne. (IV Rois, II, 11.) Car il n'étaitpas au pouvoir d'un simple mortel de se transporter sur une route interditeà tous les hommes. Le Fils unique est monté par l'effet desa propre puissance. C'est ce qui fait dire à saint Luc : " Et ilsle regardaient fixement pendant qu'il s'élevait vers les cieux." (Act. I, 10.) Il n'a pas dit : pendant qu'on l'enlevait ou pendant qu'onl'emportait, car il s'élevait tout seul. Et si, avant qu'il fûtmis en croix, les eaux l'ont porté quand il était encoreenfermé dans un corps lourd et sur lequel avaient prise les mauxde l'humanité, quoi d'extraordinaire s'il a fendu les airs quandil n'avait gardé que la partie incorruptible de son être ?
Mais pourquoi ces mots : " Au milieu des cris de joie? " Est-ce qu'ona poussé des cris de joie quand il est monté? Tout s'estpassé en silence, et il n'y avait de présents que ses onzedisciples. Vous voyez bien qu'il ne faut pas prendre les Ecritures au piedde la lettre, il faut encore comprendre le sens caché qu'elles renferment.Ce que je disais, en commençant l'explication de. ce psaume quecette expression : " cris de joie, " désignait quelque autre chose,à savoir la victoire et le triomphe, je dois le répéterà l'occasion de ce passage, où il est dit, qu'il monta "au milieu des cris de joie, " c'est-à-dire au sein de la victoire,après avoir terrassé la mort, renversé le péchémis les démons en fuite, banni l'erreur, après avoir toutchangé pour tout améliorer, après avoir rendu àl'humanité son ancienne patrie, ou plutôt une patrie bienplus belle. Quand il s'est montré, rien ne lui a résisté,ni la tyrannie du péché, ni là puissance de la mort,ni la force de la malédiction, ni l'intensité de la corruptionet du mal, ni aucune des choses semblables; mais il a brisé toutcela comme une toile d'araignée , et les phalanges des démons, et les efforts du diable, il a tout vaincu et ne s'en est alléqu'après avoir mené (61) à bonne fin tout ce qu'ilavait entrepris.
5. C'est pourquoi saint Paul, racontant le triomphe du Sauveur, disait: " Ayant désarmé les principautés et les puissances,il les a menées hautement en triomphe à la face de tout lemonde, après les avoir vaincues par sa croix. " (Coloss. II, 15.)Et ailleurs : " Il a effacé par son sang la cédule qui s'élevaitcontre nous dans ses décrets ; il a entièrement aboli cettecédule qui nous était contraire, il l'a abolie en l'attachantà sa croix. (Ibid. 14.) Et le Seigneur dans " la voix de la trompette." C'est toujours la même figure, on veut parler d'une brillante victoire.Ici il faut ajouter quelque autre chose à l'expression, une idéede bruit, d'éclat, d'évidence. Cependant, quand cet événementeut lieu, nul ne s'en aperçut, mais il se manifesta plus tard avectant d'éclat, qu'on eût dit le son d'une trompette retentissante,ou quelque son bien plus perçant encore. Car cet événement,si secret alors, a été connu de presque tous ceux qui habitentla terre, et il s'est si bien révélé par la forcedes choses, qu'on eût dit le son d'une trompette retentissante, ouquelque son bien plus perçant encore. Car les sons de la trompetten'auraient pas été aussi puissants pour appeler tous leshommes à ce spectacle, que le fut plus tard la voix même deschoses quand elle fit connaître l'ascension du Sauveur; ce miracle,elle le proclama avec un bruit plus éclatant que tous les bruitsde la foudre. La terre n'aurait pas entendu le tonnerre aussi distinctementque la proclamation de ce miracle se fit entendre de ceux qui vivaientalors, aussi distinctement qu'elle se fera entendre de ceux qui vivrontplus tard. Le tonnerre ne se fait entendre que dans le moment présent,tandis que la voix des choses a transmis le souvenir de ce miracle àtoutes les générations avec plus d'éclat que la trompette,avec plus de retentissement que le tonnerre.
On ne se tromperait pas si l'on disait que la bouche des apôtresétait une trompette, non pas une trompette d'airain, mais une trompetteplus précieuse que l'or, plus précieuse que les diamants.Pourquoi cette expression : " Dans la voix de la trompette? " C'étaitpour montrer son esprit de concorde, comme le témoigne aussi saintPaul : " Ainsi, soit que ce soit moi, ou eux qui vous prêchent, voilàce que nous prêchons. " (I Cor. XV, 11.) Et ailleurs : " Toute lamultitude de ceux qui croyaient n'avait qu'un coeur et qu'une âme." (Act. IV, 32.) Le son de cette trompette n'appelait pas les hommes aucombat, mais il leur annonçait le triomphe et la bonne nouvelle.Dans les armées, quand on part pour la guerre, les trompettes avecles étendards donnent le signal et la direction de la marche; lessoldats présents dans le rang sont animés et parce qu'ilsvoient et par ce qu'ils entendent : c'est aussi ce qui se passait alors.Dans chaque ville où pénétraient les apôtres,leur trompette retentissait et tous accouraient pour entendre. " Chantezà la gloire de notre Dieu; chantez, chantez à la gloire denotre Roi, chantez (7). Chantez avec sagesse, parce que Dieu est le roide toute la terre (8). Dieu a régné sur les nations (9)." Après avoir décrit la grandeur du triomphe, l'auteur dupsaume invite la terre à témoigner sa joie et son zèle: aussi répète-t-il deux fois le même mot. Il ne ditpas simplement de chanter, il dit aussi : " Chantez avec beaucoup de sagesse." Que faut-il entendre par ces mots : " Chantez avec sagesse? " C'est-à-direaprès avoir pris connaissance des faits, et compris la grandeurdes événements. Pour moi, je crois que ces mots : " avecsagesse, " cachent encore une autre signification : ce n'est pas seulementnotre voix, ce n'est pas seulement notre langue , mais aussi nos actionset notre vie qui doivent chanter à la gloire de Dieu. Car Dieu,dit-il, " a régné sur les nations, " et comme dit un autre: " Au-dessus des nations. " De quelle royauté veut-il parler là?non pas de cette royauté qui appartient à Dieu par le droitde la création, mais de cette royauté qui lui appartientpour l'avoir appelé à lui. Auparavant sans doute il régnaitsur toutes choses, puisqu'il a fait et créé toutes choses: mais aujourd'hui il règne sur des sujets dociles et reconnaissants.Ce qui doit surtout provoquer nos actions de grâces et exciter notreadmiration, c'est que celui qui, auparavant, était insultépar les Juifs, a opéré dans le monde un tel changement, qu'onle chante en tous lieux, et que ceux qui n'ont pas lu les prophètes,qui n'ont pas été élevés dans la Loi, qui vivaientà la manière des bêtes sauvages, ont étéchangés tout d'un coup, ont rejeté toutes les séductionsde l'erreur et se sont soumis. Et ce n'est pas deux ou trois, ou quatrenations. ni dix, qui (62) se sont ainsi converties, c'est toute la terre.
" Il est assis sur son trône! " Oui, il règne, il commande.Et le Psalmiste a bien dit sur son saint trône. Car, il ne règnepas seulement, il règne aussi avec sainteté? Qu'est-ce àdire , il règne avec sainteté ? Oui , avec pureté.Les hommes qui parviennent à la royauté, usent de leur puissancemême pour commettre l'injustice; mais sa royauté àlui est exempte de telles souillures, elle est pure, elle est sainte. Nila tromperie, ni rien de pareil ne corrompt ni ne circonvient son tribunalqui est sans tache, qui est pur d'une rayonnante pureté, qui défietoute comparaison et qui brille d'une gloire ineffable. " Les princes despeuples se sont assemblés et unis avec le Dieu d'Abraham, parceque les puissants de Dieu sur la terre ont été extraordinairementélevés (10). "
6. Dans ce passage on nous montre tout l'essor de l'Evangile qui nes'est pas adressé seulement aux particuliers , mais encore àceux-là même qui portent le diadème et qui sont assissur le trône royal. Ensuite pour nous montrer qu'il n'y a qu'un seulet même Dieu pour l'Ancien comme pour le Nouveau Testament, il estdit " avec le Dieu d'Abraham, " pour : avec le Dieu de vos pères,avec celui qui leur a donné la loi. C'est pourquoi Jérémiea dit : " Je vais faire une nouvelle alliance avec vous, non selon l'allianceque je fis avec vos pères, en ce jour où je les pris parla main pour les emmener hors de la terre d'Egypte (Jér. XXXI, 31,32), " montrant par là que l'ancienne et la nouvelle loi n'ont qu'unseul et même auteur qui est notre Dieu. Baruch lui aussi a dit :" Celui-ci est notre Dieu, on n'en comptera pas d'autre après lui.Il a trouvé toutes les voies de la science et il a guidéJacob, son fils, et Israël, son bien-aimé; après celail a été vu sur la terre et a conversé avec les hommes(Baruch. III, 36-38), " montrant par là que Celui qui a donnéla loi est le même qui s'est fait chair et que Celui qui s'est faitchair est aussi le même qui a donné la loi. Le Prophètedit encore ceci "Ils se sont assemblés et unis avec le Dieu d'Abraham." Le texte hébreu, au lieu de "avec le Dieu d'Abraham, " porte :" Em Elôï Abraam. " Et comment cela s'est-il fait ? " Parceque les puissants de Dieu sur la terre ont été extraordinairementélevés. " Quels sont ceux qui représentent la puissancede Dieu ? Ne sont-ce pas les apôtres , s'il est vrai que de tousles hommes ils ont fait des fidèles (1) ? Puisqu'il est dit queleur puissance a brillé d'un tel éclat et qu'ils ont toutvaincu. Et c'est avec raison qu'ils sont appelés puissants. Commentne le seraient-ils pas, eux qui ont livré bataille à la terreentière, aux démons, au diable, aux cités, aux nations,aux tyrans, aux châtiments, aux supplices, aux grils (2), aux fournaises,aux coutumes, à la tyrannie de la nature (3), qui ont tout vaincu,qui se sont élevés au-dessus de tout et n'ont étéarrêtés par rien ? Comment ne le seraient-ils pas, eux quimême après leur mort ont déployé une si grandeforce ? Comment ne le seraient-ils pas, eux dont les paroles plus fermesque le diamant, loin de céder sous les efforts du temps, vont gagnantdu terrain de jour en jour, répandant la bonne nouvelle partout,et dans toutes les directions, et jusqu'aux extrémités dela terre habitée ? Pour toutes ces choses, rendons grâcesà Dieu qui aime les hommes, car c'est à lui qu'appartiennentla gloire et la puissance, et maintenant et toujours , et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
1. Passage controversé. La traduction latine , quinam sunt autemDei fortes, nisi apostoli, fidèles omnes ? ne rend pas le et dugrec et semble ranger tous les fidèles au nombre de ceux qui représententla puissance de Dieu.
2. Il y a dans le texte poêle à frire. Comme il s'agitdu supplice du feu, j'ai cru pouvoir y substituer le mot gril.
3. Un manuscrit ajoute aux princes, aux rois, à la faim et àla soif, à la mort.
EXPLICATION DU PSAUME XLVII
1. PSAUME POUR SERVIR DE CANTIQUE AUX ENFANTSDE CORÉ. 2. LE SEIGNEUR EST GRAND ET DIGNE DE TOUTE LOUANGE DANSLA CITÉ DE NOTRE DIEU, SUR SA SAINTE MONTAGNE. 3. DONT IL ÉTABLITBIEN LES RACINES A LA JOIE DE TOUTE LA TERRE. UN AUTRE INTERPRÈTEDIT: QUI S'EST ÉLEVÉE COMME UNE BELLE TIGE A L'ALLÉGRESSEDE TOUTE LA TERRE. UN AUTRE : A LA SPLENDEUR DE TOUTE LA TERRE, SPLENDEURDÉTERMINÉE DÈS LE PRINCIPE.
1. Ici encore il s'agit de populations délivrées de laguerre, délivrées des combats. Car les Juifs, revenus deBabylone et arrachés à leur longue captivité, aprèsavoir recouvré la terre de leurs aïeux et échappéà tant de guerres, chantent des cantiques d'actions de grâcesen l'honneur de Celui qui est l'auteur de tous ces biens, et disent : "Le Seigneur est grand et digne de toute louange.. " Ils disent qu'il est" grand, " mais non pas combien, car nul ne le sait. C'est pourquoi lePsalmiste ajoute " et digne de toute louange. " Sa grandeur n'a pas delimites. Ce qui revient à dire : Il faut nous contenter de le glorifieret de le louer, et cela sans mesure ; il faut le louer, et pour sa grandeurmême qui est infinie et qu'on ne peut concevoir, et pour l'immensitédes bienfaits dont il nous a comblés. Il a voulu et il a pu ce qu'ila voulu. et Dans la cité de notre " Dieu, sur sa sainte montagne." Que dis-tu, ô Psalmiste! Tu enfermes l'éloge de Celui quiest infiniment grand et digne de louanges , dans une ville et sur une montagne? Non, répond-il, ce n'est pas là ce que je veux dire,mais bien que c'est nous qui l'avons connu avant les autres hommes (1). Est-ce encore pour cela qu'il a dit " dans la cité de notreDieu, " ou bien veut-il nous montrer par là que les prodiges opérésdans cette ville ont témoigné de la grandeur et de la gloirede Dieu , que ces Juifs naguère prisonniers, délaissés,méprisés, enfermés sur une terre ennemie comme dansun tombeau, ont été tout à coup entourés parlui d'un tel éclat, qu'ils se sont mis au-dessus de leurs vainqueurs,sont revenus d'exil, ont recouvré leur sécurité premièreet retrouvé leur patrie dans sa splendeur d'autrefois? Ce que nousvoyons, dit-il, des oeuvres de Dieu est si grand, qu'il n'en faut pas pluspour nous prouver son existence. Mais comme autrefois les Juifs n'étaientpas assez intelligents pour le comprendre , il se fit mieux connaîtred'eux en les aidant contre leurs ennemis, en leur donnant la victoire,en leur procurant constamment ces triomphes extraordinaires, en tournantà leur profit toutes leurs révolutions, en faisant pour euxdes prodiges
1. Le traducteur latin lit pro ton allon touto ce qui est en effetla leçon de deux manuscrits , et rend le tout par quod nos autoalia hoc cognoverimus : J'aime mieux lire avec Savile et Morel : pro tonallon touton.
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au-dessus de tout espoir et de toute attente. Le Psalmiste appelle cetteville la ville de Dieu, non pas qu'il prive les autres villes de sa protection,mais il montre que les Juifs possédaient quelque chose de plus queles autres peuples, par rapport à la connaissance de Dieu. Les autresvilles ne pourraient être appelées villes de Dieu, que parcequ'il les a créées, tandis que celle-ci a droit àce titre non-seulement pour ce motif , mais encore parce qu'elle est intimementunie à Dieu et que c'est là qu'il a fait tous ses miracles.Alors on disait (,u'elle était la ville de Dieu, aujourd'hui c'estnous tous qui sommes appelés les fils de Dieu. " Ceux qui sont àJésus-Christ, dit l'Apôtre , ont crucifié leur chairavec ses passions et ses désirs déréglés. "(Gal. V, 24.) Voyez-vous toute la force de la vertu? C'est pour cela quecette montagne était appelée la montagne de Dieu, parce queDieu y était honoré.
" Dont il établit bien les racines à la joie de toutela terre. " Voilà une expression bien obscure, aussi devons-nousy donner notre attention. A la simple lecture elle nous embarrasse, maissi on l'examine avec soin, on verra 1a suite et l'exacte enchaînementdes idées. Le Psalmiste s'exprime en ces termes : " Le Seigneurest grand dans la cité de notre Dieu, sur sa sainte montagne dontil établit bien les " racines, " c'est-à-dire qu'il donneà sa ville de belles racines, de beaux fondements, une belle base-avec la joie et dans l'allégresse de toute la terre.. Un autre interprètele donne à entendre lorsqu'il dit: a Dont il établit bien" les racines à la splendeur déterminée de toute "la terre, " Car Dieu a fait de cette ville la splendeur et la joie du mondeentier. Là était la source de la piété, làprit racine, là prit naissance la notion du vrai Dieu. Telle étaitdonc cette ville dont il avait établi les racines, qu'il avait poséesur de beaux fondements, pour l'ornement de la terre, pour sa joie et pourson bonheur. Car. Jérusalem était alors l'école dela terre , et ceux qui voulaient connaître la joie, embellir et parerleur âme, y venaient puiser les connaissances dont ils avaient besoin.C'est encore dans le même sens qu'il a dit: " dont il établitbien les racines, " et non pas seulement; " dont il établit lesracines. " Si de plus vous voulez prendre cette expression dans le sensmystique, vous reconnaîtrez la justesse et la véritéde la prédiction. C'est de là que l'allégresse, c'estde là que la joie et le bonheur sont descendus partout sur la terre;c'est là qu'étaient les sources de la sagesse, dans cetteville où le Christ fut crucifié, d'où les apôtresprirent leur essor. " Car de Sion viendra la loi, et le Verbe du Seigneurviendra de Jérusalem (Mich. IV, 2), " et cette joie repose sur desracines éternelles. " Monts de Sion, flancs de l'Aquilon. " Un autredit: " Monts de Sion, croupes de l'Aquilon ; " et le texte hébreu: " Ar Sion jerchthé Saphoun. " Dans quel but, dites-moi, parle-t-ilmaintenant de l'Aquilon , et nous fait-il la description de ces lieux?Comme c'était toujours de ce côté-là que laguerre venait les assaillir, et que les peuples étrangers faisaientirruption, les prophètes se servent toujours de ces mêmestermes, et appellent cette guerre la guerre qui vient de l'Aquilon (Jér.I, 13, 14), et représentent Jérusalem comme un bassin quele feu chauffe toujours de ce côté. C'est en effet par làque les frontières de la Perse et de la Palestine se touchent. LePsalmiste admirait donc ces événements, et il ajoutait cesmots pour montrer que Dieu avait rendu imprenable cette cité constammentattaquée par les peuples venant du nord. C'est comme si l'on disaiten parlant du corps : ce membre était faible, tu l'as rendu plusfort; tel est aussi le sens caché de ses paroles dans ce mêmepassage. Le plaisir et la sécurité règnent en ceslieux, d'où nous venaient la désolation et les larmes, etqui étaient pour nous un objet d'affliction. Il n'y a que joie etbonheur là où nous ne connaissions que les menaces, la crainteet les dangers, et désormais nul ne redoute les nations du nord, nul ne s'abat, nul ne s'inquiète, mais tous sont heureux et satisfaits, parce que tu as établi ses racines dans la joie. " La citédu grand Roi. Dieu sera connu dans ses maisons, lorsqu'il prendra sa défense(4). " Un autre dit , " fut connu; " un autre, " Dieu dans les palais desa cité sera connu pour un rempart; ",un autre, " Dieu dans lesmaisons de sa cité fut reconnu pour être capable de la tirerdu danger. "
2. L'auteur du psaume proclame la majesté de Jérusalem, il la comble de louanges, il la couronne en disant: " La citédu grand Roi. " Ensuite, montrant comment elle est la cité du grandRoi, il ajoute " il sera connu dans ses a maisons. " C'est nous faire voircombien il en prend soin puisqu'il la sauve tout entière (65) sansen rien excepter, et que , non content de la protéger dans son ensemble, il étend ses soins prévoyants à chacune de ses maisons.Pour nous nous n'avions pas besoin de cela pour le connaître, maisil a profité de cette occasion pour faire éclater sa forceaux yeux de ses ennemis. Sous le règne d'Ezéchias les peuplesétrangers s'étaient abattus autour de Jérusalem commeun nuage , et l'avaient enfermée comme dans un filet, ils se retirèrentaprès avoir perdu la plus grande partie de leurs soldats. Bien desfois encore d'autres peuples marchèrent contre elle, qui durents'éloigner couverts de confusion. Tous ces succès, dit lePsalmiste, on les doit à la Providence divine, et Jérusalemlui doit son éclat. Et sa grandeur ne lui vient pas seulement deson éclat, mais encore de la façon dont elle a conquis cetéclat. " Voici que les rois de la terre se sont assemblés,et ont conspiré unanimement contre elle (5) ; " un autre dit: "Voici que les rois se sont mis en ordre de bataille. Mais l'ayant vu, ilsont été tout étonnés, tout remplis de trouble,et d'une émotion extraordinaire (6) : le tremblement les a saisis;ils ont ressenti alors les douleurs que sent la femme qui est en travaild'enfant (7), dans le souffle d'un vent impétueux (8). " Un autredit, " par un vent impétueux; " un autre, " par une fièvreardente. Tu briseras les vaisseaux de " Tharsis. " Un autre, " tu broieras." Dans le texte hébreu on lit " Tharsis. " Dans ce passage le Psalmistenous explique que c'était une guerre redoutable, une vaste coalition,et que la victoire n'en fut que plus brillante. Car après nous avoirdit que Dieu défend Jérusalem et qu'il la couvre de sa puissanteprotection , il nous montre ensuite comment il s'y prit pour la défendre.Des milliers de peuples étaient accourus (c'est ce qu'il nous faitcomprendre en nous parlant du grand nombre de leurs rois), et ce n'étaitpas une simple incursion, ils s'étaient coalisés et avaientuni leurs troupes : mais ils rencontrèrent des obstacles si extraordinairesqu'ils se retirèrent frappés d'étonnement: Telle futl'issue de cette guerre ils battirent en retraite, pleins de stupeur etd'effroi. Profondément troublés ils s'enfuirent tout tremblants,devant un petit nombre d'ennemis, eux si nombreux, devant quelques bataillonsdisséminés; eux qui avaient uni leurs armées, et ilsne se sentaient pas plus d'énergie qu'une femme qui est en travaild'enfant. Ce qui prouve bien qu'une intervention surhumain avait conduitcette guerre , que c'était Dieu qui avait dirigé les armées,qu'il avait non-seulement abattu l'orgueil des ennemis, mais aussi troubléleur esprit, et mis dans leur âme les douleurs que ressent la. femmedans l'enfantement , et frappé leur coeur d'une indicible épouvante.Il arriva la même chose que si une flotte nombreuse se réunissait,et qu'un vent violent, se déchaînant sur elle , brisait tousles navires , submergeait les galères, et y jetait tout àcoup le plus affreux désordre. Car cet exemple me semble montrerque la victoire fut facile, et le désordre extrême. Embarquéssur une flotte, et venus de régions lointaines, tous périrent:la colère de Dieu les renversa, comme eût fait un tourbillonimpétueux. C'est pour cela que voulant indiquer d'où ilsétaient venus, le psaume ajoute le nom de Tharsis. Car c'est ceque veut dire le texte hébreu par le mot que nous avons mis , àcause de vous, à la suite de notre citation. Voilà ce quel'on peut dire: oit bien on peut répéter ce que je disaisplus liant, à savoir que Dieu mit le désordre au milieu decette multitude d'ennemis, comme les vents violents qui souvent s'abattentsur les vaisseaux de Tharsis et les brisent.
" Nous avons vu dans la cité du Seigneur des armées, dansla cité de notre Dieu, ce que nous avons entendu annoncer (9). "Voyez-vous comme ils s'expliquent ces mots que nous avons vus plus haut: " Dont Dieu établit bien les racines, " c'est-à-dire dontDieu prend toujours soin, qu'il protégé toujours, qu'il munittoujours de remparts? Car après avoir raconté lésévénements de ce temps-là, le Psalmiste ramèneson récit aux événements du temps passé, etnous montre la parenté qui les unit. Ce que nous avions vu écrit,dit-il, nous l'avons vu réalisé, nous avons vu les victoires,les trophées de Dieu, sa protection et ses magnifiques miracles.Car Dieu n'a pas cessé d'en faire, et c'est bien lui qui nous sauvedes dangers, qui nous mène par la main à la connaissancede sa divinité. C'est par un heureux à-propos que le Prophètea fait mention de ces événements arrivés longtempsauparavant, puisqu'il instruit ses concitoyens et par le récit desanciens miracles, et par celui des miracles nouveaux, si bien que ceuxdont l'esprit est le plus épais croient, en voyant ce qui vientde se passer, à ce qui s'est passé (66) autrefois, y trouventdeux fois leur profit, et voient de leurs propres yeux ce qu'ils ne connaissaientque pour l'avoir entendu dire. "Dieu l'a fondée et affermie pourtoute l'éternité. Nous avons reçu, ô Dieu, tamiséricorde au milieu de ton peuple (10). " Un autre dit: " Nousavons apprécié, ô Dieu, ta miséricorde a aumilieu de ton peuple (1), " et dans le texte hébreu on lit : "Echalach demmenu. Comme la gloire de ton nom, ô Dieu, s'étendjusqu'aux extrémités de la terre, votre louange s'y étendde même (11). "
3. Après avoir dit : nous avons vu ce dont nous avions entenduparler, le Psalmiste raconte aussi et ce dont il savait entendu parler,et ce qu'il a vu. De quelle chose donc avait-il entendu parler, et qu'a-t-ilvu ? Que la faveur de Dieu fait sa cité plus forte, et la rend indestructible.Voilà ses fondements, voilà sa force, voilà ce quila rend imprenable, plutôt que l'alliance et l'aide naturelle deshommes, plutôt que la force des armes, plutôt que les tourset que les remparts. Mais quoi? Dieu la tient sous sa domination. Voilàsurtout l'idée avec laquelle ils devaient se familiariser, l'idéeque le Prophète ne cesse de leur suggérer. " Nous avons reçu,ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton peuple. " Que signifientces mots : " Nous avons a reçu?" que nous avons espéré,que nous avons attendu, que nous avons connu ton amour pour nous. Car.après avoir dit: Dieu a jeté les fondements, a établiles racines, a élevé les remparts de Jérusalem, leProphète, pour montrer que tant de bienfaits n'ont pas étéprovoqués par les mérites de ceux qui en ont étél'objet, mais qu'ils sont uniquement l'effet de Celui qui en est l'auteur,voulant en même temps rabattre lorgueil des Juifs, le Prophètetient à peu près de langage: nous sommes redevables de cesheureux événements à ta miséricorde, àta gloire, à ta bonté. Et c'est pour cela qu'il a ajouté:" Comme la gloire de ton nom, ô Dieu, s'étend jusqu'aux extrémitésde la terre, ta louange s'y étend de même. C'est ta louange," dit-il, qui a produit des succès si considérables et siétonnants, si grands et si glorieux. Car tu n'as mesuré tesbienfaits ni à la grandeur de ceux que tu as obligés, nià leurs mérites, mais à ta propre grandeur. C'estdonc ta louange, c'est-à-dire, le concert d'éloges auquelont donné lieu tes actes, qui a répandu au loin le bruitde ce succès. Bien que
1 Le véritable texte donne naou (temple), et non laou (peuple).
ces événements se soient passés en Palestine, ilsétaient si grands et si considérables, que la renomméeles a fait connaître jusqu'aux extrémités de la terre,et que les contrées lointaines en ont été informées.Ce qui s'était passé en Egypte n'était-il pas plusexactement connu de la prostituée de Jéricho que de ceuxqui étaient présents? (Josué, II, 10.) A son tourla Palestine a vu les événements survenus au milieu de sonpeuple , proclamés parmi ceux qui habitent la Perse. Enfin les Persansont vu ce qui était arrivé chez eux parvenir aux derniersconfins de la terre. C'est ainsi que le grand roi envoya par toute la terredes lettres qui publiaient le miracle de la fournaise. (Dan. III, 98.)C`est ainsi que le Prophète, après avoir dit: " Et ta louangea pénétré aux extrémités de la terre," ajoute : " Ta droite est pleine de justice, " fidèle, dans cepassage, à son invariable habitude de remonter des objets sensiblesaux qualités inhérentes à la nature de Dieu. Ce n'estpas qu'il veuille nous faire croire qu'on puisse ajouter à Dieuou qu'en en puisse retrancher quelque chose (loin de lui cette pensée!),mais comme la parole de l'homme et sa langue sont faibles, il faut ajouterau langage une interprétation qui convienne à la majestéde Dieu.
Par les qualités inhérentes à la nature de Dieu,le prophète entend celles qui sont inséparables de son essence.Or quelles sont-elles? " Ta droite, " dit le Prophète, " est pleinede " justice. " Il montre par là qu'en accordant ses bienfaits,il y a été sollicité non par les mérites deceux qui en étaient l'objet, mais par sa propre essence, puisqu'ilest dans son essence qu'il se complaise dans la justice, qu'il se complaiseà aimer les hommes. Tel est son but, telle est sa coutume, et c'estce qui explique pourquoi les Juifs ont reçu de lui tant de bienfaits.De même que la chaleur est le propre du feu, et la lumièrele propre du soleil , de même, et bien plus encore, la bienfaisanceest le propre de Dieu. C'est ce qui fait dire au Prophète : " Tadroite est pleine a de justice, " pour signifier qu'elle débordechez lui, qu'elle fait corps avec lui.
" Que le mont de Sion se réjouisse, et que les filles de Judasoient dans des transports de joie à cause de tes jugements, " Seigneur(12). " Un autre dit : " à cause de tes décisions. EnvironnezSion, et embrassez-la ; racontez toutes ces choses du haut de ses tours(13). " Un autre dit: " Comptez le (67) nombre de ses tours; " un autre: " Faites son éloge. Appliquez-vous à considérersa force (14). " Un autre: " à considérer son enceinte. "Un autre : " sa richesse. Et faites la distribution de ses maisons. " Un autre: " Mesurez ses palais afin que vous en "fassiez le récità une autre génération. " Un autre : " àla génération qui va suivre. Car c'est là le vraiDieu, notre Dieu, pour tous les siècles et pour toute l'éternité;et il régnera sur vous dans tous les siècles (15)." Pourquoidonc cet ordre d'aller autour de la ville, d'en compter les tours, d'enremarquer les édifices, de nous rendre compte de sa beauté,de calculer l'étendue de ses enceintes et de ses murs, de mesurerses palais et ses maisons? Ces paroles n'ont pas besoin de nos commentaires, elles sont assez claires par elles-mêmes, car nous pouvons en lirela cause immédiatement après. Cette cause quelle est-elle?" Afin d'en faire le récit, " dit-il, " à une autre génération."Ce qui peut se ramener à ceci : Soyez contents, réjouissez-vous,bondissez de joie. Rendez-vous nettement compte de sa puissance, que cene soit pas une simple appréciation, comme s'il s'agissait du premierobjet venu. Car après avoir été un amas de décombres,après avoir été arrachée jusque dans ses. racines,après que le sol même où elle s'élevait eûtété presque détruit, et qu'on eût désespéréde la voir jamais se relever, au point que le Prophète disait :" Nos os sont devenus tout secs, notre espérance est perdue, noussommes anéantis (Ezéch. XXXVII, 11 ), " et comme on ne s'attendaitplus à la recouvrer, leur patrie leur fut rendue, non pas tellequ'ils l'avaient perdue, mais bien plus belle et plus brillante, plus illustre,plus grande; plus riche, plus forte, avec des maisons plus spacieuses,des marchés plus vastes, avec une puissance plus considérableet des ressources bien supérieures. " La gloire de cette dernièremaison, " dit en effet le Prophète, " sera encore plus grande quecelle de la première. " (Agg. II, 10. ) Il s'adresse au peupléet voici à peu près le langage qu'il lui tient : Cette villeà laquelle vous renonciez, sur laquelle vous ne fondiez plus aucunespoir, cette ville qui n'était qu'une ruine, comment a-t-elle recouvréun éclat plus brillant que son éclat d'autrefois? Rendez-vousdonc bien compte de tout cela, de sa reconstruction, de son éclat,de sa gloire, afin de vous bien pénétrer de la puissancede Dieu qui a relevé cette ville, détruite même dansvotre espérance, et qui l'a relevée pour la faire plus grande,afin de raconter à vos descendants le pouvoir de ce Dieu, et soninfatigable protection, en ajoutant qu'il a toujours veillé surnous comme un prince, comme un pasteur. Ces récifs seront, mêmepour ceux qui viendront plus tard, un sujet de sages réflexions,une occasion de bien connaître Dieu, et de s'appliquer à lavertu. Voilà pourquoi le Prophète invite ses concitoyensà faire le tour de Jérusalem: il veut qu'ils donnent de bonsenseignements à leurs descendants.
4. Ainsi donc, nous aussi, ayons . dans l'esprit notre cité deJérusalem, pour la contempler toujours et sans relâche , pournous représenter sans cesse ses beautés ; cette Jérusalem,la capitale du Roi des siècles, où sont les esprits des justes,où sont les choeurs des patriarches, des apôtres et de tousles saints : où tout est immuable, où rien ne passe, oùsont ces beautés incorruptibles que nul n'a viles, que ceux-làseuls peuvent posséder qui ont complètement oubliéces biens périssables et passagers qui sont le souci de notre vied'ici-bas, je veux parler de la fortune, des délices et des funestesplaisirs qui nous viennent du diable. Contemplons-la pour devenir chaquejour plus affectueux envers nos frères, hospitaliers envers lesindigents, plus charitables envers notre prochain et plus disposésà pardonner du fond du coeur à ceux qui nous ont offensés,afin que, vivant vertueusement et selon la volonté de Dieu, noushéritions du royaume des cieux, en Jésus-Christ, notre Seigneur,à qui appartiennent la gloire et la puissance, en compagnie du Pèreet du Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous lés sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
EXPLICATION SUR LE PSAUME XLVIII
POUR LA FIN, AUX ENFANTS DE CORÉ. SUIVANT UN AUTRE : CHANT DE TRIOMPHE. 2. PEUPLES, ÉCOUTEZ TOUTESCES CHOSES. UN AUTRE : ÉCOUTEZ CECI. PRÊTEZ L'OREILLE, VOUSTOUS QUI HABITEZ LA TERRE. UN AUTRE : L'OCCIDENT. ON LIT DANS LE TEXTEHÉBREU, OLD. 3. ET CEUX QUI SONT NÉS DE LA TERRE ET CEUXQUI SONT FILS DES HOMMES. UN AUTRE : ET L'HUMANITÉ, ET EN OUTRELES FILS DE CHAQUE HOMME, LE RICHE EN MÊME TEMPS QUE LE PAUVRE. UNAUTRE : (LE RICHE ET LE PAUVRE) ENSEMBLE.
1. Le Prophète va nous révéler d'importants secrets.Car il n'aurait pas convoqué les hommes, de tous les points de laterre, pour venir l'entendre, il ne les aurait pas invités àvenir s'asseoir comme dans un théâtre, s'il n'avait ànous raconter quelque chose de grand, d'éclatant, quelque nouvelledigne d'une si vaste assemblée. Car il ne parle plus comme s'ilne voulait prophétiser que pour les Juifs, pour les habitants dela Palestine. On dirait un apôtre, un évangéliste quiadresse ses paroles à tout le genre humain. La loi ne formait qu'unpeuple, dans un coin reculé de la terre, mais la parole évangéliquea retenti de la Judée sur toute la surface du globe, elle s'estétendue, et a parcouru autant de pays que le soleil en éclaire.La première était comme une institution d'enfants, un règlementélémentaire, un ministère de condamnation et de mort:la seconde n'est que grâce et que paix. Puisqu'il a convoquétout le genre humain pour l'écouter, approchons, nous aussi, etvoyons ce que veut nous dire le Psalmiste, qui préside cette immenseréunion de tout le genre humain: As-tu invité tous les hommesà venir, sans te préoccuper de savoir s'il y en a parmi euxqui soient d'origine étrangère, s'il y en a d'instruits,s'il y en a d'ignorants? Oui, tous. Et c'est pour cela qu'il a dit dèsle début : " Peuples, écoutez tous, " et qu'il ai nsistéencore en ces termes: " et ceux qui sont nés de la terre, et ceuxqui sont fils des hommes; " adressant son appel à l'humanitétout entière. Oh ! quel enseignement ! Comme il est fait pour tous,commun à (69) tous ! Aussi ce n'est pas un simple appel fait àtous les hommes, il les invite encore à écouter ses parolesavec beaucoup de zèle et de recueillement. Car il ne s'est pas contentéde dire
" Peuples, écoutez toutes ces choses : Prêtez " l'oreille," ajoute-t-il. Or, prêter l'oreille, ce n'est pas autre chose qued'écouter avec recueillement, et avec une attention soutenue. Carprêter l'oreille se dit spécialement de ceux qui se parlentà l'oreille, et font grande attention, l'un à ce qu'il dit,l'autre à ce qu'il entend " Prêtez l'oreille , vous tous quihabitez la " terre, " et s'il y en a parmi vous qui ne sont pas comptésau rang des nations, qui vivent pêle-mêle ou disperséspar tribus comme les nomades, ceux-là aussi je les convoque pourvenir entendre mes paroles.
Voyez comme l'orateur est habile. Tout d'abord il éveille l'attentiondes auditeurs, et les tient en suspens par cet appel en masse. Aprèsquoi il les humilie afin de prévenir le sentiment d'orgueil quipourrait s'élever chez eux, à la vue de leur grand nombre.Voilà surtout les auditeurs qu'il faut à celui qui va parlerle langage de la sagesse, des auditeurs contrits et humiliés, dépourvusd'orgueil et d'arrogance. Comment donc a-t-il rabattu leur orgueil? enleur rappelant ce qu'ils sont. Car après avoir dit " Peuples, "il ajoute : " et ceux qui sont nés de la terre, et ceux qui " sontles fils des hommes, " nommant ainsi la substance de laquelle nous tironsnotre origine, rappelant que la terre est notre mère commune àtous. Pourquoi cette expression " ceux qui sont les fils des hommes? "Après avoir prononcé ces mots " ceux qui sont nés" de la terre, " il ajoute " et ceux qui sont les " fils des hommes, "afin qu'on n'aille pas croire avec les mythologues païens que leshommes ont pris naissance dans la terre comme les plantes, explicationdonnée par quelques-uns d'entre eux qui ont imaginé une certainerace d'hommes nés d'une semence jetée en terre. Les hommessont vos pères, mais eux et vous, vous avez pour origine la terre." Pourquoi " donc " la terre et la cendre s'enorgueillissent-elles? " (Eccli.X, 9.) Songe à ta mère, et humilie-toi, foule aux pieds tonarrogance; " Songe que tu es terre et que tu retourneras en terre (Gen.III, 19), " et rejette tout sentiment d'orgueil. Voilà l'auditeurqu'il me faut. Je te soumets à cette préparation, afin dete rendre propre à recevoir mes paroles. " Le riche en mêmetemps que le pauvre. " Voyez combien l'Eglise est généreuse! Comment en effet ne serait-elle pas généreuse elle quiadmet ses auditeurs sans distinction de rang, qui donne tous ses enseignementsavec une égale libéralité, qui fait asseoir àla même table et le riche et le pauvre? Le Prophète, en disantque nous sommes nés de ta terre et que nous sommes fils des hommes,signale l'unité de notre race, et de plus, fait ressortir que noussommes tous de même nature. S'il fait intervenir cette différence,et cette inégalité qui résultent de nos conditions,c'est pour dire qu'il l'exclut, puisqu'il nous convoque tous sans exception,car tous sans exception nous sommes de même nature. Je vous convoquetous indistinctement, parce que nous sommes tous citoyens d'une mêmepatrie qui est la terre habitée. (Act. XVII, 26.) Mais vous songezencore à la différence que mettent entre les hommes la richesseet la pauvreté, et vous faites intervenir l'inégalité.Eh bien ! je ne veux pas non plus de cela. On ne me verra pas admettreles riches et rebuter les pauvres, ou bien appeler les pauvres et repousserles riches. Loin de là ! qu'ils viennent les uns et les autres;et je ne dis pas seulement les uns et les autres, faisant entre ceuxciles premiers, et ceux-là les derniers, ou bien au contraire faisantentrer ceux-ci les derniers et ceux-là les premiers; non, non, qu'ilsviennent en même temps. Qu'il n'y ait de distinction ni dans l'assemblée,ni dans mon langage, ni dans l'auditoire. Quoique riche tu es sorti dela même argile que le pauvre, tu es venu au monde de la mêmemanière, tu as la même origine. Tu es fils d'un homme, etlui aussi.
2. Puisque vous êtes égaux sur les points essentiels, etqu'il n'est pas dû plus d'honneurs à l'un qu'à l'autre,pourquoi t'enfler de je ne sais quelle vaine et chimérique supériorité,pourquoi diviser ce qui est commun, d'après des distinctions quine reposent sur rien ? Tout est commun entre vous : nature, origine, parenté.Pourquoi donc ces costumes destinés à marquer la distinctiondes rangs? Voilà ce que je ne tolère pas. C'est pour celaque je t'appelle avec le pauvre en disant : " le riche en même tempsque le pauvre. " Pour toute autre chose on ne saurait voir réunisle riche et le pauvre : on ne les voit ensemble, ni dans les tribunaux,ni dans la cour des rois, ni sur (70) les places publiques, ni dans lesbanquets : à l'un les honneurs, à l'autre le mépris;à l'un pleine liberté de parole, à l'autre la réservetimide, " car la sagesse du pauvre est comptée pour rien, et sesdiscours ne sont pas écoutés. " (Ecclé. IX, 16.) Leriche parle, et on l'approuve : le pauvre ouvre la bouche, et on ne luipermet pas de parler. Mais ici il n'en est pas de même. Je ne tolèrepas dans lEglise ces folles prétentions, mon enseignement est communà tous.
Voyez l'habileté du Prophète, comment, avant mêmede commencer sa harangue, il fait pressentir par son seul appel, la vasteétendue de ses enseignements. Car en appelant tous les hommes ensemble,il ne permet ni à l'un de s'enorgueillir, ni à l'autre des'humilier, mais il leur montre que la richesse n'est pas plus un bienque la pauvreté n'est un mal, mais que ce sont des accessoires empruntésau monde extérieur. Et que m'importe que tu sois ceci ou cela. Jene vois pas que toi, riche, tu aies plus que le pauvre, et que le pauvreait moins que toi. Mais peut-être dira-t-on. Et toi qui n'es qu'unhomme et qui participes de la, même nature que nous, d'oùvient que tu as de toi une si bonne opinion que. tu.t'imagines êtrecapable d'instruire toute, la terre, et que tu appelles à toi tousles hommes des extrémités de ta terre ? Tes paroles sont-ellesdonc dignes d'une telle assemblée? Oui, répond-il. Caraprès avoir convoqué tous les hommes, écoutez ce qu'ildit pour qu'on ajoute foi à ses paroles : " Ma bouche proférerades paroles de Sagesse, et la méditation de mon cur des parolesde prudence (4). " Un autre: " et mon cur fredonnera des paroles de prudence," ce que le texte hébreu rend par " ovagith. " Voyez-vous commeson discours va droit au but? Je ne parlerai ni des richesses, dit-il,ni des dignités, ni de la puissance, ni de la force du corps, nid'aucune autre chose périssable c'est de la sagesse que je vaisparler, j'en parlerai consciencieusement, et non pas à la légère,en homme qui ne la connaît que d'hier. " Je prêterai l'oreillepour entendre la parabole (5). " Un autre: "Je prêterai l'oreilleà la parabole, " ce que le texte hébreu rend par " Lamasal.Je découvrirai sur la harpe ce que j'ai à proposer. " Unautre : " l'énigme que j'ai à proposer; Idathei, " en hébreu.
Comment relier ces phrases aux précédentes? Ce n'est plusun maître, c'est un disciple que je vois. Tu nous as appelés,ô Prophète, pour nous faire entendre d'utiles leçons,et après que nous sommes tous arrivés, que nous sommes tousréunis, après nous avoir prévenus que tu allais prononcerde sages paroles, voilà que tu quittes, sans avoir rien dit encore,le rôle de maître pour celui de disciple. N'a-t-il pas diten effet : " Je prêterai l'oreille pour entendre la parabole ? "Pourquoi cela? Pourquoi? parce qu'il est vraiment habile, et qu'il veutmettre de la suite entre ses paroles. Après avoir dit: " Je proféreraides paroles de sagesse, " afin qu'on ne croie pas que ses paroles sontsimplement celles d'un homme, et : " la méditation de mon cur desparoles de prudence, " afin qu'on ne le soupçonne pas d'avoir inventéce qu'il veut avancer, il montre par ces réflexions que ses parolesviennent de Dieu, qu'il ne dit rien qui lui appartienne en propre, et qu'ilne fait que répéter ce qu'il a entendu dire. J'ai prêtél'oreille, dit-il, aux paroles de Dieu, je les ai entendues, et je ne faisque vous révéler la communication qui m'est venue d'en-haut.Ce qui faisait dire à Isaïe : " Le Seigneur me donne une languesavante quand je dois parler: de plus il m'a donné des oreillescapables de l'entendre. " (Isaïe, L, 4. ) Paul à son tour adit: " La foi vient de ce qu'on a ouï; et on a ouï parce quela parole de Jésus-Christ a été prêchée." (Rom. X, 17.) Vous le voyez, il a été disciple avant d'enseigner.Aussi un autre interprète a-t-il dit: " et mon cur fredonnera." Que signifie ce mot fredonnera ? Il chantera, il récitera un psaumeinspiré par le Saint-Esprit. S'il parle de méditation, n'ensoyez pas troublé: il a constamment médité et repasséen lui-même les paroles de l'Esprit-Saint, et ce n'est qu'aprèscela qu'il les a communiquées aux autres hommes. Pourquoi parle-t-ilde parabole? Voilà un mot qui a bien des significations. La paraboleest une causerie, un exemple, un reproche, comme quand on dit: " Tu nousas fait devenir la fable des nations, et les a peuples secouent la têteen nous regardant. " (Ps. XLIII, 15. ) La parabole est encore un discoursénigmatique, ce que beaucoup appellent une question à deviner,qui contient bien un sens, mais dont les paroles sont obscures et renfermentune pensée cachée, comme lorsque Samson dit : " La nourritureest sortie de celui qui mangeait, et la douceur est sortie du fort (Juges,XIV, 14) , " et Salomon : " Il (71) pénétrera les paraboleset leur sens mystérieux. " (Proverb. I, 6. ) La comparaison s'appelleaussi parabole : " Il leur proposa une autre parabole, en disant : Le royaumedes cieux est semblable à un homme qui avait " semé de bongrain dans son champ. " (Matth. XIII, 214. ) On dit aussi qu'il y a parabolequand on parle par figures : " Fils de l'homme, dis-leur cette parabole: un grand aigle à la vaste envergure. " (Ezéch. XVI, 1,3. ) Par l'aigle c'est le roi qu'on désigne. La parabole est encoreune figure et une image comme le montre saint Paul par ces paroles : "C'estpar la foi qu'Abraham offrit Isaac, lorsque Dieu le voulut tenter; carc'était son fils unique qu'il offrait, celui qui avait reçules promesses de Dieu. C'est pourquoi il le recouvra en parabole (Héb.XI, 17,19 ), " c'est-à-dire en figure et en image (de la résurrection).
3. Que vient donc faire ici la parabole? Il me parait bon de vous l'expliquer.Si le Prophète se sert d'un langage énigmatique et difficileà entendre, n'en soyez pas troublés : il agit ainsi pouréveiller l'auditeur, car souvent une trop grande facilitéénerve l'attention, et voilà pourquoi il parle par paraboles.D'ailleurs le Christ parlait souvent par paraboles, puis il les expliquaità ses disciples quand il était seul avec eux. La parabolesert à faire distinguer celui qui est digne de celui qui ne l'estpas celui qui est digne en effet cherche à trouver le sens des parolesqu'on lui adresse, celui qui est indigne passe à côtéet les néglige. C'est ce qui arrivait alors. Les difficultésque contenaient les paraboles imaginées par le Christ ne réveillaientpas l'esprit des Juifs, et ne les amenaient pas à lui faire desquestions, tellement ils écoutaient peu ce qu'il leur disait. Cependantil y a de quoi éveiller l'esprit de recherche, là oùl'on peut distinguer une esquisse. C'est ce que faisait alors Jésus-Christ,et il parlait par paraboles, pour exciter les Juifs et les réveillerde leur engourdissement et de leur assoupissement; mais ils n'en étaientpas plus attentifs, tandis que ses disciples s'attachaient à luiquoiqu'ils ne comprissent pas, et restaient à ses côtésprécisément parce qu'ils ne comprenaient pas. Aussi, quandil était seul avec eux, leur expliquait-il ses paraboles. Voilàce qui fait dire au Psalmiste : " Je prêterai l'oreille pour entendrela parabole ; je découvrirai sur la harpe ce que j'ai à proposer." Ce qu'il veut proposer est une question obscure et énigmatique,c'est ainsi qu'il dit ailleurs : " Je vous parlerai en énigmes dece qui s'est fait depuis la création du monde." (Psal. LXXVII, 2.) Voilà pourquoi il annonce qu'il proférera des paroles desagesse, car il est plein de confiance dans la révélationdivine; voilà pourquoi il dit : " Je découvrirai sur la harpece que j'ai à vous proposer," afin de montrer que sa doctrine luia été inspirée par le Saint-Esprit, et qu'elle luivient d'en-haut, et voilà pourquoi il présente ses conseilssous forme de chant, afin de donner plus de douceur à ses paroles.
Voyez-vous quel est son exorde ? Il a convoqué toute la terre, il a exclu l'inégalité qui règne ici-bas, il nousa fait ressouvenir de notre nature, il a rabattu notre orgueil, il a promisde dire quelque chose des grand et de généreux, il a déclaréque ses paroles ne lui appartenaient point, qu'il n'était que léchode Celui qui règne dans les cieux, il nous a fait entendre que sonlangage serait très-obscur, afin de nous rendre plus attentifs :il a promis de ne nous enseigner que des principes de sagesse inspiréspar le Saint-Esprit, et qu'il n'avait cessé de méditer. Ecoutons-ledonc, et ne soyons pas inattentifs. Car si sa parole est sage, qu'il s'agissede parabole ou de question à deviner, il faut que notre intelligencese tienne en éveil. Quel est donc ce conseil, quelle est cette question,quelle est cette parabole, quelle est cette sagesse qui lui vient d'en-haut?" Quel sujet aurai-je de craindre au jour mauvais? " (6). " Un autre: "aux jours du méchant, " ce que le syriaque, rend parce mot " Rha.Ce sera si je me trouve enveloppé dans liniquité de montalon. " Un autre : " de mes pas. " Ce que le texte hébreu rendpar " Aon acoubbei isoubboundi. " Voyez-vous comme il présente saquestion, son exigence, combien son langage est obscur et mystérieux?Mais, si vous le voulez bien, sachons d'abord ce qu'il entend par ce jourmauvais. Que désigne ordinairement l'Ecriture par ce jour mauvais?Elle désigne le jour des malheurs, le jour des châtiments,le jour des épreuves. C'est aussi ce que le Psalmiste dit ailleurs: " Heureux celui qui a l'intelligence du pauvre et de l'indigent ! Dieule sauvera au jour mauvais." (Ps. XL, 1.) Le jour mauvais, c'est ce jourterrible, redoutable, ou on fera le compte des péchés. Avez-vousvu d'abord les limites précises posées par cette philosophievenue (72) d'en-haut, comme la parole du Prophète définitheureusement ce qui doit exciter la crainte, ce qui mérite condamnation?Si l'on ne fait pas cette distinction essentielle, on est réduità errer comme dans une obscurité profonde, et dans un véritablechaos.
Faute de distinguer ce qu'il faut craindre et ce qu'il faut mépriser,notre vie sera exposée à bien des erreurs et à biendes dangers. Car s'il est d'une souveraine démence de craindre cequi n'est pas redoutable , il en est de même quand on se rit de cequ'il faut craindre. Les hommes diffèrent des enfants en ce queceux-ci, à cause de l'imperfection de leur intelligence , ont peurdes masques et des hommes qui s'affublent d'un sac, tandis qu'ils s'imaginentque ce n'est rien d'insulter son père ou sa mère ; ils mettentles pieds dans le feu et sur les lampes allumées, et craignent certainsbruits qui n'ont rien de redoutable, toutes choses qui ne font mêmepas tourner la tête à un homme. C'est donc parce qu'il y abeaucoup d'hommes qui ont moins de bon sens que les enfants, que le Prophètefait cette distinction, et qu'il nous dit ce que nous devons craindre.Il ne veut point parler de ce qui paraît redoutable au vulgaire,cest-à-dire de la pauvreté , de lhumilité, de lamaladie, choses que la plupart trouvent non-seulement redoutables, maisencore pesantes et intolérables, il ne parle de rien de tout cela,c'est le péché seul qu'il désigne. Tel est le sensde ces mots : " Je me trouverai enveloppé dans l'iniquitéde mon talon. " Tel est le sens de cette parole énigmatique, decette figure neuve et singulière. Car ce doit être bien neufet bien singulier pour le vulgaire que de dire qu'il ne faut rien craindrede ce qui attriste là vie d'ici-bas. Que craindrai-je donc, dit-il,dans le jour mauvais ? Une seule chose, c'est que je ne sois enveloppédans l'iniquité de ma voie et de ma vie. Car l'Ecriture, par letalon, désigne la tromperie. " Celui qui mangeait mon pain, dit-elle,a levé le talon contre moi." Esaü dit de Jacob : " Voilàla seconde fois qu'il me supplante comme avec le talon. " (Gen. XXVII,36.) Tel est le péché, il est trompeur et sait s'emparerdes hommes. Voilà ce que je crains, dit le Psalmiste, le péchéqui me trompe, qui m'enveloppe.
4. C'est pourquoi saint Paul appelle le péché (Hébr.XII, 1) d'un nom qui signifie qu'il nous entoure constamment, aisément,facilement. Dans les tribunaux d'ici-bas les hommes redoutent bien deschoses, l'influence de la richesse, la puissance des grands, l'insulte,la fraude. Là rien de pareil : le péché seul est àredouter, car il enveloppe de tous côtés ceux dont il s'empare,et sa puissance est plus irrésistible que celle des armées.Il faut donc tout faire pour ne pas nous laisser envelopper par lui. Quandnous voyons qu'il veut nous circonvenir, il faut éviter de lui donnerprise, comme font les bons soldats. S'il nous a saisis, il faut le combattresans hésiter, ce que fit David qui brisa sa puissance par la forcede son repentir. (II Rois, XII, 13.) Il avait été enveloppépar lui , mais il sut lui échapper promptement. Celui qui a cettecrainte, ne craindra jamais autre chose : il se rira des biens de la vieprésente, méprisera les ennuis qu'elle recèle et nelaissera son âme accessible qu'à la crainte du péché.Il n'y a plus rien, rien de redoutable pour celui qui possède cettecrainte, pas même la mort; ce résumé de toutes lesépouvantes : il ne craindra que le péché. Commentcela ? Parce que c'est le péché qui nous livre à lagéhenne, qui nous envoie subir lès peines éternelles.Si au contraire nous le combattons avec succès, ce triomphe amènetoutes les vertus à sa suite. Songez combien il est beau de ne pass'enorgueillir de ses avantages, de n'être pas humilié deses malheurs, de ne tenir aucun compte des choses présentes, dene regarder que l'avenir, d'attendre le grand jour et de vivre avec cettecrainte. Ce sera un ange qu'un tel homme , qui n'aura craint que le péché,sans se préoccuper du reste. Car il ne craindra rien autre chose,s'il craint seulement ce qu'il faut craindre ; au contraire celui qui n'éprouverapas cette crainte-là , sera exposé à bien des dangersredoutables. " Ceux qui mettent leur confiance dans leurs propres forces,et qui se glorifient de la grandeur de leurs richesses. " Un autre : "Ceux qui se vantent (7). Le frère ne rachètera pas "son frère,l'homme ne rachètera pas l'homme, il ne pourra se rendre Dieu favorable(8), ni payer la rançon de son âme (9). "
Mais où est la suite des idées ? dira-t-on. Ces idéesont beaucoup de suite, une suite non interrompue, elles se rattachent étroitementà ce qui précède. Comme le Prophète parle dutribunal suprême, du compte redoutable qu'il faudra rendre de sesactions, de la justice incorruptible de Dieu, et que, dans les tribunaux(73) d'ici-bas, on a bien souvent corrompu la justice, acheté lesjuges, échappé au. châtiment, il proclame bien hautque la justice divine est incorruptible; en ajoutant ces paroles, il augmentela crainte dont il nous parlait d'abord, et il montre par là qu'ilavait raison de dire que nous n'avons à craindre que le péché,et pas autre chose. Là, il n'est pas possible de corrompre la justiceà prix d'argent, ni de s'arracher aux tourments de la géhenneen prodiguant les Présents; il n'y a plus ni protection, ni plaidoirie,ni rien de semblable qui puisse nous sauver. Soyez riche, soyez puissant,soyez connu, tout cela est vain et inutile. Là, chacun est puniou couronné selon ses actes. Le riche qui vivait du temps de Lazareétait bien riche, à quoi lui a servi sa richesse? (Luc, XVI.)Les vierges folles étaient connues des vierges sages (Matth. XXV),eh bien ! ces relations ne leur ont été d'aucune utilité;là, en effet, on ne demande qu'une chose. Vous donc, dit le Prophète,qui êtes fiers de votre richesse, qui êtes puissants, vousvous enorgueillissez en pure perte; car rien de tout cela ne vous suivrapar devant l'auguste tribunal, ni l'immensité de vos richesses,ni votre puissance. II n'y aura ni alliance de famille, ni parenté,ni rien de pareil qui puisse vous délivrer du danger. Làon ne peut se sauver ni en prodiguant largent, ni en achetant la miséricordede Dieu, ni en payant la rançon de son âme. Que dit donc l'Écriture?" Servez-vous de l'inique Mammon pour vous faire des amis, afin qu'il vousfasse recevoir dans les tentes éternelles. (Luc, XVI, 9.) Quel estle sens de ces paroles? Il n'est nullement contraire, nullement opposéà ce qui précède: loin de là, il s'y rapporteparfaitement. Dans la vie présente, il faut se faire des amis endonnant de l'argent, en dépensant sa fortune pour ceux qui sontdans le besoin. Dans ce passage, l'Évangéliste n'a donc envue que l'aumône et la libéralité. De sorte que sivous vous en allez dans l'autre monde sans avoir rien fait de tout cela,nul ne vous protégera. Car ce n'est pas l'amitié de ces gens-làqui peut vous protéger, mais bien le fait même d'avoir employél'inique Mammon à vous procurer des amis. C'est pour cela que l'Évangélisteajoute ces mots " se servir de l'inique Mammon pour acquérir desamis, " voulant vous faire entendre que vous serez protégépar vos propres actions, par vos aumônes, par votre amour pour vossemblables, par votre empressement à secourir ceux qui sont dansle besoin. Pour preuve que la parenté, que les alliances de famillene peuvent rien sans les actes, écoutez ce que dit le Prophète." Quand même Noë, Job et Daniel, se tiendraient là enpersonne, ils ne délivreraient ni leurs fils, ni leurs filles. "(Ezéch. XIV, 14-18.) Et que parlé-je de la vie future, lorsquel'amitié ne sert de rien, même dans la vie présente? Combien Samuel n'a-t-il pas pleuré, n'a-t-il pas gémi,sans pouvoir arracher Saül à sa condamnation? Combien Jérémien'a-t-il pas prié pour les Juifs, et ses prières n'ont paseu d'autre effet que de lui attirer les reproches du Seigneur? Et pourquoivous étonner si Jérémie n'a pu rien faire, lui quiavoue que Moise lui-même, s'il eût vécu à cetteépoque, indurait pas été assez puissant pour sauverles Juifs d'alors, tellement ils s'étaient laissé dominer,absorber par le péché? (Jér. XV, 1.)
5. Combien saint Paul n'a-t-il pas déploré le sort desJuifs, lui qui disait : " Il est vrai, mes frères, que je sens dansmon coeur une grande affection pour leur salut, et que je le demande àDieu par mes prières ! " (Rom. X, 1.) Ces prières, quel résultatont-elles eu ? Aucun. Que dis-je ? des prières ! Il souhaitait mêmed'être anathème pour leur salut. (Rom. IX, 3.) Quoi donc ?Les instances des saints sont donc superflues? Non pas. Elles ont au contraireune singulière efficacité quand on leur vient en aide soimême. C'est ainsi que Pierre ressuscita Tabitha, résurrectionopérée non-seulement parses prières, mais aussi parles aumônes de cette femme. (Act. IX, 36, et suiv.) C'est ainsi queles saints en protégèrent d'autres par leurs prières.Et cela a lieu ici-bas, dans le séjour du travail et de la lutte; mais là-haut rien de pareil, les actes seuls peuvent contribuerau salut. Il me semble que le Prophète poursuit de ses railleriesceux qui sont riches sur cette terre, et ceux qui sont fiers. Car il nedit pas ceux qui ont de la fortune, ou bien ceux qui possèdent unegrande puissance, mais " ceux qui se confient dans l'étendue deleur richesse, et qui sont fiers de leur puissance. " Il se moque d'euxet s'attaque à eux parce qu'ils mettent leur confiance dans desombres, et qu'ils s'enorgueillissent pour de la fumée. Il a ditavec raison : " Il ne donnera pas la rançon de son âme, "car le monde entier ne suffirait pas pour payer cette rançon. Aussiest-il dit : " Et que servirait-il à un homme de gagner le mondeentier, et de perdre son âme ? " (74) (Matth. XVI, 26.) Afin de comprendreque le monde entier n'est pas suffisant pour payer la rançon del'âme, écoutez ce que dit saint Paul de quelques autres saints: " Ils étaient vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peauxde chèvres, abandonnés, affligés, persécutés,eux dont le monde n'était pas digne. " (Hébr. XI, 37 et 38.)Le monde est fait pour l'âme. De même qu'un père nepréférerait pas sa maison à son fils, dé mêmeDieu ne préfère pas le monde à l'âme : ce qu'ilfaut, c'est agir, et bien agir. Voulez-vous savoir ce que valent nos âmes? Le Fils unique, quand vint le moment de les racheter, ne donna ni 1emonde, ni un homme, ni la terre, ni la mer, mais son sang, ce sang si précieux.Ce qui a fait dire à saint Paul : " Vous avez étéachetés d'un grand prix ; ne vous rendez pas esclaves des hommes." (I Cor. VII, 23.) Vous voyez combien l'âme est précieuse.Quand donc vous aurez perdu cette âme achetée si cher, commentdésormais pourrez-vous la racheter ? "Car le Christ ressuscitéd'entre les morts ne meurt plus. " (Rom. VI, 9.) Vous avez vu tout ce quecoûte l'âme, vous avez vu tout ce qu'elle vaut. Ne la méprisezdonc pas, ne la laissez pas au pouvoir de l'ennemi. "L'homme se consumedans des travaux sans fin, et il vivra jusqu'à la fin (10). " Unautre interprète dit : " Il s'est reposé pour toujours "Un autre dit : " Il s'est reposé dans ce temps-ci, et il a continuerade vivre pendant les siècles. "
Après avoir parlé des riches, après avoir parlédes puissants, et montré qu'il n'y a rien à gagner aux richessesni à la puissance, il ne s'adresse plus qu'à ceux qui ontvécu dans la vertu, à ceux qui sont dans la peine. et dansla misère, pour les préparer air combat comme lésathlètes de la philosophie. N'allez pas m'objecter, dit-il, qu'iln'y a là que fatigues et travaux : songez au résultat, songezque l'homme devient immortel, qu'une vie éternelle le recevra; unevie qui n'a pas de fin. Combien n'est-il pas préférable,après avoir souffert un peu ici-bas, de jouir d'un délassementperpétuel, plutôt que dé s'exposer à vivre toujoursdans les tourments pour avoir eu la faiblesse de céder un instantà ses passions ? Ensuite montrant que ce n'est pas seulement là-hautque se trouve ce qui concerne les récompenses et les couronnes,mais que dès cette vie on peut y préluder, voici ce qu'ilajoute : " Il ne verra pas l'oeuvre de la mort, quand il verra les sagestrépasser (11). " Ne me dites pas : Tu parles seulement des chosesfutures. Je vous donne sur cette terre le gage de la couronne àvenir, ou plutôt je vous donne les arrhes mêmes et les récompenses.Comment, et de quelle manière? Parce que celui qui pratique cettephilosophie, et qui s'appuie sur l'espérance de la vie future, necroira même pas que la mort soit la mort. En voyant étendusous ses yeux le corps d'un homme qui vient d'expirer, il n'éprouverapas les mêmes impressions que la foule : il songera aux couronnes,aux prix décernés au vainqueur, à ces biens ineffablesque l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, à cetterie de bonheur passée en compagnie des anges. De même quele laboureur en voyant le grain se dissoudre, loin de tomber dans l'abattementse réjouit surtout alors et se félicite, parce qu'il saitque cette dissolution est le principe d'une reproduction nouvelle et meilleure,et le point de départ d'une récolte plus abondante, de mêmele juste, fier de ses bonnes actions, attendant chaque jour le royaumedes cieux, ne se décourage pas, comme le vulgaire, ne s'émeutpas, ne se trouble pas en présence de la mort. Il sait que, pourceux qui ont bien vécu, la mort est un acheminement à unevie meilleure, un départ pour un pays plus beau, une course triomphalepour aller recevoir la couronne. De quels sages est-il question? Non pasdes vrais sages, mais de ceux qu'on regarde comme tels. Il me semble quele Psalmiste désigne les sages selon le monde, et qu'il se moqued'eux précisément parce qu'avec leur prétendue sagesseils n'ont été que des insensés qui n'ont jamais prisla résurrection pour sujet de leurs méditations philosophiques.(Rom. I, 22).
Quand donc l'homme dont nous parlons verra mourir ces philosophes, qu'illes verra porter au tombeau avec des lamentations, des larmes et des plaintes,il n'éprouvera aucune de ces tristes impressions. Il sera au-dessusde telles atteintes, parce qu'il s'appuie sur de solides et bonnes espéranceset qu'il sait que cette destruction du corps n'est pas celle de la substancemême, mais que c'est la dissolution de la partie mortelle, la suppressionde la partie corruptible. Cette mort ne détruit pas le corps, ellen'en détruit que la partie périssable, si bien que la substancereste pour ressusciter avec une gloire plus grande, ce qui toutefois (75)n'aura pas lieu pour tous. Sa résurrection s'étendra bienà tous, mais la résurrection glorieuse rie sera le partageque de ceux qui auront bien vécu. " L'homme sans raison et l'hommesans intelligence périront en même temps, et ils laisserontleurs richesses à des étrangers. Leur sépulture seraleur demeure de siècle en siècle, et ils avaient appeléleurs terres de leur nom (12). " Un autre dit, " l'intérieur deleurs maisons de siècle en siècle. " Un autre, " leurs demeuresde génération en génération, et ils ont appeléla terre de leur nom. " Ce que l'hébreu rend par ces mots " aleadomoth. "
6. Avez-vous vu comme il nous éloigne du vice et de la cupidité,et nous conduit vers la vertu , non-seulement en nous parlant des avantagesde la vie future, mais encore en faisant ressortir les avantages de lavie présente, en éteignant notre folle passion pour les richesses,en traitant d'insensés ceux qui n'ont d'yeux que pour les biensd'à présent, et en le prouvant par des faits? Quoi de plusinsensé, dites-moi, qu'un homme qui se fatigue et se tourmente,et amasse tant de richesses, pour qu'un autre jouisse du fruit de ses peines?Quoi de plus triste que cette inutile dépense de travail ? Cet homme,après avoir versé sa sueur et supporté tant de fatigues,s'en va de ce monde, et laisse à d'autres la jouissance de ses biens,non pas toujours à ses parents et à ceux qu'il connaît,mais bien souvent à ses adversaires, à ses ennemis ! Aussile Prophète n'a-t-il pas dit : Ils laisseront leurs biens àd'autres, mais : " Ils laisseront leurs biens à des étrangers." Que veut-il dire par ces mots - " L'homme sans raison et l'homme sansintelligence périront en même temps? " Ces paroles, sont unesuite de ce qui précède. il me paraît que dans ce passageil fait allusion aux impies, à ceux qui n'ont d'yeux que pour lesbiens présents, qui ne songent pas à l'avenir et qu'il appellepour cela des insensés. Si vous croyez, qu'il n'y a plus rien aprèscette vie, pourquoi vous fatiguer et vous rendre malheureux pour amasserde tous côtés d'immenses richesses, pourquoi supporter lestravaux, et ne pas jouir des résultats qu'ils amènent? "Etleurs tombeaux seront leurs demeurés de siècle en siècle." Le Psalmiste, en parlant ainsi, ne fait qu'exprimer, la secrètepensée de ces hommes-là. " Ce sera leur séjour degénération en génération : ils ont appeléleurs terres de leur nom. " Quelle pire folie que de nous dire qu'on tombeausera notre demeure éternelle, et de mettre notre amour-propre ànous élever de beaux monuments funèbres !
Bien des hommes se sont fait construire des tombeaux plus magnifiquesque des maisons. En faisant ces dépenses, qui ne sont pas nécessaires,ils se fatiguent et se donnent de la peine soit pour leurs ennemis, soitpour les vers et pour la poussière. Telles sont les préoccupationsde ces hommes qui n'espèrent pas en la vie future. Et à cepropos, l'idée me vient de déplorer le sort de ce grand nombred'hommes qui, tout en conservant l'espoir d'une vie future, imitent encela ceux qui ne partagent nullement le même espoir, et se montrentpires qu'eux en bâtissant des tombeaux, en faisant construire desuperbes monuments, en enfouissant de l'or, et en transmettant leurs biensà d'autres hommes. Celui qui n'attend plus rien après cettevie, s'il se donne de la peine pour les biens de ce monde, agit déraisonnablementsans doute, mais agit conformément à sa croyance qui luiinterdit l'espoir d'une autre vie. Mais toi, ô homme, qui connaisla vie future , et ces biens ineffables qu'annonce l'Évangile lorsqu'ildit que " les justes alors brilleront comme le soleil (Matth. XIII, 43)," sur quel pardon comptes-tu, sur quelle excuse? Que! châtiment nemériterais-tu pas, toi qui dépenses toute ton énergiepour de la poussière, pour de la cendre, pour des tombeaux, pourdes adversaires, pour des ennemis?
" Ils ont appelé leurs terres de leur nom. " Voici un autre genrede folie : ils donnent leur nom à des maisons, à des propriétés,à des salles de bains, et croient gagner à cela un beau sujetde satisfaction, et poursuivent l'ombre à la place de la vérité.Si tu désires laisser une mémoire durable, ne donne pas tonnom à des maisons, ô homme, mais dresse un trophéede bonnes actions, qui protégeront ton nom dès cette vie,et qui te procureront la vie future avec un repos éternel. Si tutiens à laisser ton souvenir, je vais t'enseigner la vraie routeet la plus facile à suivre : pratique la vertu. Bien ne rend notrenom immortel comme la vertu. Et pour preuve, vois les martyrs, vois lesreliques des apôtres, vois quels souvenirs ont laissés ceuxqui ont bien vécu. Que de rois ont fondé des villes, creusédes ports, et s'en sont allés après leur avoir donnéleur nom? Ils n'y ont rien gagné, le silence et loubli ont dévoré(76) leur mémoire. tandis que le pêcheur Pierre, qui n'avaitrien fait de tout cela, s'empare de la reine des villes, et brille, mêmeaprès son trépas, d'une lumière plus vive que celledu soleil, parce qu'il se mit à la recherche de la vertu, ta conduiteest ridicule et honteuse. Car tes monuments funèbres, loin de terendre fameux, feront de toi un objet de ridicule, et provoqueront le rirede tous les hommes. Le temps aurait pu livrer ta cupidité àl'oubli, mais partout s'élèvent tes vastes constructionscomme des colonnes et des trophées de ton avarice. " Mais l'homme, au milieu de sa grandeur, ne l'a pas comprise : il s'est ravaléau rang des animaux privés de raison, et s'est fait semblable àeux (13). "
Il me paraît que dans ce passage le Prophète ne songe plusqu'à déplorer le malheur de cet être doué deraison, aux mains duquel est confiée la royauté de la terre,et qui s'abaisse au niveau de la bête de somme en s'épuisantà d'inutiles travaux, en produisant des oeuvres contraires àson salut, en poursuivant la vaine gloire, en recherchant avidement lesrichesses, en se livrant à des efforts sans résultat. Cequi fait la grandeur de l'homme, c'est la vertu, c'est la facultéde méditer l'avenir, c'est de faire toutes choses en vue de la viefuture, c'est de mépriser les choses présentes. Pour lesanimaux, la vie ne dépasse pas le cercle de la vie présente,tandis que nous, notre vie d'ici-bas n'est qu'un passage à une autrevie meilleure et qui n'a pas de fin. Ceux qui ne savent rien des chosesfutures sont au-dessous de la brute, et non-seulement ceux-là, maisencore ceux qui vivent dans la corruption ; ce sont des serpents, des scorpionset des loups pour la méchanceté, des boeufs pour la stupidité,des chiens pour l'impudeur.
7. Quoi de plus stupide, dites-moi, que de passer son temps às'occuper de tombeaux et de mausolées, que de rester bouche béanteen apprenant que d'autres hommes ont donné leur nom à cesmonuments ! Si notre mémoire reste, nous le devrons à lavertu seule, et non à des maisons, à des statues, àdes enfants ni à rien de pareil. Les maisons sont l'oeuvre d'unarchitecte, un produit de son habileté, les statues sont l'oeuvredu statuaire, et les enfants sont du fait de la nature : dans tout celatu n'as nul souvenir à revendiquer. Aussi le Prophète traite-t-ild'insensé l'homme qui a de telles pensées ; et qui, aprèsavoir plié sa tête sous le joug de la stupidité, seconduit avec moins d'intelligence encore que la brute. La brute du moinsest utile et sert pour l'agriculture, mais l'homme, en s'abandonnant àla stupidité, est en cela même devenu l'inférieur dela brute. Le Prophète, après avoir dit plus haut combienétait épaisse, grossière et basse, l'intelligencede ces hommes, après avoir dit combien était inutile la peinequ'ils prenaient pour acquérir des richesses, le Prophète,voulant rendre encore plus accablantes les charges qui pèsent sureux, place en regard les bienfaits de Dieu. Ce que font souvent les prophètes.Ainsi Isaïe, au moment d'accuser les Juifs, dit d'abord que Dieu lesa comblés d'honneurs, et voici en quels termes : " J'ai nourri desenfants, je les ai élevés, et ils m'ont méconnu. "(Isaïe,1, 2.) Et dans ce passage de notre psaume, le Prophète,voulant montrer en un seul mot les bienfaits que Dieu a accordésaux hommes de son propre mouvement, dit : " L'homme, au milieu de sa grandeur,ne l'a pas comprise. " Quelle est cette grandeur? Ecoutez ce qu'il ditdans un autre psaume : " Vous l'avez mis un peu au-dessous des anges, vousl'avez couronné de gloire et d'honneur. " (Ps. VII, 6.) Ensuite,décrivant ces honneurs, il ajoute : " Vous avez tout mis àses pieds, les brebis, les boeufs, le bétail qui paît dansles plaines; les oiseaux du ciel, les poissons de la mer et tout ce quiparcourt les sentiers de la mer. " (Ps. VII, 78.) C'était làle plus grand honneur qu'on pût faire à l'homme que de luiconfier le sceptre et de lui soumettre tout ce que l'il peut voir, etcela sans qu'il y eût encore droit par ses mérites. Car Dieu,avant de créer l'homme, a dit : " Faisons l'homme à notreimage et à notre ressemblance. " (Gen. I, 26.) Ensuite le Prophèteexplique cette expression " à notre " image " en ajoutant ces mots: " Que les hommes commandent aux poissons de la mer, aux animaux de laterre, aux oiseaux du ciel. "
Et cet avorton, haut de trois coudées, qui est si inférieuraux autres animaux pour la force du corps, il l'a mis au-dessus de tousen lui donnant la raison, en daignant lui accorder une âme raisonnable,ce qui est la plus grande marque d'honneur. Par la raison, l'homme a bâtides villes, a traversé les murs, a embelli la terre , a fait desmilliers d'inventions, a dompté les animaux les plus sauvages, etce qu'il y a de plus grand, de plus beau, il a connu Dieu , son créateur,il n'a eu qu'à se laisser conduire comme par la main pour arriverà la vertu, il a eu la connaissance de ce qui est bien, et de cequi ne l'est pas. Seul de tous les êtres que nous voyons, il adoreDieu, il est aussi le seul qui jouisse de ses révélations,il a été initié à des mystères, et ilest instruit des choses du ciel. C'est pour lui que la terre, pour luique le ciel, pour lui que le soleil et les astres ont étéfaits; c'est pour lui que la lune suit son cours, que les différentessaisons et les solstices se succèdent; c'est pour lui que les fruits,que les végétaux, que les innombrables espèces desanimaux se reproduisent; c'est pour lui qu'ont été faitsle jour et la nuit; c'est pour lui que les apôtres et les prophètes,pour lui que les auges ont été souvent envoyés. Aquoi bon entrer dans tant de détails? Les faire connaîtretous est impossible. C'est pour lui que Dieu le Fils unique s'est faithomme, qu'il a été crucifié, qu'il a étémis au tombeau, et les effrayants prodiges qui ont suivi la Résurrection,c'est pour lui qu'ils ont eu lieu. C'est pour lui que la loi, pour luique le paradis ont été faits, pour lui que le délugea eu lieu. Et ceci même est un des plus grands honneurs qu'on pûtlui faire, que de travailler à sa perfection par les bienfaits etpar les châtiments. C'est pour lui que pendant tous les sièclesantérieurs la Providence divine s'est déployée àl'infinie. Il n'y a pas jusqu'au jugement dernier qui ne soit une marqued'honneur pour lui. Ce qui fait dire à Job : " Qu'est-ce que l'hommepour que tu aies daigné le soumettre à un jugement?" (Job,XIV, 3.) C'est aussi ce que dit ailleurs le même Psalmiste : " Qu'est-ceque l'homme pour que tu te sois souvenu de lui ? " (Ps. VIII, 5. ) C'estencore pour lui que le Fils unique viendra les mains pleines de biens infinis.De ces biens il nous a déjà donné une partie par lagrâce du baptême, par les mystères et les autres cérémoniesdu culte, et il a rempli la terre de beaucoup d'autres merveilles : ila promis de nous donner l'autre, le royaume des cieux, et la vie éternelle,il a promis de nous laisser son héritage, et de nous faire régneravec lui. Aussi saint Paul a-t-il dit . " Si nous souffrons avec lui, nousrégnerons aussi avec lui. " (II Tim. II, 12. ) C'est à toutcela que songe le Prophète quand il compare aux brutes ceux quirenient la noblesse de leur origine pour se livrer au vice, et qui désertentleur poste pour vivre de la vie des bêtes. Procédéfamilier à d'autres prophètes qui veulent confondre par cescomparaisons l'impudence de leurs auditeurs. L'un dit : " Les voilàdevenus comme des étalons en rut. " (Jér. V, 8. ) L'autre: " Le boeuf reconnaît celui à qui il appartient, lânereconnaît la crèche de son maître (Isaïe , I ,3), " et ses paroles sont encore plus amères que celles de David: " Il est tombé au rang des animaux privés de raison, etil est devenu semblable à eux, " car il dit que les hommes sontdevenus plus stupides que ces animaux qui, eux du moins, reconnaissentleur maître, " tandis qu'Israël " ne me reconnaît pas," dit le Seigneur.
8. Ailleurs un autre sage voulant montrer que le fainéant, l'hommeabattu, flétri par la paresse, est inférieur même àla fourmi, le renvoie auprès d'elle pour apprendre à aimerle travail : " Va, " dit-il, " paresseux, vers la fourmi, et prends-lapour modèle. " (Prov. VI, 6, 8.) " Car celle-ci, sans avoir de terreà cultiver, sans que personne la force, sans avoir " à obéirà aucun maître, prépare sa nourriture durant l'été,et pendant la moisson met " de côté d'abondantes provisions." Il lui recommande encore de se rendre auprès de l'abeille : "Va auprès de l'abeille, et apprends combien elle est bonne ouvrière: son fruit l'emporte sur les fruits les plus doux : les princes et lessimples particuliers recherchent pour leur santé le produit de sestravaux. " (Eccl. XI, 3.) Un autre dit : " Tes princes sont comme des loupsd'Arabie. " (Sophron. III, 3.) Un autre encore : " Tu es resté assisdans le désert, comme une corneille. " (Jér. III, 2.) Etle fils de Zacharie s'écrie : " Race de vipères, qui vousa appris à fuir la colère qui doit tomber sur vous ? " (Matth.III, 7.) Un autre dit encore: " Ils ont brisé les oeufs d'aspic,et ourdi des toiles d'araignée. " (Is. LIX, 5.) Le même Psalmistea dit ailleurs : " Le venin de l'aspic dégoutte de leurs lèvres." (Ps. CXL, 3.) Et ailleurs encore : " Leur colère est comme celledes serpents. " (Ps. LVII, 5.) Telle est la puissance du vice : cet hommesi grand, si noble, au front chargé de diadèmes, il le ravaleau niveau des êtres privés de raison. C'est pour cela quedans le présent psaume, le Prophète, après avoir choisideux sortes de vices, et avoir laissé aux auditeurs le soin de réfléchirsur les autres, stigmatise ainsi ceux qui se laissent (78) prendre àleurs pièges. Quoi de plus insensé que l'homme qui, en pureperte et pour le malheur de sa tête, parcourt toute la terre, etamasse d'immenses richesses, non pas pour lui-même, mais pour d'autresqu'il ne connaît pas, et souvent pour ses ennemis, pour ceux quitrament sa ruine ! Oui, il a eu raison de dire : " Ils laisseront leursbiens à des étrangers. " Quoi de plus insensé quede s'exposer aux fatigues et aux péchés qui sont la suitede la poursuite des richesses, pour laisser à d'autres la jouissancede ces mêmes richesses !
Ensuite le Psalmiste, en même temps que leur cupidité;met en scène leur amour de la vaine gloire qu'il stigmatise avecune grande véhémence en disant : " Ils ont appeléleurs terres de leur nom. " Quoi de plus stupide que ces gens qui confientleur mémoire à des. pierres, à des poutres, àla matière inanimée, qui leur remettent le soin de leur propregloire ! Ces mêmes hommes ont renversé des familles de fonden comble, ont dépouillé des veuves, pillé des orphelinsafin de bâtir pour les vers une superbe demeure, et de construirepour la pourriture et pour la corruption de superbes enceintes, et toutcela dans l'idée que ces monuments rendront leur mémoireéternelle, monuments qui n'ont pas même pu arrêter uninstant la dissolution de leur corps ! Leur propre voie est un scandalepour eux, (14). "
Quelle est cette voie, dites-moi ? C'est l'empressement que lon metà soccuper de pareilles choses, c'est ce travail inutile, c'estcette ardente passion des richesses et cette soif insatiable de gloire.De là, dit le Prophète, du scandale et des empêchementspour eux dès cette vie, en attendant le châtiment que leurréserve l'avenir. Cette voie n'est donc pas un petit scandale, unpetit empêchement, un petit obstacle pour la pratique de la vertu.Aussi le Prophète dit-il : " Leur voie est un scandale pour eux." Et il a bien fait d'appeler leur voie, un scandale. Ils s'enchaînenteux-mêmes, ils se mettent eux-mêmes des entraves : " Et aprèscela leur bouche répétera leurs propres louanges. " Ces parolesnous signalent la plus fâcheuse des inconséquences humaines,celle qui entraîne tous les autres maux à sa suite. En effet,ceux qui commettent une telle erreur, qui commettent un tel péchéet tombent dans une telle observation, se félicitent; s'admirenteux-mêmes, se posent comme des modèles à imiter; etse complaisent dans leurs actions : or, songez quelle excitation c'estpour les mauvais désirs, que de voir le vice vanté par ceuxqui s'y livrent. Si le vice honni, insulté, confondu, si le viceflagellé, déchiré, détesté par la consciencede ceux qui sont encore un peu maîtres d'eux-mêmes, s'épanouitavec tant d'impudeur et s'il grandit de jour en jour : dans quels excèsles hommes dont nous parions ne tomberont-ils pas, quand ils verront que,bien loin d'opposer comme une digue aux débordements du vice, lesreproches, le témoignage de la conscience, le blâme, le repentir,la honte, le désir de se soustraire aux regards, les gémissements,les plaintes, ceux qui se livrent au vice font tout le contraire, qu'ilsse comblent eux-mêmes de louanges, qu'ils se prétendent parleurs vices mêmes supérieurs aux autres hommes, et qu'ilsse vantent de ce qu'ils ont fait, car tel est le sens de cette parole :" Et après cela leur bouche répétera leurs propreslouanges, " ces hommes-là, je le répète, dans quelsexcès une tomberont-ils pas ? Car ils sont tellement dévoyés,ils ont si bien perdu tout sens moral-, que même après avoirassouvi leurs désirs; dans de moment, où voyant le mieuxleur crime, ils devraient rougir, ils sont tout fiers, portent la têtehaute et se complaisent dans ce qu'ils ont fait. Tel est le péché: avant l'action il se dissimule sa propre laideur, et l'ivresse du plaisirfait disparaître ce qu'il a de repoussant; après l'action,quand le plaisir que nous causent nos désirs satisfaits va s'affaiblissantpeu à peu, que la conscience commence à: se faire . entendre,et qu'elle flagelle nos sophismes réduits à leurs seulesforces, alors surtout nous voyons les funestes conséquences. dupéché. Mais eux ne sentent rien de tout cela, mêmeaprès que leurs désirs sont satisfaits. Loin de là,c'est précisément après avoir vu leurs richesses s'accumuler,leurs tombeaux s'élever, leurs vaines et fastueuses constructionss'achever, lorsqu'ils .devraient s'attrister et gémir, c'est alors,c'est après tout cela, après l'action, après la satiétéqu'ils sont plus malades encore. Ainsi donc puisqu'il n'y a plus rien desain chez eux, il ne reste plus qu'à laisser intervenir la Providence.
9. Si ceux qui se condamnent eux-mêmes pour les fautes quilsont commises, préviennent ainsi la justice de Dieu, comme l'a ditsaint Paul : " Si nous, nous jugions nous-mêmes, (79) nous ne serionspas jugés " (I Cor. XI, 31), ceux qui ont la maladie du péchéau point de ne s'en pas repentir, et qui ne se reprochent pas leurs erreurs,ne font qu'attirer sur eux-mêmes , et bâter la vengeance duSeigneur. Puisque ces hommes, tout en pillant les biens d'autrui , ou enprodiguant les leurs qu'ils devraient employer à secourir les pauvres,ne dépensent que pour des tombeaux, pour les vers et la corruption,et que loin de se repentir de ce qu'ils font ils continuent d'êtremalades, d'une maladie incurable, écoutez quelles sont les conséquencesde leur aveuglement. Ces conséquences, quelles sont-elles donc? Ils sont livrés à la vengeance de Dieu ; aussi le Prophètea-t-il ajouté : " Ils seront entassés comme des brebis, lamort sera leur pasteur (15). " S'il les compare à des brebis, cen'est point à cause de leur douceur (quoi de plus féroceque ces hommes qui voient d'un oeil sec la nudité des pauvres, etleur ventre creusé par la faim, et qui embellissent leurs tombeaux, séjour de la corruption, des vers et de la pourriture !), c'estparce que leur ruine sera facile, parce qu'ils seront anéantis toutà coup , et qu'ils offrent une proie facile aux embûches deleurs ennemis. Rien de plus faible en effet que l'homme qui vit dans lepéché. Telle sera aussi leur condition : ils seront frappés,ils seront anéantis aussi complètement, ils seront précipitésen enfer avec autant d'aisance , de facilité, de promptitude , avecaussi peu de peine que des brebis qu'on immole. Ce sera la mort , oùplutôt quelque chose de bien plus redoutable que la mort qui lesfrappera. Car après cette fin, une mort immortelle s'emparera d'eux,ils ne reposeront jamais dans le sein d'Abraham, et on ne lés verrajamais aller ailleurs que dans l'enfer, ce séjour des vengeances,des châtiments et de l'extermination. Ici-bas leur fin aura étévile, méprisable, et là-haut ils ne connaîtront queles châtiments. On a coutume de dire : on l'a égorgécomme un mouton, quand on veut parler d'un homme facile à tuer.Après avoir vécu comme des brutes, ils périssent commedes brutes sans l'espoir consolant de la vie future, et ce ne sera pastout, " la mort sera leur pasteur ! "
Il me semble que dans ce passage le Prophète, en parlant de lamort, veut parler des châtiments et de l'extermination qui attendentle coupable là-bas; c'est ainsi qu'il dit ailleurs : " L'âmequi pèche, périra elle-même (Ezéch. XVIII, 20)," pour nous faire comprendre, non
qu'elle sera détruite en réalité, mais qu'ellesera punie. C'est une suite de là même figuré, caraprès avoir parlé des brebis, il nous montre leur pasteur.Quel est-il ce pasteur ? C'est le ver venimeux, ce sont les ténèbressans fin, les chaises qui ne se délient jamais, les grincementsde dents. Voyez que de châtiments les pressent de toutes parts !Dans cette vie, ils ne peuvent arriver à la vertu, ils sont lesesclaves, les captifs du péché, ils se livrent à destravaux vains et ridicules : à la fin de cette vie, ils meurentcomme la première brute venue après la lin de cette vie,ils sont voués pour toujours à l'extermination: " Et, quandle jour se lèvera; il seront dominés par les justes. " Commebeaucoup; parmi ceux qui ont l'esprit le plus épais et dont l'insensibilitéégale presque celle des pierres, n'ont aucune idée netteet précise de la vie future .qu'ils doivent espérer, et qu'ilsrestent bouche béante à admirer les biens présents,les biens qu'ils voient, il cherche à les épouvanter parle sens caché de ses reproches. Ensuite, après avoir en quelquesmots, fait allusion à ce que l'avenir leur réserve, il insistede nouveau sur le mépris et sur les châtiments qui les atteignentdès cette vie, et il fait cela pour leur montrer combien ils sontfaibles, vils et méprisables, et que, fussent-ils dix mille foisplus riches, hissent-ils au comble de la puissance, ils n'en sont pas moinsde véritables esclaves à côté de ceux qui suiventles traces de la vertu. Aussi dit-il : " Et, quand le jour se lèvera,ils seront dominés par les justes, " c'est-à-dire, les justesles domineront immédiatement, et toujours, et pour cela ils n'aurontbesoin ni dé faire un effort , ni d'attendre longtemps , ni mêmed'attendre un instant. Car telle est la nature des choses, le vice estl'esclave de la vertu, il la craint, il là redoute, malgréson fard et tous ses brillants. déguisements, et quoique la vertutoute nue ne combatte qu'avec ses seules forces. Et cependant nous voyonsle contraire, dit-on, nous voyons les méchants dominer les bons.Mais ne nous en rapportons pas à l'erreur du Vulgaire, erreur néed'un faux jugement.. Examinons les choses suivant la droite raison et vousverrez se réaliser ce que j'ai avancé. Supposons un maîtrepervers avec un esclave vertueux : ou plutôt, si vous l'aimez mieux,choisissons un exemple plus relevé. Supposons (80) un roi qui soitpervers et un de ses sujets qui soit vertueux, et voyons quel est celuiqui est le maître, quel est celui des deux chez qui éclatele signe de la domination, quel est le supérieur, quel est l'inférieur.Comment donc nous en assurer? Supposons que le roi ordonne à sonsujet de faire quelque chose de mal, de commettre un péché: que va faire ce sujet vertueux et fidèle? Non-seulement il necédera pas, non-seulement il n'obéira pas, mais il essayeramême de faire revenir le prince sur son ordre, et cela au périlde sa vie. Quel est donc l'homme vraiment libre, de celui qui ne fait quece qu'il veut et qui ne craint pas son roi, ou de celui qui voit ses ordresméprisés par son sujet ? Et, pour ne pas nous borner àune vague supposition, cette égyptienne, la femme de Putiphar, n'était-cepas une reine ? Ne commandait-elle pas à toute l'Egypte ? N'avait-ellepas un roi pour époux ? N'était-elle pas environnéed'une grande puissance ? Or qu'était Joseph ? N'était-cepas un esclave, un captif? N'était-ce pas un serviteur achetéà prix d'argent? Ne vint-elle pas attaquer ce jeune homme avec toutesses armes, et non par procuration, mais par elle-même ? Eh bien !qui des deux était libre ou esclave? Celle qui était forcéede prier, de faire des avances et de supplier, celle qui était l'esclavenon d'un homme, mais d'une, passion détestable, ou celui qui méprisaitet diadème, et sceptre, et manteau de pourpre, et tout cet attirailde la royauté, et qui brisait les artifices de cette femme ? L'unene se retira-t-elle pas avec la honte d'un échec, et dominéepar une nouvelle passion, par la colère aveugle, par le désirdu meurtre, tandis que l'autre sortait de cette épreuve la têtecouverte de mille et mille couronnes, après avoir montréque la servitude même ne faisait que rehausser davantage la fiertéde l'homme libre ?
10. Il n'y a rien de plus libre que la vertu, rien de moins libre quele vice. Aussi est-il dit ailleurs : " Le serviteur sage dominera les maîtresinsensés. " (Prov. XVII, 2.) Le captif, eût-il des richessesinfinies, n'en serait que plus près de tomber au pouvoir de tousles autres hommes; il en est de même de celui qui est subjuguépar les passions, il est plus vil que l'araignée. Dans la guerre,ne voyons-nous pas que ce sont les hommes sages qui triomphent ? Quandil faut agir ou délibérer, la raison n'est-elle pas toujoursde leur côté, même quand nul ne les écoute? Etaprès cette vie, n'avons-nous pas vu le riche demander une goutted'eau comme un mendiant, sans pouvoir l'obtenir? Le pauvre au contraire,après avoir vécu sagement et vertueusement, n'a-t-il pasobtenu le bonheur suprême, n'a-t-il pas partagé le sort d'Abraham? Et si nous nous reportons au temps des apôtres, tout enchaînés,tout flagellés qu'ils étaient et quoique soumis àdes supplices de toutes sortes, n'étaient-ils pas supérieursà ceux qui les traitaient ainsi ? Songez combien ils avaient frappél'esprit de leurs persécuteurs pour les avoir amenés àdire : " Que faire à de tels hommes? " (Act. IV, 16.) Et ces hommes,ils les tenaient enchaînés, ils les tenaient sous leur main,en plein tribunal ! D'un côté des juges et des princes, del'autre des accusés, et pourtant ce sont ceux-ci qui out vaincu.Partout, si nous voulions entrer dans le détail, nous verrions l'hommevertueux supérieur au méchant , supérieur de cettevraie supériorité et non de cette supérioritémenteuse et selon les idées du vulgaire, supérioritéfausse et facile à confondre, supérieur de cette supérioritésolide que rien ne peut ébranler. " Et leur puissance vieilliradans l'enfer, " c'est-à-dire s'affaiblira. Voici ce que signifientces paroles : non-seulement ils seront ici-bas faciles à vaincre,car nul ne prendra leur défense, nul ne leur tendra la main, etils seront exposés aux attaques de tous, mais, ce qu'il y a de plusterrible, ils ne trouveront là-bas personne pour les assister, personnepour les secourir, personne pour leur tendre la main, personne pour adoucirleurs châtiments par des paroles de consolation. C'est ainsi queles vierges sages n'ont été d'aucun secours aux vierges folles,Abraham d'aucun secours au mauvais riche, Noé, Job et Daniel d'aucunsecours à leurs fils et à leurs filles. " Leur puissancevieillira, " cela veut dire qu'elle s'affaiblira, qu'elle disparaîtra." Ce qui passe et vieillit, est près de sa fin. Ils ont étéprécipités hors de leur gloire. " (Hébr. VIII, 13.)
L'objet de leurs plus vifs désirs, l'objet de tous leurs effortset de toutes leurs préoccupations, c'était de jouir d'unegloire durable après leur mort parle moyen de leurs richesses, deleurs vastes constructions, de leurs tombeaux et de leurs noms qu'ils yfaisaient inscrire : voici que cette gloire même ils ne l'obtiendrontpas, dit le Prophète , et c'était ce qui excitait le (81)plus leurs soucis tandis qu'ils vivaient, parce qu'ils savaient cela. Cesconstructions sont des accusations contre ceux qui ne sont plus. Et même,si le corps est caché sous terre, les pierres du tombeau prennentune voix pour accuser chaque jour leur cruauté, leur impudeur, pourles dénoncer comme des ennemis publics, pour appeler sur eux lesimprécations, les plaintes et les insultes des passants. Quelleest donc cette gloire qui consiste à laisser après soi cesmonuments accusateurs qui, loin de garder le silence, appellent la parolesur les lèvres de tous ceux qui les voient et qui semblent solliciterles parents à s'indigner coutre ceux qui les ont fuit bâtir?Où trouver une folie égale à celle de ces hommes quifont tout ce qu'il faut pour être châtiés, pour êtrecouverts de confusion, pour se susciter des accusateurs, pour s'exposerà voir leur sépulture violée ; qui font tout pouraccumuler sur eux les imprécations, les insultes, les plaintes sansnombre, et cela non-seulement de la part de ceux à qui ils ont faitdu mal, mais encore de la part de ceux à qui ils n'en ont pas fait?" Mais Dieu rachètera mon âme des mains de l'enfer, lorsqu'ilme recevra (16). "
Après avoir dit le salaire des méchants et le prix donton payera leurs péchés, il parle des récompensésréservées aux hommes vertueux. C'est son habitude et c'estaussi celle des autres prophètes, afin que l'auditeur puisse pesersa décision en se rendant compte et du châtiment destinéau péché, et des récompenses promises à lavertu. Voici la part des pécheurs, dit le Prophète : le déshonneur,les vains travaux, la stupidité, le ridicule, la honte, l'extermination,la mort, le châtiment , les vengeances éternelles, la faiblessequi expose aux mauvais traitements, la privation de la gloire et de lasécurité, les insultes, les accusations, l'absence de touteconsolation au milieu de leurs maux soit pendant cette vie, soit après.Pour nous ce sera tout le contraire, noua n'aurons pas de châtimentsà craindre, notre âme sera libre, en sûreté,glorieuse et Honorée. Tout cela en effet est sous-entendu dans cesparoles : " Cependant Dieu rachètera mon âme des mains del'enfer lorsqu'il me recevra. " Par l'enfer, il désigne les châtiments,les supplices terribles de la vie future. Or jugez quels honneurs nousattendent non-seulement d'après cela, mais encore d'aprèsce qui suit. Quand Dieu m'aura reçu, dit-il, je le verrai plus distinctementque je ne fais aujourd'hui. Aujourd'hui c'est la foi qui dirige nos pas,et non la vue même de la divinité alors nous verrons Dieuface à face. ( I Cor. XIII, 12.) On payera la rançon de monâme, et mon corps jouira du même privilège. " Ne craignezpas l'homme quand il aura multiplié ses richesses et étendula gloire de sa " maison (17). " Puisqu'il en est ainsi, dit le Prophète,pourquoi craindre les choses présentes, pourquoi vous soucier dela pauvreté? pourquoi avoir peur de celui qui est riche? On vousa enseigné tout ce qui a trait à la résurrection età la répartition des biens éternels, et au châtimentdes pervers; pourquoi donc ensuite trembler devant des chimères?Les seuls biens stables et solides, ce sont ceux-là : les autres,les biens de la terre, sont semblables à des fleurs qui se flétrissent.Aussi le Prophète, lassant de côté tout le reste, s'estélancé contre la citadelle de tous les maux, contre la passiondes richesses : celle-là détruite, tout le reste tombe enmême temps.
11. Et comment n'aurais-je pas peur, dit l'homme, devant ceux qui disposentd'une telle puissance? La puissance est le jouet du sort, la force nedure qu'un instant, la prospérité ne fait que passer, lesrichesses, la fortune et ces grands honneurs, tout cela ressemble àdes ombres, à des rêves. Aussi le Prophète dit-il encore: " Parce qu'à sa mort il n'emportera pas ses richesses, et quesa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau (18), " nous donnantainsi un motif de ne pas craindre ce qui dure si peu. La mort est venue,dit-il, elle a coupé la racine, et voilà que ses feuillestombent, voilà que sa maison devient une proie offerte àqui veut la prendre. Les brebis et les chèvres portent la dent surl'arbre qu'on vient de couper et qui est étendu par terre, il enest de même des riches dont nous parlons: parmi leurs ennemis, parmileurs amis et parmi ceux à qui ils ont rendu service, combien nes'en trouve-t-il pas qui viennent prendre part à la curée?Et cet homme environné d'une si grande puissance, qui possédaittant d'échansons, de cuisiniers, de cratères d'or et d'argent,tant et tarit d'arpents de terre, qui avait des maisons, des esclaves,des chevaux, des mules, des chameaux, des armées de serviteurs,il s'en va seul, nul ne l'accompagne, et il n'emporte même pas sesvêtements. avec lui. Plus est grand le luxe qui l'entoure, (82) plussera riche le festin que sa mort prépare aux vers, plus il exciterales convoitises des malfaiteurs qui violent les sépultures, plusil provoquera de mauvais desseins contre ses restes infortunés.Toute cette magnificence ne sert qu'à l'exposer plus encore auxoutrages, en appelant, en armant contre lui les mains de ceux qui ouvrentles tombeaux pour leur reprendre le dépôt qui leur a étéconfié. Et qu'est-ce que cela ? dira-t-on. Il n'en triomphe pasmoins ici-bas, et il jouira de son triomphe jusqu'à sa mort. Ditesplutôt que beaucoup n'en jouiront pas même jusqu'à leurmort: exposés sans cesse aux mauvais desseins, ils sont mille foisplus malheureux que les condamnés, quand on leur ravit leurs richesses,quand ils retombent dans une honteuse obscurité, quand ils sontjetés en prison. Tel trônait hier sur un char, qui est aujourd'huidans les fers: tel était hier courtisé par des flatteurs,qui se voit aujourd'hui entouré de bourreaux: tel exhalait l'odeurdes parfums, qui est souillé de son propre sang: tel s'étendaitsur une couche délicate, qui se voit jeté sur la dure: telétait adulé de tous, qui se voit méprisé detous. Mais, dira-t-on encore, à sa mort même on l'entoured'une pompe magnifique. Et que lui fait cela, à lui qui ne lesent plus? La mauvaise odeur qu'il exhale, l'horreur, qu'il inspire, lahaine qu'il excite font plus d'impression sur les assistants que ces pompesbrillantes; car ce faste et ces dépenses lui attirent immédiatementet pour toujours la haine de ses enfants. Voyez combien est juste l'expressiondont se sert le Prophète, et combien sa sagesse est profonde. Noncontent "'intimider le riche en lui montrant qu'il n'emportera rien aveclui; il le dépouille dès cette vie de tout cet imposant appareil,et lui prouve que sa richesse n'existe pas, même lorsqu'il la possèdeet qu'il en jouit. Car, il ne dit pas: " Quand il aura étendu sagloire, " mais bien, " quand il aura étendu la gloire de sa maison." Car toutes ces choses que j'ai énumérées, ces fontaines,ces promenades, ces bains, cet or et cet argent, ces chevaux et ces mules,ces tapis, ces étoffes, font la gloire de la maison et non cellede l'homme qui l'habite.
La vertu est la gloire de l'homme, aussi accompagne-t-elle celui quila possède, tandis que la gloire de la maison reste, ou plutôtelle ne reste même pas, mais disparaît avec la maison, sansavoir servi de rien à celui qui l'habitait, car cette gloire nelui appartient pas en propre. " Parce que son âme sera béniependant sa vie (19). " Après avoir parlé de sa richesse etde sa gloire, il passe à ses flatteurs. Ce que recherchent surtoutles riches, ce sont les flatteries de la place publique, les hommages dupeuple, les louanges décernées par la multitude, et les élogesmenteurs, et ils regardent comme un grand bien d'être accueillispar des applaudissements au théâtre, dans les banquets etdans les tribunaux, d'entendre leur nom répété partoutes les bouches, de se croire un objet d'envie pour les autres: aussivoyez comme il leur ravit encore cette jouissance en en limitant la durée." Pendant sa vie ", dit-il, c'est-à-dire, ces hommages, ces bonnesparoles qu'on lui adresse ne dureront pas plus que la vie d'ici-bas: celapérira en même temps que le reste, comme tout ce qui relèvedu temps et de la fortune. Bien plus, lorsqu'il cessera de pouvoir mettreà contribution le zèle de ses flatteurs, après samort, ce sera le contraire qui aura lieu, car sa présence n'intimideraplus personne. " Il te rendra hommage quand tu lui auras fait du bien." Voyez comme il critique la bienfaisance des gens riches. Toi, tu flatteset tu fais des avances, feignant une bienveillance menteuse et de courtedurée : mais celui auquel tu t'adresses, dit-il, quand mêmeil se déclarerait ton obligé, ne te sera reconnaissant qu'autantqu'il aura acheté de toi, et cela bien cher, le droit de te fairefaire ce qui lui convient. Car " il te rendra hommage, " remarque biencela, " quand tu lui auras fait du bien. " Il ne dit pas, quand tu luiauras été utile, quand ta loi aura rendu service, mais :quand tu lui auras procuré ce qui lui fait plaisir, ce qui lui convient.Le Prophète montre ainsi que cette bienfaisance est pernicieuseà deux points de vue, et parce qu'elle provoque de fausses démonstrationsde reconnaissance, et parce qu'elle nous attache des serviteurs dangereux." Il ira rejoindre les générations de ses pères, ilcessera de voir la lumière pendant léternité (20).Et l'homme, au milieu de sa grandeur, ne l'a pas comprise : il s'est ravaléau niveau des animaux privés de raison, et s'est fait semblableà eux. Il ira rejoindre ses pères (21), " autrement dit,il les imitera, et étant fils de pervers, il héritera deleur perversité; ou bien encore c'est comme si l'on disait: s'iln'a fait aucun bien, il se trouvera (83) que sa richesse lui a étéinutile: ceux qui sont morts avant lui il les laissera couchés dansla poussière, jusqu'au Jour du jugement, sans pouvoir mêmecontempler la lumière suivant la loi de la nature. Ensuite le Prophètese répète en disant: " Et l'homme, au milieu de sa grandeur,ne l'a pas comprise; il s'est ravalé au niveau des animaux privésde raison et s'est fait semblable à eux. " Cet homme, dit-il, cethomme qui est mort de la sorte, et qui n'a pas usé de ses richessescomme il devait le faire, ne différera en rien de la brute, caril n'a pas connu l'honneur que Dieu lui a fait, et il s'est rendu semblableaux bêtes, pour qui la vie n'a d'autre but et d'autre fin que lamort. Puissions-nous tous être délivrés de ces erreurs,et ceux qui s'instruisent et ceux qui enseignent, en Jésus-Christ,Notre-Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance, danstous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
EXPLICATION DU PSAUME XLIX
LE DIEU DES DIEUX, LE SEIGNEUR A PARLÉ,ET IL APPELLE LA TERRE DEPUIS L'ORIENT JUSQU'A L'OCCIDENT.
1. Le même Psalmiste a dit ailleurs: " Dieu a pris séancedans l'assemblée des dieux; " et un peu plus loin : " J'ai dit,vous êtes des dieux. " (Ps. LXXXI, 1 et 6.) Et saint Paul : " Carencore qu'il y en ait qui soient appelés dieux, et qu'il y ait plusieursseigneurs. " (I Cor. VIII, 5.) Et Moïse : " Tu ne parleras point maldes dieux. " (Exod. XXII, 28.) Et ailleurs : " Les fils de Dieu ayantvu les filles des hommes. " (Gen. VI, 2.) Le même Moïse a ditencore : " Celui qui maudira le nom de Dieu sera en état de péché,celui qui se servira du nom du Seigneur, sera lapidé. " (Lévit.XXIV, 15, 16.) Il a été dit ailleurs : " Que les dieux quin'ont point fait le ciel et la terre périssent sous le ciel. " (Jér.X,19 .) Quel sens faut-il donner à ce mot dans ces différentescitations, et de quels dieux s'agit-il ici ? On veut parler des princes.Aussi après ces mois: " Tu ne parleras point mal des dieux, " Moïseajoute-t-il aussitôt " et tu ne médiras point de Celui quicommande à ton peuple. " (Exod XXII, 28.) Il s'agit des descendantsd'un homme vertueux. Car Enos, pour avoir montré une (84) grandevertu, fut appelé du nom de Dieu : ses descendants et ceux de sonfrère s'unirent par des mariages. Le Prophète appelle enfantsde Dieu les enfants de l'homme vertueux. " Ils commencèrent, " dit-il," à être appelés du nom de bien. " (Gen. IV, 26.) Ildésigne aussi le peuple juif, qu'il honore de cette appellation,dans la phrase suivante : " Je l'ai dit: vous êtes des dieux, etvous êtes les fils du Très-Haut. " (Ps. LXXXI, 6.) Il appelaitainsi ce peuple par suite de l'affection particulière qu'il avaitpour lui. C'est ainsi que s'expliquent encore ces mots: " Celui qui maudirale nom de Dieu sera en état de péché, " ce qui revientà dire : celui qui médira du prince, commettra un péché." Celui qui se servira du nom du Seigneur sera lapidé, " c'est-à-direcelui qui donnera le nom du vrai Dieu aux dieux qui n'existent pas. Lapreuve, c'est que ce péché est considéré commeindigne de tout pardon, et qu'on inflige la peine la plus terrible àcelui qui s'en rend coupable. On appelle encore dieux, les dieux des gentils,mais ce n'est ni pour les honorer, ni par déférence, c'estpour signaler l'erreur de ceux qui les appelaient ainsi. Voilà pourquoisaint Paul a dit : " Car encore qu'il y en ait qui soient appelésdieux ( I Cor. VIII, 5), " pour montrer qu'il n'admet ni leur existence,ni l'honneur qu'on leur fait en leur donnant ce nom. De qui donc le Psalmiste,dont nous expliquons en ce moment les paroles, parle-t-il, quand il dit: " Le Dieu des dieux? " Il me semble qu'il désigne les dieux despaïens, non parce qu'ils existent, mais parce que les peuples vouésà l'erreur se sont imaginé qu'ils existaient. Comme les Juifsétaient encore trop grossiers, qu'ils n'avaient pas coin piétementrompu avec leurs habitudes d'idolâtrie, que les idoles leur en imposaienttoujours, et qu'il y avait chez eux beaucoup de restes de l'ancienne iniquité,il en profite pour purger leur esprit de ces erreurs, en leur montrantque Dieu est le maître même de ces faux dieux. Dieu est aussile maître des démons, mais il n'est leur maître qu'ence qui concerne leur substance même, car leurs pensées etleur perversité tout entière leur appartiennent en propre.Il me semble que ces paroles du prophète sont une suite du psaumeprécédent. Car celui-ci également a étéécrit pour confondre et pour accuser les pécheurs : dansl'autre, le Prophète invite la terre entière à venirl'entendre, dans celui-ci il adresse son appel aux élémentsmêmes répandus sur toute la terre. Voici un autre théâtre,et un autre auditoire : là nous avons vu comparaître les nations,les enfants de la terre, le pauvre et, le riche : ici c'est la terre etle ciel, c'est Dieu lui-même qui se présente à nouspour être jugé, Dieu qui prononce sa défense devantle peuple des Juifs. Aussi notre attention doit-elle redoubler. Un autreprophète a fait de même, il nous montre Dieu se soumettantà un jugement, et il place au rang des juges les abîmes etles fondements de la terre. " Écoutez, " dit-il, " abîmeset fondement, de la terre, car Dieu va débattre son procèscontre son peuple et avec son peuple." (Mich. VI, 2.) On lit ailleurs :" Il plaidera contre vous et contre vos pères. " (Jér. II,9.) On peut voir cette figure répétée en beaucoupd'endroits de l'Écriture, elle est vraiment imposante et digne del'affection de Dieu pour les hommes. Elle nous montre son inexprimablebonté, en nous le faisant voir qui s'abaisse jusqu'à venirse soumettre au jugement des hommes. " C'est de Sion qu'il fera brillerla splendeur de sa gloire (2). " Expression qui se ressent de l'enthousiasmeprophétique, mais qui est d'accord aussi avec la véritéde l'histoire. C'est là en effet que. même du temps de l'ancienneloi, brilla la gloire de Dieu. Car c'est là que s'élevaitle temple et le saint des saints, que s'observaient les cérémoniesreligieuses et les lois politiques établies par l'Ancien Testament,que se réunissait la foule des prêtres, que se faisaient lessacrifices et les holocaustes, que se chantaient les hymnes sacréset les psaumes; tout était là, et c'est encore làque furent écrites les prophéties qui annonçaientles événements de l'avenir. Et quand parut enfin la vérité,c'est là qu'elle prit naissance. C'est de là due la croixresplendit sur le monde, c'est là que s'accomplirent les innombrablestriomphes de la religion nouvelle. Ce qui faisait dire à Isaïe,lorsqu'il parla dans ses prophéties de la loi du Nouveau Testament:" C'est de Sion que viendra la loi, et le Verbe du Seigneur viendra " deJérusalem, et il rendra ses jugements au " milieu des nations. "(Is. II, 3, 4.) par Sion il désigne ici tout le territoire avoisinant,ainsique la ville qui s'étendait à ses pieds, Jérusalem,la capitale des Juifs. C'est de là que, comme de la barrièred'un hyppodrome, les apôtres, ces coursiers aux jambes agiles, (85)s'élancèrent à la conquête du monde : c'estlà qu'ils commencèrent à donner des signes de leurmission : là, eurent lieu la résurrection et l'ascension; là, fut l'exorde et le commencement de notre salut: c'est làque l'on commença à prêcher les saints mystères.Là pour la première fois le Père se révéla,le Fils unique se fit connaître, l'Esprit répandit sa grâcesur les hommes. C'est là que les apôtres parlèrentdes aloses incorporelles, des grâces, des puissances, et des biensqui nous étaient promis pour l'avenir. Le Prophète songeaità tout cela quand il appelait Sion la splendeur de Dieu. Car cequi fait la beauté et la splendeur de Dieu, c'est sa bonté,son amour pour les hommes, sa bienveillance répandue sur tous. "Dieu, notre Dieu, viendra manifestement, et il ne gardera pas le silence(3.) "
Voyez-vous comme le langage du Prophète devient de plus en plusclair, comme il nous découvre le trésor de ses secrets, etcomme il darde des rayons plus brillants quand il prononce ces mots : "Dieu viendra manifestement? " Quand donc est-ce qu'il n'est pas venu manifestement?Quand ? La première fois qu'il vint ici-bas, car il vint sans bruitalors, sans être vu du plus grand nombre et pendant longtemps sansen être reconnu. Que dis-je, du plus grand nombre? La vierge mêmequi l'enfanta ignorait le secret du mystère(1), ses frèresmêmes ne croyaient pas en lui, celui qui paraissait être sonpère ne se doutait nullement de sa grandeur.
2. Et pourquoi parlé-je des hommes? Il ne fut même pasreconnu du diable, car s'il avait su qui il était, il ne lui auraitpas dit sur la montagne : " Si tu es le Fils de Dieu, " et ces parolesil les prononça une et deux et trois fois. (Matth. IV, 3, 6.) AussiJésus lui-même dit-il à Jean qui commençaità découvrir ce qu'il était : " Cesse immédiatement( Matth. III , 15) ; " c'est-à-dire, tais-toi maintenant, le momentn'est pas encore venu de découvrir le secret de mon incarnation,je veux continuer d'échapper aux regards du diable; tais-toi donc,dit-il : " Car il nous convient qu'il en soit ainsi. " Et en descendantde la montagne il recommandait à ses disciples de ne dire àpersonne qu'il était le Christ. (Matth. XVII, 9.) Car il allaitalors comme le pasteur qui cherche sa brebis errante et qui tend des piégesà la bête
1 Il y a lieu de s'étonner de ce que dit ici saint Chysostome,la Vierge connaissait le mystère puisque l'ange le lui avait révélé.
indocile pour s'en emparer ; aussi s'enveloppait-il des ombres du mystère.Comme le médecin qui évite tout d'abord d'effrayer le malade,il ne voulut pas se manifester dès le début, mais insensiblementet peu à peu. Ce qui fait dire plus loin au même prophète,quand il veut taire allusion au peu de bruit de son arrivée : "Il descendra comme la pluie sur la toison et comme la goutte d'eau surle sol." (Ps. LXXl , 6.) Il est venu sans bruit, sans troubler, sans agiterla terre, sans lancer d'éclairs, sans ébranler le ciel, sansse faire accompagner du peuple des anges, sans briser le firmament parlemilieu pour descendre eusuite porté par les nuages. Non, il estvenu en silence, conçu par une vierge, porté neuf mois dansson sein, il naît dans une étable comme le fils d'un simpleartisan, dans ses humbles langes il est exposé aux complots, ilfuit avec sa mère en Egypte. Ensuite il revient, après lamort de celui qui avait commis toutes ces impiétés et ilcontinue d'aller et de venir sous l'apparence d'un homme du peuple; humblesétaient ses vêtements, plus humble était sa table,il marchait, il marchait sans cesse au point d'en être fatigué.Mais au jour marqué par le Prophète, il ne viendra pas ainsi,il viendra si manifestement qu'il n'aura pas besoin d'un hérautpour annoncer sa venue. Aussi, pour faire comprendre l'éclat desa présence, disait-il lui-même : " Si l'on vous dit : Levoici dans le lieu le plus retiré de la maison, n'y entrez point.Si l'on vous dit : Le voici dans le désert, ne sortez point poury aller. Car, comme un éclair qui sort de l'Orient et paraîttout d'un coup jusqu'à l'Occident, ainsi sera l'avènementdu Fils de l'homme." (Matth. XXIV, 26, 27.) Il se montrera et s'annonceralui-même. C'est ce qui a lieu quand l'éclair paraîtet nous n'avons pas besoin qu'on nous l'annonce. Au moment même oùil se montre il est vu de tous et de tous à la fois. C'est ainsique saint Paul dit : " Car aussitôt que le signal aura étédonné par la voix de l'archange et par le son de la trompette deDieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel. " (I Thess. IV, 15.)Le Prophète le voyait ainsi porté par les nues, avec le torrentqui roule devant lui, avec le terrible tribunal où chacun doit rendrede sa vie un compte inévitable. C'est alors, alors que viendra l'heuredu jugement et des débats, aussi apparaîtra-t-il non pluscomme un médecin, mais comme un juge. Aussi Daniel (86) voit-ilson trône, le torrent qui roule au pied de son tribunal et tout luiapparaît en feu, et le char et les roues. (Dan. VII, 9, 10.) Maisau commencement et quand il parut pour la première fois il ne découvritaux regards ni le feu, ni le torrent, ni rien de tout cela : on ne vitqu'une étable , une auberge, une chaumière, une mèredans la pauvreté. Par là, Daniel nous montre son inflexibilitéet son immutabilité. Car après avoir dit que celui qui étaitassis sur leur trône avait les cheveux blancs comme de la laine etque ses vêtements étaient éclatants comme la neige,non pour nous faire croire qu'il s'agisse en réalité de cheveuxet de vêtements, mais pour nous montrer rayonnant partout un feupur et éclatant, il ajoute : " Le feu brûlera sur sa faceet au" tour de lui tourbillonnera une tempête violente. " (Dan. VII,9.) Par ces images il nous fait comprendre que le Seigneur ne change pas,qu'il est inflexible, qu'il brille comme la lumière et qu'il estinaccessible. Il ne s'en tient lias au feu, mais pour montrer l'impétuositéde sa vengeance, il ajoute ces mots : " une tempête violente. " Parce mot kataigis ( tempête ) nous entendons soit une masse énormede neige qui en tombant entraîne et renverse tout sur son passage,soit un tourbillon, une trombe qui produit les mêmes ravages et àlaquelle rien ne résiste. C'est donc pour nous figurer l'irrésistibleimpétuosité de la colère divine qu'il s'est servide ces images. " Il appellera les cieux et la terre pour juger son peuple(4). "
Il parle encore des éléments, source de tant de bienspour la race humaine, non-seulement en ce qui concerne la vie du corpset sa formation, mais encore en ce qui concerne la connaissance de Dieu.Car la beauté et la grandeur de la création, la manièredont elle a été conçue, les substances d'oùse sont formés les éléments et ce que les élémentsont produit et produisent à leur tour, soit de tout temps et engénéral, soit de temps en temps et en particulier, tout celanourrit et entretient le corps, et nous amène à reconnaîtreCelui qui a tout fait. C'est ce qui fait dire à saint Paul : " Carles perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sadivinité, sont devenus visibles depuis la création du monde,par la connaissance que ses créatures nous en donnent. " (Rom. I,20.) Et ailleurs : " Car Dieu voyant que le monde avec la sagesse humainene l'avait point connu dans les ouvrages de la sagesse divine (I Cor. 1,21) ; " c'est-à-dire n'avait tu as reconnu la sagesse qui éclatedans la création, ce qui cependant n'est pas un petit, mais un très-grandet très-intelligible enseignement. Et les résultats de cettemême création qui se produisent tous les jours, bien que paraissantn'être qu'une conséquence des lois de la nature, proclamentaussi l'existence du Créateur. Car le Créateur est le maîtrede la nature.
3. Ne vous étonnez pas s'il s'adresse spécialement auxJuifs, en parlant du jugement universel. C'est de la même manièreque saint Paul a dit: " La fureur et la colère, l'affliction etle désespoir se répandront sur l'âme de tout hommequi fait le mal : du juif premièrement et puis du gentil. " (Rom.II, 8, 9.) Et ailleurs: " Et ainsi tous ceux qui ont péchésans avoir reçu la loi , périront aussi sans être jugéspar la loi : et tous ceux qui ont péché étant sousla loi seront jugés par la loi. " (Ibid. 12.) " Rassemblez autourde lui ses saints, tous ceux qui ont contracté avec lui une alliancescellée par le sacrifice (5). " Pourquoi donc, ceux qu'il va mettreen accusation, qu'il va condamner, les appelle-t-il ici des saints? C'estpour donner plus de force à l'accusation , pour rendre la punitionplus éclatante par les honneurs rendus à l'accusé.De même nous, quand nous voyons quelques personnes qui ont fait lemal, et que nous voulons leur rendre nos reproches plus sensibles , nousles appelons par leurs qualités, rie manière à donnerplus de poids à l'accusation, disant: appelle le diacre, ou bien,appelle le prêtre, puisqu'ils avaient le titre de prêtres duRoi des rois, de peuple privilégié, et qu'ils en étaientfiers, il prend pied là-dessus pour donner plus d'étendueà ses reproches. " Ceux qui ont fait avec lui une alliance scelléepar le sacrifice. " Comme après avoir osé mille et milleinfamies, fait le mal de toutes les manières, après avoirdérobé, cherché à s'approprier le bien d'autrui, après avoir tué, commis l'adultère, répandudes flots de sang, ils pensaient s'être bien conduits, et ne s'êtrepas écartés de la loi et de l'alliance jurée, pourvuqu'ils sacrifiassent des brebis et des veaux, il prend acte de toutcelapour leur lancer l'outrage et la raillerie en disant: " Ceux qui ont faitavec lui une alliance scellée par les sacrifices, " c'est-à-direceux qui croient (87) qu'il suffit pour leur salut de sacrifier quelquesanimaux. " Et les cieux annonceront sa justice (6). "
Dans ce passage encore, voulant nous faire sentir combien sa justiceest éclatante, combien elle est brillante, évidente, indiscutable,combien elle est reconnue de tous, il nous la montre proclamée parles éléments insensibles, employant ainsi la même figurequ'auparavant. " Car Dieu est juge, " il veut dire que Dieu détermineavec justice ce qui revient à chacun. Il n'a pas voulu par lànous apprendre simplement que Dieu exerce les fonctions de juge, mais biennous faire entendre qu'il est juste , et qu'il se montre tel envers tous.Ce mot de " juge, " en parlant de Dieu, est synonyme de juste, et saintPaul s'en estservi clans le même sens quand il a dit. " Car commentDieu jugera-t-il le monde ? " (Rom. III, 6.) Ce qui fait un vrai jugement,ce qui fait le vrai juge ce n'est pas simplement de prononcer un arrêt,mais de le prononcer avec équité. Les Juifs seront jugés,et les Juifs d'alors , et ceux qui venus après eux, et contemporainsdu Nouveau Testament, se seront livrés au péché. Ceux-làauront à répondre de leurs infractions aux lois de la natureet à la loi de Dieu, ceux-là verront en outre s'élevercontre eux les bienfaits mêmes de Jésus-Christ. Que pourront-ilsdire, quel motif, pourront-ils donner pour excuser leur incrédulité?Mais, je vous en prie, méditez avec soin ces paroles, afin de pouvoirvous en servir pour fermer la bouche à ceux qui soutiendraient lecontraire. Car il vaut mieux qu'ils soient vaincus par nous et qu'ils reviennentde leur erreur, que de leur laisser croire qu'ils sont victorieux et quede les laisser partir ainsi pour l'autre vie où ils se verraientcondamner par le commun Juge de la terre. Que pourraient répondreles Juifs? Pourquoi ont-ils fait périr le Christ? Quel reproche,grave ou non, avaient-ils à lui faire ? Il se faisait passer pourDieu, dira-t-on. Cependant ce n'était pas leur langage au momentoù ils le mettaient en croix; il était tout autre. Car ilsne disaient pas, celui qui se fait passer pour Dieu , mais : " Celui quise fait passer pour roi, n'est pas ami de César. " (Jean, XIX,12.)Souvent on voulut le proclamer roi , mais il fuyait cet honneur. Maisauparavant, dira-t-on, on lui reprochait de se faire passer pour Dieu.Eh bien ! que signifie cette objection? Si c'était une prétentioninjuste et mensongère, et sans rien de fondé, ce reprocheaurait une raison d'être : mais si elle était légitime,il fallait l'adorer et non le mettre en croix. Voyons donc s'il se faisaitpasser pour Dieu, sans l'être réellement, c'est-à-dires'il montrait, s'il manifestait sa divinité. A quoi recourir pourle savoir? Aux événements qui se passèrent alors?à ceux qui se passent aujourd'hui. Aux circonstances qui accompagnèrentson enfantement? Qui donc est jamais né d'une vierge? Qui fit paraîtrecomme lui une étoile dans le Ciel? Qui fit faire à des magesune route aussi longue, et cela non par force ni contrainte, mais par persuasionet par le simple effet de la révélation? Voyez-vous la créationqui tout entière reconnaît son maître? La nature cèdela première, ne résiste point et ne dit pas: Je ne veux paslaisser l'enfantement s'accomplir, je n'ai pas appris à faire naîtreun enfant d'une mère restée vierge, je ne sais pas rendreune femme mère sans union charnelle. Elle fut déconcertéeet se laissa écarter de ses limites propres, car elle avait reconnuson maître. Après sa naissance les anges apparurent pour indiquerque celui qui habite dans les cieux était sur la terre, et la terredevint le ciel, puisque le Roi avait établi sa demeure ici-bas,et les mages, venus de si loin, se prosternèrent devant lui. Cetenfant gisait sur une crèche en Palestine, et ces hommes appartenantà une terre étrangère , le comblaient d'autant d'honneurset d'hommages qu'on en doit à Dieu. (Matth. II, 2.) Mais peut-êtren'admettra-t-on pas ces preuves et en demandera-t-on d'autres que la générationprésente puisse vérifier par elle-même. Nous ne seronspas embarrassés pour en trouver. Telle est la nature de la vérité,qu'elle ne manque jamais de moyens de justification. Et, dans le cas présent,nos contradicteurs n'ont pas même l'ombre d'une objection àmettre en avant. Car si vous n'étiez pas présent lorsqueJésus-Christ est né d'une vierge , il fallait vous en rapporterau Prophète qui disait: " Voilà que la Vierge concevra etenfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel. " (Isaïe, VII,14.) Si vous n'étiez pas présent lorsqu'il allait et venaitsur terre sous la forme humaine, et qu'on voyait le Maître vivreau milieu de ses esclaves, consultez Jérémie qui vous répondraces paroles: " C'est lui qui est notre Dieu, et nul autre ne sera devantlui. C'est lui qui a trouvé toutes les voies de la sagesse, et quiles a découvertes à Jacob son serviteur, à Israël(88) son bien-aimé. Après cela, il a été vusur la terre et il a conversé avec les hommes. " (Baruch, III, 36.37, 38.)
4. Quant aux autres preuves vous verrez que les Prophètes dontvous avez feuilleté et fatigué inutilement les livres jusqu'àce jour, proclament bien haut tout ce qui peut rendre certaine cette conjecture.Bien souvent déjà nous avons soutenu de pareilles discussionscontre ces contradicteurs, et nous en soutiendrons bien souvent encore:mais en attendant restons attachés à notre sujet. "Et lescieux annonceront sa justice, parce que Dieu est juge. " Il me semble qu'icile Prophète désigne par ce mot de justice son infatigablebienveillance, son affection pour nous, son active prévoyance quis'adresse à tous les hommes sous tant de formes et de tant de manières,et qui se manifeste par l'oeuvre même de la création, parl'établissement de sa loi, par le don de sa grâce, par toutce que nous voyons comme par ce que nous ne voyons pas, par les prophètes,par les anges, par les apôtres, par les châtiments dont ilnous frappe, par ses bienfaits, par ses menaces, par ses promesses, parl'ordre même des temps. " Ecoute, mon peuple, et je parlerai; Israël,je te rendrai témoignage (7). "
Voyez dès le début quelle complaisance et quelle douceur.De même qu'un homme dirait à un autre homme. qui le troubleraitet ferait du bruit : si tu veux m'entendre , je parlerai si tu veux m'écouter,je t'adresserai la parole, de même notre Maître dit ànous, ses esclaves : si vous voulez m'entendre, je vous parlerai. Car ilsn'avaient plus ni ressort, ni énergie, et ils ne pouvaient mêmepour un instant écouter avec recueillement la lecture de la loi..C'est à cela que faisait allusion le prophète qui se trouvanten Perse disait: " Je serai pour eux comme la voix de l'harmonieux, psaltérion." (Ezéch. XXXIII, 32.) Ils ne cessaient de recommander aux prophètesde ne plus prophétiser (III Rois, XIX, 10), bien plus ils les repoussaientcomme s'ils eussent été importunés par eux. (Zach.VII, 11.) Nous voyons même un roi faire des menaces à un prophèteet lui enjoindre de ne plus l'importuner. (Amos, VII, 13.) "Je suis leDieu, ton Dieu. " Ce n'est pas sans raison que le Prophète se sertdeux fois de la même expression. Comme il s'adressait à desgens insensibles, endurcis et peu disposés à l'écouter,il se mit à parler de la souveraineté de Dieu, trouvant ainsiun exorde excellent pour l'explication qui allait suivre, et faisant comprendreà ses auditeurs qu'ils doivent à Dieu leur liberté,et qu'il serait juste qu'ils lui fussent attachés comme l'esclaveà son maître, comme la créature au Créateur,eux qui ont reçu tant de bienfaits, qui ont reçu tant d'honneurs." Je ne t'accuserai point sur tes sacrifices et sur tes holocaustes; ilssont toujours présents à mes yeux (8). "
C'est là le reproche que les autres prophètes adressentaux Juifs qui, négligeant ce qu'il y avait de plus important dansla vertu, mettaient leur espoir de salut dans ces holocaustes, et étaienttoujours prêts à dire pour leur défense : nous offronsdes sacrifices, nous offrons des holocaustes. Mais je ne suis pas venupour vous juger là-dessus, répond le Seigneur, ni pour vousreprocher d'avoir négligé les sacrifices. Isaïe lesatteint plus directement quand il dit : " Quel fruit me revient-il de lamultitude de vos victimes? J'en suis rassasié. Je ne veux plus devos holocaustes, de la graisse de vos animaux, du sang de vos génisses,des agneaux et des boucs. Qui vous a demandé d'apporter ces offrandes?" (Isaïe, I, 11,12.) Certes Dieu leur avait parlé souvent desacrifices, mais, s'il en était question dans la loi qu'il leurdonnait, ce n'était pas qu'il y tînt essentiellement, c'étaitpour condescendre à leur faiblesse. Jérémie dit aussi: " Pourquoi " m'apportez-vous l'encens de Saba et les par" fums des terresles plus éloignées? (Jér. VI, 20.) Et tous les prophètes,pour ainsi dire, affirment que c'est là une chose de peu d'importance.Aussi le Seigneur commence-t-il en ces termes : " Je suis le Dieu , tonDieu, " montrant par là que cette manière de l'adorer n'estpas digne de lui. Il faut adorer Dieu non en faisant fumer l'encens oubrûler la chair des victimes, mais par une vie vertueuse, par unevie tonte selon l'esprit et non selon le corps. Les démons qu'adorentles nations étrangères ne veulent pas de ce culte et préfèrentl'autre. Nous en trouvons le témoignage dans ces paroles d'un poètegrec : To gar lakhomen geras emeis. Telle est la part que le destin nousa faite. (Iliade Alpha, v. 49, Oméga, v. 98.)
Il n'en est pas de même de notre Dieu. Les démons altérésdu sang des hommes, et (89) voulant les amener peu à peu àsouiller leurs mains par le carnage, exigeaient constamment d'eux ce genrede sacrifices. Dieu au contraire désirant leur faire perdre peuà peu l'habitude d'immoler les animaux a cru y arriver par cettecondescendance, et il leur a permis les sacrifices pour les supprimer unjour. " Je n'accepterai point les veaux de la maison, ni les boucs de testroupeaux (9). Car toutes les bêtes des forêts sont àmoi, et celles de la montagne , et les boeufs ( 10). Je connais tous lesoiseaux du ciel, et ce qui fait la beauté des champs m'appartient(11 ). "
Voyez-vous comme peu à peu il les écarte de ces préoccupationsgrossières, comme il entr'ouvre l'enveloppe durcie où leuresprit s'est enfermé, et comme il leur montre que s'il leur a enjointde lui offrir des sacrifices, ce n'est pas qu'il en eût besoin, etque s'il ratifie cet usage dans la loi qu'il leur adonnée, ce n'estpas qu'il l'approuve. Si je tenais à être adoré, dela sorte, dit-il, moi qui possède tout ce qui est. sous le soleil,et qui suis le Créateur de toutes choses, je pourrais me procurerd'abondants sacrifices. Ensuite mêlant lironie au reproche afinde les frapper davantage , il ajoute : " Si j'avais faim je n'irais paste le dire, car toute la terre est à moi avec ce qu'elle renferme(12)." Comme il ne leur avait fait cette concession que pour les amenerpeu à peu à laisser tomber ces sacrifices en désuétude,et qu'ils ont persisté à suivre cette déplorable coutumesans tirer aucun profit de sa condescendance, il leur parle en termes plusvulgaires comme ferait un homme s'entretenant avec un autre homme: " Sij'avais faim, je n'irais pas te le dire, " c'est-à-dire, je n'aipas faim ( car Dieu ne peut connaître ni la faim, ni aucun besoinphysique), et si je voulais d'un culte semblable, je ne serais pas embarrasséen fait de sacrifices et d'holocaustes. J'ai tout à ma disposition,et je puis en user largement. Je suis le Seigneur et Maître de touteschoses, et cependant je veux bien recevoir de toi ce qui m'appartient,afin de t'amener par ce moyen à m'aimer et à renoncer àces vaines habitudes.
5. Puis ramenant l'homme à des sentiments plus élevésil dit : " Mangerai-je la chair des taureaux, ou boirai-je le sang desboucs (13)?" " Non-seulement, dit-il, je n'ai pas prescrit aux hommes unepareille coutume, mais même j'ai prononcé de très-fortschâtiments contre ceux qui se nourrissent de sang. Comment donc aurais-jebesoin du sang versé, moi qui détourne mes esclaves de cettenourriture ! Après avoir rejeté tout cela, et montréque c'était indigne de lui, et mêlé beaucoup d'ironieà ses reproches, il ne s'en est point tenu là, il leur indiqueun autre genre de sacrifice. C'est là le fait d'un très-habilemédecin, qui non content d'écarter les remèdes inutiles,applique sur la plaie ceux qui peuvent être efficaces. Aprèsavoir réglé ce point-là, il dit : " Offre àDieu un sacrifice (14). " Et quel sacrifice? dira-t-on. Un sacrificenon sanglant : c'est le sacrifice qui convient le mieux à Dieu.Aussi, après ces. mots, " offre à Dieu un sacrifice, " ajoute-t-il" un sacrifice de louanges, " c'est-à-dire un sacrifice d'actionsde grâces, d'hymnes sacrés, de glorifications par les actes.Son langage revient à ceci : Vis de manière à glorifierton maître. C'est aussi ce que le Christ nous enseignait par cesparoles : " Que votre lumière luise devant les hommes , afin qu'ilsvoient vos bonnes oeuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui estdans les cieux. " (Matth. V, 16.) Louer quelqu'un n'est pas autre choseque faire son éloge, le glorifier et le célébrer.Que votre vie soit donc telle que votre maître en soit glorifié,et vous aurez offert un sacrifice parfait. C'est aussi le sacrifice qu'exigesaint Paul : " Offrez à Dieu vos corps, " dit-il, " comme une hostievivante, sainte et agréable à ses yeux. " (Rom. XII, 1.)Ailleurs le même Psalmiste s'exprime en ces termes : " Je célébreraile Seigneur dans mes cantiques, je le glorifierai dans mes louanges : cesacrifice sera plus agréable au Seigneur que l'immolation des jeunestaureaux dont la corne commence à paraître et dont le sabots'élargit. " (Ps. LXVIII, 31, 32.)
Voilà le sacrifice offert par Job, quand après le coupterrible et extraordinaire qui l'avait frappé, il rendait des actionsde grâces au Seigneur et prononçait ces paroles : " Le Seigneura donné, le Seigneur a retiré : comme il a plu au Seigneur,ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit bénidans les siècles. " Et offre au très-Haut les prièresque tu lui dois. " (Job, I, 21.) Il parle ici des supplications, et nousconseille de prier sans relâche, et de nous empresser de tenir nosengagements. Et il a eu raison de dire : " Offre ce que tu dois. " Caraprès avoir promis il ne (90) reste plus qu'à tenir. C'estainsi qu'Anne livra son fils, considérant cela comme une dette essentielle.(I Rois, I, 28.) Vous aussi, si vous vous êtes engagé soità faire l'aumône, soit à mener une vie chaste, soità quelque autre chose de semblable, hâtez-vous de payer cettedette. Bien plus, à y regarder de près, on doit payer àDieu la dette de la vertu, quand même on ne s'y serait pas engagé.C'est à quoi faisait allusion le Christ en disant, " ce que nousdevions faire, nous l'avons fait. " (Luc, XVII, 10.) Puis il racontaitla pan;1ole de l'esclave à qui on donnait l'ordre peu pénibled'aller faire son service avant de se mettre à table. Ailleurs nouslisons ces mots : " Ne tarde pas à payer la dette de ton voeu. "(Ecclésiaste, V, 3.) Tu as promis, paie, de peur que la mort nesurvienne et ne t'arrête brusquement. En quoi cela me regarde-t-il? dira quelqu'un : je ne suis pas le maître de mon existence. Raisonde plus pour ne pas tarder, puisque tu reconnais que tu ignores le momentprécis où tu partiras, puisque tu n'es pas maître deton existence, et que l'heure de ton départ ne dépend pasde toi. Ainsi ce que tu prenais pour un argument en ta faveur se retournecontre toi, et si tu n'as pas payé, ce n'est pas la faute de lamort, mais la faute de ta lenteur et de tes hésitations. " Etinvoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tume glorifieras (15). "
Voyez-vous comme il récompense généreusement noshommages? Où trouver rien qui égale une si grande bonté,car il ne se contente pas d'accorder des récompenses à notrevertu, récompenses bien au-dessus de nos travaux et qu'il nous donneau moment le plus opportun. Mais pourquoi dit-il : " Invoque-moi ? "Pourquoi attend-il d'être invoqué par nous? Il veut se rapprocherde nous plus intimement et rendre plus vive notre affection pour lui ennous comblant de ses présents, en recevant les nôtres, ense laissant invoquer. La vertu nous fait vivre dans l'intimité deDieu; la fidélité à tenir nos engagements envers luiproduit le même résultat, et la prière à sontour affermit cette intimité. Voilà pourquoi il dit: " Donne-moiet je te donnerai. " (Matth. XIX, 13.) Et en réalité touten donnant c'est toi qui reçois, car lui-même n'a nullementbesoin de ces choses-là. Sois doux, sois modeste et sois chaste,tu n'ajoutes rien à Dieu, mais tu t'honores toi-même et tute rends meilleur. Et cependant c'est cela même qu'il récompenseen toi avec tant de générosité, comme s'il t'en avaitquelque obligation. Avant de recevoir cette récompense tu jouisd'un plaisir bien doux, tu as conscience; d'avoir bien fait, et tu as bonespoir pour l'avenir. Par ces mots " dans le jour de ton affliction " ilne veut parler ni du jour des malheurs, ni du jour des revers, il veutdire que si le péché vous fait la guerre, si le diable assiégevotre âme en lui inspirant de mauvais désirs, vous trouverezen lui un allié puissant et dévoué. " Et je t'en tirerai,et tu me glorifieras. " Il nous montre encore une fois qu'il n'a pas besoind'être glorifié par nous (et quel besoin en pourrait-il avoirétant le Dieu de gloire?) S'il y tient c'est pour que l'hymne d'actionsde grâces nous soit une occasion de nous rappeler ses bienfaits etde nous attacher davantage à lui, et avant tout de rendre notrevie sainte et heureuse.
6. On ne s'écarterait pas d'une interprétation légitimeen disant que par le jour de l'affliction le Prophète a eu aussien vue la vie future, car ce jour-là commence l'ère de l'éternelleaffliction. Ici-bas en effet la mort qui survient met fin à nosmalheurs, les amis nous consolent, ainsi que l'idée que cela doitfinir un jour; souvent on espère un revirement de fortune, souventle temps adoucit nos souffrances, le temps, et la vue des malheurs d'autrui.Car bien des personnes se consolent presque de leurs malheurs en apprenantqu'elles ont des compagnons d'infortune, et en voyant beaucoup d'exemplesde ce qui leur arrive. Là-bas rien de pareil: les coupables ne trouverontpersonne pour les consoler, et ils seront tous dépourvus d'amis.Le temps n'adoucira point leurs souffrances (comment cela se pourrait-ilpuisqu'ils seront consumés sans relâche par les flammes?)ils ne pourront espérer d'y échapper, car leur supplice dureraautant que l'éternité ; ils ne pourront compter sur la mort,car leur châtiment sera immortel, et leur corps sera immortel aussipour le subir toujours. Ils n'auront pas même , ce qui pour beaucoupest une consolation, la satisfaction de voir les autres châtiéscomme eux. Et d'abord, ils ne pourront voir le supplice de leurs compagnons,au milieu des ténèbres qui arrêteront leurs regards,comme un rempart impénétrable, ensuite l'excès deleur souffrance ne leur permettrait pas de jouir de cette espècede consolation. Le riche n'y pourra rien (91) trouver qui puisse le consoler,pas plus que ceux qui grincent des dents. " Dieu a dit au pécheur: pourquoi te mêles-tu de publier mes décrets? "
Avez-vous remarqué la suite et l'accord des pensées ?Ne dirait-on pas une lyre , une cithare très-bien faite et qui habilementmaniée produit différents sons qui forment un accord parfait?Cette pensée, on peut la retrouver chez les apôtres et chezles autres prophètes. C'est aussi ce que dit saint Paul quand ildémontre qu'il ne sert de rien d'instruire les autres, quand onn'a pas commencé par s'instruire le premier. Comme les Juifs, outrequ'ils tiraient vanité de leurs sacrifices, étaient fiersde leur loi, et de leur titre d'instituteurs des nations, il leur prouvaitqu'ils ne gagnaient pas grand chose à tout cela, puisqu'ils ne s'instruisaientpas eux-mêmes, et il les attaquait très-vivement en ces termes: " Et cependant vous qui instruisez les autres, vous ne vous instruisezpas vous-mêmes. Vous qui publiez qu'on ne doit point voler, vousvolez. Vous qui avez en horreur les idoles, vous faites des sacrilèges.Vous qui vous glorifiez dans la foi, vous déshonorez Dieu par leviolement de la loi. " (Rom. II, 21-23.) Aussi dit-il ailleurs en parlantde lui-même : " Je crains qu'après avoir prêchéaux autres je ne sois réprouvé moi-même. " (I Cor.IX, 27.) Voilà comme il rabat l'orgueil de ceux qui sont fiers d'instruireles autres, et qui eux-mêmes ne pratiquent pas la vertu. C'est lemême raisonnement, présenté sous une autre forme, qu'ilemploie contre les Juifs quand il dit : " Lors donc que les Gentils quin'ont point la loi, font naturellement les choses que la loi commande;n'ayant point la loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu deloi. " (Rom. II, 14.) Et, plus haut . " Car ce ne sont point ceux qui écoutentla loi qui sont justes devant Dieu; mais ce sont ceux qui gardent la loiqui seront justifiés. " (Ibid. V, 43.) Le Prophète dit aussi: " Ceux qui tenaient la loi dans leurs mains ne m'ont pas connu. " (Jérém.II, 8.) Et ailleurs . " La main menteuse des scribes a gravé lemensonge. " (Ibid. VII, 8.) Et pourquoi? " Parce que la tourterelle etl'hirondelle et le moineau des champs ont connu le temps de leur passage,et que mon peuple n'a point connu mes jugements. " (Ibid. 7.) Or celuiqui parle ainsi déclare que, non-seulement celui qui ne recherchepas la vertu, ne gagne rien à enseigner les autres, mais qu'il serend par cela même indigne de ces nobles fonctions. Si dans les tribunauxdu monde on punit et on flétrit celui qui a mal agi en le privantde la parole, comment permettre à celui qui aura à rendrecompte de ses péchés de prendre la parole dans l'enceinteoù l'on instruit le peuple, dans celle enceinte encore plus respectableque les tribunaux profanes? Là les coupables subissent les châtimentsqu'on leur a infligés; ici tout est disposé en vue non depunir les coupables, mais d'effacer leurs fautes par le repentir. Dansla cour des rois on ne saurait être admis à l'honneur d'interpréterla parole royale si l'on était convaincu d'avoir une mauvaise vie.Pourquoi publies-tu mes décrets et les enseignes-tu aux autres,tandis que tu fais le contraire de ce qu'ils commandent, que ta vie n'estpas d'accord avec tes paroles, et que tu détournes de toi ceux quiétaient disposés à te prêter leur attention?Tes paroles ne les instruisent pas autant que tes actions les détournent.Aussi le Christ nous vante-t-il le maître dont l'enseignement estparfait, parce qu'il s'appuie sur les paroles et sur les actes. " Celuiqui fera et enseignera, sera grand dans le royaume des cieux. " (Matth.V, 19.)
Que la vie ait donc une voix retentissante qui enseigne les mêmeschoses que ta bouche, et quand même tu la tiendrais fermée, tu surpasseras les sons éclatants de la trompette, tu seras entenduet de ceux qui sont près do toi, et de ceux qui sont au loin. C'estainsi que les cieux racontent, la gloire de Dieu. Ils n'ont ni bouche nilangue pour parler, ni poitrine pour respirer, mais ils sont beaux et enles voyant l'homme s'émerveille et songe à la puissance duCréateur. Que la vertu soit pour ton âme, ce qu'est là-hautpour le ciel le beau spectacle qu'il nous offre. Mais si tout souilléde crimes, en butte à mille accusations et surtout aux accusationsde ta propre conscience, tu t'efforces de prendre possession de la chairedu Maître, en faisant le procès aux vices, c'est toi-mêmeque fui accuses tout autant que les autres hommes. " Et pourquoi ta boucheannonce-t-elle mon alliance? " C'est avec raison que le Prophètea dit " ta bouche, " car le coeur de l'impie n'a point goûtéle fruit de la, parole de Dieu, et ses lèvres s'agitent en vain,et seulement pour l'accuser pendant,qu'il parle. Et à bien examinercette pensée, on verrait crue Dieu (92) traite comme un ennemi celuiqui ne met pas les actes d'accord avec ses paroles. " Tu hais l'ordreet tu as rejeté ma parole derrière toi (17). " Par l'ordre,il veut ici parler de la discipline établie par la loi qui met l'âmedans un juste équilibre, qui chasse le vice, qui fait mûrirles germes de vertu. Comment donc se fait-il que tu la manies, cette discipline,que tu la distribues aux autres, sans en rien garder pour ta conduite ?" C'est que tu as rejeté, " dit-il, " ma parole derrièretoi. "
7. Non-seulement tu n'as rien pris pour toi de la discipline de la loi,mais encore tu as mutilé ce que la nature t'en avait donné.Car nous faisons naturellement la distinction de ce qu'il faut et de cequ'il ne faut pas faire. Mais toi tu as rejeté ces préceptesde la nature, et tu n'en as plus gardé le souvenir. " Quand tuvoyais un voleur tu courais pour te joindre à lui, et tu partageaisl'adultère avec le séducteur (18). " Il n'est pas possiblede trouver un homme pur de tout péché, ce qui a fait direà quelqu'un : " Qui se vantera d'avoir le coeur pur, ou quel hommeosera affirmer qu'il est exempt de tout péché? " (Prov. XX,9.) Et à saint Paul : " Ma conscience ne me reproche rien, mais," ajoute-t-il, " je n'en suis pas plus justifié par cela. " (I Cor.IV, 4.) " Le juste, dès qu'il parle, commence par s'accuser lui-même (Prov. XVIII, 17) , " c'est-à-dire par accuser ses proprespéchés; or, afin qu'on ne puisse dire : si tous sont en étatde péché et que Dieu défende au pécheur depublier ses décrets, qui les publiera? Pour prévenir cetteobjection, le Prophète énumère les différentessortes de péchés. " Il y a le péché " mortel(Jean, v, 16), " comme celui que signale Héli : " Lorsqu'un hommeoffensera un homme, le prêtre priera pour lui; mais s'il offenseDieu, qui priera pour lui ? " (I Rois, II, 25.) Aux yeux de la loi, certainspéchés étaient irrémissibles et entraînaientla mort, d'autres étaient faciles à réparer. Par exemple,le Christ dit, dans le Nouveau Testament: " Si votre frère a péchécontre vous, allez lui représenter sa faute en particulier entrevous et lui. S'il ne vous écoute point, prenez encore avec vousdeux personnes. S'il ne les écoute pas plus que vous, qu'il soitpour vous comme un païen et un publicain. " (Matth. XVIII,15.) CependantPierre a dit ailleurs: "Combien de fois, si mon frère pècheenvers moi, lui remettrai-je son péché? " Et il lui est répondu: " Jusqu'à soixante-dix fois sept fois (Ibid. XXI), " tandis quedans le passage précédent on dit de s'arrêter aprèsdeux tentatives de réconciliation, parce que le péché,passé ce délai, est grave, et qu'on n'est plus obligéde persister dans les avances qu'on a faites. Quoi! il y a donc contradiction?Non, non; mais il a été dit: "Jusqu'à soixante-dixfois sept fois," c'est avec cette restriction, pourvu qu'il se repente.Comment remettre un péché à celui qui ne veut ni leconfesser, ni s'en repentir? Au moins, quand nous demandons des remèdesau médecin, nous lui montrons nos plaies. Quel est donc le pécheurdont il est question dans ce passage de l'Ecriture? Ecoutons scrupuleusement,car elle nous le dépeint par ce qui suit : " Quand tu voyais unvoleur, tu courais pour te joindre à lui, et tu partageais l'adultèreavec le séducteur. Ta bouche était pleine de malice, et talangue tramait des fourberies (19). Tranquillement a assis tu parlais contreton frère: tu couvrais d'opprobre le fils de ta mère (20)." Voyez-vous, comme dans un tableau, la peinture du vice, et comme le vicea fait du méchant une brute, et comme il lui a fait perdre les noblessentiments qu'il tenait de la nature? Mais ne tiens contentons pas de passerdevant ce tableau, examinons-le au contraire avec soin et dans tous sesdétails. " Quand tu voyais un voleur, tu courais pour te joindreà lui. "
Voilà la cause de tous nos maux : voici surtout ce qui nous éloignede la vertu, ce qui chez le plus grand nombre détruit l'amour dubien, lorsque, loin de blâmer ceux qui font mal, on se réjouitavec eux. Et cette complaisance est aussi coupable que le péchélui-même. Ecoutez ce que dit saint Paul : " Non-seulement ils fontces choses, mais encore ils approuvent ceux qui les font. " (Rom. I, 32.)Ce n'est pas un péché sans grièveté que dese réjouir avec ceux qui font le mal, quand même on ne leferait pas soi-même. Celui qui a péché peut prétexterla nécessité, rejeter ses torts sur sa pauvreté, excusesmal fondées du reste; mais toi, d'où vient que tu approuvesson action, toi qui n'en retires ni plaisir, ni profit? Lui se repentirapeut-être : mais toi, tu te fermes cette porte, tu te prives de ceremède, tu obstrues de tes propres mains la voie qui pourrait teconduire au port du repentir. Quand il te verra, toi qui ne pèchespas et qui devais lui faire des reproches, non-seulement (93) ne pas luien faire, mais encore le protéger de ton silence, et non-seulementle protéger de ton silence, mais encore te faire son complice, quepensera-t-il de lui-même? de son péché? La plupartdu temps, la plupart des hommes ne s'inspirent pas seulement de leur proprepensée pour décider ce qu'ils doivent faire, mais ils selaissent corrompre par les préférences des autres hommes.Si le pécheur voit tous les hommes se détourner de lui, ilpensera qu'il a commis une très-mauvaise action. Niais s'il voitque loin de nous indigner et de lui témoigner notre mécontentement,nous nous montrons doux et bien disposés pour lui, le tribunal desa conscience achèvera de le corrompre, puisque sa propre corruptiontrouvera un stimulant de plus dans l'approbation du plus grand nombre,et alors que n'osera-t-il pas? Quand se condamnera-t-il lui-mêmeet cessera-t-il de pécher sans scrupule? Aussi ou doit quand onfait mal se condamner soi-même, car c'est le moyen de rompre avecle mal, et, quand on ne fait pas ce qui est bien, on doit louer ce quiest bien, car le zèle est un acheminement à l'action. Dansle cas présent, comme celui dont nous parlons approuve ce qui sefait, il est naturel que le Prophète le flétrisse de toutesses forces. Car si le vice, tout omis qu'il est, est si puissant, et sila vertu, malgré les éloges dont on lhonore, décidesi peu de personnes à endurer les fatigues qu'elle leur offre, qu'arrivera-t-ilsi cet état de choses vient à changer? Et cependant voilàce qu'on peut voir souvent dans le corps des prêtres. Or si celaest mal chez le disciple, combien plus chez le maître !
8. O homme, que fais-tu? La loi a été violée, lachasteté méprisée, et tous ces crimes sont le faitde quelqu'un de ceux qui occupent les fonctions sacerdotales, en un motc'est un véritable chaos, et tu ne frémis pas? Le Prophètes'adresse même aux éléments insensibles pour qu'ilsdéplorent avec lui la corruption générale: " Le Ciela été dans la stupeur, " dit-il, " et la terre a frissonnéd'horreur. " (Jér. II, 12.) Et ailleurs il est dit: " On verra leCarmel s'attrister, le vin s'attrister, et s'attrister la vigne. " (Isaïe,XXIV, 7.) Ce qui est sans vie s'afflige, gémit et, s'indigne avecle souverain Maître, et toi, l'être doué de raison,tu n'éprouves aucune douleur? Bien loin d'éclater eu reproches,de te constituer le vengeur terrible des lois de Dieu, tu partages le crime! Et quel espoir de pardon peux-tu avoir? Dieu a-t-il donc besoin qu'onlui prête main-forte? Lui faut-il des aides? Non, mais il veut.taire de toi !'exécuteur de sa justice, afin que tu ne tombes pointdans la même faute, que tu deviennes meilleur en t'indignant contreles vices d'autrui, et que ce soit pour toi une occasion de lui témoignerton amour. Quand tu passes à côté de celui qui faitmal sans le blâmer, sans montrer ton chagrin, tu diminues la vigueurde ton âme, tu l'exposes à tomber, et spécialementà tomber dans les mêmes fautes que tu ne songes pas àreprendre. Et par ton indulgence déplacée, tu ne nuis paspeu à cet homme en chargeant le compte qu'il aura à rendreun jour, et en l'affaiblissant pour les luttes de cette vie. Ces parolesn'ont pas trait seulement au vol, mais encore à toute sorte de péchés: le Prophète a cité d'abord ce péché le moindrede tous, pour que vous sachiez que si celui qui le commet n'obtient passon pardon, il sera bien plus difficile de l'obtenir pour tout autre péché.Ecoutez donc ce qu'il dit aussitôt après : " Et tu partageaisl'adultère avec le séducteur, " passant à un péchéplus grand encore, car le vol est de beaucoup moins grave que l'adultère.L'examen et la comparaison de ces péchés a suggéréla réflexion suivante : " Il n'est pas étonnant qu'un hommeait été pris à voler, car il vole pour rassasier sonâme qui a faim. " (Prov. VI, 20.) Si donc ce péchéest indigne de pardon, l'adultère le sera bien plus encore. Icile Prophète, par l'adultère, entend la fornication. Si doncvous voyez l'un de ceux qui sont réunis avec vous se livrer àla fornication, et s'approcher des sacrements, dites à celui quiles administre : Un tel est indigne des sacrements, arrête ses mainsprofanes. Car s'il n'est pas même digne de publier les décretsde Dieu, songe jusqu'où ira la vengeance de Dieu sur lui; lorsqu'ilaura touché la sainte table, et non-seulement sur lui, mais encoresur celui qui l'a protégé de son silence. Car le Prophèten'a pas dit : Et tu commettais l'adultère, mais, " tu partageaisl'adultère avec le séducteur. " Hélas ! quel péchéc'est donc que de cacher la pourriture des autres, puisqu'on nous dit qu'enagissant ainsi nous mériterons de partager la veine réservéeau péché lui-même et cela tout autant que celui quil'a commis. Lui peut du moins alléguer l'emportement de la passion,quoique ce soit une (94) excuse sans valeur, comme le voleur peut alléguerla faim; mais toi tu n'as pas même cette ressource. Pourquoi donc,si tu ne retires du péché aucun avantage, prendre la partdu châtiment? C'est ainsi que les juges punissent non-seulement ceuxqui ont osé commettre l'adultère, mais aussi les serviteursqu'ils savent avoir eu connaissance du fait, et volontiers leurs maîtres,en les livrant à la justice, boiraient leur sang et mangeraientde leur chair, car ils les rendent responsables de l'accomplissement del'adultère, tout autant que la femme infidèle. En n'écartantpas les voiles qui cachaient le couple adultère, ils lui ont rendule crime plus facile : ils se sont mal conduits à l'égardde la femme coupable et du mari déshonoré, à l'égarddu séducteur lui-même. S'ils avaient dénoncé,dévoilé ce qui se passait, ils auraient prévenu toutetentative de ce genre. De même que celui-là surtout attirele gibier dans les filets qui, tranquillement assis à côté,les cache à ceux qui vont s'y faire prendre, emploie tous les moyenspour qu'ils ne s'aperçoivent pas de la ruse, et ne fait aucun bruitni rien qui puisse faire fuir sa proie: de même, si vous restez tranquillementassis à côté des filets tendus par le diable, et que,sachant que l'adultère va tomber, vous ne cherchiez pas àlui faire peur par vos cris, c'est vous surtout qui serez l'auteur de saperte.
Ne me répondez point par ces paroles qui ne respirent que l'égoïsmeet l'apathie : qu'est-ce que cela me fait? Je ne me soucie que de ce quime regarde. Mais c'est précisément vous occuper de vos intérêtsque de vous occuper de ceux de votre prochain. Ce qui faisait dire àsaint Paul : " Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais lebien des autres. " (I Cor. X, 21.) Si tu veux trouver ton propre bien,dit-il, cherche celui des autres. " Ta bouche était pleine de malice,et ta langue tramait des fourberies. Tranquillement assis, tu parlais contreton frère : tu couvrais d'opprobre le fils de la mère." N'allezpas dire : ce que j'en fais, c'est par pure affection. Par pure affection,quand vous ne voulez ni arrêter, ni retenir celui qui va tomber dansl'abîme? quand vous vous montrez indulgent pour des plaisirs défendus?quand vous voyez d'un oeil indifférent le malheureux qui boit lepoison? Non, non, vous ne sauriez dire cela . Car ce qui proue que ce n'estpas là de l'affection, mais de l'apathie, de la négligenceet du manque de coeur..... comment se fait-il que, laissant là celuiqui vous a fait du tort, vous médisiez de votre frère quine vous en a fiait aucun? Comment se tait-il que vous ayez de mauvais desseinscontre celui qui ne vous a fait aucun tort et qui ne vous a manquéen rien? Voyez jusqu'où, de chaque côté, peut allerle vice celui qu'enivre la passion, vous ne cherchez pas à le réveillerde son ivresse pour lui rendre son bon sens, et celui qui ne vous a faitaucun tort, vous le frappez. " Car, tranquillement assis, tu parlais contreton frère : tu couvrais d'opprobre le fils de ta mère. "
9. Voyez comme ce reproche devient plus accablant à mesure qu'onl'examine. Celui qui a causé les mêmes douleurs à lamère qui vous a enfanté, dit le Prophète, celui quia été porté dans le même sein que vous, celuiqui s'est assis à la même table et qui a vécu dansla même maison, celui qui est une des tiges du même tronc quivous a porté, celui qui a grandi avec vous, vous en faites l'objetde vos médisances. Puis, non-content de cela, vous formez de mauvaisdesseins et vous les exécutez, car tel est le sens de ces paroles" tu le couvrais d'opprobre. " Si vous ne devez pas médire de celuiqui est votre frère selon la nature, combien plus ne devez-vouspas médire de votre frère en Jésus-Christ? Ne laissezdonc p;as tomber dans le péché celui qui va le commettre,et ne calomniez ni n'injuriez celui qui ne vous a fait aucun tort : d'uncôté, ce serait pécher par envie, de l'autre, par apathie: oui, c'est de l'apathie que de ne pas retenir celui qui va tomber, c'estde l'envie que de chercher à faire tomber celui qui se tient droit.Et voyez comme le Prophète ne se contente pas de faire simplementallusion à celui qui dit du mal des autres, mais bien à celuiqui n'agit ainsi que par ruse et par animosité " Tranquillementassis, dit-il, tu parlais contre a ton frère. " Caïn du moins,quand il tua son fière, ne priva qu'un seul homme de la vie d'ici-bas,mais ceux-là, avec leurs médisances, en perdent des milliers,et eux-mêmes tout d'abord. Car ils ne nuisent pas seulement àcelui dont ils médisent, mais à d'autres encore, ou plutôtils ne nuisent qu'à ceux qui les écoutent. En effet, celuiqui est l'objet de médisances quai ne reposent que sur le mensonge,non-seulement n'éprouve aucun tort, mais encore a droit aux plusgrandes (95) récompenses. Ce n'est pas celui qui supporte, maisc'est celui qui tait le mal, c'est celui-là qui mérite d'êtrepuni; il en est de même de celui qui inédit et de celui dequi on médit, pourvu que ce dernier n'ait pas donné sérieusementprise à la médisance. Ne nous préoccupons donc pasd'éviter la médisance, c'est impossible, et c'étaitce que pensait le Christ, lorsqu'il disait : " Malheur à vous, lorsqueles hommes diront du bien de vous! " (Luc, VI, 26), mais préoccupons-nousde ne pas lui donner prise. Celui qui veut que tout le monde dise du biende lui s'expose à perdre souvent son âme parce qu'il aimela gloire humaine, qu'il s'entremêle de choses qu'il devrait laisserde côté, qu'il cherche à plaire là oùil ne le faut pas, afin de s'attirer la bienveillance de l'un et de l'antre.Celui qui prend le contre-pied et dédaigne de s'acquérirune bonne réputation, se perd lui aussi. De même qu'il estimpossible que l'homme vertueux jouisse de l'approbation universelle, demême il est impossible que l'on ne finisse point par être l'objetde la médisance universelle à force de lui prêter leflanc. Si tout en vivant de manière à n'offenser personne,vous vous trouvez en butte aux attaques des médisants, la récompensequi vous est destinée n'en sera que plus belle.
C'est ce qui arriva du temps des apôtres et du temps de ces généreuxmartyrs. Il faut bien que nous sachions que, si l'on nous critique pourune action que notre conscience ne nous reproche pas, nous ne devons paspour cela faire fi du médisant, à cause du mal qu'il fait,mais nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir, sans toutefoiscompromettre notre salut, pour lui ôter tout prétexte mêmemal fondé. C'est pour cela que saint Paul faisait distribuer l'argentdes aumônes aux pauvres par beaucoup de personnes, il donne la raisonde sa conduite en ces termes : " Et notre dessein en cela a étéd'éviter que personne ne nous puisse rien reprocher sur le sujetde cette aumône abondante, dont nous sommes les dispensateurs. "(II Cor. VIII, 20.) Il vit qu'on allait peut-être se scandaliser,et, quoique ce fût à tort, il ne négligea ni ne méprisaces symptômes, mais comme il ne tenait qu'à lui d'arrêterle scandale, il se préoccupa de ceux-là même, de ceuxqui se scandalisaient. Ailleurs il dit : " Si donc ce que je mange scandalisemon frère , je ne mangerai plutôt jamais de chair de toutema vie, pour ne pas scandaliser mon frère. " (I Cor. VIII, 13.)Ces choses n'ont aucune importance, mais du moment qu'elles occasionnentdu scandale, dit il, quand bien même il n'en résulterait pourmoi aucun dommage, je ne fais pas fi du salut de ceux qui se scandalisent.Mais si le dommage qu'il te cause avait plus d'importance que son salut,fais fi de celui qui se scandalise ; dans le cas contraire, n'en fais pasfi. Telle devait être notre règle générale deconduite, savoir quand il faut mépriser ceux qui se scandalisentet quand il ne faut pas les mépriser. Par exemple, les Juifs sescandalisaient de ce que saint Paul n'observait pas leur loi, il en résultaitque des milliers de personnes abandonnaient la loi de Dieu et n'avaientplus qu'une foi douteuse. Que fait-il donc? Voulant remédier auscandale (car le salut de tant de personnes l'emportait sur toute autreconsidération), voulant aussi rétablir la foi ébranléeet chancelante, il ne se pressa point de faire savoir qu'il n'observaitpas la loi, et il réussit, ce qui était le point le plusimportant. Ils se scandalisaient encore de ce qu'il prêchait au nomdu Crucifié, mais dans cette circonstance, il ne tint aucun comptede ceux qui se scandalisaient, car les avantages qu'il retirait de cetteprédication étaient plus importants que tout le reste. (ICor. I, 23.) C'est ainsi qu'agit le Christ. Comme il s'entretenait avecles mêmes Juifs de leur genre de nourriture et qu'ils se scandalisaientde ce qu'il avait dit : " Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche quisouille l'homme, mais c'est ce qui sort de la bouche de l'homme qui lesouille (Matth. XV, 11), " il répondit : " Laissez-les, toute planteque mon Père céleste n'a point plantée sera arrachée." (Ibid. 13.) Une autre fois comme ils lui demandaient de payer le tribut, quoiqu'il sût qu'il ne devait pas le payer, il pensa que la circonstancen'exigeait pas qu'il révélât sa majesté et dit: " Afin que nous ne les scandalisions point, allez-vous-en à lamer, et jetez votre ligne, et le premier poisson que vous tirerez de l'eau,prenez-le et lui ouvrez la bouche, vous y trouverez une pièce d'argentde quatre drachmes que vous prendrez et que vous leur donnerez pour moiet pour vous. " (Matth. XVII, 26.) Comme il apportait aux Juifs sa loisi pleine de sagesse et qu'il les voyait livrés à un aveuglementincurable, il cessa naturellement de se préoccuper d'eux, et violaleur loi pour y substituer la sienne. D'un autre côté commeils n'étaient pas encore en état de comprendre la grandeurde sa mission, il était naturel qu'il se mît à leurniveau et qu'il dissimulât sa divinité en consentant àpayer le tribut. "Tranquillement assis tu parlais contre ton frère." Mais c'était pour le corriger, diras-tu.
10. Il ne fallait pas le critiquer en te cachant de lui, mais, commele voulait le Christ, le prendre en particulier et le corriger. Les reprochespublics ne font souvent que rendre les coupables plus éhontés,souvent les pécheurs, quand ils voient qu'ils peuvent le faire sansattirer l'attention , se décident facilement à rentrer dansla bonne voie, mais quelquefois aussi, quand ils savent qu'ils ont perdul'estime générale, ils tombent dans le désespoir etse laissent aller à l'effronterie. Sans doute il t'avait fait quelquetort. Et pourquoi donc t'en faire à toi-même? Car celui quise venge se frappe de la même épée que sa victime.Si tu veux te rendre service à toi-même et te venger en mêmetemps de celui qui t'a fait quelque tort, dis du bien de lui. En agissantainsi tu lui créeras une foule d'accusateurs qui sauront bien remplirta place, et tu recevras plus tard une belle récompense, tandisque si tu médis de lui, on ne te croira pas, on te soupçonnerad'y mettre de l'animosité , et de cette manière ton désirde vengeance se retournera contre toi. En voulant détruire sa réputationtu provoques précisément un résultat contraire, caron atteint le but que tu poursuis par la modération dans les paroleset non par la médisance. Je te le répète, faire autrementc'est arriver à un résultat tout à fait contraire: tu te couvres encore plus de honte, sans pouvoir atteindre ton rivaldes traits que tu lui décoches. Quand ceux qui nous entendent comprennentque c'est la haine qui nous fait parler, ils cessent d'être attentifsà ce que nous leur disons, et il se passe alors la même choseque dans les tribunaux quand se présente ce que les légistesappellent le cas d'exception : alors toute l'affaire reste suspendue. Ilen est de même dans la circonstance présente, on te soupçonnede vouloir satisfaire une rancune personnelle, et ce soupçon empêchela justice de suivre son cours. Ne va donc pas dire du mal d'autrui, pourne pas te souiller toi-même, ne salis pas tes mains à manierla boue, l'argile et la brique; tresse plutôt des couronnes avecla rose, la violette et d'autres fleurs ; ne porte pas l'ordure dans tabouche, comme fait l'escarbot (c'est aussi ce que font les médisantsqui sont les premiers victimes de leur propre infection) , portes-y plutôtdes fleurs, comme l'abeille, et tires-en du miel, et sois doux et affablepour tout 1e monde. Tous se détournent du médisant commed'une bête immonde et infecte, et parce qu'à l'exemple dela sangsue qui se gorge de sang, et de l'escarbot (1) qui se repaîtd'ordure, il se nourrit des maux d'autrui, tandis que celui dont la bouchene prononce que de bonnes paroles se voit accueilli de tous comme un membrede la famille commune, comme un véritable frère, comme unfils, comme un père. Et pourquoi parler des choses présenteset des opinions des hommes? Songe au jour redoutable, au tribunal incorruptible,songe que si tu mens tu combleras la mesure de tes péchés." Je vous déclare que les hommes rendront compte au jour du jugementde toute parole inutile qu'ils auront dite. " (Matth. XII, 36.) Et quandmême ces paroles inutiles ne seraient pas mensongères, dit.le Sauveur, même dans ce cas, vous n'échapperiez pas àla condamnation , pour avoir publié les misères de votreprochain et l'avoir couvert d'opprobre. Pensez au pharisien. Il n'étaitpas publicain, et cependant il devint plus coupable plue le publicain,pour avoir médit du publicain. Le publicain n'était pas pharisien, et cependant il devint plus vertueux que le pharisien , parce qu'il avaitreconnu ses péchés. " Voilà ce que tu as fait, etje me suis tu ! ton iniquité " m'a jugé semblable àtoi: je t'accuserai, je te mettrai face à face avec tes péchés(21). "
41. Voyez-vous l'ineffable bienveillance du Seigneur? voyez-vous soninfinie bonté? Voyez-vous quel inépuisable trésorde patience? Car silence est ici synonyme de patience. Après tousles crimes que tu as osé commettre, dit-il, je ne t'ai point puni, j'ai tout supporté , tout enduré et je t'ai donnéle temps de revenir à résipiscence. Et toi , loin de profiterdu répit que je t'accordais, tu es devenu encore plus pervers. Non-seulementtu n'as pas changé, non-seulement tu n'as pas rougi, non-seulementtu ne t'es pas condamné toi-même pour les péchésque tu avais commis, mais encore tu as cru que moi qui ai montrétant de longanimité , tarit de patience , moi qui me suis tu , quiai supporté tous tes méfaits, tu as cru que j'en agissaisainsi avec toi non par patience
1 escarbot : Nom donné à divers coléoptères,tels que bousier, cétoine, hanneton, ténébrion.
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et dans un esprit de douceur, ruais parce que je ne voulais pas te reprendreet que je ne trouvais rien à redire à tes actions. " Comprenezmaintenant, vous qui oubliez le Seigneur (22). "
Que devons-nous comprendre? Ce que je viens de dire, répondle Prophète. Que signifie ce mot: " comprenez? " C'est comme s'ily avait " méditez. " Mais qu'y a-t-il d'obscur dans ces paroles?Est-il besoin de les creuser longtemps? Ce qu'il y a de plus saillant,c'est que la manière même de son enseignement nous prépareà un changement qui doit s'opérer dans la religion. Parlepeu de cas qu'il fait des sacrifices il se fait l'introducteur de la loiévangélique. D'ailleurs voyant les hommes engloutis par l'impuramas de leurs péchés, et voulant, pour ainsi dire, les retirerdes fanges du vice, et écarter d'eux l'habitude de suivre cetteroute qui les conduisait au mal, comme on écarte la chassie desyeux malades , il cherche à réveiller chez eux la mémoirede leurs méfaits, afin qu'ils n'aillent pas les laisser tomber dansl'oubli et perdre ainsi le fruit de l'expérience. C'est que l'habitudedu péché rend notre âme aveugle, fait de nous des insensés,et obscurcit le regard pénétrant de notre intelligence. "De peur qu'il ne vous saisisse, et qu'il ne se trouve personne pour vousdélivrer de ses étreintes (22). " O bienveillance ineffable! C'est là le langage d'une mère affectueuse ou plutôtc'est le langage d'une bonté infiniment supérieure àl'affection maternelle. Celui qui a dressé la liste si longue denos péchés, celui qui a montré tant de courroux chercheà nous en préserver. Celui qui a dit : " Je t'accuserai,et je te mettrai face à face avec tes péchés, " etqui a prononcé notre condamnation, le voilà qui, revenantsur sa décision, ne veut plus nous livrer aux vengeances de sa justice,et qui nous traite comme s'il devait nous ramener au bien à forcede conseils et d'exhortations , en nous rendant sages par la peur du châtiment,et en disant " de peur qu'il rie vous saisi se comme un lion dévorant,et qu'il ne se trouve personne pour vous délivrer de ses étreintes. Le sacrifice de louange et le culte qui m'honore , c'est la voie quej'indiquerai à l'homme, celle qui doit le sauver en le menant àDieu (23). "
Après nous avoir témoigné sa bienveillance, aprèsavoir eu recours aux exhortations, aux conseils , aux menaces, aprèsavoir employé la crainte, suspendu sur nos têtes les supplicesdans toute leur horreur , après s'être encore remis ànous donner des conseils, il nous indique aussi de quelle manièrenous pouvons effacer nos fautes, en disant: " Le sacrifice de louange estle culte qui m'honore, " c'est-à-dire , non-seulement le sacrificede louange dissipera ma colère et effacera votre condamnation, maisencore je le considérerai comme un culte qui m'honore. Voyez quellegrande chose c'est que de revenir au bien, puisque Dieu lui-mêmes'en tient pour honoré. " C'est la voie que j'indiquerai àl'homme, celle qui doit le sauver en le menant à Dieu." O récompenseineffable ! O bienveillance infinie ! Il promet de montrer à ceuxqui font le bien la voie qui mène à Dieu, la voie qu'il fautsuivre pour être réellement sauvés en Dieu ! Croyonsdonc en ses promesses, et glorifions le Seigneur par la pureté denotre vie, et par le sacrifice de louanges, puisque ce genre de sacrificeest la voie qui nous conduit au salut. Et puissions-nous tous y arriver, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,car c'est à lui qu'appartient la gloire et la puissance , et maintenant, et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsisoit-il.
EXPLICATION DU PSAUME CVIII
" 2. O DIEU, NE TAISEZ PAS MA LOUANGE,PARCE QUE LA BOUCHE DU PÉCHEUR, LA BOUCHE DU FOURBE S'EST OUVERTECONTRE MOI. 3. ILS ONT PARLÉ CONTRE MOI AVEC UNE LANGUE PERFIDE,ILS M'ONT INVESTI DE PAROLES DE HAINE, ILS M'ONT COMBATTU SANS MOTIF. 4.AU LIEU DE M'AIMER, ILS SE SONT. FAITS MES DÉTRACTEURS ET MOI JEVOUS INVOQUAIS. 5. ILS M'ONT RENDU LE MAL POUR LE BIEN ET LA HAINE POURL'AMOUR, 6. ÉTABLISSEZ L'IMPIE SUR MON ENNEMI ET QUE LE DIABLE SETIENNE A SA DROITE. 7. LORSQU'ON LE JUGERA, QU'IL SORTE CONDAMNÉET QUE SA PRIÈRE MÊME DEVIENNE UN CRIME. 8. QUE SES JOURSSOIENT ABRÉGÉS ET QU'UN AUTRE REÇOIVE SA MISSION.9. QUE SES ENFANTS DEVIENNENT ORPHELINS, QUE SA FEMME DEVIENNE VEUVE. 10.QUE SES ENFANTS NE CONNAISSENT PLUS LE REPOS, QU'ILS SOIENT VAGABONDS,MENDIANT LEUR PAIN, QU'ILS SOIENT CHASSÉS DE LA DEMEURE QUI LEURAPPARTIENT. 11. QUE " L'USURIER DÉVORE TOUTE SA FORTUNE ET QUE DESÉTRANGERS S'EMPARENT DU FRUIT DE SES TRAVAUX. "
1. Pour bien comprendre ce psaume, il nous faut faire appel àtoute notre sagacité. Car ces paroles, à ne les considérerque comme on les entend prononcer tout d'abord, jettent le trouble dansl'âme de ceux qui écoutent et ne réfléchissentpas. Ce psaume n'est rempli que d'imprécations, et d'un bout àl'autre c'est le même style: on y sent bouillonner, brûlerla colère, et celui qui parle nt s'arrête pas à lapersonne de l'ennemi dont il a à se plaindre , mais il poursuitde sa vengeance et ses enfants, et son père et sa mère :il ne se contente pas d'une seule victime, il les entasse les unes surles autres. Voyez que de souhaits de vengeance : " Etablissez l'impie surmon ennemi, et que le diable se tienne à sa droite. " C'est-à-dire,qu'il soit accusé, accablé par des hommes pervers et acharnésà sa perte, et qu'il ne puisse triompher d'eux, souhait qui se retrouvedans ces paroles : " Lorsqu'on le jurera qu'il sorte condamné."Cette vengeance ne lui suffit pas; après qu'on l'aura condamné,il désire qu'un autre lui succède dans sa charge et dansses honneurs: " Qu'un autre, " dit-il, " reçoive sa mission. " Ilne s'en tient même pas là, mais pour lui fumier le seul portqui lui restât, il demande qu'il ne puisse obtenir la bienveillancede Dieu, et il dit: " Et que sa (99) prière même devienneun crime. " Et cependant il demande aussi qu'il meure avant l'âge:" Que ses jours soient abrégés." Il ne s'en tient mêmepas là, et cependant rien que ces malédictions auraient dûlui suffire. Il y ajouts encore, ce qui est la marque d'une âme profondémentirritée. Un ou deux châtiments , ce n'est pas assez pour lui,voilà pourquoi il en demande un si grand nombre. Ce qui suit estencore pire, car il souhaite aux enfants d'être orphelins, àla mère d'être veuve. Et pourtant il est nécessaireque tout cela leur arrive du moment que le chef de la famille s'éloignepour toujours. Néanmoins , dans le feu de sa colère, il formuleune imprécation pour chacune de ces conséquences inévitables.Ce n'est iras assez pour lui que les enfants de son ennemi deviennent orphelins;même après avoir accumulé sur eux tant de malheursil va plus loin, et rend leur infortune plus terrible, en souhaitant qu'ilssoient réduits à errer et à faire le métierde vagabonds. " Que ses enfants ne connaissent plus le repos, " dit-il," qu'ils soient vagabonds, qu'ils demandent l'aumône. " C'est-à-direqu'ils errent sans jamais s'arrêter, qu'ils ne puissent se procurerle nécessaire, qu'ils ne cessent de changer de lieu, chassés,poursuivis sur toute la terre, et sans trouver nulle part une place oùs'arrêter. Avec cela il souhaite qu'ils soient dans la pauvreté,dans une pauvreté extrême et intolérable, au l'ointde ne pas obtenir l'aide de leurs parents, qu'ils aillent çàet là quêtant l'assistance des étrangers et des inconnus.Écoutez en quels ternies il fait connaître sa pensée;après avoir dit: " Que ses fils soient vagabonds et qu'ils mendient," il ajoute : " Qu'ils soient chassés de la demeure qui leur appartient;que l'usurier dévore toute sa fortune , et que des étrangerss'emparent du fruit de ses travaux." Voilà que sa vengeance se présentesous une autre forme: il livre leurs biens à la rapacitédes étrangers, il les expose aux empiètements de l'usure,il les accable de dommages de toute sorte et, ce qu'il y a de plus terrible,il les laisse sans protecteur au milieu de tant de maux. Tel est en effetle voeu qu'il fait entendre : " Que nul ne lui vienne en aide (12). "
Ces malheurs par eux-mêmes sont accablants, combien plus encorepour ceux qui ne trouvent personne pour les protéger ! " Que nulnait pitié de ses orphelins. " O ciel ! quel excès de colère! mais quoi! il ne se (99) contente pas de priver ces enfants, devenusorphelins avant le temps, des douceurs de la compassion, que dis-je dela compassion? Il les précipite dans la misère la plus profonde." Que ses enfants, " dit-il en effet, " soient voués à l'extermination.Que son nom soit effacé en mue seule génération (13)." Voyez-vous la colère qui déborde dans ses paroles et quine s'arrête nulle part? Il souhaite qu'ils vivent en proie àtoutes sortes de misères, qu'ils soient livrés à l'extermination,et qu'ils périssent sans que leur nom leur survive. Et comme sile malheur des enfants ne lui suffisait pas, il ajoute encore : " Que l'iniquitéde ses pères soit présente à la mémoire duSeigneur, et que le péché de sa mère ne soit pointeffacé (14). Que leurs péchés soient " toujours devantle Seigneur, et que leur sou" venir disparaisse de dessus la terre (15)."Voilà bien le fait d'un homme profondément irrité,d'appeler d'abord sur la tête de son ennemi tous les malheurs àla fois, puis de les citer en détail et d'y revenir avec insistance." Que l'iniquité de ses pères soit présente àla mémoire du Seigneur, " et il ajoute, " et qu'elle ne soit paseffacée, " ce qui revient au même, mais la colère l'emporteet le fait se servir des deux expressions à la fois. Ce qu'il veutdire, le voici : Seigneur, tuez-le, égorgez-le, faites-le disparaître.Que de malédictions ! Mais, si vous le voulez bien, je vais revenirsur mes pas et les énumérer de nouveau. Qu'il tombe au milieud'hommes pervers, dit-il, qu'il soit accusé, qu'il soit vaincu pareux, qu'il soit condamné, qu'il meure avant l'âge, qu'il soitdépouillé de ses honneurs, qu'il les voie transmis non pasà ses descendants, mais à d'autres, que sa femme périsse,que ses enfants soient pauvres, orphelins, que leur vie soit celle desmendiants, qu'ils soient condamnés, qu'ils soient chassésde partout, que nul ne vienne à leur aide, qu'ils cessent mêmed'avoir part à la bienveillance de Dieu, qu'il n'y ait pour euxni port, ni asile où ils puissent se réfugier, que son nomsoit effacé de dessus la terre, qu'il périsse et que sonnom ne lui survive pas, que son père, que sa mère soientpunis pour tes péchés qu'ils ont commis, après celaqu'ils périssent, qu'ils disparaissent complètement et sanslaisser de traces.
2. L'auditeur qui entend ces paroles n'est-il pas frappé d'épouvante? Ne désirez-vous pas savoir quel est celui qui est l'objet de telles(100) imprécations ? Quand nous entendons un homme en accabler unautre d'injures, nous ne manquons pas de demander aux assistants quel estcelui qu'on insulte. Quand donc nous entendons le Psalmiste proférerces malédictions, nous devons bien plus encore demander, et demanderavec terreur, avec une âme toute contristée, quel est celuiqui s'est attiré une colère si terrible, quel est celui quia offensé le Saint-Esprit, au point de s'exposer à tant desi redoutables représailles. Els bien ! s'il vous plaît, reprenonsle psaume et donnons-y beaucoup d'attentions. Que nul ne se trouble. Jedéduirai mes explications avec toute l'exactitude désirable,du moins autant que je le puis. Car il n'est pas sans importance l'objetde nos recherches. Une chose en premier lieu mérite explication: pourquoi les enfants du pécheur, de cet homme si décrié,pourquoi ses enfants, pourquoi sa femme, pourquoi ses parents sont-ilschâtiés avec lui? En second lieu, quel est-il ce maudit? Entroisième lieu, comment le prince des apôtres prouve-t-ilque ce psaume s'adresse à Judas Iscariote, ou plutôt non pasle psaume tout entier, mais une partie du psaume? " Car, " dit-il, " ilest écrit dans le livre des Psaumes: Que sa demeure devienne déserte: qu'il n'y ait personne qui l'habite. " (Act. I, 20.) Mais voilàqui nous donne un autre sujet de recherches, car ces deux phrases ne setrouvent pas dans ce psaume. Aussi n'a-t-il pas indiqué celui-ci,il a parlé du livre des Psaumes en général. L'expression:" Que sa demeure devienne déserte " se lit dans un autre psaume,et cette expression : " Qu'un autre reçoive sa mission " est tiréedu psaume que nous lisons en ce moment. Mais l'apôtre Pierre lesa réunies toutes deux pour en former un seul témoignage.C'est ce que saint Paul fait en toute occasion, comme quand il dit: " Ilsortira de Sion un libérateur qui bannira l'impiétéde Jacob. (Rom. XI, 26 ; Isaïe, LIX, 20.) Et ceci sera pour eux montestament, quand je retrancherai leurs péchés." (Isaïe,XXVII, 9.)
Mais comment qualifier ces paroles? Est-ce une prophétie, ouune imprécation? C'est une prophétie sous forme d'imprécation.Nous trouverons cela autre part encore ; Jacob s'est, lui aussi, servidu même procédé. Comme il faut que les auditeurs fassentleur profit des malheurs qui ont frappé d'autres hommes, il arriveque les prophètes adoptent pour énoncer leurs prédictions,des figures de style telles, que les enseignements qu'elles contiennentnous trouvent plus respectueux et plus craintif. Car ce n'est pas la mêmechose que de dire: tel ou tel sera puni, ou de proférer les mêmesmenaces avec le ton de la colère et de l'indignation. Et pour prouverque ce ne sont pas là des explications irréfléchies,je vais vous citer les paroles mêmes des prophètes. Jacob,sur son lit de mort, dit à ses fils : " Venez ici et je vais vousdire ce qui doit vous arriver dans les derniers jours. " (Gen. XLIX, 1.)Et le voilà gui, au moment de prophétiser, se laisse emporter,pour ainsi dire, par le bouillonnement de sa colère, et qui, dèsles premiers mots, éclate en imprécations : " Ruben, " monpremier-né, toi qui es dur à supporter, " dur et intraitable,tu m'as outragé, puisses" tu ne pas croître comme l'eau."(Gen. XLIX, 3.) Il prophétise sa ruine sous forure de malédiction.Par contre, lorsqu'il annonce d'heureux événements, c'estsous forme de souhait : " Que Dieu te donne de la rosée du cielet de la graisse de la terre. " (Ibid. XXVII, 28.) Ces paroles contiennentencore une prophétie. Il est évident que ce n'est pas làl'expression de la colère d'un homme, car à l'égardde Chanaan, son père fait de même et dit: " Chanaan sera tonesclave (Ibid. IX, 25), " afin que vous sachiez que Dieu se tient devantceux qui sont en butte aux outrages, et qu'il marche contre leurs agresseurs.Le Christ use aussi du même procédé, il prophétise,quand il dit avec l'accent de la douleur et du regret : " Malheur àtoi, Chorozaïn ! Malheur à toi, Bethsaïda ! " (Luc, X,13.) Ou bien encore, quand il s'écrie : " Jérusalem, Jérusalem,toi qui tues les prophètes ! " Quel est donc l'objet de ce psaume?Il concerne en partie Judas, car le Saint-Esprit prophétisait parla bouche de David, et, pour le reste, il s'adresse à d'autres.Ceci encore est une manière d'agir familière aux prophètes.Nous la trouverons employée plus d'une fois
Le début s'adresse à une personne, le reste à uneautre. Et pour vous en assurer une seconde fois, vous remarquerez que,après l'entrée des Juifs dans la terre promise, le fils deNavé reçoit de Dieu l'ordre de diviser les douze tribus endouze parties différentes, et de le faire en bénissant lesunes, en maudissant les autres. Ces bénédictions et ces malédictionsn'étaient que l'annonce de ce qui devait arriver. Il disait : "Sois maudit dans la ville, sois (101) maudit dans tes champs. " (Deut.XXVIII, 16). Et ces nombreuses malédictions adressées auxtribus forment une très-longue tirade.
Ce que nous pouvons dire du présent psaume, c'est que la malédictioncache une prophétie, qu'elle annonce, qu'elle proclame àl'avance les malheurs qui doivent frapper Judas, ensuite elle retombe surd'autres personnes et s'adresse à certains hommes qui s'étaientrévoltés contre l'autorité sacerdotale. C'est pournous apprendre combien il est mal de résister aux prêtresde Dieu, et d'employer contre eux la ruse et l'iniquité. Car lepsaume ne fait pas autre chose que de nous instruire des châtimentsdestinés à ceux qui maltraitent le prochain, à ceuxqui, pleins de ruse et de corruption, se lèvent contre les hommesqui ne leur ont fait aucun mal. S'il demande que les enfants soient punis,n'en soyez point trop étonné, mon cher frère: parles enfants du pécheur il entend ceux qui ont partagé soncrime. Car l'Écriture reconnaît une filiation du vice commeune filiation du sang, et même, en l'absence de tout lien naturel,elle emploie cette expression de fils, comme lorsqu'elle dit : " Vous,vous êtes les fils du diable. " (Jean, VIII, 44.) Comment des êtresde chair pourraient-ils être les fils d'un être incorporel! Mais la parenté du vice a remplacé pour eux les liens dusang. C'est ainsi que Jésus les rejette encore du sein d'Abraham,en disant." Si vous étiez les enfants d'Abraham, vous feriez cequ'a fait Abraham. " (Jean, VIII, 39.) Que le fils ne doit pas êtrepuni pour les fautes du père, pas plus que le père pour cellesdu fils, cela ne fait de doute pour personne. C'est aussi ce que déclarela loi, il n'y a d'exception que dans le cas où le père auraitmal élevé son fils : même alors il n'est pas puni pourson fils, mais pour sa propre faiblesse. Héli en est un exemple.(I Rois, III, 13.)
3. Si vous le jugez convenable, reprenons le psaume : " O Dieu, ne taisezpas ma louange." Ce qu'un autre interprète ainsi : " O Dieu, nesoyez pas sourd pour mon éloge, " et un autre : " Ne gardez pasle silence, " c'est-à-dire, ne négligez pas de me venger,réprimez le crime. Car c'est vous qui êtes le Dieu glorieux,le Dieu grand, et vous pouvez arrêter ces excès. " Parce quela bouche du pécheur, la bouche du fourbe s'est ouverte contre moi.Ils ont parlé contre moi avec une langue perfide, ils m'ont investide paroles de haine, ils m'ont combattu sans motif. Au lieu de m'aimer,ils se sont faits mes détracteurs, et moi je vous invoquais. "
Voyez-vous cet excès de perversité ? cet accord pour lemal ? cette préparation au crime? C'est là ce qui irritele plus Dieu, quand ceux qui cherchent à faire le mal y apportentde la réflexion, de la préméditation et s'y exercentà l'avance. Autre chose est de se laisser aller au vice par entraînementet par séduction, autre chose de le pratiquer, autre chose encore,et c'est le cas le plus grave, de se montrer méchant à l'égardde celui qui ne l'est pas. Ces paroles, " au lieu de m'aimer, ils se sontfaits mes détracteurs, " prouvent que les méchants dont ilest question avaient affaire à un bienfaiteur, à un hommedigne d'être aimé, digne d'être payé de ses bonsservices, et qu'ils ne lui ont témoigné que de l'ingratitude." Et moi je vous invoquais. " Voyez-vous sa sagesse, sa modération,sa douceur ? Voyez-vous sa piété ? Je n'ai pas pris les armes,dit-il, je ne les ai pas combattus, mais je me suis réfugiéauprès de vous: j'ai invoqué votre alliance, votre intervention,et votre irrésistible protection, qui était mon aune la plusredoutable. Ensuite, après avoir dit ce qui concerne Judas, commentil se condamna lui-même, comment il porta contre lui-même unarrêt de mort, comment il se pendit, comment son apostolat fut confiéà un antre, il revient à son premier objet. C'est encorelà une des formes de la prophétie, s'interrompre, introduireun épisode, le développer, puis, après cela, revenirà ce qui a été dit au début. C'est l'inintelligencedes Juifs qui forçait le prophète à envelopper sapensée.
Il fait allusion, comme je l'ai déjà dit, à certainpersonnage qui, vers l'époque où les Juifs revinrent de lacaptivité de Babylone, forma de mauvais desseins contre l'autoritésacerdotale. C'est un fait connu des hommes studieux qui ont lu l'histoire.Il lui prophétise de grands malheurs, et qu'il sera privéde tout appui. Il demande qu'on lui ferme tout refuge, qu'il n'obtiennede Dieu ni délai, ni bienveillance, ni pardon. Ceci, comme je l'aidit plus haut, et comme je ne cesserai de le dire, semble être uneimprécation et ce n'est qu'une prophétie qui nous montrecombien Dieu s'irrite quand on forme de mauvais desseins contre l'autoritésacerdotale. Ensuite il entre dans le détail des châtimentsqu'il (102) souhaite à son ennemi et dit : " Parce qu'il ne s'estpas souvenu de faire miséricorde (16), et qu'il a poursuivi un hommepauvre, mendiant, au coeur contrit et mortifié (17). " Former demauvais desseins et surtout les former contre l'homme qui devrait, au contraire,exciter notre compassion et notre sympathie, voilà le dernier degréde la cruauté, le comble de l'inhumanité. Un tel homme apris les sentiments de la bêle féroce, ou plutôt ilest devenu plus cruel encore que la bête féroce , chez quila férocité est un instinct, tandis que lui, qui a eu l'honneurde recevoir la raison en partage. a prostitué au vice sa noble nature.La bête féroce montre une certaine affection, une certainedouceur pour celles qui sont de son espèce et de sa famille, maisces gens-là, loin de respecter cette loi commune établiepar la nature, attaquent et renversent celui dont ils devraient avoir pitié,qu'ils devraient aider et redresser. " Et il a aimé la malédiction,et elle le frappera, et il n'a pas recherché la bénédiction,et elle s'éloignera de lui (18). " Après lui avoir souhaitébeaucoup de malheurs, il montre qu'il faut en rapporter la cause premièrenon pas à lui-même, mais à son ennemi, à celuiqui, par ses actions, s'est privé de la faveur de Dieu et s'estexposé aux coups de sa vengeance. " Et il s'est revêtu dela malédiction comme d'un vêtement, et elle a pénétrédans ses entrailles comme de l'eau, elle a pénétrédans ses os comme de l'huile. " Le Prophète s'exprime ainsi pournous faire comprendre que le pécheur sera frappé d'un coupterrible et qu'il s'expose à d'éternels châtiments,et il nous fait voir que tous les hommes doivent leurs malheurs àeux-mêmes et à leur propre volonté, puisque par leursactions et leur conduite ils éloignent d'eux les biens qui les attendaient,pour attirer sur leur tête la vengeance de Dieu. " Qu'elle soit commele vêtement dont il se couvre, et qu'elle soit a comme une ceinturedont il sera toujours enveloppé (19). "
Ce qu'il dit est pour nous montrer l'indicible colère de Dieus'attachant à de tels hommes, et peut se ramener à ces termes: le malheur s'en emparera si bien qu'ils ne pourront pas même changerleur condition, il les pénétrera profondément, ily demeurera indestructible. Ensuite, afin de nous prouver que c'est laméchanceté qu'il châtie et le vice qu'il redresse,et que ce n'est pas seulement contre l'homme dont il a à se plaindre,mais encore contre ceux qui ont à rendre compte de semblables méfaits,que sera portée cette condamnation : il ajoute : " Tel est le salaireréservé à ceux qui se font mes détracteurspar-devant le Seigneur (20). " C'est-à-dire, voilà le châtiment,voilà la condamnation réservée à ceux qui s'élèventcontre moi, à ceux qui me tendent des embûches, à ceuxqui me combattent comme un ennemi, " et à ceux qui blasphèmentcontre mon âme. " Les paroles sont donc punies, et punies très-rigoureusement.
4. Après avoir terminé ce qu'il avait à dire surson ennemi, il se réfugie de nouveau auprès de Dieu pourinvoquer sa protection. Il ne se contente pas d'indiquer le châtimentdestiné à ceux qui le poursuivent de leurs mauvais desseins;il montre aussi que les victimes des méchants ont un vengeur etqu'une protection puissante leur est assurée, et il ajoute . " Etvous, Seigneur, agissez pour moi à cause de votre nom (21). " Voyezsa pitié et sa reconnaissance, voyez son humilité. Et cependantil avait dans ses souffrances un motif légitime à taire valoirpour obtenir l'assistance divine : en effet, on peut voir en plusieursendroits de l'Ecriture que ceux qui ont été injustement maltraitéspar les hommes ont plus de droits à réclamer la protectionde Dieu. Mais lui néglige cet avantage, n'a recours qu'àla bonté de Dieu, et dit : " Agissez pour moi, à cause devotre nom. " C'est presque comme s'il disait : non pas parce que je lemérite, mais à cause de vous-même. parce que vous êtesclément et miséricordieux. C'est pourquoi il ajoute : " Parceque votre miséricorde est pleine de douceur. " Il n'en est pas souventainsi de la miséricorde des hommes : il arrive parfois qu'elle nuità ceux qui en sont l'objet et qu'elle est la cause de leur perte.La miséricorde de Dieu, au contraire, s'exerce toujours ànotre avantage. " Délivrez-moi, car je suis pauvre et mendiant,et mon coeur est troublé au dedans de moi (22). " Le voyez-vousencore qui demande à être sauvé, non parce qu'il enest digne, non parce que c'est juste, mais parce qu'il est tout àfait abattu, qu'il est accablé, qu'il a eu mille et mille maux àsupporter? " Et mon coeur est troublé au dedans de moi. " Telleest la puissance du malheur non-seulement il a prise sur notre corps, maisencore il porte le trouble dans notre (103) âme. " Comme l'ombre,qui décline, j'ai passé; j'ai été agitécomme les sauterelles (23). " Il parle de la violence de ses persécuteurs,de leur inexprimable perversité, et de sa piété toujoursforme au milieu des malheurs. " Mes genoux sont affaiblis par le jeûne,et ma chair, privée de nourriture, s'est desséchée(24). " Voyez-vous quelles armes puissantes il a su se procurer pour repousserles embûches et le mauvais vouloir de ses ennemis? " Je suis devenupour eux un opprobre; ils m'ont regardé, et ils ont secouéla tête (25). " Voilà bien le caractère du méchant: non-seulement il ne cède point, quand il voit le juste lui opposersa piété, mais encore il loutrage, il le raille, il l'attaque.Que fait le juste alors? Il a recours à l'alliance irrésistible,à la protection toujours victorieuse, et dit : " Secourez-moi, Seigneurmon Dieu, et sauvez-moi selon votre miséricorde (26) ! Et qu'ilssachent que votre main est. là, et que c'est vous, Seigneur, quim'avez délivré (27). " Que signifient ces mots : " Qu'ilssachent que votre main est là? " C'est-à-dire, qu'ils sachentque c'est vous qui combattez pour moi, que c'est vous qui me protégez.Je ne veux pas seulement être sauvé, je veux encore qu'ilssachent par qui je l'ai été, afin de doubler le prix de mavictoire, de doubler le prix de ma couronne, et d'augmenter ma gloire." Ils me maudiront, et vous, vous me bénirez. Que mes ennemis soientconfondus, tandis que votre serviteur sera dans l'allégresse (28)." Il y a là, pour l'auditeur, un enseignement philosophique. LeProphète lui prouve que, fût-il en butte à toutes sortesde malédictions, il n'en éprouvera aucun dommage, si Dieule bénit , et que la honte et l'insulte retomberont non sur lui,mais sur ceux qui voulaient l'en accabler. " Tandis que votre (103) serviteursera dans l'allégresse à cause de vous. " Ce n'est pas sansraison qu'il ajoute ces mots " à cause de vous, " montrant que c'estde Dieu que lui vient son allégresse , puisque c'est Dieu qui luia dispensé ces biens. Désormais aucun événementfâcheux ne saurait me troubler; mon allégresse venant de vousrestera toujours entière. " Que mes ennemis soient revêtusd'ignominie, que leur honte les recouvre comme un manteau (29). " Voyezencore comme il appelle sur eux non-seulement le châtiment. maisencore la honte et l'ignominie, afin qu'ils y puisent un enseignement pourvenir à résipiscence, et qu'ils en prennent occasion pourchanger et devenir meilleurs. " Ma bouche rendra au Seigneur de solennellesactions de grâces, et je chanterai ses louanges au milieu d'une assembléenombreuse (30). " Parce qu'il s'est assis à la droite du pauvre,pour sauver mon âme de la main de ses persécuteurs (31). "Pour remercier Dieu de tous ces biens, il le chante dans ses hymnes, illui rend des actions de grâces, il célèbre ses louanges,il annonce à tous son intervention victorieuse, il s'avance commeau milieu d'un théâtre, et se fait le héraut de sesbienfaits. Voilà le sacrifice, voilà les présentsqui conviennent à Dieu; il faut garder de ses bienfaits un souveniréternel, il faut les graver dans sa pensée, les avoir toujourssur les lèvres, et les raconter à de nombreux auditeurs.De la sorte, celui qui a profité du bienfait, sera payé desa gratitude, et augmentera encore l'affection que Dieu lui porte : etpuis, ceux qui en seront informés deviendront plus pieux au souvenirde ce qui est arrivé à d'autres, et la vue des bienfaitsaccordés au prochain ne fera que stimuler leur zèle pourla vertu.
EXPLICATION DU PSAUME CIX
" LE SEIGNEUR DIT A MON SEIGNEUR : ASSEYEZ-VOUSA MA DROITE. "
1. Je vous en prie, que votre esprit s'éveille et demeure attentif.Car le psaume nous entretient aujourd'hui des plus sublimes spéculations,et il se tient prêt a confondre l'hérésie; et non pasune seule hérésie, mais l'hérésie sous toutesses formes. Il combat en effet les Juifs, Paul de Samosate, les disciplesd'Arius, ceux de Marcion, les Manichéens, et tous ceux qui ne croientpas à la résurrection. Puisque la lutte est engagéecontre tant d'adversaires, il nous faut regarder de tous nos yeux, afind'apprécier exactement le mérite des combattants. Dans lesautres luttes, quand un détail échappe au spectateur, iln'en éprouve aucun dommage , car l'assemblée dont il faitpartie s'est réunie non pour profiter d'un enseignement, mais poursatisfaire sa curiosité. Mais maintenant, si vous n'examinez pasavec une scrupuleuse attention, comment l'adversaire engage la lutte, etcomment nous repoussons son attaque, ce ne sera pas un dommage ordinaireque vous aurez à éprouver. Pour éviter donc ce fâcheuxinconvénient, que votre intelligence s'éveille, que votreattention soit vive et soutenue. C'est aux Juifs que nous nous attaquonsd'abord et contre eux que nous entrons en ligne, et nous faisons combattreavec nous le Prophète en lui empruntant ses propres paroles. Nousdisons, nous, qu'il fait manifestement allusion au Christ, tandis qu'ilsn'admettent pas notre explication et en imaginent une autre. Commençonspar détruire leurs arguments, et après nous développeronsles nôtres. Et, en attendant, demandons-leur quel est celui que lejuste appelle son Seigneur quand il s'exprime ainsi. " Le Seigneur dità mon Seigneur." (105) Il ne parle pas ici d'une seule personne,mais de deux personnes dont l'une adresse la parole à l'autre. Quelleest, d'après eux, celle qui a pris la parole ? C'est Dieu. Et cellequi écoute? C'est Abraham. D'autres disent due c'est Zorobabel,et d'autres encore indiquent une autre personne. Ils sont comme des gensivres qui parlent sans pouvoir s'entendre , ou plutôt comme des gensqui marchent dans les ténèbres, et qui se heurtent les unsles autres. Comment donc, dites-moi, Zorobabel serait-il le seigneur David? Et comment pourrait-on raisonnablement expliquer qu'il ait tenu àgrand honneur d'être appelé David ? La suite prouve jusqu'àl'évidence, qu'il ne s'agit nullement ici ni de Zorobabel, ni deDavid ; ni l'un ni l'autre n'ont eu les honneurs du sacerdoce. Or il estici question d'un personnage qui exerce un sacerdoce nouveau et merveilleux." Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech(4). " Cependant développons le point que nous avons à traitermaintenant. Ils avancent d'autres raisons encore plus faibles que celles-là,ils disent que ces paroles s'adressent au peuple Juif. Mais ce peuple n'apas été prêtre, et ce qui suit ne peut pas davantagese rapporter à lui. Ainsi donc laissons cet argument de côté,il est sans valeur et ne mérite pas les honneurs d'un siègeen règle, et produisons une autre de leurs objections. Que disent-ilsencore ? Que c'est l'esclave d'Abraham qui parle ainsi de son Seigneur.Mais en vérité quoi de plus absurde ? Que vient faire icil'esclave d'Abraham? Comment son Seigneur aurait-il été prêtre,lui gui avait recours à Melchisédech, comme au prêtrede Dieu, et qui lui demandait sa bénédiction ? Comment expliquerraisonnablement que les paroles qui suivent ont trait à Abraham," Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore? " Et comment lesrapporter soit à David, soit à Zorobabel, soit au peupleJuif? Ces paroles ne conviennent qu'à un être d'une naturesupérieure. Et cette expression, " asseyez-vous " à ma droite," comment s'explique-t-elle si elle s'adresse aux personnages qu'on vientde supposer ? Elle ne s'explique pas. Comment Dieu irait-il dire àAbraham : " Asseyez-vous à ma droite , " quand ce même Abrahamse regarde comme très-honoré de pouvoir se tenir debout àcôté des anges. Mais enfin nos adversaires doivent avoir quelqueobjection spécieuse à nous faire, quelle est-elle donc? Lavoici: Eh quoi ! disent-ils, vous faites intervenir un autre Seigneur,quand l'Ecriture a déclaré ouvertement que " le Seigneurvotre Dieu est le seul Seigneur, et que vous n'adorez que lui , et que,hors de lui il n'y a pas de Dieu ? " (Deut. VI, 4, 43 ; et IV, 35. ) Aqui donc s'adressent ces paroles, dites-moi ? A qui. si ce n'est surtoutà votre intelligence, ô Juif? Pourquoi n'a-t-on rien dit depareil ni à Abraham, ni à Isaac, ni à Jacob, ni àMoïse, mais à vous seul, et cela quand, après la sortied'Egypte, vous adoriez le veau d'or? Pourquoi donc, dites-le moi?
Peut-être êtes-vous embarrassé sur ce que vous avezà dire: eh bien ! moi je vais répondre pour vous. Comme,après votre sortie d'Egypte, vous aviez fait un veau d'or, et quevous l'aviez adoré, que vous vous étiez fait initier au cultede Belphégor (Nomb. XXV), que la multitude des dieux des païensvous en imposait, et que vous adoptiez cette foule de dieux, quoique celafût contraire à la loi; c'est pour arrêter les progrèsde votre maladie, et pour arrêter aussi cette invasion des faux dieuxque le Prophète ajouta ce mot " un seul, " et non pour nier l'existencedu Fils unique. Pourquoi en effet est-il dit au commencement de l'Ecriture: " Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance?" (Gen. 1, 26.) Et une autre fois : " Venez, descendons et mettons le désordredans leur langage. " (Gen. II, 7.) Et David dit aussi : " C'est pourquoiDieu, votre Dieu, a sacré d'une onction de joie, qui vous élèveau-dessus de ceux qui doivent la partager. " (Ps. XLIV, 8.) Si Moïsese sert de ces expressions, " Le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur," c'est à cause de votre faiblesse d'esprit. Et pourquoi vous étonnez-vousque cela ait eu lieu pour le dogme, puisque Dieu, quand il s'est agi dela morale s'est départi de la règle parfaite pour une moinsparfaite, afin de condescendre à notre faiblesse? Ainsi, il a permisle divorce, quoiqu'il eût dans l'origine porté une loi toutautre. Il a établi beaucoup de distinctions pour les animaux, quoiqueau commencement il eût pris une décision contraire, puisqu'ildisait : " Je vous ai donné toutes choses comme les légumesd'un jardin. " (Gen. IX, 3.) Il a aussi porté plusieurs lois concernantle lieu où il voulait être adoré et n'a pas permisqu'on lui offrit partout ses prières, et cependant il n'avait prisdans le principe aucune mesure à ce (106) sujet. Car il apparutà Abraham dans la terre des Perses, et en Palestine et partout,et plus tard il se montra à Moïse dans le désert.
2. Eh quoi! dira-t-on, l'Ecriture est donc en contradiction avec elle-même?Loin de nous une pareille supposition. Dieu règle chaque chose àpropos et suivant l'utilité, afin de remédier à lafaiblesse de chaque génération. C'est pour cela qu'il vousa été dit, ô Juifs: " Le Seigneur votre Dieu est leseul Seigneur." Quant à son Fils, les Prophètes ont témoignéqu'il existait et la Bible garde le dépôt de leur témoignage,mais ils ne l'ont pas déclaré ouvertement, pour ne lias heurtervotre faiblesse d'esprit, ils ne l'ont pas caché non plus, afinque vous puissiez plus tard venir à résipiscence, et recueillirdans cette Bible, votre livre national, les dogmes de la religion vraie.C'est pair là surtout que nous pourrons prouver aux Gentils, quandnous discuterons contre eux, que les Prophètes étaient vraimentProphètes, et c'est par là que nous démontrerons quel'Ancien Testament est tout à fait digne de foi. Mais si vous supprimezcette preuve, comment fermer la bouche aux Gentils? Que leur direz-vous,en effet? Leur citerez-vous la sortie d'Egypte, et les prophétiesqui vous concernent? Mais certainement ils n'admettront rien de tout cela.Tandis que si vous leur racontez ce qui a été dit du Christdans l'Ancien Testament, et que Nous leur montriez que les événementssont venus témoigner en faveur des prophètes, ils ne pourrontpas même essayer de résister. Si vous critiquez nos dogmes,ô Juifs, comment ferez-vous pour défendre votre Ancien Testament.? Et si l'on vous dit, prouvez-moi que Moïse a dit vrai, que répondrez-vous?Que vous croyez en ces paroles. Notre Nouveau Testament est donc beaucoupplus authentique , puisque nous aussi nous y croyons. Or vous, vous neformez qu'une seule nation, tandis que nous, nous représentons tousles habitants de la terre, de plus, la parole de Moïse n'a pas eusur vous autant d'action qu'en a eu sur nous celle de Jésus-Christ,votre puissance n'est plus, et la nôtre subsiste encore. Aurez-vousrecours aux prédictions? Mais nous en avons bien plus. Ainsi doncen supprimant nos dogmes, vous obscurcissez les vôtres. Aurez-vousrecours aux miracles? Eh bien ! montrez-nous un miracle de Moïse vousne le pouvez, puisqu'il n'existe plus, tandis que nous, nous pouvons montrerencore les miracles si nombreux et si divers que le Christ opèreencore aujourd'hui, et ses prédictions plus éclatantes quele soleil. Aurez-vous recours à votre loi? Mais la nôtre estd'une perfection beaucoup plus haute. Mais. quoi ! Vous êtes sortisd'Egypte malgré les Egyptiens! Peut-on comparer ce triomphe remportésur les seuls Egyptiens à la conquête de la terre entièreameutée contre nous ? Et si je dis cela, ce n'est pas pour mettreen lutte l'Ancien et le Nouveau Testament : le ciel m'en préserve.Non, mais c'est pour fermer la bouche à l'ignorance juive. C'estDieu, le même Dieu, qui nous a donné, qui a fait l'un et l'autre.Ce que je veux prouver c'est que le Juif en détruisant les prophétiesqui concernent le Christ, ruine presque toutes les prophéties, etqu'il ne saurait prouver la noble origine de l'Ancien Testament, s'il n'admetle Nouveau. La preuve que Dieu né s'adresse pas à un homme,c'est qu'il lui dit: "Asseyez-vous à ma droite, " et que celui auquelil parle est appelé " Seigneur " comme lui, et qu'il l'a engendréde son sein avant l'aurore, et qu'il était son prêtre selonl'ordre de Melchisédech, et que le Seigneur s'exprime en ces termes,la domination est avec vous. Voilà qui est d'une éclatanteévidence pour ceux qui sont dans leur bon sens.
Si un autre Juif, portant le masque du chrétien, s'élèvecontre nous, je veux parler de Paul de Samosate, nous pourrons le confondremême en nous servant du Nouveau Testament. Cependant, afin de nepoint paraître abandonner le sujet que nous traitons en ce momentpour changer de tactique, repoussons ce nouvel adversaire avec les mêmesarmes. Que dit-il donc celui-là? Que Jésus-Christ n'étaitqu'un homme, et qu'il n'a commencé d'être que du jour oùil est né de Marie. Que répondras-tu donc, dis-moi, àcette parole du psaume : " Je vous ai engendré de mon sein avantl'aurore? " Ce que nous avons déjà dit contre les Juifs,il nous faut le répéter contre cet homme et contre ses sectateurs.Et la faute n'en est pas à nous, mais à eux qui ont empruntéune si grande partie de leurs croyances aux Juifs : ce qui fait que nousnous servirons des mêmes armes pour les combattre. Car ceux qui nousattaquent de la même manière, nous devons les frapper desmêmes traits.
Pourquoi donc le Prophète nous (107) représente-t-il Dieuet son interlocuteur assis sur le même trône? C'est pour nousmontrer qu'il y a entre eux égalité d'honneur, ce qui suffità fermer la bouche aux partisans d'Arius. Aussi Jésus répondait-ilaux Juifs, qui disaient que le Christ était fils de David : " Commentdonc David l'appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneura dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite?" (Matth.XXII, 43, 44.) Plus tard saint Paul ayant à parler de la missionde Jésus-Christ, donne de ce passage une explication très-claire,et qui porte un coup mortel à Marcion, et à Manichéus,et à tous ceux qui sont malades de la même maladie; car ilexplique avec nue sagesse tout à fait à la hauteur de sonsujet comment Jésus a été prêtre selon l'ordrede Melchisédech.
Pour nous, revenons encore au texte déjà cité :" Le Seigneur a dit à mon Seigneur : "Asseyez vous à ma droite." Voyez-vous l'égalité d'honneur? Car le trône estle symbole de la royauté, et s'il n'y a qu'un seul trône,c'est que la royauté a été partagée entre ceuxqui s'y sont assis. Ce qui a fait dire à saint Paul : " Il se sertdes esprits pour en faire ses anges, et des flammes ardentes pour en faireses ministres. Mais il dit à son Fils : Votre trône, ôDieu, sera un trône éternel. " (Hébr. I, 7, 8.) C'estainsi que Daniel voit la création tout entière debout autourdu Seigneur, avec les anges et les archanges, pendant que le Fils de l'hommes'avance sur les nuées et s'approche de l'ancien des jours. (Dan.VII.) Si cette manière de parler scandalise quelques personnes,qu'elles se rappellent quil a été dit : " Asseyez-vous àma droite, " et elles cesseront de se scandaliser. De même que nousne disons pas qu'il est plus grand que son Père, parce qu'il estassis à sa droite, c'est-à-dire à la place d'honneur,de. même ne dites pas qu'il est moindre que son Père et qu'illui est inférieur, mais dites qu'ils sont égaux. Ce qui estprouvé par ce fait qu'ils partagent le même siège." Jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servirde marche-pied." Et quels sont ces ennemis? Ecoutez les paroles de saintPaul : " Jésus-Christ le premier, comme les prémices de tous;puis ceux qui sont à lui, qui ont cru en son avènement. Etalors viendra la consommation de toutes choses. Car Jésus-Christdoit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sousles pieds. " (I Cor. XV, 23, 25.)
3. Avez-vous remarqué l'accord qui règne entre les parolesdu Prophète et celles de l'Apôtre ? L'un a dit : " Jusqu'àce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied," et l'autre, " Jusqu'à ce qu'il lui ait pris tous ses ennemis sousles pieds. " Mais pas plus chez l'un que chez l'autre ce terme de " Jusqu'àce que " ne désigne une limite de temps. Autrement, que deviendraitcette parole du Prophète : " Sa puissance est une puissance éternelle,et sa royauté est une royauté qui ne périra jamais,et sa royauté n'aura pas de fin, " s'il ne devait régnerque jusqu'à cette époque-là? Voyez-vous bien qu'ilne faut pas prendre simplement les textes au pied de la lettre, ruais qu'ilfaut en approfondir le sens ? En entendant le Prophète dire quele l'ère place les ennemis de son Fils sous ses pieds, ne vous troublezpas. S'il parle ainsi, ce n'est pas qu'il regarde le Fils comme dépourvude vigueur. Saint Paul prétend que c'est lui-même qui metses ennemis sous ses pieds : " Il doit régner jusqu'a ce qu'il aitmis ses ennemis sous ses pieds. " (I Cor. XIV, 25.) Et de nouveau il mettout à ses pieds, quand il dit : " Lorsqu'il aura remis son royaumeà Dieu son Père, lorsqu'il aura anéanti toute puissanceet tout empire. " (I Cor. XV, 24.) C'est-à-dire, quand il mettrale bon ordre dans son royaume. il fera cesser toute puissance. Tel estle sens du mot katarkhesei. En disant que tout lui appartient, le Prophètene sépare pas son Père de lui, pas plus que du pèreil ne sépare le Fils. Ce qui appartient à celui-là, appartient à celui-ci, et ce qui appartient à celui-ciappartient à celui-là. Aussi est-il dit: " Tout ce qui està moi, est à toi, tout ce qui est à toi, est àmoi. " (Jean, XVIII, 10.) Quand donc vous entendrez dire que le Pèrea soumis les ennemis du Fils, n'allez pas croire que le Fils soit étrangerà ce succès, et si vous comprenez que c'est le Fils qui lesa soumis, ne dites pas que le Père n'y est pour rien. Leurs succèssont communs comme toutes leurs actions. " Le Seigneur va faire sortirde Sion la verge de votre puissance (2). "
La verge de sa puissance, c'est sa puissance elle-même. Le Prophèteparle de Sion, parce que c'est là que le Christ a commencéle cours de ses triomphes. C'est là qu'il a donné sa loi,là qu'il a fait ses miracles; c'est de là quest partie labonne nouvelle pour s'étendre sur toute la surface de la terre.Si vous voulez (108) dégager de ces paroles le sens élevéqu'elles renferment, écoutez saint Paul : " Mais approchez-vousde la montagne de Sion, et de la ville du Dieu vivant, la Jérusalemcéleste, et de l'Eglise des premiers-nés. Le Seigneur vafaire sortir de Sion la verge de votre puissance. " ( Hébr. XII,22.) C'est tantôt la verge qui punit et récompense, tantôtla verge qui console, et c'est le symbole de la royauté. Et pourvous assurer qu'elle est tantôt l'une et tantôt l'autre, écoutezces paroles du Prophète : " C'est ta verge et ton bâton quim'ont consolé. " (Ps. XXII, 4.) Et autrefois : " Vous les gouvernerezavec une verge de fer : vous les briserez comme des vases de terre. " (Ps.II, 9.) Saint Paul dit aussi : " Que voulez-vous? que j'aille vers vousavec la verge, ou bien avec l'esprit de douceur et de charité ?" (I Cor. IV, 21.) Avez-vous vu comme la verge peut servir à instruire? Voyez maintenant comment elle peut servir à gouverner. Car Isaïea dit : " Il sortira une verge de la racine de Jessé, et une fleurs'élèvera de la même racine (Isaïe, II, 1) , " et David : " Votre trône, ô Dieu, est éternel : c'estune verge d'équité que la verge de votre royauté." (Ps. XLIV, 7.) Ici le Prophète parle de cette verge avec laquelleles disciples parcoururent la terre, corrigeant les moeurs des hommes,et les ramenant du vice et de l'abrutissement à un genre de vieplus conforme à la nature et à. la raison. Allez, dit leSauveur, " et enseignez toutes les nations. " (Matth. XXVIII, 19.) Moïseaussi avait une verge, avec laquelle, grâce à l'interventiondivine, il accomplissait toutes sortes de prodiges. Celle-ci divisait leseaux des fleuves, celle-là, celle des apôtres, brisait lejoug de l'impiété sur toute la surface de la terre. On pourrait,non sans raison, appeler la croix du Christ la verge de sa puissance. Carc'est cette verge qui a bouleversé la terre elles mers, et quiadonné aux apôtres tant de puissance. C'est avec cette vergequ'ils se mirent à parcourir toute la terre et qu'ils accomplirentces fameux prodiges. C'est en portant cette verge qu'ils vinrent àbout de toutes leurs entreprises, et cela tri commençant par Jérusalem. " Soyez maître souverain au milieu de vos ennemis. "
Remarquez cette prophétie plus éclatante que le soleil.Quel est le sens de ces mots " Au milieu de vos ennemis ? " C'est-à-direau milieu des Gentils, au milieu des Juifs? Et c'est ainsi que nos Eglisesont pris racine et se sont développées au milieu mêmedes villes païennes, c'est ainsi qu'elles out vaincu et triomphé.Quelle plus éclatante preuve de victoire, que d'élever desautels au milieu même de ses ennemis, que d'être au milieud'eux comme la brebis au milieu des bêtes féroces, comme l'agneauau milieu des loups? C'est ce que Jésus leur disait en ces termes:" Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Matth.X, 16): " prodige néanmoins admirable que le premier. Il n'est pasmoins beau d'être comme les brebis au milieu des loups, que de vaincreles ennemis au milieu desquels on se trouve. Mais c'est encore bien plusbeau d'avoir, au nombre de douze, soumis toute la terre par la force dela persuasion. " Et soyez maître souverain au milieu de vos ennemis." Il n'a pas dit, soyez vainqueur au milieu de vos ennemis , mais, " soyezmaître, " voulant montrer que ce n'est pas un triomphe obtenu parla force des armes, mais une autorité qui n'a besoin que de s'affirmerpour se faire obéir. Car les apôtres vainquirent, en ayantle Christ avec eux, comme s'ils n'avaient eu qu'a donner des ordres. C'estpourquoi toute maison leur était ouverte, les fidèles leurobéissaient avec plus d'empressement que des esclaves, leur livraientleurs biens, déposaient leurs honneurs aux pieds des apôtres,et n'osaient rien prendre sur ce qui leur appartenait pour satisfaire leursbesoins. La majesté des apôtres leur imposait tellement qu'ilsn'osaient se joindre à eux.
4. Et cette puissance , ils l'exerçaient, non-seulement sur lesfidèles, mais encore sur les infidèles. A quoi reconnaît-onl'esclave, dites-moi ? N'est-ce pas à le voir faire tout ce queson maître lui ordonne ? Et à quoi reconnaît-on le maître? N'est-ce pas à le voir obtenir de ses esclaves tout ce qu'il luiplaît de recommander ? Quels sont donc ceux qui ont obtenu alorstout ce qu'ils voulaient sous la domination des rois et des gouverneurs? Ne sont-ce pas les apôtres? Oui, sans doute. Car les rois et lesgouverneurs voulaient retenir la terre sous le joug de l'impiété,et ordonnaient aux hommes d'adorer les démons : tandis que les apôtresordonnaient le contraire, et c'est leur volonté qui s'est accomplie.Si vous me parlez de la prison, du fouet, des tourments, vous ne faitesque montrer davantage la puissance de ces hommes. Et comment ? Parce queleur volonté (109) a triomphé malgré ces mêmesobstacles. Car leur domination repose non sur la loi des maîtresde la terre, mais sur la vertu, elle n'a besoin d'aucun secours étranger,bien plus elle brille d'autant plus qu'elle trouve plus d'adversaires.Souvent les maîtres d'ici -bas ont vu leur puissance détruitepar les complots de leurs esclaves, car cette puissance est vile et sansforce réelle, tandis que tous leurs efforts n'ont rien pu contrela puissance des apôtres, et n'ont servi qu'à la rendre pluséclatante. Quel est donc le maître le plus glorieux, de celuiqui a besoin de beaucoup d'aides pour maintenir ses esclaves dans l'obéissance,ou de celui qui, sans tout cet appareil, dispose à son gréde ceux qui lui sont soumis ? N'est-il pas évident que c'est celui-ci? Bien souvent ces maîtres-là auraient perdu la puissancequ'ils exercent sur de nombreux esclaves, s'ils n'avaient eu pour eux l'aidedes lois et le séjour des villes où leur répressionest aisée et même ils auraient perdu à la fois la puissanceet la vie : Paul au contraire faisait éclater sa puissance partoutet jusque dans le désert. Voulez-vous vous assurer de vos propresyeux que sa dénomination était plus glorieuse que celle desrois ! Il fit admettre ses lois par toute la terre , et partout les hommeslaissant de côté celles des rois venaient se conformer auxinjonctions qu'il leur faisait par écrit. Les rois étaientmaîtres des corps, les apôtres étaient maîtresdes âmes. Quel est l'esclave qui obéissait à son maître,le sujet qui obéissait à son roi avec autant de bonne volontéque les fidèles à saint Paul, seulement an reçu deses lettres ? Comment exprimer l'attachement, le dévouement de cespommes qui étaient prêts à s'arracher les yeux pourlui ? Qui jamais posséda d'aussi fidèles serviteurs ? C'esten voyant tout cela, en les voyant se faire obéir si facilementdes fidèles, se rendre si redoutables aux infidèles qu'ilschassaient et repoussaient comme un vil troupeau, en voyant le Christ triomphersi glorieusement par eux, que le Prophète au lieu de dire simplement," soyez maître au milieu de vos ennemis, " a dit, "soyez maîtresouverain au milieu de vos ennemis, " montrant ainsi toute l'étenduede sa domination. Voilà ce que virent les ennemis des apôtres,et ils ne purent rien faire contre eux, quoiqu'ils eussent pour eux etlois, et bourreaux et puissance sans limites. Les apôtres étaientencore plus puissants grâce à celui qui habitait en eux. LeChrist a été maître souverain par eux, et il n'a pasété simplement maître, il a été encoremaître souverain, car sa victoire était complète. Animépar celui qu'ils portaient en eux, les fidèles bravaient et le feu,et les bêtes féroces et tous !es autres supplices. C'est quele Christ était avec eux dans toutes leurs épreuves : aussiluttaient-ils contre les supplices comme si leur corps eût appartenuà d'autres, et dégagés de tout souci terrestre, ilsétaient dans la joie et dans l'allégresse, ne reconnaissaientque l'autorité du Christ, et n'épargnaient ni leur fortune,ni leur corps, ni leur vie d'ici-bas. Voilà ce que faisaient ceuxqui jadis avaient été les adversaires et les ennemis du Christqui, non content de leur faire sentir son irrésistible puissanceet d'étouffer leur haine, leur inspira cet attachement, ce dévouementextraordinaire. Ainsi donc, quand on dit que le Père place ses ennemissous ses pieds, on ne le dit pas, comme je l'ai déjà faitremarquer, pour faire croire que le Fils n'a pas de puissance par lui-même,mais, comme j'en ai fait plus haut l'observation, c'est pour qu'on penseque le Père et le Fils sont un seul Dieu en deux personnes distinctes,et pour qu'on ne pense pas qu'il y ait dans le monde deux êtres incréés.Pour bien comprendre que la victoire remportée par le Fils sur sesennemis lui appartient tout entière, rappelez-vous ses autres triomphes,et n'allez pas prendre les paroles du psaume dans leur sens vulgaire :autrement on n'aboutirait qu'à des absurdités. Afin de vousen convaincre écoutez ce que je vais dire : Les uns, d'ennemis qu'ilsétaient, sont devenus les amis du Christ, les autres furent et sontencore ses ennemis. D'ailleurs saint Paul lui aussi indique que de sesennemis il fera ses amis quand il dit: Lorsqu'il remettra son royaume àDieu son Père. " (I Cor. XXV, 21.) C'est à quoi fait encoreallusion le Sauveur lorsque, s'adressant à son Père lui-même,il lui dit : " Je vous ai glorifié dans le monde, j'ai terminéla tâche que vous m'aviez confiée. " (Jean, XVII , 4.) Quantà la soumission de ses ennemis, ç'a été l'oeuvredu Père. Et ce qu'a fait le Fils est encore plus grand. Car ce n'estpas la même chose de châtier ceux qui persistent dans leurinimitié, ou de changer leurs sentiments de haine en sentimentsd'amour. Mais tout cela ne fait pas que le Fils soit inférieur auPère, ou que le Père soit inférieur au Fils. Pourvous (110) convaincre que l'une et l'autre chose sont autant l'oeuvre duPère que l'oeuvre du Fils, écoutez ces paroles : " Eloignez-vousde moi, maudits, et allez au feu éternel qui est préparépour le diable et pour ses anges. " (Matth. XXV, 41.) Et celui qui envoieses anges pour recueillir la mauvaise herbe, c'est le Fils unique, et nousle voyons en toute circonstance punir le diable. Et cela , les démonseux-mêmes le reconnaissent quand ils disent : " Venez-vous ici avantle temps pour nous tourmenter? " (Matth. VIII, 29.) Preuve que c'est luiqui doit les tourmenter un jour. Voyez-vous bien que, quand on dit quec'est le Père qui a fait triompher le Fils , il faut entendre enmême temps que le Fils, lui aussi, a pris part au triomphe? Maisce qui prouve encore que ce qui appartient au Père appartient aussiau Fils, ce sont ces paroles du Fils : " Nul ne vient à moi, s'iln'est amené par mon Père. " (Jean, VI, 41.) Et celles-ci. " Personne ne vient au Père que par moi. " (Jean, XIV, 6.) Ilne faut donc pas prendre ces paroles dans le sens vulgaire, et l'on nedoit pas croire que par cette expression "vos ennemis " on ne désigneque les ennemis du Fils seul, car il dit : " Celui qui n'honore pas leFils, n'honore pas le Père. " (Jean, V, 23.)
5. Ainsi les Juifs étaient non-seulement les ennemis du Fils,mais encore les ennemis du Père. C'est pourquoi il les a frappésd'une ruine complète, a renversé leur ville, et n'en a faitqu'un amas de décombres. Et s'il ne s'est pas vengé aussitôtaprès avoir é'é mis en croix, c'est qu'il leur donnaitainsi le temps de se repentir s'ils en avaient la volonté, et illeur envola les apôtres afin qu'en apprenant par eux quelle étaitsa puissance, ils pussent quoique bien tard revenir à de meilleurssentiments. Mais comme ils étaient atteints d'une maladie incurable,il mit le comble à leurs malheurs, ce qui était un autremoyen de les rappeler au repentir et de les faire renoncer à l'ancienneloi, en les amenant, par la force même des choses, à reconnaîtrela vérité, dont ils ne devraient plus douter en voyant adorépartout celui qu'ils avaient insulté, en voyant leur puissance entièrementdétruite. Mais comme ils n'en ont lias profité pour devenirmeilleurs, ils se sont rendus indignes de pardon et seront vouésaux châtiments éternels. Quand on nous parle de marche-pied,n'allez pas croire qu'il s'agisse d'un objet sensible et matériel,le Prophète se sert de ce mot pour exprimer l'assujettissement desennemis du Christ. La preuve qu'il les tient assujettis, c'est que làoù il n'y a qu'un trône, il n'y a aussi qu'un marche-pied. " La domination est avec vous au jour de votre puissance (3). "
Comme le Prophète a dit plus haut: "Jusqu'à ce que jeréduise vos ennemis à vous servir de marche-pied, " et qu'ilne veut pas qu'on se figure que le Fils est sans force et qu'il a besoind'être aidé, comme si c'était un simple apôtre,écoutez comme il détruit à l'avance ce soupçon,lorsqu'il dit: " La domination est avec vous au jour de votre puissance." Quel est le sens de ces mots: " la domination est avec " Nous? " En vous,dit-il, est la domination, elle n'y est pas survenue plus tard, mais elleest en vous de toute éternité. C'est aussi ce qu Isaïevoulait exprimer quand il disait: " Qui porte sa domination sur son épaule(Isaïe, IX, 6), " c'est-à-dire qui la porte en lui-même,dans son essence, dans sa nature, ce qui n'a pas lieu pour les rois (carleur domination à eux repose sur la multitude de leurs années),ce qui n'avait pas lieu non plus pour les apôtres (car leur dominationà eux aussi ne pouvait se passer d'un appui étranger, del'appui du Christ), tandis que le Christ possédait la dominationpar sa propre nature, par essence, et ce n'est pas plus tard, aprèssa naissance, qu'il a acquis cette domination. Ce n'est pas chez lui unechose venue du dehors, il est né tel aussi: comme on l'interrogeaitsur sa royauté, il répondit,: " C'est pour cela que je suisné, et que je suis venu dans le monde (Jean, XVIII, 37.) " La dominationest avec vous au jour de votre puissance." Ces paroles: " La dominationest avec vous " n'ont pas que ce sens-là, elles en ont encore unautre, non-seulement elles indiquent que la domination du Christ vientde lui et non d'un autre, mais encore qu'elle dure et durera toujours.Les hommes perdent souvent leur puissance, même de leur vivant, etsi ce n'est pas de leur vivant, ils la perdent toujours au moment oùils meurent : ou plutôt la domination n'est pas avec eux-mêmes,quand ils vivent, elle est, comme je viens de le dire, dans leurs armées,dans leurs gardes du corps, dans leurs grandes richesses, dans les fortificationsdont ils s'entourent, elle est en un mot dans tous les moyens dont ilsusent pour la conserver. Il n'en est pas ainsi pour Dieu, sa dominationest en lui, elle y est (111) perpétuellement et sans interruption;et de mène qu'il est impossible qu'il n'existe pas, de mêmeil est impossible qu'il ne soit pas le maître souverain. " Au jourde votre puissance. " On peut entendre par là soit le jour oùsa puissance s'est déjà montrée, soit le jour oùelle se montrera encore. A chaque fois il fera éclater souverainementsa puissance. Ne croyez-vous pas que ce soit une preuve extraordinairede puissance, que d'anéantir la mort par sa propre mort, de briserles portes d'airain , d'effacer le péché, de supprimer lamalédiction originelle, de détruire tout ce triste héritagede maux et de vices, qui nous avait légué le temps passé,et d'introduire à la place de nouveaux biens et de nouvelles vertus?Quoi d'égale à cette puissance, soit que l'on considèreles prodiges par elle accomplis, soit que l'on considère le succèsfinal? Les morts ressuscitaient, les lépreux étaient guéris,les démons chassés, la mer était enchaînée,les péchés effacés, les paralytiques recouvraientleurs forces, le paradis était ouvert, les rochers se fendaient,le voile du temple se déchirait, les rayons du soleil se détournaientet les ténèbres voilaient la face de la terre, les saintsendormis du sommeil de la mort se réveillaient, l'ennemi du genrehumain reprenait le chemin de son ancienne demeure, la voûte du ciels'entrouvrait et s'élargissait, la nature humaine si longtemps fouléeaux pieds s'élevait par-dessus les cieux jusqu'aux plus sublimeshauteurs, et, ce qu'il y avait de plus merveilleux, prenait place sur letrône royal, et voyait debout à ses côtés lesanges et les dominations : tous les vices étaient mis en fuite,la vertu était ramenée, le Saint-Esprit répandaitsa grâce ; des pêcheurs, des publicains et des faiseurs detentes fermaient 1a bouche aux philosophes et aux orateurs, et détruisaientla tyrannie des démons ; ils détruisaient les autels, lestemples, les fêtes elles solennités des païens ; ilssupprimaient de vive force et l'odeur de la graisse des victimes, et lafumée de l'encens offert aux dieux, et les sacrifices impurs; ilsmettaient en fuite et les devins, et les quêteurs de la grande déesse,et toute la cohue de ces serviteurs du diable: sur toute la surface dela terre s'élevaient des églises, se fortifiaient des groupesde vierges, des troupes de moines ; la piété régnaitsur les villes et dans les campagnes, et les choeurs des justes et dessaints mêlés à la foule des anges et des dominationsunissaient leurs voix pour chanter avec eux les louanges du Seigneur; partoutse propageait la race des martyrs et des confesseurs de la foi, partoutrégnait une vertu douce et séduisante; les tribus barbaress'instruisaient à la sagesse chrétienne, et ces hommes, naguèreplus féroces que les bêtes sauvages, mettaient toute leurardeur à se conformer aux enseignements du Christ, et la divineparole parcourut autant de pays que le soleil en éclaire, aprèsque le Sauveur eut été mis en croix et qu'il eut ressuscité.Le Prophète avait devant les yeux ce magnifique spectacle quandil disait : " La domination est avec vous au jour de votre puissance. "
6. Si vous voulez vous représenter le dernier jour, et comprendrecomment ce jour-là, lui aussi, est le jour de sa puissance, songezquel imposant spectacle ce sera, que de voir le ciel se replier lui-même,de voir la nature entière se relevant enfin de sa longue corruption; de voir, sur un signe du Christ, tous les morts apparaître, devoir le diable confondu, les démons humiliés, les justescouronnés, tous les hommes rendant compte de leurs péchésou recevant le prix de leurs bonnes actions; et quel imposant spectacleque de voir enfin commencer une autre vie ! Alors plus de mort, de vieillesse,ni de maladie, plus de pauvreté, de mauvais traitements, ni d'embûches,plus de maisons, de villes, de métiers , ni de voyages sur mer,plus de vêtements pour se couvrir le corps, plus de nourriture, nide boissons, ni de toits, ni de lits, ni de tables, ni de lampes, plusd'embûches, de combats, ni de tribunaux, plus de mariages, de douleursd'enfantement, ni d'accouchements. Tout cela se dissipe et disparaîtcomme de la poussière. A la vie d'ici-bas succède une viemeilleure, notre corps devient incorruptible, immortel et très-robuste.C'est à quoi font allusion ces paroles de saint Paul : " Car lafigure de ce monde passe. " (I Cor. VII, 31.) Si vous ne croyez pas auxchoses qu'on vous dit, parce que vous lie les voyez pas se réalisermaintenant, représentez-vous, d'après ce que vous voyez dèscette vie, ce qui aura lieu plus tard. Parcourez en esprit tous les payshabités, et les terres et les mers, la Grèce et les contréesétrangères, les pays habités et ceux qui ne le sontpas, les villes du continent et les îles, de la mer, les montagneset les lacs, et en voyant éclater partout la puissance du Christ,en entendant son nom glorieux répété par toutes les(112) bouches, dites-vous à vous-même que celui qui a pu tantde choses, a fait des promesses qui se réaliseront.
Si vous voulez une preuve tirée d'un fait particulier, demandez-vouspourquoi de tous les points de la terre habitée les hommes accourenten foule pour voir un tombeau vide, quelle est cette puissance qui attireles voyageurs des extrémités du monde pour voir le lieu oùil est né, le lieu où il a été enseveli , lelieu où il a été mis en croix: représentezvous cette croix elle-même, et demandez-vous de quelle puissanceelle est le signe. Car avant que le Christ y pérît, on regardaitla croix comme un instrument de supplice abominable, comme le plus ignominieux,comme le plus infâme. Mais voilà que ce genre de mort estdevenu plus honorable que la vie elle-même, voilà que cettecroix est devenue plus glorieuse que les diadèmes, voilàque tous les hommes en portent le signe sur leur front, et qu'ils s'enparent, bien loin d'en rougir. Et ce ne sont pas seulement les simplesparticuliers qui en agissent ainsi, ceux-là même dont le frontest couronné portent la croix au-dessus de leur diadème,et ce n'est pas à tort: la croix en effet ne vaut-elle pas mieuxque dix mille diadèmes? Car si le diadème pare notre tête,la croix sauve notre âme. Voilà notre défense contreles démons, voilà le diadème qui préserve notreâme de la maladie du péché, voilà notre armeinvincible et notre rempart inexpugnable, voilà ce qui nous protégeinfailliblement contre tous les assauts, et qui non-seulement nous metà l'abri des invasions des barbares et des incursions des ennemis,mais encore nous défend contre les phalanges des démons acharnésà notre perte. " Au milieu des splendeurs des saints, " un autre," au milieu de la gloire du saint, " un autre " au milieu de la gloiredes saints. "
Ici encore le Prophète parle du jour de la puissance, et de celuique nous voyons, et de celui qui viendra plus lard: pour lui la splendeurdes saints, c'est leur beauté. Quelle splendeur peut rivaliser aveccelle de saint Paul, quelle gloire, avec celle de saint Pierre? Les hommesqui ont parcouru la terre, en jetant plus d'éclat que le soleil,en semant les germes de la piété ! Comme des anges descendusdu ciel, ils intimidaient les hommes qui n'osaient, les approcher. C'estce que nous fait entendre celui qui a composé le livre des Actesdes Apôtres, quand il dit: " Nul n'osait se joindre à eux." (V, 13.) Leurs vêlements mêmes étaient pleins d'unegrâce efficace, et l'ombre de leur corps faisait des miracles. "(Act. des Ap. V, 15 ; XIX, 12.) Si sur cette terre ils se révélaientavec tant d'éclat, représentez-les vous tels qu'ils seront,quand viendra le grand jour, quand ils auront an corps incorruptible, uncorps immortel, et d'un éclat supérieur à tout cequ'on voit ici-bas, représentez-les-vous eux et ceux qui leur ressemblent,prophètes, apôtres, justes, martyrs et confesseurs, et tousceux qui se sont conformés à la vraie loi en vivant dansla foi du Christ. Représentez-vous ces peuples de bienheureux, cesclartés, ces rayons, cette gloire, ces belles et sereines et solennellesmagnificences. Qui peindra ce tableau ? La parole ne le peut, ceux-làseuls qui sont clignes de le contempler pourront se figurer toutes cessplendeurs. Selon moi, ce sera quelque chose de pareil à ce quiarriverait si le ciel était illuminé par plusieurs soleilsou par de continuels éclairs : ou plutôt, pour en revenirà ce que j'ai dit, j'ai beau m'efforcer de peindre avec la parolecet imposant spectacle, je ne pourrais jamais le faire en termes dignesdu sujet. Toutes ces images sont prises dans le monde sensible, mais cettesplendeur, cette gloire qui doivent alors éclater dans le ciel,seront d'une beauté bien supérieure à tout ce queje viens de décrire, car le corps des bienheureux ne sera pas seulementincorruptible et immortel, il sera aussi revêtu d'une gloire ineffable." Au milieu des splendeurs des saints. " Pour ne pas se borner ànous représenter le Christ dans ce qu'il a de terrible, il nousle montre doux et bienfaisant, et dit: " Au milieu de la splendeur dessaints. " Ceci est encore une marque de sa puissance, que de donner unetelle splendeur aux saints, et c'est aussi ce que signifient ces parolesde saint Paul : " Qui transformera notre corps, tout vil et abject qu'ilest, afin de le rendre conforme à son corps glorieux " (Philip.III, 21).
7. Puis, après avoir signalé cette grande et sublime métamorphose,il ajoute : " Selon cette " vertu efficace par laquelle il peut s'assujettirtoutes choses. " (Ibid.) Ne cherchez point, dit-il, comment, ni de quellemanière. Car il peut tout ce qu'il veut. Pourquoi le Prophèten'a-t-il pas dit au milieu de la splendeur, mais: " Au milieu des splendeursdes saints? " Parce que les récompenses éternelles, en quoi(113) consistent ces splendeurs, sont nombreuses et de différentessortes. " Le soleil a son éclat, la lune le sien et les étoilesle leur : et, entre les étoiles, l'une est plus éclatanteque l'autre. Il en arrivera de même dans la résurrection desmorts. " (I Cor. XV, 41, 42) Le Christ a dit aussi : " Il y a plusieursdemeures dans la maison de mon Père. " (Jean, XIV, 2.) C'est pourquoicette splendeur n'a pas de fin. Elle ne cède ni à la nuit,ni aux ténèbres, mais elle est grande et indescriptible,elle surpasse de beaucoup celle que nous voyons, et, ce qu'il y a de plusadmirable en elle, c'est. qu'elle est sans limites. C'est aussi en quoise manifeste l'ineffable puissance du Roi des cieux qui donne àdes corps faibles et sujets à la corruption une telle force et unetelle puissance. Puis, après avoir peint. à grands traitsce sublime spectacle, après avoir enlevé les auditeurs surl'aile de l'espérance, il prouve que ces merveilles doivent naturellementavoir lieu, puisque celui qui les accomplit est si grand. Quel est-il donccelui qui les accomplit? C'est Celui qui est consubstantiel au Père;aussi le Prophète ajoute-t-il : " Je vous ai engendré demon sein avant l'aurore. "
Ceux qui forcent le sens de ces paroles pour les rendre conformes àleur opinion, disent qu'il s'agit de la génération selonla chair. Et alors, dites-moi , pourquoi cette expression " avant l'aurore?" Le Prophète veut dire qu'il a été engendréla nuit, et qu'il est né avant le matin. Mais si c'étaitlà ce que voulait dire le Prophète, l'expression aurait trahisa pensée, et puis le Prophète né parlait pas avecla précision de l'historien, autrement on ne pourrait plus direque ce que les Evangélistes ont enseigné, d'une manièreexacte, les Prophètes l'avaient annoncé à l'avance,mais en le laissant suivant leur coutume enveloppé de certainesombres. En se servant de cette expression : " Avant l'aurore, " le Prophètea donc voulu dire non pas avant le lever de l'aurore, mais avant la nature,avant l'existence de l'aurore. C'est là une distinction que l'Écriturene manque pas de faire, et elle dit avant la nature, tantôt avantla fonction , comme par exemple-: " On doit avancer le matin pour vousrendre grâces, et venir à vous avant le lever de la lumière." (Sagesse, XVI, 28.) Ici le Prophète veut parler du matin. Il adit : " avant le lever du soleil; " et non avant le soleil, ou avant lanature du soleil, parce qu'il n'existait rien ici-bas avant la nature dusoleil : il a dit : " avant le lever du soleil, " afin de bien montrerqu'il s'agit ici du matin. Ailleurs lorsqu'il s'agit de !a nature du soleil,l'Écriture ne dit pas avant le lever du soleil, mais : " Avant lesoleil , " ainsi : " Son nom subsiste avant le soleil et avant la lune,pendant les générations des générations. "(Ps. LXXI, 17-5.) De même que cette expression : " Avant le soleil," et celle-ci : " Avant le lever du soleil " offrent un sens différent,car l'une nous représente la fonction du soleil, et désignele matin, tandis que l'autre désigne la nature de cet astre; demême, si, dans ce passage, le Prophète avait voulu désignerla nuit, il n'aurait pas dit " avant l'aurore. " mais avant le lever del'aurore. Du reste, le Christ n'interprétait pas ce passage dansle sens de la génération selon la chair, mais dans le sensde la. génération selon l'Esprit. " Que vous semble du Christ," disait-il aux juifs : " et de qui est-il fils? " Comme ils répondaient: " Il est fils de David, " il leur citait ce psaume et disait : " Commentse fait-il que David dise : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vousà ma, droite? Si donc celui auquel Dieu s'adresse est le Seigneurde David, comment se fait-il que vous disiez qu'il est le fils de David?" (Matth. XXII, 42-45.) Dans quel but Jésus-Christ parlait-il ainsi?Pour montrer qu'il était bien le Fils de Dieu.
Quoi donc? Est-ce qu'il n'a pris naissance qu'avant l'aurore ? nullement.Car il est dit autre part : " Son trône existe avant la lune. " Etce n'est pas seulement avant la lune, puisque le Prophète dit duPère: " Avant que les montagnes fussent créées ; avantque la terre fût formée, avant qu'elle fût habitée, et depuis le commencement des siècles vous existez, et vous existereztant que les siècles dureront." (Ps. LXXXIX, 2.) Cependant Dieun'existe pas seulement depuis le commencement des siècles, maisil existait encore avant eux, et son existence ne dure pas seulement autantque celle des siècles , car elle dure infiniment. N'allez donc pasvous déconcerter à la lecture des textes sacrés, etsachez leur donner l'interprétation qui convient à la majestéde Dieu. Remarquez aussi l'habileté du Prophète: il n'a pointcommencé le psaume par ces mots: " Je vous ai engendré demon sein avant l'aurore. " Il nous montre d'abord le Christ dans son triomphe,il le célèbre par ses oeuvres, (114) puis au moment opportun,il nous dévoile sa divine majesté. C'est encore ainsi quele Christ lui-même disait: " Si je ne fais pas les uvres de monPère , ne croyez pas en moi; mais si je les fais, quand mêmevous ne croiriez pas en moi, croyez en mes oeuvres." (Jean, X, 37.) Ilparlait ainsi afin qu'en apprenant que celui qui est assis à ladroite du Père , que celui qui est appelé Seigneur commele Père, que celui qui partage sa royauté, que celui quil'exerce avec tant d'éclat, que celui qui est maître souveraindes nations, afin qu'en entendant dire que celui-là est le filsde Dieu et qu'il existe avant toute la création, vous n'alliez pasvous étonner et vous troubler. Il faut encore admirer le Prophètepour l'art avec lequel tantôt il fait parler Dieu en personne, tantôtil parle en sort propre nom. Ces expressions : " Asseyez-vous àma droite, " et: " Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore," qui sont les plus majestueuses, il les met dans la bouche du Seigneur;dans le reste du psaume, c'est lui-même qui parle. Examinez aussicomme il se sert de l'expression propre. Il lui suffisait. de dire : "Je vous ai engendré; " mais pour se mettre à la portéede ceux qui rampent sur cette terre, et pour leur faire comprendre quele Christ est vraiment le fils de Dieu, il complète cette expressionen disant. " Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. " Demême que s'il parle de la main de Dieu, ce n'est pas pour nous fairecroire qu'il s'agisse réellement d'une main , mais pour nous donnerune image de, la puissance créatrice ; de même il ne parledu sein de Dieu que pour nous faire connaître que Jésus estbien son fils.
8. Ensuite voulant donner à sa prophétie la solennitéd'un arrêt rendu par un juge, il s'adresse à Dieu lui-même,ce qui dénote un amour bien vif et une joie extrême, et cequi est la marque d'une, âme toute pleine de l'esprit de Dieu (4.)" Le Seigneur a juré, et il ne s'en repentira pas: vous êtesle prêtre éternel, selon l'ordre de Melchisédech. "Voyez-vous comme il revient à prendre un ton moins élevé,suivant qu'il parle de ce qui entre dans les attributs de Dieu ou de cequi entre dans les attributs de l'homme ? C'est aussi ce que font les évangélistes,afin de conserver intact le dogme sous ses deux aspects. Pourquoi ces mots:" Selon l'ordre de Melchisédech ? " Par allusion aux mystères,car celui-ci porta le pain et le vin à Abraham , et parce que cesacerdoce est en dehors de la loi, et parce qu'il n'a ni commencement nifin, comme le remarque saint Paul. Car Melchisédech n'avait quel'ombre, tandis que Jésus possède la réalité:même ressemblance pour les noms, si les noms de Jésus et deChrist annonçaient la mission du Sauveur; le nom même de Melchisédechannonçait aussi la sienne (1). On ne connaît ni le commencement,ni la fin de la vie de Melchisédech, non qu'il n'ait eu ni commencementni fin, mais cela vient de ce qu'on n'a pas sa généalogie.De même Jésus n'a ni commencement de ses jours, ni fin desa vie, non pas seulement comme Melchisédech, mais sa duréen'a réellement et absolument parlant, ni commencement ni fin. L'unétait l'ombre, l'autre est la réalité. Quand vousentendez prononcer ce nom de Jésus, vous ne vous représentezque la signification qui lui est propre, sans rien chercher de plus etsans vous figurer que Jésus est réellement là; demême quand vous entendez dire que Melchisédech n'a eu ni commencementni fin, n'allez pas vous le représenter ainsi dans la réalité, contentez-vous de lui appliquer, cette épithète , et gardezce qu'elle a de réel pour Jésus. Quand vous entendrez direque Dieu a prononcé un serment, ne le croyez pas. La colèrede Dieu n'est ni de la colère., ni de la passion, ce que nous appelonsainsi n'est chez lui que la volonté de punir : il en est de mêmedu serment. Car Dieu ne jure pas, il dit seulement: " Cela sera. "
Après avoir parlé de la splendeur des saints, aprèsavoir mis les ennemis du Seigneur sous ses pieds, et nous avoir annoncéle jour de sa puissance, le Prophète ne fait plus que prédirece que nous voyons se réaliser aujourd'hui. Remarquez dans quelordre il dispose ses paroles pour manier plus facilement l'intelligencerebelle de l'auditeur. Il l'effraye d'abord en lui parlant du jugement,et le fait se relâcher de son indocilité, puis il arrive àparler des événements présents. C'est ainsi que s'expliquece mélange de styles différents. Voyez plutôt: " Jusqu'àce que j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied." Ceci a rapport aux choses à venir. Puis il arrive aux événementsprésents : " Le Seigneur va faire sortir de Sion la verge de votrepuissance.
Soyez maître souverain au milieu de vos ennemis. " Aprèsquoi il revient aux événements à venir : " La dominationest avec vous
1 Voir l'explication qu'en donne saint, Paul. (Hébr. V, 2.)
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au jour de votre puissance, et dans les splendeurs des saints. " Ensuiteil parle de nouveau des événements présents, et cen'est plus dans un esprit de sévérité, mais dans unesprit de douceur: " Vous êtes le prêtre éternel a selonl'ordre de Melchisédech, " ce qui est le signal de la délivrancedu péché et du retour à Dieu. Après avoir insistélà-dessus autant qu'il le jugeait à propos, il nous entretientencore de la mission du Christ, prend un ton moins élevéet s'exprime ainsi : " Le Seigneur est assis à votre droite (6)." Cependant il a dit plus haut que c'était lui qui étaitassis à la droite du Seigneur. Voyez-vous comme il faut se garderde lire à la légère les textes sacrés? Qu'est-cedonc que cette expression. " le Seigneur est assis à votre droite?" Comme il vient de toucher au mystère de l'incarnation , la liaisondes idées l'amène à parler de la chair et des secoursqu'elle reçoit, car il voit le Sauveur dans l'agonie, dans la sueur,et dans une sueur de sang, il le voit aussi qui reprend ses forces. (Luc,XXII, 44.) Telle est en effet la nature de la chair.
" Il écrasera les rois au jour de sa colère. " On pourraitavec raison appliquer ces paroles à ceux qui sont présentementen révolte contre l'Eglise, et à ceux qui auront un jourà rendre compte de leurs péchés et de leurs impiétés. " Il jugera parmi les nations, il multipliera ses coups. " Quel est lesens de ces mots: " Il jugera parmi les nations ! " C'est-à-direil fera le procès des démons et les condamnera. Et pour preuvequ'il les a jugés, écoutez ces paroles du Christ: " C'estmaintenant que le monde va être jugé, c'est maintenant quele prince de ce monde va être chassé dehors. " (Jean, XII,31.) Et celles-ci : " Et pour moi, quand j'aurai été élevéde la terre, j'attirerai tout à moi. " (Ibid. 32.) S'il se sertd'une image un peu matérielle, n'en soyez pas étonne c'estlà une habitude des saintes Ecritures : " Il brisera sur le solla tête de beaucoup. " Si vous vouliez prendre ces paroles dans leursens élevé, on pourrait vous dire que cela signifie qu'ildétruira l'orgueil des insensés; mais si vous préférezn'y voir que l'expression d'un fait sensible, on pourra vous dire qu'ils'agit des malheurs du peuple juif, qu'il a complètement détruitet frappé d'un coup terrible. " En passant, il boira l'eau dutorrent (7). " Ces paroles du Prophète nous montrent combien leChrist était simple et modeste dans sa manière de vivre,qu'il n'affichait aucun faste, qu'il n'avait point de gardes, qu'il nes'entourait point d'un appareil imposant pendant qu'il accomplissait sesprodiges, qu'il recherchait au contraire la simplicité au pointde boire de l'eau du torrent. Il était aussi frugal pour sa boissonque pour sa nourriture : il mangeait du pain d'orge, et l'eau du torrentétait sa boisson. Il est venu pour nous enseigner ce genre de viequi convient aux amis de la sagesse, pour nous apprendre à êtremaîtres de notre estomac, à fouler aux pieds le faste, àfuir l'orgueil. Ensuite le Prophète, pour nous montrer ce qu'ongagne à vivre ainsi, ajoute: " C'est pourquoi il lèvera latête. " Tel est le fruit qu'on retire d'une vie humble et austère.
9. Ceci s'applique non à la divinité, mais à lachair qui boit de l'eau du torrent, et qui se relève. Car cettesimplicité loin de lui faire tort ne fait que la grandir extraordinairement.Vous donc, mon cher frère, grâce à ces exemples méprisezle luxe et la magnificence, recherchez un genre de vie modeste et facile,si vous voulez devenir vraiment grand et illustre. Votre maître estvenu pour cela, pour vous tracer cette route. C'est pour cela que le Prophète,après avoir dit les triomphes du Christ, ajoute ces paroles quipeuvent presque se traduire' ainsi : Parce que vous avez entendu parlerde victoires et de trophées, ne vous attendez pas à voirdes armes et des soldats, des chars, des chevaux et des cavaliers, deshoplites, des mêlées bruyantes et tumultueuses. Ce triomphateurest si modeste, si humble qu'il boit l'eau du torrent; et cependant c'estlui qui accomplira tous ces prodiges. Qu'ils écoutent ces enseignementsceux qui ont des tables aussi richement servies que celles des Sybarites,qui ne rêvent que plats, que desserts de toute sorte , qui rassemblentde tous côtés des cuisiniers de spécialitésdifférentes, qui enrégimentent à leur service marins,pilotes et rameurs pour se faire apporter des pays étrangers desvins, des essences et tout l'attirail de la gourmandise, pour se précipitereux-mêmes dans l'abîme et tomber au dernier degré del'abjection. Nous ne sommes pas plus haut parce que nous avons beaucoupde besoins, que nous ne sommes plus bas parce que nous en avons peu. Et,si vous le voulez bien, représentons-nous l'une et l'autre condition: supposons un homme qui (116) entretienne partout une foule de personneschargées de subvenir à ses besoins, des marins, des pilotes,des artisans, des serviteurs, des tisseurs et des brodeurs, des bouvierset des bergers, des écuyers et des palefreniers, qu'il ait en unmot pour accomplir tous ses ordres un nombreux personnel : supposons enregard un autre homme qui ne jouisse d'aucun de ces avantages, qui se contentede pain et d'eau, qui ne porte qu'un vêtement très-simple.Quel est celui qui est au-dessus de l'autre, quel est celui qui est au-dessous? N'est-il pas évident que le plus grand est celui qui n'a qu'unseul vêtement. Lui, pourra mépriser même le roi surson trône, tandis que l'autre est l'esclave de ceux qui lui procurenttous ces biens, il s'incline devant eux, il leur adresse des paroles flatteuses,car il craint, en perdant leurs bons offices, d'éprouver un dommageconsidérable. Rien ne nous rend esclaves comme d'avoir beaucoupde besoins; de même aussi rien ne nous rend libres comme de n'avoirbesoin que d'une seule chose. C'est ce qu'on peut voir même chezles animaux. Que gagne un âne à porter des fardeaux considérables,dût-il en jouir mille et mille fois? Où est le dommage pourcelui qui est débarrassé de tous ces fardeaux, s'il peutcompter sur la nourriture nécessaire ? C'est pourquoi le Christvoulant faire de ses disciples des hommes supérieurs aux autres,car ils allaient parler devant la terre entière, les débarrassade toutes ces préoccupations, leur donna des ailes, leur donna desmurs plus rigides que l'acier. Rien ne fortifie l'âme, comme dela dégager de ces entraves, et rien ne l'affaiblit, comme de nepas l'en dégager. Dans le premier cas nous ne sommes pas plus exposésà rencontrer la douleur, que nous ne le sommes, dans le second,à rencontrer le plaisir. De ces deux hommes, en effet, l'un a desmaîtres et des maîtresses nombreux, difficiles et cruels, l'autren'est l'esclave de personne et est le maître de tous, et cela entoute sécurité il jouit de la lumière du soleil, estinsensible aux intempéries de l'air, et ne connaît nulle contrariété.La colère ne le surexcite pas, la haine, la jalousie, les soucisne rident pas son front, ni ces passions, ni aucune autre de ce genre.Son âme est aussi calme qu'une rade aux eaux paisibles oùne pénètre pas la tempête, et il suit d'un pas tranquillele chemin qui le conduit vers le ciel, sans se laisser détournerpar les biens d'ici-bas. Afin donc que nous aussi nous jouissions de cettesécurité, et de ce calme inaltérable pendant la vieprésente, et que nous franchissions le grand passage avec autantde sérénité, efforçons-nous de nous conformerà ce genre de vie, c'est ainsi que nous jouirons des biens éternels,de ces biens qui défient toute description, qui surpassent notreimagination et notre intelligence, en Jésus-Christ Notre-Seigneur,auquel appartiennent la gloire et la puissance, dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
EXPLICATION DU PSAUME CX
" SEIGNEUR, JE VOUS RENDRAI HOMMAGE DETOUT MON COEUR. "
1. Pourquoi ces mots " de tout " mon coeur? c'est-à-dire avectout le zèle possible , avec force, sans se préoccuper dessoucis de cette vie, en élevant son âme à Dieu, enla tenant détachée des liens du corps. " De coeur, " c'est-à-direnon pas seulement des paroles, de la langue, et de la bouche, mais ausside la pensée. C'est ainsi que Moïse, lorsqu'il formulait seslois, a dit : " Tu chériras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeuret de toute ton âme. " (Deut. VI, 5.) Il me semble qu'ici hommageest synonyme d'actions de grâces. Je chanterai des hymnes, dit leProphète, je rendrai grâces au Seigneur. C'est à celaen effet qu'il a consacré sa vie entière, c'est par làqu'il débute, c'est par là qu'il finit : c'était sapréoccupation continuelle que de rendre grâces à Dieutant pour les bienfaits qu'il en avait reçus que pour ceux qui avaientété accordés à d'autres hommes. Il n'y a rienà quoi Dieu tienne tant c'est le sacrifice, c'est l'offrande qu'ilpréfère, c'est la marque d'une âme reconnaissante,et c'est un coup sensible porté au diable : c'est par làque le bienheureux Job a mérité sa couronne et sa gloire,parce qu'il ne se laissa point déconcerter ni par les nombreux malheursdont il fut frappé, ni par les conseils pernicieux de sa femme,et qu'il persista à rendre grâces au Seigneur pour tout cequ'il faisait, et non-seulement alors qu'il était riche, mais encoreau moment même où il était plongé dans la pauvreté:non-seulement alors qu'il était bien portant, mais encore au momentmême où il était frappé dans sa chair : (118)non-seulement dans le cours de sa prospérité, mais encoreau milieu du terrible orage qui fondit sur toute sa maison , et sur lanature même de son corps. C'est là le principal témoignagede reconnaissance que de remercier Dieu avec effusion au milieu de sesafflictions et de ses adversités , et de persister quand mémoà lui rendre grâces : pensée qui est aussi celle duProphète , et qu'il nous fait entendre par ce qui suit. Comme beaucoupparmi les hommes rendent grâces au Seigneur quand ils sont dans laprospérité, pour s'irriter contre lui quand leur fortune,change, et que quelques-uns vont jusqu'à critiquer ses actes, leProphète, pour nous montrer que cette conduite n'est pas une suitenaturelle des événements, mais bien le fait d'une âmepervertie, ajoute ces paroles : "Dans le conseil des " justes et dans leurassemblée les oeuvres de Dieu sont grandes (2). " Il parle ainsipour nous faire comprendre que pour un juge intègre, pour un tribunalincorruptible, il est évident que les oeuvres de Dieu sont grandeset pleines de merveilles. Elles sont grandes par elles-mêmes, maiselles ne peuvent paraître telles qu'à celui dont le jugementest sain. Ainsi, le soleil est brillant et lumineux par lui-même,et il éclaire de ses rayons la terre tout entière, et. cependantpour ceux dont les yeux sont malades, le soleil n'a rien de tout cet éclat.Est-ce la faute du soleil, ou n'est-ce pas plutôt celle de la maladiequi a affaibli leurs organes? Lors donc que vous verrez un homme blâmerles oeuvres de Dieu, que la perversité, de cet homme ne vous induisepas à les calomnier vous aussi, mais représentez-vous lagrandeur et la providence de Dieu, et alors vous ne verrez dans les parolesde cet homme qu'un exemple remarquable d'inintelligence. Celui qui reprocheau soleil d'être ténébreux, ne fait pas le procèsà cet astre, mais bien à sa propre infirmité dontil donne une preuve évidente : celui qui se plaint de l'amertumedu miel ne peut nous faire douter que le miel ne soit doux, mais en parlantainsi il fait le procès à la maladie qui a dépravéchez lui le sens du goût : il en est de même de celui qui critiqueles oeuvres de Dieu. De même que les paroles de cet homme-làn'ont de prise ni sur les oeuvres de Dieu, ni sur l'idée qu'on s'enfait, et qu'elles ne servent qu'à faire ressortir son inintelligence,de même ceux qui ne jugent pas sainement des oeuvres de Dieu, nereconnaissent même pas les merveilles qui s'offrent à leursregards, tandis qu'une âme droite et non pervertie sera étonnéedevant les prodiges que recèlent même les choses qui nousparaissent le plus pénibles. Et en effet, dans tout ce que faitDieu, qu'y a-t-il qui ne soit merveilleux? Si vous le voulez, laissonsde côté tout le reste pour ne nous occuper que de ce qui paraîtaux hommes pénible et fâcheux, de la mort, de la maladie,de la pauvreté et des autres choses de ce genre. Eh bien! pour uncoeur droit, il n'y a là rien qu'il ne doive approuver, admirer.Si la mort est le fruit du péché originel, cependant la puissancede Dieu, -sa bonté, sa providence sont telles qu'il a su la tournerà l'avantage du genre humain. Qu'a la mort de si pénible,dites-moi? Ne nous délivre-t-elle pas de nos peines? ne nous débarrasse-t-ellepas de nos soucis ! ne savez-vous pas que Job en fait l'éloge etqu'il dit : " La mort est le moment du repos pour l'homme, et ses voieslui sont cachées (Job, III, 23)? " N'est-ce pas l'écueildu vice? En effet, si un homme est pervers, les oeuvres de sa perversitésont interrompues par sa mort: " Car celui qui est mort, est délivrédu péché (Rom. VI, 7), " c'est-à-dire il ne commetplus de péchés. Si c'est un homme de bien qui quitte cettevie, les oeuvres de sa vertu seront pour toujours en sûretéet conservées dans un asile inviolable. La mort, dites-moi, ne rend-ellepas les vivants plus sages et plus humains? N'avez-vous pas souvent observéces riches si fiers dont le sourcil est relevé, quand ils rencontrentun convoi funèbre, et qu'ils voient étendu ce corps muetet immobile, qu'ils voient les enfants orphelins, la femme dans le veuvage,les amis dans le chagrin, les esclaves en vêtements noirs, et toutce sombre attirail d'une maison en deuil? comme ils rentrent en eux-mêmes!comme ils s'humilient! comme ils sont contrits l Eux qui ont entendu tantde fois prêcher la sainte parole sans en tirer aucun profit, lesvoilà devenus sages tout d'un coup à la vue de ce spectacle: ils comprennent combien est peu de chose et combien est peu durable cettenature humaine, combien est vermoulue et peu stable cette puissance dontils sont fiers, et dans les malheurs qui frappent les autres, ils voientles changements qui les attendent eux-mêmes.
2. La mort est là, et cependant que de rapines, quelle cupidité. ne dirait-on pas que (119) c'est comme chez les poissons où leplus fort dévore le plus faible ? Eh bien ! que serait-ce si lamort n'était pas prête à nous frapper? Où s'arrêteraitla cupidité ? Si tes hommes, sachant qu'ils ne jouiront pas du fruitde leurs rapines et qu'ils devront bon gré mal gré le laisseren d'autres mains, n'en sont pas moins en proie à ce vertige età cette rage, comment pourrait s'éteindre la flamme de leursmauvais désirs, s'ils pouvaient les satisfaire en toute sécurité?Eh quoi ! Les couronnes du martyre, n'est-ce pas la mort qui les tresse? Et saint Paul, ne s'est-il pas élevé d'innombrables trophées,lui qui disait: " Il n'y a point de jour que je ne meure, j'en attestela gloire que je reçois de vous? " (I Cor. XV, 31. ) La mort n'estpas un mal, ce qui est un mal c'est la mauvaise mort. Aussi le Prophètedit-il : " La mort de ses saints est précieuse devant Dieu (Ps.CXV, 15), " et ailleurs : " La mort des pécheurs est mauvaise, "appelant mauvaise la mort de ceux qui sortent de la vie avec une mauvaiseconscience, une conscience qu'accablent le poids et le souvenir de nombreuxpéchés. Tandis que celui dont la conscience est pure, ensortant de cette vie court s'emparer des récompenses et de la couronnequi lui sont réservées. Afin de comprendre que ce n'est pasla nature même des choses, ruais l'opinion des hommes, qui nous troublelorsque nous songeons à la mort, écoutez ce que dit saintPaul quand il s'occupe de ce sujet " Car tandis que nous sommes dans cettetente nous gémissons, attendant l'effet de l'adoption divine, larédemption et la délivrance de nos corps. " (II Cor. V, 1;Rom. VIII, 23.) C'est pour nous prouver la même chose qu'il dit ailleurs: " Mais quand même je devrais répandre mon sang sur la victimeet le sacrifice de votre foi , je m'en réjouirais en moi-même,et je m'en conjouirais avec vous tous: et vous devriez aussi vous en réjouir,et vous en conjouir avec moi. " (Philip. II, 17, 18.) Si la mort loin d'êtreun objet d'horreur, est désirable pour ceux qui vivent vertueusement,combien plus doit-il en être de même de la pauvretéet de tout le reste. " Les oeuvres ont été méditéesde manière à satisfaire toutes ses volontés. " Unautre, " ont été soignées. "
Ici le Prophète me semble parler des créatures, et proclamerla sagesse de Dieu. Plus haut il nous parlait des actes de sa Providencequoique nous ayons, pour nous mettre à la portée de la faiblessed'esprit de ceux qui nous écoutaient, donné encore un autresens à ses paroles) il nous parlait des prodiges, des merveilles,qu'il a si souvent accomplis dans le gouvernement de la race humaine. Quelest le sens de ces paroles : " Ses oeuvres ont été méditéesde manière à satisfaire toutes ses volontés? " Ellessont faites avec soin, comme le dit un autre interprète, elles sontpréparées, agencées, elles sont faites, complétées,de manière à satisfaire pleinement ses volontés, demanière à pro .ver sa puissance, elles rie sont pas imparfaites,elles ne sont pas au-dessous de leur fin qui est de concourir àl'accomplissement de ses ordres. C'est aussi ce que le Prophètedit ailleurs : " Le feu, la grêle, la neige, les vents et les tourbillons,tout sert à l'exécution de ses plans (Ps. CXLVIII, 8), "c'est-à-dire à l'exécution de ses ordres. C'est encoredans te même sens qu'il a dit : " Il a fait la lune pour marquerles temps, le soleil connaît l'heure de son coucher : vous amenezles ténèbres, et la nuit se fait. " (Ps. CIII, 19-20.) Dieune s'est pas contenté d'organiser .toutes choses pour suivre immuablementl'ordre que nous leur voyons observer : même quand il leur ordonnele contraire, elles lui obéissent docilement. Il donne un ordreà la mer, et la voilà qui, non-seulement n'engloutit pasles Juifs, comme il eût été dans sa nature de le faire,mais qui étend et aplanit ses vagues, présente une surfaceplus solide que la pierre et les transporte sur la rive opposée.(Exode, XIV, 22.) Non-seulement la fournaise ne brûla pas, mais encoreelle produisit de la rosée avec des sifflements. (Dan. III, 24)Non-seulement les bêtes féroces ne dévorèrentpas Daniel , mais encore elles lui servirent de gardes du corps. (Id. 22.)Non-seulement la baleine ne dévora pas Jonas, mais encore elle leconserva sain et sauf comme un dépôt qui lui aurait étéconfié. (Jon. II.) Non-seulement la terre refusa de porter Dathauet Abiron, mais encore elle se montra plus terrible que la ruer lorsqu'elles'ouvrit pour les engloutir et les dévorer et les faire disparaîtredevant le peuple assemblé. (Nombres, XVI, 32.) On pourrait encorevoir bien d'autres merveilles dans la création, et qui devraientconvaincre ceux qui sont assez insensés pour défier la Nature,que la création n'obéit pas fatalement à ses lois, mais que tout cède et fléchit devant la (120) volontéde Dieu. La nature est l'oeuvre de cette même volonté quidispose et organise toute la création à son gré, etqui, tantôt conserve immobile les limites qu'elle lui a posées,tantôt les déplace facilement, selon qu'il lui plaît,et renverse l'ordre naturel des choses. " Les oeuvres ont étéméditées de manière à satisfaire toutes sesvolontés, " c'est-à-dire de manière à réalisertous ses ordres et tous ses commandements, et non-seulement de manièreà réaliser ses commandements, mais encore de manièreà le faire connaître des hommes, car c'est là l'objetde sa volonté, c'est surtout dans ce but qu'il a fait tout cela.Ce que dit le Prophète revient donc à ceci, que les oeuvresde Dieu sont disposées de telle sorte que les hommes attentifs etde bon sens reconnaissent qu'elles révèlent avec beaucoupde netteté, d'évidence et de clarté l'existence deDieu à l'intelligence humaine. C'est surtout dans ce but que Dieua disposé toutes choses dès le principe, afin qu'en voyantla grandeur, la beauté et l'ordre de la création, en voyantmarcher et fonctionner toutes choses avec régularité, l'âmedu spectateur s'émût, et que son intelligence s'éveillâtà la recherche du Créateur et de l'architecte suprême,à la recherche de Dieu, et qu'elle adorât celui qui a faitces choses, et qu'elle lût le secret de son existence dans la création,comme dans un livre. Le spectacle de la création nous est très-utilenon-seulement pour arriver à la connaissance de Dieu, mais encorepour régler notre conduite. L'homme cupide, en voyant le jour céderla place à la nuit, et le soleil à la lune, aura honte dene pas imiter le bon ordre qui règne parmi les éléments,et, fût-il le plus fort, il ne convoitera pas les biens de ceux quisont plus faibles : l'adultère et le débauché, envoyant la mer d'abord furieuse se calmer en approchant du rivage, rougirontà leur tour de ne pas imiter le bon ordre qui règne parmiles flots , ils pourront refréner promptement l'excès deleur passion, arrêter par la crainte du Christ l'élan quiles emporte, dissiper toute cette écume des désirs impurs,et se soumettre au frein de la chasteté. Si nous jetons les yeuxsur la terre ferme, nous pourrons y trouver facilement d'utiles sujetsde méditation, surtout pour ce qui concerne le mystère dela résurrection , et nous pourrons admettre ce qu'on en dit. Voyonsle sol recevoir un grain de blé : ce grain est dur, bientôtaprès il se dissout. et se pourrit pour produire d'autres grainsbien plus beaux encore. Voyons la vigne en hiver : elle n'a ni feuilles,ni vrille, ni raisins, ce n'est que du bois tout sec, on dirait un squelette;mais vienne le printemps, et la voilà qui reprend toute sa beauté.C'est ainsi qu'en voyant la mort et la vie se succéder dans le corpsdes végétaux et dans les semences, nous pourrons faire desages méditations sur la résurrection de la chair. La fourminous enseignera l'amour du travail, l'abeille, l'amour du beau et les avantagesde l'association, comme dit le proverbe : " Paresseux, va vers la fourmi,cherche à imiter ses voies, et deviens plus sage qu'elle. Car sansavoir de laboureur à ses côtés, sans y être obligéepar personne, sans obéir à un maître, elle préparesa nourriture pendant l'été, et durant la moisson se faitune réserve abondante. Ou bien va trouver l'abeille, et apprendsd'elle ce que c'est que de travailler ; le fruit de ses travaux est recherchépour la santé et par les rois et par les simples particuliers. Soncorps est faible, mais comme elle honore la sagesse, elle surpasse lesautres êtres. " (Prov. VI, 6-8.)
3. Et l'abeille même s'entretiendra avec vous, elle vous dirade ne pas admirer à première vue la beauté du corps, quand la vertu ne s'y joint pas, et de ne point mépriser la laideur, quand l'âme est belle. C'est aussi la même recommandationque nous fait l'auteur des Proverbes, lorsqu'il dit: " L'abeille est petiteentre tout ce qui vole, et son fruit l'emporte sur les fruits les plusdoux. " (Eccli. II, 3.) Observez les oiseaux, et ce spectacle vous offriraaussi d'utiles enseignements. Ce qui, faisait dire au Christ: " Considérezles oiseaux du ciel. Ils ne sèment point, ils ne moissonnent point,et votre Père céleste les nourrit. " (Mat. VI, 26.) Si desêtres privés de raison ne s'inquiètent pas de leurnature, quelle excuse aurez-vous à présenter, vous qui nemontrez pas, pour les choses de ce monde, autant de dédain que lesoiseaux? Si vous voulez vous habituer à mépriser la parure, les fleurs des champs vous enseigneront le goût de la simplicité.C'est ce que le Christ nous montre par ces paroles : " Considérezles lis des champs; ils ne travaillent point, ils ne filent point; et cependantje vous le dis en vérité , Salomon même dans toutesa gloire n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. " (Matth.VI, 28, 29.) Lors donc (121) que vous vous préoccuperez de la beautéde vos vêtements, songez que, malgré tous vos efforts , voustrouverez parmi l'herbe des champs, des fleurs qui feront pâlir votreluxe, et avec lesquelles vous ne pourrez rivaliser. Laissez donc de côtécette absurde passion. Nous pourrions trouver bien d'autres sujets de méditationen considérant soit les animaux, soit les fleurs, soit les semences." Il faut rendre hommage à la magnificence de loeuvre de Dieu (2)."
C'est-à-dire , à la magnificence de chacune de ses oeuvres,car il ne s'agit point ici d'une uvre seulement. Un autre interprètea dit : " Il faut louer et célébrer ses oeuvres, " et lepremier: " Il faut rendre hommage, " c'est-à-dire, il faut rendregrâces à Dieu et le glorifier. Chacune des choses que nousvoyons suffit à éveiller en nous le désir de lui rendregrâces, de lui chanter des hymnes, de le bénir et de le glorifier.Il n'est pas permis de dire: Pourquoi ceci? à quoi bon cela? Lesténèbres et le jour, la disette et l'abondance, le désertet les pays inhabitables, les terres grasses et profondes, la vie et lamort, en un mot tout ce que nous voyons suffit pour exciter, chez ceuxqui savent s'en rendre bien compte, le désir de rendre grâcesau Seigneur. C'est ce que Dieu lui-même nous démontre lorsque,parlant par la bouche d'un de ses prophètes, il fait voir que sesvengeances sont autant de bienfaits: " Je les ai détruits, commeDieu a détruit Sodome et Gomorrhe; je les ai frappés de fièvresbrûlantes et de maladies de foie. " (Amos, IV, 11.) Dans une autrecirconstance, il s'exprime ainsi par la bouche d'un autre prophète: " Je les ai ramenés de la terre d'Egypte, et je les ai rachetésde la maison de la servitude (Mich. VI, 4) ; " et montre le bienfait cachésous le châtiment. Il en est de même de ce que nous voyons: c'est autant de bienfaits pour nous , autant de sages et instructifsenseignements destinés à combattre le vice. Les hommes agissenttantôt pour faire du bien aux autres, tantôt dans un espritde haine et d'aversion tandis que Dieu fait tout dans un esprit de bienveillante,ainsi ce fut pour son bien qu'il plaça le premier homme dans leparadis terrestre , pour son bien aussi qu'il l'en chassa : ce fut pourle bien des hommes qu'il fit le déluge, et pour leur bien qu'illança sur Sodome le feu qui la consuma. Considérez chacunede ses actions, et vous verrez qu'il a tout fait en vue du bien. C'estpour notre bien qu'il nous a menacés de la géhenne: si lespères, lorsqu'ils frappent leurs enfants, sont tout aussi bien leurspères que lorsqu'ils les caressent, et tout aussi bons pèresdans un cas que dans l'autre, pourquoi n'en serait-il pas de mêmede Dieu? Ce qui faisait dire à saint Paul: " Quel est le fils queson père ne châtie pas? " (Héb. XII, 7.) Et àSalomon : " Le Seigneur châtie celui qu'il aime, il corrige avecle fouet tous ceux de ses enfants qu'il veut instruire. Sa justice subsistedans les siècles des siècles. " (Prov. III, 12.)
4. Il me semble que dans ce passage Salomon s'adresse à ceuxqui sont scandalisés à la vue des malheurs qui frappent ceuxqu'on ne croirait pas devoir en être frappés, c'est àpeu près comme s'il parlait en ces termes : ne vous troublez pasen voyant des hommes faussement accusés, à qui l'on nuitet que l'on maltraite sans qu'ils l'aient mérité: car illeur reste un tribunal incorruptible , il leur reste ur. juge intègrequi donne à chacun selon son mérite. Si maintenant vous voulezdemander compte à ce juge de ses décisions, prenez garded'attirer sur vous une sentence de condamnation. Car si , à chacunde nos péchés, Dieu devait répondre par un châtiment,si, à chacune de nos fautes il devait infliger la condamnation qu'ellemérite, il y a longtemps que le genre humain aurait disparu de dessusla terre. Et pourquoi parlé-je de tel ou tel? Pour vous prouverce que j'avance, je vais amener devant vous cet homme supérieurà tous les hommes, ce Paul dont la voix a été entenduede toute la terre, qui fut ravi au troisième ciel, qui fut transportédans le paradis, que Dieu a initié à ses mystèresredoutables, ce vase d'élection, ce paranymphe du Christ, cet hommequia mené la vie d'un ange, qui est arrivé à un teldegré de perfection. Si Dieu n'avait pas voulu patienter avec lui, s'il n'avait pas voulu le supporter à l'époque de ses erreurs,de ses blasphèmes et de ses persécutions, et s'il l'eûtarrêté dans sa course en le frappant de la condamnation qu'ilméritait, ne l'eût-il pas privé dès l'abordde tout moyen de se repentir? Et saint Paul le savait bien, lui qui disait:" Je rends grâces à notre Seigneur Jésus-Christ, quim'a fortifié, de ce qu'il ma jugé fidèle en m'établissantdans son ministère; moi qui étais auparavant un blasphémateur,un persécuteur et un ennemi (122) outrageux. Mais j'ai reçumiséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christfit éclater son extrême patience et que j'en devinsse commeun modèle et un exemple à ceux qui croiront en lui pour acquérirla vie éternelle. " (I Tim. XII, 13-16.)
Et la femme prostituée, s'il l'eût châtiée,quand aurait-elle changé? Et s'il avait puni le publicain Matthieu,à l'époque où il était encore publicain etoù il ne s'était pas encore converti, ne lui aurait-il pasenlevé tout moyen de se repentir? Oh peut en dire autant du bonlarron, autant des mages, autant de chacun de ces célèbrespécheurs. Dieu retient sa colère, il retarde la vengeanceque demande sa justice pour appeler les hommes à la pénitence;que s'ils demeurent incorrigibles, ils subiront infailliblement la peinedue à leurs péchés. Aussi le prophète, pourconsoler ceux qui sont victimes de l'injustice, et pour imposer plus deréserve à Ceux qui la font, a-t-il ajouté : " Sa justicesubsiste dans les siècles des siècles. " Ce qu'il veut nousfaire entendre par ces paroles, le voici : O vous qui souffrez l'injustice,ne désespérez pas, si la mort vous frappe, d'obtenir la justicequi tous est due, car, après volve départ de ce monde, vousrecevrez pleinement la récompense de vos peines, et vous, qui ravissezles biens des autres, qui vous les appropriez , qui semez partout le désordre,si vous venez à finir vos jours en paix, n'en soyez pas plus rassuré:car, après voire départ de ce mondé, vous rendrezcompte de tout ce que vous avez fait, et vous subirez la peine due àvotre perversité. Car Dieu subsiste toujours ainsi que sa justicedont rien, pas même la mort, n'interrompt le cours, pas plus quandil s'agit de récompenser les peines endurées par l'hommevertueux, que quand il faut infliger nu vice le châtiment qui luiest dû. " Il a perpétué la mémoire de ses merveilles(4). "
Quel est le sens de ces paroles, " il a perpétué la mémoirede ses merveilles ? " C'est-à-dire il n'a pas cessé. d'enfaire, et il en fait toujours. Car ces mots " il a perpétuéla mémoire," signifient qu'il n'a pas cessé, qu'il ne s'estpas désisté pendant toutes les générationsde produire des merveilles, et de réveiller l'attention des espritsépais par la vue des prodiges qu'il opérait. L'homme sageet d'un esprit élevé n'aura pas besoin de miracles: " Bienheureux,"en effet, " ceux qui n'ont pas vu et qui ont a cru ! " (Jean, XX, 29.)Comme Dieu se préoccupe non-seulement de ces hommes, mais encorede ceux dont l'intelligence est moins ouverte, il ne cesse pas de fairedes miracles presque à chaque génération. La créationtelle que nous la voyous est déjà une merveille, cependantpour faire une plus vive impression sur l'esprit engourdi de la multitudeil a produit beaucoup de miracles soit en public, soit en particulier,comme par exemple le déluge, la confusion des langues, la destructionde Sodome, ce qu'il a fait pour Abraham, pour Isaac, pour Jacob, pour lesJuifs pendant leur séjour en Egypte, et pendant leur sortie de cepays, pendant qu'ils étaient au désert, ce qu'il a fait poureux en Palestine , à Babylone, au retour de la captivité,au temps des Macchabées, après que le Christ eut passésur cette terre, et pendant qu'il y était, puis ce qu'il a faitjusqu'à nos jours, la ruine de Jérusalem, l'établissementde l'Eglise, le Verbe parcourant le monde, transporté sur les flots,propagé par la guerre, le peuple innombrable des martyrs, et tantd'autres miracles. On pourrait citer bien des miracles particuliers arrivéssoit dans les maisons, soit dans les villes. Mais tenons-nous en aux miraclesd'un caractère universel, à ceux qui sont évidentset qui sont connus de tous, et qui se produisent à chaque génération.Combien n'en a-t-on pas vu éclater au temps de Julien , ce princedes impies, alors que l'Eglise était en butte à ses attaques?Combien, du temps de Maximin? Combien, sous les rois qui l'avaient précédé?Si vous voulez vous reporter aux miracles arrivés en la générationprésente, voyez ces croix gravées tout à coup surles vêtements, le temple d'Apollon frappé de la foudre, lesaint martyr Babylas transporté de Daphne dans un autre endroit,cette victoire éclatante sur le démon, la mort extraordinairedu gardien des trésors du roi, la mort violente du roi lui-même,de ce Julien , le prince des impies, la ruine et la fin de son oncle, lesfontaines de vers, mille autres prodiges, la famine, la sécheresse,le manque d'eau qui en fut la suite et qui fit tant de ravages dans lescités, et mille autres prodiges arrivés par toute la terre.
5. Vous savez aussi ce qui se passa dans la Palestine à cetteépoque. Quand les Juifs voulurent relever ce temple que Dieu avaitcondamné à la destruction, le feu jaillissant des fondations,chassa tous les travailleurs, et le travail resté inachevéen est une preuve. " Le (123) Seigneur est plein de bonté et demiséricorde. Il a donné la nourriture à ceux qui lecraignent (5). " Le Prophète, après avoir proclaméles bienfaits de Dieu, bienfaits manifestés par ses miracles etpar ses oeuvres, après avoir dit le soin qu'il avait pris de nous,donne encore plus de poids à ses paroles en montrant que si Dieua fait tant et de si grandes choses pour le salut des hommes, s'il a employéet s'il emploie tous les moyens pour former leur coeur et leur esprit etles préparer à le connaître et à pratiquer lavraie sagesse, s'il protège et soutient leur existence, il le faitnon pas parce qu'il le doit, mais (ce qui doit porter au comble notre reconnaissance)par pitié pour nous et par bienveillance, non pas parce qu'il abesoin de le faire, mais par pure bonté. " Il a donné lanourriture à ceux qui le craignent. " Pourquoi parler ici de ceuxqui le craignent? Ce ne sont pas ceux-là seuls qu'il nourrit. Caril dit dans l'Evangile " qu'il fait lever le soleil pour les bons et pourles méchants, qu'il fait pleuvoir pour ceux qui sont justes et pourceux qui ne le sont pas. " (Matth. X, 45.) Comment donc le Prophètea-t-il pu dire " à ceux qui le craignent? " Il me semble qu'iciil parle non pas de ta nourriture du corps, mais de celle de l'âme.Aussi ne parle-t-il que de ceux qui craignent le Seigneur, car c'est àceux-là qu'elle est destinée. L'âme veut sa nourriturecomme le corps. Et pour preuve, écoutez ces paroles : " L'hommene vivra pas seulement de pain, il vivra aussi de toute parole sortie dela bouche de Dieu. " (Matth. IV, 4.) C'est donc de cette nourriture queparle le Prophète, de celle que Dieu a donnée de préférenceà ceux qui le craignent, il parle des enseignements du Verbe divinet de ses préceptes où se résume toute sagesse. "Il se souviendra toujours de son alliance. " Afin de rabattre le sot orgueildes Juifs, et de leur enlever tout sujet de vanité, surtout afinde montrer que tous les biens dont ils ont joui ils les ont dus, non àleurs propres mérites, mais à l'affection que Dieu avaitpour leurs pères et à l'alliance qu'il avait contractéeavec eux, il dit : " Il se souviendra toujours de son alliance. " Et c'étaitlà suivant les recommandations de Moïse, ce que les Juifs devaientse répéter entre eux et ce qu'ils devaient méditerà l'époque où ils pénétraient dans laterre de promission. Car il disait : " Si tu viens à bâtirde belles villes, si tu viens à t'entourer de trésors, neva pas dire : cela m'est arrivé à cause de ma justice, mais: cela m'est arrivé à cause de l'alliance contractéeavec mes pères. " (Deut. IX, 4, 5.) Rien de pire qu'une folle présomption;aussi Dieu la frappe-t-il sans relâche, toujours, et de toute manière." Il manifestera à son peuple la force de son bras (6), pour luidonner l'héritage des nations (7). "
De l'ensemble le Prophète descend aux détails : des événementsqui intéressent l'univers, il descend à ceux qui ne concernentque les Juifs. Et cependant, à y regarder de près, on peutplacer ceux-là au rang de ceux qui intéressent tout l'univers.Car les événements survenus chez eux étaient un enseignementpour les autres: leurs guerres, leurs trophées et leurs victoiressuffisaient à tenir lieu de prédication pour ceux qui enauraient fait l'objet de leurs méditations. La succession de cesévénements est en dehors et au-dessus de la logique humaine.Quelle explication logique donner de la chute des murs de Jéricho,quand sonnèrent les trompettes des Juifs ! des succès etdu triomphe de cette femme qui commandait des armées ! de la victoirede ce petit garçon qui mit fin avec sa fronde aux attaques des ennemis! et combien d'autres événements aussi extraordinaires !C'est ainsi, c'est par une telle série de prodiges que les Juifsvainquirent leurs adversaires et les chassèrent de la Palestine.Lors donc que le Prophète dit : " Il manifestera à son peuplela force de son bras, pour lui donner l'héritage des nations, "il n'a en vue qu'une chose, c'est de montrer la puissance du Seigneur qui,non content de repousser les nations ennemies des Juifs, employait pouren arriver là des moyens tels que ce peuple ne pouvait manquer deconnaître (et pour cela les événements antérieurssuffisaient déjà), que c'était le bras divin qui frappaitles ennemis, et que c'était parce que Dieu se faisait leur général,que les Juifs triomphaient de leurs adversaires. Il les instruisait pardes paroles et surtout par des laits, par leurs chaussures et leurs vêtementsqu'il conservait, par la nourriture qu'il leur envoyait, par la nuéequi les éclairait la nuit et les guidait le jour, par les guerres,par la paix, par leurs victoires, par le labourage, par les pluies, enun mot, toute chose prenait une voix pour proclamer l'action du Maîtresuprême, et pour aiguillonner leur intelligence émoussée,et en (124) aucun temps Dieu ne cessa de leur donner des preuves de sapuissante protection. " Les oeuvres de ses mains sont la véritéet la justice. "
Après avoir parlé de la puissance de Dieu, le Prophètenous entretient aussi de l'équité de ses jugements, car lesactions du Seigneur témoignaient non-seulement de sa puissance,mais encore de sa justice. Il ne se contenta pas de chasser les nationsdes territoires où il voulait établir les Juifs, il se montrajuste même en cela. Aussi Moïse dit-il autre part : " Les péchésdes Amorrhéens n'ont pas encore comblé la mesure. " (Gen.XV, 16.) On peut dire cela non-seulement des Juifs et des événementsqui les concernent, mais aussi de tous les autres événementsen général. En toutes choses, Dieu procède suivantla vérité et avec discernement, c'est-à-dire avecjustice. Bien souvent l'Ecriture célèbre son esprit de véritéet de bonté. Par là, elle veut dire que sa conduite ànotre égard est un mélange de bonté et de justice.Car s'il n'eût fait que ce qui était juste, toutes chosesauraient péri.
6. Aussi le même Prophète dit-il ailleurs : " N'entrezpas en jugement avec votre serviteur, car nul homme, vivant ne sera justifiéen votre présence (Ps. CXLII, 2), " et ailleurs encore : " Si voustenez compte de toutes nos iniquités, Seigneur, Seigneur, qui subsisteradevant vous? " (Ps. CXXIX, 3.) Justice et bonté, tels sont les deuxprincipes, qui guident le Seigneur dans tout ce qu'il fait. S'il s'en fûttenu à la stricte justice, tout eût péri : s'il n'eûtemployé que la bonté, les hommes se seraient, pour la plupart,encore plus relâchés. Et c'est. afin de varier nos moyensde salut, et de nolisa mener au bien qu'il s'inspire à la fois desa justice et de sa bonté. " Tous ses commandements sont fidèles(8). " Ici le Prophète, comme il l'a déjà fait souvent,part de la sagesse et du soin qui éclatent dans les merveilles si,diverses de la création, pour nous entretenir des lois que Dieua établies et pour traiter encore de sa providence sous cet aspectparticulier. Car ce n'est pas seulement par la manière dont il adisposé cette création si belle et si grande qu'il a faitle bonheur du genre humain, mais aussi par les lois qu'il lui a données.Dans le psaume XVIII, le Prophète, parlant du Seigneur àces deux points de vue, commence par dire : " Les cieux racontent la gloirede Dieu; " arrivé au milieu du psaume, et après avoir décritles splendeurs de la création, il ajoute : " La loi du Seigneurest irréprochable, elle convertit les âmes les commandementsdu Seigneur portent au loin la lumière, ils éclairent lesyeux. " (Ps. XVIII, 8, 9.) De même après avoir, dans le présentpsaume, dit les prodiges, les merveilles et les oeuvres de Dieu, il envient à parler de ses commandements, et s'exprime ainsi: " Tousses commandements sont fidèles, ils sont affermis à jamais,ils sont le résultat de la vérité et de la droiture." Ce n'est pas sans intention qu'il se sert du mot " tous, " s'il emploiecette expression, c'est qu'il veut peindre les commandements du Seigneurdans toute leur variété. Car, parmi ces commandements, onpeut distinguer ceux auxquels obéissent la création, le soleilet la lune, la nuit et le jour, et les étoiles, et la terre et lanature, ceux qu'il a imposés dès l'origine à la nature,lorsqu'il forma le genre humain, et c'est de ceux-là que saint Pauldit : " Lorsque les Gentils qui n'ont pas la loi, font naturellement leschoses que la loi commande, n'ayant point la loi, ils se tiennent àeux-mêmes lieu de loi (Rom. II, 14), " et qu'il dit ailleurs : "Car je me plais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur. " (Rom.VII, 22.)
Il y a de ces commandements qui sont écrits. Et tous ces commandementssubsistent. S'ils ont changé, ce n a pas été en mal,mais en mieux. Ce commandement : " Tu ne tueras point " n'a pas étésupprimé, mais étendu; et cet autre : " Tu ne commettraspas l'adultère " n'a pas été effacé, mais affirméavec plus d'énergie. C'est ce qui a fait dire au Sauveur : " Jene suis point venu pour détruire la loi ou les prophètes,mais pour les compléter. " (Matth. V,17.) Car celui qui s'abstientde se mettre en colère, s'abstiendra encore plus du meurtre, etcelui dont les regards ne sont pas impurs est encore plus éloignéde commettre l'adultère. Le caractère essentiel de la loide Dieu c'est l'éternelle durée, qu'il s'agisse de la création,de la nature, de la sagesse ou du Nouveau Testament. Aussi le Christ a-t-ildit : " Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront point (Matth.V,17), " montrant par là qu'elles sont inébranlables. Car toutce que le Seigneur veut faire subsister subsiste sans interruption et sansque rien en interrompe la durée. " Ils sont le résultat dela vérité et de la droiture. " Qu'entend le (125) Prophètepar ces mots : " le résultat de la vérité et de ladroiture? " Dans ces commandements, dit-il, il n'y a ni ambages, ni faux-fuyants,ni obscurité, il n'y arien qui témoigne de la partialitéou de la haine, tous ils n'ont qu'un but, notre utilité et notreavantage. Ce n'est pas comme les lois des hommes qui durent si peu, quisont si peu claires et qui se ressentent tant de leur origine. Car parmices lois, combien sont l'oeuvre des passions humaines! C'est pour se vengerde ses ennemis ou pour complaire à ses amis que le législateurles a composées. Il n'en est pas ainsi des lois de Dieu, elles sontplus claires que le soleil, elles n'ont en vue que l'intérêtde ceux à qui elles s'adressent, elles les conduisent à lavertu, à la vérité et non à ces mensonges,je veux parler de la richesse et de la grandeur qui ne sont que mensonges,tandis que les oeuvres de Dieu ne sont que vérité ; ellesapprennent non à s'enrichir, non à se procurer les biensd'ici-bas, mais à jouir des biens que nous réserve l'autrevie. Elles ne nous parlent, ces lois, que de la réalité,que de la vérité, de la vérité pure. " Tousses commandements sont fidèles. " Comment " fidèles ? " Ilssont stables, durables. Si on les transgresse, le châtiment suitla désobéissance et on ne peut y échapper, et si leshommes négligent de les faire observer, Dieu est là prêtà les venger. N'allez donc pas dire que les paroles de Dieu ne sontque des menaces exagérées à dessein. Jamais un législateurne se contente de menaces, il veut aussi corriger. Si vous ne croyez pasfermement à ce que l'avenir nous destine, songez aux événementspassés et qu'ils vous servent de leçon. Le délugede Noé, l'incendie de Sodome, Pharaon et son armée engloutissous les eaux, les Juifs exterminés, leurs captivités, leursguerres, étaient-ce là de simples menaces ou des menacessuivies d'effet? Si ces événements, qui ne sont qu'une imageaffaiblie de ceux que recèle la vie future se sont accomplis dela sorte, que sera-ce plus tard ? La réalité sera d'autantplus terrible que les hommes auront montré plus de perversitéen se livrant au péché après avoir étél'objet de tant de soins et d'une protection si efficace. "Le Seigneura envoyé la rédemption à son peuple (9). "
Selon l'histoire, le Prophète parle de la délivrance desJuifs, selon le sens anagogique de la délivrance de l'univers, sensconfirmé par ce qui suit : " il a conclu avec lui une alliance éternelle." Il s'agit ici du Nouveau Testament. Il fait mention de ses commandementset de sa loi, mais comme elle a été violée et qu'untel acte doit exciter la colère du Seigneur, il dit " qu'il a envoyéla rédemption à son peuple, " ainsi que le Seigneur l'a ditlui-même : " Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour lesauver. " (Jean, XII, 47.) Puisque la loi transgressée frappe lecoupable d'un châtiment, " c'est la loi, " dit-il, " qui provoquele châtiment, car là où il n'y a pas de loi, on netransgresse pas la loi. " (Rom. IV, 15.) Et ailleurs : " Tous ont péché,et sont devenus indignes de la gloire de Dieu, mais il les justifie parun effet de sa grâce. " (Ibid. III, 23, 24.) Voilà pourquoile Prophète s'exprime en ces termes : " Il a envoyé la rédemptionà son peuple. "
7. Cependant il ne se contente pas de nous envoyer la rédemption,mais après la rédemption, la loi reprend son cours, afinque par notre conduite nous nous montrions dignes de la grâce dontnous avons été l'objet. " Son nom est saint et terrible (10)." Le Prophète, à la vue des preuves éclatantes queDieu a données de sa protection et de sa providence soit dans l'Ancien,soit dans le Nouveau Testament, soit par ses oeuvres, soit par ses commandements,soit par ses prodiges, soit par ses miracles, est saisi d'enthousiasme: il admire la grandeur de Dieu , il le glorifie et chante un hymne enl'honneur de Celui qui a fait toutes ces choses. " Son nom est saint etterrible, " c'est-à-dire son nom commande l'étonnement etl'admiration. Si cela est vrai de son nom, combien plus de Dieu lui-même?Comment son nom est-il saint et terrible ? Les démons le redoutent, les maladies en ont peur, c'est à lui, c'est à ce mêmenom que les Apôtres ont dû leurs succès sur cette terre.C'est à ce nom que David eut recours comme à une arme aumoment de combattre, et il terrassa l'étranger qui menaçaitsa patrie; ce nom a fait réussir mille et mille entreprises, c'estsous les auspices de ce nom que nous sommes initiés aux mystèressacrés. Le Prophète, après avoir repassé enlui-même tous les prodiges accomplis par ce nom, tous les bienfaitsque nous lui devons, ses triomphes sur ceux qui le reniaient, sa protectionefficace assurée à ceux qui le respectaient, aprèsavoir médité ces événements supérieursaux lois de la nature, (126) supérieurs même aux méditationsde l'intelligence humaine, le Prophète dit : "Son nom est saintet terrible. " Or s'il est saint,il exige de ceux qui veulent le célébrerdans leurs hymnes, une bouche sainte, une bouche sainte et pure.
" La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. La véritableintelligence est en ceux qui l'éprouvent (10). " Que signifie cemot " commencement ? " C'est-à-dire que la crainte du Seigneur estla source, est la racine, est la basé de la sagesse. Aprèsavoir parlé avec tant de pompe et de solennité du Maîtrede la terre et montré combien il était frappé de crainteet de respect, le Prophète en vient naturellement à prononcerles paroles que je viens de citer, pour nous prouver que celui qui craintle Seigneur est rempli de toute sagesse et possède la véritableintelligence. Ensuite, afin qu'on ne croie pas qu'il suffit pour êtresage de connaître Dieu, il ajoute : " La véritable intelligenceest en ceux qui l'éprouvent. " La foi ne suffit point, si notreconduite n'est d'accord avec elle. Comment se fait-il que la crainte duSeigneur soit le commencement de la sagesse ? C'est qu'elle chasse de notrecoeur tous les vices pour mettre à la place toutes les vertus. Parsagesse, le Prophète n'entend pas la sagesse des paroles, mais celledes actions, car ceux-là même qui n'appartiennent pas àl'Eglise ont défini la sagesse, la distinction des choses divineset des choses humaines. Cette distinction, la crainte de Dieu nous apprendà la faire, en éloignant le vice de notre âme, en yfaisant germer la vertu à la place, en nous préparant àfaire fi des biens présents, en tournant nos regards vers le ciel.Quoi de plus sage qu'une âme ainsi préparée !
Dans ce passage, ce que veut le Prophète, ce n'est pas seulementun auditeur, mais un homme qui pratique. " La véritable intelligenceest en ceux qui l'éprouvent, " c'est-à-dire ceux qui pratiquentla sagesse et qui le montrent par leurs actions, ceux-là ont lavéritable intelligence. " La bonne et véritable intelligence," dit-il, car il y a la fausse et mauvaise intelligence, comme lorsqu'illit : " Ils sont sages pour faire le mal, mais ne savent pas faire le bien." (Jérém. IV, 22.) Ce qu'il veut, c'est que l'intelligencesoit mise au service de la vertu.
" Sa louange subsiste dans les siècles des siècles. "En quoi consiste cette louange , dites-moi ? Elle consiste dans nos actionsde grâces, dans sa glorification , glorification éternellequi procède de ses oeuvres et qui même les précède,et qui est un de ses attributs essentiels. Car Dieu est éternel,et par lui-même infiniment louable, il est louable quand on considèresa grandeur et toutes ses autres qualités, il est louable aussià cause de ses oeuvres, quand on sait distinguer sa sagesse dansle spectacle de la création. Si le Prophète parle ainsi,c'est pour nous exhorter à rendre à Dieu des actions de grâces,et pour nous montrer qu'ils sont indignes de tout pardon, même dece pardon banal que l'on prodigue à toutes sortes de fautes, ceuxqui murmurent contre ce qu'il fait. En effet, puisqu'il est si évident,si clair, si manifeste qu'il a droit à nos louanges, à nosactions de grâces et à nos hommages, puisque sa gloire estassise sur des fondements tellement solides, tellement inébranlables,qu'elle défie les atteintes de la mort et qu'elle ne connaîtni limites, ni fin, ne pouvons-nous pas dire de ceux qui osent blasphémercontre elle, qu'ils nient ce qui est plus évident que le soleil,et qu'ils se rendent volontairement aveugles. Car la gloire de Dieu n'estpas une gloire passagère qui puisse excuser leur ignorance, ellen'est ni douteuse, ni obscure : non, non, elle est manifeste, elle estdurable, elle est immortelle et reste toujours immortelle, et n'aura jamaisde fin.
Traduit par M. A. BOUCHERIE
EXPLICATION DU PSAUME CXI
" HEUREUX L'HOMME QUI CRAINT LE SEIGNEUR."
1. Le début de ce psaume me paraît se rattacher étroitementà la fin du précédent, de sorte que ces deux psaumesforment pour ainsi dire un seul corps et une suite non interrompue. LePsalmiste dit dans le précédent: " La crainte du Seigneurest le commencement de la sagesse. " Il dit ici: " Bienheureux l'hommequi craint le Seigneur; " les mots sont différents, mais le sensreste le même c'est toujours un avertissement de craindre le Seigneur.Là, il donne à celui qui le craint le nom de sage: ici ill'appelle heureux : tel est le vrai bonheur, tandis que tout le reste n'estque vanité , ombres, futilités: tant les richesses que lapuissance , tant la beauté que l'argent. On dirait des feuillesqui tombent, des ombres qui passent, des songes qui s'envolent. C'est dansla crainte de Dieu que consiste la vraie félicité. Puis attenduque les démons aussi craignent Dieu et le redoutent, le Psalmistenous avertit de ne pas croire que cela suffise pour le salut, en faisantici ce qu'il a fait plus haut. Après ces mots: " La crainte du Seigneurest le commencement de la sagesse, " venaient les suivants: " Tous ceuxqui agissent conformément à cette crainte sont remplis d'uneintelligence salutaire; " c'est-à-dire pratique après lacroyance: de même ici, après avoir parlé de la crainte, il montre qu'il ne s'agit pas seulement de la crainte qui vient àla connaissance, laquelle existe même chez les démons, enajoutant ces paroles: " Et qui a une grande affection pour ses commandements." Par là il exige une conduite parfaite et une âme éprisede la sagesse. Il ne dit pas: Qui accomplira ses commandements, mais :qui a de l'affection pour ses commandement c'est-à-dire qu'il réclamequelque chose de plus. Quoi donc? C'est de les accomplir avec empressement,avec zèle, d'être passionnés pour eux, de les exécuterponctuellement : de les aimer, non pas en vue de la récompense promiseà ceux qui s'y conforment, mais en vue de Celui qui les a promulgués;de (128) pratiquer la vertu avec délices, et non par crainte del'enfer ni des châtiments qui menacent le vice, non dans l'espérancedu royaume promis, mais pour l'amour du législateur. Il en est demême ailleurs encore. Le Psalmiste dit, pour exprimer la joie quelui causent les préceptes divins: " Que vos paroles sont doucesà mon gosier ! elles sont au-dessus du miel pour ma bouche. " (Ps.CXVIII, 103.) Paul demande la même chose sous cette forme énigmatique: " Comme vous avez fait servir vos membres à l'impuretéet à l'iniquité pour l'iniquité, ainsi maintenantfaites servir vos membres à la justice pour votre sanctification." (Rom. VI, 19.)
C'est-à-dire mettez à rechercher la vertu tout l'empressement,toute l'ardeur que vous avez déployée dans la poursuite duvice, laquelle ne vous promettait pourtant, au lieu de couronnes, que deschâtiments et des supplices. Néanmoins il prétend encoregarder dans sa demande une juste mesure. Car il a soin de dire préalablement:"Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair, "faisant voir par là qu'il ne faut pas manifester moins de passionpour la vertu qu'on n'en manifeste généralement pour le vice;c'est comme s'il disait: quelle pourrait être l'excuse de ceux quine montreraient pas une vertu égale à leur iniquitépassée, qui n'auraient pas même pour la vertu l'empressementqu'ils ont eu pour le vice ? Voilà pourquoi notre prophètea dit : " Qui a une grande affection pour ses commandements. " En effetl'homme qui craint Dieu comme il faut, accueillir ses ordres avec beaucoupd'empressement. L'amour qu'il a pour le maître lui fait aimer laloi , quelque rigoureuse qu'elle puisse paraître. Et que personnene me fasse un crime d'employer ici cet exemple de l'amour. Paul lui-mêmes'en est servi en disant: " Comme vous avez fait servir vos membres àl'impureté, ainsi faites-les servir à la justice. " L'hommeépris d'une courtisane, même insulté, injurié,battu, déshonoré, même chassé de sa patrie,exclu de l'héritage paternel et du coeur de son père , mêmeen butte à des épreuves encore plus redoutables, endure toutavec délices par un effet de son amour déréglé.
Eh bien ! si l'on trouve du plaisir dans de telles humiliations, commentne recevrait-on pas avec délices les ordres de Dieu, ces ordressalutaires et glorieux , qui nous inspirent la sagesse et améliorent.notre âme? Comment y trouverait-on quelque chose de rigoureux? Cequi fait cette apparente rigueur, ce n'est point la nature même despréceptes , mais bien la tiédeur du vulgaire. Qu'on les reçoiveau contraire avec ferveur,. on les trouvera commodes et légers.Aussi le Christ disait-il: " Mon joug est aimable, et mon fardeau est léger." (Matth. XI, 30.) Et vous allez vous convaincre qu'en effet il en estcomme je dis, que c'est la tiédeur du vulgaire qui lui rend péniblesdes choses aisées, tandis que la ferveur facilite les plus pénibles.Quand les Juifs avaient la manne pour nourriture , ils se plaignaient,ils souhaitaient la mort: Paul au contraire, en proie à la faim,se réjouissait et tressaillait d'allégresse. Les Juifs disaient:" Notre vie est languissante à cause de la manne. " (Num. XI, 6.)" Nous avez-vous fait sortir pour nous tuer parce qu'il n'y avait pas desépulcres en Egypte? " (Exod. XIV, 11.) Mais voici comment parlaitPaul : " Je me réjouis dans mes souffrances, et accomplis dans machair ce qui manque aux souffrances du Christ. " Dans quelles souffrances?La faim, la soif, la nudité et toutes les misères. " Quia une grande affection pour ses commandements. " Comment cela peut-il sefaire? Par une crainte parfaite et un parfait amour de Dieu; par une considérationattentive de ce qu'est la vertu: avant d'être couronnée, elletrouve en elle-même sa récompense. Quand vous fuyez l'adultère, l'homicide, songez quel bonheur ce sera pour vous de n'être pointcondamné par votre conscience, de n'avoir point à rougirdevant les autres, de pouvoir jeter sur tout le inonde des regards assurés.Il n'en est pas ainsi de l'adultère : tout le fait frémiret trembler , il redoute jusqu'aux ombres.
2. L'avare, l'envieux, subiront un châtiment pareil. Ce sera toutle contraire pour celui qui sera demeuré exempt de ces vices. "Sapostérité sera puissante sur la terre (2). " Par ce mot depostérité lEcriture désigne souvent non la successionpar voie de génération, mais une transmission de vertu. Aussi Paul expliquant la parole " je te donnerai cette terre à toiet à ta postérité, " disait-il " tous ceux qui sontissus d'Israël ne sont pas Israël, et ceux qui appartiennentà la race d'Abraham ne sont pas tous ses enfants: mais c'est enIsaac que sera ta postérité. " (Rom. IX, 6-7.) Ailleurs ildit: " Dans ta race seront bénies (129) toutes les nations. " (Gal.III, 8.) Qu'il ne s'agit pas ici des Juifs, c'est ce que les faits montrentclairement ; ces hommes chargés de malédictions, commentauraient-ils pu procurer des bénédictions à d'autres?Il est question de l'Église, qui joue ici le rôle de postéritécomme ayant hérité de la foi. Tels sont les hommes vertueux; tels sont les enfant, des hommes qui craignent Dieu. " Sa postéritésera puissante sur la terre. "
Pourquoi ce mot " sur la terre. " Pour montrer qu'il en sera ainsi mêmeavant qu'ils partent d'ici-bas, avant qu'ils fassent l'expériencedes biens d'en-haut. Car, ainsi que je l'ai dit précédemment,la vertu trouve sa récompense en elle-même, avant d'avoirobtenu sa couronne. Que l'homme dont nous parlons a une postéritépuissante, due celui qui a la vertu pour rempart est plus fort que quique ce soit, les apôtres l'enseignent, les prophètes le montrent.Et le Seigneur fait entendre la même chose en disant: " Quiconqueentend mes paroles et les accomplit, sera comparé à un hommesage qui a bâti sa maison sur la pierre. La pluie est descendue etles fleuves ont débordé, et les vents ont souffléet sont venus fondre sur cette maison, elle n'a pas été renversée,parce qu'elle était fondée sur la pierre. " (Matth. VII,24-25). Combien de peuples ameutés, de tyrans furieux , combiend'épées, de lances, de traits, de fournaises, d'animaux dévorants,combien de précipices, de mers, combien de complots, de dénonciations,de fourberies n'eurent point à affronter les apôtres : néanmoinsrien ne les ébranla, ils furent supérieurs à tout;leur essor les éleva au-dessus de la portée des flèches;ils réussirent même à attirer dans leurs rands ceuxqui conspiraient leur perte. En effet, rien n'égale le pouvoir dela vertu ; ni la pierre n'en a la solidité, ni le bronze, la force:le vice, au contraire, est ce qu'il y a de plus vil et de plus faible aumonde, quelle que puisse être l'opulence qui l'environne, et l'étenduede son pouvoir apparent. Que si telle est déjà leur forceici-bas, jugez quelle sera dans les cieux la puissance de ces justes. "La génération des hommes droits sera bénie. " La voyez-vousresplendir , trouver de toutes parts des hérauts, des panégyristes,des admirateurs? Et cela, non parmi les premiers venus, mais chez les hommesintelligents. Car pour ceux qui rampent à terre, ils ne sauraientcomprendre ses mérites. Ceux qui la loueront, l'admireront, la célébrerontprincipalement , ce seront ceux qui auront conservé un esprit sain. Réfléchissez à ce que doit être un bien dontla possession vous rend l'égal des anges, des apôtres, des-rands hommes que l'on admire : en effet, si tels doivent être ceuxqui le célèbrent, on petit juger par lit de ce qu'il estlui-même. " Gloire et richesse sont dans sa maison. " Voilàqu'il passe encore des choses sensibles à celles que l'intelligencepeut seule apercevoir. Car l'Écriture appelle richesse la richessequi consiste dans les bonnes oeuvres, lorsqu'elle dit par exemple : " Fairele bien. être riche de bonnes actions. " (I Tim. VI, 18. ) Telleest en effet la vraie richesse ; l'autre n'est qu'un vain nom sans réalité.
Toutefois, si c'est la richesse matérielle qu'on veut voir ici,nous ne serons pas pour cela réduits au silence. Qui fut jamaisplus riche, même d'argent, que les apôtres chez qui les biensaffluaient comme à torrents ? Tous ceux qui étaient possesseursde terres ou de maisons les vendaient et en apportaient le prix qu'ilsdéposaient aux pieds des apôtres. Voyez-vous quelle opulence?les biens de tous étaient à eux, sans qu'ils eussent pourleur part aucun souci : ils en étaient les intendants plutôtque les maîtres. Ceux qui possédaient une propriétéy renonçaient pour l'offrir aux apôtres : ils se chargeaienteux-mêmes de la vendre, d'en faire de l'argent, et leur laissaientpleins pouvoirs pour la distribution. De là ces mots de Paul : "Comme n'ayant rien et possédant tout. " (II Cor. VI, 10.) Ce qu'ily a d'admirable,c'est qu'au sein d'une pareille opulence, ils n'étaientpoint les esclaves de leurs trésors tant de biens n'avaient pasle pouvoir de les asservir. Voilà justement la richesse par excellence,celle qui consiste à n'avoir pas besoin de richesse. " Gloire etrichesse sont dans sa " maison. " Il n'est plus besoin d'explication surce point. Leur gloire leur venait de Dieu. Car la gloire aussi les suivaitselon la divine parole : " Cherchez le royaume de Dieu , et toutes ceschoses vous seront données par surcroît. " ( Matth. VI, 33.)Qui jamais inspira plus de respect? On les accueillait comme des angesdu Seigneur, on leur apportait des trésors qu on déposaità leurs pieds. Ils étaient plus illustres que ceux dont lefront est ceint du diadème. Quel roi marcha jamais au milieu d'unepompe semblable à celle qui (130) accompagnait Paul, partout admiréquand il parlait, quand il ressuscitait les morts, guérissait lesmalades, mettait les démons en fuite, et cela par le simple contactde ses vêtements? Il faisait de la terre un autre ciel, et amenaittous les hommes à la vertu.
3. S'il en est ainsi sur la terre, songez à la gloire qui attendles mêmes hommes dans les cieux. Qu'est-ce à dire : " Danssa maison ? " C'est-à-dire avec lui. Quant aux richesses mondaines,elles ne sont pas, à vrai dire, avec celui qui les possède,puisque la possession n'en est jamais assurée : elles sont entreles mains des sycophantes, des flatteurs des magistrats, des esclaves dela maison : voilà pourquoi on les répand de tous côtés,comme si l'on craignait de les garder chez soi : de là tant de surveillance,de précautions parfaitement inutiles, puisqu'il n'est pas de sentinellequi puisse empêcher la fuite de pareils trésors. " Et sa justicesubsiste dans les siècles des siècles. " Un autre traduit: " Et sa miséricorde subsiste dans les siècles des siècles." Ou il parle ici de la vertu en général, ou, spécialement,de la vertu opposée à l'injustice ; ou encore, si l'on adoptel'autre interprétation, par miséricorde il faut entendrela bonté. Telle est la puissance de la miséricorde . c'estune chose immortelle, impérissable, quine saurait jamais s'éteindre.Toutes les choses humaines sont emportées par le temps : seul, lefruit de la miséricorde subsiste éternellement sans se flétrir: et il n'est pas de conjoncture fâcheuse qui puisse en avoir raison.En vain le corps se dissout, elle lui survit; elle part avant nous pournous préparer ces gîtes dont parle le Christ en disant : "Dans la maison de mon Père j'ai des gîtes nombreux. " (Jean,XIV, 2.) De sorte qu'en cela encore elle domine de beaucoup les choseshumaines, qui sont loin d'avoir la même perpétuité.Nommerez-vous la beauté? la maladie la flétrit, la vieillessela consume. La puissance ? elle passe de main en main. La richesse, outout autre des avantages qui brillent d'un vif éclat dans la vieprésente ? ou ils nous quittent de notre vivant, . ou ils nous abandonnentà l'instant de la mort. Il n'en est pas ainsi da fruit de la justice: le temps ne l'altère point, la mort ne le détruit pas;au contraire, il n'est jamais si bien en sûreté qu'une foisà l'abri dans ce port tranquille.
" La lumière s'est levée dans les ténèbrespour les hommes droits (4). " Voulant décrire la félicitéde l'homme qui craint. Dieu, le Psalmiste énumère jusqu'auxavantages qu'il recueille dans cette vie : par exemple, en disant que sesbiens sont impérissables, qu'il jouira de la gloire, qu'il serasupérieur à tous, qu'il verra résister à toutesles attaques ceux qui lui ressemblent par leur vertu et deviennent, àce titre, ses enfants , qu'au milieu des plus grands embarras, il jouirad'une sécurité parfaite. Voilà ce qui signifie : "La lumière s'est levée dans les ténèbres pourles hommes droits. " Dieu fera briller la lumière au milieu de l'obscuritéen faveur des hommes ainsi disposés, de ceux qui marchent droit.Qu'est-ce à dire dans les ténèbres ? Cela signifieque même dans les tribulations, la détresse, les tentations,Dieu les comblera subitement de joie. C'est ce que Paul indique en disant: " Je ne veux pas que vous ignoriez, touchant la tribulation qui nousest survenue en Asie, que le poids en a été excessif et au-dessusde nos forces , au point que nous étions las de vivre. " Voilàles ténèbres. " Mais nous, nous avons reçu en nous-mêmesl'arrêt de la mort, afin que nous ne mettions pas notre confianceen nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts, qui nous a délivrésde si grands périls. " (II Cor. C, 8-10 .) Voyez-vous la lumièrequi se lève ? Vous pouvez observer la même chose au sujetdes trois enfants. Ils s'attendaient à être brûlés, et une rosée pure tomba sur eux. De même pour Daniel etles autres prophètes. Que si quelqu'un veut voir ici une autre figure,il la trouvera justifiée par ce qui s'est passé dans le monde.Les ténèbres couvraient la terre et l'océan, lerreurétait partout répandue : alors, d'en-bas se leva le Soleilde la justice. En effet, comme les hommes d'alors, oubliant le ciel, cherchaientDieu sur la terre, c'est là qu'il leur apparut dans sa condescendancepour leur faiblesse, afin de les élever aux sublimes hauteurs.
" Le Seigneur Dieu est miséricordieux, compatissant et juste." Il vient de dire que " la "justice de Dieu subsiste, " afin de nous consoler.Mais comme parmi les hommes miséricordieux et ceux dont la vie estdroite, il en est beaucoup dont le sort ne répond pas à leurmérite, il ajoute ensuite cette autre consolation : " Le Seigneurest miséricordieux, compatissant et juste; " d'où l'on peuttirer une (131) double conclusion. En effet, si le Seigneur est miséricordieux,s'il accorde souvent aux pécheurs leur pardon, à plus forteraison ne souffrira-t-il pas que les justes s'en aillent sans couronne.Que s'il ne leur donne pas ici-bas leur récompense, il le fera certainementlà-haut. Il ajoute " et juste " : s'il est juste, comme il l'esten réalité, il rendra à chacun selon ses oeuvres,quand bien même cette rétribution n'aurait pas lieu en cemonde: et c'est même la plus forte preuve que nous ayons de la résurrection.En effet, lorsque tant d'hommes de bien ont eu à endurer mille maux,lorsque tant de pervers ont vécu dans une complète impunité,que deviendrait cette justice promise à chacun sans une résurrection,sans une autre vie, un jugement, une rétribution? Ensuite, aprèsavoir effrayé son auditeur par cette mention de la justice, luiavoir inspiré la crainte de voir ses péchés soumisà une enquête, il se hâte d'adoucir cette crainte, enajoutant: " L'homme qui est sensible à la compassion et qui prêteest bon: il réglera ses discours au jugement (5). "
4. Voyez quelles palmes il promet à l'homme charitable: le fruitde sa bonté est éternel ; les tentations ne l'assiégerontpas; il imitera Dieu qui est lui-même un Dieu de miséricorde: il recevra le pardon de ses péchés. Car c'est ce que signifie" il réglera ses discours au juge" ment. " C'est-à-dire iltrouvera un avocat, il aura les moyens de se défendre. Il ne serapoint frappé de condamnation, grâce à la miséricordequi plaidera éloquemment pour lui. Un autre interprète dit:" Réglant ses affaires avec jugement. " Cela veut dire qu'il jouirad'une félicité parfaite, qu'il ne fera aucune entreprisecoupable : tant sa conduite sera habile. Tout au contraire l'homme cruel,inhumain, sans miséricorde, est tout à fait incapable dediriger ses affaires. En effet, quoi de plus triste que d'épargnerson argent, quand on voit son âme en péril, et de ne pas songerà celle-ci ? Voilà pourquoi le Christ a loué cet intendantqui, se voyant en danger, diminua des créances. Eh bien ! si lorsqu'ils'agit de la vie présente, on peut abandonner tous ses biens pourse racheter du péril, quand on est menacé du châtimentéternel, comment ne serait-il pas absurde de ne point recourir àla même précaution ? Voilà pourquoi le Psalmiste appellebande économe l'homme compatissant qui donne peu pour avoir beaucoup,de l'argent pour avoir le ciel, qui sacrifie un vêtement pour obtenirun royaume, un pain et de l'eau fraîche, afin de participer aux biensde la vie future. En effet, conçoit-on une administration plus intelligenteque celle qui abandonne des biens périssables, fugitifs, éphémères,pour entrer en possession d'impérissables trésors, et. parle même moyen, de la sécurité dans la vie présente? De là ces paroles : " Il réglera ses discours au jugement;" ou suivant l'autre interprétation: " Réglant ses actionsavec jugement. " De quel jugement est-il ici question ? Est-ce du jugementdernier ? Ou bien cela veut-il dire qu'il arrangera bien ses affaires,que nul désordre ne s'y fera remarquer, que chaque chose sera àsa place, que tout marchera en bon ordre et avec méthode, sans confusion,sans embarras, grâce au secours fourni par la miséricorde? C'est ce qu'indique plus clairement le second interprète, en disant:" Réglant ses actions avec jugement. " En effet, c'est l'homme miséricordieuxqui règle ainsi ses affaires ; tandis que l'autre est incapabled'administrer, de faire fortune. "Parce qu'il ne sera jamais ébranlé(6). " Que peut-on comparer à l'administration d'un homme qui trouveun pareil moyen de se mettre à l'abri des dangers imprévus,d'échapper aux orages de la vie, de se dérober à toutesles chances ordinaires de la condition humaine, ou, s'il y reste en butte,de ne pas y succomber ? Ce qu'il y a d'étonnant, en effet, c'estque l'assaut des tentations ne puisse l'abattre ni l'ébranler. Maisquoi ? N'a-t-on pas vu beaucoup d'hommes compatissants servir de jouetsa la tempête ? Jamais. Ces hommes ont pu devenir pauvres, tomberau dernier degré de l'indigence, être précipitésdans l'infortune : néanmoins ils n'ont pas succombé, parcequ'ils se sont rappelé leurs actions, parce qu'ils ont su attirersur eux la protection et la faveur divines, parce qu'ils ont su trouverdans leur bonne conscience une ancre forte et assurée. Aussi lePsalmiste ne dit-il point qu'ils ne seront pas attaqués, mais bienqu'ils ne seront pas ébranlés. C'est ainsi que le Christ,en parlant de l'homme qui bâtit sur la pierre, ne dit pas qu'il nesera point assailli par la tempête, mais seulement que les effortsmêmes de la tempête seront impuissants contre lui. Et ce qu'ily a justement d'admirable, c'est que sa sécurité, au lieud'être due uniquement à l'absence de tentations, subsiste(132) invariablement au fort des artifices dirigés contre lui. Ilest impossible qu'une âme riche de miséricorde soit jamaissubmergée par l'infortune. " La mémoire du juste sera éternelle(7). " Voyez comment ce n'est pas durant sa vie seule, mais aprèssa mort même, qu'il instruit, qu'il catéchise les hommes.Comment donc pourrait-il jamais être à plaindre de son vivant,celui qui restera même après sa mort un maître de contentementpour autrui? C'est comme une preuve mise ici-bas sous les yeux des plusincrédules, qu'une récompense éternelle l'attend dansles cieux : son corps est déjà enseveli et confiéà la terre, que son nom vole de bouche en bouche.
Tel est le pouvoir de la vertu. Le temps ne prévaut point surelle; le nombre des jours ne saurait la flétrir. Ce privilègelui est accordé en vue du salut des méchants. Car les justesn'ont pas besoin de nos louanges : mais ces louanges sont nécessairesà ceux gui vivent dans l'iniquité afin que la renomméedes bonnes oeuvres d'autrui les rendent plus sages et les guérissentde leur perversité. Où sont donc ces hommes qui élèventdes tombeaux magnifiques, et font sortir de terre de superbes monuments? Qu'ils viennent apprendre le moyen d'immortaliser une mémoire.Ce ne sont point des constructions de pierre, des enceintes de murs, destours : c'est le spectacle d'une vie de bonnes oeuvres. Le Psalmiste parleici pour ces incrédules déterminés qui ne se préoccupentpoint de l'avenir: il parle des choses présentes, des choses sensiblespour les attirer vers les choses futures: avant tout, il montre que lavertu, comme je l'ai répété souvent, trouve en elle-mêmesa récompense, avant d'obtenir la palme qui lui est promise. " Unemauvaise nouvelle ne l'effrayera pas." De même que plus haut ilne disait pas que cet homme ne serait point attaqué, mais qu'ilne serait pas ébranlé par les attaques: de même encet endroit il ne dit pasque nulle mauvaise nouvelle n'arrivera jusqu'àses oreilles, mais qu'aucune ne sera capable de l'effrayer.
5. Et d'où lui viendra cette sécurité? C'est envain qu'il voit la guerre déchaînée, des villes renverséespar des tremblements de terre, des pirates, des brigands livrer tout aupillage, des barbares envahir son pays, la maladie mettre ses jours enpéril, la colère d'un juge menacer sa tète, que sais-jeencore? il ne craint rien. C'est qu'il a eu soin de mettre
à l'avance ses biens en dépôt dans un inviolableasile : loin de trembler aux approches de la mort, il se hâte aucontraire de partir pour le pays où il doit trouver son bénéfice.Car " où est le trésor de l'homme, là est son coeur." (Matth. VI, 21.) Si des trafiquants, pour peu qu'ils aient envoyédans leur pays quelques marchandises vénales, n'ont pas de reposqu'ils n'aient revu leur trésor : à plus forte raison notrejuste, qui a mis en dépôt dans les cieux toutes ses épargnes,sera-t-il pressé de rompre tous les liens qui l'attachent àla terre pour s'élancer dans la vie future. Aussi rien n'est-ilcapable de l'effrayer. " Son coeur est préparé à espérerdans le Seigneur. " D'après un autre : " Son cur est inébranlable," c'est à dire la même chose en expliquant le mot " préparé." Voici ce qu'il veut dire : rien n'est, capable de l'ébranler,ni de l'attacher aux choses d'ici-bas. Il est constamment et tout entierélevé vers Dieu voilà son espérance, l'attentedans laquelle il persévère invariablement, sans se laisseramollir ni distraire par aucune des choses d'ici-bas. Car tel est l'effetdes soucis intéressés; ils partagent et dérangentl'esprit. Il faut donc redire cette maxime évangélique :" Où est le trésor de l'homme, là est son coeur. Soncoeur est fixé, il ne sera point ébranlé (8). " Reconnaissez-vousl'homme quia bâti sa maison sur la pierre? Que pourrait craindreun homme nu et alerte qui ne donne prise d'aucun côté? quepourrait craindre celui que Dieu protège et favorise? Il est assuréde deux côtés, là-haut par la grâce de Dieu,ici-bas parla tranquillité de son âme; et rien ne peut l'ébranler,ni pertes d'argent, ni persécutions, ni calomnies. Il échappeà toutes les atteintes parce qu'il a quitté la terre pourchercher un abri dans les cieux, dans cet asile inaccessible à tousles complots des méchants. Car vous n'ignorez pas que tous ces complotsont pour cause et pour objet l'argent, que c'est l'argent qui excite toutl'empressement des hommes. " Jusqu'à ce qu'il méprise sesennemis. " Qui sont-ils, ces ennemis, sinon les méchants démons,et le diable lui-même? " Il a dissipé, il a donnéaux pauvres : sa justice demeure éternellement (9). "
Il a parlé de l'aumône, de prêt, de miséricorde: mais il y a bien des degrés dans l'aumône : l'un donne moins,l'autre davantage; voyons quel homme charitable il a en vue, (133) celuiqui retranche de son superflu pour donner, ou celui qui épuise sesressources. Il est clair que c'est celui qui épuise ses ressources,celui qui n'épargne rien pour son oeuvre. C'est ce que Paul demande,lorsqu'il dit : " Celui qui sème dans les bénédictions,moissonnera aussi dans les bénédictions. " (II Cor. IX, 6.)Voyez la justesse des termes employés par le Prophète. Ilne dit pas, a distribué, a répandu, mais " a dissipé," indiquant par là en même temps et la prodigalitéde celui qui donne, et le rapport de son oeuvre avec l'action de semer.Les semeurs pareillement dissipent ce qu'ils ont en réserve, etsacrifient un bien présent pour un bénéfice futur.Cela vaut mieux que d'amasser : on gagne moins à entasser qu'àprodiguer -de la sorte.. On dissipe de l'argent et on récolte dela justice; on dissipe des biens qui passent afin de se procurer les biensqui durent : ainsi font les cultivateurs. Seulement, les cultivateurs travaillentpour un profit incertain, car c'est la terre qui reçoit leurs graines: vous, au contraire, vous semez dans la main de Dieu, de façonque vous ne sauriez rien perdre. Ainsi quand vous trouverez que l'or estune belle chose, et que vous hésiterez à vous en défaire,songez aux semeurs, songez aux prêteurs, songez aux marchands, quitous commencent par faire des frais et des dépenses; et encore leurplacement est-il chanceux, car les flots, le sein de la terre, les créances,tout cela est incertain. Il arrive souvent que celui qui a prêtéperd jusqu'à son capital : mais celui qui ensemence le ciel n'arien à craindre de semblable; il peut être rassuréet sur son capital et sur ses intérêts, s'il est permis d'appelerde ce nom ce qui dépasse le capital de beaucoup. Car le capital,c'est l'argent; les intérêts ici, c'est le royaume des cieux.Voyez-vous ce placement qui rapporte des intérêts supérieursau capital? Voilà pour l'avenir; quant au présent, vous yjouirez d'une liberté complète. Vous serez à l'abrides complots; vous éteindrez la convoitise des sycophantes et desfourbes; vous passerez votre vie entière dans la sécurité;car, au lieu d'être torturé par les soucis au sujet de vosbiens actuels , l'espérance vous donnera des ailes pour vous éleverjusqu'aux choses futures. " Sa gloire sera exaltée. " Il revientsouvent sur cette idée si chère aux hommes, de la gloireet des honneurs : la gloire attend les justes là-haut; et ici-basmême elle leur sera libéralement octroyée. Car il n'ya personne d'aussi glorieux, d'aussi illustre, que l'homme miséricordieux.
6. Considérez, si vous le voulez, ceux qui prodiguent inutilementleur argent dans les théâtres et les hyppodromes; amenez aumilieu d'eux celui qui fait l'aumône, et vous verrez alors ce querapportent à chacun ses dépenses. L'homme charitable, onne cesse de lui applaudir unanimement, de l'admirer, de voir en lui unpère commun, un refuge ouvert à tous; l'autre, quand on luia prodigué pendant un jour des applaudissements excessifs et tumultueux,on le décrie ensuite comme un homme sans coeur, sans humanité,un vaniteux, un instrument de libertinage, un ministre de corruption. Dansles entretiens qui peuvent avoir lieu à ce sujet, on flétrit,on condamne les dépenses de l'un ; l'autre, au contraire, il n'estpas d'homme assez impudent, assez pervers, assez inhumain, pour lui marchanderses éloges et son admiration. C'est en effet le propre de la vertuque d'obtenir les hommages de ceux mêmes qui ne la pratiquent pas; tandis que le vice est un objet d'horreur et de blâme, mêmepour ceux qui s'y adonnent. D'où il suit que ceux qui prodiguentleur argent en folles dépenses ne reçoivent pas mêmeles éloges de ceux qu'ils enrichissent comme les prostituées,les conducteurs de chars, les danseurs, et sont même décriéspar eux; l'homme charitable, au contraire, est célébrénon-seulement par les pauvres qu'il secourt, mais encore par ceux mêmesqui ne profitent point de ses largesses. Tous l'admirent et l'ont en affection." Le pécheur le verra, et il en sera irrité; il grincerades dents et séchera de dépit (10). " La vertu est, en effet,une chose incommode et importune au vice. De même que le feu consumeles ronces, ainsi la bonté irrite les hommes cruels et inhumains:ils y voient, en effet, comme un reproche, un blâme à l'adressede leur méchanceté. Mais considérez comment jusqu'aumilieu du dépit qui le ronge, le pécheur n'ose rétorquerl'accusation ni regarder en face le visage serein de la vertu; comment,dans la douleur qui dévore son âme et se manifeste au dehorspar des grincements de dents, il n'ose élever la voix, et resteen proie. à une torture secrète.
Voilà ce que c'est que le, vice : même sur les degrésdu trône, même aux côtés de ceux (134) qui portentle diadème, il reste ce qu'il y a au monde de plus faible et deplus vil : quelles que soient les apparences de pouvoir dont il est revêtu,ce n'est jamais que trouble, qu'orage, que tempêtes; tandis que c'esttout le contraire pour la vertu. Jusque dans l'extrême dénuement,jusque dans les cachots, elle efface l'éclat de la pourpre, ellejouit d'une sécurité parfaite, elle échappe aux oragescomme dans l'abri d'un port paisible, non-seulement garantie contre lesatteintes des méchants, mais capable encore de se venger d'eux dansson silence même, et de leur faire expier cruellement leur perversité.En effet, quoi de plus malheureux qu'un homme vicieux qui, esclave de l'argent,est en outre tourmenté par le spectacle des bonnes oeuvres d'autrui,qui trouve son châtiment dans la bonne renommée du prochain,qui se punit lui-même, en déchirant sa conscience, en tourmentantson coeur, en jouant vis-à-vis de lui-même le rôle debourreau i Voyez-vous quel est le pouvoir incomparable de la vertu? Voyez-vousla faiblesse et la misère du vice? Et ce n'est pas seulement encela que réside son infortune : on pourrait en citer bien d'autresmarques. C'est ce que le Psalmiste lui-même indique en ajoutant :" Le désir des pécheurs périra. " Qu'est-ce àdire : " Le désir des pécheurs périra? " Cela signifiequ'il ne trouve pas où se fixer. En effet, comme les objets de cedésir sont fugitifs et périssables, le désir lui-mêmeleur emprunte cette inconstance : il s'éteint, il meurt, il ne prendracine nulle part. Mais si telle est ici-bas la condition des pécheurs,songez à la destinée qui les attend dans la vie future. Afind'échapper à un pareil sort, fuyons leurs traces; entronset marchons résolument dans cette autre voie sûre, heureuse,glorieuse, qui nous conduit au ciel, qui nous assure en toutes choses laprotection divine, qui nous prépare à la sagesse, et nousprocure des biens si nombreux que la parole aurait peine à en fairele compte. Puissions-nous tous les obtenir, ces biens, par la grâceet la bonté, etc.
EXPLICATION DU PSAUME CXII
"LOUEZ, ENFANTS, LE SEIGNEUR, LOUEZ LE NOMDU SEIGNEUR. "
1. Il est souvent question de ces louanges dans les Ecritures : ce n'estpas , en effet, une chose de peu d'importance, mais un sacrifice, une offrandeagréable à Dieu: le sacrifice de louanges me glorifiera ,est-il écrit. (Ps. XLIX, 23.) Et ailleurs: " Je louerai le nom demon Dieu avec un chant, je le célébrerai dans une louange: et cela plaira à Dieu plus qu'un jeune veau à qui la cornepousse au front et au pied. " (Ps. LXVIII, 31, 32.) Les (135) saints Livresrépètent le même précepte eu plusieurs endroits;et ceux qui sont sauvés croient témoigner avec éclatleur reconnaissance en offrant ce genre de sacrifice. Et qu'y a-t-il làde difficile? dira-t-on; n'est-il pas aisé au premier venu d'enfaire autant, de louer Dieu? Pour peu que vous prêtiez une exacteattention vous verrez à la fois et la difficulté attachéeà cette offrande et le profit qu'on en retire. D'abord c'est auxjustes que sont demandés les hymnes de ce genre: avant de les chanterà Dieu, il faut commencer par bien vivre. " Il n'y a pas de bellelouange dans la bouche d'un pécheur. " (Eccli. XV, 9.) En secondlieu , comme il y a deux manières de louer, Soit en paroles, soiten actions, c'est la dernière que Dieu recherche surtout; telleest la glorification qu'il préfère. " Que votre lumièrebrille devant les hommes, afin qu'ils voient vos belles actions, et qu'ilsglorifient votre Père qui est dans les cieux. " (Matth. V, 16.)Telles sont les louanges des Chérubins. Et voilà pourquoile Prophète, qui a entendu cette mélodie mystique, accusesa propre misère, en disant: malheureux que je suis ! " Homme, ayantdes lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple qui a des lèvresimpures. " (Isaïe, VI, 3.) Aussi le Psalmiste, quand il prescrit d'offrirdes louanges, commence-t-il par les puissances d'en-haut, en disant: "Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le, vous tous qui êtesses anges. " (Ps. CXLVIII, 1, 2.) Il faut donc devenir un ange et ensuitechanter la louange. Ne voyons donc pas en cela un éloge ordinaire:avant notre bouche, il faut que notre vie résonne; avant notre langue,notre conduite doit faire entendre sa voix. De cette façon , jusquedans le silence nous pouvons louer Dieu: de cette façon, si notrevoix s'élève, elle formera avec notre vie un concert harmonieux.Mais ce n'est pas la seule chose qui soit à considérer dansce psaume : remarquez encore que tous les hommes y sont invitésà concerter ensemble à former un choeur universel. Car cen'est pas à une ni à deux personnes que s'adresse le Psalmiste,c'est au peuple tout entier. Le Christ nous invite à la concordeet à la charité , en nous prescrivant de faire en communnos prières , et de nous confondre dans l'Eglise entièredevenue comme une seule personne, en disant: " Notre Père, donnez-nousaujourd'hui notre pain quotidien. Remettez-nous nos offenses comme nousles remettons : et ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nousdu mal. " Partout il emploie le pluriel; et il prescrit à chaquefidèle en particulier, soit qu'il adresse sa prière isolémentou en commun, de prier en même temps pour ses frères. De mêmele Prophète invite tous les hommes à un concert de prières,et dit: " Louez le nom du Seigneur. " Que fait ici : " Le nom: " sans doutece mot exprime la ferveur de la personne qui parle : mais il fait entendrequelque chose de plus, à savoir, que le nom du Seigneur soit glorifiépar notre entremise, que notre vie même montre qu'il est digne d'hommages:il l'est en réalité : mais Dieu veut que notre conduite mêmerende cette vérité sensible. Que si vous voulez vous en convaincre,voyez la suite. " Que le nom du Seigneur soit béni dès cejour et jusque dans l'éternité (2)." Qu'est-ce à dire,pour qu'il soit béni? votre souhait est-il nécessaire ? voyez-vousqu'il ne s'agit pas ici de la bénédiction attachéenaturellement à Dieu, mais de celle qui s'exprime par l'entremisedes hommes? C'est au sujet de cette dernière que Paul écritpareillement: " Glorifiez Dieu dans votre corps et dans votre esprit. "(I Cor. VI, 20.) Par lui-même Dieu est grand , sublime, digne detoute louange: parmi les hommes, il devient tel quand ses serviteurs offrentle spectacle d'une vie capable d'appeler sur son nom les bénédictionsde tous ceux qui les voient. Le Christ nous ordonne la même chose,lorsqu'il nous recommande de répéter toujours dans nos prières:" Que votre nom soit sanctifié. " (Matth. VI, 9.) C'est-à-direque notre vie même le glorifie. En effet, si nous le blasphémonsen vivant mal, nous le glorifions, le bénissons , le sanctifions, en pratiquant la vertu. Voici le sens de ces paroles : accordez-nousde passer toute notre vie dans la vertu , afin que nous contribuions aussià faire de votre nom un objet de bénédictions. " Dulever du soleil à son couchant, louable est le nom du Seigneur (3)." Voyez-vous comment il annonce en quelque sorte la cité nouvelle,et fait entrevoir dès lors la noblesse de l'Eglise. Ce n'est plusseulement de la Palestine, de la Judée qu'il est ici question, maisde toutes les contrées de la terre. Or quand cela s'est-il vu,,sinon depuis les progrès de notre foi? Dans l'ancien temps, le nomde Dieu, loin d'être béni en Palestine ; était encoreblasphémé à (136) cause des Juifs qui habitaient cepays. Il est écrit.: " A cause de vous, mon nom est blasphéméparmi les nations. " (Isaïe, LII, 5.) Et aujourd'hui ce mêmenom est célébré par toute la terre. C'est ce qu'unautre prophète annonçait en disant: " Le Seigneur paraîtra,et exterminera tous les dieux des nations ; et ils l'honoreront, chacunde sa place. " (Soph. II, 11.) Un autre prophète dit également: " Parce qu'en nous les portes seront fermées, et que le feu demon autel ne sera pas allumé gratuitement, car du lever du soleilà son couchant mon nom a été glorifié parmiles nations et en tout lieu l'on offre à mon nom l'encens et uneoblation pure. " (Mal. I, 10, 11.)
2. Voyez-vous comment il ravale, il anéantit le judaïsme,étend sur toute la terre le gouvernement de lEglise, et préditnotre culte? Le prophète qui parle ainsi vivait après leretour de Babylone. S'il fit alors cette prophétie, ce fut pourempêcher les Juifs de dire que cette captivité, cet abandonsont ceux de Babylone. Ces épreuves étaient finies, les Juifsétaient revenus à leur premier régime: c'est alorsque le messager de Dieu s'exprime ainsi, par allusion à l'abandonqui devait avoir lieu sous Vespasien et Titus, abandon qui doit resterà jamais irréparable. Car le tour de l'Eglise est venu. Delà ces mots: " Mon nom est grand parmi les nations; " c'est-à-direbéni, loué par leur vie , dans le même sens qu'il ditici; " Que le nom du Seigneur soit béni. Le Seigneur est élevéau-dessus de toutes les nations (4). "
Vous voyez encore ici son culte pénétrer chez les nations,non pas seulement chez une, deux ou trois, mais chez toutes les nationsde la terre. Quoi de plus clair que cette prophétie ? Mais commentDieu est-il élevé sur toutes les nations ! Est-ce nous quil'élevons? Ce n'est pas sans doute qu'il nous appartienne d'ajouterquelque chose à sa grandeur? A Dieu ne plaise ! Il s'agit ici desdogmes, du culte, de l'adoration et de tous les autres hommages que nouslui rendons, en concevant de lui non pas une idée basse comme lesJuifs, mais une idée beaucoup plus haute et plus relevée.Telle est en effet notre loi : autant le ciel est au-dessus de la terre,autant la nouvelle loi surpasse l'ancienne. De là ces expressions: "Le Seigneur est élevé sur toutes les nations. " En effet,lorsque nous le relevons en un sens par le culte que nous lui rendons,nous n'ignorons pas que ce culte appelle sa condescendance. Il surpassecelui de l'ancienne loi, mais il est encore bien peu digne de Celui àqui il s'adresse. Paul a dit, pour montrer cela et marquer la différencequi sépare la connaissance que nous avons aujourd'hui, de cellequi nous est réservée dans la vie future : " Quand j'étaispetit enfant, je raisonnais comme un petit enfant, mais quand je suis devenuhomme, je me suis dépouillé de ce qui était de l'enfant." (I Cor. XIII, 11.) Et encore : " C'est imparfaitement que nous connaissonset imparfaitement que nous prophétisons. " Et enfin : " Nous voyonsmaintenant à travers un miroir en énigme, mais alors nousverrons face à face. " (Ibid. IX, 12.) Il montre par là quela connaissance actuelle diffère autant de la connaissance futureque l'enfant diffère de l'homme parvenu à la pleine maturité." Sa gloire est au-dessus des cieux. " Après avoir parléde la louange, de la glorification qui résulte de la conduite humaine, après nous avoir invités à exalter Dieu, àle louer, le glorifier de la sorte; en progressant dans la vertu, il indiquel'endroit où cela se fait principalement. Cet endroit est le ciel.Là réside la gloire de Dieu. Ce sont les anges, avant tout,qui le glorifient : ils le glorifient non-seulement par leur propre nature,mais encore par une obéissance de bons serviteurs, en accomplissantavec scrupule ses ordres et ses volontés. Voilà pourquoiil dit ailleurs : " Puissants, accomplissant sa parole. " (Ps. CII, 20.)Voilà pourquoi dans les Evangiles le Christ ordonne de prier etde dire : " Que votre volonté soit faite sur la terre comme auxcieux. " C'est-à-dire qu'il nous soit donné, à nousaussi, de le sanctifier comme le sanctifient les anges, exempts de toutvice et fidèlement attachés à la pratique de la vertu.Le Psalmiste fait entendre la même chose en disant : " Sa gloireest au-dessus des cieux. " Ne vous bornez pas à considérersur la terre les créatures visibles, ni même l'ordre des corpscélestes, élevez-vous, par la pensée des choses sensiblesaux choses intelligibles, contemplez la beauté des essences célestes, la magnificence de l'empire qui est là-haut, et vous saurez alorscomment sa gloire est dans les cieux.
" Qui est comme le Seigneur notre Dieu qui habite les hauteurs (5) etregarde les choses humbles (6) ? " Ne vous semble-t-il pas que (137) voilàune grande parole? Néanmoins, si vous songez de qui il est question,vous la trouverez bien insuffisante. Il ne tarit pas, je l'ai dit, s'entenir aux paroles, il tarit porter plus haut sa pensée. Commentpeut-il habiter dans les cieux, celui dont la présence remplit leciel et la terre, celui (lui est partout, celui qui dit : " C'est Dieu,c'est moi qui m'approche, Dieu n'est pas loin. (Jér. XXIII, 23.)Celui qui a mesuré le ciel à l'empan et la terre dans lapaume de la main, celui qui embrasse le tour de la terre." (Isaïe,XL, 12,22.) C'est parce qu'alors il s'adressait aux Juifs qu'il emploiece langage afin d'initier peu à peu leur esprit, d'élever,de soulever de terre insensiblement leur pensée. Voilà pourquoile Psalmiste ne se borne pas à dire : " Celui qui habite les hauteursleurs et qui regarde ce qui est humble; " il commence par dire d'abord: " Qui est comme le Seigneur notre Dieu? " et par là il expliquela seconde partie de sa phrase. Il parie ainsi pour condescendre àla faiblesse des Juifs qui avaient la superstition des images et adoraientdes dieux enfermés dans des temples et des lieux déterminés.Voilà pourquoi il procède par comparaison, bien que Dieusoit hors de comparaison avec quelque chose que ce soit, comme je l'aidit plus haut (et je ne me lasserai pas de le répéter) :il approprie ainsi son langage à la faiblesse de ses auditeurs.Il songeait moins alors à parler dignement de la majestédivine, qu'à se faire comprendre des Juifs. C'est pour cela qu'iln'avance que pas à pas, sans néanmoins s'en tenir àla bassesse de leurs idées et tout erg leur découvrant desperspectives plus hautes. En effet, après ces mots : " Lui qui habiteles hauteurs et regarde ce qui est humble, " il passe à un ordrede conception plus relevé, en ajoutant : " Dans le ciel et sur laterre. " Par là il indique que Dieu est à la fois là-hautet ici-bas. S'il considère ce qui se passe sur la terre, ce n'estpas de loin ni du tond du ciel, il n'est pas emprisonné dans leciel, il est partout présent, il est auprès de chaque être.
3. Voyez-vous comment il élève progressivement l'espritde ses auditeurs? Après cela, quand il les a soulevés deterre, qu'il a fixé sur le ciel leurs regards, afin de leur proposerencore un plus grand spectacle, il passe à une autre preuve de lapuissance divine, en disant: " Celui qui tire de la poussière l'indigent,et relève le pauvre de dessus son fumier (7). " (137) Car c'estle propre d'une grande, d'une infinie puissance, que d'élever jusqu'auxpetites choses. Ailleurs l'Ecriture nous représente le contraire,à savoir, les grandes choses abaissées, par exemple en cepassage: " Broyant la force, et déchaînant le malheur contreles solides remparts. " (Amos, V, 9.) Ici au contraire il est dit queDieu sait élever les petits. Tout cela est dit en général.Si l'on veut néanmoins y chercher un sens figuré, on verraque cela s'applique très-bien aux nations, que le genre humain apassé par un tel changement lors de la venue du Christ. En effet,quoi de plus misérable que notre espèce? Cependant le Christl'a relevée, l'a fait monter au ciel avec nos prémices, l'afait asseoir sur le trône paternel. " Et relève le pauvrede dessus son fumier. Pour le faire asseoir avec les chefs, avec les chefsde son peuple (8). " Par ce mot fumier il désigne une basse condition,et le coup subit qui vient la changer, montrant ainsi que tout pour Dieuest aisé et facile. Il passe ensuite à quelque chose de plusélevé. Qu'est-ce donc? C'est que Dieu sait non-seulementbouleverser les fortunes et changer la bassesse en élévation,mais déplacer les bornes de la nature même, et rendre mèreune femme stérile. Il poursuit donc ainsi : " Celui qui donne àcelle qui était stérile la joie de se voir dans sa maisonmère de plusieurs enfants (9). " C'est ce qui advint pour Anne etpour mille autres femmes. Voyez-vous que l'hymne est désormais completet terminé? Le Psalmiste a dit le bonheur réservéà la terre, comment le judaïsme devait finir, comment la lumièred'une nouvelle loi, celle de l'Eglise; devait briller à son tour,comment le sacrifice serait offert désormais en tout lieu. Ensuiteafin de convaincre les hommes les plus grossiers de la véritéde sa prédiction, il confirme au moyen de faits passés cequ'il annonce pour l'avenir. Voici le sens de ses paroles: N'allez pas.douter de ce grand changement, qui doit porter au plus haut degréde gloire les nations perdues. Ne voyez-vous pas ces choses arriver tousles jours? Les petits grandir et prendre place au premier rang. Ne voyez-vouspas la nature corrigée dans ses imperfections, des lemmes stérilesqui deviennent mères tout à coup? Il est arrivé quelquechose de semblable pour l'Eglise : elle était stérile, etelle est devenue mère d'innombrables enfants. De là ces parolesd'Isaïe : " Réjouis-toi, femme stérile, toi qui n'enfantespoint: (138) élève la voix et crie, toi qui ne portes pasparce que les enfants de la délaissée sont plus nombreuxque ceux de l'épouse." (Isaïe, LIV, 1.) Il prédit ainsila future destinée de l'Eglise. Voilà pourquoi le Psalmistetermine son hymne en cet endroit, après avoir donné àsa prophétie la confirmation des faits précédemmentopérés par la grandeur de Dieu. Car tout ce que Dieu jugeà propos, il n'a pas de peine à l'accomplir. Il peut changerl'ordre de la nature, convertir la bassesse en grandeur, et réformerle coeur de l'homme. Instruits de ces vérités, faisons notredevoir, et nous jouirons d'une gloire parfaite, nous atteindrons l'ineffablesommet, grâce à la protection de Dieu, à qui puissanceet gloire, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit il.
EXPLICATION DU PSAUME CXIII
" LORSQU'ISRAEL SORTIT DE L'ÉGYPTE,ET LA MAISON DE JACOB D'UN PEUPLE BARBARE, DIEU PRIT POUR SANCTUAIRE LAMAISON DE JUDA, ET ÉTABLIT SON EMPIRE DANS ISRAEL. "
1. Le Psalmiste témoigne ici de la bonté de Dieu, de soninfinie douceur. En quoi consiste cette bonté ? C'est que Dieu commencepar nous donner des preuves de son pouvoir avant de réclamer notreadoration. Telle est la signification de ces paroles: " Lorsqu'Israëlsortit de l'Egypte, Dieu prit pour sanctuaire la maison de Juda. " Alors,veut-il dire, il montra sa puissance par les miracles d'Egypte, par ceuxdu désert: alors aussi il prit possession de son peuple. Il avaittenu la même conduite avec Adam. D'abord il avait fait le monde etprouvé par là sa sagesse et sa puissance: ensuite il créal'homme et exigea son adoration. De même encore le Fils unique deDieu avait commencé par donner mille signes divers de sa mission
ayant de réclamer la foi. Voilà pourquoi il ne dit pastout d'abord à ceux qui l'approchèrent les premiers, sansavoir encore aucun gage, aucune preuve de sa divinité: Croyez-vousque je puis faire cela? Il se bornait à montrer ses miracles. Maisquand il eut laissé dans chaque endroit de la Palestine des monumentsde son pouvoir, guérissant les infirmes, chassant le vice, discourantsur le royaume, promulguant les lois de salut, alors il exigea la foi deceux qui l'approchaient. Les hommes veulent commander d'abord, et ensuiteils songent à faire le bien: mais Dieu commence par les bienfaits.Et à quoi servirait-il de rappeler tous ceux que nous lui devons,quand il est allé jusqu'à endurer le supplice de la croix,et n'est devenu (139) le maître du monde qu'après avoir donnécette marque de sa sollicitude? Le psaume fait allusion à la mêmechose, en disant : " Lorsqu'Israël sortit de l'Egypte, et la maisonde Jacob du milieu d'un peuple barbare, Dieu prit pour sanctuaire la maisonde Juda. " Lors de la sortie d'Egypte, du départ, de la délivrance.Que s'il ne se borne pas à dire " d'Egypte " et ajoute " du milieud'un peuple barbare, " c'est pour indiquer la sollicitude de Dieu par cenom donné aux ennemis de son peuple. En effet, les Hébreuxn'auraïent pu échapper à la servitude de ce peuple dur,inhumain, barbare, s'ils n'avaient été assistés parune main puissante, par un bras invincible. Ils étaient plus farouchesque des bêtes sauvages, plus durs que des bêtes féroces,ces hommes qui s'étaient vu frapper de tant de plaies sans céder.En disant "peuple barbare," le Psalmiste montre l'infinie puissance deDieu qui sut persuader à une nation barbare et inhumaine de laisserpartir ses esclaves, puis l'y contraindre par la force, vaincre son obstinationen la précipitant dans les flots, et délivrer ainsi son peuple.
Qu'est-ce à dire " Dieu prit pour sanctuaire la maison de Juda? " C'est-à-dire que cette maison devint son peuple fidèle,dévoué, consacré à son service. Ce mot sanctuaires'employait ordinairement en parlant du temple, du saint des saints : c'estainsi que Zacharie nous représente des hommes qui font la questionsuivante : " Le sanctuaire est entré ici : est-ce que nous jeûnerons?"(Zach. VII, 3.) il s'agit ici du retour de l'arche et des autres chosessaintes. " Dieu prit pour sanctuaire la maison de Juda. " Auparavant lepays était impur et souillé , mais après le retourdu peuple, la ville devint le sanctuaire de Dieu c'est-à-dire qu'ellefut sanctifiée par les cérémonies saintes, les sacrifices,le culte, et tout l'appareil de la religion. " Et établit son empire" dans Israël. " Ce n'est pas que tout l'univers ne fût déjàsous son empire, mais les Israélites devinrent alors plus particulièrementses sujets. Ils entendaient les prophéties, ils écoutaientla voix de Dieu, et leurs intérêts étaient de sa partl'objet d'une attention spéciale. Il y a encore une autre raisonqui justifie ce titre de peuple de Dieu : c'est que souvent pour obéirà Dieu, ils marchaient au combat, ou à quelque autre entreprise.Car après les avoir tirés des mains des barbares, affranchisde la tyrannie, de la servitude, sauvés d'un extrême périlet d'une erreur impie, il était devenu leur roi. Ailleurs il ditpour établir son droit et montrer qu'avant d'exiger rien d'eux,il avait commencé par payer de sa personne : " Est-ce que j'ai étéun désert pour la maison d'Israël, ou une terre en friche ?" Voici le sens de cette parole : ai-je été stérilepour vous ? Ne vous ai-je pas comblé de biens ? Ne suis-je pas alléjusqu'à changer l'ordre de la nature ? n'ai-je pas plié leséléments à votre service? Ne vous ai-je pas nourrissans vous imposer aucune des fatigues humaines ? Voilà pourquoiil dit : " Est-ce que j'ai été un désert pour la maisond'Israël ? " En d'autres termes, n'ai-je pas porté mille fruitspour elle ? délivrance d'Egypte, affranchissement de l'esclavagedes barbares, prodiges, vivres dans le désert, partage de la Palestine,victoires sur les nations, trophées sans nombre, victoires multipliées,inconcevables merveilles, prodiges sur prodiges, fertilité de laterre, accroissement de population, gloire répandue par toute laterre, et mille autres bienfaits ? Voyez-vous les fruits de Dieu? Aussile Prophète poursuit-il en disant " Est-ce que j'ai étéune terre en friche ? " En d'autres termes : N'avez-vous pas reçude moi mille bienfaits ? n'ai-je pas béni votre entrée etvotre sortie, vos bergeries, votre bétail, votre pain, votre eau?ne vous ai-je pas mis en sûreté ? ne vous ai-je pas rendusindomptables, terribles, invincibles à tous ? tous les biens dela terre et du ciel n'affluaient-ils pas chez vous en abondance ? En effet,le roi se révèle surtout par l'intérêt, la sollicitudequ'il montre pour ses sujets.
2. C'est pour cela que le Christ a dit " le bon " berger... " qu'attendez-vous? est honoré, courtisé ? non, " le bon berger donne sa vie" pour ses brebis. " En cela consiste l'autorité, en cela le talentd'un pasteur : à négliger ses propres affaires pour s'occuperde ses sujets. il en est d'un prince, comme d'un médecin ou plutôtce qui est vrai de celui-ci l'est encore bien plus de celui-là.Le médecin consacre son art au salut d'autrui ; le prince y emploiejusqu'à ses propres périls. Ainsi fit le Christ, souffleté,crucifié, en butte à mille tortures ; d'où ce motde Paul : " Le Christ ne s'est point complu en lui-même ; mais, commeil est écrit : les outrages de ceux qui vous outrageaient sont tombéssur moi. " (Rom. XV, 3 ; Ps. LXVIII, 10.) En conséquence le Psalmiste(140) rappelle ici un bienfait ou plutôt trois, et même uneinfinité: la fin de la captivité en pays barbare, de l'exil,de la servitude, de tant de maux et de misères, et une multitudede miracles accomplis : puis il rapporte comment Dieu a choisi les Juifspour sanctuaire, pour sujets, car ceci même est un bienfait, et desplus grands, que de les avoir admis au rang de ses sujets. " La mer levit et s'enfuit ; le Jourdain retourna en arrière (3). " Voyonsle langage s'élever et le bienfait grandir. A quoi bon parler desbarbares et des gentils, quand la création elle-même céda,changea de face à la vue d'un tel guide, à la voix d'un pareilconducteur ? En effet rien ne résistait alors au peuple hébreu,afin que tous pussent juger que les événements ne se passaientpoint suivant l'ordre des choses humaines, que c'était une puissancedivine et cachée qui opérait tant de miracles. Considérezla sublimité du langage, et comme elle est bien à sa place.Le Psalmiste ne dit pas : " reculé ni a fait place, mais bien lamer le vit et s'enfuit. " Par là il veut représenter la vitessede cette retraite, le degré de cet effroi, la facilité del'opération divine.
Et pour qu'on n'aille pas croire que ces choses s'accomplirent par hasardou dans un temps marqué par la nature, elles né se renouvelèrentpas: elles n'eurent lieu qu'une fois, sur l'ordre de Dieu et avec acceptionde personnes. La violence désordonnée des eaux devint àsa voix, comme une force animée et raisonnable, pour sauver lesuns, perdre les autres, ensevelir ceux-là , faciliter le passagede ceux-ci. On peut observer la même chose au sujet de la fournaisede Babylone. Le feu, cet élément indiscipliné parnature se montra docile à la volonté de Dieu, lorsqu'il épargnaceux qui étaient dans la fournaise et s'élança surceux qui étaient alentour pour les consumer. " Le Jourdain retournaen arrière. " Voyez-vous que les miracles s'opèrent dansdes temps et des lieux divers? Afin de montrer aux hommes que la puissancede Dieu est répandue partout, qu'aucun lieu ne l'enferme, Dieu fitéclater ses prodiges dans le désert, dans le pays des barbareset partout, tantôt en mer, tantôt sur les fleuves, tantôtà l'époque de Moïse, tantôt à celle deJésus : partout les miracles accompagnaient le peuple de Dieu, afinque sa dureté et son aveuglement, cédant à la vertude ces prodiges, devinssent capables d'accueillir avec docilitéla vraie doctrine. " Les montagnes ont bondi comme des béliers etles collines comme des agneaux (l4). " Ici une importante question s'élève.Quelques-uns conçoivent des doutes, et disent: nous sommes instruitsdes événements pissés ; l'histoire nous apprend quela Mer Rouge s'entr'ouvrit à la sortie, que le Jourdain retournaen arrière au passage de l'arche : mais que les montagnes et lescollines ont tressailli, c'est ce qu'aucune relation ne nous révèle.Que répondre à cela? Il faut répondre que le Prophètevoulant représenter avec force l'allégresse , ainsi que lagrandeur des miracles, prête aux choses inanimées elles-mêmes,les tressaillements et les soubresauts que la joie cause chez les êtresvivants. De là cette comparaison ajoutée " comme des bélierset comme des agneaux." En effet, quand ces animaux se réjouissent;ils marquent leur plaisir par des trépignements. Ainsi donc, demême qu'un autre dit à propos de malheurs, que la vigne etle vin ont été dans le deuil (Is. XXIV, 7), non que la vignepuisse être dans l'affliction, mais afin d'indiquer un extrêmeabattement par cette hyperbole qui associe les êtres inaniméseux-mêmes à la douleur générale : de mêmele Psalmiste, en cet endroit., fait participer la création àla joie dont il parle, afin de montrer combien elle est grande. Ne disons-nouspas de même que la joie anime tout à l'approche d'un personnageillustre ? Vous avez rempli de joie notre maison, disons-nous: non pasque nous ayons en vue les murs, mais afin de représenter l'excèsde l'allégresse. " Pourquoi, ô mer, as-tu fui? et toi, Jourdain,pourquoi es-tu retourné en arrière (5) ? " "Pourquoi avez-vousbondi, montagnes, comme des béliers, collines, comme des agneaux(6) ? " Il continue sous forme d'interrogation, et converse avec les éléments,en vertu de la même idée qui lui a dicté cette expression" bondir? " S'il pariait ainsi sans attribuer d'ailleurs le sentiment àces choses, mais pour marquer comme je l'ai dit plus haut un excèsde joie et de bienfaits, c'est dans le même sens qu'il leur adressecette question : il ne croit pas qu'elles puissent lui répondreni qu'elles sentent rien: il ne veut que donner plus d'énergie àson langage, et montrer ce qu'il y a d'extraordinaire dans les événements.
3. C'est parce qu'il s'agit d'un fait inouï et (141) contraireà l'ordre de la nature qu'il interroge, et fait ensuite la réponse.Quelle est cette réponse ? " La terre a été ébranléeà la présence du Seigneur, à la présence duDieu de Jacob (7). " Ici encore ébranlement signifie surprise, étonnement,stupeur, et est destiné à faire ressortir la grandeur desévénements. Puis, afin de montrer ce que vaut la vertu d'unhomme, il recourt au nom du serviteur pour désigner le Maître.Ce que Paul signale comme la plus glorieuse prérogative qui aitété conférée aux saints de ce temps, en récompensede leur détachement à l'égard de toutes les chosesterrestres. En effet , il ne se borne pas à faire mention du privilège,il en indique encore la raison , afin de révéler àson auditeur le moyen d'y participer. En quoi consiste ce privilège? en ce que le Maître est désigné par le nom de sesserviteurs. De là cette parole : " Pour ce motif Dieu ne rougitpoint d'être appelé leur Dieu. " ( Hébr. XI, 16.) Maiscomment s'appelait-il leur Dieu? En disant : " Je suis le Dieu d'Abraham,et le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob. " (Exode, III, 6.) . Plus haut,Paul indique le motif de cette appellation , en disant : " Et torrs ceux-cisont " morts, n'ayant pas reçu les biens promis, " mais les voyantet les saluant de loin et confessant qu'ils étaient étrangerset voyageurs sur la terre. " (Hébr. XI, 13.) Voilà le motif,et par là s'explique la suite : " Pour ce motif, Dieu ne rougitpoint d'être appelé leur Dieu. " Quel est ce motif? dites-moi.C'est qu'ils ont confessé qu'ils étaient étrangerset voyageurs, qu'ils n'avaient rien de commun avec ce monde; c'est qu'ilsont rompu avec les choses terrestres , et vécu ici-bas comme enexil. Qui changea la "pierre en des torrents d'eau, et la roche en desfontaines (8). " Quel pardon peuvent espérer encore, je vous ledemande, les obstinés et les endurcis? Quand la roche et la pierreamollissent leur dureté pour obéir aux ordres de Dieu, l'hommedoué du privilège de la parole, l'homme, le moins farouchedes êtres, se montrera plus insensible ! Par roche il désigneici un genre de pierre que le fer entame difficilement, et dont il peuttout an plus écorcher la surface. Eli bien ! la roche elle-mêmes'est amollie, a changé de nature pour ! livrer passage àune onde jaillissante. En effet, le Créateur de la nature sait aussien déplacer les bornes, en bouleverser l'ordre : et il l'a faitplus d'une fois pour montrer que c'est lui qui a tiré toutes chosesdu néant. En conséquence, après avoir rappeléles anciens bienfaits de Dieu, ses prodiges, ses miracles, comment il mitfin à la servitude en pays barbare, comment il remit son peupleen liberté, bouleversa les éléments, répanditpartout la joie, le Psalmiste l'invoque au secours de sa détresseprésente, et se réfugie dans le même port. Ensuitecomme ces anciens bienfaits n'avaient point été accordésau mérite, mais dus seulement à la bonté de Dieu,et octroyés en vue de son nom : " Afin que mon nom ne soit pas profané," est-il écrit (Ezéch. XX, 9), afin aussi que tous fussentinstruits par la vue des événements du pouvoir de la divinité,et en tirassent un enseignement, il fait valoir cette nouvelle considération,en disant : Quand bien même notre vie ne plaiderait pas pour nous,quand nos actions ne nous donneraient pas crédit auprès devous, agissez pour votre nom, comme disait autrefois Moïse. Voicices paroles, analogues à celles de ce personnage : " Non pas pournous, Seigneur, non pas pour rions; mais donnez la gloire à votrenom (9). " Non pas pour nous, non pas pour nous rendre illustres ou renommés,mais pour manifester en tous lieux votre propre puissance. Mais si sonnom est glorifié quand il nous prête aide et protection, ill'est aussi quand nous vivons dans la vertu et brillons par notre conduite." Que votre lumière brille devant les hommes, " afin qu'ils voientvos belles actions, et qu'ils a glorifient votre Père qui est dansles cieux. " Comme il est glorifié par nos vertus, il est blasphémépar nos mauvaises actions. C'est ce qu'il indique par la bouche dit Prophète,en disant : " Mon nom est blasphémé à cause de vousparmi les nations. " (Isaïe, LII, 5.) N'ayant pas d'autre moyen deplaider la cause des hommes, le Psalmiste recourt au même moyen queMoïse.
Mais Dieu n'agit pas toujours de même dans sa sollicitude pournotre salut. S'il devait toujours opérer de même, beaucoupde tièdes deviendraient pires, parce qu'ils compteraient sur sagloire comme sur un gage infaillible de sécurité et de salutpour eux-mêmes. Mais il n'en est pas ainsi. Car Dieu ne se souciepas tant de sa gloire que de notre salut. S'il est des hommes qui méprisentla gloire, à plus forte raison en est-il ainsi de Dieu, qui n'abesoin d'aucune des choses que nous pouvons donner : mais comme je l'aidit, le Prophète, (142) ayant rôle d'avocat emploie le moyende justification dont il dispose, et le reproduit même à deuxreprises, en disant : " Non pas pour nous, Seigneur, non pas pour nous; " insistant ainsi sur l'indignité de ceux dont le salut est enquestion . " mais donnez la gloire à votre nom. " Quant ànous, nous méritons mille maux, mais faites en sorte que votre nomne soit pas profané. " Pour votre miséricorde et votre vérité(10). " Un autre interprète dit : " A cause de votre miséricorde." Vous le voyez, il n'ignore pas lui-même que souvent Dieu, dansson mépris pour cette première considération, n'envisagequ'une chose, l'amendement des pécheurs. Voilà pourquoi ilajoute : " Pour votre miséricorde et votre vérité." En d'autres termes, à cause de votre miséricorde, secourez-nous:quand bien même vous vous souciez peu de la gloire qui vient deshommes, songez à votre miséricorde, à votre vérité.On peut en effet, on peut acquérir de la gloire par lé châtimentnon moins que par la compassion. Mais ce n'est pas en cette considérationque je vous sollicite, c'est au nom de votre miséricorde. Nous devrionsglorifier votre nom par notre vie, notre conduite. Mais puisque nous noussommes privés nous-mêmes de ce titre, aidez-nous par bonté,par miséricorde : " De peur que les nations ne viennent àdire : où est leur Dieu? "
4. J'entends bien des personnes, aujourd'hui encore, proférerle même veau : mais il est à craindre qu'elles ne parlentsans savoir ce qu'elles disent : autrement verrions-nous tant de rapines,d'injustices, de crimes de toute sorte?
" Notre Dieu a fait dans le ciel et sur la terre tout ce qu'il a voulu(11): " Ici il redresse l'erreur des hommes déraisonnables. Attenduque beaucoup d'hommes méconnaissent l'existence de Dieu, il combatcette opinion en disant : " Notre Dieu a fait dans le a ciel tout ce qu'ila voulu. " Par conséquent, il l'a fait à bien plus forteraison sur là terre. Mais qu'est-ce à dire, il a fait dansle ciel tout ce qu'il a voulu? Il veut parler ou des puissances d'en-hautet des peuples innombrables qui habitent le ciel, ou de la facilitéavec laquelle les ordres divins sont accomplis. Que si la terre offre beaucoupde désordre et de confusion, ne vous en étonnez point. Celaprovient de la méchanceté des hommes, et non de l'impuissancede Dieu , dont les choses célestes montrent assez la force et lepouvoir. S'il n'en est pas ainsi sur la terre, la faute en est àceux qui se rendent indignes.
On en trouvera encore une autre raison, si l'on considère quela longanimité s'oppose à ce que beaucoup d'actions reçoiventici-bas la rétribution qui leur est due. Voilà pourquoi onvoit des méchants obtenir l'avantage sur des justes : c'est quele bon Dieu ne veut pas demander sur-le-champ compte à chacun deses fautes, sans cela notre espèce serait anéantie depuislongtemps. Ce passage signifie donc que Dieu est fort, puissant, capablede punir; les choses du ciel en sont la preuve : s'il ne punit pas, c'estqu'il use de longanimité, et veut attirer les coupables au repentir." Les idoles des nations sont de l'argent et de l'or, des ouvrages de lamain des hommes (12). Elles ont une bouche et elles ne parlent point, ellesont des yeux et elles ne verront point (13). Elles ont des oreilles etn'entendront point, elles ont des narines et ne sentiront point (14). Ellesont des mains sans pouvoir toucher, elles ont des pieds sans pouvoir marcher,elles ne crieront point avec leur gorge (15). Que ceux qui les font leurdeviennent semblables (16)." Dans le psaume CV, pour montrer leur démence,il disait : " Ils ont sacrifié leurs fils et leurs filles aux démons." (37). Ici il fait voir la stupidité de ces adorateurs d'une matièreinanimée. Et il passe en revue tous les membres des idoles, afinde compléter la dérision. Puis il poursuit en disant : "Que ceux qui les font leur deviennent semblables, et tous ceux qui s'yconfient." C'est vertu, en général, que de ressembler àDieu : ici c'est un, malheur qu'il leur souhaite. Songez à ce quepeuvent être ces dieux, quand on ne saurait rien souhaiter de pireà quelqu'un que de leur ressembler. Il s'y prend à merveille,on le voit, pour railler l'extrême folie des idolâtres et lescouvrir de ridicule.
Et comment ne serait-il pas ridicule, je vous le demande, de rendreun hommage fidèle à une statue qui offre l'image de la suprêmeindécence? Qui voudrait voir une femme nue? Eh bien ! le démonne nous guette pas moins auprès d'une représentation semblable.Les idoles sont des images tantôt de fornication, tantôt desodomie. Que signifient cet aigle, ce Ganimède , cet Apollon quipoursuit une vierge, et tant d'autres figures abominables? (143) Partoutluxure, partout incontinence, partout des représentations d'amoursillicites et furieuses. Images, fêtes, solennités, mystères,toutes ces choses attestent, rappellent, enseignent des infamies, et nonpas seulement des ordures, mais encore des homicides. C'est ainsi que l'ons'y prend pour apaiser ces démons. Là on ne trouve qu'incontinence,orgies, cruauté, barbarie, homicides : tels sont les seuls élémentsdes fêtes. Après avoir raillé, en conséquence,l'insensibilité des idoles, et l'aveuglement de ceux qui s'y confient,il en revient aux louanges de Dieu, en disant : " La maison d'Israëla espéré dans le Seigneur, il est leur auxiliaire et leurprotecteur (17). La maison d'Aaron a espéré dans le Seigneur,il est leur auxiliaire et leur protecteur (18). Ceux qui craignent le Seigneuront espéré dans le Seigneur, il est leur auxiliaire et leurprotecteur (19)." Par là, il proclame à la fois la puissancede Dieu et son élévation incomparable au-dessous de tousles êtres. En mettant sous nos yeux ce que Dieu a fait pour le peupleJuif, il nous rappelle un double ou plutôt un triple bienfait. Enpremier lieu, Dieu a délivré les Juifs des démons;en second lieu, il s'est fait connaître; en troisième lieuil a prêté son assistance.
Le Psalmiste parle ensuite séparément d'Israël, dela race sacerdotale, et de ceux des Gentils qui vinrent se joindre au peuplede Dieu. Ce n'est pas la même chose, en effet, qu'un prêtreet un simple particulier : le prêtre a un titre de plus. La divisionest donc en ce point justifiée par la prérogative de l'ordresacerdotal.
5. Ensuite, voulant montrer que la Providence divine ne s'étendaitpoint seulement sur la Judée, il fait mention également desétrangers, des païens réunis, et dit que le secourset la bénédiction sont devenus choses communes à tous." Le Seigneur s'étant souvenu de nous, nous a bénis. Il abéni la maison d'Israël; il a béni la maison d'Aaron(20). Il a béni ceux qui craignent le Sei" gneur (21). " Qu'est-ceà dire : " Il a béni?" C'est-à-dire il a combléde biens. L'homme peut aussi bénir Dieu, en disant, par exemplebénis, mon âme, le Seigneur. Mais celui qui bénit Dieune rend service qu'à lui-même; il ajoute à sa propregloire sans obliger Dieu en aucune façon. Dieu, au contraire, ennous bénissant, nous rend plus glorieux sans y rien gagner lui-même.Rien ne manque, en effet, à la divinité : de sorte que, dansles deux cas, le profit est pour nous-mêmes. Mais comment les a-t-ilbénis? Il leur a envoyé du pain du haut du ciel, il a faitjaillir pour eux l'eau d'un rocher, il a protégé leur entrée,leur sortie; il a multiplié leur bétail, leurs troupeaux,il les a nommés son peuple, il a fait de la prêtrise une royauté,il a donné la loi, il a envoyé ses prophètes. De là,ces assurances qu'on lit ailleurs : " Il n'a pas fait ainsi pour chaquepeuple, et il ne leur a pas manifesté ses jugements. " (Ps. CXLVII,9.) Et encore : " Quelle nation est assez sage pour que le Seigneur Dieus'en approche? Les petits avec les grands. " (Deut. IV, 7.) C'est-à-direqu'aucune race n'était privée de bénédiction,et que les mêmes grâces étaient répandues surtous. " Que le Seigneur vous multiplie, vous et vos fils (22). " Encoreune espèce de bénédiction, l'accroissement de la race.Le contraire est représenté par un autre comme un châtiment,en ces termes : " Nous avons diminué de nombre, et nous sommes bienpeu par rapport à tous ceux qui habitent la terre. " (Dan. III,37.) Même en Egypte, ils jouissaient de cette bénédiction; malgré la foule des obstacles, les travaux, la misère,la barbarie de leurs tyrans, rien ne pouvait arrêter l'accomplissementde la parole divine, et la bénédiction produisit de telseffets qu'en deux cents années ils devinrent six cent mille. Encela consistait alors la bénédiction; aujourd'hui, sous lerègne de la nouvelle loi, elle produit des effets bien plus relevés.Paul a dit : " Béni Dieu, qui nous a bénis de toute bénédictionspirituelle, des dons célestes dans le Christ ! " (Ephés.I, 3.) Et ailleurs : " Mais à celui qui est puissant pour tout fairebien au delà de ce que nous demandons ou concevons, à luigloire dans l'Eglise! " (Ib. III, 20, 21.) Les prophètes de l'ancientemps, quand ils voulaient faire du bien à quelqu'un, avaient recoursà la bénédiction qu'on a vue. Elisée fit présentd'un fils à la femme qui l'avait accueilli. Sous la nouvelle loi, les bienfaits sont autres et incomparablement plus grands. Ce n'est paslà ce que la marchande de pourpre demandait aux apôtres. Qu'était-cedonc? " Si vous n'avez pas jugé que je suis indigne devant le Seigneur,entrez et restez chez moi. " (Act. XVI, 15.)
Voyez-vous la différence, la diversité des (144) prièresaux temps de l'Ancien et sous le Nouveau Testament? Le Christ a dit demême: " Réjouissez-vous de ce que vos noms ont étéinscrits dans les cieux. " Et Paul : " Que Dieu vous remplisse de toutegrâce et de toute gloire dans votre joie, afin que vous abondiezdans l'espérance et dans la vertu de l'Esprit-Saint. " (Rom. XV,13.) Bénédiction dont la vertu est d'accorder des biens ineffableset n'a rien de terrestre. Paul dit encore : " Dieu écrasera Satansous vos pieds promptement. " Mais aux temps de l'ancienne loi, quand leshommes étaient plus grossiers, c'étaient les choses sensiblesqui formaient le tissu de la bénédiction, et la féconditédes femmes était regardée comme un bien incomparable. Eneffet, une fois que la mort eut été introduite à lasuite du péché, Dieu voulant consoler notre espèce,et lui montrer que loin de vouloir l'exterminer, l'anéantir, illa rendrait au contraire bien plus nombreuse, prononça ces paroles: " Croissez et multipliez. " (Gen. IX, 1.) Mais la mort n'eut pas étéplus tôt reconnue pour un simple sommeil, que la virginitédevint un titre d'honneur. D'où ces mots de Paul : " Je voudraisque tous les hommes fussent dans la continence, ainsi que moi. " Et encore: " Il est avantageux à lhomme de ne toucher aucune femme. " (ICor. VII, 7.) Et ces paroles du Christ : " Il y a des eunuques qui se sontfaits eunuques en vue du royaume des cieux. " (Ib. V, 1; Matth. XIX, 12.)D'ailleurs, dès le principe, Dieu avait fait entendre qu'on a besoinde vertu et non d'une postérité nombreuse. Ecoutez en quelstermes un sage dit : " Ne désirez point une troupe inutile d'enfants,s'ils n'ont pas la crainte de Dieu; et ne vous occupez pas de leur nombre.Car mieux vaut un que mille et mourir sans postérité qued'avoir des enfants impies; et mieux vaut un qui fait la volontédu Seigneur que mille qui transgressent la loi. " (Eccli. XVI, 4.) Maisles stupides Juifs, dans leur attachement à la chair, dans leurinsouciance pour la vertu, disaient : " Que cherche Dieu, sinon la progéniture?" (Malach. II, 15.) Aussi, voulant leur montrer que ce n'est pas. celaqu'il cherche, en mille circonstances, il punit leurs vices par la mort." Soyez bénis du Seigneur (23). " Remarquez ces derniers mots. Voilà,en effet, la bénédiction véritable. Il y a aussi desgens qui sont bénis parmi les hommes; mais les biens qui leur enreviennent sont humains. La suprême bénédiction, lavoici : les hommes, bénissent, en ce sens qu'ils louent, célèbrentles hommes riches, puissants, glorieux. Mais c'est là une bénédictiontemporaire, et inutile au moment même où elle se fait sentir: celle de Dieu est perpétuelle, et elle nous seconde dans les plusgrandes choses. " Qui a fait le ciel et la terre. "
6. Voyez-vous le pouvoir de la bénédiction? Les parolesde Dieu deviennent des réalités. c'est une de ces paroles,du moins , qui a créé le ciel. " Par une parole du Seigneur," est-il écrit , " les cieux furent établis, " (Psal. III,2-6.) La parole dont il vous bénit, c'est cette parole puissante.
" Le Ciel du ciel est au Seigneur; la terre, il l'a donnée auxfils des hommes (24). " Que dites-vous ? Il a choisi le ciel pour en faireson séjour, et après s'être réservé l'étagesupérieur, il nous a assigné cette terre pour habitation? A Dieu ne plaise ! ce langage est celui de la condescendance. S'il enétait ainsi que vous dites, comment subsisterait dès lorscette autre parole divine : " Est-ce que je ne remplis pas le ciel et laterre? dit le Seigneur. " (Jér. XXIII, 24.) Car ces deux chosessont contradictoires, si nous nous en tenons au sens qui s'offre tout d'abord, au lieu d'approfondir la doctrine qui y est renfermée. Que signifiedonc ceci: " Le Ciel du ciel est au Seigneur : la terre, il l'a donnéeaux fils des hommes?" C'est une expression de condescendance qui n'impliquepoint que Dieu soit confiné dans le Ciel. Ce n'est pas. non plusparler dignement de lui que de dire : " Le ciel est son trône, etla terre son escabeau, (Isaïe LXVI, 4) : " encore le langage de lacondescendance. Dieu embrasse tout, supporte tout, loin d'être assujettià aucune condition de lieu, il domine lui-même et contienttoutes choses; s'il est écrit que le ciel est sa maison , c'estparce que ce lieu est pur d'iniquité. Le ciel ne marque donc pasen cet endroit un séjour choisi, non plus que dans cet autre passage: " Il a marqué les limites des peuples selon le nombre des angesde Dieu, (Deut. XXXII, 8) ; " et dans celui-ci: " Il a choisi la maisonde Jacob. " (Ps. CXXXIV, 4.) N'entendez point par là que les Juifsdeviennent les siens, à l'exclusion des autres hommes,. abandonnésdésormais de sa providence , et frustrés de son secours.Dieu est commun à tous les hommes. ce langage (145) n'est employéici que pour marquer la tendresse particulière qu'il avait pourles Juifs, comme valant mieux, il faut bien le croire, que les autres hommes.En effet, qu'il ne les choisit pas à l'exclusion des autres, quesa sollicitude demeura toujours universelle, c'est ce que montrent et lesfaits d'avant Moïse, et tout ainsi bien ceux qui arrivèrentde son temps ; enfin ceux qui se passèrent successivement aprèslui. Le soleil , la terre , la mer, tout le reste fut donné àtous en commun par le Seigneur; chez tous il implanta pareillement la loinaturelle. Abraham était perse (1) : Dieu l'aima, le fit, changerde pays, il se servit de lui pour corriger les Egyptiens , les habitantsde Chanaan , ceux qui venaient de la Perse; de son fil. et de son petit-filspour rendre meilleures, autant qu'il lui appartient, beaucoup de peupladesvoisines. Après la naissance de Moïse, il achemina les Egyptiensà la doctrine sainte par sa conduite envers les Juifs; de mêmeles habitants de la Palestine, et ensuite ceux de Babylone : Ainsi, endisant: " Le ciel du ciel est au Seigneur, " le Psalmiste entend que leSeigneur se complaît, dans les habitants de ce séjour, parcequ'ils sont exempts de toute iniquité. Et vous-même, si vousne restez pas attaché à la terre , si vous devenez un ange,vous monterez promptement au ciel et dans la maison paternelle; mêmeavant le jour de la résurrection, vous voilà émigréd'ici-bas , et promu aux honneurs. Car de même que beaucoup de sénateursconservent leur dignité, quoique vivant à la campagne; demême si vous voulez devenir citoyens du ciel, même en vivantici-bas, vous jouirez de cette dignité. " Les morts ne vous louerontpas , Seigneur, ni tous ceux qui descendent dans l'enfer (25)."
"Mais nous les vivants, nous bénirons le Seigneur dèsmaintenant et dans tous les siècles (26). " Par " morts " il n'entendpas ici les trépassés, mais ceux qui sont décédésdans l'impiété , ou ceux qui ont vieilli clans le péché.Abraham, Isaac, Jacob, avaient déjà fini leurs jours, qu'ilsvivaient encore, en ce sens que leur méritoire était honoréepar les vivants. Quand Moïse prie pour le peuple placé soussa conduite, il se sert de leurs noms pour émouvoir Dieu, il lesadjoint à sa supplication. C'est encore en leur nom, que les troisenfants sollicitent leur délivrance. " Ne détournez pas
1 Saint Chrysostome ne signe par ce nom les Chaldéens, ainsique dans d'autres passages Abraham venait de la Chaldée.
votre miséricorde de nous, à cause d'Abraham qui fut aiméde vous, d'Isaac votre serviteur, et d'Israël votre saint. " (Dan.III, 35.) Comment les appeler morts, eux qui jouissaient d'un pareil pouvoir?Le Christ a dit : " Laissez les morts ensevelir leurs morts. " (Matth.VIII, 22.) C'est pour cela que Paul appelle les défunts non pasles morts, mais: " Les endormis: Je ne veux pas que vous ignoriez , " dit-il," mes frères , au sujet des endormis. " (I Thess. VI, 12.) Car lejuste même trépassé n'est pas mort, il n'est qu'enétat de sommeil. Celui qui doit être envoyé dans unevie meilleure, n'est qu'endormi : celui qui doit. être traînéà la mort. éternelle , celui-là est mort, qu'il soitdéfunt ou en vie. Les uns descendent dans l'enfer, les autres monterontau ciel , et seront avec le Christ. Aussi le Prophète ne dit-ilpas simplement: les vivants, mais " Nous les vivants , " se désignantainsi lui-même. Et d'où vient cette addition? De ce que Pauls'est exprimé de même en disant " Nous les vivants, nous quirestons, nous narriverons pas les premiers en la présence du Seigneur." (I Thess. IV, 16.) De même qu'ici , ce mot " Nous " ne permet pasd'appliquer la phrase à tout le monde, mais seulement aux fidèles, à ceux qui imitent la conduite de Paul , ainsi dans notre texte:" Nous les vivants, " doit s'entendre de ceux qui vivent dans la vertu, à la façon de David. " Dès maintenant et dans tousles siècles. " Voyez-vous comme la suite confirme cette interprétation,à savoir, qu'il parle de ceux qui vivent selon la vertu ? Personnene vit ici-bas jusque dans l'éternité, c'est le privilègede ceux-là seuls, comme destinés à une immortalitéglorieuse. Les pécheurs vivent aussi ; mais c'est dans les tourments,les supplices, les grincements de dents : les autres vivent dans tout l'éclatde la gloire, et leur seule occupation est d'offrir à Dieu les hymnesmystiques avec les puissances incorporelles. Tâchons d'obtenir cettevie afin de goûter le même bonheur, afin d'entrer en possessiondu partage que rien ne peut représenter, pas plus l'esprit que laparole , et dont l'expérience seule peut révéler lesdélices, desquelles puissions-nous tous jouir, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quigloire et puissance, maintenant et toujours , et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.