HOMÉLIE XXVIII
" JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS UNE BARQUE, SES DISCIPLESLE SUIVIRENT ; ET AUSSITÔT UNE GRANDE TEMPÊTE SÉLEVASUR LA MER, EN SORTE QUE LA BARQUE ÉTAIT COUVERTE DES FLOTS, ETLUI CEPENDANT DORMAIT. " (CHAP. VIII, 23, 24, JUSQUÀ LA FIN DUCHAPITRE.)
1. Saint Luc, pour prévenir la curiosité de ceux qui voudraientsinformer trop précisément du temps auquel ce miracle dela tempête arriva, dit en général : " Et il arrivaun jour quil monta dans une barque avec ses disciples. " (Luc, VIII, 22.)Saint Marc fait la même chose. (Marc, IV, 35.) Mais saint Matthieuobserve ici lordre des temps. Cest que les évangélistesne rapportent pas tous toutes les actions de Jésus-Christ. Je vousen ai déjà avertis afin que personne ne prenne une omissionpour une contradiction. Jésus-Christ donc, mes frères, renvoiele peuple, et retient seulement ses disciples avec lui. Tous les évangélistesdemeurent daccord de cette circonstance. Et ce nétait pas au hasardni sans grand sujet quil les retenait avec lui. Il voulait les rendretémoins de ce grand miracle quil allait faire. Comme un excellentmaître dexercices, il dressait et assouplissait ses apôtresde manière à les rendre imperturbables dans les dangers,et modestes au milieu des honneurs. Pour quils ne soient pas trop vainsde ce quil les a retenus auprès de lui après avoir renvoyéles autres, Jésus permet que ses disciples soient battus par latempête, et tout ensemble il prépare le grand miracle quilfera bientôt, et exerce leurs coeurs à. supporter courageusementles épreuves. Les autres miracles que Jésus-Christ avaitdéjà faits en leur présence, étaient sans doutetrès considérables; mais celui-ci a une vertu toute particulièrepour les rendre hardis et courageux. La mer devint alors comme une carrièredans laquelle le Sauveur exerçait ses nouveaux athlètes.Cest pourquoi il voulait quil ny eût que ses disciples avec lui.Lorsquil na dessein que de faire des miracles, il veut que tout le peupleen soit témoin; mais lorsquil y a quelque péril ou quelquemal à souffrir, il renvoie le peuple et ne retient que ceux quilformait comme des athlètes aux combats qui devaient bientôtse livrer par toute la terre.
Saint Matthieu dit simplement que Jésus-Christ " dormait, " maissaint Marc dit " quil dormait sur un oreiller. " Il voulait nous apprendrepar là combien le Fils de Dieu était éloignéde tout faste et de tout orgueil, et nous exhorter à suivre lexemplede cette simplicité. Lors donc que la mer soulevait de plus en plusses flots, et que la tempête devenait très violente : " Alorsses disciples sapprochant de lui le réveillèrent et luidirent: Seigneur, sauvez-nous, nous périssons (25). " Jésus-Christen se réveillant sadresse plutôt à ses disciples quàla mer. Il reprend plutôt le peu de foi des uns quil ne commandeà lautre de se calmer; parce que, comme je lai déjàdit, il permettait cette tempête pour les exercer; et il traçaitici une figure des tentations (231) dont ils se trouveraient agitésdurant toute la suite de leur Vie. On les a vus depuis, battus par destempêtes dévénements beaucoup plus fâcheusesque celle-là, sans que le Sauveur se soit mis en peine de les entirer. Cest ce qui fait que saint Paul dit, en écrivant aux Corinthiens: " Je suis bien aise, mes frères, que vous sachiez lafflictionqui nous est survenue en Asie, parce quelle a été dun poidsexcessif et au-dessus de nos forces, jusquà nous faire désespérerde sauver notre vie. " (II Cor. 1, 8.) Et il dit encore au même endroit:" Dieu nous a délivrés dun si grand péril de mort." (Ib. 10.)
Pour apprendre donc ici à ses apôtres, que quelque grandsque fussent les maux dont ils seraient accablés à lavenir,ils devaient toujours conserver une grande fermeté de courage, etcroire que Dieu ne permettait ces épreuves que pour leur bien, ilcommence par les reprendre aussitôt quil se réveille. Ce.trouble même dans lequel il permet quils tombent, leur devait êtretrès avantageux, puisque le miracle leur en devait paraîtreplus grand, et que le souvenir en serait mieux imprimé dans leurmémoire. Quand Dieu veut faire quelque action extraordinaire, ilménage beaucoup de circonstances et daccidents particuliers propresà graver fortement dans les esprits le souvenir de lévénementmiraculeux, de peur quaussitôt quil sera passé on ne loublie.Cest ainsi quil permit que Moïse fût dabord frappédhorreur en voyant sa verge changée en serpent, afin quen sortantensuite de cette épouvante, il admirât davantage ce prodige.Cest ce qui arrive ici aux apôtres. Dieu ne les sauve que lorsquilsse croyaient perdus; afin quen se souvenant de la frayeur dont ils avaientété saisis et du péril dans lequel ils étaient,ils se souvinssent en même temps de la grandeur du miracle qui lesen avait délivrés.
Cétait dans ce dessein que Jésus dormait. Sil eûtété éveillé, peut-être que les disciplesnauraient pas eu peur, ou quils nauraient pas invoqué son aide,ou qui1s ne lauraient pas cru assez puissant pour dissiper un tel danger.Il dort donc pour donner lieu la crainte de saisir leurs coeurs, et pourleur rendre ensuite ce miracle plus sensible. Nous ne voyons jamais sibien les miracles que les autres éprouvent, que ceux dont nous ressentonsnous-mêmes les effets. Les apôtres voyaient à la véritéde nombreux miracles de guérison opérés tons les jourssur dautres personnes, mais comme ces miracles ne les touchaient pas personnellement,il pouvait arriver quils les laissassent indifférents. Comme ilsnétaient ni boiteux, ni atteints daucune autre infirmitécorporelle, et quil était néanmoins utile quils ressentissentpersonnellement la bonté et la puissance de leur Maître, Jésus-Christpermet la tempête puis il les en délivre, leur imprimant ainsiun plus vif sentiment de sa bienfaisance. Le Sauveur fait ce miracle loinde la foule pour navoir pas à condamner publiquement le manquede foi de ses disciples; il les en reprend, mais en particulier et lorsquilssont seuls avec lui; avant même de calmer la tempête qui agitaitles eaux, il apaise par la réprimande celle qui troublait leursâmes.
Jésus leur répondit : " Pourquoi êtes-vous ainsitimides, ô hommes de peu de foi? Et se levant ensuite, il parla avecempire aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme (26)."Jésus-Christ nous apprend par ce reproche que la crainte et le troublene viennent point des maux ni des tentations par elles-mêmes, maisde la faiblesse de nos âmes et de notre peu de foi. Et si quelquunmobjecte que ce nétait point une marque de faiblesse dans lesapôtres, mais plutôt une preuve de leur grande foi de sadresserainsi à Jésus-Christ et de. le réveiller pour luidemander du secours,.. je lui répondrai que les apôtres montraientquils navaient pas encore une juste idée de la puissance de leurMaître, par cela même quils ne le croyaient pas assez puissantpour apaiser la tempête à moins quil ne fût éveillé.
Et ne vous étonnez pas de limperfection quils montrent ici,puisque vous la retrouverez encore plus tard en eux lorsquils auront ététémoins de beaucoup dautres miracles.
Cest ce qui-leur attirera tant de réprimandes du genre de celle-ci:" Etes-vous donc encore, vous aussi, sans intelligence? " (Matth. XV, 16.)Et si les disciples eux-mêmes étaient si imparfaits, ne nousétonnons pas, mes frères, que le peuple neût pas despensées plus relevées du Fils de Dieu. Car les disciplesétaient dans létonnement et disaient : " Quel est cet homme-cià qui les vents et la mer obéissent (27)?"
2. Cependant Jésus-Christ ne les reprend point de ce quils nele regardent encore que comme un homme; et il attend sans impatience quele grand nombre de ses miracles (232) les persuade eux-mêmes de lafausseté de leurs pensées. Que si vous me demandez pourquoiils le regardaient toujours comme un homme ordinaire, je vous répondraique cest à cause de tout ce qui paraissait en lui au dehors, dece quil donnait comme nous, et quil se servait dun vaisseau, pour passerla mer. Cest ce qui jetait leurs esprits dans le trouble et dans la confusionà son sujet. Le sommeil où ils le voyaient et tout ce quiparaissait en lui, faisait voir que ce nétait quun simple homme; mais cette tempête si divinement, calmée montrait quilétait Dieu. Et si Moïse autrefois commanda aussi à lamer, ce quil fit ne sert quà montrer la supérioritéde Jésus sur lui. Car Moïse agissait en serviteur, mais Jésus-Christcommandait en maître. Il nétend point sa verge comme Moïse,il ne lève point comme lui les mains au ciel, il nuse point deprières. Il agit souverainement en créateur qui se fait obéirde sa créature, et comme un ouvrier qui dispose de son ouvrage selonquil lui plaît. Il calme par une seule parole lagitation de lamer et il lui impose comme un frein pour dompter ses flots. Il fait succédertout dun coup le calme à la tempête, sans quil en restela moindre trace, ce que lévangéliste marque par cette parole:" Et il se fit un grand calme. "
Jésus-Christ fait dans ce miracle ce que lEcriture admire commeun rare prodige dans le Père dont il est écrit : " Il a parléet la tempête sest arrêtée. " (Ps. CVI, 20.) Cestexactement ce que lon dit ici de Jésus-Christ.: Il parle et " ilse fait aussitôt un grand calme. " Voilà ce qui causait àla multitude une si extraordinaire admiration; et certainement cette admirationeût été -moindre si Jésus avait opérécomme Moïse.
Lorsque Jésus-Christ eût quitté la mer, il fit voirun autre miracle encore plus terrible.
Deux démoniaques,.en le voyant, furent saisis de frayeur commedes esclaves fugitifs qui aperçoivent leur Maître. EcoutonslEvangile : " Jésus ensuite étant passé àlautre bord, dans le pays des Géraséniens, il vint au devantde lui deux possédés sortant des tombeaux; ils étaientsi furieux que personne nosait passer par ce chemin-là (28). Etils commencèrent à. crier : Jésus, Fils de Dieu, quya-t-il de commun entre vous et nous? Etes-vous venu ici pour nous tourmenters avant le temps (29)? " Pendant que le peuple regarde Jésus-Christcomme un " homme ", les démons viennent publier quil est " Dieu".Et ceux qui navaient pas entendu la voix de cette mer agitée dabord,puis tout dun coup calmée, entendirent les démons répéterà haute voix et distinctement ce que la mer avait déjàproclamé si haut par son subit apaisement. Et afin que ces parolesdes démons ne parussent point une flatterie, ils en font voir toutdabord la vérité, en avouant ce quils souffrent: "Etes-vousvenu ici, " disent-ils, " pour nous tourmenter avant le temps? " Ils déclarentdabord quils sont ses ennemis, afin que la prière quils lui feraientensuite ne parût point une chose concertée. Ils étaientinvisiblement tourmentés; Ils sentaient des agitations plus grandesque celles des flots de la mer. La présence de Jésus-Christles brûlait au dedans deux-mêmes et leur faisait souffrirdes maux effroyables.
Comme personne nosait amener ces possédés à Jésus-Christ,il les va trouver lui-même. Saint Matthieu marque seulement quilsdirent à Jésus-Christ " Etes-vous venu ici pour nous tourmenteravant le temps? " Mais les autres évangélistes ajoutent :" Quils le priaient et le conjuraient de ne les point jeter dans labîme." Car ils crurent que le temps marqué pour leur supplice étaitvenu, et ils furent saisis de crainte, se croyant près dêtreprécipités dans lenfer. Que si saint Luc ne parIe que dunpossédé, tandis que saint Matthieu parle de deux, ce nestpoint une contradiction. Si saint Luc assurait formellement quil ny enavait quun et quil ny en avait point dautre avec lui, ce serait alorsquil combattrait ce que saint Matthieu a dit. Mais lorsquun évangélistene parle que dun possédé et quun autre parle de deux, cenest plus se contredire, mais rapporter différemment une mêmehistoire. Il me semble que saint Luc ne parle que dun, parce quil avaitdans lesprit le plus violent de ces possédés. Cest pourquoiil sarrête à décrire ce malheur dune manièreplus tragique, et rapporte que brisant toutes les chaînes dont onle " voulait lier, il errait dans les déserts. " Saint Marc ajoute: " Quil se frappait à coups de pierres. " Mais les seules parolesde ces possédés suffisent .pour faire voir leur cruautéet leur impudence : " Etes-vous venu pour nous punir avant le temps?" disent-ils.Ne pouvant pas dire quils nont pas péché, tout ce quilsdemandent, cest quils ne soient point (233) châtiés de leurscrimes avant le temps destiné à leur supplice. Comme le Sauveurles surprenait au milieu de leurs coupables pratiques, exerçantleur malice à pervertir et à tourmenter ses créatures,ils crurent que cédant à lindignation que lui causait leursexcès, il ne différerait pas davantage à les punir.Cest dans cette appréhension quils conjurent le Fils de Dieu etquils lui disent : " Etes-vous venu " pour nous punir avant le temps?" Ceux que les chaînes ne pouvaient arrêter, qui brisaientleurs fers, qui se tenaient sur les montagnes, en descendent enfin deux-mêmeset de leur propre mouvement, viennent trouver le Sauveur, enchaînésquils sont par sa puissance; ils empêchaient les autres de passer,et cest maintenant Jésus-Christ qui leur ferme le passage, et ilssarrêtent immobiles devant lui.
Mais doù vient quils se plaisaient tant dans les sépulcres?Pour insinuer dans lesprit des hommes quelque croyance funeste, par exemplepour leur persuader que les âmes des morts deviennent des démons.Ce que je prie Dieu, mes frères, de détourner à jamaisde notre pensée. Mais si cela nest ainsi, me dira quelquun, commentse fait-il quil y a des magiciens qui semparent de petits enfants, etqui les égorgent pour se faire de leurs âmes des auxiliairesdans leurs entreprises? - Il se peut que des magiciens égorgentdes enfants comme plusieurs personnes laffirment; mais doù savez-vousque les âmes de ces enfants agissent ensuite de concert avec euxpour faire réussir leurs projets?
Les démons eux-mêmes, me direz-vous, crient tous les jours: Je suis lâme dun tel. Mais cela nest-il pas un piègequils nous tendent, et un effet de leur tromperie? Ce nest point lâmede cet homme mort qui parle de la sorte, cest le démon qui feintde lêtre, et qui tâche de nous séduire par cette imposture.Si lâme pouvait passer dans la substance dun démon, ellerentrerait encore bien plus aisément dans le corps même doùelle est sortie. Quelle apparence y aurait-il dailleurs, quune âmeoutragée et déshonorée, voulût servir àcelui même qui loutrage, et laider dans ses desseins? Et qui croiraquun homme puisse faire quune substance spirituelle se transforme enune autre substance? Si cela est impossible dans les corps; et si le corpsdun homme ne se change point en celui dune bête, combien 1. (Voyezla note de la page 167 du tome 1er.) est-il moins croyable que son âmepuisse se changer en la substance dun démon?
3. Cest pourquoi il faut mépriser ces discours, comme des contesde vieilles femmes ivres et comme des fables bonnes à faire peuraux enfants. Une fois quune âme est séparée de soncorps, il ne lui est plus permis dêtre dans ce monde. LEcrituredit : " Que les âmes des justes sont dans la main de Dieu. " (Sap.III, 1) Si les âmes des justes sont dans la main de Dieu, il esthors de doute aussi que celle des enfants qui nont point péchéy sont. Nous savons aussi que les âmes des pécheurs sont aussitôtaprès leur mort enlevées de ce monde, comme nous le voyonsdans lhistoire du Lazare et du mauvais riche; et Jésus-Christ diten un autre endroit de son Evangile : " On vous redemandera votre âme." (Luc, XII, 20.) Il est donc certain que dès quune âme estsortie de son corps, elle ne peut plus demeurer sur la terre. Et certescela paraît bien raisonnable. Si lorsque nous voyageons en ce monde,revêtus de notre corps, sur une terre qui nous est cependant familièreet connue, nous ne savons plus, pour peu que nous entrions dans une voienouvelle, de quel côté dirige nos pas, et que nous avons besoinde quelquun qui nous guide; comment une âme, arrachée deson corps, et tout à coup transportée dans des régionsquelle ne connaît point, pourra-t-elle savoir de quel côtése tourner, sans quelquun qui lui montre le chemin?
Il y a cent autres raisons qui font voir que lorsquune âme estsortie du corps, elle ne demeure plus sur la terre. Nous voyons que saintEtienne dit : " Recevez mon âme (Act, VII, 50); " que saint Pauldit : " Je désire dêtre avec Jésus-Christ (Philip.I, 23); " et quil est dit dun ancien patriarche : " II fut mis au rangde ses pères, et mourut dans une " heureuse vieillesse. " (Genèse,XXV, 2.) Que si vous voulez encore une autre preuve pour vous faire voirque les âmes de ceux qui sont morts ne demeurent point sur la terre,écoutez ce que dit le mauvais riche, et voyez ce quil demande sanspouvoir lobtenir. Si les âmes avaient la liberté de demeurersur la terre après leur mort, pourquoi ce mauvais riche ne serait-ilpas venu lui-même avertir ses frères de ce qui se passe là-bas?(Luc, XV, 25.) Ce seul endroit de lEcriture suffit pour nous faire voirque les âmes, après leur mort, vont dans un lieu fixe et arrêté,doù elles (234) ne sont plus maîtresses de sortir, et oùelles attendent le jour terrible du jugement.
" Or il y avait au delà, un peu plus loin, un grand troupeaude pourceaux qui paissaient (30). Et les démons lui disaient enle suppliant: Si vous nous chassez dici, permettez-nous daller en cetroupeau de pourceaux (31). Et il leur répondit : Allez, et étantsortis ils entrèrent dans les pourceaux; et voilà que tousces pourceaux coururent avec violence se précipiter dans la mer,et moururent dans les eaux (32). " Si quelquun veut savoir pourquoi lesdémons
firent cette demande à Jésus-Christ, et pourquoi le Sauveurla leur accorda, je lui réponds que ce nétait point pourse rendre à leur prière ni pour leur faire une grâce;mais pour nous apprendre plusieurs choses très importantes. Il voulaiten premier lieu faire comprendre à ceux quil délivrait combienfuneste et violente était la domination de ces tyrans sans cesseoccupés à tendre des piéges, aux hommes. Il voulaiten second lieu nous assurer que les démons nosent pas mêmeentrer dans des pourceaux, sils nen reçoivent de Dieu la permission.Il voulait encore nous faire voir que sil neût retenu la malicedes démons, et si sa providence neût arrêtéleur fureur, ils auraient encore fait plus de mal. aux hommes quils nenfirent aux pourceaux.
Car il est certain quils ont pour nous une haine bien plus grande quecontre les bêtes.
Si donc ils népargnèrent pas les pourceaux, et silsles précipitèrent dans la mer aussitôt quils en eurentreçu le pouvoir; que neussent-ils point fait à ces possédésquils emmenaient et égaraient dans les solitudes, si Dieu. neûtmis des bornes à leur rage?
Cet exemple nous fait voir quil ny a personne sur qui la providencede Dieu ne veille.
Si nous nen ressentons pas tous également les mêmes preuves,cest par un autre grand effet de cette même providence, qui ne sedécouvre à chacun de nous quautant quil lui est nécessaire.Nous apprenons encore par cette histoire que Dieu ne veille pas seulementen général sur tous les hommes, mais sur chacun deux enparticulier. Jésus-Christ sans doute le déclare expressémentà-ses disciples lorsquil leur dit: " Tous les cheveux de votretête ont été comptés (Matth. X, 30), " maisnous en voyons une preuve bien claire dans lexemple de ces possédés, que les démons auraient fait mourir, si Dieu neût veilléà leur conservation. Outre ces raisons, on peut encore dire queJésus-Christ voulait donner aux habitants du pays une idéede sa puissance: " Ce que voyant ceux qui les gardaient, ils senfuirent,et, étant venus-à la ville, ils donnèrent avis detout, et de ce qui était arrivé aux possédés(33). Et aussitôt toute la ville sortit pour aller au-devant de Jésus;et, layant vu ils le supplièrent de se retirer de leur pays (34)." Lorsque sa réputation était répandue en quelqueendroit, Jésus ne sy montrait plus que rarement et ny faisaitplus guère de miracles; mais lorsquil était inconnu dansquelque ville et quon ny parlait point de lui, cest alors quil se signalaitpar ses prodiges, afin dattirer ainsi le peuple à la connaissancede sa divinité.
Que les habitants de cette ville fussent des hommes stupides, on ledevine aisément, puisquau lieu dadmirer et dadorer Celui quidéployait une telle puissance, ils le renvoyèrent et le supplièrentde séloigner de leur contrée. Mais pourquoi les démonsprécipitèrent-ils les pourceaux dans lamer? Cest parce quilstâchent partout de jeter les hommes dans labattement, et quilsse réjouissent toujours de leur perte. Cest ce que le démontémoigna autrefois à légard du bienheureux Job. Dieului donna puissance sur son serviteur, non pour condescendre à sondésir cruel et à son envie furieuse; mais pour rendre cesaint athlète plus illustre et pour ôter à cet espritde malice tout sujet dexcuse, en faisant retomber sur sa tête tousles maux dont ce juste aurait été affligé.
Nous voyons encore ici arriver le contraire de ce que les démonssouhaitaient. Car la puissance de Jésus-Christ quils sefforçaientdobscurcir, en parut avec plus déclat; et la malice furieuse deces esprits, dont Dieu délivra les possédés, inspiraplus dhorreur à tout le monde. On remarqua en même tempsleur faiblesse puisquils navaient pas même la puissance de nuireà des pourceaux, si Dieu, le créateur de toutes choses, nela leur donnait.
4. Si quelquun veut entendre cette histoire dans le sens anagogique,je ne my oppose pas. Il suffit quil reconnaisse que la véritéde lhistoire est telle que lEvangile la rapporte. Or la leçonque nous donne ce passage ainsi entendu cest que lorsque les hommes viventen pourceaux, ils tombent aisément sous la puissance (235) du démon.Tant quils demeurent encor hommes, et quils ne sont pas tout àfait pourceaux, ils peuvent comme les deux possédés êtreencore délivrés de la puissance du diable; mais lorsquilsont étouffé en eux tous les sentiments de lhomme, le démonnon-seulement sempare deux, mais il les précipite dans labîme.Afin que personne ne prît pour une fable lexpulsion des démons,mais que lon y crût comme à un fait certain, Jésus-Christpermet que lon en voie la preuve dans la mort des pourceaux.
Mais qui nadmirera ici la bonté du Sauveur en même tempsque sa puissance? Ces hommes qui ont reçu un si grand bien du Sauveurdans la délivrance de ces possédés, sont assez ingratspour le faire sortir de leur pays, et lui ne sy oppose pas, mais il seretire, sans témoigner la moindre résistance. Aprèsquils se sont déclarés si visiblement indignes de la prédicationde sa parole, il les quitte et se retire loin deux. Il leur laisse pourmaîtres ceux qui avaient été possédés,et ceux qui paissaient les pourceaux, afin quils apprissent deux commenttout sétait passé.. Mais en séloignant de ce peuple,il le laissa pénétré de crainte. Car la grandeur dela perte éprouvée, favorisait la divulgation de lévénement,dont le prodige dut faire une forte impression sur les esprits. Le bruitdu miracle éclatait de toutes parts. Il était publiépar toutes sortes de gens, par ceux qui avaient été délivrés,par les maîtres à qui appartenaient ces pourceaux, et parceux qui les gardaient.
Il y a encore aujourdhui, mes frères, bien " des possédésqui demeurent dans des sépulcres," et dont rien ne saurait retenirla fureur: ni le fer, ni les chaînes, ni les exhortations, ni lesmenaces, ni la crainte de Dieu ou des hommes. Quelle différencey a-t-il entre. un. homme possédé du démon et un impudique,qui sabandonne aux dérèglements les plus infâmes,dont le coeur commet autant de crimes quil se présente dobjetsà ses yeux? Il ne le croirait pas " nu " ; il lest néanmoins,quelque magnifiquement habillé quil vous paraisse parce quayantperdu Jésus-Christ dont il était revêtu, il a étédépouillé de toute sa gloire : " Il ne se frappe pas àcoups de pierres, " mais il se brise par ses péchés, quifont à lâme des plaies plus sanglantes que les pierres nenfont au corps.
Qui pourra donc lier un tel homme? Qui pourra larrêter ? Quipourra le délivrer de cette passion qui lagite et le tourmente,qui lemporte hors de lui-même, et qui le fait toujours demeurer" dans les sépulcres" ? Ne sont-ce pas en effet des sépulcres,ces lieux infâmes où il passe sa vie, et ces détestablesrepaires de femmes perdues, où la corruption et la pourriture répandentde toutes parts une odeur de mort?
Ne pouvons-nous pas dire aussi de lavare ce que nous avons dit de limpudique?Qui peut le retenir? Qui peut " le lier "? Nest-il pas vrai " quil romptses chaînes", quil se rit également de toutes les exhortations,de toutes les menaces, et de tous es conseils? Ne conjurent-ils pas tousceux qui tâchent de le guérir de son avarice, de ne le pasfaire? et ne regarde-t-il pas comme un supplice, dêtre délivrédun cruel supplice? Y a-t-il au monde un état plus misérableque celui-là? Si "ce " possédé " de lEvangile méprisales hommes, il se rendit au moins à la parole de Jésus-Christ;mais lavare nécoute pas Jésus-Christ, même. Quoiquillentende dire tous les jours: "Tous ne pouvez pas servir Dieu et largent(Matth. VI, 32); quoiquon le menacé de lenfer, quoiquon lui diseque ses tourments seront inévitables, il ne croit rien de ce quonlui dit; il ne se rend point à la vertu des paroles de Jésus-Christ,non parce quil est plus puissant que Jésus-Christ, mais parce quece divin médecin ne nous guérit point malgré nous.Aussi quoique ces avares demeurent au milieu des villes, ils y sont néanmoinscomme dans le fond " dun désert. " Car quel est lhomme un peuraisonnable qui voulût demeurer avec eux? Pour moi, jaimerais mieuxvivre avec mille possédés, quavec un seul de ceux qui seraientfrappés de cette horrible maladie : et il ne faut que considérerlétat des uns et des autres pour voir la vérité dece que je dis.
Les avares considèrent comme leurs ennemis les personnes lesplus innocentes. Ils sont prêts à rendre esclaves, sils lepeuvent, les hommes libres, et à les accabler de tous les maux ;les possédés ne sont pas dangereux pour les autres, et leplus souvent ils ne sont malades que pour eux-mêmes.
Les avares renversent des familles entières; ils sont cause parleurs injustices quon blasphème le nom de Dieu : ils sont commeune (236) peste publique, qui dépeuple toute une ville, et qui répandsa contagion sur toute la terre. Les possédés ne causentpoint tous ces désordres et ces ravages. Au contraire, ils nousfont compassion, et nous ne les pouvons voir sans verser des larmes. Silsfont quelque mal, cest sans réflexion, et presque sans le savoir;mais les avares méditent leurs injustices, ils font le mal avecart et avec étude, et ils se livrent au milieu des villes àune sorte de manie furieuse, qui est accompagnée de lumièreet de raison. Aussi tous les possédés ensemble pourraient-ilsfaire autant de mal quen a fait Judas qui est monté par son avaricejusquau comble de limpiété? Tous ceux qui limitent danssa passion pour les richesses sont comme des bêtes farouches quirompent leurs liens, et qui viennent remplir les villes de confusion etde trouble sans que personne les puisse arrêter. On tâche deles retenir par de fortes chaînes, comme par la terreur du jugement,par la sévérité des lois, par la crainte de la haineet de laversion de tous les hommes, et par tout ce qui est capable deleur donner de leffroi; mais ils brisent toutes ces chaînes, etils portent le feu et le désordre partout. Si lon supprimait cessalutaires entraves, on verrait alors combien le démon qui les agiteest plus violent que ceux qui tourmentaient ces possédésdont il est parlé dans lEvangile. Mais puisque cela ne se peut,supposons du moins que cela soit. Représentons-nous un avare dégagéde toute contrainte, et qui sabandonne à sa fureur avec liberté.Je vous ferai voir une bête furieuse et un monstre horrible, maisne craignez point, ce ne sera quune peinture, et non pas une vérité.
5. Représentez-vous un homme noir et hideux, qui jette le feupar les yeux et qui ait au lieu de bras et de mains, deux épouvantablesdragons qui lui sortent des épaules. Que sa bouche ait au lieu dedents des épées tranchantes pressées lune contrelautre, et quil coule de sa langue une source dun poison mortel. Queson ventre soit plus dévorant quune fournaise, et quil consumeen un moment tout ce quon y jette. Que ses pieds aient des ailes et soientplus légers et plus prompts que la flamme la plus vive. Quil aitau lieu de visage une tête mêlée de chien et de loup.Que sa parole ne soit point celle dun homme, mais plutôt un hurlementqui nait rien que de triste et de terrible. Enfin quil ait un feu dansses mains, et des flambeaux ardents pour mettre le feu partout.
Peut-être que ce que je vous dis vous fait peur; mais ce nestpas encore assez, et il faut ajouter le reste. Représentons-nousdonc encore que ce monstre dévore tous ceux quil rencontre; quilsuce leur sang et quil se rassasie de leur chair. Il semble que je disbeaucoup, mais je dis trop peu. Lavare est, sans comparaison, encore pire.Cest la mort même qui népargne personne. Cest lenfer quiengloutit tout. Cest lennemi commun de tous les hommes, qui voudraitquil, ny en eût plus un seul, afin que ce quils ont tous ne fûtquà lui seul. Mais lexcès de sa passion ne sarrêtepas encore là. Après avoir dans son coeur détruittous les hommes, il voudrait encore anéantir la terre et en changerla substance en celle de lor. Il ne voudrait pas voir seulement des campagnes,mais des montagnes, des fontaines et des fleuves dor.
Et pour vous faire voir que nous nen disons pas encore assez, supposonsquil ny ait personne qui ose accuser cet homme possédéde lavarice, quil ne craigne ni les lois, ni la justice des-hommes: vousle verrez alors, lépée à la main, tuer ce qui seprésentera à lui pour avoir son bien, sans épargnerni ami, ni parent, ni frère, ni son père même. Maislaissons là les fictions. Demandez à un avare, si tous lesjours ces pensées ne lui passent pas dans Lesprit, sil ne formepas continuellement des desseins contre ses amis, contre ses proches, contreson propre père? Il nest pas même besoin de linterroger.Tout le monde sait assez que ceux qui sont frappés de ce mal sennuientde ce que leurs pères vivent trop longtemps, quils trouvent fâcheuxet onéreux de devenir pères eux-mêmes, et que cetteaffection si tendre que la nature inspire pour les enfants, na pour euxque du dégoût et de lamertume. On en a vu même quinont pas craint de procurer la stérilité à leursfemmes, et de faire violence à la nature. Et sils nont pas étéassez cruels pour tuer leurs enfants après leur naissance, ils lontété assez pour les empêcher de naître.
Ne vous étonnez donc pas que nous dépeignions ainsi lesavares, puisque nous ne pouvons égaler leur méchancetépar nos paroles. Mais voyons de quelle manière nous pourrons chasserdeux ce démon qui les possède. Je crois que le moyen deles guérir est de leur (237) persuader que lavarice mêmeest un grand obstacle pour amasser de grandes richesses, Car poursuivreun petit gain cest souvent le moyen de faire de grandes pertes. Et cettevérité est si connue quelle est même passéeen proverbe. Il arrive souvent que, pour vouloir prêter àgros intérêts, on agit avec une précipitation aveugle,qui ne permet pas même de senquérir à qui lon prête,et que lon perd tout, intérêt et principal. Dautres étanttombés dans de grands périls, et nayant pas voulu sen délivrerpour un. peu dargent, ont perdu tout ensemble leur bien et leur vie. Quelques-unsauraient pu acheter des charges et des emplois qui leur auraient ététrès-avantageux; mais ils ont eu peur de dépenser tant dargent,et ils ont perdu tout ce quils avaient voulu épargner. Comme ilsne savent point semer, et quils veulent toujours moissonner, en ne semantpoint ils ne moissonnent point non plus. Car on ne peut ni moissonner toujours,ni gagner toujours. Ne sachant donc pas dépenser à propos,ils ne savent pas non plus lart de gagner. Lors même quils veulentse marier, ils sont souvent trompés par leur avarice. Car ou ilsse méprennent en croyant riche une femme pauvre, ou ils sabusentencore davantage, en en prenant une qui est riche effectivement, mais dontles nombreux défauts leur font souffrir mille maux.
Ce nest point le bien dune femme, mais sa vertu, qui enrichit sonmari et sa, maison. A quoi sert cette grande dot quune femme apporte,lorsque ses profusions et son luxe dissipe tout, ou lorsquelle se plaîtà être vue et à être aimée? Que si elleaime la dépense et la bonne chère, elle a beau êtreriche, elle ruinera bientôt son mari. Ce nest pas seulement dansle choix dune femme quils se trompent de la sorte, mais encore dans lesesclaves quils achètent Car nen voulant point avoir de bons, parcequils coûtent trop cher, ils en achètent à vil prix,et ils perdent au lieu de gagner. Je vous conjure donc, vous qui êtespossédés de cette passion, de bien penser à ce queje dis. Je ne vous parle point maintenant ni des tourments de lenfer,ni de la gloire du ciel, parce que vous êtes sourds à cesvérités. Considérez seulement les pertes que vousavez faites si souvent par le trop grand désir de gagner, eu endonnant votre argent à intérêt, ou en achetant desesclaves, ou en choisissant une femme, ou dans les tutelles et dans toutesles autres choses semblables, et ces seules considérations vouspourront suffire présentement pour vous porter à haïrlavarice. Ainsi vous vous conduirez avec plus de sûreté danscette vie même, et lorsque vous serez un peu plus avancés,vous deviendrez capables dentendre les vérités qui vousapprendront à être sages non -plus selon le monde mais selonDieu. Les yeux de votre âme se fortifieront peu à peu, etsaccoutumeront à voir et même à aimer la lumièredu Soleil de justice, pour jouir ensuite des biens quil a promis, queje prie Dieu de nous accorder, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (238)
HOMÉLIE XXIX
" ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ EN UNE BARQUE PASSA AU-DELADE LEAU ET VINT EN SA VILLE. " (CHAP. IX, 1, JUSQUAU VERSET 9)
1. Lévangéliste dit que Capharnaüm étaitla ville de Jésus-Christ. Il était né à Bethléem;il avait été élevé à Nazareth; maisCapharnaüm était le lieu où il demeurait dordinaire.Ce paralytique nest pas le même que celui dont parle saint Jean.Lun était à la piscine de Jérusalem, et lautre àCapharnaüm. Lun avait trente-huit ans, et il nest rien marquéde semblable touchant lautre. Lun navait personne qui le secourût,lautre au contraire était assisté de ses proches qui leportaient et qui avaient soin de lui. Jésus-Christ dit àlun " Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis;" et il dit à lautre : " Voulez-vous être guéri? "Lunest guéri le jour du sabbat, et à propos de lautre on necroit pas que les Juifs accusent Jésus-Christ de violer le sabbat.Enfin les Juifs demeurent confus et sont réduits au silence aprèsque Jésus-Christ eût guéri lun de ces paralytiques,et au contraire après quil a guéri lautre, ils le persécutent.plus cruellement. Je vous dis ceci, mes frères, afin que vous neconfondiez point ces deux malades comme si ce nen était quun,et que vous ne croyiez ensuite que les évangélistes se contredisentet se combattent.
Mais considérez, mes frères, la douceur et lhumilitéde Jésus-Christ. Il fait retirer par modestie les multitudes quilaccompagnaient partout. Lorsque les Gadaréniens le chassent, ilsen va sans leur résister, et se retire quoique non loin deux.Enfin lorsquil est obligé de passer leau, pouvant le faire àpied, il aime mieux se servir dune barque comme le reste des hommes. Caril ne voulait pas toujours agir en Dieu, ni faire continuellement des miracles,pour établir mieux le mystère de son Incarnation , en paraissantvéritablement homme.
"Ils lui présentèrent un paralytique couché dansson lit. Et Jésus voyant leur foi dit au paralytique : Mon fils,ayez confiance, vos péchés vous sont remis (2). " Saint Matthieudit simplement quon amena cet homme devant Jésus-Christ. Mais lesautres évangélistes disent que ceux qui le portaient le descendirentpar le haut du toit, et le présentèrent à Jésus-Christsans lui dire une seule parole, et en le laissant faire ce quil lui plairait.Lorsque Jésus-Christ commençait à prêcher, ilallait lui-même de tous côtés dans les villes, et iinexigeait pas une si grande foi de ceux qui le venaient trouver; maisici il laisse venir ces gens à lui, et il veut quils aient de lafoi " Jésus voyant leur foi, " dit lEvangile, cest-à-direla foi de ceux qui avaient descendu ce malade du haut du toit. Car Jésus-Christnexigeait pas toujours la foi de celui-là même qui étaitmalade, comme lorsquil avait lesprit aliéné, ou quil souffraitde quelquune de ces maladies qui attaquent la raison. Toutefois on peutdire ici que celui même qui était malade avait de la foi,puisque sans cela il neût jamais souffert quon le descendit dela sorte.
Voyant donc la grande foi que ces gens lui témoignaient, Jésus-Christde son côté se hâta (239) de leur donner un témoignagede sa puissance, en déliant avec lautorité dun Dieu lespéchés de ce malade, et en se montrant égal en toutà son Père. Il sétait déjà fait connaîtreplus haut, lorsquil enseignait comme ayant autorité, lorsquildisait au lépreux: "Je le veux, soyez guéri; " lorsquillouait le centenier davoir dit : " Dites seulement une parole, et monserviteur sera guéri; " lorsquil mettait par une seule parole unfrein à la mer, et calmait les flots et la tempête; lorsquilchassait les démons en Dieu, et leur faisait sentir. quil étaitleur Seigneur et leur juge. Mais il force encore ici bien plus hautementses ennemis de le reconnaître et de confesser son égalitéavec son Père, et de létablir même de leur proprebouche.
Jésus-Christ montre encore ici un grand éloignement dela vaine gloire. Environné dune grande foule qui fermait mêmelentrée de la maison, et qui obligea ces hommes à descendreleur malade par le toit, il ne se hâte pas de faire dabord un miraclevisible en guérissant la maladie extérieure et corporelle,mais il attend que ses ennemis lui en donnent loccasion. Il commence parun miracle invisible, en guérissant lâme du malade, et enla délivrant de ses péchés, ce qui était infinimentplus avantageux à cet homme, mais moins glorieux en apparence pourJésus-Christ. Cependant les Juifs poussés par leur malice,et, voulant profiter de ce que disait Jésus-Christ pour laccuser,donnèrent lieu malgré eux à la suite du miracle. CarDieu, dont la providence ne trouve jamais dobstacles, fit servir leurenvie même à rendre ce miracle plus éclatant.
"Aussitôt quelques-uns des docteurs de la loi dirent en eux-mêmes: Cet homme blasphème : qui peut remettre les péchéssinon " Dieu seul (3) ?." Que répond Jésus-Christ àces murmures ? " Improuve-t-il ce quils disent? Sil neût en effetété égal à son Père, ne devait-il pasleur dire: pourquoi avez-vous de moi une opinion qui nest pas conformeà la vérité? Je suis bien éloigné davoircette souveraine puissance. Il ne dit rien de semblable; mais il confirmeplutôt ce quils disent et par ses paroles et par ses miracles. Commecelui qui parle avantageusement de lui-même, semble ôter toutecréance à ce quil dit, Jésus-Christ se sert du témoignagedes autres pour affirmer ce quil est, et non-seulement du témoignagede ses amis, mais ce qui est encore plus admirable, de celui de ses ennemiseux-mêmes. Cest en cela quéclate son infinie sagesse. Ilse sert du témoignage de ses amis, quand il dit : " Je le veux,soyez guéri. " Et : " Je nai, point trouvé une si grandefoi dans Israël même. " Et il se sert ici du témoignagede ses ennemis, lorsquaprès quils ont dit : " Personne ne peutremettre les péchés que Dieu seul, " il ajoute : " Or afinque vous sachiez que le Fils de lhomme a le pouvoir sur la terre de remettreles péchés : " levez-vous, " dit-il alors au paralytique," emportez votre lit et allez-vous-en dans votre " maison. "
Ce nest pas seulement en cette rencontre que Jésus-Christ tirasa gloire de ses propres ennemis. Il le fit encore lorsquils lui dirent:" Ce nest pas à cause de vos bonnes uvres que nous voulions vouslapider, mais à cause de vos blasphèmes, parce quétanthomme vous vous faites Dieu. " (Jean, X, 33.) Il ne réfuta pointleur opinion alors, mais il lapprouva en disant: " Si je ne fais pas lesactions de mon Père, ne me croyez pas; mais si je les fais, croyezau moins à mes actions si vous ne vouIez pas croire à mesparoles. " (Jean, X, 37, 38.)
2. Mais outre la guérison du paralytique, il y a encore ici uneautre preuve, par laquelle Jésus-Christ fait voir quil est Dieu,égal à son Père. Les Juifs disaient en eux-mêmes: il blasphème, parce quil nappartient quà Dieu de remettreles péchés; et lui, non-seulement remet les péchés,mais auparavant, répondant à leur pensée, quoiquilsne leussent pas exprimée, il montre quil est Dieu en pénétrantle secret 1es coeurs, qui nest connu que de Dieu seul.
Et pour montrer quil ny a que Dieu qui puisse connaître le secretdes coeurs, il ne faut quécouter ce que dit le Prophète:" Vous êtes le seul qui connaissez les coeurs " (II Par. VI,30.)Et ailleurs : " Vous êtes le Dieu qui sondez les curs et les reinsdes hommes, " (Ps IX, 10.) Et Jérémie: " Le coeur de lhommeest profond et impénétrable, et qui le pourra sonder? " (Jérém.VIII, IX.) Et ailleurs: " Lhomme voit la face, mais Dieu voit le coeur." (1 Rois, XVI, 9.) Nous pouvons voir par beaucoup dautres endroits semblables,quil ny a que Dieu seul qui puisse connaître les penséesde lhomme. Jésus-Christ donc (240) voulant montrer clairement quilest Dieu et égal à son Père, révèleà ses ennemis ce quils pensaient en eux-mêmes, et quilsnosaient publier parce quils craignaient le peuple. " Jésus connaissantce quils pensaient leur dit: pourquoi donnez-vous entrée dans voscoeurs à de mauvaises pensées (4)? Car lequel des deux estplus aisé de dire : vos péchés vous sont remis, ou,levez-vous et marchez (5)? " Il laisse voir encore ici une admirable douceur: " Pourquoi, "dit-il, "donnez-vous entrée dans vos coeurs àde mauvaises pensées? " Si quelquun pouvait avoir de laigreurcontre Jésus-Christ, ce devait être plutôt le maladeque tout autre. Il pouvait se plaindre davoir été trompé.Il pouvait dire: je suis venu à vous pour trouver la santédu corps, et vous hie parlez de celle de lâme. Où pourrai-jesavoir que mes péchés me sont remis? Cependant il ne ditrien de semblable. Il sabandonne entièrement à la puissancedu médecin. Il ny a que les scribes qui par lexcès de leurmalice et de leur envie, sopposent aux grâces que Jésus-Christfait aux autres.
Le Sauveur les reprend dune disposition si mauvaise; mais il le faitavec une extrême douceur. Si vous ne croyez pas, leur dit-il, queje puisse remettre les péchés, mais que jusurpe par vanitéce qui ne mappartient pas, regardez comme une preuve de ma divinitéla connaissance que jai de ce qui se passe dans vos coeurs, à laquellejajoute encore la guérison de ce malade. Lorsque Jésus-Christparle au paralytique, il ne lui déclare pas ouvertement quil estDieu, il ne lui dit pas : "Je vous pardonne vos péchés; "mais, " vos péchés vous sont pardonnés. " Mais lorsqueses ennemis le pressent, et le forcent de se déclarer, il le faitenfin, et leur dit : " Or, afin que vous sachiez que le Fils de lhommea le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : Levez-vous,dit-il, emportez votre lit, et allez-vous-en dans votre maison. (6) Etle paralytique se levant, sen alla à sa maison (7). "
On voit clairement par ces paroles que Jésus-Christ veut bienquon le croie égal à son Père. Car il ne dit pasque le Fils de lhomme ait besoin dun autre, ou que Dieu lui ait donnécette puissance, mais il dit absolument : " Que le Fils de lhomme a cettepuissance. " Ce que je ne dis point par vanité, dit-il, mais pourvous persuader que je ne suis point un blasphémateur, lorsque jedéclare que je suis égal à mon Père.
Il veut partout convaincre les hommes de la vérité dece quil leur dit, par des preuves dont ils ne puissent douter, comme lorsquildit au lépreux : " Allez vous montrer aux prêtres; " lorsquildonne en un moment une santé si parfaite à la belle-mèrede saint Pierre, quelle le sert à table en sortant du lit; et lorsquilpermet aux pourceaux de se précipiter dans la mer. Il prouve icide même par la guérison du paralytique que les péchésde celui-ci lui sont véritablement remis; et il prouve la guérisonen commandant à cet homme demporter sou lit, afin quon ne simaginâtpas que ce miracle ne fût quune illusion.
Mais avant que de guérir miraculeusement ce malade, il fait cettedemande aux scribes:
" Lequel des deux est le plus aisé, ou de dire: vos péchésvous sont remis; ou de dire : " Levez-vous et marchez, et allez-vous-endans votre maison? " Cest comme sil leur disait:
Lequel des deux sous paraît le plus aisé, de raffermirun corps paralytique, ou de délier les péchés de lâme?Nest-il pas vrai quil est plus aisé de guérir un paralytique?Car autant lâme est élevée au-dessus du corps, autantses maladies sont plus grandes et plus difficiles à guérir.Néanmoins parce que la guérison de rune est cachée,et que celle de lautre est toute visible, je prélude à laguérison de lâme par celle du corps, qui est moindre, maisqui est plus sensible, afin que ce qui paraît à vos yeux vousporte à croire ce qui vous est invisible. Cétait ainsi quilcommençait à révéler par ses oeuvres ce queJean avait dit de lui par ces paroles: " Cest lui qui porte le péchédu monde. "(Jean, I, 30.)
3. Lorsque, par son ordre, le paralytique sest levé, Jésusle renvoie dans sa maison, montrant par là son humilité enmême temps quil prouve que la guérison est réelleet non fantastique; il prend pour témoin de cette guérisonceux qui lavaient été de la maladie. Jaurais souhaité,semble-t-il dire, par, votre maladie que jai guérie, guériraussi ceux qui sont malades ici, non dans le corps, mais dans lâme;mais puisquils ne le veulent pas, allez-vous-en chez vous, afin que vousguérissiez au moins les âmes malades de vos proches. Il faitvoir ainsi quil est également le créateur du corps et delâme, en guérissant la paralysie de, lâme avant mêmecelle du corps, et en (241) prouvant lune qui était invisible,par lautre qui était manifeste aux yeux de tous.
Cependant lâme de ces hommes rampe encore à terre, carlévangéliste ajoute : " Le peuple voyant cela, fut remplidadmiration et rendit gloire à Dieu, de ce quil avait donnéune telle puissance aux hommes (8). " Après ce grand miracle, ilregarde encore Jésus-Christ comme un " homme. " La chair dont ilsétait revêtu les empêchait de le regarder comme unDieu. Cependant Jésus-Christ ne leur reproche point leur peu dintelligence.Il tâche seulement de les exciter de plus en plus, et déleverleurs pensées par la sublimité de ses oeuvres. Cétaitdéjà beaucoup quils le regardassent comme le plus grandde tous les hommes, et comme étant venu de Dieu. Cette opinion,une fois bien enracinée dans leurs esprits, pouvait peu àpeu les conduire plus avant, et leur faire croire quil était véritablementle Fils de Dieu. Mais ils ny demeurèrent pas fermes. Leur inconstancefut cause quils ne purent sélever plus haut, et quayant changéde sentiment, ils dirent : " Cet homme nest point de Dieu. Comment cethomme pourrait-il être de Dieu? " (Jean, VII, 20.) Ils redisaientcontinuellement ces paroles pour se faire un prétexte à leurinfidélité et à leurs passions secrètes.
Cest létat, mes frères, où tombent aujourdhuiceux qui, sous prétexte de venger lhonneur de Dieu, se vengenteux-mêmes et satisfont leur animosité particulière,au lieu que des chrétiens devraient se conduire en tout avec douceuret modération. Dieu même, qui est si fort offensé parles blasphèmes de ses créatures, et qui pourrait les anéantirdun coup de foudre, " fait néanmoins lever son soleil sur ces ingrats,et tomber sa pluie sur eux, " et il les comblé de mille biens. Imitons,mes frères, ce grand modèle envers ceux qui nous offensent.Exhortons-les, avertissons-les, excitons-les, témoignons-leur uneextrême douceur, sans nous laisser jamais emporter. Pourquoi lesblasphèmes lancés contre Dieu vous jettent-ils dans limpatience?il est hors datteinte à tous ces outrages. Limpiéténe nuit quà limpie ; les traits quil lance ne blessent que lui.Pleurez-le donc, répandez des larmes sur son malheur, puisquilmérite quon le pleure, et quil ny a point de remède plussouverain pour guérir ces sortes de plaies que la douceur et lapatience, car la douceur est plus efficace que toute la violence dont onuserait.
Considérez de quelle manière Dieu même, qui estloffensé, parle dans lAncien et dans le Nouveau Testament. Ildit dans lAncien: " Mon peuple; que vous ai-je fait? " (Mich. VI, 3) Etdans le Nouveau : " Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous? " (Act.IX, 4) Aussi ce même apôtre recommande-t-il ensuite de reprendreavec douceur nos adversaires. Jésus-Christ lui - même, lorsqueses disciples lui demandaient que le feu tombât du ciel sur une ville,leur fit une sévère réprimande, et leur dit: " Vousne savez de quel esprit vous êtes. " (Luc, IX, 55.) Nous nentendonsde même ici aucune injure sortir de sa bouche, il ne dit pas auxpharisiens: O hommes exécrables, ô funestes charlatans, coeursaffligés par lenvie, ennemis du salut du monde; mais seulement:" Pourquoi donnez-vous entrée à de mauvaises penséesdans votre coeur? "
Il faut donc traiter avec une grande douceur les maladies de nos frères,parce que celui qui ne se retire du vice que par une crainte purement humaine,y retombera bientôt. Ce fut pour cette raison que Jésus-Christdéfendit darracher livraie de son champ, voulant par cette patiencedonner lieu à la pénitence des hommes. On a vu quelquefoispar ce moyen des pécheurs touchés dun profond regret, etde corrompus devenir très vertueux. Saint Paul, le publicain, lebon larron, ont été de ce nombre. Ce nétait dabordque de livraie, et ils furent changés ensuite en excellent grain.Les semences de la terre ne sont point susceptibles de ce changement; maisles dispositions des hommes peuvent être ainsi changées. Carla volonté nest point liée ni assujétie aux loisinviolables de la nature; et Dieu la honorée du don de la liberté.
Lors donc que vous voyez quelque ennemi de la vérité,faites tous vos efforts pour le guérir; ménagez-le, tâchezde lattirer au bien, exhortez-le à la vertu, montrez-lui lexempledune vie pure, parlez-lui dune manière édifiante ; témoignez-luidans tous ses besoins une charité parfaite. Tentez toutes sortesde voies pour le ramener à la santé. Enfin imitez en celales plus habiles médecins du corps : ils ont divers remèdespour guérir leurs malades. Sils pausent une plaie, lorsque ce quilsy ont mis dabord ne réussit pas, ils y appliquent un nouveau remède,et passent ainsi de lun à (242) lautre. Ils sont même quelquefoiscontraints de lier les malades, demployer le fer et le feu, et de guérirla douleur par la douleur, et une plaie par dautres plaies.
Vous donc qui êtes les médecins des âmes ne vouslassez pas de tenter tous les moyens de les guérir, selon les règlesque Jésus-Christ a prescrites, afin que vous soyez récompenséspour vous être sauvés vous-mêmes en sauva les autres,et pour avoir tout fait pour la gloire de Dieu seul, ce qui vous combleravous-mêmes de gloire. Car Dieu dit dans lEcriture: " Je glorifieraiceux qui me glorifient, et ceux qui me méprisent seront méprisés." (I Rois, II, 9) Faisons donc tout pour glorifier le Tout-Puissant, etnous trouverons dans sa gloire notre repos : cest ce que je vous souhaite,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (243)
HOMÉLIE XXX
" ET JÉSUS SORTANT DE LÀ, VIT EN PASSANT UN HOMME QUIETAIT ASSIS AU BUREAU DES IMPOTS, NOMME MATTHIEU, AUQUEL IL DIT : SUIVEZ-MOI,ET LUI SE LEVANT, LE SUIVIT. " (CHAP. IX, 9, JUSQUAU VERSET 19.)
1. Jésus-Christ ayant fait ce miracle, sort de ce lieu aussitôt,de peur que sa présence nirritât encore davantage lenvie.Il se retire donc pour adoucir laigreur de ses ennemis, et il nous montreen cela lexemple que nous devons imiter. Il nous apprend à ne pointirriter encore davantage nos envieux en les bravant mais à tâcherde guérir leurs plaies, et de le apaiser par notre douceur.
Mais doù vient que Jésus-Christ na point appelélapôtre dont nous venons de lire la vocation, avec saint. Pierre,saint Jean et le autres? Il avait choisi pour appeler ceux-ci le tempsoù il savait que ces hommes répondraient à leur vocation.De même il appela saint Matthieu lorsquil eut la certitude que cepublicain se rendrait à sa parole. Cest ainsi encore quil pêchasaint Paul, après sa résurrection. Car celui qui sonde lescurs et qui voit à nu les pensées des hommes, nignoraitpas le moment le plus propre pour se faire suivre de chacun de ses apôtres.Il nappela point dabord saint Matthieu, parce que son coeur étaitencore trop endurci ; mais après tant de miracles, et cette granderéputation quil sétait acquise, il lappela enfin, parcequil savait quil ne lui résisterait pas.
Mais nous devons admirer ici la grande humilité de cet évangéliste,qui ne dissimule point sa vie passée, et qui marque expressémentson nom de " Matthieu," lorsque tous les autres le cachent et lappellentLévi.
Pourquoi marque-t-il quil était " assis au bureau des impôts?" Cest pour faire voir la force toute-puissante de Celui qui lappela,et qui le choisit pour son disciple, avant quil eût renoncéà une profession si déshonorante, avant quil eût cesséses coupables exactions (243) et lorsquil y était actuellementoccupé. Cest ainsi quil appela ensuite le bienheureux apôtresaint Paul, lorsquil était plein de rage et de furie contre lesdisciples. Ce saint apôtre exprime lui-même quelle étaitla toute-puissance de Celui qui lappelait, lorsquil dit aux Galates :" Vous savez, mes frères, de quelle manière jai vécuautrefois dans le judaïsme, avec quelle fureur je persécutaislEglise de Dieu." (Gal. I, 13.)
Il appela encore les pêcheurs, lorsquils étaient àleurs filets. Mais cette occupation, qui était celle de bons paysans,dhommes rustiques et simples, navait cependant rien dinfamant: au lieuque le métier de publicain était rempli dinjustice, de cruautéet dinfamie, et passait pour un trafic honteux, pour un gain illicite,et pour un vol qui sexerçait sous le couvert des lois. CependantJésus-Christ ne rougit point davoir pour disciples des hommes decette sorte.
Mais devons-nous nous étonner que le Sauveur nait point rougidappeler un publicain, lui qui na pas rougi dappeler à lui unefemme impudique, qui lui a permis de baiser ses pieds, et de les arroserde ses larmes? Cest pour cela quil était venu. Ce nest pas tantle corps quil a voulu affranchir de ses maladies que lâme quila désiré guérir de sa malice. Il le fit bien voirà propos du paralytique. Avant dappeler à lui un publicain,et de ladmettre au nombre de ses disciples, ce qui aurait pu scandaliser,il prit la précaution de faire voir quil lui appartenait de remettreles péchés.
Car qui peut trouver étrange que Celui qui est assez puissant.,pour guérir les péchés des hommes, appelle un pécheuret en fasse un apôtre?
Mais après avoir vu la puissance du Maître qui appelle,admirez la soumission du disciple qui obéit. Il ne résistepoint; il ne témoigne point de défiance en disant en lui-même: Que veut dire cet homme? Nest-il pas visible quil me trompe en mappelantà lui, moi qui suis un publicain et un pécheur? Il ne sarrêtepoint à des pensées que lui auraient pu inspirer une humilitéfausse et indiscrète; mais il suit Jésus-Christ avec tantde promptitude, quil ne prend pas même le temps den aller demanderavis à ses proches.
Le publicain obéit avec la même docilité que lespêcheurs. Ils avaient à linstant quitté leurs filets,leur barque et leur père, celui-ci renonce de même àcette banque et au gain quil en retirait. Il témoigne combien ilétait disposé et préparé à tout. Ilrompt tout dun coup tous les liens et tous les engagements du siècle;et cette prompte obéissance rend témoignage à la sagesseet à la grâce pleine dà-propos de Celui qui lappelait.
Mais pourquoi , me direz-vous , Dieu a-t-il voulu faire marquer danslEvangile la manière dont quelques apôtres, comme Pierre,Jacques, Jean et Philippe ont été appelés et quilna rien fait dire touchant la vocation des autres? Il a fait une mentionexpresse et particulière de ceux-ci, parce quils étaientdans les occupations ou les plus viles, ou les plus opposées àla vocation de Jésus-Christ. Rien en effet de pire que la professionde publicain, ni de plus bas que celle de pêcheur. On peut jugeraussi que Philippe était fort pauvre par le pays doù ilsortait. En parlant plus spécialement de ces apôtres et deleurs occupations qui sont si humbles, les évangélistes montrentcombien on doit ajouter foi à leurs récits lorsquils contiennentdes choses merveilleuses. En effet, puisquils craignent si peu de raconterdes choses qui semblent faites pour rabaisser dans lopinion des hommessoit les disciples; soit le Maître lui-même, quils paraissentsy attacher de préférence et les mettre en relief avec unsoin particulier; comment pourrait-on raisonnablement suspecter leur véracitélorsquils rapportent des actions éclatantes et sublimes? et celasurtout lorsque lon voit quils ne touchent que comme en passant une multitudeinfinie des miracles de Jésus-Christ, et quils publient au contrairetrès-haut et très en détail les apparentes ignominiesde la croix; quils parlent sans rien déguiser de la professiondes disciples quoique si humble et si vile aux yeux du monde; et quenretraçant la généalogie de leur Maître, ilsnomment à haute voix ses ancêtres les plus décriéspar leurs péchés comme les moins élevés parleur condition. Tout cela nous fait assez voir quel zèle ils avaientde dire la vérité eu toutes choses et quils nécrivaientrien ni par vanité ni par flatterie.
2. " Et Jésus étant assis à table dans la maisonde cet homme, il y vint aussi beaucoup de publicains et de gens de mauvaisevie qui étaient assis avec Jésus et ses disciples (10). "Jésus-Christ ayant appelé saint Matthieu, lhonora aussitôtdune visite, et il ne (244) dédaigna pas de manger à satable. Il voulait par cette conduite si obligeante lui faire concevoirde grandes espérances pour lavenir lui donner plus de confiance.Car Jésus nattendit pas longtemps pour refermer les plaies de lâmede son nouveau disciple, il le guérit en un moment de tous ses péchés.
Il veut bien même manger non avec lui seul, mais avec beaucoupdautres de la même profession , quoique ce fût un crime auxyeux des Juifs que cette condescendance quil montrait pour les pécheursen les laissant approcher de sa personne. Les évangélistesnoublient pas encore de marquer cette circonstance et de rapporter combiences envieux condamnèrent cette action. Il était tout simpleque les publicains vinssent sasseoir à la table dun homme de lamême profession queux. Saint Matthieu, ravi de joie de lhonneurque lui faisait Jésus-Christ, convia tous ses amis. La bontédu Sauveur tentait toutes sortes de voies pour sauver les hommes: les unsen leur parlant, les autres en guérissant leurs maladies, les autresen les reprenant, et les autres en mangeant avec eux. Il voulait nous apprendrequil ny avait point ou de temps, ou de condition où nous ne puissionsnous convertir.
Quoique tout ce quon lui servait à table vînt de rapine,dinjustice et davarice, il rie refusa pas néanmoins den manger,parce quil voyait lavantage quil en devait retirer, et il ne craintpas de se trouver avec de si grands pécheurs dans la mêmemaison et à la même table. Cest ainsi quun médecinse doit conduire. Sil ne souffre la pourriture et la puanteur de ses malades,il ne les délivrera point de leurs maux. Ainsi Jésus-Christnappréhende point le mal quon peut dire ou penser de lui, de cequil mange avec un publicain dans la maison dun publicain, et avec dautrespublicains. Vous savez aussi combien les Juifs lui en ont fait de reproches:"Voilà, "disent-ils, " un homme de bonne chère et qui aimeà boire : cest un ami des publicains et des gens de mauvaise vie." (Matt. XI,13.)
Que ces hypocrites qui désirent tant de se faire estimer parleurs jeûnes écoutent ces paroles. Quils considèrentque Jésus-Christ na pas rougi de passer pour un homme qui aimaitle vin et la bonne chère, et quil a méprisé tousces propos pour arriver à la fin quil se proposait, la conversiondes âmes. Et nous voyons comment il convertit en effet saint Matthieu,et comment dun pécheur il fit un apôtre.
Pour mieux juger de lavantage que saint Matthieu reçut de cettecondescendance du Fils de Dieu, il ne faut que considérer ce quedit Zachée, un autre publicain. Aussitôt que Jésus-Christlui dit: " Zachée, il faut que je loge chez vous (Luc, XIX, 5),"il fut transporté de joie; et, dans cette ferveur, il dit àJésus-Christ : "Je suis résolu, Seigneur, de donner moitiéde mon bien aux pauvres; et si jai trompé quelquun je lui rendraiquatre fois autant, " ce qui porta Jésus-Christ à lui répondre: " Aujourdhui le salut a été donné à cettemaison. " Tant ce que nous venons de dire est véritable, quil nya point détat où lon, ne puisse se convertir! Mais pourquoidonc, me direz-vous, saint Paul ordonne-t-il " de navoir point de commerceet de ne point manger avec celui de nos frères qui est fornicateur;ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseurdu bien dautrui ? " (I Cor, V,11.) Dabord on ne voit pas très-biensi cest aux pasteurs quil parle en cet endroit, ou seulement aux fidèles.
Ensuite ces publicains nétaient pas encore du nombre des vraisfidèles, ils nétaient pas encore frères. De plussaint Paul ne commande déviter nos frères que lorsquilsdemeurent toujours dans le mal. Ces publicains au contraire étaientdéjà convertis dans le coeur et avaient renoncé àleur vie passée. Mais comme rien ne pouvait ni servir aux pharisiens,ni les toucher, ils sadressent ici aux disciples de Jésus-Christet leur disent : ". Pourquoi notre Maître mange-t-il avec des publicainset des gens de mauvaise vie (11)? " On voit ailleurs que lorsquils croyaientavoir surpris les apôtres en quelque faute, ils viennent dire àJésus-Christ: " Pourquoi vos disciples font-ils ce quil ne leurest pas permis de faire le jour du sabbat? " au contraire ils blâmentle Maître devant ses disciples. Ils montrent partout leur maliceet ils sefforcent de séparer les disciples davec leur Maître.Mais que leur répond cette sagesse infinie? " Jésus les ayantentendus, leur dit : Ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ontbesoin de médecin (12). " Qui nadmirera comment il retourne leursparoles, et sen sert contre eux-mêmes? Ils lui font un crime dalleravec cette sorte de gens, (245) et il leur montre au contraire quil seraitindigne de lui et de sa parfaite charité, davoir de la répugnanceà converser avec les pécheurs et quessayer de les convertirest une chose non-seulement irrépréhensible, mais de premièreimportance, nécessaire et digne de toutes les louanges.
Ensuite, pour que cette parole: " ceux qui " sont malades, " par laquelleil désignait ceux qui étaient assis à table avec lui,ne leur causât trop de honte, il la corrige et ladoucit en y joignantune réprimande à ladresse de ses censeurs : " Cest pourquoi," dit-il, " allez et apprenez ce que veut dire cette parole : " Jaimemieux la miséricorde que le sacrifice. " (Osée, 6.) Il leurcite ce passage du Prophète, pour leur faire voir dans quelle ignoranceils étaient des paroles de lEcriture. Il anime même ici sondiscours un peu plus quà lordinaire, non par émotion oupar colère, Dieu nous garde de cette pensée! mais pour tâcherde les émouvoir et de les instruire. Quoiquil eût pu leurdire: Navez-vous pas vu de quelle manière jai guéri leparalytique, et comment jai affermi tout son corps? il ne leur dit riende semblable. Il leur répond dabord par un raisonnement tout ordinaireet il sappuie ensuite sur lautorité de lEcriture. Aprèsavoir dit que le médecin nétait pas pour les sains, maispour ceux qui se portaient mal, et insinué, par ces paroles, quilétait lunique et le véritable Médecin, il ajouteensuite : " Cest pourquoi allez et apprenez ce que veut dire cette parole: Jaime mieux la miséricorde que le sacrifice.
Saint Paul agit de même : car après avoir débutéen disant : " Qui est celui qui paît un troupeau, et qui ne mangepoint du lait du troupeau? (I Cor. IX, 7), " il rapporte ensuite le témoignagede lEcriture et dit : Il est écrit dans la loi de Moïse: Vousne tiendrez point la bouche liée au boeuf qui foule le grain " (Ibid.9.) Et un peu après: " Le Seigneur a ordonné à ceuxqui annoncent lEvangile de vivre de 1Evangile. " (Ibid. 14.)
3. Jésus-Christ traitait ses disciples dune autre manière,et il leur rappelait à la mémoire les miracles quils luiavaient vu faire, en leur disant: " Avez-vous oublié quavec cinqpains jai nourri cinq mille hommes, et combien de corbeilles vous remplîtesde ce qui restait?" (Marc, 8.) Mais il nagit pas ici avec les Juifs dela même manière. Il se contente de les faire souvenir de lafaiblesse commune ,de tous les hommes, et de leur faire comprendre quétanthommes eux-mêmes, ils sont aussi du nombre des faibles, puisquilsnavaient aucune connaissance des Ecritures, ni aucun amour pour la vertu;mais quils réduisaient toute la piété à leursoblations et leurs sacrifices. Cest cet abus que Jésus-Christ condamnehautement, en rapportant en peu de paroles ce que tous les Prophètesont dit: " Apprenez ce que veut dire cette parole : " jaime mieux la miséricordeque le sacrifice. " Il leur fait voir que ce sont eux qui violent la loi,et non pas lui. Il semble quil leur dise : pourquoi maccusez-vous dece que je fais rentrer les pécheurs dans la justice? Si je suiscoupable en cela, vous devez donc accuser aussi mon Père. Il sesert ici du même raisonnement dont il se servit ailleurs, lorsquildisait : " Mon Père, depuis le commencement du monde jusquaujourdhui,ne cesse point dagir; et moi jagis aussi avec lui. " (Jean, V, 47.) Ilfait ici la même chose, en disant : "Allez et apprenez ce que veutdire cette parole : jaime mieux la miséricorde que le sacrifice."Comme mon Père aime mieux lun que lautre, je laime mieux aussimoi-même.
Il déclare donc que leur sacrifice était superflu, etque la miséricorde est entièrement nécessaire. Caril ne dit pas : je veux la miséricorde et le sacrifice; mais " jeveux la miséricorde et non pas le sacrifice. " Il approuve lunet rejette lautre. Il montre que ce quils blâmaient, non seulementétait permis, mais même commandé, et bien plus formellementque le sacrifice; ce quil confirme par un passage bien clair de lAncienTestament. Après donc les avoir convaincus et par des raisons communes,et par lautorité de lEcriture, il ajoute : " Car je ne suis pasvenu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs(13)." Lorsquil les appelle " justes " cest par ironie, et comme il ditautrefois dAdam : " Voilà quAdam est devenu comme lun de nous.".(Gen. III, 22.) Et ailleurs: " Si jai faim je ne vous le dirai pas. "(Ps. XLIX, 13) Saint Paul dit clairement que Dieu na trouvé personnequi fût juste sur la terre: " Tous ont péché, " dit-il," et ont besoin de la gloire de Dieu. " (Rom. III, 23.) Jésus-Christparlait donc de la sorte pour la consolation de ceux qui étaientà ce festin avec lui. (246)
Je suis si éloigné, dit-il, davoir de laversion pourles pécheurs, que cest pour eux seuls que je suis venu. Mais afinde ne les point rendre lâches et paresseux par des paroles pleinesdune si grande confiance, après avoir dit: " quil étaitvenu appeler les pécheurs, " il ajoute aussitôt, " àla pénitence. " Car je ne suis pas venu, dit-il, afin que les pécheursdemeurent dans leurs péchés; mais afin quils en sortentet deviennent justes.
Enfin les Juifs confondus de toutes manières et ne pouvant répondreni aux raisons de Jésus-Christ, ni aux passages de lEcriture, voyantquils navaient plus rien à dire, quils étaient coupableseux seuls des péchés dont ils accusaient Jésus-Christ,quils étaient opposés à la loi même ancienne,les Juifs quittent la personne de Jésus-Christ et tournent leursaccusations contre ses disciples. Saint Luc attribue les paroles qui suiventaux pharisiens, et saint Matthieu aux disciples de saint Jean. Mais ilest vraisemblable quils sétaient joints ensemble, parce que lespharisiens se voyant trop faibles, eurent recours aux disciples de saintJean, comme ils eurent recours ensuite aux Hérodiens. Car les disciplesde saint Jean avaient une jalousie continuelle contre Jésus-Christ.Ils témoignaient partout combien ils lui étaient opposés,et ils ne purent être humiliés que lorsque leur maîtrefut en prison. Ils parurent un peu plus doux alors, et ils vinrent trouverJésus-Christ pour lui en donner avis, Mais on voit que dans la suiteils retournèrent à leur première jalousie. Que disent-ilsdonc ici à Jésus-Christ?
" Pourquoi les pharisiens et nous jeûnons-nous souvent, et quevos disciples ne jeûnent point (14)?" Cétait là proprementla maladie mortelle que Jésus-Christ tâchait de guérirlorsquil disait: "Quand vous jeûnerez, parfumez-vous la tête,et lavez-vous le visage (Matth. V,20), " prévoyant combien de mauxdevaient naître de cette source. Cependant Jésus-Christ neleur fait point de reproche. Il ne les appelle point vains et frivoles;mais demeurant dans sa douceur ordinaire, il leur répond paisiblement:" Ceux qui accompagnent lépoux peuvent-ils jeûner pendantque lépoux est avec eux (15) ? " Quand Jésus-Christ parlaitpour des personnes qui ne lui appartenaient pas, comme pour les publicains, il ne craignait pas, pour mieux consoler et adoucir leur âme blessée,de sélever avec vigueur contre ceux qui les outrageaient; maisquand cest à lui ou à ses disciples que les Juifs sen prennent,il leur répond avec la plus grande douceur du monde. Le reprochequils faisaient à Jésus-Christ revient à ceci : Soit,vous êtes médecin, et en cette qualité vous êtesobligé duser de cette condescendance envers vos malades; mais quelprétexte peuvent avoir vos disciples de mépriser le jeûnepour se trouver à ces festins? Et pour donner encore plus de poidsà leur accusation, ils se nomment les premiers et les pharisiensensuite, afin que ces comparaisons rendissent la conduite des apôtresencore plus odieuse. " Nous autres, "disent-ils, " et les pharisiens jeûnonsbeaucoup. " Ils jeûnaient tous, en effet, les uns, parce quils lavaientappris de saint Jean, et les autres de la loi. Cest ce quon voit parce pharisien qui disait: " Je jeûne deux fois la semaine. " (Luc,XV, 12.)
Que répond donc Jésus à cette accusation? Ceuxqui accompagnent lépoux peuvent-ils "jeûner pendant que lépouxest avec eux? " Il vient de faire voir quil était le médecindes âmes, et il montre maintenant quil en est lépoux, découvrantdes mystères ineffables dans ces différents noms quil sedonne. Il pouvait répondre à ces calomniateurs dune manièrequi les confondît davantage. Il pouvait leur dire : Vous navez pasautorité pour établir par vous-même cette loi de jeûneet limposer aux hommes. Quelle utilité prétendez-vous tirerde vos jeûnes, lorsque votre âme est remplie de corruptionet de malice? lorsque vous accusez les autres, lorsque vous les condamnezpour une paille que vous voyez dans leur oeil, sans vous apercevoir quily a des poutres dans le vôtre, enfin lorsque vous faites tout parostentation et par vanité? Il faudrait commencer par renoncer àce vain désir de gloire, travailler à acquérir lesvéritables vertus, et à vous établir dans la charité,dans la douceur et dans lamour de vos frères. Il ne leur dit riende semblable. Il leur répond seulement avec une humble modestie:
" Ceux qui accompagnent lépoux ne peuvent pas jeûner pendantque lépoux est avec eux, " les faisant souvenir de ces parolesde saint Jean: " Lépoux est celui à qui est lépouse;mais lami de lépoux qui se tient debout et lécoute, estravi de joie parce quil entend la voix de lépoux. " (Jean, III,29.) Comme sil leur disait : Ce temps est pour (247) mes disciples untemps de joie, durant lequel il ne leur faut parler de rien qui soit triste;non que le jeûne le soit de soi-même, mais il lest pour ceuxqui sont encore faibles. Car lorsquun homme veut résolument savancerdans la vertu, le jeûne lui est doux et agréable, bien loindavoir quelque chose de pénible. Comme le corps est dans la joie,lorsquil est parfaitement sain; lâme de même en ressent beaucoupplus, lorsquelle est saine et pure au dedans. Mais. Jésus-Christparle ici selon la pensée des Juifs. Cest ainsi quIsaïe parlantdu jeûne lappelle aussi "labaissement et lhumiliation de lesprit." (Isaïe, XXXV.) Et Moïse en parle de la même manière.
4. Non content de les avoir réfutés par ce quil vientde dire, Jésus-Christ ajoute encore: " Mais il viendra un tempsque lépoux leur "sera ôté, et alors ils jeûneront(15). " Il leur fait voir par ces paroles que ce nétait point parintempérance que ses disciples ne jeûnaient point, mais parun ordre admirable de sa sagesse. Il mêle aussi en répondantaux Juifs quelques paroles qui font allusion à sa passion et àsa croix, afin que ses disciples saccoutument insensiblement àentendre ces choses fâcheuses du moins en apparence, et quils sepréparent aux. afflictions. Ils étaient encore trop faiblespour porter les discours clairs que Jésus-Christ leur aurait directementadressés sur ce sujet, puisquon voit dans la suite quils en furenttroublés quand ils les entendirent; mais dites à dautresen leur présence, ces choses leur causaient une moins pénibleimpression. Ensuite comme vraisemblablement les disciples de Jean tiraientvanité de la passion de leur maître, Jésus-Christ rabatleur orgueil en laissant entrevoir sa propre passion dans lavenir. Ilnavance encore rien touchant sa résurrection; il nétaitpas encore temps. Cétait une chose naturelle que celui quils regardaientcomme un pur homme, mourût, mais il était au-dessus de lanature quétant mort il ressuscitât.
Après sêtre justifié de la sorte contre laccusationdes Juifs, il fait encore ici ce quil vient de faire auparavant. Car commelorsque ses envieux tâchaient de le couvrir de confusion parce quilmangeait avec des pécheurs, il leur fit voir que bien loin dêtrecoupable, cette conduite était au contraire sage et méritoire;de même ici, lorsquils veulent le convaincre de ne pas savoir dirigerses disciples, il leur prouve au contraire quils nentendaient rien eux-mêmesà gouverner les autres, et que ce nétait que la passionquils avaient de laccuser qui les faisait parler de la sorte.
" Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieux vêtement,parce que le neuf emporte encore une partie du vieux, et quainsi " larupture en devient plus grande (16). " Il leur rapporte encore une comparaisonfamilière pour leur prouver mieux ce quil leur dit. Voici le sensde ces paroles: Mes disciples ne sont pas encore très-forts. Ilsont besoin quon ait pour eux beaucoup de condescendance. Le Saint-Espritne les a pas encore renouvelés. Il ne faut pas. accabler leur faiblessepar trop de préceptes. Jésus-Christ traçait ici unerègle importante à ses apôtres, afin que lorsquilsauraient eux-mêmes ensuite des disciples qui viendraient àeux de tous les endroits de la terre, ils les traitassent avec une douceuret une patience qui eût du rapport avec celle que Jésus-Christleur témoignait à eux-mêmes. "Et lon ne met pointnon plus de vin nouveau dans de vieux vaisseaux ; parce que si on le fait,les vaisseaux se rompent, le vin se répand, et les vaisseaux sontperdus; mais on met le vin nouveau dans des vaisseaux neufs, et ainsi levin et les vaisseaux se conservent (17). " Jésus-Christ se sertici dexemples semblables à ceux dont se sont servis les prophètes.Car Jérémie. compare le peuple à une ceinture commeJésus-Christ compare ici ses disciples à un vêtement;et ce même prophète parle de vin et de vaisseaux comme Jésus-Christfait ici. (Jérém. XIII.) Il choisit à dessein cescomparaisons parce quil sagissait dintempérance et dexcèsde bouche. Saint Luc dit quelque chose de plus, savoir, que " le neuf déchirele vieux " auquel on le coud. " (Luc, V.) Vous voyez donc que bien loinden recevoir quelque utilité on nen retira quun plus grand mal.Ainsi par une même parole il leur apprend leur état présentet leur prédit leur état futur; cest-à-dire quilsseraient entièrement renouvelés. Mais avant ce temps il neleur veut rien commander de trop fort et de trop austère.
Celui qui veut imposer aux hommes des lois pénibles, avant quilssoient capables de les porter, ne les trouvera plus disposés àles recevoir lorsque le temps sera venu, parce, quil les en aura rendusincapables par sa précipitation. Ce malheur ne vient plus ni desvaisseaux, ni (248) du vin, mais de limprudence et de lindiscrétionde ceux qui le versent.
Jésus-Christ nous apprend ici la raison pour laquelle il sabaissesi souvent dans ses discours; cest que son langage saccommodait àla faiblesse de ceux qui lécoutaient, plus quil nétaiten rapport avec sa propre grandeur. Il sen explique lui-même très-clairementlorsquil dit à ses apôtres : " Jai encore beaucoup de chosesà vous dire, mais vous ne les pouvez porter maintenant. " Il neveut pas quils croient quil navait plus rien à leur dire, maisque ce nétait que leur faiblesse qui lempêchait de leurdéclarer des vérités plus importantes, quil prometde leur découvrir, lorsquils seraient devenus plus forts. Il faitla même chose ici : " Le temps viendra, dit-il, que lépouxleur sera ôté, et alors ils jeûneront. "(Jean, XVI,12.)
Imitons cette conduite, mes frères. Nexigeons pas tout, dèsle principe, de toutes sortes de personnes. Contentons-nous dans les commencementsde ce que chacun peut faire, et notre modération les rendra capablesde tout. Si vous avez un grand zèle de voir les âmes savancerbien vite, cest ce zèle même qui doit vous porter àne les presser pas trop, afin que vous les voyiez bientôt dans létatque vous souhaitez. Si ceci vous paraît être une énigme,jetez les yeux sur toute la nature, et vous reconnaîtrez cette vérité.Ne vous laissez point ébranler par les reproches de ceux qui vousaccuseront injustement.
Quoiquici les accusateurs soient des pharisiens, et les accusésdes disciples, cependant Jésus-Christ ne modifie en rien sa conduite; il ne dit point : Cest une chose honteuse que ceux-là jeûnentet que mes disciples ne jeûnent pas. Il fait comme un sage pilotequi ne sarrête pas à considérer la violence des flotsagités, mais qui ne pense quà conduire son vaisseau, età suivre toutes les règles de son art. Cest ainsi que Jésus-Christfait. Il voyait que cétait une chose honteuse, non que ses disciplesne jeûnassent pas, mais quils reçussent une plaie mortelledu jeûne, et quils en devinssent comme un vêtement qui sedéchire, ou comme un vaisseau qui se rompt.
5. Apprenons donc par là, mes frères, les règlesde la conduite que nous devons garder envers toutes les personnes de notremaison. Vous avez, je suppose, une femme qui aime le luxe, qui ne respirequaprès les parures de toutes sortes, telles que les couleurs appliquéessur le visage et autres de ce genre, qui se plonge dans les déliceset, les voluptés, qui ne sait pas retenir sa .langue, qui est légère,sans esprit, sans jugement. Je sais quil est difficile quune seule femmeréunisse tant de défauts; mais enfin supposons-en une dontce soit là le portrait fidèle. Mais pourquoi, direz-vous,supposer une femme plutôt, quun homme?
Je nignore pas quil y a des hommes encore pires que cette femme telleque nous lavons représentée. Mais puisque la supérioritéa été départie à lhomme, cest lordre mêmeétabli parDieu qui fait que je parle ici de la lemme, et ce nestnullement que je croie de ce côté la malice plus grande. Onvoit même chez les hommes des crimes qui ne se commettent guèreparmi les femmes, comme les meurtres, la violation des sépulcreset mille autres choses semblables. Ne croyez donc point que je vous proposeici les femmes par un mépris de ce sexe. Je vous déclareque je suis très-éloigné de cette pensée, etque je ne le fais que parce que je trouve cet exemple bien plus propreà mon sujet.
Supposons donc quune femme ait tous les défauts dont jai parlé,et que son mari fasse tous ses efforts pour la corriger. Quelle conduitedoit-il garder dans ce dessein? Il faut que dabord il ne lui ordonne pastrop de choses à la fois; quil commence par les plus aisées,et par celles où elle a le moins dattache. Car si vous la voulezobliger à faire tout dun coup tout ce que vous désirez delle,elle ne fera rien du tout. Ne commencez donc pas par vouloir la forcerà faire le sacrifice de ses parures dor. Permettez-lui de senservir encore, puisquil y a moins de mal en cela quà se farderle visage par des couleurs empruntées.
Tâchez de retrancher cela dabord, non point en usant de menacesou de sévères réprimandes,.mais par des raisons douceset persuasives, en blâmant devant elle les autres personnes qui senservent, ou en témoignant dire simplement votre pensée etvos sentiments sur ce sujet. Quelle sache et quelle soit bien persuadéeque ces visages fardés ne vous plaisent pas, et que vous navezque de laversion pour cette beauté peinte et contrefaite. Ne vouscontentez pas de lui dire votre sentiment personnel; représentez-luiaussi la (249) pensée de ceux qui sont là-dessus daccordavec vous. Dites-lui que ces poudres et que ces peintures gâtentle teint naturel, afin de la guérir de cette passion par lamourmême quelle a pour sa personne.
Ne lui parlez point encore de lenfer ni du ciel, car ce serait un langagequelle nentendrait pas. Dites-lui que vous prenez plus de plaisir àvoir son visage tel que Dieu la fait, et quil ny a point dhomme sagequi ne condamne et même qui ne trouve laides celles qui se déguisentainsi le visage par des poudres et par des couleurs empruntées,pour forcer en quelque sorte la nature, et pour se donner ce quelles nontpas. Servez-vous de ces raisons communes et sensibles pour la guérirde cette maladie. Et après que vous lui aurez adouci lesprit, etque vous la verrez plus susceptible des raisons spirituelles, vous pourrezaussi lui parler du péril où elle sexpose de se perdre pourjamais. Ne vous lassez point de lui redire ces choses. Si vous ne gagnezrien la première, la seconde ou la troisième fois, ne perdezpas courage. Continuez à lui faire les mêmes représentationssans aigreur, sans chaleur et sans aversion, mais avec amour et avec douceur,tantôt en lui parlant obligeamment, tantôt en lui témoignantquelque froideur, pourvu que ce soit pour revenir bientôt aux caresseset aux moyens agréables. Ne voyez-vous pas combien les peintreseffacent de fois ce quils ont fait, combien ils rappliquent de fois leurscouleurs pour former un beau visage ? Ne leur cédez pas en ce point.Sils prennent tant de peine pour représenter une figure morte surdu bois ou sur de la toile, que ne devez-vous point faire pour retracerdans une âme limage de Dieu ? Lorsquelle aura acquis cette beautéintérieure et spirituelle, vous ne la verrez plus farder et déshonorerson visage; elle ne rougira plus ses lèvres; elle nensanglanteraplus sa bouche, comme un ours qui revient du carnage; elle ne noirciraplus ses sourcils, et elle ne blanchira plus ses joues, se souvenant "de ces sépulcres blanchis " dont il est parlé dans lEvangile.Car tous ces fards qui ne sont que du plâtre et de la poudre, nousreprésentent fort bien tout ce que nous ne voyons quavec horreurau fond des tombeaux.
6. Mais je ne sais comment je me suis laissé emporter insensiblement,et je maperçois que tout en vous portant à être doux,je ne le suis pas moi-même, et que je vous parle de la modérationavec chaleur. Je reviens donc à ce que je vous disais, savoir, quondoit supporter dabord les femmes dans leurs défauts pour les gagnerpeu à peu, et pour les faire entrer dans la disposition que londésire. Ne voyez-vous pas tous les jours avec quelle douceur lesmères traitent leurs enfants lorsquelles les veulent sevrer? Cesenfants crient et pleurent sans cesse. Cependant elles font tout et ellessouffrent tout pour gagner cette seule chose, quils ne retournent plusà la mamelle. Imitez la douceur de cette conduite. Souffrez toutdune femme, pourvu que vous obteniez delle quelle ne se serve plus defard. Quand vous laurez gagnée sur ce point, vous passerez àun autre. Vous commencerez à lui parler doucement contre ces paruresdor quelle porte. En formant ainsi peu à peu votre femme dansla vertu, vous deviendrez devant Dieu un excellent peintre, un serviteurfidèle, et comme un jardinier habile qui a soin du champ qui luia été confié.
Représentez-lui ces femmes illustres de lAncien Testament, Sara,Rébecca et les autres dont les unes, selon lEcriture, ont ététrès belles, et les autres ne létaient pas, mais qui onttoutes été également sages. Quoique Lia, lune desfemmes du patriarche Jacob, ne fût pas fort belle ni fort aiméede son mari, elle neut jamais recours au fard, ni à de semblablesartifices, et sans jamais emprunter ces couleurs étrangères,elle voulut demeurer telle quelle était, sans altérer enrien louvrage de Dieu et de la nature. Et cependant elle avait étéélevée parmi des infidèles et des idolâtres.Mais vous qui avez été nourrie dans la foi et la connaissancedu vrai Dieu, vous qui avez Jésus-Christ pour chef, oserez-vousbien chercher une beauté artificielle dans ces déguisementsque le diable a inventés ? Ne vous souvenez-vous plus de cette eaudivine du baptême, qui a lavé et consacré votre têteet votre visage; de cette chair du Sauveur qui a tant de fois sanctifiévos lèvres, et de ce sang adorable qui a rougi votre langue? Sivous naviez point oublié toutes ces grâces, il vous seraitimpossible de devenir ainsi idolâtre de votre visage, et toutes cespeintures de blanc et de rouge vous seraient insupportables. Considérezque Jésus-Christ est votre époux, que cest pour lui quevous devez vous parer, et vous fuirez avec horreur ces embellissement (250)si honteux. Car Jésus-Christ naime point ces agréments fauxet contrefaits. Il veut que ses épouses soient belles, mais dunebeauté véritable, je veux dire de la beauté spirituelle.Cest cette beauté que le Prophète vous avertit de conserveravec soin, lorsquil vous dit " Et le roi aimera votre beauté."(Ps. XLIV,9.) Ne cherchons donc plus ces beautés étudiéesaussi difformes quelles sont vaines. Les ouvrages de Dieu sont achevés.Il y a mis tout ce qui y doit être, et il na pas besoin de vouspour les réformer. Après quun excellent peintre a achevéle portrait de lempereur, nul noserait y ajouter des couleurs étrangères,et cette audace ne serait pas impunie. Vous avez donc du respect pour louvragedun homme, et vous osez altérer et corrompre louvrage de Dieu?Vous ne vous souvenez plus quil y a un enfer? Vous ne tremblez point ausouvenir de ses flammes? Vous oubliez même votre âme, et vousla traitez indignement sans en avoir aucun soin, parce que vous donneztontes vos pensées et toutes vos affections à votre corps!
Mais jai tort de vous parler de votre âme, puisque vous ne traitez-pasmieux votre corps et quil lui arrive tout le contraire de ce que vousprétendez. Vous voulez paraître belle par ce fard, et il nesert quà vous rendre laide. Vous voulez plaire à votre mari,et rien ne lui déplaît davantage; et non-seulement àlui, ruais à tout le monde. Vous voulez passer pour jeune, et vousen devenez plus vieille. Enfin vous voulez quon admire votre beauté,et tout le monde se moque de vous. Vous ne sauriez voir sans quelque honte,ni vos amies, et les personnes qui sont vos égales, ni mêmevos servantes et vos domestiques; et votre miroir même vous faitrougir.
Mais je ne veux point marrêter à ces raisons. Il y ena dautres bien plus fortes et bien plus considérables. Car vouspéchez contre Dieu ; vous perdez la pudeur qui est la gloire devotre sexe; vous allumez des flammes criminelles dans le coeur des hommes,et vous vous rendez semblable à ces victimes infâmes de limpudicitépublique. Pensez donc avec attention à tous ces avis que je vousdonne, Méprisez à lavenir ces ornements diaboliques. Renoncezà ces faux embellissements, ou plutôt à ces véritableslaideurs, pour ne vous occuper plus que de cette beauté intérieureet invisible de lâme, que les anges désirent; que Dieu aime,et qui sera précieuse et vénérable à ceux àqui vous êtes unie dun lien sacré; afin quayant passécette vie dans une honnêteté vraiment chrétienne, vouspassiez en lautre dans la gloire qui vous est promise, dont je prie Dieude nous faire jouir tous, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXI
" COMME JÉSUS DISAIT CECI, LE CHEF DE LA SYNAGOGUE SAPPROCHADE LUI, ET IL LADORAIT EN LUI DISANT : SEIGNEUR, MA FILLE EST MORTE PRESENTEMENT,MAIS VENEZ LUI IMPOSER LES MAINS, ET ELLE VIVRA. " (CHAP. IX, 18, JUSQUESAU VERSET 27.)
1. Jésus-Christ joint maintenant laction à la parole,afin de confondre encore davantage les pharisiens et de leur fermer labouche. Car celui qui le vient trouver ici était " chef de la synagogue"et sa douleur était excessive; parce que lenfant qui étaitmorte était sa fille unique, quelle était déjàarrivée à lâge de douze ans, cest-à-dire àla fleur de son âge. Cest pourquoi il le conjure de se hâter.
Que si saint Luc rapporte que quelques uns vinrent dire à cepère affligé: " Ne tourmentez pas inutilement le Maître,parce que votre fille vient de mourir (Luc, VIII, 46), " nous pouvons direque par ces paroles: " Elle vient de mourir, " ils conjecturaient peut-êtrequelle létait depuis le temps quils étaient sortis dulogis; ou quils parlaient de la sorte pour exagérer sa maladie.Car cest ainsi quagissent ceux qui souffrent quelque mal. Ils le fonttoujours paraître plus grand quil nest pour toucher davantage ceuxdont ils implorent le secours. Voyez, je vous prie, jusquoù vala stupidité de ce chef de synagogue. Il demande deux choses àJésus-Christ: lune " quil vienne chez lui, " et lautre, " quilmette les mains sur sa fille, " ce qui marque quil lavait laisséeencore en vie. Cest la même prière que faisait Naaman auProphète lorsquil disait: " Il sortira et il étendra samain sur moi (IV Rois, 5) : car les personnes grossières ont besoinde quelque chose qui frappe les yeux, et qui leur touche les sens.
Saint Marc et saint Luc marquent que Jésus-Christ prit avec luitrois de ses disciples, et saint Matthieu dit en généralquil mena ses disciples avec lui. Mais doù vient que saint Matthieunétait pas lun de ces trois, puisque Jésus-Christ venaitde lappeler presquen ce moment à sa suite? Cétait pouraugmenter son désir, et parce quil était encore trop imparfait.Il voulait honorer ces trois de ces faveurs extraordinaires pour exciterles autres à les imiter. Il suffisait pour lors à saint Matthieude voir le miracle de lhémorrhoïsse, et davoir reçuJésus-Christ à sa table et davoir mangé le sel aveclui.
" Et Jésus se levant le suivit avec ses disciples (19). " LorsqueJésus-Christ allait à cette maison, il fut accompagnéde beaucoup de monde ou parce quon espérait voir un grand miracle, ou à cause de la dignité de la personne dont la fille étaitmalade. Encore fort grossiers et plus curieux de voir la guérisondes corps que celle des âmes, ces hommes accouraient en foule àJésus-Christ, ou pour être guéris eux-mêmes deleurs maladies corporelles, ou pour voir tous les jours de nouveaux miraclesdans la guérison des autres; mais peu venaient à lui pourentendre ses prédications, et pour profiter de sa doctrine. CependantJésus-Christ ne laisse entrer personne de tout ce peuple avec luidans la maison. Il prend seulement ses disciples et non pas mêmetous, pour nous apprendre (252) à fuir lostentation et la vainegloire. " En même temps une femme qui depuis douze ans avait uneperte de sang sapprocha de u lui par derrière et toucha le bordde son vêtement (20). Pourquoi ne sapproche-t-elle de Jésus-Christ,que par derrière et en tremblant? Que ne se présente-elleà lui hardiment? Cétait sans doute son mal qui lui causaittrop de pudeur, et qui faisait quelle se regardait comme une personneimpure. Car si les femmes passaient pour impures au temps de leurs incommoditésordinaires, celle-ci avait bien plus de raison de se regarder comme telledans une si longue perte de sang, qui nétait point naturelle, maiscontre lordre de la nature. Cest pourquoi elle se cache et ne veut pointparaître en face devant le Sauveur. Et surtout elle navait pas encoreune juste idée de ce quétait Jésus-Christ, ni unefoi parfaite, car autrement elle neût pas cru pouvoir se cacherde lui.
Cest ici la première femme qui ose publiquement approcher deJésus-Christ, parce quelle avait déjà su que Jésus-Christvoulait bien aussi guérir ce sexe, et quil était actuellementen chemin pour aller ressusciter la fille de ce prince de la synagogue.Elle nose prier Jésus-Christ de venir chez elle, quoiquelle fûtriche. Elle ne vient pas même à lui devant tout le monde;elle ne le fait quen secret et par derrière, et elle touche seshabits avec foi. Je dis avec foi, parce quelle nhésita point,et quelle ne dit point: Serai-je guérie de ma maladie si je toucheses habits, ou ne le serai-je plus? Elle, ne doute point que cet attouchementne la guérisse, et elle sapproche avec confiance. " Car elle disaiten elle-même: Si je puis seulement toucher son vêtement jeserai guérie (21)." Elle voyait que Jésus-Christ sortaitde la maison dun publicain, et que ceux qui laccompagnaient étaientdes publicains et des pécheurs. Tout cela lui donnait une saintehardiesse et une ferme confiance. Mais que fait Jésus-Christ encette rencontre? Il ne veut pas souffrir quelle demeure cachéecomme elle le désirait; il la fait venir au milieu de cette fouleet il manifeste sa foi devant tout le peuple. Il avait dexcellentes raisonspour agir ainsi, bien que des insensés aient osé dire quillavait fait par amour de la gloire. Pourquoi, disent-ils, ne la laissait-ilpas demeurer dans ce secret quelle avait cherché? Que dites-vousimpie? Que dites-vous blasphémateur? Celui qui défend quonne publie ses miracles, qui fait mille prodiges en passant, sans que leshommes les connaissent, aurait-il pu ici rechercher la gloire?
Doù vient donc, me direz-vous, quil manifeste cette femme etquil la produit devant tout le monde? Cétait premièrementpour dissiper la grande appréhension de cette femme, et pour empêcherle scrupule dont sa conscience laurait tourmentée dans la suite,comme ayant dérobé en quelque sorte sa santé sanslavoir demandée à Jésus-Christ. Cétait encorepour ajouter à sa foi ce qui lui manquait, puisquelle avait crupouvoir faire quelque chose sans être vue par le Sauveur. Cétaiten troisième lieu pour proposer sa foi comme un modèle quetout le monde devait imiter. Dailleurs était-ce un moindre miraclede connaître le secret des coeurs, que darrêter la perte dusang?
Enfin comme la foi du chef de la synagogue était chancelante,et, que sa complète défaillance aurait tout gâtéet empêché la guérison de la jeune fille, Jésus-Christla raffermit par ce miracle de lhémorrhoïsse. Cest queneffet il était déjà venu quelquun dire au chef dela synagogue: "Ne lui donnez pas la peine de venir chez vous, parce quevotre fille est morte (Luc, VIII, 49.); " et ceux qui étaient aulogis "se moquaient de lui lorsquil disait quelle dormait. " Cest doncpour empêcher cette défaillance de foi assez présumabledans le père de .la jeune fille, que Jésus révèleà tous et cette femme et la guérison qui vient de sopéreren elle. Car on peut assez juger que cet homme était des plus grossierspar cette parole que Jésus-Christ lui dit dans saint Luc: "Ne craignezpoint: croyez seulement et votre fille sera guérie. " (Luc, VIII,50.)
2. Il attend même à dessein que cette jeune fille soitmorte, afin de faire, en la ressuscitant, un miracle plus éclatant.Il ne se hâte point, il marche seulement, et sarrête àparler longtemps avec cette femme, afin de narriver quaprès quela jeune fille serait morte, selon ce qui est rapporté dans saintLuc: " Lorsquil parlait encore, " dit-il, " il vint quelquun lui dire: Ne lui donnez pas la peine de venir chez vous parce que votre fille estmorte. " (Luc, VIII, 48.) Ainsi il voulut quon ne doutât point dela mort, afin quensuite on ne pût douter de la résurrection.Cest ce quil a observé presque partout. Cest ainsi quil ne se(253) pressa point daller voir Lazare le premier, ou le second, ou letroisième jour. Ce fut donc pour ces raisons quil découvritle miracle arrivé eu la personne de cette femme.
"Mais Jésus se retournant et la voyant lui dit: Ma fille, ayezconfiance (22)." Il avait dit de même au paralytique : " Mon fils,ayez confiance. " Comme cette femme était toute troublée,Jésus-Christ commence par lexhorter à " avoir confiance;" et il lappelle " sa fille ", parce que sa foi la mettait au nombre deses enfants. Il lui donne même des louanges publiques et lui dit:" Votre foi vous a sauvée. Et cette femme fut guérie àlheure même (22). " (Luc, VIII, 46.) Saint Luc sétend bienplus au long en parlant de cette femme. Il rapporte quaprès quellese fut approchée de Jésus-Christ et quelle eut étéguérie, Jésus-Christ ne lappelle pas dabord, mais dit premièrement: " Qui est-ce qui ma touché? " A quoi saint Pierre et les autresrépondirent : " Maître, la foule du peuple vous presse etvous étouffe, et vous demandez qui vous a touché? " Ce quinous marque en passant que Jésus-Christ était véritablementrevêtu de notre chair, et quil foulait aux pieds tout faste, puisquilse laissait approcher de si près par ces foules, et quil ne leurcommandait pas de ne le suivre que de loin.
Cependant Jésus-Christ continue de dire " Quelquun ma touché,car jai reconnu quune vertu est sortie de moi. " Sil use ici dune expressionet dune image quelque peu matérielle, cest pour être mieuxentendu de cette multitude inculte. Et ce quil dit, cest pour portercette femme à avouer elle-même ce qui sest passé.Il ne la découvre pas lui-même, il se contente de lui faireentendre quil sait tout clairement, il veut quelle vienne delle-mêmetout déclarer, quelle publie elle-même le miracle qui sestaccompli, il ne veut pas, en le faisant connaître lui-même,donner lieu à aucun soupçon. Voyez-vous une femme meilleurequun chef de synagogue? Elle ne retient point Jésus-Christ, ellene larrête point, et elle se contente de le toucher en passant etdu bout du doigt; aussi, quoique venue la dernière, elle est guériela première : le chef de synagogue entraîne le médecinen personne chez lui; pour la femme, cest assez quelle le touche; samaladie lentravait, mais sa foi lui donnait des ailes. Aussi voyez commentle Seigneur La console en lui disant : " Votre foi vous a guérie" Parole quil neût pas dite, si ceût été parostentation quil eût produit cette femme en public. Il la dit pouraffermir la foi du chef de synagogue, et pour relever publiquement cellede cette femme, ce qui lui cause une joie dans te fond du coeur, beaucoupplus grande que celle quelle avait reçue par la guérisonsi miraculeuse de son corps. Nest-il pas encore visible par ce que jevais dire, que ce nétait point par vanité quil produisaitcette femme, mais pour mettre en évidence sa foi, et la proposercomme un modèle aux autres? Jésus-Christ navait point besoinde ce miracle pour se faire estimer des hommes, et il nen eût pasmoins paru Dieu par cette foule de prodiges et de miracles quil avaitdéjà faits et quil devait faire encore dans la suite desa vie. Mais sil navait point découvert ce qui était arrivéà cette femme, elle naurait point reçu les louanges quelleavait si justement méritées. Cest pourquoi il rend publicce quelle avait fait en secret. Il dissipe cette crainte avec laquelleelle sétait approchée de lui, il lui commande davoir dela confiance et la rétablissant dans une parfaite santé,il ajoute à sa guérison une grâce pour la conduirepaisiblement dans le chemin du salut en lui disant: " Allez en paix. "(Marc, V, 33.)
" Or Jésus étant venu en la maison de ce chef de synagogue,et voyant les joueurs de flûtes, et une troupe de gens qui faisaientgrand bruit (23), il leur dit : Retirez-vous, cette fille nest pas morte,elle nest quendormie; et ils se moquaient de lui (24). " Vous voyez quelétait lesprit et la disposition de ces princes de la synagogue,de faire venir ainsi des joueurs de flûtes et de cymbales, pour pleurerleurs morts. Que fait donc ici Jésus-Christ? Il chasse tout le monde,excepté les parents de la jeune fille, afin quils fussent témoinsque cétait lui et non pas un autre qui laurait ressuscitée.Et avant de la ressusciter en effet, il la ressuscite en parole en disant: " Elle nest pas morte, mais elle dort. "
Il fait la même chose en plusieurs autres endroits de lEvangile.Et comme on voit qu avant que dapaiser la tempête, il reprocheà ses disciples leur peu de foi, de même il dissipe le troubledes personnes présentes; il leur fait voir ici quil lui est aussifacile de ressusciter cette fille de la mort que de la réveiller(254) du sommeil. Ce quil fit encore à propos de Lazare en disant:" Notre ami Lazare dort. " (Jean, II, 15) Il voulait nous apprendre danstoutes ces rencontres, que la mort nest plus à craindre aux hommes,puisquelle nest plus une mort et quelle est devenue un sommeil. Commeil devait mourir bientôt lui-même, il accoutumait ses disciples,par la mort et par la résurrection des autres, à ne perdrepoint la foi lorsquil serait mort, puisquils voyaient que depuis quilétait venu au monde, la mort nétait plus quun sommeil.Cependant on se moquait de lui, et lui ne sindignait pas que sa puissancefût mise en doute par ceux même en faveur de qui il allaitfaire un grand miracle. Il ne fit aucune réprimande au sujet deces rires qui allaient devenir, ainsi que les flûtes et les cymbaleset tout le reste de lappareil funèbre, une preuve irrécusablede la mort. Comme la plupart du temps les miracles une fois opérésne rencontrent plus que lincroyance, Jésus-Christ se sert ici despropres paroles de ces gens pour les convaincre ; il les enlace dans leurspropres filets.
3. Dieu usa de la même conduite envers Moïse autrefois, etdepuis encore dans la résurrection de Lazare. Dieu dit àMoïse : "Quest-ce que vous tenez dans votre main " (Exod. IV, 2)?" afin quen voyant la verge quil tenait changée en serpent, ilnoubliât point que ce nétait dabord que du bois, et queses propres paroles lui en rendant témoignage, il fût dansune admiration continuelle. Et Jésus-Christ dit en parlant de Lazare: " Où lavez-vous mis (Jean, XI, 34)?" afin que ceux qui lui répondirent" Venez et voyez, " et peu après : " il sent déjàmauvais, parce quil y a quatre jours quil est mort, " ne pussent plusnier ensuite quil neût été Véritablement ressuscité.
" Mais après quon eut fait sortir tout le monde, il entra, pritla main de la jeune fille, et dit : Levez-vous, et la jeune fille se leva(25). Et le bruit sen répandit dans tout le pays (26). " Jésusvoyant donc toute cette foule de monde et tous ces joueurs de flûtes,les fit tous sortir, puis, sous les yeux des parents, il opéra lemiracle. Dans ce corps inanimé, il nintroduit pas une nouvelleâme, Mais il rappelle celle qui venait de sortir, et mec autant defacilité que sil la réveillait dun sommeil. Il prend lamain de la jeune fille pour mieux Convaincre de sa mort tous ceux qui étaientprésents, et pour que le témoignage de leurs yeux ne laissesubsister aucun doute touchant la résurrection. Le père luiavait dit : " Mettez votre main sur elle;" mais Jésus-Christ faitplus. Car il ne se contente pas de mettre sa main sur elle, il la prendet la lève, pour montrer que tout lui cède et lui obéit.Il est marqué dans saint Luc " quil lui fit aussitôt donnerde la nourriture (Luc, VIII, 55), " pour empêcher que ce miraclene passât pour un prestige. II ne fait pas cela lui-même; maisil ordonne aux autres de le faire, comme il fit délier Lazare parles autres. " Déliez-le, " dit-il, " et le laissez aller, puis ilaccepte dêtre son convive. " Il voulait en toutes ces rencontresquon fût convaincu de ces deux choses, que les personnes étaientvéritablement mortes, et quensuite elles étaient véritablementressuscitées.
Remarquez ici, mes frères, non-seulement la résurrectionde cette fille, mais encore le commandement que Jésus-Christ faitde nen parler à personne; ce qui seul suffit pour faire voir contreles blasphémateurs de Jésus-Christ combien il étaitéloigné de rechercher la gloire. Considérez aussiquil chasse tous ces pleureurs comme indignes de voir un si grand miracle.Ne sortez donc pas avec les joueurs dinstruments, mais demeurez-y avecces trois disciples si chéris qui méritèrent dêtretémoins de ce prodige.
Si Jésus-Christ rejeta alors dauprès de lui ces gensqui pleuraient les morts, doutez-vous quaujourdhui il ne les rejettebien davantage? On ne savait pas alors que la mort ne fût quun sommeil,et cette vérité aujourdhui est plus claire que le soleil.Vous me direz peut-être : Mais si ma fille meurt maintenant, Jésus-Christne la ressuscitera point. Il est vrai, mais il la ressuscitera un jouravec beaucoup plus de gloire. La jeune fille que nous venons de voir ressuscitéemourut encore une fois; mais quand Jésus-Christ ressuscitera lavôtre, il la rendra immortelle.
Que personne ne pleure donc plus les morts à lavenir. Quonne les plaigne plus, quon se souvienne que Jésus-Christ est ressuscité,et quon ne fasse plus cet outrage à la victoire quil a remportéesur la mort. Pourquoi vous laissez-vous aller inutilement aux soupirs etaux larmes? La mort nest plus quun sommeil. Pourquoi vous laissez-vousabattre dans (255) lexcès de votre douleur? On se rirait dun païenqui saffligerait dans ces rencontres; mais qui pourrait excuser ces larmesdans un chrétien? Comment pourrait-on lui pardonner cette faiblesseaprès que la résurrection a été établiepar tant de preuves si constantes, et par le consentement de tant de siècles?
Cependant il semble que vous preniez plaisir à augmenter cettefaute. Vous nous faites venir des pleureuses vous nous amenez des femmespaïennes pour augmenter le deuil, pour attiser la flamme de la douleur.Vous nécoutez point saint Paul qui vous dit : " Quel rapport ya-t-il entre Jésus-Christ et Bélial; ou qua de commun unfidèle avec un infidèle? " (II Cor. V, 15.) Les païensqui nont aucune foi ni aucune espérance de la résurrection,ne laissent pas de trouver des raisons pour consoler, leurs amis dans cesaccidents. Soyez fermes, leur disent-ils, dans votre malheur. Il faut supporterdoucement ce qui arrive nécessairement. Ce qui est fait est fait.Vos larmes ne le changeront pas, et elles ne rendront pas la vie àcelui que vous pleurez. Et vous, chrétien, vous qui avez des connaissancesplus pures et plus hautes que les infidèles, vous ne rougissez pasdêtre plus lâche queux dans ces rencontres?
Nous ne vous disons point, comme eux : Supportez. ce mal constammentpuisquil est inévitable et que toutes vos larmes y sont inutiles.Nous vous disons au contraire : prenez courage, votre, fille ressuscitera.Elle nest pas morte, elle nest quendormie, elle repose en paix, et ellepassera de ce sommeil-tranquille dans une vie immortelle, dans une paixangélique et dans un bonheur qui ne finira jamais. Nentendez-vouspas le Prophète qui vous dit: " Mon âme, rentrez dans votrerepos, parce que le Seigneur vous a fait grâce?" (Ps. CXIV, 9.) Dieuappelle la mort une grâce et vous pleurez? Que pourriez-vous fairede plus si vous étiez lennemi mortel de celui qui meurt?
Si quelquun doit pleurer alors, cest le démon qui le doit faire.Oui, quil pleure, quil safflige : quil se déchire, et se désespère,de ce que notre mort maintenant nest plus quun passage à une vieimmortelle. Cette tristesse est digue de sa malice, mais elle est indignede vous qui êtes appelé au repos, qui allez recevoir la couronne,et dont la mort est un port tranquille après la tempête.
Voyez de combien de maux cette vie est pleine, souvenez-vous combiende fois vous lavez eue en horreur, combien dimprécations vousavez faites en voyant les maux qui lassiégent sans cesse, et quise succèdent les uns aux autres. Considérez que dèsle commencement du monde Dieu nous a condamnés à souffrir.Il dit à la femme : " Vous enfanterez avec douleur. " (Gen. III,16.)Il dit à lhomme : " Vous mangerez votre pain à la sueurde votre visage. " (Ibid.) Et Jésus-Christ dit à ses apôtres:" Vous aurez de grandes afflictions dans le monde. " (Jean, XVI, 53.) Onne nous prédit rien de semblable pour lautre vie. On nous assureau contraire que " la douleur, la tristesse et les gémissementsen seront éternellement bannis (Isaïe, 33); et quil viendrades personnes de lOrient et de lOccident pour se reposer dans le seindAbraham, dIsaac et de Jacob (Marc, 8; Ezéch. 40); " que lépouxvous recevra dans sa chambre nuptiale, au milieu des lampes ardentes, etque votre vie sera changée en une vie toute céleste.
4. Pourquoi donc déshonorez-vous la mort de votre ami par voslarmes? Pourquoi en pleurant ainsi la mort apprenez-vous aux autres àcraindre la mort ? Pourquoi donnez-vous sujet aux faibles daccuser Dieumême, de ce quil-nous a exposés à tant de malheurs?,Mais je vous demande, au contraire, pourquoi, après la mort de vosproches, vous assemblez les pauvres? Pourquoi vous appelez les prêtres,afin quils offrent pour ceux que vous pleurez leurs prières et,leurs sacrifices? Vous en répondrez que cest afin, que celui quiest mort entre bientôt dans le repos éternel, et que son Jugelui soit, favorable. Et cependant vous ne cessez point de crier, et derépandre des larmes. Ne vous combattez-vous pas vous-même?Vous croyez que votre ami est dans le port, et pour cela, vous vous jetezvous-même dans le trouble et dans la tempête?
Mais que ferai-je? me direz-vous. Cest la faiblesse de la nature quifait cela. Et moi je vous dis: Naccusez point la nature, accusez-vousvous-même et votre propre mollesse, qui, vous fait dégénérerde cette haute dignité que la foi vous avait donnée, et quivous rend pires que les infidèles. Comment après cela oseronsnous parler aux païens de limmortalité de lâme? Commentleur persuaderons-nous que nous ressusciterons un jour, puisque nous craignonsla mort plus quils ne la (256) craignent eux-mêmes? On a vu desinfidèles autrefois, qui sans rien connaître de ce que lafoi nous apprend, nont pas laissé de se couronner de fleurs etde prendre leurs plus beaux habits à la mort de leurs enfants pourse faire estimer des hommes, et pour sacquérir un faux honneur;et après cela, cette gloire incompréhensible que nous attendonsdans le ciel, naura pas assez de force sur nos esprits pour bannir denous, à la mort de nos proches, cette tristesse lâche et efféminée, et cette mollesse si indigne dun chrétien?
Mais je perds mon héritier, me direz-vous; je n ai plus personneà qui je laisse tous mes biens. Aimez-vous donc mieux que votrefils hérite dun peu de bien sur la terre que de tous les biensqui sont dans le ciel ? Aimez-vous mieux quil jouisse de ces richessequil devait quitter si tôt, que de celles qui ne périrontjamais? Mon fils, dites-vous, ne sera point mon héritier. Il estvrai, il ne sera point lhéritier de son père, mais il lesera de Dieu. Il ne sera point le cohéritier de ses frères; mais il le sera de Jésus-Christ.
Mais dans quelles mains donc, me direz-vous, passeront ces meubles siriches, ces habits si précieux, ces maisons si magnifiques, ce grandnombre desclaves, et ces terres si vastes et si étendues que nouspossédons? Elles passeront si vous voulez entre les mains de votrefils, et avec plus dassurance que sil était encore en vie. Siles barbares ont brûlé autrefois avec les morts ce quilsavaient de plus précieux; combien est-il plus digne dun chrétiende sacrifier avec son fils tout ce qui lui appartenait, non pour le réduireen cendres comme les barbares, mais pour augmenter le bonheur et la gloirede ce mort qui leur est si cher? Si ce fils avait des péchésen mourant, ces biens que vous donnez pour lui en effaceront les taches.Sil était juste et innocent, ils augmenteront sa récompense.
Mais vous désireriez bien de le voir. Hâtez-vous donc desortir de ce monde et de vivre comme il a vécu, afin que vous levoyiez bientôt. Si vous nécoutez pas mes raisons pour vousconsoler, considérez que tôt ou tard, le temps mêmevous consolera et quil fera cesser votre douleur. Mais cette paix oùvous vous trouverez alors ne sera point récompensée, parcequelle ne sera quun effet du temps et non point louvrage de votre vertu.Que si vous voulez entrer dès maintenant dans les sentiments dela, sagesse chrétienne, vous en tirerez deux grands avantages: lun,que vous vous délivrerez de beaucoup de maux, et lautre, que vousvous procurez auprès de Dieu une très glorieuse couronne.Car laumône et les bonnes uvres ne sont point dun si grand méritedevant Dieu que cette modération et cette paix que nous conservonsdans nos plus grands maux.
Considérez que le Fils de Dieu a bien voulu mourir lui-même.Il est mort, mais pour vous; et vous, vous mourez pour vous-même.Il est mort après avoir dit: " Mon Père, si cela est possible,que ce calice séloigne de moi. " (Matth. XXVI.) II est mort aprèsavoir été dans la frayeur et dans lagonie, et aprèsavoir ressenti une profonde tristesse. Mais cependant il a acceptéla mort et sest soumis à toutes les circonstances cruelles et.honteuses qui laccompagnaient. Il a souffert avant la mort les fouets,et avant les fouets, les railleries, les outrages et les insultes, pourvous apprendre à souffrir avec une fermeté inébranlable.Il est mort enfin, et son âme a été séparéede son corps, mais il la repris aussitôt, et la rempli de sa gloire,afin que sa résurrection vous fût un gage et une assurancede la vôtre. Si donc notre croyance nest point une fable, ne vousaffligez point de la mort des hommes. Si elle est véritable, nepleurez point. Que si vous pleurez, comment pourrez-vous en persuader lavérité aux infidèles?
5. Mais peut-être que tout ce que nous vous représentonsnempêche pas que cette mort ne voua paraisse insupportable. Cestdonc pour cela même que vous devez cesser de pleurer, puisque lamort de celui que vous regrettez la délivré de tant de maux.Ne lui portez donc point envie, et ne soyez point fâché deson bonheur. Car lorsque vous souhaitez vous-même de mourir parcequun des vôtres est mort un peu trop tôt et que vous vousaffligez de ce quil ne jouit plus dune vie qui laurait exposéà tant de misères, il semble que vous agissez plus par unmouvement denvie que par une amitié véritable. Ne considérezdonc pas que vous ne reverrez plus votre fils mort, mais pensez que vouslirez retrouver bientôt. Ne regardez point quil nest plus en cemonde, mais que ce monde un jour ne sera plus, que tout y changera de forme,que le ciel, la terre et la nier passeront, et qualors vous recevrez votrefils dans une gloire infinie. (257)
Si celui que vous pleurez est mort dans le péché, la morten arrête le cours; et si Dieu eût prévu quil en eûtdû faire pénitence, il ne leût pas sitôt retirédu monde. Que sil est mort dans la grâce et dans linnocence, soninnocence nest plus en danger, et il en possède une récompensequi ne finira jamais.
Il paraît donc, par tout ce que nous avons dit, que vos larmessont plutôt leffet dun trouble desprit et dune passion peu raisonnable,que dun amour sage et bien réglé. Que si vous aimiez véritablementcelui qui est mort, vous devriez vous réjouir clé ce quila été délivré bientôt dune navigationdangereuse. Car il y a quelque chose de stable dans le cours ordinairede la nature. Le jour succède à la nuit et la nuit au jour.Lété vient après lhiver et lhiver aprèslété. Ainsi les saisons sentre-suivent et elles sont toujoursliées de même es unes aux autres. Mais les maux au contraireviennent en foule et à contre temps, sans ordre et sans mesure,et notre vie est sujette à des accidents toujours nouveaux.
Voudriez-vous donc que votre fils fût encore assujéti àces misères, quà chaque jour il fût exposéà une nouvelle peine, quil fût tantôt dans la maladie,tantôt dans la tristesse, et toujours dans la souffrance dun malet dans lappréhension dun autre? Car vous ne pouvez pas dire quileût pu passer le cours de cette vie sans éprouver toutes cesinquiétudes et tous ces soins.
Mais vous, ô mère, qui pleurez votre fils, considérezque celui que vous aviez mis au monde nétait pas immortel, et quesil nétait mort maintenant, il devait mourir bientôt après.Que si vous dites que vous navez pas eu le temps de jouir de lui, vousle ferez pleinement dans le ciel. Mais vous le voudriez voir maintenant?Et moi je vous dis que si vous êtes sage de la sagesse de Dieu,il lie tiendra quà vous de le voir. Car lespérance deschrétiens est beaucoup plus claire et plus assurée que vospropres yeux.
Si lon voulait tirer votre fils dauprès de vous pour le faireroi dun grand royaume, refuseriez-vous de le laisser aller pour ne pasperdre le vain plaisir de le voir? Et maintenant quil est passéen un royaume infiniment plus grand et plus heureux que tous ceux de laterre ensemble, vous ne pouvez souffrir dêtre un moment séparéede lui, lors particulièrement quau lieu dun fils vous avez unmari qui vous console. Que si vous nen avez plus, vous avez toujours pourconsolateur " le père des orphelins et le juge des veuves. "Voyezde quelle manière saint Paul relève ces sortes de veuves: " Celle, " dit-il, " qui est véritablement veuve et désolée,met son espérance en Dieu. " (I Tim. V, 5.) Ce sont là lesplus excellentes veuves, puisque ce sont les plus patientes.
Ne pleurez donc plus, et ne vous affligez point dune chose pour laquellevous espérez une si grande récompense. Vous navez fait querendre un dépôt que lon vous avait confié. Cest pourquoinen soyez plus en peine, puisque Dieu la repris et la mis dans son trésoréternel. Que si vous comprenez bien la différence quil ya entre la vie de la terre et celle du ciel, si vous voyez à fondlinconstance et le néant de celle-ci et la grandeur et la soliditéde lautre, vous naurez pas besoin que je vous dise rien davantage.
Cest de cette agitation et de ce trouble que votre fils maintenantest délivré. Sil était demeuré sur la terre,vous ne savez sil eût été bon ou méchant. Nevoyez-vous pas tous les jours combien de pères sont contraints dechasser leurs fils dauprès deux et de les déshériter;et combien dautres les retiennent malgré eux, quoiquils soientpires que ceux que lon chasse? Pensons donc à toutes ces choseset servons-nous-en pour régler nos moeurs. Car cest ainsi que notrepatience sera approuvée des morts mêmes que nous pleurons,quelle sera estimée des hommes et couronnée par la miséricordede Dieu, qui nous fera jouir des biens éternels, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et la puissance, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXII
" COMME JÉSUS SORTAIT DE CE LIEU, DEUX AVEUGLES LE SUIVIRENT,CRIANT APRES LUI ET DISANT : FILS DE DAVID, AYEZ PITIE DE NOUS. " (CHAP.IX, 27. JUSQUAU VERSET 16 DU CHAP. X)
1. Pourquoi. Jésus-Christ tire-t-il ces aveugles du milieu dupeuple doù ils criaient, sinon pour nous apprendre encore avecquel soin nous devons fuir la gloire des hommes? Comme la maison étaitproche, il les y conduit pour les guérir plus en secret. Et ce désirdêtre caché dans cette action paraît en ce quil défendà ces aveugles de ne parler de ce miracle à personne. Maiscertes ces deux aveugles sont le sujet dun grand reproche aux Juifs. Leseul bruit des miracles de Jésus-Christ les fait croire en Celuiquils ne pouvaient voir; et les Juifs, qui voyaient tous les jours deleurs propres yeux tant de miracles de Jésus-Christ, font le contrairede ces aveugles.
Jugez de lardeur de leur foi, et par les cris quils poussent, et parla demande quils font. Car ils ne sapprochèrent pas froidementde Jésus-Christ, mais en criant beaucoup, et demandant seulementmiséricorde: " ayez pitié de nous. " Ils lappelèrent" Fils de David, " parce que ce nom paraissait alors glorieux: et lorsqueles prophètes mêmes voulaient parler dun roi avec honneur,ils lappelaient fils de David. " Et lorsquil fut entré dans lamaison ces aveugles sapprochèrent de lui, et Jésus leurdit: Croyez-vous que je puisse faire ce que vous me demandez? Ils lui répondirent:" Oui, Seigneur (28). " Ainsi lorsque les aveugles venus avec lui sontarrivés dans la maison, .Jésus-Christ leur fait encore uneseconde demande: "Croyez-vous, " leur dit-il, "que je puisse faire ce quevous me demandez? " Il sétudiait partout à ne guérirque ceux qui len priaient, de peur quon ne crût quil cherchâtsa gloire dans ces miracles, et quil les lit par vanité; outrequil voulait montrer encore que ces hommes étaient dignes de cettegrâce, pour prévenir laccusation de quelques impies qui eussentpu dire : sil ne sauve et guérit les hommes que par miséricorde,pourquoi ne les sauve-t-il pas tous? Car la miséricorde que Dieutémoigne pour les hommes, a sans doute quelque rapport àla foi de ceux quil sauve.
Il avait encore une raison particulière pour exiger la foi deces aveugles. Comme ils lappelaient " Fils de David," il voulait les éleverplus haut, et leur faire avoir des sentiments plus dignes de lui. Cestpourquoi il leur dit: " Croyez-vous que je puisse faire ce que vous medemandez? " il ne dit pas : croyez-vous que je puisse par mes prièresobtenir ce miracle de mon Père; mais " que je puisse, moi, fairece que vous demandez? " Que répondent ces aveugles? " Oui, Seigneur." Ils ne lappellent plus de Fils de David; " mais élevant leurfoi plus haut ils reconnaissent la souveraine puissance de Celui àqui ils parlent. (259)
" Alors il leur toucha les yeux en disant quil vous soit fait selonvotre foi ! Et aussitôt leurs yeux furent ouverts (29). " Jésus-Christalors étend sa main sur eux pour les guérir, et leur dit:" Quil vous soit fait selon votre foi. " Le Fils de Dieu fait trois chosespar ces paroles. Il affermit la foi de ces aveugles, il montre que leurvolonté avait eu aussi quelque part à leur guérison,et il tait voir que la manière dont il leur avait parlé,ne pouvait être suspecte de flatterie. Car il ne leur dit pas: quevos yeux soient ouverts; mais: " quil vous soit fait selon votre foi." Cétait ce quil observait presque envers tous ceux quil guérissait,voulant que tout le monde reconnût quelle était la foi deleur âme, avant que dêtre témoin de la guérisonde leur corps; pour rendre en même temps ceux qui étaientguéris encore plus fervents dans la foi, et les autres qui les voyaientplus disposés à la recevoir.
Ce fut ainsi quavant que de guérir le paralytique, il guéritson âme par ces paroles: " Mon fils, ayez confiance, vos péchésvous " sont remis; " quayant ressuscité la jeune fille, il demeuralà, et commanda quon lui apportât à manger, afin quelleconnût Celui qui lavait ressuscitée; quil fit voir, dansla guérison du serviteur du centenier, que cétait la foiavec laquelle le centenier la lui avait demandée, qui avait toutfait; et quavant que de délivrer ses disciples de la tempête,il les délivra auparavant de leur manqué de foi. II faitdonc encore ici la même chose. Quoiquil sût parfaitement lefond du cur de ces deux aveugles, il les interroge néanmoins devanttout le monde, pour exciter les autres par leur exemple, et pour faireconnaître leur vive foi, cest-à-dire la cause secrètede leur guérison. Après les avoir guéris il leur défendaussitôt den rien dire à personne, et par un commandementquil accompagne de beaucoup de sévérité.
" Jésus leur dit avec des paroles fortes et pressantes: Prenezbien garde que personne ne le sache (30). Mais eux sen étant allésrépandirent sa réputation dans tout ce pays-là (3l)." Ils ne purent donc se retenir, ils se firent prédicateurs et évangélistes,et malgré lordre formel quils avaient reçu de tenir cachéce qui leur était arrivé, ils ne purent résister audésir de le répandra. Nous voyons dans lEvangile que leSauveur a dit à un autre malade quil guérit: "Allez et racontezla gloire de Dieu. " Mais cette parole, bien loin dêtre contraireà ce que nous voyons ici, sy accorde parfaitement. Jésus-Christnous apprend dune part à cacher toujours ce qui nous peut êtreavantageux, et à ne pas même souffrir que dautres nous louent.Mais lorsque toute la gloire dune action retourne à Dieu seul,non-seulement il ne nous empêche point mais il nous commande mêmede faire en sorte quon le loue.
" Et lorsquils furent sortis, voici quon lui présenta un hommemuet, possédé du démon (32). " Linfirmitéde cet homme nétait point un effet de la nature, mais de la seulemalice du démons Cest pourquoi il fallait quil fût amenéà Jésus-Christ par dautres, puisquétant muet ilne le pouvait prier par lui-même, ni- prier les autres de ly mener,parce que son âme était liée par le démon aussibien que sa langue. Jésus-Christ donc, sans exiger de lui la foi,le guérit aussitôt.
" Et le démon ayant été chassé, le muetparla, et tout le peuple en fut dans ladmiration, et ils disaient: onna jamais vu rien de semblable en Israël (33). " Ces paroles perçaientles pharisiens parce que le peuple témoignait publiquement préférerJésus-Christ à tout, et lestimer incomparablement plus queceux qui non-seulement étaient dans la Judée, mais qui yfurent jamais; non-seulement parce quil guérissait les malades,mais parce quil les guérissait en un moment, et avec une facilitéadmirable, quoique leurs maladies fussent inconnues et incurables àtout le reste des hommes. Mais pendant que le peuple est dans une dispositionsi raisonnable, les pharisiens entrent dans des sentiments bien différents;et ne se contentant pas de calomnier ces miracles de Jésus-Christ,ils ne rougissent point de se couper dans leurs propres paroles et de secombattre eux-mêmes. Cest ce qui arrive dordinaire à laméchanceté envieuse.
2. " Mais les pharisiens disaient au con traire : Il chasse les démonspar le prince des démons (34)." Y a-t-il rien de plus extravagantque cette pensée, comme Jésus-Christ le leur reproche ensuite?Il est impossible que le démon chasse le démon. Cet espritde malice ne détruit pas ses propres desseins, mais il ne tend etne travaille au contraire quà les affermir. Dailleurs Jésus-Christne faisait pas seulement paraître sa puissance en chassant les démons;mais encore en guérissant les (260) lépreux, en ressuscitantles morts, en calmant la mer, en pardonnant les péchés; enprêchant le royaume du ciel, et en conduisant les hommes àDieu son Père : merveilles dautant plus impossibles au démon,que nen ayant point le pouvoir il nen a pas même la volonté.
Les démons détournent les hommes du culte de Dieu, etils les portent à adorer les. idoles. ils les attachent àcette vie, et ils leur ôtent la foi de lautre. De plus, si lonoffense le démon, il na garde de faire du bien au lieu de se venger,puisquil nuit même à ceux qui le servent le mieux, et quilhonorent davantage. Mais Jésus-Christ se conduit dune manièrebien différente, puisquaprès ces médisances, cesoutrages et ces blasphèmes; lEvangile ne laisse pas dajouter :" Et Jésus allait de tous côtés dans les villes etdans les villages enseignant dans leurs synagogues, et prêchant lévangiledu royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et de langueurs(35). " Bien loin de punir leur ingratitude, il ne veut pas mêmeles en reprendre.
Il leur témoigne son extrême douceur, et en mêmetemps il réfute leurs calomnies. Car il veut les convaincre dabordde la fausseté de leurs accusations par une grande multitude demiracles, et les confondre ensuite par ses paroles et par ses raisons.Après donc avoir été ainsi outragé, il ne laissepas daller dans les villes, dans les villages et dans les synagogues desJuifs, pour nous apprendre à riposter à nos calomniateurs,non en leur répondant injure pour injure, mais en redoublant notreaffection envers eux. Car si vous ne regardez que Dieu et non pas les hommes,dans la charité que vous leur faites, vous ne cesserez jamais deleur faire du bien, quelque ingrats quils puissent être envers vous,sachant que leur ingratitude augmentera votre récompense.
Celui qui se lasse de faire la charité, parce quon méditde lui, et quon le décrie, témoigne assez quil a étéplutôt charitable pour être loué des hommes que pourplaire à Dieu. Jésus-Christ au contraire nous voulant apprendrequil ne suivait dans ces guérisons que le mouvement de sa bonténattend pas, même après toutes ces médisances, queles malades le viennent trouver. Il va les trouver jusque dans leur payset dans leurs villes, Il leur fait deux grâces très-considérablesen même temps: lune quil leur prêche lEvangile, et lautrequil les guérit de toutes leurs maladies. Il ne passait aucuneville, il ne négligeait aucun village, mais il allait indifféremmenten toutes sortes de lieux. Il narrêtait pas encore là lexcèset la tendresse de sa charité.
" Car voyant la multitude du peuple, ses entrailles furent émuesde compassion, parce quils étaient languissants et dispersésçà et là, comme des brebis qui nont point de pasteur(36). " Considérez encore ici, mes frères, combien Jésus-Christest éloigné de la vaine gloire. Pour ne pas attirer àlui tout le monde, il aime mieux envoyer ses disciples. Il veut que dabordla Judée soit comme le lieu où ils sexercent, pour les rendreensuite capables de combattre et de lui assujétir toute la terre.Il les met dabord dans des épreuves assez fortes, si lon considèreque leur vertu était encore bien faible, afin que sétantfortifiés de plus en plus ils puissent entreprendre une guerre pluspénible. Cest un aigle qui tire du nid ses aiglons pour leur apprendreà voler.
Il leur donne dabord de pouvoir de guérir les corps pour lesrendre ensuite les médecins et les conducteurs des âmes.
Et remarquez comment il leur fait voir en même temps la nécessitéet la facilité de ce quil leur ordonne. " La moisson est grande," dit-il, " et il y a peu douvriers. " Je ne vous envoie pas pour semer,mais pour recueillir une moisson toute préparée. Cest cequil dit dans saint Jean : " Les autres ont travaillé et u vousêtes entrés dans leurs travaux. " (Jean, IV, 59.) Il leurparlait de la sorte pour les empêcher de senorgueillir et pour leurdonner en même temps de la confiance en leur faisant voir que leplus grand travail était déjà fait.
Il est remarquable encore que ce quil fait en cette rencontre nestpoint louvrage dune justice qui rende ce qui est dû, mais dunemiséricorde toute pure et toute gratuite.
" Voyant la multitude du peuple, ses entrailles furent émuesde compassion, parce quils " étaient languissants et dispersésçà et là comme des brebis qui nont point de pasteur." Ces paroles sans doute retombent comme une accusation grave sur la têtedes Juifs, puisquau lieu dêtre les pasteurs des peuples ils enétaient devenus les loups. Car non-seulement ils ne les redressaientpoint de (261) leurs égarements, mais ils sopposaient mêmeau progrès quils auraient pu faire dans la vertu. Aussi nous voyonsque lorsque le peuple, ravi des miracles de Jésus-Christ, publiehautement " quon na jamais rien vu de semblable dans Israël," lespharisiens crient au contraire : " Il chasse les démons par le princedes démons. "
3. " Alors il dit à ses disciples : Il est vrai que la moissonest grande, mais il y a peu douvriers (37). Priez donc le maîtrede la moisson quil fasse aller les ouvriers à sa moisson (38)." Qui sont " ces ouvriers " dont Jésus-Christ parle en ce lieu,sinon ses douze disciples? il dit " quils sont peu, et néanmoinsil ny en ajoute point dautres, et il les envoie sans en accroîtrele nombre. Pourquoi dit-il donc : " Priez le maître de la moissonquil fasse aller les ouvriers dans sa moisson, " puisquil ny en ajoutepas un seul lui-même? Cest parce que, bien quils ne fussent quedouze, il sut les multiplier, non pas en augmentant leur nombre, mais enleur communiquant sa puissance et sa grâce. " Priez, " dit-il, "lemaître de la moisson. " Il leur apprend par ces paroles quelle estla grandeur du don quil leur doit faire, et il marque aussi obscurémentquil est lui-même " le maître de cette moisson. " Puisquaussitôtquil leur a donné cet avis, sans quils eussent prié personne,il les fait apôtres et les envoie prêcher, les faisant souveniren même temps de ces paroles de saint Jean, de "laire", du " van", de " la paille ", et du " bon grain. " Ce qui montre clairement quecest lui qui est le véritable laboureur, et quil est le maîtrede la moisson et des prophètes qui lont semée. Car en voyantses apôtres recueillir la moisson, il est hors de doute quil neles envoie pas recueillir la moisson dun autre, mais celle qui étaità lui, comme layant lui-même semée par la prédicationdes prophètes. Mais il nencourage pas seulement ses disciples,en leur représentant que leur travail est une moisson, mais en leurrendant encore ce travail facile.
" Jésus ayant appelé ses douze disciples, leur donna puissancesur les esprits impurs pour les chasser et pour guérir toutes sortesde maladies et de langueurs (X, 1.) " Cependant le Saint-Esprit navaitpas encore été donné; saint Jean le dit clairement: " Le Saint-Esprit nétait pas encore donné, parce que Jésusnétait pas encore glorifié. " (Jean, VII, 39.) Comment doncles apôtres pouvaient-ils chasser les démons, sinon par lapuissance de Jésus-Christ, et par la vertu de la mission quil leuravait donnée? Considérez aussi, mes frères, commeil ne les envoie que lorsquil est temps. Il ne les envoie point dabordlorsquils ne commençaient que de le suivre, mais après quilsont été longtemps en sa compagnie, après, quils lontvu ressusciter les morts, chasser les démons, commander àla mer, guérir les paralytiques et les lépreux, remettreles péchés; enfin après les avoir suffisamment convaincusde sa toute-puissance par ses actions et par ses paroles, il leur dit alors:" Allez, je vous envoie. " Il ne les expose pas dabord à de grandspérils, puisquil ny avait encore rien à craindre pour euxdans la Palestine, et quils navaient quà se fortifier contreles injures et les médisances. Cependant il leur prédit degrands maux pour lavenir, et il leur en parle sans cesse, afin quilssy préparent de bonne heure, et quils soient plus fermes et pluscourageux dans le péril.
Mais comme lévangéliste ,navait encore parléque de quatre apôtres, saint Pierre, saint André, saint Jacques,et saint Jean, et de saint Matthieu ensuite, sans avoir rien dit ni dela vocation, ni du nom même des autres, il rapporte ici leurs nomset leurs nombres.
" Voici les noms des douze apôtres. Le premier, Simon, qui estappelé Pierre, et André son frère (2). " Il marqueavec soin les noms et le pays des apôtres, parce quil y en avaitdeux qui sappelaient Simon; lun Simon Pierre, et lautre Simon le Chananéen;comme il y en avait deux appelés Judas, dont lun était letraître, et lautre le frère de Jacques; comme il y en avaitaussi deux nommés Jacques, lun qui était fils dAlphée,et lautre, de Zébédée. Saint Marc en les nommantobserve le rang et la dignité. Car après avoir nomméles deux chefs, il nomme en troisième lieu saint André. Maisnotre évangéliste nomine saint Thomas avant de se nommerlui-même, quoique saint Thomas lui fût de beaucoup inférieur.
Mais voyons cette liste jusquau bout. " Le premier est Simon, qui estappelé Pierre, et André, son frère. " Ce nest paslà un petit éloge de saint Pierre, de le placer le premierà cause de sa vertu, et de lui joindre André, (262) son frère,à cause du rapport de vertu et de moeurs qui était entreeux. " Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère;Philippe et Barthelemi; Thomas et Matthieu le Publicain; Jacques , filsdAlphée; et Lebbée, surnommé Thaddée (3)." Il est visible que lévangéliste ne prend pas garde aurang et à la dignité, puisquil me semble que saint Jeanétait plus grand non-seulement que les autres, mais encore que sonfrère même. De même, après avoir nommé" Philippe et Barthelemi, " il parle de " Thomas et de Matthieu le Publicain." Mais au lieu que saint Matthieu met saint Thomas avant lui, saint Lucmet saint Matthieu avant saint Thomas. Il appelle " Jacques, fils dAlphée," parce quil y avait, comme jai déjà marqué, unautre Jacques, fils de Zébédée, après lequelil émet "Lebbée, surnommé Thaddée; Simon leChananéen, et Judas Iscariote, celui qui le trahit. "
Il met Judas le dernier de tous, et il en parle non comme un ennemiet avec passion, mais comme un historien fidèle qui dit les chosesdans leur ordre. Il ne dit point, le méchant, le détestableJudas, mais il lappelle seulement comme les autres, du nom de la villedoù il était, " Judas Iscariote, " parce quil y avait unautre Judas, Judas Lebbée, surnommé Thaddée, que saintLuc dit être fils de Jacques. " Judas Iscariote, celui qui le trahit." Il ne rougit point de rapporter cette parole : " Qui fut celui qui letrahit, " parce quil a soin de ne rien cacher de ce qui paraît mêléde honte. Ainsi on voit assez, par son Evangile, que saint Pierre, le premierde tous, était un homme du peuple sans lettres et sans science.Mais voyons où Jésus-Christ envoie ses disciples, et versqui il les envoie.
" Jésus envoya ces douze après leur avoir s donnéces instructions et leur avoir dit (5) : Quels sont ces douze? " Ce sontdes pêcheurs et des publicains, puisquil y en avait parmi eux quatrequi étaient pêcheurs et deux qui étaient publicains,saint Matthieu et saint Jacques. Et lun de ces douze encore devait êtrele traître de Celui qui lenvoyait. Mais voyons quels sont les ordreset les instructions que Jésus-Christ leur donne.
" Nallez point vers les Gentils, et nentrez point dans les villesdes samaritains (6). Mais allez plutôt aux tribus de la maison dIsraëlqui sont perdues (6). " Ne croyez pas, leur dit-il, que jaie quelque aversionpour les Juifs qui moutragent et mappellent démoniaque. Ce sontau contraire les premiers que je tâche de convertir, et je vous défendsdaller prêcher à dautres quà eux, parce que je veuxque vous soyez leurs maîtres et leurs médecins. Non-seulementje vous défends de prêcher aux autres avant eux, mais je nevous permets pas de faire un pas dans la voie qui conduit aux autres peuples,ni dentrer dans une seule de leurs villes, pas même dans cellesdes samaritains qui étaient toujours opposés aux Juifs.
4. Et quoique ce peuple fût beaucoup plus aisé àconvertir que les Juifs, et quil fût plus susceptible de la foi,Jésus envoie néanmoins ses apôtres plutôt auxJuifs quà ceux-ci, pour faire mieux voir le zèle et le soinquil avait de leur salut, Son dessein était de fermer ainsi labouche aux Juifs, de les disposer à la prédication des apôtres,de prévenir les calomnies quils publiaient contre eux de ce quilsiraient prêcher aux incirconcis, et dempêcher que la hainequils devaient leur porter un jour ne parût avoir quelque fondement.Il les appelle des "brebis perdues. " Il ne dit point quelles se soientvolontairement égarées. Il leur témoigne partout quilest prêt à leur pardonner, et il tâche toujours de lesattirer à lui.
" Et dans les lieux où vous irez, prêchez en disant: leroyaume des cieux est proche (7)." Admirez ici la grandeur des apôtreset. la dignité de leur ministère! Jésus-Christ neleur commande point de prêcher rien de sensible, ou de semblableà ce que Moïse et les prophètes avaient annoncéavant eux. Ils proposent des choses nouvelles et inouïes jusqualors.Les prophètes ne promettaient que la terre et les biens terrestres;mais les apôtres annonçaient le royaume du ciel, et promettaientdes biens éternels.
Ce nest pas néanmoins cette seule excellence des promesses delEvangile qui rend les apôtres supérieurs aux prophètes,mais encore cette obéissance si prompte quils témoignentà Jésus-Christ. Ils ne sexcusent point, ils ne résistentpoint comme quelques-uns des prophètes. De quelques périls,de quelques maux, de quelques combats quon les menace, ils ne laissentpas dembrasser avec une parfaite soumission tout ce quon leur commande,comme de véritables prédicateurs dun royaume célesteet divin.
Et quoi détonnant, direz-vous, si , nayant rien à publierde pénible et de fâcheux, ils (263) obéissent sansdifficulté? . Que dites-vous? est-ce quils navaient àexécuter aucune mission difficile? est-ce que vous nentendez pasparler de prisons, de supplices, de guerres civiles, de haine universelleet de tant dautres maux qui les attendent? Il les rend pour les autresdes sources de biens et de grâces, mais il ne leur promet àeux-mêmes que des afflictions et des maux. Pour les rendre ensuitedignes de toute créance il leur dit.: " Guérissez les infirmes,purifiez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez les démons.Vous "avez reçu ces dons gratuitement, dispensez-les gratuitement(8). "
Considérez, mes frères, comme Jésus-Christ a soucides moeurs non moins que des miracles, et comme il montre que les miraclesmême ne sont rien sans la bonne vie : " Vous " avez, " dit-il, "reçu ces dons gratuitement, dispensez-les gratuitement. " Il lesdétourne par ces paroles de deux grandes passions premièrementde lavarice, puisquil est bien juste quils dispensent ses dons aussigratuitement quils les ont reçus. Secondement de lorgueil, afinquils ne simaginent pas que les miracles que Dieu fait par eux, soientleur propre ouvrage et quils ne sen glorifient pas: " Vous les avez reçusgratuitement, " leur dit-il : vous ne donnez rien du vôtre àceux qui les reçoivent ; et ces effets miraculeux ne sont pointla récompense de vos travaux, Ma grâce est à moi. Vouslavez reçue de moi gratuitement , dispensez-la aux autres gratuitement.Nattendez point de prix de ce qui na point de prix. Et, pour arracherdabord la racine de tous les maux, il dit: " Ne possédez ni or,ni argent, ni aucune monnaie dans vos ceintures (9). Ne préparez,pour le chemin, ni sac, ni deux habits, ni souliers, ni bâton (10)." Il ne leur dit pas seulement : Ne prenez point dor avec vous; mais quandon vous en offrirait, rejetez-le, fuyez la maladie si dangereuse de lavarice.Jésus - Christ remédie par ce seul précepte àbeaucoup de maux. Il empêche premièrement que lon ne puissesoupçonner ses apôtres davarice. Secondement , il les dégagede toute sorte de soins, afin quils soient plus libres pour la prédicationde lEvangile. En troisième lieu, il leur montre sa souveraine puissance,ainsi quil leur fait remarquer ensuite:
" Quand je vous ai envoyés sans habits et sans . souliers, avez-vousmanqué de quelque chose? " Il ne leur dit pas tout dabord: " Nayezni or ni argent." Il leur donne premièrement le pouvoir de guérirles lépreux et de chasser les démons, et il leur dit ensuite: "Ne possédez rien. Vous avez reçu ces dons gratuitement,donnez-les aussi gratuitement, " se réservant de leur faire connaîtrepar leur propre expérience quil ne leur donnait que des ordrestrès-saints en soi, très-utiles pour eux-mêmes et très-facilesà exécuter.
Vous me direz peut-être que toutes ces ordonnances sont très-justes,mais que vous ne pouvez comprendre pourquoi il leur défend davoir" une bourse, deux habits, des souliers, " et de porter même " unbâton. " Je vous réponds que cétait pour exercer lesdisciples dans la pauvreté la plus exacte. Cest ainsi que nousavons déjà vu quil leur a défendu de se mettre enpeine du lendemain. Comme il les envoyait pour être les docteursdes nations, il en fait en quelque sorte des anges en les détachantde tous les soins de cette vie, pour les attacher uniquement à leurministère. Il ne veut pas même quils se mettent en peinesur ce point: " Ne vous mettez point en peine, " leur dit-il, " commentvous leur parlerez. " Ainsi il leur rend très-aisé ce quiparaissait le plus pénible. Car rien ne donne tant de joie àlâme que cette absence de tout soin, lors principalement que sansnous mettre aucunement en peine, nous sommes assurés de ne manquerjamais de rien, Dieu pourvoyant à tous nos besoins et nous tenantseul lieu de toutes choses.
5. Mais parce que ses disciples auraient pu dire en eux-mêmes:Doù aurons-nous donc ce qui nous est nécessaire pour lavie? il prévient cette pensée et il ne leur propose plusce quil avait dit ailleurs : " Considérez les oiseaux du ciel." Ils nétaient pas encore en état de pratiquer ce conseil;mais il les fortifie contre cette appréhension, par une considérationmoins haute : e Celui qui travaille mérite quon le nourrisse (10)." Il montre par là que ceux quils instruiraient les devaient nourrir,-afin-que dune part les maîtres ne sélevassent point au-dessusde leurs disciples, comme leur donnant tout et ne recevant rien deux,et que les disciples de lautre neussent point la douleur de voir que-ceux qui les instruisaient ne voulussent point souffrir quils leur rendissentaucune assistance. Ensuite, pour que les apôtres ne disent pas quilles (264) oblige donc à mendier pour vivre, il leur fait comprendreque ce quils recevront sera moins un don quune dette; il leur fait comprendrecela par cette qualité " douvriers " quil leur donne et en appelantsalaire ce qui leur sera offert. Car encore que tout ce que vous faites,leur dit-il, ne consiste quà parler et à instruire; néanmoinsvotre ministère sera très-avantageux aux peuples et àvous très-laborieux; et ainsi ce que vous en recevrez sera moinsune grâce quune récompense très-juste et très-légitime: " Car celui qui travaille mérite quon le récompense. "Ce quil ne dit pas pour nous faire croire que les travaux des ses apôtresfussent dignement payés de ce prix ; Dieu nous garde de cette pensée;mais pour persuader à ces docteurs des peuples de ne rien exigerde plus et pour apprendre aux disciples que, lorsquils assistent ceuxqui les instruisent, ils ne font pas un acte de libéralité,mais quils sacquittent dune dette.
" En quelque ville, ou en quelque village que vous entriez, informez-vousdu plus digne, et demeurez chez lui jusquà ce que " vous vous enalliez (11)." Ne croyez pas, leur dit-il, que par ces paroles: "Un ouvriermérite quon le nourrisse, " jaie prétendu vous ouvrir lesmaisons de tout le monde. Je veux quen ce point vous ayez beaucoup deréserve, puisque cette réserve même vous fera plusrespecter et portera les hommes à contribuer à votre subsistanceavec plus de joie. Si vous ne vous retirez que chez des personnes qui leméritent, ils vous donneront sans doute tous vos besoins, principalementlorsque vous ne leur demanderez que le nécessaire. Et il ne se contentepas de commander à ses apôtres de naller que chez des personnesqui en soient digues, il leur défend même de passer de maisonen maison, pour ne point faire de peine à celui qui les aurait reçusdabord et pour empêcher quils ne passassent pour légerset amis de la bonne chère. Cest ce quil veut faire entendre parces mots : " Demeurez-là jusquà ce que vous vous en alliez."Et ce point est aussi mis en lumière par les autres évangélistes.(Marc. VI; Luc. X.)
Vous voyez donc combien Jésus-Christ recommande dune part lagravité à ses apôtres; et de lautre lempressementà ceux qui , les reçoivent, leur représentant quece sont eux qui reçoivent dans ces visites tout lhonneur et toutlavantage. Et pour confirmer davantage ce quil venait de dire, il ajoute:" Entrant dans la maison saluez-la en disant: la paix soit à cettemaison (12)! Que si cette maison en est digne, votre paix viendra sur elle;et si elle nen est pas digne, votre paix retournera à vous.(13)." Considérez, mes frères , jusquà quelles particularitésJésus-Christ veut bien descendre. Et cest avec raison. Car puisquilformait les athlètes de la piété et les prédicateursde lunivers, il convenait den faire des hommes que leur modérationferait rechercher et aimer de tout le monde.
" Lorsque quelquun ne voudra point vous recevoir ni écoutervos paroles, en sortant de cette maison ou de cette ville, secouez la poussièrede vos pieds (14). Je vous dis en vérité quau jour du jugementSodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que cetteville (15). " Ne prétendez point, parce que vous êtes lesmaîtres dont la mission est denseigner le monde, que les hommesvous doivent saluer les premiers, mais prévenez-les vous-mêmesen les saluant. Et montrant ensuite que cette salutation ne doit pointêtre seulement une civilité humaine et stérile, maisune source de bénédictions: " Si cette maison en est digne," dit-il, " votre paix viendra sur elle. " Que si elle vous traite indignement,sa première punition sera de ne point jouir de votre paix, et laseconde sera dêtre traitée avec plus de rigueur que nontété Sodome et Gomorrhe.
Mais comme si ses apôtres lui disaient: de quoi nous servira ànous ce terrible châtiment? Vous aurez, leur répond-il, pourvous recevoir les maisons de ceux qui en seront dignes. Et que signifiececi: Secouez la poussière de vos pieds? Cest ou pour signifierquils nont rien à eux, pas même la poussière de laterre ; ou pour témoigner de la longueur du chemin parcouru pources ingrats qui les repoussent. Remarquez ici que le Fils de Dieu ne donnepas tout ce quil pouvait donner à ses apôtres, puisquilne leur donne pas lesprit de discernement et de prévoyance, pourdistinguer ceux qui seraient dignes de les recevoir davec ceux qui nele seraient pas. Il veut quils en fassent lessai eux-mêmes, etquils sexposent à cette épreuve. Pourquoi donc Jésus-Christlogea-t-il lui-même chez un publicain ? parce que le changement devie de ce publicain le rendit digne de cette visite. (265)
Mais qui nadmirera en ce point la conduite du Sauveur? Il dépouilleses disciples de tout, et en même temps il leur donne tout, leurpermettant dentrer et de demeurer dans la maison de ceux quils auraientinstruits. Ainsi par ce seul précepte du Fils de Dieu, les apôtresse trouvaient délivrés de tous les embarras de la terre,et ils faisaient voir clairement à ceux qui les recevaient, quece nétait que pour leur salut quils les venaient visiter, puisquilsne portaient point dargent avec eux, et quils ne voulaient rien deuxque le nécessaire, et quils nentraient pas indifféremmentchez toutes sortes de personnes, mais avec réserve et avec choix.Jésus-Christ ne voulait pas que ses disciples se signalassent seulementpar les miracles. Il leur commandait de se rendre encore plus illustrespar leurs vertus que par ces prodiges. Car il ny a point de caractèreet de marque plus propre dune vertu vraiment chrétienne que daimerà navoir rien de superflu, et de se passer de tout ce qui nestpas absolument nécessaire. Les faux apôtres même savaientet pratiquaient cette vérité, et saint Paul, en faisant voirson désintéressement, disait deux: " Afin quen cela mêmedont ils " se glorifient tant, ils soient trouvés semblables ànous. " (I Cor. II, 12.) Que si ceux même qui vont dans des paysétrangers et chez des inconnus, nen doivent rien rechercher quela nourriture de chaque jour, combien sont plus obligés àcela ceux qui demeurent toujours chez eux?
6. Ecoutons ceci, mes frères; mais écoutons-le pour lepratiquer. Jésus-Christ na pas dit ces paroles seulement pour sesapôtres. Il les a dites pour tous ceux qui voudraient se sanctifierdans la suite de tous les siècles. Rendons-nous donc dignes nousautres de recevoir chez nous de si divins hôtes, puisque cest parla disposition intérieure de ceux qui les reçoivent, quecette paix ou descend sur eux, ou se retire deux. Elle ne dépendpas seulement de la vertu des prédicateurs qui la donnent, maisencore de la sainteté des disciples qui la reçoivent. Quepersonne ne regarde comme une perte légère la privation decette paix. Le Prophète lavait prédite autrefois en disant:" Que les pieds de ceux qui annoncent la paix sont beaux ! " (Nahum, I,15.) Et pour en marquer davantage lexcellence, il ajoute: " de " ceuxqui annoncent les biens. " Jésus-Christ montre assez quelle elleest, lorsquil dit: " Je vous laisse la paix: je vous donne ma paix. m(Jean, XIV, 13.)
Il faut, mes frères, faire toutes choses pour jouir dune paixsi précieuse, et dans vos maisons, et dans nos églises. Carcelui qui préside ici et qui tient la première place dansléglise, donne comme vous savez la paix à tout le peuple;et cette paix est la figure de celle que Jésus-Christ a donnéeà ses apôtres. Cest pourquoi il faut la recevoir de toutson coeur avant que de se présenter à la sainte table. Sicest un si grand mal de ne point participer à cette table, quelmal serait-ce de chasser et doutrager celui même qui la bénit?Cest pour vous que le prêtre se tient assis dans léglise,et que le diacre est debout avec beaucoup de peine quelle excuse donc vousrestera-t-il de ne pas recevoir le ministre de Dieu, au moins en écoutantsa parole?
Cette église est la maison commune de tous. Vous y entrez lespremiers, et nous y venons ensuite, et nous pratiquons en y entrant, ceque Jésus-Christ ordonne ici à ses apôtres. Nous vousy bénissons tous en général, et nous vous y donnonsdabord cette paix que Jésus-Christ commande à ses disciplesde donner lorsquils entrent dans une maison. Que personne donc ne soitlâche et paresseux, que personne ne sabandonne à légarementde ses pensées, lorsque les ministres de Dieu entrent et parlentdans ce lieu saint, Car cette négligence sera terriblement punie.Pour moi jaimerais cent fois mieux être maltraité de vous,lorsque je vais vous voir dans vos maisons, que de nêtre pas écoutéici lorsque je vous parle de la part de Dieu. Ce dernier méprisest dautant plus grand, que cette maison est sans comparaison plus sainteet plus excellente que les vôtres.
Car cest ici, mes frères, que sont renfermées nos plusprécieuses richesses; cest ici quest lobjet de toutes nos espérances.Quy a-t-il ici qui ne soit grand et terrible? Notre table est plus sainteet plus délicieuse que les vôtres. Notre huile est plus précieuse;et tout le monde sait combien de personnes recevant avec foi cette divineonction dans leurs maladies, se sont trouvées guéries deleurs maux. Cette armoire où lon garde lEucharistie est aussibien plus estimable que ne sont les vôtres. Car elle ne renfermepas de riches habits, mais elle contient la miséricorde même,quoiquil y ait peu de personnes ici qui en jouissent (266) et qui la possèdent.Le lit aussi où lon se repose ici est bien plus doux que les vôtres,puisque la lecture et la méditation de lEcriture est un repos plusagréable que celui que vous prenez chez vous.
Si nous étions tous dans une parfaite union, nous naurions pointbesoin dautre maison que de celle-ci. Ces trois mille hommes dautrefois,et ces cinq autres mille ensuite montrent la vérité de ceque je dis, puisquils navaient tous quune même maison, quunemême table, et quune même âme. " La multitude des fidèles," disent les Actes, " navaient tous quune âme, et quun coeur."(Act. IV, 32.) Mais puisque nous sommes trop éloignés decette haute vertu, et que nous sommes dispersés en plusieurs maisonsdifférentes, au moins lorsque nous nous rassemblons ici, rentronsle plus que nous pourrons dans cet esprit et cette charité de lEgliseà sa naissance. Quand nous serions pauvres dans tout le reste, soyonsriches en ce point.
Je vous conjure donc, mes frères, de nous recevoir avec affectionlorsque nous entrons ici. Quand nous vous disons: " Que la paix " soitavec vous , " répondez-nous: " Et quelle soit avec votre esprit;" mais du coeur plus que de la bouche, et plus par un véritabledésir que par le son extérieur de la parole. Que si aprèsmavoir dit ici avec tout le peuple: " Que la paix soit avec votre esprit," lorsque vous êtes revenus chez vous, vous me faites une guerresanglante par vos médisances, par vos injures, et par toute sortedoutrages, que doit-on dire de cette paix que vous maurez donnéedans léglise?
Pour moi je vous assure que quand vous diriez de moi tout le mal imaginable,je ne laisserai pas de vous donner et de vous souhaiter toujours très-sincèrementla paix. Je naurai jamais pour vous quune affection très-pure.Car je sens que jai pour vous tous les entrailles dun vrai père.Si je vous fais quelquefois des réprimandes un peu fortes, ce nestque par le zèle que jai de votre salut. Mais lorsque je vois quevous me décriez en secret et que dans la maison même du Seigneur,vous ne me recevez pas, et que vous ne mécoutez pas avec un espritde paix, je crains fort que vous rie redoubliez ma tristesse, non parceque vous tâchez de me noircir par vos injures, mais parce que vousrejetez de vous la paix que je vous donnais, et que vous attirez sur vousces supplices effroyables dont Dieu menace ceux qui méprisent lesprédicateurs de sa parole.
Quoique "je ne secoue point contre vous la poussière de mes pieds," quoique je ne me retire point dauprès de vous; larrêtnéanmoins que Jésus-Christ a prononcé contre voussubsiste. Pour ce qui est de moi je ne cesserai point de vous souhaiterla paix, et je dirai continuellement: " Que la paix soit avec vous! " Sivous la rejetez avec mépris, je ne secouerai point contre vous lapoussière de mes pieds, non que je veuille en ce point désobéirà mon Sauveur, mais parce que la charité quil ma donnéepour vous mempêcherait de le faire.
Il est vrai que jai peut-être tort de mattribuer ce que Jésus-Christdit ici à ses apôtres puisque je nai rien souffert pour vous,que je ne vous suis point venu chercher de loin pour vous annoncer lEvangile,et que je ne vous ai point paru dans cet extérieur pauvre que Jésus-Christa commandé à ses disciples, ni sans chaussures, ni sans unedouble tunique. Je veux bien être le premier à maccuser moi-même,mais je suis obligé de vous dire que cela ne suffit pas pour vousjustifier devant Dieu. Jen serai peut-être plus condamné,mais vous ne serez pas excusés.
7. Les maisons particulières étaient autrefois des églises,et les églises aujourdhui ne sont plus que comme des maisons particulières.Les chrétiens alors ne parlaient que des choses du ciel dans leursmaisons, et aujourdhui ils ne parlent plus dans les églises quedes choses de la terre. Vous introduisez le siècle dans nos temples,et vous faites entrer le tumulte du palais jusque dans le sanctuaire. QuandDieu parle, et que Son Evangile frappe votre oreille, au lieu de lécouterdans le silence, vous ne vous entretenez que de vos affaires, et plûtà Dieu que vous ne parlassiez alors que de vos affaires ! mais vousparlez alors, et vous entendez parler de choses encore plus vaines et plusinutiles.
Je vous avoue, mes frères, que cest là le sujet de madouleur. Cest pour cela que je pleure, et que je ne cesserai jamais depleurer. Je ne suis plus libre de quitter cette église pour passerdans une autre. Il faut nécessairement que je demeure et que jesouffre ici jusquà la fin de ma vie. " Recevez nous donc, " commesaint Paul disait à un peuple, quil conjurait par ces paroles delui (267) donner entrée non à leur table, mais dans leurcoeur. Cest ce que nous vous demandons, mes frères. Nous ne désironsde vous que cette charité qui a de lardeur, et cette amitiésincère et véritable. Que si vous refusez de nous aimer,au moins aimez-vous vous-mêmes, en renonçant à cettetiédeur malheureuse dont vous êtes possédés.Il nous suffira pour nous consoler de voir que vous devenez meilleurs,et que vous avancez dans la voie de Dieu. Cest en cela même quemon affection paraîtra plus grande, si, lorsque jen ai beaucouppour vous, vous en avez peu pour moi.
Car il y a bien des liens qui nous unissent ensemble, et qui nous obligentde nous entraimer. Un même père nous a engendrés;une même mère nous a enfantés avec les mêmesdouleurs: nous mangeons à la même table, et non-seulementnous recevons un même breuvage, mais nous buvons même àla même coupe. Cest un artifice de la sagesse et de la bontéde notre Père qui est dans le ciel, davoir voulu que nous bussionsainsi du même calice, ce qui est le fait de la plus parfaite charité.
Vous me direz peut-être que je suis bien éloignédu mérite et de la dignité des apôtres:
je le reconnais de tout mon coeur, et je ne le désavouerai jamais.Bien loin de mégaler à eux , je confesse que je ne suispas digne dêtre comparé, je ne dis pas avec eux, mais avecleur ombre. Si vous faites néanmoins ce que vous devez, non-seulementmes défauts ne vous nuiront point, mais ils vous pourront mêmebeaucoup servir. Car vous serez dautant plus récompensésde Dieu, que vous témoignerez plus daffection et dobéissanceenvers des ministres qui par eux-mêmes en auraient étéindignes.
Nous ne vous parlons point ici de nous-mêmes, et nous ne vousdisons point nos propres pensées. Nous navons point de maîtresur la terre, selon la parole de Jésus-Christ, nous nen avons quunqui est dans le ciel. Nous vous donnons ce que nous avons reçu,et en vous le donnant nous ne vous redemandons autre chose que votre amour.Que si nous en sommes indignes, aimez-nous néanmoins, et peut-êtreque votre charité nous en rendra dignes. Ce nest pas trop pourvous que daimer ceux qui ne méritent pas dêtre aimés,puisque Jésus-Christ vous commande daimer même vos ennemis.Qui pourrait donc après un commandement si doux avoir lâmesi barbare et si inhumaine que de haïr celui qui laime, quand dailleursil serait engagé dans mille vices?
Une même table, une même viande nous unit tous, quun mêmeamour divin et spirituel unisse nos coeurs. Si les voleurs les plus cruelsépargnent ceux avec qui ils ont bu et mangé, et oublientà leur égard cette inhumanité qui leur est si naturelle,quelle excuse nous restera-t-il, si après avoir mangé ensemblela même chair du Sauveur, nous avons moins de tendresse et moinsdamitié que des voleurs? Les païens autrefois se sont entraimés,non pour navoir eu quune même maison et une même table, maisseulement pour avoir été citoyens dune même ville;que pourrons-nous donc attendre de Dieu? Nous nous trouvons divisésles uns des autres, nous quil a unis par tant de noeuds et par des chaînessi sacrées; nous qui demeurons dans la même ville et dansla même maison; nous qui marchons dans la même voie ; qui entronspar la même porte; qui sommeS les rejetons dune même tige;qui sommes les membres dune même tête et dun même chef,et enfin nous qui navons tous quune même vie, un même créateur,un même père, un même pasteur, un même roi, unmême maître et un même juge.
Vous voudriez peut-être que nous fissions des miracles tomme lesapôtres en ont fait. Vous voudriez voir les lépreux guéris,les démons chassés et les morts ressuscités; maiscest- là la plus grande preuve de votre foi et de votre amour pourDieu, de croire fermement en lui sans tous ses miracles. Cest pour celamême que Dieu a fait cesser les miracles, quoiquil y en ait encoredautres raisons. Car si lors même que Dieu a retiré ces donsqui ont plus déclat, ceux qui excellent en dautres, comme danscelui de la science et de la vertu, sénorgueillissent aisément,et par le désir dune vaine estime se séparent davec leursfrères; sils avaient le don des miracles, combien tomberaient-ilsencore plus aisément dans le même orgueil, et dans les schismesqui en peuvent naître? Ce que je vous dis nest point seulement unevaine conjecture, mais nous en voyons une preuve dans ce que saint Pauldit des Corinthiens, parmi lesquels il se forma beaucoup de divisions,parce quils aimaient fort les dons extérieurs, et entrautres celuides miracles. (268)
Ne cherchez point, mes frères, ces effets miraculeux, mais laguérison de vos âmes. Ne désirez point de voir ressusciterun mort, puisque vous savez que tous les morts ressusciteront un jour.Ne demandez point comme une grâce de voir un aveugle recouvrer lavue; mais considérez plutôt tant de personnes à quiDieu a ouvert les yeux du coeur et quil a si divinement éclairéesdans lâme. Apprenez à leur exemple à rendre votreoeil chaste et modeste, et à régler tous vos regards. Sinotre vie était telle quelle devrait être, les païensseraient plus touchés en la voyant, que, si nous taisions les plusgrands miracles; car les miracles ne persuadent pas toujours. On croitquelquefois quils ne sont que feints et en apparence, ou quil sy mêlequelque chose de mauvais, quoiquil soit vrai que ce soupçon nepuisse tomber sur ceux qui se font parmi nous. Mais une vie pure ne sauraitêtre suspecte. Elle est hors datteinte à la calomnie, etelle ferme la bouche à tous les hommes. Appliquons-nous donc plusquà toute autre chose à bien régler notre vie. Labonne vie est un grand trésor et un grand miracle. Cest elle quidonne la véritable liberté. Elle rend les esclaves parfaitementlibres, non, en les tirant de la servitude, mais en les rendant sans comparaisonplus libres que les personnes libres, quoiquils demeurent extérieurementtoujours esclaves, ce qui est beaucoup plus grand que de leur donner laliberté. La bonne vie enrichit le pauvre , non en le tirant de sapauvreté, mais en faisant que, demeurant pauvre il est plus content,il a moins de besoin, et il est plus riche, en effet, que tous les riches.
8. Si vous désirez de voir des miracles, tâchez de vaincreen vous le péché, et vous verrez ce que Vous désirez.Car le péché, mes frères, est un démon, etun démon redoutable, Si vous le chassez de vous, vous faites unplus grand miracle que ne font les exorcistes lorsquils chassent les démonsdes possédés. Ecoutez ce que dit saint Paul, et voyez combienil préfère la vertu à tous les miracles. " Désirez" dit-il, " entre les dons ceux qui sont les plus excellents, et je vousmontrerai une voie qui " est encore beaucoup plus élevéeau-dessus de tous ces dons. " (I Cor. XII, 31.) Expliquant ensuite quelleest cette " voie, " il ne parle ni de la résurrection des morts, ni de la guérison des lépreux, ni des autres miracles semblables,mais seulement de la charité. Considérez aussi ce que Jésus-Christdit à ses apôtres : " Ne vous réjouissez pas de ceque les démons vous obéissent, mais réjouissez-vousplutôt de ce que vos noms sont écrits au ciel. " (Luc, IX,21.) Et ailleurs : "Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur,Seigneur, navons-nous pas prophétisé? navons-nous pas chasséles démons, et fait beaucoup de miracles en votre nom? Et je leurrépondrai alors: je ne vous connais point. " (Matth. VII, 26.) Etlorsque, près de mourir sur la croix, il donne ses dernièresinstructions à ses apôtres, il leur dit: " On reconnaîtraque vous êtes mes disciples, " non pas si vous chassez
les démons, mais " si vous vous aimez lun lautre. " (Jean,XIII, 35.) Et un peu après : " Cest en cela, mon Père, quonreconnaîtra que vous mavez envoyé, " non pas si mes apôtresressuscitent les morts, mais " sils sont tous une même chose. "(Jean, XVII.)
Souvent les miracles ont peu servi à ceux qui les voyaient, etont nui beaucoup à celui qui les faisait, en lui donnant des sentimentsde complaisance et de vaine gloire. Mais on ne peut craindre ce mauvaiseffet de la bonne vie et de la vertu. Car la vertu sert à ceux quila voient et encore plus à celui qui la pratique. Travaillez donc,mes frères, à bien vivre, et vos actions seront des miracles.Si, davare que vous étiez; vous devenez libéral, vous avezguéri une main desséchée qui ne pouvait sétendrepour donner laumône. Si vous renoncez au théâtre, pourvenir dans nos églises, vous avez guéri un boiteux, et vouslavez fait marcher droit. Si vous éloignez vos yeux de la courtisaneet de la femme dautrui pour navoir plus à lavenir que des regardschastes vous aurez rendu la vue à un aveugle. Si vous détestezces chansons diaboliques pour ne chanter à lavenir que nos cantiquesspirituels, vous aurez fait parler un muet. Voilà les merveillesqui sont véritablement estimables. Voilà les miracles queje vous souhaite. En faisant ces oeuvres saintes et miraculeuses, nousdeviendrons grands nous-mêmes, et nous servirons aux autres par notreexempté, nous les ferons passer dune vie mauvaise à unevie sainte, et nous nous ouvrirons ainsi lentrée du ciel, par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire, et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXIII
" JE VOUS ENVOIE COMME DES BREBIS AU MILIEU DES LOUPS. SOYEZ DONC PRUDENTSCOMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. " (CHAP. X, 16 JUSQUAUVERSET 25. "
1. Nous avons vu, mes frères, que Jésus-Christ a assuréses disciples quils ne manqueraient de rien; quil leur a ouvert les maisonsde tous les fidèles; quil leur a prescrit même avec combiende modération et de retenue ils y devaient entrer, non comme desvagabonds et des mendiants, mais comme des hommes graves qui venaient obligerceux qui les recevaient et qui étaient même fort au-dessusdeux; cest en effet ce qui découle comme conséquence dece quil a dit: " Que celui qui travaille mérite quon le nourrisse; " de ce quil leur a commandé de sinformer de ceux qui seraientdignes dêtre honorés de leur visite, de demeurer chez eux,et de les saluer en entrant; de ce quil prononce de terribles menacescontre ceux qui ne les recevraient pas. Après donc que le Sauveura délivré ses apôtres de tous ces soins, quil lesa comme armés de la puissance de faire des miracles, et que parce dégagement même de tous les embarras de la vie, il lesa rendus fermes comme le fer et le diamant, il leur prédit enfinles maux qui leur allaient arriver: et non-seulement ceux dont ils étaientbientôt menacés, mais encore ceux qui leur arriveraient duranttout le cours de leur vie, pour les former de bonne heure à cetteguerre si difficile et si dangereuse quils allaient entreprendre contreles démons.
Ces prédictions leur étaient extrêmement utiles.Car premièrement elles faisaient voir la toute-puissance de Celuià qui lavenir était présent. Secondement elles empêchaientquon ne pût attribuer les maux que souffriraient les apôtresà la faiblesse et à limpuissance de leur Maître. Entroisième lieu, elles prévenaient les troubles oùils auraient pu tomber, sils avaient été surpris de cesafflictions contre leur attente. Et enfin elles les disposaient àne pas sétonner lorsque Jésus-Christ leur prédiraitsa mort, quand il serait sur le point de la souffrir. Car ils furent étonnésalors, et Jésus-Christ même leur fait ce reproche " Parceque je vous ai dit, ces choses, la tristesse a rempli votre coeur, et personnede vous ne me demande : où allez-vous ?" (Jean, XVI, 3.)
Il ne leur parle point encore ici de lui-même. Il ne leur ditpoint quil serait lié, quil serait flagellé, et quil seraitattaché en croix: ce qui sans doute les aurait extraordinairementtroublés , mais il leur prédit seulement les maux qui leurdevaient arriver.
Il leur fait voir ensuite combien la guerre à laquelle il lesdestinait était nouvelle, et comme la manière mêmede combattre serait tout à fait extraordinaire. il leur avait déjàdit quil les envoyait sans armes, nayant quune robe, sans souliers,sans bâton, sans bourse, sans vivres, et leur commandant de mangerchez ceux qui les recevraient. Mais (270) il va encore plus loin, et pourleur montrer son ineffable puissance, il dit : allez ainsi et néanmoinsmontrez-vous doux comme des brebis, et cela lorsque cest contre des loupsque je vous envoie, et non-seulement contre des loups mais au milieu desloups. Outre la douceur des agneaux, il leur commande encore davoir lasimplicité de la colombe. Cest ainsi, leur dit-il, que je signaleraima toute-puissance, lorsque les agneaux se trouvant au milieu des loups,et étant déchirés par leurs morsures cruelles, non-seulementles agneaux ne céderont pas aux loups, mais quils changeront mêmeles loups en agneaux. Il est sans doute bien plus admirable de transformerson ennemi en un autre homme que de le vaincre; et de lui changer lespritet le coeur, que de lui ôter la vie. Mais ce qui est encore plusétrange, cest quil nenvoie que douze agneaux pour sassujétirtoute la terre qui était pleine de loups.
Rougissons donc, nous autres, qui faisons maintenant tout le contrairede ce que Jésus-Christ ordonne aux apôtres, et qui combattonsnos ennemis non comme des agneaux, mais comme des loups. Tant que nousdemeurerons agneaux, nous serons vainqueurs; mais si nous devenons desloups, nous serons vaincus, parce que nous serons abandonnés dece pasteur souverain qui paît des agneaux et non pas des loups. Ilse retire de vous alors, et il vous abandonne; parce que vous lempêchezde faire éclater en vous sa toute-puissance. Car lorsquen souffrantbeaucoup de vos ennemis vous ne témoignez contre eux aucune aigreur,à lui est attribué tout lhonneur de la victoire. Mais sivous vous élevez contre eux, et si vous les attaquez, vous obscurcissezléclat de son triomphe.
Mais je vous prie de considérer ici quels sont ceux àqui Jésus-Christ prédit des choses si capables de les remplirde frayeur. Ce sont des hommes timides, ignorants , grossiers, sans lettres,sans aucune connaissance des lois et du barreau, enfin des pêcheurset des publicains, en qui il ny a rien que de bas, puisque tout conspireà leur abaisser lesprit et le coeur. Si des choses si grandes etsi difficiles auraient pu étonner les coeurs les plus haut placés,et ébranler les courages les plus fermes, comment des hommes sansexpérience, qui navaient jamais pensé à rien de grand,ont-ils pu les entendre sans être abattus et atterrés? Etcependant ils ne le furent pas. Il ny a rien détonnant àcela, dira quelquun, puisque Jésus-Christ leur avait donnéla puissance de guérir les lépreux et de chasser les démons.Et moi je réponds au contraire que cest ce qui les devait troublerdavantage, quen ressuscitant les morts et faisant tant de miracles ilsdussent souffrir néanmoins des maux si épouvantables, endurerles prisons et les chaînes, être traînés devantles tribunaux, enfin être en butte aux attaques de tous et devenirlhorreur du genre humain. Rien nétait plus capable de les étonner,que cette alliance incompréhensible des plus grands maux avec lesmiracles.
2. Que leur reste-t-il donc pour les consoler, sinon la puissance deCelui qui les envoie? Cest pourquoi il dit dès lentréede ce discours : " Je vous envoie. " Cela seul suffit pour vous consoler:cela seul suffit pour vous donner du courage, et pour vous empêcherde craindre ceux qui vous attaqueront. Qui admirera cette autorité,cette puissance, cette force à qui rien nest difficile? Il semblequil leur dise : Ne vous troublez point de ce que je vous envoie commedes brebis au milieu des loups, et de ce que je vous commande dêtresimples comme des colombes. Il me serait aisé de choisir une autreconduite. Je pourrais bien vous dispenser si je le voulais de tous lesmaux que je vous prédis. Je pourrais bien empêcher que vousne fussiez exposés à vos ennemis comme des agneaux àdes loups, et vous rendre au contraire plus terribles que des lions. Maisil est mieux que je me conduise de la sorte, puisque ma puissance et votrevertu en paraîtront davantage. Cest ce quil dit lui-mêmeensuite à saint Paul: " Ma grâce vous suffit, parce que maforce se perfectionne dans linfirmité. " (II Cor. XXI, 9.) Cestdonc moi, leur dit-il, qui ai voulu vous rendre ainsi doux comme des agneaux.Car lorsquil leur dit : je vous envoie comme des brebis, il leur donnececi à entendre: ne vous laissez point abattre, car je sais, jesais très certainement que cest principalement par cette douceurque vous serez invincibles à tous les efforts de vos ennemis.
Et voulant ensuite que ses apôtres fissent tout ce qui dépendaitdeux-mêmes sans se négliger, comme si tout devait venir dela grâce, ou quon pût recevoir la couronne sans: lavoir justementméritée, il ajoute : " Soyez (271) donc prudents comme desserpents et simples comme des colombes (16) " Mais quel avantage tirerons-nousde toute "notre prudence " parmi de si grands périls? Comment pourrons-nousappliquer notre raison et notre jugement au milieu de ces tempêtes?De quoi servira à lagneau toute sa sagesse, lorsquil est environnéde loups et de loups si furieux? De quoi servira à la colombe dêtresimple, lorsquelle est assaillie de tant de vautours? Il est vrai quecela est inutile dans ces animaux; mais vous en retirerez vous autres degrands avantages. Il veut que la prudence quil demande de ses apôtressoit une " prudence de serpent. " Car, comme le serpent abandonne toutson corps pour conserver sa tête, ainsi abandonnez tous vos biens,votre corps et votre vie même sil est besoin, pour conserver votrefoi. Elle est votre tête, elle est votre racine. Conservez-la seule,et quand vous auriez tout perdu, tout refleurira avec plus dabondance,et vous recouvrerez tout avec plus de gloire.
Cest pourquoi il ne leur commande point séparément oudêtre simples, ou dêtre prudents, mais il allie ensembleces deux qualités, afin quunies lune à lautre, elles deviennentdes vertus. Il demande une prudence de serpent, afin que pour sauver votretête vous exposiez tout le reste; et une simplicité de colombe,afin que vous ne vous vengiez point de ceux qui vous font injure, et quevous ne désiriez point la punition de ceux qui vous dressent despiéges pour vous perdre. Car toute la prudence du serpent seraitinutile, si elle nétait accompagnée de cette douceur dela colombe. Quelquun me dira peut-être : Quy a-t-il de plus pénibleque ce précepte? Ne suffit-il pas de souffrir tout le mal quonveut nous faire? Non, répond Jésus-Christ. Cela ne vous suffitpas, mais je vous défends encore deu ressentir la moindre aigreur.Et cest en cela que je veux que vous ayez la simplicité de la colombe.Nest-ce pas, mes frères, la même chose que si quelquun jetantun roseau dans le feu, non-seulement lui défendait de brûler;mais lui commandait même déteindre le feu?
Cependant ne nous troublons point. Lévénement a justifiéla sagesse de ce précepte. On la vu accompli parfaitement. Les.apôtres ont effectivement été sages comme des serpentset simples comme des colombes, non en changeant de nature, mais en demeuranttoujours des hommes semblables à nous. Que personne donc ne croieque ces commandements de Jésus-Christ soient impossibles. Personnene connaît mieux le véritable état des choses que celui-làmême qui donne ces lois. Il sait parfaitement que laudace ne sabatpoint par laudace, et. quelle ne cède quà la douceur.Si vous désirez de savoir comment ce précepte a étéaccompli, lisez les Actes des apôtres. Vous y verrez combien de fois,lorsque le peuple juif se levait furieux contre les apôtres, et quilaiguisait déjà ses dents comme une bète fauve, ilsse sont sauvés de sa rage en imitant la douceur de la colombe; vousverrez que cest en répondant avec une grande modération,quils ont apaisé la colère, éteint la fureur, arrêtélemportement. Lorsque les Juifs leur dirent: " Ne vous avons-nous pascommandé très-expressément de ne point parler au peuple,et de ne le point enseigner en ce nom (Act. IV)? " au lieu quils pouvaientse justifier par une infinité de miracles, ils ne font et ne disentrien qui puisse témoigner la moindre aigreur, mais ils répondentavec une souveraine modération:
" Jugez vous-mêmes sil est juste que nous vous écoutionsplutôt que Dieu. " Vous voyez dans ces paroles la douceur et la simplicitéde la colombe, voyez maintenant la prudence du serpent: " Car nous ne pouvonspas ne point dire ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu. "Considérez donc, mes frères, combien nous devons êtresur nos gardes, afin que dun côté nous ne soyons point abattuspar les dangers, et que de lautre nous ne, soyons point emportéspar la colère. Cest dans cette vue que Jésus-Christ leurdit : " Mais donnez-vous de garde des hommes, car ils vous feront comparaîtredevant lassemblée de leurs magistrats et ils vous feront fouetterdans leurs synagogues (17). Et vous serez menés à cause demoi devant les gouverneurs et devant les rois; afin que ce leur soit untémoignage tant à eux quaux gentils (18). " Il les avertitencore ici dêtre sur leurs gardes et de se préparer àtout, en ne leur promettant que des maux, et permettant aux hommes de lesaffliger pour nous apprendre quon ne peut vaincre quen souffrant, etque cest la patience qui nous couronne. Il ne leur dit point : Combattezcontre eux et résistez à ceux qui vous attaqueront. Il leurprédit seulement quils souffriront les dernières extrémités.
3. Qui peut assez admirer dun côté la puissance (272)du Maître qui parle et de lautre la vertu des disciples qui lécoutent?Car ne doit-on pas sétonner comment de pauvres gens accoutumésà la pêche, et qui ne connaissaient que leurs filets et lelac où ils pêchaient, ne se sont pas retirés aussitôtquils ont entendu ces paroles, comme ils nont point dit en eux-mêmes:
De quel côté fuirons-nous à lavenir? Tous les tribunauxsont déclarés contre nous, tous les souverains nous persécutent,les princes des prêtres sont nos ennemis, les synagogues nous haïssent.Les juifs et les gentils, les princes et les peuples sont unis et conspirenttous ensemble contre nous. Vous ne nous parlez plus seulement de la Judée.Vous nous dites que nous serons menés " devant les gouverneurs etdevant les rois. " Ainsi vous nous faites voir tout un monde armécontre nous, les peuples, les magistrats et les souverains. Vous ditesmême, ce qui est encore plus horrible, que notre doctrine fera massacrerles frères par les frères, les fils par les pères,les pères par les fils dans tous les lieux de la terre. " Le frère,dites-vous, livrera son frère à la mort, et le pèreson fils, les enfants se soulèveront contre leurs pères etleurs mères, et les feront mourir. " Comment donc pourra-t-on croirece que nous dirons, si lon voit que nous sommes cause que le frèretue son propre frère, le père son fils et le fils son père,et que toute la terre soit remplie de meurtres et de parricides? Ne nouschassera-t-on pas comme de mauvais démons, comme des corrupteursdes hommes, comme des pestes publiques, lorsquon verra les familles divisées,la tendresse la plus naturelle changée en haine et les plus prochessentre-tuer les uns les autres? Est-ce ainsi que nous devons donner lapaix à ceux qui nous recevront dans leurs maisons, auxquels, aucontraire, nous ne devons apporter que la guerre, le sang et le meurtre?Quand nous serions un grand nombre au lieu que nous ne sommes que douze;quand nous serions savants et éloquents au lieu que nous sommesignorants et grossiers; enflez quand nous serions rois au lieu de pauvresque nous sommes, et que nous aurions des richesses immenses et de puissantesarmées, nous ne pourrions néanmoins jamais persuader auxhommes de recevoir une doctrine qui doit produire parmi eux des guerresdomestiques et civiles, et plus que civiles. Enfin, quand nous mépriserionsnotre propre vie comme vous nous le commandez, que gagnerions-nous aprèstout cela, pour acquérir quelque créance dans lesprit deshommes?
Les apôtres ne pensent et ne disent rien de semblable. Ils nepénètrent point trop curieusement dans les ordres quon leurprescrit, et ils nen demandent point les raisons. Ils se rendent simplementà ce quon leur ordonne, et obéissent à ce quon leurcommande. Et cette soumission était une preuve non-seulement dela vertu des disciples, mais encore plus de la sagesse du Maître.Car je vous prie de considérer comme il apporte à chacunde ces maux le remède et la consolation qui lui était propre.Il dit dabord contre ceux qui ne les recevraient pas, " que le peuplede Sodome et de Gomorrhe endurerait des maux plus supportables que la villequi les rejetterait. "Après quil leur a dit " quils seraient menésdevant les tribunaux des juges et devant les rois, " il ajoute aussitôt: " à cause de moi, pour leur être en témoignage ainsiquaux gentils." Voilà une grande consolation, de souffrir pourJésus-Christ et pour servir de témoignage à légardde ceux même qui nous font souffrir. Car lorsque Dieu a entreprisune chose, il la fait réussir infailliblement, et il lexécutelui-même, quoique par des voies inconnues à tous les hommes.Ces paroles consolaient les apôtres, non parce quils désiraientde voir leurs ennemis punis, mais parce quelles leur donnaient la confiancede trouver Dieu présent partout, lui qui savait tout et qui leuravait tout prédit, et en même temps, parce quils souffraientcomme des ministres de Dieu, et non comme des méchants et des criminels.Ce quil leur dit ensuite est encore un sujet de grande consolation.
" Lorsquils vous livreront aux juges, ne vous mettez point en peinecomment vous leur parlerez ni de ce que vous leur devez dire. Car ce quevous leur devez dire vous sera donné à lheure même(19). Ce nest pas vous qui parlez, mais cest lEsprit de votre pèrequi parle en vous (20). " Il veut leur ôter tout sujet de dire :Comment pourrons-nous leur persuader ce que nous leur prêcherons,lorsque notre doctrine produira de si étranges effets? Cest pourquoiil leur ordonne dattendre de lui ce quils devront répondre pourse défendre. Il leur dit ailleurs:
" Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse àlaquelle tous vos ennemis ne (273) pourront contredire ni résister."(Luc, XXI, 15.) Et il dit ici: " Cest lEsprit de votre père quiparle en vous : " les égalant ainsi aux prophètes qui parlaientpar lEsprit de Dieu. Ce nest quaprès leur avoir marquéla force invincible qui leur serait donnée, quil leur parle demeurtres et de massacres.
" Le frère livrera son frère à la mort, et le pèreson fils; les enfants se soulèveront contre leurs pères etleurs mères et ils les feront mourir (21). " Il ne sarrêtepas même à cela. Il dit des choses plus horribles, qui pouvaientébranler des coeurs de marbre et de diamant. " Vous serez, " dit-il," haïs de tous les hommes, " à quoi il joint aussitôtla consolation, lorsquil ajoute ces paroles: " à cause de mon nom;" et ces autres: " Celui-là sera sauvé qui persévérerajusquà la fin (22). " Dailleurs rien nétait si propreà les consoler que de savoir que leur prédication seraitsi puissante quelle rendrait les hommes capables de rompre toutes lesliaisons de la parenté et du sang, et de mépriser tout cequil y a de plus aimable ou de plus redoutable dans la vie. Cest commesi Jésus-Christ leur disait: Qui pourra vous vaincre si vous surmontezla nature même et si elle est contrainte de céder àla vertu de vos paroles, quelque absolue quelle soit dailleurs sur lespritdes hommes? Cependant nespérez pas pour cela que votre vie en soitplus tranquille et plus assurée. Vous aurez pour ennemis tous leshommes, et vous serez comme en butte à la haine et à laversionde toute la terre.
4. Où est maintenant ce Platon si célèbre parmiles païens? où est ce Pythagore? où sont tous les stoïciensensemble? Nest-il pas certain que si Platon sest acquis une grande réputation,il a néanmoins été méprisé de tellesorte quil a même été vendu sans quil ait jamaispu persuader ses sentiments à un seul tyran? Quant à lautre,tout le monde sait quaprès avoir trahi ses disciples il finit misérablementsa vie. Et les ordures des cyniques se sont évanouies il y a longtempscomme des songes et comme des fables. Cependant ces philosophes nont pointété haïs comme le Fils de Dieu le prédit àses apôtres. Ils ont été au contraire très-estiméspour leur éloquence, au point que les Athéniens exposèrenten public les lettres de Platon envoyées par Dion. Quelques-unsdentre eux ont vécu dans la mollesse et dans les délices,et ont possédé de grandes richesses. On rapporte dAristippequil a eu des prostituées quil avait achetées àgrand prix. Un autre fit un testament par lequel il laissa de grandes sommesà ses héritiers. Un autre était si superbe quil sefaisait comme un pont de ses disciples et marchait sur eux. On écritde Diogène quil commettait des infamies en pleine place publique.Voilà donc les actions déclat de ces grands esprits.
On ne voit rien de semblable dans les apôtres. Toute leur conduitea été modeste, et toutes leurs actions ont étéréglées. ils ne sont pas tombés dans le vice, ilslui ont déclaré une guerre mortelle. Ils ont entrepris détablirdans toute la terre le règne de la vérité et de lapiété, et lorsquon les u tourmentés et tuéscruellement, ils ont vaincu et ils ont triomphé dans la mort même.Vous me direz peut-être quon a vu aussi parmi ces anciens de grandscourages et des capitaines illustres comme Thémistocle et Périclès.Mais si vous comparez ce quils ont fait avec ce que des pêcheursont accompli parmi nous, vous verrez que ces grandes actions de ces sagesde la Grèce nont été que des jeux denfants. Caren quoi consiste la grandeur de Thémistocle? Est-ce en ce quila persuadé aux Athéniens de monter sur leurs vaisseaux, lorsqueXerxès entrait dans la Grèce avec une puissante armée?Mais nous ne voyons plus ici une armée de Perses qui attaque lesGrecs. Nous voyons le diable même, qui vient avec tous les hommesde la terre et tous les dénions de lenfer attaquer douze pêcheurset leur faire une guerre mortelle, non pas durant quelque temps, mais pendanttoute leur vie. Cependant ces douze hommes ont soutenu ces efforts, etsont demeurés vainqueurs, non en tuant leurs ennemis, mais, ce quiest plus admirable, en les convertissant et en leur faisant changer devie.
Car il ne faut pas oublier que les apôtres ne se sont pas défaitsde leurs ennemis par la force et par la violence, mais quils les ont transformésheureusement, et que des démons ils ont fait des anges. Ils onttiré la nature humaine des chaînes du démon, de cetteservitude si honteuse et si misérable, et ils ont chasséces tyrans et ces séducteurs des âmes non-seulement des maisonset des villes, mais des autres déserts les plus reculés.On voit la vérité de ce que je dis par ces troupes de moineset de solitaires dont ils ont peuplé (274) toutes les solitudesdu monde, purifiant par la force de leur prédication, non-seulementtoute la terre habitable, mais encore jusquaux déserts eux-mêmes.Et ce qui est plus admirable, cest que pour accomplir ces grandes actions,ils nont eu besoin ni darmes, ni de corps darmées, mais quilssont venus à bout de tout par leurs travaux et par leurs souffrances!
Les villes, les synagogues et les rois avaient au milieu deux douzehommes pauvres et grossiers quils tenaient dans les prisons, quils chargeaientde chaînes, quils déchiraient par les fouets et par milleautres tourments, quils faisaient errer de ville en ville, et de provinceen province; et cependant ils ne pouvaient leur fermer la bouche. Il leurétait aussi impossible de lier leur langue quil le serait de lierles rayons du soleil. Et nous ne devons pas nous en étonner, parcequun si grand miracle nétait point louvrage de ceux qui parlaient,mais du Saint-Esprit qui parlait par eux. Ce fut par cette force invisibleque saint Paul vainquit Agrippa, et Néron même, le plus méchantde tous les. hommes. " Le " Seigneur, " dit-il, " ma secouru de sa présence,il ma fortifié, et ma délivré de la gueule du lion." (II Tim. IV, 16.)
Mais admirez comment, après avoir entendu ces paroles : " Nevous mettez en peine de rien, " ils les pratiquent en effet, sans se laisserébranler par tout ce quil y a de plus terrible. Que si vous ditesquils ont été assez fortifiés par cette parole "LEspritde votre Père parlera en vous, " je dis au contraire que ce quimétonne davantage, cest que, loin de chanceler dans leur résolution,ils nont pas même désiré dêtre délivrésde tant de maux, dont ils se voyaient menacés non pas durant unan ou deux ans, mais pendant toute leur vie. Car cest le sens de cetteparole: " Celui-là sera sauvé, qui persévérerajusquà la fin. "
Il ne veut pas que sa grâce fasse tellement tout dans eux, quilsny contribuent en rien de leur part. Il y a des choses qui viennent delui seul, et dautres qui viennent aussi des apôtres. Les miraclesétaient de lui seul; le renoncement à tous les biens étaitaussi des apôtres. Cette entrée libre dans toutes les maisonsdes chrétiens venait de Dieu seul; mais cette retenue qui les bornaitau seul nécessaire venait aussi deux : " Car celui qui travaillemérite quon le nourrisse. " La puissance de donner la paix en entrantétait une grâce de Dieu seul, mais le soin de ne chercherque ceux qui en étaient dignes, et dé naller pas indifféremmentchez tout le monde, était leffet de leur sagesse. La punition deceux qui ne les recevaient pas, était de Dieu seul, mais la douceurquils témoignaient dans ces rencontres, en se retirant sans aigreuret sans reproches, était des apôtres. Cétait Dieuqui leur donnait le Saint-Esprit, et qui les empêchait de se mettreen peine de ce quils devraient dire, mais cétait par leur constanceet par leur sagesse quils enduraient tout avec courage, et quils étaientdoux comme des brebis et simples comme des colombes. Cétait parleur force quils voyaient sans sabattre cette haine que tous les hommesavaient pour eux; mais cétait la grâce de Celui qui les envoyaitqui les faisait persévérer, et qui les sauvait. Cest pource sujet quil disait: " Celui qui persévérera jusquàla fin sera sauvé." Comme plusieurs ont coutume de commencer dabordavec ferveur et avec zèle, et de se relâcher ensuite, je vousavertis, leur dit-il, que je considère principalement la fin. Quesert-il que les grains fleurissent dabord, sils sèchent aussitôtaprès?
5. Il veut donc que ses apôtres aient une patience persévérantepour empêcher quon ne crût que Dieu faisait tout dans lesapôtres, sans quils y eussent aucune part, et quon ne devait pasbeaucoup admirer leur courage, puisquils nauraient rien de bien pénibleà souffrir. Il leur dit clairement quils auraient besoin de patience:Quand je vous délivrerai dun péril, ce sera pour vous laissertomber dans un autre. Vous passerez dun moindre dans un plus grand, etla fin de tous vos travaux sera la perte de votre vie. Cest ce quil leurpromet par ces paroles : " Celui-là sera sauvé qui persévérerajusquà la fin. " Cest pourquoi leur ayant dit ici: "Ne soyez pointen peine de ce que vous répondrez, " il dit ailleurs : " Soyez prêtsà répondre à toutes sortes de personnes qui vous demanderontcompte de votre foi. "
Quand nous navons à disputer quavec nos amis, il semble quilnous laisse à nous, et quil veut que nous nous mettions nous-mêmesen peine de ce que nous devons dire. Mais quand nous sommes devant le tribunaldun juge sévère, environnés dune populace (275)furieuse, et que tout est capable de nous frapper de terreur, il nous assistealors de sa force, pour nous rendre fermes de coeur et, desprit, et pournous faire répondre avec hardiesse, sans blesser en rien ni la vériténi la justice. Car représentez-vous, je vous prie, un homme quine sest occupé toute sa vie que de pêche, ou de cuirs, quede banque, et qui paraît tout dun coup devant des rois assis dansleurs trônes, environnés de grands officiers, de gardes etdépées nues et dune fouIe innombrable de peuple, et quientre seul devant tout ce monde, ayant les mains liées et les yeuxbaissés vers la terre; croyez-vous quun homme en cet étataurait eu seulement la hardiesse douvrir la bouche, et de dire une parole?
On ne pouvait même souffrir quils parlassent pour se justifier,et pour défendre la vérité de leur doctrine, maison les regardait comme .des corrupteurs et des perturbateurs de toute laterre, quil fallait exterminer et condamner aux plus effroyables supplices: " Voilà, " disaient-ils, " ces gens qui troublent toute la terre(Act. XVI) , " ces séditieux " qui osent parler contre les éditsde César, en appelant Jésus-Christ roi. " (Ibid. XVII.) Ainsiles juges étaient prévenus contre eux par ces fausses impressions,et il était besoin davoir une force et une lumière toutedivine, pour persuader ces deux choses : lune que la doctrine quils prêchaientétait vraie; et lautre quelle nétait point contraire auxlois civiles et aux intérêts de lEtat. Car si, dune part,ils soutenaient la vérité quils prêchaient, ou lesaccusait de renverser les lois de lEtat; et si de lautre, ils se mettaienten peine de prouver quils nétaient point contraires au bien desEtats, ils étaient en danger daffaiblir en quelque chose la véritéet la sainteté de lEvangile.
Cependant nous savons avec quelle sagesse saint Pierre et saint Paul,et tous les autres apôtres se sont conduits dans de semblables rencontres.On lés accusait partout comme des factieux, comme des gens qui voulaientintroduire des nouveautés par des intrigues et par des cabales,et néanmoins non-seulement ils se sont purgés de toutes cesfausses accusations, mais ils ont même donné des impressionstoutes différentes de leur conduite, et tout le monde a reconnuquils étaient les sauveurs de la terre, les bienfaiteurs. et lespères communs de tous les hommes. Et ils se sont acquis cette réputationpar leurs longs travaux, et par une extrême patience. Cest pourquoisaint Paul disait de lui-même quil mourait chaque jour : " Je meurstous les jours," dit-il, et ainsi sa vie na été quune souffranceet une mort continuelle.
Après cela, mes frères, comment pouvons-nous nous excuserdavoir de si grands exemples et de vivre dans une mollesse criminelle,lorsquil nous serait si aisé de servir Dieu dans la paix de sonEglise? Nous nous laissons tuer sans que personne nous fasse la guerre.Nous mourons sans quaucun ennemi nous persécute. Dieu nous commandede nous sauver, nous sommes en pleine paix, et nous ne le pouvons faire.Les apôtres voyant toute la terre en feu, se jetaient au milieu desflammes, et en retiraient tous ceux qui brûlaient. Nous sommes, nousautres, dans le plus grand calme du monde, et nous ne pouvons nous sauvernous-mêmes. Après cela quelle excuse nous restera-t-il?
Nous ne sommes plus menacés ni de prisons ni de chaînes.On ne parle plus ni de fouets ni de tortures.. Les princes et les synagoguesne fulminent plus, darrêts contre nous. Tout est changé maintenant.Nous dominons et nous régnons, puisque nous avons des princes fidèleset religieux. Le nom chrétien est en vénération eten honneur, et ceux qui en font profession sont dans les magistratureset dans lés premières charges; et cependant nous nous laissonsvaincre au milieu de cette paix. Les apôtres et leurs disciples,alors battus de verges et tourmentés de mille manières, faisaientleurs délices de leurs tourments; et nous qui ne souffrons pas aujourdhuile, moindre mal, nous sommes plus mous que de la cire.
Mais, me direz-vous, les apôtres faisaient des miracles? Maisleurs miracles les empêchaient-ils de souffrir les fouets, les prisonset les bannissements?Et ce quil y a détrange, cest précisémentquils étaient si cruellement traités par ceux qui recevaientleurs bienfaits, et quils ne se troublaient point de cette ingratitudeet quils recevaient sans sétonner de si grands maux au lieu desgrands biens quils avaient faits. Vous au contraire, si vous avez renduà quelquun le moindre service, et quensuite il vous désobligeen quelque chose, vous entrez dans le trouble, vous avez lesprit aigriet agité, et vous vous repentez du bien que vous lui avez fait.(276)
6. Que serait-ce sil arrivait, ce que je prie Dieu de ne pas permettre;que serait-ce, dis-je, sil arrivait quelque persécution dans lEglise?Quel désordre ne verrait-on pas, et à quelle confusion neserions-nous pas exposés? Car où est le fidèle quipourrait combattre, puisque personne ne sexerce avant le combat? Quelest lathlète qui puisse vaincre son adversaire, et remporter leprix aux jeux olympiques, si dès sa jeunesse il ne sest formédans lart de la lutte? Ne devrions-nous pas courir tous les jours dansla carrière de la foi et combattre tous les jours? Ne voyez-vouspas que. les athlètes qui nont pas dantagonistes se servent dunsac plein de sable, pour faire ainsi lessai de leurs forces, et que lesplus jeunes dentre eux sexercent contre dautres plus robustes pour se.préparer à un combat véritable? Imitez-les, vousqui êtes les athlètes de Jésus-Christ. Exercez-vousdans les combats de la piété et de la sagesse. Nous trouvonstous les jours des personnes qui nous portent à laigreur et àla colère, et qui allument en nous le feu de nos passions. Résistezà ces ennemis invisibles, supportez ces peines de lâme, pourvous rendre plus supportables celles du corps.
Si le bienheureux Job ne se fût ainsi exercé avant le combat,il neût jamais témoigné dans loccasion une patiencesi inimitable. Sil ne se fût longtemps étudié àétouffer tous les murmures et les ressentiments de son coeur ileût sans doute dit quelque parole déréglée,lorsquil se vit tout dun coup accablé de tant de maux.. Mais parcequil sétait acquis une grande force en saccoutumant àtout souffrir, il ne put être abattu ni par la perte de tous sesbiens, ni par la mort si soudaine de tous ses enfants, ni par la faussecompassion de sa femme, ni par les plaies horribles de tout son corps,ni par les reproches de ses amis, ni par les insultes de ses domestiques.
Que si vous désirez de savoir quels furent les exercices parlesquels il se prépara à ce grand combat, écoutezjusquà quel point il témoigne lui-même quil méprisaitles richesses. " Vous savez, Seigneur, " dit-il à Dieu, "si je mesuis réjoui davoir de grands biens, si jai regardé lorcomme mon appui, et si jai mis ma confiance dans les pierres précieuses." (Job, XXXI, 25.) Ainsi il ne se troubla point dêtre devenu pauvre,parce quil navait point eu de joie de se voir si riche.
Considérez aussi de quelle manière il gouvernait ses enfants.Sa conduite envers eux nétait point molle et relâchéecomme la nôtre; niais pleine de vigilance et dune sage sévérité.Car sil avait tant de soin doffrir à Dieu des victimes pour leursfautes secrètes, avec quel zèle les a-t-il dû reprendrepour celles qui étaient visibles? Si vous voulez voir encore commentil sexerçait à la continence, voyez ce quil dit: " Jaifait un pacte avec mes yeux, pour navoir pas seulement une penséedune vierge. " (Job, XXXI, 1.) Nous voyons aussi que sa femme ne put abattreson grand courage, parce quil ne laimait que comme un homme sage doitaimer sa femme.
Cest pourquoi jai admiré souvent en moi-même commentle démon osa tenter ce saint homme, et comment il entreprit mêmede le vaincre, lui qui savait que par un long exercice il sétaitélevé jusquau comble de la vertu. Mais le démon estcomme une bête cruelle. Il est toujours altéré de sang.Il ne se rebute point, et il ne désespère jamais de nousperdre. Son opiniâtreté est la condamnation dé notremollesse, puisquil ne désespère jamais de nous perdre, aulieu que nous désespérons au contraire si aisémentde nous sauver. Mais considérez encore comment ce saint homme sepréparait aux maux du corps et aux plaies horribles dont il futfrappé. Comme il navait rien à souffrir en lui-même,parce quil vivait dans les richesses, dans labondance de toutes choseset dans la magnificence, il arrêtait ses yeux sur les misèresdes autres. Et cest ce qui lui fait dire: " Le mal que je craignais mestarrivé, et les afflictions que je considérais avec frayeursont tombées sur moi. " Et ailleurs: " Jai répandu des larmessur toutes les personnes affligées, et jai soupiré quandjai vu un homme dans la misère. " (Job, III, 25.) Cest làce qui la rendu invincible dans sa douleur et invulnérable àtous les traits du démon.
Car il ne faut pas seulement compter parmi ses maux la perte de sesbiens, la mort de ses enfants, les plaintes empoisonnées de sa femmeet les plaies incurables de out son corps. Il faut jeter les yeux sur dautresencore beaucoup plus sensibles. Cela vous surprend sans doute, et vousdemandez en vous-même ce que Job a souffert de plus . grand et deplus sensible que ce que nous venons de dire, puisque cest tout ce quelEcriture nous en rapporte. Je ne métonne pas de votre doute.Je (277) sais avec quelle négligence vous lisez lEcriture, et ainsije ne métonne pas que vous y remarquiez si peu de chose. Mais ceuxqui pèsent la parole de Dieu comme lor et qui savent le prix deces perles spirituelles, y trouvent bien dans cette histoire dautres sujetsde douleur pour ce saint homme.
Ils considèrent premièrement quil navait pas encoreune connaissance bien claire du royaume du ciel et de la résurrectiondes hommes. Cest ce qui lui faisait dire: " Je nai point à vivreéternellement, pour ne me lasser point dans ma patience. " (Ibid.VII.) Secondement, quil se voyait accablé de maux, aprèsle grand nombre dactions saintes quil avait faites. Troisièmement,quil ne se sentait coupable daucun crime. En quatrième lieu, quilcroyait que Dieu était lauteur des maux quil souffrait, et quequand même il les eût attribués au démon, cenétait encore assez pour le troubler. Cinquièmement, quilvoyait que ses amis étaient devenus ses accusateurs et quils luidisaient : " Vous navez pas encore souffert autant que vous le méritez." Sixièmement, quil considérait que des hommes plongésdans le vice étaient comblés de biens, et quils lui insultaientdans son malheur. Septièmement , quil ny avait eu encore personneavant lui qui eût souffert de la sorte et dont lexemple le pûtconsoler.
7. Pour comprendre combien toutes ces circonstances aggravaient sonmal, il nen faut juger que parce que nous voyons aujourdhui. Car encoreque nous croyions maintenant avec tant dassurance au royaume des cieuxet à la résurrection de la chair; que nous nous sentionscoupables de tant de péchés; que nous ayons tant de grandsexemples et tant de modèles excellents de toutes sortes de vertus;cependant sil nous arrive de perdre quelque argent que peut-êtrenous avions volé, ce seul mal, sans être accompagnéni des reproches dune femme, ni de la mort dun enfant, ni des accusationsdun ennemi, ni des insultes dun domestique, lorsquau contraire beaucoupde choses pourraient et devraient ladoucir, ne laisse pas de nous êtreinsupportable et de nous rendre la vie odieuse. Quelles louanges donc mériteJob, qui, après avoir perdu en un moment ce quil avait amassépar un juste travail durant tant dannées, voit comme pleuvoir surlui les malheurs de toutes parts sans que sa constance soit ébranlée,et sans cesser jamais de rendre à son Créateur les actionsde grâces qui lui sont dues?
Car, pour ne point parler de tout le reste, les seules paroles de safemme nauraient-elles pas été capables débranlerles pierres les plus dures? Considérez , je vous prie, avec quelleadresse elle tâche de le surprendre. Elle ne se plaint point de laperte de ses biens. Elle ne lui parle point de ses chameaux, de ses brebiset de tout le reste, parce quelle savait combien son mari méprisaittoutes ces choses. Elle sarrête à la mort de ses enfants,qui pouvait le plus le toucher. Elle la déplore avec des plaintesexcessives; elle lexagère autant quelle peut. Que si lon a vusouvent des personnes qui , dans un état très-heureux, nontpas laissé de faire de grandes fautes par la persuasion de leursfemmes; quel courage devait avoir cette âme héroïque,pour repousser sa femme qui venait lattaquer avec tant davantage et pourétouffer en même temps deux passions si fortes, lamour etla compassion?
il est arrivé souvent que ceux qui avaient résistéà la première de ces passions ont succombé àla seconde. Le patriarche Joseph foula aux pieds lamour impudique, enrepoussant lEgyptienne avec tous les attraits et tous les artifices dontelle usa; mais il ne put résister à la compassion ni retenirses larmes, lorsquil vit ses frères qui lavaient vendu autrefois;et ne pouvant plus souffrir le déguisement et la feinte , il sefit reconnaître pour ce quil était. Lors donc que ce nestpas un frère qui parle à son frère,. mais une femmequi parle à son mari et qui lui dit des choses touchantes, quelleest dailleurs secondée par la conjoncture du temps, par les plaies,par la douleur et par mille maux de celui à qui elle parle, il estcertain quà moins davoir un coeur plus ferme que le diamant onne peut pas résister à cette tempête.
Permettez-moi, mes frères, de vous déclarer avec libertéce que je pense de ce saint homme. Je ne dis pas que Job a étéplus grand que les apôtres. Mais jose dire quil leur a étéégal. Les apôtres avaient une très-grande consolationque Job navait pas. Ils savaient quils souffraient pour Jésus-Christ,ce qui était un si grand soulagement dans leurs maux que Jésus-Christne manque jamais de marquer cette circonstance en leur disant: " Vous souffrirez(278) à cause de moi : vous souffrirez pour mon nom. Sils ont appeléle maître Béelzébub, comment ne traiteront-ils pasde même ses disciples? " Mais Job ne pouvait pas se consoler parune si haute considération. Il navait point reçu comme lesapôtres le don de faire des miracles et il nétait point assistéde Dieu si puissamment. Car il navait point reçu le Saint-Espritdans cette plénitude avec laquelle il a depuis étédonné à lEglise.
Nous devons encore considérer que Job avait éténourri dans une grande délicatesse; quil avait vécu dansles plaisirs et dans la jouissance de toutes sortes de biens; quil étaiten cela bien différent des apôtres, pêcheurs accoutumésà une vie dure et pauvre ; et quainsi il fallait une grande vertupour passer tout dun coup du comble des délices dans une extrêmemisère. Il a souffert aussi comme les apôtres, les injures,les outrages et les insultes; mais ceux qui le traitaient de la sorte étaientses propres amis et ses domestiques, car il était égalementhaï de ses ennemis, et de ceux quil avait le plus obligés.Mais dans tous ces maux il na point eu le bonheur, comme nous lavonsdéjà remarqué, dêtre soutenu par cette ancresacrée qui rassurait les apôtres parmi toutes les tempêtesde ce monde, cest-à-dire de souffrir " pour Jésus-Christet pour le nom du Sauveur. "
Jadmire ces trois jeunes hommes de la fournaise, qui résistèrentà ce tyran si redoutable, et qui méprisèrent toutela violence des flammes. Mais considérez aussi ce quils disentà ce roi barbare : " Nous nadorons point vos dieux, et nous nadoreronsjamais cette idole que vous avez faite." (Dan. III, 7.) Cétaitlà leur grande consolation, de savoir quils souffraient pour Dieutout ce quils souffraient. Job au contraire ne savait pas que tout cequil souffrait venait dun combat qui se passait dans sa personne entreDieu et le démon; et sans doute que sil leût su, cette penséelaurait rendu insensible à tous ses maux. Cest pourquoi, aussitôtquil eût entendu ces paroles du Seigneur: "Croyez-vous que je vousaie ainsi affligé pour un autre sujet que pour faire connaîtreet publier votre vertu et votre justice (Job, XXIV, 3)? " vous voyez commeà cette parole, il reprend une nouvelle force, comme il sanéantiten lui-même, et comment il croit navoir pas même souffertce quil a souffert.
" Pourquoi," dit-il, "croit-on encore que Dieu mait traité dela sorte pour mes péchés, après avoir entendu cesparoles, moi qui ne suis rien? " (Job, XXIV, 13.) Et ailleurs : "Je nepouvais que vous écouter auparavant, mais maintenant mon oeil vousa vu. Cest pourquoi je me méprise moi-même, je me fonds etje mécoule comme leau, et je me regarde comme la poussièreet la cendre. " (Job, XLII, 5.)
Imitons, mes frères, ce courage si fort et si humble. Imitons,nous qui ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce, un hommequi vivait avant la loi et avant le temps heureux de la grâce, afinque nous puissions mériter dentrer un jour comme lui dans les tabernacleséternels où je prie Dieu de nous conduire, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient la gloire et lempire, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (279)
HOMÉLIE XXXI
VALORS DONC QUILS VOUS PERSÉCUTERONT DANS UNE VILLE, FUYEZ DANSUNE AUTRE. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QUE VOUS NAUREZ PAS ACHEVÉDE PARCOURIR TOUTES LES VILLES DISRAËL, QUE LE FILS DE LHOMME NESOIT VENU. " (CHAP. X, 23, JUSQUAU VERSET 34)
l. Après tant de prédictions pleines de terreur que Jésus-Christvient de faire à ses apôtres, prédictions qui pouvaientabattre les coeurs les plus fermes, après ce déluge de mauxqui devait fondre sur eux, lorsquaprès être mort sur unecroix, leur Maître serait ressuscité et monté au ciel,il passe à des choses moins pénibles et moins dures, pourdonner lieu à ses nouveaux soldats de reprendre un peu leurs esprits,et pour les rassurer contre la crainte. Car il ne leur commande pas dallerattaquer eux-mêmes et dirriter leurs persécuteurs, mais deles fuir.
Comme ils étaient faibles et quils ne faisaient que débuterdans lapostolat, il use dune grande condescendance. Il ne leur parlepoint encore des persécutions qui devaient suivre sa passion, maisseulement de celles qui la devaient précéder. Il marque celaformellement lorsquil dit: " Je vous dis en vérité que vousnaurez pas achevé de parcourir toutes les villes dIsraël,que le Fils de lhomme ne soit venu. " Il semble quil les veuille préveniret les empêcher de dire : Mais si, lorsque nous aurons fui duneville dans une autre, nos persécuteurs nous y viennent encore chercher,que devrons-nous faire? Il les délivre de cette crainte en les assurantquils nauraient point achevé de parcourir toutes les villes dela Judée " avant que le Fils de lhomme soit venu. "
Il est remarquable aussi que Jésus-Christ ne veut point dispenserses disciples de souffrir, mais quil leur promet seulement de les assisterdans leurs périls et dans leurs travaux, Il ne leur dit pas : Jevous retirerai de toutes ces persécutions, mais: " Vous naurezu point achevé de parcourir toutes les villes " dIsraël, quele Fils de lhomme ne soit venu. "Je viendrai, leur dit-il, parce que saseule vue leur suffisait pour les consoler de toutes leurs peines.
Considérez aussi comment il ne laisse pas tout faire àsa grâce; mais quil veut que ses apôtres travaillent, et quilscontribuent de leur part. Si vous craignez, leur dit-il, fuyez et ne craignezplus. Il ne leur commande pas de fuir les premiers et de leur propre mouvement,mais dattendre quon les y force, et de se retirer lorsquon les y oblige.Il ne leur donne pas même une grande étendue de terre poury chercher leur sûreté, mais seulement les pays de la Judée.
Il les excite ensuite à pratiquer encore une autre vertu. Aprèsles avoir dégagés du soin de la nourriture; aprèsles avoir délivrés de la crainte des périls, il lesfortifie maintenant contre les médisances et les calomnies. Il lesa dégagés de tous les soins quapporte la nourriture, enleur disant : " Celui qui travaille mérite quon le nourrisse, "en les assurant que plusieurs les recevraient chez eux. Il leur (280) aôté la crainte des périls lorsquil leur a dit : "Ne vous mettez point en peine de ce que vous direz ou comment vous répondrez;" et en les assurant que " celui-là sera sauvé "qui persévérerajusquà la fin. " Mais parce quil prévoyait quils passeraientpour des méchants et des séducteurs, ce qui paraîtà quelques-uns la chose du monde la plus insupportable, il les fortifiecontre cette crainte par son exemple, en les faisant ressouvenir de cequon avait dit contre lui, ce qui était la plus grande consolationque ce divin Maître pût laisser à ses disciples. Ainsicomme lorsquil leur avait dit auparavant: " Tout le monde vous haïra," il ajoute aussitôt : " à cause de " mon nom; " il les consoleici de même, mais en ajoutant une nouvelle raison. Voici ce quildit : " Le disciple nest pas plus que le maître, ni lesclave plusque son seigneur (24). Cest assez pour un disciple dêtre commeson maître, et pour un esclave dêtre comme son seigneur. Silsont appelé le père de famille Béelzébub, combienplutôt traiteront-ils de même ceux de sa maison (25)? " Ilfait voir clairement dans ces paroles quil est Dieu, et Créateurde toutes choses. Quoi donc! me direz-vous, ny a-t-il jamais de disciplequi soit plus grand que son maître, ni desclave qui soit plus estimable-queson seigneur? Non, le disciple en tant que disciple, lesclave en tantquesclave nest jamais plus grand que son maître selon lordre natureldes choses. Ne me citez pas ici quelques exceptions fort rares, raisonnezdaprès la règle générale.
Remarquez aussi quil ne dit pas: " Sils ont appelé le pèrede famille Béelzébub, combien plus traiteront-ils de même" ses esclaves? mais ceux de sa maison, usant de ce terme pour montrerlaffection quil avait pour eux; comme il fait encore ailleurs en leurdisant:
" Vous serez mes amis si vous faites ce que je vous ai commandé;" et: " Je ne vous donnerai plus le nom desclaves, mais damis. " (Jean,XV, 14, 15.) Il ne leur dit pas en général quon a outragéle père de famille, mais il marque en particulier linjure, en disantquon la appelé Béelzébub. Il joint à celaune troisième consolation plus grande que les deux premières;parce que, comme ils nétaient pas encore élevés àune haute vertu, il avait besoin de les exciter par des considérationsplus sensibles. Cest ce quil fait ici par une sentence qui semble généraleet universelle, mais quil ne faut entendre néanmoins que du sujetauquel Jésus-Christ lapplique.
" Ne les craignez donc point. Car il ny a rien de caché quine doive être découvert, ni de secret qui ne doive êtreconnu (26). "Il leur dit par là: Il vous doit suffire pour votreconsolation que moi, qui suis votre Maître et votre Seigneur, jaibien voulu passer le premier, par les mêmes outrages que vous aurezà souffrir. Si cela ne vous, suffit pas pour adoucir votre douleur,considérez au moins que dans peu de temps vous serez délivrésde ces faux soupçons. Car de quoi vous affligez-vous? Est-ce dece quon vous appelle des séducteurs et des imposteurs? mais attendezun peu, et vous verrez tout le monde reconnaître et publier hautementque vous êtes les sauveurs de toute la terre.
Le temps découvre enfin ce qui est le plus caché. Il feraconnaître un jour votre innocence, et la malice de ceux qui vouscalomnient; Quand on verra par vos actions que vous êtes la lumièredu monde, que vous comblez de grâces tous les hommes, et que vouséclaterez en toutes sortes de vertus, on ne sarrêtera plusalors aux discours de vos calomniateurs; mais on jugera de vous selon lavérité. Vos ennemis passeront publiquement pour des imposteurs,pour des médisants, pour des âmes noires et malignes, et votrevertu sera plus éclatante que le soleil. Votre réputationse répandra et se publiera dans toute la terre, et tous les hommesseront les témoins de vos grandes actions. Ne vous laissez doncpas abattre par les maux que je vous prédis maintenant, mais fortifiez-vouspar lespérance des biens à venir. Car remplissant la missionà laquelle je vous destine, il est impossible que vous demeuriezéternellement dans lobscurité.
2. Après donc que Jésus-Christ a délivre ses apôtresde toute crainte et de toute inquiétude, et quil les a élevésau-dessus de la calomnie, il les porte maintenant à témoignerune grande liberté dans la prédication de lEvangile.
" Dites dans la lumière ce que je vous dis dans lobscurité;et prêchez sur le haut des maisons ce qui vous aura étédit à loreille (27). " Quoique Jésus-Christ ne dîtpoint ceci aux apôtres dans les ténèbres, et quilne leur parlât point à loreille, il use néanmoinsde (281) cette expression par une espèce dhyperbole. Comme il leurparlait à eux seuls, et dans un petit coin de la Judée, ildit quil leur parlait dans lobscurité et à loreille, encomparaison de cette liberté quil leur devait donner un jour dansla prédication de sa parole. Car tous nannoncerez pas, dit-il,mon Evangile à une, à deux ou trois villes seulement, maisgénéralement à toutes les parties du monde; vous traverserezles terres et les mers, les pays habités et inhabités; vousprêcherez devant les rois et devant les peuples; vous enseignerezles philosophes et les orateurs, et vous leur parlerez avec une fermetéet une assurance qui leur donnera de la terreur. Il se sert de ces mots: " Quils prêcheront sur le haut des maisons, et dans la lumière," pour marquer cette hardiesse sainte avec laquelle ils devaient parler.
Mais ne suffisait-il pas de leur dire : " Prêchez sur le hautdes maisons et dans la lumière?" Pourquoi ajoute-t-il: " Ce queje vous ai dit à loreille et dans les ténèbres, "sinon pour leur élever lesprit, et les rendre capables de ses grandsdesseins? Cest ainsi quil leur dit dans saint Jean: " Celui qui croiten moi fera les mêmes oeuvres que je fais, et en fera mêmede plus grandes. " (Jean, XIV, 1.) Il montre ici de la même manièrequil ferait tout par eux, et plus encore quil navait fait par lui-même.Jai commencé, leur dit-il, jai marqué la premièretrace, et jai comme ébauché les choses; mais je veux parvous achever le reste.
Cette parole au reste nest pas seulement un commandement, cest encoreune prédiction; cest la parole dun homme sûr que ce quildit saccomplira, et qui affirme aux apôtres quils triompherontde toutes les difficultés, et qui, en leur montrant le succès,détruit doucement mais sûrement langoisse que leur causaitla prévision des calomnies auxquelles ils seraient en butte. Ilsemble quil leur disait : Comme la prédication de lEvangile, quijusquici a été cachée et secrète, rempliranéanmoins toute la terre; de même ces calomnies que vos ennemispublieront de toutes parts contre vous, se dissiperont bientôt etsévanouiront comme des songes. Après les avoir ainsi fortifiés,il leur prédit encore de plus grands périls. Mais il leurinspire en même temps un si grand courage, quil met leur âmeau-dessus de tous les maux.
" Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer lâme;mais craignez plutôt celui qui peut perdre et le corps et lâmeen les jetant dans lenfer (28). " Considérez, mes frères,combien Jésus-Christ élève ses disciples, non-seulementau-dessus des soins, des inquiétudes, des périls et des pièges,des médisances et des calomnies, mais au-dessus de la mort même,qui est la chose de toutes la plus terrible, et non-seulement de la mort,mais de la mort la plus sanglante et la plus cruelle. Il ne leur dit point:On vous tuera. Il use dune expression plus douce et moins effrayante :" Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer lâme,mais craignez plutôt celui qui peut perdre et le corps et lâmeen les jetant dans lenfer. "
Il use souvent de cette conduite, et il ménage tellement la penséedes hommes, quil leur fait conclure tout le contraire de ce quils croyaient.Vous craignez la mort, leur dit-il, et cette crainte vous fait appréhenderde prêcher mon Evangile. Mais cest au contraire, parce que vouscraignez la mort, que vous devez prêcher hardiment, puisquil nya que cette hardiesse sainte qui vous puisse délivrer de la véritablemort. Vos ennemis vous peuvent tuer, mais quelques efforts quils fassent,ils ne peuvent vous toucher dans la plus noble partie de vous-mêmes.Cest pourquoi il ne dit pas seulement de ces ennemis quils ne tuent pointlâme, mais " quils ne la peuvent tuer, " pour montrer que quandils le voudraient ils ne le pourraient pas. Si donc vous craignez les tourmentsdes hommes, craignez encore plus ceux dont Dieu vous menace dans lenfer.
Vous voyez encore ici que Jésus-Christ ne promet point àses disciples de les délivrer de la mort, et quil les abandonneà la violence des hommes; mais quil leur promet une grâceplus grande que la délivrance même de la mort, puisque cestbeaucoup plus de persuader à un homme de mépriser la mort,que de le délivrer de la mort. Ainsi Jésus-Christ nabandonnepas ses apôtres aux périls, mais il leur donne un courageplus grand que tous les périls.
Il établit ici en passant la vérité de limmortalitéde lâme; et il imprime par ce peu de paroles dans lesprit de sesdisciples une doctrine salutaire qui les devait fortifier contre (282)tous les maux. Mais pour les consoler dune autre manière, et pourles empêcher de se croire abandonnés de Dieu, en se voyantdans les périls, dans les tourments et dans la mort même,il les instruit encore et les assure de sa providence dans la suite.
" Nest-il pas vrai quon a deux passereaux " pour une obole? et néanmoinsaucun deux " ne tombe sur la terre sans la volonté de " votre père(29). Les cheveux mêmes de votre " tête sont tous comptés(30)." Quy a-t-il de plus vil " que ces petits passereaux ? " leur dit-il,et cependant on nen prend pas un sans que Dieu le sache. II ne dit pasque cest Dieu qui les fait tomber sur la terre : cela serait trop indignede la majesté divine; mais il déclare seulement que celane se fait point sans sa connaissance. Que si Dieu nignore rien de toutce qui arrive; et sil vous aime avec encore plus de tendresse que lespères naiment leurs enfants, et jusquà tenir compte detous vos cheveux, que devez-vous craindre? Jésus-Christ parle dela sorte, non que Dieu compte effectivement le nombre de leurs cheveux;mais seulement pour faire voir jusquoù va son soin et sa vigilancesur ceux qui le servent. Puis donc quil connaît tout, et quil peutet veut vous sauver, lorsque vous souffrirez quelque chose, ne croyez pointque ce soit parce quil vous abandonne. Car son dessein nest pas de vousdélivrer des maux du corps, mais de vous apprendre à lesmépriser, parce que ce ne sont plus des maux quand on les méprise.
3. " Et ainsi ne craignez point: vous valez beaucoup mieux quun grandnombre de passereaux (31). " Vous voyez, mes frères, comme il arrêteleur crainte. Car il pénétrait le secret de leurs pensées.Cest pourquoi il dit : " Ne les craignez donc point. " Sils ont quelqueavantage sur vous, ce ne sera que sur la plus faible et sur la plus vilepartie de vous-mêmes, sur le corps, qui mourrait de lui-mêmepar une mort toute naturelle, si on ne la prévenait par une autreplus glorieuse. Ainsi ce ne seront point proprement vos ennemis qui vousferont mourir : ce sera plutôt la nature qui leur cédera sonpouvoir. Que si vous craignez un homme qui a cette puissance, combien devez-vousplus craindre celui qui peut perdre lâme et le corps, en les jetantdans lenfer? Il ne dit pas clairement que ce soit lui qui ait cette puissancede perdre lâme et le corps en les jetant dans lenfer, mais il estaisé de tirer cette conséquence par ce qui précède,puisquil déclare quil est le juge du monde.
Cependant, mes frères, nous faisons le contraire de ce que Jésus-Christnous commande. Nous ne craignons point celui qui peut perdre nos âmes,et nous craignons beaucoup ceux qui peuvent perdre nos corps, quoique Dieupuisse perdre en même temps et lâme et le corps, et que leshommes soient si éloignés de nuire à lâme,quils nont pas même le pouvoir de punir le corps. Car ils ont beaule déchirer et le mettre en pièces, ils lhonorent au lieude le punir, et toutes ses peines deviennent sa gloire. Cest ainsi queJésus-Christ adoucit les travaux auxquels il les destinait. Carla mort leur paraissait encore bien terrible, et elle faisait une grandeimpression sur leurs esprits, parce que jusqualors on ne nous avait pointappris à la vaincre, et que ceux qui la devaient méprisernavaient pas encore reçu la grâce et leffusion du Saint-Esprit.
Mais après avoir banni cette frayeur qui les abattait, il lesencourage encore dans la suite. Il chasse une crainte par une autre crainte,et il y joint lespérance dune grande récompense. Il allieainsi les menaces avec les promesses, et il se sert de ces moyens opposéspour les encourager à prêcher la vérité avecune liberté apostolique. " Quiconque donc me confessera et me reconnaîtradevant les hommes, je le reconnaîtrai aussi devant mon Pèrequi est dans le ciel (32). Et " quiconque me renoncera devant les hommes,je le renoncerai aussi devant mon Père qui est dans le ciel (33)." Il nexhorte pas seulement ses disciples par lespérance des biensfuturs, mais encore par la terreur de ses jugements. LEvangile ne ditpas proprement Quiconque me confessera; mais " quiconque confessera enmoi, " cest-à-dire, en mon nom, en ma puissance, pour marquer quecelui qui fait cette confession ne la fait point par sa propre force, maispar le secours et par la grâce de celui qui confesse. Il dit au contrairede celui qui renonce " Celui qui me renoncera," et non pas " qui renonceraen moi, " parce quil ne renonce quétant privé du secoursde la grâce.
Vous me direz, peut-être: Pourquoi donc accuse-t-on celui quirenonce Jésus-Christ, (283) puisquil ne le fait quétantabandonné du secours de Dieu ? Cest parce quil na étéabandonné de Dieu que par sa faute.
Mais pourquoi, me direz-vous, Jésus-Christ ne se contente-t-ilpas de la seule foi du coeur?
pourquoi exige-t-il encore cette confession de la bouche? Jésus-Christle fait pour nous exciter à être courageux et intrépides.Il veut que par cette confession généreuse nous témoignionslardeur .de notre charité, et que nous nous élevions au-dessusde tout. Cest pourquoi il parle en général à toutle monde, et il nadresse point ici son discours seulement à sesapôtres. II ne se contente pas de les rendre généreux,mais il veut que cette même générosité passedans tous leurs disciples. Aussi celui qui considère bien ces parolesde Jésus-Christ, non-seulement publiera hardiment la vérité,mais il souffrira même de grand coeur tous les maux qui lui en pourrontarriver.
Cest la confiance dans ces paroles de Jésus-Christ qui a donnéaux apôtres un grand nombre de disciples. Car elles nous font voirque le supplice de ceux qui auront renoncé Jésus-Christ seraeffroyable.; comme la récompense de ceux qui lauront confessédevant les hommes, sera incompréhensible. Plus les souffrances dujuste se seront prolongées dans cette confession de Jésus-Christ,plus saccroîtra pour léternité la somme de son bonheur;au contraire le pécheur qui se flatte en ce monde du retard de sapeine, ny gagnera rien, sinon de la trouver un jour augmentée dautantplus quelle aura été plus retardée. Vous mavez confesséavec courage, dira Jésus-Christ à lun, et moi je vous prometsaussi une récompense infiniment au-dessus de vos mérites.Car " je vous confesserai devant mon Père. " Et vous qui mavezrenoncé, " je vous renoncerai aussi devant les anges de Dieu. "
Vous voyez donc que cest pour lautre vie que Jésus-Christ réservela dispensation des biens et des maux. Après cela pourquoi voushâtez-vous? pourquoi vous précipitez-vous? pourquoi cherchez-vousici votre récompense, vous qui selon saint Paul " êtes sauvépar lespérance? " (Rom. VIII, 30.) Si vous faites quelque biendont vous ne receviez ici aucune récompense, ne vous troublez pas,mais réjouissez-vous plutôt de ce quon vous en réserveune infiniment plus grande. Si au contraire vous commettez de grands crimessans en être puni dans cette vie, ne croyez pas pour cela quilsdemeurent impunis, puisque Dieu vous en châtiera un jour dune manièreterrible, si vous ne prévenez ici sa justice par une patience sincèreet par le changement de votre vie.
Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, jugez de lavenir parce quevous voyez tous les jours. Car si la gloire de ceux qui confessent Jésus-Christest si grande dans ce temps même qui est le temps du combat, quellepensez. vous quelle doive être, lorsque Dieu même les couronnera? Si dès cette vie même vos ennemis sont contraints de voushuer, combien Dieu vous relèverait-il encore davantage, lui quivous aime avec plus de tendresse que les meilleurs pères naimentleurs infants, lorsque le temps de récompenser les bons et de punirles méchants sera venu? Ceux au contraire qui, renoncent Jésus-Christen seront punis terriblement dans lautre monde, et ils le sont déjàdans celui-ci. Ils sont continuellement déchirés par lesremords de leur conscience. Pour avoir craint une seule mort, ils meurentcent fois; et au lieu des supplices qui auraient passé en un moment,ils se précipitent dans les éternels.
Mais ceux qui meurent en confessant Jésus-Christ sont heureuxen ce monde et en lautre. Leur mort est un gain puisquils en achètentlimmortalité ; et après sêtre acquis ici-bas unegloire qui est plus grande que celle de tous les hommes , ils jouissentdans le ciel dune félicité qui est ineffable. Car Dieu esttoujours prêt à récompenser comme à punir, etil est encore. plus, porté à faire du bien quà rendrele mal. Vous me demanderez peut-être
pourquoi Jésus-Christ parle ici deux fois de lenfer, quoiquilne parle quune fois du paradis., Il le fait parce quil sait que la craintedes peines arrête bien plus les hommes que lespérance desbiens. Cest pourquoi, après avoir dit: " Craignez celui qui peutperdre le corps et lâme en les jetant dans lenfer ", il dit encore:" Je le renoncerai devant mon Père. " Cest la conduite que saintPaul a gardée en parlant continuellement des supplices de lenfer.
Vous voyez, mes frères, comme Jésus-Christ se sert detout pour fortifier ses disciples. Il leur ouvre le ciel, il les fait descendrejusquaux enfers. Il leur représente ce tribunal terrible, cetteassemblée redoutable de tous les (284) anges, et cette publiquedistribution des couronnes immortelles, pour les exciter par ces grandsobjets, à sacquitter avec ferveur du ministère de la prédicationde sa parole. Et pour empêcher que leur timidité narrêtâtle progrès de lEvangile, lorsquil se présenterait des mauxà souffrir, il veut quils soient -prêts à sexposerà la mort la plus cruelle, persuadés que leurs travaux aurontleur récompense, et que ceux qui les persécutent seront punis,sils ne reviennent de leurs égarements.
4. Méprisons donc la mort, mes frères, quoiquil ne seprésenta pas encore doccasion de la souffrir, puisquelle nestà notre égard quun passage à une meilleure vie. Mais le corps, dans le tombeau, se réduit en poudre ? Raison deplus pour se réjouir de. ce que la mort est détruite, dece que la mortalité, et non la substance de notre corps est anéantie.Quand vous voyez jeter dans la fournaise une statue pour la refondre, vousne tenez pas le fait pour une destruction, mais pour une restauration avantageuse.
Jugez de même de la destruction de votre corps, et cessez de vousaffliger. Si le corps devait toujours demeurer dans cet état pénibleoù la juste punition de Dieu la réduit en cette vie, ceserait alors quil faudrait pleurer.
Mais ne serait-il pas plus avantageux, me direz-vous, que nos corpspassassent à cette, immortalité sans passer par la corruptionet la pourriture? Je ne vois pas, si cela était, quelle utilitéen pourraient retirer n les vivants ni les morts. Jusques à quanddonc, idolâtres de votre corps, jusques à quand serez-vousainsi attachés à. la terre? jusques à quand aimerez-vouslombre et les ténèbres dici-bas ? Car que vous servirait-ilque vos corps demeurassent toujours entiers, ou quel désavantageau contraire nen résulterait pas pour vous?
Si nos corps nétaient point réduits à cet anéantissement,il sensuivrait le plus grand des maux, lorgueil chez un grand-nombre.Que sil sen est trouvé qui ont voulu passer pour des dieux, quoiqueleurs corps fussent mangés dés vers et consumés depourriture, que nauraient-ils point fait sils eussent étéincorruptibles? Dailleurs les hommes neussent pu croire quils neussentété quun peu de terre. Nous le voyons maintenant et nousavons peine à le concevoir; combien donc en aurions-nous doutédavantage si nous nen avions pas ce témoignage de nos propres yeux?En troisième lieu les hommes auraient eu une attache bien plus grandepour les corps, et en seraient devenus bien plus charnels et bien plusgrossiers. Car sil sen trouve encore aujourdhui qui veulent bien souffrirla puanteur des sépulcres pour se. tenir auprès des personnesqui leur ont été chères durant leur vie, que nauraient-ilspoint, fait, si les corps fussent demeurés entiers et incorruptiblesaprès la mort? De plus, si nous navions été réduitsà cet anéantissement dans cette vie, nous aurions moins désiréla félicité de lautre. Ceux qui croient aussi que le mondeest éternel se seraient servis de lincorruptibilité de noscorps pour appuyer leur erreur, et pour en conclure que le monde nauraitpoint été créé. Nous pouvons ajouter encoreque, si le corps nétait entièrement détruit aprèsla mort, nous naurions pas assez compris quelle est la vertu de lâme,et comment cest elle qui fait tout dans notre corps.
Enfin, si Dieu navait disposé les choses de cette manière,il se serait trouvé des personnes tellement possédéesde passion pour leurs proches qui seraient morts, quabandonnant les villes,ils seraient venus demeurer auprès de leurs tombeaux, pour jouirde la présence de leurs corps, et pour sentretenir avec eux autantquils pourraient. Car si, maintenant que les corps périssent etse réduisent en cendre, quoi quon puisse faire pour les conserver,il y en a néanmoins qui sattachent tellement à un portrait,et à la seule figure morte de ceux quils aimaient, quils passentleur vie à la regarder; que ne feraient-ils point- sils pouvaientconserver et voir devant eux leurs corps tout entiers? Pour moi, je mepersuade aisément quil sen serait trouvé qui auraient bâtides temples à ces corps morts, et que, lart de la magie se mêlantà cette passion furieuse, se serait servi du démon pour faireparler ces morts, comme sils eussent été encore vivants,puisque nous voyons aujourdhui que ceux quon appelle nécromanciensentreprennent des choses semblables, et même encore plus criminelles,quoique les corps, après la mort, soient réduits en cendreet en poussière. Et ainsi il ne pourrait naître de cette conservationde nos corps quune source dimpiété et didolâtrie.
Cest donc pour prévenir tous ces abus et tous ces désordres,cest pour nous détacher de la terre et pour nous éleverau ciel, que Dieu a voulu que nos corps se détruisent et disparaissent(285) aux yeux des hommes. Si celui qui est passionné pour la beautédune jeune fille ne peut pas se laisser persuader à la raison,et reconnaître la vanité de ce quil estime tant, Dieu veutquil en soit convaincu par ses yeux. Il veut quil voie tous les joursdes femmes du même âge, mieux faites et plus riches que cellequ~il aime, disparaître tout dun coup, et exhaler une grande puanteurun ou deux jours après leur mort, et être livrées àla corruption, à la pourriture et aux vers. Jugez donc par là,leur dit-il, quelle est cette beauté que vous aimez, et combienest insensée cette passion qui vous possède.
On naurait point compris si sensiblement toutes ces choses si lonnavait vu les corps se corrompre. Et comme les démons courent auxsépulcres et y font leur demeure ordinaire; ainsi ceux qui auraientété si passionnés pour les corps lorsquils vivaient,les auraient toujours voulu voir après leur mort. Ils auraient habitédans les sépulcres comme les possédés, et devenusbientôt eux-mêmes les sépulcres des démons, ilsauraient enfin perdu la vie aussi bien que la raison par une manie si honteuseet si détestable.
5. Outre les autres raisons qui nous peuvent détacher des morts,celle-ci est très-importante, savoir, que la disparition de lobjetaimé et de son image entraîne insensiblement loubli de lapassion et son extinction complète. Que si le corps ne périssaitde la sorte, on verrait aujourdhui, au lieu de sépulcres et demausolées, des villes entières pleines non pas de statues,mais de corps morts, chacun désirant de voir celui de la personnequi lui aurait été chère. Il naîtrait de làune horrible confusion. On naurait plus aucun soin de lâme desmorts, et on ne voudrait plus même entendre parler de limmortalitéde nos âmes. On verrait de plus beaucoup de désordres encoreplus grands que ceux-ci, quil est plus utile densevelir dans le silence.
Dieu veut donc que le corps soit détruit en un moment, afin quonvoie plus clairement la beauté de lâme. Car si elle a laforce de donner toute la vie, et toute la beauté à notrecorps, combien doit-elle être et plus vivante et plus belle que lecorps? et si elle peut conserver cette chair si fragile et si corrompue,combien plus se conservera-t-elle elle-même? Car le corps nest beauque par la disposition et par le mouvement de tous ses membres, et parcette couleur vive qui lanime et qui lembellit, et cest lâmeseule qui lui donne cet avantage. Aimez donc votre âme, puisque cestelle seule qui embellit ce corps que vous aimez tant.
Mais pourquoi me mets-je en peine de vous faire comprendre ce que lecorps reçoit de lâme, par la vue de létat oùil se trouve après la mort, puisque vous le pouvez voir si aisémentpar ce qui se passe même durant cette vie? Si lâme est dansla joie, elle la répand aussitôt sur le visage par cette couleurvermeille qui y paraît. Si elle est triste, elle efface cet éclatdu teint, et elle défigure tout le visage. Lorsque lâme estcontente et na point de soin, le corps est dans une parfaite santé;et lorsquelle est inquiète et mélancolique, le corps devienttout sec et tout languissant. Si lâme est agitée de colère,elle répand un feu sur tout le visage; si elle est dans la paix,elle rend loeil doux et serein. Si lâme est jalouse et envieuse,le visage en devient tout pâle et tout maigre ; si elle a de la bontéet de laffection, on le voit par louverture même et par la candeurdu visage.
Cest pourquoi il est arrivé souvent que des personnes qui nétaientpoint belles de figure létaient néanmoins par la beautéde leur âme, et que dautres au contraire qui avaient de beaux traitssont devenues difformes par le déréglement de leurs passions.
Ainsi lorsque la pudeur fait rougir une personne modeste, cette rougeurdonne à son visage beaucoup de grâce. Et au contraire lorsquelimpudence empêche une personne de rougir, elle devient laide, quelqueagréable quelle puisse être, et elle ressemble plus aux bêtes,quaux hommes. Tant il est vrai que rien nest plus beau ni plus attrayantque la pureté de lâme ! Il ny a que de la douleur et delinfamie dans lamour des corps : il ny a que de la joie, et quune joietoute pure dans lamour de lâme. Lâme est la reine, et lecorps lesclave. Pourquoi abandonnez-vous celle qui commande pour admirercelui qui lui obéit? Pourquoi quittez-vous celle qui possèdela lumière et la sagesse, pour vous asservir au corps et aux sensqui ne sont que ses organes? Si les yeux dune personne vous paraissentbeaux, considérez lâme qui, les gouverne. Si cette âmeest difforme et déréglée, méprisez ses yeuxcomme elle-même. Si vous voyiez une personne fort laide couvertedun (286) voile extrêmement beau, vous ne seriez point touchéde la beauté de ce voile. Et si une personne dont on estimeraitla beauté était tellement voilée quon ne la pûtvoir, vous souhaiteriez quon ôtât ce voile, et quon vouspermît de la voir. Faites donc la même chose à légardde lâme, qui est couverte du corps comme dun voile. Quand le corpsest difforme, il demeure toujours ce quil est; mais lâme la pluslaide peut devenir belle si elle le veut. Elle aurait les yeux difformes,durs et repoussants, quelle pourrait en un moment les changer en dautres,qui seront doux, sereins, paisibles et agréables. Cherchons donc,mes frères, cette beauté intérieure et invisible,afin que nous rendant agréables à Dieu, elle nous ouvre lentréeen son éternelle gloire, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus- Christ, à qui est la gloire et lempiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXV
" NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU POUR APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE; JE NE SUIS PAS VENU POUR Y APPORTER LA PAIX, MAIS LÉPÉE.CAR JE SUIS VENU POUR SEPARER LHOMME DAVEC SON PERE, ET LA FILLE DAVECSA MÈRE, ET LA BELLE-FILLE DAVEC SA BELLE-MERE. ET LHOMME AURAPOUR ENNEMIS CEUX DE SA PROPRE MAISON. " (CHAP. X, 31, 35, 36, JUSQUALA FIN DU CHAPITRE)
1. Jésus-Christ recommence encore à donner ici des préceptessévères et pénibles, et il parle avec une grande autorité.Il prévient de lui-même ses apôtres qui, entendant desprédictions si terribles, lui pouvaient dire : Quoi donc! Seigneur,êtes-vous venu au monde pour nous perdre, et avec nous ceux qui ajouterontfoi à nos paroles, et pour remplir la terre de divisions et de troubles?Il leur répond par avance et leur déclare: " Quil nestpas venu au monde pour y apporter la paix. "
Comment donc a-t-il commandé à ses apôtres, lorsquilsentreraient dans une maison, dy donner la paix? Comment les anges ont-ilsdit à sa naissance: " Gloire à Dieu dans le u ciel, et paixaux hommes sur la terre (Luc, II, 26)? " et comment enfin tous les prophètesont-ils prédit que Dieu donnerait un jour la paix aux hommes? Cestparce que cest donner la paix que de retrancher la partie qui gâteles autres, et de séparer ce qui peut causer la division. Cestainsi que le ciel se peut réconcilier avec la terre. Un médecina donné au corps la santé qui en est la paix, en coupantun membre malade quil est impossible de guérir. Un généralapaise toutes ses troupes lorsque, pour étouffer une conspiration,il divise les factieux les uns contre les autres.
Cest ce qui se fit autrefois dans cette fameuse tour. Une divisionsalutaire rompit une union très-pernicieuse, et la confusion produisitla paix. Cest ainsi que saint Paul divisa ceux qui sétaient unispour le perdre. Et au sujet de Naboth, laccord qui se fit produisit unepaix plus cruelle que la plus cruelle guerre. La paix nest pas toujoursun bien, puisque les voleurs et les scélérats ont la paixentre eux. Mais cette guerre dont Jésus-Christ parle ne (287) vientpas tant de son premier dessein, que de la malice des hommes. Il souhaiteraitquils fussent tous liés ensemble par un même esprit de piété;mais parce quils se divisent les uns contre les autres, ces divisionsproduisent nécessairement la guerre. Lors donc quil dit ces paroles" Je ne suis point venu pour apporter la paix sur la terre, " il les ditpour consoler ses apôtres, comme sil leur disait Ne croyez pas quece soit vous qui soyez cause de toutes ces divisions. Cest par mon ordreet par ma volonté quelles doivent arriver; parce que je connaisquelle sera pour lors la. disposition des hommes. Ne vous troublez doncpoint alors, comme sil vous arrivait quelque chose que vous neussiezpas prévu; cest moi-même qui le veux; cest moi qui vousassure que je suis venu " pour apporter la guerre au " monde. " Ainsi nevous étonnez point que, toute la terre sarme et se soulèvecontre vous. Quand, par ces combats, ce quil y a de corrompu dans le mondeen aura été retranché, le ciel se réconcilieraavec la terre.
Jésus-Christ leur parle de la sorte pour les fortifier contreles opinions peu avantageuses que plusieurs devaient avoir deux. Il neleur dit pas même : " Je suis venu apporter " la guerre, mais cequi est plus effrayant : " Je suis venu apporter lépée surla terre. " Et ne vous étonnez pas quil se serve de paroles quisemblent si dures. Il a voulu les accoutumer dabord à ces expressionsfortes, afin quils ne fussent pas surpris, lorsquils se trouveraientdans loccasion. Il voulait empêcher quon ne pût dire quileût trompé la simplicité de ses apôtres par desparoles douces et flatteuses en leur cachant le mal quils devaient souffrirun jour. Il affecte même de leur parler de ces choses en des termesplus durs que ne sont ceux dont on devrait naturellement user pour exprimerce quil dit, parce quil vaut mieux témoigner sa douceur par deseffets que par des paroles.
Cest pourquoi il ne se contente pas de cette proposition générale.Il sétend même sur les circonstances de cette nouvelle sortede guerre quil apporte au monde, et il en fait une peinture qui surpassetout ce quil y a dhorreur dans les plus cruelles guerres civiles.
" Car je suis venu pour séparer lhomme davec son père,la fille davec sa mère, et la belle-fille davec sa belle-mère(35)." On ne verra pas seulement les citoyens sélever contre lescitoyens, et les amis contre les amis; mais les plus proches et ceux quiétaient le plus étroitement liés se feront une pluscruelle guerre. La nature se déclarera contre elle-même. Lefils se séparera de son père, et la fille de sa mère.Ce ne seront plus seulement ceux de la même maison qui se ferontla guerre, mais ceux qui étaient le plus unis par tous les liensdu sang. Rien ne pouvait mieux marquer la toute-puissance de Jésus-Christque de voir les apôtres entendre ces prédictions effroyables,et les croire sans sétonner, et pouvoir même les persuaderaux autres.
Mais il faut toujours se souvenir que ce nétait pas Dieu quiétait lauteur de ces sanglantes divisions, et quelles nétaientque leffet de la malice des hommes. Cependant il parle comme sil en étaitlauteur, car cest la coutume de lEcriture de sexprimer de la sorte,comme elle dit ailleurs : "Dieu leur a donné des yeux afin quilsrie voient point. " (lsaïe, XII, 2.) Et Jésus-Christ le faiten cette rencontre, afin, comme nous avons dit, que lorsquils seraientdans loccasion, et quon les attaquerait avec toutes sortes doutrageset dinjures, ils ne se trouvassent point surpris après quil leuravait prédit et représenté toutes choses dune manièresi forte.
Que si quelquun sétonne que des divisions si étrangesaient pu arriver à loccasion de lEvangile, quil se souviennede lAncien Testament. On y a vu des histoires aussi sanglantes que celleque prédit Jésus-Christ, et qui font voir une liaison admirablede lune et de lautre loi; et que Celui qui parle ici à ses apôtresétait le même qui présidait alors à tous cesévénements. Quil se souvienne que du temps de Moïsela colère de Dieu ne put être apaisée quaprèsque les frères eurent tué leurs propres frères pourvenger Dieu qui avait été outragé par le culte impieet idolâtre quon avait rendu au veau dor et à Belphégor.(Exod. XXXII, 27.)
Où sont donc ceux qui disent: le Dieu de lAncien Testament estun Dieu méchant, mais le Dieu du Nouveau est un Dieu doux et pleinde bonté? Quils considèrent que Jésus-Christ, parlantde son Evangile, dit que les proches répandront le sang de leursproches. Et nous soutenons que cela même est un effet de la douceurde Dieu, et une grande miséricorde. Aussi Jésus-Christ voulantmontrer quil était le même qui avait agréédans lancienne loi (288) ces victimes sanglantes, veut bien rapporterlendroit dun prophète, qui bien quil nait pas étédit pour ce sujet, ne laisse pas de lexprimer parfaitement.
" Lhomme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. " (Mich. VII,3.) Voyant que les Juifs étaient divisés, quil y avait devrais et. de faux prophètes , et que toutes les familles étaientpartagées à leur sujet, les uns voulant suivre les véritables,et les autres sattachant aux faux, le prophète Michée avertissaitle peuple de se tenir sur ses gardes "Nayez point, " disait-il, " de confiancedans vos amis, ni despérance dans vos chefs. Gardez-vous mêmede votre propre femme, et ne lui confiez rien, parce que lhomme aura pourennemis ceux de sa propre maison. " Le prophète tâche parces paroles délever celui qui les croirait au-dessus de tout. Carce nest pas un mal que de mourir; mais cest un mal que de mourir mal.
Jésus-Christ dit aussi : " Je suis venu apporter le feu sur laterre. " Il marque par là combien grand doit être lamourquil nous demande. Il nous a aimés avec excès, il veut quenous laimions de même. Cest pourquoi il fortifiait ses disciplespar ces paroles, et il voulait les mettre au-dessus de tous les maux. Ilsemble quil leur dise : Si ceux que vous allez enseigner doivent renoncerà leurs femmes, à leurs enfants et à leurs pères,jugez ce que vous devez faire, vous autres qui serez leurs maîtres.Car tous les maux que je vous prédis ne se termineront pas àvous., mais ils passeront encore à ceux que vous convertirez, etqui embrasseront mon Evangile. Je suis venu apporter aux hommes des biensineffables je redemande aussi deux une grande obéissance et ungrand amour.
" Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi nestpas digne de moi; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi,nest pas digne de moi (37). " Remarquez ici, mes frères, lautoritéde Celui qui parle. Voyez comment il se déclare Fils unique de sonPère, en commandant de renoncer à tout, et de préférerson amour à tout le reste. Je ne vous commande pas seulement, dit-il,de me préférer à vos amis et à vos proches.Mais je vous dis de plus, que si vous préférez votre proprevie à lamour que vous me devez, vous êtes bien éloignésdêtre du nombre de mes disciples.
Quoi donc! Ces paroles ne sont-elles pas opposées au commandementque Dieu fait dans lancienne loi dhonorer son père et sa mère? Au contraire, le rapport est, sur ce point, parfait entre lune et lautreloi. Ainsi dans lancienne, Dieu commande non-seulement de haïr lesidolâtres, mais même de les lapider. Et le Prophèteadmire dans le Deutéronome ceux de qui il dit: " Celui qui dit àson père et à sa mère : Je ne vous connais point;et à ses frères: Vous mêtes étrangers; et àses enfants : Je ne sais qui vous êtes, celui-là, Seigneur,garde votre parole. " (Deut. VII, 13.) Que si saint Paul recommande avectant de soin aux enfants dêtre obéissants à leurspères, ne vous en étonnez pas. Car il ne leur commande deleur obéir quen ce qui ne blesse point la piété.Cest une chose qui de soi est très-juste et très-saintede leur rendre toute sorte dhonneur et de déférence. Maissils exigent de nous ce qui ne leur est point dû, il ne faut pointleur obéir contre lobéissance qui est due à Dieu.Cest pourquoi saint Luc dit : " Si quelquun vient à moi, et nehait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frèreset sa vie même, il ne peut être mon disciple." (Luc, XIV, 27.)Dieu ne vous dit pas dune manière absolue: Haïssez vos parentset vos proches, mais seulement lorsquils voudront que vous les aimiezplus que moi ne craignez point alors de les haïr, puisque cet amoursi déraisonnable que vous auriez pour eux ne servirait quàperdre et celui qui aime et ceux qui seraient aimés.
2. Ainsi par un même commandement Jésus-Christ rend lesenfants plus hardis et plus courageux lorsquil sagit de la piété,et les pères qui les en voudraient détourner, plus raisonnableset plus doux. Car voyant que Dieu est assez puissant pour attacher leursenfants à lui, et les séparer de leurs pères, ilsne tenteront pas de les lui ôter, comprenant bien que tous leursefforts pour cela seraient inutiles. Cest pourquoi Jésus-Christen cet endroit ne sadresse quaux enfants. Il ne parle point aux pères; mais il les avertit suffisamment de ne point tenter limpossible en voulantlui arracher leurs enfants.
Mais afin que les pères ne se fâchent point de ce commandementquil fait aux enfants, considérez jusquoù il porte ce renoncementquil nous ordonne. Après avoir dit: " Celui "qui ne hait pas sonpère et sa mère, " il ajoute aussitôt : "et sa viemême. " Croyez-vous(289), dit-il, que je ne vous commande que derenoncer à vos parents, à vos enfants et à vos femmes?Il ny a rien de plus uni à lhomme que son âme; or si cerenoncement ne va jusquà labandonner elle-même et àla haïr, je vous traiterai non comme mes amis, mais comme mes ennemis.Et il ne commande pas seulement de la haïr, mais il veut que ce soitjusquà lexposer à tous les combats et à tous lespérils, et à ne rien craindre de tout ce qui peut nous ôterla vie.
" Et celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, nest pas dignede moi (38). " Il veut que nous soyons toujours prêts non-seulementà la mort, mais à une mort sanglante, et même la plushonteuse de toutes les morts. Il ne leur parle point encore de sa passion,mais de choses cependant qui devaient les rendre plus susceptibles denentendre parler.
Mais ne devons-nous pas admirer, mes frères, comment les apôtres,après des prédictions si effroyables, non-seulement nontpas été saisis de crainte, mais ne sont pas morts effectivementde frayeur, puisquils ne voyaient pour eux que des maux présents,et que tout le bien quils attendaient nétait quen promesse eten espérance? Comment donc ne se sont-ils pas abattus? commuentsont-ils demeurés fermes? Nous nen pouvons trouver dautre causeque la grandeur de la puissance du Maître et de la charitédes disciples. Cest pourquoi se voyant exposés à souffrirdes choses beaucoup plus dures et plus fâcheuses que ces grands hommes,Moïse et Jérémie, nen avaient souffertes, ils nenont point été surpris et ils se sont soumis à toutsans rien répliquer.
" Celui qui conserve sa vie la perdra, et celui qui perd sa vie pourlamour de moi, la conservera (39). " Considérez ici, mes frères,ce que perdent ceux qui ont trop damour pour leur vie, et ce que gagnentceux qui savent la haïr et la perdre quand il le faut Comme Jésus-Christcommandait à ses apôtres des choses si difficiles, de renoncerà père, mère, femme et enfants, à toute laterre, et à leur vie même, il leur montre en même tempsla grande récompense quils en doivent retirer. Ces maux, leur dit-il,non-seulement ne vous nuiront pas, mais ils vous seront même trèsavantageux, et ce serait pour vous le plus grand des maux que de ne vouloirpas vous y exposer. Il fait encore ici ce quil a accoutumé de faire: il se sert de ce quils désirent pour leur persuader ce quilleur dit. Car pourquoi, leur dit-il, ne voulez-vous point abandonner votrevie? nest-ce pas à cause que vous laimez? Si donc vous laimez,méprisez-la. Cest laimer que de la perdre, puisque vous la gagnezen la perdant.
Et remarquez la sagesse ineffable de Jésus-Christ! Parlant dudétachement des pères et des mères, il y joint aussitôtle détachement de sa propre vie, pour faire comprendre que silssauvent leur vie en la méprisant, ils serviront aussi très-utilementleurs pères en leur désobéissant. Tout ceci étaitcapable de persuader les hommes de recevoir chez eux les apôtresqui leur pouvaient procurer de si grands biens. Car qui naurait reçuavec joie des hommes si généreux, qui allaient comme deslions par toute la terre, et qui méprisaient leur propre vie poursauver les autres?
Mais il leur propose encore une autre récompense, qui fait voirquil ne sintéresse pas moins à ceux qui recevront quàceux qui seront reçus. Il commence par montrer dabord quel honneurles hommes retireraient en recevant chez eux les apôtres. " Celuiqui vous reçoit, me reçoit; et Celui qui me reçoit,reçoit celui qui ma envoyé (40). " Peut-on souhaiter uneplus grande gloire que de recevoir, chez soi Jésus-Christ et sonPère même? II promet encore ensuite une autre récompenseen disant: " Celui qui reçoit le prophète en qualitéde prophète, recevra la récompense du prophète ; etcelui qui reçoit le juste en qualité de juste, recevra larécompense du juste (41). " Il avait fait auparavant de grandesmenaces contre ceux qui ne recevraient pas ses apôtres; et il prometici le comble des biens à ceux qui les recevront. Et pour marquerexpressément quil avait en cela plus de soin de ceux qui traiteraientbien ses disciples que de ses disciples même, il ne dit pas simplement: " Celui qui recevra un prophète, ou un juste ; " mais il ajoute:" en qualité de prophète; et en qualité de juste "ce qui retranche toutes les considérations dintérêts,et suppose quon ne reçoit ce prophète et ce juste que parcequil est juste et prophète. Il recevra, dit Jésus-Christ,la récompense du prophète et du juste, cest-à-direla récompense que mérite raisonnablement celui qui reçoitun juste ou un prophète; ou bien la récompense que ce prophète(290) et ce juste recevront de Dieu Cest ce que disait saint Paul: " Afinque votre abondance supplée à leurs besoins et que leur abondanceaussi supplée à ce qui vous manque." (I Cor. VIII, 14.) Etpour empêcher quon ne sexcuse sur la pauvreté, il dit: "Quiconque donnera seulement à boire un verre deau froide àlun de ces plus petits parce quil est de mes disciples, je vous dis envérité quil ne sera point privé de sa récompense(42). " Un verre deau froide ne vous coûte rien; et néanmoinsje vous récompenserai. Parce que, lorsque je vous envoie mes disciples,je le fais pour votre avantage et non pour le leur.
3. Considérez, mes frères, combien de raisons Jésus-Christapporte pour persuader aux hommes de recevoir ses apôtres, et commeil ouvre à ceux-ci les maisons de toute la terre, en leur faisantvoir combien tous les hommes leur seront redevables. Nous pourrions compterjusquà neuf raisons : La première est que " celui qui travaillemérite quon le nourrisse. " La seconde, quil les envoie sans rien,et presque tout nus. La troisième, quil les expose à descombats et à de grands périls pour le bien de ceux qui lesrecevraient. La quatrième, quil leur donne le pouvoir de fairede grands miracles. La cinquième, quà leur seule parole,cette paix qui est le comble de tous les biens devait entrer dans la maisonoù ils auraient été reçus. La sixième,quil menace de punir ceux qui ne les recevraient pas, plus sévèrementque Sodome et que Gomorrhe. La septième, quil assure quen recevantses disciples, on le recevrait lui-même et Dieu son Père.La huitième, quil promet à ceux qui les recevront la récompensequi est due au juste et au prophète. Et enfin la neuvième,cest quil promet de récompenser jusquà un verre deaufroide quon leur donnera.
Il ne faudrait quune seule de ces considérations pour persuaderaux chrétiens de recevoir avec grande joie dans leurs maisons lesministres de Jésus-Christ. Car, qui serait assez dur pour voir ungénéral darmée, qui revient du combat, chargéde dépouilles, et en même temps percé de coups et couvertde sang, et qui ne sestimerait pas heureux de lui ouvrir toutes ses portes,et dhonorer sa maison en ly recevant?
Vous me direz peut-être: Mais qui ressemble aujourdhui aux apôtres,pour mériter quon le reçoive de la sorte? Jésus-Christrépond à cette pensée en ajoutant ces paroles avectant de soin : " Celui qui reçoit mon disciple en qualitéde juste, de prophète et de disciple, " pour marquer quil récompenseraitcette charité, non selon le mérite, de celui que lon reçoit,mais selon le zèle de celui qui laurait reçu.
Souvenez-vous donc, mes frères, que si Jésus-Christ nousexhorte ici à recevoir les apôtres, les prophètes,les justes et ses disciples, il nous commande ailleurs de le recevoir lui-mêmeen la personne des pauvres et de ceux qui paraissent lés derniersdes hommes, et quil menace des plus grands supplices ceux qui refuseraientde les recevoir : " Autant de fois, " dit-il, " que vous avez rendu cesdevoirs de charité aux moindres de mes frères, cest àmoi-même que vous les avez rendus. Et autant de fois que vous avezmanqué de rendre ces assistances aux moindres de ces petits, vousavez manqué de me les rendre à moi-même. " (Matth.XXV, 40.) Quoique celui qui implore votre charité nait rien degrand ni destimable, il ne laisse pas dêtre homme comme vous, dêtredans le même monde, de voir le même soleil, davoir une âmesemblable à la vôtre, dadorer le même Dieu, de participeraux mêmes mystères , dêtre appelé au mêmeroyaume, et dy avoir même plus dentrée et plus de droitque vous par le mérite de sa pauvreté.
Je vous vois souvent combler de dons ces importuns qui viennent au fondde lhiver vous réveiller au son des trompettes et des instrumentsde musique. Vous ne refusez pas votre argent à des bouffons, àdes gens qui se noircissent le visage pour avoir la liberté doffensertout le monde impunément; et si un pauvre, qui na pas un morceaude pain, vous va demander laumône, vous vous emportez contre lui,vous lui dites cent injures, vous laccusez de paresse, et vous vous répandezen insultes et en invectives. Vous ne considérez pas que vous êtesvous-mêmes mille fois plus paresseux que ce pauvre que vous outragez,et que néanmoins Dieu ne laisse pas de vous combler de ses biens.
Et ne me dites point que vous travaillez beaucoup. Il nest pas questionde savoir si vous faites quelque chose, mais si vous faites ce quil seraitnécessaire que vous fissiez. Si vous ne me parlez que de votre trafic,de vos usures et (291) de vos adresses pour amasser de largent, je vousréponds que ce nest point là un travail ni des actions dechrétien. Les oeuvres dun chrétien sont les aumônes,la prière, la défense des pauvres, la protection des opprimés,et tout ce qui a du rapport à ces actions. Quoi que vous fassiez,en ne vous occupant point à ces choses, votre vie nest quune oisivetéet une paresse. Cependant, Dieu ne vous dit pas
Puisque vous êtes paresseux, je ne ferai plus luire sur vous monsoleil, je couvrirai la lune de ténèbres, je vous rendraitoute la terre stérile, et je tarirai toutes les sources, je sécheraitous les fleuves et tous les étangs, janéantirai tout lair,et je retiendrai toutes les pluies. Dieu, dis-je, nagit point de la sorte,mais il verse sans cesse avec une grande abondance toutes tes richessesde sa bonté. Il fait luire son soleil et il répand ses pluies,non-seulement sur des lâches et des paresseux, mais sur des méchantset des scélérats.
Souvent, lorsque vous voyez un pauvre, vous vous écriez : Cemisérable me met en colère, il est jeune, il est sain etrobuste, il peut travailler et il ne le fait pas, et après celail veut quon lui donne de quoi nourrir sa paresse. Cest un vagabond quisest enfui et qui sest dérobé lui-même à sonmaître. Voilà les reproches que vous faites à ce pauvre.Mais vous devriez vous les faire à vous-même; ou plutôtsi vous lui en aviez donné la liberté, vous devriez trouverbon quil vous les fit, et quil dît de vous plus justement que vousnavez dit de lui : Cet homme me met en colère; il est sain, ilest fort et robuste, et cependant il est lâche, et il ne fait riende ce que Dieu lui commande; cest un serviteur désobéissantet rebelle; cest un fugitif qui sest dérobé à sonmaître et qui est maintenant vagabond dans une terre étrangère,cest-à-dire plongé dans toutes sortes de crimes: dans livrognerie,dans la gourmandise,. dans les larcins et les vols. Il me reproche ma paresseet moi jaurais à lui reprocher ses crimes, ses fourberies, sesparjures, ses mensonges, ses rapines, et mille autres dérèglements.
4. Je dis ceci, mes frères, non pour autoriser la paresse, Dieume garde de cette pensée I Je souhaite avec ardeur que tout le mondetravaille, car loisiveté est la mère et la maîtressede tous les maux. Mais je vous conjure en même temps de nêtrepas durs, sans compassion et miséricorde. Saint Paul a fait de grandsreproches contre les lâches: " Si quelquun," dit-il, " ne travaillepas, quil ne mange pas non plus (II Thess. III, 1);" mais il ne laissepas de dire aussitôt: " Pour vous, mes frères, ne vous lassezpas de faire le bien. " Il semble quil y ait de la contradiction dansces paroles:
Si vous défendez aux paresseux de manger, comment nous commandez-vousde leur donner à manger? Il est vrai, nous répond ce grandapôtre, que jai commandé quon se séparât enquelque sorte deux, et quon neût avec eux aucun commerce; maisje vous ordonne aussi de ne les point regarder comme des ennemis, et aucontraire davoir grand soin deux. Je ne me contredis point, et tout celasaccorde parfaitement. Si vous êtes prompts à faire laumône,votre charité apprendra à travailler à celui qui lareçoit, et vous bannirez en même temps la paresse de son coeuret la dureté du vôtre.
Mais ce pauvre, me direz-vous, invente tous les jours cent mensonges.Et voilà précisément ce qui le rend plus digne decompassion! la nécessité où il est réduit lejette dans cette extrémité et lui fait perdre la honte, aprèsavoir perdu tout le reste. Cependant non-seulement nous ne sommes pointtouchés de cette misère, mais nous leur disons mêmedes paroles outrageantes : Ne tai-je pas déjà donnéhier? ne tai-je pas encore donné avant-hier? Quoi! mes frères,ce pauvre, pour avoir vécu hier et avant-hier, ne doit-il pas vivreaujourdhui?
Vous imposez-vous cette loi à vous-mêmes? vous dites-vous:jai bien mangé hier, jai bien mangé avant-hier, je ne mangeraidonc point aujourdhui? Vous ne laissez pas, après ces festins desjours précédents, de bien manger encore aujourdhui, et vousne donnez pas ce peu que vous demande ce pauvre, dont vous devriez avoirdautant plus de compassion quil est contraint de vous demander chaquejour de quoi pouvoir vivre. Cela seul devrait vous toucher, puisquil narecours si souvent à vous, que parce quil y est contraint par lextrémitéoù il se trouve réduit. Si vous nêtes point sensibleà son état, vous le devriez être au moins àcette dure nécessité qui loblige dessuyer tous vos reproches,et de perdre la honte en vous importunant encore, parce que la misèrele presse et laccable. Et cependant au lieu de lui faire la charitévous lui faites outrage; et au lieu que Dieu vous commande (292) de luidonner en secret, vous le confondez devant tout le monde, et vous lui insultezpour les raisons mêmes qui devraient vous porter à le secourir.
Si vous ne lui voulez rien donner, pourquoi le tourmentez-vous, et pourquoiajoutez-vous cette nouvelle affliction à tant dautres qui laccablent?Il vient à vous comme un homme qui a fait naufrage, il vous tendes mains. Et au lieu de lui servir de port et dasile, vous le rejetezdans la mer et dans la tempête. Pourquoi lui reprochez-vous létatoù il est? Croyez-vous quil se fût jamais adresséà vous, sil en eût attendu ce traitement ? Et si connaissantvotre dureté il na pas laissé de venir à vous, nest-cepas ce qui le rend plus digne de compassion, et qui vous devrait fairerougir de votre cruauté, puisquune si épouvantable misèrene peut amollir la dureté de votre coeur?
Ne croyez-vous pas que cette violence de la faim qui le presse est uneexcuse assez légitime de limportunité quil vous donne?Vous laccusez dêtre un impudent, vous qui lêtes si souventdans des choses qui devraient vous couvrir de honte? La misère dupauvre excuse son peu de pudeur; mais qui peut nous excuser, nous autres,lorsque nous faisons volontairement et sans rougir des actions honteuseset criminelles? Et après cela, au lieu de nous confondre de nosexcès, nous insultons aux misérables, et au lieu de guérirleurs maux, nous leur faisons de nouvelles plaies.
Si vous ne voulez rien donner, à ce pauvre, pourquoi le frappez-vous?Si vous ne voulez point le secourir, pourquoi loutragez-vous? Vous medirez quil ne sen va point si on ne le traite de la sorte. Mais suivez-vousen cela lavis que le Sage nous a donné quand il nous a dit: " Répondezau pauvre paisiblement et avec douceur? " Ce nest que malgré luiquil est importun, et quil a si peu de honte. Il ny a point dhommequi veuille être impudent sil ny est contraint; et lon ne me ferajamais croire que celui qui pourrait ne pas mendier puisse se résoudreà le faire.
Ainsi, mes frères, que personne ne vous trompe par de faux raisonnements.Que si saint Paul dit: " Que celui qui ne veut point travailler ne doitpoint manger (II Thess. III, 1), " cest pour les pauvres quil le ditmais pour nous il nous dit le contraire : " Ne cessez point, " nous dit-il," de faire du bien. "
Nous agissons ainsi tous les jours dans nos maisons. Quand deux personnesdisputent lune contre lautre, nous les prenons séparément,et nous les mettons chacune dans son tort.
Moïse a autrefois gardé cette conduite. Car il dit àDieu, lorsquil lui parle en particulier:
" Seigneur, si vous pardonnez ce péché à ce peuple,pardonnez-le; sinon effacez-moi, et " faites-moi périr avec eux(Exod. XXXII) ; " et parlant ensuite aux Hébreux, il commande detuer ceux qui étaient tombés dans lidolâtrie, et dene pas même épargner leurs plus proches parents. Ces deuxchoses, semblaient se contredire en apparence, mais elles saccordaienten effet et navaient quun même but. Dieu sest servi aussi de cettemême conduite. Il dit à Moïse pour intimider les Juifs: " Laissez-moi faire et je perdrai ce peuple. " (Ibid. 32.) Car quoiqueles Juifs ne fussent point présents, lorsque Dieu parlait de lasorte, Moïse néanmoins leur devait rapporter cette parole.Mais lorsque Dieu sentretient en particulier avec Moïse, il lui parledune manière tout opposée, et il lexhorte à supporterson peuple. Cest pourquoi ce même prophète sécrieailleurs: " Seigneur, les ai-je conçus dans, mes entrailles, vousqui me dites: Portez-les dans votre sein, comme une nourrice porte le nourrissonquelle allaite? " (Num. XI, 12.)
Cest encore ce qui arrive tous les jours dans vos familles. Souventun père voyant le précepteur de son fils le traiter durement,lavertit en secret, et le prie de nêtre pas si sévère,et il exhorte au contraire son fils en particulier à souffrir cetraitement de son maître, quand même il serait injuste, etainsi il établit lunion entre eux, en leur parlant dune manièrequi semble opposée. Saint Paul fait ici la même chose : ildit à ceux qui sont forts et qui mendiant pour vivre: " Si quelquunne veut pas travailler, quil ne mange " point, " parce quil voulait lesencourager au travail. Mais il dit à ceux qui les peuvent secourir: " Pour vous ne vous lassez point de faire du bien, " afin de les exciteraux oeuvres de miséricorde. Ce même apôtre écrivantaux Romains use encore de la même prudence dans cette comparaisonquil apporte de lolivier franc et de lolivier sauvage. Car lorsquilparle aux Juifs, il leur apprend à ne point sélever au-dessusdes gentils; et lorsquil parle aux gentils, il leur apprend à avoirdu respect pour le peuple juif. (293)
Ayons donc de la charité, mes frères, et ne soyons pasdurs et inhumains. Ecoutons saint Paul qui nous dit: " Pour vous ne vouslassez point de faire le bien. " Ecoutons Jésus-Christ mêmequi nous dit: " Donnez à tous ceux qui vous demandent. " Et ailleurs:" Soyez miséricordieux comme votre Père céleste estmiséricordieux. " (Matth. V, 42; Luc, VI, 36.) Quoiquil ait donnébeaucoup dautres avis dans ce sermon sur la montagne, il ne nous exhortenéanmoins à imiter Dieu que dans ce qui regarde la charitéet la miséricorde. Car il ny a rien qui nous rende plus semblablesà Dieu que de faire du bien à tout le monde.
Mais, direz-vous, rien nest plus insupportable quun pauvre. Mais quest-cequi le rend si insupportable? Il va de tous côtés, dites-vous,et il crie après tout le monde. Voulez-vous que je vous montrécombien nous sommes plus impudents et plus insupportables que ce pauvre?Combien de fois vous est-il arrivé quen un jour de jeûne,lorsque lheure du soir était venue, et que le couvert étaitmis, voyant que vos gens tardaient un peu à servir, vous les avezoutragés en paroles, et même battus? Combien de fois, dis-je,vous êtes-vous mis en colère, quoique vous sussiez que dansun moment vous alliez apaiser cette faim qui vous rendait de si mauvaisehumeur? Cependant vous ne vous appelez point insolent et insupportable,vous qui, dans ces occasions, êtes plus semblable à une bêtefarouche quà un homme. Et lorsquun pauvre est en danger non demanger un peu plus tard, mais de ne point manger du tout, vous le chargezdinjures, et vous croyez ,que son importunité est insupportable.Après cela avez-vous de la honte, vous qui reprochez aux autresde nen avoir point? Mais nous ne faisons jamais réflexion sur nous-mêmes.Nous accusons les pauvres, et nous les condamnons comme impudents et fâcheux,quoiquen nous comparant avec eux, nous soyons en ce point plus coupablesquils ne le sont. Ne soyez donc point si dur et si inhumain dans vos jugements.Quand vous seriez le plus innocent du monde, la loi de Dieu ne vous permettraitpas dexaminer et de juger si sévèrement votre frère.Si lEvangile nous assure que cette faute perdit le pharisien, quelle excusenous restera-t-il en la commettant? Sil est défendu aux innocentsmêmes de censurer les autres avec trop de rigueur, combien lest-ilplus aux pécheurs ?
Cessons donc, mes frères, dêtre si cruels envers les pauvres,cessons dêtre sans compassion et sans miséricorde. Car jesais que quelques-uns ont témoigné tant de dureté,que voyant des personnes qui mouraient de faim, ils les laissaient en cetétat pour sépargner une peine très-légère.Je nai point ici mes gens, leur disaient-ils, ma maison est loin et jenai ici personne de connaissance à qui je puisse emprunter de largent.O cruauté plus digne des bêtes que des hommes! Vous laisserezdonc un pauvre mourir de faim, pour vous épargner la peine de fairetrois pas! O négligence barbare! ô mépris insolentet insupportable! Quand vous auriez eu une demi-lieue à faire, auriez-vousdû appréhender ce chemin? Ne pensez-vous pas que plus vousavez de peine, plus vous en serez récompensé? Quand vousdonnez de votre bien, Dieu vous en tient compte; mais si vous y joignezvotre travail, vous en recevrez une double récompense.
Nest-ce pas ce que nous admirons avec sujet dans ce grand patriarcheAbraham? il avait trois cent dix-huit serviteurs, et il ne sen servitpoint pour exercer la charité par leurs mains, mais il alla lui-mêmeau troupeau pour y prendre de quoi donner à manger aux hôtesqui létaient venu trouver; et nous voyons aujourdhui des personnesassez superbes pour ne faire leurs charités que par leurs valets.
Mais si je fais ces aumônes par moi-même, dites-vous, nesemblera-t-il pas que je recherche la vaine gloire? Mais cest par uneautre vaine gloire que vous agissez ainsi, vous qui rougissez quon vousvoie parler à un pauvre. Ce nest pas néanmoins ce que jeveux examiner ici ; donnez seulement laumône soit par vous, soitpar les autres, et- ne querellez point les pauvres, ne les frappez plus,et ne leur dites plus dinjures. Ce pauvre qui sadresse à vousa besoin dêtre guéri et non dêtre blessé; ila besoin de pain et non pas de coups. Si un homme avait reçu uncoup de pierre à la tête, et que vous choisissant entre tousles autres, il vint 5e jeter à vos genoux, tout couvert de sang,seriez-vous assez cruel pour le frapper de nouveau, et pour lui faire uneseconde blessure? Je ne vous crois pas assez durs, et je massure au contraireque vous tâcheriez de (294) guérir sa première plaie.Pourquoi donc agissez-vous autrement à légard du pauvre?
Ne savez-vous pas quelle impression fait sur un esprit une parole douceou sévère? Nest-il pas écrit " que la parole doucevaut mieux que le don?" (Proverb. XXVI.) Ne voyez-vous pas que vous tournezvotre propre épée contre vous-même, et que vous vousblessez plus que vous ne blessez ce pauvre, lorsque vous lobligez parvos traitements injurieux à gémir en secret et à répandredes larmes? Nétait-ce pas Dieu qui vous envoyait ce pauvre? Considérezdonc sur qui retourne cette injure, puisque Dieu vous envoyant ce pauvre,et vous commandant de lassister, non seulement vous ne lui donnez paslaumône, mais vous osez même loutrager.
Si vous ne comprenez pas encore lexcès que vous commettez encela, jugez-en par ce qui se passe entre les hommes, et vous comprendrezalors la grandeur de votre faute. Que diriez-vous si vous aviez donnéordre à un de vos domestiques de redemander à un autre quiserait aussi à vous largent que vous lui auriez donné, etque celui qui serait dépositaire de cet argent, non-seulement nele rendit pas, mais traitât même avec toute sorte doutragescelui qui le lui redemanderait votre part? Comment puniriez-vous ce serviteurdont vous croiriez avoir été si cruellement offensé?Et cependant vous traitez Dieu comme vous vous plaindriez alors davoirété traité de ce serviteur. Cest lui qui vous envoiece pauvre, et il vous commande de lui donner ce quil vous a donné,et ce qui est plus à Dieu quà vous. Que si au lieu de luifaire laumône, nous le traitions avec outrage, jugez comment nousmériterions dêtre punis, comment nous mériterionsdêtre foudroyés.
Pensons donc, mes frères, à toutes ces choses. Ne déshonoronsplus notre bouche par ces injures, ni notre coeur par cette inhumanité,et consacrons nos mains en les employant aux oeuvres de miséricorde.Assistons les pauvres de notre argent, et consolons-les par nos paroles.Ainsi nous éviterons les supplice dont Dieu menace ceux qui disentdes injures à leurs frères, et nous obtiendrons la couronnequil promet à ceux qui les assistent, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et lempire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXVI
JÉSUS AYANT ACHEVÉ DE DONNER CES INSTRUCTIONS A SES DOUZEDISCIPLES, IL PARTIT DE LÀ POUR SEN ALLER ENSEIGNER ET PRÊCHERDANS LES VILLES DE CETTE CONTRÉE " (CHAP. XI, 1, JUSQUAU VERSET7.)
1. Après que Jésus-Christ a donné mission àses apôtres, il se retire, et il les laisse pour leur donner lieudagir par eux-mêmes, et de faire ce quil leur venait de prescrire.Car sil fût demeuré toujours avec eux, personne neûtvoulu quitter Jésus-Christ pour sadresser aux apôtres etleur faire guérir des malades. (295)
" Mais Jean ayant appris dans la prison les oeuvres merveilleuses deJésus-Christ lui fit dire par deux de ses disciples quil lui envoya,etc. (2). " Saint Luc marque que les disciples de saint Jean rapportèrentà leur maître les miracles de Jésus-Christ, et quesaint Jean les envoya le trouver. Cette circonstance néanmoins nefait aucune difficulté, mais elle renferme seulement une grandeinstruction, puisquelle fait voir que les disciples de saint Jean avaientcomme une secrète envie contre le Sauveur. Mais la parole qui suitest un peu plus difficile et mérite que nous nous y arrêtionsdavantage.
" Etes-vous celui qui doit venir, ou si nous " devons en attendre unautre (3)? " Comment celui qui avait connu Jésus-Christ avant mêmequil fît des miracles, à qui le Saint-Esprit lavait révélé,à qui la voix du Père lavait enseigné, qui avaitdit hautement devant tout le monde: " Voilà lAgneau de Dieu (Jean,I, 29), " comment, dis-je, envoie-t-il savoir maintenant si cest celuiqui doit venir, ou sil en doit venir un autre? Si vous doutez que Jésussoit le Christ, comment prétendez-vous quon vous croie lorsquevous rendez témoignage dune chose que vous ignorez? Avant quunhomme assure une chose, il faut quil la sache tellement, quil méritequon ajoute foi à ce quil dit.
Nest-ce pas vous qui disiez: " Je ne suis pas digne de dénouerle cordon de ses souliers?"
(Luc, III, 15). Navez-vous pas dit: "Pour moi je ne vous connaissaispas; mais celui qui ma envoyé baptiser avec de leau, ma dit:" Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, cestcelui qui baptise par le Saint-Esprit? " (Jean, I, 33.) Navez-vous pasvu le Saint-Esprit sous la forme dune colombe? Navez-vous pas ouïla voix du Père? (Matth. III, 17.) Ne lavez-vous pas empêchévous-même, lorsquil sest venu faire baptiser ? Ne lui avez-vouspas dit: " Cest moi qui ai besoin dêtre baptisé par vous,et vous venez à moi?" (Ibid. 44.) Navez-vous pas dit à vosdisciples : " Il faut quil croisse et que je diminue?"(Jean, III, 30.)Navez-vous pas enfin témoigné devant tout le peuple quece serai lui " qui baptiserait par le Saint-Esprit, et par le feu, " etque " cétait lui qui était lAgneau de Dieu qui portaitle péché du monde? " (Ibid.) Navez-vous pas rendu ces témoignagesde Jésus-Christ avant quil fît aucun miracle ? Comment doncmaintenant quil sest fait connaître par tant de prodiges, que saréputation sest répandue dans toute la Judée, quilressuscite les morts, quil chasse les démons, quil guérittoutes sortes de maladies, comment, dis-je, envoyez-vous maintenant savoirsi cest celui qui doit venir, ou si on en doit attendre un antre? Toutce que vous nous avez dit jusquici nétait donc quun songe etune fable, ou un artifice pour nous tromper?
Qui serait, mes frères, lesprit un peu raisonnable qui pûtavoir cette pensée, je ne dis pas de saint Jean, qui tressaillitde joie dès le ventre de sa mère ; qui annonça Jésus-Christavant même que de naître; qui passa toute sa vie dans le désert,et y vécut comme un ange; mais je dis même du dernier deshommes? Pourrait-il, après tant de témoignages quon luiavait rendus de Jésus-Christ ou quil en avait rendus lui-mêmeaux autres, douter encore de ce quil était? Il est donc visibleque si saint Jean sinforme ainsi de Jésus-Christ, ce nest pasquil ne sût qui il était ou quil en doutât.
On ne peut pas dire quà la vérité il lavait connuavant sa prison , mais que depuis il était devenu timide, et quesa crainte lui avait fait dissimuler ce quil savait. Pouvait-il espérersa délivrance par cette ambassade? Et quand il laurait espérée,aurait-il pu trahir la vérité, lui qui était si résolude mourir? Sil neût été ainsi préparéà la mort, aurait-il témoigné tant de vigueur et tantde force en parlant à tout un. peuple accoutumé depuis longtempsà répandre le sang des prophètes? Aurait-il reprisavec une liberté si généreuse ce tyran incestueuxen présence de ses sujets, et avec aussi peu de crainte que sileût parlé à un homme du peuple?
Si sa prison lavait rendu timide, comment neût-il pas rougiau moins devant ses disciples qui étaient témoins de toutce quil avait publié de Jésus-Christ, et comment les eût-ilchoisis pour cette ambassade, puisquil aurait pu en envoyer dautres,et sépargner ainsi cette honte? Car il savait fort bien quilsavaient conçu de la jalousie contre Jésus-Christ, et quilsauraient été ravis de trouver une occasion de le décrier.Comment naurait-il point même appréhendé la confusionde témoigner, devant tous les Juifs, quil avait quelque doute touchantJésus-Christ, après quen leur présence il lui avaitrendu des (296) témoignages si avantageux? Que pouvait-il aussiespérer de cette ambassade pour. sa délivrance? Ce nétaitpoint sur le sujet de Jésus-Christ, ni pour lui avoir rendu témoignage,quon lavait mis en prison , mais pour avoir condamné un mariageincestueux et illégitime. Il est donc clair, quà moins davoirperdu le sens , on ne peut porter de saint Jean un jugement si peu raisonnable.
Mais quel est donc le sujet de cette ambassade? Et puisquil est visiblepar tout ce que nous venons de dire quil ne pouvait plus rester, je nedis pas à saint Jean, mais à la personne du monde la plusgrossière, le moindre doute touchant Jésus-Christ, nous devonsrechercher maintenant quel a pu être le dessein de Jean lorsquila envoyé ses disciples vers le Sauveur. On voit clairement par lEvangileque les disciples de ce saint avaient de léloignement pour Jésus-Christ,et quils ont toujours nourri une secrète jalousie contre lui. Cettedisposition paraît assez, par ce quils disent à leur maître: " Celui qui était avec vous au delà du Jourdain, àqui vous avez rendu témoignage, baptise maintenant, et tout le mondevient à lui. " (Jean, II, 30.) Il séleva aussi quelque contestationentre eux et les Juifs au sujet de la purification. (Matt. XV.) On voitencore quils vinrent dire à Jésus-Christ: Pourquoi nouset les pharisiens jeûnons-nous souvent, et que vos disciples ne jeûnentpas? " (Matth. IX, 14.) Comme ils ne savaient pas encore qui étaitJésus-Christ, et quils avaient de lui une opinion fort médiocre,et une très-grande, au contraire, de saint Jean, quils regardaientcomme plus quun homme, ils ne pouvaient souffrir de voir la réputationde Jésus-Christ croître de jour en jour et celle de saintJean diminuer, selon la parole de celui-ci.
2. Cest ce qui les empêchait de croire en Jésus-Christ;leur envie était comme un mur qui leur fermait la voie pour allerà lui. Tant que saint Jean hit avec eux, il les instruisait et lesexhortait continuellement, sans quil pût rien gagner sur eux; maisse voyant près de mourir, il sy appliqua avec encore plus de soin.Il craignait quil ne restât dans leurs esprits quelque semence deschisme, et quils demeurassent toujours séparés de Jésus-Christ.Cétait lunique but que ce saint homme avait eu dès le commencement,et il avait tâché dès le principe de mener tous sesdisciples au Sauveur. Nayant pu jusque-là les persuader, il faitce dernier effort, lorsquil se voit près de mourir.
Sil leur eût dit: Allez trouver Jésus-Christ, parce quilest plus grand que moi, lattachement quils avaient pour saint Jean leseût empêchés de lui obéir. Ils eussent pris cesparoles comme un effet de son humilité, de sa modestie, et bienloin de les détacher de lui, elles eussent encore redoublécette grande affection quils avaient pour lui. Que sil eût gardéle silence, ce silence ne lui aurait pas été plus avantageux.Que fait-il donc? Il veut apprendre par eux-mêmes combien Jésus-Christfait de miracles. Il ne veut pas même les envoyer tous à Jésus.Il en choisit deux quil savait être les plus disposés àcroire, afin que sacquittant de leur mission sans prévention, ilsvissent eux-mêmes par des effets sensibles la différence quiétait entre Jésus-Christ et lui.
" Allez, " leur dit-il, " et dites-lui : Etes-vous celui qui doit venir,ou en attendons-nous un autre? " Jésus-Christ, pénétrantdans la pensée de saint Jean, ne répond point à cesdeux disciples : Oui, cest moi : ce que naturellement il devait faire;mais sachant quils en auraient été blessés, il aimemieux leur faire connaître ce quil est par les miracles quil faitdevant eux. Car LEvangile remarque que plusieurs malades sapprochèrentalors de lui, et quil les guérit tous. Quelle conséquenceaurait-on pu tirer lorsquon lui demande sil est le Christ, et que pourtoute réponse il guérit beaucoup de malades, sinon quilvoulait faire entendre ce que je viens de dire? Il savait que le témoignagedes oeuvres est moins suspect que celui des paroles.
Jésus-Christ donc étant Dieu, et connaissant les penséesde saint Jean, qui lui envoyait ses disciples, guérit aussi beaucoupdaveugles, de boiteux et dautres malades, non pas pour apprendre àsaint Jean qui il était, puisquil les avait déjà,mais seulement à ses disciples qui étaient encore dans ledoute. Cest pourquoi après tous ces miracles il leur dit : " Allezdire à Jean ce que vous entendez, et ce que vous voyez (4). Lesaveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris,les sourds entendent, les. morts ressuscitent, lEvangile est annoncéaux pauvres (5).Et bienheureux celui qui ne prendra point de moi un sujetde scandale et de chute (6)." (297)
Il leur montrait par ces paroles quil pénétrait dansleurs pensées. Sil leur eût dit: Oui, cest moi, cette réponseles eût blessés, et ils eussent pu dire, au moins en eux-mêmes,ce que lui dirent les Juifs: " Vous vous rendez témoignage àvous-même. " (Jean VIII, 27.) Pour éviter cela, il ne leurdit rien de lui; il les laisse juger eux-mêmes de toutes choses parles miracles quil fait devant eux, les instruisant ainsi de la manièrela plus persuasive et la moins suspecte. Il leur fait même un reprochesecret par ces paroles. Sachant quils étaient scandalisésen lui, il leur découvre leurs maladies cachées, mais nenrend témoin que leur propre conscience. Il leur fait voir àeux seuls le scandale où ils tombaient à son sujet, et iltâche en les épargnant de les attirer à lui davantage:" Heureux, " leur dit-il en les désignant, " celui qui ne tirerapoint de moi un sujet de chute et de scandale! "
Mais pour éclaircir davantage cette difficulté, il estbon quaprès vous avoir dit ma pensée, je vous rapporte aussicelles des autres, afin quen les examinant et les comparant ensemble,nous en puissions tirer quelque lumière pour le discernement dela vérité. Il y en a qui soutiennent que saint Jean na pasenvoyé cette ambassade au Sauveur pour la raison que nous venonsde dire. Ils prétendent que saint Jean doutait en effet, non pasabsolument si Jésus était le Christ, mais sil devait mourirpour les hommes, et que cest pour cette raison quil fait dire àJésus-Christ: " Etes-vous celui qui doit venir? " cest-à-direêtes-vous celui qui doit descendre dans les enfers pour en retirerles captifs?
Mais ce sentiment est sans apparence, parce que saint Jean ne pouvaitpas même ignorer ce quon dit quil ignorait, puisquil lavait prêchélui-même et quil avait dit : " Voilà lAgneau de Dieu quiporte le péché du monde. " Il lappelle " lagneau " pourmarquer quil devait être immolé sur la croix; et il dit lamême chose par ces autres paroles: "Cest lui qui ôte le péchédu monde, " puisquil ne devait ôter le péché du mondequen mourant sur une croix. Cest ce que saint Paul déclare, lorsquildit que Jésus-Christ a effacé " la cédule qui nousétait contraire, et quil la entièrement abolie en la clouantà sa croix. " (Coloss. II, 14.) De plus saint Jean nous assurantque ce serait lui qui baptiserait par le Saint-Esprit, prédit commeprophète ce qui devait suivre la résurrection du Sauveur.
3. Il est vrai, réplique-t-on, que saint Jean savait que Jésus-Christressusciterait et quil donnerait le Saint-Esprit; mais il ne savait pasquil serait crucifié. Et moi je demande comment Jésus-Christpouvait-il ressusciter sans être mort et sans avoir étécrucifié? Comment saint Jean, qui était le plus grand detous les prophètes, aurait-il ignoré ce que tous les autresprophètes avaient su et prédit de Jésus-Christ? Caron ne peut douter que saint Jean nait été le plus grandde tous les prophètes, puisque Jésus-Christ le dit lui-même;et on voit partout que les prophètes ont su et prédit lacroix et la passion du Sauveur. (Matt. XI, 9.) " Il a étémené comme un agneau à la boucherie, " dit Isaïe, "et il se taira comme une brebis qui nouvre pas la bouche devant celuiqui la tond. " (Is. LIII, 7.) Et il avait dit auparavant : " Il sortiraune tige de Jessé doù naîtra Celui qui doit régnersur les Gentils, et les Gentils mettront en lui leur espérance.(Ibid. XI, 1.) Et marquant ensuite les souffrances et la gloire de la passion,il ajoute: " Le sépulcre où il reposera sera en honneur." Isaïe ne prédit pas seulement que le Christ serait crucifié,mais il. marque ceux mêmes qui seraient compagnons de son supplice: " Il a été mis au nombre des scélérats. (Ibid.)Il prédit encore quil ne se défendrait pas : " Il nouvrirapas sa bouche, " et fait voir linjustice de ceux qui le condamneraienten ajoutant: " On lui a prononcé son arrêt dans son humilité." (Ibid.)
David avait prédit avant lui ces mêmes choses : " Pourquoi," dit-il , " les nations se sont-elles assemblées en tumulte, etpourquoi les peuples ont-ils formé de vains projets? Pourquoi lesrois de la terre et les princes se sont-ils élevés ensembleet ont-ils conspiré contre le Seigneur et contre son Christ?"(Ps.II, 1.) Il marque ailleurs la croix en particulier, lorsquil dit : " Ilsont percé mes pieds et mes mains. ", (Ps. XXI, 17.) Et il décritmême exactement lattentat des soldats : " Ils ont partagéentre eux mes vêtements et ils ont jeté le sort sur ma robe."
(Ibid.) Il noublie pas même ailleurs de marquer le vinaigre quonlui présenta: " Ils mont donné pour mets du fiel trèsamer et lorsque jai eu soif, ils mont donné du vinaigre àboire. " (Ps. LXVIII.) Ainsi après (298) que les prophètesont décrit si longtemps auparavant le jugement et la condamnationde ceux qui seraient crucifiés avec le Sauveur, le partage de sesvêtements, le sort quon, jetterait sur sa robe et plusieurs autresparticularités semblables que je ne rapporte point de peur dêtrelong, qui pourrait croire que le plus grand des prophètes auraitignoré ces choses? Ce sentiment ne se soutient donc pas. Dailleurssi telle eût été la pensée de saint Jean, pourquoine disait-il pas clairement à Jésus-Christ : Etes-vous celuiqui doit venir aux enfers, et non pas simplement " Etes-vous celui quidoit venir? "
Ils ajoutent encore à cela quelque chose de bien plus ridicule,savoir, que saint Jean lui faisait cette question, afin dy annoncer savenue prochaine. Ne peut-on pas dire à ces personnes ces parolesde saint Paul : " Mes frères, nayez point un esprit denfants ;mais soyez sans malice comme des enfants et ayez un esprit dhommes. "(I Cor. XIV, 17.) La vie présente est le temps auquel il faut penserà soi. On ne trouve plus à la mort que le jugement de Dieuet le supplice des coupables. David dit: " Qui vous confessera dans lenfer?" (Ps. VI, 5.)
Comment donc, me direz-vous, Jésus-Christ " a-t-il briséles portes dairain? comment a-t-il rompu les gonds de fer (Ps. C, 17)," comme il est dit dans le psaume? Je vous réponds que ce fut parla vertu de son corps. Car on vit alors, pour la première fois,un corps immortel vaincre la mort et détruire sa domination et satyrannie. Ce que prouvent ces paroles de lEcriture, cest que Jésus-Christfut alors le vainqueur de la mort, mais non pas quil délivra deleurs péchés. ceux qui étaient morts avant sa venueau monde. Que si ce que je dis nétait pas, et sil étaitvrai que Jésus-Christ eût délivré de lenfertous ceux qui y étaient auparavant, comment aurait-il dit lui-même: " Le peuple de Sodome et de Gomorrhe sera traité plus doucementalors? "(Luc, X, 12.) Il ne dit pas quils ne seront point punis alors,mais quils seront moins punis. Il suppose donc que ceux qui auront étépunis comme ceux de Sodome, le seront encore éternellement. Quesi ceux qui auront été châtiés si sévèrementdès ce monde ne laissent pas de lêtre dans lautre ; combienplus le seront ceux qui nauront point été punis de leurscrimes dans cette vie ?
Vous me direz, peut-être, que la manière dont ceux quisont morts avant Jésus-Christ, ont été traités,ne paraît pas juste. Si, leur punition est juste. Car ils pouvaientse sauver sans confesser Jésus-Christ. Dieu nexigeait point celadeux, mais seulement quils séloignassent de lidolâtrie,et quils adorassent le vrai Dieu : " Le Seigneur votre Dieu est seul Dieu." Cest pourquoi nous admirons les Macchabées qui aimèrentmieux souffrir de si grands tourments que de trahir leur loi. Nous admironsencore ces trois enfants de la fournaise et beaucoup dautres dentre lesJuifs qui vécurent sans reproche et qui conservèrent inviolablementcette connaissance quils avaient de Dieu, sans quon exigeât deuxrien de plus. Car, comme jai déjà dit, il suffisait alorsde connaître un seul Dieu. Mais il nen est plus ainsi maintenant.Il faut joindre à cette foi la connaissance de Jésus-Christ.Cest pourquoi il dit lui-même: " Si je nétais point venuet si je ne leur avais point parlé, ils nauraient point de péché;mais ils nont plus maintenant dexcuse de leur péché. "(Jean, XV, 22.)
Nous sommes de même obligés de vivre plus saintement, etdêtre plus réglés dans les moeurs que nétaientles Juifs. Les Juifs étaient condamnés à mort quandils avaient tué un homme, et un chrétien est condamné,lors seulement quil se met en colère contre un autre homme. Onpunissait alors celui qui commettait un adultère, et on punit maintenantjusquaux regards impudiques. Comme les connaissances sont devenues plusgrandes dans la loi nouvelle, la morale aussi est devenue plus pure etplus parfaite que dans la loi ancienne.
Nous voyons donc par tout ce que jai dit que Jésus-Christ navaitpas besoin de précurseur dans les enfers. Car si les incrédulespouvaient se convertir après leur mort et croire en Dieu, personnene périrait jamais, puisque tous se repentiront un jour et adorerontJésus-Christ selon cette parole: " Toute langue confessera que Jésus-Christest le Seigneur, et tout genou fléchira devant lui dans le ciel,sur la terre et dans les enfers. " (Phil. II, 14.) Et ailleurs: " La mortsera le dernier ennemi que Jésus-Christ détruira. " (I Cor.V, 11.) Mais toutes ces adorations seront alors très-inutiles, parcequelles ne viendront point dune humiliation volontaire, mais dune reconnaissanceforcée. (299)
4. Eloignons de nous, mes frères, ces opinions puérileset ces fables judaïques. Ecoutons plutôt ce que dit saint Paul: " Tous ceux qui ont péché sans la loi périront aussisans la loi (Rom. II, 12) , " ce quil dit de ceux qui lont précédée;" et tous ceux qui ont péché dans la loi seront jugéspar la loi, " ce quil dit de tous ceux qui sont venus après Moïse." Car Dieu, " dit le même apôtre, " découvre du cielsa colère et sa vengeance contre toute limpiété etlinjustice des hommes. Laffliction et le désespoir accablera touthomme qui fait le mal, le juif premièrement, et puis le gentil." Les histoires saintes et profanes nous font assez voir selon cette parolede saint Paul, combien les gentils dans tous les siècles ont souffertde maux. Car qui peut dire ce quont enduré les Babyloniens ou lesEgyptiens? Et pour faire voir que ceux qui ont précédéJésus-Christ, et qui sans lavoir pu connaître ont fui lidolâtrieet adoré le vrai Dieu en réglant leurs moeurs selon la justice,seront comblés de tous biens, il ne faut que considérer ceque dit saint Paul : " La gloire, lhonneur, la paix à tout hommequi fait le bien, au juif premièrement, et au gentil. " (Ibid.)Ainsi vous voyez clairement par tout ce que nous venons de dire, que Dieurécompense toujours les bons, comme il punit toujours les méchants.
Où sont donc ceux qui croient quil ny a point denfer? Si ceuxqui ont précédé lavènement de Jésus-Christ,qui nont jamais entendu parler de lenfer ni de la résurrection,et qui ont souffert de si grands maux en ce monde, ne laissent pas dêtreencore punis après cette vie, que deviendrons-nous nous autres,après avoir reçu de Dieu des connaissances si saintes etsi relevées?
Mais comment se peut-on persuader, me direz-vous, que ceux qui nontjamais entendu parler de lenfer durant leur vie y tombent aprèsleur mort? Ne pourraient-ils pas dire à Dieu : Si vous nous aviezmenacé de ces flammes éternelles, nous les aurions appréhendées,et nous aurions mieux vécu? Et moi je vous dis sur cela, mes frères,que ces personnes auraient donc été bien plus sages que nouspuisque nous entendons à tout moment parler de lenfer, sans y fairela moindre réflexion et sans en devenir meilleurs. Mais sans marrêterà cela, ne peut-on pas dire que celui qui nest point retenu parles peines quil voit tous les jours dans ce monde le serait bien moinspar tout ce quon pourrait lui dire de celles de lautre? Car les chosesprésentes touchent beaucoup plus les hommes grossiers et charnelsque celles quils ne voient pas, et qui ne leur doivent arriver que longtempsaprès.
Vous me direz, peut être: Si nous avons aujourdhui tant de sujetsde crainte, que nont pas eu ceux qui ont précédéJésus-Christ? Dieu les a-t-il traités avec toute la justicequil serait à souhaiter? Oui, mes frères, la conduite deDieu est très-juste. Car nos obligations sont beaucoup plus grandesque nont été les leurs, Il était donc bien raisonnableque ceux qui étaient chargés de plus de préceptes,fussent aussi soutenus dun plus grand secours. Cest ce que Dieu a faiten augmentant notre crainte. Que si nous avons lavantage de mieux connaîtrelavenir que ceux qui ont précédé Jésus-Christ,ils ont eu eux aussi leur avantage sur nous: cest davoir vu dèsce monde des châtiments épouvantables qui les retenaient dansle devoir.
Il y en a encore qui nous disent: Où est la justice de Dieu depunir et sur la terre et dans lenfer ceux qui nont péchéque sur la terre? Voulez-vous bien rue permettre de vous répondreà cela par vous-mêmes, et que sans me mettre en peine de chercherdautres raisons, je vous prie seulement de vous rendre attentifs àce que vous pensez, et à ce que vous dites tous les jours? Jaisouvent ouï plusieurs dentre vous se plaindre, lorsquils voyaientconduire un voleur au supplice et dire hautement : Quoi ! ce scélérata tué cent hommes durant sa vie, et il ne mourra quune fois? Oùest la justice? Vous avouez vous-mêmes quune mort ne suffit pasà ce voleur pour le punir selon la justice : pourquoi donc jugez-vousautrement en cette rencontre, sinon parce quil sagit de vous-mêmes?Tant il est vrai que lamour-propre couvre lâme de ténèbres,et lempêche de voir ce qui est juste. Ainsi quand nous jugeons lesautres, nous voyons clairement tout ce quil faut voir: mais quand nousnous jugeons nous - mêmes, nous sommes aveugles.
Si nous tenions la balance aussi droite, lors. que nous examinons cequi nous touche, que ce qui se passe dans les autres, nous jugerions denous-mêmes selon léquité. Car combien avons-nous commisde crimes, qui ne méritent pas une ou deux, mais dix mille morts?(300)
Souvenons-nous seulement, pour ne rien dire de tout le reste, combiende fois nous avons participé indignement aux saints mystères,et cependant selon saint Paul nous nous sommes rendus autant de fois coupablesdu corps et du sang de Jésus-Christ. Quand donc vous parlez avectant dardeur contre les homicides, pensez à vous en mêmetemps. Ce meurtrier a tué un homme, et vous vous êtes renducoupable de la mort dun Dieu. Ce voleur, lorsquil a commis ses crimes,était banni de nos saints mystères; mais vous avez commisles vôtres, lorsque vous aviez lavantage dapprocher de cette tablesacrée.
Que dirai-je encore de ceux qui dévorent leurs frères,en quelque sorte, qui déchirent leur réputation et linfectentdu venin de leur langue? Que dirai-je de ceux qui ravissent le pain dupauvre? Si celui qui ne donne pas laumône tue le pauvre, combienest plus meurtrier celui qui lui ravit son sang et sa vie? Nest-il pasvrai encore que les avares sont plus cruels que les voleurs, et que lesusuriers sont plus barbares que les meurtriers et les violateurs des sépulcres?Com bien en voyons-nous à qui il ne suffit pas davoir pilléle bien des autres, mais qui sont encore altérés de leursang?
Non, non, dites-vous, personne nest assez cruel pour cela : Vous ledites maintenant; mais dites-le, lorsque vous aurez un ennemi. Dites-vousalors ces paroles à vous-mêmes, et arrêtez votre colèrepour ne pas tomber dans le malheur de Sodome et de Gomorrhe, et pour nepas vous exposer aux supplices de Tyr et Sidon; ou plutôt pour nepoint offenser Jésus-Christ, ce qui est encore bien plus horrible.Car quoique plusieurs regardent lenfer comme le plus grand de tous lesmaux, je ne cesserai jamais néanmoins de publier et de soutenirque cest un mal sans comparaison plus grand, de voir Jésus-Christirrité contre nous, que dêtre condamné au feu de lenfer.Et je vous conjure, mes frères, dentrer avec nous dans cette pensée,parce que cest le moyen déviter lenfer et de mériter lagloire de Jésus-Christ, par la grâce et la miséricordede ce même Sauveur, à qui est la gloire et lempire dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXVII
" MAIS COMME ILS SEN ALLAIENT, JÉSUS COMMENÇA A DIREAU PEUPLE, EN PARLANT DE JEAN : QUÊTES-VOUS ALLÉS VOIR DANSLE DÉSERT? UN ROSEAU AGITÉ DU VENT ? QUÊTES-VOUS,DIS-JE, ALLÉS VOIR ? UN HOMME VÊTU AVEC LUXE ET AVEC MOLLESSE?VOUS SAVEZ QUE CEUX QUI SHABILLENT DE CETTE SORTE SONT DANS LES MAISONSDES ROIS. " (CHAP. XI, 7, JUSQUAU VERSET 25.)
1. Tout ce qui se passa entre Jésus-Christ et les disciples desaint Jean fut conduit avec une admirable sagesse, et ils sen retournèrentpersuadés par tons ces miracles quils virent de leurs propres yeux.Il restait encore dapporter quelque remède aux illusions de cepeuple. En effet, quoique ces disciples neussent aucun mauvais soupçonde leur maître en cette rencontre, le peuple pouvait néanmoinsavoir des pensées fâcheuses et très-déraisonnablestouchant cette ambassade que saint Jean envoyait faire à Jésus-Christ.Ces hommes qui ne pénétraient pas les raisons du saint précurseur,pouvaient aisément dire en eux-mêmes : Jean na-t-il pas renduun témoignage très-avantageux à Jésus-Christ?doù vient donc quil doute maintenant si cest lui qui doit venir,ou si on en doit attendre un autre? est-ce quil nest plus uni maintenantà lui comme il était auparavant? est-ce quil est devenuplus timide dans sa prison? ou que ces témoignages quil avait rendusautrefois nétaient pas fondés en vérité? Voilàles soupçons qui pouvaient sélever dans lesprit de ceshommes. Or admirez, mes frères, comment Jésus-Christ soutientleur faiblesse, et de quelle manière il éloigne deux toutesces pensées.
"Lorsque ces disciples sen allaient, Jésus " commençaà dire au peuple, en parlant de Jean (7). " Pourquoi attend-il quilssen soient allés? Cest afin de ne pas paraître flatter saintJean. Mais en voulant redresser légarement de ce peuple, il nerapporte point publiquement leurs soupçons, et il se contente derépondre à leurs secrètes pensées pour leurapprendre quil connaissait le fond de leur coeur. Il ne leur dit pointcomme aux Juifs: " Pourquoi avez-vous des pensées mauvaises dansvotre coeur? " Car sils avaient formé ces soupçons, ce nétaitpas néanmoins par malice, mais par ignorance. Cest pourquoi Jésus-Christleur parle fort doucement. Il ne les reprend point, mais il les guéritde leurs doutes. Il justifie devant eux la conduite de saint Jean, et illeur fait voir quil nest point changé, et quil est demeurétoujours ferme dans son premier sentiment: que ce nétait pointun homme léger et volage, mais ferme et constant, et entièrementincapable de trahir le ministère que Dieu lui avait confié.
Il les dispose même peu à peu à entrer dans ce sentiment.Il ne leur parle pas dabord comme de lui-même, mais il se sert deleur propre témoignage, et il les fait souvenir quils ont assezfait voir non-seulement par leurs paroles, mais encore par leurs actionsquils avaient été toujours persuadés de la fermetéde saint Jean. Car il leur dit: " Quêtes-vous allés voirdans le désert? Un roseau agité du vent(7)?" Cest-à-dire:qui vous a portés à quitter les villes et vos maisons pouraller en foule dans le désert? Etait-ce pour y voir un homme inconstantet léger? Cela serait sans apparence. Vous nauriez pas-sans doutetémoigné un si grand empressement pour si peu de chose. Tantde peuples et tant de villes ne seraient pas venus fondre de tous côtéssur le bord du Jourdain, si vous neussiez eu une idée de Jean commedun grand homme, comme dun homme admirable et plus ferme quun rocher." Car vous nêtes pas allés dans le désert pour y voirun roseau agité du vent. " Le roseau est proprement la figure desesprits légers qui se laissent emporter sans aucune résistance,tantôt dun côté, tantôt dun autre, qui disentaujourdhui une chose et demain tout le contraire. Considérez commeJésus-Christ sapplique particulièrement à lever cesoupçon quils avaient pu avoir de quelque inconstance qui auraitparu dans saint Jean.
" Quêtes-vous, dis-je, allés voir? un homme vêtuavec luxe et avec mollesse? Vous savez " qùe ceux qui shabillentde la sorte sont dans les maisons des rois (8)." Il semble quil leur disepar ces paroles: Il est certain que Jean ne vous a pas paru de lui-mêmeléger et inconstant, puisque cette ardeur avec laquelle vous lavezété trouver en foule prouve le contraire. Vous ne pouvezpas dire non plus quétant ferme par lui-même, il sest laisséamollir et relâcher par les délices de la vie.
Car les hommes sont dordinaire ce quils sont, ou parce quils sontnés tels, ou parce quils le sont devenus ensuite. Il y a des personnesqui sont colères naturellement. Il y en a dautres qui, tombésdans une longue maladie, sont devenus colères par limpatience queleur a causé leur mal. Il y en a de même qui sont légerset inconstants de leur nature, et il y en a dautres qui le sont devenusen vivant dans le luxe et dans les délices. Mais Jean, leur ditJésus-Christ, nest ni léger par lui-même, puisque" vous nêtes point allés dans le désert pour y voirun roseau agité du vent;" et il na point depuis cessé dêtreferme, en sabandonnant au plaisir et au luxe, puisque son vêtement,son désert et sa prison prouvent le contraire. Sil avait aiméles délices, il naurait point choisi un désert pour sa demeure.Il aurait bien pu aussi éviter la prison, et demeurer dans les maisonsdes princes. Il navait quà se taire pour cela, et il eûtjoui en paix dun très. grand bon fleur. Car si Hérode latant respecté,(302) quoiquil le reprît si librement, et silla révéré dans sa prison même, combien laurait-ilencore plus honoré sil eût voulu garder le silence? Qui peutdonc raisonnablement soupçonner de légèretéun homme qui témoigne tant de constance dans ses actions?
2. Après avoir ainsi relevé saint Jean par le lieu oùil demeurait, par le vêtement dont il usait, et par ce concours depeuple qui affluait vers lui de toutes parts, il ajoute une chose qui luiest encore plus avantageuse. " Quêtes-vous donc allés voir?un prophète? Oui, je vous le dis, et plus quun prophète(9). Car cest de lui quil est écrit: jenvoie devant vous monange qui vous préparera la voie (10). "
Après avoir rapporté le témoignage que tous lesJuifs ont rendu à Jean, il passe à celui que lui ont rendules prophètes, ou plutôt il rapporte prèmièrementle témoignage des Juifs qui était très-considérable,puisquil lui était rendu par ses propres ennemis. Le second témoignageest celui que rendait à saint Jean la sainteté de sa vie.Le troisième est celui quil lui rend lui-même, et le quatrièmeenfin celui que lui rend le Prophète, fermant ainsi la bouche àtous ceux qui auraient pu avoir des pensées désavantageusesà ce saint. Et pour les empêcher de dire : mais sil a dabordété tel, ne peut-il pas sêtre relâchédans la suite? il leur montre le contraire par lhabit dont il sest toujoursservi, par la prison où sa générosité la faitmettre, et enfin par le témoignage du prophète même.
Ensuite, comme il lavait appelé le plus grand des prophètes,il montre en quoi il est le plus grand. En quoi est-il plus grand que lesautres? Parce quil était lé plus proche du Messie que lesprophètes avaient annoncé " Jenvoie, " dit-il, " mon angedevant vous, " cest-à-dire proche de vous. Comme ceux qui sontles plus proches de la personne du roi sont les plus honorables; ainsisaint Jean, comme le plus grand de tous, marche immédiatement devantle Sauveur. Mais remarquez que ce témoignage si avantageux ne lesatisfait pas encore, il va plus loin et ajoute cet oracle de sa proprebouche.
" Je vous dis en vérité quentre tous ceux qui sont nésdes femmes, il ne sen est point élevé de plus grand queJean-Baptiste (11), " cest-à-dire que jamais femme na eu de filsplus grand ni plus saint que saint Jean. Quoique cet oracle suffise toutseul, néanmoins si vous en voulez mieux voir la vérité,souvenez-vous de la vie de Jean, quelle était sa nourriture, quelleétait sa demeure, et combien son esprit était élevéen Dieu. Il vivait sur la terre comme sil eût étédéjà dans le ciel. Il sétait mis au-dessus de toutesles nécessités de la nature. Sa vie était toute nouvelleet inouïe jusqualors; il était toujours occupé àla contemplation et à la prière. Il ne parlait jamais àpersonne, et il ne sentretenait quavec Dieu seul. Il ne voulait voiraucun homme, ni ne se laissa voir à aucun. Il ne fut point nourride lait. Il ne se servit ni de lit, ni de maison, ni de tous les secoursquon va chercher dans les villes, et qui sont les plus nécessairesà la vie des hommes. Et quoique sa vie fût si dure, il étaitdoux néanmoins, et il avait allié en lui la douceur avecla fermeté et le courage. Sa douceur paraît dans la manièredont il supporte les défauts de ses disciples, sa fermetédans les exhortations quil fait aux Juifs, et son courage dans la libertéavec laquelle il reprend Hérode. Cest pourquoi Jésus-Christdit : " Entre tous ceux qui sont nés des femmes, il ne sen estpoint élevé de plus grand que Jean-Baptiste. "
Mais pour empêcher encore que ces louanges ne fissent un mauvaiseffet dans lesprit des Juifs, qui estimaient plus saint Jean que Jésus-Christ,considérez avec quelle sagesse il remédie à ce mal.Comme, en effet, ce que saint Jean avait fait dire à ses disciplestroublait le commun des Juifs en leur faisant croire quil y avait quelquelégèreté dans sa conduite, ce que Jésus-Christaussi avait dit à lavantage de saint Jean pour le justifier dece reproche pouvait beaucoup nuire à ses disciples en leur donnantlieu de préférer leur maître à Jésus-Christmême. Cest donc ce quil veut prévenir par ces paroles: "Mais, dans le royaume des cieux, le plus petit est plus grand que lui (11)." Jésus-Christ sappelle plus petit que Jean, parce quil étaitun peu moins âgé, ou parce quil était plus petit quesaint Jean dans lesprit du peuple qui disait de Jésus: " Voiciun homme de bonne chère, et " qui aime à boire : nest-cepas là le fils de cet " artisan? " et qui partout parlait de luiavec mépris. Quoi donc! me direz-vous, Jésus-Christ secompare avec saint Jean et nous marque quil était plus grand quelui? Dieu nous garde de cette pensée! Quand saint Jean (303) ditlui-même de Jésus-Christ: "Il est plus fort que moi, " cenest point en se comparant à Jésus-Christ quil parle dela sorte. Que saint Paul parlant de Moïse dise que Jésus-Christ" mérite plus de gloire que lui (Héb. III, 3), "ce nestpoint en faisant aucune comparaison entre eux deux. Et lorsque Jésus-Christdit de lui-même : " Celui qui est ici est plus grand que Salomon(Matth. XII, 42), " il ne se compare nullement avec ce roi.
Que si nous accordions que ces paroles renferment une comparaison, ilfaudrait dire que le Fils de Dieu nen avait usé que pour saccommoderà la faiblesse de ce peuple, parce que les Juifs avaient conçuune estime extraordinaire de saint Jean, qui sétait encore beaucoupaugmentée depuis sa prison, parce quils voyaient que la générositéavec laquelle il avait repris le roi lui avait fait perdre sa liberté.Et ainsi cétait relever Jésus-Christ à leur égardque de légaler à saint Jean. Nous voyons que lEcriturese sert de cette même conduite, et quelle compare des choses quinont aucune proportion entre elles pour condescendre à la faiblessedes hommes, et pour les tirer de leurs erreurs, comme lorsquelle dit:" Entre tous les dieux il nen est point qui vous ressemble, Seigneur.Il ny a point de Dieu qui soit semblable à notre Dieu. " (Ps. LXXXV,7.)
Quelques-uns disent que ces paroles de Jésus-Christ en parlantde Jean : " Celui qui est le plus petit dans le royaume de Dieu, est plusgrand que lui (Exod. VIII, 8), " se doivent entendre des apôtres;dautres les appliquent aux anges : mais cette explication ne peut subsister.Lorsquon sécarte une fois du point de la vérité,on tombe aisément dans beaucoup derreurs. Car quelle liaison aurontces paroles avec celles qui les précèdent, si on les entenddes apôtres ou des anges? Dailleurs sil voulait parler de ses apôtres,pourquoi ne les aurait-il pas nommés? Que sil ne se nomme pas lui-même,bien que ce soit de lui-même quil parle, cela sexplique, parceque le peuple était prévenu contre lui, et parce quil nevoulait pas parler à son avantage, ce que nous voyons quil a toujoursévité avec grand soin. Quest-ce à dire dans le royaumedes cieux? cest-à-dire, dans les choses spirituelles, et qui regardentle ciel. Mais Jésus-Christ fait voir encore quil ne fait pointcomparaison de lui avec saint Jean, lorsquil dit : " Quentre tous ceuxqui sont nés des femmes, il ne sest point élevé deplus grand prophète que Jean-Baptiste." Car sil est né dunefemme, il nen est pas né comme saint Jean. Il nétait pasun simple homme, il nétait pas né comme les hommes naissentdordinaire, mais dune manière tout extraordinaire et tout ineffable.
3. " Et depuis le temps de Jean-Baptiste jusquà présentle royaume des cieux se prend " par violence, et ce sont les violents quilemportent (12). " Quel rapport y a-t-il de ces dernières parolesavec celles qui les précèdent? Il y en a un grand et profond.Jésus-Christ porte ici ce peuple à croire en lui, et il con.firme ce quil avait dit auparavant de saint Jean.. Car si toutes chosesont été accomplies jusquà saint Jean, cest doncmoi, dit-il, qui devais venir selon ce qui avait été prédit." Car jusquà Jean tous les prophètes aussi bien que la loiont prophétisé et annoncé des choses futures (13)." Les prophètes nauraient donc point cessé. si je nétaisvenu au monde. Nattendez donc plus personne, et nen cherchez plus dautreque moi. Il est clair que cest moi qui devais venir, puisque tous lesprophètes ont cessé dès que je suis venu, et que tousles jours le monde se hâte de croire en moi. La foi que lon a enmoi est déjà si claire et si connue, que plusieurs la prennentet la ravissent comme par violence. Qui sont, dites-vous, ces personnesqui lont prise par violence ? tous ceux qui se sont approchés deJésus-Christ avec ardeur. Il ajoute ensuite une autre marque, lorsquildit:
" Si vous voulez le recevoir, cest lui-même qui est cet Eliequi doit venir (14)." Il est dit dans lEcriture: " Je vous enverrai Eliepour réunir les coeurs des pères avec leurs enfants. " (Malach.IV, 5.) " Cest là, " dit-il, " cet Elie si vous voulez le recevoir.Car jenverrai mon ange devant votre face. " (Ibid. 3.) Il dit fort bien:" si vous le voulez recevoir, " pour montrer quil ne contraint et ne violentepersonne. Et il parlait de la sorte afin quon lécoutât favorablement,et quon reconnût quen effet Elie était Jean, et que Jeanétait Elie. Ils ont eu tous deux le même ministère,et lun et lautre ont été véritablement précurseurs.Cest pourquoi Jésus-Christ ne dit pas généralement: Cest là Elie, mais: " Si vous le voulez recevoir, cest Elie," cest-à-dire, si vous voulez comprendre ce que je dis, et (304)examiner avec soin et sans contention les actions de lun et de lautre.Et ne se contentant pas encore de cela, pour montrer quelle prudence ilfallait pour entendre ces paroles, il ajoute:
" Que celui-là lentende qui a des oreilles pour entendre (45)." Il leur disait tant de choses si obscures et si confuses pour les exciterà lui faire des questions, que sils ne sortaient pas encore deleur assoupissement, ils en seraient bien moins sortis sil leur eûtdit des choses claires et manifestes. Car on ne peut pas dire que les Juifsnavaient pas la hardiesse dinterroger Jésus-Christ, parce quilétait trop diffIcile dapprocher de lui. Comment ces Juifs qui luifaisaient des questions sur les moindres sujets, qui le tentaient en tantde manières, qui après avoir été tant de foisconfondus par les réponses de Jésus-Christ, ne se rebutaientjamais comment, dis-je, ces hommes ne leussent-ils pas interrogé,questionné, quand il sagissait dun sujet si important, sils avaienteu quelque désir de sinstruire ? Après lui avoir fait sià contre-temps des questions sur la loi, et lui avoir demandéquel en était le premier commandement, sans quils eussent aucunbesoin de lapprendre de lui, comment, sils avaient eu lamour de la vérité,ne leussent-ils pas prié dexpliquer une réponse obscurequil semblait être obligé déclaircir, et quil neleur faisait même que pour les exciter à en demander léclaircissement?Car en disant: " Les violents lemportent, " et ajoutant aussitôt," que celui-là lentende qui a des oreilles pour entendre, " ilest clair quil les invitait en quelque sorte à lui demander lintelligencede ces paroles.
" Mais à qui dirai-je que ce peuple-ci est semblable? Il estsemblable à ces enfants qui sont assis dans la place, et qui crientà leurs compagnons, et leur disent (16): Nous avons jouéde la flûte pour vous réjouir, et vous navez point dansé: nous avons chanté des airs lugubres pour vous exciter àpleurer, et vous navez point témoigné de deuil (17). " Quoiquece passage paraisse encore détaché de ce qui précède,il y est néanmoins fort bien lié, cest toujours sur le mêmesujet que parle Jésus-Christ : il veut montrer que, malgrétoutes les apparences contraires, il existait entre lui et Jean un parfaitaccord; cest ce qui a déjà été indiquéà propos de lambassade. Il fait donc voir aux Juifs que de tousles moyens qui pouvaient procurer leur salut, il nen a omis aucun. Cestla répétition de ce que disait le Prophète: Que puis-jefaire à cette vigne que je ne lui aie déjà fait? " A qui, " dit en effet le Sauveur, dirai-je que ce peuple-ci est semblable?Sinon à ces enfants qui sont assis dans la place et qui crient àleurs compagnons: Nous avons joué de la flûte pour vous réjouir,et vous navez point dansé : nous avons chanté des airs lugubrespour vous exciter à pleurer, et vous navez point témoignéde deuil. " (Isaïe, V, 4.) " Car Jean est venu ne mangeant ni ne buvant,et ils disent: Il est possédé du démon (18). Le Filsde lhomme est venu mangeant et buvant, et ils disent: Cest un homme debonne chère, et qui aime à boire; cest un ami des publicainset des gens de mauvaise vie (19). " Il semble que Jésus-Christ veuilleleur dire par ces paroles: Nous sommes venus Jean et moi par deux voiestoutes contraires: nous avons imité les chasseurs qui poursuivantune bête fort difficile à prendre, lui tendent des filetsen divers endroits, afin que sils la manquent dun côté ilsla prennent de lautre. Comme tout le monde dordinaire admire ceux quijeûnent beaucoup, et qui mènent une vie dure et austère,Dieu par une mesure pleine de sagesse, fait que Jean dès le berceausaccoutume à cette vie, afin que le peuple surpris de cette austérité,lécoute avec respect, et ajoute foi à ses paroles.
Pourquoi donc, me dira quelquun, Jésus-Christ na-t-il pas suivila même voie? je réponds quil la suivie, comme on le voitassez par les quarante jours de son jeûne, et par le reste de savie, puisquallant prêcher de village en village, il navait pasmême un lieu pour reposer sa tète. Mais il a trouvéencore un autre moyen de tirer avantage de ce genre de vie, qui avait parudans saint Jean, avec tant déclat. Car il sest acquis une aussigrande estime dans lesprit des Juifs par le témoignage que luia rendu saint Jean si célèbre par lautorité de savie, que sil eût été -lui-même aussi austèreque son précurseur.
Dailleurs saint Jean na été recommandable que par léminencede sa vertu. Car " Jean na fait aucun miracle (Jean, X, 20), " comme ilest marqué dans lévangile : au lieu que Jésus-Christn joint encore à sa vertu le témoignage de ses miracles.Cest pourquoi Jésus-Christ. laissant à saint Jean la gloirequil sétait (305) acquise par ses jeûnes, a voulu marcherpar une autre voie. Il sest trouvé, pendant le temps de sa prédication;à la table des publicains et des pécheurs, et il a bien vouluboire et manger avec eux.
4. Après cela voici ce que nous avons à dire aux Juifs.Aimez-vous laustérité? Louez-vous le jeûne? Pourquoidonc navez-vous pas cru saint Jean, lorsquil a voulu vous persuader queJésus-Christ était le Messie? Que sils répondentau contraire que le jeûne est une chose rude et pénible, nousleur dirons: pourquoi donc navez-vous pas cru en Jésus-Christ,qui na pas jeûné comme saint Jean, et qui amené unevie commune? Ainsi quils approuvassent lune ou lautre de ces conduitesdifférentes, Dieu leur avait ouvert un chemin pour gagner le ciel.Mais au lieu de se servir de ce double moyen quils avaient de se sauver,ils se sont jetés comme des bêtes furieuses et sur saint Jean,et sur Jésus-Christ même.
Il ny a donc pas de faute à imputer à ceux qui nontpas été crus, tout le crime retombe sur ceux qui nont pasvoulu croire. Car il ny a point dhomme raisonnable qui loue et qui blâmeen même temps des choses toutes contraires. Par exemple celui quiaime les personnes gaies et de bonne humeur, naime point celles qui sontdun naturel triste et sauvage. Et celui qui aime ces derniers, naurapoint dinclination pour les premiers. Car nous ne pouvons avoir la mêmeaffection pour deux choses toutes contraires.
Cest pourquoi Jésus-Christ fait parler ces enfants ainsi: "Nous avons joué de la flûte pour vous réjouir, et vousnavez point dansé ; " cest-à-dire: jai voulu vous attirerà moi, en menant une vie commune et ordinaire, et vous ne mavezpas écouté : " Nous avons chanté des airs lugubrespour vous exciter à pleurer, et vous navez point témoignéde deuil. " Cest-à-dire, Jean est venu à vous, menant unevie dure et austère, et vous ne lavez pas cru. Nous navions lunet lautre quun même but et quune même pensée, etquoique nous ayons suivi une conduite toute différente, cette contrariétéapparente na pas empêché que nous nayons eu la mêmefin dans nos actions. Cétait au contraire votre parfaite unionqui produisait ces deux conduites si opposées. Après cela,quelle excuse vous reste-t-il? Cest pourquoi il ajoute : " Mais la sagessea été justifiée par ses enfants (19) "
Cest-à-dire : Quoique vous nayez pas voulu me croire, vousnaurez pas néanmoins sujet de vous plaindre de moi. David dit lamême chose du Père: " Afin que vous paraissiez juste dansvos paroles. " (Ps. L, 6.) Car encore que Dieu prévoie que toutle soin quil prend de nous par sa providence et par sa bonté doiveêtre inutile, il ne laisse pas de faire de sa part tout ce quildoit faire, pour confondre les âmes ingrates, et pour ne leur laisserpas la moindre ombre dont ils puissent couvrir leur opiniâtretéet leur impudence.
Que si ces comparaisons de " flûtes" et de " danses " dont Jésus-Christse sert ici pour expliquer de si grandes choses, paraissaient basses, nevous en étonnez pas, puisquil en usait par condescendance pourla faiblesse de ses auditeurs. Cest ainsi quEzéchiel (Ezéch.IV, 16) se proportionne aux Juifs dans des exemples qui. paraissent baset disproportionnés à la majesté de Dieu. Car riennest plus digne de la bonté et de la grandeur de Dieu, que de sabaisserainsi pour gagner les hommes.
Mais considérez , je vous prie ici , dans quelles contradictionssengagent les Juifs. Ils disent de saint Jean quil était possédédu démon. Ils disent encore la même chose de Jésus-Christqui avait suivi une conduite toute différente. Ainsi ils se combattentdans leurs pensées, et ils ne sont pas daccord avec eux-mêmes.Saint Luc ajoute ensuite une circonstance qui aggrave beaucoup le crimedes Juifs, lorsquil dit : " Que les publicains ont justifié Dieuen recevant le baptême de Jean. Jésus-Christ donc ayant faitvoir que la sagesse était justifiée par ses enfants, et queDieu avait fait tout ce quil devait de sa part, commence ensuite àfaire des reproches aux villes où il avait prêché.Nayant pu rien gagner sur ces peuples par ses raisons, il déploieleur malheur, ce qui n souvent plus de force que les menaces. Aprèsque sa doctrine et ses miracles leur ont été inutiles, ilne reste plus quà leur reprocher leur incrédulitéopiniâtre.
" Alors Jésus commença à faire des reproches auxvilles dans lesquelles il avait fait plusieurs miracles, de ce quellesnavaient point fait pénitence (20). Malheur à vous Corozaïn! malheur à vous Bethsaïde (2l)! " Pour montrer que ces peuplesnétaient pas tombés dans ce malheur par une nécessiténaturelle et inévitable, mais par leur seule malice, il marque entreces villes celle doù il avait (306) tiré cinq de ses disciples,puisque Philippe et les quatre autres, qui ont tenu le premier rang entreles apôtres, étaient tous de Bethsaïde. " Parce que siles miracles qui ont été faits chez vous, avaient étéfaite dans Tyr et dans Sidon, il y a déjà longtemps quellesauraient "fait pénitence dans le sac et dans la cendre (21). Cestpourquoi je vous déclare quau jour du jugement, Tyr et Sidon serontirritées moins rigoureusement que vous (22).
" Et vous Capharnaüm, qui avez été élevéejusquau ciel, vous serez abaissée jusquau fond des enfers; parceque si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaientété faits dans Sodome, elle se serait conservée jusquaujourdhui(23). Cest pourquoi je vous déclare quau jour du jugement, Sodomesera traitée moins rigoureusement que vous (24)." Ce nest pas sanssujet que Jésus-Christ parle ici de Sodome. Il veut par cette comparaisonaugmenter le crime de ces villes. Car il ny avait point de plus grandepreuve à donner de leur malice, que de les montrer pires que lescités les plus corrompues, non-seulement qui étaient alorssur la terre, mais qui y eussent jamais été. Il condamneencore ailleurs les Juifs en rapportant lexemple des Ninivites et de lareine de Saba. Mais au lieu quen cet autre endroit il les compare avecun peuple dont la conduite avait été très-louable,il les compare ici avec les plus corrompus des hommes, moyen beaucoup plusénergique dexprimer la même pensée. Ezéchielconnaissait et pratiquait aussi ce mode de réprobation, lorsquildisait, sadressant à Jérusalem : " Vous avez justifiévos soeurs criminelles par la grandeur de vos crimes (Ezéch. XVI,2); " et on voit partout que Jésus-Christ se sert des mêmesexpressions dont Dieu sest servi dans la loi ancienne. Il ajoute ensuite: " Cest pourquoi je vous déclare quau jour du jugement Sodomesera traitée moins rigoureusement que vous (24). " Il augmente encoreici la frayeur quil leur avait inspirée auparavant, en disant quilsseront punis plus rigoureusement que ceux de Sodome et de Tyr. Ainsi ilte sert dun double moyen pour les toucher, en déplorant dune partleur malheur extrême, et en leur représentant de lautre lagrandeur du supplice dont Dieu les menace.
5. Ecoutons ceci, mes frères, Jésus-Christ ne menace passeulement les incrédules de les traiter avec plus de sévéritéque Sodome et que Gomorrhe. Il nous fait aussi la même menace, sinous ne recevons les hôtes qui viennent chez nous, lorsquil leurcommande de " secouer contre nous la poussière de leurs pieds. "Et cest avec grande raison quil nous châtiera ainsi. Car si lesdésordres de Sodome furent effroyables, il faut néanmoinsobserver quils eurent lieu avant la loi de grâce. Mais àquels supplices nous exposons-nous, si après que Dieu a fait desi grandes choses pour nous sauver, nous sommes encore si éloignésdexercer lhospitalité, si nous nouvrons point nos maisons auxhôtes, si nous fermons même loreille pour ne point entendreleurs prières et leurs cris.
Mais pourquoi me plaindre de ce que vous nécoutez pas les pauvreslorsquils vous prient, puisque vous ne voulez pas écouter les apôtresmême lorsquils vous parlent, et que cest pour cela même quevous nécoutez point les pauvres? Saint Pan! vous parle dans sesépîtres, lorsquon le lit ici devant tout le monde. SaintJean vous prêche dans son Evangile, et vous ne daignez écouterni lun ni lautre. Et après cela nous étonnerons-nous quevous soyez sourds aux cris des pauvres, puisque vous lêtes àla voix des apôtres mêmes? Afin donc que nos maisons soienttoujours ouvertes aux pauvres, et loreille de nos coeurs aux instructionsdes apôtres, purifions-les de tout ce qui les souille et qui lesrend sourds. Car de même que loreille du corps, si elle est rempliede terre et de boue, ne peut pins entendre, ainsi loreille de notre coeurdevient sourde, lorsquelle est remplie de chansons impudiques, des fableset des vains discours du monde; des inquiétudes que causent lesdettes, et du soin damasser de largent par des usures. Toutes ces chosesne bouchent pas seulement les oreilles du coeur, mais elles les souillentplus que ne pourraient faire les choses les plus immondes. Cest le sensde la parole de ce barbare qui menaçait le peuple de Dieu, en luidisant : Vous mangerez vos propres excréments. Voilà lindignitéque vous font endurer ces chanteurs que vous allez entendre au théâtre,non plus seulement en paroles, mais par les effets; ou plutôt, cequils vous font est encore pire, puisquil ny a pas dordures aussi dégoûtantesque leurs chansons lubriques. Et cependant lorsque les comédiensles récitent devant vous, non-seulement vous nen avez pas de lapeine, mais vous en riez, vous vous (307) en divertissez, bien loin denavoir de laversion et de lhorreur.
Que ne montez-vous donc aussi sur le théâtre, aussi bienque ces bouffons, qui vous font rire? Si ce quils font nest pas infâme,que nimitez-vous ce que vous louez? Allez seulement en public avec cessortes de personnes. Cela me ferait rougir, dites-vous. Pourquoi donc estimez-voustant ce que vous auriez honte de faire? Les lois des païens rendentles comédiens infâmes; et vous allez en foule, avec toutela ville, pour les regarder sur leur théâtre, comme si cétaientdes ambassadeurs ou des hérauts darmées, et vous y voulezmener tout le monde avec vous, pour emplir vos oreilles des ordures etdes infamies qui sortent de la bouche de ces bouffons. Vous punissez très-sévèrementvos serviteurs lorsquils disent chez vous des paroles peu honnêtes.Vous ne pouvez souffrir rien de sale dans vos enfants, ni dans vos femmesle moindre mot qui choque lhonnêteté; et lorsque les derniersdes hommes vous invitent à entendre publiquement ces infamies quevous détestez si fort dans vos maisons, non-seulement vous nenavez point de peine, mais vous vous en divertissez, et vous louez ceuxqui les débitent. Nest-ce pas là le comble de lextravagance?
Vous me répondrez peut-être que ce nest pas vous qui ditesces choses si infâmes. Si vous ne les dites pas, vous aimez au moinsceux qui les disent. Mais doù prouverez-vous que vous ne les ditespas? Si vous naimiez point à les dire, vous nauriez point tantde plaisir à les écouter, ni tant dardeur à courirà ces folies.
Quand vous entendez des personnes qui blasphèment, vous ne prenezpoint de plaisir à ce quelles disent. Vous frémissez aucontraire, et vous vous bouchez les oreilles pour ne les point entendre.Doù vient cela, sinon parce que vous nêtes point blasphémateur?Conduisez-vous de même à légard de ces paroles infâmes;et si vous voulez que nous croyions que vous naimez pas à diredes turpitudes, naimez pas non plus à les écouter.
Comment vous pourrez-vous appliquer aux bonnes choses, étantaccoutumé à ces sortes de discours? Comment pourrez-voussupporter le travail qui est nécessaire pour saffermir dans lacontinence, lorsque vous vous relâchez jusquà prendre plaisirà entendre des mots et des vers infâmes, Car si, lors mêmequon est le plus éloigné de ces infamies, on a tant de peineà se conserver dans toute la pureté que Dieu nous demande:comment notre âme pourra-t-elle demeurer chaste, lorsquelle se plairaà entendre des choses si dangereuses?
Ne savez-vous pas quelle pente nous avons au mal ? Lors donc quàcette inclination naturelle nous ajoutons encore lart et létude,comment ne tomberons nous pas dans lenfer, puisque nous nous hâtonsde nous y jeter? Nentendez-vous point ce que dit saint Paul : " Réjouissez-vousdans le Seigneur? " (Phi. I.) Il ne dit pas, réjouissez-vous dansle démon. Comment écouterez-vous ce saint apôtre, commentserez-vous touché du ressentiment de vos péchés, étanttoujours comme ivre et hors de vous, par la vue malheureuse de ces spectacles?
6. Que si vous ne laissez pas néanmoins de venir en ce lieu,je ne métonne pas que vous vous acquittiez encore de ces devoirsextérieurs, ou plutôt je men étonne. Car vous ne venezici que froidement et comme par coutume, au lieu que vous courez au théâtreavec une ardeur et une avidité insatiable. On nen voit que troples malheureux effets, lors. que vous retournez chez vous. Cest làque chacun de vous remporte toutes ces ordures dont les paroles licencieuses,les vers impudiques et les ris dissolus ont rempli vos âmes. Toutesces images honteuses demeurent dans votre esprit et dans votre coeur. Delà vient que vous navez que de laversion pour ce que vous devriezaimer, et que vous aimez ce que vous devriez avoir en horreur.
Il y en a parmi vous qui entrent dans le bain, lorsquils reviennentdun enterrement; et lorsquils reviennent de la comédie, ils nepleurent point, au lieu quils devraient verser des torrents de larmes.Un corps mort na rien dimpur, et ne souille point celui qui en approche.Mais le péché infecte lâme de telle sorte, et y imprimedes taches si horribles que toutes les eaux de la mer ne suffiraient paspour les effacer. Il ny a que les larmes et la pénitence qui lepuissent faire. Mais comme ces taches sont invisibles, on ny pense point.Ainsi nous ne craignons pas ce qui serait véritablement àcraindre, et nous craignons ce qui nest rien.
Mais que dirai-je du bruit et du tumulte de ces spectacles? de ces criset de ces applaudissements diaboliques? de ces représentations (308)et de ces habits quil ny a que le démon qui ait inventés?On y voit un jeune homme, qui, les cheveux rejetés derrièrela tête, prend des airs de femme et sétudie à paraîtreune fille dans ses habits, dans son marcher, dans ses regards et dans saparole. On y voit un vieillard qui, après avoir quitté toutehonte avec ses cheveux quil a fait couper, se ceint dune ceinture, sexposeà toute sorte dinsultes, et est prêt à tout dire,à tout faire, et à tout souffrir. On y voit des femmes, qui,la tête nue, paraissent hardiment sur un théâtre devantun peuple; qui ont fait une étude de limpudence, qui par leursregards et par leurs paroles répandent le poison de limpudicitédans les yeux et dans loreille de tous ceux qui les voient et qui lesécoutent, et qui semblent conspirer par tout cet appareil qui lesenvironne à détruire la chasteté, à déshonorerla nature, et à se rendre les organes visibles du démon,dans le dessein quil a de perdre les âmes. Enfin tout ce qui sefait dans ces représentations malheureuses ne porte quau mal lesparoles, les habits, la démarche, la voix, les chants, les regardsdes yeux, les mouvements du corps, le son des instruments, les sujets mêmeset les intrigues des comédies, tout y est plein de poison, touty respire limpureté.
Comment donc espérez-vous de demeurer chaste après quele diable vous a fait boire de ce calice de limpudicité; quilen a enivré votre âme, et que par ses noires fuméesil vous a obscurci la raison? Car cest là quil vous fait voirtout ce que le vice a de plus honteux, la fornication, ladultère,le déshonneur du mariage, la corruption des femmes, des hommes etdes jeunes gens, enfin le règne de labomination et de linfamie.Toutes ces choses devraient donc porter ceux qui les voient, non àrire, mais à pleurer.
Quoi! me direz-vous : voulez-vous que nous fermions le théâtrepour jamais, et que nous renversions tout pour vous obéir? Toutest déjà renversé, mes frères. Car doùviennent tous ces piéges que lon tend tous les jours à lachasteté des mariages, sinon de ces représentations honteuses?Nest-ce pas de là que naissent ces adultères, dont toutest plein aujourdhui ? Nest-ce pas de là que viennent ces marisinsupportables à leurs femmes, et ces femmes qui se rendent si justementméprisables à leurs maris ? Il est donc visible que cestle théâtre qui perd tout, et quil détruit lautoritédes rois légitimes pour introduire celle dun tyran.
Vous me direz peut-être que le théâtre est autorisépar les lois, et quainsi on ny peut rien trouver de violent et de tyrannique.Mais je vous demande si les tyrans ne sont pas ceux qui semparent injustementdes villes, qui séparent les femmes davec leurs maris, qui violentla loi de la nature, et qui font servir tout à leur passion détestable?
Qui est-ce, me direz-vous, que le théâtre a rendu adultère?Et moi je vous demande au contraIre, qui est celui quil na point renduadultère? Si je pouvais ici citer des noms propres, je vous feraisvoir combien ces femmes prostituées, qui paraissent sur le théâtre,ont perdu dhommes ou en les séparant de celles avec qui Dieu lesavait unis, ou en leur faisant préférer lavantage honteuxdu vice et de linfamie au lien sacré du mariage. Quoi donc! medirez-vous, renverserons-nous les lois en détruisant le théâtrequelles autorisent ? Quand vous aurez détruit le théâtre,vous naurez pas renversé les lois, mais le règne de liniquitéet du vice. Car le théâtre est la peste des villes. Cestde là que naissent toutes les séditions et tous les troubles.Ceux qui sont accoutumés à cette vie de théâtre,qui vendent leur voix pour avoir rie quoi vivre, qui nont point dautreoccupation ni dautre étude que de dire et de faire des folies,sont les plus propres à exciter des séditions, et àcauser des troubles parmi le peuple. Tous ces jeunes gens accoutumésà loisiveté, et nourris à cette vie de divertissementset de plaisir, sont les premiers à se soulever et deviennent pluscruels que les bêtes les plus farouches.
7. Qui a porté encore les hommes à rechercher les secretsde la magie sinon le théâtre? Afin dattirer tout un peupleà venir en foule voir leurs folies, pour assurer à leursreprésentations et à leurs danses le plus dacclamationset dapplaudissements quils peuvent pour procurer à dinfâmesprostituées comme une escorte dhonnêtes femmes, ils se sonttellement plongés dans toutes les abominations de la magie, quilsnépargnent pas même les os des morts. Nest-ce pas de làque vient cette profusion de tant dargent que lon dépense pouravoir un commerce détestable avec le démon? Que dirai-jedes impuretés et de mille autres crimes qui se commettent en (309)ce lieu? Il est donc clair que cest vous-mêmes qui corrompez lesmoeurs des hommes, en les attirant à ces divertissements si dangereux.
Irons- nous donc, direz-vous, détruire tout lamphithéâtre?Plût à Dieu quil fût déjà détruit!quoiquà notre égard, il le soit il y a longtemps. Néanmoins,je ne vous le commande pas : conservez lamphithéâtre, maisbannissez-en tous les spectacles et les comédies, et ce vous seraune plus grande gloire que si vous laviez détruit.
Imitez au moins les barbares qui se passent bien de tous ces jeux. Quelleexcuse nous restera-t-il, si étant chrétiens, cest-à-direcitoyens des cieux et associés aux anges et aux chérubins,nous ne sommes pas néanmoins si réglés en ce pointque le sont les païens et les infidèles?
Que si vous avez tant de passion pour vous divertir, il y a bien dautresdivertissements moins dangereux et plus agréables que ceux-là.Si vous voulez vous relâcher lesprit, allez dans un jardin, promenez-voussur le bord dune rivière ou dun étang. Allez dans un lieudont la vue soit belle, écoutez le chant des oiseaux; ou pour vousdivertir plus saintement, allez visiter les tombeaux des martyrs. Tousces plaisirs sont innocents, vous y trouverez la santé du corpset le bien de lâme; et ils nont rien de ces divertissements criminels,où lon ne trouve quune joie fausse et un prompt repentir.
Mais de plus vous avez votre femme, vous avez vos enfants. Quy a-t-ilde comparable à la satisfaction que vous trouvez en eux? Vous avezvotre famille; vous avez vos amis ce sont là les honnêtesdivertissements que vous pouvez prendre, et qui soient égalementutiles et modestes. Car en vérité quy a-t-il de plus agréableque les enfants? quy a-t-il de plus doux quune femme chaste àun mari chaste?
Les barbares ont dit autrefois une parole digne des plus sages dentreles philosophes. Car entendant parler de ces folies du théâtreet de ces honteux divertissements quon y va chercher : " Il semble, "dirent-ils, " que les Romains naient ni femmes ni enfants, et quainsiils aient été contraints de saller divertir hors de chezeux; " ils voulaient dire par là quil ny à point de plaisirplus doux à un homme sage et réglé, que celui quilreçoit de sa femme et de ses enfants.
Mais si je vous montre, me direz-vous, des personnes à qui cesjeux et ces comédies nont fait aucun mal? Nest-ce point un assezgrand mal que demployer si-inutilement un si long temps, et dêtreaux autres un sujet de scandale? Quand vous ne seriez point blesséde ces représentations infâmes, nest-ce rien que dy avoirattiré les autres par votre exemple? Comment donc êtes-vousinnocent, puisque vous êtes coupable du crime des autres? Tous lesdésordres que causent parmi le peuple ces hommes corrompus, et cesfemmes prostituées; et toute cette troupe diabolique qui monte surle théâtre, tous ces désordres, dis-je, retombent survous. Car sil ny avait point de spectateurs, il ny aurait point de spectaclesni de comédies; et ainsi tant ceux qui les représentent queceux qui les voient, sexposent au feu éternel, Cest pourquoi,quand même vous seriez assez chaste pour nêtre point blessépar la contagion de ces lieux, ce que je crois impossible, vous ne laisserezpas dêtre sévèrement puni de Dieu, comme coupablede la perte de ceux qui vont voir ces folies, et de ceux qui les représententsur le théâtre. Que sil est vrai que vous soyez tellementpur, que ces assemblées dangereuses ne vous nuisent point, vousle seriez encore bien davantage, si vous aviez soin de lés éviter.
Quittons donc ces vaines excuses, et ne cherchons point des prétextessi déplorables. Le meilleur moyen de nous justifier est de fuircette fournaise de Babylone, de nous éloigner des attraits de lEgyptienne,et sil est nécessaire, de quitter plutôt notre manteau, commeJoseph, pour nous sauver des mains de cette prostituée. Cest ainsique nous jouirons dans lesprit, dune joie céleste et ineffable,qui ne sera point troublée par les remords de -notre conscience;et quayant mené ici-bas une vie chaste, nous serons couronnésdans le ciel, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et lempire maintenantet toujours et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXVIII
" EN CE TEMPS-LA JÉSUS PASSAIT, UN JOUR DE SABBAT, A TRAVERSLES BLÉS ; ET SES DISCIPLES, AYANT FAIM, SE MIRENT A ROMPRE DESÉPIS ET A MANGER. CE QUE VOYANT LES PHARISIENS, ILS LUI DIRENT :VOILA VOS DISCIPLES QUI FONT CE QUIL NEST POINT PERMIS DE FAIRE AU JOURDU SABBAT. " (CHAP. XI, 1. 2, JUSQUES AU VERSET 9.)
1. Considérez, mes frères, de combien de moyens Jésus-Christse sert peur exciter les Juifs à croire en lui. Premièrement,il donne des louanges extraordinaires à saint Jean en leur présence,parce quen leur représentant la grandeur et la saintetédun homme si admirable, il leur faisait voir en même temps quilsdevaient ajouter foi aux témoignages si avantageux quil rendaitde lui. Secondement, il dit que le royaume des cieux souffrait violence,ce qui était non pas les porter simple. ment, mais comme les pousseret les entraîner à la foi. Troisièmement, il les assureque lès prophéties ont cessé, leur déclarantainsi que cétait lui que les prophètes avaient promis. Quatrièmement,il leur apprend quil avait fait de son côté tout ce quildevait faire pour leur salut, ce quil exprime par la comparaison de cesenfants que nous avons vue. Cinquièmement, il reproche aux incrédulesleur peu de foi, il déplore leur misère, et tâche deles étonner par les maux terribles dont il les menace. Et enfinil rend grâces à son Père pour ceux qui avaient cruen lui. Car ce mot: " Je vous rends gloire, " est la même chose quesil disait : " Je vous rends grâces. Je vous rends grâces," dit-il, " de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux" prudents. "
Quoi donc! est-ce quil se réjouit de la perte de ceux qui nontpas voulu croire? Nullement, mais Dieu garde cette conduite très-sagepour notre salut. Lorsque les hommes sopposent à la vérité,et refusent de la recevoir, il ne les force point, mais il les rejette,afin quayant méprisé celui qui les appelait, et ne sétantpoint corrigés de leurs désordres, ils rentrent en eux-mêmes,en se voyant rejetés, et quils commencent à désirerce quils avaient négligé. Cette conduite servait aussi àrendre plus ardents ceux qui avaient embrassé la foi.
Ces mystères donc, si grands et si divins, ne pouvaient êtrerévélés aux uns sans que Jésus-Christ en ressentîtde la joie, ni cachés aux autres, sans lui causer une profonde tristesse,comme il le témoigna en effet en pleurant sur cette Ville malheureuse.Ce nest donc point parce que ces mystères sont cachés auxsages que Jésus-Christ se réjouit, mais parce que ce quiétait caché aux sages était révéléaux petits. Cest ainsi que saint Paul dit: " Je rends grâces àDieu de ce quayant été auparavant esclaves du péché,vous avez obéi du fond du coeur à la doctrine de lEvangile,à laquelle vous vous êtes conformés comme àvotre modèle. " (Rom. VI, 7.) Il ne se réjouit pas de cequils avaient été esclaves du péché, maisde ce quayant été tels, ils se sont convertis à Dieu.
Jésus-Christ, par ce mot de " sages, " entend les scribes etles pharisiens. Et il parle de (311) la sorte pour relever le courage deses disciples, en leur représentant que tout pécheurs etgrossiers quils sont, ils ne laissent pas davoir reçu des lumièreset des connaissances que les sages et les prudents avaient laisséperdre. Jésus-Christ marque donc par ce mot de " sage " non ceuxqui le sont véritablement, mais ceux qui le croient être,parce quils ont cette sagesse que le monde estime. Aussi il ne dit pas: " Et vous les avez révélées " aux fous et aux insensés,mais " aux petits, " cest-à-dire à ceux qui sont simpleset sans déguisement. Ce qui fait voir que si ces faux sages nontpas reçu cette grâce, ça été par unegrande justice de Dieu.
Il nous avertit aussi par ces paroles de fuir la vaine gloire, et derechercher avec ardeur la simplicité et lhumilité. Cestce que saint Paul marque clairement et avec force, lorsquil dit: " Quenul ne se trompe soi-même: Si quelquun dentre vous pense êtresage selon le monde, quil devienne fou à légard du mondepour devenir vraiment sage. " (Cor. III, 17). Cest dans cette sainte folieque paraît la grâce de Dieu.
Mais pourquoi Jésus-Christ rend-il grâces de cette conduiteà son Père, puisquil en est lui-même lauteur? Commeil prie ailleurs son Père pour nous, il lui rend à cetteoccasion ces actions de grâces pour nous, et dans lés deuxcas il montre lexcès de lamour quil nous porte. Il fait voirencore par ces paroles que ces sages superbes sont rejetés de sonPère comme de lui. Il pratique ici par avance ce quil a commandéà ses apôtres, lorsquil leur a dit: "Ne donnez point leschoses saintes aux chiens. " (Matth. VII, 6.)
Il montre encore par là, et que lui et que son Père nouspréviennent de leur bonne volonté, le Fils en se réjouissantet en rendant grâces des faveurs que nous recevons, et le Pèreen nous faisant voir quil les a faites de son mouvement propre, et sansy être excité par aucune prière. " Oui, " dit-il, "mon Père, parce quil vous a plu ainsi. " Saint Paul nous apprendpourquoi il a plu à Dieu de cacher ses mystères àces faux sages : " Parce que cherchant, " dit-il, " à établirleur propre justice, ils nont pas été assujétis àla justice de Dieu. " (Rom. I, 3.)
Dans quels sentiments croyez-vous quétaient alors les apôtresdavoir des connaissances que les sages du monde navaient pas, de lesavoir en demeurant toujours petits, et de les avoir par la révélationde Dieu même? Saint Luc marque que Jésus-Christ vit alorsses soixante-douze disciples revenir à lui, et lui dire " que lesdémons leur étaient assujétis, " et quil commençaà se réjouir en esprit, et à dire ces paroles précédentes,qui leur inspiraient tout ensemble, et du zèle pour Dieu, et unhumble sentiment deux-mêmes.
2. Cet empire quils exerçaient sur les démons élevaitnaturellement les coeurs des disciples. Jésus-Christ les rabaissepar ces paroles, en leur montrant que les 1umières quils avaientne venaient que de la pure volonté de Dieu, et non point de leurmérite; comme sil leur disait : Les scribes et les pharisiens quiont été sages et prudents en eux-mêmes sont tombéspar leur orgueil. Si donc Dieu leur a caché ces mystèresà cause de leur présomption, vous, mes apôtres, appréhendezun traitement semblable, et demeurez toujours petits, puisque cest cettesimplicité et cette humilité denfants qui vous a fait mériterces secrets du ciel, comme il ny a que lorgueil qui en ait privéces sages. Lorsque Jésus-Christ dit à son Père: "Vous leur avez caché ces choses, " il ne marque pas quil soit leseul auteur de cette punition, sans quils y aient contribué deleur part. Mais comme lorsque saint Paul, en disant que Dieu " a livréet abandonné les sages du monde à légarement dunesprit dépravé et corrompu (Rom.I, 28), " nentend pas quece soit Dieu qui, de lui-même, les ait jetés dans ces ténèbres,mais quils sy sont précipités par leur faute; il faut entendrede même ce que Jésus-Christ dit en ce lieu : " Vous avez cachéces choses aux sages, et les avez révélées aux petits."
Mais Jésus-Christ voulant empêcher quon ne crûtpar ces paroles " Je vous rends gloire, mon Père, de ce que vousavez révélé ces choses aux petits, " quil neûtpas lui-même la puissance de faire ces révélations,il ajoute : " Mon Père ma mis toutes choses entre les mains (27)." Il semble dire à ses disciples qui se réjouissaient dece que les dé-mous leur étaient assujétis Pourquoiadmirez-vous tant que les démons vous obéissent? Tout està moi : " Mon père ma mis toutes choses entre les mains." Quand vous entendez ces paroles : " Mon Père ma mis toutes chosesentre les mains, " nayez point de pensées basses et terrestres.Car, de peur que (312) vous ne crussiez quil y eût deux dieux nonengendrés, il se sert à dessein du mot de " Père",et il montre ainsi en plusieurs autres endroits quil est, et engendrédu Père, et en même temps le Seigneur souverain de touteschoses. Mais il ajoute encore quelque chose de plus grand pour élevernos esprits plus haut.
" Nul ne connaît le Fils que le Père, comme " nul ne connaîtle Père que le Fils, et celui à qui le Fils laura voulurévéler (47)." Ces paroles paraîtront peut-êtreà ceux qui nont pas assez de lumière navoir aucune liaisonavec ce qui les précède, mais cette liaison existe. Aprèsavoir dit : " Mon Père ma mis toutes choses entre les mains, "il semble quil ajoute: Pourquoi vous étonnez-vous que, je soisle Maître souverain? Jai quelque chose encore de bien plus grand,savoir, de connaître parfaitement mon Père, et dêtrede même substance que lui. Car cest ce quil donne à entendreen disant quil est le seul qui connaît son Père.
Mais il ne leur parle ainsi, que lorsquil leur a donné par sesmiracles une preuve de sa puissance, et que non-seulement ils lui voyaientfaire ces miracles à lui-même, mais quils en faisaient eux-mêmes,par la vertu de son nom. Et comme il venait de dire en parlant àson Père: " Vous avez révélé ces choses auxpetits, " il montre que cette révélation venait aussi delui-même en disant: " Nul ne connaît le Père que leFils, et celui à qui le Fils laura voulu révéler;"non celui à qui Dieu aura ordonné, ou à qui il auracommandé de révéler le Père, " mais àqui le Fils laura voulu révéler. " Que " sil révèleson Père, " il se révèle aussi lui-même; maisil ne le dit pas expressément parce que cest une chose qui sentendassez delle-même. Mais il marque positivement quil révèleson Père, il le fait ici et ailleurs encore, comme lorsquil dit: " Nul ne peut venir à mon Père, sinon par moi. " (Jean,XIV, 8.)
Il montre encore par ces paroles, quil na quune même volontéet quun même sentiment avec son Père: Je suis, dit-il, siéloigné davoir jamais de différend avec lui et dele combattre en rien, quil est au contraire impossible de venir àlui que par moi. Comme les Juifs étaient particulièrementscandalisés de ce que Jésus-Christ leur paraissait un adversairede Dieu, un homme qui usurpait la Divinité, il sefforce par tout,et par ses actions, et encore plus ici par ses paroles, de détruirecette pensée.
Quand il dit " que personne ne connaît le Père que le Fils," il ne veut pas dire que tout le reste des hommes lignore entièrement,mais seulement que les hommes nont pas la même connaissance du Pèrequen a le Fils, et que de même ils ne connaissent point le Fils,comme le connaît le Père. Car Jésus-Christ ne dit pasces paroles comme limpie Marcion le croit, de quelque Dieu inconnu dontjamais personne nait eu la moindre connaissance; mais il marque ici uneconnaissance très-claire et très-parfaite; et cette connaissance,nous ne la possédons ni du Père, ni du Fils, selon cetteparole de saint Paul: " Ce que nous avons maintenant de connaissance etde prophétie est très-imparfait. " (I Cor. XIII, 12.)
Le Fils de Dieu, après avoir excité par ces paroles lardeurde ses disciples, et leur avoir montré quil est tout-puissant,commence ensuite à les appeler à lui.
" Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et quiêtes chargés, et je vous soulagerai (28)." Il nappelle pointcelui-ci ou celui-là en particulier, mais en généraltous ceux qui sont accablés de soins, de tristesses, dinquiétudeset de péchés. " Venez à moi, " leur dit-il, non pasafin que je tire vengeance de vos crimes, mais afin que je vous en délivre." Venez à moi, " je vous invite, non que jaie aucun besoin de voslouanges, mais parce que jai une ardente soif de votre salut. " Et jevous soulagerai. " Il ne dit pas seulement : Je vous sauverai, mais: Jevous établirai dans un très-parfait repos. . " Prenez monjoug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur etvous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et monfardeau est léger (29, 30). " Ne tremblez point quand vous entendezparler de " joug, " car il est " doux. " Ne craignez point quand je vousparle dun " fardeau, " car il est " léger. " Comment donc, me direz-vous,Jésus-Christ dit-il ailleurs: " que la porte est petite et la voie" étroite? " Elle est petite si vous êtes lâche, elleest étroite si vous êtes paresseux. Mais quand vous accomplirezce que Jésus-Christ vous commande, son fardeau vous sera léger.Cest dans ce sens quil lui donne ici ce nom.
Mais comment, me direz-vous, pourrai-je accomplir ce que Jésus-Christcommande? Vous laccomplirez, si vous êtes doux, modeste et humble.Car lhumilité est la mère de toutes les vertus. Cest pourcette raison que lorsque (313) Jésus-Christ, prêchant surla montagne, veut apprendre aux hommes la loi de Dieu, il commence parlhumilité. Il confirme encore ici ce quil a dit alors, et il prometà cette vertu une grande récompense. Elle ne vous rendrapas, dit-il, seulement utile aux autres; vous serez le premier qui en recevrezle fruit, puisque " vous trouverez le repos de vos âmes. " Il vousdonne dès ce monde ce quil vous prépare en lautre, et ilvous fait goûter par avance le repos " du ciel.
3. Mais pour vous rendre plus doux et plus agréable ce quilvous commande, il se propose lui-même pour modèle. Que craignez-vous?dit-il. Appréhendez-vous de paraître méprisable envous humiliant? Regardez-moi; considérez en combien de manièresje me suis humilié, et vous reconnaîtrez quel bien cest quelhumilité.
Remarquez, mes frères, par combien de raisons Jésus-Christexhorte ses apôtres à être humbles. Il leur proposeson exemple: " Apprenez de moi, " dit-il, " que je suis doux et humblede cur. " Il leur marque les récompenses des humbles: " Vous trouverez," dit-il, " le repos de vos âmes. " Il leur promet lui-mêmede les assister : "Car je vous soulagerai, " dit-il. Enfin il les assurequil leur adoucira son joug: " Car mon Joug est doux, et mon fardeau estléger. " Cest ce que saint Paul tâche de persuader aux chrétiens,lorsquil leur dit: " Le moment si court et si léger des afflictionsque nous souffrons, produit en nous le poids éternel dune souveraineet incomparable gloire. " (II Cor. IV, 17.)
Mais comment, me direz-vous, peut-on appeler ce fardeau léger;puisquil nous dit: " Si quelquun ne hait son père et sa mèreet sil ne porte sa croix et ne me suit, il nest pas digne de moi. Siquelquun ne renonce à toutes choses, il ne peut être mondisciple (Luc, XIV, 26-29); " et quil nous commande même de donnernotre propre vie? Il faut que saint Paul vous apprenne comment ces deuxchoses peuvent sallier : " Qui nous séparera, " dit-il, de lamourde Jésus-Christ? Sera-ce " laffliction, ou les déplaisirs,ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou les périls,ou le fer et la violence? " (Rom VIII, 35.)
Il dit encore au même endroit : " Quand je considère lessouffrances de la vie présente , je trouve quelles nont aucunepros portion avec cette gloire que Dieu doit découvrir un jour,et faire éclater en nous." Mais passez des paroles aux actions,et considérez la joie que recevaient les apôtres, lorsquaprèsavoir été fouettés dans les synagogues, ils sen retournaientavec joie: " Parce quils avaient été trouvés dignesde souffrir cette ignominie pour le nom de Jésus-Christ. " (Act.V, 54.) Que si après cela vous tremblez encore en entendant ce motde " joug et de fardeau, " vous nen devez accuser que votre propre paresse.Quand vous serez prêts à tout, et que vous vous offrirez debon coeur à ce qui vous arrivera, tout vous paraîtra facile.
Cest pourquoi Jésus-Christ voulant nous montrer que nous devonsnous efforcer de notre part à nous faire violence, éviteégale. ment ou de ne nous dire que des choses douces et agréables,ou de ne nous en dire aussi que de pénibles et sévères; mais tempérant les unes par les autres, il appelle sa loi un "joug, " mais un joug agréable; et un " fardeau, " mais un fardeau" léger ; " afin que vous nen ayez ni horreur comme étanttrop pénible, ni mépris comme étant trop léger.
Si donc la vertu vous paraît encore rude et austère, jetezles yeux sur les peines encore plus fâcheuses qui accompagnent lamauvaise vie. Jésus-Christ les indique assez, lorsquavant que deparler de son joug, il dit: " Venez à moi vous tous qui êtesfatigués et qui êtes chargés, " pour montrer combienle péché est pénible, et que cest un fardeau accablantet insupportable. li ne dit pas seulement " qui êtes fatigués;" mais il ajoute : " Qui êtes chargés, " ce que David marqueplus clairement en exprimant quelle est la nature du péché:" Mes iniquités se sont appesanties sur " moi comme un lourd fardeau." (Ps. XXX VII, 4.) Et le prophète Zacharie décrivant lepéché lappelle " un talent de plomb. " (Zach. V, 9.) Maisnous ne le sentons que trop par notre propre expérience. Rien nerend lâme si pesante, ne laccable davantage, et ne la rend plusaveugle que le poids du péché, et la mauvaise conscience,comme il ny a rien au contraire qui la rende plus légère,et qui lélève plus à Dieu que la vertu.
Quy a-t-il de plus pénible en apparence que de ne rien posséder?que de tendre la joue droite quand on flous a frappés sur la gauche?que de ne point rendre le mal pour le mal, que de sexposer à unemort violente? Cependant (314) si nous jugeons sainement des choses, non-seulementnous ne trouverons pas ces choses pénibles, mais elles nous paraîtrontmême très-douces et très-agréables. Ne soyezpoint surpris de ceci, et ne vous troublez pas de ce que je dis. Examinonsavec soin chacune de ces choses dont je viens de vous parler. Commençons,si vous voulez, par ce qui paraît plus insupportable presque àtout le monde. Dites-moi donc lequel des deux vous choisiriez, davoirsimplement le Soin de votre nourriture de chaque jour, ou de vous chargerlesprit de mille inquiétudes pour lavenir? de navoir quun habitsans en désirer davantage, ou den posséder un grand nombre,et dêtre tourmente jour et nuit par le soin de les garder, dêtretoujours dans lappréhension, ou que les vers ne les mangent, ouque les voleurs ne les emportent, ou quun serviteur ne vous les dérobe?
Je ne puis pas vous exprimer par mes paroles le bonheur de cet étatautant quon le ressent par lexpérience, et je souhaiterais detout mon coeur quil y eût ici un de ces chrétiens parfaitsqui vivent retirés du monde. Vous reconnaîtriez le contentementineffable dont il jouit dans cette profession, et vous verriez que, considérantsa pauvreté comme son trésor, il ne voudrait pas la changercontre tous les biens du monde. Mais les riches, dites-vous, voudraient-ilsdevenir pauvres, pour se décharger des soins qui les accablent?Il est vrai quils ne le voudraient pas. Mais cet attachement quils ontà leurs .richesses nest pas une preuve de la satisfaction quilsy trouvent, mais de la maladie et du dérèglement de leuresprit. Je nen veux point dautres juges queux-mêmes, puisquilsse trouvent tous les jours accablés de nouvelles inquiétudes,et quils pro-testent que la vie leur est à charge. Ces pauvresévangéliques dont je parle ont bien différents. Ilssont toujours dans la joie, toujours dans la paix, et ils se glorifientplus de leur pauvreté que les rois de leur diadème.
4. Considérez aussi combien la pratique des conseils de lEvangilepeut contribuer à notre repos, puisquil est plus aisé detendre lautre joue à celui qui nous a donné un soufflet,que de se mettre en état de le lui rendre. Lun est la source desdivisions et des guerres, lautre apaise toutes les querelles. Lun allumeencore davantage le feu de la passion qui brûlait dans notre frère,lautre léteint, et dans lui et dans nous-mêmes. Or il estindubitable quil est plus doux de ne point brûler que dêtreconsumé du feu. Et si cela est vrai du corps, cest encore plusvrai de lâme.
Vous regardez de même la mort comme un grand mal, et cependantelle est un bien pour. les serviteurs de Dieu. Car lequel est le plus agréablede lutter dans le combat, ou dêtre déjà vainqueur;de courir dans la carrière, ou dêtre déjà couronné;de combattre encore contre les flots, ou dêtre déjàarrivé au port ? La mort donc est préférable àla vie. Lune délivre de la tempête, lautre en ajoute toujoursde nouvelles, et nous expose à mille périls et mille malheursqui nous rendent insupportables à nous-mêmes.
Si vous ne me croyez pas, demandez à ceux qui ont ététémoins de la constance des martyrs; Ils savent que ces saints ontété battus de verges et déchirés par des onglesde fer, avec un visage serein et tranquille, quils se sont étendussur des grils brûlants, comme sils se fussent couchés surdes roses, et quils ont trouvé les délices et une joie toutecéleste dans les supplices les plus effroyables, et dans la mortmême. Cest pourquoi saint Paul, près de mourir, et dunemort violente, dit : " Je me réjouis et je me conjouis pour voustous, et vous, réjouissez-vous de même, et conjouissez-vousavec moi. " (Philip. II, 16, 17.) Qui nadmirera le zèle avec lequelce grand apôtre exhorte toute la terre à prendre part àsa joie? Tant il croyait que cest un grand avantage de sortir bientôtde cette vie, et que la mort qui paraît si terrible na rien quedaimable et de désirable à un disciple de Jésus-Christ!
On pourrait prouver encore par beaucoup dautres raisons combien lejoug du Sauveur est doux et léger, mais considérons maintenantcombien celui du péché est dur et insupportable. Examinonsces avares qui ne rougissent point de leurs rapines et de leurs usures.Quy a-t-il de plus pénible que ce commerce infâme? combiende soins, combien dafflictions, combien de périls, combien de piéges,combien de guerres naissent tous les jours de ce désir damasser?Comme la mer nest point sans agitation, ainsi ces personnes ne sont jamaissans trouble et sans crainte. Les peines et les inquiétudes se succèdentles unes aux autres, et avant que les unes soient finies les (315) autresrecommencent, et trouvant lâme déjà blessée,lui font encore de nouvelles plaies.
Que si vous passez des avares aux personnes colères et insolentes,où trouverez-vous un supplice aussi grand que le leur? Combien seblessent eux-mêmes en blessant les autres, et combien est ardentecette fournaise quils allument sans cesse dans leur coeur, dont la flammesecrète et intérieure ne séteint jamais?
Quy a-t-il encore de plus misérable que ceux qui sont possédésdune passion brutale et honteuse? ils vivent comme Cala, toujours danslagitation, toujours dans la crainte; et ils sont plus touchésde la mort des personnes quils aiment criminellement, quils ne le sontde celles de leurs plus proches.
Quy a-t-il aussi de plus inquiet et de plus furieux que lorgueilleux?Venez donc, venez tous à moi, dit Jésus-Christ : " Apprenezde moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le reposde vos âmes. " Car la douceur qui est humble est la mère detous les biens. Ne craignez donc point ce joug, ne fuyez point ce fardeau,qui vous décharge de ces autres infiniment plus pesants. Soumettez-vousà ce joug de tout votre coeur, et vous reconnaîtrez combienil est doux. Il ne vous accablera point. Il vous sera un ornement plutôtquune charge. Il vous conduira dans la voie droite et royale sans tomberdans les précipices, à droite et à gauche, et il vousfera marcher avec plaisir et avec liberté dans le sentier de Jésus-Christ.
Puis donc que ce joug est si doux, quil nous met dans une si grandeassurance, et quil nous remplit dune joie ineffable, embrassons-le detout notre coeur, et portons-le avec ardeur et avec zèle, afin quenous trouvions ici le repos de nos âmes, et dans le ciel les bienséternels, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ à qui est la gloire et lempire maintenant ettoujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXIX
" ALORS JÉSUS DIT CES PAROLES : JE VOUS RENDS GLOIRE, MON PÈRE,SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, DE CE QUE VOUS AVEZ CACHÉ CES CHOSESAUX SAGES ET AUX PRUDENTS, ET QUE VOUS LES AVEZ RÉVÉLÉSAUX SIMPLES ET AUX PETITS. OUI, MON PÈRE, PARCE QUIL VOUS A PLUAINSI. " (CHAP. XI. 25,26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE)
1. Saint Luc dit que ceci arriva le jour du sabbat appelé " lesecond premier. " Que veut dire ce mot, sinon quil y avait alors une doublesolennité : lune du sabbat du Seigneur, et lautre de quelque fêtequi y survenait encore ? Car les Juifs appelaient ces fêtes égalementdu nom de sabbat. Mais doù vient que celui qui prévoyaittout, conduisait ses disciples par cet endroit, sinon pour montrer quilne voulait point alors observer le sabbat? Il ne le voulait pas garderalors pour de grandes raisons, Car on voit partout quil ne (316) se dispensede lobserver que lorsquil en avait un légitime sujet, afin defaire cesser la loi sans scandaliser personne.
Il y a néanmoins eu des occasions où il a témoignévouloir à dessein ne la pas garder, comme lorsquil fit de la bouepour en frotter les yeux de laveugle-né, et lorsquil dit " MonPère depuis le commencement du u monde agit, et moi jagis aussiavec lui. " (Jean, V, 8.) Jésus-Christ se conduisait avec cettemodération ou pour glorifier son Père ou pour épargnerla faiblesse de ce peuple. Cest ce quil fait dans notre évangile,lorsquil sexcuse de la violation du sabbat, par la nécessitéoù se trouvaient ses disciples. Or, ce qui est évidemmentpéché ne sexcuse par aucune raison. Un homicide ne peutpoint sexcuser sur sa colère, ni un adultère sur sa passion.Mais comme il ne sagissait point ici dune chose essentiellement mauvaise,la nécessité où les apôtres étaient réduitspouvait suffire pour les exempter de faute.
Mais admirons ici, je vous prie, le détachement des apôtres:comme ils navaient aucun soin du corps; comme les moindres choses leursuffisaient pour les nourrir, et comme dans les besoins même lesplus pressants, ils ne pensaient point à séloigner tantsoit peu de la compagnie de Jésus-Christ ! Car sils neussent souffertune grande faim, ils nauraient jamais voulu violer le sabbat.
" Ce que voyant les pharisiens, ils lui dirent: Voilà vos disciplesqui font ce qui nest point permis de faire au jour du sabbat (2)." Lespharisiens ne paraissent pas ici aussi aigres quà lordinaire,quoique le sujet semble le comporter. Ils se contentent de dire assez simplementle mal quils reprennent dans les disciples; au lieu que lorsque Jésus-Christrétablit miraculeusement la main desséchée, on lesvit semporter dune si furieuse colère, quils délibérèrentde le tuer. Doù vient cette différence? Cest que lorsquilsne voient rien déclatant dans les actions de Jésus-Christ,ils sont un peu plus paisibles; mais lorsquils voient des guérisonsmiraculeuses, ils deviennent cruels et furieux. Tant ils étaientennemis du salut des hommes! Mais remarquez. comment Jésus-Christexcuse ses disciples.
" Navez-vous pas lu ce que fit David lorsque lui et ceux qui laccompagnaientfurent pressés de la faim (3)? Comme il entra dans la maison deDieu, et mangea les pains qui y étaient exposés, quil nétaitpermis de manger quaux seuls prêtres, et non point à luini à ceux qui étaient avec lui (4). " Quand Jésus-Christdéfend ses apôtres, il allègue David ou quelque prophète;mais quand il se défend lui-même, il allègue son Pèrecéleste. Il leur parle avec force: " Navez-vous point lu, " leurdit-il, " ce que fit David? " La gloire et la réputation de ce saintroi était si grande que saint Pierre, après la résurrectionde Jésus-Christ, parlant de lui devant les Juifs, se croit obligéduser de ces termes : " Permettez-moi, mes frères, de vous direavec liberté, touchant le patriarche David, quil est mort, et quila été mis dans le sépulcre. " (Act. II, 29.)
Mais pourquoi Jésus-Christ, lorsquil parle de ce saint prophète,soit ici, soit plus tard, ne lui donne-t-il jamais de louanges? Cétaitpeut-être parce quil descendait de lui. Si les pharisiens eussentété plus doux et plus compatissants, Jésus-Christse fût contenté dexcuser ses apôtres par la faim quilsenduraient; mais parce quils étaient durs et inhumains, il leurrapporte cet exemple.
Saint Marc dit que le fait concernant David se passa sous le grandprêtreAbiathar; en cela il ne contredit pas lauteur du premier livre des Rois,mais montre seulement que ce prêtre avait deux différentsnoms. Il marque même que ce fut ce prêtre qui donna ces pains,pour mieux défendre ses disciples, en rappelant quun prêtreavait non-seulement permis une pareille action, mais y avait mêmecontribué.
Et il serait inutile de dire que David était prophète,puisque les prophètes mêmes navaient point ce droit qui étaituniquement réservé aux prêtres, ainsi que le dit expressémentJésus-Christ : " Il nétait permis de les manger quaux seulsprêtres. " Quand il eût été mille fois prophète,il nétait point prêtre. Et sil était prophète,ceux qui laccompagnaient ne létaient pas, et ils mangèrentnéanmoins de ces pains que le grand prêtre leur donna.
Mais quoi ! me direz-vous, les apôtres étaient-ils égauxà David? Que me parlez-vous de dignité quand il est questiondune violation au moins apparente de la loi, et dune pressante nécessiténaturelle? Si la nécessité a excusé David, elle doità plus forte raison excuser les apôtres. Et plus David auraété (317) grand, plus ceux qui lauront imité serontexcusables.
2. Mais à quoi sert toute cette histoire, me direz-vous, puisqueDavid na point violé le sabbat? Il na point violé le sabbat,mais il a fait ce qui était encore moins permis: cest donc uneraison de plus pour admirer la sagesse de Jésus-Christ qui, pourjustifier ses disciples davoir violé le sabbat, rapporte un exemplequi nest pas tout à fait semblable, mais qui prouve beaucoup plus.Car ce nétait pas une égale faute de ne pas garder le respectdû au jour du sabbat, ou de toucher à cette table sacrée,dont il nétait pas permis dapprocher. Il y avait plusieurs exemplesde la violation du sabbat. On le violait presque tous les jours, commedans la circoncision, et dans plusieurs actions semblables. On voit mêmequil fut violé dans la prise de Jéricho. Mais il ny avaitque ce seul exemple de la profanation de ces pains; ce qui le rendait bienplus fort, et plus propre aux desseins de Jésus-Christ. Il auraitpu même insister davantage sur cet exemple, et leur dire: Commentpersonne na-t-il accusé David de cette profanation, puisquelledonna même lieu à la mort de tant de prêtres? Mais ilne le fait pas, et il se contente de prendre de cette histoire ce qui étaitentièrement attaché à son sujet. Il justifie encoreses apôtres dune autre manière, et après avoir ferméla bouche aux pharisiens par lexemple de David , et répriméleur insolence par lautorité de ce saint prophète, il leurapporte un autre argument pour les confondre encore davantage.
" Navez-vous point lu dans la loi que les prêtres au jour dusabbat violent le sabbat dans le temple et ne sont pas néanmoinscoupables (5) ? " Dans laction de David, cest la circonstance qui produitla violation, mais il ny avait rien de semblable dans la manièredont les prêtres violaient le sabbat. Néanmoins Jésus-Christne rapporte point dabord cette raison si convaincante. Il défendpremièrement cette action de ses apôtres, comme en lexcusant,et ensuite il la justifie entièrement. Il fallait ainsi réserverpour la fin ce quil y avait de plus fort, quoique cette premièreraison eût aussi sa force. On me dira que ce nest pas déchargerquelquun dun crime que de dire quun autre y soit tombé. Maislorsquune action sest faite publiquement sans donner lieu à uneaccusation, il semble que son exemple est la justification de ceux quilimitent.
Cependant Jésus-Christ ne se contente pas de cela. Il apporteencore une raison plus puissante, et il montre que cette violation du sabbatnest point un péché, ce qui lui donnait tout lavantagesur ses ennemis. Il fait voir que la loi se détruisait elle-même;quelle se détruisait doublement, puisquelle ne permettait passeulement de violer le sabbat, mais de le violer dans le temple même;ou plutôt quelle se détruisait triplement, car ce nétaitpas simplement le sabbat qui était violé et dans le temple,mais encore cétaient les prêtres qui commettaient cette violation,sans quil y eût en cela aucun péché: " Et ils ne sontpas néanmoins coupables, " dit Jésus-Christ.
Considérez donc, mes frères, combien de preuves Jésus-Christrapporte tout ensemble: preuves tirées du lieu, cest dans le temple;des personnes, ce sont des prêtres; du temps, cest le jour du sabbat;de la chose même, cest la violation dun jour saint. Car Jésus-Christne dit pas : Ils nobservent pas le sabbat; mais ce qui est beaucoup plus,ils "le violent, " et ceux qui sont plus que ses apôtres, non-seulementnen sont point punis, mais ils ne fout pas même la moindre faute:" Et ne sont pas néanmoins coupables."
Cette dernière preuve est donc bien différente de la première.Car David na fait quune fois ce quil fit alors: il ne la fait que parune nécessité absolue; il nétait pas prêtrelorsquil le faisait, ce qui le rendait fort excusable : au lieu que ceque dit Jésus-Christ dans cette dernière raison, se faisaità chaque jour de sabbat, et par les prêtres, et dans le templemême, et par lordre de la loi. Car lorsque jexcuse les prêtresen cette rencontre, dit Jésus-Christ, ce nest point en usant enverseux daucune condescendance, mais en les jugeant selon la justice. Il semblefaire lapologie des prêtres , mais il fait en effet celle des apôtres:et en assurant des uns " quils ne sont aucunement coupables, " il faitvoir que les autres sont très-innocents.
Mais les apôtres, direz-vous, nétaient pas prêtres,ils étaient plus que les prêtres, puisquils appartenaientau véritable Seigneur du temple, à Celui qui nétaitpas la figure des choses divines, comme le temple des Juifs, mais la véritémême; Cest pourquoi Jésus-Christ leur dit; " Et cependantje vous dis que (318) Celui qui est ici est plus grand, que le temple (6)."Jadmire que les Juifs entendant cette parole nen sont point irrités.Cétait peut-être parce quelle nétait point accompagnéede miracles et de la guérison de quelque malade. Cependant commeelle, pouvait leur paraître dure, il la couvre aussItôt etdétourne son discours ailleurs en leur disant avec quelque force!
" Que si vous entendiez bien cette parole: Jaime mieux la miséricordeque le sacrifice, vous nauriez pas condamné, des innocents. (7)". (Osée, VI.) Il diversifie son. discours. Il fait voir tantôtque ses apôtres méritent quon les excuse et tantôtqu ils nont rien fait dont on les puisse accuser : " Vous nauriez pas," dit il, " condamné des innocents " Il avait déjàfait voir par la comparaison des prêtres que ses disciples n'étaientpoint coupables, mais il l' assure ici de son autorité propre quilappuie néanmoins sur la loi, en rapportant le passage du prophèteEnfin, après tant de raisons, il finit par cette dernière.
3. "Car le Fils de lHomme est maître du sabbat même (8)" Ce quil entend de lui-même, quoique saint Marc témoigneque cette parole a été dite en général de tousles hommes. Car il dit " Le sabbat est fait pour l' homme et non l' hommepour le sabbat ". Si cette parole est vraie, me direz-vous, pourquoi celuiqui ramassait du bois le jour du sabbat en fut il puni? Je vous répondsque Dieu usa alors de cette rigueur, parce que sil eut laissé violerimpunément cette loi aussitôt quelle fut faite, on ne sauraitpoint gardée ensuite. L'observation du sabbat était dabordtrès avantageuse aux hommes Elle leur apprenait a être douxet charitables les uns envers les autres, et les instruisait de la sagesseet de la providence de Dieu dans la conduite du monde , comme le témoigneEzéchiel. (Ezéch. XX, 6.) Elle les avertissait de se séparerau moins pour un peu de temps de leurs dérèglements et deleurs péchés, et de sappliquer aux choses spirituelles.Si Dieu, en donnant cette loi aux Juifs, leur eut dit Vous pourrez vousappliquer à quelque bon ouvrage au jour du sabbat, mais vous neferez en ce jour rien de ce qui sera mauvais, ils neussent pu sempêcherde travailler. Cest pourquoi il leur dit absolument: Ne faites aucun ouvrageen ce jour; et ils ne peuvent pas même ainsi se soumettre àcette loi. Mais Dieu a fait assez voir, en létablissant, quilne désirait autre chose des Juifs, sinon quils sabstinssent defaire le mai: " Vous ny ferez rien, " dit-il, " excepté les ouvragesqui sont propres à"lâme. " Car dans le temple tout se passaitce jour-là comme les autres jours: on y travaillait même beaucoupplus que les autres jours, Et ainsi Dieu découvrait dès lorsà ce peuple par des ombres et des figures la lumière de savérité.
Jésus-Christ donc, me direz-vous, a-t-il voulu abolir une loiqui était si utile? A Dieu ne plaise! Bien loin de labolir, illa étendue encore plus loin. Le temps était venu dinstruireles hommes de toutes les vérités, et dune manièreplus sublime et plus élevée. Il ne fallait plus que ces ordonnanceslégales liassent les mains à un homme qui, étant délivréet affranchi du péché, courait avec ardeur dans la voie deDieu. Ce nétait plus le temps dapprendre seulement par lobservationdu sabbat que Dieu était le maître et le créateur datoutes choses, ni de se servir de cette considération pour êtreplus doux et plus humain, lorsque les hommes étaient invitésà se rendre les imitateurs de la charité infinie de Dieumême : " Soyez, " dit-il, " miséricordieux comme votre Pèrecéleste est miséricordieux. " (Luc, VI, 22.) Il ne fallaitplus non plus nous ordonner de célébrer seulement un jourde la semaine, puisque Dieu nous commande maintenant de ne faire de toutenotre vie quune seule fête : " Célébrons une fête,"dit saint Paul, " non pas dans le vieux levain, ou dans le levain de lamalice ou de la corruption, mais avec les pains purs de la sincéritéet de la vérité. " (I Cor. V, 7.) Pourquoi commander de passerle jour auprès de l'arche de Dieu et de lautel dor, à ceuxqui deviennent eux-mêmes le temple de Dieu, qui lont toujours présentdans eux et qui sentretiennent sans cesse avec lui par leurs prières,par leurs sacrifices, par la lecture de sa parole et par la pratique delaumône et des bonnes oeuvres? Enfin de quoi servirait lobservationdu jour du sabbat à celui qui passe sa vie dans une fête quine finit point, et dont la conversation est toujours dans le ciel?
Célébrons, mes frères, ce sabbat célesteet continuel, et abstenons-nous de toute oeuvre servile et mauvaise Appliquons-nousde plus en plus à des choses divines et spirituelles, et séparons-nousde tout ce qui est humain et (319) terrestre : entrons comme dans un saintrepos, dans une inaction et une oisiveté bienheureuse, empêchantnos mains de se prêter à lavarice et tout notre corps desemployer à des travaux vains et inutiles, semblables àceux où soccupaient autrefois les Juifs en Egypte.
Car lorsque nous amassons évidemment de lor, nous ne différonsen rien de ces Hébreux que des maîtres cruels tenaient attachésà la boue et à la paille quils travaillaient sous le fouet,et dont ils faisaient de la brique. Le démon oblige encore aujourdhuià ces mêmes ouvrages et avec la même barbarie que Pharaonautrefois y forçait les Juifs. Car quest autre chose lor et largentsinon de la terre et de la paille? Largent nallume pas moins la passionet lavarice que la paille nallume le feu, et il ne salit pas moins notreâme que la boue notre corps. Cest pourquoi Dieu nous a donnéun Sauveur, non en nous envoyant Moïse du fond dun désert,mais son Fils même du haut du ciel. Si après cela vous demeurezencore en Egypte, vous serez enveloppé dans le malheur des Egyptiens.Mais si vous y renoncez pour être du nombre des véritablesIsraélites, vous verrez toutes les merveilles que Dieu fera en votrefaveur.
4. Ce nest pas que cette seule retraite vous suffise pour le salut.Cest peu que de sortir de lEgypte, si lon nentre dans la terre promise.Les Juifs, comme dit saint Paul, ont tous passé la mer Rouge , ilsont mangé la manne, ils ont bu un breuvage spirituel, et néanmoinsils nont pas laissé de périr. De peur donc que ce mal-heurne nous arrive, ne soyons point lâches et paresseux. Quand il y auraitencore aujourdhui des personnes dangereuses comme ces espions dautrefoisqui rendraient suspecte la vie évangélique, et qui décrieraientla voté étroite en la représentant comme trop rudeet trop pénible, nimitez point la lâcheté de ce peuplejuif, qui se laissa abattre par ces faux rapports, mais le zèlede Josué et de Caleb, et ne les quittez point jusquà ceque vous soyez entré avec eux dans la véritable terre promise.Ne craignez point toute la peine et tous les périls qui peuventse rencontrer dans ce chemin. Lorsque nous étions ennemis de Dieu,il nous a réconciliée avec lui nous abandonnera-t-il aprèsnous avoir rendus ses amis?
Vous me direz peut-être que cette voie que je vous propose estbien étroite et bien difficile. Et moi je vous réponds quecelle où vous marchiez auparavant était bien plus dure etplus pénible. Elle nétait pas seulement étroite etresserrée, mais pleine de ronces et dépines, et infestéepar un grand nombre de bêtes farouches. Comme il était impossibleaux Egyptiens de passer la mer, si Dieu ne leût ouverte par un grandmiracle, il nous est impossible de même de passer de notre premièrevie à une vie sainte et céleste, à moins que le Sauveurne nous ouvre les eaux salutaires du baptême. Si Dieu a bien pu fairealors que ce qui était entièrement impossible devîntpossible, il pourra bien faire maintenant que ce qui est difficile deviennefacile.
Mais cette merveille qui se fit alors, me direz-vous, était purementlouvrage de la grâce et de la bonté de Dieu. Cest ce quivous doit donner plus de confiance. Car si les Juifs alors, sans contribueren rien de leur part, ont surmonté de si grandes difficultéspar la seule miséricorde de Dieu, que ne devez-vous point espérer,lorsque vous tâcherez de joindre votre travail et vos efforts ausecours et à lopération de la grâce? Sil a sauvéceux qui étaient lâches et paresseux, abandonnera-t-il ceuxqui agissent et qui travaillent?
Nous vous avons exhortés, jusquà cette heure, àavoir confiance en Dieu, dans ce qui vous paraîtra rude et pénible,en considérant quil a fait autrefois des choses entièrementimpossibles; mais je vous dis maintenant que si nous sommes vraiment sages,ce que nous appréhendions tant ne nous paraîtra plus difficile.Car considérez combien Jésus-Christ nous a aplani la voie.La mort a été foulée aux pieds; le démon aété terrassé; la domination du péchéa été détruite; la grâce du Saint-Esprit a étédonnée; toutes ces ordonnances si pénibles de la loi ontété abolies, et la vie même, qui est le temps du travail,a été réduite à fort peu dannées.
Et pour vous faire voir par des preuves effectives combien tout ce queDieu nous demande est léger, voyez combien de personnes sont alléesmême au delà des commandements de Jésus-Christ. Etaprès cela vous craignez des ordonnances si douces et si modérées?Quelle excuse donc restera-t-il à votre lâcheté, silorsque les autres courent avec joie au delà même des bornesprescrites , vous perdez courage avant que dy arriver? Nous avons peineà (320) vous persuader de donner seulement une partie de, vos biensaux pauvres, et les autres renoncent à tout ce quils possèdent.Nous travaillons beaucoup pour obtenir de vous que vous, viviez chastementdans le mariage, et les autres nen ont pas même voulu user. Nousavons peine à gagner, sur vous que vous ne soyez plus envieux, etla charité des autres sacrifie pour leurs frères leur proprevie. Nous vous conjurons, beaucoup de pardonner aisément les injuresquon. vous fait et de ne vous point laisser emporter à la colèrecontre ceux qui vous offensent, et les autres, lorsquon leur adonnéun soufflet, tendent lautre joue.
Que dirons-nous donc à Dieu un jour? que lui répondrons-nous,pour nous excuser de navoir pas fait ce quil nous ordonne, lorsque tantdautres vont même au delà, par lardeur et le zèlede leur piété? Ces personnes auraient-elles étési ferventes dans les uvres saintes, si elles ne les avaient trouvéesfaciles? Car je vous demande lequel des deux sèche de déplaisir,ou celui qui se fâche du bien de ses frères, ou celui quisen réjouit comme du sien propre? Lequel des deux est toujoursdans la crainte, ou celui qui est pur et chaste, ou celui qui est impudiqueet adultère ? lequel des deux est toujours dans la joie, ou celuiqui ravit le bien dautrui, ou celui qui donne le sien aux pauvres ?
Pensons à ceci, mes frères, et ne témoignons plusà lavenir de tant de mollesse dans les exercices de la piété.Courons avec vigueur dans cette carrière sainte. Souffrons un travailléger pour recevoir enfin cette couronne immortelle que je voussouhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et lempire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XL
" JÉSUS ÉTANT PARTI DE LA, VINT EN LEUR SYNAGOGUE. ETCOMME IL SY TROUVA UN HOMME QUI AVAIT LA MAIN DESSÉCHÉE,ILS LUI DEMANDÈRENT SIL ÉTAIT PERMIS DE GUÉRIR LEJOUR DU SABBAT, POUR AVOIR UN SUJET DE LACCUSER. " (CHAP. XII, 9,10, JUSQUAUVERSET 25)
1. Jésus-Christ guérit encore ici cet homme le jour dusabbat pour justifier davantage ses apôtres. Les antres évangélistesremarquent que Jésus-Christ ayant mis cet homme au milieu des Juifs,leur demanda sil était permis de faire du bien au jour du sabbat.
Nadmirez-vous point, mes frères, la bonté et la tendressedu Sauveur? Il met cet homme au milieu deux, afin de les toucher par laseule vue de sa misère, et que la compassion prenant la place dela malignité et de lenvie, ils rougissent de perdre la douceurnaturelle à lhomme pour agir avec une brutalité barbareet inhumaine. Mais ces coeurs de pierre, que rien ne peut amollir et quisemblent avoir déclaré la guerre à lhumanité,trouvent bien (321) plus de délices à noircir la réputationdu Sauveur, quà voir un miracle qui guérit cet homme. Ilsmontrent doublement leur malice, et par le dessein formé de contredireJésus-Christ en tout, et par cette opiniâtreté si étrangeavec laquelle ils sopposaient à la guérison des autres.
Quelques évangélistes disent que ce fut Jésus-Christqui interrogea les Juifs; mais le nôtre marque que ce fut au contraireles Juifs qui lui demandèrent : " Sil était permis de guérirle jour du sabbat, pour avoir un sujet de laccuser. " Il est vraisemblableque les deux versions sont vraies lune et lautre. Comme ils étaientmalicieux, et que dailleurs ils ne doutaient pas que Jésus-Christne guérît ce malade, ils voulaient le prévenir parcette question, pour empêcher ainsi ce miracle. Ils lui demandentdonc " sil est permis de guérir au jour du sabbat, " non pour sinstruireen effet, si cela était permis, mais pour avoir lieu de le calomnierensuite. Pour leur donner lieu de laccuser, il suffisait que Jésus-Christfit ce miracle. Mais ils veulent encore que ses paroles leur donnent prisecontre lui, pour multiplier autant quils peuvent les moyens de lui nuire.
Cependant Jésus-Christ demeure dans sa douceur ordinaire. Ilguérit ce malade et il leur répond pour faire retomber leurspiéges sur eux, pour nous apprendre la modération, et pourfaire voir leur dureté inhumaine. Saint Luc remarque quil fit mettrecet homme " au milieu " des Juifs (Luc, VI, 8): non quil eût quelquecrainte deux, mais pour les aider à rentrer en eux-mêmeset pour les toucher de compassion. Mais nayant pu fléchir leurdureté, il est dit dans saint Marc (Marc, III, 5), quil saffligeaen voyant laveuglement de leur coeur, et quil leur dit: " Quel est celuidentre vous, qui ayant une brebis qui vienne à tomber dans unefosse le jour du sabbat, ne la prenne et ne len retire (11)? Et combienun homme ne vaut-il pas mieux quune brebis? Il est donc permis de fairedu bien les jours du sabbat (12). " Pour leur ôter dabord tout sujetde semporter contre lui avec insolence, et de laccuser encore de violerla loi, il se sert de cette comparaison, et il nous donne lieu dadmirercombien il diversifiait selon les rencontres, les raisons dont il se défendde violer le sabbat.
Il est vrai que dans le miracle de laveugle-né (322), il nese défendit point davoir fait de la boue un jour de sabbat, quoiqueles Juifs len accusassent, parce quun miracle si extraordinaire suffisaitpour montrer quil est lauteur et le maître de la loi. Lorsquilcommanda au paralytique de porter son lit le jour du sabbat et que lesJuifs len accusaient, il se défendit, tantôt en Dieu, tantôten homme. Il parle en homme lorsquil dit: " Si un homme est circoncisle jour même du sabbat, afin que la loi ne soit point violée," il ne dit pas, afin quun homme reçoive assistance, " pourquoivous mettez-vous en colère contre moi, parce que jai guériun homme dans tout son corps (Jean, V)? " Et il parle en Dieu lorsquildit : " Mon Père agit depuis le commencement du monde jusquici,et moi jagis avec lui." Lorsquil excuse ses disciples que lon calomniaitdevant lui, il dit : " Navez-vous point lu ce que fit David, quand ileut faim lui et ceux qui étaient avec lui; comment il entra dansla maison de Dieu, et y mangea les pains offerts? " Il les défendencore par la conduite ordinaire des prêtres qui faisaient beau.coup de choses le jour du sabbat sans commettre aucune faute.
Mais ici il leur demande: " Sil était permis, le jour du sabbat,de faire du bien ou de faire du mal, " et il leur fait cette question :" Qui dentre vous ayant une brebis, " et le reste; parce quil savaitquils étaient avares, et quils craignaient plus la perte dunebrebis quils ne désiraient le salut des hommes.
Saint Marc rapporte " que Jésus-Christ les regardait (Marc, III,5), " en leur faisant cette question, afin que son regard pût encoreaide; à les toucher de compassion. Mais tout cela ne put faire aucuneffet sur leur endurcissement. Il guérit cet homme par sa seuleparole, quoique souvent ailleurs il impose les mains sur les malades pourles guérir. Et cette circonstance rendait ce miracle encore plusgrand. Mais rien ne pouvait adoucir les Juifs, le paralytique étaitguéri, et eux devenaient plus malades encore par là. Jésus-Christavait tâché, et par ses paroles, et par ses raisons, et parses actions de les faire revenir et de les gagner. Mais voyant que leuropiniâtreté était inflexible, il les quitte et il faitson oeuvre.
" Alors il dit à cet homme : Etendez votre main, et layant étendueelle fut rendue saine comme lautre (13). " Que font à cela lesJuifs? Ils sortent davec Jésus-Christ, ils sassemblent (323) etils consultent entre eux pour lui dresser quelque piége.
2. " Mais les pharisiens étant sortis tinrent du conseil ensemblecontre lui sur les moyens quils pourraient prendre pour le perdre (14)." Il ne les avait blessés en rien, et ils voulaient le faire périr.Tant il est vrai que lenvie est cruelle et furieuse, et quelle népargneni amis, ni ennemis. Saint Marc dit quils se lièrent avec les hérodiens,pour voir ensemble comment ils perdraient Jésus-Christ. Mais quefait ici le Sauveur, cet agneau si doux et si paisible? Il se retire pourne pas les aigrir davantage. " Mais Jésus, sachant leurs pensées,se retira de ce lieu (45). " Où sont maintenant ceux qui croientquil serait à souhaiter que Dieu fît aujourdhui des miraclescomme autrefois? Jésus-Christ fait bien voir par ce qui lui arrivaalors, que les esprits rebelles ne se rendent point aux miracles même.Tout ce qui se passe dans cette guérison miraculeuse montre clairementque les Juifs avaient accusé injustement les apôtres.
Il est à remarquer que plus Jésus-Christ faisait du bienaux hommes, plus ses ennemis sen aigrissaient. Sils le voient ou guérirles corps, ou convertir les âmes, ils entrent en furie, et ils cherchentles moyens de laccuser. Lorsque chez le pharisien il change miraculeusementla pécheresse, ils le condamnent. Lorsquil mange avec les publicainset les pécheurs, ils le calomnient. Et ils conspirent ici pour leperdre, après quil a guéri cette main desséchée.Mais considérez, je vous prie, comme Jésus-Christ continuede faire son oeuvre. Il guérit les malades comme auparavant, etil tâche en même temps dadoucir et de guérir les esprits.
" Une grande foule de peuple layant suivi, il les guérit tous,et il leur recommanda en des termes forts et pressants, de ne le pointdécouvrir (16). " Le peuple partout suit et admire Jésus-Christ,et les pharisiens ne quittent point cette aversion quils ont pour lui.Mais pour nous empêcher dêtre surpris dune animositési opiniâtre, Jésus montre que cela même avait étéprédit par le prophète. Car les prophéties ont étéfaites avec tant de lumière et dexactitude, quelles nont rienomis, et quelles marquent en particulier les voyages même de Jésus-Christ,les changements de lieux, et le dessein dans lequel il les faisait, pournous apprendre que cest le Saint-Esprit qui a tout dicté. Car siles hommes, selon saint Paul, ne peuvent connaître les secrètespensées des hommes, ils auraient bien moins pu pénétrerles pensées et les raisons de Jésus-Christ, sans une révélationparticulière de lEsprit de Dieu. Voyons donc ce que dit ce prophète:
" Afin que cette parole du prophète Isaïe fût accomplie(17) : Voici mon Fils que jai élu, mon bien-aimé dans lequelmon âme a mis toute son affection. Je ferai reposer sur lui mon Esprit,et il annoncera la justice aux nations (8). " Le Prophète relèveen même temps la douceur et la puissance de Jésus-Christ.Il ouvre aux gentils une porte large et spacieuse pour leur donner entréedans la grâce du Sauveur, et il prédit aux Juifs les mauxqui devaient leur arriver un jour. Il montre encore lunion parfaite deJésus-Christ avec son Père. " Voici, " dit-il, " mon Filsque jai élu, mon bien-aimé dans " lequel mon âme amis toute son affection. " Si le Père la élu pour son filsbien-aimé, ce nest donc point pour le combattre quil se dispensede garder la loi. Jésus-Christ nagit point en ennemi du législateurde lancienne loi. Ce quil fait, il le fait parce quil entre dans lesdesseins de son Père, et quil est parfaitement daccord avec luien toutes choses. Pour relever ensuite sa douceur, le Prophète dit: " Il ne disputera point ni ne criera point, et personne nentendra savoix dans les rues (19)." Il souhaitait dêtre toujours au milieudeux pour les guérir, mais puisquils ne lont pas voulu, it neleur a point résisté. Il marque encore la toute-puissancedu Sauveur et lextrême faiblesse de ses ennemis lorsquil ajoute: " Il ne brisera point le roseau cassé (20); " pour montrer quilétait aussi aisé à Jésus-Christ de terrassertous les Juifs, que de " briser un roseau, " et un roseau déjà"cassé". Il nachèvera point déteindre "la mèchede la lampe qui fume encore (20). " Le Prophète nous représentepar ces paroles lexcès de la colère des Juifs et la toute-puissancedu Sauveur, qui peut avec tant de facilité éteindre cettefureur et calmer ces violences. Que sil ne la pas fait quelquefois, cestce qui marque la grandeur de son humilité et de sa douceur. Maissa patience naura-t-elle point de fin, et souffrira-t-il éternellementcette malignité si cruelle et si envenimée de ses ennemis?Non certes ! mais quand il aura accompli ce quil a résolu, (323)il se rendra justice à lui-même. Cest ce que marquent cesparoles suivantes : " Jusquà ce quil rende victorieuse la justicede sa cause (20). " Saint Paul dit la même chose : " Nous avons ennotre main le pouvoir de punir toute désobéissance, lorsquevous aurez satisfait à tout ce que lobéissance demande devous. " (I Cor. X, 7.) Que veulent dire ces paroles: " Jusquà cequil rende victorieuse la justice de sa cause? " Cest-à-dire,jusquà ce quil ait accompli ce qui le regarde. Cest alors quiltirera une vengeance éternelle de ses ennemis, Ils souffriront alorsdes peines cruelles, lorsquil aura fait éclater " sa victoire ",lorsquil aura fait voir " la justice de sa cause", et lorsque limpudencede ses ennemis deviendra muette et sera couverte de confusion et de honte.Ce jugement ne se terminera pas seulement a punir les coupables, mais aattirer encore à lui toute la terre. " Et les nations espéreronten son nom (21). " Et pour marquer que cela se faisait ainsi par l'ordreet. par la disposition du Père, le Prophète commence dabordpar ces paroles : " Voici mon Fils que jai élu, mon bien-aimédans lequel mon âme a mis toute son affection. " Car il est visiblequun Fils qui est aimé de la sorte ne fait rien quavec le consentementde son père.
3. " Alors on lui présenta un possédé aveugle etmuet, lequel il guérit, en sorte que cet homme qui étaitauparavant aveugle et muet commença à parler et àvoir (22) " Combien est grande, mes frères, la malice du démon! Il ferme les deux voies par lesquelles cet homme pouvait croire en Jésus-Christ,en lui ôtant la parole et la vue Mais Jésus-Christ lui rendl' une et lautre " Et tout le peuple fut rempli dadmiration, et ils disaient: N'est-ce pas là le fils de David (23)? " Ce quentendant les pharisiens,ils dirent : " Cet homme ne chasse les démons que par la vertu deBéelzébub, prince des démons (24). " Quelle louangesi extraordinaire ce peuple donnait-il à Jésus-Christ, etquel sujet les pharisiens avaient-ils de sen scandaliser? Mais ils nepeuvent supporter ces louanges, et comme je lai déjà dit,les bienfaits que les hommes reçoivent de lui irritent ces pharisiens.Ce qui réjouit tous les autres est pour eux une affliction sensible,et là guérison certaine et indubitable des hommes leur percele coeur. Il sétait retira de devant eux; il avait donnélieu à leur passion de sapaiser; mais elle se renouvelle, aussitôten voyant un homme guéri de nouveau. Ainsi leur fureur en cetterencontre a surpassé même celle du démon. Car nousvoyons que le démon cède à la toute-puissance de Jésus-Christ,il s'enfuit du corps quil possédait, et il demeure dans le silence; mais ceux-ci, après un si grand miracle de Jésus Christ,sefforcent ou de. lui ôter la vie, ou de le perdre dhonneur. Etvoyant quils navaient pas assez de pouvoir pour le faire mourir, il tâchentau moins de noircir sa réputation par leurs calomnies.
Vous voyez, mes frères, par cet exemple, ce que cest que lenvie,et ce que peut dans une âme, ce mal, quon peut appeler le plus granddes maux. L'adultère cherche une malheureuse satisfaction son crime,et il le commet en peu de temps; mais lenvieux se punit et se tourmentelongtemps, lui-même avant que de tourmenter les autres: il est tellementpossédé de sa passion, quelle ne lui donne point de trêve.Son. crime se commet et dure toujours.
Comme le pourceau trouve son plaisir dans la boue, et les démonsdans notre perte : lenvieux du même trouve ses délices dansl'affliction de son frère. Sil lui voit arriver quelque mal, estalors qu'il respire et qu'il trouve du repos. Il se réjouit de cequi afflige les autres Il compte leurs pertes au nombre de ses bonnes fortunes,et leurs avantages sont ses plus grandes disgrâces. Enfin il ne sarrêtepas tait a considérer le bonheur qui lui arrive que le malheur quiarrive aux autres.
Ne faudrait-il pas lapider ces sortes de gens? Ne faudrait-il pas leurarracher la vie par mille tortures, eux qui comme des chiens enragésaboient contre tout le monde, qui sont comme des démons visibles,et pires que ces furies que les fables ont invitées? Comme il ya des animaux qui ne se repaissent que dordures personnes aussi ne senourrissent que de la misère des autres, et ils se déclarentennemis communs de tous les hommes.
Nous avons souvent de la compassion pour les bêtes, mêmelorsqu'on les tue; mais vous cruel, lorsque vous voyez un homme guéri,vous devenez furieux comme une bête farouche, et vous en séchezd'envie. Peut-on trouver rien de plus détestable que cet excès?N'est-ce donc pas avec raison que les fornicateurs et les publicains onttrouvé accès au royaume (324) bienheureux de Dieu, et queles envieux en ont été éternellement bannis, quoiquilsen fussent les enfants et les héritiers légitimes? " Lesenfants légitimes, " dit lEvangile, " seront jetés dehors." (Matth. VIII, 13.) Les uns en quittant leurs désordres, ont reçude Dieu des biens quils navaient pas espérés, et les autrespar envie, ont perdu ceux quils avaient déjà reçus.Et certes cette conduite de Dieu est bien juste. Car cette passion cruellefait que lenvieux, dhomme quil était devient un démon.Cest lenvie qui a causé le premier homicide dans le monde. Cestelle qui a animé le frère contre le frère, et quilui a fait oublier tous les sentiments de la nature. Cest lenvie quia souillé la terre du sang de linnocent Abel, et qui depuis a faitque cette même terre sest ouverte pour dévorer tout vivantsCoré, Dathan, Abiron, et tous ceux qui sétaient joints àeux contre Moïse.
On me dira peut-être quil est aisé de par1er contre lenvie,mais quil serait bien plus utile de trouver des moyens de sen défendre.Voyons donc comment nous pourrons nous préserver dun mal si funeste.Nous devons considérer premièrement que comme il nest paspermis aux adultères dentrer dans lassemblée des fidèles,il ne le doit pas être non plus aux envieux. Et jajoute encore quelentrée de 1Eglise devrait être plus interdite aux envieuxquaux adultères même. Comme on croit que ce vice nest rien,on se met souvent peu en peine de le combattre : mais lorsque nous en auronscompris la grandeur, il nous sera bien plus aisé de nous en défendre.
Si donc vous vous sentez prévenu de cette passion, pleurez etsoupirez. Versez des ruisseaux de larmes devant Dieu, et appelez-le àvotre secours. Soyez très-persuadé quen portant envie àun autre vous commettez un grand crime, et faites-en pénitence.Si vous entrez, dans ces sentiments, vous pourrez bientôt vous guérirdune maladie si mortelle.
Vous me direz peut-être : qui ne sait que lenvie est un péché?Il est vrai que tout le monde le sait; mais qui est-ce qui en a autantdhorreur que de la fornication ou de ladultère? quel est lenvieuxqui prie Dieu avec larmes de le délivrer de ce crime? ou qui aittâché de fléchir sa colère, et de se réconcilieravec lui? On ne voit personne qui ait cette idée de lenvie. Lhommele plus envieux du monde se croit en sûreté sil jeûneun peu, et sil fait quelque légère aumône. Il ne croitpas avoir fait un crime, lorsquil sest abandonné à la plusfurieuse et la plus criminelle de toutes les passions. Qui a rendu Caïnle meurtrier de son frère, et Esaü le persécuteur dusien ? qui a irrité Laban contre Jacob, et les enfants de Jacobcontre leur frère Joseph? qui a suscité Coré, Dathanet Abiron contre Moïse? qui a fait murmurer encore contre lui Aaronson frère et Marie sa soeur? qui a rendu le démon mêmece quil est, et lui a donné le nom de diable, cest-à-direde calomniateur ?
4. Considérez aussi que vous; vous nuisez beaucoup plus quàcelui à qui vous portez envie, et que lépée dontvous voulez le blesser vous perce vous-même. En effet, quel mal Caïna-t-il fait à Abel? Il lui a procuré contre son intentionle plus grand des biens, en le faisant passer plus tôt dans une vietrès-heureuse, et il sest enveloppé lui-même dansune infinité, de maux. En quoi Esaü a-t-il nui à Jacob?Son envie a-t-elle empêché quil ne se soit enrichi au lieuque cet envieux, en perdant lhéritage et la bénédictionde son père, a vécu et est mort malheureusement?
Quel mal a fait à Joseph lenvie de ses frères, qui lesporta presque jusquà répandre son sang? Ne se sont-ils pasvus enfin dans la dernière extrémité, et prèsde périr par la famine, pendant que leur frère régnait,sur toute lEgypte? Ainsi plus vous avez denvie contre votre frère,plus vous lui procurez de bien. Dieu qui voit tout, prend en main la causede linnocent; et touche de linjustice avec laquelle vous traitez, ilse plaît à le relever lorsque vous cherchez à labaisser,et vous punit en même temps selon la grandeur de votre crime. SiDieu a coutume de punir ceux qui se réjouissent du mal de leursennemis; sil dit dans ses Ecritures: " Ne vous réjouissez pas dela chute de votre ennemi, de peur que Dieu ne le voie, et que cela ne luiplaise pas (Prov. XIV, 17) ; " combien punira-t-il davantage ceux qui,poussés par leur envie, veulent du niai à ceux qui ne leuren ont jamais fait?
Etouffons donc, mes frères, dans nous, ce monstre à plusieurstêtes. Car il y a plusieurs sortes denvie. Si celui qui naime quecelui qui laime, na rien de plus quun publicain, que deviendra celuiqui hait une personne qui (325) ne la point offensé? Comment évitera-t-illenfer puisquil est pire que les païens mêmes? Cest, mesfrères, ce qui me remplit de douleur. Nous devrions imiter les anges,ou plutôt le Seigneur et le Dieu des anges, et nous imitons le démon.Car je sais que dans lEglise même il y a beaucoup denvieux, etencore plus entre nous autres qui en sommes les ministres, quentre lesfidèles qui nous sont soumis. Cest pourquoi il est bon que nousnous parlions aussi à nous-mêmes.
Dites-moi donc, vous qui êtes ministre de lEglise : pourquoiportez-vous envie à cet homme? Est-ce parce que vous le voyez élevéen dignité et en honneur, et célèbre par son éloquence?Ne savez-vous pas que tous ces avantages sont souvent de véritablesmaux pour ceux qui ne veillent pas assez sur eux? quils les rendent orgueilleux,vains, insolents et lâches? et quenfin ils disparaissent bientôtet perdent tout leur éclat? Car ce quil y a de plus déplorabledans ces faux biens, cest que le plaisir qui en naît est court,et que les maux quils causent sont éternels. Dites-moi donc envérité, est-ce là le sujet de votre envie?
Mais il est puissant, dites-vous, auprès de lévêque.Il conduit, il ordonne, il fait tout ce qui lui plaît. II peut fairedu mal à tous ceux qui lui résistent. Il peut faire du bienà tous ceux qui le flattent. Enfin il a toute la puissance entreles mains. Les gens du monde pourraient parler de la sorte. On excuseraitces pensées dans des hommes charnels, et tout attachés àla terre. Mais un homme spirituel en est incapable. Car que lui pourraitfaire celui que vous prétendez être si puissant? Le déposera-t-ilde sa dignité? Quel mal en recevra-t-il? sil mérite dêtredéposé, ce sera son bien, puisque rien nirrite Dieu davantage,que dêtre dans les fonctions saintes et den être indigne.Que si cest à tort quil le dépose, toute la honte de cetteaction retombe sur celui qui la faite, et non sur celui qui la souffre.Car celui à qui lon fait une si grande injustice, et qui la souffregénéreusement, en devient bien plus pur, et en acquiert unebien plus grande confiance auprès de Dieu.
Ne pensons donc point, mes frères, aux moyens davoir des dignités,des honneurs et des charges ecclésiastiques, mais aux moyens davoirde véritables vertus. Les dignités portent delles-mêmesà faire beaucoup de choses qui ne plaisent pas à Dieu. Ilfaut avoir une vertu grande et héroïque pour nen user queselon les règles de son devoir. Un homme qui est sans charge sepurifie et se perfectionne par lhumilité de son état même.Mais celui qui est dans une dignité, est semblable à un hommequi demeurerait avec une fille dune rare beauté, et qui seraitobligé de narrêter jamais les yeux sur elle. Cest ainsique ceux qui sont puissants dans lEglise doivent craindre de se laisseréblouir par léclat de leur puissance.
Telle est la puissance; elle en pousse beaucoup à traiter injurieusementles autres; elles ont allumé la colère dans leur coeur; ellesont rompu le frein de leur langue, pour ouvrir leur bouche aux parolesinsolentes et injurieuses, et enfin elles ont été àleur égard comme une tempête furieuse, qui rompt tous lesmâts et les cordages dun vaisseau, et qui le fait périr aumilieu des flots. Croyez-vous donc un homme heureux, lorsquil est environnéde tous ces périls, et son état vous paraît-il biendigne denvie? Il faudrait, ce me semble, avoir perdu le sens pour en jugerde la sorte. Que si ces périls secrets et invisibles ne vous touchentpas assez, représentez-vous encore combien ces personnes qui sonten charge sont exposées aux flatteries, aux jalousies et aux médisances.Appelez-vous donc cet état un état heureux et digne denvie?
Mais tout le peuple, dites-vous, honore cet homme. De quoi lui sertcet honneur? Est-ce le peuple qui le jugera? Est-ce au peuple quil rendracompte de ses actions? Nest-ce pas Dieu qui lui redemandera un comptetrès-exact de toute sa vie? Ne tremblez-vous point pour lui, lorsquele peuple lestime? Cet applaudissement et ces louanges, ne sont-ce pascomme- autant décueils et de rochers où il est en dangerde se perdre? Plus les honneurs que le peuple lui rend sont grands, plusils sont accompagnés de périls, de soins et dinquiétudes.Celui qui dépend ainsi du peuple a bien de la peine à respirerun peu, et à demeurer ferme dans le même état. Quelquevertu que ces hommes aient dailleurs, il leur est très-difficilede se sauver, et dentrer dans le royaume de Dieu.
Rien ne corrompt tant lesprit et ne relâche tant les moeurs,que cet honneur quon reçoit du peuple qui rend les prélatstimides, lâches, flatteurs et hypocrites. Pourquoi les pharisiensdisaient-ils que Jésus-Christ était possédédu (326) démon, sinon par un désir ardent dêtre estiméset dêtre honorés du peuple? Et doù vient au contraireque les autres Juifs jugeaient plus favorablement du Sauveur, sinon parcequils nétaient pas frappés de cette passion comme les pharisiens?Car rien ne rend un esprit si déraisonnable et si insenséque cette avidité de la gloire; et rien ne le rend si équitable,si solide et si ferme que le mépris de lhonneur. Cest pourquoice nest pas sans sujet que je vous ai dit quil faut quun homme qui esten charge ait un esprit ferme et héroïque pour résisterà tant de flots dont il est battu, et pour se sauver de la tempête,qui lattaque de toutes parts. Car quand un homme est possédédu désir de lhonneur, lorsque le vent de la gloire humaine luiest favorable, il est prêt à sexposer à tout : etlorsquil lui est contraire, il sabîme dans la tristesse. La gloireest pour un tel homme un paradis, et le déshonneur un enfer.
5. Est-ce donc là le sujet de votre envie, et nen devriez-vouspas plutôt faire le sujet de votre compassion et de vos larmes? Lorsquevous croyez létat de ces personnes digne denvie, il me sembleque vous êtes semblable à celui qui voyant un misérablelié, fouetté cruellement, ou déchiré par desbêtes farouches, regarderait avec envie sa douleur cuisante, et lesang qui lui coulerait de toutes parts. Car autant il y a dhommes danstout un peuple, autant ce ministre de lEglise a de liens qui lenvironnent,et de maîtres auxquels il doit obéir. Ce qui est encore plusinsupportable, cest que chaque homme a ses pensées différentes,Ils attribuent tout le mal qui arrive à celui qui les conduit. Ilsnexaminent rien à fond. Quune imputation imaginaire et sans fondementvienne à quelquun deux, elle passera pour une véritéconstante dans lesprit de tous les autres.
Quelle tempête est aussi pénible à souffrir queces bizarreries du peuple ? Celui qui sarrête à ces louangespopulaires, est comme ces flots de la mer qui sélèvent jusquauciel, et sabaissent ensuite jusquaux abîmes. il est toujours danslagitation, et jamais en paix. Avant que le jour de parler publiquementsoit venu, il tremble de peur, et il appréhende le succès;et après que son discours est prononcé, ou il meurt de déplaisiret de tristesse, ou il entre dans une joie excessive qui est pire encoreque son déplaisir. Car il est aisé de voir combien cettejoie nuit à lâme par les mauvais effets quelle y cause.Elle la rend légère et inconstante, sans soliditéet volage.
Nous pouvons voir une preuve de cette vérité dans cesexcellents hommes de lAncien Testament. Quand David a-t-il fait paraîtreplus de vertu? Est-ce lorsquil était dans le bonheur ou dans lajoie, ou lorsquil était accablé de tristesse et de misère?Quand les Juifs servaient-ils Dieu avec plus de fidélité?Etait-ce lorsque lextrémité de leurs maux les obligeaitdappeler Dieu à leur secours que la joie quils ressentaient dansle désert les portait à adorer le veau dor? Cest ce quia fait dire à Salomon, qui savait parfaitement ce que cétaitque la joie : " quil vaut mieux aller dans une maison de pleurs que danscelle où lon rit (Eccl. VIl, 3); et que Jésus-Christ appelleheureux ceux qui pleurent, et ceux qui rient malheureux: " Malheur àvous qui riez, parce que vous pleurerez ! " Et cest avec grande raisonquil parle de la sorte, parce que lâme devient plus molle et plusrelâchée dans la joie; au lieu que dans la tristesse ellerentre en elle-même, elle devient plus sage et plus modérée,elle se dégage de ses passions, elle sélève plusaisément vers Dieu, et elle trouve en soi-même plus de soliditéet de force.
Pensons, mes frères, à ces vérités : fuyonsla vaine gloire et le faux plaisir quon y trouve, afin de méritercette gloire véritable qui ne passera jamais, que je vous souhaite,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
HOMELIE XLI
" JÉSUS CONNAISSANT LEURS PENSÉES LEUR DIT : TOUT ROYAUMEDIVISÉ CONTRE LUI-MÊME SERA RUINÉ ; ET TOUTE VILLEOU TOUTE MAISON DIVISÉE CONTRE ELLE-MÊME NE POURRA SUBSISTER.QUE SI SATAN CHASSE SATAN, IL EST DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME.COMMENT DONC SON ROYAUME SUBSISTERA-T-IL ? " (CHAP. XII, 25, 26, JUSQUAUVERSET 33.)
1. Les Juifs avaient déjà dit de Jésus-Christ quilchassait les démons au nom de Béelzébub. Jésus-Christne les en avait pas repris. Il sétait contenté de leur faireconnaître sa puissance par la multitude de ses miracles et par lasainteté de sa doctrine. Mais voyant quils continuent àtenir les mêmes propos, il se croit enfin obligé de leur répondre.Il commence par leur faire connaître sa divinité, en déclarantpubliquement ce quils avaient dans le coeur, et en délivrant enleur présence les possédés avec une facilitétoute-puissante. Quelque imprudente et absurde que fût cette calomnie,parce que, comme jai dit, lenvie ne se met pas en peine de ce quelledit pourvu quelle dise une injure, néanmoins Jésus-Christne néglige pas dy répondre. Il le fait avec une douceuret une modération digne de lui, voulant nous apprendre àêtre doux à légard même de nos ennemis, quandils publieraient de nous des choses dont nous ne nous sentons point coupables,et qui nont pas la moindre vraisemblance. Il veut que nous ne nous troublionspoint alors, mais que nous leur rendions raison de notre conduite avecbeaucoup de douceur et de patience. Cest ce quil pratiqué lui-mêmeen cette rencontre, afin que sa modestie fût même la convictionde leur fausseté, puisquun homme possédé du démonnaurait pu être ni assez éclairé pour pénétrerdans le fond des coeurs, ni assez humble pour leur répondre si modérément.
La pensée quils avaient de lui était trop effroyablepour oser la publier devant le peuple, mais ils sen entretenaient en eux-mêmes.Jésus-Christ veut leur faire connaître quil voyait ànu tout ce quils pensaient, et, sans publier leurs calomnies, ni découvrirleur, malice, il se contente de répondre au mouvement de leur coeur,laissant ensuite à leur conscience à leur reprocher, lexcèsde leur propre malice. Car lunique but du Sauveur était de convertirles pécheurs, et non pas de les confondre. Rien ne lempêchait,sil leût voulu, de les convaincre par ses raisons, de les rendreridicules et de punir leur impiété très-sévèrement.Mais il ne veut pas le faire. Il oublie ses intérêts pourne sappliquer quà les guérir de leur préventionhaineuse et à les rendre plus doux et plus susceptibles de conversion.
Mais comment se détend-il? Il ne leur oppose point lEcriture,parce quils négligeaient eux-mêmes de sy appliquer, et quilsla corrompaient par de faux sens. Il se sert de raisons communes et dexemplesqui arrivent tous les jours. " Tout royaume, " dit-il, " qui " est divisécontre lui-même sera ruiné; et toute ville ou toute maisondivisée contre elle-même ne pourra subsister (25). " On (328)sait assez que les guerres domestiques et civiles sont bien plus dangereusesque le étrangères il en est de même pour nos corpset généralement pour toutes choses. Il aime mieux d abordleur rapporter deux exemple plus communs, et quils pouvaient mieux connaître.Car quy a-t-il sur la terre de plus fort quun puissant royaume ? Cependant,si la division sy mêle, il se détruit aisément. Quesi lon dit quun royaume ne se détruit si aisément, lorsquilse divise, que parce que son étendue et la multitude des partiesqui le composent, contribuent beaucoup à sa ruine, Jésus-Christmontre que la division fait le même effet dans une seule ville, etmême dans une maison particulière. Il est donc clair que toutce qui subsiste, quil soit grand ou petit, périt lorsqu'il se divise.Si donc, dit Jésus-Christ, je chasse tes démons parce queje suis possédé d'un démon, n'est-il pas évidentque les démons se combattent, qu'ils sont opposés les unsaux autres, et qu'ainsi leur puissance, étant divisée contreelle-même, ne pourra plus subsister?
" Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même.Comment donc son royaume subsistera-t il (26)? " Il ne dit pas si Satanchasse les démons mais " si Satan chasse Satan, " afin de fairemieux voir lunion qui est entre eux "Il est divisé contre lui-même". S'il est divisé il est affaibli et ruine, et sil est affaibliet ruine, comment pourra-t-il chasser les autres?
Voyez donc combien cette accusation des Juifs est ridicule, combienelle est extravagante, et comme elle se combat et se détruit elle-même Car c'est assurément bien mal raisonner de reconnaîtreque le règne des démons subsiste, lorsque les démonschassent les démons, et de prétendre qu'en se combattantde la sorte, ils établissent leur règne, au lieu que cettedivision même serait la destruction de leur règne.
Voila la première réponse que Jésus-Christ faità leurs accusations. Lautre est celle quil tire de ses discipleset des miracles qu ils faisaient sur les possédés. Car Jésus-Christne se contente pas de réfuter leurs objections impertinentes parune seule raison. Il leur en oppose plusieurs pour confondre davantageleur impudence. Cest ainsi quil a détruit cette vaine accusationde la. violation du sabbat, non seulement en produisant l'exemple du roiDavid, mais encore en rapportant la conduite ordinaire des prêtres,puis cet endroit de lEcriture, où Dieu dit: Je veux la miséricordeet non pas le sacrifice, " en ajoutant enfin que l'institution du sabbatavait été faite pour lhomme même. Il réfuteici de même cette objection par une seconde raison plus claire quela première en disant :
2. " Si donc je chasse les démons par la vertu de Béelzébub,par qui vos enfants les chassent-ils (27)? " Considérez, mes frères,combien il est doux encore et modéré dans cette réponse.Il ne dit pas, mes disciples ou mes apôtres, mais " vos enfants,et il leur donne ainsi le moyen de se rendre dignes de la même grâcequavaient reçue ceux qui étaient Juifs comme eux ; maissils voulaient au contraire demeurer toujours dans leur ingratitude, illes rend entièrement inexcusables. Voici donc ce qu'il leur dit: " Si je chasse les démons par la vertu de Béelzébub,par qui les chassent vos enfants ? " Car les apôtres avaient déjàchassé les démons par la puissance que Jésus-Christleur avait donnée. Cependant les Juifs ne les accusaient point,comme Jésus-Christ, de chasser les démons au nom des démonsparce qu ils nen voulaient pas à la chose même, mais àla personne.
Ainsi pour leur faire voir que tout ce quils disaient contre lui nevenait que de leur envie, il leur propose ses apôtres qui chassaientaussi les démons, comme s'il leur disait : Si je chasse les démonspar la vertu de Béelzébub, cest aussi par Béelzébubque vos enfants les doivent chasser, puisqu'ils n'ont point dautre puissanceque celle que je leur ai donnée. Cependant vous n'avez point eud'eux ces pensées. Comment donc les pouvez-vous avoir de moi? Pourquoime condamnez vous, lorsque vous les justifiez, quoique je naie fait quece quils font? Ce jugement favorable que vous portez sur vous, vous rendraencore plus coupables pour l'injustice que vous me faites; aussi, il ajouteensuite: " C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges (27). "Juifs comme vous et suivant même loi que vous, ils ont obéien toute chose; ils condamneront donc un jour tout ce que vous faites,et tout ce que vous dites contre moi avec tant dinsolence et tant dimposture.
" Mais si je chasse les démons par lEsprit de s Dieu, vous devezdonc croire que le règne (329) de Dieu est parvenu jusquàvous (28). " Quel est ce royaume de Dieu " ? Cest ma présence surla terre. Remarquez encore combien il attire à lui les Juifs, combienil cherche à les guérir, et à faire en sorte quilsle connaissent. Il leur représente quils sopposent eux-mêmesaux grands biens quil leur veut faire et quils agissent contre leur propresalut. Au lieu que vous devriez vous réjouir et être ravisde ce que je suis ici pour vous dispenser les grâces que les prophètesont prédites au-autrefois, et de ce que le temps de votre bonheurest enfin venu, vous faites tout le contraire, et non-seulement vous vousopposez aux grands dons que je vous offre, mais vous me déshonorezmême par vos fausses accusations et par vos calomnies.
Saint Matthieu dit ici: " Que si je chasse les démons par lEspritde Dieu; " et saint Luc: " Que si je chasse les démons par le doigtde Dieu, " ce qui montre que cest louvrage de la toute-puissance de Dieude chasser ainsi les démons, et non pas leffet dune grâcequi soit ordinaire. Il veut aussi quils puissent conclure de làque le Fils de Dieu est venu. Mais il ne le dit pas clairement. Il se sertdune expression figurée en disant: " Vous devez croire que le règnede " Dieu est parvenu jusquà vous. " O sagesse admirable du Sauveur! Il établit son incarnation et prouve son avènement au mondepar les accusations mêmes de ses ennemis. Et pour les attirer davantageà lui, il ne dit pas seulement: " Le royaume de Dieu est venu, "mais il dit, " est parvenu jusquà vous; " comme sil disait : cesgrands biens sont venus pour vous. Pourquoi donc recevez-vous avec chagrinet avec tristesse la nouvelle de votre bonheur? Pourquoi combattez-vousvotre salut ? Voici le temps que les prophètes vous ont marquéautrefois. Ils ont prédit que je viendrais, et ils ont donnépour marque de mon avènement, quil se ferait alors des miraclespar une puissance toute divine. Vous êtes témoins que cesmiracles se font, et ils sont assez grands pour faire voir quil ny aque Dieu qui les puisse faire. Le démon ne peut être maintenantplus puissant quil la été jusquici. Il faut nécessairementquil soit plus faible. Et il est impossible que le démon étantfaible chasse un autre démon qui est très-fort.
Cest ainsi quil leur parlait, pour leur montrer que toute la forcevient de la charité et de lunion, et toute la faiblesse de la divisionet du schisme. Cest pourquoi il exhorte sans cesse et à tout proposses disciples à la charité, leur représentant quele démon fait tous ses efforts pour la détruire.
Après cette seconde raison Jésus-Christ en donne une troisième." Aussi comment quelquun peut-il entrer dans la maison dun " homme fortet puissant et piller ses armes et ce quil possède, si auparavantil ne le lie pour pouvoir ensuite piller sa maison (29)?" Il est clairpar ce qui a déjà été dit que Satan ne peutpoint chasser Satan. Il est encore évident que personne ne peutchasser un homme fort, si auparavant il ne le surmonte. Que devez-vousdonc conclure de là, dit Jésus-Christ aux Juifs, sinon lavérité de ce que je vous al déjà dit, de cequi vous est encore une fois démontré ici avec un surcroîtde force? savoir, que je suis si éloigné de faire ces miraclespar la puissance du démon et davoir quelque intelligence avec lui,que je lui fais au contraire une guerre continuelle, que je lai vaincu,et que je le tiens dans les chaînes? Et je ne veux point vous endonner dautre preuve que ces dépouilles que je lui ai arrachées.
Considérez, mes frères, comment Jésus-Christ tiretoujours des raisonnements des Juifs le contraire de ce quils avaientprétendu. Ils voulaient montrer que Jésus-Christ ne faisaitpas ces miracles par lui-même, mais par la vertu des démons.Et Jésus-Christ au contraire prouve quil a vaincu non-seulementles démons, mais leur prince même et leur chef, et quil letient " enchaîné " par sa puissance. Et il le prouve par leseffets. Car si les démons ont un chef et un prince, comment aurait-ilpu prendre leurs dépouilles, sans avoir auparavant vaincu leur prince?
Il me semble quil parle ici prophétiquement, parce que non seulementles démons sont " les vases " et les instruments de Satan, maisencore tous les hommes qui vivent comme le démon leur commande.Il déclare donc ici quil ne chasse pas seulement les démons,mais quil va encore bannir de la terre toutes les erreurs dont ils lontremplie; quil va détruire tous les enchantements dont il aveuglaitles âmes, et rendre inutiles toute sa méchanceté etses artifices. Il ne dit pas quil ravira, mais quil " pillera ", pourmarquer quil le fera avec plus dautorité et de puissance. Il luidonne le nom de " fort ", non (330) quil soit tel par lui-même,Dieu nous garde de cette pensée! mais pour marquer la tyrannie quilavait exercée. jusque-là sur les hommes, dans laquelle ilne sétait affermi que par notre lâcheté et par notrefaiblesse.
3. " Celui qui nest point avec moi est contre moi : et celui qui namassepoint avec moi dissipe au lieu damasser (30). " Voici la quatrièmeraison dont Jésus-Christ se sert pour réfuter laccusationdes Juifs. Que désiré-je, dit Jésus-Christ, si cenest de convertir les hommes à Dieu, de les instruire dans la vertu,et de leur annoncer un nouveau royaume? Que veut au contraire le diableet tous les démons, sinon la perte des hommes et leur éternelledamnation? Comment donc celui qui " nest point avec moi, et qui namassepoint " avec moi, " pourrait-il maider de son secours, et contribuer àmes desseins? Mais que dis-je, contribuer à mes desseins? A-t-ildautre désir que de dissiper ce que jaurais amassé moi-même?Est-il donc vraisemblable que celui qui non-seulement ne recueille pasavec moi, mais qui tâche même de dissiper ce que jaurais amassé,voulût saccorder avec moi pour chasser ensemble les démons?
Mais si cette parole de Jésus-Christ fait voir que le démonest contre lui, et quil travaille à détruire tout ce quefait Jésus-Christ, elle montre aussi que Jésus-Christ esttoujours opposé au démon, et quil renverse tout ce que ledémon établit. Comment doit-on entendre ces paroles: " Celuiqui nest point avec moi est contre moi? " Cest-à-dire par celamême quil ne recueille et namasse pas avec lui. Si cela est vrai,mes frères, combien plus celui-là sera-t-il lennemi de Jésus-Christ,qui soppose à lui, et qui le combat? Si celui qui ne saccordepas avec Jésus-Christ, et qui ne contribue pas à ses desseins,est son adversaire, combien plus le sera celui qui lui déclare uneguerre ouverte? Il parle de la sorte pour marquer davantage linimitiéimmortelle qui est entre lui et lé démon. Car dites-moi,je vous prie, si vous aviez un ennemi à combattre et que quelquunne voulût pas vous assister contre lui, ne le regarderiez-vous pascomme un homme qui vous serait opposé? Que si Jésus-Christdit ailleurs: " Celui qui nest pas " contre vous est pour vous (Luc, IX);" cela ne contredit pas ce qui est dit ici, car il parle ici des personnesqui sont entièrement opposées à ses disciples; etil parle en cet autre endroit de celles qui ne seraient pour eux quenpartie: " Nous avons vu quelquun qui chassait " les démons en votrenom. " (Matth. IX, 22) Mais il me semble quici il désigne particulièrementles Juifs quil met du côté des démons. Car ils étaientopposés à Jésus-Christ, et ils dispersaient tout cequil avait amassé. Il déclare assez quil avait cette penséelorsquil dit: " Cest pourquoi je vous déclare que tout péchéet tout blasphème sera remis aux hommes (31). " Après sêtredéfendu; après avoir satisfait à toutes les objections;après avoir découvert limpudence de ses ennemis, il leseffraye ensuite. par ses menaces. Car ce nest pas une petite preuve duzèle quil avait du salut des hommes, de ne pas se contenter dese justifier devant eux et de les persuader de son innocence, mais de lesintimider même par les menaces. Cest ce quil fait souvent àleur égard dans les avis quil leur donne, et dans les lois quilleur impose. Cette parole dabord paraît fort obscure; mais si nousla considérons avec soin, nous ny trouverons plus de difficulté.Il est donc important de la peser et de la bien examiner : " Tout péché," dit-il, " et tout blasphème sera remis aux hommes. "
" Mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne leur sera pointremis (31). Et si quelquun parle contre le Fils de lhomme, il lui seraremis, mais sil parle contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis nien ce siècle ni en lautre (32). " Que veut-il dire par ces paroles?Vous avez, leur dit-il, publié contre moi plusieurs choses. Vousavez dit que jétais un séducteur et un ennemi de Dieu. Jevous pardonne ces excès, et je ne vous en punirai point si vousen faites pénitence, mais le blasphème contre le. Saint-Espritne sera point remis à ceux même qui en feront pénitence.Quoi donc! ce blasphème ne sera-t-il point pardonné mêmeà ceux qui sen repentiront? Qui pourrait raisonnablement le croire,après que nous avons vu effectivement ce crime pardonné àceux qui se sont repentis de lavoir commis? Plusieurs de ceux qui avaientblasphémé ainsi contre Jésus-Christ, ont ensuite cruen lui, et Dieu leur a pardonné leurs crimes.
Quest-ce donc que Jésus-Christ veut faire entendre par ces paroles,sinon que ce péché était de tous celui qui se pardonnele moins? Car celui quils commettaient contre (331) Jésus-Christétait plus excusable, puisquils ne le connaissaient pas; au lieuquils ne pouvaient ignorer le Saint-Esprit, après tant de preuvesquils en avaient. Car cétait par lui que les prophètesavaient prédit de Jésus-Christ tout ce quils en avaientannoncé. Et généralement tous les saints de lAncienTestament avaient eu une grande connaissance du Saint-Esprit. Il sembledonc que Jésus-Christ leur dise: Je demeure daccord que vous ayezeu quelque sujet dêtre scandalisés à mon sujet àcause de cette chair dont vous me voyez revêtu; mais pouvez-vousdire du Saint-Esprit que vous ne le connaissez pas? " Je vous déclaredonc que le blasphème contre le Saint-Esprit ne vous sera pointremis; et vous en serez punis ici et en lautre monde. " Plusieurs dentreles pécheurs nont été châtiés quencette vie, (comme le fornicateur de Corinthe et les autres Corinthiensqui participaient indignement aux saints mystères), mais vous autresvous serez punis, et en ce monde et en lautre. Je vous pardonne toutesles injures que vous avez publiées contre moi durant ma vie; jevous pardonne même ma mort, cet outrage sanglant de la croix; ilny a que votre infidélité qui ne vous sera point remise.
Il dit ceci parce que plusieurs dentre ceux qui avaient cru en luiavant sa passion navaient pas une foi pleine. Cest pourquoi il est souventobligé dordonner à ceux quil guérissait de ne lepoint découvrir avant sa mort; et sur la croix même il prieson Père de pardonner à ceux qui ly avaient attaché.Mais pour ce qui regarde, leur dit-il,. les blasphèmes que vousdites contre lEsprit-Saint, cest un crime irrémissible. Il marquedonc quil entend ces paroles des injures quon lui disait avant sa passion,lorsquil ajoute : " Si quelquun parle contre le Fils de lhomme, il luisera remis, mais sil parle contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remisni en ce siècle, ni en lautre. " Pourquoi? Parce que le Saint-Espritne vous est pas inconnu, et que vous attaquez impudemment une véritétrop claire. Car si vous dites que vous ignorez qui je suis, pouvez-vousne pas connaître le Saint-Esprit, et pouvez-vous ignorer que chasserles démons et guérir miraculeusement les maladies, ne peutêtre louvrage que du Saint-Esprit? Ce nest donc pas nous seulementque vous offensez. Vos outrages retombent sur lEsprit-Saint. Cest pourquoivous ne pourrez éviter dêtre punis de ce crime et en ce mondeet en lautre. De tous les hommes qui sont sur la terre, les uns sont puniset en cette vie et en lautre; les autres ne le sont quici; les autresne le seront quen lautre monde; enfin les autres ne le seront ni en celui-cini en lautre.
Les Juifs ont été punis et en cette vie et en lautre.Ils ont été punis ici lorsque les Romains ont assiégéleur ville et quils ont souffert des maux effroyables, mais temporels,doù ils sont passés dans les supplices éternels.Les peuples de Sodome et de Gomorrhe et plusieurs autres ont souffert demême sur la terre et dans les enfers. Dautres ne sont punis quenlautre monde, comme le mauvais riche, qui, après avoir vécudans un si grand luxe, ne trouva pas même une goutte deau aprèssa mort. Dautres ne sont punis quici, comme le fornicateur de Corinthe.Et dautres ne sont punis ni en ce monde ni en lautre, comme les saintsapôtres, comme les prophètes et comme le bienheureux Job.Car les maux quils ont souffert nétaient point la punition deleurs crimes, mais lépreuve de leur vertu.
4. Travaillons,.mes frères, à être du nombre deces saints amis de Dieu; et si nous ne sommes pas assez heureux pour leurressembler, soyons au moins de ceux qui ont expié leurs péchésen cette vie. Car le tribunal de ce grand Juge sera terrible, en lautrevie. Larrêt de la condamnation ne se révoquera point, etles tourments seront insupportables. Si vous voulez empêcher queDieu ne vous punisse même en cette vie, jugez-vous vous-mêmes,et punissez-vous de vos péchés. Ecoutez ce que dit saintPaul: " Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugésde Dieu." (I Cor. XI, 31.) Si vous suivez ce conseil, et si vous vous avancezpeu a peu dans cette voie, vous remporterez enfin, la couronne.
Et comment, direz-vous, pouvons nous nous juger et nous punir nous-mêmes.? Pleurez, soupirez dans lamertume de votre cur, gémissez amèrement,humiliez-vous, affligez-vous, souvenez vous de tous vos péchésen particulier. Ce souvenir est un supplice secret et intérieur,qui n est connu que de celui qui est entre dans les sentiments dune vivecomponction et qui a éprouvé combien la mémoire desfautes passées est sensible à une âme touchéedun véritable regret. Cest pourquoi Dieu propose la justificationcomme le prix de cette pénitence sincère. " Accusez-vousle premier de vos péchés, " dit-il, " afin que vous deveniezjuste. " (Isaïe, XLIII, 26). Car cest, nen doutons pas, un moyenbien propre pour nous corriger, que de rassembler tous les péchésde notre vie, de les repasser dans notre mémoire, et de nous enoccuper sans cesse. Celui qui en usera de la sorte sera tellement percéde douleur quil se croira même indigne de vivre. Et ce sentimentle tiendra tellement humilié sous la main de Dieu, quil le rendraflexible à tous ses ordres comme de la cire.
Mais ne rappelez pas seulement en votre mémoire les crimes honteux,les fornications, les adultères et les autres péchéssemblables qui font horreur à tout le monde. Rappelez-y tous cespéchés intérieurs et invisibles : ces calomnies etces médisances cachées , ces pièges tendus en secret,cet amour dola vaine gloire, ces mouvements denvie, et tons les dérèglementsde cette nature. Car pour être invisibles ils nen seront pas moinspunis. Les calomniateurs seront précipités dans la géhenne,les ivrognes nauront aucune part dans le royaume du ciel, et celui quinaime pas son frère est tellement rejeté de Dieu, que lemartyre même ne lui servirait de rien. Celui qui na pas soin deses proches a renoncé la foi, et celui qui méprise le pauvresera condamné au feu.
Ne négligez pas ces fautes comme peu considérables, maisrecueillez-les toutes ensembles et écrivez-les dans votre coeurcomme dans un livre. Si vous les écrivez dans votre, mémoire,Dieu les effacera de la sienne. Si vous négligez de les marquer,Dieu.les marquera lui-même, et en tirera la vengeance. Ne vaut-ildonc pas beaucoup mieux nous en souvenir, afin que Dieu les oublie, quede les oublier afin que Dieu nous les représente et nous les reprochedevant toute la terre dans son effroyable jugement?
Pour éviter ce malheur, rappelons dans notre souvenir tous nosdésordres passés et nous nous trouverons étrangementredevables à la justice de Dieu. Qui par exemple est pur et exemptde toute avarice ? ne me dites point que vous ne tirez de vos usures quungain modéré. Ce peu de gain que vous faites, vous couleraun jour de grands supplices Pensez-y sérieusement et faites-en pénitenceQui peut dire quil na jamais outragé son frère? CependantJésus-Christ dit lui-même, que qui traite mal son frèresera jeté dans lenfer. Quel est celui qui na point parlémal en secret de son prochain ? Cependant les calomniateurs seront éternellementbannis du royaume. Qui na point eu de mouvements dorgueil? Qui ne sestpoint enflé de vanité? Et cest ce crime néanmoinsqui est le plus horrible de tous. Qui na jamais jeté de regardsdéshonnêtes sur une femme ? Vous savez cependant ce que Jésus-Christdit de ces regards. Qui ne sest point mis en colère contre sonfrère sans aucun sujet? Cependant celui qui le tait se rend coupablede jugement. Qui na jamais tait de jurements? Et lEvangile nous assureque les jurements viennent dune mauvaise cause. Qui ne sest jamais parjuré?Et cela néanmoins vient dune cause bien plus mauvaise. Qui napoint été lesclave de largent ? Cependant on ne peut lêtresans se retirer de la bienheureuse servitude de Jésus-Christ.
Je pourrais rapporter encore beaucoup dautres choses encore plus considérables.Mais ceci suffira pour toucher les coeurs qui ne seront pas plus durs quela pierre. Si chacun de ces péchés suffit en particulier,pour jeter une personne dans lenfer, que sera-ce de tous ensemble?
Comment donc, me direz-vous, est-il possible de se sauver? Nous le feronssi nous appliquons à nos maux des remèdes tout contraires,la, miséricorde, les aumônes, les prières, la componction,la pénitence, lhumilité, la contrition du coeur, et le méprisde toutes les choses de ce monde. Dieu nous a ouvert mille voies, pournous sauver, si nous y voulons prendre garde.
Veillons donc sur nous-mêmes; tâchons de guérir nosplaies par toutes sortes de remèdes. Faisons laumône; pardonnonsà ceux qui semportent de colère contre nous ; rendons grâcesà Dieu de tout ; jeûnons autant que nous le pourrons ; prionsavec assiduité, et faisons-nous des amis de notre bien. Car cestainsi que, nous pourrons obtenir de Dieu le pardon de nos fautes, et recevoirde lui les biens, quil nous a promis. Je le prie de nous faire àtous cette grâce, par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et lempire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (333)
HOMÉLIE XLII
" OU DITES QUE LARBRE EST BON ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST BON, OUDITES QUE LARBRE EST MAUVAIS ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST MAUVAIS. CARCEST PAR LE FRUIT QUE LON CONNAÎT LARBRE. " (CHAP. XII, 33, JUSQUAUVERSET 38.)
1. Jésus-Christ se sert encore ici dun autre raisonnement pourconfondre ses adversaires, et il ne se contente pas des réfutationsprécédentes. Il est visible quil nagissait pas ainsi pourse justifier devant eux du crime quils lui imputaient, puisquil en avaitdéjà. dit assez pour cela; mais pour tâcher de lesconvertir, et de les rappeler à Dieu. Il semble quil leur disepar ces paroles: Personne de vous ne sen prend à ceux qui ont étéguéris, comme ne layant pas été véritablement:personne ne dit non plus que ce soit un mal de délivrer un hommedu démon qui le possède. Car quelle que fût leur impudence,ils nauraient cependant pas osé dire pareille chose. Puis doncque ne trouvant rien à dire dans ses actions, ils ne laissaientpas de décrier sa personne, il leur montre que leurs accusationsétaient entièrement déraisonnables, et quelles combattaientlordre naturel des choses. Il leur laissait à conjecturer de làquelle impudence il fallait avoir pour dire des choses qui non-seulementétaient détestables, mais même sans aucune apparencede raison.
Mais considérez la modération du Sauveur. Il ne dit pas:Dites que larbre est bon, parce que le fruit en est bon; mais pour lesconfondre entièrement, et pour leur faire mieux comprendre quelleétait sa douceur et leur audace, il leur dit: Si vous voulez reprendremes actions, je ne vous en empêche pas : mais que vos accusationsau moins paraissent un peu raisonnables, et quelles ne se contredisentpoint elles-mêmes. Car le moyen le plus propre pour les convaincrede leur malice était de leur faire voir quils voulaient obscurcirles choses du monde les plus claires. En vain, leur dit-il, votre malignitésaveugle elle-même et veut allier ce qui est incompatible. On reconnaîtlarbre par le fruit, et non pas le fruit par larbre. Mais vous faitesle contraire. Quoi. que larbre soit le principe du fruit, cest néanmoinsle fruit qui fait juger quel est larbre. Il fallait donc, pour êtreconséquents, blâmer mes actions pour pouvoir maccuser moi-même,ou bien ne pas maccuser si vous approuviez mes actions. Pour vous, vousagissez dune manière tout opposée. Sans rien blâmerdans mes actions qui sont les fruits, vans accusez ma personne qui estcomme larbre, et vous allez jusquà mappeler démoniaque.
Jésus-Christ confirme encore ici ce quil a dit précédemment: " Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbreen porter de bons. " (Matth. VII, 18.) Ce qui fait voir que leurs accusationsétaient tout à fait absurdes, et contre toute sorte de raison.
Et comme ce nest plus lui quil justifie, mais le Saint-Esprit, illeur parle avec chaleur et (334) avec force. " Race de vipères,comment pourriez-vous dire de bonnes choses étant méchantscomme vous êtes, puisque la bouche parle de la plénitude ducoeur (34)? " Jésus-Christ, par ces paroles, accuse en mêmetemps ses ennemis, et prouve par eux la vérité de ce quilvient de leur dire. Vous autres, leur dit-il, étant daussi mauvaisarbres que vous êtes, vous ne pouvez porter de bons fruits. Je nemétonne donc pas que vous disiez ce que vous dites, puisquétantsortis de si mauvais pères, vous avez eu une éducation semblableà votre naissance, et que vous en retenez encore lesprit et lecoeur.
Mais remarquez avec quelle sévérité il les reprend,et combien ce quil leur objecte est sans réplique. Il ne leur ditpoint: " Comment pourriez-vous dire de bonnes choses, vous qui êtesune race de vipères? La conséquence serait moins frappante;mais comment pouvez-vous dire de bonnes choses, étant méchantscomme vous êtes? " Il les appelle " Race de vipères, " parceque ces hommes se glorifiaient de leurs ancêtres. Et, pour leur montrerquils nen devaient attendre aucun avantage, il les retranche de la racedAbraham; il leur ôte ce titre dhonneur, dont ils senorgueillissaientsi insolemment, et, au lieu dun ancêtre si illustre, il leur donnepour pères des serpents, extraction plus conforme à leurmalice noire et envenimée. " Puisque la bouche, " ajoute-t-il, "parle de la plénitude du coeur. "
Il leur fait voir encore ici quil est Dieu, et quil connaîtle fond des coeurs. Il nous apprend que nous rendrons compte un jour non-seulementde nos paro1es, mais encore de nos mauvaises pensées, et quellesne peuvent être cachées aux yeux de Dieu. Il montre mêmeque les hommes peuvent aussi les connaître. Car il y a une si grandeliaison et un si grand rapport du dedans avec le dehors, que lorsque levenin est au dedans, il faut nécessairement quil se répandeet quil paraisse au dehors par les paroles. Lors donc que vous entendezdire à quelquun des paroles mauvaises et scandaleuses, vous devezcroire quil a en lui beaucoup plus de mal quil nen fait paraître.Car ce quil dit de mauvais a un principe et une source, et ce qui paraîtau dehors nest quune petite partie de cette plénitude de corruptionqui est cachée au dedans. Cc reproche est sanglant, vous le comprenez;car si limpiété de leurs paroles fait voir que cest ledémon qui les leur inspire, jugez quelle est la corruption de leurcoeur, et combien cette source doù elle coule est empoisonnée.Et cette conséquence est très-certaine, parce que la languenose pas dire tout ce que le coeur lui dicte, et quelle ne laisse passortir toute la corruption intérieure; mais comme le coeur na aucunhomme pour témoin, et quayant perdu la crainte de Dieu, il nappréhendepoint ses jugements, il produit hardiment dans ses pensées toutle mal quil a conçu en lui-même. Ainsi il arrive dordinairequil y a encore plus de corruption dans notre volonté que dansnos paroles, parce que la crainte même de ceux qui nous écoutentnous retient dans ce que nous disons, au lieu que le coeur nétantconnu de personne, sabandonne avec plus de liberté au dérèglementde ses pensées. Mais lorsquil y a au dedans une trop grande corruption,elle se répand enfin au dehors. Et comme ceux qui sont pressésde rejeter les mauvaises humeurs qui les incommodent, se contraignent dabord,mais enfin ne les peuvent plus retenir; de même ceux qui ont de mauvaisespensées et de mauvais desseins dans le coeur, après sêtreretenus quelque temps, rejettent enfin au dehors ce venin caché,qui se répand en injures et en calomnies.
2. " Lhomme qui est bon tire du bon trésor de son coeur ce quiest bon, et lhomme qui est mauvais tire de son mauvais trésor cequi est mauvais (38)." Ne croyez pas, nous dit-il, que cette parole :" Que la bouche ne parle que de la plénitude du coeur, " ne soitvraie que dans le mal, elle lest aussi dans le bien. Car il y a plus devertu dans le fond du coeur des bons quil nen paraît au dehorsdans leurs paroles. Il concluait donc de la quon devait croire les Juifsplus malicieux quils ne le paraissaient être par ce quils disaient,et quon devait aussi supposer en lui plus de bonté quil nen paraissaitdans ses paroles.
Il donne au coeur le nom de " trésor " pour mieux exprimer lamultitude des biens ou des maux quil renferme. Il tâche ensuitede les frapper de terreur. Ne croyez pas, leur dit-il, que le jugementque Dieu vous réserve se termine seulement à faire connaîtreà tout le monde la corruption de vos coeurs, mais votre malice serade plus condamnée à des tourments éternels, Il neleur adresse pas son discours (335) en leur parlant à eux-mêmeset se serrant du mot de "vous", pour instruire tout le monde en général,et pour rendre ce quil dit moins odieux.
" Aussi je vous déclare que les hommes rendront compte au jourdu jugement de la moindre parole inutile quils auront dite (36). " Uneparole inutile est une parole qui na point de rapport avec les chosesdont on parle, ou qui tient du mensonge et de la médisance. Quelques-unsdisent aussi quune parole inutile est une parole vaine, comme celles quifont rire, qui ne sont pas assez réglées, qui sont trop libres,et qui blessent lhonnêteté et la pudeur.
" Car vous serez justifié par vos paroles et vous serez condamnépar vos paroles (37). " Peut-on accuser ce jugement dune trop grande sévérité;et ce compte que Dieu redemandera ne paraît-il pas être pleindéquité et de douceur? Le juge ne prononcera point larrêtcontre vous sur le simple rapport des autres, mais sur ce que vous aurezdit vous-même manière de juger de toutes la plus juste etla plus équitable, puisque vous êtes entièrement maîtreou de dire ou de ne pas dire ce que vous voudrez.
Ce ne sont donc point, mes frères, ceux qui sont calomniésqui doivent trembler, mais bien les calomniateurs eux-mêmes. Carceux qui auront été déchirés parles médisancesne seront pas contraints de justifier leur innocence, mais ceux qui lesauront décriés seront obligés dé rendre comptede toutes leurs paroles injurieuses. Cest sur eux que tout le périltombera; cest contre eux que le juge prononcera la sentence.
Cest pourquoi ceux qui sont calomniés doivent être dansune entière assurance, puisquils ne seront point responsables desmédisances des autres; mais leurs calomniateurs doivent frémirdhorreur et deffroi aux approches de ce juge qui leur fera rendre comptede leurs impostures. Ce crime est un crime diabolique. Cest un péchéqui napporte aucune satisfaction à celui qui le commet et qui nelui cause que du mal. Cest une passion qui amasse dans lâme untrésor funeste de malice et de péchés. Que si celuiqui a le corps plein de mauvaises humeurs, tombe malade nécessairement,combien plus celui qui se remplit de cette humeur noire et maligne, infinimentplus nuisible à lâme que la bile ne lest au corps, ne sexpose-t-ilà une maladie plus dangereuse, dont les douleurs seront infinieset éternelles ?
On en peut juger par les effets. Car si la médisance affligede telle sorte celui quelle attaque, combien doit-elle plus tourmentercelui qui la dit ? Le calomniateur se blesse toujours le premier avantque de blesser les autres. Celui qui marche sur les charbons ardents sebrûle lui-même ; et celui qui frappe sur un diamant sent quele coup retombe sur lui : celui qui regimbe contre laiguillon se piqueet se blesse lui-même. Car le chrétien qui sait supportergénéreusement linjustice et la calomnie, est en véritécomme un diamant, comme un feu, et comme un aiguillon perçant :au lieu qui celui qui médit de ses frères est plus faibleet plus méprisable que la boue.
Ce nest donc pas un mal que dêtre calomnié par les autres: mais cest un très grand que dêtre assez méchantpour publier des calomnies, ou de nêtre pas assez ferme pour lessouffrir. Avec quelle injustice Saül persécuta-t-il autrefoisDavid ? et combien David eut à souffrir de sa part ? et cependantlequel des deux a été le plus fort ou le plus heureux ? lequeldes deux a été le plus misérable et le plus dignede compassion ? nest-ce pas celui qui a fait linjure et non celui quila soufferte ? Considérez, je vous prie, la conduite de lun etde lautre. Saül avait promis à David que sil tuait Goliath,il lui donnerait sa fille en mariage. Cependant David tue Goliath, et Saülmanque à sa parole, et bien loin de le faire son gendre, il ne pensequà le tuer.
Lequel des deux sest donc acquis le plus de gloire ? lun est en proieà une tristesse profonde, il est possédé dun démon; lautre par ses victoires et par sa piété envers Dieu devientplus éclatant que le soleil. Nous en voyons aussi que, àpropos de cette danse fameuse des femmes israélites aprèsla mort de Goliath, Saül sécha de dépit et denvie contreDavid, et que David garda une modération et un silence qui lui attirale coeur et laffection de tout le monde.
Quand ensuite David eut Saül entre ses mains, et quétantmaître de sa vie, il lui pardonna ; lequel des deux fut le lus fortou le plus faible, le plus heureux ou le plus malheureux ? nest-il pasvisible que cest celui qui ne voulut point se venger dun ennemi qui avaittant cherché à le perdre ? lun était (336) arméde soldats et dun grand nombre de troupes; David, au contraire, nétaitarmé que de la justice qui le couvrait comme dun bouclier qui luitenait lieu de toute une armée. Cest pourquoi après avoirsouffert tant dinjustices et de violences il ne voulut point tuer sonpersécuteur, quoiquil eût pu le faire sans blesser la justice,parce quil savait que le courage dun homme doit paraître non àfaire le mal, mais à le souffrir.
Jetez maintenant les yeux sur le patriarche Jacob. Ne fut-il pas traité,par Laban avec beaucoup dinjustice et de violence? cependant qui des deuxfut le plus fort? ou Laban qui tenant Jacob en sa puissance nosa jamaisle toucher; ou Jacob qui étant sans armes et sans soldats ne laissapas dé lui être plus redoutable que nauraient étédix mille rois?
3. Mais pour vous mieux prouver ce que je vous ai déjàdit, je retourne encore à David, pour le considérer, dunemanière toute contraire à celle dont nous lavons envisagé.Car après avoir été si ferme et si courageux lorsquonlui faisait violence, na-t-il pas été ensuite le plus faiblede tous les hommes lorsquil a fait violence aux autres? Ne vit-on pasdans linjustice quil fit à une que lauteur de linjure devientle plus faible et loffensé le plus fort? Une, tout mort quil était,mettait le désordre dans la famille de David et troublait tout sonroyaume; et David tout vivant et tout roi quil était, étaittrop faible pour lui résister. Il ne pouvait empêcher quunseul homme, et un homme mort, ne remplît tout son Etat de confusionet de trouble.
Voulez-vous que je vous fasse voir encore plus clairement ce que jevous dis? Examinons ce qui est arrivé à ceux qui se sontvengés même avec justice. Car nous avons déjàfait voir que ceux qui outragent injustement les autres, sont sans comparaisonplus faibles que ceux quils haïssent, puisquils se perdent eux-mêmesen les voulant perdre. Joab, général de larmée deDavid, peut me servir à prouver ce que je vous dis. Il voulut vengerla mort de son frère et il excita pour cela une guerre civile, etsengagea dans une longue suite dafflictions et de maux, quil se seraitépargnés, sil eût eu assez de vertu et de sagessepour souffrir constamment la perte dune personne qui lui étaitchère.
Fuyons donc ce crime, mes frères, et noffensons jamais nos frères,ni par nos actions, ni par nos paroles. Jésus-Christ na pas dit: Si vous accusez publiquement, si vous dénoncez au juge, mais simplement:"Si vous dites du mal, " quand. ce ne serait quen vous-même, vousne laisserez pas den être très-sévèrement puni.Quand ce que vous auriez dit se trouverait en effet véritable, etque vous en connaîtriez dune manière certaine la vérité,vous ne laisserez pas dêtre puni. Car Dieu vous jugera non pointpar ce quun autre aura fait, mais par ce que vous aurez dit vous-même: " Vous serez, " dit-il, " condamné par vos paroles. "
Ne vous souvenez-vous pas que le pharisien ne disait rien qui ne fûttrès-véritable et très- connu de tout le monde , etque néanmoins sans quil eût révélé:des fautes secrètes et cachées, il fut condamné auxderniers supplices? Sil ne faut donc point accuser les autres de fautesqui sont connues et qui sont publiques, il faut encore bien moins leurreprocher celles qui sont incertaines et douteuses? Le pécheur na-t-ilpas un juge qui le jugera? Pourquoi usurpez-vous lautorité du Filsunique du Père? Cest à lui que le Père a donnétout le pouvoir de juger. Cest à lui quil réserve ce trôneet ce tribunal.
Que si vous avez tant denvie de juger, jugez-vous vous-même.Ce jugement ne vous exposera à aucun blâme et vous sera mêmetrès-avantageux. Elevez ce tribunal au milieu de vous et représentez-voustous les dérèglements de votre vie. Redemandez-vous un compteexact de toutes vos actions. Dites à votre âme : Pourquoiavez -vous eu la hardiesse de faire telle ou, telle action? Que si ellene prend pas déplaisir à se juger ainsi elle-même etquelle aime mieux examiner les fautes des autres, dites-lui encore: Cenest pas sur les actions des autres que je vous juge; ce nest pas decelles-là que vous avez à vous justifier. Que vous importequun tel vive mal? Pourquoi vous-même osez-vous faire une tellefaute ? Défendez-vous vous-même et naccusez pas les autres.Examinez-vous vous-même et nexaminez point votre frère.
Intimidez aussi votre âme. Tenez-la dans la crainte et dans lafrayeur. Si elle na rien à répondre et quelle tâchede séchapper à ce tribunal, contraignez-la dy comparaîtretraitez-la comme une criminelle, frappez-la de verges comme une esclaveorgueilleuse qui sest laissée corrompre. Ne laissez passer, aucunjour sans la juger de la sorte. (337) Représentez-lui ce fleuvede feu, ce ver qui la rongera sans cesse et tous ces supplices si effroyablesde lenfer.
Ne lui permettez point à lavenir de se laisser souiller parle démon. Ne souffrez plus quelle se serve de ces vaines excuses:cest le démon qui vient me chercher, cest lui qui me tend despièges, cest lui qui massiège et qui me tente. Répondez-luique si elle ne voulait point consentir, il ne lui ferait aucun mal et quetous ses artifices seraient inutiles à son égard.
Que si elle se défend dune autre manière et quelle dise: Je suis liée avec mon corps, je suis environnée dune chairfaible, je demeure parmi des hommes et je suis encore sur la terre, répondez-luique ce ne sont là que des prétextes pour entretenir ses désordres.Que tels et tels sont, aussi bien quelle, environnés dune chair,quils demeurent en ce monde et quils sont encore sur la terre. Que néanmoinsils vivent dans une vertu admirable et que quand elle aura pris une fermerésolution de bien vivre, la chair ne len empêchera plus.
Que si ce discours lafflige, ne cessez point de la blesser. Ces blessuressalutaires que vous lui ferez, ne la tueront pas, mais la sauveront. Sielle répond encore : quun tel homme la irritée et la miseen colère, répondez-lui quil était en sa puissancede ne sy pas mettre et que souvent elle sen était abstenue. Sielle dit: la beauté de cette personne ma surprise, répondez-luiquil était encore en son pouvoir détouffer cette passion.Rapportez-lui lexemple de beaucoup dautres personnes qui lont éteinteet faites-la souvenir des paroles de la première femme : " Le serpentma trompée " (Gen. III), " à qui néanmoins cetteexcuse ne servit de rien.
4. Lorsque vous jugerez ainsi votre âme, que personne ne soitprésent et que personne ne vous trouble. Imitez les juges qui fonttirer les rideaux pour être plus en repos et pour mieux former leursjugements. Cherchez de même, au lieu de rideaux, un temps et un lieude solitude et de paix. Quand vous avez soupé et que vous êtesprès de vous mettre au lit, jugez-vous alors et examinez vos fautes.Tout y est très-favorable, le temps, le lieu, le lit, le repos.David la marqué, lorsquil a dit: " Dites dans vos coeurs ce quevous dites, et soyez touchés de componction, lorsque vous êtessur vos lits. " (Ps. IV, 5.) Punissez avec sévéritéles moindres fautes, afin que vous soyez dautant plus éloignéde tomber jamais dans les grandes.
Si vous êtes exact à faire cela tous les jours, vous paraîtrezavec confiance devant ce tribunal terrible qui fera trembler tout le monde.Cest ainsi que saint Paul sest élevé à un si hautpoint de pureté et dinnocence, et cest ce qui lui a fait dire: " Si nous nous jugions " nous-mêmes, nous ne serions point jugésde " Dieu. " (I Cor. II, 31.) Cest ainsi que Job a purifié sesenfants, puisquil est bien croyable quoffrant à Dieu des sacrificespour leurs fautes secrètes, il les punissait sévèrementde celles qui paraissaient.
Pour nous autres nous sommes bien éloignés de cette vertu,et nous faisons le contraire de ces grands saints. Aussitôt que nousnous sommes mis au lit, nous repassons dans notre esprit nos affaires domestiques.Il y en a même qui sentretiennent alors de choses qui blessent lhonnêteté.Dautres pensent à leurs biens et à leurs usures, et sembarrassentdans mille sortes de soins. Si vous aviez une fille unique, vous veilleriezavec soin pour la conserver chaste et pure ; et vous souffrez que votreâme qui vous devrait être plus précieuse que votre fille,sabandonne à des fornications spirituelles, et vous lui suscitezvous-même une infinité de pensées mauvaises.
Si lamour de largent, si le désir du gain, si un objet dangereux,si la haine ou la colère, ou quelque autre passion se présenteà la porte de notre âme, nous la lui ouvrons aussitôt,nous linvitons à entrer, nous lattirons, et nous lui permettonssans rougir de la déshonorer et de la corrompre. Y a-t-il rien deplus cruel que cette mortelle négligence? Nous navons quune âmequi nous doit être plus chère que toutes choses; et nous laprostituons à ces pensées malheureuses et à ces fantômes,comme à des adultères qui ne la quittent quaprèslui avoir fait perdre la pureté, et lorsquils en sont bannis parle sommeil; ou plutôt ces fantômes ne sen retirent pas mêmealors. Les songes de la nuit lui représentent encore les imagesdont elle sétait remplie durant le jour. Elle se trouve encoreoccupée alors par ces représentations de la nuit, qui lexposesouvent à des chutes et à des crimes véritables.
Nous ne pouvons souffrir que la moindre poussière ou la moindrepaille entre dans notre (339) oeil; et nous négligeons notre âme,lorsquelle est accablée de tant de maux. Quand la purgerons-nousde toutes ces 1m puretés dont nous la souillons chaque jour? Quandcouperons-nous toutes ces ronces et ces épines? Quand y répandrons-nousla semence des vertus?
Ne savez-vous pas que le temps de la moisson approche? et cependantnous navons pas encore commencé à défricher la terrequi nous a été commise. Que si le maître du champ noussurprend dans cette paresse, que lui dirons-nous, que lui pourrons-nousrépondre? Dirons-nous que personne ne nous a donné de semence?On a soin de le faire tous les jours. Dirons-nous que personne na arrachéles épines qui couvraient toute la terre. Nous tâchons àtous moments dy mettre cette faux " dont il est parlé dans lEcriture.Nous excuserons-nous sur les nécessités de la vie qui nousattachent et qui nous tiennent comme captifs? Pourquoi ne vous êtes-vouspas " crucifié au monde? " selon la parole de lApôtre.
Si celui qui na rendu que le talent quil avait reçu de sonmaître, est appelé " méchant serviteur ", parce quilne la pas rendu au double, comment appellera-t-on celui qui aura mêmedissipé ce quon lui aura donné? Si ce serviteur fut liéet précipité dans le lieu " des s pleurs et des grincementsde dents; " que souffrirons-nous, nous autres qui demeurons toujours lâcheset paresseux, quoique tant de considérations nous portent ànous convertir?
Car quy a-t-il en ce monde qui ne vous dût aider à penserà Dieu? Ne voyez-vous pas combien la vie est fragile et incertaine,et de combien de maux et dafflictions elle est traversée? Ne croyezpas, je vous supplie, quil ny ait que la vertu qui soit pénible.Le vice a aussi ses épines et ses travaux. Puis donc que le travailest égal de part et dautre, pourquoi nembrassez-vous pas plutôtcelui qui sera suivi dune si grande récompense?
Il y a même des vertus qui sexercent sans aucune peine. Car quellepeine y a-t-il à ne point médire, à ne point mentir,à ne point jurer, à ne se point mettre en colère contreson frère? Sil y a de la peine, ce nest pas à fuir cesvices, mais à les commettre. Ne serons-nous donc pas inexcusables,et indignes de pardon, si nous ne nous appliquons pas à ces vertusmêmes qui sont si faciles? Et qui sétonnera que nous narrivionsjamais à ce quil y a de plus élevé et de plus pénibledans la vertu, puisquen négligeant les choses les plus aisées,nous nous rendons incapables des plus grandes?
Souvenons-nous, mes frères, de ces avis si importants; fuyonsle mal, embrassons la vertu, afin de jouir et du vrai bonheur de cettevie, et dans lautre des biens éternels que je vous souhaite, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Ainsi soit-il.