Jean Chrysostome, IVe siècle

Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu #2

Commentary on the Gospel of Saint Matthew (Part 2) / Толкование на Евангелие от Матфея (часть 2)
Ce texte est disponible dans d'autres langues :

HOMÉLIE XXVIII

" JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS UNE BARQUE, SES DISCIPLESLE SUIVIRENT ; ET AUSSITÔT UNE GRANDE TEMPÊTE S’ÉLEVASUR LA MER, EN SORTE QUE LA BARQUE ÉTAIT COUVERTE DES FLOTS, ETLUI CEPENDANT DORMAIT. " (CHAP. VIII, 23, 24, JUSQU’À LA FIN DUCHAPITRE.)

1. Saint Luc, pour prévenir la curiosité de ceux qui voudraients’informer trop précisément du temps auquel ce miracle dela tempête arriva, dit en général : " Et il arrivaun jour qu’il monta dans une barque avec ses disciples. " (Luc, VIII, 22.)Saint Marc fait la même chose. (Marc, IV, 35.) Mais saint Matthieuobserve ici l’ordre des temps. C’est que les évangélistesne rapportent pas tous toutes les actions de Jésus-Christ. Je vousen ai déjà avertis afin que personne ne prenne une omissionpour une contradiction. Jésus-Christ donc, mes frères, renvoiele peuple, et retient seulement ses disciples avec lui. Tous les évangélistesdemeurent d’accord de cette circonstance. Et ce n’était pas au hasardni sans grand sujet qu’il les retenait avec lui. Il voulait les rendretémoins de ce grand miracle qu’il allait faire. Comme un excellentmaître d’exercices, il dressait et assouplissait ses apôtresde manière à les rendre imperturbables dans les dangers,et modestes au milieu des honneurs. Pour qu’ils ne soient pas trop vainsde ce qu’il les a retenus auprès de lui après avoir renvoyéles autres, Jésus permet que ses disciples soient battus par latempête, et tout ensemble il prépare le grand miracle qu’ilfera bientôt, et exerce leurs coeurs à. supporter courageusementles épreuves. Les autres miracles que Jésus-Christ avaitdéjà faits en leur présence, étaient sans doutetrès considérables; mais celui-ci a une vertu toute particulièrepour les rendre hardis et courageux. La mer devint alors comme une carrièredans laquelle le Sauveur exerçait ses nouveaux athlètes.C’est pourquoi il voulait qu’il n’y eût que ses disciples avec lui.Lorsqu’il n’a dessein que de faire des miracles, il veut que tout le peupleen soit témoin; mais lorsqu’il y a quelque péril ou quelquemal à souffrir, il renvoie le peuple et ne retient que ceux qu’ilformait comme des athlètes aux combats qui devaient bientôtse livrer par toute la terre.

Saint Matthieu dit simplement que Jésus-Christ " dormait, " maissaint Marc dit " qu’il dormait sur un oreiller. " Il voulait nous apprendrepar là combien le Fils de Dieu était éloignéde tout faste et de tout orgueil, et nous exhorter à suivre l’exemplede cette simplicité. Lors donc que la mer soulevait de plus en plusses flots, et que la tempête devenait très violente : " Alorsses disciples s’approchant de lui le réveillèrent et luidirent: Seigneur, sauvez-nous, nous périssons (25). " Jésus-Christen se réveillant s’adresse plutôt à ses disciples qu’àla mer. Il reprend plutôt le peu de foi des uns qu’il ne commandeà l’autre de se calmer; parce que, comme je l’ai déjàdit, il permettait cette tempête pour les exercer; et il traçaitici une figure des tentations (231) dont ils se trouveraient agitésdurant toute la suite de leur Vie. On les a vus depuis, battus par destempêtes d’événements beaucoup plus fâcheusesque celle-là, sans que le Sauveur se soit mis en peine de les entirer. C’est ce qui fait que saint Paul dit, en écrivant aux Corinthiens: " Je suis bien aise, mes frères, que vous sachiez l’afflictionqui nous est survenue en Asie, parce qu’elle a été d’un poidsexcessif et au-dessus de nos forces, jusqu’à nous faire désespérerde sauver notre vie. " (II Cor. 1, 8.) Et il dit encore au même endroit:" Dieu nous a délivrés d’un si grand péril de mort." (Ib. 10.)

Pour apprendre donc ici à ses apôtres, que quelque grandsque fussent les maux dont ils seraient accablés à l’avenir,ils devaient toujours conserver une grande fermeté de courage, etcroire que Dieu ne permettait ces épreuves que pour leur bien, ilcommence par les reprendre aussitôt qu’il se réveille. Ce.trouble même dans lequel il permet qu’ils tombent, leur devait êtretrès avantageux, puisque le miracle leur en devait paraîtreplus grand, et que le souvenir en serait mieux imprimé dans leurmémoire. Quand Dieu veut faire quelque action extraordinaire, ilménage beaucoup de circonstances et d’accidents particuliers propresà graver fortement dans les esprits le souvenir de l’événementmiraculeux, de peur qu’aussitôt qu’il sera passé on ne l’oublie.C’est ainsi qu’il permit que Moïse fût d’abord frappéd’horreur en voyant sa verge changée en serpent, afin qu’en sortantensuite de cette épouvante, il admirât davantage ce prodige.C’est ce qui arrive ici aux apôtres. Dieu ne les sauve que lorsqu’ilsse croyaient perdus; afin qu’en se souvenant de la frayeur dont ils avaientété saisis et du péril dans lequel ils étaient,ils se souvinssent en même temps de la grandeur du miracle qui lesen avait délivrés.

C’était dans ce dessein que Jésus dormait. S’il eûtété éveillé, peut-être que les disciplesn’auraient pas eu peur, ou qu’ils n’auraient pas invoqué son aide,ou qu’i1s ne l’auraient pas cru assez puissant pour dissiper un tel danger.Il dort donc pour donner lieu la crainte de saisir leurs coeurs, et pourleur rendre ensuite ce miracle plus sensible. Nous ne voyons jamais sibien les miracles que les autres éprouvent, que ceux dont nous ressentonsnous-mêmes les effets. Les apôtres voyaient à la véritéde nombreux miracles de guérison opérés tons les jourssur d’autres personnes, mais comme ces miracles ne les touchaient pas personnellement,il pouvait arriver qu’ils les laissassent indifférents. Comme ilsn’étaient ni boiteux, ni atteints d’aucune autre infirmitécorporelle, et qu’il était néanmoins utile qu’ils ressentissentpersonnellement la bonté et la puissance de leur Maître, Jésus-Christpermet la tempête puis il les en délivre, leur imprimant ainsiun plus vif sentiment de sa bienfaisance. Le Sauveur fait ce miracle loinde la foule pour n’avoir pas à condamner publiquement le manquede foi de ses disciples; il les en reprend, mais en particulier et lorsqu’ilssont seuls avec lui; avant même de calmer la tempête qui agitaitles eaux, il apaise par la réprimande celle qui troublait leursâmes.

Jésus leur répondit : " Pourquoi êtes-vous ainsitimides, ô hommes de peu de foi? Et se levant ensuite, il parla avecempire aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme (26)."Jésus-Christ nous apprend par ce reproche que la crainte et le troublene viennent point des maux ni des tentations par elles-mêmes, maisde la faiblesse de nos âmes et de notre peu de foi. Et si quelqu’unm’objecte que ce n’était point une marque de faiblesse dans lesapôtres, mais plutôt une preuve de leur grande foi de s’adresserainsi à Jésus-Christ et de. le réveiller pour luidemander du secours,.. je lui répondrai que les apôtres montraientqu’ils n’avaient pas encore une juste idée de la puissance de leurMaître, par cela même qu’ils ne le croyaient pas assez puissantpour apaiser la tempête à moins qu’il ne fût éveillé.

Et ne vous étonnez pas de l’imperfection qu’ils montrent ici,puisque vous la retrouverez encore plus tard en eux lorsqu’ils auront ététémoins de beaucoup d’autres miracles.

C’est ce qui-leur attirera tant de réprimandes du genre de celle-ci:" Etes-vous donc encore, vous aussi, sans intelligence? " (Matth. XV, 16.)Et si les disciples eux-mêmes étaient si imparfaits, ne nousétonnons pas, mes frères, que le peuple n’eût pas despensées plus relevées du Fils de Dieu. Car les disciplesétaient dans l’étonnement et disaient : " Quel est cet homme-cià qui les vents et la mer obéissent (27)?"

2. Cependant Jésus-Christ ne les reprend point de ce qu’ils nele regardent encore que comme un homme; et il attend sans impatience quele grand nombre de ses miracles (232) les persuade eux-mêmes de lafausseté de leurs pensées. Que si vous me demandez pourquoiils le regardaient toujours comme un homme ordinaire, je vous répondraique c’est à cause de tout ce qui paraissait en lui au dehors, dece qu’il donnait comme nous, et qu’il se servait d’un vaisseau, pour passerla mer. C’est ce qui jetait leurs esprits dans le trouble et dans la confusionà son sujet. Le sommeil où ils le voyaient et tout ce quiparaissait en lui, faisait voir que ce n’était qu’un simple homme; mais cette tempête si divinement, calmée montrait qu’ilétait Dieu. Et si Moïse autrefois commanda aussi à lamer, ce qu’il fit ne sert qu’à montrer la supérioritéde Jésus sur lui. Car Moïse agissait en serviteur, mais Jésus-Christcommandait en maître. Il n’étend point sa verge comme Moïse,il ne lève point comme lui les mains au ciel, il n’use point deprières. Il agit souverainement en créateur qui se fait obéirde sa créature, et comme un ouvrier qui dispose de son ouvrage selonqu’il lui plaît. Il calme par une seule parole l’agitation de lamer et il lui impose comme un frein pour dompter ses flots. Il fait succédertout d’un coup le calme à la tempête, sans qu’il en restela moindre trace, ce que l’évangéliste marque par cette parole:" Et il se fit un grand calme. "

Jésus-Christ fait dans ce miracle ce que l’Ecriture admire commeun rare prodige dans le Père dont il est écrit : " Il a parléet la tempête s’est arrêtée. " (Ps. CVI, 20.) C’estexactement ce que l’on dit ici de Jésus-Christ.: Il parle et " ilse fait aussitôt un grand calme. " Voilà ce qui causait àla multitude une si extraordinaire admiration; et certainement cette admirationeût été -moindre si Jésus avait opérécomme Moïse.

Lorsque Jésus-Christ eût quitté la mer, il fit voirun autre miracle encore plus terrible.

Deux démoniaques,.en le voyant, furent saisis de frayeur commedes esclaves fugitifs qui aperçoivent leur Maître. Ecoutonsl’Evangile : " Jésus ensuite étant passé àl’autre bord, dans le pays des Géraséniens, il vint au devantde lui deux possédés sortant des tombeaux; ils étaientsi furieux que personne n’osait passer par ce chemin-là (28). Etils commencèrent à. crier : Jésus, Fils de Dieu, qu’ya-t-il de commun entre vous et nous? Etes-vous venu ici pour nous tourmenters avant le temps (29)? " Pendant que le peuple regarde Jésus-Christcomme un " homme ", les démons viennent publier qu’il est " Dieu".Et ceux qui n’avaient pas entendu la voix de cette mer agitée d’abord,puis tout d’un coup calmée, entendirent les démons répéterà haute voix et distinctement ce que la mer avait déjàproclamé si haut par son subit apaisement. Et afin que ces parolesdes démons ne parussent point une flatterie, ils en font voir toutd’abord la vérité, en avouant ce qu’ils souffrent: "Etes-vousvenu ici, " disent-ils, " pour nous tourmenter avant le temps? " Ils déclarentd’abord qu’ils sont ses ennemis, afin que la prière qu’ils lui feraientensuite ne parût point une chose concertée. Ils étaientinvisiblement tourmentés; Ils sentaient des agitations plus grandesque celles des flots de la mer. La présence de Jésus-Christles brûlait au dedans d’eux-mêmes et leur faisait souffrirdes maux effroyables.

Comme personne n’osait amener ces possédés à Jésus-Christ,il les va trouver lui-même. Saint Matthieu marque seulement qu’ilsdirent à Jésus-Christ " Etes-vous venu ici pour nous tourmenteravant le temps? " Mais les autres évangélistes ajoutent :" Qu’ils le priaient et le conjuraient de ne les point jeter dans l’abîme." Car ils crurent que le temps marqué pour leur supplice étaitvenu, et ils furent saisis de crainte, se croyant près d’êtreprécipités dans l’enfer. Que si saint Luc ne parIe que d’unpossédé, tandis que saint Matthieu parle de deux, ce n’estpoint une contradiction. Si saint Luc assurait formellement qu’il n’y enavait qu’un et qu’il n’y en avait point d’autre avec lui, ce serait alorsqu’il combattrait ce que saint Matthieu a dit. Mais lorsqu’un évangélistene parle que d’un possédé et qu’un autre parle de deux, cen’est plus se contredire, mais rapporter différemment une mêmehistoire. Il me semble que saint Luc ne parle que d’un, parce qu’il avaitdans l’esprit le plus violent de ces possédés. C’est pourquoiil s’arrête à décrire ce malheur d’une manièreplus tragique, et rapporte que brisant toutes les chaînes dont onle " voulait lier, il errait dans les déserts. " Saint Marc ajoute: " Qu’il se frappait à coups de pierres. " Mais les seules parolesde ces possédés suffisent .pour faire voir leur cruautéet leur impudence : " Etes-vous venu pour nous punir avant le temps?" disent-ils.Ne pouvant pas dire qu’ils n’ont pas péché, tout ce qu’ilsdemandent, c’est qu’ils ne soient point (233) châtiés de leurscrimes avant le temps destiné à leur supplice. Comme le Sauveurles surprenait au milieu de leurs coupables pratiques, exerçantleur malice à pervertir et à tourmenter ses créatures,ils crurent que cédant à l’indignation que lui causait leursexcès, il ne différerait pas davantage à les punir.C’est dans cette appréhension qu’ils conjurent le Fils de Dieu etqu’ils lui disent : " Etes-vous venu " pour nous punir avant le temps?" Ceux que les chaînes ne pouvaient arrêter, qui brisaientleurs fers, qui se tenaient sur les montagnes, en descendent enfin d’eux-mêmeset de leur propre mouvement, viennent trouver le Sauveur, enchaînésqu’ils sont par sa puissance; ils empêchaient les autres de passer,et c’est maintenant Jésus-Christ qui leur ferme le passage, et ilss’arrêtent immobiles devant lui.

Mais d’où vient qu’ils se plaisaient tant dans les sépulcres?Pour insinuer dans l’esprit des hommes quelque croyance funeste, par exemplepour leur persuader que les âmes des morts deviennent des démons.Ce que je prie Dieu, mes frères, de détourner à jamaisde notre pensée. Mais si cela n’est ainsi, me dira quelqu’un, commentse fait-il qu’il y a des magiciens qui s’emparent de petits enfants, etqui les égorgent pour se faire de leurs âmes des auxiliairesdans leurs entreprises? - Il se peut que des magiciens égorgentdes enfants comme plusieurs personnes l’affirment; mais d’où savez-vousque les âmes de ces enfants agissent ensuite de concert avec euxpour faire réussir leurs projets?

Les démons eux-mêmes, me direz-vous, crient tous les jours: Je suis l’âme d’un tel. Mais cela n’est-il pas un piègequ’ils nous tendent, et un effet de leur tromperie? Ce n’est point l’âmede cet homme mort qui parle de la sorte, c’est le démon qui feintde l’être, et qui tâche de nous séduire par cette imposture.Si l’âme pouvait passer dans la substance d’un démon, ellerentrerait encore bien plus aisément dans le corps même d’oùelle est sortie. Quelle apparence y aurait-il d’ailleurs, qu’une âmeoutragée et déshonorée, voulût servir àcelui même qui l’outrage, et l’aider dans ses desseins? Et qui croiraqu’un homme puisse faire qu’une substance spirituelle se transforme enune autre substance? Si cela est impossible dans les corps; et si le corpsd’un homme ne se change point en celui d’une bête, combien 1. (Voyezla note de la page 167 du tome 1er.) est-il moins croyable que son âmepuisse se changer en la substance d’un démon?

3. C’est pourquoi il faut mépriser ces discours, comme des contesde vieilles femmes ivres et comme des fables bonnes à faire peuraux enfants. Une fois qu’une âme est séparée de soncorps, il ne lui est plus permis d’être dans ce monde. L’Ecrituredit : " Que les âmes des justes sont dans la main de Dieu. " (Sap.III, 1) Si les âmes des justes sont dans la main de Dieu, il esthors de doute aussi que celle des enfants qui n’ont point péchéy sont. Nous savons aussi que les âmes des pécheurs sont aussitôtaprès leur mort enlevées de ce monde, comme nous le voyonsdans l’histoire du Lazare et du mauvais riche; et Jésus-Christ diten un autre endroit de son Evangile : " On vous redemandera votre âme." (Luc, XII, 20.) Il est donc certain que dès qu’une âme estsortie de son corps, elle ne peut plus demeurer sur la terre. Et certescela paraît bien raisonnable. Si lorsque nous voyageons en ce monde,revêtus de notre corps, sur une terre qui nous est cependant familièreet connue, nous ne savons plus, pour peu que nous entrions dans une voienouvelle, de quel côté dirige nos pas, et que nous avons besoinde quelqu’un qui nous guide; comment une âme, arrachée deson corps, et tout à coup transportée dans des régionsqu’elle ne connaît point, pourra-t-elle savoir de quel côtése tourner, sans quelqu’un qui lui montre le chemin?

Il y a cent autres raisons qui font voir que lorsqu’une âme estsortie du corps, elle ne demeure plus sur la terre. Nous voyons que saintEtienne dit : " Recevez mon âme (Act, VII, 50); " que saint Pauldit : " Je désire d’être avec Jésus-Christ (Philip.I, 23); " et qu’il est dit d’un ancien patriarche : " II fut mis au rangde ses pères, et mourut dans une " heureuse vieillesse. " (Genèse,XXV, 2.) Que si vous voulez encore une autre preuve pour vous faire voirque les âmes de ceux qui sont morts ne demeurent point sur la terre,écoutez ce que dit le mauvais riche, et voyez ce qu’il demande sanspouvoir l’obtenir. Si les âmes avaient la liberté de demeurersur la terre après leur mort, pourquoi ce mauvais riche ne serait-ilpas venu lui-même avertir ses frères de ce qui se passe là-bas?(Luc, XV, 25.) Ce seul endroit de l’Ecriture suffit pour nous faire voirque les âmes, après leur mort, vont dans un lieu fixe et arrêté,d’où elles (234) ne sont plus maîtresses de sortir, et oùelles attendent le jour terrible du jugement.

" Or il y avait au delà, un peu plus loin, un grand troupeaude pourceaux qui paissaient (30). Et les démons lui disaient enle suppliant: Si vous nous chassez d’ici, permettez-nous d’aller en cetroupeau de pourceaux (31). Et il leur répondit : Allez, et étantsortis ils entrèrent dans les pourceaux; et voilà que tousces pourceaux coururent avec violence se précipiter dans la mer,et moururent dans les eaux (32). " Si quelqu’un veut savoir pourquoi lesdémons

firent cette demande à Jésus-Christ, et pourquoi le Sauveurla leur accorda, je lui réponds que ce n’était point pourse rendre à leur prière ni pour leur faire une grâce;mais pour nous apprendre plusieurs choses très importantes. Il voulaiten premier lieu faire comprendre à ceux qu’il délivrait combienfuneste et violente était la domination de ces tyrans sans cesseoccupés à tendre des piéges, aux hommes. Il voulaiten second lieu nous assurer que les démons n’osent pas mêmeentrer dans des pourceaux, s’ils n’en reçoivent de Dieu la permission.Il voulait encore nous faire voir que s’il n’eût retenu la malicedes démons, et si sa providence n’eût arrêtéleur fureur, ils auraient encore fait plus de mal. aux hommes qu’ils n’enfirent aux pourceaux.

Car il est certain qu’ils ont pour nous une haine bien plus grande quecontre les bêtes.

Si donc ils n’épargnèrent pas les pourceaux, et s’ilsles précipitèrent dans la mer aussitôt qu’ils en eurentreçu le pouvoir; que n’eussent-ils point fait à ces possédésqu’ils emmenaient et égaraient dans les solitudes, si Dieu. n’eûtmis des bornes à leur rage?

Cet exemple nous fait voir qu’il n’y a personne sur qui la providencede Dieu ne veille.

Si nous n’en ressentons pas tous également les mêmes preuves,c’est par un autre grand effet de cette même providence, qui ne sedécouvre à chacun de nous qu’autant qu’il lui est nécessaire.Nous apprenons encore par cette histoire que Dieu ne veille pas seulementen général sur tous les hommes, mais sur chacun d’eux enparticulier. Jésus-Christ sans doute le déclare expressémentà-ses disciples lorsqu’il leur dit: " Tous les cheveux de votretête ont été comptés (Matth. X, 30), " maisnous en voyons une preuve bien claire dans l’exemple de ces possédés, que les démons auraient fait mourir, si Dieu n’eût veilléà leur conservation. Outre ces raisons, on peut encore dire queJésus-Christ voulait donner aux habitants du pays une idéede sa puissance: " Ce que voyant ceux qui les gardaient, ils s’enfuirent,et, étant venus-à la ville, ils donnèrent avis detout, et de ce qui était arrivé aux possédés(33). Et aussitôt toute la ville sortit pour aller au-devant de Jésus;et, l’ayant vu ils le supplièrent de se retirer de leur pays (34)." Lorsque sa réputation était répandue en quelqueendroit, Jésus ne s’y montrait plus que rarement et n’y faisaitplus guère de miracles; mais lorsqu’il était inconnu dansquelque ville et qu’on n’y parlait point de lui, c’est alors qu’il se signalaitpar ses prodiges, afin d’attirer ainsi le peuple à la connaissancede sa divinité.

Que les habitants de cette ville fussent des hommes stupides, on ledevine aisément, puisqu’au lieu d’admirer et d’adorer Celui quidéployait une telle puissance, ils le renvoyèrent et le supplièrentde s’éloigner de leur contrée. Mais pourquoi les démonsprécipitèrent-ils les pourceaux dans lamer? C’est parce qu’ilstâchent partout de jeter les hommes dans l’abattement, et qu’ilsse réjouissent toujours de leur perte. C’est ce que le démontémoigna autrefois à l’égard du bienheureux Job. Dieului donna puissance sur son serviteur, non pour condescendre à sondésir cruel et à son envie furieuse; mais pour rendre cesaint athlète plus illustre et pour ôter à cet espritde malice tout sujet d’excuse, en faisant retomber sur sa tête tousles maux dont ce juste aurait été affligé.

Nous voyons encore ici arriver le contraire de ce que les démonssouhaitaient. Car la puissance de Jésus-Christ qu’ils s’efforçaientd’obscurcir, en parut avec plus d’éclat; et la malice furieuse deces esprits, dont Dieu délivra les possédés, inspiraplus d’horreur à tout le monde. On remarqua en même tempsleur faiblesse puisqu’ils n’avaient pas même la puissance de nuireà des pourceaux, si Dieu, le créateur de toutes choses, nela leur donnait.

4. Si quelqu’un veut entendre cette histoire dans le sens anagogique,je ne m’y oppose pas. Il suffit qu’il reconnaisse que la véritéde l’histoire est telle que l’Evangile la rapporte. Or la leçonque nous donne ce passage ainsi entendu c’est que lorsque les hommes viventen pourceaux, ils tombent aisément sous la puissance (235) du démon.Tant qu’ils demeurent encor hommes, et qu’ils ne sont pas tout àfait pourceaux, ils peuvent comme les deux possédés êtreencore délivrés de la puissance du diable; mais lorsqu’ilsont étouffé en eux tous les sentiments de l’homme, le démonnon-seulement s’empare d’eux, mais il les précipite dans l’abîme.Afin que personne ne prît pour une fable l’expulsion des démons,mais que l’on y crût comme à un fait certain, Jésus-Christpermet que l’on en voie la preuve dans la mort des pourceaux.

Mais qui n’admirera ici la bonté du Sauveur en même tempsque sa puissance? Ces hommes qui ont reçu un si grand bien du Sauveurdans la délivrance de ces possédés, sont assez ingratspour le faire sortir de leur pays, et lui ne s’y oppose pas, mais il seretire, sans témoigner la moindre résistance. Aprèsqu’ils se sont déclarés si visiblement indignes de la prédicationde sa parole, il les quitte et se retire loin d’eux. Il leur laisse pourmaîtres ceux qui avaient été possédés,et ceux qui paissaient les pourceaux, afin qu’ils apprissent d’eux commenttout s’était passé.. Mais en s’éloignant de ce peuple,il le laissa pénétré de crainte. Car la grandeur dela perte éprouvée, favorisait la divulgation de l’événement,dont le prodige dut faire une forte impression sur les esprits. Le bruitdu miracle éclatait de toutes parts. Il était publiépar toutes sortes de gens, par ceux qui avaient été délivrés,par les maîtres à qui appartenaient ces pourceaux, et parceux qui les gardaient.

Il y a encore aujourd’hui, mes frères, bien " des possédésqui demeurent dans des sépulcres," et dont rien ne saurait retenirla fureur: ni le fer, ni les chaînes, ni les exhortations, ni lesmenaces, ni la crainte de Dieu ou des hommes. Quelle différencey a-t-il entre. un. homme possédé du démon et un impudique,qui s’abandonne aux dérèglements les plus infâmes,dont le coeur commet autant de crimes qu’il se présente d’objetsà ses yeux? Il ne le croirait pas " nu " ; il l’est néanmoins,quelque magnifiquement habillé qu’il vous paraisse parce qu’ayantperdu Jésus-Christ dont il était revêtu, il a étédépouillé de toute sa gloire : " Il ne se frappe pas àcoups de pierres, " mais il se brise par ses péchés, quifont à l’âme des plaies plus sanglantes que les pierres n’enfont au corps.

Qui pourra donc lier un tel homme? Qui pourra l’arrêter ? Quipourra le délivrer de cette passion qui l’agite et le tourmente,qui l’emporte hors de lui-même, et qui le fait toujours demeurer" dans les sépulcres" ? Ne sont-ce pas en effet des sépulcres,ces lieux infâmes où il passe sa vie, et ces détestablesrepaires de femmes perdues, où la corruption et la pourriture répandentde toutes parts une odeur de mort?

Ne pouvons-nous pas dire aussi de l’avare ce que nous avons dit de l’impudique?Qui peut le retenir? Qui peut " le lier "? N’est-il pas vrai " qu’il romptses chaînes", qu’il se rit également de toutes les exhortations,de toutes les menaces, et de tous es conseils? Ne conjurent-ils pas tousceux qui tâchent de le guérir de son avarice, de ne le pasfaire? et ne regarde-t-il pas comme un supplice, d’être délivréd’un cruel supplice? Y a-t-il au monde un état plus misérableque celui-là? Si "ce " possédé " de l’Evangile méprisales hommes, il se rendit au moins à la parole de Jésus-Christ;mais l’avare n’écoute pas Jésus-Christ, même. Quoiqu’ill’entende dire tous les jours: "Tous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent(Matth. VI, 32); quoiqu’on le menacé de l’enfer, quoiqu’on lui diseque ses tourments seront inévitables, il ne croit rien de ce qu’onlui dit; il ne se rend point à la vertu des paroles de Jésus-Christ,non parce qu’il est plus puissant que Jésus-Christ, mais parce quece divin médecin ne nous guérit point malgré nous.Aussi quoique ces avares demeurent au milieu des villes, ils y sont néanmoinscomme dans le fond " d’un désert. " Car quel est l’homme un peuraisonnable qui voulût demeurer avec eux? Pour moi, j’aimerais mieuxvivre avec mille possédés, qu’avec un seul de ceux qui seraientfrappés de cette horrible maladie : et il ne faut que considérerl’état des uns et des autres pour voir la vérité dece que je dis.

Les avares considèrent comme leurs ennemis les personnes lesplus innocentes. Ils sont prêts à rendre esclaves, s’ils lepeuvent, les hommes libres, et à les accabler de tous les maux ;les possédés ne sont pas dangereux pour les autres, et leplus souvent ils ne sont malades que pour eux-mêmes.

Les avares renversent des familles entières; ils sont cause parleurs injustices qu’on blasphème le nom de Dieu : ils sont commeune (236) peste publique, qui dépeuple toute une ville, et qui répandsa contagion sur toute la terre. Les possédés ne causentpoint tous ces désordres et ces ravages. Au contraire, ils nousfont compassion, et nous ne les pouvons voir sans verser des larmes. S’ilsfont quelque mal, c’est sans réflexion, et presque sans le savoir;mais les avares méditent leurs injustices, ils font le mal avecart et avec étude, et ils se livrent au milieu des villes àune sorte de manie furieuse, qui est accompagnée de lumièreet de raison. Aussi tous les possédés ensemble pourraient-ilsfaire autant de mal qu’en a fait Judas qui est monté par son avaricejusqu’au comble de l’impiété? Tous ceux qui l’imitent danssa passion pour les richesses sont comme des bêtes farouches quirompent leurs liens, et qui viennent remplir les villes de confusion etde trouble sans que personne les puisse arrêter. On tâche deles retenir par de fortes chaînes, comme par la terreur du jugement,par la sévérité des lois, par la crainte de la haineet de l’aversion de tous les hommes, et par tout ce qui est capable deleur donner de l’effroi; mais ils brisent toutes ces chaînes, etils portent le feu et le désordre partout. Si l’on supprimait cessalutaires entraves, on verrait alors combien le démon qui les agiteest plus violent que ceux qui tourmentaient ces possédésdont il est parlé dans l’Evangile. Mais puisque cela ne se peut,supposons du moins que cela soit. Représentons-nous un avare dégagéde toute contrainte, et qui s’abandonne à sa fureur avec liberté.Je vous ferai voir une bête furieuse et un monstre horrible, maisne craignez point, ce ne sera qu’une peinture, et non pas une vérité.

5. Représentez-vous un homme noir et hideux, qui jette le feupar les yeux et qui ait au lieu de bras et de mains, deux épouvantablesdragons qui lui sortent des épaules. Que sa bouche ait au lieu dedents des épées tranchantes pressées l’une contrel’autre, et qu’il coule de sa langue une source d’un poison mortel. Queson ventre soit plus dévorant qu’une fournaise, et qu’il consumeen un moment tout ce qu’on y jette. Que ses pieds aient des ailes et soientplus légers et plus prompts que la flamme la plus vive. Qu’il aitau lieu de visage une tête mêlée de chien et de loup.Que sa parole ne soit point celle d’un homme, mais plutôt un hurlementqui n’ait rien que de triste et de terrible. Enfin qu’il ait un feu dansses mains, et des flambeaux ardents pour mettre le feu partout.

Peut-être que ce que je vous dis vous fait peur; mais ce n’estpas encore assez, et il faut ajouter le reste. Représentons-nousdonc encore que ce monstre dévore tous ceux qu’il rencontre; qu’ilsuce leur sang et qu’il se rassasie de leur chair. Il semble que je disbeaucoup, mais je dis trop peu. L’avare est, sans comparaison, encore pire.C’est la mort même qui n’épargne personne. C’est l’enfer quiengloutit tout. C’est l’ennemi commun de tous les hommes, qui voudraitqu’il, n’y en eût plus un seul, afin que ce qu’ils ont tous ne fûtqu’à lui seul. Mais l’excès de sa passion ne s’arrêtepas encore là. Après avoir dans son coeur détruittous les hommes, il voudrait encore anéantir la terre et en changerla substance en celle de l’or. Il ne voudrait pas voir seulement des campagnes,mais des montagnes, des fontaines et des fleuves d’or.

Et pour vous faire voir que nous n’en disons pas encore assez, supposonsqu’il n’y ait personne qui ose accuser cet homme possédéde l’avarice, qu’il ne craigne ni les lois, ni la justice des-hommes: vousle verrez alors, l’épée à la main, tuer ce qui seprésentera à lui pour avoir son bien, sans épargnerni ami, ni parent, ni frère, ni son père même. Maislaissons là les fictions. Demandez à un avare, si tous lesjours ces pensées ne lui passent pas dans L’esprit, s’il ne formepas continuellement des desseins contre ses amis, contre ses proches, contreson propre père? Il n’est pas même besoin de l’interroger.Tout le monde sait assez que ceux qui sont frappés de ce mal s’ennuientde ce que leurs pères vivent trop longtemps, qu’ils trouvent fâcheuxet onéreux de devenir pères eux-mêmes, et que cetteaffection si tendre que la nature inspire pour les enfants, n’a pour euxque du dégoût et de l’amertume. On en a vu même quin’ont pas craint de procurer la stérilité à leursfemmes, et de faire violence à la nature. Et s’ils n’ont pas étéassez cruels pour tuer leurs enfants après leur naissance, ils l’ontété assez pour les empêcher de naître.

Ne vous étonnez donc pas que nous dépeignions ainsi lesavares, puisque nous ne pouvons égaler leur méchancetépar nos paroles. Mais voyons de quelle manière nous pourrons chasserd’eux ce démon qui les possède. Je crois que le moyen deles guérir est de leur (237) persuader que l’avarice mêmeest un grand obstacle pour amasser de grandes richesses, Car poursuivreun petit gain c’est souvent le moyen de faire de grandes pertes. Et cettevérité est si connue qu’elle est même passéeen proverbe. Il arrive souvent que, pour vouloir prêter àgros intérêts, on agit avec une précipitation aveugle,qui ne permet pas même de s’enquérir à qui l’on prête,et que l’on perd tout, intérêt et principal. D’autres étanttombés dans de grands périls, et n’ayant pas voulu s’en délivrerpour un. peu d’argent, ont perdu tout ensemble leur bien et leur vie. Quelques-unsauraient pu acheter des charges et des emplois qui leur auraient ététrès-avantageux; mais ils ont eu peur de dépenser tant d’argent,et ils ont perdu tout ce qu’ils avaient voulu épargner. Comme ilsne savent point semer, et qu’ils veulent toujours moissonner, en ne semantpoint ils ne moissonnent point non plus. Car on ne peut ni moissonner toujours,ni gagner toujours. Ne sachant donc pas dépenser à propos,ils ne savent pas non plus l’art de gagner. Lors même qu’ils veulentse marier, ils sont souvent trompés par leur avarice. Car ou ilsse méprennent en croyant riche une femme pauvre, ou ils s’abusentencore davantage, en en prenant une qui est riche effectivement, mais dontles nombreux défauts leur font souffrir mille maux.

Ce n’est point le bien d’une femme, mais sa vertu, qui enrichit sonmari et sa, maison. A quoi sert cette grande dot qu’une femme apporte,lorsque ses profusions et son luxe dissipe tout, ou lorsqu’elle se plaîtà être vue et à être aimée? Que si elleaime la dépense et la bonne chère, elle a beau êtreriche, elle ruinera bientôt son mari. Ce n’est pas seulement dansle choix d’une femme qu’ils se trompent de la sorte, mais encore dans lesesclaves qu’ils achètent Car n’en voulant point avoir de bons, parcequ’ils coûtent trop cher, ils en achètent à vil prix,et ils perdent au lieu de gagner. Je vous conjure donc, vous qui êtespossédés de cette passion, de bien penser à ce queje dis. Je ne vous parle point maintenant ni des tourments de l’enfer,ni de la gloire du ciel, parce que vous êtes sourds à cesvérités. Considérez seulement les pertes que vousavez faites si souvent par le trop grand désir de gagner, eu endonnant votre argent à intérêt, ou en achetant desesclaves, ou en choisissant une femme, ou dans les tutelles et dans toutesles autres choses semblables, et ces seules considérations vouspourront suffire présentement pour vous porter à haïrl’avarice. Ainsi vous vous conduirez avec plus de sûreté danscette vie même, et lorsque vous serez un peu plus avancés,vous deviendrez capables d’entendre les vérités qui vousapprendront à être sages non -plus selon le monde mais selonDieu. Les yeux de votre âme se fortifieront peu à peu, ets’accoutumeront à voir et même à aimer la lumièredu Soleil de justice, pour jouir ensuite des biens qu’il a promis, queje prie Dieu de nous accorder, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (238)

HOMÉLIE XXIX

" ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ EN UNE BARQUE PASSA AU-DELADE L’EAU ET VINT EN SA VILLE. " (CHAP. IX, 1, JUSQU’AU VERSET 9)

1. L’évangéliste dit que Capharnaüm étaitla ville de Jésus-Christ. Il était né à Bethléem;il avait été élevé à Nazareth; maisCapharnaüm était le lieu où il demeurait d’ordinaire.Ce paralytique n’est pas le même que celui dont parle saint Jean.L’un était à la piscine de Jérusalem, et l’autre àCapharnaüm. L’un avait trente-huit ans, et il n’est rien marquéde semblable touchant l’autre. L’un n’avait personne qui le secourût,l’autre au contraire était assisté de ses proches qui leportaient et qui avaient soin de lui. Jésus-Christ dit àl’un " Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis;" et il dit à l’autre : " Voulez-vous être guéri? "L’unest guéri le jour du sabbat, et à propos de l’autre on necroit pas que les Juifs accusent Jésus-Christ de violer le sabbat.Enfin les Juifs demeurent confus et sont réduits au silence aprèsque Jésus-Christ eût guéri l’un de ces paralytiques,et au contraire après qu’il a guéri l’autre, ils le persécutent.plus cruellement. Je vous dis ceci, mes frères, afin que vous neconfondiez point ces deux malades comme si ce n’en était qu’un,et que vous ne croyiez ensuite que les évangélistes se contredisentet se combattent.

Mais considérez, mes frères, la douceur et l’humilitéde Jésus-Christ. Il fait retirer par modestie les multitudes quil’accompagnaient partout. Lorsque les Gadaréniens le chassent, ils’en va sans leur résister, et se retire quoique non loin d’eux.Enfin lorsqu’il est obligé de passer l’eau, pouvant le faire àpied, il aime mieux se servir d’une barque comme le reste des hommes. Caril ne voulait pas toujours agir en Dieu, ni faire continuellement des miracles,pour établir mieux le mystère de son Incarnation , en paraissantvéritablement homme.

"Ils lui présentèrent un paralytique couché dansson lit. Et Jésus voyant leur foi dit au paralytique : Mon fils,ayez confiance, vos péchés vous sont remis (2). " Saint Matthieudit simplement qu’on amena cet homme devant Jésus-Christ. Mais lesautres évangélistes disent que ceux qui le portaient le descendirentpar le haut du toit, et le présentèrent à Jésus-Christsans lui dire une seule parole, et en le laissant faire ce qu’il lui plairait.Lorsque Jésus-Christ commençait à prêcher, ilallait lui-même de tous côtés dans les villes, et iin’exigeait pas une si grande foi de ceux qui le venaient trouver; maisici il laisse venir ces gens à lui, et il veut qu’ils aient de lafoi " Jésus voyant leur foi, " dit l’Evangile, c’est-à-direla foi de ceux qui avaient descendu ce malade du haut du toit. Car Jésus-Christn’exigeait pas toujours la foi de celui-là même qui étaitmalade, comme lorsqu’il avait l’esprit aliéné, ou qu’il souffraitde quelqu’une de ces maladies qui attaquent la raison. Toutefois on peutdire ici que celui même qui était malade avait de la foi,puisque sans cela il n’eût jamais souffert qu’on le descendit dela sorte.

Voyant donc la grande foi que ces gens lui témoignaient, Jésus-Christde son côté se hâta (239) de leur donner un témoignagede sa puissance, en déliant avec l’autorité d’un Dieu lespéchés de ce malade, et en se montrant égal en toutà son Père. Il s’était déjà fait connaîtreplus haut, lorsqu’il enseignait comme ayant autorité, lorsqu’ildisait au lépreux: "Je le veux, soyez guéri; " lorsqu’illouait le centenier d’avoir dit : " Dites seulement une parole, et monserviteur sera guéri; " lorsqu’il mettait par une seule parole unfrein à la mer, et calmait les flots et la tempête; lorsqu’ilchassait les démons en Dieu, et leur faisait sentir. qu’il étaitleur Seigneur et leur juge. Mais il force encore ici bien plus hautementses ennemis de le reconnaître et de confesser son égalitéavec son Père, et de l’établir même de leur proprebouche.

Jésus-Christ montre encore ici un grand éloignement dela vaine gloire. Environné d’une grande foule qui fermait mêmel’entrée de la maison, et qui obligea ces hommes à descendreleur malade par le toit, il ne se hâte pas de faire d’abord un miraclevisible en guérissant la maladie extérieure et corporelle,mais il attend que ses ennemis lui en donnent l’occasion. Il commence parun miracle invisible, en guérissant l’âme du malade, et enla délivrant de ses péchés, ce qui était infinimentplus avantageux à cet homme, mais moins glorieux en apparence pourJésus-Christ. Cependant les Juifs poussés par leur malice,et, voulant profiter de ce que disait Jésus-Christ pour l’accuser,donnèrent lieu malgré eux à la suite du miracle. CarDieu, dont la providence ne trouve jamais d’obstacles, fit servir leurenvie même à rendre ce miracle plus éclatant.

"Aussitôt quelques-uns des docteurs de la loi dirent en eux-mêmes: Cet homme blasphème : qui peut remettre les péchéssinon " Dieu seul (3) ?." Que répond Jésus-Christ àces murmures ? " Improuve-t-il ce qu’ils disent? S’il n’eût en effetété égal à son Père, ne devait-il pasleur dire: pourquoi avez-vous de moi une opinion qui n’est pas conformeà la vérité? Je suis bien éloigné d’avoircette souveraine puissance. Il ne dit rien de semblable; mais il confirmeplutôt ce qu’ils disent et par ses paroles et par ses miracles. Commecelui qui parle avantageusement de lui-même, semble ôter toutecréance à ce qu’il dit, Jésus-Christ se sert du témoignagedes autres pour affirmer ce qu’il est, et non-seulement du témoignagede ses amis, mais ce qui est encore plus admirable, de celui de ses ennemiseux-mêmes. C’est en cela qu’éclate son infinie sagesse. Ilse sert du témoignage de ses amis, quand il dit : " Je le veux,soyez guéri. " Et : " Je n’ai, point trouvé une si grandefoi dans Israël même. " Et il se sert ici du témoignagede ses ennemis, lorsqu’après qu’ils ont dit : " Personne ne peutremettre les péchés que Dieu seul, " il ajoute : " Or afinque vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettreles péchés : " levez-vous, " dit-il alors au paralytique," emportez votre lit et allez-vous-en dans votre " maison. "

Ce n’est pas seulement en cette rencontre que Jésus-Christ tirasa gloire de ses propres ennemis. Il le fit encore lorsqu’ils lui dirent:" Ce n’est pas à cause de vos bonnes œuvres que nous voulions vouslapider, mais à cause de vos blasphèmes, parce qu’étanthomme vous vous faites Dieu. " (Jean, X, 33.) Il ne réfuta pointleur opinion alors, mais il l’approuva en disant: " Si je ne fais pas lesactions de mon Père, ne me croyez pas; mais si je les fais, croyezau moins à mes actions si vous ne vouIez pas croire à mesparoles. " (Jean, X, 37, 38.)

2. Mais outre la guérison du paralytique, il y a encore ici uneautre preuve, par laquelle Jésus-Christ fait voir qu’il est Dieu,égal à son Père. Les Juifs disaient en eux-mêmes: il blasphème, parce qu’il n’appartient qu’à Dieu de remettreles péchés; et lui, non-seulement remet les péchés,mais auparavant, répondant à leur pensée, quoiqu’ilsne l’eussent pas exprimée, il montre qu’il est Dieu en pénétrantle secret 1es coeurs, qui n’est connu que de Dieu seul.

Et pour montrer qu’il n’y a que Dieu qui puisse connaître le secretdes coeurs, il ne faut qu’écouter ce que dit le Prophète:" Vous êtes le seul qui connaissez les coeurs " (II Par. VI,30.)Et ailleurs : " Vous êtes le Dieu qui sondez les cœurs et les reinsdes hommes, " (Ps IX, 10.) Et Jérémie: " Le coeur de l’hommeest profond et impénétrable, et qui le pourra sonder? " (Jérém.VIII, IX.) Et ailleurs: " L’homme voit la face, mais Dieu voit le coeur." (1 Rois, XVI, 9.) Nous pouvons voir par beaucoup d’autres endroits semblables,qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse connaître les penséesde l’homme. Jésus-Christ donc (240) voulant montrer clairement qu’ilest Dieu et égal à son Père, révèleà ses ennemis ce qu’ils pensaient en eux-mêmes, et qu’ilsn’osaient publier parce qu’ils craignaient le peuple. " Jésus connaissantce qu’ils pensaient leur dit: pourquoi donnez-vous entrée dans voscoeurs à de mauvaises pensées (4)? Car lequel des deux estplus aisé de dire : vos péchés vous sont remis, ou,levez-vous et marchez (5)? " Il laisse voir encore ici une admirable douceur: " Pourquoi, "dit-il, "donnez-vous entrée dans vos coeurs àde mauvaises pensées? " Si quelqu’un pouvait avoir de l’aigreurcontre Jésus-Christ, ce devait être plutôt le maladeque tout autre. Il pouvait se plaindre d’avoir été trompé.Il pouvait dire: je suis venu à vous pour trouver la santédu corps, et vous hie parlez de celle de l’âme. Où pourrai-jesavoir que mes péchés me sont remis? Cependant il ne ditrien de semblable. Il s’abandonne entièrement à la puissancedu médecin. Il n’y a que les scribes qui par l’excès de leurmalice et de leur envie, s’opposent aux grâces que Jésus-Christfait aux autres.

Le Sauveur les reprend d’une disposition si mauvaise; mais il le faitavec une extrême douceur. Si vous ne croyez pas, leur dit-il, queje puisse remettre les péchés, mais que j’usurpe par vanitéce qui ne m’appartient pas, regardez comme une preuve de ma divinitéla connaissance que j’ai de ce qui se passe dans vos coeurs, à laquellej’ajoute encore la guérison de ce malade. Lorsque Jésus-Christparle au paralytique, il ne lui déclare pas ouvertement qu’il estDieu, il ne lui dit pas : "Je vous pardonne vos péchés; "mais, " vos péchés vous sont pardonnés. " Mais lorsqueses ennemis le pressent, et le forcent de se déclarer, il le faitenfin, et leur dit : " Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’hommea le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : Levez-vous,dit-il, emportez votre lit, et allez-vous-en dans votre maison. (6) Etle paralytique se levant, s’en alla à sa maison (7). "

On voit clairement par ces paroles que Jésus-Christ veut bienqu’on le croie égal à son Père. Car il ne dit pasque le Fils de l’homme ait besoin d’un autre, ou que Dieu lui ait donnécette puissance, mais il dit absolument : " Que le Fils de l’homme a cettepuissance. " Ce que je ne dis point par vanité, dit-il, mais pourvous persuader que je ne suis point un blasphémateur, lorsque jedéclare que je suis égal à mon Père.

Il veut partout convaincre les hommes de la vérité dece qu’il leur dit, par des preuves dont ils ne puissent douter, comme lorsqu’ildit au lépreux : " Allez vous montrer aux prêtres; " lorsqu’ildonne en un moment une santé si parfaite à la belle-mèrede saint Pierre, qu’elle le sert à table en sortant du lit; et lorsqu’ilpermet aux pourceaux de se précipiter dans la mer. Il prouve icide même par la guérison du paralytique que les péchésde celui-ci lui sont véritablement remis; et il prouve la guérisonen commandant à cet homme d’emporter sou lit, afin qu’on ne s’imaginâtpas que ce miracle ne fût qu’une illusion.

Mais avant que de guérir miraculeusement ce malade, il fait cettedemande aux scribes:

" Lequel des deux est le plus aisé, ou de dire: vos péchésvous sont remis; ou de dire : " Levez-vous et marchez, et allez-vous-endans votre maison? " C’est comme s’il leur disait:

Lequel des deux sous paraît le plus aisé, de raffermirun corps paralytique, ou de délier les péchés de l’âme?N’est-il pas vrai qu’il est plus aisé de guérir un paralytique?Car autant l’âme est élevée au-dessus du corps, autantses maladies sont plus grandes et plus difficiles à guérir.Néanmoins parce que la guérison de rune est cachée,et que celle de l’autre est toute visible, je prélude à laguérison de l’âme par celle du corps, qui est moindre, maisqui est plus sensible, afin que ce qui paraît à vos yeux vousporte à croire ce qui vous est invisible. C’était ainsi qu’ilcommençait à révéler par ses oeuvres ce queJean avait dit de lui par ces paroles: " C’est lui qui porte le péchédu monde. "(Jean, I, 30.)

3. Lorsque, par son ordre, le paralytique s’est levé, Jésusle renvoie dans sa maison, montrant par là son humilité enmême temps qu’il prouve que la guérison est réelleet non fantastique; il prend pour témoin de cette guérisonceux qui l’avaient été de la maladie. J’aurais souhaité,semble-t-il dire, par, votre maladie que j’ai guérie, guériraussi ceux qui sont malades ici, non dans le corps, mais dans l’âme;mais puisqu’ils ne le veulent pas, allez-vous-en chez vous, afin que vousguérissiez au moins les âmes malades de vos proches. Il faitvoir ainsi qu’il est également le créateur du corps et del’âme, en guérissant la paralysie de, l’âme avant mêmecelle du corps, et en (241) prouvant l’une qui était invisible,par l’autre qui était manifeste aux yeux de tous.

Cependant l’âme de ces hommes rampe encore à terre, carl’évangéliste ajoute : " Le peuple voyant cela, fut remplid’admiration et rendit gloire à Dieu, de ce qu’il avait donnéune telle puissance aux hommes (8). " Après ce grand miracle, ilregarde encore Jésus-Christ comme un " homme. " La chair dont ils’était revêtu les empêchait de le regarder comme unDieu. Cependant Jésus-Christ ne leur reproche point leur peu d’intelligence.Il tâche seulement de les exciter de plus en plus, et d’éleverleurs pensées par la sublimité de ses oeuvres. C’étaitdéjà beaucoup qu’ils le regardassent comme le plus grandde tous les hommes, et comme étant venu de Dieu. Cette opinion,une fois bien enracinée dans leurs esprits, pouvait peu àpeu les conduire plus avant, et leur faire croire qu’il était véritablementle Fils de Dieu. Mais ils n’y demeurèrent pas fermes. Leur inconstancefut cause qu’ils ne purent s’élever plus haut, et qu’ayant changéde sentiment, ils dirent : " Cet homme n’est point de Dieu. Comment cethomme pourrait-il être de Dieu? " (Jean, VII, 20.) Ils redisaientcontinuellement ces paroles pour se faire un prétexte à leurinfidélité et à leurs passions secrètes.

C’est l’état, mes frères, où tombent aujourd’huiceux qui, sous prétexte de venger l’honneur de Dieu, se vengenteux-mêmes et satisfont leur animosité particulière,au lieu que des chrétiens devraient se conduire en tout avec douceuret modération. Dieu même, qui est si fort offensé parles blasphèmes de ses créatures, et qui pourrait les anéantird’un coup de foudre, " fait néanmoins lever son soleil sur ces ingrats,et tomber sa pluie sur eux, " et il les comblé de mille biens. Imitons,mes frères, ce grand modèle envers ceux qui nous offensent.Exhortons-les, avertissons-les, excitons-les, témoignons-leur uneextrême douceur, sans nous laisser jamais emporter. Pourquoi lesblasphèmes lancés contre Dieu vous jettent-ils dans l’impatience?il est hors d’atteinte à tous ces outrages. L’impiéténe nuit qu’à l’impie ; les traits qu’il lance ne blessent que lui.Pleurez-le donc, répandez des larmes sur son malheur, puisqu’ilmérite qu’on le pleure, et qu’il n’y a point de remède plussouverain pour guérir ces sortes de plaies que la douceur et lapatience, car la douceur est plus efficace que toute la violence dont onuserait.

Considérez de quelle manière Dieu même, qui estl’offensé, parle dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament. Ildit dans l’Ancien: " Mon peuple; que vous ai-je fait? " (Mich. VI, 3) Etdans le Nouveau : " Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous? " (Act.IX, 4) Aussi ce même apôtre recommande-t-il ensuite de reprendreavec douceur nos adversaires. Jésus-Christ lui - même, lorsqueses disciples lui demandaient que le feu tombât du ciel sur une ville,leur fit une sévère réprimande, et leur dit: " Vousne savez de quel esprit vous êtes. " (Luc, IX, 55.) Nous n’entendonsde même ici aucune injure sortir de sa bouche, il ne dit pas auxpharisiens: O hommes exécrables, ô funestes charlatans, coeursaffligés par l’envie, ennemis du salut du monde; mais seulement:" Pourquoi donnez-vous entrée à de mauvaises penséesdans votre coeur? "

Il faut donc traiter avec une grande douceur les maladies de nos frères,parce que celui qui ne se retire du vice que par une crainte purement humaine,y retombera bientôt. Ce fut pour cette raison que Jésus-Christdéfendit d’arracher l’ivraie de son champ, voulant par cette patiencedonner lieu à la pénitence des hommes. On a vu quelquefoispar ce moyen des pécheurs touchés d’un profond regret, etde corrompus devenir très vertueux. Saint Paul, le publicain, lebon larron, ont été de ce nombre. Ce n’était d’abordque de l’ivraie, et ils furent changés ensuite en excellent grain.Les semences de la terre ne sont point susceptibles de ce changement; maisles dispositions des hommes peuvent être ainsi changées. Carla volonté n’est point liée ni assujétie aux loisinviolables de la nature; et Dieu l’a honorée du don de la liberté.

Lors donc que vous voyez quelque ennemi de la vérité,faites tous vos efforts pour le guérir; ménagez-le, tâchezde l’attirer au bien, exhortez-le à la vertu, montrez-lui l’exempled’une vie pure, parlez-lui d’une manière édifiante ; témoignez-luidans tous ses besoins une charité parfaite. Tentez toutes sortesde voies pour le ramener à la santé. Enfin imitez en celales plus habiles médecins du corps : ils ont divers remèdespour guérir leurs malades. Sils pausent une plaie, lorsque ce qu’ilsy ont mis d’abord ne réussit pas, ils y appliquent un nouveau remède,et passent ainsi de l’un à (242) l’autre. Ils sont même quelquefoiscontraints de lier les malades, d’employer le fer et le feu, et de guérirla douleur par la douleur, et une plaie par d’autres plaies.

Vous donc qui êtes les médecins des âmes ne vouslassez pas de tenter tous les moyens de les guérir, selon les règlesque Jésus-Christ a prescrites, afin que vous soyez récompenséspour vous être sauvés vous-mêmes en sauva les autres,et pour avoir tout fait pour la gloire de Dieu seul, ce qui vous combleravous-mêmes de gloire. Car Dieu dit dans l’Ecriture: " Je glorifieraiceux qui me glorifient, et ceux qui me méprisent seront méprisés." (I Rois, II, 9) Faisons donc tout pour glorifier le Tout-Puissant, etnous trouverons dans sa gloire notre repos : c’est ce que je vous souhaite,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (243)

HOMÉLIE XXX

" ET JÉSUS SORTANT DE LÀ, VIT EN PASSANT UN HOMME QUIETAIT ASSIS AU BUREAU DES IMPOTS, NOMME MATTHIEU, AUQUEL IL DIT : SUIVEZ-MOI,ET LUI SE LEVANT, LE SUIVIT. " (CHAP. IX, 9, JUSQU’AU VERSET 19.)

1. Jésus-Christ ayant fait ce miracle, sort de ce lieu aussitôt,de peur que sa présence n’irritât encore davantage l’envie.Il se retire donc pour adoucir l’aigreur de ses ennemis, et il nous montreen cela l’exemple que nous devons imiter. Il nous apprend à ne pointirriter encore davantage nos envieux en les bravant mais à tâcherde guérir leurs plaies, et de le apaiser par notre douceur.

Mais d’où vient que Jésus-Christ n’a point appelél’apôtre dont nous venons de lire la vocation, avec saint. Pierre,saint Jean et le autres? Il avait choisi pour appeler ceux-ci le tempsoù il savait que ces hommes répondraient à leur vocation.De même il appela saint Matthieu lorsqu’il eut la certitude que cepublicain se rendrait à sa parole. C’est ainsi encore qu’il pêchasaint Paul, après sa résurrection. Car celui qui sonde lescœurs et qui voit à nu les pensées des hommes, n’ignoraitpas le moment le plus propre pour se faire suivre de chacun de ses apôtres.Il n’appela point d’abord saint Matthieu, parce que son coeur étaitencore trop endurci ; mais après tant de miracles, et cette granderéputation qu’il s’était acquise, il l’appela enfin, parcequ’il savait qu’il ne lui résisterait pas.

Mais nous devons admirer ici la grande humilité de cet évangéliste,qui ne dissimule point sa vie passée, et qui marque expressémentson nom de " Matthieu," lorsque tous les autres le cachent et l’appellentLévi.

Pourquoi marque-t-il qu’il était " assis au bureau des impôts?" C’est pour faire voir la force toute-puissante de Celui qui l’appela,et qui le choisit pour son disciple, avant qu’il eût renoncéà une profession si déshonorante, avant qu’il eût cesséses coupables exactions (243) et lorsqu’il y était actuellementoccupé. C’est ainsi qu’il appela ensuite le bienheureux apôtresaint Paul, lorsqu’il était plein de rage et de furie contre lesdisciples. Ce saint apôtre exprime lui-même quelle étaitla toute-puissance de Celui qui l’appelait, lorsqu’il dit aux Galates :" Vous savez, mes frères, de quelle manière j’ai vécuautrefois dans le judaïsme, avec quelle fureur je persécutaisl’Eglise de Dieu." (Gal. I, 13.)

Il appela encore les pêcheurs, lorsqu’ils étaient àleurs filets. Mais cette occupation, qui était celle de bons paysans,d’hommes rustiques et simples, n’avait cependant rien d’infamant: au lieuque le métier de publicain était rempli d’injustice, de cruautéet d’infamie, et passait pour un trafic honteux, pour un gain illicite,et pour un vol qui s’exerçait sous le couvert des lois. CependantJésus-Christ ne rougit point d’avoir pour disciples des hommes decette sorte.

Mais devons-nous nous étonner que le Sauveur n’ait point rougid’appeler un publicain, lui qui n’a pas rougi d’appeler à lui unefemme impudique, qui lui a permis de baiser ses pieds, et de les arroserde ses larmes? C’est pour cela qu’il était venu. Ce n’est pas tantle corps qu’il a voulu affranchir de ses maladies que l’âme qu’ila désiré guérir de sa malice. Il le fit bien voirà propos du paralytique. Avant d’appeler à lui un publicain,et de l’admettre au nombre de ses disciples, ce qui aurait pu scandaliser,il prit la précaution de faire voir qu’il lui appartenait de remettreles péchés.

Car qui peut trouver étrange que Celui qui est assez puissant.,pour guérir les péchés des hommes, appelle un pécheuret en fasse un apôtre?

Mais après avoir vu la puissance du Maître qui appelle,admirez la soumission du disciple qui obéit. Il ne résistepoint; il ne témoigne point de défiance en disant en lui-même: Que veut dire cet homme? N’est-il pas visible qu’il me trompe en m’appelantà lui, moi qui suis un publicain et un pécheur? Il ne s’arrêtepoint à des pensées que lui auraient pu inspirer une humilitéfausse et indiscrète; mais il suit Jésus-Christ avec tantde promptitude, qu’il ne prend pas même le temps d’en aller demanderavis à ses proches.

Le publicain obéit avec la même docilité que lespêcheurs. Ils avaient à l’instant quitté leurs filets,leur barque et leur père, celui-ci renonce de même àcette banque et au gain qu’il en retirait. Il témoigne combien ilétait disposé et préparé à tout. Ilrompt tout d’un coup tous les liens et tous les engagements du siècle;et cette prompte obéissance rend témoignage à la sagesseet à la grâce pleine d’à-propos de Celui qui l’appelait.

Mais pourquoi , me direz-vous , Dieu a-t-il voulu faire marquer dansl’Evangile la manière dont quelques apôtres, comme Pierre,Jacques, Jean et Philippe ont été appelés et qu’iln’a rien fait dire touchant la vocation des autres? — Il a fait une mentionexpresse et particulière de ceux-ci, parce qu’ils étaientdans les occupations ou les plus viles, ou les plus opposées àla vocation de Jésus-Christ. Rien en effet de pire que la professionde publicain, ni de plus bas que celle de pêcheur. On peut jugeraussi que Philippe était fort pauvre par le pays d’où ilsortait. En parlant plus spécialement de ces apôtres et deleurs occupations qui sont si humbles, les évangélistes montrentcombien on doit ajouter foi à leurs récits lorsqu’ils contiennentdes choses merveilleuses. En effet, puisqu’ils craignent si peu de raconterdes choses qui semblent faites pour rabaisser dans l’opinion des hommessoit les disciples; soit le Maître lui-même, qu’ils paraissents’y attacher de préférence et les mettre en relief avec unsoin particulier; comment pourrait-on raisonnablement suspecter leur véracitélorsqu’ils rapportent des actions éclatantes et sublimes? et celasurtout lorsque l’on voit qu’ils ne touchent que comme en passant une multitudeinfinie des miracles de Jésus-Christ, et qu’ils publient au contrairetrès-haut et très en détail les apparentes ignominiesde la croix; qu’ils parlent sans rien déguiser de la professiondes disciples quoique si humble et si vile aux yeux du monde; et qu’enretraçant la généalogie de leur Maître, ilsnomment à haute voix ses ancêtres les plus décriéspar leurs péchés comme les moins élevés parleur condition. Tout cela nous fait assez voir quel zèle ils avaientde dire la vérité eu toutes choses et qu’ils n’écrivaientrien ni par vanité ni par flatterie.

2. " Et Jésus étant assis à table dans la maisonde cet homme, il y vint aussi beaucoup de publicains et de gens de mauvaisevie qui étaient assis avec Jésus et ses disciples (10). "Jésus-Christ ayant appelé saint Matthieu, l’honora aussitôtd’une visite, et il ne (244) dédaigna pas de manger à satable. Il voulait par cette conduite si obligeante lui faire concevoirde grandes espérances pour l’avenir lui donner plus de confiance.Car Jésus n’attendit pas longtemps pour refermer les plaies de l’âmede son nouveau disciple, il le guérit en un moment de tous ses péchés.

Il veut bien même manger non avec lui seul, mais avec beaucoupd’autres de la même profession , quoique ce fût un crime auxyeux des Juifs que cette condescendance qu’il montrait pour les pécheursen les laissant approcher de sa personne. Les évangélistesn’oublient pas encore de marquer cette circonstance et de rapporter combiences envieux condamnèrent cette action. Il était tout simpleque les publicains vinssent s’asseoir à la table d’un homme de lamême profession qu’eux. Saint Matthieu, ravi de joie de l’honneurque lui faisait Jésus-Christ, convia tous ses amis. La bontédu Sauveur tentait toutes sortes de voies pour sauver les hommes: les unsen leur parlant, les autres en guérissant leurs maladies, les autresen les reprenant, et les autres en mangeant avec eux. Il voulait nous apprendrequ’il n’y avait point ou de temps, ou de condition où nous ne puissionsnous convertir.

Quoique tout ce qu’on lui servait à table vînt de rapine,d’injustice et d’avarice, il rie refusa pas néanmoins d’en manger,parce qu’il voyait l’avantage qu’il en devait retirer, et il ne craintpas de se trouver avec de si grands pécheurs dans la mêmemaison et à la même table. C’est ainsi qu’un médecinse doit conduire. S’il ne souffre la pourriture et la puanteur de ses malades,il ne les délivrera point de leurs maux. Ainsi Jésus-Christn’appréhende point le mal qu’on peut dire ou penser de lui, de cequ’il mange avec un publicain dans la maison d’un publicain, et avec d’autrespublicains. Vous savez aussi combien les Juifs lui en ont fait de reproches:"Voilà, "disent-ils, " un homme de bonne chère et qui aimeà boire : c’est un ami des publicains et des gens de mauvaise vie." (Matt. XI,13.)

Que ces hypocrites qui désirent tant de se faire estimer parleurs jeûnes écoutent ces paroles. Qu’ils considèrentque Jésus-Christ n’a pas rougi de passer pour un homme qui aimaitle vin et la bonne chère, et qu’il a méprisé tousces propos pour arriver à la fin qu’il se proposait, la conversiondes âmes. Et nous voyons comment il convertit en effet saint Matthieu,et comment d’un pécheur il fit un apôtre.

Pour mieux juger de l’avantage que saint Matthieu reçut de cettecondescendance du Fils de Dieu, il ne faut que considérer ce quedit Zachée, un autre publicain. Aussitôt que Jésus-Christlui dit: " Zachée, il faut que je loge chez vous (Luc, XIX, 5),"il fut transporté de joie; et, dans cette ferveur, il dit àJésus-Christ : "Je suis résolu, Seigneur, de donner moitiéde mon bien aux pauvres; et si j’ai trompé quelqu’un je lui rendraiquatre fois autant, " ce qui porta Jésus-Christ à lui répondre: " Aujourd’hui le salut a été donné à cettemaison. " Tant ce que nous venons de dire est véritable, qu’il n’ya point d’état où l’on, ne puisse se convertir! Mais pourquoidonc, me direz-vous, saint Paul ordonne-t-il " de n’avoir point de commerceet de ne point manger avec celui de nos frères qui est fornicateur;ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseurdu bien d’autrui ? " (I Cor, V,11.) D’abord on ne voit pas très-biensi c’est aux pasteurs qu’il parle en cet endroit, ou seulement aux fidèles.

Ensuite ces publicains n’étaient pas encore du nombre des vraisfidèles, ils n’étaient pas encore frères. De plussaint Paul ne commande d’éviter nos frères que lorsqu’ilsdemeurent toujours dans le mal. Ces publicains au contraire étaientdéjà convertis dans le coeur et avaient renoncé àleur vie passée. Mais comme rien ne pouvait ni servir aux pharisiens,ni les toucher, ils s’adressent ici aux disciples de Jésus-Christet leur disent : ". Pourquoi notre Maître mange-t-il avec des publicainset des gens de mauvaise vie (11)? " On voit ailleurs que lorsqu’ils croyaientavoir surpris les apôtres en quelque faute, ils viennent dire àJésus-Christ: " Pourquoi vos disciples font-ils ce qu’il ne leurest pas permis de faire le jour du sabbat? " au contraire ils blâmentle Maître devant ses disciples. Ils montrent partout leur maliceet ils s’efforcent de séparer les disciples d’avec leur Maître.Mais que leur répond cette sagesse infinie? " Jésus les ayantentendus, leur dit : Ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ontbesoin de médecin (12). " Qui n’admirera comment il retourne leursparoles, et s’en sert contre eux-mêmes? Ils lui font un crime d’alleravec cette sorte de gens, (245) et il leur montre au contraire qu’il seraitindigne de lui et de sa parfaite charité, d’avoir de la répugnanceà converser avec les pécheurs et qu’essayer de les convertirest une chose non-seulement irrépréhensible, mais de premièreimportance, nécessaire et digne de toutes les louanges.

Ensuite, pour que cette parole: " ceux qui " sont malades, " par laquelleil désignait ceux qui étaient assis à table avec lui,ne leur causât trop de honte, il la corrige et l’adoucit en y joignantune réprimande à l’adresse de ses censeurs : " C’est pourquoi," dit-il, " allez et apprenez ce que veut dire cette parole : " J’aimemieux la miséricorde que le sacrifice. " (Osée, 6.) Il leurcite ce passage du Prophète, pour leur faire voir dans quelle ignoranceils étaient des paroles de l’Ecriture. Il anime même ici sondiscours un peu plus qu’à l’ordinaire, non par émotion oupar colère, Dieu nous garde de cette pensée! mais pour tâcherde les émouvoir et de les instruire. Quoiqu’il eût pu leurdire: N’avez-vous pas vu de quelle manière j’ai guéri leparalytique, et comment j’ai affermi tout son corps? il ne leur dit riende semblable. Il leur répond d’abord par un raisonnement tout ordinaireet il s’appuie ensuite sur l’autorité de l’Ecriture. Aprèsavoir dit que le médecin n’était pas pour les sains, maispour ceux qui se portaient mal, et insinué, par ces paroles, qu’ilétait l’unique et le véritable Médecin, il ajouteensuite : " C’est pourquoi allez et apprenez ce que veut dire cette parole: J’aime mieux la miséricorde que le sacrifice.

Saint Paul agit de même : car après avoir débutéen disant : " Qui est celui qui paît un troupeau, et qui ne mangepoint du lait du troupeau? (I Cor. IX, 7), " il rapporte ensuite le témoignagede l’Ecriture et dit : Il est écrit dans la loi de Moïse: Vousne tiendrez point la bouche liée au boeuf qui foule le grain " (Ibid.9.) Et un peu après: " Le Seigneur a ordonné à ceuxqui annoncent l’Evangile de vivre de 1’Evangile. " (Ibid. 14.)

3. Jésus-Christ traitait ses disciples d’une autre manière,et il leur rappelait à la mémoire les miracles qu’ils luiavaient vu faire, en leur disant: " Avez-vous oublié qu’avec cinqpains j’ai nourri cinq mille hommes, et combien de corbeilles vous remplîtesde ce qui restait?" (Marc, 8.) Mais il n’agit pas ici avec les Juifs dela même manière. Il se contente de les faire souvenir de lafaiblesse commune ,de tous les hommes, et de leur faire comprendre qu’étanthommes eux-mêmes, ils sont aussi du nombre des faibles, puisqu’ilsn’avaient aucune connaissance des Ecritures, ni aucun amour pour la vertu;mais qu’ils réduisaient toute la piété à leursoblations et leurs sacrifices. C’est cet abus que Jésus-Christ condamnehautement, en rapportant en peu de paroles ce que tous les Prophètesont dit: " Apprenez ce que veut dire cette parole : " j’aime mieux la miséricordeque le sacrifice. " Il leur fait voir que ce sont eux qui violent la loi,et non pas lui. Il semble qu’il leur dise : pourquoi m’accusez-vous dece que je fais rentrer les pécheurs dans la justice? Si je suiscoupable en cela, vous devez donc accuser aussi mon Père. Il sesert ici du même raisonnement dont il se servit ailleurs, lorsqu’ildisait : " Mon Père, depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui,ne cesse point d’agir; et moi j’agis aussi avec lui. " (Jean, V, 47.) Ilfait ici la même chose, en disant : "Allez et apprenez ce que veutdire cette parole : j’aime mieux la miséricorde que le sacrifice."Comme mon Père aime mieux l’un que l’autre, je l’aime mieux aussimoi-même.

Il déclare donc que leur sacrifice était superflu, etque la miséricorde est entièrement nécessaire. Caril ne dit pas : je veux la miséricorde et le sacrifice; mais " jeveux la miséricorde et non pas le sacrifice. " Il approuve l’unet rejette l’autre. Il montre que ce qu’ils blâmaient, non seulementétait permis, mais même commandé, et bien plus formellementque le sacrifice; ce qu’il confirme par un passage bien clair de l’AncienTestament. Après donc les avoir convaincus et par des raisons communes,et par l’autorité de l’Ecriture, il ajoute : " Car je ne suis pasvenu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs(13)." Lorsqu’il les appelle " justes " c’est par ironie, et comme il ditautrefois d’Adam : " Voilà qu’Adam est devenu comme l’un de nous.".(Gen. III, 22.) Et ailleurs: " Si j’ai faim je ne vous le dirai pas. "(Ps. XLIX, 13) Saint Paul dit clairement que Dieu n’a trouvé personnequi fût juste sur la terre: " Tous ont péché, " dit-il," et ont besoin de la gloire de Dieu. " (Rom. III, 23.) Jésus-Christparlait donc de la sorte pour la consolation de ceux qui étaientà ce festin avec lui. (246)

Je suis si éloigné, dit-il, d’avoir de l’aversion pourles pécheurs, que c’est pour eux seuls que je suis venu. Mais afinde ne les point rendre lâches et paresseux par des paroles pleinesd’une si grande confiance, après avoir dit: " qu’il étaitvenu appeler les pécheurs, " il ajoute aussitôt, " àla pénitence. " Car je ne suis pas venu, dit-il, afin que les pécheursdemeurent dans leurs péchés; mais afin qu’ils en sortentet deviennent justes.

Enfin les Juifs confondus de toutes manières et ne pouvant répondreni aux raisons de Jésus-Christ, ni aux passages de l’Ecriture, voyantqu’ils n’avaient plus rien à dire, qu’ils étaient coupableseux seuls des péchés dont ils accusaient Jésus-Christ,qu’ils étaient opposés à la loi même ancienne,les Juifs quittent la personne de Jésus-Christ et tournent leursaccusations contre ses disciples. Saint Luc attribue les paroles qui suiventaux pharisiens, et saint Matthieu aux disciples de saint Jean. Mais ilest vraisemblable qu’ils s’étaient joints ensemble, parce que lespharisiens se voyant trop faibles, eurent recours aux disciples de saintJean, comme ils eurent recours ensuite aux Hérodiens. Car les disciplesde saint Jean avaient une jalousie continuelle contre Jésus-Christ.Ils témoignaient partout combien ils lui étaient opposés,et ils ne purent être humiliés que lorsque leur maîtrefut en prison. Ils parurent un peu plus doux alors, et ils vinrent trouverJésus-Christ pour lui en donner avis, Mais on voit que dans la suiteils retournèrent à leur première jalousie. Que disent-ilsdonc ici à Jésus-Christ?

" Pourquoi les pharisiens et nous jeûnons-nous souvent, et quevos disciples ne jeûnent point (14)?" C’était là proprementla maladie mortelle que Jésus-Christ tâchait de guérirlorsqu’il disait: "Quand vous jeûnerez, parfumez-vous la tête,et lavez-vous le visage (Matth. V,20), " prévoyant combien de mauxdevaient naître de cette source. Cependant Jésus-Christ neleur fait point de reproche. Il ne les appelle point vains et frivoles;mais demeurant dans sa douceur ordinaire, il leur répond paisiblement:" Ceux qui accompagnent l’époux peuvent-ils jeûner pendantque l’époux est avec eux (15) ? " Quand Jésus-Christ parlaitpour des personnes qui ne lui appartenaient pas, comme pour les publicains, il ne craignait pas, pour mieux consoler et adoucir leur âme blessée,de s’élever avec vigueur contre ceux qui les outrageaient; maisquand c’est à lui ou à ses disciples que les Juifs s’en prennent,il leur répond avec la plus grande douceur du monde. Le reprochequ’ils faisaient à Jésus-Christ revient à ceci : Soit,vous êtes médecin, et en cette qualité vous êtesobligé d’user de cette condescendance envers vos malades; mais quelprétexte peuvent avoir vos disciples de mépriser le jeûnepour se trouver à ces festins? Et pour donner encore plus de poidsà leur accusation, ils se nomment les premiers et les pharisiensensuite, afin que ces comparaisons rendissent la conduite des apôtresencore plus odieuse. " Nous autres, "disent-ils, " et les pharisiens jeûnonsbeaucoup. " Ils jeûnaient tous, en effet, les uns, parce qu’ils l’avaientappris de saint Jean, et les autres de la loi. C’est ce qu’on voit parce pharisien qui disait: " Je jeûne deux fois la semaine. " (Luc,XV, 12.)

Que répond donc Jésus à cette accusation? Ceuxqui accompagnent l’époux peuvent-ils "jeûner pendant que l’épouxest avec eux? " Il vient de faire voir qu’il était le médecindes âmes, et il montre maintenant qu’il en est l’époux, découvrantdes mystères ineffables dans ces différents noms qu’il sedonne. Il pouvait répondre à ces calomniateurs d’une manièrequi les confondît davantage. Il pouvait leur dire : Vous n’avez pasautorité pour établir par vous-même cette loi de jeûneet l’imposer aux hommes. Quelle utilité prétendez-vous tirerde vos jeûnes, lorsque votre âme est remplie de corruptionet de malice? lorsque vous accusez les autres, lorsque vous les condamnezpour une paille que vous voyez dans leur oeil, sans vous apercevoir qu’ily a des poutres dans le vôtre, enfin lorsque vous faites tout parostentation et par vanité? Il faudrait commencer par renoncer àce vain désir de gloire, travailler à acquérir lesvéritables vertus, et à vous établir dans la charité,dans la douceur et dans l’amour de vos frères. Il ne leur dit riende semblable. Il leur répond seulement avec une humble modestie:

" Ceux qui accompagnent l’époux ne peuvent pas jeûner pendantque l’époux est avec eux, " les faisant souvenir de ces parolesde saint Jean: " L’époux est celui à qui est l’épouse;mais l’ami de l’époux qui se tient debout et l’écoute, estravi de joie parce qu’il entend la voix de l’époux. " (Jean, III,29.) Comme s’il leur disait : Ce temps est pour (247) mes disciples untemps de joie, durant lequel il ne leur faut parler de rien qui soit triste;non que le jeûne le soit de soi-même, mais il l’est pour ceuxqui sont encore faibles. Car lorsqu’un homme veut résolument s’avancerdans la vertu, le jeûne lui est doux et agréable, bien loind’avoir quelque chose de pénible. Comme le corps est dans la joie,lorsqu’il est parfaitement sain; l’âme de même en ressent beaucoupplus, lorsqu’elle est saine et pure au dedans. Mais. Jésus-Christparle ici selon la pensée des Juifs. C’est ainsi qu’Isaïe parlantdu jeûne l’appelle aussi "l’abaissement et l’humiliation de l’esprit." (Isaïe, XXXV.) Et Moïse en parle de la même manière.

4. Non content de les avoir réfutés par ce qu’il vientde dire, Jésus-Christ ajoute encore: " Mais il viendra un tempsque l’époux leur "sera ôté, et alors ils jeûneront(15). " Il leur fait voir par ces paroles que ce n’était point parintempérance que ses disciples ne jeûnaient point, mais parun ordre admirable de sa sagesse. Il mêle aussi en répondantaux Juifs quelques paroles qui font allusion à sa passion et àsa croix, afin que ses disciples s’accoutument insensiblement àentendre ces choses fâcheuses du moins en apparence, et qu’ils sepréparent aux. afflictions. Ils étaient encore trop faiblespour porter les discours clairs que Jésus-Christ leur aurait directementadressés sur ce sujet, puisqu’on voit dans la suite qu’ils en furenttroublés quand ils les entendirent; mais dites à d’autresen leur présence, ces choses leur causaient une moins pénibleimpression. Ensuite comme vraisemblablement les disciples de Jean tiraientvanité de la passion de leur maître, Jésus-Christ rabatleur orgueil en laissant entrevoir sa propre passion dans l’avenir. Iln’avance encore rien touchant sa résurrection; il n’étaitpas encore temps. C’était une chose naturelle que celui qu’ils regardaientcomme un pur homme, mourût, mais il était au-dessus de lanature qu’étant mort il ressuscitât.

Après s’être justifié de la sorte contre l’accusationdes Juifs, il fait encore ici ce qu’il vient de faire auparavant. Car commelorsque ses envieux tâchaient de le couvrir de confusion parce qu’ilmangeait avec des pécheurs, il leur fit voir que bien loin d’êtrecoupable, cette conduite était au contraire sage et méritoire;de même ici, lorsqu’ils veulent le convaincre de ne pas savoir dirigerses disciples, il leur prouve au contraire qu’ils n’entendaient rien eux-mêmesà gouverner les autres, et que ce n’était que la passionqu’ils avaient de l’accuser qui les faisait parler de la sorte.

" Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieux vêtement,parce que le neuf emporte encore une partie du vieux, et qu’ainsi " larupture en devient plus grande (16). " Il leur rapporte encore une comparaisonfamilière pour leur prouver mieux ce qu’il leur dit. Voici le sensde ces paroles: Mes disciples ne sont pas encore très-forts. Ilsont besoin qu’on ait pour eux beaucoup de condescendance. Le Saint-Espritne les a pas encore renouvelés. Il ne faut pas. accabler leur faiblessepar trop de préceptes. Jésus-Christ traçait ici unerègle importante à ses apôtres, afin que lorsqu’ilsauraient eux-mêmes ensuite des disciples qui viendraient àeux de tous les endroits de la terre, ils les traitassent avec une douceuret une patience qui eût du rapport avec celle que Jésus-Christleur témoignait à eux-mêmes. "Et l’on ne met pointnon plus de vin nouveau dans de vieux vaisseaux ; parce que si on le fait,les vaisseaux se rompent, le vin se répand, et les vaisseaux sontperdus; mais on met le vin nouveau dans des vaisseaux neufs, et ainsi levin et les vaisseaux se conservent (17). " Jésus-Christ se sertici d’exemples semblables à ceux dont se sont servis les prophètes.Car Jérémie. compare le peuple à une ceinture commeJésus-Christ compare ici ses disciples à un vêtement;et ce même prophète parle de vin et de vaisseaux comme Jésus-Christfait ici. (Jérém. XIII.) Il choisit à dessein cescomparaisons parce qu’il s’agissait d’intempérance et d’excèsde bouche. Saint Luc dit quelque chose de plus, savoir, que " le neuf déchirele vieux " auquel on le coud. " (Luc, V.) Vous voyez donc que bien loind’en recevoir quelque utilité on n’en retira qu’un plus grand mal.Ainsi par une même parole il leur apprend leur état présentet leur prédit leur état futur; c’est-à-dire qu’ilsseraient entièrement renouvelés. Mais avant ce temps il neleur veut rien commander de trop fort et de trop austère.

Celui qui veut imposer aux hommes des lois pénibles, avant qu’ilssoient capables de les porter, ne les trouvera plus disposés àles recevoir lorsque le temps sera venu, parce, qu’il les en aura rendusincapables par sa précipitation. Ce malheur ne vient plus ni desvaisseaux, ni (248) du vin, mais de l’imprudence et de l’indiscrétionde ceux qui le versent.

Jésus-Christ nous apprend ici la raison pour laquelle il s’abaissesi souvent dans ses discours; c’est que son langage s’accommodait àla faiblesse de ceux qui l’écoutaient, plus qu’il n’étaiten rapport avec sa propre grandeur. Il s’en explique lui-même très-clairementlorsqu’il dit à ses apôtres : " J’ai encore beaucoup de chosesà vous dire, mais vous ne les pouvez porter maintenant. " Il neveut pas qu’ils croient qu’il n’avait plus rien à leur dire, maisque ce n’était que leur faiblesse qui l’empêchait de leurdéclarer des vérités plus importantes, qu’il prometde leur découvrir, lorsqu’ils seraient devenus plus forts. Il faitla même chose ici : " Le temps viendra, dit-il, que l’épouxleur sera ôté, et alors ils jeûneront. "(Jean, XVI,12.)

Imitons cette conduite, mes frères. N’exigeons pas tout, dèsle principe, de toutes sortes de personnes. Contentons-nous dans les commencementsde ce que chacun peut faire, et notre modération les rendra capablesde tout. Si vous avez un grand zèle de voir les âmes s’avancerbien vite, c’est ce zèle même qui doit vous porter àne les presser pas trop, afin que vous les voyiez bientôt dans l’étatque vous souhaitez. Si ceci vous paraît être une énigme,jetez les yeux sur toute la nature, et vous reconnaîtrez cette vérité.Ne vous laissez point ébranler par les reproches de ceux qui vousaccuseront injustement.

Quoiqu’ici les accusateurs soient des pharisiens, et les accusésdes disciples, cependant Jésus-Christ ne modifie en rien sa conduite; il ne dit point : C’est une chose honteuse que ceux-là jeûnentet que mes disciples ne jeûnent pas. Il fait comme un sage pilotequi ne s’arrête pas à considérer la violence des flotsagités, mais qui ne pense qu’à conduire son vaisseau, età suivre toutes les règles de son art. C’est ainsi que Jésus-Christfait. Il voyait que c’était une chose honteuse, non que ses disciplesne jeûnassent pas, mais qu’ils reçussent une plaie mortelledu jeûne, et qu’ils en devinssent comme un vêtement qui sedéchire, ou comme un vaisseau qui se rompt.

5. Apprenons donc par là, mes frères, les règlesde la conduite que nous devons garder envers toutes les personnes de notremaison. Vous avez, je suppose, une femme qui aime le luxe, qui ne respirequ’après les parures de toutes sortes, telles que les couleurs appliquéessur le visage et autres de ce genre, qui se plonge dans les déliceset, les voluptés, qui ne sait pas retenir sa .langue, qui est légère,sans esprit, sans jugement. Je sais qu’il est difficile qu’une seule femmeréunisse tant de défauts; mais enfin supposons-en une dontce soit là le portrait fidèle. Mais pourquoi, direz-vous,supposer une femme plutôt, qu’un homme?

Je n’ignore pas qu’il y a des hommes encore pires que cette femme telleque nous l’avons représentée. Mais puisque la supérioritéa été départie à l’homme, c’est l’ordre mêmeétabli parDieu qui fait que je parle ici de la lemme, et ce n’estnullement que je croie de ce côté la malice plus grande. Onvoit même chez les hommes des crimes qui ne se commettent guèreparmi les femmes, comme les meurtres, la violation des sépulcreset mille autres choses semblables. Ne croyez donc point que je vous proposeici les femmes par un mépris de ce sexe. Je vous déclareque je suis très-éloigné de cette pensée, etque je ne le fais que parce que je trouve cet exemple bien plus propreà mon sujet.

Supposons donc qu’une femme ait tous les défauts dont j’ai parlé,et que son mari fasse tous ses efforts pour la corriger. Quelle conduitedoit-il garder dans ce dessein? Il faut que d’abord il ne lui ordonne pastrop de choses à la fois; qu’il commence par les plus aisées,et par celles où elle a le moins d’attache. Car si vous la voulezobliger à faire tout d’un coup tout ce que vous désirez d’elle,elle ne fera rien du tout. Ne commencez donc pas par vouloir la forcerà faire le sacrifice de ses parures d’or. Permettez-lui de s’enservir encore, puisqu’il y a moins de mal en cela qu’à se farderle visage par des couleurs empruntées.

Tâchez de retrancher cela d’abord, non point en usant de menacesou de sévères réprimandes,.mais par des raisons douceset persuasives, en blâmant devant elle les autres personnes qui s’enservent, ou en témoignant dire simplement votre pensée etvos sentiments sur ce sujet. Qu’elle sache et qu’elle soit bien persuadéeque ces visages fardés ne vous plaisent pas, et que vous n’avezque de l’aversion pour cette beauté peinte et contrefaite. Ne vouscontentez pas de lui dire votre sentiment personnel; représentez-luiaussi la (249) pensée de ceux qui sont là-dessus d’accordavec vous. Dites-lui que ces poudres et que ces peintures gâtentle teint naturel, afin de la guérir de cette passion par l’amourmême qu’elle a pour sa personne.

Ne lui parlez point encore de l’enfer ni du ciel, car ce serait un langagequ’elle n’entendrait pas. Dites-lui que vous prenez plus de plaisir àvoir son visage tel que Dieu l’a fait, et qu’il n’y a point d’homme sagequi ne condamne et même qui ne trouve laides celles qui se déguisentainsi le visage par des poudres et par des couleurs empruntées,pour forcer en quelque sorte la nature, et pour se donner ce qu’elles n’ontpas. Servez-vous de ces raisons communes et sensibles pour la guérirde cette maladie. Et après que vous lui aurez adouci l’esprit, etque vous la verrez plus susceptible des raisons spirituelles, vous pourrezaussi lui parler du péril où elle s’expose de se perdre pourjamais. Ne vous lassez point de lui redire ces choses. Si vous ne gagnezrien la première, la seconde ou la troisième fois, ne perdezpas courage. Continuez à lui faire les mêmes représentationssans aigreur, sans chaleur et sans aversion, mais avec amour et avec douceur,tantôt en lui parlant obligeamment, tantôt en lui témoignantquelque froideur, pourvu que ce soit pour revenir bientôt aux caresseset aux moyens agréables. Ne voyez-vous pas combien les peintreseffacent de fois ce qu’ils ont fait, combien ils rappliquent de fois leurscouleurs pour former un beau visage ? Ne leur cédez pas en ce point.S’ils prennent tant de peine pour représenter une figure morte surdu bois ou sur de la toile, que ne devez-vous point faire pour retracerdans une âme l’image de Dieu ? Lorsqu’elle aura acquis cette beautéintérieure et spirituelle, vous ne la verrez plus farder et déshonorerson visage; elle ne rougira plus ses lèvres; elle n’ensanglanteraplus sa bouche, comme un ours qui revient du carnage; elle ne noirciraplus ses sourcils, et elle ne blanchira plus ses joues, se souvenant "de ces sépulcres blanchis " dont il est parlé dans l’Evangile.Car tous ces fards qui ne sont que du plâtre et de la poudre, nousreprésentent fort bien tout ce que nous ne voyons qu’avec horreurau fond des tombeaux.

6. Mais je ne sais comment je me suis laissé emporter insensiblement,et je m’aperçois que tout en vous portant à être doux,je ne le suis pas moi-même, et que je vous parle de la modérationavec chaleur. Je reviens donc à ce que je vous disais, savoir, qu’ondoit supporter d’abord les femmes dans leurs défauts pour les gagnerpeu à peu, et pour les faire entrer dans la disposition que l’ondésire. Ne voyez-vous pas tous les jours avec quelle douceur lesmères traitent leurs enfants lorsqu’elles les veulent sevrer? Cesenfants crient et pleurent sans cesse. Cependant elles font tout et ellessouffrent tout pour gagner cette seule chose, qu’ils ne retournent plusà la mamelle. Imitez la douceur de cette conduite. Souffrez toutd’une femme, pourvu que vous obteniez d’elle qu’elle ne se serve plus defard. Quand vous l’aurez gagnée sur ce point, vous passerez àun autre. Vous commencerez à lui parler doucement contre ces paruresd’or qu’elle porte. En formant ainsi peu à peu votre femme dansla vertu, vous deviendrez devant Dieu un excellent peintre, un serviteurfidèle, et comme un jardinier habile qui a soin du champ qui luia été confié.

Représentez-lui ces femmes illustres de l’Ancien Testament, Sara,Rébecca et les autres dont les unes, selon l’Ecriture, ont ététrès belles, et les autres ne l’étaient pas, mais qui onttoutes été également sages. Quoique Lia, l’une desfemmes du patriarche Jacob, ne fût pas fort belle ni fort aiméede son mari, elle n’eut jamais recours au fard, ni à de semblablesartifices, et sans jamais emprunter ces couleurs étrangères,elle voulut demeurer telle qu’elle était, sans altérer enrien l’ouvrage de Dieu et de la nature. Et cependant elle avait étéélevée parmi des infidèles et des idolâtres.Mais vous qui avez été nourrie dans la foi et la connaissancedu vrai Dieu, vous qui avez Jésus-Christ pour chef, oserez-vousbien chercher une beauté artificielle dans ces déguisementsque le diable a inventés ? Ne vous souvenez-vous plus de cette eaudivine du baptême, qui a lavé et consacré votre têteet votre visage; de cette chair du Sauveur qui a tant de fois sanctifiévos lèvres, et de ce sang adorable qui a rougi votre langue? Sivous n’aviez point oublié toutes ces grâces, il vous seraitimpossible de devenir ainsi idolâtre de votre visage, et toutes cespeintures de blanc et de rouge vous seraient insupportables. Considérezque Jésus-Christ est votre époux, que c’est pour lui quevous devez vous parer, et vous fuirez avec horreur ces embellissement (250)si honteux. Car Jésus-Christ n’aime point ces agréments fauxet contrefaits. Il veut que ses épouses soient belles, mais d’unebeauté véritable, je veux dire de la beauté spirituelle.C’est cette beauté que le Prophète vous avertit de conserveravec soin, lorsqu’il vous dit " Et le roi aimera votre beauté."(Ps. XLIV,9.) Ne cherchons donc plus ces beautés étudiéesaussi difformes qu’elles sont vaines. Les ouvrages de Dieu sont achevés.Il y a mis tout ce qui y doit être, et il n’a pas besoin de vouspour les réformer. Après qu’un excellent peintre a achevéle portrait de l’empereur, nul n’oserait y ajouter des couleurs étrangères,et cette audace ne serait pas impunie. Vous avez donc du respect pour l’ouvraged’un homme, et vous osez altérer et corrompre l’ouvrage de Dieu?Vous ne vous souvenez plus qu’il y a un enfer? Vous ne tremblez point ausouvenir de ses flammes? Vous oubliez même votre âme, et vousla traitez indignement sans en avoir aucun soin, parce que vous donneztontes vos pensées et toutes vos affections à votre corps!

Mais j’ai tort de vous parler de votre âme, puisque vous ne traitez-pasmieux votre corps et qu’il lui arrive tout le contraire de ce que vousprétendez. Vous voulez paraître belle par ce fard, et il nesert qu’à vous rendre laide. Vous voulez plaire à votre mari,et rien ne lui déplaît davantage; et non-seulement àlui, ruais à tout le monde. Vous voulez passer pour jeune, et vousen devenez plus vieille. Enfin vous voulez qu’on admire votre beauté,et tout le monde se moque de vous. Vous ne sauriez voir sans quelque honte,ni vos amies, et les personnes qui sont vos égales, ni mêmevos servantes et vos domestiques; et votre miroir même vous faitrougir.

Mais je ne veux point m’arrêter à ces raisons. Il y ena d’autres bien plus fortes et bien plus considérables. Car vouspéchez contre Dieu ; vous perdez la pudeur qui est la gloire devotre sexe; vous allumez des flammes criminelles dans le coeur des hommes,et vous vous rendez semblable à ces victimes infâmes de l’impudicitépublique. Pensez donc avec attention à tous ces avis que je vousdonne, Méprisez à l’avenir ces ornements diaboliques. Renoncezà ces faux embellissements, ou plutôt à ces véritableslaideurs, pour ne vous occuper plus que de cette beauté intérieureet invisible de l’âme, que les anges désirent; que Dieu aime,et qui sera précieuse et vénérable à ceux àqui vous êtes unie d’un lien sacré; afin qu’ayant passécette vie dans une honnêteté vraiment chrétienne, vouspassiez en l’autre dans la gloire qui vous est promise, dont je prie Dieude nous faire jouir tous, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXI

" COMME JÉSUS DISAIT CECI, LE CHEF DE LA SYNAGOGUE S’APPROCHADE LUI, ET IL L’ADORAIT EN LUI DISANT : SEIGNEUR, MA FILLE EST MORTE PRESENTEMENT,MAIS VENEZ LUI IMPOSER LES MAINS, ET ELLE VIVRA. " (CHAP. IX, 18, JUSQUESAU VERSET 27.)

1. Jésus-Christ joint maintenant l’action à la parole,afin de confondre encore davantage les pharisiens et de leur fermer labouche. Car celui qui le vient trouver ici était " chef de la synagogue"et sa douleur était excessive; parce que l’enfant qui étaitmorte était sa fille unique, qu’elle était déjàarrivée à l’âge de douze ans, c’est-à-dire àla fleur de son âge. C’est pourquoi il le conjure de se hâter.

Que si saint Luc rapporte que quelques uns vinrent dire à cepère affligé: " Ne tourmentez pas inutilement le Maître,parce que votre fille vient de mourir (Luc, VIII, 46), " nous pouvons direque par ces paroles: " Elle vient de mourir, " ils conjecturaient peut-êtrequ’elle l’était depuis le temps qu’ils étaient sortis dulogis; ou qu’ils parlaient de la sorte pour exagérer sa maladie.Car c’est ainsi qu’agissent ceux qui souffrent quelque mal. Ils le fonttoujours paraître plus grand qu’il n’est pour toucher davantage ceuxdont ils implorent le secours. Voyez, je vous prie, jusqu’où vala stupidité de ce chef de synagogue. Il demande deux choses àJésus-Christ: l’une " qu’il vienne chez lui, " et l’autre, " qu’ilmette les mains sur sa fille, " ce qui marque qu’il l’avait laisséeencore en vie. C’est la même prière que faisait Naaman auProphète lorsqu’il disait: " Il sortira et il étendra samain sur moi (IV Rois, 5) : car les personnes grossières ont besoinde quelque chose qui frappe les yeux, et qui leur touche les sens.

Saint Marc et saint Luc marquent que Jésus-Christ prit avec luitrois de ses disciples, et saint Matthieu dit en généralqu’il mena ses disciples avec lui. Mais d’où vient que saint Matthieun’était pas l’un de ces trois, puisque Jésus-Christ venaitde l’appeler presqu’en ce moment à sa suite? C’était pouraugmenter son désir, et parce qu’il était encore trop imparfait.Il voulait honorer ces trois de ces faveurs extraordinaires pour exciterles autres à les imiter. Il suffisait pour lors à saint Matthieude voir le miracle de l’hémorrhoïsse, et d’avoir reçuJésus-Christ à sa table et d’avoir mangé le sel aveclui.

" Et Jésus se levant le suivit avec ses disciples (19). " LorsqueJésus-Christ allait à cette maison, il fut accompagnéde beaucoup de monde ou parce qu’on espérait voir un grand miracle, ou à cause de la dignité de la personne dont la fille étaitmalade. Encore fort grossiers et plus curieux de voir la guérisondes corps que celle des âmes, ces hommes accouraient en foule àJésus-Christ, ou pour être guéris eux-mêmes deleurs maladies corporelles, ou pour voir tous les jours de nouveaux miraclesdans la guérison des autres; mais peu venaient à lui pourentendre ses prédications, et pour profiter de sa doctrine. CependantJésus-Christ ne laisse entrer personne de tout ce peuple avec luidans la maison. Il prend seulement ses disciples et non pas mêmetous, pour nous apprendre (252) à fuir l’ostentation et la vainegloire. " En même temps une femme qui depuis douze ans avait uneperte de sang s’approcha de u lui par derrière et toucha le bordde son vêtement (20). Pourquoi ne s’approche-t-elle de Jésus-Christ,que par derrière et en tremblant? Que ne se présente-elleà lui hardiment? C’était sans doute son mal qui lui causaittrop de pudeur, et qui faisait qu’elle se regardait comme une personneimpure. Car si les femmes passaient pour impures au temps de leurs incommoditésordinaires, celle-ci avait bien plus de raison de se regarder comme telledans une si longue perte de sang, qui n’était point naturelle, maiscontre l’ordre de la nature. C’est pourquoi elle se cache et ne veut pointparaître en face devant le Sauveur. Et surtout elle n’avait pas encoreune juste idée de ce qu’était Jésus-Christ, ni unefoi parfaite, car autrement elle n’eût pas cru pouvoir se cacherde lui.

C’est ici la première femme qui ose publiquement approcher deJésus-Christ, parce qu’elle avait déjà su que Jésus-Christvoulait bien aussi guérir ce sexe, et qu’il était actuellementen chemin pour aller ressusciter la fille de ce prince de la synagogue.Elle n’ose prier Jésus-Christ de venir chez elle, quoiqu’elle fûtriche. Elle ne vient pas même à lui devant tout le monde;elle ne le fait qu’en secret et par derrière, et elle touche seshabits avec foi. Je dis avec foi, parce qu’elle n’hésita point,et qu’elle ne dit point: Serai-je guérie de ma maladie si je toucheses habits, ou ne le serai-je plus? Elle, ne doute point que cet attouchementne la guérisse, et elle s’approche avec confiance. " Car elle disaiten elle-même: Si je puis seulement toucher son vêtement jeserai guérie (21)." Elle voyait que Jésus-Christ sortaitde la maison d’un publicain, et que ceux qui l’accompagnaient étaientdes publicains et des pécheurs. Tout cela lui donnait une saintehardiesse et une ferme confiance. Mais que fait Jésus-Christ encette rencontre? Il ne veut pas souffrir qu’elle demeure cachéecomme elle le désirait; il la fait venir au milieu de cette fouleet il manifeste sa foi devant tout le peuple. Il avait d’excellentes raisonspour agir ainsi, bien que des insensés aient osé dire qu’ill’avait fait par amour de la gloire. Pourquoi, disent-ils, ne la laissait-ilpas demeurer dans ce secret qu’elle avait cherché? Que dites-vousimpie? Que dites-vous blasphémateur? Celui qui défend qu’onne publie ses miracles, qui fait mille prodiges en passant, sans que leshommes les connaissent, aurait-il pu ici rechercher la gloire?

D’où vient donc, me direz-vous, qu’il manifeste cette femme etqu’il la produit devant tout le monde? C’était premièrementpour dissiper la grande appréhension de cette femme, et pour empêcherle scrupule dont sa conscience l’aurait tourmentée dans la suite,comme ayant dérobé en quelque sorte sa santé sansl’avoir demandée à Jésus-Christ. C’était encorepour ajouter à sa foi ce qui lui manquait, puisqu’elle avait crupouvoir faire quelque chose sans être vue par le Sauveur. C’étaiten troisième lieu pour proposer sa foi comme un modèle quetout le monde devait imiter. D’ailleurs était-ce un moindre miraclede connaître le secret des coeurs, que d’arrêter la perte dusang?

Enfin comme la foi du chef de la synagogue était chancelante,et, que sa complète défaillance aurait tout gâtéet empêché la guérison de la jeune fille, Jésus-Christla raffermit par ce miracle de l’hémorrhoïsse. C’est qu’eneffet il était déjà venu quelqu’un dire au chef dela synagogue: "Ne lui donnez pas la peine de venir chez vous, parce quevotre fille est morte (Luc, VIII, 49.); " et ceux qui étaient aulogis "se moquaient de lui lorsqu’il disait qu’elle dormait. " C’est doncpour empêcher cette défaillance de foi assez présumabledans le père de .la jeune fille, que Jésus révèleà tous et cette femme et la guérison qui vient de s’opéreren elle. Car on peut assez juger que cet homme était des plus grossierspar cette parole que Jésus-Christ lui dit dans saint Luc: "Ne craignezpoint: croyez seulement et votre fille sera guérie. " (Luc, VIII,50.)

2. Il attend même à dessein que cette jeune fille soitmorte, afin de faire, en la ressuscitant, un miracle plus éclatant.Il ne se hâte point, il marche seulement, et s’arrête àparler longtemps avec cette femme, afin de n’arriver qu’après quela jeune fille serait morte, selon ce qui est rapporté dans saintLuc: " Lorsqu’il parlait encore, " dit-il, " il vint quelqu’un lui dire: Ne lui donnez pas la peine de venir chez vous parce que votre fille estmorte. " (Luc, VIII, 48.) Ainsi il voulut qu’on ne doutât point dela mort, afin qu’ensuite on ne pût douter de la résurrection.C’est ce qu’il a observé presque partout. C’est ainsi qu’il ne se(253) pressa point d’aller voir Lazare le premier, ou le second, ou letroisième jour. Ce fut donc pour ces raisons qu’il découvritle miracle arrivé eu la personne de cette femme.

"Mais Jésus se retournant et la voyant lui dit: Ma fille, ayezconfiance (22)." Il avait dit de même au paralytique : " Mon fils,ayez confiance. " Comme cette femme était toute troublée,Jésus-Christ commence par l’exhorter à " avoir confiance;" et il l’appelle " sa fille ", parce que sa foi la mettait au nombre deses enfants. Il lui donne même des louanges publiques et lui dit:" Votre foi vous a sauvée. Et cette femme fut guérie àl’heure même (22). " (Luc, VIII, 46.) Saint Luc s’étend bienplus au long en parlant de cette femme. Il rapporte qu’après qu’ellese fut approchée de Jésus-Christ et qu’elle eut étéguérie, Jésus-Christ ne l’appelle pas d’abord, mais dit premièrement: " Qui est-ce qui m’a touché? " A quoi saint Pierre et les autresrépondirent : " Maître, la foule du peuple vous presse etvous étouffe, et vous demandez qui vous a touché? " Ce quinous marque en passant que Jésus-Christ était véritablementrevêtu de notre chair, et qu’il foulait aux pieds tout faste, puisqu’ilse laissait approcher de si près par ces foules, et qu’il ne leurcommandait pas de ne le suivre que de loin.

Cependant Jésus-Christ continue de dire " Quelqu’un m’a touché,car j’ai reconnu qu’une vertu est sortie de moi. " S’il use ici d’une expressionet d’une image quelque peu matérielle, c’est pour être mieuxentendu de cette multitude inculte. Et ce qu’il dit, c’est pour portercette femme à avouer elle-même ce qui s’est passé.Il ne la découvre pas lui-même, il se contente de lui faireentendre qu’il sait tout clairement, il veut qu’elle vienne d’elle-mêmetout déclarer, qu’elle publie elle-même le miracle qui s’estaccompli, il ne veut pas, en le faisant connaître lui-même,donner lieu à aucun soupçon. Voyez-vous une femme meilleurequ’un chef de synagogue? Elle ne retient point Jésus-Christ, ellene l’arrête point, et elle se contente de le toucher en passant etdu bout du doigt; aussi, quoique venue la dernière, elle est guériela première : le chef de synagogue entraîne le médecinen personne chez lui; pour la femme, c’est assez qu’elle le touche; samaladie l’entravait, mais sa foi lui donnait des ailes. Aussi voyez commentle Seigneur La console en lui disant : " Votre foi vous a guérie" Parole qu’il n’eût pas dite, si c’eût été parostentation qu’il eût produit cette femme en public. Il la dit pouraffermir la foi du chef de synagogue, et pour relever publiquement cellede cette femme, ce qui lui cause une joie dans te fond du coeur, beaucoupplus grande que celle qu’elle avait reçue par la guérisonsi miraculeuse de son corps. N’est-il pas encore visible par ce que jevais dire, que ce n’était point par vanité qu’il produisaitcette femme, mais pour mettre en évidence sa foi, et la proposercomme un modèle aux autres? Jésus-Christ n’avait point besoinde ce miracle pour se faire estimer des hommes, et il n’en eût pasmoins paru Dieu par cette foule de prodiges et de miracles qu’il avaitdéjà faits et qu’il devait faire encore dans la suite desa vie. Mais s’il n’avait point découvert ce qui était arrivéà cette femme, elle n’aurait point reçu les louanges qu’elleavait si justement méritées. C’est pourquoi il rend publicce qu’elle avait fait en secret. Il dissipe cette crainte avec laquelleelle s’était approchée de lui, il lui commande d’avoir dela confiance et la rétablissant dans une parfaite santé,il ajoute à sa guérison une grâce pour la conduirepaisiblement dans le chemin du salut en lui disant: " Allez en paix. "(Marc, V, 33.)

" Or Jésus étant venu en la maison de ce chef de synagogue,et voyant les joueurs de flûtes, et une troupe de gens qui faisaientgrand bruit (23), il leur dit : Retirez-vous, cette fille n’est pas morte,elle n’est qu’endormie; et ils se moquaient de lui (24). " Vous voyez quelétait l’esprit et la disposition de ces princes de la synagogue,de faire venir ainsi des joueurs de flûtes et de cymbales, pour pleurerleurs morts. Que fait donc ici Jésus-Christ? Il chasse tout le monde,excepté les parents de la jeune fille, afin qu’ils fussent témoinsque c’était lui et non pas un autre qui l’aurait ressuscitée.Et avant de la ressusciter en effet, il la ressuscite en parole en disant: " Elle n’est pas morte, mais elle dort. "

Il fait la même chose en plusieurs autres endroits de l’Evangile.Et comme on voit qu’ avant que d’apaiser la tempête, il reprocheà ses disciples leur peu de foi, de même il dissipe le troubledes personnes présentes; il leur fait voir ici qu’il lui est aussifacile de ressusciter cette fille de la mort que de la réveiller(254) du sommeil. Ce qu’il fit encore à propos de Lazare en disant:" Notre ami Lazare dort. " (Jean, II, 15) Il voulait nous apprendre danstoutes ces rencontres, que la mort n’est plus à craindre aux hommes,puisqu’elle n’est plus une mort et qu’elle est devenue un sommeil. Commeil devait mourir bientôt lui-même, il accoutumait ses disciples,par la mort et par la résurrection des autres, à ne perdrepoint la foi lorsqu’il serait mort, puisqu’ils voyaient que depuis qu’ilétait venu au monde, la mort n’était plus qu’un sommeil.Cependant on se moquait de lui, et lui ne s’indignait pas que sa puissancefût mise en doute par ceux même en faveur de qui il allaitfaire un grand miracle. Il ne fit aucune réprimande au sujet deces rires qui allaient devenir, ainsi que les flûtes et les cymbaleset tout le reste de l’appareil funèbre, une preuve irrécusablede la mort. Comme la plupart du temps les miracles une fois opérésne rencontrent plus que l’incroyance, Jésus-Christ se sert ici despropres paroles de ces gens pour les convaincre ; il les enlace dans leurspropres filets.

3. Dieu usa de la même conduite envers Moïse autrefois, etdepuis encore dans la résurrection de Lazare. Dieu dit àMoïse : "Qu’est-ce que vous tenez dans votre main " (Exod. IV, 2)?" afin qu’en voyant la verge qu’il tenait changée en serpent, iln’oubliât point que ce n’était d’abord que du bois, et queses propres paroles lui en rendant témoignage, il fût dansune admiration continuelle. Et Jésus-Christ dit en parlant de Lazare: " Où l’avez-vous mis (Jean, XI, 34)?" afin que ceux qui lui répondirent" Venez et voyez, " et peu après : " il sent déjàmauvais, parce qu’il y a quatre jours qu’il est mort, " ne pussent plusnier ensuite qu’il n’eût été Véritablement ressuscité.

" Mais après qu’on eut fait sortir tout le monde, il entra, pritla main de la jeune fille, et dit : Levez-vous, et la jeune fille se leva(25). Et le bruit s’en répandit dans tout le pays (26). " Jésusvoyant donc toute cette foule de monde et tous ces joueurs de flûtes,les fit tous sortir, puis, sous les yeux des parents, il opéra lemiracle. Dans ce corps inanimé, il n’introduit pas une nouvelleâme, Mais il rappelle celle qui venait de sortir, et mec autant defacilité que s’il la réveillait d’un sommeil. Il prend lamain de la jeune fille pour mieux Convaincre de sa mort tous ceux qui étaientprésents, et pour que le témoignage de leurs yeux ne laissesubsister aucun doute touchant la résurrection. Le père luiavait dit : " Mettez votre main sur elle;" mais Jésus-Christ faitplus. Car il ne se contente pas de mettre sa main sur elle, il la prendet la lève, pour montrer que tout lui cède et lui obéit.Il est marqué dans saint Luc " qu’il lui fit aussitôt donnerde la nourriture (Luc, VIII, 55), " pour empêcher que ce miraclene passât pour un prestige. II ne fait pas cela lui-même; maisil ordonne aux autres de le faire, comme il fit délier Lazare parles autres. " Déliez-le, " dit-il, " et le laissez aller, puis ilaccepte d’être son convive. " Il voulait en toutes ces rencontresqu’on fût convaincu de ces deux choses, que les personnes étaientvéritablement mortes, et qu’ensuite elles étaient véritablementressuscitées.

Remarquez ici, mes frères, non-seulement la résurrectionde cette fille, mais encore le commandement que Jésus-Christ faitde n’en parler à personne; ce qui seul suffit pour faire voir contreles blasphémateurs de Jésus-Christ combien il étaitéloigné de rechercher la gloire. Considérez aussiqu’il chasse tous ces pleureurs comme indignes de voir un si grand miracle.Ne sortez donc pas avec les joueurs d’instruments, mais demeurez-y avecces trois disciples si chéris qui méritèrent d’êtretémoins de ce prodige.

Si Jésus-Christ rejeta alors d’auprès de lui ces gensqui pleuraient les morts, doutez-vous qu’aujourd’hui il ne les rejettebien davantage? On ne savait pas alors que la mort ne fût qu’un sommeil,et cette vérité aujourd’hui est plus claire que le soleil.Vous me direz peut-être : Mais si ma fille meurt maintenant, Jésus-Christne la ressuscitera point. Il est vrai, mais il la ressuscitera un jouravec beaucoup plus de gloire. La jeune fille que nous venons de voir ressuscitéemourut encore une fois; mais quand Jésus-Christ ressuscitera lavôtre, il la rendra immortelle.

Que personne ne pleure donc plus les morts à l’avenir. Qu’onne les plaigne plus, qu’on se souvienne que Jésus-Christ est ressuscité,et qu’on ne fasse plus cet outrage à la victoire qu’il a remportéesur la mort. Pourquoi vous laissez-vous aller inutilement aux soupirs etaux larmes? La mort n’est plus qu’un sommeil. Pourquoi vous laissez-vousabattre dans (255) l’excès de votre douleur? On se rirait d’un païenqui s’affligerait dans ces rencontres; mais qui pourrait excuser ces larmesdans un chrétien? Comment pourrait-on lui pardonner cette faiblesseaprès que la résurrection a été établiepar tant de preuves si constantes, et par le consentement de tant de siècles?

Cependant il semble que vous preniez plaisir à augmenter cettefaute. Vous nous faites venir des pleureuses vous nous amenez des femmespaïennes pour augmenter le deuil, pour attiser la flamme de la douleur.Vous n’écoutez point saint Paul qui vous dit : " Quel rapport ya-t-il entre Jésus-Christ et Bélial; ou qu’a de commun unfidèle avec un infidèle? " (II Cor. V, 15.) Les païensqui n’ont aucune foi ni aucune espérance de la résurrection,ne laissent pas de trouver des raisons pour consoler, leurs amis dans cesaccidents. Soyez fermes, leur disent-ils, dans votre malheur. Il faut supporterdoucement ce qui arrive nécessairement. Ce qui est fait est fait.Vos larmes ne le changeront pas, et elles ne rendront pas la vie àcelui que vous pleurez. Et vous, chrétien, vous qui avez des connaissancesplus pures et plus hautes que les infidèles, vous ne rougissez pasd’être plus lâche qu’eux dans ces rencontres?

Nous ne vous disons point, comme eux : Supportez. ce mal constammentpuisqu’il est inévitable et que toutes vos larmes y sont inutiles.Nous vous disons au contraire : prenez courage, votre, fille ressuscitera.Elle n’est pas morte, elle n’est qu’endormie, elle repose en paix, et ellepassera de ce sommeil-tranquille dans une vie immortelle, dans une paixangélique et dans un bonheur qui ne finira jamais. N’entendez-vouspas le Prophète qui vous dit: " Mon âme, rentrez dans votrerepos, parce que le Seigneur vous a fait grâce?" (Ps. CXIV, 9.) Dieuappelle la mort une grâce et vous pleurez? Que pourriez-vous fairede plus si vous étiez l’ennemi mortel de celui qui meurt?

Si quelqu’un doit pleurer alors, c’est le démon qui le doit faire.Oui, qu’il pleure, qu’il s’afflige : qu’il se déchire, et se désespère,de ce que notre mort maintenant n’est plus qu’un passage à une vieimmortelle. Cette tristesse est digue de sa malice, mais elle est indignede vous qui êtes appelé au repos, qui allez recevoir la couronne,et dont la mort est un port tranquille après la tempête.

Voyez de combien de maux cette vie est pleine, souvenez-vous combiende fois vous l’avez eue en horreur, combien d’imprécations vousavez faites en voyant les maux qui l’assiégent sans cesse, et quise succèdent les uns aux autres. Considérez que dèsle commencement du monde Dieu nous a condamnés à souffrir.Il dit à la femme : " Vous enfanterez avec douleur. " (Gen. III,16.)Il dit à l’homme : " Vous mangerez votre pain à la sueurde votre visage. " (Ibid.) Et Jésus-Christ dit à ses apôtres:" Vous aurez de grandes afflictions dans le monde. " (Jean, XVI, 53.) Onne nous prédit rien de semblable pour l’autre vie. On nous assureau contraire que " la douleur, la tristesse et les gémissementsen seront éternellement bannis (Isaïe, 33); et qu’il viendrades personnes de l’Orient et de l’Occident pour se reposer dans le seind’Abraham, d’Isaac et de Jacob (Marc, 8; Ezéch. 40); " que l’épouxvous recevra dans sa chambre nuptiale, au milieu des lampes ardentes, etque votre vie sera changée en une vie toute céleste.

4. Pourquoi donc déshonorez-vous la mort de votre ami par voslarmes? Pourquoi en pleurant ainsi la mort apprenez-vous aux autres àcraindre la mort ? Pourquoi donnez-vous sujet aux faibles d’accuser Dieumême, de ce qu’il-nous a exposés à tant de malheurs?,Mais je vous demande, au contraire, pourquoi, après la mort de vosproches, vous assemblez les pauvres? Pourquoi vous appelez les prêtres,afin qu’ils offrent pour ceux que vous pleurez leurs prières et,leurs sacrifices? Vous en répondrez que c’est afin, que celui quiest mort entre bientôt dans le repos éternel, et que son Jugelui soit, favorable. Et cependant vous ne cessez point de crier, et derépandre des larmes. Ne vous combattez-vous pas vous-même?Vous croyez que votre ami est dans le port, et pour cela, vous vous jetezvous-même dans le trouble et dans la tempête?

Mais que ferai-je? me direz-vous. C’est la faiblesse de la nature quifait cela. Et moi je vous dis: N’accusez point la nature, accusez-vousvous-même et votre propre mollesse, qui, vous fait dégénérerde cette haute dignité que la foi vous avait donnée, et quivous rend pires que les infidèles. Comment après cela oseronsnous parler aux païens de l’immortalité de l’âme? Commentleur persuaderons-nous que nous ressusciterons un jour, puisque nous craignonsla mort plus qu’ils ne la (256) craignent eux-mêmes? On a vu desinfidèles autrefois, qui sans rien connaître de ce que lafoi nous apprend, n’ont pas laissé de se couronner de fleurs etde prendre leurs plus beaux habits à la mort de leurs enfants pourse faire estimer des hommes, et pour s’acquérir un faux honneur;et après cela, cette gloire incompréhensible que nous attendonsdans le ciel, n’aura pas assez de force sur nos esprits pour bannir denous, à la mort de nos proches, cette tristesse lâche et efféminée, et cette mollesse si indigne d’un chrétien?

Mais je perds mon héritier, me direz-vous; je n ai plus personneà qui je laisse tous mes biens. Aimez-vous donc mieux que votrefils hérite d’un peu de bien sur la terre que de tous les biensqui sont dans le ciel ? Aimez-vous mieux qu’il jouisse de ces richessequ’il devait quitter si tôt, que de celles qui ne périrontjamais? Mon fils, dites-vous, ne sera point mon héritier. Il estvrai, il ne sera point l’héritier de son père, mais il lesera de Dieu. Il ne sera point le cohéritier de ses frères; mais il le sera de Jésus-Christ.

Mais dans quelles mains donc, me direz-vous, passeront ces meubles siriches, ces habits si précieux, ces maisons si magnifiques, ce grandnombre d’esclaves, et ces terres si vastes et si étendues que nouspossédons? Elles passeront si vous voulez entre les mains de votrefils, et avec plus d’assurance que s’il était encore en vie. Siles barbares ont brûlé autrefois avec les morts ce qu’ilsavaient de plus précieux; combien est-il plus digne d’un chrétiende sacrifier avec son fils tout ce qui lui appartenait, non pour le réduireen cendres comme les barbares, mais pour augmenter le bonheur et la gloirede ce mort qui leur est si cher? Si ce fils avait des péchésen mourant, ces biens que vous donnez pour lui en effaceront les taches.S’il était juste et innocent, ils augmenteront sa récompense.

Mais vous désireriez bien de le voir. Hâtez-vous donc desortir de ce monde et de vivre comme il a vécu, afin que vous levoyiez bientôt. Si vous n’écoutez pas mes raisons pour vousconsoler, considérez que tôt ou tard, le temps mêmevous consolera et qu’il fera cesser votre douleur. Mais cette paix oùvous vous trouverez alors ne sera point récompensée, parcequ’elle ne sera qu’un effet du temps et non point l’ouvrage de votre vertu.Que si vous voulez entrer dès maintenant dans les sentiments dela, sagesse chrétienne, vous en tirerez deux grands avantages: l’un,que vous vous délivrerez de beaucoup de maux, et l’autre, que vousvous procurez auprès de Dieu une très glorieuse couronne.Car l’aumône et les bonnes œuvres ne sont point d’un si grand méritedevant Dieu que cette modération et cette paix que nous conservonsdans nos plus grands maux.

Considérez que le Fils de Dieu a bien voulu mourir lui-même.Il est mort, mais pour vous; et vous, vous mourez pour vous-même.Il est mort après avoir dit: " Mon Père, si cela est possible,que ce calice s’éloigne de moi. " (Matth. XXVI.) II est mort aprèsavoir été dans la frayeur et dans l’agonie, et aprèsavoir ressenti une profonde tristesse. Mais cependant il a acceptéla mort et s’est soumis à toutes les circonstances cruelles et.honteuses qui l’accompagnaient. Il a souffert avant la mort les fouets,et avant les fouets, les railleries, les outrages et les insultes, pourvous apprendre à souffrir avec une fermeté inébranlable.Il est mort enfin, et son âme a été séparéede son corps, mais il l’a repris aussitôt, et l’a rempli de sa gloire,afin que sa résurrection vous fût un gage et une assurancede la vôtre. Si donc notre croyance n’est point une fable, ne vousaffligez point de la mort des hommes. Si elle est véritable, nepleurez point. Que si vous pleurez, comment pourrez-vous en persuader lavérité aux infidèles?

5. Mais peut-être que tout ce que nous vous représentonsn’empêche pas que cette mort ne voua paraisse insupportable. C’estdonc pour cela même que vous devez cesser de pleurer, puisque lamort de celui que vous regrettez l’a délivré de tant de maux.Ne lui portez donc point envie, et ne soyez point fâché deson bonheur. Car lorsque vous souhaitez vous-même de mourir parcequ’un des vôtres est mort un peu trop tôt et que vous vousaffligez de ce qu’il ne jouit plus d’une vie qui l’aurait exposéà tant de misères, il semble que vous agissez plus par unmouvement d’envie que par une amitié véritable. Ne considérezdonc pas que vous ne reverrez plus votre fils mort, mais pensez que vousl’irez retrouver bientôt. Ne regardez point qu’il n’est plus en cemonde, mais que ce monde un jour ne sera plus, que tout y changera de forme,que le ciel, la terre et la nier passeront, et qu’alors vous recevrez votrefils dans une gloire infinie. (257)

Si celui que vous pleurez est mort dans le péché, la morten arrête le cours; et si Dieu eût prévu qu’il en eûtdû faire pénitence, il ne l’eût pas sitôt retirédu monde. Que s’il est mort dans la grâce et dans l’innocence, soninnocence n’est plus en danger, et il en possède une récompensequi ne finira jamais.

Il paraît donc, par tout ce que nous avons dit, que vos larmessont plutôt l’effet d’un trouble d’esprit et d’une passion peu raisonnable,que d’un amour sage et bien réglé. Que si vous aimiez véritablementcelui qui est mort, vous devriez vous réjouir clé ce qu’ila été délivré bientôt d’une navigationdangereuse. Car il y a quelque chose de stable dans le cours ordinairede la nature. Le jour succède à la nuit et la nuit au jour.L’été vient après l’hiver et l’hiver aprèsl’été. Ainsi les saisons s’entre-suivent et elles sont toujoursliées de même es unes aux autres. Mais les maux au contraireviennent en foule et à contre temps, sans ordre et sans mesure,et notre vie est sujette à des accidents toujours nouveaux.

Voudriez-vous donc que votre fils fût encore assujéti àces misères, qu’à chaque jour il fût exposéà une nouvelle peine, qu’il fût tantôt dans la maladie,tantôt dans la tristesse, et toujours dans la souffrance d’un malet dans l’appréhension d’un autre? Car vous ne pouvez pas dire qu’ileût pu passer le cours de cette vie sans éprouver toutes cesinquiétudes et tous ces soins.

Mais vous, ô mère, qui pleurez votre fils, considérezque celui que vous aviez mis au monde n’était pas immortel, et ques’il n’était mort maintenant, il devait mourir bientôt après.Que si vous dites que vous n’avez pas eu le temps de jouir de lui, vousle ferez pleinement dans le ciel. Mais vous le voudriez voir maintenant?Et moi je vous dis que si vous êtes sage de la sagesse de Dieu,il lie tiendra qu’à vous de le voir. Car l’espérance deschrétiens est beaucoup plus claire et plus assurée que vospropres yeux.

Si l’on voulait tirer votre fils d’auprès de vous pour le faireroi d’un grand royaume, refuseriez-vous de le laisser aller pour ne pasperdre le vain plaisir de le voir? Et maintenant qu’il est passéen un royaume infiniment plus grand et plus heureux que tous ceux de laterre ensemble, vous ne pouvez souffrir d’être un moment séparéede lui, lors particulièrement qu’au lieu d’un fils vous avez unmari qui vous console. Que si vous n’en avez plus, vous avez toujours pourconsolateur " le père des orphelins et le juge des veuves. "Voyezde quelle manière saint Paul relève ces sortes de veuves: " Celle, " dit-il, " qui est véritablement veuve et désolée,met son espérance en Dieu. " (I Tim. V, 5.) Ce sont là lesplus excellentes veuves, puisque ce sont les plus patientes.

Ne pleurez donc plus, et ne vous affligez point d’une chose pour laquellevous espérez une si grande récompense. Vous n’avez fait querendre un dépôt que l’on vous avait confié. C’est pourquoin’en soyez plus en peine, puisque Dieu l’a repris et l’a mis dans son trésoréternel. Que si vous comprenez bien la différence qu’il ya entre la vie de la terre et celle du ciel, si vous voyez à fondl’inconstance et le néant de celle-ci et la grandeur et la soliditéde l’autre, vous n’aurez pas besoin que je vous dise rien davantage.

C’est de cette agitation et de ce trouble que votre fils maintenantest délivré. S’il était demeuré sur la terre,vous ne savez s’il eût été bon ou méchant. Nevoyez-vous pas tous les jours combien de pères sont contraints dechasser leurs fils d’auprès d’eux et de les déshériter;et combien d’autres les retiennent malgré eux, quoiqu’ils soientpires que ceux que l’on chasse? Pensons donc à toutes ces choseset servons-nous-en pour régler nos moeurs. Car c‘est ainsi que notrepatience sera approuvée des morts mêmes que nous pleurons,qu’elle sera estimée des hommes et couronnée par la miséricordede Dieu, qui nous fera jouir des biens éternels, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et la puissance, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXII

" COMME JÉSUS SORTAIT DE CE LIEU, DEUX AVEUGLES LE SUIVIRENT,CRIANT APRES LUI ET DISANT : FILS DE DAVID, AYEZ PITIE DE NOUS. " (CHAP.IX, 27. JUSQU’AU VERSET 16 DU CHAP. X)

1. Pourquoi. Jésus-Christ tire-t-il ces aveugles du milieu dupeuple d’où ils criaient, sinon pour nous apprendre encore avecquel soin nous devons fuir la gloire des hommes? Comme la maison étaitproche, il les y conduit pour les guérir plus en secret. Et ce désird’être caché dans cette action paraît en ce qu’il défendà ces aveugles de ne parler de ce miracle à personne. Maiscertes ces deux aveugles sont le sujet d’un grand reproche aux Juifs. Leseul bruit des miracles de Jésus-Christ les fait croire en Celuiqu’ils ne pouvaient voir; et les Juifs, qui voyaient tous les jours deleurs propres yeux tant de miracles de Jésus-Christ, font le contrairede ces aveugles.

Jugez de l’ardeur de leur foi, et par les cris qu’ils poussent, et parla demande qu’ils font. Car ils ne s’approchèrent pas froidementde Jésus-Christ, mais en criant beaucoup, et demandant seulementmiséricorde: " ayez pitié de nous. " Ils l’appelèrent" Fils de David, " parce que ce nom paraissait alors glorieux: et lorsqueles prophètes mêmes voulaient parler d’un roi avec honneur,ils l’appelaient fils de David. " Et lorsqu’il fut entré dans lamaison ces aveugles s’approchèrent de lui, et Jésus leurdit: Croyez-vous que je puisse faire ce que vous me demandez? Ils lui répondirent:" Oui, Seigneur (28). " Ainsi lorsque les aveugles venus avec lui sontarrivés dans la maison, .Jésus-Christ leur fait encore uneseconde demande: "Croyez-vous, " leur dit-il, "que je puisse faire ce quevous me demandez? " Il s’étudiait partout à ne guérirque ceux qui l’en priaient, de peur qu’on ne crût qu’il cherchâtsa gloire dans ces miracles, et qu’il les lit par vanité; outrequ’il voulait montrer encore que ces hommes étaient dignes de cettegrâce, pour prévenir l’accusation de quelques impies qui eussentpu dire : s’il ne sauve et guérit les hommes que par miséricorde,pourquoi ne les sauve-t-il pas tous? Car la miséricorde que Dieutémoigne pour les hommes, a sans doute quelque rapport àla foi de ceux qu’il sauve.

Il avait encore une raison particulière pour exiger la foi deces aveugles. Comme ils l’appelaient " Fils de David," il voulait les éleverplus haut, et leur faire avoir des sentiments plus dignes de lui. C’estpourquoi il leur dit: " Croyez-vous que je puisse faire ce que vous medemandez? " il ne dit pas : croyez-vous que je puisse par mes prièresobtenir ce miracle de mon Père; mais " que je puisse, moi, fairece que vous demandez? " Que répondent ces aveugles? " Oui, Seigneur." Ils ne l’appellent plus de Fils de David; " mais élevant leurfoi plus haut ils reconnaissent la souveraine puissance de Celui àqui ils parlent. (259)

" Alors il leur toucha les yeux en disant qu’il vous soit fait selonvotre foi ! Et aussitôt leurs yeux furent ouverts (29). " Jésus-Christalors étend sa main sur eux pour les guérir, et leur dit:" Qu’il vous soit fait selon votre foi. " Le Fils de Dieu fait trois chosespar ces paroles. Il affermit la foi de ces aveugles, il montre que leurvolonté avait eu aussi quelque part à leur guérison,et il tait voir que la manière dont il leur avait parlé,ne pouvait être suspecte de flatterie. Car il ne leur dit pas: quevos yeux soient ouverts; mais: " qu’il vous soit fait selon votre foi." C’était ce qu’il observait presque envers tous ceux qu’il guérissait,voulant que tout le monde reconnût quelle était la foi deleur âme, avant que d’être témoin de la guérisonde leur corps; pour rendre en même temps ceux qui étaientguéris encore plus fervents dans la foi, et les autres qui les voyaientplus disposés à la recevoir.

Ce fut ainsi qu’avant que de guérir le paralytique, il guéritson âme par ces paroles: " Mon fils, ayez confiance, vos péchésvous " sont remis; " qu’ayant ressuscité la jeune fille, il demeuralà, et commanda qu’on lui apportât à manger, afin qu’elleconnût Celui qui l’avait ressuscitée; qu’il fit voir, dansla guérison du serviteur du centenier, que c’était la foiavec laquelle le centenier la lui avait demandée, qui avait toutfait; et qu’avant que de délivrer ses disciples de la tempête,il les délivra auparavant de leur manqué de foi. II faitdonc encore ici la même chose. Quoiqu’il sût parfaitement lefond du cœur de ces deux aveugles, il les interroge néanmoins devanttout le monde, pour exciter les autres par leur exemple, et pour faireconnaître leur vive foi, c’est-à-dire la cause secrètede leur guérison. Après les avoir guéris il leur défendaussitôt d’en rien dire à personne, et par un commandementqu’il accompagne de beaucoup de sévérité.

" Jésus leur dit avec des paroles fortes et pressantes: Prenezbien garde que personne ne le sache (30). Mais eux s’en étant allésrépandirent sa réputation dans tout ce pays-là (3l)." Ils ne purent donc se retenir, ils se firent prédicateurs et évangélistes,et malgré l’ordre formel qu’ils avaient reçu de tenir cachéce qui leur était arrivé, ils ne purent résister audésir de le répandra. Nous voyons dans l’Evangile que leSauveur a dit à un autre malade qu’il guérit: "Allez et racontezla gloire de Dieu. " Mais cette parole, bien loin d’être contraireà ce que nous voyons ici, s’y accorde parfaitement. Jésus-Christnous apprend d’une part à cacher toujours ce qui nous peut êtreavantageux, et à ne pas même souffrir que d’autres nous louent.Mais lorsque toute la gloire d’une action retourne à Dieu seul,non-seulement il ne nous empêche point mais il nous commande mêmede faire en sorte qu’on le loue.

" Et lorsqu’ils furent sortis, voici qu’on lui présenta un hommemuet, possédé du démon (32). " L’infirmitéde cet homme n’était point un effet de la nature, mais de la seulemalice du démons C’est pourquoi il fallait qu’il fût amenéà Jésus-Christ par d’autres, puisqu’étant muet ilne le pouvait prier par lui-même, ni- prier les autres de l’y mener,parce que son âme était liée par le démon aussibien que sa langue. Jésus-Christ donc, sans exiger de lui la foi,le guérit aussitôt.

" Et le démon ayant été chassé, le muetparla, et tout le peuple en fut dans l’admiration, et ils disaient: onn’a jamais vu rien de semblable en Israël (33). " Ces paroles perçaientles pharisiens parce que le peuple témoignait publiquement préférerJésus-Christ à tout, et l’estimer incomparablement plus queceux qui non-seulement étaient dans la Judée, mais qui yfurent jamais; non-seulement parce qu’il guérissait les malades,mais parce qu’il les guérissait en un moment, et avec une facilitéadmirable, quoique leurs maladies fussent inconnues et incurables àtout le reste des hommes. Mais pendant que le peuple est dans une dispositionsi raisonnable, les pharisiens entrent dans des sentiments bien différents;et ne se contentant pas de calomnier ces miracles de Jésus-Christ,ils ne rougissent point de se couper dans leurs propres paroles et de secombattre eux-mêmes. C’est ce qui arrive d’ordinaire à laméchanceté envieuse.

2. " Mais les pharisiens disaient au con traire : Il chasse les démonspar le prince des démons (34)." Y a-t-il rien de plus extravagantque cette pensée, comme Jésus-Christ le leur reproche ensuite?Il est impossible que le démon chasse le démon. Cet espritde malice ne détruit pas ses propres desseins, mais il ne tend etne travaille au contraire qu’à les affermir. D’ailleurs Jésus-Christne faisait pas seulement paraître sa puissance en chassant les démons;mais encore en guérissant les (260) lépreux, en ressuscitantles morts, en calmant la mer, en pardonnant les péchés; enprêchant le royaume du ciel, et en conduisant les hommes àDieu son Père : merveilles d’autant plus impossibles au démon,que n’en ayant point le pouvoir il n’en a pas même la volonté.

Les démons détournent les hommes du culte de Dieu, etils les portent à adorer les. idoles. ils les attachent àcette vie, et ils leur ôtent la foi de l’autre. De plus, si l’onoffense le démon, il n’a garde de faire du bien au lieu de se venger,puisqu’il nuit même à ceux qui le servent le mieux, et quil’honorent davantage. Mais Jésus-Christ se conduit d’une manièrebien différente, puisqu’après ces médisances, cesoutrages et ces blasphèmes; l’Evangile ne laisse pas d’ajouter :" Et Jésus allait de tous côtés dans les villes etdans les villages enseignant dans leurs synagogues, et prêchant l’évangiledu royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et de langueurs(35). " Bien loin de punir leur ingratitude, il ne veut pas mêmeles en reprendre.

Il leur témoigne son extrême douceur, et en mêmetemps il réfute leurs calomnies. Car il veut les convaincre d’abordde la fausseté de leurs accusations par une grande multitude demiracles, et les confondre ensuite par ses paroles et par ses raisons.Après donc avoir été ainsi outragé, il ne laissepas d’aller dans les villes, dans les villages et dans les synagogues desJuifs, pour nous apprendre à riposter à nos calomniateurs,non en leur répondant injure pour injure, mais en redoublant notreaffection envers eux. Car si vous ne regardez que Dieu et non pas les hommes,dans la charité que vous leur faites, vous ne cesserez jamais deleur faire du bien, quelque ingrats qu’ils puissent être envers vous,sachant que leur ingratitude augmentera votre récompense.

Celui qui se lasse de faire la charité, parce qu’on méditde lui, et qu’on le décrie, témoigne assez qu’il a étéplutôt charitable pour être loué des hommes que pourplaire à Dieu. Jésus-Christ au contraire nous voulant apprendrequ’il ne suivait dans ces guérisons que le mouvement de sa bontén’attend pas, même après toutes ces médisances, queles malades le viennent trouver. Il va les trouver jusque dans leur payset dans leurs villes, Il leur fait deux grâces très-considérablesen même temps: l’une qu’il leur prêche l’Evangile, et l’autrequ’il les guérit de toutes leurs maladies. Il ne passait aucuneville, il ne négligeait aucun village, mais il allait indifféremmenten toutes sortes de lieux. Il n’arrêtait pas encore là l’excèset la tendresse de sa charité.

" Car voyant la multitude du peuple, ses entrailles furent émuesde compassion, parce qu’ils étaient languissants et dispersésçà et là, comme des brebis qui n’ont point de pasteur(36). " Considérez encore ici, mes frères, combien Jésus-Christest éloigné de la vaine gloire. Pour ne pas attirer àlui tout le monde, il aime mieux envoyer ses disciples. Il veut que d’abordla Judée soit comme le lieu où ils s’exercent, pour les rendreensuite capables de combattre et de lui assujétir toute la terre.Il les met d’abord dans des épreuves assez fortes, si l’on considèreque leur vertu était encore bien faible, afin que s’étantfortifiés de plus en plus ils puissent entreprendre une guerre pluspénible. C’est un aigle qui tire du nid ses aiglons pour leur apprendreà voler.

Il leur donne d’abord de pouvoir de guérir les corps pour lesrendre ensuite les médecins et les conducteurs des âmes.

Et remarquez comment il leur fait voir en même temps la nécessitéet la facilité de ce qu’il leur ordonne. " La moisson est grande," dit-il, " et il y a peu d’ouvriers. " Je ne vous envoie pas pour semer,mais pour recueillir une moisson toute préparée. C’est cequ’il dit dans saint Jean : " Les autres ont travaillé et u vousêtes entrés dans leurs travaux. " (Jean, IV, 59.) Il leurparlait de la sorte pour les empêcher de s’enorgueillir et pour leurdonner en même temps de la confiance en leur faisant voir que leplus grand travail était déjà fait.

Il est remarquable encore que ce qu’il fait en cette rencontre n’estpoint l’ouvrage d’une justice qui rende ce qui est dû, mais d’unemiséricorde toute pure et toute gratuite.

" Voyant la multitude du peuple, ses entrailles furent émuesde compassion, parce qu’ils " étaient languissants et dispersésçà et là comme des brebis qui n’ont point de pasteur." Ces paroles sans doute retombent comme une accusation grave sur la têtedes Juifs, puisqu’au lieu d’être les pasteurs des peuples ils enétaient devenus les loups. Car non-seulement ils ne les redressaientpoint de (261) leurs égarements, mais ils s’opposaient mêmeau progrès qu’ils auraient pu faire dans la vertu. Aussi nous voyonsque lorsque le peuple, ravi des miracles de Jésus-Christ, publiehautement " qu’on n’a jamais rien vu de semblable dans Israël," lespharisiens crient au contraire : " Il chasse les démons par le princedes démons. "

3. " Alors il dit à ses disciples : Il est vrai que la moissonest grande, mais il y a peu d’ouvriers (37). Priez donc le maîtrede la moisson qu’il fasse aller les ouvriers à sa moisson (38)." Qui sont " ces ouvriers " dont Jésus-Christ parle en ce lieu,sinon ses douze disciples? il dit " qu’ils sont peu, et néanmoinsil n’y en ajoute point d’autres, et il les envoie sans en accroîtrele nombre. Pourquoi dit-il donc : " Priez le maître de la moissonqu’il fasse aller les ouvriers dans sa moisson, " puisqu’il n’y en ajoutepas un seul lui-même? C’est parce que, bien qu’ils ne fussent quedouze, il sut les multiplier, non pas en augmentant leur nombre, mais enleur communiquant sa puissance et sa grâce. " Priez, " dit-il, "lemaître de la moisson. " Il leur apprend par ces paroles quelle estla grandeur du don qu’il leur doit faire, et il marque aussi obscurémentqu’il est lui-même " le maître de cette moisson. " Puisqu’aussitôtqu’il leur a donné cet avis, sans qu’ils eussent prié personne,il les fait apôtres et les envoie prêcher, les faisant souveniren même temps de ces paroles de saint Jean, de "l’aire", du " van", de " la paille ", et du " bon grain. " Ce qui montre clairement quec’est lui qui est le véritable laboureur, et qu’il est le maîtrede la moisson et des prophètes qui l’ont semée. Car en voyantses apôtres recueillir la moisson, il est hors de doute qu’il neles envoie pas recueillir la moisson d’un autre, mais celle qui étaità lui, comme l’ayant lui-même semée par la prédicationdes prophètes. Mais il n’encourage pas seulement ses disciples,en leur représentant que leur travail est une moisson, mais en leurrendant encore ce travail facile.

" Jésus ayant appelé ses douze disciples, leur donna puissancesur les esprits impurs pour les chasser et pour guérir toutes sortesde maladies et de langueurs (X, 1.) " Cependant le Saint-Esprit n’avaitpas encore été donné; saint Jean le dit clairement: " Le Saint-Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésusn’était pas encore glorifié. " (Jean, VII, 39.) Comment doncles apôtres pouvaient-ils chasser les démons, sinon par lapuissance de Jésus-Christ, et par la vertu de la mission qu’il leuravait donnée? Considérez aussi, mes frères, commeil ne les envoie que lorsqu’il est temps. Il ne les envoie point d’abordlorsqu’ils ne commençaient que de le suivre, mais après qu’ilsont été longtemps en sa compagnie, après, qu’ils l’ontvu ressusciter les morts, chasser les démons, commander àla mer, guérir les paralytiques et les lépreux, remettreles péchés; enfin après les avoir suffisamment convaincusde sa toute-puissance par ses actions et par ses paroles, il leur dit alors:" Allez, je vous envoie. " Il ne les expose pas d’abord à de grandspérils, puisqu’il n’y avait encore rien à craindre pour euxdans la Palestine, et qu’ils n’avaient qu’à se fortifier contreles injures et les médisances. Cependant il leur prédit degrands maux pour l’avenir, et il leur en parle sans cesse, afin qu’ilss’y préparent de bonne heure, et qu’ils soient plus fermes et pluscourageux dans le péril.

Mais comme l’évangéliste ,n’avait encore parléque de quatre apôtres, saint Pierre, saint André, saint Jacques,et saint Jean, et de saint Matthieu ensuite, sans avoir rien dit ni dela vocation, ni du nom même des autres, il rapporte ici leurs nomset leurs nombres.

" Voici les noms des douze apôtres. Le premier, Simon, qui estappelé Pierre, et André son frère (2). " Il marqueavec soin les noms et le pays des apôtres, parce qu’il y en avaitdeux qui s’appelaient Simon; l’un Simon Pierre, et l’autre Simon le Chananéen;comme il y en avait deux appelés Judas, dont l’un était letraître, et l’autre le frère de Jacques; comme il y en avaitaussi deux nommés Jacques, l’un qui était fils d’Alphée,et l’autre, de Zébédée. Saint Marc en les nommantobserve le rang et la dignité. Car après avoir nomméles deux chefs, il nomme en troisième lieu saint André. Maisnotre évangéliste nomine saint Thomas avant de se nommerlui-même, quoique saint Thomas lui fût de beaucoup inférieur.

Mais voyons cette liste jusqu’au bout. " Le premier est Simon, qui estappelé Pierre, et André, son frère. " Ce n’est paslà un petit éloge de saint Pierre, de le placer le premierà cause de sa vertu, et de lui joindre André, (262) son frère,à cause du rapport de vertu et de moeurs qui était entreeux. " Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère;Philippe et Barthelemi; Thomas et Matthieu le Publicain; Jacques , filsd’Alphée; et Lebbée, surnommé Thaddée (3)." Il est visible que l’évangéliste ne prend pas garde aurang et à la dignité, puisqu’il me semble que saint Jeanétait plus grand non-seulement que les autres, mais encore que sonfrère même. De même, après avoir nommé" Philippe et Barthelemi, " il parle de " Thomas et de Matthieu le Publicain." Mais au lieu que saint Matthieu met saint Thomas avant lui, saint Lucmet saint Matthieu avant saint Thomas. Il appelle " Jacques, fils d’Alphée," parce qu’il y avait, comme j’ai déjà marqué, unautre Jacques, fils de Zébédée, après lequelil émet "Lebbée, surnommé Thaddée; Simon leChananéen, et Judas Iscariote, celui qui le trahit. "

Il met Judas le dernier de tous, et il en parle non comme un ennemiet avec passion, mais comme un historien fidèle qui dit les chosesdans leur ordre. Il ne dit point, le méchant, le détestableJudas, mais il l’appelle seulement comme les autres, du nom de la villed’où il était, " Judas Iscariote, " parce qu’il y avait unautre Judas, Judas Lebbée, surnommé Thaddée, que saintLuc dit être fils de Jacques. " Judas Iscariote, celui qui le trahit." Il ne rougit point de rapporter cette parole : " Qui fut celui qui letrahit, " parce qu’il a soin de ne rien cacher de ce qui paraît mêléde honte. Ainsi on voit assez, par son Evangile, que saint Pierre, le premierde tous, était un homme du peuple sans lettres et sans science.Mais voyons où Jésus-Christ envoie ses disciples, et versqui il les envoie.

" Jésus envoya ces douze après leur avoir s donnéces instructions et leur avoir dit (5) : Quels sont ces douze? " Ce sontdes pêcheurs et des publicains, puisqu’il y en avait parmi eux quatrequi étaient pêcheurs et deux qui étaient publicains,saint Matthieu et saint Jacques. Et l’un de ces douze encore devait êtrele traître de Celui qui l’envoyait. Mais voyons quels sont les ordreset les instructions que Jésus-Christ leur donne.

" N’allez point vers les Gentils, et n’entrez point dans les villesdes samaritains (6). Mais allez plutôt aux tribus de la maison d’Israëlqui sont perdues (6). " Ne croyez pas, leur dit-il, que j’aie quelque aversionpour les Juifs qui m’outragent et m’appellent démoniaque. Ce sontau contraire les premiers que je tâche de convertir, et je vous défendsd’aller prêcher à d’autres qu’à eux, parce que je veuxque vous soyez leurs maîtres et leurs médecins. Non-seulementje vous défends de prêcher aux autres avant eux, mais je nevous permets pas de faire un pas dans la voie qui conduit aux autres peuples,ni d’entrer dans une seule de leurs villes, pas même dans cellesdes samaritains qui étaient toujours opposés aux Juifs.

4. Et quoique ce peuple fût beaucoup plus aisé àconvertir que les Juifs, et qu’il fût plus susceptible de la foi,Jésus envoie néanmoins ses apôtres plutôt auxJuifs qu’à ceux-ci, pour faire mieux voir le zèle et le soinqu’il avait de leur salut, Son dessein était de fermer ainsi labouche aux Juifs, de les disposer à la prédication des apôtres,de prévenir les calomnies qu’ils publiaient contre eux de ce qu’ilsiraient prêcher aux incirconcis, et d’empêcher que la hainequ’ils devaient leur porter un jour ne parût avoir quelque fondement.Il les appelle des "brebis perdues. " Il ne dit point qu’elles se soientvolontairement égarées. Il leur témoigne partout qu’ilest prêt à leur pardonner, et il tâche toujours de lesattirer à lui.

" Et dans les lieux où vous irez, prêchez en disant: leroyaume des cieux est proche (7)." Admirez ici la grandeur des apôtreset. la dignité de leur ministère! Jésus-Christ neleur commande point de prêcher rien de sensible, ou de semblableà ce que Moïse et les prophètes avaient annoncéavant eux. Ils proposent des choses nouvelles et inouïes jusqu’alors.Les prophètes ne promettaient que la terre et les biens terrestres;mais les apôtres annonçaient le royaume du ciel, et promettaientdes biens éternels.

Ce n’est pas néanmoins cette seule excellence des promesses del’Evangile qui rend les apôtres supérieurs aux prophètes,mais encore cette obéissance si prompte qu’ils témoignentà Jésus-Christ. Ils ne s’excusent point, ils ne résistentpoint comme quelques-uns des prophètes. De quelques périls,de quelques maux, de quelques combats qu’on les menace, ils ne laissentpas d’embrasser avec une parfaite soumission tout ce qu’on leur commande,comme de véritables prédicateurs d’un royaume célesteet divin.

Et quoi d’étonnant, direz-vous, si , n’ayant rien à publierde pénible et de fâcheux, ils (263) obéissent sansdifficulté? —. Que dites-vous? est-ce qu’ils n’avaient àexécuter aucune mission difficile? est-ce que vous n’entendez pasparler de prisons, de supplices, de guerres civiles, de haine universelleet de tant d’autres maux qui les attendent? Il les rend pour les autresdes sources de biens et de grâces, mais il ne leur promet àeux-mêmes que des afflictions et des maux. Pour les rendre ensuitedignes de toute créance il leur dit.: " Guérissez les infirmes,purifiez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez les démons.Vous "avez reçu ces dons gratuitement, dispensez-les gratuitement(8). "

Considérez, mes frères, comme Jésus-Christ a soucides moeurs non moins que des miracles, et comme il montre que les miraclesmême ne sont rien sans la bonne vie : " Vous " avez, " dit-il, "reçu ces dons gratuitement, dispensez-les gratuitement. " Il lesdétourne par ces paroles de deux grandes passions premièrementde l’avarice, puisqu’il est bien juste qu’ils dispensent ses dons aussigratuitement qu’ils les ont reçus. Secondement de l’orgueil, afinqu’ils ne s’imaginent pas que les miracles que Dieu fait par eux, soientleur propre ouvrage et qu’ils ne s’en glorifient pas: " Vous les avez reçusgratuitement, " leur dit-il : vous ne donnez rien du vôtre àceux qui les reçoivent ; et ces effets miraculeux ne sont pointla récompense de vos travaux, Ma grâce est à moi. Vousl’avez reçue de moi gratuitement , dispensez-la aux autres gratuitement.N’attendez point de prix de ce qui n’a point de prix. Et, pour arracherd’abord la racine de tous les maux, il dit: " Ne possédez ni or,ni argent, ni aucune monnaie dans vos ceintures (9). Ne préparez,pour le chemin, ni sac, ni deux habits, ni souliers, ni bâton (10)." Il ne leur dit pas seulement : Ne prenez point d’or avec vous; mais quandon vous en offrirait, rejetez-le, fuyez la maladie si dangereuse de l’avarice.Jésus - Christ remédie par ce seul précepte àbeaucoup de maux. Il empêche premièrement que l’on ne puissesoupçonner ses apôtres d’avarice. Secondement , il les dégagede toute sorte de soins, afin qu’ils soient plus libres pour la prédicationde l’Evangile. En troisième lieu, il leur montre sa souveraine puissance,ainsi qu’il leur fait remarquer ensuite:

" Quand je vous ai envoyés sans habits et sans . souliers, avez-vousmanqué de quelque chose? " Il ne leur dit pas tout d’abord: " N’ayezni or ni argent." Il leur donne premièrement le pouvoir de guérirles lépreux et de chasser les démons, et il leur dit ensuite: "Ne possédez rien. Vous avez reçu ces dons gratuitement,donnez-les aussi gratuitement, " se réservant de leur faire connaîtrepar leur propre expérience qu’il ne leur donnait que des ordrestrès-saints en soi, très-utiles pour eux-mêmes et très-facilesà exécuter.

Vous me direz peut-être que toutes ces ordonnances sont très-justes,mais que vous ne pouvez comprendre pourquoi il leur défend d’avoir" une bourse, deux habits, des souliers, " et de porter même " unbâton. " Je vous réponds que c’était pour exercer lesdisciples dans la pauvreté la plus exacte. C’est ainsi que nousavons déjà vu qu’il leur a défendu de se mettre enpeine du lendemain. Comme il les envoyait pour être les docteursdes nations, il en fait en quelque sorte des anges en les détachantde tous les soins de cette vie, pour les attacher uniquement à leurministère. Il ne veut pas même qu’ils se mettent en peinesur ce point: " Ne vous mettez point en peine, " leur dit-il, " commentvous leur parlerez. " Ainsi il leur rend très-aisé ce quiparaissait le plus pénible. Car rien ne donne tant de joie àl’âme que cette absence de tout soin, lors principalement que sansnous mettre aucunement en peine, nous sommes assurés de ne manquerjamais de rien, Dieu pourvoyant à tous nos besoins et nous tenantseul lieu de toutes choses.

5. Mais parce que ses disciples auraient pu dire en eux-mêmes:D’où aurons-nous donc ce qui nous est nécessaire pour lavie? il prévient cette pensée et il ne leur propose plusce qu’il avait dit ailleurs : " Considérez les oiseaux du ciel." Ils n’étaient pas encore en état de pratiquer ce conseil;mais il les fortifie contre cette appréhension, par une considérationmoins haute : e Celui qui travaille mérite qu’on le nourrisse (10)." Il montre par là que ceux qu’ils instruiraient les devaient nourrir,-afin-que d’une part les maîtres ne s’élevassent point au-dessusde leurs disciples, comme leur donnant tout et ne recevant rien d’eux,et que les disciples de l’autre n’eussent point la douleur de voir que-ceux qui les instruisaient ne voulussent point souffrir qu’ils leur rendissentaucune assistance. Ensuite, pour que les apôtres ne disent pas qu’illes (264) oblige donc à mendier pour vivre, il leur fait comprendreque ce qu’ils recevront sera moins un don qu’une dette; il leur fait comprendrecela par cette qualité " d’ouvriers " qu’il leur donne et en appelantsalaire ce qui leur sera offert. Car encore que tout ce que vous faites,leur dit-il, ne consiste qu’à parler et à instruire; néanmoinsvotre ministère sera très-avantageux aux peuples et àvous très-laborieux; et ainsi ce que vous en recevrez sera moinsune grâce qu’une récompense très-juste et très-légitime: " Car celui qui travaille mérite qu’on le récompense. "Ce qu’il ne dit pas pour nous faire croire que les travaux des ses apôtresfussent dignement payés de ce prix ; Dieu nous garde de cette pensée;mais pour persuader à ces docteurs des peuples de ne rien exigerde plus et pour apprendre aux disciples que, lorsqu’ils assistent ceuxqui les instruisent, ils ne font pas un acte de libéralité,mais qu’ils s’acquittent d’une dette.

" En quelque ville, ou en quelque village que vous entriez, informez-vousdu plus digne, et demeurez chez lui jusqu’à ce que " vous vous enalliez (11)." Ne croyez pas, leur dit-il, que par ces paroles: "Un ouvriermérite qu’on le nourrisse, " j’aie prétendu vous ouvrir lesmaisons de tout le monde. Je veux qu’en ce point vous ayez beaucoup deréserve, puisque cette réserve même vous fera plusrespecter et portera les hommes à contribuer à votre subsistanceavec plus de joie. Si vous ne vous retirez que chez des personnes qui leméritent, ils vous donneront sans doute tous vos besoins, principalementlorsque vous ne leur demanderez que le nécessaire. Et il ne se contentepas de commander à ses apôtres de n’aller que chez des personnesqui en soient digues, il leur défend même de passer de maisonen maison, pour ne point faire de peine à celui qui les aurait reçusd’abord et pour empêcher qu’ils ne passassent pour légerset amis de la bonne chère. C’est ce qu’il veut faire entendre parces mots : " Demeurez-là jusqu’à ce que vous vous en alliez."Et ce point est aussi mis en lumière par les autres évangélistes.(Marc. VI; Luc. X.)

Vous voyez donc combien Jésus-Christ recommande d’une part lagravité à ses apôtres; et de l’autre l’empressementà ceux qui , les reçoivent, leur représentant quece sont eux qui reçoivent dans ces visites tout l’honneur et toutl’avantage. Et pour confirmer davantage ce qu’il venait de dire, il ajoute:" Entrant dans la maison saluez-la en disant: la paix soit à cettemaison (12)! Que si cette maison en est digne, votre paix viendra sur elle;et si elle n’en est pas digne, votre paix retournera à vous.(13)." Considérez, mes frères , jusqu’à quelles particularitésJésus-Christ veut bien descendre. Et c’est avec raison. Car puisqu’ilformait les athlètes de la piété et les prédicateursde l’univers, il convenait d’en faire des hommes que leur modérationferait rechercher et aimer de tout le monde.

" Lorsque quelqu’un ne voudra point vous recevoir ni écoutervos paroles, en sortant de cette maison ou de cette ville, secouez la poussièrede vos pieds (14). Je vous dis en vérité qu’au jour du jugementSodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que cetteville (15). " Ne prétendez point, parce que vous êtes lesmaîtres dont la mission est d’enseigner le monde, que les hommesvous doivent saluer les premiers, mais prévenez-les vous-mêmesen les saluant. Et montrant ensuite que cette salutation ne doit pointêtre seulement une civilité humaine et stérile, maisune source de bénédictions: " Si cette maison en est digne," dit-il, " votre paix viendra sur elle. " Que si elle vous traite indignement,sa première punition sera de ne point jouir de votre paix, et laseconde sera d’être traitée avec plus de rigueur que n’ontété Sodome et Gomorrhe.

Mais comme si ses apôtres lui disaient: de quoi nous servira ànous ce terrible châtiment? Vous aurez, leur répond-il, pourvous recevoir les maisons de ceux qui en seront dignes. Et que signifiececi: Secouez la poussière de vos pieds? C’est ou pour signifierqu’ils n’ont rien à eux, pas même la poussière de laterre ; ou pour témoigner de la longueur du chemin parcouru pources ingrats qui les repoussent. Remarquez ici que le Fils de Dieu ne donnepas tout ce qu’il pouvait donner à ses apôtres, puisqu’ilne leur donne pas l’esprit de discernement et de prévoyance, pourdistinguer ceux qui seraient dignes de les recevoir d’avec ceux qui nele seraient pas. Il veut qu’ils en fassent l’essai eux-mêmes, etqu’ils s’exposent à cette épreuve. Pourquoi donc Jésus-Christlogea-t-il lui-même chez un publicain ? parce que le changement devie de ce publicain le rendit digne de cette visite. (265)

Mais qui n’admirera en ce point la conduite du Sauveur? Il dépouilleses disciples de tout, et en même temps il leur donne tout, leurpermettant d’entrer et de demeurer dans la maison de ceux qu’ils auraientinstruits. Ainsi par ce seul précepte du Fils de Dieu, les apôtresse trouvaient délivrés de tous les embarras de la terre,et ils faisaient voir clairement à ceux qui les recevaient, quece n’était que pour leur salut qu’ils les venaient visiter, puisqu’ilsne portaient point d’argent avec eux, et qu’ils ne voulaient rien d’euxque le nécessaire, et qu’ils n’entraient pas indifféremmentchez toutes sortes de personnes, mais avec réserve et avec choix.Jésus-Christ ne voulait pas que ses disciples se signalassent seulementpar les miracles. Il leur commandait de se rendre encore plus illustrespar leurs vertus que par ces prodiges. Car il n’y a point de caractèreet de marque plus propre d’une vertu vraiment chrétienne que d’aimerà n’avoir rien de superflu, et de se passer de tout ce qui n’estpas absolument nécessaire. Les faux apôtres même savaientet pratiquaient cette vérité, et saint Paul, en faisant voirson désintéressement, disait d’eux: " Afin qu’en cela mêmedont ils " se glorifient tant, ils soient trouvés semblables ànous. " (I Cor. II, 12.) Que si ceux même qui vont dans des paysétrangers et chez des inconnus, n’en doivent rien rechercher quela nourriture de chaque jour, combien sont plus obligés àcela ceux qui demeurent toujours chez eux?

6. Ecoutons ceci, mes frères; mais écoutons-le pour lepratiquer. Jésus-Christ n’a pas dit ces paroles seulement pour sesapôtres. Il les a dites pour tous ceux qui voudraient se sanctifierdans la suite de tous les siècles. Rendons-nous donc dignes nousautres de recevoir chez nous de si divins hôtes, puisque c’est parla disposition intérieure de ceux qui les reçoivent, quecette paix ou descend sur eux, ou se retire d’eux. Elle ne dépendpas seulement de la vertu des prédicateurs qui la donnent, maisencore de la sainteté des disciples qui la reçoivent. Quepersonne ne regarde comme une perte légère la privation decette paix. Le Prophète l’avait prédite autrefois en disant:" Que les pieds de ceux qui annoncent la paix sont beaux ! " (Nahum, I,15.) Et pour en marquer davantage l’excellence, il ajoute: " de " ceuxqui annoncent les biens. " Jésus-Christ montre assez quelle elleest, lorsqu’il dit: " Je vous laisse la paix: je vous donne ma paix. m(Jean, XIV, 13.)

Il faut, mes frères, faire toutes choses pour jouir d’une paixsi précieuse, et dans vos maisons, et dans nos églises. Carcelui qui préside ici et qui tient la première place dansl’église, donne comme vous savez la paix à tout le peuple;et cette paix est la figure de celle que Jésus-Christ a donnéeà ses apôtres. C’est pourquoi il faut la recevoir de toutson coeur avant que de se présenter à la sainte table. Sic’est un si grand mal de ne point participer à cette table, quelmal serait-ce de chasser et d’outrager celui même qui la bénit?C’est pour vous que le prêtre se tient assis dans l’église,et que le diacre est debout avec beaucoup de peine quelle excuse donc vousrestera-t-il de ne pas recevoir le ministre de Dieu, au moins en écoutantsa parole?

Cette église est la maison commune de tous. Vous y entrez lespremiers, et nous y venons ensuite, et nous pratiquons en y entrant, ceque Jésus-Christ ordonne ici à ses apôtres. Nous vousy bénissons tous en général, et nous vous y donnonsd’abord cette paix que Jésus-Christ commande à ses disciplesde donner lorsqu’ils entrent dans une maison. Que personne donc ne soitlâche et paresseux, que personne ne s’abandonne à l’égarementde ses pensées, lorsque les ministres de Dieu entrent et parlentdans ce lieu saint, Car cette négligence sera terriblement punie.Pour moi j’aimerais cent fois mieux être maltraité de vous,lorsque je vais vous voir dans vos maisons, que de n’être pas écoutéici lorsque je vous parle de la part de Dieu. Ce dernier méprisest d’autant plus grand, que cette maison est sans comparaison plus sainteet plus excellente que les vôtres.

Car c’est ici, mes frères, que sont renfermées nos plusprécieuses richesses; c’est ici qu’est l’objet de toutes nos espérances.Qu’y a-t-il ici qui ne soit grand et terrible? Notre table est plus sainteet plus délicieuse que les vôtres. Notre huile est plus précieuse;et tout le monde sait combien de personnes recevant avec foi cette divineonction dans leurs maladies, se sont trouvées guéries deleurs maux. Cette armoire où l’on garde l’Eucharistie est aussibien plus estimable que ne sont les vôtres. Car elle ne renfermepas de riches habits, mais elle contient la miséricorde même,quoiqu’il y ait peu de personnes ici qui en jouissent (266) et qui la possèdent.Le lit aussi où l’on se repose ici est bien plus doux que les vôtres,puisque la lecture et la méditation de l’Ecriture est un repos plusagréable que celui que vous prenez chez vous.

Si nous étions tous dans une parfaite union, nous n’aurions pointbesoin d’autre maison que de celle-ci. Ces trois mille hommes d’autrefois,et ces cinq autres mille ensuite montrent la vérité de ceque je dis, puisqu’ils n’avaient tous qu’une même maison, qu’unemême table, et qu’une même âme. " La multitude des fidèles," disent les Actes, " n’avaient tous qu’une âme, et qu’un coeur."(Act. IV, 32.) Mais puisque nous sommes trop éloignés decette haute vertu, et que nous sommes dispersés en plusieurs maisonsdifférentes, au moins lorsque nous nous rassemblons ici, rentronsle plus que nous pourrons dans cet esprit et cette charité de l’Egliseà sa naissance. Quand nous serions pauvres dans tout le reste, soyonsriches en ce point.

Je vous conjure donc, mes frères, de nous recevoir avec affectionlorsque nous entrons ici. Quand nous vous disons: " Que la paix " soitavec vous , " répondez-nous: " Et qu’elle soit avec votre esprit;" mais du coeur plus que de la bouche, et plus par un véritabledésir que par le son extérieur de la parole. Que si aprèsm’avoir dit ici avec tout le peuple: " Que la paix soit avec votre esprit," lorsque vous êtes revenus chez vous, vous me faites une guerresanglante par vos médisances, par vos injures, et par toute sorted’outrages, que doit-on dire de cette paix que vous m’aurez donnéedans l’église?

Pour moi je vous assure que quand vous diriez de moi tout le mal imaginable,je ne laisserai pas de vous donner et de vous souhaiter toujours très-sincèrementla paix. Je n’aurai jamais pour vous qu’une affection très-pure.Car je sens que j’ai pour vous tous les entrailles d’un vrai père.Si je vous fais quelquefois des réprimandes un peu fortes, ce n’estque par le zèle que j’ai de votre salut. Mais lorsque je vois quevous me décriez en secret et que dans la maison même du Seigneur,vous ne me recevez pas, et que vous ne m’écoutez pas avec un espritde paix, je crains fort que vous rie redoubliez ma tristesse, non parceque vous tâchez de me noircir par vos injures, mais parce que vousrejetez de vous la paix que je vous donnais, et que vous attirez sur vousces supplices effroyables dont Dieu menace ceux qui méprisent lesprédicateurs de sa parole.

Quoique "je ne secoue point contre vous la poussière de mes pieds," quoique je ne me retire point d’auprès de vous; l’arrêtnéanmoins que Jésus-Christ a prononcé contre voussubsiste. Pour ce qui est de moi je ne cesserai point de vous souhaiterla paix, et je dirai continuellement: " Que la paix soit avec vous! " Sivous la rejetez avec mépris, je ne secouerai point contre vous lapoussière de mes pieds, non que je veuille en ce point désobéirà mon Sauveur, mais parce que la charité qu’il m’a donnéepour vous m’empêcherait de le faire.

Il est vrai que j’ai peut-être tort de m’attribuer ce que Jésus-Christdit ici à ses apôtres puisque je n’ai rien souffert pour vous,que je ne vous suis point venu chercher de loin pour vous annoncer l’Evangile,et que je ne vous ai point paru dans cet extérieur pauvre que Jésus-Christa commandé à ses disciples, ni sans chaussures, ni sans unedouble tunique. Je veux bien être le premier à m’accuser moi-même,mais je suis obligé de vous dire que cela ne suffit pas pour vousjustifier devant Dieu. J’en serai peut-être plus condamné,mais vous ne serez pas excusés.

7. Les maisons particulières étaient autrefois des églises,et les églises aujourd’hui ne sont plus que comme des maisons particulières.Les chrétiens alors ne parlaient que des choses du ciel dans leursmaisons, et aujourd’hui ils ne parlent plus dans les églises quedes choses de la terre. Vous introduisez le siècle dans nos temples,et vous faites entrer le tumulte du palais jusque dans le sanctuaire. QuandDieu parle, et que Son Evangile frappe votre oreille, au lieu de l’écouterdans le silence, vous ne vous entretenez que de vos affaires, et plûtà Dieu que vous ne parlassiez alors que de vos affaires ! mais vousparlez alors, et vous entendez parler de choses encore plus vaines et plusinutiles.

Je vous avoue, mes frères, que c’est là le sujet de madouleur. C’est pour cela que je pleure, et que je ne cesserai jamais depleurer. Je ne suis plus libre de quitter cette église pour passerdans une autre. Il faut nécessairement que je demeure et que jesouffre ici jusqu’à la fin de ma vie. " Recevez nous donc, " commesaint Paul disait à un peuple, qu’il conjurait par ces paroles delui (267) donner entrée non à leur table, mais dans leurcoeur. C’est ce que nous vous demandons, mes frères. Nous ne désironsde vous que cette charité qui a de l’ardeur, et cette amitiésincère et véritable. Que si vous refusez de nous aimer,au moins aimez-vous vous-mêmes, en renonçant à cettetiédeur malheureuse dont vous êtes possédés.Il nous suffira pour nous consoler de voir que vous devenez meilleurs,et que vous avancez dans la voie de Dieu. C’est en cela même quemon affection paraîtra plus grande, si, lorsque j’en ai beaucouppour vous, vous en avez peu pour moi.

Car il y a bien des liens qui nous unissent ensemble, et qui nous obligentde nous entr’aimer. Un même père nous a engendrés;une même mère nous a enfantés avec les mêmesdouleurs: nous mangeons à la même table, et non-seulementnous recevons un même breuvage, mais nous buvons même àla même coupe. C’est un artifice de la sagesse et de la bontéde notre Père qui est dans le ciel, d’avoir voulu que nous bussionsainsi du même calice, ce qui est le fait de la plus parfaite charité.

Vous me direz peut-être que je suis bien éloignédu mérite et de la dignité des apôtres:

je le reconnais de tout mon coeur, et je ne le désavouerai jamais.Bien loin de m’égaler à eux , je confesse que je ne suispas digne d’être comparé, je ne dis pas avec eux, mais avecleur ombre. Si vous faites néanmoins ce que vous devez, non-seulementmes défauts ne vous nuiront point, mais ils vous pourront mêmebeaucoup servir. Car vous serez d’autant plus récompensésde Dieu, que vous témoignerez plus d’affection et d’obéissanceenvers des ministres qui par eux-mêmes en auraient étéindignes.

Nous ne vous parlons point ici de nous-mêmes, et nous ne vousdisons point nos propres pensées. Nous n’avons point de maîtresur la terre, selon la parole de Jésus-Christ, nous n’en avons qu’unqui est dans le ciel. Nous vous donnons ce que nous avons reçu,et en vous le donnant nous ne vous redemandons autre chose que votre amour.Que si nous en sommes indignes, aimez-nous néanmoins, et peut-êtreque votre charité nous en rendra dignes. Ce n’est pas trop pourvous que d’aimer ceux qui ne méritent pas d’être aimés,puisque Jésus-Christ vous commande d’aimer même vos ennemis.Qui pourrait donc après un commandement si doux avoir l’âmesi barbare et si inhumaine que de haïr celui qui l’aime, quand d’ailleursil serait engagé dans mille vices?

Une même table, une même viande nous unit tous, qu’un mêmeamour divin et spirituel unisse nos coeurs. Si les voleurs les plus cruelsépargnent ceux avec qui ils ont bu et mangé, et oublientà leur égard cette inhumanité qui leur est si naturelle,quelle excuse nous restera-t-il, si après avoir mangé ensemblela même chair du Sauveur, nous avons moins de tendresse et moinsd’amitié que des voleurs? Les païens autrefois se sont entr’aimés,non pour n’avoir eu qu’une même maison et une même table, maisseulement pour avoir été citoyens d’une même ville;que pourrons-nous donc attendre de Dieu? Nous nous trouvons divisésles uns des autres, nous qu’il a unis par tant de noeuds et par des chaînessi sacrées; nous qui demeurons dans la même ville et dansla même maison; nous qui marchons dans la même voie ; qui entronspar la même porte; qui sommeS les rejetons d’une même tige;qui sommes les membres d’une même tête et d’un même chef,et enfin nous qui n’avons tous qu’une même vie, un même créateur,un même père, un même pasteur, un même roi, unmême maître et un même juge.

Vous voudriez peut-être que nous fissions des miracles tomme lesapôtres en ont fait. Vous voudriez voir les lépreux guéris,les démons chassés et les morts ressuscités; maisc’est- là la plus grande preuve de votre foi et de votre amour pourDieu, de croire fermement en lui sans tous ses miracles. C’est pour celamême que Dieu a fait cesser les miracles, quoiqu’il y en ait encored’autres raisons. Car si lors même que Dieu a retiré ces donsqui ont plus d’éclat, ceux qui excellent en d’autres, comme danscelui de la science et de la vertu, s’énorgueillissent aisément,et par le désir d’une vaine estime se séparent d’avec leursfrères; s’ils avaient le don des miracles, combien tomberaient-ilsencore plus aisément dans le même orgueil, et dans les schismesqui en peuvent naître? Ce que je vous dis n’est point seulement unevaine conjecture, mais nous en voyons une preuve dans ce que saint Pauldit des Corinthiens, parmi lesquels il se forma beaucoup de divisions,parce qu’ils aimaient fort les dons extérieurs, et entr’autres celuides miracles. (268)

Ne cherchez point, mes frères, ces effets miraculeux, mais laguérison de vos âmes. Ne désirez point de voir ressusciterun mort, puisque vous savez que tous les morts ressusciteront un jour.Ne demandez point comme une grâce de voir un aveugle recouvrer lavue; mais considérez plutôt tant de personnes à quiDieu a ouvert les yeux du coeur et qu’il a si divinement éclairéesdans l’âme. Apprenez à leur exemple à rendre votreoeil chaste et modeste, et à régler tous vos regards. Sinotre vie était telle qu’elle devrait être, les païensseraient plus touchés en la voyant, que, si nous taisions les plusgrands miracles; car les miracles ne persuadent pas toujours. On croitquelquefois qu’ils ne sont que feints et en apparence, ou qu’il s’y mêlequelque chose de mauvais, quoiqu’il soit vrai que ce soupçon nepuisse tomber sur ceux qui se font parmi nous. Mais une vie pure ne sauraitêtre suspecte. Elle est hors d’atteinte à la calomnie, etelle ferme la bouche à tous les hommes. Appliquons-nous donc plusqu’à toute autre chose à bien régler notre vie. Labonne vie est un grand trésor et un grand miracle. C’est elle quidonne la véritable liberté. Elle rend les esclaves parfaitementlibres, non, en les tirant de la servitude, mais en les rendant sans comparaisonplus libres que les personnes libres, quoiqu’ils demeurent extérieurementtoujours esclaves, ce qui est beaucoup plus grand que de leur donner laliberté. La bonne vie enrichit le pauvre , non en le tirant de sapauvreté, mais en faisant que, demeurant pauvre il est plus content,il a moins de besoin, et il est plus riche, en effet, que tous les riches.

8. Si vous désirez de voir des miracles, tâchez de vaincreen vous le péché, et vous verrez ce que Vous désirez.Car le péché, mes frères, est un démon, etun démon redoutable, Si vous le chassez de vous, vous faites unplus grand miracle que ne font les exorcistes lorsqu’ils chassent les démonsdes possédés. Ecoutez ce que dit saint Paul, et voyez combienil préfère la vertu à tous les miracles. " Désirez" dit-il, " entre les dons ceux qui sont les plus excellents, et je vousmontrerai une voie qui " est encore beaucoup plus élevéeau-dessus de tous ces dons. " (I Cor. XII, 31.) Expliquant ensuite quelleest cette " voie, " il ne parle ni de la résurrection des morts, ni de la guérison des lépreux, ni des autres miracles semblables,mais seulement de la charité. Considérez aussi ce que Jésus-Christdit à ses apôtres : " Ne vous réjouissez pas de ceque les démons vous obéissent, mais réjouissez-vousplutôt de ce que vos noms sont écrits au ciel. " (Luc, IX,21.) Et ailleurs : "Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur,Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé? n’avons-nous pas chasséles démons, et fait beaucoup de miracles en votre nom? Et je leurrépondrai alors: je ne vous connais point. " (Matth. VII, 26.) Etlorsque, près de mourir sur la croix, il donne ses dernièresinstructions à ses apôtres, il leur dit: " On reconnaîtraque vous êtes mes disciples, " non pas si vous chassez

les démons, mais " si vous vous aimez l’un l’autre. " (Jean,XIII, 35.) Et un peu après : " C’est en cela, mon Père, qu’onreconnaîtra que vous m’avez envoyé, " non pas si mes apôtresressuscitent les morts, mais " s’ils sont tous une même chose. "(Jean, XVII.)

Souvent les miracles ont peu servi à ceux qui les voyaient, etont nui beaucoup à celui qui les faisait, en lui donnant des sentimentsde complaisance et de vaine gloire. Mais on ne peut craindre ce mauvaiseffet de la bonne vie et de la vertu. Car la vertu sert à ceux quila voient et encore plus à celui qui la pratique. Travaillez donc,mes frères, à bien vivre, et vos actions seront des miracles.Si, d’avare que vous étiez; vous devenez libéral, vous avezguéri une main desséchée qui ne pouvait s’étendrepour donner l’aumône. Si vous renoncez au théâtre, pourvenir dans nos églises, vous avez guéri un boiteux, et vousl’avez fait marcher droit. Si vous éloignez vos yeux de la courtisaneet de la femme d’autrui pour n’avoir plus à l’avenir que des regardschastes vous aurez rendu la vue à un aveugle. Si vous détestezces chansons diaboliques pour ne chanter à l’avenir que nos cantiquesspirituels, vous aurez fait parler un muet. Voilà les merveillesqui sont véritablement estimables. Voilà les miracles queje vous souhaite. En faisant ces oeuvres saintes et miraculeuses, nousdeviendrons grands nous-mêmes, et nous servirons aux autres par notreexempté, nous les ferons passer d’une vie mauvaise à unevie sainte, et nous nous ouvrirons ainsi l’entrée du ciel, par lagrâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire, et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIII

" JE VOUS ENVOIE COMME DES BREBIS AU MILIEU DES LOUPS. SOYEZ DONC PRUDENTSCOMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. " (CHAP. X, 16 JUSQU’AUVERSET 25. "

1. Nous avons vu, mes frères, que Jésus-Christ a assuréses disciples qu’ils ne manqueraient de rien; qu’il leur a ouvert les maisonsde tous les fidèles; qu’il leur a prescrit même avec combiende modération et de retenue ils y devaient entrer, non comme desvagabonds et des mendiants, mais comme des hommes graves qui venaient obligerceux qui les recevaient et qui étaient même fort au-dessusd’eux; c’est en effet ce qui découle comme conséquence dece qu’il a dit: " Que celui qui travaille mérite qu’on le nourrisse; " de ce qu’il leur a commandé de s’informer de ceux qui seraientdignes d’être honorés de leur visite, de demeurer chez eux,et de les saluer en entrant; de ce qu’il prononce de terribles menacescontre ceux qui ne les recevraient pas. Après donc que le Sauveura délivré ses apôtres de tous ces soins, qu’il lesa comme armés de la puissance de faire des miracles, et que parce dégagement même de tous les embarras de la vie, il lesa rendus fermes comme le fer et le diamant, il leur prédit enfinles maux qui leur allaient arriver: et non-seulement ceux dont ils étaientbientôt menacés, mais encore ceux qui leur arriveraient duranttout le cours de leur vie, pour les former de bonne heure à cetteguerre si difficile et si dangereuse qu’ils allaient entreprendre contreles démons.

Ces prédictions leur étaient extrêmement utiles.Car premièrement elles faisaient voir la toute-puissance de Celuià qui l’avenir était présent. Secondement elles empêchaientqu’on ne pût attribuer les maux que souffriraient les apôtresà la faiblesse et à l’impuissance de leur Maître. Entroisième lieu, elles prévenaient les troubles oùils auraient pu tomber, s’ils avaient été surpris de cesafflictions contre leur attente. Et enfin elles les disposaient àne pas s’étonner lorsque Jésus-Christ leur prédiraitsa mort, quand il serait sur le point de la souffrir. Car ils furent étonnésalors, et Jésus-Christ même leur fait ce reproche " Parceque je vous ai dit, ces choses, la tristesse a rempli votre coeur, et personnede vous ne me demande : où allez-vous ?" (Jean, XVI, 3.)

Il ne leur parle point encore ici de lui-même. Il ne leur ditpoint qu’il serait lié, qu’il serait flagellé, et qu’il seraitattaché en croix: ce qui sans doute les aurait extraordinairementtroublés , mais il leur prédit seulement les maux qui leurdevaient arriver.

Il leur fait voir ensuite combien la guerre à laquelle il lesdestinait était nouvelle, et comme la manière mêmede combattre serait tout à fait extraordinaire. il leur avait déjàdit qu’il les envoyait sans armes, n’ayant qu’une robe, sans souliers,sans bâton, sans bourse, sans vivres, et leur commandant de mangerchez ceux qui les recevraient. Mais (270) il va encore plus loin, et pourleur montrer son ineffable puissance, il dit : allez ainsi et néanmoinsmontrez-vous doux comme des brebis, et cela lorsque c’est contre des loupsque je vous envoie, et non-seulement contre des loups mais au milieu desloups. Outre la douceur des agneaux, il leur commande encore d’avoir lasimplicité de la colombe. C’est ainsi, leur dit-il, que je signaleraima toute-puissance, lorsque les agneaux se trouvant au milieu des loups,et étant déchirés par leurs morsures cruelles, non-seulementles agneaux ne céderont pas aux loups, mais qu’ils changeront mêmeles loups en agneaux. Il est sans doute bien plus admirable de transformerson ennemi en un autre homme que de le vaincre; et de lui changer l’espritet le coeur, que de lui ôter la vie. Mais ce qui est encore plusétrange, c’est qu’il n’envoie que douze agneaux pour s’assujétirtoute la terre qui était pleine de loups.

Rougissons donc, nous autres, qui faisons maintenant tout le contrairede ce que Jésus-Christ ordonne aux apôtres, et qui combattonsnos ennemis non comme des agneaux, mais comme des loups. Tant que nousdemeurerons agneaux, nous serons vainqueurs; mais si nous devenons desloups, nous serons vaincus, parce que nous serons abandonnés dece pasteur souverain qui paît des agneaux et non pas des loups. Ilse retire de vous alors, et il vous abandonne; parce que vous l’empêchezde faire éclater en vous sa toute-puissance. Car lorsqu’en souffrantbeaucoup de vos ennemis vous ne témoignez contre eux aucune aigreur,à lui est attribué tout l’honneur de la victoire. Mais sivous vous élevez contre eux, et si vous les attaquez, vous obscurcissezl’éclat de son triomphe.

Mais je vous prie de considérer ici quels sont ceux àqui Jésus-Christ prédit des choses si capables de les remplirde frayeur. Ce sont des hommes timides, ignorants , grossiers, sans lettres,sans aucune connaissance des lois et du barreau, enfin des pêcheurset des publicains, en qui il n’y a rien que de bas, puisque tout conspireà leur abaisser l’esprit et le coeur. Si des choses si grandes etsi difficiles auraient pu étonner les coeurs les plus haut placés,et ébranler les courages les plus fermes, comment des hommes sansexpérience, qui n’avaient jamais pensé à rien de grand,ont-ils pu les entendre sans être abattus et atterrés? Etcependant ils ne le furent pas. Il n’y a rien d’étonnant àcela, dira quelqu’un, puisque Jésus-Christ leur avait donnéla puissance de guérir les lépreux et de chasser les démons.Et moi je réponds au contraire que c’est ce qui les devait troublerdavantage, qu’en ressuscitant les morts et faisant tant de miracles ilsdussent souffrir néanmoins des maux si épouvantables, endurerles prisons et les chaînes, être traînés devantles tribunaux, enfin être en butte aux attaques de tous et devenirl’horreur du genre humain. Rien n’était plus capable de les étonner,que cette alliance incompréhensible des plus grands maux avec lesmiracles.

2. Que leur reste-t-il donc pour les consoler, sinon la puissance deCelui qui les envoie? C’est pourquoi il dit dès l’entréede ce discours : " Je vous envoie. " Cela seul suffit pour vous consoler:cela seul suffit pour vous donner du courage, et pour vous empêcherde craindre ceux qui vous attaqueront. Qui admirera cette autorité,cette puissance, cette force à qui rien n’est difficile? Il semblequ’il leur dise : Ne vous troublez point de ce que je vous envoie commedes brebis au milieu des loups, et de ce que je vous commande d’êtresimples comme des colombes. Il me serait aisé de choisir une autreconduite. Je pourrais bien vous dispenser si je le voulais de tous lesmaux que je vous prédis. Je pourrais bien empêcher que vousne fussiez exposés à vos ennemis comme des agneaux àdes loups, et vous rendre au contraire plus terribles que des lions. Maisil est mieux que je me conduise de la sorte, puisque ma puissance et votrevertu en paraîtront davantage. C’est ce qu’il dit lui-mêmeensuite à saint Paul: " Ma grâce vous suffit, parce que maforce se perfectionne dans l’infirmité. " (II Cor. XXI, 9.) C’estdonc moi, leur dit-il, qui ai voulu vous rendre ainsi doux comme des agneaux.Car lorsqu’il leur dit : je vous envoie comme des brebis, il leur donnececi à entendre: ne vous laissez point abattre, car je sais, jesais très certainement que c’est principalement par cette douceurque vous serez invincibles à tous les efforts de vos ennemis.

Et voulant ensuite que ses apôtres fissent tout ce qui dépendaitd’eux-mêmes sans se négliger, comme si tout devait venir dela grâce, ou qu’on pût recevoir la couronne sans: l’avoir justementméritée, il ajoute : " Soyez (271) donc prudents comme desserpents et simples comme des colombes (16) " Mais quel avantage tirerons-nousde toute "notre prudence " parmi de si grands périls? Comment pourrons-nousappliquer notre raison et notre jugement au milieu de ces tempêtes?De quoi servira à l’agneau toute sa sagesse, lorsqu’il est environnéde loups et de loups si furieux? De quoi servira à la colombe d’êtresimple, lorsqu’elle est assaillie de tant de vautours? Il est vrai quecela est inutile dans ces animaux; mais vous en retirerez vous autres degrands avantages. Il veut que la prudence qu’il demande de ses apôtressoit une " prudence de serpent. " Car, comme le serpent abandonne toutson corps pour conserver sa tête, ainsi abandonnez tous vos biens,votre corps et votre vie même s’il est besoin, pour conserver votrefoi. Elle est votre tête, elle est votre racine. Conservez-la seule,et quand vous auriez tout perdu, tout refleurira avec plus d’abondance,et vous recouvrerez tout avec plus de gloire.

C’est pourquoi il ne leur commande point séparément oud’être simples, ou d’être prudents, mais il allie ensembleces deux qualités, afin qu’unies l’une à l’autre, elles deviennentdes vertus. Il demande une prudence de serpent, afin que pour sauver votretête vous exposiez tout le reste; et une simplicité de colombe,afin que vous ne vous vengiez point de ceux qui vous font injure, et quevous ne désiriez point la punition de ceux qui vous dressent despiéges pour vous perdre. Car toute la prudence du serpent seraitinutile, si elle n’était accompagnée de cette douceur dela colombe. Quelqu’un me dira peut-être : Qu’y a-t-il de plus pénibleque ce précepte? Ne suffit-il pas de souffrir tout le mal qu’onveut nous faire? Non, répond Jésus-Christ. Cela ne vous suffitpas, mais je vous défends encore d’eu ressentir la moindre aigreur.Et c’est en cela que je veux que vous ayez la simplicité de la colombe.N’est-ce pas, mes frères, la même chose que si quelqu’un jetantun roseau dans le feu, non-seulement lui défendait de brûler;mais lui commandait même d’éteindre le feu?

Cependant ne nous troublons point. L’événement a justifiéla sagesse de ce précepte. On l’a vu accompli parfaitement. Les.apôtres ont effectivement été sages comme des serpentset simples comme des colombes, non en changeant de nature, mais en demeuranttoujours des hommes semblables à nous. Que personne donc ne croieque ces commandements de Jésus-Christ soient impossibles. Personnene connaît mieux le véritable état des choses que celui-làmême qui donne ces lois. Il sait parfaitement que l’audace ne s’abatpoint par l’audace, et. qu’elle ne cède qu’à la douceur.Si vous désirez de savoir comment ce précepte a étéaccompli, lisez les Actes des apôtres. Vous y verrez combien de fois,lorsque le peuple juif se levait furieux contre les apôtres, et qu’ilaiguisait déjà ses dents comme une bète fauve, ilsse sont sauvés de sa rage en imitant la douceur de la colombe; vousverrez que c’est en répondant avec une grande modération,qu’ils ont apaisé la colère, éteint la fureur, arrêtél’emportement. Lorsque les Juifs leur dirent: " Ne vous avons-nous pascommandé très-expressément de ne point parler au peuple,et de ne le point enseigner en ce nom (Act. IV)? " au lieu qu’ils pouvaientse justifier par une infinité de miracles, ils ne font et ne disentrien qui puisse témoigner la moindre aigreur, mais ils répondentavec une souveraine modération:

" Jugez vous-mêmes s’il est juste que nous vous écoutionsplutôt que Dieu. " Vous voyez dans ces paroles la douceur et la simplicitéde la colombe, voyez maintenant la prudence du serpent: " Car nous ne pouvonspas ne point dire ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu. "Considérez donc, mes frères, combien nous devons êtresur nos gardes, afin que d’un côté nous ne soyons point abattuspar les dangers, et que de l’autre nous ne, soyons point emportéspar la colère. C’est dans cette vue que Jésus-Christ leurdit : " Mais donnez-vous de garde des hommes, car ils vous feront comparaîtredevant l’assemblée de leurs magistrats et ils vous feront fouetterdans leurs synagogues (17). Et vous serez menés à cause demoi devant les gouverneurs et devant les rois; afin que ce leur soit untémoignage tant à eux qu’aux gentils (18). " Il les avertitencore ici d’être sur leurs gardes et de se préparer àtout, en ne leur promettant que des maux, et permettant aux hommes de lesaffliger pour nous apprendre qu’on ne peut vaincre qu’en souffrant, etque c’est la patience qui nous couronne. Il ne leur dit point : Combattezcontre eux et résistez à ceux qui vous attaqueront. Il leurprédit seulement qu’ils souffriront les dernières extrémités.

3. Qui peut assez admirer d’un côté la puissance (272)du Maître qui parle et de l’autre la vertu des disciples qui l’écoutent?Car ne doit-on pas s’étonner comment de pauvres gens accoutumésà la pêche, et qui ne connaissaient que leurs filets et lelac où ils pêchaient, ne se sont pas retirés aussitôtqu’ils ont entendu ces paroles, comme ils n’ont point dit en eux-mêmes:

De quel côté fuirons-nous à l’avenir? Tous les tribunauxsont déclarés contre nous, tous les souverains nous persécutent,les princes des prêtres sont nos ennemis, les synagogues nous haïssent.Les juifs et les gentils, les princes et les peuples sont unis et conspirenttous ensemble contre nous. Vous ne nous parlez plus seulement de la Judée.Vous nous dites que nous serons menés " devant les gouverneurs etdevant les rois. " Ainsi vous nous faites voir tout un monde armécontre nous, les peuples, les magistrats et les souverains. Vous ditesmême, ce qui est encore plus horrible, que notre doctrine fera massacrerles frères par les frères, les fils par les pères,les pères par les fils dans tous les lieux de la terre. " Le frère,dites-vous, livrera son frère à la mort, et le pèreson fils, les enfants se soulèveront contre leurs pères etleurs mères, et les feront mourir. " Comment donc pourra-t-on croirece que nous dirons, si l’on voit que nous sommes cause que le frèretue son propre frère, le père son fils et le fils son père,et que toute la terre soit remplie de meurtres et de parricides? Ne nouschassera-t-on pas comme de mauvais démons, comme des corrupteursdes hommes, comme des pestes publiques, lorsqu’on verra les familles divisées,la tendresse la plus naturelle changée en haine et les plus prochess’entre-tuer les uns les autres? Est-ce ainsi que nous devons donner lapaix à ceux qui nous recevront dans leurs maisons, auxquels, aucontraire, nous ne devons apporter que la guerre, le sang et le meurtre?Quand nous serions un grand nombre au lieu que nous ne sommes que douze;quand nous serions savants et éloquents au lieu que nous sommesignorants et grossiers; enflez quand nous serions rois au lieu de pauvresque nous sommes, et que nous aurions des richesses immenses et de puissantesarmées, nous ne pourrions néanmoins jamais persuader auxhommes de recevoir une doctrine qui doit produire parmi eux des guerresdomestiques et civiles, et plus que civiles. Enfin, quand nous mépriserionsnotre propre vie comme vous nous le commandez, que gagnerions-nous aprèstout cela, pour acquérir quelque créance dans l’esprit deshommes?

Les apôtres ne pensent et ne disent rien de semblable. Ils nepénètrent point trop curieusement dans les ordres qu’on leurprescrit, et ils n’en demandent point les raisons. Ils se rendent simplementà ce qu’on leur ordonne, et obéissent à ce qu’on leurcommande. Et cette soumission était une preuve non-seulement dela vertu des disciples, mais encore plus de la sagesse du Maître.Car je vous prie de considérer comme il apporte à chacunde ces maux le remède et la consolation qui lui était propre.Il dit d’abord contre ceux qui ne les recevraient pas, " que le peuplede Sodome et de Gomorrhe endurerait des maux plus supportables que la villequi les rejetterait. "Après qu’il leur a dit " qu’ils seraient menésdevant les tribunaux des juges et devant les rois, " il ajoute aussitôt: " à cause de moi, pour leur être en témoignage ainsiqu’aux gentils." Voilà une grande consolation, de souffrir pourJésus-Christ et pour servir de témoignage à l’égardde ceux même qui nous font souffrir. Car lorsque Dieu a entreprisune chose, il la fait réussir infailliblement, et il l’exécutelui-même, quoique par des voies inconnues à tous les hommes.Ces paroles consolaient les apôtres, non parce qu’ils désiraientde voir leurs ennemis punis, mais parce qu’elles leur donnaient la confiancede trouver Dieu présent partout, lui qui savait tout et qui leuravait tout prédit, et en même temps, parce qu’ils souffraientcomme des ministres de Dieu, et non comme des méchants et des criminels.Ce qu’il leur dit ensuite est encore un sujet de grande consolation.

" Lorsqu’ils vous livreront aux juges, ne vous mettez point en peinecomment vous leur parlerez ni de ce que vous leur devez dire. Car ce quevous leur devez dire vous sera donné à l’heure même(19). Ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre pèrequi parle en vous (20). " Il veut leur ôter tout sujet de dire :Comment pourrons-nous leur persuader ce que nous leur prêcherons,lorsque notre doctrine produira de si étranges effets? C’est pourquoiil leur ordonne d’attendre de lui ce qu’ils devront répondre pourse défendre. Il leur dit ailleurs:

" Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse àlaquelle tous vos ennemis ne (273) pourront contredire ni résister."(Luc, XXI, 15.) Et il dit ici: " C’est l’Esprit de votre père quiparle en vous : " les égalant ainsi aux prophètes qui parlaientpar l’Esprit de Dieu. Ce n’est qu’après leur avoir marquéla force invincible qui leur serait donnée, qu’il leur parle demeurtres et de massacres.

" Le frère livrera son frère à la mort, et le pèreson fils; les enfants se soulèveront contre leurs pères etleurs mères et ils les feront mourir (21). " Il ne s’arrêtepas même à cela. Il dit des choses plus horribles, qui pouvaientébranler des coeurs de marbre et de diamant. " Vous serez, " dit-il," haïs de tous les hommes, " à quoi il joint aussitôtla consolation, lorsqu’il ajoute ces paroles: " à cause de mon nom;" et ces autres: " Celui-là sera sauvé qui persévérerajusqu’à la fin (22). " D’ailleurs rien n’était si propreà les consoler que de savoir que leur prédication seraitsi puissante qu’elle rendrait les hommes capables de rompre toutes lesliaisons de la parenté et du sang, et de mépriser tout cequ’il y a de plus aimable ou de plus redoutable dans la vie. C’est commesi Jésus-Christ leur disait: Qui pourra vous vaincre si vous surmontezla nature même et si elle est contrainte de céder àla vertu de vos paroles, quelque absolue qu’elle soit d’ailleurs sur l’espritdes hommes? Cependant n’espérez pas pour cela que votre vie en soitplus tranquille et plus assurée. Vous aurez pour ennemis tous leshommes, et vous serez comme en butte à la haine et à l’aversionde toute la terre.

4. Où est maintenant ce Platon si célèbre parmiles païens? où est ce Pythagore? où sont tous les stoïciensensemble? N’est-il pas certain que si Platon s’est acquis une grande réputation,il a néanmoins été méprisé de tellesorte qu’il a même été vendu sans qu’il ait jamaispu persuader ses sentiments à un seul tyran? Quant à l’autre,tout le monde sait qu’après avoir trahi ses disciples il finit misérablementsa vie. Et les ordures des cyniques se sont évanouies il y a longtempscomme des songes et comme des fables. Cependant ces philosophes n’ont pointété haïs comme le Fils de Dieu le prédit àses apôtres. Ils ont été au contraire très-estiméspour leur éloquence, au point que les Athéniens exposèrenten public les lettres de Platon envoyées par Dion. Quelques-unsd’entre eux ont vécu dans la mollesse et dans les délices,et ont possédé de grandes richesses. On rapporte d’Aristippequ’il a eu des prostituées qu’il avait achetées àgrand prix. Un autre fit un testament par lequel il laissa de grandes sommesà ses héritiers. Un autre était si superbe qu’il sefaisait comme un pont de ses disciples et marchait sur eux. On écritde Diogène qu’il commettait des infamies en pleine place publique.Voilà donc les actions d’éclat de ces grands esprits.

On ne voit rien de semblable dans les apôtres. Toute leur conduitea été modeste, et toutes leurs actions ont étéréglées. ils ne sont pas tombés dans le vice, ilslui ont déclaré une guerre mortelle. Ils ont entrepris d’établirdans toute la terre le règne de la vérité et de lapiété, et lorsqu’on les u tourmentés et tuéscruellement, ils ont vaincu et ils ont triomphé dans la mort même.Vous me direz peut-être qu’on a vu aussi parmi ces anciens de grandscourages et des capitaines illustres comme Thémistocle et Périclès.Mais si vous comparez ce qu’ils ont fait avec ce que des pêcheursont accompli parmi nous, vous verrez que ces grandes actions de ces sagesde la Grèce n’ont été que des jeux d’enfants. Caren quoi consiste la grandeur de Thémistocle? Est-ce en ce qu’ila persuadé aux Athéniens de monter sur leurs vaisseaux, lorsqueXerxès entrait dans la Grèce avec une puissante armée?Mais nous ne voyons plus ici une armée de Perses qui attaque lesGrecs. Nous voyons le diable même, qui vient avec tous les hommesde la terre et tous les dénions de l’enfer attaquer douze pêcheurset leur faire une guerre mortelle, non pas durant quelque temps, mais pendanttoute leur vie. Cependant ces douze hommes ont soutenu ces efforts, etsont demeurés vainqueurs, non en tuant leurs ennemis, mais, ce quiest plus admirable, en les convertissant et en leur faisant changer devie.

Car il ne faut pas oublier que les apôtres ne se sont pas défaitsde leurs ennemis par la force et par la violence, mais qu’ils les ont transformésheureusement, et que des démons ils ont fait des anges. Ils onttiré la nature humaine des chaînes du démon, de cetteservitude si honteuse et si misérable, et ils ont chasséces tyrans et ces séducteurs des âmes non-seulement des maisonset des villes, mais des autres déserts les plus reculés.On voit la vérité de ce que je dis par ces troupes de moineset de solitaires dont ils ont peuplé (274) toutes les solitudesdu monde, purifiant par la force de leur prédication, non-seulementtoute la terre habitable, mais encore jusqu’aux déserts eux-mêmes.Et ce qui est plus admirable, c’est que pour accomplir ces grandes actions,ils n’ont eu besoin ni d’armes, ni de corps d’armées, mais qu’ilssont venus à bout de tout par leurs travaux et par leurs souffrances!

Les villes, les synagogues et les rois avaient au milieu d’eux douzehommes pauvres et grossiers qu’ils tenaient dans les prisons, qu’ils chargeaientde chaînes, qu’ils déchiraient par les fouets et par milleautres tourments, qu’ils faisaient errer de ville en ville, et de provinceen province; et cependant ils ne pouvaient leur fermer la bouche. Il leurétait aussi impossible de lier leur langue qu’il le serait de lierles rayons du soleil. Et nous ne devons pas nous en étonner, parcequ’un si grand miracle n’était point l’ouvrage de ceux qui parlaient,mais du Saint-Esprit qui parlait par eux. Ce fut par cette force invisibleque saint Paul vainquit Agrippa, et Néron même, le plus méchantde tous les. hommes. " Le " Seigneur, " dit-il, " m’a secouru de sa présence,il m’a fortifié, et m’a délivré de la gueule du lion." (II Tim. IV, 16.)

Mais admirez comment, après avoir entendu ces paroles : " Nevous mettez en peine de rien, " ils les pratiquent en effet, sans se laisserébranler par tout ce qu’il y a de plus terrible. Que si vous ditesqu’ils ont été assez fortifiés par cette parole "L’Espritde votre Père parlera en vous, " je dis au contraire que ce quim’étonne davantage, c’est que, loin de chanceler dans leur résolution,ils n’ont pas même désiré d’être délivrésde tant de maux, dont ils se voyaient menacés non pas durant unan ou deux ans, mais pendant toute leur vie. Car c’est le sens de cetteparole: " Celui-là sera sauvé, qui persévérerajusqu’à la fin. "

Il ne veut pas que sa grâce fasse tellement tout dans eux, qu’ilsn’y contribuent en rien de leur part. Il y a des choses qui viennent delui seul, et d’autres qui viennent aussi des apôtres. Les miraclesétaient de lui seul; le renoncement à tous les biens étaitaussi des apôtres. Cette entrée libre dans toutes les maisonsdes chrétiens venait de Dieu seul; mais cette retenue qui les bornaitau seul nécessaire venait aussi d’eux : " Car celui qui travaillemérite qu’on le nourrisse. " La puissance de donner la paix en entrantétait une grâce de Dieu seul, mais le soin de ne chercherque ceux qui en étaient dignes, et dé n’aller pas indifféremmentchez tout le monde, était l’effet de leur sagesse. La punition deceux qui ne les recevaient pas, était de Dieu seul, mais la douceurqu’ils témoignaient dans ces rencontres, en se retirant sans aigreuret sans reproches, était des apôtres. C’était Dieuqui leur donnait le Saint-Esprit, et qui les empêchait de se mettreen peine de ce qu’ils devraient dire, mais c’était par leur constanceet par leur sagesse qu’ils enduraient tout avec courage, et qu’ils étaientdoux comme des brebis et simples comme des colombes. C’était parleur force qu’ils voyaient sans s’abattre cette haine que tous les hommesavaient pour eux; mais c’était la grâce de Celui qui les envoyaitqui les faisait persévérer, et qui les sauvait. C’est pource sujet qu’il disait: " Celui qui persévérera jusqu’àla fin sera sauvé." Comme plusieurs ont coutume de commencer d’abordavec ferveur et avec zèle, et de se relâcher ensuite, je vousavertis, leur dit-il, que je considère principalement la fin. Quesert-il que les grains fleurissent d’abord, s’ils sèchent aussitôtaprès?

5. Il veut donc que ses apôtres aient une patience persévérantepour empêcher qu’on ne crût que Dieu faisait tout dans lesapôtres, sans qu’ils y eussent aucune part, et qu’on ne devait pasbeaucoup admirer leur courage, puisqu’ils n’auraient rien de bien pénibleà souffrir. Il leur dit clairement qu’ils auraient besoin de patience:Quand je vous délivrerai d’un péril, ce sera pour vous laissertomber dans un autre. Vous passerez d’un moindre dans un plus grand, etla fin de tous vos travaux sera la perte de votre vie. C’est ce qu’il leurpromet par ces paroles : " Celui-là sera sauvé qui persévérerajusqu’à la fin. " C’est pourquoi leur ayant dit ici: "Ne soyez pointen peine de ce que vous répondrez, " il dit ailleurs : " Soyez prêtsà répondre à toutes sortes de personnes qui vous demanderontcompte de votre foi. "

Quand nous n’avons à disputer qu’avec nos amis, il semble qu’ilnous laisse à nous, et qu’il veut que nous nous mettions nous-mêmesen peine de ce que nous devons dire. Mais quand nous sommes devant le tribunald’un juge sévère, environnés d’une populace (275)furieuse, et que tout est capable de nous frapper de terreur, il nous assistealors de sa force, pour nous rendre fermes de coeur et, d’esprit, et pournous faire répondre avec hardiesse, sans blesser en rien ni la vériténi la justice. Car représentez-vous, je vous prie, un homme quine s’est occupé toute sa vie que de pêche, ou de cuirs, quede banque, et qui paraît tout d’un coup devant des rois assis dansleurs trônes, environnés de grands officiers, de gardes etd’épées nues et d’une fouIe innombrable de peuple, et quientre seul devant tout ce monde, ayant les mains liées et les yeuxbaissés vers la terre; croyez-vous qu’un homme en cet étataurait eu seulement la hardiesse d’ouvrir la bouche, et de dire une parole?

On ne pouvait même souffrir qu’ils parlassent pour se justifier,et pour défendre la vérité de leur doctrine, maison les regardait comme .des corrupteurs et des perturbateurs de toute laterre, qu’il fallait exterminer et condamner aux plus effroyables supplices: " Voilà, " disaient-ils, " ces gens qui troublent toute la terre(Act. XVI) , " ces séditieux " qui osent parler contre les éditsde César, en appelant Jésus-Christ roi. " (Ibid. XVII.) Ainsiles juges étaient prévenus contre eux par ces fausses impressions,et il était besoin d’avoir une force et une lumière toutedivine, pour persuader ces deux choses : l’une que la doctrine qu’ils prêchaientétait vraie; et l’autre qu’elle n’était point contraire auxlois civiles et aux intérêts de l’Etat. Car si, d’une part,ils soutenaient la vérité qu’ils prêchaient, ou lesaccusait de renverser les lois de l’Etat; et si de l’autre, ils se mettaienten peine de prouver qu’ils n’étaient point contraires au bien desEtats, ils étaient en danger d’affaiblir en quelque chose la véritéet la sainteté de l’Evangile.

Cependant nous savons avec quelle sagesse saint Pierre et saint Paul,et tous les autres apôtres se sont conduits dans de semblables rencontres.On lés accusait partout comme des factieux, comme des gens qui voulaientintroduire des nouveautés par des intrigues et par des cabales,et néanmoins non-seulement ils se sont purgés de toutes cesfausses accusations, mais ils ont même donné des impressionstoutes différentes de leur conduite, et tout le monde a reconnuqu’ils étaient les sauveurs de la terre, les bienfaiteurs. et lespères communs de tous les hommes. Et ils se sont acquis cette réputationpar leurs longs travaux, et par une extrême patience. C’est pourquoisaint Paul disait de lui-même qu’il mourait chaque jour : " Je meurstous les jours," dit-il, et ainsi sa vie n’a été qu’une souffranceet une mort continuelle.

Après cela, mes frères, comment pouvons-nous nous excuserd’avoir de si grands exemples et de vivre dans une mollesse criminelle,lorsqu’il nous serait si aisé de servir Dieu dans la paix de sonEglise? Nous nous laissons tuer sans que personne nous fasse la guerre.Nous mourons sans qu’aucun ennemi nous persécute. Dieu nous commandede nous sauver, nous sommes en pleine paix, et nous ne le pouvons faire.Les apôtres voyant toute la terre en feu, se jetaient au milieu desflammes, et en retiraient tous ceux qui brûlaient. Nous sommes, nousautres, dans le plus grand calme du monde, et nous ne pouvons nous sauvernous-mêmes. Après cela quelle excuse nous restera-t-il?

Nous ne sommes plus menacés ni de prisons ni de chaînes.On ne parle plus ni de fouets ni de tortures.. Les princes et les synagoguesne fulminent plus, d’arrêts contre nous. Tout est changé maintenant.Nous dominons et nous régnons, puisque nous avons des princes fidèleset religieux. Le nom chrétien est en vénération eten honneur, et ceux qui en font profession sont dans les magistratureset dans lés premières charges; et cependant nous nous laissonsvaincre au milieu de cette paix. Les apôtres et leurs disciples,alors battus de verges et tourmentés de mille manières, faisaientleurs délices de leurs tourments; et nous qui ne souffrons pas aujourd’huile, moindre mal, nous sommes plus mous que de la cire.

Mais, me direz-vous, les apôtres faisaient des miracles? Maisleurs miracles les empêchaient-ils de souffrir les fouets, les prisonset les bannissements?Et ce qu’il y a d’étrange, c’est précisémentqu’ils étaient si cruellement traités par ceux qui recevaientleurs bienfaits, et qu’ils ne se troublaient point de cette ingratitudeet qu’ils recevaient sans s’étonner de si grands maux au lieu desgrands biens qu’ils avaient faits. Vous au contraire, si vous avez renduà quelqu’un le moindre service, et qu’ensuite il vous désobligeen quelque chose, vous entrez dans le trouble, vous avez l’esprit aigriet agité, et vous vous repentez du bien que vous lui avez fait.(276)

6. Que serait-ce s’il arrivait, ce que je prie Dieu de ne pas permettre;que serait-ce, dis-je, s’il arrivait quelque persécution dans l’Eglise?Quel désordre ne verrait-on pas, et à quelle confusion neserions-nous pas exposés? Car où est le fidèle quipourrait combattre, puisque personne ne s’exerce avant le combat? Quelest l’athlète qui puisse vaincre son adversaire, et remporter leprix aux jeux olympiques, si dès sa jeunesse il ne s’est formédans l’art de la lutte? Ne devrions-nous pas courir tous les jours dansla carrière de la foi et combattre tous les jours? Ne voyez-vouspas que. les athlètes qui n’ont pas d’antagonistes se servent d’unsac plein de sable, pour faire ainsi l’essai de leurs forces, et que lesplus jeunes d’entre eux s’exercent contre d’autres plus robustes pour se.préparer à un combat véritable? Imitez-les, vousqui êtes les athlètes de Jésus-Christ. Exercez-vousdans les combats de la piété et de la sagesse. Nous trouvonstous les jours des personnes qui nous portent à l’aigreur et àla colère, et qui allument en nous le feu de nos passions. Résistezà ces ennemis invisibles, supportez ces peines de l’âme, pourvous rendre plus supportables celles du corps.

Si le bienheureux Job ne se fût ainsi exercé avant le combat,il n’eût jamais témoigné dans l’occasion une patiencesi inimitable. S’il ne se fût longtemps étudié àétouffer tous les murmures et les ressentiments de son coeur ileût sans doute dit quelque parole déréglée,lorsqu’il se vit tout d’un coup accablé de tant de maux.. Mais parcequ’il s’était acquis une grande force en s’accoutumant àtout souffrir, il ne put être abattu ni par la perte de tous sesbiens, ni par la mort si soudaine de tous ses enfants, ni par la faussecompassion de sa femme, ni par les plaies horribles de tout son corps,ni par les reproches de ses amis, ni par les insultes de ses domestiques.

Que si vous désirez de savoir quels furent les exercices parlesquels il se prépara à ce grand combat, écoutezjusqu’à quel point il témoigne lui-même qu’il méprisaitles richesses. " Vous savez, Seigneur, " dit-il à Dieu, "si je mesuis réjoui d’avoir de grands biens, si j’ai regardé l’orcomme mon appui, et si j’ai mis ma confiance dans les pierres précieuses." (Job, XXXI, 25.) Ainsi il ne se troubla point d’être devenu pauvre,parce qu’il n’avait point eu de joie de se voir si riche.

Considérez aussi de quelle manière il gouvernait ses enfants.Sa conduite envers eux n’était point molle et relâchéecomme la nôtre; niais pleine de vigilance et d’une sage sévérité.Car s’il avait tant de soin d’offrir à Dieu des victimes pour leursfautes secrètes, avec quel zèle les a-t-il dû reprendrepour celles qui étaient visibles? Si vous voulez voir encore commentil s’exerçait à la continence, voyez ce qu’il dit: " J’aifait un pacte avec mes yeux, pour n’avoir pas seulement une penséed’une vierge. " (Job, XXXI, 1.) Nous voyons aussi que sa femme ne put abattreson grand courage, parce qu’il ne l’aimait que comme un homme sage doitaimer sa femme.

C’est pourquoi j’ai admiré souvent en moi-même commentle démon osa tenter ce saint homme, et comment il entreprit mêmede le vaincre, lui qui savait que par un long exercice il s’étaitélevé jusqu’au comble de la vertu. Mais le démon estcomme une bête cruelle. Il est toujours altéré de sang.Il ne se rebute point, et il ne désespère jamais de nousperdre. Son opiniâtreté est la condamnation dé notremollesse, puisqu’il ne désespère jamais de nous perdre, aulieu que nous désespérons au contraire si aisémentde nous sauver. Mais considérez encore comment ce saint homme sepréparait aux maux du corps et aux plaies horribles dont il futfrappé. Comme il n’avait rien à souffrir en lui-même,parce qu’il vivait dans les richesses, dans l’abondance de toutes choseset dans la magnificence, il arrêtait ses yeux sur les misèresdes autres. Et c’est ce qui lui fait dire: " Le mal que je craignais m’estarrivé, et les afflictions que je considérais avec frayeursont tombées sur moi. " Et ailleurs: " J’ai répandu des larmessur toutes les personnes affligées, et j’ai soupiré quandj’ai vu un homme dans la misère. " (Job, III, 25.) C’est làce qui l’a rendu invincible dans sa douleur et invulnérable àtous les traits du démon.

Car il ne faut pas seulement compter parmi ses maux la perte de sesbiens, la mort de ses enfants, les plaintes empoisonnées de sa femmeet les plaies incurables de out son corps. Il faut jeter les yeux sur d’autresencore beaucoup plus sensibles. Cela vous surprend sans doute, et vousdemandez en vous-même ce que Job a souffert de plus . grand et deplus sensible que ce que nous venons de dire, puisque c’est tout ce quel’Ecriture nous en rapporte. Je ne m’étonne pas de votre doute.Je (277) sais avec quelle négligence vous lisez l’Ecriture, et ainsije ne m’étonne pas que vous y remarquiez si peu de chose. Mais ceuxqui pèsent la parole de Dieu comme l’or et qui savent le prix deces perles spirituelles, y trouvent bien dans cette histoire d’autres sujetsde douleur pour ce saint homme.

Ils considèrent premièrement qu’il n’avait pas encoreune connaissance bien claire du royaume du ciel et de la résurrectiondes hommes. C’est ce qui lui faisait dire: " Je n’ai point à vivreéternellement, pour ne me lasser point dans ma patience. " (Ibid.VII.) Secondement, qu’il se voyait accablé de maux, aprèsle grand nombre d’actions saintes qu’il avait faites. Troisièmement,qu’il ne se sentait coupable d’aucun crime. En quatrième lieu, qu’ilcroyait que Dieu était l’auteur des maux qu’il souffrait, et quequand même il les eût attribués au démon, c’enétait encore assez pour le troubler. Cinquièmement, qu’ilvoyait que ses amis étaient devenus ses accusateurs et qu’ils luidisaient : " Vous n’avez pas encore souffert autant que vous le méritez." Sixièmement, qu’il considérait que des hommes plongésdans le vice étaient comblés de biens, et qu’ils lui insultaientdans son malheur. Septièmement , qu’il n’y avait eu encore personneavant lui qui eût souffert de la sorte et dont l’exemple le pûtconsoler.

7. Pour comprendre combien toutes ces circonstances aggravaient sonmal, il n’en faut juger que parce que nous voyons aujourd’hui. Car encoreque nous croyions maintenant avec tant d’assurance au royaume des cieuxet à la résurrection de la chair; que nous nous sentionscoupables de tant de péchés; que nous ayons tant de grandsexemples et tant de modèles excellents de toutes sortes de vertus;cependant s’il nous arrive de perdre quelque argent que peut-êtrenous avions volé, ce seul mal, sans être accompagnéni des reproches d’une femme, ni de la mort d’un enfant, ni des accusationsd’un ennemi, ni des insultes d’un domestique, lorsqu’au contraire beaucoupde choses pourraient et devraient l’adoucir, ne laisse pas de nous êtreinsupportable et de nous rendre la vie odieuse. Quelles louanges donc mériteJob, qui, après avoir perdu en un moment ce qu’il avait amassépar un juste travail durant tant d’années, voit comme pleuvoir surlui les malheurs de toutes parts sans que sa constance soit ébranlée,et sans cesser jamais de rendre à son Créateur les actionsde grâces qui lui sont dues?

Car, pour ne point parler de tout le reste, les seules paroles de safemme n’auraient-elles pas été capables d’ébranlerles pierres les plus dures? Considérez , je vous prie, avec quelleadresse elle tâche de le surprendre. Elle ne se plaint point de laperte de ses biens. Elle ne lui parle point de ses chameaux, de ses brebiset de tout le reste, parce qu’elle savait combien son mari méprisaittoutes ces choses. Elle s’arrête à la mort de ses enfants,qui pouvait le plus le toucher. Elle la déplore avec des plaintesexcessives; elle l’exagère autant qu’elle peut. Que si l’on a vusouvent des personnes qui , dans un état très-heureux, n’ontpas laissé de faire de grandes fautes par la persuasion de leursfemmes; quel courage devait avoir cette âme héroïque,pour repousser sa femme qui venait l’attaquer avec tant d’avantage et pourétouffer en même temps deux passions si fortes, l’amour etla compassion?

il est arrivé souvent que ceux qui avaient résistéà la première de ces passions ont succombé àla seconde. Le patriarche Joseph foula aux pieds l’amour impudique, enrepoussant l’Egyptienne avec tous les attraits et tous les artifices dontelle usa; mais il ne put résister à la compassion ni retenirses larmes, lorsqu’il vit ses frères qui l’avaient vendu autrefois;et ne pouvant plus souffrir le déguisement et la feinte , il sefit reconnaître pour ce qu’il était. Lors donc que ce n’estpas un frère qui parle à son frère,. mais une femmequi parle à son mari et qui lui dit des choses touchantes, qu’elleest d’ailleurs secondée par la conjoncture du temps, par les plaies,par la douleur et par mille maux de celui à qui elle parle, il estcertain qu’à moins d’avoir un coeur plus ferme que le diamant onne peut pas résister à cette tempête.

Permettez-moi, mes frères, de vous déclarer avec libertéce que je pense de ce saint homme. Je ne dis pas que Job a étéplus grand que les apôtres. Mais j’ose dire qu’il leur a étéégal. Les apôtres avaient une très-grande consolationque Job n’avait pas. Ils savaient qu’ils souffraient pour Jésus-Christ,ce qui était un si grand soulagement dans leurs maux que Jésus-Christne manque jamais de marquer cette circonstance en leur disant: " Vous souffrirez(278) à cause de moi : vous souffrirez pour mon nom. S’ils ont appeléle maître Béelzébub, comment ne traiteront-ils pasde même ses disciples? " Mais Job ne pouvait pas se consoler parune si haute considération. Il n’avait point reçu comme lesapôtres le don de faire des miracles et il n’était point assistéde Dieu si puissamment. Car il n’avait point reçu le Saint-Espritdans cette plénitude avec laquelle il a depuis étédonné à l’Eglise.

Nous devons encore considérer que Job avait éténourri dans une grande délicatesse; qu’il avait vécu dansles plaisirs et dans la jouissance de toutes sortes de biens; qu’il étaiten cela bien différent des apôtres, pêcheurs accoutumésà une vie dure et pauvre ; et qu’ainsi il fallait une grande vertupour passer tout d’un coup du comble des délices dans une extrêmemisère. Il a souffert aussi comme les apôtres, les injures,les outrages et les insultes; mais ceux qui le traitaient de la sorte étaientses propres amis et ses domestiques, car il était égalementhaï de ses ennemis, et de ceux qu’il avait le plus obligés.Mais dans tous ces maux il n’a point eu le bonheur, comme nous l’avonsdéjà remarqué, d’être soutenu par cette ancresacrée qui rassurait les apôtres parmi toutes les tempêtesde ce monde, c’est-à-dire de souffrir " pour Jésus-Christet pour le nom du Sauveur. "

J’admire ces trois jeunes hommes de la fournaise, qui résistèrentà ce tyran si redoutable, et qui méprisèrent toutela violence des flammes. Mais considérez aussi ce qu’ils disentà ce roi barbare : " Nous n’adorons point vos dieux, et nous n’adoreronsjamais cette idole que vous avez faite." (Dan. III, 7.) C’étaitlà leur grande consolation, de savoir qu’ils souffraient pour Dieutout ce qu’ils souffraient. Job au contraire ne savait pas que tout cequ’il souffrait venait d’un combat qui se passait dans sa personne entreDieu et le démon; et sans doute que s’il l’eût su, cette penséel’aurait rendu insensible à tous ses maux. C’est pourquoi, aussitôtqu’il eût entendu ces paroles du Seigneur: "Croyez-vous que je vousaie ainsi affligé pour un autre sujet que pour faire connaîtreet publier votre vertu et votre justice (Job, XXIV, 3)? " vous voyez commeà cette parole, il reprend une nouvelle force, comme il s’anéantiten lui-même, et comment il croit n’avoir pas même souffertce qu’il a souffert.

" Pourquoi," dit-il, "croit-on encore que Dieu m’ait traité dela sorte pour mes péchés, après avoir entendu cesparoles, moi qui ne suis rien? " (Job, XXIV, 13.) Et ailleurs : "Je nepouvais que vous écouter auparavant, mais maintenant mon oeil vousa vu. C’est pourquoi je me méprise moi-même, je me fonds etje m’écoule comme l’eau, et je me regarde comme la poussièreet la cendre. " (Job, XLII, 5.)

Imitons, mes frères, ce courage si fort et si humble. Imitons,nous qui ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce, un hommequi vivait avant la loi et avant le temps heureux de la grâce, afinque nous puissions mériter d’entrer un jour comme lui dans les tabernacleséternels où je prie Dieu de nous conduire, par la grâceet par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient la gloire et l’empire, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (279)

HOMÉLIE XXXI

VALORS DONC QU’ILS VOUS PERSÉCUTERONT DANS UNE VILLE, FUYEZ DANSUNE AUTRE. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QUE VOUS N’AUREZ PAS ACHEVÉDE PARCOURIR TOUTES LES VILLES D’ISRAËL, QUE LE FILS DE L’HOMME NESOIT VENU. " (CHAP. X, 23, JUSQU’AU VERSET 34)

l. Après tant de prédictions pleines de terreur que Jésus-Christvient de faire à ses apôtres, prédictions qui pouvaientabattre les coeurs les plus fermes, après ce déluge de mauxqui devait fondre sur eux, lorsqu’après être mort sur unecroix, leur Maître serait ressuscité et monté au ciel,il passe à des choses moins pénibles et moins dures, pourdonner lieu à ses nouveaux soldats de reprendre un peu leurs esprits,et pour les rassurer contre la crainte. Car il ne leur commande pas d’allerattaquer eux-mêmes et d’irriter leurs persécuteurs, mais deles fuir.

Comme ils étaient faibles et qu’ils ne faisaient que débuterdans l’apostolat, il use d’une grande condescendance. Il ne leur parlepoint encore des persécutions qui devaient suivre sa passion, maisseulement de celles qui la devaient précéder. Il marque celaformellement lorsqu’il dit: " Je vous dis en vérité que vousn’aurez pas achevé de parcourir toutes les villes d’Israël,que le Fils de l’homme ne soit venu. " Il semble qu’il les veuille préveniret les empêcher de dire : Mais si, lorsque nous aurons fui d’uneville dans une autre, nos persécuteurs nous y viennent encore chercher,que devrons-nous faire? Il les délivre de cette crainte en les assurantqu’ils n’auraient point achevé de parcourir toutes les villes dela Judée " avant que le Fils de l’homme soit venu. "

Il est remarquable aussi que Jésus-Christ ne veut point dispenserses disciples de souffrir, mais qu’il leur promet seulement de les assisterdans leurs périls et dans leurs travaux, Il ne leur dit pas : Jevous retirerai de toutes ces persécutions, mais: " Vous n’aurezu point achevé de parcourir toutes les villes " d’Israël, quele Fils de l’homme ne soit venu. "Je viendrai, leur dit-il, parce que saseule vue leur suffisait pour les consoler de toutes leurs peines.

Considérez aussi comment il ne laisse pas tout faire àsa grâce; mais qu’il veut que ses apôtres travaillent, et qu’ilscontribuent de leur part. Si vous craignez, leur dit-il, fuyez et ne craignezplus. Il ne leur commande pas de fuir les premiers et de leur propre mouvement,mais d’attendre qu’on les y force, et de se retirer lorsqu’on les y oblige.Il ne leur donne pas même une grande étendue de terre poury chercher leur sûreté, mais seulement les pays de la Judée.

Il les excite ensuite à pratiquer encore une autre vertu. Aprèsles avoir dégagés du soin de la nourriture; aprèsles avoir délivrés de la crainte des périls, il lesfortifie maintenant contre les médisances et les calomnies. Il lesa dégagés de tous les soins qu’apporte la nourriture, enleur disant : " Celui qui travaille mérite qu’on le nourrisse, "en les assurant que plusieurs les recevraient chez eux. Il leur (280) aôté la crainte des périls lorsqu’il leur a dit : "Ne vous mettez point en peine de ce que vous direz ou comment vous répondrez;" et en les assurant que " celui-là sera sauvé "qui persévérerajusqu’à la fin. " Mais parce qu’il prévoyait qu’ils passeraient‘pour des méchants et des séducteurs, ce qui paraîtà quelques-uns la chose du monde la plus insupportable, il les fortifiecontre cette crainte par son exemple, en les faisant ressouvenir de cequ’on avait dit contre lui, ce qui était la plus grande consolationque ce divin Maître pût laisser à ses disciples. Ainsicomme lorsqu’il leur avait dit auparavant: " Tout le monde vous haïra," il ajoute aussitôt : " à cause de " mon nom; " il les consoleici de même, mais en ajoutant une nouvelle raison. Voici ce qu’ildit : " Le disciple n’est pas plus que le maître, ni l’esclave plusque son seigneur (24). C’est assez pour un disciple d’être commeson maître, et pour un esclave d’être comme son seigneur. S’ilsont appelé le père de famille Béelzébub, combienplutôt traiteront-ils de même ceux de sa maison (25)? " Ilfait voir clairement dans ces paroles qu’il est Dieu, et Créateurde toutes choses. Quoi donc! me direz-vous, n’y a-t-il jamais de disciplequi soit plus grand que son maître, ni d’esclave qui soit plus estimable-queson seigneur? Non, le disciple en tant que disciple, l’esclave en tantqu’esclave n’est jamais plus grand que son maître selon l’ordre natureldes choses. Ne me citez pas ici quelques exceptions fort rares, raisonnezd’après la règle générale.

Remarquez aussi qu’il ne dit pas: " S’ils ont appelé le pèrede famille Béelzébub, combien plus traiteront-ils de même" ses esclaves? mais ceux de sa maison, usant de ce terme pour montrerl’affection qu’il avait pour eux; comme il fait encore ailleurs en leurdisant:

" Vous serez mes amis si vous faites ce que je vous ai commandé;" et: " Je ne vous donnerai plus le nom d’esclaves, mais d’amis. " (Jean,XV, 14, 15.) Il ne leur dit pas en général qu’on a outragéle père de famille, mais il marque en particulier l’injure, en disantqu’on l’a appelé Béelzébub. Il joint à celaune troisième consolation plus grande que les deux premières;parce que, comme ils n’étaient pas encore élevés àune haute vertu, il avait besoin de les exciter par des considérationsplus sensibles. C’est ce qu’il fait ici par une sentence qui semble généraleet universelle, mais qu’il ne faut entendre néanmoins que du sujetauquel Jésus-Christ l’applique.

" Ne les craignez donc point. Car il n’y a rien de caché quine doive être découvert, ni de secret qui ne doive êtreconnu (26). "Il leur dit par là: Il vous doit suffire pour votreconsolation que moi, qui suis votre Maître et votre Seigneur, j’aibien voulu passer le premier, par les mêmes outrages que vous aurezà souffrir. Si cela ne vous, suffit pas pour adoucir votre douleur,considérez au moins que dans peu de temps vous serez délivrésde ces faux soupçons. Car de quoi vous affligez-vous? Est-ce dece qu’on vous appelle des séducteurs et des imposteurs? mais attendezun peu, et vous verrez tout le monde reconnaître et publier hautementque vous êtes les sauveurs de toute la terre.

Le temps découvre enfin ce qui est le plus caché. Il feraconnaître un jour votre innocence, et la malice de ceux qui vouscalomnient; Quand on verra par vos actions que vous êtes la lumièredu monde, que vous comblez de grâces tous les hommes, et que vouséclaterez en toutes sortes de vertus, on ne s’arrêtera plusalors aux discours de vos calomniateurs; mais on jugera de vous selon lavérité. Vos ennemis passeront publiquement pour des imposteurs,pour des médisants, pour des âmes noires et malignes, et votrevertu sera plus éclatante que le soleil. Votre réputationse répandra et se publiera dans toute la terre, et tous les hommesseront les témoins de vos grandes actions. Ne vous laissez doncpas abattre par les maux que je vous prédis maintenant, mais fortifiez-vouspar l’espérance des biens à venir. Car remplissant la missionà laquelle je vous destine, il est impossible que vous demeuriezéternellement dans l’obscurité.

2. Après donc que Jésus-Christ a délivre ses apôtresde toute crainte et de toute inquiétude, et qu’il les a élevésau-dessus de la calomnie, il les porte maintenant à témoignerune grande liberté dans la prédication de l’Evangile.

" Dites dans la lumière ce que je vous dis dans l’obscurité;et prêchez sur le haut des maisons ce qui vous aura étédit à l’oreille (27). " Quoique Jésus-Christ ne dîtpoint ceci aux apôtres dans les ténèbres, et qu’ilne leur parlât point à l’oreille, il use néanmoinsde (281) cette expression par une espèce d’hyperbole. Comme il leurparlait à eux seuls, et dans un petit coin de la Judée, ildit qu’il leur parlait dans l’obscurité et à l’oreille, encomparaison de cette liberté qu’il leur devait donner un jour dansla prédication de sa parole. Car tous n’annoncerez pas, dit-il,mon Evangile à une, à deux ou trois villes seulement, maisgénéralement à toutes les parties du monde; vous traverserezles terres et les mers, les pays habités et inhabités; vousprêcherez devant les rois et devant les peuples; vous enseignerezles philosophes et les orateurs, et vous leur parlerez avec une fermetéet une assurance qui leur donnera de la terreur. Il se sert de ces mots: " Qu’ils prêcheront sur le haut des maisons, et dans la lumière," pour marquer cette hardiesse sainte avec laquelle ils devaient parler.

Mais ne suffisait-il pas de leur dire : " Prêchez sur le hautdes maisons et dans la lumière?" Pourquoi ajoute-t-il: " Ce queje vous ai dit à l’oreille et dans les ténèbres, "sinon pour leur élever l’esprit, et les rendre capables de ses grandsdesseins? C’est ainsi qu’il leur dit dans saint Jean: " Celui qui croiten moi fera les mêmes oeuvres que je fais, et en fera mêmede plus grandes. " (Jean, XIV, 1.) Il montre ici de la même manièrequ’il ferait tout par eux, et plus encore qu’il n’avait fait par lui-même.J’ai commencé, leur dit-il, j’ai marqué la premièretrace, et j’ai comme ébauché les choses; mais je veux parvous achever le reste.

Cette parole au reste n’est pas seulement un commandement, c’est encoreune prédiction; c’est la parole d’un homme sûr que ce qu’ildit s’accomplira, et qui affirme aux apôtres qu’ils triompherontde toutes les difficultés, et qui, en leur montrant le succès,détruit doucement mais sûrement l’angoisse que leur causaitla prévision des calomnies auxquelles ils seraient en butte. Ilsemble qu’il leur disait : Comme la prédication de l’Evangile, quijusqu’ici a été cachée et secrète, rempliranéanmoins toute la terre; de même ces calomnies que vos ennemispublieront de toutes parts contre vous, se dissiperont bientôt ets’évanouiront comme des songes. Après les avoir ainsi fortifiés,il leur prédit encore de plus grands périls. Mais il leurinspire en même temps un si grand courage, qu’il met leur âmeau-dessus de tous les maux.

" Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme;mais craignez plutôt celui qui peut perdre et le corps et l’âmeen les jetant dans l’enfer (28). " Considérez, mes frères,combien Jésus-Christ élève ses disciples, non-seulementau-dessus des soins, des inquiétudes, des périls et des pièges,des médisances et des calomnies, mais au-dessus de la mort même,qui est la chose de toutes la plus terrible, et non-seulement de la mort,mais de la mort la plus sanglante et la plus cruelle. Il ne leur dit point:On vous tuera. Il use d’une expression plus douce et moins effrayante :" Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme,mais craignez plutôt celui qui peut perdre et le corps et l’âmeen les jetant dans l’enfer. "

Il use souvent de cette conduite, et il ménage tellement la penséedes hommes, qu’il leur fait conclure tout le contraire de ce qu’ils croyaient.Vous craignez la mort, leur dit-il, et cette crainte vous fait appréhenderde prêcher mon Evangile. Mais c’est au contraire, parce que vouscraignez la mort, que vous devez prêcher hardiment, puisqu’il n’ya que cette hardiesse sainte qui vous puisse délivrer de la véritablemort. Vos ennemis vous peuvent tuer, mais quelques efforts qu’ils fassent,ils ne peuvent vous toucher dans la plus noble partie de vous-mêmes.C’est pourquoi il ne dit pas seulement de ces ennemis qu’ils ne tuent pointl’âme, mais " qu’ils ne la peuvent tuer, " pour montrer que quandils le voudraient ils ne le pourraient pas. Si donc vous craignez les tourmentsdes hommes, craignez encore plus ceux dont Dieu vous menace dans l’enfer.

Vous voyez encore ici que Jésus-Christ ne promet point àses disciples de les délivrer de la mort, et qu’il les abandonneà la violence des hommes; mais qu’il leur promet une grâceplus grande que la délivrance même de la mort, puisque c’estbeaucoup plus de persuader à un homme de mépriser la mort,que de le délivrer de la mort. Ainsi Jésus-Christ n’abandonnepas ses apôtres aux périls, mais il leur donne un courageplus grand que tous les périls.

Il établit ici en passant la vérité de l’immortalitéde l’âme; et il imprime par ce peu de paroles dans l’esprit de sesdisciples une doctrine salutaire qui les devait fortifier contre (282)tous les maux. Mais pour les consoler d’une autre manière, et pourles empêcher de se croire abandonnés de Dieu, en se voyantdans les périls, dans les tourments et dans la mort même,il les instruit encore et les assure de sa providence dans la suite.

" N’est-il pas vrai qu’on a deux passereaux " pour une obole? et néanmoinsaucun d’eux " ne tombe sur la terre sans la volonté de " votre père(29). Les cheveux mêmes de votre " tête sont tous comptés(30)." Qu’y a-t-il de plus vil " que ces petits passereaux ? " leur dit-il,et cependant on n’en prend pas un sans que Dieu le sache. II ne dit pasque c’est Dieu qui les fait tomber sur la terre : cela serait trop indignede la majesté divine; mais il déclare seulement que celane se fait point sans sa connaissance. Que si Dieu n’ignore rien de toutce qui arrive; et s’il vous aime avec encore plus de tendresse que lespères n’aiment leurs enfants, et jusqu’à tenir compte detous vos cheveux, que devez-vous craindre? Jésus-Christ parle dela sorte, non que Dieu compte effectivement le nombre de leurs cheveux;mais seulement pour faire voir jusqu’où va son soin et sa vigilancesur ceux qui le servent. Puis donc qu’il connaît tout, et qu’il peutet veut vous sauver, lorsque vous souffrirez quelque chose, ne croyez pointque ce soit parce qu’il vous abandonne. Car son dessein n’est pas de vousdélivrer des maux du corps, mais de vous apprendre à lesmépriser, parce que ce ne sont plus des maux quand on les méprise.

3. " Et ainsi ne craignez point: vous valez beaucoup mieux qu’un grandnombre de passereaux (31). " Vous voyez, mes frères, comme il arrêteleur crainte. Car il pénétrait le secret de leurs pensées.C’est pourquoi il dit : " Ne les craignez donc point. " S’ils ont quelqueavantage sur vous, ce ne sera que sur la plus faible et sur la plus vilepartie de vous-mêmes, sur le corps, qui mourrait de lui-mêmepar une mort toute naturelle, si on ne la prévenait par une autreplus glorieuse. Ainsi ce ne seront point proprement vos ennemis qui vousferont mourir : ce sera plutôt la nature qui leur cédera sonpouvoir. Que si vous craignez un homme qui a cette puissance, combien devez-vousplus craindre celui qui peut perdre l’âme et le corps, en les jetantdans l’enfer? Il ne dit pas clairement que ce soit lui qui ait cette puissancede perdre l’âme et le corps en les jetant dans l’enfer, mais il estaisé de tirer cette conséquence par ce qui précède,puisqu’il déclare qu’il est le juge du monde.

Cependant, mes frères, nous faisons le contraire de ce que Jésus-Christnous commande. Nous ne craignons point celui qui peut perdre nos âmes,et nous craignons beaucoup ceux qui peuvent perdre nos corps, quoique Dieupuisse perdre en même temps et l’âme et le corps, et que leshommes soient si éloignés de nuire à l’âme,qu’ils n’ont pas même le pouvoir de punir le corps. Car ils ont beaule déchirer et le mettre en pièces, ils l’honorent au lieude le punir, et toutes ses peines deviennent sa gloire. C’est ainsi queJésus-Christ adoucit les travaux auxquels il les destinait. Carla mort leur paraissait encore bien terrible, et elle faisait une grandeimpression sur leurs esprits, parce que jusqu’alors on ne nous avait pointappris à la vaincre, et que ceux qui la devaient méprisern’avaient pas encore reçu la grâce et l’effusion du Saint-Esprit.

Mais après avoir banni cette frayeur qui les abattait, il lesencourage encore dans la suite. Il chasse une crainte par une autre crainte,et il y joint l’espérance d’une grande récompense. Il allieainsi les menaces avec les promesses, et il se sert de ces moyens opposéspour les encourager à prêcher la vérité avecune liberté apostolique. " Quiconque donc me confessera et me reconnaîtradevant les hommes, je le reconnaîtrai aussi devant mon Pèrequi est dans le ciel (32). Et " quiconque me renoncera devant les hommes,je le renoncerai aussi devant mon Père qui est dans le ciel (33)." Il n’exhorte pas seulement ses disciples par l’espérance des biensfuturs, mais encore par la terreur de ses jugements. L’Evangile ne ditpas proprement Quiconque me confessera; mais " quiconque confessera enmoi, " c’est-à-dire, en mon nom, en ma puissance, pour marquer quecelui qui fait cette confession ne la fait point par sa propre force, maispar le secours et par la grâce de celui qui confesse. Il dit au contrairede celui qui renonce " Celui qui me renoncera," et non pas " qui renonceraen moi, " parce qu’il ne renonce qu’étant privé du secoursde la grâce.

Vous me direz, peut-être: Pourquoi donc accuse-t-on celui quirenonce Jésus-Christ, (283) puisqu’il ne le fait qu’étantabandonné du secours de Dieu ? C’est parce qu’il n’a étéabandonné de Dieu que par sa faute.

Mais pourquoi, me direz-vous, Jésus-Christ ne se contente-t-ilpas de la seule foi du coeur?

pourquoi exige-t-il encore cette confession de la bouche? Jésus-Christle fait pour nous exciter à être courageux et intrépides.Il veut que par cette confession généreuse nous témoignionsl’ardeur .de notre charité, et que nous nous élevions au-dessusde tout. C’est pourquoi il parle en général à toutle monde, et il n’adresse point ici son discours seulement à sesapôtres. II ne se contente pas de les rendre généreux,mais il veut que cette même générosité passedans tous leurs disciples. Aussi celui qui considère bien ces parolesde Jésus-Christ, non-seulement publiera hardiment la vérité,mais il souffrira même de grand coeur tous les maux qui lui en pourrontarriver.

C’est la confiance dans ces paroles de Jésus-Christ qui a donnéaux apôtres ‘un grand nombre de disciples. Car elles nous font voirque le supplice de ceux qui auront renoncé Jésus-Christ seraeffroyable.; comme la récompense de ceux qui l’auront confessédevant les hommes, sera incompréhensible. Plus les souffrances dujuste se seront prolongées dans cette confession de Jésus-Christ,plus s’accroîtra pour l’éternité la somme de son bonheur;au contraire le pécheur qui se flatte en ce monde du retard de sapeine, n’y gagnera rien, sinon de la trouver un jour augmentée d’autantplus qu’elle aura été plus retardée. Vous m’avez confesséavec courage, dira Jésus-Christ à l’un, et moi je vous prometsaussi une récompense infiniment au-dessus de vos mérites.Car " je vous confesserai devant mon Père. " Et vous qui m’avezrenoncé, " je vous renoncerai aussi devant les anges de Dieu. "

Vous voyez donc que c’est pour l’autre vie que Jésus-Christ réservela dispensation des biens et des maux. Après cela pourquoi voushâtez-vous? pourquoi vous précipitez-vous? pourquoi cherchez-vousici votre récompense, vous qui selon saint Paul " êtes sauvépar l’espérance? " (Rom. VIII, 30.) Si vous faites quelque biendont vous ne receviez ici aucune récompense, ne vous troublez pas,mais réjouissez-vous plutôt de ce qu’on vous en réserveune infiniment plus grande. Si au contraire vous commettez de grands crimessans en être puni dans cette vie, ne croyez pas pour cela qu’ilsdemeurent impunis, puisque Dieu vous en châtiera un jour d’une manièreterrible, si vous ne prévenez ici sa justice par une patience sincèreet par le changement de votre vie.

Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, jugez de l’avenir parce quevous voyez tous les jours. Car si la ‘gloire de ceux qui confessent Jésus-Christest si grande dans ce temps même qui est le temps du combat, quellepensez. vous qu’elle doive être, lorsque Dieu même les couronnera? Si dès cette vie même vos ennemis sont contraints de voushuer, combien Dieu vous relèverait-il encore davantage, lui quivous aime avec plus de tendresse que les meilleurs pères n’aimentleurs infants, lorsque le temps de récompenser les bons et de punirles méchants sera venu? Ceux au contraire qui, renoncent Jésus-Christen seront punis terriblement dans l’autre monde, et ils le sont déjàdans celui-ci. Ils sont continuellement déchirés par lesremords de leur conscience. Pour avoir craint une seule mort, ils meurentcent fois; et au lieu des supplices qui auraient passé en un moment,ils se précipitent dans les éternels.

Mais ceux qui meurent en confessant Jésus-Christ sont heureuxen ce monde et en l’autre. Leur mort est un gain puisqu’ils en achètentl’immortalité ; et après s’être acquis ici-bas unegloire qui est plus grande que celle de tous les hommes , ils jouissentdans le ciel d’une félicité qui est ineffable. Car Dieu esttoujours prêt à récompenser comme à punir, etil est encore. plus, porté à faire du bien qu’à rendrele mal. Vous me demanderez peut-être

pourquoi Jésus-Christ parle ici deux fois de l’enfer, quoiqu’ilne parle qu’une fois du paradis., Il le fait parce qu’il sait que la craintedes peines arrête bien plus les hommes que l’espérance desbiens. C’est pourquoi, après avoir dit: " Craignez celui qui peutperdre le corps et l’âme en les jetant dans l’enfer ", il dit encore:" Je le renoncerai devant mon Père. " C’est la conduite que saintPaul a gardée en parlant continuellement des supplices de l’enfer.

Vous voyez, mes frères, comme Jésus-Christ se sert detout pour fortifier ses disciples. Il leur ouvre le ciel, il les fait descendrejusqu’aux enfers. Il leur représente ce tribunal terrible, cetteassemblée redoutable de tous les (284) anges, et cette publiquedistribution des couronnes immortelles, pour les exciter par ces grandsobjets, à s’acquitter avec ferveur du ministère de la prédicationde sa parole. Et pour empêcher que leur timidité n’arrêtâtle progrès de l’Evangile, lorsqu’il se présenterait des mauxà souffrir, il veut qu’ils soient -prêts à s’exposerà la mort la plus cruelle, persuadés que leurs travaux aurontleur récompense, et que ceux qui les persécutent seront punis,s’ils ne reviennent de leurs égarements.

4. Méprisons donc la mort, mes frères, quoiqu’il ne seprésenta pas encore d’occasion de la souffrir, puisqu’elle n’està notre égard qu’un passage à une meilleure vie. —Mais le corps, dans le tombeau, se réduit en poudre ?— Raison deplus pour se réjouir de. ce que la mort est détruite, dece que la mortalité, et non la substance de notre corps est anéantie.Quand vous voyez jeter dans la fournaise une statue pour la refondre, vousne tenez pas le fait pour une destruction, mais pour une restauration avantageuse.

Jugez de même de la destruction de votre corps, et cessez de vousaffliger. Si le corps devait toujours demeurer dans cet état pénibleoù la juste punition de Dieu l’a réduit en cette vie, ceserait alors qu’il faudrait pleurer.

Mais ne serait-il pas plus avantageux, me direz-vous, que nos corpspassassent à cette, immortalité sans passer par la corruptionet la pourriture? Je ne vois pas, si cela était, quelle utilitéen pourraient retirer n les vivants ni les morts. Jusques à quanddonc, idolâtres de votre corps, jusques à quand serez-vousainsi attachés à. la terre? jusques à quand aimerez-vousl’ombre et les ténèbres d’ici-bas ? Car que vous servirait-ilque vos corps demeurassent toujours entiers, ou quel désavantageau contraire n’en résulterait pas pour vous?

Si nos corps n’étaient point réduits à cet anéantissement,il s’ensuivrait le plus grand des maux, l’orgueil chez un grand-nombre.Que s’il s’en est trouvé qui ont voulu passer pour des dieux, quoiqueleurs corps fussent mangés dés vers et consumés depourriture, que n’auraient-ils point fait s’ils eussent étéincorruptibles? D’ailleurs les hommes n’eussent pu croire qu’ils n’eussentété qu’un peu de terre. Nous le voyons maintenant et nousavons peine à le concevoir; combien donc en aurions-nous doutédavantage si nous n’en avions pas ce témoignage de nos propres yeux?En troisième lieu les hommes auraient eu une attache bien plus grandepour les corps, et en seraient devenus bien plus charnels et bien plusgrossiers. Car s’il s’en trouve encore aujourd’hui qui veulent bien souffrirla puanteur des sépulcres pour se. tenir auprès des personnesqui leur ont été chères durant leur vie, que n’auraient-ilspoint, fait, si les corps fussent demeurés entiers et incorruptiblesaprès la mort? De plus, si nous n’avions été réduitsà cet anéantissement dans cette vie, nous aurions moins désiréla félicité de l’autre. Ceux qui croient aussi que le mondeest éternel se seraient servis de l’incorruptibilité de noscorps pour appuyer leur erreur, et pour en conclure que le monde n’auraitpoint été créé. Nous pouvons ajouter encoreque, si le corps n’était entièrement détruit aprèsla mort, nous n’aurions pas assez compris quelle est la vertu de l’âme,et comment c’est elle qui fait tout dans notre corps.

Enfin, si Dieu n’avait disposé les choses de cette manière,il se serait trouvé des personnes tellement possédéesde passion pour leurs proches qui seraient morts, qu’abandonnant les villes,ils seraient venus demeurer auprès de leurs tombeaux, pour jouirde la présence de leurs corps, et pour s’entretenir avec eux autantqu’ils pourraient. Car si, maintenant que les corps périssent etse réduisent en cendre, quoi qu’on puisse faire pour les conserver,il y en a néanmoins qui s’attachent tellement à un portrait,et à la seule figure morte de ceux qu’ils aimaient, qu’ils passentleur vie à la regarder; que ne feraient-ils point- s’ils pouvaientconserver et voir devant eux leurs corps tout entiers? Pour moi, je mepersuade aisément qu’il s’en serait trouvé qui auraient bâtides temples à ces corps morts, et que, l’art de la magie se mêlantà cette passion furieuse, se serait servi du démon pour faireparler ces morts, comme s’ils eussent été encore vivants,puisque nous voyons aujourd’hui que ceux qu’on appelle nécromanciensentreprennent des choses semblables, et même encore plus criminelles,quoique les corps, après la mort, soient réduits en cendreet en poussière. Et ainsi il ne pourrait naître de cette conservationde nos corps qu’une source d’impiété et d’idolâtrie.

C’est donc pour prévenir tous ces abus et tous ces désordres,c’est pour nous détacher de la terre et pour nous éleverau ciel, que Dieu a voulu que nos corps se détruisent et disparaissent(285) aux yeux des hommes. Si celui qui est passionné pour la beautéd’une jeune fille ne peut pas se laisser persuader à la raison,et reconnaître la vanité de ce qu’il estime tant, Dieu veutqu’il en soit convaincu par ses yeux. Il veut qu’il voie tous les joursdes femmes du même âge, mieux faites et plus riches que cellequ~il aime, disparaître tout d’un coup, et exhaler une grande puanteurun ou deux jours après leur mort, et être livrées àla corruption, à la pourriture et aux vers. Jugez donc par là,leur dit-il, quelle est cette beauté que vous aimez, et combienest insensée cette passion qui vous possède.

On n’aurait point compris si sensiblement toutes ces choses si l’onn’avait vu les corps se corrompre. Et comme les démons courent auxsépulcres et y font leur demeure ordinaire; ainsi ceux qui auraientété si passionnés pour les corps lorsqu’ils vivaient,les auraient toujours voulu voir après leur mort. Ils auraient habitédans les sépulcres comme les possédés, et devenusbientôt eux-mêmes les sépulcres des démons, ilsauraient enfin perdu la vie aussi bien que la raison par une manie si honteuseet si détestable.

5. Outre les autres raisons qui nous peuvent détacher des morts,celle-ci est très-importante, savoir, que la disparition de l’objetaimé et de son image entraîne insensiblement l’oubli de lapassion et son extinction complète. Que si le corps ne périssaitde la sorte, on verrait aujourd’hui, au lieu de sépulcres et demausolées, des villes entières pleines non pas de statues,mais de corps morts, chacun désirant de voir celui de la personnequi lui aurait été chère. Il naîtrait de làune horrible confusion. On n’aurait plus aucun soin de l’âme desmorts, et on ne voudrait plus même entendre parler de l’immortalitéde nos âmes. On verrait de plus beaucoup de désordres encoreplus grands que ceux-ci, qu’il est plus utile d’ensevelir dans le silence.

Dieu veut donc que le corps soit détruit en un moment, afin qu’onvoie plus clairement la beauté de l’âme. Car si elle a laforce de donner toute la vie, et toute la beauté à notrecorps, combien doit-elle être et plus vivante et plus belle que lecorps? et si elle peut conserver cette chair si fragile et si corrompue,combien plus se conservera-t-elle elle-même? Car le corps n’est beauque par la disposition et par le mouvement de tous ses membres, et parcette couleur vive qui l’anime et qui l’embellit, et c’est l’âmeseule qui lui donne cet avantage. Aimez donc votre âme, puisque c’estelle seule qui embellit ce corps que vous aimez tant.

Mais pourquoi me mets-je en peine de vous faire comprendre ce que lecorps reçoit de l’âme, par la vue de l’état oùil se trouve après la mort, puisque vous le pouvez voir si aisémentpar ce qui se passe même durant cette vie? Si l’âme est dansla joie, elle la répand aussitôt sur le visage par cette couleurvermeille qui y paraît. Si elle est triste, elle efface cet éclatdu teint, et elle défigure tout le visage. Lorsque l’âme estcontente et n’a point de soin, le corps est dans une parfaite santé;et lorsqu’elle est inquiète et mélancolique, le corps devienttout sec et tout languissant. Si l’âme est agitée de colère,elle répand un feu sur tout le visage; si elle est dans la paix,elle rend l’oeil doux et serein. Si l’âme est jalouse et envieuse,le visage en devient tout pâle et tout maigre ; si elle a de la bontéet de l’affection, on le voit par l’ouverture même et par la candeurdu visage.

C’est pourquoi il est arrivé souvent que des personnes qui n’étaientpoint belles de figure l’étaient néanmoins par la beautéde leur âme, et que d’autres au contraire qui avaient de beaux traitssont devenues difformes par le déréglement de leurs passions.

Ainsi lorsque la pudeur fait rougir une personne modeste, cette rougeurdonne à son visage beaucoup de grâce. Et au contraire lorsquel’impudence empêche une personne de rougir, elle devient laide, quelqueagréable qu’elle puisse être, et elle ressemble plus aux bêtes,qu’aux hommes. Tant il est vrai que rien n’est plus beau ni plus attrayantque la pureté de l’âme ! Il n’y a que de la douleur et del’infamie dans l’amour des corps : il n’y a que de la joie, et qu’une joietoute pure dans l’amour de l’âme. L’âme est la reine, et lecorps l’esclave. Pourquoi abandonnez-vous celle qui commande pour admirercelui qui lui obéit? Pourquoi quittez-vous celle qui possèdela lumière et la sagesse, pour vous asservir au corps et aux sensqui ne sont que ses organes? Si les yeux d’une personne vous paraissentbeaux, considérez l’âme qui, les gouverne. Si cette âmeest difforme et déréglée, méprisez ses yeuxcomme elle-même. Si vous voyiez une personne fort laide couverted’un (286) voile extrêmement beau, vous ne seriez point touchéde la beauté de ce voile. Et si une personne dont on estimeraitla beauté était tellement voilée qu’on ne la pûtvoir, vous souhaiteriez qu’on ôtât ce voile, et qu’on vouspermît de la voir. Faites donc la même chose à l’égardde l’âme, qui est couverte du corps comme d’un voile. Quand le corpsest difforme, il demeure toujours ce qu’il est; mais l’âme la pluslaide peut devenir belle si elle le veut. Elle aurait les yeux difformes,durs et repoussants, qu’elle pourrait en un moment les changer en d’autres,qui seront doux, sereins, paisibles et agréables. Cherchons donc,mes frères, cette beauté intérieure et invisible,afin que nous rendant agréables à Dieu, elle nous ouvre l’entréeen son éternelle gloire, par la grâce et par la miséricordede Notre-Seigneur Jésus- Christ, à qui est la gloire et l’empiredans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXV

" NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU POUR APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE; JE NE SUIS PAS VENU POUR Y APPORTER LA PAIX, MAIS L’ÉPÉE.CAR JE SUIS VENU POUR SEPARER L’HOMME D’AVEC SON PERE, ET LA FILLE D’AVECSA MÈRE, ET LA BELLE-FILLE D’AVEC SA BELLE-MERE. ET L’HOMME AURAPOUR ENNEMIS CEUX DE SA PROPRE MAISON. " (CHAP. X, 31, 35, 36, JUSQU’ALA FIN DU CHAPITRE)

1. Jésus-Christ recommence encore à donner ici des préceptessévères et pénibles, et il parle avec une grande autorité.Il prévient de lui-même ses apôtres qui, entendant desprédictions si terribles, lui pouvaient dire : Quoi donc! Seigneur,êtes-vous venu au monde pour nous perdre, et avec nous ceux qui ajouterontfoi à nos paroles, et pour remplir la terre de divisions et de troubles?Il leur répond par avance et leur déclare: " Qu’il n’estpas venu au monde pour y apporter la paix. "

Comment donc a-t-il commandé à ses apôtres, lorsqu’ilsentreraient dans une maison, d’y donner la paix? Comment les anges ont-ilsdit à sa naissance: " Gloire à Dieu dans le u ciel, et paixaux hommes sur la terre (Luc, II, 26)? " et comment enfin tous les prophètesont-ils prédit que Dieu donnerait un jour la paix aux hommes? C’estparce que c’est donner la paix que de retrancher la partie qui gâteles autres, et de séparer ce qui peut causer la division. C’estainsi que le ciel se peut réconcilier avec la terre. Un médecina donné au corps la santé qui en est la paix, en coupantun membre malade qu’il est impossible de guérir. Un généralapaise toutes ses troupes lorsque, pour étouffer une conspiration,il divise les factieux les uns contre les autres.

C’est ce qui se fit autrefois dans cette fameuse tour. Une divisionsalutaire rompit une union très-pernicieuse, et la confusion produisitla paix. C’est ainsi que saint Paul divisa ceux qui s’étaient unispour le perdre. Et au sujet de Naboth, l’accord qui se fit produisit unepaix plus cruelle que la plus cruelle guerre. La paix n’est pas toujoursun bien, puisque les voleurs et les scélérats ont la paixentre eux. Mais cette guerre dont Jésus-Christ parle ne (287) vientpas tant de son premier dessein, que de la malice des hommes. Il souhaiteraitqu’ils fussent tous liés ensemble par un même esprit de piété;mais parce qu’ils se divisent les uns contre les autres, ces divisionsproduisent nécessairement la guerre. Lors donc qu’il dit ces paroles" Je ne suis point venu pour apporter la paix sur la terre, " il les ditpour consoler ses apôtres, comme s’il leur disait Ne croyez pas quece soit vous qui soyez cause de toutes ces divisions. C’est par mon ordreet par ma volonté qu’elles doivent arriver; parce que je connaisquelle sera pour lors la. disposition des hommes. Ne vous troublez doncpoint alors, comme s’il vous arrivait quelque chose que vous n’eussiezpas prévu; c’est moi-même qui le veux; c’est moi qui vousassure que je suis venu " pour apporter la guerre au " monde. " Ainsi nevous étonnez point que, toute la terre s’arme et se soulèvecontre vous. Quand, par ces combats, ce qu’il y a de corrompu dans le mondeen aura été retranché, le ciel se réconcilieraavec la terre.

Jésus-Christ leur parle de la sorte pour les fortifier contreles opinions peu avantageuses que plusieurs devaient avoir d’eux. Il neleur dit pas même : " Je suis venu apporter " la guerre, mais cequi est plus effrayant : " Je suis venu apporter l’épée surla terre. " Et ne vous étonnez pas qu’il se serve de paroles quisemblent si dures. Il a voulu les accoutumer d’abord à ces expressionsfortes, afin qu’ils ne fussent pas surpris, lorsqu’ils se trouveraientdans l’occasion. Il voulait empêcher qu’on ne pût dire qu’ileût trompé la simplicité de ses apôtres par desparoles douces et flatteuses en leur cachant le mal qu’ils devaient souffrirun jour. Il affecte même de leur parler de ces choses en des termesplus durs que ne sont ceux dont on devrait naturellement user pour exprimerce qu’il dit, parce qu’il vaut mieux témoigner sa douceur par deseffets que par des paroles.

C’est pourquoi il ne se contente pas de cette proposition générale.Il s’étend même sur les circonstances de cette nouvelle sortede guerre qu’il apporte au monde, et il en fait une peinture qui surpassetout ce qu’il y a d’horreur dans les plus cruelles guerres civiles.

" Car je suis venu pour séparer l’homme d’avec son père,la fille d’avec sa mère, et la belle-fille d’avec sa belle-mère(35)." On ne verra pas seulement les citoyens s’élever contre lescitoyens, et les amis contre les amis; mais les plus proches et ceux quiétaient le plus étroitement liés se feront une pluscruelle guerre. La nature se déclarera contre elle-même. Lefils se séparera de son père, et la fille de sa mère.Ce ne seront plus seulement ceux de la même maison qui se ferontla guerre, mais ceux qui étaient le plus unis par tous les liensdu sang. Rien ne pouvait mieux marquer la toute-puissance de Jésus-Christque de voir les apôtres entendre ces prédictions effroyables,et les croire sans s’étonner, et pouvoir même les persuaderaux autres.

Mais il faut toujours se souvenir que ce n’était pas Dieu quiétait l’auteur de ces sanglantes divisions, et qu’elles n’étaientque l’effet de la malice des hommes. Cependant il parle comme s’il en étaitl’auteur, car c’est la coutume de l’Ecriture de s’exprimer de la sorte,comme elle dit ailleurs : "Dieu leur a donné des yeux afin qu’ilsrie voient point. " (lsaïe, XII, 2.) Et Jésus-Christ le faiten cette rencontre, afin, comme nous avons dit, que lorsqu’ils seraientdans l’occasion, et qu’on les attaquerait avec toutes sortes d’outrageset d’injures, ils ne se trouvassent point surpris après qu’il leuravait prédit et représenté toutes choses d’une manièresi forte.

Que si quelqu’un s’étonne que des divisions si étrangesaient pu arriver à l’occasion de l’Evangile, qu’il se souviennede l’Ancien Testament. On y a vu des histoires aussi sanglantes que celleque prédit Jésus-Christ, et qui font voir une liaison admirablede l’une et de l’autre loi; et que Celui qui parle ici à ses apôtresétait le même qui présidait alors à tous cesévénements. Qu’il se souvienne que du temps de Moïsela colère de Dieu ne put être apaisée qu’aprèsque les frères eurent tué leurs propres frères pourvenger Dieu qui avait été outragé par le culte impieet idolâtre qu’on avait rendu au veau d’or et à Belphégor.(Exod. XXXII, 27.)

Où sont donc ceux qui disent: le Dieu de l’Ancien Testament estun Dieu méchant, mais le Dieu du Nouveau est un Dieu doux et pleinde bonté? Qu’ils considèrent que Jésus-Christ, parlantde son Evangile, dit que les proches répandront le sang de leursproches. Et nous soutenons que cela même est un effet de la douceurde Dieu, et une grande miséricorde. Aussi Jésus-Christ voulantmontrer qu’il était le même qui avait agréédans l’ancienne loi (288) ces victimes sanglantes, veut bien rapporterl’endroit d’un prophète, qui bien qu’il n’ait pas étédit pour ce sujet, ne laisse pas de l’exprimer parfaitement.

" L’homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. " (Mich. VII,3.) Voyant que les Juifs étaient divisés, qu’il y avait devrais et. de faux prophètes , et que toutes les familles étaientpartagées à leur sujet, les uns voulant suivre les véritables,et les autres s’attachant aux faux, le prophète Michée avertissaitle peuple de se tenir sur ses gardes "N’ayez point, " disait-il, " de confiancedans vos amis, ni d’espérance dans vos chefs. Gardez-vous mêmede votre propre femme, et ne lui confiez rien, parce que l’homme aura pourennemis ceux de sa propre maison. " Le prophète tâche parces paroles d’élever celui qui les croirait au-dessus de tout. Carce n’est pas un mal que de mourir; mais c’est un mal que de mourir mal.

Jésus-Christ dit aussi : " Je suis venu apporter le feu sur laterre. " Il marque par là combien grand doit être l’amourqu’il nous demande. Il nous a aimés avec excès, il veut quenous l’aimions de même. C’est pourquoi il fortifiait ses disciplespar ces paroles, et il voulait les mettre au-dessus de tous les maux. Ilsemble qu’il leur dise : Si ceux que vous allez enseigner doivent renoncerà leurs femmes, à leurs enfants et à leurs pères,jugez ce que vous devez faire, vous autres qui serez leurs maîtres.Car tous les maux que je vous prédis ne se termineront pas àvous., mais ils passeront encore à ceux que vous convertirez, etqui embrasseront mon Evangile. Je suis venu apporter aux hommes des biensineffables je redemande aussi d’eux une grande obéissance et ungrand amour.

" Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’estpas digne de moi; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi,n’est pas digne de moi (37). " Remarquez ici, mes frères, l’autoritéde Celui qui parle. Voyez comment il se déclare Fils unique de sonPère, en commandant de renoncer à tout, et de préférerson amour à tout le reste. Je ne vous commande pas seulement, dit-il,de me préférer à vos amis et à vos proches.Mais je vous dis de plus, que si vous préférez votre proprevie à l’amour que vous me devez, vous êtes bien éloignésd’être du nombre de mes disciples.

Quoi donc! Ces paroles ne sont-elles pas opposées au commandementque Dieu fait dans l’ancienne loi d’honorer son père et sa mère?— Au contraire, le rapport est, sur ce point, parfait entre l’une et l’autreloi. Ainsi dans l’ancienne, Dieu commande non-seulement de haïr lesidolâtres, mais même de les lapider. Et le Prophèteadmire dans le Deutéronome ceux de qui il dit: " Celui qui dit àson père et à sa mère : Je ne vous connais point;et à ses frères: Vous m’êtes étrangers; et àses enfants : Je ne sais qui vous êtes, celui-là, Seigneur,garde votre parole. " (Deut. VII, 13.) Que si saint Paul recommande avectant de soin aux enfants d’être obéissants à leurspères, ne vous en étonnez pas. Car il ne leur commande deleur obéir qu’en ce qui ne blesse point la piété.C’est une chose qui de soi est très-juste et très-saintede leur rendre toute sorte d’honneur et de déférence. Maiss’ils exigent de nous ce qui ne leur est point dû, il ne faut pointleur obéir contre l’obéissance qui est due à Dieu.C’est pourquoi saint Luc dit : " Si quelqu’un vient à moi, et nehait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frèreset sa vie même, il ne peut être mon disciple." (Luc, XIV, 27.)Dieu ne vous dit pas d’une manière absolue: Haïssez vos parentset vos proches, mais seulement lorsqu’ils voudront que vous les aimiezplus que moi ne craignez point alors de les haïr, puisque cet amoursi déraisonnable que vous auriez pour eux ne servirait qu’àperdre et celui qui aime et ceux qui seraient aimés.

2. Ainsi par un même commandement Jésus-Christ rend lesenfants plus hardis et plus courageux lorsqu’il s’agit de la piété,et les pères qui les en voudraient détourner, plus raisonnableset plus doux. Car voyant que Dieu est assez puissant pour attacher leursenfants à lui, et les séparer de leurs pères, ilsne tenteront pas de les lui ôter, comprenant bien que tous leursefforts pour cela seraient inutiles. C’est pourquoi Jésus-Christen cet endroit ne s’adresse qu’aux enfants. Il ne parle point aux pères; mais il les avertit suffisamment de ne point tenter l’impossible en voulantlui arracher leurs enfants.

Mais afin que les pères ne se fâchent point de ce commandementqu’il fait aux enfants, considérez jusqu’où il porte ce renoncementqu’il nous ordonne. Après avoir dit: " Celui "qui ne hait pas sonpère et sa mère, " il ajoute aussitôt : "et sa viemême. " Croyez-vous(289), dit-il, que je ne vous commande que derenoncer à vos parents, à vos enfants et à vos femmes?Il n’y a rien de plus ‘uni à l’homme que son âme; or si cerenoncement ne va jusqu’à l’abandonner elle-même et àla haïr, je vous traiterai non comme mes amis, mais comme mes ennemis.Et il ne commande pas seulement de la haïr, mais il veut que ce soitjusqu’à l’exposer à tous les combats et à tous lespérils, et à ne rien craindre de tout ce qui peut nous ôterla vie.

" Et celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas dignede moi (38). " Il veut que nous soyons toujours prêts non-seulementà la mort, mais à une mort sanglante, et même la plushonteuse de toutes les morts. Il ne leur parle point encore de sa passion,mais de choses cependant qui devaient les rendre plus susceptibles d’enentendre parler.

Mais ne devons-nous pas admirer, mes frères, comment les apôtres,après des prédictions si effroyables, non-seulement n’ontpas été saisis de crainte, mais ne sont pas morts effectivementde frayeur, puisqu’ils ne voyaient pour eux que des maux présents,et que tout le bien qu’ils attendaient n’était qu’en promesse eten espérance? Comment donc ne se sont-ils pas abattus? commuentsont-ils demeurés fermes? Nous n’en pouvons trouver d’autre causeque la grandeur de la puissance du Maître et de la charitédes disciples. C’est pourquoi se voyant exposés à souffrirdes choses beaucoup plus dures et plus fâcheuses que ces grands hommes,Moïse et Jérémie, n’en avaient souffertes, ils n’enont point été surpris et ils se sont soumis à toutsans rien répliquer.

" Celui qui conserve sa vie la perdra, et celui qui perd sa vie pourl’amour de moi, la conservera (39). " Considérez ici, mes frères,ce que perdent ceux qui ont trop d’amour pour leur vie, et ce que gagnentceux qui savent la haïr et la perdre quand il le faut Comme Jésus-Christcommandait à ses apôtres des choses si difficiles, de renoncerà père, mère, femme et enfants, à toute laterre, et à leur vie même, il leur montre en même tempsla grande récompense qu’ils en doivent retirer. Ces maux, leur dit-il,non-seulement ne vous nuiront pas, mais ils vous seront même trèsavantageux, et ce serait pour vous le plus grand des maux que de ne vouloirpas vous y exposer. Il fait encore ici ce qu’il a accoutumé de faire: il se sert de ce qu’ils désirent pour leur persuader ce qu’illeur dit. Car pourquoi, leur dit-il, ne voulez-vous point abandonner votrevie? n’est-ce pas à cause que vous l’aimez? Si donc vous l’aimez,méprisez-la. C’est l’aimer que de la perdre, puisque vous la gagnezen la perdant.

Et remarquez la sagesse ineffable de Jésus-Christ! Parlant dudétachement des pères et des mères, il y joint aussitôtle détachement de sa propre vie, pour faire comprendre que s’ilssauvent leur vie en la méprisant, ils serviront aussi très-utilementleurs pères en leur désobéissant. Tout ceci étaitcapable de persuader les hommes de recevoir chez eux les apôtresqui leur pouvaient procurer de si grands biens. Car qui n’aurait reçuavec joie des hommes si généreux, qui allaient comme deslions par toute la terre, et qui méprisaient leur propre vie poursauver les autres?

Mais il ‘leur propose encore une autre récompense, qui fait voirqu’il ne s’intéresse pas moins à ceux qui recevront qu’àceux qui seront reçus. Il commence par montrer d’abord quel honneurles hommes retireraient en recevant chez eux les apôtres. " Celuiqui vous reçoit, me reçoit; et Celui qui me reçoit,reçoit celui qui m’a envoyé (40). " Peut-on souhaiter uneplus grande gloire que de recevoir, chez soi Jésus-Christ et sonPère même? II promet encore ensuite une autre récompenseen disant: " Celui qui reçoit le prophète en qualitéde prophète, recevra la récompense du prophète ; etcelui qui reçoit le juste en qualité de juste, recevra larécompense du juste (41). " Il avait fait auparavant de grandesmenaces contre ceux qui ne recevraient pas ses apôtres; et il prometici le comble des biens à ceux qui les recevront. Et pour marquerexpressément qu’il avait en cela plus de soin de ceux qui traiteraientbien ses disciples que de ses disciples même, il ne dit pas simplement: " Celui qui recevra un prophète, ou un juste ; " mais il ajoute:" en qualité de prophète; et en qualité de juste "ce qui retranche toutes les considérations d’intérêts,et suppose qu’on ne reçoit ce prophète et ce juste que parcequ’il est juste et prophète. Il recevra, dit Jésus-Christ,la récompense du prophète et du juste, c’est-à-direla récompense que mérite raisonnablement celui qui reçoitun juste ou un prophète; ou bien la récompense que ce prophète(290) et ce juste recevront de Dieu C’est ce que disait saint Paul: " Afinque votre abondance supplée à leurs besoins et que leur abondanceaussi supplée à ce qui vous manque." (I Cor. VIII, 14.) Etpour empêcher qu’on ne s’excuse sur la pauvreté, il dit: "Quiconque donnera seulement à boire un verre d’eau froide àl’un de ces plus petits parce qu’il est de mes disciples, je vous dis envérité qu’il ne sera point privé de sa récompense(42). " Un verre d’eau froide ne vous coûte rien; et néanmoinsje vous récompenserai. Parce que, lorsque je vous envoie mes disciples,je le fais pour votre avantage et non pour le leur.

3. Considérez, mes frères, combien de raisons Jésus-Christapporte pour persuader aux hommes de recevoir ses apôtres, et commeil ouvre à ceux-ci les maisons de toute la terre, en leur faisantvoir combien tous les hommes leur seront redevables. Nous pourrions compterjusqu’à neuf raisons : La première est que " celui qui travaillemérite qu’on le nourrisse. " La seconde, qu’il les envoie sans rien,et presque tout nus. La troisième, qu’il les expose à descombats et à de grands périls pour le bien de ceux qui lesrecevraient. La quatrième, qu’il leur donne le pouvoir de fairede grands miracles. La cinquième, qu’à leur seule parole,cette paix qui est le comble de tous les biens devait entrer dans la maisonoù ils auraient été reçus. La sixième,qu’il menace de punir ceux qui ne les recevraient pas, plus sévèrementque Sodome et que Gomorrhe. La septième, qu’il assure qu’en recevantses disciples, on le recevrait lui-même et Dieu son Père.La huitième, qu’il promet à ceux qui les recevront la récompensequi est due au juste et au prophète. Et enfin la neuvième,c’est qu’il promet de récompenser jusqu’à un verre d’eaufroide qu’on leur donnera.

Il ne faudrait qu’une seule de ces considérations pour persuaderaux chrétiens de recevoir avec grande joie dans leurs maisons lesministres de Jésus-Christ. Car, qui serait assez dur pour voir ungénéral d’armée, qui revient du combat, chargéde dépouilles, et en même temps percé de coups et couvertde sang, et qui ne s’estimerait pas heureux de lui ouvrir toutes ses portes,et d’honorer sa maison en l’y recevant?

Vous me direz peut-être: Mais qui ressemble aujourd’hui aux apôtres,pour mériter qu’on le reçoive de la sorte? Jésus-Christrépond à cette pensée en ajoutant ces paroles avectant de soin : " Celui qui reçoit mon disciple en qualitéde juste, de prophète et de disciple, " pour marquer qu’il récompenseraitcette charité, non selon le mérite, de celui que l’on reçoit,mais selon le zèle de celui qui l’aurait reçu.

Souvenez-vous donc, mes frères, que si Jésus-Christ nousexhorte ici à recevoir les apôtres, les prophètes,les justes et ses disciples, il nous commande ailleurs de le recevoir lui-mêmeen la personne des pauvres et de ceux qui paraissent lés derniersdes hommes, et qu’il menace des plus grands supplices ceux qui refuseraientde les recevoir : " Autant de fois, " dit-il, " que vous avez rendu cesdevoirs de charité aux moindres de mes frères, c’est àmoi-même que vous les avez rendus. Et autant de fois que vous avezmanqué de rendre ces assistances aux moindres de ces petits, vousavez manqué de me les rendre à moi-même. " (Matth.XXV, 40.) Quoique celui qui implore votre charité n’ait rien degrand ni d’estimable, il ne laisse pas d’être homme comme vous, d’êtredans le même monde, de voir le même soleil, d’avoir une âmesemblable à la vôtre, d’adorer le même Dieu, de participeraux mêmes mystères , d’être appelé au mêmeroyaume, et d’y avoir même plus d’entrée et plus de droitque vous par le mérite de sa pauvreté.

Je vous vois souvent combler de dons ces importuns qui viennent au fondde l’hiver vous réveiller au son des trompettes et des instrumentsde musique. Vous ne refusez pas votre argent à des bouffons, àdes gens qui se noircissent le visage pour avoir la liberté d’offensertout le monde impunément; et si un pauvre, qui n’a pas un morceaude pain, vous va demander l’aumône, vous vous emportez contre lui,vous lui dites cent injures, vous l’accusez de paresse, et vous vous répandezen insultes et en invectives. Vous ne considérez pas que vous êtesvous-mêmes mille fois plus paresseux que ce pauvre que vous outragez,et que néanmoins Dieu ne laisse pas de vous combler de ses biens.

Et ne me dites point que vous travaillez beaucoup. Il n’est pas questionde savoir si vous faites quelque chose, mais si vous faites ce qu’il seraitnécessaire que vous fissiez. Si vous ne me parlez que de votre trafic,de vos usures et (291) de vos adresses pour amasser de l’argent, je vousréponds que ce n’est point là un travail ni des actions dechrétien. Les oeuvres d’un chrétien sont les aumônes,la prière, la défense des pauvres, la protection des opprimés,et tout ce qui a du rapport à ces actions. Quoi que vous fassiez,en ne vous occupant point à ces choses, votre vie n’est qu’une oisivetéet une paresse. Cependant, Dieu ne vous dit pas

Puisque vous êtes paresseux, je ne ferai plus luire sur vous monsoleil, je couvrirai la lune de ténèbres, je vous rendraitoute la terre stérile, et je tarirai toutes les sources, je sécheraitous les fleuves et tous les étangs, j’anéantirai tout l’air,et je retiendrai toutes les pluies. Dieu, dis-je, n’agit point de la sorte,mais il verse sans cesse avec une grande abondance toutes tes richessesde sa bonté. Il fait luire son soleil et il répand ses pluies,non-seulement sur des lâches et des paresseux, mais sur des méchantset des scélérats.

Souvent, lorsque vous voyez un pauvre, vous vous écriez : Cemisérable me met en colère, il est jeune, il est sain etrobuste, il peut travailler et il ne le fait pas, et après celail veut qu’on lui donne de quoi nourrir sa paresse. C’est un vagabond quis’est enfui et qui s’est dérobé lui-même à sonmaître. Voilà les reproches que vous faites à ce pauvre.Mais vous devriez vous les faire à vous-même; ou plutôtsi vous lui en aviez donné la liberté, vous devriez trouverbon qu’il vous les fit, et qu’il dît de vous plus justement que vousn’avez dit de lui : Cet homme me met en colère; il est sain, ilest fort et robuste, et cependant il est lâche, et il ne fait riende ce que Dieu lui commande; c’est un serviteur désobéissantet rebelle; c’est un fugitif qui s’est dérobé à sonmaître et qui est maintenant vagabond dans une terre étrangère,c’est-à-dire plongé dans toutes sortes de crimes: dans l’ivrognerie,dans la gourmandise,. dans les larcins et les vols. Il me reproche ma paresseet moi j’aurais à lui reprocher ses crimes, ses fourberies, sesparjures, ses mensonges, ses rapines, et mille autres dérèglements.

4. Je dis ceci, mes frères, non pour autoriser la paresse, Dieume garde de cette pensée I Je souhaite avec ardeur que tout le mondetravaille, car l’oisiveté est la mère et la maîtressede tous les maux. Mais je vous conjure en même temps de n’êtrepas durs, sans compassion et miséricorde. Saint Paul a fait de grandsreproches contre les lâches: " Si quelqu’un," dit-il, " ne travaillepas, qu’il ne mange pas non plus (II Thess. III, 1);" mais il ne laissepas de dire aussitôt: " Pour vous, mes frères, ne vous lassezpas de faire le bien. " Il semble qu’il y ait de la contradiction dansces paroles:

Si vous défendez aux paresseux de manger, comment nous commandez-vousde leur donner à manger? Il est vrai, nous répond ce grandapôtre, que j’ai commandé qu’on se séparât enquelque sorte d’eux, et qu’on n’eût avec eux aucun commerce; maisje vous ordonne aussi de ne les point regarder comme des ennemis, et aucontraire d’avoir grand soin d’eux. Je ne me contredis point, et tout celas’accorde parfaitement. Si vous êtes prompts à faire l’aumône,votre charité apprendra à travailler à celui qui lareçoit, et vous bannirez en même temps la paresse de son coeuret la dureté du vôtre.

Mais ce pauvre, me direz-vous, invente tous les jours cent mensonges.Et voilà précisément ce qui le rend plus digne decompassion! la nécessité où il est réduit lejette dans cette extrémité et lui fait perdre la honte, aprèsavoir perdu tout le reste. Cependant non-seulement nous ne sommes pointtouchés de cette misère, mais nous leur disons mêmedes paroles outrageantes : Ne t’ai-je pas déjà donnéhier? ne t’ai-je pas encore donné avant-hier? Quoi! mes frères,ce pauvre, pour avoir vécu hier et avant-hier, ne doit-il pas vivreaujourd’hui?

Vous imposez-vous cette loi à vous-mêmes? vous dites-vous:j’ai bien mangé hier, j’ai bien mangé avant-hier, je ne mangeraidonc point aujourd’hui? Vous ne laissez pas, après ces festins desjours précédents, de bien manger encore aujourd’hui, et vousne donnez pas ce peu que vous demande ce pauvre, dont vous devriez avoird’autant plus de compassion qu’il est contraint de vous demander chaquejour de quoi pouvoir vivre. Cela seul devrait vous toucher, puisqu’il n’arecours si souvent à vous, que parce qu’il y est contraint par l’extrémitéoù il se trouve réduit. Si vous n’êtes point sensibleà son état, vous le devriez être au moins àcette dure nécessité qui l’oblige d’essuyer tous vos reproches,et de perdre la honte en vous importunant encore, parce que la misèrele presse et l’accable. Et cependant au lieu de lui faire la charitévous lui faites outrage; et au lieu que Dieu vous commande (292) de luidonner en secret, vous le confondez devant tout le monde, et vous lui insultezpour les raisons mêmes qui devraient vous porter à le secourir.

Si vous ne lui voulez rien donner, pourquoi le tourmentez-vous, et pourquoiajoutez-vous cette nouvelle affliction à tant d’autres qui l’accablent?Il vient à vous comme un homme qui a fait naufrage, il vous tendes mains. Et au lieu de lui servir de port et d’asile, vous le rejetezdans la mer et dans la tempête. Pourquoi lui reprochez-vous l’étatoù il est? Croyez-vous qu’il se fût jamais adresséà vous, s’il en eût attendu ce traitement ? Et si connaissantvotre dureté il n’a pas laissé de venir à vous, n’est-cepas ce qui le rend plus digne de compassion, et qui vous devrait fairerougir de votre cruauté, puisqu’une si épouvantable misèrene peut amollir la dureté de votre coeur?

Ne croyez-vous pas que cette violence de la faim qui le presse est uneexcuse assez légitime de l’importunité qu’il vous donne?Vous l’accusez d’être un impudent, vous qui l’êtes si souventdans des choses qui devraient vous couvrir de honte? La misère dupauvre excuse son peu de pudeur; mais qui peut nous excuser, nous autres,lorsque nous faisons volontairement et sans rougir des actions honteuseset criminelles? Et après cela, au lieu de nous confondre de nosexcès, nous insultons aux misérables, et au lieu de guérirleurs maux, nous leur faisons de nouvelles plaies.

Si vous ne voulez rien donner, à ce pauvre, pourquoi le frappez-vous?Si vous ne voulez point le secourir, pourquoi l’outragez-vous? Vous medirez qu’il ne s’en va point si on ne le traite de la sorte. Mais suivez-vousen cela l’avis que le Sage nous a donné quand il nous a dit: " Répondezau pauvre paisiblement et avec douceur? " Ce n’est que malgré luiqu’il est importun, et qu’il a si peu de honte. Il n’y a point d’hommequi veuille être impudent s’il n’y est contraint; et l’on ne me ferajamais croire que celui qui pourrait ne pas mendier puisse se résoudreà le faire.

Ainsi, mes frères, que personne ne vous trompe par de faux raisonnements.Que si saint Paul dit: " Que celui qui ne veut point travailler ne doitpoint manger (II Thess. III, 1), " c’est pour les pauvres qu’il le ditmais pour nous il nous dit le contraire : " Ne cessez point, " nous dit-il," de faire du bien. "

Nous agissons ainsi tous les jours dans nos maisons. Quand deux personnesdisputent l’une contre l’autre, nous les prenons séparément,et nous les mettons chacune dans son tort.

Moïse a autrefois gardé cette conduite. Car il dit àDieu, lorsqu’il lui parle en particulier:

" Seigneur, si vous pardonnez ce péché à ce peuple,pardonnez-le; sinon effacez-moi, et " faites-moi périr avec eux(Exod. XXXII) ; " et parlant ensuite aux Hébreux, il commande detuer ceux qui étaient tombés dans l’idolâtrie, et dene pas même épargner leurs plus proches parents. Ces deuxchoses, semblaient se contredire en apparence, mais elles s’accordaienten effet et n’avaient qu’un même but. Dieu s’est servi aussi de cettemême conduite. Il dit à Moïse pour intimider les Juifs: " Laissez-moi faire et je perdrai ce peuple. " (Ibid. 32.) Car quoiqueles Juifs ne fussent point présents, lorsque Dieu parlait de lasorte, Moïse néanmoins leur devait rapporter cette parole.Mais lorsque Dieu s’entretient en particulier avec Moïse, il lui parled’une manière tout opposée, et il l’exhorte à supporterson peuple. C’est pourquoi ce même prophète s’écrieailleurs: " Seigneur, les ai-je conçus dans, mes entrailles, vousqui me dites: Portez-les dans votre sein, comme une nourrice porte le nourrissonqu’elle allaite? " (Num. XI, 12.)

C’est encore ce qui arrive tous les jours dans vos familles. Souventun père voyant le précepteur de son fils le traiter durement,l’avertit en secret, et le prie de n’être pas si sévère,et il exhorte au contraire son fils en particulier à souffrir cetraitement de son maître, quand même il serait injuste, etainsi il établit l’union entre eux, en leur parlant d’une manièrequi semble opposée. Saint Paul fait ici la même chose : ildit à ceux qui sont forts et qui mendiant pour vivre: " Si quelqu’unne veut pas travailler, qu’il ne mange " point, " parce qu’il voulait lesencourager au travail. Mais il dit à ceux qui les peuvent secourir: " Pour vous ne vous lassez point de faire du bien, " afin de les exciteraux oeuvres de miséricorde. Ce même apôtre écrivantaux Romains use encore de la même prudence dans cette comparaisonqu’il apporte de l’olivier franc et de l’olivier sauvage. Car lorsqu’ilparle aux Juifs, il leur apprend à ne point s’élever au-dessusdes gentils; et lorsqu’il parle aux gentils, il leur apprend à avoirdu respect pour le peuple juif. (293)

Ayons donc de la charité, mes frères, et ne soyons pasdurs et inhumains. Ecoutons saint Paul qui nous dit: " Pour vous ne vouslassez point de faire le bien. " Ecoutons Jésus-Christ mêmequi nous dit: " Donnez à tous ceux qui vous demandent. " Et ailleurs:" Soyez miséricordieux comme votre Père céleste estmiséricordieux. " (Matth. V, 42; Luc, VI, 36.) Quoiqu’il ait donnébeaucoup d’autres avis dans ce sermon sur la montagne, il ne nous exhortenéanmoins à imiter Dieu que dans ce qui regarde la charitéet la miséricorde. Car il n’y a rien qui nous rende plus semblablesà Dieu que de faire du bien à tout le monde.

Mais, direz-vous, rien n’est plus insupportable qu’un pauvre. Mais qu’est-cequi le rend si insupportable? Il va de tous côtés, dites-vous,et il crie après tout le monde. Voulez-vous que je vous montrécombien nous sommes plus impudents et plus insupportables que ce pauvre?Combien de fois vous est-il arrivé qu’en un jour de jeûne,lorsque l’heure du soir était venue, et que le couvert étaitmis, voyant que vos gens tardaient un peu à servir, vous les avezoutragés en paroles, et même battus? Combien de fois, dis-je,vous êtes-vous mis en colère, quoique vous sussiez que dansun moment vous alliez apaiser cette faim qui vous rendait de si mauvaisehumeur? Cependant vous ne vous appelez point insolent et insupportable,vous qui, dans ces occasions, êtes plus semblable à une bêtefarouche qu’à un homme. Et lorsqu’un pauvre est en danger non demanger un peu plus tard, mais de ne point manger du tout, vous le chargezd’injures, et vous croyez ,que son importunité est insupportable.Après cela avez-vous de la honte, vous qui reprochez aux autresde n’en avoir point? Mais nous ne faisons jamais réflexion sur nous-mêmes.Nous accusons les pauvres, et nous les condamnons comme impudents et fâcheux,quoiqu’en nous comparant avec eux, nous soyons en ce point plus coupablesqu’ils ne le sont. Ne soyez donc point si dur et si inhumain dans vos jugements.Quand vous seriez le plus innocent du monde, la loi de Dieu ne vous permettraitpas d’examiner et de juger si sévèrement votre frère.Si l’Evangile nous assure que cette faute perdit le pharisien, quelle excusenous restera-t-il en la commettant? S’il est défendu aux innocentsmêmes de censurer les autres avec trop de rigueur, combien l’est-ilplus aux pécheurs ?

Cessons donc, mes frères, d’être si cruels envers les pauvres,cessons d’être sans compassion et sans miséricorde. Car jesais que quelques-uns ont témoigné tant de dureté,que voyant des personnes qui mouraient de faim, ils les laissaient en cetétat pour s’épargner une peine très-légère.Je n’ai point ici mes gens, leur disaient-ils, ma maison est loin et jen’ai ici personne de connaissance à qui je puisse emprunter de l’argent.O cruauté plus digne des bêtes que des hommes! Vous laisserezdonc un pauvre mourir de faim, pour vous épargner la peine de fairetrois pas! O négligence barbare! ô mépris insolentet insupportable! Quand vous auriez eu une demi-lieue à faire, auriez-vousdû appréhender ce chemin? Ne pensez-vous pas que plus vousavez de peine, plus vous en serez récompensé? Quand vousdonnez de votre bien, Dieu vous en tient compte; mais si vous y joignezvotre travail, vous en recevrez une double récompense.

N’est-ce pas ce que nous admirons avec sujet dans ce grand patriarcheAbraham? il avait trois cent dix-huit serviteurs, et il ne s’en servitpoint pour exercer la charité par leurs mains, mais il alla lui-mêmeau troupeau pour y prendre de quoi donner à manger aux hôtesqui l’étaient venu trouver; et nous voyons aujourd’hui des personnesassez superbes pour ne faire leurs charités que par leurs valets.

Mais si je fais ces aumônes par moi-même, dites-vous, nesemblera-t-il pas que je recherche la vaine gloire? Mais c’est par uneautre vaine gloire que vous agissez ainsi, vous qui rougissez qu’on vousvoie parler à un pauvre. Ce n’est pas néanmoins ce que jeveux examiner ici ; donnez seulement l’aumône soit par vous, soitpar les autres, et- ne querellez point les pauvres, ne les frappez plus,et ne leur dites plus d’injures. Ce pauvre qui s’adresse à vousa besoin d’être guéri et non d’être blessé; ila besoin de pain et non pas de coups. Si un homme avait reçu uncoup de pierre à la tête, et que vous choisissant entre tousles autres, il vint 5e jeter à vos genoux, tout couvert de sang,seriez-vous assez cruel pour le frapper de nouveau, et pour lui faire uneseconde blessure? Je ne vous crois pas assez durs, et je m’assure au contraireque vous tâcheriez de (294) guérir sa première plaie.Pourquoi donc agissez-vous autrement à l’égard du pauvre?

Ne savez-vous pas quelle impression fait sur un esprit une parole douceou sévère? N’est-il pas écrit " que la parole doucevaut mieux que le don?" (Proverb. XXVI.) Ne voyez-vous pas que vous tournezvotre propre épée contre vous-même, et que vous vousblessez plus que vous ne blessez ce pauvre, lorsque vous l’obligez parvos traitements injurieux à gémir en secret et à répandredes larmes? N’était-ce pas Dieu qui vous envoyait ce pauvre? Considérezdonc sur qui retourne cette injure, puisque Dieu vous envoyant ce pauvre,et vous commandant de l’assister, non seulement vous ne lui donnez pasl’aumône, mais vous osez même l’outrager.

Si vous ne comprenez pas encore l’excès que vous commettez encela, jugez-en par ce qui se passe entre les hommes, et vous comprendrezalors la grandeur de votre faute. Que diriez-vous si vous aviez donnéordre à un de vos domestiques de redemander à un autre quiserait aussi à vous l’argent que vous lui auriez donné, etque celui qui serait dépositaire de cet argent, non-seulement nele rendit pas, mais traitât même avec toute sorte d’outragescelui qui le lui redemanderait votre part? Comment puniriez-vous ce serviteurdont vous croiriez avoir été si cruellement offensé?Et cependant vous traitez Dieu comme vous vous plaindriez alors d’avoirété traité de ce serviteur. C’est lui qui vous envoiece pauvre, et il vous commande de lui donner ce qu’il vous a donné,et ce qui est plus à Dieu qu’à vous. Que si au lieu de luifaire l’aumône, nous le traitions avec outrage, jugez comment nousmériterions d’être punis, comment nous mériterionsd’être foudroyés.

Pensons donc, mes frères, à toutes ces choses. Ne déshonoronsplus notre bouche par ces injures, ni notre coeur par cette inhumanité,et consacrons nos mains en les employant aux oeuvres de miséricorde.Assistons les pauvres de notre argent, et consolons-les par nos paroles.Ainsi nous éviterons les supplice dont Dieu menace ceux qui disentdes injures à leurs frères, et nous obtiendrons la couronnequ’il promet à ceux qui les assistent, par la grâce et parla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à quiest la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVI

JÉSUS AYANT ACHEVÉ DE DONNER CES INSTRUCTIONS A SES DOUZEDISCIPLES, IL PARTIT DE LÀ POUR S’EN ALLER ENSEIGNER ET PRÊCHERDANS LES VILLES DE CETTE CONTRÉE " (CHAP. XI, 1, JUSQU’AU VERSET7.)

1. Après que Jésus-Christ a donné mission àses apôtres, il se retire, et il les laisse pour leur donner lieud’agir par eux-mêmes, et de faire ce qu’il leur venait de prescrire.Car s’il fût demeuré toujours avec eux, personne n’eûtvoulu quitter Jésus-Christ pour s’adresser aux apôtres etleur faire guérir des malades. (295)

" Mais Jean ayant appris dans la prison les oeuvres merveilleuses deJésus-Christ lui fit dire par deux de ses disciples qu’il lui envoya,etc. (2). " Saint Luc marque que les disciples de saint Jean rapportèrentà leur maître les miracles de Jésus-Christ, et quesaint Jean les envoya le trouver. Cette circonstance néanmoins nefait aucune difficulté, mais elle renferme seulement une grandeinstruction, puisqu’elle fait voir que les disciples de saint Jean avaientcomme une secrète envie contre le Sauveur. Mais la parole qui suitest un peu plus difficile et mérite que nous nous y arrêtionsdavantage.

" Etes-vous celui qui doit venir, ou si nous " devons en attendre unautre (3)? " Comment celui qui avait connu Jésus-Christ avant mêmequ’il fît des miracles, à qui le Saint-Esprit l’avait révélé,à qui la voix du Père l’avait enseigné, qui avaitdit hautement devant tout le monde: " Voilà l’Agneau de Dieu (Jean,I, 29), " comment, dis-je, envoie-t-il savoir maintenant si c’est celuiqui doit venir, ou s’il en doit venir un autre? Si vous doutez que Jésussoit le Christ, comment prétendez-vous qu’on vous croie lorsquevous rendez témoignage d’une chose que vous ignorez? Avant qu’unhomme assure une chose, il faut qu’il la sache tellement, qu’il méritequ’on ajoute foi à ce qu’il dit.

N’est-ce pas vous qui disiez: " Je ne suis pas digne de dénouerle cordon de ses souliers?"

(Luc, III, 15). N’avez-vous pas dit: "Pour moi je ne vous connaissaispas; mais celui qui m’a envoyé baptiser avec de l’eau, m’a dit:" Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, c’estcelui qui baptise par le Saint-Esprit? " (Jean, I, 33.) N’avez-vous pasvu le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe? N’avez-vous pas ouïla voix du Père? (Matth. III, 17.) Ne l’avez-vous pas empêchévous-même, lorsqu’il s’est venu faire baptiser ? Ne lui avez-vouspas dit: " C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par vous,et vous venez à moi?" (Ibid. 44.) N’avez-vous pas dit à vosdisciples : " Il faut qu’il croisse et que je diminue?"(Jean, III, 30.)N’avez-vous pas enfin témoigné devant tout le peuple quece serai lui " qui baptiserait par le Saint-Esprit, et par le feu, " etque " c’était lui qui était l’Agneau de Dieu qui portaitle péché du monde? " (Ibid.) N’avez-vous pas rendu ces témoignagesde Jésus-Christ avant qu’il fît aucun miracle ? Comment doncmaintenant qu’il s’est fait connaître par tant de prodiges, que saréputation s’est répandue dans toute la Judée, qu’ilressuscite les morts, qu’il chasse les démons, qu’il guérittoutes sortes de maladies, comment, dis-je, envoyez-vous maintenant savoirsi c’est celui qui doit venir, ou si on en doit attendre un antre? Toutce que vous nous avez dit jusqu’ici n’était donc qu’un songe etune fable, ou un artifice pour nous tromper?

Qui serait, mes frères, l’esprit un peu raisonnable qui pûtavoir cette pensée, je ne dis pas de saint Jean, qui tressaillitde joie dès le ventre de sa mère ; qui annonça Jésus-Christavant même que de naître; qui passa toute sa vie dans le désert,et y vécut comme un ange; mais je dis même du dernier deshommes? Pourrait-il, après tant de témoignages qu’on luiavait rendus de Jésus-Christ ou qu’il en avait rendus lui-mêmeaux autres, douter encore de ce qu’il était? Il est donc visibleque si saint Jean s’informe ainsi de Jésus-Christ, ce n’est pasqu’il ne sût qui il était ou qu’il en doutât.

On ne peut pas dire qu’à la vérité il l’avait connuavant sa prison , mais que depuis il était devenu timide, et quesa crainte lui avait fait dissimuler ce qu’il savait. Pouvait-il espérersa délivrance par cette ambassade? Et quand il l’aurait espérée,aurait-il pu trahir la vérité, lui qui était si résolude mourir? S’il n’eût été ainsi préparéà la mort, aurait-il témoigné tant de vigueur et tantde force en parlant à tout un. peuple accoutumé depuis longtempsà répandre le sang des prophètes? Aurait-il reprisavec une liberté si généreuse ce tyran incestueuxen présence de ses sujets, et avec aussi peu de crainte que s’ileût parlé à un homme du peuple?

Si sa prison l’avait rendu timide, comment n’eût-il pas rougiau moins devant ses disciples qui étaient témoins de toutce qu’il avait publié de Jésus-Christ, et comment les eût-ilchoisis pour cette ambassade, puisqu’il aurait pu en envoyer d’autres,et s’épargner ainsi cette honte? Car il savait fort bien qu’ilsavaient conçu de la jalousie contre Jésus-Christ, et qu’ilsauraient été ravis de trouver une occasion de le décrier.Comment n’aurait-il point même appréhendé la confusionde témoigner, devant tous les Juifs, qu’il avait quelque doute touchantJésus-Christ, après qu’en leur présence il lui avaitrendu des (296) témoignages si avantageux? Que pouvait-il aussiespérer de cette ambassade pour. sa délivrance? Ce n’étaitpoint sur le sujet de Jésus-Christ, ni pour lui avoir rendu témoignage,qu’on l’avait mis en prison , mais pour avoir condamné un mariageincestueux et illégitime. Il est donc clair, qu’à moins d’avoirperdu le sens , on ne peut porter de saint Jean un jugement si peu raisonnable.

Mais quel est donc le sujet de cette ambassade? Et puisqu’il est visiblepar tout ce que nous venons de dire qu’il ne pouvait plus rester, je nedis pas à saint Jean, mais à la personne du monde la plusgrossière, le moindre doute touchant Jésus-Christ, nous devonsrechercher maintenant quel a pu être le dessein de Jean lorsqu’ila envoyé ses disciples vers le Sauveur. On voit clairement par l’Evangileque les disciples de ce saint avaient de l’éloignement pour Jésus-Christ,et qu’ils ont toujours nourri une secrète jalousie contre lui. Cettedisposition paraît assez, par ce qu’ils disent à leur maître: " Celui qui était avec vous au delà du Jourdain, àqui vous avez rendu témoignage, baptise maintenant, et tout le mondevient à lui. " (Jean, II, 30.) Il s’éleva aussi quelque contestationentre eux et les Juifs au sujet de la purification. (Matt. XV.) On voitencore qu’ils vinrent dire à Jésus-Christ: Pourquoi nouset les pharisiens jeûnons-nous souvent, et que vos disciples ne jeûnentpas? " (Matth. IX, 14.) Comme ils ne savaient pas encore qui étaitJésus-Christ, et qu’ils avaient de lui une opinion fort médiocre,et une très-grande, au contraire, de saint Jean, qu’ils regardaientcomme plus qu’un homme, ils ne pouvaient souffrir de voir la réputationde Jésus-Christ croître de jour en jour et celle de saintJean diminuer, selon la parole de celui-ci.

2. C’est ce qui les empêchait de croire en Jésus-Christ;leur envie était comme un mur qui leur fermait la voie pour allerà lui. Tant que saint Jean hit avec eux, il les instruisait et lesexhortait continuellement, sans qu’il pût rien gagner sur eux; maisse voyant près de mourir, il s’y appliqua avec encore plus de soin.Il craignait qu’il ne restât dans leurs esprits quelque semence deschisme, et qu’ils demeurassent toujours séparés de Jésus-Christ.C’était l’unique but que ce saint homme avait eu dès le commencement,et il avait tâché dès le principe de mener tous sesdisciples au Sauveur. N’ayant pu jusque-là les persuader, il faitce dernier effort, lorsqu’il se voit près de mourir.

S’il leur eût dit: Allez trouver Jésus-Christ, parce qu’ilest plus grand que moi, l’attachement qu’ils avaient pour saint Jean leseût empêchés de lui obéir. Ils eussent pris cesparoles comme un effet de son humilité, de sa modestie, et bienloin de les détacher de lui, elles eussent encore redoublécette grande affection qu’ils avaient pour lui. Que s’il eût gardéle silence, ce silence ne lui aurait pas été plus avantageux.Que fait-il donc? Il veut apprendre par eux-mêmes combien Jésus-Christfait de miracles. Il ne veut pas même les envoyer tous à Jésus.Il en choisit deux qu’il savait être les plus disposés àcroire, afin que s’acquittant de leur mission sans prévention, ilsvissent eux-mêmes par des effets sensibles la différence quiétait entre Jésus-Christ et lui.

" Allez, " leur dit-il, " et dites-lui : Etes-vous celui qui doit venir,ou en attendons-nous un autre? " Jésus-Christ, pénétrantdans la pensée de saint Jean, ne répond point à cesdeux disciples : Oui, c’est moi : ce que naturellement il devait faire;mais sachant qu’ils en auraient été blessés, il aimemieux leur faire connaître ce qu’il est par les miracles qu’il faitdevant eux. Car L’Evangile remarque que plusieurs malades s’approchèrentalors de lui, et qu’il les guérit tous. Quelle conséquenceaurait-on pu tirer lorsqu’on lui demande s’il est le Christ, et que pourtoute réponse il guérit beaucoup de malades, sinon qu’ilvoulait faire entendre ce que je viens de dire? Il savait que le témoignagedes oeuvres est moins suspect que celui des paroles.

Jésus-Christ donc étant Dieu, et connaissant les penséesde saint Jean, qui lui envoyait ses disciples, guérit aussi beaucoupd’aveugles, de boiteux et d’autres malades, non pas pour apprendre àsaint Jean qui il était, puisqu’il les avait déjà,mais seulement à ses disciples qui étaient encore dans ledoute. C’est pourquoi après tous ces miracles il leur dit : " Allezdire à Jean ce que vous entendez, et ce que vous voyez (4). Lesaveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris,les sourds entendent, les. morts ressuscitent, l’Evangile est annoncéaux pauvres (5).Et bienheureux celui qui ne prendra point de moi un sujetde scandale et de chute (6)." (297)

Il leur montrait par ces paroles qu’il pénétrait dansleurs pensées. S’il leur eût dit: Oui, c’est moi, cette réponseles eût blessés, et ils eussent pu dire, au moins en eux-mêmes,ce que lui dirent les Juifs: " Vous vous rendez témoignage àvous-même. " (Jean VIII, 27.) Pour éviter cela, il ne leurdit rien de lui; il les laisse juger eux-mêmes de toutes choses parles miracles qu’il fait devant eux, les instruisant ainsi de la manièrela plus persuasive et la moins suspecte. Il leur fait même un reprochesecret par ces paroles. Sachant qu’ils étaient scandalisésen lui, il leur découvre leurs maladies cachées, mais n’enrend témoin que leur propre conscience. Il leur fait voir àeux seuls le scandale où ils tombaient à son sujet, et iltâche en les épargnant de les attirer à lui davantage:" Heureux, " leur dit-il en les désignant, " celui qui ne tirerapoint de moi un sujet de chute et de scandale! "

Mais pour éclaircir davantage cette difficulté, il estbon qu’après vous avoir dit ma pensée, je vous rapporte aussicelles des autres, afin qu’en les examinant et les comparant ensemble,nous en puissions tirer quelque lumière pour le discernement dela vérité. Il y en a qui soutiennent que saint Jean n’a pasenvoyé cette ambassade au Sauveur pour la raison que nous venonsde dire. Ils prétendent que saint Jean doutait en effet, non pasabsolument si Jésus était le Christ, mais s’il devait mourirpour les hommes, et que c’est pour cette raison qu’il fait dire àJésus-Christ: " Etes-vous celui qui doit venir? " c’est-à-direêtes-vous celui qui doit descendre dans les enfers pour en retirerles captifs?

Mais ce sentiment est sans apparence, parce que saint Jean ne pouvaitpas même ignorer ce qu’on dit qu’il ignorait, puisqu’il l’avait prêchélui-même et qu’il avait dit : " Voilà l’Agneau de Dieu quiporte le péché du monde. " Il l’appelle " l’agneau " pourmarquer qu’il devait être immolé sur la croix; et il dit lamême chose par ces autres paroles: "C’est lui qui ôte le péchédu monde, " puisqu’il ne devait ôter le péché du mondequ’en mourant sur une croix. C’est ce que saint Paul déclare, lorsqu’ildit que Jésus-Christ a effacé " la cédule qui nousétait contraire, et qu’il l’a entièrement abolie en la clouantà sa croix. " (Coloss. II, 14.) De plus saint Jean nous assurantque ce serait lui qui baptiserait par le Saint-Esprit, prédit commeprophète ce qui devait suivre la résurrection du Sauveur.

3. Il est vrai, réplique-t-on, que saint Jean savait que Jésus-Christressusciterait et qu’il donnerait le Saint-Esprit; mais il ne savait pasqu’il serait crucifié. Et moi je demande comment Jésus-Christpouvait-il ressusciter sans être mort et sans avoir étécrucifié? Comment saint Jean, qui était le plus grand detous les prophètes, aurait-il ignoré ce que tous les autresprophètes avaient su et prédit de Jésus-Christ? Caron ne peut douter que saint Jean n’ait été le plus grandde tous les prophètes, puisque Jésus-Christ le dit lui-même;et on voit partout que les prophètes ont su et prédit lacroix et la passion du Sauveur. (Matt. XI, 9.) " Il a étémené comme un agneau à la boucherie, " dit Isaïe, "et il se taira comme une brebis qui n’ouvre pas la bouche devant celuiqui la tond. " (Is. LIII, 7.) Et il avait dit auparavant : " Il sortiraune tige de Jessé d’où naîtra Celui qui doit régnersur les Gentils, et les Gentils mettront en lui leur espérance.(Ibid. XI, 1.) Et marquant ensuite les souffrances et la gloire de la passion,il ajoute: " Le sépulcre où il reposera sera en honneur." Isaïe ne prédit pas seulement que le Christ serait crucifié,mais il. marque ceux mêmes qui seraient compagnons de son supplice: " Il a été mis au nombre des scélérats. (Ibid.)Il prédit encore qu’il ne se défendrait pas : " Il n’ouvrirapas sa bouche, " et fait voir l’injustice de ceux qui le condamneraienten ajoutant: " On lui a prononcé son arrêt dans son humilité." (Ibid.)

David avait prédit avant lui ces mêmes choses : " Pourquoi," dit-il , " les nations se sont-elles assemblées en tumulte, etpourquoi les peuples ont-ils formé de vains projets? Pourquoi lesrois de la terre et les princes se sont-ils élevés ensembleet ont-ils conspiré contre le Seigneur et contre son Christ?"(Ps.II, 1.) Il marque ailleurs la croix en particulier, lorsqu’il dit : " Ilsont percé mes pieds et mes mains. ", (Ps. XXI, 17.) Et il décritmême exactement l’attentat des soldats : " Ils ont partagéentre eux mes vêtements et ils ont jeté le sort sur ma robe."

(Ibid.) Il n’oublie pas même ailleurs de marquer le vinaigre qu’onlui présenta: " Ils m’ont donné pour mets du fiel trèsamer et lorsque j’ai eu soif, ils m’ont donné du vinaigre àboire. " (Ps. LXVIII.) Ainsi après (298) que les prophètesont décrit si longtemps auparavant le jugement et la condamnationde ceux qui seraient crucifiés avec le Sauveur, le partage de sesvêtements, le sort qu’on, jetterait sur sa robe et plusieurs autresparticularités semblables que je ne rapporte point de peur d’êtrelong, qui pourrait croire que le plus grand des prophètes auraitignoré ces choses? Ce sentiment ne se soutient donc pas. D’ailleurssi telle eût été la pensée de saint Jean, pourquoine disait-il pas clairement à Jésus-Christ : Etes-vous celuiqui doit venir aux enfers, et non pas simplement " Etes-vous celui quidoit venir? "

Ils ajoutent encore à cela quelque chose de bien plus ridicule,savoir, que saint Jean lui faisait cette question, afin d’y annoncer savenue prochaine. Ne peut-on pas dire à ces personnes ces parolesde saint Paul : " Mes frères, n’ayez point un esprit d’enfants ;mais soyez sans malice comme des enfants et ayez un esprit d’hommes. "(I Cor. XIV, 17.) La vie présente est le temps auquel il faut penserà soi. On ne trouve plus à la mort que le jugement de Dieuet le supplice des coupables. David dit: " Qui vous confessera dans l’enfer?" (Ps. VI, 5.)

Comment donc, me direz-vous, Jésus-Christ " a-t-il briséles portes d’airain? comment a-t-il rompu les gonds de fer (Ps. C, 17)," comme il est dit dans le psaume? Je vous réponds que ce fut parla vertu de son corps. Car on vit alors, pour la première fois,un corps immortel vaincre la mort et détruire sa domination et satyrannie. Ce que prouvent ces paroles de l’Ecriture, c’est que Jésus-Christfut alors le vainqueur de la mort, mais non pas qu’il délivra deleurs péchés. ceux qui étaient morts avant sa venueau monde. Que si ce que je dis n’était pas, et s’il étaitvrai que Jésus-Christ eût délivré de l’enfertous ceux qui y étaient auparavant, comment aurait-il dit lui-même: " Le peuple de Sodome et de Gomorrhe sera traité plus doucementalors? "(Luc, X, 12.) Il ne dit pas qu’ils ne seront point punis alors,mais qu’ils seront moins punis. Il suppose donc que ceux qui auront étépunis comme ceux de Sodome, le seront encore éternellement. Quesi ceux qui auront été châtiés si sévèrementdès ce monde ne laissent pas de l’être dans l’autre ; combienplus le seront ceux qui n’auront point été punis de leurscrimes dans cette vie ?

Vous me direz, peut-être, que la manière dont ceux quisont morts avant Jésus-Christ, ont été traités,ne paraît pas juste. Si, leur punition est juste. Car ils pouvaientse sauver sans confesser Jésus-Christ. Dieu n’exigeait point celad’eux, mais seulement qu’ils s’éloignassent de l’idolâtrie,et qu’ils adorassent le vrai Dieu : " Le Seigneur votre Dieu est seul Dieu." C’est pourquoi nous admirons les Macchabées qui aimèrentmieux souffrir de si grands tourments que de trahir leur loi. Nous admironsencore ces trois enfants de la fournaise et beaucoup d’autres d’entre lesJuifs qui vécurent sans reproche et qui conservèrent inviolablementcette connaissance qu’ils avaient de Dieu, sans qu’on exigeât d’euxrien de plus. Car, comme j’ai déjà dit, il suffisait alorsde connaître un seul Dieu. Mais il n’en est plus ainsi maintenant.Il faut joindre à cette foi la connaissance de Jésus-Christ.C’est pourquoi il dit lui-même: " Si je n’étais point venuet si je ne leur avais point parlé, ils n’auraient point de péché;mais ils n’ont plus maintenant d’excuse de leur péché. "(Jean, XV, 22.)

Nous sommes de même obligés de vivre plus saintement, etd’être plus réglés dans les moeurs que n’étaientles Juifs. Les Juifs étaient condamnés à mort quandils avaient tué un homme, et un chrétien est condamné,lors seulement qu’il se met en colère contre un autre homme. Onpunissait alors celui qui commettait un adultère, et on punit maintenantjusqu’aux regards impudiques. Comme les connaissances sont devenues plusgrandes dans la loi nouvelle, la morale aussi est devenue plus pure etplus parfaite que dans la loi ancienne.

Nous voyons donc par tout ce que j’ai dit que Jésus-Christ n’avaitpas besoin de précurseur dans les enfers. Car si les incrédulespouvaient se convertir après leur mort et croire en Dieu, personnene périrait jamais, puisque tous se repentiront un jour et adorerontJésus-Christ selon cette parole: " Toute langue confessera que Jésus-Christest le Seigneur, et tout genou fléchira devant lui dans le ciel,sur la terre et dans les enfers. " (Phil. II, 14.) Et ailleurs: " La mortsera le dernier ennemi que Jésus-Christ détruira. " (I Cor.V, 11.) Mais toutes ces adorations seront alors très-inutiles, parcequ’elles ne viendront point d’une humiliation volontaire, mais d’une reconnaissanceforcée. (299)

4. Eloignons de nous, mes frères, ces opinions puérileset ces fables judaïques. Ecoutons plutôt ce que dit saint Paul: " Tous ceux qui ont péché sans la loi périront aussisans la loi (Rom. II, 12) , " ce qu’il dit de ceux qui l’ont précédée;" et tous ceux qui ont péché dans la loi seront jugéspar la loi, " ce qu’il dit de tous ceux qui sont venus après Moïse." Car Dieu, " dit le même apôtre, " découvre du cielsa colère et sa vengeance contre toute l’impiété etl’injustice des hommes. L’affliction et le désespoir accablera touthomme qui fait le mal, le juif premièrement, et puis le gentil." Les histoires saintes et profanes nous font assez voir selon cette parolede saint Paul, combien les gentils dans tous les siècles ont souffertde maux. Car qui peut dire ce qu’ont enduré les Babyloniens ou lesEgyptiens? Et pour faire voir que ceux qui ont précédéJésus-Christ, et qui sans l’avoir pu connaître ont fui l’idolâtrieet adoré le vrai Dieu en réglant leurs moeurs selon la justice,seront comblés de tous biens, il ne faut que considérer ceque dit saint Paul : " La gloire, l’honneur, la paix à tout hommequi fait le bien, au juif premièrement, et au gentil. " (Ibid.)Ainsi vous voyez clairement par tout ce que nous venons de dire, que Dieurécompense toujours les bons, comme il punit toujours les méchants.

Où sont donc ceux qui croient qu’il n’y a point d’enfer? Si ceuxqui ont précédé l’avènement de Jésus-Christ,qui n’ont jamais entendu parler de l’enfer ni de la résurrection,et qui ont souffert de si grands maux en ce monde, ne laissent pas d’êtreencore punis après cette vie, que deviendrons-nous nous autres,après avoir reçu de Dieu des connaissances si saintes etsi relevées?

Mais comment se peut-on persuader, me direz-vous, que ceux qui n’ontjamais entendu parler de l’enfer durant leur vie y tombent aprèsleur mort? Ne pourraient-ils pas dire à Dieu : Si vous nous aviezmenacé de ces flammes éternelles, nous les aurions appréhendées,et nous aurions mieux vécu? Et moi je vous dis sur cela, mes frères,que ces personnes auraient donc été bien plus sages que nouspuisque nous entendons à tout moment parler de l’enfer, sans y fairela moindre réflexion et sans en devenir meilleurs. Mais sans m’arrêterà cela, ne peut-on pas dire que celui qui n’est point retenu parles peines qu’il voit tous les jours dans ce monde le serait bien moinspar tout ce qu’on pourrait lui dire de celles de l’autre? Car les chosesprésentes touchent beaucoup plus les hommes grossiers et charnelsque celles qu’ils ne voient pas, et qui ne leur doivent arriver que longtempsaprès.

Vous me direz, peut être: Si nous avons aujourd’hui tant de sujetsde crainte, que n’ont pas eu ceux qui ont précédéJésus-Christ? Dieu les a-t-il traités avec toute la justicequ’il serait à souhaiter? Oui, mes frères, la conduite deDieu est très-juste. Car nos obligations sont beaucoup plus grandesque n’ont été les leurs, Il était donc bien raisonnableque ceux qui étaient chargés de plus de préceptes,fussent aussi soutenus d’un plus grand secours. C’est ce que Dieu a faiten augmentant notre crainte. Que si nous avons l’avantage de mieux connaîtrel’avenir que ceux qui ont précédé Jésus-Christ,ils ont eu eux aussi leur avantage sur nous: c’est d’avoir vu dèsce monde des châtiments épouvantables qui les retenaient dansle devoir.

Il y en a encore qui nous disent: Où est la justice de Dieu depunir et sur la terre et dans l’enfer ceux qui n’ont péchéque sur la terre? Voulez-vous bien rue permettre de vous répondreà cela par vous-mêmes, et que sans me mettre en peine de chercherd’autres raisons, je vous prie seulement de vous rendre attentifs àce que vous pensez, et à ce que vous dites tous les jours? J’aisouvent ouï plusieurs d’entre vous se plaindre, lorsqu’ils voyaientconduire un voleur au supplice et dire hautement : Quoi ! ce scélérata tué cent hommes durant sa vie, et il ne mourra qu’une fois? Oùest la justice? Vous avouez vous-mêmes qu’une mort ne suffit pasà ce voleur pour le punir selon la justice : pourquoi donc jugez-vousautrement en cette rencontre, sinon parce qu’il s’agit de vous-mêmes?Tant il est vrai que l’amour-propre couvre l’âme de ténèbres,et l’empêche de voir ce qui est juste. Ainsi quand nous jugeons lesautres, nous voyons clairement tout ce qu’il faut voir: mais quand nousnous jugeons nous - mêmes, nous sommes aveugles.

Si nous tenions la balance aussi droite, lors. que nous examinons cequi nous touche, que ce qui se passe dans les autres, nous jugerions denous-mêmes selon l’équité. Car combien avons-nous commisde crimes, qui ne méritent pas une ou deux, mais dix mille morts?(300)

Souvenons-nous seulement, pour ne rien dire de tout le reste, combiende fois nous avons participé indignement aux saints mystères,et cependant selon saint Paul nous nous sommes rendus autant de fois coupablesdu corps et du sang de Jésus-Christ. Quand donc vous parlez avectant d’ardeur contre les homicides, pensez à vous en mêmetemps. Ce meurtrier a tué un homme, et vous vous êtes renducoupable de la mort d’un Dieu. Ce voleur, lorsqu’il a commis ses crimes,était banni de nos saints mystères; mais vous avez commisles vôtres, lorsque vous aviez l’avantage d’approcher de cette tablesacrée.

Que dirai-je encore de ceux qui dévorent leurs frères,en quelque sorte, qui déchirent leur réputation et l’infectentdu venin de leur langue? Que dirai-je de ceux qui ravissent le pain dupauvre? Si celui qui ne donne pas l’aumône tue le pauvre, combienest plus meurtrier celui qui lui ravit son sang et sa vie? N’est-il pasvrai encore que les avares sont plus cruels que les voleurs, et que lesusuriers sont plus barbares que les meurtriers et les violateurs des sépulcres?Com bien en voyons-nous à qui il ne suffit pas d’avoir pilléle bien des autres, mais qui sont encore altérés de leursang?

Non, non, dites-vous, personne n’est assez cruel pour cela : Vous ledites maintenant; mais dites-le, lorsque vous aurez un ennemi. Dites-vousalors ces paroles à vous-mêmes, et arrêtez votre colèrepour ne pas tomber dans le malheur de Sodome et de Gomorrhe, et pour nepas vous exposer aux supplices de Tyr et Sidon; ou plutôt pour nepoint offenser Jésus-Christ, ce qui est encore bien plus horrible.Car quoique plusieurs regardent l’enfer comme le plus grand de tous lesmaux, je ne cesserai jamais néanmoins de publier et de soutenirque c’est un mal sans comparaison plus grand, de voir Jésus-Christirrité contre nous, que d’être condamné au feu de l’enfer.Et je vous conjure, mes frères, d’entrer avec nous dans cette pensée,parce que c’est le moyen d’éviter l’enfer et de mériter lagloire de Jésus-Christ, par la grâce et la miséricordede ce même Sauveur, à qui est la gloire et l’empire dans tousles siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVII

" MAIS COMME ILS S‘EN ALLAIENT, JÉSUS COMMENÇA A DIREAU PEUPLE, EN PARLANT DE JEAN : QU’ÊTES-VOUS ALLÉS VOIR DANSLE DÉSERT? UN ROSEAU AGITÉ DU VENT ? QU’ÊTES-VOUS,DIS-JE, ALLÉS VOIR ? UN HOMME VÊTU AVEC LUXE ET AVEC MOLLESSE?VOUS SAVEZ QUE CEUX QUI S’HABILLENT DE CETTE SORTE SONT DANS LES MAISONSDES ROIS. " (CHAP. XI, 7, JUSQU’AU VERSET 25.)

1. Tout ce qui se passa entre Jésus-Christ et les disciples desaint Jean fut conduit avec une admirable sagesse, et ils s’en retournèrentpersuadés par tons ces miracles qu’ils virent de leurs propres yeux.Il restait encore d’apporter quelque remède aux illusions de cepeuple. En effet, quoique ces disciples n’eussent aucun mauvais soupçonde leur maître en cette rencontre, le peuple pouvait néanmoinsavoir des pensées fâcheuses et très-déraisonnablestouchant cette ambassade que saint Jean envoyait faire à Jésus-Christ.Ces hommes qui ne pénétraient pas les raisons du saint précurseur,pouvaient aisément dire en eux-mêmes : Jean n’a-t-il pas renduun témoignage très-avantageux à Jésus-Christ?d’où vient donc qu’il doute maintenant si c’est lui qui doit venir,ou si on en doit attendre un autre? est-ce qu’il n’est plus uni maintenantà lui comme il était auparavant? est-ce qu’il est devenuplus timide dans sa prison? ou que ces témoignages qu’il avait rendusautrefois n’étaient pas fondés en vérité? Voilàles soupçons qui pouvaient s’élever dans l’esprit de ceshommes. Or admirez, mes frères, comment Jésus-Christ soutientleur faiblesse, et de quelle manière il éloigne d’eux toutesces pensées.

"Lorsque ces disciples s’en allaient, Jésus " commençaà dire au peuple, en parlant de Jean (7). " Pourquoi attend-il qu’ilss’en soient allés? C’est afin de ne pas paraître flatter saintJean. Mais en voulant redresser l’égarement de ce peuple, il nerapporte point publiquement leurs soupçons, et il se contente derépondre à leurs secrètes pensées pour leurapprendre qu’il connaissait le fond de leur coeur. Il ne leur dit pointcomme aux Juifs: " Pourquoi avez-vous des pensées mauvaises dansvotre coeur? " Car s’ils avaient formé ces soupçons, ce n’étaitpas néanmoins par malice, mais par ignorance. C’est pourquoi Jésus-Christleur parle fort doucement. Il ne les reprend point, mais il les guéritde leurs doutes. Il justifie devant eux la conduite de saint Jean, et illeur fait voir qu’il n’est point changé, et qu’il est demeurétoujours ferme dans son premier sentiment: que ce n’était pointun homme léger et volage, mais ferme et constant, et entièrementincapable de trahir le ministère que Dieu lui avait confié.

Il les dispose même peu à peu à entrer dans ce sentiment.Il ne leur parle pas d’abord comme de lui-même, mais il se sert deleur propre témoignage, et il les fait souvenir qu’ils ont assezfait voir non-seulement par leurs paroles, mais encore par leurs actionsqu’ils avaient été toujours persuadés de la fermetéde saint Jean. Car il leur dit: " Qu’êtes-vous allés voirdans le désert? Un roseau agité du vent(7)?" C’est-à-dire:qui vous a portés à quitter les villes et vos maisons pouraller en foule dans le désert? Etait-ce pour y voir un homme inconstantet léger? Cela serait sans apparence. Vous n’auriez pas-sans doutetémoigné un si grand empressement pour si peu de chose. Tantde peuples et tant de villes ne seraient pas venus fondre de tous côtéssur le bord du Jourdain, si vous n’eussiez eu une idée de Jean commed’un grand homme, comme d’un homme admirable et plus ferme qu’un rocher." Car vous n’êtes pas allés dans le désert pour y voirun roseau agité du vent. " Le roseau est proprement la figure desesprits légers qui se laissent emporter sans aucune résistance,tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, qui disentaujourd’hui une chose et demain tout le contraire. Considérez commeJésus-Christ s’applique particulièrement à lever cesoupçon qu’ils avaient pu avoir de quelque inconstance qui auraitparu dans saint Jean.

" Qu’êtes-vous, dis-je, allés voir? un homme vêtuavec luxe et avec mollesse? Vous savez " qùe ceux qui s’habillentde la sorte sont dans les maisons des rois (8)." Il semble qu’il leur disepar ces paroles: Il est certain que Jean ne vous a pas paru de lui-mêmeléger et inconstant, puisque cette ardeur avec laquelle vous l’avezété trouver en foule prouve le contraire. Vous ne pouvezpas dire non plus qu’étant ferme par lui-même, il s’est laisséamollir et relâcher par les délices de la vie.

Car les hommes sont d’ordinaire ce qu’ils sont, ou parce qu’ils sontnés tels, ou parce qu’ils le sont devenus ensuite. Il y a des personnesqui sont colères naturellement. Il y en a d’autres qui, tombésdans une longue maladie, sont devenus colères par l’impatience queleur a causé leur mal. Il y en a de même qui sont légerset inconstants de leur nature, et il y en a d’autres qui le sont devenusen vivant dans le luxe et dans les délices. Mais Jean, leur ditJésus-Christ, n’est ni léger par lui-même, puisque" vous n’êtes point allés dans le désert pour y voirun roseau agité du vent;" et il n’a point depuis cessé d’êtreferme, en s’abandonnant au plaisir et au luxe, puisque son vêtement,son désert et sa prison prouvent le contraire. S’il avait aiméles délices, il n’aurait point choisi un désert pour sa demeure.Il aurait bien pu aussi éviter la prison, et demeurer dans les maisonsdes princes. Il n’avait qu’à se taire pour cela, et il eûtjoui en paix d’un très. grand bon fleur. Car si Hérode l’atant respecté,(302) quoiqu’il le reprît si librement, et s’ill’a révéré dans sa prison même, combien l’aurait-ilencore plus honoré s’il eût voulu garder le silence? Qui peutdonc raisonnablement soupçonner de légèretéun homme qui témoigne tant de constance dans ses actions?

2. Après avoir ainsi relevé saint Jean par le lieu oùil demeurait, par le vêtement dont il usait, et par ce concours depeuple qui affluait vers lui de toutes parts, il ajoute une chose qui luiest encore plus avantageuse. " Qu’êtes-vous donc allés voir?un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète(9). Car c’est de lui qu’il est écrit: j’envoie devant vous monange qui vous préparera la voie (10). "

Après avoir rapporté le témoignage que tous lesJuifs ont rendu à Jean, il passe à celui que lui ont rendules prophètes, ou plutôt il rapporte prèmièrementle témoignage des Juifs qui était très-considérable,puisqu’il lui était rendu par ses propres ennemis. Le second témoignageest celui que rendait à saint Jean la sainteté de sa vie.Le troisième est celui qu’il lui rend lui-même, et le quatrièmeenfin celui que lui rend le Prophète, fermant ainsi la bouche àtous ceux qui auraient pu avoir des pensées désavantageusesà ce saint. Et pour les empêcher de dire : mais s’il a d’abordété tel, ne peut-il pas s’être relâchédans la suite? il leur montre le contraire par l’habit dont il s’est toujoursservi, par la prison où sa générosité l’a faitmettre, et enfin par le témoignage du prophète même.

Ensuite, comme il l’avait appelé le plus grand des prophètes,il montre en quoi il est le plus grand. En quoi est-il plus grand que lesautres? Parce qu’il était lé plus proche du Messie que lesprophètes avaient annoncé " J’envoie, " dit-il, " mon angedevant vous, " c’est-à-dire proche de vous. Comme ceux qui sontles plus proches de la personne du roi sont les plus honorables; ainsisaint Jean, comme le plus grand de tous, marche immédiatement devantle Sauveur. Mais remarquez que ce témoignage si avantageux ne lesatisfait pas encore, il va plus loin et ajoute cet oracle de sa proprebouche.

" Je vous dis en vérité qu’entre tous ceux qui sont nésdes femmes, il ne s’en est point élevé de plus grand queJean-Baptiste (11), " c’est-à-dire que jamais femme n’a eu de filsplus grand ni plus saint que saint Jean. Quoique cet oracle suffise toutseul, néanmoins si vous en voulez mieux voir la vérité,souvenez-vous de la vie de Jean, quelle était sa nourriture, quelleétait sa demeure, et combien son esprit était élevéen Dieu. Il vivait sur la terre comme s’il eût étédéjà dans le ciel. Il s’était mis au-dessus de toutesles nécessités de la nature. Sa vie était toute nouvelleet inouïe jusqu’alors; il était toujours occupé àla contemplation et à la prière. Il ne parlait jamais àpersonne, et il ne s’entretenait qu’avec Dieu seul. Il ne voulait voiraucun homme, ni ne se laissa voir à aucun. Il ne fut point nourride lait. Il ne se servit ni de lit, ni de maison, ni de tous les secoursqu’on va chercher dans les villes, et qui sont les plus nécessairesà la vie des hommes. Et quoique sa vie fût si dure, il étaitdoux néanmoins, et il avait allié en lui la douceur avecla fermeté et le courage. Sa douceur paraît dans la manièredont il supporte les défauts de ses disciples, sa fermetédans les exhortations qu’il fait aux Juifs, et son courage dans la libertéavec laquelle il reprend Hérode. C’est pourquoi Jésus-Christdit : " Entre tous ceux qui sont nés des femmes, il ne s’en estpoint élevé de plus grand que Jean-Baptiste. "

Mais pour empêcher encore que ces louanges ne fissent un mauvaiseffet dans l’esprit des Juifs, qui estimaient plus saint Jean que Jésus-Christ,considérez avec quelle sagesse il remédie à ce mal.Comme, en effet, ce que saint Jean avait fait dire à ses disciplestroublait le commun des Juifs en leur faisant croire qu’il y avait quelquelégèreté dans sa conduite, ce que Jésus-Christaussi avait dit à l’avantage de saint Jean pour le justifier dece reproche pouvait beaucoup nuire à ses disciples en leur donnantlieu de préférer leur maître à Jésus-Christmême. C’est donc ce qu’il veut prévenir par ces paroles: "Mais, dans le royaume des cieux, le plus petit est plus grand que lui (11)." Jésus-Christ s’appelle plus petit que Jean, parce qu’il étaitun peu moins âgé, ou parce qu’il était plus petit quesaint Jean dans l’esprit du peuple qui disait de Jésus: " Voiciun homme de bonne chère, et " qui aime à boire : n’est-cepas là le fils de cet " artisan? " et qui partout parlait de luiavec mépris. — Quoi donc! me direz-vous, Jésus-Christ secompare avec saint Jean et nous marque qu’il était plus grand quelui? Dieu nous garde de cette pensée! Quand saint Jean (303) ditlui-même de Jésus-Christ: "Il est plus fort que moi, " cen’est point en se comparant à Jésus-Christ qu’il parle dela sorte. Que saint Paul parlant de Moïse dise que Jésus-Christ" mérite plus de gloire que lui (Héb. III, 3), "ce n’estpoint en faisant aucune comparaison entre eux deux. Et lorsque Jésus-Christdit de lui-même : " Celui qui est ici est plus grand que Salomon(Matth. XII, 42), " il ne se compare nullement avec ce roi.

Que si nous accordions que ces paroles renferment une comparaison, ilfaudrait dire que le Fils de Dieu n’en avait usé que pour s’accommoderà la faiblesse de ce peuple, parce que les Juifs avaient conçuune estime extraordinaire de saint Jean, qui s’était encore beaucoupaugmentée depuis sa prison, parce qu’ils voyaient que la générositéavec laquelle il avait repris le roi lui avait fait perdre sa liberté.Et ainsi c’était relever Jésus-Christ à leur égardque de l’égaler à saint Jean. Nous voyons que l’Ecriturese sert de cette même conduite, et qu’elle compare des choses quin’ont aucune proportion entre elles pour condescendre à la faiblessedes hommes, et pour les tirer de leurs erreurs, comme lorsqu’elle dit:" Entre tous les dieux il n’en est point qui vous ressemble, Seigneur.Il n’y a point de Dieu qui soit semblable à notre Dieu. " (Ps. LXXXV,7.)

Quelques-uns disent que ces paroles de Jésus-Christ en parlantde Jean : " Celui qui est le plus petit dans le royaume de Dieu, est plusgrand que lui (Exod. VIII, 8), " se doivent entendre des apôtres;d’autres les appliquent aux anges : mais cette explication ne peut subsister.Lorsqu’on s’écarte une fois du point de la vérité,on tombe aisément dans beaucoup d’erreurs. Car quelle liaison aurontces paroles avec celles qui les précèdent, si on les entenddes apôtres ou des anges? D’ailleurs s’il voulait parler de ses apôtres,pourquoi ne les aurait-il pas nommés? Que s’il ne se nomme pas lui-même,bien que ce soit de lui-même qu’il parle, cela s’explique, parceque le peuple était prévenu contre lui, et parce qu’il nevoulait pas parler à son avantage, ce que nous voyons qu’il a toujoursévité avec grand soin. Qu’est-ce à dire dans le royaumedes cieux? c’est-à-dire, dans les choses spirituelles, et qui regardentle ciel. Mais Jésus-Christ fait voir encore qu’il ne fait pointcomparaison de lui avec saint Jean, lorsqu’il dit : " Qu’entre tous ceuxqui sont nés des femmes, il ne s’est point élevé deplus grand prophète que Jean-Baptiste." Car s’il est né d’unefemme, il n’en est pas né comme saint Jean. Il n’était pasun simple homme, il n’était pas né comme les hommes naissentd’ordinaire, mais d’une manière tout extraordinaire et tout ineffable.

3. " Et depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à présentle royaume des cieux se prend " par violence, et ce sont les violents quil’emportent (12). " Quel rapport y a-t-il de ces dernières parolesavec celles qui les précèdent? Il y en a un grand et profond.Jésus-Christ porte ici ce peuple à croire en lui, et il con.firme ce qu’il avait dit auparavant de saint Jean.. Car si toutes chosesont été accomplies jusqu’à saint Jean, c’est doncmoi, dit-il, qui devais venir selon ce qui avait été prédit." Car jusqu’à Jean tous les prophètes aussi bien que la loiont prophétisé et annoncé des choses futures (13)." Les prophètes n’auraient donc point cessé. si je n’étaisvenu au monde. N’attendez donc plus personne, et n’en cherchez plus d’autreque moi. Il est clair que c’est moi qui devais venir, puisque tous lesprophètes ont cessé dès que je suis venu, et que tousles jours le monde se hâte de croire en moi. La foi que l’on a enmoi est déjà si claire et si connue, que plusieurs la prennentet la ravissent comme par violence. Qui sont, dites-vous, ces personnesqui l’ont prise par violence ? tous ceux qui se sont approchés deJésus-Christ avec ardeur. Il ajoute ensuite une autre marque, lorsqu’ildit:

" Si vous voulez le recevoir, c’est lui-même qui est cet Eliequi doit venir (14)." Il est dit dans l’Ecriture: " Je vous enverrai Eliepour réunir les coeurs des pères avec leurs enfants. " (Malach.IV, 5.) " C’est là, " dit-il, " cet Elie si vous voulez le recevoir.Car j’enverrai mon ange devant votre face. " (Ibid. 3.) Il dit fort bien:" si vous le voulez recevoir, " pour montrer qu’il ne contraint et ne violentepersonne. Et il parlait de la sorte afin qu’on l’écoutât favorablement,et qu’on reconnût qu’en effet Elie était Jean, et que Jeanétait Elie. Ils ont eu tous deux le même ministère,et l’un et l’autre ont été véritablement précurseurs.C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas généralement: C’est là Elie, mais: " Si vous le voulez recevoir, c’est Elie," c’est-à-dire, si vous voulez comprendre ce que je dis, et (304)examiner avec soin et sans contention les actions de l’un et de l’autre.Et ne se contentant pas encore de cela, pour montrer quelle prudence ilfallait pour entendre ces paroles, il ajoute:

" Que celui-là l’entende qui a des oreilles pour entendre (45)." Il leur disait tant de choses si obscures et si confuses pour les exciterà lui faire des questions, que s’ils ne sortaient pas encore deleur assoupissement, ils en seraient bien moins sortis s’il leur eûtdit des choses claires et manifestes. Car on ne peut pas dire que les Juifsn’avaient pas la hardiesse d’interroger Jésus-Christ, parce qu’ilétait trop diffIcile d’approcher de lui. Comment ces Juifs qui luifaisaient des questions sur les moindres sujets, qui le tentaient en tantde manières, qui après avoir été tant de foisconfondus par les réponses de Jésus-Christ, ne se rebutaientjamais comment, dis-je, ces hommes ne l’eussent-ils pas interrogé,questionné, quand il s’agissait d’un sujet si important, s’ils avaienteu quelque désir de s’instruire ? Après lui avoir fait sià contre-temps des questions sur la loi, et lui avoir demandéquel en était le premier commandement, sans qu’ils eussent aucunbesoin de l’apprendre de lui, comment, s’ils avaient eu l’amour de la vérité,ne l’eussent-ils pas prié d’expliquer une réponse obscurequ’il semblait être obligé d’éclaircir, et qu’il neleur faisait même que pour les exciter à en demander l’éclaircissement?Car en disant: " Les violents l’emportent, " et ajoutant aussitôt," que celui-là l’entende qui a des oreilles pour entendre, " ilest clair qu’il les invitait en quelque sorte à lui demander l’intelligencede ces paroles.

" Mais à qui dirai-je que ce peuple-ci est semblable? Il estsemblable à ces enfants qui sont assis dans la place, et qui crientà leurs compagnons, et leur disent (16): Nous avons jouéde la flûte pour vous réjouir, et vous n’avez point dansé: nous avons chanté des airs lugubres pour vous exciter àpleurer, et vous n’avez point témoigné de deuil (17). " Quoiquece passage paraisse encore détaché de ce qui précède,il y est néanmoins fort bien lié, c’est toujours sur le mêmesujet que parle Jésus-Christ : il veut montrer que, malgrétoutes les apparences contraires, il existait entre lui et Jean un parfaitaccord; c’est ce qui a déjà été indiquéà propos de l’ambassade. Il fait donc voir aux Juifs que de tousles moyens qui pouvaient procurer leur salut, il n’en a omis aucun. C’estla répétition de ce que disait le Prophète: Que puis-jefaire à cette vigne que je ne lui aie déjà fait? —" A qui, " dit en effet le Sauveur, dirai-je que ce peuple-ci est semblable?Sinon à ces enfants qui sont assis dans la place et qui crient àleurs compagnons: Nous avons joué de la flûte pour vous réjouir,et vous n’avez point dansé : nous avons chanté des airs lugubrespour vous exciter à pleurer, et vous n’avez point témoignéde deuil. " (Isaïe, V, 4.) " Car Jean est venu ne mangeant ni ne buvant,et ils disent: Il est possédé du démon (18). Le Filsde l’homme est venu mangeant et buvant, et ils disent: C’est un homme debonne chère, et qui aime à boire; c’est un ami des publicainset des gens de mauvaise vie (19). " Il semble que Jésus-Christ veuilleleur dire par ces paroles: Nous sommes venus Jean et moi par deux voiestoutes contraires: nous avons imité les chasseurs qui poursuivantune bête fort difficile à prendre, lui tendent des filetsen divers endroits, afin que s’ils la manquent d’un côté ilsla prennent de l’autre. Comme tout le monde d’ordinaire admire ceux quijeûnent beaucoup, et qui mènent une vie dure et austère,Dieu par une mesure pleine de sagesse, fait que Jean dès le berceaus’accoutume à cette vie, afin que le peuple surpris de cette austérité,l’écoute avec respect, et ajoute foi à ses paroles.

Pourquoi donc, me dira quelqu’un, Jésus-Christ n’a-t-il pas suivila même voie? je réponds qu’il l’a suivie, comme on le voitassez par les quarante jours de son jeûne, et par le reste de savie, puisqu’allant prêcher de village en village, il n’avait pasmême un lieu pour reposer sa tète. Mais il a trouvéencore un autre moyen de tirer avantage de ce genre de vie, qui avait parudans saint Jean, avec tant d’éclat. Car il s’est acquis une aussigrande estime dans l’esprit des Juifs par le témoignage que luia rendu saint Jean si célèbre par l’autorité de savie, que s’il eût été -lui-même aussi austèreque son précurseur.

D’ailleurs saint Jean n’a été recommandable que par l’éminencede sa vertu. Car " Jean n’a fait aucun miracle (Jean, X, 20), " comme ilest marqué dans l’évangile : au lieu que Jésus-Christn joint encore à sa vertu le témoignage de ses miracles.C’est pourquoi Jésus-Christ. laissant à saint Jean la gloirequ’il s’était (305) acquise par ses jeûnes, a voulu marcherpar une autre voie. Il s’est trouvé, pendant le temps de sa prédication;à la table des publicains et des pécheurs, et il a bien vouluboire et manger avec eux.

4. Après cela voici ce que nous avons à dire aux Juifs.Aimez-vous l’austérité? Louez-vous le jeûne? Pourquoidonc n’avez-vous pas cru saint Jean, lorsqu’il a voulu vous persuader queJésus-Christ était le Messie? Que s’ils répondentau contraire que le jeûne est une chose rude et pénible, nousleur dirons: pourquoi donc n’avez-vous pas cru en Jésus-Christ,qui n’a pas jeûné comme saint Jean, et qui amené unevie commune? Ainsi qu’ils approuvassent l’une ou l’autre de ces conduitesdifférentes, Dieu leur avait ouvert un chemin pour gagner le ciel.Mais au lieu de se servir de ce double moyen qu’ils avaient de se sauver,ils se sont jetés comme des bêtes furieuses et sur saint Jean,et sur Jésus-Christ même.

Il n’y a donc pas de faute à imputer à ceux qui n’ontpas été crus, tout le crime retombe sur ceux qui n’ont pasvoulu croire. Car il n’y a point d’homme raisonnable qui loue et qui blâmeen même temps des choses toutes contraires. Par exemple celui quiaime les personnes gaies et de bonne humeur, n’aime point celles qui sontd’un naturel triste et sauvage. Et celui qui aime ces derniers, n’aurapoint d’inclination pour les premiers. Car nous ne pouvons avoir la mêmeaffection pour deux choses toutes contraires.

C’est pourquoi Jésus-Christ fait parler ces enfants ainsi: "Nous avons joué de la flûte pour vous réjouir, et vousn’avez point dansé ; " c’est-à-dire: j’ai voulu vous attirerà moi, en menant une vie commune et ordinaire, et vous ne m’avezpas écouté : " Nous avons chanté des airs lugubrespour vous exciter à pleurer, et vous n’avez point témoignéde deuil. " C’est-à-dire, Jean est venu à vous, menant unevie dure et austère, et vous ne l’avez pas cru. Nous n’avions l’unet l’autre qu’un même but et qu’une même pensée, etquoique nous ayons suivi une conduite toute différente, cette contrariétéapparente n’a pas empêché que nous n’ayons eu la mêmefin dans nos actions. C’était au contraire votre parfaite unionqui produisait ces deux conduites si opposées. Après cela,quelle excuse vous reste-t-il? C’est pourquoi il ajoute : " Mais la sagessea été justifiée par ses enfants (19) "

C’est-à-dire : Quoique vous n’ayez pas voulu me croire, vousn’aurez pas néanmoins sujet de vous plaindre de moi. David dit lamême chose du Père: " Afin que vous paraissiez juste dansvos paroles. " (Ps. L, 6.) Car encore que Dieu prévoie que toutle soin qu’il prend de nous par sa providence et par sa bonté doiveêtre inutile, il ne laisse pas de faire de sa part tout ce qu’ildoit faire, pour confondre les âmes ingrates, et pour ne leur laisserpas la moindre ombre dont ils puissent couvrir leur opiniâtretéet leur impudence.

Que si ces comparaisons de " flûtes" et de " danses " dont Jésus-Christse sert ici pour expliquer de si grandes choses, paraissaient basses, nevous en étonnez pas, puisqu’il en usait par condescendance pourla faiblesse de ses auditeurs. C’est ainsi qu’Ezéchiel (Ezéch.IV, 16) se proportionne aux Juifs dans des exemples qui. paraissent baset disproportionnés à la majesté de Dieu. Car rienn’est plus digne de la bonté et de la grandeur de Dieu, que de s’abaisserainsi pour gagner les hommes.

Mais considérez , je vous prie ici , dans quelles contradictionss’engagent les Juifs. Ils disent de saint Jean qu’il était possédédu démon. Ils disent encore la même chose de Jésus-Christqui avait suivi une conduite toute différente. Ainsi ils se combattentdans leurs pensées, et ils ne sont pas d’accord avec eux-mêmes.Saint Luc ajoute ensuite une circonstance qui aggrave beaucoup le crimedes Juifs, lorsqu’il dit : " Que les publicains ont justifié Dieuen recevant le baptême de Jean. Jésus-Christ donc ayant faitvoir que la sagesse était justifiée par ses enfants, et queDieu avait fait tout ce qu’il devait de sa part, commence ensuite àfaire des reproches aux villes où il avait prêché.N’ayant pu rien gagner sur ces peuples par ses raisons, il déploieleur malheur, ce qui n souvent plus de force que les menaces. Aprèsque sa doctrine et ses miracles leur ont été inutiles, ilne reste plus qu’à leur reprocher leur incrédulitéopiniâtre.

" Alors Jésus commença à faire des reproches auxvilles dans lesquelles il avait fait plusieurs miracles, de ce qu’ellesn’avaient point fait pénitence (20). Malheur à vous Corozaïn! malheur à vous Bethsaïde (2l)! " Pour montrer que ces peuplesn’étaient pas tombés dans ce malheur par une nécessiténaturelle et inévitable, mais par leur seule malice, il marque entreces villes celle d’où il avait (306) tiré cinq de ses disciples,puisque Philippe et les quatre autres, qui ont tenu le premier rang entreles apôtres, étaient tous de Bethsaïde. " Parce que siles miracles qui ont été faits chez vous, avaient étéfaite dans Tyr et dans Sidon, il y a déjà longtemps qu’ellesauraient "fait pénitence dans le sac et dans la cendre (21). C’estpourquoi je vous déclare qu’au jour du jugement, Tyr et Sidon serontirritées moins rigoureusement que vous (22).

" Et vous Capharnaüm, qui avez été élevéejusqu’au ciel, vous serez abaissée jusqu’au fond des enfers; parceque si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaientété faits dans Sodome, elle se serait conservée jusqu’aujourd’hui(23). C’est pourquoi je vous déclare qu’au jour du jugement, Sodomesera traitée moins rigoureusement que vous (24)." Ce n’est pas sanssujet que Jésus-Christ parle ici de Sodome. Il veut par cette comparaisonaugmenter le crime de ces villes. Car il n’y avait point de plus grandepreuve à donner de leur malice, que de les montrer pires que lescités les plus corrompues, non-seulement qui étaient alorssur la terre, mais qui y eussent jamais été. Il condamneencore ailleurs les Juifs en rapportant l’exemple des Ninivites et de lareine de Saba. Mais au lieu qu’en cet autre endroit il les compare avecun peuple dont la conduite avait été très-louable,il les compare ici avec les plus corrompus des hommes, moyen beaucoup plusénergique d’exprimer la même pensée. Ezéchielconnaissait et pratiquait aussi ce mode de réprobation, lorsqu’ildisait, s’adressant à Jérusalem : " Vous avez justifiévos soeurs criminelles par la grandeur de vos crimes (Ezéch. XVI,2); " et on voit partout que Jésus-Christ se sert des mêmesexpressions dont Dieu s’est servi dans la loi ancienne. Il ajoute ensuite: " C’est pourquoi je vous déclare qu’au jour du jugement Sodomesera traitée moins rigoureusement que vous (24). " Il augmente encoreici la frayeur qu’il leur avait inspirée auparavant, en disant qu’ilsseront punis plus rigoureusement que ceux de Sodome et de Tyr. Ainsi ilte sert d’un double moyen pour les toucher, en déplorant d’une partleur malheur extrême, et en leur représentant de l’autre lagrandeur du supplice dont Dieu les menace.

5. Ecoutons ceci, mes frères, Jésus-Christ ne menace passeulement les incrédules de les traiter avec plus de sévéritéque Sodome et que Gomorrhe. Il nous fait aussi la même menace, sinous ne recevons les hôtes qui viennent chez nous, lorsqu’il leurcommande de " secouer contre nous la poussière de leurs pieds. "Et c’est avec grande raison qu’il nous châtiera ainsi. Car si lesdésordres de Sodome furent effroyables, il faut néanmoinsobserver qu’ils eurent lieu avant la loi de grâce. Mais àquels supplices nous exposons-nous, si après que Dieu a fait desi grandes choses pour nous sauver, nous sommes encore si éloignésd’exercer l’hospitalité, si nous n’ouvrons point nos maisons auxhôtes, si nous fermons même l’oreille pour ne point entendreleurs prières et leurs cris.

Mais pourquoi me plaindre de ce que vous n’écoutez pas les pauvreslorsqu’ils vous prient, puisque vous ne voulez pas écouter les apôtresmême lorsqu’ils vous parlent, et que c’est pour cela même quevous n’écoutez point les pauvres? Saint Pan! vous parle dans sesépîtres, lorsqu’on le lit ici devant tout le monde. SaintJean vous prêche dans son Evangile, et vous ne daignez écouterni l’un ni l’autre. Et après cela nous étonnerons-nous quevous soyez sourds aux cris des pauvres, puisque vous l’êtes àla voix des apôtres mêmes? Afin donc que nos maisons soienttoujours ouvertes aux pauvres, et l’oreille de nos coeurs aux instructionsdes apôtres, purifions-les de tout ce qui les souille et qui lesrend sourds. Car de même que l’oreille du corps, si elle est rempliede terre et de boue, ne peut pins entendre, ainsi l’oreille de notre coeurdevient sourde, lorsqu’elle est remplie de chansons impudiques, des fableset des vains discours du monde; des inquiétudes que causent lesdettes, et du soin d’amasser de l’argent par des usures. Toutes ces chosesne bouchent pas seulement les oreilles du coeur, mais elles les souillentplus que ne pourraient faire les choses les plus immondes. C’est le sensde la parole de ce barbare qui menaçait le peuple de Dieu, en luidisant : Vous mangerez vos propres excréments. Voilà l’indignitéque vous font endurer ces chanteurs que vous allez entendre au théâtre,non plus seulement en paroles, mais par les effets; ou plutôt, cequ’ils vous font est encore pire, puisqu’il n’y a pas d’ordures aussi dégoûtantesque leurs chansons lubriques. Et cependant lorsque les comédiensles récitent devant vous, non-seulement vous n’en avez pas de lapeine, mais vous en riez, vous vous (307) en divertissez, bien loin d’enavoir de l’aversion et de l’horreur.

Que ne montez-vous donc aussi sur le théâtre, aussi bienque ces bouffons, qui vous font rire? Si ce qu’ils font n’est pas infâme,que n’imitez-vous ce que vous louez? Allez seulement en public avec cessortes de personnes. Cela me ferait rougir, dites-vous. Pourquoi donc estimez-voustant ce que vous auriez honte de faire? Les lois des païens rendentles comédiens infâmes; et vous allez en foule, avec toutela ville, pour les regarder sur leur théâtre, comme si c’étaientdes ambassadeurs ou des hérauts d’armées, et vous y voulezmener tout le monde avec vous, pour emplir vos oreilles des ordures etdes infamies qui sortent de la bouche de ces bouffons. Vous punissez très-sévèrementvos serviteurs lorsqu’ils disent chez vous des paroles peu honnêtes.Vous ne pouvez souffrir rien de sale dans vos enfants, ni dans vos femmesle moindre mot qui choque l’honnêteté; et lorsque les derniersdes hommes vous invitent à entendre publiquement ces infamies quevous détestez si fort dans vos maisons, non-seulement vous n’enavez point de peine, mais vous vous en divertissez, et vous louez ceuxqui les débitent. N’est-ce pas là le comble de l’extravagance?

Vous me répondrez peut-être que ce n’est pas vous qui ditesces choses si infâmes. Si vous ne les dites pas, vous aimez au moinsceux qui les disent. Mais d’où prouverez-vous que vous ne les ditespas? Si vous n’aimiez point à les dire, vous n’auriez point tantde plaisir à les écouter, ni tant d’ardeur à courirà ces folies.

Quand vous entendez des personnes qui blasphèment, vous ne prenezpoint de plaisir à ce qu’elles disent. Vous frémissez aucontraire, et vous vous bouchez les oreilles pour ne les point entendre.D’où vient cela, sinon parce que vous n’êtes point blasphémateur?Conduisez-vous de même à l’égard de ces paroles infâmes;et si vous voulez que nous croyions que vous n’aimez pas à diredes turpitudes, n’aimez pas non plus à les écouter.

Comment vous pourrez-vous appliquer aux bonnes choses, étantaccoutumé à ces sortes de discours? Comment pourrez-voussupporter le travail qui est nécessaire pour s’affermir dans lacontinence, lorsque vous vous relâchez jusqu’à prendre plaisirà entendre des mots et des vers infâmes, Car si, lors mêmequ’on est le plus éloigné de ces infamies, on a tant de peineà se conserver dans toute la pureté que Dieu nous demande:comment notre âme pourra-t-elle demeurer chaste, lorsqu’elle se plairaà entendre des choses si dangereuses?

Ne savez-vous pas quelle pente nous avons au mal ? Lors donc qu’àcette inclination naturelle nous ajoutons encore l’art et l’étude,comment ne tomberons nous pas dans l’enfer, puisque nous nous hâtonsde nous y jeter? N’entendez-vous point ce que dit saint Paul : " Réjouissez-vousdans le Seigneur? " (Phi. I.) Il ne dit pas, réjouissez-vous dansle démon. Comment écouterez-vous ce saint apôtre, commentserez-vous touché du ressentiment de vos péchés, étanttoujours comme ivre et hors de vous, par la vue malheureuse de ces spectacles?

6. Que si vous ne laissez pas néanmoins de venir en ce lieu,je ne m’étonne pas que vous vous acquittiez encore de ces devoirsextérieurs, ou plutôt je m’en étonne. Car vous ne venezici que froidement et comme par coutume, au lieu que vous courez au théâtreavec une ardeur et une avidité insatiable. On n’en voit que troples malheureux effets, lors. que vous retournez chez vous. C’est làque chacun de vous remporte toutes ces ordures dont les paroles licencieuses,les vers impudiques et les ris dissolus ont rempli vos âmes. Toutesces images honteuses demeurent dans votre esprit et dans votre coeur. Delà vient que vous n’avez que de l’aversion pour ce que vous devriezaimer, et que vous aimez ce que vous devriez avoir en horreur.

Il y en a parmi vous qui entrent dans le bain, lorsqu’ils reviennentd’un enterrement; et lorsqu’ils reviennent de la comédie, ils nepleurent point, au lieu qu’ils devraient verser des torrents de larmes.Un corps mort n’a rien d’impur, et ne souille point celui qui en approche.Mais le péché infecte l’âme de telle sorte, et y imprimedes taches si horribles que toutes les eaux de la mer ne suffiraient paspour les effacer. Il n’y a que les larmes et la pénitence qui lepuissent faire. Mais comme ces taches sont invisibles, on n’y pense point.Ainsi nous ne craignons pas ce qui serait véritablement àcraindre, et nous craignons ce qui n’est rien.

Mais que dirai-je du bruit et du tumulte de ces spectacles? de ces criset de ces applaudissements diaboliques? de ces représentations (308)et de ces habits qu’il n’y a que le démon qui ait inventés?On y voit un jeune homme, qui, les cheveux rejetés derrièrela tête, prend des airs de femme et s’étudie à paraîtreune fille dans ses habits, dans son marcher, dans ses regards et dans saparole. On y voit un vieillard qui, après avoir quitté toutehonte avec ses cheveux qu’il a fait couper, se ceint d’une ceinture, s’exposeà toute sorte d’insultes, et est prêt à tout dire,à tout faire, et à tout souffrir. On y voit des femmes, qui,la tête nue, paraissent hardiment sur un théâtre devantun peuple; qui ont fait une étude de l’impudence, qui par leursregards et par leurs paroles répandent le poison de l’impudicitédans les yeux et dans l’oreille de tous ceux qui les voient et qui lesécoutent, et qui semblent conspirer par tout cet appareil qui lesenvironne à détruire la chasteté, à déshonorerla nature, et à se rendre les organes visibles du démon,dans le dessein qu’il a de perdre les âmes. Enfin tout ce qui sefait dans ces représentations malheureuses ne porte qu’au mal lesparoles, les habits, la démarche, la voix, les chants, les regardsdes yeux, les mouvements du corps, le son des instruments, les sujets mêmeset les intrigues des comédies, tout y est plein de poison, touty respire l’impureté.

Comment donc espérez-vous de demeurer chaste après quele diable vous a fait boire de ce calice de l’impudicité; qu’ilen a enivré votre âme, et que par ses noires fuméesil vous a obscurci la raison? Car c’est là qu’il vous fait voirtout ce que le vice a de plus honteux, la fornication, l’adultère,le déshonneur du mariage, la corruption des femmes, des hommes etdes jeunes gens, enfin le règne de l’abomination et de l’infamie.Toutes ces choses devraient donc porter ceux qui les voient, non àrire, mais à pleurer.

Quoi! me direz-vous : voulez-vous que nous fermions le théâtrepour jamais, et que nous renversions tout pour vous obéir? Toutest déjà renversé, mes frères. Car d’oùviennent tous ces piéges que l’on tend tous les jours à lachasteté des mariages, sinon de ces représentations honteuses?N’est-ce pas de là que naissent ces adultères, dont toutest plein aujourd’hui ? N’est-ce pas de là que viennent ces marisinsupportables à leurs femmes, et ces femmes qui se rendent si justementméprisables à leurs maris ? Il est donc visible que c’estle théâtre qui perd tout, et qu’il détruit l’autoritédes rois légitimes pour introduire celle d’un tyran.

Vous me direz peut-être que le théâtre est autorisépar les lois, et qu’ainsi on n’y peut rien trouver de violent et de tyrannique.Mais je vous demande si les tyrans ne sont pas ceux qui s’emparent injustementdes villes, qui séparent les femmes d’avec leurs maris, qui violentla loi de la nature, et qui font servir tout à leur passion détestable?

Qui est-ce, me direz-vous, que le théâtre a rendu adultère?Et moi je vous demande au contraIre, qui est celui qu’il n’a point renduadultère? Si je pouvais ici citer des noms propres, je vous feraisvoir combien ces femmes prostituées, qui paraissent sur le théâtre,ont perdu d’hommes ou en les séparant de celles avec qui Dieu lesavait unis, ou en leur faisant préférer l’avantage honteuxdu vice et de l’infamie au lien sacré du mariage. Quoi donc! medirez-vous, renverserons-nous les lois en détruisant le théâtrequ’elles autorisent ? Quand vous aurez détruit le théâtre,vous n’aurez pas renversé les lois, mais le règne de l’iniquitéet du vice. Car le théâtre est la peste des villes. C’estde là que naissent toutes les séditions et tous les troubles.Ceux qui sont accoutumés à cette vie de théâtre,qui vendent leur voix pour avoir rie quoi vivre, qui n’ont point d’autreoccupation ni d’autre étude que de dire et de faire des folies,sont les plus propres à exciter des séditions, et àcauser des troubles parmi le peuple. Tous ces jeunes gens accoutumésà l’oisiveté, et nourris à cette vie de divertissementset de plaisir, sont les premiers à se soulever et deviennent pluscruels que les bêtes les plus farouches.

7. Qui a porté encore les hommes à rechercher les secretsde la magie sinon le théâtre? Afin d’attirer tout un peupleà venir en foule voir leurs folies, pour assurer à leursreprésentations et à leurs danses le plus d’acclamationset d’applaudissements qu’ils peuvent pour procurer à d’infâmesprostituées comme une escorte d’honnêtes femmes, ils se sonttellement plongés dans toutes les abominations de la magie, qu’ilsn’épargnent pas même les os des morts. N’est-ce pas de làque vient cette profusion de tant d’argent que l’on dépense pouravoir un commerce détestable avec le démon? Que dirai-jedes impuretés et de mille autres crimes qui se commettent en (309)ce lieu? Il est donc clair que c’est vous-mêmes qui corrompez lesmoeurs des hommes, en les attirant à ces divertissements si dangereux.

Irons- nous donc, direz-vous, détruire tout l’amphithéâtre?Plût à Dieu qu’il fût déjà détruit!quoiqu’à notre égard, il le soit il y a longtemps. Néanmoins,je ne vous le commande pas : conservez l’amphithéâtre, maisbannissez-en tous les spectacles et les comédies, et ce vous seraune plus grande gloire que si vous l’aviez détruit.

Imitez au moins les barbares qui se passent bien de tous ces jeux. Quelleexcuse nous restera-t-il, si étant chrétiens, c’est-à-direcitoyens des cieux et associés aux anges et aux chérubins,nous ne sommes pas néanmoins si réglés en ce pointque le sont les païens et les infidèles?

Que si vous avez tant de passion pour vous divertir, il y a bien d’autresdivertissements moins dangereux et plus agréables que ceux-là.Si vous voulez vous relâcher l’esprit, allez dans un jardin, promenez-voussur le bord d’une rivière ou d’un étang. Allez dans un lieudont la vue soit belle, écoutez le chant des oiseaux; ou pour vousdivertir plus saintement, allez visiter les tombeaux des martyrs. Tousces plaisirs sont innocents, vous y trouverez la santé du corpset le bien de l’âme; et ils n’ont rien de ces divertissements criminels,où l’on ne trouve qu’une joie fausse et un prompt repentir.

Mais de plus vous avez votre femme, vous avez vos enfants. Qu’y a-t-ilde comparable à la satisfaction que vous trouvez en eux? Vous avezvotre famille; vous avez vos amis ce sont là les honnêtesdivertissements que vous pouvez prendre, et qui soient égalementutiles et modestes. Car en vérité qu’y a-t-il de plus agréableque les enfants? qu’y a-t-il de plus doux qu’une femme chaste àun mari chaste?

Les barbares ont dit autrefois une parole digne des plus sages d’entreles philosophes. Car entendant parler de ces folies du théâtreet de ces honteux divertissements qu’on y va chercher : " Il semble, "dirent-ils, " que les Romains n’aient ni femmes ni enfants, et qu’ainsiils aient été contraints de s’aller divertir hors de chezeux; " ils voulaient dire par là qu’il n’y à point de plaisirplus doux à un homme sage et réglé, que celui qu’ilreçoit de sa femme et de ses enfants.

Mais si je vous montre, me direz-vous, des personnes à qui cesjeux et ces comédies n’ont fait aucun mal? N’est-ce point un assezgrand mal que d’employer si-inutilement un si long temps, et d’êtreaux autres un sujet de scandale? Quand vous ne seriez point blesséde ces représentations infâmes, n’est-ce rien que d’y avoirattiré les autres par votre exemple? Comment donc êtes-vousinnocent, puisque vous êtes coupable du crime des autres? Tous lesdésordres que causent parmi le peuple ces hommes corrompus, et cesfemmes prostituées; et toute cette troupe diabolique qui monte surle théâtre, tous ces désordres, dis-je, retombent survous. Car s’il n’y avait point de spectateurs, il n’y aurait point de spectaclesni de comédies; et ainsi tant ceux qui les représentent queceux qui les voient, s’exposent au feu éternel, C’est pourquoi,quand même vous seriez assez chaste pour n’être point blessépar la contagion de ces lieux, ce que je crois impossible, vous ne laisserezpas d’être sévèrement puni de Dieu, comme coupablede la perte de ceux qui vont voir ces folies, et de ceux qui les représententsur le théâtre. Que s’il est vrai que vous soyez tellementpur, que ces assemblées dangereuses ne vous nuisent point, vousle seriez encore bien davantage, si vous aviez soin de lés éviter.

Quittons donc ces vaines excuses, et ne cherchons point des prétextessi déplorables. Le meilleur moyen de nous justifier est de fuircette fournaise de Babylone, de nous éloigner des attraits de l’Egyptienne,et s’il est nécessaire, de quitter plutôt notre manteau, commeJoseph, pour nous sauver des mains de cette prostituée. C’est ainsique nous jouirons dans l’esprit, d’une joie céleste et ineffable,qui ne sera point troublée par les remords de -notre conscience;et qu’ayant mené ici-bas une vie chaste, nous serons couronnésdans le ciel, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire maintenantet toujours et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVIII

" EN CE TEMPS-LA JÉSUS PASSAIT, UN JOUR DE SABBAT, A TRAVERSLES BLÉS ; ET SES DISCIPLES, AYANT FAIM, SE MIRENT A ROMPRE DESÉPIS ET A MANGER. CE QUE VOYANT LES PHARISIENS, ILS LUI DIRENT :VOILA VOS DISCIPLES QUI FONT CE QU’IL N’EST POINT PERMIS DE FAIRE AU JOURDU SABBAT. " (CHAP. XI, 1. 2, JUSQUES AU VERSET 9.)

1. Considérez, mes frères, de combien de moyens Jésus-Christse sert peur exciter les Juifs à croire en lui. Premièrement,il donne des louanges extraordinaires à saint Jean en leur présence,parce qu’en leur représentant la grandeur et la saintetéd’un homme si admirable, il leur faisait voir en même temps qu’ilsdevaient ajouter foi aux témoignages si avantageux qu’il rendaitde lui. Secondement, il dit que le royaume des cieux souffrait violence,ce qui était non pas les porter simple. ment, mais comme les pousseret les entraîner à la foi. Troisièmement, il les assureque lès prophéties ont cessé, leur déclarantainsi que c’était lui que les prophètes avaient promis. Quatrièmement,il leur apprend qu’il avait fait de son côté tout ce qu’ildevait faire pour leur salut, ce qu’il exprime par la comparaison de cesenfants que nous avons vue. Cinquièmement, il reproche aux incrédulesleur peu de foi, il déplore leur misère, et tâche deles étonner par les maux terribles dont il les menace. Et enfinil rend grâces à son Père pour ceux qui avaient cruen lui. Car ce mot: " Je vous rends gloire, " est la même chose ques’il disait : " Je vous rends grâces. Je vous rends grâces," dit-il, " de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux" prudents. "

Quoi donc! est-ce qu’il se réjouit de la perte de ceux qui n’ontpas voulu croire? Nullement, mais Dieu garde cette conduite très-sagepour notre salut. Lorsque les hommes s’opposent à la vérité,et refusent de la recevoir, il ne les force point, mais il les rejette,afin qu’ayant méprisé celui qui les appelait, et ne s’étantpoint corrigés de leurs désordres, ils rentrent en eux-mêmes,en se voyant rejetés, et qu’ils commencent à désirerce qu’ils avaient négligé. Cette conduite servait aussi àrendre plus ardents ceux qui avaient embrassé la foi.

Ces mystères donc, si grands et si divins, ne pouvaient êtrerévélés aux uns sans que Jésus-Christ en ressentîtde la joie, ni cachés aux autres, sans lui causer une profonde tristesse,comme il le témoigna en effet en pleurant sur cette Ville malheureuse.Ce n’est donc point parce que ces mystères sont cachés auxsages que Jésus-Christ se réjouit, mais parce que ce quiétait caché aux sages était révéléaux petits. C’est ainsi que saint Paul dit: " Je rends grâces àDieu de ce qu’ayant été auparavant esclaves du péché,vous avez obéi du fond du coeur à la doctrine de l’Evangile,à laquelle vous vous êtes conformés comme àvotre modèle. " (Rom. VI, 7.) Il ne se réjouit pas de cequ’ils avaient été esclaves du péché, maisde ce qu’ayant été tels, ils se sont convertis à Dieu.

Jésus-Christ, par ce mot de " sages, " entend les scribes etles pharisiens. Et il parle de (311) la sorte pour relever le courage deses disciples, en leur représentant que tout pécheurs etgrossiers qu’ils sont, ils ne laissent pas d’avoir reçu des lumièreset des connaissances que les sages et les prudents avaient laisséperdre. Jésus-Christ marque donc par ce mot de " sage " non ceuxqui le sont véritablement, mais ceux qui le croient être,parce qu’ils ont cette sagesse que le monde estime. Aussi il ne dit pas: " Et vous les avez révélées " aux fous et aux insensés,mais " aux petits, " c’est-à-dire à ceux qui sont simpleset sans déguisement. Ce qui fait voir que si ces faux sages n’ontpas reçu cette grâce, ç’a été par unegrande justice de Dieu.

Il nous avertit aussi par ces paroles de fuir la vaine gloire, et derechercher avec ardeur la simplicité et l’humilité. C’estce que saint Paul marque clairement et avec force, lorsqu’il dit: " Quenul ne se trompe soi-même: Si quelqu’un d’entre vous pense êtresage selon le monde, qu’il devienne fou à l’égard du mondepour devenir vraiment sage. " (Cor. III, 17). C’est dans cette sainte folieque paraît la grâce de Dieu.

Mais pourquoi Jésus-Christ rend-il grâces de cette conduiteà son Père, puisqu’il en est lui-même l’auteur? Commeil prie ailleurs son Père pour nous, il lui rend à cetteoccasion ces actions de grâces pour nous, et dans lés deuxcas il montre l’excès de l’amour qu’il nous porte. Il fait voirencore par ces paroles que ces sages superbes sont rejetés de sonPère comme de lui. Il pratique ici par avance ce qu’il a commandéà ses apôtres, lorsqu’il leur a dit: "Ne donnez point leschoses saintes aux chiens. " (Matth. VII, 6.)

Il montre encore par là, et que lui et que son Père nouspréviennent de leur bonne volonté, le Fils en se réjouissantet en rendant grâces des faveurs que nous recevons, et le Pèreen nous faisant voir qu’il les a faites de son mouvement propre, et sansy être excité par aucune prière. " Oui, " dit-il, "mon Père, parce qu’il vous a plu ainsi. " Saint Paul nous apprendpourquoi il a plu à Dieu de cacher ses mystères àces faux sages : " Parce que cherchant, " dit-il, " à établirleur propre justice, ils n’ont pas été assujétis àla justice de Dieu. " (Rom. I, 3.)

Dans quels sentiments croyez-vous qu’étaient alors les apôtresd’avoir des connaissances que les sages du monde n’avaient pas, de lesavoir en demeurant toujours petits, et de les avoir par la révélationde Dieu même? Saint Luc marque que Jésus-Christ vit alorsses soixante-douze disciples revenir à lui, et lui dire " que lesdémons leur étaient assujétis, " et qu’il commençaà se réjouir en esprit, et à dire ces paroles précédentes,qui leur inspiraient tout ensemble, et du zèle pour Dieu, et unhumble sentiment d’eux-mêmes.

2. Cet empire qu’ils exerçaient sur les démons élevaitnaturellement les coeurs des disciples. Jésus-Christ les rabaissepar ces paroles, en leur montrant que les 1umières qu’ils avaientne venaient que de la pure volonté de Dieu, et non point de leurmérite; comme s’il leur disait : Les scribes et les pharisiens quiont été sages et prudents en eux-mêmes sont tombéspar leur orgueil. Si donc Dieu leur a caché ces mystèresà cause de leur présomption, vous, mes apôtres, appréhendezun traitement semblable, et demeurez toujours petits, puisque c’est cettesimplicité et cette humilité d’enfants qui vous a fait mériterces secrets du ciel, comme il n’y a que l’orgueil qui en ait privéces sages. Lorsque Jésus-Christ dit à son Père: "Vous leur avez caché ces choses, " il ne marque pas qu’il soit leseul auteur de cette punition, sans qu’ils y aient contribué deleur part. Mais comme lorsque saint Paul, en disant que Dieu " a livréet abandonné les sages du monde à l’égarement d’unesprit dépravé et corrompu (Rom.I, 28), " n’entend pas quece soit Dieu qui, de lui-même, les ait jetés dans ces ténèbres,mais qu’ils s’y sont précipités par leur faute; il faut entendrede même ce que Jésus-Christ dit en ce lieu : " Vous avez cachéces choses aux sages, et les avez révélées aux petits."

Mais Jésus-Christ voulant empêcher qu’on ne crûtpar ces paroles " Je vous rends gloire, mon Père, de ce que vousavez révélé ces choses aux petits, " qu’il n’eûtpas lui-même la puissance de faire ces révélations,il ajoute : " Mon Père m’a mis toutes choses entre les mains (27)." Il semble dire à ses disciples qui se réjouissaient dece que les dé-mous leur étaient assujétis Pourquoiadmirez-vous tant que les démons vous obéissent? Tout està moi : " Mon père m’a mis toutes choses entre les mains." Quand vous entendez ces paroles : " Mon Père m’a mis toutes chosesentre les mains, " n’ayez point de pensées basses et terrestres.Car, de peur que (312) vous ne crussiez qu’il y eût deux dieux nonengendrés, il se sert à dessein du mot de " Père",et il montre ainsi en plusieurs autres endroits qu’il est, et engendrédu Père, et en même temps le Seigneur souverain de touteschoses. Mais il ajoute encore quelque chose de plus grand pour élevernos esprits plus haut.

" Nul ne connaît le Fils que le Père, comme " nul ne connaîtle Père que le Fils, et celui à qui le Fils l’aura voulurévéler (47)." Ces paroles paraîtront peut-êtreà ceux qui n’ont pas assez de lumière n’avoir aucune liaisonavec ce qui les précède, mais cette liaison existe. Aprèsavoir dit : " Mon Père m’a mis toutes choses entre les mains, "il semble qu’il ajoute: Pourquoi vous étonnez-vous que, je soisle Maître souverain? J’ai quelque chose encore de bien plus grand,savoir, de connaître parfaitement mon Père, et d’êtrede même substance que lui. Car c’est ce qu’il donne à entendreen disant qu’il est le seul qui connaît son Père.

Mais il ne leur parle ainsi, que lorsqu’il leur a donné par sesmiracles une preuve de sa puissance, et que non-seulement ils lui voyaientfaire ces miracles à lui-même, mais qu’ils en faisaient eux-mêmes,par la vertu de son nom. Et comme il venait de dire en parlant àson Père: " Vous avez révélé ces choses auxpetits, " il montre que cette révélation venait aussi delui-même en disant: " Nul ne connaît le Père que leFils, et celui à qui le Fils l’aura voulu révéler;"non celui à qui Dieu aura ordonné, ou à qui il auracommandé de révéler le Père, " mais àqui le Fils l’aura voulu révéler. " Que " s’il révèleson Père, " il se révèle aussi lui-même; maisil ne le dit pas expressément parce que c’est une chose qui s’entendassez d’elle-même. Mais il marque positivement qu’il révèleson Père, il le fait ici et ailleurs encore, comme lorsqu’il dit: " Nul ne peut venir à mon Père, sinon par moi. " (Jean,XIV, 8.)

Il montre encore par ces paroles, qu’il n’a qu’une même volontéet qu’un même sentiment avec son Père: Je suis, dit-il, siéloigné d’avoir jamais de différend avec lui et dele combattre en rien, qu’il est au contraire impossible de venir àlui que par moi. Comme les Juifs étaient particulièrementscandalisés de ce que Jésus-Christ leur paraissait un adversairede Dieu, un homme qui usurpait la Divinité, il s’efforce par tout,et par ses actions, et encore plus ici par ses paroles, de détruirecette pensée.

Quand il dit " que personne ne connaît le Père que le Fils," il ne veut pas dire que tout le reste des hommes l’ignore entièrement,mais seulement que les hommes n’ont pas la même connaissance du Pèrequ’en a le Fils, et que de même ils ne connaissent point le Fils,comme le connaît le Père. Car Jésus-Christ ne dit pasces paroles comme l’impie Marcion le croit, de quelque Dieu inconnu dontjamais personne n’ait eu la moindre connaissance; mais il marque ici uneconnaissance très-claire et très-parfaite; et cette connaissance,nous ne la possédons ni du Père, ni du Fils, selon cetteparole de saint Paul: " Ce que nous avons maintenant de connaissance etde prophétie est très-imparfait. " (I Cor. XIII, 12.)

Le Fils de Dieu, après avoir excité par ces paroles l’ardeurde ses disciples, et leur avoir montré qu’il est tout-puissant,commence ensuite à les appeler à lui.

" Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et quiêtes chargés, et je vous soulagerai (28)." Il n’appelle pointcelui-ci ou celui-là en particulier, mais en généraltous ceux qui sont accablés de soins, de tristesses, d’inquiétudeset de péchés. " Venez à moi, " leur dit-il, non pasafin que je tire vengeance de vos crimes, mais afin que je vous en délivre." Venez à moi, " je vous invite, non que j’aie aucun besoin de voslouanges, mais parce que j’ai une ardente soif de votre salut. " Et jevous soulagerai. " Il ne dit pas seulement : Je vous sauverai, mais: Jevous établirai dans un très-parfait repos. . " Prenez monjoug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur etvous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et monfardeau est léger (29, 30). " Ne tremblez point quand vous entendezparler de " joug, " car il est " doux. " Ne craignez point quand je vousparle d’un " fardeau, " car il est " léger. " Comment donc, me direz-vous,Jésus-Christ dit-il ailleurs: " que la porte est petite et la voie" étroite? " Elle est petite si vous êtes lâche, elleest étroite si vous êtes paresseux. Mais quand vous accomplirezce que Jésus-Christ vous commande, son fardeau vous sera léger.C’est dans ce sens qu’il lui donne ici ce nom.

Mais comment, me direz-vous, pourrai-je accomplir ce que Jésus-Christcommande? Vous l’accomplirez, si vous êtes doux, modeste et humble.Car l’humilité est la mère de toutes les vertus. C’est pourcette raison que lorsque (313) Jésus-Christ, prêchant surla montagne, veut apprendre aux hommes la loi de Dieu, il commence parl’humilité. Il confirme encore ici ce qu’il a dit alors, et il prometà cette vertu une grande récompense. Elle ne vous rendrapas, dit-il, seulement utile aux autres; vous serez le premier qui en recevrezle fruit, puisque " vous trouverez le repos de vos âmes. " Il vousdonne dès ce monde ce qu’il vous prépare en l’autre, et ilvous fait goûter par avance le repos " du ciel.

3. Mais pour vous rendre plus doux et plus agréable ce qu’ilvous commande, il se propose lui-même pour modèle. Que craignez-vous?dit-il. Appréhendez-vous de paraître méprisable envous humiliant? Regardez-moi; considérez en combien de manièresje me suis humilié, et vous reconnaîtrez quel bien c’est quel’humilité.

Remarquez, mes frères, par combien de raisons Jésus-Christexhorte ses apôtres à être humbles. Il leur proposeson exemple: " Apprenez de moi, " dit-il, " que je suis doux et humblede cœur. " Il leur marque les récompenses des humbles: " Vous trouverez," dit-il, " le repos de vos âmes. " Il leur promet lui-mêmede les assister : "Car je vous soulagerai, " dit-il. Enfin il les assurequ’il leur adoucira son joug: " Car mon Joug est doux, et mon fardeau estléger. " C’est ce que saint Paul tâche de persuader aux chrétiens,lorsqu’il leur dit: " Le moment si court et si léger des afflictionsque nous souffrons, produit en nous le poids éternel d’une souveraineet incomparable gloire. " (II Cor. IV, 17.)

Mais comment, me direz-vous, peut-on appeler ce fardeau léger;puisqu’il nous dit: " Si quelqu’un ne hait son père et sa mèreet s’il ne porte sa croix et ne me suit, il n’est pas digne de moi. Siquelqu’un ne renonce à toutes choses, il ne peut être mondisciple (Luc, XIV, 26-29); " et qu’il nous commande même de donnernotre propre vie? Il faut que saint Paul vous apprenne comment ces deuxchoses peuvent s’allier : " Qui nous séparera, " dit-il, de l’amourde Jésus-Christ? Sera-ce " l’affliction, ou les déplaisirs,ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou les périls,ou le fer et la violence? " (Rom VIII, 35.)

Il dit encore au même endroit : " Quand je considère lessouffrances de la vie présente , je trouve qu’elles n’ont aucunepros portion avec cette gloire que Dieu doit découvrir un jour,et faire éclater en nous." Mais passez des paroles aux actions,et considérez la joie que recevaient les apôtres, lorsqu’aprèsavoir été fouettés dans les synagogues, ils s’en retournaientavec joie: " Parce qu’ils avaient été trouvés dignesde souffrir cette ignominie pour le nom de Jésus-Christ. " (Act.V, 54.) Que si après cela vous tremblez encore en entendant ce motde " joug et de fardeau, " vous n’en devez accuser que votre propre paresse.Quand vous serez prêts à tout, et que vous vous offrirez debon coeur à ce qui vous arrivera, tout vous paraîtra facile.

C’est pourquoi Jésus-Christ voulant nous montrer que nous devonsnous efforcer de notre part à nous faire violence, éviteégale. ment ou de ne nous dire que des choses douces et agréables,ou de ne nous en dire aussi que de pénibles et sévères; mais tempérant les unes par les autres, il appelle sa loi un "joug, " mais un joug agréable; et un " fardeau, " mais un fardeau" léger ; " afin que vous n’en ayez ni horreur comme étanttrop pénible, ni mépris comme étant trop léger.

Si donc la vertu vous paraît encore rude et austère, jetezles yeux sur les peines encore plus fâcheuses qui accompagnent lamauvaise vie. Jésus-Christ les indique assez, lorsqu’avant que deparler de son joug, il dit: " Venez à moi vous tous qui êtesfatigués et qui êtes chargés, " pour montrer combienle péché est pénible, et que c’est un fardeau accablantet insupportable. li ne dit pas seulement " qui êtes fatigués;" mais il ajoute : " Qui êtes chargés, " ce que David marqueplus clairement en exprimant quelle est la nature du péché:" Mes iniquités se sont appesanties sur " moi comme un lourd fardeau." (Ps. XXX VII, 4.) Et le prophète Zacharie décrivant lepéché l’appelle " un talent de plomb. " (Zach. V, 9.) Maisnous ne le sentons que trop par notre propre expérience. Rien nerend l’âme si pesante, ne l’accable davantage, et ne la rend plusaveugle que le poids du péché, et la mauvaise conscience,comme il n’y a rien au contraire qui la rende plus légère,et qui l’élève plus à Dieu que la vertu.

Qu’y a-t-il de plus pénible en apparence que de ne rien posséder?que de tendre la joue droite quand on flous a frappés sur la gauche?que de ne point rendre le mal pour le mal, que de s’exposer à unemort violente? Cependant (314) si nous jugeons sainement des choses, non-seulementnous ne trouverons pas ces choses pénibles, mais elles nous paraîtrontmême très-douces et très-agréables. Ne soyezpoint surpris de ceci, et ne vous troublez pas de ce que je dis. Examinonsavec soin chacune de ces choses dont je viens de vous parler. Commençons,si vous voulez, par ce qui paraît plus insupportable presque àtout le monde. Dites-moi donc lequel des deux vous choisiriez, d’avoirsimplement le Soin de votre nourriture de chaque jour, ou de vous chargerl’esprit de mille inquiétudes pour l’avenir? de n’avoir qu’un habitsans en désirer davantage, ou d’en posséder un grand nombre,et d’être tourmente jour et nuit par le soin de les garder, d’êtretoujours dans l’appréhension, ou que les vers ne les mangent, ouque les voleurs ne les emportent, ou qu’un serviteur ne vous les dérobe?

Je ne puis pas vous exprimer par mes paroles le bonheur de cet étatautant qu’on le ressent par l’expérience, et je souhaiterais detout mon coeur qu’il y eût ici un de ces chrétiens parfaitsqui vivent retirés du monde. Vous reconnaîtriez le contentementineffable dont il jouit dans cette profession, et vous verriez que, considérantsa pauvreté comme son trésor, il ne voudrait pas la changercontre tous les biens du monde. Mais les riches, dites-vous, voudraient-ilsdevenir pauvres, pour se décharger des soins qui les accablent?Il est vrai qu’ils ne le voudraient pas. Mais cet attachement qu’ils ontà leurs .richesses n’est pas une preuve de la satisfaction qu’ilsy trouvent, mais de la maladie et du dérèglement de leuresprit. Je n’en veux point d’autres juges qu’eux-mêmes, puisqu’ilsse trouvent tous les jours accablés de nouvelles inquiétudes,et qu’ils pro-testent que la vie leur est à charge. Ces pauvresévangéliques dont je parle ont bien différents. Ilssont toujours dans la joie, toujours dans la paix, et ils se glorifientplus de leur pauvreté que les rois de leur diadème.

4. Considérez aussi combien la pratique des conseils de l’Evangilepeut contribuer à notre repos, puisqu’il est plus aisé detendre l’autre joue à celui qui nous a donné un soufflet,que de se mettre en état de le lui rendre. L’un est la source desdivisions et des guerres, l’autre apaise toutes les querelles. L’un allumeencore davantage le feu de la passion qui brûlait dans notre frère,l’autre l’éteint, et dans lui et dans nous-mêmes. Or il estindubitable qu’il est plus doux de ne point brûler que d’êtreconsumé du feu. Et si cela est vrai du corps, c’est encore plusvrai de l’âme.

Vous regardez de même la mort comme un grand mal, et cependantelle est un bien pour. les serviteurs de Dieu. Car lequel est le plus agréablede lutter dans le combat, ou d’être déjà vainqueur;de courir dans la carrière, ou d’être déjà couronné;de combattre encore contre les flots, ou d’être déjàarrivé au port ? La mort donc est préférable àla vie. L’une délivre de la tempête, l’autre en ajoute toujoursde nouvelles, et nous expose à mille périls et mille malheursqui nous rendent insupportables à nous-mêmes.

Si vous ne me croyez pas, demandez à ceux qui ont ététémoins de la constance des martyrs; Ils savent que ces saints ontété battus de verges et déchirés par des onglesde fer, avec un visage serein et tranquille, qu’ils se sont étendussur des grils brûlants, comme s’ils se fussent couchés surdes roses, et qu’ils ont trouvé les délices et une joie toutecéleste dans les supplices les plus effroyables, et dans la mortmême. C’est pourquoi saint Paul, près de mourir, et d’unemort violente, dit : " Je me réjouis et je me conjouis pour voustous, et vous, réjouissez-vous de même, et conjouissez-vousavec moi. " (Philip. II, 16, 17.) Qui n’admirera le zèle avec lequelce grand apôtre exhorte toute la terre à prendre part àsa joie? Tant il croyait que c’est un grand avantage de sortir bientôtde cette vie, et que la mort qui paraît si terrible n’a rien qued’aimable et de désirable à un disciple de Jésus-Christ!

On pourrait prouver encore par beaucoup d’autres raisons combien lejoug du Sauveur est doux et léger, mais considérons maintenantcombien celui du péché est dur et insupportable. Examinonsces avares qui ne rougissent point de leurs rapines et de leurs usures.Qu’y a-t-il de plus pénible que ce commerce infâme? combiende soins, combien d’afflictions, combien de périls, combien de piéges,combien de guerres naissent tous les jours de ce désir d’amasser?Comme la mer n’est point sans agitation, ainsi ces personnes ne sont jamaissans trouble et sans crainte. Les peines et les inquiétudes se succèdentles unes aux autres, et avant que les unes soient finies les (315) autresrecommencent, et trouvant l’âme déjà blessée,lui font encore de nouvelles plaies.

Que si vous passez des avares aux personnes colères et insolentes,où trouverez-vous un supplice aussi grand que le leur? Combien seblessent eux-mêmes en blessant les autres, et combien est ardentecette fournaise qu’ils allument sans cesse dans leur coeur, dont la flammesecrète et intérieure ne s’éteint jamais?

Qu’y a-t-il encore de plus misérable que ceux qui sont possédésd’une passion brutale et honteuse? ils vivent comme Cala, toujours dansl’agitation, toujours dans la crainte; et ils sont plus touchésde la mort des personnes qu’ils aiment criminellement, qu’ils ne le sontde celles de leurs plus proches.

Qu’y a-t-il aussi de plus inquiet et de plus furieux que l’orgueilleux?Venez donc, venez tous à moi, dit Jésus-Christ : " Apprenezde moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le reposde vos âmes. " Car la douceur qui est humble est la mère detous les biens. Ne craignez donc point ce joug, ne fuyez point ce fardeau,qui vous décharge de ces autres infiniment plus pesants. Soumettez-vousà ce joug de tout votre coeur, et vous reconnaîtrez combienil est doux. Il ne vous accablera point. Il vous sera un ornement plutôtqu’une charge. Il vous conduira dans la voie droite et royale sans tomberdans les précipices, à droite et à gauche, et il vousfera marcher avec plaisir et avec liberté dans le sentier de Jésus-Christ.

Puis donc que ce joug est si doux, qu’il nous met dans une si grandeassurance, et qu’il nous remplit d’une joie ineffable, embrassons-le detout notre coeur, et portons-le avec ardeur et avec zèle, afin quenous trouvions ici le repos de nos âmes, et dans le ciel les bienséternels, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ à qui est la gloire et l’empire maintenant ettoujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIX

" ALORS JÉSUS DIT CES PAROLES : JE VOUS RENDS GLOIRE, MON PÈRE,SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, DE CE QUE VOUS AVEZ CACHÉ CES CHOSESAUX SAGES ET AUX PRUDENTS, ET QUE VOUS LES AVEZ RÉVÉLÉSAUX SIMPLES ET AUX PETITS. OUI, MON PÈRE, PARCE QUIL VOUS A PLUAINSI. " (CHAP. XI. 25,26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE)

1. Saint Luc dit que ceci arriva le jour du sabbat appelé " lesecond premier. " Que veut dire ce mot, sinon qu’il y avait alors une doublesolennité : l’une du sabbat du Seigneur, et l’autre de quelque fêtequi y survenait encore ? Car les Juifs appelaient ces fêtes égalementdu nom de sabbat. Mais d’où vient que celui qui prévoyaittout, conduisait ses disciples par cet endroit, sinon pour montrer qu’ilne voulait point alors observer le sabbat? Il ne le voulait pas garderalors pour de grandes raisons, Car on voit partout qu’il ne (316) se dispensede l’observer que lorsqu’il en avait un légitime sujet, afin defaire cesser la loi sans scandaliser personne.

Il y a néanmoins eu des occasions où il a témoignévouloir à dessein ne la pas garder, comme lorsqu’il fit de la bouepour en frotter les yeux de l’aveugle-né, et lorsqu’il dit " MonPère depuis le commencement du u monde agit, et moi j’agis aussiavec lui. " (Jean, V, 8.) Jésus-Christ se conduisait avec cettemodération ou pour glorifier son Père ou pour épargnerla faiblesse de ce peuple. C’est ce qu’il fait dans notre évangile,lorsqu’il s’excuse de la violation du sabbat, par la nécessitéoù se trouvaient ses disciples. Or, ce qui est évidemmentpéché ne s’excuse par aucune raison. Un homicide ne peutpoint s’excuser sur sa colère, ni un adultère sur sa passion.Mais comme il ne s’agissait point ici d’une chose essentiellement mauvaise,la nécessité où les apôtres étaient réduitspouvait suffire pour les exempter de faute.

Mais admirons ici, je vous prie, le détachement des apôtres:comme ils n’avaient aucun soin du corps; comme les moindres choses leursuffisaient pour les nourrir, et comme dans les besoins même lesplus pressants, ils ne pensaient point à s’éloigner tantsoit peu de la compagnie de Jésus-Christ ! Car s’ils n’eussent souffertune grande faim, ils n’auraient jamais voulu violer le sabbat.

" Ce que voyant les pharisiens, ils lui dirent: Voilà vos disciplesqui font ce qui n’est point permis de faire au jour du sabbat (2)." Lespharisiens ne paraissent pas ici aussi aigres qu’à l’ordinaire,quoique le sujet semble le comporter. Ils se contentent de dire assez simplementle mal qu’ils reprennent dans les disciples; au lieu que lorsque Jésus-Christrétablit miraculeusement la main desséchée, on lesvit s’emporter d’une si furieuse colère, qu’ils délibérèrentde le tuer. D’où vient cette différence? C’est que lorsqu’ilsne voient rien d’éclatant dans les actions de Jésus-Christ,ils sont un peu plus paisibles; mais lorsqu’ils voient des guérisonsmiraculeuses, ils deviennent cruels et furieux. Tant ils étaientennemis du salut des hommes! Mais remarquez. comment Jésus-Christexcuse ses disciples.

" N’avez-vous pas lu ce que fit David lorsque lui et ceux qui l’accompagnaientfurent pressés de la faim (3)? Comme il entra dans la maison deDieu, et mangea les pains qui y étaient exposés, qu’il n’étaitpermis de manger qu’aux seuls prêtres, et non point à luini à ceux qui étaient avec lui (4). " Quand Jésus-Christdéfend ses apôtres, il allègue David ou quelque prophète;mais quand il se défend lui-même, il allègue son Pèrecéleste. Il leur parle avec force: " N’avez-vous point lu, " leurdit-il, " ce que fit David? " La gloire et la réputation de ce saintroi était si grande que saint Pierre, après la résurrectionde Jésus-Christ, parlant de lui devant les Juifs, se croit obligéd’user de ces termes : " Permettez-moi, mes frères, de vous direavec liberté, touchant le patriarche David, qu’il est mort, et qu’ila été mis dans le sépulcre. " (Act. II, 29.)

Mais pourquoi Jésus-Christ, lorsqu’il parle de ce saint prophète,soit ici, soit plus tard, ne lui donne-t-il jamais de louanges? C’étaitpeut-être parce qu’il descendait de lui. Si les pharisiens eussentété plus doux et plus compatissants, Jésus-Christse fût contenté d’excuser ses apôtres par la faim qu’ilsenduraient; mais parce qu’ils étaient durs et inhumains, il leurrapporte cet exemple.

Saint Marc dit que le fait concernant David se passa sous le grand’prêtreAbiathar; en cela il ne contredit pas l’auteur du premier livre des Rois,mais montre seulement que ce prêtre avait deux différentsnoms. Il marque même que ce fut ce prêtre qui donna ces pains,pour mieux défendre ses disciples, en rappelant qu’un prêtreavait non-seulement permis une pareille action, mais y avait mêmecontribué.

Et il serait inutile de dire que David était prophète,puisque les prophètes mêmes n’avaient point ce droit qui étaituniquement réservé aux prêtres, ainsi que le dit expressémentJésus-Christ : " Il n’était permis de les manger qu’aux seulsprêtres. " Quand il eût été mille fois prophète,il n’était point prêtre. Et s’il était prophète,ceux qui l’accompagnaient ne l’étaient pas, et ils mangèrentnéanmoins de ces pains que le grand prêtre leur donna.

Mais quoi ! me direz-vous, les apôtres étaient-ils égauxà David? Que me parlez-vous de dignité quand il est questiond’une violation au moins apparente de la loi, et d’une pressante nécessiténaturelle? Si la nécessité a excusé David, elle doità plus forte raison excuser les apôtres. Et plus David auraété (317) grand, plus ceux qui l’auront imité serontexcusables.

2. Mais à quoi sert toute cette histoire, me direz-vous, puisqueDavid n’a point violé le sabbat? Il n’a point violé le sabbat,mais il a fait ce qui était encore moins permis: c’est donc uneraison de plus pour admirer la sagesse de Jésus-Christ qui, pourjustifier ses disciples d’avoir violé le sabbat, rapporte un exemplequi n’est pas tout à fait semblable, mais qui prouve beaucoup plus.Car ce n’était pas une égale faute de ne pas garder le respectdû au jour du sabbat, ou de toucher à cette table sacrée,dont il n’était pas permis d’approcher. Il y avait plusieurs exemplesde la violation du sabbat. On le violait presque tous les jours, commedans la circoncision, et dans plusieurs actions semblables. On voit mêmequ’il fut violé dans la prise de Jéricho. Mais il n’y avaitque ce seul exemple de la profanation de ces pains; ce qui le rendait bienplus fort, et plus propre aux desseins de Jésus-Christ. Il auraitpu même insister davantage sur cet exemple, et leur dire: Commentpersonne n’a-t-il accusé David de cette profanation, puisqu’elledonna même lieu à la mort de tant de prêtres? Mais ilne le fait pas, et il se contente de prendre de cette histoire ce qui étaitentièrement attaché à son sujet. Il justifie encoreses apôtres d’une autre manière, et après avoir ferméla bouche aux pharisiens par l’exemple de David , et répriméleur insolence par l’autorité de ce saint prophète, il leurapporte un autre argument pour les confondre encore davantage.

" N’avez-vous point lu dans la loi que les prêtres au jour dusabbat violent le sabbat dans le temple et ne sont pas néanmoinscoupables (5) ? " Dans l’action de David, c’est la circonstance qui produitla violation, mais il n’y avait rien de semblable dans la manièredont les prêtres violaient le sabbat. Néanmoins Jésus-Christne rapporte point d’abord cette raison si convaincante. Il défendpremièrement cette action de ses apôtres, comme en l’excusant,et ensuite il la justifie entièrement. Il fallait ainsi réserverpour la fin ce qu’il y avait de plus fort, quoique cette premièreraison eût aussi sa force. On me dira que ce n’est pas déchargerquelqu’un d’un crime que de dire qu’un autre y soit tombé. Maislorsqu’une action s’est faite publiquement sans donner lieu à uneaccusation, il semble que son exemple est la justification de ceux quil’imitent.

Cependant Jésus-Christ ne se contente pas de cela. Il apporteencore une raison plus puissante, et il montre que cette violation du sabbatn’est point un péché, ce qui lui donnait tout l’avantagesur ses ennemis. Il fait voir que la loi se détruisait elle-même;qu’elle se détruisait doublement, puisqu’elle ne permettait passeulement de violer le sabbat, mais de le violer dans le temple même;ou plutôt qu’elle se détruisait triplement, car ce n’étaitpas simplement le sabbat qui était violé et dans le temple,mais encore c’étaient les prêtres qui commettaient cette violation,sans qu’il y eût en cela aucun péché: " Et ils ne sontpas néanmoins coupables, " dit Jésus-Christ.

Considérez donc, mes frères, combien de preuves Jésus-Christrapporte tout ensemble: preuves tirées du lieu, c’est dans le temple;des personnes, ce sont des prêtres; du temps, c’est le jour du sabbat;de la chose même, c’est la violation d’un jour saint. Car Jésus-Christne dit pas : Ils n’observent pas le sabbat; mais ce qui est beaucoup plus,ils "le violent, " et ceux qui sont plus que ses apôtres, non-seulementn’en sont point punis, mais ils ne fout pas même la moindre faute:" Et ne sont pas néanmoins coupables."

Cette dernière preuve est donc bien différente de la première.Car David n’a fait qu’une fois ce qu’il fit alors: il ne l’a fait que parune nécessité absolue; il n’était pas prêtrelorsqu’il le faisait, ce qui le rendait fort excusable : au lieu que ceque dit Jésus-Christ dans cette dernière raison, se faisaità chaque jour de sabbat, et par les prêtres, et dans le templemême, et par l’ordre de la loi. Car lorsque j’excuse les prêtresen cette rencontre, dit Jésus-Christ, ce n’est point en usant enverseux d’aucune condescendance, mais en les jugeant selon la justice. Il semblefaire l’apologie des prêtres , mais il fait en effet celle des apôtres:et en assurant des uns " qu’ils ne sont aucunement coupables, " il faitvoir que les autres sont très-innocents.

Mais les apôtres, direz-vous, n’étaient pas prêtres,ils étaient plus que les prêtres, puisqu’ils appartenaientau véritable Seigneur du temple, à Celui qui n’étaitpas la figure des choses divines, comme le temple des Juifs, mais la véritémême; C’est pourquoi Jésus-Christ leur dit; " Et cependantje vous dis que (318) Celui qui est ici est plus grand, que le temple (6)."J’admire que les Juifs entendant cette parole n’en sont point irrités.C’était peut-être parce qu’elle n’était point accompagnéede miracles et de la guérison de quelque malade. Cependant commeelle, pouvait leur paraître dure, il la couvre aussItôt etdétourne son discours ailleurs en leur disant avec quelque force!

" Que si vous entendiez bien cette parole: J’aime mieux la miséricordeque le sacrifice, vous n’auriez pas condamné, des innocents. (7)". (Osée, VI.) Il diversifie son. discours. Il fait voir tantôtque ses apôtres méritent qu’on les excuse et tantôtqu ils n’ont rien fait dont on les puisse accuser : " Vous n’auriez pas," dit il, " condamné des innocents " Il avait déjàfait voir par la comparaison des prêtres que ses disciples n'étaientpoint coupables, mais il l' assure ici de son autorité propre qu’ilappuie néanmoins sur la loi, en rapportant le passage du prophèteEnfin, après tant de raisons, il finit par cette dernière.

3. "Car le Fils de l’Homme est maître du sabbat même (8)" Ce qu’il entend de lui-même, quoique saint Marc témoigneque cette parole a été dite en général de tousles hommes. Car il dit " Le sabbat est fait pour l' homme et non l' hommepour le sabbat ". Si cette parole est vraie, me direz-vous, pourquoi celuiqui ramassait du bois le jour du sabbat en fut il puni? Je vous répondsque Dieu usa alors de cette rigueur, parce que s’il eut laissé violerimpunément cette loi aussitôt qu’elle fut faite, on ne sauraitpoint gardée ensuite. L'observation du sabbat était d’abordtrès avantageuse aux hommes Elle leur apprenait a être douxet charitables les uns envers les autres, et les instruisait de la sagesseet de la providence de Dieu dans la conduite du monde , comme le témoigneEzéchiel. (Ezéch. XX, 6.) Elle les avertissait de se séparerau moins pour un peu de temps de leurs dérèglements et deleurs péchés, et de s’appliquer aux choses spirituelles.Si Dieu, en donnant cette loi aux Juifs, leur eut dit Vous pourrez vousappliquer à quelque bon ouvrage au jour du sabbat, mais vous neferez en ce jour rien de ce qui sera mauvais, ils n’eussent pu s’empêcherde travailler. C’est pourquoi il leur dit absolument: Ne faites aucun ouvrageen ce jour; et ils ne peuvent pas même ainsi se soumettre àcette loi. Mais Dieu a fait assez voir, en l’établissant, qu’ilne désirait autre chose des Juifs, sinon qu’ils s’abstinssent defaire le mai: " Vous n’y ferez rien, " dit-il, " excepté les ouvragesqui sont propres à"l’âme. " Car dans le temple tout se passaitce jour-là comme les autres jours: on y travaillait même beaucoupplus que les autres jours, Et ainsi Dieu découvrait dès lorsà ce peuple par des ombres et des figures la lumière de savérité.

Jésus-Christ donc, me direz-vous, a-t-il voulu abolir une loiqui était si utile? A Dieu ne plaise! Bien loin de l’abolir, ill’a étendue encore plus loin. Le temps était venu d’instruireles hommes de toutes les vérités, et d’une manièreplus sublime et plus élevée. Il ne fallait plus que ces ordonnanceslégales liassent les mains à un homme qui, étant délivréet affranchi du péché, courait avec ardeur dans la voie deDieu. Ce n’était plus le temps d’apprendre seulement par l’observationdu sabbat que Dieu était le maître et le créateur datoutes choses, ni de se servir de cette considération pour êtreplus doux et plus humain, lorsque les hommes étaient invitésà se rendre les imitateurs de la charité infinie de Dieumême : " Soyez, " dit-il, " miséricordieux comme votre Pèrecéleste est miséricordieux. " (Luc, VI, 22.) Il ne fallaitplus non plus nous ordonner de célébrer seulement un jourde la semaine, puisque Dieu nous commande maintenant de ne faire de toutenotre vie qu’une seule fête : " Célébrons une fête,"dit saint Paul, " non pas dans le vieux levain, ou dans le levain de lamalice ou de la corruption, mais avec les pains purs de la sincéritéet de la vérité. " (I Cor. V, 7.) Pourquoi commander de passerle jour auprès de l'arche de Dieu et de l’autel d’or, à ceuxqui deviennent eux-mêmes le temple de Dieu, qui l’ont toujours présentdans eux et qui s’entretiennent sans cesse avec lui par leurs prières,par leurs sacrifices, par la lecture de sa parole et par la pratique del’aumône et des bonnes oeuvres? Enfin de quoi servirait l’observationdu jour du sabbat à celui qui passe sa vie dans une fête quine finit point, et dont la conversation est toujours dans le ciel?

Célébrons, mes frères, ce sabbat célesteet continuel, et abstenons-nous de toute oeuvre servile et mauvaise Appliquons-nousde plus en plus à des choses divines et spirituelles, et séparons-nousde tout ce qui est humain et (319) terrestre : entrons comme dans un saintrepos, dans une inaction et une oisiveté bienheureuse, empêchantnos mains de se prêter à l’avarice et tout notre corps des’employer à des travaux vains et inutiles, semblables àceux où s’occupaient autrefois les Juifs en Egypte.

Car lorsque nous amassons évidemment de l’or, nous ne différonsen rien de ces Hébreux que des maîtres cruels tenaient attachésà la boue et à la paille qu’ils travaillaient sous le fouet,et dont ils faisaient de la brique. Le démon oblige encore aujourd’huià ces mêmes ouvrages et avec la même barbarie que Pharaonautrefois y forçait les Juifs. Car qu’est autre chose l’or et l’argentsinon de la terre et de la paille? L’argent n’allume pas moins la passionet l’avarice que la paille n’allume le feu, et il ne salit pas moins notreâme que la boue notre corps. C’est pourquoi Dieu nous a donnéun Sauveur, non en nous envoyant Moïse du fond d’un désert,mais son Fils même du haut du ciel. Si après cela vous demeurezencore en Egypte, vous serez enveloppé dans le malheur des Egyptiens.Mais si vous y renoncez pour être du nombre des véritablesIsraélites, vous verrez toutes les merveilles que Dieu fera en votrefaveur.

4. Ce n’est pas que cette seule retraite vous suffise pour le salut.C’est peu que de sortir de l’Egypte, si l’on n’entre dans la terre promise.Les Juifs, comme dit saint Paul, ont tous passé la mer Rouge , ilsont mangé la manne, ils ont bu un breuvage spirituel, et néanmoinsils n’ont pas laissé de périr. De peur donc que ce mal-heurne nous arrive, ne soyons point lâches et paresseux. Quand il y auraitencore aujourd’hui des personnes dangereuses comme ces espions d’autrefoisqui rendraient suspecte la vie évangélique, et qui décrieraientla voté étroite en la représentant comme trop rudeet trop pénible, n’imitez point la lâcheté de ce peuplejuif, qui se laissa abattre par ces faux rapports, mais le zèlede Josué et de Caleb, et ne les quittez point jusqu’à ceque vous soyez entré avec eux dans la véritable terre promise.Ne craignez point toute la peine et tous les périls qui peuventse rencontrer dans ce chemin. Lorsque nous étions ennemis de Dieu,il nous a réconciliée avec lui nous abandonnera-t-il aprèsnous avoir rendus ses amis?

Vous me direz peut-être que cette voie que je vous propose estbien étroite et bien difficile. Et moi je vous réponds quecelle où vous marchiez auparavant était bien plus dure etplus pénible. Elle n’était pas seulement étroite etresserrée, mais pleine de ronces et d’épines, et infestéepar un grand nombre de bêtes farouches. Comme il était impossibleaux Egyptiens de passer la mer, si Dieu ne l’eût ouverte par un grandmiracle, il nous est impossible de même de passer de notre premièrevie à une vie sainte et céleste, à moins que le Sauveurne nous ouvre les eaux salutaires du baptême. Si Dieu a bien pu fairealors que ce qui était entièrement impossible devîntpossible, il pourra bien faire maintenant que ce qui est difficile deviennefacile.

Mais cette merveille qui se fit alors, me direz-vous, était purementl’ouvrage de la grâce et de la bonté de Dieu. C’est ce quivous doit donner plus de confiance. Car si les Juifs alors, sans contribueren rien de leur part, ont surmonté de si grandes difficultéspar la seule miséricorde de Dieu, que ne devez-vous point espérer,lorsque vous tâcherez de joindre votre travail et vos efforts ausecours et à l’opération de la grâce? S’il a sauvéceux qui étaient lâches et paresseux, abandonnera-t-il ceuxqui agissent et qui travaillent?

Nous vous avons exhortés, jusqu’à cette heure, àavoir confiance en Dieu, dans ce qui vous paraîtra rude et pénible,en considérant qu’il a fait autrefois des choses entièrementimpossibles; mais je vous dis maintenant que si nous sommes vraiment sages,ce que nous appréhendions tant ne nous paraîtra plus difficile.Car considérez combien Jésus-Christ nous a aplani la voie.La mort a été foulée aux pieds; le démon aété terrassé; la domination du péchéa été détruite; la grâce du Saint-Esprit a étédonnée; toutes ces ordonnances si pénibles de la loi ontété abolies, et la vie même, qui est le temps du travail,a été réduite à fort peu d’années.

Et pour vous faire voir par des preuves effectives combien tout ce queDieu nous demande est léger, voyez combien de personnes sont alléesmême au delà des commandements de Jésus-Christ. Etaprès cela vous craignez des ordonnances si douces et si modérées?Quelle excuse donc restera-t-il à votre lâcheté, silorsque les autres courent avec joie au delà même des bornesprescrites , vous perdez courage avant que d’y arriver? Nous avons peineà (320) vous persuader de donner seulement une partie de, vos biensaux pauvres, et les autres renoncent à tout ce qu’ils possèdent.Nous travaillons beaucoup pour obtenir de vous que vous, viviez chastementdans le mariage, et les autres n’en ont pas même voulu user. Nousavons peine à gagner, sur vous que vous ne soyez plus envieux, etla charité des autres sacrifie pour leurs frères leur proprevie. Nous vous conjurons, beaucoup de pardonner aisément les injuresqu’on. vous fait et de ne vous point laisser emporter à la colèrecontre ceux qui vous offensent, et les autres, lorsqu’on leur adonnéun soufflet, tendent l’autre joue.

Que dirons-nous donc à Dieu un jour? que lui répondrons-nous,pour nous excuser de n’avoir pas fait ce qu’il nous ordonne, lorsque tantd’autres vont même au delà, par l’ardeur et le zèlede leur piété? Ces personnes auraient-elles étési ferventes dans les œuvres saintes, si elles ne les avaient trouvéesfaciles? Car je vous demande lequel des deux sèche de déplaisir,ou celui qui se fâche du bien de ses frères, ou celui quis’en réjouit comme du sien propre? Lequel des deux est toujoursdans la crainte, ou celui qui est pur et chaste, ou celui qui est impudiqueet adultère ? lequel des deux est toujours dans la joie, ou celuiqui ravit le bien d’autrui, ou celui qui donne le sien aux pauvres ?

Pensons à ceci, mes frères, et ne témoignons plusà l’avenir de tant de mollesse dans les exercices de la piété.Courons avec vigueur dans cette carrière sainte. Souffrons un travailléger pour recevoir enfin cette couronne immortelle que je voussouhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XL

" JÉSUS ÉTANT PARTI DE LA, VINT EN LEUR SYNAGOGUE. ETCOMME IL S’Y TROUVA UN HOMME QUI AVAIT LA MAIN DESSÉCHÉE,ILS LUI DEMANDÈRENT S’IL ÉTAIT PERMIS DE GUÉRIR LEJOUR DU SABBAT, POUR AVOIR UN SUJET DE L’ACCUSER. " (CHAP. XII, 9,10, JUSQU’AUVERSET 25)

1. Jésus-Christ guérit encore ici cet homme le jour dusabbat pour justifier davantage ses apôtres. Les antres évangélistesremarquent que Jésus-Christ ayant mis cet homme au milieu des Juifs,leur demanda s’il était permis de faire du bien au jour du sabbat.

N’admirez-vous point, mes frères, la bonté et la tendressedu Sauveur? Il met cet homme au milieu d’eux, afin de les toucher par laseule vue de sa misère, et que la compassion prenant la place dela malignité et de l’envie, ils rougissent de perdre la douceurnaturelle à l’homme pour agir avec une brutalité barbareet inhumaine. Mais ces coeurs de pierre, que rien ne peut amollir et quisemblent avoir déclaré la guerre à l’humanité,trouvent bien (321) plus de délices à noircir la réputationdu Sauveur, qu’à voir un miracle qui guérit cet homme. Ilsmontrent doublement leur malice, et par le dessein formé de contredireJésus-Christ en tout, et par cette opiniâtreté si étrangeavec laquelle ils s’opposaient à la guérison des autres.

Quelques évangélistes disent que ce fut Jésus-Christqui interrogea les Juifs; mais le nôtre marque que ce fut au contraireles Juifs qui lui demandèrent : " S’il était permis de guérirle jour du sabbat, pour avoir un sujet de l’accuser. " Il est vraisemblableque les deux versions sont vraies l’une et l’autre. Comme ils étaientmalicieux, et que d’ailleurs ils ne doutaient pas que Jésus-Christne guérît ce malade, ils voulaient le prévenir parcette question, pour empêcher ainsi ce miracle. Ils lui demandentdonc " s’il est permis de guérir au jour du sabbat, " non pour s’instruireen effet, si cela était permis, mais pour avoir lieu de le calomnierensuite. Pour leur donner lieu de l’accuser, il suffisait que Jésus-Christfit ce miracle. Mais ils veulent encore que ses paroles leur donnent prisecontre lui, pour multiplier autant qu’ils peuvent les moyens de lui nuire.

Cependant Jésus-Christ demeure dans sa douceur ordinaire. Ilguérit ce malade et il leur répond pour faire retomber leurspiéges sur eux, pour nous apprendre la modération, et pourfaire voir leur dureté inhumaine. Saint Luc remarque qu’il fit mettrecet homme " au milieu " des Juifs (Luc, VI, 8): non qu’il eût quelquecrainte d’eux, mais pour les aider à rentrer en eux-mêmeset pour les toucher de compassion. Mais n’ayant pu fléchir leurdureté, il est dit dans saint Marc (Marc, III, 5), qu’il s’affligeaen voyant l’aveuglement de leur coeur, et qu’il leur dit: " Quel est celuid’entre vous, qui ayant une brebis qui vienne à tomber dans unefosse le jour du sabbat, ne la prenne et ne l’en retire (11)? Et combienun homme ne vaut-il pas mieux qu’une brebis? Il est donc permis de fairedu bien les jours du sabbat (12). " Pour leur ôter d’abord tout sujetde s’emporter contre lui avec insolence, et de l’accuser encore de violerla loi, il se sert de cette comparaison, et il nous donne lieu d’admirercombien il diversifiait selon les rencontres, les raisons dont il se défendde violer le sabbat.

Il est vrai que dans le miracle de l’aveugle-né (322), il nese défendit point d’avoir fait de la boue un jour de sabbat, quoiqueles Juifs l’en accusassent, parce qu’un miracle si extraordinaire suffisaitpour montrer qu’il est l’auteur et le maître de la loi. Lorsqu’ilcommanda au paralytique de porter son lit le jour du sabbat et que lesJuifs l’en accusaient, il se défendit, tantôt en Dieu, tantôten homme. Il parle en homme lorsqu’il dit: " Si un homme est circoncisle jour même du sabbat, afin que la loi ne soit point violée," il ne dit pas, afin qu’un homme reçoive assistance, " pourquoivous mettez-vous en colère contre moi, parce que j’ai guériun homme dans tout son corps (Jean, V)? " Et il parle en Dieu lorsqu’ildit : " Mon Père agit depuis le commencement du monde jusqu’ici,et moi j’agis avec lui." Lorsqu’il excuse ses disciples que l’on calomniaitdevant lui, il dit : " N’avez-vous point lu ce que fit David, quand ileut faim lui et ceux qui étaient avec lui; comment il entra dansla maison de Dieu, et y mangea les pains offerts? " Il les défendencore par la conduite ordinaire des prêtres qui faisaient beau.coup de choses le jour du sabbat sans commettre aucune faute.

Mais ici il leur demande: " S’il était permis, le jour du sabbat,de faire du bien ou de faire du mal, " et il leur fait cette question :" Qui d’entre vous ayant une brebis, " et le reste; parce qu’il savaitqu’ils étaient avares, et qu’ils craignaient plus la perte d’unebrebis qu’ils ne désiraient le salut des hommes.

Saint Marc rapporte " que Jésus-Christ les regardait (Marc, III,5), " en leur faisant cette question, afin que son regard pût encoreaide; à les toucher de compassion. Mais tout cela ne put faire aucuneffet sur leur endurcissement. Il guérit cet homme par sa seuleparole, quoique souvent ailleurs il impose les mains sur les malades pourles guérir. Et cette circonstance rendait ce miracle encore plusgrand. Mais rien ne pouvait adoucir les Juifs, le paralytique étaitguéri, et eux devenaient plus malades encore par là. Jésus-Christavait tâché, et par ses paroles, et par ses raisons, et parses actions de les faire revenir et de les gagner. Mais voyant que leuropiniâtreté était inflexible, il les quitte et il faitson oeuvre.

" Alors il dit à cet homme : Etendez votre main, et l’ayant étendueelle fut rendue saine comme l’autre (13). " Que font à cela lesJuifs? Ils sortent d’avec Jésus-Christ, ils s’assemblent (323) etils consultent entre eux pour lui dresser quelque piége.

2. " Mais les pharisiens étant sortis tinrent du conseil ensemblecontre lui sur les moyens qu’ils pourraient prendre pour le perdre (14)." Il ne les avait blessés en rien, et ils voulaient le faire périr.Tant il est vrai que l’envie est cruelle et furieuse, et qu’elle n’épargneni amis, ni ennemis. Saint Marc dit qu’ils se lièrent avec les hérodiens,pour voir ensemble comment ils perdraient Jésus-Christ. Mais quefait ici le Sauveur, cet agneau si doux et si paisible? Il se retire pourne pas les aigrir davantage. " Mais Jésus, sachant leurs pensées,se retira de ce lieu (45). " Où sont maintenant ceux qui croientqu’il serait à souhaiter que Dieu fît aujourd’hui des miraclescomme autrefois? Jésus-Christ fait bien voir par ce qui lui arrivaalors, que les esprits rebelles ne se rendent point aux miracles même.Tout ce qui se passe dans cette guérison miraculeuse montre clairementque les Juifs avaient accusé injustement les apôtres.

Il est à remarquer que plus Jésus-Christ faisait du bienaux hommes, plus ses ennemis s’en aigrissaient. S’ils le voient ou guérirles corps, ou convertir les âmes, ils entrent en furie, et ils cherchentles moyens de l’accuser. Lorsque chez le pharisien il change miraculeusementla pécheresse, ils le condamnent. Lorsqu’il mange avec les publicainset les pécheurs, ils le calomnient. Et ils conspirent ici pour leperdre, après qu’il a guéri cette main desséchée.Mais considérez, je vous prie, comme Jésus-Christ continuede faire son oeuvre. Il guérit les malades comme auparavant, etil tâche en même temps d’adoucir et de guérir les esprits.

" Une grande foule de peuple l’ayant suivi, il les guérit tous,et il leur recommanda en des termes forts et pressants, de ne le pointdécouvrir (16). " Le peuple partout suit et admire Jésus-Christ,et les pharisiens ne quittent point cette aversion qu’ils ont pour lui.Mais pour nous empêcher d’être surpris d’une animositési opiniâtre, Jésus montre que cela même avait étéprédit par le prophète. Car les prophéties ont étéfaites avec tant de lumière et d’exactitude, qu’elles n’ont rienomis, et qu’elles marquent en particulier les voyages même de Jésus-Christ,les changements de lieux, et le dessein dans lequel il les faisait, pournous apprendre que c’est le Saint-Esprit qui a tout dicté. Car siles hommes, selon saint Paul, ne peuvent connaître les secrètespensées des hommes, ils auraient bien moins pu pénétrerles pensées et les raisons de Jésus-Christ, sans une révélationparticulière de l’Esprit de Dieu. Voyons donc ce que dit ce prophète:

" Afin que cette parole du prophète Isaïe fût accomplie(17) : Voici mon Fils que j’ai élu, mon bien-aimé dans lequelmon âme a mis toute son affection. Je ferai reposer sur lui mon Esprit,et il annoncera la justice aux nations (8). " Le Prophète relèveen même temps la douceur et la puissance de Jésus-Christ.Il ouvre aux gentils une porte large et spacieuse pour leur donner entréedans la grâce du Sauveur, et il prédit aux Juifs les mauxqui devaient leur arriver un jour. Il montre encore l’union parfaite deJésus-Christ avec son Père. " Voici, " dit-il, " mon Filsque j’ai élu, mon bien-aimé dans " lequel mon âme amis toute son affection. " Si le Père l’a élu pour son filsbien-aimé, ce n’est donc point pour le combattre qu’il se dispensede garder la loi. Jésus-Christ n’agit point en ennemi du législateurde l’ancienne loi. Ce qu’il fait, il le fait parce qu’il entre dans lesdesseins de son Père, et qu’il est parfaitement d’accord avec luien toutes choses. Pour relever ensuite sa douceur, le Prophète dit: " Il ne disputera point ni ne criera point, et personne n’entendra savoix dans les rues (19)." Il souhaitait d’être toujours au milieud’eux pour les guérir, mais puisqu’ils ne l’ont pas voulu, it neleur a point résisté. Il marque encore la toute-puissancedu Sauveur et l’extrême faiblesse de ses ennemis lorsqu’il ajoute: " Il ne brisera point le roseau cassé (20); " pour montrer qu’ilétait aussi aisé à Jésus-Christ de terrassertous les Juifs, que de " briser un roseau, " et un roseau déjà"cassé". Il n’achèvera point d’éteindre "la mèchede la lampe qui fume encore (20). " Le Prophète nous représentepar ces paroles l’excès de la colère des Juifs et la toute-puissancedu Sauveur, qui peut avec tant de facilité éteindre cettefureur et calmer ces violences. Que s’il ne l’a pas fait quelquefois, c’estce qui marque la grandeur de son humilité et de sa douceur. Maissa patience n’aura-t-elle point de fin, et souffrira-t-il éternellementcette malignité si cruelle et si envenimée de ses ennemis?Non certes ! mais quand il aura accompli ce qu’il a résolu, (323)il se rendra justice à lui-même. C’est ce que marquent cesparoles suivantes : " Jusqu’à ce qu’il rende victorieuse la justicede sa cause (20). " Saint Paul dit la même chose : " Nous avons ennotre main le pouvoir de punir toute désobéissance, lorsquevous aurez satisfait à tout ce que l’obéissance demande devous. " (I Cor. X, 7.) Que veulent dire ces paroles: " Jusqu’à cequ’il rende victorieuse la justice de sa cause? " C’est-à-dire,jusqu’à ce qu’il ait accompli ce qui le regarde. C’est alors qu’iltirera une vengeance éternelle de ses ennemis, Ils souffriront alorsdes peines cruelles, lorsqu’il aura fait éclater " sa victoire ",lorsqu’il aura fait voir " la justice de sa cause", et lorsque l’impudencede ses ennemis deviendra muette et sera couverte de confusion et de honte.Ce jugement ne se terminera pas seulement a punir les coupables, mais aattirer encore à lui toute la terre. " Et les nations espéreronten son nom (21). " Et pour marquer que cela se faisait ainsi par l'ordreet. par la disposition du Père, le Prophète commence d’abordpar ces paroles : " Voici mon Fils que j’ai élu, mon bien-aimédans lequel mon âme a mis toute son affection. " Car il est visiblequ’un Fils qui est aimé de la sorte ne fait rien qu’avec le consentementde son père.

3. " Alors on lui présenta un possédé aveugle etmuet, lequel il guérit, en sorte que cet homme qui étaitauparavant aveugle et muet commença à parler et àvoir (22) " Combien est grande, mes frères, la malice du démon! Il ferme les deux voies par lesquelles cet homme pouvait croire en Jésus-Christ,en lui ôtant la parole et la vue Mais Jésus-Christ lui rendl' une et l’autre " Et tout le peuple fut rempli d’admiration, et ils disaient: N'est-ce pas là le fils de David (23)? " Ce qu’entendant les pharisiens,ils dirent : " Cet homme ne chasse les démons que par la vertu deBéelzébub, prince des démons (24). " Quelle louangesi extraordinaire ce peuple donnait-il à Jésus-Christ, etquel sujet les pharisiens avaient-ils de s’en scandaliser? Mais ils nepeuvent supporter ces louanges, et comme je l’ai déjà dit,les bienfaits que les hommes reçoivent de lui irritent ces pharisiens.Ce qui réjouit tous les autres est pour eux une affliction sensible,et là guérison certaine et indubitable des hommes leur percele coeur. Il s’était retira de devant eux; il avait donnélieu à leur passion de s’apaiser; mais elle se renouvelle, aussitôten voyant un homme guéri de nouveau. Ainsi leur fureur en cetterencontre a surpassé même celle du démon. Car nousvoyons que le démon cède à la toute-puissance de Jésus-Christ,il s'enfuit du corps qu’il possédait, et il demeure dans le silence; mais ceux-ci, après un si grand miracle de Jésus Christ,s’efforcent ou de. lui ôter la vie, ou de le perdre d’honneur. Etvoyant qu’ils n’avaient pas assez de pouvoir pour le faire mourir, il tâchentau moins de noircir sa réputation par leurs calomnies.

Vous voyez, mes frères, par cet exemple, ce que c’est que l’envie,et ce que peut dans une âme, ce mal, qu’on peut appeler le plus granddes maux. L'adultère cherche une malheureuse satisfaction son crime,et il le commet en peu de temps; mais l’envieux se punit et se tourmentelongtemps, lui-même avant que de tourmenter les autres: il est tellementpossédé de sa passion, qu’elle ne lui donne point de trêve.Son. crime se commet et dure toujours.

Comme le pourceau trouve son plaisir dans la boue, et les démonsdans notre perte : l’envieux du même trouve ses délices dansl'affliction de son frère. S’il lui voit arriver quelque mal, estalors qu'il respire et qu'il trouve du repos. Il se réjouit de cequi afflige les autres Il compte leurs pertes au nombre de ses bonnes fortunes,et leurs avantages sont ses plus grandes disgrâces. Enfin il ne s’arrêtepas tait a considérer le bonheur qui lui arrive que le malheur quiarrive aux autres.

Ne faudrait-il pas lapider ces sortes de gens? Ne faudrait-il pas leurarracher la vie par mille tortures, eux qui comme des chiens enragésaboient contre tout le monde, qui sont comme des démons visibles,et pires que ces furies que les fables ont invitées? Comme il ya des animaux qui ne se repaissent que d’ordures personnes aussi ne senourrissent que de la misère des autres, et ils se déclarentennemis communs de tous les hommes.

Nous avons souvent de la compassion pour les bêtes, mêmelorsqu'on les tue; mais vous cruel, lorsque vous voyez un homme guéri,vous devenez furieux comme une bête farouche, et vous en séchezd'envie. Peut-on trouver rien de plus détestable que cet excès?N'est-ce donc pas avec raison que les fornicateurs et les publicains onttrouvé accès au royaume (324) bienheureux de Dieu, et queles envieux en ont été éternellement bannis, quoiqu’ilsen fussent les enfants et les héritiers légitimes? " Lesenfants légitimes, " dit l’Evangile, " seront jetés dehors." (Matth. VIII, 13.) Les uns en quittant leurs désordres, ont reçude Dieu des biens qu’ils n’avaient pas espérés, et les autrespar envie, ont perdu ceux qu’ils avaient déjà reçus.Et certes cette conduite de Dieu est bien juste. Car cette passion cruellefait que l’envieux, d’homme qu’il était devient un démon.C’est l’envie qui a causé le premier homicide dans le monde. C’estelle qui a animé le frère contre le frère, et quilui a fait oublier tous les sentiments de la nature. C’est l’envie quia souillé la terre du sang de l’innocent Abel, et qui depuis a faitque cette même terre s’est ouverte pour dévorer tout vivantsCoré, Dathan, Abiron, et tous ceux qui s’étaient joints àeux contre Moïse.

On me dira peut-être qu’il est aisé de par1er contre l’envie,mais qu’il serait bien plus utile de trouver des moyens de s’en défendre.Voyons donc comment nous pourrons nous préserver d’un mal si funeste.Nous devons considérer premièrement que comme il n’est paspermis aux adultères d’entrer dans l’assemblée des fidèles,il ne le doit pas être non plus aux envieux. Et j’ajoute encore quel’entrée de 1’Eglise devrait être plus interdite aux envieuxqu’aux adultères même. Comme on croit que ce vice n’est rien,on se met souvent peu en peine de le combattre : mais lorsque nous en auronscompris la grandeur, il nous sera bien plus aisé de nous en défendre.

Si donc vous vous sentez prévenu de cette passion, pleurez etsoupirez. Versez des ruisseaux de larmes devant Dieu, et appelez-le àvotre secours. Soyez très-persuadé qu’en portant envie àun autre vous commettez un grand crime, et faites-en pénitence.Si vous entrez, dans ces sentiments, vous pourrez bientôt vous guérird’une maladie si mortelle.

Vous me direz peut-être : qui ne sait que l’envie est un péché?Il est vrai que tout le monde le sait; mais qui est-ce qui en a autantd’horreur que de la fornication ou de l’adultère? quel est l’envieuxqui prie Dieu avec larmes de le délivrer de ce crime? ou qui aittâché de fléchir sa colère, et de se réconcilieravec lui? On ne voit personne qui ait cette idée de l’envie. L’hommele plus envieux du monde se croit en sûreté s’il jeûneun peu, et s’il fait quelque légère aumône. Il ne croitpas avoir fait un crime, lorsqu’il s’est abandonné à la plusfurieuse et la plus criminelle de toutes les passions. Qui a rendu Caïnle meurtrier de son frère, et Esaü le persécuteur dusien ? qui a irrité Laban contre Jacob, et les enfants de Jacobcontre leur frère Joseph? qui a suscité Coré, Dathanet Abiron contre Moïse? qui a fait murmurer encore contre lui Aaronson frère et Marie sa soeur? qui a rendu le démon mêmece qu’il est, et lui a donné le nom de diable, c’est-à-direde calomniateur ?

4. Considérez aussi que vous; vous nuisez beaucoup plus qu’àcelui à qui vous portez envie, et que l’épée dontvous voulez le blesser vous perce vous-même. En effet, quel mal Caïna-t-il fait à Abel? Il lui a procuré contre son intentionle plus grand des biens, en le faisant passer plus tôt dans une vietrès-heureuse, et il s’est enveloppé lui-même dansune infinité, de maux. En quoi Esaü a-t-il nui à Jacob?Son envie a-t-elle empêché qu’il ne se soit enrichi au lieuque cet envieux, en perdant l’héritage et la bénédictionde son père, a vécu et est mort malheureusement?

Quel mal a fait à Joseph l’envie de ses frères, qui lesporta presque jusqu’à répandre son sang? Ne se sont-ils pasvus enfin dans la dernière extrémité, et prèsde périr par la famine, pendant que leur frère régnait,sur toute l’Egypte? Ainsi plus vous avez d’envie contre votre frère,plus vous lui procurez de bien. Dieu qui voit tout, prend en main la causede l’innocent; et touche de l’injustice avec laquelle vous traitez, ilse plaît à le relever lorsque vous cherchez à l’abaisser,et vous punit en même temps selon la grandeur de votre crime. SiDieu a coutume de punir ceux qui se réjouissent du mal de leursennemis; s’il dit dans ses Ecritures: " Ne vous réjouissez pas dela chute de votre ennemi, de peur que Dieu ne le voie, et que cela ne luiplaise pas (Prov. XIV, 17) ; " combien punira-t-il davantage ceux qui,poussés par leur envie, veulent du niai à ceux qui ne leuren ont jamais fait?

Etouffons donc, mes frères, dans nous, ce monstre à plusieurstêtes. Car il y a plusieurs sortes d’envie. Si celui qui n’aime quecelui qui l’aime, n’a rien de plus qu’un publicain, que deviendra celuiqui hait une personne qui (325) ne l’a point offensé? Comment évitera-t-ill’enfer puisqu’il est pire que les païens mêmes? C’est, mesfrères, ce qui me remplit de douleur. Nous devrions imiter les anges,ou plutôt le Seigneur et le Dieu des anges, et nous imitons le démon.Car je sais que dans l’Eglise même il y a beaucoup d’envieux, etencore plus entre nous autres qui en sommes les ministres, qu’entre lesfidèles qui nous sont soumis. C’est pourquoi il est bon que nousnous parlions aussi à nous-mêmes.

Dites-moi donc, vous qui êtes ministre de l’Eglise : pourquoiportez-vous envie à cet homme? Est-ce parce que vous le voyez élevéen dignité et en honneur, et célèbre par son éloquence?Ne savez-vous pas que tous ces avantages sont souvent de véritablesmaux pour ceux qui ne veillent pas assez sur eux? qu’ils les rendent orgueilleux,vains, insolents et lâches? et qu’enfin ils disparaissent bientôtet perdent tout leur éclat? Car ce qu’il y a de plus déplorabledans ces faux biens, c’est que le plaisir qui en naît est court,et que les maux qu’ils causent sont éternels. Dites-moi donc envérité, est-ce là le sujet de votre envie?

Mais il est puissant, dites-vous, auprès de l’évêque.Il conduit, il ordonne, il fait tout ce qui lui plaît. II peut fairedu mal à tous ceux qui lui résistent. Il peut faire du bienà tous ceux qui le flattent. Enfin il a toute la puissance entreles mains. Les gens du monde pourraient parler de la sorte. On excuseraitces pensées dans des hommes charnels, et tout attachés àla terre. Mais un homme spirituel en est incapable. Car que lui pourraitfaire celui que vous prétendez être si puissant? Le déposera-t-ilde sa dignité? Quel mal en recevra-t-il? s’il mérite d’êtredéposé, ce sera son bien, puisque rien n’irrite Dieu davantage,que d’être dans les fonctions saintes et d’en être indigne.Que si c’est à tort qu’il le dépose, toute la honte de cetteaction retombe sur celui qui l’a faite, et non sur celui qui la souffre.Car celui à qui l’on fait une si grande injustice, et qui la souffregénéreusement, en devient bien plus pur, et en acquiert unebien plus grande confiance auprès de Dieu.

Ne pensons donc point, mes frères, aux moyens d’avoir des dignités,des honneurs et des charges ecclésiastiques, mais aux moyens d’avoirde véritables vertus. Les dignités portent d’elles-mêmesà faire beaucoup de choses qui ne plaisent pas à Dieu. Ilfaut avoir une vertu grande et héroïque pour n’en user queselon les règles de son devoir. Un homme qui est sans charge sepurifie et se perfectionne par l’humilité de son état même.Mais celui qui est dans une dignité, est semblable à un hommequi demeurerait avec une fille d’une rare beauté, et qui seraitobligé de n’arrêter jamais les yeux sur elle. C’est ainsique ceux qui sont puissants dans l’Eglise doivent craindre de se laisseréblouir par l’éclat de leur puissance.

Telle est la puissance; elle en pousse beaucoup à traiter injurieusementles autres; elles ont allumé la colère dans leur coeur; ellesont rompu le frein de leur langue, pour ouvrir leur bouche aux parolesinsolentes et injurieuses, et enfin elles ont été àleur égard comme une tempête furieuse, qui rompt tous lesmâts et les cordages d’un vaisseau, et qui le fait périr aumilieu des flots. Croyez-vous donc un homme heureux, lorsqu’il est environnéde tous ces périls, et son état vous paraît-il biendigne d’envie? Il faudrait, ce me semble, avoir perdu le sens pour en jugerde la sorte. Que si ces périls secrets et invisibles ne vous touchentpas assez, représentez-vous encore combien ces personnes qui sonten charge sont exposées aux flatteries, aux jalousies et aux médisances.Appelez-vous donc cet état un état heureux et digne d’envie?

Mais tout le peuple, dites-vous, honore cet homme. De quoi lui sertcet honneur? Est-ce le peuple qui le jugera? Est-ce au peuple qu’il rendracompte de ses actions? N’est-ce pas Dieu qui lui redemandera un comptetrès-exact de toute sa vie? Ne tremblez-vous point pour lui, lorsquele peuple l’estime? Cet applaudissement et ces louanges, ne sont-ce pascomme- autant d’écueils et de rochers où il est en dangerde se perdre? Plus les honneurs que le peuple lui rend sont grands, plusils sont accompagnés de périls, de soins et d’inquiétudes.Celui qui dépend ainsi du peuple a bien de la peine à respirerun peu, et à demeurer ferme dans le même état. Quelquevertu que ces hommes aient d’ailleurs, il leur est très-difficilede se sauver, et d’entrer dans le royaume de Dieu.

Rien ne corrompt tant l’esprit et ne relâche tant les moeurs,que cet honneur qu’on reçoit du peuple qui rend les prélatstimides, lâches, flatteurs et hypocrites. Pourquoi les pharisiensdisaient-ils que Jésus-Christ était possédédu (326) démon, sinon par un désir ardent d’être estiméset d’être honorés du peuple? Et d’où vient au contraireque les autres Juifs jugeaient plus favorablement du Sauveur, sinon parcequ’ils n’étaient pas frappés de cette passion comme les pharisiens?Car rien ne rend un esprit si déraisonnable et si insenséque cette avidité de la gloire; et rien ne le rend si équitable,si solide et si ferme que le mépris de l’honneur. C’est pourquoice n’est pas sans sujet que je vous ai dit qu’il faut qu’un homme qui esten charge ait un esprit ferme et héroïque pour résisterà tant de flots dont il est battu, et pour se sauver de la tempête,qui l’attaque de toutes parts. Car quand un homme est possédédu désir de l’honneur, lorsque le vent de la gloire humaine luiest favorable, il est prêt à s’exposer à tout : etlorsqu’il lui est contraire, il s’abîme dans la tristesse. La gloireest pour un tel homme un paradis, et le déshonneur un enfer.

5. Est-ce donc là le sujet de votre envie, et n’en devriez-vouspas plutôt faire le sujet de votre compassion et de vos larmes? Lorsquevous croyez l’état de ces personnes digne d’envie, il me sembleque vous êtes semblable à celui qui voyant un misérablelié, fouetté cruellement, ou déchiré par desbêtes farouches, regarderait avec envie sa douleur cuisante, et lesang qui lui coulerait de toutes parts. Car autant il y a d’hommes danstout un peuple, autant ce ministre de l’Eglise a de liens qui l’environnent,et de maîtres auxquels il doit obéir. Ce qui est encore plusinsupportable, c’est que chaque homme a ses pensées différentes,Ils attribuent tout le mal qui arrive à celui qui les conduit. Ilsn’examinent rien à fond. Qu’une imputation imaginaire et sans fondementvienne à quelqu’un d’eux, elle passera pour une véritéconstante dans l’esprit de tous les autres.

Quelle tempête est aussi pénible à souffrir queces bizarreries du peuple ? Celui qui s’arrête à ces louangespopulaires, est comme ces flots de la mer qui s’élèvent jusqu’auciel, et s’abaissent ensuite jusqu’aux abîmes. il est toujours dansl’agitation, et jamais en paix. Avant que le jour de parler publiquementsoit venu, il tremble de peur, et il appréhende le succès;et après que son discours est prononcé, ou il meurt de déplaisiret de tristesse, ou il entre dans une joie excessive qui est pire encoreque son déplaisir. Car il est aisé de voir combien cettejoie nuit à l’âme par les mauvais effets qu’elle y cause.Elle la rend légère et inconstante, sans soliditéet volage.

Nous pouvons voir une preuve de cette vérité dans cesexcellents hommes de l’Ancien Testament. Quand David a-t-il fait paraîtreplus de vertu? Est-ce lorsqu’il était dans le bonheur ou dans lajoie, ou lorsqu’il était accablé de tristesse et de misère?Quand les Juifs servaient-ils Dieu avec plus de fidélité?Etait-ce lorsque l’extrémité de leurs maux les obligeaitd’appeler Dieu à leur secours que la joie qu’ils ressentaient dansle désert les portait à adorer le veau d’or? C’est ce quia fait dire à Salomon, qui savait parfaitement ce que c’étaitque la joie : " qu’il vaut mieux aller dans une maison de pleurs que danscelle où l’on rit (Eccl. VIl, 3); et que Jésus-Christ appelleheureux ceux qui pleurent, et ceux qui rient malheureux: " Malheur àvous qui riez, parce que vous pleurerez ! " Et c’est avec grande raisonqu’il parle de la sorte, parce que l’âme devient plus molle et plusrelâchée dans la joie; au lieu que dans la tristesse ellerentre en elle-même, elle devient plus sage et plus modérée,elle se dégage de ses passions, elle s’élève plusaisément vers Dieu, et elle trouve en soi-même plus de soliditéet de force.

Pensons, mes frères, à ces vérités : fuyonsla vaine gloire et le faux plaisir qu’on y trouve, afin de méritercette gloire véritable qui ne passera jamais, que je vous souhaite,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

HOMELIE XLI

" JÉSUS CONNAISSANT LEURS PENSÉES LEUR DIT : TOUT ROYAUMEDIVISÉ CONTRE LUI-MÊME SERA RUINÉ ; ET TOUTE VILLEOU TOUTE MAISON DIVISÉE CONTRE ELLE-MÊME NE POURRA SUBSISTER.QUE SI SATAN CHASSE SATAN, IL EST DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME.COMMENT DONC SON ROYAUME SUBSISTERA-T-IL ? " (CHAP. XII, 25, 26, JUSQU’AUVERSET 33.)

1. Les Juifs avaient déjà dit de Jésus-Christ qu’ilchassait les démons au nom de Béelzébub. Jésus-Christne les en avait pas repris. Il s’était contenté de leur faireconnaître sa puissance par la multitude de ses miracles et par lasainteté de sa doctrine. Mais voyant qu’ils continuent àtenir les mêmes propos, il se croit enfin obligé de leur répondre.Il commence par leur faire connaître sa divinité, en déclarantpubliquement ce qu’ils avaient dans le coeur, et en délivrant enleur présence les possédés avec une facilitétoute-puissante. Quelque imprudente et absurde que fût cette calomnie,parce que, comme j’ai dit, l’envie ne se met pas en peine de ce qu’elledit pourvu qu’elle dise une injure, néanmoins Jésus-Christne néglige pas d’y répondre. Il le fait avec une douceuret une modération digne de lui, voulant nous apprendre àêtre doux à l’égard même de nos ennemis, quandils publieraient de nous des choses dont nous ne nous sentons point coupables,et qui n’ont pas la moindre vraisemblance. Il veut que nous ne nous troublionspoint alors, mais que nous leur rendions raison de notre conduite avecbeaucoup de douceur et de patience. C’est ce qu’il pratiqué lui-mêmeen cette rencontre, afin que sa modestie fût même la convictionde leur fausseté, puisqu’un homme possédé du démonn’aurait pu être ni assez éclairé pour pénétrerdans le fond des coeurs, ni assez humble pour leur répondre si modérément.

La pensée qu’ils avaient de lui était trop effroyablepour oser la publier devant le peuple, mais ils s’en entretenaient en eux-mêmes.Jésus-Christ veut leur faire connaître qu’il voyait ànu tout ce qu’ils pensaient, et, sans publier leurs calomnies, ni découvrirleur, malice, il se contente de répondre au mouvement de leur coeur,laissant ensuite à leur conscience à leur reprocher, l’excèsde leur propre malice. Car l’unique but du Sauveur était de convertirles pécheurs, et non pas de les confondre. Rien ne l’empêchait,s’il l’eût voulu, de les convaincre par ses raisons, de les rendreridicules et de punir leur impiété très-sévèrement.Mais il ne veut pas le faire. Il oublie ses intérêts pourne s’appliquer qu’à les guérir de leur préventionhaineuse et à les rendre plus doux et plus susceptibles de conversion.

Mais comment se détend-il? Il ne leur oppose point l’Ecriture,parce qu’ils négligeaient eux-mêmes de s’y appliquer, et qu’ilsla corrompaient par de faux sens. Il se sert de raisons communes et d’exemplesqui arrivent tous les jours. " Tout royaume, " dit-il, " qui " est divisécontre lui-même sera ruiné; et toute ville ou toute maisondivisée contre elle-même ne pourra subsister (25). " On (328)sait assez que les guerres domestiques et civiles sont bien plus dangereusesque le étrangères il en est de même pour nos corpset généralement pour toutes choses. Il aime mieux d abordleur rapporter deux exemple plus communs, et qu’ils pouvaient mieux connaître.Car qu’y a-t-il sur la terre de plus fort qu’un puissant royaume ? Cependant,si la division s’y mêle, il se détruit aisément. Quesi l’on dit qu’un royaume ne se détruit si aisément, lorsqu’ilse divise, que parce que son étendue et la multitude des partiesqui le composent, contribuent beaucoup à sa ruine, Jésus-Christmontre que la division fait le même effet dans une seule ville, etmême dans une maison particulière. Il est donc clair que toutce qui subsiste, qu’il soit grand ou petit, périt lorsqu'il se divise.Si donc, dit Jésus-Christ, je chasse tes démons parce queje suis possédé d'un démon, n'est-il pas évidentque les démons se combattent, qu'ils sont opposés les unsaux autres, et qu'ainsi leur puissance, étant divisée contreelle-même, ne pourra plus subsister?

" Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même.Comment donc son royaume subsistera-t il (26)? " Il ne dit pas si Satanchasse les démons mais " si Satan chasse Satan, " afin de fairemieux voir l’union qui est entre eux "Il est divisé contre lui-même". S'il est divisé il est affaibli et ruine, et s’il est affaibliet ruine, comment pourra-t-il chasser les autres?

Voyez donc combien cette accusation des Juifs est ridicule, combienelle est extravagante, et comme elle se combat et se détruit elle-même Car c'est assurément bien mal raisonner de reconnaîtreque le règne des démons subsiste, lorsque les démonschassent les démons, et de prétendre qu'en se combattantde la sorte, ils établissent leur règne, au lieu que cettedivision même serait la destruction de leur règne.

Voila la première réponse que Jésus-Christ faità leurs accusations. L’autre est celle qu’il tire de ses discipleset des miracles qu ils faisaient sur les possédés. Car Jésus-Christne se contente pas de réfuter leurs objections impertinentes parune seule raison. Il leur en oppose plusieurs pour confondre davantageleur impudence. C’est ainsi qu’il a détruit cette vaine accusationde la. violation du sabbat, non seulement en produisant l'exemple du roiDavid, mais encore en rapportant la conduite ordinaire des prêtres,puis cet endroit de l’Ecriture, où Dieu dit: Je veux la miséricordeet non pas le sacrifice, " en ajoutant enfin que l'institution du sabbatavait été faite pour l’homme même. Il réfuteici de même cette objection par une seconde raison plus claire quela première en disant :

2. " Si donc je chasse les démons par la vertu de Béelzébub,par qui vos enfants les chassent-ils (27)? " Considérez, mes frères,combien il est doux encore et modéré dans cette réponse.Il ne dit pas, mes disciples ou mes apôtres, mais " vos enfants,et il leur donne ainsi le moyen de se rendre dignes de la même grâcequ’avaient reçue ceux qui étaient Juifs comme eux ; maiss’ils voulaient au contraire demeurer toujours dans leur ingratitude, illes rend entièrement inexcusables. Voici donc ce qu'il leur dit: " Si je chasse les démons par la vertu de Béelzébub,par qui les chassent vos enfants ? " Car les apôtres avaient déjàchassé les démons par la puissance que Jésus-Christleur avait donnée. Cependant les Juifs ne les accusaient point,comme Jésus-Christ, de chasser les démons au nom des démonsparce qu ils n’en voulaient pas à la chose même, mais àla personne.

Ainsi pour leur faire voir que tout ce qu’ils disaient contre lui nevenait que de leur envie, il leur propose ses apôtres qui chassaientaussi les démons, comme s'il leur disait : Si je chasse les démonspar la vertu de Béelzébub, c’est aussi par Béelzébubque vos enfants les doivent chasser, puisqu'ils n'ont point d’autre puissanceque celle que je leur ai donnée. Cependant vous n'avez point eud'eux ces pensées. Comment donc les pouvez-vous avoir de moi? Pourquoime condamnez vous, lorsque vous les justifiez, quoique je n’aie fait quece qu’ils font? Ce jugement favorable que vous portez sur vous, vous rendraencore plus coupables pour l'injustice que vous me faites; aussi, il ajouteensuite: " C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges (27). "Juifs comme vous et suivant même loi que vous, ils ont obéien toute chose; ils condamneront donc un jour tout ce que vous faites,et tout ce que vous dites contre moi avec tant d’insolence et tant d’imposture.

" Mais si je chasse les démons par l’Esprit de s Dieu, vous devezdonc croire que le règne (329) de Dieu est parvenu jusqu’àvous (28). " Quel est ce royaume de Dieu " ? C’est ma présence surla terre. Remarquez encore combien il attire à lui les Juifs, combienil cherche à les guérir, et à faire en sorte qu’ilsle connaissent. Il leur représente qu’ils s’opposent eux-mêmesaux grands biens qu’il leur veut faire et qu’ils agissent contre leur propresalut. Au lieu que vous devriez vous réjouir et être ravisde ce que je suis ici pour vous dispenser les grâces que les prophètesont prédites au-autrefois, et de ce que le temps de votre bonheurest enfin venu, vous faites tout le contraire, et non-seulement vous vousopposez aux grands dons que je vous offre, mais vous me déshonorezmême par vos fausses accusations et par vos calomnies.

Saint Matthieu dit ici: " Que si je chasse les démons par l’Espritde Dieu; " et saint Luc: " Que si je chasse les démons par le doigtde Dieu, " ce qui montre que c’est l’ouvrage de la toute-puissance de Dieude chasser ainsi les démons, et non pas l’effet d’une grâcequi soit ordinaire. Il veut aussi qu’ils puissent conclure de làque le Fils de Dieu est venu. Mais il ne le dit pas clairement. Il se sertd’une expression figurée en disant: " Vous devez croire que le règnede " Dieu est parvenu jusqu’à vous. " O sagesse admirable du Sauveur! Il établit son incarnation et prouve son avènement au mondepar les accusations mêmes de ses ennemis. Et pour les attirer davantageà lui, il ne dit pas seulement: " Le royaume de Dieu est venu, "mais il dit, " est parvenu jusqu’à vous; " comme s‘il disait : cesgrands biens sont venus pour vous. Pourquoi donc recevez-vous avec chagrinet avec tristesse la nouvelle de votre bonheur? Pourquoi combattez-vousvotre salut ? Voici le temps que les prophètes vous ont marquéautrefois. Ils ont prédit que je viendrais, et ils ont donnépour marque de mon avènement, qu’il se ferait alors des miraclespar une puissance toute divine. Vous êtes témoins que cesmiracles se font, et ils sont assez grands pour faire voir qu’il n’y aque Dieu qui les puisse faire. Le démon ne peut être maintenantplus puissant qu’il l’a été jusqu’ici. Il faut nécessairementqu’il soit plus faible. Et il est impossible que le démon étantfaible chasse un autre démon qui est très-fort.

C’est ainsi qu’il leur parlait, pour leur montrer que toute la forcevient de la charité et de l’union, et toute la faiblesse de la divisionet du schisme. C’est pourquoi il exhorte sans cesse et à tout proposses disciples à la charité, leur représentant quele démon fait tous ses efforts pour la détruire.

Après cette seconde raison Jésus-Christ en donne une troisième." Aussi comment quelqu’un peut-il entrer dans la maison d’un " homme fortet puissant et piller ses armes et ce qu’il possède, si auparavantil ne le lie pour pouvoir ensuite piller sa maison (29)?" Il est clairpar ce qui a déjà été dit que Satan ne peutpoint chasser Satan. Il est encore évident que personne ne peutchasser un homme fort, si auparavant il ne le surmonte. Que devez-vousdonc conclure de là, dit Jésus-Christ aux Juifs, sinon lavérité de ce que je vous al déjà dit, de cequi vous est encore une fois démontré ici avec un surcroîtde force? savoir, que je suis si éloigné de faire ces miraclespar la puissance du démon et d’avoir quelque intelligence avec lui,que je lui fais au contraire une guerre continuelle, que je l’ai vaincu,et que je le tiens dans les chaînes? Et je ne veux point vous endonner d’autre preuve que ces dépouilles que je lui ai arrachées.

Considérez, mes frères, comment Jésus-Christ tiretoujours des raisonnements des Juifs le contraire de ce qu’ils avaientprétendu. Ils voulaient montrer que Jésus-Christ ne faisaitpas ces miracles par lui-même, mais par la vertu des démons.Et Jésus-Christ au contraire prouve qu’il a vaincu non-seulementles démons, mais leur prince même et leur chef, et qu’il letient " enchaîné " par sa puissance. Et il le prouve par leseffets. Car si les démons ont un chef et un prince, comment aurait-ilpu prendre leurs dépouilles, sans avoir auparavant vaincu leur prince?

Il me semble qu’il parle ici prophétiquement, parce que non seulementles démons sont " les vases " et les instruments de Satan, maisencore tous les hommes qui vivent comme le démon leur commande.Il déclare donc ici qu’il ne chasse pas seulement les démons,mais qu’il va encore bannir de la terre toutes les erreurs dont ils l’ontremplie; qu’il va détruire tous les enchantements dont il aveuglaitles âmes, et rendre inutiles toute sa méchanceté etses artifices. Il ne dit pas qu’il ravira, mais qu’il " pillera ", pourmarquer qu’il le fera avec plus d’autorité et de puissance. Il luidonne le nom de " fort ", non (330) qu’il soit tel par lui-même,Dieu nous garde de cette pensée! mais pour marquer la tyrannie qu’ilavait exercée. jusque-là sur les hommes, dans laquelle ilne s’était affermi que par notre lâcheté et par notrefaiblesse.

3. " Celui qui n’est point avec moi est contre moi : et celui qui n’amassepoint avec moi dissipe au lieu d’amasser (30). " Voici la quatrièmeraison dont Jésus-Christ se sert pour réfuter l’accusationdes Juifs. Que désiré-je, dit Jésus-Christ, si cen’est de convertir les hommes à Dieu, de les instruire dans la vertu,et de leur annoncer un nouveau royaume? Que veut au contraire le diableet tous les démons, sinon la perte des hommes et leur éternelledamnation? Comment donc celui qui " n’est point avec moi, et qui n’amassepoint " avec moi, " pourrait-il m’aider de son secours, et contribuer àmes desseins? Mais que dis-je, contribuer à mes desseins? A-t-ild’autre désir que de dissiper ce que j’aurais amassé moi-même?Est-il donc vraisemblable que celui qui non-seulement ne recueille pasavec moi, mais qui tâche même de dissiper ce que j’aurais amassé,voulût s’accorder avec moi pour chasser ensemble les démons?

Mais si cette parole de Jésus-Christ fait voir que le démonest contre lui, et qu’il travaille à détruire tout ce quefait Jésus-Christ, elle montre aussi que Jésus-Christ esttoujours opposé au démon, et qu’il renverse tout ce que ledémon établit. Comment doit-on entendre ces paroles: " Celuiqui n’est point avec moi est contre moi? " C’est-à-dire par celamême qu’il ne recueille et n’amasse pas avec lui. Si cela est vrai,mes frères, combien plus celui-là sera-t-il l’ennemi de Jésus-Christ,qui s’oppose à lui, et qui le combat? Si celui qui ne s’accordepas avec Jésus-Christ, et qui ne contribue pas à ses desseins,est son adversaire, combien plus le sera celui qui lui déclare uneguerre ouverte? Il parle de la sorte pour marquer davantage l’inimitiéimmortelle qui est entre lui et lé démon. Car dites-moi,je vous prie, si vous aviez un ennemi à combattre et que quelqu’unne voulût pas vous assister contre lui, ne le regarderiez-vous pascomme un homme qui vous serait opposé? Que si Jésus-Christdit ailleurs: " Celui qui n’est pas " contre vous est pour vous (Luc, IX);" cela ne contredit pas ce qui est dit ici, car il parle ici des personnesqui sont entièrement opposées à ses disciples; etil parle en cet autre endroit de celles qui ne seraient pour eux qu’enpartie: " Nous avons vu quelqu’un qui chassait " les démons en votrenom. " (Matth. IX, 22) Mais il me semble qu’ici il désigne particulièrementles Juifs qu’il met du côté des démons. Car ils étaientopposés à Jésus-Christ, et ils dispersaient tout cequ’il avait amassé. Il déclare assez qu’il avait cette penséelorsqu’il dit: " C’est pourquoi je vous déclare que tout péchéet tout blasphème sera remis aux hommes (31). " Après s’êtredéfendu; après avoir satisfait à toutes les objections;après avoir découvert l’impudence de ses ennemis, il leseffraye ensuite. par ses menaces. Car ce n’est pas une petite preuve duzèle qu’il avait du salut des hommes, de ne pas se contenter dese justifier devant eux et de les persuader de son innocence, mais de lesintimider même par les menaces. C’est ce qu’il fait souvent àleur égard dans les avis qu’il leur donne, et dans les lois qu’illeur impose. Cette parole d’abord paraît fort obscure; mais si nousla considérons avec soin, nous n’y trouverons plus de difficulté.Il est donc important de la peser et de la bien examiner : " Tout péché," dit-il, " et tout blasphème sera remis aux hommes. "

" Mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne leur sera pointremis (31). Et si quelqu’un parle contre le Fils de l’homme, il lui seraremis, mais s’il parle contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis nien ce siècle ni en l’autre (32). " Que veut-il dire par ces paroles?Vous avez, leur dit-il, publié contre moi plusieurs choses. Vousavez dit que j’étais un séducteur et un ennemi de Dieu. Jevous pardonne ces excès, et je ne vous en punirai point si vousen faites pénitence, mais le blasphème contre le. Saint-Espritne sera point remis à ceux même qui en feront pénitence.Quoi donc! ce blasphème ne sera-t-il point pardonné mêmeà ceux qui s’en repentiront? Qui pourrait raisonnablement le croire,après que nous avons vu effectivement ce crime pardonné àceux qui se sont repentis de l’avoir commis? Plusieurs de ceux qui avaientblasphémé ainsi contre Jésus-Christ, ont ensuite cruen lui, et Dieu leur a pardonné leurs crimes.

Qu’est-ce donc que Jésus-Christ veut faire entendre par ces paroles,sinon que ce péché était de tous celui qui se pardonnele moins? Car celui qu’ils commettaient contre (331) Jésus-Christétait plus excusable, puisqu’ils ne le connaissaient pas; au lieuqu’ils ne pouvaient ignorer le Saint-Esprit, après tant de preuvesqu’ils en avaient. Car c’était par lui que les prophètesavaient prédit de Jésus-Christ tout ce qu’ils en avaientannoncé. Et généralement tous les saints de l’AncienTestament avaient eu une grande connaissance du Saint-Esprit. Il sembledonc que Jésus-Christ leur dise: Je demeure d’accord que vous ayezeu quelque sujet d’être scandalisés à mon sujet àcause de cette chair dont vous me voyez revêtu; mais pouvez-vousdire du Saint-Esprit que vous ne le connaissez pas? " Je vous déclaredonc que le blasphème contre le Saint-Esprit ne vous sera pointremis; et vous en serez punis ici et en l’autre monde. " Plusieurs d’entreles pécheurs n’ont été châtiés qu’encette vie, (comme le fornicateur de Corinthe et les autres Corinthiensqui participaient indignement aux saints mystères), mais vous autresvous serez punis, et en ce monde et en l’autre. Je vous pardonne toutesles injures que vous avez publiées contre moi durant ma vie; jevous pardonne même ma mort, cet outrage sanglant de la croix; iln’y a que votre infidélité qui ne vous sera point remise.

Il dit ceci parce que plusieurs d’entre ceux qui avaient cru en luiavant sa passion n’avaient pas une foi pleine. C’est pourquoi il est souventobligé d’ordonner à ceux qu’il guérissait de ne lepoint découvrir avant sa mort; et sur la croix même il prieson Père de pardonner à ceux qui l’y avaient attaché.Mais pour ce qui regarde, leur dit-il,. les blasphèmes que vousdites contre l’Esprit-Saint, c’est un crime irrémissible. Il marquedonc qu’il entend ces paroles des injures qu’on lui disait avant sa passion,lorsqu’il ajoute : " Si quelqu’un parle contre le Fils de l’homme, il luisera remis, mais s’il parle contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remisni en ce siècle, ni en l’autre. " Pourquoi? Parce que le Saint-Espritne vous est pas inconnu, et que vous attaquez impudemment une véritétrop claire. Car si vous dites que vous ignorez qui je suis, pouvez-vousne pas connaître le Saint-Esprit, et pouvez-vous ignorer que chasserles démons et guérir miraculeusement les maladies, ne peutêtre l’ouvrage que du Saint-Esprit? Ce n’est donc pas nous seulementque vous offensez. Vos outrages retombent sur l’Esprit-Saint. C’est pourquoivous ne pourrez éviter d’être punis de ce crime et en ce mondeet en l’autre. De tous les hommes qui sont sur la terre, les uns sont puniset en cette vie et en l’autre; les autres ne le sont qu’ici; les autresne le seront qu’en l’autre monde; enfin les autres ne le seront ni en celui-cini en l’autre.

Les Juifs ont été punis et en cette vie et en l’autre.Ils ont été punis ici lorsque les Romains ont assiégéleur ville et qu’ils ont souffert des maux effroyables, mais temporels,d’où ils sont passés dans les supplices éternels.Les peuples de Sodome et de Gomorrhe et plusieurs autres ont souffert demême sur la terre et dans les enfers. D’autres ne sont punis qu’enl’autre monde, comme le mauvais riche, qui, après avoir vécudans un si grand luxe, ne trouva pas même une goutte d’eau aprèssa mort. D’autres ne sont punis qu’ici, comme le fornicateur de Corinthe.Et d’autres ne sont punis ni en ce monde ni en l’autre, comme les saintsapôtres, comme les prophètes et comme le bienheureux Job.Car les maux qu’ils ont souffert n’étaient point la punition deleurs crimes, mais l’épreuve de leur vertu.

4. Travaillons,.mes frères, à être du nombre deces saints amis de Dieu; et si nous ne sommes pas assez heureux pour leurressembler, soyons au moins de ceux qui ont expié leurs péchésen cette vie. Car le tribunal de ce grand Juge sera terrible, en l’autrevie. L’arrêt de la condamnation ne se révoquera point, etles tourments seront insupportables. Si vous voulez empêcher queDieu ne vous punisse même en cette vie, jugez-vous vous-mêmes,et punissez-vous de vos péchés. Ecoutez ce que dit saintPaul: " Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugésde Dieu." (I Cor. XI, 31.) Si vous suivez ce conseil, et si vous vous avancezpeu a peu dans cette voie, vous remporterez enfin, la couronne.

Et comment, direz-vous, pouvons nous nous juger et nous punir nous-mêmes.? Pleurez, soupirez dans l’amertume de votre cœur, gémissez amèrement,humiliez-vous, affligez-vous, souvenez vous de tous vos péchésen particulier. Ce souvenir est un supplice secret et intérieur,qui n est connu que de celui qui est entre dans les sentiments d’une vivecomponction et qui a éprouvé combien la mémoire desfautes passées est sensible à une âme touchéed’un véritable regret. C’est pourquoi Dieu propose la justificationcomme le prix de cette pénitence sincère. " Accusez-vousle premier de vos péchés, " dit-il, " afin que vous deveniezjuste. " (Isaïe, XLIII, 26). Car c’est, n’en doutons pas, un moyenbien propre pour nous corriger, que de rassembler tous les péchésde notre vie, de les repasser dans notre mémoire, et de nous enoccuper sans cesse. Celui qui en usera de la sorte sera tellement percéde douleur qu’il se croira même indigne de vivre. Et ce sentimentle tiendra tellement humilié sous la main de Dieu, qu’il le rendraflexible à tous ses ordres comme de la cire.

Mais ne rappelez pas seulement en votre mémoire les crimes honteux,les fornications, les adultères et les autres péchéssemblables qui font horreur à tout le monde. Rappelez-y tous cespéchés intérieurs et invisibles : ces calomnies etces médisances cachées , ces pièges tendus en secret,cet amour dola vaine gloire, ces mouvements d’envie, et tons les dérèglementsde cette nature. Car pour être invisibles ils n’en seront pas moinspunis. Les calomniateurs seront précipités dans la géhenne,les ivrognes n’auront aucune part dans le royaume du ciel, et celui quin’aime pas son frère est tellement rejeté de Dieu, que lemartyre même ne lui servirait de rien. Celui qui n’a pas soin deses proches a renoncé la foi, et celui qui méprise le pauvresera condamné au feu.

Ne négligez pas ces fautes comme peu considérables, maisrecueillez-les toutes ensembles et écrivez-les dans votre coeurcomme dans un livre. Si vous les écrivez dans votre, mémoire,Dieu les effacera de la sienne. Si vous négligez de les marquer,Dieu.les marquera lui-même, et en tirera la vengeance. Ne vaut-ildonc pas beaucoup mieux nous en souvenir, afin que Dieu les oublie, quede les oublier afin que Dieu nous les représente et nous les reprochedevant toute la terre dans son effroyable jugement?

Pour éviter ce malheur, rappelons dans notre souvenir tous nosdésordres passés et nous nous trouverons étrangementredevables à la justice de Dieu. Qui par exemple est pur et exemptde toute avarice ? ne me dites point que vous ne tirez de vos usures qu’ungain modéré. Ce peu de gain que vous faites, vous couleraun jour de grands supplices Pensez-y sérieusement et faites-en pénitenceQui peut dire qu’il n’a jamais outragé son frère? CependantJésus-Christ dit lui-même, que qui traite mal son frèresera jeté dans l’enfer. Quel est celui qui n’a point parlémal en secret de son prochain ? Cependant les calomniateurs seront éternellementbannis du royaume. Qui n’a point eu de mouvements d’orgueil? Qui ne s’estpoint enflé de vanité? Et c’est ce crime néanmoinsqui est le plus horrible de tous. Qui n’a jamais jeté de regardsdéshonnêtes sur une femme ? Vous savez cependant ce que Jésus-Christdit de ces regards. Qui ne s’est point mis en colère contre sonfrère sans aucun sujet? Cependant celui qui le tait se rend coupablede jugement. Qui n’a jamais tait de jurements? Et l’Evangile nous assureque les jurements viennent d’une mauvaise cause. Qui ne s’est jamais parjuré?Et cela néanmoins vient d’une cause bien plus mauvaise. Qui n’apoint été l’esclave de l’argent ? Cependant on ne peut l’êtresans se retirer de la bienheureuse servitude de Jésus-Christ.

Je pourrais rapporter encore beaucoup d’autres choses encore plus considérables.Mais ceci suffira pour toucher les coeurs qui ne seront pas plus durs quela pierre. Si chacun de ces péchés suffit en particulier,pour jeter une personne dans l’enfer, que sera-ce de tous ensemble?

Comment donc, me direz-vous, est-il possible de se sauver? Nous le feronssi nous appliquons à nos maux des remèdes tout contraires,la, miséricorde, les aumônes, les prières, la componction,la pénitence, l’humilité, la contrition du coeur, et le méprisde toutes les choses de ce monde. Dieu nous a ouvert mille voies, pournous sauver, si nous y voulons prendre garde.

Veillons donc sur nous-mêmes; tâchons de guérir nosplaies par toutes sortes de remèdes. Faisons l’aumône; pardonnonsà ceux qui s’emportent de colère contre nous ; rendons grâcesà Dieu de tout ; jeûnons autant que nous le pourrons ; prionsavec assiduité, et faisons-nous des amis de notre bien. Car c’estainsi que, nous pourrons obtenir de Dieu le pardon de nos fautes, et recevoirde lui les biens, qu’il nous a promis. Je le prie de nous faire àtous cette grâce, par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il. (333)

HOMÉLIE XLII

" OU DITES QUE L’ARBRE EST BON ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST BON, OUDITES QUE L’ARBRE EST MAUVAIS ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST MAUVAIS. CARC’EST PAR LE FRUIT QUE L’ON CONNAÎT L’ARBRE. " (CHAP. XII, 33, JUSQU’AUVERSET 38.)

1. Jésus-Christ se sert encore ici d’un autre raisonnement pourconfondre ses adversaires, et il ne se contente pas des réfutationsprécédentes. Il est visible qu’il n’agissait pas ainsi pourse justifier devant eux du crime qu’ils lui imputaient, puisqu’il en avaitdéjà. dit assez pour cela; mais pour tâcher de lesconvertir, et de les rappeler à Dieu. Il semble qu’il leur disepar ces paroles: Personne de vous ne s’en prend à ceux qui ont étéguéris, comme ne l’ayant pas été véritablement:personne ne dit non plus que ce soit un mal de délivrer un hommedu démon qui le possède. Car quelle que fût leur impudence,ils n’auraient cependant pas osé dire pareille chose. Puis doncque ne trouvant rien à dire dans ses actions, ils ne laissaientpas de décrier sa personne, il leur montre que leurs accusationsétaient entièrement déraisonnables, et qu’elles combattaientl’ordre naturel des choses. Il leur laissait à conjecturer de làquelle impudence il fallait avoir pour dire des choses qui non-seulementétaient détestables, mais même sans aucune apparencede raison.

Mais considérez la modération du Sauveur. Il ne dit pas:Dites que l’arbre est bon, parce que le fruit en est bon; mais pour lesconfondre entièrement, et pour leur faire mieux comprendre quelleétait sa douceur et leur audace, il leur dit: Si vous voulez reprendremes actions, je ne vous en empêche pas : mais que vos accusationsau moins paraissent un peu raisonnables, et qu’elles ne se contredisentpoint elles-mêmes. Car le moyen le plus propre pour les convaincrede leur malice était de leur faire voir qu’ils voulaient obscurcirles choses du monde les plus claires. En vain, leur dit-il, votre malignités’aveugle elle-même et veut allier ce qui est incompatible. On reconnaîtl’arbre par le fruit, et non pas le fruit par l’arbre. Mais vous faitesle contraire. Quoi. que l’arbre soit le principe du fruit, c’est néanmoinsle fruit qui fait juger quel est l’arbre. Il fallait donc, pour êtreconséquents, blâmer mes actions pour pouvoir m’accuser moi-même,ou bien ne pas m’accuser si vous approuviez mes actions. Pour vous, vousagissez d’une manière tout opposée. Sans rien blâmerdans mes actions qui sont les fruits, vans accusez ma personne qui estcomme l’arbre, et vous allez jusqu’à m’appeler démoniaque.

Jésus-Christ confirme encore ici ce qu’il a dit précédemment: " Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbreen porter de bons. " (Matth. VII, 18.) Ce qui fait voir que leurs accusationsétaient tout à fait absurdes, et contre toute sorte de raison.

Et comme ce n’est plus lui qu’il justifie, mais le Saint-Esprit, illeur parle avec chaleur et (334) avec force. " Race de vipères,comment pourriez-vous dire de bonnes choses étant méchantscomme vous êtes, puisque la bouche parle de la plénitude ducoeur (34)? " Jésus-Christ, par ces paroles, accuse en mêmetemps ses ennemis, et prouve par eux la vérité de ce qu’ilvient de leur dire. Vous autres, leur dit-il, étant d’aussi mauvaisarbres que vous êtes, vous ne pouvez porter de bons fruits. Je nem’étonne donc pas que vous disiez ce que vous dites, puisqu’étantsortis de si mauvais pères, vous avez eu une éducation semblableà votre naissance, et que vous en retenez encore l’esprit et lecoeur.

Mais remarquez avec quelle sévérité il les reprend,et combien ce qu’il leur objecte est sans réplique. Il ne leur ditpoint: " Comment pourriez-vous dire de bonnes choses, vous qui êtesune race de vipères? La conséquence serait moins frappante;mais comment pouvez-vous dire de bonnes choses, étant méchantscomme vous êtes? " Il les appelle " Race de vipères, " parceque ces hommes se glorifiaient de leurs ancêtres. Et, pour leur montrerqu’ils n’en devaient attendre aucun avantage, il les retranche de la raced’Abraham; il leur ôte ce titre d’honneur, dont ils s’enorgueillissaientsi insolemment, et, au lieu d’un ancêtre si illustre, il leur donnepour pères des serpents, extraction plus conforme à leurmalice noire et envenimée. " Puisque la bouche, " ajoute-t-il, "parle de la plénitude du coeur. "

Il leur fait voir encore ici qu’il est Dieu, et qu’il connaîtle fond des coeurs. Il nous apprend que nous rendrons compte un jour non-seulementde nos paro1es, mais encore de nos mauvaises pensées, et qu’ellesne peuvent être cachées aux yeux de Dieu. Il montre mêmeque les hommes peuvent aussi les connaître. Car il y a une si grandeliaison et un si grand rapport du dedans avec le dehors, que lorsque levenin est au dedans, il faut nécessairement qu’il se répandeet qu’il paraisse au dehors par les paroles. Lors donc que vous entendezdire à quelqu’un des paroles mauvaises et scandaleuses, vous devezcroire qu’il a en lui beaucoup plus de mal qu’il n’en fait paraître.Car ce qu’il dit de mauvais a un principe et une source, et ce qui paraîtau dehors n’est qu’une petite partie de cette plénitude de corruptionqui est cachée au dedans. Cc reproche est sanglant, vous le comprenez;car si l’impiété de leurs paroles fait voir que c’est ledémon qui les leur inspire, jugez quelle est la corruption de leurcoeur, et combien cette source d’où elle coule est empoisonnée.Et cette conséquence est très-certaine, parce que la languen’ose pas dire tout ce que le coeur lui dicte, et qu’elle ne laisse passortir toute la corruption intérieure; mais comme le coeur n’a aucunhomme pour témoin, et qu’ayant perdu la crainte de Dieu, il n’appréhendepoint ses jugements, il produit hardiment dans ses pensées toutle mal qu’il a conçu en lui-même. Ainsi il arrive d’ordinairequ’il y a encore plus de corruption dans notre volonté que dansnos paroles, parce que la crainte même de ceux qui nous écoutentnous retient dans ce que nous disons, au lieu que le coeur n’étantconnu de personne, s’abandonne avec plus de liberté au dérèglementde ses pensées. Mais lorsqu’il y a au dedans une trop grande corruption,elle se répand enfin au dehors. Et comme ceux qui sont pressésde rejeter les mauvaises humeurs qui les incommodent, se contraignent d’abord,mais enfin ne les peuvent plus retenir; de même ceux qui ont de mauvaisespensées et de mauvais desseins dans le coeur, après s’êtreretenus quelque temps, rejettent enfin au dehors ce venin caché,qui se répand en injures et en calomnies.

2. " L’homme qui est bon tire du bon trésor de son coeur ce quiest bon, et l’homme qui est mauvais tire de son mauvais trésor cequi est mauvais (38)." — Ne croyez pas, nous dit-il, que cette parole :" Que la bouche ne parle que de la plénitude du coeur, " ne soitvraie que dans le mal, elle l’est aussi dans le bien. Car il y a plus devertu dans le fond du coeur des bons qu’il n’en paraît au dehorsdans leurs paroles. Il concluait donc de la qu’on devait croire les Juifsplus malicieux qu’ils ne le paraissaient être par ce qu’ils disaient,et qu’on devait aussi supposer en lui plus de bonté qu’il n’en paraissaitdans ses paroles.

Il donne au coeur le nom de " trésor " pour mieux exprimer lamultitude des biens ou des maux qu’il renferme. Il tâche ensuitede les frapper de terreur. Ne croyez pas, leur dit-il, que le jugementque Dieu vous réserve se termine seulement à faire connaîtreà tout le monde la corruption de vos coeurs, mais votre malice serade plus condamnée à des tourments éternels, Il neleur adresse pas son discours (335) en leur parlant à eux-mêmeset se serrant du mot de "vous", pour instruire tout le monde en général,et pour rendre ce qu’il dit moins odieux.

" Aussi je vous déclare que les hommes rendront compte au jourdu jugement de la moindre parole inutile qu’ils auront dite (36). " Uneparole inutile est une parole qui n’a point de rapport avec les chosesdont on parle, ou qui tient du mensonge et de la médisance. Quelques-unsdisent aussi qu’une parole inutile est une parole vaine, comme celles quifont rire, qui ne sont pas assez réglées, qui sont trop libres,et qui blessent l’honnêteté et la pudeur.

" Car vous serez justifié par vos paroles et vous serez condamnépar vos paroles (37). " Peut-on accuser ce jugement d’une trop grande sévérité;et ce compte que Dieu redemandera ne paraît-il pas être pleind’équité et de douceur? Le juge ne prononcera point l’arrêtcontre vous sur le simple rapport des autres, mais sur ce que vous aurezdit vous-même manière de juger de toutes la plus juste etla plus équitable, puisque vous êtes entièrement maîtreou de dire ou de ne pas dire ce que vous voudrez.

Ce ne sont donc point, mes frères, ceux qui sont calomniésqui doivent trembler, mais bien les calomniateurs eux-mêmes. Carceux qui auront été déchirés parles médisancesne seront pas contraints de justifier leur innocence, mais ceux qui lesauront décriés seront obligés dé rendre comptede toutes leurs paroles injurieuses. C’est sur eux que tout le périltombera; c’est contre eux que le juge prononcera la sentence.

C’est pourquoi ceux qui sont calomniés doivent être dansune entière assurance, puisqu’ils ne seront point responsables desmédisances des autres; mais leurs calomniateurs doivent frémird’horreur et d’effroi aux approches de ce juge qui leur fera rendre comptede leurs impostures. Ce crime est un crime diabolique. C’est un péchéqui n’apporte aucune satisfaction à celui qui le commet et qui nelui cause que du mal. C’est une passion qui amasse dans l’âme untrésor funeste de malice et de péchés. Que si celuiqui a le corps plein de mauvaises humeurs, tombe malade nécessairement,combien plus celui qui se remplit de cette humeur noire et maligne, infinimentplus nuisible à l’âme que la bile ne l’est au corps, ne s’expose-t-ilà une maladie plus dangereuse, dont les douleurs seront infinieset éternelles ?

On en peut juger par les effets. Car si la médisance affligede telle sorte celui qu’elle attaque, combien doit-elle plus tourmentercelui qui l’a dit ? Le calomniateur se blesse toujours le premier avantque de blesser les autres. Celui qui marche sur les charbons ardents sebrûle lui-même ; et celui qui frappe sur un diamant sent quele coup retombe sur lui : celui qui regimbe contre l’aiguillon se piqueet se blesse lui-même. Car le chrétien qui sait supportergénéreusement l’injustice et la calomnie, est en véritécomme un diamant, comme un feu, et comme un aiguillon perçant :au lieu qui celui qui médit de ses frères est plus faibleet plus méprisable que la boue.

Ce n’est donc pas un mal que d’être calomnié par les autres: mais c’est un très grand que d’être assez méchantpour publier des calomnies, ou de n’être pas assez ferme pour lessouffrir. Avec quelle injustice Saül persécuta-t-il autrefoisDavid ? et combien David eut à souffrir de sa part ? et cependantlequel des deux a été le plus fort ou le plus heureux ? lequeldes deux a été le plus misérable et le plus dignede compassion ? n’est-ce pas celui qui a fait l’injure et non celui quil’a soufferte ? Considérez, je vous prie, la conduite de l’un etde l’autre. Saül avait promis à David que s’il tuait Goliath,il lui donnerait sa fille en mariage. Cependant David tue Goliath, et Saülmanque à sa parole, et bien loin de le faire son gendre, il ne pensequ’à le tuer.

Lequel des deux s’est donc acquis le plus de gloire ? l’un est en proieà une tristesse profonde, il est possédé d’un démon; l’autre par ses victoires et par sa piété envers Dieu devientplus éclatant que le soleil. Nous en voyons aussi que, àpropos de cette danse fameuse des femmes israélites aprèsla mort de Goliath, Saül sécha de dépit et d’envie contreDavid, et que David garda une modération et un silence qui lui attirale coeur et l’affection de tout le monde.

Quand ensuite David eut Saül entre ses mains, et qu’étantmaître de sa vie, il lui pardonna ; lequel des deux fut le lus fortou le plus faible, le plus heureux ou le plus malheureux ? n’est-il pasvisible que c’est celui qui ne voulut point se venger d’un ennemi qui avaittant cherché à le perdre ? l’un était (336) arméde soldats et d’un grand nombre de troupes; David, au contraire, n’étaitarmé que de la justice qui le couvrait comme d’un bouclier qui luitenait lieu de toute une armée. C’est pourquoi après avoirsouffert tant d’injustices et de violences il ne voulut point tuer sonpersécuteur, quoiqu’il eût pu le faire sans blesser la justice,parce qu’il savait que le courage d’un homme doit paraître non àfaire le mal, mais à le souffrir.

Jetez maintenant les yeux sur le patriarche Jacob. Ne fut-il pas traité,par Laban avec beaucoup d’injustice et de violence? cependant qui des deuxfut le plus fort? ou Laban qui tenant Jacob en sa puissance n’osa jamaisle toucher; ou Jacob qui étant sans armes et sans soldats ne laissapas dé lui être plus redoutable que n’auraient étédix mille rois?

3. Mais pour vous mieux prouver ce que je vous ai déjàdit, je retourne encore à David, pour le considérer, d’unemanière toute contraire à celle dont nous l’avons envisagé.Car après avoir été si ferme et si courageux lorsqu’onlui faisait violence, n’a-t-il pas été ensuite le plus faiblede tous les hommes lorsqu’il a fait violence aux autres? Ne vit-on pasdans l’injustice qu’il fit à une que l’auteur de l’injure devientle plus faible et l’offensé le plus fort? Une, tout mort qu’il était,mettait le désordre dans la famille de David et troublait tout sonroyaume; et David tout vivant et tout roi qu’il était, étaittrop faible pour lui résister. Il ne pouvait empêcher qu’unseul homme, et un homme mort, ne remplît tout son Etat de confusionet de trouble.

Voulez-vous que je vous fasse voir encore plus clairement ce que jevous dis? Examinons ce qui est arrivé à ceux qui se sontvengés même avec justice. Car nous avons déjàfait voir que ceux qui outragent injustement les autres, sont sans comparaisonplus faibles que ceux qu’ils haïssent, puisqu’ils se perdent eux-mêmesen les voulant perdre. Joab, général de l’armée deDavid, peut me servir à prouver ce que je vous dis. Il voulut vengerla mort de son frère et il excita pour cela une guerre civile, ets’engagea dans une longue suite d’afflictions et de maux, qu’il se seraitépargnés, s’il eût eu assez de vertu et de sagessepour souffrir constamment la perte d’une personne qui lui étaitchère.

Fuyons donc ce crime, mes frères, et n’offensons jamais nos frères,ni par nos actions, ni par nos paroles. Jésus-Christ n’a pas dit: Si vous accusez publiquement, si vous dénoncez au juge, mais simplement:"Si vous dites du mal, " quand. ce ne serait qu’en vous-même, vousne laisserez pas d’en être très-sévèrement puni.Quand ce que vous auriez dit se trouverait en effet véritable, etque vous en connaîtriez d’une manière certaine la vérité,vous ne laisserez pas d’être puni. Car Dieu vous jugera non pointpar ce qu’un autre aura fait, mais par ce que vous aurez dit vous-même: " Vous serez, " dit-il, " condamné par vos paroles. "

Ne vous souvenez-vous pas que le pharisien ne disait rien qui ne fûttrès-véritable et très- connu de tout le monde , etque néanmoins sans qu’il eût révélé:des fautes secrètes et cachées, il fut condamné auxderniers supplices? S’il ne faut donc point accuser les autres de fautesqui sont connues et qui sont publiques, il faut encore bien moins leurreprocher celles qui sont incertaines et douteuses? Le pécheur n’a-t-ilpas un juge qui le jugera? Pourquoi usurpez-vous l’autorité du Filsunique du Père? C’est à lui que le Père a donnétout le pouvoir de juger. C’est à lui qu’il réserve ce trôneet ce tribunal.

Que si vous avez tant d’envie de juger, jugez-vous vous-même.Ce jugement ne vous exposera à aucun blâme et vous sera mêmetrès-avantageux. Elevez ce tribunal au milieu de vous et représentez-voustous les dérèglements de votre vie. Redemandez-vous un compteexact de toutes vos actions. Dites à votre âme : Pourquoiavez -vous eu la hardiesse de faire telle ou, telle action? Que si ellene prend pas déplaisir à se juger ainsi elle-même etqu’elle aime mieux examiner les fautes des autres, dites-lui encore: Cen’est pas sur les actions des autres que je vous juge; ce n’est pas decelles-là que vous avez à vous justifier. Que vous importequ’un tel vive mal? Pourquoi vous-même osez-vous faire une tellefaute ? Défendez-vous vous-même et n’accusez pas les autres.Examinez-vous vous-même et n’examinez point votre frère.

Intimidez aussi votre âme. Tenez-la dans la crainte et dans lafrayeur. Si elle n’a rien à répondre et qu’elle tâchede s’échapper à ce tribunal, contraignez-la d’y comparaîtretraitez-la comme une criminelle, frappez-la de verges comme une esclaveorgueilleuse qui s’est laissée corrompre. Ne laissez passer, aucunjour sans la juger de la sorte. (337) Représentez-lui ce fleuvede feu, ce ver qui la rongera sans cesse et tous ces supplices si effroyablesde l’enfer.

Ne lui permettez point à l’avenir de se laisser souiller parle démon. Ne souffrez plus qu’elle se serve de ces vaines excuses:c’est le démon qui vient me chercher, c’est lui qui me tend despièges, c’est lui qui m’assiège et qui me tente. Répondez-luique si elle ne voulait point consentir, il ne lui ferait aucun mal et quetous ses artifices seraient inutiles à son égard.

Que si elle se défend d’une autre manière et qu’elle dise: Je suis liée avec mon corps, je suis environnée d’une chairfaible, je demeure parmi des hommes et je suis encore sur la terre, répondez-luique ce ne sont là que des prétextes pour entretenir ses désordres.Que tels et tels sont, aussi bien qu’elle, environnés d’une chair,qu’ils demeurent en ce monde et qu’ils sont encore sur la terre. Que néanmoinsils vivent dans une vertu admirable et que quand elle aura pris une fermerésolution de bien vivre, la chair ne l’en empêchera plus.

Que si ce discours l’afflige, ne cessez point de la blesser. Ces blessuressalutaires que vous lui ferez, ne la tueront pas, mais la sauveront. Sielle répond encore : qu’un tel homme l’a irritée et l’a miseen colère, répondez-lui qu’il était en sa puissancede ne s’y pas mettre et que souvent elle s’en était abstenue. Sielle dit: la beauté de cette personne m’a surprise, répondez-luiqu’il était encore en son pouvoir d’étouffer cette passion.Rapportez-lui l’exemple de beaucoup d’autres personnes qui l’ont éteinteet faites-la souvenir des paroles de la première femme : " Le serpentm’a trompée " (Gen. III), " à qui néanmoins cetteexcuse ne servit de rien.

4. Lorsque vous jugerez ainsi votre âme, que personne ne soitprésent et que personne ne vous trouble. Imitez les juges qui fonttirer les rideaux pour être plus en repos et pour mieux former leursjugements. Cherchez de même, au lieu de rideaux, un temps et un lieude solitude et de paix. Quand vous avez soupé et que vous êtesprès de vous mettre au lit, jugez-vous alors et examinez vos fautes.Tout y est très-favorable, le temps, le lieu, le lit, le repos.David l’a marqué, lorsqu’il a dit: " Dites dans vos coeurs ce quevous dites, et soyez touchés de componction, lorsque vous êtessur vos lits. " (Ps. IV, 5.) Punissez avec sévéritéles moindres fautes, afin que vous soyez d’autant plus éloignéde tomber jamais dans les grandes.

Si vous êtes exact à faire cela tous les jours, vous paraîtrezavec confiance devant ce tribunal terrible qui fera trembler tout le monde.C’est ainsi que saint Paul s’est élevé à un si hautpoint de pureté et d’innocence, et c’est ce qui lui a fait dire: " Si nous nous jugions " nous-mêmes, nous ne serions point jugésde " Dieu. " (I Cor. II, 31.) C’est ainsi que Job a purifié sesenfants, puisqu’il est bien croyable qu’offrant à Dieu des sacrificespour leurs fautes secrètes, il les punissait sévèrementde celles qui paraissaient.

Pour nous autres nous sommes bien éloignés de cette vertu,et nous faisons le contraire de ces grands saints. Aussitôt que nousnous sommes mis au lit, nous repassons dans notre esprit nos affaires domestiques.Il y en a même qui s’entretiennent alors de choses qui blessent l’honnêteté.D’autres pensent à leurs biens et à leurs usures, et s’embarrassentdans mille sortes de soins. Si vous aviez une fille unique, vous veilleriezavec soin pour la conserver chaste et pure ; et vous souffrez que votreâme qui vous devrait être plus précieuse que votre fille,s’abandonne à des fornications spirituelles, et vous lui suscitezvous-même une infinité de pensées mauvaises.

Si l’amour de l’argent, si le désir du gain, si un objet dangereux,si la haine ou la colère, ou quelque autre passion se présenteà la porte de notre âme, nous la lui ouvrons aussitôt,nous l’invitons à entrer, nous l’attirons, et nous lui permettonssans rougir de la déshonorer et de la corrompre. Y a-t-il rien deplus cruel que cette mortelle négligence? Nous n’avons qu’une âmequi nous doit être plus chère que toutes choses; et nous laprostituons à ces pensées malheureuses et à ces fantômes,comme à des adultères qui ne la quittent qu’aprèslui avoir fait perdre la pureté, et lorsqu’ils en sont bannis parle sommeil; ou plutôt ces fantômes ne s’en retirent pas mêmealors. Les songes de la nuit lui représentent encore les imagesdont elle s’était remplie durant le jour. Elle se trouve encoreoccupée alors par ces représentations de la nuit, qui l’exposesouvent à des chutes et à des crimes véritables.

Nous ne pouvons souffrir que la moindre poussière ou la moindrepaille entre dans notre (339) oeil; et nous négligeons notre âme,lorsqu’elle est accablée de tant de maux. Quand la purgerons-nousde toutes ces 1m puretés dont nous la souillons chaque jour? Quandcouperons-nous toutes ces ronces et ces épines? Quand y répandrons-nousla semence des vertus?

Ne savez-vous pas que le temps de la moisson approche? et cependantnous n’avons pas encore commencé à défricher la terrequi nous a été commise. Que si le maître du champ noussurprend dans cette paresse, que lui dirons-nous, que lui pourrons-nousrépondre? Dirons-nous que personne ne nous a donné de semence?On a soin de le faire tous les jours. Dirons-nous que personne n’a arrachéles épines qui couvraient toute la terre. Nous tâchons àtous moments d’y mettre cette faux " dont il est parlé dans l’Ecriture.Nous excuserons-nous sur les nécessités de la vie qui nousattachent et qui nous tiennent comme captifs? Pourquoi ne vous êtes-vouspas " crucifié au monde? " selon la parole de l’Apôtre.

Si celui qui n’a rendu que le talent qu’il avait reçu de sonmaître, est appelé " méchant serviteur ", parce qu’ilne l’a pas rendu au double, comment appellera-t-on celui qui aura mêmedissipé ce qu’on lui aura donné? Si ce serviteur fut liéet précipité dans le lieu " des s pleurs et des grincementsde dents; " que souffrirons-nous, nous autres qui demeurons toujours lâcheset paresseux, quoique tant de considérations nous portent ànous convertir?

Car qu’y a-t-il en ce monde qui ne vous dût aider à penserà Dieu? Ne voyez-vous pas combien la vie est fragile et incertaine,et de combien de maux et d’afflictions elle est traversée? Ne croyezpas, je vous supplie, qu’il n’y ait que la vertu qui soit pénible.Le vice a aussi ses épines et ses travaux. Puis donc que le travailest égal de part et d’autre, pourquoi n’embrassez-vous pas plutôtcelui qui sera suivi d’une si grande récompense?

Il y a même des vertus qui s’exercent sans aucune peine. Car quellepeine y a-t-il à ne point médire, à ne point mentir,à ne point jurer, à ne se point mettre en colère contreson frère? S’il y a de la peine, ce n’est pas à fuir cesvices, mais à les commettre. Ne serons-nous donc pas inexcusables,et indignes de pardon, si nous ne nous appliquons pas à ces vertusmêmes qui sont si faciles? Et qui s’étonnera que nous n’arrivionsjamais à ce qu’il y a de plus élevé et de plus pénibledans la vertu, puisqu’en négligeant les choses les plus aisées,nous nous rendons incapables des plus grandes?

Souvenons-nous, mes frères, de ces avis si importants; fuyonsle mal, embrassons la vertu, afin de jouir et du vrai bonheur de cettevie, et dans l’autre des biens éternels que je vous souhaite, parla grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

58
Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
Vous souhaitez corriger ou compléter ? Contactez-nous: https://t.me/bibleox_live
Ou éditez l'article vous-même: Éditer