HOMÉLIE SUR LA PARABOLE DU DÉBITEUR DES DIX MILLE TALENTS
1. Ce que j'éprouverais en vous revoyant enfin après unlong voyage, je l'éprouve aujourd'hui. Pour des hommes qui aiment,s'ils ne peuvent se trouver au milieu. de ceux qu'ils aiment, que leursert de n'en être pas éloignés ? Aussi, bien que présentdans la ville, je n'étais pas moins triste qu'un exilé, moiqui, depuis quelque temps, ne pouvais plus vous adresser mes instructions; mais pardonnez-le moi : la faiblesse, non la paresse, était lacause de ce silence. Vous vous réjouissez donc de ce que la santém'est revenue ; pour moi, je me réjouis parce que je vous ai retrouvés,vous, mes bien-aimés. Car, pendant ma maladie, ce qui m'affligeaitplus que le mal lui-même, c'était de rie pouvoir participerà cette chère assemblée ; et maintenant que la convalescenceme rend peu à peu mes forces, ce m'est un plus grand bien que lasanté de pouvoir jouir en- toute sécurité de l'amourde ceux que je chéris. La (2) fièvre en effet allume dansle corps un feu moins violent que ne fait dans l'âme la séparationd'avec ceux que nous aimons; et si les fiévreux recherchent lesboissons, les liqueurs, les eaux froides, c'est avec, autant d'ardeur queles amis séparés recherchent la vue de ceux qu'ils ont perdus.Ceux qui savent aimer comprennent bien ce que je dis.
Courage donc ! puisque la maladie m'a quitté, rassasions-nousles uns des autres, s'il est possible de nous rassasier jamais ; car lamourne connaît point la satiété, et plus il jouit de ceuxqu'il aime, plus il s'allume et s'enflamme. L'élève de lacharité , saint Paul, le savait bien, lui. qui disait : Ne devezrien à personne, sinon de vous aimer mutuellement. (Rom. XIII, 8.)C'est là en effet la seule dette que l'on contracte sans cesse,que l'on n'acquitte jamais. Il est beau et louable de devoir toujours dece côté. S'agit-il des biens 'matériels, nous louonsceux qui ne doivent rien; s'agit-il de l'amour, nous approuvons et nousadmirons ceux qui doivent toujours. Si c'est d'une part de l'injustice,c'est de l'autre la marque d'une belle âme de ne jamais acquitterentièrement la dette de l'amour. Recevez avec bienveillance, malgrésa longueur, l'instruction que je vais vous adresser; car je veux vousapprendre à jouer admirablement .de la lyre, non pas d'une lyremorte, mais d'une lyre qui a pour cordes les récits de l'Ecritureet les commandements de Dieu. Les maîtres de lyre prenant les doigtsde leurs disciples, les conduisent lentement sur les cordes, leur apprennentà les toucher avec art et à faire sortir d'instruments muetsles sons les plus agréables et les plus doux; je veux les imiter,me servant de votre âme comme de doigts, je l'approcherai des commandementsde Dieu, et lui apprendrai à ne les toucher qu'avec art, et celapour exciter la joie, non d'une assemblée d'hommes, mais du peupledes anges. Il ne suffit pas d'étudier les divins oracles; il fautencore les pratiquer et les représenter dans sa conduite, l'accomplirpar des actes. Les cordes d'une lyre, l'artiste les louche, l'ignorantles touche aussi ; mais tandis que celui-ci ne fait que choquer l'auditeur,celui-là l'enlève et l'inonde de délices, et pourtantce sont les mêmes doigts, les mêmes cordes, l'art seul diffère;de même pour les divines Ecritures; beaucoup les parcourent, maisle profit, mais le fruit, tous ne le retirent pas, et la cause en est quetous n'approfondissent pas cette parole, qu'ils ne touchent pas cette lyreavec art; et. effet, ce qu'est fart à la citharodie, la pratiquel'est à la loi de Dieu. Nous n'avons touché qu'une seulecorde pendant tout le carême; je ne vous ai développéque la loi du serment, et, par la grâce de Dieu, beaucoup de mesauditeurs ont compris combien il était beau de l'observer; aussi,quittant une habitude détestable, au lieu de jurer par le Seigneur,on n'entend plus sortir de leur bouche en toute conversation , que oui,non, croyez-moi; et quand même mille affaires pressantes viendraientles accabler, ils n'oseraient aller plus loin.
2. Mais comme il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'un précepte,je veux aujourd'hui vous en enseigner un second ; car bien que tous n'observentpas encore la loi dont j'ai parlé en premier lieu, et que quelques-unssoient en retard, ils voudront néanmoins, à mesure que letemps s'avancera, atteindre ceux qui les ont devancés. J'ai en effetremarqué que le zèle pour ce précepte est aujourd'huisi grand que tous, dans les occupations domestiques comme dans les repas,hommes et femmes, libres et esclaves, luttent à qui l'observeramieux; et je ne puis m'empêcher de féliciter ceux qui se conduisentainsi pendant leurs repas. Car quoi de plus saint qu'une table d'oùl'ivresse , la gourmandise et la débauche, quelle qu'elle soit,sont bannies pour faire place à une admirable rivalité touchantl'observation des lois de Dieu , où l'époux observe son épouseet l'épouse son époux, de peur que l'un d'eux ne tombe dansl'abîme du parjure où une peine sévère est établiecontre l'infracteur, où le maître ne rougit pas, soit d'êtrerepris par ses esclaves, soit de reprendre lui-même ceux qui habitentsa maison? Serait-ce se tromper que d'appeler cette maison l'églisede Dieu ? Car là où règne une telle sagesse, que mêmeà table, dans le moment qui semble autoriser la licence, on se préoccupede la loi de Dieu et où tous luttent et rivalisent à l'envià qui l'observera mieux, il est évident que le démon,que l'esprit mauvais ne s'y trouve plus, et que le Christ y règne,félicitant ses serviteurs de leur sainte émulation et leurdistribuant toute faveur. Je laisserai donc un précepte dont l'observance, grâce à Dieu, et grâce à vous qui avez si chaudemententrepris et déjà si (3) résolument commencéà le suivre, ne tardera pas à se répandre dans toutela ville, et je passerai à un autre, je veux dire à la colèrequ'il faut savoir mépriser et dompter.
Car de même que sur une lyre une seule corde ne peut produirede mélodie, mais qu'il faut les parcourir toutes avec le rythmeconvenable; de même, quant à la vertu que doit possédernotre âme, il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'une loi,ce que j'ai déjà dit, mais il faut les garder toutes avecexactitude, si nous voulons produire une harmonie plus suave et plus utileque toute harmonie. Votre bouche a appris à ne plus jurer, votrelangue à ne dire, en toute circonstance, que oui et non; apprenezde plus à éviter toute parole injurieuse et à apporterà l'observation de ce commandement d'autant plus d'ardeur qu'ellerequiert plus de travail. Pour le serment, il ne s'agissait que de vaincreune habitude; pour la colère, il faut de plus grands efforts. C'estune passion tyrannique qui entraîne ceux mêmes qui sont engarde contre elle et les précipite clans le gouffre de la perdition.Sachez donc supporter la longueur de mon discours. Ce serait de la déraison,pour nous qui sommes blessés chaque jour sur la place publique,dans nos maisons, par nos amis. par nos proches, par nos ennemis, par nosvoisins, par nos serviteurs, par nos épouses, par nos tout petitsenfants, par nos propres pensées, de ne pas vouloir nous occuper,même une fois la semaine, de guérir ces blessures, sachantsurtout que le traitement ne nous coûtera ni argent ni souffrance.Car, voyez, je ne tiens pas de fer à la main; je ne me sers qued'un discours, mais plus tranchant que le fer, qui enlèvera toutela corruption et qui ne causera aucune douleur à quiconque subiracette opération. Je ne tiens pas de feu à la main; mais j'aiune doctrine plus forte que le feu, une doctrine qui ne vous brûlerapoint, mais qui empêchera les ravages de l'iniquité et qui,au lieu de douleur, ne causera que de la joie à celui qui sera délivrédu mal.
Il n'est pas besoin ici de temps, pas besoin de travail, pas besoind'argent; il suffit de vouloir, et ce qu'exige la vertu est accompli; etsi vous réfléchissez à la majesté du Dieu quiordonne et qui a porté cette loi , ne sera-ce pas assez pour vouséclairer et vous déterminer? Car ce ne sont pas mes proprespensées que je vous expose, je ne veux que tous vous conduire augrand législateur. Suivez-moi donc et écoutez la loi de Dieu.Où est-il question de la colère et du désir de lavengeance ? Dans des passages nombreux et divers, mais particulièrementdans cette parabole que Jésus adressa à ses disciples enleur disant : C'est pour cela que le royaume des cieux est semblable àun roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Et lorsqu'il,eut commencé à le faire, on lui en présenta un quilui devait dix mille talents. Et comme il n'avait pas de quoi les rendre,soit maître ordonna qu'on le vendit, lui, sa femme, ses enfants ettout ce qu'il avait, pour acquitter la dette. Mais, se jetant àses pieds, le serviteur le suppliait en disant : Ayez patience àmon égard, et je vous rendrai tout. Alors le maître ayantpitié de ce serviteur le renvoya et lui remit sa dette. Mais ceserviteur étant sorti rencontra un de ses compagnons qui lui devaitcent deniers; et l'ayant saisi il l'étouffait, disant : Rends-moice que tu me dois. Et se jetant à ses pieds, son compagnon le suppliait,disant : Aie patience à mon égard, et je te rendrai tout.Mais lui ne voulut pas, et il s'en alla et le fit mettre en prison jusqu'àce qu'il payât sa dette. Les autres serviteurs le voyant, furentindignés; ils vinrent et racontèrent à leur maîtrece qui s'était passé. Alors le maître l'appela et luidit : Méchant serviteur, je t'ai remis ta dette parce que tu m'enas prié. Ne fallait-il pas que tu eusses pitié de toit compagnon,comme j'ai eu pitié de toi? Et il le livra aux bourreaux, jusqu'àce qu'il payât toute sa dette. C'est ainsi que vous traitera monPère céleste, si chacun de vous ne pardonne à sonfrère du fond de soit coeur. (Matth. XVIII.)
3. Voilà la parabole; or il faut dire pourquoi il la proposa,en en indiquant la cause; car il ne dit pas simplement : Le royaume descieux est semblable, mais bien c'est pour cela que le royaume des cieuxest semblable. Pourquoi donc la cause s'y trouve-t-elle? Il parlait àses disciples de la patience, il leur apprenait à maîtriserleur colère, à ne faire pas grande attention aux injusticesqu'ils pouvaient éprouver de la part des autres, et il leur disait: Si votre frère a péché contre vous, allez et reprenez-leentre vous et lui seul; s'il vous écoute, vous aurez gagnévotre frère. (Matth. XVIII, 15.)
Pendant que le Christ disait ces choses et autres semblables àses disciples et leur enseignait à régler leur vie Pierre,le premier (4) du collège apostolique, la bouche des disciples,la colonne de l'Eglise, le pilier de la foi, celui avec lequel tous doiventpenser, dans les filets duquel tous doivent se jeter, qui de l'abîmede l'erreur nous a ramenés vers le ciel, qu'on retrouve partoutrempli de charité et de liberté, mais plus encore de charitéque de liberté, Pierre, dis-je, tous les autres se taisant, s'avancevers le Maître et lui dit : Combien de fois, mon frère péchantcontre moi, lui pardonnerai-je? (Matth. XVIII, 21.) Il interroge et déjàil fait voir qu'il est prêt à tout; il ne connaît pasencore la loi, et il se montre plein d'ardeur à l'accomplir. Carsachant bien que la pensée de son Maître penche plutôtvers la clémence, et que celui-là lui sera le plus agréablequi se montrera le plus facile à pardonner au prochain et qui nerecherchera pas avec aigreur les fautes des autres, voulant plaire au Législateur,il lui dit : Pardonnerai-je jusqu'à sept fois ? Mais ensuite, pourapprendre ce que c'est que l'homme et ce que c'est que Dieu et commentla bonté de l'homme, comparée aux infinies richesses de lamiséricorde de Dieu, est au-dessous de l'extrême pauvreté,et que ce qu'est une goutte d'eau à la mer immense, notre charitél'est auprès de l'indicible charité de Dieu, pendant quePierre demande s'il faut pardonner jusqu'à sept fois? et qu'il pensese montrer ainsi très-large et très-libéral, écoutezce que le Seigneur lui répond : Je ne dis pas jusqu'à septfois, mais jusqu'à septante fois sept fois. Quelques-uns prétendentque cela veut dire septante fois et sept fois; mais il n'en est pas ainsiet il faut entendre près de cinq cents fois : car sept fois septantefont quatre cent quatre-vingt-dix. Et ne pensez pas, mes chers auditeurs,que ce précepte soit difficile à observer. Car si vous pardonnezà celui qui pèche contre vous une, deux ou trois fois parjour, quand même il aurait un coeur de pierre, quand même ilserait plus cruel que tous les démons, il ne sera certainement pasinsensible au point de retomber toujours dans les mêmes fautes, maistouché de ce pardon si fréquemment accordé, il endeviendra meilleur et moins intraitable; et vous de votre côté,si vous êtes disposés à pardonner tant de fois lasinjustices que vous éprouverez, quand vous aurez fait grâceune, deux ou trois fois, ce vous sera une habitude et vous n'aurez aucunepeine à persévérer dans cette conduite, parce qu'ayantpardonné si souvent vous ne serez plus touchés des injusticesdes autres.
Pierre entendant cela demeura stupéfait, pensant non-seulementà lui, mais à tous ceux qui devaient lui être confiés;et de peur qu'il ne fit ce qu'il avait coutume de faire pour les autrescommandements, Notre-Seigneur prévint toute interrogation. Que faisaitPierre en effet quand il s'agissait d'un précepte? Quand Notre-Seigneuravait imposé une loi qui paraissait offrir quelque difficulté,Pierre, s'avançant, lui posait des questions, demandait des explicationssur cette loi. Par exemple, lorsque le riche interrogea le Maîtresur la vie éternelle, et qu'après avoir appris ce qui leconduirait à la perfection, il s'en alla triste parce qu'il avaitde grandes richesses , Notre-Seigneur ayant ajouté qu'il étaitplus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'àun riche d'entrer dans le royaume des cieux, alors Pierre , bien qu'ilse fît dépouillé de tout, qu'il n'eût pas mêmegardé son hameçon, qu'il eût abandonné sa professionet son bateau, s'avança et dit au Christ : Et qui peut donc êtresauvé? (Marc, X, 26.) Et ici remarquez la conduite louable du discipleet son zèle. D'un côté, il ne dit pas: vous commandezl'impossible, ce précepte est violent, cette loi est dure ; de l'autrecôté, il ne garde pas non plus le silence , mais il montrel'intérêt qu'il porte à tous et rend à Notre-Seigneurl'honneur qu'un disciple doit à son Maître, en lui disant: Et qui peut donc être sauvé? Lui qui n'était pasencore pasteur avait déjà le zèle du pasteur, luiqui n'était pas encore établi chef montrait déjàla sollicitude du chef et pensait à toute la terre. S'il avait étériche, possesseur d'une grande fortune, on aurait peut-être dit quec'était non en considération des autres, mais dans son propreintérêt et pour lui-même qu'il faisait cette question;mais sa pauvreté écarte ce soupçon et fait voir quela sollicitude qu'il éprouvait pour le salut des autres étaitla seule cause de ses soucis, de son anxiété, et le portaitseule à demander au Maître la route du salut. Aussi Notre-Seigneurlui inspirant de la confiance, lui dit : Ce qui est impossible aux hommesest possible à Dieu. Ne pensez pas, veut-il dire, que vous resterezseuls et abandonnés : je mettrai avec vous la main à cetteoeuvre, moi, par qui les choses difficiles deviennent aisées etfaciles. De même quand Notre-Seigneur, parlant du mariage et de lafemme, disait que quiconque renvoie sa (5) femme hors le cas d'adultère,la rend adultère, et donnait ainsi à entendre que les épouxdoivent supporter toutes les fautes de leurs épouses, hors le casd'adultère, Pierre, tous les autres se taisant, s'avance et ditau Christ : Si telle est la condition de l'homme à l'égardde sa femme, il n'est donc pas avantageux de se marier. (Matth. XIX, 9,10.) Remarquez comment, en cette circonstance encore, il garde envers sonMaître le respect qu'il lui doit et ne laisse pas que de se préoccuperdu salut des autres, sans faire aucun retour sur ses propres intérêts.C'est donc pour prévenir quelque observation de ce genre, c'estpour couper court à toute réplique, que Jésus proposela parabole. Voilà pourquoi l'évangéliste dit : c'estpour cela que le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulutfaire rendre compte à ses serviteurs, nous montrant par làque cette parabole a pour but de nous apprendre que, quand même nousaurions pardonné soixante-dix fois sept fois par jour à notrefrère nous n'aurions encore rien fait de très-grand, nousserions encore bien loin de la clémence de notre Dieu, et nous n'aurionspas encore donné autant que nous avons reçu.
4. Voyons donc cette parabole : car, bien qu'elle paraisse assez claireen elle-même , elle renferme cependant tout un trésor, trésorcaché et ineffable , de pensées précieuses àrecueillir. Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulutfaire rendre compte à ses serviteurs. Ne passez pas légèrement,sur cette parole ; représentez-vous ce tribunal et, descendant dansvotre conscience, rendez-vous compte de ce que vous avez fait pendant toutevotre vie : figurez-vous que les serviteurs soumis à cette redditionde compte, ce sont et les rois et les généraux et les éparques,et les riches et les pauvres, et les esclaves et les personnes libres;car tous nous devons comparaître devant le tribuna. du Christ. (IICor. V, 10.) Si vous êtes riche, pensez que l'on vous demandera comptede la manière dort vous aurez employé vos richesses pourentretenir des courtisanes ou pour subvenir aux besoins des pauvres, pournourrir des parasites et des flatteurs ou pour secourir des indigents,au libertinage ou à la charité, à la débauche,à la prodigalité, à l'ivresse, ou à secourirceux qui étaient dans la tribulation. On vous demandera compte,encore de la manière dont vous aurez acquis votre bien, si vousle devez à des travaux honnêtes, ou à la rapine età la fraude; si vous l'avez reçu de votre père enhéritage, ou si vous ne le possédez qu'aux dépensdes orphelins dont vous avez ruiné les maisons, aux dépensdes veuves dont vous avez pillé la fortune. Et de même quenous, nous faisons rendre compte à nos serviteurs, non-seulementde leurs dépenses, mais encore de leurs recettes, et que nous leurdemandons d'où ils ont reçu tel bien, de qui, comment, enquelle quantité, Dieu aussi voudra savoir non-seulement commentnous aurons employé notre fortune, mais encore comment nous l'auronsacquise. Et si le riche rend compte de ses richesses, le pauvre rendracompte de sa pauvreté, s'il l'a supportée avec courage etsans répugnance, sans murmure, sans impatience, s'il n'a pas accuséla divine Providence, en voyant tant d'autres hommes plongés dansles délices et les prodigalités, tandis qu'il est, lui, accablépar le besoin. Le riche rendra compte de sa miséricorde et le pauvrede sa patience, et non-seulement de sa patience, mais encore de sa miséricorde: car l'indigence n'empêche pas de faire l'aumône, témoincette veuve qui jeta dans le tronc deux petites pièces, et àqui sa faible aumône valut plus de mérites qu'aux autres leurs,riches offrandes. Et ce ne seront pas seulement les riches et les pauvres,mais encore les dépositaires du pouvoir et de la justice, dont laconduite sera scrutée avec rigueur, et à qui l'on demanderas'ils n'ont pas corrompu la justice, si ce n'est pas la bienveillance oula haine de l'homme privé qui a guidé l'homme public dansses décisions, s'ils n'ont pas, pour gagner les bonnes grâcesde quelqu'un, donné leur suffrage contre le droit, s'ils n'ont pas,par esprit de vengeance, sévi contre des innocents.
Et, avec le pouvoir séculier, ce sera aussi le pouvoir ecclésiastiquequi rendra compte de sa gestion, et c'est ce dernier surtout qui sera soumisà un examen sévère et terrible. Pour celui qui a reçule ministère de la parole, on examinera rigoureusement si, par paresseou par haine, il n'a pas passé sous silence une chose qu'il fallaitdire, si par ses u ires il n'a pas démenti sa parole, s'il n'arien caché de ce qui était utile. Quant à l'évêque,plus sa charge est élevée, plus on lui demandera un comptesévère et sur l'instruction qu'il aura donnée àson peuple, et sur la, protection qu'il aura (6) accordée aux pauvres,et surtout sur l'examen de ceux qu'il aura promus aux ordres et sur milleautres choses. C'est pour cela que saint Paul écrivait àTimothée (I Tim. V, 22) : N'imposez légèrement lesmains à personne et ne participez en rien aux péchésdes autres. Et aux Hébreux, en parlant de leurs chefs spirituels,ilécrivait ces paroles effrayantes : Obéissez à vospréposés et soyez-leur soumis; car ce sont eux qui veillentsur vos âmes comme devant en tendre compte. (Hébr. 13, 17.)Et, après nos actions, il faudra rendre compte de nos paroles. Carde même que quand nous avons confié de l'argent à nosesclaves, nous voulons connaître l'emploi qu'ils en ont fait , ainsiDieu qui nous a confié la parole nous demandera comment nous l'auronsemployée. Il examinera, par des informations sévères,si nous n'avons pas dépensé ce talent inutilement et en vain: l'argent qui passe en folles dépenses est moins nuisible que desparoles vaines, inutiles et sans but : car l'argent inutilement employéporte préjudice le plus souvent, il est vrai, à la fortune;mais une parole irréfléchie renverse des maisons entières,perd et paralyse les âmes; et d'ailleurs la perte de la fortune peutse réparer; une parole une fois lancée vous ne pouvez larappeler.
Oui, nous rendrons compte de nos paroles; écoutez ce que déclarele Seigneur : Je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes aurontprononcée sur cette terre, ils en rendront compte au jour du jugement: car c'est par vos paroles que vous serez justifiés, et par vosparoles que vous serez condamnés. (Matth. XII, 36-37.) Nous rendronscompte et de ce que nous aurons dit et de ce que nous aurons entendu; parexemple, si nous avons écouté, sans nous y opposer, une calomniedirigée contre notre prochain : car, dit l'Ecriture, n'acceptezpoint les paroles du menteur. (Exod. XXIII, 1.) Et si ceux qui acceptentces paroles ne doivent pas trouver grâce, quelles causes alléguerontles médisants et les calomniateurs?
5. Et, que dis-je, ce que nous aurons dit et entendu? Bien plus, nousrendrons compte même de nos pensées. C'est ce que saint 'Paulnous montre par ces paroles : C'est pourquoi ne jugez pas avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur qui éclairera ce quiest caché dans les ténèbres et manifestera les penséessecrètes des coeurs (I Cor. IV, 5) ; et le Psalmiste par celles-ci: La pensée même de l'homme servira à votre gloire.(Ps. LXXV, 11.) Que veut-il dire par ces mots : la pensée mêmede l'homme servira à votre gloire? Oui, elle y servira si vous n'adressezà votre frère que des paroles feintes et pleines de malignité,si votre bouche et votre langue le louent, tandis que, au fond de votrecoeur, vous ne pensez de lui que du mal et ne lui portez que de la haine.Le Christ, voulant nous faire entendre que nous rendrons compte de nosactions, et aussi de nos pensées, nous dit : Quiconque aura regardéune femme pour la convoiter a déjà commis l'adultèredans son coeur. (Matth. V, 28 .) Son péché n'a pas passéjusqu'à l'acte; il n'est encore que dans la pensée et cependantcelui-là même n'est pas sans faute, qui considère labeauté d'une femme, afin que le désir de l'impuretés'allume en lui. Aussi lorsque vous entendez dire que le Maître veutfaire rendre compte à ses serviteurs, ne passez pas légèrementsur cette parole, mais pensez qu'elle embrasse toute dignité, toutâge, tout sexe, et les hommes et les femmes : songez quel sera cetribunal, et repassez dans votre esprit toutes les fautes que vous avezcommises. Car, si vous les avez oubliées, Dieu ne les oubliera pas;mais il vous les remettra toutes devant les yeux, si, devançantce terrible moment, vous ne les anéantissez- par la pénitence,la confession et le pardon des torts qui vous sont faits. Mais pourquoile Maître se fait-il rendre compte? Ce n'est pas qu'il ignore nosoeuvres, lui qui connaît toutes choses avant même qu'ellesarrivent; il veut montrer à ses esclaves que leurs dettes sont desdettes véritables et justes ; il veut le leur faire reconnaîtreet aussi leur apprendre à s'acquitter. C'est dans ce but qu'il envoyaitle Prophète rappeler aux Juifs leurs iniquités : Va redireses iniquités à la maison de Jacob et ses péchésà la maison d'Israël (Is. LVIII , 1) , non-seulement pour qu'ilsles entendent, mais pour qu'ils s'en corrigent.
Quand il eut commencé à se faire rendre compte, on luiamena un serviteur qui lui devait dix mille talents. Quelle somme confiée! quelle somme dissipée ! Quelle énorme dette ! Combien n'enavait-il pas reçu, lui qui en a tant dépensé! Il estlourd, le poids des dettes ; mais ce qu'il y a de plus fâcheux ,c'est que ce serviteur fut conduit à son maître le premier.Car si beaucoup (7) de débiteurs capables de payer l'avaient précédé, il n'eût pas été trop étonnant que le roine se fût pas fâché : la solvabilité des premiersaurait dû le disposer à la bienveillance pour ceux qui ensuiten'auraient pu payer. Mais que le premier soit insolvable, et pour une dettesi importante, et qu'il n'en éprouve pas moins la clémencede son maître, voilà qui est bien étonnant et extraordinaire.Les hommes, en effet, quand ils ont découvert un débiteur,non moins que s'ils avaient trouvé une proie, se réjouissentet s'agitent de toute manière -pour lui faire payer sa dette entière;et si la pauvreté des débiteurs ne le permet pas , ils fontretomber leur colère sur le corps des pauvres malheureux, les tourmentant,les frappant, leur infligeant mille maux. Dieu au contraire met tout enoeuvre et en mouvement pour délivrer ses débiteurs de leursdettes. L'homme s'enrichit à exiger son dû, et Dieu àle remettre. Quand nous avons reçu ce qu'on nous devait, nous sommesdans une abondance plus grande : Dieu, au contraire, plus il remet lesdettes contractées envers lui, plus il s'enrichit. Car la richessepour Dieu, c'est le salut des hommes, comme le dit saint Paul : Riche pourtous ceux, qui l'invoquent. (Rom. X, 12.) Mais, me direz-vous, si le maîtreveut pardonner au serviteur et lui remettre sa dette, pourquoi ordonne-t-ilqu'on le vende ? C'est là précisément ce qui montrele mieux sa charité. Toutefois, ne nous pressons pas et suivonsavec ordre le narré de la parabole
Comme il n'avait pas de quoi payer, dit l'Evangéliste. Qu'est-ceque cela veut dire Comme il n'avait pas de quoi payer? Voici qui aggravel'iniquité. Dire qu'il n'avait pas de quoi payer, c'est dire qu'ilétait vide de bonnes oeuvres, qu'il n'avait fait aucun bien quipût lui être compté pour le pardon de ses fautes. Carnos bonnes uvres nous sont comptées, oh! oui, elles nous sont comptéespour la rémission de nos péchés, comme la foi pourla justification. A celui qui ne fait pas les oeuvres, mais qui croit enCelui qui justifie l'impie, sa foi est imputée à justice.(Rom. V, 5.) Et pourquoi parler seulement de la foi et des bonnes oeuvres,puisque les afflictions mêmes nous sont comptées pour le pardonde nos fautes? C'est ce que le Sauveur nous montre par la parabole de Lazare,où il nous représente Abraham disant au riche que Lazaren'a reçu sur cette terre que des maux, et que c'est pour cela qu'ilest consolé dans l'autre vie. C'est ce que nous montre aussi saintPaul, écrivant aux Corinthiens (I Cor. V, 5) au sujet du fornicateur,en leur disant : Livrez cet homme à Satan pour que sa chair soitchâtiée et son esprit sauvé. Et, en consolant d'autrespécheurs, il leur adresse ces mots : C'est pour cela qu'il y a parmivous beaucoup d'infirmes et de languissants et que beaucoup s'endorment.Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés;et lorsque nous sommes jugés, c'est par le Seigneur que nous sommesrepris, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde (I Cor.XI, 30-32.) Mais si les afflictions, les maladies, la mauvaise santé,les maux que notre corps peut éprouver, toutes choses que nous nesupport tons que malgré nous et que nous sommes loin de nous procurer,nous sont comptées pour la rémission de nos fautes, àcombien plus forte raison les bonnes uvres auxquelles nous nous portonsdé nous-mêmes et avec zèle ! Ce serviteur au contrairen'avait rien de bon; il n'avait qu'un poids accablant de péchés! C'est pourquoi l'Evangéliste dit : Comme il n'avait pas de quoipayer, son maître ordonna qu'il fû. vendu. (Matth. XVIII, 25.)C'est là le trait qui nous peint le mieux la clémence duMaître, de lui avoir fait rendre compte et d'avoir ordonnéde le vendre : car, en faisant ces deux chose, il ne voulait qu'empêcherqu'il fût vendu. Qu'est-ce qui le prouve? La fin de la parabole: car, s'il avait voulu le faire vendre, qui s'y serait opposé?qui l'aurait empêché ?
6. Pourquoi donc l'a-t-il ordonné, s'il n'avait pas l'intentionde le faire ? Pour imprimer à l'esclave plus de crainte : et illui voulait, au moyen de sa menace, imprimer plus de crainte, afin de l'amenerà supplier, et il voulait l'amener à supplier, afin d'enprendre occasion de pardonner. Il pouvait, même avant toute supplication,lui pardonner, et c'est pour ne pas le rendre pire qu'il ne l'a pas fait.Il aurait pu lui pardonner avant toute reddition de comptes; mais alors,l'esclave, ignorant la grandeur de sa dette, n'en eût étéque plus inhumain et plus cruel envers ses frères: c'est pourquoile roi lui fait connaître d'abord la grandeur de sa dette et ensuitela lui remet tout entière. C'est après la reddition des comptesoù on lui avait fait voir quelle était sa dette, c'est aprèsqu'on l'a menacé et qu'on lui a montré la peine qu'il étaitjuste de lui infliger, c'est (8) alors, dis-je, qu'il se montre si impitoyableet si inhumain pour son compagnon. Si ces précautions n'avaientpas été prises, à quel degré de cruauténe serait-il pas descendu? Dieu en tout cela n'a eu d'autre but que d'adoucirce caractère si emporté, et si rien n'a servi, ce n'est passur le maître, mais sur cet incorrigible que retombe la faute. Voyonscependant comment il traite cette maladie : S'étant donc jetéà ses pieds, le serviteur le conjurait en disant : Ayez patience,et je vous rendrai tout. Il ne dit pas qu'il n'avait pas de quoi rendre;mais les débiteurs promettent toujours, quand même ils n'ontrien à donner, afin d'échapper aux dangers présents.
Apprenons, nous qui avons si peu d'ardeur pour la prière, quelleest la force des supplications. Ce serviteur n'avait à présenterni jeûnes, ni pauvreté volontaire, ni rien de semblable :mais lui qui n'avait aucune vertu se met à conjurer son maître,et sa prière a tant de force qu'elle l'entraîne à laclémence. Ne désespérons donc jamais dans nos prières.Car peut-il se trouver un plus grand pécheur que celui qui, accablésous le poids de tant de crimes, n'avait à présenter aucunebonne oeuvre, ni grande , ni petite ? Et cependant il ne se dit pas àlui-même : Je n'oserais parler, je suis rempli de honte : commentpourrais-je approcher de mon maître? Comment pourrais-je le supplier?Et c'est pourtant ce que disent beaucoup de pécheurs, pousséspar la honte que le démon leur inspire. Vous n'osez parler? C'estprécisément pour cela qu'il vous faut approcher, pour quevotre; confiance s'augmente. Celui qui va vous pardonner est-il donc unhomme, pour que vous rougissiez, accablé par la honte? Non, c'estDieu, Dieu qui désire vous pardonner plus,que vous ne désirezêtre pardonné. Vous ne désirez pas votre bonheur commeil désire votre salut; et c'est ce qu'il nous a fait voir par biendes exemples. Vous n'avez pas de confiance? Et c'est là précisémentce qui doit vous en donner : car c'est un grand sujet de confiance quede croire n'y avoir pas droit, comme aussi c'est un grand sujet de honteque d'oser se justifier en face du Seigneur. C'est se rendre criminel,quand même on serait d'ailleurs le plus saint des hommes, comme aussicelui-là est justifié qui se' croit le dernier de tous, témoinle pharisien et le publicain. Donc, quand nous avons péché,ne perdons ni l'espoir, ni la confiance, mais approchons-nous de Dieu,prosternons-nous devant lui, conjurons-le, comme a fait ce serviteur qui,en cela du moins, était inspiré d'un bon sentiment. Ne pasdésespérer, ne pas perdre confiance, confesser ses péchés,demander quelque délai, quelque retard, tout cela est beau, toutcela est d'une âme contrite et d'un esprit humilié. Mais cequi va suivre est loin dé ressembler à ce qui a précédé: ce que ses supplications lui ont fait gagner, la colère oùil va entrer contre son compagnon le lui fera bientôt perdre. Voyons,en attendant, comment il obtient son pardon : voyons comment son maîtrele renvoie libre et ce qui l'a porté à cette détermination: Le Roi ému de pitié, dit l'Evangéliste, le renvoyaet lui remit sa dette. L'esclave avait demandé un délai,le maître lui accorde son pardon, de sorte qu'il obtient plus qu'iln'avait demandé. Aussi saint Paul nous dit que Dieu est assez puissantpour tout faire au delà de ce que nous demandons ou concevons. (Eph.III,20.) Car vous ne pourrez jamais imaginer tout ce qu'il a résolude vous donner. Donc pas de défiance, pas de honte : ou plutôtrougissez de vos iniquités, mais ne désespérez pas,n'abandonnez pas la prière: allez, quoique vous ayez péché,apaiser votre Maître, et lui donner occasion d'exercer sa clémenceen vous pardonnant vos fautes : car, si vous n'osez pas approcher, vousmettez obstacle à sa bonté et vous l'empêchez, autantqu'il est en vous, de montrer combien son coeur est généreux.Ainsi, pas de découragement, pas de langueur dans nos prières.Quand nous serions tombés dans le gouffre du vice, il peut nousen retirer bien vite. Personne n'a autant péché que le mauvaisserviteur: il avait épuisé toutes les formes du vice; c'estce que montrent les dix mille talents : personne ne peut être plusvide de bonnes oeuvres que lui : aussi nous dit-on qu'il ne pouvait rienpayer. Et cependant ce criminel que tout conspirait à accuser, laprière est si puissante qu'elle l'a délivré. La prièreest-elle donc si efficace qu'elle puisse soustraire à la punitionet au châtiment celui qui, par ses actions et ses oeuvres mauvaises,s'est rendu coupable envers le Maître? Oui, elle le peut, ôhomme. Elle n'est pas seule en effet dans son entreprise : elle a l'aideet le soutien le plus fort, la miséricorde de ce Dieu à quis'adresse la prière : c'est la miséricorde qui fait toutet qui donne à la prière sa puissance. C'est pour faire entendrecette vérité que (9) l'Evangéliste dit : Son maître,ému de compassion, le renvoya et lui remit sa dette; nous faisantvoir qu'avec la prière et avant la prière, c'est la miséricordedu Maître qui a tout fait. Ce serviteur étant sorti rencontraun de ses compagnons qui lui devait cent deniers; et l'ayant saisi, ill'étouffait, disant : Rends-moi ce que tu me dois. Mais que peut-ily avoir de plus' infâme? La parole du pardon retentissait encoreà ses oreilles, et déjà il a oublié la miséricordede son Maître.
7. Voyez-vous comme il est bon de se souvenir de ses péchés?Si celui-là se les était toujours rappelés, il n'auraitpas été si cruel et `si .inhumain. Aussi je vous le répètecontinuellement et je ne cesserai de vous redire qu'il est très-utile,qu'il est nécessaire que nous nous souvenions sans cesse de toutesnos iniquités rien ne rend l'âme si sage, si douce, si indulgenteque le souvenir continuel de ses fautes. Aussi saint Paul se souvenaitnon-seulement des péchés qui avaient suivi, mais encore deceux qui avaient précédé son baptême, bien qu'ilsfussent tout à fait effacés. Et si cet apôtre se souvenaitmême des péchés commis avant le baptême, combienplus ne devons-nous pas nous souvenir de ceux qui ont suivi notre régénération.Car, non-seulement leur souvenir nous portera à en faire une plusgrande pénitence, mais encore il nous donnera plus de douceur àl'égard du prochain, nous inspirera pour Dieu notre maîtreplus de reconnaissance, en nous remettant sans cesse devant les yeux sonindicible miséricorde. C'est ce que ne fit pas ce mauvais serviteur;mais, loin de là, oubliant la grandeur de sa dette, il oublia aussila grandeur du bienfait; oubliant le bienfait, il agit méchammentenvers son compagnon, et cette mauvaise action lui fit perdre tout ce quelui avait accordé la miséricorde de Dieu. L'ayant saisi,il l'étouffait, disant: Rends-moi ce que tu me dois. Il ne dit pasRends-moi cent deniers (il aurait rougi de la futilité de cettedette), mais bien: Rends-moi ce que tu me dois. Et celui-ci se jetant àses pieds le conjurait, disant : prends patience et je te rendrai tout.Se servant des paroles mêmes qui avaient valu au méchant serviteurson pardon, il espérait bien être sauvé. Mais ce cruel,emporté par son inhumanité, restait insensible à cesparoles et ne pensait plus qu'elles l'avaient sauvé. Et pour luicependant, pardonner, ce n'était plus de la. clémence, maisune dette et une obligation. Car si ç'eût étéavant la reddition des comptes, avant sa condamnation, avant cette grâceextraordinaire, qu'il eût pardonné, c'eût étéun effet de sa propre générosité. Mais aprèsavoir reçu un si grand bienfait et le pardon de tant de fautes,c'était pour lui une nécessité , c'était s'acquitterd'une dette que d'avoir pitié de son compagnon. Et pourtant il futloin de le faire et de considérer quelle différence il yavait entre la grâce qu'il venait d'obtenir et celle qu'il auraitdû accorder à son compagnon. Cette différence ressortet de la somme due des deux parts, et de la position respective des personnageset aussi de la manière dont la chose se passe. D'un côté,c'étaient dix mille talents, et de l'autre cent deniers; d'un côté,c'est un esclave qui agit envers son maître d'une manièreoutrageante , de l'autre c'est un compagnon de servitude qui a contractéune dette envers un compagnon de servitude. Traité si généreusement,le serviteur devait à son tour faire grâce; le maître,au contraire, remit toute la dette, quoique le débiteur ne l'eûtmérité par aucune bonne oeuvre, grande ou petite. Mais sansréfléchir à rien de tout cela , entièrementaveuglé par sa colère, il saisit son débiteur àla gorge et le jette en prison. A cette vue les autres esclaves, ajoutel'Evangéliste, s'indignent, et avant même que le maîtreait rien prononcé, ils le condamnent : preuve nouvelle de la bontédu roi. Son maître l'ayant appris le fait appeler, le soumet àun nouveau jugement, et, même en ce moment, il ne le condamne passans formes, mais il lui fait voir que la conduite qu'il va tenir est justifiéepar le droit; aussi que dit-il? Méchant serviteur, je t'avais remistoute ta dette.
Quoi de meilleur que ce maître? Lorsque son esclave lui devaitdix mille talents, il ne lui adresse pas une parole de reproche, ne l'appellepas même méchant, mais ordonne seulement de le vendre; etcela, pour avoir occasion de lui remettre sa dette. Quand ensuite cet esclavetient envers son compagnon une conduite indigne, alors le maîtrese fâche et s'emporte pour nous apprendre qu'il pardonne plus facilementles péchés qui l'atteignent lui-même que ceux qui atteignentle prochain. Et ce n'est pas seulement en cette occasion qu'il tient cetteconduite, c'est encore en d'autres circonstances : Si vous présentezvotre offrande à l'autel, et que là. vous vous souveniezque (10) votre frère a quelque chose contre vous, allez, réconciliez-vousd'abord avec votre frère, et alors revenant, vous offrirez votredon. (Matth. V, 23, 24.) Voyez-vous comme partout il place nos intérêtsavant les siens et comme il ne met rien au-dessus de la paix et de la charitéenvers le prochain? En un autre endroit, il dit encore : Quiconque renvoiesa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère. (Ibid.32.) Mais voici la loi qu'il établissait par l'organe de saint Paul:Si un homme a une femme infidèle, et qu'elle consente à demeureravec lui, qu'il ne se sépare point d'elle. (I Cor. VII, 12.) Sielle s'est rendue adultère, dit-il, chassez-la; si elle est infidèle,ne la chassez pas; si elle pèche contre vous, renvoyez-la; si ellepèche contre moi, gardez-la. De même en cette circonstance,des péchés graves ont été commis contre leMaître, et ce bon Maître pardonne; mais dès qu'il s'agitdes fautes commises contre un frère, quoique plus légèreset moins fréquentes que celles par lesquelles le Maître aété offensé, alors le Maître ne pardonne plus,au contraire, il sévit : il appelle le coupable méchant,tandis que dans le premier cas il ne lui a pas même adresséune parole de reproche. C'est encore pour faire mieux ressortir cette leçonque l'Evangéliste ajoute qu'il fut livré aux bourreaux. Lorsqu'illui demanda compte des dix mille talents, il ne fit rien de tel. Nous apprenonsainsi que la première sentence n'était pas une sentence decolère, mais de miséricorde, et d'une miséricordequi cherchait une occasion de pardonner. Au contraire, la dernièreaction l'a irrité. Qu'y a-t-il donc de plus mauvais que le désirde la vengeance, puisqu'il force Dieu à révoquer les effetsde sa clémence et que ce que les péchés n'ont pu lecontraindre de faire, le ressentiment contre le prochain le force àle faire ? Certes il est écrit que les dons de Dieu sont sans repentance.(Rom. XI, 29.) Pourquoi donc, après avoir accordé un telbienfait, montré une telle clémence, Dieu a-t-il ici révoquéson propre jugement? Parce que le serviteur a voulu se venger. Aussi cen'est passe tromper que de regarder ce péché comme le plusgrave de tous les péchés; tous les autres ont pu trouvergrâce; pour celui-là seul il n'y a pas de pardon, et bienplus, il fait revivre ceux même qui sont effacés.
Le désir de la vengeance est donc un double mal, parce qu'il,estinexcusable auprès de Dieu et parce que, par ce péché,les autres fautes, même pardonnées, revivent et se représententdevant nous, comme il est arrivé en cette circonstance. Car il n'ya rien, rien , dis-je, qui offense et irrite Dieu comme de voir un hommeanimé de l'esprit de vengeance et de ressentiment. C'est ce quenous apprennent le passage que je viens de commenter et la prièredans laquelle le Christ nous a ordonné de dire : Pardonnez-nousnos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.(Matth. VI, 12.) Sachant toutes ces choses, gravant dans notre coeur laparabole que nous avons méditée, lorsque nous penserons àce que nos frères nous ont fait souffrir, pensons à ce quenous avons fait contre Dieu et la crainte de nos propres fautes aura bientôtréprimé la colère que les offenses reçues ontpu nous inspirer; s'il y a des péchés dont nous devions noussouvenir, ce sont les nôtres seulement; si nous nous souvenons desnôtres, nous aurons bientôt oublié ceux d'autrui, etsi, au contraire, nous oublions les nôtres, ceux d'autrui se présenterontbientôt à notre pensée. Si ce mauvais serviteur avaitsongé aux dix mille talents qu'il devait, il aurait oubliéles cent deniers; mais, ayant oublié sa dette, il exigea de soncompagnon ce qui lui était dû, et voulant recouvrer une petitesomme, non-seulement il ne l'obtint pas, mais il attira sur sa têtele poids des dix mille talents. Aussi vous dirai-je sans crainte que l'espritd'inhumanité et de vengeance est le plus grave de tous les péchés,ou plutôt ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Christ, en seservant de la parabole que j'ai développée. Car si ce crimen'était pas plus grave que les dix mille talents, c'est-à-direque des péchés innombrables, il n'aurait pas fait revivreles fautes déjà pardonnées. Aussi que notre principaleétude soit de réprimer en nous tout sentiment de colèreet de nous réconcilier avec nos ennemis, certains que ni prière,ni jeûne, ni aumône, ni participation aux mystères,aucun acte de piété, en un mot, ne pourra, si nous gardonsquelque rancune, nous être utile au grand jour des révélations,tandis qu'au contraire, si nous nous dépouillons entièrementde ce vice, fussions-nous mille fois pécheurs, nous pourrons obtenirquelque pitié. Et ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Dieuqui viendra nous juger. Voyez la parabole que je viens d'expliquer : C'est,ainsi que vous traitera mon Père si chacun de vous ne (11) pardonnedu fond de son coeur; et en un autre endroit : Si vous remettez aux hommesleurs fautes, votre Père céleste vous remettra les vôtres.(Matth. VI, 14.) Afin donc de mener ici-bas une vie douce et tranquilleet d'obtenir là-haut pardon et miséricorde, il faut mettretous nos soins, tous nos efforts à nous réconcilier avecles ennemis que nous pouvons avoir; par là, notre Maître,l'eussions-nous mille fois outragé, sentira sa colère désarméeet nous obtiendrons les récompenses éternelles; puissions-nousen être tous jugés dignes par la grâce et la charitéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et puissancedans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE
MON PÈRE, S'IL EST POSSIBLE, QUE CE CALICE PASSELOIN DE MOI : TOUTEFOIS, NON MA VOLONTÉ, MAIS LA VOTRE (MATTH. XXVI39).
Contre les Marcionites et les Manichéens ; qu'il ne faut pass'exposer au danger , mais préférer la bonté de Dieuà tout le reste.
1. Si nous avons naguère traité durement ces hommes cupidesqui ravissent le bien d'autrui et ne se lassent pas d'entasser vol survol, ce n'est pas pour les blesser, mais pour les guérir; ce nesont pas les personnes que nous haïssons, mais les vices. Le médecin,lui aussi, ouvre la plaie, non pour nuire au corps malade, mais au contraire,pour le défendre contre le mal, contre le fléau. Aujourd'huitoutefois donnons-leur un peu de repos, afin qu'ils puissent respirer etde peur qu'un traitement trop énergique et trop continu ne les empêchede rechercher nos soins. C'est ce que font aussi les médecins; surla plaie qu'ils ont ouverte, ils appliquent des préparations médicaleset laissent passer quelques jours pendant lesquels ils s'efforcent d'apaiserla douleur. Pour les imiter, recherchons comment nous pourrons rendre cetteinstruction utile aux pécheurs dont nous nous occupions, et ne traitantque le dogme, suivons la lecture de ce jour. Car beaucoup, je pense, sedemandent avec étonnement comment le Christ a pu parler ainsi. Leshérétiques, ici présents, pourraient aussi s'emparerde ces paroles pour dresser un piège aux plus faibles d'entre nosfrères. Pour repousser leurs attaques et délivrer les fidèlesde toute agitation, de toute inquiétude, je veux étudierces paroles, les exposer longuement et descendre au fond des choses. Carde quoi servirait la lecture sans l'intelligence de ce qu'on lit? L'eunuquede la reine Candace aussi lisait, mais jusqu'à ce qu'il eûttrouvé quelqu'un pour lui expliquer ce qu'il avait lu, il n'en avaitpoint retiré grand (13) profit. (Act. VIII, 27.) Afin qu'il n'estsoit pas de même de vous, appliquez-vous a ce que je vais vous dire,prêtez-moi un esprit attentif et désireux de s'instruire,employez toute la pénétration, réunissez toutes lesforces de votre intelligence ; que votre âme se détache detout ce qui touche à la terre, afin que la parole ne tombe ni aumilieu des épines; ni sur la pierre, ni le long de la route, maisque, rencontrant une terre fertile et cultivée profondément,elle produise une moisson abondante. (Luc, VIII, 5, 8.) Si ma parole voustrouve dans ces dispositions, vous allégerez ma tâche et vousfaciliterez vos propres recherches.
Qu'est-ce donc qu'on a la? Mon Père, s'il est possible, que cecalice passe loin de moi; toutefois non ma volonté, mais la vôtre.(Matth. XXVI, 39.) Que veut dire par là notre Sauveur? Car c'estune interprétation exacte qui nous donnera la solution. Il dit :Mon Père, si c'est possible, éloignez de moi la croix. Quoidonc I ignore-t-il si cela est possible on non? qui l'oserait dire ? Etpourtant ses paroles ont la forme du doute; l'emploi du mot si semble indiquerle doute. Mais, comme je l'ai déjà dit, il faut s'attacher,non aux paroles, mais aux pensées, voir le but que Jésusse proposait, la cause, le temps, et après avoir recueilli toutesces circonstances, rechercher la pensée que ces paroles contiennent.La sagesse ineffable, ce Fils qui connaît le Père comme lePère connaît le Fils, a-t-il pu ignorer cela? Aprèstout, la connaissance de sa passion n'est pas quelque chose de plus grandque la connaissance de cette nature divine que seul il connaît exactement:Comme mon Père me connaît, dit-il, moi-même je connaismon Père. (Jean, X, 15.) Non le Fils unique de Dieu n'a pas ignoréqu'il devait souffrir, que dis-je, les prophètes eux-mêmesnon plus ne l'ont pas ignoré; ils en ont eu une connaissance complète,ils ont annoncé et surabondamment affirmé que cela arriveraitet qu'il en serait ainsi infailliblement. Voyez comme tous, quoique dediverses manières, ont annoncé la croix? Le premier, le patriarcheJacob, en s'adressant au Christ s'écrie : C'est dun bourgeon, monFils, que vous êtes sorti, entendant par ce bourgeon la Vierge ,la pure Marie. Puis désignant la croix : Vous vous êtes couchéet vous avez dormi comme le lion et comme le petit du lion; qui le réveillera?(Gen. XLIX, 9.) Il parle de sa mort comme d'un repos, comme d'un sommeil,et à cette mort il joint la résurrection lorsqu'il ajoute: Qui le réveillera ? Personne; il se ressuscitera lui-même.C'est pourquoi le Christ dit : J'ai le pouvoir de déposer ma vieet j'ai le pouvoir de la reprendre (Jean, X, 18); et encore : Détruisezce temple, et, en trois jours, je le relèverai. (Id. II,19.) Queveut dire le patriarche par ces mots: Vous vous êtes couché,et vous avez dormi comme un lion? C'est que de même que le lion estterrible, non-seulement quand il est éveillé, mais encorequand il dort , de même Notre-Seigneur, et avant sa passion, et sursa croix, et jusque dans la mort, a été terrible et a opéréde grandes merveilles, puisque le soleil recula, que les rochers se fendirent,que la terre trembla, que le voile se déchira, que la femme de Pilatefut saisie de frayeur et Judas déchiré de remords. Car c'estalors qu'il dit : J'ai péché en livrant un sang innocent.(Matth. XXVII, 4.) Et la femme de Pilate envoyait dire à ce proconsul: Qu'il n'y ait rien entre toi et ce juste, car j'ai beaucoup souffertdans un songe ci cause de lui. (Ibid. 29.) Alors les ténèbresse répandirent sur toute la terre et la nuit se fit au milieu dujour; alors la mort fut vaincue et son joug brisé, car beaucoupde justes, morts depuis quelque temps, ressuscitèrent. C'est làce que le patriarche voyait de loin, et, c'est pour montrer que, mêmesur la croix, le Christ sera terrible, qu'il dit : Vous vous êtescouché et vous avez dormi comme un lion. Et il ne dit pas : Vousvous coucherez, mais : Vous vous êtes couché, pour faire voirla certitude de la prophétie. Car souvent les prophètes parlentde l'avenir comme s'il était déjà passé. S'iln'est pas possible que ce qui est passé n'ait pas existé,il n'est pas possible non plus que ce qui est prédit n'existe pasun jour. Aussi les prophètes annoncent le futur sous la forme dupassé, pour marquer que les événements préditsarriveront nécessairement et infailliblement. C'est ainsi que Daviddisait en parlant de la croix : Ils ont percé mes pieds et mes mains(Ps. XXI,17); non pas: Ils perceront, mais : Ils ont percé. Ilsont compté tous mes os. Et outre cela, il prédit encore ceque feront les soldats : Ils se sont partagé mes vêtements,et, sur ma robe, ils ont jeté le sort. Et il annonce encore qu'ilsle nourriront de fiel et l'abreuveront de vinaigre : Ils m'ont donné,dit-il, pour ma nourriture, du fiel, et, pour apaiser ma soif, ils m'ontprésenté du vinaigre. (Ps. LXVIII, 22.) Un autre parlantdu coup de lance : Ils porteront (14) leurs regards, dit-il, sur celuiqu'ils ont transpercé. (Zach. XII, 10.) Isaïe, parlant ausside la croix, dit : Comme une brebis, il a été menéà la boucherie, et, comme un agneau sans voix devant celui qui letond, il n'ouvre pas la bouche. Il est resté humilié pendantqu'on le jugeait. ( Is. LIII, 7, 8.)
2. Remarquez avec moi que chacun de ces prophètes parle de cesévénements comme de choses passées, et montre parla forme même du langage qu'ils arriveront certainement , infailliblement.David aussi décrivant le jugement, disait : Pourquoi les nationsont-elles frémi ? et les peuples médité des chosesvaines? Les rois de la terre se sont levés et les princes se sontligués contre le Seigneur et contre son Christ. (Ps. II, 1-2.) Outrele jugement, la croix, ce qui se passa sur la croix, il annonce encoreque le traître qui livrera le Christ vivait avec lui et mangeaità la même table : Celui qui mangeait mon pain s'est élevéorgueilleusement contre moi (Ps. LX, 40.) Il prédit même laparole que le Christ prononcera sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoim'avez-vous abandonné? (Ps. XXI, 2.) Il parle aussi de son sépulcre: Ils m'ont placé au fond d'un tombeau, dans les ténèbres,dans les ombres de la mort (Ps. VII, 6) ; de sa résurrection : Vousne me laisserez point dans les enfers et vous ne permettrez point que votreSaint voie la corruption (Ps. XV, 10); de son ascension : Dieu s'est élevéaux acclamations de joie : le Seigneur est monté au son de la trompette.(Ps. XLVI, 6.) Il siégera à la droite de son Père: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite,jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds.(Ps. CIX, 1.) Isaïe nous donne la cause de ses souffrances, en disant: C'est pour les péchés de mon peuple qu'il est conduit àla mort. (Is. LIII, 8.) C'est parce que tous se sont égaréscomme des brebis errantes qu'il a été immolé. Et voicile bien qui en résulte : Sa blessure nous a guéris. (Ibid.5.) Et encore : Il a expié les péchés de tous. Ainsiles prophètes ont connu d'avance la passion, sa cause, les biensqui en découleraient pour nous, la sépulture, la résurrection,l'ascension, la trahison; le jugement, et ils ont fait de tout une descriptionexacte; et celui qui les a envoyés, qui leur a fait annoncer ceschoses, les aurait lui-même ignorées ! Quel homme sensépourrait le dire ? Vous voyez qu'il ne faut pas s'attacher simplement auxparoles.
Mais ce n'est pas la seule chose difficile à expliquer; ce quisuit ne l'est pas moins. Car que dit-il ? Mon Père, s'il est possible,que ce calice passe loin de moi. Vous voyez non-seulement qu'il ignore,mais encore qu'il refuse le crucifiement : car voici ce qu'il dit : S'ilest possible, que je ne sois pas crucifié, que je ne sois pas misà mort : et cependant lorsque Pierre, le chef des apôtres,dit : A Dieu ne plaise, Seigneur! cela ne vous arrivera point, il le repritsi fortement qu'il lui dit : Retire-toi de moi, Satan : tu es un scandalepour moi, parce que tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais cequi est des hommes (Matth. XVI, 29) ; et cela , bien qu'un peu auparavantil l'eût appelé bienheureux. Ainsi il lui paraissait si extraordinairede n'être pas crucifié, qu'à celui qui avait reçudu Père une révélation spéciale, à celuiqui avait été proclamé bienheureux, à celuiqui avait pris en main les clefs des cieux, il donne le nom de satan, depierre de scandale, et le réprimande comme ne goûtant pasles choses de Dieu, pour lui avoir dit : A Dieu ne plaise, Seigneur! ilne vous arrivera pas d'être crucifié. Eh bien ! aprèsavoir ainsi repris son disciple, après s'être ainsi indignécontre lui jusqu'à l'appeler satan malgré les élogesqu'il venait de lui donner, et tout cela pour lui avoir dit : Vous ne serezpus crucifié, comment en arrive-t-il lui-même à nevouloir plus être crucifié ? Comment, en outre, faisant leportrait du bon pasteur, dit-il que la plus grande preuve de sa vertu c'estde s'immoler pour ses brebis ? Car voici ses paroles : Moi, je suis lebon pasteur : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Et il ne s'entient pas là; il ajoute : Mais le mercenaire et celui qui n'estpoint pasteur, voyant le loup venir, laisse là les brebis et s'enfuit.(Jean, X, 11.) S'il est d'un bon pasteur d'endurer même la mort,et d'un mercenaire de ne pas vouloir s'y exposer , comment, tout en disantqu'il est le bon pasteur , demande-t-il à n'être pas immolé?Comment peut-il dire : Je donne ma vie de moi-même? (Ibid. 18.) Sic'est de vous-même que vous la donnez , pourquoi demandez-vous àun autre de rie pas la donner ? Comment saint Paul trouve-t-il en celamatière a le louer? disant : Qui étant en la forme de Dieu,n'a pas truque ce fût pour lui une usurpation de se faire égalà Dieu, mais il s'est anéanti lui-même, prenant laforme d'esclave, ayant été fait semblable aux hommes et reconnu(15) pour homme par les dehors. Il s'est humilié lui-même,s'étant abaissé jusqu'à la mort, et à la mortde la croix. (Philip. II, 6-8.) Et c'est de Jésus-Christ lui-mêmeque viennent ces autres paroles : Et si mon Père m'aime, c'est parceque je quitte ma vie pour la reprendre. (Jean, X, 17.) Mais si, loin desuivre en cela sa propre volonté, il demande le contraire àson Père, comment son Père peut-il l'aimer précisémentà cause de cela? Car nous n'aimons que ce qui est conforme ànos désirs. Comment donc saint Paul peut-il dire encore : Aimez-vousles,uns les autres, comme le Christ nous a aimés et s'est. livrélui-même pour nous ? (Ephés. V, 2.) Et le Christ lui-même,sur le point d'être crucifié, disait : Mon Père, l'heureest venue, glorifiez votre Fils (Jean, XVII, 1), appelant gloire sa croix.Et pourquoi tantôt la rejette-t-il, tantôt la demande-t-il?Que la croix soit une gloire, il suffit pour vous en convaincre d'écouterl'Evangéliste : L'Esprit n'avait pas encore été donné,parce que Jésus n'était pas encore glorifié. (Ibid.XVII, 39.)
Ce qu'il veut dire par là, le voici : La grâce n'avaitpas encore été donnée, parce que la haine de Dieun'était pas encore dissipée, la croix n'ayant pas encoreété dressée. Car la croix a mis fin à la colèrede Dieu contre les hommes, elle a réconcilié le Créateuravec la créature, fait de la terre un ciel, élevéles hommes au rang des anges, détruit l'empire de la mort, énervéla puissance du démon, brisé la tyrannie du péché,délivré la terre de toute erreur, ramené la vérité,chassé les démons, renversé les temples, anéantiles autels, fait évanouir la fumée des sacrifices, propagéle règne de la vertu et enraciné l'Eglise. La croix, c'estla volonté du Père, la gloire du Fils, la joie du Saint-Esprit;c'est en la croix que saint Paul se glorifiait: Pour moi, disait-il, àDieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est dans la croix de Notre-SeigneurJésus-Christ. (Gal. VI,14.) La croix, elle est plus brillante quele soleil, plus éclatante que ses rayons. Lorsque le soleil s'obscurcitelle brille, et s'il est obscurci, ce n'est pas qu'il soit anéanti,mais sa splendeur est effacée par celle de la croix. La croix adéchiré la cédule de notre dette, elle a rendu inutilela prison de la mort, elle nous a montré jusqu'où allaitl'amour divin : Car Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donnéson Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point.(Jean, III, 16.) Et de nouveau saint Paul: Nous avons étéréconciliés avec lui par la mort de son Fils. (Rom. V, 10.)La croix, c'est un rempart inexpugnable, une armure invincible, la sûretédes riches, la richesse des pauvres, une protection contre les embûches,un bouclier contre les ennemis, la destruction des passions, la possessionde la vertu, le miracle étonnant et singulier entre tous : Cettegénération demande un miracle, et il ne lui sera donnédautre miracle que celui du prophète Jonas (Matth. XII, 39) ; etencore saint Paul : Car les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchentla sagesse; et nous, nous prêchons le Christ crucifié. ( ICor. I, 22.) La croix a ouvert le paradis, y a introduit le bon larronet conduit vers le ciel le genre humain qui allait périr certainementet qui n'était même plus digne de la terre. Eh quoi ! tantde biens ont découlé et découlent encore de la croix,et Jésus-Christ ne veut pas être crucifié, croyez-vous?Mais qui pourrait parler ainsi? S'il ne l'avait pas voulu, qui l'auraitforcé? qui l'aurait contraint? Comment aurait-il envoyé desprophètes pour annoncer son crucifiement, s'il ne devait pas êtrecrucifié et ne le voulait pas? Pourquoi appelle-t-il la croix uncalice, si ce n'est parce qu'il doit être crucifié? Ce motne peut qu'indiquer quel était son désir. Ceux qui ont soifse réjouissent quand ils pensent qu'ils sont sur le point de boire,et lui se réjouit en pensant que le moment approche où ilsera crucifié. C'est pourquoi il dit : J'ai désiréd'un grand désir de manger cette Pâque avec vous. (Luc, XXII,15.) Ce n'est pas sans intention qu'il parle ainsi, mais parce que le lendemainla croix l'attendait.
3. Mais comment, après avoir appelé gloire sa passion,après s'être fâché contre le disciple qui voulaitle détourner de la croix, après avoir proclamé quele caractère distinctif d'un bon pasteur c'était de se faireimmoler pour ses brebis, après avoir dit qu'il désirait sapassion d'un grand désir et avoir couru vers elle de lui-même,comment, dis-je, peut-il demander qu'elle n'arrive pas? S'il ne le voulaitpas, était-ce difficile à lui d'empêcher ceux qui venaientle prendre ? Voyez plutôt comme il vole au-devant de son supplice.Lorsqu'ils furent arrivés à lui, il leur dit : Qui cherchez-vous?Et ils répondirent : Jésus. Il leur dit alors: C'est moi,et ils furent renversés, et ils tombèrent parterre. (Jean,XVIII, 6.) Après les avoir aveuglés et leur avoir montréqu'il aurait pu s'enfuir, il se livra à eux pour nous (16) apprendreque ce n'est ni la nécessité, ni la force, ni la violencedes ennemis qui l'a réduit en cet état, mais qu'il a toutsupporté parce qu'il l'a voulu, qu'il l'a choisi, et que depuislongtemps il l'avait ainsi réglé. C'est pour cela que lesprophètes l'avaient précédé, que les patriarchesavaient prophétisé, et que tant de prédictions enparoles et en figures avaient annoncé la croix. Le sacrifice d'Isaacnous avait figuré la croix; aussi Jésus-Christ a dit : Abraham,votre père, a tressailli pour voir ma gloire; il l'a vue et il s'estréjoui. (Jean, VIII, 56.) Ainsi le patriarche se serait réjouien voyant l'image de la croix, et Jésus voudrait éloignercette croix ! Si Moïse vainquit Amalec, c'est parce qu'il préfigurala croix; parcourez l'Ancien Testament et vous verrez la croix annoncéede mille manières. Comment en eût-il été ainsi,si Celui qui devait être crucifié ne l'avait pas voulu ? Matsce qui suit est encore plus difficile à expliquer. Après.avoir dit : Que ce calice passe loin de moi, il ajoute: Non ma volonté,mais la vôtre. (Matth. XXVI, 39.) Ces mots, à les prendrelittéralement, nous indiquent, deux volontés opposéesentre elles, le Père voulant que le Fils soit crucifié, etle Fils ne le voulant pas. Partout cependant nous voyons le Fils préférantet voulant les mêmes choses que son Père. En effet, lorsqu'ildit : Faites-leur cette grâce que, comme vous et moi nous sommesuns, ils soient aussi une seule chose en nous (Jean, XVII, 11), il faitentendre clairement que le Père et le Fils n'ont qu'un mêmevouloir. Et dans cet autre passage : Les paroles que je vous dis, ce n'estpas moi qui les dis; mais mon Père qui demeure en moi fait lui-mêmece que je fais (Jean, XIV, 10), c'est la même véritéqui ressort. Et lorsqu'il dit : Je ne suis point venu de moi-même(Ibid. VII, 28), ou encore : Je ne puis rien faire de moi-même (Ibid.V, 30), il ne veut pas faire entendre qu'il soit privé du pouvoirou de parler ou d'agir, loin de là, mais il veut montrer combienleurs volontés sont en harmonie, combien dans les paroles, dansles actions, partout enfin, la volonté du Père est la mêmeque celle du Fils, ce que du reste j'ai déjà montrébien des fois. Ces mots : Je ne parle pas de moi-même, montrent nonpas l'impuissance, mais le parfait accord. Comment donc expliquer ce passage:Non ma volonté,mais la vôtre?
Nous sommes arrivés à une grande difficulté; maisattention ! j'ai été long, sans doute, mais je sais que votrezèle ne se lasse pas, et je me hâte d'arriver à lasolution. Pourquoi ces paroles? Appliquez-vous de toutes vos forces. Cedogme de l'Incarnation est bien difficile à croire. Cet amour immense,ces abaissements incompréhensibles nous remplissent d'étonnement,et pour les admettre, nous avons besoin de nous y préparer longtemps.Voyez donc ce que c'est que d'entendre et que d'apprendre que Dieu, l'Ineffable,l'Incorruptible, l'Incompréhensible, l'Invincible, Celui qui tientdans ses mains la terre entière (Ps.XCXIV. 4), qui regarde la terreet elle tremble, qui touche les montagnes et elles s'embrasent (Ps. CIII,32), dont la majesté, lors même qu'elle se tempère,accable les chérubins qui se couvrent de leurs ailes à savue, Celui qui surpasse toute intelligence, qui défie toute pensée,qui s'élève bien au-dessus des anges, des archanges, de toutesles puissances célestes, que Celui-là, dis-je, ait consentià se faire homme, à se revêtir de cette chair forméede terre et de boue, à descendre dans le sein d'une vierge, ày demeurer captif pendant neuf mois, à se nourrir de lait, en unmot, à agir en tout comme les hommes. Or comme cette chose étaitsi extraordinaire que, même après l'événement,beaucoup refusent de la croire, il a envoyé d'abord des prophètespour l'annoncer. C'est ce que prédisait le Patriarche quand il s'écriait: C'est d'un bourgeon, mon Fils, que vous êtes sorti. Vous vous êtescouché et vous avez dormi comme le lion. (Gen. XLIX, 9.) Voici quela vierge, dit Isaïe, concevra et enfantera un fils dont le nom seraEmmanuel. (Is. VII. 12.) Et en un autre endroit : Nous l'avons vu commeun enfant, comme une racine dans une terre desséchée. (Ib.LIII, 2.) La terre desséchée, c'est le sain de la Viergequi n'avait rien reçu de l'homme, mais qui avait enfantéson fils en dehors des lois de la nature. Un enfant, ajoute-t-il, nousest né, un fils nous a été donné. (Is. IX,6,) Et encore: Il sortira une tige de la racine de Jessé et unefleur s'élèvera sur cette tige. (Is. XI, 1.) Et Baruch, dansJérémie : C'est notre Dieu ; tout autre disparaîtraauprès de lui; il a trouvé la véritable vie, la véritablescience, et il l'a communiquée à Jacob son serviteur et àIsraël son bien-aimé. Ensuite il a apparu sur cette terre etil a conversé avec les hommes. (Bar. III, 36-38.) David prédisaitaussi qu'il viendrait revêtu de notre chair : Il viendra comme larosée sur la toison, comme une goutte d'eau (17) tombant sur laterre, pour marquer qu'il est descendu sans bruit et sans agitation dansle sein d'une vierge.
4. Cela toutefois ne lui a pas suffi : descendu parmi nous, de peurqu'on ne croie à une illusion, non-seulement il se fait voir, maisil se fait voir longtemps et passe par toutes les vicissitudes que subissentles hommes. Ce n'est pas tout d'un ; coup qu'il arrive à l'étatd'homme complet et parfait, mais il descend dans lie sein d'une vierge,il est porté dans ses chastes entrailles, il est mis au monde, nourride lait, il grandit afin que la longueur de lépreuve et les changementssuccessifs que le temps a menés nous soient un témoignageirrécusable : bien plus, il ne se contente. pas même de cettepreuve; mais revêtu de notre chair, il permet que son humaniténe soit pas étrangère aux faiblesses de notre nature, àla faim, à la soif, au sommeil, à la fatigue; enfin, il lalaisse à mesure qu'il avance vers la croix, éprouver ce qu'éprouventles autres hommes. De là cette sueur qui découle de toutson corps, cet ange qui vient le fortifier, cette anxiété, cette affliction. Car avant de prononcer les paroles qui nous occupent,il avait dit : Mon âme est troublée, et elle est triste jusqu'àla mort. (Matt. XXVI, 38.) Si donc, après tout cela, l'esprit exécrablede Satan, par l'organe de Marcion du Pont, de Valentin, de Manichéele Perse et de tant d'autres hérétiques, a voulu nier lavérité de l'Incarnation et a fait retentir cette parole infernaleque Jésus ne s'était pas incarné, qu'il n'avait pasrevêtu notre chair, que tous ces dires n'avaient pas de base solide,que ce n'était qu'illusion et apparence, et cela malgré letémoignage éclatant que rendaient la vie de Jésus,ses souffrances, sa mort, son tombeau, sa faim, que serait-ce si ce témoignageavait manqué et combien le démon n'aurait-il pas répanduavec plus de succès ces détestables blasphèmes del'impiété? C'est pourquoi, de même qu'il a étésoumis et à la faim, et au sommeil, et à la fatigue, et àla soif, de même quand il voit la mort, se présenter, Jésusdemande qu'elle s'éloigne, montrant par là qu'il a pris l'humanité,et avec elle les faiblesses de notre nature, qui ne peut sans douleur souffrirla destruction de la vie présente. Si Jésus n'avait pas prononcéles paroles gué j'essaye de vous expliquer, c'est alors que le démonaurait pu dire : s'il était homme, il aurait dû éprouverce qu'éprouvent les hommes, c'est-à-dire, à la vuede la croix être saisi de crainte et de terreur, ne pas rester sansgémir en se voyant arracher à la vie de ce inonde : car l'amourdes choses présentes est naturel en nous. Aussi voulant nous assurerqu'il avait pris notre chair, et confirmer la réalité deson incarnation, il met dans la plus grande évidence les douleursqu'il souffre.
Voilà ma première réponse ; en voici une autrequi n'est pas moins forte. Ecoutez : Le Christ, descendu parmi nous, voulaitnous enseigner toute vertu; mais tout maître enseigne aussi bienpar ses actions que par sa parole c'est même là le meilleurmoyen d'instruire. Le pilote fait asseoir son élève auprèsde lui, lui montre comment il faut tenir le gouvernail et joint la paroleà l'exemple, il ne se contente point de parler, il ne se contentepoint d'agir uniquement. Le maçon qui veut enseigner à unapprenti comment on bâtit un mur, l'instruit par la parole, l'instruitpar l'action. Il en est de même du tisserand, du tapissier, de l'orfèvre,de tout art en un mot: partout on enseigne et par la parole et par l'action.Donc, comme Jésus était venu pour nous apprendre toute vertu,non content de nous dire ce qu'il faut faire, il le fait lui-même.Celui qui fera et enseignera, celui-là sera appelé granddans le royaume des cieux. (Matth. V, 19.) Voyez ! il nous a ordonnéd'être humbles et doux; il nous l'a enseigné par ses paroles,remarquez comme il nous l'enseigne aussi par ses actions. C'est en disant:Bienheureux les simples d'esprit, bienheureux ceux qui sont doux (Matth.V, 3, 4), qu'il nous en a donné le précepte. Comment l'a-t-ilpratiqué? Ayant pris un linge il s'en ceignit et lava les piedsde ses disciples. (Jean, XIII, 4, 5.) Que pourra-t-on trouver de comparableà cette humilité? Ce n'est donc pas seulement par la parolequ'il enseigne cette vertu, c'est encore par l'action. Il nous montre aussipar ses actions qu'il faut être doux et ne point garder de rancune.Comment cela? Ayant reçu un soufflet d'un des esclaves du grandprêtre, il se contente de lui dire : Si j'ai mal parlé, rendstémoignage du mal; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? (Jean, XVIII, 23.) II nous a commandé de prier pour nos ennemis;il nous l'enseigne aussi par ses actes ; élevé sur la croix,il dit : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.(Luc, XVIII, 34.) (18) C'est parce qu'il nous a ordonné de prierpour nos ennemis qu'il prie lui-même pour eux, bien qu'il pûtleur pardonner de son propre chef. Il nous a encore commandé defaire du bien à ceux qui nous haïssent et nous affligent (Matth.V, 44); il l'a fait lui-même en maintes circonstances; il délivraitdu démon les Juifs, les Juifs qui l'appelaient possédédu démon; il faisait du bien à ses persécuteurs, ilnourrissait ceux qui lui dressaient des embûches, et à ceuxqui voulaient le crucifier il ouvrait son royaume. Il disait à sesdisciples : Ne possédez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dansvos ceintures (Matth. X, 9), et les exhortait par là à lapauvreté; il nous enseigne ce précepte aussi par ses actions: Les renards, disait-il, ont des tanières et les oiseaux du cieldes nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête.(Matth. VIII, 20.) Il n'avait ni table, ni maison, ni rien de semblable,non qu'il ne pût s'en procurer, mais parce qu'il voulait nous apprendreà suivre cette voie. C'est de la même manière qu'ilnous a appris à prier. Les apôtres lui disaient : Enseignez-nousà prier. (Luc, XI, 1.) Et il prie pour qu'ils apprennent àprier. Mais il fallait leur enseigner, outre la nécessitéde prier, la manière de le faire. Aussi leur donna-t-il une prièreainsi conçue: Notre Père qui êtes aux cieux, que votrenom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volontésoit faite sur la terre comme au ciel, donnez-nous aujourd'hui notre painde chaque jour et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons âceux qui nous ont offensés, et ne nous induisez point en tentation(Luc, XI, 2, 4), c'est-à-dire, en péril, en embûches.Comme donc il leur avait enseigné cette prière, ne nous induisezpoint en tentation, il la leur enseigne encore par son exemple, quand ildit : Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi;et il leur montre que les saints ne provoquent pas les dangers, qu'ilsne s'y précipitent pas; que, quand les dangers arrivent, ils restentfermes, à la vérité, et déploient fout leurcourage, mais qu'ils ne s'y jettent pas et ne les affrontent pas d'eux-mêmes.Quoi encore ? il veut nous enseigner l'humilité et nous délivrerde la présomption. C'est pour cela qu'il est dit au même endroit:S'étant avancé, il pria; et qu'après sa prièreil dit à ses disciples : Vous n'avez pu veiller une heure avec moi! Veillez et priez afin que vous n'entriez point en tentation. Vous levoyez, il ne se contente pas de prier, il exhorte encore : car, dit-il,l'esprit est prompt, mais la chair est faible. (Matth. XXVI, 39, 41.) Ille fait pour chasser de leur âme l'orgueil et la vanité, pourles rendre humbles et modestes. Donc, la prière qu'il voulait leurenseigner, lui-même la pratiqua, humainement sans doute et non commeDieu (la Divinité étant impassible et immuable), mais seulementcomme homme. Il pria pour nous apprendre à prier et à demandertoujours que les dangers s'éloignent de nous, et, si cela ne nousest pas donné, à nous soumettre avec amour au bon plaisirde Dieu. C'est pour cela qu'il dit : Non ma volonté, mais la vôtre,non que sa volonté diffère de celle de son Père, maispour apprendre aux hommes que, dans leurs appréhensions, leurs craintes,au milieu du danger, et même quand ils se voient arracher àla vie présente, ils doivent toujours préférer àleur propre volonté la volonté de Dieu. Saint Paul, voulantnous apprendre les mêmes choses, nous en donna l'exemple par sesactions ; d'abord il demande que les dangers s'éloignent de lui: C'est pour cela, dit-il, que j'ai prié trois fois le Seigneur(II Cor.X, 2); et comme Dieu ne voulut pas le délivrer, il ajoute: Je me glorifierai encore plus dans mes faiblesses, dans les outrages,dans les persécutions. Ce que j'ai dit est-il obscur? je vais lerendre plus clair. Saint Paul était environné de dangerset il demandait à en être délivré. Il avaitentendu le Christ lui dire : Ma grâce te suffit; car ma puissancese fait mieux sentir dans la faiblesse. Lorsqu'il vit que telle étaitla volonté de Dieu, il lui sacrifia sa volonté propre. Ilnous apprit donc par sa prière ces deux choses: d'abord àne pas courir au-devant du danger, et à demander d'en êtredélivré, ensuite, s'il arrive, à le supporter aveccourage et à préférer à sa propre volontéla volonté de Dieu. Nous qui connaissons toutes ces choses, prionsdonc pour ne jamais entrer en tentation, et, si nous y entrons, supplionsnotre Dieu de nous donner patience et courage, et préféronstoujours la volonté de Dieu à notre volonté. Par lànous achèverons dans la tranquillité notre vie terrestreet nous posséderons un jour les biens éternels; puissions-noustous en jouir, par la grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit,soient gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE SUR LE PARALYTIQUE DESCENDU PAR LE TOIT.
Quil est différent de celui dont parle saint Jean, et de l'égalitédu Père et du Fils.
1. Quand nous avons dernièrement parlé du paralytiquequi gisait dans son lit auprès de la piscine, nous avons trouvéun grand et magnifique trésor, non en creusant la terre, mais enexaminant les sentiments de ce malade; nous avons trouvé un trésor,non d'or, d'argent et de pierres précieuses, mais de force, de sagesse,de patience, d'espoir en Dieu : ce qui vaut mieux que l'or et la richesse.La richesse matérielle vous expose aux embûches des voleurs,à la langue des calomniateurs, aux attaques des brigands, aux crimesde vos propres esclaves, et si vous évitez tout cela, elle ne vousen causera pas moins les plus grands malheurs en attirant sur vous lesregards de l'envie et vous suscitant mille tempêtes. La richessespirituelle échappe à tous ces périls, nul accidentne peut l'atteindre dans la haute région où elle est placée,elle se rit des voleurs, des brigands, des envieux, des calomniateurs,et même de la mort. La mort ne la sépare pas de celui quila possède; au contraire, c'est après la mort surtout qu'ellelui est assurée, qu'elle le suit, qu'elle habité avec luidans la vie future, qu'elle plaide puissamment en sa faveur et lui rendle juge propice.
Nous avons trouvé ces richesses cachées en abondance dansl'âme du paralytique. Je vous en atteste, vous qui avez mis toutevotre ardeur à creuser cette mine, sans l'épuiser toutefois.Car telle est la nature de la richesse spirituelle; elle est comme l'eauqui coule sans tarir, elle est plus abondante encore : car elle croîtà mesure qu'augmente le nombre de ceux qui viennent puiser àses sources. Elle entré dans l'âme de chacun et se communiquesans se diviser ni s'amoindrir, elle se donne tout entière, et ellereste tout entière sans pouvoir être jamais épuisée,sans pouvoir jamais manquer : c'est ce qui est arrivé en cette circonstance.Vous vous êtes jetés en foule sur ce trésor, chacunde vous y a puisé largement selon ses forces; et que parlé-jede vous, c'est depuis Notre-Seigneur que des milliers et des milliers d'hommess'y enrichissent, et néanmoins il (20) de traitement pour procurerau corps sa santé; et pour leur âme qui languit, ils n'éprouverontnul souci, ils ne feront rien pour recouvrer une santé si précieuse,quoiqu'ils sachent bien que le corps doit mourir et disparaître,qu'il est passager comme les fleurs du printemps, que comme elles il sefane, se flétrit, se corrompt; que l'âme au contraire estimmortelle, qu'elle a été faite à l'image de Dieu,et que c'est elle qui a mission de gouverner ce corps animal. Ce qu'estle cocher au char, le pilote au navire, le musicien à l'instrument,le Créateur a voulu que l'âme le fût à ce corpsde boue. C'est elle qui tient les rênes, qui dirige le gouvernail,qui touche les cordes, et lorsqu'elle s'acquitte bien de sa fonction, ilen résulte comme un harmonieux concert de vertu ; lorsqu'au contraireelle fait vibrer les cordes ou trop faiblement ou plus fort qu'il ne faut,art et harmonie, tout disparaît. Voilà cette âme quenégligent la plupart des hommes, quils ne jugent pas digne d'unmoment d'attention, tandis que toute leur vie sera employée às'occuper du corps; les uns embrassent la carrière maritime, ilsvont combattre contre les flots et les tempêtes, portant partoutavec eux la vie et la mort, confiant à un fragile bois àtoutes les espérances de leur salut; d'autres se vouent au péniblesoin de cultiver la terre, tantôt la remuant profondémentavec la charrue, tantôt l'ensemençant puis moissonnant; tantôtplantant puis recueillant, et leur vie se passe tout entière dansces accablants travaux. Celui-ci se livre au commerce aussi voyagera-t-ilet sur terre et sur mer ; à son pays il préférerales pays étrangers, il quittera patrie, famille, amis, parents,enfants même, pour aller chercher un peu d'argent sur une terre inhospitalière.Et pourquoi énumérer les professions nombreuses que les hommesn'ont inventées que pour les besoins de leur corps dans lesquellesils s'emploient , et le jour et la nuit pour soigner ce qu'il y a en euxde moins noble, tandis que, pour leur âme, ils la laissent abandonnéeà la faim, à la soif, à la misère la plus sordideet la plus repoussante, en proie à mille maux divers? Et aprèsces travaux, après toutes ces peines, ils ny auront pas rendu supérieurà la mort leur corps . mortel, mais ils auront précipitédans des supplices sans fin et le corps mortel et l'âme immortelle.
2. Aussi, . déplorant l'aveuglement qui s'est emparé deces hommes, je voudrais, pour dissiper les ténèbres épaissesqui les entourent, m'élever en un lieu d'où j'apercevraistoutes les générations des hommes, je voudrais êtredoué d'une voix qui pénétrât jusqu'aux extrémitésde la terre, d'une voix qui se fit entendre de tous, pour proclamer etfaire retentir partout cette parole de David : Enfants des hommes, jusquesà quand aurez-vous le coeur appesanti ? Pourquoi aimez-vous la vanité,recherchez-vous le mensonge (Ps. IV. 3), et préférez-vousaux choses célestes les choses qui passent ? Jusques à quandaurez-vous les yeux fermés et les oreilles closes pour ne pas entendrecette voix qui vous crie chaque jour : Demandez et il vous sera donné;cherchez et vous trouverez; frappez et il vous sera ouvert; car quiconquedemande reçoit; et qui cherche trouve, et à qui frappe ilsera ouvert ? (Matt. VII, 7, 8.) Mais comme il y en a qui mènentune vie imparfaite, se précipitent vers les choses du temps, seplaisent dans les pensées de la chair, ne savent pas prier convenablement,notre commun Maître a voulu enseigner la manière de prier,disant : Quand vous prierez, ne parlez pas beaucoup comme les païens;ils s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés.(Matth. VI, 7.) Il veut empêcher cette abondance qui se répanden paroles et qui ne sert à rien.
Par ce flux d'inutiles paroles qu'il défend, le Seigneur nousdonne à entendre que dans la prière il ne faut pas demanderles choses passagères et périssables. Ne demandez donc pasla beauté du corps que le temps flétrit, que la maladie enlève,que la mort fait disparaître car telle est la beauté du corps.C'est une fleur éphémère, qui paraît dans leprintemps de la jeunesse et qui bientôt se fane sous l'action dutemps. Et si vous voulez voir ce qui la soutient, vous aurez bientôtappris à la mépriser C'est l'humeur, le sang, le suc de lanourriture que nous avons prise : voilà ce qui circule dans lesyeux, les joues, le nez, le front, les lèvres, en un mot dans lecorps tout entier, et sucette circulation disparaît, la beautédu visage disparaît aussi. Ne demandez pas l'abondance des richesses,des richesses qui, comme les eaux d'un fleuve, s'écoulent et s'enfuient,qui passent tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là,qui échappent à leurs possesseurs, qui ne peuvent resterà ceux qui les aiment, qui amènent avec elles des envieux,des (21) voleurs, des calomniateurs, toute sorte de maux, incendies, naufrages,attaques, séditions, infidélités même dans notremaison, vols de créances, faux en écritures, et tous cesaccidents auxquels ceux qui aiment les richesses sont exposés parleur fortune même. Ne demandez pas les dignités : car ellesaussi amènent mille maux, soucis redoutables, insomnies continuelles,piéges de la part des envieux, machinations perfides de la partdes ennemis, sophismes des rhéteurs qui sous leurs beaux discoursdéguisent la vérité et la rendent presque insaisissable,grave péril pour les juges. Il en est dont les prières serépandent en paroles nombreuses et inutiles pour demander au Dieutout-puissant ces choses et autres semblables, tandis qu'ils n'attachentaux biens réels aucun intérêt. Ce n'est,pas le maladequi apprend au médecin l'utilité de tel ou tel remède; il n'a qu'à se soumettre à ceux qu'on lui donne, quelquepénible que doive être le traitement. Ce ne sont pas les passagersqui disent au pilote comment il faut tenir le gouvernail et diriger lenavire; mais, restant sur le pont, ils se fient à son expérience,non-seulement quand la navigation est heureuse, mais encore quand ils sevoient exposés à des dangers extrêmes. C'est seulementlorsqu'ils ont affaire à Dieu, qui sait pourtant ce qu'il leur fautpour leur bonheur, que les hommes ont l'esprit assez mal fait pour ne pass'en rapporter entièrement à lui ; mais ils demandent commeutile ce qui leur serait. nuisible, semblables à un malade qui prieraitle médecin de lui donner non ce qui peut faire disparaîtrela maladie, mais ce qui en entretiendrait et en nourrirait la cause. Lemédecin se garderait d'écouter la demande du malade , mêmequand il le verrait pleurer et gémir; il ne suivrait que sa science,et cette insensibilité, nous l'appellerions non cruauté,mais humanité; s'il obéissait au malade et lui fournissaitce qu'il demande, il agirait envers lui comme un ennemi : mais en lui résistantet combattant ses désirs, il ne montre pour bi que de la bienveillanceet de la charité : de même le médecin de nos âmesne saurait écouter des demandes qui tourneraient au détrimentde ceux, qui les font. Les pères qui. aiment leurs enfants ne leurfournissent, quand ils sont encore jeunes, ni épées ni charbonsde feu; ils savent bien que. ce leur serait un funeste présent.Et il y en a cependant qui sont assez insensés pour demander àDieu non-seulement la beauté corporelle, la richesse, la puissance,mais encore la malédiction et des châtiments terribles pourleurs ennemis, et ce Dieu dont ils recherchent la faveur et les bonnesgrâces, ils appellent ses colères et ses sévéritéssur leurs ennemis. Le Seigneur les blâmant par avance nous ordonnede ne pas parler longtemps dans nos prières; il nous enseigne cequ'il y faut dire, et en peu de paroles il nous instruit de toutes lesvertus : ces paroles ne nous apprennent pas seulement à bien prier,mais elles suffisent pour régler toute notre vie.
3. Quelles sont-elles et quel en est le sens? voilà ce qu'ilnous faut rechercher avec soin, pour les observer fidèlement commedes lois divines. Notre Père qui êtes aux cieux. (Matth. VI,9 et suiv.) Quel excès de charité! Quelle sublime élévation! Par quelles paroles dignement remercier Celui qui nous a comblésde tant de biens ! Considérez, mes chers auditeurs, la bassessede notre commune nature, examinez notre origine et vous n'y trouverez rienque boue, que cendre, que poussière; formés de terre, nousretournerons en terre après notre mort. Puis, admirez l'insondableabîme de la bonté de Dieu qui veut que nous lui donnions lenom de Père, nous terrestres à lui qui habite le ciel, nousmortels à lui immortel, nous corruptibles à lui incorruptible,nous qui passons à lui qui demeure, nous qui ne faisons que de sortirde la boue à lui qui est Dieu de toute éternité. Toutefois,s'il vous permet de prononcer ce nom, il ne veut pas que ce soit en vain,mais bien afin que, respectant le nom de Père que lui donne votrebouche, vous imitiez sa bonté, comme il dit en un autre endroit: Devenez semblables à votre Père céleste, qui faitlever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir surles justes comme sur les injustes; (Matth. V, 45.) Vous ne pouvez appelervotre Père, le Dieu de toute bonté, si vous gardez un coeurcruel et inhumain; car, dans ce cas, vous n'avez plus en vous la marquede bonté du Père céleste ; mais vous êtes descendusau rang, des bêtes féroces, vous êtes déchusde votre noblesse divine, vous êtes dégénérésselon cette parole de David : Lhomme n'a pas compris la gloire àlaquelle il était élevé ; il est devenu comparableaux animaux privés de raison, et il sest fait semblable àeux. (Ps. IV; VIII, 21.) Quoi ! cet homme sélance comme le taureau,frappe (22) du pied comme l'âne, garde rancune comme le chameau,s'emplit le ventre comme l'ours, dérobe comme le loup, pince commele scorpion, est rusé comme le renard, hennit après les femmescomme le cheval après les cavales, et il pourrait faire entendrela parole des enfants et appeler Dieu du nom de Père ! Mais commentfaudrait-il l'appeler lui-même ? Bête féroce? Mais detous les vices que je viens d'énumérer les animaux n'en ontqu'un, et celui-ci les réunit tous et il a moins de raison que lesanimaux mêmes. Que dis-je, bête féroce? Mais il estpire que les animaux. Ceux-ci, quoique féroces par nature, peuvent,par le soin de l'homme, s'apprivoiser. Mais celui qui 'est homme, et quichange la férocité naturelle des animaux en une douceur quine leur est pas naturelle, quelle excuse aura-t-il donc, lui qui changela douceur qui lui est naturelle en une férocité qui ne luiest pas naturelle, lui qui peut rendre doux ce qui est cruel par natureet qui se rend cruel lorsque, par nature, il est doux, lui qui apprivoisele lion et le rend docile, et qui change son propre coeur en un coeur pluscruel que celui du lion ! Il y a deux obstacles à vaincre chez lelion, puisqu'il est privé de raison et qu'il est le plus férocedes animaux; et pourtant la sagesse que Dieu nous a donnée domptecette nature rebelle. Et celui qui triomphe de la nature des animaux vaperdre l'avantage que la nature lui a donné ! le lion, il le faithomme, et il lui est indifférent de faire de lui-même un lion! Au lion il donne ce qui est au-dessus de sa nature, et à lui-mêmeil refuse ce qui est de sa nature ! Comment donc pourrait-il appeler Dieuson Père? Un homme plein de bonté et de charité pourson prochain, un homme qui, loin de se venger des injures reçues,ne rend que le bien pour le mal, celui-là seul peut sans crainteappeler Dieu son Père. Voyez maintenant et saisissez toute la forcede ces paroles : elles nous font une loi de nous aimer les uns les autres,elles nous resserrent tous dans le lien d'une charité mutuelle.Le Seigneur ne nous a pas commandé de dire, mon Père quiêtes aux cieux, mais bien notre Père qui êtes aux cieux,afin que, sachant que nous avons un Père commun, nous éprouvionsles uns pour les autres un amour fraternel. Ensuite pour nous apprendreà nous détacher de la terre et des choses de la terre, àne pas nous courber sans cesse vers elle, mais à saisir les ailesde la foi, à prendre notre essor, à traverser les airs, àpasser au delà des régions éthérées,à chercher celui que nous appelons notre Père, il nous aordonné de dire : Notre Père qui êtes aux cieux, nonque Dieu ne se trouve que dans les cieux, mais pour que nous qui sommesactuellement attachés à la terre, nous levions les yeux auciel, et qu'admirant la beauté des biens qui nous y attendent, nousaspirions vers eux de tout notre coeur.
4. Telle est la première parole; écoutez maintenant laseconde : Que votre nom soit sanctifié. Ce serait une folie de croirequ'il demande pour Dieu un accroissement de sainteté, par ces paroles:Que votre nom soit sanctifié, car il est saint, tout à faitsaint, saint par excellence. Et les séraphins, dans des chants continuels,lui adressent cet hymne : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu desarmées; le ciel et la terre sont remplis de sa gloire. Comme ceuxqui, acclamant les monarques, les appellent rois et empereurs, n'ajoutentrien à leurs prérogatives, mais ne font que proclamer cellesqu'ils possèdent; de même nous ne donnons pas à Dieuune sainteté qu'il n'aurait pas, lorsque nous lui disons : Que votrenom soit sanctifié; nous proclamons seulement celle qu'il a : car,l'expression qu'il soit sanctifié, se dit au lieu de : qu'il soitglorifié. Cette parole nous apprend à diriger notre vie dansle chemin de la vertu, afin qu'en nous voyant, les hommes glorifient notrePère céleste, selon ce qui est dit en un autre endroit del'Evangile : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ilsvoient vos bonnes oeuvres e¢ qu'ils glorifient votre Père quiest dans les cieux. (Matth. V, 16.) Puis Jésus-Christ nous enseigneà dire : que votre règne arrive. Tyrannisés par lesconcupiscences charnelles, assaillis de mille tentations, nous avons besoindu règne de Dieu, de peur que le péché ne règnedans ce corps mortel et ne le rende esclave des passions, de peur encoreque nos membres ne deviennent des instruments d'iniquité pour lepéché, mais afin qu'ils soient des instruments de justiceaux mains de Dieu et que nous nous rangions dans l'armée du Roides siècles. Cette parole nous apprend encore à ne pas tropnous attacher à cette vie mortelle, mais à fouler aux piedsles choses présentes, à désirer les choses futurescomme étant seules stables, à rechercher le royaume du cielet de l'éternité, à ne pas mettre notre (23) bonheurdans les choses qui peuvent nous plaire ici-bas, ni dans la beautédes corps, ni dans l'abondance des richesses, ni dans les grandes possessions,ni dans le luxe des pierreries, ni dans la magnificence des maisons, nidans les dignités et les honneurs, ni dans la pourpre et le diadème,ni dans les festins, dans les mets exquis, dans les plaisirs quels qu'ilssoient, mais à répudier avec mépris ces faux biens,pour tendre de tous nos efforts vers le seul règne de Dieu. Aprèsnous avoir enseigné le détachement du monde, le Seigneurajoute: Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel;il nous a inspiré l'amour des biens à venir, il nous lesa fait désirer avec ardeur, et quand il a jeté cette flammedans notre coeur, il dit : Que votre volonté soit faite sur la terrecomme au ciel, comme s'il disait : O vous, notre Roi, accordez-nous devivre comme ceux qui sont au ciel, afin que ce que vous voulez nous levoulions aussi. Secourez notre volonté qui faiblit, qui voudraitaccomplir vos préceptes, mais qui en est empêchée parla fragilité du corps. Tendez-nous une main secourable, ànous qui voudrions courir et qui ne pouvons que nous traîner. Notreâme a des ailes, mais alourdies par la chair; elle s'élancevers le ciel, mais la chair la fait retomber lourdement sur la terre; avecvotre secours tout lui deviendra possible, même ce qui est impossible.Que votre volonté donc soit faite sur la terre comme au ciel.
5. Comme il vient de nommer la terre, et qu'à des créatures,sorties de la terre, vivant sur la terre, portant un corps forméde la terre, il faut un aliment conforme à leur nature, Jésus-Christdevait nécessairement ajouter: Donnez-nous aujourd'hui le pain nécessaireà notre subsistance. Il veut que nous demandions le pain nécessaireà notre subsistance, non le superflu, mais le nécessaire,ce qui suffit à réparer les pertes que le corps subit sanscesse et à l'empêcher de mourir de faim, non des tables voluptueuses,non des mets variés, non des festins préparés avecune savante industrie, non des pâtisseries délicates, nondes vins aux parfums de fleurs, et tous ces autres raffinements qui flattentle palais, mais qui accablent l'estomac, qui appesantissent l'esprit, quifont que le corps se révolte contre l'esprit, semblable àun cheval rebelle au frein comme à la voix de son cavalier. Ce n'estpas là ce que la parole de Dieu nous enseigne à demander,mais le pain nécessaire à notre subsistance , c'est-à-direqui s'assimile au corps et le fortifie. Et ce pain, il ne nous ordonnepas de le demander pour un grand nombre d'années, mais seulementpour le jour présent. Ne soyez pas inquiets, nous dit-il, pour lelendemain. (Matth. VI, 34.) Pourquoi vous inquiéteriez-vous du lendemain,vous qui ne verrez pas le lendemain, qui travaillerez sans recueillir lesfruits de votre travail? Confiance en ce Dieu qui donne à toutechair sa nourriture ! (Ps. CXXXV, 25.) Celui qui vous a donné votrecorps, qui d'un souffle de sa bouche a créé votre âme,qui vous a doué de raison, qui, même avant votre création,vous avait préparé tant de biens, vous abandonnera-t-il aprèsvotre création, lui qui fait lever son soleil sur les bons et surles méchants et pleuvoir sur les justes et sur les injustes? (Matth.V, 45.) Placez donc en lui votre confiance, ne lui demandez que la nourrituredu jour présent, lui laissant le soin du lendemain, comme disaitle bienheureux David : Abandonne au Seigneur le soin de ta personne etil te nourrira. (Ps. LIV, 23.)
Après nous avoir enseigné dans les paroles précédentesla plus sublime philosophie, sachant qu'il est impossible qu'étanthommes et revêtus d'un corps mortel nous ne tombions pas, il nousa appris à dire: Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnonsà ceux qui nous ont offensés. Cette demande renferme troispréceptes salutaires: à ceux qui sont parvenus à unhaut degré de vertu Jésus-Christ apprend qu'ils ne doiventpas cesser d'être humbles, ni se confier en ce qu'ils ont fait debien, mais craindre et trembler et se souvenir de leurs iniquitéspassées, comme le faisait le grand Paul qui, après tant debonnes oeuvres, disait : Jésus-Christ est venu en ce monde poursauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier (I Tim. I,15) : il ne dit pas j'étais, mais je suis, montrant par làque le souvenir du passé lui était sans cesse présent.A ceux donc qui sont arrivés à la perfection, Notre-Seigneurpar ces paroles indique que l'humilité doit être leur sauvegarde.A ceux qui sont tombés après la grâce du saint baptême,loin de les laisser désespérer de leur salut, il apprendà demander au médecin des âmes le pardon qui les guérira.En outre il nous donne à tous une leçon de charité.Il veut que nous soyons indulgents pour les coupables, sans ressentimentcontre ceux qui nous ont (24) offensés : si nous pardonnons, onnous pardonnera, et c'est nous qui fournissons la mesure du pardon quinous sera accordé. Car nous demandons d'obtenir autant que nousaurons accordé, nous demandons une indulgence proportionnéeà celle que nous aurons eue nous-mêmes. Après cela,Jésus-Christ nous ordonne de dire: Et ne nous induisez pas en tentation;mais délivrez-nous du mal. Il nous arrive bien des maux causéspar les démons, bien des maux causés par les hommes, soitqu'ils nous tourmentent ouvertement, soit qu'ils nous tendent des piégescachés. Le corps, s'il se soulève contre l'âme, nouscause un grave dommage; s'il tombe dans les innombrables maladies qui nousassiègent, il ne nous amène que douleurs et afflictions.Puis donc que de toutes parts nous sommes exposés à des mauxsi nombreux et si divers, Notre-Seigneur nous apprend à demanderau Dieu tout-puissant d'en être délivrés. Car devantcelui qu'il protège, la tempête s'apaise, les flots redeviennenttranquilles, le démon s'enfuit confus, comme autrefois quand, seretirant des hommes, il entra dans le corps des pourceaux; ce que mêmeil n'osa pas faire sans permission. S'il n'a pas même de pouvoirsur des pourceaux, en aura-t-il sur des hommes vigilants et humbles, gardéspar le Dieu qu'ils adorent comme leur maître et leur roi? Aussi àla fin de cette prière nous montre-t-il qu'à Dieu appartiennentla royauté, la puissance et la gloire, en disant: A vous sont laroyauté, la puissance et la gloire pour toute l'éternité(1) : Ainsi soit-il. Comme s'il disait : je vous demande tout cela parceque je vous reconnais comme le Maître universel de toutes choses,comme ayant une puissance qui ne finira jamais, pouvant tout ce que vousvoulez, possédant une gloire qu'on ne peut vous ravir. Pour tousces motifs, rendons grâces à Celui qui a daigné nousaccorder tant de biens, et proclamons qu'à Lui convient toute gloire,tout honneur et toute puissance; à Lui, dis-je, Père, Filset Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
1 Cette conclusion de l'oraison dominicale se trouve dans les biblesgrecques, mais non dans la Vulgate.
HOMÉLIE SUR LA NÉCESSITÉ DE RÉGLER SA VIESELON DIEU. SUR LE TEXTE : LA PORTE EST ÉTROITE.
Explication del'Oraison Dominicale.
1. La lecture de l'Écriture sainte est toujours pour ceux quila font avec attention une leçon de vertu; mais les Evangiles surtoutrenferment, dans leur texte vénéré, la doctrine laplus sublime ; les paroles qu'ils contiennent sont les oracles mêmesdu grand Roi. Aussi menace-t-il d'un châtiment terrible ceux quine mettent pas tous leurs soins à garder ses commandements. Si,pour enfreindre les ordres d'un prince de la terre, on encourt une punitioninévitable, combien plus des tourments intolérables accableront-ilscelui qui aura violé les ordres du Maître des cieux ! Puisdonc que la négligence nous expose à de tels dangers, appliquons-nousavec plus de soin que jamais à comprendre les paroles qui viennentd'être lues, paroles tirées de l'Évangile. Or, quellessont-elles? Combien est étroite la porte et resserrée lavoie qui conduit à la vie, et qu'il en est peu qui la trouvent!et encore Large est la porte et spacieuse la voie qui mène àla perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. (Matth. VII, 14.) Pourmoi qui entends fréquemment ces paroles et qui vois combien leshommes s'empressent à des soins inutiles, la véritéde ces sentences me jette dans la stupéfaction. Tous marchent dansla voie spacieuse, tous courent après les choses présentessans s'occuper le moins du monde des choses futures; ils se plongent sanscesse dans les jouis. sauces de la chair et pour leurs âmes ils leslaissent s'abîmer dans la fange; ils reçoivent chaque jourmille blessures et n'ont même pas le sentiment des maux qui les dévorent: leur corps est-il blessé, ils font en toute hâte chercherle médecin, l'appellent chez eux, lui donnent un salaire aussi grandqu'ils le peuvent, supportent tout avec patience, se soumettent àun difficile (26) meure dans son intégrité. Ne nous lassonsdonc pas de puiser à cette source intarissable de richesses spirituelles;venons encore aujourd'hui y remplir nos âmes; contemplons la charitédu Maître et la patience de l'esclave. Affligé depuis trente-huitans d'une maladie incurable, tourmenté continuellement, il ne seplaignit pas, il ne fit pas entendre une parole répréhensible,il n'accusa pas Celui qui l'avait ainsi traité, mais il supportace malheur avec courage et patience. Et comment le savez-vous? me dira-t-on;la sainte Ecriture ne nous a rien appris de sa vie antérieure ;elle nous a dit seulement que sa maladie durait depuis trente-huit ans;mais qu'il n'y ait eu chez lui ni plainte, ni emportement, ni colère,elle ne l'a pas ajouté. C'est cependant ce qu'elle vous montreraavec évidence, si vous voulez lire avec une attention sérieuseet non superficielle et momentanée. En le voyant en présencedu Christ qui vient le trouver, qui ne lui est pas connu, qu'il ne croitencore être qu'un homme, en le voyant, dis-je, si réservédans son langage, n'en pouvez-vous pas conclure quelle a étésa conduite antérieure? Car, à cette question : Voulez-vousêtre guéri ? il ne répond pas comme on aurait pu s'yattendre Vous me voyez gisant ici paralytique depuis tant d'années;et vous Me demandez si je veux être guéri? Vous êtesdonc venu insulter à mes souffrances, vous en moquer et mire demon malheur? Il ne dit rien de semblable; mais avec une parfaite tranquillitéd'âme : Oui, Seigneur, répond-il. Mais si après trente-huitans il était si calme, si paisible, alors- que toute force d'âmedevait être brisée chez lui, figurez-vous quelle devait êtresa patience au commencement de sa maladie. Car, tout le monde sait queles malades ne sont pas aussi moroses au début de leurs maladiesque lorsqu'il y a déjà longtemps qu'ils souffrent : ils deviennenttrès-difficiles, lorsque leur maladie traîne en longueur;ils deviennent parfois insupportables. Celui-ci donc qui après tantd'années se montre si calme et répond avec tant de patience,a dû évidemment supporter antérieurement avec reconnaissancece mal qui lui était envoyé de Dieu.
Stimulés par cet exemple, imitons la patience de notre frère;sa paralysie sera pour nos âmes un principe de force; quel hommesera si indolent, si lâche, qu'à la vue de ce malheur, ilne se sente disposé à supporter avec courage même leschoses les plus intolérables? Ce n'est pas son état de santé,c'est sa maladie qui nous est d'une grande utilité; car sa guérisona fait, il est vrai, louer le Seigneur par ceux qui l'ont entendu raconter;mais sa maladie et son infirmité nous sont une leçon de patience,nous provoquent à l'imiter et nous fournissent une nouvelle preuvede la charité de Dieu pour nous. Lui avoir envoyé une maladieet si grave et si longue, c'est déjà une preuve d'amour.L'orfèvre jette l'or dans le creuset et l'y laisse éprouverpar le feu, jusqu'à ce qu'il soit devenu plus pur : de mêmepour les âmes des hommes, Dieu les laisse éprouver par lemalheur, jusqu'à ce qu'elles soient devenues pures et brillantes,jusqu'à ce qu'elles aient retiré de cet état de grandsavantages : ainsi cette infirmité était un premier bienfaitde Dieu.
2. Donc pas de trouble, pas de désespoir quand il nous arrivedes épreuves. Si l'orfèvre sait après combien de tempsil faut retirer du feu l'or qu'il y a mis et ne le laisse pas brûleret se consumer, Dieu le sait bien mieux encore, et quand il nous verradevenus plus purs, il saura bien faire disparaître les épreuves,de peur qu'accablés par des maux trop nombreux nous ne chancelionset ne tombions. Pas de découragement, pas de défaillance,si nous sommes surpris par quelque malheur; mais laissons Dieu qui s'yentend, laissons-le, dis-je, purifier notre âme; il n'agit que dansl'intérêt et pour le plus grand avantage de ceux qu'il éprouve.Aussi un auteur sage nous adresse-t-il cet avis : Mon fils, lorsque vousentrerez au service du Seigneur, préparez votre âme àl'épreuve; que votre coeur soit plein de droiture et de force, etne vous hâtez pas dans le temps de la tentation. (Eccl. II, 1,2.)
Laissez-le, nous veut-il dire, entièrement maître; il saitbien le moment où il faudra nous retirer de ces maux qui sont commela fournaise où nous sommes purifiés. Il faut le laisserfaire partout, lui rendre grâces de tout, témoigner notrereconnaissance pour tout, soit qu'il nous comble de biens, soit mêmequ'il nous frappe: car c'est là aussi un bienfait. Le médecinn'est pas médecin seulement quand il fait prendre des bains, ordonneune nourriture substantielle et veut que le malade se promène dansdes jardins fleuris, mais aussi quand il brûle et qu'il coupe; lepère n'est pas (27) père seulement quand il caresse son fils,mais aussi quand il le chasse de la maison, qu'il le réprimande,qu'il le châtie; il n'est pas moins père alors que quand ilrécompense. Aussi sachant que Dieu nous aime mieux que tous lesmédecins, ne vous inquiétez pas, ne lui demandez pas comptedes moyens qu'il emploie; mais qu'il veuille user d'indulgence ou de sévérité,abandonnons-nous à lui; par l'un comme par l'autre de ces moyens,c'est toujours pour nous sauver, pour nous unir à lui qu'il agit;il sait ce dont chacun alesoin, ce qui est utile à chacun, commentet de quelle manière chacun se sauvera et c'est dans cette routequ'il nous conduit. Marchons donc où il veut nous mener, marchonssans hésitation, que la route soit douce et facile ou bien rudeet âpre, tout comme a fait ce paralytique. Le premier bienfait queDieu lui accorda, ce fut de purifier par une si longue maladie son âmequ'il jetait en quelque sorte dans un creuset où le feu des tentationsdevait la dépouiller de toute souillure. Un second, non moindreque celui-là, ce fut de lui être présent dans ses épreuveset de lui procurer de vives consolations. C'est lui qui le soutenait etle dirigeait, qui lui tendait une main secourable sans jamais le laissertomber. Et en entendant dire que Dieu lui venait ainsi en aide, n'allezpas retirer votre admiration ni à ce paralytique ni à toutautre qui dans l'épreuve montre de la force. Car fussions-nous millefois parfaits, fussions-nous plus forts et plus puissants que tous leshommes, si le bras de Dieu nous abandonne, nous ne pourrons plus résisterà la première tentation venue. Et que parlé je denous, faibles et pauvres? Quand ce serait un autre Pierre, un autre Paul,un autre Jacques, un autre Jean, si Dieu ne vient à son secours,il est facile de l'attaquer, de l'ébranler, de le terrasser. Età ce propos, je vous rappellerai une parole du Christ; il dit àPierre : Voici que Satan a demandé de vous cribler comme le froment;et j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point.(Luc, XXII, 31-32.)
Qu'est-ce à dire, vous cribler? C'est vous entraîner, vousagiter, vous précipiter, vous tourmenter, vous frapper, vous torturer,comme ce qui passe au crible; mais, ajoute-t-il, je l'ai empêché: je savais que vous n'auriez pu supporter cette épreuve. car direpour que ta foi ne défaille point, c'est montrer que, s'il l'avaitpermis, sa foi aurait défailli. Mais si Pierre qui a tant aiméle Christ, qui a exposé mille fois sa vie pour lui, qui étaittoujours plus ardent que les autres apôtres, qui a étéappelé bienheureux par le Maître et surnommé Pierre,parce qu'il avait une foi inébranlable et invincible, eûtsuccombé et renié la foi, en supposant que le Christ eûtpermis au démon de le tenter autant qu'il le voulait, quel autrepourra résister sans le secours du ciel? Aussi saint Paul dit: Dieuest fidèle et il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-dessusde vos forces; mais il vous fera tirer profit de la tentation mêmeafin que vous puissiez. persévérer. (I Cor. X,13.) Non-seulementil ne permettra pas, dit-il, que nous soyons tentés au-dessus denos forces, mais même quand la tentation est proportionnéeà nos forces, il est près de nous, nous soutenant, combattantavec nous, pourvu que nous apportions à la lutte ce qui dépendde nous, comme le zèle, l'espérance en lui, la reconnaissance,la force, la patience. Car ce n'est pas seulement dans les périlsqui excèdent nos forces, mais encore dans celles qui ne les dépassentpas que nous avons besoin du secours d'en-haut, si nous voulons résisteravec courage. Ailleurs le même apôtre dit: Comme les souffrancesdu Christ abondent en nous, c'est aussi par le Christ que notre consolationabonde, afin que nous puissions nous-mêmes, par l'encouragement queDieu nous donne, consoler aussi ceux qui sont sous le poids de toute sortede maux. (II Cor. IV, 5.) En sorte que celui qui a consolé le paralytique,c'est celui-là même qui avait permis qu'il fût éprouvé.Mais voyez, après la guérison, quelle sollicitude il lui;montre. Il ne le renvoie pas pour ne plus s'en occuper, mais le rencontrantdans le temple il lui dit: Voilà que vous êtes guéri,ne péchez plus de peur qu'il ne vous arrive encore pis. (Jean, V,14.) Si c'eût été par haine qu'il, eût permisla tentation, il ne l'aurait pas délivré, il ne l'auraitpas prémuni. pour l'avenir; car lui dire de peur qu'il ne vous arriveencore pis, c'est vouloir prévenir les maux futurs. Il a mis finà la maladie, mais non au combat; il a chassé l'infirmité,mais non banni la crainte, afin que le bienfait ne fût pas oublié.Il est. d'un médecin soigneux de ne pas seulement guérirles maux présents, mais de prémunir coutre les maux àvenir; c'est ce que fait le Christ, en fortifiant l'âme du paralytiquepar le souvenir du passé. Car, comme d'ordinaire nos maux (28) disparaissentde notre mémoire presque aussitôt qu'ils nous ont quittés,c'est pour perpétuer ce souvenir, que le Christ dit: Ne péchezplus, de peur qu'il ne vous arrive encore pis.
3. La sollicitude et la douceur du Seigneur ne se montrent pas moinsdans l'espèce de reproche qu'il adresse au paralytique, que dansla précaution qu'il prend de l'avertir. Car il ne divulgue pas sespéchés, il lui dit seulement que ce qu'il souffre, il lesouffre à cause de ses péchés; quels sont ces péchés,il ne l'a pas dit; il n'a pas dit: tu as commis telle et telle faute, telleet telle iniquité, mais après l'avoir indiqué parce simple mot: Ne péchez plus, et lui avoir dit une parole dontle souvenir le rendrait plus circonspect, il nous montre sa patience, soncourage, sa vertu, en le mettant dans la nécessité de dévoilertout son malheur et de parler de sa constance: car, dit-il, tandis queje viens, un autre descend avant moi; mais quant à ses péchés,Jésus-Christ ne les découvre pas. Si nous voulons cachernos iniquités, Dieu le désire bien plus encore que nous laguérison, c'est en public qu'il l'opère; l'exhortation etle conseil, c'est en particulier qu'il les donne; jamais il ne découvrenos fautes, à moins que quelquefois il ne nous y voie insensibles.Car lorsqu'il dit: Vous avez vu que j'avais faim et vous ne m'avez pointdonné à manger, que j'avais soif et vous ne m'avez pointdonné à boire (Matth. XXV, 42), il le dit dans le temps présentpour que nous n'ayons pas à l'entendre dans le temps futur. Il menace,il démasque aujourd'hui afin de n'avoir rien à dévoilerau jugement, comme il a menacé de ruine la ville de Ninive précisémentafin de prévenir cette ruine. S'il voulait publier nos péchés,il n'aurait pas annoncé qu'il les publierait; mais s'il l'annonce,c'est pour que la crainte de la manifestation, sinon celle de la punition,nous ramenant à de sages sentiments, nous les effacions tous. C'estce qui arrive au baptême; il admet l'homme à ce bain salutairesans faire connaître ses iniquités à personne, il nerend public que le pardon, et quant aux péchés, personnene les connaît que lui et celui à qui ils sont remis. C'estce qui est arrivé en cette circonstance: il blâme le paralytiquequand il n'y a pas de témoin; ou plutôt ce n'est pas un blâme,c'est presque une apologie pour lui donner la raison dé cette longueaffliction, lui dire et lui montrer que ce n'est pas en vain qu'il a voulule faire si longtemps souffrir, il le fait souvenir de ses fautes et luidit la cause de sa maladie: L'ayant trouvé dans le temple, dit l'Evangéliste,Jésus lui dit: Ne péchez plus de peur qu'il ne vous arriveencore pis.
Puisque nous avons retiré tant de profit de l'histoire de cepremier paralytique, allons nous instruire auprès de l'autre, celuidont parle saint Matthieu. (Matth. IX.) Car, dans les mines, c'est auxendroits où l'on a déjà trouvé de l'or qu'onva plutôt fouiller de nouveau. Je sais que plusieurs de ceux quilisent sans beaucoup réfléchir, pensent qu'il ne s'agit dansles quatre évangélistes que d'un seul et même paralytique,mais cela n'est pas. Renouvelez ici votre attention. Ce n'est pas ici unerecherche inutile; une solution convenable nous sera une arme de plus contreles Gentils, contre les Juifs et contre la plupart des hérétiques.Car tous reprochent aux évangélistes de n'être pasd'accord entre eux. Mais grâce à Dieu, ce reproche est entièrementfaux; si les auteurs sont différents, la grâce du Saint-Espritest une, cette grâce qui a dirigé les évangélistes:or là où est la grâce du Saint-Esprit, là estl'amour, la charité, la paix, et non la guerre, la discorde, lalutte et le combat. Comment montrerons-nous que ce n'est pas du mêmeparalytique qu'il s'agit? Par bien des arguments tirés du lieu,du temps, des circonstances, du jour, enfin de la manière dont laguérison s'est opérée, dont le médecin estarrivé, dont le malade gisait abandonné. A quoi bon cettedémonstration, me dira-t-on? N'y a-t-il pas beaucoup de miraclesqui sont rapportés différemment par les divers évangélistes? Sans doute, mais autre chose est de parler d'une manière différente,autre chose de parler d'une manière contradictoire; des différencesne sont pas des démentis: au contraire, dans ce que nous examinons,il n'y a que contradictions, si l'on n'admet pas que le paralytique desaint Matthieu n'est pas celui dont ont parlé les trois autres évangélistes.Et afin que vous compreniez mieux que parler d'une manière différenten'est pas parler d'une manière contraire, citons des exemples. Unévangéliste dit que Jésus porta sa croix, un autreque ce fut Simon le Cyrénéen, et il n'y a pas la de désaccord,pas d'opposition. Mais ne sont-ce pas deux choses évidemment contrairesque porter et ne pas porter? Non; l'une a eu lieu aussi bien que l'autre.Quand on sortit du (29) prétoire, Jésus portait sa croix;plus loin, Simon la lui prit et la porta. De même pour les larrons,celui-ci dit que tous deux blasphémèrent contre Jésus,celui-là que l'un blâma les injures que vomissait l'autre.Et cependant il n'y a là rien de contradictoire. Pourquoi? Parceque ces deux choses eurent lieu: au commencement tous deux insultaientJésus; mais quand il s'opéra de grandes merveilles, que laterre trembla, que les rochers se fendirent, que le soleil s'obscurcit,l'un des larrons se convertit, il devint meilleur, reconnut le Crucifiéet confessa qu'il était Roi. Et afin de ne pas nous laisser croireque c'est par une nécessité, par une force intérieurequ'il agit ainsi, afin de ne pas laisser place au doute, l'Evangile nousle montre conservant jusque sur la croix sa méchanceté première,pour nous faire reconnaître que c'est de lui-même et de sonpropre mouvement qu'il change et que c'est la grâce de Dieu qui lerend meilleur.
4. Il y a, dans les évangiles, bien de ces passages qui paraissentopposés sans l'être en effet; les faits rapportés parl'un se sont passés aussi bien que ceux qui sont racontéspar l'autre; seulement ils ne parlent pas du même moment: l'un ditce qui a eu lieu d'abord, l'autre ce qui a eu lieu ensuite. Mais ici riende semblable, et le grand nombre de circonstances rapportées nepermet pas même après l'examen le plus superficiel de douterque ces deux paralytiques ne soient différents. Ce serait un rudetravail que de montrer, dans l'hypothèse opposée, l'accordcomplet des évangélistes entre eux; s'il n'y a qu'un malade,tout est contradictoire : si vous en admettez deux, tout se concilie facilement.
Exposons donc les motifs qui nous font dire qu'il y a deux paralytiquesdifférents. Quels sont-ils? C'est à Jérusalem quel'un est guéri, l'autre à Capharnaüm : l'un prèsde la piscine, l'autre dans 'une petite maison, voilà pour le lieu;le premier en un jour de fête, voilà le moment précisé;l'un était malade depuis trente-huit ans, de l'autre il n'est riendit de semblable, voilà pour le temps; l'un en un jour de sabbat,voilà pour le jour; et si le second avait été guériun jour de sabbat, saint Matthieu n'aurait pas manqué de le dire,ni les Juifs présents d'en faire la remarque: car si déjàils s'indignèrent d'une guérison qui cependant n'avait pasété faite un jour de sabbat, que n'eussent-ils pas dit s'ilsavaient pu saisir ce prétexte pour accuser Notre-Seigneur? Le dernierest apporté à Jésus-Christ, le premier c'est Jésus-Christqui va le trouver, et il n'avait personne pour le secourir: Seigneur, dit-il,je n'ai personne (Jean, V, 7), tandis que le second avait beaucoup de parentsqui le descendirent même par le toit. Pour le premier, Jésus-Christguérit son corps avant son âme car c'est après l'avoirdélivré de sa paralysie qu'il lui dit: Voici que vous êtesguéri, ne péchez plus. Pour le second, il n'en est pas demême: il guérit d'abord son âme, car il lui dit: Ayezconfiance, mon fils, vos péchés vous sont remis (Matth. IX,2), et ensuite il le délivre de sa paralysie.
Maintenant que nous voyons avec évidence qu'il y en a deux, ilnous reste à reprendre la narration tout entière, àvoir comment s'est opérée la guérison de l'un, commentcelle de l'autre, pourquoi toutes deux d'une manière différente,l'une le jour du sabbat, l'autre un autre jour, pourquoi Jésus vientvers l'un, tandis qu'il se laisse apporter l'autre, pourquoi dans un casc'est le corps, dans l'autre l'âme qu'il guérit d'abord. Cen'est pas sans motif qu'il agit ainsi, lui qui sait et prévoit tout.Attention donc et voyons d'abord quel est le médecin ! Si, lorsqueles médecins doivent se servir du fer ou du feu pour quelque opérationdifficile, lorsqu'ils ont à pratiquer une incision ou une amputationsur un membre blessé ou infirme, si, dis-je, en pareil cas l'ons'empresse avec un intérêt curieux autour de l'opérateuret du patient, combien plus devons-nous le faire ici, puisque le médecinest plus grand, le mal plus grave, et que ce n'est pas l'art des hommes,mais la grâce de Dieu qui opère la guérison? Làvous voyez la peau coupée, le pus qui coule, la pourriture qui sort;quelle répulsion n'inspire pas un tel spectacle l quelle peine etquelle douleur cause non-Seulement la vue des blessures, mais la vue dessouffrances des personnes ainsi traitées ! (Car qui serait assezinsensible pour qu'en présence de pareils maux et au; milieu detant de gémissements, il ne fût. Pas ému, n'éprouvâtpas de compassion et ne sentît pas son âme attristée?)et cependant la curiosité nous fait supporter ce spectacle: ni riende semblable; on ne voit ni fer, ni feu, ni sang qui coule, ni malade quisouffre et gémisse; la seule chose qu'il y ait, c'est làsagesse du médecin qui n'a pas. Besoin de ces secours extérieurset qui se (30) suffit à elle-même. Elle se contente de commanderet tout danger disparaît.
Et si vous trouvez admirable que la guérison s'opère avectant de facilité, il est plus étonnant encore qu'elle sefasse sans douleur, sans que les malades éprouvent aucune souffrance.Puis donc que le miracle est plus grand, la guérison plus entièreet le plaisir des spectateurs exempt de toute tristesse, examinons de près,nous aussi, le Christ opérant cette guérison : Jésusétant monté dans une barque, traversa la mer et vint danssa ville. Et voilà que des gens lui présentaient un paralytiquegisant sur un lit, et Jésus voyant leur foi, dit à ce paralytique: Mon fils ayez confiance, vos péchés vous sont remis. (Matth.IX, 1, 2.) Leur foi le cède à celle du centurion, mais l'emportesur celle du paralytique de la piscine. Le centurion n'attira pas le médecinchez lui, il ne lui amena pas non comme le malade, mais s'adressant àlui comme à Dieu, il lui dit : Prononcez seulement une parole etmon serviteur sera guéri. (Luc, VII, 75.) Les gens du paralytiquede Capharnaüm n'attirèrent pas non plus le médecin chezeux, et en cela ils sont égaux au centurion; mais ils amenèrentle malade au médecin, et en cela ils lui furent inférieurs,parce qu'ils ne dirent point : Prononcez seulement une parole. Toutefoisils l'emportent encore sur le paralytique de Jérusalem; celui-cidit en effet : Seigneur, je n'ai personne qui, lorsque l'eau est agitée,me jette dans la piscine. (Jean, V, 7.) Quant aux premiers, ils savaientque le Christ n'a nullement besoin d'eau, de piscine ou d'autre chose semblable.Et cependant le Christ rendit la santé non-seulement au serviteurdu centurion, mais encore aux deux derniers, et il ne leur dit point Quoiquevous ayez montré moins de foi, vous n'en serez pas moins guéris;seulement, il comble celui qui en a montré plus de louanges et defélicitations en disant : Je n'ai point trouvé en Israëlmême une telle foi. (Luc, VII, 9.) Pour celui qui en montra moins,il se contenta de ne pas le louer, et ne refusa pas de le guérir,ni lui ni même celui qui ne montra aucune foi. Mais de mêmeque les médecins, pour avoir guéri la même maladie,reçoivent des uns cent pièces d'or, des autres cinquante,de ceux-ci moins encore, de ceux-là rien; de même le divinmédecin reçut, pour ses honoraires, du centurion une foigrande et qu'on ne peut trop louer, du paralytique de Capharnaüm unefoi moindre, de l'autre malade nulle foi, et ils n'en furent pas moinsguéris tous trois. Pourquoi Jésus accorda-t-il ce bienfaità celui qui n'avait rien donné ? Parce que ce n'est pointla négligence, ni l'indifférence, mais l'ignorance oùil était à l'égard du Christ dont il n'avait entenduraconter aucune action ni grande, ni petite, qui lui fit montrer si peude foi. Voilà pourquoi il n'en reçut pas moins un grand bienfait.C'est ce que l'Evangéliste nous indique par ces mots : Il ne savaitpas qui il était (Jean, V, 13), il ne le reconnut à la vueseule, que, quand il le rencontra pour la seconde fois.
5. Quelques-uns disent qu'il fut guéri, bien que ceux qui l'apportèrenteussent seuls la foi, mais il n'en est pas ainsi : Voyant leur foi, ditl'Evangile, tant de ceux qui l'apportèrent que de celui qui futapporté. Mais la foi de l'un ne peut-elle pas obtenir la guérisonde l'autre, me direz-vous ? - Je ne le crois pas, à moins qu'unâge très-avancé ou une faiblesse extrême n'empêchede croire. Comment donc, dans l'histoire de la Chananéenne, voyons-nousla mère qui croit et la fille qui est guérie, et dans celledu centurion le serviteur privé de la foi, guéri et sauvépar la foi de son Maître? Parce que les malades ne pouvaient avoirla foi. Ecoutez les paroles de la Chananéenne : Ma fille est cruellementtourmentée par le démon, tantôt elle tombe dans lefeu, tantôt dans l'eau. (Matth. XV, 22.) Comment une fille qui étaitsous l'empire des ténèbres et (lu démon, qui ne s'appartenaitpas, qui n'avait pas même la santé du corps, comment, dis-je,aurait-elle pu avoir la foi ?
Ce qui était arrivé à la Chananéenne arrivaau centurion: son serviteur était couché dans sa maison;ne connaissant pas le Christ, ne sachant pas qui il était, commentaurait-il pu croire à celui qu'il ne connaissait pas, de l'existenceduquel il n'avait jamais eu le moindre soupçon? Mais ici on ne peutpas dire la même chose, car le paralytique crut. Et qu'est-ce quile prouve? Ce fait seul, qu'il fut amené à Jésus.Ne vous contentez pas de savoir qu'il fut descendu par le toit ; mais pensezau sacrifice d'un malade qui consent à cela. Car vous savez combienles malades sont difficiles et chagrins, jusqu'à refuser les soinsqu'on leur donne même sur leurs lits, jusqu'à préférerendurer toujours les douleurs de la maladie plutôt que de supporterles douleurs d'un (31) moment que les remèdes entraînent aprèseux. Mais pour ce paralytique, il consentit à sortir de sa maison,à se laisser porter en public, à se montrer à unefoule de spectateurs. On voit des malades qui aiment mieux mourir que dedécouvrir leurs maux. Il n'en est pas ainsi de ce malade; il voitla foule rassemblée,
. les entrées inabordables; eh bien! il se laissera descendrepar le toit. Tant l'amour est habile, tant la charité est fécondeen expédients ! Celui qui cherche trouve, et à qui frappeon ouvrira. Il ne dit pas à ses proches : Qu'est-ce donc? Pourquoicette agitation, cet empressement? Attendons que la maison soit vide, quela foule se soit écoulée. Rassemblés maintenant, ceshommes se disperseront tout à l'heure, nous pourrons voir en secretle prophète et le consulter sur cette maladie. Faut-il aux yeuxde tous étaler mon malheur, me descendre par le toit malgréles souffrances que cela me causera? Il ne fait aucune de ces réflexions,ni en lui-même, ni à ceux qui le portent, mais il regardecomme une gloire d'avoir tant de témoins de sa guérison.Et si cela nous montre sa foi, les paroles du Christ nous la montrerontaussi. Quand il fut descendu du toit et introduit dans la maison, le Christlui dit: Confiance, mon fils; vos péchés vous sont remis.En entendant ces mots, il ne se fâche point, ne s'irrite point, nedit pas à son médecin: Que me dites-vous? Ne venais-je paschercher une autre guérison que celle que vous m'offrez? Mensongeque tout cela, dissimulation! ce n'est qu'un prétexte pour déguiservotre impuissance. Vous remettez les péchés, parce que c'estchose qu'on ne voit pas. Sans rien dire, sans rien penser de tout cela,il reste, permettant ainsi à son médecin de le guérirpar le moyen qu'il voudrait employer. Et si le Christ ne l'alla pas trouver,mais le laissa venir à lui, c'était encore afin de montrerson courage et l'ardeur de sa foi. De même qu'il alla trouver celuiqui était paralytique depuis trente-huit.ans, parce qu'il n'avaitpersonne pour le secourir, de même il attendit que le paralytiquede Capharnaüm, parce qu'il avait beaucoup de parents, vînt letrouver, voulant, par cette conduite différente, manifester la foide celui qui fut apporté et l'abandon de celui qu'il alla trouver,le courage de l'un et la patience de l'autre, et il en agit ainsi surtoutpour les spectateurs. Car les Juifs ne voyaient qu'avec peine et jalousieles bienfaits que recevait leur prochain, et ils blâmaient ces miraclestantôt à cause du jour de sabbat où ils étaientopérés, tantôt à cause de la vie des personnesqui en étaient l'objet. Si celui-ci était prophète,il saurait bien quelle est la femme qui le touche (Luc, VII, 39); ils parlaientainsi, ne sachant pas que c'est le devoir du médecin de rechercherles malades et de les approcher, sans jamais les fuir ni les abandonner.C'est le reproche que Jésus leur adresse: Ce ne sont pas ceux quise portent bien qui ont besoin de médecins, mais les malades. (Matth.IX, 12.) Pour leur ôter tout prétexte, il commence par montrercombien sont dignes de guérison ceux qui viennent le trouver, àcause de la foi qu'ils manifestent. C'est par ce motif qu'il fait voirde l'un la résignation, de l'autre la foi bouillante et l'ardeur;c'est pour cela encore qu'il guérit l'un un jour de sabbat, l'autreun autre jour, afin que voyant les Juifs accuser et blâmer le Christsans avoir ce prétexte du sabbat, nous apprenions que ce n'étaitpas le zèle pour la loi qui les faisait parler, mais l'excèsde leur haine. Mais pourquoi, sans commencer par guérir le paralytique,lui dit-il: Confiance, mon fils, vos péchés vous sont remis?Admirez sa sagesse. Les médecins ne commencent pas par traiter lamaladie elle-même, mais par en enlever la cause. Si par exemple lesyeux sont remplis d'humeur et de pus, le médecin, laissant làla pupille, s'occupe de la tête où est l'origine, la sourcedu mal; le Christ en agit de même et enlève d'abord la racinedu mal. L'origine, la raison, la source du mal, c'est le péché.C'est le péché qui paralyse les corps, c'est le péchéqui amène les maladies; aussi Jésus-Christ dit en cette circonstance: Confiance, mon fils, vos péchés vous sont remis; et enune autre occasion: Vous voilà guéri, ne péchez plus,de peur qu'il ne vous arrive encore pis, montrant ainsi que c'est le péchéqui enfante les maladies. Au commencement, à l'origine de la création,c'est par suite du péché que la maladie se saisit du corpsde Caïn. Car, après son fratricide, après ce grand crime,la paralysie s'empara de son corps: qu'était-ce que le tremblementqu'il éprouvait si ce n'est la paralysie? Quand en effet la forcequi réside dans le corps est devenue trop faible et ne peut plussoutenir tous les membres, elle les abandonne, et les membres tremblentet sont agités.
6. Saint Paul aussi nous enseigne cette vérité. Aprèsavoir parlé aux Corinthiens d'un (32) certain péché,il dit: c'est pour cela qu'il y a parmi vous beaucoup d'infirmes et delanguissants. Ainsi le Christ fait d'abord disparaître la cause desmaux, et par ces mots: Confiance, mon fils, vos péchés voussont remis, il relève le malade et réveille son âmeengourdie: car sa parole est suivie d'effet; elle pénètrejusqu'à la conscience, atteint l'âme, et lui rend une parfaitetranquillité. Car rien ne cause tant de joie, ne rend tant de confianceque de n'éprouver aucun remords. Confiance, mon fils, vos péchésvous sont remis. Là où les péchés sont pardonnés,il n'y a plus que des enfants d'adoption. C'est ainsi que nous ne pouvionspas appeler Dieu notre Père, avant que l'eau régénératricen'eût lavé nos souillures, et quand nous avons reparu aprèsl'immersion, ayant déposé ce fardeau, alors nous avons dit:Notre Père qui êtes aux cieux. Mais pourquoi, à l'égardde l'autre paralytique, n'en a-t-il pas agi de même et a-t-il commencépar guérir son corps? Parce que la longue durée de sa maladieavait expié ses péchés: une grande épreuvepeut nous délivrer du fardeau de nos iniquités : de Lazareil est dit qu'il a reçu les maux ici-bas et que dans le sein d'Abrahamil est dans la joie; et ailleurs nous lisons: Consolez mon peuple, parlezau coeur de Jérusalem, lui disant qu'elle a reçu de la maindu Seigneur le double de ses péchés. (Isaïe, XL, 1-2.)Et le Prophète dit encore: Seigneur, donnez-nous la paix; car vousn'avez rien laissé impuni (Isaïe, XXVI, 12), montrant par làque les punitions et les châtiments nous obtiennent le pardon denos péchés, vérité que bien des preuves nousdémontrent.
Pour le paralytique de la piscine, Jésus-Christ ne lui a pasremis ses péchés, il l'a seulement prémuni pour l'avenir,parce que, ce me semble, ses péchés avaient déjàété pardonnés en considération de sa longuemaladie; ou, si ce n'est pas là le vrai motif, au moins dirai-jeque, comme il n'avait pas une foi bien grande au Christ, Jésus commençapar un prodige moindre, mais éclatant et visible, c'est-à-direpar lui rendre la santé du corps. Avec l'autre malade il n'agitpas de même; mais comme il avait une foi plus grande, une âmeplus élevée, il lui parle d'abord d'une maladie plus grave,pour les motifs que j'ai indiqués et en outre pour se déclarerl'égal du Père en dignité. De même qu'il neguérit à Jérusalem un jour de sabbat que pour détournerles spectateurs de l'observance judaïque et afin que les accusationsdes Juifs lui fournissent l'occasion de se montrer égal àson Père, de même prévoyant en la circonstance présentece qu'ils allaient dire, il parla comme il le fit pour en prendre occasionde montrer que sa dignité est égale à celle du Père.C'est une tout autre chose de tenir ce langage de lui-même sans quepersonne le blâme ni ne l'accuse, ou bien de le faire pour se défendre,quand les autres lui en fournissent le prétexte. La premièremanière eût choqué les auditeurs, la seconde excitaitmoins de haine, s'admettait plus facilement et c'est ainsi du reste quenous le voyons agir toutes les fois que, par ses paroles ou par ses oeuvres,il se déclare l'égal de son Père. C'est ce que nousindique l'Évangéliste (Jean, V, 16) en nous disant que lesJuifs le blâmèrent non-seulement de ce qu'il avait violéle sabbat, mais encore de ce qu'il appelait Dieu son Père, se faisantégal à Dieu, ce qui était bien plus grave: c'est cequ'il montrait moins par ses paroles que par ses oeuvres. Pourquoi doncces méchants, remplis de haine et d'envie, cherchent-ils partoutl'occasion de le confondre? Celui-ci blasphème, se disent-ils? Personnene peut remettre les péchés que Dieu seul. (Marc, II, 7.)Là, ils le blâment d'avoir violé le sabbat, et leursaccusations lui donnant occasion, pour se défendre, de se déclarerégal à son Père, il leur dit : Ce que mon Pèrefait, je le fais aussi. De même ici, leurs critiques lui sont unsujet de se montrer égal à son Père. Car que disent-ils?Personne ne peut remettre les péchés que Dieu seul. Ils onteux-mêmes tracé cette limite, assigné cette règle,dicté cette loi; il va les convaincre par leurs propres paroles.Vous avez dit que c'était le propre de Dieu de remettre les péchés:vous proclamez ainsi manifestement l'égalité du Christ avecDieu. Ils ne sont pas du reste les seuls qui l'aient proclamé; déjàle Prophète avait dit: Qui est Dieu comme vous? puis il montre cequi est propre à Dieu, en disant : Vous effacez les iniquitéset faites disparaître les injustices. (Mich. VII, 18.) Si donc vousvoyez quelqu'un qui fait la même chose, il est Dieu, Dieu comme lepremier.
Mais voyons comme le Christ les confond, avec quelle douceur, quellemodestie, quelle charité ! Et voici que quelques-uns des scribesdirent en eux-mêmes : celui-ci blasphème. (Matth. IX, 3.)Ils n'avaient pas prononcé une parole, pas dit un mot, mais leurcritique était encore cachée au fond de leur âme. Quefait le Christ ?
Il révèle publiquement leurs pensées secrètes;avant de se montrer Dieu par la guérison du paralytique, il veutpar un autre moyen leur faire voir la puissance de sa divinité.Dieu seul en effet peut révéler les pensées secrètes: Vous seul, dit le Prophète, connaissez les curs. Et voulez-vousvoir que ce mot seul n'exclut pas le Fils? Si le Père seul connaîtles coeurs, comment le Fils pourrait-il pénétrer le secretdes pensées? Or il est dit qu'il, savait par lui-même ce qu'ily avait dans l'homme (Jean, II, 25); et saint Paul, pour montrer que c'estle propre de Dieu de connaître les choses cachées au fondde la pensée, dit: Celui qui scrute les coeurs (Rom. VIII, 27),montrant que c'est la même chose que de scruter les coeurs ou des'appeler Dieu. Quand je dis Celui qui fait pleuvoir, je ne désigneque Dieu, et cela par une de ses uvres; quand je dis Celui qui fait leverle soleil, sans ajouter le mot Dieu, je n'en désigne pas moins Dieupar son oeuvre : de même quand saint Paul dit Celui qui scrute lescurs, il montre que ce ne peut être l'oeuvre que de Dieu seul. Carsi cette péri phrase n'avait pas pour nous désigner Dieula même force que le mot propre, il ne l'eût pas employéeseule. Si cet attribut lui était commun avec la créature,nous ne saurions pas qui il a voulu désigner; la confusion auraitrégné dans l'esprit des auditeurs. Afin donc de montrer quece qui est propre au Père, appartient aussi au Fils, et que parconséquent tous deux sont égaux le Seigneur dit : Pourquoipensez-vous mal en vos coeurs? Lequel est le plus facile de dire : Vospéchés vous sont remis, on de dire : Levez-vous et marchez?(Matth. IX, 4, 5.)
7. Voici qu'il donne une seconde preuve que les péchéssont remis. II est bien plus grand de remettre les péchésque de guérir les corps, d'autant plus grand que l'âme estau-dessus du corps : si la paralysie est une maladie du corps, le péchéest une maladie de l'âme; mais si le premier miracle est plus grand,il n'est pas visible ; le second est plus petit, mais il se voit. Jésusva se servir du plus petit pour faire croire au plus grand, et afin demontrer que c'est par condescendance pour leur faiblesse qu'il en agitainsi, il dit : Lequel est le plus facile de dire: Vos péchésvous sont remis, ou de dire : Levez-vous et marchez? pourquoi, Seigneur,passez-vous d'un plus grand miracle à un plus petit? Parce qu'unmiracle: visible leur sera une démonstration plus claire qu'un miracleinvisible. Aussi ne guérit-il pas le malade avant de; leur avoirdit : Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur laterre de remettre les péchés: Levez-vous, dit-il alors aitparalytique, et marchez (Matth. IX, 6); comme s'il disait : Pardonner lespéchés est une merveille plus grande, mais à causede vous j'en ajoute une moindre, puisque vous regardez celle-ci- commepreuve de celle-là. Dans une autre circonstance, il loua ces parolesdu centurion : Dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri;car je dis ci celui-ci: va, et il va, et â celui-là viens,et il vient (Matth. VIII, 8, 9.) Il le rassura par ses éloges; dansune autre circonstance encore, il reprit les Juifs qui le critiquaientà propos du sabbat, lui reprochant de le violer, et il leur montraqu'il avait le pouvoir de changer les lois; de même en celte occasion,lorsque les Juifs eurent dit-il se fait égal à Dieu, il s'attribuece qui n'appartient qu'au Père, il les blâme, les réprimande,leur montre par ses oeuvres qu'il ne blasphème point, et ainsi ilnous fournit une preuve irrécusable qu'il a la même puissanceque son Père. Mais remarquez comment il veut établir ce pointfondamental que ce qui appartient au Père seul lui appartient aussi,à lui. Il ne se contente pas de guérir le paralytique, ildit en même temps : Afin que vous sachiez, que le Fils de l'hommea le pouvoir sur la terre de remettre les péchés; tant ilmet de soin et d'attention à montrer qu'il a la même puissanceque son Père.
8. Tous ces enseignements, ceux que nous avons reçus hier etavant-hier, retenons-les avec soin, prions pour qu'ils se gravent inaltérablesdans nos âmes, apportons-y tous nos efforts et attachons-nous Fanscesse à ces leçons. C'est ainsi que nous garderons ce quenous avons acquis déjà et que nous acquerrons plus encore;et si quelque chose nous échappe parla suite, une instruction assiduenous le fera recouvrer. Et non-seulement notre intelligence ne sera nourrieque de doctrines saines et pures , mais nous surveillerons nos actionsavec plus de soin et nous pourrons achever la vie présente dansla joie et la paix. Car toutes les souffrances qui agitent notre âmese calmeront facilement puisque le Christ est là et que celui quil'approche avec foi obtient sans peine sa guérison. Souffrez-vousd'une faim continuelle, êtes-vous privé du nécessaire,êtes-vous (34) quelquefois forcé de prendre votre repos avantd'avoir apaisé votre faim? Venez ici, entendez saint Paul, nousdisant qu'il a vécu dans la faim, la soif, la nudité, nonun jour, ni deux, ni trois, mais toute sa vie (c'est en effet ce que signifientces paroles: Jusqu'à cette heure nous souffrons la faim, la soif,la nudité). (I Cor. IV, 11.) Vous vous sentirez assez consoléen voyant dans mes instructions que, si Dieu vous laisse souffrir de lafaim, ce n'est pas qu'il vous haïsse ou qu'il vous abandonne. Si c'étaitun effet de sa haine il ne l'aurait pas fait supporter à saint Paul,celui des hommes qu'il chérit le plus : il n'agit ainsi que parintérêt, par bienveillance, pour nous porter à uneperfection plus grande. Votre corps est-il assiégé par lamaladie et par mille autres maux, vous serez consolé en voyant cesdeux paralytiques, et avec eux le grand, le noble disciple de saint Paul,qui vécut dans de continuelles infirmités, à qui lamaladie ne laissa pas un instant de relâche, comme saint Paul nousl'apprend par ces paroles : Usez d'un peu de vin, à cause de votreestomac et de vos fréquentes infirmités (I Cor. IV, 11),fréquentes, nous dit-il. Votre honneur est-il attaqué publiquementpar la calomnie, et ses attaques sont-elles assez vives pour agiter ettourmenter votre âme, venez et écoutez: Vous êtes heureux,lorsque les hommes vous maudissent et disent faussement toute sorte demal de vous; réjouissez-vous et tressaillez de joie, parce que votrerécompense est grande dans les cieux (Matth. V, 11, 12); et alorsvotre tristesse disparaîtra et vous serez comblés de joie: Réjouissez-vous et tressaillez, lorsqu'ils vous injurieront. (Luc,VI, 22, 23.) Voilà comme il console ceux qui sont calomniéset voici comme il enraye les calomniateurs : Toute parole oiseuse que leshommes auront prononcée, ils en rendront compte (Matth. XII, 36),qu'elle soit bonne ou mauvaise. Avez-vous perdu votre épouse, votrefils, un de vos parents, entendez saint Paul gémissant sur la vieprésente, appelant de tous ses voeux la vie future, affligéde se voir retenu ici-bas, et vous sentirez votre peine adoucie par cesmots : Je ne veux pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorancetouchant ceux qui .dorment, afin que vous ne vous attristiez pas, commefont tous les autres qui n'ont pas d'espérance (I Thess. IV, 12.)Il ne dit pas touchant ceux qui sont morts, mais ceux qui dorment, pourmontrer que la mort n'est qu'un sommeil. Lorsque nous voyons quelqu'undormir, nous restons sans trouble, sans abattement, parce que nous savonsqu'il se réveillera; de même, lorsque nous voyons quelqu'unmort, nous n'éprouvons pas de trouble, pas d'abattement; ce sommeil,pour être long, n'en est pas moins réellement un sommeil.Par ce mot de sommeil, il console les fidèles affligés etrépond aux accusations des infidèles. Si vous pleurez d'unedouleur inconsolable celui qui vous a quitté, vous ressemblez àcet infidèle qui ne croit pas à la résurrection. C'estavec raison qu'il pleure puisqu'il ne trouve dans l'avenir rien qui lerassure; mais pour vous que tant de preuves ont dû convaincre dela réalité d'une vie future, pourquoi tomber dans le mêmedécouragement? C'est pour cela qu'il dit : Je ne veux pas que voussoyez dans l'ignorance touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vousattristiez pas, comme font les autres qui n'ont pas d'espérance.
Ce n'est pas seulement le Nouveau, c'est encore l'Ancien Testament quinous présentera de douces consolations. En voyant Job aprèsla ruine de sa fortune, la perte de ses troupeaux, la mort, non d'un, nide deux, ni de trois de ses enfants, mais de tous, enlevés àla fleur de l'âge, en le voyant, dis-je, montrer tant de courage,fussiez-vous le plus pusillanime des hommes, il vous sera facile de maîtriservotre douleur et de la supporter. Car, vous, vous avez assisté àla dernière maladie de votre enfant, vous l'avez vu reposant surson lit, vous avez entendu ses dernières paroles, recueilli sondernier soupir, fermé ses yeux et sa bouche. Et ce patriarche nevit pas l'agonie de ses enfants, n'assista pas à leurs derniersinstants; tous ils n'eurent qu'un même tombeau, leur propre maison,et sur la même table ce fut un mélange informe de têtesbrisées, de sang répandu, de poutres, d'argile, de poussière,de chairs broyées. Et pourtant après une si grande épreuve,il ne se laisse aller ni aux gémissements, ni au désespoir;mais que dit-il? Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté,la volonté du Seigneur s'est accomplie : que le nom du Seigneursoit béni dans tous les siècles! (Job, I, 21.) Que ces parolessoient les nôtres en toute circonstance; quelque malheur qui nousarrive, perte de biens, maladies, épreuves, calomnies, afflictionquelle qu'elle soit, disons toujours : Le Seigneur m'a donné, leSeigneur m'a ôté, la volonté du Seigneur s'est accomplie;que le nom dit Seigneur soit béni dans toits les siècles! Si telle est notre (35) sagesse, nous ne souffrirons aucun mal, quandmême nous endurerions mille tourments; mais le gain nous sera plusgrand que la perte, les biens que les maux; par ces paroles nous nous rendronsDieu propice et nous éloignerons notre ennemi : car, aussitôtque ces paroles sont prononcées, le démon s'enfuit, et, quandil s'enfuit, tout nuage de tristesse se dissipe, et en même tempstoutes les pensées qui vous affligent s'évanouissent, et,en outre, vous vous assurez et les biens de la terre et ceux du ciel, témoinJob, témoins les apôtres qui, ayant méprisépour Dieu les maux d'ici-bas, jouissent des biens éternels. Résignationdonc ! en tout événement réjouissons-nous, rendonsgrâce à la bonté de Dieu, afin que nous passions dansla paix la vie présente et que nous obtenions les biens futurs,par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui soit gloire, honneur, puissance à jamais, maintenantet toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIES SUR L'INSCRIPTION DES ACTES.
PREMIÈRE HOMÉLIE
A ceux qui ont déserté l'assemblée sainte; qu'ilne faut pas passer légèrement sur les titres des SaintesEcritures ; sur linscription de l'autel; Aux nouveaux baptisés.
1. Eh quoi ! plus nous avançons dans la série des fêtes,moins nos réunions sont fréquentées ! Oh ! ne nousrelâchons pas, nous du moins qui sommes venus; si l'Eglise a moinsde monde aujourd'hui, elle n'a rien perdu quant au zèle : inférieurspar le nombre, nous sommes supérieurs par la charité; noussommes moins nombreux, mais on verra quels sont les chrétiens éprouvés,nous saurons ceux qui n'assistent à nos fêtes annuelles quepar habitude et ceux au contraire qui y sont attirés par le désird'entendre la parole de Dieu, de (38) recevoir des leçons de vertu.Dimanche dernier, toute la ville était ici, les galeries étaientremplies de monde et ressemblaient aux flots ondulants de la mer; mais,pour moi, ces flots me font moins de plaisir que le calme actuel, je préfèreau bruit et au tumulte la tranquillité d'aujourd'hui. C'étaientdes corps que nous comptions alors, aujourd'hui ce sont des âmesremplies de piété. Si on voulait peser dans la balance cesdeux assemblées, l'une peu nombreuse et presque entièrementcomposée de pauvres, l'autre nombreuse et presque entièrementcomposée de riches, peut-être trouverait-on que la vôtrel'emporte. Inférieurs en nombre, vous l'emportez en vertu; la mêmechose se reproduit du reste quand on pèse des objets matériels.Mettez dans un des plateaux d'une balance dix statères d'or et dansl'autre cent statères d'airain, ceux-ci entraîneront la balanceavec eux, et cependant les dix statères d'or l'emportent par leurmatière bien plus précieuse; ils ont plus de poids et devaleur, si vous tenez compte de la substance. Ainsi, quoique inférieurspar le nombre, nous pouvons être plus précieux et plus utilesque de grandes multitudes. Mais pourquoi emprunter des comparaisons auxusages ordinaires de la vie, lorsque je puis apporter le témoignagemême de Dieu? Voyons ce qu'il dit : Un seul juste qui accomplit lavolonté de Dieu vaut mieux que mille prévaricateurs. (Eccl.XVI, 3.) Il y a, oh ! oui, il y a bien des hommes qui valent mieux quemille autres, et que dis-je? mieux que mille autres; je devrais dire mieuxque la terre entière; car ils sont plus précieux et pus nécessaires.J'en atteste saint Paul et je produis son témoignage. Parlant d'hommesmisérables, traqués partout, tourmentés, persécutés,voici ce qu'il dit : Ils ont couru ça et là revêtusde peaux de brebis et de peaux de chèvres, dans le besoin, dansl'angoisse, dans l'affliction, eux dont le monde n'était pas digne.(Hébr. XI, 37, 38.) Eh quoi ! ces hommes accablés par lebesoin, l'angoisse, l'affliction, ces hommes qui n'avaient plus de patrie,le monde n'en était pas digne? Mais voyez ce que vous comparez !je le vois, dit-il, et c'est pourquoi je dis que le monde n'en est pasdigne ; car je connais fort bien la valeur de ces pièces de monnaie.Prenez la terre, la mer, les rois, les éparques, en un mot tousles hommes, et mettez-les en face de deux ou trois de ces pauvres, je diraisans crainte que ces pauvres l'emportent. S'ils étaient bannis deleur patrie, ils avaient pour patrie la Jérusalem d'en-haut. Ilsont vécu dans la pauvreté? mais leur vertu les faisait riches.Les hommes les haïssaient? mais Dieu les aimait. Qui sont-ils? Elie,Elisée et ceux qui les ont imités. Ce qu'il faut considérer,c'est non pas qu'ils manquèrent des aliments nécessaires,mais que la bouche d'Elie ferma et ouvrit le ciel, et que son manteau arrêtale cours du Jourdain.
Quand je pense à toutes ces choses, je me réjouis et jem'afflige. Je me réjouis à cause de vous qui êtes présents,je m'afflige à cause de ceux qui sont absents; oh ! oui, je m'afflige,je suis plongé dans la douleur, j'ai le coeur brisé. Quiserait assez insensible pour ne pas souffrir envoyant que l'on met plusde zèle au service du démon qu'au service de Dieu ? Poury apporter un zèle égal, on est déjà indignede pardon et d'indulgence: mais lorsque nous en mettons plus, comment pourrons-nousnous défendre? Les théâtres nous appellent chaque jour,,et pour eux on ne connaît plus ni paresse ni lenteur, on ne prétexteplus la multitude des affaires; mais tous y courent comme affranchis etdélivrés de tout souci; le vieillard ne pense plus àses cheveux blancs, le jeune homme à la fougue de son âgeet de ses passions, le riche au respect qu'il doit à son élévation; mais faut-il venir à l'église, alors, comme s'il fallaitdescendre d'une haute position, d'une sublime dignité, on ne ressentque répugnance et torpeur, et on s'en fait ensuite un mérite,comme si l'on avait rendu service à Dieu; et quand il faut courirau théâtre, entendre des paroles impures et voir des spectacleslascifs, on ne pense pas à la honte dont on couvre et sa personneet ses richesses et sa noblesse. Je voudrais savoir où sont maintenantceux qui étaient venus nous troubler dimanche dernier, car n'était-cepas une cause de trouble que leur seule présence ? je voudrais savoirce qu'ils font, quelle occupation plus utile que la nôtre les retient.Ce ne sont pas les affaires, c'est l'orgueil qui les retient. Qu'y a-t-ilde plus insensé que cette conduite? Pourquoi, ô homme, t'enorgueillis-tu?pourquoi penses-tu nous faire une grâce quand tu viens ici et quetu écoutes les vérités qui pourraient sauver ton âme? Dis-moi donc pourquoi tu es si fier? A cause de tes richesses, peut-êtrede tes habits de soie ? Mais ne sont-ce pas des vers qui les ont filéset des barbares (39) qui les ont apportés? Et ceux qui s'en servent,ne sont-ce pas des courtisanes, des débauchés, des effracteursde tombeaux, des brigands? Apprécie tes richesses à leurjuste valeur et quitte ces pensées aussi vaines que superbes ; voisla bassesse de ta nature. Tu n'es que terre et poussière, une cendre,une fumée, une ombre, un brin d'herbe, une fleur de ce brin d'herbe.Et c'est là ce qui t'enivre d'orgueil, dis-moi? Et quoi de plusridicule ! Tu commandes à un grand nombre d'hommes ? Et quel avantagede commander à des hommes et d'être le sujet et l'esclavede tes passions? Ne ressembles-tu pas à cet homme qui, dans sa maison,aurait reçu de ses esclaves des coups et des blessures et qui, enpublic, n'en serait pas moins fier de commander aux autres? La vaine gloirete blesse, la luxure te frappe, tu es l'esclave de tes passions et tu tevantes de dominer sur tes semblables! Plût are ciel que tu domptassesles unes et que tu fusses de même rang que les autres !
2. Ce n'est pas contre les riches que je parle, mais contre ceux quiusent mal de leurs richesses. Ce n'est pas un mal que la richesse, pourvuque nous nous en servions pour le bien; le mal, c'est la vanité,c'est l'arrogance. Si les richesses étaient un mal, nous ne désirerionspas nous reposer dans le sein d'Abraham, d'Abraham qui eut trois cent dix-huitesclaves nés dans sa maison. Les richesses ne sont donc pas un mal;le mal, c'est leur usage illégitime. De même qu'en parlantdernièrement de l'ivresse, je n'ai pas parlé contre le vin,puisque tout ce que Dieu a créé est bon, que, loin de rienrejeter, nous devons tout recevoir avec reconnaissance, de même aujourd'huije ne parle pas contre lesbiens, contre les richesses, mais contre leurmauvais emploi, contre les richesses dépensées pour notreperte. Nous les appelons biens, khreamta, parce que nous devons nous servird'elles, khrestai, et non elles de nous; nous les appelons possessions,non afin qu'elles nous possèdent, mais afin que nous les possédions.Pourquoi faire de l'esclave le maître ? Pourquoi renverser l'ordredes choses?
Mais je voudrais savoir ce que font ceux qui ont abandonné nosassemblées et à quoi ils s'occupent. Ils jouent ou ils sonttout entiers aux choses de la vie, choses qui n'amènent aprèselles que le trouble. Ici, ô homme, tu serais dans le calme du port;un intendant ne
viendrait pas te troubler, un fermier t'interpeller, un esclave t'embarrasserde soins terrestres, un autre te mécontenter; tu goûteraisen paix la parole divine. Ici, point d'agitations, point de tempêtes,rien que bénédiction, que prières, que leçonsde la vie spirituelle, qu'aspirations vers le ciel, et tu ne sortiraisd'ici qu'après avoir reçu le gage de ta royauté céleste.Pourquoi donc, délaissant cette riche table, cours-tu vers une tablefuneste? Pourquoi échanges-tu la tranquillité du port contrele tumulte de la tempête? Que des pauvres qui étaient venusdimanche dernier soient absents aujourd'hui, cela m'effraye ; mais qu'iln'y ait pas de riches, cela m'effraye plus encore. Pourquoi ? parce queles pauvres ont des occupations nécessaires, le souci du travailquotidien et de la nourriture qui ne leur peut venir que de là;ils pensent à la nourriture de leurs enfants, de leurs femmes; s'ilsne travaillent, ils ne peuvent vivre. Ce n'est pas que je les excuse, maisje veux montrer que les riches sont plus coupables. Moins ils ont de souci,plus leur châtiment sera terrible; ils n'ont rien qui les retienne.
Voyez-vous les Juifs, ces hommes rebelles contre Dieu, ces hommes quirésistent an Saint-Esprit, ces hommes intraitables ? Eh bien! ceuxqui n'assistent pas à nos assemblées sont pires qu'eux. LesJuifs, si leurs prêtres leur ordonnaient de cesser tout travail pendantsept,.dix, vingt, trente jours, obéiraient sans résistance;et pourtant qu'y a-t-il de plus gênant que leur repos? Ils fermentleur porte, n'allument pas de feu, ne transportent pas d'eau, s'abstiennentde toutes les occupations ordinaires de la vie-, ce repos est une véritablecaptivité, et ils s'y soumettent sans murmure. Et moi, je ne vousdis pas : cessez tout travail pendant sept jours, dix jours ; mais donnez-moideux heures de ce jour et gardez le reste, et vous ne m'accordez pas mêmecette faible part! Ou plutôt, ce n'est pas pour moi que je demandeces deux heures, c'est pour vous, afin que vous veniez vous consoler enrécitant ces prières que vos pères ont récitéesavant vous, afin que vous ne vous retiriez que comblés de bénédictions,afin que vous sortiez d'ici l'âme en paix, afin que revêtusdes armes spirituelles, vous deveniez invincibles et indomptables àl'enfer. Qu'y a-t-il de plus doux, dites-moi, que die rester ici? S'ilfallait y passer les jours entiers, (40) quoi de plus beau? Quoi de plussûr que ce lieu où sont déjà tant de nos frères,où est le Saint-Esprit, où se trouve Jésus et sonPère? Où trouverez-vous une semblable société,un semblable conseil, une pareille assemblée? Quoi! tant de délicesà la sainte Table, dans les bénédictions, dans lesprières, dans la seule réunion de tant de frères,et vous cherchez d'autres occupations1 Quelle indulgence méritez-vous?Ce n'est pas pour vous que je dis ces choses; vous n'avez pas besoin deremèdes, vous qui par vos actes prouvez votre santé, vousdont l'obéissance et la charité nous sont si connues ; maisc'est à vous que je parle afin que les absents entendent par vous.Ne dites pas seulement que j'ai blâmé les absents, mais rapportez-leurtout mon discours depuis le commencement. Rappelez-leur les Juifs, rappelez-leurce que sont les choses de la vie ; dites-leur combien il est doux de fairepartie de nos réunions, combien ils sont zélés pourles choses périssables, combien l'assiduité aux réunionsde l'église assure de belles récompenses. Si vous dites seulementque j'ai blâmé, vous excitez la colère, vous ouvrezune blessure sans y porter le baume; mais si vous leur apprenez que j'aiaccusé non comme un ennemi, mais comme un ami dans la douleur, sivous leur faites comprendre que les blessures des amis sont préférablesaux baisers spontanés des ennemis (Prov. XXVII, 6), ils écouterontsans peine mon accusation; ils regarderont, non à mes paroles, ruaisà mon intention.
C'est ainsi que vous guérirez vos frères; je rendrai comptede votre salut, vous qui êtes présents, et vous, du salutdes absents. Je ne puis leur parler par moi-même, je leur parleraipar vous, par votre charité éclairée : que votre zèleme soit comme un pont pour arriver jusqu'à eux; que par votre bouchemes paroles parviennent jusqu'à leurs oreilles. Peut-êtrece que j'ai dit suffira-t-il et ne faudra-t-il rien ajouter; j'en pourraisdire plus; mais afin de ne pas employer tout le temps à blâmer,ce qui vous est inutile à vous qui êtes présents, jevais vous apporter comme une nourriture nouvelle et étrangère;nouvelle et étrangère, non pas quant à la doctrineen elle-même, mais nouvelle encore pour vos oreilles.
3. J'ai expliqué, les jours précédents, quelquesparoles des apôtres et des évangélistes, en vous parlantde Judas, quelques-unes aussi des prophètes : aujourd'hui je veuxparler des
Actes des Apôtres. C'est pourquoi j'ai dit une nourriture nouvelle.Elle n'est pas nouvelle cependant. Elle nest pas nouvelle puisque c'estla suite des saintes Ecritures ; elle est nouvelle, parce que vous n'yêtes pas accoutumés : car beaucoup ne connaissent pas mêmece livre, et beaucoup le méprisent parce qu'ils le trouvent tropsimple . ainsi les uns le négligent parce qu'ils le connaissent,les autres parce qu'ils ne le connaissent pas. Aussi pour apprendre, età ceux qui ne le connaissent pas et à ceux qui croient leconnaître, qu'il renferme bien des pensées profondes, il nousfaut attaquer aujourd'hui leur négligence. Il faut d'abord leurapprendre quel est l'auteur de ce livre. C'est là une méthodeexcellente de voir d'abord qui a écrit le livre, si c'est un hommeou si c'est Dieu. Si c'est un homme nous rejetterons son couvre : N'appelezpersonne votre maître sur la terre (Matth. XXIII, 8) ; si c'est Dieu,nous le recevrons; c'est d'en haut que vient notre doctrine: telle esten effet notre dignité, que nous ne recevons rien des hommes, maistout de Dieu par le moyen des hommes.
Recherchons donc qui a écrit ce livre, à quelle époque,sur quelle matière et pourquoi il nous a été ordonnéde le lire en cette fête, la seule fois peut-être que vousl'entendiez lire de toute l'année; cette question a aussi son importance;nous rechercherons ensuite pourquoi il est intitulé : Actes desApôtres. Car il ne nous faut pas passer légèrementsur les titres, ri nous jeter de suite sur le commencement du livre , maisen examiner l'inscription. De même qu'en nous la tète faitconnaître mieux le reste du corps et que la vue de la partie supérieurele manifeste davantage, ainsi le titre placé à la têted'un livre, avant le texte, rend plus clair tout ce qui suit. Ne voyez-vouspas que dans les tableaux qui représentent les rois, àlapartie supérieure se trouve le portrait du monarque avec son nom,et plus bas ses trophées, ses victoires, ses belles actions? Ilen est de même des Ecritures. Le portrait du roi se trouve en haut,et plus bas vous voyez ses trophées, ses victoires, ses belles actions.Nous faisons de même lorsque nous recevons une lettre ; avant dedénouer l'attache et de lire le contenu, nous parcourons la suscriptionqui se trouve au dehors pour savoir de suite qui a écrit et quidoit recevoir la lettre. Et ne serait-ce pas une inconséquence qued'en user ainsi dans les choses ordinaires de la vie, de faire (41) chaquechose en son temps, sans s'agiter, sans se troubler, et au contraire, quandil s'agit des Ecritures, de se jeter de suite sur le commencement? Voulez-voussavoir quelle est l'utilité d'un titre, sa valeur, sa force, surtoutdans la sainte Ecriture? Ecoutez et apprenez à ne pas rejeter dédaigneusementle titre des saints Livres. Un jour saint Paul entra à Athènes(c'est le livre même dont nous commençons l'explication quirapporte ce fait) : il trouva dans la ville non un livre divin, mais unautel d'idoles, avec cette inscription : Au Dieu inconnu ; et loin de rejeterce titre, il s'en servit pour renverser l'autel. Paul le saint, Paul remplide la grâce du Saint-Esprit, ne méprisa pas l'inscriptionde l'autel, et vous, vous regardez avec indifférence le titre desLivres divins ! Paul s'empare de ce qu'avaient écrit les Athéniensidolâtres, et vous, vous ne regardez pas comme nécessairece qu'a écrit l'Esprit-Saint! Mais quelle excuse trouverez-vous? Voyons quel avantage il a su tirer de cette inscription, et quand vousaurez vu tout ce qu'elle renfermait, vous apprendrez à estimer bienplus les titres des saints Livres. Saint Paul entra dans la ville, il ytrouva un autel qui avait pour inscription : Au Dieu inconnu. Que faire?Tous étaient païens, tous impies. Que faire? S'appuyer dansson discours sur l'Evangile ! Mais ils s'en seraient moqués. Surles prophètes et les commandements rte la loi'? Mais ils n'y auraientpas cria. Que fait-il alors? Il a recours à l'autel et va chercherparmi les ennemis des armes contre eux-mêmes. C'est bien làce qu'il dit : Je me suis fait tout et tous, je me. suis fait comme Juifavec, les Juifs, avec ceux qui étaient sans loi comme si j'eusseété sans loi. (I Cor. IX, 21.) Il vit l'autel, il vit l'inscription,il se leva sous l'inspiration du Saint-Esprit. Car telle est la grâcedu Saint-Esprit : pour ceux qui l'ont reçue, tout devient une occasionde gain; telles sont nos aunes spirituelles : Réduisant en servitude,dit-il, toute intelligence sous l'obéissance du Christ. (II Cor.X, 5.) Il voit l'autel et, loin de craindre, il s'en empare : ou plutôtil laisse là l'inscription matérielle et en saisit le sens.Si, dans une bataille, un général voyant dans l'arméeennemie un vaillant soldat, le prenait par la tête, l'attirait dansses rangs et le faisait combattre pour lui , il agirait comme saint Paul;voyant en effet que cette inscription était, pour ainsi dire, dansles rangs ennemis, il l'attira à lui de sorte qu'elle fut du côtéde saint Paul contre les Athéniens, et non du côtédes Athéniens contre saint Paul. C'était un glaive pour lesAthéniens, une épée pour les ennemis que cette inscription; mais le glaive même des ennemis servit à leur trancher latête. Il eût été moins étonnant qu'illes eût abattus avec ses propres armes, parce que ainsi se passentordinairement les choses. Ce qu'il y a d'étrange et d'insolite,c'est qu'il tourne contre les ennemis les armes dont ils se servaient;qu'il les blesse à mort avec l'épée qu'ils portaientcontre nous.
4. Telle est la puissance du Saint-Esprit ; c'est ainsi que David fitautrefois; il sortit sans armes, afin que la grâce du Saint-Espritparût tout entière : car, dit-il, qu'il n'y ait rien d'humainlà où Dieu combat pour nous. Il marcha donc sans armes etil abattit ce géant. Puis, comme il n'avait pas d'armes, il courut,saisit l'épée de Goliath et coupa la tête du barbare.Saint Paul fit de même avec l'inscription de l'autel. Et pour quevous sachiez bien comment a été remportée cette victoire,je vous montrerai la puissance de cette inscription. Saint Paul trouvadonc à Athènes un autel où il était écritAu Dieu inconnu. Quel était ce Dieu inconnu , sinon le Christ? Voyez-vouscomment il s'empare rte cette inscription, non pour la ruine de. ceux quil'avaient écrite, mais pour leur, bien et leur salut? Quoi clone! les Athéniens avaient mis cette inscription pour le Christ ! S'ils l'avaient mise pour le Christ, il n'y aurait ici rien d'étonnant;ce qui m'étonne, c'est qu'ils l'ont écrite pour une fin etque saint Paul a pu la taire servir à une autre. Il me faut d'aborddire pourquoi les Athéniens avaient écrit . Au Dieu inconnu.Pourquoi l'avaient-ils écrit ? Ils avaient beaucoup de dieux, ouplutôt de démons : car tous les dieux des nations sont desdémons. (Ps. XCV, 5.) Ils en avaient d'indigènes et d'étrangers.Vous voyez quelle dérision ! Si c'est un dieu, il n'est pas étranger,car il est maître de la terre tout entière. Les uns, ils lesavaient reçus de leurs pères, les autres des nations voisines, des Scythes, des Thraces, des Egyptiens. Si vous étiez instruitsde la science profane, je pourrais vous raconter toutes ces histoires.Mais comme loin d'exister tous dès le principe, ces dieux n'avaientété introduits que peu à peu, ceux-ci dans l'antiquité,ceux-là tout récemment, les Athéniens se rassemblèrentet se dirent les uns aux autres : En voici que nous ignorions (42) d'abord,que nous n'avons appris que bien tard à connaître et àadorer. Mais il y en a un autre que nous ignorons, qui est vraiment Dieu,mais que nous ne connaissons pas; cette ignorance est cause que nous lenégligeons et que nous ne l'adorons pas. Que faire pour lui rendrenos devoirs? Alors ils lui élevèrent un autel et v placèrentpour inscription : Au Dieu inconnu, afin que, s'il y a un Dieu, dirent-ils,que nous ne connaissions pas encore, nous le servions cependant. Voyezquel excès de superstition ! Aussi saint Paul leur dit dèsl'abord: Athéniens, je vous vois, en toutes choses, religieux, maisjusqu'à l'excès. (Act. XVII, 22.) Vous honorez non-seulementles dieux que vous connaissez, mais même ceux que vous ne connaissezpas encore. Voilà pour quelle raison ils avaient écrit auDieu inconnu, et saint Paul l'interprète autrement. Ils l'avaientécrit des autres faux dieux, saint Paul linterprète du Christ,s'emparant de leur pensée et la tournant contre eux : Celui quevous adorez sans le connaître, Je vous l'annonce (Act. XVII, 28),dit-il, car ce Dieu inconnu c'est autre que le Christ. Et voyez la prudencede l'Apôtre ! Il n'ignorait pas que les Athéniens l'accuseraientde leur faire entendre des dogmes étrangers, de leur apporter desnouveautés, de leur présenter un Dieu qu'ils ne connaissaientpas. Pour réfuter d'avance cette accusation de nouveautéet montrer que, loin de prêcher un Dieu étranger, il annonceCelui qu'ils ont prévenu de leurs honneurs, il poursuit et il dit: Celui que vous adorez sans le connaître, moi je vous l'annonce: vous m'avez devancé, leur dit-il; vos adorations ont prévenuma prédication. Ne dites donc pas que j'apporte un nouveau dieu;j'annonce Celui que, sans le connaître, vous honoriez déjà,non d'une manière digne de lui, il est vrai, mais enfin que voushonoriez. Au Christ, ce n'est pas cet autel qu'il faut dresser, mais unautel vivant et spirituel : de celui-là cependant je puis vous conduireà celui-ci. Autrefois les Juif. servaient Dieu comme vous; riaisils ont abandonné le culte du corps pour passer à celui del'âme, ceux du moins qui se sont convertis. Voyez-vous la sagessede Paul, sa prudence? Voyez-vous comment il les confond, non lias en s'appuyantsur l'Évangile, ni sur les prophètes, mais sur leur inscription?Ainsi, mes chers frères, ne passez pas légèrementsur le titre des Livres divins. Pour peu que vous soyez attentifs et appliqués,vous trouverez hors du texte sacré bien des choses utiles. Celuiqui sait amasser trouve toujours à gagner; celui qui ne le saitpas, trouvât-il un trésor, n'aura jamais rien.
Voulez-vous un autre exemple d'une parole prononcée pour unefin, mais dont l'Evangéliste s'est servi pour une fin bien différente?Ecoutez avec attention, et vous verrez que lui aussi a réduit touteintelligence sous l'obéissance du Christ (II Cor. X, 5), et quesi nous pouvons ainsi réduire en captivité ce qui est endehors de nous, à plus forte raison pouvons-nous le faire, et pluscomplètement encore, pour ce qui est en nous. Caïphe étaitle grand prêtre de cette année-là. C'était làune coutume introduite par la corruption des Juifs ; ils déshonoraientjusqu'au sacerdoce et rendaient vénale la dignité de grandprêtre. Autrefois, il n'en était pas ainsi : la mort seulemettait un terme au souverain pontificat; mais en ces temps plus modernes,ils étaient privés de leur charge, même pendant leurvie. Caïphe donc, grand prêtre pour cette année-là,excitait les Juifs contre le Christ et leur disait : Il faut qu'il meure,et pourtant il n'avait rien à lui reprocher; seulement l'envie lerongeait. Voilà le caractère de cette passion, voilàcomme elle récompense les bienfaits. Aussi quel prétextepouvait-il donner à ses accusations? Il est avantageux qu'un seulhomme meure et que toute la nation ne périsse pas. (Jean, II, 50.)Et voyez comment toute la force de cette parole tourne à notre avantage! Cette parole qui sortait de la bouche du grand prêtre étaitsusceptible d'un sens spirituel qu'il ne comprenait pas. Il est avantageuxqu'un seul homme meure, et que toute la nation ne périsse pas. Oril ne dit pas cela de lui-même, ajoute saint Jean, mais, pontifede cette année-là, il prophétisa que le Christ devaitmourir, non-seulement pour les Juifs, mais pour toute la nation, c'est-à-direpour toute la race des hommes; c'est pour cela qu'il dit : Il est avantageuxqu'un seul homme meure et que la nation ne périsse pas toute entière.Voyez-vous la puissance de Dieu, et comme il force la langue de ses ennemisà rendre témoignage à la vérité ?
5. Vous ne devez donc pas négliger les titres des divines Ecritures;ce que j'ai dit suffira si vous le gravez dans vos mémoires. J'auraisvoulu vous faire voir encore qui a composé ce livre, quand et pourquoiil l'a été ; mais bornons-nous à la question que nousavons traitée (43) et remettons le reste à l'instructionprochaine, si Dieu le permet. Car je désire m'adresser maintenantaux néophytes. J'appelle néophytes, ceux qui ont étébaptisés, non-seulement il y a deux, trois, dix jours, mais ceuxqui l'ont été il y a un an ou plus, ce nom leur doit convenirencore s'ils montrent un grand soin de leur âme; ils peuvent, aprèsdix ans, s'appeler néophytes s'ils gardent la fleur de jeunesseque leur a donnée le baptême. Qu'est-ce qui fait le néophyte?Ce n'est pas le temps, mais la pureté des moeurs. Celui qui n'ydonne pas ses soins peut, au bout de deux jours, perdre son nom et sa dignité.Je vous montrerai, par un exemple, comment un néophyte perd, aubout de deux jours, la grâce et l'honneur qu'il a reçus. Jevous en donne un exemple pour que, voyant la chute d'un autre, vous vousaffermissiez dans le salut. Car si la vue de ceux qui restent fermes nousest un encouragement, la vue de ceux qui tombent doit aussi nous préserverde toute chute, de tout mal. Simon le Magicien s'était convertiet, après avoir reçu le baptême, il s'étaitattaché à Philippe dont il voyait les miracles; mais peude jours s'étaient écoulés qu'il retombait dans sesvices, voulant acheter à prix d'argent la grâce de Dieu. Aussique dit saint Pierre à ce néophyte? Je vois que tu es dansun fiel d'amertume et dans des liens d'iniquité; aussi prie Dieu,et peut-être que ce péché te sera pardonné.(Act. VIII, 23.) Il n'a pas encore combattu et déjà il esttombé dans une faute impardonnable. Or de même qu'on peutau bout de deux jours tomber et perdre le nom de néophyte avec lagrâce reçue, de même on peut conserver dix ans, vingtans et jusqu'au dernier jour de la vie, ce nom et cette dignitési illustres, si vénérables; témoin l'apôtresaint Paul dont la vieillesse surtout fut glorieuse. Car cette jeunesse, ce n'est pas la nature qui nous la donne; mais le choix est en nos mainsde vieillir ou de garder notre jeunesse. Pour le corps, quand vous emploierieztoutes les sollicitudes, que vous dépenseriez tous vos soins, que,de peur de le briser, vous resteriez toujours dans l'intérieur devos appartements, que vous lui épargneriez et les travaux et lesoccupations continuelles, il subira la loi de la nature , la vieillessel'atteindra. De l'âme, il n'en est pas ainsi ; si vous ne la brisezpas, que vous ne la plongiez pas dans les sollicitudes terrestres et lespréoccupations mondaines, elle gardera intacte sa jeunesse. Voyez-vousces astres suspendus aux cieux? Ils brillent depuis six mille ans déjà,et aucun d'eux n'a vu diminuer son éclat. Si la nature est assezpuissante pour conserver la lumière sans altération, la volonténe pourra-t-elle pas à plus forte raison la faire subsister danstoute son intégrité et telle qu'elle a brillé dèsle commencement? Ou plutôt, non-seulement, si nous voulons, ellegardera son premier éclat, mais elle deviendra de plus en plus brillantejusqu'à rivaliser avec les rayons du soleil. Voulez-vous savoircomment on peut, après bien des années, être encorenéophyte ? Ecoutez saint Paul s'adressant à des chrétiens,baptisés depuis longtemps : Vous brillez comme des astres dans lemonde, gardant la parole de vie pour ma gloire. (Philip. II, 15, 16.) Vousavez dépouillé le vêtement antique et lacéré,vous avez été parfumés d'un parfum spirituel, tous,vous êtes devenus libres ; que personne ne retombe dans la servituded'autrefois : c'est pour l'éviter qu'il faut la guerre et le combat.
Aucun esclave n'est admis à combattre , aucun n'est soldat; sion en découvre un dans l'armée, on le châtie et onle raye de la liste des combattants. Ce n'est pas seulement dans notremilice qu'il en est ainsi, mais même aux jeux d'Olympie. Car aprèsavoir passé dans cette ville trente jours, on vous conduit aux portes,et là, quand les spectateurs sont assis, le héraut crie :S'élève-t-il quelque grief contre ce lutteur? et, quand toutsoupçon sur sa liberté est ainsi dissipé, alors onle conduit dans l'arène. Mais si le démon n'admet pas d'esclavespour ses combats, oserez-vous, esclave du péché, combattreles combats du Christ? A Olympie, le héraut crie : S'élève-t-ilquelque grief contre ce lutteur ? ici le Christ ne parle pas de même.Quand tous s'élèveraient contre vous avant votre baptême,ils ne l'empêcheront pas de dire : Je le recevrai pour mon disciple,je le délivrerai de la servitude, et après l'avoir rendulibre, je l'admettrai à combattre. Voyez quelle est sa charité! Sans rechercher ce qui s'était passé auparavant, il nedemande compte que de ce qui a suivi. Lorsque vous étiez esclaves,vous aviez mille accusateurs, votre conscience, le péché,tous les démons. Rien de tout cela, dit-il, ne m'a irritécontre vous, je ne vous ai pas regardé comme indigne d'entrer dansles rangs de mes soldats; je vous ai choisi pour combattre mes combats,non par votre (44) mérite, mais par ma grâce. Restez doncet luttez, soit à la course, soit au pugilat, soit au pancrace,sans crainte, sans témérité, du mieux que vous pouvez.Ecoutez ce qu'a fait saint Paul. A peine sortait-il de l'eau régénératrice,aussitôt après son baptême, il se met à combattre,il annonce que Jésus est le Fils de Dieu; dès le premierjour, il confond les Juifs. Vous ne pouvez pas prêcher, vous n'avezpas la parole de la doctrine ! Mais vous pouvez enseigner par vos oeuvres,par votre conduite, par vos belles actions : Que votre lumière brilledevant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifientvotre Père qui est dans les cieux. (Matth. IV, 5, 6.) Vous ne pouvezpas confondre les Juifs par votre parole ? Confondez-les par votre conduite;que les Gentils même soient frappés de cette conversion. Lorsqu'ilsvous verront, vous, autrefois impies, méchants, paresseux, corrompus;lorsqu'ils vous verront, dis-je, convertis à la foi, convertis auxbonnes moeurs, ne seront-ils pas confondus et ne se diront-ils pas, commeautrefois les Juifs à propos de l'aveugle-né : C'est lui,ce n'est pas lui, c'est lui-même. (Jean, IX, 8, 9.) Ce sont làles paroles de gens confondus ; ils ne sont plus sûrs de ce qu'ilsconnaissent, ils se partagent d'avis, ils n'en croient plus ni leur espritni leurs yeux. Ce Juif venait d'être guéri de la cécitédu corps, vous de la cécité de l'âme; il pouvait regarderce soleil matériel, vous, le soleil de justice. Vous avez reconnuvotre Maître : que vos oeuvres répondent à cette connaissance,afin que le royaume des cieux soit votre partage, par la grâce etla charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avecqui soit au Père gloire, honneur, puissance, ainsi qu'à l'Espritsaint et vivificateur, maintenant et toujours et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
DEUXIÈME HOMÉLIE.
Prononcée dans la vieille église où il n'y avaitpas eu de réunion depuis longtemps ; que la vie vertueuse vautmieux que les miracles et les prodiges ; sur la différence qu'ily a entre la bonne vie et les miracles.
1. Nous voici donc rassemblés de nouveau dans cette églisenotre mère, cette église si chère à nos coeurs,cette église notre mère et mère de toutes les églises.Mère, non pas seulement parce qu'elle a été bâtieil y a Ion, temps, trais parce qu'elle a été fondéepar les mains des apôtres. C'est pour cela que, renverséesouvent en haine du nom du Christ, elle a toujours été relevéepar la puissance du Christ. Et ce ne sont pus seulement les mains des apôtresqui l'ont fondée , mais le Maître des apôtres l'a édifiéed'une manière nouvelle et inouïe. Il n'a pas rassemblé,pour la bâtir, du bois et des pierres, ni creusé un fossépour en marquer l'enceinte, ni enfoncé des pieux, ni élevédes tours; il n'a prononcé que deux paroles et. elles lui ont tenulieu de rempart, de tour, de fossé et de tout autre moyen de défense.Et quelles sont les paroles qui ont produit un si grand effet? Sur cettepierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudrontpoint contre elle. ( Matth. XVI , 18.) Voilà le rempart, le murd'enceinte, la défense, le port, le refuge. Jugez combien ce murest inexpugnable. Jésus-Christ n'a pas dit seulement que les rusesdes hommes ne prévaudraient pas contre elle, mais même lesmachinations de l'enfer : Les portes de l'enfer ne prévaudront pascontre elle. Il n'a pas dit : " ne l'attaqueront pas, " mais ne prévaudrontpas contre elle; elles l'attaqueront, mais ne la vaincront pas. Et qu'est-cedonc que les portes de l'enfer? Car peut-être le sens de ce mot nevous est pas bien connu. Voyons ce que c'est que la porte d'une ville etnous saurons ce que c'est que la porte de l'enfer. La porte d'une ville,c'est l'entrée qui y conduit : donc, la perte de l'enfer, c'estle danger (45) qui y mène. Voici donc en d'autres termes ce quedit Notre-Seigneur : Quand même mon Eglise serait attaquée, assiégée par des épreuves capables de la précipiteren enfer, elle n'en restera pas moins immobile. Il pouvait ne pas permettrequ'elle fût exposée au danger : pourquoi donc l'a-t-il permis?Parce que c'est la marque d'une bien plus grande puissance de permettreque les épreuves vous assiègent sans pouvoir vous vaincreque de les empêcher de vous assiéger. Aussi a-t-il permisque son Eglise fût soumise à toutes les épreuves afinqu'elle en devînt plus illustre. La tribulation produit la patience;la patience, l'épreuve. (Rom. V, 3-4). Et pour montrer sa forceavec plus d'évidence encore, il retire son Eglise des portes mêmesde la mort. C'est pour cela qu'il permet la tempête et qu'il ne permetpas que la barque soit submergée : car nous admirons un pilote,non pas lorsque, naviguant par un temps favorable ou le vent en proue,il conduit son vaisseau sain et sauf; mais lorsque, la mer étantorageuse, les flots irrités, la tempête déchaînée,il oppose son art à l'impétuosité du vent et sauveson vaisseau du milieu des périls. Ainsi fait le Christ. En plaçant,comme un navire sur la mer, son Eglise sur la terre, il n'a pas enchaînéla tempête, mais a sauvé l'Église de la tempête; il n'a pas empêché la mer de s'irriter, mais il a assuré!e salut du navire. Les peuples s'élèveront de toutes partscomme les flots en fureur, les esprits mauvais l'attaqueront comme destempêtes déchaînées, l'envelopperont comme unouragan, le Christ veille à la conservation de l'Église.Et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la tempête non-seulementn'a pas été maîtresse du vaisseau, mais encore a étévaincue par le vaisseau. Les persécutions continues, loin de vaincrel'Église, ont été vaincues par elle. Comment, d'où,de quelle manière? Parce que ces paroles se sont réalisées: Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.
Que n'ont pas fait les Gentils pour donner à cette parole undémenti, pour rendre cette promesse impuissante ! et ils n'y sontpoint parvenus : car c'était la parole de Dieu. Voyez cette tourbâtie de blocs de granit, solidement revêtue de fer : les ennemis,l'attaquant de tous côtés, n'en ébranlent pas la structure,n'en désorganisent pas l'arrangement, mais se retirent la laissantintacte, sans aucun dommage, n'ayant ruiné que leurs propres forcesde même cette parole, comme une tour inexpugnable, bâtie avecsolidité au milieu de la terre, a été de tous côtésattaquée par les Gentils, mais ils n'ont abouti qu'à rendresa force plus évidente, qu'à briser leur puissance, et ilssont morts ! Quelles trames n'ont-ils pas ourdies contre cette promesse?Ils ont levé des troupes, saisi leurs armes, les rois se sont préparésà la guerre, les peuples se sont levés, les villes se sontagitées, les juges se sont irrités et ont employétous les. genres de supplices; aucune espèce de peine n'a étéomise feu, fer, dents des bêtes féroces, précipices,submersions, gouffres, bois, croix, fournaises ardentes, tous les tourmentsimaginables, tout a été employé; ils ont employédes menaces incroyables, d'incroyables promesses pour effrayer les uns,pour séduire et attirer les autres. Ruse et violence, tout a ététenté. Les pères ont livré leurs enfants, les enfantsont renié leurs pères, les mères oubliaient ceux qu'ellesavaient portés dans leurs entrailles, les lois de la nature étaientméconnues. Et pourtant ces assauts n'ont pas ébranléles remparts de l'Église, et ses propres enfants ont levél'étendard de la révolte, sans que la guerre ait portéaucune atteinte à la solidité de ses murs, à causede cette parole : Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contreelle. Songez que ce n'était pas une parole quelconque, mais la parolede Dieu. D'une parole Dieu fonda le ciel, d'une parole il affermit la terresur les eaux (Ps. CIII, 5), il fit soutenir cet élément solideet pesant par un élément léger et fluide; et cettemer à la violence irrésistible, aux flots gigantesques, laparole de Dieu lui a donné pour rempart un fragile grain de sable.Mais si d'une parole Dieu a fondé le ciel, affermi les fondementsde la terre, donné des bornes à la mer, vous étonnerez-vousque par une parole il ait entouré comme d'un rempart inexpugnableson Eglise bien plus noble que le ciel, la terre et la mer?
2. Mais l'édifice étant si solide, le rempart si inexpugnable,voyons comment les apôtres en ont jeté les fondements, àquelle profondeur ils ont creusé pour élever une constructionaussi inébranlable. Ils n'ont pas eu besoin de creuser profondément,de se livrer à un grand travail. Pourquoi? C'est qu'ils ont trouvéun premier fondement déjà ancien, celui des prophètes.Un homme qui, sur le point de bâtir (46) une grande maison, trouveraitun ancien fondement ferme et solide, se garderait bien de le bouleverser,d'en remuer les pierres, mais le laissant tel qu'il le trouverait, il élèveraitlà-dessus son nouvel édifice; de même les apôtres,pour bâtir ce grand édifice de l'Eglise qui embrasse la terreentière, n'ont pas creusé profondément; mais, ayanttrouvé un fondement ancien, celui des prophètes, ils ne l'ontpas bouleversé, n'ont pas renversé cette construction, cettedoctrine, mais la laissant intacte, ils ont élevé par-dessusleur propre doctrine et la foi nouvelle de l'Eglise. Et si vous voulezêtre bien certains qu'ils n'ont pas renversé le fondementpremier, mais qu'ils ont bâti dessus, écoutez saint Paul,ce sage architecte, nous rendant un compte exact de cette construction;c'est le sage architecte qui dit lui-même: J'ai, comme un sage architecte,posé le fondement. (I Cor. III, 10.) Voyons comment il l'a posé.Sur un autre fondement plus ancien, celui des prophètes. D'oùle savez-vous? Vous n'êtes plus des hôtes et des étrangers,dit-il, mais les concitoyens des saints, bâtis sur le fondement desapôtres et des prophètes. (Ephés. II, 19, 20.) Vousvoyez deux fondements, celui des prophètes, et au-dessus celui desapôtres. Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que les apôtresne suivirent pas immédiatement les prophètes et qu'il y eutentre eux un grand intervalle. Pour quelle raison? C'est ainsi que fontles meilleurs architectes; après avoir posé le fondement,ils n'élèvent pas de suite l'édifice de peur qu'étanttrop peu solide et trop récent, il ne puisse porter le poids desmurs. Ils laissent au contraire les pierres s'affermir par le temps, etquand ils les voient solidement reliées entre elles, ils construisentles murs. Le Christ a fait de même; il a laissé le fondementdes prophètes s'affermir dans l'esprit des auditeurs, leur doctrines'y solidifier, et quand cette première construction fut devenueinébranlable, que ces saints enseignements eurent pénétréassez profondément pour pouvoir supporter la loi nouvelle, alorsil envoya les apôtres pour élever sur le fondement des prophètesles murs de l'Eglise. Mais voyons comment ils furent bâtis.
Qui nous l'apprendra ? Qui, sinon le livre des Actes dont je vous aiparlé, les jours précédents ? Et peut-être ai-jepar suite de cela contracté à votre égard une detteque je veux acquitter aujourd'hui. Quelle dette ? Efforçons-nousd'expliquer le titre du livre. Car il n'est pas aussi simple, aussi clairque beaucoup le croient; il réclame notre sagacité. Quelest le titre de ce livre ? Actes des Apôtres. N'est-ce pas clair,évident, à la portée de tous? Oui; mais si vousexaminez ce qui est rapporté dans le livre, vous verrez combience titre est profond. Pourquoi ne pas dire Merveilles opéréespar les apôtres? Pourquoi ne pas dire Miracles des apôtresou encore Puissance et prodiges des apôtres? Pourquoi préférerActes des apôtres? Ce n'est pas la même chose de dire Actesou Miracles, Actes ou prodiges, Actes ou Puissance : il y a entre ces termesune grande différence. Un acte c'est le produit de notre proprevolonté, un miracle c'est un don de la grâce divine. Voyez-vousla différence de l'acte et du miracle? Un acte, c'est l'effet dutravail de l'homme, un miracle, de la libéralité divine;un acte a pour principe notre propre volonté, un miracle la grâcede Dieu; l'un vient du secours d'en-haut, l'autre d'une volontéd'ici-bas. Un acte se compose de deux éléments, de notreactivité et de la grâce divine; un miracle ne montre que lagrâce divine et ne requiert pas notre coopération. C'est unacte que d'être homme, sage, modeste, que de dompter la colère,de combattre ses passions, d'exercer sa vertu ; c'est un acte, un travail.C'est un miracle au contraire que de chasser les démons, de rendrela vue aux aveugles, de purifier le corps des lépreux, de rendrela vigueur aux membres paralysés, de ressusciter les morts et lereste. Voyez quelle différence entre les actes et les miracles,la sage conduite et les prodiges, notre activité et la grâcede Dieu !
3. Voulez-vous que je vous 1rtontre une autre différence ? carje n'ai d'autre but dans cette instruction que de vous apprendre ce qu'estle miracle, le prodige. Le miracle est par lui-même quelque chosede grand, d'étonnant, quelque chose qui surpasse notre nature. L'action,la sage conduite est moins remarquable que le miracle, mais elle nous estplus avantageuse et plus utile : c'est le fruit de nos travaux et de nossueurs. Et pour vous donner une preuve que l'action est plus avantageuseet plus utile que le prodige, sachez qu'une bonne action, même sansmiracles, conduira au ciel celui qui l'a faite, tandis que les prodigeset les miracles sans les bonnes oeuvres ne peuvent conduire à ceroyal séjour. Comment (47) cela? Je vais vous le montrer. Voyezcomme les actions sont placées en première ligne quand ils'agit de récompenser; comme les prodiges, seuls et par eux-mêmes,sont impuissants à sauver ceux qui les font; comme au contrairel'action seule et par elle-même, sans avoir besoin d'autre chose,procure le salut à ceux qui l'ont opérée. Beaucoupme diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétiséen votre nom ? Voilà un prodige, un miracle. En votre nom n'avons-nouspas chassé les démons et opéré bien des merveilles? ( Matth. VII, 22.) Vous ne voyez partout que des prodiges et des miracles,et aucune bonne oeuvre. Mais comme les miracles sont seuls et qu'il n'ya pas de bonnes uvres. Retirez-vous de moi, dira le Seigneur, je ne vousconnais pas, vous qui opérez l'iniquité! ( Matth. VII, 22-23.)Si vous ne les connaissez pas, comment savez-vous qu'ils opèrentl'iniquité? C'est que cette parole, je ne vous connais pas, ce n'estpas l'ignorance qui la fait prononcer, mais la haine et l'aversion. Jene vous connais pas; et pourquoi donc, dites-moi? En votre non n'avons-nouspas chassé les démons? C'est précisément pourquoije vous hais et vous déteste; car mes dons ne vous ont pas rendusmeilleurs, et revêtus de tant d'honneur vous avez pu rester dansvos iniquités. Retirez-vous de moi, je ne vous connais pas!
Quoi donc! ils en étaient indignes, ceux qui anciennement recevaientces faveurs ! Ces thaumaturges menaient une vie corrompue, et enrichisdes dons de Dieu, ils ne s'occupaient pas de rendre leur vie parfaite !S'ils étaient enrichis, cela leur venait de l'amour de Dieu, nonde leur propre mérite. Il fallait que partout se répandîtla doctrine du salut, puisque c'était le commencement et comme lepremier âge de la religion nouvelle. Lorsqu'un habile cultivateur-vient de confier à la terre un arbre encore frêle, il luiprodigue au commencement des soins empressés, le protégede toutes parts, l'entoure et de pierres et d'épines, afin qu'ilne soit ni renversé par le vent, ni maltraité par les bestiaux,qu'il ne soit, en un mot, exposé à aucune injure; mais quandil est devenu fort et qu'il commence à s'élancer, il enlèvetoutes ces défenses : car l'arbre peut par lui-même se suffire;il en fut ainsi de la religion. Lorsqu'elle ne faisait que de naître,qu'elle était encore tendre, qu'elle jetait ses premièresracines dans les coeurs des hommes, elle exigeait de grands soins; maisquand elle fut profondément enracinée et qu'elle eut pristout son développement, lorsqu'elle eut rempli toute la terre, leChrist enleva tout ce qui l'entourait et la protégeait. Voilàpourquoi au commencement ces faveurs furent accordées mêmeà des indignes: pour que la foi s'établit, elle avait besoinde ces secours; aujourd'hui des hommes, même qui en sont dignes,ne reçoivent plus ces grâces : la foi est assez forte pours'en passer. Et afin que vous sachiez que ces hommes dont parle l'Évangilene mentaient pas, mais qu'ils opéraient réellement des miracles,que ce don avait été accordé à des indignes,et aussi pour que ces mêmes hommes, né se bornant pas auxmiracles, perfectionnassent leur vie et que, respectant la grâcede Dieu, ils rejetassent leurs iniquités, Dieu permit que Judas,l'un des douze, opérât, de l'aveu de tous, des prodiges, chassâtdes démons, ressuscitât des morts, purifiât des lépreux,lui qui cependant perdit le royaume du ciel. Ses miracles ne purent lesauver parce que c'était un scélérat, un voleur, etqu'il trahit le Maître.
Ainsi les miracles ne peuvent sauver s'ils ne sont accompagnésd'une conduite parfaite , d'une vie pure et sans tache; je viens d'en donnerles preuves. Oui, une bonne conduite qui n'est pas soutenue de ces faveursextraordinaires, qui n'est point aidée par ce don des miracles,mais qui est livrée à elle-même, peut se présenteravec confiance au royaume des cieux; écoutez ces paroles du Christ:Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaumepréparé pour vous depuis la création du monde. (Matth.XXV, 34.) Et pourquoi? Parce qu'ils ont ressuscité des morts, purifiédes lépreux, chassé des démons? Non; mais pourquoidonc? "Vous m'avez vu épuisé par la faim, dit-il, et vousm'avez nourri; par la soif, et vous m'avez donné à boire;privé de vêtements, et vous m'en avez fourni; d'asile, etvous m'avez recueilli." Vous ne voyez pas de miracles, rien que de bonnesactions. D'un côté il n'y a que des miracles, et la punitionn'est pas moins terrible parce qu'il n'y a pas de bonnes oeuvres; de l'autrecôté, il n'y a que des bonnes oeuvres, pas de miracles, etnéanmoins le salut est accordé; ce qui montre que par elleseule une conduite parfaite procure le salut. Voilà pourquoi lesaint, l'illustre, l'admirable Luc intitula son livre Actes des Apôtreset non Miracles des apôtres, bien que les apôtres aient faitdes miracles. Mais ceux-ci (48) ont duré un moment et ils sont passés;ceux-là devront être pratiqués pendant tous les sièclespar ceux qui veulent se sauver. Et c'est parce que nous devons imiter nonles miracles, mais les actes des apôtres qu'il a donné cetitre à son livre. Et afin que vous ne disiez pas ou plutôtafin que les lâches ne disent pas, quand nous leur proposons l'imitationdes apôtres , quand nous leur répétons: Imitez Pierre,faites comme Paul, agissez comme Jean, suivez Jacques; afin, dis-je, qu'ilsne nous objectent pas: Mais nous ne pouvons, ils ont ressuscitédes morts, purifié des lépreux, Luc rejette cette excuseimpudente et leur dit . Silence, taisez-vous : ce ne sont pas les miracles,mais les actes qui conduisent au ciel.
Imitez donc la conduite des apôtres et vous n'obtiendrez pas moinsqu'eux. Ce qui les a faits apôtres, ce ne sont pas les miracles,mais la sainteté de leur vie. C'est là le signe qui distingueles apôtres et qui caractérise les disciples : écoutezà ce sujet la parole du Christ. Lorsqu'il veut tracer le portraitde ses disciples et montrer quelle est la marque distinctive des apôtres,il dit : C'est à ce signe que toits reconnaîtront que vousêtes mes disciples. (Jean, XIII, 35.) A ce signe, à quoi?A faire des miracles, à ressusciter des morts? Non ; à quoidonc? C'est à ce signe que tous reconnaîtront que vous êtesmes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. L'amour n'est pasun miracle, mais une oeuvre : L'amour, c'est la plénitude de laloi. Voyez-vous quelle est la marque des disciples, le signe des apôtres,leur forme, leur type? Ne cherchez rien de plus; le Maître nous arévélé que la charité doit être le caractèrepropre de ses disciples. Si donc vous avez la charité, vous êtesapôtre et le premier des apôtres.
4. Voulez-vous retirer d'un autre passage le même enseignement?s'adressant à Pierre, le Christ dit : Pierre, m'aimez-vous plusque ceux-ci? (Jean, XXI, 17.) Il n'y a rien qui nous fasse obtenir le royaumedu ciel comme d'aimer le Christ autant qu'il le faut. Et lui-mêmea dit quelle était la marque de cet amour. Quelle est-elle? Queferons-nous pour l'aimer plus que les apôtres? Sera-ce en ressuscitantdes morts ou en faisant quelque autre miracle? Non ; que ferons-nous donc? Ecoutons le Christ, celui-là même que nous devons aimer:Si vous m'aimez, dit-il, plus que ceux-ci, paissez mes brebis. Vous levoyez, c'est la conduite qui paraît ici encore. Car le zèle,la compassion, le soin, tout cela ce sont des actes, non des miracles nides prodiges. Mais, direz-vous, s'ils sont devenus tels, c'est àcause de leurs miracles. Ce n'est pas à cause de leurs miracles,mais à cause de leurs actes, et ceux-ci les. ont rendus bien plusillustres. C'est pourquoi il leur dit : Que votre lumière brilledevant les hommes, afin qu'ils voient, non vos miracles, mais vos bonnesuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matth.V, 16.) Ne voyez-vous pas partout qu'il n'y a de louange que pour la conduitevertueuse et la vie sainte? Voulez-vous que je vous montre Pierre lui-même,Pierre, le chef des apôtres, qui mena une vie si parfaite et quiopéra des merveilles si grandes qu'elles dépassent tout pouvoirhumain? voulez-vous, dis-je, que je vous montre et les miracles et lesactes comparés ensemble, et Pierre retirant plus d'honneur de sesactes que de ses miracles?
Ecoutez ce récit : Pierre et Jean montaient au temple pour laprière de la neuvième heure. (Act. III, 1.) Ne passez pastrop légèrement sur ce récit; mais arrêtez-vousdès le commencement et voyez quelle était leur affection,leur union, leur accord, combien tqut était commun entre eux, commeils étaient liés en tout par le lien de la charitédivine, comment on les trouvait ensemble soit pendant les repas, soit pendantla prière, soit pendant les voyages, soit en toute autre circonstance.Mais si ces colonnes, ces tours de l'Eglise, ces hommes qui avaient auprèsde Dieu un si libre accès, avaient besoin du secours l'un de l'autre,et retiraient un grand avantage de cette assistance mutuelle, combien plusnous , si faibles , si malheureux, si vils, n'avons-nous pas besoin d'êtreaidés les uns par les autres? Le frère qui est soutenu parson frère est comme une ville fortifiée (Prov. XVIII, 19);et en un autre endroit: N'est-il pas bien beau et bien agréablepour des frères d'habiter ensemble? (Ps. CXXXII,1.) Pierre et Jeanétaient ensemble et ils avaient Jésus au milieu d'eux : Làoù deux ou trois, dit-il, sont réunis en mon nom, je suisau milieu d'eux. (Matth. XVIII, 20. ) Voyez comme il est beau d'êtreréunis ! Mais ils n'étaient pas seulement réunis;nous aussi nous sommes tous réunis maintenant; mais il faut êtreunis par le lien de la charité, par une affection volontaire. Maisde même que nos corps sont près les uns des autres et se tiennentmutuellement, il faut (49) aussi que nos coeurs se tiennent les uns lesautres: Pierre et Jean montaient au temple. Le voile est déchiré,le saint des saints désert, on adore Dieu bien ailleurs que dansle temple de Jérusalem, saint Paul crie : En tout lieu levez desmains pures, pourquoi courent-ils donc au temple pour prier? Retournaient-ilsdonc au vain culte des Juifs? Non, non t Mais ils condescendaient àleur faiblesse et accomplissaient la parole de saint Paul qui disait :Je me suis fait comme juif avec les juifs. (I Cor. IX, 20.) Ils ont dela condescendance pour les faibles afin que cette faiblesse disparaisse.
D'ailleurs toute la ville se portait encore là; et de mêmeque les pêcheurs les plus habiles recherchent les endroits des fleuvesoù tous les poissons se rassemblent, afin de réussir mieuxet plus facilement dans leurs travaux; de même les apôtres,ces pêcheurs spirituels, se rendaient à cet endroit oùtoute la ville se réunissait, afin d'y tendre le filet de l'Evangileet de faire une pêche plus abondante. En cela ils imitaient leurMaître. Car le Christ dit : Tous les jours j'étais assis aumilieu de vous dans le temple (Matth. XXVI, 55.) Pourquoi dans le temple?Pour attirer ceux qui s'y trouvaient. De même les apôtres s'yrendaient pour prier, et surtout pour y répandre leur doctrine:Dans le temple, pour prier, à la prière de la neuvièmeheure. Ce n'est pas sans motif qu'ils ont choisi ce temps : car je vousai souvent parlé de cette heure, et je vous ai dit qu'à cemoment le paradis avait été ouvert, que le bon larron y étaitentré, que la malédiction avait cessé, quela victimedu genre humain avait été immolée, que les ténèbresavaient disparu, que la lumière avait brillé, aussi bienla lumière sensible que la lumière spirituelle,. De la neuvièmeheure Ainsi au moment où tant d'autres, quittant le manger et leboire vont se livrer, à un sommeil profond, ceux-ci, à jeun,éveillés, animés par le zèle, courent se livrerà la prière. (tais s'ils avaient besoin de la prière,d'une prière si continue, d'une prière si parfaite, eux quiavaient tant de motifs d'être complètement rassurés,eux qui n'avaient rien à se reprocher, que ferons-nous, nous couvertsde mille blessures, et qui n'y appliquons pas le baume de la prière?C'est une armure solide que la prière. Voulez-vous savoir combienc'est une armure solide? Les apôtres abandonnaient le soin des pauvrespour se livrer complètement à la prière : Choisissez, dit saint Pierre, parmi vous sept hommes de bon témoignage; pournous, nous nous appliquerons à la prière et au ministèrede la parole. (Act. VI, 3.)
5. Mais, comme je le disais (car il ne faut pas nous éloignerde notre sujet, savoir que saint Pierre accomplit des actes de vertu, qu'ilfit aussi des miracles, et que ses actes lui attirent plus de gloire),il alla au temple pour y prier, et voilà qu'on apportait àla porte d u temple un homme boiteux dès le sein de sa mère.C'est dès le sein de sa mère que sa constitution étaitdéfectueuse et l'art de la médecine ne pouvait rien sur cettemaladie, afin que la grâce de Dieu parût dans un plus grandéclat. Ce boiteux était placé à la porte dutemple, et voyant ces hommes qui entraient, il se tourna vers eux, leurdemandant l'aumône, et Pierre lui dit : Regarde-nous. A le voir,on pouvait juger de sa pauvreté; il n'est pas besoin ni de discours,ni de démonstration , ni de réponse , ni de preuve; son habitseul nous fait voir en lui un pauvre. L'oeuvre apostolique par excellencec'est de parler au pauvre, de ne pas le délivrer de sa pauvretéseulement, de lui dire : Tu verras une richesse autre et plus grande quecelle de ce monde : De l'argent, dit-il, et de l'or, je n'en ai pas; maisce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus-Christ, lève-toiet marche! (Act. III, 6.) Voyez-vous la pénurie et la richesse,pénurie d'argent, richesse de grâces ? Il n'a pas fait disparaîtrela pénurie d'argent, mais bien le défaut de la nature.
Voyez l'affabilité de saint Pierre : Regarde-nous. Il ne luiadresse ni injures, ni insultes, ce que nous faisons bien souvent aux personnesqui viennent nous supplier, leur reprochant leur oisiveté. Avez-vousreçu cette mission , dites-moi? Dieu ne vous a pas commandéde reprocher à votre frère pauvre sa paresse, mais de soulagersa détresse; il a voulu que vous fussiez non l'accusateur de sesvices, mais le médecin de ses infirmités; non que vous luireprochiez sa lâcheté, mais que vous lui présentiezune main secourable; non que vous blâmiez ses moeurs, mais que voussoulagiez sa faim. Et nous, nous faisons tout le contraire; au lieu deconsoler par nos dons ceux qui viennent nous supplier, nous irritons leursblessures par nos reproches intempestifs. Mais saint Pierre s'excuse auprèsdu pauvre et lui parle avec modestie : Prêtez sans peine votre oreilleà la demande du pauvre et répondez-lui avec douceur et miséricorde.(Eccl. IV, 8): De l'argent et de (50) l'or, je n'en ai pas; mais ce quej'ai je te le donne : au nom de Jésus-Christ, lève-toi etmarche! Il y a là un acte et un miracle. Un acte : De l'argent etde l'or, je n'en ai pas. C'est une vertu que de fouler aux pieds les chosesde la terre, de rejeter ce que l'on possède, de mépriserla vanité présente. C'est un miracle que de guérirle boiteux, que de redresser ses membres affligés. Voilàdonc un acte et un miracle. Voyons de quoi saint Pierre se glorifie. Qu'a-t-il.dit? Qu'il a fait des miracles? Et pourtant il en avait fait; mais il nedit pas cela : que dit-il donc? Voici que nous avons tout quittépour vous suivre. (Matth. XIX, 27.) Voyez-vous qu'à côtédu miracle, la vertu seule est couronnée? Que fit le Christ? Ill'exalta et le loua : Je vous disque vous qui avez quitté vos maisons,etc. Il ne dit pas, qui avez ressuscité des morts, mais vous quiavez abandonné vos biens, vous serez assis sur douze trônes(Matth. XIX, 29), et quiconque abandonne tout ce qu'il possède jouirade la même gloire. Vous ne pouvez redresser un boiteux, comme l'afait saint Pierre? Vous pouvez du moins dire comme lui : De l'argent etde l'or, je n'en ai pas. Si vous le dites, vous voilà l'égalde saint Pierre, ou plutôt non pas si vous le dites, mais si vousle faites. Vous ne pouvez guérir une main paralysée? Maisvous pouvez faire que votre main paralysée par inhumanités'étende par charité : Que votre main ne soit pas ouvertepour prendre et fermée pour donner. (Eccl. IV, 36) Vous le voyez,ce n'est pas la paralysie, mais l'inhumanité qui resserre votremain. Etendez-la pour la charité et l'aumône Vous ne pouvezchasser les démons? Mais chassez le péché et votrerécompense sera bien plus grande. Voyez-vous comme partout la conduitevertueuse et les bonnes oeuvres obtiennent plus de louanges et une plusbelle récompense que les miracles ? Si vous voulez, examinons unautre passage d'où nous recueillerons la même doctrine : Lessoixante-dix disciples revinrent vers leur Maître avec joie et luidirent : Seigneur, en votre nom les démons même nous sontsoumis. Et il leur dit : Ne vous réjouissez pas de ce que les démonsvous sont soumis; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écritsdans les cieux. (Luc, X, 17, 20.) Voyez-vous partout la vertu louéeet admirée ?
6. Mais reprenons ce que nous avons dit ci-dessus : C'est en ceci quetous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vousaimez les uns pour les autres. Ce sont les vertus, et non les miraclesqui seront, dit-il, le signe distinctif de ses disciples: Pierre, m'aimez-vousplus que ceux-ci ? Paissez mes brebis. Voilà un second signe, etc'est encore la vertu qui le fournit. En voici un troisième : Nevous réjouissez pas de ce que les démons vous sont soumis,mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dansles cieux. C'est encore là un acte de vertu. Voulez-vous voir unequatrième preuve? Que votre lumière brille devant les hommes,afin qu'ils voient vos bonnes couvres et qu'ils glorifient votre Pèrequi est dans les cieux. Là encore on ne voit que des actes. Et quandil dit: Quiconque a quitté ou maison ou frères ou scoursà cause de moi, recevra le centuple et aura pour héritagela vie éternelle. Ce sont les actes qu'il loue et la perfectionde la vie. Vous voyez que la marque des disciples, c'est de s'aimer lesuns les autres : que celui des apôtres qui aime le Christ plus queles autres montre son amour en ce qu'il paît ses frères; quel'on doit se réjouir non de ce que l'on chasse les démons,mais de ce qu'on a son nom écrit dans les cieux; que ceux qui veulentglorifier Dieu doivent le faire par l'éclat de leurs oeuvres; queceux qui ont pour héritage la vie éternelle et qui sont récompensésau centuple sont ainsi traités pour avoir méprisétous les biens présents. Imitez-les tous et vous pourrez êtredisciples, vous pourrez être comptés au nombre des amis deDieu, glorifier Dieu et jouir de la vie éternelle; ce ne vous serapas un empêchement pour jouir de tous les biens que de ne pas fairede miracles, si vous avez une conduite parfaite. Si cet apôtre lui-mêmefut appelé Pierre, ce ne fut pas à cause de ses miracleset de ses prodiges, mais à cause de son amour et de sa remarquablecharité. Ce n'est pas après avoir ressuscité des mortsni après avoir guéri un boiteux qu'il reçut ce nom,mais c'est après avoir énergiquement confessé sa foi: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. (Matth.XVI, 18.) Pourquoi? Parce qu'il le reçut non pour avoir fait desmiracles, mais pour avoir dit Vous êtes le Christ, le Fils dit Dieuvivant. Vous voyez que s'il est appelé Pierre, cela vient non deses miracles, mais de son ardente charité. Mais en parlant de Pierre,il me vient en pensée un autre Pierre (1), notre père, notremaître commun qui, héritier de sa vertu, a aussi hérité
1. L'évêque Flavien.
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de son siège. Car c'est là le plus beau titre de gloirede notre cité d'avoir eu pour maître dès l'originele prince même des apôtres. Il convenait que la ville qui avanttout le reste de la terre, mit sur son front comme un diadème lenom de chrétien, eût pour pasteur le premier des apôtres.Mais après l'avoir eu pour maître, nous ne l'avons pas gardéjusqu'à la fin, nous l'avons cédé à la villereine du monde, à Rome; ou plutôt nous le gardons jusqu'àla fin; le corps de Pierre, nous ne l'avons pas, mais la foi de Pierre,nous la gardons comme si c'était Pierre ; et ayant la foi de Pierre,nous avons Pierre lui-même. Aussi en voyant l'héritier deson esprit, nous croyons le voir en personne; le Christ a donnéà Jean le nom d'Elie , non que Jean fût Elie, mais parce qu'ilavait l'esprit et la vertu d'Elfe. De même donc que Jean, parce qu'ilavait l'esprit et la vertu d'Elie, était appelé Jean, demême ce prélat, parce qu'il est en communauté de foiavec Pierre, semble mériter ce nom. La similitude de vie produitla similitude des noms. Demandons tous pour qu'il arrive à un âgeaussi avancé que Pierre; car l'Apôtre parvint à lavieillesse avant de voir la mort : Quand tu seras vieux, dit le Christ,on te ceindra et on te conduira où tu ne voudras pas. (Jean, XXI,18).Demandons pour notre chef une longue vie; car plus sa vieillesse sera delongue durée, plus elle vivifiera, plus elle fera fleurir notrejeunesse spirituelle : puissions-nous la garder cette jeunesse, grâceaux prières de notre père, aux prières de Pierre,grâce surtout à l'amour et à la charités deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et puissance,avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
TROISIÈME HOMÉLIE
Quil est utile de lire la sainte Ecriture ; quelle délivrede la servitude et rend invincible à toutes les tribulations celuiqui les lit attentivement; que le nom d'apôtre résume enlui plusieurs titres de gloire; que les Apôtres sont plus grandsque les rois ; au nouveau baptisés.
1. Quand je considère mon peu de génie, je me sens commeanéanti et je n'ose m'adresser à tout un peuple assemblépour m'entendre; mais quand je vous vois si remplis d'ardeur, si insatiablesd'instructions, la confiance et le courage me reviennent, et je me prépareà entrer généreusement dans cette carrière,dans ce ministère de la parole; à votre vue une âmede pierre deviendrait plus légère que l'oiseau, tant vousapportez, à écouter, de zèle et d'ardeur. De mêmeque les animaux qui vivent dans des tanières ont coutume, aprèsêtre restés blottis tout l'hiver au fond de leurs cavernes,de quitter ces retraites quand le printemps parait, pour se mêleraux autres animaux et prendre leurs ébats avec eux; ainsi mon âme(52) 'retirée dans la conscience de sa faiblesse comme dans unecaverne , ne peut pas , en voyant l'ardeur de votre charité, nepas quitter sa retraite, se mêler à vous et parcourir joyeusementavec vous la sainte Ecriture, cette prairie spirituelle et divine, ce paradisdes saints Livres. C'est une prairie spirituelle, c'est un jardin de délicesque la lecture des divines Ecritures, un paradis de délices biensupérieur au paradis terrestre. Dieu a placé ce paradis nonsur la terre, mais dans les âmes des fidèles; non dans l'Edenni vers le couchant, le resserrant dans une seule contrée, maisil l'a étendu par toute la terre , et jusqu'aux extrémitésdu Inonde habité. Oui, il l'a étendu sur toute la terre;écoutez à ce sujet le Prophète: Leur voix a retentipar toute la terre, et leurs paroles ont été jusqu'aux extrémitésdu monde habité. (Ps. XVIII, 5; Rom. X,18.) Que vous alliez dansl'Inde, chez ces peuples que le soleil à son lever visite les premiers,ou vers l'Océan jusqu'aux Iles Britanniques, ou vers le Pont-Euxin,ou dans les contrées septentrionales, partout vous entendrez leshommes répétant les sages maximes de l'Ecriture, avec unaccent étranger sans doute, mais avec une même foi , dansune langue différente, mais avec une même pensée. Leson des paroles change, mais la religion ne change pas; barbares par lalangue, ces ,hommes sont sages par la pensée, et les solécismesde leur bouche n'empêchent pas la pureté de leur vie.
Voyez-vous la grandeur de ce paradis étendu jusqu'aux extrémitésde la terre? Là il n'y a pas de serpents, les bêtes férocesne s'y trouvent pas, et la grâce du Saint-Esprit protège cetteheureuse région. Dans ce paradis comme dans l'autre se trouve unesource, une source d'où sortent des milliers de fleuves, et nonquatre seulement. Ce n'est pas au Tigre, à l'Euphrate, au Nil, auGange, mais à des milliers de fleuves que cette source donne naissance.Qui le dit? Dieu lui-même qui, dans sa bonté, nous a donnéces fleuves: Celui qui croit en moi, dit l'Ecriture, des fleuves d'eauvive couleront de son sein. (Jean, VII, 38 .) Voyez-vous qu'il sort decette source, non quatre fleuves, mais des fleuves innombrables? Et cen'est pas l'abondance seulement, mais aussi la nature des eaux qui rendcette source admirable; car ce ne sont pas des eaux qui coulent, mais lesgrâces du Saint-Esprit. Cette source se communique à chaqueâme fidèle et se partage entre elles sans jamais s'amoindrir,se partage sans jamais tarir, se divise sans diminuer; elle est tout entièreen toutes et tout entière en chacune. Car telle est la grâcedu Saint-Esprit. Voulez-vous savoir combien ces eaux sont abondantes? Voulez-vousconnaître la nature de ces eaux et apprendre qu'elles ne ressemblentpas aux nôtres, qu'elles sont bien supérieures, bien plusadmirables? Ecoutez les paroles de Jésus à la Samaritaine,pour comprendre combien cette source est abondante : L'eau que je donnerai,dit-il, au fidèle, deviendra en lui une fontaine d'eau jaillissantedans la vie éternelle. (Jean, IV, 14.) Il n'a pas dit sortante,il n'a pas dit coulante, mais jaillissante, pour marquer qu'elle est inépuisable.Ces eaux qui jaillissent d'une fontaine et se répandent de touscôtés sont celles que la fontaine ne peut plus contenir dansson sein, mais qu'un courant continu force à jaillir. Aussi pourmarquer l'abondance de ces eaux, il a dit : non pas qu'elles sortent, maisqu'elles jaillissent.
Voulez-vous savoir quelle est la nature de cette eau? Voyez àquoi elle sert. Elle est utile non pour la vie présente, mais pourla vie éternelle. Restons dans ce jardin, asseyons-nous prèsde la source, ne faisons pas comme Adam pour ne pas être comme luichassés de ce lieu. Ne nous laissons pas entraîner par defunestes suggestions, par les mensonges de Satan; restons dans le paradis,nous y trouverons la sûreté ; continuons de nous adonner àla lecture des Ecritures. Ceux qui sont assis à côtéd'une fontaine, qui jouissent de la fraîcheur qu'elle procure, qui,pour se protéger contre la chaleur, baignent souvent leur visagedans les eaux, se guérissent facilement de la soif, s'ils viennentà l'éprouver, par ce qu'ils trouvent le remède dansla source : ainsi celui qui est assis auprès de la fontaine dessaintes Ecritures, s'il est tourmenté par l'ardeur d'une passioninsensée, s'en délivre facilement en baignant son âmedans ces eaux; si la colère s'allume en lui et fait bouillonnerson coeur comme la chaleur fait bouillonner un vase, qu'il y jette un peude cette eau spirituelle et cette passion impudente sera bientôtcomprimée. En un mot, la lecture des Livres saints nous délivrede toute pensée mauvaise, comme de flammes dévastatrices.
2. C'est pourquoi David, ce grand prophète qui connaissait l'utilitéde la lecture des saints Livres, compare celui qui s'applique aux (53)Ecritures et qui passe sa vie avec elles, le compare, dis-je, àun arbre toujours verdoyant, planté sur le bord d'une rivière: Heureux l'homme qui n'a pas été dans l'assembléedes impies, qui ne s'est point arrêté dans la route des pécheurs,qui ne s'est point assis dans la chaire de pestilence, mais qui place sesaffections dans la loi du Seigneur et la médite jour et nuit, ilsera comme un arbre planté près d'un cours d'eau. (Ps. I,1 - 3.) L'arbre planté près d'un cours d'eau, croissant aubord même d'une rivière, jouit sans cesse d'une humiditéconvenable et brave impunément toutes les intempéries del'air; il ne craint pas les ardeurs desséchantes du soleil, ni l'airenflammé; ayant en lui-même une sève abondante, ilse défend contre la chaleur extérieure et la repousse: demême une âme qui se tient près des eaux de la sainteEcriture, qui s'en abreuve continuellement, qui recueille en elle-mêmecette rosée rafraîchissante de l'Esprit-Saint, devient supérieureà toutes les attaques des choses humaines, que ce soit la maladie,la médisance, la calomnie, l'insulte, la raillerie ou tout autremal; oui, quand toutes les calamités de la terre fondraient surcette âme, elle se défend facilement contre toutes ces attaques,parce que la lecture de l'Ecriture sainte lui fournit des consolationssuffisantes. Ni la gloire au loin répandue, ni la puissance bienétablie, ni l'assistance d'amis nombreux, aucune chose humaine enfin,ne peut consoler un homme affligé, comme la lecture de la sainteEcriture. Pourquoi donc? Parce que ces choses-là sont périssableset corruptibles, et que les consolations qu'elles donnent périssentaussi, la lecture de l'Ecriture sainte, c'est un entretien avec Dieu, etquand Dieu console un affligé, qui pourra le rejeter dans l'affliction?
Appliquons-nous donc à cette lecture, non pas seulement pendantces deux heures (cela ne suffirait pas pour nous sauver), mais toujours;que chacun rentré chez soi prenne en main les Livres divins et qu'ilréfléchisse sur les pensées qu'ils renferment, s'ilveut retirer de l'Ecriture sainte un secours continuel et suffisant. Cetarbre planté sur le bord de l'eau n'y reste pas seulement deux outrois heures, mais tout le jour, mais toute la nuit. Aussi ses feuillessont abondantes, ses fruits nombreux, et cependant nul homme ne l'arrose;mais placé près d'une rivière, ses racines attirentl'humidité et la communiquent comme par certains canaux àtout le tronc qui en profite: de même, pour celui qui lit continuellementla sainte Ecriture et qui se tient auprès de ces eaux, n'eût-ilaucun commentateur, la lecture seule, comme une espèce de racine,lui en fait retirer une très-grande utilité. Ah! je saisvos soucis, vos occupations, vos nombreux travaux : aussi ce n'est quedoucement et peu à peu que je vous amène à réfléchirsur l'Ecriture, et la lenteur de mon interprétation en rendra lesouvenir plus durable. Un orage tombant par torrents impétueux n'agitque sur la surface de la terre et reste inutile pour les couches inférieures;mais une pluie qui tombe doucement et peu à peu, comme de l'huile,pénètre plus profondément au moyen de certains vaisseaux,de certains canaux, remplit d'eau les cavités qu'elle rencontreet rend la terre bien propre à porter des fruits. Et nous aussi,nous faisons tomber doucement cette pluie spirituelle dans vos âmes.L'Ecriture, c'est un nuage spirituel, ses paroles et ses penséesc'est une pluie bien supérieure à la pluie matérielle;et cette pluie spirituelle, nous la faisons tomber lentement sur vos âmes,afin que nos paroles pénètrent jusqu'au fond. Aussi depuisquatre jours que cette interprétation est commencée, nousn'avons encore pu aller plus loin que le titre ; nous en sommes encoreoccupés. Il vaut bien mieux ne travailler qu'un petit champ, leremuer profondément et y, trouver en abondance les choses nécessairesque de travailler superficiellement de grandes: étendues de terrainet de n'aboutir qu'à se fatiguer en vain, sans profit, sans résultat.Je sais que cette lenteur déplait à beaucoup; mais ce n'estpas de leurs blâmes, c'est de votre utilité que je me soucie.Que ceux qui peuvent aller plus vite attendent leurs frères pluslents; ils peuvent bien les attendre, mais leurs frères plus faiblesne sauraient les atteindre. Aussi saint Paul nous recommande, ànous, de ne pas presser inopportunément les faibles qui ne peuventarriver à la perfection des forts, et aux forts de supporter l'impuissancedes faibles. (I Cor. VIII, 9.) C'est de votre utilité que je mesoucie, non du vain renom d'éloquence; c'est pourquoi les mêmespensées me retiennent si longtemps.
3. Le premier jour j'ai dit qu'il ne fallait pas passer sur les titressans s'y arrêter, et c'est alors que je vous ai lu l'inscriptionde l'autel et que je vous ai montré la sagesse de saint, Paul qui,(54) prenant pour ainsi dire un soldat étranger du milieu des ennemis,l'a fait passer dans sa propre armée. A cela s'est bornéenotre instruction du premier jour; ensuite, le deuxième jour, nousavons recherché quel était l'auteur du livre et nous avonstrouvé par la grâce de Dieu que c'était Luc l'évangéliste;nous avons établi ce point par bien des preuves qui demandaient,les unes plus, les autres moins de sagacité. Je sais que beaucoupde mes auditeurs n'ont pas suivi mes dernières déductions.ce qui ne m'empêchera pas de rechercher encore ces preuves plus difficilesà saisir. Les pensées qui frappent au premier abord servirontaux faibles, celles qui sont plus profondes plairont et seront utiles àceux qui ont de la pénétration. Il faut que nous servionsun repas varié et multiple, car les convives ont des goûtsvariés et multiples. Nous avons donc traité le premier jourdu titre, le second de l'auteur, le troisième, c'est-à-direhier, du commencement du livre et nous avons montré (nos auditeursle savent bien) ce, que c'est qu'un acte, ce que c'est qu'un miracle, ceque c'est que la bonne conduite, ce que c'est qu'un prodige, qu'un signe,qu'une puissance, quelle différence il y a entre eux, comment l'unest plus grand, l'autre plus utile, comment l'acte vertueux conduit parlui seul au royaume des cieux, comment le miracle séparé`de l'acte vertueux est banni du paradis. Aujourd'hui il nous faut acheverl'interprétation du titre et montrer ce que c'est que ce nom d'apôtres.Car ce n'est pas un nom sans signification; c'est le nom d'une autorité,de l'autorité la plus grande, de l'autorité la plus spirituelle,de l'autorité céleste. Attention donc. Dans le siècle,il y a bien des autorités de rangs divers, les unes sont plus hautes,les, autres moins : par exemple, pour commencer par les dignitésinférieures, il y a le procureur de la ville, au-dessus de lui legouverneur de la province, après celui-ci une autorité plusgrande encore; dans la hiérarchie militaire, il y a le maîtredes soldats, puis le préfet, plus haut encore la dignitéde consul. Ce sont là autant d'autorités, mais de degrésdifférents: il en est de même dans l'ordre spirituel, on yremarque aussi beaucoup de dignités de divers degrés; maisla plus élevée de toutes, c'est la dignité d'apôtres.
Je me sers de cette comparaison pour vous faire passer des choses visiblesaux choses invisibles. C'est ainsi que fait le Christ; pour parler du Saint-Esprit , il emprunte des figures à l'eau : Quiconque boit de cetteeau aura encore soif, dit-il, au contraire qui boira de l'eau que je luidonnerai n'aura jamais soif. (Jean, IV, 13.) Voyez-vous comme des chosesvisibles il conduit aux invisibles? C'est ainsi que nous faisons et nousmarchons de bas en haut, afin que notre parole en soit plus claire. Parlantd'autorités, nous avons indiqué des autorités nonspirituelles, mais temporelles, pour vous conduire des unes aux autres.Avezvous entendu combien j'ai énuméré d'autoritésvisibles, les unes plus grandes, les autres moins, et combien la dignitéde consul est au-dessus de toutes comme la tête et le sommet? Voyonsquelles sont les dignités spirituelles. C'est une dignitéspirituelle que celle de prophète; en voici d'autres, celles d'évangéliste,de pasteur, de docteur; les uns ont le don des miracles, les autres desguérisons, d'autres encore de l'interprétation des langues.Ces noms sont des noms de grâces, mais ces grâces ont donnénaissance dans l'Église à des fonctions, à des dignités.Le prophète est un dignitaire; l'exorciste un dignitaire; chez nous,le pasteur et le docteur sont des dignitaires spirituels; mais par dessustoutes ces dignités se trouve la dignité d'apôtre.Et comment le voyez-vous? C'est qu'un apôtre est avant tous ceux-là,et ce qu'est le consul dans les dignités de ce monde, l'apôtrel'est dans les dignités spirituelles : il y tient le premier rang.Écoutez saint Paul énumérant ces dignités etplaçant au degré le plus élevé celle d'apôtres.Que dit-il donc? Dieu a établi dans l'Église, premièrementdes -apôtres, secondement des prophètes, troisièmementdes docteurs et des pasteurs, ensuite le don des guérisons.
Voyez-vous quelle est la charge la plus sublime ? Voyez-vous l'apôtreassis au premier rang, n'ayant personne au-dessus de lui, plus élevéque lui? Saint Paul place au premier lieu les apôtres,, au secondles prophètes, au troisième les docteurs et les pasteurs,ensuite ceux qui possèdent la grâce des guérisons,ceux qui soignent les malades, les directeurs,, ceux qui ont le don deslangues. Mais la dignité d'apôtre n'est pas seulement la têtedes autres dignités, elle en est encore la base et la racine. Latête,.placée au-dessus du corps, n'en est pas seulement lamaîtresse et la dominatrice, mais encore, si j'ose le dire, la racine: car les nerfs qui pénètrent dans toutes les parties (55)du corps sortent d'elle, du cerveau, et recevant d'elle les esprits animenttout le corps; de même la dignité d'apôtre, maîtresseet dominatrice des autres, non-seulement les surpasse, mais contient enelle-même la racine de toutes les autres. Le prophète peutne pas être apôtre et prophète ; mais l'apôtreest nécessairement prophète, il a le don des guérisons,des langues et de l'interprétation; ainsi cette dignité estla source et la racine des autres.
4. Oui, il en est ainsi, j'en atteste saint Paul. Mais disons d'abordce que c'est que le don des langues Qu'est-ce donc que le don des langues?Autrefois celui qui avait été baptisé et qui croyaitparlait diverses langues quand le Saint-Esprit était descendu surlui. Comme les chrétiens d'alors étaient. encore faibleset qu'ils ne pouvaient voir des yeux du corps les grâces spirituelles,il leur était accordé une grâce sensible pour que cequi était spirituel leur devînt évident, et le baptisése mettait à parler notre langue, celle des Perses, celle des Indiens,celle des Scythes pour apprendre aux infidèles qu'il avait reçulEsprit-Saint. C'était là un miracle sensible, je veux direce don des langues; c'était un des sens du corps qui le percevait;quant à la grâce du Saint-Esprit, grâce spirituelleet invisible, ce signe sensible la rendait manifeste. Voilà en quoiconsistait le don des langues. Cet homme qui naturellement ne connaissaitqu'une langue, en parlait plusieurs que lui avait enseignées' lagrâce; on voyait un homme un par le nombre, mais multiple par lagrâce , ayant plusieurs bouches et plusieurs langues. Voyons commentl'Apôtre posséda ce don ainsi que tous les autres. De celui-ciil dit: Je parle plus de langues que vous tous. (I Cor. XIV,18.) Vous voyezcomme on retrouve en lui cette diversité des langues; et non-seulementon l'y retrouve, mais avec plus de variété que dans toutautre fidèle , car il ne dit pas seulement : Je puis parler voslangues, mais je parle plus de langues que vous tous. Quant au don de prophétiequ'il avait, voici comme il le manifeste : l'Esprit dit clairement quedans les derniers jours viendront des temps périlleux. (I Tim. IV,1.) Que ce soit une prophétie que d'annoncer ce qui arrivera àla fin des siècles, tout le monde le voit. Et en un autre endroit:Or sachez qu'à la fin des jours viendront des temps périlleux(II Tim. III, 31) ; et en un autre encore: Je vous affirme, sur la paroledu Seigneur, que nous qui vivons et qui sommes réservés pourl'avènement du Seigneur, nous ne préviendrons pas ceux quise sont déjà endormis. (I Thess. IV, 14.) C'est làencore une prophétie. Voyez-vous qu'il a le don des langues et celuide prophétie? Voulez-vous voir qu'il a la grâce de guérir?Mais les preuves ne sont-elles pas inutiles ici, puisque nous voyons cedon de guérison appartenir, non-seulement aux apôtres, maisencore à leurs vêtements? Qu'il ait été le docteurdes nations, il le dit partout, et il ajoute qu'il embrassa dans sa sollicitudela terre entière: et qu'il gouverna les Eglises. Ainsi quand vousentendez énumérer les diverses dignités et dire: premièrementles apôtres, secondement les prophètes, troisièmementles pasteurs et les docteurs, ensuite ceux qui possèdent le donde guérison, d'assistance, de direction, le don des langues, sachezque la réunion de tous ces dons se trouve dans la dignitéd'apôtre comme dans la tête. Pensiez-vous que le nom d'apôtrefût sans signification? Vous savez maintenant tout ce qu'il renfermede grandeurs. Et si nous avons traité cette matière ce n'estpas pour faire parade de notre science, car ces paroles sont moins lesnôtres que les paroles de l'Esprit-Saint dont la grâce exciteles plus négligents et ne leur laisse rien omettre.
Ce ne serait pas sans raison que nous appellerions un apôtre consuldans l'ordre spirituel. Les apôtres, ce sont des magistrats choisispar Dieu, magistrats non préposés à telle nation,à telle ville, mais désignés pour prendre tous ensemblesoin de toute la terre. Oui, ce sont des magistrats spirituels, et je vaisessayer de vous le montrer, afin qu'après cette démonstrationvous sachiez que les apôtres sont aussi élevés au-dessusdes magistrats. de l'ordre temporel que ceux-ci le sont au-dessus d'enfantsqui se livrent aux jeux de leur âge. La magistrature spirituelleest bien plus- grande que la magistrature temporelle et plus nécessaireà notre vie : quand elle disparaît, tout tombe et se dissout.Quel est le caractère distinctif du magistrat? Qui faut-il regardercomme revêtu de cette dignité? Celui qui est maîtrede la prison, qui peut enchaîner les uns, relâcher les autres,renvoyer ceux-ci; enfermer ceux-là, ou encore remettre- les dettes,acquitter certains débiteurs et en forcer d'autres à payer,envoyer à la mort et rappeler de la mort : ou plutôt ce n'estpas là le pouvoir d'un magistrat, mais d'un roi, et encore ce pouvoir(56) n'appartient-il pas tout entier même aux rois. Car ils ne- peuventrappeler de la mort celui qui a quitté la vie, mais celui seulementqu'on conduit à la mort; ils peuvent annuler une sentence, maisrappeler proprement de la mort, ils ne le peuvent; le pouvoir qu'ils ontest bien petit et le pouvoir le plus grand, ils en sont privés.De plus, nous reconnaissons un magistrat à sa ceinture, àla voix du héraut, aux licteurs qui l'accompagnent, à sonchariot, à son épée :car ce sont là les marquesdu pouvoir. Voyons si la dignité d'apôtre a les mêmesinsignes; non, ce ne sont pas les mêmes, mais des insignes bien supérieurs.Comparons-les, pour vous montrer que d'un côté il n'y a quedes noms, et que de l'autre sont les réalités; pour vousmontrer que la différence qu'il y a entre les magistrats civilset les apôtres est la même à peu près qu'entreles enfants qui jouent aux magistratures, et les hommes qui exercent cesmagistratures, et, si vous le voulez, commençons par le pouvoir'dedispenser de la prison. Nous avons dit que le magistrat peut relâcherou enchaîner. Voyez si les apôtres n'ont pas le mêmepouvoir: Tous ceux que vous lierez sur la terre seront liés dansles cieux, et tous ceux que vous délierez sur la terre seront déliésdans les cieux. (Matth. XVIII, 18.) Vous voyez des deux côtésautorité sur la prison; le nom est le même, mais que la choseest différente ! Il y a liens et liens, mais les uns sur la terre,les autres dans le ciel . car c'est le ciel qui est la prison sur laquelleles apôtres ont puissance. Voyez donc combien leur pouvoir est grandhabitant notre terre, ils portent leur sentence, et cette sentence estassez puissante pour pénétrer dans les cieux. Des rois assemblésen une même ville portent des décrets et des lois, qui sefont respecter par toute la terre: de même les Apôtres assemblésen un seul lieu portèrent des lois, et telle a étél'efficacité de ces lois qu'elle s'est fait sentir non-seulementpar toute la terre, mais qu'elle a pénétré jusqu'àuplus haut des cieux. Vous voyez deux prisons, l'une sur la terre, l'autredans le ciel; l'une pour les corps, l'autre pour les âmes, ou plutôtà la fois pour les âmes et pour les corps; leurs liens n'étreignentpas seulement les corps, mais aussi les âmes.
5. Voulez-vous voir comment ils avaient la puissance de remettre lesdettes ? Ici encore vous apercevrez une grande différence; ils remettaient,non l'argent, mais les péchés : Ceux à qui vous remettrezles péchés, dit Jésus-Christ, ils leur seront remis;et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. (Jean,XX, 23.) Est-il besoin de vous montrer après cela qu'ils envoyaientà la mort et qu'ils rappelaient de la mort, non-seulement aprèsla sentence, non-seulement au moment du supplice, mais qu'ils ressuscitaientceux qui étaient déjà morts et corrompus? Mais oùont-ils condamné à mort? Où ont-ils délivréde la mort? Ananie et Saphire furent convaincus de sacrilège; quoiqu'ilsn'eussent caché qu'un argent qui était le leur, ce n'en étaitpas moins un attentat sacrilège : cette somme, après la promessequ'ils avaient faite, ne leur appartenait plus. Que fit donc l'apôtre?Ecoutez et vous verrez que, assis en quelque sorte sur un tribunal, ilcite le sacrilège, interroge comme fait le juge et ensuite prononcela sentence. Un interrogatoire en effet précéda la condamnation.Le crime, il est vrai, était patent; mais pour faire voir àceux qui n'étaient pas présents la justice de sa sentence,il interroge en ces termes : Pourquoi Satan s'est-il emparé de toncoeur jusqu'à te faire mentir à l'Esprit-Saint et fraudersur le prix de ton champ ? Restant entre tes mains, ne demeurait-il pasà toi? Et vendu n'était-il pas encore en la puissance ? Cen'est pas aux hommes que tu as menti, mais à Dieu. (Act. V, 3, 4.)Et quel effet produisirent ces paroles sur Ananie? Il tomba et il expira.Voyez-vous que les apôtres ont le pouvoir du glaive? Quand vous entendezdire à saint Paul : Prenez en toutes circonstances le glaive del'Esprit qui est la parole de Dieu (Eph. VI, 17), souvenez-vous de cettesentence, souvenez-vous que frappé non par l'épée,mais par la parole, le sacrilège est tombé. Voyez-vous ceglaive aiguisé, ce glaive nu? Il n'y a pas de lame, pas de poignée,pas de mains; mais, au lieu de mains, c'est la langue, au lieu d'une lame,ce sont des paroles qui ont mis à mort le coupable Ananie.
Après lui vint sa femme; l'Apôtre voulait lui présenterune occasion de se mettre hors de cause, de se rendre digne de pardon,et pour cela il lui demanda encore : Dites-moi si vous avez vendu le champce prix-là. Il savait bien qu'on ne l'avait pas vendu ce prix-là;mais c'était pour l'amener à résipiscence par soninterrogation, pour lui faire reconnaître sa faute, pour lui accorderson pardon, qu'il lui parlait ainsi; et cette femme persista dans son (57)impudence: aussi partagea-t-elle le châtiment de son mari. Voyez-vousle pouvoir de disposer de la prison? Voyez-vous comme les apôtrespeuvent envoyer à la mort? Mais voyons un pouvoir plus grand encore,celui de rappeler de la mort. Tabithe, une chrétienne célèbrepar ses nombreuses aumônes, était morte, et on avait couruaussitôt vers les apôtres ; car on savait qu'ils avaient. pouvoirde vie et de mort; on savait que ce pouvoir était venu du ciel surla terre. Que fit Pierre lorsqu'il fut arrivé? Tabithe, levez-vous(Act. IX, 40), dit-il. Il ne lui fallut ni grands apprêts, ni serviteurs,ni ministres; il lui suffit d'une parole pour la ressusciter; la mort entenditcette voix et elle ne put retenir sa victime. Voyez-vous combien est puissantela voix de ces juges? Celles de nos juges sont bien faibles : qu'ils commandentet s'il n'y a pas de serviteur pour leur obéir, rien ne s'exécute;mais là il n'est pas besoin de ministres; l'apôtre parle etaussitôt la chose se fait. Vous avez vu la prison dont ils disposentet qui est le signe caractéristique de leur puissance ; vous lesavez vus remettre les péchés, chasser la mort, rappeler àla vie. Voulez-vous voir quelle est leur ceinture? Le Christ les a envoyésceints, non de cuir, mais de vérité; ceinture vénérableet spirituelle; aussi dit-il Ceignant vos reins de la vérité.(Ephés. VI,14.) Leur autorité est spirituelle et elle n'abesoin de rien de sensible : Toute la gloire de la fille du roi est àl'intérieur. (Ps. XLIV, 14.)
Mais quoi ! voulez-vous voir leurs bourreaux? Les bourreaux sont ceuxqui châtient les coupables, les suspendent au gibet, leur déchirentles flancs, les tourmentent, les punissent. Voulez-vous les voir? Ce nesont pas des hommes que les apôtres ont pour bourreaux, mais le diablelui-même et ses démons; oui, quoique revêtus de chairet d'un corps, les apôtres avaient pour les servir des puissancesspirituelles. Entendez avec quelle autorité saint Paul leur donnaitses ordres: écrivant au sujet du fornicateur, il dit : Livrez-leà Satan pour la mort de sa chair. (I Cor. V, 5.) Au sujet de quelquesblasphémateurs il en usa de même : Je les ai livrés,dit-il, à Satan, pour qu'ils apprennent à ne point blasphémer.(I Tim. I, 20.) Que me reste-t-il à vous montrer? Qu'ils ont deschars? Je puis vous montrer même cela. Comme Philippe, aprèsavoir baptisé l'eunuque et l'avoir initié aux saints mystères,avait besoin de s'en retourner, l'Esprit l'enleva et il se trouva transportédu désert à Azot. (Act. VIII, 39, 40.) Voyez-vous ce charrapide, cet attelage plus prompt que le vent? L'apôtre devait monterjusque dans le paradis, quelle distance ! quel intervalle ! Enlevétout à coup, il y fut transporté sans aucun effort et enun instant. (II Cor. XII, 2.) Voilà le char des apôtres; lavoix de leur héraut est digne de leur autorité. Ce n'estpas un homme qui, marchant devant eux, élevait la voix, mais lagrâce de l'Esprit-Saint, l'éclat des miracles qui a une voixplus retentissante que la trompette; voilà comme l'Esprit-Saintleur ouvrait la route. Si les chefs des peuples paraissent dans un teléclat que leurs sujets n'osent facilement les aborder, il en futde même des apôtres. Parmi les autres aucun n'osait se joindreà eux; mais le peuple les exaltait. (Act. V, 13.) Vous voyez qu'ilspeuvent jeter en prison, remettre les dettes, qu'ils ont le glaive, qu'ilsportent une ceinture, qu'ils voyagent sur un char, qu'une voix plus retentissanteque la trompette les devance, qu'ils se montrent environnés d'ungrand éclat.
6. Il faut maintenant vous montrer toutes leurs belles actions, vousfaire voir combien ils ont été utiles à la terre :car les chefs ne sont pas seulement chefs pour recevoir des honneurs, maissurtout pour déployer en faveur de leurs sujets une grande sollicitude,une grande affection. Toutefois, comme mon discours est déjàplus long qu'il ne faut, renvoyant ce sujet à une autre réunion,j'essayerai de m'adresser maintenant aux néophytes. Et ne regardezpas cette pensée comme hors de saison. J'ai déjà ditque l'on peut encore être appelé néophyte non pas dixet vingt jours, mais dix et vingt ans après avoir reçu lebaptême, pourvu que l'on soit vigilant et sage. Quelle est la meilleureexhortation que je puisse leur adresser? Ce sera de leur rappeler leurnaissance, la première et la seconde, celle du corps et celle del'âme, et de leur montrer la différence entre les deux. Ouplutôt ce n'est pas de nous qu'ils doivent apprendre cela, le filsdu tonnerre leur parlera lui-même, le disciple bien-aimé duChrist, saint Jean. Que dit-il? A tous ceux qui l'ont reçu, il adonné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu (Jean, II, 12); puis leur rappelant leur première naissance, et par cette comparaisonleur montrant la grandeur de la grâce qu'ils avaient reçue,il dit : Qui ne sont point nés dit sang, ni de la volontéde l'homme, mais de Dieu. (Jean, I, l3.) Une seule (58) parole suffit pourleur faire voir leur noblesse. O chaste enfantement ! ô naissancespirituelle ! ô nouvelle vie ! Conception et pas d'entrailles, naissanceet pas de sein, enfantement en dehors de toute oeuvre de la chair, enfantementpar la grâce et la charité de Dieu, enfantement oùil n'y a que joie et allégresse ! Le premier ne ressemble pas àcelui-ci, il commence par les gémissements. L'enfant sortant dusein de sa mère fait entendre un premier cri mêlé delarmes, comme le dit un auteur : Son premier cri, comme celui de tous lesautres, fut un cri de douleur. (Sag. VII, 3.) Gémissements àl'entrée de la vie, larmes au début de la carrière,c'est ainsi que la nature nous présage dès le commencementun avenir douloureux. Pourquoi l'enfant pleure-t-il en naissant àla lumière ? Le voici : avant le péché, Dieu dit :Croissez et multipliez (Gen. I, 28), c'était une bénédiction: mais: tu enfanteras dans la douleur (Gen. III,16), dit-il aprèsle péché : Voilà le châtiment. Et à notrenaissance, il n'y a pas seulement des larmes, mais aussi des langes etdes liens, des larmes à la naissance, des larmes à la mort,des langes à la naissance, des langes à la mort, pour quevous compreniez que la vie finit par la mort et trouve là son terme.Mais il n'en est pas de même de cette seconde naissance. Pas de larmes,pas de langes; en naissant on est affranchi et déjà prêtau combat ; les mains et les pieds sont libres pour courir et lutter; là,pas de gémissements, pas de larmes: il n'y a que des embrassements,des caresses, des témoignages d'amitié de frères quireconnaissent un de leurs propres membres, qui retrouvent un frèrerevenant d'un lointain voyage. Car, avant le baptême, le néophyteétait l'ennemi; après le baptême il est devenu l'amide notre commun Maître; aussi nous nous réjouissons tous;c'est pourquoi le baiser s'appelle paix pour nous apprendre que Dieu amis fin à la guerre et que nous sommes rentrés en grâceavec lui. Gardons-la toujours, cette paix, conservons-la, faisons durercette amitié, afin de mériter les tabernacles éternels,par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui soient au, Père, gloire, honneur, puissance,ainsi qu'à l'Esprit saint et vivificateur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
QUATRIÈME HOMÉLIE
Qu'il n'est pas sans péril de taire te qu'on entend àl'église. Pourquoi les Actes des Apôtres se lisent àla Pentecôte ? Pourquoi le Christ ne s'est-il pas montréà tous les hommes après sa résurrection ! Que lesmiracles opérés par les Apôtres donnèrent unedémonstration plus claire de sa résurrection que n'auraitfait sa vie elle-même.
1. La plus grande partie de la dette que m'avait fait contracter cetitre d'Actes des apôtres, je l'ai acquittée les jours précédents;et le peu qui vous reste dû je viens le payer aujourd'hui. Conservez-vousavec soin les leçons que vous avez entendues et mettez-vous votrezèle à les garder? Interrogez-vous sur ce point, vous quiavez reçu une somme d'argent et (59) qui devrez en rendre compteau Maître en ce jour où ceux à qui on aura confiédes talents seront appelés pour rendre leurs comptes, oùle Christ redemandera à ces banquiers le capital et les intérêts.Il te fallait, dit-il, remettre mon argent aux banquiers, et de retourje l'aurais redemandé avec les intérêts. (Matth. XXV,27.) O grande et indicible charité de notre Maître ! Il défendaux hommes de prêter à usure et il prête lui-mêmeà usure. Pourquoi? Parce que la première usure est mauvaiseet digne de blâme, tandis que la seconde est bonne et digne d'éloges.La première usure, je veux dire celle de l'argent; ruine et celuiqui prête et celui qui emprunte; elle perd l'âme de celui quireçoit l'usure et écrase la pauvreté de celui quila donne. Quoi de plus triste que de voir un homme spéculer surla pauvreté de son prochain et faire commerce du malheur de sesfrères ! Il porte une figure humaine et n'a rien que d'inhumaindans sa conduite; il devrait tendre la main à son frère etil précipite dans l'abîme celui qui a besoin de secours. Quefais-tu, ô homme? Le pauvre ne va pas chez toi pour que tu augmentessa pauvreté, mais pour que tu la soulages, et ta conduite ne diffèrepas de celle des empoisonneurs. Ceux-ci cachent leurs embûches secrètesdans les mets habituels de leurs victimes, et ceux-là, cachant sousun air d'humanité leur usure fatale ne laissent pas apercevoir lemal à ceux qui doivent prendre ce breuvage mortel. Aussi il estbon de rappeler ce qui a été dit du péché,et à ceux qui prêtent à usure, et à ceux quiempruntent ainsi. Or, qu'a-t-il été dit du péché? Pour un peu de temps, il plaît au palais; mais ensuite il est plusamer que le fiel et plus pénétrant qu'une épéeà deux tranchants. (Prov. V, 3, 4.) Voilà ce qu'éprouventles emprunteurs; dans votre détresse vous prenez l'argent qu'onvous prête, vous vous procurez ainsi une consolation, mais bien petiteet de courte durée; et ensuite lorsque les intérêtss'accumulent et que le fardeau dépasse vos forces, cette douceurqui flattait le palais devient plus amère que le fiel, plus perçantequ'une épée à deux tranchants, et vous êtesforcés d'abandonner en toute hâte le bien de vos pères.
2. Mais des choses sensibles passons aux choses de l'esprit . Il fallait,dit-il, remettre mon argent aux banquiers, et par les banquiers chargésde le faire valoir c'est vous qu'il entend : vous, à qui s'adressentces paroles: Et pourquoi Dieu vous appelle-t-il banquiers? Pour vous apprendreà peser toutes paroles avec le même soin que les banquiersmettent à l'examen et à l'admission des monnaies. De mêmeque les banquiers refusent une pièce de monnaie altéréeou mal frappée, tandis qu'ils reçoivent celle qui est bonneet sans défaut; de même, suivant cet exemple, n'acceptez pastoute parole, rejetez celle qui est impure et corrompue, mais admettezdans votre souvenir celle qui est bonne et salutaire. Oui, oui, vous avezdes plateaux, vous avez une balance non d'airain ni de fer, mais de saintetéet de foi: or, c'est avec cette balance que vous devez peser toute parole,C'est pourquoi on vous dit : soyez d'excellents banquiers, non pour que,vous établissant sur une place publique vous comptiez de l'argent,mais pour que vous soumettiez les paroles à une épreuve rigoureuse;c'est pourquoi saint Paul dit: Eprouvez tout, ne retenez que ce qui estbon. (I Thess. V, 21.) De plus, ce nom de banquiers nous fait entendrequ'il faut non-seulement que nous éprouvions, mais encore que nousdistribuions les richesses. Si les banquiers, se contentant de recevoirl'argent, l'enfermaient chez eux sans le mettre en circulation, leur gainserait nul : il en est tout à fait de même des auditeurs dela parole divine, Si, vous contentant d'entendre une instruction, vousla gardez en vous sans la communiquer aux autres, tous vos soins n'aboutirontà rien. Dans les maisons de banque nous voyons sans cesse entreret sortir : qu'il en soit de même pour nos instructions. Chez lesbanquiers, vous voyez les uns peser l'argent, les autres, le prendre etl'emporter aussitôt, et cela dure tout le jour. Aussi, bien qu'ilsn'aient rien en propre, néanmoins comme ils se servent des richessesd'autrui pour des choses nécessaires, elles leur rapportent un grandprofit. Faites de même. Ce ne sont pas, il est vrai, vos paroles,mais celles de l'Esprit-Saint : toutefois, si vous les employez pour unbon usage, vous en retirerez un grand profit spirituel : voilà pourquoiDieu vous appelle banquiers.
Et pourquoi donne-t-il à la parole le nom d'argent? Le voici: de même que l'argent doit porter comme signe distinctif l'effigiedu roi sans laquelle la monnaie, loin d'être valable, est regardéecomme fausse, de même la doctrine de la foi doit être marquéeau coin parfait du Verbe. En outre, l'usage de l'argent (60) c'est, pourainsi dire, notre vie, l'argent est la condition de tous les contrats ;achats ou ventes, c'est par lui que tout se fait. Il en est de mêmede la doctrine de la foi; cette monnaie spirituelle est la condition etla base de tous les contrats spirituels : par exemple, si nous voulonsacheter quelque chose à Dieu, nous employons comme monnaie le langagede la prière et nous obtenons ce que nous demandons. Si nous voyonsnotre frère plongé dans l'indifférence et le vice,nous gagnerons son salut, nous achèterons sa vie, en employant commemonnaie la parole doctrinale.
Aussi devons-nous mettre tous nos soins à garder et àretenir les enseignements de la chaire pour en faire part aux autres :car on nous redemandera les intérêts de cet argent. Appliquons-nousà recevoir cette monnaie afin de pouvoir la communiquer aux autres: car chacun, s'il le veut, peut enseigner. Vous ne pouvez adresser desreproches à une grande assemblée ; mais -vous pouvez donnerun avis à votre femme. Vous ne pouvez parler à une si grandefoule; mais vous pouvez adresser à votre fils des paroles sages.Vous ne pouvez enseigner à cette multitude la doctrine du salut;mais vous pouvez rendre meilleur votre serviteur. Cette réunionde disciples ne dépasse pas vos forces; cette manière d'enseignerne dépasse pas votre intelligence; bien plus, il vous est plus facilequ'à moi de travailler à l'amendement de ces personnes. Pourmoi, je ne me trouve avec vous le plus souvent qu'une ou deux fois la semaine,et vous, vous avez continuellement dans votre propre maison les disciplesdont je vous parle, votre femme, vos enfants, vos serviteurs, au foyer,à la table : aussi vous pouvez à tout instant du jour lesreprendre. Et, d'un autre côté, les soins à donnervous sont plus faciles: pour moi, qui m'adresse à une foule aussinombreuse, je ne sais pas quelle est la passion qui trouble votre âme,et à chaque réunion je suis forcé d'indiquer tousles remèdes; pour vous, vous pouvez agir tout autrement et avecbien moins de peine opérer la guérison : car vous connaissezparfaitement les fautes de ceux qui habitent sous le même toit quevous : aussi vous pouvez y apporter un remède plus prompt.
3. Donc, mes chers Frères, ne soyons pas insouciants du salutde ceux qui habitent avec nous : Si quelqu'un, dit saint Paul, n'a passoin des siens et surtout de ceux de sa maison,
il a renié la foi et il est pire qu'un infidèle. (I Tim.V, 8.) Vous voyez comment saint Paul traite ceux qui négligent lesgens de leur maison; et c'est avec raison : car celui qui ne prend passoin des siens, dit-il, comment s'occupera-t-il des étrangers? Cetteexhortation, direz-vous, n'est pas nouvelle dans ma bouche, c'est vrai,néanmoins je ne cesserai pas de vous la répéter, bienque je sois innocent désormais de la négligence des autres: Il le fallait, dit le Seigneur, remettre mon argent aux banquiers, etc'est la seule chose qu'il demande. Pour moi j'ai remis l'argent et jen'ai plus de compte à rendre; cependant, bien que ma responsabilitésoit dégagée, et que je n'aie pas de châtiment àredouter, j'agis comme si j'étais encore responsable et exposéà la punition, tant je crains et je tremble pour votre salut.
Que personne donc n'apporte à écouter ces instructionsde l'insouciance, de la négligence; ce n'est pas en vain, ce n'estpas sans motif que je fais de si longs exordes; c'est pour que vous preniezplus de soin de ce dépôt de la parole que je vous confie,et empêcher que vous ne retourniez chez vous sans profit, n'étantvenus à l'église que pour vous dissiper et nous donner devains applaudissements. Ce ne sont pas vos louanges que je recherche, maisvotre salut. Ceux qui luttent au théâtre attendent et reçoiventdu peuple cette récompense; nous, ce n'est pas pour cela que nouscombattons, mais bien pour obtenir du Maître la récompensequ'il a promise. Aussi je reviens souvent sur ces pensées, afinque répétées fréquemment elles descendent jusqu'aufond de votre âme. Les arbres qui ont jeté de profondes racinessont inébranlables aux assauts des tempêtes: de mêmeles pensées qui ont pénétré profondémentdans l'âme résistent plus facilement à la dissipationqu'apportent les affaires. Dites-moi, mon cher auditeur, si vous voyiezvotre enfant mourir de faim, pourriez-vous rester insensible à sadétresse et ne vous exposeriez-vous pas à tout pour apaisersa faim? Eh bien ! vous feriez cela pour un enfant qui manque de pain,et pour celui qui manque de la doctrine du salut vous seriez insensible! Seriez-vous encore digne d'être appelé père ? Etpourtant cette faim est d'autant plus funeste que l'autre, qu'elle conduità une mort bien plus triste : aussi demande -t-elle de notre partune pitié plus grande : Nourrissez vos enfants, est-il dit, dansla discipline et la correction du (61) Seigneur. (Ephés. VI, 4.)C'est là la plus belle occupation des pères, le plus noblesouci des parents. Car voici le signe auquel je reconnais un naturel noble,c'est à voir donner plus de soin aux choses spirituelles qu'auxtemporelles. Mais en voilà assez pour l'exorde; il faut maintenantpayer notre dette; si je vous ai adressé cette longue exhortation,c'est pour que vous recueilliez avec soin ce que je vais vous payer. Quelleest la dette que j'ai contractée envers vous, il y a quelques jours?L'avez-vous si vite oubliée? Il faut donc que je vous la rappelleet d'abord que je vous relise ce titre sur lequel j'ai déjàversé un premier à-compte, que je vous redise ce que je vousai payé et que nous voyons enfin ce qui nous reste. Qu'ai-je doncpayé en premier lieu? J'ai dit qui avait écrit le livre desActes, qui en avait été le père ou plutôt leministre; ce n'est pas saint Luc qui a fait les actes qu'il raconte, iln'a été que le ministre de la parole.
Au sujet des Actes eux-mêmes, j'ai dit ce que signifie ce nom;j'ai parlé aussi de cette appellation d'apôtre. Il faut diremaintenant pourquoi nos pères ont réglé que ce livredes Actes serait lu au jour de la Pentecôte. Peut-être voussouvenez - vous que j'avais aussi promis d'en donner la raison. Ce n'estpas sans motif et sans cause que nos pères ont fixé ces temps;ils ont agi en cela guidés par de sages raisons, non dans le desseinde soumettre notre liberté à la loi des temps, mais par condescendancepour les pauvres et les faibles, et afin de les enrichir des fruits dela science et de les fortifier par l'aliment de la sagesse. Et pour vouspersuader que, s'ils ont observé les temps, ce ne fut point pours'assujettir à une observance rigoureuse, mais par condescendancepour les faibles, écoutez ce que dit saint Paul : Vous observezcertains jours, certains mois, certains temps, certaines années.Je crains d'avoir travaillé en vain parmi vous. (Gal. IV, 10, 11.)Et vous, grand Apôtre, est-ce que vous n'observez pas certains jours,certains temps, certaines années? Eh quoi ! Mais, à voircelui qui défend d'observer les jours, les mois, les temps, lesannées ; à le voir, dis-je, les observer lui-même,que penserons-nous, dites-moi? Qu'il est en contradiction, en lutte aveclui-même ? Non, certes, mais que voulant aider la faiblesse de ceuxqui observaient les temps, il s'est soumis pour eux à cette observance.Les médecins font de même, lorsqu'ils goûtent les premiersles mets préparés pour leurs malades, non qu'ils en aientbesoin, mais par condescendance pour ces infirmes. C'est ainsi que fitsaint Paul; sans avoir besoin d'observer les temps, il les a observéspour délivrer ceux qui les observaient de cette vaine pratique.Et quand est-ce que saint Paul a observé les temps? Attention, jevous prie : Le lendemain, nous arrivâmes par mer à Milet.Car Paul s'était proposé de passer Ephèse sans y prendreterre, de peur d'éprouver quelque retard en Asie; il se hâtaitafin d'être, s'il lui eût été possible, le jourde la Pentecôte à Jérusalem. (Act. XX, 15, 16.) Vousvoyez que celui qui avait dit : N'observez ni les jours, ni les mois, niles temps, observe lui-même le jour de la Pentecôte.
4. Et il n'observe pas seulement le jour, mais le lieu; il ne se hâtaitpas seulement pour passer le jour de la Pentecôte, mais pour le passerà Jérusalem. Que faites-vous, ô bienheureux Paul? Jérusalemest détruite, la malédiction divine a rendu désertle saint des saints, la religion d'autrefois est abolie; vous-mêmevous criez aux Galates : Vous qui espérez d'être justifiéspar la loi, vous êtes déchus de la grâce (Gal. V, 4),et pourquoi nous ramenez-vous de nouveau sous le joug de la loi ? Cettequestion n'est pas légère, de savoir si saint Paul se contreditlui-même. Ce ne sont pas seulement les jours que saint Paul observe,mais encore les autres préceptes de la loi, et c'est lui qui crieaux Galates : Voici que moi, Paul, je vous dis que, si vous vous faitescirconcire, le Christ ne vous servira de rien. (Gal. V, 2.)
Ce Paul qui disait: Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vousservira de rien (Act. XVI,1-3), a circoncis lui-même Timothée.Paul, dit l'Ecriture, ayant trouvé à Lystre un jeune homme,fils d'une femme juive fidèle et d'un père gentil, le circoncit.Ils ne voulait pas confier la mission d'enseigner à un incirconcis.Pourquoi en agissez-vous ainsi, ô bienheureux Paul? Par vos parolesvous détruisez la circoncision et par vos actes vous la ramenez? Non, répond-il, je ne la ramène pas, je la détruis,au contraire, par mes actes. Car Timothée était fils d'unefemme juive fidèle, mais d'un père infidèle : il étaitdonc d'une race incirconcise. Mais comme saint Paul allait l'envoyer pourservir de maître aux Juifs, il ne voulut pas leur envoyer un incirconcisde peur qu'ils ne refusassent d'entendre sa parole. C'est donc pour préluderà la destruction de la (62) circoncision et ouvrir la route àl'enseignement de Timothée qu'il le circoncit, afin de détruirela circoncision. Aussi dit-il: Je me suis fait comme juif avec les juifs.(I Cor. IX, 20.) Ce n'est pas pour devenir juif que saint Paul parle ainsi,mais pour amener à renoncer au judaïsme ceux qui étaientrestés juifs; c'est pour le même motif qu'il circoncit Timothée,c'est-à-dire pour détruire la circoncision. Il se servaitdonc de la circoncision contre la circoncision. Timothée reçutla circoncision pour avoir accès auprès des Juifs et leséloigner peu à peu de cette pratique. Voyez-vous pourquoiPaul observa et la circoncision et la Pentecôte? Voulez-vous queje vous le montre observant d'autres points de la loi? Faites attention.Il monta un jour à Jérusalem, et les Apôtres le voyantlui dirent: Tu vois, frère, combien de milliers de juifs ont cru.Or, ils ont ouï dire que tu portes par tes enseignements àabandonner la loi. Que faire donc ? Fais ce que nous te disons. Nous avonsici des hommes liés par un voeu; prends-les avec toi, purifie-toiavec eux, fais-leur raser la tête, afin que tons sachent que ce qu'ilsont entendu dire de toi est faux, mais que toi aussi tu observes la loide Moïse. (Act. XXI, 20-24.) Voyez-vous cette condescendance admirable?Il observe les temps pour faire disparaître l'observance des temps;il emploie la circoncision pour abolir la circoncision; il offre un sacrificepour détruire les sacrifices. C'est bien pour cela qu'il l'a fait;écoutez ses paroles : Je me suis conduit avec, ceux qui sont sousla loi comme si j'eusse été sous la loi; pour gagner ceuxqui étaient sous la loi, et bien que je fusse libre à l'égardde tous, je me suis fait l'esclave de tous. (I Cor. IX, 21.) Et en agissantde la sorte saint Paul imitait son Maître. Etant dans la forme deDieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égalà Dieu; mais il s'est anéanti lui-même prenant la formed'esclave (Philip. II, 6-7), et bien qu'il fût libre, il se fit esclave.De même saint Paul, lorsqu'il était libre à l'égardde tous, se fit néanmoins l'esclave de tous pour les gagner tous.Notre Maître prenant notre nature se fit esclave afin de nous affranchir.Il a incliné les cieux et il est descendu (Ps. XVII, 10), afin deconduire au ciel les hommes d'ici-bas. Il a incliné les cieux; ilne dit pas: il a quitté les cieux et il est descendu, mais il aincliné, afin de vous rendre plus facile la route du ciel. SaintPaul l'imita autant qu'il le put; c'est pour cela qu'il dit : Soyez mesimitateurs, comme je le suis du Christ. (I Cor. IV, 16.)
Et comment, bienheureux Paul, êtes-vous devenu l'imitateur duChrist? Comment? En ne recherchant jamais ma propre utilité, maiscelle du grand nombre afin qu'ils soient sauvés, en me faisant,bien que libre à l'égard de tous, l'esclave de tous les autres.Il n'y a donc rien de meilleur que cette servitude, puisqu'elle devientpour les autres la cause de leur liberté. Saint Paul étaitun pêcheur spirituel : Je vous ferai, dit Jésus-Christ, pêcheursd'hommes. (Matth. IV, 19.) Là est toute la raison de sa conduite.Les pêcheurs, quand ils voient un poisson avaler l'hameçon,se gardent bien de le tirer aussitôt, mais ils le laissent allerlongtemps et le suivent attendant que l'hameçon soit bien fixé,afin de pouvoir amener leur prise en toute sûreté. Les Apôtresen agissaient de même; ils jetaient l'hameçon de la doctrinedans l'âme des Juifs; ceux-ci se rejetaient en arrière etse rattachaient à la circoncision, aux fêtes, à l'observancedes temps; au sacrifice, aux pratiques nazaréennes et autres chosessemblables; les apôtres les suivaient partout sans résister:vous cherchez, disait Paul, la circoncision, je ne m'y oppose pas, je voussuis; vous demandez un sacrifice, je sacrifie; vous voulez que je me rase,moi qui ai abandonné votre culte, je fais ce que vous ordonnez;vous me commandez d'observer la Pentecôte, je ne dispute pas; partoutoù vous me mènerez, je vous suivrai, et en restant prèsde vous je laisserai l'hameçon de la parole pénétrerplus profondément, afin qu'ensuite je puisse avec sûretéretirer toute votre nation de votre culte et de votre religion première.Voilà pourquoi je suis venu d'Ephèse à Jérusalem.Voyez-vous avec quelle obséquiosité saint Paul pêchantdes poissons pour le Christ savait faire céder la parole? Voyez-vouscomment l'observance des temps, de la circoncision, des sacrifices avaitpour but, non de ramener à l'ancienne religion, mais d'attirer àla vérité ceux qui étaient encore attachésaux figures? Celui qui est assis sur une hauteur ne peut pas, s'il y restetoujours, faire monter ceux qui sont en bas; il. faut qu'il s'abaisse lui-mêmepour élever les autres jusqu'à lui. C'est ainsi que les apôtresdescendirent des hauteurs de la religion évangélique poury attirer ceux qui étaient encore dans les basses régionsdu judaïsme.
5. Cette observance des temps, cette (63) condescendance aux rites extérieurs,tout cela a été utile et avantageux, vous venez de le voir: recherchons maintenant pourquoi ce livre des Actes des Apôtresest lu au temps de la Pentecôte. En toutes ces recherches, nous n'avonsvoulu qu'une chose, vous montrer qu'en voyant les apôtres observerles temps vous ne devez pas croire qu'ils regrettent la religion judaïque;mais accordez-moi, je vous prie, une grande attention; c'est une questiondifficile que je vais vous exposer. Au jour de la croix nous avons lu cequi regardait la croix; au grand samedi, la trahison, le crucifiement deNotre-Seigneur, sa mort selon la chair, sa sépulture: pourquoi doncne pas lire après la Pentecôte les Actes des Apôtres,puisque c'est alors qu'ils eurent lieu, qu'ils commencèrent? Jesais que beaucoup l'ignorent : il est donc nécessaire de leur montrerd'après le livre même des Actes que les Actes des Apôtrescommencent non à la Pentecôte, mais dans les jours qui suiventcette fête. Aussi ce serait avec raison qu'on rechercherait pourquoiil nous est ordonné de lire ce qui regarde la croix au jour de laCroix et de la Passion, tandis que pour la lecture des Actes des Apôtresnous n'attendons pas les jours, le temps où ils ont eu lieu, maisque nous les devançons. Ce ne fut pas immédiatement aprèsla résurrection que les Apôtres firent des miracles ; Jésusresta sur la terre avec eux pendant quarante ,jours. Pourquoi passa-t-ilavec eux quarante jours sur la terre? je le montrerai une autre fois; pouraujourd'hui, marchons toujours vers le but que nous nous sommes proposé,et montrons que le Christ n'est pas monté aux cieux aussitôtaprès sa résurrection, mais qu'il passa sur la terre quarantejours avec ses disciples, qu'il les passa en se trouvant au milieu d'eux,en partageant leur nourriture, en conversant avec eux ; qu'aprèsces quarante jours il monta vers son Père dans les cieux; que pendanttout ce temps les Apôtres n'opérèrent aucun prodige,que quand dix jours se furent encore passés, et que les jours dela Pentecôte furent accomplis, le Saint-Esprit fut envoyé,qu'ils reçurent des langues de feu et qu'ils commencèrentà faire des miracles. Tous ces faits, mes chers frères, noussont certifiés par les Ecritures, par exemple, que Jésusresta quarante jours avec ses disciples, que quand les jours de la Pentecôtefurent accomplis, le Saint-Esprit descendit, qu'alors les Apôtresreçurent des langues de feu et qu'à partir de ce moment ilscommencèrent à opérer des miracles.
Qui rapporte tout cela? Le disciple de Paul, l'illustre et vénérableLuc, en commençant ainsi son livre : J'ai fait mon premier récit,ô Théophile, sur tout ce que Jésus-Christ a fait etenseigné depuis le commencement jusqu'à jour où ilfut enlevé au ciel, après avoir donné, par l'Esprit-Saint,ses commandements aux Apôtres qu'il avait choisis et auxquels, aprèssa passion, il se montra vivant par beaucoup de preuves, leur apparaissantpendant quarante jours et leur parlant du royaume de Dieu: Ensuite, setrouvant avec eux, il leur commanda de ne pas s'éloigner de Jérusalem.(Act. I, 1-4.) Voyez-vous qu'après sa résurrection le Seigneurresta sur la terre quarante jours, parlant du royaume de Dieu et se trouvantau milieu de ses Apôtres? Voyez-vous qu'il partageait leur repas?Et il leur commanda de ne pas s'éloigner de Jérusalem, maisd'attendre la promesse du Père, que vous avez, dit-il, ouïede ma bouche : car Jean a baptisé dans l'eau, mais vous, vous serezbaptisés dans l'Esprit-Saint, sous peu de jours. (Act. I, 4, 5.)Voilà ce que disait le Sauveur pendant ces quarante jours. Ceuxdonc qui se trouvaient là assemblés l'interrogeaient, disant: Seigneur, est-ce en ce temps que vous rétablirez le royaume d'Israël? Et il leur répondit : Ce n'est pas à vous de connaîtreles temps et les moments que le Père a réservés ensa puissance; mais vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint qui viendrasur vous, et vous serez témoins pour moi, â Jérusalem,dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémitésde la terre. Et quand il eut dit ces choses, en leur présence, ils'éleva et une nuée le déroba ci leurs yeux. (Act.I, 6-9.) Vous voyez que pendant quarante jours le Christ demeura avec euxsur la terre. et qu'après ces quarante jours il fut enlevéau ciel. Voyons maintenant si au jour de la Pentecôte l'Esprit-Saintfut envoyé. Et quand les jours de la Pentecôte furent accomplis,il se fit soudain un bruit venant du ciel comme celui d'un vent impétueuxqui arrive : alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partagèrent,et le feu se reposa sur chacun d'eux. (Act. II,1-3.) Vous le voyez, n'est-ilpas bien prouvé que pendant quarante jours le Christ resta sur laterre et que les Apôtres ne firent aucun miracle? Comment auraient-ilsfait des miracles, eux qui n'avaient pas encore reçu la grâcede l'Esprit saint et vivificateur.
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Ne voyez-vous pas qu'au bout de quarante jours Jésus fut enlevéau ciel? Ne voyez-vous pas encore que dix jours après les Apôtresfirent des miracles? Car lorsque les jours de la Pentecôte furentaccomplis le Saint-Esprit fut envoyé. Il nous reste donc àchercher pourquoi c'est au jour de la Pentecôte que nous lisons lesActes des Apôtres. Si les Apôtres commencèrent alorsà opérer des prodiges, alors, je veux dire à la résurrectiondu Seigneur, c'est alors aussi qu'il fallait lire ce livre. De mêmeque nous lisons ce qui regarde la Croix au jour de la Croix, ce qui regardela résurrection, ce qui regarde chaque fête au jour commémoratifde ces événements, on devrait lire les miracles des Apôtresau jour de ces miracles.
6. Si vous voulez savoir pourquoi nous ne les lisons pas alors, maisimmédiatement après la Passion et la Résurrection,écoutez-en toute la raison. Après la Passion nous annonçonsde suite la Résurrection du Christ, mais la preuve de la Résurrectiondu Christ ce sont les miracles des Apôtres et c'est le livre desActes qui nous rapporte ces miracles. Ce récit qui, mieux que toutle reste, confirme la résurrection de notre Maître, c'estimmédiatement après la passion et la résurrectionvivificatrice que nos pères ont ordonné de le lire. Voilàpourquoi, mes chers frères, aussitôt après la passionet la résurrection nous lisons les miracles des apôtres; c'estafin d'avoir de cette résurrection une preuve évidente etpéremptoire. Vous ne le voyez pas ressuscité des yeux ducorps, mais vous le voyez ressuscité des yeux de là foi.Ce n'est pas de ces yeux matériels, que vous le voyez ressuscité,mais grâce à ces miracles vous le voyez ressuscité: car la vue de ces miracles vous conduit à la foi. Aussi le voirressuscité est de sa résurrection une preuve moins grandeet moins évidente que de voir des miracles se faire en son nom.Voulez-vous voir comment ces miracles confirment mieux sa résurrectionque s'il eût apparu visible à tous les hommes? Ecoutez bien;car beaucoup font cette demande : Pourquoi ressuscité n'apparut-ilpas aux Juifs ? Parole vaine et inutile. Si cela avait dû les amenerà la foi, il n'aurait pas demandé mieux que de leur apparaîtreà tous après sa résurrection; mais ce prodige ne leseût pas amenés à la foi ; c'est ce qu'il nous montreen Lazare. Il ressuscita cet homme mort depuis quatre jours, sentant déjà,déjà corrompu, il
le fit sortir malgré les bandelettes qui le liaient, et cela,sous les yeux de tous, et ce prodige, loin de les attirer à la foi,ne fit qu'exciter leur colère : car ils résolurent de lefaire périr à cause de cela. (Jean, XII, 10.) Si la résurrectiond'un autre ne les amena pas à la foi, sa propre résurrection,s'il leur était apparu, ne les eût-elle pas encore irritéscontre lui ? Bien que leurs efforts dussent rester impuissants, ils n'enauraient pas été moins exécrables.
Aussi voulant apaiser cette colère inutile, il se cacha; il leseût rendus plus inexcusables et plus dignes de châtiment, enleur apparaissant après sa passion. Ainsi c'est dans leur intérêtqu'il dérobe sa personne à leurs regards, mais il se montrepar des miracles. Le voir ressuscité, est-ce donc une chose plusgrande que d'entendre dire à saint Pierre : Au nom de Jésus-Christ,lève-toi et marche? (Act. III, 6.) Oui, c'est là la plusbelle preuve de sa résurrection, une preuve plus persuasive qu'uneapparition; les hommes devaient se sentir plus attirés àla foi en voyant des miracles faits en son nom qu'en le voyant ressuscité,et voici ce qui le prouve. Le Christ ressuscité se montra àses disciples; et cependant il se trouva, même parmi eux, un incrédule,Thomas appelé Didyme, qui eut besoin de porter sa main aux endroitsdes clous; qui eut besoin de sonder la plaie du côté. (Jean,XX, 24.) Et si ce disciple qui avait passé trois ans avec le Maître,partagé sa table, vu ses prodiges et ses miracles, entendu sa parole,si, dis-je, ce disciple le voyant ressuscité refusa de croire jusqu'àce qu'il eût vu la place des clous et la blessure faite par la lance,comment toute la terre aurait-elle cru, dites-moi, en voyant Jésusressuscité? Qui oserait le dire? Mais ce n'est pas ce fait seulement,il y en a encore d'autres qui prouvent que les miracles ont plus amenéd'hommes à la foi que n'eût fait la vue de Jésus ressuscité.Quand la foule entendit saint Pierre dire au boiteux, au nom de Jésus-Christ,lève-toi et marche, trois mille hommes, puis cinq mille crurenten Jésus-Christ; et quand un disciple le voit ressuscité,il refuse de croire. Voyez-vous que les miracles sont une meilleure preuvede la résurrection que les apparitions? Celles-ci ne purent convaincremême un disciple; ceux-là amenèrent à la foimême les ennemis qui les virent : tant cette seconde preuve l'emporta(65) sur la première pour attirer et amener à la foi de larésurrection ! Et pourquoi parler r le Thomas? Les autres disciplesne crurent pas non plus à la première apparition, sachez-lebien. Mais n'allez pas les accuser, mes chers auditeurs; si le Christ neles accusa pas, ne les accusons pas non plus : c'était un spectaclenouveau et bien étrange pour les disciples que devoir le premier-néd'entre les morts ressuscité; onces grands spectacles surprennentau premier abord, jusqu'à ce que par le temps ils s'affermissentdans les âmes de ceux qui y croient : voilà ce qui arrivaaux disciples en cette circonstance. En effet lorsque le Christ ressuscitéd'entre les morts leur dit : Paix à vous ! troublés et épouvantés, ils croyaient voir un esprit, et Jésus leur dit : pourquoi êtes-voustroublés? Ensuite il leur montra ses mains et ses pieds, et commetransportés d'admiration et de joie, les Apôtres ne croyaientpas encore, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger (Luc,XXIV, 36, 38, 41) ? voulant par là les convaincre de sa résurrection.Mon côté, semble-t-il dire, et mes blessures ne vous persuadentpas ; en me voyant prendre de la nourriture, vous serez persuadés.
7. Et pour que vous sachiez bien qu'en disant : Avez vous ici quelquechose à manger ? il leur voulait persuader que ce n'étaitni une vision, ni un esprit, ni un fantôme, mais un homme véritablementet réellement ressuscité, écoutez comme saint Pierrese sert de tous ces faits pour confirmer la croyance en la résurrection.Lorsqu'il dit : Dieu l'a ressuscité et lui a donné de semanifester aux témoins préordonnés de Dieu, ànous, il ajoute la preuve de la résurrection, à nous, quiavons mangé et bu avec lui. (Act. X, 40 , 41.) C'est une preuvedont le Christ usa lui-même lorsque, ayant ressuscité la jeunefille, il voulut convaincre les assistants du-, la véritéde cette résurrection, et il dit : Donnez-lui à manger. (Marc,V, 43.) Aussi, quand vous entendez dire qu'il se montra vivant pendantquarante jours leur apparaissant et restant au milieu d'eux, sachez pourquoiil prend aussi de la nourriture; ce n'est pas par besoin qu'il mange, maisparce qu'il veut raffermir la faiblesse des disciples : d'où ilest évident que les prodiges et les miracles des Apôtres sontla grande preuve de la résurrection; aussi le Christ lui-mêmedit-il : En vérité, en vérité, je vous le dis,celui qui croit en moi fera aussi, lui, les couvres que je fais et il enfera de plus grandes encore. (Jean, XIV, 12. ) Car, comme la croix avaitété pour la plupart une cause de scandale , il fallait aprèscela des miracles plus grands. Mais si le Christ étant mort fûtresté dans la mort et le tombeau, comme le disent les Juifs, etne fût pas monté aux cieux, non-seulement les miracles n'auraientpas été plus grands après qu'avant la passion, maisils auraient même complètement disparu. Ecoutez-moi maintenantavec beaucoup d'attention; c'est une preuve que la résurrectionest indubitable que je viens de donner.: aussi je veux la répéter.
Avant sa passion, le Christ fit des miracles, ressuscita des morts,purifia des lépreux, chassa les démons; puis il fut crucifié,et, à ce que prétendent les Juifs impies, il n'est pas ressuscitéd'entre les morts. Que leur répondrons-nous? Nous leur demanderonscomment, s'il n'est pas ressuscité, il se fait en son nom de plusgrands miracles. Aucun homme ne fait de plus grands miracles aprèssa mort que pendant sa vie: or ici il y eut des miracles plus grands eten eux-mêmes et par la manière dont ils se faisaient. En eux-mêmes:car jamais l'ombre du Christ n'a ressuscité les morts, et l'ombredes Apôtres a opéré bien des prodiges semblables. Parla manière dont ils se faisaient, les miracles des Apôtresétaient aussi plus grands; le Christ faisait ses miracles en commandant;après sa passion, ses serviteurs, en employant seulement son nomvénérable et saint, en faisaient de plus grands et de plusremarquables, de manière que sa puissance brillait d'un éclatplus vif et plus surprenant car que le Christ commande et opèredes miracles, c'est là une chose bien moins étonnante quede faire des miracles semblables aux siens en se servant seulement de sonnom. Voyez-vous, mes chers auditeurs, que les miracles des Apôtresétaient plus grands après la résurrection du Christen eux-mêmes et par la manière dont ils se faisaient? C'estdonc là une preuve irréfutable de la résurrection: car, comme je le disais et comme je le dirai encore, si le Christ misà mort n'était pas ressuscité, tous les miracles auraientdû cesser et disparaître; mais, loin de disparaître,ils ont été ensuite plus éclatants et plus glorieux.Si le Christ n'était ressuscité, jamais d'autres n'eussentfait de telles oeuvres en son nom. C'était la même puissancequi agissait et avant et après la passion, avant par le Christ lui-même,après (66) par ses disciples ; et afin que la preuve de la résurrectiondevînt plus évidente et plus frappante, les miracles devinrentaprès la passion plus grands et plus remarquables. Mais, dira l'infidèle,quelle est la preuve que des miracles se firent alors? Quelle est la preuveque le Christ fut crucifié? Les divines Ecritures, répondrons-nous.Oui, des miracles se firent alors et le Christ fut crucifié, lessaintes Ecritures nous l'attestent ; elles rapportent l'une et l'autrechose. Si notre adversaire nie que les Apôtres aient fait des miracles,il exalte d'autant plus leur puissance et la grâce divine, puisquesans miracles ils auraient converti la terre entière à lavraie religion : car c'est le plus grand des miracles et le plus étonnantdes prodiges que des hommes pauvres, mendiants, méprisables, illettrés,bornés, abjects, aient, au nombre de douze, attiré àeux, sans le secours des miracles, tant de villes, de nations, de peuples,les empereurs, les rois, les philosophes, les rhéteurs et la terrepresque tout entière. Voulez-vous voir maintenant les miracles quiont eu lieu? Je vous en montrerai un plus grand que tous ceux qui ont précédé,non pas un mort ressuscité, non pas un aveugle guéri, maisle monde sortant des ténèbres de l'erreur, non pas un lépreuxpurifié, mais tant de nations qui dépouillent la lèpredu péché et que purifie le bain de la régénération.Quel prodige plus grand que ces prodiges me demandez-vous, ô homme,vous qui voyez sur la terre un si grand et si rapide changement.
8. Voulez-vous savoir comment le Christ a rendu la vue à toutle genre humain? Autrefois les hommes croyaient que le bois, que la pierrem'étaient pas du bois, de la pierre; ils appelaient dieux des chosesinsensibles, tellement ils étaient aveuglés ! Aujourd'huiils voient ce qui est bois, ce qui est pierre, ils croient ce:, qui estDieu. C'est par la foi seule qu'on peut contempler cette nature immortelleet bienheureuse. Voulez-vous une autre preuve de la résurrection?Le changement de la disposition d'esprit des disciples est un des plusgrands miracles qui aient eu lieu après la résurrection.Tous reconnaissent et avouent qu'un homme bienveillant pour un autre pendantsa vie ne s'en souviendra pas après sa mort; mais un homme qui semontre ingrat envers un autre et le quitte pendant sa vie, l'oubliera àbien plus forte raison après sa mort. Aussi aucun homme , aprèsavoir abandonné et délaissé son ami, son maîtrependant sa vie, n'en fera grand cas après sa mort, surtout s'ilvoit que cette estime l'expose à mille dangers. Mais voici que cequi n'est arrivé à personne est arrivé au Christ età ses Apôtres, et ceux-ci, après avoir reniéleur maître pendant sa vie, après l'avoir abandonné,l'avoir laissé aux mains de ses ennemis, s'être enfuis, sonttout à coup pénétrés d'un si grand amour pourcelui qu'ils ont vu en butte à tant d'outrages et expirant sur unecroix qu'ils ne craignent pas d'exposer leur vie pour l'annoncer et croireen lui. Si le Christ, une fois mis à mort, n'était pas ressuscité,pourrait-on expliquer que ceux qui pendant sa vie l'abandonnaient parcequ'ils le voyaient en danger, tout à coup, après sa mort,s'exposent pour lui à mille périls? Tous les autres s'étaientenfuis, Pierre l'avait renié avec serment par trois fois, et celuiqui renia Jésus avec serment par trois fois et qui tremblait àla voix d'une vile servante, voulant, quand Jésus est mort, nouspersuader par les faits mêmes qu'il l'a vu ressuscité , éprouveune conversion si prompte qu'il se rit du peuple entier, qu'il se précipiteau milieu des Juifs assemblés et leur dit que ce Jésus crucifiéet enseveli est ressuscité des morts le troisième jour, qu'ilest monté aux cieux et qu'il est à l'abri de tout danger.D'où lui vient tant de hardiesse? Et d'où lui viendrait-ellesinon de l'entière conviction que la résurrection est vraie?Il l'avait vu, lui avait parlé; il avait écouté sesrévélations sur l'avenir, et c'est pourquoi il s'exposait,comme pour un homme vivant, à tous les dangers; c'est làqu'il avait puisé la force et la hardiesse de marcher à lamort pour lui et de se laisser crucifier la tête en bas.
Lors donc que vous voyez des miracles plus grands, les disciples remplisd'amour pour celui qu'ils avaient abandonné, montrant plus de hardiesse,lorsque vous voyez un changement si éclatant en toutes choses, toutreplacé dans un état meilleur et plus sûr, apprenezpar les faits mêmes que la mort n'a pas anéanti Jésus,mais qu'il est ressuscité, qu'il vit et que ce Dieu crucifiéreste continuellement immuable. Car s'il n'était pas ressuscité,s'il ne vivait pas, ses disciples n'eussent pas fait après sa mortde plus grands miracles qu'avant sa passion. Alors ses disciples l'abandonnaient,aujourd'hui toute la terre court à lui, et ce n'est pas seulement.Pierre, mais encore des milliers d'autres, (67) après Pierre, lesquelssans avoir vu le Christ ont donné leur vie pour lui, se sont laissétrancher la tête, ont souffert d'indicibles tourments, pour mouriren le confessant avec une foi pure et entière. Comment donc un hommemort et dans le tombeau, comme tu le dis, ô Juif, a-t-il montrédans tous ceux qui sont venus après les apôtres tarit de puissanceet de forcé qu'il leur a persuadé de l'adorer seul, et detout supporter et de tout souffrir plutôt que de perdre la foi enlui? Vois-tu en tout une preuve manifeste de sa résurrection, clansles miracles d'alors, dans ceux d'aujourd'hui, dans l'amour de ses disciplesd'alors et de ceux d'aujourd'hui, dans les dangers que coururent toujoursles fidèles? Veux-tu voir ses ennemis même redoutant sa forceet sa puissance et redoublant leurs efforts après sa passion ? Ecoutece qui est écrit sur ces choses : Voyant la constance de Pierreet de Jean, et ayant appris que c'étaient des gens sans lettreset du commun, les Juifs s'étonnaient (Act. IV, 13), et ils craignaient,non parce que ces hommes étaient illettrés, mais parce que,bien qu'illettrés, ils surpassaient tous les sages et que voyantprès d'eux l'homme qui avait. été guéri, ilsn'avaient rien à dire à l'encontre, et cependant avant celails contredisaient, malgré les miracles qu'ils voyaient. Commentse fait-il donc qu'en cette circonstance ils ne contredisent pas? C'estque la puissance invisible du crucifié a enchaîné leurlangue, c'est lui qui leur a fermé la bouche, qui a arrêtéleur audace; aussi ne trouvaient-ils rien à opposer. Et lorsqu'ilsparlent, voyez comme ils avouent leur crainte : Voulez-vous, disent-ils,rejeter sur nous le sang de cet homme? (Act. IV, 28.) Et cependant, sice n'est qu'un homme, pourquoi craignez-vous son sang? Combien n'avez-vouspas tué de prophètes, égorgé de justes, ôJuifs, et il n'y en a pas un dont vous craigniez le sang? Pourquoi doncici craignez-vous? Oh ! c'est que le crucifié a remué leurconscience et ne pouvant cacher leurs combats intérieurs, ils confessentmalgré eux leur faiblesse à leurs ennemis. Lorsqu'ils lecrucifièrent ils criaient : Que son sang retombe sur nous et surnos enfants. (Matth. XXVII, 25.) C'est ainsi qu'ils témoignaientleur mépris pour ce sang. Mais après le crucifiement, voyantbriller sa puissance, ils craignent, sont tourmentés et disent:Voulez-vous donc rejeter sur nous le sang de cet homme? Si c'étaitun séducteur et un ennemi de Dieu, comme vous le dites, Juifs impies,pourquoi donc craignez-vous son sang? Mais au contraire ce supplice vousest un titre d'honneur, si le supplicié était tel. C'estdonc parce qu'il n'était pas tel que ses meurtriers tremblent.
9. Voyez-vous de toutes parts ses ennemis tourmentés et tremblants?Voyez-vous leur trouble? Apprenez de là quelle est la clémencedu crucifié. Ils disaient, ces Juifs : Que son sang retombe surnous et sur nos enfants; mais le Christ ne l'a pas voulu ainsi; il a suppliéson Père en disant : Mon Père, pardonnes-leur , car ils nesavent ce qu'ils font. (Luc, XXIII, 34.) Si son sang était retombésur eux et sur leurs enfants, ce n'est pas parmi leurs enfants qu'il sefût trouvé des Apôtres; on n'y aurait pas converti d'uncoup trois mille hommes, puis cinq mille. Voyez-vous comment ces hommescruels et inhumains pour leurs enfants ont méconnu les lois de lanature, comment au contraire Dieu s'est montré plus clémentque tous les pères, plus aimant que toutes les mères? Sonsang est retombé sur eux et sur leurs enfants, non pas sur tous,mais sur ceux-là seulement qui ont imité l'impiétéet l'iniquité de leurs pères, sur ceux qui se sont montrésleurs fils, non quant à la nature, mais quant à la volontéperverse, ceux-ci ont seuls supporté le châtiment.
Mais voyez une autre preuve de la bonté et de la charitéde Dieu. Ce n'est pas immédiatement qu'il envoie sur eux la punitionet le châtiment, mais il attend quarante ans et plus aprèsle crucifiement. Car le Sauveur fut crucifié sous Tibère,et la ville ne fut prise que sous Vespasien et Titus. Pourquoi donc attendresi longtemps après la faute? Il voulait leur donner te temps dese repentir, afin qu'ils dépouillassent leurs iniquités etrejetassent leurs crimes. Mais quand laissant passer le temps du repentir,ils montrèrent qu'ils étaient incorrigibles, alors Dieu leurenvoya la punition et le châtiment, et détruisant leur ville, il les en fit sortir, les dispersa sur toute la terre, agissant encoreen cela par clémence. Car s'il les dispersa , c'est pour qu'ilsvissent adoré par toute la terre ce Christ qu'ils avaient crucifié,et que, en le voyant adoré par tous et en apprenant sa puissance,ils reconnussent l'excès de leur propre impiété etqu'ensuite ils retournassent à la vérité. Ainsi leurcaptivité leur devenait une leçon et leur punition un avertissement;car s'ils étaient restés (68) en Judée, ils n'auraientpu constater la vérité des prophéties. Qu'avaientdit en effet les prophètes? Demandez-moi et je vous donnerai lesnations pour héritage, et pour votre possession la terre jusqu'àses dernières limites. (Ps. II, 8.) Il leur fallait donc aller jusqu'auxlimites de la terre, pourvoir que la terre entière appartient auChrist. Un autre prophète dit encore : Et ils l'adoreront , chacunde son endroit. (Soph. II, 11.) Il leur fallait donc se disperser danstous les endroits de la terre afin qu'ils vissent de leurs propres yeuxchacun adorer de son endroit le Christ. Un autre a dit encore : La terresera remplie de la connaissance dit Seigneur, comme la mer de l'abondancedes eaux. (Héb. II, 14.) Il leur fallait donc s'en aller par toutela terre pour la voir remplie de la connaissance du Seigneur et vers lesmers, c'est-à-dire vers ces Eglises spirituelles remplies des oeuvresde la piété. Voilà pourquoi Dieu les dispersa surtoute la terre ; car s'ils étaient restés en Judée,ils auraient ignoré tout cela. Il veut les convaincre par leurspropres yeux de la vérité des prophéties et de lagrandeur de sa puissance, afin que, s'ils sont bien disposés, cespectacle les conduise à la vérité, et que, s'ilsrestent dans leur impiété, ils ne puissent apporter aucuneexcuse au jour terrible du jugement. Il les a dispersés sur toutela terre pour nous aussi, pour que nous retirions quelque profit de cettesituation : car voyant accomplies les prophéties qui concernaientleur dispersion, la prise de Jérusalem (Mal. I, 10), événementsque prédit Daniel, en parlant de l'abomination et de la désolation(Dan. IX, 27), Malachie en disant : Vos portes seront fermées, David,Isaïe et d'autres encore, voyant, dis-,je, ceux qui maltraitèrentnotre Maître ainsi châtiés, privés de la libertéque leur avaient léguée leurs pères, de leurs loispropres et des traditions de leurs ancêtres, nous apprendrons combienil est puissant, celui qui a annoncé tontes ces choses et qui lesa réalisées, et ses ennemis, contemplant notre prospérité,verront combien il est fort; pour nous, que ce châtiment des Juifsnous apprenne la clémence indicible et la puissance de Dieu , vivonsen le louant toujours, afin que nous obtenions les biens éternelset ineffables, par la grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui ainsi qu'au Père et à l'Esprit-Saintet vivificateur soient honneur et puissance, maintenant et toujours etdans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.