DIX-NEUVIÈME HOMÉLIE
" Caïn se retira de devantla face de Dieu et habita dans la terre de Naïd, en face de la régiond'Eden. " (Gen. IV, 16, etc.)
1. Comme il y a des blessures incurables qui ne cèdent ni auxremèdes énergiques ni à ceux qui ont pour effet d'adoucir;de même quand une âme est une fois devenue captive du démon,qu'elle s'est livrée à quelque péché et qu'ellene veut plus même comprendre son intérêt, alors on abeau lui prodiguer les instructions et les conseils, c'est peine perdue,et elle ne retire pas plus d'utilité de l'exhortation que si lesens de l'ouïe était mort en elle, ce qui arrive non pas fautede pouvoir, mais faute de vouloir. C'est en quoi les vices de la volontédiffèrent des infirmités du corps. Car pour ce qui est ducorps les affections qui viennent de la nature sont la plupart du tempsinguérissables; il en est tout autrement de la volonté libre.Si mauvais que l'on soit, on peut, si l'on veut, changer et devenir bon,et l'on peut également, quoique bon, glisser au mal si l'on se néglige.
Après avoir fait notre nature capable de se déterminerelle-même, le Dieu auteur de toutes choses, qui est la bontépar essence, ne néglige rien pour nous amener au bien, et commeil connaît les sentiments les plus intimes, les pensées lesplus secrètes qui s'agitent au fond de nos coeurs, il nous exhorte,il nous conseille, il prévient nos mauvais desseins. Ce n'est pasqu'il emploie la contrainte, mais, il use de remèdes appropriésaux maux de chacun, et ensuite il abandonne le tout à la décisiondu malade.
Telle est la conduite qu'il a tenue particulièrement àl'égard de Caïn. Voyez néanmoins dans quel abîmede malice celui-ci est tombé, malgré les efforts d'une providencesi attentive ! Il devait, puisqu'il avait conscience du crime qu'il méditait,s'appliquer uniquement à corriger la perversité de sa pensée;mais non dominé par une sorte d'ivresse, à la blessure qu'adéjà reçue son âme il en apporté uneseconde; quant au remède qui lui était appliqué d'unemain si douce,, il ne le supporte pas, mais il se hâte d'exécuterle meurtre dont il a conçu le noir dessein; il s'y prend par laruse et l'astuce, il trouve des paroles trompeuses pour faire tomber sonfrère dans le piège. Telle est la férocitéde l'homme qui tourne au mal. Grand et respectable quand son effort tendau bien, cet animal raisonnable devient aussi bassement cruel que les bêtesféroces lorsque c'est vers le mal que se dirige son énergie.Sa (114) douceur et sa raison naturelles se changent en férocitéet en brutalité, tellement qu'il l'emporte à cet égardsur les bêtes mêmes des forêts.
Mais voyons le récit. Et Caïn dit à son frère: sortons dans la campagne. Paroles fraternelles destinées àvoiler un projet homicide. Que fais-tu, Caïn? Ne sais-tu pas àqui tu parles? Oublies-tu que c'est à ton frère que s'adressecette parole? Ne réfléchis-tu pas qu'il est sorti du mêmesein que toi? Ta conscience n'est-elle pas frappée de ce qu'il ya d'abominable dans ton dessein? Ne crains-tu pas le juge infaillible?Est-ce que tu ne frissonnes pas à la seule pensée de tonentreprise ? Quel est ton but en entraînant ton frère dansla campagne, en l'arrachant des bras paternels? Pourquoi veux-tu le priverdu secours de son père? Qu'y a-t-il de nouveau pour que tu emmèneston frère dans la campagne, pour que tu fasses ce que tu n'as pasl'habitude de faire, pour que, sous prétexte de lui témoignerl'amitié d'un frère, tu te disposes à le traiter avecla cruauté d'un implacable ennemi? D'où te vient cette fureur?Pourquoi cette rage ? Soit, ta conscience est aveuglée, les sentimentsque l'on a pour un frère, tu les as étouffés, tu asfait taire la voix de la nature; mais pourquoi déclarer la guerreà celui qui ne t'a point fait de mal? Et tes parents? qu'as-tu àleur reprocher pour leur infliger, de propos délibéré,un deuil qui accablera désormais leur existence, pour étalerle premier sous leurs yeux l'affreux spectacle de la mort, et d'une mortviolente? Est-ce ainsi que tu les récompenses de t'avoir élevé?Quel artifice du diable t'a donc poussé à cette action? Tune peux pas même dire que la bienveillance du souverain Maîtreà l'égard de ton frère ait inspiré àcelui-ci du dédain pour toi. Est-ce que pour prévenir lesemportements de ton homicide nature, le Seigneur n'a pas soumis ce frèreà ton autorité? N'a-t-il pas dit : En toi sera son recours,et tu seras son maître ? Ces paroles en effet marquent la soumissiond'Abel à Caïn. Quelques interprètes les entendent dusacrifice offert à Dieu, qui aurait dit à Caïn : leretour ( e apostrophe peut signifier également recours et retour)de lui, c'est-à-dire de ton sacrifice, sera vers toi, et tu serasmaître de lui, c'est-à-dire tu en jouiras. Je livre ces deuxinterprétations à votre intelligence, et je vous laisse libresde choisir celle qui vous semblera plus convenable. Quant à moi,j'incline pour la première.
Et il arriva, comme ils étaient dans la campagne, que Caïns'éleva contre son frère Abel et le tua. Effroyable attentat! horrible forfait ! abominable action ! péché impardonnable! dessein conçu dans une âme féroce ! Il s'élevacontre son frère Abel et le tua. O main scélérate! ô bras criminel ; ou plutôt ce n'est pas la main qu'il fautappeler scélérate, mais la pensée dont la main nefut que l'instrument. Disons donc, ô pensée téméraire,misérable et criminelle ! disons tout ce que nous voudrons, carnous n'en dirons jamais assez. Comment cette main ne s'engourdit-elle pas? Comment, soutint-elle le fer, porta-t-elle le coup ? Comment l'âmedu meurtrier ne s'envola-t-elle pas loin de son corps ? Comment eut-ellela force d'exécuter un si horrible attentat ? Comment ne fléchit-ellepas, et ne changea-t-elle pas son dessein ? Comment étouffa-t-ellela voix de la nature ? Comment, avant d'exécuter, ne considéra-t-ellepas les conséquences de l'exécution? Comment, aprèsle meurtre, le meurtrier eût-il le coeur de voir le corps de sonfrère palpiter sur le sol ? Comment put-il soutenir la vue d'uncorps mort, étendu par terre, sans sentir se dénouer en luiles liens de la vie ? Si nous qui vivons tant de siècles après,qui chaque jour voyons des mourants, nous sommes si émus par lespectacle d'une mort même naturelle, et cela quand il s'agit d'hommesqui ne nous sont rien, que nous sentons nos forces nous abandonner, quenotre haine la plus forte ne survit pas au trépas d'un ennemi ;combien Caïn n'avait-il pas plus de raison pour que la vie s'éteignîtdans son coeur, pour que son âme s'enfuît pour toujours loinde son corps, lui qui voyait celui qui venait de lui parler, ce frèrequi avait la même mère et le même père que lui,celui qui avait été porté dans le même sein,celui pour qui Dieu avait témoigné une bienveillance particulière,lui . qui le voyait tout à coup privé de vie et de mouvementet ne faisant plus que palpiter sur le sol où il était étendu?
2. Mais voyons encore , après un si noir for. fait, aprèsun si impardonnable attentat, voyons de quelle condescendance, de quellebonté use envers le coupable le souverain Seigneur de toutes choses.Et Dieu dit à Caïn. Quelle preuve de bonté déjàd'adresser la parole à celui geai venait de commettre un tel crime! Si nous repoussons comme odieux nos parents que le crime a déshonorés,c'est une raison de (115) plus pour admirer le Dieu bon lorsqu'il use d'unesi grande patience. Car Dieu c'est un médecin, c'est un pèretrès-tendre : comme médecin il apporte tous ses soins àla guérison de ceux qui souffrent : comme père tendre ilcherche à ramener à leur félicité premièreceux de ses enfants qui sont déchus par leur faute des privilègesde leur naissance. Il veut donc en raison de son immense bonté témoignerde la bienveillance à ce grand coupable, et il lui dit: Oùest ton frère Abel ? Etonnante, et infinie patience de Dieu ! S'ilinterroge, ce n'est pas qu'il l'ignore : il avait déjà interrogéle père après sa faute, rien ne s'opposait à ce qu'ilen usât de même avec le fils. Envoyant Adam qui se cachaità cause de la honte que lui donnait sa nudité, il lui demanda:Où es-tu? (Gen. III, 9.) Il n'ignorait pas où il était,mais il voulait, en l'excitant à la confiance, l'amener àeffacer son péché par l'aveu qu'il en ferait. Telle est saconduite ordinaire: il provoque et exige d'abord la confession des péchés,puis il en accorde le pardon; c'est pourquoi il interroge maintenant Caïn,et lui dit : Où est ton frère Abel ? Il feint d'ignorer,ce Maître miséricordieux; il essaie d'amener par ses questionsle coupable à l'aveu de son péché, afin qu'il puisseainsi obtenir son pardon et trouver miséricorde. Où est tonfrère Abel ?
Que répond cet homme sans coeur, sans entrailles, ce téméraire,cet impudent ? Il devait bien penser que Dieu n'ignorait rien quoiqu'ilinterrogeât, qu'il voulait provoquer une confession, en mêmetemps que nous apprendre qu'il ne faut condamner personne avant de l'avoirentendu et convaincu; il devait se souvenir du conseil de Dieu, qui avaitessayé d'empêcher ce crime; de Dieu qui voyant d'avance sescoupables desseins, avait tenté d'en prévenir l'exécution;il devait faire toutes ces réflexions et ne pas pousser plus loinsa criminelle folie; il devait dire ce qu'il avait fait, montrer sa plaieau médecin, et recevoir de lui des remèdes pour sa guérison: mais au contraire il aggrave encore sa plaie, il rend sa blessure plusprofonde. Il répondit: je ne sais. Quelle impudente réponse! Celui à qui tu parles est-il un homme, pour que tu essayésde le tromper ? Ne sais-tu pas , homme misérable, quel est Celuiavec qui tu parles ? Ne vois-tu pas que c'est par bonté qu'il t'interroge,qu'il cherche une occasion de faire éclater sa miséricorde,qu'il veut faire pour toi tout ce qui dépend de lui, afin qu'aujour de la condamnation tu n'aies plus aucune excuse à présenter,puisque tu auras couru de toi-même au-devant du châtiment ?
Et il répondit : je ne sais. Est-ce que je suis le gardien demon frère ? Remarquez ici avec moi la force d'une conscience accusatrice, voyez comment, poussé par cette conscience, il ne se borne pasà dire : Je ne sais, mais il ajoute : est-ce que je suis le gardiende mon frère? Parole par laquelle il se condamne, peu s'en faut,expressément. Oui, certainement, si l'on voulait avec toi procéderà la rigueur, on te dirait que, selon la loi de la nature, tu étaisobligé d'être le gardien du salut de ton frère. C'esten effet une loi de la nature que ceux qui sont nés du mêmesein se doivent mutuellement garder et défendre. Si tu ne voulaispas remplir ce devoir, ni être le gardien de ton frère, pourquoies-tu devenu son meurtrier? pourquoi as-tu tué celui qui ne lavaitpoint fait de mal? Croyais-tu donc qu'il ne se trouverait aucun .témoinpour te convaincre? Mais attends, et tu verras s'élever un accusateurdans celui-même que tu as tué; oui, ce frère mort etétendu par terre va t'accuser à haute voix, toi qui vis,toi qui marches.
Et Dieu dit: pourquoi as-tu fait cela? Que de choses dans cette brèveparole ! Pourquoi as-ttu fait cela, commis cet abominable forfait, cetteaction exécrable, ce crime inexpiable, cette oeuvre d'une incroyablefolie, ce meurtre, péché nouveau, inouï, et pour lapremière fois introduit par, ta main dans la vie des hommes? Pourquoias-tu commis ce grand, cet. affreux péché, Je plus griefqui se puisse commettre? La voix du sang de ton frère crie de laterre jusqu'à moi. Penses-tu que je sois comme les hommes qui n'entendentd'autre voix que celle dont la langue est l'organe? Je suis Dieu, et j'entendsla voix du sang que le meurtre a versé; j'entends les plaintes dumalheureux terrassé par l'homicide. Vois-tu à quelle distanceporte la voix de ce sang ! elle monte de la terre jusqu'au ciel, elle traversemême les régions célestes, arrive pins haut que lespuissances d'en-haut, jusqu'au trône du grand Roi, où elleaccuse en gémissant ton parricide. La voix du sang de ton frèrecrie de la terre jusqu'à moi. Ce n'est pas un étranger, unennemi que ta main a frappé; c'est ton frère, ton frèrequi ne t'avait nullement offensé. Peut-être la bienveillanceque je lui (116) ai montrée a-t-elle été la causede sa mort, et ne pouvant t'en prendre à moi, tu as fait retombersur lui le poids de ta colère. C'est pourquoi je t'infligerai unchâtiment qui ne laissera pas tomber ton crime dans l'oubli, un châtimentqui servira d'exemple et de leçon à tous les hommes àvenir. Et maintenant, puisque tu as fait cela, puisque tu as exécutéton mauvais dessein, et que l'excès de l'envie t'a précipitédans le meurtre : Tu seras maudit sur la terre.
3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comme cette malédiction diffèrede celle d'Adam? Ne passez pas négligemment, mais par la grandeurde la malédiction comprenez l'énormité du crime. Combience péché était plus grief que la prévaricationdu premier homme, vous pouvez en juger par la différence de la malédiction.Dieu avait dit à Adam : La terre est maudite en tes oeuvres (Gen.III, 17), répandant la malédiction sur la terre et épargnantl'homme par bonté; mais ici, comme l'oeuvre est d'une grièvetémortelle, qu'il s'agit d'un forfait, d'une iniquité monstrueuseet impardonnable, c'est Caïn lui-même qui est frappéde malédiction
Et maintenant te voilà maudit sur la terre. Il avait àpeu près fait la même chose que le serpent, il avait commelui servi d'instrument à la pensée du diable, comme lui employéla ruse pour introduire la mort dans le monde, puisqu'il avait trompéson frère pour le faire sortir dans la campagne, et qu'ayant armésa main, il l'avait tué. Aussi Dieu qui avait maudit le serpent: Tu seras maudit parmi les bêtes de la terre, Dieu maudit de mêmeCaïn, dont loeuvre ressemblait à celle du serpent. Le diableétait tourmenté par l'envie; il ne pouvait voir sans un dépitamer les immenses bienfaits dont Dieu avait comblé l'homme dèsle premier jour de sa vie, c'est pourquoi il ourdit une traîne artificieusequi introduisit la mort dans le monde. De même Caïn regardad'un oeil envieux et jaloux la bienveillance particulière de Dieupour Abel, et de l'envie il passa au meurtre. Voilà pourquoi Dieului dit : Tu seras maudit sur la terre. Tu seras en abomination àcette même terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta mainle sang de ton frère. Oui, elle te repoussera avec horreur, cetteterre, parce qu'elle s'indigne d'avoir été arroséed'un tel sang, souillée d'un tel forfait, outragée par tamain homicide.
Ensuite la sainte Ecriture, interprétant la malédiction,ajoute : Quand tu l'auras cultivée, elle ne donnera pas son fruit.Terrible châtiment et qui dénote une grande indignation encelui qui l'inflige. Tu supporteras le poids du travail, tu emploierastout ce que tu as de force à cultiver cette terre souilléede ce sang, et tu ne recueilleras aucun fruit de tes pénibles travaux; quelle que soit la peine que tu endures, elle ne produira rien. Làne se bornera pas ton châtiment, mais tu iras gémissant ettremblant par toute la terre. Quel plus grand supplice de toujours gémiret trembler ! Puisque tu ne t'es pas servi comme il fallait de la forcede ton corps et de la vigueur de tes membres, voici que je t'impose lapeine d'une agitation et d'un tremblement continuel, non-seulement afinque tu aies toi-même un perpétuel avertissement et un impérissablesouvenir de ton crime, mais encore afin que tous ceux qui te verront soientinstruits par la seule vue, afin que ton seul aspect soit comme une voixpuissante qui avertisse les spectateurs de s'abstenir du crime, s'ils veulentéviter le châtiment, afin que la punition qui pèserasur toi enseigne aux hommes à ne plus souiller la terre du sangde leurs frères. Et pour mieux atteindre ce but, je ne te feraipas mourir trop tôt, de peur que ton forfait ne tombe dans l'oubli,mais je ferai en sorte que tu traînes une vie plus pénibleque la mort, afin que tu saches quel est ton crime.
Et Caïn dit au Seigneur : Mon crime est trop grand pour que j'enobtienne la rémission. Voilà une parole qui, si nous sommesattentifs, nous fournira un enseignement très-important et très-utileà notre salut. Et Caïn dit : Mon crime est trop grand pourque j'en obtienne la rémission. La confession est complète.Mon péché est si grand, dit-il, qu'il n'est pas possibleque j'en reçoive le pardon. Il s'est donc confessé, et confesséentièrement? Oui, mais sans aucun profit, car il l'a fait d'unemanière intempestive. Il aurait fallu le faire en temps convenable,alors que le Juge était disposé à la miséricorde.Souvenez-vous de ce que je vous disais naguère, que dans ce terribledernier jour, et devant le Tribunal où il ne sera fait aucune acceptiondes personnes, chacun de nous sentira un vif repentir de ses péchés,lorsqu'il aura devant ses yeux les supplices et les châtiments désormaisinévitables de l'enfer, mais ce sera un repentir inutile , parcequ'il (117) ne se produira pas dans un temps convenable.
Lorsqu'elle précède la peine, la pénitence vienten son temps, et sa vertu est immense. C'est pourquoi, je vous en conjure,tandis que cet admirable remède conserve encore son efficacité,hâtez-vous d'en profiter; appliquons-nous le traitement de la pénitencependant que nous sommes en cette vie, et persuadons-nous bien qu'il nenous servira de rien de nous repentir après que la tragédiede ce monde sera jouée et lorsque le temps des luttes sera passé.
4. Revenons à notre sujet. C'est lorsque le Seigneur lui demandait: Où est ton frère Abel? que Caïn devait confesser sonpéché, se prosterner, prier, implorer miséricorde.Mais alors il a refusé le remède, et maintenant, aprèsla sentence prononcée, quand tout est fini, quand la voix du sangversé a fait entendre hautement une accablante accusation , il seconfesse , mais confession tardive et inutile, contre laquelle s'élèvela parole du Prophète : Le juste est lui-même son accusateuren premier lieu. (Prov. XVIII, 77.) Caïn lui-même, s'il avaitprévenu la réprimande, eût été jugédigne de quelque pitié, tant est grande la divine miséricorde.Il n'y a pas de péché, si énorme qu'il soit, qui surpassela charité de Dieu pour les hommes, pourvu que nous fassions pénitenceau temps qu'il faut et que nous implorions notre pardon.
Et Caïn dit: Mon crime est trop grand pour que j'en obtienne larémission. Confession suffisante, mais intempestive. Caïn ditencore : Si vous me chassez aujourd'hui de dessus la terre, j'irai me cacherde devant votre face, et je serai gémissant et tremblant sur laterre ; et il arrivera que quiconque me trouvera me tuera. Paroles quiexcitent la pitié ! malheureusement elles viennent trop tard , etle défaut d'opportunité leur ôte toute valeur : Sivous me chassez, dit-il, de dessus la terre, j'irai me cacher de devantvotre face, et je serai gémissant et tremblant sur la terre; etil arrivera que quiconque me rencontrera me tuera. Puisque vous m'avezrendu exécrable à la terre, puisque vous me repoussez vous-même,que vous me livrez à un châtiment si sévère,qu'il doit me faire gémir et trembler, rien n'empêchera désormais,qu'étant en cet état, et dénué de tout secoursde votre part, je ne sois tué par le premier qui me rencontrera.Je serai facile à vaincre pour le premier venu qui voudra m'ôterla vie. Je n'ai pas la force de résister par moi-même avecces membres perclus et agités par un continuel tremblement; de plus,on saura que vous m'avez privé de votre secours, et ce motif détermineraà me donner la mort ceux qui en auraient le désir.
Que répond le Maître miséricordieux et bon? Et leSeigneur Dieu lui dit : il n'en sera pas ainsi. Ne crois pas qu'il en advienneainsi. Il ne sera permis à personne de te tuer, en eût-onla volonté; mais je prolongerai ta vie pour augmenter ta peine,je te laisserai pour instruire, exemple vivant, les générationsfutures; ton aspect rendra sage, et personne, en te voyant, n'aura le désird'imiter ta conduite. Et le Seigneur dit : non, il n'en sera pas ainsi,quiconque tuera Caïn se rendra responsable de sept vengeances.
Peut-être suis-je long, peut-être vous ai-je fatigués,matériellement du moins? Mais que voulez-vous ? Votre vive attention,l'espèce d'avidité avec laquelle vous recevez la nourriturede la parole sainte, en sont la cause; c'est là ce qui m'encourageà poursuivre mon explication jusqu'au bout suivant mes forces. Queveut dire cette parole : se rendra responsable de sept vengeances ? Maisme voici encore retenu par la crainte d'entasser tant de choses dans vosmémoires, que les dernières né vous fassent oublierles premières ; je ne voudrais cependant pas être fastidieux.Mais, s'il vous reste encore un peu de courage , prenez patience, j'achèvel'explication des versets que j'ai récités, et je finis.Et le Seigneur Dieu lui dit: il n'en sera pas ainsi. Quiconque tuera Caïnse rendra responsable de sept vengeances. Et le Seigneur Dieu mit un signesur Caïn de peur que personne ne le tuât, venant à lerencontrer. Tu crains que l'on ne te tue? Aie confiance, cela ne sera pas.Et quiconque le fera, attirera sur sa tête sept châtiments.C'est pourquoi je te marque d'un signe, de peur que personne ente tuantsans te connaître n'encoure cette terrible punition.
5. Mais il convient que je vous montre plus clairement comment le meurtrierde Caïn se rendra passible de sept châtiments. Soyez attentifs,je vous prie. Comme je l'ai déjà dit souvent à votrecharité ces jours passés, si, maintenant que le temps dujeûne nous procure une si grande tranquillité, et qu'il éloignede nos esprits les pensées qui seraient de nature à les troubler,nous n'étudions pas avec beaucoup de soin les enseignements comprisdans les (118) divines Ecritures, dans quel autre temps pourrons-nous lefaire? Je vous prie donc, je vous supplie, et, tout prêt àme jeter à vos genoux, je vous conjure d'écouter ce que jevous dis avec un esprit attentif, afin que vous ne vous retiriez pas dansvos maisons sans emporter d'ici quelque chose qui élève vosâmes et les porte vers Dieu.
Que signifie donc cette parole : se rendra responsable de sept vengeances? Observons d'abord que dans la sainte Ecriture le nombre sept s'emploiesouvent d'une manière indéterminée et signifie plusieursou un grand nombre ; par exemple, on lit au premier livre des Rois (II,5) : Celle qui était stérile est devenue mère de sept,c'est-à-dire d'un grand nombre d'enfants. Il y a beaucoup d'exemplesd'une semblable acception. Ici l'Ecriture nous fait entrevoir l'énormitédu forfait de Caïn, puisqu'elle le considère non comme un péchéunique, mais comme constituant sept péchés, pour chacun desquelsun châtiment sévère est destiné. Essayons d'énumérerces péchés. Premièrement, il a porté envieà son frère à cause de la bienveillance que Dieu luia témoignée, et il n'en eût pas fallu davantage pourle perdre; deuxièmement, c'est à son propre frèrequ'il porte envie; troisièmement, il tend un piège; quatrièmement,il commet un meurtre; cinquièmement, c'est son propre frèrequ'il tue; sixièmement, il est l'auteur du premier meurtre qui sesoit commis; septièmement, il ment à Dieu. Avez-vous suivicette énumération, ou s'il faut que je la reprenne en vousmontrant que chacune de ces circonstances aggravantes méritait parelle-même un grave supplice? Porter envie à celui que Dieufavorise est-ce excusable? Voilà donc déjà une fauteimpardonnable. Elle s'aggrave encore lorsque c'est à un frère,de qui l'on n'a souffert aucune injustice, que l'on porte envie. Voilàdonc encore un péché qui n'est pas des plus petits. C'estune troisième faute de tendre un piège, de tromper, d'entraînerdans la campagne, de fouler aux pieds la nature. Le meurtre forme le quatrièmepéché. Le cinquième résulte de la circonstanceque c'est un frère qui est mis à mort, un frère nédu même sein. Introduire dans le monde une nouvelle espècede péché, voilà le sixième péchésLe septième péché : le meurtrier ose mentir àDieu qui daigne l'interroger. Voilà pourquoi Dieu dit : celui quitentera de le tuer prendra sur soi le fardeau de sept vengeances. Ainsi,ne crains pas cela; car voici que je,mets sur toi un signe qui te ferareconnaître de quiconque te rencontrera. Ton infirmité serautile aux générations futures, et ce crime que tu as commissans témoin, tous l'apprendront en te voyant trembler et gémir;ce tremblement de tout ton corps sera comme une voix entendue de tous,qui dira : que personne ne fasse ce que j'ai fait, de peur que, s'il l'ose,il ne soit frappé d'un semblable châtiment.
6. Que ces enseignements se gravent dans vos esprits, mes très-chersfrères; et qu'ils ne fassent pas seulement que, les effleurer enpassant. Venir ici chaque jour se nourrir de l'aliment de la parole sainte,c'est très-bien, mais cela ne suffit pas, il ne vous servira derien d'entendre expliquer la loi de Dieu si vous ne la pratiquez point.Ayant toujours présent à la pensée le péchéde Caïn, ses causes et son impardonnable énormité, deCaïn devenu homicide par envie, homicide d'un frère qui nelui avait fait aucun mal, craignons beaucoup moins de souffrir nous-mêmesdu mal que d'en causer aux autres. Le mal ne frappe véritablementque celui qui tente de nuire à son prochain. Afin que vous en soyezconvaincus, regardez ici avec moi lequel des deux est le plus malheureux,de celui qui tue ou de celui qui est tué. N'est-il pas évidentque c'est le meurtrier? Pourquoi? parce que là louange de celuiqui a été tué, est encore aujourd'hui dans toutesles bouches, parce que son nom est toujours prononcé avec admiration,comme celui du premier martyr de la vérité, selon ce quedit le bienheureux Paul: Tout mort qu'il est, Abel parle encore. (Hebr.XI, 4.) Mais le meurtrier, outre qu'il a vécu plus misérablementque tous les hommes, est demeuré odieux à tout le genre humain,et la sainte Ecriture l'offre continuellement à tous les âgescomme un exemple terrible de la vengeance et de la malédiction divines.Tel est le parallèle pour cette vie présente et périssable;mais si on voulait le poursuivre jusqu'à l'autre vie où lejuste Juge rendra à chacun selon ses oeuvres, quel discours pourraitexprimer tout ce qu'il y aura de bonheur d'une part, de malheur de l'autre.Pour Abel, le royaume des cieux, les tabernacles éternels, les choeursdes patriarches, des prophètes et des apôtres, et la grandeassemblée des saints, où il règnera dans les sièclesdes siècles en compagnie du Roi Jésus-Christ, (119) Filsunique de Dieu et Dieu lui-même; pour Caïn, la géhennedu feu, et des milliers d'autres supplices qui le tourmenteront àjamais; il s'y trouvera en compagnie de tous les meurtriers comme lui;toutefois, la vengeance divine sévira avec plus de rigueur, contreceux qui, sous l'empire de la loi de grâce, se seront faits esclavesdes plus viles passions. Ecoutez, en effet, ce que dit saint Paul : Tousceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi(Rom. II, 12) ; c'est-à-dire subiront une peine plus légèreparce qu'ils n'ont pas eu de loi pour les maintenir dans le bien par unesanction menaçante, mais tous ceux qui ont péché sousla loi, seront jugés par la loi; c'est-à-dire toutes lesautres conditions étant égales, ceux qui auront joui du secoursde la loi endureront des châtiments plus rigoureux. Et rien de plusjuste, puisque ni la loi, ni l'exemple des malheurs des autres ne les aurontrendus plus tempérants et plus vertueux. Je vous en conjure donc,profitez du moins, à partir de maintenant , des enseignements desautres pour devenir plus sages; dirigeons enfin notre vie selon la loidu Seigneur, obéissons à ses commandements. Que ni l'envie,ni la jalousie, ni l'amour charnel, ni la gloire, ni les autres avantagesmisérables de cette vie, ni les grossiers plaisirs de la table,ni aucune autre mauvaise passion ne règne sur les penséesde nos coeurs. Défaisons-nous de toute obscénité,de toute volupté mondaine; disons adieu à tous nos attachementshonteux et illicites, et tendons de toutes nos forces vers cette vie bienheureuse,à ces biens ineffables que Dieu a préparés àceux qui l'aiment; puissions-nous en être trouvés dignes,par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur, soient au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ?Ainsi soit-il.
VINGTIÈME HOMÉLI
" Et Caïn dit à son frèreAbel : Sortons dans la campagne. " (Gen. IV. 8.)
1. La suite du texte expliqué hier nous fournira encore la matièrede l'instruction d'aujourd'hui; nous continuerons à vous entretenirdes livres de Moïse, ou plutôt des oracles de l'Esprit-Saint,oracles que la grâce divine nous a communiqués par l'organede son prophète. Mais pour plus de clarté , il ne sera pashors de propos de rappeler à votre charité ce que nous avonsdéjà exposé , et où notre enseignement en estresté ; de la sorte nous pourrons le reprendre où nous l'avonslaissé, et l'enchaînement de la doctrine ne sera pas rompu.Nous avons donc traité le sujet d'Abel et de Caïn; nous avonsmontré (120) par leur histoire , comme par les sacrifices qu'ilsoffraient au Seigneur , que la connaissance du bien que nous devons faireet du mal que nous devons éviter de faire est inhérente ànotre nature ; que l'Ouvrier divin, Celui qui a tout fait, nous a douésdu libre arbitre; que c'est la disposition de notre coeur qui nous vautla condamnation ou la couronne; que ce fut, en effet, la raison pour laquellele sacrifice d'Abel fut agréé et celui de Caïn rejeté; que la jalousie que Caïn en conçut le poussa au meurtre deson frère ; qu'après cet exécrable forfait, Dieu leprovoqua à faire l'aveu de son péché, que le maladerepoussa ce remède divin, qu'il attira enfin sur sa tête lesévère châtiment que vous savez, pour avoir ajoutéle mensonge au meurtre; qu'il se priva ainsi de tout secours d'en-haut,devint un exemple capable de retenir dans le devoir ceux qui viendraientaprès lui; que par la sentence portée contre lui, il instruittout le genre humain, comme s'il lui disait à haute- voix : quepersonne parmi vous ne commette le même crime, s'il ne veut éprouverle même châtiment. A ce sujet je vous ai fait remarquer labonté du Seigneur, qui a voulu, parla peine qu'il a infligée,non-seulement corriger Caïn, mais encore apprendre à tous ceuxqui naîtraient après lui, à se garder d'un crime semblable.
Voyons donc maintenant la suite, et considérons ce que raconteaujourd'hui ce bienheureux prophète instruit par la vertu de l'Esprit-Saint.Après qu'il eut entendu sa sentence, Caïn sortit de devantla face de Dieu. Que veut dire cette parole : sortit de devant la facede Dieu ? Elle veut dire qu'il fut privé de l'assistance divineà cause de son abominable action. Et il habita dans la terre deNaïd, en face de l'Eden. L'écrivain sacré nous dit lelieu où Caïn fit désormais sa demeure, et il nous enseignequ'il vécut non loin du paradis, afin qu'il conservât perpétuellementle souvenir et de ce qui était arrivé à son pèreaprès sa prévarication et de l'énormité deson propre crime, et du châtiment qui lui avait étéinfligé, parce qu'il n'avait pas su profiter, pour se conduire sagement,de l'exemple de son père. Le lieu lui-même qu'il habitait,lui rappelait continuellement par son nom à lui et à sesdescendants, l'agitation et le tremblement, supplice de sa vie terrestre,car le nom de Naïd est un mot hébreu qui signifie agitation.Dieu l'établit donc là, afin que le lieu lui-même necessât Je lui reprocher son crime, comme s'il eût étégravé sur une colonne d'airain.
La sainte Ecriture continue : Et Caïn connut sa femme, et, ayantconçu, elle enfanta Enoch. Puisque les hommes étaient devenusmortels, ils avaient raison de se perpétuer par la procréationdes enfants. Mais, me dira peut-être quelqu'un, où Caïneut-il une femme, puisque, à cet âge du. moins, l'Ecriturene fait mention d'aucune autre que d'Eve? Ne vous en étonnez point,mon cher auditeur ; nulle part l'Ecriture ne donne exactement la généalogiedes femmes; toujours soigneuse d'éviter le superflu, elle ne mentionneindividuellement que les hommes et encore pas tous , car souvent elle ditsous une forme abréviative qu'un tel engendra des fils et des filles.Il faut donc croire qu'Eve mit au monde, après Caïn et Abel,une fille que Caïn prit pour femme. Dans ces premiers commencementsdu monde, la nécessité de propager la race faisait qu'ilétait permis aux hommes d'épouser leurs soeurs. Nous laissantdonc faire ces conjectures, d'ailleurs certaines, la sainte Ecriture se.borne à raconter que Caïn connut sa femme, laquelle ayant conçu,enfanta Enoch. Et il construisit une ville du nom de son fils Enoch. Voyezcomme ils deviennent peu à peu ingénieux et avisés.Mortels, ils veulent du moins immortaliser leur mémoire, soit enengendrant des enfants, soit en bâtissant des villes auxquelles ilsdonnent les noms de leurs enfants. On pourrait dire avec raison que toutesces choses étaient autant de monuments de leurs péchéset de leur déchéance de cette gloire primitive dont jouissaientAdam et Eve, dans laquelle ils n'avaient nul besoin de toutes ces précautions,puisqu'alors ils étaient dans un état où ne pouvait.les atteindre aucun des accidents contre lesquels ils se prémunissaientmaintenant.
A Enoch lui-même naquit Gaïdad, et Gaïdad engendra Maléléel,et Maléléel engendra Mathusala, et Mathusala engendra Lamech.Vous voyez comme l'écrivain sacré passe en courant sur lesgénéalogies, ne mentionnant que les hommes, et laissant lesfemmes sans les nommer. De même, qu'au sujet de Caïn, il ditqu'il connut sa femme, sans nous dire d'où il l'avait eue; de mêmeencore, à propos de Lamech , il dit : et Lamech épousa deuxfemmes ; la première se nommait Ada, et la (121) seconde se nommaitSella. Et Ada enfanta Jobel; celui-ci fut le père de ceux qui habitentsous des tentes et qui nourrissent des troupeaux. Et le nom de son frèrefut Jubal : c'est lui qui inventa le psaltérion et la cithare.
2. Remarquez ici l'exactitude de l'Ecriture. Elle nous apprend les nomsdes enfants (le la femme de Lamech, ainsi que leurs occupations : l'unfaisait paître des troupeaux, l'autre inventa le psaltérionet la cithare. Sella mit au monde Tobel, qui travailla les métaux,le cuivre et le fer. Ici encore, la sainte Ecriture nous fait connaîtrede genre d'occupation du fils de Sella; il était forgeron. Remarquezde quelle manière naissent peu à peu les arts utiles àla vie des hommes. Premièrement, Caïn donne le nom de son filsà la ville qu'il fonde. Ensuite les fils de Lamech s'occupent, l'unà nourrir des troupeaux, l'autre à travailler les métaux,le troisième découvre le psaltérion et la cithare.Or, la soeur de Tobel fut Noéma. Voici dans une généalogiele nom d'une fille; c'est une chose nouvelle, mais qui a sa raison, raisonsecrète et mystérieuse que nous réservons pour unautre temps, afin de ne pas interrompre le fil de notre histoire. Le passagequi suit est en effet très-important, il exige tous nos effortset le plus sérieux examen pour être bien expliqué etpour nous fournir les plus précieux enseignements.
Lamech dit à ses femmes, Ada et Sella écoutez ma voix,femmes de Lamech, prêtez l'oreille à mes paroles : j'ai tuéun homme qui m'a blessé, et un jeune homme qui m'a meurtri. On expierasept fois la mort de Caïn et septante fois sept fois celle de Lamech.Prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention, et rejetant toutepensée séculière et toute distraction , scrutons avecsoin ces paroles ; il faut que nous descendions à toute la profondeurque nous pourrons, pour que nous recueillions, sans rien perdre, tout letrésor qui est enfoui dans cet étroit espace. Et Lamech dità ses femmes Ada et Sella écoutez ma voix, femmes de Lamech,prêtez l'oreille à mes paroles. Et d'abord remarquez combienla punition de Caïn a été utile à Lamech. Iln'attend pas qu'un autre vienne le convaincre de son crime, mais, sansque personne l'accuse, ni lui fasse de reproche, il se découvrelui-même, il avoue ce qu'il a fait, il dévoile à sesfemmes la grandeur de son crime, il accomplit presque la parole du Prophète: Le juste est lui-même son accusateur en premier lieu. (Prov. XVIII,17.) Pour la correction des péchés, il n'existe pas de meilleurremède que la confession. C'est quelque chose de plus grave quele péché lui-même, que de le nier après qu'onl'a commis : le fratricide Caïn l'a bien éprouvé, luiqui, interrogé par le Dieu bon, non-seulement n'avoua pas son forfait,mais osa mentir à Dieu, et fut pour cela condamné àtraîner une longue et misérable existence sur la terre. Tombédans le même péché, Lamech a compris que ce qui avaitaggravé le châtiment de Caïn, c'était d'avoirnié sa faute; c'est pourquoi il appelle ses femmes, et, sans quepersonne le contraigne ou témoigne contre lui, il fait lui-mêmede sa propre bouche la confession de ses péchés, et comparantson crime avec celui de Caïn, il détermine lui-même sapeine.
Voyez-vous la sollicitude de Dieu, comme il se ménage des occasionsde montrer sa miséricorde, jusque dans les punitions qu'il inflige,comme les effets de cette miséricorde ne s'arrêtent pas àcelui qui- reçoit la punition, mais s'étendent, tels quedes remèdes salutaires, à tous ceux qui ont la bonne volontéd'en profiter? Quel autre motif aurait pu amener Lamech à fairecette confession, excepté le souvenir qu'il avait des maux souffertspar Caïn, souvenir qui bouleversait son âme? Il dit donc : Ecoutezma voix et prêtez l'oreille à mes paroles. C'est comme untribunal qu'il dresse contre lui-même, et la chose lui paraîtsi grave qu'il veut qu'on l'écoute avec une profonde attention.Car ces mots : Ecoutez ma voix, prêtez l'oreille à mes discours,équivalent à ceux-ci : Rendez votre esprit attentif, appliquez-vous,écoutez soigneusement ce que je vais dire. Ce ne sont pas des chosesindifférentes que celles dont j'ai à vous entretenir, j'aià vous révéler des faits cachés, des faitsque personne ne sait que moi seul, et cet oeil qui ne se ferme jamais;c'est la crainte que me donne ce témoin, qui me presse et me forceaujourd'hui à. vous découvrir ce que j'ai eu le malheur defaire, et à vous dire à quelle vengeance je me suis exposépar mes oeuvres criminelles ; car j'ai tué un homme qui m'a blessé,et un jeune homme qui m'a meurtri. Et s'il a été tirésept vengeances de Caïn, il en sera tiré de Lamech septantefois sept. Grande, et même très-grande parole et qui dénoteen cet homme une âme des mieux disposée. Non-seulement ilavoue ce (122) qu'il a fait, et dévoile le meurtre qu'il a commis,mais il s'impose une peine en comparant son crime à celui de Caïn.De quel pardon semble-t-il dire, est digne celui qui n'a pas profitéde l'exemple d'autrui pour devenir meilleur, celui qui ayant continuellementdans l'esprit le souvenir du châtiment infligé au premiermeurtrier, n'a pas laissé néanmoins que de commettre deuxmeurtres? J'ai tué, dit-il, un homme qui m'a blessé, et unjeune homme qui m'a meurtri. C'est comme s'il disait : J'ai moins faitde mal à ceux que j'ai tués que je ne m'en suis fait àmoi-même. Car j'ai encouru un châtiment inévitable,puisque j'ai commis des crimes trop énormes pour être pardonnés.Si Caïn, pour un seul meurtre, a mérité sept vengeances,j'en ai encouru, moi, septante fois sept. Pourquoi, par quelle raison ?En effet, bien qu'il ait été homicide et même fratricide,cependant il n'avait point devant les yeux l'exemple d'un homme qui eûtosé un pareil crime, qui en eût été châtié,qui eût par là attiré sur soi le poids de la colèrede Dieu; deux circonstances aggravantes pour moi, puisque j'avais sousles yeux le double exemple du crime et du châtiment, et que je n'enai pas été meilleur. C'est pourquoi, dusse-je subir septantefois sept vengeances, je n'aurais pas encore suffisamment payé ceque j'ai fait.
3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comment Dieu a créénôtre volonté libre et maîtresse de ses déterminations;comment, lorsque nous tombons, c'est notre négligence qui en estcause, et comment, lorsque nous voulons être vigilants, nous savonsclairement distinguer le devoir? Qui donc, dites-moi, a poussé cethomme à faire une telle confession? Personne, si ce n'est la conscience,cet incorruptible juge. Après que, suivant le penchant de la mauvaisenature, il eut mis à exécution un dessein coupable, aussitôtla conscience se souleva en lui en élevant la voix contre l'énormitédes crimes commis et en lui dénonçant de combien de punitionsil s'était rendu passible. Tel est le péché avantqu'il soit commis et accompli, il obscurcit le raisonnement et trompe l'esprit.Mais lorsqu'il est consommé, c'est alors que nous en voyons clairementl'absurdité; et ce rapide et absurde plaisir s'envole, nous laissantaprès lui une douleur durable; il s'envole, emportant avec soi cettenoble assurance qui faisait la joie de la conscience, après y avoirsubstitué la honte dans laquelle reste abîmé le malheureuxpécheur. Le Dieu bon nous a attaché cet accusateur intime,avec ordre de ne jamais nous quitter, de crier sans cesse, en nous demandantcompte de nos prévarications. Il ne faut, pour s'en convaincre,que consulter l'expérience. Le fornicateur, l'adultère, ontbeau n'avoir pas été surpris, ils n'en sont pas plus tranquilles;grâce à cet énergique et infatigable accusateur, ilsont peur des soupçons, ils tremblent pour une ombre, ils craignentceux qui savent, ceux qui ne savent pas, c'est dans leur âme unetempête- incessante, des flots succédant aux flots. Le sommeil,pour un tel homme, n'a plus de douceur, il n'a plus que des craintes etdes terreurs. Rien ne le récrée, rien n'apaise son troubleintérieur: ni la suavité des mets, ni le charme d'une conversationamicale. Après cette mauvaise action, faite cependant sans témoin,il est comme s'il portait partout en lui-même un bourreau qui leflagellerait toujours. Telles sont les peines qu'il endure sans autre juge,sans autre accusateur que lui-même.
Si cependant le coupable veut profiter des avertissements de sa conscience,recourir à la confession de ses fautes, montrer sa blessure au médecinspirituel qui l'attend pour le guérir et non pour lui faire desreproches, s'il veut recevoir ses remèdes, s'entretenir seul àseul avec lui sans témoin et tout dire sans rien dissimuler, ilobtiendra vite et facilement l'absolution de ses péchés.La confession du mal qu'on a fait est l'abolition des péchéscommis. Si Lamech n'a pas refusé d'accuser devant ses femmes lesmeurtres commis par lui; de quel pardon serons-nous dignes, nous, si nousne voulons pas accuser nos péchés devant Celui qui sait exactementjusqu'à la moindre de nos fautés? Car il n'ignore rien etce n'est pas pour s'instruire qu'il veut que nous nous confessions, puisqu'ilsait toutes choses avant même qu'elles arrivent. Il commande la confessionafin que nous ayons nous-mêmes le sentiment de nos fautes, et afinque nous fassions preuve de bonne volonté à son égard.Est-il question en cela de grandes dépenses à faire, de longsvoyages à entreprendre? Le traitement à subir est-il pénibleet douloureux? Au contraire, la guérison a lieu sans frais, sansdouleur et promptement. Le divin Médecin approprie ses remèdesau degré de bonne volonté de celui qui vient à luipour être guéri de ses blessures. Que celui donc qui veutpromptement (123) recouvrer la santé et soigner les plaies de sonâme, vienne au médecin, l'âme sobre et vigilante, etdégagée de toutes les préoccupations séculières,qu'il répande d'abondantes larmes, qu'il donne des marques d'unegrande assiduité, qu'il apporte une foi ferme et une entièreconfiance dans la science du médecin, et il ne tardera pas àretrouver sa santé. O médecin dont la bonté effacecelle du père le plus tendre ! Est-il rien de moins pénibleet de moins dur que les conditions qu'il demande de nous, la contritiondu coeur, la componction de l'âme, l'aveu de la faute, une assiduitéconstante? Et il ne nous fait pas seulement la grâce de guérirnos blessures, mais il en efface jusqu'à la moindre trace. Nousétions auparavant accablés du poids de mille péchéset il nous fait justes. O miséricorde infinie, bonté incomparable!Un pécheur vient, il confesse ses péchés, il en demandepardon, il montre une ferme résolution de ne plus pécherà l'avenir, et le voilà juste. Et pour que vous ne doutiezpas de ce miracle, écoutez cette parole du prophète : Distes péchés le premier, afin que tu sois justifié.(Isaï. XLIII, 26.) Il ne dit pas simplement : dis tes péchés,mais il ajoute : le premier; c'est-à-dire, n'attends pas qu'un autret'accuse et te convainque; préviens l'accusation, hâte-toide prendre la parole, ferme cette bouche étrangère qui parleraitcontre toi.
4. Voyez-vous la clémence du juge ? Devant les tribunaux humains,si un accusé suivait cette conduite ; si, prévenant les preuves,il avouait tout ce qu'il a fait, il s'épargnerait peut-êtrela question avec ses épreuves et ses tortures, si toutefois il avaitaffaire à un juge clément; mais la sentence qui condamneau dernier supplice, il ne l'éviterait certainement pas. Quant ànotre Dieu, ce charitable médecin de nos âmes, sa bontéest infinie, et sa miséricorde ineffable. Si nous prenons les devantssur notre adversaire, sur le diable qui se fera notre accusateur au. dernierjour et qui l'est déjà dès cette vie, si nous faisonsnotre confession avant que de comparaître devant le tribunal, side nous-mêmes nous prenons la parole pour nous accuser, nous exciteronsla miséricorde du souverain Juge, au point que non content de nousabsoudre de nos fautes, il inscrira encore notre nom parmi ceux des justes.
Lamech n'était instruit par aucune loi positive; il n'avait pasentendu de prophètes, il n'obéissait à aucune exhortationvenue du. dehors, il n'avait que sa conscience pour lui faire sentir lagravité de ses fautes, et néanmoins cette voix intérieuresuffit pour lui arracher l'aveu et la condamnation de ce qu'il avait fait,et nous serions excusables, nous, de ne pas montrer soigneusement nos blessuresau médecin charitable qui n'exige que cela pour les guérir! Et cette confession, si nous ne la faisions pas maintenant que le tempsdu jeûne nous en offre l'occasion propice, par le calme qu'il a misdans nos pensées, par .l'exclusion qu'il a donnée àtoute espèce de volupté, quand donc pourrions-nous rentreren nous-mêmes de manière à mettre ordre aux affairesdé notre conscience ? Soyons donc sobres et vigilants, je vous enconjure, consacrons-nous tout entiers à cette affaire importante,et à force d'assiduité et de soin évitons un châtimentqui sera si sévère, sauvons-nous du feu de l'enfer. C'estmaintenant qu'il y faut travailler, maintenant que le temps du jeûnevous offre plus de ressources parles fréquentes instructions quevous recevez.
Or, Adam connut Eve sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfantaun fils, et elle le nomma Seth, disant : Dieu m'a suscité une autrepostérité à la place d'Abel, que Caïn a tué.Arrêtant la liste généalogique à Lamech, lasainte Ecriture remonte à Adam et à sa femme, et dit : Or,Adam connut sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfanta un fils,et elle le nomma Seth, disant : Dieu m'a suscité une autre postéritéci la place d'Abel tué par Caïn. Elle enfanta, est-il écrit,un fils, et elle lui donna le nom de Seth. Non contente d'avoir donnéun nom à son nouveau-né, la mère ajoute encore : Dieum'a suscité une autre postérité ci la place d'Abeltué par Caïn. Remarquez le soin que prend cette mère,par le nom qu'elle donne à son fils, de perpétuer la mémoirede ce crime abominable; c'est afin que les générations futuresapprennent le meurtre commis par Caïn, qu'elle dit : au lieu d'Abeltué par Caïn. Parole d'une mère affligée parla douleur, troublée par le souvenir d'un triste événement,parole d'action de grâce pour le fils que Dieu envoie, mais parolequi, dans le nom du nouveau-né, imprime d'une manière. ineffaçablele crime d'un autre fils. Et en vérité, quel deuil amer Caïnn'avait-il pas causé à ses parents, lorsqu'il avait armésa main contre son frère, lorsqu'il leur avait fait voir cet enfantsi tendrement (124) aimé, étendu par terre, mort, privéde mouvement. Adam avait bien entendu prononcer son arrêt : Tu esterre et tu retourneras en terre; et encore : Le jour où vous enmangerez, vous mourrez de mort; mais jusque là la sentence étaitdemeurée en paroles, et nos premiers parents n'avaient pas encorevu ce que c'était que la mort; Caïn poussé par sa hainecontre son frère, et par l'envie qui le rongeait intérieurement, se jeta sur Abel et le tua, et il fit voir à ses parents un horriblespectacle. C'est pourquoi la mère, à qui la naissance d'unnouvel enfant aidait à soulever un peu le poids de son deuil, rendgrâce au Seigneur de la consolation qu'il lui accorde, mais en mêmetemps elle veut perpétuer le souvenir du fratricide, punissant ainsià son tour le coupable d'un nouveau et sévère châtiment.
Voyez-vous quel mal c'est que le péché ; comme il infligeune marque publique de honte et d'infamie à ceux qui le commettent;comme après avoir privé Caïn du secours d'en-haut, ilen a fait le jouet du monde ? Voyez-vous comme, par son détestablepéché, il est devenu odieux même à ses parents,que la nature cependant incline si fort à la tendresse pour leursenfants. Fuyons donc, je vous en conjure, ce péché qui nousenvironne de tant de maux, et embrassons la vertu, qui nous procurera lafaveur céleste, et éloignera de nous la punition.
Et il naquit un fils à Seth : et il lui donna le nom dEnos ;celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. Remarquezici de quelle manière les hommes prennent peu à peu l'habitude.de témoigner à Dieu leur reconnaissance dans les noms qu'ilsdonnent à leurs enfants. Seth eut donc un fils et il le nomma Enos,raconte la sainte Ecriture ; puis pour interpréter le sens de cenom elle ajoute : Celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom duSeigneur. Aussi est-ce par Seth, et par Enos et leurs descendants que lebienheureux Prophète établira sa généalogie;désormais il laisse de côté Caïn et sa descendancedepuis Lamech. Caïn a perdu son privilège de naissance, jeveux dire son privilège de premier-né : il l'a perdu librementpar sa méchanceté, et lui et sa postérité sontexclus de la liste. Au contraire, Seth obtient par sa vertu une prérogativeque la nature lui a refusée: les droits de primogéniturelui sont transférés en dépit de la nature, parce quesa volonté s'est tournée vers le bien , et ses descendantssont appelés à l'honneur de former la généalogiedes premiers ancêtres de l'humanité. Enos fut ainsi appeléà cause de sa confiance à invoquer le nom du Seigneur Dieu,et ceux qui naîtront de lui porteront le même nom. Ici notrebienheureux Prophète suspend sa narration, et remonte encore unefois à l'origine pour commencer un autre récit.
5. Mais ne nous lançons pas dans ce nouveau chapitre, pour nepas prolonger notre instruction au delà des bornes; à l'exemplede l'auteur sacré, arrêtons-nous à cet endroit, etremettons- à une autre fois, si Dieu le permet, l'explication dela suite. Maintenant je voudrais exhorter votre charité àprofiter de plus en plus de notre enseignement, à vous examinerchaque jour, vous demandant à vous-mêmes quel fruit vous avezretiré de telle instruction, quel fruit de telle autre; àne pas vous contenter de recevoir nos paroles dans vos oreilles sans lesfaire pénétrer plus loin, mais à leur ouvrir vos coeurspour qu'elles s'y fixent à demeure, affermies et fortement implantéespar la méditation. Je voudrais aussi que; non contents de vous instruirepour vous-mêmes, vous devinssiez des .maîtres pour les autres,pour les avertir et les guider dans le chemin de la vertu, non-seulementpar vos paroles, mais surtout par vos exemples. Songez que si vous vouliez,chaque fois que vous venez ici, en remporter quelque fruit, corriger quelquechose des mauvaises passions qui vous tourmentent, songez en combien peude temps vous pourriez parvenir au faite même de la vertu. En effet,nous n'oublions jamais dans nos instructions de vous inculquer lésprincipes de la vie parfaite, afin de vous amener à extirper devos âmes ces passions qui leur donnent la mort, telles que la colère,la jalousie, l'envie. Celles-là supprimées, votre amour déréglédes richesses se corrigera plus aisément, et quand vous l'aurezenfin éteint, il vous sera beaucoup plus facile de vous défairede vos pensées déshonnêtes, de vos impures imaginations.
La racine de tous les maux, c'est en effet l'amour de l'argent. (I Tim.VI, 10.) Si donc nous tranchons la racine, si nous l'arrachons entièrement,nous viendrons ensuite facilement à bout des rameaux. Oui, dirai-jeà mon tour, la forteresse des maux, la citadelle de tous les péchés,c'est la rage des richesses, et si nous voulions en triompher, nous aurions(125) beau jeu pour nous débarrasser de toutes les funestes passionsqui en dépendent. Et ne pensez pas que ce soit une chose bien grandeet bien difficile que de mépriser les richesses. Lorsque je considèreque tant d'hommes qui, pour une frivole satisfaction à donner àleur vanité, sacrifient de si grosses sommes pour rien, pour gagnerla faveur de cette vile multitude, de cette populace en haillons qui encombreles places d'une ville, faveur qui prend fin avec le soir, qui n'attendpas même souvent le soir pour se dissiper, faveur qui produit quelquefoistant de déboires même avant que le jour finisse; lorsque jeconsidère aussi ces autres qui, chez les Gentils, conçoiventune telle passion pour la gloire qu'ils renoncent à tout ce qu'ilspossèdent pour l'acquérir, ne se réservant qu'un vieuxmanteau avec un bâton, qu'ils se résignent à passerainsi toute leur vie, à supporter toute cette peine et cette misèreparce qu'ils espèrent s'acquérir ainsi un peu de renomméechez les hommes; lorsque je réfléchis à ces choses,je ne sais plus sur quelle excuse, sur quel pardon nous pouvons compter,nous qui n'avons pas le courage de nous imposer les plus légerssacrifices pour accomplir les commandements de Dieu, pour acquérirune immortelle et impérissable gloire. Oui, nous faisons moins queces hommes, et cependant quelle différence entre les récompensesà conquérir ! Eux, c'est pour le gain d'une vaine renomméeparmi les hommes leurs semblables qu'ils font ces grands sacrifices, aulieu que nous c'est pour notre Maître, pour Celui de qui nous tenonstout, pour Celui qui nous promet encore d'ineffables biens, que nous nevoulons pas même donner la plus petite aumône à un pauvre!
Et de quels yeux regarderons-nous notre Juge après avoir négligéun commandement si facile? Je ne vous demande pas de renoncer àtous vos biens. Jouissez largement de votre abondance, et lorsque vos besoinsseront satisfaits, employez à un usage nécessaire ce quevous avez de superflu et d'inutile; distribuez-le, ce superflu, àceux qui souffrent de la faim, à ceux qui grelottent de froid, et,par leur moyen, envoyez-le dans votre patrie où vous irez bientôtle retrouver. Ces malheureux vous serviront beaucoup au transport de vosrichesses dans l'autre monde; et quand vous y arriverez, vous les retrouverezparfaitement conservées, en sorte que vous vivrez dans l'abondance,grâce à ces biens ainsi transportés, et mêmemultipliés par la bonté de Dieu. Est-ce donc là unechose bien difficile, bien laborieuse, bien épineuse? Ce transports'effectue sans bête de somme, sans escorte, sans aucun appareil.Nul voleur ne fréquente cette route et ne peut dérober ceque vous expédiez ainsi. Ce que vous mettez dans les mains des pauvres,vous le déposez en lieu sûr; puisque vous le déposezdans la main de Dieu. Elle conservera votre dépôt intact,cette main divine et lorsque vous entrerez dans votre patrie elle vousle rendra; elle vous le rendra avec des éloges, avec des couronnes,avec la plénitude d'un bonheur sans limites comme sans déclin.Ainsi donc versez, versez vos richesses et vos épargnes dans lesein des pauvres; semons tandis qu'il en est temps, afin que nous moissonnionsquand la saison sera venue; ne laissons point passer le temps opportun,notre négligence serait suivie de regrets inutiles.
Si Dieu vous a départi les biens de ce monde plus largement qu'àd'autres, est-ce donc pour qu'employant à votre seul usage une partiede ce qu'il vous donne, vous entassiez le reste dans vos coffres et dansvos greniers? Non, il n'en est pas ainsi; mais selon la parole de l'Apôtre,il veut que votre abondance subvienne à l'indigence de vos frères.(II Cor. VIII, 14.) Et peut-être usez-vous de ces biens plus qu'iln'est permis, dépensant votre argent en voluptés, en vêtements,en luxe de toutes sortes, en esclaves, en bêtes de toutes espèces?Le pauvre ne demande rien de tout cela; ce qu'il attend de vous, c'estque vous apaisiez sa faim, que vous lui donniez le pain de chaque jour,que vous lui procuriez les autres choses nécessaires pour qu'ilvive, qu'il ne périsse pas, et vous ne daignez pas le faire ! etcependant vous devriez songer que là plupart du temps, subitementenlevé , vous abandonnez tout ce que vous avez amassé, parfoisà des étrangers, à des ennemis; et vous, que vousreste-t-il ? vos péchés que vous avez commis pour amasserces biens, voilà tout ce que vous emportez avec vous. Et que direz-vousen ce jour terrible ? comment vous excuserez-vous d'avoir traitéavec tant de négligence l'affaire de votre salut? Ainsi écoutezmes conseils , et pendant qu'il en est encore temps, distribuez vos richessessuperflues aux pauvres, c'est le moyen d'assurer votre salut en l'autremonde et d'obtenir, en échange de vos biens périssables,des biens immortels que je vous souhaite à tous, (126) par la grâceet la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, .avec qui soient,au Père et au Saint-Esprit , gloire, puissance et honneur, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. JEANNIN.
VINGT-UNIÈME HOMÉLIE
"Voici le dénombrement dela postérité d'Adam ; autour que Dieu: créa l'hommes,Dieu le fit à sa ressemblance ; il les créa mâle etfemelle, et il leur donna le nom d'Adam, au jour quil les créa." (Gen. V, 1 , 2.)
1. Quel trésor, quelles ineffables richesses, mes bien-aimés,dans les paroles qu'on vient de vous lire ! Je n'ignore pas qu'un grandnombre de personnes; à la vue des noms composant un catalogue, secontentent d'une lecture superficielle, et s'imaginent. que les noms n'ayantaucune utilité particulière ne sont simplement que des, mots; mais moi , je vous exhorte tous à ne pas simplement passer outre,sans vous arrêter, devant ce que tient en réserve l'Écrituresainte. Vous n'y trouverez pas un seul mot, qui ne renferme une grandeabondance de pensées; car c'était l'Esprit de Dieu qui inspiraitles bienheureux prophètes; voilà pourquoi les paroles, écritessous la dictée de l'Esprit, renferment tant de trésors cachés.Ne vous étonnez pas que, dans ce catalogue de noms, je m'engageà vous montrer la richesse des pensées qu'il recèle.Il n'est pas une syllabe, il n'est pas une lettre de l'Écriturequi ne contienne un trésor de pensées profondes. C'est pourquoiil convient, en suivant la grâce d'en-haut qui nous guide, en nouséclairant de la lumière de l'Esprit-Saint, d'aborder lesexpressions de Dieu. La divine Écriture n'a que faire de la sagessehumaine pour être comprise; ce qu'il faut ici, c'est la révélationde l'Esprit, afin qu'instruits par, son secours du vrai sens des pensées,nous en puissions recueillir un précieux avantage. Si, dans lesaffaires du siècle, les écrits de la main des hommes, souventdétériorés par le temps, doivent, à une datequi se trouve en tête du manuscrit, à une simple syllabe,une grande importance, à bien plus forte raison peut-on dire demême de la divine Écriture, de cette composition de l'Esprit-Saint;seulement, montrons ici notre sagesse, ne courons pas sans nous arrêter;soyons attentifs, diligents, séchons tout considérer avecune exactitude minutieuse, ne le cédons pas à ceux qui montrentpour les choses sensibles un zèle si ardent. Voyez en effet ceuxqui font des fouillés, qui déterrent des métaux; ilsne (127) s'arrêtent pas à la surface, ils descendent àune grande profondeur. S'ils ont pu trouver des parcelles d'or, que d'activité,que de soin pour séparer l'or de la terre ! et, après tantde fatigues, ils trouvent une mince consolation de leurs labeurs; ils saventbien pourtant que l'avantage qu'ils recueilleront ne répond pasà leurs peines ; que, souvent, même , après tant deveilles et de travaux, ils ont été frustrés dans leurattente. Qu'importe. Ils persistent dans leurs efforts; l'espoir qui lesnourrit les rend insensibles à la souffrance. Eh bien ! si ces hommesmontrent tant d'ardeur pour des richesses corruptibles, incertaines, d'unepossession si douteuse, à plus forte raison nous, qui poursuivonsdes richesses que rien ne peut enlever, un trésor que rien ne peutdissiper, nous, que n'égare pas une vaine espérance, devons-nousmontrer autant de zèle, plus de zèle, pour obtenir le biendésiré, pour en recueillir le fruit précieux, pournous pénétrer de la bonté ineffable du Seigneur, luiprouver notre reconnaissance ; et, forts de l'affection pleine de tendresseque nous aurons arrachée au Dieu Notre-Seigneur, nous rendre invincibles,inexpugnables, supérieurs à tous les piéges du démon.Eh bien donc ! puisque vous avez entendu la lecture de tout à l'heure,examinons avec soin, en détail, chacune des expressions, et puissiez-vous,après avoir reçu l'instruction habituelle en rapporter lebienfait dans vos demeurés ! Voici le dénombrement de lapostérité d'Adam, dit le texte. Au jour que Dieu créal'homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâleet femelle, et il leur donna le nom d'Adam au jour qu'il les créa.Faites attention, je vous en conjure; voyez la sagesse de ce prophèteadmirable, ou plutôt, l'enseignement du Saint-Esprit; car, commenous l'avons souvent dit, c'est par l'inspiration du Saint-Esprit qu'ilnous parle; il n'a fait que lui prêter sa langue, c'est la grâcedu Saint-Esprit qui instruit, en se servant de lui, toute l'espècehumaine. Voyez donc comme il ramène le discours à l'originedes choses, comme il reprend les choses qui ont précédé.Pourquoi , et dans quel but ? C'est qu'il a vu les hommes de ce temps manifesterune grande ingratitude ; le malheur de notre premier père ne lesavait nullement corrigés; ils étaient plongés dansl'abîme d'une malignité aussi profonde. Celui qui étaitné du premier homme, excité bientôt par l'envie, s'étaitjeté dans le fratricide; il avait, après un tel crime, subile plus terrible châtiment; cet enseignement, mes frères ,nous nous sommes empressés de vous l'exposer. Ses descendants nes'étaient en rien amendés par ce châtiment; ils s'enveloppèrentd'un tissu de crimes encore pires. Vous avez entendu hier Lamech racontantson péché à ses épouses , et décrétantcontre lui-même le châtiment. Le Prophète vit donc laperversité de ces hommes croître peu à peu, comme unehumeur malsaine qui se répand par tout le corps; c'est pourquoiil supprime, dans son histoire ce débordement de la corruption ;ces générations depuis Caïn jusqu'à Lamech, ilne daigne pas les rappeler ; mais , comme s'il voulait raconter le commencementdes choses, consoler le deuil où la main fratricide arméecontre Abel avait jeté Adam et Eve, il commence son récitde cette manière : Voici le dénombrement de la postéritéd'Adam. Au jour que Dieu créa l'homme , Dieu le fit à saressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donnale nom d'Adam, c'est-à-dire terrestres, au jour qu'il les créa.
2. Voyez comme il se sert des mêmes paroles qu'au commencement,pour nous apprendre que ces générations infâmes, ilne les juge plus désormais dignes de mémoire; il commenceà l'enfant qui vit le jour alors, je veux dire à Seth, lagénéalogie, pour nous apprendre combien la vie des hommesest considérable devant Dieu, et comment Dieu déteste lesâmes sanguinaires. Il les passe sous silence, comme si elles n'avaientpas vécu, nous montrant par là tout ce qu'il y a de funestedans le péché, nous enseignant que les pervers. s'attirentles plus grands maux. Voyez ; les voici dorénavant rayésdu catalogue; on ne rappelle leur souvenir que pour montrer l'infamie deleur perversité, que pour l'exemple et la correction des générationsqui les suivent. Mais celui que l'injustice a mis à mort, que lamain. d'un frère a privé de la vie, depuis ces temps jusqu'ànos jours, est loué par toutes les bouches. Aucun temps n'a éteintla mémoire de l'un, ni diminué le crime de l'autre; celui-ci,tous les jours, est célébré par tous les hommes; l'autredemeure, pour jamais, comme attaché à un infâme poteau.
Comprenez-vous tout ce qu'a de funeste la corruption, tout ce que lavertu a de force? Comprenez-vous comment la malice même, (128) quiattaque et qui triomphe, est frappée de mort et s'évanouit?comment la vertu, attaquée, persécutée dans des combatssans nombre, acquiert par cela même plus d'éclat et plus degloire? On pourrait encore tirer d'autres événements semblablesle même enseignement pour vous, mes bien-aimés, mais ne nousécartons pas de notre sujet; reprenons les paroles que vous avezentendues : Voici le dénombrement de la postéritéd'Adam. Au jour que Dieu créa l'homme, Dieu le fit à sa ressemblance;il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d'Adamau jour qu'il les créa. Voyez comment, par cette manièrede reprendre le récit dès le commencement du monde, la divineEcriture nous rappelle l'honneur insigne que l'homme a reçu de sonCréateur. Au jour, dit l'Ecriture, que Dieu créa l'homme,Dieu le fit à sa ressemblance, c'est-à-dire, le mit àla tête de toutes les créatures visibles ; en effet, cetteexpression, à sa ressemblance, doit s'entendre de la dominationet du commandement; car, de même que Dieu commande à toutesles créatures, tant aux visibles qu'aux invisibles; puisque c'estlui qui a tout créé, qui a tout fait; de même, quandil forma l'animal qui a le privilège de la raison, il a voulu luiconférer l'honneur insigne de commander à toutes les créaturesvisibles. En conséquence il lui a donné la substance de l'âme,voulant qu'il possédât, lui aussi, l'immortalité, laperpétuité. Et maintenant, quand l'homme fut déchupar sa faute, quand il eut transgressé le commandement qui lui avaitété fait, même alors, Dieu ne se détourna pastout à fait de lui. Toujours miséricordieux, il lui enlevasans doute l'immortalité, mais il maintint dans le même honneurcelui qui était condamné à mourir. Plus tard, quandle fils du premier homme se laissa emporter à une telle fureur,lorsque Caïn eut, le premier, fait voir au monde la face de la mort,le meurtre dans toute sa violence, et, joignant au meurtre le mensonge,eut manifesté toute espèce de perversité, Dieu voulut,par un long châtiment, le corriger, non-seulement pour qu'il pûttirer son avantage de ce qui lui arrivait à lui-même, maisaussi pour que les générations suivantes pussent connaîtrel'étendue du forfait, l'excès, l'infamie du crime. Maintenant,lorsque ces générations lâches, corrompues, tombèrentinsensiblement dans des vices plus affreux encore, Dieu voulut, pour ainsidire, consoler Adam, qui n'était pas seulement attristé desa faute, mais plongé, par le crime de Caïn, dans un deuilinsupportable. Il avait vu, de ses propres yeux, le corps d'Abel massacré;il ne savait pas auparavant quel était l'aspect de la mort, quoiquela sentence de mort eût été portée. Adam subissaitdonc une double et triple cause de deuil, car ce fut pour la premièrefois qu'on vit la mort introduite dans la vie, la mort violente, l'oeuvred'un fils contre un frère, né du même père etde la même mère, et ce frère n'avait fait aucun malà son meurtrier. Dieu voulant donc, dans sa bonté, donnerau premier père une consolation égale à ses douleurs;lui accorde un autre fils; vous savez son nom, Seth ; et, aprèslui avoir envoyé cette consolation suffisante, il tire, de ce fils,le commencement de la nouvelle postérité. Voilà pourquoile bienheureux prophète commence par ces paroles : Voici le dénombrementde la postérité d'Adam. Ensuite, comme il a promis de raconterla suite des générations humaines, voyez la succession qu'ilexpose : Adam ayant vécu cent trente ans engendra un fils àson image et à sa ressemblance, et il le nomma Seth; aprèsqu'Adam eut engendré Seth, il vécut sept cents ans, et ilengendra des fils et des filles; et tout le temps de la vie d'Adam ayantété de neuf cent trente ans, il mourut. (Gen. V, 3, 4, 5.)
3. N'avais-je pas raison de dire en commençant que rien n'estlaissé au hasard, que chaque mot renferme des pensées dansl'Ecriture sainte? Voyez encore ici le soin diligent du bienheureux prophète: Adam, dit-il, engendra un tels à son image et à sa ressemblance,et il le nomma Seth. Quand il parlait de son premier fils, de Caïn,il n'a rien dit de pareil, faisant déjà pressentir le penchantqui le portait au mal, et le prophète avait raison; car il ne conservapas les moeurs qui caractérisaient son père, mais il se laissabien vite emporter vers le mal. Ici, au contraire, il dit : A son imageet à sa ressemblance, ce qui veut dire : ayant les mêmes moeursque celui qui l'avait engendré, conservant les mêmes caractèresde vertu, destiné à reproduire par ses oeuvres l'image deson père, à réparer, par sa vertu particulière,la faute de son frère aîné. En effet, l'Ecriture neparle pas ici des traits du corps, quand elle dit: A son image et àsa ressemblance, mais des qualités de l'âme, afin que nouscomprenions que celui-ci ne ressemblera pas à Cain. Aussi (129)la mère de Seth, en donnant un nom à son fils, fait entendredes actions de grâces; et ce n'est ni à la nature, ni àl'enfantement, qu'elle attribue son nouveau fils, mais à la vertude Dieu. C'est, en effet, cette vertu qui l'a rendue féconde; ellele nomme du nom de Seth, en disant : Dieu a fait renaître en moiun autre germe à la place d'Abel que Caïn a tué. (Gen.IV, 25.) Voyez le choix de l'expression ! elle ne dit pas: Dieu m'a donné,mais, Dieu a fait renaître. Faites attention, voyez comme le textemontre ici, à mots couverts, les préludes de la résurrection;elle semble dire: A la place de celui qui est tombé, Dieu a faitrenaître en moi celui-ci. Abel, frappé par la main de sonfrère, est tombé, dit-elle : il est mort, mais la vertu deDieu, à la place de celui qui est mort, a suscité celui-ci.Comme ce n'était pas encore l'heure de la résurrection, iln'a pas rappelé à la vie celui qui est tombé, maisil en a fait revivre un autre à sa place,voilà pourquoi elledit: Dieu a fait renaître en moi un autre germe à la placedAbel que Caïn a tué. Avez-vous compris la reconnaissancede la femme? Avez-vous compris la bonté de Dieu, sa promptitudeà leur envoyer la consolation ? Imitons notre mère, toustant que nous sommes; sachons reconnaître toujours la grâced'en-haut; quoi qu'opère la nature, elle n'opère rien pourtant,par sa vertu propre, mais par l'ordre dé Celui qui l'a créée.Il commande, elle obéit. Et que les femmes ne se livrent jamaisà la douleur, pour n'avoir pas d'enfants; qu'elles se réfugientdans une affection pleine de gratitude, auprès du Créateurde la nature. Ce qu'elles demandent, qu'elles aillent le réclamerau Maître et Seigneur de la nature, qu'elles n'attribuent pas àleur époux, à quelque cause que ce puisse être, lanaissance de leurs enfants, mais au Créateur de tous les êtres,à celui qui a produit de rien la nature, à celui qui peutcorriger les défaillances de la nature. La première femmea trouvé, même dans sa douleur, un motif de glorifier Dieu;c'est au Seigneur qu'elle attribue tout : Dieu a fait renaître enmoi un autre germe, à la place d'Abel que Caïn a tué.Voyez, non-seulement elle ne se plaint pas, elle ne prononce aucune paroleamère (la sainte Ecriture aurait rapporté toute parole dece genre, qu'elle aurait pu prononcer), mais, au contraire, elle supporteavec courage ce qui est arrivé; elle se console promptement; ellemanifeste une reconnaissance plus vive; elle célèbre le bienfaitdu Seigneur. Voyez avec quelle bonté le Seigneur fait, de son côté,ce qui dépend de lui; il ne se contente pas de lui donner un autrefils, mais il indique d'avance la vertu qui sera en lui. En effet, ditl'Ecriture, Adam engendra un fils à son image et à sa ressemblance.Et pour nous faire comprendre, tout de suite, la vertu de ce fils, voyezcomment Adam lui-même fait voir, par le nom qu'il donne àson fils, la piété de son âme: Il naquit aussi un filsà Seth qu'il appela Enos ; celui-ci commença d'invoquer lenom du Seigneur Dieu. (Gen. IV, 26.) Voyez-vous ce nom plus beau qu'undiadème, plus brillant que la pourpre? qui pourrait être plusheureux que celui qui se fait une parure de l'invocation du Seigneur etqui la porte dans son nom?
Voyez-vous, ce que je disais en commençant, que l'on trouve dansdes noms, dans de simples noms, de riches trésors? Ici, en effet,se montre, non-seulement la piété des parents, mais leurattention, leur diligence pour leurs enfants. Nous voyons, ici, commenttout de suite, dès le commencement, ils instruisaient leurs enfantsqui venaient de naître; comme ils les avertissaient, par les nomsqu'ils leur avaient donnés, de pratiquer la vertu. Ce n'étaitpas alors , comme aujourd'hui, au hasard , et le premier nom venu qu'ondonnait; l'enfant, dit-on aujourd'hui, s'appellera comme son aïeulou son bisaïeul; autrefois on procédait autrement; on mettaittout son soin à donner aux enfants des noms qui excitaient àla vertu, non-seulement ceux qui avaient reçu ces noms, mais aussitous les autres hommes, même dans les âges à venir:ces noms étaient tout un enseignement de sagesse. La suite de cediscours nous le fera bien voir. En conséquence , nous aussi, nedonnons pas aux enfants les premiers noms venus, les noms des aïeuls,des bisaïeuls, les noms qui marquent une naissance illustre; donnons-leurles noms des saints , de ceux dont les vertus ont brillé, de ceuxqui ont dû leur gloire à leur confiance, à leur forcedans le Seigneur; ou plutôt, que ces noms ne fondent la confiance,ni des parents, ni des enfants qui les portent. En effet, à quoisert un mot, vide par lui-même de vertu? Ce qu'il faut à chacunde nous, c'est d'attendre son salut, en l'opérant par la vertu;la sagesse ne réside pas dans les noms, dans la parenté avecles saints, dans quelque titre extérieur, mais dans la confiance(130) que l'on puise dans ses propres oeuvres. Disons mieux: il ne fautpas que nos couvres exagèrent le sentiment que nous avons de nous-mêmes;au contraire, soyons humbles, soyons modestes, encore plus quand nous pouvonsentasser des trésors de vertus; c'est par là, en effet, quenous mettrons en sûreté, qu'il nous sera donné de conserverles richesses acquises, et de nous concilier la bienveillance de Dieu.C'est pour cela, erg effet, que le Christ disait à ses disciples: Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est commandé, dites-noussommes des serviteurs inutiles (Luc, XVII, 10), réprimant par tousles moyens l'orgueil de la confiance, persuadant la modestie, prévenantla présomption qui résulterait des bonnes oeuvres, leur faisantvoir que la première de de toutes les vertus c'est, dans les bonnesoeuvres, la sagesse qui garde la mesure.
4. Revenons maintenant à notre sujet, voyons la suite des générationsqui ont succédé. Il est probable qu'en nous avançantpas à pas nous trouverons un plus grand trésor d'abondanteset d'ineffables richesses. Et, dit l'Écriture, Enos, fils de Seth,ayant vécu cent quatrevingt-dix arts, engendra Caïnan; et Caïnanengendra Malaléel; etMalaléelengendra Jared; et .Iared engendraEnoch. Enoch vécut cent soixante-cinq ans et engendra Mathusala.Or, dit l'Écriture, Enoch fut agréable à Dieu, etil vécut, après avoir engendré Mathusala, deux centsans, et il engendra. des fils et des filles. Et tous les jours de la vied'Enoch furent de trois cent soixante-cinq ans. Enoch fut agréableà Dieu, et il ne parut plus parce que Dieu l'enleva. (Gen. V, 7,24.) N'avais-je pas raison de dire qu'en nous avançant pas àpas, nous trouverions dans ces noms un trésor spirituel, ineffable?Considérez ici, mon bien-aimé, et la vertu de l'homme juste, et l'excès de la bonté de Dieu, et le soin diligent del'Écriture sainte. Enoch, dit le texte, vécut cent soixante-cinqans et engendra Mathusala, et, dit l'Écriture, Enoch fut agréableà Dieu, après avoir engendré Mathusala.
Que tous écoutent, et les hommes et les femmes , que tous apprennentla vertu de l'homme juste, et que nul ne s'imagine que le mariage soitun empêchement pour qui veut se rendre agréable à Dieu; car la divine Écriture se propose ici de nous instruire quandelle nous dit, à deux reprises : Engendra Matlausala et alors futagréable, quand elle reprend ce détail et nous dit: Et ilfut agréable à Dieu après l'avoir engendré.C'est pour que nul ne regarde le mariage comme un obstacle à lavertu. Si nous avons la tempérance, ni l'éducation des enfants,ni le mariage, ni quoi que ce soit, ne sera un obstacle pour devenir agréablesà Dieu. Voyez, en effet, cet homme de la même nature que nous;il n'avait pas reçu la loi, il n'avait pas été instruitpar l'Écriture, il n'avait aucun guide pour le conduire àla sagesse. Eh bien ! il a trouvé en lui-même, dans les ressourcesde sa volonté, de quoi se rendre agréable à Dieu,de telle sorte qu'il est vivant, vivant encore aujourd'hui, qu'il n'a jamaiséprouvé la mort. Si le mariage, mes bien-aimés, oul'éducation des enfants était un empêchement àla vertu, le Créateur de toutes choses n'aurait pas fait du mariageun des états de notre vie , pour nous blesser dans nos premiersintérêts, pour nous faire perdre ce qui nous est le plus nécessaire;mais, non-seulement le mariage n'oppose aucun obstacle à la sagesseque Dieu commande, non-seulement il ne nous gêne en rien si nousvoulons pratiquer la tempérance; mais, au contraire, c'est une grandeconsolation, c'est un frein qui réprime la fougue insenséede la nature, qui prévient comme le trouble des flots qui nous tourmentent,c'est un moyen pour nous de faire heureusement voguer notre barque jusqu'auport, et voilà pourquoi la divine grâce a donné auxhommes cette consolation, Ce juste, dont nous vous parlons, montre bienla vérité de nos paroles; après qu'Enoch, dit l'Écriture,eut engendré Mathusala, Enoch fut agréable au Seigneur. Etil ne pratiqua pas la vertu pendant un petit nombre de jours; il vécut,dit l'Écriture, deux cents ans. Après la transgression d'Adam,il s'est trouvé un homme capable de s'élever jusqu'au faîtele plus haut de la vertu, de réparer la faute de notre premier père,par la faveur particulière dont il jouissait auprès de Dieu.Voyez ici comme surabonde la bonté divine ! Aussitôt que Dieueut trouvé un homme capable de réparer le péchéd'Adam, Dieu, pour montrer parla réalité qu'il n'avait pasvoulu frapper de mort le genre humain, à cause de la désobéissanced'autrefois, quand il condamnait cette désobéissance , prendEnoch et l'enlève vivant. Enoch, dit l'Écriture, fut agréableà Dieu, et il ne parut plus, parce que Dieu l'enleva. Voyez-vousla sagesse du Seigneur ! il l'enlève vivant, (131) il ne lui donnepas l'immortalité, de peur d'affaiblir la crainte du péché;mais il laisse au milieu des hommes cette crainte dans toute sa force.C'est par cette raison qu'il révoque, pour ainsi dire, d'une manièreobscure et latente, la sentence portée contre Adam. Il ne le faitpas visiblement, parce qu'il faut que la crainte serve à nous corriger.Voilà pourquoi , comme Enoch lui était tout à faitagréable, il l'enleva. Maintenant, si la curiosité s'avisede faire des questions : Et où l'a-t-il enlevé ? est-ce qu'ilest vivant aujourd'hui encore ? je réponds à la curiositéque cette complaisance pour la pensée humaine est peu convenable,qu'il ne faut pas explorer si curieusement les actions de Dieu, qu'il fautcroire à la parole. Quand Dieu prononce, il ne doit pas y avoirde contradiction; ce que Dieu révèle par ses paroles mérite,quoique invisible, plus de foi que tous les objets soumis à nosregards; l'Ecriture dit que Dieu l'enleva, que Dieu l'enleva vivant, qu'iln'a pas éprouvé la mort, que, par la faveur particulièredont il jouissait auprès de Dieu, il est devenu supérieurau décret porté contre tous les hommes. Où Dieu l'a-t-ilenlevé? que fait-il aujourd'hui d'Enoch? l'Ecriture ne l'a pas dit.
5. Vous voyez la bonté de Dieu : il trouve un homme d'une vertuparfaite, et il ne lui ravit pas la dignité qu'il avait accordéeau premier homme avant sa désobéissance. Dieu nous montrepar là que, si la séduction du démon n'avait pas prévaluchez Adam contre l'obéissance, il l'aurait honoré d'une dignitéégale, supérieure peut-être. Mathusala, ayant vécucent quatre-vingt-sept ans, engendra Lamech ; Lamech, ayant vécucent quatre-vingts ans, engendra un fils qu'il nomma Noé, en disantCelui-ci nous fera reposer de nos travaux, et des fatigues de nos mains,et nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite. (Gen. V, 25-29.)Voyez maintenant dans le nom du fils de Lamech une nouvelle preuve de lagrandeur des mystères, de l'excellence de la prophétie, del'ineffable bonté de Dieu. Dieu , dans sa prescience, prévoyaitles choses à venir; quand il vit que la malice des hommes croissaitde jour en jour, il prédit, dans le nom de cet enfant, les mauxqui devaient fondre sur toute la race des hommes, afin que, corrigéspar la terreur, ils pussent renoncer à leurs vices et embrasserla vertu ; et voyez la patience du Seigneur, qui a soin que la prophétieprécède l'événement longtemps d'avance, pourmontrer sa miséricorde et priver de toute excuse ceux qui étaientréservés, dans l'avenir, au châtiment.
Mais peut-être me dira-t-on : d'où Lamech avait-il reçuune telle puissance de prophétie ? Est-ce que l'Ecriture nous apprendque sa vertu fut sublime, admirable? Cessez de vous étonner, monbien-aimé; dans sa sagesse, dans sa puissance, Notre-Seigneur emploiesouvent des êtres indignes à la prédiction d'étonnantesmerveilles, et c'est ce que nous voyons, non-seulement dans l'Ancien Testament,mais aussi dans le Nouveau. Ecoutez l'Evangéliste, nous parlantde Caïphe, le grand prêtre des Juifs : Or il ne disait pas cecide lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là,il prophétisa que Jésus-Christ devait mourir pour la nationdes Juifs, et non-seulement pour cette nation, mais aussi pour rassembleret réunir les nations qui étaient dispersées. (Jean,XI, 51.) Vous trouverez un exemple du même genre à proposde Balaam. En effet, appelé pour maudire le peuple, non-seulementil ne le maudit pas, mais encore il prédit beaucoup de choses étonnantes,non-seulement concernant le peuple, mais encore sur l'avènementde notre Sauveur. (Nomb. XXIV.) Cessez donc de vous étonner du nomqu'ici Lamech a donné à son enfant, mais rapportez le toutà la sagesse de Dieu, qui dispose toutes choses. Et il l'appelaNoé. Ce nom signifie : repos. Ainsi cette destruction universelle,qui doit venir après tant. d'années, on l'appelle repos;c'est ainsi que Job, dit : La mort est un repos pour l'homme. (Job, III,23.) C'est que la corruption est une fatigue, un travail, un excèsde peines; et ce qui l'arrête, et ce qui la retranche, le désastrequi devait la faire disparaître, on l'appelle repos; et il l'appela,dit le texte, du nom de Noé. Suit l'explication du nom : Celui-cinous fera reposer de nos travaux, c'est-à-dire, nous détournerade notre iniquité, et des fatigues de nos mains; c'est la mêmepensée: nous détournera, veut dire le texte, de nos oeuvresmauvaises. L'Ecriture, en effet, n'entend pas les douleurs proprement ditesdes mains, mais les oeuvres mauvaises , les actions criminelles qui ontaugmenté les douleurs; et nous consolera dans la terre que le Seigneura maudite, c'est-à-dire nous affranchira de tous les maux qui nouspressent, des fatigues et des misères que nous subissons en cultivantla terre qui a encouru (132) la malédiction, à cause de ladésobéissance du premier homme. . Faites ici une remarque,mon bien-aimé; ce petit enfant grandit peu à peu, et il est,pour tous ceux qui le voient, une occasion de s'instruire, car bientôtchacun de ceux qui s'informaient du nom de l'enfant a dû connaître, en entendant l'explication de ce nom , la destruction universelle quidevait arriver. Supposez qu'un homme inspiré l'eût seulementannoncée par avance , la prédiction eût étéaussitôt oubliée, tous n'auraient pas connu le terrible châtiment;mais voici que celui que tous les yeux peuvent voir annonce en temps opportun,et bien avant le temps, la colère du Dieu indigné. Et maintenantpour que nous sachions exactement combien de temps, rien que par le nomqu'il portait, le fils qui portait ce nom a continué d'avertir tousles hommes de renoncer au péché et d'embrasser la vertu ,afin de pouvoir se soustraire à la colère, l'Ecriture dit: Noé, ayant cinq cents ans, engendra trois fils. (Gen. V, 32.)Vous voyez encore une fois un autre juste avec une épouse et desfils; qui s'est rendu, en opérant le bien, tout à fait agréableà Dieu; qui, faisant le contraire de tous les autres , a choisile chemin de la vertu ; et, ni le mariage, ni l'éducation des enfantsn'ont été pour lui un obstacle. Et maintenant ce qu'il fautadmirer, c'est l'ineffable patience de Dieu et la corruption prodigieusedes hommes de ce temps. Voilà, en effet, pendant cinq cents ans,un juste qui crie, dont le seul nom proclame le déluge universel,qui viendra pour punir l'excès de la malice humaine, et, malgrécet avertissement, ils n'ont pas renoncé à leurs iniquités.Cependant le Dieu de clémence , même après une prophétiesi éloquente, après tant d'années, n'envoie pas encorele châtiment; il ajoute encore à sa patience, il ajoute encorequelques années à sa douceur qui supporte le mal. C'est qu'eneffet il n'a pas créé le genre humain pour le punir, mais,tout au contraire , pour le combler d'innombrables biens, dont il nousverrait jouir. Voilà pourquoi vous voyez partout Dieu mêmehésitant, ajoutant les délais aux délais, retardantle châtiment. Mais nous ne voulons pas, sous la multitude de nosparoles, accabler votre mémoire ; nous nous arrêterons ici,ajournant à demain les autres explications.
6. Ne nous contentons pas d'entendre simplement ces paroles, mes bien-aimés;mais appliquons-nous à pratiquer la vertu, à regarder commeun grand bien de nous rendre agréables à Dieu; ne faisonspas, du gouvernement de notre maison, ni des inquiétudes que nousconcevons pour nos femmes, ni des soins que nous devons à nos enfants,ni de tout autre motif, un prétexte, une excuse, suffisante ànos yeux, pour qu'on nous pardonne notre négligence et notre paresse;ne répétons plus ces paroles, sans portée, sans raison: Je suis du monde, j'ai une femme, je m'occupe de mes enfants; ce quel'on a coutume de nous dire, quand nous demandons que l'on s'applique auxtravaux de la vertu, qu'on se livre avec ardeur à la lecture del'Ecriture sainte. Ce n'est pas mon affaire, me répond-on; est-ceque t'ai renoncé au monde? est-ce que je suis un moine? Que dites-vous,ô homme? N'appartient-il qu'aux moines d'être agréablesà Dieu? Ce sont tous les hommes qu'il veut sauver, qu'il veut voirvenir à la connaissance de la vérité (I Tim. II, 4),pratiquant toutes les vertus. Entendez-le, nous disant par le Prophète: Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse etqu'il vive. (Ezéchiel, XVIII, 23.) Voyons, répondez-moi,est-ce que ce juste a trouvé un obs. tacle dans l'union qui l'attachaità son. épouse, ou dans le soin qu'il prenait de ses enfants?Donc, je vous en conjure, ne soyons pas les premiers à nous trompernous-mêmes. Plus nous sommes en proie aux inquiétudes, plusnous devons être avides des remèdes que nous fournit la lecturede l'Ecriture sainte. N'est-il donc pas vrai que ces justes furent deshommes comme nous, et n'eurent pas, autant que nous, des secours pour lavertu? Quelle sera donc notre excuse à nous, qui jouissons d'unetelle doctrine, qui avons obtenu tant de grâces, qui sommes fortifiésd'en-haut, qui avons reçu la promesse de ces biens ineffables, sinous n'allions pas plus avant que les hommes d'autrefois dans la vertu! Si nous voulons pratiquer la sagesse, il suffit simplement des parolesentendues aujourd'hui pour exciter en nous l'amour du bien, pour nous montrerqu'entre le bien et nous il n'y a pas d'obstacle. Si les hommes qui vivaientavant la loi ont pu, par les seules lumières de la nature, atteindreà une vertu si haute, que pourrons-nous dire, nous, qui, aprèstant de soins qu'on a pour nous, après l'avènement du Christ,après tant de miracles sans nombre, sommes encore si loin de lavertu ? Aussi, je vous en conjure, (133) ne nous contentons pas devenirsimplement pour voir ce qu'il y a dans l'Ecriture sainte; soyons attentifs;lisons-la pour qu'elle nous soit utile, pour en retirer aussi tard quevous voudrez, pour en extraire, un jour, quelque vertu chère àDieu, et dont nous ferons notre conquête. Car, s'il faut que tousles jours nous vous annoncions à grands cris cette doctrine spirituelle,tandis que vous resterez dans la même inertie, à quoi vousservira ce continuel enseignement? Quelle sera pour nous la consolation,a voir que tant d'efforts que nous prenons sont inutiles, et que nous negagnons rien avec tout notre zèle? Voyons, parlez-moi ; est-ce quenous ne sommes pas composés de deux substances, je dis d'une âmeet d'un corps? Eh bien! donc, pourquoi ne dépensons-nous pas égalementnos soins pour tous les deux? Comment se fait-il que nous soignons notrecorps de toutes les manières, que nous faisons venir les médecins,que personnellement nous le soignons avec la plus grande diligence, nousle couvrons d'étoffes précieuses, nous prenons de la nourritureplus qu'il n'en faut, nous voulons qu'il soit dans un état de prospéritécontinuelle, qu'aucun mal ne vienne jamais le tourmenter? Si, parfois,quelque trouble le dérange, nous mettons tout en mouvement pourécarter ce qui l'importune. Et ce que je dis, je le dis de ce corpsqui n'est que la seconde de nos substances; car enfin, voyons : quelleest la plus noble? Est-ce l'âme ou le corps? S'il faut en faire voirà vos yeux la différence, remarquez donc que votre corpsn'est plus rien, du moment que l'âme s'en est séparée.Eh bien ! vous, qui prenez pour ce corps un si grand souci, par quel motif,en vue de quoi, méprisez-vous tant votre âme, au point dene pas lui donner sa part de nourriture? J'entends par là les avertissementsde l'Ecriture Sainte. Aux blessures, aux ulcères qui énerventses forces, qui détruisent sa confiance, vous n'apportez pas lesremèdes convenables; vous la laissez, cette âme méprisée,se dessécher par la faim, pourrir dans ses ulcères; passez-moile mot, vous la jetez aux chiens, aux pensées mauvaises, aux penséescriminelles, qui la déchirent, qui décomposent, qui ruinenttout ce qu'elle avait d'énergie.
Nous prenons soin du corps que nous avons sous les yeux: pourquoi nesoignons-nous pas également l'âme, incorporelle, invisible,et cela, quand les soins qu'elle réclame, non-seulement sont choseaimable et facile, niais encore ne réclament ni dépenses,ni fatigues? Quand le corps est malade, il faut de l'argent et de l'argent,soit pour les médecins, soit pour d'autres nécessités,nécessités de vêtements, d'aliments. Je ne veux pasmentionner ici les dépenses au delà du nécessaire,les dépenses du luxe. L'âme, au contraire, n'a nul besoinpareil. Si vous voulez, puisque chaque jour vous fournissez au corps dela nourriture, puisque vous dépensez pour le corps, de l'argent,si vous voulez, de même, que votre âme ne meure pas de faim,si vous consentez à lui donner la nourriture convenable, vous connaissezbien le texte de l'Ecriture, l'avertissement spirituel : L'homme ne vitpas seulement de pain, dit le Seigneur, mais de toute parole qui sort dela bouche de Dieu (Matth. IV, 4) , prenez donc le parti le plus sage, occupez-vousde la substance qui est proprement la nôtre. Eh bien donc ! commevous fournissez au corps des vêtements variés, vous tenezcompte de la diversité des saisons dans la diversité de vosvêtements, faites de même pour l'âme, ne la négligezpas, ne la laissez pas aller et venir nue, dépourvue de bonnes uvres;revêtez-la des vêtements qui lui vont, et aussitôt vousla réconforterez, vous lui rendrez la santé qui convientà sa nature. Quels sont les vêtements de l'âme? L'aumône,l'argent prodigué aux pauvres; c'est là le plus beau vêtementde l'âme; voilà ce qui lui fait un splendide manteau. Et maintenant,si vous voulez non-seulement lui donner des vêtements, mais, de plus,la parer, l'embellir, comme vous faites du corps, ajoutez-y le secoursqui vient des prières, la confession des péchés; necessez pas de laver la face de votre âme dans les larmes de la pénitence.Tous les jours vous vous lavez le visage avec une entière sollicitude,de peur que quelque tache n'enlaidisse votre figure, appliquez àvotre âme un soin du même genre; purifiez-la chaque jour parvos larmes brûlantes. Voilà qui enlève les taches del'âme, et lui rend sa pureté et sa gloire.
Et puisque l'indolente vanité d'un grand nombre de femmes méprisece précepte de l'Apôtre : Qu'elles se parent non avec descheveux frisés, ni des ornements d'or, ni des perles, ni des habitssomptueux (I Tim. II, 9), puisqu'elles déploient un grand luxe dansla violation de ce précepte; et puisque (134) non-seulement lesfemmes, mais aussi tout ce qu'il y a d'hommes indolents et mous, se rabaissentà l'état de femmelettes, et que nous les voyons, des baguesaux doigts, couverts, chargés de pierreries, dont ils devraientrougir, qu'ils devraient cacher; je dis que ces hommes, je dis que cesfemmes, si nos discours étaient entendus, au lieu de rechercherces parures, funestes aux hommes, funestes aux femmes, feraient mieux d'employerces ornements à embellir leur âme. Appliqués sur uncorps, même quand ce corps a la beauté en partage, ces ornementsl'enlaidissent ; appliqués à l'âme , même àune âme laide, ces ornements lui communiquent tout l'éclatde la beauté. Et comment, me dira-t-on, sur l'âme, des paruresd'or? Encore une fois, attachez-les par la main des pauvres. Ce sont euxqui, en les recevant , composent cette beauté. Mettez-leur entreles mains vos parures d'or, donnez-les-leur à manger, et, en échange,ils donneront à votre âme cet éclat de beautéqui attirera près d'elle son vrai fiancé, avec ses milleet mille trésors. Quand vous avez par votre beauté, forcévotre Seigneur à venir près de vous, vous tenez alors, vouspossédez tous les biens en foule; vous voilà riche au seinde l'ineffable abondance : donc, si nous voulons devenir les bien-aimésdu Seigneur, cessons d'admirer d'un oeil ébahi la beautéfactice du corps; ne pensons plus, chaque jour, qu'à la beautéde l'âme, pour nous concilier la bienveillance du Dieu de bonté,pour entrer dans le partage des biens qu'aucune expression ne peut rendre,par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, lagloire, la puissance, l'honneur, et maintenant, et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
VINGT-TROISIÈME HOMÉLIE
" Noé trouva grâcedevant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé.Noé était un homme juste, accompli dans son temps : Noéplut à Dieu. " (Gen. VI, 9.)
1. Vous avez reconnu, dans ce qui précède, l'étenduede la bonté de Dieu et l'excès de sa patience: vous avezvu la prodigieuse perversité des hommes de ce temps; vous avez apprisquelle avait été, au milieu d'une pareille foule, la vertudu juste, qui n'avait souffert en rien de cet accord de tous dans le mal,et qui, loin de se laisser entraîner avec les autres, avait suivila route opposée. De même qu'un bon pilote , maintenant d'unemain ferme la direction de son esprit, il ne laissa pas submerger son vaisseaupar les flots des vices déchaînés, mais il domina latempête au milieu de cette mer, et parvint au port au moyen du gouvernailde la vertu, évitant le déluge qui devait engloutir tousles habitants de la terre. Tant il est vrai que la vertu est puissante,immortelle, invincible et supérieure à tous les accidentsde cette vie : elle plane au-dessus des piéges de la méchanceté;placée, pour ainsi dire, sur un poste élevé, ellevoit les choses humaines sous ses pieds et reste inaccessible àtout ce qui blesse les autres. De même que l'homme, debout sur unefalaise élevée, se rit des flots qu'il voit frapper le rocheravec grand fracas et retomber ensuite en écume, de même celuiqui cultive la vertu, en sûreté sans cet abri, ne souffred'aucun trouble; il reste calme et tranquille, et comprend que la vie humaineressemble à un fleuve, puisqu'elle s'écoule si rapidement.De même que nous voyons les flots de la mer tantôt s'élever,tantôt s'abaisser, de même nous voyons aussi ceux qui négligentla vertu et s'abandonnent au vice, tantôt montrer une joie orgueilleuseet se confier aux succès de cette vie , tantôt êtreabattus et tomber dans la dernière détresse. Ce sont euxque le bienheureux David indique, quand il dit : Ne crains rien en voyants'augmenter la fortuné d'un homme et se multiplier la gloire desa maison : quand il mourra, il n'emportera pas tout cela. (Ps. XLVIII,17.) Il a raison de dire : Ne crains rien, ce qui signifie que l'opulenceet la gloire du riche ne te troublent pas. Tu le verras bientôt gisantà terre, incapable d'aucune action, cadavre en proie aux vers, dépouilléde tout ce qu'il avait et qu'il a été obligé de laissersans rien emporter. Que la vue des choses présentes ne t'inquiètedonc pas et ne dis pas qu'un homme est heureux de ce qu'il possède,puisqu'il en est sitôt dépouillé.
Telle est la nature de la félicité actuelle avec toutesses richesses : elles ne nous suivent pas et il faut partir sans elles.Les riches laissent tout, ils sont nus en quittant la terre; ils ne (144)sont couverts que de leur perversité et de l'amas de leurs péchés.Quelle différence avec la vertu ! même ici-bas, elle rendceux qui l'aiment plus puissants que leurs ennemis et les rend mêmeinvincibles; elle leur donne un bonheur sans mélange et ne leurlaisse même pas sentir les accidents de la vie : mais en outre, quandils partent d'ici, elle les accompagne, et surtout à l'instant oùnous avons le plus besoin de son appui, elle nous offre son secours tout-puissantdans le jour terrible où elle apaise pour nous l'oeil de notre Juge;ainsi elle nous épargne dans le présent les misèresde cette vie, et dans l'avenir les tourments de l'autre. Elle a encoreun autre effet, c'est de nous faire jouir de biens inexprimables. Pourvous en assurer, pour vous faire concevoir que ces paroles ne sont pasde vaines déclamations, je vais en chercher la preuve dans les parolesqui ont été offertes à votre charité. Voyezcomme cet homme admirable , je veux dire Noé, tandis que le genrehumain tout entier parvenait à exciter la colère d'un Dieude clémence, put lui seul éviter par sa vertu l'effet decette colère et se concilier toute la bienveillance de Dieu. Parlons,si vous le voulez bien, de ce qui arrive dans la vie présente. Ily a peut-être bien des hommes qui ne croient pas aux choses futureset invisibles. Examinons donc ce qui se passe ici, voyons quel est le sortde ceux: qui se livrent au mal , et de ceux qui embrassent la vertu. Aprèsque Dieu, malgré, sa bonté, eut décidé, àcause de l'accroissement des crimes, de punir le genre humain par une catastropheuniverselle, et qu'il eut dit : J'enlèverai de la terre l'hommeque j'ai créé, il montra jusqu'où allait son indignationen prononçant la sentence, non-seulement contre l'homme, mais contreles quadrupèdes, les reptiles et les volatiles; en effet, puisqueles hommes devaient être détruits et submergés, ilétait juste et naturel de faire partager leur sort aux êtresqui avaient été créés pour eux. Cet arrêtétait encore illimité et ne faisait point de distinctionentre les hommes, pour faire voir que Dieu ne s'attache pas aux individus,mais aux coeurs qu'il visite sans dédaigner personne, et que, sinous lui en offrons la moindre occasion, il déploie son ineffablemiséricorde s aussi, pour montrer qu'il ne voulait pas absolumentdétruire le genre humain, mais qu'il désirait en conserverl'étincelle, en sauver une racine qui pût donner encore d'immensesrameaux, l'Ecriture dit: Noé trouva grâce devant Dieu.
2. Voyez combien l'Ecriture est précise, et comme elle ne contientpas une seule syllabe inutile t Après nous avoir exposé l'énormitédes fautes dés hommes et la peine terrible réservéeaux méchants, elle nous indique celui qui, dans une pareille foule,avait pu conserver la pureté de sa vertu.. En effet, la vertu parelle-même est toujours admirable, mais celui qui la pratique au milieud'hommes qui la repoussent, mérite encore plus d'admiration. Aussil'Ecriture sainte nous fait admirer ce juste mêlé àceux qui allaient éprouver la colère de Dieu, et elle dit: Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Non-seulementil trouva grâce, mais devant le Seigneur Dieu. Elle nous enseigneainsi qu'il n'a pas eu d'autre but que d'être bien vu de cet oeilqui ne connaît ni le sommeil ni l'assoupissement, et qu'il ne s'estpas inquiété de la gloire humaine, de la honte et des moqueries.Il est probable que lui, qui cultivait la vertu en opposition avec toutle monde , devait être un sujet de risées et de plaisanteriespour ceux qui faisaient le mal; en effet, c'est encore leur habitude àl'égard de ceux qui recherchent la vertu au lieu de les imiter.Nous voyons bien des hommes faibles qui, ne pouvant supporter ces viceset ces plaisanteries, préfèrent la gloire humaine àla gloire immortelle et seule véritable, et se laissent emporteret attirer par la malice des autres. En effet, il faut une âme énergiqueet constante pour résister à ceux qui cherchent àl'entraîner, et ne rien faire dans le but de plaire aux hommes, pourtenir son regard fixé sur 1'il vigilant d'où elle attendsa sentence en méprisant celle du monde, pour ne pas tenir comptedes louanges ou des injures humaines, mais les regarder comme des ombresou des rêves. Car la honte mène au péché. (Eccl.IV, 25.) Bien des gens auraient cédé à ces risées,ces sarcasmes, ces plaisanteries; mais tel n'était pas le juste.Car il résista non-seulement à dix, à vingt, àcent hommes, mais à toute l'espèce humaine, à tousces milliers de pécheurs. Il est probable qu'on se moqua de lui,qu'on le bafoua, qu'on l'insulta, qu'on l'injuria de toute manière;peut-être même l'aurait-on mis en pièces si l'on avaitpu. Telle est toujours la fureur du vice contre la vertu; mais, loin qu'illui porte aucun préjudice, il la fortifie par ses attaques. En effet,telle est la force (145) de la vertu, qu'elle triomphe de ses ennemis parses souffrances, et qu'elle est plus victorieuse à mesure qu'onl'attaque davantage. Cela se voit dans une foule de circonstances. Maispour vous donner l'occasion de le reconnaître, car, donnez l'occasionau sage et il deviendra plus sage (Prov. IX, 9), il faudrait vous citerbien des exemples de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, dites-moi, je vous prie, Abel n'a-t-il pas été terrassé ettué par Caïn? Ne vous attachez pas seulement à ce faitque Caïn a vaincu et tué le frère dont il étaitjaloux et qui ne lui avait rien fait : mais considérez la suite.Observez qu'à partir de ce moment la victime a obtenu la couronnede la gloire avec celle du martyre, et que tant de siècles n'ontpu effacer son souvenir : voyez aussi que le meurtrier, le vainqueur, amené depuis cet instant une existence plus pénible que lamort, et que depuis lors, jusqu'à présent, il est vouéà l'infamie universelle pendant que toutes les bouches chantentchaque jour sa victime. Voilà ce qui regarde la vie actuelle; quantà celle de l'avenir, quelles paroles, quelle intelligence pourraientêtre à sa hauteur? Je sais que vous êtes bien capablesde trouver dans les Ecritures beaucoup d'exemples analogues, car ellessont faites pour notre profit, pour nous engager à fuir le viceet à rechercher la vertu. Voulez-vous trouver d'autres preuves dansle Nouveau Testament ? Ecoutez ce que saint Luc raconte des apôtresqui se réjouissaient d'avoir été flagelléspubliquement parce qu'ils avaient été dignes de supportercet opprobre au nom du Christ. (Act. V, 41.) Cependant les coups,de fouetsont un sujet de chagrin et d'abattement plutôt que de joie, maisles recevoir pour Dieu et à cause de lui, voilà ce qui lesréjouissait. Quant à ceux qui les avaient flagellés,ils étaient consternés et embarrassés au point dene savoir que faire: après le supplice ils se consultent entre eux: Que ferons-nous à ces hommes? (Act. IV, 16.) Eh quoi ! Vous lesavez fait flageller, vous leur avez fait subir mille souffrances et voushésitez encore ? Tant il est vrai que la vertu est forte et invincibleet que, par les tortures même, elle triomphe de ceux qui les luiinfligent.
3. Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps sur ce sujet,il faut revenir à notre juste et admirer profondément commentsa vertu portée au comble put mépriser et dominer ce peuplequi riait de lui, s'en moquait, le plaisantait, le bafouait (je me répète,je le sais, mais je ne puis me détacher d'un tel sujet). Commentdonc s'explique ce triomphe? Je vais vous le dire : Noé ne cessaitde contempler l'oeil qui ne dort pas; là se fixait toujours le regardde sa pensée; tout le reste l'occupait aussi peu que s'il n'eûtpas existé. On peut en être certain celui qui est possédéde l'amour divin au point de porter toujours ses désirs vers Dieu,finit par ne plus rien voir des choses visibles ; il songe continuellementà celui qu'il aime, la nuit et le jour, en se couchant comme ense levant. Ne vous étonnez donc pas que le juste, tenant sa penséeuniquement dirigée vers Dieu, ne se soit pas inquiétéde ceux qui voulaient le faire succomber. Déployant tout son zèleet soutenu par la grâce d'en-haut, il leur était supérieurà tous. Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Devantla race des hommes du temps il ne trouvait ni grâce ni affection,car il ne suivait pas la même route, mais il trouva grâce devantcelui qui sonde les cceurs et qui approuva ses pensées. Quel mal,dites-moi, pouvaient lui faire lès railleries et- les sarcasmesde ces contemporains, puisque Celui qui forme nos coeurs et connaîttoutes nos actions le félicitait et le couronnait ? De quoi serventà un homme les éloges et l'admiration de toute la terre,si le Créateur de toutes choses, le Juge infaillible, le condamnedans le jour terrible ? Réfléchissons-y bien, mes bien-aimés,comptons pour rien les louanges des hommes et ne les recherchons en aucunemanière, mais fuyons le vice et pratiquons la vertu uniquement pourCelui qui sonde les coeurs et les reins.
C'est pour cela que le Christ, en nous enseignant à ne pas êtreavides des louanges humaines, finit par dire : Malheur à vous, lorsquetous les hommes diront du bien de vous! (Luc, VI, 26.) Observez que cemot : Malheur indique ce que sera la peine réservée. Cetteexclamation présagé une calamité; c'est presque endéplorant déjà leur sort qu'il leur dit : Malheurà vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! Et voyezla précision de ces paroles. Il ne dit pas seulement: les hommes; mais : tous les hommes. Il est impossible, en effet, que l'homme de bienqui suit la route étroite et pénible, et obéit àtous les ordres du Christ, soit loué et admiré par tous leshommes. Car le vice est bien puissant et bien hostile à (146) lavertu. Le Seigneur sait que celui qui ne s'écarte pas de la vertuet ne demande d'autre approbation que celle d'en-haut, ne peut êtreloué et approuvé par tous les hommes, et voilà pourquoiil plaint ceux qui négligent la vertu pour la gloire des hommes;car s'ils se réunissent tous pour vous louer, c'est la meilleurepreuve que vous n'estimez pas assez la vertu. Comment, en effet, l'hommede bien pourrait-il plaire à tout le monde s'il veut délivrerles opprimés de leurs oppresseurs, les victimes des bourreaux ?De même, s'il veut corriger les pécheurs et louer les justes,n'est-il pas probable qu'il sera approuvé d'un côtéet blâmé de l'autre? Aussi le Christ dit-il : Malheur àvous lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Comment donc ne serions-nouspas frappés d'admiration pour ce juste ? ce que le Christ nous aannoncé en paraissant parmi nous, lui, sans autre instruction quela loi naturelle, il l'a accompli d'une manière parfaite, et méprisantl'opinion des hommes, il n'a recherché la vertu sur terre que pourobtenir la grâce de Dieu, car Noé trouva grâce devantle Seigneur Dieu. Du reste, c'est à cause des vertus dont il étaitdoué qu'il a trouvé grâce devant le Seigneur Dieu,comme l'explique l'admirable prophète inspiré par le Saint-Esprit;il faut étudier la suite pour voir ce que Dieu pense de lui. Voiciles générations de Noé: Noé fut un homme juste,accompli dans son temps ; Noé plut à Dieu. Voilà unemanière étrange de commencer une généalogie.L'Écriture sainte commence par dire: voici les générationsde Noé ; elle excite notre attention comme si elle allait racontersa généalogie, dire quel était son père, d'oùvenait sa famille, comment lui-même était venu au monde, etenfin tout ce que l'on .trouve d'ordinaire dans les généalogies;mais elle laisse tout cela de côté, et, se mettant au-dessusdes usages reçus, elle dit : Noé était un homme juste,accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voyez quelle admirablegénéalogie ! Noé était un homme. Remarquezque le nom qui nous est commun à tous est employé ici pourglorifier le juste. Car, tandis que les autres, plongés dans lesvoluptés charnelles , avaient perdu la qualité d'hommes,Noé seul, au milieu d'un si grand peuple, gardé la vraiecondition de l'homme. Ainsi il est homme parce qu'il cultive la vertu.En effet, avoir l'apparence d'un homme, les yeux, le nez, la bouche; lesjoues et tout le reste, ce n'est pas là ce qui fait l'homme, cartout cela appartient au corps. Nous appelons homme celui qui conserve intactle type de l'homme. Mais comment le définir ? On dit que c'est unêtre raisonnable. Quoi donc ! les méchants n'avaient-ils pasaussi la raison? Si, mais cela ne suffit pas: il faut aussi chercher lebien et fuir le mal, dominer les mauvaises passions et obéir auxordres du Seigneur: voilà l'homme !
4. Pour vous persuader que c'est l'usage di l'Écriture de nepas accorder le nom d'hommes aux hommes qui se livrent au vice et négligentla vertu, écoutez les paroles de Dieu, que je vous citais hier :Mon Esprit ne restera pas chez ces hommes, car ils ne sont que chair. Celaveut dire : Je leur ai donné une nature composée de chairet d'âme, mais la chair les a tellement enveloppés qu'ilsne songent plus qu'à elle et négligent les vertus de l'âme.Voyez-vous comment, à cause de leur perversité, il les appellede la chair et non des hommes ? Et une autre fois, comme vous allez levoir, l'Écriture dit qu'ils ne sont que de la terre, parce qu'ilss'absorbent dans les pensées de la terre, car elle dit : La terreétait corrompue devant Dieu. Il ne s'agit pas ici de la terre proprementdite; ce sont les habitants eux-mêmes qu'elle appelle terre. Dansun autre endroit, elle ne les appelle ni chair, ni terre, mais elle neles regarde pas comme vivants parce que la vertu leur manque. Écoutezles cris du prophète au milieu de Jérusalem et de cette multitudeinnombrable: Je suis venu, et il n'y avait pas un homme ; j'ai appeléet personne ne m'entendait. (Is. L, 2.) Ce n'était pas qu'il n'yeût bien du monde présent, mais c'était qu'ils ne profitaientpas plus des paroles du prophète que les absents. Et ailleurs encore: Courez et voyez s'il y en a un seul qui soit juste et équitable,et je lui serai propice. (Jér. V,1.)
Vous avez vu que l'Écriture sainte ne donne le nom d'homme qu'àcelui qui cultive la vertu : quant aux autres, ils ne sont rien pour elle,mais elle les appelle quelquefois terre et quelquefois chair. Voilàpourquoi, après avoir annoncé le commencement de la généalogiedes justes, la sainte Écriture nous dit d'abord : Noé étaitun homme. En effet, lui seul alors est un homme : les autres ne sont plusdes hommes, quoiqu'ils en gardent l'apparence; ils ont étéchangés en animaux sans raison, et ont perdu par leur volontéperverse la (147) noblesse de leur nature. Quand les hommes raisonnablestombent dans le mal, et s'asservissent à des passions déraisonnables,l'Écriture sainte leur donne des noms d'animaux; ainsi elle dit: Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales.(Jér. V, 8.) Voyez comment l'excès de la lubricitéfait donner un nom de bête. Ailleurs encore : Le venin des serpentsest sous leurs lèvres (Ps. XIII, 3 et 139, 4), pour ceux qui ressemblentà cet animal dissimulé et perfide. D'autres sont appeléschiens muets. (Is. LVI,10.) Il est encore écrit : Comme un serpentsourd et dont les oreilles sont fermées (Ps. LVII, 5), pour indiquerceux qui ferment leurs oreilles à l'enseignement de la vertu. Ilserait trop long de rappeler tous les noms de bêtes que l'Écritureimpose à ceux qui se laissent aller à des passions déraisonnables.Ce n'est pas seulement dans l'ancienne loi qu'on peut le voir, mais aussidans la nouvelle. Écoutez saint Jean-Baptiste disant aux Juifs:Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colèreprochaine? (Matt. III, 7.) Voyez-vous comment ici encore le nom d'une bêtesymbolise la ruse? Quoi de plus misérable que ces pécheursqui ont perdu jusqu'au nom d'homme en méritant les châtimentsles plus terribles ! car ils ont méprisé les motifs de vertuque leur offrait leur nature et les ont négligés volontairementpour se livrer au vice. Comme ceux qui existaient alors se montraient indignesdu nom d'hommes, tandis qu'au milieu d'une pareille disette de vertu, lejuste en a montré une bien grande; l'Écriture, en racontantsa généalogie, commence par dire : Noé étaitun homme. Il est un autre juste auquel ce nom a été donnécomme le plus grand éloge, au point qu'on l'appelle surtout ainsi,pour mieux montrer sa vertu. Qui estce donc? C'est le bienheureux Job,l'athlète de la piété, le vainqueur couronnéaux applaudissements du monde entier ; qui seul a supporté des mauxsupportables et qui, après avoir essuyé les traits innombrablesdu démon est resté invulnérable: de même quele diamant qui reçoit impunément tous les chocs, il ne futpoint submergé par cette tempête, il la domina, et ayant rassemblésur son corps toutes les souffrances qui fussent au monde, il vit sa gloireen devenir plus brillante. Non-seulement les douleurs cruelles dont ilétait accablé ne l'effrayèrent point, mais elles luiinspirèrent de nouvelles actions de grâce : en exprimant sareconnaissance au milieu de tant d'épreuves il fit au démonune blessure mortelle, et lui prouva qu'il avait tort de tenter l'impossibleet de regimber sous l'éperon. Aussi le Dieu de miséricordelouant et vantant ce saint homme même avant qu'il eût subiautant de luttes et de combats, disait au diable : N'as-tu pas considérémon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre, hommeirréprochable, ,juste, véridique, pieux, et s'abstenant detoute mauvaise action? (Job, I, 8.) Avez-vous observé que Dieu commencepar le désigner du nom commun de notre nature ? N'as-tu pas considérémon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre? Cependantnous sommes tous semblables, non quant à la vertu, mais quant àla forme : eh bien ! cela ne suffit pas pour être homme, il fautencore s'abstenir du mal et faire le bien.
5. Vous avez vu quels sont ceux auxquels l'Écriture sainte acoutume de réserver le nom d'hommes. Aussi dès l'originele Maître de toutes choses voyant sa créature, dit : Faisonsl'homme à notre image et à notre ressemblance, c'est-à-direpour qu'il commande à toutes les choses visibles et à sespropres passions, pour qu'il commande et ne soit pas commandé. Si, trahissant sa dignité, il supporte le joug au lieu de l'imposeril cesse d'être homme et prend un nom de brute. Voilà pourquoil'Écriture Sainte, voulant glorifier la vertu de ce juste, dit d'abord: Voici les générations de Noé. Noé étaitun homme juste. Voici encore un plus grand éloge : juste; ce motcomprend toutes les vertus, car c'est le nom que nous donnons d'ordinaireà celui qui les pratique toutes. Ensuite pour faire concevoir qu'ilétait parvenu au comble de la vertu, telle qu'on pouvait l'exigerà cette époque, l'Écriture dit : juste et accomplidans son temps. Il a rempli tous les devoirs que renferme l'exercice dela vertu. Voilà ce que signifie le mot accompli : il n'a rien oublié,il n'a fait aucune faute. Il ne faisait pas bien d'un côtéet mal de l'autre, il était accompli en toute vertu ; c'étaitcette perfection qu'il fallait montrer au monde. Du reste, pour rendrenotre juste plus illustre encore, en considérant l'époqueoù il vivait et la comparant avec d'autres, l'Écriture dit: accompli dans son temps ; à cette époque , dans cette générationsi perverse , si adonnée au mal qu'elle ne conservait plus (148)aucune trace de vertu. Eh bien ! dans une pareille générationet dans ces temps, le juste non-seulement montra de la vertu, mais la portaau comble, il fut accompli et parfait en tout. Car, ainsi que je l'ai dit,c'est encore donner une plus grande preuve de vertu que de faire le bienau milieu de ceux qui le combattent et de le pratiquer parmi ceux qui voudraientnous en détourner; ainsi tout cela rehausse encore la gloire dujuste: Ce n'est. pas là que s'arrêtent les éloges del'Ecriture : elle montre encore l'excellence de sa vertu par l'approbationde Dieu lui-même , puisque , après avoir dit : accompli dansson temps, elle ajoute : Noé plut à Dieu. Sa vertu étaitsi complète qu'elle mérita les éloges de Dieu. Noéplut à Dieu, ce qui revient à dire, il fut approuvéde Dieu, il plut par ses bonnes oeuvres à cet oeil qui ne dort jamais,il s'en fit bien voir par la pureté de sa vie au point que, non-seulementil fut sauvé de l'indignation qui allait tout engloutir, mais encorequ'il fut à la tête des autres survivants. Noé plutà Dieu. Quel homme fut jamais plus heureux, qui put jamais montrertant de vertu, puisque le Seigneur de l'univers est son panégyriste!
Voilà les honneurs que reçut Noé, et tout hommeraisonnable les préférera à tout ce qu'il y a de plusélevé en richesses, en gloire, en puissance, et en touteespèce de félicité humaine : celui qui aime Dieu sincèrementdoit les mettre au-dessus d'un royaume. En effet, c'est la véritableroyauté que de pouvoir, par une existence irréprochable,nous rendre Dieu clément et propice. Si nous devons craindre l'enfer,ce n'est point pour son feu inextinguible , ses peines terribles et sestourments éternels, c'est pour la douleur d'avoir offenséun Maître si bon et d'être privés de sa grâce;de même, nous ne devons rechercher cette royauté que par amourpour lui et afin de jouir de sa grâce. Car le plus désirabledans cette royauté est d'obtenir la bienveillance de notre Maîtreclément; de même ce qu'il y a de plus pénible dansl'enfer, c'est d'avoir perdu cette bienveillance.
Vous avez vu combien la seule appellation de juste nous a étéutile à développer, et quel trésor de réflexionsnous a fourni la généalogie de cet homme admirable. Suivonsdonc les règles de l'Ecriture sainte, et si nous avons àraconter une généalogie, ne parlons point du père,du grand-père et des aïeux, mais faisons voir seulement lavertu de l'homme dont il s'agit. Voilà la meilleure manièrede faire une généalogie. Quel avantage y a-t-il àdescendre de parents illustres et vertueux, si l'on a mal vécu?Au contraire, quel inconvénient y a-t-il à n'avoir que desparents obscurs et inconnus, si l'on brille par son mérite? Telétait ce juste, et s'il s'est concilié la faveur de Dieu,ce n'est point à cause de ses parents, car l'Ecriture ne nous faitpas remarquer leurs vertus. Cependant, malgré tant d'obstacles etd'embarras, il parvint au comble de la vertu; ce qui vous montre que, sivous êtes attentifs et vigilants, et que vous cherchiez àfaire votre salut, rien ne peut vous en empêcher. Si nous cédonsà la mollesse, les moindres choses nous arrêteront; mais sinous restons attentifs, mille ennemis conjurés pour nous pousserau mal ne pourront altérer notre zèle. Ainsi les effortsde tant de pécheurs ne peuvent empêcher ce juste de pratiquerla vertu. Il ne faut donc jamais accuser. personne et rendre un autre responsablede sa faute ; mais tout imputer à sa propre faiblesse. Et pourquoim'arrêter aux autres hommes? Le diable lui-même ne doit jamaisêtre regardé comme assez puissant pour, empêcher personnede marcher dans le chemin de la vertu. Il trompe les faibles et les faitsuccomber, mais il ne les arrête pas de force et ne leur fait pointviolence. L'expérience nous prouve que si nous voulions veiller,nous montrerions tant de fermeté que les efforts de tous ceux quivoudraient nous pousser au mal seraient impuissants contre nous; nous serionsplus solides que le diamant, et nous fermerions l'oreille à cesconseils détestables, Mais si nous sommes négligents, notreinclination nous conduira naturellement dans la route du vice, sans quepersonne nous conseille ou nous séduise. Si cela n'étaitpas remis à notre volonté et à la décisionde notre âme, si le bon Dieu n'avait pas donné le libre arbitreà notre nature, il aurait fallu que ceux qui appartiennent; àcette nature et sont soumis aux mêmes impressions fussent tous méchantsou tous bons. Mais quand nous voyons nos semblables, éprouvant lesmêmes impressions, ne pas en être affectés comme nous;quand nous voyons que par l'énergie de leur raison ils gouvernentleur nature, domptent leur impétuosité, mettent un freinà leur concupiscence, triomphent de la colère, fuient lajalousie, repoussent l'envie, dédaignent la passion des richesses,(149) négligent la gloire, méprisent toutes les félicitésde la vie présente, et que, ne respirant que pour la véritablegloire; ils préfèrent la faveur divine à toutes leschoses visibles ; n'est-il pas évident que le zèle qui leurest propre les justifie avec l'aide de la grâce d'en-haut, tandisque notre faiblesse naturelle compromet notre salut en nous privant decette assistance divine?
6. Aussi, je vous conjure de réfléchir à tout celaet d'avoir sans cesse dans l'esprit que nous ne devons jamais nous en prendreau diable, mais à notre propre faiblesse. Quand je dis cela, cen'est pas pour le décharger de toute accusation : loin de là,car il rôde comme un lion. ravisseur,, rugissant et cherchant àtout dévorer. Mais je veux vous affermir, je veux que vous ne pensiezpas être à l'abri du reproche, vous qui, de vous-mêmes,tombez si facilement dans le mal, je veux que vous cessiez de répéterces paroles frivoles : Pourquoi Dieu a-t-il permis à cet êtremalfaisant de nous abattre et de nous terrasser? Ces paroles sont complètementinsensées. Pourquoi ne pas songer plutôt en vous-mêmeque si Dieu l'a permis, c'est surtout pour exciter en vous la terreur,afin qu'en attendant l'attaque de l'ennemi vous montriez une vigilanceet une fermeté continuelles, afin que l'espoir des récompenses,l'attente de ces biens éternels et inexprimables allègentpour vous toutes les fatigues de la vertu? Pourquoi vous étonnerque Dieu ait permis tout cela au diable, justement dans l'intérêtde notre salut, pour réveiller notre paresse et trouver l'occasionde nous couronner? Il a préparé l'enfer lui-même pourque la crainte des punitions et des châtiments nous ouvrîtl'entrée de son royaume. Voyez combien la bonté du Seigneurest ingénieuse, comment elle fait et dispose tout, non-seulementpour sauver ses créatures, mais pour les rendre dignes de ses ineffablesbienfaits. Voilà pourquoi il nous a donné le libre arbitreet mis dans notre âme et notre conscience la connaissance du viceet de la vertu ; voilà pourquoi il nous a laissés en présencedu diable et nous a menacés de l'enfer; c'est pour que nous ne connaissionspas l'enfer et que nous entrions dans son royaume. Pourquoi vous étonnerqu'il ait fait tout cela et bien d'autres choses encore ? Il a consentià quitter le sein de son Père pour prendre une forme d'esclave,à subir toutes les entraves d'un corps, à être enfantéet mis au monde par une femme, par une vierge qui l'a porté pendantneuf fois; à recevoir des langes; à passer pour fils de Joseph,l'époux de Marie; à grandir peu à peu , à êtrecirconcis, à participer aux sacrifices, à souffrir la faim,la soif, la fatigue et enfin la mort, mais, de plus, une mort regardéecomme ignominieuse, celle de la croix. Voilà tout ce qu'il a acceptépour notre salut, ce Créateur de toutes choses, ce Dieu immuablequi a tout appelé du néant à l'existence, dont lesregards font trembler la terre, dont la gloire éclatante ne peutêtre contemplée par les chérubins, ces puissances quin'ont pas de, corps et qui se voilent la face avec leurs ailes pour nousmontrer leur admiration; lui qui est chanté par mille et mille angeset archanges, il a consenti pour nous, pour notre salut, à devenirun homme pour nous mieux ouvrir la route de la vie et nous enseigner lemeilleur usage à faire de cette nature qu'il nous avait empruntée.Quelle excuse nous resterait-il après tant de prodiges faits pournotre salut, si nous rendions tous ces bienfaits inutiles, si nous trahissionsnous-mêmes la cause de notre salut? Aussi je vous conjure d'êtrevigilants et de ne pas vous laisser aller seulement aux habitudes des autres,mais à examiner chaque jour votre vie avec soin et de voir vos mauvaiseset vos bonnes actions. Ainsi travaillons à corriger nos péchés, afin d'attirer sur nous la protection d'en-haut, de devenir agréablesà Dieu comme ce juste, et d'entrer dans le royaume des cieux, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, honneur,puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
VINGT-TROISIÈME HOMÉLIE
" Noé trouva grâcedevant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé.Noé était un homme juste, accompli dans son temps : Noéplut à Dieu. " (Gen. VI, 9.)
1. Vous avez reconnu, dans ce qui précède, l'étenduede la bonté de Dieu et l'excès de sa patience: vous avezvu la prodigieuse perversité des hommes de ce temps; vous avez apprisquelle avait été, au milieu d'une pareille foule, la vertudu juste, qui n'avait souffert en rien de cet accord de tous dans le mal,et qui, loin de se laisser entraîner avec les autres, avait suivila route opposée. De même qu'un bon pilote , maintenant d'unemain ferme la direction de son esprit, il ne laissa pas submerger son vaisseaupar les flots des vices déchaînés, mais il domina latempête au milieu de cette mer, et parvint au port au moyen du gouvernailde la vertu, évitant le déluge qui devait engloutir tousles habitants de la terre. Tant il est vrai que la vertu est puissante,immortelle, invincible et supérieure à tous les accidentsde cette vie : elle plane au-dessus des piéges de la méchanceté;placée, pour ainsi dire, sur un poste élevé, ellevoit les choses humaines sous ses pieds et reste inaccessible àtout ce qui blesse les autres. De même que l'homme, debout sur unefalaise élevée, se rit des flots qu'il voit frapper le rocheravec grand fracas et retomber ensuite en écume, de même celuiqui cultive la vertu, en sûreté sans cet abri, ne souffred'aucun trouble; il reste calme et tranquille, et comprend que la vie humaineressemble à un fleuve, puisqu'elle s'écoule si rapidement.De même que nous voyons les flots de la mer tantôt s'élever,tantôt s'abaisser, de même nous voyons aussi ceux qui négligentla vertu et s'abandonnent au vice, tantôt montrer une joie orgueilleuseet se confier aux succès de cette vie , tantôt êtreabattus et tomber dans la dernière détresse. Ce sont euxque le bienheureux David indique, quand il dit : Ne crains rien en voyants'augmenter la fortuné d'un homme et se multiplier la gloire desa maison : quand il mourra, il n'emportera pas tout cela. (Ps. XLVIII,17.) Il a raison de dire : Ne crains rien, ce qui signifie que l'opulenceet la gloire du riche ne te troublent pas. Tu le verras bientôt gisantà terre, incapable d'aucune action, cadavre en proie aux vers, dépouilléde tout ce qu'il avait et qu'il a été obligé de laissersans rien emporter. Que la vue des choses présentes ne t'inquiètedonc pas et ne dis pas qu'un homme est heureux de ce qu'il possède,puisqu'il en est sitôt dépouillé.
Telle est la nature de la félicité actuelle avec toutesses richesses : elles ne nous suivent pas et il faut partir sans elles.Les riches laissent tout, ils sont nus en quittant la terre; ils ne (144)sont couverts que de leur perversité et de l'amas de leurs péchés.Quelle différence avec la vertu ! même ici-bas, elle rendceux qui l'aiment plus puissants que leurs ennemis et les rend mêmeinvincibles; elle leur donne un bonheur sans mélange et ne leurlaisse même pas sentir les accidents de la vie : mais en outre, quandils partent d'ici, elle les accompagne, et surtout à l'instant oùnous avons le plus besoin de son appui, elle nous offre son secours tout-puissantdans le jour terrible où elle apaise pour nous l'oeil de notre Juge;ainsi elle nous épargne dans le présent les misèresde cette vie, et dans l'avenir les tourments de l'autre. Elle a encoreun autre effet, c'est de nous faire jouir de biens inexprimables. Pourvous en assurer, pour vous faire concevoir que ces paroles ne sont pasde vaines déclamations, je vais en chercher la preuve dans les parolesqui ont été offertes à votre charité. Voyezcomme cet homme admirable , je veux dire Noé, tandis que le genrehumain tout entier parvenait à exciter la colère d'un Dieude clémence, put lui seul éviter par sa vertu l'effet decette colère et se concilier toute la bienveillance de Dieu. Parlons,si vous le voulez bien, de ce qui arrive dans la vie présente. Ily a peut-être bien des hommes qui ne croient pas aux choses futureset invisibles. Examinons donc ce qui se passe ici, voyons quel est le sortde ceux: qui se livrent au mal , et de ceux qui embrassent la vertu. Aprèsque Dieu, malgré, sa bonté, eut décidé, àcause de l'accroissement des crimes, de punir le genre humain par une catastropheuniverselle, et qu'il eut dit : J'enlèverai de la terre l'hommeque j'ai créé, il montra jusqu'où allait son indignationen prononçant la sentence, non-seulement contre l'homme, mais contreles quadrupèdes, les reptiles et les volatiles; en effet, puisqueles hommes devaient être détruits et submergés, ilétait juste et naturel de faire partager leur sort aux êtresqui avaient été créés pour eux. Cet arrêtétait encore illimité et ne faisait point de distinctionentre les hommes, pour faire voir que Dieu ne s'attache pas aux individus,mais aux coeurs qu'il visite sans dédaigner personne, et que, sinous lui en offrons la moindre occasion, il déploie son ineffablemiséricorde s aussi, pour montrer qu'il ne voulait pas absolumentdétruire le genre humain, mais qu'il désirait en conserverl'étincelle, en sauver une racine qui pût donner encore d'immensesrameaux, l'Ecriture dit: Noé trouva grâce devant Dieu.
2. Voyez combien l'Ecriture est précise, et comme elle ne contientpas une seule syllabe inutile t Après nous avoir exposé l'énormitédes fautes dés hommes et la peine terrible réservéeaux méchants, elle nous indique celui qui, dans une pareille foule,avait pu conserver la pureté de sa vertu.. En effet, la vertu parelle-même est toujours admirable, mais celui qui la pratique au milieud'hommes qui la repoussent, mérite encore plus d'admiration. Aussil'Ecriture sainte nous fait admirer ce juste mêlé àceux qui allaient éprouver la colère de Dieu, et elle dit: Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Non-seulementil trouva grâce, mais devant le Seigneur Dieu. Elle nous enseigneainsi qu'il n'a pas eu d'autre but que d'être bien vu de cet oeilqui ne connaît ni le sommeil ni l'assoupissement, et qu'il ne s'estpas inquiété de la gloire humaine, de la honte et des moqueries.Il est probable que lui, qui cultivait la vertu en opposition avec toutle monde , devait être un sujet de risées et de plaisanteriespour ceux qui faisaient le mal; en effet, c'est encore leur habitude àl'égard de ceux qui recherchent la vertu au lieu de les imiter.Nous voyons bien des hommes faibles qui, ne pouvant supporter ces viceset ces plaisanteries, préfèrent la gloire humaine àla gloire immortelle et seule véritable, et se laissent emporteret attirer par la malice des autres. En effet, il faut une âme énergiqueet constante pour résister à ceux qui cherchent àl'entraîner, et ne rien faire dans le but de plaire aux hommes, pourtenir son regard fixé sur 1'il vigilant d'où elle attendsa sentence en méprisant celle du monde, pour ne pas tenir comptedes louanges ou des injures humaines, mais les regarder comme des ombresou des rêves. Car la honte mène au péché. (Eccl.IV, 25.) Bien des gens auraient cédé à ces risées,ces sarcasmes, ces plaisanteries; mais tel n'était pas le juste.Car il résista non-seulement à dix, à vingt, àcent hommes, mais à toute l'espèce humaine, à tousces milliers de pécheurs. Il est probable qu'on se moqua de lui,qu'on le bafoua, qu'on l'insulta, qu'on l'injuria de toute manière;peut-être même l'aurait-on mis en pièces si l'on avaitpu. Telle est toujours la fureur du vice contre la vertu; mais, loin qu'illui porte aucun préjudice, il la fortifie par ses attaques. En effet,telle est la force (145) de la vertu, qu'elle triomphe de ses ennemis parses souffrances, et qu'elle est plus victorieuse à mesure qu'onl'attaque davantage. Cela se voit dans une foule de circonstances. Maispour vous donner l'occasion de le reconnaître, car, donnez l'occasionau sage et il deviendra plus sage (Prov. IX, 9), il faudrait vous citerbien des exemples de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, dites-moi, je vous prie, Abel n'a-t-il pas été terrassé ettué par Caïn? Ne vous attachez pas seulement à ce faitque Caïn a vaincu et tué le frère dont il étaitjaloux et qui ne lui avait rien fait : mais considérez la suite.Observez qu'à partir de ce moment la victime a obtenu la couronnede la gloire avec celle du martyre, et que tant de siècles n'ontpu effacer son souvenir : voyez aussi que le meurtrier, le vainqueur, amené depuis cet instant une existence plus pénible que lamort, et que depuis lors, jusqu'à présent, il est vouéà l'infamie universelle pendant que toutes les bouches chantentchaque jour sa victime. Voilà ce qui regarde la vie actuelle; quantà celle de l'avenir, quelles paroles, quelle intelligence pourraientêtre à sa hauteur? Je sais que vous êtes bien capablesde trouver dans les Ecritures beaucoup d'exemples analogues, car ellessont faites pour notre profit, pour nous engager à fuir le viceet à rechercher la vertu. Voulez-vous trouver d'autres preuves dansle Nouveau Testament ? Ecoutez ce que saint Luc raconte des apôtresqui se réjouissaient d'avoir été flagelléspubliquement parce qu'ils avaient été dignes de supportercet opprobre au nom du Christ. (Act. V, 41.) Cependant les coups,de fouetsont un sujet de chagrin et d'abattement plutôt que de joie, maisles recevoir pour Dieu et à cause de lui, voilà ce qui lesréjouissait. Quant à ceux qui les avaient flagellés,ils étaient consternés et embarrassés au point dene savoir que faire: après le supplice ils se consultent entre eux: Que ferons-nous à ces hommes? (Act. IV, 16.) Eh quoi ! Vous lesavez fait flageller, vous leur avez fait subir mille souffrances et voushésitez encore ? Tant il est vrai que la vertu est forte et invincibleet que, par les tortures même, elle triomphe de ceux qui les luiinfligent.
3. Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps sur ce sujet,il faut revenir à notre juste et admirer profondément commentsa vertu portée au comble put mépriser et dominer ce peuplequi riait de lui, s'en moquait, le plaisantait, le bafouait (je me répète,je le sais, mais je ne puis me détacher d'un tel sujet). Commentdonc s'explique ce triomphe? Je vais vous le dire : Noé ne cessaitde contempler l'oeil qui ne dort pas; là se fixait toujours le regardde sa pensée; tout le reste l'occupait aussi peu que s'il n'eûtpas existé. On peut en être certain celui qui est possédéde l'amour divin au point de porter toujours ses désirs vers Dieu,finit par ne plus rien voir des choses visibles ; il songe continuellementà celui qu'il aime, la nuit et le jour, en se couchant comme ense levant. Ne vous étonnez donc pas que le juste, tenant sa penséeuniquement dirigée vers Dieu, ne se soit pas inquiétéde ceux qui voulaient le faire succomber. Déployant tout son zèleet soutenu par la grâce d'en-haut, il leur était supérieurà tous. Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Devantla race des hommes du temps il ne trouvait ni grâce ni affection,car il ne suivait pas la même route, mais il trouva grâce devantcelui qui sonde les cceurs et qui approuva ses pensées. Quel mal,dites-moi, pouvaient lui faire lès railleries et- les sarcasmesde ces contemporains, puisque Celui qui forme nos coeurs et connaîttoutes nos actions le félicitait et le couronnait ? De quoi serventà un homme les éloges et l'admiration de toute la terre,si le Créateur de toutes choses, le Juge infaillible, le condamnedans le jour terrible ? Réfléchissons-y bien, mes bien-aimés,comptons pour rien les louanges des hommes et ne les recherchons en aucunemanière, mais fuyons le vice et pratiquons la vertu uniquement pourCelui qui sonde les coeurs et les reins.
C'est pour cela que le Christ, en nous enseignant à ne pas êtreavides des louanges humaines, finit par dire : Malheur à vous, lorsquetous les hommes diront du bien de vous! (Luc, VI, 26.) Observez que cemot : Malheur indique ce que sera la peine réservée. Cetteexclamation présagé une calamité; c'est presque endéplorant déjà leur sort qu'il leur dit : Malheurà vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! Et voyezla précision de ces paroles. Il ne dit pas seulement: les hommes; mais : tous les hommes. Il est impossible, en effet, que l'homme de bienqui suit la route étroite et pénible, et obéit àtous les ordres du Christ, soit loué et admiré par tous leshommes. Car le vice est bien puissant et bien hostile à (146) lavertu. Le Seigneur sait que celui qui ne s'écarte pas de la vertuet ne demande d'autre approbation que celle d'en-haut, ne peut êtreloué et approuvé par tous les hommes, et voilà pourquoiil plaint ceux qui négligent la vertu pour la gloire des hommes;car s'ils se réunissent tous pour vous louer, c'est la meilleurepreuve que vous n'estimez pas assez la vertu. Comment, en effet, l'hommede bien pourrait-il plaire à tout le monde s'il veut délivrerles opprimés de leurs oppresseurs, les victimes des bourreaux ?De même, s'il veut corriger les pécheurs et louer les justes,n'est-il pas probable qu'il sera approuvé d'un côtéet blâmé de l'autre? Aussi le Christ dit-il : Malheur àvous lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Comment donc ne serions-nouspas frappés d'admiration pour ce juste ? ce que le Christ nous aannoncé en paraissant parmi nous, lui, sans autre instruction quela loi naturelle, il l'a accompli d'une manière parfaite, et méprisantl'opinion des hommes, il n'a recherché la vertu sur terre que pourobtenir la grâce de Dieu, car Noé trouva grâce devantle Seigneur Dieu. Du reste, c'est à cause des vertus dont il étaitdoué qu'il a trouvé grâce devant le Seigneur Dieu,comme l'explique l'admirable prophète inspiré par le Saint-Esprit;il faut étudier la suite pour voir ce que Dieu pense de lui. Voiciles générations de Noé: Noé fut un homme juste,accompli dans son temps ; Noé plut à Dieu. Voilà unemanière étrange de commencer une généalogie.L'Écriture sainte commence par dire: voici les générationsde Noé ; elle excite notre attention comme si elle allait racontersa généalogie, dire quel était son père, d'oùvenait sa famille, comment lui-même était venu au monde, etenfin tout ce que l'on .trouve d'ordinaire dans les généalogies;mais elle laisse tout cela de côté, et, se mettant au-dessusdes usages reçus, elle dit : Noé était un homme juste,accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voyez quelle admirablegénéalogie ! Noé était un homme. Remarquezque le nom qui nous est commun à tous est employé ici pourglorifier le juste. Car, tandis que les autres, plongés dans lesvoluptés charnelles , avaient perdu la qualité d'hommes,Noé seul, au milieu d'un si grand peuple, gardé la vraiecondition de l'homme. Ainsi il est homme parce qu'il cultive la vertu.En effet, avoir l'apparence d'un homme, les yeux, le nez, la bouche; lesjoues et tout le reste, ce n'est pas là ce qui fait l'homme, cartout cela appartient au corps. Nous appelons homme celui qui conserve intactle type de l'homme. Mais comment le définir ? On dit que c'est unêtre raisonnable. Quoi donc ! les méchants n'avaient-ils pasaussi la raison? Si, mais cela ne suffit pas: il faut aussi chercher lebien et fuir le mal, dominer les mauvaises passions et obéir auxordres du Seigneur: voilà l'homme !
4. Pour vous persuader que c'est l'usage di l'Écriture de nepas accorder le nom d'hommes aux hommes qui se livrent au vice et négligentla vertu, écoutez les paroles de Dieu, que je vous citais hier :Mon Esprit ne restera pas chez ces hommes, car ils ne sont que chair. Celaveut dire : Je leur ai donné une nature composée de chairet d'âme, mais la chair les a tellement enveloppés qu'ilsne songent plus qu'à elle et négligent les vertus de l'âme.Voyez-vous comment, à cause de leur perversité, il les appellede la chair et non des hommes ? Et une autre fois, comme vous allez levoir, l'Écriture dit qu'ils ne sont que de la terre, parce qu'ilss'absorbent dans les pensées de la terre, car elle dit : La terreétait corrompue devant Dieu. Il ne s'agit pas ici de la terre proprementdite; ce sont les habitants eux-mêmes qu'elle appelle terre. Dansun autre endroit, elle ne les appelle ni chair, ni terre, mais elle neles regarde pas comme vivants parce que la vertu leur manque. Écoutezles cris du prophète au milieu de Jérusalem et de cette multitudeinnombrable: Je suis venu, et il n'y avait pas un homme ; j'ai appeléet personne ne m'entendait. (Is. L, 2.) Ce n'était pas qu'il n'yeût bien du monde présent, mais c'était qu'ils ne profitaientpas plus des paroles du prophète que les absents. Et ailleurs encore: Courez et voyez s'il y en a un seul qui soit juste et équitable,et je lui serai propice. (Jér. V,1.)
Vous avez vu que l'Écriture sainte ne donne le nom d'homme qu'àcelui qui cultive la vertu : quant aux autres, ils ne sont rien pour elle,mais elle les appelle quelquefois terre et quelquefois chair. Voilàpourquoi, après avoir annoncé le commencement de la généalogiedes justes, la sainte Écriture nous dit d'abord : Noé étaitun homme. En effet, lui seul alors est un homme : les autres ne sont plusdes hommes, quoiqu'ils en gardent l'apparence; ils ont étéchangés en animaux sans raison, et ont perdu par leur volontéperverse la (147) noblesse de leur nature. Quand les hommes raisonnablestombent dans le mal, et s'asservissent à des passions déraisonnables,l'Écriture sainte leur donne des noms d'animaux; ainsi elle dit: Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales.(Jér. V, 8.) Voyez comment l'excès de la lubricitéfait donner un nom de bête. Ailleurs encore : Le venin des serpentsest sous leurs lèvres (Ps. XIII, 3 et 139, 4), pour ceux qui ressemblentà cet animal dissimulé et perfide. D'autres sont appeléschiens muets. (Is. LVI,10.) Il est encore écrit : Comme un serpentsourd et dont les oreilles sont fermées (Ps. LVII, 5), pour indiquerceux qui ferment leurs oreilles à l'enseignement de la vertu. Ilserait trop long de rappeler tous les noms de bêtes que l'Écritureimpose à ceux qui se laissent aller à des passions déraisonnables.Ce n'est pas seulement dans l'ancienne loi qu'on peut le voir, mais aussidans la nouvelle. Écoutez saint Jean-Baptiste disant aux Juifs:Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colèreprochaine? (Matt. III, 7.) Voyez-vous comment ici encore le nom d'une bêtesymbolise la ruse? Quoi de plus misérable que ces pécheursqui ont perdu jusqu'au nom d'homme en méritant les châtimentsles plus terribles ! car ils ont méprisé les motifs de vertuque leur offrait leur nature et les ont négligés volontairementpour se livrer au vice. Comme ceux qui existaient alors se montraient indignesdu nom d'hommes, tandis qu'au milieu d'une pareille disette de vertu, lejuste en a montré une bien grande; l'Écriture, en racontantsa généalogie, commence par dire : Noé étaitun homme. Il est un autre juste auquel ce nom a été donnécomme le plus grand éloge, au point qu'on l'appelle surtout ainsi,pour mieux montrer sa vertu. Qui estce donc? C'est le bienheureux Job,l'athlète de la piété, le vainqueur couronnéaux applaudissements du monde entier ; qui seul a supporté des mauxsupportables et qui, après avoir essuyé les traits innombrablesdu démon est resté invulnérable: de même quele diamant qui reçoit impunément tous les chocs, il ne futpoint submergé par cette tempête, il la domina, et ayant rassemblésur son corps toutes les souffrances qui fussent au monde, il vit sa gloireen devenir plus brillante. Non-seulement les douleurs cruelles dont ilétait accablé ne l'effrayèrent point, mais elles luiinspirèrent de nouvelles actions de grâce : en exprimant sareconnaissance au milieu de tant d'épreuves il fit au démonune blessure mortelle, et lui prouva qu'il avait tort de tenter l'impossibleet de regimber sous l'éperon. Aussi le Dieu de miséricordelouant et vantant ce saint homme même avant qu'il eût subiautant de luttes et de combats, disait au diable : N'as-tu pas considérémon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre, hommeirréprochable, ,juste, véridique, pieux, et s'abstenant detoute mauvaise action? (Job, I, 8.) Avez-vous observé que Dieu commencepar le désigner du nom commun de notre nature ? N'as-tu pas considérémon serviteur Job, auquel nul homme n'est comparable sur la terre? Cependantnous sommes tous semblables, non quant à la vertu, mais quant àla forme : eh bien ! cela ne suffit pas pour être homme, il fautencore s'abstenir du mal et faire le bien.
5. Vous avez vu quels sont ceux auxquels l'Écriture sainte acoutume de réserver le nom d'hommes. Aussi dès l'originele Maître de toutes choses voyant sa créature, dit : Faisonsl'homme à notre image et à notre ressemblance, c'est-à-direpour qu'il commande à toutes les choses visibles et à sespropres passions, pour qu'il commande et ne soit pas commandé. Si, trahissant sa dignité, il supporte le joug au lieu de l'imposeril cesse d'être homme et prend un nom de brute. Voilà pourquoil'Écriture Sainte, voulant glorifier la vertu de ce juste, dit d'abord: Voici les générations de Noé. Noé étaitun homme juste. Voici encore un plus grand éloge : juste; ce motcomprend toutes les vertus, car c'est le nom que nous donnons d'ordinaireà celui qui les pratique toutes. Ensuite pour faire concevoir qu'ilétait parvenu au comble de la vertu, telle qu'on pouvait l'exigerà cette époque, l'Écriture dit : juste et accomplidans son temps. Il a rempli tous les devoirs que renferme l'exercice dela vertu. Voilà ce que signifie le mot accompli : il n'a rien oublié,il n'a fait aucune faute. Il ne faisait pas bien d'un côtéet mal de l'autre, il était accompli en toute vertu ; c'étaitcette perfection qu'il fallait montrer au monde. Du reste, pour rendrenotre juste plus illustre encore, en considérant l'époqueoù il vivait et la comparant avec d'autres, l'Écriture dit: accompli dans son temps ; à cette époque , dans cette générationsi perverse , si adonnée au mal qu'elle ne conservait plus (148)aucune trace de vertu. Eh bien ! dans une pareille générationet dans ces temps, le juste non-seulement montra de la vertu, mais la portaau comble, il fut accompli et parfait en tout. Car, ainsi que je l'ai dit,c'est encore donner une plus grande preuve de vertu que de faire le bienau milieu de ceux qui le combattent et de le pratiquer parmi ceux qui voudraientnous en détourner; ainsi tout cela rehausse encore la gloire dujuste: Ce n'est. pas là que s'arrêtent les éloges del'Ecriture : elle montre encore l'excellence de sa vertu par l'approbationde Dieu lui-même , puisque , après avoir dit : accompli dansson temps, elle ajoute : Noé plut à Dieu. Sa vertu étaitsi complète qu'elle mérita les éloges de Dieu. Noéplut à Dieu, ce qui revient à dire, il fut approuvéde Dieu, il plut par ses bonnes oeuvres à cet oeil qui ne dort jamais,il s'en fit bien voir par la pureté de sa vie au point que, non-seulementil fut sauvé de l'indignation qui allait tout engloutir, mais encorequ'il fut à la tête des autres survivants. Noé plutà Dieu. Quel homme fut jamais plus heureux, qui put jamais montrertant de vertu, puisque le Seigneur de l'univers est son panégyriste!
Voilà les honneurs que reçut Noé, et tout hommeraisonnable les préférera à tout ce qu'il y a de plusélevé en richesses, en gloire, en puissance, et en touteespèce de félicité humaine : celui qui aime Dieu sincèrementdoit les mettre au-dessus d'un royaume. En effet, c'est la véritableroyauté que de pouvoir, par une existence irréprochable,nous rendre Dieu clément et propice. Si nous devons craindre l'enfer,ce n'est point pour son feu inextinguible , ses peines terribles et sestourments éternels, c'est pour la douleur d'avoir offenséun Maître si bon et d'être privés de sa grâce;de même, nous ne devons rechercher cette royauté que par amourpour lui et afin de jouir de sa grâce. Car le plus désirabledans cette royauté est d'obtenir la bienveillance de notre Maîtreclément; de même ce qu'il y a de plus pénible dansl'enfer, c'est d'avoir perdu cette bienveillance.
Vous avez vu combien la seule appellation de juste nous a étéutile à développer, et quel trésor de réflexionsnous a fourni la généalogie de cet homme admirable. Suivonsdonc les règles de l'Ecriture sainte, et si nous avons àraconter une généalogie, ne parlons point du père,du grand-père et des aïeux, mais faisons voir seulement lavertu de l'homme dont il s'agit. Voilà la meilleure manièrede faire une généalogie. Quel avantage y a-t-il àdescendre de parents illustres et vertueux, si l'on a mal vécu?Au contraire, quel inconvénient y a-t-il à n'avoir que desparents obscurs et inconnus, si l'on brille par son mérite? Telétait ce juste, et s'il s'est concilié la faveur de Dieu,ce n'est point à cause de ses parents, car l'Ecriture ne nous faitpas remarquer leurs vertus. Cependant, malgré tant d'obstacles etd'embarras, il parvint au comble de la vertu; ce qui vous montre que, sivous êtes attentifs et vigilants, et que vous cherchiez àfaire votre salut, rien ne peut vous en empêcher. Si nous cédonsà la mollesse, les moindres choses nous arrêteront; mais sinous restons attentifs, mille ennemis conjurés pour nous pousserau mal ne pourront altérer notre zèle. Ainsi les effortsde tant de pécheurs ne peuvent empêcher ce juste de pratiquerla vertu. Il ne faut donc jamais accuser. personne et rendre un autre responsablede sa faute ; mais tout imputer à sa propre faiblesse. Et pourquoim'arrêter aux autres hommes? Le diable lui-même ne doit jamaisêtre regardé comme assez puissant pour, empêcher personnede marcher dans le chemin de la vertu. Il trompe les faibles et les faitsuccomber, mais il ne les arrête pas de force et ne leur fait pointviolence. L'expérience nous prouve que si nous voulions veiller,nous montrerions tant de fermeté que les efforts de tous ceux quivoudraient nous pousser au mal seraient impuissants contre nous; nous serionsplus solides que le diamant, et nous fermerions l'oreille à cesconseils détestables, Mais si nous sommes négligents, notreinclination nous conduira naturellement dans la route du vice, sans quepersonne nous conseille ou nous séduise. Si cela n'étaitpas remis à notre volonté et à la décisionde notre âme, si le bon Dieu n'avait pas donné le libre arbitreà notre nature, il aurait fallu que ceux qui appartiennent; àcette nature et sont soumis aux mêmes impressions fussent tous méchantsou tous bons. Mais quand nous voyons nos semblables, éprouvant lesmêmes impressions, ne pas en être affectés comme nous;quand nous voyons que par l'énergie de leur raison ils gouvernentleur nature, domptent leur impétuosité, mettent un freinà leur concupiscence, triomphent de la colère, fuient lajalousie, repoussent l'envie, dédaignent la passion des richesses,(149) négligent la gloire, méprisent toutes les félicitésde la vie présente, et que, ne respirant que pour la véritablegloire; ils préfèrent la faveur divine à toutes leschoses visibles ; n'est-il pas évident que le zèle qui leurest propre les justifie avec l'aide de la grâce d'en-haut, tandisque notre faiblesse naturelle compromet notre salut en nous privant decette assistance divine?
6. Aussi, je vous conjure de réfléchir à tout celaet d'avoir sans cesse dans l'esprit que nous ne devons jamais nous en prendreau diable, mais à notre propre faiblesse. Quand je dis cela, cen'est pas pour le décharger de toute accusation : loin de là,car il rôde comme un lion. ravisseur,, rugissant et cherchant àtout dévorer. Mais je veux vous affermir, je veux que vous ne pensiezpas être à l'abri du reproche, vous qui, de vous-mêmes,tombez si facilement dans le mal, je veux que vous cessiez de répéterces paroles frivoles : Pourquoi Dieu a-t-il permis à cet êtremalfaisant de nous abattre et de nous terrasser? Ces paroles sont complètementinsensées. Pourquoi ne pas songer plutôt en vous-mêmeque si Dieu l'a permis, c'est surtout pour exciter en vous la terreur,afin qu'en attendant l'attaque de l'ennemi vous montriez une vigilanceet une fermeté continuelles, afin que l'espoir des récompenses,l'attente de ces biens éternels et inexprimables allègentpour vous toutes les fatigues de la vertu? Pourquoi vous étonnerque Dieu ait permis tout cela au diable, justement dans l'intérêtde notre salut, pour réveiller notre paresse et trouver l'occasionde nous couronner? Il a préparé l'enfer lui-même pourque la crainte des punitions et des châtiments nous ouvrîtl'entrée de son royaume. Voyez combien la bonté du Seigneurest ingénieuse, comment elle fait et dispose tout, non-seulementpour sauver ses créatures, mais pour les rendre dignes de ses ineffablesbienfaits. Voilà pourquoi il nous a donné le libre arbitreet mis dans notre âme et notre conscience la connaissance du viceet de la vertu ; voilà pourquoi il nous a laissés en présencedu diable et nous a menacés de l'enfer; c'est pour que nous ne connaissionspas l'enfer et que nous entrions dans son royaume. Pourquoi vous étonnerqu'il ait fait tout cela et bien d'autres choses encore ? Il a consentià quitter le sein de son Père pour prendre une forme d'esclave,à subir toutes les entraves d'un corps, à être enfantéet mis au monde par une femme, par une vierge qui l'a porté pendantneuf fois; à recevoir des langes; à passer pour fils de Joseph,l'époux de Marie; à grandir peu à peu , à êtrecirconcis, à participer aux sacrifices, à souffrir la faim,la soif, la fatigue et enfin la mort, mais, de plus, une mort regardéecomme ignominieuse, celle de la croix. Voilà tout ce qu'il a acceptépour notre salut, ce Créateur de toutes choses, ce Dieu immuablequi a tout appelé du néant à l'existence, dont lesregards font trembler la terre, dont la gloire éclatante ne peutêtre contemplée par les chérubins, ces puissances quin'ont pas de, corps et qui se voilent la face avec leurs ailes pour nousmontrer leur admiration; lui qui est chanté par mille et mille angeset archanges, il a consenti pour nous, pour notre salut, à devenirun homme pour nous mieux ouvrir la route de la vie et nous enseigner lemeilleur usage à faire de cette nature qu'il nous avait empruntée.Quelle excuse nous resterait-il après tant de prodiges faits pournotre salut, si nous rendions tous ces bienfaits inutiles, si nous trahissionsnous-mêmes la cause de notre salut? Aussi je vous conjure d'êtrevigilants et de ne pas vous laisser aller seulement aux habitudes des autres,mais à examiner chaque jour votre vie avec soin et de voir vos mauvaiseset vos bonnes actions. Ainsi travaillons à corriger nos péchés, afin d'attirer sur nous la protection d'en-haut, de devenir agréablesà Dieu comme ce juste, et d'entrer dans le royaume des cieux, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, honneur,puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
VINGT-QUATRIÈME HOMÉLIE
" Noé engendra,trois fils,Sem, Cham et Japhet. Or la terre était corrompue devant Dieu etremplie d'iniquité." (Gen. VI 16.)
1. Hier, nous avons recueilli une grande utilité de la généalogiedu juste Noé; car d'abord nous avons vu ce qu'il y a de merveilleuxdans cette généalogie, et nous avons appris que le méritede cet homme juste ne consiste pas dans la gloire de ses parents, maisdans la bonté de ses moeurs, qui lui a valu un si grand témoignagede la divine Ecriture: En effet, dit-elle, Noé fut un homme justeet parfait au milieu des hommes de son temps; Noé fut agréableà Dieu. Tout notre discours d'hier n'a été que lecommentaire de ces quelques paroles. C'est la vertu de la parole divinede renfermer, en un petit nombre de mots, des trésors de pensées;elle prodigue, à ceux qui mettent tous leurs soins à la pénétrer,ses richesses ineffables. Aussi, je vous en conjure, ne nous bornons pasà voir, pour l'acquit de notre conscience, chemin faisant, sansnous arrêter, ce qui paraît dans la sainte Ecriture ; quandmême nous ne rencontrons que des listes de noms ou des récitshistoriques, ayons soin de rechercher le trésor caché. Voilà,en effet, pourquoi le Christ disait: Scrutez les Ecritures. (Jean, V, 39.)C'est que l'esprit de l'Ecriture ne se rencontre pas partout à lasurface; il faut scruter pour que rien ne reste caché dans la profondeur.Si le simple nom qui marque la nature, je parle en ce moment de ce motsi court, l'homme (Gen. VI, 9) , hier nous a fourni des réflexionsd'une si grande utilité, quel gain ne recueillerons-nous pas del'attention vigilante, appliquée à tous les détailsde la sainte Ecriture? Nous avons, en effet,, un Dieu plein de clémence,et, quand il nous voit inquiets, possédés d'un vif désirde comprendre la parole divine, il ne veut pas alors que rien nous manque;mais, aussitôt, il éclaire notre pensée, il verse dansnos âmes les flots de sa lumière, et son admirable sagessefait pénétrer en nous la plénitude de la vraie doctrine.Aussi, pour nous exhorter à cette étude, pour nous donnerla vivacité du courage, il a décerné le bonheur suprêmeà ceux qui manifestaient un tel désir: Bienheureux ceux quisont affamés et altérés de la justice, parce qu'ilsseront rassasiés. (Math. V, 6.) Voyez la sagesse du Maîtrequi nous enseigne; il ne se contente pas de nous exhorter par la considérationdu bonheur, mais ces paroles: qui sont affamés et altérésde la (151) justice, montrent, à ceux qui les entendent, avec quelleardeur de courage il faut scruter la parole spirituelle. De même,dit-il, que ceux qui ont faim s'empressent, avec une incroyable ardeur,de chercher la nourriture, de même que ceux qui éprouventune soif ardente, s'élancent, transportés d'un désirardent, vers le breuvage qui désaltère, de même ilconvient de courir à la doctrine spirituelle , comme des gens affamés,altérés. Les hommes animés d'un tel zèle, non-seulementméritent -le bonheur, mais ils obtiennent l'objet de leurs désirs.En effet, dit-il, ils seront rassasiés, c'est-à-dire assouvis;ils assouviront leurs désirs spirituels. Eh bien donc, puisque nousavons un Seigneur si bon, si libéral, nous, de notre côté,courons à lui; concilions-nous sa grâce , afin que lui-même,n'écoutant que sa miséricorde, éclaire nos pensées,noirs découvre la force de la sainte Ecriture. Et vous, àvotre tour, accueillez, avec toute l'ardeur d'un vrai zèle, la doctrinespirituelle, comme des hommes affamés, altérés: Ilarrivera peut-être que la bonté, que la toute-puissance duSeigneur, quel que soit notre néant, par considération pourvous, pour votre utilité, ouvrira notre bouche, y mettra lui-mêmedes paroles qui opéreront sa gloire et voire édification.(Eph. VI, 19.) Jetons tout dans le sein de Dieu; livrons-nous àla grâce d'en-haut; invoquons Celui qui donne la clarté auxaveugles, aux bègues la parole facile, et reprenons la lecture quenous venons d'entendre, afin de vous exposer, mes frères, les penséesque nous aura suggérées sa miséricorde. Mais joignez,je vous en prie, vos âmes à mon âme; soyez attentifsà la parole ; loin de vous toutes les pensées de la vie présente! faites que nous puissions jeter la semence spirituelle comme dans uneterre grasse et fertile, dont on a arraché les mauvaises herbeset les épines. Voici maintenant, dit l'Écriture, les enfantsqu'engendra Noé. Noé fut un homme juste et parfait, au milieudes hommes de son temps; Noé fut agréable à Dieu.C'est là que nous nous sommes arrêtés hier ; ce sontdonc les paroles suivantes que nous devons nous proposer . Et il engendratrois fils : Sem, Cham et Japhet. Ce n'est pas sans dessein que la divineEcriture nous a fait connaître, et le temps, et le nombre des filsde l'homme juste. Elle veut, par là, nous faire entrevoir, àmots couverts toute la grandeur de sa vertu; car, après avoir dit: Noé, ayant cinq cents ans, elle ajoute: Engendra trois fils. C'estpour nous montrer la grande continence de ce saint homme, au milieu detous les hommes livrés à tous les excès de l'intempérance; au milieu des générations et, pour ainsi dire, de tousles âges de la vie qui se précipitaient dans le mal. Vousavez entendu la divine Ecriture : Mais Dieu voyant que la malice des hommesqui vivaient sur la terre était extrême, que chacun d'eux,dès sa jeunesse, appliquait au mal toutes les pensées deson coeur; ces paroles montrent manifestement que les jeunes gens dépassaientles vieillards, que les vieillards étaient comme les jeunes gens,dans le délire, que l'âge même de l'innocence étaitprécipité dans la corruption.
2. Donc, pour nous faire comprendre de quelle manière, au milieude ce délire, de cette rage universelle, ce juste resta seul, conservant,d'une âme ferme , la continence , avec les autres vertus, jusqu'àce qu'il fut parvenu à l'âge de cinq cents ans, l'Écriture,après avoir dit: Noé ayant cinq cents ans, ajoute : engendratrois fils. Voyez-vous, mon bien-aimé, la parfaite tempérancedu juste ? Ne nous contentons pas, ici, de passer outre sans nous arrêter; mesurons la longueur du temps; considérons la perversitéqui s'était étendue sur toute l'espèce humaine, àcause de la mollesse des âmes; considérons tout ce qu'il ya de vertu, de piété, à réprimer, pendant unsi long temps, la rage de la concupiscence; à se choisir une routesi éloignée de celle que suivent les autres ; à s'interdire,non-seulement un commerce illicite, mais jusqu'au commerce légitimeet permis : et il engendra, dit l'Écriture, trois fils, Sem, Chamet Japhet; or la terre était corrompue devant Dieu, et remplie d'iniquité.C'est, il me semble, par une disposition de Dieu, que ce juste n'eut decommerce avec son épouse qu'après un si long temps, et attenditsi tard pour engendrer ses fils. En effet, comme la grandeur de l'iniquité,de la perversité, rendait nécessaire la destruction généralede la terre, la miséricorde de Dieu voulut conserver ce juste, pourservir de racine et de ferment, pour faire de lui, après la destructiondes autres, l'origine et les prémices de l'avenir. Pour cette raison, ce juste, âgé de cinq cents ans, quand il eut ses troisfils, se contenta de ce nombre, déclarant par là que ce qu'ilavait fait c'était pour servir les desseins de la divine bonté(152) en faveur du genre humain à venir. Voulez-vous avoir la certitudeque nos paroles ne sont pas une conjecture au hasard? considérezle soin que prend ici l'Écriture : après avoir dit que cejuste eut trois fils, elle ajoute aussitôt : or la terre étaitcorrompue devant Dieu et remplie d'iniquité. Voyez-vous , dans lamême nature, cette grande et inexprimable différence; àpropos du juste, l'Écriture disait : Noé fut un homme justeet parfait au milieu des hommes de son temps ; mais, au sujet de tous lesautres, elle dit : Or la terre était corrompue devant Dieu et remplied'iniquité. Ce mot terre désigne la multitude des hommes;c'est parce que toutes leurs actions se rapportaient à la terre,que l'Écriture désigne, par ce mot de terre, et leurs bassesses,et l'excès de leur malignité: De même qu'elle avaitdit du premier homme , qu'il perdit , par sa désobéissance,la gloire dont il était revêtu , et qu'il fut assujéti,pour son châtiment, à la mort : Tu es terre et tu retournerasdans la terre (Gen, III, 19) ; de même, ici, parce que les vicesavaient grandi outre mesure, elle dit : Or la terre était corrompue.Et elle ne se contente pas de dire : Or la terre était corrompue,mais elle ajoute : Devant Dieu, et remplie d'iniquité. En effet,ces mots, était corrompue, c'est une hyperbole qui manifeste lamalignité sous toutes ses formes. On ne peut pas dire, que ces hommesfussent coupables d'un ou, de deux péchés seulement; ilsavaient commis toute espèce d'iniquités, dépassanttoute mesure ; aussi le texte ajoute
Et la terre était remplie d'iniquité. Ce n'étaitpas en passant, d'une manière vulgaire qu'ils faisaient le mal;ils commettaient toute espèce de péchés, en 's'y appliquantavec ardeur. Et voyez comme l'Écriture ensuite ne daigne pas leuraccorder le moindre souvenir; elle les désigne du nom de terre,indiquant en même temps, par là, et la gravité despéchés , et l'indignation de Dieu. Or la terre étaitcorrompue, dit le texte, devant Dieu; c'est-à-dire qu'ils faisaienttout au rebours des préceptes de Dieu ; foulant aux pieds les commandementsde Dieu; perdant, par leur lâcheté, ce maître intérieurque la nature a mis dans l'âme humaine; et la terre étaitremplie, dit le texte, d'iniquité: Voyez-vous , mon bien-aimé, tout ce que le péché a de funeste ; comme il fait que leshommes ne méritent plus d'être appelés de leur nom? Écoutez maintenant ce qui suit : Et le Seigneur Dieu vit la terre,et elle était corrompue. Voyez comme, pour la seconde fois, l'Écriturese sert du mot de terre pour désigner les hommes. Et ensuite, aprèsavoir une fois, deux fois; trois fois, prononcé le mot de terre,pour qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il s'agit de la terre matérielle,le texte dit : Car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. Etici encore , on ne daigne pas prononcer le mot d'homme; le texte dit, chair,pour nous apprendre qu'il ne parle pas de la terre propre. ment dite, maisdes hommes revêtus de chair, et tous, appliqués, tout entiers,aux choses de la terre. C'est l'habitude de l'Écriture, nous vousl'avons souvent dit, mes très-chers frères, d'appeler leshommes qui ne voient que la chair, qui n'ont aucune pensée relevée,du nom de chair; c'est ainsi que le bienheureux Paul dit : Ceux qui viventselon la chair ne peuvent plaire à Dieu. (Rom. VIII, 8.) Eh quoidonc ! n'était-ce pas un homme de chair, celui qui écrivaitces paroles? Paul n'a pas voulu dire que ceux qui sont revêtus dechair ne peuvent pas être agréables à Dieu ; il parlede ceux qui ne tiennent aucun compte de la vertu, qui ne voient que lachair, ne poursuivent que les plaisirs de la chair, et n'ont aucun soucide leur âme incorporelle , spirituelle. Donc , après que ladivine Écriture nous a montré, par ces paroles, la multitudedes péchés, l'excès de la malice, la grandeur de l'indignationde Dieu; après avoir, pour flétrir les désirs mauvais,à trois reprisés, appelé du nom de terre les hommesqui vivaient alors, elle les appelle encore du nom de chair, en les dépouillantdu nom que leur a donné la nature; et maintenant, par ce qui suit,elle nous montre l'ineffable miséricorde de Dieu , et la grandeurde sa clémence. En effet, que dit-elle? Et le Seigneur dit àNoé.
3. Voyez l'excès de bonté ! Dieu s'entretient avec cejuste comme un ami avec son ami; il lui fait part du châtiment qu'ilinfligera à l'espèce humaine, et il dit : Le temps de touthomme est venu devant moi; ils ont rempli toute la terre d'iniquité,et je les exterminerai avec la terre. Qu'est-ce à dire : le tempsde tout homme est venu devant moi ? J'ai montré, dit-il, une grandepatience, une grande tolérance, en n'infligeant pas le châtimentque je leur tiens en réserve; mais, puisque leur péché,excédant le nombre et la mesure, a fait (153) venir le temps del'expiation, il faut en finir avec eux, ruiner leur malignité, pourqu'elle ne s'étende pas plus loin : Le temps, dit-il, de tout hommeest venu devant moi. Voyez encore ici : de même qu'il disait plushaut, Chacun pense: ainsi, maintenant il dit, De tout homme. Tous conspirentensemble, tous ont quitté ma cause pour passer à l'iniquité;dans une si grande multitude on ne trouve pas un homme qui tienne comptede la vertu : Le temps, dit-il, de tout homme est venu devant moi; c'est-à-dire,le temps est venu de couper, d'empêcher l'ulcère de gagnerplus loin; le temps de tout homme est venu devant moi; comme s'il n'y avaitpersonne pour les voir, pour leur demander compte de leurs crimes, ilsse sont abandonnés aux couvres que la loi condamne; ils n'ont pasvu que rien ne m'est caché, à moi qui leur ai donnéla vie, et le corps et l'âme, et tant de biens en foule; donc, letemps de tout homme est venu devant moi. Et ensuite, comme s'il voulaits'excuser devant l'homme juste, comme pour lui montrer que c'est l'excèsdes péchés qui seul a provoqué en lui tant de colère,il dit : Ils ont rempli toute la terre d'iniquité. Ont-ils négligéde commettre, dit-il, quoi que ce soit qui appartienne au péché?La grandeur de leur malignité est visible; c'est une mer qui déborde,toute la terre en est inondée. Voilà pourquoi je les détruiset la terre avec eux; et voici, dit-il, que je les détruis et laterre avec eux. Ils ont été les premiers, par leurs actionscontre la loi, à se détruire eux-mêmes : voilàpourquoi j'amène l'universelle destruction; j'opère la suppressionqui les efface, eux et la terre, afin que la terre puisse montrer qu'elleest purifiée, qu'elle est purgée de tant de crimes. Essayezmaintenant de concevoir ce qui se passa dans l'âme de ce juste, quandil entendit ces paroles de la bouche du Seigneur. Sans doute il avait laconscience de sa grande vertu; cependant ce n'était pas sans douleurqu'il entendait de telles paroles. L'affection, l'amour est le propre desjustes; pour le salut des autres ils consentiraient volontiers àtout souffrir. Que dut donc éprouver cet homme admirable, quandsa pensée lui représentait la perte, la destruction de lacréation tout entière ; quand peut-être il soupçonnait,pour lui-même, quelque chose de lugubre ? Car il n'était encoreassuré de rien; donc, pour prévenir le trouble de ses pensées,pour lui donner quelque consolation dans l'affliction qui devait accompagnerun si grand désastre, le Seigneur, après lui avoir dit combienétait enracinée la malignité, combien il étaiturgent de pratiquer une incision profonde, d'extirper le mal : une pertecommune, dit-il, sera leur partage; Mais toi, fais-toi une arche. (Gen.VI, 14.) Qu'est-ce à dire? Mais toi : comme tu n'as en rien partagéleur corruption, mais que tu as passé tous les jours de ta vie dansla vertu, je te commande de construire une arche, de pièces de boiséquarries, défiant la pourriture; tu y feras de petites chambreset tu l'enduiras de bitume, en dehors et en dedans. Sa longueur sera detrois cents coudées, sa largeur de cinquante et sa hauteur de trente.Le comble qui la couvrira sera haut d'une coudée, et tu mettrasla porte de l'arche au côté; tu feras un étage touten bas, un au milieu, et un au troisième. (Gen. VI, 14, 16,16.)Considérez la divine clémence, la puissance ineffable, labonté au-dessus de tous les discours. Dieu déclare sa providenceà l'égard du juste, en lui commandant de faire une arche;en même temps, il règle la manière dont il faut quel'arche soit construite, la longueur, la largeur, la hauteur, et il luidonne la plus grande des consolations, en lui montrant l'espérancedu salut par la construction de l'arche. Quant à ceux qui s'étaientrendus coupables de péchés si graves, il les avertit, parla fabrication de cette arche, de réfléchir sur leurs actions,de venir à résipiscence, pour échapper à lacolère. Et, en effet, ce n'était pas un délai de courtedurée qu'offrait au repentir la construction de l'arche; le temps,certes, était considérable, suffisant, s'ils n'avaient étéplongés dans lingratitude, dans l'engourdissement stupide qui lesempêcha de corriger leurs erreurs. Il était naturel que chacund'eux, voyant l'homme juste qui construisait l'arche, que chacun d'eux,averti d'ailleurs de la colère divine, se repentit de ses fautes; il suffisait de vouloir; mais ce délai ne leur fut d'aucune utilité;ils ne se sont pas repentis; ce n'est pas parce qu'ils ne pouvaient passe repentir, mais parce qu'ils ne le voulaient pas.
4. Et maintenant après avoir donné à l'homme justeles ordres concernant la construction de l'arche, Dieu lui communique,lui raconte la forme du châtiment qu'il devait infliger, et il luidit : Toi, prépare ce que je fais ordonné; pour moi, unefois que tu auras rempli l'arche. j'aurai soin encore de mettre en sûretéce qui (154) te regarde. Je vais répandre le déluge sur laterre pour détruire toute chair qui respire et qui est vivante sousle ciel, et toutes les choses qui sont sur la terre finiront. Voyez commela menace montre bien la grandeur des péchés qui ont étécommis. J'infligerai,, dit-il, le même châtiment, et aux êtresdoués de raison, et aux êtres dépourvus de raison;car les premiers ont trahi la prééminence qu'ils possédaient;la corruption les a rabaissés à l'état des êtressans raison; le châtiment ne fera aucune différence. Je vaisrépandre le déluge pour détruire toute chair qui respire,qui est vivante sous le ciel, et les bêtes de somme, et les oiseaux,et les animaux sauvages, et les quadrupèdes, et tout ce qu'il ya sous le ciel sera détruit. Et, pour que vous sachiez bien querien ne sera épargné, il dit: Et toutes les choses qui sontsur la terre finiront, car il faut que la terre soit purifiée; maisque cela ne te trouble pas, ne confonde pas tes pensées; c'est parceque je vois, des ulcères incurables que je veux arrêter lamalignité qui déborde, afin que les pécheurs ne s'exposentpas à de plus terribles châtiments. C'est pourquoi, mêmeen ce jour, j'écoute encore ma clémence ordinaire; je tempèremon indignation par ma bonté; le châtiment que j'apporte ilsle subiront sans douleur, ils n'en auront pas le sentiment. Je ne considère,ni la grandeur de leurs fautes, ni ce qu'ils ont mérité,mais je prévois l'avenir, et, en les frappant d'une juste punition,je veux surtout affranchir la postérité du fléau quiles aura perdus. Ne sois donc pas abattu, ne te trouble pas en m'écoutant;car, s'ils doivent subir le châtiment de leurs fautes, écoutemaintenant, j'établirai mon alliance avec toi. (Ibid. 18.) Jusqu'àce jour, les hommes ont commis des actions indignes, ils ont méconnumes commandements; c'est avec toi, désormais, que j'établiraimon alliance. Le premier homme, après tant de bienfaits, s'est laisséséduire; il a violé mes commandements; l'enfant néde lui s'est à son -tour précipité dans le mêmeabîme .de malice; il a subi un long châtiment avec la malédiction.Eh bien, sa punition n'a pas corrigé ses descendants, ils ont accumuléles crimes, et m'ont forcé de réprouver leur génération.Plus tard, quand j'ai trouvé Enoch, qui avait fidèlementconservé l'image de la vertu , comme il m'était tout àfait cher, je l'ai enlevé vivant, montrant ainsi à tous ceuxqui pratiquent la vertu quelle précieuse récompense ils obtiennent;et je voulais aussi que les autres hommes, jaloux de l'imiter, entrassentdans la voie qu'il avait suivie. Maintenant, puisque tous les hommes quise sont succédé depuis ont pratiqué le mal; puisqu'aumilieu d'une si grande multitude je n'ai trouvé que toi seul quisois capable de réparer le péché du premier père, c'est avec toi que j'établirai mon alliance. Les bonnes oeuvresde ta vie manifestent ta fidélité à mes commandements.Enfin, pour que l'homme, qui jusqu'alors était resté juste,ne s'afflige pas, en entendant ces paroles, à la pensée qu'ilsera seul affranchi d'un si grand malheur, Dieu, pour ainsi dire, le consolantune seconde fois, lui dit : Tu entreras dans l'arche, toi et tes fils,et ta femme, et les femmes de tes fils. Car, bien qu'ils fussent loin d'égalerla vertu de ce juste, cependant ils n'avaient pas pris part aux crimesdes autres hommes. Il y a d'ailleurs, deux causes pour lesquelles ils furentsauvés : l'une, c'est que Dieu voulait honorer l'homme juste; c'esten effet l'habitude d'un Dieu plein de clémence, d'accorder àses serviteurs, par considération pour eux, que d'autres soientsauvés. Cette faveur a été faite au bienheureux Paul,à ce maître qui instruisait la terre, l'illuminant de toutesparts des rayons de la science qu'il portait en lui. Il traversait la merse rendant à Rome, une grande tempête s'éleva; tousles passagers tremblaient pour leur salut; ils n'avaient plus d'espoir,tant était grande la violence de la tempête. Paul les assemblatous, et leur dit : Ayez bon courage, personne ne périra; il n'yaura que le vaisseau de perdu; car cette nuit même, un ange du Dieuà qui je suis et que je sers, m'a apparu et m'a dit : Ne craignezpoint, Paul; Dieu vous a donné tous ceux qui naviguent avec vous.(Act. XXVII, 22, 24.) Voyez-vous comment la vertu de cet homme leur a valud'être sauvés; disons mieux, ce n'est pas cette vertu seulement,mais de plus la bonté du Seigneur : il en fut de même ici,et, ce fut là la première cause. Mais il en est encore uneautre : Dieu voulait laisser un ferment, une racine, pour le rétablissementde la race humaine. Ce n'est pas qu'il fût impossible à Dieude créer l'homme une seconde fois, de tirer une seconde fois, d'unseul homme, une multitude, mais c'est parce qu'il lui parut bon d'agircomme il l'a fait, suivant en cela sa bonté ordinaire.
5. Soyez attentifs, voyez encore la bonté de (155) Dieu dansce qui suit: car, de même que ses paroles menaçantes annonçaientla mort de l'espèce humaine, et en même temps la destructiondes bêtes de somme, des reptiles, des volatiles, des animaux sauvages;de même ici, par égard pour l'homme juste, il commande d'introduiredans l'arche un couple de chaque espèce de ces animaux, pour servirà la reproduction des animaux à venir. De tous les animaux,dit-il, des bêtes de somme, de tous les animaux sauvages, de joutechair, tu feras entrer un couple, afin qu'ils vivent avec toi; et ils serontmâle et femelle. De chaque espèce des oiseaux, de chaque espècedes animaux terrestres , de chaque espèce des reptiles rampant surla terre, deux entreront avec toi, pour vivre avec toi, et ils seront mâleet femelle. (Gen. VI, 19, 20.) Ne passez pas sans vous arrêter, monbien-aimé; considérez quel souci, quel trouble de penséesdut donner à cet homme juste le soin à prendre de tous cesanimaux. En effet, ce n'était pas assez pour lui de s'occuper désa femme et de ses fils, et de ses belles-filles, il lui fallait encores'inquiéter de tant d'animaux sans raison, qu'il devait nourrir.Mais patience, attendez; vous verrez la bonté de Dieu, comme Dieusoulage le soin qu'il impose à l'homme juste : Tu prendras, dit-il,avec toi, de tout ce qui peut se manger, et tu le porteras dans l'arche,pour servir à ta nourriture et à celle de tous les animaux.(Ibid. 21.) Ne pense pas, dit Dieu, que ma providence t'abandonne; vois,je te commanderie porter dans l'arche tout ce qu'il faut pour votre nourritureet pour la nourriture des animaux, de sorte que vous ne souffriez nullementde la faim, que rien ne vous manque, et que les animaux ne périssentpas, faute de la nourriture qui leur convient. Et Noé, dit le texte,accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé, il l'accomplitainsi. Voyez maintenant, ici, le plus beau des éloges : Noéaccomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé. Il n'accomplitpas telle chose, il ne négligea pas telle chose, mais tout ce quiavait été commandé, il l'accomplit. Et, il l'accomplitainsi qu'il lui avait été commandé. Il n'omit rien: il accomplit tout, et il prouva, par ses oeuvres, que c'étaitavec raison que Dieu l'avait jugé digne de sa bienveillance. Quellescouronnes ne mérite pas le témoignage que la divine Ecrituredécente à ce juste? Quel homme pourrait être plus heureuxque celui qui a accompli toutes les oeuvres que Dieu lui avait commandées,qui a montré tant d'obéissance à ses ordres? Et maintenant,voulez-vous savoir quelle parole le Créateur de toutes choses adaigné lui adresser? Ecoutez la suite : Et, dit le texte, le SeigneurDieu dit à Noé : entre dans l'arche, toi et toute ta maison.(Ibid. VII, 7.) Et maintenant, pour nous apprendre que ce n'est pas seulementpar un effet de sa faveur qu'il conserve le juste, mais qu'il lui donnela récompense de ses travaux, les prix que sa vertu mérite,il lui dit : Voilà pourquoi je te commande que tu entres dans l'arche,toi et toute ta maison : C'est que je t'ai vu juste et parfait, devantmoi, au milieu de cette génération. Grand témoignage, et digne de confiance ; car que peut-il y avoir de plus glorieux qued'entendre le Créateur lui-même, Celui qui adonné l'être,décernant son suffrage au juste avec de telles paroles; parce queje t'ai vu juste et parfait, dit le texte, devant moi. Voilà lavraie vertu, la vertu qui se montre devant Dieu, la vertu dont rend témoignagel'oeil qu'on ne peut tromper. Ensuite, le Dieu plein de bonté nousenseigne la mesure de la vertu qui était alors exigée d'unjuste: ( En effet, il n'attend pas de tous la même mesure de vertu:la variété des temps amène la différence dansla vertu qu'il réclame.) Dieu dit parce que je t'ai vu juste etparfait devant moi au milieu de cette génération, si dépravée,si corrompue, si ingrate. Je t'ai vu juste, c'est toi seul que j'ai trouvéagréable; c'est toi que j'ai vu tenant compte de la vertu, toi seulas paru juste, à mes yeux, devant moi ; tous les autres périssent,et je t'ordonne d'entrer, avec toute ta maison, dans l'arche : des animauxqui sont purs, je t'ordonne d'introduire dans l'arche sept couples; auparavantil avait d'une manière indéterminée ordonnéd'introduire un seul couple de tous les animaux sans distinction, et maintenantpour compléter son commandement, il ajoute : De tous les animauxqui sont purs, prends sept mâles et sept femelles; et de tous lesanimaux impurs, deux mâles et deux femelles. Il en donne bientôtl'explication; il ajoute : Afin d'en conserver la race sur la face de toutela terre. Il est curieux, ici, de se demander comment cet homme juste savaitquels étaient les animaux purs, quels étaient les animauximpurs. Car on n'avait pas encore fait la distinction que Moïse établitplus tard et sanctionna dans les lois des Juifs. Comment donc Noépouvait-il la faire de lui-même? Par la (156) science qui lui étaitnaturelle et que la raison lui suggéra aussi. Il n'y a rien d'impurdans les créatures que Dieu a faites; comment pourrions-nous appelerimmonde une créature qui a reçu d'en-haut l'approbation duCréateur? En effet, la divine Ecriture nous dit : Dieu vit toutesles choses qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes.(Gen. I, 32.) Mais, plus tard, la nature seule produisit cette distinction.Et ce qui vous fera voir que nous disons la vérité, c'estque dans certains pays, certaines personnes s'abstiennent de certains animaux,regardés comme des animaux immondes, et qu'on méprise, tandisque d'autres personnes se nourrissent des mêmes animaux : c'est lacoutume qui les autorise. Eh bien 1 de même, à cette époque,la seule science que ce juste avait en lui, lui montrait de quels animauxon pouvait se nourrir, quels animaux étaient immondes, non qu'ilsle fussent en réalité, mais parée qu'on les regardaitcomme des animaux immondes. Pourquoi, en effet, répondez-moi, jevous prie, regardons-nous l'âne comme un animal immonde, quoiqu'ilne se nourrisse que de plantes, tandis que nous regardons comme une nourritureconvenable d'autres quadrupèdes, quoiqu'ils se nourrissent d'unaliment immonde? Ainsi la science naturelle, qui vient de Dieu d'ailleurs,enseignait ces choses. On pourrait, en outre, faire une autre réponse;c'est que Dieu, qui avait fait le commandement, avait en même tempsaccordé à Noé la connaissance dont il avait besoin.Mais en voilà assez sur les animaux immondes et sur ceux qui nele sont pas.
6. Mais maintenant se présente ici une autre question: Pourquoi,des animaux impurs, deux couples; des animaux purs, sept couples? Et encore: pourquoi pas six, huit, mais sept? Le développement est peut-êtreun peu long, mais si vous n'êtes pas fatigués, si vous voulezbien, nous vous résumerons, mes frères, nos penséessur ce sujet; nous voulons dire, celles que la grâce divine nousaura inspirées. On débite, en effet, grand nombre de fablesdifférentes à ce propos; c'est pour beaucoup d'esprits uneoccasion de tenter des observations, par le moyen des nombres. Mais cen'est pas ici la sagesse qui observe, c'est la curiosité intempestivedes hommes qui se livre à des fictions, fécondes en hérésies,ce que vous allez voir tout de suite. En effet, souvent (c'est àtel point que l'abondance des preuves va fermer la bouche à ceuxqui font des nouveautés, en se fondant sur leurs opinions àeux), nous trouvons dans l'Ecriture des nombres qui marquent des couples: Ainsi, quand le Seigneur envoya ses disciples, il les envoya deux pardeux; or, ils étaient douze en tout; et il y a quatre évangiles;mais il serait inutile, mes frères, de vous rappeler ce que vousont trop bien appris ceux qui en ont assourdi vos oreilles (1).
Il faut vous apprendre maintenant pourquoi Dieu a donné l'ordred'introduire sept couples des animaux purs. Ce plus grand nombre, d'animauxpurs, c'était pour ménager, à l'homme juste et àceux qui étaient avec lui, une consolation, à cause de l'utilitéqu'ils en retireraient. Maintenant tous ces couples de sept mâleset de sept femelles, si vous en cherchez la raison, vous donnent une marqueéclatante de la piété de l'homme juste. Le Dieu plein,de bonté connaissait sa vertu; il savait que ce' juste, touchéde la miséricorde du Seigneur, après avoir foui d'un si grandbienfait de la divine faveur, quand il se verrait sauvé d'un sigrand désastre, délivré de tout péril, affranchi.de la captivité qu'il subit dans larche, manifesterait sa reconnaissance,et lui offrirait en actions de grâces des victimes et des sacrifices.Dieu ne voulut pas que les couples fussent dépareillés; voilàpourquoi le Seigneur, qui prévoyait les sacrifices de la reconnaissance,ordonna d'introduire sept mâles et sept femelles de toutes les espècesd'oiseaux; c'était afin que, quand la destruction universelle cesserait,quand l'homme juste manifesterait la piété de son âme,les couples des oiseaux et des autres animaux ne fussent pas dépareillés.C'est ce que la suite de ce discours vous montrera, quand. nous seronsarrivés au moment que j'indique. Vous verrez, en effet, que l'hommejuste se conduisit ainsi; vous venez, d'apprendre pourquoi l'ordre futdonné d'introduire dans l'arche sept mâles et sept femelles; ne supportez donc plus ceux qui composent des fables, qui s'insurgentcontre I'Ecriture sainte, et qui donnent les inventions de leur cerveaucomme des dogmes sacrés. Donc, après que Dieu eut communiquéses ordres, nettement exprimés, au sujet des
1. Ce n'est pas sans raison que saint Chrysostome s'attaque ici àceux qui, dans l'explication de la sainte, Ecriture, tenaient trop grandcompte des nombres : tels étaient non-seulement Philon et ClémentdAlexandrie, mais aussi Eusèbe en quelques endroits, et mêmed'autres Pères. Pierre Bongo a composé un gros livre surce sujet.
157
oiseaux, des animaux purs et des animaux impurs, et des aliments, ildit à l'homme juste : Je n'attendrai plus que sept jours, et, aprèscela je ferai pleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarantenuits, et j'exterminerai de dessus la terre toutes les créaturesque j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux bêtes de somme. (Gen. VII,4). Attention ici, je vous en conjure; voyez encore , dans ce que nousvenons de vous dire, l'excellence de la bonté di,vine; aprèsune si longue patience, Dieu déclare qu'il attendra encore septjours; il veut, par la terreur, corriger les hommes, et lès ramenerau repentir. Ce. qui prouve que c'est bien là sa pensée ,qu'il ne veut -pas faire pleuvoir sur les hommes ce déluge qu'ilannonce, c'est ce qui est arrivé aux habitants de Ninive. Voyezbien, comprenez, la différence entre ceux de Ninive et les hommesd'autrefois. C'est en vain que, pendant tant d'années, ces hommesentendirent répéter que les plus grands malheurs étaientà leurs portes; ils ne renoncèrent pas à leurs iniquités;c'est là, en effet, notre habitude; nous devenons négligents,quand on ajourne la punition; mais quand les fléaux tombent surnous; nous nous humilions alors, et nous montrons que nous sommes convertis.C'est ce qui est arrivé aux gens de Ninive : quand ils entendirentces paroles : Encore trois jours et Ninive sera détruite (Jean,III, 4) , non-seulement ils ne désespérèrent pas,mais ils se réveillèrent, et ils s'abstinrent si bien detoute action mauvaise , et ils mirent tant de- soins à se confesserqu'ils étendirent jusque sur les animaux la confession; non pasque les animaux se soient confesses; comment auraient-ils pu le faire n'ayantpas la parole? mais les Ninivites voulaient; par ce moyen, se concilierla miséricorde du Dieu de bonté. On publia un jeûne,dit l'Ecriture; le roi ordonna, de sa bouche, que-ni les brebis, ni lesboeufs , ni les autres animaux ne fussent point menés aux pâturages,et ne bussent point d'eau. (Jon. III, 7). Tout le peuple, tous, couvertsde sacs, et le roi lui-même, sur son trône, firent une grandepénitence, avec les animaux, et cette pénitence, ils l'accomplirentsans savoir s'ils échapperaient au châtiment, car ils disaient: Qui. sait si Dieu ne se retournera point vers nous pour nous pardonner?(Jean, IX.)
7. Avez-vous compris la sagesse de ces barbares? Avez-vous compris quela brièveté du délai ne les a pas frappés d'engourdissement, ni jetés dans le désespoir ? Voyez maintenant ces hommesdu déluge ; après tant d'années d'attente, lorsqu'ilsentendirent ces paroles: Encore sept jours, et le déluge viendra,ils ne se sont pas convertis; ils sont restés dans leur insensibilitéstupide; d'où il faut dire que c'est notre volonté qui estla cause de tous les maux. En effet, et ces hommes-là et les hommesde Ninive avaient même nature, mais non même volonté;aussi leur sort ne fut-il pas le même. Ceux de Ninive échappèrentau désastre; Dieu dans sa bonté, dans sa clémence,agréa leur repentir; mais les autres furent engloutis, et périrenttous, de la destruction universelle: Je n'attendrai plus, dit-il, que septjours, et, après cela, je ferai pleuvoir sur la terre. Ensuite,pour ajouter à la terreur, il dit: Durant quarante jours et quarantenuits. Qu'est-ce à dire? Ne pouvait-il pas, s'il avait voulu, enun seul jour faire pleuvoir tout le déluge? Que dis-je, en un seuljour? Un seul moment lui suffisait. Mais ce qu'il dit, c'est à dessein;il veut inspirer la terreur, et, en même temps, ménager àces hommes l'occasion d'échapper au châtiment, qui étaitdéjà à leurs portes : Et j'exterminerai, dit-il, dedessus la terre, toutes les créatures que j'ai faites, depuis l'hommejusqu'aux animaux. Voyez comment, une fois, deux fois, il préditla destruction, et cependant il s'abstient; tout ce qu'il faisait, c'étaitpour nous montrer que c'était avec raison qu'il leur infligeaitun châtiment si terrible, c'était afin qu'aucun homme ne pûtprétexter l'ignorance , afin que nous ne pussions pas dire : S'ilavait attendu au lendemain, peut-être se seraient-ils repentis ,peut-être se seraient-ils abstenus de leurs actions mauvaises, peut-êtreseraient-ils retournés à la vertu. C'est encore pour cetteraison qu'il nous a fait savoir le nombre des années, et qu'il aordonné la construction de l'arche. Et, après tous ces préliminaires, il annonce encore sept jours, afin de faire taire toutes les languesqui parlent au hasard , sans réserve et sans pudeur. Et Noé,dit l'Ecriture, accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé.Voyez comme la divine Ecriture célèbre ici la sagesse etl'obéissance de l'homme juste. Elle nous enseigne qu'il n'a riennégligé de ce qui lui avait été commandé,et qu'en accomplissant tout, il a encore prouvé, par cette obéissance,la Perfection de sa vertu.
158
8. Imitons donc ce juste; nous aussi, accomplissons avec zèleles commandements de Dieu, et ne méprisons pas les lois que le Christnous a apportées; conservons-les toujours dans notre mémoire;empressons-nous de faire des bonnes oeuvres ; ne nous relâchons pasdans la conduite qui nous assure notre salut, et cela surtout, s'il estvrai qu'aujourd'hui le Christ exige de nous une vertu, d'autant plus grande,que nous avons reçu de plus grands biens en partage. Voilàpourquoi le Christ disait : Si votre justice n'est pas plus abondante quecelle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaumedes cieux. (Math. V, 20.) Méditons donc cette parole; sachons nousy arrêter; réfléchissons sur la rigueur du châtimentréservé à ceux qui, non-seulement ne travaillent pasà surpasser ces scribes, mais encore n'égalent pas leursoeuvres et ne s'inquiètent pas d'éteindre la colèrequ'ils ressentent contre le prochain; de conserver la pureté d'unelangue qui ne connaît pas le parjure ; de préserver leursregards de spectacles funestes; d'accomplir le commandement de Dieu, quinous ordonne, non-seulement de supporter avec courage l'injustice dontnous sommes victimes, mais de répondre à la haine en la comblantde nos bienfaits. Si quelqu'un veut plaider contre vous, dit l'Evangile,pour vous prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. (Math.V, 40.) Nous, au contraire, trop souvent, nous essayons de commettre l'injusticecontre le prochain, ou de nous venger de celui qui nous blesse, quoiqu'ilnous soit commandé, non-seulement d'aimer ceux qui nous aiment,car les publicains en font autant (Ibid. 46), mais d'être bons, d'êtredes amis pour nos ennemis. Nous ne savons même pas rendre ànos amis l'amour qu'ils ont pour nous. Aussi je souffre et je pleure quandje vois, parmi nous, que la vertu est une rareté; la malice, uneforce qui grandit chaque jour; que la crainte de la damnation n'arrêtepas notre course dans la perversité, que l'amour de la royautécéleste ne nous excite pas à cheminer dans la vertu; noussommes tous, passez-moi le mot, des troupeaux qu'on emmène; nousallons sans penser, ni à l'heure terrible de la dernièreépouvante, ni aux lois qui nous sont imposées par Dieu, ettous nous regardons ce que pensent les autres, nous poursuivons la gloriolequi vient du monde, et nous ne voulons pas écouter l'Évangile: Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire qui vient deshommes, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? (Jean,V, 44.) S'il est vrai qu'en désirant cette gloire humaine; on perdla gloire divine,il n'en est pas de même pour qui recherche sanscesse la gloire divine; celui-là ne perd même pas la gloirequi vient des hommes. Dieu lui-même nous a fait cette promesse :Cherchez premièrement le royaume de Dieu et toutes ces choses vousseront données par surcroît. (Math. VI, 33.) Oui, celui quipossède ce divin désir, entraîne tous les autres biensà sa suite; qui s'envole vers Dieu, sur les ailes de l'âme,regarde comme si elle n'était pas toute la prospéritéprésente; les yeux de la foi, quanti ils voient ces biens ineffables,ne voient plus, même les biens visibles, tant est grande, des unsaux autres, la différence. Mais je ne vois personne qui préfèrel'invisible au visible. Aussi je m'afflige, et une douleur continuelleest dans mon coeur. L'expérience des choses ne nous a rien appris;ni les promesses de Dieu, ni la grandeur de ses dons, ne font naîtredans nos âmes le désir de posséder son royaume; toujoursà terre et rampant, nous préférons la terre au ciel,le présent à l'avenir, ce qui s'enfuit avant de paraîtreà la félicité durable; le plaisir d'un jour àl'éternelle ivresse. Je sais bien que ces paroles, pour vos oreillesdélicates, sont des piqûres qui les blessent, mais pardonnez-moi.
C'est parce que je désire votre salut que je vous parle; c'estparce que j'aime mieux vous voir échapper, grâce aux quelquestracasseries d'ici-bas, à l'éternel supplice, que payer quelqueschétifs plaisirs d'un châtiment sans fin. Si vous vouliezm'entendre, vous secoueriez un découragement intempestif, surtoutquand il vous reste encore quelques moments de cette sainte quarantaine;oui, vous pouvez vous purifier de vos fautes; vous concilier toute la bontéde Dieu. Le Seigneur n'a besoin ni de jours, ni d'années; si nousvoulons, dans ces deux semaines qui nous restent, nous allons nous redresser,nous relever tout à fait. En trois jours, les habitants de Niniveont montré leur repentir, et Dieu leur a montré son amour;à plus forte raison aura-t-il des regards pour nous; nous n'avonsqu'à prouver la sincérité de notre repentir, qu'àrejeter la malignité, qu'à prendre résolument la routequi conduit à la vertu. Car, pour ces pécheurs, je pare deceux de Ninive, voici le témoignage de la (159) divine Ecriture: Dieu vit qu'ils s'étaient convertis, en quittant leur mauvaisevoie. (Jon. III, 10.) Donc s'il nous voit, nous aussi, maintenant, nousretourner du côté de la vertu, nous écarter du vice,nous animer du zèle des bonnes oeuvres, il accueillera notre conversion,il nous, il nous affranchira du fardeau de nos fautes; à nous, lesdons de ses mains. Car nous éprouvons moins le désir de nousdélivrer du péché, de conquérir le salut, qu'ilne désire, lui, qu'il ne lui tarde de nous gratifier du parfaitaffranchissement de la réconciliation, du salut, de nous en assurerla jouissance. Aussi, je vous en conjure, réveillons-nous; demandons-nous,chacun à nous-mêmes, voyons, examinons quelle correction denous-mêmes avons-nous opérée en ces jours, quelle utilitéavons-nous recueillie de cet enseignement continuel, quel fruit en avons-nousremporté pour l'édification du prochain, quel vice avons-nousdétruit en nous-mêmes, quelle résolution d'embrasserla sagesse avons-nous prise, en entendant chaque jour tant d'exhortations? Pensons aux bonnes couvres, ne nous lassons jamais de sanctifie notrevie; que celui qui voit prévaloir, contre ses bonnes intentions,la force des mauvaises habitudes, qui le contraint de persévérerdans le mal, que celui-là se fasse violence, soumette sa lâchetéà sa raison, ne souffre pas que le vice fasse de nouveaux progrèsdans son âme; qu'il s'arrête, qu'il rompe avec les habitudesvicieuses; plus de fougue pervertie; plus de pensées déréglées;qu'il médite sur le jour d'épouvante; qu'il arrêteses regards sur le feu resplendissant de la table terrible, sur la flammequi brûle, sur les dispositions qu'il convient d'apporter àcette table, c'est la pureté sans tache, c'est la puretéparfaite; qu'il chasse, extermine les pensées coupables; que cesoit là, en ces jours, pour chacun de nous, la préparationintérieure; purifions notre âme, faisons tous nos effortspour prendre dignement notre part du festin eucharistique sur la terre,afin de jouir ensuite de ces biens ineffables, que Dieu a promis àceux qui l'aiment, par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu'au Père etau Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
VINGT-CINQUIÈME HOMÉLIE
" Noé avait six centsans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. "(GenVII. 6.)
1. Je veux vous entretenir de nouveau du sujet qui nous a occupéshier, mes très-chers frères, et reprendre l'histoire du justeNoé. Les vertus de ce juste sont un trésor de richesses,et il est de notre devoir de faire tous les efforts dont nous sommes capables,de passer en revue, pas à pas, lentement, ces vertus, afin d'augmenterpar là les richesses de vos âmes. Faites en même tempsque moi des efforts; soyez attentifs, je vous en prie; ne laissez échapperici aucune des pensées que nous allons trouver en réserve.Ce qu'il faut d'abord, c'est vous rappeler, mes frères, oùs'est terminé l'enseignement d'hier , pour reprendre, aujourd'hui, notre discours à cet endroit; les paroles que nous avons aujourd'huià vous faire entendre auront ainsi plus de clarté. Oùs'est donc arrêté l'enseignement d'hier? Le Seigneur Dieu,dit le texte, dit à Noé : Entre, toi, et toute ta maisonavec toi, dans l'Arche, parce que je t'ai vu juste et parfait devant moi,au milieu de cette génération; de tous les animaux purs,introduis dans l'arche sept couples; et, des animaux impurs, deux couples.Car je n'attendrai plus que sept jours, et après cela, je feraipleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarante nuits, et j'extermineraide dessus la terre toutes les créatures que j'ai faites, depuisl'homme jusqu'aux animaux; et Noë accomplit tout ce que le SeigneurDieu lui avait commandé (Gen. VII, 1, 5.). C'est jusque làque nous nous sommes avancés; c'est là que s'est arrêtél'enseignement que nous vous avons donné. Peut-être n'avez-vouspas oublié notre explication, mes frères, sur la . questionde savoir pourquoi Dieu donna l'ordre d'introduire dans l'arche sept couplesdes an{maux purs et deux des animaux impurs. Eh bien, abordons aujourd'huila suite de l'Ecriture, et voyons ce qu'elle nous dit après queNoé fut entré dans l'arche. C'est maintenant, plus que jamais,qu'il nous faut montrer notre zèle, lorsque le temps du jeûnenous permet de jouir plus souvent de vos réunions si douces; nousaffranchit des voluptés honteuses; réveille nos âmeset facilite notre attention, notre application à la parole. Nousdevons donc à présent, parler sur le texte qui commence lalecture de ce jour. Noé avait, dit le texte, six cents ans, lorsqueles eaux du déluge inondèrent la terre. Appliquez-vous, jevous prie, ne passons pas négligemment sur cette parole; (161) elleest courte, et néanmoins elle renferme quelque trésor caché; elle nous révélera si nous sommes attentifs, l'excellencede la bonté de Dieu et l'excès de la malice des hommes. Noéavait six cents ans. Ce n'est pas sans raison que la divine Ecriture nousa enseigné le nombre des années du juste, ce n'est pas seulementpour nous apprendre son âge, mais c'est que l'Ecriture nous a d'aborddit: Noé avait cinq cents ans. (Gen. V , 31.) Et, après nousavoir montré ce nombre d'années, elle nous a racontéla corruption des hommes dépassant toute mesure, la penséede chaque homme s'appliquant au mal, dans chacun d'eux, dès sa jeunesse;et voilà pourquoi Dieu dit : Mon esprit ne demeurera pas toujoursavec ces hommes, parce qu'ils ne sont que chair. (Gen. VI, 3.) Il leurannonce ainsi d'avance que son indignation déborde ; ensuite , voulantleur donner un temps suffisant pour se repentir, pour échapper auxeffets de son indignation, il dit : Le temps de l'homme ne sera plus quede cent vingt ans (Ibid. VI, 3) ; c'est-à-dire j'attendrai encore,j'ajouterai, à ces cinq cents ans, pendant lesquels cet homme juste,rien que par le nom qu'il porte, les a suffisamment avertis, leur a suffisammentconseillé, pour peu qu'ils voulussent être attentifs, de renoncerà l'iniquité, de se convertir à la vertu. Maintenantencore, malgré tant de patience dans le passé , je leur faisla promesse de les supporter cent vingt années de plus, afin qu'ilsemploient comme il convient le temps qui s'écoulera encore; afinqu'ils s'écartent de l'iniquité qu'ils embrassent la vertu.Et il ne lui suffit pas de promettre cent vingt ans, il commanda au justede construire une arche dont le seul aspect, suffisait pour raviver leurmémoire, et ne permettait à personne d'ignorer la grandeurdu châtiment à venir. Car, ce seul fait, que ce juste, quiétait parvenu à la vertu la plus haute, construisait l'archeavec tant d'ardeur, devait suffire pour inspirer à tous ceux quin'étaient pas dépourvus de sens l'angoisse et l'épouvante;pour leur persuader d'apaiser enfin le Dieu qui leur montrait ainsi saclémence et sa bonté. En effet, si ces barbares, je parledes habitants de Ninive (il est nécessaire que je les produise encoreau milieu de vous, ce sera une preuve plus éclatante et de l'excessivemalignité des hommes du déluge et de la grande sagesse despécheurs qui se sont sauvés).... (1) en effet, Notre
1 Cette phrase inachevée est la reproduction exacte du texte.Il ne faut, pas oublier que le style du commentaire sur la Genèseest très-négligé. On voit un exemple remarquable deces longues parenthèses fréquentes dans saint Chrysostomeet particulièrement dans ce. commentaire.
Seigneur dans ce jour terrible, j'entends le jour du jugement , faisantcomparaître les serviteurs avec les serviteurs, prononcera la condamnation,en montrant que ceux qui ont joui des mêmes biens, qui ont reçudés mêmes biens leur part, n'ont pas pratiqué la mêmevertu : souvent encore il compare l'inégalité des conditions,pour condamner plus rigoureusement les négligents et les lâches.C'est ainsi qu'il dit dans les Evangiles : Les Ninivites s'élèveront,au jour du jugement, contre cette race, et la condamneront, parce, qu'ilsont, fait pénitence à la prédication de Jonas, etcependant il y a ici plus que Jonas. (Matth. XII, 41.) Ces paroles revenaientà dire : Des barbares, dont on n'a pris aucun soin ,qui n'ont pasentendu l'enseignement des prophètes , qui n'ont pas vu de signes,qui n'ont pas contemplé de miracles, qui n'ont vu qu'un homme, unseuls un échappé de naufrage; après avoir entendudes paroles faites pour les jeter dans le désespoir, et la dernièreperplexité, à tel point qu'ils auraient eu raison démépriser et cet homme et ses discours, ces barbares non-seulementn'ont pas méprisé les paroles du prophète, mais, dansle court espace de trois jours, ces hommes ainsi surpris, ont fait unepénitence si active, si fervente, qu'ils ont fait révoquerl'arrêt du Seigneur. Ces Ninivites, dit-il, condamneront cette générationpour qui on a dépensé tant de soins, qui a éténourrie des livrés des prophètes, qui a vu chaque jour dessignes et des miracles. Ensuite, pour montrer l'excès de l'incrédulitéde ces juifs, il constate l'admirable sagesse des Ninivites, parce qu'ilsont fait pénitence à la prédication de Jonas ; etcependant il y a ici plus que Jonas : Voyez, dit-il, ces Ninivites, àl'aspect d'un homme méprisable, à l'aspect de Jonas, ontaccueilli sa prédication , et ils ont accompli là plus parfaitepénitence : et ceux-ci, à l'aspect de Celui qui est beaucoupplus que Jouas, qui est le Créateur même de l'univers, vivantau milieu d'eux; opérant tant et de si grands miracles, chaque jourpurifiant les lépreux, ressuscitant les morts, corrigeant les vicesde la nature, chassant les démons, guérissant les maladies,accordant dans sa pleine puissance la rémission des péchés,ils n'ont pas montré la même foi que les barbares.
162
2. Mais reprenons la suite de notre discours, pour volis faire voirl'excès du délire des uns, la laborieuse diligence, la sagessedes autres : les Ninivites, resserrés dans l'étroit espacede trois jours, n'ont pas désespéré de leur salut,ils se sont hâtés de faire pénitence, de se laver deleurs fautes, de se rendre dignes de la bonté du Seigneur; au contraire,ces hommes du déluge, à qui on ajoutait cent vingt ans pourse repentir , n'ont retiré de ce délai aucun avantage. C'estpourquoi le Seigneur, devant l'excès de leur malignité, lesvoyant précipités de plus en plus dans les crimes, leur infligeun remède qui agit promptement; il fait disparaître le fermentde la perversité; il en purge le monde. De là ces paroles: Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrentla terre. Déjà nous avons appris à quelle époquele Seigneur déclara son indignation, et en prédit l'effet;Noé avait cinq cents ans : quand le déluge tomba, il avaitsix cents ans; il y eut donc ainsi, entre la prédiction et le déluge,un intervalle de cent ans. Dans le cours d'un si grand nombre d'années,ils ne firent pas le moindre progrès vers le bien, malgréce grand enseignement de la construction de l'arche par Noé. Maispeut-être, demandera-t-on, pourquoi le Seigneur qui avait dit : Letemps de l'homme ne sera plus que de cent vingt ans, le Seigneur qui avaitpromis que sa patience attendrait pendant ce nombre d'années, n'attend-ilpas que les années promises soient entièrement accompliespour opérer la destruction universelle? Je dis que cela mêmeest la plus forte marque de sa bonté. Quand il vit que, chaque jour,ils commettaient des fautes irréparables; que, non. seulement soninexprimable patience ne leur était d'aucune utilité, maisque les ulcères s'étendaient, alors il retrancha du tempspour les empêcher de s'exposer à des châtiments plussévères. Mais, m'objecte-t-on, quel châtiment peutêtre plus sévère que celui-ci ? Il est, n'en doutezpas, mes bien-aimés, un châtiment plus sévère,plus terrible, le châtiment sans fin, le châtiment de l'âgeà venir. Quelques pécheurs, pour avoir ici subi le châtiment,n'échappent pas cependant à l'autre; seulement l'autre châtimentsera plus léger; la rigueur des supplices endurés ici-bas,c'est autant de moins pour l'avenir. Ecoutez le Christ, déplorantle malheur de Bethsaïde : Malheur à toi, Chorazim ! dit-il;malheur à toi, Bethsaïde ! parce que, si les miracles qui ontété faits au milieu de vous, avaient été faitsdans Sodome, il y a longtemps qu'elle aurait fait pénitence, dansle sac et dans la cendre. C'est pourquoi je vous déclare qu'au jourdu jugement, Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusementque vous. (Matth. XI, 21, 22; Luc, X, 13, 14.) Voyez-vous, mon bien-aimé,comment cette expression, moins rigoureusement, montre que ces villes,quoiqu'elles aient subi sur la terre un si grand châtiment, cet incendieétrange, étonnant, supporteront aussi, dans l'avenir, unautre châtiment encore, plus léger toutefois, parce qu'ellesont déjà éprouvé un effet terrible de l'indignationde Dieu? Donc, pour préserver les hommes du déluge, des supplicesplus rigoureux auxquels les exposeraient les péchés qu'ilsamoncelaient sur eux, le Dieu de bonté, le Dieu de clémence,voyant qu'ils étaient incapables de repentir, abrégea letemps pendant lequel il avait promis de patienter encore. Car, de mêmequ'à l'égard de ceux qui s'empressent d'obéir àses avertissements, il écoute sa naturelle bonté, révoqueses décrets, agrée les repentirs, affranchit ceux qui seconvertissent des supplices qui les menaçaient; de même, quandil promet d'accorder quelques biens, par exemple, un temps pour se repentir,s'il voit que ses promesses ont été faites à des pécheursindignes, alors aussi il révoque ses promesses. Voilà pourquoiil disait par la voix du prophète : Quand j'aurai prononcél'arrêt contre un peuple, ou contre un royaume, pour le perdre etpour le détruire jusqu'à la racine; si cette nation faitpénitence, je me repentirai aussi moi-même du mal que j'avaisrésolu de lui faire. Et ensuite : Quand je me serai déclaréen faveur d'une nation, ou d'un royaume, pour l'établir et pourl'affermir, si ce royaume, ou si cette nation pèche, je me repentiraimoi aussi dit bien que j'avais résolu de lui faire. (Jérém.XVIII, 7, 8, 9, 10.) Voyez-vous comme c'est de nous que Dieu reçoitles occasions, aussi bien de la miséricorde qu'il nous an. nonce,que de la colère qu'il fait éclater? C'est pourquoi, au momentdu déluge, il écourte le temps , parce que les hommes abusaientde la longueur du temps. Aussi Paul disait à ces stupides qui n'admettentpas le salut opéré par le repentir : Est-ce que vous méprisezles richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longue tolérance? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence? et cependant, (163) par votre dureté, et par l'impénitencede votre coeur, vous vous amassez un trésor de colères, pourle jour de la colère et de la manifestation du juste jugement deDieu. (Rom. II, 4, 5.) Voyez-vous comment cet illustre docteur de l'universnous enseigne que ceux qui abusent de la patience de Dieu à attendrenotre repentir s'exposent à une peine plus grave, à de plusrigoureux châtiments ? Et voilà pourquoi, dans le texte quinous occupe, le Dieu de bonté, comme s'il voulait s'excuser, sejustifier, nous donner la raison qui l'a porté à faire pleuvoirle déluge, avant que le temps promisse fût écoulé,nous dit : Noé avait six cents ans. Ceux qui, dans l'intervallede cent années, n'ont pas voulu se convertir, qu'auraient-ils gagnéà vingt ans de plus, sinon qu'ils auraient ajouté d'autrespéchés à leurs péchés ? D'ailleurs Dieu,voulant montrer sa miséricorde ineffable et l'excellence de sa bonté,a donné encore sept jours avant le déluge, pour leur permettre,dans ce court intervalle, de montrer quelque apparence de repentir.
3. Et considérez la bonté du Seigneur, la diversitédes moyens qu'il emploie pour la guérison. Voyant que leurs blessuresétaient incurables, il ne leur laisse qu'un très-bref délai,parce qu'il veut, s'ils peuvent, dans un intervalle si court, revenir àrésipiscence, révoquer l'arrêt de sa colère.Car, c'est son habitude, parce qu'il se soucie de notre salut, de prédireles châtiments qu'il infligera , et sa raison, c'est qu'il désirene pas être contraint de les infliger; il prend soin de les annoncerd'avance , afin que cet avertissement nous inspire une terreur qui nouscorrige, qui détourne sa colère , qui nous permette de rendreses décrets inutiles. Rien, en effet, ne le réjouit plusque notre conversion et notre retour à la vertu. Voyez donc avecquelle adresse il s'efforce de les guérir de leur mal; d'abord illeur a accordé un temps considérable pour se repentir; ensuite,quand il a vu qu'ils étaient comme privés de sentiment, quela longueur du temps ne leur servait à rien, qu'ils continuaientleur vices au moment même que le déluge était, pourainsi dire, à leurs portes, il renouvelle la prédiction ;il ne dit pas: dans trois jours comme pour les Ninivites, mais : dans septjours. Et je n'hésite pas à le dire, parce que je connaiscombien est grande la clémence de notre Dieu, si, même dansces derniers sept jours, ils avaient vraiment voulu faire pénitence,certes, ils auraient échappé au déluge. Voilàdonc pourquoi, vu que les délais ajoutés à un tempssi long ne pouvaient les arracher à leurs vices, Dieu a fait pleuvoirle déluge, l'an six cent de la vie de Noé. Noé, ditle texte, avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrentla terre. Avez-vous bien compris , mes bien-aimés, quelle grandeutilité nous avons recueillie à savoir le nombre des annéesde la vie du juste,. quel âge il avait quand vint le déluge?Eh bien, avançons , voyons la suite maintenant,, Lorsque le délugecommença, dit le texte, Noé entra dans l'arche, et, aveclui, ses fils; sa femme et les femmes de ses fils, pour sauver, des eauxdu déluge. Et des oiseaux purs, et des oiseaux impurs, et des reptiles,deux, à deux entrèrent dans l'arche; et de tous ces animauxles mâles et les femelles, selon que le Seigneur l'avait commandéà Noé. (Gen. VI, 7-9.) Ce n'est pas sans dessein chie l'Écriturea ajouté : Selon que le Seigneur l'avait commandé àNoé; c'est pour faire, une seconde fois, l'éloge de l'hommejuste qui a tout accompli, selon que le Seigneur lui avait commandé,et qui n'a négligé aucun de ses ordres. Après doncque les sept jours furent passés, selon la promesse du Seigneur,dit le texte, les eaux du déluge se répandirent sur la terre,l'année six cent de la vie de Noé, le vingt-septièmejour du second mois. (Ibid. X, 11) Voyez le soin que prend lEcriture denous apprendre, non-seulement l'année, du déluge , mais lemois et le jour. Ensuite, pour que ce récit puisse servir àcorriger les descendants, pour ajouter à la terreur, l'Ecrituredit : En ce jour-là, toutes les sources du grand abîme deseaux furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes, et la pluietomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. (Ibid. 12.)Voyez encore comme la sainte Ecriture sait conformer ses expressions ànotre infirmité; tous les mots sont appropriés au langagehumain. Il n'y a pas de cataracte dans le ciel, mais ce sont des manièresde parler familières; c'est comme si l'Écriture disait :le Seigneur se borna à commander, et, tout de suite, les eaux obéirentà l'ordre du Créateur, et réunissant de toutes partstous leurs courants, inondèrent le monde entier. Quant àce que le déluge dura quarante jours et quarante nuits, c'est encorelà une grande marque de la divine bonté. En effet, dans saprofonde (164) miséricorde, Dieu voulait que quelques hommes aumoins, de cette génération qu'il châtiait, pussentéchapper à la destruction universelle, quand ils verraientpérir, soin leurs yeux, des créatures leurs semblables, quandils verraient la perte commune prête à les envelopper. Ilest vraisemblable, en effet, qu'une bonne partie périrent le premierjour de l'inondation; le second jour, la proie du déluge s'augmenta,et de même le troisième jour et les jours suivants. Dieu doncdifféra de quarante jours et de quarante nuits l'achèvementdu déluge pour ôter aux hommes toute excuse. S'il avait vouluse borner à ordonner le déluge, en un moment, il pouvaittout inonder, mais écoutant encore sa clémence, il employala longueur des jours. Ensuite, le texte dit: aussitôt que ce jourparut, Noé entra dans l'arche avec ses fils, Sem, Cham et Japhet,sa femme, et les trois femmes de ses fils. Tous les animaux selon leurespèce y entrèrent aussi, selon que le Seigneur Dieu l'avaitcommandé à Noé. (Ibid. 13, 14, 46.) Ainsi, dit letexte, lorsque le déluge commença, selon le commandementdu Seigneur, Noé entra dans l'arche, avec ses fils et sa femme,et les épouses de ses fils, et tous les animaux selon leur espèce.Et, dit le texte , le Seigneur Dieu ferma l'arche par dehors.
4. Voyez, encore ici, la. déférence de la parole qui s'accommodeà notre infirmité: Dieu ferma l'arche par dehors. C'est pournous apprendre qu'il mit le juste dans une parfaite sécurité.Voilà pourquoi le texte dit, ferma, et le texte ajoute: par dehors,afin que ce juste ne pût voir la destruction universelle, qui luiaurait causé une trop cruelle douleur; car, s'il se fût représentédans son âme cet atroce, cet épouvantable bouleversement,s'il eût pu s'imaginer la destruction de l'espèce humaine,la fin commune de tous les êtres sans raison, la mort frappant àla fois les hommes et les bêtes de somme, et, pour ainsi dire, ladestruction de la terre elle-même; saisi d'une noire tristesse, ileût été trop fortement troublé dans son coeur.Sans doute, c'étaient des pervers qui périssaient, mais lesâmes honnêtes éprouvent une pitié profonde àla vue des châtiments qui frappent les hommes. Et vous verrez quetous les prophètes, les justes, bien souvent, adressent àDieu des prières pour les méchants. Ainsi faisait le patriarchepour les habitants de Sodome, ainsi n'ont cessé de faire les prophètes;il en est un qui disait: Hélas! Seigneur Dieu, perdrez-vous donctout ce qui reste d'Israël? (Ezéch. IX, 8. ) Un autre maintenants'écrie: Ferez-vous donc les hommes semblables aux poissons de lamer, qui n'ont point de chef? (Habac. I, 14.) Donc, parce qu'un homme justeétait d'ailleurs confondu, troublé, pour que cet affreuxspectacle ne le plongeât pas dans une trop amère tristesse,Dieu, pour ainsi dire, l'emprisonne dans l'arche; il épargne àses regards un spectacle qui le frapperait de terreur. Il est àcroire, en effet, que si Noé avait pu voir cette inondation, tantde flots amoncelés, il aurait craint d'être lui-mêmedestiné à périr. Donc, par intérêt, parbonté pour lui, Dieu n'a pas voulu qu'il contemplât la ragecruelle des eaux, qu'il vît la destruction des hommes, l'exterminationuniverselle. Pour moi, quand je médite sur la vie de ce juste dansl'arche, je m'étonne, j'admire et j'attribue encore son existence,j'attribue tout à la bonté de Dieu. Si cette bontén'eût raffermi son âme, ne lui eût rendu facile une épreuvesi accablante, comment, répondez-moi, je vous en prie, aurait-ilpu subsister, enfermé comme dans une prison, comme dans un affreuxcachot? Comment, je vous le demande, aurait-il pu résister àla fureur de tant de flots? Les hommes qui sont sur un navire, voguantà l'aide des voiles, qui aperçoivent le pilote assis prèsdu gouvernail, opposant son art à la violence des vents, s'il leurarrive de voir les flots en fureur, ils meurent d'effroi, ils désespèrentpresque de leur salut. Que penserons-nous donc de cet homme juste ? Ilétait là, je l'ai dit, comme dans une prison, laquelle deçàdelà l'emportait dans tous les sens. Il ne voyait pas le ciel; iln'avait rien pour reposer ses regards ; il était là renfermécaptif, et il ne pouvait rien voir de nature à le consoler. Lesmarins, si haut que les flots sélèvent, peuvent souventapercevoir le ciel, les sommets des montagnes, de grandes cités,c'est une consolation. Si la tempête redouble, s'il est impossibled'y résister, après dix jours ou un peu plus, aprèstous ces ouragans, après tous ces dangers, ils sont jetéssur la côte, et, se réconfortant peu à peu, ils finissentpar oublier fatigues et douleurs. Mais ici, rien de pareil. Pendant uneannée tout entière, il fut là, dans cette prison étrange,horrible, pleine de stupeur, sans pouvoir respirer l'air pur : était-cepossible, puisque l'arche était fermée de (165) toutes parts?Comment, je vous en prie, a-t-il résisté? Comment a-t-ilduré? Je suppose qu'ils eussent des corps de ter, des corps de diamant,comment ces corps mêmes auraient-ils pu, privés d'air, privésdu vent, qui n'est pas moins utile que l'air à la santé ducorps, supporter cette noire, étouffante captivité ? Commentne devinrent-ils pas aveugles dans un si long séjour? Si nous voulons,pour comprendre une telle situation , nous rappeler nos préoccupationsordinaires, où trouvaient-ils de l'eau potable , ces vivants renfermésdans l'arche? Négligeons ce détail; comment put-il, ce juste,avec ses fils et leurs femmes, supporter cette existence en commun, avecles êtres sans raison, les bêtes sauvages, et tous les autresanimaux? Supporter l'infection? supporter la cohabitation avec eux ? Maisque dis-je? comment ces animaux mêmes purent-ils résistersi longtemps, comment ne périrent-ils pas, ne pouvant ni respirer,ni se mouvoir, dans cette seule et unique place où ils étaienttous si étroitement serrés? Vous savez bien, vous savez parfaitementqu'il nous faut nécessairement, et à nous, et aux animaux,plus que de l'air, plus que de la nourriture, qu'on nous enferme, qu'onnous mette à l'étroit dans une place unique, nous dépérissons,nous mourons. Comment donc ce juste a-t-il pu, avec tous les êtres-vivants gni étaient dans l'arche, subsister si longtemps? Ne cherchezpas d'autre cause que la grâce d'en-haut, la grâce toute-puissante.Cette arche, agitée deçà, delà, qu'une tellefureur des eaux n'engloutit pas, qui n'a pas de pilote, expliquez ce prodigesans la grâce d'en-haut ! Impossible de prétendre que cettearche fût comme un vaisseau que l'on pût diriger. L'arche étaitfermée de toutes parts, et, parce que l'architecte l'avait vouluainsi, non-seulement le choc des flots ne lui porta aucune atteinte, maisl'arche, s'élevant sur leurs têtes, conserva dans une parfaitesûreté ceux qui l'habitaient.
Lorsque Dieu opère, mon bien-aimé, une oeuvre de ses mains, quelle qu'elle soit, ne cherchez pas à l'expliquer par une méthodehumaine: les ouvrages de Dieu dépassent notre pensée; jamaisl'intelligence de l'homme ne peut atteindre, comprendre la raison de cequi est l'industrie de Dieu.
5. Donc il convient, quand nous entendons ce que Dieu commande, d'obéirà son ordre, de croire à ses paroles. Il est le Créateurde la nature; il change, il transforme tout comme il lui plaît. Etle Seigneur Dieu ferma l'arche par dehors. La vertu de ce juste fut grande, et sa foi excellente. C'est même là ce qui fit que l'archefut construite, que tous supportèrent une telle habitation, uneprison si étroite, une existence en commun avec les bêtessauvages et les animaux de toute espèce. De là les parolesdu bienheureux Paul, publiant la vertu de l'homme juste: C'est par la foique Noé, divinement averti, appréhendant ce qu'on ne voyaitpoint encore, bâtit l'arche, pour sauver sa famille, et, en la bâtissant,condamna le monde, et devint héritier de la justice qui naîtde la foi. (Hébr. XI, 7.) Avez-vous bien compris comment la foidans le Seigneur a été, pour le juste, comme une ancre solide;comment la foi, qui l'assurait de tout, lui a fait construire l'arche,et supporter une pareille habitation? Cette foi qui l'animait, lui a procuréson salut, et en la bâtissant, dit le texte, il condamna le monde,et devint héritier de la justice qui naît de la foi. Ce n'estpas qu'il ait lui-même été juge, mais. c'est que Dieucondamne par comparaison les hommes qui, avec les mêmes ressourcesque ce juste, n'ont pas pris, comme lui, le chemin de la vertu ; donc,c'est la foi qu'il a montrée qui a condamné les autres, cesincrédules qui n'ont pas ajouté foi à la prédiction.Quant à moi j'admire, entre toutes les autres vertus de ce juste,qu'il ait pu, grâce à la bonté, à l'ineffablemiséricorde de Dieu, vivre au milieu de ces animaux sauvages, deces lions, de ces léopards, de ces ours, de toutes les autres bêtesféroces.
Rappelez-vous, mon bien-aimé, je vous en prie, quelle étaitla puissance, la suprématie de l'homme avant la désobéissance,et méditez sur la bonté de Dieu. Lorsque l'infraction aucommandement eut diminué le pouvoir qui nous était donné,après le premier homme, le Dieu de bonté en trouva un autrequi put restaurer l'ancienne image, conserver les caractères dela vertu, montrer une parfaite obéissance aux ordres de Dieu. LeSeigneur le réintégra dans le premier honneur, comme pournous montrer, par la réalité des faits, jusqu'où s'étendaitle pouvoir d'Adam avant sa désobéissance. C'est ainsi quela vertu de l'homme, aidé par la divine clémence, reconquitl'antique domination, et les animaux reconnurent une seconde fois notreempire. En effet, à la vue d'un juste, ils oublient leur proprenature; (166) ou plutôt non, ils n'oublient pas leur nature, maisleur férocité, et, tout en persistant dans leur nature, ilschangent leur férocité en douceur. Voyez-en la preuve dansce qui arrive à Daniel. (Dan. VI, 22.) Entouré de lions,il paraissait comme entouré de brebis qui lui faisaient une garded'honneur. Telle était, au milieu de cette troupe, sa sécurité;c'est que la confiance que le juste puisait dans sa vertu réprimaitle naturel des bêtes féroces, et ne leur permettait plus demontrer leur férocité; de la même manière, cejuste admirable supportait facilement le contact des bêtes féroces,et, ni la place trop étroite, ni la longueur du temps, ni cettecaptivité sans air respirable, ne lui causèrent de malaiseet de dégoût; sa foi en Dieu lui faisait trouver tout facile,et il était, dans cet affreux cachot, comme nous dans les prairieset sous les frais ombrages. C'est parce qu'il accomplissait le commandementdu Seigneur que les choses difficiles lui paraissaient faciles. Telle est,en effet, la vertu ordinaire des justes; quand ils supportent quelque chosepour Dieu, ils ne considèrent pas la réalité qui semontre, mais ils apprécient la cause qui leur commande de supporterce qu'ils supportent sans peine. Ainsi le bienheureux Paul, ce docteurdes nations, chargé de fers, tant de fois traîné devantles juges, affrontant chaque jour les périls, appelle tant de tribulations,d'afflictions insupportables des épreuves légères,. non qu'elles le fussent en réalité, mais la penséede la cause qui les lui imposait lui inspirait un courage qui allait jusqu'àl'indifférence, au milieu de tant d'assauts. Entendez ses paroles: Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffronsen cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine etincomparable gloire. (II Cor. IV, 18.) L'attente, dit-il, de cette gloirequi sera dans l'avenir notre partage, de cette éternelle félicité,nous rend légères ces afflictions continuelles. Voyez-vouscomme l'amour de bien rend moins pesante la charge des tribulations, eten supprime le sentiment? N'en doutez pas; voilà pourquoi notrebienheureux juste aussi trouvait des charmes dans ces jours de désolation;c'est que la foi et l'espérance en Dieu nourrissaient son âme.Et le Seigneur Dieu, dit le texte, ferma l'arche par dehors; le délugese répandit pendant quarante jours et quarante nuits, et la terrefut remplie d'eau, et l'arche s'éleva au-dessus de la terre. Voyezencore comme le récit est fait pour augmenter la terreur, pour ajouterà l'horreur du sinistre ! le déluge se répandit pendantquarante jours et quarante nuits, et la terre fut remplie d'eau, et l'arches'éleva au-dessus de la terre, et l'eau s'accrut et couvrit toutela surface de la terre, et l'arche était portée sur l'eau;l'eau s'accrut et grossit prodigieusement au-dessus de la terre.
6. Vous voyez quel soin prend l'Ecriture pour montrer la grande quantitédes eaux, l'inondation grossissant chaque jour. Et leau s'accrut, ditle texte, prodigieusement, et toutes les plus hautes montagnes qui sontsous le ciel furent couvertes. L'eau s'éleva de quinze coudées,et inonda toutes les montagnes. Le Dieu de bonté fit bien de fermerl'arche pour épargner au juste. ce spectacle; car si nous, aprèsun si grand nombre d'années , après tant de sièclesécoulés , au seul récit de l'Ecriture, nous sommessaisis d'épouvante et de stupeur, qu'aurait éprouvé, ce juste , si ses regards avaient vu cet effroyable abîme? aurait-ilpu supporter, un seul moment, ce spectacle? Ne serait-il pas aussitôt,rien qu'en l'entrevoyant, tombé sans vie, glacé, absolumentincapable de résister à cette affreuse image? Méditezici, considérez, mes bien-aimés, ce qui nous arrive, quandune pluie médiocre tombe sur nos têtes; nous sommes dans lesangoisses, et nous désespérons,. pour ainsi dire, et de l'universet de notre vie. Qu'aurait éprouvé ce juste, s'il avait vu,à cette prodigieuse hauteur, les eaux montant toujours? L'eau, ditle texte, s'éleva au-dessus des montagnes, de quinze coudées.Rappelez-vous ici, mes bien-aimés, les paroles du Seigneur, quandil disait : Mon Esprit ne demeurera pas avec les hommes de cette génération,parce qu'ils ne sont que chair; et encore : La terre est corrompue et remplied'iniquités; et encore : Dieu vit la terre et elle étaitcorrompue, car toute chair avait corrompu sa voie. (Gen. VI, 3, 11, 12.)Le monde entier avait donc besoin d'être complètement purifié; il fallait en laver toutes les taches , supprimer tout le ferment dela première malignité, ne laisser, de cette malignitéaucune trace, renouveler, pour ainsi dire, les éléments;un bon ouvrier, qui voit un vase que ronge une rouille invétérée,le jette au feu, en fait disparaître toute trace de rouille, et rendau vase sa première beauté : c'est ce qu'a fait le Seigneurnotre Dieu; il a purifié le monde entier par ce déluge; ill'a délivré de la malice des hommes , de la corruption dèslongtemps amassée et profonde; il en a renouvelé la face;il l'a rétabli, il l'a rendu plus beau, ne permettant pas qu'ilrestât la moindre trace de ce qui le souillait auparavant. L'eaus'éleva au-dessus des montagnes, dit le texte, de quinze coudées.Ce n'est pas sans dessein que l'Ecriture nous fait ce récit; elleveut nous apprendre que, non-seulement les hommes , les bêtes desomme, les quadrupèdes, les reptiles furent engloutis, mais, aveceux, et les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui vivaient sur les montagnes:je veux dire les animaux sauvages et tous les autres êtres dépourvusde raison. Voilà pourquoi le texte dit : Leau s'éleva au-dessusdes montagnes de quinze coudées. C'est pour vous apprendre que l'arrêtde Dieu a été accompli en réalité. En effet,Dieu avait dit : Je n'attendrai plus que sept jours, et je ferai pleuvoirle déluge sur la terre, et j'exterminerai de dessus la terre toutesles créatures que j'ai faites, depuis l'homme jusqu'aux animaux,depuis les reptiles jusqu'aux oiseaux du ciel. (Gen. VII, 4.) L'Ecriturenous fait ce récit, non-seulement pour nous apprendre à quellehauteur tes eaux sont parvenues, mais pour nous faire voir, en mêmetemps, qu'aucun animal absolument, soit bête féroce, soitbête de somme, n'a été épargné, maisque tout a été supprimé avec le genre humain. Commetous ces animaux avaient été produits à cause de l'homme,en détruisant l'homme, il était juste de les détruire.Ensuite, après nous avoir montré jusqu'à quelle hauteurles eaux se sont accrues, à savoir, de manière à dépasserde quinze coudées les cimes des plus hautes montagnes, le texte,avec son exactitude accoutumée, nous dit : Toute chair qui se meutsur la terre fut consumée; tous les oiseaux, toutes les bêtesde somme, toutes les bêtes sauvages, tous les reptiles, tous leshommes moururent, et généralement tout ce qui a vie et quirespire sur la terre. (Gen. VII, 21, 22.) Et ce n'est pas sans desseinet sans raison particulière que le texte a dit : Et tout ce quirespire sur la terre, mais c'est pour vous montrer que tous ont péri,que le juste seul, avec tous ceux qui étaient dans l'arche, a étésauvé; car ceux-ci, selon le commandement du Seigneur, ayant quittéla terre, étaient montés dans l'arche. Et les eaux détruisirenttoutes les créatures qui étaient de la surface de toute laterre, depuis l'homme jusqu'aux bêtes, tant les reptiles que lesoiseaux du ciel, tout périt de dessus la terre. Voyez comme, unefois, deux fois, à mainte reprise, le texte nous enseigne que ladestruction a été générale, universelle; qu'aucunêtre vivant n'y a échappé; que tout a étéétouffé sous les flots, aussi bien tous les hommes que tousles animaux. Il ne demeure que Noé seul, et ceux qui étaientavec lui dans l'arche, et les eaux couvrirent la terre pendant cent cinquantejours.(Ibid. 24. ) Pendant ce grand nombre de jours, dit le texte, leseaux restèrent à cette merveilleuse hauteur; considérezencore ici la grandeur d'âme de l'homme juste et l'excellence deson courage. Que n'a-t-il pas éprouvé dans lâme enconcevant, en Voyant, pour ainsi dire, par la pensée, les corpsdes hommes, des animaux domestiqués, des animaux purs ou impurs,subissant la mort commune à tous, mêlés ensemble, sansaucune différence, indistinctement? En outre, qu'a-t-il éprouvé,quand il réfléchissait en lui-même sur le monde dévasté,sur cette vie pleine de douleurs, de toute part dépourvue de tenteconsolation, sans aucun entretien, sans aucun aspect pour charmer les yeux,quand il ignorait combien de temps il lui faudrait supporter la vie danscette prison.? Tant que le fracas des eaux, que le tourbillon des vaguesretentit à son oreille, il sentait chaque jour grandir en lui l'épouvante.Quelles douces pensées pouvaient récréer celui quivoyait, cent cinquante jours durant, toujours le même niveau desondes, les flots portés à cette hauteur, et rien pour indiquerqu'ils commençassent si peu que ce fût, à s'abaisser.Mais, sachez-le bien, il supportait tout avec courage, parce qu'il connaissaitla toute-puissance du Seigneur; il ne doutait pas de cette vérité,que le Créateur de la nature fait tout, transforme tout comme illui plaît; et l'homme juste se résignait â sa condition.C'est que la grâce de Dieu vivifiait, fortifiait son courage, luiprocurait une consolation suffisante, prévenait en lui les défaillances,ne lui permettait pas de concevoir une pensée qui ne fût pasvirile, qui ne fût pas généreuse. Ce juste avait commencépar montrer tout ce qui dépendait de lui, je veux dire, le zèlede la vertu, la vigueur de la justice, l'excellence de la foi; bientôtil obtint l'abondance des dons du Seigneur, c'est-à-dire la patience,la force, la douceur de la parfaite résignation, (168) le don desupporter. le séjour dans l'arche; sans indisposition, sans dégoût,sans se plaindre de la cohabitation avec tous ces animaux.
Imitons donc ce juste, nous aussi, je vous en conjure. Hâtons-nous,empressons-nous de contribuer de notre part, afin de nous rendre nous-mêmesdignes aussi des présents du Seigneur. S'il attend les occasionsqui viennent de nous, ce n'est que pour nous montrer toute sa munificence.Donc, il ne faut pas que notre indolence nous prive de ses dons; soyaspleins de zèle , mettons la main à l'oeuvre du salut ; prenonsrésolument la route qui mène à la vertu, afin quenous puissions, aidés du secours d'en haut, atteindre promptementà notre fin bienheureuse ; suspendons-nous à l'espéranceen le Seigneur, que ce soit là, pour nous, comme une ancre sûreet solide ; ne regardons pas ce que la vertu a de labeurs , mais voyonsaprès les labeurs, calculons les récompenses, tout fardeaunous sera léger. Le marchand , sorti du port, en pleine mer, nesonge pas seulement pirates, naufrages, monstres marins, vents furieux,tempêtes continuelles, désastres sans nombre ; il calculeles gains à venir quand il aura échappé à tousles périls; son espérance fait sa force; il brave aisémenttous ces malheurs pour grossir le trésor qu'il rapportera chez lui.L'agriculteur ne pense pas seulement aux travaux pénibles, aux pluies,à la terre stérile , à la nielle, aux sauterellesfunestes; il se représente son grenier rompant sous le poids deses gerbes, et,son courage supporte tout, et l'attente des biens le rendinsensible à la peine; quelqu'incertaine que soit l'espérance,n'importe ! il se nourrit de l'espérance qui lui montre l'avenirjoyeux, et il ne renonce pas aux fatigues; il fait, au contraire, toutce qui dépend de lui, attendant le jour où il recevra, deses fatigues, le riche salaire. Le soldat qui revêt ses armes etva combattre ne pense pas seulement blessures, membres . meurtris, attaquessubites des ennemis vainqueurs, tous les autres désastres ; il sereprésente les victoires et les triomphes et il s'équipede toutes ses armes, quelque incertain que soit l'avenir, quelque pertequi le menace; chassant de lui toutes ces idées, animé d'unebonne espérance, il secoue l'engourdissement, la torpeur, prendses armes, court à l'ennemi. Donc, mes bien-aimés, si lemarchand, si le soldat, si l'agriculteur, quelqu'incertaine que soit l'espérance,malgré tant de déceptions, tant d'obstacles, vous venez del'entendre, tant d'empêchements si divers, ne redoutent pas la fatigue,n'abdiquent pas l'espérance de voir d'heureux jours, quelle seranotre excuse si nous reculons devant les difficultés de la vertu?si nous n'acceptons pas volontiers pour elle tous les labeurs, quand notreespoir est si solide, quand nous voyons, en réserve pour nous, tantde récompenses, tant de couronnes d'un prix infiniment supérieurà tous nos mérites? Ecoutez donc le bienheureux Paul; aprèstant d'afflictions, si souvent traîné devant les juges, sisouvent chargé de chaînes, après tant de morts affrontéeschaque jour: Je suis persuadé que les souffrances de la vie présenten'ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverteen nous. (Rom. VIII,18.) Quand chaque jour, dit-il, nous subirions la mort,ce qui est impossible à la nature, quoique, par la bontédu Seigneur, l'âme triomphe de la nature et se pare dé siglorieuses couronnes, non, nous ne supportons rien, dit-il, qui mériteles biens qui nous attendent, la gloire qui doit un jour nous êtrerévélée. Voyez de quelle gloire splendide jouissentles partisans de la vertu ! cette gloire dépasse l'éclatdes plus belles oeuvres que le plus saint puisse montrer à Dieu: eût-il atteint à la plus haute cime de la vertu, cette gloirerayonne plus: encore. Car enfin quelles oeuvres magnifiques peut montrerl'homme, qui le soient assez pour répondre à la libéralitédu Seigneur? Si Paul, un tel homme, un si grand homme, disait : Je suispersuadé que les souffrances de la vie présente n'ont pointde proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous;s'il disait encore : Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31); et encore :J'ai travaillé plus que tous les autres (Ibid. V, 10), que dirons-nous,nous qui refusons de prendre la moindre peine pour la vertu? nous qui,dans le relâchement de notre indolence, n'avons pour unique soucique de nous préserver de quelque mince chagrin, quoique pourtantnous sachions bien qu'il n'est possible d'atteindre à la célestebéatitude que par la patience qui supporte les douleurs présentesen aspirant au bonheur à venir? Ces douleurs nous rendent agréablesà Dieu, cette courte fatigue d'ici-bas nous assure la félicitédont jouissent en haut les élus : il nous suffit de vouloir, desuivre le conseil du docteur des (169) nations, d'aller où sa voixnous dit de marcher. Considérez, mes bien-aimés, que quelquetristes que soient les malheurs, ces malheurs n'ont qu'un temps; les biensqui nous attendent là-haut sont impérissables, éternels.Les choses visibles sont temporelles , les invisibles sont éternelles.(Il Cor. IV, 18.) Supportons donc avec courage ces afflictions temporelles,ne nous fatiguons pas du travail qui fait la vertu, afin de jouir des bienséternels assurés pour jamais; puissions-nous tous entrerdans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, commeau Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, et maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
VINGT-SIXIÈME HOMÉLIE
" Et Dieu se souvint de Noé,de toutes les bêtes sauvages, de tous les animaux domestiques, detous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec luidans l'arche. Et Dieu fit venir un vent sur la terre et l'eau arrêta." (Gen. VIII, 1)
1. La grande et ineffable bonté de Dieu, l'excès de sabienveillance nous est déjà montré par ce qui vientd'être lu, puisqu'elle s'est manifestée, non-seulement enversl'animal raisonnable, c'est-à-dire l'homme, mais aussi envers lesbêtes de toute espèce. Car étant le Créateurde tout, il montre sa bonté à propos de toutes les créatures:il nous fait voir ainsi tout l'intérêt qu'il porte au genrehumain, puisqu'il a tout fait et depuis le commencement pour notre salut.Aussi, même quand il punit, quand il s'irrite, c'est toujours unesuite de sa bonté. S'il envoie des châtiments, ce n'est pointpar haine ou colère; il veut seulement arracher la racine du malpour qu'elle ne se multiplie pas. Aussi, comme je vous le dis, il n'a faitle déluge que par intérêt pour ceux qui s'étaientlivrés à l'iniquité. Mais, direz-vous, quel est cetintérêt qui consiste à noyer? Imprudent, ne parlezpoint témérairement, mais acceptez avec reconnaissance toutesles actions de Dieu, et sachez qu'il y a là justement la plus grandepreuve d'intérêt. Ces pécheurs incurables qui, chaquejour, élargissent leurs blessures et se font des plaies que rienne peut guérir, n'était-ce pas un grand bienfait de les arracherà un état si déplorable? Et la manière de lespunir n'est-elle pas pleine de douceur? Eux qui devaient de toute manièrepayer leur dette à la nature, leur faire, en guise de punition,abandonner la vie sans avoir le sentiment de la mort, et sans aucune souffrance,n'était-ce pas beaucoup, de sagesse et (170) de bonté? Sinous faisons à ce sujet de pieuses réflexions, nous verronsqu'une pareille punition a été un bienfait, non-.seulementpour ceux qui l'ont subie, mais pour leurs successeurs qui en ont remportédeux grands avantages; d'abord de ne pas être enveloppés dansla même destruction, ensuite d'en avoir tiré une leçonde prudence et de sagesse; aussi, que de grâces ne doivent-ils pasà Dieu ! En effet, par la punition de leurs prédécesseurset par la crainte d'en subir une pareille, ils sont devenus meilleurs;de plus, tout le levain du mal a été supprimé, etil n'est plus resté personne pour enseigner le vice et l'iniquité.Voyez comment même les punitions et les supplices deviennent desbienfaits et annoncent la providence de Dieu à l'égard dela nature humaine. Si l'on veut, dès l'origine énumérertous les châtiments, on trouvera que c'est dans ces intentions qu'ilsont été infligés aux pécheurs. Par exemple,quand Adam a pêché, son exil du paradis n'était passeulement une punition, mais un bienfait. Et comment, direz-vous, peut-onconsidérer comme un bienfait ce renvoi du paradis? Ne jugez pasuniquement d'après les faits, mes bien-aimés, n'étudiezpas légèrement les actions de Dieu, mais creusez au fondde l'abîme de sa bonté et tout s'expliquera comme je vousl'ai dit. Dites-moi si Adam, après sa faute, avait encore pu jouirdes mêmes biens, jusqu'où ne serait-il pas tombé? Aprèsles ordres qu'il avait reçus, il n'en a pas moins écoutéle serpent tentateur et succombé aux piéges que le diablelui tendait ainsi, afin de le faire tomber dans le péchéde désobéissance, en le flattant de devenir l'égal.de Dieu; si donc il était resté dans le même étatd'honneur et de bonheur, n'aurait-il pas ensuite accordé au démonperfide plus de croyance qu'au Créateur de l'univers, et n'aurait-ilpas eu sur lui même des idées encore plus exagérées?Car telle est la nature des hommes si rien ne s'oppose à leurs fautes,si rien ne les inquiète, ils se laissent entraîner àl'abîme. Je puis encore vous montrer d'une autre manière quel'exil d'Adam et sa condamnation étaient des preuves de clémence,car, en le renvoyant du paradis et en le plaçant dans les environs,Dieu le corrigea pour le moment et l'affermit pour la suite en lui faisantvoir par cette preuve combien le démon était trompeur. Dieuporta contre lui la sentence de mort pour ne pas l'exposer à péchercontinuellement pas désobéissance.
Ne voyez-vous pas que ces punitions de l'exil et de la mort étaient,en effet, des marques de clémence? Je puis ajouter encore autrechose. Et quoi donc? C'est que Dieu, en déployant ainsi sa colèrecontre Adam, a voulu, non-seulement le favoriser par une punition salutaire,mais aussi corriger sa postérité par son exemple. Car sipar la suite son fils Caïn, après avoir vu son pèrechassé du paradis, privé de sa gloire ineffable et frappéd'une malédiction terrible : tu es terre et tu rentreras dans laterre (Gen. III, 19) ; si Caïn n'est pas devenu meilleur, mais encoreplus coupable, à quelles criminelles folies ne serait-il pas arrivés'il n'avait pas vu le sort de son père?Et,ce qui est bien digned'admiration, en punissant celui qui commit de tels crimes et souilla laterre d'un homicide, Dieu mêla encore la miséricorde au châtiment.
2. Comprenez la grandeur de la bonté divine relativement àCaïn ! quand il eut gravement offensé et mépriséDieu par son sacrifice (en effet, il ne faisait point un partage convenable,mais il offrait sans choix), Dieu ne lui dit rien de dur ni de pénible,quoique sa faute ne fût pas commune et ordinaire, mais très-importante,car si ceux qui veulent honorer des hommes , c'est-à-dire leurssemblables, tiennent à leur offrir et à leur donner ce qu'ily a de meilleur et de plus beau, combien était-il plus obligatoireà un homme d'offrir à Dieu tout ce qu'il avait de plus rareet de plias précieux ! Eh bien ! tandis qu'il péchait ainsiet le méprisait à ce point, Dieu ne le punit pas, ne luiinfligea aucune peine; mais il lui dit, avec la douceur d'un ami parlantà un ami: Tu as péché, tiens-toi en repos. (Gen. IV,7.) Ainsi il lui signala son péché et lui conseilla de nepas continuer. Voyez-vous quelle bonté parfaite? Mais non-seulementCaïn ne profita pas d'une pareille patience, mais il ajouta de nouvellesfautes aux premières et alla jusqu'à assassiner son frère;or, même en ce moment Dieu lui montrait encore une grande douteuxen commençant par l'interroger et lui permettant de se justifier;mais comme il persista dans son impudence, Dieu le punit, mais pour lecorriger et mêlant toujours beaucoup de miséricorde àson arrêt.
Vous voyez que Dieu pardonna une faute qui s'adressait à lui-même,quoiqu'elle fût grave; mais quand Caïn s'arma contre son frère,il le blâma et le maudit. Faisons de même et imitons le Seigneur; si quelqu'un a péché (171) contre nous, pardonnons-luiet remettons cette faute à celui qui l'a commise, ne punissons quesi la faute regarde Dieu. Mais je ne sais comment il se fait que c'esttout le contraire; nous laissons impunis tous les péchésqui offensent Dieu, mais pour la moindre. faute qui nous touche nous devenonsdes accusateurs et des juges sévères, sans songer que nousexcitons ainsi le Seigneur contre nous-mêmes.
Pour reconnaître que c'est souvent l'usage de Dieu de remettreles péchés qui le touchent et de rechercher sévèrementceux qui touchent le prochain, écoutez saint Paul : Si un hommea une femme infidèle, mais qu'elle désire cohabiter aveclui, qu'il ne la renvoie pas. Et si une femme a un mari infidèle,mais qu'il désire cohabiter avec elle , qu'elle ne le renvoie pas.(I Cor. VII, 12, 13.) Voyez quelle condescendance ! Etre gentil, infidèle,n'est pas un obstacle à la cohabitation quand on la désire.Qu'une femme soit de la religion des Gentils et infidèle, si elleveut cohabiter avec son mari, qu'il ne la repousse pas. Et il ajoute: quesais-tu, femme, si tu ne dois pas sauver ton mari? que sais-tu, mari, situ ne dois pas sauver la femme ? (I Cor. VII, 7,16.) Ecoutez encore leChrist qui dit à ses disciples: Je vous le dis, tout homme qui renverrasa femme, excepté pour cause de fornication, l'expose a l'adultère.(Matth. V, 32.) Quel excès de bonté ! Même si elleest de croyance infidèle, de race étrangère, gardez-lasi elle y consent; mais si elle a péché contre vous, si ellea oublié ses promesses et qu'elle ait préféréune autre union, vous pouvez la repousser et la renvoyer. Songeons àtout cela et cherchons pour tant de bienveillance à rendre àDieu la pareille; comme il remet les péchés qui sont faitscontre lui et qu'il punit sévèrement ceux qui s'adressentà nous, nous, de même, remettons toutes les offenses que noussouffrons du prochain, mais ne négligeons jamais de venger les offensesfaites à Dieu. Cela sera extrêmement avantageux pour nouset rie le sera pas moins pour ceux qui seront ainsi corrigés. Peut-êtremon préambule a-t-il été un peu long aujourd'hui.Mais qu'y faire ? Cela m'est arrivé malgré moi, et le courantdu discours m'a entraîné.
Puisque nous avions à parler du déluge, il étaitnécessaire d'expliquer à votre charité que les punitionsinfligées par Dieu sont plutôt des miséricordes quedes punitions : c'est ce qui a lieu pour le déluge. Car de mêmequ'un père chérit toujours ses enfants, de même Dieufait tout par intérêt pour les hommes. Pour apprendre parle discours d'aujourd'hui et par la lecture d'hier l'étendue decette bienveillance, écoutez lés paroles de l'Ecriture sainte.Hier vous avez entendu celles du bienheureux Moïse; L'eau s'élevasur la terre pendant cent cinquante jours (Gen. VII, 24) (c'est làque nous en étions restés) ; voici la suite : Dieu se souvintde Noé, et de toutes les bêtes, de tous les animaux, domestiques,de tous les volatiles, de tous les reptiles qui étaient avec luidans l'arche.
3. Voyez encore comme I'Ecriture sainte s'abaisse jusqu'à nous.Dieu, dit-elle, se souvint. Comprenons cela , mes bien-aimés, d'unemanière digne de Dieu et n'expliquons pas la vulgarité deces paroles avec la faiblesse de notre nature. Considérépar rapport à Dieu , ce mot est indigne de son ineffable nature, mais il a été dit pour se conformer à notre faiblesse.Dieu ee souvint de Noé: Car après avoir raconté, commeje l'ai déjà exposé à votre charité,qu'il avait plu pendant quarante jours et autant de nuits , que l'eau étaitrestée pendant cent cinquante jours, élevée de quinzecoudées au-dessus des montagnes, et que pendant tout ce temps lejuste était resté dans l'arche; sans pouvoir respirer l'airet habitant avec toutes les brutes, alors Dieu se souvint de Noé.Qu'est-ce à dire? il se souvint ! C'est-à-dire il eut pitiédu juste et de sa position dans l'arche; il eut pitié d'un hommesouffrant tant d'ennuis et d'embarras et ignorant quand ces désagrémentsfiniraient. Songez, je vous prie, aux pensées qu'il devait avoirdans quarante jours et quarante nuits pendant lesquels se déchaînaientlés eaux impétueuses, et voyant que durant cent cinquantejours elles restaient à la même hauteur sans commencer àdescendre; le plus fâcheux, c'est qu'Il ne pouvait voir ce qui s'étaitpassé; enfermé comme il l'était et ne pouvant jugerpar ses yeux de l'étendue du mal, sa douleur s'en augmentait, etchaque jour il supposait les désastres plus horribles. Pour moi,je m'étonne comment il ne fut pas lui-même englouti par ladouleur, en réfléchissant à la destruction du genrehumain , à l'isolement de sa famille et à l'existence péniblequ'elle allait mener. Mais la cause de tous ses biens, ce. fut sa foi enDieu, qui lui donna 1a force de résister et de tout supporter; nourride cet espoir, il était insensible à toutes (172) les afflictions.D'un côté, s'il fit ce qui dépendait de lui en montrantbeaucoup de foi, de résignation et de courage, de l'autre voyezquelle est la bonté de Dieu à son égard. Dieu se souvintde Noé. Ce n'est pas sans raison qu'il est dit: se souvint. Commel'Écriture sainte a déjà rendu témoignage pourle juste, en lui disant: Entre dans l'arche parce que j'ai vu que tu étaisjuste dans cette génération (Gen. VII, 1), elle dit maintenant: Dieu se souvint de Noé, c'est-à-dire du témoignagequ'il lui avait rendu. Il n'abandonne pas le juste longtemps, il ne diffèrepas sa délivrance au-delà de ce qu'il pouvait supporter etquand cette heure est venue il le comble toujours de ses bienfaits. Sachantl'infirmité de notre nature, s'il permet que nous soyons tentés,il proportionne l'épreuve à notre faiblesse et fait en sorteque ses récompenses prouvent notre courage et sa miséricorde.Aussi saint Paul dit : Dieu est fidèle, il ne permettra pas quevous soyez éprouvés au delà de vos forces, mais enmême temps que l'épreuve, il vous donnera un moyen d'en sortiret de n'y pas succomber. (I Cor. X, 13.) Mais le juste conservait toujoursson courage et sa résignation, en supportant par sa confiance enDieu le séjour et les ennuis de l'arche ; aussi est-il dit : Dieuse souvint de Noé. Ensuite, pour vous faire connaître l'abîmede la divine miséricorde, l'Écriture sainte ajoute : Et detoutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles,de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche.
Voyez comme Dieu atout fait pour l'homme. Avec les hommes qui ont péripar le déluge, il a fait périr la généralitédes animaux ; mais, voulant montrer sa miséricorde envers le juste,il a voulu aussi, par égard pour lui, étendre ses soins etsa bonté jusque sur les êtres sans raison, les quadrupèdes,les volatiles et les reptiles. Dieu se souvint de Noé, de, toutesles bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatileset de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l'arche. Et Dieufit souffler un vent sur la terre, et l'eau cessa de monter. Se rappelantNoé et tout ce qui était avec lui dans l'arche, il fit arrêterl'impétuosité de l'eau pour montrer peu à peu sa bonté.Le juste alors pouvait respirer et calmer ses inquiétudes, puisqu'ilrecouvrait à la fois l'air et la lumière. Dieu fit soufflerun vent sur la terre, et l'eau cessa de monter. Les fontaines de l'abîmeet les cataractes du ciel furent fermées. Voyez comment tout celaest exprimé dans le style des hommes. Les fontaines de l'abîmeet les cataractes du ciel furent fermées, et, la pluie du ciel futarrêtée. Cela signifie que le Seigneur avait ordonnéaux eaux de revenir à leurs places et de ne plus en sortir, maisde baisser graduellement. L'eau descendait de la terre et diminuait pendantcent cinquante jours. Comment la raison pourra-t-elle jamais comprendrecela? Soit, la pluie a cessé, les sources n'ont plus couléet les cataractes du ciel ont été fermées; mais commenttoute cette eau a-t-elle disparu ? L'abîme s'étendait surtoute la terre. Comment donc une si grande masse d'eau a-t-elle pu toutà coup diminuer? Qui pourra jamais l'expliquer par la raison humaine?Que nous reste-t-il à dire? C'est l'ordre de Dieu qui a tout fait.
4. Ne cherchons donc pas trop curieusement à explorer commenttout s'est passé : croyons seulement. C'est la volonté deDieu qui a ouvert l'abîme; c'est encore sa volonté qui l'afermé et a fait revenir les eaux à la place que le Seigneurleur a marquée et que lui seul connaît. L'arche s'arrêtale septième mois et le vingt-septième jour de ce mois surles monts d'Ararat. L'eau décrut jusqu'au dixième mois etl'on commença à voir les sommets des mon. tagnes le premierjour du dixième mois. Voyez quel changement rapide et combien leseaux étaient baissées pour que l'arche s'arrêtâtsur les montagnes. L'Écriture avait dit que l'eau dépassaitles montagnes de quinze coudées: maintenant elle dit que l'arches'est arrêtée sur les montagnes dArarat, que l'eau a décrupeu à peu jusqu'au dixième mois jusqu'à laisser voiralors les sommets des montagnes. Réfléchissez, je vous prie,à la fermeté du juste quia été tenu, pendanttant de mois, renfermé dans les ténèbres. Il arriva,après quarante jours, que Noé ouvrit la fenêtre qu'ilavait faite à l'arche, et il envoya un corbeau pour voir si l'eauavait quitté la terre. Le juste n'ose pas encore regarder par lui-même,mais il envoie un corbeau pour apprendre de cette manière s'il yavait un heureux changement. Mais le corbeau ne revint pas jusqu'àce que les eaux fussent séchées sur la terre. L'Écritureajoute ce mot jusqu'à ce que; ce n'est pas que le corbeau soit revenuplus tard, mais tel est le langage propre de l'Écriture sainte.Il serait facile de trouver d'autres exemples de cette habitude et de vousen indiquer beaucoup; mais pour ne pas vous rendre (173) négligentsen vous disant tout, nous vous laissons à sonder l'Ecriture et àchercher dans quelles circonstances elle emploie des locutions semblables.Il s'agit maintenant de vous dire pourquoi cet oiseau n'est pas revenu.Peut-être cet oiseau immonde, après la retraite des eaux,avait trouvé des cadavres d'hommes et de bêtes, et, rencontrantune nourriture qui lui convenait, s'y était arrêté,ce qui même donnait au juste une bonne raison pour espérer,car si le corbeau n'avait rien trouvé pour se soutenir, il fûtrevenu. Pour savoir s'il en était ainsi, le juste, dont la confiances'augmentait , envoya une colombe, oiseau privé et familier, d'unegrande douceur et qui ne se nourrit que de graines; aussi il est comptéparmi les oiseaux purs. Et il envoya la colombe pour voir si l'eau avaitcessé de couvrir la face de la terre. Mais la colombe n'ayant pastrouvé où poser ses pieds, retourna vers lui dans l'arche,parce que l'eau était sur toute la face de la terre. Ici il fautchercher comment l'Ecriture sainte, après avoir dit plus haut quel'on voyait les sommets des montagnes, dit maintenant que la colombe estrevenue à l'arche parce qu'elle n'avait pas trouvé oùse poser : et que l'eau couvrait toute la face de la terre. Lisons ce passageavec attention et nous en saurons la cause: il n'est pas dit simplementoù se poser, mais où poser ses pieds, ce qui nous montreque malgré la retraite des eaux et la réapparition des sommetsdes montagnes, l'abondance de l'inondation avait laissé sur cessommets une grande masse de limon. Aussi la colombe ne pouvant s'arrêternulle part, ni trouver la nourriture qui lui convenait, revint àl'arche, montrant au juste par son retour qu'il y avait encore une grandequantité d'eau. Ayant étendu la main, il la prit avec samain et la ramena à lui dans l'arche. Voyez quelle douceur danscet oiseau, comment son retour montra au juste qu'il fallait prendre encoreun peu de patience. Et ayant attendu encore sept jours, il fit partir lacolombe de l'arche. Et la colombe revint vers lui le soir, portant dansson bec une feuille cueillie à un olivier. Ce n'est .pas au hasardni sans raison qu'il est écrit le soir: nous voyons par là,qu'après s'être nourrie tout le jour de la nourriture quilui convenait, elle revenait le soir portant dans son bec ce qu'elle avaitcueilli sur un olivier. Cet animal est doux et très-familier. Aussirevint-il, et par cette feuille d'olivier, il apporta au juste une grandeconsolation. Mais l'on dira peut-être : où a-t-il trouvécette feuille? Tout cela est arrivé conformément aux desseinsde Dieu, d'après lesquels la colombe a trouvé l'arbre, acueilli là feuille et l'a rapportée au juste. Du reste, l'olivierest toujours vert, et il est probable qu'après la retraite des eaux,cet arbre avait encore ses feuilles. Ayant attendu encore sept autres jours;il fit partir la colombe et 'elle ne revint plus à lui. Voyez quele juste reçoit toujours la consolation dont il a besoin. Quandla colombe rentre avec la feuille d'olivier dans son bec, il conçoitdéjà de grandes espérances : maintenant quand ellefut sortie pour ne plus rentrer, c'était la meilleure preuve qu'elleavait trouvé ce qu'il lui fallait et que les eaux avaient complètementdisparu. Et pour voir qu'il en était ainsi, écoutez la suite: Il arriva, dans la six cent et unième année de la vie deNoé, le premier mois , que l'eau se retira de la face de la terre.Et Noé enleva la couverture de l'arche qu'il avait construite etvit que l'eau avait quitté la surface de la terre.
5. Ici encore je ne puis m'empêcher d'admirer avec stupéfactionlà vertu du juste et la bonté de Dieu. Comment, en effet,respirant l'air après si longtemps et ouvrant les yeux àla vue du ciel, n'a-t-il pas été ébloui et aveuglé?Car vous savez que c'est ce qui arrive d'ordinaire à ceux qui ontpassé, même peu de temps, dans l'obscurité et les ténèbres,lorsqu'ils revoient l'éclat du jour. Mais ce juste, pendant uneannée entière et des mois si pénibles passésdans l'arche presque sans, lumière , en revoyant tout-à-couples splendeurs du soleil, n'éprouva aucun accident semblable. C'étaitla grâce de Dieu et la patience qu'il lui avait accordée,qui avaient donné plus de vigueur même à ses facultéscorporelles, et les avaient élevées au-dessus de leur nature.Au second mois la terre fut séchée, le vingt-septièmejour, de ce mois. Ce n'est pas sans raison que l'Ecriture sainte racontetout avec tant d'exactitude : c'est -pour rions montrer que tout fut terminéà cet anniversaire, pour faire briller, la patience du juste etcompléter la purification de la terre. Ensuite, après quetoute la création eut été comme lavée de toutce qui la souillait, eut effacé les taches qu'y avait laisséesla perversité humaine, et que sa figure fut devenue radieuse, c'estalors que le juste put enfin sortir de l'arche, et se délivrer desa cruelle prison. Le Seigneur dit à Noé: Sors de l'arche,toi et tes fils, et ta femme, et les (174) femmes de tes fils avec toi,ainsi que tous les animaux qui sont avec toi, toute chair, depuis les volatilesjusqu'aux bestiaux et aux reptile qui se meuvent sur la terre : fais-lessortir avec toi; croissez et multipliez sur la terre. Voyez comment Dieu,dans sa bonté, donne au juste toute sorte de consolations. Il lefait sortir de l'arche, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils,avec tous les animaux; et pour ne pas le laisser ensuite dans un profonddécouragement s'il pouvait se demander avec anxiétéquelle serait sa vie dans ce désert, habitant seul une si vasteétendue sans y rencontrer d'êtres vivants, après luiavoir dit sors de l'arche et emmène tout ce qui est avec toi, ilajoute : Croissez et multipliez sur la terre.
Voyez comment le juste reçoit cette bénédictiond'en-haut, qu'Adam avait reçue avant le péché; caraussitôt après là création, Dieu les béniten disant : Croissez, multipliez et gouvernez la terre. De même,il est dit à Noé : Croissez et multipliez sur la terre. Demême que le premier est l'origine et la racine de tous ceux qui ontprécédé le déluge, de même notre justeest comme le levain, l'origine et la racine de tout ce gui a suivi le déluge.C'est de lui que viennent nos générations actuelles, pourlui que la création tout entière a recouvre sa beautépropre, que la terre a pu donner des fruits et que tout a étéréorganisé pour servir l'homme. Noé sortit, lui etsa femme et les femmes de ses fils avec lui; et tous les animaux, les bestiaux,les oiseaux, les reptiles se mouvant sur terre, tous suivant leur espèce,sortirent de l'arche. Après avoir reçu l'ordre du Seigneuret sa bénédiction dans ces termes : Croissez et multipliez,il sortit de l'arche avec tout ce qui s'y trouvait. Et ensuite il vivaitseul sur la terre avec sa femme, ses fils et les femmes de ses fils. Maissitôt qu'il fut sorti, il montra sa reconnaissance naturelle en rendantgrâce au Seigneur tant pour le passé que pour l'avenir. Mais,si vous le voulez bien, afin de ne pas être trop long, nous renverronsà demain ce qui regarde la reconnaissance du juste et nous n'enparlerons pas maintenant; nous vous supplions de porter sans cesse versce bienheureux votre attention et votre zèle, pour étudierla perfection de sa vertu et pour chercher à l'égaler. Considérez,je vous en conjure, combien est grand le trésor de sa vertu, puisque,après tant de jours que j'ai consacrés à vous en parler,je n'ai pu encore terminer ce que j'avais à vous en dire. Que parlé-jede terminer ! Nous n'y parviendrons jamais, quoique nous puissions dire: nous et nos successeurs, nous aurons beau parler, nous n'épuiseronspas ce sujet : telle est l'excellence de la vertu ! L'exemple de ce justesuffirait, si nous le voulions bien, pour instruire la nature humaine etl'engager à imiter cette vertu. Car si Noé, seul au milieude tant de méchants et n'ayant pas un ami, est parvenu àce comble de vertu, quelle sera notre excuse, à nous qui ne rencontronspas lés mêmes obstacles, et qui ce, pendant sommes si négligentspour les bonnes oeuvres? Il ne s'agit pas seulement de cette existencede cinq cents ans pendant laquelle il était forcé de vivreau milieu ries méchants qui le raillaient et linsultaient; cetteannée qu'il passa tout entière dans l'arche me parait valoirtout le reste. Ce juste y éprouvait une infinité d'afflictionset d'angoisses, par la privation d'air et le voisinage de tant d'animaux: au milieu de tout cela son esprit restait inébranlable, sa volontéinflexible, ainsi que sa foi envers Dieu, qui lui rendait tout facile etléger à supporter. Il est vrai que, s'il faisait beaucoupde lui-même; Dieu avait été prodigue envers lui. Malgréles tourments qu'il supportait dans l'arche, du moins il évitaitune terrible catastrophe et il échappait à la destructionuniverselle. Aussi en échange de ces angoisses et de cette insupportableprison, il avait le repos et la sécurité, en même tempsque la divine bénédiction : aussi montra-t-il sa reconnaissance,et vous le verrez ton, jours commencer par là. Dans les premierstemps de sa vie, il a pratiqué toutes les vertus et fui tous lesvices dont ceux qui vivaient alors étaient infectés, ce quilui a épargné loué punition et l'a fait sauver luiseul pendant que tous les autres étaient submergés : de mêmeaussi, comme il a conservé la foi et qu'il a supporté avecreconnaissance son séjour dans l'arche, il a reçu encoreune nouvelle effusion de grâce divine; à peine sorti de l'archeet revenu à ses premières habitudes il a obtenu a bénédiction,et montrant toujours la même reconnaissance il a rendu grâceà Dieu qui l'a encore honoré de plus grands bienfaits. Carc'est ce que fait Dieu : ce que nous lui offrons peut être sans importanceni valeur; mais enfin, si nous l'offrons, il nous récompense libéralement.Et pour vous faire voir toute la pauvreté humaine et toute la munificenceda Dieu, écoutez bien ceci : si nous voulons faire une offrandeà Dieu, que pouvons-nous faire de plus que de lui offrir des parolesd'action de grâces? Ce qu'il fait pour nous, au contraire, nous levoyons par des uvres. Or, quelle différence entre les paroles etles oeuvres ! Le Seigneur n'a pas besoin de nous et ne nous demande rienque des paroles : Si même il exige cette reconnaissance verbale,ce n'est pas qu'il en ait besoin, mais c'est pour que nous ne soyons pointingrats et que nous reconnaissions l'Auteur de tant de bienfaits. Aussisaint Paul nous dit : Soyez reconnaissants. (Colos. III, 15.) C'est làsurtout ce que Dieu nous demande. Ainsi ne soyons point ingrats; ne montronspoint de paresse pour remercier Dieu, puisque nous recevons ses bienfaits: il nous en reviendra de nouveaux avantages. Si nous sommes reconnaissantsdes bienfaits passés, nous en recevrons encore de plus grands, etde plus nous donnerons des forces à notre confiance. Seulement,je vous en conjure, méditons, méditons en nous-mêmes,chaque jour et à chaque heure, s'il est possible, non-seulementles bienfaits que nous avons reçus du Créateur et que nouspartageons avec toute la nature humaine, mais ceux que nous recevons chaquejour et en particulier.
Que parlé-je de bienfaits quotidiens et particuliers? Remercionsencore Dieu de tous ceux qu'il nous accorde et que nous ne connaissonspas. Quand il est inquiet pour notre salut, il nous oblige sauvent ànotre insu, souvent même il nous sauve des dangers et nous accordeencore d'autres grâces. C'est une source de clémence qui répandsans cesse ses flots sur le genre humain: Méditons à ce sujetet cherchons à remercier le Seigneur de ses bienfaits passéset à nous préparer à ceux de l'avenir de manièreà ne pas en paraître indignes : c'est alors que nous pourronsbien diriger notre existence et fuir le vice. Car le souvenir des bienfaitsest une excellente préparation à une vie vertueuse il nousempêche de tomber dans l'indifférence et l'oubli, et de tournerau mal. Un esprit attentif et vigilant remercie toujours, dans les mauvaissuccès comme dans les bons, et ne se laisse point abattre par lesvicissitudes de la vie; il s'en fortifie davantage, et il considèrel'ineffable providence de Dieu qui déploie, même dans nosadversités , assez de sagesse et de ressources, quoique nous nepuissions pas comprendre toute la profondeur de ses desseins, pour montrerqu'il veille encore sur nous.
6. Aussi soyons toujours disposés à lui rendre sang cessegrâce de toutes choses, quoi qu'il arrive. C'est pour cela qu'ila fait de nous des êtres raisonnables et différents des animaux;c'est pour louer, célébrer, glorifier sans cesse le Seigneurcréateur de toutes choses. C'est pour cela que son souffle a faitnaître notre âme et qu'il nous a accordé la parole,afin d'apprécier ses bienfaits, de reconnaître sa puissanceet de montrer que nous ne sommes point ingrats en le remerciant selon nosforces. Car si les hommes, c'est-à-dire nos semblables, exigentde nous des remercîments pour le moindre bienfait, non pas qu'ilss'inquiètent de notre reconnaissance, mais pour en tirer gloire,combien ne devons-nous pas remercier Dieu qui ne veut que nous rendre service?Notre reconnaissance glorifie les hommes qui nous ont obligés; celleque, nous marquons à Dieu nous glorifie nous-mêmes. En effet,quoiquil nait pas besoin de nos remerciements, il les désire,mais c'est pour en faire retomber sur nous tout l'avantage et nous rendredignes d'une protection encore plus grande. Sans doute nos louanges nesont pas dignes de lui; comment cela se pourrait-il avec la faiblesse dela nature qui nous enchaîne? Mais pourquoi parler de la nature humaine?Pas même les intelligences incorporelles et invisibles, les puissanceset les dominations, les chérubins et les séraphins ne pourraientcélébrer dignement sa gloire. Nous n'en devons pas moins,selon nos forces, lui exprimer notre reconnaissance et glorifier sans cessenotre Seigneur par les louanges que lui adresse notre voix et par la puretéde notre vie. Car la meilleure glorification de Dieu consiste àle faire célébrer par des milliers de langues. Or, tout hommevertueux engage tous ceux qui le voient à célébrerle Seigneur; et cette glorification dont il est cause loi attire de lapart de Dieu une grande et ineffable bénédiction. En effet,peut-il y avoir rien de plus glorieux pour nous, non-seulement de célébrerpar nos propres voix la gloire du bon Dieu, mais d'engager tous nos semblablesà le glorifier avec nous? Pour cela, mes bien-aimés, rienne vaut une conduite irréprochable. Aussi le Seigneur dit : Quevotre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes(176) oeuvres et qu'ils glorifient votre Dieu qui est aux cieux. (Matth.V, 16.) De même que la lumière dissipe les ténèbres,de même l'éclat de la vertu repousse le mal et écarteles ténèbres de l'erreur en excitant à louer Dieuceux devant qui elle brille. Aussi faisons nos efforts pour que nos oeuvresaient cet éclat qui fait glorifier le Seigneur. Si le Christ a parléainsi, ce n'est pas pour que nous fassions montre de nos actions; loinde là ! C'est pour que nous veillions sur notre vie avec assez desoin, pour qu'il nous approuve, pour ne donner à personne occasionde blasphémer, et que nos bonnes actions excitent tous ceux quinous voient à glorifier le Dieu tout-puissant. C'est alors, en effet,c'est alors que nous attirerons sur nous toute sa bienveillance, que nouspourrons éviter les châtiments et obtenir les biens ineffables,par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ,à qui ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, soient gloire,puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
VINGT-SEPTIÈME HOMÉLIE
" Et Noé dressa un autelau Seigneur, et il prit de tous les oiseaux purs, et il offrit un holocaustesur l'autel. " (Gen. VIII, 20.)
1. Vous avez vu hier comment la bonté du Dieu clémentfit sortir le juste de l'arche et le délivra d'une pareille habitation,d'une prison si triste et si pénible, et comment il récompensasa patience en disant: Croissez et multipliez. Apprenons aujourd'hui combienNoé a été sensible et reconnaissant, et comment ils'est ainsi attiré de la part de Dieu des grâces encore plusgrandes. C'est ce que fait Dieu quand il rencontre des coeurs touchésde ce qu'il a déjà fait, il leur prodigue encore de nouvellesfaveurs. Cherchons donc à remercier le. Seigneur Dieu de tous lesbiens qu'il nous a déjà accordés, afin d'en mériterde plus grands encore . n'oublions jamais les faveurs que Dieu nous a faites,et songeons-y constamment pour lui offrir sans cesse nos actions de grâces,quoiqu'elles soient si nombreuses que notre mémoire ne suffise paspour retenir et compter tous les biens que nous en avons reçus,Qui pourrait en effet examiner tout ce que nous avons déjàreçu, tout ce qui nous est promis et tout ce que nous recevons chaquejour? Dieu nous a tirés du néant à l'être, ilnous a donné un corps et une âme, nous a créésraisonnables, nous a donné cet air que nous respirons , a formécréation pour le genre humain : il avait voulu , dans l'origine,que l'homme vécût dans le paradis sans douleur ni travail,égal aux anges et aux puissances (177) incorporelles et supérieuraux exigences de la chair, malgré le corps qui l'enveloppait. Ensuitequand l'homme, par sa négligence, eut succombé au piégediabolique que lui tendait le serpent, Dieu ne cessa point d'êtrebon pour ce pécheur, ce coupable : par sa punition même, commenous l'avons dit hier, il montra l'excès de sa bonté et luiaccorda encore une infinité d'autres bienfaits. Par la suite destemps, la race s'étant. accrue et se détournant vers le mal,quand Dieu eut vu que les plaies étaient incurables , il détruisittous ces artisans du vice, comme un mauvais levain, laissant ce juste pouren faire la racine et l'origine du genre humain. Voyez encore quelle estsa bonté envers ce juste. C'est par lui et ses fils qu'il a faitmultiplier l'humanité en foule innombrable : peu à peu, choisissantdes justes, je veux dire les patriarches, il les a établis commeles précepteurs du genre humain, capables d'entraîner toutle monde par l'exemple de leurs vertus, et comme des médecins, deguérir les maladies morales. Il les a conduits; tantôt enPalestine, tantôt en Egypte, afin de montrer à découvert,d'un côté la patience de ses serviteurs, et, de l'autre, dedéployer toute sa puissance : ainsi, il s'est toujours montréempressé pour le salut de la race humaine, en suscitant des prophètes,et leur faisant accomplir des signes et des miracles. En un mot, de mêmeque nous ne pourrions pas, avec mille efforts, compter le nombre des flotsde la mer, de même nous ne pourrions énumérer la variétédes bienfaits que Dieu a épanchés sur notre nature. Enfin,quand il vit qu'après tant de bienveillance de sa part et sa miséricordeinouïe, la race humaine était encore retombée, sansavoir pu être retenue par les patriarches, les prophètes,les miracles les plus frappants, les châtiments et les avertissementssi souvent répétés, enfin par les captivitésconsécutives, Dieu ayant pitié de notre race, pour guérirnos âmes et nos corps, nous envoya son Fils unique, sortant, pourainsi dire, des bras paternels ; il lui fit prendre la forme d'un esclavedans le sein d'une Vierge, vivre avec nous et supporter toutes nos misèrespour enlever de la terre au ciel notre race abattue sous le poids de sespéchés. Le fils du tonnerre, frappé de l'excèsde bonté que Dieu avait déployé à l'égarddu genre humain, nous disait à haute voix : C'est ainsi que Dieua aimé le monde. (Jean, III, 16.) Voyez quels prodiges renfermece mot : C'est ainsi ! Il fait comprendre la grandeur de ce qui va suivre,et c'est pourquoi l'Ecriture commence ainsi. Donnez-nous donc, ôsaint Jean, l'explication de ce trot, c'est ainsi dites-nous l'étendue,la grandeur, l'excellence d'un pareil bienfait. C'est ainsi que Dieu aaimé le monde, au point de nous donner son Fils unique, pour quetout homme croyant en lui ne meure pas, mais ait la vie éternelle.
Voilà la cause de la venue du fils de Dieu en ce monde, il yest venu pour que les hommes qui allaient périr, trouvassent uneoccasion de salut dans 1a foi en lui. Qui pourra concevoir cette grandeet admirable libéralité qui dépasse notre raison,par laquelle le don du baptême, accordé à notre nature,efface tous nos péchés? Mais que dis-je? Si l'esprit ne leconçoit pas, la parole peut encore moins le rendre, et quoi queje dise, il m'en restera encore plus à dire. Qui aurait pu imaginercette voie de pénitence que Dieu, par son inexprimable bonté,a ouverte à notre race, en nous donnant, après la grâcedu baptême, ces admirables préceptes par lesquels, si nousle voulons bien, nous pourrons rentrer en grâce avec lui.
2. Vous avez vu, mes bien-aimés, l'abîme de ses bienfaits,vous avez vu combien nous en avons comptés, mais nous n'avons puvous en dire encore qu'une faible partie. Comment une langue humaine pourrait-elleexposer tout ce que Dieu a fait pour nous ? Quels que soient ses bienfaitsdans cette vie, il en a promis de plus grands et d'inexprimables dans l'autrevie à ceux qui auront marché sur terre dans le sentier dela vertu. Saint Paul nous en indique la grandeur en quelques mots : Dieua préparé ci ceux qui l'aiment des biens que loeil n'a pasvus, que l'oreille n'a pas entendus, que le coeur de l'homme n'a pas devinés.(I Cor. II, 9.) Quels dons inouïs, quelle magnificence au-dessus detoute pensée humaine ! Il dit :que le coeur de l'homme n'a pas deviné.Méditons ces paroles, et rendons grâce à Dieu suivantnos forces, nous pourrons bien mieux nous concilier sa bienveillance etdevenir plus capables d'être vertueux. Car le souvenir des bienfaitsde Dieu suffit pour nous rendre supportables les efforts de la vertu, nouspréparer à mépriser toutes les choses présenteset pour nous attacher à Celui qui nous comble de ses faveurs, ennous pénétrant d'un amour chaque jour plus ardent. AinsiNoé a obtenu tant de bienveillance et de grâce d'en-haut,parce qu'il avait montré sa (177) reconnaissance pour les bienfaitsdéjà reçus. Mais, pour que cette instruction soitplus claire, il faut que je rappelle à votre charité le commencementde ce qu'on a lu aujourd'hui. Après que le juste fut sorti de l'arche,selon l'ordre de Dieu, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils,ainsi que tous les animaux et les volatiles, et qu'il eut reçu deDieu, après sa sortie, cette bénédiction qui le consolaitsi bien : croissez et multipliez, l'Ecriture, pour montrer sa reconnaissance,nous dit : Noé dressa un autel au Seigneur et il prit de tous lesquadrupèdes purs et de tous les volatiles purs, et il offrit unholocauste sur l'autel. Observez avec soin, mes bien-aimés, d'aprèsles paroles présentes, comment le Créateur de toutes chosesa mis dans notre nature une idée précise de la vertu. D'oùserait venue à ce juste, dites-moi, une pareille idée ? Iln'y avait là personne qu'il pût prendre pour exemple. Maisde même que dans l'origine, Abel, le fils du premier homme, a offertavec dévotion un sacrifice sans être averti par d'autres quepar lui-même; de même aujourd'hui ce juste, par la rectitudede sa volonté et de son jugement, offrit au Seigneur, suivant sesforces et comme il croyait devoir le faire, un sacrifice d'actions de grâce.Voyez avec quelle sagesse il avait tout disposé ! Il n'avait pasd'édifice splendide, de temple, ni même de maison habitableni rien de semblable : il savait, en effet, il savait que Dieu ne demandeque les coeurs. Il éleva un autel à la hâte, prit quelquesanimaux purs et quelques oiseaux purs et offrit son holocauste, montrantainsi sa reconnaissance autant qu'il le pouvait : aussi le Dieu de bontécouronna sa bonne volonté et lui montra de nouveau sa bienveillance;car l'Ecriture dit: Et le Seigneur en sentit l'odeur agréable. Voyezcomme l'intention du sacrificateur change en parfum 1a fumée, l'odeurde graisse et toute la puanteur qui s'en exhalait. Aussi Paul disait: Noussommes la bonne odeur du Christ pour ceux qui sont sauvés et pourceux qui périssent: pour les uns c'est une odeur de mort qui faitmourir, pour les autres une odeur de vie qui fait vivre (II Cor. II, 15),c'est là cette odeur agréable.
Ne vous choquez pas d'un mot vulgaire ces expressions, mises àla portée de notre faiblesse, signifient seulement que Dieu acceptal'offrande du juste. On peut voir par cela même que Dieu n'a besoinde rien et qu'il a permis les sacrifices pour exercer les hommes àla reconnaissance. Aussi ce qui lui était offert était brûlépar le feu, afin que les hommes qui l'offraient comprissent que tout celan'avait d'usage que pour eux. Mais pourquoi, direz-vous, l'a-t-il permisautrefois? C'était encore pour avoir égard à la faiblessede notre raison les hommes, tombant peu à peu dans le relâchement, devaient se faire d'autres dieux et leur offrir aussi des sacrifices: il voulut donc qu'on lui en offrît à lui-même, afind'arrêter du moins les hommes sur la pente de cette erreur funeste.Et pour vous montrer que c'était une concession faite à notrefaiblesse, observez que, dans l'époque qui nous précède,il avait fait une loi de la circoncision, non qu'elle pût serviren rien au salut de l'âme, mais comme une marque de reconnaissance,comme un signe ou un cachet que les Juifs portaient avec eux et qui leurdéfendait de se mêler aux gentils.
3. Aussi saint Paul l'appelle-t-il un signe, en disant : Il donna lesigne de la circoncision comme un sceau. (Rom. IV, 11.) Ce n'est pas quecela justifie, car notre juste, avant que la circoncision eût étéétablie, parvint à une si haute vertu : Mais que dis-je ?Le patriarche Abraham lui-même, avant de recevoir la circoncision,a été justifié par sa foi seule. Car avant la circoncision,dit saint Paul, Abraham crut en Dieu et cela lui fut imputé en justice.(Rom. IV, 3.) Pourquoi donc, ô juif, t'enorgueillir de ta circoncision? Apprends que bien des hommes ont été justes avant qu'ellefût connue. Ainsi, Abel fut conduit par sa foi à faire sonoffrande, et Paul dit : C'est par la foi qu'Abel fit à Dieu uneoffrande plus agréable que celle de Caïn. (Héb. XI,4.) Enoch fut enlevé au ciel, et Noé, par sa grande justice,évita les horreurs du déluge : enfin, Abraham même,avant sa circoncision, fut vanté par Dieu pour sa vertu. C'est ainsique, dès l'origine, le genre humain a trouvé son salut dansla foi'' De même le Dieu de bonté a permis qu'on lui offrîtdes sacrifices, à une époque où notre nature étaitplus imparfaite, pour que l'homme pût lui exprimer sa reconnaissanceet fuir le culte funeste des idoles. Si, en effet, malgré tant decondescendance de Dieu, bien des hommes n'ont pas évité cettechute, qui aurait pu l'en garantir sans cela? Le Seigneur en sentit l'odeuragréable. Il n'en dit pas autant des Juifs ingrats : pourquoi cela?Ecoutez le (179) Prophète : Le parfum m'est en abomination (Is.I,13), pour montrer que ceux qui l'offrent ont une volonté perverse.De même que la vertu du juste a changé en parfum la fuméeet l'odeur de viande rôtie, de même leur méchancetéchangeait les parfums en infection. Aussi, efforçons-nous, je vousen conjure, d'apporter des intentions pures, c'est la source de tous lesbiens. Le bon Dieu n'a pas l'habitude de regarder nos actions elles-mêmes,il considère la pensée intérieure qui nous fait agir: d'après cela il blâme ou il approuve nos actions. Ainsi,soit que nous priions, soit que nous jeûnions, soit que nous fassionsl'aumône (car ce sont là nos sacrifices spirituels), soitque nous fassions toute autre couvre spirituelle, faisons-la toujours dansune bonne intention, afin de recevoir une palme digne de nos efforts. Eneffet, il est absolument impossible que nos travaux ne soient pas récompensés,s'ils ont été dirigés suivant les règles dela vertu. Il peut même se faire que, par l'extrême bontéde Dieu, nous soyons récompensés pour la seule intention,quoique notre oeuvre n'ait pas été accomplie. Remarquez,par exemple, ce qui arrive à propos de l'aumône. Si, en voyantun homme étendu sur la place et réduit à la dernièremisère, vous Compatissez à son sort, et si vous élevezvotre pensée au ciel, en remerciant le Seigneur qui vous a épargnéces souffrances et qui donne au pauvre le courage de les supporter , quandmême vous ne pourriez apaiser et rassasier sa faim , vous serez néanmoinscomplètement récompensé pour l'intention. Voilàpourquoi le Seigneur dit : Celui qui aura donné seulement un verred'eau froide à quelqu'un parce qu'il est mon disciple, en vérité,je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense. (Matth. X, 42.)Qu'y a-t-il de moins précieux qu'un verre d'eau froide? Mais l'intentionqu'on y joint mérite une récompense. Nous pouvons prendrel'exemple opposé. Je dois présente ces contrastes àvotre charité pour que vous puissiez apprécier le mériteavec assurance. Ecoutez ce que dit le Christ: Celui qui regarde une femmepour la désirer a déjà commis l'adultère dansson coeur. (Matth. V, 28.) Vous voyez ici qu'une mauvaise penséeentraîne une condamnation, et qu'un regard imprudent est puni commesi l'adultère avait été consommé ! Puisquenous savons tout cela , affermissons partout et toujours notre intentiondans le bien, afin que nos actions soient bien reçues. Car si unebonne intention change en parfum la fumée et la mauvaise odeur,que ne peut-elle pas faire d'un culte spirituel, et quelles grâcesdu ciel ne peut-elle pas attirer sur nous ! Le Seigneur en sentit l'odeuragréable. Vous voyez ce qui est arrivé au juste dont l'action,à en juger par l'apparence, avait peu de valeur, mais qui en avaitune très-grande par la pureté dé son intention. Voyezencore l'infinie bonté du Dieu de clémence. Le Seigneur Dieudit en réfléchissant : je ne maudirai plus la terre àl'occasion des couvres des hommes, car la pensée des hommes estsujette à tomber dans le mal dès leur jeunesse. Je ne frapperaiplus toute chair vivante, comme je l'ai fait, tant que la terre vivra.
4. Quelle quantité de bienfaits, quelle étendue de bonté,quel excès de clémence ! Le Seigneur Dieu dit en réfléchissant.Ce mot en réfléchissant est tout à fait humain etadapté à notre nature. Je ne maudirai plus la terre àl'occasion des oeuvres des hommes. En effet, il avait dit au premier hommecréé. La terre t'engendrera des épines et des chardons.(Gen. III, 8, et IV, 12), et il avait parlé de même àCaïn. Maintenant; après la destruction universelle, il s'adresseau juste pour le consoler, lui rendre confiance et l'empêcher dete dire à soi-même : A quoi servira cette bénédiction,croissez et multipliez, s'il nous faut encore périr aprèsnous être multipliés ? Car il avait aussi dit autrefois àAdam : Croissez et multipliez; cependant le déluge est venu. Pourlui éviter ces tourments perpétuels de la pensée,voyez quelle est la bonté de Dieu : Je ne maudirai plus la terreà propos des oeuvres des hommes! D'abord il déclare que c'està propos de leur perversité qu'il a ainsi bouleverséla terre. Ensuite, pour nous montrer que s'il fait cette promesse, ce n'estpas qu'il s'attende à voir les hommes se mieux conduire; il ajoute: Car la pensée des hommes est sujette à tomber dans le maldès leur jeunesse. Voilà un rare exemple de bonté.Puisque, dit-il, la pensée de l'homme est sujette à tomberdans le mal depuis sec jeunesse, à cause de cela, je ne maudiraiplus la terre. J'ai usé deux fois, dit-il, de tout mon pouvoir puisqueje vois la méchanceté si prompte à s'accroître,je promets de ne plus détruire la terre. Ensuite, pour montrer toutel'étendue de sa bonté, il ajoute : Je ne frapperai plus toutechair vivante, comme je l'ai fait, tant que la terre vivra. Voyez, je vousprie, quelle (180) consolation il apporte au juste, et même àd'autres qu'au juste ! car, dans sa bonté, il embrasse toute larace des hommes de l'avenir, puisqu'il dit: Je ne frapperai plus toutechair vivante, et qu'il ajoute: comme je t'ai fait, et aussi tant que laterre vivra; il déclare ainsi qu'il n'y aura plus de déluge,et que jamais une pareille catastrophe n'envahira le globe. Il dit mêmecomme preuve de son éternelle bienveillance: Tant que la terre vivra,c'est-à-dire: Je promets qu'à aucune époque je nedéploierai à ce point mon indignation et que je ne causeraijamais une pareille perturbation dans la marche des saisons, ni dans l'ordredes éléments. Aussi, dit-il à la suite: Les semailleset les moissons, le froid et la chaleur, l'été et le printempsne cesseront ni jour ni nuit. Cet ordre, dit-il, sera immuable: jamaisla terre ne cessera de donner à l'homme sa subsistance et de récompenserles labeurs de l'agriculture; les saisons ne seront plus bouleversées,mais le froid et le chaud, l'été et le printemps reviendrontà leur tour dans l'année. En effet, pendant le déluge,tout cela avait été confondu, et le juste dans l'arche étaitpresque dans une nuit complète; aussi Dieu lui dit: Le jour et lanuit ne cesseront pas leur course et, jusqu'à la fin des siècles,leurs fonctions seront immuables. Voyez quel puissant encouragement biencapable de relever le courage du juste; voyez quelle récompenseil a reçue de ses mérites. Mais cette ineffable libéralitése montre encore dans ce qui suit: Dieu bénit Noé et sesfils et leur dit: Croissez et multipliez, et remplissez la terre et dominez-la.Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terreet de tous les oiseaux du ciel, de tous les animaux qui se meuvent surterre et de tous les poissons de la mer: je les ai livrés tous entrevos mains. Tout ce qui se meut et qui est vivant sera votre nourriture;je vous l'ai donné comme les plantes des jardins. Cependant ne mangezpas la chair avec son sang, qui est son âme. Il faut ici admirerla suprême bonté du Seigneur. vous voyez que le juste reçoitde nouveau la même bénédiction qui avait déjàété donnée à Adam; cette supérioritéque l'homme avait perdue, il la recouvre par sa vertu et surtout par l'inexprimableclémence du Seigneur. Car, de même qu'il avait dit autrefois:Croissez et multipliez, et gouvernez la terre; dominez sur les poissonsde la mer, les reptiles, les volatiles et les quadrupèdes; il ditmaintenant : Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtesde la terre et de toutes les volatiles. Tout ce qui se meut et vit surterre sera votre nourriture; je vous l'ai donné comme les plantesdes jardins. Cependant ne mangez pas la chair avec son sang, qui est sonâme. C'est la même loi que celle qui avait étédonnée au premier homme, sauf une observation. Quand l'empire dumonde a été donné à Adam, ainsi que la jouissancede tout ce qui était dans le paradis, il y eut cependant un arbreauquel il lui fut défendu de toucher; il en est de même pourNoé; Dieu le rend terrible aux animaux de la terre et met encoresous sa puissance les oiseaux et les volatiles; il dit aussi: Tout ce quise meut et vit sur terre sera votre nourriture: je vous l'ai donnécomme les plantes des jardins. C'est alors qu'a commencé l'usagede manger de la viande, non pas pour satisfaire notre gourmandise, maisparce que les hommes, devant sacrifier des animaux, afin de rendre grâceau Seigneur, il ne fallait pas qu'ils parussent rejeter les choses consacrées:aussi Dieu leur accorde l'usage de cette nourriture et leur permet d'yrecourir abondamment. Je vous ai tout donné comme les plantes desjardins. Ensuite, de même que, tout en jouissant du fruit de tousles arbres, Adam devait s'abstenir d'un seul, de même aussi, touten accordant à Noé la permission de manger de tout ce qu'ilvoudrait, Dieu lui dit néanmoins: Ne mangez pas la chair avec lesang, qui est son âme. Qu'est ce donc qu'un animal où l'ona laissé le sang qui est son âme? Cela signifie une bêteétouffée; car l'âme d'un animal n'est autre chose queson sang.
Comme les sacrifices se faisaient en immolant des animaux, voici l'enseignementqui résulte dé ce commandement. Le sang est mis àpart pour moi, et vous gardez la chair. Dieu agit ainsi pour modérerpar ses ordres la cruauté et le penchant à l'homicide. Pourprouver qu'il a voulu ainsi rendre les hommes plus pieux, écoutezce qui suit : Je demanderai compte de votre sang, de vos âmes, àtous les animaux. Et je demanderai compte à l'homme et au frèrede l'âme de l'homme. Quoi donc ! l'âme de l'homme est-elledu sang? Dieu ne veut pas le dire; loin de là! mais il parle conformémentaux habitudes humaines, comme si un homme disait à un autre : Tonsang est en mes mains : c'est-à-dire, je puis te tuer. Pour voirque l'âme de l'homme n'est pas le sang , écoutez le Christ,qui dit : Ne (181) craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuventtuer l'âme. (Matth. X, 28.) Et voyez la distinction que Dieu fait;: Celui qui aura répandu le sang de l'homme, son sang sera répandupar compensation; car j'ai fait lhomme à mon image. Méditez,je vous prie, sur la terreur qu'inspirent ces paroles. Si l'idéede frapper ton semblable, celui qui est de même nature que toi, nesuffit pas pour te détourner de ton odieuse entreprise, si tu repoussestoute sympathie fraternelle pour te livrer à cette criminelle audace,songe que ta victime a été faite à l'image de Dieu,que Dieu lui a accordé ses plus hautes prérogatives, et abandonneton horrible projet. Mais supposons un homme qui ait commis une infinitéde meurtres et versé des flots de sang: comment pourra-t-il toutcompenser en répandant le sien? Ne vous arrêtez pas àcela, mais songez que bientôt il recevra un corps incorruptible quipourra être puni sans cesse pendant l'éternité. Voyezaussi comme le précepte est précis. Il est dit de l'homme: tu ne verseras pas son sang; à propos des animaux il n'est pointdit tu ne verseras pas, mais seulement : Tu ne mangeras pas la chair avecle sang; qui est son âme. D'un côté Dieu dit : tu nerépandras pas; de l'autre : tu ne mangeras pas.
Vous voyez que ces lois n'ont rien de pénible, combien ces préceptessont simples et faciles, comment Dieu ne demande à notre naturerien de gênant et de fâcheux. Plusieurs personnes disent quelé sang des animaux. est lourd, grossier et cause des maladies :nous pensons que si nous devons observer ce précepte, ce n'est pasà cause de la raison que nous venons de dire, si savante qu'ellesoit, mais pour accomplir l'ordre du Seigneur. Du reste, pour savoir ques'il nous a fait cette recommandation c'est pour modérer nos instinctssanguinaires, il dit : Quant à vous, croissez, multipliez, remplissezla terre et dominez la. Ce n'est pas sans raison qu'il dit : Quant àvous. Vous qui êtes si peu nombreux; si faciles à compter,remplissez la terre et gouvernez-la, c'est-à-dire ayez-y tout empire,toute puissance et recueillez-en les fruits. Voyez, je vous prie, toutela bonté de Dieu qui, en échange d'immenses bienfaits, n'imposequ'une facile et unique obligation. De même qu'après avoirplacé Adam dans le paradis et lui avoir accordé de jouirde tout, il lui défendit cependant de toucher à un arbre;de même ici encore, après avoir promis qu'il ne détruiraitplus l'univers et qu'il ne s'irriterait pas à ce point, mais queles éléments ne seraient plus bouleversés jusqu'àla consommation, des siècles et garderaient toujours leur marcheet leurs lois, après avoir donné sa bénédictionà ceux qu'il avait sauvés, et leur avoir accordé toutepuissance sur les animaux et le droit de manger leur chair, Dieu leur dit:Cependant vous ne mangerez pas la chair avec le sang, qui est son âme.Vous voyez qu'après avoir montré tant de bonté etd'ineffable libéralité, il finit par un ordre : ce n'estpas là l'habitude des hommes. Les hommes veulent, avant fout, queleurs ordres soient exécutés, ils exigent beaucoup de douceuret d'exactitude chez ceux qu'ils chargent de leurs commandements, et cen'est qu'à la fin qu'ils songent à récompenser ceuxqui leur ont montré tant d'obéissance. Le Maître detoutes choses agit tout autrement : il commence par répandre sesbienfaits, il nous séduit par leur abondance, puis enfin il donnequelques préceptes simples et faciles, afin que leur facilitémême se joigne aux bienfaits antérieurs pour assurer notreobéissance.
N'ayons donc jamais, mes bien-aimés, ni répugnance , ninégligence pour remplir ses commandements : songeons à sesbienfaits antérieurs et à la facilité de ses ordres,ainsi qu'à la grandeur des récompenses qui bous sont promisesquand nous les aurons remplis: veillons et empressons-nous d'exécutertout ce que Dieu nous a commandé; ne quittons pas la route qu'ilnous a tracée pour parvenir au salut de nos âmes, faisonsun bon usage du temps qui nous reste encore à vivre, purifions-nousde nos péchés et fortifions notre confiance, surtout dansles jours gui restent encore jusqu'à la fin du carême.
6. Ce nombre de jours est encore suffisant, si nous voulons l'employerà la pénitence. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas quece temps soit en réalité suffisant pour nous corriger detous nos péchés, mais c'est parce que nous avons un Maîtredoux et clément qui n'exige pas beaucoup de temps: il suffit des'approcher de lui avec ferveur et vigilance en rejetant tous les soinsdu monde et ne s'appuyant que sur la force d'en-haut. Les habitants deNinive, écrasés sous une multitude de péchés,mais faisant une grande et véritable pénitence, n'eurentpas besoin de plus de trois jours pour (182) réveiller la bontéde Dieu et rendre vaine la sentence qu'il avait portée contre eux.Mais pourquoi parler des Ninivites ? Le larron sur la croix n'a pas eubesoin d'un jour. Et que dis-je, d'un jour? pas même d'une heure,tant est grande là bonté de Dieu pour nous ! Car, dèsqu'il voit que nous venons à lui avec une volonté ferme etun désir fervent, if ne tarde pas, il ne diffère point; ils'empresse, au contraire, et avec sa générosité habituelle,il s'écrie : Tu parleras encore quand je te dirai : Me voilà! (Is. LVIII, 9.)
Il nous écoutera donc si nous voulons, pendant ces quelques jours,montrer un certain zèle, puiser du secours dans un jeûne convenable,secouer notre paresse pour implorer le Seigneur, verser des larmes brûlantes;confesser fréquemment nos péchés, montrer les plaiesde notre âme comme celles du corps à un médecin, nouslivrer à cette cure spirituelle et faire, du reste, tout ce quidépend de nous, c'est-à-dire apporter un coeur contrit, unevéritable componction, faire de larges aumônes, refrénerles passions qui troublent notre raison et les chasser de notre âme,au point de ne plus être assiégé par l'amour des richesses,par des rancunes contre notre prochain, par des haines contre nos semblables.Il n'est rien, en effet, rien' que Dieu déteste et repousse, commeun homme qui conserve constamment dans son âme de la rancune et dela haine contre son prochain. Cette faute est d'autant plus funeste qu'elles'oppose à la miséricorde de Dieu. Pour vous l'apprendre,je vous rappelle la parabole évangélique, où cet homme,qui devait à son maître dix mille talents, tomba àses pieds, le supplia et l'implora, et obtint remise du tout. Son maître,ému de pitié, lui remit sa dette. (Maith. XVIII, 27.) Voyezquelle est la miséricorde du maître. Le débiteur tombeà ses pieds et lui demande une échéance plus éloignée.Donne-moi du temps et je te payerai tout. Mais le maître bon et miséricordieux,touché de sa prière, lui accorda non-seulernent ce qu'ildemandait, mais plus qu'il n'osait espérer. C'est ce que fait Dieu,pour dépasser et prévenir nos prières. Cet homme imploraitl'indulgence et promettait de tout payer; mais ce maître, dont labonté dépasse .encore nos fautes, est assez touchépour le tenir quitte et lui remettre sa dette. Vous avez vu ce que le serviteurdemandait et combien le maître lui a remis : voyez maintenant lafolie du serviteur. Il devait, après avoir été l'objetd'une si grande bonté et d'une pareille munificence, êtreporté lui-même à l'indulgence envers le prochain ;c'est tout le contraire. Il s'en va ensuite, il s'agit de l'homme àqui on avait remis dix mille talents. Écoutez, je vous en conjure,avec attention, car ce qui suit suffit pour entraîner nos âmeset nous persuader d'en arracher une maladie aussi grave; il s'en va ensuitetrouver un de ses . compagnons de servitude qui lui devait cent deniers.Voyez quelle différence ! Ici ce compagnon devait cent deniers;de l'autre côté le maître réclamait dix milletalents, et cependant il avait abandonné la dette aux supplicationsde son débiteur. Mais ce débiteur lui-même, prenantson compagnon, l'étouffait en disant : rends-moi ce que tu me dois.Son compagnon de servitude tomba à ses pieds. Voyez comme l'évangélisterépète ce mot de compagnon, non sans motif, mais pour quenous. comprenions qu'ils étaient égaux. Cependant, ce compagnonle suppliait comme l'autre avait supplié son maître, en disant:Donne-moi du temps et je te rendrai tout. Mais celui-ci s'en alla, et filjeter le débiteur en prison jusqu'au paiement de la dette. Quelexcès d'ingratitude ! Il avait encore le souvenir récentde la libéralité que son maître avait déployéeà son égard, et il n'a pas. pitié d'un autre; il veutd'abord l'étrangler et enfin le jette en prison..
7. Mais voyez la suite: Quand les compagnons de servitude virent cela,ils furent attristés, et, venant vers leur maître, ils luidirent tout. Ce n'est pas celui qui avait été maltraité(comment aurait-il pu le faire, puisqu'il était-en prison?), maisles autres compagnons qui souffraient de cette injustice, qui pourtant.ne les, touchait pas; dans leur tristesse ils vont .voir le maîtreet lui racontent tout. Voyez maintenant la colère du maître.Il le fit venir et lui dit : méchant serviteur. C'est ici que l'onpeut voir combien il est funeste de se rappeler les injures. Quand il devaitdix mille talents, le maître ne l'a pas appelé méchant;mais aujourd'hui, après qu'il a été cruel avec soncompagnon : Méchant serviteur, lui dit-il, je t'ai remis toute tadette parce que tu m'as supplié. Voyez comme il lui fait sentirsa perversité! Qu'as-tu fait de plus avec moi, que ton compagnonavec toi, lui dit-il? Tu m'as dit quelques mots, j'ai accueilli ta prièreet je t'ai remis ton immense dette. Ne devais-tu pas avoir pitiéde
ton compagnon comme j'ai eu pitié de toi. Quel pardon mérites-tu,si moi, le maître, je t'ai remis une dette aussi considérablepour quelques paroles; tandis que toi, tu n'as pas eu pitié de toncompagnon, de ton égal? rien. n'a pu te fléchir, tu ne t'espas rappelé mes concessions, tu n'as montré aucune commisération,tu as été inhumain et cruel, tu es resté impitoyableenvers ton camarade. Aussi tu vas connaître tous les maux que tuas attirés sur toi. Et le maître irrité le livra auxbourreaux. Vous voyez que maintenant il se fâche contre l'inhumanitéde son serviteur et le livre aux bourreaux, il fait actuellement ce qu'iln'avait pas voulu faire quand il ne s'agissait que d'une dette. Il le livraaux bourreaux jusqu'à ce qu'il rendît toute la dette, c'est-à-direjusqu'à ce qu'il comptât les dix mille talents qui lui avaientété remis. Sans doute la clémence de Dieu est grandeet ineffable : quand c'était lui-même qui réclamaitla dette, il a tout remis sur de simples prières; mais quand ilvoit le débiteur aussi cruel et aussi inhumain envers son compagnon,il révoque sa libéralité, et montre par ses actionsque ce n'est pas ce compagnon qui a été maltraité,mais que c'est lui-même. Et de même que cet homme avait jetéson compagnon en prison jusqu'à ce qu'il s'acquittât de sadette; de même il le livre aux bourreaux jusqu'à ce qu'ilait aussi payé sa dette.
Dans tout cela, il n'est pas seulement question de talents et de deniers,mais de péchés et de la grandeur de nos fautes : cela nousmontre que si nous sommes chargés devant Dieu d'une infinitéde péchés, cependant, par son ineffable miséricorde,il peut nous les remettre. Mais si nous devenons cruels et inhumains enversnos compagnons de servitude, nos semblables, ceux qui sont de notre nature,si nous ne remettons pas les fautes qu'ils ont commises contre nous, sinous les tourmentons pour une cause frivole (quelles que soient ces offenses,elles seront toujours dans la proportion de cent deniers à dix milletalents avec celles que nous avons commises envers le Seigneur) ; alorsl'indignation du Seigneur tombe sur nous, et les dettes qu'il nous avaitdéjà remises, il nous force de nouveau à les payerdans les tourments. Pour être bien certains que dans cette parabolele Seigneur fait en réalité allusion au salut de nos âmes,écoutez ce qui la termine: C'est ce que votre Père célestevoies fera, si chacun de vous ne pardonne pas du fond du coeur àson frère les offenses qu'il en a reçues.
Cette parabole peut nous être d'une grande utilité, sinous y faisons attention. Comment pourrions-nous avoir à pardonnerautant que le Seigneur nous pardonne? Du reste, si nous voulons que Dieunous pardonne, nous n'avons qu'à accorder notre pardon ànos compagnons d'esclavage, nous obtiendrons celui de Dieu. Voyez toutela précision de ces paroles. Il ne dit pas simplement : si vousne remettez pas les fautes des hommes, mais : si chacun de vous ne pardonnepas du fond du coeur à son frère les offenses qu'il en areçues. Remarquez comme il veut que notre coeur soit calme et tranquille,que notre âme ne soit pas troublée et se délivre despassions, en conservant pour notre prochain des sentiments d'affection.Dans un autre passage, il dit aussi : Si vous remettez aux hommes leurspéchés, votre Père céleste vous remettra lesvôtres. (Matth. VI, 14.) Ne croyons donc pas, quand nous obéissonsà cet ordre, être bien généreux envers les autreset leur faire de grandes concessions. C'est nous-mêmes qui jouissonsdu bienfait et nous en retirons un avantage immense. Si nous agissons autrement,nous ne pourrons faire aucun mal à nos ennemis, et nous préparonspour nous-mêmes les peines intolérables de l'enfer. Aussi,je vous en conjure, méditons là-dessus, et s'il est quelquespersonnes qui nous ont affligés ou nous ont fait un tort quelconque,gardons-nous de conserver contre elles ni rancune ni haine; considéronsplutôt quelle occasion cela nous donne de mériter les bienfaitset l'affection de Dieu , puisque la meilleure manière d'effacernos péchés est de nous réconcilier avec ceux qui nousont offensés. Soyons donc actifs et empressés pour recueillirun pareil avantage, et soyons aussi bien disposés pour ceux quinous ont fait tort que pour ceux qui nous ont véritablement servis.Car, si nous y réfléchissons, ceux qui ont étébons pour nous et qui ont cherché à nous rendre service detoute manière , ne pourront nous être aussi utiles que nosbons procédés envers nos ennemis pour gagner la bienveillanced'en-haut et nous débarrasser du fardeau de nos péchés.
8. Méditez avec moi, mes bien-aimés, sur l'importancede cette vertu, et connaissez-la d'après les récompensesque le Seigneur de l'univers y a attachées. Il dit: Chérissezvos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent, priez (184)pour ceux qui vous calomnient. (Matth. V, 44.) Comme ces préceptessont élevés et touchent le sommet de la vertu, il ajoute: Afin que vous soyez semblables â votre Père qui est auxcieux parce qu'il fait lever son soleil sur les bons et les méchants,et qu'il fait tomber la pluie sur les justes et les pervers.
Voyez à qui peut ressembler l'homme, autant que sa nature lecomporte, quand il consent, non-seulement à ne pas se venger decelui qui l'a offensé, mais encore à prier pour lui ? Quenotre négligence ne nous fasse donc pas perdre de vue de si grandsbiens et ces récompenses incomparables, mettons tous nos soins àune oeuvre si méritante, habituons et forçons notre esprità obéir aux ordres de Dieu. C'est pour cela que je vous aifait cette exhortation et que je vous ai rapporté cette parabole.Vous avez vu quelle était l'importance de cette oeuvre et quel avantagenous pouvons en retirer; je vous l'ai montré pour que celui d'entrevous qui aurait un ennemi s'empresse de se réconcilier avec luipendant qu'il en est encore temps. Qu'on ne me dise pas je l'ai priéune première et une seconde fois de se réconcilier, et ila refusé. Si nous le voulons sincèrement, nous n'aurons pasde repos avant d'avoir remporté cette victoire, de nous l'êtrerendu favorable et de lui avoir fait oublier ses inimitiés avecnous. Lui donnons-nous quelque chose? c'est sur nous que retombent lesbienfaits; nous méritons la faveur de Dieu, nous obtenons le pardonde nos péchés, nous augmentons notre confiance en Dieu. Sinous agissons ainsi, nous pourrons approcher avec confiance de cette tablesi sainte et si redoutable et dire avec fermeté toutes les parolesdes prières. Les initiés savent ce que je veux dire. Aussi,j'abandonne à la conscience de chacun de vous la question de savoirsi nos devoirs auront été assez bien remplis pour dire àce moment terrible ces paroles avec confiance. Si nous sommes négligents,quelle cause de condamnation ce sera pour nous qui prononcerons des parolescontraires à nos actions, qui aurons l'audace de répéterces prières, d'attiser. le feu qui nous menace et de provoquer lacolère de Dieu ! Je suis transporté de joie quand je voisquel plaisir vous prenez à mes paroles, quand vos applaudissementsme prouvent que vous êtes remplis de zèle et disposésà accomplir le précepte du Seigneur. C'est là ce quiguérit nos âmes, ce qui panse nos blessures, c'est la routequi plaît surtout à Dieu, c'est la meilleure preuve de l'amourd'une âme pour Dieu que de tout entreprendre pour suivre la loi duSeigneur sans être arrêté par la pensée de notrefaiblesse, mais de commander à ses passions en réfléchissantaux bienfaits dont Dieu nous comble chaque jour. Quoi que nous nous efforcionsde faire, nous ne pourrions vous exposer même la moindre partie detous ceux que nous avons reçus ou que nous recevons chaque jour,et surtout de ceux qui nous sont promis pour l'avenir, si nous voulonsaccomplir les ordres de Dieu. Aussi, en sortant d'ici, telle doit êtrenotre première préoccupation; nous devons nous y livrer commeà la recherche d'un trésor, sans différer d'un seulinstant. Peu importent les fatigues, les recherches, la longueur de laroute et les ennuis de toute espèce, triomphons de tous ces obstacles.N'ayons qu'un souci, celui d'accomplir l'ordre du Seigneur, et notre obéissancesera récompensée. Est-ce que j'ignore combien il est embarrassantet pénible d'aller trouver celui qui est en hostilité avecnous, de rester et de parler avec lui? Mais si vous songez à l'autoritédu précepte et à la magnificence de la récompense,si vous réfléchissez que vos bienfaits retomberont sur vousplutôt que sur lui, tout vous paraîtra simple et facile. Soutenuspar cette méditation, mettons-nous au-dessus de nos habitudes etaccomplissons avec piété les ordre,; du Seigneur. Méritons,ainsi d'être récompensés, par la grâce et lamiséricorde du Christ, auquel soient ainsi qu'au Père etau Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. HOUSEL.
VINGT-HUITIÈME HOMÉLIE
Dieu dit encore à Noéet à ses enfants aussi bien, qu'à lui : " Je vais faire allianceavec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animauxvivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiqueset toutes les bêtes de la terre. " (Gen. IX, 9, 10).
1. Nous vous avons exposé hier la bénédiction quele Seigneur accorda à Noé , après sa sot lie de l'arche,après son sacrifice, ses offrandes d'actions de grâces, aprèsque l'homme juste eut montré sa piété et sa sagesse; nous n'avons pas pu nous avancer plus loin, parcourir toute la lectured'hier, vous montrer la bonté de Dieu, le souci qu'il fit voir enfaveur de l'homme juste. Notre discours ayant été fort long,nous l'avons résumé en peu de paroles, de peur d'accablervotre mémoire, et de compromettre, par des explications nouvelles,le résultat des précédentes réflexions. Eneffet, nous ne voulons pas uniquement vous tenir de longs discours ; nousne désirons vous faire entendre que ce qu'il vous est possible devous rappeler, de méditer avec. fruit, d'emporter dans vos demeures,avec avantage pour vous. Car, si nous devions, nous, de notre côté,faire de trop longs discours, et volis, de votre côté, lesentendre, sans rien recueillir de nos paroles, à quoi bon? Commec'est pour vous servir que nous acceptons la fatigue, nous nous croironssuffisamment payé de retour, s'il nous est donné de voirvos progrès, votre soin fidèle à conserver la parole,votre application à la retenir dans vos pensées, àla méditer, à la ruminer sans cesse ; le souvenir gardépar vous, des réflexions déjà faites, vous permettrade recueillir plus facilement les réflexions qui vont suivre, etainsi, avec le temps, vous deviendrez; en état d'instruire vous-mêmesles autres. Car voilà l'unique pensée de nos veilles, notreunique désir; c'est que, tous tant que vous êtes, vous possédiezl'instruction parfaite; c'est que vous n'ignoriez rien de ce que la divineEcriture vous tient en réserve. La connaissance de l'Ecriture, sinous voulons pratiquer la sagesse, tenir nos âmes en éveil,nous donnera . pour la meilleure conduite de la vie, les plus précieusesressources, et nous rendra plus ardents au travail, aux fatigues de lavertu. Quand nous apprenons que chacun de ces hommes justes, gui ont acquis,par leurs vertus, l'intimité dans le sein de Dieu; que chacun d'eux,après avoir traversé les épreuves, et les afflictionsqui ont rempli sa vie tout entière , a obtenu, par sa patience,à toute épreuve, par l'heureuse disposition de son âme,les récompenses du Seigneur; comment ne serions-nous pas, nous aussi,pleins d'ardeur pour suivre le chemin par eux suivi, pour mériterles, récompenses par eux reçues (186) en partage? Voilàpourquoi je vous conjure de faire, chaque jour, quelque nouvelle acquisitionde vertu, d'augmenter votre édification en Dieu, de conserver cequi déjà s'élève, d'affermir l'édifice,de faire la garde avec soin, de vite ajouter ce qu'il faut pour l'éleverplus encore, afin d'atteindre, le plus promptement possible, à lacime de la vertu, à la glorification que Dieu attend de nous, àl'édification de l'Eglise, à la gloire de Jésus-Christ.Quand je vois le désir insatiable que vous montrez pour l'enseignementspirituel, je m'empresse, chaque jour, quelle que soit mon indigence, devous servir la nourriture de l'Ecriture sainte, les pensées quela grâce de Dieu, par sa bonté particulière, et dansvotre intérêt, daigne me suggérer; je ne me lasse pasde les offrir à votre attention. Eh bien ! donc, aujourd'hui encore,nous voulons vous montrer, mes très-chers frères, l'excèsde la bonté. que Dieu témoigne à notre nature; nousvous exposerons les propres paroles adressées par Dieu mêmeà Noé: Dieu dit encore à Noé et à sesenfants. C'est après l'avoir béni, ainsi que ses enfantsavec lui, c'est après lui avoir dit: Croissez et multipliez; aprèsavoir remis entre ses mains l'empire sur tous les êtres dépourvusde raison; après lui avoir donné le pouvoir, de- se nourrirdes légumes de la terre, de s'en servir pour tous ses besoins; aprèsavoir interdit de manger la chair mêlée avec le sang; c'estalors que toujours plein de sollicitude, et pour l'homme juste, et pourceux qui viendront après lui, le Seigneur nous comble encore deses bienfaits, et qu'aux marques d'intérêt déjàprodiguées, il ajoute de nouvelles et plus grandes faveurs. Dieudit encore à Noé et à ses enfants aussi bien qu'àlui Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous,et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux queles animaux domestiques et toutes les bêles de la terre, qui sontavec vous, et qui sont sorties de l'arche; et j'établirai mon allianceavec vous; et toute chair qui a vie ne périra plus désormaispar le déluge; et il n'y aura plus à l'avenir de délugepour faire périr toute la terre. (Gen. IX, 11) Il est vraisemblableque ce juste était encore plein d'angoisses, de terreur, dans unprofond abattement; à la plus faible pluie qui serait survenue,affligé, stupéfait, il aurait pu croire qu'une nouvelle tempête,pareille à l'autre, allait envelopper le monde. Aussi Dieu veutlui rendre la confiance et le rassurer, ainsi que tons ses descendants.Le Seigneur, plein de bonté, voyait bien que le moindre accidentpourrait troubler son âme; l'expérience des malheurs passésest d'un grand poids pour inspirer la terreur; c'est pourquoi, ,comme ilétait vraisemblable que cet homme bienheureux serait, dans l'avenir,frappé de crainte, à la moindre pluie, Dieu , dans sa bonté,le rassure, l'affranchit de toute crainte, lui rend la parfaite sécurité,la douce confiance, et lui promet de ne plus infliger désormaispareil châtiment.
2. Vous savez d'ailleurs que, même avant la bénédiction,Dieu avait donné cette promesse; vous avez entendu les paroles :Je ne répandrai plus ma malédiction sur la terre. (Gen. VIII, 21. ) Quand même la malice des hommes viendrait à s'accroître,je ne soumettrai plus à un tel châtiment la race des hommes.Dieu montre son ineffable bonté, il renouvelle ici sa promesse,afin que le juste ait confiance et ne pense pas en lui-même qu'autrefoisDieu avait béni notre race, l'avait fait se multiplier, et l'a frappéeensuite d'une destruction universelle. Dieu donc veut bannir de l'âmedu juste tout ce tumulte de pensées, il veut le rendre certain querien de semblable ne se verra plus. De même, dit-il, que si j'aifait pleuvoir le déluge, c'est par un effet de ma miséricordepour arrêter la malignité, pour en prévenir les progrès; de même, aujourd'hui, par la même miséricorde, jepromets que je ne recourrai plus dans l'avenir au même châtiment; je veux que vous viviez présente ment sans crainte. De là,ces paroles : Jétablirai mon alliance, c'est-à-dire, jefais un pacte. Dans les affaires de la vie ordinaire, une promesse amèneun pacte qui donne toute sécurité. C'est ainsi que la bontédu Seigneur s'exprime : J'établirai mon alliance avec vous. Et c'estavec raison qu'il dit : J'établirai, ce qui veut dire . Voici queje répare le malheur causé par le péché; et: J'établirai mon alliance avec vous, et avec votre race aprèsvous; voyez la clémence du Seigneur ! ce n'est pas avec vous seulementque je fais un pacte, mais avec ceux qui viendront après vous, etje dis que ce pacte sera ferme et durable. Et ensuite, pour montrer samunificence : Et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tantles oiseaux que les animaux domestiques, et toutes les bêles de laterre qui sont avec vous et qui sont sorties de l'arche; et j'établiraimon alliance (187) avec vous, et toute chair qui a vie ne périraplus désormais par le déluge; et il n'y aura plus âl'avenir de déluge pour, faire périr toute la terre. Avez-vousbien compris jusqu'où s'étend ce pacte? Avez-vous bien compristout ce qu'il y a, dans cette promesse, d'ineffable libéralité?Considérez comme Dieu étend encore une fois sa bontéjusque sur les- êtres dépourvus de raison, sur les bêtessauvages! et ce n'est pas sans motif : je l'ai dit souvent, je le redisencore,. les animaux ont été créés àcause de l'homme : voilà pourquoi ils ont leur part des bienfaitsaccordés à l'homme. Maintenant le pacte semble confondrel'homme et les animaux, mais il n'en est; pas ainsi, car cette promesseest une consolation qui ne s'adresse qu'à l'homme, pour qu'il sacheen quel degré d'honneur il est maintenu, puisque, non-seulementon le comble de bienfaits; mais encore, en considération de lui,la libéralité du Seigneur s'étend sur les animaux: Et toute chair qui a vie, dit Dieu, ne périra plus désormaispar le déluge; et il n'y aura, plus à l'avenir de délugepour faire périr toute la terre. Voyez-vous comment, une fois, deuxfois, à mainte reprise, Dieu promet dune plus renouveler la destructionuniverselle ? C'est pour bannir de l'esprit de l'homme juste lésinquiétudes qui le troubleraient; c'est pour lui donner bon espoirdans l'avenir. Ensuite, ne s'arrêtant plus à sa propre nature;mais s'accommodant à notre infirmité, Dieu rend visible lapromesse que ses paroles avaient exprimée. Il montre une fois deplus comment il sait s'accommoder à notre infirmité, il donneun signe à jamais durable pour affranchir la race des hommes d'uneinsupportable terreur : quand même des pluies fréquentes seprécipiteraient sur la terre, quelle que soit la violence des tempêtes;quelle que soit l'étendue des inondations, il ne veut pas que nousressentions de crainte, mais que nous ayons confiance en regardant le signequ'il nous donne : Et le Seigneur Dieu dit à Noé: Voici lesigne de l'alliance que j'établis entre moi et vous; et tous lesanimaux vivants qui sont avec vous. Voyez quel insigne honneur il daignefaire au juste ! il conclut avec lui un pacte , comme un homme parlantà un autre homme, et il lui dit : Voici le signe de l'alliance quej'établis entre moi et vous, et tous les animaux vivants qui sontavec vous, pour toutes les générations. Voyez-vous bien commentle signe qu'il va donner s'étend à toutes les générations? Il ne donne pas ce signe seulement pour tolus les êtres vivantssans distinction, mais il le constitue perpétuel, durable, tantque subsistera le monde. Quel est donc ce signe? Je mets mon arc dans lesnuées, et il sera le signe de l'alliance entre moi et la terre.Voici qu'après la promesse verbale, je donne ce signe visible, l'arc-en-ciel,(que quelques-uns disent produit par les rayons du soleil rencontrant lesnuages). Si ma parole, dit-il, ne suffit pas, voici que je donne mon signe,qui répond que je n'infligerai plus un pareil châtiment. Ala vue de ce signe, soyez affranchis de toute crainte : Et lorsque j'auraicouvert le ciel de nuages, mon arc paraîtra dans les nuéeset je me souviendrai de l'alliance qui est entre moi et vous, et touteâme qui vit dans toute chair. (Gen. XII, 13, 14.) Que dites-vous,ô bienheureux prophète ? Je me souviendrai, dit-il, de monalliance, c'est-à-dire de mon pacte, de mon engagement, de ma promesse.Ce n'est pas que Dieu ait besoin d'un signe pour se souvenir, mais c'estafin que nous, à la vue de ce signe, nous ne concevions pas de tristessoupçons, c'est. afin que nous nous rappelions aussitôt ladivine promesse , que nous ayons la confiance que nous ne souffrirons rienqui ressemble au déluge.
3. Avez-vous bien vu tout le soin que prend Dieu de s'accommoder ànotre infirmité, sa grande sollicitude pour notre race, la grandemiséricorde qu'il nous montre, non qu'il ait vu les hommes convertis,mais parce qu'il veut par tous ces moyens nous enseigner la profondeurde sa bonté? Et il n'y aura plus à l'avenir de délugepour faire périr toute chair; il n'y aura plus de pluie de ce genre.Il a vu que c'est là ce que redoute la nature humaine; voyez commetout de suite il la rassure par une promesse, en lui disant : Quand mêmevous verriez des torrents de pluie, ne concevez pas pour cela des soupçonslugubres , des craintes, car : Il n'y aura plus â l'avenir de délugepour faire périr toute chair; il n'y aura plus de pluie de ce genredésormais; la race des hommes n'éprouvera plus désormaisun si terrible effet de la colère : Et mon arc, dit-il, paraîtradans les nuées, et je le verrai pour me rappeler l'alliance éternelleentre Dieu et toute âme vivante dans toute chair. Considérezle choix des expressions dont il se sert pour inspirer à l'hommeune confiance ferme et solide : Et je le verrai, dit-il, (188) pour merappeler mon alliance, Est-ce donc la vue qui rappelle en lui le souvenir?Gardons-nous de le penser, loin de vous une idée, de ce genre !Mais c'est afin que quand nous voyons ce signe, nous ayons confiance enla promesse de Dieu, sachant avec certitude qu'il est impossible que Dieun'accomplisse pas ses promesses. Et, Dieu dit à Noé: C'estlà le signe de l'alliance que j'ai faite entre moi et toute chairqui est sur la terre. (Gen. XVI, 17.) Vous avez reçu, dit-il, tesigne entre moi et toute chair qui est sur la terre. Désormais,plus de confusion dans vos, pensées, plus de trouble dans vos âmes;regardez ce signe , ayez vous-même borine espérance, et quetous ceux qui viendront après,vous, en regardant ce signe, soientconsolés; que la vue de ce signa leur donne la confiance que désormaistempête, pareille n'envahira plus la terre; quoique les péchésdes hommes s'accroissent, moi, cependant je remplirai ma promesse, et jene- montrerai plus jamais uns, telle colère contre, tous. àla fois. Comprenez-vous combien est grande la bonté du Seigneur?Comprenez-vous comme il sait conformer son langage. à notre faiblesse.?Comprenez-vous la grandeur de sa providence? Comprenez-vous ce qu'il ya de magnifique dans sa libéralité ? En effet, il n'a pasétendu sa bonté à deux, à trois, à dixgénérations, si vous voulez; ce qu'il a promis s'étendratant que subsistera le monde. De là deux raisons de nous corrigerl'une, parce que les hommes du déluge, se sont attirés leurchâtiment par l'énormité de leurs péchés;l'autre, parce que l'ineffable miséricorde a daigné nousfaire une telle promesse. En effet, la reconnaissance est, pour les sages,un lien qui les attache plus fortement au devoir que la crainte des châtiments.
Ne soyons donc pas ingrats : car si, même avant que nous ayonsmontré quelque vertu, ou plutôt, quand nous avons commis desactions qui méritent de si, rigoureux châtiments, Dieu daignenous accorder de si grands bienfaits; lorsque nous aurons prouvénotre reconnaissance , lorsque nous lui aurons montré notre, gratitudepour ses grâces qui nous préviennent, que nous nous seronstransformes ; et, que nous serons devenus meilleurs, quels honneurs insignesne nous ménagera-t-il pas dans sa bienveillance? S'il nous faittant de bien, malgré notre indignité; si, malgré nosfautes, il nous aime, quand nous aurons rejeté loin de nous la malignité,une fois que, nous nous serons mis à la poursuite de la vertu, quelsbiens n'obtiendrons-nous pas? Voilà pourquoi il nous prévientpar ses bienfaits, et, quoique nous soyons des pécheurs , voilà,pourquoi il nous pardonne, écarte loin de nous les châtimentstout prêts; c'est pour nous attirer par tous les moyens, par sesbienfaits, par sa patience ; et souvent même , lorsqu'il infligeà quelques hommes des châtiments, c'est pour attirera luid'autres hommes ; c'est afin que, corrigés par la crainte, ils puissentéviter l'effet réel de la punition. Comprenez - vous biencette ingénieuse bonté, comment, dans tout ce que fait leSeigneur, il n'y . a qu'un but exclusif, unique, notre salut? Donc, réfléchissonssur ces choses; plus de relâchement,. plus d'insouciance pour, lavertu, plus de transgression de ses ordres. Dès qu'il noue verranous convertir, nous reposer, nous arrêter sans avancer d'un seulpas de plus dans le mal, faire quoi que ce soit, un commencement de vertu,lui aussi travaillera avec nous à sa manière, nous rendratout facile et tout léger; il ne permettra pas que. nous ayons lesentiment des fatigues qui accompagnent, la vertu. Car, dès quel'âme tend vers bien sa pensée, désormais elle ne peutplus être trompée par les choses visibles; elle court, ellene voit plus ce qui frappe les yeux de notre corps ; elle, distingue d'une,manière plus nette qu'elle n'aperçoit les objets soumis ànos yeux, elle se représente ce que ne voient pas les yeux du corps,ce qui n'est pas sujet, au changement., ce qui demeure toujours, ce quiest fixe, immuable. Tels sont les yeux de la pensée, continuellementattentifs au spectacle d'en- haut, éclairés par les divinsrayons; , tout ce qui appartient à la vie présente, c'estun songe; une ombre qui ne les arrête pas; plus de déceptionpossible, plus d'erreur. On voit la richesse, et on s'en rit; on sait queplus infidèle qu'un esclave fugitif, elle. passe d'un maîtreà un autre, ne demeure jamais auprès du même, causeà ceux qui la possèdent des malheurs sans fin, renversant,précipitant, pour ainsi dire, le riche dans l'abîme de lamalignité ; à l'aspect de la beauté du corps, l'âmen'arrête pas ses regards; elle pense à ce qu'il y a d'inconstantdans cette beauté qui s'écoule, qu'une maladie soudaine privetout à coup de ses charmes, que la vieillesse, à défautde la maladie, transforme en (189) laideur et en difformité, àla mort qui survient tout à coup, anéantissant tout cet éclatdu corps. A l'aspect de la gloire et de la puissance, et du superbe parvenuau faîte des dignités, au faîte de la félicitésans bornes, les yeux de l'âme sont plus indifférents encore,parce qu'il n'y a là rien de ferme, rien d'immuable, parce qu'iln'y a là que la vanité qui se glorifie de ce qui passe plusvite que des eaux courantes. Quoi ale plus méprisable que la gloirede cette vie, que cette herbe des champs ! Toute la gloire de l'homme,dit le Prophète, est comme l'herbe des champs. (Isaïe, XL,6.)
4. Avez-vous bien compris, m'es bien-aimés , quelle pénétrationacquièrent les yeux de la foi dès que la pensée restetendue :vers Dieu ? Avez-vous bien compris comment nulle des choses visiblesne les peut plus décevoir, comme le jugement devient droit et infaillible?Mais s'il vous parait bon, reprenons la suite de notre discours, et, aprèsquelques courtes réflexions, mettons un terme à nos paroles,afin que vous puissiez graver dans votre mémoire ce que vous aurezentendu. L'Ecriture, après avoir tout dit au sujet du signe divin,veut encore nous donner d'autres enseignements sur ce qui concerne ce justeet ses fils; le texte dit : Noé avait donc trois fils lui sortirentde l'arche, Sem, Cham et Japhet ; or Cham est le père de Chanaan;ce sont là les trois fils de Noé, et c'est d'eux qu'est sortietoute la race des hommes qui sont sur la terre. (Gen. II, 18, 19.) Il estbon de rechercher pourquoi la divine Ecriture, en mentionnant ces troisfile, ajoute : Or Cham est le père de Chanaan. N'allez pas croire,je vous en prie, que ceci ait été ajouté saurs dessein; il n'y a rien dans la divine Ecriture qui soit dit ans une raison quelconque,rien qui ne renferme une utilité cachée. Pourquoi donc l'Ecriturea-t-elle dit : Or Cham est le père de Chanaan ? Elle a voulu, parlà, nous marquer l'incontinence de ce Cham, nous indiquer que d'horreurdu désastre universel n'a pu le retenir; que la place si étroitequ'ils occupaient tous dans l'arche n'a pas été un obstaclecapable de réprimer sa concupiscence, quoique son frère aînén'eût pas encore de fils. Ce Cham adonné à l'incontinence,dans le temps même d'une si grande colère, au moment mêmede l'extermination universelle qui saisissait le monde , n'a pas domptésa nature, n'a pensé qu'à un rapprochement hors de saison,n'a pas su dompter l'intempérance de ses désirs ; tout desuite il a tenu à montrer la perversité . de son âme.Aussi, peu de temps après l'outrage de Chatte envers celui àqui il devait d'exister, le fils de ce Cham, Chanaan, allait subir la malédiction.Aussi la divine Ecriture n'attend pas pour le désigner, pour révélerle nom de ce fils en même temps que l'incontinence de son père; c'est afin qu'en le voyant plus tard manifester tant d'ingratitude enversson père, vous sachiez bien que depuis longtemps c'étaitun pervers, puisque l'épouvantable catastrophe dont il fut témoinn'a pu l'amender. Quoi ! Pour éteindre sa concupiscence ne suffisait-ilpas de tant de douleurs ! Eh bien ! non, rien n'a triomphé de cetteflamme impure, de ce délire, ni la désolation de l'univers;ni l'excès d'une si affreuse calamité. Celui qui dans unsi grand malheur ta montré cette folie , ce délire furieux,qui pensait alors à procréer des enfants, dites-moi, quelleexcuse lui est-il permis d'invoquer?
Mais ici surgit une autre question ; elle est fameuse, elle circulepartout : d'où vient que pour le péché du père,c'est le fils qui subit la malédiction ? Nous ne voulons pas aujourd'huiallonger le discours; nous ajournerons lexplication ; quand nous arriveronsau texte auquel elle se rapporte , nous vous donnerons la solution queDieu nous aura suggérée. Il n'y a rien dans la sainte Ecriture,comme je vous l'ai dit, on ne peut rien trouver qui ne renferme une secrètepensée. En attendant, nous avons expliqué que ce n'est passans raison que Moïse a nommé ce fils en disant : Or, Chamest le père de Chanaan. Ce sont là, dit-il, les trois filsde Noé. Et c'est d'eux qu'est sortie toute la race des hommes quisont sur la terre. Sachons nous arrêter, chemin faisant, mes bien-aimés,à cet endroit; voyons ici même, se révéler encorela grandeur de la puissance de Dieu. C'étaient là, dit letexte, les trois fils de Noé, et c'est d'eux qu'est sortie toutela race des hommes qui sont sur la terre. Comment, de trois hommes seulement,a pu sortir une si grande multitude ? Comment ont-ils pu suffire ? Commentun si petit nombre a-t-il pu constituer le monde toit entier Comment leurscorps se sont-ils conservés? il n'y avait ni médecins , nimédecine , ni. aucun soin de ce genre; on n'avait pas encore fondéune seule ville. Après une si grande infortune, après cetteexistence dans larche, (190) qui les avait amaigris, brisés, parcequ'ils y étaient trop pressés, les voilà dans unesolitude immense, au milieu d'une dévastation inexprimable ; commentn'ont-ils pas succombé, comment n'ont-ils pas péri ? Ne croyez-vouspas que la frayeur, que la crainte, répondez-moi, je vous en prie,dût ébranler profondément leur pensée, secouer,bouleverser tout leur être ? Ne vous étonnez pas, mes bien-aimés,il y avait un Dieu, Celui qui fait toutes choses, le Dieu Créateurde la nature, il était là qui supprimait tous les obstacles,avec cet ordre : Croissez et multipliez, et remplissez la terre; c'estlui qui leur a donné l'accroissement. Quand les Israélites,en Egypte, étaient accablés de travaux, fabriquant des briquesavec de l'argile, plus on les écrasait, plus ils croissaient demanière à devenir une grande multitude. (Exode, I, et seq.)Et, ni l'ordre impitoyable et cruel de Pharaon, qui commandait de jeterles enfants mâles dans le fleuve, ni les vexations dont on les tourmentaitpour leurs travaux, ne purent diminuer cette foule qui s'accroissait, quigrossissait toujours. C'était la volonté d'en-haut, qui saittirer toutes choses de leurs contraires.
5. Donc, lorsque Dieu commande, n'exigez pas que les oeuvres s'accomplissentpar des moyens humains; plus puissant que la nature, il n'a pas besoinde se servir de la succession lente des choses de la nature; les obstaclesmêmes favorisent la réalisation de ses desseins. C'est ainsique, dans le texte qui nous occupe aujourd'hui, ces trois hommes lui suffisentà remplir le monde entier. C'est de ces trois hommes, dit le texte,qu'est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Avez-vousbien compris la puissance de Dieu ? Avez-vous bien compris comment milleet mille obstacles ne contrarient en rien sa volonté? C'est précisémentce qui est arrivé pour l'établissement de la foi : en dépitde ceux qui l'attaquaient, de la puissance et du nombre de ses ennemis,en dépit des rois, et des tyrans, et des peuples s'insurgeant contreelle, et faisant tout pour éteindre l'étincelle de la foi,les hommes mêmes qui voulaient sa perte, ceux mêmes qui voulaientcontrarier ses progrès, ont porté si haut la flamme de lapiété, qu'elle a saisi toute la terre, la terre habitée,la terre sans habitants. Allez chez les Indiens, chez les Scythes, auxdernières frontières du monde, aux rives de l'Océan,partout vous trouverez la doctrine du Christ, illuminant toutes les âmes.Etrange merveille ! la Religion a converti même les nations barbares,et leur a enseigné la sagesse; rejetant leurs moeurs antiques, ellesse sont tournées vers la piété, et, de mêmeque, par ces trois hommes, le Créateur de l'univers a multipliéla race humaine; de même, dans l'ordre de la foi, par le moyen desonze, de ces pécheurs ignorants et grossiers, qui n'osaient pasmême ouvrir la bouche, il a attiré à soi l'univers;et ces ignorants, ces grossiers, ces pécheurs ont fermé labouche aux philosophes; comme s'ils eussent eu des ailes, ils ont franchile monde en un instant, semant partout la parole de la vérité,arrachant les épines , arrachant les vieilles moeurs, faisant partoutfleurir les lois du Christ; et, ni leur petit nombre, ni leur ignorance,leur grossièreté, ni l'étrange austéritéde leur doctrine, ni les vieilles habitudes incrustées dans la racehumaine, rien ne leur a fait obstacle; la grâce qui leur frayaitles chemins a tout aplani, a rendu toutes leurs oeuvres faciles, et lesobstacles mêmes ne faisaient que raviver leur courage. Tantôtfrappés de verges, ils se retiraient joyeux, non pas simplementparce qu'on les avait frappés de verges, mais, parce qu'ils avaientété jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nomde Jésus. (Act. V, 41.) Parfois jetés en prison, et puisdélivrés par un ange, ils continuaient leur oeuvre, allaientau temple répandre les paroles de la doctrine. (Ibid. XIX); Et,prenant les peuples comme des poissons que l'on pêche, ils les amenaientà la piété; captifs de nouveau, non-seulement la prisonne ralentissait pas leur ardeur , ils montraient encore plus de liberté;au milieu d'un peuple en délire, et qui grinçait des dents,ils étaient là, debout, prononçant ces paroles : Mieuxvaut obéir à Dieu que d'obéir aux hommes. (Ibid. XXIX)Voyez-vous la grandeur de cette liberté ? Voyez-vous ces pêcheurssans lettres, dédaignant les fureurs des peuples, consentant àse voir meurtrir, égorger ? Pour vous, mes bien-aimés; gardez-vous,en entendant ces paroles, d'attribuer ces vertus aux hommes; rapporteztout à la divine grâce qui fortifiait leur courage. Il arrivaque le bienheureux Pierre redressa un boiteux qui l'était depuisle ventre de sa mère; tous demeuraient dans la stupeur et l'admiration; il fut le premier à montrer sa sagesse en disant : Pourquoi vousétonnez-vous de ceci, comme si c'était par notre (191) vertuou par notre puissance que nous eussions fait marcher ce boiteux? Pourquoi,dit-il, êtes-vous ainsi dans la stupeur, et comme terrifiésde ce qui arrive? Est-ce nous qui avons fait cet ouvrage ? Est-ce par notrevertu propre que nous l'avons guéri, que nous l'avons fait marcher?Pourquoi nous regardez-vous ? nous n'avons rien fait que prêter notrelangue., Celui qui a tout fait, c'est le Seigneur, c'est le Créateurde la nature, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, que vous regardezcomme des patriarches; celui que vous avez livré et renoncédevant Pilate, qui avait jugé qu'il devait être renvoyéabsous; voilà celui qui a tout fait, celui que vous avez renoncé,le Saint et le Juste, Vous avez demandé qu'on vous accordâtla grâce d'un homme qui était un meurtrier, et, l'Auteur dela vie, vous l'avez condamné; Celui que Dieu a ressuscitéd'entre les morts, ce dont nous sommes les témoins , c'est par lafoi en son nom que sa puissance a raffermi cet homme que vous voyez etque vous connaissez. C'est la foi qui vient de lui qui a fait la guérisonparfaite de cet homme en face de vous tous. (Ibid. XIII, 16.)
6. Voyez la pleine liberté, la grande et ineffable puissancede la grâce descendue d'en-haut, la plus claire manifestation dela résurrection, dans le libre langage de ce bienheureux. Quel plusgrand miracle pourrait-on demander ici ? L'homme faible d'autrefois, celuiqui , avant que Jésus fût mis en croix, n'était pascapable de supporter les menaces d'une servante , . résiste aujourd'hui,avec cette fermeté que vous, admirez, à tout le peuple desJuifs; avec cette entière assurance, seul, contre toute cette multitudefurieuse; et il lui tient tête, et il lui fait entendre des parolesqui ne peuvent qu'exaspérer sa fureur. Voyez-vous, mes bien-aimés,ici, encore, une nouvelle preuve de la vérité de ce que j'aidit en commençant? Quiconque est embrasé de l'amour de Dieu,méprise dès lors tout ce qui tombe sous les yeux de la chair;armé d'autres yeux, des yeux de la foi, il ne voit plus que lesbiens invisibles; il n'a plus de pensée que pour les biens invisibles;il va et vient sur la terre, comme s'il n'était qu'un citoyen duciel; quoi qu'il fasse, aucune des choses humaines ne l'arrête danssa libre course à la poursuite de la vertu. Qui possède ensoi cet amour, n'a plus de regards pour les splendeurs de la vie présente: difficultés, aspérités du chemin, peu lui importe;toujours il vole, il. s'élance vers sa patrie. Et de mêmeque les. coureurs de la terre; dans, leur élan rapide, ne voientaucun des objets qu'ils rencontrent, quelque nombreux que soient les accidentsde la route, et qu'uniquement appliqués à leur course, ilsdépassent facilement tous les objets, se. hâtant d'atteindreau but qui leur est proposé; ainsi celui qui se hâte d'accomplir1a course de la vertu, qui brûle de monter de la terre au ciel, laisseau-dessous :de lui tous les objets visibles, uniquement appliquéà sa course, ne s'arrêtant jamais, ne se laissant jamais distraire,quoi que puissent voir les yeux de son corps, tant qu'il n'est pas parvenuà gravir jusqu'à la cime. A cet ardent courage, les objetsterribles de la vie présente paraissent vils et méprisables;qui porte en soi un tel coeur, ne craint ni glaive, ni précipices,ni dents des bêtes féroces, ni tortures, ni licteurs, ni quoique ce soit de sinistre, dans la vie présente. A la vue des charbonset de la braise des supplices, il croit voir des prairies, des jardinsdélicieux, et il poursuit sa course; à la vue des autrestortures,.il ne faiblit pas, il ne recule pas; l'amour des biens àvenir a transformé son âme, c'est par hasard et sans aucuneconséquence qu'il a sur lui ce corps, comme on a un manteau, tantil est supérieur aux impressions du corps, tant la grâce d'en-haut,faisant la garde autour de son âme , la préserve de touteatteinte, la rend insensible aux douleurs de la chair.
Aussi, je vous en prie, pour qu'il nous soit facile de supporter leslabeurs de la vertu, soyons remplis de l'amour de Dieu , appliquons àDieu toute notre pensée; que rien, dans la vie présente ,ne retarde la course qui nous emporte vers lui; pensons, pensons toujoursà la jouissance des biens à venir; toutes les douleurs dela vie présente, supportons-les dans la douceur de la résignation;il ne faut pas que le mépris des hommes nous attriste, que l'indigencenous accable, que les maladies du corps énervent notre âme,que le dédain, que les outrages de la foule ralentissent notre zèlepour la vertu parfaite; secouons toute cette poussière; faisons-nousune âme généreuse et sublime; montrons toujours etpartout la vraie force et le vrai courage ; et , comme hier je vous enconjurais, mes frères, empressons-nous de nous .réconcilieravec nos ennemis; bannissons de nos âmes toutes les haines; àla concupiscence, qui pourrait nous (192) troubler, sachons nous soustraire;à la fureur, à la colère qui nous aiguillonnent, àces tourbillonnantes tempêtes, opposons le frein de l'enseignementspirituel, la voix de nos cantiques, qui nous montrent tout ce qu'ont depernicieux les passions humaines. L'homme, dit le Sage dans ses Proverbes,l'homme sujet d la colère ne possède pas l'honnêteté;ailleurs encore : Celui qui s'irrite contre son frère sera condamnépar le jugement aux tourments du feu. (Matth. V, 22.) Si le désirdes richesses envahit notre âme, appliquons-nous à nous soustraireaux ravages de cette passion funeste; extirpons cette racine de tous lesvices; mettons-nous avec ardeur à corriger en nous tout ce qui nouségare nous trouble, afin que nous étant montrés pursde tous ces vices, ardents à la pratique des bonnes oeuvres, nouspuissions, au ,jour redoutable du jugement, mériter la miséricordedu Seigneur, par la grâce , pleine de compassion et d'indulgence,du Fils unique de Dieu, à qui appartient, ainsi qu'au Pèreet au Saint Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, et maintenant, et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
VINGT-NEUVIÈME HOMÉLIE
" Noé, s'appliquant àl'agriculture, commença à cultiver la terre, et il plantaune vigne, et il but du vin et il senivra. " (Gen. IX. 20, 21.)
1. Nous sommes arrivés au terme de nos entretiens sur cet hommejuste; c'est pourquoi, je vous en prie, soyez attentifs, appliquez-vousavec soin à écouter la parole. Ce n'est pas une mince utilité,un fruit vulgaire, que nous offre la lecture d'aujourd'hui. Les événementsarrivés aux anciens hommes, si nous vouions les étudier avecsagesse, sont pour nous l'occasion d'un enseignement très-précieux.Si l'Ecriture ne s'est pas bornée à raconter les vertus dessaints, si elle consigne aussi leurs fautes, c'est afin qu'évitantleurs fautes, nous imitions leurs vertus; ce n'est pas tout, la di. vineEcriture nous montre des justes qui souvent succombent, et des pécheursqui font voir une entière conversion. C'est pour nous apprendre,par ces exemples contraires, en nous montrant , d'une part les justes quitombent, à ne pas avoir une confiance superbe, d'autre part àne pas nous livrer, à cause de nos (193) péchés, audésespoir, puisque nous voyons tant de pécheurs qui reprennentle chemin de la
vertu, et parviennent au sommet le plus élevé de la vraiesagesse.
C'est pourquoi, je vous en prie, qu'aucun de vous, quelle que soit laconscience qu'il ait de ses bonnes couvres, ne s'abandonne à unexcès de confiance; qu'il reste toujours sur ses gardes; qu'il écoutele bienheureux Paul: Que celui qui croit être ferme prenne bien gardeà ne pas tomber. (I Cor. X, 12.) De son côté, que celuiqui est tombé, au fond même de l'abîme de la malignité,ne désespère pas de son salut, mais considère l'ineffablemiséricorde de Dieu; qu'il écoute, lui aussi, ce que ditle Seigneur par la bouche du prophète : Quand on est tombé,ne se relève-t-on pas? et, quand on s'est détournédu droit chemin, n'y revient-on plus? Et ailleurs : Je ne veux pas la mortdu pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. (Ezéch.XVIII, 23.) Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, que la divineEcriture n'offre rien à notre mémoire qui ne soit pour notreavantage, pour le salut de la race des hommes? Que chacun de nous doncmédite ces choses dans son coeur, et applique à ses blessuresles remèdes convenables. Voilà pourquoi l'Ecriture offreà tous l'abondance de ses leçons. Il suffit à chacunde nous de vouloir pour y trouver le remède aux maux de notre âme,pour recouvrer promptement la santé; il suffit de ne pas repoussercette médecine efficace, de l'exercer avec sagesse ; il n'est pourl'homme ni maladie du corps, ni maladie de l'âme qui ne puisse ytrouver sa guérison. Comment cela? répondez-moi, je vousen prie. Quelqu'un se présente ici chargé d'ennuis, accabléde l'inquiétude des affaires; le chagrin le ronge; eh bien ! l'hommequi est venu ici, dans ces dispositions, aussitôt qu'il entend laparole du prophète : Pourquoi, mon âme, êtes-vous triste,et pourquoi me troublez-vous ? Espérez en Dieu parce que je doisencore le louer; il est le salut de mon visage, et mon Dieu (Psal. VI,7) ; le voilà réconforté d'une consolation qui luisuffit, et il s'en va, et il secoue toute cette tristesse. En voici unautre qui souffre d'une extrême indigence, il en est accablé,il s'afflige à voir les richesses abonder chez les autres, àvoir leur orgueil superbe, l'étalage, le grand appareil, la pompequi les escorte; cet homme entend la. voix du même prophète: Jette tous tes soucis dans le sein du Seigneur, et lui-même tenourrira (Psal. LIV, 22); et encore : Ne crains point en voyant un hommedevenu riche, et sa maison comblée de gloire, parce que, lorsqu'ilsera mort, il n'emportera point tous ces biens. (Psal. XLVIII, 17, 18.)En voici un autre encore : ses ennemis l'entourent de piéges; lescalomnies le poursuivent, et il est dans la douleur; et il pense que lavie est amère, et nulle part il ne peut trouver de secours parmiles hommes; cet infortuné apprend du même bienheureux prophèteque, dans de telles angoisses, ce n'est pas auprès de l'homme qu'ilfaut chercher son refuge; il entend la même voix lui dire : Ils medéchiraient; pour moi, je priais. (Psal. CVIII, 4.)
Voyez-vous où il cherche son secours? les autres, dit-il, ourdissentleur tissu de ruses, de calomnies et de machinations perfides, mais moi,je me réfugie auprès du mur inexpugnable, vers l'ancre desûreté, vers le port où les flots sont tranquilles;c'est-à-dire, j'ai recours à la prière qui supprimepour moi toutes les afflictions, qui me rend tout facile et léger.Un autre est dédaigné, méprisé par ses anciensserviteurs, abandonné par ses amis, et c'est là ce qui letrouble surtout et confond le plus ses pensées; que celui-là,s'il veut, vienne ici, il entendra la parole du bienheureux : Mes amiset mes proches se sont élevés et déclarés contremoi, et ceux qui étaient prés de moi s'en sont tenus éloignés,et ils me faisaient violence, parce qu'ils cherchaient à m'ôterla vie, et ceux qui cherchaient à m'accabler de maux, tenaient desdiscours pleins de vanité et de mensonge durant tout le jour. (Psal.XXXVII, 11, 12.) Voyez-vous les trames perfides, continuant jusqu'àce qu'elles aient donné la mort? Voyez-vous la guerre sans relâche,ce qu'indique cette expression, Durant tout le jour, ce qui veut dire pendanttoute la vie? Eh bien ! au milieu de ces intrigues, de ces machinations,que faisait-il? Pour moi, dit-il, j'étais comme sourd, ne les écoutantpoint; j'étais comme muet, n'ouvrant pas la bouche; j'étaiscomme un homme qui n'entend point et qui n'a rien dans la bouche pour répliquer.(Psal. XXXVII, 14, 15.) Comprenez-vous l'excellence de la sagesse? la diversitédes moyens qui lui ont assuré la victoire ? Les autres tramaientleurs ruses, il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre; les autres,pendant toute la durée du temps, aiguisaient Peur langue et ne faisaiententendre que vanités, mensonges et (194) tromperies; mais lui, parson silence, réprimait leur délire. D'où vient cetteconduite du sage? D'où vient qu'en présence de ces attaques,il est comme sourd, comme muet, sans oreilles, sans langue? Entendez-lelui-même nous donnant la cause d'une sagesse si grande Car c'esten vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance. (Ibid. 16.) Car c'està vous que je me suis, dit-il, suspendu par l'espérance,et je ne m'inquiète pas de ce qu'ils font, car votre secours suffitpour tout dissiper, pour rendre inutiles leurs machinations et leurs intrigues,pour empêcher que, de tout ce qu'ils méditent, rien ne soitexécuté.
2. Vous avez vu comment, quel que soit le malheur qui saisisse la naturehumaine, on peut tirer des Ecritures un remède convenable, y trouverce qui dissipe toutes les tristesses, ce qui allège le poids detous les chagrins. C'est pourquoi, je vous en prie, venez souvent auprèsde nous; appliquez tous vos soins à la lecture de l'Ecriture sainte,non-seulement quand vous vous rassemblez auprès de nous, mais aussiquand vous êtes dans vos demeures; prenez entre vos mains les divinslivres, appliquez-vous à recueillir tous les fruits que vous y trouverezmis pour vous en réserve. Cette lecture présente des avantagesprécieux; d'abord, la lecture délie la langue; ensuite l'âmes'excite, elle s'élève à la lumière du Soleilde la justice, elle s'illumine, elle s'affranchit alors des séductionsd'une pensée impure, elle jouit de la plénitude du reposet de la tranquillité. La nourriture matérielle augmenteles forces du corps; la lecture augmente les forces de l'âme ; alimentspirituel qui donne du nerf à la raison, de la vigueur àl'âme, qui lui communique la constance de la sagesse ; qui ne permetpas qu'elle devienne la proie de passions insensées; qui la rendlégère, lui met des ailes, la transporte pour ainsi direau ciel. Donc je vous en prie, considérons cette utilitési grande; ne nous en privons pas par notre négligence; mêmedans nos demeures, livrons-nous à la lecture de l'Ecriture sainte,et quand nous sommes ici rassemblés, ne perdons pas le temps àdes bagatelles, à d'inutiles entretiens puisque nous sommes venuspour entendre la parole, appliquons-y notre attention pour en recueillirce fruit précieux que nous remporterons chez nous. Vous êtesvenus ici, et vous vous livrez à des conversations intempestiveset inutiles, à quoi bon? Quel profit pour vous? N'est-ce pas unechose absurde que ceux qui se rendent aux marchés ordinaires deshommes, s'inquiètent, avant de retourner chez eux, d'acheter toutce qui leur est nécessaire de rapporter du marché, qu'ilsfassent leurs provisions , quoiqu'il y ait pour cela beaucoup d'argentà dépenser, et que ceux qui viennent ici, à ce marchéspirituel, ne montrent pas tout leur zèle à se procurer cequi est utile, à le mettre en réserve dans leur âneavant de s'en retourner; et cela, quand il n'est ici besoin d'aucune dépensed'argent, quand il suffit de la bonne volonté et de l'attention?Ne le cédons pas à ceux qui se rendent aux marchésdu monde; soyons attentifs, appliqués, vigilants; avant de partirfaisons nos provisions de route, non-seulement de telle sorte qu'ellesnous suffisent, mais de manière à pouvoir aussi les partageravec les autres, de manière à rendre meilleurs, et notrefemme, et nos serviteurs, et notre voisin, et notreami, disons mieux, etnotre ennemi: Voilà, en effet, ce que sont les dogmes spirituels;ils sont faits pour être proposés à tous sans distinction;la seule distinction c'est l'application de l'esprit, c'est la ferveurdu désir qui fait que l'un se montre supérieur à l'autre.Eh bien! donc, puisqu'il y a un si précieux. avantage à recueillirde notre doctrine, allons, exposons la lecture de ce jour, et sachons enrecueillir le fruit que nous remporterons chez nous.
Noé s'appliquant à l'agriculture commença, ditle texte, à labourer et à cultiver la terre, et il plantaune vigne, et il but du vin, et il s'enivra. (Gen. IX, 20, 21.) Voyez dequelle grande utilité pour nous est le simple commencement de cettelecture. En effet, quand nous entendons dire que cet homme juste , quecet homme parfait qui a reçu d' ' en-haut un si grand témoignage,a bu et s'est enivré, comment nous, qui sommes plongés dansun abîme de péchés si divers, ne ferions-nous pas désormaistous nos efforts pour éviter le fléau de l'ivresse ? Il esttoutefois à remarquer que la faute n'est pas égale entrece juste surpris, et nous qui tombons dans le même vice. Il y a eneffet bien des circonstances pour excuser cet homme juste ; ce que je disnon pour excuser l'ivresse, mais pour montrer que, si ce juste a succombé,ce n'est pas par intempérance, mais parce que l'expériencelui faisait défaut. L'Ecriture en effet ne dit pas simplement qu'ilbut du vin jusqu'à s'enivrer, mais elle ajoute des (195) circonstancesqui sont l'explication et l'excuse de sa conduite : Noé s'appliquantà l'agriculture, commença à labourer et à cultiverla terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s'enivra. Cemot, commença, montre qu'il fut le premier qui but du vin, et, fauted'expérience, parce qu'il ne savait pas la mesure, il tomba dansl'ivresse. Et ce n'est pas là la seule cause, mais il était,fort triste : il cherchait dans le vin une consolation, suivant la paroledu Sage : Donnez à ceux qui sont dans la tristesse une liqueur quiles enivre, et du vin à ceux qui sont dans la douleur. (Prov. XXXI,6.) Le Sage montre par là qu'il n'y a pas, dans la tristesse, deremède égal au vin, pourvu que l'intempérance n'encompromette pas l'utilité. Or dans quelle morne tristesse n'étaitpas plongé ce juste qui se voyait au milieu d'une si grande solitude,qui avait sous les yeux les cadavres de tant d'hommes, cette sépulturecommune aux hommes et aux animaux ! C'est l'habitude des prophèteset de tous les justes de s'affliger, non-seulement sur le sort de leursproches, mais sur tous les autres hommes. Qui voudra les passer en revue,trouvera qu'ils ont tous montré cette commisération; entendraIsaïe s'écriant : Ne vous mettez point en peine de me consolersur la ruine de la fille de mon peuple. ( Isaïe, XXII , 4. ) Jérémieà son tour: Qui donnera de l'eau à ma tête, et àmes yeux une fontaine de larmes? (Jérém. IX, 1.) Ezéchielmaintenant : Hélas, hélas! Seigneur Dieu, perdrez-vous donctout ce qui reste d'Israël? (Ezéchiel, IX, 8.) Et Daniel selamentant et disant : Vous nous avez diminués plus que toutes lesautres nations. (Daniel, VII.) Et Amos : Seigneur Dieu, faites-leur miséricorde.(Amos, VII, 3,) Et Habacuc : Pourquoi me réduisez-vous àne voir que des violences et des injustices ? et encore : Traiterez-vousles hommes comme les poissons de la mer? (Habacuc, I, 3, 14.) Il entendraaussi ce bienheureux Moïse, disant : Je vous conjure de leur pardonner.cette faute, ou si vous ne le faites pas, effacez-moi de votre livre (Exode,XXXII, 32); et ailleurs : Quand Dieu lui eut promis de le mettre àla tête d'un plus grand peuple, après lui avoir dit : Laissez-moifaire, j'exterminerai ces hommes, et je vous rendrai le chef d'un grandpeuple. (Ibid. 10.) Moïse ne le voulut pas; il préférarester à la tête de ces Juifs; de même le bienheureuxPaul, ce docteur des nations : J'eusse désiré que Jésus-Christm'eût fait servir moi-même de victime soumise à l'anathèmepour mes frères, qui sont d'un même sang que moi selon lachair. (Rom. IX, 3.)
3. Vous voyez comment tous ces justes montraient des sentiments de commisérationprofonde pour le prochain. Considérez maintenant ce que devait éprouvercet homme juste; de quel sentiment il devait être agité; dequelle tristesse il devait être abattu à l'aspect de cetteimmense solitude; de cette terre auparavant enrichie de plantes si diverses,ornée de fleurs, et tout à coup perdant sa chevelure de feuillage,dépouillée, nue, déserte. En proie à une mornedouleur, cherchant une petite consolation pour lui, il se mit àcultiver la terre, et, de là, ce que dit l'Ecriture : Noés'appliquant à l'agriculture, commença à laboureret à cultiver la terre, et il planta une vigne.
Mais il convient ici de se demander si c'est Noé à cetteépoque qui trouva la vigne, ou si, auparavant, dès le commencementdu monde, elle existait. Il est vraisemblable qu'elle existait auparavant,dès le commencement, qu'elle avait été crééedans les six jours, quand Dieu vit que toutes les choses qu'il avait faitesétaient très-bonnes. (Gen. I, 31.) Il se repose, en effet,dit l'Ecriture, le septième jour, après avoir achevétous ses ouvrages. (Gen. II, 2.) Toutefois l'usage de la vigne n'étaitpas connu ; car, si on l'avait connu dès le commencement, il estcertain qu'Abel, dans ses sacrifices, aurait fait aussi des libations devin. Mais comme les premiers hommes ignoraient l'usage de cette plante,ils ne s'en servirent pas. Noé, au contraire, appliqué àl'agriculture, homme très-actif et très-diligent, arriva,par hasard, à en goûter le fruit, écrasa les grappes,fit du vin et en but. Et comme c'était la première fois qu'ilen goûtait lui-même, comme il ne connaissait personne qui eneût goûté avant lui, comme il n'avait rien pour luiindiquer et la mesure et l'usage, par suite de cette ignorance, il tombadans l'ivresse. En outre, quand l'habitude de manger de la chair se futintroduite parmi les hommes, l'usage du vin fut aussi une habitude. Considérezmaintenant, mes bien-aimés, comment, peu à peu, le mondes'organise; comment chaque homme, selon la sagesse que Dieu lui communique,devient, dans ces commencements, l'inventeur d'un art. C'est ainsi queles arts ont été introduits dans le monde : le premier invental'agriculture; le second, l'art pastoral; un autre, (196) l'art d'éleverle gros bétail; un autre, la musique; un autre, l'industrie de ]!airain;quant à ce juste dont nous parlons, il trouva, grâce àla sagesse communiquée d'en-haut, l'art de cultiver la vigne. Noé,dit le texte, s'appliquant à l'agriculture, commença àlabourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il butdu vin, et il s'enivra. Méditez sur ce remède à latristesse, sur ce moyen de guérison, qui, parce que l'ignorancea dépassé la mesure, non-seulement n'est d'aucune utilité,mais devient funeste et indispose.
Mais peut-être dira-t-on: pourquoi une plante si fertile en viceset en malheurs, a-t-elle été produite? N'exprimez pas ainsi,ô hommes, sans réfléchir, toutes les penséesqui vous viennent. Ce n'est pas la plante qui est mauvaise, ce n'est pasle vin qui est vicieux, mais l'abus qu'on en l'ait, parce que ce n'estpas le vin qui produit les fautes, les crimes, c'est la dépravationde la volonté; le vin nous est utile : c'est l'intempérancequi le rend funeste. Si l'Ecriture ne vous montre le vin en usage qu'aprèsle déluge, c'est pour vous apprendre que, même avant l'usagedu vin, les hommes étaient tombés dans les dérèglements,dans les excès de la licence; qu'ils avaient montré leurperversité dans un temps où le vin était inconnu;c'est afin que, quand vous verrez le vin en usage, vous n'alliez pas attribuertoutes nos fautes au vin,. mais à la volonté corrompue, quise pervertit d'elle-même. Faites d'ailleurs une autre réflexionqui prouve l'utilité du vin, et soyez saisis d'une sainte horreur,ô hommes ! le vin est la substance qui sert à opérerle salut des bons, c'est ce que n'ignorent point les initiés ànos mystères. Noé s'appliquant à l'agriculture, ditle texte, commença à labourer et à cultiver la terre,et il planta une vigne, et il but du vin, et il s'enivra.
C'est un mal redoutable, mes bien-aimés; oui, un mal redoutableque l'ivresse, qui produit l'aveuglement, qui engloutit la raison. De cethomme doué de raison, de cet homme qui a reçu l'empire surtoutes les créatures, elle fait un captif, enchaînéd'indissolubles liens, un mort que rien ne réveille; elle en faitquelque chose de pire qu'un mort. Le mort n'a d'énergie ni pourle bien, ni pour le mal; mais l'homme ivre, sans énergie pour lebien, n'a que plus d'énergie pour le mal; et le voilà ridiculeaux yeux de sa femme, et de ses enfants, et de ses serviteurs. Ses amis,considérant sa honte, rougissent et sont couverts de confusion;ses ennemis, au contraire, se réjouissent et se rient de lui, etle chargent d'opprobres , et s'écrient : Faut-il donc voir vivre,faut-il donc voir respirer cette brute, ce porc ! et ils se servent d'expressionsplus honteuses encore. C'est que ceux due frappe l'ivresse sont plus hideuxà voir que ceux qui reviennent des combats, les mains souilléesde sang, ou qu'on rapporte chez eux, en tumulte; ceux-là, il peutse faire qu'on les vante à cause des trophées, des victoires,des blessures, des membres mutilés; mais pour ceux qu'on voit ivres,on les appelle des misérables, on les accable d'imprécations.Qu'y a-t-il en effet de plus misérable que celui qu'enchaînel'ivresse; qui, chaque jour, se plonge dans le vin, et corrompt sa penséeet son jugement? De là, le conseil que donnait le Sage: Le principal,dans la vie de l'homme, c'est le pain et l'eau, et le vêtement, etune maison qui cache sa honte. (Eccli, XXIX , 28. ) C'est afin que celuique l'ivresse possède ne soit pas exposé en public, maiscaché par les siens; c'est afin qu'il ne soit pas le honteux objetde la risée de tous. Noé s'appliquant à l'agriculture,commença, dit le texte, à labourer et à cultiver laterre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s'enivra.
4. Le mot d'ivresse, mes bien-aimés, dans la sainte Ecriture,ne signifie pas partout ce que nous entendons par ce mot; dans nos saintsLivres, ce mot exprime aussi la satiété; peut êtredonc aurait-on raison de dire, à propos de ce juste, qu'il ne commitpas un excès, qu'il ne s'enivra pas; seulement qu'il prit du vinde manière à se rassasier. Ecoutez, en effet, la parole deDavid : Ils s'enivreront de l'abondance de votre maison (Psal. XXXV, 9),c'est-à-dire, ils seront rassasiés. D'ailleurs, ceux quis'abandonnent à l'ivresse n'en ont jamais assez; plus ils absorbentde vin, plus ils sont altérés; ce vin est comme un feu quiles embrase; le plaisir disparaît; mais une soif impossible àétancher les précipite dans le gouffre de l'ivresse qui lesy retient captifs. Et il planta, dit le texte, une vigne, et il but duvin, et il s'enivra; et il était nu dans sa tente. Considérezque cela ne lui est pas arrivé dehors, mais dans sa tente ; la divineEcriture a mis, dans sa tente, afin que la suite vous montre l'affreusemalignité de celui qui osa révéler cet étatde nudité. Cham, dit le texte, père de Chanaan; vit la nuditéde son père et il sortit, et il l'annonça à ses deuxfrères, dehors. Peut-être, si d'autres hommes s'étaienttrouvés là, il leur aurait annoncé aussi la hontede son père; telle était la perversité de ce fils.C'est pour vous apprendre qu'il était corrompu depuis longtemps,que l'Écriture ne se borne pas à dire: Cham vit la nuditéde son père; mais que dit-elle? Et Cham, père de Chanaan,vit. Pourquoi, dites-moi, dans ce passage, nomme-t-elle son fils? C'estpour nous apprendre qu'avec la même intempérance, la mêmeincontinence qui l'avait porté, à l'heure de l'épouvantablebouleversement du monde, à procréer sa postérité,il courut faire outrage à son père : et il sortit, dit letexte, et il l'annonça à ses deux frères, dehors.Voyez, ici, je vous en prie, mes bien-aimés, considérez queles vices ne sont pas dans notre nature, mais dans notre penséelibre, dans notre volonté. En effet, ces trois frères avaientmême père, étaient sortis des mêmes flancs; lesmêmes soins avaient entouré leur éducation, mais ilsne montrèrent pas le même coeur; celui-ci tomba dans le péché, les autres rendirent à leur père l'honneur qui lui étaitdû. Peut-être ce Cham exagéra-t-il par ses railleriesla honte de son père, en la révélant; il n'entenditpas la parole du Sage: Ne vous glorifiez pas de la honte de votre père.(Ecclés. III, 12.) Mais ses frères ne se conduisirent pasde même; et comment? Quand ils eurent entendu ces paroles, Sem etJaphet, ayant étendu un manteau sur leurs épaules, marchèrenten arrière et couvrirent la nudité de leur père, etils ne détournèrent pas leur visage, et ils ne virent pasla nudité de leur père. Voyez-vous l'honnêtetéde ces deux fils? Ce que l'autre a divulgué, ceux-ci n'osent pasmême le regarder; ils marchaient en arrière, pour couvrirtout de suite la nudité de leur père. Voyez, en mêmetemps, avec leur honnêteté, leur douceur ! ils ne grondentpas, ils ne battent pas leur frère; mais, à peine l'ont-ilsentendu, qu'ils prennent le soin, tous les deux à la fois, de corrigerce qu'ils, regrettent, et de prouver leur respect à leur père:et ils ne détournèrent pas leur visage, et ils ne virentpas la nudité de leur père. C'est une preuve du profond respectde ces fils, que l'Écriture nous fait voir; non-seulement ils recouvrent,mais ils n'osent pas regarder. Instruisons-nous, par cet exemple, et sachonsen ,tirer une double utilité. Imitons les uns; loin de nous lesmoeurs de l'autre ! car, si ce méchant qui a révéléla nudité d'un corps, s'est jeté sous le coup de la malédiction,est déchu de l'honneur qui l'égalait à ses frères,a été condamné à les servir, quoique ce nesoit pas lui, mais tous les descendants sortis de lui, qui sont devenusdes esclaves, quel châtiment ne subiront pas ceux qui révèlentles péchés de leurs frères ; qui, loin de les couvrir,de les excuser, les exposent au grand jour, et se rendent par làcoupables de péchés sans nombre? Quand vous divulguez lafaute d'un frère, non-seulement vous le rendez plus éhonté,et vous refroidissez peut-être le zèle qui l'aurait portéà rentrer dans la vertu, mais vous rendez ceux qui vous écoutentplus indolents et plus lâches; et ce n'est pas tout : vous êtescause que Dieu est blasphémé. Or, quel est le supplice réservéà ceux qui provoquent les blasphèmes? C'est ce que nul n'ignore.Donc, loin de nous, je vous en conjure, les moeurs de Cham; imitons, aucontraire, l'honnêteté, la pudeur des fils qui recouvrirentla nudité de leur père; faisons de même, couvrons lesfautes de nos frères, non pour encourager, par notre conduite, leurindolence, mais pour leur ménager les meilleurs moyens de s'affranchirpromptement de leurs vices funestes, et de rentrer dans la vertu. De mêmequ'il est plus facile de revenir à résipiscence quand onn'a pas un grand nombre de témoins de ses fautes, de mêmecelui dont le front a rougi, qui sait que ses actions mauvaises sont connuesde tout le monde, ne renonce pas facilement à ses vices; il estcomme dans une vase profonde, où il se précipite emportépar des courants qu'il lui est difficile de surmonter; et ne pouvant revenirà la surface il se désespère, et il abandonne toutespoir, de ressaisir le rivage.
5. C'est pourquoi, je vous en prie, ne publions pas les fautes du prochain.Si on vient à nous les apprendre, ne nous empressons pas d'allervoir cette nudité; faisons comme ces vertueux fils, recouvrons denos exhortations, de nos conseils, abritons d'une ombre protectrice, ethâtons-nous de relever l'âme qui est tombée; enseignons-luila grandeur de la divine miséricorde, l'excès de la suprêmebonté, afin d'obtenir nous-mêmes, plus encore que ces pieuxjeunes gens, la bénédiction du Seigneur, du Dieu qui a faittoutes choses, qui veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ilsviennent à la connaissance de la vérité (I Tim. II,4); qui (198) ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisseet qu'il vive. (Ezéch XVIII, 23.) Et, dit le texte, ils ne virentpas la nudité de leur père. Voyez comme la loi naturelleleur a suffi, tout d'abord, dès le commencement, pour accomplirles prescriptions consignées plus tard dans la législationécrite pour l'enseignement de la race humaine; pour accomplir cetteprescription de la loi : Honorez votre père et votre mère,afin que vous soyez heureux (Exode, XX, 12) ; et: Celui qui aura mauditson père ou sa mère, sera puni de mort. (Ibid. XXI, 17.)Voyez-vous que la loi naturelle a tout d'abord été suffisante?
6. Noé reprit ses sens, dit le texte, après cet assoupissementcausé par le vin, et apprit tout ce que lui avait fait son plusjeune fils. (Gen. IX, 24.) Noé reprit ses sens, dit le texte; qu'ilsentendent ces paroles, ceux qui passent les jours entiers dans les festins;qu'ils considèrent la gravité de leur faute; qu'ils apprennentà échapper à la pernicieuse ivresse. Noé repritses sens, dit le texte. Qu'est-ce à dire? C'est l'expression quenous employons d'ordinaire quand ceux qui étaient dans le délirereviennent à eux. Noé; après avoir étésurpris par le démon, reprit ses sens, et s'affranchit de sa tyrannie,c'est ce que dit ici l'Ecriture; car, sachons-le bien, l'ivresse est undémon volontaire, qui obscurcit l'âme de ténèbresplus épaisses que ne le fait le démon, et qui rend son captifindigne de toute pitié. Souvent, en effet, à la vue d'undémoniaque, nous sommes saisis de pitié, de compassion; nousaimons à lui montrer combien nous plaignons son malheur; nous n'agissonspas de même avec ceux que nous voyons ivres; ils provoquent notreindignation, notre dégoût, qui les repousse; nous les chargeonsd'imprécations. Quelle en est la cause, pourquoi? c'est que le démoniaquefait ce qu'il ne veut pas faire, et il a beau se démener, déchirerses vêtements, prononcer des paroles honteuses, on lui pardonne;quant à l'homme ivre, quoi qu'il fasse, on ne l'excuse pas : serviteurs,amis, voisins, tous l'accablent de reproches; c'est qu'il se livre, delui-même, volontairement, à cette ignominie; c'est qu'il s'abandonne,parce qu'il se trahit lui-même, à la tyrannie de l'ivresse.Et ce que je dis, ce n'est pas pour accuser cet homme juste. Grand nombrede circonstances se réunissaient pour atténuer sa faute :et d'abord, on ne l'y a pas vu retomber depuis, preuve certaine qu'il péchafaute de savoir, et non par indolence. En effet, s'il fallait attribuersa faute à la négligence, il se serait plus tard laissésurprendre de nouveau par la même passion; mais c'est ce qui n'estpas arrivé. S'il, se fût rendu coupable de la même faute,une seconde fois, l'Ecriture ne l'aurait point passé sous silence,elle nous l'aurait fait connaître; car l'Ecriture n'a qu'une pensée,n'a qu'un but, c'est de nous- apprendre tout ce qui est arrivé,afin que nous connaissions la vérité. On ne la voit pas,par un sentiment d'envie, négliger les vertus des justes, ni avecune com. plaisance partiale, couvrir d'une ombre les fautes des pécheurs;elle expose tout devant nos yeux, afin que nous ayons une règle,une doctrine; afin que, nous aussi, quand nous nous serons laissésurprendre, par suite de notre, négligence, nous devenions pluscirconspects, de manière à éviter les rechutes. Carle péché n'est pas aussi grave que la persistance dans lepéché. Cest pourquoi, ne vous bornez pas à remarquerque ce juste s'est enivré, remarquez avant tout que; plus tard,il ne lui arriva rien de semblable. Considérez ceux qui, chaquejour, dépensent leur vie dans les cabarets; qui, chaque jour; pourainsi dire, y meurent; quand ils reprennent leurs sens, ce n'est pas poureux une raison de fuir le fléau de l'ivresse, ils y retournent,comme à une occupation qu'ils continuent avec un courage viril.Il faut considérer encore que ce juste, qui d'ailleurs ne s'estenivré que faute d'expérience, parce qu'il ignorait la mesure;c'était, après tout, un juste, riche en bonnes oeuvres, quipouvait par conséquent couvrir et racheter l'accident de cette faute; mais nous, qui subissons les ravages de tant d'autres passions , si nousajoutons l'ivresse à tous nos excès, quelle sera notre excuse? Qui daignera, répondez-moi, je vous en prie; nous pardonner, ànous, que ne corrige aucune expérience? Noé reprit ses sens,dit le texte, après cet assoupissement causé par le vin,et apprit tout ce que lui avait fait son plus jeune fils. D'où l'apprit-il? Sans doute, ce furent les frères qui le dirent, non pour accuserleur frère, mais pour apprendre la chose comme elle s'étaitpassée, afin que le coupable reçût le remèdeque réclamait sa blessure. Et il apprit, dit le texte, tout ce quelui avait fait son plus jeune fils. Qu'est-ce à dire, tout ce quelui avait fait? Cela veut dire une faute si grave (199) qu'elle ne se
peut supporter. Remarquez, en effet, comment, dans l'intérieurde la maison, voyant une chose honteuse, tandis qu'il aurait dû lacacher, il sort, il l'ébruite, il expose aux railleries, aux moqueries,son père, autant que cela dépendait de lui; comme il veutrendre ses frères les complices de sa détestable pensée.S'il devait, à toute force, faire un récit, il aurait dû,au moins, les appeler à l'intérieur, leur parler en secretde cette nudité; mais non : il sort, il révèle cettenudité, et, s'il s'était rencontré là une fouled'étrangers, il les aurait, eux aussi, rendus les témoinsde la honte de son père. Delà, ces paroles du texte : Toutce que lui avait fait, c'est-à-dire l'outrage qu'il avait fait àson père, l'oubli qu'il avait montré du respect que les enfantsdoivent à leurs parents. Il a divulgué les fautes, il a vouluassocier ses frères à cet outrage. Tout ce que lui avaitfait son plus jeune fils. Toutefois, ce n'était pas le plus jeune;car il était le second, l'aîné de Japhet; mais quoiqu'il fût, l'aîné pour Japhet, la corruption de sonâme le mit après lui; la pétulance de ses passionsle fit déchoir; pour n'avoir pas voulu se tenir dans les bornesprescrites, il perdit l'honneur qu'il devait à la nature; et, demême que ce méchant, par la corruption de sa volonté,.perdit ce qu'il tenait de la nature, Japhet acquit, par sa sagesse supérieure,ce que la nature ne lui avait pas donné.
7. Voyez-vous comme il est impossible de rien découvrir, dansla divine Ecriture, qui soit mis au hasard et sans une secrète pensée?Ce que lui avait fait, dit le texte; son, plus jeune fils. Et il dit: QueChanaan soit maudit, qu'il soit l'esclave de ses frères. (Gen. IX,25.) Nous voici parvenus à cette question soulevée partout;sans cesse, en effet, nous entendons dire : pourquoi, quand c'est le pèrequi s'est rendu coupable, qui a révélé la nudité,est-ce le fils qui reçoit la malédiction? Prêtez-moi,je vous en prie, toute votre attention, et recevez l'explication qu'ilvous faut. Nous vous dirons ce que nous aura suggéré la divinegrâce, pour votre utilité. Et il dit : Que Chanaan soit maudit,qu'il soit l'esclave de ses frères. Ce n'est pas sans raison, cen'est pas inutilement, que le texte nomme ici le fils de Cham; il y a unepensée cachée. Noé voulait à la fois punirCham de sa faute, de l'outrage qu'il en avait reçu, et, en mêmetemps, il ne voulait pas affaiblir la bénédiction que Dieului avait autrefois donnée. Dieu bénit, dit l'Ecriture, Noéquand il sortit de l'arche, et ses fils avec lui. (Gen. IX, 1.) Donc Noéne voulut pas maudire celui que Dieu avait une fois béni; il nes'arrête donc pas à celui qui lui a fait l'outrage, c'estsur le fils de Cham qu'il fait retomber la malédiction. Soit, dira-t-on,cela montre que Cham n'a pas été maudit, parce qu'il avaitreçu auparavant la bénédiction de Dieu. Mais pourquoi,quand c'est Cham qui a péché, est-ce Chanaan qui est puni?Eh bien! cela même n'a pas été fait sans raison; carle père n'a pas subi un moindre châtiment que son fils, etil a senti toute la rigueur du châtiment. Vous n'ignorez pas, eneffet, vous savez parfaitement combien de fois les pères ont demandéd'être punis, eux mêmes, à la place de leurs fils. Ilest plus triste pour eux de voir leurs fils soumis au châtiment,que de le subir eux-mêmes. Voici donc ce qui est arrivé; c'estque, par suite de l'amour naturel que Cham éprouvait pour son fils,il a senti une douleur plus cruelle; c'est que la bénédictionde Dieu est restée intacte, et que le fils, qui a reçu lamalédiction, a expié par là ses propres péchés.Car, bien qu'il encoure actuellement la malédiction pour le péchéde son père, encore est-il vraisemblable que c'est en mêmetemps pour ses propres fautes qu'il a été puni. Ce n'estpas seulement à cause du péché de son pèrequ'il a reçu la malédiction, mais probablement c'est parceque lui-même méritait un plus grand châtiment. Car,en ce qui concerne ce principe que les pères ne sont pas punis pourles fils, ni les fils pour les pères, que chacun n'est puni quepour ses propres fautes, c'est ce que vous trouverez en mille endroitsdes prophètes. Si quelqu'un mange des raisins verts, il en auralui seul les dents agacées (Jérém. XXI, 39); l'âmequi a péché mourra elle-même (Ezéch. XVIII,20); et encore : On ne fera point mourir les pères pour les enfants,ni les enfants pour les pères. (Deut. XXIV, 16.) Donc, que personneparmi vous, je vous en prie, n'ose censurer ce que l'Ecriture nous ditaujourd'hui, comme s'il était permis d'ignorer le but que se proposela divine Ecriture ; accueillez Avec de bonnes dispositions ce que ditla parole; admirez l'exactitude merveilleuse de la divine Ecriture, considérezl'énormité du péché. Car, voici ce que le péchéa fait d'un frère né de la même mère, sortides mêmes flancs; le péché en a fait un esclave; illui a enlevé la liberté ;il l'a (200) assujetti, et c'estde là qu'est sortie la servitude des âges à venir.Et en effet, les hommes d'autrefois n'étaient pas si délicats,n'avaient pas besoin d'une vie si commode, de mains étrangèrespour les servir; chacun se servait soi-même; tous étaientégaux en dignité; on ne voyait, au milieu d'eux, aucune inégalitéde rang. Quand le péché fit son entrée dans le monde,ce fut pour détruire là liberté, compromettre la digniténaturelle, introduire la servitude; la servitude, ce perpétuel enseignement,cet éternel avertissement à nous adressé, de fuirla servitude du péché, de revenir à l'indépendancede la vertu. Que si l'esclave et le maître veulent retirer de cetexemple un profit durable, qu'ils pensent: l'esclave, de son côté,qu'il doit sa servitude au dérèglement de Cham; le maître,à son tour, qu'assujettissement et servitude n'ont commencéqu'au jour où Cham a montré une volonté dépravée,et perdu la dignité qui le rendait l'égal de ses frères.
Maintenant, en vérité, si nous voulons être sobreset prudents, ces maux que les péchés de nos pèresont introduits dans le monde ne pourront nous atteindre, ils ne serontpour nous que des noms et des histoires. Si , d'une part, notre premierpère, par sa désobéissance, a introduit la mort, lestravaux et les peines; si, d'autre part, Cham nous a procuré laservitude, voici maintenant que l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christa réduit toutes ces épreuves à n'être qu'unvain bruit, que des sons; pour qu'il en soit ainsi nous n'avons qu'àvouloir. Pour la mort, il n'y a plus de mort; il n'y a plus que le motqui sert de nom à la mort : parlons mieux, le nom même a disparu.Nous ne disons plus maintenant la mort, mais l'assoupissement et le sommeil.Le Christ disait lui-même : Lazare, notre ami, dort (Jean, XI, 11); et Paul écrivant aux habitants de Thessalonique, leur dit : Quantà ceux qui dorment, je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères.(I Thess. IV, 12.) Et de même, la servitude n'est qu'un mot; l'esclavec'est celui qui commet le péché. Et, si vous voulez comprendreque l'avènement du Christ a supprimé la servitude, n'en aplus laissé que le nom, disons mieux, a détruit le nom même,écoutez ce que dit Paul : Que ceux qui ont des maîtres fidèlesne les méprisent pas, parce qu'ils sont leurs frères. (ITim. VI, 2.) Voyez-vous comment, dès que la vertu arrive, elle nefait plus que des frères de ceux qui s'appelaient auparavant desesclaves? Que Chanaan, dit Noé, soit l'esclave de ses frères.Tu as abusé, dit-il, de ta dignité; tu n'as pas fait ce quetu devais faire, quand tu étais égal en honneur; voilàpourquoi je veux te corriger par la sujétion. C'est ce qui est arrivé,dès le commencement, à la femme; elle était d'unedignité égale à celle de son mari, elle a abuséde son rang, voilà pourquoi elle a perdu son pouvoir, pourquoi ellea entendu ces paroles: Tu te tourneras vers ton mari, et il te dominera.(Gen. III, 16.) Tu n'as pas su, dit le texte, faire un bon usage du commandement;il vaut mieux pour toi bien obéir au commandement, que mal commander.De même, ce Cham, ici, reçoit le châtiment pour s'amender;dans la personne de son fils, c'est lui-même qui est puni; c'estafin que vous sachiez que, quoi. qu'alors ce fût un vieillard, cependantle châtiment, retombant sur son fils, lui rendit la vie pleine dedouleurs et d'amertumes; il pensait que, quand lui-même serait mort,ce fils qui lui survivrait expierait sa faute. Car, pour avoir la preuveque ce fils était, de lui-même, plein de malice, que tousceux qui sortirent de lui furent des êtres abominables, prompts àcommettre le mal, écoutez ce que dit l'Ecriture, sous forme de malédiction: Votre père était Amorrhéen et votre mèreCéthéenne (Ezéch. XVI, 3); autre parole d'outrage,dans un autre endroit : Race de Chanaan, et non de Juda. (Dan. XIII, 56.)
Maintenant il est bon d'apprendre, après le châtiment reçupar celui qui divulgua la nudité de son père, quelle récompenseobtinrent les fils qui lui montrèrent un respect si profond : Quele Seigneur, le Dieu de Sem, soit béni, dit Noé, et que Chanaansoit son esclave. (Gen. IX, 26.) Ici, peut-être, dira-t-on . Noé,en prononçant ces mots, ne bénit pas Sem; au contraire, ille bénit de la manière la plus efficace. En effet, quandon rend à Dieu des actions de grâces, lorsqu'on bénitDieu, le Seigneur, à son tour, accorde plus largement sa bénédictionà ceux qui donnent l'occasion de le bénir lui-même.Ainsi Noé, bénissant Dieu, l'a rendu débiteur d'unebénédiction plus grande; il a été, en faveurde Sem, l'auteur d'une rétribution plus considérable quesi lui-même l'eût béni en son propre nom. De mêmeque le Seigneur, béni à cause de nous, devient pour noustout à fait clément et propice; de même, (201) réciproquement,quand il est blasphémé à cause de nous, il prononcecontre nous une condamnation plus sévère , parce que nousavons été l'occasion des blasphèmes. Faisons donctous nos efforts, je vous en conjure, pour vivre avec tant de sagesse,pour montrer une vertu si pure, que tous ceux qui nous verront offrentau Seigneur notre Dieu. des louanges et des bénédictions.Dans sa bonté, dans sa clémence, le Seigneur veut êtreglorifié par nous; ce n'est pas qu'il en reçoive le moindreaccroissement de gloire; il n'a besoin de rien, mais il veut que nous luifournissions nous-mêmes l'occasion de nous montrer plus de bienveillance.Que le Seigneur, le Dieu de Sem, soit béni, et que Chanaan soitson esclave. Voyez-vous comme le père annonce le châtiment,qui, toutefois, est plutôt une correction qu'un châtiment;il était père, c'était un père tendre; il nevoulait pas un châtiment égal à la faute, mais de natureà réprimer plus tard les progrès de la malignité.Voilà. pourquoi, dit-il, je te condamne à la servitude, afinque tu conserves à chaque instant, toujours, le souvenir de ce quetu as fait. Ensuite il dit : Que Dieu multiplie la postéritéde Japhet, et qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Chanaan soitson esclave. (Ibid. 27.) Ici encore, la bénédiction la plusabondante , et qui renferme peut-être un trésor caché: Que Dieu multiplie, dit-il, la postérité de Japhet. Cen'est pas se tromper que d'appeler ces bénédictions de l'hommejuste des prophéties. Car, s'il est vrai que le père de Noéne lui a pas donné au hasard et sans dessein, ce nom de Noé;s'il est vrai que ce nom était la prophétie du délugeà venir, à bien plus forte raison, cet homme juste n'a pasprononcé ces bénédictions sans une secrètepensée. Je crois, en effet, que la bénédiction desdeux frères signifie la vocation des deux peuples; quand il bénitSem, il bénit les Juifs; de Sem est sorti Abraham, et le peuplejuif qui s'est multiplié ; quand il bénit Japhet, il annoncela vocation des Gentils. Remarquez les paroles de la bénédiction: Que Dieu multiplie, dit-il, la postérité de Japhet, etqu'il habite dans les tentes de Sem. C'est ce dont nous voyons l'accomplissement,dans la vocation des nations. En effet, Noé, disant : Que Dieu multiplie,indique toutes les nations; et en disant : Qu'il habite sous les tentesde Sem, il indique les nations commençant à jouir des bienspréparés pour les Juifs. Et que Chanaan soit son esclave.
8. Avez-vous bien compris quelle récompense les uns ont reçuepour leur sagesse; de quelle honte l'autre a été couvertpar son dérèglement ? Conservons toujours ces récitsdans notre pensée, imitons les uns, fuyons la perversité,le dérèglement de l'autre. Or, Noé vécut, ditle texte, trois cent cinquante ans après le déluge, et toutle temps de sa vie ayant été de neuf cent cinquante ans,il mourut. (Gen. ibid., 28, 29.) N'allez pas croire que ce soit sans raisonque la divine Ecriture ajoute ces détails. Voyez ici une nouvellepreuve de la continence de l'homme juste. Dans une telle abondance de biens,dans un repos parfait, pendant un si grand nombre d'années aprèslà sortie de l'arche, il ne pensa plus à procréerdes enfants. L'Ecriture, en effet, ne nomme pas d'autres enfants avec cestrois fils. Considérez encore l'excès de l'intempérancede Cham, qui avait sous les yeux un père d'une telle continence,sans devenir lui-même plus chaste, qui, au contraire, agissait d'unemanière toute différente. Aussi, c'est avec raison que toutesa postérité a été condamnée àla servitude, frein nécessaire de la volonté pervertie. L'Ecritureénumère ensuite la postérité sortie de cesfils, et dit : Cham engendra Chus; et plus loin Chus engendra Hemrod quimontra le premier géant sur la terre; ce fut un géant, chasseurdevant le Seigneur. (Gen. X, 6, 8, 9.) Quelques interprètes pensentqu'ici, devant le Seigneur, signifie la même chose que s'élevantcontre Dieu. Quant à moi, je n'admets pas cette insinuation dansla divine Ecriture ; elle dit simplement qu'il était fort et courageux.Cette expression, devant le Seigneur Dieu, revient à dire, établipar Dieu, parce qu'il avait reçu la bénédiction deDieu; ou, si vous voulez, parce qu'il était une occasion d'admirerle Dieu qui avait fait ce géant, et qui l'avait montré surla terre. Celai-ci reproduisit les moeurs de son aïeul, abusa de sesforces naturelles, inventa une nouvelle servitude, et entreprit de devenirun chef de peuple, un roi. Pas de sujets, pas de roi voilà bienla vraie liberté; mais la servitude la plus lourde est celle quisurgit au sein de la liberté, qui maîtrise des hommes libres.Voyez les ravages de l'ambition, voyez la force du corps dépassantses limites, jamais satisfaite, aspirant à la gloire. Ce n'étaitpas pour protéger et défendre qu'il se faisait des sujets;mais il construisait des villes pour dominer sur des (202) ennemis. Decette contrée, dit le texte, sortit Assur, et il bâtit Ninive.Faites ici encore une remarque : C'est que la malignité de ceuxqui nous ont précédés ne nous cause aucun préjudice;ces hommes dont je parle, les Ninivites, se concilièrent, par leurrepentir, la miséricorde de Dieu et le forcèrent àrévoquer sa sentence. Ils eurent cependant pour auteur de leur racece Cham, qui outragea son père, et après lui, parmi leursancêtres, Nemrod, tyran superbe, d'où sortit Assur. On ditque dans cette suite d'ascendants se trouvèrent des gens adonnésà la mollesse, aux voluptés, aux dissolutions, à lacorruption, à l'ivresse, aux rires insensés, aux moqueries,aux plaisirs frivoles des méchants; mais, parce que les Ninivitesfirent sincèrement pénitence, la malignité de leurspères ne leur fut en rien funeste, et ils se concilièrentla faveur du Ciel à tel point, qu'aujourd'hui encore on célèbrela perfection de leur repentir.
Sachons donc, nous aussi, les imiter, puisque, ni la malignitéde ceux qui sont nés avant nous ne peut nous nuire, si nous voulonspratiquer la sagesse; ni leurs vertus nous servir en rien, si nous cédonsà l'indolence. Attachons-nous donc, de toutes nos forces, àla vertu, montrons de la sagesse, de la prudence, afin d'obtenir la mêmebénédiction que Sem et Japhet, afin d'échapper àla servitude de Chanaan, afin d'être affranchis du péché,afin qu'ayant conquis la vraie liberté, nous soyons admis au partagedes biens ineffables, par la grâce et parla bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ , à qui appartient, comme au Père, commeau Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
TRENTIÈME HOMÉLIE
" Toute la terre avait une même,langue et une même parole. " (Gen. XI, 1.)
1. Nous voici enfin au terme de la sainte Quarantaine , nous avons achevéla navigation du jeûne, et, par la grâce de Dieu, nous touchonsau port. Mais que cela ne nous rende pas négligents, que ce soitpour nous, au contraire, une raison de redoubler de zèle, d'activitéet de vigilance. Quand les matelots ont traversé plusieurs mersà voiles déployées et qu'ils vont entrer dans le port,après avoir déchargé leurs marchandises, c'est alorsqu'ils (203) ont le plus de soin et d'attention de ne pas choquer une pierreou un écueil, et perdre ainsi le fruit de leurs peines passées.C'est aussi ce que font les coureurs; quand ils arrivent au bout de l'arène, ils pressent leur course pour toucher le but et mériter le prix.Les athlètes encore, après bien des combats et des victoires,lorsqu'il faut disputer la couronne, cherchent à l'obtenir en redoublantleurs efforts. Ainsi, de même que les matelots, les coureurs, lesathlètes, en approchant du terme, sont de plus en plus actifs etvigilants; de même devons-nous faire , puisque nous sommes arrivés,grâce à Dieu , dans cette sainte semaine où nous devonsjeûner avec plus de rigueur, prier avec plus de ferveur, faire desconfessions plus sincères et plus complètes de nos péchés,et redoubler de bonnes uvres, larges aumônes, justice , douceuret toutes les autres vertus, afin qu'avec de pareils soutiens, quand nousserons arrivés au dimanche de Pâques, nous jouissions de lalibéralité du Seigneur. Nous disons que c'est là unegrande semaine , non pas que les heures y soient plus longues, car il yen a où les heures de jour sont bien plus grandes; ce n'est pasqu'elle ait plus de jours que les autres, car elles en ont toutes le mêmenombre. Pourquoi donc l'appelons-nous grande? Parce que c'est celle oùnous sont arrivés des biens grands et inexprimables. C'est danscette semaine qu'on a vu cesser la guerre qui avait duré si longtemps,mourir la mort, lever la malédiction, briser la tyrannie du démonet enlever ses armes, réconcilier Dieu avec les hommes, ouvrir lesportes du ciel, réunir les hommes aux anges; rapprocher ce qui étaitséparé, supprimer la haie , écarter la barrièreet s'étendre la paix de Dieu sur toutes les choses du ciel et dela terre. Voilà pourquoi nous l'appelons la grande semaine, puisquec'est celle où le Seigneur nous a accordé tant et de si grandsbienfaits. Voilà pourquoi tant de fidèles redoublent alorsles jeûnes, les veilles, les méditations nocturnes et lesaumônes, afin de montrer le respect qu'ils doivent à cettesemaine. Car, puisque c'est celle où le Seigneur nous a fait desdons si précieux, ne devons-nous pas, autant qu'il est en notrepouvoir , lui témoigner notre hommage et notre respect ?
Aussi les empereurs eux-mêmes montrent par leurs ordonnances quellevénération doit s'attacher à ces jours, puisqu'ilsdécident qu'il y a congé et vacances pour tous les officescivils, que les portes des tribunaux sont fermées et que l'on écartetoute apparence de procès et de discussions pour que l'on puisses'occuper tranquillement et en repos de ses affaires spirituelles. Outrecela, ils donnent encore une preuve de générositéen délivrant les prisonniers de leurs chaînes, et en imitantainsi Dieu autant que la puissance humaine le comporte. De même,en effet, que Dieu nous délivre de la cruelle prison de nos péchéset nous comble de biens innombrables; de même nous devons nous efforcer,autant qu'il est en nous, d'imiter la miséricorde de Dieu Notre-Seigneur.Vous voyez donc que chacun de nous, suivant sa position, rend l'honneuret le respect qu'il doit à ces jours où nous avons reçutant de bienfaits. Aussi je vous prie plus que jamais de repousser toutesles idées temporelles et de ne venir ici qu'après en avoiravec soin débarrassé votre esprit. Que personne n'apportedans l'église ses préoccupations temporelles, afin de pouvoirremporter au logis la digne récompense de ses peines. Je vous aidonc préparé notre banquet accoutumé; le festin quej'offre à votre charité est emprunté à la lectureque vous avez entendue d'un passage du bienheureux Moïse : je vaisvous l'expliquer en vous signalant toute la précision de l'Ecrituresainte. Après avoir terminé l'histoire du bienheureux Noé,elle expose de même la généalogie de Sem, et dit: Etdes fils naquirent à Sem, le père de tous les enfants d'Héberet le frère de Japhet, l'aîné des fils. Aprèsen avoir donné la liste, elle dit : Deux fils naquirent àHéber ; le nom de l'un d'eux fut Phalec, car de soie temps la terrefut divisée. Voyez comme elle fait pressentir par le nom de cetenfant le miracle qui doit bientôt survenir, afin qu'on ne s'étonnepoint de le voir s'accomplir ensuite , puisqu'il était préditpar le nom de l'enfant. Car après avoir ainsi fait la liste de ceuxqui sont nés ensuite, elle dit: Toute la terre avait une mêmelangue et une même parole. Ce n'est point de la terre qu'elle parle,mais du genre humain, pour nous apprendre que la race humaine ne parlaitd'abord qu'un seul langage. Et toute la terre n'avait qu'une mêmelangue et une même parole. Ici langue signifie idiome, et le motparole veut dire la même chose : voilà ce qu'elle entend parl'usage d'une même langue et d'une même parole. Pour voir quele mot langue signifie langage, écoutez cet autre (204) passagede l'Ecriture : Le venin des serpents est sous leurs langues (Ps. CXXXIX,4): ainsi, par le mot langue, l'Ecriture entend langage. Et il arriva,comme ils partirent d'Orient, qu'ils trouvèrent une campagne dansla terre de Sennaar, et ils y habitèrent.
2. Voyez comme la nature humaine ne peut rester dans ses limites propres,mais comme toujours ambitieuse, elle cherche de nouveaux avantages. Cequi la perd c'est de ne pas connaître les bornes qui lui sont imposées,de chercher toujours mieux qu'elle n'a et plus qu'elle n'est appeléeà avoir. Aussi ceux qui soupirent après les biens du monde,s'ils. sont entourés de richesses et de puissance, arrivent àoublier leur nature et veulent s'élever au faîte des grandeurs,jusqu'à ce qu'ils en soient précipités jusqu'au fondde l'abîme. C'est ce que nous voyons arriver à quelques-unstous les jours sans que cela rende les autres plus sages :l'exemple retientun instant, mais bientôt on oublie tout, on suit la même routeet l'on tombe dans le même précipice. Nous en voyons ici unexemple. Et il arriva, comme ils partirent d'Orient, qu'ils trouvèrentune campagne dans la terre de Sennaar, et ils y habitèrent. Voyezcomme nous reconnaissons peu à peu l'instabilité de leurpensée. Quand ils virent cette campagne, ils émigrèrent,abandonnèrent leur premier établissement et habitèrentlà. L'Ecriture dit ensuite : Chacun dit à son voisin : Venez,faisons des briques et cuisons-les au feu. Ainsi ils rendirent les briquescomme de la pierre et le bitume leur servait de ciment. Et ils dirent Venez,bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête monte jusqu'auciel, afin de nous faire un nom avant d'être dispersés surtoute la terre. Vous voyez comment ils abusent de leur idiome commun ,et comment cette orgueilleuse proposition engendre tous leurs maux. Venez,faisons des briques et cuisons les au feu : Ainsi, ils rendirent les briquescomme de la pierre, et le bitume leur servait de ciment. Voyez avec quellesécurité ils songent à édifier sans penserà cette vérité : Si le Seigneur n'aide pas àélever la maison, ceux qui la construisent travaillent en vain.(Ps. CXXVI, 1.) Bâtissons-nous, disent-ils, une ville : non pourDieu, mais pour nous. Voyez jusqu'où va eur perversité !malgré le souvenir si présent encore de la destruction universelle, ils n'en tombent pas moins dans une pareille folie. Et bâtissons-nous,disent-ils, une ville et une tour dont la tête monte jusqu'au ciel.Par ce mot de ciel, l'Ecriture sainte a voulu nous montrer l'excèsde leur audace. Et faisons-nous un nom. Remarquez ici le germe du mal.C'est afin, disent-ils,,de laisser un souvenir éternel, afin quenotre mémoire vive toujours. Cette oeuvre, cet édifice seratel que l'oubli ne pourra l'effacer. Faisons cela avant d'être disperséssur la surface de toute la terre. Pendant que nous sommes encore ensemble,disent-ils, accomplissons ce projet, afin de laisser un souvenir ineffaçableaux générations futures.
Il y a encore maintenant bien des gens qui les imitent et qui veulentéterniser leur nom par des travaux semblables, en construisant despalais, des bains, des portiques ou des promenades. Si vous demandez àun de ces hommes pourquoi il travaille et se fatigue ainsi, pourquoi ildépense tant d'argent et aussi inutilement, il vous répondraaussi que c'est pour sauver sa mémoire de l'oubli et pour- que l'ondise que c'est sa maison ou son champ. Mais ce n'est pas là glorifiersa mémoire, c'est plutôt l'accuser. Car ce nom sera suiviaussitôt de mille qualifications injurieuses; on dira qu'un tel estavare, avide, spoliateur de la veuve et de l'orphelin. Ce n'est donc paslà se faire un nom, mais se mettre en butte à d'éternellesaccusations qui poursuivent même après la mort et aiguiserles langues pour maudire et condamner la possession de tous ces biens.Si vous tenez absolument à laisser un souvenir ineffaçable,je vous montrerai le chemin pour y parvenir tout en vous ménageantdes éloges et des bénédictions même- dans l'avenir.Comment pourrez-vous donc faire parler de vous chaque jour et mériterdes louanges même après avoir quitté cette vie ? C'esten distribuant ces richesses aux pauvres, sans vous occuper de pierres,de palais, de campagnes et de bains. Voilà un souvenir immortel,voilà un souvenir qui vous procure mille trésors, qui vousaide à porter le poids de vos. péchés et vous réconcilieavec Dieu. Songez, je vous prie, aux noms que chacun vous donnera, en vousappelant compatissant, humain, doux, généreux, inépuisabledans ses charités. Il a donné, partagé son bien aux,pauvres. Sa justice demeure éternellement. (Ps. III, 9.) Voilàce qui arrive des richesses ainsi répandues, elles subsistent, maisaccumulées et renfermées, elles perdent leur maîtreavec elles. Il a donné, partagé son bien aux pauvres. Maisremarquez la suite . Sa (205) justice demeure éternellement. Ila distribué ses richesses en un jour, mais sa justice demeure dansl'éternité et rend sa gloire immortelle.
3. Vous avez vu quel est ce souvenir qui s'étend jusqu'àl'éternité, ce souvenir qui procure des biens immenses etinépuisables. Cherchons donc à nous éterniser pardes travaux de cette nature; car les travaux de pierres entasséesnon-seulement ne peuvent nous profiter, mais élèveront lavoix contre nous comme un monument d'infamie. Nous partons en emportanttous les péchés dont tous ces édifices ont étél'occasion pour nous; mais quant aux édifices eux-mêmes, nousles laissons, et nous n'avons même pas la frivole et inutile consolationd'y laisser notre nom, nous n'en retirons que des accusations, et bientôton les appellera du nom d'un autre. En effet, c'est ce qui arrive : unepropriété passe d'un premier maître à un second,puis d'un second à tin troisième. Aujourd'hui la maison porteun nom, demain elle en porte un autre, le jour suivant un autre encore.Nous nous trompons volontairement croyant avoir une propriététandis que ce n'est qu'un usufruit et que, bon gré, mal gré,il faudra le laisser à d'autres. Ce ne sera pas toujours àceux que nous aurions choisis, mais je n'insiste pas là-dessus.Mais si vous avez une telle passion de célébrité,si vous attachez tant de prix au souvenir, voyez celui que les veuves avaientgardé de Tabitha, comment elles entouraient Pierre en pleurant eten montrant les tuniques et les robes que cette Dorcas leur avait faitesquand elle vivait parmi elles. Après qu'elles eurent entouréPierre en pleurant à chaudes larmes, en se rappelant la nourritureet les secours qu'elles recevaient, Pierre les fit sortir toutes, se mità genoux et pria; après l'avoir ressuscitée il rappelales saints et les veuves et la leur présenta vivante. (Act. IX,39, 41.) Si donc vous voulez que votre souvenir demeure; si vous aimezla véritable gloire, imitez cette femme. Laissez des monuments semblables,non pas construits avec des matériaux achetés à grandsfrais, mais en déployant toute votre charité envers vos semblables.C'est là une mémoire digne d'éloges et véritablementprofitable i
Mais revenons à notre sujet et voyons toute (audace des hommesde ce temps. Si nous voulons y bien regarder, leurs passions seront unenseignement pour vous. Bâtissons-nous, disent-ils, une ville etune tour dont la tête monte jusqu'au ciel, afin de nous faire unnom avant d'être dispersés sur la terre. Voyez-vous commeils montrent toute la corruption de leur âme. Bâtissons-nousune ville et faisons-nous un nom. Mais voyez qu'après une exterminationaussi épouvantable les hommes n'en ont pas moins de vices. Qu'arrivera-t-il?Comment seront-ils punis de leur extravagance? Dieu a promis que, fidèleà sa bonté, il ne ferait plus de déluge; mais leshommes ne se sont point corrigés par les châtiments, ni rendusmeilleurs parles bienfaits.
Ecoutez la suite pour connaître l'ineffable miséricordede Dieu. Le Seigneur Dieu descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaientles fils des hommes. Voyez comme l'Ecriture s'exprime au point de vue humain.Le Seigneur Dieu descendit. Ne comprenons point cela d'une manièrepurement humaine, mais comme une leçon, pour nous montrer qu'ilne faut jamais condamner légèrement ses frères etqu'il ne faut point juger seulement sur des propos vagues, mais s'assurerpar des preuves certaines. Telle est toujours l'intention de Dieu, et c'estpour instruire le genre humain qu'il s'abaisse jusque notre langage. Etle Seigneur Dieu descendit pour voir la ville et la tour. Vous voyez qu'ilne réprime pas leur folie dès l'abord, il fait preuve d'unegrande patience et attend que toute leur perversité se soit montréedans leur oeuvre avant de s'opposer à leurs efforts. Afin qu'onne puisse pas dire que tout était resté en projet dans leuresprit, mais qu'ils n'avaient rien entrepris, Dieu attend qu'ils aienten effet commencé leur ouvrage, pour montrer combien leur tentativeétait insensée. Et le Seigneur Dieu descendit pour voir laville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Voyez l'excèsde sa miséricorde ! s'il les a laissés travailler et se fatiguer,c'était afin que l'expérience fût pour eux une instructionsuffisante. Mais quand il vit que leur malice augmentait et que le malgagnait toujours, il montra encore sa bonté en les empêchantde continuer, de même qu'un bon médecin, quand il voit lemal s'accroître et la plaie devenir incurable a recours àl'amputation pour enlever la cause de la maladie. Et le Seigneur Dieu dit: Celle race n'a qu'une langue, la même pour tous. (c'est-à-direle même langage, le même idiome.) Ils ont commencé cetteoeuvre et ne cesseront pas de travailler à leur entreprise.
4. Remarquez la bonté de Dieu voulant (206) arrêter leursefforts, il commence par expliquer sa conduite; il montre du doigt, pourainsi dire, la grandeur de leur faute et l'excès de leur folie,il fait voir .qu'ils ont abusé de cette communauté de langage.Cette race, dit-il, n'a qu'une langue. Ils ont commencé cette oeuvreet ne cesseront pas de travailler à leur entreprise. C'est, en effet,l'usage de Dieu, quand il s'apprête à punir, de faire ressortir.d'abord la grandeur des péchés, afin d'expliquer sa conduite,avant de corriger les coupables. A l'époque du déluge, alorsqu'il faisait cette terrible menace, l'Ecriture dit: Le Seigneur Dieu voyantque les vices des hommes se sont multipliés et que chacun, depuissa jeunesse; ne nourrit dans son coeur que des idées perverses.(Gen. VI, 5.) Voyez-vous comme il commence par montrer l'excès deleurs vices? et il dit ensuite : Je détruirai l'homme; et maintenant: Cette race n'a qu'une langue, la même pour tous, et ils ont commencécette oeuvre. Puisque cet accord, qui provient de l'unité de leurlangage, les a conduits à une pareille folie, ne les conduirait-ilpas plus tard à des, actions encore plus coupables? Ils ne cesserontpas de travailler à leur entreprise; rien ne pourra arrêterleur élan et leur ardeur, mais ils s'empresseront de faire toutce qu'ils ont résolu, si le châtiment ne les arrêteà l'instant. On peut voir que Dieu a agi de même avec le premierhomme; car au moment de le chasser du paradis, il dit : Qui t'a fait savoirque tu étais nu ? (Gen. III, 2) ; et plus loin il ajoute : Adamest devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal.Et maintenant, il ne faut pas qu'il étende la main, ,qu'il prennele fruit de l'arbre de vie et qu'il le mange pour vivre perpétuellement.Et le Seigneur Dieu le renvoya du paradis. (Gen.III, 22,23:) Maintenantil dit : Cette race n'a qu'une langue, là même pour tous :ils ont commencé cette couvre et ne cesseront pas de travaillerà leur entreprise. Venez donc, descendons, et confondons leur langage,pour que personne ne comprenne son voisin.
Voyez encore dans ces paroles la condescendance de Dieu pour notre nature.Venez et descendons. Que veulent dire ces mots ? Dieu a-t-il besoin d'unaide pour corriger ou d'un secours pour punir? Non certes ! Mais, de mêmeque l'Ecriture a déjà dit: Le Seigneur est descendu, nousindiquant par là qu'il avait examiné à fond l'excèsde leur perversité, elle nous dit maintenant : Venez et descendons,paroles tout à fait dites comme à des égaux : Venez,dit-il, et descendons pour confondre leur langage, afin que personne necomprenne son voisin. Je leur inflige , dit-il , une punition, qui , monumentéternel de leur folie , durera perpétuellement, pour qu'aucunsiècle ne puisse l'oublier. Car, puisqu'ils ont abusé del'unité de langage, ils seront punis parla diversité deslangages. C'est ainsi qu'agit constamment le Seigneur. Il l'a fait dèsl'origine à l'égard de la femme, elle abusait des dons qu'elleavait reçus; il la soumit à son mari. Il en fut de mêmepour Adam; comme il n'avait pas profité de son bonheur parfait etdu séjour du paradis, mais qu'il avait mérité d'êtrepuni . pour sa désobéissance, Dieu le chassa du paradis,et lui infligea une punition perpétuelle, en lui disant : La terrete produira des épines et des chardons. (Gen. III, 18.) De mêmeces hommes qui jouissaient de l'unité de langage ayant fait un mauvaisusage de ce don qu'ils avaient reçu , Dieu punit leur méchancetépar la diversité des idiomes. Confondons, dit-il, leur langage,afin que personne ne comprenne son voisin, afin que ces hommes, réunistait que leur langage était le même, soient séparésquand il sera différent. Car ceux qui n'ont pas le même idiomeet le même dialecte, comment pourraient-ils vivre ensemble? Le Seigneur-Dieules dispersa de cet endroit sur toute la face de la terre et ils cessèrentde bâtir la ville et la tour.
Vous voyez que Dieu, dans sa bonté, se borna, à les rendreincapables de persévérer; ils res. semblaient alors àdes insensés. Lun demandait une chose à son voisin, quilui en donnait une autre, et tous leurs efforts n'aboutissaient àrien. Aussi, ils cessèrent de bâtir la ville et la tour; c'estpourquoi on l'appela confusion, parce que c'était là queDieu avait confondu les langues de la terre. De là le Seigneur Dieules dispersa sur, toute la terre. Voyez comme tout a étéfait pour que le souvenir en soit éternel. D'abord, la divisiondes langues avait été pronostiquée à l'avancepar un nom, celui de Phalec, qu'Héber avait donné àson fils, et qui signifie séparation. Ensuite l'emplacement mêmefut appelé confusion, ce qui correspond à Babylone. EnfinHéber lui-même conserva l'ancien langage pour que ce fûtencore une preuve évidente de la division. Vous voyez de combiende manières Dieu a pourvu à ce que le souvenir (207) s'enconservât et que jamais un pareil événement ne pûts'oublier. Du reste, le père était ensuite obligéde dire à son fils la cause de cette diversité, et le filsdemandait au père d'où venait le nom de cet endroit. Caron l'avait appelé Babylone, c'est-à-dire confusion, parceque c'était là que le Seigneur Dieu avait confondu les languesde toute la terre, et c'était à partir de là qu'ilavait dispersé les habitants; en effet, le nom de cet emplacementme paraît s'appliquer aux deux choses, à la confusion deslangues et à la dispersion des hommes.
5. Vous avez appris, mes bien-aimés, ce qui a causé ladispersion des hommes, ainsi que la confusion des langues. Evitons, jevous en conjure, d'imiter ces hommes et n'abusons jamais des bienfaitsde Dieu; méditons sur la faiblesse de la nature humaine, pour modérernos désirs comme il convient à des mortels; songeons àla fragilité de l'existence présente, à la brièvetéde notre vie, et mettons notre confiance dans nos bonnes oeuvres. Pendantces jours, ne montrons pas seulement la rigueur de notre jeûne, maisl'abondance de nos aumônes, et l'assiduité de nos prières.En effet, les prières doivent toujours accompagner le jeûne.Pour vous en assurer, écoutez le Christ: Ce genre de démonsn'est chassé que par la prière et le jeûne. (Matth.XVII, 20). Et il est encore dit à propos des Apôtres: Aprèsavoir prié et jeûné, ils les recommandèrentau Dieu auquel ils avaient cru. (Act. XIV, 22.) Et l'Apôtre dit encore:Ne vous privez point l'un de l'autre, excepté pendant la prièreet le jeûne. (I Cor. VII, 5.) Vous voyez comme le jeûne etles prières se soutiennent. C'est alors que l'on peut prier avecplus d'attention, que notre esprit est plus dégagée, n'estpoint appesanti par le funeste fardeau de la sensualité. La prièreest une arme puissante, un appui solide, un trésor inépuisable,un port sans orages, un asile inviolable, pourvu que nous nous présentionsdevant le Seigneur avec attention et vigilance, l'âme entièrementrecueillie pour ne pas laisser la moindre place où puisse pénétrerl'ennemi de notre salut. Il sait, en effet, que pendant ce temps nous pouvonsavoir des conversations édifiantes, confesser nos péchés,montrer nos plaies au médecin et en obtenir l'entière guérison; aussi c'est alors surtout qu'il nous assiège, qu'il déploietoutes ses forces et son adresse pour nous terrasser ou nous séduire.Veillons donc , je vous en conjure, et connaissant les embûches qu'ilnous dresse, efforçons-nous, surtout à cette époque,de le combattre comme si nous pouvions le voir présent devant nosyeux et de repousser toutes les pensées dont il voudrait nous troubler.Faisons tout notre possible pour parler à Dieu comme nous le devons,non pas seulement de manière à faire résonner notrevoix, mais de sorte que notre pensée suive notre discours. Car sila langue profère les paroles, mais que l'esprit voyage au dehorsregardant ce qui se passe à la maison , songeant aux affaires publiques,cela ne nous sert à rien, ou même concourt à notrecondamnation. En nous présentant devant un homme, nous y attachonssouvent tant d'importance, que nous ne voyons pas les assistants, maisnous recueillons notre esprit, pour ne songer qu'à celui que nousabordons: à plus forte raison devons-nous en faire autant avec Dieu,et penser constamment aux prières que nous disons.
Aussi Paul écrivait : Priez dans tous les temps, priez en esprit(Eph. VI, 18); non pas seulement -par la langue et sans interruption, maispar l'âme, en esprit. Que vos prières soient véritablementspirituelles, que votre raison soit attentive et votre pensée toujoursdirigée sur ce que vous dites. Ne demandez rien qu'on ne puissedemander à Dieu, afin que vous puissiez l'obtenir. Ne vous laissezpoint aller au sommeil ni à l'engourdissement, maintenant votreesprit dans l'attention et la vigilance, sans bâiller, sans vousgratter, sans promener vos idées d'un sujet à un autre, maisen travaillant à votre salut avec crainte et tremblement. Bienheureuxcelui qui craint tout à cause de sa piété. (Prov.XXVIII, 14.) La prière est un grand bien: car si l'on en retirebeaucoup de profit quand on s'adresse à un homme vertueux, quelavantage n'en retire-t-on pas quand on jouit du bonheur de s'entreteniravec Dieu?, car la prière est un entretien avec Dieu. Pour le savoir,écoutez le prophète. Que mon langage plaise à Dieu(Ps. CIII, 34), c'est-à-dire que ma parole paraisse agréableà Dieu. Peut-il accorder avant qu'on ne lui demande ? Mais il attendl'occasion qui nous rend avec justice dignes de sa providence. Que nosdemandes soient exaucées ou non, persévérons dansnos prières et rendons grâces à Dieu , non-seulementquand elles sont satisfaites, mais quand elles ne le sont pas; si Dieurefuse, cela vaut autant pour nous que s'il accordait tout, (208) car nousne savons pas comme lui ce qui nous convient. Et comment s'étonnerde ce que nous ne sachions pas ce qu'il nous faudrait? Paul, cet hommesi grand et si supérieur, à qui les mystères avaientété révélés, ne savait pas ce qu'ildevait demander. Car se voyant soumis à tant de peines et de tentationsrenaissantes, il demanda d'en être délivré, non pasune fois ou deux, mais plusieurs fois. Trois fois, dit-il, j'ai imploréle Seigneur. (II Cor. XII, 8.) Ce mot, trois fois, montre qu'il a priésouvent sans être exaucé.
Voyons comment il l'a supporté. En est-il devenu plus chagrin,moins zélé, moins actif? Nullement. Mais que dit-il? Il m'arépondu. ma grâce te suffit; car la force s'accomplit dansla faiblesse. Ainsi Dieu ne l'a point délivré de ses mauxprésents, et les a laissés s'attacher à lui soit;mais comment voyons-nous qu'il ne s'en est pas affligé? ÉcoutezPaul quand il connut la volonté du Seigneur: Je me glorifierai doncvolontiers dans mes faiblesses. Non-seulement, dit-il, je ne demanderaipas à en être délivré, mais je m'en glorifieraiavec plus de plaisir. Voyez quelle reconnaissance , quelle piété! Écoutez ce qu'il dit ailleurs : Nous ne savons ce que nous devonsdemander dans nos prières. (Rom. VIII, 26.) Il est impossible, dit-il;que nous autres hommes sachions tout. Il faut laisser cela au souverainCréateur de toutes choses, accepter avec joie et plaisir les épreuvesqu'il nous envoie et ne pas juger les événements d'aprèsl'apparence, mais considérer que c'est la volonté du Seigneur.Car c'est lui qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient,lui qui sait nous conduire à notre salut.
6. Ne songeons donc qu'à une chose, à prier constamment,sans nous fâcher si nos prières tardent à êtreexaucées, mais en montrant une grande patience. Si Dieu recule l'effetde nos prières, ce n'est pas pour nous refuser, mais c'est un moyeningénieux qu'il emploie pour accroître notre assiduitéet nous attirer sans cesse à lui : car un tendre père commencepar refuser à son enfant ce qu'il veut pourtant bien lui donner, mais c'est pour le garder plus longtemps près de lui. Puisquenous le savons, ne désespérons jamais , ne cessons pointd'avoir recours à lui et de lui adresser nos prières. Puisquela persistance de cette femme dont parle l'Evangile a fini par vaincrece juge cruel et inhumain qui ne craignait même pas Dieu (Luc, XVIII,2, etc.), et l'amener à lui rendre justice, à plus forteraison, si nous voulons imiter cette femme, nous engagerons notre douxet miséricordieux Seigneur a nous secourir , lui qui est si compatissantet qui veille si constamment à notre salut ! Prenons donc l'habitudeinvincible de nous livrer sans cesse aux prières le jour et la nuit; mais surtout la nuit, quand rien ne nous trouble, quand nos penséessont plus calmes , quand la maison est tranquille, quand personne ne peutnous distraire ou nous déranger, quand l'esprit s'élèveet s'examine avec soin devant le médecin des âmes. Si le bienheureuxDavid, en même temps roi et prophète, accablé de tantd'affaires, couvert de la pourpre et du diadème, disait : Je melevais au milieu de la nuit pour me confesser â toi sur les jugementsde ta justice. (Ps. CXVIII, 62), que pourrions-nous dire, nous simplesparticuliers oisifs, qui n'en faisons pas autant que lui? Comme il étaitpendant tout le jour entouré de soins, d'affaires et d'embarras,et ne :trouvait pas le moment de se livrer à Dieu, ce roi si occupéprenait, pour se présenter au Seigneur, le temps de tranquillitéque d'autres consacrent au sommeil sur une couche moelleuse où ilsse retournent à droite et à gauche : alors il restait seulà seul avec Dieu, livré à une prière sincèreet assidue; aussi obtenait-il tout ce qu'il demandait : ses supplicationscombattaient pour lui, élevaient ses trophées et gagnaient, victoire sur victoire. Il eut des armes invincibles, je veux dire lesecours d'en-haut, qui suffit, non-seulement pour réussir dans lesguerres humaines, mais aussi pour mettre en fuite les cohortes des démons.Écoutez encore ce qu'il dit ailleurs : Mes larmes étaientmon pain le jour et la nuit. (Ps. XLI, 4.) Voyez quelle componction continuelle!Et aussi: Mes souffrances m'ont fait gémir; chaque nuit je baigneraimon lit de mes larmes. (Ps. VI, 7.) Que pourrons-nous dire pour notre excuse,nous qui ne cherchons pas à montrer la même componction quece roi entouré de tant d'occupations? Est-il rien de plus beau queces yeux d'où les pleurs s'échappent sans cesse comme desperles? Voyez ce roi plongé jour et nuit dans les larmes et lesprières; voyez aussi ce docteur du monde emprisonné et enchaînéavec Silas, priant toute la nuit, sans que sa douleur ni ses fers puissentl'en empêcher, et montrant au contraire un amour plus ardent pourle Seigneur. Paul et Silas priaient et louaient le Dieu ait milieu de lanuit. (Act. XVI, 25.)
David sur le trône et sous son diadème passait sa vie dansles larmes et les prières; l'Apôtre, ravi trois fois au ciel,à qui les mystères avaient été révélés,offrait au milieu de la nuit et dans les chaînes ses prièreset ses louanges au Seigneur : le roi se réveillait à minuitpour confesser ses fautes, et les apôtres, à minuit, ne tarissaientpas de louanges et de prières. Rien ne peut nous faire obstacle,si nous sommes attentifs. Quel besoin avons-nous de temps et de lieu? Tousles temps, tous les lieux sont bons pour aller à Dieu. Ecoutez encorele précepteur du monde qui vous dit : Levez en tous lieux des mainspures sans colère et sans contestations. (I Tim. II , 8.) Si vousavez l'esprit délivré d'affections illicites, que vous soyezsur la place publique, à la maison, dans la rue ou en prison, surla mer, dans une auberge, dans une boutique, partout enfin vous pouvezinvoquer Dieu et être exaucé. Puisque nous savons tout cela,unissons, je vous eh conjure, les prières au jeûne, pour nouspréparer le secours d'en-haut : fortifiés par cette assistancecéleste, passons notre vie présente de manière àla rendre agréable à Dieu, et de mériter sa pitiépour l'avenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
TRENTE-UNIÈME HOMÉLIE
" Et Thara prit Abram, et Nachor,ses fils, et Loth fils d'Aran, et Gara, sa bru, femme d'Abram, son fils,et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduire aupays des Chananéens ; et il vint jusqu'à Charran et s'y établit." (Gen. II, 31.)
1. Je vous rends grâces , pour le plaisir avec lequel vous avezhier accueilli mon discours sur la prière, et pour le zèlequi vous fait accourir à ces instructions. Cela nous donne ànous-même plus de courage, et nous prépare à vous offriravec plus d'abondance la nourriture spirituelle. Comme un laboureur, s'ilvoit que son champ promet de multiplier les semences qu'il a reçues,s'il voit tes épis s'élever, ne cesse d'y travailler de .tout son pouvoir, et veille nuit et jour pour qu'il n'arrive aucun dommageau fruit de ses peines : de- même, moi aussi, voyant ce champ spirituelsi florissant, et cette semence (210) spirituelle si bien enracinéedans vos âmes, je me réjouis et me félicite; mais jeme prépare à un grand combat, connaissant la méchancetéde l'ennemi qui en veut à votre salut. Ainsi que les pirates surmer, lorsqu'ils voient un navire rempli de marchandises , et portant d'immensesrichesses, lui dressent principalement des embûches pour ravir lacargaison et dépouiller l'équipage ; de même aussile diable, quand il voit un grand amas de richesses spirituelles, un zèlefervent, un esprit vigilant, quand il voit que cette richesse s'augmentede jour en jour , il cherche à mordre, et grince des dents; commele pirate, il rôde autour de vous, imaginant une foule d'artifices,afin de pénétrer par un joint, si petit qu'il soit, de vousrenvoyer nus et dépouillés, et de vous ravir toute votrerichesse spirituelle. Ainsi, soyons prudents, je vous en prie, et plusnotre richesse spirituelle augmentera, plus notre vigilance doit êtreactive afin d'éventer les piéges tendus de toutes parts,d'attirer sur nous, par la pureté de notre vie, la bienveillancede Dieu, et d'arriver à nous mettre au-dessus des traits du diable.Songez que c'est une bête féroce et pleine de ruses ; quandil ne peut nous conduire tout droit au mal, il nous séduit alorspar ses illusions. En effet, il ne contraint et ne force personne, nonsans doute ! il trompe seulement, et ceux qu'il voit faiblir , il les terrasse.Ainsi , quand il ne peut faire usage du mal lui-même pour nuire ouvertementà notre salut, souvent il profite des bonnes oeuvres auxquellesnous participons, pour jeter l'hameçon en secret et pour détruiretoutes nos richesses.
Que signifient ces dernières paroles? Il faut nous expliquerplus clairement, afin d'éviter les embûches du démonet d'échapper à ses coups. Quand il voit que la perversitétoute nue nous répugne, et que nous fuyons l'incontinence pour embrasserla chasteté', quand nous repoussons l'avarice, que nous détestonsl'injustice, que nous méprisons la mollesse, que nous nous livronsaux jeûnes et aux prières et que nous pratiquons l'aumône;alors il organise une autre machination , capable d'anéantir tousnos biens, et de rendre inutiles toutes nos bonnes actions. Ceux qui onttriomphé de ses ruses à force d'énergie, il les prépareà s'enorgueillir de leurs bonnes oeuvres et à se préoccuperde la gloire humaine afin de leur faire perdre la véritable gloire.Car celui qui, dans une oeuvre spirituelle, considère la gloirehumaine , reçoit ici-bas sa récompense, et cesse d'avoirDieu pour débiteur. En effet, les hommes dont il voulait êtreloué lui ont accordé leurs éloges, et il se privede ceux que le Seigneur lui avait promis, lorsqu'il préfèrela faveur passagère de ses semblables à celle du Créateurde toutes choses. C'est ce que nous apprend le Christ à propos desprières, des aumônes et des jeûnes, en disant : Quandtu jeûnes, parfume ta tête et lave ta figure, afin que tu nesembles pas jeûner pour les hommes, mais pour ton Père invisible,et ton Père invisible qui te voit te le rendra. (Mat. VI, 17, 18.)Et aussi : Quand tu fais l'aumône, ne le publie pas à sonde trompe, dit-il, comme font les charlatans dans les réunions etsur les places, afin d'être vantés par les hommes. En vérité,je te le dis, ils ont reçu leur récompense. Vous voyez quecelui qui recherche la gloire humaine perd la gloire divine, et que celuiqui fait le bien en se cachant des hommes, recevra publiquement, dans cejour terrible, sa récompense des mains du Seigneur. Car ton Pèreinvisible, qui a les yeux sur toi, te le rendra publiquement. Ne t'inquiètepas, dit-il, de ce qu'aucun homme ne te louera, de ce que tu feras le bienen secret; songe plutôt que bientôt la libéralitédu Seigneur sera d'autant plus grande, qu'elle ne s'exercera point en secretni à l'ombre, mais que devant tout le genre humain, depuis Adamjusqu'à la fin des siècles, il proclamera et couronnera tavertu, et te récompensera des efforts qu'elle t'a coûtés.Quelle excuse peuvent donc avoir les hommes qui, faisant aussi les mêmesefforts, sacrifient cependant, pour la gloire passagère, vile etinutile que donnent leurs semblables, la gloire qui les attend au ciel?
2. Soyons donc sur nos gardes, je vous en, prie, quand nous entreprenonsune couvre soi. rituelle, pour l'enfouir avec soin dans le trésorde notre âme, afin d'être bien vus de cet il qui ne dort jamais,et qu'à propos des louanges humaines, souvent intéressées,nous ne nous rendions pas indignes de celles du Seigneur. Voici, en effet,deux écueils funestes à notre salut : l'attention que nousprêtons à la gloire humaine dans nos couvres spirituelles,et l'orgueil que nous donnent nos bonnes couvres. Aussi nous devons êtreprudents et vigilants et avoir sans cesse recours aux remèdes del'Ecriture sainte pour ne pas succomber à nos (211) blessures cruelles.Car celui qui aura fait mille bonnes actions, qui aura accompli toutesles vertus, devient, s'i'l s'enorgueillit, le plus déplorable etle plus misérable des hommes. Et cela nous est démontrépar l'histoire de ce pharisien qui s'enorgueillissait en se comparant aupublicain; il tomba tout à coup au-dessous du publicain et perdittous ses trésors de vertu par l'imprudence de sa langue, il resta(Luc, XVIII) nu et dépouillé par une étrange et nouvelleespèce de naufrage, car, en arrivant au port, il a submergélui-même toute sa cargaison; en effet, se perdre par une prièreimprudente, c'est la même chose que de faire naufrage au port. Voilàpourquoi le Christ donnait à ses disciples le précepte suivant:Quand vous aurez tout fait, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles(Luc, XVII, 10), voulant ainsi les préserver et les éloignerle plus possible de ce redoutable écueil. Vous voyez donc, mes bien-aimés,que celui qui recherche la gloire humaine, et n'a pas d'autre but en pratiquantla vertu, n'en retire aucun profit, et que celui qui, après avoiraccompli toutes les oeuvres de la vertu, vient à s'en enorgueillir,reste nu et dépouillé de tout. Fuyons donc, je vous prie,ces deux grands écueils; ne considérons que l'oeil toujourséveillé, et n'ayons aucune communication avec nos semblablesdu moins pour rechercher leurs louanges, mais contentons-nous de cellesdu Seigneur. La louange ne vient pas des hommes, mais de Dieu. (Rom. II,29.)
Et plus notre vertu s'accroît, plus nous devons rechercher lamodestie et l'humilité ! Car, en nous supposant arrivés aucomble de la vertu, si nous comparons avec équité ce quenous avons fait de bien avec les bienfaits dont Dieu nous a comblés,nous verrons que nous n'en avons pas égalé la moindre partie.Telle a été la pensée de tous les saints. Pour lesavoir, écoutez le plus grand docteur de la terre, voyez commentcet esprit qui touche au ciel, après tant de grandes oeuvres, aprèsun pareil témoignage d'en-haut : Celui-là est pour moi unvase d'élection (Act. IX, 15), ne dissimule aucune de ses fautes,comme il les étale à pleines mains; il n'oublie pas mêmecelles dont il se savait délivré par le baptême, maisil s'écrie : Je suis le moindre des apôtres et je ne suispas digne du nom d'Apôtre. (I Cor. XV, 9.) Puis, ce qui nous faitvoir l'excès de son humilité, il ajoute : Parce que j'aipersécuté l'Église de Dieu. Que fais-tu, ô Paul?Dieu, dans sa miséricorde, a remis et effacé tous tes péchés,et tir les rappelles encore! Oui, je sais, dit-il, je n'ignore pas queDieu m'a tout remis: mais quand je considère d'un côtéce que j'ai fait, et de l'autre l'océan de la divine miséricorde,je sais bien alors que c'est à sa grâce et à sa pitiéque je dois d'être ce que je suis. Car, après avoir dit :Je ne suis pas digne du nom d'Apôtre, parce que j'ai persécutél'Église de Dieu, il ajoute : mais, par la grâce de Dieu,je suis ce que je suis. Je me suis livré, dit-il, à des transportsde fureur, mais par sa grâce et sa bonté ineffables, il m'ena accordé le pardon.
Ainsi vous avez vu cette âme contrite et traînant sans cessele souvenir de ses péchés, même de ceux qui avaientprécédé le baptême. Nous aussi, imitons-le,rappelons-nous chaque your même nos péchés antérieursau baptême; songeons-y constamment et ne les laissons jamais tomberdans l'oubli. Cela sera un frein suffisant pour nous maintenir dans lamodestie et l'humilité. Mais, sans nous arrêter plus longtempssur un homme tel que Paul, voulez-vous examiner aussi., même dansl'ancienne loi, les hommes les plus méritants qui sont restésmodestes malgré leurs innombrables bonnes oeuvres, et leur ineffableconfiance en Dieu? Écoutez ce que dit le Patriarche, aprèsavoir fait alliance avec Dieu, et en avoir reçu la promesse. Jene suis, dit-il, que poussière et cendre. (Gen. XVIII, 27.)
3. Mais puisque nous avons rappelé le patriarche, nous allons,si vous le voulez, offrir à votre charité la lecture d'hier,pour vous expliquer l'excellence de la vertu de ce juste. Tharra prit Abramet Nachor, ses fils, et Loth, ils de son fils, et Sara, sa bru, femme d'Abram,son fils, et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduireau pays des Chananéens : il vint jusqu'à Charran, et s'yétablit. Et les jours de Tharra à Charran furent deux centcinq ans, et il mourut à Charran. Étudions attentivement,je vous prie, cette lecture; pour comprendre le sens de ces paroles. D'abord,il semble se présenter une question. Tandis que lie bienheureuxprophète (j'entends Moïse), nous dit: Tharra prit Abram etNachor et les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduireau pays des Chananéens : il vint jusqu'à Charran et s'y établit;saint Etienne, faisant l'éloge des Juifs, dit de son côté: Le Dieu de gloire s'est montré à notre père Abraham,en Mésopotamie, avant qu'il n'habitât (212) Charran, d'oùil le fît partir après la mort de son père. (Act. VII,2, 4.) Quoi donc ! les saintes Ecritures sont-elles en contradiction avecelles-mêmes? Non, certes. Mais nous devons en conclure que le filsétant croyant, Dieu lui apparut pour ordonner ce départ,et que, en étant instruit; son père Tharra, quoique infidèle,voulut faire ce voyage avec son fils chéri; il vint à Charmai,s'y fixa, et c'est là qu'il quitta cette vie. Alors le patriarchevint par ordre de Dieu au pays de Chanaan. Du reste, Dieu ne le fit pasvenir avant la mort de son père. Mais, après cette mort,le Seigneur dit à Abraham : quitte cette terre, ta famille et lamaison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai.Je ferai naître de toi une grande nation, je te bénirai, etje glorifierai ton nom et tu seras béni ; je bénirai ceuxqui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront, et toutesles tribus de la terre seront bénies en toi. (Gen. XII, 1, 2, 3.)Etudions avec soin chaque parole pour voir quelle était la piétédu patriarche.
Ne négligeons rien de ce qui précède, mais songeonsà la gravité de cette injonction : Sors, dit-il, de ton pays,quitte ta famille et la maison de ton père, et viens dans la terreque je te montrerai. C'est comme s'il disait : Abandonne une existenceconnue et assurée pour en prendre une inconnue et incertaine. Voyezcomme le juste est éprouvé dès le commencement, commeil doit abandonner le certain pour l'incertain et le présent pourl'avenir. En effet, ce n'est pas là un ordre qu'on soit habituéà recevoir; il fallait quitter le pays qu'il avait habitési longtemps, toute sa famille, toute la maison de son père, etaller sans savoir où, dans un pays inconnu. Car Dieu ne lui ditpas dans quelle contrée il veut le transporter, mais il éprouvela piété du patriarche par ce qu'il y a de vague dans soncommandement. Viens, dit-il, dans la terre que je te montrerai. Songez,mes bien-aimés, quelle force d'esprit cela exigeait, et combienil fallait être dégagé de toute affection et de toutehabitude. Maintenant encore, après les progrès de la religion,bien des gens sont esclaves de l'habitude au point de supporter volontiersmille souffrances, plutôt que d'abandonner les lieux, qu'ils habitent,à moins que la nécessité ne les y force; et cela nese voit pas seulement chez les premiers venus; mais chez ceux qui fuientle tumulte du monde et qui ont choisi l'existence des solitaires : combiendonc était-il probable qu'un pareil ordre répugnerait àce juste et lui serait pénible à accomplir? Pars, laissetes parents, la maison paternelle, et viens sur la terre que je te montrerai.
Qui ne serait troublé de pareilles paroles? Dieu ne lui désigned'une manière précise, ni l'endroit ni le pays, mais il sondel'esprit du juste par l'incertitude de son commandement. Si tout autre,si le premier venu avait reçu cet ordre, il aurait dit: Soit; tuveux que je quitte le pays que j'habite, ma famille, la maison de mon père.Pourquoi ne me dis-tu pas aussi quel est l'endroit où tu m'envoiesafin que je sache si j'ai beaucoup de chemin à faire? Comment- saurai-jesi mon nouveau séjour l'emporte sur celui que j'abandonne, par l'abondanceet la fertilité? Or, le juste ne dit rien, ne pensa rien de semblable,mais songeant à l'importance d'un pareil ordre, il préféral'incertain au certain. Cependant s'il n'avait pas eu de hautes penséeset l'esprit plein de sagesse, s'il n'avait pas su qu'on doit en~tout obéirà Dieu, il aurait encore eu un grave motif pour le retenir; j'entendsla. mort de son père. Vous savez, en effet, que bien des personnespréfèrent mourir aux lieux où sont les tombeaux deleur famille, là où leurs ancêtres sont morts eux-mêmes.
4. Sans doute ce sage, s'il avait eu moins de piété, auraitpu se dire.: Mon père a quitté sa maison par amour pour moi,,il a rompu ses anciennes habitudes et a tout négligé pourvenir jusqu'ici; c'est presque pour moi qu'il est mort sur une terre étrangère,et moi je ne chercherai pas à lui rendre la pareille aprèssa mort, je laisserai ma famille et le tombeau de mon-père , etje partirai ! Rien de tout cela ne put ralentir son zèle, mais sonamour pour Dieu lui rendit tout simple et facile.
Peut-être encore s'il avait voulu prêter l'oreille aux raisonnementshumains, se serait-il tenu ce langage? Dans cet âge où j'arrive,au terme de la vieillesse, où irai-je? Je n'emmène pointde frères, je n'ai pas de parents avec moi; séparéde toute ma famille, seul et étranger, comment me dirigerai-je versce pays inconnu sans savoir quand je cesserai d'errer sur la terre? Sije meurs au milieu de mon voyage, à quoi m'auront servi tant desouffrances? qui s'inquiétera d'un vieillard, d'un étrangersans patrie, sans maison ? Peut-être ma femme implorera-t-elle lesvoisins pour obtenir leur pitié et ramasser quelques aumônes,afin de m'ensevelir. (213) Combien il vaudrait mieux achever ici le peude temps qui me. reste à vivre que d'errer dans ma vieillesse etd'essuyer les railleries de tout le monde ! On se moquera d'un homme quine peut, pas vivre tranquille à mon âge et qui passe sanscesse d'un endroit à un autre, sans s'arrêter nulle part.Eli bien ! ce juste ne pensa à rien de tout cela et ne songea qu'àse bâter d'obéir.
Mais l'on dira peut-être: il suffisait, pour l'exciter, de cettepromesse : Viens dans la terre que je te montrerai, et je ferai naîtrede toi une grande nation et je te bénirai. Or, cela même,s'il n'avait pas eu tant de piété, aurait pu lui rendre l'obéissanceplus. pénible et plus difficile. A sa place, le premier venu auraitpu dire : Pourquoi m'exiles-tu et m'envoies-tu dans une terre étrangère?pourquoi, si tu veux m'élever, ne m'élèves-tu pasici même ? pourquoi ne me trouves-tu pas digne de ta bénédictiondans la maison de mon père ? Avant d'atteindre ce séjouroù tu m'envoies, si je succombe aux fatigues du voyage et si jemeurs, qu'aurai-je retiré de tes promesses? Aucune de ces idéesne pénétra dans son esprit; mais, comme un serviteur fidèle,il n'écouta que le commandement, sans montrer de curiositéet sans chercher de prétextes: il obéit, sachant que Dieune promet jamais en vain. Je ferai naître de toi une grande nationet je te bénirai; je glorifierai ton nom et tu seras béni.Voilà une promesse magnifique. Je ferai naître de toi unegrande nation et je, te bénirai, et je glorifierai ton nom. Non-seulementtu seras l'origine d'un grand peuple et je rendrai ton nom glorieux, maisje te bénirai, tu seras béni! Ne croyez pas, mes bien-aimés,qu'il y ait une répétition inutile dans mots : Je te béniraiet tu seras béni. Je t'accorderai, dit-il, une telle bénédictionqu'elle s'étendra dans l'éternité. Tu seras béni,au point que l'on regardera comme le plus grand honneur d'être alliéavec toi. Voyez comme longtemps à lavance et dès le commencementil lui prédit l'illustration qu'il lui préparait. Aussi lesJuifs, fiers de leur patriarche, se vantaient de se rattacher àsa famille et disaient: Nous sommes les fils d'Abraham. Mais, pour leurmontrer que leur perversité les rendait indignes de cette descendance,le Christ leur dit : Si vous étiez les fils d'Abraham, vous feriezles oeuvres d'Abraham. (Jean, VIII, 39.) De même, Jean, le fils deZacharie, quand il voyait lus Juifs accourir à lui et s'empresserpour se faire baptiser, leur disait: Race de vipères, d'oùavez-vous appris à fuir la colère qui vous menace ? Faitesde dignes fruits de pénitence et ne pensez pas à dire : Nousavons pour père Abraham ? Je vous le dis, Dieu peut faire sortir,même de ces pierres, des enfants à Abraham. (Mat. III, 7,9.) Voyez-vous combien ce nom était grand aux yeux de tous? Maislongtemps avant l'accomplissement, la piété du juste se manifestepar sa confiance aux paroles de Dieu et la facilité avec laquelleil se charge d'un fardeau qui semblait si lourd. Je bénirai ceuxqui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront; et toutesles tribus de la terre seront bénies en toi. Voyez comme Dieu s'abaissejusqu'à lui, et quelle preuve il lui donne de son affection ! J'aurai,dit-il, pour amis, ceux qui vivront en paix avec toi, et pour ennemis,ceux qui voudront te nuire; tandis que c'est à peine si les filspartagent les amitiés et les inimitiés de leurs pères..Voyez , mes bien-aimés , jusqu'où va la bienveillance deDieu pour le patriarche Je bénirai, dit-il, ceux qui te bénirontet je maudirai ceux qui te maudiront, et toutes les tribus de la terreseront bénies en toi. Voyez quel surcroît de libéralité! Toutes les tribus de la terre, dit-il, s'efforceront d'être béniesen ton nom et se feront un honneur de t'invoquer.
5. Vous avez vu, mes bien-aimés, ce que commanda le Seigneurau vieillard de Chaldée, qui ne savait point la loi, qui ne connaissaitpas les prophètes et qui n'avait reçu aucun enseignement.Vous avez vu combien de préceptes lui ont été donnés, et combien il devait avoir d'élévation et de vigueur dansl'esprit pour les accomplir. Voyez aussi la sagesse de ce patriarche, ainsique l'Écriture nous la fait sentir ! Abram partit comme le SeigneurDieu le lui avait dit, et Loth alla avec lui. Le texte ne dit pas simplement:Abram partit; mais il ajoute : Comme le Seigneur Dieu le lui avait dit.Il fit tout ce qui lui était ordonné. Dieu lui dit de toutabandonner, sa famille et sa maison: il les abandonna. Dieu lui dit d'allersur une terre inconnue : il obéit. Dieu lui promit de le rendrepère d'un grand peuple et de le bénir : il crut que celaarriverait. Il partit comme le lui avait dit le Seigneur Dieu, c'est-à-dire,il crut à toutes les paroles de Dieu sans hésiter, sans douter,mais il partit l'âme pleine de constance et de fermeté. Aussifut-il très-agréable au Seigneur.
214
Cependant l'Ecriture dit: Et Loth partit avec lui. Pourquoi, lorsqueDieu lui avait dit Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père,Abram a-t-il emmené Loth ? Ce n'est pas qu'il ait désobéiau Seigneur, mais c'est peut-être qu'il servait de père àLoth qui était encore jeune, et que celui-ci, d'un caractèredoux et aimant, avait peine à quitter le juste, qui, par cette raison,n'eut pas le courage de s'en séparer. Du reste, il le traita commeson fils, n'ayant pu avoir, jusqu'à cet âge avancé,aucun enfant à cause de la stérilité de Sara. D'ailleursles moeurs du jeune homme se rapprochaient des vertus du juste. En effet,ayant à choisir entre deux frères, il s'était attachéau juste: combien ne lui fallait-il pas de prudence pour juger et appréciercelui de ses oncles auquel il devait se fier ? Le parti qu'il prit de voyagerfut donc une preuve de ses bonnes qualités. Si plus tard il ne semblapas toujours irréprochable, du moins lorsqu'il eut à choisir,il s'efforça de suivre les traces du juste. Aussi quand le justele choisit pour compagnon de voyage, il accepta avec ardeur, préférant,au séjour de la maison, les courses lointaines.
Ensuite, pour nous faire savoir que le patriarche n'était plusjeune quand Dieu lui commanda ces voyages, mais qu'il était dansun âge avancé où les hommes craignent d'ordinaire cesfatigues, il est dit: Abram avait soixante-quinze ans quand il sortit deCharran. Vous voyez que l'âge ne lui a pas fait obstacle, non plusqu'aucune des raisons qui auraient pu le retenir chez lui, mais son amourpour Dieu a triomphé de tout. L'âme vigilante et prévoyantebrise toutes les entraves, se donne tout entière au Dieu qu'elleaime et ne se laisse retarder par aucun des obstacles qu'elle rencontre: elle franchit tout et ne s'arrête que lorsqu'elle est arrivéeau but de ses désirs. Voilà pourquoi ce juste, que la vieillesseet d'autres raisons auraient pu empêcher de partir, rompant tousses liens, comme s'il avait été jeune et vigoureux, commes'il n'avait pas rencontré d'obstacles, s'empressait et se hâtaitd'accomplir l'ordre du Seigneur. D'ailleurs il est toujours impossiblede réussir dans une entreprise qui demande du courage et de l'énergie,sans se préparer et s'armer contre tout ce qui peut s'y opposer.Connaissant cette vérité, ce juste surmonta tout, et, sanssonger à ses habitudes, à sa famille, à la maisonni au tombeau de son père, non plus qu'à sa propre vieillesse,il attacha uniquement sou esprit à l'accomplissement des oeuvresde Dieu. Et l'on put voir une chose vraiment merveilleuse un homme d'unevieillesse extrême avec sa femme, elle-même fort avancéeen âge, et toute leur suite, voyageant sans connaître le termede leur course vagabonde. Il faut réfléchir aussi combienles routes étaient alors difficiles; on ne pouvait pas alors, commeaujourd'hui; se joindre sans crainte à d'autres personnes pour circulerlibrement; chaque pays se gouvernait à part, et les voyageurs forcésde passer d'un prince à un autre se trouvaient presque chaque jourdans un nouveau royaume. Tout cela aurait suffi pour arrêter le juste,si son amour et son désir de l'obéissance n'avaient étéplus forts. Mais lui, ayant brisé ces obstacles comme des toilesd'araignée et raffermi son âme par sa foi, se mit en chemin.Abram prit Sara, son épouse, et Loth, fils de soja frère,avec tout ce qu'ils possédaient à Charran, et partit pourse rendre dans la terre de Chanaan.
6. Voyez combien l'Ecriture est précise, comme elle nous dittout ce qui peut faire ressortir la piété du juste. Il pritSara son épouse et Loth, fils de son frère, ainsi que toutce qu'ils possédaient à Charran. Ce n'est pas sans intentionque 1'Ecriture dit: tout ce qu'ils possédaient à Charran;elle veut nous apprendre que le patriarche n'a rien pris des biens de Chaldée,qu'il a laissé à son frère tous les biens paternelssitués en ce pays, et qu'il na emporté avec lui que ce qu'ilpossédait à Charran. Et même, si cet homme admirableles emportait, ce n'était point par intérêt ni paravarice; mais pour que sa richesse pût faire voir partout combienDieu le protégeait. Car celui qui l'avait tiré de la terredes Chaldéens, et lui ordonnait un nouveau voyage, augmentait sesbiens chaque jour et le préservait de toute peine; aussi, était-ceencore une preuve de sa piété de le voir faire une si longueroute avec un si grand équipage. Tous ceux qui le voyaient se demandaientavec raison pourquoi ce juste voyageait. Puis en apprenant que l'ordrede Dieu lui faisait changer de pays et quitter ses propriétés,on jugeait par sa conduite même combien l'obéissance de cejuste prouvait de piété et combien Dieu le protégeait:Il partit pour se rendre dans la terre de Chanaan. Comment savait-il quela terre de Chanaan devait être le terme de son voyage, quoique l'ordre(215) eût d'abord été ainsi conçu : Va dansla terre que je te montrerai. Peut-être Dieu le lui annonça-t-il,en montrant à son esprit la terre où il voulait l'établir.Aussi, en lui faisant le commandement, il disait d'une manière indéterminée:Va dans la terre que je te montrerai, afin de nous dévoiler la vertudu juste. Ensuite quand celui - ci eut complètement rassemblétout ce qui dépendait de lui, Dieu ne tarda pas à lui indiquerla terre qu'il devait habiter. Comme il prévoyait les grandes vertusde ce juste, il lui fit changer de séjour, sans lui dire d'emmenerson frère; c'est qu'il voulait s'en servir pour faire pénétrersa loi, non-seulement en Palestine, mais bientôt après en.Egypte.
Vous voyez que ce n'est point de la naissance, mais de la volontéde notre esprit que dépendent notre vertu et notre perversité.Le patriarche et Nachor étaient frères par la naissance,mais non par la volonté. Celui-ci, quoique son frère fûtparvenu à une si haute vertu, était encore soumis àlerreur; celui-là montrait chaque jour, par ses oeuvres, les progrèsqu'il faisait aux yeux de Dieu dans la vertu. Abram vint dans la terrede Chanaan et la traversa dans toute sa longueur jusqu'à un endroitappelé Sichem, prés d'un grand chêne. L'Écriturenous indique les parties du pays où le juste place maintenant satente. Puis elle ajoute, pour que nous sachions comment il y vivait : LesChananéens habitaient cette terre. Ce n'est pas sans raison quele bienheureux Moïse ajoute cette observation, mais pour que nouspuissions apprécier la résignation du patriarche toute lacontrée étant occupée d'avance par les Chananéens,il était forcé, comme un étranger et un vagabond,comme l'homme le plus vil et le plus abject, de s'arrêter n'importeoù, sans peut-être trouver d'asile. Cependant il ne s'en impatientaitpas; il ne disait pas : qu'est-ce donc? Moi qui vivais avec tant de considérationà Charran, moi qui avais tant de serviteurs, je suis forcémaintenant, comme un exilé, un étranger, un passager, àme trouver trop heureux qu'on me laisse voyager, pour chercher un modesterefuge. Et je ne le trouve même pas; je suis contraint de vivre dansdes tentes et des cabanes et de porter avec moi ces fardeaux que la nécessitém'impose. Est-ce là ce qui m'a été dit : Viens, etje ferai naître de toi une grande nation? C'était làun beau prélude : quel avantage en retirerai-je? Le juste ne disaitrien de semblable, il n'hésitait pas: La fermeté de son espritet la perfection de sa foi rendirent inébranlable sa confiance dansles promesses de Dieu, ainsi que sa sagesse, et il mérita d'en recevoirpromptement la récompense d'en-haut.
7. Mais pour ne pas trop étendre ce discours, nous nous arrêteronsici, en suppliant que votre charité se pénètre del'esprit de ce juste. Ce serait le comble de l'absurdité de voirque ce juste, appelé d'une terre sur une autre terre, a montrétant d'obéissance et que, ni la vieillesse, ni les autres obstaclesque nous avons comptés, ni la difficulté des temps, ni tantd'autres embarras capables de l'arrêter, n'ont pu ralentir cetteobéissance, mais que, rompant tous les liens, il s'est précipité,il s'est hâté comme si sa vieillesse avait ététout à coup rajeunie, emmenant sa femme, son neveu et ses serviteurs,-pouraccomplir l'oeuvre imposée par Dieu; tandis que nous, qui ne sommespoint appelés d'une terre sur une autre terre, mais de la terreau ciel, nous ne montrerions pas autant d'ardeur que ce juste dans notreobéissance, mais que souvent nous prétexterions des raisonsinsignifiantes et insensées, et que, ni la grandeur des promesses,ni la petitesse de tout ce que nous voyons, si fragile et si passager,ni la majesté de Celui qui nous appelle ne suffirait pour nous attirer,mais que nous serions assez négligents pour préférerce qui est passager à ce qui est éternel, la terre au ciel,et les biens qui s'évanouissent quand on les touche à ceuxqui ne finiront jamais. Jusques à quand, dites-moi, aurons-nousla folie d'amasser des richesses? Quelle est cette rage qui nous tourmentechaque jour de désirs si pénibles, qui ne nous accorde aucunrepos, et qui nous met dans un état encore pire que celui des hommesivres? Ceux-ci, en effet, plus ils boivent, plus ils ont soif, et plusle feu de leur passion est ardent; de même, ceux qui se sont laissétyranniser par le désir des richesses ne cessent jamais de désirer;plus ils regorgent de trésors, plus leur ardeur s'augmente, plusleur feu s'allume. Ne voyez-vous pas que tous nos devanciers , eussent-ils'possédé la terre entière, étaient nus et seulsen quittant ce monde , sans autre profit que d'avoir à rendre comptelà-bas de leurs immenses richesses ? Quant aux biens qu'ils avaientamassés , différents héritiers se les sont partagés,mais tous les péchés commis (216) pour l'acquisition de cesbiens, c'est celui qui s'en va qui les emporte pour en subir l'épouvantablechâtiment, sans pouvoir jamais tirer de nulle part la moindre consolation.Pourquoi donc, dites-moi, restons-nous si indolents pour notre salut, sanssonger à notre âme plus que si elle nous était étrangère?N'entendez-vous pas le Christ qui nous dit : Que donnera l'homme en échangede son âme (Mat. XVI, 26)? et encore: Que sert à l'homme degagner le monde , s'il perd son âme ? Avez-vous rien qui s'y puissecomparer ? Quand vous diriez : toute la terre, ce ne serait rien. A quoinous servirait-il, dit le Christ, de gagner le monde et de perdre notreâme, qui nous touche plus que tout? Et cependant, cette âmesi précieuse, qui exige tant d'attentions et de soins, nous la laisseronschaque jour tirailler en tous sens; tantôt assiégéepar l'avarice, tantôt déchirée par la luxure, tantôtflétrie par la colère, enfin agitée de mille manièrespar
toutes les passions, et nous ne finirons pas par y songer ! Qui pourradésormais nous juger dignes de pardon et nous sauver du supplicequi nous attend? Aussi, je vous en supplie, pendant que nous en avons encorele temps, purifions-la de ses souillures par d'abondantes aumônesqui éteindront le bûcher de nos péchés ! Eneffet, l'eau éteindra le feu et les aumônes enlèverontles péchés. (Eccl. III, 33.) Rien donc, rien n'est plus puissantpour nous préserver du feu éternel que l'abondance des aumônes.Si nous les faisons suivant les lois établies par le Seigneur lui-même,c'est-à-dire sans rien donner à l'ostentation, mais toutà l'amour de Dieu, nous pourrons effacer la souillure de nos péchéset obtenir la miséricorde de Dieu, par la grâce et la pitiéde son Fils unique, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit,gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
TRENTE-DEUXIÈME HOMÉLIE
" Le Seigneur apparut àAbraham et lui dit : Je donnerai à ta postérité cetteterre ; et là Abraham dressa un autel au Seigneur qui lui étaitapparu. " (Gen. XII, 9)
1. Il y a, mes bien-aimés,: un grand et immense trésordans ce qui vient d'être lu, et il faut un esprit attentif, une raisonactive et Vigilante, pour que rien ne nous échappe du sens cachédans ces courtes paroles. Si la bonté de Dieu n'a pas voulu qu'unelecture des Ecritures, faite rapidement et à la légère,suffise pour nous rendre clair et évident tout ce qui s'y trouvecontenu, c'est afin d'éveiller notre paresse et de ranimer notre(217) vigilance pour que nous eu tirions plus de fruit. En effet, ce quine peut se trouver qu'avec beaucoup de soins et de recherches, se gravemieux dans l'esprit ; au contraire , ce que l'on découvre facilementéchappe bien vite à la mémoire. Ne soyons donc pointnégligents, je vous en prie, mais réveillons notre espritet plongeons nos regards dans la profondeur des Ecritures, afin d'en rapporterun profit plus considérable. Car l'Eglise de Dieu est un marchéspirituel, c'est la maison du médecin des âmes; il faut fairecomme au marché, d'où l'on revient chargé de provisions,comme dans la maison du médecin, d'où l'on rapporte des remèdespour diverses maladies. Si nous venons ici chaque jour, ce n'est pas simplementpour nous rencontrer et nous séparer ensuite; nous nous réunissonspour que chacun apprenne quelque chose d'utile et reçoive un remèdecontre les maux qui le tourmentent. Autrement ce serait le comble de l'absurdité.En effet, quand nos enfants reviennent de l'école, nous leur demandonsce qu'ils ont appris de nouveau, car nous ne les enverrions pas àl'école seulement pour le plaisir d'y filer, si nous ne trouvionspas que leur instruction fait tous les jours des progrès ; nousde même, parvenus à l'âge de raison et fréquentantles écoles spirituelles, ne devons - nous pas y mettre le mêmesoin , puisque le salut de notre âme dépend du fruit que nousy faisons ? Aussi, je vous en prie, que chacun de nous s'examine chaquefois pour voir ce qu'il a retiré de l'instruction de la veille etde celle du jour, afin que nous n'ayons pas l'air de venir ici comme àune promenade. On ne pourra nous accuser, car nous faisons tout ce quidépend de nous et nous ne négligeons rien de ce qui est ennotre pouvoir; mais cela mettra dans leur tort ceux qui s'irritent contrenous, qui sont inexacts à ces réunions ou qui ne cherchentpas à en profiter davantage, car écoutez ce que dit le Christà celui qui avait enfoui le talent : Mauvais serviteur, il fallaitdéposer l'argent chez les banquiers, et je l'aurais retrouvéavec intérêt à mon retour. (Mat. XXV, 26, 27.) Et ildit aussi , à propos des Juifs : Si je n'étais pas venu,et si je n'avais point parlé, ils n'auraient point de péché,mais maintenant rien ne les excuse. (Jean, XV, 22.)
Du reste, nous ne prétendons pas être irréprochable,mais nous désirons vous voir faire des progrès, et il manqueraitquelque chose à notre bonheur, quand même nous serions àl'abri de tout reproche, si vous ne montriez pas un zèle digne denos peines; car la principale cause de notre joie, c'est de voir vos progrèsspirituels. Je sais, il est vrai, que, par la grâce de Dieu, vousavez assez de sagesse pour pouvoir même instruire les autres; mais,comme le conseille saint Paul, je vous rappelle toutes ces vérités,je réveille votre zèle et votre ardeur, je vous avertis sanscesse, parce que je veux vous voir parfaits et accomplis. C'est pour moiune grande preuve de vos progrès vers Dieu, que votre empressement.à venir ici chaque jour et votre avidité pour l'enseignementspirituel. Car, de même que l'appétit de la nourriture matérielleest la meilleure preuve de la santé, de même le désirde la nourriture spirituelle est l'indice le plus sûr d'une âmebien portante. Je vous sais si bien disposés que les plus longsdiscours ne peuvent jamais vous suffire ni vous rassasier de cette nourriturespirituelle; aussi je ne cesserai pas, suivant mes forces et les secoursde la grâce divine, de travailler pour vous chaque jour et de vousprésenter les enseignements des saintes Ecritures.
2. Prions donc aujourd'hui le Dieu de miséricorde pour qu'ilconduise notre langue à la découverte des véritésque nous cherchons; et, suivant notre habitude, nous offrirons d'abordà votre charité ce qui vient d'être lu. Le Seigneurapparut à Abram et lui dit : N'avais-je pas raison de vous direen commençant qu'un grand trésor était cachédans ce peu de paroles? Voici d'abord un préambule étrangeet inouï : Le Seigneur Dieu apparut à Abram. C'est la premièrefois que nous trouvons dans l'Ecriture cette parole : il apparut. Car l'Ecrituresainte n'a jamais employé ce mot à propos d'Adam, d'Abel,de Noé ou de tout autre. Pourquoi donc est-il dit : il apparut?Et comment plus loin est-il dit : Personne ne pourra voir Dieu et restervivant? (Exod. XXXIII, 20.) Que dirons-nous en lisant dans l'Ecriture :Il apparut ? Comment apparut-il au juste ? Est-ce que celui-ci vit la substancemême de Dieu ? Non, loin de nous cette pensée ! Mais que futcette vision? Ce qu'elle fut, Dieu seul le sait ; le juste seul pouvaitle voir; car notre sage et bon Maître sait encore condescendre àla nature humaine pour se manifester aux hommes qui se sont préparésà en être dignes. Il le fait voir par le Prophète,en disant : J'ai (218) multiplié les visions, et dans la main desprophètes, j'ai été représenté sousdiverses images. (Osée, XII, 10.) Par exemple, Isaïe le vitassis. (Isaïe, VI, 1); cela est indigne de Dieu, car Dieu n'est pasassis; comment cela se pourrait-il, puisque sa nature est incorporelle,et impérissable? Daniel le vit aussi comme l'Ancien des jours (Dan.VII, 9, 22) ; Zacharie l'a vu sous un aspect différent (Zach. I),et Ezéchiel encore sous d'autres. Voilà pourquoi il disait: J'ai multiplié les visions , c'est-à-dire : j'ai paru devantchacun suivant son mérite.
Et maintenant il avait tiré ce juste de sa maison, et lui avaitordonné d'aller dans une autre terre. Celui-ci, quand il y fut arrivé,errait comme un vagabond et un étranger, dans ce pays encore occupépar les Chananéens , et cherchait où il pourrait s'établir.Le Seigneur, dans sa bonté, voulut le consoler et fortifier soncourage, pour l'empêcher de tomber dans l'abattement et dans le douteà l'égard de la promesse qui lui avait déjàété faite dans ces termes: Viens, et je ferai naîtrede toi une grande nation: En effet, le juste voyait que les événementssemblaient contraires à cette promesse; il errait comme un hommevil et méprisé, sans recommandations et sans refuge il fallaitdonc relever son courage; c'est pour cela qu'il est dit : Le Seigneur apparutà Abram et lui dit : Je donnerai à ta race toute cette terre.Voilà une grande promesse pour faire suite à celle qui luiavait fait quitter son pays. Il lui avait dit: Je glorifierai ton nom;aussi ajoute-t-il maintenant : Je donnerai à ta race toute cetteterre. Tandis que le juste, déjà âgé, n'avaitpas d'enfants à cause de la stérilité de Sara, cetteterre est promise au fils qu'il doit avoir. Considérez ici la miséricordedé Dieu qui, prévoyant la vertu du juste, voulait la montrerà tous et la faire éclater aux yeux comme une perle cachéejusqu'alors. Après avoir fait suivre ses promesses d'autres promessesplus grandes, et les avoir confirmées de nouveau, il attend encoreun peu pour faire éclater davantage la piété du juste: le saint homme, voyant que ces promesses ne se réalisaient pas,n'avait ni inquiétude, ni impatience, ni trouble d'esprit, sachantque ce que Dieu a une fois annoncé arrive d'une manière certaineet infaillible. Examinons tout à mesure pourvoir combien la sagessedu bon Dieu est ingénieuse et quels soins il a pris de ce juste,ainsi que pour apprendre l'amour du patriarche pour le Seigneur : Et leSeigneur Dieu apparut à Abram. Comment cela? Comme Dieu seul lesait, et comme le juste seul pouvait le voir. Car, je ne puis trop le répéter,j'ignore comment cela s'est fait. J'entends seulement, l'Ecriture qui medit: Le Seigneur Dieu apparut à Abram , et lui dit: Je donneraià ta race toute cette terre.
Rappelez-vous avec exactitude les promesses, que Dieu avait faites,et quand vous verrez le juste souffrir des tribulations, quand vous reconnaîtrezl'excès de sa résignation, la solidité de son courage,la force et la fermeté de son amour pour Dieu, vous apprendrez partout ce qui lui est arrivé à ne jamais penser que Dieu laisseson ouvrage imparfait. Si vous voyez un homme de bien soumis à destentations ou à quelques autres épreuves de la vie, songezcombien les voies de Dieu sont variées, et abandonnez tout àson incompréhensible providence. En effet, s'il a permis que cejuste, qui montrait tant de piété et d'obéissance,ait subi les épreuves que vous allez connaître, ce n'est pointqu'il ait dédaigné son serviteur, c'est au contraire pourfaire connaître sa vertu à tout le monde; du reste, il enuse ainsi d'ordinaire avec tous les justes, et ceux d'entre vous qui s'ontversés dans la lecture des saintes Ecritures pourront conclure,de tout ce qu'ils y ont déjà trouvé, que c'est làen effet la manière dont Dieu dirige la vie de ses serviteurs: dèslors, ne serait-ce pas la plus extrême injustice de prendre pourun abandon cette conduite de Dieu, et ne faut-il pas plutôt y voirla plus grande preuve de protection et de bonté? En montrant ainsil'étendue de sa puissance, il a une double intention; d'un côtéil fait briller à tous les yeux la patience et le courage de sesserviteurs, et de l'autre il fait triompher sa providence dans les circonstancesles plus difficiles: quand tout semblé presque désespéré,il arrange tout à sa volonté, et aucun obstacle ne peut luirésister. Le Seigneur Dieu apparut à Abram et lui dit: Jedonnerai à ta race toute cette terre. Voilà une grande promesse,et désirable surtout pour le juste. Vous savez que ceux qui sontdéjà âgés, et qui ont passé leur viesans enfants, désirent en avoir. C'est pourquoi le Seigneur luioffrait cette récompense de l'obéissance qu'il avait montrée, lorsque en entendant cette parole : Sors de ton pays, il n'avait pasdifféré ou retardé, mais il avait obéi àcet ordre en l'exécutant aussitôt; aussi, quand il eut faitce (219) qui lui était commandé, Dieu lui dit : Je donneraià ta race toute cette terre.
3. Voyez comment par cette parole il relève son esprit et compenselargement ses fatigues. Aussi le juste montrant sa reconnaissance rendà l'instant des actions de grâce. Il dressa à cet endroitun autel au Dieu qu'il avait vu. Et le lieu même où Dieu avaitdaigné parler avec lui fut consacré, par ces actions de grâce,autant que cela fut en sa puissance. Voilà pourquoi il dressa unautel, c'est-à-dire il remercia Dieu de ses promesses. De mêmeque souvent lés hommes sont portés par leur inclination àbâtir des maisons là où ils trouvent leurs meilleursvoisins, souvent même à fonder des villes et à lesnommer sous l'inspiration de leur amitié; de même ce juste,après avoir été honoré de la vision de Dieu,dressa un autel au Dieu qu'il avait vu, et se retira de là. Pourquoise retira-t-il de là? Comme la place était consacréeet sanctifiée par Dieu, il s'éloigna et vint à uneautre place. Il partit et vint sur une montagne à l'orient de Béthel,et il y dressa sa tente. Demeure bien fragile, direz-vous ! Voyez commeil évitait le luxe et l'embarras, comme il se transportait facilementavec sa femme et ses serviteurs ! Ecoutez , hommes et femmes ! Souvent,quand nous voulons aller à la campagne, nous faisons mille préparatifs,nous avons une foule d'embarras, parce que nous traînons une quantitéde choses qui ne servent à rien, qui sont superflues et inutiles,qui ne satisfont que nos caprices, et que néanmoins il faut porteret remporter avec nous. Telle ne fut pas la conduite de ce juste. Que fit-il?Après avoir été honoré de l'entretien de Dieu,avoir consacré la place et bâti l'autel, il passa ailleurssans difficulté. Il dressa là sa tente ayant à l'occidentBéthel prés de la mer, et Aggi à l'orient; et il bâtitlà aussi un autel au Seigneur et il invoqua le nom du Seigneur.
Voyez comme il montre sa piété dans toute sa conduite! Dans un endroit il,bâtit un autel à Dieu qui lui avait faitune promesse, et il quitte la placé après l'avoir consacrée.Ailleurs, après avoir dressé sa tente, de nouveau il bâtitun autel au Seigneur et invoque le nom du Seigneur. Voyez quelle sagesse! voyez ce précepte écrit par le docteur de l'univers, parsaint Paul : Levant au ciel en tous lieux leurs saintes mains, voyez commele patriarche l'avait accompli d'avance en dressant à chaque placeun autel pour rendre grâce au Seigneur. Il savait, en effet, il savaitd'une manière certaine que le Dieu de toutes choses ne demande rienà la nature humaine, pour tant de grâces ineffables, qu'uncoeur reconnaissant et qui sache le remercier hautement de ses bienfaits.Mais voyons aussi comment le juste quitte encore ce séjour. Abrams'en alla et dressa son camp dans le désert. Voyez de nouveau sapiété et sa grande résignation. Il quitta encore cetendroit et dressa son camp dans le désert. Pourquoi cet autre départ?Peut-être voyait-il que sa présence déplaisait àquelques habitants. S'il alla au désert, il montra ainsi l'excèsde sa douceur et l'importance qu'il attachait à vivre en repos sansavoir rien à démêler avec personne. Il partit et dressason camp dans le désert. Voilà un étrange usage quela divine Ecriture fait de ce mot, car elle parle du juste comme s'il s'agissaitd'un chef d'armée; mais cette expression de camp montre que le justeétait aussi à son aise dans ses mouvements que les soldatsqui vont sans peine d'un lieu à un autre. Ainsi ce juste, quoiqu'ilemmenât avec lui sa femme, son neveu et une foule de serviteurs,n'avait aucune peine à se déplacer. Avez-vous remarquél'existence simple et facile de ce vieillard avec sa femme et tant de serviteurs?Pour moi j'admire encore plus le courage de la femme. Quand je songe àla faiblesse naturelle à la femme et que je réfléchisà la facilité avec laquelle celle-ci aide son mari dans sesdéplacements, sans l'impatienter, sans le gêner, je suis stupéfaitet je crois qu'elle n'a pas eu moins de raison et de courage que lui-même.Nous le verrons encore mieux en continuant notre lecture. Vous avez vuqu'après avoir entendu ces mots : Je donnerai à ta race toutecette terre, le juste ne s'est pas reposé, et est allé sanscesse d'un endroit à un autre. Mais voyez comment il est encorechassé du désert, non plus par les hommes, mais par la contraintede la famine. Il y eut une famine sur la terre. J'appelle là-dessusl'attention de ceux qui parlent au hasard, qui augurent étourdimentet qui disent : un tel est arrivé, la disette est venue; un telétait là, il est survenu des accidents. Vous voyez qu'àl'arrivée de ce juste, il se manifeste une disette, et une fortedisette ; cependant le juste n'est pas tourmenté, n'a rien àsouffrir de la part des hommes, et personne n'attribue la famine àsa présence. Mais quand il manqua de provisions et que cette (219)famine se fut accrue, Abram se rendit en, Egypte, parce que la famine régnaitsur la terre.
4. Remarquez combien se prolongent les courses du juste. Dieu le destinaità servir d'exemple, non-seulement aux habitants de la Palestine,mais à ceux de l'Égypte, et à faire resplendir partoutl'éclat de sa vertu. C'était pour ainsi dire une lumièreinconnue et cachée dans la terre de Chaldée ; il l'en retirapour conduire dans la route de la vérité ceux qui s'étaientarrêtés dans les ténèbres de l'erreur. Maisl'on dira peut-être : Pourquoi ne s'en est-il pas servi pour enseignerla piété par son exemple au peuple de Chaldée? Ila sans doute pourvu à leur salut d'une autre manière; dureste, écoutez ces mots du Christ : Un prophète n'est nullepart moins honoré que dans son pays. (Mat. XIII, 27.) Aussi pourremplir la promesse qu'il lui avait faite en lui disant : je glorifieraiton nom, Dieu permit que la famine, survînt et le forçâtd'aller en Egypte pour que les habitants de ce pays connussent sa vertu.Car la famine, semblable à un licteur qui emmène un prisonnierenchaîné, les entraîna du désert en Egypte. Maisvoyez ce qui va suivre, et dans quelles difficultés le juste esttombé, pour que nous connaissions son courage et la sagesse de safemme. Comme ils avaient fait beaucoup de chemin et qu'ils étaient,près de l'Égypte, le juste, saisi d'angoisse, et craignantpresque pour sa vie, parle à sa femme en tremblant. Comme Abramapprochait et qu'il allait entrer en Egypte, il dit à Sara son épouse:Je sais que tu es une belle femme. Quand les Ègyptiens te verront,ils diront : c'est son épouse; ils me tueront et te garderont. Dis-leurdonc : je suis sa soeur, pour qu'on me traite bien par égard pourtoi et que mon âme vive à cause de toi. Ces paroles vous montrentquelle était l'angoisse et la crainte du juste : cependant; la réflexionne lui manquait pas, il ne se troublait pas et ne disait pas hors de lui:Qu'est-ce? sommes-nous abandonnés, sommes-nous trompés? Laprovidence du Seigneur nous a-t-elle délaissés? Celui quia dit: Je te glorifierai, et je donnerai à ta race toute cette terre,celui-là nous livre-t-il au sort le plus cruel, et nous jette-t-ildans un danger inévitable? Rien de tout cela n'entra dans l'espritdu juste; il n'avait d'autre souci que d'imaginer les moyens d'éviterla famine et d'échapper aux mains des Egyptiens. Je sais, dit-il,que tu es une belle femme. Voyez quelle était cette beauté! Après tant d'années et comme elle touchait à lavieillesse, les grâces de la jeunesse paraissaient encore sur safigure, malgré tant de fatigues et de peines qu'elle avait supportéesen voyage pour visiter tant de pays, de Chaldée à Charran,de Charran à Chanaan, de Chanaan encore ici et là, et enfinen Egypte.
Quel est l'homme même vigoureux que n'auraient pas abattu, cescourses continuelles? Mais cette femme admirable, après avoir soutenutant de fatigues, était encore d'une beauté si éclatanteque le juste en conçut une grande et. vive frayeur; aussi lui dit-il:Je sais que tu es une belle femme. Quand les Égyptiens te verrontils diront: c'est son épouse, ils me tueront; et te garderont. Observezla confiance qu'il; avait dans sa femme, la certitude où il étaiqu'elle serait inflexible aux louanges, puisqu'il lui donne ce conseil: pour qu'ils ne me tuent pas afin de te garder, dis-leur donc : je suissa soeur, pour qu'on me traite bien et que mon âme vive àcause, de toi. Comme cette demande avait quelque chose d'extraordinaire,il voulait, par les paroles qui l'accompagnaient, l'attirer et l'engagerà y condescendre, et lui persuader de jouer son rôle de boncoeur. Quand les Egyptiens te verront ils diront : voilà sa femme,ils me tueront et te garderont. Il ne dit pas, ils t'outrageront, il neveut pas l'effrayer, mais sa crainte était relative à lapromesse de Dieu. C'est à ce propos qu'il dit: ils te garderont,dis-leur donc :je suis sa soeur. Imaginez, je vous prie, ce. que devaitpenser le juste en donnant ces conseils à sa femme. Vous savez,en effet, vous savez tous combien il est pénible pour un mari deconcevoir sur sa femme un pareil soupçon. Eh bien! ce juste s'efforcede faire consommer l'adultère. Cependant, mes bien-aimés,ne le condamnez pas témérairement, prenez plutôt unehaute idée de sa prudence et de son courage; il faut du courage,en effet, pour résister avec tant d'énergie au trouble deses pensées et pour l'avoir dominé, comme il l'a fait, endonnant un pareil conseil. En effet, rien n'est plus insupportable quece trouble, comme le dit Salomon. La colère du mari est pleine dejalousie, il ne pardonnera pas au jour du jugement, et ne changera sa hainecontre aucun présent. (Prov. VI, 34, 35) ; et encore : La jalousieest cruelle comme l'enfer. (Cant. VIII, 6.)
5. Nous voyons bien-des hommes tellement possédés de cettefureur que non-seulement ils ne pardonnent point à leur femme, maisqu'ils tuent l'amant et eux-mêmes avec lui. Cette fureur est si grande,cette jalousie si indomptable, que celui qui est une fois pris de cettemaladie néglige même son salut. Voilà ce qui prouvele courage du juste.
Quant à sa prudence on voit jusqu'où elle va, puisqueréduit à de pareilles extrémités et engagécomme dans des filets, il peut trouver ce moyen de diminuer le mal. S'ilavait dit que c'était sa femme, et s'il n'avait imaginé delà faire passer pour sa sieur, elle lui aurait encore étéenlevée, puisque sa beauté aurait excité le libertinagedes Egyptiens , et on l'aurait tué lui-même pour que personnene pût porter plainte. Ainsi placé entre ces deux funestesdangers de l'incontinence des sujets et de la tyrannie du roi, il cherchedans sa détresse un léger adoucissement, et il dit àsa femme : Dis-leur, je suis sa soeur, cela me sauvera peut-êtredu danger. Car, quant à toi, que tu passes pour soeur ou pour femme,rien ne peut t'empêcher d'être enlevée à causede ta beauté; pour moi, j'éviterai probablement leurs embûchesen prenant le nom de ton frère. Voyez-vous quelle était laprudence du juste, comment dans son embarras il sut trouver le chemin qu'ilcherchait pour dérouter les embûches des Egyptiens ? . Réfléchissezencore à la patience du juste et à la sagesse de sa femme! Le juste, en effet, ne s'est pas indigné et n'a point dit : pourquoiconduire avec moi une femme qui soulève cette tempête? àquoi me sert sa société puisque je tombe pour elle dans lesplus grands dangers? quel profit en ai-je, puisque non-seulement elle neme procure aucun soulagement, mais que sa beauté met ma vie en péril? Il ne dit et ne pensa rien de semblable, il rejeta toute idéede cette espèce et ne douta point de la promesse de Dieu, il nes'occupa qu'à fuir ce danger imminent. Ici, mes bien-aimés,admirez l'ineffable patience de Dieu, qui n'assiste. et ne console pointle juste, mais laisse le mal s'aggraver et s'accroître jusquàl'extrême, et alors seulement montre sa providence. Dis-leur donc: Je suis sa soeur afin qu'on me traite bien et que mon dore vive àcause de toi. Si le juste parle ainsi, ce n'est pas que l'âme doivemourir; en effet : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui nepeuvent tuer l'âme. (Mat. X, 28.) Il ne parle ainsi à sa femmeque par habitude. Afin que l'on me traite bien et que mon âme viceà cause de toi. C'est comme s'il lui disait : Dis : Je suis sa soeur,pour éviter que, forcé par la famine de fuir Chanaan, jene tombe sous les coups des Egyptiens. Deviens pour moi une cause, de salut,afin qu'on me traite bien à cause de toi. Ces paroles sont touchantes:c'est que la fureur des Egyptiens était terrible et que la tyranniede la mort n'était pas encore brisée; aussi le juste consentà l'adultère de sa femme et semble même favoriser cettesouillure pour éviter la mort. En effet, l'aspect de la mort étaitencore terrible, ses portes d'airain n'étaient pas encore rompues,son aiguillon n'était pas encore émoussé. Vous avezvu le lien d'affection entre le mari et la femme, vous voyez aussi quelconseille mari ose donner et la femme peut recevoir ! Elle ne refuse paset ne se fâche point, mais elle fait tout pour que la feinte ne,soit pas découverte. Ecoutez, hommes et femmes, imitez cette concorde,ce lien d'affection, cet effort de piété et cette parfaitemodestie de Sara. Si belle encore dans sa vieillesse, elle rivalisait avecles vertus de son mari; aussi fut-elle honorée de la protectionde Dieu et des faveurs d'en-haut. Que personne donc n'accuse la beauté,que personne ne dise ces paroles irréfléchies : telle femme,tel homme ont été perdus par leur beauté. Il ne fautpoint s'en prendre à la beauté; non certes ! car elle vientde Dieu; c'est la perversité de la volonté qui est causede tous les maux. Cette femme aussi admirable par la beauté de sonâme que par celle de son visage, vous la voyez suivre les pas dujuste. Que les femmes suivent son exemple ! Ni les grâces extérieures,ni sa stérilité prolongée, ni les grandes richesses,ni les voyages et déplacements, ni les tentations continuelles etsuccessives, rien, en un mot, ne put ébranler sa raison, ni altérerson calme. Aussi elle obtint un digne prix dé sa résignation; dans son extrême vieillesse, ses entrailles stériles etpresque mortes purent engendrer.
Afin, dit-il, qu'ils me traitent bien par égard pour toi, etmon âme vivra à cause de toi. Il ne me reste plus d'autrevoie de salut que si tu consens à dire : je suis sa soeur. Peut-êtrealors éviterai-je le danger que je redoute; ensuite je vivrai grâceà toi, et je te tiendrai compte du reste de ma vie. Ces parolessuffisaient pour toucher sa femme et pour l'engager à lui complaire.
6. C'est là véritablement un mariage, quand (221) lesépoux sont unis , non-seulement dans la tranquillité, maisdans les dangers ,même ! c'est la preuve d'une affection légitimeet d'une amitié parfaite. Un roi ne tire pas autant d'honneur dudiadème qui le couronne, que cette femme bienheureuse ne tira d'éclatet d'illustration de la condescendance qu'elle montra au conseil du juste.Comment ne pas admirer cette obéissance ? comment la louer dignement,lorsque, après une si longue chasteté et à un âgesi avancé, elle consent, pour sauver son mari, au projet d'un adultèreavec un barbare? Mais attendez un peu, et vous verrez les ressources dela Providence divine. Dieu navait montré tant de patience que pourmieux faire valoir le juste, et apprendre non-seulement aux Egyptiens,mais aux peuples de Palestine, combien le patriarche était protégépar le Maître de toutes choses. Il arriva, quand Abram entra en Egypte,que les Egyptiens virent sa femme qui était extrêmement belle;les officiers de Pharaon la virent aussi, la vantèrent àPharaon, la menèrent à la demeure de Pharaon, et traitèrentbien Abram à cause d'elle. On lui amena des brebis, des veaux, desânes, des serviteurs et des servantes, des mulets et des chameaux.Vous voyez se réaliser toutes les prévisions du juste , lorsqu'ilentra en Egypte. Les Egyptiens virent que sa femme était extrêmementbelle, non pas simplement belle, mais extrêmement, au point d'attirertous les regards. Les officiers de Pharaon l'ayant vue, la vantèrentdevant Pharaon.
Ne laissez point échapper ces paroles, mes bien-aimés,mais admirez qu'aucun égyptien n'ait porté la main sur cettevoyageuse étrangère et n'ait offensé son mari, maisqu'ils sont allés prévenir le roi. Du reste, cela eut lieupour que l'évidence fût plus grande et que la responsabiliténe tombant pas sur le premier venu, mais sur le roi, les conséquencesfussent connues partout. Ils la menèrent à la demeure dePharaon. Ainsi le juste est séparé de sa femme et elle estconduite à Pharaon. Voyez encore la patience de Dieu ! ce n'estpas dès le commencement que sa providence se montre, il laisse allerles choses, et, presque tomber cette femme dans la gueule du monstre, etc'est alors qu'il déploie sa puissance aux yeux de tous. Ils lamenèrent à la demeure de Pharaon. Quelles étaientalors les pensées de cette femme ! quel trouble agitait son esprit!quelle tempête s'élevait en elle! comment , au lieu de fairenaufrage, est-elle restée inébranlable comme un rocher, lesyeux tournés vers la puissance céleste ! Mais pourquoi parlerde la femme? Que devait penser le juste quand on la menait chez Pharaon? Et Abram fut bien traité par eux, puisqu'il passait pour son frère;on lui amena des brebis, des veaux, des ânes, des serviteurs, desservantes, des chameaux et des mulets. Tous ces cadeaux qu'on lui faisait,tout ce luxe dont on l'honorait, quel incendie ne devaient-ils pas allumerchez lui? comment son âme n'était-elle pas en feu, son curdévoré, quand il songeait à ce que lui valait tousces présents? Vous avez vu comment son malheur s'était presqueaccompli, comment aucune force humaine ne pouvait s'y opposer, commenttout était perdu d'après les prévisions humaines;enfin, vous avez vu comment la femme était presque dans la gueuledu monstre. Eh bien ! voyez maintenant l'inexprimable bonté de Dieu,et admirez toute létendue de sa puissance ! Dieu frappa Pharaonainsi que sa maison, d'afflictions grandes et pénibles, àcause de Sara, la femme d'Abram. Que veut dire ce mot, frappa ? Cela signifiequ'il le punit à cause de son audace et de son intention d'adultère.Il le frappa de grandes afflictions. Il ne frappa point le roi d'une manièreordinaire, mais de grandes afflictions. Comme l'insolence étaitgrande, la peine devait l'être aussi. Ainsi que sa maison, c'est-à-direque le châtiment du roi s'est étendu sur sa maison. Et pourquoi,lorsque le roi seul fait une faute, toute sa maison partage-t-elle la punition? Ce n'est pas sans raison, mais pour mettre un frein aux passions du roi.Il lui fallait un châtiment énergique pour le détournerdu crime. Mais, direz-vous, comment est-il juste d'en punir d'autres àpropos de lui? C'est que cette punition n'était pas méritéeseulement par le roi, mais aussi par ceux qu: l'avaient sans doute engagéet aidé dans cette tentative coupable. Vous avez déjàentendu ces paroles de l'Ecriture : Quand les officiers de Pharaon la virent,ils la lui vantèrent et la menèrent dans sa demeure. Vousvoyez qu'ils font auprès du roi l'office de pourvoyeurs, a proposde la femme du juste. Par conséquent ce n'est pas le roi seul, maisceux dont il est entouré, qui ont part à la punition, afinqu'ils apprennent que leurs outrages ne s'adressaient pas simplement àun étranger, au premier venu , mais à un homme chéride Dieu, qui l'honorait d'une (223) pareille protection. Aussi la sévéritéde ce châtiment frappant l'esprit du roi, le détourna de sonaudace criminelle , réprima sa passion insensée, mit un freinà son libertinage, enchaîna ses désirs impétueux,et dompta son ardeur furieuse.
7. C'est pourquoi vous voyez ensuite avec quelle douceur ce roi, cetyran parle à cet étranger, à ce vagabond dont iln'a pas craint d'enlever la femme. Comme le dit bien l'Ecriture : Dieufrappa Pharaon, et sa maison à propos de Sara, la femme d'Abram.Le châtiment lui fait comprendre que c'est la femme d'un juste. Eneffet, même après avoir été introduite chezPharaon, elle resta la femme du juste. Pharaon ayant fait venir Abram,lui dit: Pourquoi m'as-tu fait cela? Voyez quelles sont les paroles duroi. Pourquoi m'as-tu fait cela? dit-il. Et que t'ai-je fait, moi étrangerinconnu, poussé par la famine, à toi, roi, tyran et souverainde l'Egypte? que t'ai-je fait? Tu m'as enlevé mon épouse,tu m'as méprisé, humilié, dédaigné commeun étranger; tu n'as écouté que tes désirsdéréglés et tu as voulu faire selon ton caprice. Quet'ai-je donc fait? Tu m'as fait bien du -tort, dit le roi, et tu m'ascausé beaucoup de mal. Voyez quel renversement de ce qui se passed'ordinaire ! C'est le roi qui dit au particulier: Que m'as-tu fait? Tum'as attiré la haine et la colère de Dieu, tu m'as renducoupable, tu m'as fait punir, ainsi que toute ma maison, de l'injure qu'ont'avait faite. Pourquoi m'as-tu fait cela? pourquoi ne m'as-tu pas ditque c'était ta femme? pourquoi m'as-tu dit que c'était tasueur, de manière que je pusse la prendre pour femme ? Ainsi , dit-il,la croyant ta sueur, je voulais l'épouser. Mais comment as-tusu que c'était ma femme? Je le sais par Celui-là mêmequi m'a puni de ma faute. Pourquoi m'as-tu fait cela, et ne m'as-tu pasdit que c'était ta femme, m'exposant à l'épouser moi-mêmepar un crime ? Je m'y disposais , croyant qu'elle était ta sueur.Voyez comme la sévérité du châtiment a émuson esprit au point de le rendre équitable et humain avec le juste! Mais sans l'action de Dieu qui adoucissait son âme et la remplissaitde crainte, il se serait ensuite livré lune colère terrible,il aurait puni le juste comme l'ayant trompé, et lui aurait faitsouffrir les plus cruels supplices. Il n'en fut rien : la crainte du châtimentmodéra et éteignit sa colère; et il ne songea qu'àêtre humain envers le juste. Il réfléchit qu'un hommeordinaire n'aurait pas été aussi protégé d'en-haut.Et. maintenant voilà ta femme devant toi ; prends-la et pars. Maintenant,dit-il , que je sais qu'elle n'est point ta soeur , mais ton épouse,je te la rends. Je n'ai point déshonoré votre union , jene t'ai point privé de ta femme, mais la voilà devant toi,emmène-là, et pars.
Quelle intelligence pourrait dignement apprécier ce miracle,et quelle langue serait capable de le raconter? Une femme d'une éclatantebeauté entre chez le roi tout-puissant des Egyptiens; enflamméde passion pour elle, elle en sort pure et rapporte sa chastetéintacte. Telles sont, comme je le disais d'abord, les oeuvres de Dieu,toujours étonnantes et admirables, et quand les hommes croient toutdésespéré, c'est alors qu'il montre sa force invincible.N'était-ce pas une chose étonnante et admirable de voir l'hommedes désirs entouré, comme d'un cercle de brebis, par desbêtes féroces qui ne lui faisaient aucun mal, et sortant dela fosse sans blessure (Dan. XIV)? de voir les trois jeunes gens séjournerdans la fournaise comme dans un champ ou un jardin, sans souffrir de laflamme, et sortir de là tels que des statues? (Dan. III.) Il n'étaitpas moins prodigieux, moins digne d'admiration, de voir la femme du justerenvoyée saine et sauve par le roi d'Egypte, ce despote dissolu.C'était Dieu qui avait tout conduit, Dieu qui peut toujours fairece qui est impossible et rendre l'espoir à ceux qui désespèrent.Et maintenant, voilà ta femme devant toi, prends-la et pars. Nepense pas que je t'aie fait injure. Si, dans mon ignorance, j'ai eu desprojets coupables, j'ai compris quel défenseur tu avais; la colèrequi m'a frappé m'a prouvé quelle était pour toi labienveillance du Dieu de l'univers. Reprends donc ton épouse, etva-t-en. Maintenant le juste les faisait trembler; aussi avaient-ils pourlui une foule de prévenances, afin de se faire pardonner par leSeigneur les torts qu'ils avaient eus envers son protégé.
8. Vous voyez, mes bien-aimés, tout le prix de la patience etde la persévérance. Rappelez-vous, je vous prie, ces motsque disait le patriarche au moment d'entrer en Egypte : Je sais que tues une belle femme; quand les Egyptiens te verront, ils me tueront et legarderont. En y réfléchissant, considérez ce qui s'estpassé et admirez la patience du juste et la (224) force du Dieude miséricorde, qui prépare au juste un départ siglorieux, après une arrivée pleine de tant de frayeurs etd'angoisses. Pharaon ordonna à ses gens d'accompagner Abram pourle conduire avec son épouse et tout ce qui leur appartenait, etLoth avec lui. Le juste revint avec beaucoup d'honneurs et de richesses,et tous ces événements servirent de leçons non-seulementaux Ègyptiens, mais à ceux qui se trouvaient sur la routeet aux habitants de la Palestine. Car, voyant cet homme,. qui étaitparti sous la contrainte de la famine, saisi de frayeur et de tremblement,revenir maintenant avec tant d'éclat, d'abondance et d'opulence,ils apprenaient avec quelle force Dieu le protégeait. Qui a jamaisvu et entendu de telles choses? Il est parti pour se soustraire aux rigueursde la famine , et il revient comblé de richesses et de gloire. Nevous étonnez pas trop, mes bien-aimés, ne soyez pas si surprisdu fait en lui-même , réservez votre stupéfaction,votre admiration, pour notre commun Maître; c'est lui qu'il fautglorifier. Voyez que les descendants du patriarche, étant encorevenus en Egypte pour fuir la famine, y supportèrent aussi la servitudeet les persécutions, mais en revinrent glorieux et prospères.Telle est la sagesse de notre Seigneur ! quand il a permis aux malheursde s'accumuler, il dissipe de nouveau les nuages et ramène un calmesubit et inattendu, pour nous montrer la grandeur de sa puissance. Abrampartit d'Egypte, lui et sa femme, et tout ce qui lui appartenait, et Lothavec lui pour aller dans le désert. On peut appliquer ici les parolesdu bienheureux David à propos de ceux qui revenaient aprèsavoir été captifs à Babylone. Ceux qui sèmentdans les larmes, moissonneront dans la joie. Au départ ils marcheronten pleurant tout en jetant leurs semences; au retour, ils marcheront dansl'allégresse en portant leurs gerbes. (Ps. CXXV, 5, 6.) Vous avezvu l'arrivée pleine d'anxiétés et de frayeurs quiallaient jusqu'à craindre la mort. Voyez maintenant ce retour pleind'honneur et d'éclat. Tout le monde respectait le juste, en Egypteaussi bien qu'en Palestine. En effet, qui n'aurait pas eu de respect pourcelui que Dieu gardait ainsi et qu'il honorait d'une telle protection ?Car personne n'ignorait ce qui était arrivé au roi et àsa maison. Tout avait été disposé, dans l'accroissementdes épreuves du juste, pour que sa patience fût mise au grandjour et que personne n'ignorât sa vertu.
9. Vous avez vu, mes bien-aimés, quel avantage on retire desépreuves, quel est le prix de la patience. Cet homme et cette femme,l'un déjà vieux, l'autre déjà âgée,vous avez vu tout ce qu'ils montraient de résignation, de courage, de tendresse mutuelle et d'affection conjugale. Imitons-les tous et nenous irritons jamais; ne croyons pas que Dieu nous délaisse et nousdédaigne parce que nous sommes assaillis d'épreuves; au contraire,regardons-les comme la meilleure preuve de l'intérêt que Dieunous porte. En effet, si nous sommes chargés d'un lourd fardeaude péchés, nous pourrons l'alléger par notre persévéranceet notre bonne volonté; s'il est moins pesant, nous parviendronsà l'alléger encore avec la grâce d'en-haut, pourvuque nous le supportions sans murmurer. En effet, notre Dieu est généreuxet s'intéresse à notre salut; s'il nous exerce comme dansune arène et nous fait lutter avec les tentations, c'est afin qu'aprèsavoir déployé nos propres forces, nous soyons plus dignesde sa protection. Puisque nous savons qu'il en est ainsi, ne nous laissonspas aller au découragement dans les épreuves, ni au chagrindans les tribulations, mais réjouissons-nous, comme saint Paul.Maintenant, dit-il, je me réjouis dans les tribulations. (Col. I.24.) Voyez quelle bonne disposition d'esprit! S'il se réjouissaitdans les tribulations, comment pouvait-il jamais se chagriner? Et si cequi attriste les autres était pour lui un sujet de joie, voyez,jevous prie, comme son âme était bien préparéeà tout. Et pour vous persuader qu'il nous est indispensable, pourjouir des biens qui nous sont promis et pour mériter le royaumedes cieux, de marcher dans cette vie au milieu des tribulations, écoutezce que disent les apôtres aux nouveaux convertis. Et aprèsavoir instruit plusieurs disciples, ils retournèrent à Lystra,à Iconie et à Antioche, fortifiant l'esprit de leurs disciples,les exhortant à persévérer dans la foi et leur représentantqu'il faut passer à travers bien des tribulations pour arriver auroyaume des cieux. (Act. XIV, 21, 22.)
Quelle sera donc notre excuse si nous refusons de supporter avec courage,constance et reconnaissance, toutes celles qui se présenteront,quand nous voyons que nous ne pouvons parvenir au royaume des cieux sansmarcher dans cette voie? Car, pour reconnaître qu'il n'y a rien de.nouveau ni d'extraordinaire dans (225) les tribulations qui attendent lejuste sur le chemin de cette vie, écoutez ce que dit le Christ :Dans le monde vous aurez des tribulations, mais prenez courage. (Jean,XVI, 33.) Pour ne pas abattre, en parlant d'afflictions, il s'empressede relever le courage , et promet de fortifier par sa grâce. Maisprenez courage, j'ai vaincu le monde. C'est moi ; dit-il, qui allégeraivos peines, qui ne vous laisserai pas submerger par le flot des tentations,qui vous tracerai le chemin pour en sortir, et qui ne vous laisserai pascharger d'afflictions au delà de vos forces. Pourquoi cette tristesse,ce chagrin, cette impatience, cet abattement? Si nous employons selon nosforces les armes dont nous disposons, je veux dire la. patience, la constanceet la persévérance, est-ce que Dieu permettra jamais quenous soyons confondus? est-il une position si désespéréeque ne puisse rétablir la sagesse de notre Maître? Faisonsdonc usage de nos propres ressources et ayons une foi sincère, sachanttout ce que peut le protecteur de nos âme. Et certes, il sait mieuxque nous ce qui convient, lui qui disposera tout pour sa gloire et notreavantage. Ainsi nous obtiendrons la récompense de notre patience,et nous serons honorés de sa bonté, par la grâce etla miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ , àqui , ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire , puissance ,honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.