PREMIÈRE HOMÉLIE.

Traduit par M. PORTELETTE

1. Une prairie tout émaillée de vertus, un jardin spirituel,on peut le dire sans crainte, telle lut l'âme du bienheureux Paul;à tant de fleurs de la divine grâce, il sut joindre une sagessedigne de cette grâce d'en-haut. Ce fut un vase d'élection,il s'appliqua glorieusement à se purifier, l'abondance de l'Espritlui versa tous ses dons. Et de cette source il fit jaillir pour nous desfleuves admirables, non pas quatre fleuves seulement, comme dans le paradis,mais d'innombrables courants d'eaux spirituelles qui coulent toujours,qui n'arrosent pas la terre , mais réveillent, dans les âmeshumaines, la fécondité de la vertu. Quel discours ne seraitpas au-dessous d'une telle perfection? quel langage saurait rendre l'élogeégal à celui qu'il faut célébrer ? Toutes lesvertus humaines réunies dans une seule âme, chacune de cesvertus au plus haut degré, non-seulement les vertus humaines, maiscelles des anges, quelle parole assez grande pour louer dignement cettegrandeur ! Est-ce là une raison pour que nous nous taisions? Non,c'est au contraire une raison, et une raison déterminante pour quenous parlions. Car c'est le plus grand sujet de louanges que la perfectionde la vertu (331) défie, surpasse toute louange, toute abondanceoratoire, et notre défaite vaut mieux que tous les triomphes possiblesde la parole. Par où commencer nos éloges? Par où,sinon par démontrer ce que nous venons d'avancer, savoir, qu'ilpossède les vertus que l'on voit dans tous les hommes? Car quelquegrandeur qu'aient montrée, soit les prophètes, soit les patriarches,soit les justes, soit les apôtres, soit les martyrs, réunisseztoutes ces vertus, Paul en sa personne les a reproduites toutes ensembleà un si haut degré de perfection que nul, en ce qu'il a demeilleur, ne peut rivaliser avec lui. Voyez, Abel a offert un sacrifice(Gen. IV, 4) de là, la célébrité de son nom;mais, si vous considérez le sacrifice de Paul, vous verrez qu'ilest aussi supérieur à l'autre que le ciel est au-dessus dela terre. De quel sacrifice voulez-vous que je vous parle? car un seulne lui a pas suffi. Chaque jour il s'offrait lui-même en sacrifice(I Cor. XV, 31), et il s'offrait doublement, mourant chaque jour, et promenantpartout ce qui était frappé de mort en lui. (II Cor. IV,10.) Sans cesse il faisait face aux dangers, il s'immolait volontairement,mortifiant en soi la nature de la chair, vraie victime sacrifiéeà Dieu, ou plutôt victime bien préférable auxanciennes. Car il n'immolait ni génisses, ni brebis: c'étaitlui-même qu'il sacrifiait chaque jour, et doublement. De là,la confiance qui lui. faisait dire : J'ai déjà reçul'aspersion pour être sacrifié. (II Tim. IV, 6.) Cette aspersionveut dire qu'il a déjà répandu son propre sang.

Sachez bien qu'il ne lui suffit pas de ces sacrifices; mais, aprèss'être entièrement consacré à Dieu, il lui fitencore une offrande des peuples, des continents, des mers; planant surles pays grecs, sur les pays barbares; sur tout l'espace que le soleilembrasse, il volait comme un aigle, il volait partout, non en simple voyageur,mais arrachant les épines des péchés, répandantla parole de la piété, dissipant l'erreur, amenant la vérité;des hommes, il faisait des anges, ou plutôt, des démons, ilfaisait des anges, et ces anges étaient des hommes. Aussi, prèsde son départ, après tant de sueurs et des trophéessans nombre, pour consoler ses disciples, il disait: Quand même jedevrais répandre mon sang sur la victime et le sacrifice de votrefoi, je m'en réjouirais, et je m'en conjouirais avec vous tous;et vous devriez aussi vous en réjouir et vous en conjouir avec moi.(Philipp. II, 17, 18.) Quelle victime pourrait donc égaler celleque Paul immola avec le glaive de l’Esprit, qu'il offrit sur l'autel érigéau plus haut des cieux? Abel périt par la perversité, parla rage meurtrière de Caïn (Gen. IV, 8) ; de là, lagloire d'Abel. Mais moi j'ai à vous montrer, des milliers de morts,autant de morts que ce; bienheureux apôtre a passé de joursà publier le Seigneur. Et maintenant si vous voulez considérerla mort non plus seulement spirituelle mais réelle de saint Paul,vous remarquerez que si Abel fut tué par un frère qui n'avaiten rien à se plaindre de lui, Paul fut égorgé parceux qu'il voulait arracher à des maux sans nombre, pour qui ila enduré tout ce qu'il a souffert.

Noé fut un homme juste et parfait au milieu des hommes de sontemps (Gen. VI, 9), et il était sans égal parmi eux tous;Paul fut sans égal parmi les hommes de tous les temps. Noése sauva seul, avec ses enfants; Paul, â son tour, vit le monde engloutisous un nouveau déluge beaucoup plus affreux que l'ancien; il nefit pas une arche avec des planches; au lieu de planches il agençades épîtres; mais il ne sauva pas deux, ou trois, ou cinqde ses parents, il sauva du péril l'univers entier qui s'abîmaitdans les flots. Son arche n'était pas réduite à neparcourir qu'un seul lieu, elle comprenait la terre jusqu'à sesdernières limités, et alors; et maintenant encore, Paul nousfait tous entrer dans cette arche construite pour sauver les foules, quitransforme des insensés plus dépourvus de raison que lesanimaux, qui en fait des êtres dignes de rivaliser avec les puissancesd'en-haut, victoire de l’arche nouvelle sur celle d'autrefois. Celle-làreçut un corbeau, et laissa sortir un corbeau; elle reçutun loup, et n'en adoucit pas la férocité Paul fit mieux;il reçut des loups, il en fit des brebis; les éperviers,les geais, il les transforma en colombes; tout ce qui était déraisonet férocité, il le chassa de la nature humaine, il y substituala douceur de l'Esprit, et maintenant encore flotte sur les ondes l'archequi ne se brise pas. C'est que pour fendre de pareilles planches les oragesde la perversité n'ont pas de puissance : c'est l'arche qui domineles flots qu'elle sillonne, et l'arche fait taire la tempête; etcela est juste, car ce n'est ni le bitume, ni la poix qui joignent lesplanches, c'est l'Esprit-Saint.

Voyez Abraham maintenant, tous l'admirent; quand il entendit ces paroles: Sortez de votre (335) pays, de votre parenté (Gen. XII, 4), ilquitta patrie, demeure, amis, parents: l'ordre de Dieu fut tout pour lui.Et nous aussi, sachez-le bien, nous admirons cette obéissance. Mars-qui pourrait se comparer à Paul? Ce n'est pas seulement sa patrie,et sa demeure, et ses parents qu'il abandonna, mais le monde lui-mêmepour Jésus; bien plus, il dédaigna le ciel même, etle ciel du ciel, et il ne recherchait qu'une seule chose, l'amour de Jésus.Entendez-le lui-même qui vous le montre, qui vous le dit: Ni leschoses présentes, ni les choses à venir, ni ce qu’il y ade plus haut., ni ce qu'il y a de plus profond ne pourra nous séparerde l’amour de Dieu. (Rom. VIII, 38, 39.) Abraham, dira-t-on, se précipitantdans les dangers, arracha son neveu aux ennemis !

Mais Paul ne sauva pas seulement son neveu, ni trois et cinq villes,mais la terre tout entière, et il ne l'arracha pas aux barbares,mais aux démons mêmes, affrontant chaque jour des dangerssans nombre, et, au prix de ses morts particulières, procurant auxautres une sûreté entière. Mais la perfection de lavertu, la couronne de la sagesse est à celui qui a sacrifiéson fils ? Eh bien ! ici encore, nous trouverons que le premier rang appartientà Paul, car ce n'est pas son fils, c'est lui-même qu'il aplus, de mille fois sacrifié, comme je viens déjàde le dire. Qu'admire-t-on dans Isaac? Entre beaucoup de vertus, sa patience: il creusait des puits, on le chassait de ses possessions (Gen. XXVI,15, 18, 20, 22), il ne résistait pas; à mesure qu'on remplissaitles puits, il passait dans un autre lieu ; il ne se précipitaitpas, avec tous les siens, sur ceux qui le tourmentaient: il se retirait,il abandonnait partout les terres qui étaient à lui, poursatisfaire la cupidité de ses ennemis. Mais Paul ne vit pas seulementdes puits, mais son propre corps recouvert de pierres amoncelées;ii ne se retirait pas comme Isaac; il allait à ceux qui le lapidaient,il voulait, à toute force, les enlever au ciel avec lui. Plus cettesource de grâce était obstruée, plus vive elle jaillissait,plus elle versait de ces eaux qui donnent la patience. Mais son fils, maisJacob est admiré pour sa force d'âme dans l'Ecriture ? Eh! quelle âme de diamant pourrait égaler la patience de Paul?Ce n'est pas un esclavage de quatorze ans, mais égal à ladurée dé sa vie entière, qu'il endura pour l'épousedu Christ: il ne fut pas brûlé seulement par la (335) chaleurdu jour, par la glace de la nuit, mais il endura mille fois les neiges,les pluies, les grêles de la tribulation, un jour les coups de fouet,un jour les pierres tombant sur tous ses membres, un autre jour encoreles bêtes féroces qu'il -fallait combattre, une autre foisles flots; et nuit et jour, la faim, le froid; et partout, au prix de millecombats, il arrachait (II Cor. XI, 23-33) les brebis à la gueuledu démon. Mais Joseph fut la pureté même ! J'auraispeur du ridicule, si je célébrais par là celui quise crucifia lui-même pour le monde (Gal. VI,14), et qui ne regardaitpas seulement ce que les corps ont de séduisant, mais toutes leschoses humaines du même oeil que nous voyons la poussièreet la cendre ; qui était comme un mort insensible en présenced'un mort. Exact, attentif à réprimer tous les bonds de lanature vicieuse, jamais il n'éprouva, en quelque circonstance quece fût, une seule de ces défaillances auxquelles est si sujettela fragilité humaine.

Job frappe tous les hommes d'admiration? C'est avec raison qu'on admirece grand athlète, comparable à Paul par la patience, parla pureté de sa vie, par le témoignage qu'il rendit àDieu, par la bravoure qu'il déploya dans des luttes fameuses, parl'admirable victoire qui couronna ces combats. Mais les combats de Paulne durèrent pas seulement plusieurs mois, ils durèrent unnombre d'années; il n'essuyait pas avec des tessons l'humeur quisortait corrompue de ses membres, il ne restait pas étendu sur lefumier, mais il s'attaquait à la gueule du lion spirituel, et milleet mille fois luttant contre les tentations, il était plus solidequ'un roc; ce ne furent pas seulement trois amis, ou quatre, mais tousqui l'insultèrent, infidèles et faux frères, le conspuant, l'outrageant. Mais l'hospitalité de Job était magnifiqueainsi que son souci des pauvres? Nous nous garderons bien de le nier, maisnous trouverons tout cela aussi inférieur aux vertus de Paul, quele corps est au-dessous de l'âme. Ce que Job faisait pour les corpsinfirmes , Paul le pratiquait pour les âmes malades, redressant tousles esprits boiteux, revêtant les pauvres intelligences nues de larobe de la sagesse. Et, à ne considérer que les bienfaitsmêmes qui s'adressent aux corps,. Paul avait toute la supérioritéqui élève l'affamé et le pauvre secourant l'indigence, au-dessus du riche qui donne de son superflu; la demeure (336) de Jobétait ouverte à tout venant, l'âme de Paul s'épanouissaitpour la terre entière, et il faisait accueil à la foule despeuples. De là ses paroles : Mes entrailles ne sont pas resserréespour vous, mais les vôtres le sont pour moi. (II Cor. VI, 12.) Jobavait des troupeaux innombrables de boeufs et de brebis, et il étaitlibéral envers les pauvres ; Paul ne possédant rien que soncorps, y trouvait de quoi subvenir aux besoins des indigents; de làses paroles : Ces mains ont fourni, à moi, et à ceux quiétaient avec moi, tout ce qui nous était nécessaire.(Act. XX, 34.) Le travail de ses mains était un revenu qu'il attribuaitaux pauvres et aux malheureux qui avaient faim. Mais les vers et les blessurescausaient à Job de cruelles , d'insupportables douleurs ? J'en conviens; mais si vous y comparez les coups de fouet que Paul reçut pendanttant d'années, et la faim continuelle, et la nudité, et lesfers, et la prison, et les dangers, et les complots formés contrelui par ses proches, par les étrangers, par les tyrans, par la terreentière, ajoutez-y des souffrances plus amères encore, j'entendsles douleurs éprouvées pour ceux qui tombent, l'inquiétudepour toutes les Eglises, le feu qui le brûlait toutes les fois qu'ily avait un scandale, vous verrez que l'âme qui endurait tout celaétait plus solide qu'un rocher, avait une force à triompherdu fer et du diamant. Ce que Job souffrit dans son corps, l'âme dePaul eut à le supporter, et tous les vers de Job le torturaientmoins cruellement que la vue des scandales ne faisait l'âme du bienheureuxapôtre. De là, les sources de larmes qui jaillissaient continuellementde ses yeux, non-seulement pendant les heures du jour, mais de la nuit,et il n'est pas de femme, en proie aux douleurs de l'enfantement, qui soitplus douloureusement déchirée qu'il ne l'était. Aussidisait-il : Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleursde l'enfantement. (Gal. IV, 19.) Quel est encore, après Job, celuiqu'on admirera? Moïse, assurément. Mais celui-là aussivoit Paul bien au-dessus de lui. Entre tant de grandes vertus, ce qu'ily a, dans cette âme si sainte de Moïse, qui l'élèvesurtout, sa couronne, c'est d'avoir voulu être effacé du livrede Dieu pour le salut des Juifs. (Exod. XXXII, 32.) Mais Moïse voulutpérir avec les autres? Paul pour les autres; non pas avec les autres,mais, les autres étant sauvés, Paul consentit à déchoirde la gloire éternelle; Moïse lutta contre Pharaon ? mais Paulcombattait chaque jour contre le démon ; l'un supportait toutesses fatigues dans l'intérêt d'un seul peuple; l'autre, dansl'intérêt de la terre entière, endurait les plus durslabeurs, se couvrait, non-seulement de sueur. mais, au lieu de sueur, dusang qui ruisselait de tout son corps; il ne parcourait pas seulement lespays habités, mais les lieux sans habitants; non-seulement la Grèce,ruais les contrées des Barbares.

Je pourrais faire paraître devant vous et Josué, et Samuel,et les autres prophètes; mais, pour ne pas trop étendre cediscours, n’abordons que les principaux; car si Paul se montre évidemmentau-dessus d'eux, il n'y a plus aucun moyen de douter de sa supérioritésur les autres. Quels sont les principaux d'entre les prophètes?

Après ceux dont nous avons parlé, quels sont-ils, si cen'est David, Elie, Jean, l'un précurseur du premier avènement,l'autre, du second avènement du Seigneur et pour cela nommésElie l'un et l'autre ? Qu'est-ce qui distingue David ? Son humilitéet son amour de Dieu. Mais à ce double titre, qui est supérieurà Paul, qui ne reste pas au-dessous de lui? Qu'est-ce qu'Elie ad'admirable? D'avoir fermé le ciel, amené la famine, faitdescendre le feu? Je ne le pense pas: admirons en lui son amour pour leSeigneur, amour plus brûlant que le feu. Mais, si vous considérezle zèle de Paul, vous le trouverez aussi supérieur qu'Elieest au-dessus des autres prophètes. Car que pour. rait-on comparerà ces paroles qu'inspirait à Paul son zèle pour lagloire du Seigneur : J'eusse désiré être anathèmepour mes frères qui sont d'un même sang que moi selon la chair? (Rom. IX, 3.) Aussi, les cieux lui étant proposés pourbut de ses efforts, et les couronnes, et tous les prix du combat, il contintson désir, il patienta : Il est plus utile pour votre bien que jedemeure uni à cette chair (Philipp. I, 24); aussi, ni la créaturevisible, ni la créature que l'intelligence conçoit ne luiparaissant suffire pour exprimer toute la forcerie son amour et de sonzèle, il imaginait une autre manière d'être, il allaitjusqu'à supposer l'impossible, pour exprimer ainsi ce qu'il voulait,ce qu'il désirait. Mais Jean se nourrissait de sauterelles et demiel sauvage? (Matth. III, 4.) Mais Paul, au milieu des habitations deshommes, vécut comme Jean dans le désert; il ne mangeait nisauterelles ni miel sauvage; sa (337) nourriture était bien plusgrossière; il ne prenait même pas la nourriture nécessaireà la vie , emporté qu'il était parle zèle dela prédication. Mais Jean fit paraître contre Hérodeune grande liberté de discours? (Matth. XIV, 4.) Mais Paul ne s'attaquapas à un, à deux, à trois tyrans, mais à desmilliers de tyrans comme Hérode, qu'il réduisit au silence,disons mieux, à des tyrans bien plus cruels encore. Il ne nous resteplus qu'à faire la comparaison de Paul avec les anges; laissonsdonc, sous nos pieds, la terre; montons sur les hauteurs des cieux, etque personne n'accuse l'audace de notre discours. Car si l'Écriturea donné à Jean le nom d'ange, comme aux prêtres, qu'ya-t-il d'étonnant que celui qui les surpasse tous soit comparépar nous aux puissances d'en-haut? Eh bien, en quoi consiste la grandeurdes anges ? C'est qu'ils appliquent tous leurs soins à obéirà Dieu. Ce que David exprime ainsi, dans son admiration : Puissancesremplies de force, exécutant ce qu'il dit. (Psaum. CII, 20.) Voilàla grandeur incomparable, fussent-ils dix mille fois incorporels; le plushaut degré de leur béatitude, le voici : c'est leur obéissance,c'est que jamais cette obéissance n'est en défaut. Eh bien! Paul aussi l'a conservée, cette obéissance parfaite; caril n'a pas seulement accompli la parole de Dieu, mais ses commandements,plus que ses commandements, ce qu'il a montré par ces paroles :En quoi trouverai-je donc un sujet dé récompense ? En prêchantl'Évangile. de telle sorte que je prêche gratuitement. (ICor. IX, 18.) Quelle est encore la grandeur que le prophète admiredans les anges ? Celui qui rend ses anges comme des souffles, qui fait,de ses ministres, un feu brûlant. (Psaum. CIII, 4.) Paul en est lapreuve manifeste ; comme un souffle, comme un feu, il parcourut le mondeentier, il le purifia. Mais il n'a pas encore obtenu le ciel ? Eh ! voilàce qu'il y a précisément de tout à fait admirable.Encore sur la terre, un tel homme, dans un corps mortel, rivalisait devertu avec les puissances incorporelles. Quelle condamnation ne mériterions-nousdonc pas si, à la vue d'un homme qui a réuni en lui seultoutes les vertus, nous ne nous efforcions pas d'imiter la moindre de cellesqu'il pratiqua ? Pensons-y, travaillons à nous soustraire àune telle accusation, efforçons-nous d'arriver à ce beauzèle, afin de pouvoir obtenir les mêmes biens, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient la gloire avec la puissance, et maintenant, et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

Traduit par M. PORTELETTE

DEUXIÈME HOMÉLIE (1).

Saint Paul est de tous les hommes celui qui a le mieux montréquelle est la grandeur de l'homme, quelle est la dignité de notrenature, à quelle vertu nous pouvons atteindre; et il me semble quepar toute sa vie, il justifie hautement le Créateur, confond tousceux qui dépriment la créature humaine, nous exhorte àla vertu, ferme la bouche aux audacieux qui attaquent le Maître commun,et montre qu'il n'y a pas une si grande distance entre l'homme et les angessi nous voulons être attentifs sur nous-mêmes. Sans avoir reçuune autre nature que nous, sans être né avec une autre âme,sans avoir habité un autre monde, mais placé sur la mêmeterre et dans les mêmes régions, élevé suivantles mêmes lois et les mêmes coutumes, il a surpassétous les hommes de tous les siècles. Où sont donc ceux quiexagèrent les difficultés que nous offre la -vertu, et lapente facile qui nous conduit au vice? saint Paul les réfute pleinementpar ces paroles : Le moment si court et si léger de nos afflictionsdans cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraineet incomparable gloire. (II Cor. IV, 17. ) Mais si les afflictions tellesqu'en a éprouvé ce

1 Traduction de l'abbé Auger, revue.

grand apôtre, sont légères, à plus forteraison les goûts dépravés qui nous entraînentau mal le sont-ils.

Ce que je trouve d'admirable en lui, c'est que non-seulement dans l'ardeurde son zèle il ne sentait pas les peines qu'il essuyait pour lavertu, mais qu'il pratiquait la vertu sans attendre aucune récompense.Nous ne supportons pas les fatigues qu'elle demande, quoiqu'on nous proposeune rétribution; saint Paul l'embrassait et la chérissaitsans songer à aucun prix ni salaire; les plus grands obstacles àsa pratique, il les surmontait avec courage, sans prétexter ni ladélicatesse du tempérament, ni la multitude des affaires,ni les penchants de la nature, ni aucune autre raison. Quoiqu'il fûtchargé de plus de soins et de sollicitudes que le fut jamais aucungénéral ni aucun prince, cependant il acquérait chaquejour. plus de force, et montrait une ardeur toujours nouvelle au milieudes périls. C'est ce qu'il faisait entendre en disant : J'oubliece qui est derrière moi, et j'avance vers ce qui est devant moi.( Philip. III, 13.) Menacé de la mort , il invitait les peuplesà partager la joie dont il était pénétré. Réjouissez-vous, leur disait-il, et félicitez-moi. (Philip.II, 18.) Au (339) milieu des dangers, des outrages et des affronts, iltriomphait et écrivait aux Corinthiens: Aussi je me complais dansles faiblesses, dans les outrages et dans les persécutions que j'éprouve.(II Cor. XII, 10.) Il appelait ses peines et ses travaux les armes de lajustice (II Cor. IV, 7), faisant voir qu'il en tirait les plus grands avantages,et que ses ennemis ne pouvaient le prendre d'aucun côté. Detoute part accablé de coups, d'outrages et d'injures, il s'applaudissaitcomme s'il eût été mené en triomphe, comme s'ileût érigé sans cesse des trophées sur toutela terre; il rendait grâce à Dieu en disant : Grâcessoient rendues à Dieu, qui nous fait toujours triompher. (Il Cor.II, 14.) Il cherchait les affronts et les outrages que lui attirait laprédication, beaucoup plus que nous ne cherchons la gloire et leshonneurs; il désirait la mort beaucoup plus que nous n'aimons lavie ; il chérissait la pauvreté beaucoup plus que nous n'ambitionnonsles richesses ; il embrassait les travaux et les peines avec beaucoup plusd'ardeur que nous ne désirons le repos et les plaisirs. Il s'affligeaitplus volontiers que les autres ne se réjouissent; il priait pourses ennemis avec plus de zèle que les autres ne font contre euxd'imprécations. Il avait renversé l'ordre des choses, ouplutôt c'est nous qui le renversons, et lui l'observait tel qu'ilest établi par Dieu. Ce qu'il faisait était conforme àla nature; ce que nous faisons y est contraire.

Quelle en est la preuve ? Saint Paul lui-même, qui, étanthomme, courait plus volontiers aux peines qu'aux plaisirs. La seule chosequ'il redoutait et qu'il évitait, c'était d'offenser Dieu;comme la seule chose qu'il désirait était de plaire àDieu. Aucun des biens présents, je dis même aucun des biensfuturs, ne lui semblait désirable; car ne me parlez pas des villes,des nations, des princes, des armées, des armes, des richesses,des principautés et des puissances : tout cela n'était pasmême à ses yeux une vile poussière ; mais considérezle bonheur qui nous est promis dans le ciel, et alors vous verrez toutl'excès de son amour pour Jésus. La dignité des angeset des archanges, toute la splendeur céleste n'étaient rienpour lui, en comparaison de la douceur de cet amour : l'amour de Jésusétait pour lui plus que tout le reste. Avec cet amour, il se regardaitcomme le plus heureux de tous les êtres; il n'aurait pas voulu, sanscet amour, habiter au milieu des trônes et des dominations il auraitmieux aimé, avec la charité de Jésus, être ledernier de la nature,, se voir condamné aux plus grandes peines,que sans elle d'en être le premier, et d'obtenir les plus magnifiquesrécompenses. Etre privé de cette charité étaitpour lui le seul supplice, le seul tourment, le seul enfer, le comble detous les maux: posséder cette même charité étaitpour lui la seule jouissance; c'était la vie, le monde, les anges,les choses présentes et futures, c'était le royaume, c'étaientles promesses, c'était le comble de tous les biens. Rien de ce quine le conduisait pas là n'était pour lui ni fâcheuxni agréable; tous les objets visibles, il les méprisait commeune herbe desséchée. Les tyrans, les peuples furieux, nelui paraissaient que des insectes importuns; la mort, les supplices, tousles tourments imaginables, ne lui semblaient que des jeux d'enfants, àmoins qu'il ne fallût les souffrir pour l'amour de Jésus-Christ;car alors il les embrassait avec joie, et il se glorifiait de ses chaînes,plus que Néron du diadème qui décorait son front.Il habitait la prison comme si t'eût été le ciel même;il recevait les coups de fouet et les blessures plus volontiers que lesathlètes ne saisissent le prix dans les jeux. Il ne chérissaitpas moins que la récompense le travail, qu'il regardait comme unerécompense; aussi l'appelait-il une grâce. En voici la preuveC'était pour lui un avantage d'être dégagé desliens du corps, et d'habiter avec Jésus-Christ, c'était unepeine de demeurer dans un corps mortel; cependant il choisit l'un plutôtque l'autre, et il le regarde comme plus essentiel. C'était pourlui une peine et un travail d'être séparé de Jésus-Christ,et la peine la plus dure, et le travail le plus rude; c'était pourlui un avantage et une récompense d'habiter avec Jésus-Christ;mais il choisit l'un plutôt que l'autre pour l'amour de Jésus-Christ.On dira peut-être que tout cela lui était agréablepour l'amour de Jésus. C'est ce que je dis moi-même, et jeprétends que ce qui cause en nous de la tristesse lui procuraitune satisfaction abondante. Et que parlé-je de ses périlset de ses autres tribulations? il éprouvait une peine continuellequi lui faisait dire : Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? (II Cor. II, 29.)A moins qu'on ne dise que cette peine était accompagnée d'uncertain plaisir. Ainsi des mères qui ont perdu leurs enfants sontsoulagées, en (340) quelque sorte, lorsqu'elles ont la libertéde pleurer, et sont oppressées lorsqu'elles ne peuvent donner unlibre cours à leurs larmes. De même saint Paul recevait unsoulagement de pleurer nuit et jour; car jamais personne ne déplorases propres maux comme cet apôtre déplorait les maux d'autrui.Quelle était , croyez-vous, sa douleur , en voyant que les Juifsn'étaient pas sauvés, lui qui demandait d'être déchude la gloire céleste., pourvu qu'ils fussent sauvés? (Rom.IX, 2 et 3.) D'où il, est manifeste que leur perte lui étaitplus sensible que la privation de la gloire, puisque autrement il n'eûtpas fait un pareil souhait, il n'eût point préféréce dernier mal, comme plus consolant et plus doux; et il ne se contentaitpas d'un simple désir, il s'écriait : Je suis saisi d'unetristesse profonde; mon coeur est pressé sans cesse d'une douleurviolente.

Un homme qui s'affligeait presque chaque jour pour les habitants dela terre, et pour tous en général, pour les nations et lesvilles, et pour chacun en particulier, à quoi pourrait-on le comparer?à quelle nature de fer, à quelle nature de diamant? de quoidirons-nous qu'était composée son âme ? de diamantou d'or? elle était plus ferme que le plus dur diamant, plus précieuseque l'or et que les pierres du plus grand prix. A quoi donc pourra-t-oncomparer cette âme? A rien de ce qui existe. Il y aurait peut-êtreune comparaison possible, si, par une heureuse alliance, le diamant acquéraitles qualités de l'or, et l'or celles du diamant. Mais pourquoi lecomparer à l'or et au diamant? mettez le monde entier dans la balance,et vous verrez que l'âme de Paul l'entraînera. En effet, silui-même a dit des saints, qui, couverts de peaux, vivaient dansdes cavernes, qui n'ont brillé que dans un petit coin de la terre,que le monde ne les valait pas, à plus forte raison dirons-nousde lui que le monde entier ne le valait pas. Mais si le monde ne le vautpas, qu'est-ce qui le vaudra? peut-être le ciel. Mais le ciel lui-mêmen'est rien en comparaison de Paul; car s'il a préférélui-même l'amour du Seigneur au ciel et à tout ce qu'il renferme,à plus forte raison le Seigneur, dont la bonté surpasse autantcelle de Paul que la bonté même surpasse la malice, le préférait-ilà tous les cieux. Le Seigneur , oui, le Seigneur nous aime bienplus que nous ne l'aimons, et son amour surpasse le nôtre plus qu'iln'est possible de l'exprimer.

Examinez de quelles faveurs il a gratifié ici. bas cet apôtreavant la résurrection future. Il l'a ravi jusqu'au troisièmeciel, et lui a fait entendre des paroles ineffables qu'il n'est pas permisà un homme de rapporter. Et cette faveur lui était due, puisqu'ilmarchait sur la terre et se conduisait en tout comme s'il eût converséavec les anges; puisque, enchaîné.à un corps mortel,il imitait leur pureté: puisque, sujet à mille besoins età mille faiblesses, il était jaloux de ne pas se montrerinférieur aux puissances célestes. Il a parcouru toute laterre comme s'il eût eu des ailes; il était au-dessus destravaux et des périls, comme s'il n'eût pas eu de corps; ilméprisait les choses de la terre comme s'il eût déjàjoui du ciel; il était éveillé et attentif comme s'ileût habité au milieu de puissances incorporelles. Des nationsdiverses ont été confiées au soin des anges; maisaucun d'eux n'a dirigé la nation remise à sa garde commePaul a dirigé toute la terre. Et ne me dites pas que ce n'est pointPaul qui a été l'auteur et le principe de la conversion despeuples; je l'avoue moi. même. Mais si ce n'est pas lui dont la vertua opéré la conversion du monde, il mérite toujoursquelques éloges, puisqu'il s'est rendu digne d'en être leministre et l'instrument. Michel a été chargé de lanation juive, Paul l'était de la terre et des mers, de tout le mondehabité et inhabitable. Et ce n'est pas pour déprimer lesanges que je parle ainsi, à Dieu ne plaise ! mais pour montrer qu'ilest possible à l'homme de s'approcher d'eux et d'habiter avec eux.Mais pourquoi le soin de la conversion du monde n'a-t-il pas étéconfié aux anges ? c'est afin que, si vous vous endormez dans unemolle indolence, vous n'ayez aucune excuse, vous ne puissiez pas recourirà la faiblesse de votre nature. D'ailleurs, la conversion du mondeétait un prodige plus étonnant dans un simple mortel : n'est-ilpas admirable, en effet, et extraordinaire, que la parole sortie d'unebouche humaine eut le pouvoir de mettre en fuite la mort, d'effacer lespéchés, de dissiper les ténèbres qui enveloppaientle monde, de faire de la terre le ciel? Voilà pourquoi je suis frappéde la puissance du Très-haut, en même temps que j'admire Pauld'avoir signalé un pareil zèle, de s'être rendu digned'une pareille grâce.

Quant à vous, mes frères, je vous exhorte à ne(341) pas vous contenter d'admirer ce modèle de vertu, mais àl'imiter; car c'est ainsi que nous pourrons obtenir les mêmes couronnes.Si vous êtes surpris que je vous dise qu'en acquérant lesmérites de Paul vous obtiendrez les mêmes récompenses,écoutez-le lui-même ; il dit : J'ai bien combattu , j'ai achevéma course, j'ai gardé la foi ; il ne me reste qu'à attendrela couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur,comme un juste juge, me rendra en ce jour, et non-seulement à moi,mais encore à tous ceux qui aiment son avènement. ( II Tim.IV, 7 et 8.) Vous voyez comme il invite tous les hommes à mériterla même gloire. Puis donc que la même couronne nous est proposéeà tous, efforçons-nous tous de nous rendre dignes des biensqui nous sont promis. Ne considérons pas seulement la grandeur etla. sublimité des vertus de Paul, mais l'ardeur du zèle quilui a attiré une telle grâce, quoiqu'il fût de mêmenature que nous, et qu'il participât à toutes nos faiblesses.C'est ainsi que ce qu'il y a de plus difficile et de plus péniblenous deviendra facile et léger , et, qu'après avoir combattuet souffert un peu de temps, nous porterons à jamais la couronneimmortelle et incorruptible, par la grâce et par la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire etl'empire, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il !

TROISIÈME HOMÉLIE.

Heureux Paul d'avoir montré toute l'ardeur du zèle dontl'homme est capable, et d'avoir pu s'envoler jusqu'aux cieux, s'éleverau-dessus des anges, des archanges et des autres dominations ! Quelquefoisil nous invite; par son seul exemple, à devenir les imitateurs deJésus-Christ : Soyez , dit-il, mes imitateurs , comme je le suisde Jésus-Christ. (I Cor. II, 1.)

Quelquefois, sans parler de lui-même, il cherche à nousélever jusqu'à Dieu, en nous disant Soyez donc les imitateursde Dieu, comme des enfants chéris. (Eph. VI, I.) Ensuite, pour montrerque rien ne contribue tant à cette imitation, que de vivre de manièreà être utile aux autres, et de chercher en tout l'avantagede nos frères, il ajouté aussitôt : Marchez dans l'amouret la charité. Après avoir dit : Soyez

1 Traduction de l'abbé Auger, revue.

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les imitateurs de Dieu, il parle aussitôt après de la charité,pour faire voir que c'est surtout cette vertu qui nous rapproche de Dieu;toutes les autres lui sont inférieures, et sont propres àl'homme, telles que les combats que nous livrons à la concupiscence,la guerre que nous faisons à l'intempérance, à l'avariceou à la colère : aimer nous est commun avec Dieu. C'est cequi faisait dire à Jésus-Christ : Priez pour ceux qui vouspersécutent, afin que vous deveniez semblables à votre Pèrecéleste. (Matth. V, 44.)

Convaincu que la charité est la principale de toutes les vertus,saint Paul s'est appliqué spécialement à la représenteren lui. Aussi, personne n'a plus aimé ses ennemis que cet apôtre,personne n'a plus fait de bien à ceux qui voulaient lui faire dumal, personne n'a tant souffert pour ceux qui. l'avaient persécuté.Il ne regardait pas ce qu'il souffrait, il considérait que ceuxqui le faisaient souffrir étaient ses frères : plus ils s'emportaientcontre lui, plus il avait compassion de leur fureur. Et comme un pèrequi verrait son enfant attaqué de frénésie, seraitd'autant plus touché de son état, et pleurerait d'autantplus, que, dans la violence de ses transports, ce pauvre enfant le maltraiteraitdavantage de la langue, des mains et des pieds : ainsi, le grand Apôtreredoublait ses soins pour ceux qui le persécutaient, regardant leurmaladie comme d'autant plus grave, que les démons les animaientdavantage contre lui. Ecoutez avec quelle douceur, avec quelle tendresseil cherche à justifier des hommes qui l'avaient battu de vergescinq fois, qui l'avaient lapidé, qui l'avaient chargé dechaînes, qui étaient altérés de son sang, quidésiraient chaque jour de le mettre en pièces : Je puis leurrendre ce témoignage, dit-il, qu'ils ont du zèle pour Dieu,mais ce zèle n'est pas selon la science. (Rom. X, 2.) Et ensuitevoulant réprimer les fidèles qui insultaient aux Juifs, illeur dit: Prenez garde de vous élever, et tenez-vous dans la crainte;car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, vousdevez craindre qu'il ne vous épargne pas vous-mêmes. (Rom.II, 20 et 21.) Comme il voyait que le Seigneur avait prononcé unesentence de condamnation contre les Juifs, il faisait ce qui étaiten son pouvoir, il gémissait continuellement sur leur sort, il s'affligeait,il réprimait ceux qui insultaient à leur chute, il s'efforçait,autant qu'il était possible, de leur trouver au moins quel que ombred'excuse. N'ayant pu les persuader, vu leur opiniâtreté etleur endurcissement, il recourait à de continuelles prières,et disait : Il est vrai, mes frères, que je sens dans mon coeurune grande affection pour le salut d'Israël, et que je le demandeà Dieu par mes prières. (Rom. X, 1.) Il leur fait concevoird'heureuses espérances; et pour qu'ils ne persistent pas jusqu'àla fin, pour qu'ils ne meurent pas dans le désespoir, il leur dit: Les dons et la vocation de Dieu sont immuables; il ne s'en repent point.(Rom. II, 29.) Tout cela annonce un homme qui était fortement occupéde leur salut , qui le désirait ardemment, comme lorsqu'il dit encore: Il sortira de Sion un libérateur, qui bannira l'impiétéde Jacob, (Is. LXIX, 20. — Rom. II, 26.) Dans l'excès de la douleurdont il était pénétré, en voyant leur réprobation,il cherche de toute part un adoucissement à sa peine, et il dittantôt : Il sortira de Sion un libérateur qui bannira l'impiétéde Jacob; tantôt : Les Juifs n'ont point cru que Dieu voulûtvous faire miséricorde, afin qu'un jour ils reçoivent eux-mêmesmiséricorde. (Rom. XI, 31.) C'est ce que faisait aussi le prophèteJérémie, lorsque s'efforçant, contre toute raison,de justifier. les Juifs coupables, il disait tantôt . Si nos iniquitéss'opposent à notre pardon, pardonnez-nous, Seigneur, à causede vous (Jér. XIV, 7) ; tantôt: La voie de l'homme ne dépendpoint de l'homme , l'homme ne marche point et ne conduit point ses paspar lui-même (Jér. X, 23) ; et ailleurs encore: Souvenez-vousque nous ne sommes que poussière (Ps. CII, 14). Car c'est la coutumedes saints qui intercèdent pour les pécheurs, quoiqu'ilsn'aient rien à dire de, solide, d'imaginer au moins une ombre dejustification, et, sans s'exprimer d'une manière exacte et conformeà la vérité du dogme, d'employer des raisons qui lesconsolent dans la tristesse qu'ils éprouvent en voyant périrleurs frères. Ne cherchons donc pas l'exactitude des idéesdans de pareils discours, que nous devons regarder comme l'expression d'uneâme affligée, qui s'efforce de justifier des coupables.

Mais, était-ce seulement à l'égard des Juifs, etnon à l'égard des étrangers, que saint Paul signalaitsa tendresse? il était d'une douceur sans bornes pour les autreshommes comme pour ceux de sa nation. Ecoutez ce qu'il dit à Timothée: Il ne faut pas qu'un serviteur de Dieu s'amuse à contester; maisil doit être (342) modéré envers tout le monde, capabled'instruire, patient envers ceux qui ont fait des fautes; il doit reprendreavec douceur ceux qui résistent à la vérité,dans l'espoir que Dieu pourra leur donner un jour l'esprit de pénitencepour la leur faire connaître, et qu'ainsi ils sortiront des piègesdu démon, qui les tient captifs et les assujettit à ses lois.(II Tim. II, 24, 25 et 26.) Voulez-vous savoir comment il traite avec lespécheurs , écoutez ce qu'il dit en écrivant aux Corinthiens: J'appréhende de ne pas vous trouver, à mon arrivée,tels que je coudrais; et un peu, plus bas : J'appréhende que Dieune m'humilie lorsque je serai revenu chez vous, et que je ne sois obligéd'en pleurer plusieurs, qui étant déjà tombésdans les impuretés, les fornications et les dérèglementsinfâmes, n'en ont point fait pénitence. (II Cor. XII, 20,21.)Il disait en écrivant aux Galates : Mes petits enfants, pour quije sens de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce queJésus-Christ soit formé en vous. (Gal. VI, 19.) Ecoutez,au sujet de l'incestueux de Corinthe, comment il s'afflige autant que lecoupable, comment il sollicite pour lui les Corinthiens, en leur disant: Donnez-lui des preuves effectives de votre charité et de votreamour. (II Cor. II, 8). Et lorsqu'il le retranchait de la communion desfidèles, il ne le faisait qu'avec une grande abondance de larmes: Je vous ai écrit, dit-il, dans une extrême affliction, dansun serrement de coeur, et avec une grande abondance de larmes, non dansle dessein de vous attrister, mais pour vous faire connaître la charitétoute particulière que j'ai pour vous. (II Cor. II, 4.) il dit auxmêmes Corinthiens : J'ai vécu avec les Juifs comme juif, avecceux qui étaient sous la loi, comme si j'eusse étésous la loi. Je me suis rendu faible avec les faibles, pour gagner lesfaibles. Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous. (I Cor.IX, 20, 21 et 22.) Il dit encore ailleurs : Afin que je présentetous les hommes parfaits en Jésus-Christ. (Colos. I, 28.) Voyez-vousune âme qui s'élève au-dessus de toute la terre? ildésirait de présenter tous les hommes à Dieu, et illes lui a présentés tous autant qu'il était en lui.Comme s'il eût été le père du monde entier,il s'inquiétait, il s'agitait, il courait, il s'empressait d'introduiretous les hommes dans le royaume céleste, ménageant les uns,exhortant les autres, priant, suppliant, promettant, effrayant les démons,chassant les corrupteurs des âmes, agissant en personne, par lettres,par des discours, par des effets, par ses disciples, par lui-même,relevant ceux qui étaient tombés, affermissant ceux qui étaientdebout, guérissant les infirmes, animant les lâches, épouvantantles ennemis de la foi par ses menaces, ou les intimidant de ses regards,se trouvant partout comme un excellent général, défendantla tête, les flancs, l'arrière garde, les bagages, centurion,tribun, soldat, sentinelle, se faisant tout pour le bien de l'armée.

Et ce n'était pas seulement dans les objets spirituels, maisaussi dans les temporels, qu'il montrait ce zèle et ce soin attentif.Ecoutez comme il écrit à tout un peuple pour une seule femme: Je vous recommande notre soeur Phébé, diaconesse de l'églisede Cenchrée, afin que vous la receviez au nom du Seigneur, commeon doit recevoir les saints; et que vous l'assistiez dans toutes les chosesoù elle pourrait avoir besoin de vous. (Rom. XVI, 1 et 2.) Vousconnaissez, écrit-il à ce même peuple, la famille deStéphanas; vous savez ce qu'ils ont été et commentils se sont conduits : ayez pour eux la déférence qui leurest due. (I,Cor. XVI,15.) En effet, c'est l'usage des saints, de ne pasnégliger, dans leur amitié, même ces sortes de secours.C'est ainsi que le prophète Elisée n'aidait pas seulementdans les choses spirituelles la femme qui l'avait reçu, mais qu'ils'empressait de lui témoigner sa reconnaissance, même dansles choses temporelles : Avez-vous quelque affaire, lui dit-il, et puisje parler pour vous au roi ou à son ministre de confiance? (IV Rois,IV, 13 .) Et pourquoi s'étonner que la charité de saint Paulusât des recommandations par lettres, lorsque faisant venir des personnes,il n'a pas cru indigne de lui de s'occuper des frais de leur voyage, etd'en faire mention dans une lettre : Donnez, écrit-il à Tite,donnez le meilleur ordre que vous pourrez pour le voyage d'Apollon et deZénas, le jurisconsulte, afin qu'il ne leur manque rien. (Tite,III, 13.) Mais s'il écrivait avec tant d'ardeur pour recommanderdes personnes qu'il faisait venir, à plus forte raison eût-iltout fait s'il les eût vues en péril. Voyez, lorsqu'il écrità Philémon, avec quel zèle il s'emploie pour Onésime,combien sa lettre est tournée adroitement et pleine de tendresse.Or, un homme qui n'a pas craint d'écrire une lettre exprèspour un seul esclave, et pour un esclave fugitif qui avait voléson maître, songez quel il (344) devait être à l'égarddes autres hommes. La seule chose dont il se faisait une honte, c'étaitde négliger quelque objet qui eût rapport à leur salut.Voilà pourquoi il mettait tout en oeuvre et en usage pour ceux qu'ilfallait sauver, et ne ménageait ni ses paroles, ni son argent, nisa personne; lui qui s'est livré mille fois à la mort, àplus forte raison aurait-il prodigué l'argent s'il en avait eu.Que dis-je, s'il en avait eu? je puis montrer qu'il n'a pas épargnél'argent, quoiqu'il n'eût rien. Et ne regardez pas ces paroles commeune énigme, mais écoutez-le lui-même qui dit: Je donneraivolontiers tout ce que j'ai, et je me donnerai encore moi-même pourle salut de vos âmes. (II Cor. XII, 15.) Parlant aux Ephésiens,il leur disait : Vous savez que ces mains ont fourni tout ce qui m'étaitnécessaire, à moi et à ceux qui étaient avecmoi. (Act. XX, 34.)

Ce grand homme, embrasé de la charité, la premièrede toutes les vertus, avait un coeur plus brûlant que la flamme même.Et comme le fer jeté dans le feu devient feu tout entier, de mêmePaul, enflammé du feu de la charité, était devenutout charité. Comme s'il eût été le pèrecommun de toute la terre, il imitait, ou plutôt il surpassait tousles pères, quels qu'ils fussent, pour les soins temporels et spirituels: ses paroles, son argent, sa personne, sa vie même, il sacrifiaittout en un mot pour ceux qu'il aimait. Aussi appelait-il la charité,la plénitude de la loi, le lien de la perfection, la mèrede tous les biens, le principe et la fin de toutes les vertus. C'est cequi lui faisait dire : La fin des commandements est la charité,qui naît d'un coeur pur et d'une bonne conscience (I Tim. I, 5) ;et encore : Ces commandements de Dieu : Vous ne commettrez point d'adultère,vous ne tuerez point, et s'il y en a quelque autre semblable , sont comprisen abrégé dans cette parole : Vous aimerez le prochain commevous-même. (Rom. XIII, 9.)

Puis donc que la charité est le principe et la fin de tous lesbiens, et qu'elle les renferme tous, tâchons d'imiter le grand Apôtredans une vertu qui l'a élevé au comble de la perfection.Ne me parlez ni des morts qu'il a ressuscités, ni des lépreuxqu'il a guéris (Dieu ne vous demandera rien de cela); acquérezla charité de Paul, et vous obtiendrez une couronne parfaite. Etqui est-ce qui le dit? le docteur lui-même de la charité,qui la préférait au don des prodiges et des miracles, età tous les autres. Comme il l'avait beaucoup pratiquée, ilen connaissait parfaitement le pouvoir. C'est la charité surtout,je le répète, qui l'a élevé au comble de laperfection, qui l'a rendu digne de Dieu. Aussi disait-il: Désirezles dons les plus excellents; mais je vais vous montrer une voie plus excellenteencore. (I Cor. XII, 31.) C'est de la charité qu'il parle, commede la voie la meilleure et la plus facile. Marchons-y donc sans cesse danscette voie, afin que nous puissions voir Paul, ou plutôt le Maîtrede Paul, et obtenir des couronnes incorruptibles, par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soientla gloire et l'empire, maintenant et toujours, dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUIÈME HOMÉLIE.

1. Où sont-ils maintenant, ceux qui accusent la mort, et ce corpssensible et périssable, d'être pour eux un obstacle aux progrèsdans la vertu ? Qu'ils écoutent les glorieuses actions de Paul,et renoncent à cette injuste accusation. Quel dommage la mort a-t-ellecausé à notre nature ? en quoi la corruption du corps est-elleun obstacle à la vertu? Considérez Paul, et vous verrez dequelle très-grande utilité est pour nous notre mortalité.Car si Paul n'avait pas été mortel, il n'aurait pas pu dire,ou plutôt, il n'aurait pas pu montrer ce qu'il a proclamépar sa conduite: Tous les jours je meurs, je vous l'assure par la gloireque je reçois de vous en Jésus-Christ. (I Cor. XV, 31.) C'estqu'en toutes circonstances, il faut de l'âme, il faut de l'ardeur,et alors rien ne s'oppose à ce que l'on s'élève aupremier rang parmi les saints. Est-ce que Paul n'était pas mortel? Est-ce que ce n'était pas un homme vulgaire? Un pauvre, qui, chaquejour, gagnait sa vie du travail de ses mains ? Son corps n'était-ilpas assujetti à toutes les nécessités de la nature? Quel obstacle l'a empêché de devenir ce qu'il a été? aucun. Donc, que nul pauvre ne se décourage; que nul ne s'irritede son obscurité, ne s'afflige de la bassesse de son état;les plaintes ne conviennent qu'aux mous, qu'aux énervés.La mollesse, voilà le seul obstacle à la vertu; supprimezla corruption de l'âme, la mollesse du caractère, le resten'est rien. C'est ce que nous fait voir ce bienheureux, qui nous rassembleen ce moment. Car, de même que tant de circonstances fâcheusesn'ont en rien gêné son action, de même les avantagescontraires n'ont servi en rien les hommes en dehors de notre foi : ni l'habiletéde la parole, ni les richesses, ni l'illustration de la naissance, ni lagloire, ni la puissance.

Mais que fais-je , en ne parlant que des hommes ! je m'arrêteà la surface de la terre, quand je puis dire qu'il en est de mêmedes vertus d'en-haut, des principautés, des dominations, des angesdes ténèbres, des princes de ce monde? Car à quoileur a servi leur nature ? N'est-il pas vrai que toutes ces puissancessubiront le jugement de Paul, et de ceux qui lui ressemblent? Ne savez-vouspas que nous serons les juges des anges mêmes? à combien plusforte raison, de la vie présente ? ( I Cor. VI, 3.) Ne nous affligeonsdonc jamais que de notre corruption ; ne nous réjouissons jamaisque de la vertu. Si nous avons le zèle de la vertu, aucun obstaclene nous empêchera de (353) ressembler à Paul. Car ce n'estpas la grâce seulement qui a fait de lui ce qu'il est devenu; ila dû sa vertu à son ardeur aussi, et si la grâce l'aservi, c'est qu'il avait son ardeur personnelle. Car il possédapleinement, d'une part, les dons de Dieu ; d'autre part, la volontépersonnelle. Voulez-vous reconnaître les dons de Dieu ? les vêtementsde Paul inspiraient la terreur aux démons. Mais ce n'est pas làce que j'admire, non plus que l'ombre de Pierre, qui dissipait les maladies;ce que j'admire, t'est-ce qu'il fit d'admirable, avant la grâce,dès son entrée, ses débuts dans la carrière,quand il n'avait pas encore toute sa force, quand il n'avait pas encorereçu sa mission ; c'est l'ardeur de son zèle pour le Christ,qui alla jusqu'à soulever contre lui tout le peuple juif; au milieude si grands dangers, dans une ville dont toutes les issues étaientfermées, descendu à l'aide d'une corbeille le long du mur,fugitif, il ne s'engourdit pas, ne se laissa pas surprendre par la terreur,par la crainte; son zèle ne fit que s'accroître ; il se retiraitdes dangers par sagesse, il ne se retirait jamais de la prédication;mais toujours , saisissant la croix, il suivait le Seigneur; il voyaitl'exemple d'Etienne encore étendu à ses pieds; il voyaitles Juifs surtout, acharnés contre lui, et comme avides de le dévorer.Ainsi on ne pouvait lui reprocher, ni de se jeter imprudemment dans lespérils, ni d'écouter la lâcheté qui ne songequ'à les fuir. Il tenait fortement à la vie présente,parce que sa vie était utile; et en même temps il méprisaittout à fait la vie, à cause de la sagesse qu'il puisait dansle mépris du monde, et aussi parce qu'il ressentait un violent désird'aller à Jésus-Christ. Ce que je dis toujours en parlantde Paul, je ne cesserai jamais de le répéter ; nul autantque lui, dans des situations contraires, n'a mieux su accommoder son âmeà ces situations : nul n'a jamais attaché plus de prix àla vie présente, même parmi ceux qui tiennent le plus àvivre; nul ne l'a plus méprisée, parmi ceux qui se précipitentle plus volontairement dans la mort. C'est ainsi qu'il était affranchide toute passion; il ne tenait à rien des choses présentes;partout la volonté de Dieu pénétrait sa volonté;tantôt, il dit que la vie présente est plus nécessaireque la société, la conversation du Christ; tantôt,il la trouve si importune et si pesante, qu'il gémit, qu'il soupiredouloureusement après la décomposition. Car il désiraituniquement ce qui lui était utile et profitable auprès deDieu, quelque contradiction qui parût dans ses désirs. Espritsouple et varié, non point dissimulé, loin de nous cettepensée, mais prenant tous les aspects qui pouvaient servir àla prédication et au salut des hommes ; et en cela, il imitait encorele Seigneur, son Maître. Car Dieu aussi se montrait sous la figured'un homme, quand il fallait qu'il en fût ainsi ; il se montra autrefoisdans le feu, quand les circonstances l'exigèrent, tantôt onl'a vu sous la forme d'un soldat.armé ; tantôt sous les traitsd'un vieillard; tantôt dans les vents, tantôt en voyageur,tantôt dans la vérité de la nature humaine, et alorsil n'a pas refusé de mourir. Ce que j'ai dit, quand il fallait qu'ilen fût ainsi, ne veut pas dire que cela était rigoureusementnécessaire; gardons-nous bien de le croire ; c'était un pureffet de la bonté de Dieu pour nous. Il s'est montré assis,tantôt sur un trône, tantôt sur les chérubins.Il a fait tout cela pour accomplir ses divers conseils. J'ai multipliéles visions, et les prophètes m'ont représenté àvous. (Osée, XII,10.) Ainsi Paul, imitant le Seigneur son Maître,n'a pas été en faute, pour avoir tantôt suivi, tantôtnégligé la loi des Juifs; parfois il s'attachait àla vie présente; parfois il la dédaignait; dans certainescirconstances, il demandait de l'argent, dans d'autres il refusait l'argentqu'on voulait lui donner; il sacrifia comme les Juifs et il se rasa latête, et, par un mouvement contraire, il frappa d'anathèmeceux qui observaient ces pratiques; un jour, il soumettait un discipleà la circoncision; un autre jour, il la rejetait. Contradictiondans les actions, mais non dans la pensée, non dans l'esprit quidirigeait cette conduite, et où régnait une parfaite harmonie.

Car il n'avait qu'un but, pour ceux qui l'entendaient, qui le voyaient: les sauver tous. Voilà pourquoi, tantôt il exalte la loi,tantôt il la détruit. La souplesse, la variétén'était pas seulement dans ses actions, mais dans ses paroles, sansqu'il y eût changement dans sa pensée; il était toujoursle même,. demeurant fidèle à lui même, mais iladaptait chacune de ses paroles aux besoins du moment. Gardez-vous doncde le reprendre, à ce sujet, quand, au contraire, c'est par làqu'il mérite surtout la gloire et les couronnes. Un médecintantôt brûle, tantôt alimente son malade, tantôtil emploie le fer, tantôt les médicaments; un jour, il défendnourriture et breuvage; un autre (354) jour, il prescrit nourriture etbreuvage largement; une fois, il entasse les couvertures de tous côtés;une autre fois, il veut que ce malade brûlant boive toute une fioled'eau glacée; et quand vous le voyez agir de la sorte, vous ne luireprochez pas la diversité des traitements; vous ne l'accusez pasd'une continuelle inconstance; au contraire, vous louez l'habiletéqui se sert en toute sécurité, des choses qui paraissentnuisibles, opposées à la santé, qui cependant la rétablissent.C'est même à cette marque que vous reconnaissez le médecinconsommé dans son art. Si vous acceptez le médecin qui pratiqueainsi des traitements contraires, à bien plus forte raison, il fautlouer Paul, qui sait si bien s'accommoder à nos maladies. Car, autantque ceux dont le corps est malade, ceux que tourmentent les maladies del'âme, ont besoin de la diversité bien entendue des traitements; si vous les abordez sans ménagement, leur salut est tout àfait compromis. Et faut-il s'étonner que les hommes pratiquent ceque le Dieu Tout-Puissant met lui-même en usage , lui qui, pour nousguérir, ne nous prend pas toujours de la manière la plusexpéditive et sans ménagement? Il veut que nous soyons vertueuxlibrement, et non par nécessité; par violence ; il emploieune méthode , non parce qu'il n'a pas assez de puissance, loin denous cette pensée, mais parce que nous sommes faibles. Il peut certesse contenter de faire un signe, ou plutôt se contenter de vouloir,et accomplir tout ce qu'il veut; mais nous, une fois devenus maîtresde nous-mêmes, nous ne supportons pas le joug léger de sonobéissance. Si donc il nous entraînait malgré nous,il nous enlèverait-ce qu'il nous a donné, je veux dire lechoix de nos volontés, notre liberté. Pour qu'il . n'en soitpas ainsi, Dieu a besoin de moyens d'action nombreux et différents.Ces réflexions ne sont pas superflues ici; elles nous sont inspiréespar l'ingénieuse sagesse du bienheureux Paul : quand vous le voyezqui se soustrait aux dangers, admirez-le, comme vous l'admirez quand ilcourt affronter les périls; courage d'un côté, sagessede l'autre. Quand il tient un langage superbe, admirez-le comme vous l'admirezquand il se tempère; humilité d'un côté, del'autre grandeur d'âme. Quand il se glorifie, admirez-le; quand ils'abaisse en parlant de lui, admirez-le encore; d'un côténul orgueil ; de l'autre affection et charité : il recherchait lesalut d'un grand nombre, voilà la raison de sa conduite. Aussi disait-il: Soit que nous soyons emportés comme hors de nous-mêmes,c'est pour Dieu; soit que nous nous tempérions, c'est pour vous.(II Cor. V, 13.) Car nul n'a jamais eu tant de raisons pressantes d'orgueil,nul n'a été aussi pur de toute pensée d'arrogance.Méditez ces paroles : La science enfle (I Cor. VIII, 1), nous répéteronstous ces paroles avec lui ; or il portait en lui une science telle qu'aucunhomme certes n'en posséda jamais de pareille ; cependant cette sciencene l'exaltait pas ; au contraire, il s'abaisse en y pensant : Ce que nousavons de science et de prophétie, nous ne l'avons qu'en partie (ICor. XIII, 9) ; Et encore : Je ne crois pas, mes frères, avoir encoreatteint où je tends (Philipp. III, 13) ; et encore : Si quelqu'unse flatte de savoir quelque chose, il ne sait encore rien ( I Cor. VIII,2) ; le jeûne enfle aussi, et le Pharisien le montre, en disant:Je jeûne deux fois la semaine. (Luc, XVIII, 12.) Mais Paul qui faisaitplus que jeûner, qui souffrait là faim, s'appelait un avorton.(1 Cor. XV, 8.)

Et que parlé-je de ses jeûnes, et de sa science, quandil eut, avec Dieu, des entretiens plus nombreux, plus suivis, qu'aucunprophète , qu'aucun apôtre, et que ce fut pour lui une raisonde plus pour s'humilier? Ne me parlez pas des conversations sublimes querapporte l'Ecriture ; il en a caché le plus grand nombre; il neles a pas dites toutes, ne voulant pas ajouter à fa grandeur desa gloire; il ne les a pas ensevelies toutes dans le silence, pour ne paslaisser un libre cours aux paroles des faux apôtres. Car Paul nefaisait rien sans raison, sans un motif toujours justifié par lasagesse; et il déployait tant d'habileté, de prudence, aumilieu des circonstances les plus contraires, que toujours il méritaitles louanges, les mêmes louanges. Je m'explique. C'est une grandevertu que la modestie, en parlant de soi ; mais Paul, en se louant, parlaitavec tant d'à-propos, qu'il mérite encore plus d'êtrehonoré pour ce qu'il dit de lui-même, que pour son silence;s'il n'avait pas fait entendre ce qu'il a dit, il serait plus coupableque ceux qui se glorifient sans raison; s'il ne s'était pas, glorifié,il aurait tout perdu et trahi; il aurait exalté les ennemis de l'Evangile.Il savait si bien profiter partout de l'opportunité des circonstances,et, avec une pensée droite, faire exceptionnellement les chosesordinairement (355) défendues, et il les faisait avec tant d'utilité,qu'il mérite, à ce titre, autant d'éloges et de gloire,que pour l'accomplissement des ordres absolus de Dieu. Paul, en se glorifiant,a droit à plus d'éloges, que tout autre qui cache ses vertus;car personne, en tenant sa conduite secrète, ne fait autant de bienque Paul en racontant ses actions. Et maintenant, ce qui est plus admirableencore, ce n'est pas qu'il en ait parlé, mais qu'il l'ait fait dansla juste mesure. Car, s'il a saisi l'opportunité, ce n'est pas pourse louer avec excès ; il a compris où il devait s'arrêter.Cette prudence ne lui a pas suffi; il n'a pas voulu donner un exemple pernicieux,il n'a pas voulu apprendre aux autres à se décerner des louangessans sujet; il s'appelle un imprudent. Voilà ce qu'il a fait, quandla nécessité le provoquait. Il pouvait croire que les autres,jetant les yeux sur lui, abuseraient de son exemple : c'est ce qui arriveaux médecins; souvent un d'entre eux emploie un médicamentdans le temps convenable; un autre l'administre à contretemps, etle remède se trouve nuisible ou sans effet. Paul, en ce qui le concerne,prévoit ce danger : considérez les précautions qu'ilprend quand il va se louer; une fois, deux fois,-bien plus souvent encore,il hésite, il recule : Plût à Dieu que vous voulussiezun peu supporter mon imprudence (II Cor. XI , 1-21)1 et encore : Ce queje dis, je ne le dis pas selon le Seigneur, mais je fais paraîtremon imprudence. Ce qu'un autre ose, je dirai, parole imprudente, que jel'ose aussi. Et, après tant de précautions, il ne se rassurepas encore, mais, au moment d'entreprendre son éloge, il se dérobeaux yeux: Je connais un homme; et plus loin: Je pourrais me glorifier,en parlant d'un tel homme, mais, pour moi, je ne veux pas me glorifier:et, après toutes ces paroles : J'ai été imprudent,dit-il, c'est vous qui m'y avez forcé. (II Cor. XII, 2, 5,11.) Envoyant ce saint apôtre ainsi retenu par la crainte de parler avantageusementde lui-même, hésiter, malgré des motifs pressants,comme un coursier qui arrive au bord d'un précipice et recule avechorreur, quel homme serait assez dépourvu d'intelligence et de sentimentpour ne pas comprendre que, quelle que soit la grandeur des intérêtsdont il est chargé, il doit éviter avec soin de faire sonéloge, qu'il ne peut le faire qu'à une condition, àsavoir que la nécessité l'y contraigne ?

Voulez-vous que je vous montre encore un titre de Paul à notreadmiration? Le voici il ne lui a pas suffi du témoignage de sa conscience,il a voulu de plus nous montrer la règle à suivre dans l'élogepersonnel; il ne s'est pas contenté pour lui seulement de l'excusequ'il trouvait dans la nécessité; il a voulu enseigner qu'ily a des circonstances où l'on ne peut pas éviter de se louersoi-même; mais il a soin d'insinuer qu'il faut se garder de le faireà contre-temps. Car les paroles que nous avons citées, reviennentà ceci : c'est un grand mal de se louer, de dire de soi des chosesadmirables; il est de la dernière démence, mon bien-aimé,quand la nécessité ne fait pas violence, de célébrerses propres louanges. Ce n'est pas parler selon le Seigneur, mais plutôtfaire preuve de folie, d'une folie qui fait perdre la récompensemérite par des sueurs et des fatigues sans nombre. Ce sont làles enseignements qu'il nous donne et il nous en propose d'autres encore,quand il s'excuse en se fondant sur la nécessité pressante.Ce qui est plus remarquable encore, c'est que, quelle que fut la nécessité,il n'a pas tout publié, il a caché le plus grand nombre desmerveilles qui l'ont honoré. Je viendrai maintenant, dit-il, auxvisions et aux révélations du Seigneur; je me retiens depeur que quelqu'un ne m'estime au-dessus de ce qu'il voit ou de ce qu'ilentend de moi. (II Cor. XII, 1, 6.) Ces paroles enseignaient à tousque, même en cas de nécessité, nous ne devons pas publiertout ce dont nous avons conscience, mais seulement ce qui peut êtreutile à ceux qui nous écoutent.

Samuel en use de même : il n'y a rien d'étrange àce que nous fassions aussi mention de ce saint prophète, puisqueses louanges peuvent nous être profitables; il se glorifia lui aussiquelquefois, et dit les belles actions qu'il avait faites. Quelles actions?Celles qui pouvaient servir à ceux qui entendaient. Il ne s'étenditpas sur la, chasteté, sur l'humilité, sur l'oubli des injures! sur quel sujet donc? Sur la vertu que le roi d'alors avait le plus d'intérêtà apprendre, sur la justice, sur la nécessité de rejeterles présents qui souillent les mains. David aussi, en se glorifiant,ne recherche que l'édification de celui qui l'entendra. En effet,ce saint roi ne s'est loué qu'en parlant du lion et de l'ours, sansrien ajouter à ce récit. (I Rois, XVII, 34.) Des parolesplus hautes conviendraient à l'orgueil fanfaron, à la vanité;mais (356) ce qu'il racontait alors, se justifiait par la nécessitédu moment, et montrait en lui un homme bon et occupé de l'intérêtdu grand nombre. C'est ainsi que Paul se montra. On le calomniait, on disaitqu'il n'était pas approuvé comme apôtre, qu'il n'avaitaucun pouvoir. Il était donc dans la nécessité deprouver sa dignité. Comprenez-vous la force de son enseignement,pour démontrer qu'on ne doit pas se glorifier sans raison? D'abordil prouve que lui-même ne l'a fait que par nécessité;secondement, il s'appelle un insensé, et il s'entoure d'un grandnombre d'excuses; troisièmement, il ne dit pas tout, il cache cequ'il y a de plus glorieux pour lui, et cela malgré la nécessitéde parler; quatrièmement, il parle de lui-même comme d'uneautre personne et dit: je connais un homme; cinquièmement, il neparle pas de toute espèce de vertus, il dit partiellement, il publieseulement ce que demandaient et l'intérêt des auditeurs, etles circonstances. Cette mesure, il ne la gardait pas seulement quand ilse louait, mais quand il adressait des paroles injurieuses. Il est défendud'injurier son frère; Paul savait pourtant adresser des injuressi bien justifiées par les circonstances, qu'il mérite encoreplus d'être honoré que ceux qui décernent des éloges.C'est ainsi qu'il écrit : O Galates insensés (Gal. III 1)! il le répète une fois, deux fois; il appelle les Crétoisdes ventres paresseux, de méchantes bêtes (Titr I, 12), etnéanmoins ces paroles font honneur à saint Paul. Son exemplenous a donné la règle et la mesure, pour nous empêcherde traiter avec indulgence ceux qui négligent le Seigneur; pournous apprendre aussi à diriger comme il convient le discours quidoit les frapper. On trouve dans Paul des mesures pour toutes choses, etvoilà pourquoi toutes ses actions, toutes ses paroles sont justementcélèbres, soit qu'il adresse des injures ou des éloges,soit qu'il accuse, soit qu'il caresse, soit qu'il s'exalte, soit qu'ils'abaisse, soit qu'il se glorifie, soit qu'il déplore sa misère.Et qu'y at-il d'étonnant qu'on approuve les injures, les vifs reprochesqu'il adresse, si l'on accepte et le meurtre, et la tromperie, et la ruse,soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Testament? Méditons avecsoin toutes. ces réflexions, ne les oublions pas, admirons le bienheureuxPaul et glorifions le Seigneur, et prenons en main sa cause, afin d'obtenirles biens éternels, par la grâce et par la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la glaire,avec la puissance, maintenant, et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

SIXIÈME HOMÉLIE.

Voulez-vous aujourd'hui, mes bien-aimés, que négligeantles grandes vertus de Paul, et ce qu'on admire en lui, nous considérionsensemble les actions qui ont donné prise à quelques accusations?Nous verrons qu'elles ne contribuent pas moins que les autres àsa grandeur et à sa gloire. Que lui reproche-t-on? Il a paru, dit-on,craindre les supplices, par exemple, quand il fut battu de verges; et cen'est pas tout, dans une autre circonstance encore, lorsqu'il fut mis enprison après avoir converti la marchande de pourpre, il mit dansl'embarras les magistrats qui voulaient secrètement le renvoyeraprès l'avoir maltraité et emprisonné contre toutdroit. Car il n'avait d'autre but alors que de ménager sa sûreté,et d'éviter de retomber peu de temps après dans les mêmespérils. Que répondrons-nous donc? Si ce n'est que rien nemontre mieux la grandeur admirable de son âme que l'accusation articuléecontre lui; avec une âme comme la sienne, sans témériténi présomption, dans un corps sensible aux verges et redoutant lescoups, il a égalé les puissances incorporelles par le méprisqu'il avait pour tout ce qui semble terrible, par son courage dans l'occasion.Quand vous le voyez toujours ardent quoique ému à la vuedes tortures, souvenez-vous de ces paroles, qui l'ont élevéau-dessus des cieux, égalé aux anges : Qui nous séparerade l'amour de Dieu? l'affliction, les angoisses, la persécution,la faim, les périls, l'épée? (Rom. VIII, 35.) Souvenez-vousde ces paroles, où il déclare que tout cela n'est rien :Le moment rapide de nos afflictions légères produit en nousle poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire,si nousne considérons point les choses visibles, mais les invisibles. (IICor. IV, 17, 18.) Ajoutez à cela ses afflictions de chaque jour,ses morts de chaque jour, et, sous l'empire de ces pensées, admirezPaul, et ne désespérez plus de vous-mêmes. Cette faiblessemême qui semble inséparable de la nature, est précisémentla marque la plus éclatante de sa vertu; l'infirmité communene l'a pas empêché de se montrer tel qu'il a paru. Les épreuvesextraordinaires dont il avait triomphé avaient répandu l'opinionqu'il était au-dessus de la nature ordinaire; alors Dieu a permisces souffrances pour vous montrer que cet homme, qui n'était qu'unhomme comme les autres, par la nature, a dû à son couragenon-seulement de surpasser les autres hommes, mais d'égaler lesanges. Doué des vertus de l'âme, avec un corps si faible,il a enduré mille et mille fois la mort, il a mépriséles choses (358) présentes, les choses futures. De là cesgrandes et belles paroles qui semblent incroyables à tant de personnes: J'eusse désiré de devenir moi-même anathème,et d'être séparé de Jésus-Christ pour mes frères,mes parents selon la chair. (Rom. LX, 3.) C'est qu'il est possible, nousn'avons qu'à le vouloir, de surmonter toutes les frayeurs de lanature par la force de la volonté, et il n'est rien d'impossiblepour l'homme dans ce que le Christ lui commande. Car si nous donnons auSeigneur toute la vigueur d'âme qui est en nous, Dieu à sontour nous accorde un secours puissant, et c'est ainsi que nous pouvonséchapper à tous les dangers qui nous épouvantent.Il n'y a rien de répréhensible à craindre les coups,mais ce qui est répréhensible, c'est de commettre, parceque l'on craint les coups, une action que la piété réprouve;en vertu même de cette crainte, l'homme qui craint les coups, etne succombe pas, mérite plus l'admiration que celui qui est sanscrainte. Sa vertu brille d'un plus vif éclat; la crainte des coupsest un effet de la nature; mais ce qui ne faiblit pas lâchement souscette crainte, c'est 1a vertu, qui corrige l'infirmité de la nature,c'est l'héroïsme qui triomphe ,de la lâcheté etde la faiblesse. S'affliger n'a' rien de répréhensible; cequ'il faut condamner, c'est l'affliction qui s'abandonne à des parolesou à des actions qui déplaisent à Dieu. Si je vousdisais que Paul n'était pas un homme, vous auriez raison de me rappelerles défauts de la nature, pour réfuter mes paroles; maisje dis et j'insiste sur ce point que c'était un homme, dont la naturen'avait rien de supérieur à la nôtre, je dis qu'ilest devenu meilleur par le fait de sa volonté; dès lors vosobjections sont vaines, ou plutôt elles ne sont pas vaines; vouscélébrez la gloire de Paul; vous montrez par là sagrandeur, puisque avec une. telle nature, il a pu s'élever au-dessusde la nature. Et non-seulement vous exaltez Paul, mais vous fermez la boucheà ceux qui succombent, vous ne leur permettez plus de se réfugierderrière le prétexte de l'excellence de sa nature, vous lesforcez à reconnaître en lui la ferveur qui vient de la volonté.

Mais, dites-vous, il lui est arrivé de craindre la mort? Sansdoute, et c'est encore un effet de la nature. Cependant ce même hommequi craignait la mort, disait aussi : Pendant que nous sommes dans cettetente, nous gémissons sous sa pesanteur (II Cor. V. 4) ; et encoreNous gémissons en nous-mêmes (Rom, VIII, 23). Voyez-vous commeil compense la faiblesse de la nature par la force de la volonté?Souvent nombre de martyrs, conduits à la mort, ont pâli; ilsétaient pleins de terreurs et d'angoisses ; et c'est pour cela mêmesurtout qu'il les faut admirer; ces hommes qui craignaient la mort, nela fuyaient pas pour Jésus-Christ. Ce Paul qui craignait la mort,se déclare prêt à endurer les tourments de l'enfer,pour l'amour qu'il porte à Jésus-Christ; il a peur de mourir,et il désire d'être délivré de son corps. Etil ne fut pas le seul animé de tels sentiments ; le prince des apôtres,lui aussi, disait souvent qu'il était prêt à donnersa vie, et cependant il avait horreur de la mort. Ecoutez les paroles quele Christ lui adresse à ce sujet: Lorsque vous serez vieux, un autrevous ceindra et vous mènera où vous ne voulez pas (Jean,XXI, 18) ; le Christ exprimait ainsi l'infirmité de la nature, noncelle de la volonté. Car la nature. éclate malgrénous; impossible à nous de maîtriser ses surprises, quelleque soit l'ardeur de notre volonté, de notre zèle; et maintenant,il n'en résulte pour nous aucun dommage; au contraire, nous n'enméritons que plus d'être admirés. Quelle accusationpouvez-vous intenter à celui qui redoute la mort? quelle louange,au contraire, ne mérite-t-il pas, si, redoutant la mort, il montretoujours un généreux courage ? Ce qu'il faut accuser, cen'est pas l'infirmité de la nature, mais l'asservissement àcette infirmité ; on a raison d'appeler grand, de juger digne d'admirationcelui qui surmonte la malignité de- la nature par le courage virilde la volonté. Par cette victoire, il montre la puissance de l'hommequi sait vouloir, et il ferme la bouche à ceux qui demandent pourquoila nature ne nous a pas faits vertueux? Qu'importe que ce soit la naturequi opère ce qui est possible à la volonté ! Et decombien l'œuvre de la volonté n'est-elle pas au-dessus de l'actionde la nature ! Elle la surpasse de tout ce qui mérite les couronneset la gloire. Mais, dira-t-on, le don de la nature est solide. Mais sivous êtes résolus à faire preuve d'une volontégénéreuse, cette volonté a plus de force que la nature.Ne voyez-vous pas les corps des martyrs déchirés par lesglaives, la nature cède au fer, la volonté n'y cèdepas, rien ne l'ébranle. N'avez-vous pas vu, répondez-moi,la volonté d'Abraham maîtrisant (359) la nature, quand ilreçut l'ordre d'immoler son fils, la nature domptée en luipar l'énergie de la volonté? N'avez-vous pas vu les troisenfants hébreux vous donner le même exemple ? N'entendez-vouspas le proverbe, que l'habitude fait de la volonté une seconde nature?le dirais volontiers , que c'est la première nature; tout ce quenous avons déjà dit le démontre. Ne voyez-vous pasque l'on peut conquérir jusqu'à la fermeté de la nature,par une volonté généreuse et vigilante, et qu'il ya plus de gloire à recueillir de la vertu volontaire que de la vertupratiquée par contrainte ? Voilà le bien par excellence.Aussi quand je l'entends prononcer ces paroles : Je traite rudement moncorps, et je le réduis en servitude, de peur qu'ayant prêchéaux autres, je ne sois réprouvé moi-même (I Cor. IX,27), c'est alors surtout que je célèbre ses louanges ; jevois ce que sa vertu lui a coûté de peines, de sorte que léshommes venant après lui ne peuvent pas colorer leur mollesse parsa facilité naturelle à faire le bien. Et quand il prononceencore ces paroles: Je suis crucifié au monde (Gal. VI,14), je célèbreencore sa volonté. C'est qu'il est possible, par l'ardeur de lavolonté, oui, il est possible d'imiter la force de la nature. Etsi nous pouvions mettre sous vos yeux ce modèle de la vertu parfaite,vous verriez que son zèle a su donner aux vertus volontaires toutela fermeté qui vient de la nature. Il ressentait la douleur descoups, cependant il les méprisait comme feraient les puissancesincorporelles de là ces paroles qui le feraient prendre pour unhomme supérieur à notre nature. Car lorsqu'il dit : Je suiscrucifié au monde, et le monde est crucifié pour moi; autrepart : Je vis, ou plutôt ce n'est pas moi qui vis, mais c'est Jésus-Christqui vit en moi (Gal. II, 20), n'est-ce pas comme s'il disait qu'il estsorti de son corps? Que signifient encore ces paroles : Dieu a permis queje ressentisse dans ma chair. un aiguillon qui est l'ange et le ministrede Satan? (II Cor. XII, 7.) C'est pour montrer que la douleur n'allaitpas plus loin que le corps; sans doute elle pénétrait jusqu'àl'âme, mais par l'énergie de sa volonté , il la repoussait.Que veulent dire tant d'autres paroles encore plus admirables, quand ilse réjouit d'avoir été battu de verges, quand il seglorifie d'être chargé de chaînes ? Essayez de les expliquerautrement que nous ne l'avons fait en rapportant ce texte : Je châtiemon corps et je le réduis en servitude; je crains qu'ayant prêchéaux autres, je ne sois moi-même réprouvé. Ces parolesmontrent la faiblesse de la nature ; et j'en ai tiré comme conséquencela noble vigueur de la volonté.

Car voici pourquoi ce double sujet de réflexions vous est proposé: il ne faut pas que la grandeur que vous admirez en lui vous fasse croireque sa nature diffère de la nôtre, et que cette penséevous décourage; il ne faut pas non plus, pour quelques petites défaillancesque vous pouvez remarquer, condamner cette âme sainte; voyez-y, aucontraire, encore une raison de conserver le courage et de concevoir d'heureusesespérances. Voilà pourquoi il célèbre encorela grâce de Dieu, il l'exagère, non, il ne l'exagèrepas; mais il en parle avec reconnaissance, il ne veut pas vous laissercroire qu'il ait rien de bon qui soit de son fonds à lui. Il parleaussi de son zèle, afin que vous n'alliez pas, ayant tout remisentre les mains de Dieu, vous endormir dans un profond sommeil. Vous trouverezdans cet apôtre les règles d'une conduite toujours exacteet mesurée.

Mais voici encore une objection. Il s'est emporté contre l'ouvrieren cuivre, Alexandre. Qu'importe? Il n'a pas prononcé des Parolesde colère, mais de douleur, au nom de la vérité; ilne se plaignait pas de ce qu'on l'attaquait, mais de ce. qu'on s'apposaita l'Evangile. Il combat fortement, dit l'Apôtre, non pas moi, maisla doctrine que nous enseignons. (II Tim. IV, 15.) De sorte que l'imprécationde Paul, non-seulement fait voir son amour pour la vérité,mais de plus est une consolation pour ses disciples. Il était naturelqu'ils fussent scandalisés au spectacle de blasphémateursimpunis, de là l'imprécation. Mais il a encore priépour attirer la colère divine contre d'autres. personnes, par exemple: Il est bien juste, devant Dieu, qu'il afflige à leur tour ceuxqui vous affligent maintenant (II Thessal. I, 6) ; il ne désiraitpas leur. châtiment, loin de là, mais la consolation de ceuxqui étaient affligés. Aussi ajoute-t-il : Et qu'il vous consoleavec nous, vous qui êtes dans l'affliction. Et ce qui le prouve c'est,quand il souffre lui-même, la sagesse de ses paroles, sa manièrede répondre à ses ennemis, écoutez : On nous maudit,et nous bénissons; on nous persécute, et nous souffrons;on nous dit des injures, et nous répondons par des prières.(I Cor. IV, 12, 13.) Si ses actions, ses paroles à l'égarddes autres, (360) vous paraissent des effets de la colère, vousêtes à même de dire que c'est par colère qu'ila aveuglé, maltraité Elymas (Act. XIII), et qu'Ananie etSapphire sont morts parce que Pierre eut un mouvement de colère.Quel homme assez insensé, stupide, soutiendra cette opinion? Beaucoupd'autres paroles ou actions de l'Apôtre semblent des marques d'emportement.C'est pourtant dans ces circonstances que se manifeste le plus la douceurde son âme. En effet, lorsqu'il livra à Satan le débauchéde Corinthe, il n'obéit qu'à un sentiment d'affection profonde,qu'à une pensée de charité. Il le déclare dansla seconde épître aux Corinthiens. Lorsqu'il menaçales Juifs en écrivant ces paroles : La colère de Dieu esttombée sur eux et y demeurera jusqu'à la fin (I Thessal.II, 16), il ne cédait pas à la colère (car vous entendezles continuelles prières qu'il fait pour eux), mais il voulait leurinspirer une crainte salutaire et les amener à la sagesse. Mais,autre objection encore, il a outragé le Grand Prêtre par,ces paroles : Dieu te frappera, muraille blanchie. (Act. XXIII, 3.) Noussavons que certains apologistes ont voulu y voir une prophétie;cette interprétation est acceptable; l'événement ajustifié les paroles, le Grand Prêtre a fini ainsi. Mais dansle cas où un contradicteur pointilleux, serrant l'objection, nousviendrait dire : si c'était une prophétie, d'où vientque l'Apôtre s'est justifié en disant : Je ne savais pas quec'était le Grand Prêtre, nous lui répondrions que Paula voulu par là nous avertir du respect dû à ceux quiexercent le commandement; ainsi faisait Jésus-Christ; aprèstant de malédictions et d'anathèmes, prononcés parlui contre les scribes et les pharisiens, il disait : Les scribes et lespharisiens sont assis sur la chaire de Moïse; observez donc et faitestout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font. (Match.XXIII, 2, 3.)

De même ici, l'Apôtre a conservé le légitimerespect et, en même temps, prédit l'avenir. S'il a séparéJean de lui (Act. XV, 33), il ne l'a fait que dans l'intérêtde la prédication; car celui qui est chargé de ce ministère,ne doit pas être un lâche qui chancelle, mais un homme fortet décidé; pour aborder une fonction si belle, il faut êtreprêt à donner mille et mille fois sa vie, prêt àtous les périls, selon la parole du Christ lui-même : Si quelqu'un,dit-il, veut venir sur mes pas, qu'il renonce à soi-même,qu'il se charge de sa croix et me suive. (Matth. XVI, 24.) Celui qui n'estpas ainsi résolu en perd avec lui beaucoup d'autres; mieux vautpour lui de se tenir en repos, de ne s'occuper que de lui-même, plutôtque de se montrer en public, avec un fardeau qu'il ne peut porter; caril se perd, et lui-même, et tous ceux qui lui ont étéconfiés. N'est-il pas insensé qu'un homme, qui ne sait niconduire un vais. seau, ni lutter contre les vagues, supposé mêmequ'une foule de gens l'y contraigne, s'assoie au gouvernail; et de mêmequ'on se charge étourdiment de prêcher l'Evangile, qu'on accepte,sans y prendre garde, une mission qui vous expose à mille morts?Ni le pilote, ni le lutteur opposé aux bêtes féroces,ni le gladiateur, ni personne, ne doit être préparédans l'âme à subir la mort, les blessures, au. tant que celuiqui se charge de la prédication; celui-ci: rencontre des dangersplus redoutables, des ennemis plus terribles, une mort qui n'est pas sansépreuves; et quels risques sérieux ne court-il pas le cielpour récompense, ou l'enfer pour châtiment, l'âme perdueou sauvée ! Et ce n'est pas seulement le prédicateur quidoit être ainsi préparé, mais le simple fidèle;car c'est à tous, sans exception, que s'adresse l'ordre de prendrela croix et de suivre. Et si cet ordre est pour tous, à plus forteraison est-il fait pour ceux qui enseignent; pour les pasteurs, dont faisaitalors partie Jean, surnommé Marc. Aussi fut-il retranchéavec justice, parce qu'il s'était mis à la tête dela phalange et qu'il s'y comportait tout à fait en lâche;aussi Paul le renvoya loin de lui afin que sa timidité n'ébranlâtpas les courages. Mais maintenant, quant à la contestation que Lucrapporte à ce sujet (Act. XV, 39), ne voyez là aucun motifd'accusation. Contester n'a rien de blâmable, ce qui est répréhensiblec'est de le faire sans raison et sans justice. La colère injuste,dit l'Ecriture, ne sera pas innocente (Sirac. I, 28), il ne s'agit pasde la simple colère, mais de la colère injuste. Ecoutez maintenantle Christ Celui qui se met en colère contre son frère sanssujet (Matth. V, 22), il ne dit pas simplement en colère. Et leprophète : Mettez-vous en colère et ne péchez point.(Psaum. IV, 5; Ephés. IV, 26.) Si l'on ne peut se servir de cettepassion, même dans l'occasion, elle est inutile et vaine; mais cen'est pas pour être inutile que le Créateur l'a mise en nous,c'est pour corriger les pécheurs, pour réveiller les âmeslâches et indolentes, pour nous faire secouer le sommeil (361) dela mollesse; il a voulu que, semblable au tranchant du fer, la colèrenaturelle fût un instrument dont nous ferions usage au besoin. Aussi,Paul s'en est souvent servi, et sa colère était meilleureque la douceur, parce que toutes ses actions, faites à propos, n'avaientpour but que la prédication. En effet, la douceur n'est pas toujoursbonne, il faut qu'elle s'exerce à propos; supprimez l'opportunité,la douceur est une lâcheté, de même que la colèreest un emportement farouche. Dans tout ce discours je n'ai pas cherchéà justifier Paul; il n'a aucun besoin que nous parlions pour sadéfense; sa gloire ne lui vient pas des hommes mais de Dieu; j'aivoulu que ceux qui écoutent pussent apprendre à faire detoutes choses un bon usage; ce qui â déjà étédit. Nous pourrons ainsi, faisant notre profit de tout côté,dans l'abondance de tous les biens, naviguer jusqu'au port où règnela tranquillité, obtenir les couronnes immortelles; puissions-noustous en être jugés dignes par la grâce et par la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloireavec la puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.

SEPTIÈME HOMÉLIE.

Traduit par M. C. PORTELETTE.

Toutes les fois que ceux qui portent l'étendard impérial,précédés des trompettes qui les annoncent àgrand bruit , et de nombreux soldats, font leur entrée dans lesvilles, tout le peuple accourt et pour entendre le fracas retentissant,et pour voir l'étendard si haut porté, et pour contemplerle brave qui en est chargé. Eh bien ! Paul fait son entréeaujourd'hui, non dans une cité, mais dans l'univers, accourons tousensemble. Il porte l'étendard, non de quelque souverain de la terre,mais la croix de Celui qui règne en haut, la croix du Christ, etce ne sont pas des hommes qui marchent devant lui, mais des anges, pourrendre honneur à l'étendard ainsi porté, et pour défendrecelui qui le porte.

En effet si les simples citoyens qui n'ont aucune part aux affairespubliques, ont un ange gardien que le Seigneur et Maître de l'universa chargé de leur défense, selon cette parole : L'ange quim'a délivré dès ma jeunesse (Gen. XLVIII, 7), àplus forte raison, ceux qui tiennent entre leurs mains toute la terre etqui portent un si lourd fardeau de grâces, ont-ils (362) pour lesassister, les puissances d'en-haut. Parmi les gens du monde, ceux qui sontjugés dignes de l'honneur de commander aux autres, sont richementvêtus, parés d'un collier d'or, ils brillent de toutes parts;l'Apôtre a ses chaînes, au lieu d'or, pour parure, et ce qu'ilporte, c'est la croix; l'Apôtre est persécuté; l'Apôtreest battu de verges, et souffre la faim. Ne vous affligez pas, mes frères;car cet ornement-là est plus beau que celui des rois, et plus brillant,et agréable à Dieu; aussi celui qui le porte ne se fatiguepas. Car voilà ce qui est admirable, avec ces liens, et ces coupsde verges, et ces stigmates il était plus resplendissant que ceuxqui portaient le diadème et la pourpre. Il était plus resplendissant;il n'y a pas là un étalage de paroles, et ses vêtementsl'ont démontré. Mettez nombre de diadèmes, et entassezles vêtements de pourpre sur un malade, vous ne pourrez éteindrela moindre partie de la fièvre qui le brûle ; les tabliersde l'Apôtre artisan touchent à peine les malades, que toutemaladie a disparu. Ce qui se comprend : car si des voleurs, à lavue de l'étendard du prince, n'osent approcher, reculent et prennentla fuite, à bien plus forte raison, maladies et démons s'enfuienten voyant l'étendard du Christ. Et maintenant Paul a portéla croix, non qu'il voulut la porter lui tout seul, mais parce qu'il voulaitnous apprendre, à tous, à la porter. Aussi disait-il : Soyezmes imitateurs, comme je le suis moi-même de Jésus-Christ;et encore Pratiquez ce que vous avez appris de moi, et ce que vous avezvu en moi; et encore : C'est une grâce qu'il vous a faite, non-seulementde ce que vous croyez en Jésus-Christ, mais encore de ce que voussoufrez pour lui. (Philipp. III, 17; IV, 9; et I, 29.) C'est que les dignitésde la vie présente paraissent, plus relevées quand on neles voit que dans une seule personne; mais, pour les dons spirituels, c'esttout le contraire; les honneurs qui en dépendent, brillent surtoutpar le grand nombre de ceux qui les partagent, quand celui qui a reçule don, ne demeure pas l'unique, mais s'associe des compagnons en foule,pour jouir des mêmes présents que lui. Ainsi, vous le voyez,tous portent l'étendard de Jésus-Christ; chacun le portedevant les nations et devant les rois ; mais Paul le porte en face destourments et des supplices. Toutefois il n'a pas donné aux autresl'ordre de faire comme lui, parce qu'ils auraient plié sous le fardeau.

Avez-vous vu de quelle vertu notre nature peut faire preuve? avez-vousvu qu'il n'y a rien de plus digne d'honneur que l'homme, tout mortel qu'ilest, et demeure? Que pouvez-vous me montrer qui soit plus grand que Paul,ou qui l'égale ? A quels anges, quels archanges, ne peut-on pascomparer celui qui a fait entendre ces paroles ? Dans un corps mortel etcorruptible, il a sacrifié pour le Christ tous les biens qui étaienten son pouvoir, disons mieux, ceux mêmes qu'il ne possédaitpas ; il a renoncé aux choses présentes, aux choses àvenir, à tout ce qu'il y a de plus haut et de plus profond, àune autre existence ; s'il eût été d'une nature incorporelle,que n'eût-il pas dit, que n'eût-il pas fait ? Si j'admire lesanges, c'est parce qu'ils ont été jugés dignes d'unsi haut rang, et non, parce qu'ils sont des natures incorporelles; le démonaussi est incorporel et invisible, et cependant il est devenu la plus malheureusede toutes les créatures, pour avoir désobéi àson créateur, à Dieu. C'est de la même cause que vientaussi le malheur des hommes ; ce n'est pas de la chair, qui les recouvreà nos yeux, mais du mauvais usage qu'ils font de cette chair. Paulaussi avait un corps. D'où vient qu'il a été si grand? Il doit à ses propres, efforts, et à la grâce deDieu, la vertu qu'il à montrée, et il la doit à lagrâce de Dieu, parce qu'il la devait à ses propres efforts.Car Dieu ne fait point d'acception de personne. Mais, dites-vous, commentest-il possible de l'imiter ? Ecoutez sa réponse : Soyez mes imitateurscomme je le suis moi-même de Jésus-Christ. (I Cor. XI,1.)Il a su imiter Jésus-Christ, et vous ne sauriez imiter celui quiest un serviteur aussi bien que vous ? Il a rivalisé avec son Seigneur,et vous ne sauriez rivaliser avec votre compagnon? Et que donnerez-vouspour votre excuse ? Eh bien, me dit-on, comment l'a-t-il imité ?Observez l'imitation au commencement de la conversion de l'Apôtre,dans ses préludes. Il puisa dans les eaux du baptême un zèlesi ardent qu'il n'attendit pas l'enseignement d'un maître ; il n'attenditpas Pierre, il n'alla trouver ni Jacques, ni personne; emporté parson ardeur, il embrasa la cité au point de faire éclatercontre lui une guerre terrible ; cette ardeur lui était naturelle,car avant qu'il fût chrétien, il excédait déjàson pouvoir, emprisonnait, jetait dans les fers, confisquait. Ainsi faisaitMoïse, sans avoir reçu d'autorité de personne, quandil repoussait la (363) violente injustice exercée par des barbaressur les hommes de sa nation.

Voilà la marque d'une âme généreuse et libre,qui ne supporte pas l'injustice en silence, quoique sans mission pour lacombattre. Moïse avait eu raison de s'emparer de cette tâche,Dieu l'a fait voir en lui donnant plus tard l'autorité; c'est cequ'il a fait voir également au sujet de Paul. Paul aussi avait noblementsaisi la mission de la parole et de l'enseignement, et Dieu l'a montré,en se hâtant de l'instituer prédicateur et maître. Siun désir d'honneur et de préséance les avait poussésà s'occuper des affaires, s'ils n'avaient eu en vue que leurs intérêts,on aurait raison de les condamner; mais s'il est vrai qu'ils recherchaientles dangers, qu'ils affrontaient à chaque instant la mort, pourassurer le salut de tous , qui serait assez malheureux pour faire le procèsà ce généreux zèle ? Que le désir desauver ceux qui périssaient fût le seul motif de leurs actions,c'est encore ce qu'a prouvé le décret. de Dieu, c'est cequ'a prouvé la perte de ceux qu'égara une coupable ambition.En effet d'autres ont brigué le pouvoir, le commandement suprême;tous sont morts, les uns brûlés, les autres engloutis dansla terre entr'ouverte; c'est qu'ils ne se proposaient pas l'utilitépublique, mais le plaisir d'être au premier rang. Ozias écoutason ambition imprudente ( II Paral. XXVI), il fut frappé de la lèpre;Simon en fit autant (Act. VIII), il fut condamné, il faillit encourirles derniers supplices; Paul écouta son zèle, mais il futcouronné, car son zèle ne se proposait pas le pouvoir, l'honneurdu sacerdoce, mais les charges, les fatigues, les dangers. Et c'est parcequ'un zèle ardent l'a précipité dans la carrière,c'est pour cette raison que son nom est glorieux, qu'il brille dèsle début de sa prédication. Un magistrat , même régulièrementétabli dans ses fonctions, s'il ne remplit pas ses devoirs, mériteun. châtiment sévère; de même celui qui , sansavoir été régulièrement établi, remplit,comme il convient, tous les devoirs, soit du sacerdoce, soit de toute autrecharge publique, a droit à toute espèce de récompense.Aussi ne se livra-t-il pas un seul jour au repos, ce saint plus ardentque le feu, à peine sorti de la source sacrée du baptême,enflammé, ne voyant ni les dangers, ni les mépris , ni lesinsultes, ni l'incrédulité des Juifs, insensible àtoutes les choses humaines, il n'a plus les mêmes yeux, il ne voitque la charité; il n'a plus le même esprit, c'est un torrentimpétueux qui renverse tout le judaïsme, l'Ecriture triomphe,la démonstration se fait, Jésus est le Christ. La grâcen'inondait pas encore l'Apôtre de ses dons , il n'avait pas encorela plénitude de l'Esprit-Saint, et cependant ce feu brûlatout à coup, déjà toutes ses actions partaient d'uneâme préparée à la mort; on eût dit qu'ilvoulait réparer son passé, et il se jeta au plus fort dela mêlée où le combat présentait le plus defatigues, de dangers et d'horreurs.

Et maintenant cet homme si hardi, si emporté par son' zèle,qui respirait le feu, c'était la docilité, la douceur même,à ce point que dans sa plus grande fougue il ne se heurta jamaiscontre ceux qui avaient le droit d'enseigner. On le voyait bouillant, transportéd'ardeur, et, dans ce moment même, on lui disait d'aller àTarse et à Césarée ; il y consentait; on lui disaitqu'il fallait descendre le long d'une muraille, il s'y résignait;on lui conseillait de se couper les cheveux, il ne faisait pas d'objection;on lui disait de ne pas se montrer dans l'assemblée du peuple, ilobéissait; uniquement soucieux de l'utilité des fidèles,ne respirant que la paix, la concorde, toujours préparé àla prédication. Ainsi quand on vous dit qu'il envoie son neveu autribun, pour se soustraire lui-même aux dangers, qu'il va en appelerà César, qu'il s'empresse de se rendre à Rome, nevoyez pas là des preuves d'un manque de courage. Comment celui quigémissait de la nécessité de la vie présenten'aurait-il pas préféré de se trouver avec Jésus-Christ?Comment celui qui dédaignait le ciel, qui, pour Jésus-Christ,oubliait les anges, aurait-il pu tenir aux choses qui passent? Quelle étaitdonc la raison de sa conduite? C'était pour prêcher plus longtempsl'Evangile, pour emmener avec lui, au jour de son départ, une fouled'hommes, tous couronnés comme lui. Car il craignait de se trouverpauvre, indigent, de n'avoir pas à emmener avec lui une multituded'âmes sauvées, quand il quitterait la terre. De làces paroles : Il est plus utile pour votre bien que je demeure encore encette vie. (Philipp. I, 24.) De là encore, à la vue d'untribunal favorable, lorsque Festus (1) disait: Cet homme pouvait êtrerenvoyé absous, s'il n'eût point appelé à César(Act. XXVI, 32), de là, dis-je, la patience, avec laquelle il se

1 Ce n'est pas Festus, mais Agrippa qui dit ces paroles à Festus.

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laissa enchaîner, conduire avec mille autres prisonniers, descriminels; il ne rougit pas de partager leurs fers; il eut grand soin detous ceux qui faisaient la traversée avec lui; il était certesplein de confiance pour lui-même, il savait bien qu'il étaiten sûreté, et, tout chargé de chaînes, il parcourutun si grand espace de mer, avec autant de joie ques'il fût alléprendre possession d'un empire. En effet ce n'était pas une. récompensevulgaire qui l'attendait, mais la conversion de Rome. Cependant il ne dédaignapas ceux qui se trouvaient avec lui dans le vaisseau; il les rassura enleur racontant la vision qu'il avait eue, et qui leur apprenait que tousceux qui naviguaient avec lui seraient sauvés, grâce àlui. Ce qu'il disait, non pour se glorifier, mais pour les rendre docilesà sa parole. Voilà pourquoi Dieu permit que la mer fûtagitée, il voulait que par la résistance et aussi par lasoumission de ceux qui entendaient Paul , il voulait que , par tous lesmoyens, la grâce de l'Apôtre fût manifestée. Eneffet, il avait donné le conseil de ne pas s'embarquer, on ne l'écoutapas, et l'on courut les plus grands dangers; même dans ces circonstances,il ne se livra pas à la colère; au contraire il eut pourl'équipage la prévoyance d'un père pour ses enfants,et il fit tout pour les sauver tous.

Arrivé à Rome, quelle douceur ne montra-t-il pas dansses entretiens ! avec quelle fermeté libre il ferma la bouche auxincrédules ! Et il ne s'arrête pas à Rome, de là-il court en Espagne. Les dangers augmentaient sa confiance, son audaces'en accroissait, et non-seulement la sienne, mais celle de ses disciplesqui s'exaltait par son exemple. S'ils l'avaient vu hésiter, faiblir,peut-être eux aussi se seraient-ils intimidés, de mêmeen le voyant toujours animé d'un courage plus viril, toujours combattu,et toujours plus pressant, ils publiaient la parole en toute liberté.C'est ce qu'il déclare par ces paroles : Plusieurs de nos frères,se rassurant par mes liens, ont conçu une hardiesse nouvelle pourannoncer sans crainte la parole de Dieu. (Philipp. I, 14.) En effet, quandun général a du courage ce n'est pas seulement lorsqu'ilmassacre ou qu'il tue, c'est aussi lorsqu'il est blessé lui-mêmequ'il inspire une nouvelle audace aux soldats sous- ses ordres, il lesanime même plus en recevant qu'en faisant des blessures. Car ceuxqui le voient couvert de sang, plusieurs fois blessé, et cependanttenant toujours tête aux ennemis, toujours debout, en brave, l'épéeà la main, persistant dans l'attaque en dépit des douleursqu'il endure, ceux-là combattent de leur côté avecune valeur qui va grandissant toujours. C'est ce qui est arrivéà Paul. Quand on le voyait chargé de chaînes, prêcherl'Evangile dans sa prison, quand on le voyait, battu de verges, entreprendrela conversion de ceux qui le battaient, la généreuse hardiessecroissait chez ceux qui contemplaient ce spectacle. Aussi l'Apôtrene dit-il pas simplement : Se rassurant par mes liens, mais il ajoute :Ont conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer sans crainte la parolede Dieu, ce qui veut dire : Nos frères ont témoignéplus de hardiesse en ces jours que quand j'étais libre. Et lui-mêmealors conçut plus d'ardeur, ses ennemis le trouvèrent encoreplus impétueux, et le redoublement de ses persécutions nefut que le redoublement de son intrépidité et l'occasiond'une plus ferme assurance. On le mit dans les fers, il y brilla d'un éclatsi vif qu'il ébranla les fondements de sa prison, qu'il en ouvritles portes, qu'il convertit le geôlier, presque le juge lui-même,au point que ce juge lui dit : Il ne s'en faut guère que vous neme persuadiez d'être chrétien. (Act. XXVI, 28.) Autre preuve:il fut lapidé, et à son entrée dans cette ville quile lapidait, il la convertit. Tantôt les Juifs, tantôt lesAthéniens le citèrent pour le juger, et les juges devenaientses disciples, ses accusateurs se soumettaient à lui. De mêmeque le feu qui tombe sur des matériaux différents s'accroîttrouvant des aliments nouveaux dans la matière qu'il dévore,de même l'éloquence de Paul s'emparait des âmes et lestransformait; ses adversaires, pris par ses discours, servaient aussitôtd'aliment à ce feu spirituel, et, par leur moyen, l'Evangile serépandait et en gagnait d'autres. De là ses paroles : Jesuis enchaîné, mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée.( II Timoth. II, 9.) On l'obligeait à prendre la fuite, c'étaitune persécution, mais la persécution devenait en réalitéun apostolat, et ce qu'auraient pu faire des amis et des partisans du christianismes'opérait par ses ennemis mêmes; en ne permettant pas àl'Apôtre de rester fixé dans aucun pays, en chassant de toutesparts le médecin des âmes, en le forçant à circuler,ils faisaient, par leurs mauvais desseins, par leurs persécutions,que tous entendaient ses discours. On l'enchaîna de nouveau, on nefit qu'irriter l'ardeur des (365) disciples; en le bannissant on envoyaun maître aux peuples qui n'en avaient pas; en le citant devant untribunal plus auguste on ménagea en même temps à uneauguste cité un grand bienfait. Aussi le chagrin des Juifs s'exprimaitcontre les apôtres en ces mots: Que ferons-nous d ces hommes-ci?(Act. IV, 16.) Ce qui veut dire: Quand nous voulons les abattre nous lesrelevons. Ils le livrèrent au geôlier pour le garder étroitement,mais le geôlier fut lié plus étroitement encore parPaul. Ils l'envoyèrent avec des prisonniers enchaînéspour qu'il ne pût s'enfuir, Paul instruisit les prisonniers; ilsl'envoyèrent par mer afin que le voyage fût nécessairementplus court, et voilà un naufrage qui arrive et qui est une occasionde catéchiser l'équipage; ils le menacèrent de milleet mille supplices pour éteindre sa prédication, et sa prédicationse répandit davantage. Et ils répétaient ce qu'ilsavaient dit au sujet du Seigneur : Tuons-le, de peur que les Romains neviennent et ne ruinent notre ville et notre nation (Jean , XI, 48), etil arriva le contraire de ce qu'ils avaient voulu, ils le tuèrent,et ce fut pour cette raison que les Romains ruinèrent et leur nation,et leur ville, et ce qu'ils regardaient comme des obstacles servit de secoursà la prédication; de même pour la prédicationde Paul, tous leurs efforts pour retarder ses progrès n'aboutirentqu'à les seconder, qu'à élever l'Apôtre àune gloire inexprimable. Bénissons donc, pour tous ces bienfaits,le Dieu plein de sagesse et d'habileté, célébronsle bonheur de Paul par qui s'opérèrent ces merveilles, prionspour entrer, nous aussi, en partage des mêmes biens, par la grâceet par la bonté de Notre. Seigneur Jésus-Christ, par quiet avec qui appartient la gloire au Père et au Saint-Esprit, danstous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. C. PORTELETTE.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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