ARGUMENT DE LA PREMIÈRE ÉPITRE AUX CORINTHIENS M. JEANNIN
Corinthe, qui est aujourd'hui la première ville de la Grèce,était déjà, dans les temps antiques, combléede tous les avantages qui font l'agrément de la vie; elle avaitsurtout plus de richesses qu'aucune autre cité : aussi un auteurprofane lui a-t-il donné l'épithète d'aphneion, c'est-à-direriche (1). Elle est située sur l'isthme du Péloponèse,position qui lui assura toujours une grande prospérité commerciale.Cette ville était aussi remplie de rhéteurs et de philosophes,et l'un des sept sages en était citoyen. Je ne dis point ces chosespar ostentation, ni pour faire montre d'érudition (que sert-il desavoir ces choses ?) ; je les dis parce qu'elles se rapportent àmon sujet. Paul souffrit beaucoup dans cette ville ; Jésus-Christs'y montra à lui, et lui dit "Ne te tais point, mais parle, parcequ'un peuple nombreux m'appartient dans cette ville ". (Act. XVIII, 9,10.) L'apôtre y demeura deux ans. C'est là qu'un démonmaltraita les exorcistes juifs; c'est là que furent brûlésces livres de magie, en si grand nombre qu'on en évalua le prixà cinquante mille deniers. C'est là que Paul fut frappédevant le tribunal du proconsul Gallion (3).
Lorsque le démon vit que la vérité pénétraitdans cette grande et populeuse cité, dans cette ville égalementcélèbre et par son opulence et par sa sagesse, et qui étaitla capitale de la Grèce, depuis que la puissance de Sparte et d'Athènesétait tombée, dès que le démon; dis-je, vitque les Corinthiens recevaient la parole de Dieu avec un grand empressement,que fit-il ? Il divisa les esprits. Il n'ignorait pas qu'un royaume, mêmele plus fort, ne peut se soutenir s'il est divisé contre lui-même.Il avait pour l'aider dans ce piège qu'il s'agissait pour lui dedresser, l'opulence et la sagesse mondaine des habitants. Ceux-ci se divisèrentdonc en factions, et quelques individus, s'érigeant eux-mêmescomme chefs, se mirent à la tête de la multitude. Les unsse rangeaient derrière celui-ci, les autres derrière celui-là; la fortune donnait des disciples à l'un, le savoir en donnaità l'autre. Les nouveaux docteurs se vantaient même àleurs adeptes d'avoir à leur enseigner quelque chose de plus quel'Apôtre. C'est à cette prétention que l'Apôtrefait allusion, lorsqu'il dit : " Je n'ai pu vous parler comme àdes hommes spirituels ". (I Cor. III, 1.) Evidemment, si l'enseignementn'a pas été plus complet, c'est la faute de la faiblessedes Corinthiens et non de l'impuissance de Paul; c'est ce qu'il veut donnerà entendre par cette parole.. " Vous vous êtes enrichis sansnous". (I Cor. IV, 8.)
Ce n'était pas peu de chose que de déchirer l'Eglise ;rien ne pouvait être plus funeste. Ce n'était pas tout, unautre crime se commettait encore en cette ville : quelqu'un d'entre lesfrères
1 Aphneion te Korinthon,dit Homère, Iliade, B, v. 570. Et aprèslui Thucydide, I,13, remarque que Corinthe dut ce nom à son opulence,Ce passage d'Homère est cité par Strabon, liv. VIII.
2 Périandre.
3 Voir la préface.
entretenait un commerce criminel avec sa belle-mère, et, loind'en être humilié par la réprobation universelle, ilfaisait secte et savait inspirer à ses adeptes des sentiments d'orgueil.C'est ce qui fait dire à l'apôtre : " Et vous êtes encoreenflés d'orgueil, et vous n'avez pas au contraire étédans les pleurs ". (I Cor. V, 2.)
Quelques-uns, et c'étaient les moins mauvais, se laissaient entraînerpar la gourmandise, jusqu'à manger des viandes offertes aux idoles,allaient s'attabler dans les temples des faux dieux, et perdaient tout.D'autres avaient entre eux des contestations et des querelles d'argentqu'ils portaient devant les tribunaux du dehors. Il y en avait aussi quise promenaient pour se faire admirer parmi eux avec de longues chevelures: saint Paul veut qu'ils coupent cette parure qui ne convient qu'aux femmes.
Un autre abus grave existait : dans les églises, les riches mangeaientà part et ne partageaient point avec les pauvres. Les chrétiensde Corinthe avaient aussi le tort de tirer vanité des grâcesqu'ils recevaient du Saint-Esprit; il en résultait des jalousiestrès-pernicieuses à la concorde de l'Eglise. '
La doctrine touchant la résurrection était parmi eux assezchancelante. Quelques-uns ne croyaient que très-faiblement àla résurrection des corps, n'étant pas complètementaffranchis de la folie hellénique. La philosophie grecque produisaitcette incrédulité ainsi que tous les autres maux. Les sectesentre lesquelles ils se partageaient, étaient elles-mêmesun emprunt fait .à la philosophie. Car les philosophes étaientcontinuellement opposés,les uns aux aires; chacun d'eux, par unvain désir de réputation et de domination, combattait lesopinions des autres, et s'efforçait d'ajouter quelque chose auxdécouvertes antérieures.
Tels étaient aussi les chrétiens de Corinthe, parce qu'ilsvoulaient tout décider par la raison. Ils écrivirent àl'apôtre par l'intermédiaire de Fortrinat, de Stephanas etd'Achaïque, et ce fut aussi par le ministère de ceux-ci quePaul leur adressa son épître. Il ledit expressémentà la fin de cette épître, à propos de la questiondu mariage et de la virginité sur laquelle il avait étéconsulté par eux : " Quant aux choses dont vous m'avez écrit..." (I Cor. VII, 1). Pour lui il ne traite pas seulement dans sa lettre lessujets sur lesquels on lui avait écrit) mais d'autres encore quiconcernaient leurs défauts dont il était parfaitement instruit.
Il charge Timothée de porter son épître, parce qu'ilsait bien que quelque poids que sa lettre aurait, la présence deson disciple ne laisserait pas que d'y ajouter un appoint considérable.Comme ceux qui divisaient l'Eglise avaient honte de passer pour des gensque l'ambition faisait agir, ils imaginaient divers prétextes pourcacher la passion qui les travaillait; ainsi ils prétendaient queleur enseignement était plus parfait, et leur sagesse plus relevéeque celle des autres. C'est contre cette présomption que Paul s'élèvetout d'abord; il la regarde comme la racine d'où sortent les mauxet les divisions qu'il veut détruire, et il use d'une très-grandefranchise. Les Corinthiens étaient ses disciples plus que tous lesautres ; aussi leur dit-il : " Si je ne suis pas l'apôtre des autres,je suis du moins le vôtre; vous êtes le sceau de mon apostolat".(I Cor. IX, 2.) Cependant ils étaient plus faibles grue les autres.C'est pourquoi il dit: " Je ne vous ai pas parlé comme àdes hommes spirituels... je ne vous ai nourris que de lait et non de viandessolides, parce que vous n'en étiez pas alors capables; et àprésent même vous ne l'êtes pas encore ". (I Cor. III,1, 2.) Il ajoutât ces derniers mots pour qu'ils ne crussent pas quele reproche ne concernait que le passé. Au reste, il est vraisemblablequ'ils n'étaient pas tous corrompus, et même il y avait parmieux des saints. Paul le dorine à entendre, en disant : " Je me metspeu en peine d'être jugé par vous ", et en ajoutant : " J'aiproposé ces choses en ma personne ". (I Cor. IV, 3, 6.) Comme donctout le mal venait de l'orgueil et de la présomption de savoir plus.que les autres, il commence par couper cette racine, et débute ainsi.
Traduit par M. JEANNIN.
HOMÉLIE I
PAUL, APÔTRE DE JÉSUS-CHRIST, PAR LAVOCATION ET LA VÔLONTÉ DE DIEU, ET SOSTHÈNE , NOTREFRÈRE, À L'ÉGLISE DE DIEU QUI EST À CORINTHE,À CEUX QUI SONT SANCTIFIÉS EN JÉSUS-CHRIST, ET QUISONT APPELÉS À LA SAINTETÉ, ET À TOUS CEUXQUI, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, INVOQUENT LE NOM DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST,QUI EST LEUR SEIGNEUR COMME LE NÔTRE, GRÂCE ET PAIX , DE LAPART DE DIEU NOTRE PÈRE ET DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.(CHAP. I, VERS. 1-3.)
1. Voyez comme, dès le début, il abat l'orgueil et détruitpar la base toute l'estime qu'ils avaient d'eux-mêmes, en se disant" appelé ". Ce que je sais, dit-il, je ne l'ai pas inventé;je ne .1 'ai pas acquis par ma propre Sagesse; mais c'est quand je persécutaiset ravageais l'Èglise, que j'ai été appelé.D'où il suit que tout appartient à l'appelant, et que l'appelén'a d'autre mérite, pour ainsi dire, que d'avoir obéi. "Du Christ Jésus ". Votre maître, c'est le Christ ; et vousdonnez à des hommes le nom de maîtres de la science? " Parla volonté de Dieu ". Car c'est Dieu qui a voulu que vous fussiezainsi sauvés. En effet, nous n'avons rien fait, nous; mais nousavons été sauvés par la volonté de Dieu; ilnous a appelés parce qu'il l'a voulu , et non parce que nous enétions dignes.
Il. donne ensuite une nouvelle preuve de modestie, en mettant àson propre niveau un homme qui lui est bien inférieur : car il ya une grande distance entre Paul et Sosthène. Mais si, malgrécette grande distance, il égale à lui Sosthène, quepourront dire ceux qui méprisent leurs égaux? " A l'Eglisede Dieu". Non pas à l'Eglise d'un tel ou d'un tel, mais àcelle de Dieu. " Qui est à Corinthe ". Vous voyez comme àchaque expression il abat leur enflure, en ramenant sans cesse leur penséevers le ciel. Il appelle l'Eglise, Eglise de Dieu, pour montrer qu'elledoit être unie. En effet, si elle est de Dieu, elle est unie, elleest une, (300) non-seulement à Corinthe, mais par toute la terre.Car le nom de l'Eglise n'est pas un nom de division, mais d'union et d'harmonie." Aux " sanctifiés dans le Christ Jésus ". Encore le nomde Jésus, nulle part celui des hommes. Mais qu'est-ce que la sanctification? Le bain, la purification. Il leur rappelle leur propre impureté,dont il les a délivrés, et les engage à avoir d'humblessentiments d'eux-mêmes; car ce n'est point par leurs propres mérites,mais par la bonté de Dieu qu'ils ont été sanctifiés." Qui sont appelés saints ". Etre sauvés par la foi, leurdit-il; cela ne vient pas de vous vous n'êtes point venus les premiers,mais vous avez. été appelés; en sorte que ce peu mêmen'est point à vous tout entier. Et quand bien même vous Seriezvenus, étant sujets à d'innombrables misères, ce n'estpoint à vous qu'il faudrait en attribuer le mérite, maisà Dieu.
Voilà pourquoi, écrivant aux Ephésiens, il disait: " Vous avez été sauvés par la grâce, au "moyen de la foi , et cela ne vient pas de " vous ". (Ephés. II,8.) Votre foi ne,vous appartient pas tout entière ; car vous n'avezpoint prévenu, lorsque vous avez cru, mais vous avez étéappelés et vous avez obéi. " Avec tous ceux qui invoquentle nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Non pas le nom d'un telou d'un tel, mais " le nom de Jésus-Christ. En quelque lieu quece soit, de Jésus-Christ, leur Seigneur comme le nôtre ".En effet, bien que cette lettre ne s'adresse qu'aux Corinthiens, il mentionnepourtant tous les fidèles qui sont sur la terre, indiquant par làque sur toute la terre l'Eglise, quoique séparée par lesdistances, doit être une; à plus forte raison celle de Corinthe.Que si le lieu les sépare, le Seigneur, leur maître commun,les réunit; aussi, pour exprimer cette union, ajoute-t-il : " Enquelque lieu que ce soit, et leur Seigneur comme le nôtre ". En effet,l'unité de maître est bien plus efficace que l'unitéde lieu pour faire exister l'union. Car, comme ceux qui sont dans un mêmelieu sont cependant divisés, s'ils ont plusieurs maîtres opposésentre eux, et ne gagnent rien pour la concorde à être réunisdans le même endroit, vu que leurs maîtres leur prescriventdes choses différentes et les attirent à eux, " vous ne pouvez", est-il dit, " servir Dieu et Mammon " ; de même ceux qui sontdans des lieux différents, s'ils n'ont pas des maîtres différents,mais un seul et même maître, ne perdent rien pour la concordeà la diversité des lieux, puisqu'un même maîtreles réunit. Je ne dis donc pas, insinue-t-il, que, vous Corinthiens,vous ne devez être unis qu'aux Corinthiens, mais à tous lesfidèles qui sont sur toute la terre, puisque,vous avez un maîtrecommun. Voilà pourquoi il répète : " Notre ". Caraprès avoir dit : " Le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ"; pour ne pas avoir l'air de séparer, aux yeux des insensés,il ajoute:. " Notre maître et le leur". Et pour rendre plus clairce que j'avance, je lirai le texte comme le sens l'exige : Paul et Sosthène,à l'Eglise de Dieu qui est à Corinthe, et à tous ceuxqui invoquent le nom du Seigneur notre maître et le leur en toutlieu, soit à Rome, soit partout ailleurs : " Grâce et paixsoit avec " vous de la part de Dieu notre Père et du " SeigneurJésus-Christ ". Ou, encore une fois, comme je crois plus exact :Paul et Sosthène à ceux qui sont sanctifiés àCorinthe, qui sont appelés saints, avec tous ceux qui invoquenten tout lieu le nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur d'eux.et de nous.C'est-à-dire Grâce à vous, et paix à. vous quiavez été sanctifiés et appelés à Corinthe;et non-seulement à vous, mais avec tous ceux qui en tout lieu invoquentle nom de Jésus-Christ notre maître et le leur. Que si lapaix vient de la grâce, pourquoi vous enorgueillissez-vous? pourquoivous enflez-vous, puisque vous êtes sauvés par la grâce?Si vous êtes en paix avec Dieu, pourquoi vous livrez-vous àd'autres? C'est créer la dissidence. Qu'est-ce, en effet, d'êtreen paix et en grâce avec celui-ci et avec celui-là? Moi, jedemande que ces deux choses vous viennent de Dieu, et de lui et pour lui;car elles ne seraient pas solides, si elles ne recevaient l'influence céleste: et si elles ne sont pas pour lui, elles sont sans profit pour nous. Eneffet, il ne nous sert de rien d'être en paix avec tout le mondé,si nous sommes en guerre avec Dieu; comme nous ne souffrirons point d'avoirtout le monde contre nous, si nous sommes en paix avec Dieu. Et encore,il ne nous servira de rien d'être célébrés partous les hommes, si nous offensons Dieu; comme il sera sans danger pournous d'être repoussés et haïs de tous, si Dieu nous accueilleet nous aime.: car la vraie grâce, la vraie paix, vient de Dieu.En effet, celui qui possède la grâce qui vient de Dieu, fût-ilaccablé de maux, ne (301) craint personne, non-seulement aucun homme,mais pas même le diable; celui, au contraire, qui offense Dieu, parût-il-êtreen sécurité, se défie de tout le monde. Car la naturehumaine est inconstante : non-seulement des amis et des frères,mais souvent des pères, changeant de sentiments pour le plus légermotif, ont rejeté celui qu'ils avaient engendré, qu'ils avaientprocréé, et cela plus cruellement que ne l'eut fait toutennemi; de même des fils ont rejeté leurs pères. Songez-ybien.
2. David trouva grâce devant Dieu, Absalon trouva grâcedevant les hommes : vous savez quelle fut la, fin de l'un et de l'autre,et lequel fut le plus glorieux. Abraham trouva grâce devant Dieu,et Pharaon devant les hommes car pour plaire à celui-ci, ils luilivrèrent la femme du juste. Chacun sait lequel fut le plus illustre,lequel fut heureux. Mais pourquoi parler des justes? Les Israélitestrouvèrent grâce devant Dieu, et étaient haïsdes Egyptiens; et cependant ils triomphèrent de ceux qui les haïssaient,et cela de la manière éclatante que fous connaissez. Portonsdonc tous nos soins sur ce point : que l'esclave même désiretrouver grâce devant Dieu plutôt que devant son maître;que la femme cherche à plaire à son Sauveur plutôtqu'à son époux; que le soldat recherche la bienveillanced'en-haut avant celle de son roi et de son chef; c'est le moyen de deveniraimable, même aux yeux des hommes. Mais comment trouvera-t-on grâcedevant Dieu? Par quel moyen, sinon par l'humilité? " Dieu ", est-ildit, " résiste aux superbes et accorde sa grâce aux " humbles" (Prov. III, 34); et encore : " Un esprit contrit est un sacrifice auSeigneur, et à Dieu ne rejettera point un coeur humilié ".(Ps. L, 19.) Si l'humilité est si agréable aux yeux des hommes,beaucoup plus. l'est-elle devant Dieu. C'est par là que les gentilsont trouvé grâce, c'est par là que les Juifs sont déchusde la grâce - " Car ils ne se sont point " soumis~à la justicede Dieu ". (Rom. X, 3.) L'homme humble est doux et gracieux pour tous :il vit dans une paix continuelle et n'a aucune guerre à soutenir.Qu'on l'injurie, qu'on l'outrage, qu'on lui dise ce qu'on voudra, il setaira, il supportera tout avec douceur, et se tiendra devant les hommeset devant Dieu dans une paix qu'on ne saurait exprimer. Au fond, les commandementsde Dieu se résument en un seul mot : avoir la paix avec les hommes,et notre vie est réglée si nous vivons en paix les uns avecles autres. Pour Dieu, personne ne peut lui faire tort; sa nature est indestructibleet bien au-dessus de toute atteinte.
Rien ne rend un chrétien admirable comme l'humilité. EcoutezAbraham dire : " Je suis terre et cendre " (Gen. XVIII, 27), et Dieu déclareque " Moïse fut le plus doux des hommes ". En effet, rien de plushumble que Moïse qui, placé à la tête d'un sigrand peuple, après avoir submergé dans la mer, comme unessaim de mouches, le roi et toute l'armée des Egyptiens, aprèsavoir fait tant de prodiges en Egypte, sur la tuer Rouge et dans le désert,et avoir obtenu un si grand témoignage, ne se regardait cependantque comme un homme du commun. Le gendre était plus humble que lebeau-père, et il reçut son conseil. Il ne s'offensa pas,il ne dit point : Qu'est-ce que ceci? Après tant et de si glorieuseschoses, tu viens nous donner des conseils? Ce que font pourtant bien desgens qui dédaignent même le meilleur avis, à raisonde l'humble apparence de celui qui le donne. Ainsi n'agit point Moïse,qui se réglait en tout par l'humilité. C'est parce qu'ilétait réellement humble.qu'il méprisa la cour desrois car l'humilité purifie et élève l'âme.Quelle grandeur d'esprit et de coepr ne fallait-il pas pour mépriserle palais et la table d'un roi ? Chez les Egyptiens, les rois étaienthonorés comme dès dieux, et jouissaient de trésorsimmenses. Et cependant quittant tout cela, rejetant même le sceptrede l'Egypte, il court aux captifs, aux opprimés, à ceux quise consument dans le travail de l'argile et de la brique, que les esclavesdu roi avaient en horreur [il nous le dit lui-même : les Egyptiensles avaient en abomination] (Exod. t, 43); il accourt à eux et lespréfère à leurs maîtres. Il est donc évidentque cet homme humble est grand et magnanime. Car l'arrogance est le propre(est le produit) d'un esprit bas et d'un coeur sans générosité,tandis que la douceur provient d'une grande intelligence et d'une âmeélevée.
3. Eclaircissons, si vous le voulez, ces deux points par dèsexemples. Dites-moi : Qui fut plus grand qu'Abraham? Et c'est cependantlui qui disait: " Je suis terre et cendre " (Gen. XVIII, 27) ; c'est luiqui disait : " Qu'il n'y ait pas de débat entre vous et moi ". (Gen.XIII, 8,) Néanmoins cet honnie si humble dédaigna (302) lebutin fait sur les Perses et les trophées remportés sur lesbarbares, et cela, par élévation et grandeur d'âme.Car l'homme sincèrement humble est seul grand, et non le flatteur,ni celui qui parle par ironie. Autre chose est la grandeur d'âme,autre chose l'orgueil insensé; et ceci en est la preuve.
En effet, si quelqu'un prenant l'argile pour de l'argile, la méprise;et si un autre l'admire et l'estime comme de l'or, lequel des deux seragrand ? N'est-ce pas celui qui refuse son estime à de l'argile ?Lequel sera bas. et vil ? N'est-ce pas celui qui l'admire et y attacheun grand prix? De là concluez que celui qui se dit terre et poussièreest grand , bien qu'il parle par humilité ; et que celui qui nese croit pas terré et poussière, mais s'estime et a une hauteopinion de lui-même, est abject, puisqu'il attache un grand prixà des choses viles. D'où il suit que c'était par unsentiment très-élevé que le patriarche prononçaitcette parole : " Je suis terre et poussière "; par grandeur, etnon par orgueil. Car de même que pour le corps autre chose est lasanté et l'embonpoint, autre chose l'inflammation, bien que l'uneet l'autre produisent une certaine proéminence dans la chair, maismaladive dans un cas et saine dans l'autre : ainsi autre chose est l'orgueilqui est une inflammation, autre chose est l'élévation quiest la bonne santé.
De plus, un homme peut être grand par la taille de son corps;un autre, petit de stature, peut se rehausser au moyen de cothurnes; dites-moi,lequel des deux appellerons-nous grand ? N'est-il pas évident quece sera celui qui est grand par lui-même? Car l'autre a recours àdes moyens artificiels, et n'est devenu grand qu'en montant sur des objetsbas : ressource de bien des hommes, qui se hissent sur les richesses etsur la gloire, ce qui ne fait point l'élévation. L'hommevraiment grand est celui qui n'a pas besoin de ces choses, mais les méprisetoutes, parce qu'il a en lui-même sa propre grandeur. Soyons donchumbles, pour devenir grands : " Car celui qui s'humilie, sera exalté". (Matth. XXIII, 12.) Et ce ne sera pas l'orgueilleux , qui est le plusvil des hommes; la bulle s'enfle, mais cette enflure n'a rien de solide.Voilà pourquoi nous appelons les orgueilleux, enflés. L'hommemodeste, même au sein des grandeurs , n'a point haute opinion delui-même , parce qu'il connaît son néant; mais l'hommebas s'enorgueillit, même dans les petites choses. Acquéronsdonc la grandeur par l'humilité; considérons la nature deschoses humaines, afin d'allumer en nous le désir des choses àvenir. Car l'humilité ne peut s'obtenir que par l'amour des chosesdivines et le mépris des choses présentes. De mêmeque celui qui doit un jour monter sur le trône , dédaigneles lion rieurs. vulgaires qu'on peut lui offrir en échange de lapourpre ; ainsi nous devons prendre en pitié tous les biens présents,si nous aspirons à la royauté céleste. Ne voyez-vouspas que les enfants, quand ils jouent au soldat, quand ils se rangent enbataille, se font précéder de héraults et de licteurs,et que l'un d'eux, placé au centre, remplit le rôle de général?Et tout cela ne vous semble-t-il pas bien puéril? Telles, et plusmisérables encore, sont les choses humaines , qui sont aujourd'huiet demain ne seront plus. Elevons-nous donc au-dessus d'elles, et, noncontents de ne pas les désirer, rougissons quand on nous les offre.Ainsi, en dépouillant toute affection terrestre, nous acquerronsl'amour divin et nous jouirons de la gloire immortelle. Puissions-noustous l'obtenir par la grâce et la boulé de Notre: SeigneurJésus-Christ, avec qui la gloire, l'empire, l'honneur, appartiennentau Père en union avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, etdans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE II
JE RENDS GRACES SANS CESSE A MON DIEU POUR VOUS,A RAISON DE LA GRACE DE DIEU QUI VOUS A ÉTÉ ACCORDÉEDANS LE CHRIST JÉSUS, PARCE QUE VOUS AVEZ ÉTÉ ENRICHISEN LUI EN TOUTES CHOSES. (CHAP. I, 4, JUSQU'AU VERS. 9.)
Ce qu'il engage les autres à faire, en disant " Que vos prièresmontent vers Dieu en actions de grâce ", il le faisait lui-même,nous apprenant à commencer toujours par des paroles de ce genre,et à rendre grâces à Dieu avant tout. Car rien n'estplus agréable à Dieu que de nous voir reconnaissants pournous-mêmes et pour les autres; Aussi est-ce la première penséequ'il met en tête de presque toutes ses lettres; mais ici c'étaitencore plus nécessaire qu'ailleurs. En effet, celui qui remerciesent le bienfait qu'il a reçu, et rend grâce pour grâce.Mais la grâce n'est point une dette, ni un retour, ni une récompense: ce qu'il fallait dire partout, mais surtout aux Corinthiens, qui s'attachaientavidement à ceux qui déchiraient l'Eglise. " A mon Dieu ".Dans l'abondance de son amour, il s'empare, pour ainsi dire, du bien commun,et se J'approprie : Ainsi avaient coutume de faire les prophètes: " Dieu, mon Dieu " ; et il les exhorte à adopter ce langage. Eneffet, celui qui le tient se dégage de toutes les choses humaines,et va vers celui qu'il invoque avec une grande affection: C'est proprementle langage de l'homme qui s'élève des choses d'ici-bas versDieu, le préfère à tout et partout, te remercie perpétuellementnon-seulement de la grâce qui lui a déjà étédonnée, mais encore du bien qui a pu s'ensuivre, et lui en rendégalement gloire. Voilà pourquoi il ne dit pas simplement: " Je rends grâces ", mais : " Je rends grâces toujours pourvous", leur apprenant par là à toujours rendre grâces,mais à Dieu seul.
" A raison de la grâce de Dieu ". Voyez-vous comme il les redresseen tout sens? Car qui dit grâce ne parle pas d'oeuvres, et qui ditoeuvres ne parle pas de grâce. Si donc c'est de grâce qu'ils'agit, pourquoi vous enorgueillissez-vous? De quoi vous enflez vous? "Qui vous a été donnée ". Et par qui ?Est-ce par moiou par un autre apôtre? Nullement, mais par Jésus-Christ;car c'est là le sens de ces mots : " Dans le Christ Jésus". Voyez comme il dit trouvent " dans " au lieu de " par " ; l'un n'a doncpas moins de force que l'autre. " Parce que vous avez étéenrichis en tout ". Encore une fois, par qui? " En lui ", ajoute-t-il.Et vous n'avez pas simplement été enrichis, mais enrichis" en tout ". Si donc il y a richesse, et richesse de Dieu, et en tout,et par le Fils unique, voyez quel ineffable trésor ! " En touteparole et en toute science " ; en toute parole non du dehors, mais de Dieu.Car il y a une science sans parole et une parole sans science; beaucoupen effet ont la connaissance, mais n'ont point la parole, comme les hommessans lettres, par exemple, qui ne peuvent exprimer clairement ce qu'ilsont dans l'esprit. Vous n'êtes point de ce (364) nombre, dit-il,car vous pouvez penser et parler.
" Comme le témoignage du Christ a été confirméen vous ". Tout en ne paraissant occupé que de louanges et d'actionsde grâces, il ne laisse pas que de leur adresser d'assez vives remontrances.Ce n'est point, leur dit-il, par la philosophie du dehors, ni par la sciencedu dehors, mais par la grâce de Dieu, par ses richesses, sa science,.et la parole qui vous a été donnée de sa part, quevous avez pu recevoir les enseignements de la vérité et êtreconfirmés dans le témoignage du Seigneur, c'est-à-dire,dans la prédication. Car vous avez eu beaucoup de signes, beaucoupde miracles, une grâce ineffable pour recevoir la prédication.Si donc vous avez été confirmés par les signes etpar la grâce, pourquoi chancelez-vous? Ce langage est tout àla fois celui du reproche et de la prévenance. " En sorte que rienne vous manque en aucune grâce ". Ici une grave question se présente: A savoir comment des hommes enrichis en toute parole, en sorte que rienne leur manque en aucune grâce, peuvent être charnels ? Cars'ils étaient tels au commencement, ils le sont beaucoup plus maintenant.Comment donc les appelle-t-il charnels? " Je n'ai pas pu ", leur dit-il," vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme àdes hommes charnels ". (I Cor. III, 1.) Que répondre à cela?C'est qu'ayant cru dès le commencement, et ayant reçu desgrâces de toutes sortes, pour lesquelles ils avaient d'abord un.grand zèle, ils sont ensuite relâchés; ou, si ce n'estpas cela, il faut dire que ces divers passages ne s'adressent pas àtous, mais qu'il y en a pour ceux qui étaient dignes de blâme,et d'autres pour ceux qui étaient dignes de louanges. La preuvequ'ils avaient encore des grâces, est dans ces mots : " L'un a ledon de la louange, l'autre celui de la révélation, l'autrecelui des langues, l'autre celui de l'interprétation; que tout soitpour l'édification " (I Cor. XIV, 26) ; et encore : " Que deux outrois prophètes parlent ". On peut aussi répondre que l'apôtrea suivi l'usage commun qui consiste à donner le nom du tout àla plus grande partie. De plus, je pense qu'il fait ici allusion àlui-même, aux signes qu'il leur a fait voir. Selon ce qu'il leurdit dans sa seconde épître: " Les signes de l'apôtrese sont produits au milieu de vous en toute patience " ; et encore : "Qu'avez-vous eu de moins que les autres églises? " (II Cor. XII,12, 13.) Ou, comme je le disais, il rappelle ses propres actions, ou ils'adresse à ceux qui étaient encore dignes de louange. Caril y avait encore à Corinthe beaucoup de saints qui s'étaientvoués au ministère des saints, et devinrent les premiersde l'Achaïe, comme il l'indique à la fin de sa lettre (1).
Au reste les éloges, quand même ils ne seraient pas entièrementconformes à la vérité, s'emploient cependant avecprudence, pour préparer la voie au discours. Car, dire dèsl'abord des choses désagréables, c'est se fermer pour lereste l'oreille des faibles,, si en effet les auditeurs sont des égaux,.ils s'irriteront; s'ils sont de beaucoup inférieurs, ils s'attristeront.Pour éviter ces inconvénients, l'apôtre place -au débutune sorte d'éloges. Au fond ce n'est point leur éloge, maiscelui de la grâce de Dieu; car si leurs péchés ontété remis, s'ils ont été justifiés,c'est l'effet du don d'en-haut. C'est pourquoi il insiste sur les preuvesde la bonté de Dieu, afin de mieux guérir leur maladie.
" Attendant la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ". Pourquoi vous agiter, leur dit-il , pourquoi vous troubler , parce queJésus-Christ n'est pas là? Il y est, et son jour est proche.Voyez comme il est sage! Comment, après les avoir détachésdes choses humaines, il les épouvante en leur rappelant le terribletribunal, et en leur montrant qu'il ne suffit pas de bien commencer, maisqu'il faut aussi bien finir. Car après tant de grâces et tantde vertus, il est besoin de se souvenir de ce jour suprême, et pourarriver heureusement au terme, bien des travaux sont nécessaires.
2. Il emploie le mot de révélation pour montrer que, quoiqueencore invisible, elle existe pourtant, qu'elle est présente, etqu'elle aura lieu un jour. Il faut donc de la patience; et c'est pour vousaffermir que vous avez reçu des prodiges. " Qui vous conserverafermes et irréprochables jusques à la fin ". Ici il sembleles flatter ; en réalité cependant, ce n'est point une flatterie;car il sait bien les toucher sensiblement, comme quand il leur dit: " Quelques-unsse sont enflés, comme si je ne devais point venir parmi vous ".Et encore , " Que voulez-vous? Que j'aille à vous
1. Ch. XVI, 15.
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avec la verge, ou en esprit de charité et de mansuétude?"(I Cor. IV, 18-21.) Et encore " Cherchez-vous à mettre àl'épreuve le Christ qui parle en moi?" (II Cor. XIII, 3.) Du reste,il les accuse implicitement quand il emploie ces termes : "Il vous confirmera", et celui-ci: " Irréprochables ", puisqu'il fait voir par làqu'ils sont encore flottants et non exempts de péché. Maisconsidérez comme il les rattache sans cesse au nom du Christ, nefaisant mention d'aucun homme, d'aucun apôtre, d'aucun maître,mais toujours de ce bien-aimé, dans le but, dirait-on; de les guérird'une sorte d'ivresse. En effet, dans aucune autre de ses épîtres,on ne voit tant de fois paraître le nom du Christ; ici on le litplusieurs fois en quelques versets, et il forme en quelque sorte tout lepréambule. Relisez en effet dès le commencement: " Paul,appelé apôtre de Jésus-Christ, c à ceux quisont sanctifiés en Jésus-Christ, qui invoquent le nom deNotre-Seigneur Jésus-Christ ; grâce et paix à vousde la part de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Je remercie mon Dieu de la grâce qui vous a été accordéedans le Christ Jésus comme le témoignage de Jésus-Christa été confirmé en vous : attendant la révélationde Notre-Seigneur Jésus-Christ : qui vous rendra fermes et irrépréhensiblesau jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ: Il est fidèle, leDieu par qui vous avez été appelés en sociétéde Jésus-Christ son Fils, Notre-Seigneur. Je vous supplie par lenom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Voyez-vous cette insistanceà répéter le nom de Jésus-Christ? Les moinsintelligents peuvent comprendre clairement qu'il n'agit point ici sansraison et au hasard, mais que, par la répétition de ce beaunom, il cherche à guérir leur enflure et à les purgerdu poison de la maladie.
" Il est fidèle, le Dieu par qui. vous avez étéappelés en société de son Fils ". Oh ! quelle grandechose il exprime là ! Quel don magnitique ! Vous avez étéappelés en société du Fils unique, et vous vous livrezà des hommes ! Quelle misère est plus grande que la vôtre! Et comment avez-vous été appelés? Par le Père.Comme souvent, en parlant du Fils, il avait dit " par lui " et " en lui", de peur qu'ils ne crussent que le Père lui était inférieur,c'est le Père qu'il mentionne ici. Ce n'est point, dit-il, par untel ou par un tel, mais par le Père que vous avez étéappelés, par lui que vous avez été enrichis. Encoreune fois, vous avez été appelés, vous n'êtespoint venus de vous-mêmes. Mais que veut dire ceci : " En sociétéde son Fils? " Ecoutez-le s'expliquant plus clairement ailleurs : " Sinous persévérons, nous régnerons ensemble; " si nousmourons ensemble, nous vivrons ensemble ". (II Tim. LXXV, 12. ) Ensuitecomme il a avancé une grande chose, il en donne une preuve certaine,irréfragable, en disant : " Dieu est fidèle ", c'est-à-direvrai. Or, si Dieu est vrai, il tiendra sa promesse, et il nous a promisde nous associer à son Fils unique; c'est même pour cela qu'ilnous a appelés; et ses dons et ses grâces sont sans repentir,aussi bien que sa vocation. Et il place tout cela au début de sondiscours, de peur que des reproches trop vifs ne les jettent dans le désespoir.Car tout ce que Dieu a dit s'accomplira, à moins que nous ne soyonsabsolument rebelles, comme les Juifs qui, étant appelés,refusèrent les biens offerts.
Et ceci n'était point imputable à Celui qui les avaitappelés, mais à leur ingratitude: car lui voulait réellementdonner; eux, en ne voulant point accepter , se perdirent eux-mêmes.S'il les eût appelés à quelque chose de difficile etde pénible, encore qu'ils eussent été inexcusablesde s'y refuser, du moins auraient-ils eu quelque prétexte. Maisquand ils sont appelés à la purification, à la justice,à la sanctification, à la rédemption, à lagrâce, au don, à des biens tout prêts que l'oeil n'apas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et que c'est un Dieu qui les appelleet qui les appelle par lui : Quel pardon peuvent-ils espérer, s'ilsn'accourent avec empressement? Qu'on se garde donc d'accuser Dieu d'infidéliténe vient pas de lui, mais de ceux qui résistent. On d ira peut-être: Il fallait les amener malgré eux. Non certes : Dieu ne force personne,il n'impose aucune nécessité. Amène-t-on , malgréeux et enchaînés, ceux qu'on invite aux honneurs, aux couronnes,aux festins, aux solennités? Jamais; ce serait leur faire injure.Il envoie malgré eux les réprouvés en enfer; il n'appelleau royaume que des hommes de bonne volonté; il précipitedans le feu les victimes liées et hurlant de désespoir; maisil agit autrement avec ceux qu'il appelle à ses biens infinis ;car il rendrait ces biens odieux, s'ils n'étaient de telle naturequ'on coure à (306) eux avec un empressement volontaire et une vivereconnaissance.
3. Mais pourquoi, direz-vous, tous ne les acceptent-ils pas? A causede leur infirmité propre. Mais pourquoi ne guérit-il pascette infirmité? Eh ! quel moyen fallait-il employer, dites-moi? N'a-t-il pas fait la création pour manifester sa boutéet sa puissance? " Les cieux ", est-il dit, " racontent la gloire de Dieu". (Ps. XVIII, 2.) N'a-t-il pas envoyé des prophètes? N'a-t-ilpas appelé, prodigué les hommes? N'a-t-il pas fait des prodiges?N'a-t-il pas donné la loi écrite et naturelle? N'a-t-il pasenvoyé son Fils? N'a-t-il pas envoyé des apôtres? N'a-t-ilpas opéré des signes? N'a-t-il pas menacé de l'enfer?N'a-t-il pas promis son royaume? Ne fait-il pas chaque jour lever son soleil?N'a-t-il pas rendu ses commandements si doux, si faciles, qu'un grand nombreles dépassent par la force de leur sagesse ? " Qu'ai-je dûfaire à ma vigne, que je n'aie pas fait? " (Isa. V, 4.)
Mais pourquoi , ajoutera-t-on , ne pas nous rendre la science et lavertu naturelles? Qui dit cela? Est-ce le grec où le chrétien?Tous les deux, mais sans porter sur le même point: car l'un réclamepour la science; l'autre pour la conduite de la vie. Répondons d'abordà celui qui est des nôtres : car je m'intéresse moinsà ceux du dehors qu'aux membres de notre famille. Que dit donc lechrétien ? Qu'il fallait nous donner la science de la vertu. Ilnous l'a donnée : autrement, comment connaîtrions-nous cequ'il faut faire et ce qu'il faut éviter? D'où viennent leslois et les tribunaux? Mais c'est la pratique même, et pas seulementla science, qu'il devait nous donner. Auriez-vous méritéune récompense, si Dieu avait tout fait? Dites-moi : si le grecet vous commettez le même péché, serez-vous punis dela même manière ? Non certainement : Car vous avez la libertéqui procède de la science. Dites-moi. encore : Si quelqu'un vousdisait que le grec et vous recueillerez le même fruit (le votre science, ne vous fâcherez-vous pas? J'en suis convaincu : Car vous direzque le grec pouvant trouver la science de lui-même , ne l'a pas voulu.Et s'il s'avisait de dire que Dieu devait nous donner la science naturellement,ne ririez-vous pas et ne lui diriez-vous pas: Pourquoi n'as-tu pas cherché?Pourquoi n'as-tu pas fait les mêmes efforts que moi ? Plein d'unegrande confiance , vous ajouteriez : Qu'il est d'une extrême folied'accuser Dieu de n'avoir pas rendu la science naturelle. Et vous diriezcela, parce que chez vous la science est saine et en bon état. Sivotre vie eût été aussi bien réglée,vous n'auriez pas posé la question. Mais parce que vous êtessans énergie pour la vertu, vous tenez ce lamage insensé.Pourquoi fallait-il que le bien se fit nécessairement ? Les animauxprivés de raison auraient donc été nos émulesen vertu? Car quelques-uns même l'emportent sur nous en tempérance.
J'aimerais mieux, dirait-on, être bon par nécessitéet ne recevoir aucune récompense, que d'être méchantpar volonté et être condamné à des châtimentset à des supplices. Etre, vertueux par nécessité,est chose impossible. Si vous ignorez ce qu'il faut faire, dites-le, etnous vous répondrons ce qu'il faudra ; mais si vous savez que lelibertinage est mauvais, pourquoi n'évitez-vous pas le mal ? Jene puis pas, dites-vous. Mais d'autres qui ont fait de bien plus grandeschoses vous accuseront, et vous réduiront au silence par la surabondancede leur vertu. Peut-être ayant une femme, vous n'êtes pas chaste;et d'autres n'ayant pas de femmes, gardent une chasteté parfaite.Comment vous justifierez. vous de ne remplir point la stricte mesure, quandd'autres s'élancent. bien au delà?-thon tempéramentn'est pas te même, direz-vous, ni ma volonté non plus. C'estparce que vous ne le voulez pas, et non parce que vous ne le pouvez pas; car je vous démontre que tous sont capables de vertu. En effet,ce que quelqu'un ne peut pas faire, il ne le fera pas même sous l'influencede la nécessité ; et si celui qui n'agit pas peut agir sousla pression de la nécessité, ce n'est plus par volontéqu'il agit. Par exemple : voler et s'élever vers le ciel est choseabsolument impossible à quiconque a un corps. Eh bien ! si un roiordonnait de voler sous peine de mort, en disant: L'homme qui ne voleralas sera massacré, ou jeté au feu, ou subira tout autre;supplice de ce genre;pourrait-on obéir ? Evidemment non ; car notrenature ne saurait s'y prêter. Mais si le prince faisait les mêmesordonnances à propos de la chasteté, en décrétant,et avec justice, que tout libertin sera puni, brûlé, flagellé,torturé de mille manières; n'y en aurait-il pas un grandnombre qui se soumettraient à l'édit? Non, direz-vous peut-être;car il y a déjà (307) une loi qui défend l'adultère,et tous ne s'y soumettent pas. Mais c'est parce qu'ils espèrentn'être pas connus, et non parce qu'ils n'ont que de faibles raisonsde craindre; car si le législateur et le juge étaient présentsau moment où ils vont commettre le mal, la crainte pourrait bienleur en ôter jusqu'au désir. Supposons même un châtimentmoins grave, par exemple, la séparation d'une femme aiméeet la prison : le libertin saurait bien se résigner sans trop depeine.
Gardons-nous donc de dire que l'homme est bon ou mauvais par nature: Car si cela était, le bon né pourrait jamais devenir méchant,ni le méchant devenir bon. Et pourtant nous voyons des changementsrapides, soit du bien au mal, soit du mal au bien. Et nous ne voyons passeulement cela dans les Ecritures où, par exemple , les publicainsdeviennent apôtres et les disciples traîtres, où lesfemmes publiques deviennent chastes, où les larrons se convertissent,où les mages se prosternent en adoration, où les impies passentà des sentiments de piété, et cela tant dans le Nouveauque dans l'Ancien Testament ; mais chaque jour de tels faits arrivent sousnos yeux. Or si tout cela était naturel, aucun changement n'auraitlieu. Etant passibles par nature, pouvons-nous par aucun effort devenirimpassibles? Ce qui est par nature, ne cessera jamais d'être tel.Jamais personne n'a pu passer du besoin de dormir à la facultéde ne pas dormir, ni de la corruption à l'incorruptibilité,ni s'affranchir du besoin de manger au point de n'avoir plus faim. Aussices nécessités ne sont point des crimes, et nous ne nousles reprochons jamais. Jamais personne n'a dit, en manière de blâme: O être passible ! ô être sujet à la corruption! Mais nous reprochons ladultère , la fornication ou d'autres semblablesactions à ceux qui les commettent, et nous les traduisons, devantles juges pour être accusés et punis, ou honorés pourdes faits contraires.
Quand donc, d'après la conduite que nous tenons les uns enversles autres, d'après les jugements que nous subissons, les lois quenous établissons, les reproches que notre conscience nous adressemême quand personne ne nous accuse, d'après ce fait que lanégligence nous rend pires et la crainte meilleurs, et que nousen voyons d'autres se corriger et parvenir au faîte de la sagesse;quand , dis-je , d'après tout cela, il nous est démontréqu'il dépend de nous de faire le bien, pourquoi nous tromper nous-mêmespar de vaines excuses et de misérables prétextes , qui non-seulementne nous obtiennent pas le pardon , mais nous préparent d'intolérablessupplices , tandis que nous devrions avoir sans cesse devant les yeux lejour terrible, pratiquer la vertu et en récompense de légerstravaux, recevoir des couronnes immortelles? Car ces raisonnements ne nousserviront à rien; ceux de nos frères qui auront menéune conduite opposée, condamneront tous les pécheurs : lemiséricordieux, l'homme dur; le bon, le méchant; l'humble,l'orgueilleux ; le bienveillant, l'envieux ; le sage , l'ambitieux de vainegloire ; le fervent , le lâche ; le chaste, le libertin. C'est ainsique Dieu portera son jugement et formera deux ordres , dont l'un recevrades éloges et l'autre sera livré au supplice. Ah ! qu'aucunde ceux qui sont ici présents ne se trouve parmi ceux qu'attendentle châtiment et l'ignominie; mais bien au nombre des couronnés,destinés au royaume céleste ! Puissions-nous tous avoir cebonheur par la, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, en union avec le Père et le Saint-Esprit,la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE III
OR, JE VOUS SUPPLIE, MES FRÈRES , PAR LENOM DE JÉSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR, D'AVOIR TOUS UN MÊME LANGAGE,ET DE NE POINT SOUFFRIR DE SCHISMES PARMI VOUS, MAIS D'ÊTRE TOUSUNIS PARFAITEMENT DANS UN MÊME ESPRIT ET UN MÊME SENTIMENT.(VERS. 10, JUSQU'À 17.)
1. Les reproches, comme je vous l'ai toujours dit, doivent venir doucement,peu à peu; et c'est ce que Paul fait ici. Sur le point d'aborderun sujet plein de périls et capable de renverser l'Églisede fond en comble, il adoucit son langage. Il dit qu'il les supplie, maisqu'il les supplie par le Christ: comme s'il ne se sentait pas capable deles prier et de les persuader par lui-même. Qu'est-ce que cela :" Je vous supplie par le Christ? " Je prends le Christ pour auxiliaire,j'invoque le secours de son nom, de ce nom injurié et déshonoré.Paroles pleines d'à-propos, pour ne pas les pousser à l'insolence: car le péché rend insolent. Si, en effet, vous commencezpar de violents reproches, vous ferez des rebelles et des impudents; sivous grondez doucement, vous verrez le coupable incliner la tète.Garder le silence et baisser les yeux, c'est ce que Paul va faire, et,en attendant, il exhorte au nom du Christ. Et à quoi exhorte-t-il?" A avoir tous le même langage et à ne pas souffrir de schismesparmi vous ". Le sens énergique du mot schisme et le blâmequ'implique ce terme, étaient bien propres à les blesserau vif. Car il n'y avait pas beaucoup de parties entières ; maisl'imité même avait péri. En effet, si c'étaientdes Eglises saines et entières, il y avait au moins beaucoup d'assemblées;mais si c'étaient des schismes, l'unité même avaitdisparu. Car l'unité divisée en beaucoup de parties, non-seulementne se multiplie pas, mais est détruite elle-même. Telle estla nature des schismes. Ensuite, après les avoir blessésau vif par le mot de schisme, il se radoucit et mitige ainsi son langage: " Mais d'être tous unis dans le même esprit et dans le même" sentiment ". Après avoir dit : " D'avoir tous " le mêmelangage ", il ajoute : Ne pensez pas que je parle seulement de l'accorddu langage, je demande aussi l'accord de pensée. Et connue il peutarriver que cet accord existe, mais non sur tous les points, il ajoute: " Mais d'être unis d'une manière parfaite ". Car celui quiest d'accord sur un point et en désaccord sur d'autres, n'est pointuni en perfection, n'est point parfait sous le rapport de l'union. On peutencore être uni par la pensée et ne l'être point parle sentiment.: ce qui arrive par exemple quand nous avons la mêmefoi et que nous ne sommes pas liés par la charité. En cecas nous sommes unis par la pensée (puisque nous pensons les mêmeschoses), mais nous ne le sommes point par le sentiment: ce qui avait lieualors, où les uns s'attachaient à un maître, les autresà un autre. C'est pourquoi il exige qu'on soit uni d'esprit et desentiment, Car les schismes ne provenaient pas de la différencede foi, tuais de la diversité des sentiments, effet des rivalitéshumaines.
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Et comme un accusé se montre insolent, tant qu'il n'a pas detémoins contre lui, voyez comment il en produit, pour les mettrehors d'état de nier. " J'ai été averti sur votre compte,mes frères, par ceux de la maison de Chloé ". II n'avaitd'abord pas dit cela, mais il avait en premier lieu établi l'accusation,ce qui prouve qu'il avait cru aux informations; sans cela il n'eûtpoint accusé; car Paul n'était pas homme à croiresans raison. Il n'avait donc d'abord pas parlé de renseignements,pour ne pas paraître accuser à l'instigation de ceux qui leslui avaient donnés; mais il ne les passe pas sous silence, pourne pas paraître agir de lui seul. Il leur donne encore le nom defrères : bien que leur péché fût évident,cela n'empêchait pas de les appeler ainsi. Et voyez sa prudence :il ne désigne point une personne en particulier, mais toute unemaison, pour ne point les irriter contre l'auteur des révélations;par là il a mis celui-ci à couvert et a pu librement formulerson accusation. Il ne songe pas seulement aux intérêts desuns, mais aussi à ceux des autres. Voilà pourquoi il ne ditpas : J'ai appris de certaines personnes; mais il indique une maison toutentière, pour ne pas avoir l'air d'inventer. Que m'a-t-on appris? " Qu'il y a des "contestations parmi vous ". Quand il leur adresse directementses reproches, il leur dit . " Qu'il n'y ait pas de schismes parmi vous" ; mais quand il leur parle, d'après le témoignage des autres,il adoucit ses termes : " On m'a a appris qu'il y a des contestations parmivous ", afin de ménager ceux de qui il tient ses informations.
Il précise ensuite le genre de contestation : " Chacun de vousdit: Pour moi je suis à Paul, et moi à Apollon, et moi àCéphas ". Ce ne sont pas, dit-il, des disputes pour des intérêtsprivés, mais d'autres beaucoup plus fâcheuses. " Chacun devous dit ". Ce n'est pas une partie de l'Eglise, mais l'Eglise entièreque le fléau ravage. Pourtant on ne parlait ni de lui, ni d'Apollon,ni de Céphas ; mais il fait voir que si l'on ne peut s'attacherà ceux-là, encore bien moins le peut-on à d'autres.La preuve qu'on ne parlait pas d'eux, est dans ce qu'il dit plus bas :" J'ai proposé ces choses en ma personne et en celle d'Apollon,afin que vous appreniez, à notre exemple, à n'avoir pas ad'autres sentiments que ceux que je vous ai marqués ". (I Cor. IV,6.) Car si l'on ne peut se dire partisan de Paul, d'Apollon et de Céphas,encore bien moins de tout autre. Si l'on ne doit point s'enrôlersous le drapeau d'un docteur, du premier des apôtres, de l'instituteurd'un si grand peuple, à plus forte raison sous le drapeau de ceuxqui ne sont rien. Désirant ardemment les guérir de leur maladie,il met ces noms en avant; mais pour moins blesser il tait les noms de ceuxqui déchiraient l'Eglise, et les abrite en quelque sorte sous ceuxdes apôtres : " Moi je suis à Paul, moi à Apollon,moi à Céphas ".
2. Ce n'est point parce qu'il se préfère à Pierrequ'il le nomme le dernier; mais, au contraire, parce qu'il se met fortau-dessous de Pierre. Il parle par gradation, pour ne pas avoir l'air d'agirpar envie, ni de vouloir priver ceux-ci de l'honneur qui leur est dû.Voilà pourquoi il se nomme le premier. Car celui qui se réprouvele premier, n'agit point par le désir de l'honneur, mais par unprofond mépris pour la vaine gloire.
Il reçoit d'abord tout le premier choc, ensuite il nomme Apollonet Céphas. Il n'agit donc point par orgueil; mais, désirantcorriger une chose défectueuse, il met d'abord en avant sa proprepersonne. Evidemment c'était un tort de prendre le parti d'un telou d'un tel ; et il a raison de le leur reprocher, en disant : Vous nefaites pas bien de dire: " Moi je suis à Paul, moi à Apollon,moi à Céphas ". Mais pourquoi ajoute-t-il : " Et moi au Christ?" Si c'était une faute de s'attacher à des hommes, ce n'enétait certainement pas une de tenir pour Jésus-Christ. Aussine leur reproche-t-il point de le faire, mais de ne pas le faire tous.Je pense aussi qu'il a ajouté ce nom de lui-même, afin dedonner plus de poids à l'accusation et de faire entendre que leChrist est resté le lot de quelques-uns, mais non de tous. Que telleait été sa pensée, la suite le fait voir. " Le Christest-il divisé ? " C'est-à-dire, vous avez scindé leChrist et divisé son corps. Voyez-vous le courroux, voyez-vous lereproche, voyez-vous le langage de l'indignation ? Il ne prouve pas, ilinterroge, supposant cette absurdité confessée.
Quelques-uns lui prêtent une autre intention dans ces paroles: " Le Christ est-il divisé? " Cela voudrait dire : Le Christ adisséminé et partagé son Eglise entre les. hommes,il en a gardé une portion pour lui et leur a distribué lereste. Absurdité qu'il détruit ensuite par (310) ces mots:"Paul a-t-il é!é crucifié pour vous, ou avez-vousété baptisés au nom de Paul ! " Voyez son amour pourle Christ, voyez comme il ramène tout à son propre nom; démontrantsurabondamment que cet honneur n'appartient à personne. Pour nepas paraître céder à un mouvement de jalousie, il semet lui-même continuellement en scène. Mais voyez aussi saprudence; il ne dit pas : Est-ce que Paul a créé le monde? Est-ce que Paul vous a tirés du néant? Mais il choisitce qu'il y a de plias précieux aux yeux des fidèles, lespreuves les plus sensibles de la Providence, la croix et le baptême,et les biens qui en découlent. Sans doute la création dumonde prouve la bonté de Dieu, mais l'abaissement de la croix laprouve bien davantage. Et il ne dit pas : Est-ce que Paul est mort pourvous ; mais : " Est-ce que Paul a été crucifié pourvous? " Désignant ainsi le genre de mort. " Où est-ce quevous avez été baptisés au nom de Paul? " Il ne ditpas : Est-ce que Paul vous a baptisés ? Car il en avait baptisébeaucoup : mais il s'agissait de savoir au nom de qui, et non par qui ilsavaient été. baptisés. Et comme c'était précisémentlà l'origine du schisme, que chacun se rattachait à celuiqui l'avait baptisé, il redresse cette erreur, en disant : " Est-ceque vous avez été baptisés au nom de Paul? " Ne medites point par qui, mais au nom de qui, vous avez été baptisés.Car il ne s'agit point de savoir qui baptise, mais quel est celui dontle nom est invoqué dans le baptême puisque celui-làseul remet les péchés. Il s'arrête là et neva pas plus loin. Il ne dit pas Est-ce que Paul vous a promis les biensà venir? Est-ce que Paul vous a promis le royaume des cieux? Pourquoin'ajoute-t-il rien de cela? Parce que autre chose est d'annoncer le royaume,autre chose d'être crucifié; l'un est sans danger et n'entraînepoint d'ignominie, l'autre renferme tous les deux. D'ailleurs, il conclutdes uns aux autres, quand, après avoir dit : " Qui n'a pas épargnéson propre fils ", il ajoute : " Comment avec lui ne nous donnera-t-ilpas aussi toutes choses ! " (Rom. VIII, 32.) Et encore : " Si, quand nousétions ennemis, nous avons été réconciliésavec Dieu par la mort de son fils, à bien plus forte raison, unefois réconciliés, serons-nous sauvés ". (Id. V, 10.)C'est pour cela qu'il n'a pas parlé de ces biens; on ne jouissaitpoint encore des uns, on avait déjà fait l'expériencedes autres; les uns n'étaient encore qu'en promesses, les autresétaient une réalité.
" Je rends grâce à Dieu de ce que je n'ai baptiséaucun de vous, si ce n'est Crispus et Caïus ". Pourquoi êtes-voussi tiers de baptiser, quand je remercie Dieu de n'avoir pas baptisé? Par ces paroles, il- guérit prudemment leur enflure, non en niantla force du baptême (ce qu'à Dieu ne plaise), mais en réprimantl'orgueil de ceux qui se vantaient d'avoir baptisé; et pour celail leur fait voir d'abord que ce don ne vient pas d'eux, et en second lieuil remercie Dieu à cette occasion. Sans doute le baptême estune grande chose, mais à cause de Celui qu'on y invoque, et nonà causé de celui qui le donne. Baptiser n'est rien , quantà l'effort exigé de la part de l'homme; évangéliserest beaucoup plus. Je le répète : le baptême est unegrande chose, puisque sans lui on ne peut parvenir au royaume; mais l'hommele plus vulgaire peut le donner, tandis que prêcher l'Evangile estune oeuvre très-laborieuse.
3. Il expose fa raison pour laquelle il rend grâces à Dieude n'avoir baptisé personne. Quelle est-elle? " Pour que personnene dise que vous avez été baptisés en mon nom". Quoidonc ? Parlait-on de cela ? Non ; mais je crains, dit-il, que le mal n'aillejusque-là. Si, en effet, quand des hommes vils et sans valeur baptisent,il s'élève une hérésie ; si j'avais baptisébeaucoup de monde, moi qui ai annoncé le baptême, il est vraisemblablequ'un parti se formerait, lequel non content d'adopter mon nom, m'attribueraitaussi le baptême. Puisque le mal partant de si bas est déjàsi grand, il le serait peut-être bien plus encore s'il avait prissa source plus haut. Après avoir ainsi réprimandéceux qui étaient déjà gâtés, et avoirdit : " Moi j'ai baptisé ceux de la maison de Stéphanas ",il rabat de nouveau leur orgueil, en disant : " Du reste, je ne sais sij'en ai baptisé d'autres ". Par-là il fait voir qu'il sesoucie peu de se procurer cet honneur aux yeux du vulgaire, et qu'il n'estpoint venu pour cela. Et ce n'est pas seulement par ces paroles, mais encorepar les suivantes qu'il refoule leur orgueil, quand il dit: " Le Christne m'a pas envoyé baptiser, mais prêcher l'Evangile ". Oeuvrebien plus laborieuse, qui exigeait beaucoup de sueur et une âme defer, et qui renfermait tout; voilà (311) pourquoi on l'avait confiéeà Paul. Et pourquoi n'étant pas envoyé pour baptiser,baptisait-il? Ce n'était point par opposition à Celui quil'avait envoyé, mais par surérogation. En effet il n'a pasdit: On m'a défendu de le faire, mais : Je n'ai pas étéenvoyé pour cela, mais pour une chose plus nécessaire. Evangéliserétait l'oeuvre d'un ou deux; baptiser était au pouvoir detout homme revêtu du sacerdoce.
En effet, baptiser un catéchumène , un Nomme convaincu,cela est donné à tout le monde; car la volonté decelui qui approche fait tout, conjointement avec la grâce de Dieu.Mais amener des infidèles à la foi, c'est une fonction quidemande beaucoup de peines, beaucoup de sagesse, outre le danger qui s'yattachait alors. Dans le baptême, tout est fait, celui qui doit êtreadmis au mystère est convaincu, et ce n'est pas merveille que debaptiser un homme convaincu. Ici il faut prendre beaucoup de peines pourchanger la volonté et les dispositions, pour déraciner l'erreuret planter la vérité. Mais il ne dit point cela de la sorte,il ne le prouve pas, il n'affirme pas qu'il n'y a point de peine àbaptiser et beaucoup à évangéliser, car il sait toujoursêtre modeste ; mais quand il traite de la sagesse profane, il devientvéhément et emploie, dès qu'il le peut, les termesles plus violents.
Ce n'était donc point contre l'ordre de Celui qui l'avait envoyéqu'il baptisait, mais il en était ici comme quand les apôtresdirent à l'occasion des veuves : " Il n'est pas juste que nous abandonnionsle ministère de la parole pour le service des tables ". (Act. VI,2.) Il servait alors, non par esprit d'opposition, mais par surabondancede zèle. En effet, maintenant encore nous confions le soin de baptiseraux prêtres les moins capables, et la prédication aux plusinstruits, parce qu'ici sont les labeurs et les difficultés. Voilàpourquoi l'apôtre dit lui-même : " Que les prêtres quigouvernent bien soient doublement honorés, surtout ceux qui travaillentà la prédication de la parole et à l'instruction ".(I Tim. V, 17.) Car comme c'est l'affaire d'un maître habile et sagede former les athlètes qui doivent lutter clans l'arène,tandis que décerner la couronne au vainqueur est au pouvoir de celuimême qui ne sait pas combattre, bien que la couronne fasse ressortirl'éclat de la victoire ; de même, pour ce qui regarde le baptême,quoi qu'il soit nécessaire au salut, celui qui l'administre faitune chose toute simple, puisqu'il trouve une volonté préparée.
" Non pas dans la sagesse de la parole, pour " ne pas réduireà rien la croix de Jésus" Christ ". Après avoir rabattul'orgueil de ceux qui s'estimaient pour avoir baptisé, il passeà ceux qui se glorifiaient de la sagesse mondaine, et les attaqueavec vivacité. En effet à ceux qui s'enflaient pour avoirbaptisé, il s'est contenté de dire : " Je rends grâceà Dieu de n'avoir baptisé personne ", et de ce que le Christne m'a pas envoyé pour baptiser; il n'emploie point de preuves,point d'expressions violentes, il insinue sa pensée en peu de motset passe outre. Mais ici tout d'abord il frappe un grand coup en disant: " Pour ne pas réduire à rien la croix de Jésus-Christ". Pourquoi vous glorifier d'une chose qui doit vous couvrir de honte?Car si cette sagesse est l'ennemie de la croix et de l'Evangile, loin des'en vanter, il faut en rougir. Voilà pourquoi les apôtresne l'ont point eue, non que la grâce leur fît défaut,mais pour ne point nuire à la prédication. Ces sages selonle monde ébranlaient donc la doctrine, au lieu de l'affermir; etles simples la consolidaient. Voilà de quoi confondre l'orgueil,détruire l'enflure et inspirer des sentiments de modestie. Mais,direz-vous, s'il en était ainsi, pourquoi donner mission àApollon, qui était un savant? Ce n'était pas qu'ils eussentconfiance dans son talent pour la parole ; mais ils l'avaient choisi parcequ'il était instruit dans les Ecritures et qu'il confondait lesJuifs. Du reste on recherchait des hommes sans science pour occuper lespremiers rangs et commencer à répandre la semence de la parole: car il fallait une grande vertu afin de repousser l'erreur dèsl'abord; il fallait un grand courage au début de la carrière.
Si donc celui qui, dans les commencements, n'avait pas eu besoin desavants pour repousser l'erreur, les a ensuite admis, ce n'étaitpas par nécessité ni par défaut de discernement. Commeil n'avait pas eu besoin d'eux pour exécuter sa volonté,il ne les a cependant point rejetés quand ils se rencontrèrentplus tard. Dites-moi un peu : Pierre et Paul étaient-ils savants?Vous ne pourriez le dire; car ils étaient simples et sans lettres.Le Christ a agi ici, comme quand, envoyant ses disciples par toute la terre,après leur avoir d'abord montré (312) sa puissance en Palestine,il leur disait : " Lorsque je vous ai envoyés sans argent, sansprovisions, sans chaussure, avez-vous manqué de rien ? " (Luc, XXII,35.) Et qu'ensuite il leur permit d'avoir de l'argent et des provisions.Ce dont il s'agissait, c'était que la puissance du Christ fûtmanifestée, et non de repousser de la foi ceux qui venaient àcause de leur sagesse mondaine. Quand donc les Grecs accuseront les disciplesd'ignorance , accusons-les-en aussi , et plus haut que les Grecs. Que personnene dise que Paul était savant; tout en exaltant ceux d'entre euxque leur science et leur éloquence ont rendus célèbres,affirmons que les nôtres ont tous été des ignorants.Et par là nous ne les rabaisserons nullement; car la victoire n'ensera que plus éclatante.
Je dis tout cela pour avoir entendu un chrétien disputer avecun Grec de la manière la plus ridicule : tous les deux renversaientleur propre thèse et se réfutaient eux-mêmes. Le Grecdisait ce qu'aurait dû dire le chrétien; et le chrétienfaisait les objections qu'aurait dû faire le Grec:. Il étaitquestion de Paul et de Platon : or, le Grec s'efforçait de démontrerque Paul était un ignorant, un homme :sans instruction ; et le chrétienpar trop simple cherchait à prouver que Paul était plus savantque Platon. Si cette dernière proposition eût triomphé,la victoire appartenait au Grec. Car si Paul était plus savant quePlaton, on aura raison de dire que, s'il l'emporta, ce fut par l'éloquenceet non par le secours de la grâce. En sorte que le chrétienparlait pour le Grec, et le Grec pour le chrétien. Si en effet Paul,quoique ignorant, a vaincu Platon , c'est , comme je le disais, une victoireéclatante car cet ignorant a pris tous les disciples de Platon,les a convaincus et amenés à lui. D'où il suit quesa prédication a triomphé par la grâce de Dieu, etnon par la sagesse humaine. Pour éviter cet inconvénientet ne pas devenir ridicules en disputant de cette façon avec lesGrecs, qui sont ici nos adversaires, accusons les apôtres d'ignorance;car cette accusation est un éloge. Et quand les Grecs les traiterontde gens grossiers, enchérissons, nous ; et ajoutons qu'ils étaientignorants, sans lettres, pauvres, sans naissance, dépourvus d'intelligenceet obscurs. Ce n'est point là blasphémer les apôtres;toute leur gloire, au contraire, est d'avoir, étant tels, triomphédu monde entier. Oui, ces hommes simples, grossiers et ignorants, ont abattules sages, les puissants, les tyrans, ceux qui jouissaient et se pavanaientdes richesses, de la gloire, de tous les avantages extérieurs; ilsles ont abattus comme s'ils n'eussent pas été des hommes.
Il est donc évident que la puissance de la croix est grande,et que rien de tout cela n'est l'effet du pouvoir humain.; car ces succèsn'ont rien de naturel; tout y est surnaturel. Or quand il se passe un événementsupérieur, très-supérieur à la nature, et enmême temps convenable et utile , il est manifeste qu'on doit l'attribuerà quelque vertu , à quelque opération divine. Eh bien! voyez : le pêcheur, le fabricant de tentes, le publicain, l'hommesimple , l'homme sans lettres., venus d'une terre lointaine, de la Palestine,ont chassé de leur propre patrie les philosophes, les rhéteurs,tous les maîtres dans l'art de la parole; ils les ont vaincus enun instant, à travers mille périls, malgré l'oppositiondes peuples et des rois, malgré les résistances de la nature,malgré l'ancienneté du temps, la force d'habitudes invétérées,malgré les efforts des démons armés contre eux, etbien que le diable, debout lui-même au centre de la bataille, mîttout en mouvement, les rois, les princes, les peuples, les nations, lesvilles, les barbares, les Grecs, les philosophes, les orateurs, les sophistes,les écrivains, les lois, les tribunaux, les supplices les plus variéset mille et mille genres de mort. Et tout cela a été repoussé,acédé à la voix des pêcheurs , absolument commela poussière légère qui ne peut résister ausouffle du vent. Apprenons donc à disputer ainsi avec les Grecs,pour ne pas ressembler à des animaux stupides et sans raison, maisêtre toujours prêts à défendre l'objet de nosespérances. En attendant, méditons bien ce point qui n'estpas d'une médiocre importance, et disons-leur : Comment les faiblesont-ils vaincu les forts : douze hommes, l'univers entier, sans se servirdes mêmes armes, mais en combattant sans armes des hommes armés?
5. Dites-moi de grâce : Si douze hommes, étrangers àl'art de la guerre, non-seulement sans armes, mais même faibles deconstitution, s'élançant tout à coup sur une innombrablearmée, n'en éprouvaient aucun mal, restaient sains et saufsau milieu d'une grêle de traits, et, conservant leurs javelots suspendusà leurs corps nus, abattaient tous leurs (313) ennemis sans userde leurs armes, mais en les frappant seulement de la main , tuaient lesuns et faisaient les autres prisonniers sans recevoir la moindre blessure; dites-moi , attribuerait-on cela à la puissance humaine? Et pourtantle triomphe des apôtres est beaucoup plus étonnant que celui-là.Car, qu'un ignorant, qu'un homme sans lettres, qu'un pêcheur aienttriomphé de tant d'éloquence, n'aient été arrêtésni par leur petit nombre, ni par la pauvreté, ni par les dangers,ni par la puissance de l'habitude, ni par la sévéritédes préceptes qu'ils imposaient, ni par des morts quotidiennes,ni par la multitude de ceux qui professaient l'erreur, ni par l'autoritéde ceux qui l'enseignaient: Voilà qui est bien plus incroyable quede voir un homme nu n'être pas blessé.
Abattons-les donc de la même manière ; combattons-les ainsi, réfutons-les par notre conduite plutôt que par notre langage.Les uvres, voilà le vrai combat, le raisonnement sans réplique.Quand nous argumenterions sans fin, ce serait peine perdue si nous ne tenionsune conduite meilleure que la leur. Ce fie sont pas nos paroles, mais nosactions qu'ils étudient; ils nous disent : Sois d'abord fidèleà ta doctrine, et prêche-la ensuite aux autres. Si tu parlesde biens infinis réservés à l'avenir, et que tu paraissesattaché aux biens présents comme si ceux-là n'existaientpas, je crois à tes actions plutôt qu'à tes paroles.Quand je te vois ravir le bien d'autrui, pleurer outre mesure ceux quine sont plus, commettre une foule d'autres péchés, commentte croirai-je lorsque tu parles de résurrection ? S'ils ne vousdisent pas cela, ils le pensent et s'en préoccupent. Et làest l'obstacle qui empêche les infidèles de devenir chrétiens.Convertissons-les donc par notre propre conduite. Beaucoup d'hommes illettrésont ainsi frappé des philosophes , en leur montrant la vraie philosophie;la philosophie des oeuvres, et faisant entendre par leur sage conduiteune voix plus éclatante que celle de la trompette : sorte d'éloquencebien au-dessus de celle du langage. Si je prêche l'oubli des injures,et qu'ensuite je nuise à un. Grec en mille manières, commentmes paroles l'attireront-elles alors que mes actions le repoussent? Prenons-lesdonc dans les filets d'une bonne conduite, édifions et enrichissonsl'Eglise en lui gagnant ces âmes.
Rien, pas même le monde entier, n'égale le prix d'une âme.Donnassiez-vous une immense fortune aux pauvres, vous avez moins fait quede convertir une seule âme. Il est écrit "Celui qui sépareun objet précieux d'une vile matière, sera comme ma bouche". (Jérém. XV, 19.) Sans doute, c'est une chose excellented'avoir pitié des pauvres, mais rien n'est aussi grand que d'arracherune âme à l'erreur : car c'est ressembler à Paul età Pierre. Il nous est donné de succéder à leurprédication, non plus pour braver comme eux les dangers, endurerla faim, la peste et les autres maux (car nous vivons en un temps de paix);mais pour déployer l'ardeur de notre zèle. Sans sortir dechez nous, nous pouvons nous livrer à cette pêche. Que quiconquea un ami, un parent, une connaissance, tienne cette conduite, adopte celangage, et il ressemblera à Pierre et à Paul. Que dis-je,à Pierre et à Paul? Il sera la bouche du Christ. " Car celuiqui sépare une chose précieuse d'une matière vile,sera comme ma bouche ". Si vous ne persuadez pas aujourd'hui, vous persuaderezdemain; si vous ne persuadez jamais, vous aurez cependant toute la récompense;si vous ne persuadez pas tout le monde, vous en sauverez au moins quelques-unsde la foule. Les apôtres eux-mêmes n'ont pas convaincu tousles hommes, bien qu'ils s'adressassent à tous, et ils sont récompenséscomme s'ils les avaient tous gagnés. Car Dieu a coutume de proportionnerla récompense aux intentions et non aux succès. Offrez-luideux oboles, il les accepte; ce qu'il a fait pour la veuve, il le faitpour ceux qui enseignent la loi. Gardez-vous donc de dédaigner unpetit nombre, parce que vous ne pouvez pas convertir le monde entier, etne négligez point les petits succès, parce que vous ambitionnezles grands. Si vous ne pouvez pour cent, tâchez pour dix.; si vousne pouvez pour dix, contentez-vous de cinq; si cinq dépassent vosforces, ne laissez pas que de vous occuper d'un, et si cet un mêmevous échappe, ne vous découragez pas pour autant, et ne suspendezpas les efforts de votre zèle. Ne voyez-vous pas que, dans les contrats,les marchands n'opèrent pas seulement avec de l'or, mais aussi avecde l'argent? Si nous ne dédaignons pas les petites choses, nousatteindrons aussi les grandes; mais si nous négligeons celles-là, nous parviendrons difficilement à celles-ci, C'est en recueillantles unes (314) et les autres qu'on devient riche. Que ce soit donc lànotre règle de conduite, afin qu'enrichis en tout, nous obtenionsle royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, par qui et avec qui, gloire, empire, honneur, appartiennentau Père en même temps qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IV
CAR LA PAROLE DE LA CROIX EST UNE FOLIE POUR CEUXQUI SE PERDENT; MAIS POUR CEUX QUI SE SAUVENT, C'EST-À-DIRE POURNOUS, ELLE EST LA VERTU DE DIEU. CAR IL EST ÉCRIT : " JE PERDRAILA SAGESSE DES SAGES, JE REJETTERAI LA SCIENCE DES SAVANTS ". QUE SONTDEVENUS LES SAGES? QUE SONT DEVENUS. LES DOCTEURS DE LA LOI? QUE SONT DEVENUSLES ESPRITS CURIEUX DE CE SIÈCLE? (VERS. l8, 19, 20, JUSQU'A 25.)
1. Pour l'homme malade et agonisant, les mets les plus sains n'ont pasde saveur, les amis et les proches deviennent importuns , souvent il neles reconnaît pas et semble incommodé de leur présence.Il en est de même de ceux qui perdent leurs âmes : ils ignorentce qui mène au salut, et trouvent importuns ceux qui s'occupentd'eux. C'est là l'effet de leur maladie et non de la nature deschoses. Il en est des infidèles comme des fous, qui haïssentceux qui les soignent, et les accablent d'injures. Mais comme ceux-ci;à raison même des injures qu'ils reçoivent, sententcroître leur pitié et couler leurs larmes, parce que méconnaîtreses meilleurs amis leur semble être l'indice du paroxysme de la maladiei ainsi devons-nous faire à l'égard des Grecs, et pleurersur eux plus qu'on ne pleure sur une épouse, parce qu'ils ignorentle salut offert à tous. Car un époux ne doit pas aimer sonépouse autant que nous devons aimer tous les hommes, Grecs ou autres,et les attirer au salut. Pleurons-les donc, parce que la parole de la croix,qui est la sagesse et la force, est pour eux une folie, suivant ce quiest écrit: " La parole de la croix est une folie pour ceux " quise perdent ". Et comme il était vraisemblable que, voyant la croixtournée en dérision par les Grecs , les Corinthiens résisteraientdans la mesure de leur propre sagesse, et se donneraient beaucoup de troublepour réfuter les discours des païens, Paul les console en leurdisant : Ne pensez pas que ce soit là une chose étrange etinsolite. Il en est dans la nature même des choses, que la vertude la croix soit méconnue de ceux qui se perdent; car ils n'ontplus le sens; ils sont fous. Voilà pourquoi ils profèrentdes injures et ne (315) supportent pas les remèdes du salut. O homme,que dis-tu? Pour toi le Christ a pris là forme d'un esclave, a étécrucifié et est ressuscité; ce ressuscité, il fautdonc l'adorer et adorer sa bonté, puisque ce qu'un père,un ami, un fils n'a pas fait pour toi, le Maître de l'univers l'afait, bien que tu l'eusses offensé et fusses devenu son ennemi;et quand il mérite ton admiration pour de si grandes choses , tirappelles folie le chef-d'oeuvre de sa sagesse ? Mais il n'y a rien d'étonnantlà dedans; car le propre de ceux qui se perdent est de ne pas connaîtrece qui procure le salut.
Ne vous troublez donc pas : il n'y a rien d'étrange, rien desurprenant à ce que des insensés tournent de grandes chosesen dérision. Or la sagesse humaine ne saurait changer une telledisposition ; en essayant de le faire, vous atteindriez un but opposé:car tout ce qui dépasse la raison n'a besoin- que de la foi. Sinous tâchons de démontrer par le raisonnement et sans recourirà la foi , comment un Dieu s'est fait homme et est entrédans le sein d'une vierge, nous ne ferons que provoquer davantage leursrailleries. Ceux gui usent ici du raisonnement , sont précisémentceux qui se perdent. Et pourquoi parler de Dieu? Nous soulèverionsd'immenses éclats de rire, si nous,suivions cette méthodeen ce qui concerne les créatures. Supposons , par exemple , un hommequi veut tout apprendre par le raisonnement et vous prie de lui démontrercomment nous voyons la lumière essayez de le faire : vous n'en viendrezpas à bout; car si vous dites qu'il, suffit d'ouvrir l'oeil pourvoir, vous exprimez le fait, et non la raison du fait. Pourquoi, vous dira-t-il, ne voyons-nous pas par les oreilles et n'entendons-nous pas par les veux?Pourquoi n'entendons-nous pas parles narines et ne flairons-nous pas parles oreilles? Si nous ne pouvons le tirer d'embarras et répondreà ses questions, et qu'il se mette à rire , ne rirons-nouspas encore plus fort que lui? Si en effet deux organes ont leur principedans le même cerveau, et sont voisins l'un de l'autre, pourquoi nepeuvent-ils pas remplir les mêmes fonctions? Nous ne pouvons expliquerla cause ni le mode de ces opérations mystérieuses et diverses,et nous serions ridicules de l'essayer.
Taisons-nous donc, et rendons hommage à la puissance et àla sagesse infinie de Dieu. De même, vouloir expliquer par la sagessehumaine les choses de Dieu, c'est provoquer des éclats de rire,non à raison de la faiblesse du sujet, mais à cause de lafolie des hommes; car aucun langage ne peut expliquer les grandes choses.Examinez bien ; quand je dis : Il a été crucifié;le Grec demande : Comment cela s'accorde-t-il avec la raison? Il ne s'estpas aidé lui-même quand il subissait l'épreuve et lesupplice de la croix : Comment donc est-il ensuite ressuscité eta-t-il sauvé les autres? S'il le pouvait, il aurait dû lefaire avant de mourir, ainsi que le disaient les Juifs Comment celui quine s'est pas sauvé, a-t-il pu sauver les autres ? C'est là, dira-t-on , une chose que la raison ne saurait admettre. Et c'est vrai: la croix, ô homme, est une chose au-dessus de la raison, et d'unevertu ineffable. Car subir de grands maux, leur paraître supérieuret en sortir triomphant , c'est le propre d'une puissance infinie. Commeil eût été moins étonnant que les trois jeuneshébreux ne fussent pas jetés dans là fournaise qued'y être jetés et de fouler la flamme aux pieds comme il eûtété beaucoup moins merveilleux pour Jonas de n'êtrepas englouti par la baleine que d'en être englouti sans en souffrir;ainsi il est bien plus admirable dans le Christ d'avoir vaincu la morten mourant que de ne l'avoir pas subie. Ne dites donc point : Pourquoine s'est-il pas sauvé lui-même sur la croix? Car son intentionétait de lutter avec la mort. Il n'est point descendu de la croix,non parce qu'il ne le pouvait pas, mais parce qu'il ne le voulait pas.Comment les clous de la croix auraient-ils retenu Celui que la puissancede la mort n'a pu enchaîner?
2. Toutes ces choses nous sont connues, mais les infidèles lesignorent. Voilà pourquoi Paul dit que la parole de la croix estune folie pour ceux qui se perdent , mais que pour ceux qui se sauvent,c'est-à-dire pour nous , elle est la vertu de Dieu. " Car il estécrit : Je perdrai la sagesse des sages ; je rejetterai la sciencedes savants ". Jusqu'ici il n'a rien dit de désagréable;il a d'abord invoqué le témoignage de l'Ecriture ; puis s'enhardissant, il emploie des termes plus violents et dit : " Dieu n'a-t-il pas convaincude folie la sagesse de ce monde ? Que sont devenus les sages? Que sontdevenus les docteurs de la loi? Que sont devenus les esprits curieux dece siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de (316) folie la sagessede ce monde? Car Dieu voyant que le monde, aveuglé par sa propresagesse, ne l'avait point connu dans les oeuvres de la sagesse divine ,a jugé à propos de sauver par la folie de la prédicationceux qui croiraient en lui ". Après avoir dit qu'il est écrit: " Je perdrai la sagesse des sages", il en donne une preuve de fait enajoutant : " Que sont devenus les sages ? que sont devenus les docteursde la loi? " frappant ainsi du même coup les Grecs et les Juifs.Car, quel philosophe; quel habile logicien, quel homme instruit dans lejudaïsme a procuré le salut et enseigné la vérité?Pas un d'eux : les pécheurs ont tout fait. Après avoir tirésa conclusion, abattu leur enflure, et dit : " Dieu n'a-t-il pas convaincude folie la sagesse de ce monde? " il donne la raison de tout cela. Parceque, dit-il, aveuglé par sa propre sagesse, le monde n'a pas connuDieu dans la sagesse divine, la croix a paru. Qu'est-ce que cela : " Dansla sagesse divine ? " C'est-à-dire, dans la sagesse qui s'est manifestéedans les oeuvres par lesquelles il a voulu se faire connaître. Caril a produit ces oeuvres et d'autres semblables afin que leur aspect fitadmirer le Créateur; le ciel est grand, la terre est immense; admirezdonc celui qui les a faits. Et ce ciel si grand, non-seulement il l'a créé,mais il l'a créé sans peine ; cette vaste terre, il l'a produitesans effort. Voilà pourquoi il est dit de l'un : " Les cieux sontles ouvrages de vos mains " (Ps. CI) ; et de l'autre : " Il a fait la terrecomme rien ". Mais comme le monde n'a pas voulu connaître Dieu aumoyen de cette sagesse, Dieu l'a convaincu par la folie apparente de lacroix, non à l'aide du raisonnement, mais de la foi. Du reste, làoù est la sagesse de Dieu, il n'y a plus besoin de celle de l'homme.Dire que le Créateur de ce monde si grand et si vaste doit posséderune puissance ineffable et infinie, c'était là un raisonnementde la sagesse humaine, un moyen de comprendre l'auteur par son ouvrage;mais maintenant on n'a plus besoin que de foi, et non de raisonnements.Car croire à un homme crucifié et enseveli, et tenir pourcertain que ce même homme est ressuscité et assis au ciel, c'est l'effet de la foi et non du raisonnement. Ce n'est point avec lasagesse , mais avec la foi, que les apôtres ont paru, et ils sontdevenus plus sublimes et plus sages que les sages, d'autant que la foiqui accepte les choses de Dieu l'emporte sur l'art de raisonner ; car cecisurpasse l'esprit humain.
Comment Dieu a-t-il perdu la sagesse? En se révélant ànous par Paul et ses semblables, il nous a fait voir qu'elle étaitinutile. En effet, pour recevoir la prédication évangélique,le sage ne tire aucun avantage de sa sagesse, ni l'ignorant ne souffrede son ignorance. Bien plus, chose prodigieuse à dire ! l'ignoranceest ici une meilleure disposition que la sagesse. Oui, le berger, le paysan,mettant de côté les raisonnements et s'abandonnant àDieu , recevront plutôt la prédication évangélique.Voilà comment Dieu a perdu la sagesse. Après s'êtred'abord détruite elle-même, elle est devenue ensuite inutile.Car quand elle devait faire son oeuvre propre et voir le Maître parses oeuvres, elle ne l'a pas voulu ; maintenant quand elle voudrait seproduire , elle ne le pourrait plus; car l'état des choses n'estplus le même, et l'autre voie pour parvenir à la connaissancede Dieu est bien préférable. C'est pourquoi il faut une foisimple, que nous devons chercher à tout prix, et préférerà la sagesse du dehors, puisque l'apôtre dit: "Dieu a convaincude folie la sagesse ". Qu'est-ce que cela veut dire : "Il a convaincu defolie?" Il a prouvé qu'elle est une folie quand il s'agit de parvenirà la foi. Et comme on avait d'elle une haute estime, il s'est hâtéde la confondre.
En effet, qu'est-ce que cette sagesse, qui ne peut trouver le premierdes biens ? Il l'a fait paraître folle, parce qu'elle s'étaitd'abord démontrée telle elle-même. Si, quand il étaitpossible de trouver la vérité a l'aide du raisonnement, ellen'a pu le faire, comment en sera-t-elle capable, maintenant qu'il s'agit(le choses plus importantes, et qu'on n'a plus besoin de talent, mais defoi ? Dieu l'a donc convaincue de folie; et il a jugé à proposde sauver le monde par la folie, non réelle, mais apparente de lacroix. Et c'est là ce qu'il y a de plus grand : que Dieu ait vaincucette sagesse, non par une sagesse plus excellente, mais par une sagessequi a une apparence de folie. Il a abattu Platon, non par un autre philosopheplus sage, mais par un pêcheur ignorant. Ainsi la défaiteest devenue plus humiliante et le triomphe plus éclatant. Puis,démontrant la puissance de la croix, l'apôtre dit : " LesJuifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse; pour nous,nous prêchons le Christ crucifié, qui est un (317) scandalepour les Juifs, et une folie pour les Grecs, mais qui est la force de Dieuet la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit parmi lesJuifs soit parmi les Grecs ".
3. Il y a un grand sens dans ces paroles car il veut dire que Dieu avaincu à l'aide des contraires, et que la prédication n'estpas de l'homme. Voici ce qu'il entend : quand nous disons aux Juifs: Croyez;ils nous répondent Ressuscitez les morts, guérissez les possédésdu démon, montrez-nous des prodiges. Et que répliquons-nousà cela? Celui que nous tous prêchons a été crucifié,et il est mort. Cette parole est peu propre à attirer ceux qui neveulent pas venir, car elle devrait repousser ceux mêmes qui en seraienttentés : et pourtant elle ne repousse pas, elle attire, elle subjugue,elle triomphe. A leur tour, les Grecs nous demandent l'éloquencedes discours , l'habileté dés sophismes; nous leur prêchonsencore la croix, et ce qui paraît faiblesse aux Juifs, les Grecsl'appellent folie. Quand donc, bien loin de leur accorder ce qu'ils demandent,nous leur offrons tout le contraire (car non-seulement la croix n'est pointun miracle, mais, au point de vue de la raison, elle est l'opposédu miracle; non-seulement elle n'est point un signe de force, ni une preuvede sagesse, mais plutôt un indice de faiblesse et une apparence defolie); quand, dis-je, non-seulement ils n'obtiennent ni lés miraclesni la sagesse qu'ils demandent, mais entendent ce qu'il y a de plus opposéà leur désir, et qu'ils s'en laissent persuader : commentne pas voir là la puissance infinie de Celui qui est prêché?
Comme si quelqu'un montrait à un homme battu par les flots etsoupirant après le port, non le port lui-même, mais un autreendroit de la mer encore plus agité, et le déterminait àle suivre avec des sentiments de reconnaissance; ou comme si un médecinpromettait de guérir un blessé, non au moyen des remèdesqu'il désire, mais en le brûlant de nouveau, et néanmoinsl'attirait à lui (ce qui serait certainement la preuve d'une grandepuissance) ; ainsi les apôtres ont remporté la victoire, nonpar un miracle, mais par la chose qui semblait le contraire du miracle.C'est aussi ce que le Christ a fait pour l'aveugle; car voulant le guérirde sa cécité, il a employé un moyen qui devait l'augmenter: il l'a frotté avec de la boue. Et comme il a guéri un aveugleavec de la boue, de même il s'est attiré le monde entier parla croix : par la croix qui ajoutait au scandale, au lieu de le faire disparaître.Ainsi avait-il déjà procédé dans la création,en opposant les contraires aux contraires. Il a donné le sable pourborne à la mer, la faiblesse à la force; il a établila terre sur l'eau, le solide et le dense sur le mou et le liquide. Parle moyen des prophètes, il a ramené le fer du fond de l'eauavec un peu de bois. Ainsi il s'est attiré le monde entier àl'aide de la croix. Comme l'eau porte la terre, la croix porte le monde.C'est la preuve d'une grande puissance et d'une grande sagesse que de persuaderpar les contraires. La croix semble être un objet de scandale, et,loin de scandaliser, elle attire.
A cette pensée, Paul émerveillé s'écrieque " ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage " que les hommes,et que ce qui paraît en "Dieu une faiblesse est plus fort que leshommes ". Cette folie, cette faiblesse, non réelle mais apparente,dont il parle ici, c'est la croix, et il répond dans leur sens.Car ce que les philosophes n'ont pu faire avec leurs raisonnements, cetteprétendue folie l'a fait. Lequel est le plus sage de celui qui convaincla multitude, ou de celui qui ne persuade que quelques hommes, ou plutôtpersonne? de celui qui persuade sur les sujets les plus importants, oude celui qui persuade sur des questions inutiles? Combien Platon ne s'est-ilpas donné de peine sur la ligne, sur l'angle, sur le point, surles nombres pairs et impairs, sur les quantités égales etinégales, et autres toiles d'araignées semblables (car toutcela est plus inutile pour la vie que des toiles d'araignées) ?Et il est mort sans en avoir tiré aucun profit, ni petit ni grand.Combien n'a-t-il pas pris de peine pour prouver que l'âme est immortelle? Et il est mort sans avoir rien dit de clair là-dessus, sans avoirconvaincu un seul de ses auditeurs ! Et la croix prêchée pardes ignorants a convaincu, a attiré à elle le monde entier,non en traitant des questions insignifiantes, mais en parlant de Dieu,de la vraie religion, de la règle évangélique, dujugement futur; et elle a transformé en philosophes tous les hommes,des paysans, des ignorants. Voyez donc comme ce qui paraît folieet faiblesse en Dieu, est plus sage et plus fort que les hommes. Commentplus fort? Parce que la croix a parcouru tout l'univers, (318) dominétous les hommes par la force, et que quand des milliers s'efforçaientd'éteindre le nom du Crucifié, c'est le contraire qui estarrivé; car ce nom a fleuri, a grandi de plus en plus, et ses ennemisse sont perdus, ont couru à leur ruine; les vivants combattaientle mort, et n'ont rien pu contre lui. Donc, quand le Grec m'accuse de folie,il prouve lui-même son extrême folie; quand je passe pour uninsensé à ses yeux, je suis réellement plus sage queles sages; quand il me reproche ma faiblesse, il fait preuve lui-mêmed'une plus grande faiblesse. Car les succès qu'ont obtenu, par lagrâce de Dieu, des publicains, des pêcheurs ; les philosophes,les rhéteurs, les tyrans, le monde entier, malgré des peintsinfinies, n'ont pu même les rêver. Que n'a pas amenéla croix? La doctrine de l'immortalité de l'âme, de la résurrectiondu corps, du mépris des choses présentes, du désirdes choses à venir. Des hommes, elle a fait des anges; de toutesparts on voit des philosophes, et qui donnent des preuves de toute espècede courage.
4. Mais, dira-t-on, beaucoup d'entre eux ont aussi mépriséla mort. Lesquels? je vous prie. Est-ce celui qui a bu la ciguë ?Mais, si vous le voulez, je vous en trouverai des milliers de ce genredans l'Eglise. Si, au sein de la persécution, il était permisde mourir en buvant la ciguë, tous seraient bien supérieursà ce philosophe. Du reste, quand Socrate but la ciguë, il n'étaitpas libre de la boire ou de ne la pas boire : de gré ou de force,il devait la boire ; c'était donc un acte de nécessitéet non de courage ; les brigands et les assassins, condamnés parles justes, subissent de plus grands supplices. Chez nous, c'est tout lecontraire c'est de plein gré, librement, et non par force, que grosmartyrs ont souffert et, montré une vertu à toute épreuve.Rien d'étonnant à ce que ce philosophe ait bu la ciguë,étant forcé de la boire , et étant parvenu àl'extrême vieillesse ; car il déclara lui-même qu'ilavait soixante-dix ans quand il méprisait ainsi la vie, si tantest que ce soit là du mépris; ce que je n'admets pas, nimoi, ni personne. Mais montrez-m'en un qui ait soutenu courageusement lestortures pour la religion, comme je vous en montrerai des milliers surtous les points du globe. Qui est-ce qui a supporté généreusementde se voir arracher les ongles ? fouiller les articulations? déchirerle corps pièce à pièce? arracher les os de la tête?étendre sur le gril? jeter dans la chaudière? Ceux-là,montrez-les-moi. Mourir par la ciguë, c'est à peu prèss'endormir ; on dit même que ce genre de mort est plus doux que lesommeil. Et quand même quelques-uns auraient subi de véritablesépreuves, ils n'auraient encore aucun droit à nos louanges,car ils sont morts pour des motifs peu honorables : les uns pour avoirtrahi des secrets, les autres pour avoir aspiré à la tyrannie,d'autres pour avoir été surpris dans des actions honteuses;d'autres enfin, se sont livrés d'eux-mêmes sans but, sansmotif, et comme au hasard.
Il n'en est pas ainsi chez nous. Aussi garde-t-on le silence sur lecompte de ceux-là, tandis que la gloire de ceux-ci est dans toutson éclat et croît de jour en jour. C'est à cela quepensait Paul, quand il disait : Ce qui paraît en Dieu une faiblesseest plus fort que les hommes. Car c'est là la preuve que la prédicationest divine. Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leurvie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, quin'avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur uneplace publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le mondeentier? Car, qu'ils fussent timides et lâches, c'est leur historienqui le dit, sans rien nier, sans chercher à dissimuler leurs défauts:ce qui est la plus grande preuve de véracité. Que dit-ildonc? Que dès que le Christ fut pris, ils s'enfuirent, malgréles nombreux miracles dont ils avaient été témoins,et que leur chef, qui était resté, renia son Maître.Comment donc ceux qui, du vivant du Christ, n'avaient pu soutenir l'assautdes Juifs, défieront-ils tout l'univers au combat, quand ce mêmeChrist est mort, a été enseveli, n'est point ressuscité,selon vous, ne leur a point parlé, ne leur a point inspiréde courage? Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes: Qu'est-ceque ceci? Il n'a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait?Vivant, il ne s'est pas aidé; et mort, il nous tendrait la main? Vivant, il n'a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul,nous sou. mettrions le monde entier? Quoi de plus déraisonnable,je ne dis pas qu'une telle entreprise, mais qu'une telle pensée? Il est donc évident que s'ils ne l'avaient pas vu ressuscité,s'ils n'avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ilsn'eussent point joué (319) un tel jeu. A supposer qu'ils eussenteu de nombreux amis, n'en auraient-ils pas fait aussitôt autant d'ennemis,en attaquant les anciennes coutumes, en déplaçant les bornesantiques? Dès ce moment, ils se seraient attiré l'inimitiéde tous, celle de leurs concitoyens comme celle des étrangers. Eussent-ilseu tous les droits possibles au respect par les avantages extérieurs,n'auraient-ils pas été pris en haine pour vouloir introduirede nouvelles moeurs ? Et au contraire, ils sont dénués detout, et par cela seul, déjà exposés à la haineet au mépris universels.
Car de qui voulez-vous parler? Des Juifs? lis en étaient profondémenthaïs, à cause de ce qui s'était passé àl'égard de leur Maître. Des Grecs? Ils n'en étaientpas moins détestés, tt les Grecs le :avent mieux que quique ce soit. Pour avoir voulu instituer un nouveau gouvernement, ou plutôtréformer en quelque point celui qui existait, sans rien changerau culte des dieux, mais en substituant certaines pratiques à d'autres,Platon fut chassé de Sicile et courut le danger de mort. S'il aconservé la vie, il perdit du moins la liberté. Et si unbarbare ne se fût montré meilleur que le tyran de Sicile,rien n'empêchait que le philosophe restât esclave toute savie sur une terre étrangère. Et pourtant les changementsqui touchent au pouvoir royal n'ont pas l'importance de ceux qui touchentà l'ordre religieux; ceux-ci troublent et agitent bien plus leshommes. En effet, dire qu'un tel ou un tel épousera une telle, ouque les gardes veilleront de telle ou telle façon, il n'y a paslà de quoi causer grande émotion , surtout quand la loi restesur le papier et que le législateur se met peu en peine de l'appliquer.Mais dire que les objets du culte sont des démons et non des dieux,que le vrai Dieu c'est le Crucifié, vous savez assez quelle fureur,quelle accusation, quelle guerre cela a soulevées.
5. Chez les Grecs, Protagoras, pour avoir osé dire : " Je nereconnais point de dieux " , et cela, non en parcourant et en doctrinanttout l'univers, mais dans une seule cité, courut les plus grandsdangers. Diagoras de Milet (1) et Théodore, surnommé l'athée,avaient de nombreux amis, étaient éloquents et admiréscomme philosophes; cependant tout cela
1 ou plutôt de Mélos, sur ces athées, voir Cicéronde natura deorum, liv. I, chap. I et XXIII.
ne leur servit à rien. Et le grand Socrate lui-même, quiles surpassait tous en philosophie, a bu la ciguë parce qu'il étaitsoupçonné d'avoir quelque peu innové en matièrede religion. Or, si un simple soupçon d'innovation a crééun tel danger à des philosophes, à des sages, à deshommes qui jouissaient d'ailleurs de la plus grande considération,au point que, loin de pouvoir établir leurs doctrines, ils ont étécondamnés à la mort ou à l'exil: comment ne pas êtrefrappé d'étonnement et d'admiration, en voyant le pêcheuropérer de tels prodiges dans le monde entier, réaliser sesprojets et triompher des barbares et de tous les Grecs?
Mais ceux-ci, direz-vous, n'introduisaient pas, comme ceux-là,des dieux étrangers. Et c'est précisément làle prodige à mes yeux ; une double, innovation :détruireles dieux qui existaient et prêcher le Crucifié. D'oùleur est venue l'idée d'une telle prédication? Oùont-ils puisé cette confiance dans le succès? Quel précédentles y encourageait? Tout le monde n'adorait-il pas les démons ?N'avait-on pas divinisé les éléments? L'impiétén'avait-elle pas introduit des moeurs bien différentes? Cependantils ont attaqué et détruit tout cela; en peu de temps, ilsont parcouru le monde entier, comme s'ils eussent eu des ailes, ne tenantcompte ni des périls, ni de la mort, ni de la difficultéde l'entreprise, ni de leur petit nombre, ni de la multitude de leurs adversaires,ni de la richesse, ni de la puissance, ni de la science de leurs ennemis.Mais ils avaient un auxiliaire plus puissant que tout cela : la vertu ducrucifié et du ressuscité. Il eût étémoins étonnant qu'ils déclarassent au monde entier une guerrematérielle, au lieu de celle qu'ils lui ont réellement déclarée.Car, d'après les luis de la guerre, il est permis de se placer enface de l'ennemi, de s'emparer de ses terres, de se ranger en bataille,de saisir l'occasion d'attaquer et d'en venir aux mains. Ici, il n'en étaitpas de même : Les apôtres n'avaient point d'armée àeux ; ils étaient mêlés à leurs ennemis, etc'est ainsi qu'ils en triomphaient; c'est dans cette situation qu'ils esquivaientleurs coups, qu'ils les domptaient et remportaient sur eux une éclatantevictoire, suivant cette parole du prophète : " Tu règnerasau milieu de tes ennemi, ". (Ps. CIX, 2.) Car c'était làle prodige : Que leurs ennemis les tenant en leur pouvoir, et les jetantdans (320) les prisons et dans les fers, non-seulement ne pouvaient lesvaincre, mais tombaient eux-mêmes à leurs pieds ; ceux quiflagellaient devant ceux qui étaient flagellés, ceux quienchaînaient devant ceux qui étaient enchaînés,ceux qui persécutaient devant ceux qui étaient persécutés.Nous disons tout cela aux Grecs et plus que cela encore: car ici la véritésurabonde. Si tous nous suivez dans ce sujet, nous vous apprendrons tousles détails de la lutte; mais, en attendant, tenons bien àces deux points capitaux : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts?Et comment ces faibles, étant ce qu'ils étaient, auraient-ilsformé une telle entreprise, s'ils n'avaient eu le secours divin?
6. Et maintenant, faisons ce qui dépend de nous : Que notre vieporte les fruits qu'elle doit porter des bonnes oeuvres, et allumons autourde nous une grande ardeur pour la vertu. Il est écrit : " Vous êtesdes flambeaux " qui brillez au milieu du monde ". (Philip. II, 15.) EtDieu nous destine à un plus noble usage que le soleil lui-même,que le ciel, que la terre et la mer; à un usage d'autant plus grandque les choses spirituelles l'emportent davantage, sur les choses sensibles.Quand donc nous considérons le globe du soleil, et due nous admironsla beauté, le volume et l'éclat de cet, astre, pensons qu'ily a en nous une lumière plus grande et meilleure, comme aussi deplus profondes ténèbres, si nous n'y veillons : car toutela terre est dans fine nuit épaisse. Dissipons donc cette nuit,et mettons-y fin. Elle règne non-seulement chez les hérétiqueset chez les Grecs, mais aussi dans les croyances et dans la conduite d'ungrand nombre d'entre nous. Car beaucoup ne croient pas à la résurrection,beaucoup s'appuient sur des horoscopes , beaucoup s'attachent àdes observances superstitieuses, à des divinations, à desaugures, à des présages; d'autres recourent aux amuletteset aux enchantements. Nous combattrons ceux-là plus tard , quandnous en aurons fini avec les Grecs. En attendant, retenez bien ce que jevous ai dit: Combattez avec moi, attirons-les à nous et transformons-lespar notre conduite. Je le répète toujours : Celui qui enseignela philosophie doit d'abord en offrir le modèle en lui-mêmeet se faire rechercher de ses auditeurs.
Faisons-nous donc rechercher des Grecs et concilions-nous leur bienveillance.Et cela arrivera, si nous sommes toujours prêts, non-seulement àfaire le bien, mais encore à souffrir le mal. Ne voyons-nous pasles enfants portés sur les bras de leurs pères, les frapperà la joue, et le père se prêter volontiers àsatisfaire la colère de son fils, et se réjouir quand elleest satisfaite? Eh bien ! suivons cet exemple : parlons aux Grecs commedes pères à leurs enfants. Et vraiment tous les Grecs sontdes enfants; quelques-uns des leurs l'ont dit Ce sont des enfants, il n'ya point de vieillard chez les Grecs. En effet, les enfants ne supportentde s'occuper de rien d'utile ; de même les Grecs veulent toujoursjouer; ils sont à terre, ils y rampent et ne songent qu'aux chosesterrestres. Quand nous parlons aux enfants des choses nécessaires,ils ne comprennent pas notre langage et rient toujours; ainsi les Grecsrient, quand nous leur parlons du royaume des cieux. Et comme souvent lasalive, découlant de la bouche de l'enfant, souille sa nourritureet sa boisson ; ainsi les paroles qui tombent de la bouche des Grecs sontinutiles et impures ; si vous leur présentez la nourriture qui leurest nécessaire, ils vous accablent de malédictions ; ilsont besoin qu'on les porte. Si un enfant voit un voleur entrer et enleverce qui est à la maison, bien loin de le repousser, il sourit aumalfaiteur; mais si vous lui prenez son petit panier, son sistre ou toutautre joujou, il en est vivement affecté, il s'irrite, il se déchireet frappe le sol du pied. Ainsi quand les Grecs voient le démonpiller leur patrimoine, les biens nécessaires à leur subsistance,ils sourient et courent au-devant de lui comme au-devant d'un ami. Maissi on leur enlève une possession , la richesse ou quelque autrefutilité de ce genre, ils se lamentent, ils se déchirent.Et comme l'enfant reste nu sans s'en douter et sans en rougir; ainsi lesGrecs se vautrant avec les fornicateurs et les adultères, outragentles lois de la nature, entretiennent de honteux commerces et ne songentpas à se convertir. Vous avez vivement approuvé, vous avezapplaudi; mais tout en applaudissant, prenez garde qu'on n'en dise autantde vous. Soyez donc tous des hommes, je vous en prie; car, si nous sommesdes enfants, comment leur apprendrons-nous à devenir des hommes?Comment les retirerons-nous de leur puérile folie? Soyons des hommes,pour parvenir à la mesure de l'âge déterminéepar le Christ et obtenir les biens à venir par la grâce etla bonté, etc.
HOMÉLIE V
EN EFFET, CONSIDÉREZ, MES FRÈRES, QUISONT CEUX, D'ENTRE VOUS QUI ONT ÉTÉ APPELÉS. IL YEN A PEU DE SAGES SELON LA CHAIR, PEU DE PUISSANTS, PEU DE NOBLES. MAISDIEU A CHOISI LES MOINS SAGES SELON LE MONDE, POUR CONFONDRE LES SAGES.(VERS. 26, 27, JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Après avoir, dit que ce qui paraît folie en Dieu estplus sage que les hommes, il a démontré, par le témoignagedes Ecritures et par la marche des événements, que la sagessehumaine a été rejetée ; d'après le témoignagedes Ecritures, puisqu'il est dit : " Je perdrai la sagesse des sages "; d'après la marche des événements, quand il posecette interrogation : " Que sont devenus les sages? Que sont devenus lesdocteurs de la loi? " De plus il a fait voir que ce n'était pointune chose nouvelle, mais ancienne, désignée d'avance et prédite: " Car il est écrit : Je perdrai" la sagesse des sages ". Ensuiteil a démontré que tout cela était utile et raisonnable:" Le monde, n'ayant point connu Dieu au moyen de la sagesse de Dieu, ila plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceuxqui croiraient en. lui " ; puisque la croix est une preuve de puissanceet de sagesse infinie, et que ce qui paraît folie en Dieu surpassede beaucoup la sagesse humaine. Il le prouve de nouveau, non plus par lesmaîtres, mais par les disciples : " Considérez ", dit-il," qui sont ceux d'entre vous qui ont été appelés ".Car Dieu n'a pas seulement choisi des ignorants pour maîtres, maisaussi pour disciples : " Il y en a peu de sages selon la chair ". Il ya donc dans cette prédication plus de force et plus de sagesse,puisqu'elle entraîne la multitude et persuade même les ignorants.Il est en effet très-difficile de convaincre un ignorant, surtoutquand il s'agit de choses importantes et nécessaires. Et cependantles apôtres l'ont fait, et il appelle les Corinthiens eux-mêmesen témoignage : " Considérez, mes frères, qui " sontceux d'entre vous qui ont été appelés "; examinez,écoutez. Car la plus grande preuve de la sagesse du maître,c'est que des ignorants aient accepté des enseignements si sages,plus sages que tous les autres. Que veut dire : " Selon la chair? " C'est-à-dire,d'après les apparences, au point de vue de la vie présenteet de la doctrine du dehors. Ensuite pour ne pas se contredire lui-même(car il a convaincu le proconsul, l'aréopagite, ainsi qu'Apollon; et nous savons que d'autres sages ont assisté à sa prédication),il ne dit pas : Il n'y en a point de sages, mais : " Il y en a peu de sages". Car il n'appelait point exclusivement les ignorants et ne renvoyaitpas les sages ; il admettait ceux-ci, mais en bien plus grand nombre ceux-là.Pourquoi ? Parce que celui qui, est sage selon la chair est rempli debeaucoup de folie, et qu'il est surtout insensé en ce qu'il ne veutpas rejeter une doctrine corrompue.
Si un médecin voulait enseigner son art, ceux de ses auditeursqui en auraient déjà quelque notion fausse, contraire auxprincipes, (322) et qui tiendraient à la conserver, n'accueilleraientpas facilement ses leçons, tandis que ceux qui ne sauraient rienles recevraient volontiers. Il en a été de même ici: les ignorants ont été persuadés les premiers, parcequ'ils n'avaient pas l'extrême folie de se croire sages. Car c'estle comble de la folie de chercher par le raisonnement ce qui ne peut sedécouvrir que par la foi. Si un forgeron, retirant le fer rougedu feu, s'avisait d'y employer ses mains au lieu de tenailles, il seraitcertainement regardé comme un fou. Ainsi en est-il des philosophesqui veulent découvrir ces choses par eux-mêmes, au méprisde la foi. Aussi n'ont-ils rien trouvé de ce qu'ils cherchaient." Peu de puissants, peu de nobles ". Les puissants et les nobles sont remplisd'orgueil. Or, rien n'est aussi inutile pour arriver à la connaissancede Dieu que l'arrogance et l'attachement aux richesses. De là vientqu'on admire les choses présentes, qu'on ne tient aucun compte deschoses à venir, et que la multitude des soucis bouche les oreilles." Mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde ". Car c'est làle plus grand signe de supériorité : vaincre par des ignorants.
2. En effet, les Grecs ne rougissent pas autant d'être vaincuspar des sages; mais ce qui les couvre de honte, c'est de se voir dépassésen philosophie par un artisan, par un homme du peuple. Aussi l'apôtredit-il : " Pour confondre les sages ". Et ce n'est pas en ce point seulement,mais aussi en ce qui touche les autres avantages de la vie, que Dieu aainsi procédé. Car " il a choisi les faibles selon le monde,pour confondre les forts ". Ce ne sont pas seulement des ignorants, maisdes pauvres, des hommes méprisés et obscurs, qu'il a appeléspour humilier ceux qui étaient constitués en puissance. "Et les plus vils et les plus méprisés selon le monde, etce qui n'était rien pour confondre ce qui est ". Et qu'appelle-t-ilici : " ce qui n'est rien ? " Ceux qui sont considérés commerien, parce qu'ils n'ont aucune valeur. Dieu a fait preuve d'une grandepuissance en renversant les grands par ceux qui semblent n'être rien.C'est ce qu'il exprime ailleurs, quand il dit : " Ma puissance éclatedavantage dans la faiblesse ". (II Cor. XII, 9.) C'est en effet une marquede grand pouvoir que des hommes sans valeur, dépourvus de touteinstruction, aient subitement appris à raisonner sur des questionsplus élevées que le ciel. Nous admirons surtout le médecin,le rhéteur, ou tout autre maître, quand ils instruisent etforment parfaitement des ignorants. En cela, Dieu n'a pas seulement voulufaire un miracle et prouver sa puissance, mais réprimer la vainegloire. Ce qui faisait dire d'abord à Paul : " Pour confondre lessages, pour détruire ce qui est" ; et ensuite: " Afin qu'aucun hommene se glorifie devant Dieu". Car Dieu fait tout pour réprimer l'orgueilet la présomption, pour abattre la vaine jactance, et vous y persévérez? Il fait tout pour que nous ne nous attribuions rien et que nous lui rapportionstout, et vous vous êtes livrés à un tel et àun tel ? Quel pardon obtiendrez-vous? Dieu nous a prouvé, et celadès le commencement, que nous ne pouvons pas nous sauver par nous-mêmes.Car déjà alors les hommes ne pouvaient pas se sauver pareux-mêmes, mais ils avaient besoin de considérer la beautédu ciel, l'étendue de la terre et les autres corps créés,pour pouvoir s'élever jusqu'à l'auteur de ces ouvrages. Sonbut était déjà de réprimer d'avance la vaineestime de la sagesse.
De même qu'un maître qui invite un élève àle suivre, et le voit rempli de préjugé et résoluà tout apprendre par lui-même, l'abandonne à son erreur,puis lui prouvant qu'il ne saurait suffire à sa propre instruction,en prend occasion de lui exposer sa doctrine : ainsi Dieu dès lecommencement a invité les hommes à le suivre par le moyende la création ; puis comme ils s'y refusaient, il leur a d'abordprouvé qu'ils ne pouvaient pas se suffire à eux-mêmes,et il les a appelés à lui par une autre voie . pour livre,il leur a donné le monde. Les philosophes n'ont pas su le méditer,ils n'ont point voulu obéir à Dieu, ni aller à luipar le chemin qu'il leur indiquait. Il a employé un autre moyenplus clair que le premier, pour convaincre l'homme qu'il ne peut se suffireà lui-même. Car alors il était permis d'employer leraisonnement, de tirer parti de la sagesse extérieure en se laissantguider par les choses créées; mais maintenant, à moinsd'être fou, c'est-à-dire, à moins de se dégagerde tout raisonnement et de toute sagesse, et de s'abandonner à lafoi, il est impossible d'être sauvé. Et ce n'est pas peu dechose d'avoir, en facilitant ainsi la voie, extirpé l'ancienne maladie,en sorte que les hommes ne se glorifient plus et soient sans orgueil "Afin qu'aucun homme ne se glorifie ". Car (323) le mal venait de là:de ce que les hommes prétendaient être plus sages que leslois de Dieu et ne voulaient point s'instruire selon ses ordres. Aussin'ont-ils absolument rien appris.
Et il en a été ainsi dès le commencement. Dieuavait dit à Adam : Fais ceci, et évite cela. Mais Adam voulanttrouver quelque chose de plus, n'obéit pas et perdit ce qu'il avait.Dieu dit ensuite aux hommes : Ne vous arrêtez pas à la créature,mais par elle contemplez le Créateur. Et les hommes, comme s'ilseussent trouvé quelque chose de plus sage que ce qu'on leur avaitdit, s'engagèrent dans mille labyrinthes. De là des contradictionssans fin et avec eux-mêmes et avec les autres; et ils ne trouvèrentpoint Dieu, ne surent rien de clair sur la création, n'en eurentpas même une idée raisonnable et vraie. De nouveau pour ébranlervivement leur présomption, il suscita d'abord des ignorants, afinde montrer que tous ont besoin de la sagesse d'en-haut. Et ce n'est passeulement en matière de connaissance, mais pour toute autre chosequ'il a voulu faire sentir le besoin que les hommes et 'toutes les créaturesont de lui, afin que les liens de l'obéissance et de la soumissionétant plus forts, on ne courût point à sa perte parla résistance. Voilà pourquoi il n'a pas voulu que les hommesse suffisent. Car si beaucoup le dédaignent malgré le besoinqu'ils ont de lui, à quel degré d'orgueil ne seraient-ilspas montés, s'il en eût été autrement?
Ce n'est donc point par jalousie que l'apôtre combat leur vaineostentation, mais pour les préserver de la ruine qu'elle engendre." C'est de lui que vous avez été établis en Jésus-Christ,qui nous a été donné de Dieu pour être notresagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption". Ces mots : " De lui ", ne se rapportent point ici , ce me semble, àlà production , à l'existence, mais à la foi; il veutdire que les enfants de Dieu ne sont point formés du sang et dela volonté de la chair. Ne pensez donc pas qu'après nousavoir guéris de la vaine gloire, il nous laisse là : non; il nous fournit une raison plus haute de nous glorifier. Il ne faut passe glorifier devant lui. Vous êtes ses enfants, et vous l'êtesdevenus par le Christ. En disant : " Il a choisi les moins sages selonle monde, les plus méprisables selon le monde ", il fait voir quela plus grande. noblesse est d'avoir Dieu pour Père. Or cette noblesse,nous ne la devons point à un tel ou à un tel, mais au Christqui nous a rendus sages, justes et saints : car c'est le sens de ces paroles: " Qui est devenu notre sagesse ".
3. Qui donc est plus sage que nous. qui. possédons, non la sagessede Platon, mais le Christ lui-même, par la volonté de Dieu? Que veulent dire ces mots : " Qui nous a été donnéde Dieu? " Après avoir dit de grandes choses du Fils unique, ilajoute le nom du Père, pour que personne ne pense que le Fils nesoit pas engendré. Après avoir dit qu'il a pu de si grandeschoses, et lui avoir tout attribué en disant qu'il est devenu notresagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption,il ramène de nouveau tout au Père par le Fils, en disant: " Qui nous a été donné de Dieu ". Pourquoi n'a-t-ilpas dit : qui nous a rendu sages, mais " qui est devenu notre sagesse ?" C'est pour nous faire sentir l'excellence du don ; car c'est comme s'ildisait : Qui s'est donné lui-même à nous. Et voyezcomme il procède. D'abord le Christ nous a rendus sages en nousdélivrant de l'erreur; ensuite il nous a rendus justes et saintsen nous donnant l'Esprit, et nous a délivrés de tous lesmaux, de manière que nous soyons à lui, non par l'essence,mais par la foi. En effet, ailleurs l'apôtre dit : Que nous sommesjustes de la justice de Dieu, dans ce passage : " Pour l'amour de nousil a traité celui qui ne connaissait point le péché,comme s'il eût été le péché, afin qu'enlui nous devinssions justes de la justice de Dieu ". (II Cor. V, 21.) Maintenantil dit qu'il est devenu notre justice, en sorte que chacun peut àvolonté y participer abondamment. Car ce n'est pas un tel ou untel qui nous a rendus justes, mais le Christ. Que celui qui se glorifiese glorifie donc en lui, et non dans un tel ou un tel. Tout est l'oeuvredu Christ. C'est pourquoi, après avoir dit : " Qui est devenu notresagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption" , il ajoute : " Afin que, selon qu'il est écrit, celui qui seglorifie se glorifie dans le Seigneur". (Jérém. IX, 23.)
Voilà pourquoi encore il se déchaîne vivement contrela sagesse des Grecs, afin de persuader par là même aux hommesde se glorifier en Dieu, comme cela est juste. Rien n'est plus fou, rienn'est plus faible que nous, quand nous (324) voulons chercher par nous-mêmesce qui est au-dessus de nous. Nous pouvons avoir une langue exercée,mais non des croyances solides; par eux-mêmes nos raisonnements ressemblentà des toiles d'araignées. Quelques-uns ont pousséla folie jusqu'à soutenir qu'il n'y a rien de vrai, et que toutest contraire aux apparences. Ne vous attribuez donc rien, mais pour toutglorifiez-vous en Dieu; n'attribuez jamais rien à personne. Carsi l'on ne peut rien attribuer à Paul, encore bien moins àtout autre. "J'ai planté ", dit-il, "Apollon a arrosé, maisDieu a fait croître ". (I Cor. III, 6.) Celui qui a appris àse glorifier en Dieu, ne s'enorgueillira jamais, mais il sera toujoursmodeste et reconnaissant. Tels ne sont pas les Grecs qui s'attribuent toutà eux-mêmes. Aussi élèvent-ils les hommes aurang des dieux, tant leur orgueil les a égarés ! C'est maintenantl'heure d'entrer en lutte avec eux. Où en sommes-nous restéshier? Nous disions qu'humainement il n'était pas possible que despêcheurs l'emportassent sur des philosophes; et pourtant cela estdevenu possible; donc c'est évidemment l'effet de la grâce.Nous disions qu'il n'était pas possible qu;ils imaginassent de telssuccès ; et nous avons montré qu'ils ne les ont pas seulementconçus, mais réalisés entièrement et avec unegrande facilité.
Aujourd'hui nous traiterons ce point capital de la question, àsavoir : d'où leur serait venu l'espoir de triompher du monde entier,s'ils n'avaient pas vu le Christ ressuscité. Dans quel accèsde folie auraient-ils rêvé une chose si absurde, si téméraire? Car espérer une telle victoire sans la grâce de Dieu, c'estassurément le comble de la démence. Et comment, dans le délirede la folie, en seraient-ils venus à bout? Mais s'ils jouissaientde leur bon sens, comme l'événement l'a prouvé , commentdouze hommes auraient-ils osé provoquer de tels combats, braverla terre et la mer, songer à réformer les moeurs du mondeentier, si affermies par le temps, et soutenir l'assaut avec tant de courage,s'ils n'eussent reçu d'en-haut des gages assurés, et n'eussentobtenu la grâce divine? Bien plus encore : comment, en promettantle ciel et les demeures suprêmes, auraient-ils espéréconvaincre leurs auditeurs? Eussent-ils été élevésdans la gloire, dans la richesse, dans là puissance, dans l'instruction,ils n'auraient sans doute pas osé aspirer à une oeuvre aussihardie ; cependant leur espoir aurait eu quelque apparence de raison. Maisce sont des pêcheurs, des fabricants de tentes, des publicains ;tous métiers les moins propres à la philosophie, les moinscapables d'inspirer de grands projets, surtout quand il n'y a pas de précédents.Or, non-seulement ils n'avaient pas d'exemples qui leur promissent la victoire,mais il y en avait, et de tout récents, qui leur présageaientla défaite. Plusieurs, je ne dis pas parmi les Grecs (il ne s'agissaitpas encore d'eux alors), mais parmi les Juifs contemporains , pour avoiressayé d'innover, avaient péri; et ce n'était pasà -la tête de douze hommes, mais avec une multitude de partisans,qu'ils avaient mis la main à l'oeuvre. En effet, Theudas et Judas,appuyés de nombreux partisans, avaient succombé avec eux.De tels exemples étaient bien propres à effrayer les apôtres,s'ils n'eussent été parfaitement convaincus qu'on ne peuttriompher sans la puissance de Dieu. Et, même avec la confiance dansla victoire, quelle espérance les eût soutenus au milieu detant de périls, s'ils n'avaient eu les yeux fixés sur l'avenir? Supposons qu'ils comptaient triompher ! Mais à quels profits aspiraient-ilsen menant le monde entier aux pieds d'un homme qui, selon vous, n'étaitpoint ressuscité ?
4. Si maintenant des hommes qui croient au royaume du ciel et àdes biens infinis, ont tant de peine à soutenir, les épreuves,comment les apôtres auraient-ils supporté tant de travauxsans espoir d'en rien recueillir, sinon des maux? Car si rien de ce quis'était réellement passé n'avait eu lieu , si le Christn'était point monté au ciel, ceux qui forgeaient ces conteset cherchaient à les persuader aux autres, offensaient Dieu et devaients'attendre à être mille fois frappés de la foudre.Que s'ils eussent eu un tel zèle du vivant du Christ, ils l'eussentperdu après sa mort; car, n'étant pas ressuscité,il n'eût plus été à leurs yeux qu'un imposteuret un fourbe. Ne savez-vous pas qu'une armée, même faible,tient ferme tant que le général et le prince vivent; et que,bien que forte, elle se dissout dès qu'ils sont morts ?
Quels motifs plausibles, dites le moi, les auraient déterminésà entreprendre la prédication et à parcourir le mondeentier? Quels obstacles ne les auraient pas retenus? S'ils étaientfous (je ne cesserai de le répéter), rien, absolument rien,ne leur eût réussi : car (325) personne ne croit àdes fous. Mais s'ils ont réussi, comme le fait l'a prouvé, c'est donc une preuve qu'ils étaient les plus sages des hommes.Mais s'ils étaient les plus sages des hommes, il est évidentqu'ils n'avaient point entrepris la prédication au hasard. Et s'ilsn'avaient pas vu le Christ ressuscité, à quoi bon commencerune telle guerre? Tout ne lés en eût-il pas détournés?Il leur a dit : Je ressusciterai dans trois jours : il leur a promis leroyaume des cieux; il leur a annoncé qu'après avoir reçule Saint-Esprit ils soumettront la terre entière; il leur a ditmille autres choses encore, infiniment élevées au-dessusde la nature. En sorte que, si rien de cela n'était arrivé,eussent-ils cru en lui pendant qu'il vivait, ils auraient cesséd'y croire après sa mort, s'ils ne l'avaient vu ressuscité.Ils auraient dit : Il avait annoncé qu'il ressusciterait aprèstrois jours, et il n'est pas ressuscité; il avait promis d'envoyerl'Esprit et il ne l'a pas envoyé; comment croirons-nous àce qu'il a dit de l'avenir, quand ce qu'il a dit du présent estconvaincu de fausseté? Comment auraient-ils prêchéla résurrection d'un homme qui ne serait pas ressuscité?Parce qu'ils l'aimaient, dira-t-on. Mais ils l'eussent dès lorspris en haine, lui qui les avait trompés, et trahis; lui qui, parmille menteuses promesses, les avait arrachés à leurs maisons,à leurs parents, à tout ce qu'ils possédaient, luiqui, après avoir excité contre eux tout le peuple juif, lesavait enfin abandonnés. Il l'eût été làun simple effet de faiblesse, ils l'eussent peut-être pardonné;mais il fallait maintenant y voir une grande scélératesse.Car il devait dire la vérité, et ne pas promettre le ciel,puisque, selon vous, il n'était qu'un homme. C'était doncune conduite tout opposée qu'ils auraient dû tenir, c'est-à-direproclamer qu'ils avaient été trompés et le dénoncercomme un fourbe et un charlatan ; par là ils eussent échappéaux dangers et mis fin à la guerre.
Si les Juifs ont payé des soldats pour dire que le corps avaitété enlevé, quel honneur n'eussent pas obtenu lesdisciples s'ils avaient dit en passant : C'est nous qui l'avons enlevé,il n'est point ressuscité? Ils pouvaient donc recevoir des honneurset des couronnes. Pourquoi alors auraient-ils préféréles injures et les périls, si une force divine, plus puissante quetout le reste, ne les y eût déterminés? Et (325) sice raisonnement ne vous convainc pas encore, faites celui-ci : Si les chosesn'eussent pas été ainsi, quelque décidés qu'ilsy fussent d'abord, ils ne l'auraient point pris pour sujet de leur prédication;ils l'auraient au contraire pris en aversion : car vous savez bien quenous ne voulons pas même entendre prononcer le nom de ceux qui nousont ainsi trompés. Et pourquoi l'auraient-ils prêché, ce nom ? Dans l'espoir de vaincre par lui ? C'était tout le contrairequ'ils devaient attendre puisque, même après la victoire,ils seraient morts en prêchant le nom d'un imposteur. Que s'ils voulaientjeter un voile sur le passé, il fallait se taire : car engager lecombat, c'était donner un nouvel aliment à la guerre et auridicule. D'où leur serait venue la pensée de forger de tellesinventions? Ils avaient perdu le souvenir de tout ce qu'ils avaient entendu.Et si, au rapport de l'évangéliste, ils avaient oubliébien des choses et n'en avaient pas compris d'autres , alors mêmequ'ils n'avaient rien à craindre ; comment tout ne leur aurait-ilpas échappé, au milieu d'un si grand, péril? Maisà quoi bon dire cela, quand leur affection pour le maîtreétait déjà affaiblie par la crainte de l'avenir, ainsiqu'il le leur reprocha lui-même un jour. Car comme suspendus àsa bouche, ils lui avaient souvent demandé auparavant : Oùallez-vous? et qu'ensuite après l'avoir entendu longuement exposerles maux qu'il devait subir dans le temps de sa passion, ils restaientbouche béante et muette de terreur, écoutez comme il le leurfait sentir, en disant : " Aucun de vous ne me demande : Ou allez-vous?mais parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre coeur". (Jean, XVI, 6, 6.) Si donc ils étaient déjà tristesquand ils s'attendaient à sa mort et à sa résurrection; comment, ne le voyant pas ressuscité, auraient-ils pu vivre? Comment, découragés par la déception et épouvantésdes maux à venir, n'auraient-ils pas désiré rentrerdans le sein de la terre?
5. Mais d'où leur sont venus ces dogmes sublimes? Et il leuravait annoncé qu'ils en entendraient de plus sublimes encore. "J'ai encore bien des choses à vous dire ", leur disait-il, " maisvous ne pouvez les porter présentement ". Ce qu'il ne disait pasétait donc encore plus élevé. Mais un des disciples,entendant parler de dangers , ne voulait pas même aller en Judéeavec lui. "Allons-y aussi (326) nous", disait-il, "afin de mourir aveclui ". (Idem, XI, 16.) L'attente de la mort lui était pénible.Mais si, étant avec lui, il s'attendait à mourir et s'eneffrayait pourtant, à quoi, séparé de lui et des autresdisciples, n'aurait-il pas dû s'attendre ? Et t'eût étéd'ailleurs une grande preuve d'impudence. Qu'auraient-ils eu à dire?Le monde entier connaissait la Passion; le Christ avait étésuspendu au gibet en plein jour, dans une capitale, pendant la fêteprincipale, celle dont il était le moins permis de s'absenter; maisaucun étranger ne connaissait la résurrection : ce qui n'étaitpas un petit obstacle au succès de leur prédication. La rumeurdisait partout qu'il avait été enseveli; les soldats et tousles Juifs affirmaient que son corps avait été enlevépar ses disciples; mais aucun étranger ne savait qu'il fûtressuscité. Comment auraient-ils espéré en convaincrel'univers? Si on avait pu déterminer des soldats, malgrédes miracles, à attester le contraire, comment sans miracle auraient-ilseu la confiance de prêcher, et pu croire, eux qui n'avaient pas uneobole, qu'ils persuaderaient le monde entier de la résurrection?
S'ils agissaient par ambition de la gloire,'ils se seraient attribuéleur doctrine bien plutôt qu'à un mort. Mais on ne l'auraitpoint acceptée, dit-on. Et de qui l'eût-on plutôt acceptéeou d'un homme qui avait été pris et crucifié, ou d'euxqui avaient échappé aux mains des Juifs? Et pourquoi, degrâce, s'ils devaient prêcher, ne pas quitter aussitôtla Judée, et se rendre dans les villes étrangères,au lieu de rester dans le pays? Et comment auraient-ils fait des disciples,s'ils n'eussent opéré des miracles? Or, s'ils faisaient desmiracles (et ils en faisaient), ce ne pouvait,être que par la puissancede Dieu; et s'ils eussent triomphé sans en faire, t'eût étébien plus étonnant encore. Ne connaissaient-ils pas, dites-moi,le peuple juif, ses mauvaises dispositions, son esprit de jalousie?
Ils avaient lapidé Moïse après le passage de la merà pied sec, après cette victoire, après ce trophéeremporté contre les Egyptiens, leurs oppresseurs, par les mainsde ce grand homme sans effusion d'une goutte de sang; après avoirmangé la manne; après avoir vu des torrents d'eau coulerdu rocher; après les mille prodiges de l'Egypte, de la mer Rougeet du désert, ils avaient jeté Jérémie dansla citerne et mis à mort beaucoup de prophètes.
Ecoutez ce que dit Elie, quand il est forcé de s'éloignerdu pays, après la terrible famine et la pluie miraculeuse, et,laflamme qu'il a fait descendre du ciel, et le merveilleux holocauste : "Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont détruitvos autels; je suis demeuré seul, et ils en veulent encore àma vie ". (III Rois, XIX, 10.) Et pourtant ceux-là ne touchaientpoint à la loi. Comment donc, dites-le moi, aurait-on écoutéles apôtres? Car ils étaient les plus misérables deshommes, et ils prêchaient les nouveautés qui avaient valula croix à leur maître.
Du reste, ce n'était pas une grande preuve d'habiletéchez eux que de répéter ce que le Christ avait dit. On avaitpu croire que le Christ agissait par amour de la gloire; on n'en auraitque plus haï ses disciples qui reprenaient la guerre au profit d'unautre. Mais, objectera-t-on, la loi romaine les favorisait. Ils y trouvaient,au contraire, un nouvel obstacle : car les Juifs avaient dit : " Quiconquese fait roi, n'est pas l'ami de César ". (Jean, XIX, 12.) Ainsicela seul eût suffi à les entraver, d'être les disciplesd'un homme qui était censé avoir voulu se faire roi et desoutenir son parti. Où donc auraient-ils puisé le couragede se jeter dans de tels dangers ? Que pouvaient-ils dire de lui qui fûtpropre à leur attirer la confiance? Qu'il avait étécrucifié? qu'il était né d'une pauvre mèrejuive, mariée à un charpentier juif? qu'il appartenait àune nation haïe du monde entier? Mais tout cela était pluspropre à irriter qu'à persuader et qu'à attirer desauditeurs, surtout dans la bouche d'un fabricant de tentes et d'un pêcheur.Et les disciples -n'avaient-ils pas songé à tout cela? Lesnatures timides (et telles étaient les leurs) savent s'exagérerles choses. D'où auraient-ils pu espérer le succès? Ils en auraient désespéré au contraire, quand tantde raisons les détournaient de l'entreprise, si le Christ n'étaitpas ressuscité.
6. Les moins intelligents ne comprennent-ils pas que si les apôtresn'avaient reçu une grâce abondante et n'avaient eu des preuvescertaines de la résurrection, non-seulement ils n'eussent pas forméet entrepris un tel dessein, mais qu'ils n'en auraient pas même eula pensée? Et si, malgré tant d'obstacles, je ne dis pasà la réussite, mais à l'idée même del'entreprise, ils l'ont cependant formée et réaliséeau-delà , de toute espérance, n'est-il (327) pas évidentpour tout le monde que ce n'est point là l'effet de la puissancehumaine, mais de la grâce divine?
Méditons donc ces sujets, non-seulement avec nous-mêmes,mais aussi avec les autres; ce sera le moyen d'arriver plus facilementà ce qui doit suivre. Et ne dites pas que vous n'êtes qu'unartisan, et que ces études vous sont étrangères. Paulétait fabricant de tentes, et pourtant (il nous le dit lui-même)il fut rempli d'une grâce abondante, et ne parlait que par son inspiration.Avant de l'avoir reçue, il était aux pieds de Gamaliel, etil ne la reçut que parce qu'il s'en était montré digne;puis après, il reprit son métier. Que personne ne rougissedonc d'être ouvrier; mais que ceux-là rougissent qui viventdans l'inutilité et la paresse, qui ont besoin de beaucoup de soinset de nombreux serviteurs. Car il y a une sorte de philosophie àne gagner sa nourriture que par son travail; l'âme en devient pluspure, le caractère plus ferme. L'homme oisif parle bien plus auhasard, agit souvent sans but, passe des journées entièresà ne rien faire, engourdi par la paresse; chez l'ouvrier, au contraire,il y a peu d'actions, de paroles ou de pensées inutiles : car unevie laborieuse tend tous les ressorts de l'âme. Ne méprisonsdonc point ceux qui gagnent leur vie par leur travail; félicitons-lesplutôt. Quel mérite avez-vous, dites-moi, à passervotre vie à ne rien faire et à dépenser inutilementl'héritage que vous avez reçu de votre père? Ne savez-vouspas que nous ne rendrons pas tous le même compte? que ceux qui aurontjoui d'une plus grande abondance seront jugés plus sévèrement,tandis qu'on traitera avec plus d'indulgence ceux qui auront supportéles travaux, la pauvreté ou d'autres incommodités de ce genre?La parabole de Lazare et du mauvais riche est là pour le prouver.Vous serez justement accusé, vous qui n'employez vos loisirs àla pratique d'aucun devoir; mais le pauvre qui consacrait au devoir letemps que le travail lui laissait libre, recevra une riche couronne.
M'objecterez-vous que vous êtes soldat et que cet étatne vous laisse pas de loisir? Mais cette excuse n'est pas raisonnable.Corneille était centurion, et cela ne l'empêchait point deremplir exactement ses devoirs. Quand il s'agit de fréquenter lesdanses et les comédies, de passer toute votre vie au théâtre,vous n'objectez plus l'état militaire ni la crainte des magistrats;mais quand nous vous appelons à l'église, mille obstaclesse lèvent. Et que direz-vous en ce jour terrible où vousverrez les torrents de flamme, les chaînes qui ne se brisent plus,où vous entendrez les grincements de dents ? Qui est-ce qui prendravotre défense, quand vous verrez l'ouvrier qui aura bien vécu,nager au sein de la gloire; tandis que vous, jadis si mollement vêtuet respirant l'odeur des parfums, vous subirez des supplices sans fin?A quoi vous serviront vos richesses et votre opulence? En quoi la pauvreténuira-t-elle à l'artisan? Afin donc d'éviter ces malheurs.Méditons ces paroles en tremblant, et employons tous nos loisirsaux oeuvres nécessaires. Ainsi, après avoir obtenu de Dieule pardon de nos fautes passées, et au moyen de nos bonnes couvresà venir, nous pourrons obtenir le royaume des cieux, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel,gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VI
POUR MOI, MES FRÈRES, LORSQUE JE SUIS VENUVERS VOUS POUR VOUS ANNONCER LE TÉMOIGNAGE DE DIEU, JE N'Y SUISPOINT VENU AVEC LE LANGAGE ÉLEVÉ DE L'ÉLOQUENCE OUDE LA SAGESSE. CAR JE N'AI POINT FAIT PROFESSION DE SAVOIR AUTRE CHOSEPARMI VOUS QUE JÉSUS-CHRIST, ET JÉSUS-CHRIST CRUCIFIÉ.(CHAP. II, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 5.)
1. Rien de plus ardent au combat que l'âme de Paul; non pas quel'âme de Paul (car ce n'est pas lui qui a inventé ceci), maisque la grâce sans égale qui opère en lui et triomphede tout. Ce qu'il a dit plus haut suffirait à abattre l'orgueilde ceux qui se glorifiaient de leur sagesse; une partie même auraitsuffi. Mais pour faire ressortir l'éclat de la victoire, il entreprend,de nouvelles luttes, en foulant aux pieds les adversaires qu'il a terrassés.Examinez, en effet : il a rappelé la prophétie qui dit :" Je détruirai la sagesse des sages"; il a montré la sagessede Dieu qui à abattu, au moyen d'une folie apparente, la philosophieprofane; il a fait voir que la folie en Dieu est plus sage que les hommes;il a démontré que Dieu n'a pas seulement enseignépar des ignorants, mais encore appelé des ignorants; maintenantil prouve que le sujet même et le mode de la prédication étaientpropres à causer du trouble, et n'en ont cependant point causé.Non-seulement , dit-il , les disciples étaient ignorants; mais,moi qui prêche, je le suis aussi. Delà ces paroles : " Pourmoi, mes frères " (il leur donne de nouveau le nom de frères,pour adoucir la rudesse de son langage), "je ne suis point venu avec lelangage élevé de l'éloquence pour vous annoncer letémoignage de Dieu". Eh! dis-nous, Paul, que serait-il arrivési tu avais voulu venir avec le langage élevé de l'éloquence?L'aurais-tu pu ? Non : quand je laurais voulu, je ne l'aurais pas pu;mais le Christ l'aurait pu, s'il l'avait voulu. Et il ne l'a pas voulu,pour rendre la victoire plus éclatante. C'est pour cela qu'indiquantplus haut que le Christ avait agi en cela et avait voulu que la parolefût prêchée par des ignorants, il disait : " Le Christne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour évangéliser,non toutefois par la sagesse de la parole ". Or, que ce soit làla volonté du Christ et non celle de Paul , c'est beaucoup plusgrand, c'est infiniment -plus grand. Par conséquent, dit-il, cen'est pas pour faire parade d'éloquence, ni armé de discoursprofanes, que je viens annoncer le témoignage de Dieu. Il ne ditpas : la prédication; mais: " Le témoignage de Dieu " : cequi était encore bien propre à inspirer de l'éloignement;car c'était la mort qu'il prêchait partout. Aussi ajoute-t-il: " Je n'ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous queJésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ". Et il disaitcela parce qu'il n'y avait absolument rien en (329) lui de la sagesse dumonde, comme il l'exprimait plus haut: " Je ne suis pas venu avec le langageélevé de l'éloquence ".
Il est cependant évident qu'il aurait pu l'avoir: car si sesvêtements ressuscitaient les morts, si l'ombre de son corps chassaitles maladies, à bien plus forte raison son âme aurait-ellepu recevoir le don de l'éloquence mais l'un s'obtient par l'étude; l'autre est au-dessus de toute industrie humaine. Or celui qui savaitle plus; pouvait encore mieux savoir le moins. Mais le Christ ne le permitpas, car c'était inutile. Il a donc raison de dire : " Je n'ai pasfait profession de savoir quelque chose " ; car je veux ce que veut leChrist. Il me semble que, pour réprimer leur orgueil, il leur parleavec plus d'humilité qu'aux autres. Ces mots : " Je n'ai pas faitprofession de rien savoir ", sont dits par opposition à la sagesseprofane. Je ne suis pas venu pour enchaîner des raisonnements oudes sophismes; je n'ai qu'une chose à vous dire, à savoirque Jésus-Christ a été crucifié. Ceux-làvous disent mille choses, vous font de nombreux et longs discours, construisentdes raisonnements et des syllogismes, combinent des sophismes sans fin;pour moi je suis venu simplement vous dire que le Christ a étécrucifié, et je les ai tous dépassés : preuve incontestablede la puissance de Celui que je prêche. "Et tant que j'ai étéparmi vous, j'y ai été dans un état infirmité,de crainte et de tremblement ". Autre point. capital. Non-seulement ceuxqui croient sont des ignorants, non-seulement celui qui parle est ignorantlui-même, non-seulement le genre de prédication est dépourvude toute science, non-seulement le sujet de la prédication est propreà jeter le trouble : car c'est la croix et la mort qu'on annonce; mais a ces obstacles d'autres s'ajoutaient encore les périls,les embûches, la crainte de tous les jours, l'expulsion. Souventil appelle la persécution infirmité, comme en cet autre endroit" Vous ne m'avez point méprisé à cause de l'infirmitéque j'ai éprouvée dans ma chair ". (Gal. IV, 13, l4.) Etencore : " S'il faut se glorifier, je me glorifiera de mon infirmité". (II Cor. XI, 30.) De quelle infirmité? " Celui qui étaitgouverneur de la province pour le roi Arétus faisait faire gardedans la ville de Damas pour m'arrêter prisonnier ". (Id.) Et encore: " C'est pourquoi je me complais dans mes infirmités ". Et pouren désigner quelques-unes, il ajoute : " Dans les outrages, dansles nécessités, dans les détresses ". Et c'est làce qu'il entend ici; car après avoir dit : " J'ai étédans un état d'infirmité ", il ne s'arrête pas là; mais pour faire voir que par infirmité, il entend les périls,il ajoute : " J'ai été parmi vous dans un état decrainte et de grand tremblement ".
Que dites-vous ? Quoi ! Paul craignait les dangers? Oui, il les craignaitet il tremblait fort : car tout Paul qu'il était, il étaithomme. Et ce n'était point sa faute, mais l'infirmité dela nature; bien plus, c'est là l'éloge de sa bonne volonté,d'avoir craint la mort et les coups, et de n'avoir rien fait d indigneà cause de cette crainte : en sorte que prétendre qu'il n'apas craint les coups, ce n'est point l'honorer, mais lui ravir une grandepartie de l'honneur qui lui est dû. Car s'il n'avait pas craint,quelle gloire, quelle philosophie aurait-il eu à supporter les périls? Quant à moi, c'est en cela que je l'admire : que craignant, etnon-seulement craignant, mais tremblant en présence des dangers,il ait néanmoins parcouru sa carrière en recueillant descouronnes ; et que, sans reculer devant aucun danger, il ait purifiéle monde et semé la parole sur terre et sur mer. " Et je n'ai pointemployé, en vous parlant et en vous prêchant, les discourspersuasifs de la sagesse humaine " ; c'est-à-dire, je n'avais pointla sagesse profane. Si donc la prédication n'avait rien de sophistique,si ceux qui étaient appelés étaient des ignorants,si celui qui prêchait l'était lui-même, si la persécutionétait là, s'il y avait crainte et tremblement; dites-le moi,comment ont-ils vaincu? Parla puissance de Dieu. Aussi, après avoirdit : " Je n'ai point employé, en vous parlant et en vous prêchant,les discours persuasifs de la sagesse humaine ", ajoute-t-il : " Mais leseffets sensibles de l'Esprit et de la vertu ".
2. Voyez-vous comment ce qui paraît folie en Dieu est plus sageque les hommes? Comment la faiblesse l'emporte sur la force ? Les ignorantsqui. prêchaient ces choses, étaient jetés dans leschaînes et proscrits, et ils triomphaient de ceux qui les repoussaient.Comment cela ? N'était-ce point parce qu'ils inspiraient la foipar l'Esprit? Et ceci même en est une démonstration évidente.Qui donc, je vous prie, en voyant les morts ressuscités et les démonschassés, ne se serait pas rendu? Mais comme (330) il y a des vertustrompeuses, celles des enchanteurs par exemple, l'apôtre veut endétruire jusqu'au soupçon. Il ne dit donc pas simplement" de la vertu ", mais d'abord " de l'Esprit ", et ensuite " de la vertu" ; indiquant par là que ce qui se passait était l'oeuvrede l'Esprit. Ainsi, pour n'être point faite à l'aide de lasagesse profane, la prédication gagnait beaucoup de prix, au lieud'en perdre; cela prouve donc qu'elle est divine et qu'elle prend ses racinesdans le ciel. C'est pourquoi l'apôtre ajoute : " Afin que votre foine soit point appuyée surla sagesse des hommes, mais sur la puissancede Dieu ". Voyez-vous clairement comme il démontre par tout moyenque l'ignorance est très-utile et la sagesse très-nuisible?L'une prêchait la croix de Jésus-Christ, l'autre la puissancede Dieu; mais celle-ci faisait qu'on ne trouvait rien de ce qu'il fallaitet qu'on se glorifiait en soi-même; celle-là, au contraire,déterminait à accepter la vérité et àse glorifier en Dieu. En second lieu, la sagesse eût persuadéà un grand nombre que la vérité était humaine,tandis que l'autre démontrait clairement qu'elle est divine et descenduedu ciel. En effet, lorsque la démonstration se fait par l'art desdiscours, souvent les pires l'emportent sur les meilleurs , parce qu'ilssont plus habiles dans l'art de parler, et le mensonge l'emporte sur lavérité. Ici il n'en est pas de même : car l'Espritn'entre pas dans l'âme impure, et quand il entre quelque part, ilne saurait jamais avoir le dessous, quelle que soit l'habileté dulangage. Car la démonstration par les couvres et par les signesest beaucoup plus évidente que celle qui se fait par la parole.
Mais, dira peut-être quelqu'un de nos adversaires , si la prédicationdoit l'emporter sans le secours de l'éloquence, de peur que la croixne soit rendue inutile, pourquoi les signes ont-ils cessé maintenant?Pourquoi? Parlez-vous ici comme un incrédule qui n'admet point cequi s'est passé du temps des apôtres, ou cherchez-vous réellementà apprendre la vérité ? Dans le premier cas, je m'entiendrai à cette seule réponse : S'il n'y a pas eu de signesalors, comment, chassés, persécutés, tremblants, enchaînés,devenus les ennemis communs du' genre humain , exposés aux mauvaistraitements de la part de tous, n'ayant d'ailleurs rien d'attrayant pareux-mêmes, ni éloquence, ni éclat, ni richesse, niville, ni peuple, ni origine, ni science, ni gloire, ni rien de semblable,mais le contraire de tout cela, l'ignorance, l'obscurité, la pauvreté,la haine, l'inimitié, et tenant tête à des peuplesentiers, et annonçant de telles doctrines; comment, dis-je, persuadaient-ils? Car leurs préceptes étaient très-pénibles,leurs enseignements pleins de périls ; et ceux qui les écoutaient,ceux qu'il fallait convaincre, avaient été élevésdans la mollesse, dans l'ivrognerie, dans toutes sortes de vices. Commentont-ils convaincu, dites-moi ? Quels titres avaient-ils à la confiance? Si, comme je vous l'ai déjà dit, ils ont convaincu sansles signes, c'est évidemment un bien plus grand prodige.
Donc, de ce qu'il n'y a plus de signes maintenant, ne concluez pas qu'iln'y en eut point alors. Alors ils étaient utiles, aujourd'hui ilsne le seraient plus. De ce qu'on persuade aujourd'hui seulement par laparole, il ne suit pas nécessairement que la prédicationse fasse par la sagesse humaine. Çar ceux qui semèrent laparole dans le commencement étaient des gens simples et sans instruction,mais ils ne disaient rien d'eux-mêmes et communiquaient au mondece qu'ils avaient reçu de Dieu ; et nous aussi aujourd'hui nousne donnons rien de nous-mêmes, mais nous prêchons àtous ce que nous avons reçu des apôtres. Et ce n'est pointnon plus par le raisonnement que nous persuadons; mais, par les divinesEcritures et par les signes d'alors, nous faisons accepter ce que nousdisons. Et les apôtres ne convainquaient pas seulement par des signes,mais aussi par la parole; et leur parole était fortifiéepar les signes et par les témoignages de l'Ancien Testament, etnon par l'habileté du langage. Mais pourquoi, direz-vous, les signesétaient-ils alors utiles et ne le sont-ils plus aujourd'hui? Supposons(jusqu'ici je discute avec le gentil, et voilà pourquoi je parlecomme d'une hypothèse de ce qui arrivera certainement : que l'infidèleveuille bien admettre cette hypothèse pour le cours de la discussion); supposons, dis-je, que le Christ viendra : quand il sera venu et tousses anges avec lui, quand Dieu aura prouvé son existence et sonempire universel, le gentil lui-même ne croira-t-il pas? Evidemmentil croira, et il adorera, et il confessera que Dieu existe, fût-ild'ailleurs le plus obstiné des hommes.
3. En effet, qui donc en voyant les cieux ouverts, le Christ descendantsur les nues (331) environné de toutes les puissances célestes,et les torrents de flamme, et tous les hommes réunis et tremblants;qui, dis-je, n'adorera pas et ne reconnaîtra pas qu'il y a un Dieu? Mais, dites-moi, cette adoration et cette connaissance seront-elles comptéesau gentil comme un acte de foi? Pas le moins du monde. Pourquoi? Parceque ce n'est point là de la foi : c'est l'effet de la nécessité,de l'évidence ; la volonté n'y est pour rien; la grandeurdu spectacle a forcé l'assentiment de l'esprit. Donc, plus les faitssont éclatants et s'imposent nécessairement à l'esprit,plus la foi est diminuée. Voilà pourquoi il n'y a plus designes. Et, pour preuves, écoutez ce que Jésus dit àThomas : " Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ". Donc, plus lesigne est évident, plus le prix de la foi diminue; et c'est ce quiarriverait maintenant, s'il y avait encore des signes. Paul nous apprendqu'un jour nous ne connaîtrons plus Dieu par la foi, quand il nousdit : " Car maintenant nous marchons " par la foi, et non encore par uneclaire vue". (II Cor. V, 7.) Comme donc alors l'évidence éclatanteempêchera que votre foi ne vous soit imputée, ainsi en serait-ilmaintenant s'il y avait des signes comme autrefois. C'est quand nous admettonsce qu'il est absolument impossible de trouver par le raisonnement, quela foi existe. Voilà pourquoi Dieu nous menace de l'enfer, maisl'enfer n'est pas visible ; s'il l'était, il arriverait ce que nousdisions tout à l'heure.
Du reste, si vous voulez des signes, vous en verrez, bien que d'un autregenre : de nombreuses prédictions et sur une foule de sujets, laconversion du monde entier, les barbares devenus philosophes , les moeurssauvages adoucies, la religion propagée. Quelles prédictions, direz-vous? Toutes ont été faites après coup. Mais quand, dites-moi? Où? Par qui? Combien y a-t-il d'années?Cinquante, ou cent? Donc, auparavant, il n'y avait absolument rien d'écrit.Comment donc le monde a-t-il retenu ces dogmes et tant d'autres chosesauxquelles la mémoire ne suffit pas? Comment a-t-on su que Pierrea été attaché à la croix ? D'où estvenue l'idée de prédire par exemple que l'Évangileserait prêché par toute la terre, que la loi juive cesserait,et ne se rétablirait jamais? Et comment ceux qui livraient leurvie pour la prédication, auraient-ils souffert qu'elle fûtdénaturée? Comment, les signes ayant cessé, aurait-onajouté foi aux écrivains? Comment, si ces écrivainsn'eussent pas été dignes de foi, leurs écrits auraient-ilspénétré chez les barbares, dans les Indes, jusqu'auxextrémités de l'Océan? D'autre part, quels étaientces écrivains? Quand et où écrivaient-ils? Pourquoiécrivaient-ils? Était-ce pour se procurer de la gloire? Maisalors pourquoi publier leurs livres sous d'autres noms? Pour recommanderleur enseignement, dira-t-on. Un enseignement vrai, ou un enseignementfaux ? Dans le premier cas, il était peu probable qu'on vîntà eux; dans le second, ils n'avaient pas besoin de mentir, commevous le dites. Du reste, ces prophéties sont telles, que jusqu'àprésent il n'a pas été possible de les démentir.
Il y a bien des années que Jérusalem est détruite.Il y a d'autres prophéties qui s'étendent depuis ce temps-làjusqu'à l'avènement du Christ, discutez-les comme il vousplaira; celle-ci , par exemple : " Je suis toujours avec vous jusqu'àla consommation des siècles ". (Matth. XXVII , 20.) Et cette autre:" Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes del'enfer ne prévaudront pas contre elle ". (Matth. XVI , 18.) Etencore: " Cet Evangile sera prêché dans toutes les nations" (Matth. XXIV , 14) ; et: " Partout où cet Evangile sera prêchéon dira ce qu'a fait cette femme ". (Matth. XXVI, 13.) Et beaucoup d'autresencore. Comment cette prophétie s'est-elle réalisée,si c'était une invention ? Comment les portes de l'enfer n'ont-ellespas prévalu contre l'Église? Comment le Christ est-il toujoursavec nous? Car s'il n'y était pas, l'Église n'aurait pastriomphé. Comment l'Évangile s'est-il propagé partolite la terre? Nos propres adversaires, Celse, et après lui Porphyre,suffisent à prouver l'ancienneté de nos livres: assurémentils n'ont pas combattu des écrits qui leur fussent postérieurs.D'autre part, le monde entier qui les a reçus unanimement, en porteaussi témoignage. Sans la grâce de l'Esprit-Saint, jamaisun tel accord n'aurait eu lieu d'une extrémité du monde àl'autre; les auteurs eussent été vite convaincus d'imposture,et des inventions et des mensonges n'auraient pas obtenu de tels succès.Ne voyez-vous pas accourir la terre entière? l'erreur éteinte?la philosophie des moines surpassant l'éclat du soleil? les choeursdes vierges? la religion répandue chez les barbares ? tous les hommesassujettis au même (332) joug? Et tout cela n'a pas étéseulement prédit par nous, mais dès les anciens temps, parles prophètes. Et vous ne détruirez pas davantage ces antiquesprophéties ; car les livres qui les contiennent sont aux mains denos ennemis, aux mains mêmes des Grecs, qui ont eu soin de les fairetraduire dans leur langue. Ces prophètes ont beaucoup préditsur ces matières, en annonçant que c'était un Dieuqui devait venir.
4. Pourquoi donc tous ne croient-ils pas aujourd'hui ? Parce que leschoses se sont détériorées , et par notre faute :car c'est de nous qu'il s'agit maintenant. Alors on ne croyait pas seulementà cause des signes; mais l'exemple des fidèles en attiraitbeaucoup. " Que votre lumière ", a dit Jésus-Christ, " brilleaux yeux des hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et glorifientvotre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 16.) Alors " ilsn'avaient qu'un coeur et qu'une âme, et nul ne considéraitce qu'il possédait comme lui appartenant en propre ; mais tout étaitcommun entre eux et on distribuait à chacun selon ses besoins "(Act. IV, 32) ; et ils menaient une vie angélique. S'il en étaitencore ainsi, nous convertirions le monde entier sans signes. En attendant,que ceux qui veulent être sauvés, fassent attention aux Ecritures;ils y trouveront toutes ces belles choses et de bien plus grandes encore.Car les maîtres eux-mêmes surpassaient de beaucoup les disciples, en vivant dans la faim , dans la soif et dans la nudité. Nousvoulons vivre au milieu des délices, de l'oisiveté et dela licence; il n'en était pas ainsi d'eux , qui criaient : " Jusqu'àcette heure nous souffrons la faim et la soif, la nudité et lesmauvais traitements, et nous n'avons point de demeure fixe ". (I Cor. IV,11.) L'un courait de Jérusalem en Illyrie ; celui-ci chez les Indiens, celui-là chez les Maures; d'autres dans d'autres parties de l'univers;nous, nous n'osons pas sortir de notre patrie, nous recherchons les délices,les demeures splendides, l'abondance de toutes choses. Qui de nous a enduréla faim pour la parole de Dieu? qui a vécu dans la solitude? quia entrepris de longs voyages? quel maître, vivant du travail de sesmains, est venu en aide aux autres? qui a souffert une mort de tous lesjours? Aussi ceux qui vivent au milieu de nous, en deviennent plus lâches.En effet, si l'on voyait des soldats et des généraux, luttantavec la faim , la soif , la mort et tous les maux ; supportant le froid?,les périls et tout autre inconvénient avec le courage deslions, combattre néanmoins et remporter la victoire; puis ces mêmessoldats, changeant de conduite, devenir plus mous, s'attacher aux richesses;s'adonner au commerce, fréquenter les cabarets et être battuspar les ennemis, il serait de la dernière folie d'en demander laraison.
Appliquons ce raisonnement à nous et à nos ancêtres,car nous sommes parvenus à la plus extrême faiblesse, et enquelque sorte cloués à la vie présente. Et s'il setrouve quelqu'un parmi nous qui ait conservé des restes de l'anciennesagesse , il quitte les villes, les places publiques , la sociétédes hommes, se dispense du soin de régler les autres et s'en vadans les montagnes; et si on lui demande pourquoi il se retire ainsi, ilen donne une raison qui n'est pas excusable. C'est, dit-il, pour ne paspérir que je m'en vais , c'est de peur de devenir moins vertueux.Eh ! ne vaudrait-il pas bien mieux être moins vertueux et sauverles autres , que de demeurer sur les hauteurs et de laisser périrses frères? Si les uns négligent la vertu, et que ceux quila pratiquent fuient loin du champ de bataille , comment vaincrons-nousles ennemis? A supposer qu'il y eût encore des signes aujourd'hui,qui s'en laisserait convaincre? Quel étranger s'attacherait ànous au milieu de ce débordement de malice? Car, une vie irréprochableest aux yeux de la foule le plus puissant des arguments. Des signes mêmesseraient suspects de la part d'hommes impudents et pervers; mais une viepure fermera la bouche au démon même. Je parle ici aux supérieurscomme aux inférieurs , et surtout à moi-même , afinque nous présentions le modèle d'une vie admirable, et qu'aprèsnous être mis nous-mêmes en règle, nous méprisionstoutes les choses présentes. Méprisons les richesses , maisnon l'enfer; négligeons la gloire, mais non le salut; supportonsici-bas la peine et le travail, pour ne pas encourir les supplices de l'autrevie. Combattons ainsi les gentils, réduisons-les ainsi en captivité,mais à une captivité bien préférable àla liberté. Voilà ce que nous vous répétonssouvent, continuellement, mais qui ne se pratique guère. Du reste, qu'on le pratique ou non, c'est un devoir de vous le rappeler sans cesse.Car s'il est des hommes qui vous trompent par de belles paroles, il estbien plus juste que ceux (333) qui sont chargés de conduire àla vérité, ne se lassent point de répéter deschoses utiles. Si des imposteurs emploient tant de moyens, dépensentde largent, prodiguent les paroles, s'exposent aux dangers , font paradede leur pouvoir; à plus forte raison nous, qui sommes chargésde vous arracher à la séduction , devons-nous supporter lespérils, la mort, tout au monde, pour. nous sauver nous-mêmeset sauver les autres, pour nous rendre invulnérables aux traitsde l'ennemi et acquérir ainsi les biens promis, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.
HOMÉLIE VII
CEPENDANT NOUS PRÊCHONS LA SAGESSE PARMI LESPARFAITS : NON LA SAGESSE DE CE SIÈCLE NI DES PRINCES DE CE SIÈCLE, QUI PÉRISSENT ; MAIS NOUS PRÊCHONS LA SAGESSE DE DIEU DANSLE MYSTÈRE, SAGESSE QUI A ÉTÉ CACHÉE, QUE DIEUA PRÉDESTINÉE AVANT LES SIÈCLES POUR NOTRE GLOIRE.(CHAP. II, VERS. 6, 7, JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Ceux qui ont la vue malade semblent mieux s'accommoder des ténèbresque de la lumière; aussi cherchent-ils de préférenceles appartements où il n'y a qu'un demi-jour. C'est, ce qui arriveaussi en fait de sagesse spirituelle. La sagesse de Dieu passe pour unefolie aux yeux des profanés; et ils regardent la leur propre , quiest une véritable folie , comme la vraie sagesse. C'est absolumentcomme si un homme habile et pilote expérimenté , promettaitde traverser une mer immense sans navire, et sans voiles, et essayait deprouver par des raisonnements que la chose est possible; tandis qu'un autre,absolument ignorant, se confierait à un vaisseau , à un piloteet à des matelots, et opérerait ainsi son passage en sécurité.La prétendue ignorance de celui-ci serait plus sage que la sagessedu premier. C'est quelque chose de beau que l'art du pilote ! mais quandil promet trop, il devient une sorte de folie, aussi bien que tout artqui ne sait pas se tenir dans ses limites.
Ainsi la sagesse profane eût été une sagesse, sielle se fût guidée par l'Esprit; mais comme elle ne s'estfiée qu'à elle-même, et n'a pas cru avoir besoin dece secours, elle est devenue (334) folie tout en passant pour sagesse.C'est pourquoi, après l'avoir confondue par les faits mêmes,l'apôtre l'appelle une folie; et après avoir appelé, d'après eux, folie la sagesse de Dieu, il démontre qu'elleest la sagesse (après les preuves il était plus facile defaire rougir les contradicteurs); et il dit: " Cependant nous prêchonsla sagesse parmi les parfaits ". Si, en effet, moi qui passe pour un insensé,pour un homme prêchant des folies .j'ai triomphé des sages,ce n'est pas au moyen de la folie , mais bien par une sagesse plus sageet d'autant supérieure à l'autre qu'elle la fait passer pourfolie. Aussi , après avoir d'abord appelé cette sagesse folie,pour se conformer à leur langage, avoir démontré sontriomphe par les faits, et prouvé qu'eux-mêmes étaientatteints d'une folie extrême , il en vient enfin à lui donnerson véritable nom, en disant: " Nous prêchons la sagesse parmiles parfaits ". Or il appelle sagesse la prédication et le modede salut par la croix; et il appelle parfaits ceux qui ont cru. En effet,ceux-la sont parfaits qui, voyant l'extrême faiblesse des choseshumaines, et pleins de mépris pour elles, sont convaincus qu'ellesleur sont inutiles , dès l'instant qu'ils sont devenus croyants.
" Non la sagesse de ce siècle ". A quoi sert, en effet, la sagessehumaine qui s'arrête à ce monde et ne va pas plus loin, etqui, même ici en ce monde , est inutile à ceux qui la possèdent?Et par princes du siècle il n'entend pas ici , comme quelques-unsle pensent, certains démons; mais bien ceux qui occupent les dignitéset les magistratures; ceux qui y attachent un grand prix , les philosophes, les rhéteurs , les écrivains : car ils dominaient alorset exerçaient souvent un grand empire sur la foule. Et il les appelleprinces de ce siècle , parce que leur pouvoir ne s'étendpas au-delà du siècle présent; c'est pourquoi il ajoute: " Qui périssent " ; réfutant ainsi cette sagesse , et parelle-même et par ceux qui en usent. Car après avoir montréqu'elle est menteuse, qu'elle est insensée, qu'elle ne peut riendécouvrir, qu'elle est faible, il démontre encore qu'elleest d'une courte durée. "Mais nous prêchons la sagesse deDieu dans le mystère ". Quel mystère? Le Christ a dit: "Ce qui vous est dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits".(Matth. X, 27. ) Comment donc l'apôtre appelle-t-il cette sagessemystère ? Parce que ni ange , ni archange , ni aucune autre puissancecréée ne la connaissait avent qu'elle vînt au monde.Aussi dit-il : " Afin que les principautés et les puissances quisont dans les cieux connussent par l'Eglise la sagesse multiforme de Dieu". (Eph. III, 10.) Par honneur pour nous, Dieu a voulu qu'elles apprissentces mystères avec nous. Car nous-mêmes nous donnons ànos amis, comme une grande preuve d'affection, de leur révélernos secrets avant tout autre.
Ecoutez bien cela, vous tous qui vous pavanez de la prédication, qui jetez à tout venant les -perles et l'enseignement , et livrezles choses saintes aux chiens, aux pourceaux et aux raisonnements superflus.Car le mystère n'a pas besoin de preuves; on l'annonce simplementtel qu'il ,est; et si vous y ajoutez quelque chose de vous-même,ce n'est plus un mystère entièrement divin. Du reste, onl'appelle mystère parce que 'nous ne croyons pas ce que nous voyons,mais autre chose que ce que nous voyons. Telle est, en effet, la naturede nos mystères. A ce point de vue, autres sont mes dispositions,autres celles de l'infidèle. J'apprends que le Christ a étécrucifié; aussitôt j'admire sa bonté pour l'homme ;l'infidèle l'apprend et y voit une preuve de faiblesse. J'apprendsqu'il est devenu esclave, et j'admire la Providence ; l'infidèlel'apprend aussi et y voit un signe de déshonneur. J'apprends qu'ilest mort, et j'admire cette puissance qui n'est point dominée parlamort, niais qui en triomphe; l'infidèle l'apprend comme moi et ysoupçonne de l'impuissance. En entendant parler de la résurrection, il la qualifie de table; et moi acceptant les preuves de fait, j'adorela divine providence. Quand on lui parle du baptême , il n'y voitque de l'eau ; et moi je n'y vois pas seulement ce qui frappe mes yeux,mais la purification de l'âme par l'Esprit. L'infidèle croitque mon corps seul a été lavé; mais moi je crois quemon âme aussi est devenue pure et sainte, et je pense au sépulcre,à la résurrection , à la sanctification , àla justice, à la rédemption, à l'adoption, àl'héritage, au royaume des cieux , au, don du Saint-Esprit. Ce n'estpoint par les yeux du corps que je juge, mais par. ceux de l'âme.J'entends parler du corps du Christ; mais dans un tout autre sens que l'infidèle.
2. Et comme les enfants qui voient des livres ne connaissent point lavaleur des lettres, ne savent même pas ce qu'ils voient (ce qui peutaussi s'appliquer à l'homme qui (335) ne connaît pas les lettres); tandis que celui qui sait lire trouvera dans les lettres une grande signification,des vies entières, des histoires; et comme l'ignorant, tenant unelettre, n'y voit que du papier et de l'encre, tandis que l'homme instruitentend la voix de celui qui lui écrit, converse avec lui quoiqueabsent, et lui répond par lettre tout ce qu'il lui plaît;ainsi en est-il par rapport au mystère ; les infidèles touten entendant paraissent ne pas entendre; tandis que les fidèles,instruits par l'Esprit, en saisissent le sens caché. C'est ce, quePaul exprime quand il dit: " Que si notre Evangile est aussi voilé,c'est pour ceux qui périssent qu'il est voilé ". (II Cor.IV, 3.) Ailleurs il fait voir ce que la prédication renferme deparadoxal; c'est le nom que l'Écriture donne ordinairement àce qui arrive contre toute espérance, ou dépasse l'esprithumain. Aussi est-il écrit quelque part : " Mon mystère està moi et aux miens ". (Is. XXIV, 7.) Et Paul dit à son tour: " Voici que je vais vous dire un mystère : tous nous ne nous endormironspas, mais nous serons tous changés (1) ".
Bien qu'on prêche cela partout, c'est encore un mystère.En effet, pendant qu'on nous ordonne de prêcher sur les toits ceque l'on nous a dit à l'oreille, on nous défend de donnerles choses saintes aux chiens et de jeter les perles devant les pourceaux.Les uns sont charnels et ne comprennent pas ; les autres ont un voile surle coeur et ne voient pas. Or il y a là un très-grand mystèrequi est prêché partout, et n'est compris que de ceux qui ontle coeur droit; et ce n'est pas la sagesse humaine, mais l'Esprit-Saintqui nous le révèle, autant que nous en sommes capables. Onne se tromperait donc pas en appelant ce second mystère, secret;car nous-mêmes, les fidèles, nous n'en avons pas une entièreperception ni une parfaite connaissance. Aussi Paul dit-il : " C'est imparfaitementque nous connaissons, et imparfaitement que nous prophétisons. Nousvoyons maintenant à travers un miroir en énigme ; mais alorsnous verrons face à face ". (I Cor. XIII, 9-12.) Et encore : " Nousprêchons la sagesse de Dieu dans le mystère; sagesse qui aété cachée, que Dieu a prédestinée avantles siècles pour notre gloire ".
1 La Vulgate porte : nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pastous changés. Ces deux textes subsistent tous deux, ils ne sexcluentpoint, loin de là, ils disent la même chose, et la contradictionn'est qu'apparente.
" Qui a été cachée ", c'est-à-dire qu'aucunedes puissances célestes n'a apprise avant nous; ou encore, que beaucoupignorent, même aujourd'hui. Car c'est ce que signifient ces mots
a Que Dieu a prédestinée pour notre gloire ", bien qu'ailleursil dise : " pour sa gloire ". (Eph. 1, 12.) Mais Dieu regarde notre salutcomme sa propre gloire, comme il l'appelle encore des richesses, quoiqu'ilsoit lui-même la richesse des bons et n'ait besoin de personne pourêtre riche. " Qu'il a prédestinée " ; indiquant parlà la conduite de la Providence à notre égard. Carceux-là sont surtout censés nous honorer et nous aimer, quisont depuis longtemps disposés à nous faire du bien, commefont les pères avec leurs enfants ; par exemple, s'ils ne leur transfèrentque plus tard leur fortune, ils en ont cependant eu la volonté depuislongtemps et dès le commencement.
C'est ce que Paul s'efforce de prouver, à savoir que Dieu nousa aimés depuis longtemps, avant même que nous fussions nés.Car s'il ne nous eût pas aimés, il ne nous aurait point prédestinéla richesse. N'objectez donc pas l'inimitié qui est survenue depuis; l'amitié l'avait précédée. En effet, cesmots : " Avant les siècles " , signifient l'éternité, puisqu'il est dit ailleurs : " Celui qui est avant les siècles". Ainsi le Fils même est déclaré éternel. Caron dit de lui : " Par qui il a fait même les siècles ". (Héb.I, 2.) Ce qui veut dire qu'il était avant les siècles, puisquel'ouvrier existe avant on ouvrage. " Qu'aucun prince de ce sièclen'a connu; car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifiéle Seigneur de la gloire ". On ne pouvait donc les accuser, puisqu'ilsavaient crucifié le Christ sans le connaître. Mais s'ilsne l'ont pas connu, comment le Christ a-t-il pu dire : " Vous me connaissezet vous savez d'où je suis? " (Jean, VII, 28.) Car l'Écrituredit de Pilate qu'il ne le connaissait pas; et il est probable qu'il enétait de même d'Hérode: On pourrait les appeler desprinces du siècle. Et celui qui prétendrait que ce passages'applique aux Juifs et aux prêtres, ne se tromperait pas, puisquele Christ leur dit : " Vous ne connaissez ni moi, ni mon père ".(Jean, VIII, 19.) Comment donc a-t-il dit plus haut : et Vous me connaissez,et vous savez " d'où je suis ? " Mais nous avons déjàexpliqué ces deux modes de langage à propos des (336) évangiles;pour ne pas nous répéter, nous y renvoyons nos auditeurs.
3. Quoi ! dira-t-on, le péché qu'ils ont commis par lecrucifiement leur est-il pardonné? Le Christ lui-même a dit: " Pardonnez-leur ". Oui, il leur a été pardonné,s'ils se sont repentis. Paul, qui a frappé Etienne par des milliersde mains, qui a persécuté l'Eglise, est cependant devenuun chef de l'Eglise. De même le péché a étéremis à ceux d'entre eux qui ont voulu faire pénitence. C'estce que Paul criait, en disant : " Ont-ils trébuchés de tellesorte qu'ils soient tombés? " Point du tout ". (Rom. XI, 11.) Etencore : " Est-ce que Dieu a rejeté son peuple, le peuple qu'ila connu dans sa prescience ? Nullement ". (Rom. I.) Et pour prouver quela voie du repentir ne leur a point été fermée, ilcite son propre exemple : " Car,
moi aussi, je suis israélite ". Mais ces mots : " Ils ne l'ontpas connue " , me semblent ne devoir point s'entendre du Christ même, mais des suites de l'événement ; comme qui dirait : Ilsn'ont pas su ce que signifiaient cette mort et cette croix. Et -au fait,le Christ ne dit pas alors : Ils ne me connaissent, pas, mais ; " Ils nesavent ce qu'ils font " (Luc, XXIII, 34) ; c'est-à-dire, ils neconnaissent pas l'oeuvre de la Providence, ni le mystère. En effet,ils ne savaient pas,de quel éclat la croix devait briller, ni quele salut du monde s'opérait, ni que Dieu se réconciliaitavec les hommes, ni que leur ville serait détruite et eux-mêmesréduits aux dernières extrémités. Or Paul appellesagesse, le Christ, la croix et la prédication. C'est à proposqu'il donna au Christ le nom de Seigneur de la gloire. Car pendant quela croix semble ignominieuse , il démontre qu'elle est une grande,gloire. Mais il fallait une grande sagesse; non-seulement pour connaîtreDieu, mais pour comprendre ici le but de la Providence; et la sagesse profaneétait un obstacle à l'un comme à l'autre. " Mais,comme il est écrit, l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu,le cur de l'homme n'a point compris ce que Dieu a préparéà ceux qui l'aiment ".
Mais où cela est-il écrit (1) ? On emploie cette manièrede parler : " Cela est écrit même quand les choses ne sontpas exprimées en
1 Dans Isaïe, chap. LXIV.
paroles, mais seulement par les faits, comme il arrive dans les histoires;ou quand on a le sens, sinon les termes exprès, comme en ce cas-ci.Car ces mots : " Ceux à qui on ne l'avait point annoncé,verront; et ceux qui ne l'ont point entendu, comprendront " (Rom. XV, 21),signifient la même chose que : " L'oeil n'a point vu et l'oreillen'a point entendu ". Ou voilà ce que veut dire l'apôtre, oules livres qui contenaient ce texte ont probablement disparu. Car beaucoupde livres ont péri, un petit nombre ont été sauvés,déjà même du temps de la première captivité.On le voit clairement dans les Paralipomènes; car l'apôtredit : " Depuis Samuel et les prophètes qui ont suivi, tous en ontparlé ". (Act. III, 24.) Cela n'est pas absolument exact; et cependantil est vraisemblable que Paul, instruit de la loi et inspiré parl'Esprit, connaissait tout avec exactitude. Mais que parlé-je dela captivité? Déjà avant cette époque, lesJuifs étant tombés dans une extrême impiété,beaucoup de livres avaient disparu, ainsi qu'on le voit clairement parla fin du quatrième livre des Rois car on eut peine à trouverun, exemplaire du Deutéronome, enfoui dans du fumier. D'ailleursil y a souvent des prophéties doubles, facilement aperçues,des plus sages, et qui donnent l'intelligence de bien des choses cachées.
Quoi donc ! l'oeil n'a pas vu ce que Dieu a préparé? Non.Quel mortel a jamais pénétré les desseins de la Providencepour l'avenir? Et l'oreille n'a pas entendu? Et le coeur n'a pas compris? Comment cela se peut-il? Si les prophètes ont parlé , direz-vous, comment l'oreille n'a-t-elle pas entendu ? Comment le coeur n'a-t-ilpas compris? Eh bien! il n'a pas compris : car l'apôtre ne parlepas seule. ruent des prophètes, mais de l'humanité en général.Quoi ! les prophètes n'ont pas entendu? Ils ont entendu, mais avecl'oreille du prophète et non-avec celle de l'homme :C'est commeprophètes, et non comme hommes, qu'ils ont entendu. Aussi est-ildit : " Il m'a ajouté une oreille pour entendre " (Is. L, 4); ceque le prophète entend d'une addition faite par l'Esprit. D'oùil résulte clairement qu'avant d'entendre, son cur d'homme n'avaitpas compris. Car, après le don de l'Esprit, ce n'est pas un curd'homme, mais un coeur spirituel qu'ont les prophètes, comme l'exprimel'apôtre lui-même : " Nous avons l'esprit du (337) Christ ".(I Cor. II, 16.) Ce qui signifie avant d'avoir reçu l'Esprit etappris les secrets, ni nous ni aucun des prophètes n'avions comprisces choses. Cela eût-il été possible, puisque les angesmêmes ne les connaissaient pas? Et que dire , ajoute-t-il , des princesde ce siècle, quand ni homme, ni puissances célestes n'enavaient connaissance? Or quelles sont ces choses? Que, par la prétenduefolie de la prédication, les nations seront attirées, queDieu se réconciliera avec .les hommes, et que d'immenses bienfaitsen résulteront pour nous. Comment l'avons-nous su ? " Mais Dieunous l'a révélé par son Esprit " ; non par la sagesseextérieure; car, dédaignée comme une espècede servante , elle n'a point eu permission d'entrer et de pénétrerles secrets du Seigneur.
4. Voyez-vous quelle distance il y a entre ces deux sagesses? L'uned'elles nous a appris ce que les anges mêmes ne savaient ,pas. Celledu dehors a fait tout le contraire : non-seulement elle n'a point enseigné, mais elle a empêché, elle a formé obstacle ; et aprèsmême que les faits étaient accomplis, elle les a obscurcis,elle a rendu vaine la croix. L'honneur qui nous est fait ne consiste doncpas à avoir appris, ni même à avoir appris avec lesanges, mais à avoir appris par son Esprit. Et pour faire voir lagrandeur du don , il ajoute : Si l'Esprit, qui connaît les secretsde Dieu, ne nous les eût révélés , nous ne lesaurions pas connus : tant Dieu mettait de soin à rester dans lemystère ! C'est pourquoi nous avions besoin d'un Maître quisût tout cela parfaitement. " Car l'Esprit pénètretoutes choses, même les profondeurs de Dieu. En effet, qui des hommessait ce qui est de l'homme , sinon l'esprit de l'homme qui est en lui?Ainsi ce qui est en Dieu, personne ne le connaît que l'Esprit deDieu. Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, maisl'Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons qui nousont été faits par Dieu ". " Pénétrer " nesignifie évidemment pas l'ignorance , mais une connaissance exacte.C'est le terme que l'apôtre emploie encore, quand il dit en parlantde Dieu " Celui qui scrute les coeurs sait la pensée de l'esprit". (Rom. VIII, 27.)
Ensuite, après avoir parlé avec précision de laconnaissance de l'Esprit, nous avoir montré qu'elle est identiqueavec celle de Dieu même, comme celle de l'homme l'est avec lui-même,et que c'est de là que nous avons appris, et nécessairementappris tout ce que nous savons, il ajoute: " Et que nous annonçons,non avec les doctes paroles de la sagesse humaine, mais selon la doctrinede l'Esprit, traitant spirituellement les choses spirituelles ". Voyez-vousjusqu'où il nous conduit en vertu de l'autorité du Maître?Il y a, entre notre sagesse et la leur, toute la distance qui sépare.Platon de l'Esprit-Saint. Ils ont pour maîtres les rhéteursprofanes, et nous l'Esprit-Saint. Mais que veulent dire ces mots : " Comparantles choses spirituelles aux choses spirituelles? " Cela veut dire que quandil s'agit de choses spirituelles et douteuses, nous en cherchons l'explicationdans les choses spirituelles : par exemple, le Christ est ressuscitéparce qu'il est né d'une vierge. Je produis des témoignages,des figures et des démonstrations; le séjour de Jonas dansle ventre de la baleine, puis sa délivrance; l'enfantement de femmesjusqu'alors stériles, Sara, Rébecca et autres; les arbrescroissant au milieu du paradis, sans germe, sans pluie, sans labour. Lesévénements à venir étaient ainsi figuréset tracés en énigme par les événements antérieurs,afin qu'on y crût quand ils arriveraient. Je fais voir encore commentl'homme est né de la terre, et la femme de l'homme seul, sans mélangede sexes; comment la terre a été faite de rien, la puissancedu Créateur suffisant à tout et partout.
Ainsi je compare le spirituel au spirituel, et n'ai nul besoin de lasagesse du dehors, ni de raisonnements, ni de preuves. Eux agitent et troublentl'âme faible; ils ne peuvent rien démontrer de ce qu'ils avancent;tout au contraire, ils augmentent le trouble et remplissent tout d'obscuritéet de doute. Voilà pourquoi l'apôtre dit : " Comparant leschoses spirituelles aux choses spirituelles ". Voyez-vous comme il démontreque cette sagesse est inutile? Et non-seulement inutile, ruais contraireet nuisible? Car c'est là le sens de ces mots : " Afin de ne pasrendre vaine la croix du Christ " ; et de ceux-ci : " Afin que notre foine soit pas établie sur la sagesse des hommes ". Ici il fait voirque ceux qui ont confiance en cette sagesse et qui s'en rapportent àelle en tout, ne peuvent rien apprendre d'utile. " Car ", nous dit-il," l'homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu ".
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Il faut donc d'abord la rejeter. Quoi ! direz-vous, la sagesse profaneest-elle réprouvée Elle est pourtant loeuvre de Dieu. Commentle prouvez-vous? Ce n'est pas Dieu, mais vous, qui en êtes L'inventeur; car Dieu l'appelle recherche stérile et éloquence inutile.Et. si par ce mot de sagesse on entend la prudence humaine, vous êtesencore en tort : puisque vous la déshonorez eu en. abusant et enexigeant d'elle ce qu'elle ne peut donner, contre la volonté etau détriment de la gloire de Dieu. Et parce que vous vous en glorifiezet faites la guerre à Dieu, Paul la convainc de faiblesse. La vigueurdu corps est une bonne chose ; mais parce due Caïn n'en a point faitl'usage convenable, Dieu l'a brisée. en lui, et l'a condamnéà trembler. Le vin est une bonne .chose; mais parce que les Juifsen avaient abusé, Dieu l'interdit absolument. aux prêtres.
Puis donc que vous avez fait tourner la sagesse au mépris deDieu, et que vous avez exigé d'elle plus qu'elle ne pouvait donner,en vous enlevant toute espérance humaine, Paul vous en montre lafaiblesse. Car celui-là est homme animal qui. livre tout. aux froidsraisonnements, et croit n'avoir aucun besoin du secours d'en-haut; ce quiest certainement une folie. Et Dieu a donné cette sagesse, pourquelle apprenne de lui et reçoive ses leçons, et non pourqu'elle s'imagine pouvoir se suffire à elle-même. Les yeuxsont beaux et utiles ; mais s'ils veulent. voir sans le secours de la lumière,leur beauté et leur force propre leur sont inutiles et mêmenuisibles. De même l'âme, si elle veut voir sans le secoursde l'Esprit, devient un obstacle pour elle-même. Comment donc, dira-t-on,voyait-elle tout primitivement par elle-même? Par elle-même,jamais; mais par le livre de la création ouvert devant elle. Maisdès que, abandonnant la voie où Dieu a ordonné auxhommes de marcher, pour connaître le Créateur à traversla beauté des choses visibles, ils ont renais au raisonnement le-sceptre de la science, ils sent devenus faibles; ils se sont noyésdans une mer d'impiété, en s'attirant des maux sans nombre,et disant que rien n'est sorti du néant, mais bien d'une matièreincréée : doctrine qui a enfanté une multitude d'hérésies; ils sont tombés d'accord sur les plus grandes absurdités,et partout où ils semblaient avoir conservé comme une ombrede raison, ils se sont séparés et contredits de façonà devenir des deux côtés un. objet de ridicule. Eneffet, que rien ne puisse sortir du néant, tous à peu prèsl'ont affirmé, l'ont écrit, avec le plus grand sérieux.Le diable les- a poussés à l'absurde; mais dans les questionsutiles, là où ils semblaient avoir obtenu, comme en énigme,quelque résultat de leurs recherches, ils se sont fait la guerreles uns aux- autres. Sur ces points par exemple : l'âme est-elleimmortelle? La vertu a-t-elle besoin de quelque chose d'extérieur?Sommes-nous, nécessairement et fatalement bons ou mauvais?
5. Voyez-vous la malice du démon? Partout où il s'estaperçu de la perversité de leurs doctrines, il les a faittomber d'accord; partout où il a remarqué qu'elles renfermaientquelque chose de sain, il les a brouillés les uns avec les autres;en sorte que les absurdités subsistaient, appuyées sur leurconsentement unanime, et que les notions utiles disparaissaient dans leconflit des opinions. Vous voyez donc. comme l'intelligence est faibleet ne saurait se suffire; -et il est juste qu'il en soit ainsi. Car si,en prétendant qu'elle n'a besoin de personne, et en s'éloignantde Dieu, elle n'était devenue ce qu'elle est, dans quel abîmede folie ne serait-elle lias descendue? En effet, si avec un cors mortel,elle a pu, sur une promesse menteuse du démon, s'attendre àune bien plus haute destinée ; " Vous serez comme des dieux " ;jusqu'où ne serait-elle pas tombée, si ce. même corpseût,été dès l'abord immortel ? Car mêmeaprès la chute, elle a osé, par la bouche impure des manichéens,se dire incréée et d'essence divine; et à la suitede cette maladie, le démon a forgé des dieux chez les païens.
Voilà, pourquoi, ce me semble, Dieu a rendu la vertu pénible,en forçant l'âme à se courber et à se tenirdans les règles de la modération. Et pour vous convaincrede cette vérité, étudions-la chez les Israélites,en comparant les petites choses aux grandes. Quand leur vie étaitdouce et paisible, ils ne pouvaient porter le poids de la prospéritéet tombaient dans l'impiété. Que fit Dieu alors? Il leurimposa une multitude de lois, pour mettre un frein à leur licence.Et pour bien comprendre que ces pratiques légales ne contribuaientpoint à la vertu, mais n'avaient d'autre but que de servir de freinet de faire disparaître l'oisiveté, écoutez ce qu'endit le prophète : " Je leur ai donné des préceptesqui ne sont pas bons ".
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(Ezé. XX, 25.) Qu:est-ce que cela veut dire : " Qui ne sont pasbons?" C'est-à-dire; qui ne contribuent guère à lavertu; aussi ajoute-t-il "Des préceptes qui ne les feront pas vivre.Mais l'homme animal ne perçoit pas-ce qui est de l'Esprit ". Età bon droit : car comme personne ne peut, avec le seul secours deses yeux, savoir. ce qui se passe dans le ciel, ainsi l'âme ne peut,par elle-même, connaître ce qui est de l'Esprit. Et pourquoiparler du ciel? On ne peut même connaître tout ce qui se passesur la terre. En effet, en voyant de loin une tour carrée, nousla croyons ronde; ce qui est une illusion d'optique. Ainsi c'est le combledu ridicule de vouloir étudier, par les seules forces de l'esprit,les choses qui sont bien au-dessus de sa portée. Non-seulement ilne les verra point telles qu'elles sont, mais il les jugera dans un senstout opposé ; aussi l'apôtre ajoute-t-il . " Car c'est folie,pour lui ".
Et ce n'est point la faute des objets, mais de sa faiblesse, qui nesaurait atteindre leur grandeur par les yeux de l'âme. L'apôtreen donne la raison en disant : " Et il ne le peut comprendre, parce quec'est par l'esprit qu'on doit en juger ". C'est-à-dire : les chosesqu'on annonce demandent la foi et ne peuvent se comprendre par le raisonnement: car leur grandeur dépasse de beaucoup notre faible intelligence.C'est pourquoi il ajoute : " Mais l'homme spirituel juge de toutes choses,et n'est jugé par, personne ". En effet, celui qui voit, voit tout,même ce qui appartient à celui qui ne voit pas; mais aucunde ceux qui ne voient pas, ne voient ce qui appartient à celui quivoit. De même nous savons maintenant ce qui nous regarde et ce quiregarde les infidèles; mais eux lie savent pas ce qui nous concerne.Ainsi nous connaissons la nature des choses présentes, le prix deschoses à venir, ce que deviendra le monde un jour, ce que les pécheurssouffriront, ce dont les justes jouiront; nous savons que le présentn'est rien et nous le démontrons (car juger c'est prouver), et quel'avenir est. immortel et immuable. Le spirituel sait tout cela : ce quelhomme charnel souffrira , ce que le fidèle possédera ausortir de cette vie; et l'homme animal n'en sait rien. Et pour rendre plusévident ce qu'il vient de dire, l'apôtre ajoute : " Car quia connu la pensée du Seigneur pour pouvoir l'instruire ? Mais nous,nous avons la pensée du Christ ". C'est-à-dire, nous savonsce qu'il y a dans la pensée dû Christ, ce qu'il veut et cequ'il a révélé. Après avoir dit que l'Esprita révélé, pour qu'on n'écarte pas le Fils,il ajoute que le Fils nous a aussi fait voix les choses; ce qui ne veutpas dire que nous savons tout ce que sait le Christ, mais que tout ce quenous savons ne vient pas de l'homme, ne peut être suspect, et estspirituel et dans la pensée du Christ.
6. Car la pensée que nous avons sur tout cela, nous la tenonspour la pensée du Christ; c'est-à-dire, nous regardons commespirituelle la connaissance quel nous avons des choses de la foi; en sorteque nous ne pouvons en toute justice être jugés par personne.En effet, l'homme animal ne peut connaître les choses de Dieu; cequi fait dire à Paul : " Qui a connu la pensée du Seigneur?" Entendant par là que notre pensée sui ces objets est cellemême du Christ. Et ces paroles: " Pour l'instruire ", ne sont pasmises là au hasard, mais se rapportent à ce qu'il a dit plushaut : " Le spirituel n'est jugé par personne ". Car si personnene peut connaître la pensée du Seigneur, à plus forteraison l'enseigner et la corriger. Et c'est le sens de ces mots : " Pourl'instruire ". Voyez-vous comme il poursuit à outrance la sagesseprofane, et montre que l'homme spirituel sait plus de choses et de plusgrandes choses? Car comme les raisons données plus haut (par exemple: " Afin que nulle chair ne se glorifie ", ou : " Il a choisi ce qui estinsensé pour confondre les sages "; ou : " Afin de ne pas rendrevaine la croix du Christ " ); comme ces raisons, dis-je, n'étaientpas très-dignes de foi aux yeux des païens ni très-propresà les attirer, et ne paraissaient ni nécessaires ni utiles: il produit enfin la raison principale, à savoir, que la meilleuremanière de voir est pour nous celle par laquelle nous pouvons apprendredes secrets sublimes qui sont au-dessus de notre portée: En effet,la raison était réduite à rien, puisque nous ne pouvons,au moyen de la sagesse profane, comprendre ce qui est au-dessus de nous.Ne voyez-vous pas qu'il valait beaucoup mieux apprendre de l'Esprit ? C'estle mode d'enseignement le plus facile et le plus clair. " Mais nous avonsla pensée du Christ " ; c'est-à-dire, la pensée spirituelle,divine, qui n'a rien d'humain. Car ce ne sont pas les pensées dePlaton, ni de Pythagore , (340) mais les siennes propres que le Christnous a données.
Rougissons donc de honte, chers auditeurs, et présentons le spectacled'une vie meilleure; puisque le Christ nous donne lui-même commeun signe dune grande amitié, de nous avoir révéléses secrets, quand il dit : " Désormais je ne vous appellerai plusserviteurs; car vous êtes tous mes amis, puisque je vous ai annoncétout ce que j'ai appris de mon Père " (Jean, XV, 15), c'est-à-dire,je vous l'ai livré en toute confiance. Or, se livrer en confianceest la seule preuve d'amitié; combien la preuve n'est-elle pas plusforte quand le Christ nous a confié les mystères non-seulementde ses paroles, mais de ses actions? Rougissons donc là-dessus;et si nous ne tenons pas grand compte de l'enfer, que ce soit pour nousune chose plus terrible que l'enfer, de nous montrer injustes et ingratsenvers un tel ami, envers un tel bienfaiteur; agissons en tout, non commede serviles mercenaires, mais comme des enfants, comme des hommes libres,par amour pour le Père; cessons d'être attachés auinonde, afin de faire rougir les gentils. Chaque fois, en effet, que jesuis tenté de discuter avec eux, je recule, de peur que, pendantque nous les battons par les raisonnements et la vérité denos dogmes, nous ne soulevions chez eux un immense éclat de rirepar le contraste de notre conduite; vu que s'ils sont livrés àl'erreur et ne croient rien de ce que nous croyons, ils s'appliquent dumoins à la philosophie, tandis que chez nous c'est tout le contraire.Cependant j'ajouterai : Peut-être, peut-être en cherchant àles combattre, nous efforcerons-nous de devenir meilleurs qu'eux, mêmependant cette vie. Je disais naguères que les apôtres n'eussentjamais prêché ce qu'ils ont prêché, s'ils n'eussenteu le secours de la grâce de Lieu ; et que non-seulement ils n'auraientpas réussi, mais qu'ils n'en auraient pas même forméle projet. Eh bien ! discutons encore ce point aujourd'hui et montronsqu'ils n'auraient pu exécuter, pas même former cette entreprise,s'ils n'avaient eu le Christ avec eux; non parce que, faibles, ils combattaientles forts, qu'ils étaient un petit nombre contre un grand nombre,pauvres contre des riches, ignorants contre des savants; ruais parce quela force des préjugés était grande.
Vous savez qu'il n'y a rien de puissant chez les hommes comme la tyrannied'une ancienne habitude. En sorte que quand même ils n'eussent pasété seulement douze, et aussi vils et tels qu'ils étaient;quand même ils auraient eu avec eux un autre monde pareil àcelui-ci, une autre multitude égale et même supérieureà celle qu'ils combattaient: alors même encore l'oeuvre eûtété difficile. Car, d'un côté, on avait poursoi la coutume; de l'autre, on avait contre soi la nouveauté. Rien,en effet, ne trouble l'âme, même quand il s'agit de chosesutiles, comme l'introduction d'usages nouveaux et étrangers, surtouten matière de culte et d'honneurs dus à Dieu. Je ferai ressortirla puissance de cet obstacle, et je dirai d'abord qu'il s'y ajoutait unedifficulté spéciale du côté des Juifs. En effet,avec les païens ils renversaient tout, et les dieux et les croyances;avec les Juifs il n'en était pas de même : ils se contentaientd'abroger plusieurs de leurs dogmes, mais ils voulaient que l'on adorâtle Dieu qui leur avait donné des lois; et tout en ordonnant qu'onadorât le Législateur, ils ajoutaient : N'obéissezpoint en tout à la loi qu'il vous a imposée, par exemple,pour l'observation. du sabbat, pour la circoncision, les sacrifices etautres prescriptions de ce genre. Ainsi, non-seulement le sacrifice devenaitun obstacle, mais il y avait encore aine autre difficulté dans l'abrogationde beaucoup de lois de ce même Dieu qu'on ordonnait d'adorer. D'autrepart, chez les gentils, la tyrannie de l'habitude était grande.
7. En effet, en attaquant une coutume, je ne dis pas aussi ancienne,mais seulement de dix ans, je ne dis pas d'une si grande multitude, maisseulement de quelques hommes,'la conversion eût déjàété difficile. Mais les sophistes, les orateurs, les pères,les aïeux, les bisaïeux, d'autres générations plusreculées, avaient été. envahis par l'erreur ; cetteerreur s'étendait à la terre, à la mer, aux montagnes,aux forêts, aux races barbares, à tous les peuples de la gentilité,aux savants; aux ignorants, aux princes aux sujets, aux femmes, aux hommesau jeunes gens, aux vieillards, aux maîtres, aux serviteurs, auxlaboureurs, aux artisans, à tous les habitants des villes et descampagnes. Vraisemblablement, ceux qu'on catéchisait, devaient dire: Qu'est-ce que ceci? Quoi ! tous les habitants de la terre ont donc ététrompés: les sophistes, les rhéteurs, les philosophes, lesécrivains, ceux qui vivent maintenant, ceux (341)
qui ont vécu autrefois, Pythagore, Platon, les généraux,les consuls, les rois, les, fondateurs et les premiers habitants des villes,les barbares et les Grecs? Et douze hommes, pêcheurs, fabricantsde tentes, publicains, sont plus savants qu'eux tous ? Est-ce supportable? Et pourtant on n'a pas dit cela, on n'y a pas même songé;mais on a écouté et reconnu que ces prédicateurs étaientréellement plus sages que tout le monde; ce qui a procuréà ceux-ci un triomphe universel.
Et pour bien comprendre la force de l'habitude,considérez qu'ellea souvent prévalu sur les commandements de Dieu même. Quedis-je, sur ses commandements? même sur ses bienfaits. Les Juifsavaient la manne et regrettaient les oignons; ils jouissaient de la libertéet redemandaient l'esclavage; sans cesse, par l'effet de l'habitude, ilsréclamaient l'Egypte tant c'est chose tyrannique que l'habitude! Et si vous en voulez une preuve prise chez les païens, on dit quePlaton, quoique convaincu que ce qu'on disait des dieux était faux,consentait cependant, par impuissance à combattre la coutume, àcélébrer les jours de fêtes et les autres cérémoniesdu culte, et cela d'après l'enseignement positif de son maître.Et celui-ci, soupçonné d'avoir introduit quelque nouveautésur ce point, fut si loin d'atteindre son but, qu'il perdit mêmela vie, bien qu'il se fût pleinement justifié. Et combienne voyons-nous pas d'hommes retenus dans l'impiété par laforce du préjugé, et qui n'ont rien de raisonnable àrépondre quand on les accuse d'être païens, si ce n'estqu'ils se couvrent des noms de leurs pères, de leurs aïeuxet de leurs bisaïeux? Aussi quelques païens ont-ils appelél'habitude une seconde nature. Et s'il s'agit de dogmes, lhabitude estencore plus forte, car il n'est rien dont on ne change plus facilementque de culte.
Et à l'habitude se joignait un nouvel obstacle, la honte, lanécessité de paraître désapprendre dans sonextrême vieillesse, sur la parole des hommes les moins intelligents.Et quoi d'étonnant à ce qu'il en soit ainsi de l'âme,quand l'habitude a tant d'empire sur le corps lui-même? Or, au tempsdes apôtres, outre la nécessité de changer une habitudesi invétérée, il y avait un autre obstacle, plus grandencore, dans les dangers qui s'attachaient à ce changement. Caril ne s'agissait pas de passer simplement d'une habitude à une autre,mais d'une habitude pleine de sécurité à une habitudepleine de périls. En effet, le croyant devait s'attendre àêtre immédiatement dépouillé de ses biens, chassé,expatrié, réduit aux dernières extrémités,haï de tous, à être regardé comme l'ennemi commundes particuliers et du public. Ainsi l'entreprise eût étédifficile quand même les apôtres auraient appelé dela nouveauté aux anciennes habitudes; mais comme ils appelaientdes anciennes habitudes à la nouveauté et à une nouveautépleine de périls, jugez vous-même combien l'obstacle étaitgrand.
Autre empêchement non moins grand : à la difficultéde .rompre les habitudes, aux dangers qui s'y rattachaient, ajoutez encoreque les préceptes qu'on imposait étaient bien plus onéreux,et que ceux dont on détournait, étaient légers etfaciles. Car on appelait de la fornication à la chasteté,de l'ivrognerie à la sobriété, du rire aux larmeset à la componction, de l'avarice au désintéressement,à la pauvreté, de l'amour de la vie à la mort, dela sécurité au péril : on exigeait en tout une extrêmevigilance, puisqu'il est écrit: " Qu'il ne sorte de votre boucheni turpitudes, ni folles paroles, ni bouffonneries ". (Eph. V, 4.) Et ontenait ce langage à des hommes qui ne savaient pas autre chose ques'enivrer, s'adonner aux plaisirs de la table, qui ne comprenaient un jourde fête que sous la forme de passe-temps honteux, de rire et de comédie.En sorte que,ces préceptes n'étaient pas seulement onéreuxparce qu'ils étaient le produit de la sagesse, mais encore parcequ'ils s'adressaient à des hommes nourris dans la licence, dansl'impudeur, dans les discours insensés, dans les ris et les jeuxscéniques. Et qui donc, après avoir mené une tellevie, n'eût pas été frappé de stupeur, en entendantdes paroles comme celles-ci : " Celui qui ne prend pas sa croix et ne mesuit pas, n'est pas digne de moi " (Matth. X, 33) ; et encore : "Je nesuis pas venu apporter la paix, mais le glaive, et séparer l'hommede son père et la fille de sa mère ". Qui donc, en entendantdire: " Celui qui ne renonce pas à sa maison, à sa patrie,à ses richesses, n'est pas digne de moi " (Luc, XIV, 33), qui, dis-je,entendant cela, n'aurait pas hésité, n'aurait pas reculé?Et cependant on n'a pas hésité, on n'a pas reculédevant ce langage; mais on est accouru, on s'est élancé versles difficultés, on a saisi (342) avidement les ordres. Dans cesmots : " Nous rendrons compte de toute parole inutile (Matth. XII , 36); celui qui regarde une femme pour la convoiter, a déjà commisl'adultère ". (Id. V, 28.) Celui qui se fâche sans raison,tombera dans l'enfer : dans ces paroles, dis-je, n'y avait-il pas de quoirepousser ceux qui vivaient alors? Et cependant tous accouraient, beaucoupmême franchissaient tous les obstacles. Qu'est-ce donc qui les attirait?N'était-ce pas évidemment la vertu de Celui qu'on prêchait?Si ce n'eût été cela, si le contraire avait eu lieu, si ceux-là avaient été ceux-ci, et ceux-ci ceux-là,eût-il été facile de vaincre les répugnances?il est impossible de le dire. Tout prouve donc que la vertu divine`a agien cela.
8. Comment; dites-moi, a-t-on pu décider à une vie rudeet austère, des hommes habitués à la mollesse et àla licence ? Car telle était la nature des commandements; voyonssi les dogmes étaient attrayants. Mais non : les dogmes n'étaientpas moins propres :à repousser les infidèles. Que prêchait-on,en effet? Qu'il fallait adorer un crucifié, et regarder comme Dieule fils d'une vierge juive. Et qui aurait cru cela, sans l'action déla grâce divine? Tous savaient qu'il avait été crucifiéet enseveli; mais, à part les apôtres, personne ne l'avaitvu ressuscité et montant au ciel. Mais, dira-t-on, les apôtresexaltaient leurs auditeurs par des promesses, et les séduisaientpar le bruit de la parole. Cela même, outre tout ce que nous avonsdit, est une preuve évidente que notre doctrine n'est point unedéception. Car il en résultait toutes sortes de choses difficiles,et il fallait remettre après la résurrection la jouissancedes avantages promis. Je le répète : cela même prouveque notre prédication est divine. Pourquoi, en effet, aucun descroyants n'a-t-il dit : Je n'avancerai pas, je ne puis supporter cela ;vous me menacez de choses difficiles pour cette vie, et différezles biens après la résurrection? Et qui me prouve qu'il yaura une résurrection? Qui est revenu d'entre les morts? Quel morta jamais ressuscité? Qui, parmi ceux. qui ne sont plus, est venudire ce qui se passe après-le départ? Non : ils n'ont pasmême pensé à dire cela.; mais ils ont donnéleur vie pour le crucifié. En sorte que c'est là la preuved'une grande vertu : que des gens qui n'avaient jamais entendu parler deces choses, en aient été immédiatement convaincusmalgré leur importance, et aient consenti à accepter lesmaux ici-bas comme épreuve, en se contentant de l'espoir de la récompense.
Si les apôtres avaient voulu tromper, ils au raient dû fairele contraire ; promettre des biens pour la vie présente, et passersous silence les maux présents et à venir. Ainsi agissentceux qui trompent et qui flattent; ils ne proposent rien de dur, de pénibleou d'onéreux, tout au contraire; et en cela consiste la tromperie.Mais, dira-t-on, c'est par stupidité que la foule a ajoutéfoi à leur parole. Quoi ! on n'était pas insensé tantqu'on vivait dans le paganisme, et on l'est devenu en embrassant notrefoi ? Pourtant les hommes que les apôtres ont. persuadés n'étaientpas d'une autre nature, ni d'un autre monde. Ils étaient simplementattachés au culte païen, et ils ont adopté le nôtremalgré les dangers qui s'y attachaient; en sorte que si le premierleur eût paru plus raisonnable, ils ne lauraient pas quitté,surtout après y avoir si longtemps vécu, et quand ils nepouvaient l'abandonner impunément. Mais dès qu'ils furentconvaincus, par la nature même des choses, qu'il ne contenait quedes croyances ridicules et des erreurs, ils renoncèrent àleurs habitudes malgré les menacés de mort, et passèrent.au culte nouveau, parce que celui-ci était conforme aux lois naturelles,tandis que, l'autre. y était opposé, Mais, dira-t-on, ceuxqui crurent étaient des domestiques, des femmes, des nourrices,des sages-femmes, des eunuques. Chacun sait que ce ne furent pas làles seuls éléments de l'Eglise ; mais quand cela serait,la prédication n'en paraîtrait que plus admirable, puisquede simples pêcheurs (l'espèce d'hommes la plus ignorante)auraient pu faire accepter sur-le-champ des dogmes que Platon ou les philosophesde son temps n'avaient pas même pu imaginer. En effet, s'ils n'avaientconvaincu que des sages, le fait serait moins étonnant; mais enélevant des domestiques, des nourrices et des eunuques àuntel degré de philosophie qu'ils en ont fait les émulesdes anges, ils ont donné la plus grande preuve de linspirationdivine. S'ils n'avaient commandé que des choses faciles, il seraitpeut-être raisonnable de rabaisser leur prédication en faisantvaloir le rang infime de leurs partisans; mais si, au contraire, ils enseignaientdes chopes grandes, élevées, presque au-dessus de la naturehumaine, et qui exigeaient une haute (343) intelligence, en nous montrantdes insensés dans leurs disciples, vous ne faites que mieux ressortirla sagesse des prédications et la grâce divine qui les remplissait.Mais, ajoute-t-on, ils persuadaient à, l'aide de promesses exagérées.N'admirez-vous pas, dites-moi, qu'ils aient pu décider leurs disciplesà ne recevoir des prix et des récompenses qu'aprèsla mort? Pour moi, j'en suis frappé d'étonnement. C'étaitle résultat de la folie, dites-vous. Quelle folie y a-t-il, s'ilvous plaît, à dire que l'âme est immortelle; qu'aprèscette vie nous subirons un jugement impartial ; que nous rendrons comptede nos paroles, de nos actions, de nos pensées à un Dieuqui pénètre les secrets; que nous verrons les méchantspunis, et les bons couronnés ? Ce n'est point là de la folie,mais une très-haute philosophie.
9. N'y a-t-il pas, je le demande, une grande sagesse à mépriserle présent,. à estimer la vertu, à rie point chercherde récompense ici-bas, mais à placer plus loin ses espérances;à tenir son âme tellement ferme , tellement fidèle,que les maux de la vie n'ébranlent pas sa confiance dans l'avenir?Mais voulez-vous connaître la force des promesses et des prédictions,et la vérité de ce qui a précédé etde ce qui a suivi ? Voyez cette chaîne d'or dont les divers anneauxse rattachent les uns aux autres dès le principe. Il leur a ditun mot de lui, des églises, de l'avenir; et en disant cela, il faisaitdes miracles.
Ainsi l'accomplissement des prédictions prouve la véritédes miracles rapportés et des promesses -à venir. Polir rendrece point plus clair, je le démontrerai par les faits. D'un seulmot le Christ a ressuscité Lazare et l'a fait voir vivant; maisil a dit aussi : " Les portes de l'enfer ne prévaudront point contrelEglise " (Matth. XVI, 18); et aussi : " Quiconque quittera son pèreet sa mère, recevra le centuple en ce monde, et la vie éternelle".(Idem, XIX, 29.) Ainsi, d'une part un miracle, la résurrection deLazare; de l'autre deux prédictions, dont l'une se réalisedans le temps, et l'autre dans l'éternité. Voyez maintenantcomme ces deux choses s'appuient mutuellement. Celui qui ne croirait pasà la résurrection de Lazare, sera obligé d'y ajouterfoi, à raison de la prédiction faite sur l'Eglise puisquecette prédiction faite depuis tant d'années s'est accomplie,vu que les portes de lenfer n'ont pas prévalu contre l'Eglise.Evidemment donc celui qui a fait la prédiction, a opéréle prodige; et celui qui a opéré le prodige et réaliséce qu'il avait prédit, ne trompe pas quand, parlant de l'aveniret dédaignant le présent, il dit : " Recevra le centupleet possédera la vie éternelle ". Car il a donné sesparoles et ses actions passées comme un gage certain des événementsà venir.
Recueillant donc dans les Evangiles toutes ces choses et d'autres semblables, parlons-leur et fermons-leur la bouche. Si quelqu'un .nous dit : Pourquoil'erreur n'a-t-elle pas été complètement détruite?Répondez : C'est vous qui en êtes cause, vous qui vous révoltezcontre votre propre salut : car Dieu avait tout disposé pour qu'ilne restât pas de vestige d'impiété. Résumonsen peu de mots ce que nous avons dit. Quelle est la nature des choses?Est-ce que les forts triomphent des faibles, ou les faibles des forts?Que la victoire appartienne à. ceux qui demandent des choses faciles,ou à ceux qui en exigent de difficiles? A ceux qui attirent au milieudes périls, ou à ceux qui offrent la sécurité?A ceux qui prêchent des nouveautés, ou à ceux qui fortifientles habitudes? A ceux qui entraînent dans des sentiers rudes, ou.dans des sentiers unis? A ceux qui vous détournent des usages paternels,ou à ceux qui ne vous imposent aucune loi étrangère?A ceux qui vous promettent des biens après le départ de cettevie, ou à ceux qui vous offrent des jouissances pour la vie présente?Enfin est-ce le petit nombre qui l'emporte sur la multitude, ou la multitudesur le petit nombre ? Mais, direz-vous, vous promettez aussi pour le tempsprésent. Que promettons-nous? La rémission des péchéset le baptême de la régénération. Et en vérité,les avantages du baptême sont surtout dans l'avenir. Paul s'écrie:" Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ enDieu. "Quand le Christ, qui est votre vie, apparaîtra , alors vousapparaîtrez aussi avec lui dans la gloire ". (Col. III, 3, 4.) Maisquand même le baptême aurait des avantages ici-bas (et il ena réellement), c'est encore une chose merveilleuse que les apôtresaient convaincu des hommes souillés de crimes innombrables, telsqu'on n'en avait jamais commis, qu'ils en seraient entièrement purifiéset n'en rendraient aucun compte. Aussi faut-il grandement s'étonnerqu'ils aient pu persuader à des barbares d'accepter une telle foi, de placer (344) leurs espérances dans l'avenir, de déposerle fardeau de leurs anciens péchés pour embrasser ensuiteavec joie les difficultés de la vertu, de ne point désirerles choses sensibles, de s'élever au-dessus du monde matérielet de recevoir les dons spirituels; en sorte que le Perse, le Sarmate,le Maure, l'Indien, connaissent la purification de l'âme, la puissanceet l'ineffable bonté de Dieu, la philosophie de la foi, la descentedu Saint-Esprit, la résurrection des corps, et le dogme de l'immortalité.Car des pêcheurs initiant aux mystères, dans le baptême,ces peuples barbares et bien d'autres encore, leur ont appris cette philosophie.Fidèles donc à ces principes, tenons-leur ce langage et donnons-leurpar notre propre vie une preuve de fait, afin que d'une part nous soyonssauvés et que, de l'autre, nous les attirions à la gloirede Dieu : car la gloire lui appartient dans les siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE VIII
AUSSI, MES FRÈRES, JE N'AI PU MOI-MÊMEVOUS PARLER COMME A DES HOMMES SPIRITUELS , MAIS COMME A DES HOMMES CHARNELS,COMME A DE PETITS ENFANTS EN JÉSUS-CHRIST. JE VOUS AI NOURRIS DELAIT, ET NON DE VIANDES SOLIDES, PARCE QUE VOUS N'EN ÉTIEZ PAS CAPABLES; ET A PRÉSENT MÊME VOUS NE L'ÊTES PAS ENCORE, PARCEQUE VOUS ÊTES ENCORE CHARNELS. (CHAP. III, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS.11.)
1. Après avoir détruit la sagesse profane et abattu toutson orgueil, il passe à un autre sujet. Sans doute on lui auraitdit : Si nous prêchions la doctrine de Platon, de Pythagore ou dequelque autre philosophe, vous auriez raison de nous parler si longuement: mais comme nous annonçons celle de l'Esprit, pourquoi ces attaquesacharnées contre la sagesse du dehors? Ecoutez comme il répondà ce reproche : " Aussi, mes frères, je n'ai pu moi-mêmevous parler comme à des hommes spirituels ". C'est-à-dire: quand vous seriez parfaits, même dans les choses spirituelles,il ne faudrait pas ainsi vous enorgueillir: car ce que vous annoncez n'estpas à vous, ni de votre invention; vous ne le savez même pascomme il faut; vous êtes des disciples et les derniers de tous. Sidonc vous vous enflez de la sagesse profane, il est démontréqu'elle n'est rien, qu'elle nous est même contraire dans les chosesspirituelles; si vous vous enorgueillissez des choses spirituelles, vousn'en avez que la moindre partie et vous êtes au dernier rang. Aussileur dit-il : " Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels". Il ne dit pas : Je ne vous ai pas parlé de peur de paraîtreagir par jalousie; mais il détruit. de deux façons leur manièrede penser : d'abord en leur prouvant qu'ils ne connaissent pas la perfection;en second lieu, en (345) leur montrant que c'est par leur faute; et troisièmement,en leur faisant voir qu'ils n'en sont pas encore capables. Qu'ils ne l'aientd'abord pas pu, c'était peut-être dans la nature des choses;quoique il ne leur laisse pas même ce moyen de défense. Caril ne leur dit pas qu'ils n'ont pas reçu ces enseignements sublimesparce qu'ils ne le pouvaient pas, mais parce qu'ils étaient charnels.Du reste, s'il s'agissait du commencement, il n'y aurait pas eu matièreà grand reproche; maïs après un si long espace de temps,.n'êtrepas encore arrivé à un état plus parfait, c'étaitl'indice d'une extrême lâcheté.
Il fait aussi ce même reproche aux Hébreux, mais non avecautant de force; car il attribue chez eux le mal à la tribulation,et. chez les autres au désir du mal; deux choses fort différentes.Evidemment,. il veut blâmer les Corinthiens, tandis qu'il ne cherchequ'à exciter les Hébreux en parlant selon la vérité.Aussi dit-il aux premiers : " A présent même vous n'en êtespas capables "; et aux seconds : " Laissant l'enseignement élémentairesur le Christ, passons à ce qui est plus parfait "; et encore :" Nous nous promettons de vous des choses meilleures et plus étroitementliées à votre salut , quoique nous vous parlions ainsi ".(Hébr. VI,1, 9.) Et comment appelle-t-il charnels ceux qui avaientreçu un si grand Esprit, et qu'il avait d'abord comblés d'éloges?Parce qu'ils étaient charnels aussi, ceux à qui le Seigneurdisait : " Retirez-vous de moi ! Je ne vous connais pas, vous qui opérezliniquité " (Matth. VII, 23); et pourtant ils chassaient les démons,ressuscitaient les morts et démontraient les prophéties.
Ainsi on peut faire des miracles et être charnel. Ainsi Dieu afait de Balaam son instrument, a révélé l'avenir àPharaon et à Nabuchodonosor; Caïphe a prophétisé,sans savoir ce qu'il disait; quelques-uns ont même chasséles démons au nom du Christ, bien qu'ils ne fussent pas avec lui; parce que ces prodiges se font pour les autres, et non pour . leurs auteurs.Souvent même ils se sont opérés par des instrumentsindignes. Et pourquoi s'étonner qu'ils s'opèrent pour lesautres par des instruments indignes, quand ils se font aussi pour les autrespar le moyen des saints? " Tout est à vous ", dit l'apôtre," soit Paul, soit Apollon, soit Céphas, soit la vie, soit la mort". (I Cor. III, 22.) Et encore : " C'est lui qui a fait les uns apôtres,les autres prophètes, les autres pasteurs et docteurs pour la perfectiondes saints, pour l'oeuvre du ministère ". (Eph. IV, 11, 12.) Autrementtous seraient perdus sans ressource. Car il arrive que les chefs sont mauvaiset pervers, tandis que les sujets sont bons et sages; que les laïquesvivent dans la piété, tandis que les prêtres viventdans la corruption ; et il n'y aurait eu ni baptême, ni corps duChrist, ni oblation par les mains de .ceux-ci, si la grâce eûttoujours dû les trouver, dignes. Mais maintenant encore Dieu agitpar le moyen des indignes, et la grâce du baptême ne souffrepoint de la conduite du prêtre : autrement celui qui la reçoit,ne l'aurait pas tout entière. Bien que cela soit rare, cela arrivepourtant.
Je dis ces choses de peur que quelqu'un de ceux qui sont ici, s'informanttrop curieusement de la vie d'un prêtre, ne se scandalise àl'occasion des mystères. Car l'homme n'y met rien; tout est l'effetde la vertu de Dieu, et c'est lui qui vous initie. " Aussi, mes frères,je n'ai pas pu moi-même vous parler comme à des hommes spirituels,mais comme à des hommes charnels. Je vous ai nourris de lait; maisnon de viandes solides, car vous n'en étiez pas capables ". Pourne pas paraître avoir parlé par ambition, quand il disait: " L'homme spirituel. juge de toutes choses ", et : " Il n'est jugépar personne ", et encore : " Nous avons la pensée du Christ", commeaussi pour abattre leur orgueil, voyez ce qu'il dit: " Je ne me suis pastu parce que je n'avais plus rien à vous dire, mais parce que vousêtes charnels. A présent même vous ne le pouvez pasencore ".
2. Pourquoi n'a-t-il pas dit :.Vous ne voulez pas, mais : " Vous nepouvez pas ? " C'est qu'il a mis l'un pour l'autre. En effet, on ne peutpas parce qu'on ne veut pas : c'est ce qui les accuse et excuse leur maître.Car si par nature ils n'eussent pas pu, peut-être auraient-ils étéexcusables; mais ils agissent volontairement, ils sont donc inexcusables.Il indique ensuite de quelle manière ils sont charnels : " Car,puisqu'il y a parmi vous jalousie et esprit de contention, n'êtes-vouspas charnels, et ne marchez-vous pas selon l'homme?" Bien qu'il eûtpu leur parler de fornication et de libertinage, c'est cependant cet autrepéché qu'il met en avant, celui qu'il a jusqu'alors cherchéà corriger. Que si la jalousie rend (346) charnel, nous n'avonstous qu'à pousser des cris, à revêtir le sac et ànous rouler dans la cendre. Car, si je juge des autres par moi-même;qui est exempt de ce vice? Si la jalousie rend charnel et ne permet pasd'être spirituel, quand même on prophétiserait oùqu'on ferait d'autres miracles: que penser de nous qui ne sommes pointhonorés de telles grâces, alors que nous sommes convaincusd'avoir ce défaut et de plus grands encore? Nous apprenons par làcombien le Christ avait raison de dire : que celui qui fait le mal ne vientpas à la lumière (Jean, III, 20); qu'une vie impure est unobstacle à la connaissance des vérités élevées,et obscurcit la vue de l'âme. De même qu'il n'est pas possibleque celui qui est dans l'erreur et mène une conduite régulière,reste dans cette erreur; ainsi celui qui vit dans le mal ne" peut pas facilements'élever à la hauteur de nos dogmes, et celui qui est àla recherché de la vérité doit être exempt detout vice. En effet, celui qui est délivré de ses vices,le sera aussi de l'erreur et parviendra à la vérité.Ne vous imaginez pas qu'il suffise pour cela de n'être pas avareou fornicateur; il faut que tout se réunisse dans celui qui cherchela vérité. Aussi Pierre dit: "En vérité, jevois que Dieu n'a point fait acception de personne, mais qu'en toute nationcelui qui le craint et pratique la justice lui est agréable " (Act.X, 34, 35), Cest-à-dire, que Dieu l'appelle et l'attire àla vérité. Ne voyez-vous pas Paul, le plus ardent des ennemis,le plus violent des persécuteurs? Et pourtant comme il menait unevie irréprochable et qu'il n'agissait point par un motif humain,il a trouvé grâce et il a surpassé tous les autres.
Mais, dira-t-on, pourquoi tel et tel païen qui est bon, bienfaisant,plein d'humanité, reste-t-il dans l'erreur? Je réponds :C'est qu'il a quelque autre vice, la passion de la vaine gloire, la lâcheté,ou qu'il ne s'inquiète point de son salut, mais se figure que toutesa destinée est1ivrée au hasard. Paul appelle irréprochableen tout, celui qui opère la justice ; " qui est conforme àla justice selon la loi " (Phil. III, 6) ; et encore : " Je rends grâceà Dieu qu'à l'exemple de mes ancêtres, je le sers avecune conscience pure.". (II Tim. I, 3) Mais comment, direz-vous, ceux quiétaient impurs ont-ils été jugés dignes dela prédication? Parce qu'ils ont voulu, parce qu'ils ont désiré.Dieu attire ceux qui sont dans l'erreur quand ils sont exempts de passions;il ne repousse point ceux qui viennent d'eux-mêmes; et beaucoup ontreçu de leurs ancêtres des traditions de piété." Puisqu'il y a parmi vous jalousie et esprit de contention ". Il commenceenfin à attaquer les inférieurs. Plus haut il a abattu leschefs en disant que la sagesse du langage n'a aucun prix; maintenant ilgourmande les inférieurs en disant: " Puisque l'un dit Moi je suisà Paul; et l'autre : Moi je suis à Apollon, n'êtes-vouspas charnels? " Il leur fait voir que par là, non-seulement ilsn'ont fait aucun profit, n'ont retiré aucun avantage, mais qu'ilsont au contraire retardé leurs progrès.
Et c'est là la source de la jalousie; or, la jalousie les a renduscharnels; et en devenant charnels, ils n'ont pu entendre de plus hautesvérités. " Qu'est donc Paul ? Qu'est donc Apollon? " Aprèsles preuves et les démonstrations,ses reproches deviennent plusclairs et plus formels; il. se nomme lui-même, pour prévenirtoute aigreur et les empêcher de se fâcher de ses paroles.Car si Paul n'est rien et ne se fâche pas, beaucoup moins doivent-ilss'irriter. Il les console de. deux manières d'abord en se mettantlui-même en scène, ensuite en ne les dépouillant pointabsolument comme s'ils n'eussent contribué en rien; il leur donnepeu, mais enfin il leur donne quelque chose; car après avoir dit: " Qu'est donc Paul ? Qu'est donc Apollon? " il ajoute: " Des ministrespar qui vous avez reçu la foi". En soi, c'est quelque chose de grand,et qui mérite une grande récompense; mais par rapport àl'archétype, à la racine de tout bien, ce n'est rien... Carle véritable bienfaiteur est celui qui accorde le bienfait, et nonle ministre par qui il arrive. Il ne dit pas ; " Des évangélistes", mais : " Des ministres", ce qui dit davantage. Car ils ne nous ont passeulement évangélisés, mais servis; l'un consisteen paroles et l'autre en action. Or, si le Christ n'est simplement quele ministre du bien, et non sa racine et sa source, en qualité deFils, voyez jusqu'où cela nous conduit.
3. Comment donc , direz-vous, Paul le nomme-t-il ministre de la circoncision?(Rom. XV, 8.) Il parle là, de dispensation selon la chair (1), etnon dans le sens que nous venons d'exposer ; par ministre, il entend celuiqui a
1 Ou du mystère de lIncarnation.
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complété le bienfait, et non celui qui l'a accordéde son fonds. Il ne dit pas : " Qui vous amènent à la foi,mais : " Par qui vous avez reçu la foi "; leur accordant par làdavantage, et faisant voir que les prédicateurs sont des ministres.Mais s'ils n'ont été que des ministres, comment s'attribuent-ilsl'autorité? Considérez qu'il ne les accuse point d'avoirusurpé l'autorité, mais de l'avoir cédée; carla cause de la faute était dans le peuple ; si les uns se fussenttenus à l'écart, les autres se seraient désistés.Il prend donc, deux sages mesures pénètre là oùil fallait détruire le mal, et il agit sans animosité , sans.exciter davantage leur jalousie. " Selon le don que le Seigneur a départià chacun ". Car ce faible avantage ne vient pas d'eux; mais c'estun don de Dieu. De peur qu'ils ne disent : Quoi ! nous n'aimerons pas ceuxqui nous servent? vous les aimerez, répond-il, mais il faut savoirjusqu'à quel point : car ils n'ont rien d'eux-mêmes, toutleur vient de Dieu. " Moi, j'ai planté, Apollon a arrosé,mais Dieu a donné la croissance ". C'est-à-dire : J'ai lepremier semé la parole; de peur que la semence ne fût desséchéepar les tentations, Apollon y a mis du sien, mais le tout a étél'oeuvre de Dieu.
" C'est pourquoi ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui quiarrose; mais " celui qui donne la croissance, Dieu ". Voyez comme il lesconsole, de peur qu'ils ne s'aigrissent, en entendant dire : Qui est celui-ci?qui est celui-la ? Car il ne leur était pas moins pénibled'entendre dire : Ni celui qui plante, ni celui qui arrose n'est quelquechose, que d'entendre dire : Qui est celui-ci? qui est celui-là?Mais comment les console-t-il? En ce qu'il attire le mépris sursa propre personne, quand il dit : " En effet, qu'est-ce que Paul? qu'est-cequ'Apollon? " et aussi en ce qu'il rapporte tout au don de Dieu. Car aprèsavoir dit qu'un tel a planté, et que celui qui plante n'est rien,il ajoute : " Mais celui qui donné la croissance, Dieu ". Il nes'arrête même pas là; il appliqué encore un autreremède en disant : " Or, celui qui planté et celui qui arrosesont une seule chose ". Son but est d'empêcher que l'un se glorifiévis-à-vis de l'autre. Il dit qu'ils sont une même chose, ence sens qu'ils ne peuvent rien sans Dieu qui donne la croissance: Aprèsavoir dit cela; il ne permet pas même que ceux qui ont beaucoup travaillése pavanent devant ceux qui ont moins travaillé, ni qu'ils aientde la jalousie les uns envers les autres. Et comme cette conviction queceux qui avaient beaucoup travaillé ire faisaient qu'une seule choseavec ceux qui avaient moins travaillé, pouvait amener le relâchement,voyez quel correctif il y met, en disant : " Mais chacun recevra sa proprerécompense selon son travail ". Comme s'il disait : Ne craignezpoint parce que jai dit qu'ils sont une seule chose : cela est vrai, sion les compare à l'uvre de Dieu; cela ne l'est plus, si on lesjuge d'après leurs travaux mais chacun d'eux recevra son propresalaire. Il prend même encore un largage plus doux, dès l'instantqu'il a atteint son but; il est généreux là oùil est permis de l'être : " Car nous sommes les coopérateursde Dieu; vous êtes le champ que Dieu cultive, l'édifice queDieu bâtit ".
Voyez-vous quelle oeuvre considérable il leur attribue, aprèsavoir d'abord établi que tout appartient à Dieu? Comme ilrecommande toujours d'obéir aux chefs, il ne les rabaisse pas trop." Vous êtes le champ que Dieu cultive ". Ayant d'abord dit : " J'aiplanté ", il persiste dans sa métaphore. Or, si vous êtesle champ de Dieu, il est juste que vous portiez son nom, et non celui deslaboureurs. En effet, un champ porte le nom de son propriétaireet non de celui qui le laboure. " Vous êtes l'édifice queDieu bâtit ". La maison appartient au propriétaire, et nonà l'ouvrier. Que si vous êtes un édifice, il ne fautpas vous diviser, mais vous faire un rempart de la concorde. " Selon lagrâce que Dieu m'a donnée, j'ai, comme un sage architecte,posé le fondement ". Ici il s'appelle sage, non par vaine gloire,mais pour leur donner un modèle et leur montrer qu'il est d'un sagede ne poser qu'un seul fondement. Du reste, voyez sa modestie. S'il sedit sage, il ne permet pas qu'on le lui attribue; il ne se donne ce nomqu'après s'être rapporté à Dieu tout entier: " Selon là grâce que Dieu m'a donnée, j'ai, commeun sage architecte, posé le fondement ". Il fait voir en mêmetemps que tout appartient à Dieu, et que la grâce consistesurtout en ce qu'il n'y a pas de division, mais que tout reposésur un seul fondement. " Un autre a bâti dessus; que chacun doncregarde comment il y bâtira encore " Ici il me semble les engagerà combattre pour régler leur conduite, puisqu'il les a unisen un (348) seul corps. " Car personne ne peut poser d'autre fondementque celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus". On ne peut poser le fondement qu'il n'y ait un architecte; une foisle fondement posé, l'architecte disparaît.
4. Voyez comme il emploie des notions vulgaires pour démontrerson sujet. Voici ce qu'il veut dire : J'ai annoncé le Christ, jevous ai donné 1e fondement : voyez comment vous bâtissez dessus,si c'est pour la vaine gloire, pour attirer des disciples à deshommes. Ne faisons donc aucune attention aux hérésies carpersonne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a étéposé. Bâtissons donc sur lui, attachons-nous-y comme àun fondement, comme le sarment à la vigne, et qu'il n'y ait pointd'intermédiaire entre le Christ et nous car, s'il s'en trouve un,notre ruine est immédiate. Le sarment tire de la sève parcequ'il tient au tronc; un bâtiment reste debout parce que ses partiessont unies ; si elles viennent à se disjoindre, il tombe, fauted'appui. Ne tenons pas seulement au Christ, mais collons-nous àlui, en quelque sorte; si une fois nous nous en, séparons, noussommes perdus. Il est écrit : " En vérité, ceux quis'éloignent de vous, périront ". (Ps. .LXXII.) Collons-nousdonc au Christ, mais par les oeuvres.: il nous dit lui-même : " Celuiqui garde mes commandements, demeure en moi". (Jean, XIV, 21.) Il emploieune foule de comparaisons peur nous prouver la nécessitéde l'union. Voyez: il est la tête, et nous les membres; or, peut-ily avoir un espace vide entre la tête et le reste du corps ? Il estle fondement, et nous l'édifice ; il est la vigne et nous les sarments;il est l'époux, et nous l'épouse; il est le berger, et nousles brebis; il est la route, et nous les voyageurs; nous sommes le temple,il en est l'habitant; il est le premier-né, nous sommes les frères;il est l'héritier, nous sommes les cohéritiers; il est la.vie, et c'est nous qui vivons; il est la résurrection, et c'estnous qui ressuscitons ; il est la lumière, et c'est nous qui sommeséclairés.
Tout cela nous représente l'unité et n'admet aucun intermédiaire,aucun vide, si petit qu'il soit. Car celui qui est quelque peu séparé,le sera bientôt beaucoup. Si peu que le corps soit divisépar le glaive, il périt; si peu que l'édifice se crevasse,il tombe en ruine : si peu que le sarment soit séparé dela racine, il devient inutile. Ainsi, ce peu n'est pas peu, mais
presque tout. Donc, quand nous avons un peu péché, ouété un peu lâches, ne négligeons pas ce peu;autrement il deviendra beaucoup. Ainsi, un manteau qui commence àse déchirer et qu'on néglige de réparer, se déchireen entier; ainsi un toit dont quelques tuiles sont tombées sansqu'on se donne la peine de les remettre, détruit toute, la maison.Songeons à tout cela et ne négligeons jamais les petitesfautes, pour ne pas tomber dans les grandes; mais si nous les avons négligéeset que nous soyons tombés au fond de l'abîme, ne désespéronscependant pas encore, de peur que notre tête ne s'appesantisse. Car,à moins d'une extrême vigilance, il sera bien difficile deremonter de là, non-seulement à cause de la longueur de l'espace,mais à raison de la situation même. En effet, le péchéest un abîme profond, où l'on est entraîné etbrisé dans la chute. Comme ceux qui tombent dans un puits ont dela peine à en sortir et ont besoin que d'autres les retirent, ainsien est-il de ceux qui s'enfoncent dans l'abîme du péché.
Jetons-leur donc des cordes et retirons-les; non-seulement il en fautpour les autres, mais aussi pour nous-mêmes, afin de nous lier etde remonter, non-seulement de tout ce. que nous sommes descendus, maisde beaucoup plus si nous voulons. Dieu nous aide; lui "qui ne veut pas1a mort du pécheur, mais qu'il se convertisse ". (Ezéch.XXIII, 3.) Que personne donc ne désespère, que personne nese laisse atteindre par lé vice des impies : car, " quand l'impieest descendu au fond de l'abîme, il méprise ". (Prov. XVIII,3.) Ainsi ce n'est pas la multitude des péchés; mais le sentimentde l'impiété, qui produit le désespoir. Eussiez-vouscommis tous les crimes possibles, dites-vous à vous-mêmes: Dieu est bon et il désire notre salut. " Car quand vos péchésseraient rouges comme l'écarlate", nous dit-il, " je les rendraiblancs comme la neige " ( Is. I, 13) ; je les changerai en un étatcontraire. Donc ne désespérons pas; car tomber n'est pasaussi grave que de persévérer dans sa chute; être blesséest moins terrible que de ne pas vouloir laisser guérir sa blessure.Et " qui se vantera d'avoir le coeur pur ? Qui osera se dire exempt depéchés? " (Prov. XX, 9.) Je dis cela, non pour favoriservotre négligence, mais pour vous empêcher de tomber dans ledésespoir.
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5. Voulez-vous savoir combien notre maître, est bon? Un publicainchargé d'iniquités , monte au temple, et pour avoir dit cessimples mots : " Ayez pitié de moi ! " (Luc, XVIII, 13), il en sortjustifié. Et Dieu nous dit, par la bouche du prophète : "Je l'ai un peu contristé à cause de son péché,et voyant qu'il s'en allait affligé et triste, j'ai corrigéses voies ". (Is. LVII, 17, 18.) Quelle charité égale celle-là?Parce qu'il était triste, nous dit-il, j'ai remis son péché.Pour nous, nous n'agissons pas ainsi; et c'est par là que nous provoquonssurtout la colère de' Dieu. Celui que la moindre chose rend propice,a raison de s'irriter quand il ne rencontre pas cette disposition, et detirer de nous la plus dure vengeance : car c'est le signe d'un extrêmemépris. Mais qui s'attriste du péché? qui en gémit?Qui s'en frappe la poitrine? qui s'en inquiète? Personne, ce mesemble. On pleure très-longtemps la mort d'un serviteur, une perted'argent; et quand tous les jours nous donnons la mort à notre âme,nous n'en avons pas le moindre souci. Comment vous rendrez-vous Dieu propice,si vous ne savez pas même que vous avez péché? Mais,dites-vous; j'en conviens, j'ai péché. Oui, c'est un aveude votre bouche; mais faites-le aussi de coeur, et après l'avoirfait, gémissez, afin d'avoir toujours bon courage. En effet, sinous nous affligions de nos péchés, si nous gémissionsde nos fautes, nous n'éprouverions aucune autre douleur., car celle-làécarterait toutes les autres. En sorte que nous retirerions encorede la confession ce nouvel avantage de n'être jamais absorbéspar les calamités de la vie présente, ni enflés parle succès et la prospérité : et par là nousnous rendrions Dieu plus propice, au lieu de l'irriter par notre conduite,comme nous le faisons maintenant.
Dites-moi : si vous aviez un serviteur qui eût éprouvébeaucoup de mauvais traitements de la part de ses compagnons et n'en tîntaucun compte, uniquement occupé à ne pas irriter son maître,cela ne suffirait-il pas à apaiser votre colère ? Mais si,au contraire, sans s'inquiéter de ses torts à votre égard,il ne s'occupait que de ceux qu'il a eus envers ses compagnons, ne le puniriez-vouspas avec plus de sévérité ? C'est ainsi que Dieu seconduit. quand nous nous soucions peu de son courroux, nous l'augmentons;quand nous nous en inquiétons, nous l'adoucissons. Nous l'apaisonsmême entièrement: car il veut que nous nous punissions nous-mêmesde nos péchés, et, dans ce cas, il renonce à nousen punir lui-même. C'est dans cette vue qu'il nous menace, afin quela crainte nous empêche de le mépriser. Quand la menace suffità nous détourner du mal, il ne permet pas qu'elle s'accomplisse.Voyez ce qu'il dit à Jérémie : " Ne voyez-vous pasce qu'ils font? " Leurs pères allument le feu; leurs fils apportentdu bois; leurs femmes pétrissent la farine ". (Jérém.VII, 17, 18.) Il est fort à craindre qu'on n'en dise autant de nous.Personne ne cherche les intérêts de Jésus-Christ; chacuncherche les siens propres. (Phil. II, 21.) Leurs fils courent au libertinage;leurs pères à l'avarice et à la rapine ; leurs femmesaux caprices du siècle; elles excitent leurs époux, bienloin de les retenir. Tenez-vous sur la place publique; interrogez les allantset les venants, vous n'en verrez pas un montrer de l'empressement pourdes choses spirituelles, mais tous . s'agitent pour des intérêtsmatériels.
Quand deviendrons-nous sages ? Combien de temps resterons-nous dansnotre sommeil léthargique? Ne sommes-nous pas rassasiés demaux? A défaut de paroles, l'expérience nous apprend assezque tout est vanité et affliction ici-bas. Des hommes qui n'avaientque la sagesse du dehors et ne savaient rien de l'avenir, ont pu se convaincredu peu de valeur des choses présentes et par cela seul s'en détacher.Quel pardon pouvez-vous espérer, vous qui rampez à terre,qui n'avez pas la force de mépriser des biens futiles et passagers,et de les abandonner pour un bonheur immense et éternel; vous quiêtes instruit et éclairé là-dessus par Dieului-même et avez reçu de lui de si grandes promesses? Ceuxqui, en dehors de ces promesses, ont su s'abstenir des biens de ce monde,notas prouvent assez par leurs exemples qu'il n'y pas là de quoienchaîner nos affections. En effet, quelles richesses espéraient-ils,en embrassant la pauvreté ? Aucune. Ils savaient seulement que lapauvreté est préférable aux richesses. Quelle vieespéraient-ils en renonçant aux plaisirs, en menant une existenceaustère? Aucune. Mais pénétrant la nature des choses,ils sentaient que cela rendait l'âme plus sage et le corps plus sain.Animés donc des mêmes pensées; et portant toujoursen nous l'espérance des biens futurs, détachons-nous du présent,afin d'obtenir ces biens à (350) venir par la grâce et labonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent,au Pères et au Saint-Esprit, la gloire, lempire, l'honneur, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il..
HOMÉLIE IX
QUE SI ON ÉLÈVE SUR CE FONDEMENT UNÉDIFICE D'OR, D'ARGENT, DE PIERRES PRÉCIEUSES, DE BOIS, DEFOIN, DE CHAUME, L'OUVRAGE DE CHACUN SERA MANIFESTÉ. CAR LE JOURDU SEIGNEUR LE METTRA EN LUMIÈRE, ET IL SERA RÉVÉLÉPAR LE FEU ; AINSI LE FEU ÉPROUVERA LOEUVRE DE CHACUN. SI L'OUVRAGEDE CELUI QUI A BATI SUR LE FONDEMENT DEMEURE, CELUI-CI RECEVRA SA RÉCOMPENSE.SI L'OEUVRE DE QUELQU'UN BRÛLE, IL EN SOUFFRIRA LA PERTE ; CEPENDANTIL SERA SAUVÉ, MAIS COMME PAR LE FEU. (IBID. 12, 13, 14, 15, JUSQU'A17.)
1. La question. qui nous est ici proposée n'est pas d'une minceimportance; elle touche, aux intérêts les plus graves, àce qui préoccupe tous les hommes, à savoir si le feu de l'enferdoit avoir une fin. Le Christ a déclaré que non, en disant: " Leur feu ne s'éteindra point; leur ver ne mourra point ". (Marc,IX, 45.) Je sais que vous écoutez cela avec indifférence: qu'en faire ? Dieu nous ordonne de faire souvent. retentir cette véritéquand-il nous dit : " Fais entendre à ce peuple ". Nous avons étéordonnés pour le. ministère de la parole; et je dois, bienmalgré moi; être importun à mes auditeurs. Du reste,si vous le voulez; nous ne serons pas importuns; car il est écrit: " Si tu fais le bien, ne crains pas". (Rom. XIII, 3.) Il dépenddonc de vous de nous écouter, non-seulement sans peine, mais avecplaisir. Le Christ lui-même a déclaré que ce feu n'aurapoint de fin ; Paul , à son tour , affirme que le supplice seraimmortel, et que les pécheurs subiront des tourments affreux etéternels. (II Thess. I, 9.) Il dit encore : "Ne vous abusez point: ni les fornicateurs, ni les adultères, ni les efféminésne posséderont le royaume de Dieu ".. (I Cor. VI, 9, 10.) Il disaitaussi aux Hébreux : " Recherchez la paix avec tous et la sainteté,sans laquelle nul ne verra Dieu ". (Héb. XII, 14.) Et à ceuxqui disaient ; " Nous avons fait beaucoup de miracles ", le Christ a répondu:" Retirez-vous de moi, vous qui opérez l'iniquité; je nevous ai pas connus ". (Matth. VII, 22, 23.) Et les vierges ont étéexclues, elles ne sont. point entrées; et de ceux qui ne l'aurontpoint nourri, il dit.: " Et ceux-ci s'en iront au supplice éternel". (Id. XXV, 46.)
Ne me dites pas : Si le supplice n'a pas de fin, où est l'iniquité? Quand Dieu fait quelque chose, soumettez-vous à son autorité,et ne soumettez point sa parole aux raisonnements humains. Et d'ailleurscomment ne serait-il (351) pas juste que celui qui a d'abord étécomblé de bienfaits, qui a ensuite commis des fautes dignes de punitionet. n'a été corrigé il par les mentes ni par les bienfaits,que celui-là, dis-je, subisse le châtiment? Si vous voulezconsulter la justice et l'équité, c'était tout d'abordque nous devions être perdus; et ce n'était pas seulementla justice, mais la charité envers nous qui le demandait. Celuiqui injurie quelqu'un qui ne lui a point. fait de mal, est puni selon toutejustice, mais quand on injurie un bienfaiteur qui a accordé millefaveurs sans en avoir reçu aucune, à qui seul on doit l'existence,qui est Dieu ; qui a donné la vie, qui a comblé de bienfaits,qui veut mener au ciel, et que non-seulement on l'injurie, mais qu'on répètechaque jour l'outrage par ses oeuvres, quel pardon méritera-t-on?Ne voyez-vous pas comme Adam, a été puni pour un seul péché?.Oui, direz-vous; mais Dieu lui avait donné le paradis, et lui avaitmontré une extrême bienveillance. Or ce n'est pas la mêmechose de pécher quand on vit dans la sécurité et l'abondance,ou de pécher quand on est au milieu des afflictions. Eh ! c'estprécisément là qu'est le mal : vous ne péchezpas au paradis, mais au sein des mille misères de cette vie, etces misères ne vous rendent pas plus sages; n'est comme si un hommeenchaîné se montrait méchant. Mais Dieu vous a promisbien plus que le paradis terrestre ; S'il n'a pas encore réalisésa promesse, c'est pour ne pas vous amollir au milieu des combats, et s'ilvous l'a faite, c'est pour ne pas vous décourager au sein des épreuves.Pour un seul péché, Adam a attiré sur lui toute mort: et nous, nous péchons mille fois tous les jours. Mais si, pourune seule faute, Adam s'est attiré tant de maux et a introduit lamort dans le monde, quel sera notre châtiment, à nous, quiattendant le ciel au lieu du paradis terrestre, vivons constamment dansle péché?
Ce langage est pénible et affligeant pour l'auditeur ; j'en jugepar ce que j'éprouve moi-même; mais mon. coeur est troubléet palpitant; et plus ce que l'on dit de l'enfer m'est démontré,plus je tremble et recule de frayeur: .Mais il faut en parler, de peurque nous n'y tombions. Ce n'est pas le paradis, ni des arbres, ni des plantesqu'on, vous a promis ; mais le ciel et tous ses biens. Si donc celui quia moins reçu, a été condamné sans rémission,à plus forte raison nous, qui avons commis bien plus de péchéset sommes appelés à de plus, grands biens, serons-nous punissans remède. Songez depuis combien de temps notre race est sujetteà la mort à cause d'un seul péché. Cinq milleans et plus se sont passés, et la mort, fruit d'un seul péché,n'est pas encore détruite. Et nous ne pouvons pas dire qu'Adam avaitentendu les prophètes, qu'il avait vu d'autres hommes punis pourleurs péchés, en sorte qu'il eût pu en concevoir dela terreur et devenir sage par leur exemple; il était le premierhomme, il était seul , et pourtant il fut puni. Or vous n'avez aucunede ces excuses à présenter, vous qui, après tant d'exemples,êtes devenu pire, vous qui avez reçu un Esprit si,grand etqui pourtant avez commis., non un ou deux péchés, mais despéchés sans nombre. Et parce qu'il ne faut qu'un instantpour commettre le péché, n'allez pas vous imaginer que lapunition sera passagère. Ne voyez-vous, pas des hommes qui souventne sont coupables que d'un seul vol ou d'un seul adultère commisen un instant, passer toute leur vie dans les prisons ou dans les mines,et lutter perpétuellement avec la faire ou mille genres de mort?Et personne ne les en tire, personne ne dit que la faute n'ayant duréqu'un instant, la punition ne, doit pas durer davantage.
2. Mais, dira-t-on, ce sont les hommes qui se conduisent ainsi, et Dieuest bon. D'abord ce n'est point par cruauté, mais par charité,que les hommes agissent ainsi; et Dieu se venge aussi, précisémentparce quil est bon; sa vengeance même est la preuve de sa miséricorde.Quand donc vous dites que Dieu est bon, vous. me fournissez un argumentplus puissant en faveur de la punition, puisque nous offensons un êtresi parfait. Aussi Paul nous dit-il : " Il est terrible de tomber entreles mains du Dieu vivant ". (Héb. X, 31.) Supportez, je vous enprie, us paroles brûlantes; peut-être, oui peut-être,y trouverez-vous quelque consolation. Quel mortel peut punir comme Dieuqui a perdu par un déluge toute la race humaine déjàsi nombreuse, et qui; peu après, a fait descendre une pluie de.feu et opéré une destruction complète ? Quelle punitionhumaine égalera jamais celles-là? Ne voyez-vous. pas quec'est- là, en un sens, un supplice immortel? Quatre mille ans sesont écoulés, et la punition des habitants de Sodome subsisteencore dans son intégrité. Ainsi le suppliée se (352)trouve proportionné à la bonté de Dieu. S'il eûtcommandé des choses difficiles, impossibles, peut-être pourrait-onobjecter la difficulté de ces lois ; mais quand il ne commande quedes chose très-faciles, que pouvons-nous dire, nous qui n'en tenonspas même compte?
Vous ne pouvez pas jeûner, ni garder la virginité ? Vousle pourriez si vous le vouliez, et ceux qui le peuvent sont une accusationcontre nous, Mais Dieu n'a point usé envers nous d'une si grandesévérité, il n'a pas exigé ces choses, il n'ena point fait une loi ; il les a laissées au libre arbitré,à la bonne volonté de chacun; mais tout au moins vous pouvezêtre chaste dans le mariage, vous pouvez ne pas vous livrer àl'ivrognerie. Vous ne pouvez pas vous dépouiller de toutes vos richesses? Vous le pourriez certainement, comme le prouvent ceux qui le font; maisDieu ne vous en a point fait un commandement : il vous a seulement ordonnéde vous abstenir du vol et de soulager les pauvres. Que si quelqu'un ditqu'il ne peut se contenter de sa femme, il se trompe lui-même etse fait illusion, comme le prouvent ceux qui pratiquent, la continenceen dehors du mariage. Quoi donc ! je vous prie, vous ne pouvez vous dispenserd'injurier et, de maudire ? Mais le pénible, c'est de faire ceschoses, ce n'est pas de s'en abstenir. Quelle sera notre excuse, ànous qui n'observons pas des commandements si faciles et si légers?Nous n'en aurons aucune. De tout cela il résulte évidemmentque le châtiment n'aura pas de fin. Et comme quelques-uns pensentque le texte de l'apôtre dit le contraire, reproduisons-le et étudions-le.Après avoir dit : " Si l'ouvrage de celui qui a bâti sur lefondement, demeure, celui-ci recevra sa récompense; si l'oeuvrede quelqu'un brûle, il en souffrira la perte " il ajoute : " Cependantil sera sauvé, mais comme par le feu ". Que répondre àcela?
Examinons d'abord ce que c'est que le fondement, puis ce que c'est quel'or, les pierres précieuses, le foin et la paille. Par le fondementil entend évidemment le Christ, puisqu'il dit : " Car personne nepeut poser d'autre fondement que celui qui a été posé,lequel est le Christ Jésus ". L'édifice, ce sont, d'a 'prèsmoi, nos actions. Quelques-uns pensent que cela se rapporte aux maîtres,aux disciples et aux perverses hérésies ; mais le sujet nes'accommode pas de cette interprétation. Dans ce cas, en effet,comment l'oeuvre serait-elle détruite, et l'ouvrier sauvé,même parle feu? Car c'est surtout l'auteur qui devrait périr,et ici ce serait celui qui aurait été construit qui subiraitle principal châtiment. En effet, si le maître est l'auteurdu mal, il doit être le plus puni ; comment donc serait-il sauvé?D'autre part, s'il. n'est pas coupable, et que ses disciples se soientpervertis par leur propre malice, il n'est pas juste que celui qui a construitselon les règles, soit puni et subisse un dommage. Comment doncPaul dit-il : " Il en souffrira la perte? " Evidemment cela s'appliqueaux actions: Comme l'apôtre doit bientôt s'attaquer au fornicateur,il pose ici longtemps d'avance la base de son argumentation. Car son usageest, quand il se dispose à traiter une question, d'en donner lesprémisses et les preuves dans un autre sujet, avant d'arriver àson but. En effet, quand il voulait les blâmer de ce qu'ils ne s'attendaientpas les unis les autres dans les festins, il leur a d'abord parlédes mystères: Pressé donc d'en venir au fornicateur, il parled'abord du fondement de l'édifice, et ajoute : ". Ne savez-vouspas que vous êtes le temple de Dieu, et que lEsprit de Dieu habiteen vous ? Si donc quelquun profane le temple de Dieu, Dieu le perdra ".Déjà, en disant cela, il ébranle par la crainte l'espritdu fornicateur. " Que si on élève sur ce fondement un édificedor, d'argent, de pierres précieuses , de bois, de foin, de paille". Après avoir reçu la foi, il faut bâtir; c'est pourquoiil dit ailleurs : " Edifiez-vous les uns les autres par ces paroles ".(I Thess, V, 11.) En effet, le maître et le disciple concourent àla formation de l'édifice; ce qui fait dire à Paul : " Quechacun donc regarde comment il bâtira dessus ".
3. Or, s'il s'agissait ici de la foi, le langage ne serait pas juste.Car tous doivent être égaux dans la foi, puisque elle estune; mais dans la vertu tous ne peuvent pas l'être. La foi n'estpis ici plus petite, là plus grande ; elle est la même cheztous les vrais croyants; dans la conduite, au contraire, les uns sont plusdiligents, les autres plus lâches; les uns plus exacts, les autresmoins ; les uns font de plus grands progrès, les autres de pluspetits; les uns commettent des fautes plus graves, les autres de plus légères.Voilà pourquoi Paul parle d'or, d'argent, de pierres précieuses,de bois, de foin, de paille. " L'ouvrage de chacun sera manifesté". Il s'agit ici d'actions. " Si (353) l'ouvrage de celui qui a bâtisur le fondement, demeure, celui-ci recevra sa récompense; si l'uvrede quelqu'un brûle, il en souffrira la perte ". S'il étaitquestion de disciples et de maîtres, ceux-ci ne devraient pas êtrepunis parce que les autres n'auraient pas écouté. Aussi dit-il: " Chacun recevra son propre salaire selon son travail " ; non pas selonle résultat, mais selon le travail. Et si les auditeurs ne prêtaientaucune attention? Il est donc clair qu'il s'agit ici des oeuvres. Voicice qu'il veut dire : Si quelqu'un, possédant la vraie foi, mèneune vie coupable, il ne sera point sauvé du supplice par sa foi,puisque ses oeuvres seront livrées au feu. Ce mot: "Brûle",signifie : Qui ne résistera pas au feu. Mais si un homme qui a desarmes d'or doit traverser un fleuve de feu, il. n'en sortira que plus éclatant;s'il lest revêtu que de foin, non-seulement il n'opérera passon trajet, mais il périra. Ainsi en est-il des oeuvres. Paul neparle pas de personnages réels et vraiment brûlés ;mais il veut simplement inspirer de la terreur et montrer qu'il ny a pasde sécurité pour celui qui vit dans le péché.Aussi dit-il : " En souffrira la perte ". Voilà le premier supplice." Cependant il sera sauvé, mais comme par le feu (1) ". Voilàle second. Et le sens est : Il ne périra pas comme s'es oeuvres,il ne sera pas anéanti; mais il subsistera dans le feu.
Il appelle cela " être sauvé ", direz-vous; cela est vrai,mais non dans la signification ordinaire du mot, puisqu'il ajoute : " Commepar le feu ". Nous aussi nous avons l'habitude de dire : Il est sauvédu feu, en parlant des objets qui n'ont pas été immédiatementbrûlés et réduits en cendre. Mais à ce mot defeu n'allez pas vous imaginer que ceux qui y brûlent sont anéantis.Ne vous étonnez pas non plus de ce que l'apôtre appelle cechâtiment être sauvé, car c'est son habitude d'userd'expressions adoucies dans les sujets pénibles, et vice versa.Par exemple le mot de servitude présente une idée désagréable; mais Paul s'en sert dans un bon serfs, quand il dit : " Réduisanten servitude toute intelligence sous l'obéissance du Christ ". (IICor. X, 5.) Et en retour il se sert d'un terme honorable pour un sujetodieux, en disant : " Le péché a régné " (Rom.V, 2l), bien que le mot régner s'applique
1 Le feu du purgatoire, interprétation plus naturelle donnéepar les autres Pères, et admise par le concile de Florence (dernièresession).
mieux à un objet plus digne. De même ici le mot : " Serasauvé " ne signifie pas autre chose que l'intensité étla durée du supplice, comme s'il disait: Il sera tourmentéà jamais.
Il continue et dit : " Ne savez-vous pas que à vous êtesle temple de Dieu ? " Après avoir d'abord parlé de ceux quidéchirent l'Eglise, il s'adresse maintenant à l'incestueux,non ouvertement, mais vaguement, en faisant allusion à sa coupableconduite et faisant ressortir sa faute par le don qu'il a reçu.Il fait également rougir les autres, en rappelant ce qu'ils ontreçu. C'est ce qu'il ne manque jamais de faire, en tirant ses motifs,ou de l'avenir, ou du passé, ou du mal ou du bien; de l'avenir,en disant : " Le jour du Seigneur mettra en lumière ce qui serarévélé par le feu " ; du passé : " Ne savez-vouspas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habiteen vous ? Si quelqu'un pro" fane le temple de Dieu, Dieu le perdra ". Voyez-vousla force de ces paroles? Cependant tant que la personne est inconnue, lelangage est moins pénible à supporter, parce que la craintedu blâme est partagée entre tous. " Dieu le perdra ", c'est-à-dire,le fera périr. Ce n'est point une malédiction, mais une prédiction." Car le temple de Dieu est saint ". Or le fornicateur est souillé.Après avoir dit, pour éviter une allusion personnelle : "Car le temple de Dieu est saint ", il ajoute : " Et vous êtes cetemple. Que personne ne s'abuse ". Ceci sadresse encore au coupable ,qui se croyait quelque chose et se glorifiait de sa sagesse. Mais pourne pas paraître l'attaquer hors ale propos et trop longtemps, aprèsl'avoir jeté clans l'angoisse et dans l'épouvante, il revientà l'accusation générale, en disant : " Si quelqu'und'entre vous paraît sage selon ce siècle, qu'il devienne foupour être sage ". Du reste, il use ensuite d'une grande libertéde langage, vu qu'il les a assez vivement attaqués. Quelqu'un fût-ilriche, fût-il noble, il est le plus vil de tous, s'il est esclavedu péché. Il en est du pécheur comme d'un roi quiserait prisonnier des barbares et se trouverait par là le plus misérabledes hommes. Car le péché est un véritable barbarequi n'épargne point l'âme assujettie à son joug etexerce sa tyrannie envers ses victimes.
4. En effet, rien n'est aussi déraisonnable, aussi insensé,aussi fou, aussi violent que le péché; partout oùil entre, il renverse, il confond, il (354) sperd tout; il est hideux àvoir, odieux et lourd à porter. Si un peintre le représentait,il ne serait, je crois, pas loin de la vérité, en lui donnantles traits d'une femme , ayant la forme d'une bête sauvage, barbare,respirant le feu, laide, noire, telle que les poètes païensnous dépeignent Scylla. Car il saisit nos pensées par desmains sans nombre, attaque à l'improviste et déchire tout,comme les chiens qui mordent à la dérobée. gais àquoi bon le peindre lui-même, quand nous pouvons faire paraîtreses victimes? Laquelle décrions-nous d'abord? L'avare? Qu'y a-t-ilde plus impudent que ce regard? Qu'y a-t-il de plus déshonnêteet de plus cynique? Un chien n'est pas aussi insolent que ce ravisseurdu bien d'autrui. Quoi de plus abominable que ses mains? Quoi de plus avideque, cette bouche qui avale tout sans se rassasier? Ne prenez pas ses traits, ses yeux pour ceux d'un homme; ce n'est pas là un regard humain.Pour lui, les hommes ne sont pas des hommes, le ciel n'est pas le ciel; il n'a pas un signe de respect pour le Maître : l'argent est toutpour lui. Les yeux de l'homme ont l'habitude de se fixer sur ceux que lapauvreté afflige, et d'exprimer des sentiments de pitié;ceux du voleur voient les pauvres et prennent une expression sauvage. Lesyeux de l'homme ne considèrent pas le bien d'autrui comme le leurpropre, mais leur bien propre comme celui d'autrui ; ils ne convoitentpas ce qui est donné aux autres, mais se dépouillent plutôten leur faveur de ce qu'ils ont eux-mêmes; ceux de l'avare, au contraire,ne sont point satisfaits qu'ils n'aient enlevé le bien de tout lemonde; car ils n'ont pas le regard de l'homme, mais celui de la bêtefauve.
Les yeux de l'homme ne peuvent supporter de voir un pauvre nu, car lecorps humain est lé leur, bien qu'il appartienne à d'autrespersonnes; mais ceux des avares ne sont jamais rassasiés, jamaisassouvis, s'ils n'ont tout dépouillé et tout cachédans leur domicile. En sorte qu'on peut dire de leurs mains qu'elles n'appartiennentpas seulement à des bêtes fauves, mais aux bêtes fauvesles plus féroces et les plus cruelles. En effet; les ours et lesloups laissent leur proie quand- ils sont rassasiés; mais eux nese rassasient jamais. Cependant Dieu nous a donné des mains poursecourir notre prochain, et non pour lui tendre des embûches. Ilvaudrait mieux les couper et en être privé, que d'en faireun pareil usage. Vous souffririez de voir un loup déchirer une brebis;et vous ne pensez pas commettre un grand crime en en faisant autant àvotre frère? Comment seriez-vous encore un homme? Ne voyez-vouspas que nous appelons humaine, toute action qui respire la compassion etla bonté? et que nous appelons inhumain, tout homme qui commet un.acte de dureté et de cruauté? La pitié est donc pournous le cachet de la nature humaine, le défaut de pitié celuide l'animal sauvage. Aussi disons-nous: Est-ce un homme, ou un animal,ou un chien? Les hommes, en effet,. soulagent la pauvreté, au lieude l'aggraver. La bouche des avares est une gueule de bêtes sauvages;elle est même plus féroce : car elle prononce des parolesdont le venin, plus terrible que la dent des animaux, donne la mort. Enpoussant le tableau jusqu'au bout, on verrait clairement comment l'inhumanitérend les hommes qu'elle domine, semblables aux bêtes sauvages. Aexaminer même le fond de leur pensée, on les nommera moinsdes bêtes que des démons. Car ils sont pleins de cruautéet de haine pour leurs semblables; on ne trouvera chez eux ni désirdu ciel, ni crainte de l'enfer, ni respect pour les hommes, ni pitié,ni sympathie; mais impudence, audace, mépris de l'avenir; les parolesde Dieu relatives au châtiment leur semblent une fable, et ses menacesles font rire.. Telle est la pensée de l'avare.
Mais puisqu'au dedans ce sont des démons, au dehors des bêtessauvages, et pires que des bêtes sauvages, dites-moi : oùles placerons-nous? Or, qu'ils soient pires que des bêtes féroces,cela est évident : car celles-ci sont féroces par nature;tandis qu'eux, naturellement portés à la douceur, ont forcéles lois dé la nature pour se transformer en bêtes fauves.Les démons ont pour auxiliaires les hommes qui se tendent àeux-mêmes des piéges; et les démons verraient échouertous leurs piéges, si les hommes. ne secondaient leurs desseins.Les avares s'irritent même contre ceux qui veulent les aider àrepousser les insultes des démons. De plus, te démon combatcontre l'homme, mais non contre les autres démons; l'avare vexeen tout sens ses parents, ses proches, et ne respecte point les lois dela nature. Je sais que mes paroles en blessent un grand nombre d'entrevous; pour moi, je ne les hais pas, mais j'ai pitié de ceux (355)qui sont dans ces dispositions, et je verse sur eux des larmes; voulussent-ilsm'accabler de coups, je le supporterais volontiers, pourvu qu'ils se corrigeassentde leur inhumanité. Je ne suis pas le seul à retrancher detels hommes de l'espèce humaine; le prophète le fait avecmoi, quand il dit : " L'homme étant en honneur, n'a pas compris,mais il s'est ravalé au niveau des animaux sans raison ". (Ps. XXXVIII.)Soyons donc enfin des hommes, levons les yeux vers le ciel, et recevonsde là ce qui nous renouvellera selon l'image de Dieu (Col. III,10), et recouvrons-nous nous-mêmes, afin d'obtenir les biens futurs,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent, au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE X
QUE PERSONNE NE S'ABUSE. SI QUELQU'UN D'ENTRE VOUSPARAÎT SAGE SELON CE SIÈCLE, QU'IL DEVIENNE FOU POUR ÊTRESAGE ; VU QUE LA SAGESSE . DE CE SIÈCLE EST FOLIE DEVANT DIEU. (ICOR. III, 18, 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Comme je l'ai déjà dit : Ayant été amenéà accuser le fornicateur avant le moment favorable, aprèsl'avoir attaqué en peu de mots par des allusions voiléeset avoir troublé sa conscience, il recommence le combat contre lasagesse du dehors et s'en prend à ceux qui s'en glorifient et déchirentl'Eglise , afin qu'ayant épuisé ce sujet et traitédans tous ses détails ce point capital , il porte ensuite tolitela vivacité de son langage sur le coupable contre lequel il n'aencore fait qu'escarmoucher jusque-là. Car c'est à celui-cisurtout que s'adressent ces paroles : " Que personne ne s'abuse ". Il lefrappe d'épouvante tout en usant de douceur; il l'a encore principalementen vue quand il parle de " paille ", et quand il dit : " Ne savez-vouspas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de " Dieu habiteen vous? " En effet, les deux motifs qui.. nous retirent ordinairementdu péché sont le souvenir du supplice qui lui est réservé,et la considération de notre propre dignité. En parlant defoin et de paille, il a jeté la terreur; en rappelant notre dignitéet notre noblesse, il a fait rougir; par le premier de ces motifs, il corrigeles plus insensibles, par le second il excite les plus sages à devenirmeilleurs. " Que personne ne s'abuse. Si quelqu'un d'entre vous paraîtsage selon ce siècle, qu'il devienne fou ". Il veut que l'on (356)meure au monde; et cette mort n'est point nuisible, mais utile, puisqu'elleest le principe de la vie. De même, il veut qu'on devienne fou selonce siècle, afin de se procurer la vraie sagesse. Or, devenir fouselon le monde, c'est mépriser la sagesse du dehors, et se convaincrequ'elle ne sert à rien pour acquérir la foi. Comme donc lapauvreté selon Dieu est la source de la richesse, l'humilitéde l'élévation, le mépris de la gloire le principemême de la gloire; ainsi, devenir fou c'est se procurer la plus.haute sagesse. En effet, tout chez nous reposé sur les contraires.
Et pourquoi l'apôtre ne dit-il pas : Qu'il dépouille lasagesse, mais : " Qu'il devienne fou? " Afin de déshonorer au dernierpoint l'enseignement profane. Car dire . Déposez vôtre sagesse,et dire . Devenez fou, ce n'est point la même chose, quant àl'énergie de l'expression. D autre part, il nous apprend àne point rougir de notre simplicité; car il se moque absolumentdes choses profanes. C'est pourquoi il ne recule pas devant les mots, parcequ'il compte sur la force des choses. De même donc que la croix,qui semble un objet méprisable, est devenue pour nous la sourcede biens sans nombre, le sujet et la racine d'une gloire ineffable; ainsi,une folie apparente devient pour nous le principe de la sagesse. Et commecelui quia mal appris ne saura jamais rien de clair et de sain, àmoins qu'il ne se dépouille de tout et ne présente une intelligencepure et nette au maître qui veut y imprimer quelque chose; ainsi,en fait de sagesse extérieure, vous ne saurez rien de bon, riend'exact, à moins que vous n'enleviez tout, que vous ne balayieztout, et rie vous présentiez comme un homme complètementignorant pour recevoir la foi. Ainsi, ceux qui voient de travers s'égarerontbeaucoup plus que les aveugles mêmes, s'ils veulent s'en rapporterà leur vue défectueuse, au lieu de se livrer à unguide, les yeux fermés.
Et comment, direz-vous, peut-on dépouiller cette sagesse ? Enn'usant pas de ses enseignements. Après avoir insisté sivivement pour qu'on l'abandonne, l'apôtre en donne la raison : "La sagesse de ce monde est folie devant Dieu ". Non-seulement elle ne sertà rien, mais elle est un obstacle. Il faut donc s'en détacher,puisqu'elle nuit. Voyez-vous comme son triomphe est complet, puisqu'ildémontre qu'elle est non-seulement inutile, mais-nuisible? Et ilne se contente pas de ses propres arguments, mais il invoque des témoignages,en disant : " Car il est écrit : qui enlace les sages dans leurspropres ruses ". " Dans leurs ruses ", c'est-à-dire, les prendpar leurs. propres armes. En effet, comme ils s'étaient servis decette philosophie- pour se passer de Dieu, il s'en est servi pour leurprouver, qu'ils avaient besoin de Dieu. Comment? de quelle manière?En -ce que devenus insensés par elle, ils ont étéjustement pris dans ses filets; s'imaginant qu'ils n'avaient pas besoinde Dieu, ils ont été réduits à une telle pauvreté,qu'ils ont paru inférieurs à des pêcheurs, àdes illettrés, et qu'ils ont fini par en avoir besoin. Voilàce qui fait dire à Paul qu'il les a pris dans leurs propres ruses.Ces paroles : " Je perdrai la sagesse " (I Cor. I, 19), signifient quecette sagesse ne mène à rien d'utile; et celles-ci : " Quienlace les sages dans leurs propres ruses ", ont pour but de montrer lapuissance de Dieu.
2. Il indique ensuite comment cela s'est fait, en invoquant un autretémoignage : " Le Seigneur sait que les pensées des sagessont vaines ". Mais quand la sagesse infinie a prononcé sur euxcet arrêt et les a montrés tels, quelle autre preuve de leurextrême folie demanderez-vous encore? Les jugements des hommes sontsouvent erronés; mais les arrêts de Dieu sont irréprochableset impartiaux. Après cette victoire brillante qu'il a remportéesur la sagesse profane avec le secours de la sagesse de Dieu, l'apôtreprend un langage violent à l'égard de ceux qui se soumettaientà ces chefs illégitimes, et leur dit : " Que personne doncne se glorifie dans les hommes; car tout est à vous ". Il revientà son premier sujet, en leur faisant voir qu'ils ne doivent points'enorgueillir même dès choses spirituelles, puisqu'ils n'ontrien d'eux-mêmes. Si donc la sagesse du dehors est nuisible, et s'ilsn'ont point d'eux-mêmes les avantages spirituels, de quoi peuvent-ilsse glorifier? A propos de la sagesse du dehors, il dit : " Que personnene s'abuse", parce qu'on se glorifiait d'une chose nuisible; mais, àpropos des dons spirituels, il dit : " Que personne ne se glorifie ", parceque ces dons étaient avantageux. Puis son langage s'adoucit : "Cartout est à vous, soit Paul, soit Apollon, soit Céphas, soitmonde, soit vie, soit. mort, soit choses présentes, soit chosesfutures, tout (357) est à vous; et vous êtes au Christ, etle Christ est à Dieu ".
Après les avoir vivement blessés , il leur rend du courage.Plus haut il avait dit: " Nous sommes les coopérateiirs de Dieu.",et les avait longuement consolés ; ici il leur dit : " Tout està vous ", afin de détruire l'orgueil des maîtres, enmontrant que non-seulement ils ne donnent rien à leurs disciples,mais qu'ils leur doivent au contraire de la reconnaissance, puisque c'estpour. eux .qu'ils ont été faits docteurs et qu'ils ont reçula grâce. Et parce qu'ils pouvaient se glorifier, il .pré.vient le mal, en disant : " A chacun suivant le don de Dieu ", et encore: " Dieu a donné la croissance ", afin que les maîtres nes'enflent pas , comme s'ils donnaient quelque chose de grand; ni les disciples,parce qu'on .leur a dit : " Tout est à vous ". Car bien que toutsoit pour vous, tout cependant a été fait par Dieu. Remarquezcomme il persiste jusqu'à la fin à prononcer son nom et celuide Pierre. Que veulent dire ces mots : " Sois mort? " Cela veut dire :quand même-ils mourraient, ils mourraient pour vous, c'est pour votre;salut qu'ils s'exposent aux dangers. Voyez-vous maintenant comment il rabatl'orgueil des disciples et relève les maîtres ? Il leur parlecomme à des enfants nobles qui ont des précepteurs, et doiventun jour hériter de tout. On peut aussi interpréter en ce,sens qu'Adam est mort. pour nous, afin de nous rendre sages, et le Christafin de nous sauver.
" Mais vous au Christ, et le Christ à Dieu ". Ce n'est pas dela même manière que nous sommes au Christ, que le Christ està Dieu,.et que le monde est à nous. Nous sommes. au Christ,comme son ouvrage.; le Christ est à Dieu comme son Fils légitime,non comme son ouvrage; et, dans le. même sens, le monde n'est pasà nous. En sorte que si lexpression est une, la signification estdifférente. En effet, le monde est à nous, en ce sens qu'ila été fait peur nous; mais le Christ est à Dieu, entant qu'il l'a pour auteur et pour Père; et nous sommes au Christparce qu'il nous a créés. Que si ces maîtres sont àvous, pourquoi agissez-vous en sens contraire, en adoptant leur nom, etnon celui du Christ et de Dieu?
" Que les hommes nous regardent, comme ministres du Christ et dispensateursdes mystères de Dieu ". (Ch. IV, 1.) Après avoir abattu leurprésomption, voyez comme il les console, en disant :. " Comme ministresdu Christ ". Ne rejetez donc. pas le nom du maître, pour prendrecelui des ministres et des serviteurs. " Les dispensateurs ", ajoute-t-il,pour montrer qu'on ne doit point donner les mystères à toutle monde, mais à ceux à qui ils sont nécessaires,et à ceux à qui ils doivent être dispensés." Or, ce qu'on demande dans les dispensateurs, c'est que chacun soit trouvéfidèle " (Ch. IV, 2), c'est-à-dire, qu'il ne s'attribue pointles. droits du Seigneur, qu'il ne dispose pas en maître, mais ensimple dispensateur. Car le devoir du dispensateur est de bien administrerles biens qui lui sont confiés, et de ne pas s'approprier ce quiappartient au maître, mais au contraire d'attribuer à sonmaître ce qu'il a lui-même en propre.
Que chacun, réfléchissant à cela, ne se réservedonc point, ne s'attribue point ce qu'il peut avoir, soit l'éloquence,soit la richesse, avantages. que le maître lui a confiés,et qui ne sont point à lui; mais qu'il. les rapporte à Dieu,l'auteur de tout don. Voulez-vous voir des dispensateurs fidèles?Ecoutez ce que dit Pierre : " Pourquoi nous regardez-vous comme si c'étaitpar notre propre vertu " ou par notre piété " que nous avonsfait marcher cet homme? " Le même disait à Corneille (1) :" Et nous aussi nous sommes des hommes sujets aux mêmes passions" (Act. XIV, 15); et au Christ : " Voici que nous avons tout quittépour vous suivre ". (Matth. XIX; 27.) Et Paul, après avoir dit :" J'ai travaillé plus qu'eux tous ", ajoute : " Non pas moi cependant,mais la grâce de Dieu avec moi ". ( I Cor. XV, 10.) Et ailleurs,s'adressant aux mêmes Corinthiens, il leur disait : " Qu'avez-vousque vous n'ayez reçu? " Vous n'avez rien à vous, ni l'argent,ni l'éloquence, ni la vie même : car elle est à Dieu.
3. Au besoin, sachez la perdre. Mais si vous aimez la vie et refusezde la dépouiller quand on vous la demande, vous n'êtes plusun dispensateur fidèle. Comment serait-il permis de résisterà l'appel, de Dieu? Et c'est en cela que je reconnais et admirela bonté de Dieu; en ce que pouvant prendre malgré vous ceque vous possédez, il ne veut cependant que des dons volontaires,afin que vous méritiez une récompense.
1 Les paroles de cette citation n'ont pas été dites pul'apôtre Pierre au centurion Corneille, mais par saint Paul aux habitantsde Lystre. Il y a donc ici un lapsus memoriae ou bien une lacune dans letexte.
358
Il pourrait, par exemple, vous enlever la vie malgré vous; ildemande que vous la lui donniez, pour que vous puissiez dire avec Paul:" Je meurs tous les jours ". (I Cor. XV, 31.) Il pourrait, malgrévous, vous dépouiller de la gloire et vous humilier; il vous endemande le sacrifice volontaire, pour que vous obteniez la récompense.Il pourrait vous appauvrir malgré vous ; il désire vous voirpauvre volontaire, afin de vous tresser une couronne. Comprenez-vous labonté de Dieu? Voyez-vous notre lâcheté?
Etes-vous parvenu à une plus grande dignité, honoréd'une haute charge dans l'Eglise? Né vous enorgueillissez pas; cen'est point vous qui avez acquis cette gloire, c'est Dieu qui vous en arevêtu. Usez-en comme d'une chose étrangère; n'en abusezpas, ne l'employez pas à des objets peu convenables, ne vous enenflez pas, ne vous l'appropriez pas ; regardez-vous toujours comme unhomme pauvre et obscur. Si l'on vous avait confié la gardéde la pourpre royale, vous ne devriez pas la revêtir et la souiller,mais la conserver soigneusement pour celui qui vous l'aurait remise. Vousavez reçu le don de la parole? Ne vous en glorifiez pas, ne vousen vantez pas; car cette faveur n'est point à vous. Ne vous montrezpoint ingrat en' tout ce qui appartient au maître; mais faites enpart à vos frères, n'en soyez pas fier comme dun bien propre,et ne le ménagez pas dans la distribution. Si vous avez des enfants,ils sont à Dieu ; dans cette conviction , vous le remercierez tantque vous les posséderez ; quand ils vous seront enlevés,vous ne vous affligerez pas. Tel était job quand il disait :. "Dieu me les avait donnés, Dieu me les a enlevés ". (Job,I, 21.) Car nous tenons du Christ tout ce que nous avons; l'existence même,la vie, la respiration, la lumière, l'air, la terre; et s'il noussoustrait une seule de ces choses, c'en est fait de nous, nous périssons; car nous sommes des étrangers et des voyageurs. Le " tien " etle " mien " sont de simples expressions qui n'ont pas d'objet. Si vousdites que cette maison est à vous, vous prononcez un mot vide desens. En effet, l'air, la terre, la matière, appartiennent au Créateur,aussi bien que vous qui l'avez construite, et que tout ce qui existe. Quesi vous en avez l'usufruit, il est bien précaire, non-seulement,à cause de la mort, mais à raison de l'instabilitédes choses.
Gravons ces vérités en nous, et devenons sages; par lànous ferons double profit : nous serons reconnaissants dans la jouissanceet dans la privation , et nous ne serons pas esclaves de biens passagersqui ne sont point à nous. En vous enlevant la richesse, l'honneur,la gloire, votre corps, votre vie même, Dieu a repris son bien; envous enlevant votre fils, ce n'est point votre fils, mais son serviteurqu'il reprend. Ce n'était point vous qui l'aviez formé, maislui; vous n'aviez. été qu'un moyen, qu'un instrument; Dieua tout fait. Soyons donc reconnaissants d'avoir été jugésdignes d'être ministres de l'oeuvre. Quoi ! vous auriez voulu leconserver toujours? Mais cest le fait d'un homme ingrat et qui ne comprendpas que le bien qu'il possède est à un autre et non àlui . Ceux qui sont toujours prêts à la séparation,sentent qu'ils ne sont point propriétaires; mais ceux qui s'affligent,usurpent tes droits du roi. Si nous ne nous appartenons pas même,comment les autres nous appartiendraient-ils? Nous sommes doublement àDieu : et par la création et par la foi. C'est ce qui fait direà David : " Ma substance est en
vous " (Ps. XXXVIII); et à Paul : " C'est en lui que nous vivons,que nous nous mouvons; et que nous sommes " (Act. XVIII,28); et encore,à propos de la foi : " Vous n'êtes plus à vous-mêmes;et vous avez été achetés à un grand prix ".(I Cor. VI, 19, 20.) Car tout est à Dieu.
Quand donc il nous appelle, quand il veut reprendre, ne raisonnons pasà la façon des serviteurs ingrats, n'usurpons pas les droitsdu. maître. Votre vie n'est pas à vous : comment vos biensy seraient-ils? Pourquoi donc abusez-vous de ce qui ne vous appartientpas? Ne savez-vous pas que cet abus vous sera un jour reproché?Donc, puisqu'ils ne sont pas à nous, mais au maître, nousdevions en faire des largesses à nos frères. C'est pour nel'avoir pas fait que le mauvais riche fut accusé; il en sera ainside ceux qui n'auront pas nourri te Seigneur. Ne dites donc pas : Je nedépense que le mien, je jouis de mes biens propres; non, ils nesont pas à vous, mais aux autres; et je dis aux autres, parce quevous le voulez: parce que Dieu veut que ce qu'il vous a donné pourvos frères soit à vous. Or, le bien d'autrui devient le vôtre,si vous l'employez au service du prochain; mais si vous le dépensezpour vous avec profusion, de propre qu'il vous était, il vous devientétranger. Oui; si vous (359) en usez avec inhumanité; sivous dites: Il est juste que je me serve de ce que j'ai; je dis que votrebien vous devient étranger. Car il est commun entre vous et votrefrère, comme le soleil, l'air, la terre et tout le reste. Et commedans le corps humain, le service est commun au corps entier et àchaque membre, et quand il se concentre sur un seul membre, il n'y atteintpas même son effet : ainsi en est-il de l'argent.
4. Rendons cela plus sensible par un exemple. Si la nourriture corporelledestinée à tous les membres se dirige vers un seul, ellelui devient étrangère, puisqu'elle ne peut être digérée,ni le nourrir; si, au contraire, elle se répartit entre tous lesmembres, elle lui devient propre comme à tous les autres. De même,si vous jouissez seul de vos richesses, vous les perdrez : car vous n'enrecevrez pas la récompense ; mais si vous les partagez avec lesautres, alors elles seront vraiment à vous, et vous en retirerezdu profit ! Ne voyez-vous pas que les mains présentent la nourriture,que la bouche la triture, que l'estomac la reçoit? L'estomac dit-il: Comme je l'ai. reçue, je dois la retenir toute? Ne le dites doncpas non plus de vos richesses; c'est à celui qui les a reçuesde les partager. De même que c'est un vice dans l'estomac de retenirtoute la nourriture et de ne pas la distribuer, car par là il détruitle corps entier; ainsi c'est un vice chez les riches de retenir ce qu'ilspossèdent :car par là ils font leur malheur et celui desautres. L'oeil aussi reçoit toute la lumière; mais il nela retient pas pour lui seul, et éclaire le corps entier. Tant qu'ilest oeil, il n'est pas dans sa nature de la retenir. Les narines respirentaussi les bonnes odeurs; mais elles ne les conservent pas; elles les transmettentau cerveau, les communiquent à l'estomac et réjouissent parelles l'homme tout entier. Les pieds seuls marchent ; mais ils ne se transportentpas seuls; car ils mettent en mouvement le corps entier.
De même ne gardez point pour vous seul ce qui vous a étéconfié; autrement vous nuiriez , à tous, à vous surtout.Cette observation ne s'applique pas seulement aux membres. Un ouvrier enfer, par exemple, en refusant de travailler pour les autres, se ruine lui-mêmeet rend les autres arts impossibles. Semblablement, si un cordonnier, unlaboureur, un boulanger, tout homme exerçant un métier nécessaire,refuse d'en faire jouir les autres, il les perd et se perd lui-même.Et que parlé-je des riches? Les pauvres eux-mêmes, s'ils imitaientla méchanceté des riches et. des avares, vous uniraient considérablement,vous appauvriraient, vous détruiraient même bientôt,s'ils refusaient de se prêter quand vous avez besoin d'eux : commesi, par exemple, un laboureur refusait le travail de ses mains, un pilotela faculté de commercer, sur mer, un soldat son habiletédans les combats. N'y eût-il pas d'autre raison , rougissez et imitezleur bienveillance. Vous ne faites part de vos richesses à personne?Alors ne recevez rien de personne, et tout sera renversé de fonden comble. Car donner et recevoir est partout la source de beaucoup d'avantages, en agriculture, dans linstruction, dans les arts. Quiconque garde sonart pour lui seul, se perd et met le monde sens dessus dessous. En enfouissantla semence chez toi, le laboureur causera une affreuse disette; ainsi leriche en enfouissant son argent, se nuit plus qu'aux pauvres, puisqu'ilappelle sur sa tête la flamme terrible de l'enfer.
De même que les martres communiquent leurs connaissances àtous leurs élèves, quel qu'en soit le nombre; ainsi faites-vousbeaucoup d'obligés par vos bienfaits. Que tous disent: Il a délivrécelui-ci de ta pauvreté, celui-là du péril; un teleût péri, si, avec la grâce de Dieu, vous ne laviezsauvé par votre patronage; vous avez arraché celui-ci àla maladie, cet autre à la calomnie; l'un était étranger,vous lavez accueilli; lautre était nu, vous lavez revêtu.De telles paroles valent mieux qu'une immense richesse et que de nombreuxtrésors; elles attirent plutôt l'attention du public que desvêtements d'or, des chevaux et des esclaves. Par ceci on paraîtennuyeux, à charge, on est haï, comme lennemi de tous; parcela, on est proclamé le père et le bienfaiteur universel,et, ce qui est bien au-dessus de tout le reste, on est accompagnédans toutes ses actions par la bienveillance de Dieu. Que l'un dise donc: Il a marié et doté ma fille ; l'autre : Il a fait prendreplacé à mon fils parmi les hommes; celui-ci : Il m'a tirédu malheur ; celui-là : Il m'a sauvé du péril. Cesparoles sont préférables à des couronnes d'or; cesont des milliers de hérauts qui proclament dans la ville les fruitsde votre charité; voix bien plus agréables, (360) bien plusdouces que celles des hérauts qui précèdent les magistrats,elles vous appellent sauveur, bienfaiteur, protecteur (les noms de Dieumême), et non avare, orgueilleux, insatiable, mesquin. Je vous enprie, n'ambitionnez pas de telles dénominations, mais celles quileur sont contraires. Et si ces éloges, proférés surla terre, rendent déjà si illustre et si glorieux, pensezde quel éclat, de quelle gloire vous jouirez quand ils auront étéécrits dans le ciel, et que Dieu les proclamera au jour àvenir. Puissions-nous obtenir tous ce bonheur, par la grâce et labonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent, au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur,maintenant et toujours, et dans les. siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XI
POUR MOI, JE ME METS FORT PEU EN PEINE D'ÊTREJUGÉ PAR VOUS OU PAR UN TRIBUNAL HUMAIN; BIEN PLUS, JE NE ME JUGEPAS MOI-MÊME. A LA VÉRITÉ, MA CONSCIENCE NE ME REPROCHERIEN, MAIS JE NE SUIS PAS POUR CELA JUSTIFIÉ ; CELUI QUI ME JUGE,C'EST LE SEIGNEUR. (CH. IV, 3, 4, JUSQU'AU VERS. 5)
1. Parmi bien d'autres maux, je ne sais comment s'est introduite dansla nature humaine la maladie d'une vaine et inopportune curiosité;maladie que le Christ a condamnée, en disant : " Ne jugez point,afin que vous ne soyez point jugés " (Matth. VII, 1) ; maladie quin'emporte pas même le plaisir qui peut s'attacher aux autres péchés,mais n'attire que peine et châtiment.. En effet, quoique accablésnous-mêmes de maux sans nombre, quoique portant des poutres dansnos yeux, nous examinons avec sévérité les fautesde notre prochain, n'eussent-elles que la grosseur d'un fétu ; commecela arrivait à Corinthe. En effet, les Corinthiens livraient àla risée, expulsaient même des hommes pieux, amis de Dieu,à cause de leur ignorance, et ils entouraient de leur estime deshommes chargés de vices, à cause de leur éloquence.Ensuite assumant le rôle de juges, ils prononçaient inconsidérémentleurs arrêts : Un tel a de la valeur; celui-ci est préférableà celui-là; l'un vaut moins que l'autre; un tel est au-dessusd'un tel ; ils jugeaient .les autres, sans songer à pleurer surleurs propres misères, et soulevaient ainsi de dangereux débats.Voyez-vous avec quelle prudence Paul les corrige de cette maladie? Aprèsavoir dit: " Ce qu'on demande dans les dispensateurs. C'est que chacunsoit trouvé fidèle ", et avoir paru leur donner un motifd'examiner et de juger la conduite de chacun (ce qui devenait une occasionde trouble) ; afin de les garantir de ce vice, il les détourne d'unsujet si irritant, en disant : " Pour (361) moi, je me mets fort peu enpeine d'être jugé par vous ", se remettant ainsi lui-mêmeen scène.
Mais qu'est-ce que cela veut dire : " Je me mets fort peu en peine d'êtrejugé par vous ou par un tribunal humain ? " Cela signifie Je mejuge indigne d'être jugé par vous; que dis-je, par vous ?et même par tout autre. Mais que personne n'accuse Paul d'orgueil,s'il déclare que personne n'est digne de prononcer un jugement surlui. D'abord il rie parle pas? ici dans son intérêt, maispour protéger ceux que les Corinthiens importunaient; ensuite cen'est pas seulement aux Corinthiens, mais à lui-même, qu'ilrefuse le droit de juger, eh affirmant que ce droit dépasse sesforcés : en effet, il ajoute : " Bien plus, je ne me juge pas moi-même". Là-dessus, il faut rechercher le motif qui le! fait parler ainsi: car souvent il prend un langage magnifique, non par orgueil ou par présomption,mais dans des vues excellentes. Ici son but n'est pas de s'élever,mais d'abaisser les autres, et de relever la dignité des saints.Et, pour preuve de sa profonde humilité, écoutez ce qu'ildit, en produisant le témoignage même de ses ennemis : " Mais,quand il est présent, il paraît chétif de corps etvulgaire de langage " (II Cor. X, 10) ; et encore : "Et enfin, aprèstous les autres, il s'est fait voir aussi à moi comme à l'avorton". (I Cor. XV, 8.) Mais cet homme si humble, voyez comme il sait, dansl'occasion, relever ses disciples, non en leur inspirant l'orgueil, maisle sentiment de la vérité, alors qu'il leur dit : " Or sile monde doit être jugé par vous, êtes-vous indignesde juger des moindres choses? " (I Cor. VI, 2.) Comme il convient que lechrétien se tienne à une grande distance de la forfanterie,ainsi doit-il être étranger à la flatterie et àtout sentiment ignoble.
Si quelqu'un dit : Je regarde l'argent comme rien; pour moi le présentest une ombre, un songe, un jouet d'enfant; ne l'accusons pas pour celade vanterie ; car il faudrait adresser ce reproche à Salomon qui,traitant ce même sujet, s'écrie: " Vanité des vanités! Tout est vanité ! " Mais .à Dieu ne plaise que nous donnionsà cette sagesse le nom de vanterie ! Mépriser ces chosesn'est donc point folie, mais grandeur d'âme, bien que nous voyionsles rois et les princes les revendiquer pour eux. Mais le pauvre vraimentsage, les dédaigne souvent; et nous ne l'appelons pas orgueilleuxpour autant, mais magnanime ; comme nous n'appelons pas humble et modestecelui qui les recherche avec ardeur, mais faible; pusillanime et servile.Si un fils dédaignant ce qui appartient à son père,se prenait d'admiration pour la condition des esclaves, nous néle louerions pas comme un homme humble, mais nous le blâmerions commeun être bas et ignoble, et nous l'admirerions dans le cas contraire.En effet, se croire meilleur que ses frères, c'est arrogance ; maisporter sur les choses un jugement vrai, ce n'est plus arrogance, mais sagesse.
2. Ce n'est donc point pour se vanter, mais pour humilier les autres,abattre leur enflure et les porter à la modestie, que Paul dit :" Pour moi je me mets fort peu en peine d'être jugé par vousou par un tribunal humain ". Voyez-vous comme il les guérit? Quiconquel'aura entendu dire qu'il n'a souci de personne et qu'il n'accepte pointde juge ne pourra plus se plaindre d'être seul mis de côté.S'il eût dit seulement : " Par vous ", et rien de plus, cela auraitpu les blesser comme signe de mépris. Mais en ajoutant : " Ou parun tribunal humain ",. il applique le remède à la plaie,en leur faisant voir qu'ils ne sont pas seuls l'objet de son dédain.Il guérit encore la blessure, en disant : "Bien plus, je ne me jugepas moi-même ". Vous voyez donc qu'il ne parle point par arrogance,puisqu'il ne se croit pas lui-même capable d'un jugement exact. Et.comme son langage paraissait cependant dicté par un extrêmeorgueil, il y met un correctif, en disant : " Mais je ne suis pas pourcela justifié ". Quoi donc ! Il ne faut pas le juger soi-même,ni ses fautes? Cela est nécessaire, au contraire; et grandementnécessaire, quand nous avons péché: Mais ce n'estpas là ce qu'entend Paul ; il dit : " A la véritéma conscience ne me reproche rien ". Quel péché pouvait-iljuger, puisquil n'en avait point à se reprocher ? Et cependantil ne se dit pas justifié. Que dirons-nous donc; nous qui avonsl'âme couverte de mille plaies, qui avons la conscience, de toutesorte de mal, et d'aucun bien ? Et comment, n'ayant conscience d'aucunmal, n'est-il pas justifié? Parce qu'il lui arrivait de commettredes. fautes, qu'il ne connaissait point comme telles. Jugez par làde la sévérité du futur jugement. S'il déclaredonc se mettre peu en peine d'être jugé par eux, ce n'estpas (362) parce qu'il se croit irréprochable, mais pour fermer labouche à ceux qui le jugeaient au hasard. Ailleurs, en effet, ila permis à d'autres de juger de fautes même secrètes,parce que la circonstance l'exigeait.
" Toi donc ", dit-il, " pourquoi juges-tu ton frère? Ou pourquoiméprises-tu ton frère? " Tu n'es point chargé, ôhomme, de juger les autres, mais de t'examiner toi-même. Pourquoiusurpes-tu le rôle du Maître, C'est à lui, et non àtoi, à juger. Aussi ajoute-t-il : " C'est pourquoi ne jugez pasavant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur, qui éclairerace qui est caché dans les ténèbres, et manifesterales pensées secrètes des coeurs ; et alors chacun recevrade Dieu sa louange ". Quoi donc ! les maîtres ne doivent-ils pasfaire cela? Oui, ils le doivent, pour les péchés connus etavoués, et dans le moment opportun, quand les coupables éprouventla douleur et' le remords; et non par vaine-gloire et par présomption,comme on le faisait alors. Ici Paul ne parle pas des fautes publiques et. avouées, mais de la préférence accordée àl'un sur l'autre, et de la comparaison que l'on établit entre leurconduite. Car Celui-là seul peut en juger exactement, qui jugeraun jour nos fautes cachées, assignera à chacun le degréde supplice ou d'honneur qu'il aura mérité : ce que nousne faisons, nous, que sur les apparences. Si je ne vois pas clairementen quoi j'ai péché, dit-il, comment serais-je capable deporter une sentence sur les autres? Moi qui ne ?ne connais pas exactement,comment pourrais-je juger autrui ? Or si Paul agissait ainsi, àcombien plus forte raison le devons-nous nous-mêmes. Il ne disaitpoint cela pour se faire croire irrépréhensible, mais pourleur montrer que quand même il s'en trouverait un parmi eux qui n'eûtpoint péché, il ne serait cependant pas autorisé àjuger les autres; et que si lui, à qui sa conscience ne reprocherien, n'est pourtant point justifié, ils le sont beaucoup moinsencore, eux qui se sentent coupables de mille péchés.
Après avoir ainsi fermé la bouche à ceux qui hasardentde h;ls jugements, il lui tarde de faire éclater son indignationcontre les incestueux ; comme, à l'approche de l'orage, apparaissentd'abord certains nuages noirs; ensuite, quand le tonnerre fait entendreson fracas, et que le ciel entier ne forme plus qu'une nuée, alorsla pluie se précipite à torrents sur la terre;
ainsi en est-il dans ce moment. En effet, pouvant tout d'abord déchargerson courroux sur le coupable, il ne le fait pas; mais il réprimed'abord son orgueil par des paroles effrayantes. C'est qu'il y avait làdouble mal : la fornication, et quelque chose de pire que la fornication: le défaut de repentir d'un si grand péché. Car cen'est pas tant sur le pécheur que sur le pécheur impénitentque l'apôtre pleure: " Je pleurerai ", dit-il; " non-seulement beaucoupde ceux qui ont d'abord péché, mais encore de ceux qui n'ontpas fait pénitence des impudicités et des impuretésqu'ils ont commises ". ( II Cor. XII, 21.) Car il ne faut pas pleurer celuiqui fait pénitence après soit péché, mais plutôtle féliciter, puisqu'il est passé dans l'assembléedes justes. " Confessez d'abord vos iniquités ", dit le prophète," afin d'en être lavé ". ( Is. XLIII, 26.) Mais si, aprèssa faute, il ne sait pas rougir, il est digne de compassion, moins pourêtre tombé que pour persévérer dans sa chute.
3. Que si c'est un grand mal de ne passe repentir quand on est coupable,quel châtiment .méritera-t-on pour s'enorgueillir des fautescommises? En effet, si l'homme qui se glorifie du bien qu'il a fait estimpur, comment excuser celui qui se vante de ses péchés?Et comme c'était là l'état du fornicateur, et qu'ildevait au péché même son impudence et son obstination,l'apôtre a nécessairement dû d'abord abattre son orgueil.Ce n'est point son crime qu'il dénonce le premier, de peur qu'ilne dépouille toute pudeur, en se voyant accusé avant lesautres; ce n'est point non plus celui qu'il accuse le dernier, pour nepas lui laisser croire que c'est une chose de peu d'importance àne traiter qu'en passant; mais après l'avoir d'abord effrayépar la liberté de langage dont il use envers les autres, et avoirébranlé, troublé son orgueil par le reproche adresséà tous, il va enfin droit à lui. Car ces paroles : " Ma consciencene me reproche rien " ; et ces autres: " Celui qui me juge, c'est le Seigneur,qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres,et manifestera les pensées secrètes des coeurs " ; ces paroles,dis-je, ne le ménagent guère, ni lui ni ceux qui lui applaudissaientet méprisaient les saints. A quoi sert, dit-il, à quelques-unsde paraître extérieurement vertueux et dignes d'admiration? Le juge ne juge pas seulement les apparences, mais traduit les secretsau grand jour. Pour deux, et même (363) pour trois raisons, nousne pouvons juger exactement des choses : d'abord parce que quand mêmenous n'avons conscience d'aucun péché, nous avons cependantbesoin de Dieu pour nous faire voir nos fautes avec exactitude; ensuiteparce que la plupart des choses qui se passent, nous échappent etnous restent cachées; en troisième lieu, parce que souventles actions des autres nous paraissent bonnes, et ne procèdent pasd'une intention droite.
Pourquoi dites-vous donc qu'un tel ou un tel n'a point fait de mal,ou que celui-ci vaut mieux que celui-là? Il n'est pas permis deparler ainsi, pas même de celui qui n'a rien à se reprocher;Celui qui connaît les choses secrètes, peut seul porter desjugements exacts. Donc : Ma conscience ne me reproche rien, mais je nesuis pas justifié pour cela; c'est-à-dire, je rie suis pasdispensé de rendre compte, ni à l'abri de toute accusation.Il ne dit pas : Je ne suis point rangé parmi les justes; mais Jene suis pas exempt de péché. Car il dit ailleurs. : " Maiscelui qui est mort est justifié du péché " (Rom. VI,7) ; c'est-à-dire, en est délivré. Or nous faisonsbien des choses qui sont bonnes, mais ne partent pas d'une intention droite.Et nous louons, bien des gens, non dans le but de leur procurer de la gloire,mais pour en blesser d'autres à leur occasion. En soi, cela estbien, puisqu'on loge celui qui a bien fait : mais l'intention de celuiqui loue est gâtée; elle est une inspiration de Satan, Souvent,en effet, on ne se propose pas de féliciter un de ses frères,mais d'en frapper un autre dans sa personne. En revanche, quelqu'un a commisune grosse fauté; un autre qui a envie de le supplanter, prétendqu'il n'a rien fait, le console d'avoir péché, l'excuse.par le penchant commun ,le la nature; mais souvent en cela il se proposemoins d'être indulgent, que de rendre le coupable. plus relâché.Ou encore on reprend souvent, non pour convaincre et avertir, mais pourrendre la faute publique et notoire. Les hommes ne pénètrentpas les intentions; mais Celui qui scrute le fond des coeurs les connaîtparfaitement, et un jour il les mettra en lumière. C'est ce quifait dire à Paul : " Qui éclairera ce qui est cachédans les ténèbres, et manifestera les pensées secrètesdes curs " .
Si donc on n'est pas innocent pour. n'avoir rien à se reprocher;et si, même eu faisant le bien, ou s'expose au châtiment, quandl'intention n'est pas droite: songez avec quelle facilité les hommesse trompent dans leurs jugements. Car l'homme ne saurait tout atteindre;cela n'est possible qu'à l'oeil qui ne, dort pas; si nous pouvonstromper les hommes, nous ne le tromperons jamais. Ne dites donc pas : Lesténèbres m'environnent et sont pour moi un rempart; qui mevoit? Celui qui a formé chaque coeur en particulier, sait tout,et les ténèbres n'ont pour lui rien d'obscur. Cependant lepécheur a raison de dire .Les ténèbres m'environnentet sont pour moi un rempart; car s'il ne faisait pas nuit dans son âme,il n'eût pas ainsi secoué la crainte de Dieu pour agir enliberté. Si le conducteur n'avait pas d'abord étéaveuglé, le péché ne serait pas entré si facilement.Ne dites donc pas : Qui me voit? Car il y a quelqu'un qui pénètrele coeur et l'esprit, les jointures et la moelle des os; mais vous, vousne vous voyez pas, vous ne pouvez fendre la nue; environné d'unmur de tops côtés, vous ne pouvez .regarder le ciel.
4. Quel péché voulez-vous que nous examinions d'abord? Vous vous convaincrez que c'est ainsi qu'il se commet. Quand les voleursde nuit veulent enlever quelque chose de précieux, ils éteignentd'abord la lanterne, et se mettent ensuite à l'oeuvre; ainsi chezles pécheurs procède la raison égarée.:La raisonest, en effet, chez nous une lampe toujours allumée. Mais si l'espritde fornication, dans une irruption violente, a éteint cette flamme,aussitôt il met l'âme dans les ténèbres, l'attaqueet dévaste tout en elle. Car comme les nuages et le brouillard enveloppentles yeux du corps ; ainsi, quand la passion impure s'est emparéede. l'âme, elle lui ôte la faculté de prévoir,ne lui permet pas de rien voir au-delà de l'objet présent,ni le précipice, ni l'enfer, ni tant de choses effrayantes; maistyrannisée par ces tentations, l'âme est aisément subjuguéepar le péché ; il y a comme un mur sans fenêtres élevédevant elle qui ne lui laisse point parvenir le rayon de la justifie, parceque les raisonnements absurdes de la passion l'assiégent de tous,côtés ; elle n'a plus qu'un objet devant les yeux, dans l'esprit,dans la pensée, la femme publique. Et comme des aveugles, debout,en plein air et à midi, ne reçoivent point la lumièredu soleil, puisque leurs yeux sont fumés; ainsi les malheureux,en proie à cette maladie; ferment leurs oreilles aux nombreux; (364)et salutaires enseignements qui retentissent autour d'eux. Ceux-làle savent qui en ont fait l'expérience. Et à Dieu ne plaisequ'aucun (le vous l'ait faite ! Et ce que nous disons ici ne s'appliquepas seulement à ce genre de péché, mais à touteaffection désordonnée. Transportons, si vous le voulez,la question de la femme publique à l'argent, et nous retrouveronsencore d'épaisses ténèbres. Là, comme l'amourse concentre sur une seule personne et sur un seul lieu, la passion estmoins violente; mais ici, comme l'argent se. fait voir de toutes parts,dans les hôtels de monnaie, dans les hôtelleries, dans lesboutiques d'orfèvres, dans les maisons des riches, le souffle dela passion est violent. Quand l'homme atteint de cette maladie voit desdomestiques écarter la foule sur les places publiques, des chevauxaux harnais dorés, des hommes magnifiquement vêtus, il setrouve enveloppé de profondes ténèbres. Mais àquoi bon parler de palais et d'hôtels de monnaie? Pour moi, je suisconvaincu qu'à voir seulement la richesse en peinture ou en image,ces hommes sont déchirés, saisis de fureur et de rage; ensorte que la nuit les; assiége partout. S'ils jettent les yeux surla statue d'un roi, ils n'admirent pas la beauté des pierres précieuses,ni l'or, ni le manteau de pourpre, mais ils sèchent denvie. Etgomme ce malheureux amant, en présence du portrait de sa maîtresse,reste cloué à cet objet inanimé ; ainsi l'homme dontnous parlons, devant le tableau inanimé de la richesse,. éprouveun tourment semblable, plus grand même, parce que sa maladie estplus tyrannique; et il est réduit ou à rester chez lui, ou,s'il paraît en public, à rentrer percé de mille coups,à raison de la multitude des objets qui ont blessé ses yeux.
Et comme l'impudique ne voit rien autre chose que la femme objet desa passion, ainsi l'ami des richesses perd de vue les pauvres et touteautre chose, même ce qui pourrait le soulager : mais son regard,sans cesse fixé sur les riches, puisé dans ce spectacle ungrand feu qui s'introduit dans son âme. Car c'est un Véritablefeu qui l'envahit et le consume; et quand même il ne serait pas arénacéde l'enfer et de supplice, son état présent lui serait unsupplice, à savoir ces tortures continuelles et cette maladie sansfin. Cela seul devrait guérir d'un tel mal; mais il n'y a rien depire que la folie qui s'attache à des objets qui font souffrir sansapporter aucun profit. C'est pourquoi je vous exhorte à couper cemal dès le début. Comme la fièvre qui commence neprocure pas d'abord une soif bien brûlante, mais quand elle a grandiet allumé le feu, elle en cause une qui ne peut plus s'éteindre,en sorte que la boisson la plus abondante ne saurait l'étancher,et ne fait qu'attiser la fournaise; ainsi arrive-t-il dans cette passion: si nous ne l'arrêtons pas dès le principe, si nous ne luifermons pas la porte de notre âme, une fois entrée, elle nousdonnera une maladie qui ne pourra plus se guérir. Car le bien etle mal se fortifient en nous par la durée.
5. Il en est de même en toutes choses. Ainsi une jeune plantes'arrache facilement; mais quand elle a jeté des racines par l'effetdu temps, on ne l'extirpe qu'avec de puissants leviers. Un édificerécent se renverse sans peine; mais quand il est affermi, il demandedes efforts à ceux qui essaient de le détruire. Une bêtesauvage qui a longtemps habité un lieu, en est difficilement expulsée.Je supplie donc ceux qui ne connaissent pas encore cette maladie, de s'engarantir; il est plus aisé d'éviter la chute que de s'enrelever. Quant à ceux qui en sont atteints, s'ils veulent prendrela raison pour médecin, je leur promets de grandes chances de salutpar la grâce de Dieu. En songeant à ceux qui sont tombésdans de mal et s'en sont guéris, ils concevront l'espoir d'en êtredélivrés eux-mêmes. Qui donc a souffert de dette passionet s'en est facilement débarrassé? Zachée. Qui futjamais plus avide d'argent que ce publicain? Mais il devint sage subitement,et éteignit l'incendie. Il en fut de même de Matthieu : carlui aussi était publicain, et continuellement occupé àla rapine. Mais lui aussi se dépouilla immédiatement du mal,éteignit. sa soif et s'adonna au commerce spirituel. En vous rappelantces exemples et d'autres semblables , ne perdez pas courage. Si vous levoulez, nous vous prescrirons une règle détaillée,suivant l'usage des médecins.
Avant tout il faut d'abord ne pas perdre courage ni désespérerde son salut; ensuite ne pas seulement songer à ceux qui se sontguéris du mal, mais encore aux souffrances de ceux qui y ont persévéré.Comme nous avons parlé de Zachée et de Matthieu, il fautaussi se sou. venir de Judas, de Giezi, d'Achar, d'Achab, d'Avanie et deSaphire. Par les premiers, (365) nous apprendrons à ne pas désespérer;par les seconds à secouer notre paresse, à ne pas négligerles avertissements qu'on nous donne; nous nous habituerons à nousdire à nous-mêmes ce que les Juifs disaient à saintPierre : " Que faut-il faire pour être sauvés ? " (Act. II,37.) Puis nous écouterons. Et que faut-il donc faire? Comprendrele néant des choses, savoir que- la richesse est un esclave fugitifet ingrat, qui plonge ses possesseurs dans une multitude de maux ; et répétersans cesse des vérités de ce genre. Et comme les médecinsconsolent les malades qui demandent de l'eau froide en leur permettantde leur en donner, puis prétextent l'éloignement de la source,l'absence de vase., l'inopportunité de la circonstance, et d'autresraisons de cette nature (car s'ils refusaient positivement, ils les mettraienten fureur) ; ainsi devons-nous faire avec ceux qui ont la soif des richesses;quand ils disent qu'ils veulent être riches, gardons-nous de condamnerd'abord les richesses comme un mal ; mais entrons dans leur pensée,et affirmons que nous aussi nous voulons acquérir des richesses,mais en temps opportun, et des richesses véritables, celles quiprocurent une jouissance immortelle, celles qu'on amasse pour soi, et nonpour d'autres, et souvent pour des ennemis ; parlons suivant les principesde la sagesse, et disons : Nous ne vous défendons pas d'êtreriches, mais mauvais riches; car il est permis de s'enrichir, mais sansavarice, sans rapine, sans violence, sans se faire une mauvaise réputationchez tous.
Après les avoir adoucis par ces raisons, ne parlons pas encorede l'enfer : un malade ne saurait d'abord supporter ce langage. Raisonnonsdonc sur le présent, et disons : Pourquoi voulez-vous vous enrichirpar l'avarice, entasser de l'or et de l'argent pour d'autres, et vous attirerdes malédictions et des accusations sans nombre; tandis que le pauvreest tourmenté par la privation du nécessaire, gémit,excite contre vous mille accusateurs, parcourt le soir les places publiques,arrête tout le monde aux coins des rues, inquiet de la manièredont il passera la nuit? Comment, en effet, goûterait-il le sommeil,pendant que son estomac le déchire, qu'il ne peut fermer les yeux,que la faim l'assiége, et qu'il est souvent exposé au froidet à la pluie? Et vous, vous revenez du bain, lavé et couvertde moelleux vêtements, plein de satisfaction et de bonne humeur;vous allez en hâte prendre place à un splendide festin quivous attend; tandis que lui, poursuivi par le froid, par la faim, erresur la place publique, baissant la tête, tendant la main, n'osantpas même demander le morceau de pain dont, il a besoin à unhomme repu et livré au repos , et se retire souvent accabléd'injures. Quand donc vous rentrez chez vous, quand vous reposez sur votrelit, quand votre demeure est splendidement éclairée; quandun magnifique repas vous attend, souvenez-vous alors de ce pauvre, de cetinfortuné errant, comme un chien, dans les rues, dans les ténèbres,dans la boue, et s'en allant souvent, non pour rentrer chez lui, pour rejoindresa femme, pour se mettre au lit, mais pour s'étendre sur un peude paille, comme nous le voyons faire aux chiens furieux qui aboient toutela nuit. Et vous, si-vous voyez une seule .goutte de pluie passer àtravers votre toit, vous renversez tout dans la maison, vous appelez vosserviteurs, vous mettez tout en mouvement; tandis que ce malheureux enhaillons, couché sur de la paille et dans la boue, supporte toutela rigueur du froid.
6. Quelle bête sauvage y était insensible? Quel homme seraitassez dur, assez inhumain pour n'en être pas touché? Et pourtantil y en a qui sont parvenus à ce degré de barbarie, de direque ces pauvres méritent leur sort. Il faudrait plaindre, pleurer,soulager ces infortunés, et on les accuse avec inhumanité.Je demanderais volontiers : Pourquoi méritent-ils leur sort? Est-ceparce qu'ils veulent manger et ne pas mourir de faim ? Non, répond-on,mais parce qu'ils sont paresseux. Et vous, ne vivez-vous pas dans l'oisivetéet dans les délices? Bien plus, ne faites-vous pas pire que d'êtreoisif, en vous livrant à la rapine, à la violence, àl'avarice? Il vaudrait mieux que vous fussiez oisif sur ce point; car laparesse est moins coupable que l'avarice. Et maintenant vous insultez auxmalheurs d'autrui , non-seulement par votre oisiveté et par desopérations pires que l'oisiveté, mais en accusant ceux quisont-en proie à la misère.
Racontons-leur ensuite les malheurs d'autrui, parlons des orphelinsen bas âge, des prisonniers, des victimes des tribunaux, de ceuxqui craignent pour leur vie, des femmes condamnées subitement auveuvage, des changements soudains qui frappent les riches, et (366) adoucissons-lespar la crainte de ces maux. Car, par le tableau de malheurs étrangers,nous leur ferons comprendre qu'ils y sont exposés eux-mêmes.En effet, quand ils apprendront que le fils d'un tel qui fut avare et voleur,que la femme d'un tel qui s'est rendu coupable de nombreuses injustices,après la mort de son époux a souffert beaucoup de mauvaistraitements ; que ceux qui avaient été lésésse sont rués sur la femme et les enfants du défunt; qu'uneguerre générale a été déclaréeà sa maison : le plus insensible d'entre eux, s'attendant àsubir un sort pareil, et le redoutant pour les siens, deviendra plus sage.Le monde est rempli d'exemples de cette nature, et ce genre de correctionne nous fera pas défaut. Seulement quand nous disons cela, que cene soit pas par manière d'exhortation ou de conseil, de peur d'êtreimportuns, mais en façon de récit; passons d'un autre sujetà celui-là; ramenons continuellement ces exemples sous leursyeux, en sorte qu'ils ne cessent de dire : Comment la maison d'un tel,si brillante, si magnifique, est-elle tombée ? Comment s'est-elletrouvée si délaissée, que tout ce qu'elle contenaitsoit passé en d'autres mains? Combien de jugements, combien de négociationsont eu lieu au sujet de cette fortune ! Combien de serviteurs de ce propriétairemendient aujourd'hui, ou sont morts en prison? Et disons tout cela commepar un sentiment de compassion pour celui qui est mort, et de méprispour les biens de ce monde, afin de toucher un coeur inhumain et par lacrainte et par la pitié.
Puis quand nous les verrons devenus sérieux à ces récits,alors parlons-leur de l'enfer, non pour paraître vouloir les effrayer,mais pour déplorer le sort des autres, et disons : A quoi bon parlerdu présent? Notre destinée n'est pas limitée àce terme; mais un châtiment plus terrible attend des hommes commeceux-là : à savoir, un fleuve de feu, un ver empoisonné,des ténèbres immenses, des supplices sans fin. Si nous lesgagnons par ces récits, nous les corrigerons en nous corrigeantnous-mêmes, nous les guérirons promptement de leur maladie,et, en ce jour-là, nous recevrons des éloges de la bouchede Dieu même, selon ce que dit Paul : " Et alors chacun recevra deDieu sa louange ". Car la louange qui vient des hommes, a peu de soliditéet souvent ne procède pas d'up coeur bien disposé; mais cellequi vient de Dieu est permanente et brille d'un vif éclat. Quandcelui qui sait chaque chose avant qu'elle existe et qui juge sans passion,décerne un éloge, c'est une preuve incontestable de vertu.Convaincu de ces vérités, faisons en sorte de mériterles louanges de Dieu et d'obtenir les biens infinis. Puissions-nous tousy parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent, au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, la force, l'honneur, .maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles: Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XII
AU RESTE, MES FRÈRES, J'AI PERSONNIFIÉCES CHOSES EN MOI ET EN APOLLON A CAUSE DE VOUS, AFIN QUE VOUS APPRENIEZEN NOUS A NE PAS AVOIR DES SENTIMENTS CONTRAIRES A CE QUI EST ÉCRIT. (CHAP. IV, VERS. 6, JUSQU'AU VERS. 9.)
1. Tant qu'il a dû employer un langage sévère, iln'a pas levé le rideau; mais il parlait comme s'il eût étélui-même un des accusés, afin que la dignité des personnesmises en jeu,. faisant contre-poids aux accusations, empêchâttout mouvement de colère. Mais quand il a fallu se relâcherde sa rigueur, alors déchirant le voile et déposant le masque,il met en scène, en prononçant les noms de Paul et d'apollon,les personnages jusqu'alors tenus dans l'ombre. Voilà pourquoi.il dit : " Au reste, mes frères, j'ai personnifié ces chosesen moi et en Apollon ", Et comme quand un enfant malade donne des coupsde pied et refuse la nourriture qu'on lui présente de la part desmédecins, ceux qui le soignent font venir son père ou. sonprécepteur, et les prient d'offrir eux-mêmes l'aliment reçude la main des médecins, afin que l'enfant, contenu par la crainte,le prenne et se tienne en repos; ainsi Paul, se proposant d'intenter desaccusations qui regardaient d'autres personnes, dont les unes ont ététrop abaissées, les autres trop honorées, ne met d'abordpoint ces personnes en scène, mais parle en son nom et en celuid'Apollon, afin de faire accepter le remède qu'il veut appliquer,à la faveur du respect que ces deux noms inspirent; puis le remèdeune fois accepté, il découvre enfin son but. Or, tout celan'était point hypocrisie , mais condescendance et ménagement.S'il eût dit ouvertement : Vous jugez des saints , des hommes dignesd'admiration, il les eût irrités et repoussés; maisen disant : " Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugépar vous "; et encore : " Qu'est-ce que Paul? Qu'est-ce qu'Apollon? " Ilfait accepter sa parole.
C'est pourquoi il dit : " J'ai personnifié ces choses en moiet en Apollon à cause de vous, afin que vous appreniez par notreexemple à ne pas avoir des sentiments contraires à ce quiest écrit ", faisant voir par là que s'i leur avait parlédirectement, ils n'auraient point appris ce qu'il fallait apprendre, ilsne se seraient point corrigés, mais blessés de son langage.Et maintenant, par respect polir Paul, ils acceptent le reproche sans difficulté.Mais que signifient ces mots : " Contraires à ce qui est écrit?" Il est écrit : " Pourquoi voyez-vous la paille qui est dans l'oeilde votre frère, et ne voyez-vous point la poutre qui est dans levôtre? Ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugés".(Matth. VII, 3, 1.) Car si nous sommes liés de manière àne former qu'un corps, nous ne devons point nous (368) élever lesuns contre les autres. " Quiconque s'humiliera sera exalté " (Matth.XXIII, 12), dit Jésus-Christ. Et encore : "Que celui qui veut devenirle plus grand de tous, soit le serviteur de tous ". (Marc, X, 43.) Voilàce qui est écrit : " Afin que nul par attachement pour quelqu'unne s'élève contre un autre " . Laissant de nouveau les maîtresde côté, il se tourne contre les disciples; car c'étaienteux qui exaltaient les maîtres. D'ailleurs les chefs n'eussent pasfacilement accueilli ce langage, parce qu'ils ambitionnaient la gloiredu dehors, aveuglés qu'ils étaient par cette maladie ; maisles disciples étrangers à cette gloire, et se contentantde la procurer aux autres, étaient mieux disposés que leurschefs à recevoir la réprimande et à se guérir.C'est donc encore de l'enflure de se glorifier pour un autre, mêmeen dehors de ses propres intérêts. Car comme celui qui estfier des richesses des autres, cède à un sentiment d'orgueil; ainsi . en est-il- de celui qui se pavane de la gloire d'autrui. Et c'estce que Paul appelle avec raison enflure.
Quand donc un membre s'élève, c'est qu'il y a inflammationet maladie; car il resterait au niveau des autres, s'il n'étaitenflé. Ainsi dans le corps de l'Eglise, celui qui s'enflamme ets'enfle, est malade; il dépasse la mesure commune. C'est en celaque consiste l'enflure. Il en arrive ainsi dans le corps, quand quelquehumeur étrangère et maligne s'y introduit, et non la nourritureordinaire. De même, l'orgueil naît quand des penséesétrangères nous envahissent. Et voyez avec quelle justesseil dit: " Ne vous enflez pas ! " En effet, l'homme enflé a commeune tumeur d'esprit, remplie d'une humeur corrompue. Il dit cela non pourempêcher la guérison, mais une guérison qui pourraittourner à mal. Vous voulez guérir un tel? Je le veux bien;mais que ce ne soit pas au détriment d'un autre. Car ce n'est paspour nous exciter les uns contre les autres qu'on tous a donné desmaîtres, mais pour nous unir mutuellement. On donne un généralà une armée, pour qu'il réunisse en un seul corpsdes membrés divisés; s'il y apportait la division, il seraitmoins un général qu'un ennemi. " Car qui vous distingue?et qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? " Laissant de côtéles disciples, il s'adresse aux docteurs. Voici ce qu'il veut dire : Commentsavez-vous que vous êtes dignes d'éloges ? Le jugement a-t-ileu lieu? A-t-on fait l'examen? Y a-t-il eu épreuve, enquêtesévère? Vous ne sauriez le dire. Et quand même leshommes donneraient leur suffrage, leur jugement n'est pas droit, Mais supposonsque vous êtes dignes de louange, que vous avez réellementla grâce, que le jugement des hommes est sain ; eh bien ! ce n'estpas encore le cas de vous enorgueillir. Car vous n'avez rien de vous-mêmes,mais vous avez tout reçu de Dieu. Pourquoi faites-vous semblantd'avoir ce que vous n'avez pas? Que si vous l'avez, les autres l'ont avecvous. Vous n'avez donc qu'après avoir reçu, non pas seulementceci ou cela, mais tout ce que vous avez.
2. En effet; vos bonnes actions ne sont pas à vous, mais viennentde la grâce de Dieu. Si vous parlez de la foi, elle est le fruitde la vocation; si vous parlez de la rémission des péchés,des dons de la grâce, de l'enseignement de la parole, des vertus;.tout vous est venu de la même source. Qu'avez-vous donc, dites-moi,que vous n'ayez pas reçu et que vous ayez acquis par vous-mêmes?Volas ne pouvez répondre. Quoi l vous l'avez reçu, et vousvous en enorgueillissez? Il fallait au contraire vous en humilier; puisquele don n'est pas à vous, mais à celui qui vous l'a fait.Si vous avez reçu, c'est donc de lui ; si vous avez reçude lui, ce que vous avez reçu n'est donc pas à vous; si ceque vous avez reçu n'est pas à vous, pourquoi vous en glorifiez-vous;comme si c'était à vous? Aussi l'apôtre ajoute-t-il: " Que si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, commesi vous ne l'aviez pas reçu ? " Après avoir prouvéson sujet en passant, il fait voir qu'il leur manque bien des choses; etil ajoute: Certainement quand même vous auriez tout reçu,vous ne devriez point vous en glorifier, car rien ne serait à vous;mais il vous manque encore bien des choses. Il l'avait déjàinsinué dès le commencement en disant : " Je n'ai vous parlercomme à des hommes spirituels " ; et encore : " Je n'ai pas jugéque je fusse parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christcrucifié ".
Mais ici il. le fait en les couvrant de honte: " Déjàvous êtes rassasiés , déjà vous êtes riches",c'est-à-dire, vous n'avez plus besoin de rien, vous êtes parfaits,vous êtes parvenus au faite, vous croyez n'avoir plus besoin de personne,ni d'apôtres, ni de maîtres. " Déjà vous êtesrassasiés ". Cest à propos qu'il (369) emploie ce mot :" Déjà ", montrant par cet adverbe de temps combien leuropinion est peu admissible et déraisonnable. Il leur dit donc ironiquement: Vous êtes arrivés si vite à la perfection, et pourtantl'espace de temps ne le permettait pas. La perfection est l'oeuvre de l'avenir;être rassasié de peu indique une âme faible; se croireriche de peu, est le propre dune âme dégoûtéeet misérable ; car la piété est insatiable ; c'estunie puérilité de croire tout posséder dèsl'abord et de s'enorgueillir comme si l'on était arrivé auterme, quand on nest encore qu'au début. Mais ce qui suit est encoreplus propre à les couvrir de confusion. Après avoir dit :" Déjà vous êtes rassasiés ", il ajoute: "Déjàvous êtes riches; vous régnez sans nous, et plaise àDieu que vous régiriez en effet, afin que nous régnions avecvous ". Ces paroles sont pleines de gravité : aussi ne les emploie-t-ilqu'en dernier lieu et après une vive réprimande. C'est ainsiqu'une exhortation se fait respecter et accepter, quand après desaccusations, on s'exprime de manière à faire rougir. Parlà on contient même l'insolence de l'âme, et on la frappeplus sûrement que par des accusations manifestes, et on modèrela douleur et l'audace qui doivent résulter de l'accusation. Carc'est là le merveilleux des paroles propres à donner la confusion,qu'elles produisent deux effets contraires : en faisant, une incision plusprofonde, qu'une récrimination ouverte, et en rendant plus patientcelui qui la reçoit.
" Vous régnez sans nous ". Grande emphase, et à l'adressedes docteurs et à l'adresse des disciples. Il fait voir ici leurpeu de conscience et leur extrême folie. Car voici ce qu'il veutdire : Dans les travaux tout est commun entre nous et vous, mais dans lesrécompenses et les couronnes vous êtes les premiers; maisje dis cela sans douleur. Aussi ajoute-t-il : " Et plaise à Dieuque vous régniez en effet ! " Puis, pour ne pas avoir l'air de faireunie ironie, il continue : " Afin que nous régnions avec vous ".Ce qui veut dire : Car alors, nous aussi, nous aurions obtenir ces biens.Voyez-vous comme il montre tout à la fois sa gravité, sasollicitude et sa sagesse? Voyez comme il corrige leur orgueil par ce quisuit : " Car il me semble que Dieu nous traite, nous les apôtres,comme les derniers des hommes, comme des condamnés à mort". Il y a une grande signification et beaucoup de gravité dans cemot : " Nous ". Et ce n'est point assez pour lui : il y ajoute le nom dela dignité, les blessant ici vivement : " Nous les apôtres" ; nous qui endurons tant de maux, qui semons la prédication religieuse,qui vous amenions à cette grande philosophie. Et ces derniers desapôtres il les montre comme destinés à la mort, c'est-à-direcondamnés. Car après avoir dit : " Afin que nous régnionsavec vous ", il adoucit un peu le ton, et pour ne pas les décourager,il reprend son sujet avec plus de gravité, et dit : " Car il mesemble que Dieu nous traite, nous les apôtres, comme les derniersdes hommes, comme des condamnés à mort ". Ce qui signifie: A ce que je . vois et d'après ce que vous dites, nous sommes lesplus abjects de tous, nous sommes condamnés, nous qui sommes toujoursexposés à souffrir; mais vous, vous vous figurez déjàle royaume, les honneurs et les récompenses. Et voulant tousserencore davantage les choses à l'absurde, et en faire ressortir l'invraisemblanceen usant d'hyperbole, il ne se contente pas de dire : Nous sommes certainementles derniers; mais : Dieu nous a faits les derniers et non-seulement :Les derniers ; mais " Comme des condamnés à mort " ; afinque l'homme le moins sensé comprît labsurdité de saparole, et y vît l'expression de sa douleur et son intention de lescouvrir de honte.
3. Et voyez la. prudence de Paul. Par les mêmes paroles qu'ildit pour se glorifier lui-même dans l'occasion, et se montrer grandet honorable, il les couvre maintenant de confusion en s'appelant condamné: tant c'est une grande chose de savoir tout faire à propos! Ilappelle ici " destinés à la mort " des condamnés ,des hommes dignes, de mille morts. " Puisque nous sommes donnésen spectacle au monde, aux anges et aux hommes ". Qu'est-ce que cela signifie::" Nous sommes donnés en spectacle au monde? " Ce n'est pas dansun coin obscur, veut-il dire, ni dans quelque petite partie de la terreque nous éprouvons celai mais en tout lieu et chez tous. Que veutdire.: " Et aux anges? " Ceci : Quand il s'agit d'oeuvres sans importance,on peut attirer l'attention des hommes, mais non celle des anges; or noscombats sont tels qu'ils méritent d'avoir pour spectateurs les angeseux-mêmes. Voyez : il se relève par là même oùil .se rabaissait, et comme il fait ressortir leur (370) bassesse du sujetmême de leur orgueil. Car comme il, semblait plus déshonorantd'être fou que de paraître sage, d'être faible que d'êtrefort, d'être obscur que glorieux et illustre, il leur laisse cependantce dernier rôle pour prendre le premier; mais en leur montrant quecelui-ci est le meilleur, puisqu'il attire non-seulement l'attention deshommes, mais celle de l'assemblée des anges. Car nous n'avons pointà lutter contre les hommes, mats contre les puissances spirituelles.(Eph. VI, 12.) Aussi le spectacle est-il imposant.
"Nous sommes, nous, insensés pour le Christ; mais vous, vousêtes sages dans le Christ ". II veut encore les faire rougir, enleur montrant qu'il est impossible de réunir les contraires et derapprocher des choses si éloignées. Comment, en effet, serait-ilpossible que vous fussiez sages; et nous insensés, en ce qui regardele Christ ? Puisque, en effet, les uns étaient battus de verges,méprisés, injuriés, regardés comme rien, tandisque les autres étaient honorés, passaient pour sages et prudentsaux yeux de la foule, l'apôtre demande : Comment ceux qui prêchentcomme ils font, peuvent-ils être soupçonnés en senscontraire de leur prédication.? " Nous sommes faibles et vous êtesforts ", c'est-à-dire, nous sommes chassés, persécutés;et vous, vous vivez dans l'abondance et êtes servis à souhait.Mais ceci ne s'accommode point au genre de notre prédication.
" Nous sommes méprisés, mais vous êtes glorieux". Ici il s'adresse aux nobles, qui se pavanaient de la pompe extérieure." Jusqu'à cet heure nous souffrons et la faim et la soif, la nudité,les mauvais traitements. Nous n'avons pas de demeure stable, et nous nousfatiguons, en travaillant de nos mains". C'est-à-dire, je ne vousraconte pas des faits anciens, mais des choses dont le temps présentest témoins. Car nous n'avons aucun souci des choses humaines nide l'éclat du dehors; nos yeux ne sont fixés que sur Dieu; ce que nous devons faire en tout temps. Nous n'avons pas seulement lesanges pour spectateurs, mais le juge même du combat. Nous n'avonspas besoin d'autres éloges. Ce serait injurier Dieu que de ne passe contenter de son approbation et de rechercher celle de nos semblables.Ceux qui combattent sur un petit théâtre, peuvent en chercherun plus grand, parce que le premier ne suffit pas au déploiementde leurs forces; mais ceux qui combattent sous les veux de Dieu et recherchentensuite le suffrage des hommes, abandonnant ainsi le plus pour avoir lemoins, s'attirent de grands châtiments. Car c'est là ce quia tout bouleversé, ce qui a troublé le monde entier : danstoutes nos actions nous avons les yeux fixés sur les hommes; dansle bien nous dédaignons l'approbation de Dieu pour capter la renomméeet la gloire humaine et dans le mal nous n'avons aucun souci de Dieu etne redoutons que les hommes.
Mais-les hommes, eux aussi, comparaîtront avec nous devant letribunal, de Dieu, et ne nous serviront de rien ; et c'est le Dieu quenous méprisons qui portera la sentence contre nous. Nous savonscela, et néanmoins nous ne nous occupons que des hommes : voilànotre première faute. Personne ne voudrait commettre la fornicationsons le regard de l'homme; quelle que soif l'ardeur de la passion, ellecède au respect qu'inspire la présence d'un de nos semblablesmais sous l'oeil de Dieu, non-seulement on commet l'adultère etla fornication, mais beaucoup ont osé et osent des crimes bien plusgraves. Cela seul ne Suffit-il pas à attirer mille fois la foudre?Et que parlé-je d'adultère et de fornication? Nous rougirionsde commettre des fautes bien moindres en présence des hommes : nousn'en rougissons pas en présence de Dieu. Voilà l'origine,de tous les maux : c'est que dans ce qui est réellement mal, nousne craignons pas Dieu; mais seulement les hommes. Voilà pourquoinous fuyons les vrais biens, ceux que le vulgaire n'estime point tels ,parce que nous n'examinons pas la nature des choses et que nous n'avonsen vue que l'opinion humaine.
4. Il en est de même pour le mal. Par l'effet de cette mêmehabitude, nous poursuivons des biens qui n'en sont pas réellement,mais qui paraissent tels à la multitude; en sorte que nous nousperdons de deux manières. Comme ceci peut paraître obscurà beaucoup d'entre vous, il est nécessaire de lexpliquerplus clairement. Quand il s'agit de commettre la fornication (nous reprenonsici notre sujet), nous craignons plus les hommes que Dieu. Et comme nousnous plaçons sous leur dépendance, que nous les constituonsnos maîtres, nous évitons bien des choses qui leur semblentmauvaises et qui ne le sont pas. Ainsi beaucoup regardent la pauvretécomme honteuse (371) ; nous fuyons la pauvreté, non parce qu'ellenous paraît réellement déshonorante, mais parce quonos maîtres la jugent telle et que nous les craignons. Ainsi encorebeaucoup regardent comme une chose ignominieuse et détestable d'êtredéshonoré, d'être méprisé, de n'exerceraucune charge , de n'avoir pas de puissance. Nous évitons donc cela,non par conviction, mais par égard pour l'opinion de nos maîtres.Dans le sens opposé, nous subissons le même inconvénient: on regarde comme un bien la richesse, le faste, les honneurs, l'éclat;nous les poursuivons, non parce que ces choses nous paraissent bonnes parnature, mais pour obéir à l'opinion de nos maîtres.
Or notre maître s'est le peuple ; et la foule est un maîtrecruel et un dur tyran. Car elle n'a pas besoin de commander pour que nouslui obéissions ; il nous suffit de savoir ce qu'elle veut, et nouscédons sans ordre : tant nous avons de déférence pourelle. Chaque jour Dieu avertit et menace, et n'est point écouté;et une multitude confuse, la lie du peuple, n'a pas besoin de commander;c'est assez qu'elle manifeste sa volonté, on lui obéit immédiatementen tout. Et comment, direz-vous, échapper à ces maîtres?En élevant plus haut ses pensées ; en considérantla nature des choses; en dédaignant les suffrages du vulgaire; ense réglant avant tout de manière à éviter cequi est réellement mal, non par peur des hommes, mais par craintede l'oeil qui ne dort jamais; en ne cherchant dans le bien que les récompensesqui viennent de Dieu. Et il arrivera que dans les autres choses nous nerechercherons pas davantage la faveur populaire. Car l'homme qui se contentedes suffrages de Dieu et n'estime pas même la foule digne de le jugerquand il fait le bien, ne tiendra pas plus compte de celle-ci, quand ils'agira d'éviter le mal. Comment cela peut-il se faire? direz-vous.
Considérez ce que c'est que l'homme, ce que c'est que Dieu, àqui vous aurez recours si vous abandonnez Dieu, et vous serez bientôtparfaitement en règle. L'homme est sujet aux. mêmes fautes,au même jugement, au même châtiment que vous ; il estdevenu semblable à la vanité; son jugement n'est pas droit,il a besoin d'être dirigé den-haut; terre et cendre, l'homme,quand il loue, loue souvent au hasard, ou par faveur, ou par haine ; ets'il calomnie ou accuse, c'est encore par le même principe. Il n'enest pas ainsi de Dieu : son suffrage est impartial, son Jugement pur. C'estpourquoi il faut toujours recourir à lui ; non-seulement pour. cetteraison , mais encore parce qu'il vous a créé, parce qu'ilvous ménage plus que qui que ce soit et qu'il vous aime plus quevous-même. Pourquoi dons, délaissant up si glorieux suffrage,recourons-nous à l'homme qui n'est rien, qui fait tout sans raisonet au hasard ? il vous appelle méchant, scélérat,quand vous ne l'êtes pas? Plaignez-le plutôt et pleurez surlui, parce qu'il est perverti et que son âme est aveuglée;parce que les apôtres ont subi ces calomnies et ont ri de ceux quiles avaient forgées. Il vous appelle vertueux et homme de bien ?Si . vous êtes tel, ne vous enflez pas de cette bonne opinion ; sivous ne l'êtes pas, méprisez-la encore davantage et regardez-lacomme une moquerie. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point les jugementsde la multitude sont faux, inutiles, ridicules, tantôt dictéspar la fureur et la folie; tantôt puérils comme ceux de l'enfantau berceau?
Ecoutez ce qu'ils ont été jadis: Je ne parle pas seulementici des jugements de la multitude , mais d'hommes estimés commetrès-sages, d'anciens législateurs. Qui passa jamais dansl'opinion du vulgaire pour plus sage que celui qui fut jugé capablede donner des lois aux cités et aux peuples? Et pourtant aux yeuxde ces sages la fornication n'était point un mal, ne méritaitaucun châtiment. Aucune de ces législations païennesne la punissait, ne, livrait le coupable à un tribunal; et aujourd'huiencore, si une action est intentée pour ce crime, elle devient pourla foule un objet de risée et le juge l'écarte. Le jeu dehasard, est également innocent chez eux, et personne. n'a jamaisété puni pour s'y être livré. L'excèsdans le boire et dans le manger, non-seulement . n'est point un- crime,mais passe pour un haut fait aux yeux d'un grand nombre; dans les repasmilitaires, il y a émulation sur ce point; ceux qui ont le plusbesoin d'un esprit sain, d'un corps robuste, sont précisémentceux qui s'adonnent le plus à la passion de l'ivrognerie, brisantainsi leurs forces physiques, obscurcissant leur intelligence. Or aucunlégislateur n'a décerné de peines contre ce désordre.
5. Qu'y a-t-il de. pire que cette folie? Sont-ce les suffrages de telshommes que vous (372) ambitionnez, sans scruter votre propre conscience?Quand même toits vous admireraient , ne devriez-vous pas encore rougir,vous voiler la face de honte, en recueillant leurs applaudissements , puisqueleurs Jugements partent d'une source si impure? De plus, le blasphèmen'est point une chose horrible pour un législateur ; aucun blasphémateurn'est traduit devant un tribunal ni puni. Mais celui qui vole un habitou coupe une, bourse, est torturé et souvent condamné àmort; tandis que l'homme qui outrage Dieu est innocent aux yeux. de ceslégislateurs. Si un homme marié déshonore sa servante,ni lés lois profanes, ni l'opinion publique n'y attachent la moindrein portance.
Voulez-vous d'autres preuves de leur folie? Ils ne punissent point cescrimes, mais ils font des lors pour d'autres sujets. Quels sujets? Ilsétablissent des théâtres; ils y introduisent des choeursde prostituées, de jeunes débauchés, l'opprobre dela nature; ils y convoquent un peuple entier, y attirent toute une villecomme à une récréation, et y couronnent ces grandssouverains dont les trophées et les victoires sont le constant objetde leurs louanges. Quoi de plus froid que de pareils honneurs ? Quoi deplus désagréable que de tels plaisirs? Et c'est làque vous chercherez des approbateurs de votre conduite? Vous voulez, dites-moi,partager des éloges avec des danseurs, des débauchés,des mima et des femmes publiques? Et ce ne serait pas là le comblede la folie? Volontiers je demanderais à ces gens-là : N'est-cepas une indignité de renverser les lois de la nature, de se livrerades commerces monstrueux? Certainement, répondront-ils paraissantainsi condamner ce genre de crime. Pourquoi alors mettez-vous en scèneces impudents libertins ; et, ce qui est pire encore, les comblez-vousde mille précieux. présents? Ailleurs vous les puniriez commedes coupables, et ici vous les traitez comme des bienfaiteurs de la ville,et les entretenez aux dépens du trésor public. Oui, dites-vous,mais ils sont déshonorés. Pourquoi donc les formez-vous?Pourquoi les employez-vous pour honorer les rois? Pourquoi épuisez-vousles villes? Pourquoi tant dépenser pour eux? S'ils sont déshonorés, il faudrait les chasser comme tels: Pourquoi les avez-vous rendus infâmes?Est-ce pour les estimer ou pour les mépriser? Pour les mépriser, évidemment. Vous les rendez donc infâmes pour les mépriser,et vous accourez pour les voir, et vous les admirez, et vous les louez,et vous les applaudissez comme s'ils étaient honorables.
Et que dire des séductions offertes dans les hippodromes et lescombats d'animaux? On est stupéfait en songeant qu'on apprend là,au peuple, à être barbare, cruel, inhumain; qu'on l'habitueà voir des hommes mis en pièces. Je sang couler , les bêtessauvages exercer toute; leur cruauté. Et les sages législateursont introduit, dès le commencement ers épidémies,et des villes entières admirent et applaudissent. Mais laissonscela de côté, si vous le voulez, puisque l'absurditéen est évidente et avouée de tous, bien que les législateursl'aient jugé autrement, et passons à des lois honorables,où-vous verrez que l'opinion du vulgaire a encore apportéla corruption.
Le mariage, est regardé comme une chose honorable chez. nouset cirez les gentils, et il l'est en effet; mais il se passe dans sa célébrationles choses ridicules que vous allez entendre. Car la coutume a si bientrompé, égaré les esprits, que beaucoup n'en comprennentpas l'absurdité et ont besoin qu'on la leur découvre. Ona donc introduit pour cette occasion des danses, des cymbales; des flûtes,des chants obscènes, des excès de table, des débauches,tous les désordres que Satan peut inspirer. Et je sais qu'en attaquantces abus je paraîtrai ridicule; et que la foule m'accusera de stupiditépour avoir essayé de détruire les anciennes coutumes : tantest grand, comme je l'ai dit, entraînement de l'habitude; mais jene cesserai pas pour autant. Si la masse repousse ma parole, peut-être,oui, peut-être quelques-uns l'accueilleront-ils, et aimeront-ilsmieux être ridicules avec nous que de prendre part aux railleriescontre nous: railleries vraiment déplorables et dignes des plusgrands châtiments. N'est-ce pas une chose absolument condamnablequ'une jeune fille, restée vierge jusque là; élevéedès le bas âge dans le sentiment de la pudeur, soit tout àcoup forcée de le déposer, reçoive dès le momentde son mariage , des leçons d'impudicité, et soit produiteen public par des libertins, des fornicateurs et des débauchés?quels germes de vice ne seront pas, dès ce moment, déposésdans l'âme de la jeune mariée? L'impudence, l'audace, l'immodestie,l'amour de la vaine gloire; car elle (373) désirera voir tous lesjours ressembler à celui-ci. Voilà ce qui engendre chez lesfemmes le goût du luxe et de la dépense, l'indécence,et mille autres vices. Ne m'objectez pas la coutume. Si c'est un mal, ilne faut pas le faire une seule fois ; si c'est un bien, il ne faut jamaisle discontinuer. Dites-moi : la fornication est-elle un crime ? Si elleest un crime; la permettrons- nous une seule fois ? Certainement non. Quandon ne la commettrait qu'une fois, elle serait toujours un crime.. Donc,si c'est un mal de procurer à une jeune femme de tels plaisirs,on ne doit pas même le faire une fois; si ce n'est pas un mal, qu'onle fasse toujours.
6. Mais quoi ! direz-vous, blâmez-vous le mariage? A Dieu ne plaiseque je le blâme je ne suis pas assez fou pour cela. Ce que je blâme,c'est ce qui vient à sa suite, les parfums, le fard, et les autressuperfluités de ce genre. Dès ce jour, la jeune mariées'attirera de nombreux amants, avant même de cohabiter avec son époux.Mais beaucoup admireront. sa beauté. Qu'arrivera-t-il alors? Quandmême elle serait chaste, elle aura peiné à échapperaux mauvais soupçons ; si au contraire elle se néglige, elletombera vite dans le piège, initiée dès ce momentaux pensées de libertinage. Nonobstant ces suites fatales, quandle fait n'a pas lieu, des hommes qui ne sont guère au-dessus desanimaux, prennent cela pour un affront, et proclament que c'est une indignité,qu'une femme ne soit pas produite en ce jour et exposée aux regardsde nombreux spectateurs.
Et c'est ce fait lui-même qu'il fallait envisager comme injurieux;ridicule et comique. Et je sais que c'est nous que beaucoup traiterontd'insensé et de ridicule ; mais je consentirai à êtretourné en dérision, s'il en résulte quelque profit.Je serais seulement ridicule si, en vous exhortant à mépriserl'opinion populaire, j'étais moi-même atteint de cette maladie.Voyez maintenant ce qui suit : non-seulement pendant le jour, mais pendantla nuit, ce sont des hommes ivres, a moitié endormis, enflamméspar la volupté, qui se disposent à contempler la beautédu visage de la jeune femme. Et ce n'est pas à la maison, mais àtravers les rues qu'ils la présentent en spectacle, l'accompagnantjusqu'à une heure très-avancée; avec des flambeaux,afin que. chacun puisse la voir ce qui ne tend qu'à lui faire dépouillerpour l'avenir un reste de pudeur. Et on ne s'en tient pas là : onla conduit au milieu de paroles obscènes, usage qui est passéen loi dans la foule. Et des milliers d'esclaves fugitifs, de vauriens,d'hommes perdus, profèrent librement tout ce que le caprice Murinspire, et contre elle et contre l'époux qui doit habiter avecelle; en tout cela il n'y a rien d'honnête, mais tout y sent l'obscénité.La mariée qui voit et entend tout cela, ne reçoit-elle pasune belle leçon de chasteté ? Et il y a une émulationdiabolique entre les acteurs; c'est à qui l'emportera sur les autresen paroles injurieuses et impudiques, propres à faire rougir lesspectateurs; et en fin de compte, la victoire appartient à celuiqui a vomi le plus de turpitudes et d'impudicités.
Je sais que je suis ennuyeux, odieux et importun pour vouloir retrancherce plaisir de la vie. Aussi je m'attriste en voyant que des choses aussidésagréables puissent passer pour un plaisir. Comment, eneffet, ne serait-il pas désagréable d'êtres accabléd'injures et d'affronts, d'être insulté par la foule en compagnied'une jeune femme? Quoi ! si quelqu'un injurie votre épouse surla place publique, vous mettez tout en mouvement, vous croyez ne pouvoirplus jouir de la vie.; et quand vous vous conduisez honteusement avec ellesous les yeux de toute une ville, vous vous en réjouissez, ionsen êtes fier? Quelle folie ! Affaire d'habitude, direz-vous. Eh !voilà justement ce qui. doit faire verser des larmes, que le démonait fait passer cela en habitude. Comme le mariage est une chose honorable,destinée à là propagation de notre espèce,et une source de,grands biens, ce méchant esprit en ressent un vifchagrin, et sachant qu'il est un remède contre la fornication, ilprend d'autres moyens pour introduire toute espèce d'impudicités.Beaucoup de jeunes filles ont été déshonoréesdans ces assemblées. Si cela n'arrive pas toujours, le démonse contente, en attendant, que des paroles et des chants obscènesaient déshonoré l'épouse à travers les rueset les places publiques. Et comme tout se passe le soir, de peur que lanuit ne voile ces turpitudes, on allume. de nombreux flambeaux qui lesmettent, dans tout. leur jour. Car pourquoi cette foule? pourquoi l'ivresse?pourquoi des instruments de musique ? N'est-ce pas évidemment pourque ceux qui sont chez eux ensevelis dans le sommeil soient avertis, s'éveillent(374) au son des instruments, et se mettent à la fenêtre pourvoir passer la comédie ?
Et que dire des chants mêmes, qui ne respirent que la licence,ne célèbrent que des amours illicites, des unions illégitimes,des familles détruites, mille scènes tragiques, et oùl'on n'entend que les mots d'amant et d'amante, de bien-aimé etde bien-aimée? Et le pire encore, c'est qu'il y a là. desjeunes , filles qui, dépouillant toute pudeur, à l'honneur,ou plutôt à la honte de la mariée, sacrifient leursalut, se conduisent avec indécence parmi des jeunes gens, et, par,un satanique accord, prennent part aux chants impurs et aux paroles coupables.Me demanderez-vous encore d'où viennent les adultères? lesfornications ? les profanations du mariage? Mais, direz-vous, ce rie sontpas, les vierges bien nées et pudiques qui se conduisent ainsi.Eh ! puisque vous savez cela avant moi; pourquoi riez-vous de moi? Si cescoutumes sont bonnes , permettez que celles-ci les pratiquent. Quoi donc?parce que les autres sont pauvres, ne sont-elles pas aussi des vierges? ne sont-elles pas obligées d'être chastes ? Est-ce qu'unejeune fille qui danse sur le théâtre, au milieu de jeuneslibertins, il vous semble pas plus dégradée qu'une femmepublique? Si vous ajoutez qu'il n'y a que des servantes qui le fassent,je ne vous fais pas grâce peur autant : car à pelles-làencore il ne fallait pas permettre de le faire.
7. Et là est la source de tous les maux : On ne tient plus comptedes serviteurs. On a donné un assez grand signe de méprisquand on a dit : C'est un domestique, ce sont des servantes. Et pourtanton entend dire chaque jour: "Dans le Christ, il n'y a plus d'esclave, nid'homme libre". (Gal. III, 28.) Vous ne méprisez ni un cheval, niun âne, vous mettez tout én oeuvre pour qu'ils ne soient pasvicieux; et, vous dédaignez des serviteurs qui ont une âmecomme vous? Que dis-je, des serviteurs ? Vous négligez mêmevos fils et vos filles. Qu'arrive-t-il ensuite? Qu'il faut gémirquand ils sont tous perdus; et souvent, pour combe de malheur, aprèsqu'ils ont dépensé des. sommes considérables au milieude la foule et du tumulte. Ensuite si un enfant naît du mariage,nous revoyons encore la même folie, et une four d'usages ridicules.En effet, quand il faut lui donner un nom, on ne le cherche pas parmi ceuxdes saints, comme le faisaient nos ancêtres ; mais on allume deslampes auxquelles on donne des noms, et celle qui dure le plus laisse lesien au nouveau-né; c'est une probabilité qu'il vivra longtemps.Et s'il arrive (cas assez fréquent), qu'il meure de mort prématurée,le diable a une belle occasion de rire de s'être joué desparents comme d'enfants niais.
Et que dire des bandelettes et oies clochettes attachées àla main, et du cordon rouge, et de cent autres folies de ce genre, quandon devrait uniquement placer l'enfant sous la sauvegarde de la croix? Maiscette croix qui a converti le monde entier, qui a fait au démonune si cruelle blessure et a ruiné tout son pouvoir, elle est aujourd'huiun objet de mépris; c'est à une trame, à une chaîne,à des amulettes que l'on confie le salut d'un enfant. Dirai-je quelquechose de plus ridicule encore? Que personne ne m'accuse d'importunité,si je vais jusque-là. Car celui qui veut retrancher de la pourriture,ne craint pas de salir ses mains: Quelle est donc cette chose ridicule?Une chose qui n'a l'air de rien (et c'est de quoi je gémis), maisqui est le principe d'un vraie démence, d'une extrême folie.Des femmes, des nourrices, des servantes, mettent de la boue dans de l'eaude bain, y trempent le doigt et en marquent le front de l'enfant; et sivous le demandez : Pourquoi cette eau ; sale, pourquoi cette boue? On vousrépond : C'est pour détourner les mauvais regards, la jalousie,et l'envie. Vraiment ! quelle vertu a l'eau sale ! quelle puissance a laboue ! Elle renversé tout l'empire de Satan. Et vous ne rougissezpas? Vous ne devinez pas enfin les ruses du diable ? Vous ne voyez pascomment il amène peu à peu et dès le premier âge,dans ses filets? Mais si la boue a tant de vertu, pourquoi ne vous en frottez-vouspas le front, vous homme mûr, et qui avez plus d'envieux qu'un enfant?Pourquoi ne vous en frottez vous pas tout le corps? Si une simple onctionsur le front produit de si grands effets, pourquoi ne pas l'étendreau corps entier? Tout cela est une farce, une comédie satanique,qui ne prête pas seulement, à rire, mais précipiteen enfer ceux qu'elle séduit.
Rien d'étonnant que de telles choses se passent chez les gentils;mais qu'elles aient lieu chez les adorateurs de la croix, chez ceux quiparticipent aux plus hauts mystères secrets, qui possèdentune si haute philosophie : (375) voilà ce qu'on ne saurait assezdéplorer. Dieu vous a honoré de. l'huile spirituelle, etvous salissez votre fils avec de la boue ? Dieu vous a honoré, etvous vous déshonorez? C'est de la croix, cette invincible protectrice,qu'il faut se signer le front, et vous la rejetez pour tomber dans un égarementdiabolique? Et s'il en est parmi vous à qui ces choses paraissentde peu d'importance, qu'ils sachent qu'elles sont l'origine de grands maux, et que Paul na point cru devoir les négliger comme insignifiantes.Qu'y a-t-il en effet de moins important pour l'homme que de se couvrirla tête? Et voyez pourtant quel intérêt l'apôtrey attache, avec quelle énergie il le défend, lapant jusqu'àdire, entre autres choses, qu'en se couvrant l'homme déshonore satête. Mais si un homme déshonore sa tête en la couvrant,comment celui qui frotte de boue un enfant, ne le rend-il pas abominable?Comment, je vous le demande, le remettra-t-il aux mains du prêtre?Comment oserez-vous prier le prêtre de marquer du sceau, un frontque vous avez enduit de boue ? Ne faites pas cela , mes frères,ne le faites pas; mais dès le bas âge; munissez vos enfantsdes armes spirituelles; apprenez-leur à se signer le front avecla main; et avant qu'ils le puissent, imprimez-leur vous-mêmes lesigne de la croix.
Que dire des autres observances sataniques que, pour leur propre malheur,les sages-femmes emploient dans les douleurs de l'enfantement? Et de cellesqui accompagnent la mort et la sépulture : ces gémissements,ces lamentations insensées, ces extravagances sur les tombeaux,ce soin des monuments funèbres, ces troupes inutiles et ridiculesde pleureuses, ces jours de remarque, ces entrées, ces sorties?Et voilà la gloire que vous recherchez? Et comment ne serait-cepas le comble de la folie d'ambitionner les suffrages d'hommes aussi pervertis,aussi désordonnés dans leur conduite, au lieu de recourirà Celui dont l'oeil ne dort pas, et de ne s'attacher qu'àson approbation dans nos actes. et dans nos paroles? Les louanges de ceux-làne sauraient nous servir; mais Celui-ci, si nos actions lui sont agréables,nous rendra glorieux ici-bas et nous communiquera, au jour à venir,ses mystérieux trésors. Puissions-nous tous tels obtenirpar la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, lempire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIII
NOUS SOMMES, NOUS, INSENSÉS A CAUSE DU CHRIST(IL EST NÉCESSAIRE DE REPRENDRE ICI NOTRE DISCOURS), MAIS VOUS,VOUS ÊTES SAGES DANS LE CHRIST; NOUS SOMMES FAIBLES, ET VOUS ÊTESFORTS; VOUS ÉTÉS HONORÉS, MAIS NOUS SOMMES MÉPRISÉS.(CHAP. IV, 10, JUSQU'AU VERS. 16.)
1. Après avoir parlé avec la plus grande gravité(ce qui blessait plus que toutes les accusations possibles), il reprendla parole avec la dignité qui lui convient. Il a dit plus haut :(376) " Vous régnez sans nous " et : " Dieu nous a traités,nous les apôtres, comme les derniers des hommes, comme des condamnésà " mort " ; il fait voir ensuite comment ils étaient destinésà la mort, en disant : " Nous sommes insensés, faibles, méprisés;nous souffrons la faim et la soif, nous sommes nus, déchirésà coups de poing, nous n'avons pas de demeure stable, et nous nousfatiguons; travaillant de nos mains" : Autant de signes qui indiquaientdes docteurs et de véritables apôtres. Les Corinthiens aucontraire se glorifiaient de choses tout opposées de la sagesse,de la gloire, de la richesse, des honneurs. Voulant donc guéritleur enflure, et leur montrer qu'il faut s'humilier de tout cela, bienloin de s'enorgueillir, il les raille d'abord en disant: " Vous régnezsans nous ". C'est-à-dire : Moi j'affirme que ce n'est pas le momentde jouir de l'honneur et de la gloire, comme vous le faites, mais d'êtreinjuriés et persécutés: comme nous le sommes. S'iln'en est pas ainsi, et que nous soyons à l'heure des récompenses,comme je le vois (il parle ironiquement), vous, les disciples, vous régnezdéjà ; et nous les maîtres? et les apôtres quidevrions les premiers être récompensés, non-seulementnous sommes les derniers d'entre vous, mais nous sommes comme destinésà la mort, c'est-à-dire condamnés, Nous vivons continuellementdans lignominie, dans les périls, en proie à la faim, injuriéset chassés comme des fous, et souffrant des maux intolérables.Son but est de leur faire comprendre qu'ils doivent envier le sort desapôtres, c'est-à-dire, les périls et les injures, etnon les honneurs et la gloire car c'est ainsi que l'exige la prédication.Il ne dit cependant point cela directement, pour ne pas leur paraîtreimportun,; mais il exprime ce reproche d'une manière convenable.Si en effet il eût voulu aller droit au but, il aurait dit : Vousvous égarez, vous vous trompez, vous êtes à une grandedistance de l'enseignement apostolique; il faut qu'un apôtre, qu'unministre du Christ, passe pour insensé, qu'il vive comme nous dansla tribulation et le mépris; et vous faites précisémentle contraire.
Mais ce langage les eût irrités davantage, parce qu'ilsy auraient vu l'éloge des apôtres et leur audace s'en fûtaccrue, à raison des reproches de lâcheté, de vainegloire et d'amour du plaisir. Aussi n'est-ce pas là son procédé;mais celui qu'il emploie frappe davantage, en blessant moins. C'est pourcela qu'il fait usage de l'ironie, en disant : " Vous, vous êtesforts et honorés ". En parlant sans ironie, il aurait dit : Il nepeut se faire que l'un passe pour fou, l'autre pour sage; l'un pour fort,l'autre pour faible, la prédication ne comportant pas les deux.S'il en était autrement, ce que vous dites aurait quelque raison; mais à cette heure il n'est pas permis de passer pour sage, d'êtrehonoré, de vivre sans périls. Sinon, il faut que Dieu vousait préférés à nous, vous les disciples ànous les maîtres qui souffrons en mille manières. Si personnen'ose le dire, il ne vous reste qu'à marcher sur nos pas. Et n'allezpas croire, ajoute-t-il, que je ne parle ici que du passé : " Jusqu'àcette heure nous souffrons la faim et la soif, et nous sommes nus ". Voyez-vousque telle doit être la vie du chrétien, non pas un jour oudeux, mais toujours ? L'athlète qui a été couronné:dans un combat, ne l'est plus dans le second s'il vient à succomber." Et nous souffrons la faim ", en face de ceux qui vivent dans les, délices; " et nous sommes déchirés à coups de poing ", enface da ceux qui sont, bouffis d'orgueil; " nous n'avons pas de demeurestable ", en face de ceux qui tombent; " et nous sommes nus ", en facede ceux qui sont riches; " et nous nous fatiguons ", en face des faux apôtresqui ne supportent ni le travail ni le danger, et cependant recueillentle profit. Il n'en est pas ainsi de nous, dit-il; mais au milieu des dangersdu dehors nous nous livrons à un travail continuel. Et ce qui estplus encore : personne ne peut dire que nous en soyons affligésni que nous accusions ceux qui nous persécutent : nous leur rendonsau contraire le bien pour le mal. Et c'est en cela que consiste la grandeur,et non à souffrir injustement (ce qui est commun à tous leshommes), mais à supporter le mal, sans peine. et sans aigreur.
2. Et non-seulement nous ne nous affligeons pas, mais nous nous réjouissons.Et la preuve c'est que nous rendons le bien pour le mal: Pour vous convaincreque c'était là la conduite des apôtres; écoutezce qui suit : " On nous maudit, et nous bénissons; on nous, persécute,et nous le supportons; on nous blasphème, et nous prions; nous sommesdevenus jusqu'à présent comme les ordures du monde " ; c'est-à-direinsensés pour le (377) Christ. Car celui qui souffre injustement,sans se venger et sans se plaindre, passe aux yeux de ceux du dehors pourun insensé, pour un homme déshonoré et faible. Maispour ne pas être trop dur en imputant ces souffrances à laville de Corinthe, que dit-il ? " Nous sommes devenus les ordures ", nonde votre ville, mais " du monde " ; et encore : " Les balayures rejetéesde tous ", non pas seulement de vous, mais de tous. Et comme quand il parlede la bonté providentielle du Christ, il laisse de côtéla terre, le ciel, toute la création, pour ne mentionner que lacroix ; ainsi voulant attirer à lui les Corinthiens, il passe sesmiracles sous silence pour ne parler que de ce qu'il a souffert pour eux.Ainsi d'ordinaire quand nous avons éprouvé des injures oudu mépris de la part de quelqu'un, nous ne rappelons pas autre choseque ce que nous avons souffert pour lui. " Les balayures rejetéesde tous, jusqu'à cette heure ". Il frappé un coup violentà la fin. " De tous ", non-seulement de nos persécuteurs,mais encore de ceux pour qui nous souffrons persécution : ce quiveut dire : Je leur en suis très-reconnaissant. C'est un signe devive indignation ; non qu'il se plaigne, mais il veut les frapper. Caril les caresse, malgré les mille sujets de plaintes qu'il pourraitproduire. C'est pour cela que le Christ nous ordonne de supporter patiemmentles injures, afin de rester sages nous-mêmes et de mieux confondrenos ennemis : ce qu'on obtient plutôt parle silence qu'en rendantinjure pour injure.
Ensuite voyant que le coup serait insupportable, il apporte le remède,en disant: "Je n'écris point ceci pour vous donner de la confusion,mais je vous avertis comme mes fils bien-aimés ". Je ne parle pasici pour vous couvrir de honte. Il dit n'avoir pas fait ce qu'il a réellementfait en paroles; ou plutôt il dit quil l'a fait, mais sans mauvaiseintention et sans haine. Car c'est là le meilleur remède: s'excuser d'avoir prononcé une parole, par l'intention que l'ona eue en la prononçant. Il ne lui était pas permis de nepas parler, parce qu'ils ne se seraient pas corrigés ; mais laisserla plaie sans remède, c'eût été chose pénible: aussi s'excuse-t-il sérieusement. Par là non-seulementla blessure ne disparaît pas, mais elle pénètre plus.avant, quand on console de la douleur qu'elle Cause. Celui qui la reçoitest plus disposé à se corriger, quand il s'aperçoitquelle lui est infligée par charité et non par haine. Icile langage est très-grave et propre à donner de la confusion.En effet; il ne parle pas comme docteur, comme apôtre, comme un maîtreayant des disciples (ce qui eût senti l'autorité), mais ildit: " Je vous avertis comme mes fils bien-aimés " ; non-seulementcomme des fils, mais comme des fils très-chers. C'est leur dire: pardonnez-moi ; s'il y a ici quelque chose de pénible , c'estl'amour qui me l'a dicté. Il ne dit pas : Je vous blâme, mais" Je vous avertis " . Or, qui ne supporterait un père affligéet donnant de sages conseils? Aussi lie s'exprime-t-il de la sorte qu'aprèsavoir frappé le coup.
Quoi donc ! direz-vous, les autres maîtres nous ménagent-ils?Je ne dis pas cela; mais ils ne vous traitent pas de cette façon.L'apôtre ne parle pas ici obscurément; mais il désigneles fonctions, les noms : il parle de maître et de père. "Car eussiez-vous dix mille maîtres a dans le Christ, vous n'avezcependant pas plusieurs pères ". Ici ce n'est plus sa dignité,mais son immense charité qu'il fait voir; il ne les blesse plusen ajoutant: " Dans le Christ"; mais il les console , en appelant maîtres, et non flatteurs, ceux qui supportaient les soucis et les peines, etil leur témoigne sa sollicitude. Aussi ne dit-il pas : Vous n'avezpas plusieurs maîtres mais : " Plusieurs pères ". Il ne voulaitdonc pas leur rappeler sa dignité , ni les biens sans nombre qu'ilsavaient reçu de lui; mais tout en accordant que leurs maîtresavaient pris beaucoup de peine leur occasion (ce qui est le propre d'unmaître), il ne se réserve que l'excès de l'amour. Orceci est le propre d'un père. Il ne dit pas seulement: Personnene nous aime ainsi (ce qu'il avait droit de dire) ; mais il en produitla preuve ne fait. Quel fait? " C'est moi qui, par l'Evangile, vous aiengendrés dans le Christ Jésus ". Dans le Christ Jésus: ce n'est donc pas à moi que je lattribue. De nouveau il frappesur ceux qui s'attribuaient la gloire de l'enseignement. " Car ", leurdit-il, " vous êtes le sceau de mon apostolat " (I Cor. IX, 2) ;et encore : " Je vous ai plantés ", et ici : " Je vous ai engendrés" . Il ne dit pas: J'ai annoncé la parole; mais : " J'ai engendré", en employant les expressions de la nature. Il n'a qu'un soin leur montrerl'amour qu'il leur a porté. Ceux-là vous ont attirésd'après mes instructions ; mais si vous êtes fidèles,c'est à moi que vous (378) le devez. Et de peur que cette expression" Comme mes fils ", ne vous semble une flatterie, il en vient au fait même." Je vous en conjure donc: Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ". O ciel ! Quelle confiance de maître ! Quel modèle accompli,puisqu'il le propose à l'imitation des autres ! Du reste il ne parlepas ainsi par orgueil, mais pour montrer que la vertu est facile.
3. Ne me dites pas : Je ne peux pas vous imiter; vous êtes unmaître et un homme distingué. Car il y a moins de distancede vous à moi que de moi au Christ; et pourtant j'imite le Christ.Quand il écrit aux Ephésiens , il ne se propose pas lui-mêmepour modèle , mais il les mène d'abord droit ail but, endisant : " Soyez les imitateurs de Dieu " (Eph. V, 1); ici , comme il parleà des faibles, il s'interpose lui-même. D'autre part il leurfait voir qu'il. est possible d'imiter le Christ. En effet , Celui quiimite parfaitement le sceau, reproduit le modèle. Voyons donc commentil a imité le Christ. Cette imitation ne demande ni temps ni art,mais seulement de la bonne volonté. Si nous entrons dans l'atelierd'un peintre, nous ne pouvons imiter un tableau quand même nous leregarderions des milliers de fois; mais le peintre l'imitera rien qu'àen entendre parler. Voulez-vous que nous vous mettions le tableau sousles yeux et vous tracions la vie de Paul ? Qu'il paraisse donc, ce tableau,beaucoup plus éclatant que les images des rois. Car ce qui est sousmes regards n'est pas un assemblage de pièces de bois ni des toilesétalées, mais loeuvre de Dieu : une âme et un corps.L'âme est l'ouvrage de Dieu, et non des hommes, et les corps également.Vous avez applaudi? Ce n'est pas encore le moment; ce sera dans la suitequ'il faudra applaudir en imiter. Jusqu'ici , ce dont il s'agit est communà tous les hommes. Une âme, en effet, en tant qu'âme,ne diffère pas d'une autre ; "la volonté seule fait la différence.De même que le corps, en tant que corps, ne diffère pas d'unautre, en sorte que celui de Paul ressemble à celui de tout le monde, et que les épreuves seules l'ont rendu plus glorieux : ainsi enest-il de l'âme.
Mettons donc sous vos yeux un tableau , l'âme de Paul. Le tableauétait d'abord chargé de poussière et de toile d'araignées(1); car il
1. Allusion à l'état de saint Paul avant sa conversion.
n'y a rien de pire que le blasphème. Mais quand vint Celui quichange tout, il vit que ce n'était, point là l'effet de lalâcheté ni de la mollesse, mais de l'ignorance et du défautdes couleurs de la piété, qu'il y avait du zèle maispas de couleurs (car Paul n'avait pas le zèle selon la science): alors il lui donne la couleur de la vérité, c'est-à-direla grâce, et en fait immédiatement,un tableau royal. Ayanten effet reçu la couleur et appris ce qu'il ignorait, il n'a pasbesoin du temps; sur-le-champ il devient un artiste parfait. D'abord ilmontre une tête royale, en prêchant le Christ; ensuite le corpsentier, par une règle de vie sévère. Les peintress'enferment, et travaillent en repos et avec une grande assiduité,sans ouvrir à personne; ainsi Paul plaçant son tableau aumilieu du monde, ne s'inquiète pas des contradicteurs, ni du tumulte,ni du trouble qui règne autour de lui, et travaille sans obstacleau royal portrait. Aussi disait-il : Nous sommes donnés en spectacleau monde, au moment où il peignait, son tableau au milieu de laterre et de la mer, en présence du ciel et du globe entier, du mondesensible et spirituel.
Voulez-vous voir le reste, à partir de la tête? ou voulez-vousremonter de bas en haut? .Voyez cette statue d'or, bien plus précieuseque l'or, telle qu'elle existe sans doute dans le ciel, non-enchaînéepar le poids d'un plomb vil, non fixée en un seul lieu; mais courantde Jérusalem jusqu'en Illyrie , puis partant pour l'Espagne, etportée comme sur des ailes à travers le monde entier. Quoide plus beau que ces pieds qui ont parcouru toutes les contrées,éclairées par le soleil ? Le prophète avait préditcette beauté, quand il disait : " Qu'ils sont beaux les pieds deceux qui annoncent la paix ! " (Is. LII, 7.) Voyez-vous comme ces piedssont beaux? Voulez-vous aussi voir sa poitrine ? Venez, je vous la montrerai,et vous vous convaincrez qu'elle est beaucoup plus belle que ces piedsdéjà si beaux, et plus belle encore que celle de l'ancienLégislateur. Moïse, Il est vrai, porta les tables de pierre;mais celui-ci possédait le Christ en lui-même , et portaitl'image du roi et du propitiatoire; il était donc plus honorableque les chérubins. La voix qui sortait du propitiatoire n'étaitpoint comparable à celle-ci ; elle ne parlait guère que deschoses sensibles; celle de Paul exprime des chose plus élevéesque les cieux; l'une ne (379) s'adressait qu'aux Juifs, l'autre s'adresseau monde entier ; la première sortait d'objets inanimés,la seconde d'une âme douée de vertu.
4. Le propitiatoire était plus splendide que le ciel; ce n'étaientpoint des astres divers ni des rayons du soleil qui faisaient son éclat,mais il possédait le soleil lui-même qui de là envoyaitses rayons. Quelquefois des nues en passant attristent notre ciel; cettepoitrine n'a point subi de tels orages; ou plutôt elle en a souventsubi , mais son éclat n'en, a point été obscurci;.aumilieu des épreuves et des périls elle gardait sa splendeur.Aussi, chargé de fers, s'écriait-il : " La parole de Dieun'est pas enchaînée ". (II Tim. II, 9.) Ainsi, par sa langue,il envoyait toujours des rayons; jamais la crainte, jamais le danger n'ontassombri sa poitrine. Peut-être cette poitrine semble-t-elle laisserles pieds loin derrière elle; mais ces pieds sont beaux en tantque pieds, et, comme poitrine, cette poitrine est belle. Voulez-vous .voirla beauté de son estomac? Ecoutez ce qu'il dit de lui-même: " Si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai jamaisde chair ". (I .Cor. V, 13.) Il est bon de ne pas manger de chair, de nepas. boire de vin ou quoi que ce. soit qui puisse offenser scandaliserou affaiblir votre frère. " Les aliments sont pour l'estomac, etl'estomac pour les aliments ". (Id. VI, 13.) Quoi de plus beau que cetestomac ainsi exercé au calme, à toute espèce de tempérance,à souffrir l'abstinence, la faim et la soif? Comme un cheval biendressé et portant une bride d'or, ainsi cet estomac allait en mesureaprès avoir dompté les besoins de la nature : car le Christ.marchait en lui. Il est évident que par cette tempérancetous les autres vices étaient détruits. Maintenant voulez-vousvoir ses mains, tes mains d'aujourd'hui ? Ou voulez-vous d'abord voir cellesd'autrefois ? Naguères entrant dans les maisons, il traînaithommes et femmes , non avec des mains d'homme , mais avec celles de quelquebête fauve. Mais dès qu'il eut reçu les couleurs dela vérité et la science spirituelle, ses mains ne furentplus celles d'un homme, .elles furent toutes spirituelles, enchaînéestous les jours; frappées elles-mêmes mille fois, elles nefrappèrent plus personne. Une vipère les respecta un jour,car ce nétaient plus des mains d'homme , aussi, n'osa-t-elle lestoucher. Voulez-vous aussi connaître ce dos, si semblable aux autresmembres ? Ecoutez ce qu'il en dit : " Cinq fois j'ai reçu des Juifsquarante coups de fouet, moins un; j'ai été trois fois battude verges, j'ai été lapidé une fois, trois fois j'aifait naufrage ; j'ai été un jour et une nuit dans les profondeursde la mer ". (II Cor. XI, 24, 25.)
Mais pour ne pas nous jeter dans un abîme saris fond et êtreballottés en tout sens, en prenant chacun de ses membres en particulier,quittons son, corps et contemplons une autre beauté, à savoir,celle de ses vêtements que les démons mêmes respectaientau point de s'enfuir, et qui guérissaient les maladies. Partoutoù Paul apparaissait, tout cédait, tout disparaissait, commeen présence du conquérant de la terre. Et comme ceux quiont reçu beaucoup de blessures dans le combat, frémissentau seul aspect des armes de leur vainqueur; ainsi les démons prenaientla fuite, à la seule vue de sa ceinture. Et maintenant oùsent les riches, ceux qui s'enorgueillissent de leur fortune? Oùsont ceux qui étalent leurs dignités et leurs somptueux vêtements?En les comparant à ceux-là , ils verront que tout ce qu'ilspossèdent est de l'argile et de la boue. Et que parlé-jede vêtements et de richesses? On me donnerait l'empire du monde entier,que je croirais l'ongle de Paul plus fort que ma puissance; sa pauvretéau-dessus de tout plaisir, ses humiliations au-dessus de toute gloire,sa nudité au-dessus, de toute richesse, les soufflets imprimésà sa tête sacrée au-dessus de toute licence, les pierresqu'il a reçues au-dessus de tout diadème. Ambitionnons cettecouronne, ô mes bien-aimés, et bien qu'il n'y ait pas de persécution, cependant préparons-nous. Car ce ne sont pas seulement les persécutionsqui ont rendu cet homme glorieux ; il disait lui-même : " Je châtiemon corps " ( I Cor. IX, 27) ; ce qui peut se faire sans persécution.Et il nous exhortait à n'avoir .aucun souci de la chair, quant àses convoitises; il disait encore :. " Ayant la nourriture et le vêtement,contentons-nous-en ". ( I Tim. VI, 8)
Or, pour cela, il n'y a pas besoin de persécutions. Il engageaitaussi les riches à la modération, en disant : " Ceux quiveulent devenir riches tombent dans la tentation ". (Ib. 9.) Si nous voulonsainsi nous exercer et entrer en lutte , nous serons couronnés, etbien qu'il n'y ait pas de persécutions, nous (380) recevrons uneriche récompense; mais si nous engraissons notre corps et menonsune vie de pourceau, même au sein de la paix nous commettrons biendes fautes, et nous nous attirerons du déshonneur. Ne voyez-vouspas contre qui nous avons à combattre? Contre des puissances incorporelles.Comment donc, nous qui sommes. chair, en triompherons-nous ? S'il fautmanger sobrement quand on combat contre des hommes, à plus forteraison pour lutter contre les démons. Mais si nous sommes enchaînéspar l'embonpoint et la richesse, comment vaincrons-nous nos ennemis? Carc'est un lien que la richesse: un lien bien lourd pour ceux qui ne saventpas en user; un tyran cruel et inhumain qui n'a d'autre but que de perdreses esclaves. Mais , si nous le voulons, nous détrôneronsce barbare tyran; nous en ferons notre serviteur; au lieu de notre maître.Et comment cela? En distribuant nos richesses à tout le monde. Tantque l'opulence nous trouve seuls à seuls, comme un brigand dansun lieu isolé, elle nous fait tous tes maux possibles; mais quandnous l'aurons produite en public, elle ne nous dominera plus, parce qu'ellesera enchaînée de tous côtés.
5. Je ne prétends point dire par là que la richesse soitun péché; mais le péché est de ne la pas distribueraux pauvres et d'en faire mauvais usage. Dieu n'a rien crééde mauvais; tout ce qu'il a fait est bon ; les richesses. sont donc aussiun bien, à condition qu'elles ne domineront point ceux qui les possèdent,et qu'elles feront disparaître la pauvreté du prochain. Lalumière qui ne dissipe pas les ténèbres , mais lesaugmente , n'est pas bonne ; je n'appellerai pas non plus bonnes les richessesqui augmentent la pauvreté au lieu de la détruire. Le richene cherche pas- à recevoir, mais à donner ; s'il demande,il n'est plus riche, mais pauvre. Les richesses ne sont donc point un mal; mais le mal c'est cette étroitesse d'esprit qui transforme larichesse en pauvreté. Ces sortes de riches sont plus malheureuxque ceux qui mendient dans les rues, que les aveugles et les estropiés;ces hommes somptueusement vêtus de soie sont au-dessous du pauvrecouvert de mauvais baillons; ces mortels qui s'avancent fièrementsur. la plage publique sont plus à plaindre que les mendiants quihantent les carrefours, entrent dans les cours, et crient, et demandentl'aumône d'en bas. Car ceux-ci louent Dieu et profèrent desparoles propres à exciter la pitié et pleines de sagesse;aussi-en avons-nous compassion et leur tendons-nous la main sans jamaisles accuser. Mais les mauvais riches tiennent le langage de la cruauté,de l'inhumanité, de la rapine et d'une convoitise satanique ; aussisont-ils odieux et ridicules aux yeux de tout le monde. Dites-moi un peu: lequel paraît honteux chez tous les hommes de demander aux riches,ou d8 demander aux pauvres ? Aux pauvres,.évidemment. Eh bien !c'est ce que font les riches; car ils n'oseraient s'adresser à deplus riches qu'eux. Or ceux qui mendient, demandent aux riches : le mendiantdemande au riche et non au mendiant; mais le riche violente le pauvre.
Autre question : lequel est le plus honnête , de recevoir de personnesgui donnent volontiers et de bonne grâce, ou d'arracher par forceet avec importunité? Evidemment il est plus convenable de. ne pointforcer les répugnances. Et pourtant les riches les forcent. Cartandis que les pauvres reçoivent de gens qui leur donnent de boncoeur et librement, tout ce que les riches reçoivent leur est donnéà contre-coeur et par contrainte : ce qui est l'indice d'une plusgrande pauvreté. Si personne ne voulait s'asseoir à une table,où il ne serait pas vu de bon oeil par celui qui l'aurait. invité,comment serait-il convenable d'extorquer de l'argent par force? N'écartons-nouspas, ne fuyons-nous pas les chiens qui aboient, parce qu'ils nous fatiguentpar leur importunité? Ainsi font les riches. Mais, dira-t-on, ilvaut mieux que la crainte accompagne le don. Et moi je dis qu'il n'y arien dé plus honteux: c'est le comble du ridicule de tout mettreen mouvement pour obtenir quelque chose. Souvent, par peur, nous avonsjeté au chien ce que nous tenions à la main. Lequel, dites-moi,est le plus. honteux de mendier en haillons ou en habits de soie? Quelpardon mérite le riche qui flatte de vieux pauvres pour en obtenirce qu'ils possèdent, bien qu'ils aient des enfants? Si vous voulezencore; examinons les paroles que prononcent les riches et les pauvresquand ils mendient. Que dit le pauvre? Que celui qui donne l'aumônene doit pas donner avec parcimonie, parce que ce qu'il donne vient de Dieu,et que Dieu est bon et lui en rendra davantage : langage plein de sagesseet qui renferme une exhortation et un (384) conseil. Il vous prie, en effet,de lever les yeux vers le Seigneur, et il vous ôte la crainte dela pauvreté pour l'avenir: on peut voir un grand enseignement dansles paroles des mendiants.
Que disent les riches, au contraire? Ils parlent comme des pourceaux, des chiens, des loups et des autres bêtes sauvages. Les uns parlentde tables, de mets, d'assaisonnements, devins de toute espèce, deparfums, de vêtements, de tout ce qui concerne les folies du luxe;les autres parlent d'usures et de prêts ; et, fabricant des billetsoù les dettes sont portées à un chiffre monstrueux,et qui sont supposés dater des pères et des grands-pères,ils prennent à l'un sa maison , à l'autre son champ, àcet autre son esclave et tout ce qu'il possède. Et que dire de cestestaments écrits avec du sang plutôt qu'avec de l'encre?Au moyen de terreurs paniques ou de quelques légères promesses,ils déterminent de petits propriétaires à les choisirpour héritiers, au détriment de proches souvent accabléspar la pauvreté. Cette fureur, cette cruauté, ne dépassent-ellespas celles des bêtes féroces ? Je vous en prie donc, fuyonsde telles richesses, source de honte et de meurtre ; acquérons lesrichesses spirituelles, cherchons les trésors qui sont dans le ciel.Ceux qui les possèdent sont certainement riches ; ils vivent dansl'abondance, ils jouissent des biens de la terre et de ceux du ciel. Eneffet, celui qui veut être pauvre selon Dieu, voit toutes les portess'ouvrir devant lui. Chacun donne à celui qui, par amour pour Dieu,ne possède rien; mais celui qui veut acquérir mêmepeu de chose au prix de l'injustice, se ferme toutes les portes. Afin doncd'obtenir les richesses de ce monde et celles de l'autre, choisissons larichesse solide et immortelle. Puissions-nous y parvenir tous par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent,au Père en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur,maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIV
C'EST POURQUOI JE VOUS AI ENVOYÉ TIMOTHÉE,QUI EST MON FILS BIEN-AIMÉ ET FIDÈLE DANS LE SEIGNEUR; ILVOUS RAPPELLERA MES VOIES EN JÉSUS-CHRIST. (CHAP. IV, 17, JUSQU'ALA FIN DU CHAP.)
1. Considérez ici, je vous prie, une âme généreuse,plus ardente, plus vive que le feu. Il aurait voulu être, chez lesCorinthiens, si malades et Si divisés. Car. il savait combien saprésence était utile à ses disciples, combien sonabsence leur était nuisible. Il indique le premier point dans salettre aux Philippiens, quand il leur dit : "Non-seulement en ma présence,mais bien plus encore en mon absence, comme en ce moment, opérezvotre salut avec crainte et tremblement. " (Phil. II, 12); et le secondquand il dit encore dans (382) cette lettre-ci : " Quelques-uns s'enflenten eux-mêmes, comme si je ne devais plus "venir vous voir; mais jeviendrai (18, 19) ". Il avait donc hâte, il avait le désirde venir; mais comme cela n'était pas possible pour le moment, illes corrige par la promesse de son arrivée, et aussi par l'envoide son disciple. " C'est pourquoi ", leur dit-il, " je vous ai envoyéTimothée ". " C'est pourquoi " qu'est-ce à dire? Parceque j'ai soin de Mous comme de mes enfants,, parce que c'est moi qui vousai engendrés. Et la lettre est accompagnée de la recommandationde la personne : " Qui est mon fils bien-aimé et fidèle dansle Seigneur ". Il dit cela, et pour montrer l'amour qu'il lui porte etpour les préparer à le recevoir honorablement. Il ne ditpas simplement " fidèle ", mais " fidèle dans le Seigneur", c'est-à-dire, dans tout ce qui est selon Dieu. Or, si c'est unegloire d'être fidèle dans les choses temporelles, àplus forte raison de l'être dans les choses spirituelles. Et si Timothéeest le fils bien-aimé de Paul; songez à ce que doit êtrel'amour de Paul pour les Corinthiens, en faveur de qui il s'en sépare! Mais s'il est fidèle, il règlera tout d'une manièreirréprochable. " Qui vous rappellera ". Il ne dit pas : .Il vousenseignera , de peur qu'ils ne trouvassent mauvais de recevoir ses leçons.Aussi dit-il à la fin : " Car il travaille comme moi à l'oeuvrede Dieu " (XVI, 10), de peur que quelqu'un ne le méprise. Car iln'y avait pas de jalousie chez les apôtres .ils n'avaient qu'unechose en vue, l'édification de l'Eglise; et si l'ouvrier étaitde moindre valeur, ils le soutenaient et l'aidaient avec le plus granddévouement. C'est pour. cela qu'il ne se contenté pas dedire ; " Il vous rappellera "; mais voulant couper court à leurjalousie (car Timothée était jeune); il ajoute : " Mes voies"; non pas les, siennes, mais les miennes, c'est-à-dire, les. règlements,les périls, les coutumes, les lois, les prescriptions, les canonsdes apôtres et tout le reste. Comme il a dit plus haut : " Nous sommesnus, souffletés; nous n'avons pas de demeure stable ", il ajoute: " Il vous rappellera tout cela ainsi que " les lois du Christ ", afinde détruire les hérésies.
Puis reprenant son sujet, il continue : " Mes voies en Jésus-Christ"; rapportant tout au maître, suivant son usage, et voulant rendredigne de foi ce qui doit suivre, car il ajoute : " Selon ce que j'enseignepartout, dans toutes les églises.". Je ne vous ai rien dit de nouveau: toutes les autres églises m'en rendent témoignage. Il affirmeque ses voies sont en Jésus-Christ, pour montrer qu'elles n'ontrien d'humain et qu'avec le secours d'en-haut. il fait tout en règle.Après avoir dit cela et les avoir guéris, sur le point d'accuserl'incestueux, il reprend le langage de la colère, non qu'il soitréellement fâché , mais dans le but de les corriger; et laissant de côté le coupable, il s'adresse aux autres,comme s'il jugeait celui-là indigne qu'on lui parlât :procédédont nous usons nous-mêmes à l'égard de serviteursqui nous ont grandement offensés. Après avoir dit : " Jevous envoie Timothée ", pour prévenir la négligenceoù ils pourraient tomber, voyez ce qu'il ajoute : " Quelques-unss'enflent en eux-mêmes, comme si je ne devais plus venir vous voir". Par là, il les attaque, eux et quelques autres, en ébranlantleur orgueil. Car c'est le propre de ceux qui ambitionnent le pouvoir;d'être arrogants en l'absence du maître. Quand il s'adresse-à la multitude, voyez comme il cherche à inspirer la honte;mais quand il s'adresse aulx auteurs du mal, son langage est bien plusviolent. A ceux-là il dit : " La balayure rejetée de tous",puis, dans le but de les adoucir : " Ce n'est point pour vous donner dela confusion que j'écris ceci ". A ceux-ci il, dit : " Quelques-unss'enflent en eux-mêmes, comme si je ne devais plus venir vous voir", montrant que l'arrogance est le fait dune âme puérile;en effet, les enfants se relâchent en l'absence du maître.C'est ce qui est indiqué ici, et aussi, que la présence dece même maître suffit à faire tout rentrer dans l'ordre.
` 2. Car comme la présence du lion terrifie les animaux, ainsicelle de Paul épouvante les fléaux de l'Eglise. Voilàpourquoi il ajouté: " Mais je viendrai vers vous bientôt,si le Seigneur le veut ".S'en tenir à ces paroles n'eût paruqu'une menace; mais promettre lui-même et exiger d'eux la démonstrationpar les oeuvres, voilà qui est d'une grande âme. Aussi, ajoute-t-il: " Et je connaîtrai non quel est le langage de ceux qui sont pleinsd'eux-mêmes, mais quelle est leur vertu ". Car leur arrogance avaitpris sa source, non dans leurs succès propres,. mais dans l'absencedu maître : ce qui était un signe de mépris. C'estpourquoi après avoir dit : " Je vous ai envoyé, (383) Timothée", il n'ajoute pas tout d'abord : " Je viendrai "; mais il commence parles accuser de s'enfler en eux-mêmes, puis il dit : " Je viendrai". Si cette parole avait précédé l'accusation, ileût eu l'air de s'excuser comme s'il n'eût pas étéabandonné; ce n'eût pas été une menace, et onn'y aurait pas ajouté foi ; mais comme elle suit l'accusation; ellele rend digne de foi et terrible. Et voyez sa fermeté et son assurance! Il ne dit pas seulement : " Je viendrai "; mais: " Si le Seigneur leveut ", et il ne détermine pas le temps. Car comme pouvait réprouverdu retard, il veut que l'incertitude les tienne en suspens et en crainte.Mais de peur qu'ils ne tombent dans d'abattement, il ajoute : " Bientôt".
" Et je connaîtrai non quel est le langage de ceux qui sont pleinsd'eux-mêmes, mais quelle est leur vertu ". Il ne dit pas je connaîtraila sagesse ni les signes; que dit-il donc? " Non quel est le langage ",abaissant l'un, et relevant l'autre. Et en attendant, il s'adresse àceux qui prenaient le parti de l'incestueux. Si, en effet, il se fûtadressé à celui-ci, il n'aurait pas dit " vertu " , maisoeuvres lesquelles étaient perverses chez lui. Et pourquoi ne vousinquiétez-vous pas de l'éloquence? Ce nest pas que j'ensois dépourvu, mais, pour nous, tout consiste dans la vertu. Commedans les combats, le succès n'est pas pour ceux qui parlent beaucoup,mais pour ceux qui agissent; de même ici la victoire n'est pointle résultat des paroles, mais. des couvres. C'est leur dire : vousêtes fier de votre éloquence ; s'il s'agissait maintenantd'un .combat de rhéteurs; vous auriez raison d'être contentde vous; mais si c'est une lutte d'apôtres prêchant la véritéet la confirmant par des miracles , pourquoi vous enfler d'une chose superfluequi n'est rien; qui ne peut servir à rien dans l'état présent?Qu'est-ce, en effet, quune vaine parade de mots pour ressusciter un dort,chasser les démons, ou opérer fout autre prodige? Or, c'est.là ce qu'il faut maintenant, c'est par là que notre oeuvres'accomplit. Aussi ajoute-t-il : " Car. ce n'est pas dans les paroles queconsiste le royaume de Dieu, mais dans la vertu ". C'est-à-dire: Ce n'est pas par les paroles que nous avons vaincu, mais par les signes;et parce que notre enseignement est divin, parce que nous annonçonsle royaume des cieux, et que nous donnons pour preuve principale les miraclesque nous faisons par la vertu de l'Esprit. Si donc ceux qui s'enflent maintenantveulent être grands, qu'ils fassent voir cette vertu; quand je seraiarrivé, qu'ils ne m'offrent pas une vaine pompe de langage : cetart est pour nous sans valeur.
" Que voulez-vous ? que je vienne à vous avec une verge , ouavec charité et mansuétude?" Ces paroles sont tout àla fois effrayantes et pleines, de douceur. Dire : " Je connaîtrai"; c'était se contenir; mais dire : " Que voulez-vous?que je vienneà vous avec une verge ? " cest monter sur sa chaire de docteur,parler delà et prendre toute l'autorité. Qu'est-ce que celaveut dire : " Avec une verge ? " C'est-à-dire : avec la punition,avec le châtiment ; c'est-à-dire : je tuerai, je frapperaide cécité; ce que Pierre a déjà fait àSaphire , et lui-même à Elymas le magicien. Maintenant ilne parle plus comme se mettant à leur niveau , mais d'un ton d'autorité.Dans sa seconde lettre, il parle de la même manière quandil dit: " Est-ce que vous voulez éprouver celui qui parle en moi,le Christ? " (II Cor. XIII, 3.) " Que je vienne avec une verge ou aveccharité ". Quoi ! cette verge ne serait-elle pas celle de la charité?Certainement si; mais il parle de la sorte parce que la chariténe se résout qu'avec peine à punir. Quand il s'agit de châtimentil ne dit plus: En esprit de douceur, mais : " avec une verge ". Et pourtanttout se faisait dans l'Esprit, qui est tout à la fois un Espritde douceur et un Esprit de sévérité ; mais il ne l'appellepas ainsi et préfère lui donner un nom plus doux. C'est pourcela que Dieu , bien qu'il punisse , est appelé souvent miséricordieux, patient, riche en pitié et en miséricordes ; et c'est àpeine si, une fois sur deux, rarement au moins, on dit qu'il punit, etencore ne ledit-on que dans l'occasion et par nécessité.Et voyez la sagesse de Paul. Il a l'autorité, et pourtant il leurlaisse le choix, disant: " Que voulez-vous ? " La chose .est en votre pouvoir.Et en réalité il dépend de nous de tomber en enferou d'obtenir le royaume du ciel ; ainsi Dieu l'a voulu. " Voilàl'eau et le feu ; étendez à votre choix la main vers l'unou l'autre ". (Eccli. XV, 16.) Et encore : " Si vous le voulez, et si vousm'écoutez, vous mangerez les biens de la terre ". (Is. I, 19.)
3. Quelqu'un dira peut-être: Je le veux. Au fait, personne n'estassez insensé pour ne pas (384) vouloir; mais vouloir ne suffitpas. Vouloir suffit, si,vous voulez comme il faut, si vous faites cequ'il faut faire quand on veut; mais votre volonté n'est pas forte.Etudions cela dans d'autres sujets, si vous le voulez. Dites-moi: pourépouser une femme; est-ce assez de le vouloir? Non certainement:il faut chercher des entremetteuses , intéresser ses amis àl'affaire, se procurer de l'argent. Il ne suffit pas à un marchandde vouloir et de rester chez lui; mais il faut louer un navire, se fournirde pilotes et de rameurs, emprunter de l'argent , et s'informer soigneusementdes lieux et du prix des marchandises. Comment donc ne serait-il pas absurdede se donner tant de peine pour les choses de la terre et de se .contenterde la volonté pour acheter le royaume du ciel? bien plus , de nepas même montrer une véritable bonne volonté ? Carcelui qui veut comme-il faut, fait tout ce qui peul le conduire àson but. En effet, quand la faim vous force à manger, vous n'attendezpas que les aliments viennent d'eux-mêmes à vous, mais-vousfaites tout pour vous les procurer; quand vous avez soit ou froid , ouque vous éprouvez tout autre besoin, vous êtes égalementactif et empressé à soigner votre corps. Faites-en autantpour le royaume des cieux, et vous l'obtiendrez sûrement. Dieu vousa donné le libre arbitre précisément pour que vousne l'accusiez pas de vous avoir contraint. Et vous vous fâchez dece qui fait votre honneur ! J'en ai, en effet, .entendu beaucoup dire :Pourquoi m'a-t-il rendu maître de ma propre volonté ? Quoi! devait-il vous amener au ciel pendant que vous dormez ou que vous sommeillez,que vous vous adonnez à tous les vices, Une vous vivez dans la voluptéou dans les plaisirs de la table ? Mais vous ne vous seriez pas abstenudq mal. Car si vous ne vous en abstenez pas nous le coup de ses menaces;ne seriez-vous pas devenu plus liche et beaucoup plus vicieux,.s'il vousavait proposé le ciel pour récompense ? Et vous ne pouvezpas dire : Il m'a. fait voir, des biens et né m'a pas aidéà les acquérir , car il vous promet de grands secours: Mais,dites-vous, la vertu est désagréable et pénible, tandisqu'un grand plaisir se mêle au vice ; l'un est large et spacieux,et l'autre étroite et resserrée. Eh dites-moi: en fut-ilainsi dès le commencement? C'est malgré vous que vous parlezainsi de la vertu ; tant la vérité a de force !
S'il y avait deux chemins dont l'un conduisît à une fournaise,et l'autre à un jardin, et que le premier fût large et lesecond étroit, lequel choisiriez-vous? Vous aurez beau disputeret contredire , même jusqu'à l'impudence, vous ne détruirezpas des vérités acceptées de tous. Je m'efforceraide vous prouver, par des exemples sensibles, qu'il faut choisir la voiequi est rude au commencement et ne l'est plus à la fin. Si vousle voulez , commençons par les arts; ils sont très-péniblesd'abord et deviennent ensuite lucratifs. Mais , dites-vous, personne nes'y applique sans y être forcé; si le jeune homme étaitmaître de lui-même , il aimerait mieux vivre tout d'abord dansles délices, au risque de beaucoup souffrir à la fin , quede commencer par vivre misérablement pour recueillir plus tard lesfruits de ses travaux. Donc c'est là une pensée d'enfant,d'orphelin, l'inspiration d'une paresse puérile ; la conduite opposéeest celle de la prudence et du courage. Donc si nous ne sommes pas enfantspar le caractère , nous n'imiterons pis, l'enfant privé de.ses parents eu de sa raison, mais celui qui a son père. Donc ilfaut dépouiller cet esprit puéril, ne pas accuser les choses,et donner à la conscience un guide qui ne lui permette pas de selivrer à la bonne chère, mais l'oblige à courir età combattre. Comment ne serait-il pas absurde que des enfants dépensassentleurs peines et leurs sueurs à des métiers dont les débutssont laborieux et les profits ne viennent qu'à la fin , et que noustinssions une toute autre conduite dans les affaires spirituelles?
Et encore, dans lés questions matérielles, n'est-on pastoujours sûr d'arriver à un bon résultat. Car une mortprématurée, la pauvreté , la calomnie , les vicissitudesdes événements, et beaucoup d'autres causes semblables, peuventnous priver des fruits de nos longs travaux.. Et quand on atteint le but,on n'en retire pas grand avantage, puisque tout disparaît avec lavie présente. Mais ici nous ne courons pas pour des objets stérileset passagers, nous n'avons rien à craindre pour le résultat;nous espérons, après le départ de cette. vie, desbiens plus grands et plus solides. Quel pardon, quelle excuse y a-t-ildonc peur ceux qui ne, veulent pas travailler à acquérirla vertu? On demande encore : Pourquoi la voie est-elle étroite?On ne laisse pas entrer un débauché, un ivrogne, un libertindans les palais des (385) princes de la terre; et vous voudriez qu'on entrâtdans le ciel avec la licence, la volupté, 1'.ivrogrierie, l'avariceet tous les autres vices ! Cela est-il acceptable?
4. Ce n'est pas cela que je veux dire , reprend-on; mais pourquoi lechemin de la vertu n'est-il pas large? Si nous le voulons, il est très-facile.Lequel est le plus facile, dites-moi, Je percer les murailles, pour volerle bien d'autrui et être Ensuite jeté en prison ; ou de secontenter de ce que l'on a et de vivre sans crainte? Et je n'ai pas toutdit.. Lequel est le plus facile , dites-moi encore , de voler tout le monde,de jouir un moment d'une partie de ses vols, puis dêtre torturéet flagellé éternellement; ou de vivre quelque temps dansune honnête pauvreté, pour jouir ensuite d'un bonheur sansfin ? Ne parlons pas encore de profit, mais de facilité.
Lequel est le plus doux d'avoir eu un songe agréable et d'êtreréellement puni, ou d'avoir eu un songe pénible et de jouirdu bonheur? N'est-ce pas évidemment ce dernier cas? Comment doncappelez-vous la vertu âpre et difficile? Elle l'est en effet, euégard à notre indolence. Mais le Christ nous dit qu'elleest facile et douce. Ecoutez-le : " Mon joug est doux et mon fardeau léger". (Matth. XI, 30.) Et st vous ne sentez pas qu'il est léger, c'estque vous n'avez pas l'âme forte. Car comme tout ce qui est lourdlui devient léger quand elle est forte, ainsi tout ce qui est légerlui devient lourd quand elle ne l'est pas. Qu'y avait-il de plus agréableque la manne, de plus facile à. préparer? Pourtant les Juifsse dégoûtaient de cette délicieuse nourriture. Quoide plus cruel que la faim et due toutes les souffrances enduréespar Paul? Et i1 tressaillait de joie, et il se réjouissait, et ildisait "Maintenant je me réjouis dans mes souffrances ". (Col. I,24.) A quoi cela tient-il ? A la différence des âmes. Si votreâme est ce qu'elle doit être, vous verrez la facilitéde la vertu. Quoi, direz-vous, la vertu devient facile parla dispositionde l'âme ? Pas uniquement pour cela, mais aussi par sa nature. En effet, si elle était toujours difficile et le vice toujours facile,ceux qui sont tombés auraient raison de dire que le vice est. plusfacile que la vertu; mais si l'une est difficile et l'autre facile au commencement,et qu'à la fin ce soit tout le contraire, et que cette fin, heureuseou malheureuse, doive durer éternellement, lequel, dites-moi, estle plus facile à choisir? Pourquoi donc un grand nombre d'hommesne choisissent-ils pas le plus facile? Parce que les uns ne croient pas,et que tes autres, tout en croyant, ont le jugement perverti, et préfèrentune jouissance éphémère à un bonheur éternel. Donc c'est plus facile. Cela n'est pas plus facile, mais c'est l'effetde la faiblesse de l'âme. Comme les fiévreux aiment àboire de l'eau froide , non parce qu'une jouissance d'un moment est préférableà une longue souffrance, mais parce qu'ils ne peuvent contenir undésir déraisonnable; ainsi en est-il ici , tellement quesi on les conduisait au supplice au milieu du plaisir, ils n'y voudraientpoint consentir. Voyez-vous combien le vice est plus facile ? Si vous levoulez, examinons encore ici la nature des choses. Quoi de plus doux, dites-moi,quoi de plus facile? Mais ne jugeons point d'après là passionde la multitude; car ce ne sont pas les malades, mais ceux qui se portentbien qu'on doit consulter. Quand vous me montreriez des milliers de fiévreux,recherchant ce qui est contraire à leur santé, au risquede souffrir ensuite; je n'accepterais pas leur manière de voir.Lequel est le plus facile, dites-moi, d'ambitionner de grandes richesses,ou d'être au-dessus de cette ambition ? C'est ce dernier point, ceme semble; et si vous n'êtes pas de mon avis, allons . au fond deschoses. Supposons un homme qui désire beaucoup et un homme qui nedésire rien : lequel. de ces deux états vaut le mieux, lequelest le plus honorable
5. Mais laissons cela de côté : il est incontestable quele- dernier est plus honorable que l'autre; mais ce n'est point làla question; il s'agit de savoir lequel des deux vit le plus facilement,le plus agréablement. Or l'avare ne jouit pas même de ce qu'ila; il ne voudrait pas dépenser ce qu'il aime; il couperait lui-mêmesa chair et en jetterait su loin les morceaux plutôt que de jeterson or; tandis que celui qui méprise les richesses a au moins cetavantage qu'il jouit en toute liberté et sécuritéde ce qu'il possède, et s'estime plus que ses biens Maintenant,lequel est le plus agréable, de jouir tranquillement de ce qu'ona, ou d'être esclave de la richesse jusqu'à n'oser toucherà ce que l'on possède? C'est à peu près, ceme semble, comme si deux hommes avaient chacun une femme qu'ils aimassent(386) beaucoup, et que l'un eût la faculté de jouir de lasienne, tandis que ce pouvoir serait refusé à l'autre. Jedirai encore autre chose pour faire voir combien la vertu procure de joieet le vice de tristesse. Jamais l'avare ne modérera sa passion,ni par la considération qu'il ne peut pas s'emparer du bien de toutle monde , ni parce qu'il regarde comme rien tout ce qu'il possède; au contraire, celui qui méprise l'argent, regarde tout comme superflu,et n'est point tourmenté par des désirs insatiables. Caril n'est pas de supplice pareil à celui d'un désir inassouvi; ce qui est l'indice d'un sens étrangement perverti.
Voyez en effet : Celui qui désire de l'argent et en possèdedéjà beaucoup, est aussi tourmenté que s'il n'avaitrien. Or, quai de plus compliqué qu'une telle maladie? Non-seulementelle est grave par elle-même, mais encore parce que, tout en possédant,on ne semble rien posséder, et qu'on est tourmenté commesi l'on n'avait réellement rien; possédât-on les biensde tout le monde, on n'en serait que plus malheureux; si l'on a cent talents,on s'afflige de n'en pas avoir mille ; si on en a mille, on souffre den'en avoir pas dix mille; si on en a dix mille, on est tourmentéde n'en avoir pas dix fois plus ; en sorte qu'un surcroît de fortunedevient un surcroît de pauvreté, et que plus on a, plus ondésire avoir. Donc, plus. on possède, plus on est pauvre: car celui qui désire le plus, est celui à qui il manquedavantage. Avec cent talents, il n'est pas très-pauvre, car il n'endésire que mille; quand il en a mille, il devient plus pauvre; caril ne, se contente pas de mille, comme auparavant, mais il prétendqu'il lui en faut dix mille. Que si vous prétendez que ce soit unplaisir de désirer sans obtenir, il me semble que vous ignorez absolumentla nature du plaisir. Prouvons, dans un autre ordre de choses, que c'estlà, non une jouissance, mais un supplice.
Pourquoi, quand nous avons soif, goûtons-nous du plaisir àboire ? N'est-ce pas parce qu'en buvant, nous nous délivrons d'ungrand tourment, qui est le désir de boire? Evidemment. Or, si cedésir devait toujours durer, notre sort ne serait pas meilleur quecelui du riche qui n'eut pas pitié de Lazare, notre tourment neserait pas moindre : car sa punition était de désirer ardemmentune goutte d'eau sang pouvoir l'obtenir. C'est là, ce me semble,le perpétuel supplice des avares : ils ressemblent à ce richequi demandait une goutte d'eau et ne l'obtenait pas; leur âme estmême encore plus tourmentée que la sienne. Aussi a-t-on euraison de les comparer aux hydropiques. Car comme ceux-ci, en portant beaucoupd'eau dans leur corps, n'en sont que plus brûlés parla soif;ainsi ceux-là, quoique chargés d'une grande quantitéd'argent, tan désirent encore davantage. Et la raison en est queles uns ne portent pas leur eau dans les endroits convenables , ni lesautres leur désir d'une manière raisonnable. Fuyons donccette étrange; cette stérile maladie; fuyons la racine desmaux; fuyons l'enfer de ce monde : car la passion de l'avare est un enfer.Pénétrez dans l'âme de celui qui méprise l'argent,et dans celle de celui qui ne le méprise pas ; et vous verrez quele premier, semblable aux fous furieux, ne veut rien voir, rien entendre;et que le second ressemble à un port à l'abri des flots,et qu'il est aimé de tout le monde matant que l'autre en est haï,En effet , si on lui prend, il ne s'attriste. pas; si on lui. donne, ilne s'enfle pas; il règne en lui une certaine indépendancepleine de sécurité ; il n'est pas obligé , comme l'avare,de flatter tout le monde et de faire l'hypocrite. Si donc l'avare est pauvre,lâche; dissimulé, rempli de terreur, livré aux châtimentset aux tortures, tandis que celui qui méprise l'argent jouit detous les biens opposés ; n'est-il pas évident que la vertuest:plus douce que le vice ? Nous pourrions prouver encore par les autresdéfauts que le mal ne procure jamais la joie, si déjànous n'avions longtemps parlé. Eclaircis sur ce point, choisissonsdonc la vertu, afin dêtre heureux ici-bas et d'obtenir les biensfuturs, par la grâce. et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il:
HOMÉLIE XV
IL N'EST BRUIT QUE D'UNE FORNICATION COMMISE PARMIVOUS, D'UNE FORNICATION TELLE QU'IL N'EN EXISTE PAS CHEZ LES GENTILS MÊMES;JUSQUE-LA QUE QUELQU'UN A LA FEMME DE SON PÈRE. ET VOUS ÊTESGONFLÉS D'ORGUEIL ! ET VOUS N'ÊTES PAS PLUTÔT DANS LESPLEURS, POUR FAIRE DISPARAÎTRE DU MILIEU DE. VOUS CELUI QUI A COMMISCETTE ACTION ! (CHAP. V, 1, 2, JUSQU'AU VERS. 8.)
1. Quand il s'agissait de leurs divisions, il n'employait pas dèsle début des termes aussi violents; trais il leur parlait d'aborddoucement, et finissait par les accuser en disant : " Car j'ai étéaverti, mes frères, par ceux de la maison de Chloé, qu'ily a des contestations parmi vous ". (I Cor. I, 11.) Ici, il ne procèdepas de la, même manière; mais il frappe tout d'abord; et fuit,autant que possible, peser sur tous l'accusation.. En effet, il ne dit. pas Pourquoi un tel a-t-il commis une fornication? Mais : " Il n'estbruit que d'une fornication commise parmi vous " ; il ne veut pas que,se croyant à l'abri du reproche, ils agissent avec négligence;mais que, le coup tombant sur la communauté et l'accusation surl'Eglise, leur sollicitude s'éveille. Il veut leur dire: On ne dirapas, un tel a commis une fornication, mais tel péché s'estcommis dans l'Eglise rie Corinthe. Il ne dit pas : On commet la fornication,mais : " Il n'est bruit... telle qu'il n'en existe pas chez les gentilsmêmes. C'est toujours par comparaison aux gentils qu'il fait rougirles fidèles. Ainsi il écrivait aux Thessaloniciens : "Quechacun de vous sache posséder son corps saintement, et non dansla passion de la convoitises comme les autres nations " {I Thess. IV, 4,5); et aux Colossiens et aux Ephésiens : " Ne marchez plus commeles autres nations ". (Eph. IV, 17.) Mais si ces fautes sont. impardonnableschez les gentils, à quel rang, dites-moi, placerons-nous les fidèlesqui les dépassent ? Citez les gentils, non-seulement on ne commet;pas ce crime, mais il n'a même pas de nom. Voyez-vous jusqu'oùil porte l'accusation? Car inventer un genre de luxure que les infidèles,non-seulement ne commettent pas, mais ne connaissent même pas, c'estporter le péché à son comble.
" Parmi vous ", ces mots sont emphatiques; c'est-à-dire, parmivous, les fidèles, qui participez à de si grands mystères,à qui on a communiqué les secrets divins, qui êtesappelés au ciel. Voyez-vous quelle indignation ce langage respire?Comme il est irrité contre eux tous? S'il n'eût pas étéenflammé de courroux, il ne se serait pas ainsi adressé àtous; il eût dit : J'ai appris qu'un tel a commis le péchéde fornication, punissez-le. Mais ce n'est pas ainsi qu'il parte: il s'adresseà tout le monde. Si on lui eût écrit pour le prévenir,il aurait pu employer ce langage. Or, non-seulement on ne lui a pas écrit,mais on cherche à tenir la faute dans l'ombre, voilà pourquoiil emploie des tertres plus violents. " Jusque-là que quelqu'una la femme de son père ". Pourquoi ne dit-il pas . A commis la (388)fornication avec une femme? Il repousse ce terme trop honteux ; par pudeuril le passe sous silence, comme déjà contenu dans ce qu'ilvient de dire. Et par là même il fortifie l'accusation enmontrant qu'on commet chez eux un crime que Paul ne peut prendre sur luide nommer ouvertement. C'est pourquoi il adopte encore plus bas la mêmeformule : "Celui qui a commis cette action " ; puis il rougit de nouveauet se refuse encore à employer le terme propre : ce que nous avonscoutume de faire dans les matières par trop honteuses. Il ne ditpoint non plus : Sa belle-mère, mais " la femme de son père", afin de frapper plus fort. En effet, quand les mots suffisent pour l'accusation,il les emploie et n'y ajoute rien. Ne m'objectez pas, leur dit-il, qu'iln'y a qu'un. fornicateur ; car le crime est commun à tous. Aussiajoute-t-il : " Et vous êtes gonflés d'orgueil ". Il ne ditpas : A cause de ce péché (ce qui eût étéabsurde), mais à cause de l'enseignement de cet homme. Il ne s'exprimepas ainsi, il laisse de côté ce moyen, pour frapper plus fort.
Et voyez la prudence de Paul.. Après avoir d'abord détruitla sagesse du dehors et fait voir qu'elle n'est rien, même quandle péché- ne s'y ajoute pas, il parle enfin du péché.Si, à propos du fornicateur, qui était peut-être unsage, il eût dit que le don spirituel avait beaucoup de valeur ,il n'eût pas fait grand'chose ; mais abattre la sagesse humaine,abstraction faite du péché, et démontrer qu'elle n'estrien, c'est la réduire au moindre prix possible. C'est donc aprèsavilir d'abord établi la comparaison, qu'il mentionne le péché.Et, il ne daigne pas même parler au coupable, (en quoi il fait ressortirson extrême infamie) ; mais il dit à tous z Vous devriez pleurer,gémir, vous couvrir la face de honte, et vous faites tout le contraire.Aussi ajoute-t-il : " Et vous êtes gonflés d'orgueil ! Etvous n'êtes pas plutôt dans les pleurs ! " Qu'est-il donc arrivé,objecte-t-on, pour que nous soyons dans les pleurs ? Parce que l'accusationretombe sur toute lEglise. Et que gagnerons-nous à pleurer? " Defaire disparaître un tel coupable du milieu de vous ". Il ne prononcepas son nom, ni ici, ni ailleurs ; comme nous avons coutume de faire quandil s'agit de choses monstrueuses. Il ne dit pas ; Et vous ne l'avez ,vasplutôt chassé; mais; comme c'est de deuil et d'instantes prièresqu'il est besoin, ainsi que dans les cas de maladie et de peste, il dit:"Pour le faire disparaître " ; et dans ce but il faut employer laprière et tout mettre en oeuvre pour le retrancher. Il ne leur reprochepas de ne pas l'avoir prévenu, lui, niais de n'avoir pas pleurépour faire disparaître le coupable; indiquant par là qu'ilsauraient dû le faire même en l'absence de leur maître,à cause de l'évidence du crime. " Pour moi, absent de corps,il est vrai, mais présent d'esprit ".
2. Voyez soir indignation : il ne veut pas même qu'on attendeson arrivée pour lier le coupable ; mais voulant expulser le veninavant qu'il ait envahi. tout le corps, il se hâte de le contenir,en disant . "J'ai déjà jugé comme si j'étaisprésent ". Or, il disait cela, non-seulement pour les presser derendre l'arrêt et les détourner de toute autre résolution, mais encore pour les effrayer en leur montrant qu'il savait ce qui devaitse passer, et le jugement qui devait se rendre. C'est ce qui s'appelleêtre présent d'esprit ; comme Elysée l'étaità Giézi, à qui il disait : " Est-ce que mon espritn'était pas avec toi ? " (IV Rois, V, 26.) Oh ! qu'elle est grande,la vertu de la grâce, puisqu'elle fait de tous les membres un seulcorps, et révèle ce qui se passe au loin ! " J'ai déjàjugé comme si j'étais présent ". Il ne leur permetpas de penser autrement : J'ai porté la sentence comme si j'étaislà ;pas de retards, point de délais: tout autre parti estimpossible. Ensuite, pour ne pas trop paraître agir d'autorité,et pouf que son langage ne respire pas l'arrogance, voyez comme il lesassocie eux-mêmes au jugement qu'il porte ! Après avoir dit: " J'ai jugé ", il continue : " Que celui qui a commis un tel attentat,vous et mon esprit étant réunis au nom " de Notre-SeigneurJésus-Christ, soit, par la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ,livré à Satan ". Et pourquoi : " Au nom de Notre-SeigneurJésus-Christ? " C'est-à-dire, selon Dieu; sans êtreretenu par aucune considération humaine. Quelques-uns lisent: "Celui qui a ainsi agi au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ", etplaçant là un point ou une virgule, ils continuent ainsite texte " Vous et mon esprit étant réunis, de livrer cethomme à Satan". Et voici, selon eux, le sens de ce passage : " Livrezà Satan l'homme qui a fait cela au nom de Jésus-Christ; c'est-à-dire,livrez à Satan. celui qui a outragé le nom (389) du Christ,celui qui, devenu fidèle, et empruntant son surnom au Christ, aosé commettre un tel crime. Mais la première leçonme paraît plus vraie.
Et quelle est-elle? " Vous étant réunis au nom du Christ", c'est-à-dire : le nom de celui qui est votre point de ralliement,vous réunissant. " Et mon esprit ". De nouveau. il se place au milieud'eux, afin que, jugeant comme s'il était présent, ils retranchentle coupable, et que personne n'ose le croire digue de pardon, dans la conviction,que Paul saura ce qui s'est passé. Ensuite; pour augmenter la terreur,il dit : " Par la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ". Cequi signifie : ou que le Christ vous donnera la grâce, afin que vouspuissiez livrer le coupable au démon, ou que le Christ portera lasentence avec vous contre lui. Il ne dit pas : Le donner, mais n le livrer" à Satan, pour lui ouvrir la porte du repentir et le livrer au.démon comme à soir maître. " Un tel ", encore une fois,il ne veut absolument pas prononcer son nom. " Pour la mort de sa chair". Comme il arriva au bienheureux Job, mais non pour la même raison.Là ç'était pour mériter de plus glorieusescouronnes ; ici, c'est en expiation des péchés, pour frapperle coupable de quelque ulcère pernicieux ou dune autre maladie.Ailleurs il dit : Dans ces souffrances " nous sommes jugés par leSeigneur " ; mais ici, pour blesser plus vivement, il le livre àSatan. Et c'était certainement l'avis de Dieu que le coupable fûtchâtié dans ça chair; et la chair est châtiéeparce que ses convoitises sont les fruits de la débauche et desvoluptés sensuelles.
" Afin que son esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus".C'est-à-dire, son âme : non que l'âme soit seule sauvée,mais parce qu'il est reconnu que quand elle l'est, le corps l'est certainementaussi avec elle. Il est devenu mortel à cause d'elle ; si donc elleagit conformément à la justice; il jouira, lui aussi, d'unegrande gloire. Quelques-uns prétendent que par esprit on entendici une grâce, qui s'éteint en nous quand nous péchons..Et pour que cela n'arrive pas, qu'il soit puni, dit l'apôtre, afinque, devenu meilleur, il s'attire la grâce et puisse là montrersaine et entière au dernier jour. Ainsi Paul ne tranche pas au hasard,ne punit pas inconsidérément, mais fait plutôt l'officede tuteur et de médecin. Car le profit de la peine est plus grandque la peine; celle-ci est passagère, celui-là dure toujours.Et il ne dit pas simplement : " Afin que son esprit soit sauvé ",mais " en ce jour-là". Et c'est justement et à propos qu'illeur rappelle ce jour, afin qu'ils appliquent plus promptement le remède,et que le coupable laccepte mieux, convaincu que ce n'est point làle langage de la colère, mais celui d'un père indulgent etprévoyant. Aussi dit-il : " Pour la mort de sa chair" ; faisantici une loi au démon et circonscrivant son pouvoir; comme Dieu avaitdit autrefois à l'occasion de Job : " Du reste ne touche point àson âme ".
3. Après avoir ainsi réglé la sentence, brièvementet sans retard, il reprend ses reproches, et s'adresse aux Corinthiens: " C'est bien à tort que vous vous glorifiez ". Il leur fait entendreque jusqu'à ce moment ce sont eux qui ont empêché lecoupable de se repentir, en se glorifiant de lui. Ensuite il fait voirqu'il p'agit pas seulement par ménagement pour ce pécheur,mais aussi pour eux, et il ajoute : " Ne savez-vous pas qu'un peu de levaincorrompt toute la pâte? " C'est-à-dire : bien que la fautelui soit propre, cependant, si vous la négligez, elle peut gâtertoute l'Eglise. Car quand le premier coupable n'est pas puni, d'autressuivent bientôt son exemple. Il parle ainsi pour leur faire vairqu'ils ont à lutter et à courir des dangers, non pas seulementpour un seul homme, mais pour l'Eglise entière; c'est pourquoi ilse sert de la comparaison du levain. De même, leur dit-il, que lelevain, hie n que d'un mince volume, s'assimile toute la pâte ; ainsice pécheur perdra tout-le reste, si son péché restesimpuni. " Purifiez-vous du vieux levain ", c'est-à-dire de ce criminel.Du reste il ne parle pas seulement de celui-là, mais il fait allusionà d'autres. En effet, ce n'est pas la seule fornication, mais toutvice qui est du vieux levain. Il ne dit pas : Purifiez-vous, mais : " Purifiez-.vouscomplétement ", purifiez-vous. avec soin, en sorte qu'il néreste rien,-pas même l'ombre d'un tel mal. En disant donc : " Purifiez-vous", il indique que le mal subsiste encore chez eux; mais quand il. ajoute: " Afin que vous soyez dune pâte nouvelle, comme vous êtesdes azymes", il donne à entendre que le vice ne domine pas chezbeaucoup d'entre eux. Et
1. Il ne dit pas seulement: katharate, mais ekkatharate.
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s'il dit : " Comme vous êtes des azymes ", ce n'est pas qu'ilssoient tous purs, mais il veut dire : Comme il convient que vous soyez." Car notre agneau pascal, le Christ, a été immolé.C'est pourquoi mangeons la pâque, non avec un vieux levain, ni avecun levain de malice et de méchanceté, mais avec des azymesde sincérité et de vérité ". C'est ainsi quele Christ a appelé la doctrine, levain. Et Paul continue la métaphore;en leur rappelant l'histoire ancienne, la pâque, tes azymes, lesbienfaits anciens et nouveaux, les punitions et les châtiments.
C'est donc un temps de fête que le temps de cette vie. Quand ildit : " Faisons festin "; ce n'est pas parce que c'était alors lapâque ou la Pentecôte; mais il veut faire entendre que la vieest pour les chrétiens une fête continuelle, à causede l'abondance des biens qu'ils reçoivent. Et quel bien en effetvous fait défaut? Le Fils de Dieu s'est fait homme pour vous; ilvous a délivrés de la mort et appelés au royaume duciel. Vous donc qui avez reçu et recevez de tels bienfaits, commentne seriez-vous pas toujours en fête ? Que personne donc ne s'attristeparce qu'il est pauvre ou malade, ou qu'on lui tend des embûches: car notre vie est une fête perpétuelle. " Réjouissez-vousdans le Seigneur, réjouissez-vous, je vous le dis encore une fois,réjouissez-vous ". (Phil. IV, 4.) Or, dais les jours de fête,personne ne met de sales habits; n'en mettons donc point : car ce sontdes noces, des noces spirituelles. Il est écrit : " Le royaume descieux est semblable à un roi qui voulut faire les noces de son fils". (Matth. XXII, 2.) Or, quand un roi fait des noces et les noces de sonfils, peut-il y avoir une plus grande fête? Que personne donc n'yparaisse en haillons. Nous ne parlons pas ici de vêtements, maisd'actions impures. Si en effet un des convives de la noce, trouvésalement vêtu quand les autres l'étaient magnifiquement, futexpulsé avec ignominie; songez quelle sévérité,quellepureté il faut pour prendre part à cet autre festin nuptial.Et ce n'est pas seulement pour cela que l'apôtre leur parle des azymes;mais, indiquant le rapport de l'Ancien Testament avec le Nouveau, il faitvoir qu'après les azymes, il n'est plus permis de retourner en Egypte, sous peine de sabir le même châtiment que ceux qui voulurenty retourner; vu que ce n'étaient là que des figures, quoiqu'en dise le Juif impudent. E'ri effet, interrogez-le là-dessus,il ne vous dira rien qui vaille; ou s'il répond quelque chose, cene sera pas dans le même sens que nous, puisqu'il ne connaîtpas la vérité. Il vous dira, par exemple, que Dieu a changéles dispositions des Egyptiens au point qu'ils ont .chassé eux-mêmesceux qu'ils retenaient naguère, de force et à qui ils n'avaientpas même permis de faire fermenter là pâte. Mais siquelqu'un m'interroge, je ne lui parlerai pas de l'Egypte, ni de Pharaon,mais de l'affranchissement de l'esclavage des démons et des ténèbresdu diable; je ne parlerai pas de Moïse, mais du Fils de Dieu; ni dela mer Rouge, mais du baptême si fécond en bons résultats, et qui est la mort du vieil homme. De plus, si vous demandez au Juifpourquoi il fait absolument disparaître le levain, il gardera lesilence, il ne vous en dira pas la raison. C'est que, parmi ces prescriptions,les unes étaient des figures de l'avenir et contenaient la raisonde ce qui se fait aujourd'hui; les autres avaient pour but d'éloignerles Juifs du mal et de les empêcher de; rester dans les ombres. Quesignifient, de grâce, ces mots " Mâle, sans tache et âged'un an ? " Et ceux-ci : " On ne lui brisera pas les os? " Pourquoi appelerles voisins? Pourquoi manger " debout ", et le soir? Pourquoi le bang surles maisons, comme sauvegarde? A ces questions le Juif ne répondraqu'en parlant de l'Egypte, toujours de l'Egypte; et moi j'expliquerai ceque signifie ce sang, pourquoi la circonstance du soir, pourquoi tous devaientmanger ensemble et debout.
4. En premier lieu, disons pourquoi le levain devait entièrement.disparaître. Quel est le sens de l'énigme? Le fidèledoit être exempt de tout vice. Comme celui chez qui en avait trouvédu vieux levain était condamné à mort, ainsi en est-ilde nous, si nous sommes trouvés entachés de mal. Il ne peutse faire qu'une punition si grande dans le temps des figures, ne le soitencore beaucoup plus dans le nôtre.
En effet, si les Juifs sont si soigneux à faire disparaîtrele levain, jusqu'à faire des recherches dans les trous de souris; combien ne devons-nous pas l'être davantage pour sonder notre âmeet la purifier de toute pensée impure. Mais cet usage, pratiquéhier par les Juifs, n'existe plus: car partout où il y a un Juif, on trouve du levain. Au milieu des (391) villes, il est vrai, on fabriquedes azymes; mais c'est un jeta d'enfant plutôt qu'une loi. Partoutoù la vérité pénètre, les figures disparaissent.Aussi c'est au moyen de cette comparaison que Paul repousse surtout lefornicateur. Non-seulement, dit-il, sa présence ne sert plus àrien, mais elle devient nuisible, en gâtant le corps entier. On nesait en effet d'où émane la mauvaise odeur quand le nombrepourri est invisible, et on l'attribue au corps entier. Aussi les presse-t-ilvivement de faire disparaître te levain : " Afin " , dit-il; " quevous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes des azymes :Car notre agneau pascal, le Christ, a été immolé pournous ". Il ne dit pas : Est mort; mais : " A été immolé", pour mieux rendre sa pensée. Ne cherchez clone plus des azymesde ce genre, car vous n'avez plus le même agneau ; ne cherchez plusde ce levain, car vos azymes ne sont pas les mêmes. Il est vrai qu'avecle levain matériel, l'azyme peut fermenter; et que ce qui .est fermenténe peut plus devenir azyme mais ici c'est le contraire. Cependant il n'exprimepas cette pensée.
Et voyez sa prudence : dans sa première épître,il ne donne point art fornicateur espérance de retour; il veut quesa vie entière soit consacrée à la pénitence;il aurait craint de le rendre plus lâche en lui faisant cette promesse.En effet, il ne dit pas : Livrez-le à Satan, afin qu'aprèsavoir fait pénitence, il rentre dans l'Eglise; mais : " Afin qu'ilsoit sauvé au dernier jour ". Il le renvoie à ce temps, pourexciter sa sollicitude ; et, à limitation de son maître,il ne lui révèle pas ce qu'il lui accordera aprèssa pénitence. De même que Dieu avait dit: " Encore trois jourset Ninive sera détruite ".(Jon. III, 4), sans ajouter : Et ellesera sauvée, si elle fait pénitence; ainsi Paul ne dit pas: S'il fait une digne pénitence, nous lui donnerons des preuvesd'amour ; mais il attend qu'il ait accompli son. oeuvre pour le faire rentreren grâce. En s'expliquant ainsi dès le commencement, il leûtaffranchi de la crainte ; non-seulement donc il ne le fait pas, mais parla comparaison du levain, il lui ôte jusqu'à l'espoir de retour,et le réserve pour le dernier jour, en disant : " Purifiez-vousdu vieux levain " ; et encore : " Ne célébrons point la pâqueavec du vieux levain ". Quand après la pénitence, il mitle plus grand empressement à lè faire rentrer dans l'Eglise.Pourquoi dit-il le " vieux " levain? Ou pour désigner notre vieancienne; ou parce que la vétusté est voisine de la mort,et fétide et honteuse, comme l'est le péché ; carce n'est pas sans raison, mais en vue de son sujet, qu'il rejette la vétustéet loue la nouveauté. Car il est dit ailleurs : " Un ami nouveauest du vin nouveau ;il vieillira et vous le boirez avec plaisir " (Eccli.IX, 15) ; l'écrivain approuvant ainsi l'ancienneté plutôtque la nouveauté dans l'amitié. Et ailleurs : " L'anciendes jours était assis ", ce qui présente l'anciennetécomme le titre le plus glorieux. En d'autres endroits l'Ecriture en faitun titre de blâme. Comme en effet les diverses choses sont composéesde nombreux éléments, les mêmes termes sont employésdans le bon ou le mauvais sens, et non avec la même signification.Voici encore un texte où l'ancienneté est blâmée: " Ils ont vieilli et ont trébuché dans leurs voies " (Ps.XVII) ; et cet autre : " J'ai vieilli au milieu de tous mes ennemis " (Ps.VI); ou encore : " Homme vieilli dans le mal ". (Dan. XIII, 52.) Le levainlui-même, quoique pris ici dans une mauvaise acception, est souventemployé pour désigner le royaume des cieux; mais dans cesdeux cas, le mot se rapporte à des objets différents.
5. Ce qu'on dit ici du levain, me paraît surtout un reproche àl'adresse des prêtres, qui tolèrent beaucoup de vieux levainà l'intérieur, n'ayant pas soin de rejeter au dehors, c'est-à-dire,hors de l'Eglise, les avares, les voleurs, tout ce qui exclut du royaumedes cieux. En effet, l'avarice est un vieux levain; partout où elletombe, en quelque. maison qu'elle entre, elle la rend impure. Si faibleque soit le profit injuste, il fait fermenter toute votre fortune. Aussi,souvent un peu de bien mal acquis suffit à renverser une grandefortune honorablement amassée. Car rien de putride comme l'avarice;vous aurez beau fermer votre coffre-fort de clé, de porte et deverrou, si vous y avez renfermé l'avarice, le plus redoutable desvoleurs, qui peut tout vous enlever. Pourtant, dira-t-on, il y a bien desavares qui n'éprouvent pas cela. Ils l'éprouveront, bienque ce ne soit pas sur l'heure ; s'ils y échappent même maintenant,ce n'est qu'une raison de, plus pour vous de craindre; car ils sont réservéspour un plus grand châtiment. Ou encore, leurs héritiers lesubiront peut-être à leur (392) place. Est-ce juste, direz-vous?Très juste, certainement. Celui qui hérite d'un bien injustementacquis, s'il n'est pas voleur, retient au moins le bien d'autrui; il enest parfaitement convaincu, et par conséquent il est juste qu'ilen porte la peine. .
Si, en effet, vous aviez accepté le fruit d'un vol et que lepropriétaire vînt le réclamer, seriez-vous justifiéen disant que ce n'est pas vous qui avez volé? Nullement. Car enfinque répondriez-vous à l'accusation? Qu'un autre a commisle vol? Mais c'est vous qui détenez l'objet volé. Un tela pris? mais c'est vous qui jouissez. Les lois des infidèles lesavent bien elles qui ordonnent de. réclamer, les objets volés,non à ceux qui les ont arrachés de force ou soustraits furtivement,mais à ceux en possession de qui on les trouve tous. Si donc vousconnaissez les victimes de l'injustice, restituez-leur et imitez Zachéequi rendit avec usure ; si vous ne les connaissez pas, je vous ouvre uneautre voie, pour ne pas vous laisser sans remède : distribuez letout aux pauvres et vous écarterez. le péril. S'il en estqui aient transmis de tels héritages à leurs enfants et àleurs petits-enfants, ils ont subi d'autres châtiments. Mais àquoi bon parler de ce qui se passe ici-bas? Il n'en sera plus questionau jour où les uns et les autres apparaîtront dépouillés,et les volés et les voleurs; dépouillés de leur argent,mais non pourtant de la même manière : car ceux-ci serontremplis des vices nés de la richesse.
Que ferons-nous donc en ce jour quand paraîtra devant ce terribletribunal celui qui, victime de linjustice, a perdu tous ses biens, etque vous serez là, sans avocat pour vous défendre? Que répondrez-vousau juge? Ici vous pouvez corrompre le jugement des hommes; là, la.corruption est impossible; et, encore l'est-elle même ici, puisquece juge est déjà présent. Car Dieu voit ce qui sepasse, il est près de ceux qui 'souffrent l'injustice, mêmequand ils ne l'invoquent pas. Oui, quand même celui dont les droitssont violés ne mériterait pas d'être vengé,il a pourtant un vengeur. dans Dieu à qui l'injustice déplaît.Mais, dira-t-on, pourquoi ce méchant prospère-t-il? Celane durera pas toujours. Ecoutez ce que dit le prophète : " Que ceuxqui font le mal n'excitent point votre envie, car bientôt ils sedessécheront comme l'herbe ". (Ps. XXXVI.) Où va, dites-moi,le voleur après cette vie? Où sont ses brillantes espérances?Qu'est devenue sa réputation honorable? Tout ne s'est-il pas évanoui?Tout ce qui composait son existence n'a-t-il pas passé comme unsonge, comme une ombre? N'attendez pas autre chose de tous ses pareils,ni de leurs héritiers. Mais il n'en est pas de même des saints;vous ne pouvez en dire autant d'eux; que ce qu'ils possèdent estune ombre, un songe, une fable. Prenons, si vous le voulez, pour exemplecelui même qui nous dit tout cela, ce fabricant de tentes, ce Cilicien,dont le père même ne nous est pas connu d'une manièrecertaine. Mais, dires-vous, comment lui ressembler? Le voulez-vous sérieusement?désirez-vous. vraiment être comme lui? Oui, répondez-vous.Eh bien ! entrez dans la voie où il est entré, lui et ceuxqui étaient avec lui. Et quelle voie ?.Écoutez-le : " Dansla faim, la soif et la nudité ". (II Cor. XI, 27 ).Et Pierre: "Je n'ai ni or ni argent ". (Act. III, 6.) Ainsi ils n'avaient rien, etcependant ils possédaient tout.
6. Quoi de plus honorable que cette parole? Quoi de plus heureux etde plus riche? D'autres plaçaient leur gloire dans des objets biendifférents : J'ai tant et tant de talents d'or, d'immenses piècesde terre, des maisons, des esclaves. Paul , au contraire , se vante den'avoir rien ; il ne cache pas sa pauvreté, comme font les insensés,il n'en rougit pas; il s'un glorifie. Où. sont. maintenant les riches,qui comptent leurs intérêts et les intérêts desintérêts, s'emparent des biens de tout le monde et ne sontjamais rassasiés? Avez-vous entendu la voix de Pierre qui vous apprendque la pauvreté est la mère. de la richesse? Sans rien avoir,elle est plus opulente que ceux qui ceignent le diadème. Cette voixest celle d'un homme qui n'a rien, et elle ressuscite-les morts, redresseles boiteux, chasse les démons et accorde des bienfaits que n'ontjamais pu accorder ceux qui revêtent la pourpre et commandent àde nombreuses et formidables armées; c'est la voix de ceux qui sontdéjà montés au ciel et s'ils trouvent au faîtede la gloire. Ainsi celui qui n'a rien, peut avoir ce qui est àtout le monde; celui qui ne possède rien, peut posséder cequi est à tout le monde. Mais nous, si nous avons ce qui est àtout le monde, nous sommes privés de tout. Peut-être verra-t-onlà une énigme, et pourtant il n'y en a. pas. Comment, (393)dira-t-on, celui qui n'a rien, a-t-il ce qui est à tout le monde?N'est-ce pas bien plutôt celui qui a ce qui est à tout lemonde? Non : c'est tout le contraire. Celui qui n'a rien, commande àtout le monde, comme le faisaient les apôtres; par toute la terre,les maisons leur étaient ouvertes ; ceux qui les recevaient leuren étaient reconnaissants ; ils entraient partout comme chez desparents et des amis. Ils entrèrent chez la marchande de pourpreet elle les servit à table comme une servante ; ils allèrentchez le geôlier et il leur ouvrit toute sa maison ; et ainsi d'unefoule d'autres.
Ils avaient donc tout et n'avaient rien. Sans doute ils ne regardaientrien comme leur bien propre, et c'est pour cela qu'ils avaient tout. Carcelui qui pense que tout est en commun, use du bien d'autrui comme si c'étaitle sien; mais celui qui s'isole et s'approprie ce qu'il a, n'en est pasmême le maître. Un exemple rendra cela sensible. Celui quine possède absolument rien, ni maison, ni table, ni vêtementinutile, et qui s'est privé de tout pour Dieu, celui-là usedu bien commun comme du sien propre, et reçoit de chacun tout cequ'il veut; et ainsi, sans rien avoir, il a le bien de tous. Celui, aucontraire, qui possède quelque chose n'en est pas le maître;car personne ne lui donnera rien, et ce qu'il possède est moinsà lui qu'aux larrons, aux flous, aux calomniateurs, aux revers dela fortune, etc. Paul a parcouru le monde entier, n'ayant rien sur lui,n'allant ni chez des amis, ni chez des .connaissances; bien plus, il étaitd'abord l'ennemi de tous; et pourtant partout où il entrait, iljouissait du bien de tous. Et Ananie et Saphire, pour avoir voulu garderune petite portion de leur fortune, l'ont toute perdue et la vie aussi.Renoncez donc à ce que vous possédez, pour jouir comme d'unbien propre de tout ce que possèdent les autres. Mais je ne saiscomment j'ai pu porter l'exagération jusqu'à ce point, enparlant à des hommes qui, hélas ! ne sacrifient pas mêmela plus mince partie de ce qu'ils ont.
Que ce langage ne s'adresse donc qu'aux .parfaits. Aux autres nous dirons: Donnez aux pauvres pour augmenter votre fortune : car il est écrit-:" Celui qui donne au pauvre, prête à Dieu ". (Prov. XIX, 17.)Que si vous êtes pressés et ne voulez pas attendre le tempsde la récompense, songez à ceux qui prêtent aux hommes;ils 'n'exigent pas immédiatement l'intérêt, mais ilssouhaitent que le capital reste longtemps aux mains de l'emprunteur, pourvuque le recouvrement soit sûr et le débiteur solide. Agissezde même : remettez tout à Dieu, pour qu'il vous récompenseabondamment. Ne demandez pas tout pour cette vie autrement, qu'auriez-vousà attendre dans l'autre? Et Dieu met, précisémenten réserve dans l'autre. monde, parce que cette vie est courte.Mais il donné aussi en ce monde : " Cherchez ", nous dit-il, " leroyaume des cieux, et toutes ces choses vous seront données parsurcroît ". (Matth. VI, 33.) Ayons donc les yeux fixés dece côté-là, ne nous pressons pas de recueillir toutle profit, de peur d'amoindrir la récompense, mais attendons letemps convenable. Les intérêts alors ne seront pas comme ceuxd'ici-bas, mais tels que Dieu sait les donner. Laissons-les ainsi s'accumuleren grande quantité, puis allons-nous-en d'ici, afin d'obtenir lesbiens présents et les biens à venir, par la grâce etla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent,au Père; en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVI
JE VOUS AI ÉCRIT DANS LA LETTRE : N'AYEZPOINT DE COMMERCE AVEC LES FORNICATEURS ; CE QUI NE S'ENTEND PAS DES FORNICATEURSDE CE MONDE, NON PLUS QUE DES AVARES, DES RAVISSEURS, DES IDOLATRES ; AUTREMENTVOUS DEVRIEZ SORTIR DE CE MONDE. MAIS JE VOUS AI ÉCRIT DE NE POINTAVOIR DE COMMERCE AVEC CELUI QUI, PORTANT LE NOM DE FRÈRE PARMIVOUS, EST FORNICATEUR, OU AVAREOU IDOLATRE, OU IVROGNE, OU MÉDISANT,OU RAPACE, ET MÉME DE NE PAS MANGER AVEC LUI. (CHAP. V, VERS. 9,10, 11, JUSQU'AU VERS. 11 DU CHAP. VI.)
1. Comme il avait dit: " Et vous n'êtes pas plutôt clansles pleurs, pour faire disparaître du milieu de vous celui qui acommis cette " action? " et encore : " Purifez-vous du vieux levain ",il était vraisemblable que les Corinthiens se croiraient obligésde fuir tous les fornicateurs. En effet, si le coupable communique sonmal aux innocents; ce sont surtout les infidèles qu'il faut éloigner;puisqu'on ne doit pas même épargner un frère de peurqu'il ne répande la contagion , à plus forte raison ne doit-onpas ménager les étrangers. Dans celte hypothèse ,il aurait donc fallu rompre avec tous les fornicateurs qui se trouvaientchez les Grecs : chose impossible; et que les Corinthiens eussent difficilementacceptée. Voilà pourquoi l'apôtre met un correctif,en disant : " Je vous ai écrit : n'ayez point de commerce avec lesfornicateurs ; ce qui ne s'entend pas des fornicateurs de ce monde "; etdonnant, ces mots : " Ce qui ne s'entend pas ", comme chose convenue. Depeur qu'ils ne s'imaginent qu'il n'exige point cette séparationparce qu'ils sont trop imparfaits et pour qu'ils ne s'avisent pas de l'opéreren qualité de parfaits, il leur fait voir qu'ils ne le pourraientpas avec la meilleure volonté possible : autrement il faudrait chercherun autre mondé. Aussi ajoute-t-il : " Autrement vous devriez sortiedu monde ".
Voyez-vous comme il est peu exigeât, comme il cherche en toutà rendre l'exécution de la loi, non-seulement possible, maisfacile? Comment, leur dit-il, serait-il possible à un chef de maison, à un père de famille, à un magistrat, à unartisan, à un soldat, au milieu de tant de grecs , d'éviterles fornicateurs qui se trouvent partout? Car c'est aux grecs qu'il appliquecette expression : " Les fornicateurs de ce monde. Mais je vous ai écritde ne point avoir de commerce avec celui qui, portant le nom de frère, est fornicateur, et même de ne pas manger avec lui ". Ici il indiqued'autres personnes vivant dans l'iniquité. Mais comment un frèrepeut-il être idolâtre? Cela arrivait autrefois chez les samaritains,qui n'avaient embrassé la religion qu'à demi. D'ailleursil pose. ici la base de ce qu'il (395) va dire tout à l'heure surles idolâtres. " Ou avare ". Il va combattre ce vice ; aussi dit-il: " Pourquoi ne supportez-vous pas plutôt d'être lésés?Pourquoi ne soutirez-vous pas d'être dépouillés? Maisvous-mêmes vous lésez, vous dépouillez". " Ou ivrogne".Plus bas il accuse aussi ce vices quand il dit : " L'un a faim, et l'autreest ivre" (Ch. XI, 21); et encore " Les aliments sont pour l'estomac etl'estomac a pour les aliments (Ch. VI, 13). Ou médisant ou rapace". Il en a déjà parlé plus haut avec blâme.Ensuite il donne la raison pour laquelle il n'empêche point d'avoirdes rapports avec les étrangers entachés de ces vices : C'estque non-seulement cela n'est pas possible, mais que ce serait inutile." En effet, m'appartient-il de juger ceux qui sont dehors? "
Il appelle chrétiens ceux qui sont dedans, et grecs ceux quisont dehors. C'est ainsi qu'il dit ailleurs : " Il faut aussi qu'il aitun. bon témoignage de ceux qui sont, dehors ". Et dans l'épîtreaux Thessaloniciens , il répète dans les mêmes termes: " N'ayez point de commerce avec lui, afin qu'il soit couvert de confusion.Cependant ne le regardez pas a comme un ennemi, mais reprenez-le commeun frère ". Cette fois il ne donne pas de motif. Pourquoi? Parceque là il voulait consoler, et ici, non. Là, la faute n'étaitpas la même, elle était moindre ; il n'accusait que d'oisiveté;ici il s'agit de fornication et d'autres fautes plus graves. Si on veutpasser chez les grecs , il ne défend pas d'y manger, et pour lamême raison. Nous agissons encore de même, faisant tout pournos fils et nos frères , et tenant peu de compte des étrangers.Quoi donc? Paul avait-il aucun souci de ceux du dehors ? Il en avait, maisil ne leur donnait des lois qu'après qu'ils avaient reçula prédication et s'étaient soumis à la doctrine duChrist ; mais tant qu'ils la méprisaient , il était inutilede donner des ordres à des hommes qui ne connaissaient pas mêmele Christ. " Et ceux qui sont dedans, n'est-ce pas vous qui les jugez?Mais ceux qui sont dehors, c'est Dieu qui les jugera ". Après avoirdit : " M'appartient-il de juger ceux qui sont dehors, ? " De peur qu'onne s'imaginât qu'ils resteraient impunis, il les livre à unautre tribunal terrible. Son but, en disant cela, est d'effrayer les unset de consoler les autres, et de montrer que cette punition temporelledélivre du châtiment éternel; ce qu'il affirme encoreailleurs, quand il dit : "Nous sommes jugés et châtiésmaintenant, afin de ne pas être condamnés avec ce monde "(Ib. XI, 32) ; et encore : " Faites disparaître le coupable du milieude vous ". (Deut. XVII, 7.)
2. Il rappelle ce qui était dit dans l'Ancien Testament, et enmême temps il leur fait voir qu'ils gagneront beaucoup à sedélivrer, pour ainsi dire , d'un terrible fléau ; et encoreque ceci n'est point une innovation, puisque déjà autrefoisle législateur avait prescrit de retrancher ces coupables; maisalors on procédait avec plus de sévérité, aujourd'huion agit avec plus de douceur. `On pourrait demander en effet pourquoi ilétait permis de punir et de lapider celui qui avait commis la faute,tandis qu'ici on l'invite seulement à faire pénitence. Pourquoides procédés si différents? Il y a à cela deuxraisons : la première , c'est que les chrétiens étaientconduits à des combats plus grands, et qu'ils avaient besoin deplus de patience et de courage; la seconde et la plus vraie , c'est quel'impunité les corrigeait plus facilement en les amenant àla pénitence; tandis qu'elle rendait les Juifs plus méchants.Si en effet après avoir vu le châtiment des premiers coupables, ceux-ci n'en persévéraient pas moins dans-les mêmespéchés ; à combien plus forte raisonne l'eussent-ilspas fait, si personne n'eût été puni? Aussi, sous laloi ancienne, l'adultère et l'homicide étaient-ils immédiatementfrappés de mort; mais sous la nouvelle, s'ils se lavent par la pénitence, ils échappent au châtiment. Toutefois on peut voir des peinesplus sévères dans la nouvelle loi et de plus douces dansl'ancienne; ce,qui prouve qu'un lien de parenté unit les deux Testaments,et qu'ils sont tous les deux l'oeuvre d'un seul et même législateur; que dans l'un et l'autre le supplice suit, qu'il tarde souvent beaucoup,souvent aussi. très-peu , mais que toujours Dieu se contente durepentir. En effet, dans l'Ancien Testament , David , adultère ethomicide, est épargné ; et, dans le Nouveau, Ananie, pouravoir soustrait une partie du prix de son champ, est frappé de mortavec sa femme. Que si ces derniers exemples abondent dans l'Ancien Testamentet sont rares dans le Nouveau, la différence des personnes expliquela différence de conduite.
" Quelqu'un de vous, ayant avec un autre un différend, ose l'appeleren jugement devant les injustes; et non devant les saints? " (396) Encoreune fois il intente accusation comme sur une chose avouée. Làil dit: " Il n'est bruit que d'une fornication commise parmi vous "; etici : "Quelqu'un de vous ose"; manifestant ainsi dès l'abord soncourroux, et faisant voir l'audace et la monstruosité de la faute.Et pourquoi en vint-il à l'avarice et au devoir de ne point en appelerau jugement des infidèles? Pour se conformer à son propreusage. Il a en effet coutume de tout rectifier en passant; comme quand,à propos des repas communs , il fait une digression sur les mystères.Ici donc, après avoir parlé des frères coupables d'avarice,dans sa vive sollicitude pour l'amendement des pécheurs, il. sortde son sujet, corrige une espèce de péché amenélà par voie de conséquence, puis revient à sors premierobjet. Ecoulons donc ce qu'il en dit : " Quelqu'un de vous ayant avec unautre un différend, ose l'appeler en jugement avant les injustes,et non devant les saints? " En attendant il s'exprime avec précision,en termes propres, il détourne, il accuse. Tout d'abord il n'infirmepas le jugement qui se rend devant les fidèles; il ne te fait entièrementdisparaître , qu'après les avoir d'abord épouvantésde bien des manières. Surtout, leur dit-il , s'il, faut un jugement,-qu'iln'ait pas lieu devant les injustes; mais il n'en faut absolument point.
Toutefois ceci ne vient qu'en dernier lieu ; en attendant il défendabsolument de se faire juger au dehors. N'est-ce pas une absurdité,dit-il , que dans un différend avec un ami on prenne un ennemi pourarbitre? Comment n'êtes-vous pas honteux, comment ne rougissez-vouspas, quand un grec siége pour juger un chrétien ? Et s'ilne faut pas être jugé par les grecs dans des questions d'intérêtsprivés, comment leur confier des affaires plus importantes? Remarquezson expression : il ne dit pas : devant les infidèles , mais : "Devant les injustes" , employant le terme qui peut le mieux servir sonbut, afin d'inspirer de l'aversion. Car comme il est question de Jugement,et que ceux qui sont jugés exigent surtout dans les juges un grandrespect pour l'équité, il part de là pour les éloignerdes tribunaux profanes, en leur disant à peu près : oùallez-vous? que faites-vous,. ô homme? Tout le contraire de ce quevous désirez ; car vous recourez à des hommes injustes pourobtenir justice. Et comme il eût été dur de s'entendretous d'abord interdire le recours aux tribunaux, il n'en vient pas làdu premier coup; il se contente de changer les juges, et d'amener. dansl'Eglise ceux qui devaient être jugés au dehors. Ensuite,comme la mesure pouvait n'inspirer que peu de confiance; surtout alors,parce que les juges, pour la plupart simples particuliers et ignorants,n'étaient probablement pas en état de bien comprendre etne possédaient pas, comme les juges extérieurs, la connaissancedes lois et l'art de parler; voyez comme il relève leur crédit,en les appelant tout d'abord des saints ! Mais comme ce mot n'indiquaitque la pureté de leur vie et non les connaissances nécessairespour instruire une cause, voyez comme il y supplée; en disant :" Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde? "
3. Mais vous qui devez un jour les juger, comment souffrez-vous maintenantd'être jugés par eux? Orles saints ne jugeront pas assis surun tribunal et en demandent compte aux coupables, mais ils condamneront.C'est ce qu'il indique par ces mots : " Or, si le monde doit êtrejugé eu vous, êtes-vous indignes de juger des moindres choses?" Il ne dit pas : Par vous, mais " en vous " ; .comme quand Jésus-Christdit : "La reine du Midi se lèvera et condamnera cette génération" (Matth. XII, 42); et encore: " Les Ninivites se lèveront et condamnerontcette génération ". (Ib. 41.) Quand en effet voyant le mêmesoleil, jouissant des mêmes avantages, nous serons trouvéscroyants et eux incrédules, ils ne pourront prétexter d'ignorance: car notre propre conduite les condamnera. On trouvera encore bien d'autresmotifs de condamnation. Et pour qu'on ne croie pas qu'il a d'autres personnesen vue, voyez comme il parle pour tous : " Et si le monde est jugéparmi vous, êtes-vous indignes de juger. les moindres choses? ".Voilà, leur dit-il, qui-vous couvre de honte et vous imprime unimmense déshonneur. Vous avez honte, à ce qu'il paraît,d'être jugés par vos frères , et la honte consisteau contraire à être jugé par ceux du dehors : car lesjugements des premiers ont peu d'importance, et non ceux des seconds.
" Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges? Combien plus les chosesdu siècle? " Quelques-uns voient ici une allusion aux prêtres,Mais loin, loin cette interprétation ! Car il s'agit des démons.S'il eût en intention de (397) parler des mauvais prêtres,ce serait donc eux déjà qu'il aurait eus en vue plus haut,quand il disait: " Le monde est jugé par vous " ; puisque l'Ecrituredonne souvent le nom de monde aux méchants; ensuite il n'eûtpoint répété la même chose; et surtout ne l'eûtpoint répétée sous forme de gradation. Mais il parlede ces anges dont le Christ a dit : " Allez au feu qui a étépréparé au diable et à ses anges " ( Matth. XXV, 41),et Paul : " Ses anges se transforment en ministres de justice ". (II Cor.XI, 45:) En effet si les puissances incorporelles nous sont trouvéesinférieures, à nous qui sommes revêtus de chair, ellesseront plus sévèrement punies. Que si on persiste àdire qu'il s'agit des prêtres , nous demanderons lesquels ? Sansdoute ceux qui ont vécu entièrement à la façondes séculiers. Alors comment expliquer ces paroles : " Nous jugeronsles anges : combien plus les choses du siècle? " où il distingueles anges des séculiers, et avec raison : puisque l'excellence deleur nature les place en dehors des besoins de cette vie.
" Si donc vous avez des différends touchant des choses de cettevie , établissez, pour les juger, ceux qui tiennent le dernier rangdans l'Eglise ". Par cette hyperbole , il veut nous apprendre qu'en aucuncas nous ne devons nous confier à ceux du dehors ; et il a déjàrépondu d'avance à l'objection qu'il soulève.
Voici, en effet, ce qu'il entend : Quelqu'un dira peut-être qu'iln'y a personne parmi vous qui soit instruit et capable de juger, que vousêtes tous des hommes sans valeur. Qu'importe? Quand même vousn'auriez personne de savant, répond-il, confiez vos affaires auxplus petits. " Je le dis pour votre honte ". Ici il réfute l'objection,comme un prétexte inutile. Aussi ajoute-t-il : " N'y a-t-il doncparmi vous aucun sage ? " Etes-vous si pauvres? Y a-t-il chez-vous si granderareté 'd'hommes intelligents? Ce qui suit frappé encoreplus fort ; car, après avoir dit,: n'y a-t-il parmi vous' aucunsage? il ajoute : " Qui puisse être juge entée ses frères?" Quand le litige est de frère à frère, l'arbitren'a pas besoin d'une grandi, intelligence ni d'une grande habileté: l'affection, les relations de parenté aident singulièrementà la solution de telles difficultés: " Mais un frèreplaide contre son frère, et cela devant des infidèles!" Voyez-vouscomme d'abord, dans un but d'utilité, il accusait les juges d'êtreinjustes, et maintenant pour exciter la honte, il les appelle infidèles?C'est quelque chose de bien honteux qu'un prêtre même ne puissepas rétablir l'accord entre des frères et qu'il faille recourirà des étrangers. En disant donc : " Ceux qui tiennent ledernier rang ", il a plutôt voulu les piquer que prétendreélever au rang de juges des hommes sans valeur. Et la preuve qu'ondoit confier cette fonction à des hommes capables, c'est qu'il dit:" N'y a-t-il donc parmi vous aucun sage?" Mais pour mieux fermer la bouche,il ajoute que, quand il n'y en aurait pas, il vaudrait mieux s'en remettreaux frères les moins intelligents qu'à des étrangers.Comment ne serait-il pas absurde que, dans une discussion domestique, onn'appelle aucun étranger , qu'on rougisse même d'est rienlaisser transpirer dans le public ; et que dans l'Eglise, où estle trésor des mystères secrets; tout soit livré àdes étrangers ! " Mais un frère plaide contre son frère,et cela devant des infidèles ! " Double accusation : on plaide,et on plaide devant des infidèles. Si c'est déjà unmal en soi de plaider contre un frère, comment excuser celui quile fait devant des étrangers? " C'est déjà certainementpour vous une faute que vous ayez des procès entre vous ". Voyez-vouscomme il a réservé jusqu'ici de parler de ce mal et avecquel à propos il le guérit ! C'est leur dire : Je ne dispas encore que l'un fait tort et que l'autre le subit; par le seul faitqu'il y a procès, je les désapprouve tous deux, et en celal'un ne vaut pas mieux que l'autre.
4. Quant à la justice ou à l'injustice de l'action judiciaire,on en traitera ailleurs. Ne dites donc pas: On m'a fait tort; dèsque vous plaidez, je vous condamne. Mais si c'est un crime de ne pouvoirsupporter une injure, à plus forte raison en est-ce un de la commettre."Pourquoi ne supportez-vous pas plutôt d'être lésés?Pourquoi ne supportez-vous pas plutôt la fraude? Mais vous-mêmesvous lésez , vous fraudez, et cela à l'égard de vosfrères ". Encore une fois double accusation, peut-être mêmetriple, quadruple. La première : de ne pouvoir supporter celui quivous fait tort; la seconde, de faire tort vous-même ; la troisième,de remettre le jugement à des hommes injustes; la quatrième,de faire cela à l'égard d'un. frère. Car ce n'estpas la (398) même chose de commettre un péché contrele premier venu ou contre un membre de sa famille. Car en ce dernier cas,l'audace est bien plus grande : Là, on n'outrage que la nature deschoses; ici, on manque à la dignité même de la personne.Après les avoir ainsi fait rougir parles motifs ordinaires et, plushaut déjà, en. leur mettant les récompenses sous lesyeux, il conclut son exhortation par la menace, et prenant un ton plusviolent : " Ne savez-vous pas ", leur dit-il, " que les injustes ne posséderontpas le royaume de Dieu? ne vous abusez point ni les fornicateurs, ni lesidolâtres; ni les adultères, ni les efféminés,ni les abominables, ni les avares, ni les voleurs, ni les ivrognes, niles médisants, ni les ravisseurs ne posséderont le royaumede Dieu ".
Que dites-vous, Paul? à propos des avares, vous faites. passerdevant nous cette longue chine de prévaricateurs ? Oui , répond-il,mais je ne confonds rien et je procède par ordre. Comme àpropos des fornicateurs, il a fait mention de tous les autres; ainsi fait-ilencore à l'occasion des avares, pour accoutumer aux reproches ceuxqui se sentent coupables de telles iniquités. A force d'avoir entenduparler du châtiment réservé aux autres, on est plusdisposé à s'entendre adresser des reproches, quand il faudratravailler à combattre son défaut personnel. Et s'il menace,ce n'est point parce qu'il sait qu'ils le méritent, ni pour leurfaire des reproches : ruais rien n'est plus propre à retenir età contenir l'auditeur qu'un discours qui ne s'adresse point àlui directement, n'a pas de but déterminé et remue secrètementsa conscience. " Ne vous abusez point ". Ceci insinue que certaines personnesdisaient alors ce que beaucoup disent aujourd'hui Dieu est clémentet bon, il ne se venge pas des péchés : ne craignons rien; il ne punira personne de quoi que ce soit. Voilà pourquoi il dit: " Ne vous abusez pas " . Car c'est une erreur extrême et une illusiond'espérer le bien et d'obtenir le mal, et de supposer en Dieu cequ'on n'oserait pas même penser d'un homme. Aussi le prophètenous dit-il en son propre nom . " Tu as songé à mal, t'imaginantque je te ressemble : je te confondrai et je te mettrai tes iniquitéssous les yeux ". (Ps. XLIX.) Et Paul dit ici : " Ne vous abusez point :ni les fornicateurs (il place au premier rang celui qui avait déjàété condamné), ni les adultères, ni les efféminés,ni , les ivrognes; ni les médisants ne possèderont le royaumede Dieu ".
Beaucoup ont blâmé ce passage comme trop dur, parce qu'ilmet l'ivrogne et le médisant au même niveau que l'adultère,le libertin et le sodomite. Or ces crimes ne sont pas égaux: commentleur châtiment peut-il l'être? A cela que répondrons-nous? que l'ivrognerie et la médisance ne sont pas choses de peu d'importance: puisque le Christ a jugé digne de l'enfer. celui qui. traite sonfrère de fou:. Souvent la mort en a été la suite,et l'ivresse a fait commettre de très-graves péchésaux Juifs. Ensuite nous dirons que l'apôtre ne parle pas ici de châtiment,mais d'exclusion du royaume. L'un et l'autre sont donc égalementexclus. Mais qu'il y ait une différence dans le supplice de l'enfer,ce n'est pas ici le lieu de traiter cette question, car ce n'est pointlà notre sujet. " C'est ce que quelques-uns de vous ont été;mais vous avez été lavés, mais de quels maux Dieuvous a délivrés, quelle bonté il vous a témoignéeet prouvée par des faits; il ne s'est pas contenté de vousdélivrer, il a poussé la bienfaisance beaucoup plus loin,il vous a purifiés. Est-ce tout? non : il vous a sanctifiés,et non-seulement sanctifiés; mais justifiés. Cependant vousdélivrer de vos péchés, c'était déjàun grand don; et il y a ajouté d'innombrables bienfaits. Et toutcela s'est fait " au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ", non encelui-ci ou en celui-là , mais " dans l'esprit de notre Dieu ".Instruits de ces vérités, songeons, mes bien-aimés,à la grandeur du bienfait que nous avons reçu, persévéronsdans une vie sage et régulière, restons exempts de tous lesvices que nous avons énumérés,.fuyons les tribunauxprofanes et conservons soigneusement la noblesse que nous tenons de lalibéralité de Dieu. Comprenez quelle honte c'est pour vousd'être jugés par un grec.
5. Mais, direz-vous, si le fidèle est un juge inique? Pourquoile serait-il, je vous le demande? Selon quelles lois juge le grec? selonquelles lois juge le chrétien? N'est-il pas clair que le premierjuge selon les lois des hommes; et le second selon les lois de Dieu? C'estdonc ici qu'on trouvera plutôt la justice , (399) puisque ces loissont descendues du ciel. Devant les tribunaux profanes, outre ce que nousavons dit, il y a bien d'autres motifs de défiance: l'habiletédes avocats, la corruption des juges et beaucoup d'autres choses qui détruisentla justice; mais ici rien de pareil. Mais, dira-t-on, si l'adversaire estpuissant? Et c'est surtout alors qu'il faut chercher des juges chez nous: car ce puissant l'emportera nécessairement sur vous devant lestribunaux étrangers. Mais s'il n'y consent pas, s'il dédaignenos propres jugements et nous traîne de force devant les infidèles?Le meilleur alors pour vous est de supporter avec patience .ce que la nécessitévous impose et de récuser le tribunal, pour obtenir la récompense.Car Jésus-Christ a dit : " À celui qui veut vous appeleren justice pour vous enlever votre tunique, abandonnez-lui encore votremanteau " (Matth. V, 40); et encore : " Accordez-vous au plus tôtavec votre adversaire, pendant que vous êtes en chemin avec lui ".(Ib. XXI.) Et pourquoi chercher des témoignages chez nous? Les chefsdes tribunaux étrangers disent trés-souvent qu'il vaut mieuxs'arranger que plaider.
Mais, ô richesses ! ou plutôt, ô absurde attachementaux richesses ! tu détruis tout, tu renverses tout; pour toi, toutle reste n'est que bagatelle et fable aux yeux de la foule. Que des séculiersassiégent les tribunaux, à cela rien d'étonnant; maisque beaucoup de ceux qui ont renoncé au monde en fassent autant,voilà qui n'est pas pardonnable. Si vous voulez savoir combien l'Ecriturecondamne chez vous cet abus, et pour qui les lois sont faites, écoutezce que dit Paul : " La loi n'est pas établie pour le juste, maispour les injustes et les insoumis ". (I Tim. I, 9.) Or s'il a dit celade la loi de Moïse, à plus forte raison des lois païennes.Si donc vous faites tort, vous êtes évidemment injuste : sivous êtes lésé et que vous le supportiez (ce qui estle caractère propre du juste), vous n'avez pas besoin des lois étrangères.Mais, dites-vous, comment puis-je supporter l'injustice ? Le Christ vousdemande plus encore. Non-seulement, il veut que celui qui est léséle supporte, mais encore qu'il se montre généreux àl'égard de son ennemi et triomphe de son mauvais vouloir par sapatience et sa libéralité. En effet, il ne dit pas : Donnezvotre tunique à celui qui vous la dispute en justice ; mais: Donnez-luiencore votre manteau. Remportez la victoire sur lui, en supportant l'injustice,et non en rendant le mal pour le mal : voilà le vrai, le glorieuxtriomphe. C'est pourquoi Paul dit à son tour : "C'est déjàcertainement pour vous une faute que vous ayez des procès entrevous; pourquoi ne supportez-vous pas plutôt d'être lésés? "
Je vous ferai voir que celui qui supporte l'injure est plutôtvainqueur que celui qui ne la supporte pas. Ce dernier, en effet, est surtoutbattu quand il traîne son adversaire au tribunal et qu'il gagne sonprocès : car il a éprouvé ce qu'il voulait éviter: son adversaire la forcé à souffrir et à intenterune action. Après cela, qu'importe la victoire ? qu'importe quevous ayez tout l'argent? En attendant vous avez subi ce qui vous déplaisait: on vous a forcé à faire un procès. Si au contrairevous supportez l'injustice, même en perdant votre argent vous remportezla victoire , mais non une victoire selon leur sagesse : car votre adversairen'a pu vous forcer à faire ce que vous ne vouliez pas. Et pour preuvede la vérité de ce que j'avance, dites-moi : le quel futle vainqueur du jaloux ou de l'homme assis sur son fumier? Lequel fut vaincu,de Job qui avait tout perdu, ou du démon qui avait tout pris? Evidemmentce fut le démon, qui avait tout pris. A. qui accordons-nous l'admirationdue -au triomphe, du démon qui frappait, ou de Job qui étaitfrappé ? Evidemment à Job. Cependant il n'avait pu conserversa fortune , ni sauver ses enfants. Et que parlé-je de fortune etd'enfants? Il ne peut pas même garantir son propre corps. Et pourtantil resta le vainqueur, lui qui avait tout perdu. Il ne put conserver safortune, mais il conserva toute sa piété. Il ne vint pointau secours de ses enfants mourants. Qu'importe? leur malheur les a rendusplus glorieux, et il s'est aidé lui-même dans ses souffrances.S'il n'eût été maltraité et outragé parle démon , il n'aurait pas remporté cette magnifique victoire.Si c'était un mal de souffrir l'injustice, Dieu ne nous en eûtpas donné l'ordre : car Dieu ne commande jamais le mal; et ne savez-vouspas qu'il est le Dieu de la gloire? qu'il n'a pas voulu nous livrer àla honte, à la dérision et à linjustice, mais rapprocherles contraires? Voilà pourquoi il veut que nous supportions l'injustice,et met tout en oeuvre pour nous (400) détacher des choses du monde,et nous montrer où est la gloire et le déshonneur, la perteet le profit.
6. Mais, dit-on, il est dur d'être injurié et lésé.Non, ô homme, cela n'est pas dur. Jusqu'à quand serez-vousavide des biens présents,? Dieu ne vous eût pas commandécela, si c'était un mal. Voyez un peu : Celui qui a commis l'injustices'en va' avec son argent, mais aussi avec une conscience coupable ; celuiqui a été lésé est privé de son argent,mais il a la confiance en Dieu, trésor mille fois plus précieux.Puisque nous savons cela, soyons sages par volonté et ne nous exposonspoint au sort des insensés quils croient n'être pas lésés,quand ils le sont réellement par un tribunal. Tout au contraire,c'est là un très grand dommage; comme en général,quand nous ne sommes pas juges de nous-mêmes, mais par force et àla suite d'une défaite. Car il n'y a pas de profit à supporterla condamnation d'un tribunal, puisqu'on ne le fait que par force. Maisoù est l'honneur de la victoire? A dédaigner cette démarche, à ne point plaider. Quoi ! direz-vous, on m'a tout pris, et vousvoulez que je me taise? On' m'a fait tort, et vous m'exhortez àle supporter patiemment? Comment le pourrais-je ? Vous le pourrez très-facilement,si vous levez les yeux vers le ciel, si vous contemplez sa beauté,vous souvenant que Dieu a promis de vous y recevoir, dans le cas oùvous supporteriez généreusement l'injustice. Faites-le donc,et en levant les yeux au ciel, songez que vous êtes devenu semblableà celui qui y est assis sur des chérubins., Car lui aussia été accablé, d'injures et il les a supportées;il a été outragé et ne s'est point vengé ;il a été couvert de crachats et ne s'est point défendu; mais il a fait tout le contraire, en comblant de bienfaits ceux qui l'avaientainsi traité, et il nous a ordonné de l'imiter. Songez quevous êtes sorti nu du sein de votre mère ; que vous vous enretournerez nu, vous et celui qui vous a fait tort, ou plutôt qu'ils'en ira, lui, avec mille blessures engendrant les vers. Songez que leschoses présentes sont passagères, comptez les tombeaux devos aïeux, examinez bien ce qui s'est passé, et vous verrezque votre ennemi vous a rendu plus fort; car il a augmenté sa passion,l'amour de l'argent, et il affaiblit la vôtre en lui ôtantson aliment de bête fauve.
De plus il vous a débarrassé des soucis, des angoisses,de la jalousie des sycophantes, de l'agitation , du trouble , des craintescontinuelles ; et il a entassé tous les maux sur sa tête;Mais, direz-vous, si je lutte avec la faim? Alors vous partagez le sortde Paul qui nous dit : " Jusqu'à cette heure nous souffrons la "faim et la soif, et nous sommes nus". (I Cor, IV, 2.) Il souffrait pourDieu, ajoutez-vous. Et vous aussi, car dès que vous ne vous vengezpas, vous agissez en vue de Dieu. Mais celui qui m'a fait tort, vit avecles riches au sein des plaisirs. Dites plutôt avec le démon;et vous vous êtes couronné avec Paul. Ne craignez donc pasla faim ; " car Dieu ne laissera pas périr de faim les âmesdes justes ". (Prov. X, 3.) Et le psalmiste nous dit encore: " Jetez vossoucis dans le sein du Seigneur, et lui-même vous nourrira ". (Ps.LIV.) Car s'il nourrit les oiseaux des champs, comment ne vous nourrirait-ilpas? Ne soyons donc pas, mes bien-aimés, des gens de peu de foi,des hommes pusillanimes. Comment celui qui nous a. promis le royaume descieux et de si grands avantages, ne nous donnerait-il pas les biens présents?Ne désirons pas le superflu, contentons nous du nécessaire, et nous serons toujours riches; cherchons le vêtement et la nourriture;et nous la recevrons et même beaucoup plus. Et si vous êtesencore affligé et baissant la tête, je voudrais vous fairevoir l'âme de votre ennemi après sa victoire, comme elle estdevenue poussière. Car voilà ce que c'est que le péché: pendant qu'on le commet, il procure un certain plaisir; une fois qu'ilest commis, le plaisir disparaît et le chagrin succède. Voilà.ce que nous éprouvons quand nous faisons injure à notre prochain: nous finissons par nous condamner nous-mêmes. Ainsi quand nousprenons le bien d'autrui, nous goûtons de la satisfaction; mais viennentensuite les remords de conscience.
Vous voyez un tel posséder la maison des pauvres? Pleurez, nonsur la victime, ruais sur le voleur; le,voleur n'a pas donné lecoup, il l'a reçu. Il a privé l'autre des biens présents;il s'est privé lui-même des biens éternels. Car sicelui qui ne donné pas aux pauvres va en enfer, que sera-ce de celuiqui les dépouille? Et que gagné-je, dites-vous, àsouffrir linjustice? Beaucoup. Ce n'est pas en punissant votre ennemique Dieu vous dédommage: cela n'en vaudrait guère la peine.Que gagnerais-je, en effet, à ce que mon ennemi fût (401)malheureux comme moi? J'en connais pourtant beaucoup qui trouvent làune très-grande consolation, et se croient assez riches quand ilsvoient punir ceux qui leur ont fait tort. Mais ce n'est pas là queDieu place votre récompense. Voulez-vous savoir lés biensqui vous attendent? II vous ouvre le ciel tout entier, il vous fait concitoyendes saints, il vous introduit dans leur assemblée, il vous absoutde vos péchés, il vous ceint de la couronne de justice. Sien effet ceux qui pardonnent sont pardonnés, quelle, bénédictionn'est pas réservée à ceux qui non-seulement pardonnent,mais comblent leurs ennemis de bienfaits? Ne vous irritez donc point del'injure , mais priez pour celui qui vous l'a faite ; vous travaillerezainsi à votre profit. On vous a prïs votre argent? Mais ona pris aussi vos péchés; comme il arriva dans l'affaire deNaaman et de Giézi. Combien d'argent n'auriez-vous pas donnépour obtenir le pardon dé vos fautes? Eh bien ! cette faveur vousest accordée; si vous supportez courageusement l'injustice , sivous ne maudissez pas , vous êtes ceint d'une couronne magnifique.Ce n'est pas moi qui vous parle : vous avez entendu le Christ dire " Priezpour ceux qui vous font du mal " . Puis songez à la grandeur dela récompense: " Afin que vous soyez semblables à votre Pèrequi est dans le ciel ". (Matth. V, 46.) Vous n'avez donc rien perdu, maisvous avez gagné; vous n'êtes point lésé, maiscouronné; vous êtes devenu plus sage ; vous voilà semblableà Dieu , débarrassé des soucis qui, s'attachent àl'argent, en possession du royaume des cieux. Par toutes ces considérations,ô mes bien-aimés, acceptons les injures en philosophes, afinde, nous délivrer du trouble de la vie présente, de secouerune tristesse inutile et d'obtenir le bonheur futur par la grâceet la bonté, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennentau Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVII
TOUT M'EST PERMIS, MAIS TOUT NE M'EST PAS AVANTAGEUX.TOUT M'EST PERMIS, MAIS JE NE SERAI L'ESCLAVE D'AUCUNE CHOSE. (CHAP. VI,42, JUSQU'AU VERS. 44.)
1 Ici il fait allusion aux gourmands. Devant revenir au fornicateur,et la fornication étant le fruit de la volupté et des excèsde table, il blâme amèrement ce vice. Il ne parle pas deschoses défendues (celles-ci, sont permises) , mais des choses quisemblent indifférentes. Exemple : il est permis, leur dit-il, demanger et de boire ; mais il n'est pas avantageux de le faire avec excès.Manière étonnante et inouïe, qui cependant lui est habituelleet qu'il emploie encore, ici : il tourne la chose dans le sens contraire, et montre que le pouvoir de faire, non-seulement n'est pas avantageux,mais est moins un acte de liberté qu'un (402) signe d'esclavage.D'abord il dissuade par la raison du désavantage, en disant : "Ne m'est pas avantageux " ; et en second lieu , par celle du contraire,en disant: "Je ne serai l'esclave d'aucune chose ". Ce qui signifie : Ilest en votre pouvoir de manger; conservez donc ce pouvoir; mais prenezgarde d'en devenir esclave. Celui qui en usé dans la mesure du besoin,en est le maître; celui qui va jusqu'à l'excès n'enest plus le maître, mais l'esclave ; la gourmandise exerce sur luisa tyrannie. Voyez-vous comme il démontre que celui qui croit êtrele maître est réellement assujetti? C'est l'usage de Paul,je l'ai déjà dit, de tourner les objections en sens contraire,et c'est ce qu'il fait ici. Examinez un peu, chacun d'eux disait : Il n'estpermis de me livrer au plaisir; lui répond : En le faisant, vousn'exercez pas un pouvoir, vous subissez une servitude. Car vous n'êtespas le maître de votre estomac, quand vous vous livrez à lintempérance,mais c'est lui qui vous domine. On en peut dire autant des richesses etd'autres choses encore.
" Les aliments sont pour le ventre ". Par ventre il entend ici non leventre proprement dit, mais la gourmandise; comme quand il dit : " Dontle Dieu est le ventre " (Philip. III, 19) ; ce n'est pas de l'organe qu'ilparle, mais de la gloutonnerie. Pour preuve , écoutez la suite :" Et le ventre pour les aliments. Or le " corps n'est point pour la fornication,mais pour le Seigneur ". Or le ventre est aussi le corps. Mais il a faitici deux rapprochements les aliments et l'intempérance qu'il appellele ventre, le Christ et le corps. Que signifient ces paroles : " Les alimentssont pour le ventre?" Cela veut dire : Les aliments ont de l'affinitéavec l'intempérance, et celle-ci en a avec l'estomac. Elle ne vautdonc nous amener au Christ, mais elle nous entraîne vers les aliments.C'est une passion mauvaise, animale, qui nous rend esclaves et se faitservir. Pourquoi donc, ô homme, vous inquiétez-vous, soupirez-vouspour des aliments? Car voilà à quoi aboutit ce service ,et pas à autre chose. C'est une maîtresse qu'on sert, c'estun esclave permanent, et cela ne va pas au delà; il n'y a rien deplus que ce vain ministère. Et les deux sont unis entre eux et périssentensemble, le ventre et les aliments, les aliments et le ventre; c'est uncercle qui ne finit pas, comme si les vers naissaient d'un corps putréfaitet le dévoraient à leur tour, ou comme le flot qui; se gonfleet disparaît ensuite sans autre résultat. Or ce n'est pasprécisément des aliments et du corps que l'apôtre parle; mais il veut blâmer, le vice de la gourmandise et l'excèsdans la nourriture, comme la suite le prouve: Car il ajoute : " Mais Dieudétruira l'un et l'autre ". Ce n'est pas de l'estomac qu'il ditcela, mais de l'intempérance; ni des aliments, mais de la volupté.Ce n'est point aux besoins du corps qu'il en veut , puisqu'il les règle,en disant : " Ayant la nourriture et le vêtement, contentons-nous-en" (I Tim. VI, 8); mais par, là même il désapprouvele vice, et après avoir donné un conseil, il confie le succèsà la prière. Quelques-uns disent que c'est ici fine prophétierelative ait siècle futur où l'on né sera plus obligéde manger et de boire. Alors si l'usage modéré doit avoirun terme, c'est une raison de plus pour ne pas abuser. Ensuite pour qu'onne dise pas que c'est le corps même qui est en cause, que dans lapartie le tout est condamné, et encore que le corps est la causede la fornication, écoutez la suite : Je n'accuse point la naturedu corps, dit-il, mais l'intempérance de l'âme. C'est pourquoiil ajoute : " Or le corps n'est point pour la fornication mais pour leSeigneur ". Il n'a point été créé ; pour servird'instrument à la débauche et à la fornication, pasplus que le ventre pour la gourmandise; mais pour suivre le Christ, sonchef, en sorte que le Seigneur soit la tête du corps entier. Craignonsdonc , tremblons donc d'être souillés de tant de vices, nousqui avons reçu l'insigne honneur d'être les membres d'un chefassis au ciel ; après avoir ainsi suffisamment blâméles intempérances, il les détourne encore de ce vice, endisant: " Car Dieu a ressuscité le Seigneur et nous ressusciteraaussi par sa puissance. "
2. Voyez-vous encore une fois la sagesse de lapôtre ? Toujours, et surtout en ce cas-ci , il prouve par l'exemple du Christ qu'il fautcroire à la résurrection. En effet, si notre corps est unmembre du Christ, et si le Christ est ressuscité , il faut, quele corps suive la tête : " Par sa puissance ". Comme ce qu'il vientd'affirmer est incroyable et ne peut se saisir par le raisonnement, ilattribue à la puissance infinie la résurrection du Christet en tire une forte démonstration contre les incrédules.Il n'emploie pas cet argument pour la résurrection du Christ; ilne dit pas: Dieu (403) ressuscitera le Seigneur; car le fait a déjàeu lieu: que dit-il donc? "Dieu a ressuscité le Seigneur ", et iln'a pas besoin de preuve. Mais il ne parle pas ainsi de notre résurrection, qui n'a pas encore eu lien: qu'en dit-il ? " Et nous ressuscitera aussipar sa puissance", fermant ainsi la bouche à ses adversaires, puisquela puissance du Dieu qui ressuscite est déjà démontrée.Et s'il attribue au Père la résurrection du Fils, que celane vous trouble pas. Ce n'est pas parce que le Christ n'a pas pu se ressusciterlui-même; puisqu'il a dit: " Détruisez ce temple et je lerelèverai en trois jours ". (Jean, II, 19.) Et encore: " J'ai lepouvoir de donner ma vie et j'ai le pouvoir de la reprendre ". (Id. X,13.) Et il dit aussi dans les Actes : " Auxquels il se montra vivant ".(Act. I, 3.) Pourquoi donc Paul parle-t-il ainsi? Parce qu'il attribueau Père les actions du Fils et au Fils les actions du Père." Car tout ce que le Père fait ", dit le Christ lui-même ," le Fils le fait pareillement ". (Jean, V, 19.) Et c'est tout àfait à propos qu'il rappelle ici la résurrection , pour contenirpar cette espérance la tyrannie de la gourmandise , disant presqueen propres termes: Vous avez mangé et bu sans mesure : àquoi cela aboutira-t-il? A rien qu'à la corruption. Vous avez étéuni au Christ; quel en sera le résultat? Un résultat magnifique,admirable; cette future résurrection, pleine de gloire et au-dessusde tout ce qu'on en peut dire.
Que personne donc ne refuse de croire à la résurrection; et si quelqu'un n'y croit pas, qu'il songe combien Dieu a produit derien, et qu'il eu tire une preuve en faveur de ce dogme. En effet , cequi existe est beaucoup plus merveilleux et contient un grand miracle.Dieu prend de la terre (et la terre n'existait pas auparavant ) , il lapétrit et il en fait l'homme. Comment la terre est-elle devenueun homme? comment a-t-elle été produite, quand elle n'existaitpas ? Et comment produit-elle elle-même ces innombrables espècesd'animaux, de semences, de plantes, sans douleurs d'enfantement, sans êtrearrosée par les pluies, sans culture, sacs boeufs, sans charrue,sans rien qui l'aide en ce travail ? C'est pour vous enseigner tout d'abordle dogme de la résurrection , que tant de variétésde plantes et d'animaux sont sortis d'une terre inanimée et insensible.C'est en effet quelque chose de plus incompréhensible que la résurrection.
Rallumer un flambeau éteint, ou produire un feu qui n'existepas, ce n'est pas la même chose; ce n'est pas non plus la mêmechose de rebâtir une maison détruite ou d'en éleverune qui n'existe pas. Dans le premier cas, il y a au moins des matériaux,s'il n'y a pas autre chose; mais dans le second , on n'aperçoitaucune substance. C'est pourquoi Dieu a d'abord fait ce qui semble le plusdifficile, pour vous faire admettre ce qui est le plus facile. Et si jedis plus difficile, ce n'est pas pour Dieu, mais par rapport à nospropres idées; car rien n'est difficile à Dieu; ruais commele peintre qui peut tracer une image, en fera facilement dix mille, ainsiDieu peut créer des mondes par milliers, des mondes innombrables;ou plutôt , comme il vous est facile d'imaginer une ville et desmondes sans nombre, ainsi, et bien plus aisément encore, Dieu peutles créer. Car enfin cette pensée exige encore de vous unpetit espace de temps ; mais il n'en est pas ainsi de Dieu ; autant lespierres sont plus lourdes que les objets les plus légers et quenotre propre pensée, autant notre pensée elle-mêmeest au-dessous de la rapidité avec laquelle Dieu crée.
Vous admirez son pouvoir sur la terre? Songez aussi comment le cielqui n'existait pas a été fait, et des étoiles innombrables,et le soleil et la lune ; car rien de cela n'était. Ensuite, dites-moicomment et sur quoi tout cela, une fois créé, se maintient?Quel est leur point d'appui, quel est celui de la terre? Ce qu'il y a au-delàde la terre? Et après cela, quoi encore? Voyez-vous dans quel abîmese perd l'oeil de votre intelligence, si vous ne recourez aussitôtà la foi et à la puissance incompréhensible du Créateur?Que si vous voulez juger d'après les opérations humaines, vous pourrez peu à peu donner des ailes à votre pensée.Quelles opérations , dites-vous? Ne voyez-vous pas comment les potiersforment un vase d'une matière brisée et informe ? commentceux qui coupent les métaux font voir que la terre est de l'or,du fer, de l'airain? comment les verriers transforment du sable en un corpssolide et transparent? Parlerai-je des corroyeurs, dé ceux qui teignentles vêtements en pourpre, comme ils métamorphosent l'objetqui prend la teinture? Parlerai-je de notre génération ?comment un peu de semence, informe, sans figure, entre dans la matricequi la reçoit? D'où vient donc la (404) formation animale? Qu'est-ce que le blé? Ne jette-t-on pas simplement le grain dansla terre? Une fois jeté, n'y pourrit-il pas? D'où viennentles épis , les barbes, les chaumes et tout le reste? Un petit pépinde figue tombant en terre ne produit-il pas souvent des racines, des brancheset des fruits? Vous admettez tout cela sans en rechercher curieusementla cause, et vous ne demandez compte à Dieu que de la transformationde nos corps ? Est-ce pardonnable ?
3. C'est aux grecs que nous faisons ces raisonnements et d'autres dece genre ; quant à ceux qui suivent les Ecritures, ils n'ont pasmême besoin qu'on en parle. Si, en effet, vous voulez soumettre toutesles oeuvres de Dieu à une enquête, en quoi Dieu est-il au-dessusde l'homme ? Et encore y a-t-il peu d'hommes avec qui nous agissions ainsi.Si donc il est des hommes avec qui nous nous dispensons de ces recherchescurieuses , à bien plus forte raison ne devons-nous point scruterla sagesse de Dieu ni lui demander de compte : d'abord parce que celuiqui a parlé est digne de foi ; ensuite parce que le sujet mêmen'admet pas l'action du raisonnement. Car Dieu n'est pas tellement pauvrequ'il ne puisse faire que des choses accessibles à votre faibleintelligence. Si vous ne comprenez pas même loeuvre d'un artisan, beaucoup moins comprendrez-vous celle de l'Ouvrier par excellence. Nerejetez donc point le dogme de la résurrection, autrement vous serezbien loin des espérances à venir. Mais où est doncla sagesse, ou plutôt l'immense folie de nos contradicteurs ? Ilsdemandent: Comment un,corps peut-il ressusciter quand il a étémêlé à la terre, qu'il est devenu terré et quecette terre elle-même a été déplacée? Cela vous semble impossible , mais non à celui dont l'il ne dortpas; car tout est à découvert devant lui. Vous ne voyez pasla distinction qui subsiste dans la confusion ; mais lui voit tout; vousne savez pas ce qui se passe dans le cur de votre prochain, et lui lesait.
Si vous ne croyez pas que Dieu ressuscite, parce que vous ne comprenezpas comment il ressuscite, vous ne croirez pas non plus qu'il lit dansles coeurs , car ce sont dès choses cachées. Et encore mêmedans un corps dissous reste-t-il une matière visible , tandis queles pensées sont invisibles. Et celui qui voit parfaitement leschoses invisibles, ne verra pas les choses visibles et ne pourra facilementdiscerner un corps? Chacun sent qu'il le peut. Ne rejetez donc point larésurrection: car c'est une suggestion diabolique. Et le démonn'a pas seulement en vue de détruire la foi à la résurrection, mais encore de détruire et d'anéantir les oeuvres de lavertu. En effet, l'homme qui ne s'attend pas à ressusciter et àrendre compte de ces actions, ne se pressera guère de pratiquerla vertu ; et, en retour , celui qui ne pratique pas la vertu, ne croirapas à la résurrection: car ce sont deux choses qui s'engendrentmutuellement : le vice par l'incrédulité, et l'incrédulitépar le vice. Une conscience chargée de nombreuses iniquités,inquiète, redoutant la vengeance future et ne voulant pas se rassurerelle-même par le changement de vie , cherche le repos dans l'incrédulité.Et quand vous niez la résurrection et le jugement, ce pécheurdira : Je ne rendrai donc pas compte de mes crimes? Que dit cependant leChrist? " Vous êtes dans l'erreur, ne connaissant ni les Ecrituresni la puissance de Dieu ". (Matth. XXII, 29.) Dieu n'aurait pas tant faits'il n'avait dû nous ressusciter, mais seulement nous détruireet nous réduire à néant; il n'eût point étenducette vaste voûte du ciel sur nos têtes, ni étaléla terre comme un tapis sous nos pieds, il n'eût point créétant de choses pour une si courte vie que la nôtre. Et s'il a l'aittout cela pour la vie présente, que ne fera-t-il pas pour la viefuture?
Mais si la vie future n'existe pas, nous sommés bien au-dessousdes objets créés pour nous. En effet, le ciel , la terre,la mer, les fleuves, certains animaux mêmes, durent plus que nous;car la corneille, la race des éléphants et beaucoup d'autresencore, jouissent plus longtemps de la vie présente. Pour nous l'existenceest courte et pénible , pour eux elle ,est longue et bien plus exemptede chagrin et de soucis. Comment, de grâce , le Créateur a-t-ilplus favorisé le serviteur que le maître? Je vous en conjure,ne raisonnez pas ainsi : ne soyez pas , ô homme ! dénuéd'intelligence, et puisque vous avez un tel Maître, ne méconnaissezpas ses richesses. Au commencement Dieu a voulu vous faire immortel, etvous ne l'avez pas voulu. Car c'étaient des indices d'immortalité,ces entretiens familiers avec Dieu , cette vie paisible , cette exemptionde chagrin , de soucis, de travaux et des autres accidents du temps. Adamn'avait pas besoin (405) de vêtement, ni de maison, ni de rien desemblable; il était plus rapproché des anges; prévoyaitbeaucoup de choses à venir et était rempli d'une grande sagesseCe que Dieu faisait en cachette, en formant la femme, il en eut connaissance.Aussi dit-il : " Maintenant voilà l'os de mes os et la chair dema chair ". (Gen. II, 23.) Puis est venu le travail, puis la sueur, ensuitela honte, la crainte, la timidité à parler; car auparavantil n'y avait ni chagrin, ni douleur, ni gémissement. Mais il nedemeure pas longtemps dans cette situation honorable.
4. Que faire donc? direz-vous. Dois-je périr à cause delui? Non précisément à cause de lui, car vous n'êtespas non plus resté sans péché; et. si vous n'avezpas commis le même, vous en avez certainement commis un autre. D'ailleurs,vous n'avez rien perdu au châtiment; vous y avez gagné, agicontraire. Si vous eussiez dû rester toujours mortel, peut-êtreauriez-vous raison de dire ce que vous dites; mais maintenant vous êtesimmortel, et si vous le voulez, vous pouvez surpasser le soleil mêmeen éclat. Si je n'avais pas eu un corps mortel, dites-vous, je n'auraispas péché. Eh ! de grâce , Adam avait-il un corps mortel, quand il a péché? Non : car si son corps eût étémortel, la mort ne lui eût pas été infligéepar forme de punition. C'est ce qui prouve qu'un corps mortel n'est pointun obstacle à la vertu, qu'il rend sage, au contraire, et procureles plus grands avantages. Si, en effet, l'attente seule de l'immortalitéa inspiré un si grand orgueil à Adam, à quel pointaurait-il porté l'arrogance , s'il eût été réellementimmortel? Maintenant, depuis la, chute , vous pouvez expier Nos péchés,puisque votre corps est vil, abject, sujet à la décomposition:car ces considérations sont propres à rendre sage mais sivous aviez péché dans un corps immortel , peut-êtrevos péchés eussent-ils duré davantage. N'accusez doncpoint la mortalité d'être la cause du péché;c'est la mauvaise volonté qui est la racine de tous les maux. Pourquoile corps d'Abel ne lui a-t-il porté aucun préjudice? Pourquoin'a-t-il servi de rien aux démons de n'avoir pas de corps? Voulez-voussavoir comment un corps mortel n'est pas nuisible, mais est mêmeutile? Voyez ce que vous gagnez par lui si vous êtes sobre. Il vousretire du vice , il vous en arrache par les douleurs, les chagrins, lestravaux et autres moyens semblables.
Mais, dites-vous, il m'entraîne à la fornication. Ce n'estpas lui , mais l'incontinence; tandis que les choses que je vous indiquaistout à l'heure lui appartiennent en entier. Aussi n'est-il pas donnéà l'homme qui entre dans cette vie de se soustraire à lamaladie, àla douleur, à la tristesse; mais il peut ne pascommettre la fornication. Si les vices étaient naturels au corps,ils seraient universels : car tout ce qui est naturel est universel. Or,la fornication ne l'est pas : elle provient de la volonté, tandisque la souffrance vient de la nature. N'accusez pas votre corps, ne vouslaissez pas ravir par le démon l'honneur que Dieu vous a fait. Sinous le voulons , le corps sera un frein excellent pour contenir les mouvementsde l'âme, réprimer l'orgueil, empêcher la jactance etnous aider dans des oeuvres très-importantes. Ne me parlez pas decertains fous furieux; nous voyons souvent des chevaux secouer frein etcocher et se jeter dans les précipices; nous ne nous en prenonspas au frein pour cela; il a été jeté de côté; ce n'est pas lui qui est cause du mal, mais le cocher qui n'a rien suretenir. Croyez qu'il en est de même ici : Si vous voyez un jeuneorphelin commettre mille sottises, n'accusez pas son corps, mais le cocher,c'est-à-dire, la raison qui se laisse entraîner. Les rênesn'embarrassent pas le cocher, mais lui seul est coupable s'il ne sait pasles tenir convenablement; aussi est-ce lui qu'elles accusent quand ellessont enchevêtrées, qu'elles l'entraînent à terreet le forcent à partager leur propre infortune.
De même en est-il ici : Tant que tu tenais les rênes, ditle frein, je dirigeais la bouche du cheval; mais parce que tu as tout lâché,je te punis de ta négligence, je m'embarrasse et je t'entraîne,pour ne plus éprouver le même sort. Que personne ne s'en prennedonc aux rênes, mais à lui-même et à sa volontécorrompue. Car chez nous la raison est le cocher; et le corps joue le rôledes rênes qui établissent le rapport entre les chevaux etle cocher. Si les rênes sont tenues régulièrement,remplissent bien leur fonction, vous n'éprouverez rien de fâcheux;si vous les lâchez, tout disparaît, tout est perdu. Soyonsdonc sages , et n'accusons pas notre corps, mais notre mauvaise volonté.C'est là l'oeuvre du démon d'exciter les insensésà accuser leur corps, Dieu, le prochain, tout plutôt que leurpropre (406) perversité, de peur qu'ils ne coupent la racine deleurs maux, s'ils venaient à la connaître. Mais vous qui connaissezses embûches, tournez votre colère contre lui, mettez le cochersur le siège et tournez, vos yeux vers Dieu. Partout ailleurs, celuiqui propose un combat ne s'en. mêle pas et attend la fin : mais icic'est Dieu même qui règle et établit la lutte.
Rendons-le-nous donc propice, et nous obtiendrons certainement les biensfuturs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, l'empire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dansles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVIII
NE SAVEZ-VOUS PAS QUE VOS CORPS SONT LES MEMBRESDU CHRIST? ENLÈVERAI-JE DONC LES MEMBRES DU CHRIST POUR EN FAIREDES MEMBRES DE PROSTITUÉE? A DIEU NE PLAISE ! (CHAP. VI, VERS. 15,JUSQU'À LA FIN DU CHAPITRE.)
1. Après avoir passé du fornicateur à l'avare,il revient de l'avare au fornicateur, non en s'adressant à lui ,mais à ceux qui n'ont pas commis ce péché; et pourles en garantir, il frappe encore sur le coupable. En effet, bien qu'ons'adresse à d'autres, celui qui a péché est néanmoinsatteint, parce que sa conscience s'éveille et lui fait sentir leremords. La crainte de la: punition suffirait, il est vrai, à lesmaintenir dans la continence; mais comme il ne voulait pas que la craintefût leur seul mobile cri: cela, il y ajoute des menaces et des raisonnements.Après avoir donc déterminé le genre de péché,fixé le châtiment, démontré le tort que le crimedu fornicateur causait à tout le monde , il a quitté ce sujetpour passer à l'avare, et a conclu son discours en menaçantcelui-ci de l'exclusion du royaume des cieux, lui et tous ceux dont ila fait l'énumération; maintenant il formule un avertissementplus terrible. En effet, celui qui se contente de punir une faute sansen faire voir la gravité, n'obtient pas grand résultat parle châtiment; et celui qui se contente de faire rougir sans épouvanterpar la punition, ne touche pas fort les hommes insensibles. C'est pourquoiPaul fait l'un et l'autre; il fait rougir en disant : " Ne savez-vous pasque nous jugerons les anges? " Et il épouvante en disant: " Ne savez-vouspas que les avares n'entreront " pas dans le royaume des cieux? " Il emploiele même procédé à l'égard du fornicateurcar après l'avoir d'abord effrayé par ce qu'il vient de dire,après l'avoir retranché et livré à Satan, aprèsavoir rappelé le dernier jour, il le fait de nouveau rougir parces paroles : " Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ?" Comme s'il s'adressait désormais à des enfants de bonnenaissance: C'est une explication plus claire de ce (407) qu'il a dit plushaut : " Le corps est pour le Seigneur ".
Ailleurs il en fait autant quand il dit : " Vous êtes le corpsdu Christ et les membres d'un membre ". (I Cor. XII, 27.) II emploie souventcette comparaison, non pas toujours pour le même sujet, mais tantôtpour montrer l'amour, tantôt pour augmenter la crainte
ici pour intimider et effrayer : " Enlèverai-je donc les membresdu Christ, pour en faire des membres de prostituée? A Dieu ne plaise! " Rien de plus effrayant que cette parole. Il ne dit pas : Enlèverai-jedonc les membres du Christ pour les unir à une prostituée?mais : " En ferai-je les membres d'une prostituée? " ce qui estplus énergique. Ensuite il fait voir ce qui arrive au fornicateur,en disant : " Ne savez-vous pas que celui qui s'unit à une prostituéedevient un même corps avec elle? " Et la preuve? " Car", dit-il,". ils seront deux en une seule chair. Mais celui qui s'attache au Seigneurest un seul esprit avec lui ". Le commerce charnel ne permet plus en effetd'être deux, mais de deux il ne fait qu'un. Et voyez comme il emploieces mots propres et simples, en prenant pour termes de son accusation uneprostituée et le Christ. " Fuyez la fornication". Il ne dit pas: abstenez-vous de la fornication; mais : " Fuyez ", c'est-à-dire,empressez-vous de vous débarrasser, de ce vice. " Tout. péchéque lhomme commet est hors de son corps; mais celui qui commet la fornicationpèche contre son propre corps ". Ceci est moins fort. Mais commeil s'agit de la fornication , il la combat à outrance et en faitressortir la gravité par le plus et par le moins. Le premier arguments'adressait aux plus pieux , le second est pour les plus faibles.
C'est le propre de la sagesse de Paul de faire. rougir, non-seulementpar les motifs les plus puissants,.mais Encore par dé plus petits,par la laideur, par l'indécence. Quoi donc? Direz-vous : est-ceque le meurtrier ne souille pas sa main? et aussi l'avare et le voleur?Personne n'en doute; mais comme on ne pouvait pas dire qu'il n'y a riende pire que le fornicateur, il fait paraître d'une autre façonl'énormité de ce crime, en disant qu'il fait du corps entierun objet d'exécration. Il est souillé, en effet, comme s'ilétait tombé dans une cuve d'immondices, et plongédans l'ordure. Et c'est ainsi que nous en jugeons encore aujourd'hui. Eneffet, personne de nous, après s'être rendu coupable d'avariceou de vol, ne songe à aller au bain : on revient tout simplementchez soi; tandis qu'après avoir péché. avec une prostituée,on va se baigner comme si on était devenu tout à fait impur:tant la conscience sent que ce péché la souille davantage! Sans doute l'avarice et la fornication sont des fautes graves et précipitenten enfer ; mais comme. Paul agit toujours avec prudence:, il emploie tousles moyens en son pouvoir pour faire ressortir le crime de la fornication." Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l'Esprit-Saint quiest en vous? "
2. Il ne dit pas simplement de l'Esprit: mais " de l'Esprit qui esten vous ", afin de consoler; et pour s'expliquer. encore, il ajoute " Quevous avez reçu de Dieu ". Il nomme l'auteur du don, pour releverson auditeur et en même temps l'effrayer par la grandeur du dépôtet la libéralité de celui qui l'a fait. " Et qu'ainsi vousn'êtes plus à vous-mêmes ". Il n'a pas seulement pourbut de les faire rougir, mais aussi de les forcer à pratiquer lavertu. Quoi ! vous faites ce que vous voulez, dites-vous; mais vous n'êtespas votre maître. En parlant ainsi, il ne prétend pas nousôter notre libre arbitre; car après avoir dit: " Tout m'estpermis, mais tout ne m'est pas avantageux ", il ne nous enlève pasnotre liberté; et en écrivant ici : " Vous n'êtes plusà vous-mêmes ", il n'entend point nuire à notre volonté,mais éloigner du vice et faire voir la providence du Maître.Aussi ajoute-t-il : " Car vous avez été achetés àhaut prix ". Mais si je ne suis pas à moi , comment m'imposez-vousle devoir d'agir? Comment dites-vous ensuite : " Glorifiez Dieu dans votrecorps et dans votre esprit qui sont à Dieu? "
Que signifient donc ces paroles : " Vous n'êtes plus àvous-mêmes? " Et que veut-il prouver par là? Nous mettre ensécurité pour que nous ne péchions plus et ne nouslivrions pas -aux passions désordonnées de notre âme.Nous avons en effet beaucoup de penchants déréglésqu'il faut réprimer; et nous le pouvons, autrement il serait inutilede nous y exhorter. Voyez maintenant comme il nous affermit ! Aprèsavoir dit : " Vous n'êtes pas à vous-mêmes ", il n'ajoutepas : Mais vous êtes sous l'empire de la nécessité.Non, il dit: " Vous avez été achetés à hautprix ". Paul , (408) pourquoi parlez-vous ainsi? On pourrait vous direqu'il fallait nous proposer un autre motif, en nous montrant que nous avonsun maître. Mais ce motif nous serait commun avec les gentils, tandisque celui-ci : " Vous avez été achetés à hautprix ", nous est particulier. Ici l'apôtre nous rappelle la grandeurdu bienfait et la manière dont nous avons été sauvés;il nous fait voir que nous étions en mains étrangèreset que nous avons été achetés, non pas pour rien,mais à haut prix. " Glorifiez et portez donc Dieu dans votre corpset dans " votre esprit ". Par là il nous exhorte non-seulement àéviter la fornication dans notre corps, mais à n'admettreaucune mauvaise pensée dans notre esprit et à ne point éloignerla grâce. " Qui sont à Dieu ". Après avoir dit : "Vôtre ", il ajoute : " Qui sont à Dieu ", nous rappelant continuellementque tout appartient au Maître, corps, âme, esprit.
Quelques-uns disent que ce mot " en Esprit" signifie en grâce.En effet, si la grâce est en nous, Dieu sera glorifié, etelle y sera, si nous avons le coeur pur. Il affirme que toutes ces chosessont à Dieu, non-seulement parce qu'il les a produites, mais encoreparce que, .quand elles appartenaient à d'autres , il les a recouvréesau prix du sang de son Fils.
Voyez comme il rattache tout au Christ, comme il nous mène auciel. Vous êtes les membres du Christ, nous dit-il, vous êtesle temple de l'Esprit ; ne devenez donc pas membres d'une prostituée,car ce n'est pas votre corps que vous déshonorez, mais celui duChrist. Par là il nous fait voir la bonté du Christ, puisquenotre corps est le sien, et en même temps il veut nous arracher àun funeste esclavage. En effet, si votre corps appartient à un autre,vous n'avez pas le droit de le déshonorer, surtout s'il appartientau Maître, ni de souiller le temple de l'Esprit. On punirait du derniersupplice celui qui entrerait dans un domicile étranger et s'y livreraità la débauche; quel ne sera donc pas le châtiment decelui qui aura fait du temple du roi une maison de voleurs? Dans cettepensée, respectez l'habitant, qui n'est autre que le Paraclet; craignezcelui qui est lié, adhérent à vous-même, etqui est le Christ. Est-ce vous qui vous êtes fait membre du Christ?Songez à cela, à qui étaient les membres, àqui ils sont aujourd'hui, et restez chaste. C'étaient auparavantdes membres de prostituée, le Christ en a
fait les membres de son propre corps. Vous n'en êtes donc plusle maître ; servez celui qui vous a affranchi.
Si vous aviez une fille, et que, par un excès de démencevous l'eussiez livrée à prix d'argent pour en faire une prostituée; puis que le fils du roi, passant par là, l'arrachât àson esclavage et en fît son épouse; vous ne seriez plus librede la reconduire à la maison de débauche, car vous l'auriezlivrée, vous l'auriez vendue une fois. Voilà notre cas :nous avions vendu notre chair au démon, à un vil corrupteur;ce que voyant, le Christ l'a sauvée, 1'a délivréede cette affreuse tyrannie; elle n'est donc plus à nous, mais àcelui qui l'a sauvée. Si vous voulez la traiter comme l'épousedu roi, rien ne vous en empêche; mais si vous voulez la ramener àson premier état, vous subirez le supplice réservéà ceux qui commettent de tels outrages. Vous devez donc plutôtl'orner que la déshonorer. Car vous n'êtes plus maîtred'elle en fait de passions coupables, mais seulement pour l'exécutiondes ordres de Dieu. Songez de quel déshonneur Dieu l'a délivrée;il n'est pas de prostituée aussi dégradée que l'étaitalors notre nature. Les brigandages, les homicides, toute espècede mauvaises pensées entraient chez elle, et corrompaient l'âmeà vil prix, au prix d'un moment de plaisir. Car c'était làtout ce qu'elle gagnait à son honteux commerce avec les mauvaisespensées et les mauvaises actions.
3. Sans doute cette conduite était déjà coupablealors; mais quel pardon espérer, si l'on se souille maintenant,quand le ciel est ouvert, quand le royaume est promis, après qu'ona participé aux redoutables mystères? Ne pensez-vous pasque le diable lui-même entretient commerce avec les avares et avectous ceux que l'apôtre a énumérés? Et que cesfemmes qui se parent pour séduire ont avec lui des rapports impurs?Qui pourrait dire le contraire? Que celui qui le nie mette à nul'âme de ces indécentes créatures, et il verra quele méchant esprit leur est étroitement uni. Car il est difficile,chers auditeurs, oui, il est difficile, et peut-être impossible,que quand le corps est ainsi paré, l'âme le soit aussi; quandon soigne l'un, il faut qu'on néglige l'autre d'après lanature des choses, le contraire ne peut avoir lieu. Aussi l'apôtredit-il : " Celui qui s'unit à une prostituée devient un mêmecorps avec elle; mais celui qui s'attache au (409) Seigneur est un seulesprit avec lui ". Il devient tout esprit à la fin, quoique enveloppéd'un corps. Quand il n'a rien de corporel, d'épais, de terrestre,son corps n'est qu'un simple vêtement; quand toute l'autoritéappartient à l'âme et à l'esprit, Dieu est alors glorifié.Aussi avons-nous l'ordre de dire dans la prière : " Que votre nomsoit sanctifié " ; et le Christ nous dit : " Que votre lumièrebrille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ilsglorifient votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 16.)Ainsi le glorifient les cieux, non en parlant, mais en excitant l'admirationpar leur aspect et en faisant remonter leur gloire au créateur.
Glorifions-le , nous aussi , comme eux et même plus qu'eux ; nousle pouvons, si nous le voulons. Car ni le ciel, ni le jour, ni la nuitne glorifient Dieu comme une âme sainte.. De même qu'àl'aspect de la beauté du ciel, on s'écrie : Gloire àvous, ô Dieu ! qui avez fait un si bel ouvrage ! Ainsi fait-on, etbien mieux encore, en voyant un homme vertueux. Car tout le monde ne glorifiepas Dieu dans ses créatures; un grand nombre disent qu'elles sesont faites d'elles-mêmes ; d'autres, par une erreur tout àfait impardonnable, attribuent aux démons la création dumonde et la providence; mais à propos de la vertu de l'homme, personnen'ose porter jusque-là l'impudence chacun glorifie D:eu en voyantson serviteur vivre saintement. Et qui ne serait frappé d'étonnement,quand un homme qui n'a que la nature commune aux mortels, et qui vit ausein de l'humanité, résiste comme le métal le plusdur aux, assauts des passions? Quand à travers le feu, le fer, lesbêtes féroces, il se montre plus fort que l'acier et triomphede tout par le langage de la piété? bénit quand onle maudit? répond par des paroles bienveillantes aux injures? priepour ceux qui lui font tort? fait du bien à ses ennemis et àceux qui lui tendent des embûches? Oui, ces choses et d'autres dece genre glorifient Dieu plus que les cieux. Car, en voyant le ciel, lesgrecs ne rougirent pas; mais à l'aspect d'un homme saint, pratiquantla sagesse dans sa perfection, ils sont couverts de Confusion et se condamnenteux-mêmes. En effet, quand un homme qui n'est point d'une autre naturequ'eux l'emporte sur eux autant , et plus même que le ciel ne l'emportesur la terre, ils sont bien forcés de croire que c'est làl'effet de quelque puissance divine. Aussi. le Christ dit-il : " Et qu'ilsglorifient votre Père qui est dans les cieux ".
Voulez-vous savoir d'ailleurs comment Dieu est glorifié par lavie de ses serviteurs, et comment il l'est par ses prodiges? Un jour Nabuchodonosorjeta les trois enfants dans la fournaise. Ensuite , voyant que le feu neles consumait point, il dit : " Béni soit Dieu qui a envoyéson ange et sauvé ses enfants de la fournaise, parce qu'ils onteu confiance en lui et n'ont point obéi à la parole du roi". (Dan. III, 95.) Que dites-vous, ô roi? Vous avez étéméprisé, et vous admirez ceux qui ont rejeté vos ordres?Oui : je les admire par cela même qu'ils m'ont méprisé.Il donne la raison même du prodige. Ainsi Dieu est glorifié,non-seulement par le miracle, mais par la résolution des trois enfants.Et si on veut y regarder de près, ce dernier point n'est pas au-dessousde l'autre. Au point de vue du prodige, délivrer ces jeunes gens,de la fournaise n'est pas plus que de les avoir décidésà y entrer. Comment, en effet, ne pas être frappé d'étonnementen voyant le roi du monde, environné de tant d'armes et d'armées,de généraux, de satrapes, de préfets, maîtrede la terre et de la mer, en le voyant, dis-je, méprisé pardes enfants prisonniers ; en volant ces prisonniers vaincre celui qui lesa mis aux fers et triompher de toutes ses troupes? Car le roi et sa courn'ont pu ce qu'ils voulaient, eux qui avaient toutes ces ressources, etde plus celle de la fournaise ; mais des enfants dénués detout, esclaves, étrangers, en petit nombre (trois ! que peut-onde moins?) et enchaînés, ont vaincu une immense armée.Car déjà la mort était méprisée, parceque le Christ devait venir; et comme, au lever du soleil, le jour brilleavant que ses rayons aient paru, ainsi la mort reculait déjàà la seule approche du soleil de justice. Quoi de plus éclatantque ce spectacle ? quoi de plus glorieux que cette victoire ? quoi de plusinsigne que ces trophées?
4. Et cela se voit encore de nos jours. Il y a encore maintenant unroi de Babylone avec sa fournaise, et qui y allume un feu bien plus ardent;il est encore là pour faire adorer sa statue ; autour de lui sontencore des satrapes, des soldats, une musique enchanteresse; et beaucoupadorent cette image, aux aspects variés, de hauteur colossale. L'avariceest une statue de ce genre, ne dédaignant pas même (410) lefer, composée d'éléments dissemblables, obligeantà tout admirer, l'airain, le fer et des matières beaucoupplus viles encore. Mais si fout cela est, il y a aussi des imitateurs deces enfants, qui disent : Nous ne servons pas les dieux, nous n'adoronspas ton image; mais nous supportons la fournaise de la pauvretéet toutes les autres misères, pour les lois de Dieu. Ceux qui possèdentbeaucoup, l'adorent souvent cette image, comme ces courtisans du roi, etils sont dévorés par les flammes; mais ceux qui n'ont rien,la méprisent, vivent dans la pauvreté et sont plus dans larosée que ceux qui nagent au sein de l'abondance : absolument commeceux qui avaient jeté les trois enfants dans la fournaise furentconsumés, tandis que les enfants eux-mêmes étaientcomme rafraîchis par la pluie et la rosée. Et le tyran lui-mêmesouffrait plus qu'eux de la flamme : car la colère le brûlaitintérieurement; le feu ne put pas même atteindre l'extrémitéde leurs cheveux; tandis que son âme était dévoréepar l'ardeur de son courroux. Songez un peu à ce que c'étaitque d'être méprisé devant tant de témoins pardes enfants prisonniers. Il a fait voir, du reste, que s'il avait prisleur ville, ce n'était pas par sa vertu propre, mais à causedes péchés de ses habitants.
Si, en effet, il n'a pu vaincre trois enfants enchaînéset . jetés dans une fournaise, comment serait-il venu à bout,par la loi de la guerre, de tant d'hommes, s'ils eussent tous ététels que ceux-ci? Il est donc évident que ce sont les péchésdu peuple qui ont livré la ville. Mais voyez comme ces jeunes genssont étrangers à la vaine gloire ! Ils ne s'élancèrentpoint dans la fournaise, mais ils pratiquèrent d'avance l'ordredu Christ qui dit: " Priez afin que vous n'entriez point en tentation ".(Matth. XXVI, 41.) Ils ne se sauvèrent point quand on les y conduisit;mais ils gardèrent courageusement le milieu ; ne s'empressant pointquand on ne les appelait pas, ne montrant ni faiblesse ni lâchetéquand on les appelait, prêts à tout, intrépides etremplis de confiance. Et pour bien comprendre leur sagesse, écoutonsce qu'ils disent : " Il y a dans le ciel un Dieu qui peut nous délivrer". (Dan. III, 17.) Ils ne s'inquiètent point d'eux-mêmes ;au moment d'être brûlés, ils ne s'occupent que de lagloire de Dieu. Afin, disent-ils, que vous n'accusiez pas Dieu d'impuissance,quand nous serons consumés par le feu, nous vous ex primons nettementtoute notre croyance: " Il y a un Dieu dans le ciel ", non un Dieu semblableà cette statue terrestre, inanimée et. muette, mais un Dieuqui peut nous tirer du milieu de cette fournaise ardente. Ne l'accusezdonc pas de faiblesse, s'il nous y laisse jeter. Il est si puissant qu'ilpeut nous sauver de la flamme, même quand nous y serons : "Et s'ilne le fait pas, sachez néanmoins, ô roi; que nous ne servonspas vos dieux et que nous n'adorerons pas la statue d'or que vous avezfait dresser ". (Dan. III, 18.) Vous voyez que, par un dessein providentiel,ils ignorent l'avenir. S'ils l'avaient connu, leur action serait moinsadmirable; quoi d'étonnant, en effet, à ce qu'ils eussentaudacieusement affronté le danger s'ils avaient eu un gage certainde leur salut ?
Sans doute Dieu eût été également glorifié,puisqu'il aurait pu les sauver de la fournaise: mais ils eussent étémoins dignes d'admiration, puisque au fait ils ne se seraient pas précipités,dans le danger. Dieu leur a donc laissé ignorer l'avenir, pour lesglorifier davantage. Et comme ils assuraient au roi que Dieu ne devaitpas être accusé d'impuissance, quand même le feu lesconsumerait; ainsi Dieu a tout à la fois montré sa puissanceet mieux fait briller leur courage. Et pourquoi, dites-vous, ce doute deleur part, cette incertitude de leur délivrance? Parce qu'ils secroyaient trop peu de chose, trop indignes d'un si grand bienfait. Et lapreuve que ce n'est pas ici une simple conjecture, ce sont les plaintesqu'ils font entendre dans la fournaise, quand ils disent : " Nous avonspéché, nous avons commis l'iniquité; il ne nous estpas permis d'ouvrir la bouche ". (Dan. III, 29.) Voilà pourquoiils ont d'abord dit : " Et s'il ne le fait pas ". Ne soyez pas surprisqu'ils ne disent pas clairement : Dieu peut nous sauver, et s'il ne noussauve pas, c'est à cause de nos péchés; car alorsils auraient eu l'air, aux yeux de barbares, de voiler l'impuissance deDieu sous le prétexte de leurs propres péchés. Neparlant donc que de soin pouvoir, ils n'ont rien dit de la cause. Ils étaientd'ailleurs parfaitement habitués à ne point scruter témérairementles jugements de Dieu. Après avoir prononcé ces paroles;ils sont entrés dans le feu, sans injurier le roi, sans renversersa statue.
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Tel doit être l'homme courageux, modéré et doux,surtout dans les dangers, pour ne pas paraître aller à cescombats par colère et par vaine gloire, mais par courage et avecmodération. C'est à celui qui commet l'injustice àsupporter le soupçon de ces coupables motifs; quant à celuiqui les subit, qui souffre violence et combat avec douceur, non-seulementon l'admire comme un homme de coeur, mais on ne le vante pas moins poursa modération et sa douceur : ce que firent alors les trois enfants,en montrant tout le courage et toute la douceur possibles, et n'agissantpoint en vue d'un prix ou d'une récompense. Et quand mêmeil ne voudrait pas nous sauver, ajoutent-ils, nous n'adorerons pas vosdieux; car nous sommes déjà récompensés parcela seul que nous sommes jugés dignes d'être délivrésde l'impiété et brûlés pour cette fin. Et nousaussi qui avons déjà notre récompense (et nous l'avons,puisque nous avons été jugés dignes de connaîtrele Christ et de devenir ses membres) , n'en faisons pas les membres d'uneprostituée. C'est par ce mot terrible qu'il faut finir ce discours;afin que, sous l'impression de la plus vive frayeur, nous devenions pluspurs que l'or et persévérions dans cet état. C'estainsi que délivrés de la fornication nous pourrons voir leChrist. Puissions-nous le voir tous avec confiance au dernier jour, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, lagloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
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