PREMIÈRE EXHORTATION.

1. « Qui donnera de l'eau à nia tête, et àmes yeux une fontaine de larmes ? » (Jérém. IX, 1.)Je puis dire aujourd'hui ces paroles avec autant et même plus d'à-proposqu'autrefois le Prophète ! Si je ne pleure pas comme lui sur desvilles nombreuses; sur des tribus tout entières, je pleure sur uneâme qui vaut, à elle seule, autant, sinon plus, que toutesces tribus ensemble. S'il est vrai, en effet, qu'un seul qui fait la volontéde Dieu, vaut mieux que dix mille qui la violent, tu valais donc mieuxnaguère, toi seul que des myriades de Juifs. C'est pourquoi nulne saurait me blâmer, dussent mes pleurs couler plus abondamment,et mes gémissements éclater avec plus de violence que ceuxdu Prophète. Non , ce n'est pas la

1 C'est pour la première fois, autant que nous sachions, queles deux exhortations à Théodore voient le jour en français.

destruction d'une ville, ni la captivité d'hommes pécheursque je pleure; c'est la désolation d'une âme consacrée,c'est la subversion et la ruine totale d'un temple, qui était larésidence du Christ.

Quand on a vu, dans tout son éclat, la beauté dont brillaitauparavant ton âme, ces ornements que le démon a maintenantanéantis et comme réduits en cendres, comment ne pas fondreen larmes, et ne pas emprunter les lamentations de Jérémie,en apprenant que des mains barbares ont profané le Saint des saintsdans ce nouveau temple, qu'elles y ont allumé un incendie qui atout consumé, les chérubins, l'arche , le propitiatoire,les tables de pierre de la loi, l'urne d'or? Car, sache-le, ton malheurest plus grave que celui dont gémissait le Prophète, et dessymboles plus précieux que (536) ceux-là étaient gardésdans le sanctuaire de ton âme. Le temple de ton coeur étaitplus saint que le temple de Jérusalem. Il resplendissait non del'éclat de l'or et de l'argent, mais de la grâce de l'EspritSaint; au lieu de l'arche et des chérubins, c'étaient leChrist et son Père, et le Paraclet, qu'il renfermait et qui demeuraienten lui.

Ils n'y sont plus, hélas ! mais il est désert, il estdépouillé de cette beauté, de cette magnificence;il a perdu ses ornements divins et ineffables, perdu toute sécuritéet toute garde. Sans porte ni barreaux de fer, il est ouvert à toutesles honteuses pensées, qui corrompent les âmes. Et si l'espritd'orgueil, l'esprit de fornication, l'esprit d'avarice et d'autres piresencore voulaient y pénétrer, il n'y aurait personne pourles en empêcher. Autrefois, au contraire, ton âme pure étaitaussi complètement fermée à tous ces vices que leserait le ciel même. Peut-être ce que je dis paraîtra-t-ilincroyable à quelques-uns de ceux qui voient présentementta désolation enta ruine. C'est précisément ce quime fait pleurer et gémir, et je ne cesserai pas de le faire quetu ne sois rétabli dans ta première splendeur. Ce rétablissementpeut paraître impossible aux hommes, mais à Dieu tout estpossible. C'est lui qui tire l'indigent de la poussière, et relèvele pauvre de dessus le fumier, pour le faire asseoir parmi les princes,parmi les princes de son peuple : c'est lui qui rend celle qui étaitstérile, mère féconde et heureuse de nombreux enfantsqui l'environnent dans sa maison (1). Ne désespère donc pasde ton retour au bien. Si le démon a eu le pouvoir de te précipiterde ce faîte , de cette hauteur de vertu jusqu'au fond du vice, àplus forte raison Dieu aura-t-il celui de te relever jusqu'à cemême degré de perfection., et de te rendre non-seulement telque tu étais, mais même beaucoup plus accompli et plus parfait.

Seulement ne te laisse pas abattre, ne romps pas avec l'espérance,crains le sort des impies. Car d'ordinaire ce qui jette dans le désespoir,c'est moins la multitude des péchés, qu'une certaine impiéténaturelle de l'âme. C'est pourquoi Salomon ne dit pas simplement:Quiconque est descendu au fond du mal, méprise; mais il dit l'impieseulement (2). Ce genre de maladie est le propre des seuls impies, quandils sont descendus jusqu'au fond de tous les vices. C'est elle qui ne leurpermet plus de regarder en haut, ni de remonter au degré d'oùils

1 Ps. CXII, 7, 9. — 2 Proverbes, VIII, 3.

sont tombés. Ce sentiment pervers est comme un joug pesant quiaccable l'âme, qui la force à se pencher toujours en bas,et l'empêche d'élever ses regards vers son souverain maître.II est d'un homme généreux de briser ce joug, de repousserle démon qui nous l'a imposé de sa main de bourreau, et dedire avec le Prophète : Tels les yeux d'une servante sur les mainsde sa maîtresse, tels nos yeux vers le Seigneur notre Dieu, jusqu'àce qu'il prenne pitié de nous. Ayez pitié de nous , Seigneur,ayez pitié de nous, parce qu'il y a longtemps que nous sommes abreuvésd'humiliations (1).

Voilà l'enseignement divin , voilà les maximes de la suprêmesagesse. Nous sommes abreuvés d'humiliations, dit le Prophète;nous avons ressenti une infinité d'amertumes; et cependant nousne nous lasserons pas de regarder vers Dieu; et jusqu'à ce que nousayons obtenu notre demande, nous ne cesserons pas de le prier. Car c'estle propre d'une âme courageuse de ne pas se laisser abattre, de nepas manquer de coeur en face des difficultés, quelque graves etnombreuses qu'elles soient, de ne pas renoncer à prier, mêmequand on n'obtient rien, mais de persister, jusqu'à ce que le Seigneurait pitié de nous, selon la parole du saint Roi.

2. Le démon nous suggère des pensées de désespoir,afin de couper la céleste chaîne qui nous rattache àDieu , l'espérance, ancre de salut, soutien de notre vie, guidequi nous conduit sur le chemin du ciel comme par la main, refuge assurédes âmes perdues. C'est par l'espérance que nous sommes sauvés,dit l'Apôtre (2). C'est elle, oui, c'est elle qui, chaîne solide,suspendue et fixée aux cieux, soutient nos âmes durant latraversée, hisse peu à peu, jusqu'à cette hauteurceux qui s'attachent à elle fortement, et nous enlève dutourbillon des misères terrestres.

Mais si quelqu'un, vaincu par la mollesse, lâche cette ancre desalut, il tombe aussitôt et se noie dans l'abîme qui l'engloutit.Sachant cela, dès qu'il s'aperçoit que nous ployons déjàsous le faix d'une conscience chargée de crimes, le Mauvais intervientlui-même et ajoute la pensée du désespoir, ce fardeauplus lourd que le plomb. Recevons-nous cette surcharge, alors tirésen bas par son poids énorme et séparés violemmentde la céleste chaîne, nous tombons nécessairement aufond de l'abîme

1 Ps. CXXII, 2 et 3. — 2 Rom. VIII, 31.

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abîme où tu es maintenant toi , malheureux déserteurdes commandements du Maître doux et humble; toi, aujourd'hui le soupleinstrument dé tous les caprices de celui qui est la cruautémême, du tyran de notre race, de l'implacable ennemi de notre bonheur;toi, qui as brisé le joug suave, rejeté le fardeau légerdu Seigneur pour mettre à sa place le carcan de fer de l'ennemi,et suspendre encore à ton cou une meule de moulin. Où doncarrêteras-tu désormais la chute de plus en plus profonde danslaquelle tu précipites ta malheureuse âme , si tu te metsdans la nécessité de tomber toujours plus bas?

La femme qui avait retrouvé sa drachme , invitait ses voisinesà partager sa joie : Réjouissez-vous avec moi, leur disait-elle(1); moi aussi j'appellerai tous nos amis, les tiens et les miens, maisje ne leur dirai pas: Réjouissez-vous avec moi. Je leur dirai aucontraire pleurez avec moi , commencez le même deuil, faites entendreles mêmes gémissements. J'ai fait la perte la plus grande;non que j'aie laissé tomber de ma main tant et tant de talents d'or,ni telle ou telle pierre précieuse; j'ai perdu ce qui vaut mieuxque tout cela ., celui qui voguait avec moi sur cette mer, sur la grandeet vaste mer de la vie; je ne sais quelle secousse imprévue l'aprécipité au fond de l'abîme.

2. Que personne ne tente de me détourner de mon deuil, je répondraispar les paroles du Prophète : Laissez-moi, je pleurerai amèrement,ne vous mettez point en peine de me consoler (2). Tel est le malheur quim'afflige, que l'on ne saurait m'accuser de le pleurer avec excès; il est tel que , quand même Paul ou Pierre seraient à maplace , ils n'auraient pas honte de gémir et de se lamenter, sansaccepter aucune consolation. Il y en a qui donnent des larmes àla mort ordinaire et commune; ceux-là, on a raison de leur reprocherune grande pusillanimité; mais, lorsqu'au lieu d'un corps, c'estune âme qui est là étendue morte, percée demille coups, montrant encore, dans la mort même, des signes non douteuxde sa belle nature , de sa parfaite santé d'autrefois , de sa beautémaintenant effacée , qui serait assez cruel et insensible pour proférer, au lieu de pleurs et de gémissements, des paroles de consolation?S'il est sage de ne pas pleurer dans un cas, il ne l'est pas moins de pleurerdans l'autre.

1 Luc, XV, 9. — 2 Isa, XXII, 4.

Un jeune homme, qui touchait déjà au Ciel , qui se riaitdes vanités de la vie, qui voyait un beau corps avec la mêmeindifférence qu'une belle statue, qui méprisait l'or commela boue, les plaisirs de toute sorte comme une bourbe infecte, nous l'avonsvu tout à coup, saisi de la fièvre d'une passion étrange,perdre sa santé spirituelle, son viril courage et toute sa beauté,devenir l'esclave des voluptés. Et nous ne le pleurerions pas, dites-moi?Et nous ne nous lamenterions pas jusqu'à ce que nous l’ayions recouvré? Est-ce possible pour qui porte un coeur d'homme?

La mort du corps est une nécessité dont on ne peut s'affranchirici-bas, et néanmoins on ne laisse pas de pleurer sur ceux qui lasubissent. Pour la mort de l'âme , au contraire, c'est. ici-bas seulementque l'on peut s'en sauver : Dans l'enfer, dit la Sainte Ecriture, qui confesseraton nom (Ps. VI, 6). Quelle déraison ! on pleure ordinairement lamort du corps avec tant de douleur, bien qu'on sache que les larmes neressusciteront pas celui qui n'est plus, et nous ne montrerions pas unpeu de cette douleur, quand nous savons qu'il y a toujours espoir de pouvoirrappeler une âme morte, à sa première vie? On l'a vude nos jours comme au temps de nos pères: beaucoup, aprèss'être écartés du sentier de la justice , aprèsêtre tombés dans les précipices qui bordent la voieétroite, se sont ensuite si bien relevés, qu'ils ont couvertleurs précédentes fautes parleurs vertus ultérieures,remporté le prix, ceint la couronne, figuré parmi les vainqueurs,et pris rang dans l'assemblée des Saints.

Un pécheur, tant qu'il reste dans la fournaise des passions ,a beau avoir sous les yeux des exemples semblables , un tel changementlui parait toujours impossible. Au contraire, a-t-il fait un pas pour sortirde cet état , il avance ensuite constamment , laissant derrièrelui le plus violent du feu. A mesure qu'il marche, il trouve devant luiun air toujours plus frais, une voie toujours plus commode. Il faut seulementne pas désespérer, ne pas renoncer au retour. Quiconque neremplirait pas cette condition , fût-il doué d'une force immenseet d'une ardeur sans bornes, ne pourrait rien faire d'utile. La porte dela pénitence fermée, l'entrée du stade murée,comment pourra-t-il , condamné qu'il est à rester dehors,faire encore quelque bonne action grande ou petite? Voilà pourquoile Mauvais emploie toute sa (538) ruse pour faire naître en nousce sentiment. Après cela il ne lui faudra plus ni peine ni fatiguepour s'emparer de nous. Comment en faudrait-il contre quelqu'un qui estétendu par terre, frappé à mort, à qui il nereste pas même la volonté de résister? Celui que celien n'aura pu retenir enchaîné , recouvrera sa force première,il combattra sans relâche jusqu'au dernier soupir, et, dût-iltomber mille fois, il se relèvera toujours et finira par triompher.Au contraire, le malheureux qui se laisse prendre dans les filets d'unirrévocable désespoir, ses forces sont aussitôt paralysées, et, dès lors, comment pourrait-il vaincre, ou même résister,lui qui fuit devant l'adversaire ?

Ne m'objecte pas que cela n'est possible qu'aux pécheurs ordinaires.Supposons un homme chargé de tous les crimes. Je veux qu'il aitcommis tout ce qui exclut du royaume céleste; qu'il sorte non dumilieu des infidèles, mais des rangs des amis de Dieu et de ceuxqui ont sucé la foi avec le lait: qu'il devienne ensuite fornicateur,adultère, débauché, voleur, ivrogne, abandonnéaux dernières infamies, blasphémateur et le reste ; hébien ! je n'admets pas qu'un tel homme désespère de son salutnon, eût-il continué jusqu'à une extrême vieillessecette mauvaise et abominable vie. Si la colère de Dieu étaitune passion, je concevrais que l'on désespérât d'enpouvoir jamais éteindre la flamme allumée par tant de crimes.Mais comme la divinité est impassible de sa nature, et que, lorsmême qu'elle punit et châtie, elle le fait non-seulement sanscolère, mais encore avec une tendre sollicitude et un grand amourpour les hommes, il s'ensuit qu'il faut avoir une confiance invincibleet croire fermement à la vertu de la pénitence.

Car est-ce pour satisfaire sa vengeance que Dieu étend sa mainsur les pécheurs? Nullement, puisque sa nature est au-dessus detoute atteinte ; mais il le fait dans notre intérêt, de peurque notre perversité ne devienne pire, par notre persistance àle mépriser et à le dédaigner. L'insensé quis'exclut de la lumière, et se renferme dans les ténèbres,se fait beaucoup de mal lui-même sans en faire à la lumière.Il en est de même de celui qui s'est fait une habitude de mépriserla Majesté infinie; sans nuire aucunement à celle-ci, ilne réussit qu'à s'attirer à lui-même le plusgrave de tous les malheurs. C'est pourquoi Dieu, soit qu'il nous menacede ses châtiments, soit qu'il les exerce, a pour but non de se venger,mais de nous attirer à lui. Un médecin ne s'offense ni nes'émeut des injures des malades en délire, et il ne négligerien pour les empêcher de s'avilir eux-mêmes, considérant,non son avantage personnel, mais le leur : recouvrent-ils un peu leur bonsens et leur calme, son coeur se remplit de satisfaction et de joie, ilredouble de soins et de remèdes; loin de tirer vengeance de leursinjures, il ajoute bienfaits sur bienfaits, jusqu'à ce qu'il achèvede leur rendre la santé. De même Dieu, quand nous sommes tombésdans la dernière folie, sans songer à venger le passé,ne dit rien, ne fait rien qui ne tende à nous guérir de notremaladie. C'est ce que l'on peut voir aisément pour peu qu'on jouissed'une saine et droite raison.

5. Si cependant quelqu'un restait encore dans le doute à cetégard, nous allons le convaincre parle témoignage de Dieumême. Qui fut jamais plus coupable que le roi de Babylone? Aprèsavoir éprouvé la puissance de Dieu, après s'êtreprosterné devant le Prophète, jusqu'à vouloir luioffrir des dons et de l'encens, ce roi reprit de nouveau tout son orgueil;il jeta dans une fournaise ardente ceux qui ne le préféraientpas à Dieu , et cependant ce personnage si cruel et si impie, cettebrute, dirai-je, plutôt que cet homme, Dieu l'appelle à lapénitence, Dieu ne cesse de lui procurer de nouveaux motifs de conversion;c'est d'abord le prodige opéré dans la fournaise, c'est ensuitela vision que le roi eut et que Daniel interpréta, vision capablede fléchir un coeur de marbre.

Après l'exhortation en action, le Prophète a recours auxconseils : C'est pourquoi, ô roi disait-il, agrée mon conseil,rachète tes fautes par des aumônes, et tes iniquitéspar la compassion pour les pauvres. Le Seigneur est si miséricordieuxque peut-être il te pardonnera tes péchés. Que dites-vous,ô sage et bienheureux Prophète? Après une chute siprofonde, y a-t-il encore un moyen de se relever; avec une si grave maladie,une possibilité de guérir, avec une telle démence,un espoir de revenir au bon sens? Le roi ne devait plus avoir d'espérance: il avait rejeté volontairement de son coeur tout ce qui lui enrestait, d'abord lorsqu'il avait méconnu Celui à qui il étaitredevable non-seulement de la vie, mais de sa dignité royale, etcela malgré les miracles de providence et de puissance dont sesancêtres et (539) lui-même avaient été les objetsde la part de Dieu; ensuite lorsque, après avoir reçu cessignes éclatants de la sagesse et de la prescience divine, vu deses yeux les pratiques de la magie, de l'astrologie, tout l'appareil desprestiges diaboliques rendu vain et publiquement confondu, il n'avait paslaissé néanmoins d'enchérir encore sur ses iniquitéspassées.

En lui faisant expliquer par un enfant captif, une vision que les Magesde la Chaldée n'avaient pu interpréter, qu'ils avaient mêmedéclarée au-dessus des lumières de l'homme, Dieu l'avaitamené non-seulement à croire en lui, mais à se fairele héraut et le prédicateur de la vraie foi par toute laterre. En sorte que, si même avant d'avoir vu ce signe miraculeux,il était inexcusable de méconnaître Dieu, il l'étaitdevenu bien davantage encore après ce prodige, après sa confessionet la publication qu'il en fit à tout l'univers. Car s'il n'avaitpas cru sincèrement que le Dieu de Daniel était le seul vraiDieu, il n'aurait certainement pas rendu de si grands hommages àson serviteur, ni fait une loi aux autres hommes de lui en rendre de semblables.Et néanmoins, après une confession si éclatante, ilretomba dans l'idolâtrie; et lui, qui s'était prosternéla face contre terre pour adorer le serviteur de Dieu , poussa l'égarementet la folie jusqu'à jeter dans le feu les serviteurs de Dieu , parcequ'ils ne voulaient pas l'adorer lui-même.

Eh bien ! Dieu se venge-t-il de cet apostat comme il le mérite?Nullement, mais pour le ramener à résipiscence aprèscet acte de folie, il lui donne des preuves plus grandes encore de sa toute-puissance.Et, chose plus étonnante ! de peur de faire naître l'incrédulitédans l'esprit du roi par l'excès même des prodiges, il neprend d'autre sujet de ses miracles que la fournaise que le roi avait alluméepour les jeunes gens, et dans laquelle il les avait jetés tout enchaînés.Eteindre la flamme eût certes paru surprenant et merveilleux : maispour inspirer plus de crainte, pour produire une plus grave terreur, commeaussi pour dissiper tout aveuglement, ce Dieu bon fait quelque chose deplus grand encore et de plus merveilleux. Laissant brûler la fournaiseselon la volonté du roi, il fait éclater sa puissance, nonpas en empêchant son adversaire d'agir, mais en frappant d'inanitéses efforts et son action. Et de peur qu'en voyant les jeunes gens triompherdes flammes, on ne crût à une illusion,

il permet que le feu atteigne et brûle les exécuteurs dela sentence royale, montrant ainsi que c'était bien du feu que l'onvoyait. En effet, un feu illusoire et fantastique n'aurait pas dévoréle naphthe, l'étoupe et les sarments avec plusieurs corps humains.

Mais tout est souple quand Dieu commande, et la nature soumise obéitdocilement à Celui dont la parole l'a fait passer du néantà l'être. C'est ce qui fut alors clairement montré: la flamme, en même temps qu'elle dévorait certains corps,en respectait d'autres comme s'ils eussent été incorruptibles,et rendait son précieux dépôt non-seulement sain etsaut, mais augmenté d'une nouvelle gloire. Les jeunes gens sortaientde la fournaise avec la majesté des rois qui sortent de leurs palaispour se montrer aux peuples; les regards de la foule ne cherchaient plusle roi : un spectacle plus admirable les captivait. Ni le diadème,ni la pourpre, ni toute la pompe royale n'intéressaient les infidèlesautant que la vue de ces fidèles qui étaient demeuréslongtemps dans le feu, et qui en sortaient comme s'ils n'y fussent entrésqu'en songe. Ce qu'il y a en nous de plus frêle, la chevelure , encette occasion plus forte que le diamant, avait surmonté la violencedu feu. Non-seulement ils étaient restés impassibles au milieu,des flammes, mais, chose plus étonnante encore, ils y étaientdemeurés sans cesser de parler : or, tous ceux qui ont vu brûlerdes hommes savent que, pour résister tant soit peu aux flammes,il faut tenir les lèvres fermées; pour peu qu'on ouvre labouche, la vie s'enfuit aussitôt du corps. Et cependant de si grandsprodiges, qui remplissaient de stupeur ceux qui les voyaient, et ceux mêmequi en entendaient parler, ne changèrent point un roi qui s'étaitpiqué d'enseigner la vraie religion aux hommes; son impénitencecontinua, et sa perversité devint pire qu'auparavant. Dieu, néanmoins,ne le punit pas encore en cet état : sa longanimité n'estpas à bout; il redouble ses avertissements, soit par des songes,soit par la bouche de ses prophètes. Mais à la fin, voyantque le roi ne s'amendait pas, Dieu a recours au châtiment : il enuse, non pour venger le passé, mais pour empêcher le mal àvenir, pour réprimer le progrès menaçant du péché.Encore la peine ne dura-t-elle pas jusqu'à la mort du coupable;mais après quelques années d'une salutaire correction, Dieurétablit le roi dans sa dignité première; et loinde perdre à (540) ce châtiment, le roi y gagna le premierdes biens, savoir: de rester désormais fidèle à Dieuet de faire pénitence de ses crimes.

6. Tel est l'amour de Dieu pour les hommes jamais il ne repousse unepénitence sincère; quand même on aurait atteint ladernière limite du mal, si l'on se décide à revenirdans la voie de la justice, il reçoit, il accueille ; il n'est rienqu'il ne tente pour faire revivre la première beauté de l'âme.Et, charité encore plus merveilleuse, quand bien même on nemontrerait pas une conversion entière , si courte et si faible qu'ellesoit, il ne la rejette cependant jamais. Il la récompense, au contraire,largement. On en découvre la preuve évidente dans ces parolesd'Isaïe sur le peuple juif : Je l'ai contristé à causede son péché, je l'ai frappé, j'ai détournéde lui mon visage, et il s'est affligé, il a marché toutchagrin, et alors je l'ai relevé, je l'ai consolé. (Isaïe,57, XVII, XVIII.) Nous trouverions encore un témoin dans ce roiimpie qui se livra au péché par le conseil de sa femme. Apeine eut-il pris le sac de la pénitence, pleuré et détestéses crimes, que la commisération divine fut émue, et leschâtiments suspendus sur sa tête , détournés; car Dieu dit à Elie : Tu as vu de quelle componction Achab a étésaisi devant moi? Je ne lancerai pas le châtiment pendant les joursde sa vie, parce qu'il a gémi devant ma face. (3 Rois, XXI, XX,IX.).

La même indulgence fut accordée plus tard à Manassès.(2 Paral. 33, XIII.) Ce roi surpassa tous les autres en fureur et en tyrannie;il renversa le culte légal, il ferma le temple, il fit régnerpartout l'idolâtrie ; il fut, en un mot , plus impie que tous sesprédécesseurs, et cependant la pénitence qu'il fitensuite le rangea parmi les élus de Dieu. Si , frappé dela grandeur de son iniquité , il eût désespéréde son retour à Dieu et de sa conversion ; que serait-il arrivé, sinon qu'il se serait privé des grands biens dont il jouit dansla suite ? Pour avoir considéré, non l'énormitéde ses crimes, mais l'immensité de la miséricorde divine,il put rompre les filets du démon : il se leva, il combattit , etil termina la lutte par une victoire. A ces exemples, par lesquels Dieucherche à prévenir le désespoir des pécheurs, ajoutons la parole d u Prophète qui tend au même but, lorsqu'ildit: Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, que vos coeurs ne s'endurcissentpoint comme au jour de l'irritation. (Ps. 94, IX)

Ce mot aujourd'hui, on peut le dire toute la vie, et jusque dans lavieillesse. En effet, ce n'est pas par la longueur du temps que la pénitencese juge, c'est par la disposition du cœur. Les Ninivites n'eurent pas besoinde beaucoup de jours pour effacer leurs péchés : le courtespace d'un jour y suffit. Le bon larron ne mit pas longtemps às'assurer l'entrée du paradis; Le temps de prononcer une parole,et tous ses péchés furent lavés : cette courte épreuvelui valut le prix des vainqueurs qu'il reçut avant les Apôtres.Vois les martyrs : il ne leur faut pas de longues années, mais seulementquelques jours, souvent même un seul, pour remporter les belles couronnesqui leur sont réservées.

7. Ainsi, ce qu'il nous faut avant tout, c'est une ardeur qui ne seralentisse jamais, une bonne volonté constamment soutenue. Détestonsnos fautes passées dans le fond de notre conscience; jetons-nous,dans la voie opposée avec l'ardeur et l'entrain que Dieu demandeet exige de nous, et la brièveté de la pénitence nediminuera pas notre récompense, puisque beaucoup , entrésles derniers dans la carrière, ont dépassé, mêmede très-loin, ceux qui les y avaient précédés.Le pire, ce n'est pas de tomber , c'est de rester par terre aprèsla chute, et de ne faire aucun effort pour se relever; c'est, tandis quel'on croupit lâchement dans le mal, de dissimuler sous des sophismesinspirés par le désespoir, la faiblesse de sa résolutionet de sa volonté. Que les hommes réduits à ce tristeétat entendent la parole que leur adresse le Prophète : Est-ilimpossible à celui qui tombe de se relever? à celui qui s'estégaré de rentrer dans le droit chemin? (Jérémie,8, IV.)

Veux-tu que je m'explique sur le compte des hommes qui, comme toi, ,seraient tombés dans le mal après avoir marché d'abordd'un pas ferme dans le sentier du devoir? Sache que c'est à euxspécialement que s'applique la parole que je viens de citer; eneffet, il faut qu'on soit debout et non par terre pour tomber; mais rendonsencore ceci plus clair, soit par des paraboles , soit par des faits réelsou par des raisonnements. Pour moi, la brebis qui s'est éloignéedu bercail et qui revient ensuite, apportée par le bon pasteur,ne signifie rien autre chose que la conversion après la prévarication.C'était une brebis, et une brebis non pas d'une autre bergerie,mais de celle des (541) quatre-vingt-dix-neuf qui restaient; elle paissaitsous la houlette du berger, et son égarement n'était pasun égarement ordinaire, mais elle errait sur les monts escarpéset dans les précipices, c'est-à-dire dans un lieu écartéet dans un chemin fort éloigné de la voie droite. Le bergerabandonna-t-il la brebis égarée? Nullement; il la ramenaau bercail , dit la parabole, non pas en la chassant devant lui avec lefouet, mais en la portant doucement sur ses épaules. De mêmeque les meilleurs médecins redoublent de soins envers leurs malades,en proportion de la gravité et de la longueur des maladies, et que,non contents de les traiter selon les règles de la science, ilscherchent encore parfois à leur causer du plaisir; ainsi Dieu, loinde pousser avec une brusque violence à la vertu les plus,:corrompuset les plus vicieux , les ramène au contraire doucement et petità petit, les portant pour ainsi dire tout le long du chemin, depeur que trop de sévérité ne rende la séparationencore plus grande, et l'égarement plus irrévocable.

Cette parabole n'est pas la seule qui insinue cette vérité: il y a encore celle de l'enfant prodigue. Notons que celui-ci n'étaitpas un étranger:: c'était un fils, c'était le frèrede l'enfant qui faisait la joie du père; il n'était pas tombédans une dépravation ordinaire, mais il avait connu l'extrêmelimite de la misère , lui qui, de riche, de libre et de noble étaitréduit à un état plus misérable que les esclaves, que les étrangers et les mercenaires. Malgré tout , ilrevint à son premier état , il recouvra sa splendeur perdue.S'il eût désespéré ; si, succombant sous lepoids de ses maux, il fût demeuré sur la terre étrangère,au lieu des grands biens dont il lui fut donné de jouir, la faimet une mort déplorable eussent été son partage; maisil se repentit, il ne se désespéra point, et c'est pour celaqu'après une dégradation si profonde, il revient àsa splendeur première, revêt la robe la plus belle , et jouitmême de plus d'avantagés que son frère, qui n'avaitpoint failli. Depuis tant d'années que je te sers, dit celui-ci,je n'ai jamais enfreint tes volontés, et cependant tu ne m'as jamaisdonné un chevreau pour me réjouir avec mes amis; mais celuiqui a mangé ton bien avec des courtisanes, à peine est-ilrevenu, que tu as tué pour lui le veau gras. Telle est la forcede la pénitence.

8. Après des exemples si bien faits pour nous encourager, nerestons pas dans le mal, ne désespérons pas de notre conversion;mais disons aussi nous-mêmes: J'irai vers mon père, et rapprochons-nousde Dieu: car lui, il ne nous repousse jamais, c'est nous-mêmes quinous éloignons. Je suis, dit-il, un Dieu qui se rapproche, et nonun Dieu qui s'éloigne. (Jérémie, XXII, 23.) Il fait encore ce reproche aux Juifs par la bouche d'un autre prophète:Ne sont-ce pas vos iniquités qui ont mis une séparation entrevous et moi ? (Isaïe, LIX, 2.) Puisque telle est la funeste barrièrequi s'élève entre Dieu et nous, détruisons-la doncpour nous rapprocher de lui.

Ecoute maintenant la preuve de la même vérité établiesur des faits : « A Corinthe, un homme de marque avait commis uncrime énorme, tel, que les païens mêmes rougissaientde le nommer: c'était un fidèle , un des familiers du Christ, quelques-uns disent même qu'il était prêtre. Eh bien! que fait Paul ? déclare-t-il cet homme irrévocablementdéchu de sa part à l'héritage céleste ? Non;mais il réprimande fortement les Corinthiens de ce qu'ils n'ontpas soumis le pécheur à la pénitence. Et, pour nousmontrer clairement qu'il n'y a pas de péché qui ne puisseêtre remis, il disait au sujet de ce même homme, plus coupablequ'aucun des païens : Livrez-le à Satan pour la mort de lachair, afin que l'esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus-Christ.(I Corinth., V. 5.) Il prononçait cette parole avant que le pécheureût fait pénitence, et après il disait : Il suffit,pour un tel homme, d'une correction faite par plusieurs. (II Corinth. II,6.) Puis il leur mande de le consoler, et de recevoir sa pénitence,de peur qu'il ne soit gagné par Satan.

Et la nation des Galates, qui était tombée aprèsavoir reçu la foi, opéré des miracles et triomphédans maintes épreuves, soutenues pour Jésus-Christ , est-ceque l'Apôtre ne la relève pas de sa chute ? Qu'ils eussentfait des miracles, il le montre par ces paroles : Celui qui vous donneson esprit, et qui fait des miracles parmi vous. (Gal. III, 5.) Qu'ilseussent beaucoup souffert pour la foi, il l'indique ainsi : Vous avez beaucoupsouffert pour rien, si toutefois c'est pour rien. Cependant, aprèsde tels progrès dans la foi, ils commirent une faute qui les éloignaitde Jésus-Christ ; faute sur laquelle l'Apôtre s'explique ainsi: Voici que moi, Paul , je vous déclare que si vous vous (542) faitescirconcire, le Christ ne vous servira plus de rien; et encore : Vous quivoulez être justifiés par la loi, vous êtes déchusde la grâce. (Gal. V, 2 et 4.) Et cependant, après une chutesi grave, il les reçoit en grâce, disant : Mes petits enfants,je vous enfante de nouveau jusqu'à ce que Jésus-Christ soitformé en vous. (Gal. IV, 19.) Il montre par là, que, mêmeaprès la dernière dépravation, il est encore possibleque le Christ soit formé en nous par le secours d'en-haut : caril ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse etqu'il vive. (Ezech. XXXIII, 11).

9. Convertissons-nous donc, ô mon ami ! accomplissons la volontéde Dieu. Son intention, lorsqu'il nous créa, lorsqu'il nous appeladu néant à l'être, ce fut de nous donner part aux bienséternels , de nous procurer le royaume des cieux; non de nous jeterdans l'enfer pour y être la proie du feu. Le feu de l'enfer ne futpas fait pour nous, mais pour le démon. Nous, c'est un royaume queDieu nous a préparé et destiné dès le commencement.C'est ce qu'il fait entendre , lorsqu'il dit aux élus qui sont àsa droite : Venez, les bénis de mon Père, possédezle royaume qui vous fut préparé dès le commencementdu monde : et aux damnés qui sont à sa gauche : Allez loinde moi, vous maudits, au feu éternel préparé, nonpour vous, mais pour le diable et pour ses anges. Ainsi ce n'est pas pournous que l'enfer a été fait, mais pour Satan et ses anges;nous, c'est le royaume des cieux qui nous attend depuis la créationdu monde; mais prenons garde de nous rendre indignes d'entrer dans la chambrede l'Epoux. Tant que nous sommes en ce monde, eussions-nous commis uneinfinité de péchés, une sincère pénitencepeut tout purifier : mais une fois sortis d'ici-bas, le repentir mêmele plus fort ne nous servira de rien; nous aurons beau grincer des dents,nous frapper la poitrine, pousser mille invocations, personne ne laisseraseulement tomber du bout de son doigt une goutte d'eau, dans ce brasier,qui nous consumera. Nous recevrons la même réponse que lemauvais riche: Un grand abîme demeure à jamais établientre nous et vous. (Luc, XVI, 26).

Revenons donc à résipiscence, je t'en supplie, tandisqu'il en est temps encore, et reconnaissons, comme il convient, la souverainetéde Dieu notre Maître. Pour désespérer de la pénitenceattendons que nous soyons en enfer : c'est là seulement que ce remèdeperd sa vertu et qu'il devient inutile; mais, tant que nous sommes en cettevie, il conserve, même appliqué à la -vieillesse, laplus entière efficacité. C'est pourquoi le démon faittout ce qui dépend de lui pour que le désespoir s'enracinedans nos âmes. Il sait que la moindre pénitence que nous feronsportera son fruit. De même qu'il y a une récompense préparéepour qui donne seulement un verre d'eau froide, ainsi l'homme qui se repentdes crimes qu'il a commis, quand même sa pénitence ne seraitpas égale à ses péchés, en recevra néanmoinsinfailliblement le juste salaire. Aucun bien absolument, pas mêmele plus petit, n'échappera à l'appréciation du justeJuge. Si l'enquête de nos fautes est à ce point rigoureuseque nous devions porter la peine de nos paroles et de nos pensées,à combien plus forte raison nous tiendra-t-on compte de nos bonnesoeuvres ?

Ainsi, quand même tu ne pourrais revenir à un genre devie aussi parfait qu'autrefois, quand tu ne ferais que te dégagerun peu des liens du vice et de la luxure, ce petit effort ne serait pasinfructueux. Commence seulement, ouvre seulement la lice où se livrentles combats du salut; tant que tu n'auras pas mis le pied dans cette arène, la victoire te paraîtra d'une difficulté insurmontable.Toute affaire, si légère et si aisée qu'elle soit,se présente toujours, avant l'épreuve, comme hérisséede difficultés; mais à peine l'avons-nous abordéerésolument et hardiment, que la plus grande partie de ces difficultéss'est déjà évanouie; la confiance, survenant alorsau lieu de la crainte et du désespoir, augmente encore la facilitéet corrobore de plus en plus l'espérance.

Pourquoi le démon se hâta-t-il de faire sortir Judas dece monde? sinon pour ne pas lui laisser le temps de faire ce premier pas,si décisif dans la voie de la conversion, et par là de revenirà son premier état. Et en effet, je ne craindrai pas de ledire, bien que la chose puisse paraître incroyable, le péchéde Judas, si grand qu'il fût, aurait pu être effacépar la pénitence. C'est pourquoi, je t'en prie et je t'en supplie,rejette de ton âme toute pensée satanique et applique-toile remède salutaire de la pénitence. Si je voulais te faireremonter, sur-le-champ et d'un seul coup, à ce comble de la perfectionoù l'on te voyait (543) naguère, tu aurais raison de t'eneffrayer comme d'une chose très-difficile. Mais si, pour le moment,je me borne à demander que tu n'ajoutes plus à tes misèresprésentes, que tu te relèves de ta chute et te retournesvers la voie opposée à celle où tu marches maintenant, pourquoi hésiter, reculer, te cabrer pour ainsi dire ?

Tu en as vu mourir dans le sein des voluptés, dans les enivrements,dans les divertissements, dans toutes les dissipations de cette vie : oùsont-ils aujourd'hui? Où sont ces fastueux qui s'avançaientsur la place publique en si grande pompe, avec un si nombreux entourage?Ces élégants, revêtus de soie, exhalant les parfums,nourrissant des parasites, toujours au premier rang et comme clouéssur la scène du monde? Qu'est devenu tout cet étalage d'orgueil?Ils se sont évanouis les repas somptueux, les légions demusiciens, les adorations des flatteurs , les ris immodérés,la nonchalance de l'âme, les coupables abandons du coeur, la viemolle, relâchée et luxueuse. Où tout cela s'est-ildonc envolé ? Qu'est devenu ce corps objet d'un soin si empressé,entretenu avec une propreté si recherchée ? Vas au tombeau;regarde cette poussière, cette cendre, ces vers; contemple ce spectaclehideux, et soupire amèrement. Et plût à Dieu que lechâtiment s'arrêtât à la cendre.

Mais maintenant, du tombeau et des vers transporte ta penséeau ver qui ne meurt point, au feu qui ne s'éteint jamais, au grincementde dents, aux ténèbres extérieures, à la torture,à l'angoisse, à la parabole du pauvre Lazare et du riche; ce riche, d'abord possesseur de tant de biens, et couvert de pourpre,puis ensuite privé de tout, jusqu'à ne pouvoir se procurerune goutte d'eau, et cela dans une si affreuse nécessité.Non, les choses de ce monde n'ont rien de plus réel que les songes.Lorsqu'ils sommeillent un instant sous le poids de leurs travaux, et pourainsi dire au milieu des épines de leur affreuse existence, lesmalheureux qui sont condamnés aux mines, ou à quelque peineplus dure encore, ont beau faire des rêves charmants, songer qu'ilsnagent dans les délices et dans l'abondance de tous lesbiens; àleur réveil, ils n'attachent aucun prix à ces beaux rêvesil en est de même du riche qui a joui de ses richesses en cette viecomme en un songe, et qui se trouve condamné au supplice de l'enferaprès sa mort. Médite sur ce sujet, compare ce feu-làà l'embrasement de tes passions , et songe enfin à sortirde cette fournaise. Il faut éteindre le feu des passions ou tomberdans le feu de l'enfer : cette alternative est inévitable.

Combien d'années encore comptes-tu jouir de la vie? Encore cinquanteans, et tu seras, je pense, arrivé à l'extrême vieillesse,ou plutôt c'est quelque chose dont nous ne pouvons être certains.Nous, qui n'avons nulle garantie que notre vie durera jusqu'au soir, d'oùnous viendrait la certitude qu'elle se prolongera pendant tant d'années?Ignorants de la durée de notre existence, nous ne le sommes pasmoins des vicissitudes auxquelles elle est exposée. Souvent en effetla vie se prolonge assez loin, mais les plaisirs s'arrêtent en chemin;ils nous ont visités, et aussitôt ils se sont enfuis. Maissupposons que tu sois assuré de vivre tant d'années, le nombreque tu voudras, et même de n'avoir à subir aucune perturbationfâcheuse . qu'est-ce que cela comparé à la duréeinfinie et aux supplices, affreux de l'autre vie? Ici, tout prend fin ,les biens comme les maux, et très-vite; là au contraire,les uns et les autres se prolongent à l'infini de sièclesen siècles; et dire combien les biens et les maux à venirsurpassent ceux d'à présent , est chose absolument impossible.

10. En entendant parler de feu, garde-toi de croire que les flammesde l'enfer ressemblent à celles que nous voyons : celles-ci détruisenttout ce quelles touchent et en changent la nature; celles-là brûlentleurs tristes victimes sans les consumer jamais et pour ne plus finir c'estpourquoi ce feu est dit inextinguible. Il faut que les pécheursrevêtent l'incorruptibilité non pour la gloire, mais pourêtre l'aliment indéfectible de leur propre châtiment.Ce qu'il y a en cela d'horrible, le discours est impuissant à lereprésenter, mais l'expérience des petites douleurs peutnous aider à nous former une certaine idée , quoique très-imparfaite,de ces grands supplices. Si tu es quelquefois entré dans un bainun peu chaud, songe à ce que doit être le feu de l'enfer;si tu as ressenti les ardeurs d'une violente fièvre, transporteta pensée à cette autre flamme et tâche de t'en formerune idée. Si un bain et une fièvre nous causent une tellesouffrance, un tel trouble, lorsque nous serons dans le fleuve de feu,ce fleuve qui coule devant le tribunal terrible, dans quel étatnous trouverons-nous? Nos grincements de dents, au milieu de ces peineset de ces douleurs, ne feront venir personne à (544) notre secours.Nous aurons beau gémir, beau nous lamenter, la flamme séviraavec une violence toujours nouvelle : nous ne terrons personne, exceptéles malheureux compagnons de nos tortures, et l'affreuse solitude qui nousenvironnera de toutes parts !

Qui pourrait dire les terreurs que les ténèbres ferontnaître dans nos âmes ? car ce feu n'éclaire pas plusqu'il ne consume; autrement il n'y aurait pas, de ténèbres.Le trouble qui se saisira de nous dans ces épaisses ténèbres,et le tremblement, et la stupeur, et l'égarement, il faudra leséprouver pour les comprendre. Là les tourments sont aussinombreux que variés, et des tempêtes de supplices fondentde tous côtés sur l'âme; mais, dira quelqu'un, commentl'âme pourrait-elle suffire à cette multitude de châtiments, et subsister pendant des siècles sans fin, toujours dans les supplices?Voyons ce qui se passe en cette vie : combien y en a-t-il qui résistentà de longues maladies? Et, lorsqu'ils meurent, ce n'est pas parceque l'âme s'est consumée dans la souffrance, c'est parce quele corps n'a pu tenir; s'il n'avait pas cédé, l'âmeaurait continué de souffrir. C'est pourquoi, lorsque l'âmeaura repris son corps devenu incorruptible et indestructible , rien n'empêcheraplus que le supplice ne se prolonge à l'infini. Ici-bas la violencedes peines ne peut se concilier avec leur durée: l'une de ces chosescombat l'autre: le corps étant d'une nature corruptible ne supportepas leur concours; mais l'incorruptibilité met fin pour toujoursà cet antagonisme, et les deux terribles maux s'emparent puissammentde nous pour l'éternité.

Non , l'excès des supplices ne détruira pas notre âme:ne nous berçons pas de cette espérance ; le corps lui-mêmesera exempt de destruction. L'union du corps avec l'âme sera éternellecomme leur commun supplice. Quelles voluptés, quelle vie, si longuesoit-elle, veux-tu mettre en balance -avec ce châtiment et cetteexpiation ? Je veux que tu vives cent ans, deux cents ans, qu'est-ce quecela en comparaison de l'éternité ? Tel est un rêvedans toute une vie, telle est la jouissance des biens présents,comparée à la durée des choses futures. Quel homme,pour avoir un songe agréable, consentirait à passer le restede sa vie dans les tourments? Qui serait assez insensé pour acceptercette compensation? Je ne discute pas encore la volupté, je ne cherchepas à montrer l'amertume qu'elle recèle. Le temps n'est

pas encore venu pour de semblables discours, ce sera pour le jour oùtu seras capable de fuir la volupté. Maintenant, si je m'avisaisde dire que la volupté est amère, la passion qui te possèdete ferait prendre mes discours pour des contes puérils. Lorsquepar la grâce de Dieu tu seras guéri de ta maladie, tu reconnaîtrasparfaitement cette amertume.

Réservant donc ces discours pour un temps plus opportun, voicice que je te dirai présenment : admettons que la voluptésoit volupté, que le plaisir soit plaisir; je veux qu'en tout celail n'y ait rien d'amer ni de méprisable. Que dirons-nous de la peineréservée aux voluptueux? Quelles réflexions ferons-nouslorsqu'il nous faudra payer par un châtiment réel et éternelnos joies de ce monde, ou plutôt les ombrés et les apparencesde nos joies, surtout lorsqu'un temps très-court nous eûtsuffi pour éviter ces affreuses tortures, et gagner les biens éternelsqui nous sont promis : car Dieu, dans son amour pour les hommes, a vouluqu'après une lutte qui dure un instant, un clin-d'oeil, (la vieprésente n'est que cela en comparaison de la vie future) , noussoyons couronnés pour l'éternité. Une chose qui netourmentera pas non plus médiocrement les réprouvés,ce sera de penser que, quand ils auraient pu tout réparer , toutsauver en l'espace de quelques jours, ils se sont condamnés eux-mêmes,par leur négligence , à des maux sans fin. Pour éviterce sort, réveillons-nous donc, tandis que le temps nous est favorable,tandis que luit encore le jour du salut, et que la pénitence conserveson efficacité et sa vertu.

Les maux que je viens d'indiquer ne seront pas les seuls réservésà notre paresse, elle recevra un salaire plus digne d'elle. Oui,il existe encore des supplices plus insupportables que ceux-là.La déchéance des biens célestes sera suivie, pourceux qu'elle atteindra, d'une telle douleur, d'un tel serrement de coeur,d'une si affreuse angoisse, que quand même aucune autre peine nepèserait sur les pécheurs, celle-là suffirait pourdéchirer nos âmes d'une manière plus poignante et plusamère, pour les bouleverser plus violemment que tous les autrestourments de la Géhenne.

Représente-toi par la pensée l'état et la conditionde la vie céleste : je n'essaierai pas de te la décrire ,car nul discours ne saurait atteindre à l'excellence de. cette béatitude;servons-nous cependant de ce que nous en entendons (545) dire, comme desdonnées d'une énigme, pour nous en former une certaine idée,quoique bien obscure. Là, dit l'Ecriture , plus de douleur, de chagrinsni de larmes, plus rien de ce qui trouble le bonheur, tel que la pauvretéet les maladies. Là, personne qui commette l'injustice ou qui lasouffre, personne qui attise la colère ou qui en éprouveles ardeurs, personne qui ait de l'envie, qui brûle d'une passionimpure, qui soit en peine de se procurer les choses nécessairesà la vie, qui se préoccupe de gouvernement ni de pouvoirpublic. A l'agitation de nos passions a succédé la tranquillitéla plus parfaite ; partout la paix, la joie , les heureux transports, partoutla sérénité et le calme, partout le jour, la splendeuret la lumière, non cette lumière de maintenant, mais uneautre plus éclatante , et devant laquelle la nôtre pâliraitcomme un chétif flambeau devant le soleil. Ni la nuit, ni les nuagesamoncelés ne la dérobent aux regards des bienheu-reux; ellene. blesse ni ne brûle les corps. Ce séjour ne connaîtni ténèbres, ni soir, ni frimas, ni brûlantes chaleurs,ni aucune vicissitude de saisons. Il jouit d'une inaltérable égalité,telle que la comprendront ceux-là seuls qui s'en seront rendus dignes.Il ignore lavieillesse et ses incommodités. Tous les élémentsde la corruption en ont été bannis; l'incorruptible gloirey règne partout sans mélange; mais ce qui surpasse encoretous ces biens, c'est de jouir de la présence du Christ, d'en jouiréternellement en compagnie des anges , des archanges et des puissancessupérieures.

Représente-toi le ciel renouvelé , la créationtout entière transformée; car elle ne restera pas ce qu'elleest maintenant: elle deviendra beaucoup plus belle et plus brillante. Telleest la différence entre le plomb terne et l'or étincelant;telle, et plus grande encore sera la supériorité de la créationnouvelle sur l'ancienne , selon ce que dit saint Paul, que la créationelle-même sera affranchie du joug de la corruption. (Rom. VIII, 21.)

Car maintenant, en tant que sujette à la corruption, elle éprouvetoutes les défaillances naturelles aux choses corruptibles. Maiscomme alors elle aura secoué cette sujétion, elle ne déploieraplus à -nos yeux qu'une incorruptible magnificence. Destinéeà recevoir des corps incorruptibles, il faudra qu'elle se transformeet s'embellisse. Alors plus de factions ni de combats nulle part; grandeharmonie dans l'assemblée des saints; admirable concert de tousles coeurs unis dans les mêmes sentiments. Là, plus de diableà redouter, plus de démons dressant des piéges, plusde menaces de l'enfer, plus de mort, ni celle du corps, ni celle beaucoupplus terrible de l'âme. Toute crainte de ce genre aura disparu pourtoujours. Vois un enfant royal: au commencement on a soin de l'éleverdans la simplicité et la modestie, sous l'influence salutaire dela crainte et de la menacé une liberté prématuréegâterait son bon naturel, et le rendrait indigne de l'héritagepaternel; mais lorsque le temps est venu pour lui de revêtir la dignitéroyale, aussitôt ce modeste et simple état disparaîtet fait place à la pourpre, au diadème, à une nombreuseescorte de gardes; il prend possession de son trône avec une nobleassurance; il a rejeté de son âme les sentiments de dépendance.etde soumission, il en a pris d'autres plus convenables à son rang.Ainsi en sera-t-il des saints.

Et pour que tu ne sois pas tenté de prendre ceci pour un vainbruit de mots, allons sur la montagne où se passa le miracle dela transfiguration : voyons l'éclat dont brillait le Christ, quicependant ne montrait pas encore toute la splendeur du siècle àvenir. Car il est évident par les paroles mêmes de l'Evangéliste,que cette apparition de la gloire de l'Homme-Dieu conserva le caractèred'une douce condescendance à la faiblesse humaine. Telles sont eneffet ces paroles : Il brillait comme le soleil. (Math. XVII, 2.) Maisla lumière qu'envoient les corps incorruptibles est tout autre quecelle qui émane du soleil, corps corruptible : celle-là n'estpas de nature à être supportée par des yeux mortels,elle veut des yeux incorruptibles et immortels pour soutenir son éclat.Or, la manifestation qui eut lieu sur la montagne fut adoucie dans la mesurequ'il fallait pour ne pas blesser la vue des spectateurs : et néanmoinsainsi tempérée, ils ne la supportèrent pas encore,mais ils tombèrent sur leurs visages. Dis-moi, si quelqu'un te conduisaitdans un palais resplendissant, où tout le monde serait assis enrobe d'or; si l'on te montrait au milieu de l'assemblée un roi dontles habits et la couronne fussent tout de diamants et d'autres pierrestrès-précieuses, et qu'ensuite on te promît de te faireprendre rang parmi ce glorieux cortége, est-ce que tu ne feraispas tout au monde pour obtenir l'effet de cette promesse?

546

Ouvre à présent les yeux de ton âme, tourne tesregards vers un autre théâtre occupé, non plus pardes hommes comme ceux-ci, mais par d'autres que ni l'or, ni les pierresprécieuses, ni même les rayons du soleil, ni aucune splendeurvisible ne seraient dignes d'orner; théâtre occupénon-seulement par des hommes, mais encore par des êtres d'une naturesupérieure des Anges, des Archanges, des Thrônes, des Dominations,des Principautés, des Puissances. Quant au Roi, on ne peut pas mêmedire quel il est, tant il s'élève au-dessus de toute- parolehumaine par sa beauté, sa forme, son éclat, sa gloire, samajesté, sa magnificence. Sont-ce là des biens dont nousdevions répudier l'héritage, pour éviter des souffrancesd'un jour? Quand il nous faudrait souffrir chaque jour mille morts, etl'enfer même, afin de voir le Christ s'avancer dans sa gloire etd'avoir place dans l'assemblée des saints , est-ce que nous devrionshésiter? Ecoute ce que dit le bienheureux Pierre : Il nous est bond'être ici. (Math. XVII, 4.) Si cet Apôtre, pour une obscureimage des biens à venir qu'il ne faisait qu'entrevoir, étaitprêt à rejeter de son âme tout autre souci, pour selivrer tout entier au plaisir que lui causait cette vision, que dirons-nouslorsque nous serons en présence de la réalité deschoses, lorsque, les palais du ciel étant ouverts, il nous seradonné de contempler le roi lui-même, non plus au travers d'uneénigme ou d'un miroir, mais face à face, mais par la vueclaire et immédiate.

12 Il y a des hommes assez peu éclairés pour se persuaderque leurs efforts doivent se borner à éviter les peines del'enfer. Quant à moi, . il est un supplice que j'estime beaucoupplus dur que tous les tourments de la Géhenne, je parle de la privationde la gloire céleste. Celui qui en est déshéritédoit moins se plaindre des souffrances de l'eD4er que de cette lamentabledéchéance. Ce châtiment surpasse tous les autres. Lorsquenous voyons un roi entouré d'une garde nombreuse faire son entréeau palais : Heureux ! disons-nous, ceux qui approchent sa personne, àqui il adresse la parole et communique ses pensées, et sur qui rejaillitl’éclat de sa gloire ! Quelque grands biens que nous ayons, nousnous jugeons malheureux, étant privés de cette faveur; toutle reste nous paraît insipide, lorsque notre regard s'arrêtesur l'éclat des courtisans. Nous savons cependant combien est passagèreet in

certaine une splendeur qui s'éteint si facilement au souffledes guerres, des conspirations et de l'envie, et combien encore, àpart ces inconvénients, elle a peu de prix en elle-même. Etquand il s'agit du roi de l'univers, du souverain, non d'une faible portionde la terre, mais de tout le globe, ou plutôt de Celui qui tienttoute la terre dans le creux de sa main, qui mesure les cieux de ses doigts,qui supporte tout ce qui existe par la vertu de sa parole, devant qui toutesles nations de la terre sont comme rien, comme une salive inutile que l'onrejette; quand il s'agit d'un tel roi, nous n'estimerons pas que le derniermalheur, c'est d'être exclu de la cour qui l'environne, et nous borneronsnos désirs à éviter le feu de l'enfer ! Quoi de plusmisérable et de plus indigne d'une âme que de tels sentiments?Ce roi-là, il ne sera pas assis sur un char d'or traînépar un attelage de mules blanches; il ne portera pas la pourpre et le diadèmelorsqu'il viendra pour juger la terre.

Comment donc viendra-t-il? Ecoute les prophètes : ils te le diront,ils te le crieront avec tout ce que la voix de l'homme peut avoir de force: Dieu viendra d'une manière éclatante, dit l'un d'eux, etil ne gardera pas le silence; le feu éclatera en sa présence,et autour de lui une violente tempête; il convoquera le Ciel et laTerre pour juger son peuple (Ps. XLIX, 34). Isaïe nous met sous lesyeux le supplice même par ces paroles : Voici le jour du Seigneurqui va venir, jour irrémédiable de colère et de fureur,qui fera de la terre entière un désert, qui détruiratous les pécheurs qui l'habitent. Les astres du ciel, Orion, ettous ceux qui sont l'ornement du ciel, ne donneront plus leur lumière,et le soleil, à son lever, se couvrira de ténèbres,et la lune n'éclairera plus; et je mettrai le comble aux maux dugenre humain, et les impies recevront le prix de leurs crimes, et j'anéantirail'orgueil des prévaricateurs, et j'humilierai l'insolence des superbes,et les survivants seront plus rares que l'or natif, que la pierre de saphir.Le ciel sera bouleversé et la terre tremblera jusque dans ses fondements,devant la colère du Dieu des armées, lorsque le jour de lacolère sera venu (Isaïe XIII, 9, 13).

Et plus loin: Les cataractes des cieux s'ouvriront et les fondementsde la terre seront ébranlés; la terre sera troubléed'un grand trouble; elle sera secouée, elle se renversera, le fléaude (547) la famine la désolera, elle sera agitée et chancelantecomme un homme ivre , elle sera secouée comme une hutte àmettre des fruits, et elle tombera, et elle ne pourra se relever : parceque l'iniquité a prévalu sur sa face; et le Seigneur étendrasa main sur l'ornement du ciel en ce jour-là et sur les royaumesde la terre; et il entassera leur assemblée dans la prison, et illa fermera pour qu'ils n'en puissent sortir. (Isaïe XXIV, 19, 22).

Malachie a fait entendre des accents semblables : Voici venir le Seigneurtout-puissant, et qui soutiendra le jour de son entrée? Et qui subsisteradans la vision de sa majesté ? Il s'avance comme le feu d'une fonderie,et comme l'herbe des foulons, et il s'assoira pour fondre et pour purifier,comme on fait de l'or et de l'argent. (Malach. III, 23).

Et plus loin : Il vient, le jour du Seigneur, semblable à unefournaise ardente ; tous les étrangers et tous ceux qui commettentl'iniquité seront comme de la paille, et ce jour qui doit venirles embrasera, dit le Seigneur tout-puissant, et il ne laissera ni racineni rejeton. (Malach. IV, 1).

Entendons aussi Daniel, l'homme des désirs : Je regardais attentivement,dit-il, jusqu'à ce que des trônes furent placés, etque l'Ancien des jours s'assît: son vêtement était blanccomme la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme unelaine pure; son trône était des flammes de feu, et les rouesde ce trône un feu brûlant; un fleuve de feu et rapide coulaitdevant lui; un million d'anges le servaient, et mille millions se tenaientdevant lui. Le jugement se tint et les livres furent ouverts. (Dan. VII,9, 10). Puis un peu plus loin : Je considérais ces choses, dit-il,dans une vision de nuit, et je vis comme le Fils de l'homme, qui venaitavec les nuées du ciel: il s'avança jusqu'à l'Anciendes jours, et ils le présentèrent devant lui; et la puissancelui fut donnée; et l'honneur, et le royaume, et tous les peuples,toutes les tribus, toutes les langue.s le servent. Sa puissance est unepuissance éternelle qui ne passera point, et son royaume ne serajamais détruit. Mon esprit frissonna, et moi, Daniel, je fus terrifiédans tout mon être, et les visions de mon esprit me troublaient.(Dan. VII, 13, 15).

Alors s'ouvriront toutes les portes des célestes voûtes,ou plutôt le ciel lui-même disparaîtra du milieu de l'espace:Il sera roulé comme un livre, dit le Prophète. (Isaïe,XXXIV, 4.) Alors toute créature sera remplie de stupéfaction, d'horreur et de tremblement; l'effroi s'emparera des Anges eux-mêmes,ainsi que des Archanges, des Trônes, des Dominations, des Principautés,des Puissances. Les Vertus des cieux seront ébranlées (Matth.XXIV, 29), à la vue de ces créatures, enfants de Dieu commeelles, obligées de rendre compte de leur vie passée sur laterre.

Si le spectacle d'une seule cité appelée au tribunal denos juges suffit pour glacer d'effroi tous les coeurs, même de ceuxqu'aucun danger ne menace : lorsque toute la terre comparaîtra autribunal du grand Juge, du juge qui sait se passer de témoins etde preuves;-qui`, sans recourir à ces moyens, répandra lejour le plus complet sur les actions, les paroles et les penséesdes hommes, et les placera, comme à l'aide d'un miroir, devant lesyeux des coupables, comment toute vertu ne serait-elle pas troubléeet ébranlée? Quand même un fleuve de feu ne couleraitpas devant le tribunal, et que des anges formidables ne se tiendraientpas à l'entour, est-ce que ce fait seul des hommes convoqués, les uns pour recevoir des éloges et une récompense, lesautres pour s'entendre maudire et condamner à ne jamais voir Dieu: Loin d'ici l'impie, est-il dit, de peur qu'il ne voie la gloire du Seigneur!est-ce que cette seule punition, cette privation de biens si grands, nedéchirerait pas plus douloureusement les âmes des damnésque tous les tourments de l'enfer? Un tel malheur est au-dessus de toutdiscours; mais alors, devant la réalité, nous ne le connaîtronsque trop clairement. Pour compléter le tableau, ajoute encore deshommes non-seulement couverts de honte et la tête baisséesous le poids d'une immense confusion; mais traînés sur laroute du feu, poussés au séjour des tortures, livrésaux Puissances de l'abîme, et cela pendant que seront couronnés,proclamés, amenés triomphalement devant le trône du Grand Roi, tous ceux qui ont pratiqué la vertu et fait des actionsdignes de la vie éternelle.

13. Quel jour terrible pour les uns et glorieux pour les autres ! Maisquel discours pourra décrire la suite : le plaisir, le bonheur,l'ivresse des élus dans la compagnie du Christ. Une âme quirevient à sa noblesse originelle, qui peut contempler désormaislibrement son légitime maître, dire quelle jouissance elleéprouve, de quel bien-être elle se trouve (548) comblée,quelle joie elle puise non-seulement dans la possession des biens présents,mais aussi, et surtout, dans la persuasion que ces biens n'auront pas defin, nul ne le pourra jamais. Il y aura là une allégresseque le discours ne peut décrire, ni même l'intelligence, comprendre.J'essaierai, néanmoins, de la faire entrevoir d'une manièreobscure, et, autant qu'il est possible, par les petites choses, de donnerune idée des grandes.

Considérons ceux qui jouissent des biens de la vie présente,de la richesse, de la puissance et de la gloire; voyons comme le- sentimentde leur fortune les gonfle d'orgueil, comme il leur semble à eux-mêmesqu'ils ne sont plus sur la terre. Et cependant les biens dont ils se glorifientne sont pas universellement réputés pour des biens; ils nesont pas stables au moins, mais ils s'envolent avec la rapiditéd'un songe; ce sont des biens dont la durée et la jouissance s'arrêtentà la tombe, et qui ne peuvent suivre plus loin leurs tristes possesseurs.Si telle est la joie à laquelle se laissent emporter les hommespourvus de ces misérables biens ; quelle ne sera pas celle des âmesappelées aux biens infinis des cieux, biens fixes, immuables, inaltérables,biens si supérieurs, en toute manière, à ceux d'ici-bas,que l'esprit humain n'en peut même concevoir l'idée?

Maintenant nous vivons resserrés dans ce monde étroit,comme l'enfant dans le sein de sa mère, sans pouvoir comprendrela splendeur et la liberté du siècle à venir; maislorsque le temps de l'enfantement sera venu, lorsqu'au grand jour du Jugementla vie présente aura enfanté tous les hommes conçusdans son sein, alors les avortons passeront des ténèbresaux ténèbres, d'une angoisse à une autre angoisseplus douloureuse, tandis que les fruits mûrs, les hommes qui aurontgardé les traits de l'image royale, iront se présenter devantle Roi, et exerceront le même ministère que les anges et lesarchanges devant le Dieu de l'univers. Prends donc garde, mon cher ami,d'effacer entièrement ces traits dans ton âme; hâte-toi,au contraire, de les imprimer plus fortement et suivant un type meilleur: car, pour la beauté corporelle, Dieu l'a confinée étroitementdans les bornes de la nature, tandis que la forme de l'âme échappeà cette loi de fatalité et de servitude, étant desa nature bien supérieure à la beauté du corps.

La beauté de notre âme dépend entièrementde notre volonté et de celle de Dieu. Dans sa bienveillance pournous,notre souverain Maître a permis, pour honorer d'autant plus notrerace, que les choses d'un moindre intérêt et d'une importanceinférieure, et qui peuvent tomber indifféremment de tellemanière ou de telle autre, fussent soumises à l'aveugle empirede la nature, tandis que, pour les beautés réelles et vraies,il a voulu que nous en fussions nous-mêmes les ouvriers volontaires.S'il nous avait rendus les maîtres de la beauté de notre corps,nous y aurions apporté des soins excessifs, nous aurions dépensénotre temps à des superfluités, et laissé notre âmedans le plus grand abandon.

En l'absence de ce pouvoir que Dieu nous a refusé, nous n'épargnons,néanmoins, aucune pratique, aucun effort; nous avons recours, àdéfaut de la réalité, aux vaines apparences, aux fards,aux enluminures, aux frisures, aux ajustements, aux couleurs appliquéessur les yeux; et à beaucoup d'autres falsifications et moyens artificiels, de produire la beauté, que serait-ce donc si nous avions la facultéd'ajouter à ce que nous possédons déjà de beauté;et, dans notre assiduité à embellir le corps, quel tempsréserverions-nous à notre âme et aux grands intérêtsqui s'y rattachent? Si cette affaire nous concernait, nous n'en aurionsbientôt plus d'autres: toutes nos heures y seraient dépensées.Sans cesse occupés à parer l'esclave, nous laisserions lamaîtresse, plus négligée que la plus misérabledes servantes, croupir dans la malpropreté et l'ordure.

Voilà pourquoi, nous affranchissant d'un soin vil et bas, Dieupropose à notre activité une occupation plus noble et meilleure;et, tel qui est dans l'impuissance de rendre beau son corps, de laid qu'ilest, élèvera, s'il veut, son âme de la dernièrelaideur au faîte même de la beauté; la rendra aimableet séduisante jusqu'à provoquer les désirs, non-seulementdes hommes de bien , mais encore du Roi suprême, de Dieu lui-même,selon cette parole du Psalmiste parlant de cette beauté de l'âme: Et le roi sera épris de ta beauté. (Ps. XLII ,12).

Les prostituées hideuses et impudentes sont rebutées parles gladiateurs mêmes, les esclaves fugitifs et les bestiaires; aucontraire, qu'une femme belle, noble et pudique ait été pousséepar le malheur à quelque extrémité fâcheuse, tu verras les hommes les plus brillants et les plus haut placésne pas rougir de (549) s'unir avec elle ; que si des hommes sont capablesde cette commisération, de ce mépris de la renommée,jusqu'à tirer d'un honteux esclavage et d'un mauvais lieu des personnesdéshonorées pour les élever ensuite à la dignitéd'épouses, qu'est-ce que Dieu ne fera pas pour des âmes qui,déchues de leur céleste noblesse, ont porté le jougde Satan, et sont tombées dans l'antre de fornication de cette vie?

Les comparaisons du genre de celle-ci remplissent les livres des Prophètes,lorsqu'ils s'adressent à Jérusalem. Ezéchiel, ditpar exemple : Les autres prostituées reçoivent; mais toitu donnais des salaires. Tu as changé l'usage des autres. (Ezéch.,XVI, 33.) Un autre a dit : Tu t'es assise, attendant les faux dieux commeune corneille solitaire. (Jérém., III, 2.) Et cependant cetteJérusalem ainsi déshonorée par la fornication, Dieula rappelle encore à lui. Car la captivité lui fut moinsinfligée comme un châtiment qu'envoyée comme un avertissementde se convertir et de faire pénitence. Si Dieu n'eût vouluque châtier son peuple, il ne l'aurait pas ramené dans sonpays, il ne lui aurait pas rendu son temple ainsi que sa ville plus grandeet plus splendide. La dernière gloire de cette maison, dit le Prophète,l'emportera sur la première. (Agg., II, 10.)

Si Dieu n'a pas fermé la porte de la réconciliation àla nation juive, tant de fois adultère, combien plus facilementouvrira-t-il les entrailles de sa miséricorde à ton âme,qui n'en est encore qu'à sa première chute? Quelque ardentepassion qu'allume dans un amant la beauté d'un corps, jamais, non,jamais il ne brûle pour sa bien-aimée d'un aussi vif désir,que Dieu pour le salut de nos âmes. On peut s'en convaincre par l'expériencede tous les jours, on le peut aussi par les divines écritures. Vois,au commencement de Jérémie et dans beaucoup d'endroits desautres prophètes; vois ce Dieu, malgré le mépris etle dédain de sa créature, la rechercher encore et couriraprès ceux qui l'ont repoussé.

Il le déclare lui-même dans les évangiles lorsqu'ildit : Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophèteset qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulurassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous sesailes, et tu ne l'as pas voulu! (Matth., XXIII, 37.) Ecoute encore Paul,disant dans sa seconde épître aux Corinthiens : Dieu s'estréconcilié le monde en Jésus-Christ, n'imputant plusaux hommes leurs péchés; et il a mis en nous la parole dela réconciliation. Nous remplissons donc la fonction d'ambassadeurpour Jésus-Christ, et c'est Dieu même qui vous exhorte parnotre bouche. Nous vous conjurons au nom de Jésus-Christ de vousréconcilier avec Dieu. ( II Corinth., V, 19, 20.) Ces paroles, reçois-lescomme si elles avaient été dites pour toi. Cari une vie impureest aussi capable que l'incrédulité de causer cette funesteinimitié qui sépare de Dieu. La sagesse de la chair, ditencore l'Apôtre, est ennemie de Dieu. (Rom., VIII, 7.) Détruisonsdonc cette barrière; renversons-la; qu'elle disparaisse et avecelle tous les obstacles;qui;retardent notre réconciliation, afinque nous redevenions les bien-aimés et les désirésde Dieu.

14. Je sais que, captivé par les charmes d'Hermione, tu ne voisrien sur la terre qui soit comparable à sa beauté; mais situ le voulais, mon cher Théodore, tu l'emporterais, autant sur elleen grâce et en beauté, que la statue d'or sur la statue d'argile.En effet, si la beauté qui se montre dans un corps, trouble et transporteà ce point les coeurs, quels ne doivent pas être son charmeet sa puissance, lorsqu'elle brille dans une âme? La substance dela beauté corporelle, qu'est-ce autre chose qu'un peu de chaleur,de sang, de bile ,`qu'une humeur qui coule, qu'un suc provenant de la nourrituredigérée ? C'est à cette source que les yeux, les joueset les autres membres s'alimentent; pour peu qu'ils cessent un seul jourde s'abreuver à ces ondes qui jaillissent du ventre et du foie,aussitôt la peau se fane, les yeux se creusent, et toute la beautéde la figure disparaît. Essaie seulement de te rendre compte de cequi est caché sous ces beaux yeux, sous ce nez si bien fait, souscette bouche et ces joues, et tu seras le premier à dire que toutela beauté du corps n'est rien qu'un sépulcre blanchi ; tantelle recèle intérieurement de corruption.

Que tes regards tombent par hasard sur un linge souillé de ceshumeurs dont je viens de parler, tu ne voudras pas y toucher du bout dudoigt, tu ne pourras pas même y tenir les yeux attachés :cependant c'est devant l'enveloppe et le réceptacle de toutes ceschoses que tu restes en extase. Telle n'était pas là ta beauté,à toi; autant le ciel est au-dessus de la terre, autant surpassait-ellecette misérable beauté corporelle : le ciel même n'enégalait ni le prix ni l'éclat. Personne n'a jamais vu l'âmetelle (550) qu'elle est en elle-même et dépouilléedu corps j'essaierai cependant de te représenter sa beauté,et pour cela je la comparerai aux puissances supérieures. Ecoutedonc comment l'homme des désirs fut ébloui de la splendidebeauté de celles-ci : car voulant donner une idée de leurforme, et ne trouvant aucun corps qui en approchât, il eut recoursaux métaux précieux puis cette comparaison lui paraissantencore faible, il prit pour exemple l'éclair et la foudre. Au reste,si ces sublimes puissances n'ont jamais laissé voir à aucunregard humain leurs substances pures et nues, mais toujours fortement obscurcieset voilées, n'ont-elles pas assez brillé cependant pour faireconjecturer avec vraisemblance ce qu'elles sont, tout voile écarté?

Voici donc l'idée que l'on peut se former de la beautédes âmes. Elles seront semblables aux anges, dit l'Evangéliste.(Luc, XX, 36.) Même parmi les corps, ceux qui sont d'une légèretéet d'une subtilité plus grandes, et qui se rapprochent davantagedes substances incorporelles, sont beaucoup plus admirables et plus beauxque les autres. C'est ainsi que le ciel est plus beau que la terre; lefeu, que l'eau; les astres, que les pierres précieuses ; et quel'arc-en-ciel offre à nos yeux un spectacle plus admirable que lesviolettes, les roses et toutes les fleurs de la terre. Enfin, s'il t'étaitdonné de voir, des yeux du corps, la forme éclatante d'uneâme, tu rirais de ces comparaisons matérielles, si impuissantesà nous donner une idée, même obscure, de la beautéde l'âme. Ne négligeons donc pas un bien dans la jouissanceduquel nous trouverons tant de bonheur; ne le négligeons pas, surtoutlorsqu'il est si facile d'y parvenir par la voie de l'espérance.Le moment si court et si rapide des afflictions que nous souffrons en cettevie, produit un poids éternel de gloire toujours croissante, pournous qui regardons, non les choses visibles, mais les invisibles. Car leschoses visibles sont passagères, les invisibles sont immortelles.( II Corinth., IV, 17.)

Si saint Paul appelle légères et faciles à supporterles afflictions que tu connais, comment oseras-tu prétendre quec'est un supplice insupportable de renoncer à la luxure? Car jen'exige pas de toi que tu affrontes les périls dont parle l'Apôtre,les menaces quotidiennes de mort, les bâtons, les fouets, les fers,les rebuts du monde, l'inimitié des proches, les veilles succédantaux veilles, les voyages lointains, les naufrages, les attaques des voleurs,les embûches des parents, les douleurs à l'occasion des amis,la faim, le froid, la nudité, les ardeurs de l'été,l'anxiété de ses propres affaires et des affaires des autres.De tout cela nous ne te demandons rien quant à présent nousne voulons que te voir, émancipé d'un esclavage maudit, revenirà ta liberté première, par la crainte des châtimentsréservés au péché de luxure, comme par le désirde la récompense que méritait ta première vie. Quele dogme de la résurrection laisse les incrédules dans l'indifférence,et ne leur inspire aucune terreur, rien d'étonnant; mais que nous,qui sommes convaincus de la vérité des choses futures, plusque de la réalité des choses présentes, nous vivionsnéanmoins dans la misère et la honte du péché,sans que le souvenir de ce redoutable avenir puisse émouvoir notreapathie, et nous empêcher de tomber au dernier degré de l'insensibilité,c'est là, il faut l'avouer, le fait d'une inconcevable folie.

Si nous qui avons la foi, nous agissons comme ceux qui ne l'ont pas,ou même si nous sommes pires que les infidèles, car les vertusnaturelles ne sont pas sans jeter parmi eux quelque éclat, quellesera notre excuse, comment espérer le pardon? Que de marchands fontnaufrage, qui, loin de tomber dans le désespoir, recommencent lemême voyage, et cela quand leurs pertes viennent non d'un manqued'énergie de leur part, mais du hasard et de la violence des tempêtes! Et nous, à qui rien ne doit faire perdre l'espoir d'une heureusefin; nous qui avons la certitude qu'aucun naufrage, aucune catastrophene nous frappera si nous ne le voulons pas, nous ne reprendrons pas lecours de nos affaires, nous ne déploierons pas de nouveau notrevoile au souffle du vent ! nous resterons oisifs et les bras croisés! Si encore là se bornait notre folie; si du moins elle n'allaitpas jusqu'à nous rendre actifs pour notre perte ! Qui ne traiteraitd'insensé l'athlète qui, oubliant son adversaire, tourneraitses mains contre sa tête et se meurtrirait le visage? Lutteur perfide,le diable nous a-t-il surpris et terrassés? c'est le cas de nousrelever et non de nous laisser traîner par lui où il voudra,encore moins de nous jeter nous-mêmes dans le précipice, etde joindre nos coups à ses coups pour mieux nous meurtrir.

Le saint roi David avait fait une chute pareille à la tienne: il en fit, coup sur coup, une seconde : à l'adultère ilajouta l'homicide. (551) Hé bien ! le vois-tu demeurer par terre?Est-ce qu'il ne se relève pas sur-le-champ, dans toute sa forcepour se mettre de nouveau en garde contre l'ennemi? Oui, c'est ainsi qu'ilagit, et il lutta si vaillamment qu'il mérita de devenir, mêmeaprès sa mort, le protecteur de ses descendants. En effet, lorsqueSalomon eut prévariqué de la manière la plus grave,jusqu'à mériter mille fois la mort, Dieu lui laissa néanmoinsson royaume tout entier à cause de David. Je couperai, dit-il, tonroyaume en deux parts, et j'en donnerai une à ton serviteur, maisje ne le ferai pas de ton vivant. Pourquoi? A cause de David ton père;mais, cette part destinée au serviteur, je l'enlèverai dela main de ton fils. (III. Rois, II, 11).

Plus tard Ezéchias se trouvant aussi dans un péril extrême,bien qu'il fût juste lui-même, c'est encore en considérationde David, que Dieu lui promet de venir à son secours : J'étendraile bouclier de ma protection sur cette ville, pour la sauver à causede moi, et aussi à cause dé mon serviteur David. (IV. Rois,XIX, 34.) Telle est la force de la pénitence. Si David se fûtimaginé, comme toi, qu'il né pouvait plus espérerd'apaiser Dieu, s'il se fût dit en lui-même Dieu m'a élevéà la plus haute dignité, il m'a rangé parmi ses prophètes;il a mis dans mes mains le gouvernement de ma nation, il m'a retiréde mille dangers ; et moi, comblé de tant de bienfaits, je l'aioffensé grièvement, j'ai donné dans les derniers désordres,comment pourrais-je après cela rentrer en grâce auprèsde lui? S'il eût raisonné de la sorte, non-seulement il n'auraitpas fait le bien qu'il fit ensuite, mais encore il aurait anéantises mérites antérieurs.

15. Il en est des blessures . de l'âme comme de celles du corps:elles causent la mort quand on les néglige. Telle est cependantnotre inconséquence, que nous ne croyons pas pouvoir trop soignercelles-ci, ni trop négliger celles-là. Les maladies du corpsne sont que trop souvent incurables, et néanmoins rien ne peut nousrebuter; les médecins ont beau nous dire et nous répéterque nos maladies sont sans remède, nous ne laissons pas d'insister,d'implorer de leur art un soulagement quelconque, si petit qu'il soit.S'agit-il au contraire de l'âme, qui, n'étant pas soumiseaux lois fatales qui régissent la nature matérielle, ne connaîtpas non plus de maladie inguérissable , alors , comme si nos souffrancesnous étaient étrangères, nous ne nous en occuponspas, ou bien nous en désespérons. Ainsi, quand la naturede nos maladies nous devrait faire désespérer de notre guérison,nous nous en occupons comme si un grand espoir nous soutenait; quand ilest question au contraire de maladies qui ne sauraient être désespérées,c'est alors que nous nous rebutons comme si elles étaient incurables,tant nous faisons plus de cas du corps que de l'âme. Si du moinsnous pouvions par là sauver le corps, mais bien loin de là.Car négliger la partie principale pour soigner la moindre, c'estle plus sûr moyen de tout détruire, de tout perdre. Au contraire,observer l'ordre et s'occuper d'abord de la partie la plus noble et lameilleure, c'est travailler encore au salut de la partie inférieure;négliger le corps, c'est le servir. Notre-Seigneur nous le donneà entendre lorsqu'il dit : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps,mais qui ne peuvent rien sur l'âme : craignez plutôt celuiqui peut perdre l'âme et le corps dans l'enfer. (Math., X, 28.)

Es-tu convaincu qu'il ne faut jamais désespérer des maladiesde l'âme, puisqu'il n'y en a pas d'incurables? ou bien, faut-il encored'autres raisons pour te persuader? Tu désespérerais de toi-mêmemille fois, que moi je n'en désespérerais pas; je me garderaibien de tomber dans la faute que je reproche aux autres; quoiqu'àvrai dire ce né soit pas la même chose de désespérerde soi-même que de désespérer d'un autre. Le désespoirque l'on conçoit pour autrui se pardonne aisément, mais celuique l'on conçoit pour soi-même est impardonnable. Pourquoi? parce que l'on n'est pas maître de la résolution ni de laconversion d'un autre, tandis que chacun dispose de la sienne àson gré. Néanmoins je le répète, je ne désespéreraispas de toi, lors même que tu en désespérerais. Il yaura peut-être: oui, il y aura un retour, un changement; tu reviendrasdans la voie que tu as quittée. Ecoute un exemple lorsque les Niniviteseurent entendu le Prophète leur annoncer d'une voix terrible deschâtiments certains : Encore trois jours et Ninive n'existera plus(Jonas, III, 4), les Ninivites ne perdirent pas néanmoins courage: ils n'étaient pas sûrs de pouvoir fléchir la colèrede Dieu; ils ne pouvaient même que conjecturer le contraire , puisquel'oracle avait été émis saris condition, et commeune déclaration pure et simple; malgré tout, ils laissèrentéclater leur repentir. Qui sait, dirent-ils, si le Seigneur ne changerapas sa résolution, s'il ne se laissera (552) pas fléchir,s'il ne laissera pas tomber son courroux, si enfin il ne nous épargnerapas ? Et Dieu vit leurs oeuvres : il vit comment ils avaient quittéles voies du mal, et Dieu changea sa résolution, et il ne leur envoyapas le châtiment dont il les avait menacés, et il ne leurfit aucun mal. (Ibid., IX, 10).

Des barbares, des ignorants ont su comprendre cela, et nous ne le saurionspas, nous, instruits des révélations divines, nous qui avonsouï et vu une infinité d'exemples de ce genre ! Car, dit leProphète, mes conseils ne sont pas comme vos conseils; ni mes voiescomme vos voies; mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autantmes pensées sont au-dessus de votre intelligence, et mes conseilsau-dessus de vos conseils (Isaïe, LV, 8, 9). Si nous pardonnons ànos serviteurs des fautes même réitérées plusieursfois, pourvu qu'ils promettent de se corriger; si nous leur rendons, simême nous augmentons les avantages et la confiance dont ils jouissaientauprès de nous, comment peux-tu supposer que Dieu ne soit pas encoreplus généreux que nous?

Pour avoir raison de désespérer, pour douter de son salut,il faudrait admettre qu'il ne nous a créés qu'afin de noustourmenter et de nous faire souffrir. Que si au contraire c'est sa seulebonté qui l'a poussé à nous créer, afin denous faire jouir des biens éternels, s'il n'a rien tant àcoeur que notre salut, si tout ce qu'il fait et dispose depuis le premierinstant de notre existence jusqu'au dernier ne tend qu'à ce but,quelles raisons avons-nous encore pour douter de la possibilitéde notre salut? Serait-ce que nous l'aurions offensé plus grièvementque jamais personne ne l'a fait? C'est au contraire une raison pour sortirpromptement de nos désordres actuels, de faire pénitencede nos dérèglements passés, et de montrer un grandchangement de vie. Car nos attentats antérieurs sont encore moinsfaits pour l'irriter que notre refus de conversion. En effet, faillir estde l'homme, mais persévérer dans le mal est quelque chosequi n'est plus de l'homme, mais du démon.

Dieu, par la bouche de son Prophète, traite beaucoup plus sévèrementle délai de la conversion que la chute dans le mal : Et aprèstous ces adultères, (de Jérusalem avec les dieux étrangers),j'ai dit à Jérusalem: reviens à moi, et elle n'estpas revenue. (Jérém. III, 7). Ailleurs, voulant montrer dequel désir il brûle pour notre salut, lorsqu'il apprend queson peuple, après des prévarications sans nombre, veut rentrerdans la voie droite , il dit : Qui leur donnera que leurs coeurs soientdisposés ci me. craindre et à garder mes commandements tousles jours de leur vie, afin qu'ils soient heureux, eux et leurs fils durantl'éternité? (Deut. V, 29). Et Moïse s'entretenant avecles Hébreux leur disait : Et maintenant, Israël, qu'est-ceque le Seigneur Dieu demande de toi, sinon que tu craignes le Seigneurton Dieu, que tu marches dans toutes ses voies et que tu l'aimes ? (Deuter.X, 12.)

Ce Dieu si jaloux de notre amour, qui fait tout pour se l'attirer, quin'a pas épargné son Fils unique, qui désire ardemmentnotre conversion en quelque temps qu'elle arrive, comment pourrait-il nepas nous accueillir, et ne pas nous donner le baiser de paix si nous faisonspénitence? Ecoute ce qu'il dit par le Prophète : Confessetes iniquités, afin que tu sois justifié (Isaïe XLIII,26) : parole dont le but évident est d'augmenter la force de notreamour pour Dieu; car, lorsque celui qui aime ne laisse pas éteindrel'ardeur de ses sentiments même par les injures qu'il reçoitde ceux qu'il aime, et que, sans craindre des affronts publics, il ne selasse pas de renouveler ses avances amicales, quelle peut être savolonté, sinon de montrer toute la puissance de son amour, et par,ce moyen provoquer en retour une affection plus étroite et plusforte?

Si la confession que l'on fait de ses péchés procure tantde consolation, que ne doit-on pas attendre d'une justification qui y jointles bonnes oeuvres? S'il en était autrement, si tous ceux qui sontune fois sortis du droit chemin en étaient désormais exclusmalgré leurs efforts pour y revenir, le nombre de ceux qui parviendraientau royaume des cieux serait bien restreint et facile à compter:mais, au contraire, nous n'en trouvons pas qui brillent plus parla saintetéque ceux qui se sont relevés après avoir failli.

Ordinairement, quand on a montré de l'énergie pour lemal, on en montre une égale pour le bien; n'est-on pas stimuléd'ailleurs par la conscience des dettes que l'on a contractées.C'est ce que signifient les paroles adressées par Notre-Seigneurà saint Pierre, au sujet de la femme pénitente : Vois-tucette femme ? Je suis entré dans ta maison et tu ne m'as pas donnéd'eau pour laver mes pieds : (553) elle, au contraire, a mouillémes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. Tu nem'as pas donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée,n'a cessé de baiser mes pieds. Tu n'as pas fait couler l'huile surma tête; mais elle, elle a répandu des parfums sur mes pieds.C'est pourquoi je te le dis : ses nombreux péchés lui serontremis, parce qu'elle a beaucoup aimé; et celui à qui il estmoins pardonné aime moins. Puis il dit à la femme Tes péchéste sont remis. (Luc VII, 44, 48.)

C'est pourquoi, sachant que les plus grands coupables deviennent aussi,quand ils se convertissent, les plus zélés pénitents,à cause de la conscience de leurs crimes qui les stimule, le démonappréhende-t-il vivement de les voir mettre la main à l'oeuvrede la pénitence. Une fois lancés dans cette voie, on ne peutplus les retenir. Embrasés du feu de la pénitence, ils rendentleurs âmes aussi pures que l'or le plus pur. La conscience et lesouvenir de leurs fautes passées, comme un vent violent, les pousseirrésistiblement dans le port de la vertu. Ils ont un avantage surceux qui n'ont point failli, ils sont brûlés d'un plus grandzèle. Je le répète, l'important c'est qu'ils se mettentà l'oeuvre.

Le pénible et le difficile c'est de mettre le pied sur le seuil,de pénétrer dans le vestibule de la pénitence; c'estde repousser et de terrasser l'ennemi qui veille à l'entrée,respirant la fureur. Vaincu une première fois et culbutéde son poste le plus fort, il ne présentera plus ensuite la mêmerésistance; et nous, cette première victoire nous donneraforce et courage, et nous continuerons la lutte avec plus d'avantage etde facilité. A l'oeuvre donc, et revenons, prenons notre coursevers la céleste cité, où déjà nous avonsété inscrits sur la liste des citoyens; où nous sommesappelés à vivre et à exercer nos droits.

Tomber dans le désespoir n'entraîne pas seulement pournous le résultat fâcheux de nous fermer les portes de cettecité, de nous faire croupir dans une apathique lâcheté,mais encore celui de nous jeter dans une fureur satanique. Car le démonn'est devenu tel que pour avoir désespéré d'abord;du désespoir, il tomba dans une rage insensée. En effet,quand une âme a une fois perdu l'espoir de se sauver, elle se précipited'elle-même dans des abîmes toujours plus profonds; elle nedit plus aucune parole, ne fait plus aucune action qui ne tende àaggraver sa chute. C'est un état qui ressemble à la folie;ceux que cette terrible maladie a frappés ne savent plus ni craindre,ni rougir; ils osent tout, et, sans s'effrayer d'aucun danger, ils sautentdans le feu, dans un précipice, dans la mer. Ainsi en est-il deceux que le désespoir saisit et égare; rien ne les retientplus; partout où ils voient le mal, ils s'y jettent tête baissée.Il faut que la mort vienne mettre un terme à leur fureur, àleur emportement, sans cela ils se causeraient à eux-mêmesdes maux infinis.

Je t'exhorte donc de toutes mes forces, avant que tu sois entièrementplongé dans cette ivresse fatale, à revenir à résipiscence,à sortir de ta torpeur, à repousser loin de toi cette crapulesatanique, sinon tout d'un coup, au moins petit à petit. Pour moi,je te conseillerais de te débarrasser d'un seul coup de tous cesliens où tu es enlacé, et d'entrer résolument dansles exercices de la pénitence; c'est le meilleur parti. Toutefois,si ce moyen te semblait difficile, prends celui que tu voudras pour revenirdans la voie du salut; seulement il est nécessaire d'y rentrer pourmarcher ensuite vers le bonheur éternel. Oui, je te prie, je, teconjure par ta vertu passée, par ce généreux couragequi t'animait, fais que nous te voyions encore une fois marcher d'un pasferme sur ces sommets élevés de la vie chrétienne.Aie pitié de ceux dont le scandale de ta désertion a causéla chute, brisé le courage et ralenti la marche dans le chemin dela vertu.

Aujourd'hui la honte est de notre côté; la confusion faitbaisser la tête à tous tes frères, au contraire lasatisfaction et les rires éclatent dans le camp des incréduleset des jeunes débauchés. Reviens au bien, et les rôlesseront changés notre honte deviendra leur partage; et nous, en tevoyant le front couronné d'une auréole nouvelle de vertu,dont la renommée augmentera encore l'éclat, nous nous réjouirons,nous triompherons à notre tour. De telles victoires ajoutent àla gloire et à la joie de la vertu. Devenu un modèle proposéà l'imitation de tous ceux qui pourraient tomber comme toi, pourles porter à se relever et à se convertir, tu recevras larécompense, non-seulement de tes propres mérites, mais encorela récompense de la consolation et de l'encouragement procuréà tes frères.

Ne méprise pas un si grand avantage. N'entraîne pas nosâmes sur le chemin de l'enfer; permets-nous de respirer; laisse sedissiper le nuage de découragement qui nous enveloppe. (554) Maintenant,oubliant nos maux personnels, nous pleurons ton désastre; mais situ voulais redevenir sage, ouvrir les yeux, reprendre ton rang dans lamilice du Christ, alors non-seulement tu nous délivrerais de notreaffliction présente, mais encore d'une grande partie de nos péchés.La pénitence peut donc redonner un grand et vif éclat àceux qui la pratiquent, nous venons de le montrer par les saintes Ecritures.Le royaume des cieux peut devenir l'héritage des publicains et desprostituées. Beaucoup des derniers précèderont lespremiers.

L'histoire que je vais te raconter est toute récente, tu pourraisen avoir été témoin. Connais-tu Phénix, lefils d'Urbain, resté orphelin très-jeune et maîtred'une fortune considérable en argent, en esclaves, en fonds de terre?Nous l'avons vu tout à coup dire adieu aux exercices des écoles,mettre de côté les riches habits, ainsi que tout le fasted'une existence brillante, prendre un vêtement simple,. se retirerdans la solitude des montagnes et montrer une sagesse au-dessus de sonâge, une sagesse digne des hommes faits et des plus admirables ascètes.Enfin il fut initié aux mystères, après quoi ses progrèsdans la vertu furent encore plus grands qu'auparavant. Tous étaientdans la joie, tous louaient Dieu de ce que, élevé dans lesrichesses et d'une naissance illustre, ce, jeune homme eût tout àcoup, et si jeune encore, foulé aux pieds les vaines apparencesde la vie , et fût parvenu si vite jusqu'au faîte des biensvéritables.

Il en était là, et faisait l'admiration du monde, lorsquedes hommes, artisans de corruption, que les droits du sang lui avaientdonnés pour curateurs , le ramenèrent dans le tourbillond'où il était sorti. Le voilà donc qui abandonne tout,qui descend des montagnes, qui se présente sur la place publique,qui monte à cheval, qui s'entoure de nombreux domestiques , quiparcourt toute la ville en cet équipage, et ne veut plus désormaisentendre parler de sagesse. Puis, le feu de la volupté venant às'allumer dans son coeur, il fut entraîné dans des amoursdéréglées; enfin, à voir l'essaim de flatteursqui l'entouraient, sa situation d'orphelin , sa jeunesse et sa grande fortune,il n'y eut plus personne qui ne portât le deuil de cette âme.

Déjà les gens qui sont enclins à tout blâmerà la légère accusaient ceux qui avaient dirigésa conduite dans le principe; non-seulement, disaient-ils, il a perdu lesbiens spirituels, mais pour avoir abandonné trop tôt ses études,et avant d'en pouvoir retirer aucun fruit, il se trouve incapable de gérerses affaires domestiques.

Pendant que ces propos circulaient et causaient un grand scandale, quelqueshommes pieux , chasseurs habités à ressaisir dans leurs filetsles âmes égarées, à qui l'expérienceavait appris qu'en ces sortes d'affaires il faut mettre sa confiance enDieu et ne pas désespérer du succès, se mirent àl'observer constamment, et chaque fois qu'ils le voyaient paraîtresur la place publique, ils (abordaient et le saluaient. Au commencement,il leur répondait du haut dé son cheval, leur accordant àpeine un regard oblique et dédaigneux : telle était son impudence.Cependant ces hommes de bien, sentant leurs entrailles émues depitié et de compassion pour lui , ne se rebutèrent pas deces affronts. Ils ne -voyaient, ils ne se proposaient qu'une seule chose: arracher cet agneau de la gueule des loups; ce qu'ils firent àforce de patience. Dans la suite , rentrant en lui-même, et revenantcomme d'une longue absence, il fut pénétré de honteen voyant leur assiduité : c'est pourquoi aussitôt qu'il lesapercevait, il sautait en bas de sa monture, et écoutait leurs sagesavis la tête baissée et en silence.

Avec le temps il leur témoigna des égards et un respectde plus en plus grands. Aidés de la grâce de Dieu, ils ledébarrassèrent ainsi insensiblement des filets oùil était pris; ils finirent par le rendre à la libertéde la solitude et de la sagesse. Sa pénitence fut si éclatante, que sa première vie fut complètement éclipséepar celle qui suivit sa chute. L'expérience lui ayant montréen quoi consistaient la séduction et l'appât du péché,il distribua tous ses biens aux pauvres, s'affranchissant ainsi des soucisdes richesses et ôtant toute prise à qui voudrait encore lefaire tomber dans le piège. Il continua ses progrès dansla voie qui mène au ciel, et il a maintenant atteint le but suprêmede la vertu.

Mais celui-là du moins était encore jeune lorsqu'il sereleva après être tombé. En voici un autre qui n'estplus dans là, même cas. Il avait habité le désertpendant longtemps, n'ayant qu'un seul compagnon; il avait sué, ilavait souffert, il avait mené la vie d'un ange jusqu'à lavieillesse; lorsque, circonvenu par je ne sais quelle ruse satanique, ilse relâcha un peu et donna prise au Mauvais; si bien que lui (555)qui, depuis qu'il était moine n'avait jamais vu de femme, fut toutà coup en proie aux flammes de la convoitise charnelle. Il commençapar demander à son compagnon de lui servir de la viande et du vin,le menaçant, s'il refusait, de descendre lui-même sur la placepublique. Il parlait ainsi moins par le désir de se rassasier deviande que pour trouver un prétexte d'aller à la ville.

A cette demande étrange, l'autre fut d'abord fort embarrassé;mais, réfléchissant qu'un refus pourrait l'exposer àquelque grand malheur, il lui donna ce qu'il demandait. Voyant que sa rusen'avait servi de rien, notre homme alors met de côté toutepudeur; il ne dissimule plus, il dit hautement qu'il va descendre àla ville, il le faut, il y est obligé. Son ami qui ne peut le retenirle voit enfin partir; mais pour observer ce que signifiait ce voyage ,il le suit de loin; il le voit entrer dans un lieu de débauche,il apprend qu'il est avec une prostituée. Il l'attend, et lorsquele malheureux, ayant assouvi son absurde passion, sort, il le reçoitdans ses bras, il l'enlace, il le couvre de baisers chaleureux : et sanslui reprocher ce qu'il vient de faire, il l'engage seulement, maintenantqu'il s'est satisfait, à revenir au désert -et à rentrerdans la cellule.

Cette douceur confondit le pauvre pécheur, pénétrajusqu'au fond de son âme et la remplit de componction et de remords: en cet état il suivit son ami qui retournait à la montagne.Arrivé là, il se jette dans une autre cellule, prend unequantité de pain et d'eau suffisante pour un temps assez long, prieson compagnon de fermer la porte et de répondre à ceux quiviendront le demander, qu'il repose. Après quoi il s'enferma pourpurifier son âme dans les jeûnes, dans les prières etdans les larmes. Après un laps de temps qui ne fut pas très-long,il survint une grande sécheresse dans tout le pays environnant ,et les habitants étaient dans l'affliction. Cependant quelqu'unreçut en songe l'avis d'aller invoquer le secours de l'homme quiétait enfermé, parce que ses prières feraient cesserle fléau. La personne qui avait eu le songe partit avec quelquesautres; ils ne trouvèrent d'abord que le compagnon de l'homme qu'ilscherchaient, lequel leur fit la réponse convenue. Comme cette réponseétait équivoque et pouvait également signifier qu'ildormait ou qu'il était mort, les visiteurs prenant le dernier sens,crurent qu'ils avaient été trompés. Ils eurent denouveau recours à la prière, et dans une autre vision semblableà la première, ils entendirent encore le même avertissement.

Alors revenant trouver le moine, ils le conjurent de leur montrer l'hommequ'ils cherchaient, parce qu'ils savaient qu'il n'était pas mort.Le religieux comprend alors que le secret est pénétré,et il les conduit vers le Saint. On perce la paroi de la cellule dont ilavait muré l'entrée, les hommes se jettent aux pieds du solitaire,lui racontent ce qui se passe et le supplient d'écarter la faminequi est imminente. L'humble anachorète résista d'abord ,il était bien éloigné, disait-il, de méritercette confiance et de posséder ce pouvoir; son péchéétait encore devant ses yeux comme s'il venait de le commettre.Les visiteurs insistent, racontent tout ce qui est arrivé et finissentpar le persuader de se mettre en prière, et ses prières triomphèrentdu fléau.

Quant à l'histoire du jeune homme qui, après avoir étéle disciple de saint Jean, devint chef de brigands, fut ensuite ressaisipar la main paternelle de l'Apôtre, et ramené par lui du fondd'une caverne de voleurs à la lumière de sa vertu première,tu ne l'ignores pas, tu la sais aussi bien que moi; plus d'une fois, jem'en souviens, tu exprimas ton admiration pour l'étonnante condescendancede l'Apôtre baisant la main encore sanglante d'un homicide, enlaçantce malheureux enfant dans ses bras et enfin le gagnant au bien pour laseconde fois.

18. Et le bienheureux apôtre Paul, quelle est sa conduite àl'égard d'Onésime, le vaurien , l'esclave fugitif, le voleur?Non content de l'entourer de son affection après l'avoir changéen un autre homme, il demande encore que le maître honore l'esclaveconverti comme il honore l'apôtre. La prière que je vous fais,dit-il, est pour mon fils Onésime, que j'ai engendré dansmes chaînes, qui vous a été autrefois inutile, maisqui maintenant vous est utile à vous et à moi. Je vous lerenvoie, et je vous prie de le recevoir comme mes propres entrailles. J'avaisdésiré de le retenir auprès de moi, afin qu'il meservît à votre place dans les chaînes que je porte pourl'Evangile. Mais je n'ai rien voulu faire sans votre avis, afin que votrebonne couvre ne soit pas forcée mais volontaire ; car peut-êtrea-t-il été éloigné de vous pour un temps, afinque vous le recouvriez pour l'éternité; non plus comme unesclave, mais au lieu (556) d'un esclave comme un frère qui m'estfort cher à moi; combien plus à vous à, qui il appartientselon le monde et selon le Seigneur ? Si vous me considérez commeuni à vous, recevez-le comme moi-même. (Philem. X, 18.)

Ecrivant aux Corinthiens, le même apôtre dit encore: Depeur qu'étant retourné chez vous je ne sois réduità :en pleurer plusieurs qui, après avoir péché,n'ont point fait pénitence. (II Corinth. XII, 21.) Et plus loin:Je l'ai déjà promis et je le promets encore, si je retournechez vous, je n'aurai pas d'indulgence. (Ibid. XIII, 2.)

Tu vois qui sont ceux qu'il pleure, qui sont ceux qu'il n'épargnerapas. Ce ne sont pas les pécheurs: non, ce sont les impénitents,et non pas simplement ceux qui ont refusé de faire pénitenceune fois, mais ceux qui, après avoir été invitésune et deux fois, n'ont pas voulu obéir; car ces mots: j'ai promiset je promets, j'ai promis une première fois étant présent,je promets une seconde fois étant absent , c'est-à-dire j'écris,ces mots expriment parfaitement ce que nous devons craindre pour nous-mêmesencore aujourd'hui. Si Paul, qui faisait cette menace aux Corinthiens n'estplus présent, le Christ qui parlait par la bouché de Paul,est toujours présent ; si nous demeurons obstinément dansle péché, il ne nous épargnera pas; mais il nous frapperarudement ici-bas et ailleurs. Prévenons donc sa colère parla confession, (Ps. XCIV, 2), c'est-à-dire répandons noscoeurs en sa présence. Si tu as péché, dit l'Ecriture,n'ajoute plus à tes crimes , prie pour tes iniquités passées.(Eccl. XXI, 1.) Et encore : Le juste est le premier accusateur de lui-même.(Prov. XVIII, 17.)

Ainsi n'attendons pas l'accusateur, prenons d'avance son rôle,et par notre bonne volonté prévenons et adoucissons le jugeen notre faveur. Pourtoi, tu avoues tes péchés : je le sais,tu t'estimes très-malheureux; mais cela ne suffit pas, je voudraiste persuader que ta justification est possible. Cette confiance est nécessaire, sans elle un simple aveu demeurera stérile; tu auras beau t'accuser,tu n'en resteras pas moins sous le joug du péché. Nul, eneffet, ne saurait travailler à quoi que ce soit avec ardeur, àmoins d'être persuadé qu'il ne travaille pas en pure perte; ce n'est rien de semer si l'on ne sait attendre avec confiance la moisson.Qui voudra s'astreindre à une fatigue qu'il croira ne devoir rienproduire ? Ainsi en est-il de celui, qui sème des paroles, des larmes,des confessions: si l'espérance lui fait défaut, il ne s'affranchirapas du péché; de même que le laboureur qui désespèrede la récolte ne s'occupe plus de combattre les fléaux dessemences ; ainsi celui qui sème la confession et les larmes , s'iln'en attend aucun fruit, ne pourra pas rejeter ce qui corrompt la pénitenceet la rend inutile.

Or, une chose qui rend la pénitence inutile, c'est d'êtretoujours l'esclave des mêmes péchés. S'il y en a unqui édifie et un qui détruit, quel sera le résultatsinon la peine ? Tu t'es lavé après avoir touché àun mort, et tu y touches de nouveau ! de quoi te sert ton bain? (Eccli.,XXXIV, 30).

Voici un homme qui jeûne pour obtenir la rémission de sespéchés; et qui un peu plus loin retombe dans les mêmesactions; voulez-vous que l'on s'arrête à sa prière? Ecoutons encore l'Ecriture : Celui qui délaisse la justice pourretourner au péché, Dieu le réserve au glaive vengeur(Eccl. XXVI , 27) , et, tel le chien qui retourne à son vomissement,tel l'insensé qui s'obstinant dans le mal, retourne à sonpéché.

19. Ainsi donc confesse ton péché, confesse-le non-seulementpour t’accuser stérilement toi-même, mais avec l'intentionsalutaire de te justifier par la pénitence : une telle confessionimprimera dans ton âme un sentiment de pudeur qui l'empêcherade tomber dans les mêmes péchés. Se condamner hautementsoi-même et s'avouer pécheur, c'est une chose commune mêmeparmi les infidèles. Beaucoup de gens de théâtre, hommeset femmes, songeant à leurs turpitudes, déplorent leur état,mais sans se proposer un but pratique. C'est pourquoi je n'appelle pascela une confession, car cet aveu de leurs fautes n'est pas accompagnéd'un sentiment de componction, ni de larmes amères, ni d'aucun changementde vie. Il y en a même qui n'en usent ainsi que pour mendier un peude gloire auprès de ceux qui les écoutent, et qui tirentvanité de cette espèce de franchise. D'ailleurs les fautes,avouées par celui qui les a commises, ne paraissent plus avoir lamême gravité qu'accusées par un autre. Il y en a encorequi tombent dans l'insensibilité à force de désespoir,et qui, méprisant l'opinion des hommes, dévoilent leur proprehonte avec autant d'indifférence que s'il s'agissait des autres.

Tu ne seras ni de l'une ni de l'autre de ces deux classes d'hommes,ni de ceux qui se confessent par bravade, ni de ceux qui le font par (557)désespoir. Je veux que ta confession soit accompagnée d'espérance,que tu coupes jusqu'à la racine du désespoir et que tu soisanimé d'un sentiment tout contraire. Mais quelle est la racine,et comme la mère du désespoir, sinon la paresse ? Car cen'est pas assez dire que de l'appeler seulement la racine du désespoir,il faut encore ajouter la nourrice et la mère. De même quela corruption produit les vers, et en est ensuite augmentée; demême aussi la paresse engendre le désespoir qui la nourrità son tour; ce mutuel secours qu'ils se prêtent l'un àl'autre, fait qu'ils prennent un accroissement considérable. Diminuerl'un de ces maux et tailler hardiment dans le vif, c'est le moyen facilede détruire l'autre. Car celui qui n'est point paresseux ne sauraittomber dans le désespoir, et réciproquement celui qui senourrit de bonnes espérances, qui ne s'abandonne pas lui-même,celui-là ne croupira jamais dans la paresse. C'est donc ce couplequ'il faut détruire, c'est son joug qu'il faut briser; je veux direce sophisme si complexe dans lequel s'enveloppe et se retranche la paresse.

Tel pénitent après beaucoup de bonnes oeuvres retombedans des fautes très-graves; il ne faut pas qu'il s'imagine alorsque tout le fruit de ses précédentes vertus sera entièrementperdu, s'il ne parvient pas à mettre dans la balance du bien unpoids égal à celui qu'il a jeté du côtédu mal. C'est une erreur dont il faut se défaire. Les bonnes oeuvresressemblent à une solide cuirasse, qui, si elle ne repousse pasle trait acéré, l'empêche au moins d'accomplir sonoeuvre de destruction; elle est percée de part en part, c'est vrai,mais elle a empêché le corps d'être atteint. N'oublionspas que celui qui sortira de ce monde après y avoir fait beaucoupd'actions, les unes bonnes, les autres mauvaises, trouvera du moins quelqueconsolation au milieu de ses tourments; tandis que celui qui n'emporteraavec lui que des crimes, souffrira éternellement des peines inexprimables.

En effet, les mauvaises actions seront mises en balance avec les bonnes: si par bonheur celles-ci l'emportent, tout sera sauvé, et l'influencedes mauvaises sera nulle; si au contraire les mauvaises pèsent davantage,et que les bonnes ne puissent résister à leur fatale pression,elles l'entraîneront où elles tendent, au feu de l'enfer.

Et la raison n'est pas seule à nous suggérer ces vérités,les oracles divins y concourent avec elle. Il rendra à chacun selonses oeuvres, dit l'Apôtre (Rom. II, 6). Ces différences deconditions, on ne les trouve pas seulement dans l'enfer, mais aussi dansle royaume des cieux

Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père (Jean.XIV, 2), dit notre Sauveur Autre est l'éclat du soleil, autre celuide la lune (I. Corinth. XV, 41), dit encore l'Apôtre. Que l'on nes'étonne pas de ces distinctions, puisque l'Apôtre va jusqu'àdire qu'il y a des différences entre une étoile et une autreétoile.

Convaincus de ces vérités, ne renonçons jamaisaux bonnes oeuvres, ne nous rebutons pas, et quand même nous ne pourrionspas monter au rang du soleil ou de la lune, ne dédaignons pas celuides étoiles; ayons seulement leur vertu et nous aurons du moinsnotre place dans le ciel. Si nous ne pouvons pas devenir or ou pierre précieuse,il nous restera le degré de l'argent, et nous serons ;'placésdans les fondements de l'édifice. Prenons seulement garde de nepas descendre jusqu'au rang de la matière qui n'est bonne qu'àalimenter le feu. Sommes-nous incapables des grandes choses, ne négligeonspas pour cela les petites. : Dieu nous garde de cette folie extrême.La richesse matérielle s'accroît par le soin que prennentceux qui la convoitent, de ne négliger aucun gain, même leplus petit, et il en est de même des biens spirituels. Lorsque lesouverain Juge promet une récompense pour un verre d'eau froide,quoi de plus absurde que de négliger les petites choses, sous prétexteque nous sommes incapables des grandes? Celui qui tient aux moindres choses,est animé d'une ardeur extrême pour les plus grandes; quiconquenéglige les unes, manquera aussi l'occasion des autres. C'est afinqu'il n'en soit pas ainsi que le Christ promet aux oeuvres les plus petitesune si large récompense. Quoi de plus facile que de visiter lesmalades Or un prix considérable est proposé en retour.

Gagne la vie éternelle, délecte-toi dans le Seigneur,sois le suppliant du Christ; reprends le joug suave; subis le fardeau léger;couronne ta vie par une fin digne du commencement; ne perds pas la richesseque tu as acquise. Si tu continues d'irriter Dieu par tes péchés,tu te perdras infailliblement; mais si, avant que le dommage soit irréparable,avant que l'inondation ait détruit toute la moisson, tu te décidesà fermer les canaux du péché, (558) non-seulementtu recouvreras ce que tu as déjà perdu, mais tu y ajouterasencore une nouvelle et abondante récolte. Médite sur toutesces choses et ensuite secoue ta poussière ; relève-toi deterre, et tu deviendras la terreur de l'ennemi. Maintenant qu'il t'a terrasséet qu'il espère que tu ne te relèveras pas, s'il te voitde nouveau lever la main pour te défendre, il sera stupéfaitde cet événement qu'il n'a pas prévu: il hésitera,avant d'user d'une nouvelle ruse pour te renverser, et toi-même tuseras prémuni davantage contre ses coups.

Si les malheurs des autres nous instruisent, que ne feront pas les nôtres?C'est la bénédiction que j'appelle sur ta tête : j'espèrequ'elle y descendra par la grâce de Dieu, qu'elle te fera brillerd'un nouvel éclat, et que par ta vertu tu seras le protecteur etl'exemple de tes frères. Pour cela je ne demande de toi qu'une seulechose, c'est que tu ne désespères pas, que tu ne perdes pascourage. Voilà ce que je ne cesserai de te répéterdans tous mes discours, ce que je te dirai même par la bouche desautres : suis ce conseil, et pour te guérir, tu n'auras pas besoind'autres remèdes.

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559

DEUXIÈME EXHORTATION (1).

1. Si les larmes et les gémissements pouvaient s'envoyer dansune lettre, celle que je t'écris en serait toute remplie. Je pleure,non parce que tu t'occupes maintenant des affaires de ta maison, mais parceque tu t'es effacé toi-même de la liste où sont lesnoms de tes frères, parce que tu as foulé aux pieds le pacteconclu avec le Christ. Voilà pourquoi je gémis, pourquoije m'afflige, pourquoi je m'épouvante et tremble, sachant que cetteviolation attirera une condamnation terrible sur ceux qui , aprèss'être enrôlés dans la sainte milice , abandonnent lâchementleur poste. De savoir si le châtiment qui les attend sera sévère,ce n'est pas une question difficile à résoudre. Celui quin'est pas soldat ne peut pas être accusé de désertion: une fois soldat, si l'on est convaincu d'avoir quitté son poste,le danger que l'on court, c'est le dernier supplice. Ce qui peut arriverde plus funeste à celui qui lutte, mon cher Théodore, cen'est pas de tomber, c'est de rester par terre; ce qu'il y a de plus fâcheuxpour qui combat, ce n'est pas d'être blessé, c'est de désespéreraprès le coup reçu et de négliger sa blessure.

Un marchand ne renonce pas à la navigation pour avoir fait naufrageune fois. H recommence à traverser la mer et les flots, àbraver le vaste Océan, et il recouvre sa fortune perdue. Et lesathlètes, n'en voyons-nous pas conquérir des couronnes aprèsavoir été plusieurs fois renversés? Souvent aussile soldat qui a fui, finit par remporter le prix de la bravoure, pour avoirvaincu les ennemis. Beaucoup qui avaient renié le Christ parla contraintedes tourments, ont combattu de nouveau et sont sortis de l'arèneavec la couronne du martyre. Si chacun d'eux eût,désespéréaprès un premier échec,

1 Pour l’historique des deux exhortations, voir page 35.

la possession des biens que leur a valu une seconde tentative leur échappaitpour jamais. De même pour toi, mon cher Théodore , ce n'estpas une raison, si l'ennemi t'a fait un peu lâcher pied, pour quetu te précipites toi-même dans le gouffre; c'en est une, aucontraire, pour que tu tiennes ferme maintenant et que tu regagnes promptementle terrain perdu; ne t'arrête pas un instant à la penséeque ta chute sera une honte pour toi. Le soldat qui revient du combat avecune blessure a-t-il encouru la honte? Non, la honte consiste à jeterses armes et à fuir devant l'ennemi. Tant qu'un homme tient fermeen combattant, quand même il serait blessé et céderaitun peu, il faudrait n'avoir pas de coeur et ignorer entièrementce que c'est que la guerre pour lui en faire un reproche. Il n'appartientqu'à ceux qui ne combattent pas de n'être pas blessés;pour ceux qui attaquent l'ennemi avec un grand courage, il n'y a rien d'étonnantqu'ils soient blessés, ni même qu'ils tombent. Voilàce qui t'est arrivé : pendant que tu t'efforçais de tuerle serpent, tu as été mordu par lui. Mais confiance: tu n'asbesoin que d'un peu de courage et de tempérance, et tu ne garderaspas même la marque de cette blessure: que dis-je? avec la grâcede Dieu, tu écraseras la tête du dragon lui-même; nete trouble pas d'avoir été pris au piège si vite etdès le principe. Le Mauvais a vu, il a vu du premier coup d'oeilla vertu de ton âme : il a conjecturé par maints symptômesque l'avenir lui réservait dans ta personne un ennemi redoutable.Par la vigueur de tes premières attaques, il a jugé que,s'il ne se hâtait de te prévenir , il devait s'attendre àune défaite entière. C'est pourquoi il s'est bâté,il a épié le moment favorable et il s'est jeté surtoi pour te terrasser; mais son effort tournera (560) contre lui , si tuveux résister généreusement. Qui n'admira autrefoista prompte conversion, ton élan sincère et impétueuxdans la voie du bien? La délicatesse des mets négligée,le luxe des habits méprisé, tout faste foulé aux pieds,la sagesse profane abandonnée, et les saintes lettres étudiéesexclusivement avec ardeur; les jours entiers voués à l'étude,les nuits consacrées à la prière, nul souci de lagloire des ancêtres, les richesses jugées indignes d'occuperseulement l'esprit, mettre son bonheur à embrasser les genoux desfrères, à se jeter à leurs pieds, plutôt qu'àjouir des avantages d'une illustre naissance, voilà ce qui faisaitle supplice de l’Ennemi, ce qui l'excitait à un combat furieux;mais la blessure qu'il t'a faite n'est pas mortelle. S'il t'eût renverséaprès une longue lutte , je veux dire après des jeûnespersévérants, après des années passéesà coucher sur la terre nue , et dans les autres exercices ascétiques, ce ne serait certes pas encore le cas de désespérer; toutefois,on pourrait dire qu'un grand dommage a été causé parune défaite survenue après tant de travaux, de fatigues etde victoires. Mais puisque le traître t'a fait tomber par une lâchesurprise , lorsqu'à peine tu mettais le pied dans la lice, dèslors il n'a rien gagné, sinon d'échauffer ton ardeur pourle combat. Tu ne faisais que de mettre à la voile; tu ne ramenaispas d'un lointain voyage ton navire chargé d'une riche cargaison,lorsque l'affreux pirate t'aborda. Comme celui qui entreprend de tuer unlion généreux , s'il ne fait que lui effleurer la peau, loinde lui nuire, l'excite encore davantage et le rend plus invincible et plusindomptable ; de même , lorsque notre ennemi a essayé de tefaire une blessure profonde, et qu'il a manqué son coup, il t'arendu par là même plus vigilant et plus attentif àretremper ta vertu dans le jeûne et la mortification.

2. C'est quelque chose de bien changeant que la nature humaine; facileà surprendre, elle se dégage facilement aussi des étreintesde la fraude ; elle tombe vite et se relève non moins vite. ConsidèreDavid, cet homme si parfait, ce roi selon le coeur de Dieu, ce grand prophète:il ne fut pas sans laisser voir qu'il était homme ; un jour, ils'éprit d'amour pour la femme d'un autre; il ne s'en tint pas là;il passa de la convoitise à l'adultère, et de l'adultèreà l'homicide; mais lorsqu'il eut reçu ces deux blessures,il se garda bien de s'en faire lui-même une troisième; ilcourut aussitôt vers le médecin; il s'appliqua les remèdesconvenables, le jeûne , les larmes, les gémissements, lesprières incessantes , la confession fréquente de son péché;et par là il se rendit Dieu propice, et il reconquit sa dignitépremière, au point que la mémoire du père put étendreson ombre protectrice jusque sur l'idolâtrie du fils. Car Salomonfut pris dans le même filet que son père : l'amour des femmesl'éloigna du Dieu de ses pères. Par où tu vois quec'est un très-grand malheur de ne pas savoir maîtriser sespassions, et, quand on est homme, de se faire l'esclave des femmes. Cepéché mit Salomon, un homme qui fut d'abord juste et sage,en danger de perdre tout son royaume. Dieu n'en laissa la sixièmepartie à Roboam que par considération pour David.

S'il s'agissait de l'éloquence profane , et, qu'aprèsl'avoir étudiée avec ardeur, tu l'eusses abandonnéepour te livrer à l'oisiveté et au désoeuvrement, jete rappellerais le souvenir du barreau, de la tribune , des couronnes qu'ony remporte , et du talent de la parole qu'on y acquiert , et je t'exhorteraisà reprendre tes travaux en vue de tous ces avantages; mais puisquenous courons la carrière du ciel, et que les choses de la terrene sont rien pour nous, je rappelle à ta mémoire un autrebarreau et une autre tribune, mais terribles et qui nous doivent fairetrembler ; car il faut que nous comparaissions tous au tribunal du Christ.(Cor. V,10.) Sur ce tribunal siège celui que tu méprisesmaintenant. Que dirons-nous alors? Quelle excuse apporterons-nous, si nouspersévérons dans nos mépris? Encore une fois que dirons-nous?Prétexterons-nous les soucis des affaires? Mais il nous a prévenus: A quoi servira-t-il à l'homme de gagner le monde entier, s'ilperd son âme ? (Math. XVI, 26.) Dirons-nous que d'autres nous ontséduits ? Mais il ne servit de rien à Adam de mettre en avantla femme et de dire : La femme que tu m'as donnée m'a séduit.(Gen. III, 12.) Ce fut aussi en vain élue la femme accusa le serpent.Il est certainement terrible , ô mon cher Théodore, ce tribunalqui n'a pas besoin d'accusateur, et qui n'attend pas de témoin.Le juge voit tout à nu et à découvert, et nous rendronscompte non-seulement de nos actions, mais de nos pensées ; ce jugescrute les pensées et les volontés. Peut-être allégueras-tula faiblesse de la nature et l'impossibilité de porter le joug?(561) Quelle justification ! ne pouvoir souffrir un joug suave ni porterun fardeau léger ! Est-ce une chose pénible et laborieuseque le repos après le travail? Or, le Christ nous y appelle en disant: Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés,et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi queje suis doux et humble de coeur; car mon joug est doux et mon fardeau léger.(Matth. XI, 28.) Quoi de plus doux, en effet, que d'être affranchide soucis, d'affaires et de craintes, d'être tranquille àl'abri des flots agités de la vie, dans le calme du port?

3. Dis-moi ce que tu vois de plus heureux et de plus digne d'envie ence monde? La puissance souveraine, la richesse et la considérationdes hommes? quoi de plus misérable que ces choses, si on les compareà la liberté des enfants de Dieu? Le souverain est soumisau caprice des peuples, aux emportements aveugles de la multitude, àla crainte de souverains plus puissants , aux soucis du gouvernement ;ajoute qu'on est prince aujourd'hui et demain simple particulier. La vieprésente ne diffère pas de la scène: sur la scènecelui-ci remplit le rôle d'un roi, celui-là d'un général, cet autre d'un soldat ; et le soir venu , le roi n'est plus roi, le princen'est plus prince, le général n'est plus général;de même au jour des justices, chacun recevra sa récompense,non d'après son personnage, mais d'après ses oeuvres. Quevaut donc une gloire qui passe ainsi que la fleur des champs ? Que valentdes richesses, qui n'empêchent pas ceux qui les possèdentd'être déclarés malheureux? Malheur aux riches! ditl'Écriture; et encore: Malheur à ceux qui se fient en leurforce et qui se glorifient de leurs grandes richesses! (Luc. VI, 24; Ps.XLVIII, 6.)

Pour le chrétien, jamais il ne perd sa souveraineté ;jamais de riche il ne devient pauvre, ni de glorieux obscur: il demeureriche même quand il mendie; la main de Dieu l'élèvelorsqu'il s'abaisse. Sa souveraineté, il ne l'exerce pas sur deshommes, mais sur des puissances qui sont soumises au prince des ténèbres;et personne ne peut la détruire.

L'union conjugale est une chose légitime, j'en conviens : C'estchose honorable que le mariage et le lit immaculé; mais les fornicateurset les adultères, Dieu les jugera. (Heb. XIII, 4.)

Mais pour toi, tu ne peux plus désormais pratiquer la justicedans le mariage. Une fois qu'on s'est voué à l'Épouxcéleste, le quitter pour s'attacher à une femme, c'est commettreun adultère, ce n'est pas contracter un mariage : voilà ceque mille négations ne détruiront pas. Que dis-je? C'estun crime plus grave que l'adultère, d'autant que Dieu est plus excellentque l'homme. Ne te laissé pas séduire par ceux qui te diront: Dieu n'a pas défendu le mariage. Je le sais bien : non, il n'apas défendu le mariage, mais il a défendu l'adultère,que tu veux commettre. A Dieu ne plaise que tu t'engages jamais dans lesliens du mariage ! Quoi d'étonnant que le mariage soit regardécomme un adultère, lorsqu'il se fait au mépris de Dieu? L'homiciden'a-t-il pas été réputé à justice, etl'humanité trouvée plus condamnable que l'homicide? Est-ceque Dieu n'a pas, en certains cas, défendu celle-ci et ordonnécelui-là. Phinées fut réputé avoir agi selonla justice, en perçant de son épée le fornicateuret sa complice. Quant à Saül qui, contrairement à l'avisde Dieu, sauva le roi des étrangers, Samuel, le saint de Dieu, eutbeau passer des nuits entières à pleurer, à gémir,à prier, il ne put le sauver de la condamnation que Dieu avait portéecontre lui. Si donc l'humanité, lorsqu'elle va contre l'ordre deDieu, est jugée plus sévèrement que le meurtre, quoid'étonnant que le mariage, lorsqu'il a lieu au mépris duChrist, soit condamné plus fortement que l'adultère même?Comme je le disais en commençant, si tu n'étais qu'un simpleparticulier, personne ne t'accuserait de désertion : mais maintenanttu ne t'appartiens plus, ayant été enrôlé sousles drapeaux du grand Roi. Si la femme n'est plus maîtresse de sonpropre corps, si elle appartient à son mari, à plus forteraison convient-il que ceux qui vivent dans le Christ ne soient plus lesmaîtres de leurs corps. (Cor. VII, 4.) Celui que tu méprises,est le même qui te jugera. Qu'il ne sorte jamais de ton souvenir: songe aussi au fleuve de feu. Un fleuve de feu, dit le Prophète,coulait devant lui. (Dan. VII, 40.) Une fois livré par lui au feu,on doit perdre tout espoir de voir finir son supplice. Les voluptésdéréglées de la vie ne diffèrent point desombres et des songes. Le péché n'est pas encore commis quedéjà le plaisir est éteint mais le châtimentdu péché ne connaît pas de terme. Courte est la douceurdu mal, éternelle son amertume.

Qu'y a-t-il de durable dans les choses du (562)monde, dis-moi? La richesse?elle ne reste pas même jusqu'au soir bien souvent. La gloire? écoutela parole d'un homme juste : Ma vie va plus vite qu'un coureur. (Job. IX,25.) De même que les coureurs bondissent avant d'avoir touchéla terre, ainsi s'envole la vie avant qu'elle soit venue. Rien de plusprécieux que l'âme, nul ne l'ignore, pas même le plussot. Rien ne se peut mettre en balance avec une âme, a dit un poèteprofane. Je sais que tu es beaucoup plus faible qu'autrefois pour combattrele démon : je sais que tu brûles au milieu des flammes dela volupté. Mais si tu disais à l'Ennemi : non, je ne veuxpas être l'esclave de tes plaisirs; non, je n'adore pas le pèrede tous les maux; si tu levais tes yeux en haut, le Sauveur écarteraitde toi la flamme; pour ceux qui t'ont jeté dans le feu, il les brûlera,et toi, il t'enverra dans ta fournaise un nuage, une rosée, un airrafraîchissant; et le feu de la concupiscence n'aura plus de prisesur tes pensées, ni sur ta conscience : seulement, ne te brûlepas toi-même. Des villes fortes, que les ennemis du dehors ne peuventemporter avec leurs armes et leurs machines de guerre, la trahison d'unou deux citoyens les livre sans peine aux assiégeants. Si nullepensée intérieure ne te trahit, le Mauvais qui est dehorsaura beau faire avancer toutes ses machines de guerre, jamais il ne teprendra.

4. Par la grâce de Dieu, tu as des amis nombreux et d'une vertuéminente qui déplorent avec nous ton état , tout prêtsà t'oindre pour le combat, qui tremblent pour ton âme; parexemple le saint de Dieu, Valère, Florent, son frère, etPorphyre, rempli de la sagesse de Jésus-Christ. Ils gémissenttous les jours, ils ne cessent de prier; et il y a longtemps qu'ils auraientobtenu ce qu'ils demandent, si tu avais pu te retirer seulement un peudes mains de l'Ennemi. N'est-il pas étrange, lorsque d'autres nedésespèrent pas de ton salut; et prient sans cesse pour unmembre de leur corps, que toi, parce que tu es tombé une fois, tune veuilles pas te relever, que tu restes gisant par terre, criant presqueà l'ennemi : égorge, frappe; n'épargne rien? Est-ceque celui qui est tombé ne se relèvera pas? dit l'oracledivin. (Jer. VIII, 4.) Mais toi, tu contredis cet oracle; car désespéreraprès qu'on est tombé, qu'est-ce autre chose, sinon affirmerque celui qui est tombé ne se relève pas? Non, je t'en conjure,ne te fais pas à toi-même ce tort immense : et pour nous,ne nous force pas à boire ce calice d'amertume.

Je t'exhorte ainsi, non parce que tu n'as pas encore atteint ta vingtièmeannée, je ne te parlerais pas autrement lors même que tu auraisfranchi la plus grande partie de ta carrière , que toute ta viese serait écoulée dans l'union avec le Christ, et que cemalheur t'aurait frappé dans une extrême vieillesse; non,il ne serait pas bon même en pareil cas de désespérer. mais ce serait le moment de se souvenir du Larron justifié surla croix, et des ouvriers de la onzième heure, qui reçoiventle salaire pour toute la journée. Mais s'il n'est pas bon, s'iln'est pas sage de désespérer quand on est tombé auterme de la vie; aussi n'est-il pas sûr de s'appuyer entièrementsur cette espérance, et de dire : Hé bien ! je jouirai jusque-làdes plaisirs de la vie, puis je me mettrai à l'oeuvre pour un peude temps, et je recevrai la même récompense que si j'avaistravaillé tout le temps dé ma vie. A ce propos je me souviensde ce que tu répondais toi-même à ceux qui t'engageaientautrefois à fréquenter les écoles du siècle: qu'arrivera-t-il si une prompte fin vient terminer ma vie passéedans le mal? Comment me présenterai-je à celui qui a dit: Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, et ne remets pas de jouren jour. (Eccli. V, 8.) Rappelle-toi cette pensée, et crains levoleur : c'est-à-dire le trépas, que le Christ appelle ainsiparce qu'il arrive à l'heure qu'on s'y attend le moins. Songe auxsollicitudes de la vie soit privée, soit publique, aux craintesde ceux qui sont au pouvoir, à l'envie des citoyens, aux coups dusort dont nulle hauteur n'est exempte, aux travaux, aux misères,aux basses flatteries bonnes pour des esclaves; je dirai même malséantespour les esclaves qui conservent encore quelque respect d'eux-mêmes;ajoute ce qui est plus malheureux encore, que le fruit de toutes ces peinesne dépasse pas la limite de cette vie. Et combien encore, àqui il n'est pas donné de jouir de leurs travaux, mais qui, aprèsavoir dépensé leur première jeunesse aux peines etaux dangers, lorsqu'ils espéraient enfin saisir la récompensetant convoitée, s'en sont allés sans avoir rien gagnéet les mains vides? Si, quand on a affronté quantité de périlset terminé heureusement plusieurs guerres, on peut à peineregarder avec confiance les rois de la terre, comment regardera-t-on leRoi du ciel, lorsque toute sa vie on aura vécu et combattu au serviced'un autre?

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5. Et les soucis domestiques que donnent une femme, des enfants, desserviteurs, veux-tu que nous en parlions? Il est fâcheux d'épouserune femme pauvre, fâcheux d'en épouser une riche : avec l'uneon est dans la gêne, avec l'autre dans la dépendance. Il estpénible d'avoir des enfants, plus pénible de n'en pas avoir:dans le premier cas, c'est un mariage stérile , dans le second c'estune servitude amère. L'enfant est-il malade, quelle crainte ! Unemort prématurée l'a-t-elle enlevé, quel chagrin pourla vie ! A chaque âge ce sont de nouveaux soucis, de nouvelles alarmes,de nouvelles peines. Que dire des serviteurs et de leurs vices? Est-cedonc une -vie, mon cher Théodore, que celle où une âme,tiraillée par tant de soucis , est esclave de tant de choses , vitpourtant d'objets, et jamais pour soi-même? Parmi nous rien de tel,mon cher ami, j'en appelle à ton propre témoignage.

Pendant le temps trop court que tu as voulu relever ta tête au-dessusdes flots , tu goûtais une paix , une joie que tu ne peux pas avoiroubliée. Personne n'est libre que celui qui vit pour le Christ :celui-là est placé au-dessus de toutes les injures du sort:et s'il ne veut pas se nuire à lui-même, nul ne pourra luinuire. Il n'offre pas de prise à l'ennemi; la perte des ri

` chesses ne le touche pas ; il sait que nous n'avons rien apportéen venant en ce monde, que nous n'emporterons rien lorsque nous le quitterons.Le désir des honneurs et de la gloire ne le possède pas,il sait que nous n'avons d'établissement durable que dans le ciel:les injures ne le chagrinent pas, les violences mêmes ne sauraientle faire sortir de son calme; il n'est qu'un malheur pour le chrétien,c'est d'offenser Dieu. Pour tout- le reste, perte de fortune, exil, périlsuprême, il ne le regarde pas comme un mal; ce qui fait frissonnerd'épouvante tous les hommes, le passage de ce monde à unautre, est pour lui plus doux que la vie.

Comme un homme du haut d'un rocher voit sans péril la mer furieusebondir à ses pieds, tandis que ceux qui naviguent sur ses flotsen courroux sont exposés aux dangers les plus variés et lesplus terribles, les uns engloutis par les vagues, les autres briséscontre les écueils, d'autres s'efforçant d'aller dans unedirection, et entraînés malgré eux, captifs de la violencedu vent, dans le sens contraire; un grand nombre se débattant àdemi-submergés, ceux-ci n'ayant plus que leurs mains pour tout navireet tout gouvernail, ceux-là se soutenant à l'aide de quelquesfragments de leur vaisseau, d'autres enfin surnageant déjàprivés de la vie; ainsi le soldat de l'armée du Christ échappeau tumulte et aux orages du monde, placé qu'il est dans un lieudont la sûreté égale l'élévation. Etqu'y a-t-il de plus haut, de plus sûr, que de s'attacher àune seule pensée : plaire à Dieu?

As-tu vu, Théodore, les naufrages essuyés sur cet océanpar les navigateurs qui le fréquentent? Si tu les as vus , je t'enconjure, fuis la mer, sauve-toi des flots, gagne la hauteur où tune seras pas surpris par la vague. Il y a une résurrection, il ya un jugement : un tribunal redoutable nous attend au sortir de cette vie.Il faut que tous comparaissent devant le tribunal du Christ. (Cor. V, 10.)Ce n'est pas une menace vaine que celle de l'enfer; ce n'est pas une promessemensongère que celle de la félicité du ciel, tandisque toutes les choses de la vie ne sont qu'une ombre, sont moins qu'uneombre, et toutes pleines de dangers, et de la plus profonde servitude.Ne vas pas perdre l'une et l'autre vie, lorsque tu pourrais faire ton profitde toutes deux, si tu voulais : car ceux qui vivent dans le Christ peuventaussi faire leur profit de cette vie; saint Paul l'enseigne lorsqu'il dit: je veux vous épargner ces maux; et plus loin : je dis cela pourvotre utilité. (Cor. VII, 28, 35.) Vois-tu aussi dans le mêmepassage comme l'homme qui s'attache au Seigneur est plus haut placéque celui qui est marié.

Une fois sorti d'ici, il n'y a plus de repentir pour personne, une foishors du stade, une fois le spectacle fini , l'athlète ne peut pluscombattre. Médite ces choses, et brise dans la main de l'Ennemile glaive- avec lequel il tue tant d'âmes : c'est-à-dire ledésespoir par lequel il ôte l'espérance à sesvictimes, quand il les a terrassées. Trait redoutable entre lesmains de notre ennemi, le désespoir est encore une chaînedont il garrotte ses prisonniers pour les tenir à jamais sous sonpouvoir; et cependant par la grâce de Dieu nous pourrons rompre cebien dès que nous le voudrons. Je sais que j'ai dépasséla mesure d'une lettre, mais pardonne-moi : je ne l'ai pas fait de monplein gré , j'ai été contraint par la charitéet par la douleur. Voilà ce qui m'a obligé à écrirecette lettre malgré les avis d'un grand nombre. Cesse de travaillerpour rien, et de semer sur les pierres , me disaient quelques-uns : jen'ai (664) écouté personne. J'ai l'espoir, me disais-je,qu'avec la grâce de Dieu , mes lettres ne seront pas sans résultat;si, ce qu'à Dieu ne plaise, il en arrivait autrement, du moins nepourra-t-on me faire un crime de mon silence. Je n'aurai pas montrémoins de dévouement que les matelots : lorsque ceux-ci aperçoiventdes hommes qui se cramponnent aux planches d'un navire brisé parles vents et les flots, ils replient leurs voiles, jettent l'ancre, lancentleur chaloupe et font tout pour sauver des inconnus, des hommes qu'ilsne connaissent que par le malheur. S'ils refusaient le secours, personne,du moins, n'accuserait de leur perte ceux qui ont voulu les sauver. J'aifait ce qui était en mon pouvoir; j'ai la confiance qu'avec la grâcede Dieu tu feras aussi ce qui dépendra de toi, que nous te reverronsdans le troupeau du Christ, florissant de santé et de vie commeautrefois , et que nous te recouvrerons bientôt par les prièresdes saints, ô tête si chère de mon ami ! Si tu faisquelque cas de nous , si tu ne nous as pas tout à fait banni deton souvenir, daigne nous répondre, tu nous combleras de joie.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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