Jean Chrysostome, IVe siècle

Homélies sur la Genèse #4

Homilies on Genesis (Part 4) / Беседы на Книгу Бытия (часть 4)
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QUARANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE

" Après cela Dieu tentaAbraham. " (Gen. XXII, 1.)

1. Un gain considérable se montre pour nous dans la lecture d'aujourd'hui,trésor ineffable, caché dans ces paroles si courtes. Telest le caractère des oracles divins: de grandes richesses s'y découvrent,non dans la multitude des paroles, mais dans la brièvetémême des expressions. Eh bien donc, étudions le texte d'aujourd'hui,appliquons toute notre attention à la lecture de ce jour. C'estainsi que nous comprendrons, de mieux en mieux, et la parfaite vertu dupatriarche, et ce qu'il y a d'excellent dans la clémence de Dieu.Après cela Dieu tenta Abraham. Que signifient ces paroles : Aprèscela, Dieu tenta Abraham? Remarquez, je vous en prie, comme dèsmaintenant, la divine Ecriture se propose de nous découvrir la vertudu juste; elle va nous raconter comment Abraham fut tenté par Dieu.Mais d'abord, elle veut que nous sachions à quel moment le patriarchereçut cet ordre qui lui commandait de sacrifier Isaac; elle veutque vous compreniez la parfaite obéissance du patriarche, en quellecirconstance de temps ce patriarche montra que rien n'est préférableaux ordres de Dieu. Que signifient donc ces paroles : Après cela? C'est que, après la naissance d'Isaac, Sara voyant Ismaëlavec Isaac, comme nous vous l'avons dit hier, ne put supporter ce spectacle,et elle disait à Abraham : Chassez cette servante avec son fils,car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils.(Gen. XXI, 10.) Et comme cette parole paraissait dure au patriarche , Dieuvoulant le consoler, lui dit : Ecoutez Sara, votre femme, et faites cequ'elle vous a dit. Vous ne devez pas trouver dur ce qui vous a étédit touchant votre fils et votre servante : C'est d'Isaac que sortira larace qui doit porter votre nom. (Ibid. 12,) de le ferai le chef d'un grandpeuple, parce qu'il est votre race. Et toutes les promesses , àlui faites par Dieu, se réduisaient à la prédictionque les enfants d'Isaac se multiplieraient de manière à formerun grand peuple. Le juste vivait donc dans cette heureuse espérance;après tant d'épreuves si pénibles, après tantde douleurs, ayant reçu sa récompense, jouissant enfin d'unesécurité parfaite, voyant l'héritier qui devait luisuccéder, il vivait tranquille , heureux , consolé. Maiscelui qui connaît les secrets des coeurs, voulut nous découvrirla vertu de ce juste, la perfection de son amour pour Dieu. Et voilàpourquoi, après tant de promesses, après la dernièrepromesse, toute récente, dont le souvenir était si présentà l'esprit d'Abraham; au moment où Isaac était déjàgrand, à la fleur de l'âge; au moment où croissaitl'amour que lui portait son père ; après cette promesse,après avoir dit : C'est d'Isaac que sortira la race qui doit portervotre nom, et il sera votre successeur : Après cela, Dieu tentaAbraham, Qu'est-ce à dire, tenta ? Ce n'est pas parce que Dieu neconnaissait pas Abraham, qu'il (319) le tenta; il ne voulut pas l'éprouver;mais Dieu voulait, et que les hommes du temps d'Abraham, et que tous ceuxqui se succéderaient, depuis ce temps jusqu'à nos jours,apprissent, par l'exemple du patriarche, à montrer le mêmeamour , la même obéissance aux préceptes du Seigneur.Et, dit le texte, il lui dit : Abraham , Abraham, Abraham lui répondit: Me voici. Que veulent dire ces deux, Abraham, Abraham ? Grande preuvede la bienveillance du Seigneur pour le patriarche. Il lui montrait d'ailleurs,par la manière de l'appeler, qu'il avait à lui communiquerun ordre important. Donc, pour le rendre plus attentif, il l'appelle deuxfois, et il lui dit: Abraham, Abraham. Et Abraham lui dit: Me voici. EtDieu lui dit : Prenez Isaac votre fils chéri, que-vous chérissez,Isaac, et allez sur la hauteur et offrez-le en holocauste sur une des montagnesque je vous montrerai. (Ibid. 2.) Il était lourd à porterle poids d'un tel ordre; voilà qui surpasse la force humaine : Prenezvotre fils chéri, que vous chérissez , Isaac. Voyez commeces paroles allument , activent le feu du bûcher, la fournaise del'amour , que le juste éprouvait pour son Isaac : Prenez votre filschéri, que vous chérissez, Isaac. Chacun de ces mots, toutseul, suffisait pour déchirer l'âme du juste. Dieu ne ditpas simplement, Isaac, mais il ajoute votre fils ; que, contre toute attente,vous avez engendré; que vous avez pu avoir dans votre vieillesse; chéri : votre enfant aimé , que vous chérissez sitendrement, Isaac que vous attendez, comme votre héritier; dontje vous ai promis que sortirait votre race , qui se multiplierait tant,qu'elle égalerait en nombre la multitude des étoiles , etles grains de sable, le long du rivage de la mer. Eh bien, c'est lui-même: Prenez-le, et allez sur la hauteur , et offrez-le en holocauste sur unedes montagnes que je vous montrerai. On s'étonne comment le justea pu supporter d'entendre ces paroles : Eh bien, c'est lui-même,dit Dieu, votre fils tant désiré; offrez-le en sacrificesur une des montagnes. Que fait alors le juste ?son esprit n'est pas troublé; sa pensée n'est pas confondue; il n'hésite pas un seulinstant devant un commandement qui devait le frapper de stupeur ; il nefait pas de réflexion, de raisonnement : Qu'est-ce que cela veutdire? Celui qui, contre toute attente, m'accorde généreusementune postérité; qui, n'écoutant que sa propre bonté,a vivifié ce qui était mort , la stérilitéde Sara ; maintenant que l'enfant a été nourri de son lait,a grandi, est dans la fleur de l'âge, voilà qu'il me commandede le tuer, de l'offrir en sacrifice lorsqu'il y a peu de moments encore,il me disait : C'est de lui que sortira la race qui doit porter votre nom;il me donne maintenant des ordres contraires. Et comment s'accomplirontces promesses ? Comment se peut-il qu'en coupant la- racine, on voie sepropager les rameaux; qu'en abattant l'arbre, on en tire des fruits ; qu'endesséchant la source , on fasse jaillir des fleuves? Selon la raisonhumaine, de telles choses sont impossibles; mais tout est possible àla volonté de Dieu.

2. L'homme juste d'ailleurs ne fit aucune de ces réflexions.Comme un sage serviteur, supprimant tout raisonnement humain, il ne pritsoin que d'une chose, d'accomplir, de réaliser le commandement.Et comme devenu étranger à la nature humaine, persuadéque les préceptes divins doivent prévaloir sur toute affection,sur tout amour, il se hâtait d'accomplir les ordres de Dieu. Abraham,dit le texte, se leva donc avant le jour, prépara son ânesse,prit avec lui deux jeunes serviteurs, et Isaac son fils, et ayant coupéle bois qui devait servir à l'holocauste, il s'en alla vers l'endroitoù Dieu lui avait dit de se rendre. Il y fut le troisièmejour. (Ibid. 3.) Voyez la clémence du Seigneur; comme ce long espaceà franchir, lui sert à éprouver la vertu de l'hommejuste. Méditez, considérez, dans cette longue duréede trois jours, ce que dut supporter l'homme juste, pensant en lui-même,qu'il lui était ordonné de tuer, de ses propres mains, cefils tant aimé; de ne révéler cet ordre à personne;et soyez stupéfiés d'admiration devant tant de piétéet de sagesse. Comme il connaissait toute l'étendue de ce commandement,il ne le communiqua à personne, ni aux serviteurs, ni à Isaaclui-même; il était seul, soutenant en lui-même ce combat,solide comme le diamant, et il demeurait invincible, inébranlabledans ses pensées, sans succomber aux prétextes sans nombre,plein d'amour, plein de zèle, pour obéir au seul signe deDieu. Quand il fut arrivé à l'endroit : Levant les yeux,dit le texte, Abraham vit le lieu de loin, et il dit à ses serviteurs: attendez ici avec l'ânesse. (Ibid. 4, 5.) voyez encore ici la parfaitesagesse de l'homme juste; il veut se cacher, même (320) devant sesserviteurs, montrant toujours que c'est avec ardeur, avec empressement,avec un zèle jaloux, qu'il veut accomplir ce qui est agréableà Dieu. Il savait bien ce qu'avait d'étrange, d'inouï,l'action qu'il devait accomplir lui-même; que jamais personne avantlui n'avait rien fait de pareil. Il cache l'action à ses serviteurs:Il les laisse donc avec l'ânesse: Attendez ici, nous ne ferons qu'allerjusque-là, mon fils et moi, et après avoir adoré,nous reviendrons vers vous. (Ibid. 5.) Il parlait ainsi, dans l'ignorancede ce qui allait arriver, mais il est certain qu'il fit une prophétie,sans le savoir peut-être. Il parlait à ses esclaves, peut-êtrepour les tromper, pour les faire rester là; mais plus tard, le patriarchese retrouva là avec l'enfant. Or, Abraham prit le bois de l'holocausteet le mit sur Isaac, son fils; il prit en ses mains le feu et le couteau,et ils marchèrent eux deux ensemble. (Ibid. 6.) O force d'âme! ô solidité d'esprit ! Et il mit, dit le texte, sur Isaacle bois du sacrifice; et lui, il prit le glaive et le feu, et ils allèrenteux deux ensemble. De quels yeux regardait-il l'enfant portant le boissur lequel il allait tout . à l'heure l'immoler? Comment sa maina-t-elle pu porter le feu et le glaive? Sa main portait le feu visible,mais le feu intérieur embrasait son âme, dévorait soncoeur, lui persuadait que son amour pour Dieu triompherait, et lui inspiraitcette pensée, que celui qui déjà, d'une manièresupérieure à la nature humaine, l'avait fait père,pourrait encore opérer présentement des choses qui surpassentla raison humaine. Considérez donc désormais, je vous enconjure, plus que ce feu sensible, l'incendie intérieur qui peuà peu devenait de plus en plus ardent, et enflammait l'âmedu juste. Or, Isaac dit à Abraham son père : Mon père.(Ibid. 7.) Ce mot seul, c'était assez pour déchirer les entraillesde l'homme juste. Abraham lui répondit: Que voulez-vous, mon fils? Tu appelles père celui qui tout à l'heure n'aura pas defils ; et moi j'appelle mon fils, celui qui tout à l'heure va êtremis sur l'autel, que je vais égorger de mes propres mains. Ensuitel'enfant dit : Voici que vous portez le feu et moi le bois, où estla victime à immoler? Où est la brebis pour l'holocauste?Considérez ici, je vous en prie, la torture de l’homme juste; commenta-t-il supporté d'entendre ces paroles? Comment a-t-il eu la forcede répondre à son enfant? Comment n'a-t-il pas étéconfondu? Comment a-t-il pu cacher, ne pas révéler tout desuite, à son enfant, ce qui allait arriver? Au contraire, avec unepensée forte, une âme virile : Le Seigneur fournira la victimepour l'holocauste , mon fils. (Ibid. 8.) Voyez-le, ici encore, àson insu, prophétiser ce qui doit arriver. Sa réponse semblaitfaite pour tromper Isaac. C'était toutefois présentement,ce qu'il fallait pour le satisfaire; mais quelle vive et poignante douleurne souffrit-il pas, ce père qui cherchait les paroles dans sa pensée,qui considérait la beauté de son enfant, la beautéextérieure, la grâce intérieure aussi, la beautéde son âme, son obéissance, digne objet d'amour, tout celadans cette fleur de jeunesse ! Et ils vinrent tous les deux ensemble àl'endroit dont Dieu lui avait parlé. (Ibid. 9.) Ils vinrent, ditle texte, au haut de la montagne que le Seigneur lui avait indiquée.Et là, Abraham dressa un autel. Me voilà encore frappéd'une admiration qui me stupéfie, à voir le courage du juste;comment il a eu la force de construire l'autel, comment il a eu assez d'énergie,comment il n'a pas défailli dans ce terrible combat. Au contraire,il a construit l'autel, et sur l'autel, il a mis le bois. Il lia ensuiteIsaac, son fils, le mit sur l'autel, et Abraham étendit la main,et prit le couteau pour immoler son fils. (Ibid. 10.)

Ne passons point ici à la légère, mes bien. aimés,attention à la parole. Considérons, méditons; commentson âme ne s'est-elle pas envolée de son corps; comment, deses propres mains a-t-il pu lier et sur le bois placer son enfant chéri,si digne d'amour, son fils unique? Et Abraham, dit le texte, étenditla main, et prit le couteau pour immoler son fils. O piété! ô courage ! ô persistance de l'amour! ô raison victorieusede la nature humaine ! Il prit, dit le texte, le couteau, pour immolerson fils. Qui doit le plus ici exciter notre admiration, nous frapper destupeur? Le courage du patriarche, ou l'obéissance de l'enfant?Il ne lutte pas pour échapper, il ne se plaint pas, il se laissefaire, il obéit à son père, c'est un agneau paisiblequ'on met sur l'autel, et l'enfant attend, doucement résigné,la main de son père. Mais une fois que cette âme, tout entièreà Dieu, a montré sans aucune défaillance la consommationde toutes les vertus, la bonté du Seigneur se révèleet prouve qu'il n'a pas voulu la mort de l'enfant; qu'il a voulu bien plutôtmanifester la vertu de l'homme juste. Au juste la couronne, pour le zèlede sa (321) volonté; le sacrifice est consommé dans làpensée du patriarche. Dieu l'agrée, et lui déclaremaintenant son affection toute particulière. Et l’ange du Seigneur,dit le texte, lui cria du haut du ciel : Abraham, Abraham! (Ibid. 11.)Gomme il voyait le juste tout prêt, sur le point d'achever le sacrifice,décidé à accomplir l'ordre du Seigneur, du haut duciel, il lui crie

Abraham, Abraham, et il fait bien de l'appeler deux fois, pour prévenirla rapidité de l’homme juste. Et la voix qui se fait entendre, retientla main du juste qui déjà égorge l'enfant. Et Abrahamrépondit : Me voici. Et l'ange dit : Ne mettez point la main surl'enfant, et ne„lui faites rien. Je. connais maintenant que vous. craignezDieu , puisque pour m'obéir , vous n'avez point épargnévotre fils unique. (Ibid. 12.) Ne mettez point la main, dit le texte, surl'enfant. Je n'ai pas donné le commandement pour que l'ordre s'accomplisse; je ne veux pas que ton fils soit tué de tes mains , mais je veuxrendre ton, obéissance manifeste devant tous les hommes ; donc nelui fais rien. Il me suffit de ta volonté, et , pour cette bonnevolonté, je te couronne, et je proclame ta gloire. Car, maintenant,je sais bien que tu crains le Seigneur. Voyez, ici, comme le discours s'accommodeà notre infirmité. Quoi donc ! est-il vrai de dire que Dieu,jusqu'à ce moment, ignorait la vertu de l'homme juste, que ce n'estqu'à partir de ce moment qu'il commence à la connaître,lui, le Seigneur de toutes les créatures? Non; le texte ne veutpas dire que ce soit dès cet instant seulement que Dieu connaîtla vertu d'Abraham; mais que veut dire le texte? C'est maintenant, dit-il,que tu as manifesté à tous, que tu crains Dieu, sincèrement,du fond du coeur. Je n'avais pas besoin, moi, de mieux connaîtremon serviteur; mais l'action que tu viens de faire , sera, et pour leshommes d'aujourd'hui, et pour les générations à venir,un enseignement. Car, dès ce moment, tu as fait connaîtreà tous, que tu crains le Seigneur, et que tu te hâtes d'accomplirses commandements. Puisque tu n'as pas épargné ton fils chéri;à cause de moi, ce fils qui t'est si cher, que tu aimes d'un amoursi ardent, tu ne l'as pas épargné ; à cause de moi, à cause de mon, commandement; tu as préférémon ordre à ton fils. Et bien, maintenant je te rends ton fils,car c'est pour te récompenser, que je t'ai promis que ta race s'étendraità travers les siècles. Reçois donc la couronne deton obéissance, et va-t'en, car c'est à la volontéque j'accorde la couronne ; c'est à l'âme que je décerneles riches récompenses. Il faut réaliser ce que tu as dit; et à tes serviteurs et à Isaac ; tu leur as fait cettepromesse : Après avoir adoré, nous reviendrons. Voici quetu vas l'accomplir ; .lorsque, l'enfant t'a demandé : Oùest la brebis pour l'holocauste? Le Seigneur fournira la victime pour l'holocauste,as-tu répondu. Eh bien ! tourne, dit-il, tes regards derrièretoi , vois la victime que tu as prédite, que tu sacrifieras àla place de l'enfant. Abraham levant les yeux, aperçut derrièrelui un bélier qui s'était embarrassé avec ses cornesdans un buisson, et l'ayant pris, il l'offrit en sacrifice, au lieu d'Isaac,son fils. (Ibid. 13.) J'ai vu ta piété, dit-il, eh bien !ce que tu as dit à l'enfant, je te l'ai ménagé. Etl'ayant pris, dit le texte, il l'offrit en sacrifice au lieu d'Isaac, sonfils. Avez-vous compris la clémence de Dieu ? Le sacrifice a étéconsommé, le patriarche a manifesté sa piété; il a rapporté la couronne conquise par sa bonne volonté;en ramenant Isaac, il est revenu mille fois couronné.

Maintenant, toute cette histoire était la figure de la croix.Voilà pourquoi le Christ disait aux Juifs: Abraham, votre père,a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l'a vu et a étérempli de joie. (Jean, VIII, 56.) Comment l'a-t-il vu, lui qui vivait tantd'années auparavant? Il en a vu la figure, il en a,vu l'ombre; car,de même qu'ici le bélier a été offert àla place d'Isaac, de même l'Agneau spirituel a étéoffert à la place du monde. Il fallait, en effet, une figure pourdépeindre par avance la vérité. Voyez, en effet, jevous en conjure, mes bien-aimés, comment toute l'histoire du Christest ici figurée par avance. Fils unique d'un côté,fils unique de l'autre; fils chéri, d'un côté, proprefils; fils chéri, de l'autre côté, propre fils également;car celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toutemon affection. (Matth. III, 17.) L'un a été offert par sonpère en sacrifice; et l'autre, son père l'a livré;c'est ce que nous crie la voix de Paul : Lui qui n'a pas épargnéson propre Fils, mais qui l'a livré à la mort pour nous tous,ne nous donnera-t-il point aussi toutes choses avec lui ? (Rom. VIII, 32.)Jusqu'ici, nous n'avons qu'une figure; mais ensuite, c'est la vérité,laquelle se montre (322) bien supérieure à la figure; carl'Agneau spirituel a été offert pour le monde entier; ila purifié la terre entière; il a délivré leshommes de l'erreur, et les a ramenés à la vérité;il a changé la terre, pour en faire le ciel. Ce n'est pas qu'ilait changé la nature des éléments, mais c'est qu'ifa apporté les vertus célestes aux hommes qui vivent sur laterre. Par cet, agneau, le culte des démons a étéanéanti; par cet agneau, il est arrivé que les hommes n'adorentplus des pierres et des morceaux de bois; que les êtres douésde raison ne s'inclinent plus devant des objets insensibles ; que touteerreur a été bannie, que la lumière de la véritéa éclairé le monde.

4. Comprenez-vous l'excellence de la vérité? Comprenez-vousce qui est l'ombre d'une part, d'autre part, la vérité? EtAbraham, dit le texte, appelai ce lieu d'un nom qui signifie le Seigneurvoit. C'est pourquoi on dit encore aujourd'hui : Le Seigneur a étévu sur la montagne. (Ibid. 14.) Voyez la piété de l'hommejuste; comme toujours il donne aux lieux des noms pris des événementsgui s'y sont accomplis. Il veut rappeler la visite que Dieu lui a faite,la graver, pour ainsi dire, sur une colonne d'airain; dans le nom qu'ildonne au lieu. De là, il appela ce lieu d'un nom qui signifie leSeigneur voit. Sans doute,.c'était pour le juste une assez bellerécompense, que de ramener Isaac vivant, que d'avoir méritéla gloire insigne de s'entendre dire : Je connais maintenant que vous craignezDieu. Mais celui qui est jaloux de nous surpasser par ses dons, qui triomphetoujours par ses bienfaits, comble le riche de la variétéde ses récompenses, et il lui dit encore : L'ange du Seigneur appelaAbraham pour la seconde fois, du haut du ciel, et lui dit : Je jure parmoi-même, dit le Seigneur, que puisque nous avez fait cette action,et que, pour m'obéir, vous n'avez point,épargné votrefils unique, je vous bénirai, vous bénissant moi-même;je, multiplierai, la multipliant moi-même, votre race, comme lesétoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la, mer:Votre postérité possédera les villes de ses ennemis,et toutes les nations de la terre seront bénies dans Celui qui sortirade vous, parce que vous avez obéi à ma voix. (Ibid. 15, 16,17,18.) Attendu, dit-il, que vous avez accompli mon commandement, que vousm'avez, par tous les moyens, manifesté votre obéissance,écoutez : Je jure, par moi-même, dit le Seigneur. Voyez lacou. descendance que Dieu nous montre dans son langage: Je jure, dit-il,par moi-même, afin de vous donner une parfaite confiance, que mesparoles seront réalisées. Les hommes, quand ils ajoutentdes serments aux promesses, rendent la promesse plus digne de foi, pourceux à qui elle s'adresse. Voilà pourquoi le Seigneur prononceces paroles, en se conformant aux habitudes humaines : Je jure par moi-mêmeque, puisque vous avez fait cette action, et que, pour m'obéir,vous n'avez point épargné votre fils chéri. Considérez,je vous en conjure, la clémence du Seigneur. Vous n'avez point épargné,pour m'obéir, votre fils chéri. Et cependant il le ramènevivant. Ne considérez pas le fait, mon bien-aimé, mais lavolonté, mais l'intention qui faisait accomplir sans raisonner,sans hésiter l'ordre reçu. En ce qui concerne la volonté,le patriarche avait ensanglanté sa main ; il avait enfoncéle glaive dans la gorge de l'enfant; il avait offert; consommé lesacrifice. Le Seigneur regarde le sacrifice comme consommé, et illoue le juste; et il dit : Pour m'obéir, vous n'avez point épargnévotre fils chéri. Vous, de votre côté, vous ne l'avezpas épargné, par obéissance; mais moi, de mon côté,je l'épargne, à cause de votre obéissance. Et, pourvous récompenser de cette obéissance: Je vous bénirai,et, multipliant moi-même, je vous multiplierai. Voyez : la bénédictionest à son comble; c'est-à-dire je multiplierai votre race.Celui que votre volonté a tué, propagera votre race, quise multipliera, au point d'égaler les étoiles du ciel etle sable: Et toutes les nations de la terre seront bénies dans votrerace, parce que vous avez obéi à ma voix. Tous ces dons,dit le Seigneur, seront la récompense de votre obéissanceparfaite.

Ainsi, voilà qui nous attire des biens sans nombre; l'obéissanceà Dieu, la docilité à ses ordres , la simplicitéqui s'abstient, comme ce patriarche , d'examen curieux; qui ne se de. mandepas pourquoi tel ordre a été donné. Il faut donc,pour mériter ces biens, obéir comme font les serviteurs sages, sans demander de comptes au Seigneur. Fortifiés par ces enseignements,nous pourrons, nous aussi, montrer l'obéissance de ce juste et obtenirles mêmes couronnes. L'obéissance, comment ? en accomplissant,par nos actions, les ordres de Dieu. Car, ce ne sont point, dit l'Apôtre,ceux qui écoutent la loi, qui seront (323) justifiés, maisceux qui la pratiquent. (Rom. II,13.) En effet, quelle utilité d'entendrechaque jour la. loi, et d'en négliger les oeuvres? C'est pourquoi,je vous en prie, hâtons-nous de pratiquer les bonnes oeuvres ; impossibleautrement d'obtenir le salut; pratiquons-les, afin d'expier nos péchés,afin de mériter la clémence du Seigneur, parla grâce,parla miséricorde, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, et à l'Esprit saintet vivifiant, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-HUITIÈME HOMÉLIE

Les fils de Chet répondirentà Abraham, et lui dirent . " Vous êtes parmi nous un roi quinous vient de Dieu ; enterrez dans nos plus beaux sépulcres, lapersonne qui vous est morte. " (Gen. XXIX, 5, 6.)

1. Vous avez vu hier, mes bien-aimés, le courage du patriarche; vous avez vu cette âme plus solide que le diamant ; vous avez vucomment il n'a rien refusé de ce qui dépendait de lui, commentil s'est fait, par son ardent amour pour Dieu, le sacrificateur de sonfils; d'intention. il a ensanglanté sa main, et il a offert le sacrifice;mais, par l'ineffable miséricorde de Dieu, il a ramené sonfils sain et sauf et plein de vie ; il a mérité, par l'excellencede sa volonté, d'être un sujet de louanges ; il a ceint sonfront d'une couronne éclatante; dans tout ce qu'il a fait, il amanifesté la piété de son âme. Voyons, aujourd'hui,toute l'affection de ce juste pour son enfant. Après ce sacrificeétrange, incroyable, le patriarche eut à subir la douleurde perdre Sara ; il demanda aux fils de Chet la concession d'une sépulture; il acheta le terrain , y déposa le corps, et ce fut là,pour le patriarche, sa première possession dans le pays. Il la dutà la perte de Sara. La divine Ecriture, voulant nous montrer lavertu de l'homme juste, tenant à nous faire savoir qu'il a toujoursété un voyageur, un étranger, a voulu aussi nous fairesavoir que cet homme qui jouissait, d'une manière si glorieuse,du secours d'en-haut, dont le nom est si fameux, qui est devenu le pèred'un si grand peuple, ne possédait pas un terrain en propre; etce n'est pas ce que nous font voir aujourd'hui tant de riches, qui achètentdes champs, des domaines ; qui sont avides de posséder, de posséderencore et toujours à l'infini. Comme il avait 'en suffisance lesrichesses de l'âme il ne désirait nullement les autres. Ecouteztous, vous qui emportez tout d'un coup, en un instant, tout ce que lesautres possèdent, qui vous drapez dans les dépouilles d'autrui,qui étendez partout, pour ainsi dire, la concupiscence de votreavarice. Imitez ce patriarche, (324) qui n'avait pas même un terrainpour y déposer les restes de Sara; mais qui alors, poussépar la nécessité, acheta un champ, une caverne, aux filsde Chet. Vous faut-il la preuve qu'il était considérédes Chananéens, écoutez ce que lui disent les fils de Chet: Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu; enterrez dansnos plus beaux sépulcres la personne qui vous est morte. Nul d'entrenous ne pourra vous empêcher de mettre dans son tombeau la personnequi vous est morte. Voyez d'ailleurs la conduite même du juste, quiest pour ces peuples l'enseignement de la véritable sagesse. Iln'accepte pas le monument sans en compter le juste prix : Permis àvous, leur dit-il, de me témoigner ainsi votre bienveillance; maismoi je ne l'accepterai pas, sans commencer par vous payer le prix qui vousest dû. (Ibid. 13.) C'est à ces conditions que je reçoisla sépulture; il compta ensuite l'argent, dit le texte, et pritpossession du monument. Abraham enterra donc sa femme Sara, dans la cavernedouble du champ qui regarde Mambré. (Ibid. 19.) Et cet homme illustre,honoré de tous, qui jouissait auprès de Dieu d'une si grandefaveur, qui était auprès des habitants de cette contrée,en si grand honneur que les fils de Chet le nommaient un roi, ne possédaitpas même ce qu'il fallait de terre pour y poser son pied. Voilàpourquoi le bienheureux Paul, célébrant les vertus de cejuste, écrivait : C'est par la foi qu'Abraham demeura dans la terrequi lui avait été promise, comme dans une terre étrangère,habitant sous des tentes, avec Isaac et Jacob, qui devaient êtrehéritiers avec lui de celle promesse. (Hébr. XI, 9.) Ensuite,pour nous apprendre comment c'est par la foi qu'il demeura étranger,Paul ajoute : Car il attendait cette cité, bâtie sur un fermefondement, de laquelle Dieu même est le fondateur et l'architecte.(Ibid. 10.) C'est, dit-il, par l'espérance des biens à venir,qu'il méprisait les choses présentes; dans (attente de biensplus,considérables, il dédaignait ceux de la vie présente;et cela, avant la loi, avant la grâce. Quelle sera donc notre excuse,répondez-moi, je vous en prie, nous qui, après tant de promessespour nous garantir, pour nous assurer des biens ineffables, demeurons ébahis,n'admirant que le présent, et qui achetons des domaines, et quivoulons , avant tout et partout, briller, et qui amassons par avarice età force de rapines ? Et c'est là ce qui inspirait, au bienheureuxprophète , ce cri lamentable : Malheur à vous, qui joignezmaison à maison, et qui ajoutez terre à terre, pour dépouillerle prochain ! (Isaïe, V, 8.) N'est-ce pas là ce que nos oeuvresaccomplissent? Ne voyons-nous pas chaque jour, que l'on pille les veuves,que l'on dépouille les orphelins; que les plus faibles sont fouléssous les pieds des plus forts? Mais ce juste n'agissait pas ainsi; voulantacheter une sépulture, et voyant le bon vouloir de ceux àqui il la demandait, il ne l'accepta pas avant d'avoir payé le justeprix. C'est pourquoi, mes bien-aimés, gardant ces penséesdans nos esprits, nous qui vivons sous la grâce, imitons celui quivivait avant la loi; n'allons pas, embrasés du désir de posséder,attiser une flamme bien plus dévorante encore, la flamme inextinguible,la flamme qu'on ne peut supporter.; car nous nous entendrons dire, si nouspersistons dans cette rapine, dans cette avarice, les paroles qui furentdites à l'ancien riche : Insensé, cette nuit même,on va te redemander, ton âme; ce que tu as amassé, pour quisera-ce? (Luc, XII, 20.) Pourquoi, réponds-moi, t'inondes-tu desueur? afin d'amasser ce que bientôt, quand on t'arrachera d'ici,tu y laisseras; ce qui, non-seulement t'est parfaitement inutile, maisne fait qu'aggraver; le poids des péchés qui chargent tesépaules, el que n'allégera pas un repentir inutile? Les trésorsrassemblés par ton avariée, tu les verras souvent tomberen des mains ennemies, et cependant il te faudra rendre compte pour cestrésors et subir ton châtiment. Quel est donc ce délirede travailler pour les autres et de ne préparer pour toi que lesupplice?

2. Quoi qu'il en soit, c'est bien, nous avons été jusqu'icivictimes de notre négligence; mais dès ce jour au moins,délibérons, voyons ce que nous devons faire, n'ayons paspour uni. que souci de nous enrichir à l'extérieur; attachons-nousà la justice; notre vie ne se borne pas aux limites du temps présent,nous ne serons pas toujours dans une terre étrangère, mais,bientôt, nous retournerons dans notre vraie patrie. Faisons donctout de manière à ne pas nous trouver, là-bas, dansl'indigence, Quel profit de laisser dans la terre étrangèrede grandes richesses, et; dans son propre pays, dans sa vraie patrie demanquer du nécessaire? C'est pourquoi, je volis en prie, il en esttemps encore ; transportons dans cet autre séjour; même ceque nous possédons ici, dans (325) un séjour étranger.Et en vérité , quelque grande que soit la distance , le transportest facile. Car ceux qui transporteront, sont tout prêts, et le transportprésente toute garantie; et les richesses sont mises en réservedans un trésor que nul ne peut piller; quelle que soit la fortuneque nous enverrons devant nous, par les mains de ceux à qui nousnous serons confiés, je dis les mains des pauvres; ce sont eux quireçoivent nos dons pour les mettre dans les réserves du ciel.Eh bien donc ! puisqu'il y a à la fois facilité si grandeet sécurité complète, que tardons-nous ?pourquoi nepas nous appliquer, de toutes nos forces, à mettre notre fortuneen réserve où elle nous sera le plus nécessaire ?Voilà pourquoi ce patriarche habite la terre de Chanaan, comme unpays qui lui est étranger: Il attendait cette cité bâtiesur un ferme fondement : de laquelle Dieu même est le fondateur etl'architecte. Si nous voulons imiter ce juste, nous aussi, nous la verronscette cité, et nous irons dans le sein du patriarche; car la communiondans les oeuvres, procure aussi la communion dans la jouissance. Mais reprenons,s'il vous est agréable, la suite de notre discours, et voyons, aprèsla mort de Sara, quel soin vigilant le juste prit de son fils, je parled'Isaac. Voici ce que nous dit la divine Écriture: Abraham étaitvieux et fort avancé en âge, et le Seigneur l'avait bénien toutes choses. (Gen. XXIV, 1.) Pourquoi ce que nous dit la divine Écriture? C'est que le patriarche était fort préoccupé defaire venir, pour Isaac, une épouse. En effet, dit le texte QuandAbraham fut parvenu au terme de la vieillesse, voulant détournerIsaac d'une alliance avec les Chananéens, l'empêcher de prendreune épouse parmi eux, il appela, dit le texte, un de ses serviteurs;le plus doué de sagesse, et lui confia cette affaire, en disant: Mettez votre main sous ma cuisse. (Ibid. 2.) Le texte grec porte sousma cuisse; le texte hébreu sous mes reins; et pourquoi ? c'étaitl'habitude des anciens, parce que Isaac avait pris de là son origine.Et pour vous apprendre que c'était alors un usage, remarquez qu'illui commande de mettre la main en cet endroit, et qu'aussitôt ilajoute : Afin, dit le texte, que je vous fasse jurer par le Seigneur, leDieu du ciel et de la terre. Voyez comme il apprend à son serviteurà reconnaître le créateur de tous les êtres.En effet, celui qui dit: le Dieu du ciel et de la terre, comprend toutesles créatures. Or , quel était ce serment? Que vous ne prendrezaucune des filles des Chananéens, parmi lesquels j'habite, pourla faire épouser à mon fils; mais que vous irez dans mon,pays, où sont mes parents, afin d'y prendre une femme pour mon filsIsaac. (Ibid. III , 4.) Avez-vous compris ce- que recommande le patriarcheà son serviteur? Mais, ne vous contentez pas d'entendre la Parolepour l'acquit de votre conscience; méditez sur la penséede l'homme juste, sur ce qu'il se propose ; remarquez que les anciens nerecherchaient pas une grande fortune, ni les richesses; ni les esclaves,ni tant et tant d'arpents de terre, ni la beauté extérieure,mais la beauté de l'âme et la noblesse des moeurs. Comme ilvoyait la malignité de ceux qui habitaient dans la terre de Chanaan; comme il connaissait l'importance, pour l'époux, de trouver unefemme douée des mêmes moeurs que lui, le patriarche prescrità son serviteur, et il y ajoute le serment, d'amener, pour épouseà Isaac, une femme du pays de ses parents. Et ni la distance deslieux, ni les autres difficultés ne ralentissent ses soins; il saitcombien la chose est nécessaire, et il y applique tout son zèle,et il envoie son serviteur. Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, quele patriarche, ne cherchant que la vertu de l'âme, ayant horreurde la malignité de ses voisins, tienne cette conduite. Mais, aujourd'hui, on n'y penserait même pas; quels que soient les vices qui pullulentautour de vous, on ne se soucie que de l'abondance de l'argent; tout lereste vient après, et l'on ne sait pas que la perversitéde l'âme, quand même les richesses vous inondent à flots,produit bientôt la dernière indigence, et que l'opulence nesert de rien, sans la sagesse qui en fait un bon usage.

3. Mais notre patriarche prit soin de donner à son serviteurses instructions, et il exigea de lui le serment. Voyons maintenant lasagesse du serviteur, comment il rivalisa de piété avec sonmaître. Quand il vit que l'homme juste lui donnait cette commission,sur laquelle il insistait si fortement, il lui dit : Si la fille ne veutpas venir en ce pays-ci avec moi, voulez-vous que je ramène votrefils au lieu d'où vous êtes sorti? (Ibid. 5.) Voulez-vous,dit-il, si quelque difficulté se,présente; que je ne soispas exposé à enfreindre vos ordres? Je vous demande ce qu'ilfaudra que je fasse. Vous plaît-il qu'Isaac s'en aille au lieu oùje dis, et revienne, après y avoir trouvé une épouse,si l'épouse que vous (326) m'envoyez chercher ne veut pas veniravec émoi? Eh bien! que dit le juste? Il refuse, et prononce cesparoles : Gardez-vous bien de ramener jamais mon fils en ce pays-là.(Ibid. 6.) Vous n'aurez pas besoin d'y penser; car Celui qui m'a fait tantde promesses, qui m'a dit que ma race se multiplierait, Celui-làprendra soin aussi de faire réussir cette affaire. Ne conduisezdonc pas mon fils dans ce pays-là. Le Seigneur Dieu du ciel, quiest aussi le Dieu de la terre... (Ibid. 7.) Voyez comme, en liant son serviteurpar le serment, il l'instruit, il lui fait connaître le Créateurde tous les êtres, et comme en ce moment, sur le point de renouvelerses prières, il se sert des mêmes paroles. Toutes ses expressionsont pour but de faire que son serviteur se mette en voyage plein de confianceen Dieu, assuré que tout réussira. En effet, il lui apprendquelle grande bienveillance Dieu lui a témoignée dèsle commencement; Dieu qui l'a fait venir de sa patrie, qui l'a gouvernéjusqu'à ce jour, qui, dans une vieillesse si avancée, luia donné Isaac, fera réussir encore les événementsqui ne sont pas accomplis. Le Seigneur, dit-il, le Dieu du ciel et de laterre, qui m'a tiré de la maison de mon père et du pays oùje suis né, Celui qui m'a parlé en me disant: Je donneraice pays à vous et à votre race; Celui qui m'a montrétant de, bienveillance et d'intérêt enverra lui-mêmeson ange devant vous, afin que vous preniez une femme de ce pays-làpour mon fils. Partez donc, lui dit-il, avec confiance, car j'ai la certitudeque Celui qui, jusqu'à ce jour, m'a comblé de tant de bienfaits,ajoutera encore, à tant de preuves de sa bonté passée,une autre preuve, et enverra son ange devant vous. C'est lui-même,dit-il, qui vous préparera la voie en toutes choses, qui vous feraconnaître l'épouse, de telle sorte que vous reveniez ici avecelle. Que s'il arrive, loin de moi cette pensée, que l'épouserefuse devenir ici, vous serez dégagé de votre serment. Seulement,ne ramenez jamais mon fils en ce pays-là. (Ibid. 8.) Je ne faisaucun doute que Dieu ne vous accorde que tout réussisse. Il montretoute sa confiance en la puissance du Seigneur, en défendant àson serviteur de conduire son fils dans l'autre pays. Ensuite, aprèsavoir donné ses ordres avec tout ce soin et prévenu les inquiétudesde son serviteur, car celui-ci avait peur qu'en ne remplissant pas sa commission,il ne devînt parjure : Ce serviteur, dit le texte, mit donc sa mainsous la cuisse d'Abraham,

son maître, et s'engagea par. serment à faire ce qu'illui avait ordonné (Ibid. 9), c'est-à-dire à ne pasconduire Isaac dans cet autre pays. Avez-vous bien, vu comment, tout d'abord,ce serviteur a montré son affection envers son maître? Voyezmaintenant comment, instruit par le patriarche, il a grandi clans la vertuet a imité la piété du juste et son culte pour Dieu.En même temps, dit le texte, il prit dix chameaux du troupeau deson maître; il porta avec lui de tous ses biens, et, s'étantmis en chemin, il alla droit en Mésopotamie, en la ville de Nachor.Etant arrivé, sur le soir, près d'un puits hors de la ville,au temps où les filles avaient accoutumé de sortir pour puiserde l'eau, et, ayant fait reposer ses chameaux, il dit : Seigneur , Dieud'Abraham, mon maître... (Ibid. 10, 11, 12.) Voyez la vertu de l'esclave;il nomme le Seigneur de l'univers en disant le nom du patriarche. En effet,il dit : Seigneur, Dieu d'Abraham, mon maître, vous qui l'avez combléde tant de bienfaits... Et qu'y a-t-il d'étonnant que le serviteurl'appelle ainsi : le Dieu d'Abraham? Ce Dieu de toutes les créatures,montrant lui-même combien il estime la vertu des justes, dit: Jesuis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. (Exode, III,6.) Et il dit: Seigneur, Dieu d'Abraham, mon seigneur, assistez-moi aujourd'hui;et faites miséricorde à Abraham, mon seigneur; comme s'ildisait : Faites que ses désirs s'accomplissent, faites que toutsuccède au gré de ses voeux, faites miséricorde àAbraham , mon maître. Qu'est-ce à dire Faites miséricorde?Que ses voeux soient accomplis. Ensuite il dit : Me voici près decette fontaine; et les filles des habitants de cette ville vont sortirpour puiser de l'eau. Faites que la fille à qui je dirai : Baissezvotre vase afin que je boive, et qui me répondra: Buvez, et je donneraiaussi à boire à vos chameaux, soit celle que vous avez destinéeà Isaac, votre serviteur. Et je connaîtrai par là quevous aurez fait miséricorde à mon seigneur Abraham. (Gen,13, 14.) Voyez la sagesse du serviteur : il connaissait l'hospitalitédu patriarche; il était juste que la nouvelle épouse fûtdouée des mêmes vertus que lui. Pour la reconnaître,il ne veut aucun autre caractère que celui de l'hospitalité,et il dit : Si, quand je lui demanderai de l'eau, elle baisse son vaseet non seulement m'accorde ce que je demande, mais encore me montre lagénérosité de son âme; (327) si elle me dit: Je donnerai aussi à boire à vos chameaux, elle me montrerasuffisamment, en leur donnant cette eau, la bonté de ses moeurs.

4. Remarquez, je vous en prie, mon bien-aimé, l'importance decette action : Une jeune fille, partie pour aller à la fontaine,non-seulement lui accorde sa demande, abaisse le vase qu'elle portait surl’épaule, donne à boire à satiété àcelui qui le lui demande , et cet homme est un étranger, absolumentinconnu; non-seulement elle lui donné à boire à lui-même,mais elle désaltère tous ses chameaux; elle lui montre, pardes faits réels, par sa conduite, ce qu'elle a de générositédans l'âme. Ignorez-vous qu'un grand nombre de personnes répondentsouvent par des refus à de pareilles demandes? Et à quoibon parler ici de l'eau qui se donne? Parfois des personnes tiennent desflambeaux; on s'approche d'elles; on leur demande d'attendre un instant;de permettre qu'on allume son flambeau à leur lumière; etelles refusent, quoiqu'il n'y ait là aucune diminution de flamme,quand vous multiplieriez à l'infini le nombre de ceux qui veulentallumer leur flambeau. Maintenant, au contraire, nous voyons une femme,une jeune fille, son vase sur l'épaule, qui, non-seulement ne s'indignepas de ce qu'on lui demande, mais accorde plus qu'on ne lui avait demandé.Elle donne à boire selon la demande qui lui est faite, et, en outre, d'elle-même, elle se hâte d'abreuver les chameaux. C'estque le Dieu plein de bonté avait entendu les prières du patriarche,et il avait envoyé son ange, et tout disposé selon la prièredu serviteur. Ensuite, quand ce serviteur eut vu, par la réalitédes faits, l'efficacité des prières du patriarche, eut rencontréla jeune fille qu'il désirait, reconnu la distinction de son zèleà l'égard des étrangers, voyez ce qui arrive. En effet,l'Ecriture dit: Aussitôt, ayant versé dans les canaux Peaude son vase, elle courut au puits pour en tirer d'autre, qu'elle donnaensuite à tous les chameaux. (Ibid. 20.) Voyez l'excès d'empressement.En effet, ces paroles : Aussitôt, ayant versé l'eau de sonvase, elle courut au puits, marquent le zèle ardent de la jeunefille; elle ne prend pas la fuite comme une étrangère ; ellene se fait pas, de la modestie, un prétexte pour refuser, mais ellelui répond avec une grande douceur : Buvez, mon seigneur. (Ibid.18. ) Réfléchissez, je vous en prie, sur le soin qu'on apportait,dans ces temps antiques, à pratiquer la modestie, ,jusqu'oùallait l'humilité, la grande place que l'hospitalité tenaitdans les moeurs d'alors. Dites-moi, quelle fortune n'est pas au-dessousde telles moeurs ? Quels sont les trésors que de telles moeurs nesurpassent pas? Voilà la dot par excellence; voilà les richessesinfinies; voilà le trésor inépuisable ! Donc, le sageserviteur reconnaissant la providence divine, manifeste ici : l'étudiait,dit le texte, sans rien dire, pour savoir si le Seigneur avait rendu sonvoyage heureux ou non. (Ibid. 21.) Qu’est-ce à dire, l'étudiait?Il considérait avec soin le langage même de la jeune fille,son aspect, sa démarche et tout le reste, et il attendait , poursavoir si le Seigneur avait rendu son voyage heureux ou non. Tout jusque-là,voilà ce que le texte veut dire, montrait la parfaite vertu de lajeune fille. Aussi, pour répondre à sa complaisance, au servicequ'elle lui avait rendu en lui donnant de l'eau, il lui met, dit le texte: Des pendants d'oreilles et deux bracelets. (Ibid. 22.) Et il s'informaitavec soin de ce qui la concernait, et il lui demandait : De qui êtes-vousfille? Et, Y a-t-il dans la maison de votre père un lieu pour meloger? (Ibid. 23.) Considérez, encore ici, la réponse dela jeune fille : Quand il lui demanda de l'eau, non-seulement elle luien donna, mais elle abreuva aussi ses chameaux; de même ici, quandle serviteur lui demande s'il y a un lieu pour le loger, et de qui elleest fille, elle dit : Je suis fille de Bathuel; fils de Melcha et de Nachor.(Ibid. 24: ) Elle lui dit et le nom de son père, et le nom de songrand-père, afin que ces renseignements lui donnent plus de confiance.Voyez la candeur de la jeune fille : on lui demande le nom de son père, et elle ne se contente pas de le dire, mais elle fait connaîtreaussi le père de son père. —Et le serviteur lui demandaitseulement s'il y avait un endroit pour le loger, elle dit, non-seulementqu'il y a un endroit, mais, de plus, beaucoup de paille et de foin se trouvechez nous. (Ibid. 25.) A ces paroles, le serviteur admira la générositéde l'accueil fait par la jeune fille aux étrangers. Et, quand ilapprit qu'il ne s'était pas adressé à des inconnus,mais qu'il venait dans la maison de Nachor frère du patriarche :Le serviteur satisfait, dit le texte, s'inclina profondément etadora le Seigneur. (ibid. 26.) C'est parce qu'il était content desrenseignements qu'il venait d'entendre, des paroles que (328) lui avaitdites la jeune fille, qu'il adora le Seigneur, lui rendant grâcesde ce qu'il avait si bien montré sa providence à l'égarddu patriarche; de ce qu'il lui avait rendu tout aisé et facile.Et il dit : Béni soit le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham,qui, n'a pas manqué de lui faire miséricorde, selon la véritéde ses promesses. (Ibid. 27.) Après avoir vu les bonnes dispositionsde la jeune fille, et avoir tout appris d'elle, de manière àne plus avoir d'incertitude, il se fait connaître à son tour,et, tout en rendant à Dieu ses actions de grâces, il montrequ'il ne vient pas d'une maison étrangère, que c'est le frèrede Nachor qui l'a envoyé dans ce pays. A ces paroles, la jeune fille,pénétrée d'une grande joie, courut, dit le texte.Voyez comme chaque mot de l’Ecriture nous montre l'empressement de l'hospitalité: la course de la jeune fille, ses ,paroles, sa douceur. En effet, ditle texte : Elle courut à la maison de sa mère, et alla direà ses parents, tout ce qu'elle avait entendu de la bouche du serviteur.(Ibid. 28.) Et Laban, dit le texte, courut, pour aller trouver l'hommeprès de la fontaine. (Ibid. 29.) Voyez comment, ici encore, la coursede Laban montre son empressement. Et, quand il vit l'homme qui se tenaitauprès de la fontaine, avec ses chameaux, il lui dit : Entrez, bénisoit le Seigneur! pourquoi êtes-vous resté dehors? j'ai préparéla maison, et un lieu pour vos chameaux. (Ibid. 30 , 31.) Voyez , ici encore,cet homme qui bénit, Dieu à l'arrivée d'un voyageur.Voyez comme , avant d'accomplir Pieuvre de l'hospitalité, il sesert de paroles pressantes : Venez, dit-il, entrez, déjà,en effet, j'ai préparé la maison et un lieu pour vos chameaux.Et ensuite, quand il est entré, le texte dit: Il déchargeases chameaux, leur donna de la paille et du foin, et fit laver les piedsde cet homme. (Ibid. 32.)

5. Voyez comme ces peuples,. encore en proie à l'erreur, pratiquaientavec soin l'hospitalité. Et il fit laver les pieds de cet homme,et les pieds des hommes qui étaient venus avec lui; et il leur servitdes pains pour manger. (Ibid. 33.) Mais, attention ici, je vous en prie;considérez la grande sagesse du serviteur. En effet, que dit-il? Je ne mangerai point jusqu'à ce que je vous aie proposéce que j'ai à vous dire. Vous, dit-il, vous avez rempli vos devoirs;mais moi, je ne veux pas penser à prendre du repos avant de vousavoir appris pourquoi j'ai fait un si grand voyage; pourquoi je suis venudu pays des Chananéens ici; comment j'ai été con.duit dans votre maison; et, quand vous saurez tout, vous pourrez alorsmontrer tout votre bon, vouloir envers mon seigneur, et il commence sonrécit : Je suis serviteur d’Abraham; le Seigneur a comblémon seigneur de ses bénédictions, et il lui a donnédes brebis, des veaux, de l'or et de l'argent , des serviteurs et désservantes, et des chameaux, et des ânes. Et Sara, l'épousede mon seigneur; a donné un fils à mon seigneur dans sa vieillesse;et il lui a donné tout ce qu'il avait. (Ibid. 34, 33, 36.) Voyezl'exactitude. avec laquelle il dit tout. Je suis, dit-il, serviteur, decet Abraham que vous connaissez. Apprenez donc toutes les bénédictionsdont l’a comblé le Seigneur de toutes les créatures, quil'a rendu puissamment riche. Ensuite, il lui montre en quoi consiste celteopulence, et il dit : Des brebis, des veaux, de l'argent et de l'or, desserviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes.

Ecoutez, riches, qui achetez tant, et oui achetez, chaque jour, tantde domaines, et qui construisez des bains, des promenades et de splendidesdemeures. Voyez-vous en quoi consistaient les richesses de l'homme juste?De champ, nulle part; de maison, nulle part; point de vaine somptuosité: Des brebis, des veaux, des chameaux et des ânes, des serviteurset des servantes. Et, pour que vous sachiez bien d'où lui venaitcette multitude de serviteurs, l'Ecriture dit, dans un autre endroit, qu'ilsétaient nés à la maison, tous. (Gen. XVII, 23.) Ehbien donc, mon seigneur, le maître de tant de richesses, et qui jouità un si haut degré de la grâce divine, étantdevenu vieux, a eu de Sara un fils; et ce fils unique; il le fait héritier,dès ce moment, de tous ses biens, et il lui a donné toutce qu'il avait. Ensuite, après avoir raconté la gloire deson seigneur, et la naissance d'Isaac, il fait connaître, en outre,la commission qu'il a reçue pour aller à Charran : Et ilm’a fait jurer, dit-il, en me disant; vous ne prendrez, pour mon fils Isaac,aucune des. filles des Chananéens dans le pays desquels j'habite;mais vous irez dans la maison de mon père, et vous prendrez, parmiceux de ma parenté, une épouse pour mon fils. (Ibid. 37,38.) Voilà les ordres qu'il m'a donnés ; quant à moi,prévoyant quelque difficulté dans l'affaire, je demandaisà mon Seigneur : mais si la femme ne voulait pas venir avec moi?Et (329) il m'a dit : Le Seigneur Dieu, devant lequel je marche, enverrason ange avec vous, et vous conduira dans votre chemin, afin que vous preniez, pour épouse de mon fils , une femme de ma parenté, et dela maison de mon père. (Ibid. 39, 40.) Que si la femme ne consentpas à partir avec vous , Alors vous ne serez plus obligéà votre serment. (Ibid. 41.) Donc, voilà les ordres que m'adonnés mon seigneur; voilà la provision de prièresqu'il m'a donnée, pour mon, voyage. Et moi, fort de ses prières,quand je suis arrivé auprès de la fontaine, j'ai prononcéces paroles, et j'ai dit : Seigneur, Dieu d'Abraham, mon seigneur, si c'estvous qui m'avez conduit dans le chemin où j'ai marché jusqu'àprésent, me voici près de cette fontaine. Que la fille doncqui sera sortie pour puiser de l'eau, à qui je dirai: donnez-moiun peu de l'eau que vous portez dans votre vase, et qui répondrabuvez et je vais en puiser aussi pour vos chameaux, soit celle que vousavez préparée pour votre serviteur Isaac. Et en cela je connaîtraique vous avez. fait miséricorde â mon seigneur Abraham. (Ibid.42, 43, 44.) Voilà donc la prière, dit-il, qu'en moi-mêmej'ai adressée à Dieu, et je ne l'avais pas encore achevée,que déjà mes paroles étaient devenues la réalité.Car, avant que f eusse fui de parler, voici que Rébecca est sortie,son vase d'eau sur l'épaule, et ; je lui ai dit : donnez-moi àboire, et elle s'est empressée d'abaisser son vase, et elle m'adit : buvez et j'abreuverai vos chameaux. ( Ibid. 45.) Et quand je voyaisse manifester , avec évidence, l'oeuvre de Dieu, je lui demandaide qui elle était fille; ses paroles m'ayant appris que je n'étaispas venu vers des étrangers, mais auprès de Nachor, frèrede mon seigneur, j'ai eu confiance: Je lui ai mis ces pendants d'oreilleset ces bracelets; et, satisfait de ce que, je voyais, j'ai adoréet béni le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui m'a conduitheureusement, de manière à prendre la fille du frèrede mon seigneur. (Ibid. 47, 48.) Il est manifeste que, ces choses ont étédisposées par Dieu; les prières de mon maître sontarrivées jusqu'à lui : Pour vous, maintenant, si vous faitesce qui dépend de vous, faites miséricorde et justice àmon seigneur; sinon, dites-le-moi. (Ibid. 49.) C'est-à-dire, dites-moi, dit-il, oui, clairement, afin que je sache ce que j'ai à faire;si c'est non, dites-le moi, afin que je me dirige ailleurs, et que Je metourne soit à droite soit à gauche. Alors, comme c'étaitDieu qui favorisait toute cette affaire, à cause des prièresdu patriarche , le père et le frère de la jeune fille luidisent : C'est Dieu qui parle en cette rencontre, nous ne pouvons vouscontredire , soit en mal, soit en bien. (Ibid. 50.) Votre récitnous fait assez comprendre que tout cela est l'oeuvre de la divine sagesse.Donc, ne croyez pas que nous veuillons nous opposer à ce que Dieuapprouve. Car , nous ne pouvons pas faire cela: Voici que nous mettonsla jeune fille entre vos mains; prenez-la et partez. Elle sera l'épousedu fils de votre seigneur, comme a dit le Seigneur.

6. Avez-vous bien vu comment on s'attachait autrefois à choisirdes épouses pour ses fils; comment, au lieu de la fortune, on recherchaitla noblesse de l'âme. Nulle trace de contrat, nulle trace de conventionsécrites, et de toutes ces choses ridicules qui se font chez nous,aujourd'hui, et de ces conditions qui s'enregistrent sur les parchemins.Si , dit l'un, elle meurt sans enfants; si ceci, si cela arrive? Allonsdonc ! autrefois , rien de tel. Leur magnifique contrat , leur sûretéinfaillible, c'était la vertu de la jeune fille; et, nulle part,de cymbales et de choeurs de danse. Pour que vous le sachiez bien , vousallez voir comment la jeune fille est menée à son fiancé.Le serviteur d'Abraham, dit le texte, ayant entendu ces paroles du pèreet du frère, adora Dieu en s'inclinant jusque sur la terre. (Ibid.52.) Voyez, à chaque, instant, à chaque chose qui arrive,des actions de grâces au Seigneur de toutes les créatures.C'était lui, en effet, qui selon la parole du patriarche, envoyaitson ange devant le serviteur, qui disposait tout pour la réussite.Enfin n'ayons plus à douter du complet succès de sa mission: Il tira, dit le texte, des vases d'or et d'argent, et un. vêtementqu'il donna à Rébecca. (Ibid. 53.) Dès ce moment illa traite avec des égards pleins de confiance ; elle est déjà, en paroles, fiancée à Isaac. Il offre dés présentsà son frère et à sa mère; et, quand il voitque l'affaire est terminée, qu'il a rempli la mission reçuede son maître, c'est alors seulement, enfin, qu'il consent àse reposer. Ils firent ensuite le festin, dit le texte, et ils burent ensemble, lui et les hommes qui étaient avec lui, et ils dormirent; et lelendemain , s'étant levé de bon matin , il dit : congédiez-moipour que j'aille retrouver mon seigneur. Puisque tout m'a réussi,dit-il, et que je (330) n'ai plus rien à faire, et que la chosese passe selon votre gré, congédiez-moi afin que j'ailleretrouver mon seigneur. (Ibid. 54.) Les frères, dit le texte, etla mère lui dirent : Que notre fille demeure avec nous, environdix jours, et, après cela; vous partirez. Mais lui, leur dit Neme retenez pas, puisque le Seigneur m'a conduit dans tout mon chemin; congédiez-moiafin que j'aille retrouver mon seigneur. (Ibid. 66.) Pourquoi, leur dit-il,différer, ajourner, puisque Dieu m'a rendu tout si facile ? ne meretenez pas, afin que j'aille retrouver mon seigneur. Ils lui dirent: Appelonsla jeune fille, et interrogeons-la ; et ils l'appelèrent, et ilslui dirent: Vous en irez-vous avec l'homme? Elle répondit : Je m'enirai. Et ils laissèrent partir Rébecca, leur soeur, avecce qui lui appartenait, en compagnie du serviteur d'Abraham, et de ceuxqui étaient avec lui, et ils bénirent Rébecca, etils lui dirent: Vous êtes notre soeur. Croissez en mille et millegénérations, et que votre race se mette en possession desvilles de ses ennemis. (Ibid. 60.) Voyez comment, dans leur ignorance,ils prédisent l'avenir à la jeune fille, parce que Dieu dirigeleur pensée. En effet, ils lui prédisent deux choses: d'unepart, qu'elle croîtra en mille et mille générations;d'autre part, que sa race possédera en héritage les villesdes ennemis. Voyez-vous comme ici se manifeste, de tout côté,la divine providence? comme le Seigneur a soin de faire prédirel'avenir par des infidèles. Rébecca et ses servantes montèrentdonc sur des chameaux. (Ibid. 61.) Avez-vous bien compris quelle est l'épouseque prend le patriarche ? Une femme qui va à la fontaine, qui porteun vase d'eau sur l'épaule, et la voici maintenant montant sur unchameau. Nulle part, de mule aux harnais resplendissant d'argent, ni detroupeaux de serviteurs, ni le luxe, et toutes les délicatessesqu'il déploie de nos jours; telle était la force virile desfemmes antiques, qu'on les voyait monter d'elles-mêmes sur des chameaux,et c'est ainsi qu'elles voyageaient. Et elles partirent, dit le texte,avec l'homme. En ce même temps, Isaac se promenait dans son champ,le jour étant sur son déclin; il leva les yeux et vit venirles chameaux. (Ibid. 63.) C'est pendant qu'il était dans son champ,dit le texte, qu'Isaac vit les chameaux. Rébecca, ayant aussi aperçuIsaac, descendit de dessus son chameau, et dit au serviteur: Quel est cethomme qui vient le long du champ, au-devant de nous? (Ibid. 65.) Voyezla belle âme de la jeune fille; elle voit Isaac et demande qui ilest. Et aussitôt qu'elle a appris que c'est, son époux, elles'enveloppe de son voile. Le serviteur annonce à Isaac tout ce quis'est passé. (Ibid. 66.) Considérez ici, je vous en prie,l'absence parfaite de tout ce qui est inutile et superflu. Ici, aucunede ces pompes inventées par les démons; ni cymbales, ni flûtes;ni choeurs de danse; ni banquets sataniques, ni plaisanteries obscènes,tout est pureté, tout est sagesse, tout est modestie. Alors Isaacla fit entrer dans la tente de Sara, sa mère, et prit Rébecca,et elle fut sa femme, et il la chérit, et Isaac se consola de laperte de Sara sa mère. (Ibid. 67.) Imitez-la, ô femmes, imitez-le,ô hommes. Voilà comme il convient de recevoir les épouses;car enfin, répondez-moi, pourquoi, sans plus attendre, dèsla première heure, souffrez-vous qu'on remplisse l'oreille virginalede chansons obscènes? pourquoi cette pompe honteuse et intempestive?Ignorez-vous donc que la jeunesse d'elle-même court trop vite àsa perte? Pourquoi cette honteuse révélation des augustesmystères du mariage, quand il faudrait repousser loin de vous toutesces profanations? Commencez par enseigner la pudeur à la jeune femme;appelez les prêtres, et cimentez par leurs prières, par leursbénédictions, la concorde du mariage, pour augmenter l'amourde l'époux; pour contenir, pour accroître la chasteté;pour que tout conspire à faire entrer, dans la nouvelle demeure,la vertu et ses oeuvres ; pour exterminer le démon, ruiner tousses efforts, et assurer aux époux l'union, fruit du divin secours,et qui produit la vie bienheureuse. Puissions-nous tous en jouir, par lagrâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, lagloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-NEUVIÈME HOMÉLIE

" Voici qu’elle fut la postéritéd’Isaac, fils d’Abraham." (Gen. XXV, 19.)

1. Je veux encore vous conduire à la table que vous connaissez,et vous servir le festin que nous présentent les paroles de Moïse,disons mieux, les paroles de l'Esprit-Saint. Car; ce n'est pas de lui-mêmeque Moïse nous a parlé, mais parce que l'Esprit-Saint l'inspirait.Voyons donc ce qu'il veut encore nous apprendre aujourd'hui. Ce n'est passans motif, sans un but déterminé , qu'il nous propose lesvies des hommes justes ; il veut que nous imitions leurs -vertus, que nousreproduisions leurs bonnes oeuvres. Après nous avoir raconté,avec tant d'exactitude, ce qui concerne le patriarche Abraham ; aprèsnous avoir fait connaître le dernier combat qu'il soutint pour immolerson fils, son fils unique ; après nous avoir fait comprendre commentce sacrifice à Dieu, s'il ne fut pas accompli d'une manièreréelle, s'est pourtant achevé dans la volonté, ilmet un terme à ces récits; et nous expose maintenant ce quiconcerne Isaac, immolé sans être immolé. En effet,ce qui s'est passé ressemble à une énigme; écoutezce que dit Paul : C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac, lorsque Dieuvoulut le tenter, car c'était son fils unique qu'il offrait, luiqui avait reçu les promesses. (Hébr. XI, 17.) Et ensuite,pour nous apprendre qu'Abraham accomplissait tout cela par la foi; quedes ordres qui paraissaient en contradiction avec la promesse, ne troublaientpas pourtant sa raison, il ajoute : Ainsi il le recouvra comme d'entreles morts. (Ibid. 19.) Que signifie cette parole , et il le recouvra commed'entre les morts? c'est qu'après l'avoir offert en sacrifice, aprèsavoir manifesté la perfection de sa sagesse, il reçut lacouronne, il revint avec l'enfant; le sacrifice s'acheva en réalité,en immolant une brebis, et le Créateur de tous les êtres montra,en toutes ces choses, l'excellence de sa bonté. Il fit voir que,par cet ordre, il avait voulu, non faire périr Isaac, mais mettreà l'épreuve l'obéissance de l'homme juste. Autre récitmaintenant. Nous avons vu le patriarche faire briller en toutes chosessa vertu, eh bien ! exposons aujourd'hui les paroles qui se rapportentà Isaac. Voyons comment, lui aussi, a montré en toutes choses,la piété de son âme; il est bon d'écouter lesparoles mêmes de l'Ecriture. Voici, dit le texte, quelle fut la postéritéd'Isaac, fils d'Abraham. Abraham engendra Isaac, lequel ayant quaranteans épousa Rébecca, fille de Bathuel, syrien de Mésopotamie,et saur du syrien Laban. (Ibid. 20.) Considérez, je vous en prie,mon bien-aimé, l'exactitude de la divine Ecriture, qui n'emploieaucune parole superflue. En effet, pourquoi nous montre-t-elle l'âged'Isaac? pourquoi ces paroles, lequel ayant quarante ans, épousaRébecca ? Ce n'est pas sans dessein, ce n'est pas au hasard ; mais,(332) comme elle veut ensuite nous raconter la stérilitéde Rébecca, nous faire savoir qu'elle dut sa féconditéaux prières du juste, elle tient à nous apprendre la grandeurde la patience d'Isaac, à nous montrer clairement tout le tempsqu'il passa sans q voir d'enfant. Et c'est afin que nous, de notre côté,rivalisant avec ce juste, nous soyons assidus à prier le Seigneur,si nous avons quelque demande à lui adresser. En effet, s'il estvrai que ce juste, doué d'une vertu si grande, jouissant auprèsde Dieu de tant de faveur, ait montré tant de constance et tantde zèle, priant Dieu sans cesse de mettre un terme à la stérilitéde Rébecca, que pourrons-nous dire, nous qui, accablés dufardeau si lourd de tant de péchés, n'ayant pas àmontrer la moindre des vertus de ce juste, après quelques momentsde zèle et d'application à la prière, retombons bienvite dans notre engourdissement, dans notre torpeur, si nous ne sommespas tout de suite exaucés? c'est pourquoi, je vous en prie, instruitspar ce qui est arrivé à ce juste, prions Dieu sans relâchede nous pardonner nos péchés; montrons-lui un zèlequi nous -brûle, qui nous dévore; ne nous indignons pas, nenous décourageons pas, si nous ne sommes pas tout de suite exaucés.Car peut-être, oui peut-être, le Seigneur, dans sa sagesse,ne nous force de montrer l'activité de notre zèle; ne nousexerce, ne nous fait attendre, que parce qu'il nous ménage le salairede notre patience, et parce qu'il sait l'époque où il nousest utile d'obtenir ce que nous souhaitons avec tant d'ardeur. En effet,nous ne connaissons pas nos intérêts, aussi bien que lui-même,qui sait jusqu'aux secrètes pensées de chacun. Donc, il convientde ne pas rechercher avec trop de curiosité, de ne pas discutersans fin les choses que Dieu opère, mais il faut montrer notre sagesseet admirer les vertus des justes. Après que la divine Ecriture nousa dit l'âge d'Isaac, elle nous apprend de Rébecca, sa femme,qu'elle était stérile. Considérez, je vous en prie,la piété de l'homme juste; quand il reconnut l'infirmitéde la nature, il se réfugia auprès de l'Ouvrier qui l'a faite,et il s'empressa de délier par la prière les liens qui tenaientla nature enchaînée. En effet, dit le texte, Isaac pria leSeigneur pour sa femme Rébecca, parce qu'elle était stérile.(Ibid. 21.) Avant tout, ce qui mérite d'être recherché,c'est pourquoi, lorsque cette femme avait une conduite admirable, lorsqueson mari lui ressemblait, lorsqu'ils étaient tous deux si fortementattachés à la vertu, elle était stérile. Nousne pouvons pas critiquer leur vie et dire que la stérilitéétait ici une punition des péchés. Et apprenez unechose étonnante, non-seulement cette épouse du patriarcheétait stérile, mais la mère de cet homme juste, Saral'était aussi ; et non-seulement sa mère, mais sa belle-fille,la femme de Jacob, je parle de Rachel. Que signifie donc cette compagniede femmes stériles? Tous ces personnages sont des justes; tous,doués de vertu; tous approuvés de Dieu; car c'est d'eux qu'ildisait : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob.(Exode, III, 6.) Et le bienheureux Paul dit : Dieu ne rougit point d'êtreappelé leur Dieu. (Hébr. XI, 16.) Leur éloge se rencontresouvent dans le Nouveau Testament, souvent dans l'Ancien ; ils étaientà tous égards, fameux, illustres, et tous eurent des femmesstériles , et pendant longtemps ils n'ont pas eu d'enfant.

2. Donc, lorsque vous voyez un homme, une femme, deux êtres vivantdans la vertu, et à qui des enfants sont refusés; quand vousvoyez des personnes pieuses, attachées à la religion et n'ayantpas d'enfant, gardez-vous de croire que ce soit l'effet du péché.C'est qu'il y a, dans le gouvernement de Dieu, bien des raisons qui nouséchappent, et, quoi qu'il arrive, il faut le bénir. Et nousne devons considérer comme malheureux, que ceux qui vivent dansla corruption et non pas ceux qui n'ont point d'enfant. Bien souvent Dieudispose les événements dans notre intérêt ;mais nous ne saisissons pas ces causes cachées. Voilà pourquoinous devons toujours admirer sa sagesse, glorifier son ineffable bonté.Nous vous adressons ces paroles pour que vous en fassiez votre profit,pour que vous développiez en vous la sagesse, pour que vous n'alliezpas scruter curieusement les desseins de Dieu. Cependant, il faut vousdire pourquoi ces femmes étaient stériles. Quelle en estdonc la cause ? Il fallait qu'en voyant une vierge enfanter notre communSeigneur, vous ne fussiez pas incrédules. Exercez , semble direla sainte Ecriture, la subtilité de votre esprit , faites vos réflexionssur la stérilité, afin que , quand vous aurez appris quela nature retenue par des liens, que des flancs qui étaient morts,se sont prêtés par la grâce de Dieu, à l'enfantementde la vie édifiés par des preuves sans nombre, vous ne vous(333) étonniez pas qu'une vierge ait enfanté. Je me trompe,étonnez-vous : Soyez frappés d'admiration, mais ne refusezpas votre croyance au miracle. Donc, si un juif vous dit: Comment a-t-ellepu enfanter, celle qui était vierge? répondez-lui : Commenta-t-elle pu enfanter, celle qui était stérile et avancéeen âge? Il y avait deux empêchements alors, et l'âgequi ne s'y prêtait pas, et le défaut de la nature. La viergeau contraire ne nous montre qu'un empêchement, à savoir qu'ellene connaissait pas l'oeuvre du mariage. Donc, la femme stérile préparela voie à la vierge. Et ce qui vous prouve que l'antique stérilitéavait pour but d'assurer la foi à l'enfantement virginal, écoutezles paroles de Gabriel à la Vierge. En effet, il se présenteet lui dit : Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un filsà qui vous donnerez le nom de Jésus. (Luc, I, 31.) Elle s'étonne,elle admire, elle lui répond : Comment cela se fera-t-il, car jene connais point d’homme? (Ibid. 34.) Que lui dit l'ange alors? Le Saint-Espritsurviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de sonombre. (Ibid. 35.) Ne vous préoccupez pas, lui dit-il, des règlesordinaires de la nature, puisque ce qui arrive est supérieur àla nature. Ne pensez pas aux enfantements ordinaires, puisque la naissancequi s'apprête est supérieure à la générationpar la voie du mariage. Et comment cela se fera-t-il, dit-elle, car jene connais point d'homme? Cela se fera précisément parceque vous ne connaissez point d'homme; car, si vous connaissiez un homme,vous n'auriez pas été jugée digne de servir àce ministère. C'est pourquoi la raison qui vous fait douter, estprécisément la raison de croire. Ce n'est pas que le mariagesoit un mal, mais c'est que la virginité vaut mieux. Notre-Seigneurdevait choisir, pour son avènement dans le monde, une entréeplus auguste que la nôtre ; il y fait une royale entrée. Ilfallait que sa naissance ressemblât à la nôtre, et différâtde la. nôtre; et ce double caractère s'est rencontré.Comment cela ? écoutez. Sortir des flancs maternels, voilàen quoi sa naissance ressemble à la nôtre ; et maintenant,naître sans que la naissance soit un effet du mariage, voilàce qui est supérieur à la naissance humaine. La grossesse,voilà un fait naturel; la grossesse sans l'oeuvre du mariage, voilàce qui est supérieur à la nature humaine. Et ces deux circonstancesont pour but de vous apprendre, et ce que cette naissance présentede distinction sublime, et ce qu'elle nous montre qui ressemble ànotre nature. Et maintenant, considérez encore toute la sagessequi a opéré ces merveilles ; ni l'excellence n'a empêchéla ressemblance, la parenté avec nous; ni cette parenté avecnous, cette ressemblance, n'a contrarié en rien l'excellence etl'infinie supériorité. Les oeuvres qui se sont accomplies,ont réuni ces deux caractères : d'une part, ressemblanceparfaite avec nous ; d'autre part, complète différence. Maismaintenant, que disais-je ? S'il y a eu des femmes stériles, c'étaitpour assurer la foi à l'enfantement virginal ; c'était pourque la vierge elle-même fût amenée à croire àla promesse. Écoutez, en effet, ce que lui dit l'ange de Dieu :Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vouscouvrira de son ombre. Voilà comment, dit-il, vous pourrez enfanter.Tout s’accomplira par le Saint-Esprit. Ne tenez donc pas vos regards abaisséssur la terre; c'est du ciel que vient la vertu qui opère ; c'estla grâce de l'Esprit qui produit ce qui arrive. Ne vous préoccupezdonc pas de la nature ordinaire ; ne considérez plus les simpleslois du mariage. Mais, comme ces paroles dépassent sa portée,il y ajoute encore une autre démonstration.

3. Quant à vous maintenant, mon bien-aimé, voyez commentla femme stérile conduit, pour ainsi dire, comme parla main, laVierge à la foi en son enfantement. Comme la première démonstrationétait trop forte pour l'esprit de la Vierge, voyez l'ange accommodantson discours à la portée de son intelligence, la conduisant,comme par la main, à l'aide de choses sensibles. Et sachez, dit-il,qu'Élisabeth, votre cousine, a conçu aussi, elle-même,un fils dans sa vieillesse, et que c'est maintenant le sixième mois,pour celle qui est appelée stérile. (Luc, I, 36.) Voyez-vousqu'il n'est ici question de la femme stérile qu'à cause dela Vierge? Car autrement, pourquoi lui aurait-il parlé de l'enfantementde sa cousine ? Pourquoi, de même, lui aurait-il dit ces mots, quiest appelée stérile? Il est évident que toutes cesparoles avaient pour but de l'amener à croire à l'annonciation.Voilà pourquoi il lui dit le temps qu'a déjà duréla grossesse, pourquoi il lui parle de la stérilité; pourquoiil a attendu jusqu'à ce moment pour lui annoncer la conception.Car, il ne la lui a pas révélée tout de suite, dèsle principe ; il a attendu six mois, afin que (334) le gonflement du ventremontrât la conception. Et, voyez foule l'adresse de Gabriel. En effet)il ne lui rappelle ni Sara, ni Rébecca, ni Rachel. Par quelle raisonet dans quelle intention? Ces femmes aussi furent stériles jusquedans leur vieillesse, et un grand miracle s'est accompli en elles. Maistous ces récits étaient de vieilles histoires, et L'angelui parle d'un événement récent, pour mieux assurersa foi.

Mais il nous faut revenir au sujet de notre discours, et montrer lavertu de l'homme juste, et vous apprendre comment ses prières ontfait cesser la stérilité de Rébecca, ont briséles liens de la nature. Isaac, dit le texte, pria le Seigneur pour sa femmeRébecca, parce qu'elle était stérile, et le Seigneurl'exauça. N'allez pas croire, parce que le texte met tout de suite,l'effet après la cause, qu'il ait tout de suite obtenu ce qu'ildésirait, avec tarit d'ardeur. Vingt ans de prière persévérante,vingt ans, et ce ne fut qu'alors qu'il obtint ce qu'il demandait. Et commentle savons-nous ? Qui nous. le prouvera ? Le soin que nous prendrons deparcourir la suite de la divine Ecriture. En effet, le temps ne nous apas été caché; l'Ecriture nous l'a indiqué,à mois couverts sans doute, mais de manière pourtant àprovoquer notre désir, à nous pousser, à nous exciterà faire cette recherche, comme il convient. Car, de même qu'ellenous a appris l'âge d'Isaac, quand il épousa Rébecca, de même, aussi, nous montre-t-elle ce que nous voulons savoir.Isaac avait quarante ans, quand il épousa Rébecca, fillede Bathuel le syrien. Vous savez exactement le temps. Ensuite l'Ecrituredit: Isaac pria le Seigneur pour sa femme, parce qu'elle était stérile.Et, après ces mots, pour nous faire savoir le nombre des annéesque nous cherchons, elle nous marque l'âge d'Isaac, quand Rébeccalui donna ses fils. En effet, dit le texte : Isaac avait soixante ans,lorsque Rébecca le mit au monde. (Ibid. 26.) Si donc, il avait quaranteans, quand il l'épousa, et soixante, quand elle lui donna ses enfants,il est manifeste qu'il persévéra pendant vingt ans àprier Dieu et qu'il rendit ainsi propre à l'enfantement celle quiétait frappée de stérilité. Avez-vous biencompris la force de la prière; comme elle triomphe de la nature?Imitons-le tous; et nous aussi, soyons assidus dans nos prières.Soyons sages, et soyons humbles. Ecoutons l'avertissement de Paul, quinous dit : Levons des mains pures, sans colère et sans contention.(I Tim. II, 8.) Appliquons-nous toujours à nous affranchir des passionsqui nous troublent, afin que notre âme soit dans la tranquillité,surtout pendant le temps de la prière, lorsque nous avons tant besoinde la. bonté de Dieu. Car, s'il nous voit prier conformémentaux lois qu'il nous impose, il se hâtera de nous accorder toutesles largesses de ses dons. Puissions-nous les obtenir, par la grâceet par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, àqui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire,l'honneur, l'empire, maintenant et toujours; et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTIÈME HOMÉLIE

" Rébecca conçut etles deux enfants s'entrechoquaient dans son sein. " (Gen XXV, 21, 22.)

1. Voulez-vous, encore aujourd'hui, mes bien-aimés, que nousvous servions les restes de la lecture d'hier ; car nous n'avons pas puépuiser notre sujet. Nous vous avons montré les prièresassidues d'Isaac, donnant à Rébecca la fécondité,réparant pour ainsi dire l'infirmité de la nature. Nous avonshier assez insisté sur l'enseignement qui ressort du texte ; nousvous avons montré pendant combien d'années ce bienheureuxa continué de prier, de supplier le Seigneur. Nous avons fait unedigression, à propos des femmes stériles, et, aprèsvous avoir expliqué pourquoi les femmes de ces hommes justes furentfrappées de stérilité, nous ne nous sommes pas engagéplus avant. Ce qu'il faut aujourd'hui , c'est apprendre quelle fut la piétéde Rébecca, de telle sorte que nous ne fassions pas notre profitseulement de la vertu de l'homme juste, mais que l'histoire de Rébeccaaussi, nous donne les moyens de provoquer un généreux zèledans les âmes de ceux qui nous écoutent. En effet, quand leSeigneur eût exaucé la prière de l'homme juste, etquand Rébecca eût conçu, les deux enfants, dit le texte, s'entrechoquaient dans son sein, ce qui lui causait une grande douleur.En effet, selon le texte, elle dit : Si cela devait m'arriver, qu'était-ilbesoin que je conçusse ? Ce n'était pas un enfant seulementqui allait naître; elle en portait deux à la fois dans sonsein, et ces enfants ainsi resserrés lui causaient une grande douleur.Mais ici, considérez, je vous en prie, la piété decette femme, elle ne fait pas comme tant de femmes dont la vie est relâchée;elle ne cherche pas un secours auprès des hommes; elle ne va pasinterroger ceux qui font des conjectures, des raisonnements, et qui ontla prétention de juger ces choses par leurs lumières propres;elle ne s'expose pas à être la dupe des charlatans, et detous ceux qui osent promettre ce qui dépasse la nature humaine.Mais, Elle alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Voyez la sagessede cette femme. Comme elle vit que celui qui avait guéri sa stérilité,qui l'avait soudain rendue féconde, était le Maîtreet Seigneur de la nature; comme elle vit que le poids qui chargeait sesentrailles, renfermait une grande et mystérieuse promesse, Elles'en alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Qu'est-ce à dire,Elle s'en alla consulter le Seigneur? Elle courut où est la vraiescience ; elle s'empressa d'aller trouver le prêtre, ministre deDieu; elle était avide d'apprendre secrètement de lui lascience dont elle avait besoin. Et, en lui racontant tout ce qui lui étaitarrivé, elle connut parfaitement tout ce qu'il lui fallait savoir;la miséricorde de Dieu, par la bouche du prêtre, lui révélatout, et ranima son courage. Et, pour que vous sachiez bien quelle étaitalors la dignité des prêtres, le texte ne dit nulle part quele prêtre lui ait répondu; mais, après ces paroles: Elle alla consulter le Seigneur, l'Ecriture ajoute : Et le Seigneur luidit (Ibid. 23), (336) évidemment par la bouche du prêtre Deuxnations sont dans vos entrailles. Il faut que vous sachiez que, dans unautre passage, la divine Écriture appelle le prêtre, un ange,montrant par là que le prêtre dit ce que lui inspire la grâcede l'Esprit-Saint.

Donc le Seigneur lui dit, par la bouche du prêtre : Deux nationssont dans vos entrailles, et deux peuples, sortant de vôtre sein,se diviseront l'un contre l'autre; l'un de ces peuples surmontera l'autrepeuple, et l'aîné sera assujetti au plus jeune. (Ibid. 23.)Voyez la prophétie qui lui prédit manifestement tout l'avenir.En effet, les enfants qui sautaient, qui s'agitaient dans son sein , demouvements désordonnés, lui révélaient, dèsce moment, tout, d'une manière parfaitement claire; et, dèsce moment, la mère apprit non-seulement qu'elle mettrait au mondedeux enfants, mais que de ces enfants sortiraient des peuples, que le plusjeune assujettirait l'aîné. Et lorsque ensuite vint l'enfantement,celui qui sortit le premier, dit le texte, était roux et tout velucomme une peau d'animal, et il fut nommé Esaü. Et ensuite sortitson frère, et il tenait, de sa main, le talon d'Esaü. C'estpourquoi il fut nommé Jacob. (Ibid. 25.) Dès le commencementDieu fait presque voir que le plus jeune, conformément àla parole, dominera l'aîné. En effet, le texte dit qu'il tenaitpar la main le talon d'Esaü, ce qui était la marque de la supérioritépromise sur celui qui paraissait le plus fort. Et considérez commela divine Écriture se hâte d'annoncer l'avenir, comme, dèsle commencement,, elle nous montre les goûts de chacun des deux frères: l'un adonné à la chasse; l'autre, cultivant les champs,homme simple, se renfermant dans sa demeure. Aussi, Rébecca chérissaitJacob; Isaac, de son côté, chérissait Esaü, Parcequ'il mangeait de ce qu'Esaü prenait à la chasse. (Ibid. 28.)Voyez la distinction établie entre les enfants : la mèremontrait plus d'amour pour Jacob , parce qu'elle le voyait simple, retiréà l'a maison; le père, de son côté, chérissaitEsaü, et parce que c'était le premier-né, et parce qu'ilmangeait de sa chasse. Telles étaient les dispositions des parents,suivant l'impulsion de la nature. Cependant peu à peu s'accomplissaitla prophétie, celle qui disait : L'aîné sera assujettiau plus jeune. Voyez en effet tout de suite. Jacob, dit le texte, ayantfait cuire de quoi manger, Esaü revint des champs bien fatigué,et il dit à Jacob : Donne-moi de ce mets roux, parce que je suisfatigué. C'est pour cette raison qu'il fut depuis nommé Edom,c'est-à-dire roux. Et Jacob lui dit: Cédez-moi votre droitd'aînesse. (Ibid. 29, 30, 31.) Or, celui-ci répondit : Queme servira ce droit d'aînesse quand je me sens mourir, si je ne prendspas de nourriture. (Ibid. 32.) Mais Jacob exigeait un serment pour qu'iln'y eût pas à revenir sur la cession. Et, dit le texte, Esaülui fit le serment. (Ibid. 33.)

2. Voici donc maintenant l'ordre naturel interverti, la dignitéde l'aîné passe à celui qui l'emportait par la vertu.Et, dit le texte, Esaü vendit son droit d'aînesse, c'est-à-direque, pour de la nourriture, il vendit le privilège que la naturelui avait donné. Aussi le texte ajoute : Et Esaü se mit peuen peine de son droit d'aînesse. (Ibid. 34.) Comme si l'Écrituredisait : l'insensé ne méritait pas le rang qu'il devait àla nature. Or, tout cela n'arriva que pour montrer la démence decet aîné des deux frères, et pour accomplir l'oraclede Dieu.

Instruits par cet exemple, sachons apprécier toujours les donsdu Seigneur; n'abandonnons pas, pour des objets sans valeur et méprisables,ce qui est grand et précieux. Pourquoi, voyons, répondez-moi,quand on nous propose le royaume du ciel et tant de biens ineffables, pourquoice désir insensé des richesses, pour, quoi préférerde fugitives jouissances,qui souvent ne durent pas jusqu'au soir, au bonheurdurable, impérissable, éternel? Quoi de plus détestableque ce délire, qui nous prive des biens d'en-haut, à causede notre trop d'amour pour ceux d'ici-bas, et qui ne nous laisse jamaisla pure jouissance même de ces biens de la terre ? Quelle est enfin,je vous en prie, l'utilité des grandes richesses? Ignorez-vous quel'accroissement de, la fortune n'est qu'au accroissement de soucis, d'inquiétude,qui chasse le sommeil? Ne voyez-vous pas que ces riches sont surtout, àvrai dire, des esclaves; d'autant plus esclaves que la fortune leur vientavec plus d'abondance? Et, chaque jour, il leur suffit de leur ambre pourles faire trembler; car c'est de là que naissent les trames perfides,l'envie, les haines, et tant d'autres malheurs sans nombre. Et souventvous voyez celui qui possède dix mille talents d'or, enfouie etcachés, envier le bonheur de l'ouvrier qui doit sa nourriture autravail de ses mains. Quel est donc le plaisir, quel est donc le profitdes richesses, puisque nous n'en jouissons pas, et (337) que le désirinsatiable de les posséder nous prive de biens plus précieux?Et à quoi bon parler de biens plus précieux, s'il faut ajouteraux malheurs présents, à la perte des biens à venir,l'éternelle torture? Et je ne parle pas encore des péchéssans nombre, que la richesse attire et rassemble, fourberies, calomnies,rapines, fraudes. Supposons un homme, affranchi de tous ces dangers, cequi est très-rare et très-difficile au sein de l'opulence;supposons qu'il jouisse de ses trésors, tout seul, sans rien communiqueraux indigents, le feu éternel attend ce riche, véritéque met en toute évidence la parabole de l'Evangile, plaçantles uns à droite, les autres à gauche, disant aux premiersque le royaume des cieux leur est préparé parce qu'ils onteu soin de l'indigence. En effet, dit le texte : Venez, vous les bénisde mon Père, possédez en héritage le royaume qui vousa été préparé dès l'origine du monde.Pourquoi? Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger(Matth. XXV, 34, 35) ; aux autres maintenant, c'est- le feu éternelque la parole annonce : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel,qui a été préparé pour le diable et pour sesanges. (Ibid. 41.) Lourde et terrible parole : le Seigneur, le Créateurdu monde dit : J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné àmanger. (Ibid. 42.) A ces paroles quelle âme résisterait,fut-elle de pierre? ton Seigneur a faim, il cherche sa nourriture, et tuesdans les délices; et ce n'est pas tout; toi, qui es dans les délices,tu le méprises, quoiqu-il ne te demande rien de précieux,rien qu'un morceau de pain, pour soulager la faim qui le tourmente. Ila froid, il marche pour se réchauffer, et toi, revêtu de tissussoyeux, tu ne le regardes même pas; tu ne lui montres aucune compassion;sans pitié, sans miséricorde tu poursuis ton chemin. Quellepourrait être l'excuse de cette conduite ? Cessons donc de n'avoirque le désir unique de tout amasser, par tous les moyens; proposons-nousplutôt de faire, de ce que nous possédons, un bon usage; consolonsl'indigence; ne perdons pas les biens éternels, au-dessus de toutchangement. Car, si le Seigneur nous a laissé ignorer notre dernierjour, c'est pour nous forcer à pratiquer sans cesse la vertu , àveiller toujours, à faire chaque jour plus d'efforts pour devenirmeilleurs. En effet, dit l'Ecriture : Veillez, parce que vous ne connaissezni le jour ni l'heure. (Matth, XXV, 13.) Or, nous faisons tout le contraire,et nous dormons d'un plus lourd sommeil que le sommeil de la nature. Car,le sommeil naturel n'opère ni bonnes ni mauvaises couvres; maisnous dormons, nous, de l'autre sommeil; endormis pour la vertu, éveilléspour les oeuvres coupables, actifs pour le mal, paresseux pour le bien.Et nous menons cette conduite, quand nous voyons, chaque jour, un si grandnombre de vivants quitter la terre, quand nous voyons ceux qui restentexposés dans la vie présente, à tant de vicissitudes;et cette si grande instabilité des choses humaines ne nous persuadepas la vertu, ne nous inspire pas le mépris du présent, l'amourde la vie à venir; à ce qui n'est qu'un songe, qu'une ombre,nous ne préférons pas la vérité. En quoi leschoses présentes diffèrent-elles des ombres et des songes?Eh bien ! désormais, cessons de nous tromper nous-mêmes; nenous attachons plus à suivre des ombres. Il est bien tard, maisqu'importe? appliquons-nous enfin à notre salut; vidons nos trésorsdans les mains des indigents, afin de mériter, par ce que nous auronsfait pour eux, la miséricorde du Seigneur. Puissions-nous tous enjouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, lagloire , l'empire , l'honneur, maintenant et toujours et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-UNIÈME HOMÉLIE

" Cependant il arriva une famineen ce pays-là, comme il en était arrivé au temps d'Abraham." (Gen. XXVI, 1)

1. Nos dernières paroles serviront encore de point de départà notre enseignement d'aujourd'hui. Mais pour que vous sachiez bienoù s'est terminé notre dernier entretien , où doitcommencer l'entretien de ce jour, il importe, mes bien-aimés, devous rappeler ce qui a été dit précédemment.Peut-être avez-vous , dans le grand nombre de pensées quiviennent vous distraire, oublié ce que vous avez entendu. Mais mondevoir est de secourir votre mémoire, afin que le discours d'aujourd'huisoit plus clair pour tout le monde. Vous savez que dernièrementnous vous avons raconté la pieuse histoire de Rébecca; delà nous sommes arrivés à Esaü et à Jacob,et vous avez vu le droit d'aînesse, vendu à Jacob par Esaü,qui avait faim. A son désir de manger, il a sacrifié sa prérogative.Or, ces faits ne se sont pas accomplis au hasard, mais pour réaliserla prophétie qui disait : J'ai chéri Jacob, j'ai détestéEsaü. (Malachie, I, 2, 3.) Dieu à qui appartient la prescience,a prédit la vertu de l'un; la perversité de l'autre. Maismaintenant, que signifie ce droit d'aînesse? Le temps ne nous a paspermis dernièrement, mes bien-aimés, de tout vous dire àce sujet, il est nécessaire de vous donner aujourd'hui une explication.Chez les anciens, c'était un très-grand honneur que le droitd'aînesse ; or, de cet honneur, voici la cause et l'origine. QuandDieu voulut délivrer les Israélites de la domination desEgyptiens, et, selon la promesse faite au patriarche, les arracher àla tyrannie de Pharaon, le roi d'Egypte lutta contre Dieu, et voulut lesretenir; le Seigneur, après différentes plaies, infligeala dernière que vous connaissez; il força presque les Egyptiensà chasser, de leurs propres mains, les Israélites. (Exode,XII.) Il ordonna de mettre à mort, à la fois, tous les premiers-nésdes Egyptiens. C'était alors, dans foules les maisons, des crisde douleur et des larmes. Et tes Egyptiens ne croyaient pas que le fléaus'arrêterait là, ils pensaient que la mort, après untel début, continuant sa course, les frapperait tous. Or, tous lespremiers-nés en Egypte ayant subi en même temps la mort, lesIsraélites, au contraire, par la grâce divine, étantrestés sans atteinte, le Dieu de toutes les créatures voulutencore faire mieux paraître sa bienveillance envers son peuple, etil commanda que, désormais, à cause de l'extermination despremiers-nés de l'Egypte, les premiers-nés parmi les enfantsdu peuple juif lui fussent offerts. De là la distinction qui a destinéla tribu de Lévi au sacerdoce, et de là, l'usage d'offrirà Dieu les premiers-nés, non. seulement parmi les hommes,mais encore parmi les animaux, et les prémices de toutes chosesen général. Il était en outre ordonné de payerune somme d'argent, pour les hommes (339) et pour les animaux immondes.Sans doute, cette législation, concernant les premiers-nés,est postérieure; cependant, même dans les temps anciens ,on voit un privilège attaché à ceux qui sortaientles premiers des flancs maternels. C'est donc cette prérogativenaturelle qu'Esaü possédait, qu'il a, dans son intempérance,transportée à son frère. Et, tandis que l'un a perduce qu'il tenait de la nature, l'autre a gagné ce que la nature luiavait refusé. et comme ces événements avaient étéd'avance prédits par un oracle, Rébecca donna à sonfils chéri le nom de Jacob, ce que vous pouvez expliquer par actionde supplanter. C'est ainsi qu'Esaü se lamentant, après la bénédictionsoustraite à son père, disait : C'est avec raison qu'il aété appelé Jacob, car voici la seconde fois qu'ilm'a supplanté ; il m'a enlevé mon droit d'aînesse,et maintenant il m'enlève la bénédiction qui m'étaitdue. (Gen. XXVII, 36.)

Voyez combien grande était la sagesse des anciens hommes, ouplutôt combien grande a été la sagesse de Dieu, quia fait que les mères n'ont pas donné au hasard les premiersnoms venus à leurs enfants, mais des noms qui prophétisaientl'avenir. Vous ne trouverez que rarement des fils portant le mêmenom que leur père; peut-être n'en trouverez-vous nulle part,dans l'Écriture ; mais soit qu'une mère , soit qu'un pèredonnât un nom à son fils, c'était une appellation singulière,étrange. qui, par avance, signifiait quelques événementsà venir. C'est ainsi que Lamech appela son fils Noé, en disant: Celui-ci nous fera reposer. (Gen. V, 29.) Et de même, si vous examinezles noms un à un, vous trouverez absolument dans tous un sens particulier.Ce n'est pas ce que nous voyons aujourd'hui, que les parents donnent sansréflexion, et par hasard, les noms qui se présentent. Autrefois, on se proposait d'attacher un souvenir durable aux noms de ses enfants.Mais laissons cela, et voyons maintenant, après cette mutation dudroit d'aînesse,ce que le bienheureux Moïse nous raconte dupère de cette famille. Nous avons déjà vu dans l'histoiredu patriarche Abraham, et nous lisons de même, à propos d'Isaac,qu'une, grande famine étant survenue, il fut entouré de toutela sollicitude du Seigneur, qui le récompensait de sa propre vertu,et remplissait la promesse faite à son père. Cependant ilarriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivéune au temps d'Abraham. C'est pour que vous ne confondiez pas la nouvellefamine avec l'ancienne, que le texte ajoute: Comme il en était arrivéune au temps d'Abraham; manière de dire, une autre famine, semblableà l'ancienne, arriva, une seconde fois, en ce pays-là, autemps d'Isaac, comme il en était arrivé une au temps de sonpère. Le manque des aliments nécessaires les jetait tousdans une grande angoisse, et les forçait de quitter leur pays pourchercher à l'étranger les aliments dont ils avaient besoin.D'où il suit que, voyant cette famine, ce juste s'en alla, dit letexte, auprès d'Abimélech à Gérara ; c'étaitlà qu'Abraham était allé, après son retourd'Égypte. Il est vraisemblable qu'Isaac s'y rendit parce qu'il voulait,de là, passer en Egypte. Et ce qui le prouve, c'est l'Écriture:Car le Seigneur lui avait apparu, dit le texte, et Dieu lui avait dit :N'allez point en Egypte. (Ibid. 2.) Je ne veux pas, dit le texte,. quevous fassiez ce long voyage; mais je veux que vous restiez ici, je ne veuxpas que vous soyez dans les angoisses, mais j'accomplirai les promessesfaites, à votre père; elles recevront en vous leur accomplissement.Les promesses qui lui ont été faites, c'est vous qui lesréaliserez. Ne descendez pas en Egypte; mais demeurez dans le paysque je vous montrerai ; passez-y quelque temps comme étranger.

2. Ensuite, de peur que le juste ne s'imagine que Dieu rie lui donnecet ordre que pour lui faire subir les angoisses de la famine et lui interdirele passage en Egypte , il lui dit: Ne soyez pas inquiet; n'ayez aucun souci,restez où vous êtes: Car moi, je serai avec vous. Donc, puisquevous avez pour vous celui qui fournit tous les biens quelconques, n'ayezplus souci de rien ; car moi, le Seigneur de toutes les créatures,je serai avec vous. Et ce n'est pas tout, mais, Et je vous bénirai,c'est-à-dire, je vous glorifierai, je vous donnerai la bénédictionqui vient de moi. Quelle condition plus heureuse que celle de ce juste,qui reçut de Dieu une telle promesse: Je serai avec vous et je vousbénirai. Voilà qui montrera que vous êtes le plus heureux,le plus riche de tous les hommes; voilà qui fera régner autourde vous l'abondance; voilà pour vous la plus éclatante gloire;voilà l'ineffable splendeur; voilà la sécuritéparfaite; voilà le principe de tous les biens : Je suis avec vouset je vous bénis. Mais comment vous bénirai-je? A vous età votre race, je donnerai cette terre. On vous prend (340) pourun étranger, pour un vagabond dans ces pays; eh bien ! sachez qu'àvous et à votre race toute cette terre appartiendra. Et voici pourvous donner de la confiance, apprenez que : Le serment que j'ai fait àAbraham, votre père, je l'accomplirai avec vous. Voyez la condescendancede Dieu. Il ne dit pas simplement: Le pacte que j'ai fait avec votre père,ni les promesses que je lui ai faites; mais que dit-il : Le serment quej'ai juré. J'ai confirmé ma parole, dit-il, par serment,et je suis tenu à réaliser, à accomplir le sermentque j'ai fait.

Voyez la bonté de Dieu : il ne s'arrête pas, quand il nousparle, à sa propre dignité; il accommode son langage àla faiblesse de notre nature. En effet, trop souvent les hommes se fontun point de conscience de tenir non pas leurs simples promesses, mais lespromesses qu'ils ont faites sous la garantie du serment. De mêmeici, Dieu, pour inspirer à l'homme juste une pleine confiance, luiannonce que ses paroles auront leur rigoureux accomplissement. Sachez bien,dit-il, que ce que j'ai juré se réalisera. Quoi donc, dira-t-on,Dieu a juré ! Et par qui a-t-il juré? Vous voyez que sonlangage s'accommode à notre faiblesse; ce qu'il appelle un serment,ce n'est que la confirmation de la promesse. J'accomplirai, dit-il, leserment que j'ai juré à Abraham, votre père. Il luimontre ensuite quelles ont été ces promesses, faites sousla garantie du serment : Je multiplierai vos enfants comme les étoilesdu ciel. (Ibid. 4.) C'est ce qu'il disait au patriarche dans le commencement:Vos enfants égaleront en nombre les étoiles et les grainsde sable. Et je donnerai à votre postérité tous cespays que vous voyez, et toutes les nations de la terre seront béniesdans celui qui sortira de vous. Et maintenant, voici pourquoi les promessesqui lui ont été faites se réaliseront en vous : C'estparce qu'Abraham, votre père, a entendu ma voix, qu'il a observéles commandements et les cérémonies et les lois que je luiai donnés. (Ibid. 5.) Voyez la sagesse de Dieu, comme il réveillela pensée du juste, anime son ardeur et le dispose à suivrel'exemple de son père, car si ce père, dit-il, parce qu'ila obéi à ma voix, a été jugé digne d'unesi grande promesse; si, en considération de sa vertu, je dois accomplircette promesse en vous qui êtes sorti de lui, supposez qu'àvotre tour, vous suiviez son exemple, que vous marchiez dans la mêmeroute que lui, considérez alors quelle sera ma bienveillance pourvous, de quels soins, de quelle sollicitude je vous entourerai. En effet,si la vertu d'autrui est une source de bonheur, l'homme personnellementvertueux est, bien plus encore l'objet de la Providence divine. Mais quesignifient ces paroles, parce qu'il a obéi à ma voix et qu'ila observé mes commandements et mes cérémonies ? Jelui disais : Sortez de votre pays et de votre parenté, et venezen la terre que je vous montrerai. (Gen. XII, 1.) Et il a quittéce qu'il tenait entre les mains; et il a poursuivi ce qui étaitinvisible, sans fluctuation d'esprit, sans hésitation; plein d'unzèle ardent, il accomplissait mes ordres, et il obéissaità ma voix. Je lui ai, en outre, promis un don supérieur àla nature, et lorsque l'âge ne lui laissait plus d'espoir; lorsqueni lui ni votre mère ne pouvaient plus attendre de postérité,quand ma parole lui annonça que sa race se multiplierait, au pointde remplir toute la terre, il ne s'est pas troublé, il a eu foi,et sa foi lui a été imputée à justice. Parsa foi en ma puissance, par son espérance en mes promesses, il s'estmontré supérieure la faiblesse humaine. Et depuis votre naissance,quand votre mère voyait avec chagrin Ismaël, le fils de laservante; quand elle voulut le chasser avec Agar, pour qu'il n'eûtrien de commun avec vous, ce patriarche, malgré sa naturelle affection,malgré l'amour paternel qu'il ressentait, n'écouta que l'ordreque je lui donnai; de faire ce que voulait Sara; il oublia sa tendressenaturelle; il chassa Ismaël, avec la servante, et toujours il a obéià ma voix, et il a gardé mes commandements. Enfin, quandje lui ai commandé de m'offrir en sacrifice cet enfant accordéà sa vieillesse, ce fils tant chéri, il n'a cherchéaucun prétexte, il n'a montré aucune curiosité indiscrète;sa pensée n'a pas été confondue; il n'a révélé,ni à votre mère, ni à ses serviteurs, ni àvous-même l'action qu'il allait faire; d'une âme forte, d'unevolonté allègre, ardente, il s'est hâté d'accomplirmon commandement. Et moi, en conséquence, j'ai couronné savolonté, sans permettre à l’oeuvre de s'accomplir. Et voilàpourquoi, parce qu'en toutes choses il m'a montré la perfectionde son obéissance, son zèle à garder mes commandements,vous qui êtes né de lui, vous êtes, je le veux, l'héritierde toutes les promesses qui lui ont été faites.

3. Imitez donc l'obéissance de ce juste; ayez foi en mes paroles,pour mériter des (341) récompenses beaucoup plus belles encore,qui vous seront décernées en considération de la vertude votre père, et pour votre propre obéissance. Et ne descendezpas en Egypte, mais demeurez ici. Avez-vous bien compris la miséricordede Dieu; cette manière de rappeler la vertu du père, pourfortifier l'âme du fils? Isaac demeura donc à Gérara.(Ibid. 6.) Voyez, il lui arrive de courir à peu près lesmêmes dangers que son père; car, comme il habitait àGérara : Les habitants de ce pays-là lui demandant qui étaitRébecca son épouse, il leur répondit: C'est ma soeur(Ibid. 7), parce qu'il avait peur que les gens de ce pays ne le missentà mort, à cause de la beauté de son épouse.De crainte, dit le texte, que les hommes de ce pays ne le fissent mourirà cause de Rébecca, parce qu'elle était belle. Ilse passa ensuite beaucoup de temps, et, comme il demeurait toujours dansle même lieu, il arriva qu'Abimélech vit Isaac qui se jouaitavec Rébecca sa femme, et il l'appela et lui dit : Est-ce que c'estvotre femme? Pourquoi donc avez-vous dit que c'est votre soeur? (Ibid.8, 9.) Convaincu par des preuves, le juste ne dissimule plus la vérité;il la confesse, et il explique pourquoi il l'appelait sa soeur. En effet,dit le texte, j'ai eu peur qu'on ne me fit mourir à cause d'elle.C'est la crainte de la mort qui m'a fait tenir cette conduite. Peut-êtreaussi avait-il appris que son père avait, pour sauver ses jours,recouru au même moyen; et il fit ce qu'avait fait son père.Mais le roi, se souvenant encore de ce que lui avait valu, au temps dupatriarche, l'enlèvement de Sara, s'amende aussitôt et luidit : Pourquoi avez-vous fait cela? peu s'en est fallu que quelqu'un denous n'ait été reposer auprès de votre épouse,et vous nous auriez fait tomber dans l'ignorance. (Ibid. 10.) Cette ruse,dit-il, nous l'avons jadis expérimentée de la part de votrepère; et aujourd'hui si nous ne nous étions arrêtésà temps, vous nous auriez fait tomber dans l’ignorance; c'est-à-dire,autrefois nous avons été sur le point de pécher parignorance, et aujourd'hui encore, vous avez presque été causeque nous allions commettre un péché d'ignorance. Or Abimélechfit cette défense à son peuple: Tout homme qui touchera cethomme-là, ou sa femme, sera puni de mort. (Ibid. 11.) Voyez la providencede Dieu ; voyez le soin ineffable. Car celui qui avait dit : Ne descendezpas en Egypte, habitez dans cette terre, et je serai avec vous, c'étaitlui qui disposait tous ces événements; qui assurait au juste,une si grande sécurité. Considérez, en effet, le soinque prend le roi, pour qu'il n'ait rien à craindre, pour qu'il soitaffranchi de toute inquiétude. C'est de la mort qu'il menace, ditle texte, quiconque le touchera, lui ou son épouse. En effet, c'étaitcette crainte, la crainte de la mort, entendez bien, qui avait ébranléson âme; pour cette raison, le Seigneur miséricordieux l'endélivre, pour qu'il vive ensuite dans une parfaite sécurité.Et voyez quel sujet d'étonnement et d'admiration ! comment cettesagesse industrieuse tourne toutes choses à sa volonté, découvreen dehors de tout chemin frayé, la voie qui lui convient, et, dansles obstacles mêmes, dans les difficultés qui la contrarient,les circonstances de nature à procurer le salut de ses serviteurs.De là vient que ce roi montre tant d'intérêt pour l'hommejuste. Il lui sert comme de héraut, devant tous ceux qui habitentle pays; il annonce sa gloire, tous les honneurs, tout le culte dont ilfaut l'entourer. C'est ainsi que Nabuchodonosor, après avoir jetéles trois jeunes gens dans la fournaise, après avoir éprouvépar la réalité des faits la vertu de ses prisonniers, semet à célébrer leurs louanges, et sa langue devientpartout l'instrument de leur gloire. C'est par là que se manifeste,au plus haut degré, la puissance de Dieu; il fait que ses ennemismêmes célèbrent ses serviteurs. Ce furieux qui avaitordonné d'embraser cette fournaise, voyant que la vertu des troisjeunes gens, grâce au secours d'en-haut, triomphait des flammes,le voilà soudain converti, il crie d'une voix bruyante : Serviteursdu Dieu Très-Haut. (Daniel, III, 26.) Voyez, il exalte non-seulementleur élévation, mais aussi le Seigneur Dieu de l'univers: Serviteurs, dit le texte, du Dieu Très-Haut, sortez. Que s'est-ildonc passé? N'est-ce pas vous qui les avez livrés àla torture; n'est-ce pas vous qui avez allumé cette fournaise siardente? Sans doute, dit-il; mais ce que je vois maintenant est étrange,prodigieux. Voici que l'élément s'oublie; des liens mystérieuxl'enchaînent, et le feu obéissant, n'ose pas même toucherleurs cheveux. Ce qui montre qu'il y a ici quelque chose qui surpasse lanature humaine, l'oeuvre ineffable d'une puissance divine qui s'intéresseau plus haut point à ces jeunes gens. Avez-vous bien compris cettemiséricorde de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs, touten permettant qu'on les jette dans la fournaise, (342) parce qu'elle veutajouter à leur gloire, faire éclater sa puissance? Et voilàpourquoi elle adoucit l'âme d'un barbare ; pourquoi elle montre tantde patience. Et en effet, où serait la merveille, si tout d'abordDieu avait défendu qu'on les jetât dans la fournaise? Ce quiest plus merveilleux, plus étrange, c'est qu'au sein mêmedes flammes, ils n'ont rien souffert; car Dieu n'a qu'à vouloir,même au milieu des périls et des tortures, il double les forcesde ceux qui souffrent, et les persécutés sont plus fortsque les persécuteurs. C'est ce qui est arrivé pour les apôtres.Ceux qui les tenaient en leurs mains, qui les traînaient captifsau milieu des peuples, qui grinçaient des dents, pour ainsi dire,en les menaçant, se disaient entre eux : Que ferons-nous de ceshommes ? (Act. IV, 16.) Ils les tenaient entre leurs mains et ils ne savaientqu'en faire. Voilà la puissance, voilà la force de la vertu,voilà la faiblesse de la malignité, la vertu souffre et triomphe;la malignité réussit, et n'aboutit qu'à trahir sanaturelle impuissance.

Dans ces pensées, mes bien-aimés, attachons-nous àla vertu, et fuyons la perversité. C'est ainsi que nous acquerronsla grâce d'en-haut, et que nous obtiendrons les biens à venir;et puissions-nous tous les conquérir, par la grâce et parla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient,comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur,maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

CINQUANTE-DEUXIÈME HOMÉLIE

" Isaac sema ensuite en cepays-là, et il recueillit, l’année même, le centuple." (Gen. XXVI, 12)

1. Ce sont les restes d'hier qu'il convient de vous servir aujourd'hui,mes bien-aimés; reprenons la suite de notre entretien, et voyonsencore quelle glorieuse marque reçut le juste Isaac de la providenced'en-haut. Car celui qui lui avait défendu de descendre en Egypte,en lui disant ces paroles : Demeurez dans le pays où vous êtes,et je serai avec vous, l'a rendu illustre au point d'exciter bientôtla jalousie du roi de Gérara. En effet , à voir tous lesjours s'accroître ses richesses , on eut peur de ce qu'il prolongeaitson séjour, et on le força à partir. Mais il convientd'en. tendre les paroles mêmes de l'Ecriture, afin de voir éclateren toutes choses la bienveillance de Dieu pour ses serviteurs. Isaac semaensuite en ce pays-là, et il recueillit, l'année même,le centuple. Voyez ici, je vous en prie, la sagesse de Dieu, montrant aujuste que c'est lui qui est le créateur de la nature; que pour lui,le difficile est facile, et que celui qui, dès le commencement,parce qu'il l'a voulu, a (343) rendu la terre fertile, est le mêmequi fait en ce moment que la semence produit le centuple; il lui envoiedes biens en si grande abondance, que le juste n'a besoin de rien, et enmême temps il prouve aux autres par des faits sensibles, de quellegrande faveur l'homme juste est comblé par la grâce d'en-haut.C'est en effet la. conduite ordinaire du Tout Puissant, du Dieu plein desagesse : les bienfaits qu'il répand sur les siens, lui serventà prouver, à ceux qui sont encore dans l’erreur, quelle estsa providence et son pouvoir. C'est ce qu'il fit plus tard, en Egypte encore: aux Egyptiens il infligeait des supplices; pour les Israélites,il les conservait hors de toute atteinte. Ainsi l'Egypte apprenait, non-seulementpar l'indignation du Dieu qui la punissait, la puissance de l'artisan quia fait toutes choses, mais aussi par la sollicitude, dont il donnait tantde marques aux Israélites. Et maintenant ceux-ci, pour apprendrecombien ils étaient chers à Dieu, n'avaient pas seulementles preuves tant répétées de sa Providence, de sasollicitude pour son peuple, mais aussi tant de fléaux qui, chaquejour, tombaient sur leurs tyrans. Et c'est ainsi que, par les mêmesmoyens, Dieu révélait, et à ses serviteurs et àses ennemis, la grandeur de sa puissance. Il n'est pas jusqu'aux élémentsqui ne s'emploient pour servir ceux qui ne sont également que desserviteurs, lorsque Dieu a résolu de montrer à ces serviteurs,sa bienveillance; et c'est ce qui arrive à ce juste. La terre montreune fécondité qu'elle n'a pas autre part; pour obéirau Dieu de l'univers, elle de. vient si fertile qu'elle fait tout àcoup régner la richesse et l'abondance dans la maison d'Isaac. Etle Seigneur le bénit, dit le texte. Et l'homme s'élevaitet grandissait en puissance, jusqu'à ce qu'il fût devenu toutà fait grand. (Ibid. 12, 13.) C'est parce que la richesse des justesconsistait alors dans la fertilité de la terre, dans la multitudedes troupeaux, c'est pour cela que le texte dit . Et le Seigneur le bénit,et l'homme s'élevait, c'est-à-dire devenait riche; non pasd'une richesse ordinaire, mais, dit le texte, il grandissait en puissance,jusqu'à ce qu'il fut devenu tout à fait grand. Considérez,en effet, ce que c'était que de recueillir, pour ses semences, lecentuple. Que si cela vous paraît étonnant, considérezce due la clémence infinie de Dieu nous a fait voir, avec le progrèsdes temps. Aux hommes qui pratiquent la vertu, ce qu'il promet, depuisson avènement parmi nous, ce n'est plus le centuple seulement, c'estla vie éternelle, c'est la possession du royaume des cieux. Comprenez-vousla libéralité du Seigneur? Comprenez-vous l'accroissementdes bienfaits? Comprenez-vous quelles largesses accompagnent l'avènementdu Fils unique de Dieu, quelle ineffable révolution il a opérée?Donc, que chacun de nous, méditant ces pensées en lui-même,et comprenant la différence entre les promesses faites aux ancienshommes avant la grâce, et celles qui nous sont faites aujourd'hui,depuis la grâce, glorifie encore à ce titre l'immensitéde la miséricorde divine, et se garde bien de tout attribuer àla diversité des temps. Mais il convient de reprendre la suite denotre discours , pour voir comment les habitants de Gérara, jalouxdes richesses qui abondaient chez l'homme juste, s'efforcèrent dele chasser de leur pays. En effet, dit le texte, ces richesses excitèrentl'envie des Philistins. (Ibid. 14.) La divine Ecriture , voulant ensuitemontrer comment ils manifestèrent leur envie, ajoute : Tous lespuits que les serviteurs d'Abraham avaient creusés de son vivant,ils les bouchèrent et les remplirent de terre. (Ibid. 15.)

Considérez la méchanceté des gens qui habitaientce pays; les voilà, qui refusent de l'eau à l'homme juste;et le roi, qui avait un si grand pouvoir, ne put pas réprimer cettejalousie, mais il dit : Retirez-vous d'avec nous, parce que vous êtesdevenu beaucoup plus puissant que nous. (Ibid. 16.) Quel délire! Pourquoi chasses-tu le juste? T'a-t-il fait aucun mal? T'a-t-il faitquelque tort? Mais voilà ce. qu'est l'envie; toujours déraisonnable.II aurait fallu, puisqu'on voyait ce juste en si grande faveur auprèsdu Dieu de l'univers, s'attacher de plus en plus à lui; l’honorer,afin que par les honneurs qu'on lui aurait rendus, on s'attirât àsoi-même la. divine faveur. Ce roi, non-seulement ne l'entend pasainsi, mais il essaye de le chasser, et il lui dit : Retirez-vous d'avecnous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous.C'est la conduite ordinaire de l'envie; elle ne peut voir avec complaisancele bonheur des autres; le bonheur du prochain parait à l'envieuxun malheur personnel, et. il se dessèche quand il voit l'abondanced'autrui : c'est ce qui arrive en cette occasion. En (344) effet, ce roiqui commandait à out un peuple, qui avait tout sous sa main, dità ce voyageur, à cet homme errant, qui passe d'un pays dansun autre: Retirez-vous d'avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoupplus puissant que nous. Eh bien! oui, il était vraiment plus puissant,parce qu'il avait, en toutes choses, pour lui, le secours d'en-haut, etla droite de Dieu était son appui. Où donc envoies-tu cejuste que tu chasses? Ignores-tu donc que partout où tu le contraindrasd'aller, il sera toujours dans les domaines qui appartiennent àson Seigneur? L'expérience ne t'a donc pas appris que c'est la mainde Dieu qui glorifie ce juste, et le conserve? Pourquoi donc, en chassantce juste, montres-tu ton délire envers son Seigneur? Ainsi la parfaitedouceur de ce patriarche n'a pas triomphé de ta haine jalouse, ettoi, vaincu par ton mal, tu veux accomplir l'oeuvre de l'envie, et tu forcesà une nouvelle émigration celui qui ne t'a fait nulle offense! Ignores-tu donc qu'alors même que tu l'auras poussé dansla plus profonde des solitudes, il verra encore près de lui sonSeigneur, assez habile pour le revêtir, même au sein du désert,d'une gloire plus éclatante encore? Non, rien n'est plus solideque celui qui marche avec l'aide d'en-haut; de même que rien n'estplus infirme, que l'homme privé d'un tel secours.

2. Avez-vous bien vu, mon bien-aimé, la méchancetédu roi de Gérara et de tous les habitants de ce pays? Voyez maintenantl'extrême douceur du juste; il ne s'abandonne pas à l'orgueil,même quand les effets lui prouvent que Dieu l'assiste; quoique fortdu pouvoir d'un tel compagnon d'armes, il ne se révolte pas contrele roi.. Comme un homme qui n'a aucun appui, qui n'attend, de quelque partque ce soit, aucun secours, avec une parfaite douceur, sans résister,même d'un mot, il fait ce que le roi lui commande, et aussitôtil se retire de ce pays, il s'éloigne, il apaise la colèreet l'envie du méchant; en même temps qu'il montre cette raredouceur qui le distingue, il adoucit les sentiments haineux qui troublentle coeur de l'autre. Et Isaac se retira, et vint habiter près dutorrent de Gérara. (Ibid. 17.) Il fit ce que le Christ recommandaità ses disciples : Quand ils vous poursuivront, fuyez dans un autrelieu. (Matth. X. 23.) Et comme David apaisait la haine de Saül ense retirant, en se dérobant à ses yeux, et tempéraitainsi sa colère (I Rois. XIX) ; de même ce juste accomplissaitla parole de l'Apôtre : Laissez de l'es pace à la colère.(Rom. XII. 19.) Donc il quitta la ville, et s'en alla dans la vallée.Voyez d'ailleurs quelle douceur encore il montra dans ce nouveau séjour.Car ce ne fut pas là le terme de ses ennuis; même dans cetteautre résidence, comme il voulait creuser des puits, on lui suscitades querelles. En effet, dit le texte: Il fit creuser de nouveau d'autrespuits que les serviteurs d'Abraham, son père, avaient creusés,et que les Philistins avaient bouchés, et il leur donna les mêmesnoms que son père leur avait donnés auparavant. Ils fouillèrentaussi au fond du torrent, et ils y trouvèrent de l'eau vive, c'est-à-direde l'eau qui coulait dessous; mais les pasteurs de Gérara firentencore là une querelle , en disant que l'eau leur appartenait.

Ici encore, le juste ne discute pas, ne résiste pas; il cèdeaux bergers; c'est que la vraie douceur ne consiste pas à supporterles offenses des plus forts, mais à céder, même quandon est offensé par ceux qui paraissent plus faibles. Alors en effet,la modération peut être attribuée uniquement àla douceur; autrement on pourrait traiter de douceur feinte l'impuissanceoù l'on se trouve de résister aux plus forts. Ce qui prouveclairement qu'Isaac, cédant au roi, n'a pas reculé devantsa puissance, mais n'a fait qu'écouter sa douceur naturelle; c'estqu'il tient la même conduite à l'égard des bergers.Et, de même qu'il s'est retiré quand l'autre lui disait: Retirez-vousd'avec nous; de même qu'il obéissait aussitôt commeà un ordre, de même ici, quand lés bergers veulentlui faire du mal, et revendiquent, pour eux, le puits, il s'éloigne.Il fallait conserver à jamais, dans la postérité,le souvenir de cette injustice; il donne au puits un nom pris de ce quiétait arrivé. En effet, l'injustice était criante,et il appela ce puits Injustice, à cause de ce qui étaitarrivé. C'était comme une colonne d'airain qui devait être,pour la postérité, un monument de la douceur de l'homme juste,et de l'iniquité des autres. Le nom était composéde telle sorte que quiconque demanderait pourquoi le lieu s'appelait ainsi,apprendrait et la vertu du patriarche, et la méchanceté deses ennemis. Remarquez, je vous en prie, comment, ici encore, les contrariétésagrandissent la vertu de l'homme juste, qui montre en toutes choses sadouceur; et (345) comment ces méchants, quoi qu'ils prétendent,ne s'agitent que pour faire mieux éclater la gloire de l'homme juste.Il ne leur suffit pas de ce qu'ils avaient fait; un autre puits est creusé;nouvelle querelle , nouvelles poursuites. Etant parti de là, ditle texte, il creusa un autre puits; ils le querellèrent encore ausujet de cet autre puits, et il le nomma Inimitié. (Ibid. 21.) Remarquezencore ici la prudence de l'homme juste; ils ne supprimèrent pastout à fait ce puits, à ce qu'il semble, mais ils suscitèrentune querelle; l'injustice parut manifeste, et ces méchants se retirèrent.Voilà pourquoi le patriarche appela ce puits Inimitié; c'estqu'il avait été une occasion d'inimitié. C'étaitd'ailleurs, presque chaque jour, les mêmes attaques de la part deshabitants du pays. Le juste ne s'indigna pas, né montra aucune faiblesse.Il ne réfléchit pas en lui-même, il ne dit pas : Ilne m'est plus même donné d'avoir des puits? Ne suis-je pasprivé du secours d'en-haut? Le Seigneur ne m'a-t-il pas tout àfait oublié? Il ne dit ni ne pensa rien de pareil, mais il souffrittout, avec une douceur parfaite ; et, par là, il mérita d'obtenir,de Dieu, un plus puissant secours. Tous ces événements étaientpour ainsi dire un exercice destiné à fortifier la vertude l'homme juste. En effet, dit le texte : Etant parti de là, ilcreusa un autre puits, pour lequel ils ne disputèrent point: c'estpourquoi il lui donna le nom de Largeur, en disant: Le Seigneur nous amis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre.(Ibid. 22.)

3. Voyez la sagesse de l'homme juste; quand on voulut détruireces premiers puits, il souffrit sans se plaindre, sans résister;mais les noms seuls qu'il donna aux puits, suffirent pour y attacher lesouvenir ineffaçable de la méchanceté de ces gens-là.Ici, au contraire, on ne lui suscita aucun embarras; il lui fut permisde jouir, en toute liberté, du fruit de ses fatigues; le juste attribuetout à Dieu. En effet, dit le texte : Il lui donna le nom de Largeur;et ensuite, pour expliquer ce nom, il dit : Voici pourquoi je l'appelleLargeur. Le Seigneur nous amis maintenant au large, et nous a fait croîtreen biens sur la terre. Avez-vous compris cette piété quioublie tant de difficultés, tant d'obstacles; qui ne se souvientque des bienfaits, afin d'en rendre grâces à Dieu, et quidit : Le Seigneur nous a mis maintenant au large, et nous a fait croîtreen biens sur la terre? Rien n'est aussi agréable à Dieu quela reconnaissance, qui lui rend des actions de grâces; il nous comblechaque jour de bienfaits sans nombre, que nous le voulions ou que nousne le voulions pas; soit que nous le sachions, soit à notre insu;et cependant il n'exige de nous, pour les biens qu'il nous accorde, quedes actions de grâces; et ces actions de grâces, pour qu'illui soit permis de grossir nos récompenses. Pénétrez-vousde cette pensée. Voyez comment la reconnaissance de ce juste luia de nouveau mérité la visite d'en-haut. Car, comme il avaitmontré de nobles marques de sa vertu, et auprès des habitantsde Gérara, et quand le roi le chassait, et quand les bergers détruisaientses puits, le Seigneur plein de bonté, veut fortifier encore cevertueux zèle; déjà il chérissait le patriarcheà cause de son insigne douceur. Après qu'il fut parti delà pour se rendre au puits du Serment, le Seigneur lui; apparutdans la nuit, et lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham votre père,ne craignez point parce que je suis avec vous, et je vous bénirai,et je multiplierai votre race à cause d'Abraham votre père.(Ibid. 23, 24). Le Seigneur, dit le texte, lui apparut dans la nuit. Voyezle soin que prend Dieu de le ranimer, de raviver sa. confiance. Il luiapparaît, et lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham votre père;j'ai glorifié votre père, et je l'ai rendu fameux; c'étaitun pèlerin,, un voyageur, que j'ai rendu plus illustre que tousles habitants du pays. C'est moi qui ail fait sa grandeur, et en touteschoses j'ai pris; soin de lui; c'est moi donc, Ne craignez point. Que signifiece Ne craignez point? Ne vous étonnez pas d'avoir étéchassé par Abimélech, insulté par les bergers; votrepère a enduré un grand nombre de pareilles épreuves,et sa gloire s'en est accrue; donc que cela ne vous épouvante point,Parce que je suis avec vous. Si je permets ces choses, c'est que je veuxmanifester votre vertu, faire éclater en même temps leur perversité,afin de vous donner pour toutes ces raisons la couronne; Parce que je suisavec vous. Et par conséquent vous serez invincible, plus fort quevos persécuteurs, plus puissant que ceux qui vous attaquent, etje prendrai de vous un tel soin, que vous serez pour eux un objet d'envie,Parce que je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplieraivotre race à cause d'Abraham votre père.

Considérez la bonté de Dieu ; il dit : Je suis le Dieud'Abraham votre père , il (346) montre comment il s'est attachéle patriarche, au point qu'il ne dédaigne pas de s'appeler le Dieud'Abraham, au point que lui, le Seigneur et Créateur de l'univers,s'appelle le Dieu d'un seul homme, non qu'il veuille réduire àce seul patriarche tout son empire, mais parce qu'il veut témoignerson affection singulière pour lui ; je me le suis attaché,dit-il, j'en ai fait ma propriété , à ce point qu'àlui seul, il semblé compenser tous les autres; par cette raison,je multiplierai votre race à cause d'Abraham votre père.Je lui dois, dit-il, de grandes récompenses pour son obéissanceenvers moi; donc, à cause de lui, Je multiplierai votre race. Enmême temps,. il remplit le juste. de confiance,. et, en prononçantle nom de son. père, il provoque en lui le vif désir de reproduirela vertu paternelle. Or, après avoir reçu les promesses detant de biens, il éleva un autel en ce lieu, dit le texte, et ilinvoqua le nom du Seigneur, et il y dressa sa tente. (Ibid. 25.) Qu'est-ceà dire : Il éleva un autel en ce lieu-là? Il rendit,dit le texte, des actions de grâces au Seigneur qui avait montrétant de sollicitude pour lui, Et les serviteurs d'Isaac creusèrentlà un puits; le juste enfin vécut là en toute sécurité;car- Celui qui avait dit : Je suis avec vous, et je vous bénirai,et je multiplierai votre race, Celui-là même le, glorifia,et le rendit plus grand aux yeux de, tous. Eh bien! voyez donc cet Abimélech,qui entreprit de le chasser, et qui lui dit : Retirez-vous d'avec nous;maintenant, c'est lui qui va trouver le patriarche. En effet, dit le texte: Abimélech, et le chef du gynécée, et le généralde son armée vinrent, et Isaac leur dit : Pourquoi êtes-vousvenus vers moi, vous qui m'avez haï et m'avez chassé loin devous? (Ibid. 26, 27.) Voyez, je vous en prie, la douceur du juste; àl'aspect de ceux qui l'avaient forcé à fuir, qui l'avaientpoursuivi avec tant de -haine, .et qui viennent maintenant auprèsde lui, comme des suppliants, il ne les reçoit pas avec orgueil;la vanité n'égare pas son âme, la pensée deschoses que Dieu lui a dites, ne l'enivre pas-; on ne le voit pas superbede la force du Seigneur, s'élever contre le roi; c'est toujoursla même mansuétude, la. même affabilité; il leurdit : Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui m'avez haï,et m'avez chassé loin de vous? Pourquoi, leur dit-il, avez-vouspensé à venir me trouver, moi que vous avez chassé,moi que vous avez haï? Ils lui répondirent : Nous avons vuque le Seigneur est avec vous et nous avons dit : faisons entre nous etvous une alliance qui sera jurée de part et d'autre, afin que vousne nous fassiez aucun tort, comme nous n'avons rien fait pour vous offenser,et comme nous vous avons bien traité, vous ayant laissé alleren paix , comble de la bénédiction du Seigneur. (Ibid. 28,29.) .

4. Voyez la force de la douceur, la puissance de la vertu. Ceux quid'abord l'avaient chassé viennent maintenant trouver ce voyageur,cet homme qui n'appartient à aucune ville, ce vagabond, et non-seulementils se justifient de ce qui est arrivé, ils lui demandent de leurpardonner leurs torts, mais ils proclament la vertu de l'homme juste ilsmontrent la peur qu'ils éprouvent, ils avouent leur faiblesse, ilsportent un témoignage de la grande puissance de l'homme juste. Eneffet, quoi de plus fort que celui qui a Dieu avec lui? Nous avons vu,dit le texte, que le Seigneur est avec vous. D'où vous est venucette science? assurément,répondent-ils, les faits mêmesnous instruisent; nous vous avons vu, vous, chassé plus fort queceux qui vous chassaient; vous, tourmenté; supérieur àceux qui vous tourmentaient; et la suite des événements nousa fait comprendre que vous jouissiez du secours d'en-haut. C'est l'oeuvrede la divine sagesse, que leur pensée ait été frappéedes mérites du juste, et qu'ils aient acquis cette connaissance.Car, puisque le Seigneur est avec vous, faisons entre nous et vous, unealliance, qui sera jurée. Voyez comme l’impulsion de la conscienceles réduit vite à s'accuser eux-mêmes, sans que personneles y contraigne, ni leur reproche ce qu'ils ont fait. Car, si vous n'aviezpas commis une injustice, pourquoi demanderiez-vous au juste de faire avecvous une alliance? Mais telle est la conduite ordinaire de l'homme injuste;chaque jour sa conscience le ronge, et dans le silence de l'offensé,ceux qui ont commis l'injustice, croient qu'il lui est dû une réparationpar le châtiment. Ce sont des angoisses de chaque jour, et les méchantssemblent se condamner eux-mêmes à la punition de leurs fautes.C'est dans cette pensée qu'ils disent : Faisons, entre nous et vous,une alliance, qui sera jurée. Ils expliquent ensuite quelle seracette alliance: Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, comme nous n'avonsrien fait pour vous offenser. Voyez la contradiction où les jettela crainte qui trouble leur esprit : Afin que vous ne nous fassiez aucun(347) tort. D'où vous vient cette crainte, que vous inspire le juste, quand vous le voyez montrer tant de douceur envers ceux qui l'attaquaient?C'est qu'il y a un juge incorruptible} la conscience, qui les a réveillés,lui leur a montré toute leur perversité envers l'homme juste.Voilà pourquoi ils ont peur; et la peur ne leur laisse pas voirqu'ils se contredisent : Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, ditle texte, comme nous n'avons rien fait pour vous offenser. Pourquoi doncm'avez-vous chassé ? mais le juste ne leur demande aucune explication,et il ne redresse aucune de leurs paroles. Et comme, dit le texte, nousvous avons bien traité, vous ayant laissé aller en paix,comblé de la bénédiction du Seigneur. Vous voyez qu'ilsredoutaient la vengeance d'en-haut; ils savaient bien que , si l'hommejuste, plein de douceur, ne se vengeait pas du mal qu'ils lui avaient fait,Celui qui le protégeait, d'une manière si manifeste, demanderaitdes comptes à ses persécuteurs. Par ces raisons, ils apaisentl'homme juste ; ils tiennent à faire un pacte avec lui, et en mêmetemps qu'ils se justifient du passé, ils cherchent à se mettreen sûreté pour l'avenir. Isaac leur fit donc un festin, ditle texte, et ils mangèrent, et ils burent ensemble, et ils se levèrentle matin et l'alliance fut jurée départ et d'autre, et Isaacles congédia et les laissa s'en retourner. (Ibid. 30, 31.) Voyezla bonté de l'homme juste : aucun désir de vengeance ne semontre dans ses paroles; et, non-seulement il oublie ce qu'ils lui ontfait, mais il leur offre une généreuse hospitalité.Isaac leur fit donc un festin, et ils mangèrent, et ils burent ensemble.Ce festin prouve assez qu'il oublie le mal qu'ils lui ont fait; et Isaacles congédia, dit le texte, et les laissa s'en retourner. La divineEcriture nous montre par là, qu'ils étaient venus saisisd'une- grande frayeur, remplis d'inquiétudes, et que c'était,pour ainsi dire, afin de, garantir leur propre conservation, qu'ils avaienteu hâte de venir, de s'excuser auprès de l'homme juste. Voyez-vouscomme il est vrai de dire, que rien n'est plus fort que la vertu; qu'iln'y a pas de pouvoir supérieur à celui que soutient la forced'en-haut? Ensuite le texte ajoute : Le même jour, les serviteursd'Isaac s'en allèrent, creusèrent un puits, et dirent : Nousn'avons pas trouvé d'eau, et il appela ce puits le Serment; et ilappela l'endroit, le puits du Serment, et le nom s'est conservéjusqu'à ce jour. (Ibid, 32, 33.) Vous voyez, ici encore, un lieuqui prend son nom des événements qui s'y sont passés:Comme on creusa un puits sans y trouver de l'eau, le jour que l'on 6t leserment, on appela le lieu le puits du Serment, afin de conserver le souvenirdu fait qui s'y était passé. Voyez-vous comment ce juste,qui né reçut pas l'éducation de la loi, qui n'a puse proposer pour modèle aucun homme vertueux, mais qui a suivi lestraces de son père, qui n'a écouté que la conscience,ce maître naturel que nous portons en nous, a montré la perfectionde la sagesse? Toutes ces actions n'indiquaient pas seulement la douceurde cette âme juste; il y a plus, sa conduite réalisait lespréceptes du Christ. Vous savez les préceptes, les conseilsque le Christ adressait à ses disciples, il leur disait de ne pasaimer seulement ceux qui les aiment, mais de prouver leur affection àleurs ennemis. (Matth. V, 44.) Et c'est ce que pratiquait ce juste, unsi grand nombre d'années auparavant; et il exerçait généreusementl'hospitalité envers ses persécuteurs acharnés, etil bannissait de son âme tout désir de vengeance.

Quelle sera donc notre excuse, à nous qui, après la grâce,après tant d'enseignements, instruits par les préceptes duSauveur, ne pouvons pas atteindre à la mesure de ce juste, et quedis-je , à sa mesure? Nous ne pouvons même pas approcher delui; la malice aujourd'hui déborde partout, à tel point quec'est pour nous chose rare, même d'aimer ceux qui nous aiment. Quelleespérance de salut pouvons-nous donc avoir, si nous ne valons pasdes publicains, ainsi que l'a dit le Christ : Si vous n'aimez que ceuxqui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicainsne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 46.) Le Christ veut, puisqu'il veutnous voir au faîte de la vertu, que nous soyons supérieursaux publicains,; mais nous, nous nous appliquons à rester au-dessous.Et que dis-je, au-dessous des publicains? au-dessous des brigands et deceux qui pillent les sépulcres; au-dessous des meurtriers. En effet,tous ceux-là chérissent ceux dont ils sont aimés,et souvent même pour ceux qu'ils chérissent, ils bravent tousles périls. Quelle condition serait donc plus misérable quela nôtre, si après avoir, éprouvé de si grandseffets de la miséricorde du Seigneur, nous étions trouvésinférieurs à ceux qui commettent des crimes sans nombre?Donc, je (348) vous en conjure, méditons la rigueur du supplice,le lourd fardeau de la confusion qui nous attend ailleurs. Considéronsau moins, quoiqu'il soit bien tard, la noblesse de notre nature, et obéissonsà la doctrine du Christ. Ne nous contentons pas d'aimer seulementavec sincérité ceux qui nous aiment; bannissons de notreâme toute haine, toute envie; et, s'il en est qui nous haïssent,appliquons-nous à les aimer; impossible autrement de conquérirnotre salut; il n'y a que cette voie. Appliquons-nous à chérir,plus même que ceux qui nous chérissent; aimons surtout cesennemis qui sont pour nous les causes de biens sans nombre, car c'est parlà que nous obtiendrons la rémission de nos péchés;c'est par là qu'il nous sera donné de prier Dieu dans lasincérité de l'humilité et de la contrition. Car,une fois que l'âme est affranchie de toute haine, elle est tranquille,elle est robuste; et, invoquant le Seigneur, avec une entière pureté,elle s'attire la plénitude de la grâce d'en-haut. Puissions-noustous l'obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, commeau Saint-Esprit, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-TROISIÈME HOMÉLIE

" Or, Esaü, ayant quaranteans, épouse Judith, fille de Béel; du pays de Chet, et Basemath,fille d'Elom, du pays d'Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca." (Gen. XXVI, 34, 35.)

1. Eh bien, aujourd'hui encore, s'il vous est agréable , reprenonsla suite de l'entretien d'hier, et, dans la mesure de nos forces, cherchonsce que renferme chacune des paroles de l'Ecriture , afin d'en recueillirle fruit que nous remporterons en nous retirant. Voyons donc les premiersmots du texte : Or Esaü, ayant quarante ans, épousa Judith,fille de Béel, du pays de Chet, et Basemath, fille d'Elom, du paysd'Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. Voyez tout l'enseignementque renferment ces quelques paroles : pourquoi l'Ecriture nous marque-t-ellele nombre des années d'Esaü? Ce n'est pas sans dessein; c'estpour nous apprendre qu'Isaac était vieux, et déjàfort avancé en âge; car, si nous nous rappelons l'âged'Isaac, quand il épousa Rébecca, il avait alors quaranteans ; son âge , quand ses fils lui naquirent, il avait alors soixanteans; nous en conclurons qu'il est actuellement centenaire , c'est-à-dire,dans la vieillesse la plus avancée. En effet, l'Ecriture va nousdire que la vieillesse l'avait rendu aveugle. Voilà pourquoi letexte (349) nous donne le nombre des années d'Esaü , ce quinous permet de déterminer avec certitude l'âge d'Isaac. Voilàpourquoi le texte dit : Or, Esaü ayant quarante ans. Ensuite l'Écrituretient à nous faire connaître l'esprit inconsidéréde ce fils, prenant des épouses chez des peuples qu'il ne devaitpas, fréquenter; donc, l'une était de la race des Chettéens,et l'autre de la race des Evéens. Ce n'est pourtant pas ainsi qu'auraitdû se conduire celui qui savait quel soin le patriarche avait montréquand il prescrivait à son serviteur d'aller lui chercher une femmede sa parenté, pour être l'épouse de son fils Isaac.La mère des deux enfants d'Isaac, Rébecca était venuedu pays de Charran ; Esaü n'agit pas de même, il fait voir toutde suite le dérèglement de ses moeurs; sans consulter sesparents, il épouse ces deux femmes. Et pour nous apprendre combienleurs moeurs laissaient à désirer , l'Écriture nousdit: Et elles querellaient Isaac et Rébecca. Et qu'y a-t-il de plusdétestable que cette malignité ? celles qui auraient dûmontrer tant d'égards , non-seulement n'en faisaient rien, maiselles étaient promptes à la dispute. Ce n'est pas sans desseinque l'Ecriturenous donne tous ces détails; comprenez bien, c'estafin que, dans la suite, quand vous verrez la préférencede Rébecca pour Jacob,vous n'en soyez pas choqués. Mais n'anticiponspas, suivons l'ordre même de l'Écriture: Isaac étantdevenu vieux, ses yeux s'obscurcirent de telle sorte qu'il ne pouvait plusvoir. (Chap. XXVII,1.) Ses yeux, affaiblis par le grand âge, ditle texte, ne distinguaient plus les objets. Il appela donc Esaü, sonfils aîné et lui dit : Mon fils, vous voyez que je suis bienvieux, et que j'ignore- le jour de ma fin; prenez donc vos armes, votrecarquois et votre arc, et sortez dans la plaine, et chassez, et faites-moide votre chasse un de ces plats que j'aime, et apportez-le-moi, afin quej'en mange, et que je vous bénisse, avant que je meure. (Ibid. 2,3, 4.) Ici, mon bien-aimé, je vous en conjure, remarquez l'ineffablesagesse de Dieu; voyez comme le père ne suit que son affection naturelleen donnant cet ordre à Esaü, et comme le Tout-Puissant , leSeigneur plein de sagesse, dispose Rébecca à remplir sa prédiction,nous montrant par là ce que valent et la vertu et la douceur. Esaüavait pour lui son droit d'aînesse et l'affection de son père,et il se croyait le premier; il a tout perdu, parce qu'il n'a pas vouluajouter à ce qui était hors de lui, le bien qui devait venirde lui. Jacob, au contraire, avec sa vertu propre, et aussi le secoursde la grâce d'en-haut, même malgré son père,surprend, saisit sa bénédiction. C'est qu'il n'y a rien deplus fort que l'homme soutenu par la main de Dieu,. Soyez donc appliqués,attentifs; remarquez l'excellence de cette conduite , remarquez comme celuiqui s'appuie sur la divine grâce, trouve à chaque instantun grand coopérateur qui travaille dans ses intérêts,au point de lui transférer la bénédiction paternelle;au contraire, l'autre perd tout, il se perd lui-même, parce que sesmoeurs sont mauvaises. Or, dit le texte , Rébecca entendit Isaacparlant à Esaü , son fils ; et Esaü étant allédans les champs, pour faire la chasse que son père lui avait demandée,Rébecca dit à son plus jeune fils. (Ibid. 6, 6.) Pourquoil'Écriture dit-elle : A son plus jeune fils? c'est parce qu'il ya plus haut : Isaac appela son fils aîné. L'Écritureveut nous faire savoir maintenant à qui s'adresse Rébecca, et le texte dit : Son plus jeune fils, c'est-à-dire Jacob. J'aientendu, dit-elle, votre père parlant à Esaü, votrefrère, et lui disant : Apportez-moi de votre chasse, et faites-m'enun plat, afin que j'en mange, et que je vous bénisse devant le Seigneur,avant de mourir. (Ibid. 7.) Voilà ce que j'ai entendu que votrepère disait à votre frère Esaü. Suivez donc maintenant,mon fils, le conseil que je vous donne; allez-vous en au troupeau, et apportez-moideux chevreaux, tendres et bons, afin que je fasse à votre père,un de ces plats qu'il aime, et qu'après que vous le lui aurez présenté,et qu'il en aura mangé, votre père vous bénisse avantde mourir. (Ibid. 8, 9, 10.)

2. Voyez le grand amour de la mère, ou plutôt la dispensationde Dieu, car c'était lui qui lui donnait ce conseil, et qui prenaitsoin de tout faire réussir. Avez-vous bien compris l'excellent conseilde la mère ? Voyez maintenant la circonspection de Jacob; voyezcomme sa réponse indique la douceur de ses moeurs. En effet, ditle texte : Jacob dit à sa mère : Mon frère Esaüest velu, et moi je n'ai pas de poil; si mon père vient àme toucher, et qu'il s'en aperçoive, j'ai peur qu'il ne croie quej'ai voulu le tromper, et qu'ainsi je n'attire sur moi sa malédiction,au lieu de sa bénédiction. (Ibid. 11, 12.) Grande est l'honnêtetéde l'enfant, et grand est son respect pour son père. J'ai peur,dit-il, qu'il n'arrive le contraire de ce que je (350) désire; queje ne paraisse vouloir contrarier mon père, et qu'au lieu de sabénédiction, je ne m'attire sa malédiction. Que faitdonc cette admirable Rébecca, pleine d'amour pour son fils ? Commece n'était pas seulement sa volonté qu'elle suivait; commeelle ne servait qu'à l'accomplissement de la volonté. divine,elle fait tous ses efforts pour bannir la crainte du coeur de son enfant,pour le rassurer, pour l'amener à réaliser son dessein. Etelle ne lui dit pas qu'il peut tromper son . père, que son pèren'y verra rien; que lui dit-elle? Que cette malédiction retombesur moi, mon, fils; obéissez seulement à ma voix, et apportez-moice que je vous demande. (Ibid. 13.) S'il arrive quelque chose de ce quevous craignez, dit-elle, vous n'en. souffrirez pas; donc, soyez sans crainte,rassurez-vous: Obéissez à ma voix, et faites ce que je vousconseille. C'est bien là le propre de l'amour maternel. Pour sonenfant, elle s'expose à tout. Elle dissipa ainsi la crainte de sonfils. Il sortit, prit et apporta à sa mère ce qu'elle demandait,et elle fit des plats comme Isaac les aimait. Rébecca prit ensuite,dit le texte, le plus beau vêtement de son fils aîné,qu'elle gardait dans. la maison, et elle en revêtit Jacob, le plusjeune de ses, fils, et, avec la peau des chevreaux, elle lui couvrit lesbras et les. parties du cou, qui étaient nues, et elle mit les platset les pains, qu'elle avait faits, dans les mains de son file; Jacob, quile porta à son père. (Ibid. 14; 15,16, 17.) Voyez, je vous,en conjure, ici, le grand amour de Rébecca, et, en même temps,sa rare sagesse. Le texte a dit plus haut que l'aîné est veluet que, le plus jeune n'a pas de poil. Voilà pourquoi, dit le. texte,elle le revêtit d'un habit d'Esaü, et l'entoura de peau, et,après l'avoir, de tout point, équipe de manière àtromper son père, elle lui, mit dans les mains les plats et lespains, de sorte qu'il les porta au patriarche. Considérez, encoreune fois, ici, comment tout est arrivé par la grâce d'en-haut.Aussitôt que nous offrons à Dieu ce qui vient de nous, nousobtenons en abondance là coopération du Seigneur. C'est afinque nous ne tombions pas dans la nonchalance et l'abattement, qu'il veutaussi que, nous fassions quelque chose, ce n'est qu'à cette conditionqu'il nous communique ses dons; il ne veut pas que le secours d'en-hautopère seul toute chose, il faut que nous travaillions de notre côté.Maintenant, il n'exige, pas que nous fassions tout; il connaît notrefaiblesse; le Seigneur dans sa bonté, se réjouit de trouverune occasion d'être généreux envers nous, et il attendque nous fassions ce qui est en notre pouvoir. Vous en avez ici la preuve;parce due Jacob et Rébecca ont fait ce qu'ils devaient faire; quel'enfant a obéi aux conseils de sa mère; que la mèrea fait tout ce qui dépendait d'elle, le Seigneur, plein de bonté,se met de lui-même à l'oeuvre, et s'occupe de faire réussir,de rendre facile ,ce qu'il y avait de plus difficile, à savoir qu'Isaacne s'aperçût pas de la ruse. Car, lorsque l'enfant eut apportéles mets à son père, Il lui dit: Qui êtes-vous, monfils? Et Jacob dit à soya père: Je suis Esaü, votrefils aîné; j'ai fait ce que vous m'avez dit; levez-vous, mettez-voussur votre séant, et mangez de ma chasse, afin que vous me donniezvotre bénédiction. (Ibid. 19.) Considérez ici, jevous en conjuré, l'anxiété de Jacob, en prononçantces paroles. Il avait d'abord dit à sa mère: J'ai peur d'attirersur moi la malédiction , au lieu de la bénédiction.Quelle frayeur ne dut-il pas éprouver, quand il jouait une tellescène? Mais, comme c'était Dieu qui travaillait avec lui,tout réussit. Eh quoi donc, dira-t-on? Dieu a coopéréà un pareil mensonge? Né considérez pas simplementle fait, mon bien-aimé, mais remarquez le but; remarquez qu'il n'yavait pas ici un intérêt temporel, poursuivi par l'avarice;c'était la bénédiction de son père , que lejeune fils voulait attirer sur lui. D'ailleurs, si vous ne voulez jamaisvoir que les faits, sans considérer le but, prenez garde que l'ancienpatriarche ne vous paraisse le meurtrier de son fils, et Phinéeun homicide. Mais Abraham ne fut pas le meurtrier de son fils; il l'aimaitautant qu'un père peut aimer; et Phinée ne fut pas un homicide, mais un homme plein de zèle, L'un et l'autre firent ce qui étaitagréable à Dieu. Aussi, l'un pour avoir obéi, a mérité,du Seigneur, une grande récompense: l'autre est célébrépour son zèle. En effet, dit le psalmiste : Phinée se leva,et il apaisa. (Psal. CV, 30.) Donc, si un meurtre, des fils massacréssont des faits approuvés dans leur histoire, parce qu'ils étaientconformes à la volonté de Dieu; si nous ne nous arrêtonspas à la réalité des faits, mais au but qu'on s'étaitproposé, à l'intention, à bien plus forte raison,ici, celte intention est-elle, ce qui mérite d'être considéré.

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3. Donc, ne vous arrêtez pas aux mensonges prononcés parJacob; ne voyez que la volonté de Dieu; il voulait que la prédictions'accomplît, et il a tout disposé dans ce but. Et ce qui vousmontrera que c'est Dieu qui a rendu tout facile, même le plus difficile,l'homme juste n'a pas soupçonné la fraude; il s'est laisséprendre aux paroles de Jacob; il mange ses mets, et le récompensepar ses bénédictions. Esaü ne revint de la chasse qu'aprèsque tout eût été accompli. C'est pour nous montrerque la volonté de Dieu a seule tout conduit. Isaac dit encore àson fils : Mais comment avez-vous pu, mon fils, en trouver si tôt?Il lui répondit: Parce que le Seigneur Dieu l'a livré devantmoi, (Ibid. 20.) Jacob était toujours dans les angoisses, et safrayeur, au comble. Mais tous ces événements se sont accomplis,.pour que nous sachions bien, par des faits, que le Seigneur ne se contentepas de nous montrer sa sollicitude, le soin qu'il prend de nous; il veutencore que nous méritions ses .faveurs, par l'ardeur de notre zèle.Ne vous bâtez pas de passer en courant devant ce combat de Jacob,mes bien-aimés ; considérez qu'il avait tout à perdre,qu'il était plein de terreur, tout tremblant, qu'il craignait quecette bénédiction ne l'exposât à toutes lesrigueurs de la malédiction. Ensuite, dit le texte, Isaac dit: Approchezde moi, afin que je vous touche, mon fils, et que je reconnaisse si vousêtes mon fils Esaü, ou non. (Ibid. 21.) .C'est que la voix laissaitun peu d'incertitude; mais, comme il fallait que l'événementconduit par le Seigneur s'accomplît, Dieu ne permit pas d'apercevoirla ruse. Jacob s'approcha de son père, et Isaac l'ayant tâté,dit : Pour la voix, c'est la voix de Jacob, mais les mains sont les mainsd'Esaü et il ne le reconnut point. (Ibid. 22.) Voyez-vous comme letexte nous montre que tout émane de la grâce de Dieu?-c'estDieu qui faisait qu'Isaac ne s'apercevait de rien, et, que Jacob allaitjouir de la bénédiction paternelle. Et il ne le reconnutpoint, dit le texte, parce que ses mains étaient comme les mainsd'Esaü. (Ibid. 24.) Et il lui dit : Etes-vous mon fils. Esaü? Voyez, encore une fois; comme la divine Ecriture nous montre que l'hommejuste a des soupçons. En effet, dit le texte : Isaac dit: Etes-vousmon fils Esaü? Détail qui a pour but aussi de nous faire savoirque le père n'écoutait gare l'affection de la nature, maisque Dieu, qui prévoit l'avenir, et qui glorifie la vertu de sesserviteurs, est celui qui a tout disposé ici. Et Jacob dit: Je lesuis. En effet, après qu'Isaac a eu dit : Etes-vous mon fils Esaü? Je le suis, dit le texte. Apportez-moi à manger de votre chasse,mon fils, afin que je vous bénisse; c'est à peine enfin,si Jacob commence à respirer. Et il apporta à son pèreles plats, et il lui apporta du vin, et Isaac but, et il lui dit : Approchez-vousde moi, mon fils, et venez me baiser; il s'approcha donc de lui, et lebaisa. Et Isaac sentit la bonne odeur qui sortait de ses habits, et luidit, en le bénissant. (Ibid. 25, 26, 27.) Voyez le soin de la divineEcriture ; après cette interrogation : Etes-vous Esaü ? etcette réponse, je le suis, Isaac le touche encore, la voix lui ayantpresque fait soupçonner la feinte; et il l'interroge de nouveau: Etes-vous mon fils Esaü?.Et Jacob dit: Je le suis; et ensuite, illui apporte les plats et Isaac mange. Alors, dit le texte : Il le baisaet le bénit. Et, pour qu'on ne s'imagine pas qu'il l'a bénien la personne d'Esaü, pour qu'on. voie bien qu'il a béni celuiqu'il a baisé, la divine Ecriture nous dit : Qu'il l’a baisé;et qu'il a béni celui qu'il a baisé. Et aussitôt qu'il.eut senti la bonne odeur, qui sortait de ses habits, il lui dit en le bénissant: l'odeur qui sort de mon fils, est comme l'odeur d'un champ plein de fruits,que le Seigneur a bénis. Que Dieu vous donne de la roséedu ciel et de la graisse de la terre, et l'abondance du froment et du vin.(Ibid. 27-28.) Que le Seigneur Dieu, dit-il, vous accorde tout cela, àvous qui m'avez apporté ces plats, qui avez reçu de moi lebaiser. Que les peuples vous soient assujettis ! Voyez, il demande pourlui, par ses prières, d'abord le nécessaire; ensuite la dominationsur les peuples, et il lui prédit sa prospérité future,et l'agrandissement de ceux qui sortiront de lui. Et que les princes vousadorent! Ces prières ne demandent pas que les peuples seulementlui soient assujettis, mais les princes eux-mêmes; Et soyez le seigneurde votre frère. Voyez l'homme juste servant même sans le savoir,la volonté de Dieu. Tout,.en effet, était disposéde manière que le fils vertueux reçut la bénédictionque ses vertus méritaient. Que les fils de votre père vousadorent ! C'est l'habitude, de l'Ecriture, de donner le nom de fils àtoutes les générations. C'est comme s'il disait: ceux quisortiront de la race d'Esaü; car Isaac n'eut pas d'autre fils queces deux-là. Que celui qui vous maudira, soit maudis lui-même.,et que celui, qui vous (352) bénira, soit comblé de bénédictions! Voilà la couronne de la bénédiction ; voilàla somme de tous les biens, être béni. Avez-vous bien comprisla clémence de Dieu? Celui qui avait craint de recevoir la malédiction,au lieu de la bénédiction, non-seulement emporte tout letrésor des bénédictions de son père, mais lamalédiction est prononcée contre ceux qui tenteraient dele maudire. Apprenons par là, que celui qui disposé de cequi- lui appartient, d'une manière conforme à la volontéde;Dieu, est assuré du secours d'en-haut, à tel point quesa volonté devient un fait qui se réalise. Qui n'admireraitpas l'ineffable disposition de la sagesse divine, qui ne permet pas qu'Esaürevienne de la chasse avant le dénouement de cette histoire, avantque Jacob se soit retiré, riche de toutes les bénédictionsde son père; c'est ce qu'a voulu nous montrer Moïse , en ajoutant: Et après qu'Isaac eut fini de bénir Jacob, et aprèsque Jacob fut sorti, ayant quitté Isaac son père, voici qu'Esaü,son frère, revint de la chasse. (Ibid. 30.)

4. Voyez comme aussitôt après la sortie de l'un, l'autrearrive, et il n'y a pas là un simple hasard. La providence a vouluqu'il apportât, sans se douter de rien, sa chasse à son père,et que ce fût de son père qu'il apprît tout ce qui s'étaitpassé. Car s'il eût rencontré son frère, peut-êtrequ'il l'eût tué, cédant à sa fureur; car si,plus tard, il a pu avoir cette pensée, à bien plus forteraison, au moment même, eût-il essayé de commettre lecrime. Mais il y avait là la main de Dieu, qui conserva le plusjeune des deux frères ; c'est Dieu qui le rendit digne de la bénédiction,et qui priva l'autre, et de la bénédiction et du droit d'aînesse.Esaü arriva, dit le texte, et il apprêta sa chasse, et il l'apportaà soit père, et il lui dit : Levez-vous, mon père,et mangez de la chasse de votre fils, afin que vous me donniez votre bénédiction.(Ibid, 31.) Voyez le nouveau trouble qui confond, ici, l'esprit de l'hommejuste; car, en entendant ces paroles, Isaac lui dit : Qui êtes-vous? Et il lui répondit: Je suis votre fils aîné Esaü.(Ibid. 32.) Voyez l'orgueil qu'il montre en ce moment; il ne lui suffitpas de dire : Je suis Esaü, mais il ajoute : Votre fils aîné.Isaac fut frappé d'un profond étonnement, et il dit : Quelest donc celui qui m'a déjà apporté ce qu'il avaitpris à la chasse, et qui m'a fait manger de tout, avant que vousvinssiez, et je lui ai donné ma bénédiction, et ilsera béni. (Ibid. 33.) Voyez la perplexité dans laquellese trouve l'homme juste. Il raconte le fait, et il ajoute, avec une rigueurqui blesse le coeur de l'autre : Et je lui ai donné ma bénédiction,et il sera béni. C'était Dieu lui-même qui faisaitparler la langue de l'homme juste. Il fallait que l'autre, parfaitementrenseigné sur ce qui s'était passé, fût bienpersuadé qu'il ne lui servirait de rien, ni de son droit d'aînesse,ni de sa chasse. Esaü, à ces paroles de soie père, ditle texte, jeta un grand cri, plein d'amertume. (Ibid. 34.) Qu'est-ce quecela veut dire, Un grand cri, plein d'amertume ? Il montra son indignation,la colère dont il était saisi à cette nouvelle, audelà de toute expression. Et il lui dit : Donnez-moi aussi votrebénédiction, mon père; Isaac lui répondit :Votre frère est venu me surprendre, et il a reçu la bénédictionqui vous était due. (Ibid. 35.) Votre frère, dit-il, vousa devancé, et il s'est emparé de toute la bénédiction,de tous les privilèges qui l'accompagnent. Et ce qui vous prouveque la grâce d'en-haut a coopéré à la ruse,qui a trompé l'homme juste, ce sont les paroles mêmes dontil se sert pour avouer le fait : Votre frère est venu me surprendre.On dirait qu'il s'excuse auprès de son fils, qu'il veut lui donnerdes explications; c'est à mon insu que je lui ai départiles bénédictions; j'étais prêt à en répandresur vous l'abondance ; mais voilà qu'il est venu me surprendre etil a reçu la bénédiction qui vous était due: Ce qui vous était préparé, il l'a pris ; ce n'estpas de ma faute. C'est avec raison, dit Esaü, qu'il a étéappelé Jacob, c'est-à-dire supplantateur, car voici la secondefois qu'il m'a supplanté; il m'a déjà enlevémon droit d'aînesse, et maintenant il ma dérobe la bénédictionqui m'était due. (Ibid. 36.) Ce n'est pas à tort, .dit-il,qu'il porte ce nom de Jacob, qui signifie en effet supplantateur; il abien prouvé qu'il l'était, en me privant, et de mon droitd'aînesse et de ma bénédiction. Que dit maintenantEsau à Isaac ? Ne m'avez-vous pas réservé, àmoi aussi, une bénédiction, mon père ? Isaac lui répondit: Sachez, dit-il, que j'ai versé sur lui toutes les bénédictions.Je l'ai établi votre seigneur. (Ibid. 37.) Voyez-le lui annoncer,dès ses premières paroles, la servitude et la sujétion.Je l'ai établi votre Seigneur et j'ai assujetti à sa dominationtousses frères; je l'ai affermi dans la possession du bléet du vin, et, après cela, que ferai-je pour vous, mon fils ? Ilne me reste plus rien, (353) puisque que je l'ai fait votre seigneur, puisqueje lui ai assujetti tous ses frères, et que mes prières ontdemandé pour lui l'abondance de toutes les choses nécessaires.Que me reste-t-il encore ? Esaü lui répartit : N'avez-vousdonc, mon père, qu'une seule bénédiction ? bénissez-moi,moi aussi. (Ibid. 38.) Comme il a entendu son père qui lui disait: Je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni;comme Isaac lui a révélé toutes les conséquencesde la bénédiction, alors il lui dit : Bénissez-moi,moi aussi, mon père ; n'avez-vous donc qu'une seule bénédiction? Est-ce que vous ne pouvez pas me bénir, moi aussi? moi que vousaimez tant, moi votre premier-né, moi que vous avez envoyéà la chasse ? Ces paroles touchèrent son père. Isaacétait, touché, dit le texte; Esaü jetait de grands crisavec des sanglots. Il vit son père confondu, ne pouvant ni ne voulantrévoquer ce qui avait été fait, et il cria, et ilpleura, pour toucher son père de plus en plus. Isaac eut pitiéde lui et lui dit : Votre bénédiction sera dans la graissede la terre, et dans la rosée du ciel qui vient d'en-haut ; vousvivrez de l'épée; vous servirez votre frère, et letemps viendra que vous secouerez son joug, et que vous vous en délivrerez(Ibid. 39, 40.) Puisque, dit-il, vous aussi, vous voulez ma bénédiction,apprenez qu'il n'est pas possible d'agir contre la volonté divine;mais je demande pour vous, par mes prières, que vous jouissiez dela rosée du ciel sachez que vous vivrez dans les combats, car vousvivrez de l'épée, vous servirez votre frère.

5. Maintenant, que personne ne s'étonne à ce récit,en voyant, bientôt après, son frère qui s'en va errant,par suite de la crainte qu'il lui inspire, et se dirigeant vers une terreétrangère. Il ne faut pas conclure de ce début, quela prédiction ne s'accomplira pas. En effet, quand le Seigneur faitune promesse; quels que soient les obstacles qui semblent d'abord en contrarierles effets, nous ne devons pas nous troubler, car il est impossible queles promesses soient vaines jusqu'à la fin. Ce qui arrive, c'estpour que les justes, glorifiés par tous les moyens, rendent plusmanifeste, à tous les yeux, l'abondance de la vertu du Seigneur.Cette réflexion s'applique à chacun des hommes justes; vousla verrez toujours confirmée, si vous lisez attentivement l'histoirede chacun d'eux. C'est ce qui est manifeste maintenant encore. Ne vousarrêtez pas à considérer que tout d'abord il prendla fuite ; mais réfléchissez sur la gloire qui viendra plustard. Voyez au bout d'un certain temps, ce frère aîné,main tenant si terrible, lui montrer toute espèce de respect etde vénération. Considérez quel excès de gloirea été son partage, après les épreuves qu'ila subies sur une terre étrangère; c'est à ce pointque ses enfants sont devenus une multitude, qui a donné son nom,son nom glorieux à tout un peuple. Maintenant la divine Ecriture,voulant nous montrer l'indignation d'un frère qui roulait des penséeshomicides; Esaü, dit le texte, haïssait Jacob à causede cette bénédiction qu'il avait reçue de son père.Et ce qui nous montre que ce n'était pas simplement une colèresoudaine, c'est l'expression de l'Ecriture qui marque l'excès dela malignité : haïssait, dit le texte, c'est-à-direpersistait dans la haine, à ce point que le sentiment cachéau fond de son coeur, le texte l'exprime par ces paroles : Et il disaitdans son coeur : Le temps de la mort de mon père viendra, et alorsje tuerai mon frère Jacob. (Ibid. 41.) En vérité,la colère n'(st pas moins folle que le délire. Voyez commece démon jette ses victimes dans le délire, les prive absolumentde la raison, leur persuade de faire tout le contraire de ce que leur conseillentles yeux. Ils ne voient rien; ils ne font rien d'une manière raisonnable,on dirait qu'ils n'ont plus ni sens ni jugement. Ainsi, ceux qui sont encolère, ne reconnaissent pas les personnes présentes; nese souviennent ni de leurs parents, ni de leurs amis, ni de leurs connaissances,ni de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, ni de quoi que cesoit; la colère les subjugue, ils tombent dans le précipice.Qu'y a-t-il de plus misérable que ces vaincus, que ces captifs dela colère, qui se hâtent de courir au meurtre? Voilàpourquoi le bienheureux Paul, pour extirper la racine de ce mal, fait entendreces conseils: Tout emportement, toute colère, tout cri, doit, ainsique toute malice, être banni d'entre vous. (Ephés. IV. 31.)Non-seulement, dit-il, je neveux pas que vous vous échauffiez, quevous vous mettiez en colère, mais je ne veux pas que vous fassiezentendre des cris, en parlant à votre prochain; car le cri est l'enfantde la colère. Quand ce mal s'éveille dans l'intérieurde notre être, quand le coeur se gonfle, dès ce moment lalangue ne fait plus entendre de paroles paisibles; la violence de la passionse manifeste, et l'on crie en parlant au prochain. Donc ce bienheureuxPaul, voulant, par ses conseils, assurer à ceux qui l'écoutent,(354) une tranquillité non interrompue, leur dit : Tout emportement(c'est-à-dire quelle que soit la cause qui vous émeuve) ettoute colère, et toute espèce de cri doit disparaîtreparmi vous. Ensuite, comme il veut dessécher la racine de ce mal,en prévenir le triste fruit, il dit : ainsi que toute malice. Carcelui qui ne connaît pas la colère, est toujours dans un port,à l'abri des flots de ce monde, et il ne craint ni tempête,ni naufrage; il navigue sur une onde tranquille; il séjourne dansun port paisible; pour lui, la vie présente se passe loin de toutce qui bouleverse et trouble les coeurs ; et, de plus, il s'assure, partous les moyens, lesbiens immortels, les trésors ineffables. Puissions-noustous les obtenir, par la grâce et par la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, commeau Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, l'empire, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE

" Rébecca appela sonplus jeune fils et lui dit. " (Gen. XXVII, 42.)

1. Avez-vous bien compris, hier, la parfaite sagesse du publicain, etla miséricorde ineffable du Seigneur, et l'excès de la stupiditédes Juifs? Avez-vous bien compris la leçon que nous donne àtous, la prompte obéissance du bienheureux Matthieu, et sa conversion,qui en fait un homme tout nouveau, parce que c'est dans notre volonté,après l'action de la grâce d'en-haut, que résidentnos vertus et nos vices; parce que l'ardeur de notre zèle peut nousélever au plus haut faîte de la vertu, et parce qu'au contrairenotre engourdissement nous laisse tomber clans les précipices. Eneffet, ce qui nous distingue des êtres sans raison, c'est que nousavons reçu de la bonté de Dieu, la raison comme un glorieuxprivilège, c'est due nous possédons naturellement la connaissancedu bien et du mal. Donc, que personne ne prétexte de son ignorancepour négliger la vertu ; qu'aucun de vous ne prétexte qu'ilmanque de guide pour lui montrer le chemin; nous avons tous un maîtrequi suffit, c'est h conscience, et nul n'est privé de ce secours.En même temps que l’homme fut formé, le discernement des actionslui a été donné, afin de le mettre à mêmede faire voir, dans la vie présente, la sagesse qu'il porte en lui,afin que s'exerçant comme dans une palestre, aux travaux de la vertu,il puisse conquérir les récompenses que la vertu mérite;et après quelques courtes fatigues, mériter les couronnesimpérissables ; et, après avoir embrassé la vertudans la durée qui passe, jouir des biens éternels, dans ladurée infinie des siècles. Instruits (355) de ces vérités,mes bien-aimés, ne trahissons pas notre noble nature; prouvons notrereconnaissance à notre magnifique bienfaiteur; ne poursuivons pasles plaisirs d'un jour, pour atteindre des douleurs qui n'auront pas defin; tenons sans cesse nos regards fixés sur cet oeil qui ne dortjamais, qui voit dans les replis les plus cachés de nos coeurs ;réglons ainsi notre conduite; revêtus des armes de l'esprit,montrons la sagesse qui est en nous, et conquérons le secours d'en-haut,afin de triompher, grâce au divin auxiliaire, de notre ennemi dechaque jour, de notre ennemi acharné; afin de rendre inutiles toutesses machinations, et de nous assurer la conquête des biens que Dieua promis à ceux qui l'aiment. Que personne donc ne considèreles fatigues de la vertu ; au contraire, calculons tous les profits quirécompenseront nos efforts généreux, et apprêtons-nousavec ardeur au combat; car s'il est vrai que, dans les affaires de la viehumaine, animé de la fureur des richesses, on soit prompt àtout tenter; que les périls de la mer, les naufrages, les attaquesdes pirates, n'ébranlent pas, ne ralentissent pas les courages,qui cependant ne poursuivent qu'un profit incertain ; quelle excuse pourrons-nousalléguer, quand on nous promet pour nos luttes généreuses,des, biens immortels, si nous ne nous y préparons pas avec le zèleardent d'un désir sincère? Comment pouvons-nous montrer tantd'ingratitude à notre bienfaiteur ? Comment pouvons-nous oublierles présents déjà faits, les promesses reçues?Eh quoi ! perdant toute,mémoire, nous vivons au hasard et sans but,comme des troupeaux, sans aucun souci de notre âme, nous , chargeantle ventre jusqu'à le faire éclater; triste victime de ceventre, notre malheureux .corps souffre et nous renvoie les mille mauxque hti attire notre intempérance, les douloureux embarras de notregourmandise, et nous laissons notre âme se dessécher par lafaim ? Et cela, quoique l'âme soit à un si haut degrésupérieure au corps, quoique l'âme, une fois partie, il nereste plus qu'un cadavre. Ce qu'il faudrait, ce serait donner àl'un, donner à l'autre la nourriture qui convient à chacund'eux; et nous les perdons chacun d'eux, parce que nous ne gardons aucunemesure, engraissant l'un plus qu'il ne faut, forçant l'autre àmourir de faim. De là les paroles menaçantes que le Dieude l'univers adresse aux Juifs, dans la fureur de son indignation . Jevous donnerai, non la famine du pain ni la soif de l'eau, mais la faminequi veut entendre la parole du Seigneur (Amos, VIII, 11), nous montrantpar là que cette première famine produit la maigreur du corps,que l'autre au contraire s'attaque à l'âme. Eh bien ! ce quele Seigneur leur déclarait d'une voix menaçante, comme onannonce un supplice, nous sommes maintenant les premiers à l'attirersur nous; et cela, lorsque Dieu nous a montré qu'il prend de nousun soin si vigilant, lorsqu'il a tout prévu, lorsqu'avec la lecturede l'Ecriture sainte il nous a encore donné les exhortations desdocteurs.

C'est pourquoi, je vous en conjure, mes bien-aimés, secouez toutengourdissement, réveillez-vous enfin, appliquez-vous, de tout votrezèle, au salut de votre âme; c'est par là que vousvous concilierez tout à fait la bienveillance du Seigneur. Et nous,nous nous porterons à vous instruire, avec une ardeur encore plusvive, envoyant que vous mettez nos conseils en pratique. Quand l'agriculteurvoit une terre féconde et de nature à donner beaucoup defruits, il se met avec plus d'ardeur à la cultiver; de même,nous aussi, si nous voyons vos progrès dans les couvres due Dieuvous demande, si nous voyons que nos paroles deviennent les règlesde votre conduite, nous ferons, pour vous instruire, des efforts plus courageuxencore, parce que nous verrons bien que nous ne semons pas sur la pierre,mais dans une terre grasse et profondément fertile.

2. Voilà pourquoi; chaque jour, nous vous adressons nos paroles;c'est pour qu'elles vous profitent, c'est pour que vous grandissiez clansla vertu, c'est pour qu'en voyant votre avancement nous tressaillions dejoie. Est-ce que, par hasard, nous prétendrions vous parler pourfaire étourdiment retentir un vain bruit, pour recueillir vos éloges,pour vous entendre battra des mains en vous retirant? Non, ce n'est paslà notre désir, loin de nous une ambition pareille; ce quenous voulons, c'est votre utilité. La plus belle gloire pour moi,le plus magnifique des applaudissements, c'est le retour d'un pécheurà la vertu, c'est l'engourdissement secoué par nos paroleschangé en ferveur. Voilà, pour moi, la plus belle des consolations,la vraie gloire; voilà, pour vous, le profit incomparable, la richesse,le spirituel trésor. Je ne prétends pas contester votre zèleet je sais bien qu'instruits par Dieu vous pouvez, vous aussi, (356) eninstruire d'autres; dans cette pensée je termine ici mon exhortation;je reprends l'enseignement que nous fournissent d'ordinaire les parolesdu bienheureux Moïse, disons mieux de l'Esprit-Saint, s'exprimantpar sa bouche. Je veux ajouter quelques mots encore et je vous serviraile festin que Moïse vous apprête aujourd'hui. Vous avez vu dernièrementJacob, qui ne fait rien que d'après le conseil de Rébecca,arracher à son père la bénédiction, larcinlouable auquel Dieu coopéra lui-même et qui réussit.Mais Esaü détestait Jacob à cause de cette bénédictionet il se préparait à le faire mourir. Tel est en effet lecaractère de cette passion perverse; elle ne s'arrête pasavant d'avoir jeté dans le précipice le malheureux qu'ellepossède, il faut que l'homicide coure à son crime; la racinede l'homicide c'est l'envie, ce que fait bien voir dès les premiersjours du monde l'oeuvre de Caïn contre Abel. Il n'avait aucun prétexte,ni petit ni grand, d'accusation contre son frère; mais il vit lesoffrandes d'Abel agréables à Dieu, les siennes rejetéespar sa faute, et aussitôt l'envie s'éveilla dans son coeur.Et cette racine du meurtre ayant pris naissance au fond de son âme,produisit bientôt le fruit funeste, et il commit l'homicide. De mêmeaujourd'hui Esaü voit que son frère a reçu la bénédictionde son père, et la colère et l'envie le poussent àl'homicide, et il médite la mort de son frère.

Cette admirable mère, dans la crainte que lui inspire cette haine,montre encore toute son affection maternelle pour son enfant et elle luiindique le moyen de s'arracher aux mains de son frère. Elle appela,dit le texte, son plus jeune fils et lui dit : Voilà Esaü,votre frère, qui menace de vous tuer; écoutez donc ma voix.(Ibid. 42 , 43.) L'expérience doit vous montrer, lui dit-elle, quemes conseils vous sont utiles; déjà, pour avoir écoutéma voix, vous avez attiré sur vous les trésors de la bénédictionde votre père, faites de même maintenant, écoutez encorema voix afin d'échapper aux mains de votre frère. Ainsi vousvous mettrez vous-même à l'abri des dangers et vous m'épargnerezune grande douleur. Car il est tout naturel de penser que, s'il osait commettreun tel attentat, il en serait puni, et il n'y aurait plus pour moi, detous côtés, qu'une douleur sans bornes. Ecoutez donc ma voix: hâtez-vous de vous retirer vers mon frère Laban , dans lepays de Charran : vous demeurerez avec lui quelques jours, jusqu'àce que l'irritation, la colère de votre frère contre voussoit apaisée, jusqu'à ce qu'il oublie ce que vous lui avezfait; j'enverrai ensuite pour vous faire revenir ici, pour ne pas perdremes deux enfants en un seul jour.

Allez-vous-en, dit-elle, Vers mon frère Laban, vous demeurerezavec lui. (Ibid. 44, 41.) En effet, il est naturel de penser que la séparation,que le temps apaisera le ressentiment, éteindra la colère,apportera l'oubli de ce qui est arrivé, de cette bénédictionsurprise. Jusqu'à ce qu'il oublie, dit-elle, ce que vous lui avezfait. Il n'est pas étonnant, dit-elle, qu'il soit en colère;.c'est pourquoi il vous convient de vous préserver de sa fureur,de laisser passer le temps qui produira l'oubli, afin que vous puissiezensuite demeurer ici sans danger. Et, pour rendre moins pénibleà son fils l'exil qu'elle est forcée de lui imposer, voyezd'abord comme elle le console : Allez auprès de Laban, mon frère;est-ce que je vous dis d'aller trouver je ne sais quel étranger?Mon frère: et vous demeurerez avec lui quelques jours; un tempsbien court, dit-elle, rien que quelques jours, jusqu'à ce que lacolère soit passée. Maintenant sa colère est bouillante,dit-elle, et le respect d'un père ne le retiendra pas; il est dominépar la colère; il n'a plus dans le coeur d'amour fraternel; il n'aplus qu'une pensée, celle d'assouvir son ressentiment. J'enverraiensuite pour vous faire revenir promptement ici, dit-elle; je vous ferairevenir; allez-vous en donc avec confiance, puisque j'enverrai pour vousfaire revenir ici. Car, je suis tout à fait inquiète; j'aipeur pour mes deux enfants; je ne veux pas être privée demes deux enfants. Voyez la sagesse de la mère. Elle suit un mouvementnaturel; bien plus, elle aide à accomplir la prédiction deDieu. En ce moment même, elle donne à son enfant le mêmeconseil que le Christ à ses disciples, quand il leur conseillaitde ne pas s'exposer témérairement au danger, mais de se retirerpour laisser aux fureurs insensées le temps de s'éteindre.C'est donc là le conseil qu'elle donne à son fils; elle commencepar lui inspirer de la confiance, il ne faut pas que son départlui soit trop pénible. Et puis, elle imagine un prétextehonnête pour motiver ce départ; il ne faut pas qu'il paraissed'une manière trop manifeste se retirer devant la haine de son frère,il ne faut pas que le père sache la vraie cause du voyage, àsavoir, la (357) colère d'Esaü contre Jacob. Rébeccadit ensuite à Isaac : La vie m'est devenue à charge, àcause des filles de Chet qu'Esaü a épousées; si Jacobépouse une fille de ce pays-ci , que me fait la vie ? (Ibid. 46.)

3. Voyez comme elle trouve habilement un prétexte honnête.C'est que, quand la grâce d'en-haut travaille avec nous, le difficiledevient facile; ce qui était lourd, devient léger. Rébeccaavait Dieu pour elle, et c'est lui qui inspirait à cette mèretout ce qui pouvait servir à l'établissement futur, au salutde son fils. La vie, dit-elle, m'est devenue à charge à causedes filles de Chet, qu'Esaü a épousées; si Jacob épouseune fille de ce pays-ci, que me fait la vie? Ces paroles me semblent flétrirles moeurs des épouses d'Esaü, qui étaient pour la familledu patriarche , un grand sujet de chagrin. En effet, la divine Ecriture,parlant d'Esaü, nous a dit plus haut, qu'il avait pris des épousesparmi ceux de Chet et d'Eva; ces femmes querellaient Isaac et Rébecca.(Gen. XXVI, 31, 35.) Elle veut donc lui rappeler ces causes d'ennui; c'estcomme si elle lui disait: Vous savez combien les épouses d'Esaüm'ont rendu la vie amère; quelle aversion j'éprouve, àcause d'elles, pour toutes les filles du pays de Chet; à cause d'elles,toute cette nation m'est odieuse; donc, s'il arrive que Jacob, àson tour, prenne une épouse dans cette nation , désormaisque puis-je espérer? Que me fait alors la vie? Si, à cesépouses insupportables, Jacob vient ajouter encore une épouse,prise parmi les filles de cette nation, tout est perdu pour nous. A cesmots, le patriarche, connaissant la malignité de ces femmes : Isaacayant donc appelé Jacob, le bénit, dit le texte, et lui fitce commandement: Ne prenez point, lui dit-il, une femme d'entre les fillesde Chanaan, mais allez en Mésopotamie, dans la maison du pèrede votre mère, et épousez une des filles du frèrede votre mère. (Gen. XXVIII, 1, 2.) Ces paroles ne lui suffisentpas: il veut qu'il entreprenne son voyage avec ardeur, et il verse encoresur lui ses bénédictions: Mon Dieu vous bénira, ilaccroîtra et multipliera votre race, et vous serez le chef de plusieurspeuples, et il vous donnera, à vous, la bénédictiond'Abraham, mon père, à vous et à votre race aprèsvous, et il vous donnera la terre où vous demeurez comme étranger,qu'il a promise à Abraham. (Ibid. 3, 4.) Voyez ce juste, lui prédisanttout l'avenir; quelles bonnes provisions de voyage il lui donne, et quellesconsolations; il lui prédit son retour, la possession de la terre, qui sera son héritage; il lui prédit que, non-seulementsa race se multipliera, mais qu'il sera le chef de plusieurs peuples; quedes peuples nombreux sortiront de lui. Quand il eut entendu ces paroles,son fils accomplit ses ordres, et partit pour la Mésopotamie, serendant chez Laban, le frère de sa mère; et lorsque Esaüapprit, à son tour, cette seconde bénédiction donnéeà Jacob par son père, et l'ordre qu'il en avait reçude ne pas épouser une fille des Chananéens, et ce voyageen Mésopotamie, il voulut comme corriger sa faute et apaiser sonpère. Il alla, dit le texte, vers la maison d'Ismaël, et, outreles femmes qu'il avait déjà, il épousa une fille d'Ismaël,fils d'Abraham.

Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, la prudence avec laquellela plus affectueuse des mères arrache son fils Jacob au danger;l'adresse avec laquelle elle imagine un prétexte, pour son voyage,sans révéler la méchanceté d'Esaü, sansque le père puisse en soupçonner la cause réelle?Et, en même temps, comme elle donne à son fils un bon conseil,de telle sorte que la crainte le détermine à suivre sa pensée;et, en même temps, le père entend alléguer un motifplausible; il s'ensuit que le juste, déterminé par ces paroles,munit Jacob de sa bénédiction comme d'un viatique et le congédie.

Maintenant, s'il vous est agréable, et si vous n'êtes pasfatigués, voyons comment Jacob accomplit son voyage. Ne méprisonspas le fruit que nous pourrons recueillir ici de notre attention. En effet,la vie des hommes justes est tout un enseignement de sagesse. Voyez doncce jeune homme, qui n'est pas encore sorti de la maison paternelle , qui, jusqu'à ce moment, n'a pas la moindre idée d'un voyage,ne s'est jamais trouvé en pays étranger, n'a jamais supportéd'épreuve; voyez-le, qui se met en route, et comprenez l'excellencede sa sagesse. Jacob étant sorti du Puits du serment, s'en allaà Charran, et, étant venu en un certain lieu, comme il voulaits'y reposer, après le coucher du soleil, il prit une des pierresqui étaient là, et la mit sous sa tête, et s'endormitdans ce même lieu. (Ibid. 10, 11).

Voyez-vous la sagesse au-dessus de toute expression? Voyez-vous cettemanière de (358) voyager, dans les temps qui ne sont plus? Voilàun homme qui n'est pas sorti de chez lui je veux le redire, habituéà voir autour de lui des serviteurs en foule. C'était unhomme simple de moeurs, dit le texte, et retiré à la maison(Gen. XXV, 27) ; le voilà, au début d'un voyage, et il n'abesoin ni de bêtes de somme, ni de serviteurs, ni de bagages: c'estun apôtre qui l'ait un voyage, au coucher du soleil, il s'endortoù la nuit l'a surpris. Il prit, dit le texte, une pierre et lamit sous sa tête. Voyez la robuste nature du jeune homme; une pierrelui sert d'oreiller, et, sur la terre, il dort. Mais aussi , comme il avaitune âme généreuse, un esprit viril, au-dessus de toutesles vanités du siècle, il a mérité de voircette admirable vision . C'est l'habitude de notre Dieu: quand il trouveune âme bien disposée, peu touchée des choses présentes,il se plait à lui montrer toute l'affection qu'il a pour elle.

4. Voyez donc ce juste, couché par terre, et voyant cette fameusevision, disons mieux, jugé digne de la vision de Dieu. En effet,dit le texte, il s'endormit, et voici qu'une échelle lui apparut,dont le pied était sur la terre, et le haut touchait au ciel, etles anges de Dieu montaient et descendaient le long de l'échelle;et le Seigneur, appuyé sur l'échelle, lui disait : Je suisle Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac, toit père, sois sans crainte.(Ibid., 12, 13.) Considérez, je vous en conjure ici, la clémencede Dieu. Il le voyait docile aux conseils de sa mère, et, parcequ'il redoutait son frère, entreprendre un long voyage; il étaitpour ainsi dire errant, seul, salis compagnon, saris consolation aucune;,n'attendant rien que du secours d'en-haut ; et tout de suite, et dèsle commencement, jaloux de fortifier son courage, Dieu lui apparaîtet lui dit : Je suis le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac ton père;c'est moi qui élevai le patriarche et ton père à.une gloire si éclatante; sois donc sans crainte, aie confiance enmoi, j'ai rempli les promesses que je leur ai faites, et je te prouverai,à toi aussi, que ma providence veille sur toi; sois donc sans crainte,et prends confiance; bannis toute frayeur, ajoute foi à mes paroles.Cette terre où tu dors, je te la donnerai, â toi et ci tarace, et ta race ressemblera au sable de la mer. ( Ibid. 14. ) Ne t'imaginepas , dit-il , parce que tu vas maintenant sur la terre étrangère,que tu seras privé de la terre où tu es né, oùtu as été élevé , où tu as grandi ,car je la donnerai , cette terre , à toi, et à ta race, etje ferai que ta race s'augmente de manière à égalerle sable de la mer. Et elle se propagera du côté de la mer,du côté du midi, vers le septentrion, vers l’orient, c'est-à-dire,elle se propagera en tous les sens, et toutes les nations de la terre serontbénies en toi et en ta race.

Voyez comme Dieu lui prédit, dès ce moment, tout ce quiarrivera longtemps après;c'est en effet l'habitude du Dieu de l'univers,de faire aux justes; pris chacun en particulier, des promesses dont l'accomplissementne suit pas aussitôt. l exerce l'obéissance et la patiencedes justes , et il remplit magnifiquement, les promesses qu'il leur a annoncées:Après cette prédiction de l'avenir, Jacob avait besoin, pourle moment, d'une consolation particulière. Voyez comme la bontédu Seignur, en lui déclarant l'avenir, ranime en même tempssa confiance; il lui dit en effet: Ne pense pas que je me borne aux seulespromesses que je te fais ; ce 'est pas tout, je suis avec toi, je te gardepartout où tu vas. (Ibid.15.) Ne t’imagine donc pas, dit-il, quetu sois seul sur ton chemin ; tu m'auras pour compagnon de route, tu m'aurascomme gardien, quelque chemin due tu fasses, te rendant tous les fardeauxlégers , abaissant devant toi tous les obstacles. Il augmente ensuitela consolation ; il lui prédit son retour au milieu des siens :Je te ramènerai, lui dit-il, dans ce pays; ne t'effraye donc point,comme si tu devais vivre dans une terre étrangère; Je teramènerai dans ce pays, et je ne te quitterai point que je n'aieaccompli tout ce que je t'ai dit. Je ne te perdrai pas de vue, je ne telaisserai.;pas dans l'incertitude, dépourvu de ressources ; toutce que je t'ai promis, je (accomplirai. Qui pourrait assez admirer l'ineffablebonté de Dieu, et l'excès de sa clémence? Voyez quellemagnifique promesse il fait au juste, comme il relève son courage.Considérez aussi la reconnaissance du juste; après tant depromesses , il supporte facilement , auprès de Laban, pendant vingtannées, mille épreuves; sans se plaindre, sans réclamercontre la longueur du temps; il supporte tout avec un généreuxcourage, attendant l'accomplissement des promesses; persuadé quela parole de Dieu a toujours son effet, surtout quand nous montrons avecardeur les vertus qu'il exige de nous, la foi et la patience, et la confiance(359) aux promesses du Seigneur; confiance aussi solide, que si ses promessesétaient déjà accomplies. Voilà en effet lafoi véritable ; elle ne s'arrête pas aux choses visibles,alors même que tout semble contredire les promesses, elle te fieuniquement au pouvoir de celui qui a promis. Mais, voyons maintenant lareconnaissance de ce juste. Jacob s'éveilla, dit le texte, de sonsommeil, et dit : Le Seigneur est vraiment en ce lien-ci, et je ne le savaispas, et il fut saisi de frayeur, et il dit : Combien ce lieu est terrible!c'est bien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. (Ibid.16, 17.) Le juste est frappé de stupeur, dit le texte, ce qui estun effet de l'extrême miséricorde de Dieu, et il dit : C'estbien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. Ce lieu-ci s'appelledésormais pour moi , la maison de Dieu. Eh bien ! puisque j'ai étéjugé digne d'une telle vision, :puisque j'ai vu pour ainsi dire,la porte du ciel, il est juste que j'offre au Seigneur l'action de grâcesqui lui. est. due. Et Jacob se leva, et prit la pierre qu'il avait misesous sa tête, et l'érigea comme un monument, et répanditde l'huile dessus, et Jacob appela ce lieu la maison de Dieu. Ce lieu avaitun autre nom auparavant. (Ibid. 18, 19.) Après avoir étéhonoré d'une vision si magnifique, il en consacre le souvenir dansle nom donné au lieu; il veut que la postérité regardecet endroit comme un endroit fameux; il y dresse une pierre,en manièrede colonne; sur la pierre il verse de l'huile (vraisemblablement c'étaitla seule chose que ce voyageur eût emportée avec lui), etil adresse au Dieu plein de bonté, une prière inspiréepar la vraie sagesse.

5. Et si vous voulez, écoutons maintenant les paroles mêmesde cette prière : Et il fit ce voeu, dit le texte, en disant : Sile Seigneur, mon Dieu, demeure avec moi, s'il me protège dans lechemin par lequel je marche. Vous vous rappelez que Dieu avait dit : Jesuis avec toi, et je te garderai dans le chemin par lequel tu marches.Voilà pourquoi Jacob à son tour dit: S'il m'arrive ce quetu m'as promis de me donner. Il ajoute maintenant sa prière en disant:Si Dieu me donne du pain pour manger, et un vêtement pour me couvrir;il ne demande pas des richesses, l'abondance, le luxe, ruais du pain etun vêtement. Ce vêtement, pour se couvrir le corps; ce pain, comme un aliment nécessaire. Considérez le caractèreapostolique que sa prière révèle;. tel étaitl'amour de la sagesse qui remplissait l'âme de l'homme juste. Ceque le Christ disait : Ne possédez ni or ni argent, ni deux tuniques(Math. X, 9), ce patriarche, sans aucun maître, de lui-même,l'avait appris, du maître que nous portons naturellement en nous;et il demandait à Dieu du pain pour manger, et un vêtementpour se couvrir. Si j'ai cela, dit-il, sur la terre étrangère: Et si Dieu me ramène sain et sauf dans la maison de mon père, comme il me l'a promis, le Seigneur sera mon Dieu, et cette pierre quej'ai dressée comme un monument, sera pour moi la maison de Dieu,et je vous offrirai, Seigneur, la dîme de tout ce que vous m'aurezdonné. (Ibid. 21, 22.) Voyez la sagesse du juste; il demandait sansdoute, mais rien de précieux, rien que du pain et un vêtement,et il promettait, au Seigneur, de lui donner de ses propres biens; c'estqu'il n'ignorait pas que Dieu rivalise avec nous de munificence, que sesrétributions dépassent nos pensées; et il dit : Cettecolonne sera pour moi la maison de Dieu, et, de toutes les choses que vousme donnerez, Seigneur, je vous donnerai la dîme. Avez-vous bien compriscette sagesse d'une âme qui aime Dieu? Il n'a encore rien reçu,et il promet de rendre, au Seigneur, la dîme des biens qui lui serontaccordés.

Gardons-nous, mes bien-aimés, de passer outre, sang nous arrêtersur ces paroles; rivalisons tous avec ce juste; nous qui vivons sous laloi de grâce, imitons celui qui vécut avant la loi; et nedemandons rien de ce qui est temporel au Seigneur. En effet, il n'attendpas de nous que nous l'avertissions; il prévient même nosdemandes, pour nous donner ce dont nous avons besoin. Il fait lever sorssoleil sur les méchants et sur les bois; il fait tomber sa pluiesur les justes et sur les injustes. (Math.V, 45.) Et croyons en ses avertissementset ses paroles : Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutesces choses vous seront données par surcroît. (Math. VI, 33.)Comprenez-vous qu'il nous a préparé lui-même, en don,jusqu'à ces autres biens, qu'il nous promet de nous les donner àtitre de profit, et par surcroît? N'allez donc pas demander, àtitre de nécessaire, ce que vous recevrez par surcroît; procédonsavec ordre; cherchons ce qu'il nous a commandé de chercher, afinqu'il nous soit permis de jouir et des biens nécessaires, et desautres. Voilà pourquoi le (360) Seigneur nous a fixé, dansla prière qu'il nous a prescrite, la mesure dans laquelle nous devonsdemander les biens présents. Voilà les paroles qu'il nousdit de prononcer, paroles qui renferment toute la sagesse : Donnez-nousaujourd'hui notre pain quotidien (Math. VI, 41) ; l’aliment de la journée,dit-il, et telle est la prière de ce juste, quoiqu'il n'eûtrien entendu de cet enseignement : Si le Seigneur me donne du pain pourmanger, et un vêtement pour me couvrir. Ne lui demandons rien autrechose pour le présent, c'est une indignité de demander, àtant de générosité, à tant de pouvoir, deschoses qui se dissipent avec la vie présente. Voilà ce quesont les choses humaines, les richesses, la puissance, la gloire qui vientde l'homme. Demandons ce qui subsiste toujours, les biens qui suffisent,les biens immuables. Instruits de la bonté de Notre-Seigneur, méprisonsles choses présentes , attachons tout notre amour aux biens du ciel;car s'il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants,s'il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes, àplus forte raison aura-t-il des regards pour ceux qui s'abstiennent dela malignité, qui fuient l'injustice. Il les entourera de tous lessoins de sa providence ; en toute circonstance il leur prouvera sa sollicitude.Instruits de cette vérité, mes bien-aimés, ne refusonspas notre foi aux divines promesses; ne faisons rien de contraire àses ordres. En vérité, à considérer notre conduited'aujourd'hui, entre nous et les infidèles quelle différence?Lorsque c'est Dieu lui-même qui nous garantit l'avenir, et que nousrefusons de nous fier en ses paroles; quand nous rivons nos penséesau présent, je vous le demande, quelle autre marque faut-il encorede notre incrédulité ? Les faits eux-mêmes ne parlent-ilspas assez haut? Et quand le Christ nous invite à ne rien lui demanderde ces biens fragiles, qui n'ont qu'un temps, quand il nous prescrit delui demander les biens impérissables, nous résistons àses conseils. Ce qu'il ne veut pas que nous recherchions est l'objet denotre recherche ; et ce qu'il nous dit de demander, c'est justement ceque nous ne demandons pas. Et en suivant cette conduite, par notre lâcheté,par notre indolence, nous irritons le Dieu de douceur et d'amour; et, enmême temps, nous oublions les fautes que nous commettons chaque jour;et, s'il s'indigne, nous demandons pourquoi, pourquoi il nous méprise,pourquoi il nous laisse tomber en diverses tentations; et jamais nous nepensons à la grandeur de nos fautes; et nous sommes les premiersà nous tromper nous-mêmes. Aussi, je vous en conjure, brisonstous ces obstacles, cessons de rien mettre au-dessus de notre salut. Eneffet, Que sert-il à l'homme de gagner le monde tout entier et deperdre son âme? (Math. XVI, 26.) Ces richesses superflues, vidons-lesdans les mains des pauvres; montrons en toutes choses l'ardeur de notrezèle pour la sagesse; méprisons la vaine gloire; foulonsaux pieds le faste qui séduit les hommes; montrons, les uns enversles autres, le zèle ardent d'une charité réciproque;rendons-nous dignes et des biens présents et des biens àvenir, parla grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, lagloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE

Et Laban dit à Jacob: " Parce que vous êtes mon frère, ce n'est pas une raisonpour que vous serviez gratuitement. Dites-moi quelle rétributionvous désirez. " (Gen. XXIX, 15.)

1. Hier les préludes du voyage de l'homme juste nous ont assezmontré la grandeur de sa sagesse, qui lui a méritéd'entendre de si magnifiques promesses de la part de Dieu. Ces prières,les voeux adressés par lui au Maître de l'univers, ont étéensuite, pour nous tous, un enseignement assez éloquent, si sonexemple nous excite à imiter sa vertu. C'est en effet une choseadmirable que ce juste, connaissant le pouvoir de Celui qui lui faisaitles promesses, que ce juste qui entendait des promesses si magnifiques,même dans ces circonstances, n'ait pas songé à riendemander de grand ni de sublime. Qu'a-t-il demandé? ce que vousavez entendu hier; ce qui suffisait à sa nourriture de chaque jour,un vêtement pour secourir le corps, et bien vite, il s'engage, siDieu lui accorde, comme il lui en a fait la promesse, de retourner au milieudes siens, à donner, de son côté, au Seigneur, la dîmede tous les biens qu'il en recevra. Toutes ses paroles montrent sa confiancedans le pouvoir de Celui qui lui fait la promesse; il nous enseigne àn'avoir de confiance qu'en lui. C'est que cet homme juste connaissait l'ineffablebonté du Seigneur; ce qui l'en assurait, c'était le soinque Dieu avait pris de son père, et il ne doutait pas que Dieu luiaccordât à lui-même l'abondance de tous lesbiens. Aussi,ne demande-t-il rien de pareil au Seigneur; il n'y songe pas dans ses prières;mais sa promesse de donner un jour la dîme de tout ce qu'il recevra,montre assez toute sa confiance dans le pouvoir du Dieu qui lui a tantpromis. Voilà pourquoi le Seigneur lui disait : Je suis le Dieud'Abraham et d'Isaac ton père, sois sans crainte. (Gen. XXVI, 24.)Pense, lui disait-il, qu'Abraham venu sur cette terre, comme un voyageurque nul ne connaît, s'est élevé à une gloiresi éclatante que toutes les bouches célèbrent sonnom; considère, de même, que ton père est venu au jour,lorsque le vieil Abraham touchait aux dernières limites de l'âge,et que ton père a grandi de manière à exciter l'enviedes habitants de la contrée. Eh bien donc ! attends, pour toi, lesmêmes biens ; bannis toute crainte, toute inquiétude, et marchedevant toi dans ces pensées. Le juste ne s'arrêtait pas àregarder son état présent. En effet , il ne portait absolumentrien avec lui, qu'aurait-il pu emporter? il était seul et contraintà un long voyage. Mais, dès ce moment, avec les yeux de lafoi, il voyait l'abondance qui devait bientôt être son partage;et il montrait sa reconnaissance. Avant d'avoir rien reçu, il faitun voeu, il consacre la dîme ; la promesse de Dieu lui inspire plusde confiance que la réalité même de la possession.Et en effet, nous devons moins nous fier à ce que nous tenons dansnos mains, à ce que nous voyons, qu'aux (362) promesses de Dieu,alors même qu'elles ne s'accomplissent pas aussitôt. Donc,plein de l'assurance que lui donnent les paroles de Dieu, le juste entreprendson voyage, et comment n'aurait-il pas eu pleine assurance? Dieu lui avaitdit : Voici que je suis avec toi, ton gardien, partout où tu iras,et je multiplierai ta race, et je te ramènerai dans ce pays, etje ne te quitterai point, jusqu'à ce que j'aie accompli toutes mespromesses. (Gen. XXVIII, 15.) Je veux répéter ce que j'aidit hier; considérez l'industrieuse sagesse de Dieu; considérezla constance, la reconnaissance de ce juste. Il se leva, après avoirentendu ces promesses, et se dirigea vers Chanaan; et le voilà encorevoyageur, errant, mais à chaque heure éprouvant les effetsde la divine grâce; c'est le Dieu d'amour qui lui prépare,en tous lieux, le chemin, et qui accomplit sa promesse. En effet, celuiqui avait dit : Je suis avec toi; ton gardien, partout où tu iras,c'est celui-là qui conduisit le juste vers le puits où lesbergers de ce pays allaient chercher l'eau. Il les interrogea, au sujetde Laban, le frère de sa mère; il apprit d'eux tout ce quile concernait; il vit ensuite et la fille de Laban, et ses troupeaux: ilvit les habitants du pays qui ne pouvaient pas ôter la pierre dedessus le puits afin d'abreuver leurs troupeaux; il accourut; et ce queces hommes n'avaient pas la force de faire, il le fit, grâce au secoursd'en-haut; il prévint les bienfaits de Laban, ôta la pierre,et abreuva les brebis, que faisait paître Rachel. Ensuite il baisala jeune fille, lui dit qui il était, d'où il venait, etresta auprès de la fontaine. Mais, comme c'était Dieu quidisposait toutes choses en faveur de l'homme juste, Dieu excita la jeunefille à courir promptement pour porter la nouvelle à sonpère, qui était l'oncle de Jacob, le frère de sa mère;elle lui raconta le service que le voyageur venait de rendre, et àelle-même et à son troupeau; elle lui apprit que ce voyageurn'était, ni un étranger, ni un inconnu, mais le fils de sasoeur.

Considérez, mes bien-aimés, le soin que prend la divineEcriture de nous faire connaître tous les détails, un àun, pour nous apprendre les moeurs antiques, l'ardeur des anciens hommesà pratiquer l'hospitalité. L'Ecriture veut nous montrer l'empressementde la jeune fille, et le texte ne se borne pas à dire: Elle allaporter la nouvelle de ce qui était arrivé; mais, elle courut;c'est-à-dire qu'elle était pénétréed'une grande joie. (Gen. XXIX,12.) Et ensuite, au sujet de Laban, qui étaitle père de la jeune fille, le texte dit, que sur ce qu'elle luiraconta, il courut, lui-même aussi, au-devant de Jacob, et le baisaet l'amena dans sa maison. (Ibid. 13.)

2. Lorsque Laban. eut appris de lui tout ce qu'il voulait savoir, Labanlui dit: vous êtes de mes os et de ma chair (Ibid. 94); c'est-à-dire,puisque vous êtes le fils de ma sueur, vous êtes de notre chair,vous êtes notre frère. Et, dit le texte, il resta avec luiun mois; le juste se trouva là, comme dans sa propre maison, ausein de l'abondance, affranchi de toute espèce de soin. Mais commeDieu disposait, toutes choses dans l'intérêt de ce juste,et lui manifestait, en toutes choses, sa faveur et sa grâce, il excitapour lui l'affection de Laban et celui-ci, voyant l'honnêtetédu juste, lui dit : Parce que vous êtes mon frère, ce n'estpas une raison pour que vous me serviez gratuitement; Dites-moi quellerétribution vous est due. Considérez que le juste,. de lui-même,redemandait rien ; c'est Laban, qui sans aucune provocation, de son propremouvement, fait cette proposition au juste; et considérez encore,lorsqu'un homme s'appuie sur le bras d'en. haut, comme tout afflue verslui, ce n'est pas une raison, dit le texte, pour que vous me serviez gratuitement;Dites-moi quelle rétribution vous est due. Cependant ce bienheureuxaimait Laban, et il lui suffisait de trouver auprès de lui la nourriturede chaque jour; et, pour ce seul avantage, il lui témoignait toutesa reconnaissance ; mais Laban, qui a vu toute son honnêteté,le prévient, en lui promettant de souscrire à la rétributionque lui-même fixera. Que fait donc le juste? Considérez encoreici, sa parfaite sagesse, son parfait désintéressement, ionmépris de. l'argent; ce n'est pas un mercenaire qui conteste avecLaban, qui réclame quoi que ce soit; il ne pense qu'à samère, qu'aux ordres qu'il a reçus de son père, etil montre l'excellence de sa sagesse; dans sa réponse à Laban: Je vous servirai sept ans, pour Rachel, votre seconde fille. (Ibid.18.)C'est qu'aussitôt qu'il l'avait vue auprès du puits, il l'avaitaimée ; et voyez l'intelligence de Jacob ; il fixe l'intervallede temps ; et,parce chiffre de sept années, il montre suffisammentla sagesse qui l'inspire. Et pourquoi vous étonner, mes bien-aimés,d'entendre dire qu'il pro. mit de servir sept ans pour la jeune fille qu'il(363) aimait? La divine Ecriture a voulu nous montrer l'excès deson amour en fixant la longueur du travail et du temps qu'il propose :Jacob le servit donc sept ans, pour Rachel, et ces années lui parurentdes jours en bien petit nombre, au prix de l’affection que, lui avait pourelle. (Ibid. 20.)

Ce nombre de sept ans, dit le texte, ce n'était que comme quelquesjours, à cause de sa vive affection pour la jeune fille. C'est quel'homme blessé par l'amour ne voit rien de pénible; tousles dangers, toutes les épreuves, tout lui semble léger,parce que ses regards ne voient qu'une chose, parce qu'il n'a qu'une pensée,rassasier son amour.

Soyons attentifs, nous tous, que tient la lâcheté et l'abattementd'esprit, et qui ne montrons au Seigneur que notre ingratitude. Si ce juste,parce qu'il aimait cette jeune fille, s'est assujetti à servir pendantsept années, a supporté les fatigues des bergers et n'a ressentini ces fatigues, ni la longueur du temps; si tout lui a paru légeret facile, parce qu'il avait pour soutenir son courage, l'attente de lafélicité à venir; si ce temps si long lui a paru commeun petit nombre de jours bien vite passés, quelle sera notre excuse,à nous, qui n'avons lias le même amour pour le Dieu qui nousaime, qui nous comble de bienfaits, qui nous entoure de ses soins, quise donne tout à nous? S'agit-il d'un de ces profits du monde; nousvoilà pleins d'ardeur, prêts à tout, acceptant lesfatigues, quoique ce bien que nous poursuivons, ne soit que trop souventun pesant fardeau, une occasion, de honte et de châtiment, dans leprésent et dans l'avenir. Mais s'il s'agit de notre salut, s'ilfaut nous concilier la faveur d'en-haut, nous sommes sans énergie,sans courage, et notre vigueur s'en va. Quelle pourra être notreexcuse , que pourrons-nous dire pour justifier notre nonchalance, nous,sans coeur, qui n'avons pas pour Dieu le même amour que ce bienheureuxpour cette jeune fille, et cela malgré tant de bienfaits depuislongtemps reçus, malgré tant de bienfaits, que nous recevonsencore chaque jour? Oui, nous sommes des ingrats; le bienheureux Paul n'étaitpas un ingrat, lui, dont l'amour bouillant, dont la charité ardentetrouvait des paroles, des cris, des accents vraiment dignes de sa grandeâme : Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ?(Rom. VIII, 35.) Voyez la chaleur de l'expression et la force qu'elle recèle,voyez la ferveur de l'amour violent, voyez la charité embrasée.Qui nous séparera, c'est-à-dire, quoi donc peut nous séparerde l'amour pour Dieu, quoi donc parmi les choses visibles, quoi donc parmiles invisibles?

3. Ensuite, il énumère un à un tous les malheursparticuliers, pour bien montrer à tous, que rien ne peut triompherde l'amour qui le possède, de son amour pour le Seigneur; il ajoute: La tribulation ? l'affliction ? la faim ? la persécution? la nudité? les périls? le glaive? O délirante folie, mère dela vraie sagesse ! De tout ce qui peut nous arriver, Qu'est-ce donc quinous séparera de l'amour de Dieu? Les tribulations de chaque jour?non ; les afflictions ? non; les persécutions? non, jamais. Quoidonc alors ? la faim? non, pas même la faim; mais alors les périls?et que dis-je? la faim et la nudité, et les périls? Ah !le glaive? eh bien, dit-il, la mort même, fondant sur nous, n'aurapas ce pouvoir; impossible, absolument impossible. Nul autre, non, jamaispersonne n'a mérité de ressentir l'amour pour le Seigneur,autant que cette âme bienheureuse ; c'était comme un espritaffranchi du corps, séjournant dans les espaces sublimes, ne touchantplus la terre, quand il faisait entendre de telles paroles; son amour pourDieu, la charité qui l'embrasait, transportait sa penséeloin des choses sensibles , vers la vérité pure; loin deschoses présentes, vers les biens à venir ; loin des chosesvisibles, vers celles que l'œil ne voit pas. Voilà ce que fait lafoi, voilà l'amour de Dieu. Et, comprenez la grandeur du sentimentqui le pénètre, voyez quel amour pour le Seigneur; voyezquelle charité brûlante, dans la fuite, dans la persécution,dans les verges, dans les innombrables épreuves qu'il supporta,qu'il énumérait ainsi: J'ai plus souffert de travaux, plusreçu de coups: souvent, j'ai vu mille morts; j'ai reçu desJuifs, à cinq reprises différentes, trente-neuf coups defouet; j'ai été battu de verges, par trois fois; j'ai étélapidé une fois; j'ai fait naufrage trois fois; j'ai passé,un jour et une nuit, au fond de la mer; j'ai été souventdans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périlsdes voleurs, dans les périls de la part des faux frères,dans la peine et dans les fatigues. (II Cor. XI, 23-27.)

Et celui qui subissait tant d'épreuves, se réjouissaitet tressaillait d'allégresse ; il savait, il avait au fond du coeurla conviction, que les (364) fatigues présentes lui assuraient lesplus glorieuses récompenses; que ses périls lui valaientdes couronnes. Si Jacob , dans son amour pour Rachel, regardait comme lecourt espace de quelques jours une durée de sept années,à bien plus forte raison, ce bienheureux méprisait-il toutesles choses présentes, embrasé qu'il était de son amourpour Dieu, supportant tout, pour son Christ bien-aimé. Appliquons-nousdonc, nous aussi, je vous en conjure, à aimer le Christ, car, Quedemande-t-il de vous , dit l'Evangéliste? rien autre chose , quede l'aimer de tout votre coeur, et d'accomplir ses commandements. (Marc.XII, 30). Il est évident que celui qui aime Dieu, comme il convient,fera tous ses efforts pour accomplir ses préceptes ; l'amour fraternelfait tout avec ardeur, pour s'attirer l'amour du bien-aimé; et nousaussi, si notre coeur chérit sincèrement le Seigneur , nousnous empresserons d'accomplir ses commandements; nous ne ferons rien quipuisse aigrir contre nous le bien-aimé. Voilà la royautédu ciel; voilà, des vrais biens la vraie jouissance ; voilàce qui renferme les biens infinis, la sincérité, la perfectionde l'amour. Et notre amour pour Dieu est sincère, quand l'affectionque nous lui portons, nous excite à montrer, à nos compagnonsd'esclavage, la tendresse d'un ardent amour. Toute la loi des prophètes,dit l'Evangéliste, sont renfermés dans ces deux commandements(Matth. XXII, 40), à savoir: Que vous aimiez le Seigneur, votreDieu, de tout votre coeur , de toute votre âme et de toutes vos forces,et votre prochain comme vous-même. (Marc, XII, 30, 31.) Voilàla somme, voilà le fondement de toutes les vertus. En mêmetemps que l'amour de Dieu fait son entrée dans les âmes, yentre aussi l'amour du prochain; qui aime Dieu, ne méprise pas sonfrère, ne préfère pas les richesses à celuiqui est un de ses membres; au contraire, c'est l'amour, c'est la bontéqui se manifeste au souvenir de cette parole : Autant de fois que vousl'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'està moi-même que vous l'avez fait. (Matth. XXV, 40.) Cette penséeque ce que l'on fait au prochain, est fait à Dieu même, quinous l'attribue comme un bienfait ,qu'il a reçu de nous, donne auvrai fidèle l'allégresse de la charité. Dèslors, d'une main généreuse, il répand autour de luil'aumône; il ne s'arrête pas à l'extérieur méprisabledu pauvre; il ne considère que la grandeur de Celui qui a pro. misqu'il regarderait comme fait à lui-même tout ce qui auraitété fait aux pauvres. Gardons-nous donc de dédaigner,je vous en conjure, ce profit de nos âmes, ce remède de nosblessures, Voilà, en effet, voilà, par excellence, le remèdesalutaire, qui fera disparaître les ulcères de nos âmes,jusqu'aux vestiges de toutes les cicatrices; qui produira une cure, impossiblepour le corps. Vous avez beau, d'après les conseils des médecins,mettre cataplasmes sur cataplasmes ; il faut que, sur le corps, la cicatricedemeure, et cela se comprend; c'est le corps en effet qu'il s'agit de guérir; au contraire, quand il s'agit de guérir l'âme, la bonne.volonté produit une amélioration merveilleuse; les plaiesdisparaissent, comme la poussière que dissipe la violence des vents.Les Ecritures sont pleines d'exemples qui le prouvent. Ainsi Paul est devenu,de persécuteur, apôtre; et celui qui d'abord combattait l'Eglise,est devenu fiancé de la divine grâce.

4. Comprenez-vous le changement? comprenez-vous la transformation? C'estainsi que le larron, qui avait commis tant de meurtres, a pu, pour quelquesparoles que vous connaissez, en moins d'un instant, si bien laver toutesses fautes, qu'il a entendu, de la bouche du Seigneur : Aujourd'hui, vousserez avec moi dans le paradis. (Luc, XXIII, 43.) C'est ainsi que;le publicain,pour s'être frappé la poitrine, pour avoir confesséses fautes, est descendu du temple plus justifié que le pharisien.(Luc, XVIII, 13.) C'est que tous ces pécheurs manifestèrentla bonne disposition de leur âme; ils confessèrent leurs péchés,ils en obtinrent la rémission. Eh bien ! maintenant, voyons la forcede ce précepte, l'abondance qui accompagne les largesses de l'aumône;apprenons quel profit en résulte pour nous, afin de la pratiqueravec ardeur. Peut-être son pouvoir est-il si grand que, non-seulementelle purifie les péchés, mais déconcerte la mort.Comment cela? je vais le dire : Et qui donc, m'objectera-t-on, pour avoirfait l'aumône, a triomphé de la mort? A coup sûr, onvoit bien que nous sommes tous asservis à la mort. Cessez de voustroubler, mes bien-aimés; apprenez, par la réalitémôme des choses, comment l'aumône triomphe de la tyrannie dela mort. Il y avait une femme, appelée Tabitha, nom qui correspondau grec Dorcas; chaque jour cette femme (365) s'appliquait à amasserles richesses qui viennent de l'aumône. Elle donnait, dit le texte,des vêtements aux veuves, et leur fournissait 3 toutes les autreschoses qui leur sont nécessaires. Il arriva qu'elle tomba malade,et mourut. Voyez ici, mon bien-aimé, quelle récompense ;les veuves donnèrent à cette femme bienfaisante, qui prenaitsoin d'elle, qui leur donnait des vêtements. Elles entourèrentl'apôtre, dit le texte, et lui montrèrent ces vêtements,et toutes les preuves de la bonté de Dorcas, et des vertus qu'elle-manifestait, quand elle était encore au milieu d'elles. Ces veuvesredemandaient celle qui les nourrissait, et elles versaient des larmes,et elles touchèrent vivement la compassion de l'apôtre. Quefit alors le bienheureux Pierre? Il se mit à genoux, en prières,et, se tournant vers le corps, il dit: Tabitha, levez-vous; elle ouvritles yeux, vit Pierre, et se mit sur son séant. Il lui donna aussitôtla main et la leva; et, ayant appelé les saints et les veuves, illa leur rendit vivante. (Act. IX, 40, 41.) Voyez-vous la vertu de l'apôtre,disons mieux, la vertu du Seigneur, opérant par lui? Voyez-vousla grandeur de la rétribution qui récompense la charitéenvers les veuves, la grandeur de la rémunération, mêmedans la vie présente? Eh quoi ! répondez-moi, cette femmea-t-elle fait, pour les veuves, autant que les veuves ont fait pour elle?elle leur donna des vêtements et de la nourriture, mais les veuves,en retour, l'ont rendue à la vie ; elles ont repoussé lamort loin d'elle; disons mieux, ce ne sont pas ces veuves qui ont repousséla mort, c'est dans sa clémence, Notre-Seigneur, jaloux de récompenserles soins de cette bienfaitrice.

Comprenez-vous la puissance de ce remède, ô mes bien-aimés?Appliquons-le donc, tous tant que nous sommes, à nous-mêmes; ce n'est pas un remède dispendieux ; quoiqu'il soit d'une si grandeefficacité, il coûte peu, on se le procure sans frais; carla grandeur de l'aumône ne consiste pas dans la valeur de l'argent,dans le prix des richesses, mais dans l'allégresse de la charitéqui s'épanche. Voilà pourquoi celui qui donne un verre d'eaufroide est agréable au Seigneur; et, de même, la pauvre femmequi jette dans le tronc deux petites pièces de monnaie. (Math. X,42. — Luc. XXI, 2.) Ces exemples nous,apprennent que c'est, en toutes choses,la pureté de l'intention que demande le Seigneur Dieu de tous lesêtres. Il peut se faire que celui qui n'est pas riche , montre unegrande libéralité, s'il a dans son coeur une grande charité; il peut se faire que le riche paraisse moins généreux quele pauvre, si ce riche a une âme sordide. Versons donc, je vous enprie, ce que nous possédons, dans les mains des indigents; faisons-le, d'une âme charitable et magnifique, avec les dons que nous tenonsdu Seigneur; ce que nous avons reçu de lui, rendons-le lui encore,afinque, de cette manière encore, ces biens redeviennent nôtres,avec plus de profit. Telle est, en effet, la générositédu Seigneur; quoiqu'il ne reçoive que ce que lui-même nousa donné, il ne croit pas pourtant recevoir de nous ce qui lui appartienten propre; mais, dans sa grande munificence, il nous promet de tout nousrendre, à là seule condition que nous fassions ce qui dépendde nous; que nous sachions bien, quand nous donnons aux pauvres, que nousfaisons un dépôt dans les mains du Seigneur; que nous soyonsbien assurés que, quels que soient les trésors déposésdans ses mains, non-seulement il nous les rendra, mais nous les rendraavec usure, avec un très-grand profit, qui attestera la gloire deson incomparable magnificence. Et que dis-je? que Dieu nous rendra nosdons avec profit; non-seulement la main divine rend ce qu'on lui donne,mais, à tous ces présents, elle ajoute le don du royaumedes cieux, et la gloire partout proclamée, et les couronnes, etdes biens qui ne se peuvent compter; et cela, à la simple condition,pour nous , de prélever, sur tant de bienfaits reçus de Dieu,une toute petite part, que lui offre notre bonne volonté. Y a-t-ildonc là une exigence lourde et importune? De notre superflu, ilveut faire, pour nous, le nécessaire; de ces trésors quenous déposons, sans but sérieux, inutilement dans des coffresd'où ne sort aucun profit, il veut que nous fassions un bon emploi,qui lui permette de nous décerner de splendides couronnes. Car Dieuest impatient, et il nous presse, et il fait tout, et il met tout en oeuvre,pourquoi ? Pour nous rendre dignes de toutes ses promesses.

5. Donc, je vous en prie, ne nous privons pas de biens si précieux;si l'agriculteur diligent, vide ses greniers, confie les semences àla terre, dépense ce qu'il a mis longtemps à recueillir,et fait cette avance avec plaisir, dans l'espérance dé recueillirde plus grands biens, et cela, quoiqu'il n'ignore pas les intempéries(366) des saisons, la stérilité, dont parfois la terre estfrappée, un grand nombre d'autres accidents; les sauterelles infestantles campagnes; la nielle, tous les fléaux qui, souvent, trompentson attente; si l'espérance qui le soutient, lui fait braver toutet confier hardiment à la terre ce qu'il a mis en réserve: à bien plus forte raison , nous, qui avons des réservesinutiles, dépensons-les utilement, pour les pauvres , pour nourrirles malheureux ; et cela, puisqu'il n'est pas à craindre que l'espérancenous trompe, ni que la terre, ici, soit stérile. Ne savez-vous pasce que dit le texte: Il a dispersé, il a donné aux pauvres,(Ps. CXI, 9.) Ecoutez encore la suite: Sa justice demeure éternellement.O l'admirable semeur ! il a fait, en quelques instants, sa distribution,et c'est dans l'éternité des siècles que sa justicedemeure. Qui a jamais vu opération plus heureuse? Aussi, je vousen conjure, acquérons, nous aussi , la justice qui vient de l'aumône,afin que, de nous aussi, on puisse dire: ils ont dispersé, ils ontdonné aux pauvres; leur justice demeure ,éternellement. Quandle texte dit: Il a dispersé, il a donné, vous pourriez croireque ce qui a été dispersé , est perdu; voilàpourquoi le texte aussitôt ajoute , Sa justice demeure éternellement,c'est-à-dire, par suite de cette, dispersion, il faut qu'une justicedemeure , dont rien ne triomphe; une justice qui s'étende dans toutela durée des siècles, sans jamais rencontrer de fin. Et,avec l'aumône, pratiquons aussi, ardemment, les autres vertus; réprimonsles passions de la chair: bannissons de notre âme toute illégitimeconcupiscence, toute pensée mauvaise: la colère, la haine,l'envie; parons, de tous .les ornements, la beauté de notre âme;par l'éclat de cette beauté, concilions-nous ; l'amour duDieu du ciel, et puisse-t-il habiter avec nous ! Aussitôt qu'il verrales grâces aimables de notre âme, vite il viendra vers nous; c'est lui qui fait entendre ces paroles. Sur qui jetterai-je les yeux,sinon sur l'homme, doux et paisible, et humble, qui écoutémes paroles avec tremblement. (Isaïe, LXVI, 2.) Voyez-vous comme leprophète nous apprend les couleurs spirituelles qui peuvent rendreéclatante la beauté de l'âme? Sur l'homme doux, dit-il,et paisible et humble. Ensuite, il ajoute la cause qui produit cet étai:Et qui écoute mes paroles avec tremblement. Que signifie: qui écoutemes paroles avec tremblement? C'est, l'obéissance, qui réalisedans sa conduite les commandements de Dieu, comme le dit l'Ecriture, enun autre endroit: Heureux l'homme qui est toujours dans la crainte, àcause de la piété (Prov. XXVIII, 14.) Nous-mêmes, quandnous voyons un serviteur accomplir nos ordres , avec un soin qu'anime lacrainte de nous déplaire, un serviteur tremblant devant nous, nouslui marquons une affection, une sympathie plus grande; c'est ce qui estbien plus vrai, de la bonté du Seigneur, à notre égard.De là, ces paroles: Je jetterai les yeux sur l'homme doux et paisibleet qui écoute mes commandements avec tremblement. Tremblons donc,je vous en conjure, nous aussi; et, pénétrés d'unegrande crainte, accomplissons ses paroles; car ses paroles ce sont lespréceptes qu'ils nous a transmis. Instruits de ce qui lui plaît,de ce qu-il approuve, mettons-nous à l'ouvrage, et appliquons-nousà lui être agréables; montrons un grand amour de lapaix , une grande mansuétude, une grande humilité ; accomplissonstous ses préceptes avec respect et avec crainte, afin qu'il approuveles dispositions de notre âme ; afin que, touché de notreobéissance, il daigne encore jeter les yeux sur nous. Si nous avonsce bonheur, nous jouirons de la parfaite sécurité ; car cesparoles : Je jetterai les yeux, veulent dire, j'entourerai de ma providence,je fendrai la main, je porterai secours, en toutes circonstances, j'épancherail'abondance de ma libéralité. Pratiquons donc, en touteschoses, cette conduite, je vous en conjure, afin que le Seigneur jetteles yeux sur nous; afin que nous passions sans tristesse la vie présente,et que nous puissions posséder les biens à venir, par lagrâce et par la bonté de Notre-Seigneur .Jésus-Christ,à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, lagloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. PORTELETTE.

CINQUANTE-SIXIÈME HOMÉLIE

Et Jacob dit à Laban; " Donnez-moi ma femme, car les jours sont accomplis où je doisêtre admis auprès d’elle. " (Gen. XXIX, 21.)

1. Hier nous avons passé de l'amour que Jacob montra pour Rachel,à celui que Paul montra pour Jésus-Christ, et considérantl'admirable charité de l'Apôtre, nous avons étécomme entraîné par un torrent impétueux, et nous n'avonspas eu la force de reprendre la suite de notre discours. Aujourd'hui donc, s'il vous plaît, reprenant notre marche, nous achèveronsce qui nous reste encore à parcourir , afin que nous puissions recueillirencore de cette homélie un suffisant avantage avant de rentrer dansnos demeures. Lorsque le nombre des sept années fut accompli, et,dit l'Ecriture, ce long temps, n'était, aux yeux de Jacob, que petsde jours , à cause de l'amour qu'il avait pour Rachel, il dit àLaban : Ne me retenez plus ma femme, car les jours sont accomplis oùje dois être admis auprès d'elle. Et Laban rassembla tousles hommes de la contrée et célébra les noces. Etle soir étant venu, Laban prit Lia, sa fille, et l'introduisit auprèsde Jacob. (Gen. XXIX, 20-23.)

Avez-vous vu avec quelle gravité l'antiquité célébraitles noces? Ecoutez, vous qui vous laissez éblouir par les pompesde Satan, et qui, par les préludes dés noces, en déshonorezle caractère auguste. Y a-t-il là des flûtes, des cymbales,des danses sataniques ? Pourquoi donc, dites-moi, introduisez-vous si vite,dans votre maison, une telle peste ? Pourquoi la transporter chez vousde la scène et de l'orchestre, pour que cette prodigalitéintempestive altère la réserve de la jeune fille et rendele jeune homme plus effronté? On devrait s'estimer heureux que cetâge pût, même en l'absence de ces causes de désordre,résister à la tempête des passions ; mais lorsque tantde choses viennent par la vue et par l'ouïe rendre par l'embrasementplus intense et plus ardente la fournaise des passions, comment l'âmedu jeune homme pourrait-elle échapper à sa ruine ? C'estlà ce qui perd et détruit tout; c'est parce que la modestiede ceux qui doivent s'unir est violemment déracinée dèsl'origine ; et en effet souvent, dès le premier jour, ce jeune hommea reçu dans son âme un trait satanique ; atteinte par lesyeux et les oreilles, la jeune fille a succombé, et à partirde ce jour, les blessures s'accroissent et causent un mal de plus en plusprofond. D'abord, en effet, la concorde mutuelle est ruinée , l'amourdépérit. Car lorsque l'époux attache sa penséeà une autre, son esprit se partage, et vaincu par les stratagèmesdu démon, il remplira bientôt sa maison de tristesse. Si l'épouseaussi est trouvée coupable d'une faute de même sorte, toutsera pour ainsi dire, ruiné par la base, et désormais, pleinsde dissimulation l'un pour l'autre, la femme sera en butte aux soupçonsde son mari, le mari aux (368) soupçons de sa femme. Et ceux entrelesquels devait subsister indissoluble le lien de la concorde, ceux quidoivent être une seule chair (car, dit l'Ecriture, ils seront deuxen une seule chair Gen. II, 2), seront divisés comme s'ils étaientséparés par le fer. Le démon, entrant chez eux, yexerce de tels ravages, que des guerres et des combats journaliers s'ensuivent,et que leurs maux ne trouvent aucune trêve. Et qui pourrait exprimerles mépris des serviteurs, le rire des voisins, les indignitésqui se produisent. Comme dans la discorde des pilotes, les passagers partagentles périls, et le navire doit sombrer avec tous ceux qu'il porte,de même ici, lorsque l'époux et l'épouse. sont en lutte,le reste de la maison doit partager leurs maux. Ces maux, je vous conjuredonc de les prévoir, afin de ne pas vous laisser conduire par lacoutume; car je sais que beaucoup s'en font une excuse contre nous et nepeuvent supporter nos discours; mais nous devons pourtant vous dire cequi est salutaire, pour vous sauver des châtiments à venir.Là où l'âme éprouve un tel dommage pourquoim'objecter la coutume? Et moi aussi je vous objecte une coutume meilleure,celle des temps primitifs, où pourtant la vraie religion étaitmoins répandue. Et ne croyez pas que je parle du juste Jacob; pensezà Laban encore adonné au culte des idoles, ignorant la religion,et qui cependant montre une telle sagesse. Cette louable conduite, en effet,n'est pas celle du futur époux, mais du père qui lui donnesa fille. Aussi en abordant ce discours, ai-je voulu m'adresser moins auxépoux qu'aux parents, au père de l'époux et àcelui qui lui donne sa fille. N'est-il pas absurde que nous, chrétiens,objets d'une telle bonté de la part de Dieu, nous, appelésà des mystères redoutables et ineffables, nous soyons au-dessousde Laban, qui servait encore les idoles? N'entendez-vous pas Paul nousdire que le mariage est un mystère et l'image de la charitéque le Christ a témoignée à son Eglise? Ne nous dégradonspas nous-mêmes et ne flétrissons pas la dignité dumariage. Si mon conseil est bon et utile, fût-il contraire àla coutume, suivez-le; si ce que vous pratiquez est nuisible et désastreux,fût-ce la coutume, qu'il disparaisse. Si nous cédions àl'autorité de la coutume, le voleur, le plus infâme débauché,celui qui fait profession d'un vice quelconque nous allégueraitcette autorité. Mais l'on n'en tirera nul avantage et l'on n'obtiendranulle indulgence; on sera sévèrement repris de n'avoir passu s'élever au-dessus d'une coutume perverse.

2. Si nous voulons veiller sur nous-mêmes et nous préoccupergrandement de notre salut, nous saurons nous tenir éloignésdes mauvaises coutumes et en acquérir de bonnes. Nous légueronsainsi à ceux qui nous suivront une grande facilité pour entrerdans la même voie, et nous-mêmes nous recevrons une récompensepour leurs bonnes actions. Car- celui qui ouvre l'entrée de la bonnevoie sera la cause du bien accompli par d'autres, et il recevra doublerécompense pour le bien qu'il aura fait lui-même et pour avoirconduit les autres à la pratique de la vertu. Ne m'opposez pas cesfroids et ridicules discours, que telle est la loi du monde et qu'il fautla suivre. Ce n'est point la ce qui fait un mariage légitime; cequi le fait, c'est de s'unir, conformément aux lois divines, avecmodestie et dignité; c'est de se tenir attachés 'par la concorde.Les lois humaines ne l'ignorent pas ; écoutez ceux qui sont versésdans cette science vous dire que c'est la communauté habituellede vie qui constitue le mariage. Ne violons donc pas à la fois leslois de Dieu et celles des hommes; ne leur préférons pasces lois diaboliques et cette coutume funeste; car cette loi a pour auteurcelui qui se réjouit toujours de notre perte. Quoi de plus ridiculeque cette coutume de soumettre le mari et sa femme aux quolibets, aux railleriessans fin de serviteurs et de misérables, sans que personne les reprenne,mais de donner pleine licence à chacun, durant la soiréedes noces, de tout dire et d'accabler d'indécentes plaisanteriesles nouveaux époux? Un autre jour, si quelqu’un tentait de les injurier,il y aurait pour lui des tribunaux, dés prisons, des jugements;mais dans un moment où la pudeur, la décence, la puretédevraient surtout être respectées, c'est alors que l'impudeurrègne . partout; ce, sont bien les ruses du démon qui ontproduit cette coutume. Mais ne vous offensez pas, je vous en conjure. Cen'est pas sans motif que j'ai fait cette digression, c'est par zèlepour votre salut, et pour la décence; je veux que vous soyez lesauteurs d'une heureuse révolution, les introducteurs d'une noblecoutume, Que l'on donne seulement l'impulsion et que la voie soit ouverte;peu à peu , l'un étant noblement et louablement jaloux del'autre, vous deviendrez l'objet des (369) éloges de chacun, etnon-seulement les habitants de la ville imiteront cette heureuse nouveauté,mais vous attirerez à votre suite ceux qui habitent au loin, vousleur inspirerez le zèle de vous imiter, et vous obtiendrez de Dieude nombreuses couronnes, parce que, par la crainte et l'obéissanceà ses commandements, vous aurez triomphé de cette coutumesatanique. Oui, vous embrasserez avec ardeur ce conseil que je vous donneet vous le mettrez en pratique, j'en ai la ferme conviction. Quand en effetje vous vois écouter avec tant de plaisir mes paroles, je conjecture,d'après vos applaudissements et vos louanges, que vous poursuivrezune réforme effective. Je n'en dirai pas sur ce point davantageet je reprends mon sujet. Et le soir étant venu, Laban prit Liasa fille et l'introduisit auprès de Jacob.

Ne passons pas non plus légèrement sur ces paroles; ellesnous enseignent plusieurs choses: d'abord la bonne foi de Jacob, et comment,étranger à toute malice, il fut lésé par Laban;puis, que tout se passa avec une grande décence, sans flambeaux,ni choeurs de danse, ni luxe de lumière, en sorte que la ruse deLaban put réussir. On y peut aussi reconnaître l'attachementde Laban pour Jacob; car il machina cette ruse pour retenir ce juste pluslongtemps auprès de lui. Sachant qu'il brûlait pour Rachelet que, s'il obtenait l'objet de ses voeux, il ne consentirait pas àservir ensuite pour Lia et à demeurer pour ce motif auprèsde lui, Laban, qui considérait la vertu de cet homme et comprenaitqu'il ne réussirait pas autrement à le dominer et àle persuader,, employa la ruse et lui donna Lia, avec Zelpha pour servante.Lorsque le juste lui fit ensuite des reproches et lui demanda pourquoiil l'avait trompé ainsi, il lui donna une excuse spécieuse.Car Jacob lui ayant dit: Pourquoi m'avez-vous fait cela ? n'est-ce paspour Rachel que je vous ai servi? pourquoi m'avez-vous trompé? (XXIX,25.) Que lui répondit Laban? Ce n'est pas la règle dans cettecontrée de marier la cadette avant l'aînée. Accomplissezdonc aussi sept années pour elle, et je vous la donnerai pour récompensedes travaux que vous aurez encore accomplis pendant sept ans. (26-27.)Vous le voyez, sa ruse lui réussit. Voyant l'amour de Jacob pourcette jeune fille, il lui dit

Ne pensez pas que je vous aie fait tort. C'est, dans notre pays, lacoutume de marier d'abord l’aînée; c'est pourquoi la choses'est passée ainsi. Vous obtiendrez celle que vous souhaitez, sivous me servez pour elle le même nombre d'années. Le justeayant entendu ce langage accepta tout de bon coeur, et, après cessept années (1), Laban lui donna sa fille Rachel pour femme. (28.)

3. Vous voyez que, là encore, les noces s'accomplissent avecune parfaite convenance. Ne vous troublez pas si vous entendez qu'il reçutl'aînée, puis la cadette, et ne jugez pas ce qui se passaitalors par ce qui a lieu aujourd'hui. Alors, en effet, à l'originedu monde, il était toléré d'avoir deux ou trois épouseset même davantage, afin de multiplier le genre humain; mais maintenant,depuis que, par la grâce de Dieu, il s'est multiplié, la vertuaussi a reçu sa croissance. Le Christ est venu; il a implantéla vertu parmi les hommes; il les a fait, en quelque sorte, d'hommes deveniranges, et il a aboli cette ancienne coutume. Voyez-vous maintenant qu'ilne faut pas objecter une coutume ancienne, mais chercher en tout ce quiest salutaire? Vous le voyez, on abolit une coutume fâcheuse : iln'est plus permis de l'objecter. Ne vous obstinez donc jamais , je vousen conjure, à suivre une coutume, mais cherchez ce qui est salutaireet ne nuit point à vos âmes; que ce qui est honnêtese pratique parmi vous, quand ce ne serait pas la coutume; et s'il y aquelque chose de funeste, fût-ce un usage, il faut s'en détourneret le fuir.

Et il donna à Jacob Rachel avec Balla pour servante. (29.) Vousavez compris cette sublime simplicité de moeurs? Point de troupeauxd'esclaves : point de codicilles, ni de contrats , point de ces ridiculesprécautions: si telle chose arrive, si telle chose se produit. Cheznous , avant même d'être unis, ceux qui ne savent pas s'ilvivront seulement jusqu'au soir, se hâtent de consigner par écriâtce qui devra se faire dans un avenir élr~,tgné : si le conjointmeurt sans enfants, s'il meurt ayant des enfants, et autres stipulationssemblables. Rien de pareil ici: le père a marié ses filles,en donnant une servante à chacune.

Or dit l'Écriture, Jacob aimait Rachel plus que Lia, et il servitLaban sept années encore. Parce que dès l'abord il l'avaitaimée à cause

1. Il semble que l'orateur ait été trompé par samémoire, lorsqu'il dit que Laban ne donna Rachel à Jacobqu'après les sept autres années de service. Le texte hébreu,la Vulgate et les Septante, portent que Rachel fut donnée pour épouseà Jacob sept jours après sa soeur Lia, à la conditionqu'il servirait son beau-père pendant encore sept ans.

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de sa beauté et parce qu'il avait eu de la peine à obtenirl'objet de ses souhaits, il l'aima plus que Lia, car l'Écritureparle de sa beauté qui avait excité l'amour de Jacob. Considérezmaintenant ici l’ineffable bonté du souverain Maître, et commentil accomplit peu à peu ce qu'il a promis. Celui qui avait dit: jeserai avec toi et te garderai dans tout ton voyage (Gen. XXVIII, 15), etencore: je l'augmenterai et je te multiplierai,c'est lui qui a gouvernétout cela. Et afin de l'apprendre, écoutez la divine Écritureelle-même, qui nous ledit clairement: Le Seigneur Dieu, voyant queJacob avait de l'aversion pour Lia, ouvrit son sein, tandis que Racheldemeurait stérile. Lia conçut, et enfanta un fils àJacob. (31-32.) Considérez la sagesse de l'action divine. Parceque l'une attirait par sa beauté l'amour de son époux etque celle qui en était privée paraissait l'objet de son aversion,Dieu rend féconde celle-ci et stérile sa sueur, gouvernanttout par sa bonté , afin que Lia eût quelque consolation ,par les enfants qui naissaient d'elle, attirant ainsi l'amour de son mari,et afin que Rachel ne s'élevât pas contre sa sueur , àcause de sa beauté et de ses attraits. Dieu ouvrit son sein. Apprenezde là, mon bien-aimé, que l'Auteur de toutes choses les gouvernetoutes; qu'il donne seul la fécondité, qui ne peut se produiresans le secours d'en-haut. L'Écriture dit que Dieu ouvrit son sein,afin que nous sachions que le Maître souverain voulut lui donnerla fécondité pour adoucir son chagrin , car c'est lui quiforme l'enfant dans le sein de sa mère, c'est lui qui donne la vie:comme David l'exprime en disant: Vous m'avez accueilli dès le ventrede ma mère. (Ps. CXXXVIII,13.) Et considérez comment la divineÉcriture vous montre l'Auteur de la nature produisant à lafois deux effets de sa puissance, ouvrant le sein de Lia et tenant fermécelui de Rachel. Car maître de la nature, il fait tout avec bonté.

Lia conçut et enfanta un fils à Jacob, et elle l'appelaRuben, en disant: Parce que le Seigneur a regardé mon abaissement,mon mari m'aimera désormais. (32.) Considérez la reconnaissancede cette femme. Le souverain Maître, dit-elle, a regardé monabaissement et m'a donné un fils, afin que je puisse êtreaimée à cause de lui. Et considérez aussi commentce Dieu bon est jaloux de sa gloire, et comment il est libéral etmagnifique, voulant à la fois accroître la race du juste etfaire que Lia soit aimée de Jacob plus qu'elle ne l'était.Elle conçut de nouveau et donna un second fils à Jacob, etdit : le Seigneur a entendu que je ne suis pas aimée et il m'a donnéun autre fils, et elle l'appela Siméon. (33.) Examinez comment ellerend grâce à Dieu pour chacun de ses enfants et se montrereconnaissante de ses bienfaits

le Seigneur, dit-elle, a entendu que je ne suis pas aimée etil m'a donné un autre fils. Et c'est pour cela qu'elle l'appelaSiméon.

4. Comprenez-vous qu'elle ne donne pas des noms à ses enfantssans motif ni à l'aventure? Elle appelle celui-ci Siméon,parce que le Seigneur l'a entendue, car ce nom signifie en hébreu: a été entendu : Elle conçut encore et enfanta unfils, et elle dit : Maintenant mon mari sera de mon côté,car je lui ai donné trois fils, et elle appela celui-ci Lévi.(34.) Elle semble vouloir dire que la naissance des deux premiers n'avaitpas suffi pour attirer son mari vers elle, mais que l'inclination de celui-ciétait encore pour Rachel ; c'est pourquoi elle dit Maintenant moremari sera de mon côté. Sans doute la naissance de ce troisièmefils me vaudra son affection, car je lui ai enfanté trois fils.Elle conçut encore et enfanta un fils, et elle dit : Maintenantencore je glorifierai le Seigneur; c'est pourquoi elle, lui donna le nomde Juda. (35.) Que veulent dire ces mots: Je glorifierai le Seigneur? Ilssignifient ici : Je lui rendrai grâces, je publierai ses louanges,parce qu'il m'a donné un quatrième fils, et m'a accordéun si grand bienfait. La beauté qui me manquait pour gagner l'amourde mon mari, la naissance des enfants dont m'a gratifiée la bontéde Dieu y a suppléé. Il a dissipé l'excès demon abattement, en consolant celle qui était un objet d'aversionà cause de sa laideur, et a reporté sur ma sueur l'aversionde Jacob : Ayant enfanté Juda, dit le texte, elle cessa d'enfanter.(35.) Mais Rachel voyant qu'elle-même ne donnait point d'enfant àJacob porta envie à sa soeur et dit à Jacob; Donne-moi desenfants, sinon je mourrai. (XXX, 1.)

C'est bien là une demande irréfléchie et digned'une femme, digne d'une âme que la jalousie assiége : Donne-moides enfants. Ne sais-tu pas que ce n'est pas lui, mais le Seigneur Dieuqui en a fait naître à Lia? Voyant qu'elle n'étaitpoint aimée, il a ouvert son sein. Pourquoi donc demander àton mari ce qui est au-dessus des forces de la nature? Pourquoi, (371),oubliant le Maître de la nature , accuser ton mari qui n'y peut rien?Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. Mal affreux de la jalousie, quidégénère en démence, comme il arrive àRachel ! Voyant la troupe d'enfants qui était née de sa sueuret réfléchissant à sas solitude, elle ne supportepoint cette affliction et ne peut réprimer la préoccupationqui la trouble, mais prononce ces paroles pleines de folie: Donne-moi desenfants, sinon je mourrai. Elle devait savoir l'amour de son mari pourelle, et penser que ce n'était point par sa volonté que Liaavait été si féconde et elle-même stérile,quand elle dit : Donne-moi des enfants. Puis, pour effrayer Jacob, elleajoute: Sinon je mourrai. Et que fit le pieux Jacob? Il s'irrita de cesparoles, dit l'Ecriture, et lui répondit: Suis-je donc l'égalde Dieu , qui a refusé un fruit cites entrailles? (XXX, 2.) Quoi,dit-il, tu oublies le Maître de la nature et tu t'en prends àmoi ! C'est lui qui a refusé un fruit à tes entrailles. Pourquoine pas lui adresser tes demandes, à lui qui peut te rendre féconde?Apprends-le donc c'est lui qui t'a rendue stérile et qui a donnéà ta soeur cette riche fécondité. Ne me demande doncpas ce que je ne puis accomplir, et dont je rie suis point le maître.Si cela dépendait de moi, je t'aurais toujours préféréeà ta soeur, puisque je te portais dès l'abord un plus grandamour. Mais puisque, quelque tendresse que j'aie pour toi, je ne puis tesatisfaire, invoque celui qui est l'auteur de ta stérilitéet qui peut y mettre fin.

Voyez les saines pensées de ce juste et comment, même dansla colère que lui causent les paroles de Rachel, il lui fait uneréponse pleine de sagesse, l'instruisant de l'exacte véritéet lui révélant clairement la cause de sa tristesse, afinqu'elle n'oublie plus le souverain Maître pour demander àun autre ce que seul il peut donner. Apprenant donc que c'est Dieu quilui refuse des enfants et voyant que sa soeur est fière des siens,elle se procure quelque consolation et dit à Jacob: puisque tu m'asappris que ce n'est point par ta faute que je demeure stérile, prendsma servante pour femme afin que je trouve une faible consolation en tenantpour miens les enfants que tu auras d'elle. Et elle lui donna pour femmeBalla, sa servante; Balla conçut de lui et enfanta un fils àJacob; et Rachel dit: Dieu a prononcé son jugement, il a entenduma voix et m'a donné un fils. C'est pourquoi elle lui donna le nomde Dan. (Gen. XXX, 4-6.) Elle a donc trouvé une légèreconsolation dans l'enfantement de sa servante: et à cause de celaelle donne ce nom à l'enfant et rend grâces au souverain Maîtrepour sa naissance. Balla eut encore un enfant de Jacob, et Rachel dit:Dieu m'a secourue, et je suis devenue l'égale de ma soeur; je nesuis plus abattue; et elle appela l'enfant Nephthalie. (7-8.) Elle vitbien par là que Jacob n'était point l'auteur de sa stérilité.Elle élève ses enfants comme les siens et leur donne leursnoms; son imagination lui fait trouver là une consolation bien grande.Or Lia, voyant qu'elle-même avait cessé d'enfanter, donnaaussi pour femme à Jacob Zelpha, sa servante; celle-ci conçutet enfanta un fils, et Lia dit: Oh ! bonheur (9-11), c'est-à-direj'ai réussi dans mon dessein. Et elle l'appela Gad.(11.) Elle lenomme ainsi parce qu'elle a obtenu l'objet de ses voeux. Zelpha conçutencore, et enfanta un autre fils; et Lia dit: Je suis heureuse, parce queles femmes m'estimeront heureuse; et elle appela l'enfant Aser. (12-13.)

5. Vous venez de voir comment Lia aussi s'approprie les enfants de laservante, cominen1elle se dit heureuse et réputée heureuseà cause de leur naissance. Mais considérez maintenant lasuite, afin d'apprendre comment la passion de la jalousie se reportaitde l'une sur l'autre et tourmentait alternativement, tantôt Rachel,tantôt Lia: Ruben étant sorti dans la campagne, au temps dela moisson du froment, trouva des pommes de mandragores et les apportad sa mère. Et Rachel dit à Lia, : Donne-moi des mandragoresde ton fils. Lia lui répondit N'est-ce pas assez de m'avoir prismon mari, sans avoir encore les mandragores de mon fils? (XXIX, 14-15.)Voyez-vous comment la passion de l'âme se manifeste par les paroles: N'est-ce pas assez de m'avoir pris non mari, sans avoir encore les mandragoresde mon fils?Rachel lui dit: Ce n'est pas cela: Qu'il dorme avec toi cettenuit en échange des mandragores de ton fils. (15.) Donne-moi desmandragores et garde aujourd'hui mon mari avec toi. Voyez comment ce textemanifeste l'affection de Jacob pour Rachel. Si, après que Lia luiadonné tant d'enfants, son affection s'attachait encore àRachel, comment, si elle n'eût pas été féconde,Lia eût-elle pu supporter de voir son mari s'attacher toujours àRachel ? Or celle-ci ayant pleine puissance sur son mari, le laisse pour(372) ces fruits, en disant : qu'il dorme avec toi cette nuit, en échangedes mandragores. Satisfais le désir que j'ai de ces mandragores.etprends mon mari. Au retour de Jacob, Lia sortit à sa rencontre etlui dit : Tu viendras aujourd'hui avec moi; j'ai acheté cet avantageau prix des mandragores de mon fils. Et il dormit cette nuit avec elle.Et Dieu exauça Lia, qui conçut et enfanta son cinquièmefils. Et Lia dit Dieu m'a donné mon salaire pour avoir, donnéma servante à mon mari. Et elle appela son fils Issachar, c'est-à-diresalaire. (16-18.) Dieu, dit le texte, exauça Lia, parce qu'il l'avaitvue très affligée et moins considérée que sasoeur. Dieu l'exauça; elle eut un fils et dit: j'ai obtenu mon salairepour avoir donné ma servante à mon mari. Et elle l'appelaIssachar. Et Lia conçut encore et elle enfanta un sixièmefils et dit : Dieu m'a fait un présent magnifique. Maintenant jeserai l'objet du choix de mon mari, car je lui ai enfanté six fils.Et elle appela celui-ci Zabulon. (19-20.) Désormais, dit-elle, moiaussi je serai l'objet de l'amour de mon mari, car j'ai enfantésix fils. C'est pour cela qu'elle appela ce dernier Zabulon. Elle enfantaaussi une fille qu'elle appela Dina. Et Dieu se souvint de Rachel; il l'exauçaet ouvrit son sein. Elle conçut et enfanta un fils à Jacob.Rachel dit alors: Dieu a fait disparaître mon opprobre: et elle l'appelaJoseph, en disant : Dieu me donne un autre fils. (21-24.) Dieu, dit-elle,a fait disparaître mon opprobre : il a mis fin à ma stérilité,il m'a rendue féconde et m'a délivrée de la honte.Et elle l'appela Joseph en disant : Dieu me donne un autre fils. Voyez-vouscomment les promesses de Dieu se sont peu à peu accomplies? Quelletroupe d'enfants a maintenant ce juste, parla providence de Dieu enverslui ! Après qu'il a montré la grandeur de sa persévérance,en acceptant quatorze années de servitude, le Dieu de toutes chosesle récompensa de sa piété, en multipliant sa fortuneà tel point qu'il devint l'objet de l'envie, comme nous l'apprendronspar la suite des discours que j'ai dessein de vous adresser.

6. Mais, afin de ne pas fatiguer votre charité, en nous étendantaujourd'hui trop longuement, nous réserverons, s'il vous plaît,pour un autre discours le reste de ce récit, et nous termineronslà celui-ci, en exhortant votre charité à se souvenirde nos paroles et à imiter avec zèle la vertu des anciens; à marier vos fils et vos filles comme eux, à appeler, commeeux, par votre propre vertu la bénédiction de Dieu sur vous.En effet, si Dieu nous chérit, quand nous serions sur une terreétrangère, quand nous serions privés de tout, quandnous ne serions connus de personne, nous atteindrons le comble de la gloire;car rien n'est plus heureux que l'homme soutenu par la main divine. C'estfavorisé par cette assistance que l'heureux Jacob est montépeu à peu jusqu'à cette élévation, qui l'arendu un objet d'envie pour ceux qui l'avaient accueilli. Efforçons-nousd'obtenir de Dieu le même amour, afin de mériter son assistance;n'ayons point recours aux puissances humaines, et ne poursuivons pas untel patronage, car rien n'est moins solide, comme l'expérience dela vie suffit pour nous l'apprendre. Nous voyons, en effet, chaque jourde rapides changements : celui qui se trouvait tout à l'heure aucomble de la prospérité est entraîné subitementau dernier terme de l'infortune, et se voit souvent traînédevant les juges. Quelle folie donc de poursuivre le patronage de ceuxdont l'avenir est si incertain, quand nous ne pouvons rien assurer touchantnotre propre sort ! Eloignons-nous donc de ces grandeurs humaines, noussouvenant de cette parole du prophète : Celui-là est mauditqui met sa confiance dans l'homme. (Jér. XVII, 5.) Vous le voyez,il n'est pas seulement insensé, il est maudit, parce qu'il délaissele Maître de toutes choses, et recourt à celui qui n'est qu'unserviteur comme lui et qui ne saurait se suffire à lui-même.Evitons cette malédiction, je vous en conjure, et plaçonsdésormais toute notre espérance en Dieu. Celle-làest solide et inébranlable; elle n'est point sujette au changementcomme celle que l'on a dans les hommes. Ou la mort, en effet, a mis finau pouvoir du protecteur et laissé dépourvus et délaissésceux qui recouraient à lui; ou bien des changements accomplis avantla mort ont rendu impuissants le protecteur et le protégé.La vie est pleine de pareils exemples. Ils sont donc inexcusables ceuxqui, après une telle expérience, cherchent encore às'abriter sous une protection humaine ,. et souvent pour endurer millemaux de ceux même qui paraissent être leurs protecteurs. Cartel est l’excès de la méchanceté humaine, que souventles courtisans sont payés par des outrages. Mais le Dieu de l'universen agit tout autrement: il est notre bienfaiteur, en tout, à nousqui connaissons ses bienfaits; il nous (373) accorde sa protection sanségard à notre ingratitude, mais pour rester fidèleà sa propre bonté. Qu'il l'accorde à chacun de nous,par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec lequel soient, au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance,honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles.Ainsi soit-il.

CINQUANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE

" Or, il arriva que, lorsqueAuchel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban : Laissez-moialler, afin que je retourne dans mon pays et ma patrie. " (Gen. XXX, 25.)

1. La suite du discours d'hier doit être mise aujourd'hui sousles yeux de votre charité, afin qu'apprenant par ces paroles, àconnaître et les tendres soins que Dieu a montrés envers Jacobet l'amour de ce juste pour Dieu, nous devenions les émules de savertu. Ce n'est pas en effet sans motif que la grâce du Saint-Esprita fait écrire pour nous ces histoires, c'est afin de nous exciterà imiter avec zèle ces hommes vertueux. Car, lorsque nousavons appris à connaître la patience de l'un, la prudencede l'autre, les dispositions hospitalières d'un troisièmeet les nombreuses vertus de chacun d'eux; quand nous savons comment chacuns'est particulièrement illustré, nous sommes excitésà avoir le même zèle: Allons donc, et, abordant aujourd'huila suite de l'histoire de ce juste, achevons notre discours.

Or il arriva, dit l'Ecriture, que, lorsque Rachel eut enfantéJoseph, Jacob dit à Laban: Laissez-moi aller afin que je m'en retournedans mon pays et ma patrie. Remettez-moi mes femmes et mes enfants, pourlesquels je vous ai servi. (XXX, 25-6.) Admirez la douceur et la modestiedu juste; il voit clairement la faveur dont il est l'objet de la part deDieu, et néanmoins il ne s'enorgueillit point contré Laban,mais il lui dit avec douceur: Laissez-moi aller, afin que je m'en retourne.Vraiment, rien n'est plus fort que la douceur, rien n'est plus puissantqu'elle. Considérez en effet comment, ayant prévenu Labanpar sa douceur, il en obtint une réponse bienveillante. Laban, ditl'Ecriture, lui répondit : Si j'ai trouvé grâce devantvous, et je dois le penser, car Dieu m'a béni à cause devotre venue, déterminez la récompense que vous souhaitezde moi et je vous la donnerai. (XXX, 27-8.) le n'ignore pas, disait-il,que, par suite de votre présence, j'ai joui de la faveur de Dieu.Puis donc que j'éprouve de tels bienfaits par l'effet de votre présence,faites-moi connaître la récompense (374) que vous voudrezet je suis prêt à vous la donner. — Voyez ce que peut la douceur! ne passons pas légèrement sur ces paroles; observez quele juste n'a pas demandé la récompense de ses travaux, qu'iln'en a pas même fait mention, il n'a dit que ceci : Remettez-moimes femmes, et mes enfants, pour lesquels je vous ai servi, afin que jem'en retourne, et Laban, plein de respect pour la grande douceur de cejuste, lui dit : faites-moi connaître la récompense que vousdésirez de moi, et je suis tout prêt à vous l'accorder.

Ses femmes et ses enfants n'étaient-ils pas avec lui? Pourquoidonc disait-il : Remettez-moi mes femmes et mes enfants? C'est qu'il rendaità son beau-père l'honneur qu'il lui devait; c'est qu'il montraiten toute chose la convenance de ses procédés, c'est qu'ilvoulait que cette séparation s'opérât avec la permissionde Laban. Considérez donc comment, par ces paroles, Laban fut entraînéà lui promettre une récompense et à lui en remettrele choix. Et que fait ce juste? Voyez jusqu'où il pousse la douceuret comment il évite de devenir, à cette occasion, onéreuxet incommode pour Laban. Comment? Il le prend de nouveau à témoinde sa loyauté et de l'affection qu'il lui a montrée toutle temps qu'il l'a servi. Vous savez, lui dit- il, comment je vous ai serviet ce qu'étaient vos troupeaux entre mes mains. Car je les ai trouvéspeu nombreux, et ils se sont multipliés grandement, et le Seigneurvous a béni à mon arrivée; maintenant ne me ferai-jepas aussi une maison? (XXX, 29, 30.) Je vous prends vous-même àtémoin de mes travaux. Vous savez quelle affection je vous ai montréeen tout et comment, ayant reçu de faibles troupeaux, mes soins etmes veilles vous en ont fait des troupeaux nombreux. Montrant ensuite sapiété, il ajoute: Le Seigneur vous a béni àmon arrivée; maintenant ne me ferai-je pas aussi une maison ? Voussavez vous-même que c'est depuis mon arrivée chez vous quela grâce d'en-haut a donné à votre richesse ces grandsaccroissements. Maintenant donc, puisque je vous ai montré en toutmon entière affection, durant le temps de mon service, et que l'assistancede Dieu est manifeste; il est juste que je me fasse une maison. Et queveut-il dire par ces mots : Se faire une maison? Il entend: vivre désormaisdans l'indépendance et la liberté, et prendre soin d'unemaison qui lui appartienne. Et alors Laban lui dit: Que vous donnerai-je? (Ibid. 31.) Que souhaitez-vous recevoir de moi? parlez, car je le reconnaiset je ne voudrais pas le nier, tout ce que j'ai reçu de Dieu, toutesles bénédictions dont il m'a comblé, c'est àvotre présence que je les dois. Jacob lui répondit : Vousne me donnerez rien, et si vous faites ce que je vais dire, je paîtraiencore vos troupeaux. Je ne veux rien recevoir de vous à titre desalaire , mais j'accepte seulement ce que je vais dire, et je paîtraiencore vos trou. peaux. Ce que je veux, le voici: Considérez lejuste, parce qu'il a confiance dans la protection de Dieu, voici la propositionqu'il fait à Laban: Que vos troupeaux, dit-il, passent aujourd'huidevant vous, mettez à part toutes les brebis à toisons noirâtres,et tout ce qui est mêlé de blanc et tacheté parmi leschèvres sera ma récompense. Et ma justice se manifesteradans la suite parce que ma récompense sera facile d discerner. Toutce qui ne sera pas tacheté et mêlé de blanc parmi leschèvres, et noirâtre parmi les agneaux , sera reconnu vousappartenir. (Ibid. 32, 33.)

2. Remarquez la prudence du juste; con. fiant dans la protection d'en-haut,il pose lui. même des conditions qui, selon l'ordre de la nature,devaient rendre, sinon impossible, du moins très-difficile, sa justerémunération; la couleur variée se rencontre en effettrès-rarement dans les agneaux qui viennent de naître, etnéanmoins Jacob ne demande pour lui que ceux-là ; aussi Labans'empresse-t-il d'acquiescer a sa demande, et il lui dit: Qu'il soit faitconformément à votre parole. Et il sépara en ce jourles boucs tachetés et mêlés de blanc , et les chèvrestachetées et mêlées de blanc, et tout ce qui étaitblanc parmi eux, et tout ce qui était, de toison noire, et il remitaux mains de ses fils cette part, et il mit une distance de trois joursentre ces troupeaux il ceux de Jacob. (XXX, 34-36.) Il divisa, dit l'Ecriture,ses troupeaux suivant la proposition de Jacob, et les remit à sesfils. Et Jacob paissait les troupeaux de Laban qui restaient, c'est-à-direceux dont la toison n'était point de couleur mêlée.Tout cela s'est fait afin que le juste apprît par l’événementle grand soin que Dieu avait de lui, et que Laban vît de quelle assistanced'en-haut jouissait Jacob. Jacob, dit le texte, prit des baguettes de styrax,d'amandier et de platane encore vertes; il en enleva une partie de l'écorceverte, de manière que les endroits d'où l'écorce avaitété enlevée parurent

(375) blancs et les autres demeurèrent verts. Ainsi ces baguettesdevinrent de couleur variée. Et il plaça les baguettes ainsiécorcées, dans les. canaux des abreuvoirs, afin que les brebis,quand elles iraient s'abreuver, les eussent devant les yeux en buvant,et conçussent des petits de couleur analogue. Elles conçurenteffectivement ainsi, et mirent bas des petits à toison mêléede blanc, variée et tachetée de couleur de cendre. (XXX,37-39.) Voilà ce que fit le juste, non de son propre mouvement,mais par la grâce d'en-haut qui inspirait sa pensée. Car celane se faisait point selon l'ordre de la nature, mais c'était quelquechose de miraculeux et qui dépassait l'ordre naturel. Et il partageales agneaux, et il plaça devant les brebis un bélier àtoison mêlée de blanc, et tous les agneaux de couleur mélangée, et il mit à part son troupeau, et ne le mêla point avecles brebis de Laban. (XXX, 40.) Lorsque désormais des agneaux decette sorte naissaient, il les ajoutait à son troupeau; il les mità part, et il eut un troupeau séparé. Et il arrivaqu'au temps où les brebis concevaient, Jacob plaça ces baguettesdevant elles, pour qu'elles conçussent des petits de couleur analogue.Et quand elles mettaient bas, il ne plaçait plus les baguettes.Ce qui ne portait point de marque était à Laban, et ce quien portait à Jacob, et il s'enrichit fort grandement. (XXX, 41-43.)Pourquoi cette expression redoublée ? pour montrer sa grande richesse,parce qu'il ne s'enrichit pas grandement, mais fort grandement. Car, ditle texte, il eut des troupeaux nombreux, et des boeufs, et des serviteurs,et des servantes. (43.)

Mais considérez encore l'envie qui naît de là contrelui. Laban entendit les discours de ses fils qui disaient : Jacob a pristoute la richesse de notre père, et c'est du bien de notre pèrequ'il s'est ainsi élevé. (XXX, 1.) Voyez comment la jalousieles a conduits à l'ingratitude, et lion lias seulement eux, maisLaban lui-même. Jacob, dit l'Ecriture, vit le visage de Laban, etvoilà qu'il n'était point envers lui comme la veille et l'avant-veille.(2.) Les paroles de ses enfants avaient agité son âme, etlui faisaient oublier ce qu'il avait auparavant dit à Jacob, LeSeigneur m'a béni à cause de votre venue. Il avait rendugrâces au souverain Maître, parce qu'il avait fait croîtresa richesse à cause de la présence du juste; et maintenantles propos doses fils ont changé son coeur; l'envie s'est alluméeen lui, et apparemment parce qu'il a vu le juste dans une grande abondance,il ne veut plusse montrer pour lui tel qu'auparavant. Jacob, dit l’Ecriture,vit le visage de Laban, et voilà qu'il n'était point enverslui comme là veille et l'avant-veille. Voyez-vous la douceur dujuste, et l'ingratitude de ses beaux-frères? ne sachant contenirleur jalousie, ils ont troublé l'esprit de leur père. Considérezmaintenant l'ineffable bonté de Dieu , et de quelle condescendanceil use, quand il voit que nous faisons ce qui dépend de nous.

Voyant en effet le juste exposé à leur envie, il dit àJacob : Retourne dans le pays de ton père, et dans ta famille, etje serai avec toi. (4 .) C'est assez demeurer sur la terre étrangère.Ce que je t'avais promis en te disant : Je te ramènerai dans tonpays, je vais maintenant l'accomplir. Retourne donc saris rien craindre,car je serai avec toi. Afin que le juste n'hésitât pas àfaire ce voyage, mais se mît hardiment en chemin vers sa patrie,il lui dit : Je serai avec toi, moi qui jusqu'à présent aigouverné tes affaires, qui ai fuit croître ta famille, c'estmoi qui, dans la suite encore serai avec toi. Le juste ayant entendu cesparoles de Dieu, ne tarda point, mais se prépara aussitôtà lui obéir. Il envoya, dit l'Ecriture, Rachel et Lia clansla plaine où il faisait paître ses troupeaux (1) et leur dit.— Il veut faire connaître il ses femmes le voyage qu'il a résolu,et leur communiquer l'ordre de Dieu, ainsi que la jalousie de leur pèrecontre lui. — Il leur dit : Je vois que le visage de votre pèren'est point envers moi comme hier et avant-hier. Mais le Dieu de mon pèreétait avec moi. Vous savez vous-mêmes que j'ai servi votrepère de tout mon pouvoir. Votre père a même uséenvers moi de tromperie; il a changé ma récompense en dixagneaux, mais Dieu ne lui a point permis de me faire du mal. Quand il niedisait : Les animaux de couleur mêlée seront votre récompense,tous ceux qui naissaient étaient variés; et quand il me disait: les animaux blancs seront votre récompense, tous ceux que mettaientbas les brebis étaient blancs, et Dieu a enlevé le bétailde votre père et me l'a donné. (5-9.)

3. Voyez comme il les instruit de l'ingratitude de leur pèreà son égard, et du dévouement

1. Telle est la seule traduction possible de la leçon suiviepar l'auteur ; mais l'hébreu, la vulgate et les autres textes portent: Il a dix fois changé ce que je devais avoir pour récompense; ce qui offre un sens beaucoup plus clair et beaucoup plus satisfaisant.

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que lui-même lui a montré tandis qu'il le servait. Voussavez, leur dit-il, que j'ai servi votre père de tout mon pouvoir.Et il leur fait bien comprendre le soin manifeste que Dieu a eu de lui,leur montrant que c'est le secours d'en-haut qui a tout conduit et faitpasser entre ses mains l'abondante richesse de Laban. C'est Dieu, leurdit-il, qui a enlevé le bétail de votre père et mel'a donné. Et il est arrivé qu'au temps où les brebisconcevaient j'ai vu en songe des boucs et des béliers mêlésde blanc, de couleur variée et tachetés de couleurs de cendrequi couvraient les brebis et les chèvres. Et l'ange de Dieu m'adit dans mon sommeil Jacob. Et j'ai répondu : Que me voulez-vous?Et il m'a dit : Lève les yeux, et vois ces boîtes et ces béliersmêlés de blanc, de couleur variée et tachetésde couleur de cendre, qui couvrent les brebis et les chèvres. Carj'ai vu tout ce que Laban t'a fait. (9-12.)

Vous voyez que c'était la force d'en-haut qui avait tout faitet qui récompensait le juste de ses travaux. Lorsque Laban devientingrat envers Jacob, le Maître libéral récompense magnifiquementce juste : J'ai vu, dit-il, tout ce que Laban. t'a fait. Nous apprenonsde là que, si nous supportons avec modération et douceurl'injustice, nous recevons d'en-haut une protection plus grande et pluslibérale : Ne résistons donc pas à ceux qui veulentnous nuire, mais supportons tout avec courage, sachant que le Maîtrede tout ne nous oubliera pas, pourvu que nous-mêmes nous montrionsnotre gratitude et notre bienveillance. C'est à moi qu'appartientla vengeance, et je l'accomplirai, dit le Seigneur. (Rom. XII, 19, et Deut.XXXII, 35.) C'est pour cela que Jacob disait : Dieu ne lui a point permisde me faire tort; parce qu'il a voulu me priver de la récompensede mes travaux. Le souverain Maître a montré si largementsa bonté envers nous, u'il a fait passer chez nous toute la richessede Laban. Dieu a vu que j'avais accompli mon service avec dévouementet que Laban ne s'était pas conduit envers moi comme il convenait,et c'est pourquoi il a manifesté sa faveur pour moi d'une manièresi éclatante. Je ne parle pas ainsi sans motif, témérairementet à l'aventure, j'ai Dieu pour témoin de ce que m'a faitvotre père. Car j'ai vu, dit-il, tout ce que Laban t'a fait; ilne t'a pas seulement privé de ta récompense, mais il changede dispositions à ton égard; ses sentiments se sont altérés: Je suis ton Dieu, celui que tu as vu dans Béthel, où tum'as consacré, en l’oignant d'huile une colonne. (XXXI, 13, 16,19.)Dieu veut lui rappeler la mémoire de ce qu'il lui a promis, en luidisant : Je te multiplierai; et je te gardé pour te ramener danston pays. (Gen. XXVIII, 14, 15.) Moi donc que tu as vu et qui t'ai faitdes promesses, aujourd'hui que le temps est venu, j'exécute ce queje t'ai promis et je t'ordonne de t'en retourner sans alarme. Car je seraiavec toi. Je suis le Dieu que tu as vu au lieu où tu as oint lacolonne, et où tu m'as fait un voeu. II le fait souvenir de sonvœu et de la promesse qu'il lui a faite. Et quel était ce voeu?Le voici : De ce que vous me donnerez, je vous payerai la dîme. (Gen.XXVII, 20, 22.) Ce voeu que Jacob avait fait lorsqu'il voyageait en fugitifet dénué de tout, Dieu le lui rappelle et dit : Lorsque jet'ai apparu tu m'as fait un vœu en disant: De ce que vous me donnerez,je vous payerai la dîme; par ce vœu et cette promesse, tu as confesséà l'avance mon souverain pouvoir; tu as entrevu par les yeux dela foi ton abondance future; maintenant donc que ce que j'ai , dit s'accomplit,le temps est venu pour toi d'accomplir aussi ton voeu. Retourne donc; lève-toiet sors de ce pays pour revenir dans la terre de ta naissance, et je seraiavec toi. Je t'accompagnerai partout, je rendrai ton voyage facile, etpersonne ne te nuira, parce que ma droite s'étendra partout surtoi pour te protéger, Rachel et Lia, ayant entendu ce discours,lui dirent : Avons-nous notre lot dans l'héritage et dans la maisonde notre père; ?n'avons-nous pas été traitéespar lui comme des étrangères? Car il nous a vendues et ila mangé notre prix. Et toute la richesse et tout l'honneur que Dieua enlevés à notre père, il te les a donnés,Maintenant, fais tout ce que Dieu t'a dit. (Gen. XXXI, 14, 16.)

Voyez-les suivre la volonté de Dieu et produire un raisonnementsans réplique : n'est-il pas vrai que nous n'avons plus rien decommun avec notre père? il nous a données pour ton. jours.Et la richesse et l'honneur que Dieu lui a enlevés et t'a donnésnous appartiendront à nous et à nos enfants. Ne tarde doncpoint, né diffère pas, mais accomplis ce que Dieu t'a prescrit.Maintenant donc fais tout ce que le Seigneur t'a dit. Jacob ayant entenduces mots, se leva, prit ses femmes et ses enfants, les fit monter sur deschameaux et emmena tout (377) ce qui lui appartenait et l'équipagequ'il s'était procuré en Mésopotamie et tout ce quiétait à lui, pour s'en retourner vers Isaac son père.(16-18.)

4. Examinez la force d'âme de ce juste et comment, mettant decôté toute crainte et toute alarme, il obéit àl'ordre du souverain Maître. Car, lorsqu'il a vu que les sentimentsde Laban étaient mauvais, il ne s'est plus préoccupéde l'interroger comme auparavant, mais d'accomplir l'ordre du souverainMaître, et, prenant ses femmes et ses enfants, il s'est mis en route.Laban, dit l'Ecriture, était allé tondre ses brebis. Et Racheldéroba les idoles de son père. (XXXI, 18.) Ce n'est pointsans raison que ces mots sont ajoutés, mais afin que nous sachionscomment elles tenaient encore à la coutume de leur père,et montraient une grande vénération pour les idoles. Comprenezcette passion de Rachel qui n'enlève de chez son père rienautre chose que les idoles, et cela à l'insu de son mari, car ilne le lui eût point permis. Jacob, dit l'Ecriture, se cacha de Labanle Syrien (1), et ne lui fit point connaître qu'il s'enfuyait. ils'enfuit avec tout ce qu'il possédait et passa le fleuve, et sehâtait d'arriver aux monts de Galaad. (20-21.) Admirez ici encorela providence de Dieu, qui jusqu'à ce que ce juste fût bienéloigné, n'a point permis que le départ de Jacob vîntà la connaissance de Laban. Trois jours s'étant passés,dit le texte, Laban en eut connaissance. Et prenant avec lui tous ses frères,il le poursuivit durant sept jours et l'atteignit dans les monts de Galaad.(22-23.)

Voyez encore le soin ineffable que Dieu prend de Jacob. Il lui a dit: Retourne dans ton pays, et je serai avec toi, et maintenant il lui montreune providence spéciale. Sachant que Laban poursuit ce juste avecune grande indignation et veut faire justice de cette retraite furtive,il se manifeste à Laban, la nuit, pendant son sommeil. Dieu, ditl'Ecriture, vint à Laban le Syrien, durant la nuit, et lui dit.Voyez la condescendance de Dieu, et comment, par le soin qu'il prend dece juste, il s'adresse à Laban, afin de jeter la terreur en sonâme et de le détourner de ses projets contre Jacob. Garde-toide tenir jamais à Jacob des discours mauvais. (Ibid.) La bontédu souverain Maître est bien grande. Comme il a vu qu'il couraitau combat et voulait s'élever contre ce juste, il l'arrache en quelquesorte à sa résolution par

1. C'est-à-dire de Mésopotamie, la Syrie des eaux.

cette parole: Garde-toi de tenir jamais à Jacob des discoursmauvais. Ne tente pas, même en paroles, d'affliger Jacob, mais veillesur toi, contiens ta coupable impétuosité, apaise son coeur,réprime tes sentiments de colère, et abstiens-toi de l'affliger,même en paroles. Considérez donc l'amour de Dieu pour l'homme.Il n'a point ordonné à Laban de s'en retourner chez lui;il lui a seulement prescrit de ne rien dire à ce juste de pénibleet de haineux. Pourquoi et dans quel but ? afin que ce juste apprîtpar les effets et les actes de quelle tendresse il était jugédigne de la part de Dieu. Si en effet Laban fût retourné,comment Jacob et ses femmes eussent-ils connu ce fait? Laban lui permetde s'éloigner, après avoir confessé de sa propre bouchece que Dieu lui a dit, afin que le juste ait une plus grande ardeur pourson voyage et une confiance plus ferme ; et que ses femmes, en apprenantquelle tendresse Dieu accorde en tout à Jacob, soient enlevéesà l'erreur de leur père, imitent avec zèle le juste,et soient suffisamment instruites de la connaissance de Dieu. Car les discoursde Jacob étaient moins persuasifs pour elles que ceux de Laban,encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie.En effet les témoignages des incrédules et des ennemis dela religion ont toujours bien plus de force pour en faire reconnaîtrela vérité. Et c'est l'oeuvre de la sagesse industrieuse deDieu, quand il fait, des ennemis de la vérité, les témoinsde la vérité, et que leur propre bouche devient l'auxiliairede notre cause.

Laban atteignit Jacob. Jacob dressa sa tente dans la montagne, et Labanplaça ses frères dans les monts de Galaad. Et Laban dit àJacob : pourquoi avez-vous fait cela ? (XXXI, 25-26.) Considérezcomme l'ordre de Dieu a calmé l'ardeur de sa colère et misun frein à son coeur. C'est pour cela qu'il lui parle avec une grandedouceur, lui faisant presque des excuses et lui témoignant une tendressepaternelle. Car, lorsque nous sommes favorisés par la Providence,non-seulement nous pouvons éviter les machinations des méchants,mais les bêtes féroces elles-mêmes, si nous en rencontronsne peuvent nous nuire. En effet le Maître de toutes choses, montrantsa puissance souveraine, transforme la nature des animaux féroceset leur donne la douceur des brebis; non qu'il leur ôte leur humeurfarouche, ruais, en les laissant à leur propre nature, (378) illes fait agir comme des brebis. Et ceci on peut le voir, non dans les bêtesféroces seulement, mais dans les éléments eux-mêmes.Lorsqu'il le veut les éléments se dépouillent de leurspropriétés et le feu n'a plus les effets du feu. On peutl'apprendre par l'histoire des trois enfants et de Daniel. Celui-ci, environnéde lions, n'éprouve pas plus de mal que s'il était entouréde brebis, parce que la volonté d'en-haut contient leur naturelféroce. Ces animaux demeurèrent sans témoigner leurcruauté, comme les faits le prouvèrent à ceux quiétaient plus féroces que des animaux sans raison.

5. Et cela s'est fait pour flétrir davantage ceux qui, honorésdu don de la raison, ont dépassé des brutes en cruauté.Ils ont appris par l'événement que la providence du souverainMaître a fait respecter le juste par les animaux féroces,qui n'ont pas osé le toucher; tandis qu'eux-mêmes étaientpour lui pire que ces animaux. Et ils n'ont pu penser que c'étaitun simple caprice, en voyant ce qui arrivait aux hommes jetés depuisdans la fosse; ils ont vu que si, à l'égard du juste, leslions avaient imité la douceur des brebis et dissimulé leurnaturel, ils montraient leur férocité envers ceux qu'on yjeta ensuite. De même, dans la fournaise ardente. Les trois Hébreuxqui s'y trouvèrent au milieu du feu furent respectés parcet élément dont l'activité était suspendueet comme entravée , en sorte qu'il laissait intacts les corps deces enfants et n'osait toucher même à leurs cheveux, commes'il eût reçu défense de laisser voir son action naturelle;et cependant il dévora ceux qui étaient hors de la fournaise,montrant par ces deux effets la puissance infinie de Dieu, en épargnantceux qu'il enveloppait et atteignant les autres. Ainsi, lorsque nous sommessoutenus par la force d'en-haut, non-seulement nous échappons auxembûches de ceux qui nous veulent nuire, mais, quand nous tomberionsentre les griffes de bêtes féroces, nous n'éprouverionspoint de mal. Car la main de Dieu a une force supérieure àtout; elle nous environne d'une défense assurée et nous rendinvincibles, comme il arriva à ce juste.

En effet, Laban, qui souhaitait avec tant de passion d'atteindre Jacobet de tirer vengeance du départ de cette famille, non-seulementne lui adresse pas une parole rude et haineuse, mais s'entretient aveclui comme un père avec son enfant et lui tient un discours pleinde douceur, en lui disant: Pourquoi agir ainsi? Pourquoi vous enfuir secrètement?(XXXI, 26-27.) — Considérez quel changement, et cour ment celuiqui avait la fureur d'une bête sauvage imite la douceur des brebis.— Pourquoi vous enfuir secrètement, me dépouiller, m'enlevermes filles comme des captives conquises par l'épée. (26.) Pourquoi, lui dit-il, agir ainsi? quelle a été votre pensée?pourquoi ce départ furtif ? Car si vous m'en aviez informé,je vous aurais escorté avec honneur et avec joie pour prendre congéde vous; si je l'avais su, je vous aurais fait, au départ, accompagnerpar des musiciens avec des tambours et. des cithares. Vous ne m'avez pasjugé digne d'embrasser mes filles; vous venez d'agir sans sagesse.(27-8.) Voyez comme ensuite il se condamne et avoue de sa propre bouchequ'il se préparait à faire du mal au juste , mais que laprovidence de Dieu a brisé sa fougue. Ma main, dit-il, est assezforte pour vous faire du mal; mais le Dieu de votre père m'a dithier : Garde-toi de jamais tenir à Jacob des discours mauvais. (XXXI,29.) Comprenez bien quelle consolation ces paroles apportèrent àce juste, et considérez comment son beau-père lui confessace qu'il avait médité contre lui, dans quel dessein il avaitvoulu l'atteindre, et comment la crainte de Dieu l'empêchait d'effectuerses desseins hostiles. " Le Dieu de votre père, " dit-il. Voyezcombien Laban lui-même tire avantage de cet événement,puisqu'il reconnaît la manifestation souveraine de la puissance deDieu aux paroles qu'il lui a adressées. Mais, dit-il, puisque vousavez eu ce dessein et que Dieu prend de vous un tel soin. Vous voilàparti, car vous avez désiré d'un grand désir retournerdans la maison de votre père. Mais pourquoi m'avez-vous dérobémes dieux? (30.) Soit, dit-il, vous avez jugé convenable, voue avezrésolu de retourner dans la maison de votre père; mais pourquoime dérober mes dieux? O comble de la démence! tes dieux sont-ilstels qu'ils puissent être dérobés? N'as-tu pas hontede dire : Pourquoi m'avez-vous dérobé mes dieux! Voyez quelexcès d'égarement, il adore du bois et de la pierre, commesi la raison leur pouvait rendre un culte. Et tes dieux, Laban, ne pouvaientse défendre quand on les allait dérober ! Comment, en effet,l'auraient-ils pu, puisqu'ils étaient de pierre? Mais le Dieu dujuste, et sans que le juste le sût lui-même, a arrêtéta fougue. Et tu ne comprends (379) pas la grandeur de ton égarement,mais tu accuses le juste d'un larcin. Car pourquoi eût-il étécapable de dérober ce qu'il abhorrait, et surtout ce qu'il savaitêtre des pierres insensibles?

Jacob lui répond avec une grande douceur, et se justifie d'aborddes accusations qu'il vient d'entendre; il l'engage à chercher sesdieux. Je vous ai dit de ne point m'enlever vos filles et tout ce que jepossède (XXXI, 31) ; parce que je vous voyais mal disposépour moi, j'ai tremblé que vous n'entreprissiez de m'enlever vosfilles et ce qui m'appartient, de me priver de mon bien, comme vous l'avezdéjà fait. Voilà le motif et la crainte qui m'ontconduit à exécuter secrètement ce voyage : Au restecelui que vous trouverez possesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nosfrères. (XXXI, 32.) Jacob, vous le voyez, ignorait le larcin commispar Rachel, voyez, en effet, de duel rigoureux châtiment il menacecelui qui sera convaincu d'avoir, commis le vol : Celui que vous trouverezpossesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nos frères. Non passeulement parce qu'il les a dérobés, mais parce que ce faitest la preuve évidente de son propre égarement. Examinezs'il y a avec moi quelque chose qui soit à vous et reprenez-le.(Ibid.) Cherchez, lui dit-il, si j'ai emporté quelque chose quine m'appartienne pas. Vous ne pouvez une reprocher autre chose que d'êtreparti secrètement; et cela même je ne l'ai pas fait volontiers,mais parce que je soupçonnais une injustice et craignais que vousne voulussiez m’enlever vos filles et toute ma richesse. Et il ne reconnutrien. Jacob ignorait que Rachel sa femme avait dérobé sesdieux. Et Laban, étant entré dans la tente de Lia, cherchasans rien trouver. Il entra aussi dans celle de Rachel. Mais Rachel prenantles idoles, les avait placées sous le harnais des chameaux, et,s'étant assise dessus, elle dit à son. père: Ne vousoffensez pas, mon père, je ne puis me lever devant vous: je suisfemme et incommodée comme les femmes. Laban chercha dans toute satente et ne trouva rien. (32-35)

6. Elle fut grande la prudence par laquelle Rachel sut faire illusionà Laban. Qu'ils écoulent ceux qui se sont enracinésdans l'erreur et font tant d'estime du culte des idoles. Elle les plaça,dit le texte, sous le harnais des chameaux et s'assit dessus. Quoi de plusplaisant? Ceux qui, honorés du don de la raison et jugésdignes d'une telle prééminence par la bonté divine,se résolvent à adorer des dieux insensibles, ne les dissimulentpoint et ne se préoccupent point d'une telle extravagance , maisse laissent, comme des troupeaux, conduire par leur habitude. C'est pourquoiPaul disait, dans ses épîtres : Vous savez comment, lorsquevous étiez gentils, vous vous laissiez conduire vers des idolesmuettes. (I Cor. XII, 2.) Il a bien dit muettes. Vous qui possédezla parole, qui savez entendre et converser, vous êtes conduits commedes brutes vers des êtres insensibles. Quelle indulgence peuventobtenir de tels hommes ! Mais voyons comment s'exprime ce juste, désormaisaffermi dans sa confiance par les aveux de Laban , qui d'ailleurs n'a trouvécontre lui aucun motif raisonnable de blâme

Jacob s'irrita et disputa contre Laban, il lui dit : — Voyez commentil fait voir dans ce différend la vertu de son âme : En quoiai-je été injuste et coupable que vous m'ayez poursuivi?" (XXXI, 36.) Pourquoi , lui dit-il, m'avez-vous ainsi poursuivi avec ardeur?de quelle injustice, de quelle faute pouvez-vous m'accuser? Et non-seulementcela, mais vous m'avez fait l'injure de tout scruter dans ma demeure. Qu'avez-voustrouvé que j'aie apporté de chez vous ? Exposez cela devantvos frères et mes frères et qu'ils jugent entre nous deux.(XXXI, 37.) Après toutes ces recherches avez-vous pu trouver quelquechose qui ne m'appartint pas et en quoi je vous aie fait tort ! Si vousl'avez trouvé produisez-le , afin que ceux qui m'accompagnent etceux qui vous accompagnent décident le différend. Voyantqu'il était ;ans reproche aux yeux de tous , il parle désormaisavec hardiesse, et comptant la durée de l'affection qu'il lui atoujours montrée , il lui dit Et voilà vingt ans que je suisavec vous. Après tant d'années de travail , méritais-jedonc cet outrage? " Et voilà le prix de ces vingt ans ! " Aujourd'huije compte vingt ans de service dans votre demeure. Vos brebis et vos chèvresn'ont pas été stériles; je n'ai point mangévos béliers; je n'en n'ai point laissé enlever parles bêtesféroces. Je vous ai dédommagé des larcins de jouret des larcins de nuit. J'endurais les ardeurs du jour et le froid glacialde la nuit, et le sommeil s'éloignait de rues yeux. (XXXI, 38, 40.) Avez-vous donc oublié, lui dit-il, les travaux que j'ai enduréseu faisant paître vos brebis et vos chèvres ! Vous ne pouvezme reprocher qu'elles aient été (380) stériles. Voyezcomment il lui montre la grande bonté de Dieu, épandue surla maison de Laban à cause de sa présence. Car c'est làce qu'il a dit plus haut : Dieu vous a béni à ma venue. Personnene demanderait cela d'un berger; cela ne dépend ni de lui ni d'aucunhomme. C'est pour cela qu'il le met avant tout le reste et qu'il témoignede la divine Providence qui a pris soin de ces troupeaux. Je n'ai pas mangévos béliers. Vous ne pouvez dire que j'en aie mangé un seul,comme le font souvent tant de bergers. Je n'en ai point laissé enleverpar les bêtes féroces. Je ne les ai ni mangés, ni laisséenlever par les bêtes. —Ne voyez-vous pas chaque jour ceux qui gardentdes troupeaux rapporter à leurs maîtres les restes des brebisque les bêtes féroces ont dévorées ? Mais vousne pouvez me reprocher rien de tel; vous ne pouvez m'alléguer querien de tel soit arrivé en vingt ans. Que dis-je, enlevéspar les bêtes féroces ? Mais, si même il y a eu deslarcins, comme cela devait arriver, je ne vous en ai point donnéconnaissance, mais je vous en ai dédommagé, qu'ils fussentarrivés de jour ou de nuit. J'ai supporté sans cesse et courageusementles ardeurs du chaud et la rigueur du froid des nuits, pour préservervos troupeaux de tout dommage; enfin le sommeil même était.écarté de mes yeux par tant de soucis.

Voyez-vous les veilles d'un berger? Voyez-vous l'ardeur inquiètede son zèle? Quelle excuse peuvent donc avoir ceux à quisont con fiés des troupeaux doués de raison, et qui montrenttant d'insouciance; qui chaque jour, suivant la parole du Prophète,égorgent les uns et voient les autres en proie aux bêtes féroces,ou au pillage, et qui ne veulent en prendre aucun soin? Cependant la fatiguedu pasteur est ici moindre, et sa vigilance plus facile; car c'est l'âmequ'il faut instruire; là-bas la fatigue était grande pourl'âme et pour le corps.

7. Or considérez ce que dit Jacob : J'endurais les ardeurs dujour et le froid glacial de la nuit, et le sommeil s'éloignait demes yeux. Qui maintenant pourrait dire que, pour le salut de son troupeau,i1 a accepté des périls et des peines? Nul de nos contemporainsne l'oserait prétendre. Paul seul a le droit de le dire avec confiance,et le docteur de la terre entière a seul le droit d'en dire davantage.Et où Paul, direz-vous, a-t-il enduré cela? Ecoutez-le :Qui est faible sans que je le sois avec lui? qui est scandalisésans que je brûle? (I Cor. XI, 29.) O tendresse du pasteur ! Leschutes d'autrui, dit-il, n'ont pas lieu sans que j'en ressente le contre-coup; les scandales d'autrui me font ressentir les douleurs d'une fournaise.Que tous ceux-là s'efforcent de lui ressembler, à qui estconfié l'autorité sur des brebis raisonnables , et qu'ilsne descendent pas au-dessous de celui qui, pour garder un troupeau sansraison, s'est livré, durant tant d'années, à une tellevigilance. Là, en effet, quelque négligence n'eût pointcausé de mal; ici que des brebis raisonnables, une seule se perde,ou devienne la proie des loups, la peine est grande, le dommage immense,le châtiment inexprimable. Car si notre Maître n'a pas refuséde répandre son propre sang pour elle, quel pardon mériteracelui qui osera- négliger des âmes estimées si hautpar le Maître, et qui n'accomplit pas tout ce qui dépend delui pour le soin de ses brebis?

Mais revenons à la suite du texte : Voilà vingt ans, ditJacob, durant lesquels j'ai sers dans votre maison. Je vous ai servi quatorzeans pour vos deux filles, et six ans pour des brebis et vous m'avez fraudéen me donnant dix agneaux pour salaire. Si le Dieu d'Abraham, mon père,et le Dieu d'Isaac n'eût pas été avec moi, vous merenverriez maintenant dépouillé de tout. Dieu a vu mon abaissementet mes fatigues et vous a fait hier des reproches. (XXXI, 40-42.) Voyezcomment les aveux de Liban ont enhardi ce juste et la franchise de sesaccusations. Vous savez, dit-il, comment je vous ai servi l'espace de vingtannées, quatorze pour vos filles et le reste pour des brebis; etcependant vous avez voulu me frauder sure mon salaire; pourtant je ne vousai pas accusé.. Mais d'après vos propres aveux, je sais que,si le Dieu d'Abraham et d'Isaac ne m'eût assisté, vous merenverriez aujourd'hui seul et les mains vides; vous m'auriez tout enlevé,vous auriez mis à exécution le noir projet que vous aviezformé. Mais Dieu connaît mon abaissement et mes fatigues.— Que veut-il dire par ces mots? — Dieu savait avec quelle affection jevous ai servi et les fatigues que j'ai endurées en faisant paîtrevos brebis , la vigilance que j'y ai jour et nuit apportée; c'estpour cela que ce, maître plein de bonté vous a fait hier desreproches; c'est pour cela qu'il a réprimé votre injusticecontre moi et votre fureur déraisonnable.

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Jacob s'est suffisamment justifié devant Liban, et, aprèslui avoir reproché son injustice, il lui a fait l'énumérationde ses bienfaits. Aussi Laban, pénétré de honte parses paroles, devient timide et veut demander la paix à ce juste.Voyez l'oeuvre de la protection divine. Celui qui s'était préparéà l'attaque et s'était mis avec tant d'ardeur à lapoursuite de Jacob, est devenu si timide, qu'il cherche à en obtenirla paix. Laban, dit l'Ecriture, ayant ouï cette réponse, dità Jacob : Vos filles sont mes filles, vos fils sont mes fils, vostroupeaux sont mes troupeaux, et tout ce que vous voyez est à moiet à mes filles. Que ferai-je aujourd'hui pour elles et pour leursenfants? (XXXI, 43.) Je sais, dit-il, que ce sont mes filles, et tout ceque vous avez vous est venu de chez moi? Que ferai-je donc aujourd'huipour elles et pour leurs enfants? Faisons maintenant tous deux ici la paix,et il y aura un témoignage entre vous et moi. (XLIII, 44.) Faisonsla paix, et il t'aura un témoignage entre vous. et moi, comme preuveet comme signe. Il lui dit : Si quelqu'un essaye de violer nos conventions: Il n'y a personne avec nous; mais que Dieu soit témoin entre nousdeux.

8. Considérez comment Laban est graduellement conduit àla connaissance de Dieu. Celui qui reprochait au juste de lui avoir dérobéses dieux et les cherchait avec tant de soin, dit maintenant : Puisquepersonne ne peut, s'il arrive plus tard quelque incident, être entrenous témoin de ce que nous allons faire, que Dieu soit témoinentre vous et moi. Il est présent, il voit tout, rien ne peut luiéchapper, il connaît la pensée de chacun. Et Jacob,dit le texte, ayant pris une pierre la dressa, et il fit toi amas de pierresoù ils mangèrent. Ensuite Caban lui dit : Cet amas de pierressera un témoignage entre vous et moi. (XXXI , 45 , 46, 48.) Qu'est-cedonc? c'est comme s'il eût dit: Les paroles prononcées surcette colline, nous nous en souviendrons toujours. Et il l'appela le tertredu témoignage. Que Dieu abaisse son regard entre vous et moi ! (49.)Considérez que Laban invoque de nouveau la justice de Dieu. QueDieu, dit-il, abaisse son regard entre vous et moi , parce que nous allonsnous séparer l'un de l'autre ! (Ibid.) Maintenant, dit-il, nousallons nous éloigner. Vous retournerez dans votre pays et je vaisregagner ma demeure. Si vous humiliez mes filles, si vous prenez d'autresfemmes qu'elles, voyez, nul regard ne s'interpose entre nous; notre témoin,c'est Dieu. (50.) Voyez une première fois , une seconde et plussouvent encore, il invoque Dieu comme témoin. En effet, la Providencequi accompagne Jacob lui a appris quelle est la puissance du souverainMaître; il sait maintenant qu'il ne peut échapper àun oeil qui ne dort jamais. C'est pourquoi il dit : Que nous nous séparionset que nul autre ne puisse témoigner entre nous, Celui qui est présentpartout sera notre témoin. Par chacune de ses paroles, il manifesteque Dieu est souverain par toute la terre.

Et Jacob lui dit : Voilà que cette pierre que j'ai dresséesera elle-même un témoignage. Liban dit encore: Pour que jene dépasse point en allant vers vous cette colline que vous ne dépassezpoint en venant vers moi, avec de mauvais desseins, cet amas et cette pierredressée, que le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entrenous deux ! (51-53.) Vous le voyez : il réunit les noms du pèreet de l'aïeul, frère du patriarche et son aïeul àlui-même. Que le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entrenous ! Et Jacob jura par la crainte du Dieu de son père Isaac, etoffrit un sacrifice sur la montagne; et il appela ses frères; ilsmangèrent et burent, et ils dormirent sur la montagne. (53-54.)Il offrit un sacrifice sur la montagne et rendit grâces àDieu de ce qui était arrivé. Ils mangèrent et burentet ils dormirent sur la montagne. Laban s'étant levé dèsle point du jour, embrassa ses enfants et ses filles et il les bénit.Et s'en retournant il arriva dans sa demeure. (54-55.) Vous avez vu, monbien-aimé, combien grande est la sagesse divine, qui s'est manifestéeici par sa providence au sujet de ce juste, en le préservant del'injustice tentée contre lui; vous avez vu que prescrivant àLaban de ne pas prononcer contre Jacob des paroles de menace, elle l'a,par cela même, acheminé graduellement à la connaissancede Dieu. Lui qui courait sur Jacob comme une bête féroce pourl'atteindre et le tuer, s'excuse et l'embrasse, ainsi que ses filles etleurs enfants, puis s'en retourne dans sa demeure. Nous avons peut-êtreétendu beaucoup ce discours; mais le récit nous y a forcémententraîné.

Le terminant donc ici, exhortons votre charité à fairetous vos efforts pour attirer la bienveillance d'en-haut. Car si nous avonsDieu propice, tout nous sera doux et facile : rien dans la (382) vie présentene pourra nous désoler, quelque désolant qu'il paraisse.Car telle est l'immensité de la puissance de Dieu, qu'il change,quand il le veut, les souffrances en plaisirs. Ainsi Paul, dans ses tribulations,se réjouissait et se glorifiait soulevé vers le ciel parl'attente des récompenses qui lui étaient réservées.(Rom. V, 2, 3.) C'est pour cela que le prophète aussi disait : Dansla tribulation, vous avez dilaté mon cœur (Ps. 4, 2) ; nous apprenantpar là que, dans la tribulation même, Dieu l'a fait jouirde consolation et d'assurance. Puis donc que nous avons un tel Maître,si puissant et si habile, si sage et si bon, manifestons ses oeuvres etfaisons grande estime de la vertu, afin d'obtenir les biens temporels etles biens futurs, parla grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec lequel soient, au Père, gloire et puissance,avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-HUITIÈME HOMÉLIE

" Et Jacob levant les yeux,vit le camp de Dieu ; et les anges de Dieu se présentèrentà sa rencontre; Jacob les ayant vus dit : C'est là le campde Dieu ; et il appela cet endroit le camp. " (Gén. XXXII, 1-2)

1. Je sais que vous avez été fatigués hier parcedue mon discours s'est beaucoup prolongé; mais, ayez confiance,votre fatigue n'est pas inutile, car elle a eu lieu dans le Seigneur, prèsde qui la moindre peine est payée d'une grande récompense: si le corps s'est fatigué, l'âme a été fortifiée.Ainsi moi-même, voyant l'ardeur de votre zèle et votre désird'entendre, de nouveau éveillé, je veux resserrer mon enseignement,mais non le terminer avant d'en avoir atteint-le terme, sachant bien quec'est le plus sûr moyen de vous être agréable. Car l'étenduede mon enseignement a fait voir combien est avide et insatiable votre désird'entendre la parole sainte ; d'ailleurs mon ardeur à vous instruires'accroît aussi, lorsque je vois chaque jour s'accroître votreempressement. Revenons donc aujourd’hui reprendre, dans la mesure. de nosforces, la suite du sujet traité hier; donnons à votre charitéson aliment ordinaire, et voyons comment, après le départde Laban, Jacob conti. nue son voyage. Car rien n'est oiseux de ce quecontient la divine Ecriture; mais toutes les actions des justes recèlentune grande utilité pour nous. En effet, puisque sans cesse le Maîtrede l'univers était présent pour les assister, qu'il allégeaitpour eux les fatigues du voyage, le simple récit de ce voyage peutnous fournir un ample profit.

Laban étant parti pour retourner dans sa demeure, Jacob poursuivitson chemin et, (383) levant les yeux, il vit le camp de Dieu dressé;et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre.(Gen. XXXII, 1.) Lorsque la crainte que lui avait inspiré Labanse fut pleinement dissipée, la crainte d'Esaü y succéda.C'est pour cela que le bon Maître, voulant encourager ce juste etdissiper toutes ses terreurs, offrit à ses yeux le camp des anges.Les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre,dit l'Écriture, et Jacob dit : C'est là le camp de Dieu.Et il appela cet endroit les camps (Ibid. 1-2) ; en sorte que cette dénominationconservât perpétuellement la mémoire de la vision qu'ilavait eue en ce lieu. Et après cette vision, il envoya devant lui,dit l'Écriture , des messagers vers sors frère Esaü,avec cette mission : Vous direz à mon seigneur Esaü. (Ibid.3-4.) Voyez quelle crainte, même après cette vision, domineencore ce juste. Il redoutait la violence de son frère et s'inquiétaità la pensée que le souvenir de ce qui s'était passéautrefois pouvait l'exciter à marcher contre lui. Dites àmon seigneur Esaü : Voici ce que vous dit votre serviteur Jacob. J'aidemeuré près de Laban et j'y suis resté jusqu'icice temps ;je suis devenu possesseur de boeufs, d'ânes, débrebis, de serviteurs et de servantes, et j'ai envoyé vers mon serviteur,afin que votre serviteur trouvât grâce devant vous. (Ibid.4-5.) Considérez la crainte qu'il avait de son frère, etcomment, désireux de l'adoucir, il lui envoie annoncer son retour,la richesse qu'il a acquise et le lieu où il a vécu jusque-là,afin de calmer sa colère et de pouvoir le rendre doux et facile;ce qui arriva en effet, Dieu ayant calmé son coeur, éteintsa colère, et l'ayant adouci. Car, si Dieu avait inspirépar ses paroles tant de crainte à Laban, tandis qu'il poursuivaitJacob avec tant d'impétuosité, à bien plus forte raison,il inspira au frère du juste de la douceur envers lui.

Ces messagers revinrent en disant : Nous avons trouvé votre frère,et il vient à votre rencontre avec quatre cents hommes armés.(Ibid. 6.) Voyez comment cette nouvelle redouble les craintes de Jacob.Il ne connaissait pas, en effet, avec certitude le dessein de son frère;mais apprenant lé grand nombre de ceux qui étaient avec lui,il conjecturait avec effroi que, parce qu'il était préparépour le combat, il ne venait pas à lui pour une rencontre pacifique.Jacob, dit le texte (Ibid. 7), fut effrayé, et il ne savait ce qu'ildevait faire. La crainte troublait son esprit, il ne savait que faire,au milieu de son anxiété; il lui semblait qu'il avait lotità redouter et que la mort était devant ses yeux. Il divisatoute sa troupe en deux camps, bar il disait : S'il marche contre un campet le,détruit, l'autre pourra être sauvé. (Ibid. 7,8.) Voilà ce que lui suggéraient la crainte et l'épouvante.Se voyant comme pris dans un filet, il a recours au Maître invincible,et il réclame auprès du Dieu de l'univers l'accomplissementde ses promesses, comme s'il lui disait : Maintenant, voici le temps où,à cause de la vertu de mes pères et à cause de votrepromesse , je dois obtenir votre pleine assistance. Jacob, dit le texte,parla ainsi : Vous, le Dieu de mon père Abraham et de mon pèreIsaac, vous qui m'avez dit : Retourne dans la terre de ta naissance (Ibid.9); c'est vous qui m'avez fait partir de la terre étrangère,et qui m'avez ordonné (le revenir vers mon père et vers laterre de ma naissance. Que je sois sauvé par la justice et la véritédont vous avez usé envers votre serviteur. (Ibid. 10.) Qu'ellessoient mon assistance en cette conjoncture. Car vous qui, jusqu'àprésent, avez pris de moi tant de soin, voit. pouvez, en ce momentencore, m'arracher aux dangers qui me menacent; car je n'ignore pas quej'ai passé ce fleuve du Jourdain, avec une simple baguette. (Ibid.)Et maintenant, par votre providence, moi qui ne portais qu'un bâton,en partant pour la terre étrangère, je reviens avec deuxcamps. (Ibid.) Vous donc, ô mon Maître, vous qui m'avez donnétant de richesses, qui m'avez fait monter à ce point, maintenantSauvez-moi de la main d'Esaü, mon frère, parce que je crainsqu'il ne me frappe, avec la mère et les enfants. Vous avez dit :Je te ferai dit bien et je multiplierai ta race comme le sable de la meret sa multitude sera innombrable. (Ibid. 11,12.)

2. Voyez la piété de ce juste et sa profonde reconnaissance,qui lui font tenir pour certain que le souverain Maître ne peut nepas accomplir ses promesses. C'est après avoir montré sagratitude pour les bienfaits antérieurs, et reconnu que Dieu l'apris pauvre et banni pour le combler de richesses, qu'il le supplie del'arracher au péril : Vous m'avez dit: Je multiplierai ta race commele sable de la mer, et on ne pourra la comptera. Ayant donc adresséau souverain Maître son appel et son humble prière, il faitce qui dépend de lui. Il prend des présents parmi ce qu'ilapportait de la terre étrangère (384) et les adresse àson frère, les divisant en plusieurs envois et recommandant de lefléchir par des paroles et de lui annoncer son approche. Dites-lui: Voilà que votre serviteur vous suit de près, en sorte qu'ilpuisse le fléchir avant de paraître en sa présence.Ensuite, dit le texte, je verrai son visage; peut-être m'accueillera-t-il.Et il envoya ses présents pour être remis à son frère.(Ibid. 20, 21.) Considérez encore ici l'ineffable bonté deDieu, et comme elle témoigne bien de l'ordre de sa Providence. ALaban, quand Jacob ne soupçonnait pas le péril et ne savaitpas qu'il allait tomber entre les mains de Laban, qui accourait pour sevenger de son départ secret, Dieu se montre, réprime sa colèreet lui défend d'adresser à Jacob une parole amère: N'adresse à Jacob aucune parole coupable, lui dit-il. Il réglaainsi les choses pour que le juste l'apprît par la bouche de Labanlui-même, afin que, connaissant la providence de Dieu à sonégard, il fût plus rempli de confiance. Et maintenant, parcequ'Esaü s'est calmé avec le temps, et que sa colère,son ressentiment contre Jacob se sont apaisés, tandis que celui-ciest rempli d'inquiétude, et frémit de crainte au moment derencontrer son frère, ce bon Maître ne s'adresse point àEsaü, car celui-ci n'avait nul mauvais dessein contre Jacob; maisil relève ce juste. Après avoir fait partir les porteursde ses présents et dormi quelque temps, il se leva cette nuit même,il fit passer le Jaboch à ses deux femmes et à ses enfants: il les prit et les fit passer au delà du torrent. Jacob resteseul, et un homme lutte avec lui. (Ibid. 22, 24.) O grande bontéde Dieu l Parce que Jacob allait rencontrer son ,frère, et afinqu'il eût une preuve sensible qu'il n'éprouverait rien defâcheux, il daigne lutter avec lui, sous la figure d'un homme. Ensuite,Jacob voyant qu'il avait le dessous, le saisit par la largeur de sa cuisse.(Ibid. 25.) Dieu ne s'abaissait ainsi que pour délivrer de craintel'âme de ce juste, et lui persuader de n'avoir aucune angoisse àla rencontre de son frère. Jacob l'ayant saisi par la largeur desa cuisse, la largeur de la cuisse de Jacob s'engourdit en luttant aveclui. (Ibid.) Ensuite, afin que Jacob apprît quelle était lapuissance de celui qu'il croyait lutter contre lui, le mystérieuxlutteur lui dit : Laisse-moi partir, car le matin se lève. (Ibid.26.) Ce juste donc s'apercevant quelle était la puissance de celuiqui lui parlait, répondit : Je ne vous laisserai point partir quevous ne m'ayez béni. (Ibid.) J'ai été jugédigne de grands bienfaits et au-dessus de mon mérite. Je ne vouslaisserai donc point que vous ne m'ayez béni. — Quel est ton nom?( Ibid. 27.) Voyez encore jusqu'où Dieu s'abaisse. Ne savait-ilpas, sans le demander, le nom de ce juste? Assurément il le savait,mais il veut augmenter sa foi par cette demande et lui apprendre quel estcelui qui s'entretient avec lui. Lors donc qu'il eut répondu Jacob,Dieu lui dit : Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais Israël sera tonnom, parce qu'ayant été fort avec Dieu, tu seras puissantparmi les hommes. (Ibid. 28.) Vous avez compris comment Dieu lui a révéléla cause d'une telle condescendance; en même temps il enseigne àce juste, par le nom qu'il lui donne, quel est Celui qu'il a vu et quia daigné se laisser retenir par lui: Tu ne t'appelleras plus Jacob,mais Israël. Or, Israël se traduit par voyant Dieu. Puis doncque Dieu a daigné se montrer à toi, autant qu'il est possibleà un homme de le voir, je te donne ce surnom, afin que désormaisil soit manifeste à tous de quelle vision tu as étéhonoré. Et il ajoute : Parce que tu as été fort avecDieu, tu seras puissant parmi les hommes. Ne crains donc plus et n'appréhendeplus de mal de la part de personne. Car celui qui areçu une forcetelle qu'il puisse lutter avec Dieu, à plus forte raison l'emporterasur les hommes et sera invincible à tous.

3. Le juste à ces paroles, frappé de la grandeur de celuiqui s'entretenait avec lui, reprit : Faites-moi connaître votre nom.Et il lui répondit : Pourquoi me demandes-tu mon nom? Et il le bénit.(Ibid.29.) Comme s'il disait: Demeure dans les bornes qui te conviennentet ne dépasse pas ta mesure. Tu veux obtenir ma bénédiction: eh bien ! je te l'accorde. Il le bénit, dit le texte, et Jacobappela cet endroit: Apparence de Dieu. Car, dit-il, j'ai vu Dieu face àface et nia vie a été sauvée. (Ibid. 30.) Voyez-vousquelle hardiesse lui a donnée cette vision? Ma vie, dit-il, a étésauvée, vie que la crainte m'avait presque ravie. Puisque Dieu adaigné se manifester à moi face à face, ma vie a étésauvée. Et le soleil se levait, lorsque la vision de Dieu disparut.(Ibid. 31.) Vous avez vu comment Dieu condescend à l'infirmitéhumaine pour accomplir et gouverner toute chose, et comment il manifestesa bonté suprême? Et ne vous déconcertez pas, mon (385)bien-aimé, de la grandeur de cet abaissement ; mais souvenez-vousqu'au temps du patriarche Abraham, lorsqu'il était assis au pieddu chêne, le Seigneur a, sous la forme d'un homme, reçu avecles anges l'hospitalité du, juste, nous annonçant ainsi deloin et dès l'origine, qu'il prendrait la forme d'un homme pourdélivrer la nature humaine tout entière de la tyrannie dudémon et pour la conduire au salut.

Comme ce n'était alors que le principe et le prélude del'Incarnation, il ne se manifestait à chaque patriarche que sousune forme apparente, comme lui-même le dit parle Prophète: J'ai multiplié les visions , et des images de moi se sont produitessous la main des prophètes. (Osée, XII, 10.) Mais quand ila daigné prendre la forme d'un esclave et entreprendre notre régénération,ce n'est point sous une forme apparente et fantastique, c'est en réalitéqu'il s'est revêtu de notre chair. Aussi, a-t-il consenti àembrasser notre condition , tout entière, à naîtred'une femme, à être petit enfant, à être enveloppéde langes, à être allaité, à supporter toutesnos misères, afin de bien établir la foi en la réalitéde l'Incarnation, et de fermer la bouche aux hérétiques.C'est pour cela qu'il dort sur la barque., qu'il voyage et se fatigue,qu'il supporte toutes les misères humaines, afin de pouvoir confirmerpleinement par des faits la foi de chacun. C'est pour cela qu'il comparaîtau tribunal, qu'il est mis en croix, qu'il souffre une mort infamante etqu'il est mis dans le tombeau, afin que le mystère de l'Incarnationsoit prouvé jusqu'à l’évidence. Car, s'il n'avaitpris en réalité notre chair, il n'eût pas étécrucifié, ne serait pas mort, n'eût pas étéenseveli et ne serait pas ressuscité. Et, s'il ne fùt pasressuscité, toute la doctrine de l'Incarnation serait bouleversée.Voyez-vous dans quelle absurdité tombent ceux qui ne veulent pasadopter la règle suprême de l'Ecriture divine, mais tout soumettreà leurs propres raisonnements? Mais de même que la véritéest ici manifeste, de même au temps de ce juste, il n'y en avaitqu'une figure qui devait confirmer sa croyance en la Providence dont ilétait l'heureux objet, sa croyance qu'il était invincibleà quiconque voudrait lui dresser des embûches. Ensuite, afinque personne à l'avenir n'ignorât la vision qu'il avait eue,il boita de la cuisse. Et, c'est à cause de cela que, jusqu'àce jour, les enfants d'Israël, ne mangent pas du nerf de la cuissequi s'est engourdi, parce que Jacob a touché la largeur de la cuisse,qui s'est engourdie. (Ibid. 31-2.) Parce que ce juste, après avoirrempli sa carrière, devait quitter la vie, il fallait que la tendressevigilante de Dieu envers lui et cet abaissement immense fussent connusde toutes les générations ; c'est pourquoi il dit : Que lesenfants d'Israël ne mangent point ce nerf de la cuisse qui s'est engourdi.Connaissant toute leur ingratitude et leur oubli des bienfaits divins,il a employé ce moyen de conserver en eux la perpétuellemémoire de ses bienfaits; il leur en a fait conserver des monumentsdans ses observances : c'est ce que l'on trouve partout dans l'Ecriture.Et telle est surtout la cause du plus grand nombre des observances : ila voulu que les générations qui se succèdent ne cessassentjamais de méditer les bienfaits divins et ne revinssent point, parl'oubli qu'ils en feraient, à l'égarement qui leur étaitnaturel; car telle était surtout la coutume de la race des Juifs.Ce peuple, qui montra si souvent son ingratitude pour les bienfaits, eût.,bien davantage encore, éloigné de sa pensée ce queDieu avait fait pour lui, s'il n'en eût point été ainsi.Mais, voyons la suite, voyons comment s'opéra la rencontre de Jacobavec son frère.

Ayant donc reçu un suffisant encouragement ; ainsi que l'assurancequ'il serait fort et puissant parmi les hommes : Jacob leva les yeux, ditle texte, et il vit Esaü, son frère, et quatre cents hommesavec lui. Et il partagea ses enfants entre Lia, Rachel et les deux servantes.Il mit en première ligne les deux servantes et leurs enfants, puisLia et les siens, enfin Rachel et Joseph. Et lui-même marcha en avantet s'inclina sept fois vers la terre, jusqu'à ce qu'il se fûtapproché de son frère. (Gen. XXXIII, 1-3.) Voyez comment,après cette division, il va le premier à la rencontre d'Esaü.Et il s'inclina sept fois vers la terre, jusqu'à ce qu'il se fûtapproché de son frère, entraînant Esaü par sonattitude et ses profondes salutations à se montrer amical enverslui; ce qui arriva en effet. Esaü, dit le texte, accourut, le pritdans ses bras et lui donna un baiser, et il s'inclina sur son cou, et ilspleurèrent tous deux. (Ibid. 4.)

4. Voyez comment Dieu gouverne toutes choses : Ce que je vous disaishier, je le dis encore (386) aujourd'hui, que, lorsque le Maîtrede l'univers veut nous témoigner sa tendresse vigilante, il saitrendre plus doux que des brebis ceux qui ont des sentiments hostiles ànotre égard. Considérez quel changement Esaü témoigne: Il accourut à sa rencontre, le prit dans ses bras et lui donnaun baiser, et ils pleurèrent tous deux. A peine le juste a-t-ilpu respirer et secouer sa crainte; à peine est-il délivréde son inquiétude et s'est-il enhardi : Esaü, dit l'Écriture,ayant levé les yeux, vit les femmes et les enfants, et dit: Sont-ilsà toi? (Ibid. 5.) A la vue des richesses de son frère, ilfut frappé d'étonnement; aussi voulut-il l'interroger. Etque lui dit le juste? Ce sont les enfants que la miséricorde deDieu a donnés à ton serviteur. (Ibid.) Voyez quelle est laforce de la douceur et comment, par l'humilité de ses paroles, ilcontenait la colère d'Esaü : Les servantes et les enfants s'approchèrent;Lia et Rachel s'inclinèrent, et il dit : Sont-ils tous àtoi, ces camps que j'ai rencontrés? Et Jacob répondit: c'étaitpour que ton serviteur trouvât grâce devant toi. (Ibid. 6-8.)

Voyez, je vous prie, comment son extrême humilité l'a rendumaître de son frère, et comment celui qu'il pensait êtrerempli d'une brutale inimitié contre lui, il l'a trouvé sidoux qu'il veut mettre à son service tout ce qui lui appartient.Esaü lui dit : Je suis riche, mon frère, garde ce qui t'appartient.(Ibid. 9.) Mais Jacob ne le souffrit .pas, et montrant combien il avaitd'empressement à posséder ses bonnes grâces, il reprit: Si j'ai trouvé grâce devant toi, accepte des présentsde mes mains, car j'ai vu ton visage, comme on verrait le visage de Dieu.(Ibid. 40.) Accepte, lui dit-il, les présents qui te sont offertsde ma part. Car j'ai eu à voir ton visage une joie semblable àcelle qu'on aurait en voyant celui de Dieu. Ces paroles, le juste les disaitpar déférence, pour l'adoucir et l'amener à l'amitiéd'un frère. — Et tu m'aimeras, voulant dire : Tu feras àmon égard ce qu'il convient que tu fasses. Reçois donc cesbénédictions que je t'ai apportées, parce que Dieua eu pitié de moi et que rien ne me manque. (Ibid. 11.) Ne refusepas de l'accepter, lui dit-il, car tout cela m'a été donnépar Dieu; c'est lui qui m'a fait obtenir\tout cela. Ainsi Jacob instruisaitdoucement son frère des soins que la Providence divine daignaitavoir de lui, et le préparait à lui témoigner un grandrespect. Et il l'obligea d'accepter ses présents. (Ibid.)

Voyez ensuite quel changement. Esaü dit: Partons et marchons devantnous. (Ibid.12.) Comme s'il eût dit : Désormais nous voyageronsensemble. Mais Jacob lui fait une demande fondée sur un motif plausible.Mon seigneur sait que les enfants sont plus délicats que nous, lesbrebis et les vaches mettent bas; si donc je les presse durant un jour,ils mourront. (Ibid. 13.) Je ne puis, dit-il, abréger mon voyage,mais je suis contraint de marcher lentement et à petites journées,à cause de mes enfants et de mes troupeaux, afin qu'ils ne succombentpas à un excès de fatigue. Marche donc toi-même, etmoi, diminuant la fatigue de mes enfants et de mes bestiaux, j'irai terejoindre à Séir. (Ib. 14.) Son frère alors lui dit: Si tu le veux, je vais te laisser quelques-uns de ceux qui m'accompagnent(Ibid. 15), lui témoignant son respect et sa com. plaisance. MaisJacob n'accepte pas même cette offre : Il me suffit, lui dit-il,d'avoir pleinement trouvé grâce devant toi. (Ibid.) Ce queje désirais avec empressement, c'était de te trouver favorable.Puisque je l'ai obtenu, je n'ai plus besoin d'autre chose. Et Jacob partantde là, alla camper avec ses troupeaux; et il appela ce lieu : lesTentes. (Ibid. 17.)

5. Écoutons ces paroles, imitons le juste Jacob, montrons unehumilité semblable à la sienne; et, s'il est des hommes dontles dispositions soient fâcheuses à notre égard, n'enflammonspas davantage leur colère, mais apaisons leur haine par la; douceuret l'humilité de notre langage et de nos actions; portons remèdeau mal de leur âme. Voyez la sagesse de ce juste, voyez comment lacourageuse patience de son langage a si bien adouci Esaü, qu'il chercheà lui témoigner de la déférence et veut detoute façon lui faire honneur. Le fait d'une grande vertu, ce n'estpas de s'appliquer à chérir ceux qui sont envers nous cequ'ils doivent être, mais d'attirer à nous, par notre grandeindulgence, ceux qui veulent nous offenser. Rien n'est plus énergiqueque la douceur. Comme souvent un bûcher ardent s'éteint sil'on y jette de l'eau, de même la colère, plus enflamméequ'une fournaise, s'éteint devant un langage formulé avecdouceur, et nous obtenons un double avantage, celui de témoignerde la douceur et celui de délivrer de trouble, en apaisant son irritation,la raison de notre frère. Eh ! quoi (387) donc, dites-moi, ne blâmez-vouspas, n'accusez-vous pas votre frère de sa colère et de sesdispositions hostiles à votre égard? Pourquoi donc ne pasvouloir vous efforcer de marcher dans une voie différente? pourquoivouloir vous irriter plus que lui? On ne peut éteindre le feu avecdu feu; telle n'est pas sa nature. Une colère ne saurait éteindreune autre colère; mais ce que l'eau est au feu, la bontéet la douceur le sont à l'emportement. C'est pour cela que le Christdisait à ses disciples : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quellerécompense aurez-vous ? (Matth. V, 46.) Puis, afin de s'emparerde leur âme en les faisant rougir et de toucher ceux qui veulentnégliger sa loi, il ajoute : Les publicains n'en font-ils pas autant? Le. plus lâche ne le fait-il pas bien; et les publicains ne s'ymontrent-ils pas empressés? Qu'y a-t-il de pis qu'un publicain?cependant vous trouverez ce devoir pleinement rempli par eux, et il n'estpas possible de ne pas aimer aussi, quand on est aimé soi-même.Mais moi qui veux que vous soyez plus parfaits, et que vous ayez une vertuqu'ils n'ont pas, je vous avertis d'aimer même vos ennemis. C'estce qu'a fait ce bienheureux Jacob, avant la loi donnée, avant cetenseignement extérieur, mais par l'impulsion de sa conscience etde son extrême bonté; c'est ce qui l'a fait triompher d'abordde Laban, et maintenant de son frère. Car, s'il a joui de l'assistanced'en-haut, il a aussi montré les qualités de son âme.Soyons de même persuadés que, quelque multipliés quesoient nos efforts, nous ne pourrons réussir sans la protectiond'en-haut. Et de même que, sans cette divine assistance, nous nepourrions accomplir aucun de nos devoirs, de même, si nous n'y apportonsce qui dépend de nous, nous ne saurions obtenir cette protection.Faisons donc avec zèle ce qui dépend de nous, afin d'attirersur nous les tendres soins de Dieu, en sorte que, par notre zèleet par la bonté divine, notre vertu se fortifie de jour en jouret que nous jouissions de l'abondance de la grâce d'en-haut, queje vous souhaite à tous d'obtenir, par la grâce et l'amourde Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Pèreet le Saint-Esprit, gloire, puissance, Honneur, maintenant et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-NEUVIÈME HOMÉLIE

" Et Jacob vint à Salemville des Sichimites, et il acheta de Hemor, père de Sichem, uneportion de terrain, au prix de cent agneaux ; et il y dressa un autel,et il invoqua le Dieu d`Israël. " (Gen. XXXIII, 18-20)

1. Vous avez vu hier (1) la suprême bonté du Maîtrede tout l'univers, la sagesse des disciples et l'injustice des Juifs. Vousavez vu avec quelle patience il a réprimé leur audace impudente,prenant la défense de ses disciples, et montrant qu'eux-mêmes,en voulant se faire les vengeurs de la loi, en méconnaissaient l'espritet voulaient demeurer assis dans l'ombre, quand la véritébrillait déjà. Vous avez vu comment il s'occupait àabolir, dans l'origine et le principe, les observances de la loi, enseignantque, le Soleil de justice étant levé, la lumière dela lampe ne pouvait plus être employée; car l'éclatdu soleil la rend inutile. Vous avez appris comment il est possible d'êtretoujours en fête et de se dégager de l'observance des temps.C'est pour cela que notre Maître est venu; c'est pour nous délivrerdes obligations temporaires et nous rendre capables de voler plus haut,d'avoir notre cité dans le ciel, d'imiter, quoique nous soyons hommes,la vie des anges et de nous rire de toutes les préoccupations humaines.Reprenons donc aujourd'hui, s'il vous plaît, la suite de notre discoursd'avant-hier, et, revenant aux paroles du bienheureux Moïse, nousleur emprunterons la nourriture de vos âmes.

Vous savez que Jacob; revenu de Mésopotamie, avait eu une entrevueavec son frère,

1. Dans une homélie perdue.

puis s'en était séparé, celui-ci étant alléhabiter Séir et Jacob ayant dressé ses tentes dans un lieuqu'il nomma pour cela les Tentes: nous avons terminé là notrediscours. Nous devons donc reprendre la suite pour vous donner, suivantnos forces, votre enseignement spirituel. Le juste se trouvant sans crainteet délivré maintenant de toute anxiété, alla,dit l'Ecriture, dans une ville des Sichimites , et il acheta de Hémor,père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux;et il y établit un autel, et il invoqua le Dieu d'Israël. Nepassons point légèrement sur ce qui est contenu dans lesdivines Ecritures. Car si les hommes qui recueillent dans la terre desparcelles d'or, se soumettent à toutes les fatigues et supportenttoute sorte d'incommodités pour arriver à séparerl'orle la terre, combien plus est-il juste que nous scrutions les oraclesdu Saint-Esprit et que nous en recueillions le fruit avant de nous retirer.Comprenez donc, je vous prie, la philosophie de cet homme admirable : iljouissait de la protection d'en-haut; il voyait sa richesse accrue, j'entendsla quantité de son bétail il se voyait entouré d'unetroupe nombreuse d'enfants, et il ne s'appliqua point à éleverpour lui des constructions magnifiques, il ne s'empressa point d'acheter,des domaines et des maisons de campagne qu'il pût partager (389)entre ses enfants. Car voilà le prétexte qu'on nous opposeaujourd'hui, et souvent celui qui n'a qu'un seul fils travaillépour amasser un nombre infini de talents d'or , acheter des champs et éleverde somptueux édifices. Et plût à Dieu que ce soit pardes travaux légitimes et sans injustice qu'il ait amassétoutes ces richesses ! mais ce qui est intolérable, ce qui est surtoutterrible , c'est que la rapine et la fraude fait de toute part passer entreses mains la fortune d'autrui. Et si on lui demande : pourquoi donc cettefureur d'amasser? il objecte aussitôt son fils et dit qu'il faittout cela par amour pour lui. Mais bien qu'il se couvre de ce prétextepour consacrer ses injustices, c'est en vain qu'il s'efforce de le faire.Et il en est qui, n'ayant pas même d'enfants, sont possédésde la fureur d'amasser et aimeraient mille fois mieux subir des maux sansremède que de donner une obole à l'un de ceux qui la leurdemandent.

Ce juste n'avait point cette préoccupation, il n'y songeait pas,mais, lorsqu'il eut besoin d'acheter un modeste champ , il donna cent agneaux,et acquit ainsi de Hémor, père de Sichem, une portion deterrain.. Et voyez la piété de Jacob et pour quel motif ilsouhaitait acquérir un champ. Et il y établit un autel, etil invoqua le Dieu d'Israël. Il n'a acheté cette portion deterrain que pour rendre ses actions de grâces au Maître del'univers. Tous devraient se faire les émules de cet homme vivantselon la grâce avant que l'a loi fût donnée, et nonse livrer ainsi à la fureur d'amasser des richesses. Car, dites-moi,pourquoi amasser sur soi des fardeaux d'épines? et ne sentez-vouspas que vous laissez à vos enfants la matière et l'occasiondu vice ? Ne savez-vous pas que vous devez veiller sur vous plus que survotre enfant, et qu'en lui témoignant une prévoyance exagérée,vous vous attachez à lui laisser toute facilité pour perdreson âme dans l'abîme?

Ne savez-vous pas que la jeunesse est par elle-même disposéeà succomber et qu'elle incline au mal? Lorsqu'elle se voit en possessiond'abondantes richesses, la pente vers le vice est pour elle bien plus glissante.Car, de même que le feu, s'il reçoit des aliments, lance uneflamme plus ardente ; de même aussi la jeunesse, recevant cette matière-inflammable des richesses, allume dans l'âme un brasier qui la consumeratout enture. Comment donc un homme ainsi tenté pourra-t-il s'adonnerà la tempérance, fuir la débauche et embrasser lestravaux de la vertu ou quelque couvre spirituelle?

2. N'entendez-vous pas le Christ nous dire : Les soins de ce siècleet la séduction des richesses étouffent le jugement, et ildevient stérile. (Matth. XIII, 22.) Ces soins et ces séductionssont ce qu'il nomme les épines, quand il dit qu'une partie de lasemence tomba parmi les épines; et il interpréta ensuiteà ses disciples, ce qu'étaient ces épines en leurdisant: Les soins de ce siècle et la séduction des richessesétouffent le jugement et il dévient stérile. C'estune belle comparaison que celle des soins de ce siècle aux épines.De même en effet qu'elles ne permettent pas au blé de s'élever,mais étouffent en le pressant celui qu'on a semé; de mêmeles soins de la vie ne laissent porter aucun fruit à la semencespirituelle répandue dans l'âme; elles la consument et l'étouffentà la façon des épines et ne laissent point pousserla semence spirituelle. La séduction des richesses. Oui, elle estbien nommée, car c'est réellement une séduction. Est-ilen effet besoin de tant d'or et de richesses ? Oui, dira-t-on, la possessiondes biens cause une grande joie. Quelle joie ? et pourquoi l'appeler joie?N'est-ce pas plutôt là une cause d'abattement inexcusableet de mille chagrins ? Et je ne parle pas encore du châtiment suspendusur la tête des coupables, mais seulement des maux de la vie présente,quand je dis que les affaires ne peuvent causer de plaisir, mais plutôtdes troubles et des chagrins continuels. Les vagues soulevées dela mer ne sont qu'une image imparfaite de l'âme ainsi presséepar le raisonnement et la passion, et mal disposée envers tous,étrangers et proches. Et si -quelque jour on dérobe àces hommes quelque,portion de leur richesse (et combien ne voit-on pasd'accidents de toute sorte, de ruses pour ravir les biens, de crimes chezles serviteurs, de violences chez les puissants) , alors vous les verrezpersuadés que la vie leur est intolérable. Combien donc n'est-ilpas lamentable le sort de ces hommes qui mettent tant d'ardeur àse nuire de toute façon et qui se plaisent à ajouter tantde maux à la perte de leur âme !

Mais laissons-les de côté, s'il vous plaît, et revenonsà l'histoire de ce juste ; voyons-en la suite : Jacob élevaun autel dans cette portion de terrain, et il invoqua le Dieu d'Israël,et il (390) résolut d'établir désormais sa résidencechez les Sichémites. Mais voyez comment là encore ce justemontra sa douceur. Dina, elle de Lia, sortit pourvoir les filles des habitants.Et Sichem le fils de Bémor, l'ayant vue, dormit avec elle; il aimacette jeune fille et l'entretint de ce qui plaisait à son esprit.(Gen. XXXIV, 1-3.) Vous avez vu comme la jeunesse est mauvaise, si ellen'a pour frein les pensées de la piété ? Il a vu cettejeune fille; cette vue l'a rempli d'amour, et il a satisfait son désir.Et il l'entretint de ce qui plaisait à son esprit. Qu'est-ce quiplaisait à l'esprit de la jeune fille ? Parce qu'elle étaitjeune, il l'entretint de ce qui pouvait la séduire et l'entraîner.Et il dit à son père: donnez-moi cette jeune fille pour épouse.Jacob apprit ce qui s'était passé et il prit patience, attendantque les frères de Dina fussent de retour, car ils étaientdans leurs bergeries. Jacob se tut, dit le texte, jusqu'à ce qu'ilsfussent arrivés. Et quand Hémor fut venu trouver Jacob, lesfrères de Dina parurent aussi; et ayant appris ce qui étaitarrivé à leur saur, ils en furent vivement blessés.(Ibid. 5, 7.) Blessés, oui, ils se désolèrent et nejugèrent pas le fait tolérable, mais très-douloureux,et ils s'en affligèrent. Il leur était très-pénible,dit l'Ecriture, que Sichem eut fait outrage à la famille d'Israël,en dormant, avec la fille de Jacob. (Ibid. 7.) Voyez-vous la chastetéde ces jeunes gens ?Ils ont compris que c'était là un fortgrand outrage. Vous voyez comment ce juste a formé ses enfants àla vertu, et comment le fils de Hémor, ayant cédéà son désir, a été pour son père etsa ville entière une cause de ruine. Mais d'abord écoutonsce que leur dit Hémor, et vous connaîtrez ensuite la cruelleardeur des frères de Dina à venger le crime commis contreleur soeur. Hémor leur dit Sichem, mon fils, a choisi dans son âmevotre fille. (8.) Voyez comment il annonce la calamité qui va l'envelopper.Il a choisi dans son âme; comme s'il disait : il a donné savie pour votre fille. Il le disait pour faire entendre le désirque Sichem avait dé l'obtenir; mais bientôt il apprit quece serait la cause de sa perte et de la perte de toute la population, Puisdonc, dit Hémor, qu'il brûle ainsi pour elle, donnez-la luipour femme et alliez-vous à notre famille. Donnez-nous vos filleset recevez nos filles pour vos fils, et demeurez parmi nous. Voilàque la terre est vaste devant vous; habitez-la et parcourez-la, et acquérez-ydes possessions. (Ibid. 8, 10.) Voyez ce père qui, par tendressepour son fils, se montre bienveillant pour ces étrangers et veutles gagner en leur donnant la faculté de disposer du pays. Le pèreparlait ainsi ; mais le fils ayant vu l'amour que lui témoignaitson père et comment il était disposé ,à toutfaire pour réaliser les désirs de son enfant, ajoute quelquechose encore et dit à Jacob, ainsi qu'aux frères de Dina: Que je trouve grâce devant vous, et nous vous donnerons tout ceque vous désignerez. Portez la dot bien haut et je payerai toutce que vous voudrez, mais donnez-moi celle jeune fille pour femme. (Ibid.11, 12.) Vous avez entendu les demandes instantes que fait le pèrepar affection pour son fils, et le fils lui-même offrant tout avecempressement pour obtenir la jeune fille.

3. C'est que cette passion désastreuse persuade à celuiqu'elle possède dé tout endurer, jusqu'à ce qu'ellel'ait conduit au fond de l'enfer. Or considérez ce qui se passe.Le vieux Jacob écoute ces paroles en silence, et suivant sa douceuraccoutumée, il ne prononce pas un mot, mais supporte avec patiencel'outrage fait à sa fille : Mais les fils de Jacob parlèrentavec dissimulation à Sichem et ci; Hémor son père,et ils leur dirent qu'ils avaient déshonoré leur soeur. (Ibid.13.) Examinez, je vous prie, comment, pour l'impudicité d'un seul,tous les habitants d'une ville partagent son malheur. Comme, quand un embrasementa lieu, ceux qui habitent auprès ont part au péril, parceque le feu ravage tout; de même la passion effrénéede ce jeune homme a fait périr non-seulement son père, maistoute la cité. Que font donc les enfants de Jacob? ils leur répondentavec dissimulation. Il est important de les entendre, afin de se rendrecompte de la douleur qu'ils ressentaient au sujet de leur soeur. Siméonet Lévi, frères de Dina et fils de Lia, répondirent:notes ne pouvons accueillir votre demande et donner notre saur àun homme qui n'est pas circoncis. Si donc vous vous faites circoncire,nous vous donnerons nos filles, et nous accepterons les vôtres etnous ne formerons plus qu'une seule race. (G. XIII, 16.) Celle déclarationétait raisonnable et logique; mais, dit le texte, ils parlaientavec dissimulation. Si vous ne voulez pas le faire, continue le texte,nous reprendrons notre fille et nous notes retirerons. (Ibid. 17.) Voilàce que proposèrent Siméon et Lévi, qui méditaientle meurtre de tous les habitants. Mais Sichem et sort père, lesyeux fixés sur le but qu'ils voulaient (391) atteindre et désireuxd'obtenir la jeune fille, accueillirent ces paroles et agréèrentcette proposition. Ce langage leur plut, et le jeune homme ne différapoint à s'y conformer, car il était épris de la, fillede Jacob. (Ib. 18, 19.) Il était tout entier livré àsa passion pour cette jeune fille. Et lui et son père, s'étantrendus à la porte, parlèrent à tout le peuple de laville (Ibid. 20) ; et ils leur conseillèrent d'accepter la circoncision,selon la déclaration qui leur était faite, et à consentirà vivre avec la famille d'Israël. Et-les habitants se conformèrentsans retard aux paroles de Hémor et de Sichem; et tous ensemblereçurent sur leur corps le signe de la circoncision. Siméonet Lévi, l'ayant appris, se, hâtent d'exécuter le desseinqu'ils méditaient. Ayant pris chacun leur épée, ilsentrèrent sans danger dans la ville. (Ib. 25.) Comment donc, sansdanger? ils n'étaient que deux contre un si grand nombre. Mais leursûreté était garantie, parce que les habitants gisaientlà blessés. C'est ce que nous apprend la sainte Ecriture,quand elle dit : le troisième jour tandis qu'ils étaientdans la souffrance. (Ibid.) Voilà ce. qui faisait la sûretéde Siméon et de Lévi et ce qui rendait deux hommes plus fortsqu'une multitude. Et ils tuèrent, dit le texte, tout ce qui étaitmâle. (Ibid.), c'est-à-dire tous les hommes qui, gisaientdans les douleurs de la circoncision et qui étaient en quelque sortepréparés pour le massacre; et, ayant tué avec lesautres: le jeune homme qui avait outragé leur soeur, ils se retirèrent.Lés enfants de Jacob ne se- contentèrent même pas decette vengeance, mais le texte nous apprend qu'ils enlevèrent lesbrebis et tout le bétail, et se retirèrent ayant dépeupléet détruit la ville. Vous avez vu, mon bien-aimé, quels mauxa causé l'emportement d'un jeune homme? quel désastre ila attiré sur tous les habitants de, cette ville? A la vue de cetexemple, réprimons donc les passions de nos enfants et mettons plusd'un frein à la jeunesse, celui de la crainte et celui des conseils;veillons sur leur chasteté, n'épargnons ni soins ni démarchespour que le jeune âge puisse échapper aux passions coupables.C'est pour cela que notre Maître commun, voyant la faiblesse de lanature humaine, a institué le mariage, pour nous détournerdes relations illicites.

Ne négligeons donc point les jeunes gens, mais voyant commentbrûle cette fournaise, efforçons-nous, avant qu'ils aientroulé dans l'abîme du libertinage, de les engager, conformémentà ,la loi de Dieu, dans les liens du mariage, afin que leur chastetésoit maintenue, et qu'ils ne soient pas atteints par le mal de l'impudicité,pourvus qu'ils seront d'un remède suffisant, pouvant réprimerles assauts de la chair et demeurer à l'abri du châtiment.Mais voyons quelle impression fit sur le vieux Jacob la conduite de sesenfants. Jacob leur dit, reprend l'Ecriture (Ibid. 30) : Vous m'avez renduodieux et criminel aux yeux des habitants de ce pays. Pourquoi, leur dit-il,avez-vous tiré une telle,vengeance ? Ce que',vous avez fait va m'attirerune,haine profonde de la part de tous les habitants du pays. Puis, témoignantla crainte qu'il éprouvait, il ajouta : Nous, nous sommes peu nombreux;réunis contre nous, ils nous tailleront en pièces et nousécraseront (Ib.), comme s'il disait : ne savez-vous pas que, peunombreux comme nous le sommes, nous éprouverons à notre tource que vous avez voulu faire à d'autres? Et de même que Sichema été cause de ce désastre pour son père etpour tous les habitants de sa ville, ainsi serez-vous pour moi. Car, àcause de vous, je vais être un objet de haine, et rien n'empêcheraque, par suite de votre témérité, nous ne soyons écrasés.Ils lui répondirent, dit le texte : mais, outragera-t-on ainsi notresoeur? (Ibid. 31.) Vous le voyez: c'est un sentiment de chastetéqui a porté les enfants de Jacob à la vengeance : leur apologieenvers leur père consiste à dire: ils nous ont déshonoréspar l'outrage fait à notre soeur, et c'est pour cela que nous avonsété contraints d'agir ainsi, afin que cette leçonprévienne à l'avenir une telle audace.

4. Mais considérez ensuite, je vous prie, l'ineffable providencede Dieu envers ce juste. Voyant qu'il craignait, à cause de ce qu'avaientfait ses fils, de demeurer dans cette contrée, Dieu lui dit, continuele texte : Lève-toi et monte à Béthel pour y habiter.(Gen. XXXV, 1.) Puisque tu crains les habitants de cette contrée,retire-toi et va habiter Béthel. Elève là un autelau Seigneur, que tu as vu, quand tu fuyais de devant la face d'Esaü,ton frère. Et Jacob dit à sa famille et à tous ceuxqui étaient avec lui: faites disparaître les dieux étrangersdu milieu de vous, et purifiez-vous et changea vos vêtements; levons-nous,montons à Béthel, élevons-y un autel au Seigneur,qui m'a écouté au jour de la tribulation; il étaitavec moi et m'a sauvé dans mon voyage. (392) (Ibid. 1-3.) Considérezencore ici l'obéissance et la piété de ce juste. Quandil a entendu cet ordre : monte à Béthel, élèvelà un autel, il appelle tous ses enfants et leur dit : faites disparaîtreles dieux. Quels dieux, me dira-t-on ? car on ne voit nulle part qu'ilait eu des dieux : dès les premiers jours de sa vie ce juste futun pieux serviteur du vrai Dieu. Peut-être il entendait par ces parolesles dieux de Laban que Rachel avait dérobés; aussi dit-il: Puisque nous allons rendre des actions de grâces au vrai Dieu,qui m'a toujours accordé sa protection, faites disparaîtreles idoles que vous pourriez avoir. Purifiez-vous et changez vos vêtements;allons ainsi à cette ville et trouvons-nous y tous ensemble, purifiésau dehors et au dedans. Ne vous montrez pas seulement purs par l'éclatde vos vêtements, mais purifiez les pensées de votre espriten faisant disparaître vos idoles, et montons ainsi à Béthel.Et ils donnèrent à Jacob, dit le texte, les dieux étrangers,car ce n'étaient pas leurs dieux, et les pendants d'oreilles qu’ilsportaient. (Ibid. 4.) C'étaient peut-être des symboles idolâtriquesse rapportant à ces dieux; aussi les apportent-ils à leurpère avec les idoles. Et Jacob les cacha sous le térébinthede Sichem, et il les fit disparaître jusqu'à ce jour. Il lescacha, dit le texte (Ibid.), et il les fit disparaître, en sorteque les esclaves de l'égarement eux-mêmes fussent soustraitsà cet égarement et que personne désormais n'en reçûtde dommage.

Après que ce juste eût accompli tous ces soins, il partitdu pays de Sichem et se mit en route pour Béthel. Mais voyez encorele soin que Dieu prend de lui, et comment l'Ecriture nous en instruit clairement.Ce juste étant parti, la crainte de Dieu se répandit dansles villes d'alentour, et ils ne poursuivirent point les enfants d'Israël.(Ibid. 5.) Vous avez vu combien est grande cette providence et combienmanifeste est son secours? La crainte saisit les habitants et ils ne lespoursuivirent point. Parce que ce juste l'avait redouté et avaitdit : Nous sommes en bien petit nombre et nous serons écrasés,l'Ecriture nous apprend que la crainte qui saisit les habitants empêchacette poursuite. Dieu en effet, lorsqu'il veut prêter son assistance,rend les faibles plus forts que les puissants, le petit nombre plus puissantque le grand nombre, et rien ne saurait être plus heureux que celuiqui a obtenu l'assistance d'en-haut.

Et Jacob, dit l'Ecriture, arriva à Luzon, qui est dans la terrede Chanaan et est nommé Béthel, et toute la tribu avec lui.Il y éleva un autel et appela ce lieu Béthel, car c'est làque Dieu lui était apparu, tandis qu'il fuyait de devant la faced’Esaü, son frère. (Ibid. 6-7.) Arrivé là, ilaccomplit l'ordre du Seigneur en élevant un autel, et donne àce lieu le nom de Béthel. Déborra, nourrice de Rébecca,mourut et fut ensevelie au-dessous de Béthel, sous le chêne;et Jacob le nomma le chêne du deuil. (Ibid. 8.) Vous le voyez, ildonnait aux lieux des noms tirés des événements afind'en conserver la mémoire. Et comment, me direz-vous, la nourricede Rébecca était-elle avec lui, nouvellement arrivéde Mésopotamie, et n'ayant point encore revu son père? Iln'est pas difficile de répondre qu'elle avait voulu accompagnerJacob, lorsqu'il revint de chez Laban , pour revoir Rébecca, aprèsune si longue séparation, et qu'avant de l'avoir rencontréeelle mourut à Béthel.

5. Arrêtons-nous aussi là, s'il vous plait; terminons cediscours en exhortant votre charité au zèle pour la vertuet à prendre soin de la chasteté des jeunes gens. Car c'estde là, pour ainsi dire , que proviennent tous les maux. L'habitudede la dépravation, gagnant avec le temps, produit un tel ravageque nul avis ne peut désormais gagner ceux qui y sont une fois abandonnés;ils sont conduits comme des captifs là où le veut le démon.C'est lui qui désormais est leur maître et qui leur donneces ordres funestes que les jeunes gens exécutent avec joie, neconsidérant que le plaisir du moment et ne réfléchissantpas à la douleur qui suivra. Je vous exhorte donc à tendrela main à nos jeunes gens, de peur que nous n'ayons à rendrecompte de leur conduite. Ne savez-vous pas ce qui arriva au vieil Héli,qui n'avait pas convenablement redressé les défauts de sesenfants? En effet, quand un mal a besoin qu'on emploie le fer, si un médecinveut le traiter par un liniment, il le rend bientôt incurable, parcequ'il n'y a pas appliqué le remède qui convenait; de mêmece vieillard, qui devait traiter ses enfants avec une sévéritéproportionnée à leurs fautes, s'étant montrémou à leur égard, eut part à leur châtiment.Redoutez donc cet exemple, je vous en prie, vous qui avez des enfants,et veillez à leur éducation; que chacun des gens de la maisonpartage sincèrement vos soins et (393) comprenne que le gain leplus grand, c'est le service dit prochain; en sorte que chacun, instruità la vertu, puisse échapper à la tentation du vice,et que, choisissant la vertu, il obtienne l'assistance d'en-haut. Que chacunde vous en soit favorisé, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Pèreet le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant, et toujours,et aux siècles des siècles. Ainsi soit il.

SOIXANTIÈME HOMÉLIE

" Et il y établit un autel,et il donna à ce lieu le nom de Béthèl ; car c'estlà que Dieu lui était apparu, lorsqu'il fuyait de devantson frère Esaü. " (Gen, XXXV, 7.)

1. Aujourd'hui, s'il vous plaît, nous allons reprendre la suitede notre dernier discours, et faire l'instruction en continuant d'expliquerle même texte. Car aujourd'hui encore l'histoire de Jacob peut nousenseigner combien était grande la bienveillance de Dieu envers lui,et comment il l'affermit de nouveau par ses promesses, pour le récompenserde sa vertu. L'Ecriture après nous avoir raconté dans lesversets précédents, comment Jacob, sur l'ordre de Dieu, quittaSécime à cause des crimes que ses fils y avaient commis etse rendit à Luzan, ajoute : Et il y bâtit un autel, et ildonna à ce lieu le nom de Béthel; car c'est là queDieu lui était apparu, lorsqu'il fuyait de devant son frèreEsaü. Après avoir donné un tel ordre à ce juste,et l'avoir délivré de la crainte, dont il avait étésaisi à cause du massacre des Sécimites, Dieu, dit l'Ecriture,frappa de terreur les habitants de ces villes, et les empêcha dele poursuivre. Voyez quelle est la providence de Dieu, avec quelle sollicitudeil veille sur Jacob. Il remplit de terreur, dit l'Ecriture, les espritsde ceux qui habitaient les villes voisines, et les empêcha de lepoursuivre : car ils voulaient sans doute venger les Sécimites.Mais comme le sang avait été répandu malgréla volonté de ce juste, et que Siméon et Lévi avaientcommis ce crime pour venger l'outrage fait à leur soeur, non-seulementil le délivre lui et ses fils de la crainte qui les agitait, maisil arrête encore l'impétuosité des peuples voisinsen semant la terreur parmi eux. Sentez-vous combien il importe de jouirde l'assistance divine? Lorsque Dieu a de la bienveillance pour nous, iléloigne de notre âme toute affliction. Car s'il a rendu lecourage à ce juste, il a glacé d'effroi ses ennemis. Commeil est le souverain Maître, il dirige les événementsà son gré, et il fait éclater dans toute chose sasagesse et sa toute-puissance. Il n'est rien de plus fort que l'homme quia su obtenir l'aide de Dieu, comme aussi il n'est rien de plus faible quecelui qui en est privé. Voyez ce juste, ses auxiliaires sont facilesà compter et très-peu nombreux, mais il est protégépar la main de Dieu, et il a repris confiance et il a échappéau complot tramé contre lui; ceux-là au (394) contraire,bien qu'ils se fussent réunis en foule considérable, et qu'ilseussent été, d'accord dans leur entreprise, n'ont pas mêmepu mettre leurs projets à exécution. Car, dit l'Écriture,Dieu frappa de terreur les villes qui étaient autour d'eux. Aprèsque ce juste fut délivré de toute crainte et de la poursuitedes habitants de ce pays, voyez combien est grande l'affection que Dieului témoigne de nouveau; Dieu, dit l'Écriture, lui apparutune seconde fois à Luza. Pourquoi l'Écriture ajoute-t-ellece mot : une seconde fois ? Ce n'est pas sans motif: c'est pour nous apprendreque Dieu lui est déjà apparu autrefois dans ce mêmelieu , lorsqu'il fuyait son frère et qu'il se dirigeait vers laMésopotamie. Voici ce que veut faire entendre l'Écriture: De même qu'autrefois Dieu lui est apparu au moment de sa fuite,de même aujourd'hui il se montre à lui dans le mêmelieu, au moment de son retour; il lui renouvelle les promesses qu'il luia faites lorsqu'il s'en allait, et par là il veut que ce juste aitconfiance dans sa parole, et qu'il n'en doute pas à cause du longespace de temps qui s'est écoulé dans l'intervalle. Et ille bénit, et lui dit : Tu ne t'appelleras plus Jacob : désormaiston nom sera Israël. Bien qu'il l'eût déjà appeléde ce nom, lorsque Jacob traversait Jaboch, il veut aujourd'hui mettredans son ceeur une plus grande assurance, et il lui donna la mêmebénédiction, et il lui dit : Ton nom sera Israël; augmenteet multiplie. Des nations et des multitudes de nations naîtront detoi, des rois même sortiront de ta race. Voyez la grandeur de cettebénédiction. Il lui prédit non-seulement que sa racese multipliera, mais encore qu'elle sera illustré. Des rois naîtrontde ta race; il lui révèle ainsi dès ce jour la gloirede ses descendants. Je te donne le pays que j'ai donné àAbraham et à Isaac, et je le donnerai à ta postéritéaprès toi.

Après que Siméon et Lévi eurent massacréles Sécimites, Jacob disait : Nous sommes en petit nombre; ils s'assemblerontdonc contre moi, et ils me frapperont, et ils me détruiront, moiet ma maison; et dans toutes ses paroles, il montrait sa pusillanimité,et la violente crainte qui le possédait : aujourd'hui donc le Seigneurplein de bienveillance pour ce juste, lui dit Puisque tu t'es écrié: nous sommes en petit nombre, apprends que ta race croîtra et semultipliera, et qu'elle sera tellement illustre, que d'elle sortiront unemultitude de nations, et même des rois; non-seulement tu ne seraspas détruit, mais toi et ta race vous recevrez en héritage.ce pays tout entier. Et après lui avoir fait ces promesses, Dieu,dit l'Écriture, remonta d'avec lui du lieu où il lui avaitparlé. Voyez comment la sainte Écriture, dans son langage,s'abaisse au niveau de là nature humaine. Dieu, dit-elle, remontad'avec lui : elle ne nous donne pas à entendre que Dieu puisse êtrelimité dans l'espace, mais elle veut nous montrer l'étenduede sa bonté : car l'Esprit-Saint s'abaisse au niveau de la faiblessehumaine pour nous raconter toutes choses. Ces mots, descendre et monter,ne peuvent convenir à Dieu; mais comme c'est là la plus grandepreuve qu'il puisse nous donner de son ineffable bonté, que de seservir de pareils termes pour notre instruction, il a recours au langagehumain; aussi bien il serait impossible aux oreilles de l'homme de comprendrela sublimité de son langage, s'il était en rapport avec ladignité du Seigneur.

2. Si nous faisons cette réflexion, loin d'insister sur la bassessedes termes, nous admirerons l'ineffable bonté de Dieu qui ne dédaignepas de s'abaisser ainsi, à cause de la faiblesse de notre nature.Mais voyez ce juste témoigner de nouveau sa reconnaissance. Jacob,dit l’Ecriture, éleva une colonne de pierre dans le lieu oùDieu lui avait parlé, et il fit dessus une aspersion, et il y répanditde l'huile, et il donna le nom de Réthel au lieu où Dieului avait parlé. Voyez comment ce juste, parle nom qu'il donne àce lieu, rend impérissable le souvenir de la vision dont il y futfavorisé, et en fait passer la mémoire aux générationssuivantes : Et Jacob partit, et il planta sa tente au delà de lacitadelle de Gader. Ainsi, ce juste poursuit de nouveau sa route, et peuà peu se hâte d'arriver dans le lieu qu'habitait Isaac. Etl'Écriture ajoute : Lorsqu'il approcha d'Ephrath, Rachel enfanta,et elle fut dans un grand travail. Et comme elle avait beaucoup de peineà accoucher, la sage-femme lui dit : Prends courage, car tu as unfils. Ne crains point, dit-elle, car tu enfanteras un fils. Bien que tusois déchirée de douleurs, cependant tu enfanteras un fils.Et en expirant, car elle mourait, elle l'appela fils de mes douleurs; maisson père lui donna le nom de Benjamin. Celle-ci consacre, par lenom qu'elle donne à son fils, le mal qu'elle avait ressenti; maisson père l'appela Benjamin. Et après qu'elle eut (395) enfanté,elle mourut, dit l’Ecriture, elle fut ensevelie au chemin d'Ephrath, quiest Bethléem. Et Jacob éleva un monument sur sa tombe. Lanaissance de cet enfant calma le chagrin que la mort de Rachel causaità Jacob, et l'aida à supporter la perte de Rachel. C'estalors que Ruben se rendit coupable d'un grand crime : Il vint, dit l'Ecriture,et dormit avec Balla, concubine de son père, et Israël en futaverti, et le crime fut prouvé en sa présence. Or, c'étaitlà un grand crime. Aussi, dans la suite, Moïse défendit-ildans ses lois que le père et le fils eussent commerce avec la mêmefemme. Dans la crainte qui peu à peu ce fait ne devienne une habitude,le législateur se hâte de déclarer que celui qui serend coupable d'un pareil crime mérite un châtiment. Cependantalors Jacob, vaincu par l'amour paternel, se montra indulgent pour la fautede son fils. Mais dans la suite, au moment où il allait quitterla vie, il flétrit Ruben, consigne par écrit son crime, etle maudit, afin que ce châtiment serve d'exemple à la postérité.Puis, le bienheureux Moïse fait le dénombrement des fils deJacob , et par ses paroles, il nous apprend quelle était la vertude ce juste. Et ne croyez pas que ce fut au hasard et sans raison qu'ileut commerce avec, Rachel, Lia et les deux servantes. L'Ecriture, au contraire,nous montre que Jacob obéissait aux secrets conseils de la Providence,et qu'il vécut avec ces femmes, pour que les douze tribus sortissentde lui : Aussi l'Ecriture ne dit-elle pas qu'un autre fils lui soit né,afin de tous apprendre que ce n'était pas là un fait imprévuet fortuit. Les fils de Jacob étaient au nombre de douze. Puis l'Ecriturenomme séparément les enfants de Lia et de Rachel, et ceuxdes deux servantes , et elle ajoute : Voilà les fils qui naquirentà Jacob en Mésopotamie. Et cependant Benjamin fut mis aumonde dans les environs de Bethléem. Pourquoi donc l'Ecriture dit-elle: Voilà les enfants qui naquirent à Jacob en Mésopotamie?Peut-être Rachel l'avait-elle conçu avant son départ.Et Jacob vint vers Isaac, son père. Voyez ici encore, somment Dieu,dans sa bonté, voulait inspirer me pleine confiance à cesjustes. La venue de Jacob vers son père, après un si grandnombre d'années, fut pour tous deux une douce consolation : pourJacob, parce qu'il revoyait on père, et pour Isaac, parce qu'ilpouvait contempler la richesse de son fils, et le grand ombre d'enfantsqui étaient sortis de lui. C'est alors, dit l'Ecriture, que mourutIsaac, âgé et rassasié de jours. Si, en effet, au momentoù Jacob surprit la bénédiction de son père,les yeux d'Isaac étaient déjà appesantis (et c'estce qui explique qu'il ait pu être trompé), songez quelle devaitêtre sa vieillesse, puisqu'un si grand nombre d'années s'étaientécoulées dans l'intervalle. Esaü et Jacob, dit l'Ecriture,l'ensevelirent. Mais, après la mort d'Isaac : Esaü prit sesfemmes, ses fils, toutes les personnes de sa maison, et tous les biensqu'il avait acquis dans la terre de Chanaan, et il partit. Car le paysqu'ils habitaient comme étrangers, ne pouvait pas les contenir,à cause de la grande quantité de leurs biens. Et il habitadésormais sur la montagne de Séir. La sainte Ecriture énumèreensuite les enfants qui naquirent à Esaü et les nations quisortirent de lui, et elle ajoute : Quant à Jacob, il demeura aupays où son père avait habité comme étranger,c'est-à-dire au pays de Chanaan . Vient ensuite un autre récitsur l'admirable Joseph.

3. Mais, si vous le voulez, nous terminerons ici notre discours, etnous réserverons pour une autre instruction l'histoire du fils deJacob. Cependant voici ce que j'exigerai de votre charité, c'estque vous écoutiez mes paroles avec attention, que vous retiriezle plus grand fruit des enseignements que nous donne la sainte Ecriture,et que vous ne passiez sur aucun sans réflexion. Car les parolesdivines sont véritablement un trésor spirituel; si, d'untrésor matériel, quelqu'un dérobe à son profitune seule pierre précieuse, par là souvent il peut acquérirune fortune immense; de même les vertus des justes, si nous voulonsnous y attacher, pourront nous être d'une utilité telle quenous-mêmes nous serons portés à les imiter. C'est ainsiqu'il nous sera possible à nous aussi d'obtenir la faveur divinedont ces justes ont joui. Car Dieu n'a point d'égard aux diversesconditions des personnes; ruais en toute nation, celui qui le craint etdont les oeuvres sont justes, lui est agréable. Aussi rien ne nousempêche, si nous le voulons, de jouir autant et même plus queces justes, de la protection divine. Car si seulement il voit que nousfaisons tout ce qui dépend de nous, et que nous préféronsaux plaisirs mondains la pratique de ses préceptes, il montre pournous une si grande sollicitude qu'il nous rend invincibles en toute chose.Nous avons en effet à combattre continuellement un ennemi qui nourritcontre (396) nous une haine implacable. Aussi avons-nous besoin d'une grandevigilance, afin de pouvoir triompher de ses artifices et mépriserses coups. Et nous ne remporterons la victoire que si nous savons, parune conduite irréprochable, nous attirer le secours de Dieu. Orqu'est-ce qu'une conduite irréprochable ? C'est aine vie pure. C'estlà la base et le fondement de la vertu : celui qui l'établitd'une façon inébranlable, surmontera facilement tous lesobstacles; un tel homme ne se laissera dompter ni par le désir desrichesses, ni par l'amour de la gloire, ni par l'envie, ni par aucune autrepassion. Et pourquoi? Je vais le dire. Lorsqu'un homme a la consciencepure, et exempte de toute tache, le Maître de l'univers peut habiterdans son coeur. Car Jésus a dit : Bienheureux ceux qui ont le coeurpur, parce qu'ils verront Dieu ! Lorsque quelqu'un mérite que Dieuétablisse sa demeure en lui, il vivra dans la suite comme s'il étaitsimplement revêtu d'un corps et il montrera un souverain méprispour toutes les jouissances humaines. En effet, toutes les choses terrestres,il les regardera comme une ombre, comme un rêve; et, de mêmeque s'il habitait dans les cieux, il ne désirera aucun des biensprésents. Tel était saint Paul, l'apôtre qui a enseignél'univers; il s'écriait . Est-ce que vous voulez éprouverla puissance de Jésus-Christ qui parle par ma bouche? Il disaitencore : Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'estJésus-Christ qui vit en moi. Et ensuite : Si je, vis maintenantdans ce corps mortel, j'y vis en la foi. Voyez-vous cet homme, quoiquerevêtu d'un corps. parler comme s'il jouissait d'un repos incorporel?

4. Imitons-le donc tous, mortifions les membres de notre corps, et rendons-lesincapables de pécher; car c'est surtout ainsi que nous pourronsoffrir à Dieu un, sacrifice qui lui sera agréable. Voyez-vouscombien ce sacrifice est nouveau et étonnant ? Lorsque les membressont morts, Dieu en accueille plus favorablement le sacrifice. Pour quelmotif ? Parce que c'est un sacrifice spirituel; qui n'a rien de sensible.Car, dans un sacrifice sensible, non-seulement on doit rejeter la victimequi est privée de vie, mais celle même qui est vivante, sielle a quelque tache, ne pourrait jamais être acceptée àl'autel. Et ç'a été dès le principe l'objetd'une loi, non pas sans motif, mais afin que cet examen de victimes privéesde raison, nous apprît à offrir , avec non moins de circonspection,ce sacrifice spirituel et cette victime raisonnable. Dans l'ancienne loi,c'était une tache que d'avoir les oreilles ou la queue coupée;dans la nouvelle loi, c'est une tache que d'être pervers, libertinet débauché, d'aimer les richesses et; en un mot, de pécher,Autrefois, la victime devait être pure et exempte de toute souillure,aujourd'hui, il faut mourir au monde pour être propre au sacrificespirituel. Ne passons pas trop légèrement sur ces considérations,mais gravons-les profondément dans notre esprit, et tâchonsde ne pas paraître inférieurs aux Juifs qui, dans les ténèbres,montrent une attention si scrupuleuse. Si les Juifs, assis auprèsd'une faible lumière, ont fait preuve d'une si grande vigilance,à plus forte raison, nous, qui avons été juges dignesd'être éclairés par le Soleil de justice, qui avonsquitté les ténèbres et qui avons étéconduits comme par la main vers la vérité, devons-nous apporterla même prudence dans ce sacrifice spirituel. Ne passons pas légèrementsur ce que nous croyons de petits péchés; mais demandons-nouscompte, chaque jour, de nos paroles et de nos regards, et punissons-nousnous-mêmes, si nous voulons éviter les châtiments d'en-haut.C'est pourquoi saint Paul dit : Si nous nous jugions nous-mêmes,nous ne serions pas jugés de Dieu. (I Cor. 11, 31.) Car, si nousnous jugeons nous-mêmes ici-bas pour les fautes que nous commettonschaque jour, nous diminuons d'autant la sévérité dujugement de Dieu. Et, si nous sommes insouciants, lorsque nous sommes jugés.de la sorte, dit l'Apôtre, c'est le Seigneur qui nous châtie.Auparavant, donc, condamnons-nous avec une grande sincérité,et descendons, à l'insu de tous, au tribunal de notre conscience;alors examinons nos pensées, et portons une sentence juste, afinque notre esprit, frappé du péril qui nous menace, ne selaisse plus tromper, qu'il ré. prime nos passions, et que, toujoursvigilant, il ferme tout accès au diable. Car nous n'éprouvonsd'échec, que par notre nonchalance, c'est l'expérience mêmequi nous l'enseigne. Si nous voulions nous réveiller un peu, nouspourrions faire tomber en poussière les embûches de notreennemi ; et même, quand il nous fait tomber, si nous restons dansle même état, ce n'est pas à cause de sa tyrannie,mais à cause de notre peu d'énergie. Car ses victoires, ilne les doit pas à une force invincible, mais à sa ruse seule.Or, nous ne nous laisserons (397) pas tromper, si nous voulons nous réveillerun peu et user de prudence; c'est nous qui en sommes maîtres; jene veux pas dire que, seuls, nous ayons en nous-mêmes une assez grandeforce pour cette lutte, mais c'est que alors nous sommes favorisésdit secours d'en-haut. Lorsque nous faisons ce qui dépend de nous,Dieu nous vient toujours en aide. Soyons donc prudents, je vous y exhorte; puisque nous connaissons les ruses de notre ennemi, veillons sans relâcheet demandons à Dieu de nous secourir dans ce combat. Ainsi nousdeviendrons invincibles, nous éviterons les piéges que noustendra le démon, nous jouirons de l'assistance divine , et nousobtiendrons les biens éternels; puissions-nous tous les obtenir,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ;qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissanceet l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-UNIÈME HOMÉLIE

" Voici quelle était lafamille de Jacob; Joseph étant âgé de dix-sept ans,paissait les troupeaux avec ses frères. " (Gen. XXXVII, 2.)

1. Je veux, aujourd'hui encore, vous introduire à la table accoutumée,reprendre la suite de mon discours, et vous offrir ce banquet spirituelen partant des paroles qui viennent d'être lues. Elles peuvent eneffet vous apprendre à tous combien l'envie est un fléauterrible et à quel degré de violence peut monter cette passionfuneste en s'attaquant même aux plus proches parents. Mais pour procéderavec ordre , il faut nous attacher d'abord aux premiers mots du versetque je vous ai lu. Voici, dit l'Ecriture , quelle était la famillede Jacob. Voyez comment le saint prophète , après avoir promisde nous raconter la généalogie de Jacob, revient aussitôtà l'histoire du fils de celui-ci. Il dit d'abord : Voici quelleétait la famille de Jacob; puis il néglige d'énumérerpar ordre les enfants qui sont nés de lui, et les enfants de sesenfants (comme il l'avait fait pour Esaü), et il passe aussitôtà Joseph, le plus jeune, presque, des fils de Jacob, et dit : Joseph,étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avecses frères. Pourquoi nous indique-t-il le nombre d'années?C'est afin que vous appreniez que la jeunesse n'est pas un obstacle àla vertu; et afin que vous connaissiez clairement quelle était l'obéissancede cet enfant envers son père, son amitié pour ses frères,et quelle fut la cruauté de ces derniers ; enfin c'est pour quevous sachiez que, malgré les sentiments dont il était animéà leur égard, (398) malgré son âge qui auraitdû leur inspirer de la compassion, ils n'ont voulu conserver aucuneamitié pour lui, et que, dès le principe, ils se sont laisséemporter par la jalousie, en voyant la tendance de cet enfant vers la vertu,et la bienveillance que leur père lui témoignait. Ils accusèrentJoseph d'une action criminelle devant Israël, leur père (1).Voyez comme ils poussèrent la méchanceté àson comble :ils essayent de détruire l'affection, de Jacob pourson fils, et ils inventent dés calomnies contre leur frère,-mais ils ne réussissent qu'à rendre leur jalousie plus évidente.Et vous reconnaîtrez qu'ils n'ont recueilli d'autre fruit que derépandre la lumière sur leurs secrets desseins. Si vous considérezcomme ce père s'attache plus étroitement encore àson fils, même après cette calomnie, et comment il le préfèreà tous : Or Jacob, dit l'Écriture, aimait Joseph plus quetous ses autres fils, parce qu'il était l'enfant de sa vieillesse.Et il lui fit une robe de diverses couleurs. Que signifient ces paroles: Il aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu'il étaitl'enfant de sa vieillesse? Comme il lui était né le dernier,à l'époque de sa vieillesse, il le chérissait plusque tous les autres. En effet les enfants que l'on engendre dans la vieillessesemblent plus dignes d'amour, et obtiennent de leur père une affectionplus vive. Mais ce n'était pas là le seul motif de l'amourque Jacob lui témoignait et de la préférence qu'ilavait pour lui : car la sainte Écriture nous apprend qu'un autrefils lui naquit encore après Joseph ; et si son affection avaitsuivi l'ordre de la nature, c'est sur ce dernier qu'il l'aurait reportéetout entière, puisqu'il était vraiment l'enfant de sa vieillesseet qu'il avait été mis au monde au moment où ce justeétait déjà parvenu à un très-grand âge.Quel motif devons-nous donc ajouter? C'est qu'une grâce presque célesterendait cet enfant cher à son père, et le poussait àle préférer aux autres à cause de sa vertu ; et l'Écriturenous dit que Jacob le chérissait ainsi, parce qu'il étaitl'enfant de sa vieillesse, dans la crainte d'augmenter la jalousie de sesfrères.

C'est là une terrible passion, et, lorsqu'elle s'est emparéede notre âme, elle ne la quitte pas, avant de l'avoir pousséejusqu'au dernier égarement; elle déchire l'âme oùelle a pris

1. Tel est le sens que donne le texte des Septante ; dans l'Hébreuet dans les autres versions on lit au contraire que ce fut Joseph qui accusases frères d'une action criminelle.

naissance, et produit sur le personnage, objet de notre jalousie, deseffets contraires à ceux que nous attendions, en le rendant pluscélèbre, plus: illustre et plus éclatant, ce, quiest pour l'envieux une nouvelle et, profonde blessure. Considérezen effet comment cet enfant, vraiment digne de notre admiration, sans connaîtreaucun des faits qui s'étaient passés, se conduit avec sesfrères que les mêmes entrailles ont nourris; il montre unepleine confiance en eux et il leur parle avec une entière franchise;ceux-ci au contraire, dominés par la passion de l'envie, sont remplisde haine pour lui : Ses frères, dit l'Écriture, voyant queleur père l'aimait plus qu'eux tous, le haïssaient, et ne pouvaientlui parler sans aigreur. Voyez de quelle haine ils poursuivent cet enfantqui ne leur a fait aucun tort: Et ils ne pouvaient, dit l’Ecriture, luiparler sans aigreur. Pourquoi ne pouvaient-ils lui parler sans aigreur?C'est que cette passion s'était rendue maîtresse de leur coeur,et que la haine s'y développait chaque jour : elle les avait pourainsi dire domptés et les tenait sous sa puissance : aussi se conduisaient-ilsavec lui d'une manière hypocrite, et ne pouvaient-ils lui parlersans aigreur. L'Écriture nous indique la source de leur haine. c'estla jalousie qui lui a donné naissance. Ses frères, nous ditl'Écriture, voyaient que leur père l'aimait plus qu'eux tous.L'amitié que Jacob avait pour Joseph, excita contre lui la jalousiede ses frères; mais c'était sa vertu qui lui avait conciliéla bienveillance de son père. Ainsi lorsqu'ils auraient dûchercher à égaler Joseph et à imiter sa conduite,pour obtenir de leur côté l'amitié de leur père,non-seulement ils n'ont pas même eu cette pensée, mais ilsont tous témoigné leur haine à celui qui étaitl'objet de l'affection de Jacob. Devenus ses ennemis, ils nourrissaientdans leur coeur leur secrète passion, ne lui parlaient jamais sansaigreur, et se conduisaient avec lui d'une manière hypocrite; cetenfant, au contraire, digne de notre admiration, avait toujours pour euxla même amitié, ne soupçonnait rien, avait en eux laconfiance qu'on doit accorder à des frères, et faisait toutce qui était en son pouvoir.

2. C'est cette passion funeste qui, dès le commencement du monde,poussa Caïn à tuer son frère. De même que ceux-cihaïssaient Joseph à cause de l'affection que leur pèrelui témoignait, étaient devenus ses ennemis, et (399) chaquejour méditaient de le faire périr; de même Caïn,voyant que les présents de son frère étaient plusagréables à Dieu, forma le projet de le tuer, et il lui dit:Allons dans les champs.

Voyez-vous combien Abel, lui aussi, est loin d'avoir aucun soupçon,quelle confiance il a en son frère, et comment il l'accompagne etse livre lui-même aux coups de sa main criminelle? Il en est de mêmede Joseph: cet enfant admirable, ne connaissant pas les mauvais desseinsde ses frères, leur parle comme à des frères, et leurraconte les songes par lesquels Dieu lui avait révélésa future grandeur et en même temps l'assujettissement de ses frèresJoseph ayant eu un songe, dit l'Écriture, le récita àses frères, et leur dit: Écoutez le songe que j’ai eu. Ilme semblait que nous liions des gerbes au milieu d'un champ, que ma gerbese leva et se tint debout, et que vos gerbes l'environnèrent , etse prosternèrent devant ma gerbe. Alors ses frères lui dirent: Règnerais-tu donc sur nous, et serais-tu notre maître? Etils le haïrent encore plus ci cause de ses songes et de ses paroles.L'Écriture s'est hâtée de nous apprendre que leur hainecontre Joseph s'était déjà manifestée auparavant,afin que nous ne croyions pas que ce songe seul ait donné naissanceà leurs dispositions hostiles. Et ils le haïrent encore plus,c'est-à-dire ils nourrirent contre lui une haine et une inimitiébeaucoup plus violentes. Voyez à quel degré d'aveuglementils en sont venus; ce sont eux-mêmes qui expliquent le songe. Ainsion ne peut pas dire qu'ils étaient jaloux de leur frère parignorance de l'avenir; car quoique ce songe leur eût révéléles événements futurs, leur haine s'accrut encore. O comblede la folie ! Ainsi instruits ils auraient dû plutôt témoignerde la bienveillance envers Joseph, supprimer tout motif de haine, et bannirde leur coeur toute jalousie; mais leur raison était obscurcie parles ténèbres, ils ne comprirent pas qu'ils agissaient contreleurs propres intérêts, et ils furent enflammés d'unehaine encore plus vive. -Pourquoi, ô malheureux, ô misérables,montrez-vous une si grande jalousie, pourquoi ne songez-vous pas aux liensdu sang et ne reconnaissez-vous pas que l'explication de ce songe faitéclater la bienveillance de Dieu à l'égard de Joseph? Ne croyez pas qu'il soit possible de renverser les décrets deDieu. Vous avez vous-mêmes interprété ce songe ; ehbien ! il s'accomplira dans peu de temps, quand même vous voudriezy apporter mille obstacles. Car le Dieu de l'univers est habile et sage;et quand il veut prouver l'étendue de son pouvoir, il permet souventque l'on arrête par de nombreux obstacles l'exécution de sesdesseins, afin que leur accomplissement fasse éclater toute la grandeurde sa puissance. Mais tel est l'envieux : sa passion ne lui permet pasde faire aucune de ces réflexions, elle le tient, pour ainsi dire,sous le joug; et il agit même contre son propre salut.

Ainsi le récit de ce songe augmenta leur haine; quant àJoseph, cet enfant admirable, il eut un autre songe et le raconta en cestermes, non-seulement à ses frères, mais encore àJacob : Il me semblait que le soleil et la lune et onze étoilesse prosternaient devant moi. Son père le reprit et lui dit : Quesignifie ce songe que tu as eu ? Faudra-t-il que nous venions, moi, tamère et tes frères nous prosterner en terre devant toi ?Et ses frères eurent de l'envie contre lui, mais son pèreretint ses discours. Jacob reprit Joseph, parce qu'il connaissait l'envieque ses autres fils portaient à cet enfant ; puis , il expliqualui-même le songe, et devinant que cette révélationvenait de Dieu, il retint ses discours. Mais telle ne fut pas la conduitede ses fils. Qu'arriva-t-il? Ils le haïrent encore davantage. Quelleest votre folie? Pourquoi vous conduisez- vous comme des insensés?Ne comprenez-vous pas que ce second songe ne lui a été envoyé,ni sans motif, ni par un effet du hasard? C'était pour que vousappreniez que ces événements s'accompliraient entièrement,pour que vous mettiez un terme à vos projets sanguinaires, en considérantque vous tentiez l'impossible. Vous auriez donc dû songer aux liensde la nature, montrer des sentiments vraiment fraternels et regarder commevôtre l'illustration future de votre frère. Mais puisque cettepensée ne vous est pas venue à l'esprit, il eût éténaturel de considérer que la querelle n'était plus entrevous et Joseph, mais entre vous et le Maître de toutes choses, quilui avait déjà révélé l'avenir. Maisceux-ci, comme je me suis hâté de le dire, sans respecterles liens du sang, sans réfléchir que la protection d'en-hautentourait Joseph, donnaient chaque jour de nouveaux aliments à leurhaine et allumaient dans leur coeur cette flamme secrète, tandisque, ni leur père, ni leur jeune frère (400) ne soupçonnaientrien de semblable et ne pensaient pas qu'ils se laisseraient aller àun si grand égarement. Aussi, comme ses frères étaientallés faire paître les troupeaux , Jacob dit à Joseph:Tes frères ne paissent-ils pas les troupeaux à Sichem? Viensque je t'envoie vers eux. Et il lui répondit : Me voici. Voyez-vousquelle est l'affection de ce père pour ses fils, quelle est l'obéissancede cet enfant? Et Israël lui dit : Va maintenant, vois si tes frèreset les troupeaux se portent bien et rapporte-moi ce qui se passe.

3. Tous ces faits nous prouvent l'amour dé Joseph pour ses frèreset nous montrent d'une façon évidente les projets sanguinairesde ces derniers. Ils sont aussi la figure des événementsfuturs et décrivent d'avance, dans une époque de ténèbres,les actes de la vérité. En effet, de même que Josephs'en alla vers ses frères pour les visiter, et que ceux-ci, sansrespecter les liens fraternels et le motif de sa présence, résolurentd'abord de le tuer, puis le vendirent à dés barbares ; demême Notre-Seigneur , dans son amour pour les hommes, vint visiterle genre humain, et, après avoir revêtu un corps de la mêmesubstance que la nôtre, il daigna devenir notre frère. Etsaint Paul s'écrie : Il ne s'est pas rendu le libérateurdes anges, mais celui de la race d'Abraham; c'est pourquoi il a fallu qu'ilfût en tout semblable à ses frères. (Héb. II,16.) Les Juifs, pleins d'ingratitude, résolurent de mettre àmort Celui qui était le médecin du corps et de l'âme,et qui faisait chaque jour un nombre infini de miracles; ils accomplirentleur projet homicide et crucifièrent Celui qui, pour notre salut,avait daigné prendre la forme de l'esclave. Ainsi les Juifs se sontemparés du Christ, l'ont mis en croix et l'ont fait périr;quant aux frères de Joseph, ils avaient résolu sa mort, maisils n'exécutèrent pas leur projet. Il fallait que la figurefût inférieure à la vérité, car autrementces faits n'auraient pu être la figure des événementsfuturs. C'est pourquoi ils ont été décrits d'avanceà cette époque, comme en une esquisse. Considérez,je vous prie, ce rapport étonnant. Ils ne l'ont pas tué,mais ils l'ont vendu, ils ont trempé sa tunique dans le sang d'unchevreau et ils l'ont envoyée à leur père, pour luifaire croire que son fils avait péri. Remarquez-vous que tous cesfaits se sont accomplis, de façon que l'image seule de l'avenirapparaisse comme dans l'ombre, et due la vérité soit conservée.Mais reprenons la suite de notre discours. Son père l’envoya, ditl'Ecriture, et il vint jusqu'à Sichem. Et un homme le trouva errantparmi les champs. Et cet homme l'interrogea et lui dit: Que cherches-tu? Joseph répondit : Je cherche mes frères. Apprends-moi oùils font paître leurs troupeaux. Voyez avec quel zèle il vaà la recherche de ses frères, quel est son empressement etquelles peines il se donne pour les trouver. Et cet homme lui répondit: J'ai entendu qu'ils disaient : Allons à Dothaim. Joseph y alladonc et les .y trouva. Ceux-ci le virent de loin avant qu'il s'approchâtd'eux et ils résolurent de le mettre à mort. Considérezici, je vous prie, la providence de Dieu; voyez comme ils se préparentau meurtre de leur frère; mais si Celui qui fait et défaittout à son gré, permet qu'on apporte des obstacles àses décrets, c'est pour répandre plus d'éclat surson athlète et amener enfin l'accomplissement, des songes. Ils levirent de loin et résolurent de le mettre à mort. Et ilsse dirent l'un à l'autre : voici venir ce maître songeur.Maintenant donc, venez, tuons-le, et le jetons dans une de ces fosses,et nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoréet nous verrons ce que deviendront ses songes.

Ainsi ils s'attendaient à l'accomplissement des songes ; et ilsméditent de le tuer. Mais afin qu'ils apprennent qu'il n'est paspossible d'empêcher l'exécution des décrets de Dieu,c'est, en vain qu'ils délibèrent, qu'ils entreprennent etqu'ils montrent toute la perversité de leur coeur; Dieu, qui estsouverainement sage, les force malgré eux et malgré leurscomplots à servir ses vues secrètes sur l'avenir. Car aprèsqu'ils eurent conspiré le meurtre de leur frère, et que déjàils avaient accompli ce crime dans leur pensée, Ruben, dit l'Ecriture,les ayant entendus, le délivra de leurs mains, en disant: Ne luiôtons point la vie; ne répandez point le sang; jetez-le danscette fosse qui est au désert, et ne mettez point la main sur lui.Il voulait le délivrer de leurs mains pour le rendre à sonpère. Ruben n'ose pas sauver son frère ouvertement, cependantil veut réprimer leur ardeur sanguinaire et il dit: Ne répandezpoint le sang; jetez-le dans cette fosse. Et la sainte Ecriture, pour nousapprendre quelle était l'intention de Ruben, dit : Il agissait ainsi,afin de le délivrer de leurs mains, et de le rendre à sonpère. Ils délibéraient (401) ainsi, avant que Josephfût encore arrivé ; ils avaient déjà terminé'leur entretien , lorsqu'il arriva vers ses frères. Tandis qu'ilsauraient dû accourir vers leur frère, l'embrasser et lui demanderquelles nouvelles il apportait de leur père, ces méchants,semblables à des bêtes féroces qui ont aperçuun agneau, s'élancèrent sur lui, le dépouillèrentde sa tunique de diverses couleurs, le saisirent et le jetèrentdans la fosse. Or la fosse était vide, et il n'y avait point d'eau.Ils suivirent le conseil de Ruben; et après avoir jeté Josephdans cette fosse, ils s'assirent pour manger du pain. O comble de la cruautéet de l'inhumanité ! Joseph parcourt une si longue route, et chercheses frères avec tant de zèle, afin de les voir et de rapporterà son père ce qui se passe; et ceux-ci, semblables àdes barbares et à des sauvages, décident de le laisser mourirde faim, après que Ruben les a dissuadés de répandrele sang de leur frère. Mais Dieu, dans sa bonté, l'arrachabientôt aux mains de ses frères en délire. Car, ditl’Ecriture , pendant qu'ils étaient assis et mangeaient leur pain.Ils aperçurent des Ismaélites qui passaient et se dirigeaientvers l'Egypte, Juda leur dit : De quoi nous servira-t-il de tuer notrefrère et de cacher son sang? Venez, vendons-le à ces Ismaélites,et ne mettons point notre main sur lui, car il est notre frère etnotre chair.

4. Voyez comment Ruben d'abord les a empêchés de commettreun grand crime, en leur donnant un conseil moins criminel., et commentensuite Juda leur persuade de vendre leur frère, pour le ravir à-la mort. Tous ces événements se succédaient de façonque les révélations de Dieu s'accomplissent, même malgréeux, et qu'ils servissent eux-mêmes les desseins de la Providence: Ils approuvèrent, dit l'Ecriture, le conseil de Juda , tirèrentJoseph de la fosse, et le vendirent aux Ismaélites vingt piècesd'or. O coupable trafic, ô gain funeste, ô vente injuste !Lui qui est Dé des mêmes entrailles que vous, lui qui estainsi chéri de son père, lui qui est venu pour vous visiter,lui qui ne vous a jamais fait aucun tort, ni grand, ni petit, vous osezle vendre, et cela à des barbares qui descendent en Egypte ! Quelleest cette folie? Quelle est cette jalousie, cette envie? Car si vous agissezainsi parce que vous craignez ses songes et que vous êtes persuadésqu'ils s'accompliront , pourquoi tentez-vous l'impossible, pourquoi vousconduisez-vous ainsi et faites-vous la guerre contre Dieu qui a révéléces événements à Joseph? Mais si vous ne tenez aucuncompte de ces songes, si vous les regardez comme des sottises, pourquoicommettez-vous un crime, qui attachera à votre nom une souillureéternelle, et causera à votre père un mortel chagrin?A quel degré en est venue leur passion, que dis-je? leur ardeursanguinaire ! Lorsque quelqu'un se livre à un acte criminel, etqu'il est comme accablé sous le poids de ses pensées coupables,il ne songe pas à l'oeil qui ne dort jamais, il ne respecte pasmême la nature, et il foule aux pieds tout ce qui peut exciter sacommisération; c'est ce que ceux-ci ont éprouvé. Ilsn'ont pas réfléchi que Joseph était leur frère,qu'il était jeune et chéri de Jacob, et qu'il allait parcourirun si vaste pays, pour habiter avec des barbares, lui qui n'avait jamaisvécu sur la terre étrangère et qui jamais n'avaitservi un maître; ils rejetèrent loin d'eux tout sentimentsage, et ne songèrent qu'à satisfaire comme ils le croyaientleur propre jalousie. Ainsi par la pensée ils étaient déjàfratricides; mais celui à qui ils faisaient subir de si indignestraitements, supporta tout avec courage.

Car la main de Dieu le protégeait et l'aidait à souffrirtoutes ces injustices avec résignation. Si nous nous sommes conciliésla bienveillance divine, quand même nous serions au milieu des barbareset sur la terre étrangère, nous pouvons mener une vie plusheureuse que ceux qui habitent dans leur patrie et sont entourésde toutes sortes de soins; mais aussi, quand même nous vivrions dansnotre maison, quand même nous paraîtrions nager dans l'opulence,si nous sommes privés du secours d'en-haut, nous sommes de beaucouples plus misérables. Grande est la force de la vertu, grande estla faiblesse du vice; c'est ce que prouve surtout l'histoire que nous avonsentre les mains. Ici, en effet, quels sont ceux que vous jugez les plusmisérables, et qui vous paraissent mériter le plus de larmes?Dites-le-moi; sont-ce ces méchants qui ont commis un si grand crimeenvers leur frère? Ou bien est-ce Joseph qui est tombé aupouvoir des barbares? Ce sont eux évidemment. Considérez,je vous prie, comment cet enfant admirable qui a été élevéavec tant de soin et qui a grandi continuellement entre les bras de sonpère, est aujourd'hui forcé tout à coup de supporterun (402) dur esclavage, et cela chez des barbares, qui ne sont pas meilleursque des bêtes sauvages. Mais c'était le Maître du mondequi les rendait doux envers lui, et armait Joseph d'une patience àtoute épreuve. Et ses frères, après l'avoir vendu,croyaient avoir mené à bonne fin leur résolution,parce qu'ils s'étaient débarrassés de celui àqui ils portaient envie. Mais Ruben, dit l'Ecriture, retourna vers la fosse,et il n'y vit plus Joseph. Alors il déchira ses vêtements,et retourna vers ses frères et dit : L'enfant ne se trouve point,et moi, moi, où irai-je désormais? En effet, la sainte Ecriturenous a appris plus haut que Ruben leur avait donné le conseil dejeter leur frère dans cette fosse, afin de l'arracher à leursmains homicides, et de le rendre à son père; mais maintenant,ajoute-t-elle, quand il voit que son projet a échoué, ildéchire ses vêtements et dit : L'enfant ne se trouve point,et moi, moi, où irai-je désormais? Comment, dit-il, commentpourrons-nous nous justifier, et surtout moi qui semble marcher àvotre tête? Il croyait que Joseph avait été tué.Mais après qu'ils eurent accompli le crime qu'ils méditaient,après qu'ils eurent envoyé l'objet de leur haine sur la terreétrangère et qu'ils eurent ainsi calmé leur jalousie,ils inventent une ruse pour tromper leur père et l'empêcherde découvrir leur abominable complot. Ils tuèrent , dit l'Ecriture,un bouc d'entre les chèvres, trempèrent sa robe dans le sanget l'apportèrent à leur père, en lui disant : Reconnaissi c'est la robe de ton fils ou non. Pourquoi vous abusez-vous vous-mêmes,ô insensés? Quand même vous pourriez tromper votre père,vous n'échapperez pas à cet oeil qui ne dort jamais, et quevous deviez craindre pardessus tout. Mais telle est la nature humaine,ou plutôt telle est l'insouciance du plus grand nombre; ne craignantque les hommes et ne tenant compte que de l'infamie qui peut rejaillirsur eux dans le moment présent, ils ne songent pas à ce tribunalterrible et à ces souffrances intolérables, et ils ne cherchentqu'à éviter le blâme des hommes; c'est ainsi que lesfils de Jacob se sont conduits en essayant de tromper leur père.Jacob, dit l'Ecriture, reconnut la robe et dit: C'est la robe de mon fils,une bête féroce l'a dévoré, une bête férocea déchiré mon fils Joseph. Et certes il avait ététraité d'une façon aussi cruelle que s'il était tombéau pouvoir des bêtes féroces. Jacob déchira ses vêlements,il mit un sac sur ses reins et pleura son fils plusieurs jours. Que delarmes ils auraient méritées eux-mêmes, non-seulementpour avoir vendu leur frère à des barbares, mais encore pouravoir causé un si grand deuil à leur père déjàavancé en âge. Et tous ses fils, et toutes ses, filles, ditl'Ecriture, vinrent pour le consoler, mais il rejeta toute consolationet il dit: Je descendrai vers mon fils dans le sépulcre en pleurant.

5. Mais ils ressentirent encore un autre coup. Car ils voyaient leurpère témoigner l'amour le. plus ardent pour celui qui n'étaitplus, et qu'il croyait dévoré par des bêtes féroces,et ils étaient consumés par une jalousie plus violentéencore. On ces hommes qui se sont montrés si cruels envers leurfrère et leur père, ne méritent aucun pardon; lesMadianites du moins servent lés vues de la Providence, et àleur tour . vendent Joseph à Petephra, le chef de cuisine de Pharaon.Voyez-vous comment le jeune hébreu s'avance peu à peu, voyez-vousquelle vertu et quel courage il montre en toute circonstance, afin que,semblable à un athlète qui a vaillamment combattu, il ceigneun jour la couronne royale, et que l'accomplissement de ses songes enseigneet prouve à ceux qui font vendu, qu'une si grande perfidie leura été inutile ? Car telle est la puissance de la vertu, qu'ellesort toujours de la lutte plus éclatante encore. Rien ne peut l'emportersur elle, rien ne peut en triompher; ce n'est pas qu'elle trouve cetteforce en elle-même, mais c'est que l'homme vertueux jouit aussi dusecours d'en-haut; or celui qui jouit de la protection divine et qui méritel'aide du Ciel, aura une force invincible, et ne se laissera dompter nipar les embûches des hommes, ni par les piéges du démon.Puisque nous sommes ainsi avertis;u craignons pas la souffrance mais lemal; car le mal est une véritable souffrance. Celui qui essaye demaltraiter son prochain, ne lui nuit absolument en rien ; et, quand mêmeil lui nuirait un peu, il ne peut le faire que dans le siècle présent;mais aussi il s'amasse pour lui-même des châtiments éternelset des souffrances intolérables , que nous ne pouvons nous-mêmeséviter que si nous nous montrons prêts à tout souffrir,et si, suivant le précepte du Seigneur nous prions pour ceux quinous font du mal. Une telle conduite nous vaudra une magnifique récompenseet nous rendra dignes du royaume des cieux; puissions-nous tous (403) l'obtenir,par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissanceet l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles!Ainsi soit-il.

SOIXANTE-DEUXIÈME HOMÉLIE

" Et Juda vit la fille d'unChananéen qui s'appelait Sava ; et il la prit et vint vers elle;et elle conçut et enfanta un fils que l'on nomma Er. " (Gen. XXXVIII,2-3.)

1. L'histoire de Joseph nous a montré suffisamment combien l'envieest un fléau terrible, et comment cette passion funeste ronge lecoeur où elle a pris naissance. Vous avez vu comment, sous l'empirede ,cette passion, les frères de Joseph ont oublié les liensdu sang, quelle barbarie et quelle cruauté ils ont exercéeenvers celui qui ne leur avait fait aucun mal; mais ils n'ont réussiqu'à mettre au jour leur perversité, et le dommage qu'ilsont causé à leur frère n'a pas été aussigrand que la honte dont ils se sont couverts. Car quoiqu'ils l'aient venduides barbares, et ceux-ci au chef des cuisiniers de Pharaon, cependantcomme Joseph était favorisé en toute circonstance de la protectiondivine, tout lui semblait léger et facile à supporter. Jevoulais m'attacher aujourd'hui encore à la même histoire ,et faire sur ce sujet une instruction; mais je rencontre sur ma route unautre récit qu'il ne serait pas juste de passer sous silence; nousl'approfondirons, autant que possible, puis nous reprendrons nos entretienssur Joseph. Quel est donc ce récit qui interrompt notre marche ?Il traite de Juda. Celui-ci ayant pris pour femme Sava, fille d'un chananéen, et ayant eu d'elle trois enfants, donna, dit l'Écriture, àEr, son premier-né, une femme nommée Thamar. Mais celui-cifut méchant aux yeux de l'Éternel, et l'Éternel lefit mourir. Alors Juda engagea Onan à épouser la femme deson frère, afin de lui procurer une postérité. C'étaitla loi qui l'ordonnait : si quelqu'un mourait sans enfant, son frèredevait épouser la veuve et lui donner une postérité.Mais Onan, lui aussi, fut méchant aux yeux de Dieu, qui le fit mourir.Juda fut frappé de terreur en voyant que ses deux fils lui avaientété enlevés si rapidement: alors, pour consoler Thamar,il lui promit de lui donner son autre fils, mais il ne tint pas sa parole,dans la crainte que ce dernier ne subît aussi le même sortque ses frères. Cependant Thamar se repaissait d'un vain espoir,et demeurait, dit l'Écriture, dans la maison de son père,attendant que son beau-père exécutât sa promesse; quandelle vit que Juda ne voulait pas remplir ses engagements, elle n'en ressentitaucune indignation, mais elle ne supporta pas l'idée de prendre(404) un autre époux, et elle se résigna au veuvage, attendantun moment favorable; car elle désirait vivement avoir des enfantsde son beau-père. Or, quand elle apprit que sa belle-mèreétait morte, et que Juda venait à Thamna, pour tondre sesbrebis, elle résolut d'avoir recours à la ruse pour s'unirà son beau-père; elle désirait avoir de lui des enfants,non par libertinage, à Dieu ne plaise, mais pour ne pas êtreregardée comme une femme sans nom : d'ailleurs c'était l'ordrede la Providence ; et c'est pourquoi ses desseins furent accomplis. Ellequitta ses habits de veuvage, se couvrit d'un voile, s'enveloppa et s'assitauprès des portes. Puis la sainte Ecriture, comme pour la justifier,ajoute: car elle voyait que, quoique Sélom fût devenu grand,elle ne lui avait point été donnée pour femme : c'estpour ce motif qu'elle eut recours à une pareille ruse. Juda la prenantpour une prostituée (car elle s'était voilée le visage,afin de ne pas être reconnue), se détourna vers elle. Celle-cilui dit: Que me donneras-tu ? Judas promit de lui envoyer un chevreau deson troupeau. Elle répondit : Pourvu que tu me donnes des gages,jusqu'à ce que tu me l'envoies. Et il lui donna sa bague, son collieret son bâton; il vint vers elle, et elle conçut de lui. (Gen.XXXVII, 14-18.)

Qu'aucun de ceux qui entendent ce récit, ne condamne Thamar;car, comme je me suis hâté de le dire, elle servait les desseinsde la Providence, et c'est pour ce motif qu'elle ne mérite aucunblâme et qu'aucune accusation ne doit peser sur Juda. En effet, sivous partez de là en suivant l'ordre des temps , vous trouverezque le Christ descend des enfants issus de cette union; d'ailleurs lesdeux fils qui lui naquirent étaient la figure des deux peuples,et la révélation de la vie judaïque et de la vie spirituelle.Mais voyons comment Juda, quelque temps après son départ,et au moment où la vérité fut connue, comment, dis-je,il se condamne lui-même et absout Thamar de toute accusation. Lorsqu'elleeut exécuté son dessein, elle changea de nouveau de vêtements,dit l'Ecriture, s'en alla et revint dans sa maison. Juda, qui n'étaitnullement au courant de ces faits, accomplit sa promesse et envoya le chevreau,pour reprendre les gages qu'il avait donnés: mais l'esclave ne trouvacette femme nulle part, et il revint, annonçant à Juda qu'iln'avait pu la rencontrer dans aucun endroit. A cette nouvelle, Juda s'écria: Pourvu que jamais nous ne soyons accusé d'ingratitude. C'est qu'ilne connaissait pas la vérité. Mais quand, trois mois après,la grossesse de Thamar annonça son prochain enfantement, et commepersonne ne savait son union furtive avec son beau-père, on vintannoncer, dit l'Ecriture, à Juda, qu'elle portait dans son seinle fruit de ses débauches. Alors il dit: conduisez-la dehors etqu'elle soit brûlée. Grande était son indignation,terrible était le châtiment, parce qu'à ses yeux lafaute était de la plus haute gravité. Que fit donc Thamar?Elle renvoya les gages qu'elle avait reçus, en disant: J'ai conçude l'homme à qui appartiennent ces choses. (Ibid. 24-25).

2. Remarquez comment, tout en gardant le silence, elle produit des témoinsdignes de foi, qui parleront en sa faveur, et pourront la mettre àl'abri de toute accusation. Comme elle avait besoin de trois témoins,elle qui était sous le coup d'une pareille accusation, elle envoya,comme preuve éclatante de son innocence, les trois espècesde gages qu'elle avait reçus, l'anneau, 1e collier et le bâton,et, quoiqu'elle fût restée à la maison, quoiqu'elleeût conservé le silence, elle remporta la victoire. Juda lesreconnut et dit : elle est justifiée plutôt que moi; c'estparce que je ne l'ai pas donnée à Sélom, mon fils.Que signifient ces paroles : Elle est justifiée plutôt quemoi? Il. veut dire; c'est elle qui est innocente, et moi, je me condamnemoi-même, je me dénonce, sans que personne m'accuse; que dis-je?ces gages que j'ai donnés ne sont-ils pas contre moi une preuvesuffisante? Puis, pour justifier de nouveau Thamar, il dit : C'est parceque je ne l'ai pas donnée à Sélom, mon fils. S'ils'accuse ainsi, c'est sans doute pour le motif que je vais vous dire. Eneffet, Juda croyait que Thamar avait causé la mort à Er età Onan, , et dans cette crainte, il ne la donna pas à Sélom,quoiqu'il le lui eût promis; par là il devait connaîtrequ'elle n'était pas la cause de leur mort, mais qu'ils avaient reçule châtiment de leur perversité (car c'est Dieu, dit l'Ecriture,qui a fait périr le premier, et, en parlant du second, elle ajoute: c'est Dieu qui lui a donné la mort) ; aussi Judas s'unit-il àson insu à sa belle-fille, et, par ce fait, il apprend que ce n'estpas elle, mais leurs propres vices qui leur ont mérité cechâtiment; alors il reconnut sa faute, déclara que Thamarétait innocente, et il ne continua plus dit l'Ecriture, (405) àla connaître. Il prouvait ainsi qu'il n'aurait jamais eu commerceavec elle, s'il l'avait reconnue. Après nous avoir raconté,en détail, la ruse à laquelle Thamar eut recours, la sainteEcriture nous apprend ensuite quels sont les enfants qu'elle mit au monde.Lorsqu'elle fut sur le point d'accoucher, dit l'Ecriture, il se trouvaqu'elle avait deux jumeaux dans son sein. Et lorsqu'elle enfanta, l'unprésenta la main; la sage-femme la prit et y attacha un fil d'écarlate,en disant: celui-ci est sorti le premier. Remarquez ici, je vous prie,comme les événements futurs nous sont enseignés etrévélés sous le voile du mystère. Car, aprèsque la sage-femme eût attaché un fil d'écarlate àla main du premier-né, pour qu'on pût le reconnaître,alors il retira sa main, et son frère sortit. Il céda lepas à son frère, et celui qu'on regardait comme le second,naquit le premier; le premier au contraire ne vint au monde que le dernier.Alors la sage-femme dit : Pourquoi la haie a-t-elle été séparéed cause de toi ? Et elle l'appela Pharès. Ce nom signifie séparation,et, pour ainsi dire, partage. Ensuite sortit son frère qui avaitle fil d'écarlate sur la main droite, et elle l'appela Zara, cequi signifie Orient.

Et que ces choses n'arrivèrent point par hasard, qu'elles étaientune image des événements futurs, c'est ce que prouvent lesfaits eux-mêmes. Ce qui se passa n'est point, en effet, dans l'ordrede la nature. Comment expliquer que, la main une fois liée avecle fil de pourpre, l'enfant se soit écarté pour livrer passageà son frère, sans l'intervention de la puissance divine,qui opéra ce miracle, et montra dans une sorte d'esquisse Zara oul'Orient (c'est-à-dire l'Eglise) apparaissant d'abord, puis se retirantaprès s'être montré un instant, pour laisser l'observationde la Loi personnifiée en Pharès se manifester à sontour et dominer longtemps; puis le retour de celui qui s'était écartéd'abord, je veux dire de Zara, refoulant de nouveau devant l'Eglise toutela constitution judaïque. Mais peut-être est-il nécessairede revenir sur ce sujet en termes plus clairs et plus précis. —D'abord parurent, semblables à Zara avançant la main, Noéet Abraham, ou plutôt avant Noé Abel et Enoch, lesquels furentles premiers qui se préoccupèrent spécialement deplaire à Dieu. — Ensuite lorsque leur multiplication eut accumulésur leur race de nombreux fardeaux de péchés, comme une petiteconsolation leur était nécessaire, la loi leur fut donnée,comme une esquisse de l'avenir; la

loi, qui sans effacer les péchés, les signalait du moins,les leur rendait manifestes , de telle sorte que, pareils aux petits enfantsà la mamelle, ils pussent arriver sans encombre à la fleurdé l'âge. Ce 'bienfait fut perdu; en dépit de la loiqui leur révélait l'énormité du péché,ils recommençaient à s'y plonger de nouveau; alors le Maîtrecommun descendit ici-bas pour octroyer aux hommes cette spirituelle etparfaite constitution, dont Zara avait été la figure. Voilàpourquoi l'Evangéliste lui-même fait mention de Thamar etde ses enfants, en disant: Et Juda eut Pharès et Zara de Thamar.

3. Gardons-nous donc de parcourir étourdiment le texte des saintesEcritures, gardons-nous d'en lire les paroles avec une attention superficielle:allons au fond, découvrons les richesses qu'elles recèlent,et nous glorifierons notre Maître, qui arrange toutes choses avecune si grande sagesse. En effet , faute de rechercher le but et le motifde chaque chose, non-seulement nous accuserons Thamar, comme ayant eu commerceavec son beau-père, mais nous accuserons Abraham lui-même,comme ayant eu l'intention de tuer son fils, et Phinées comme coupabled'un double homicide. Au contraire, si nous considérons avec attentionla raison de chaque fait, nous serons conduits à justifier ces personnages,et en même temps, nous retirerons de là une grande utilité.Mais quant à ce qui regarde cette histoire, nous l'avons analysée,comme il nous -a été possible devant vos charités.

Maintenant, si vous n'êtes pas fatigués, et que vous ysoyez disposés, nous passerons à ce qui suit, et nous reviendronsau récit qui concerne l'admirable Joseph , afin que notre entretiend'aujourd'hui contribue à vous faire comprendre tout ce qu'endurace noble athlète à la suite des songes qui lui promettaientla royauté et la suprématie sur ses frères, et coinmentil subit épreuve sur épreuve, tentation sur tentation; commentnéanmoins, malgré les efforts réitérésde la tempête, le pilote ne se laissa point submerger; comment, quandl'orage redoublait de violence, il restait au gouvernail , et continuaità diriger son navire; mais il faut entendre le texte lui-même,afin que rien ne nous échappe : Joseph fut mené en Égypte,et le chef de la maison de Pharaon l'acheta des maires des Ismaélites.(406) (Gen. XXXIX, 1.) Ensuite, après que ses frères l'eurentvendu à des barbares, à des hommes inhumains, que ceux-cil'eurent cédé, à leur tour, au chef de la maison dePharaon, après qu'il eut passé ainsi par les mains de plusieursmaîtres, lui, élevé dans les bras de son père;afin que nous ne trouvions pas étrange qu'il ait pu supporter cettedure servitude, lui, jeune, inaccoutumé à un si rude genrede vie, et nourri dans la maison d'un père qui le chérissait,l'Ecriture poursuit en disant : Et le Seigneur était avec Joseph,et tout lui réussissait. Qu'est-ce à dire , le Seigneur étaitavec Joseph ? Cela signifie que la grâce d'en-haut était aveclui et lui aplanissait toutes les difficultés. C'est elle qui présidaità tous les événements de sa vie; elle qui lui conciliaitla bienveillance de ces cruels marchands, qui les poussait à levendre au chef de la maison royale, afin que pas à pas et par degrés,il pût, à travers toutes ces tentations, se frayer un cheminjusqu'au trône. Mais toi, mon très-cher frère, en apprenantqu'il fut l'esclave des marchands, puis l'esclave du chef de la maisonroyale, demande-toi comment il ne se troublait point, ne se tourmentaitpas l'esprit, ne tombait point dans l'incertitude, ne disait pas: Oùsont maintenant les songes qui m'abusaient en me promettant une pareillegloire?

Après de si beaux songes, voici la servitude, une dure servitude: Je change de maître, je passe de l'un à l'autre, de celui-cià un troisième ; il me faut vivre parmi des gens inhumains.Suis-je donc abandonné ? suis-je négligé par la grâced'en-haut ? Il ne dit, ne pensa rien ne pareil, il endura tout sans plainteet sans murmure. Car le Seigneur était avec Joseph, et tout luiréussissait. Qu'est-ce à dire : Tout lui réussissait? Oui, la grâce d'en-haut lui facilitait , lui aplanissait touteschoses, et cette grâce qui le couronnait était si manifesteque son maître lui-même, le chef de la maison s'en aperçut: Car son maître savait que le Seigneur était avec lui, etqu'il le favorisait et le bénissait dans toutes ses actions.

Et Joseph trouva grâce devant son maître qui l'établitsur toute sa maison, et remit entre ses mains tout ce qui lui appartenait.Voyez-vous ce que, c'est que d'être soutenu par le bras d'en-haut?Voilà un jeune homme, un étranger, un esclave, et son maîtrelui confie toute sa maison : Et il remit tout entre ses mains. Pourquoicela? Parce qu'indépendamment de l'assistance divine il déployaencore les qualités qui lui étaient propres. Il lui étaitagréable, dit le texte : cela signifie qu'il gérait touten bon serviteur. Ensuite le bon Dieu qui voulait accroître sa sécuriténe le tire point d'esclavage, ne le met point en liberté. —En effet,c'est sa coutume, de ne pas mettre hors de danger les hommes vertueux ,de ne pas les délivrer des tentations, mais de les assister dansles tentations mêmes avec tant d'efficacité, que ces tentationsdeviennent pour eux un sujet de triomphe. De là ce mot du bienheureuxDavid: Dans la détresse vous m'avez mis au large. (Ps. IV, 2.) Vousn'avez pas chassé la détresse loin de moi, veut-il dire,vous ne m'en avez pas délivré, pour me mettre en repos, mais,chose admirable et miraculeuse, au milieu des tribulations, vous m'avezprocuré la sécurité. Telle est encore ici la conduitede ce bon Maître. Il bénit la maison de l'Egyptien àcause de Joseph. (5.) Et le barbare comprit dès lors que ce serviteurétait de ceux que Dieu revendique. Et il remit tout ce qui étaità lui entre des mains de Joseph, et il ne savait autre chose, sinonle pain qu'il mangeait. (6.) Il en fait donc pour ainsi dire le maîtrede toute sa maison. Et cet esclave, ce captif avait entre les mains tousles biens de son maître. Tel est l'ascendant de la vertu; partoutoù elle brille, elle triomphe, et rien ne lui résiste. Commela lumière en paraissant met en fuite les ténèbres,ainsi l'éclat de la vertu, dès qu'il vient à reluire,met tous les vices en déroute.

4. Mais le diable, cette méchante bête, en voyant la gloiredu juste et l'éclat nouveau que lui valaient ses apparentes tribulations,le diable grince des dents, entre en fureur, et ne pouvant se résignerà voir ce juste grandir de jour en jour, creuse devant lui un profondabîme, un précipice où l'attendait, pensait-il, unemort affreuse; il amasse une tempête capable de lui causer le plusépouvantable naufrage mais il se convainquit bientôt qu'ilne faisait que regimber contre l'aiguillon et travailler contre lui-même.Joseph était beau et charmant de visage. Pourquoi nous parler decette beauté ? C'est pour nous faire comprendre que la beautén'était pas seulement dans son âme, qu'elle était enoutre répandue sur son corps. Il était jeune, dans la fleurde l'âge, beau, charmant de visage. La divine Ecriture prend soinde nous en avertir à l'avance pour nous expliquer comment l'Egyptienne,éprise de la (407) beauté de ce jeune homme, put le provoquerà un commerce illicite. Et il advint après cela. (7.) Aprèscela c'est-à-dire , lorsque le gouvernement de la maison entièrelui eut été confié, lorsque son maître l'eutjugé digne d'une fonction si honorable, que la femme de son maîtrejeta les yeux sur Joseph. Voyez-vous l'effronterie de cette femme dissolue?Elle ne réfléchit point qu'elle avait rang de maîtresse,que Joseph était un serviteur : séduite par sa beauté,embrasée des flammes de Satan, elle songe dès lors àse jeter dans les bras de ce jeune homme: et nourrissant dans son espritcette pensée perverse, elle cherche l'occasion, la solitude favorableà l'exécution de sa criminelle entreprise. Mais lui, ditl'Ecriture, il ne voulait pas: il ne se laissait pas séduire, iln'agréait pas ces propositions. Car il savait que c'eût étése perdre; et non content de songer à lui-même, il s'efforçaitencore, selon ses moyens, de guérir cette femme de sa folie, desa détestable passion. Il lui donne un conseil capable de la fairerentrer en elle-même, et revenir à de plus sages pensées.Il dit à la femme de son maître (c'est l'esclave qui conseillesa maîtresse) : Vous voyez que mon maître ci cause de moi,ne sait rien de ce qui se passe dans sa maison, et qu'il a remis entremes mains tout ce qui est à lui. (8.) O reconnaissance ! Considérezcomment il énumère les bienfaits de son maître, afinde faire sentir à cette femme combien elle est ingrate envers sonépoux. Vous voyez, semble-t-il dire, que moi, qui ne suis qu'unserviteur, un étranger, un captif, j'ai trouvé assez de créditauprès de lui pour qu'il remît tout entre mes mains, pourque tout dépende de moi, excepté vous-même : tous reconnaissenten moi leur supérieur, vous seule êtes au-dessus de moi, ethors de mon pouvoir. Ensuite, afin de la frapper à l'endroit sensible,de lui remettre en mémoire la tendresse de son mari, de l'empêcherde se montrer ingrate envers son époux, il lui dit : Et voici pourquoivous êtes hors de mon pouvoir; C'est que vous êtes sa femme.Or, si vous êtes sa femme, comment pourrais-je commettre un si grandcrime, et pécher contre Dieu? (Ibid. 9.) Elle cherchait la solitude,elle épiait le moment, afin d'échapper aux regards de sonmari et de tous les serviteurs de la maison. Mais Joseph : Comment pourrais-jecommettre un si grand crime et pécher contre Dieu ? Quelle est tapensée? Quand bien même nous pourrions échappera lavue de tout le monde, nous ne saurions échapper à l’oeiltoujours ouvert. C'est celui-là seul qu'il faut craindre et redouter,c'est devant lui qu'il faut trembler de commettre la prévarication.Et pour nous faire comprendre la haute vertu de ce juste, pour nous montrerque ce n'est pas une fois ni deux, mais souvent qu'il résista àpareil assaut, qu'il entendit ce langage sans en être ébranlé,qu'il renouvela ses conseils, l'Ecriture ajoute: Et comme elle recommençaitplusieurs jours de suite, et que Joseph ne lui cédait pas (Ibid.10) : elle épie un moment où l'on était occupédans la maison, se jette sur lui comme une bête féroce quiaiguise ses dents, l'attire vers elle et le retient par ses vêtements.Ne passons point légèrement là-dessus : représentons-nousl'épreuve que notre juste eut à soutenir. Il n'y a pas tantlieu de s'étonner, à mon avis, de ce qu'au milieu de la fournaisede Babylone les trois jeunes gens ne souffrirent aucun mal et restèrentinsensibles au feu, qu'il est admirable et merveilleux de voir cet incomparableadolescent, quand cette femme criminelle et dissolue l'a saisi par sesvêtements, s'enfuir au lieu de lui céder, et lui laisser sesvêtements entre lés mains. Ainsi que les trois enfants triomphèrentdu feu par une faveur d'en-haut, récompense de leur vertu : ainsiJoseph, quand il eut fait ce qui était en lui, quand il eut déployél'indomptable courage de sa chasteté, reçut lui-mêmedu secours d'en. haut : le bras de Dieu l'aida à triompher dansun si rude combat, à s'échapper des filets de cette impudique.Et l'on pouvait voir alors cet homme admirable, dépouilléde ses vêtements, mais couvert du manteau de la modestie, s'échapper,s'enfuir sain et sauf de cet autre bûcher, de cette autre fournaise,non-seulement intact, mais encore plus riche d'honneur et de gloire.

5. Et pourtant, après une pareille victoire, un semblable exploit, voyez comment cet homme qu'il aurait fallu couronner, dont on auraitdû proclamer le nom , comment cet homme, dis-je, , est de nouveauen butte à d'innombrables maux, ni plus ni moins qu'un coupable.En effet, l'Egyptienne désespérée de la honte et del'humiliation où elle s'était plongée elle-mêmepar sa tentative insensée, assemble d'abord les gens de la maison,et, devant eux, accuse le jeune homme, en lui imputant calomnieusementses propres (408) discours. — C'est chose familière au vice, qued'essayer de noircir la vertu , son éternelle rivale , en lui prêtantses propres misères ainsi fit-elle, en accusant Joseph de libertinage,tandis qu'elle se couvrait elle-même du masque de la chasteté, expliquant de cette manière comment il avait abandonnéses vêtements, comment elle-même les avait gardés entreses mains. Et le Dieu de bonté tolérait, endurait tout cela,voulant ne rien négliger pour assurer plus de gloire à sonserviteur. En effet, son mari venu, elle répète toutes cescalomnies perfides, elle accuse Joseph en disant : Le jeune hébreuque tu as introduit chez nous, est venu vers moi, afin de m'insulter. (Ibid.17.) Malheureuse, misérable femme ! Ce n'est pas lui qui a introduitJoseph pour qu'il (insultât, c'est le diable qui t'a induite toi-même,non-seulement à l'adultère, mais encore, autant qu'il a dépendude toi, à l'homicide. Et là-dessus elle montrait, àl'appui de ses paroles; les vêtements du jeune homme.

Considérez ici, je vous prie, la bonté du Maîtrecommun de tous les hommes. Il l'avait arraché à ses frèresqui voulaient le faire mourir : il avait pourvu à ce que d'abord, selon le conseil de Ruben , Joseph fût descendu dans la citerne,puis, selon le conseil de Juda, vendu aux marchands, afin que l'accomplissementdes songes fît voir au juste la vérité de ce qui luiavait été annoncé : et maintenant c'est encore lebras d'en-haut qui retient ce barbare, qui l'empêche de consommerle meurtre sur-le-champ. Qu'est-ce qui pouvait l'arrêter, en effet,une fois averti de la tentative d'adultère? Mais Dieu, qui peuttout, le disposa à montrer tant de clémence, afin que, jetéen prison, et donnant là de nouvelles preuves de sa vertu, Josephs'élevât de cette manière au premier rang du royaume.Son maître se mit en colère (Ibid. 19), et fit jeter Josephdans la prison, où l'on gardait les prisonniers du roi. (Ibid. 20.)S'il n'avait pas foi au rapport, il ne fallait pas mettre Joseph en prison: si, au contraire , il ajoutait foi aux paroles de l'Egyptienne, dansce cas encore, Joseph ne méritait pas la prison, il méritaitle dernier supplice, la décapitation. Mais, dès que le brasd'en-haut manifeste sa providence, tout devient aisé et facile,et les plus farouches s'adoucissent. Or, c'est quand nous avons fait preuvenous-mêmes d'une grande vertu que la grâce d'en-haut nous estsurtout prodiguée. — Joseph avait lutté vaillamment : ilfut magnifiquement récompensé. — Après un si nobleexploit, il est conduit en prison; il subit tout en silence. Vous n'ignorezpas que les innocents qui se voient condamner comme s'ils étaientcoupables, se donnent libre carrière pour se révolter, s'insurgercontre ceux qui les ont frappés d'un injuste arrêt. Rien depareil chez Joseph : il resté muet, il endure tout sans se plaindre,il attend la grâce divine dans une résignation parfaite. Etvoici qu'au fond de sa prison il reçoit de nouveau plein pouvoirde son geôlier. Faut-il s'en étonner? Le Seigneur étaitavec Joseph, et répandait sur lui sa miséricorde. (Ibid.21.) Qu'est-ce à dire, Répandait sur lui sa miséricorde?C'est-à-dire qu'il inclina vers la pitié l'âme du gouverneur,et le disposa à témoigner une grande bienveillance àJoseph. Il lui fit trouver grâce devant le gouverneur. En vérité,rien de plus heureux que l'homme protégé d'en-haut. Le gouverneurremit la prison entre les mains de Joseph. Voyez comme ce gardien lui cèdela place, lui donne un pouvoir absolu, remet en sa discrétion tousles prisonniers. Et le gouverneur ne savait rien de ce qui se passait:car tout était dans les mains de Joseph, parce que le Seigneur étaitavec lui et que le Seigneur bénissait tout ce qui passait par sesmains. (Ibid. 23.) Remarquez à quel point la grâce d'en-hautlui était fidèle, comment elle abondait dans toutes ses actions.

Efforçons-nous donc, nous aussi, d'avoir toujours le Seigneuravec nous, et tâchons qu'il bénisse toutes nos actions. Celuiqui a été jugé digne d'une pareille assistance, jusqu'aumilieu des calamités, bravera toutes les épreuves, les compterapour rien, parce que le Maître de l'univers, le créateur,l'ordonnateur de toutes choses, lèvera devant lui tous les obstacleset lui aplanira toutes les difficultés. Mais comment faire pouravoir le Seigneur avec nous, et pour qu'il bénisse toutes nos entreprises? Il faut être circonspects, vigilants, imiter la chastetéde ce jeune homme, ses autres vertus, la générositéde son âme, songer que c'est seulement en nous conformant exactementà ce modèle que nous échapperons à la sévéritédes jugements divins, être bien convaincus que nul ne saurait échapperà l’oeil toujours ouvert, et que le pécheur ne peut manquerd'être puni. Gardons-nous de craindre les hommes plus que la colèredivine, et (409) rappelons-nous sans cesse ces paroles de Joseph : Commentpourrai-je commettre un pareil crime et pécher devant Dieu ? Dèsqu'une mauvaise pensée jettera le trouble dans notre âme,méditons sur ce mot, et aussitôt s'enfuira tout désircoupable. Soit que nous éprouvions un appétit sensuel, ouune convoitise d'argent, ou toute autre passion déréglée,ne manquons pas de nous représenter aussitôt que c'est Dieuqui nous juge, et que nos plus secrètes pensées ne sauraientelles-mêmes lui échapper; par là, nous nous déroberonsinfailliblement aux artifices du diable, et nous trouverons là-hautun puissant secours : puisse-t-il nous être donné àtous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles !Ainsi soit-il.

SOIXANTE-TROISIÈME HOMÉLIE

" Et le gouverneur de la prisonne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. " (Gen.XXXIX, 23.)

1. Nous voulons nous acquitter aujourd'hui envers votre charitéde ce que nous laisse à dire notre conférence d'hier, etrevenir encore sur l'histoire de Joseph. Vous savez qu'hier nous avonsété arrêté en chemin par la fatigue d'un longdiscours, et que nous en sommes resté au moment où le chefde la maison du roi, abusé parla calomnie de l'Egyptienne, met Josephen prison. Il nous faut donc aujourd'hui faire connaître àvotre charité ce qui arriva au juste dans sa prison. Jetéau fond d'un cachot, remis aux mains d'un geôlier, la faveur divinene l'abandonna point dans son infortune, et alla jusqu'à persuaderà ce geôlier de lui donner une autorité absolue surla prison. Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait,grâce à Joseph. Voyez-vous, comment au fort des tribulations,il ne sentait point ses peines, comment la sagesse toute-puissante de Dieutransformait tout ce qui aurait pu l'affliger. De même que la perle,plongée au fond d'un fumier, conserve toute sa beauté, demême la vertu, en quelque endroit qu'on la relègue, brilled'un éclat qui lui est propre, fût-ce dans l'esclavage, fût-ceen prison, dans les afflictions comme au sein du repos. Après queJoseph mis en prison se fut concilié la bienveillance du gouverneur,et qu'il eut reçu de lui une autorité absolue sur la prisontout entière, voyons comment il manifesta la grâce qui l'assistait.Il advint après cela. (chap. XL.) Après quoi ? Aprèsles événements qui avaient suivi la dénonciation,après la condamnation qui avait fait emprisonner Joseph; ce n'estpas tout: après que le Seigneur eut montré qu'il étaitavec lui, après que le (410) gouverneur lui eut remis entre lesmains la direction suprême de la prison. Il arriva donc aprèscela (après qu'il eut été jeté en prison),que le grand échanson et le grand panetier, ayant commis une faute,furent condamnés par le roi à la prison : et le gouverneurde la prison les ayant reçus, les mit en rapport avec Joseph. (1-4.)En effet, Joseph n'était plus pour lui un prisonnier, mais un confident,bien plus, un homme capable d'alléger les souffrances des malheureuxcaptifs. Et Joseph les assista. Qu'est-ce à dire, les assista ?Cela veut dire qu'il les consolait, qu'il fortifiait leur âme, leurrendait le courage, ne les laissait pas se consumer dans le chagrin. Ilsfurent beaucoup de jours en prison, et ils eurent tous deux un songe dansla même nuit, le grand échanson comme le grand panetier. Maiscet admirable Joseph, dans sa sollicitude à les consoler, les voyantinquiets et troublés à cause des songes qui leur étaientapparus, leur dit : Pourquoi vos visages sont-ils sombres aujourd'hui ?

En effet leur physionomie trahissait leur agitation intérieure:d'où cette parole d'un sage : Quand le coeur est en joie, le visageest en fleur; quand le coeur est en peine, le visage est sombre. (Prov.XV, 13). Donc, les voyant fort tristes à la suite de ces visions,il les interrogeait, afin de savoir la cause de leur affliction. Remarquezcomment, même en prison, il déployait ses vertus, et s'efforçaitd'alléger les peines d'autrui. Mais eux, que répondent-ils?Nous avons eu un songe, et nous n'avons personne pour nous l'expliquer.(Ib. 8.) Ils ignoraient la sagesse de celui qui leur parlait: ils le considéraientcomme un homme ordinaire : voilà pourquoi, au lieu de raconter cequ'ils ont vu, ils se bornent à dire qu'ils ont eu un songe, enajoutant: Nous n'avons personne pour nous l'expliquer. Mais cet homme admirableleur dit : N'est-ce pas à Dieu qu'il appartient de donner l'interprétationdes songes? Racontez-moi donc ce que vous avez vu. Est-ce que j'offre devous l'expliquer par mes propres lumières? C'est Dieu qui est l'interprète.— Racontez-moi ce que vous avez vu. Considérez cette prudence, cettehumilité profonde. Il ne dit pas: Je vais vous l'expliquer, je vaisvous dire ce que ces songes vous annoncent. Il dit : Racontez-les moi.Dieu est le seul interprète en pareille matière. Et le grand-échansonlui rapporta ce qu'il avait vu. Et Joseph lui dit: Voilà l'interprétationde ton songe. Les trois provins de la vigne marquent trois jours, aprèslesquels Pharaon se souviendra du service que tu lui rendais. Il te rétabliradans ta première charge, et tu lui présenteras à boire,selon que tu avais accoutumé de le faire auparavant dans le rangque tu tenais. Mais souviens-toi de moi, quand ce bonheur te sera arrivé,prends-moi en pitié, parle dé moi à Pharaon, et tiré-moide ce cachot. Parce que j'ai été enlevé par fraudedu pays des Hébreux., et que je n'ai rien fail pour être précipitédans ce souterrain. (Ibid. 9,12, 13, 14, 15.) Après lui avoir préditles heureux événements qui devaient lui arriver, et sa rentréeen grâce auprès du roi, il ajoute: Souviens-toi de moi, lorsquetu auras recouvré ta prospérité; plaide la cause decelui qui t'a fait cette prédiction, et tu me prouveras ainsi tacompassion.

2. Ne vas pas sur ces paroles, mon cher auditeur, accuser ce juste depusillanimité: bien au contraire, il faut t'étonner du courage,de la résignation avec laquelle il supportait une captivitési pénible. En effet, quelque autorité que lui eûtconférée le gouverneur, il ne souffrait pas moins d'êtreenfermé, et de vivre parmi des hommes sales et déguenillés.Cela même est une nouvelle marque de sa philosophie, qu'il ait toutenduré avec courage, ne cessant de montrer une profonde humilité.— Prends-moi en pitié, parle de moi à Pharaon, et tire-moide ce cachot. Veuillez observer comment il ne dit pas un mot de cette abominablefemme, comment il s'abstient d'accuser son maître, de dénoncerla cruauté de ses frères à son égard , il jetteun voile sur tout cela et se borne à dire : Souviens-toi de moi,et fais-moi tirer de ce cachot: Parce que j'ai été enlevépar fraude du pays des Hébreux et que je n'ai rien fait pour êtreprécipité dans ce souterrain. Gardons-nous de passer légèrementlà-dessus: considérons la sagesse de cette âme; admironscomment Joseph, trouvant une pareille occasion, et sachant que le grand-échanson,une fois revenu aux jours de sa prospérité pourrait révélerau roi toute son histoire, éviter d'accuser l'Egyptienne, je lerépète, de faire intervenir dans son récit ni sonmaître, ni ses frères: il ne dit pas pour quel motif il aété condamné à la prison, il ne s'attache pasà montrer l'injustice qui lui a été faite: il s'appliqueà une seule chose, non point à faire leur procès àces personnes, mais à plaider sa propre cause. (411) D'abord ence qui concerne ses frères, il emploie cette expression vague: J'aiété enlevé de la terre des Hébreux. Il ne mentionnepas davantage la conduite de l'impudique Egyptienne, non plus que l'injustecolère de son maître contre lui; il se borne à dire:Je n'ai rien fait pour être précipité dans ce souterrain.Que cela nous apprenne, au cas où il nous arriverait d'êtrepersécutés par de pareils scélérats , àne pas les poursuivre de nos injures, à ne pas nous répandrecontre eux en amères accusations, à nous contenter enfind'établir doucement et tranquillement notre innocence, àl'exemple de ce grand homme, qui , même dans l'infortune, ne voulutpas divulguer dans une simple conversation l'impudicité de l'Égyptienne.Combien ne voit-on pas de gens, qui même en butte à de justesgriefs, entreprennent, dans leur extrême effronterie , de prêteraux autres leurs propres méfaits ! et Joseph, qui était pluspur que la lumière du soleil, Joseph, dont toutes les accusationsauraient été des vérités, Joseph, qui en dénonçantla fureur de l'impudique, n'aurait fait qu'ajouter à sa propre gloire,Joseph, sur tous ces points, garde le silence. En effet, ce n'est pas lagloire humaine qu'il recherchait: il se contentait de la faveur d'en-haut:il voulait seulement que l'oeil toujours ouvert ne trouvât rien deblâmable dans sa conduite. Voilà pourquoi, en dépitde son silence, de ses efforts pour tenir tout caché, le bon Dieule couvrit d'une si grande gloire après qu'il eut vu sa vaillancedans le combat. Maintenant observons dans ce qui suivit la résignationde ce juste; comment les retards ne purent l'aigrir ni le décourager;comment, dans sa patience à tout supporter , il ne cessait pas debénir le Seigneur qui permettait toutes ces choses. — Lorsque legrand panetier eut entendu l'explication donnée par Joseph, pensantque sa vision, à lui, annonçait pareillement quelque chosed'heureux, il en tait à son tour le récit. Mais Joseph, aprèsl'avoir écouté, instruit également parla révélationd'en-haut du sens de cette nouvelle vision, lui prédit la mort quil'attend, en ces termes: Encore trois jours, et Pharaon te coupera la tête,et t'attachera à une croix; et les oiseaux du ciel dévorerontta chair. (Ib.23.) Voilà pourquoi je vous ai prévenus toutd'abord que les prédictions ne venaient pas de moi, mais d'une révélationdivine: c'était afin que vous n'eussiez pas l'idée de m'attribuersoit le bien soit le mal que pourraient annoncer vos songes. Ce n'est pointma pensée que j'exprime : je ne fais que vous manifester ce quem'a fait connaître la grâce d'en-haut. Mais au jour fixé,les paroles de Joseph furent réalisées, et tous deux eurentle sort qu'il leur avait annoncé : l'un retrouva sa félicitépremière, l'autre fut livré au supplice. Mais le grand-échanson(celui qui avait été si bien consolé par notre juste)ne se souvint pas de Joseph, et l'oublia. (Ib. 23.) — Voyez ce juste rejeté,pour ainsi dire, dans l'arène; voyez-le déployer encore soncourage accoutumé, sans éprouver aucune défaillance,aucun trouble, aucune impatience. Un autre, un homme ordinaire, se seraitdit sans doute : Eh quoi ! Le grand-échanson , conformémentà l'interprétation que j'ai donnée de son rêve,recouvre si promptement sa félicité première, et ilne garde pas souvenir de moi, de ma prédiction ! Et tandis qu'ilest délivré de tous ses maux, moi qui suis innocent, je resteenfermé ici avec des assassins, des voleurs sacrilèges, desbrigands, des hommes chargés de crimes. Il ne dit, ne pensa riende pareil: il savait que, si la carrière des épreuves s'allongeaitdevant lui, c'était pour que, après l'avoir fournie complètement,il ceignît son front d'une éclatante couronne.

3. Voyez en effet : après la réintégration du grandéchanson deux années s'écoulent. Il fallait attendrele moment favorable, pour que la délivrance de Joseph fûtglorieuse. Si le grand échanson se fût souvenu de Joseph,avant les songes de Pharaon, s'il lui avait alors procuré son assistancepour le faire sortir de prison, la vertu du captif n'aurait pas éclatéaux yeux de la multitude. Mais le Dieu sage et tout-puissant, qui sait,comme un artiste habile, combien de temps il faut laisser l'or au feu età quel moment il convient de le retirer Dieu, dis-je, permit quele grand échanson ne recouvrât pas la mémoire avantles songes de Pharaon, en sorte que notre juste ne dut qu'à la nécessitéla gloire dont il jouit bientôt dans tout le royaume d'Égypte.Après deux ans, Pharaon eut un songe. (XLI,1.) Le matin arriva,son âme fut troublée; et il envoya chercher tous les interprètes,tous les savants de l'Égypte, il leur raconta le songe qu'il avaiteu : mais aucun ne put le lui expliquer. (8.) Remarquez l'attentive providencede Dieu. Il permet que le roi éprouve d'abord l'habiletéde tous les hommes réputés sages dans le pays, afin que,(412) une fois leur ignorance reconnue, le captif, le prisonnier, l'esclave,l'hébreu, introduit à son tour, expliquât ce qui étaitun mystère pour tout le monde, et par là, rendît manifesteà tous les yeux la grâce d'en-haut qui le couronnait. — Lorsquetous les savants appelés furent demeurés muets, incapablesd'ouvrir la bouche, alors le grand échanson, recouvrant la mémoire,informe Pharaon de ce qui lui est arrivé à lui-même,et dit : je me souviens aujourd'hui de ma faute. (9.) Puis il raconta aussitôt,comment le grand panetier et lui-même, jetés en prison, avaienteu des songes dont Joseph leur avait donné une interprétationque l'événement confirma de tout point. Le roi, àces mots, envoya chercher Joseph, le fit sortir de prison; on le rasa,on lui donna une autre robe, et il fut introduit devant Pharaon. (14.)Observez quel honneur tout d'abord, dès le début. — Quandla résignation l'a parfaitement purifié, semblable àun or raffiné, il sort du cachot, il est amené en présencede Pharaon. Voyez-vous ce que c'est que d'avoir pour soi la faveur céleste?Remarquez maintenant quelle sollicitude déployée pour quela destinée de Joseph s'accomplît. Quand il fut sorti vainqueurde sa lutte avec cette abominable Egyptienne, et qu'il se fut échappéde ses filets pour tomber au fond d'un cachot, Dieu permit que le grandéchanson et le grand panetier de Pharaon fussent jetés enmême temps dans la même prison, et que l'interprétationde leurs songes leur révélât la sagesse de Joseph,afin que l'un d'eux, s'en souvenant à propos, le fît amenerdevant le roi. Or, Pharaon dit à Joseph: J'ai eu des songes, etje ne trouve personne pour me les expliquer: mais j'ai entendu dire qu'ilsuffit de te raconter un songe pour que tu l'interprètes. (15) Pharaonrougirait de dire ouvertement : Aucun des savants que j'ai auprèsde moi n'a été capable d’interpréter mon songe, ildit seulement: j'ai eu des songes, et je ne trouve personne pour les expliquer:mais j'ai entendu dire qu'il suffit de te raconter un songe pour que tul'interprètes. Considérez ici encore la prudence et la parfaiteréserve qui se montrent dans la réponse de Joseph. N'allezpas croire, dit-il, que je dise rien en mon propre nom, ou que j'interprèterien par science humaine. Car, faute d'une révélation d'en-haut,il n'y a pas moyen de rien comprendre à ces secrets. Sachez donc,que sans le secours de Dieu, je ne saurais vous répondre. Ce seraDieu, dit-il, et non pas moi, qui rendra au Pharaon une réponsefavorable. (16.) Par conséquent, bien persuadé que l'interprèten'est autre que le Maître de l'Univers, ne vous adressez point auxhommes en pareil cas: c'est Dieu seul qui peut vous manifester la vérité.

Observez comment, par sa réponse, il révèle auPharaon, à la fois l'impuissance de ces docteurs et la puissancedu Maître: maintenant que vous savez que ce n'est point la sciencehumaine qui dicte nos paroles, ni ma propre, pensée qui les inspire,dites-moi les signes que Dieu vous a envoyés. Alors Pharaon raconteses songes, le premier, puis le second, et il ajoute : J'ai consultéles interprètes, et aucun n'a pu m'éclairer. (24.) Mais quoi! ne vous ai-je pas dit qu'il n'appartient pas à la sagesse humained'expliquer ces choses? Ne vous en prenez donc point à ces hommes:comment auraient-ils pu comprendre ce qui nécessite une révélationd'en -haut? Joseph répondit: Les deux songes du roi se réduisentà un. Pour que vous fussiez convaincu que le signe envoyépar Dieu se réalisera, il vous a été donnéde voir une seconde fois la même chose : preuve que Dieu presseral'accomplissement. (Ibid. 25.) La répétition, veut-il dire,est une confirmation, une preuve plus forte que la chose ne saurait manquerd'arriver. Puis, après avoir expliqué ce nombre de sept boeufset de sept épis, et avoir prédit une grande abondance suivied'une grande disette, il ajoute un conseil excellent: Etablir en Egypteun intendant des vivres, qui, en recueillant les fruits des sept annéesd'abondance, pourra se mettre en état d'alléger la disettedes sept années suivantes, et de prévenir une famine complète.Ce conseil plut à Pharaon et à tous ses ministres. (37.)Etdès lors Pharaon aida à l'accomplissement des songes qu'avaiteus Joseph, à l'époque où il vivait chez son père.Ainsi : Joseph expliquait les songes de Pharaon; et Pharaon, sans le savoir,précipitait l'accomplissement d'autres songes. Après avoirentendu Joseph, est-il écrit, Pharaon dit à ses ministres: Où pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci, rempli de l'Espritde Dieu?

4. Voyez-vous comment Pharaon reconnut lui-même que l'explicationprovenait d'une révélation d'en-haut? Qui pourrions-noustrouver, dit-il en effet, en possession d'une telle grâce , qu'ilait en lui l'Esprit de Dieu ! Puis il dit à Joseph : Puisque Dieut'a (413) découvert toutes ces choses, il n'y a pas d'homme plussage que toi. (Ibid. 39.)

Remarquez ici comment, dès que Dieu qui I peut tout vent mettreà exécution ses desseins; rien de ce qui arrive àla traverse ne peut être un empêchement. — Voyez plutôt: Joseph est assassiné, ou peu s'en faut, par ses frères,il est vendu, en butté à une accusation qui le jette dansun péril extrême, il reste longtemps en prison : et l'issuede tout cela, c'est qu'il monte, à peu de chose près, surle trône royal : Puisque Dieu t'a découvert toutes ces choses.il n'y a pas d'homme plus sage que toi, ni plus intelligent. (40.) En conséquence,tu gouverneras ma maison, et le peuple obéira à ta parole,mon trône seul m'élevera au-dessus de toi. Ainsi, voilàqu'un prisonnier devient subitement roi de toute l'Egypte, voilàque celui qui avait été jeté en prison par le chefde la maison royale est élevé par le roi lui-même àla plus haute dignité : et celui qui avait été sonmaître put voir tout à coup l'homme qu'il avait jetédans un cachot, comme séducteur de sa femme, investi du gouvernementde l'Egypte entière. Voyez-vous combien il est important de supporterles tentations avec courage. Aussi Paul disait-il : L'affliction engendrela résignation, la résignation l'épreuve, l’épreuvel'espérance, et l'espérance ne confond point. (Rom. v, 3,5.) Or Joseph avait supporté les afflictions avec patience; la patiencel'avait éprouvé; une fois éprouvé, il avaitvécu dans l'espérance: son espérance ne le confonditpoint. Et Pharaon lui dit : Voici que je l'établis aujourd'hui surtoute la terre d'Egypte. (Ibid. 41.) Puis ôtant l'anneau qu'il avaità la main, il le mit à la main de Joseph, le revêtitd'une robe de lin, lui entoura le cou d'un collier d'or (Ibid. 42), lefit monter sur un char qui marchait de suite après le sien, et unhéraut le précédait proclamant son élévation: et il l'établit sur toute l'Egypte. (Ibid. 43.) Car Dieu qui étaitavec Joseph avait aplani tous les obstacles devant lui, afin de l'éleverà ce degré de gloire. Et Pharaon lui dit: Que sans ta permissionnul ne lève la main dans toute la terre d'Egypte. (Ibid. 44.) EtPharaon donna à Joseph le nom de Psomthomphanech. (Ibid. 45.) IIvoulait perpétuer par ce nom le souvenir de la sagesse qui étaiten Joseph. Car ce mot signifie qui connaît les choses cachées.Joseph ayant révélé ce qui était ignoréde tout le monde, Pharaon lui donna ce nom par allusion à sa perspicacité.Et enchérissant encore sur tant d'honneur, il lui donna en mariagela fille de Putiphar. Le texte ajoute prêtre d'Hiéropolis,parce que ce personnage portait le même nom que l'ancien maîtrede Joseph, puis pour nous faire savoir à quel âge cet hommeadmirable fut récompensé de la sorte, et se signala par tantd'actions célèbres, il ajoute encore: Joseph avait trenteans (Ib. 46), lorsqu'il parut devant Pharaon. N'allons pais croire quece chiffre soit mis là sans intention : il est destiné ànous faire comprendre que personne n'est excusable de négliger lavertu, et que nul n'a droit d'alléguer sa jeunesse, dès qu'ils'agit de faire le bien. Joseph, en effet, n'était pas seulementjeune, il était beau, charmant de visage : ces avantages ne sontpas nécessairement réunis. Mais Joseph était beauet charmant, outre qu'il était jeune : et c'est, pour ainsi dire,à la fleur de l'àge, qu'il tomba dans la servitude et dansla captivité. Car il est écrit qu'il avait dix-sept ans lorsqu'ilfut emmené en Egypte. Il était donc dans toute la brûlanteardeur de la jeunesse, lorsqu'il fut en butte aux- attaques de cette impudiqueégyptienne dont il était te serviteur, et néanmoinsle courage du juste y résista puis vint la captivité et leslongues souffrances qui l'accompagnèrent : Joseph resta pareil aubronze : que dis-je? loin de faiblir il se fortifia : car la grâced'en-haut soutenait son courage. Et quand il eut préalablement déployétoutes les vertus qui étaient en lui, c'est alors qu'il fut tiréde sa prison et appelé au gouvernement de l'Egypte entière.

5. Instruits par cet exemple, ne nous laissons jamais découragerdans les afflictions, ne nous abandonnons point à nos propres pensées,quand elles nous conseillent l'impatience : montrons une résignationparfaite, et nourrissons-nous d'espérance, connaissant la toute-puissancede notre Maître, et bien persuadés que s'il nous laisse éprouverpar l'infortune, ce n'est point par indifférence à notreégard, mais parce qu'il veut que nous méritions par notrecourage une éclatante couronne. C'est par là que tous lessaints sont parvenus à la gloire. Aussi les apôtres disaient-ils: C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaumede Dieu. (Act. XIV, 21.) Et le Christ lui-même disait à sesdisciples : Dans le monde, vous aurez des tribulations. (Jean, XVI, 33.)Gardons-nous (414) donc de nous révolter contre les tribulations,mais écoutons ce que dit Paul : Ceux qui veulent vivre pieusementen Jésus-Christ souffriront persécution. (II Tim. III,12.)Point d'étonnement, point d'amertume : supportons avec une vaillance,une résignation parfaites ce qui nous arrive : et détournonsnos yeux des afflictions pour considérer l'avantage que nous enrecueillons: car c'est là un négoce spirituel. Et comme ceuxqui veulent amasser de l'argent, qui s'adonnent aux trafics du inonde nepeuvent augmenter leur fortune qu'en bravant mille dangers sur terre etsur mer, les attaques des brigands, les courses des pirates, et néanmoinssont disposés à tout affronter avec empressement, dans l'attentedu bénéfice, attente qui leur ôte tout sentiment deleurs peines : de même, nous aussi, en considérant la richesseque nous assurent les tribulations, dans ce trafic spirituel, nous devonsy trouver de la joie, de l'allégresse, et au lieu de nous arrêterà ce qui frappe les yeux, diriger nos regards vers les choses invisibles,selon le conseil de Paul : Ne considérons pas les choses visibles.(II Cor. IV, 18.) En effet, ce qui caractérise la foi, c'est dene pas considérer seulement les objets matériels, mais dese représenter encore par les yeux de l'esprit les choses incorporelles.Car nous devons juger ces dernières choses plus assuréesque celles dont les yeux du corps nous révèlent l'existence.Ainsi fut glorifié le patriarche, parce qu'il avait cru àla promesse de Dieu, parce qu'il s'était élevé au-dessusde la nature et des pensées humaines : Aussi cela lui fut-il imputéà justice. (Rom. IV, 3.) Songez à cela : c'est justice quede croire aux paroles de Dieu. Quand Dieu a fait une promesse, ne demandezpoint aux choses de suivre le cours des événements humains:élevez-vous au-dessus de ces misérables pensées, etfiez-vous à la puissance de Celui qui vous a fait promesse. C'estpar là que chacun des justes s'est signalé, par làque cet incomparable Joseph, en dépit des grands obstacles qui luifurent suscités après les songes, loin de se troubler, dese déconcerter, endura tout avec persévérance et courage,bien persuadé que les arrêts divins ne sauraient êtreannulés. Voilà pourquoi, après la servitude, aprèsla prison, après cette dénonciation perfide, il fut investidu gouvernement de l'Egypte entière. En conséquence, résistonsavec constance à tout accident, rendons grâce de tout ce quinous arrive au Dieu de bonté, et comptons sur le dédommagementqu'il nous réserve. Puissions-nous tous obtenir cette récompensepar la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles !Ainsi soit-il.

SOIXANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE

" Mais Joseph s’éloignade la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d'Egypte: et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité: et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer."

1. Voulez-vous qu'aujourd'hui encore, nous examinions l'histoire deJoseph, et que nous voyions par duels moyens cet homme incomparable, devenumaître de l'Egypte entière, soulagea tout le monde, grâceà l'intelligence qui était en lui? Il s'éloigna, ditl'Ecriture, de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terred'Egypte; et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité: et il recueillit autant de blé qu'il y a de sable dans la mer.Ainsi, après avoir reçu du roi pleine autorité, ilrecueillit les fruits de la terre, et les mit en dépôt dansles villes, afin de soulager, à l'aide de ces ressources , la détressefuture. Vous savez maintenant comment ce juste fut récompensé,même ici-bas, de sa patience, de sa résignation, de toutesses vertus, en quittant une prison pour le palais d'un roi. (Ibid. 50.)Or, il lui naquit deux fils avant la venue des années de disette.(Ibid. 5I.) Il donna au premier le nom de Manassé : parce que, disait-il,Dieu m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Admirezsa piété : par le nom qu'il donna à son enfant ilconsacra le souvenir de tout ce qui s'était passé, afin detémoigner constamment sa reconnaissance, et afin que l'enfant quilui était né n'eût qu'à réfléchirsur son nom, pour être instruit des tentations et de la patiencequi avaient fait parvenir le juste à un pareil degré d'élévation.Parce qu'il m'a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père.Qu'est-ce à dire, Toutes mes peines ? Il me semble qu'ici il faitallusion à sa première et à sa seconde servitude,ainsi qu'aux souffrances de sa captivité. Et toutes celles de monpère : c'est à savoir, la séparation qui l'avait arrachédes bras de son père, lorsque, dans l'âge le plus tendre,cet enfant, élevé avec tant de sollicitude, fut jetéde la liberté dans l'esclavage. (Ibid. 52.) Et il donna au secondle nom d'Ephraïm, parce que, disait-il, Dieu m'a élevédans le pays de mon abaissement. Vous le voyez : ce nouveau nom lui estencore dicté par la reconnaissance. C'est comme s'il disait : Non-seulementj'ai oublié mes peines , mais encore j'ai été élevéaux honneurs, dans le pays où j'avais enduré une si profondehumiliation, où j'avais été en butte aux plus extrêmespérils, et en danger de perdre la vie. Mais il faut maintenant écouterla suite. Après les sept années d'abondance, arrivèrenttout à coup les années de disette, ainsi que Joseph l'avaitprédit. Car les événements ne firent que démontrerà tous la sagesse du juste, et incliner tous les fronts devant lui.Et, malgré l'extrême disette, il empêcha tout (416)d'abord qu'aucune détresse ne se fît sentir. (Ibid. 54.) Caril y avait du pain dans toute l'Égypte. Mais quand la gêneaugmenta, le peuple fit entendre ses plaintes à Pharaon , incapablequ'il était de tenir bon plus longtemps : la faim les forçade recourir au roi. Remarquez maintenant la reconnaissance de ce monarque.(Ibid. 55.) Mais Pharaon dit aux Egyptiens Allez vers Joseph et faitesce qu'il vous dira. C'est à peu près comme s'il eûtdit : Pourquoi tenir vos yeux attachés sur moi? Ne voyez-vous pasque je ne suis roi qu'en apparence, que c'est Joseph qui vous a tous sauvés?D'où vient donc que vous le laissez pour accourir auprèsde moi? Allez vers lui, et faites ce qu'il vous dira. (Ibid. 56.) Josephouvrit les greniers et il vendait le blé aux Egyptiens. Et commela famine faisait partout sentir ses rigueurs : Toutes les contrées,dit-il, sont venues acheter du blé en Égypte : car la faimrégnait sur toute la terre. Voyez comment, peu à peu, lessonges de Joseph commencent à se réaliser. Les ravages dela famine s'étaient étendus jusque sur la terre de Chanaan,où habitait Jacob père de Joseph. Jacob donc ayant apprisque l'on vendait du blé en Egypte, dit à ses fils Pourquoivous abandonner à la nonchalance? (XLII, 3.) Voici que j'apprendsqu'il y a du blé en Egypte. Allez-y, afin de nous acheter quelquesprovisions qui soutiennent notre vie. (Ibid. 2.) Pourquoi restez-vous inactifs,leur dit-il? Allez en Egypte et rapportez-nous ce qui est nécessairepour notre subsistance. Toutes ces choses advinrent, afin que les frèresde Joseph servissent au parfait accomplissement de sa vision, afin qu'ilsconfirmassent par les événements l'interprétationqu'ils avaient faite du songe raconté par Joseph. Les dix frèrespartirent sans prendre avec eux Benjamin, le frère maternel de Joseph.Carson père dit : Je crains qu'il ne lui arrive quelque malheur.Il ménageait cet enfant à cause de son jeune âge. Etantarrivé, ils se prosternèrent devant Joseph, la face contreterre, comme devant le maître de l'Égypte. (Ibid. 6.) Ilsagissaient ainsi, ne sachant rien encore. Car le long espace de temps quis'était écoulé les empêchait de reconnaîtreleur frère. Il est bien naturel que, parvenu à sa maturité,il eût changé quelque peu d'aspect. Mais, si je ne me trompe,tout avait été arrangé par le Dieu de l'univers, detelle sorte qu'ils ne pussent reconnaître leur frère, ni àson langage, ni à sa figure. En effet, comment auraient-ils pu mêmeconcevoir une telle pensée? Ils croyaient qu'il était esclavechez les Ismaélites, en butte aux souffrances de la servitude chezce peuple barbare. Bien éloignés par eux-mêmes d'unesemblable idée, ils ne reconnurent point Joseph. Mais lui, touten les voyant, les reconnut : il dissimula pourtant et affecta de se comporteravec eux comme avec des étrangers. Il feignit d'être un étrangerpour eux, et leur parla rudement; il leur dit : D'où venez-vous?S'il feint une complète ignorance, c'est afin d'être informéde tout avec exactitude : car il désirait avoir des nouvelles deson père et de son frère.

2. Et d'abord il s'enquiert du pays d'où ils viennent : ils répondentqu'ils viennent de Chanaan pour acheter des vivres. La détressecausée par la faim, disent-ils, nous a fait entreprendre ce voyage: et voilà pourquoi nous avons tout laissé pour venir ici: Et Joseph se ressouvint des songes qu'il avait eus.(Ib. 9.) Se rappelantces songes, et les voyant se réaliser, il voulait être bieninformé de tout. Voilà pourquoi il leur répond toutd'abord avec beaucoup de dureté : Vous êtes des espions, leurdit-il, et vous êtes venus pour reconnaître les passages dela contrée. Ce n'est pas dans de bonnes intentions que vous êtesvenus. Vous devez avoir entrepris ce voyage dans quelque dessein perfideet criminel. — Les autres, tout effrayés, répondent: Non,Seigneur.(Ib.10.) Et voici que d'eux-mêmes ils apprennent àJoseph ce qu'il voulait savoir : Tes serviteurs sont venus pour acheterdes vivres. Nous sommes tous fils du même père, nous sommespacifiques, tes serviteurs ne sont pas des espions. (Ib. 11.) Jusqu'iciils se bornent à se justifier tout troublés par la crainte,ils n'ont pas encore dit ce que Joseph brûle de savoir. Aussi persiste-t-ildans son dire : Non, vous êtes venus pour reconnaître les passagesde la contrée. (Ib. 12.) Vous avez beau me parler ainsi :je voisassez, en vous considérant, que c'est un mauvais dessein qui vousa conduits ici. Alors pressés par la nécessité , etvoulant toucher son coeur, ils disent à Joseph : Tes serviteurssont douze frères. (Ib. 13.) O leurre des paroles ! ils comprennentdans le nombre celui qu'ils ont vendu aux marchands : ils ne disent pas:Nous étions douze, mais : Nous sommes douze frères : Et leplus jeune est avec notre père. Et voilà justement ce qu'ilvoulait savoir, s'ils n'avaient pas fait subir le même sort (417)à son frère qu'à lui-même. Le plus jeune estavec notre père : et l'autre n'est plus au monde. Ils n'indiquentpoint clairement la raison, ils disent simplement : Il n'est plus au monde.Alors venant à craindre qu'ils n'eussent traité Benjamincomme lui-même, il reprend: Ce que j'ai dit est la vérité,vous estes des espions. (Ib. 14.) Vous ne sortirez pas d'ici que votrejeune frère ne soit venu. (Ib. 15.) C'est lui que je veux voir:je brûle de considérer celui qui est sorti du même seinque moi : car je soupçonne, d'après votre conduite enversmoi, vos sentiments fraternels. Ainsi donc, si vous le voulez: Dépêchezun d'entre vous, et amenez-le (Ib. 16) ; quant à vous, restez enprison, jusqu'à son arrivée. Sa présence me fera voirla vérité de vos rapports, et vous affranchira de tout soupçon.Sinon, il sera évident que vous êtes des espions, et que telest le motif de votre venue. A ces mots, il les fit mettre en prison. (Ib.17.) — Voyez-vous comment il les éprouve, comment sa conduite enverseux témoigne de sa tendresse pour son frère? Mais au boutde trois jours, les ayant appelés, il leur dit : Faites ce que jevais vous dire, et vous vivrez : car je crains Dieu. (Ib. 18.) Si vousêtes des hommes de paix, qu'un d'entre vous reste détenu dansla prison : que les autres partent, emportent le blé qu'ils aurontacheté (Ib. 19), et me ramènent leur jeune frère:et j'ajouterai foi à vos paroles: autrement, vous mourrez.

Considérez son intelligence; voulant à la fois montrerson amour pour aces hommes, soulager la détresse de son pèreet savoir au sujet de son frère la vérité, il faitretenir un des fils de Jacob, et prescrit aux autres de partir. Mais voyezagir maintenant l'incorruptible juge, la conscience des coupables qui sesoulève, et les contraint, sans que personne les accuse ou les mandeen justice, de devenir leurs propres accusateurs. (Ibid. 21.) Et ils sedisaient l'un à l'autre: C'est justement parce que nous avons péchécontre notre père, que nous n'avons pas été émuspar la douleur de son âme lorsqu'il implorait notre pitié,que nous ne l'avons pas écouté, c'est pour cela que noussommes tombés dans celle affliction. Voilà ce que c'est quele péché; lorsqu'il est commis, réalisé, ilrévèle sa propre énormité. Un homme ivre, tantqu'il boit coup sur coup, n'a aucun sentiment des maux qu'engendre l'ivresse;c'est plus tard que l'expérience lui fait connaître la grandeurde ce fléau; il en est ainsi du péché : tant qu'iln'est pas consommé, il aveugle l'esprit et répand d'épaissesténèbres sur la vue intérieure; mais ensuite la consciencese soulève comme un accusateur inexorable pour déchirer l'âmeet lui dénoncer l'énormité de sa faute. Voici queles fils de Jacob reviennent à eux, et c'est au moment oùle plus grand péril est suspendu sur leur tête, qu'ils fontl'aveu de leur conduite, et disent : C'est justement, parce que nous avonspéché, parce que noirs n'avons pas été émusde la douleur de son âme. Ce n'est pas sans motif que nous sommesainsi traités, c'est justement, bien justement; nous sommes punisde l'inhumanité et de la cruauté que nous avons montréesà l'égard de notre frère : Parce que nous n'avonspas été émus de la douleur de son âme, lorsqu'ilimplorait notre pitié, et que nous ne l'avons pas écouté.C'est parce que nous avons été sans charité, sanshumanité, que nous éprouvons le même traitement ànotre tour. C'est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction.

3. Ils se parlaient de la sorte entre eux, croyant n'être pasentendus de Joseph. En effet, comme s'il ne les eût pas connus etqu'il eût ignoré leur langue, il avait fait venir un interprète,pour leur transmettre ses paroles et lui expliquer leurs réponses.(Ibid. 22.) Or, entendant cela, Ruben leur dit : N'est-il pas vrai queje vous ai dit : Ne faites pas de mal à cet enfant, et que vousne m'avez pas écouté? Et voici que Dieu nous redemande sonsang. Ne vous ai-je pas conseillé, conjuré alors, de ne commettreaucune iniquité à son égard? Aussi maintenant Dieuvous redemande son sang. Car, d'intention, vous l'avez tué; si vousn'avez pas enfoncé le glaive dans sa gorge, vous l'avez vendu àdes barbares, vous avez imaginé pour lui une servitude pire quela mort; voilà pourquoi Dieu vous redemande son sang. Représentez-vousce que c'est d'être accusé par sa conscience, que d'êtreen proie perpétuellement aux obsessions de cette voix sévèreet formidable qui nous rappelle nos fautes. (Ibid. 23.) Et Joseph entenditcela; mais eux, ils ne s'en doutèrent point, vu qu'il se servaitd'un interprète. Mais Joseph ne peut plus se contenir, la forcedu sang, la tendresse fraternelle le trahissent. Et s'étant détournéd'eux, il pleura (Ibid. 24), de manière à n'être pointreconnu. Il revint auprès d'eux et leur parla de nouveau. (Ibid,25.) Et ils lui livrèrent Siméon qu'il lia devant (418) eux..Vous le voyez: il ne néglige rien pour les jeter dans l'effroi,de telle sorte que voyant Siméon attaché, ils fissent paraîtres'ils étaient sensibles à l'amour fraternel. Toute sa conduiteavait pour but, en effet, de les éprouver, et de reconnaîtres'ils ne s'étaient pas montrés à l'égard deBenjamin tels qu'ils avaient été pour lui-même. Sidonc il fait lier Siméon en leur présence, c'est pour lesbien éprouver, pour observer s'ils lui témoigneront quelqueaffection. Car alors, par pitié pour lui, ils se hâterontd'amener Benjamin, et combleront par là les voeux de Joseph. Etil ordonna de remplir leurs sacs de blé, de remettre dans le sacde chacun son argent, et de leur donner des provisions pour la route. (Ibid.26.) Et après avoir chargé leurs ânes, ils partirent.Voyez quelle générosité ! il les oblige malgréeux, en leur rendant leur argent, au lieu de se borner à leur livrerdu blé. (Ibid. 27.) Or, un d'eux ayant ouvert son sac, afin de donnerla nourriture aux ânes, voit l'argent, et annonce la nouvelle àses frères. Là-dessus leur coeur s'étonna, ils furenttroublés et se dirent entre eux : Qu'est-ce que Dieu nous a fait?

Les voilà de nouveau inquiets, tremblants à l'idéed'un nouveau grief : et accusés en outre par leur conscience, ilsimputaient tout à la faute commise sur la personne de Joseph. Quandils furent revenus auprès de leur père, et qu'ils lui eurentfait un rapport exact de tout ce qui s'était passé, ils luiracontèrent quel courroux avait montré contre eux le gouverneurde l'Egypte, et comment il les avait retenus prisonniers comme espions.Nous lui avons dit que nous étions des hommes de paix, que nousétions douze frères , dont un n'est plus , et le plus jeuneavec notre père. Il nous a répondu: Voici comment vous montrerezque vous êtes des hommes de paix: laissez ici un d'entre vous, amenezvotre jeune frère, et je connaîtrai que vous n'êtespas des espions. (Ib. 32, 33, 34.) Ce récit éveilla les douleursdu juste. Tout en faisant ce triste rapport, chacun d'eux vidait son sac: en trouvant leur argent, tous furent saisis de crainte, et leur pèreavec eux. Mais voyons encore ici l'affliction du vieillard, que leur dit-il?Vous m'avez ôté mes enfants : Joseph n'est plus, Siméonn'est plus, et vous voulez m'enlever Benjamin ? Tous ces maux sont retombéssur moi. Ainsi ce n'était point assez d'avoir à pleurer Joseph,vous lui avez joint Siméon : et ce, n'est point la fin de mes maux.

Vous voulez encore me prendre Benjamin. Tous ces maux sont retombéssur moi. Ces paroles nous font bien voir l'émotion qui trouble lesentrailles de ce père. Depuis longtemps il désespéraitau sujet de Joseph, qu'il croyait dévoré par les bêtesféroces, il désespérait désormais de Siméon: et voici qu'il craignait pour Benjamin. Il résiste d'abord, ilne veut pas livrer son enfant. Mais Ruben, l'aîné de ses enfants,lui dit: Tuez mes deux fils, si je ne vous le ramène pas. Remettez-leentre mes mains, et je vous le ramènerai. Confiez-le-moi, je m'encharge, et je vous le rendrai.

4. Ruben parlait ainsi, songeant qu'il leur était impossible,si l'enfant ne les accompagnait pas, de retourner en Egypte, et d'y acheterce qui était nécessaire à la subsistance de la famille.Riais le père ne veut pas céder: Non, mon fils ne partirapas avec vous. (Ib.) Ensuite il en donne la raison, comme s'il plaidaitsa cause devant ses enfants: Son frère est mort, et lui seul mereste. Et il arrivera qu'à cause de sa jeunesse, il sera bien éprouvéen route, et vous conduirez ma vieillesse avec douleur au tombeau. Je crainspour sa jeunesse; je redoute de finir mes jours dans la douleur, privéde cette consolation. En effet, tant qu'il reste avec moi, il me sembleque j'éprouve un peu de soulagement, et sa sociétédiminue le chagrin que j'ai au sujet de son frère. Ainsi la tendressede Jacob pour son enfant Benjamin l'empêchait d'abord de le laisserpartir : Mais la disette redoubla, et les vivres leur manquèrent.Et leur père leur dit: Retournez, et rapportez-nous quelques provisions.Mais Juda lui dit : L'homme nous a déclaré sa volontéavec serment, disant : Vous ne verrez pas mon visage, si votre jeune frèrene vous accompagne point. Si donc vous congédiez notre frère,nous partirons, et nous achèterons des vivres. Sinon, nous ne partironspas. Car l'homme nous a dit que nous ne verrions pas son visage, si notrejeune frère n'était pas avec nous. (Gen. XLIII, 1-5.) N'allezpas croire que nous puissions retourner là-bas sans notre frère.Si vous voulez que notre voyage soit inutile, et que nous courions lesplus grands dangers, alors partons. Mais sachez que le gouverneur nousa certifié avec serment que nous ne verrions pas son visage, sinotre frère ne venait pas avec nous. Jacob se voyait presséde tontes parts. il se lamente, il leur dit: Pourquoi avez-vous (419) faitmon malheur en apprenant à l'homme que vous aviez un frère? Pourquoi avez-vous fait mon malheur? (Ib. 6.) Pourquoi m'avoir causéces maux ? Si vous n'aviez rien dit, je n'aurais pas étéprivé de Siméon, et l'on n'aurait point mandé celui-ci.Ils lui répondirent L'homme nous a demandé si notre pèrevivait, si nous avions un frère, et nous lui avons répondu.Savions-nous qu'il nous dirait : Amenez votre frère ? (Ib. 7.) N'allezpas croire que nous ayons déclaré de nous-mêmes augouverneur l'état de notre famille. Comme il nous retenait en prison,voyant en nous des espions, et qu'il s'informait en détail de nosaffaires, nous avons parlé ainsi afin de le renseigner surtout avecvéracité. Et Juda dit encore à son père : Envoiele jeune enfant avec moi, et mus nous mettrons en route, afin d'avoir dequoi vivre. (Ib. 8.) Confie-le moi, afin que nous partions sur-le-champ.Car il ne nous restera plus aucun espoir de salut si nous laissons nosprovisions s'épuiser, et que nous ne cherchions pas des soulagementsailleurs. Je le reçois de tes mains; si je ne te le remets pas,si je ne le ramène pas en ta présence, que je reste coupableenvers toi le reste de mes jours. Si nous n'avions pas différénous serions déjà revenus deux fois. (Ib. 9, 10.) Ton attachementà cet enfant va causer notre mort à tous. La faim nous aurabientôt fait périr, si tu ne veux pas lui permettre de noussuivre. Observez ici, mon cher auditeur, comment la détresse causéepar la famine triompha de la tendresse de ce père. Voyant qu'onne trouvait pas d'autre moyen de soulagement, et que la disette augmentait,il dit enfin : S'il en est ainsi, s'il le faut absolument, et que vousne puissiez partir sans lui, vous devez porter en même temps désprésents au gouverneur. Emportez l'argent que vous avez trouvédans vos sacs, outre celui qui vous est nécessaire pour l'achat.

Prenez avec vous votre frère, levez-vous et partez. (Ib. 13.)Que mon Dieu vous fasse trouver grâce devant cet homme, et metteen liberté votre frère et Benjamin! Pour moi, je reste sansenfant. (Ib. 14.) Voyez-vous comment éclate son inexprimable affectionpour Joseph? N'allez pas croire en effet qu'il songe à Benjaminou à Siméon, lorsqu'il dit : Pour moi je reste sans enfant,car il dit plus haut : Que Dieu vous fasse trouver grâce, et metteen liberté votre frère et Benjamin! — Il veut dire : quandbien même ces deux-là seraient sauvés, je n'en resteraispas moins sans enfant. Observez comme il est tout entier à l'amourde Joseph. Entouré d'un groupe si nombreux de fils, il se croyaitpourtant sans enfants, parce qu'il était privé de Joseph.Les fils de Jacob alors ayant pris les présents, la double sommed'argent et Benjamin, partirent pour l'Egypte et parurent devant Joseph.(Ib. 15.) Joseph les vit ainsi que Benjamin son frère. (Ib. 16.)— Ses voeux sont comblés : il voit son bien-aimé, le succèsa couronné ses efforts. Et il dit à l'intendant de sa maisonConduis ces hommes dans la maison et égorge des victimes : car ceshommes mangeront avec moi. Mais se voyant introduits dans la maison deJoseph, ils dirent : C'est à cause de l'argent qui est revenu dansnos sacs la première fois,que l'on nous emmène : c'est afinde nous dénoncer, de nous accuser, de nous prendre avec nos ânes,et de nous réduire en servitude. (Ib. 18.) Joseph prenait toutesles dispositions les plus propres à leur attester sa bienveillance: néanmoins ils sont dans les angoisses, ils redoutent d'êtrepunis à cause de cet argent, comme s'ils étaient coupablesen cela. Ils s'approchent donc de l'intendant de la maison et lui exposentla raison de leur inquiétude : ils lui racontent comment ils onttrouvé l'argent dans leurs sacs, et ils ajoutent : A cause de celanous apportons aujourd'hui le double de l'argent, afin de payer notre detteprécédente, et d'acheter des vivres. (Ib. 22.)

5. Remarquez à quel point l'infortune a corrigé et adoucileur caractère : L'intendant leur répondit : Ayez l'espriten repos, ne craignez point : votre Dieu, le Dieu de votre pèrevous a donné des trésors dans vos sacs : quant à votreargent, il est bon, et entre mes mains. (Ib. 23.) Point de crainte, soyezsans inquiétude. Personne d'entre vous ne sera accusé pource motif : l'argent nous a été compté : croyez doncque cela vous vient de Dieu, que c'est Dieu qui a mis des trésorsdans vos sacs. — Ayant dit ces mots, il fit sortir Siméon, il apportade l'eau pour laver leurs pieds, et donna à manger à leursânes. (Ib. 24.) — Ainsi la prière de leur père lesfaisait réussir en toute chose tout arrivait selon la prièrequ'il avait adressée au ciel en disant: Que le Dieu de mon pèrevous fasse trouver grâce ! même avant que Joseph fûtprésent, l'homme à qui était confié le soinde sa maison prodiguait aux nouveaux venus les marques de bienveillance.Ils préparèrent les présents pour Joseph. (Ib. 25.)(420) Et lorsqu'il entra, ils les lui offrirent et se prosternèrentdevant lui jusqu'à terre. (Ib. 26.) Puis il leur demanda encoreune fois : Votre père, le vieillard dont vous m'avez parlé,se porte-t-il bien? vit-il encore ? {Ib. 27.) Ils répondirent :Ton serviteur notre père est en bonne santé. Et il dit :Qu'il soit béni de Dieu! Et s'inclinant ils adorèrent. (Ib.28.) Mais Joseph vit soit frère, né de sa mère, etdit : voilà ce jeune frère, que vous m'avez dit que vousamèneriez ? Et il dit : Dieu te fasse miséricorde, mon enfant! (Ib. 29.)

Admirez sa constance : il continue à faire l'ignorant, afin quela suite des événements lui permette de démêlerquelles étaient leurs dispositions à l'égard de Benjamin.Et comme la nature même parlait trop haut, ses entrailles étaientémues, et il aurait voulu pleurer. Il entra donc dans une autresalle, et là, se mit.à pleurer. Puis s'étant lavéle visage, il sortit. (30.) Ensuite il montre sa bonté : Servezles pains (31), dit-il. On le servit à part, comme le roi, le maîtrede l'Egypte entière; et ses frères à part; et àpart aussi les Egyptiens qui dînaient avec lui. Car les Egyptiensne pouvaient pas manger avec les Hébreux; c'est une abominationaux yeux des Egyptiens. (32.) En face de lui s'assirent le plus âgéet le plus jeune. (33.) Cela les jeta dans l'étonnement, et ilsne pouvaient deviner d'où lui venait la connaissance qu'il avaitde la différence de leurs âges. Puis dans la distributiondes parts, il donne à Benjamin une portion cinq fois plus grande.Ils ne comprennent pas davantage, ils croient que c'est un simple effetdu hasard, à cause de la jeunesse du privilégié. Enfin,le repas terminé, Joseph appelle son intendant et lui donne cesordres : Remplis les sacs de ces hommes d'autant de vivres qu'ils pourronten emporter, et remets de même l'argent de chacun dans son sac; etjette cette coupe d'argent dans le sac du plus jeune. (XLIV,1, 2.) Voyezquel artifice il imagine encore pour mettre à une infaillible épreuveles sentiments de ses frères à l'égard de Benjamin.Cela fait, il les congédie. Puis, lorsqu'ils se. furent mis en route,il dit à l'intendant de sa maison : Lève-toi, mets-toi àleur poursuite, et dis-leur: Pourquoi rendez-vous le mal pour le bien ?Pourquoi m'avez-vous dérobé une coupe d'argent? N'est-cepas celle où boit mon maître? Il s'en sert pour deviner. C'estune détestable action que la vôtre. (Ibid. 4, 5.) Lorsqu'illes eut trouvés, raconte l’Ecriture, il leur dit : Pourquoi répondreaux bienfaits par des injustices? Pourquoi exercer votre méchancetéjusque: sur celui qui vous a fait si bon accueil ? Comment n'avez-vouspas craint de faire du tort à un homme que vous aviez trouvési généreux? Que dire d'une pareille scélératesse?Quel délire s'est emparé de vous? Ne savez-vous pas que c'estlà le vase dont mon maître se sert pour deviner? Votre actionest criminelle, votre dessein pernicieux, votre entreprise impardonnable,votre audace sans égale, votre perversité au-dessus de toutce qu'on peut imaginer. Ils lui répondirent: Pourquoi votre maîtretient-il. ce langage? (7.) Pourquoi nous reprochez-vous un crime dont noussommes tout à fait innocents? A Dieu ne plaise que vos serviteursse comportent jamais comme vous dites ! A Dieu ne plaise que nous tenionsjamais fane pareille conduite ! Nous qui avons apporté une doublesomme d'argent, comment aurions-nous pu, dérober argent ou or? D'ailleurs,si vous le croyez, Que celui aux mains duquel on trouvera le vase que vouscherchez, que celui-là meure (9), comme auteur d'un pareil forfait: et nous, nous serons esclaves. Le calmé de leur conscience leurpermettait de perler avec cette assurance. L'intendant répondit: Eh bien ! qu'il soit fait comme vous dites. Celui aux mains duquel seratrouvée la coupe, celui-là sera mon serviteur : les autresseront mis en liberté. (10.) Après cela, ils se laissentfouiller. Et il les fouillait en commençant par l'aîné,jusqu'à ce qu'il arriva à Benjamin. Et ayant ouvert le sacde celui-ci, il trouve la coupe. (12.) Cela confondit leur esprit. Ilsdéchirèrent leurs vêtements, ils remirent leurs sacssur les bêles de somme, et revinrent à la ville. (13.) EtJuda étant entré ainsi que ses frères auprèsde Joseph, ils tombèrent devant lui la face contre terre. (14.)Observez combien de fois. ils l'adorent. Puis Joseph leur dit: Pourquoiavez-vous fait cela ? Ne savez-vous pas que je n'en sers pour deviner ?Juda répondit : Que répliquer ? que dire à notre seigneur? Comment nous justifier? Dieu a trouvé l'iniquité de vosserviteurs. (16.) De nouveau le souvenir du mal qu'ils lui ont fait leurrevient à l'esprit. Eh bien ! nous sommes serviteurs de notre maître,et nous, et celui aux mains de qui fut trouvée la coupe. Ils fontvoir alors leurs bons sentiments, et se soumettent à la servitudeen même temps que leur frère. Mais Joseph répondit.:A Dieu ne (421) plaise que j'en fasse rien ! L'homme aux mains de qui aété trouvée la coupe, voilà celui qui seramon serviteur : quant à vous, retournez sains et saufs auprèsde votre père. (Ib. 17.)

6. Ainsi, ce qu'avait craint leur père leur arrivait: les voilàdans le trouble et les angoisses, ne sachant quel parti prendre. Mais Judas'approcha, et dit. (Ibid. 18.) C'est lui, en effet, qui avait reçuBenjamin des mains de son père, lui qui avait dit: Si je ne te leramène pas, je resterai coupable devant toi tous les jours de mavie: il s'approche, il raconte avec exactitude tout ce qui s'est passé,afin d'exciter la compassion de Joseph, et de le disposer à laisserpartir l'enfant. Juda s'approcha et dit: Je vous en prie, seigneur, laissezparler votre serviteur. Observez comment il ne cesse de lui parler surle ton d'un esclave qui s'adresse à son maître: et rappelez-vousces songes des gerbes, qui envenimèrent leur jalousie contre lui:admirez la sagesse et la toute-puissance de Dieu, qui à traverstant d'obstacles, menait tout à réalisation. Laissez parlervotre serviteur en votre présence, et ne vous irritez pas contrelui, seigneur. Vous avez interrogé vos serviteurs, disant : Avez-vousun père, un frère? (19.) Et nous avons dit à notreseigneur Nous avons un vieux père et il a un jeune fils, enfantde sa vieillesse; le frère de celui-ci est mort. (20.) Figurez-vousce que devait éprouver Joseph en entendant ces paroles. Lui seulest resté à sa mère; et son père l'a pris engrande tendresse. Pourquoi mentent-ils encore ici en disant : Le frèrede celui-ci est mort? ne l'avaient-ils pas vendu aux marchands? Mais commeils avaient fait croire à leur père qu'il avait périet avait été dévoré par les bêtes féroces,comme d'ailleurs ils pensaient qu'il avait dû succomber aux mauxde son esclavage chez un peuple barbare, il dit pour ces raisons : Et lefrère de celui-ci est mort. Mais, vous avez dit à vos serviteurs: Amenez-moi cet enfant, et j'en prendrai soin. (21.) Et vous avez ajouté:Si votre frère ne vient pas avec vous, vous n'aurez pas l'avantagede voir nia face. (23.) Or, il est arrivé que, revenus auprèsde votre serviteur, notre père, nous lui avons rapporté lesparoles de notre seigneur. (24.) Alors notre père nous a dit : Remettez-vousen route, achetez-nous quelques provisions. (25.) Mais nous lui avons répondu: Nous ne pourrons aller là-bas, si notre frère ne vientpas avec nous. (26.) Alors votre serviteur, notre père, il nousdit : Vous savez que ma femme m'a donné deux enfants, l'un s'enest allé loua (le moi, et vous m'avez dit qu'il avait étémangé par les bêtes sauvages. (27, 28.) Remarquez commentl'apologie de Juda instruit exactement Joseph de ce qui s'est passédans sa famille après qu'il a été vendu, du leurreauquel ils ont recouru pour tromper son père, du récit qu'ilslui ont fait à son sujet. Maintenant donc, si vous emmenez encorecelui-ci, et qu'il lui arrive une maladie en route, vous conduirez niavieillesse avec douleur au tombeau. (29.) Quand tel est l'attachement denotre père à l'égard de ce jeune enfant, comment pourrons-noussoutenir sa vue, si celui-ci n'est pas avec nous? Car sa vie dépendde l'âme de celui-ci. (30.) Et vos serviteurs conduiront la vieillessede votre serviteur, notre père, avec douleur au tombeau. En effet,votre serviteur a reçu ce jeune enfant des mains de notre père,en disant : Si je ne le ramène pas auprès de vous, je resteraicoupable envers vous tous les jours de ma vie. (31.) Voilà les promessesque j'ai faites à mon père, afin de pouvoir vous amener l'enfant,obéir à vos volontés, vous montrer que nous avionsparlé sincèrement et qu'il n'y avait eu nul mensonge dansnos discours. Maintenant donc je resterai, esclave pour esclave, serviteurde mon seigneur : quant aie jeune enfant, qu'il parte avec nos frères.(Ib. 33.) En effet, comment revenir auprès de mon père, sansavoir l'enfant avec nous? Que je ne voie pas les maux qui viendront trouvermon père. (Ib. 24.) Ces paroles émurent vivement Joseph,et lui parurent une marque suffisante et de respect filial et d'amour fraternel.Et il ne pouvait plus se contenir, ni supporter la présence desassistants :il fait éloigner tout le monde, et demeuré seulau milieu d'eux (XLV, 1), il pousse un cri avec un sanglot, et se faitreconnaître à ses frères. Et cela fut connu dans toutle royaume, et jusque dans la demeure de Pharaon. (Ib. 2.) Et il dit àses frères : Je suis Joseph! Mon père vit-il encore? (Ib.3.) Je ne puis m'empêcher d'admirer ici, la persévérancede ce bienheureux, comment il put soutenir son rôle jusqu'au bout,ne pas se trahir, mais ce qui m'étonne surtout, c'est que ses frèresaient eu la force de rester debout, d'ouvrir encore la bouche, que la viene se soit pas envolée d'eux, qu'ils n'aient pas perdu la raison,qu'ils n'aient pas disparu au fond de la terre. Ses frères ne pouvaientlui répondre : (422) car ils étaient troubles. Rien de plusnaturel en se rappelant comment ils s'étaient comportés àson égard, ce que lui-même avait été pour eux,en considérant le rang illustre où il était placé,c'est presque pour leur vie qu'ils étaient inquiets. Aussi, voulantles rassurer, il leur dit : Venez près de moi. (Ib. 4.) Ne reculezpoint : ne croyez pas que votre conduite à mon égard vienned'un dessein conçu par vous. Ce n'est pas tant l'ouvrage de votreinjustice envers moi, que de la sagesse de Dieu, de son ineffable bonté: il m'a fait venir ici, afin qu'en temps opportun je pusse fournir desvivres et à vous et à tout le pays. Et il dit: Je suis Joseph,votre frère, que vous avez vendu pour qu'il fût menéen Egypte. Maintenant donc, ne vous affligez point. (Ib. 5.) Il ne fautpas que cela vous trouble, que vous vous reprochiez ce qui s'est passé.La providence de Dieu a tout dirigé. Car Dieu m'a envoyéen Egypte pour votre salut. Voici la deuxième année que lafamine est sur la terre, et il s'écoulera encore cinq ans durantlesquels il n'y aura ni labourage ni moisson. (Ib. 6.) Dieu m'a fait venirici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister.(Ib. 7.) Par conséquent, ce n'est pas vous qui m'avez fait venirici, c'est Dieu. (Ib. 8.)

7. Ainsi, à deux et trois reprises, il cherche à apaiserleurs remords, en leur persuadant qu'ils ne sont pour rien dans sa venueen Egypte, que c'est Dieu qui a fait cela,, afin de l'élever aurang glorieux où il est maintenant. C'est Dieu qui m'a envoyé,quia fait de moi comme le père de Pharaon, le maître de toutesa maison, le gouverneur de toute l'Égypte. Voilà le pouvoirque m'a valu cet esclavage, la gloire que m'a procurée cette vente,les honneurs dont cette affliction a été pour moi le principe,l'élévation où m'a porté cette jalousie. —Ce n'est pas assez d'écouter ces paroles: il faut suivre l'exemplequ'elles nous donnent et consoler de la sorte nos persécuteurs,en leur ôtant la responsabilité de nos maux, en subissanttout avec un calme parfait, comme fit cet homme admirable. Vous voilàdonc bien convaincus, dit-il, que je ne vous impute point mes infortunes,que je vous décharge de tout grief et attribue tout à Dieu,à Dieu qui a tout conduit afin de m'élever à la gloireoù je suis maintenant : Hâtez-vous donc de retourner auprèsde mon père et dites-lui: Voici ce que mande ton fils Joseph: Dieum'a fait maître de toute l'Egypte. Viens auprès de moi, etne tarde pas (Ib. 9); et tu habiteras dans la terre de Gessen, et tu serasprès de moi ainsi que tes fils, les fils de tes fils, et tes brebis,et tes boeufs et tout ce que tu possèdes (Ib. 10), et je te nourrirai(car la famine durera cinq ans encore), afin que tu ne périssespoint avec tes fils et tous tes biens. (Ib. 11.) Vos yeux voient ainsique les yeux de mon frère Benjamin, que c'est moi qui vous parlede ma bouche. Rapportez à mon père toute la gloire dont jejouis en Egypte, et tout ce que vous avez vu, et hâtez-vous de l'amener.(Ib.12.)Après avoir tenu ce langage, les avoir pleinement rassurés,instruits de ce qu'ils devaient dire à .leur père, pressésde le ramener promptement, Il se jeta au cou de Benjamin (ils étaientfils de la même mère), et se mit à pleurer, et Benjaminaussi pleura sur lui, et il embrassa tous ses frères, et pleurasur eux. (Ib. 14.) C'est alors, après une si longue entrevue, aprèsces larmes, ce conseil donné, qu'ils osent enfin, non. sans peine,lui adresser la parole. Après cela ils lui parlèrent. (Ib.15.) Mais le bruit de cet événement arriva dans la demeurede Pharaon : il s'en réjouit, ainsi que tous ceux de sa maison.(Ib. 16.) Ainsi tout le monde se réjouit de cette reconnaissancede Joseph et de ses frères. Et le roi dit à Joseph : Disà tes frères: faites ceci: remplissez vos chariots de froment,et partez. (Ib. 17.) Et revenez auprès de moi avec votre père: je vous , ferai part de tous lesbiens d'Egypte. (Ib.18.) Mais recommande-leurde prendre ici des chars pour leurs femmes et leurs enfants. Le roi même,vous le voyez; est tout préoccupé du voyage de Jacob. Prenezavec vous votre père, et venez; et ne laissez rien de ce que vouspossédez. Car tous les biens de l'Égypte seront àvous. (Ib.19.) Ainsi firent les fils d'Israël. Joseph leur donna deschars, selon les instructions du roi. (Ib. 21.) Et il donna deux robesà chacun, à Benjamin trois cents pièces d'or, et cinqrobes de rechange (Ib.22) ; à son père il envoya pareillementdix ânes portant des richesses d'Égypte, et dix mules chargéesde pains pour le voyage. (Ib.23.) Et quand il eut donné toutes ceschoses, il congédia ses frères, et ils se mirent en route;et il leur dit: Ne vous querellez pas et chemin. (Ib.24.) Remarquez cetteprofonde sagesse. Non content de leur accorder un absolu pardon, et d'oublierleurs fautes, il les exhorte encore à ne pas se quereller en chemin,à ne pas s'a. dresser de reproches mutuels touchant le (423) passé.Rappelons-nous que naguère, en présence de Joseph, ils sedisaient entre eux : C'est justement ; parce que nous avons péchécontre Joseph notre frère, et que nous n'avons pas étéémus de sa douleur; et que Ruben se leva alors pour dire: N'est-ilpas vrai que je vous ai dit : ne faites pas de mal ci ce jeune enfant,et que vous ne m'avez pas écouté? à plus forte raisonétait-il vraisemblable qu'il allait désormais les accuser.Voilà pourquoi Joseph apaise leur coeur, et réprime leurhumeur querelleuse en disant: Ne vous querellez pas en chemin : songezque je ne vous ai fait aucun reproche touchant le passé, et ainsirestez en paix les uns avec les autres.

Qui pourrait donner assez d'éloges à ce juste qui sutexécuter si amplement toutes les prescriptions de sagesse renferméesdans la nouvelle loi ; qui sut accomplir, et bien au delà, la recommandationdonnée par le Christ aux apôtres : Aimez vos ennemis, priezpour ceux qui vous persécutent? (Matth. V, 44.) C'est peu qu'ilait montré une charité si parfaite à D'égardde ceux qui l'avaient fait mourir autant qu'il avait étéen eux : il ne néglige rien pour leur prouver qu'ils n'ont pas eude tort envers lui. O comble de sagesse ! O bonté surhumaine ! Oluxe d'amour divin! Est-ce que c'est vous, leur dit-il, qui m'avez infligéce traitement? C'est la sollicitude de Dieu à mon égard quiapermis ces choses, afin de faire aboutir mes songes, et de vous assurerdans ma personne un puissant protecteur. Ainsi donc les tribulations, lesépreuves sont un gage de l'infinie providence et sollicitude duDieu de bonté pour nous. En conséquence, ne demandons pointle repos et la sécurité à tout prix : mais soit ausein du repos, soit au milieu des épreuves, ne cessons pas d'envoyerlà-haut le tribut de notre gratitude, afin que la vue de notre sagesserende notre Maître encore plus prodigue pour nous de sa sollicitude,de laquelle puissions-nous tous être favorisés, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire,puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE

" Et ils revinrent d'Egypte,et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan auprès de Jacob,leur père, et ils lui firent leur rapport, disant : Ton fils Josephest en vie, et il commande à toute la terre d'Egypte. Et Jacob demeurastupéfait, car il ne les croyait pas. " (Gen, XLV, 25 26.)

1. Vous avez vu, par notre discours d'hier, la profonde sagesse de Josephet l'inexprimable patience dont il fit preuve à l'égard deses frères; comment, non pontent de ne faire aucune allusion àleur conduite envers lui, il était allé, au moment oùils s'apprêtaient à retourner auprès de leur père,jusqu'à leur conseiller, les conjurer de ne pas s'accuser mutuellementau sujet du traitement qu'ils lui avaient fait subir, de bannir d'au milieud'eux tout ressentiment et de faire leur voyage en bonne intelligence.— Il nous faut aujourd'hui reprendre la suite de cette histoire, afin denous représenter et le retour des voyageurs auprès de leurpère, et la venue de Jacob en Egypte : et comment ce vieillard rajeunit,reverdit pour ainsi dire, en apprenant ce qui concernait Joseph. Qui pourrait,en effet, représenter par des paroles, la joie qu'il ressentit alors,en recevant la nouvelle que Joseph était vivant et au comble deshonneurs? Vous n'ignorez pas, sans doute, ce que l'imprévu ajoutede charmes au bonheur. — Celui qu'il croyait dévoré par lesbêtes sauvages, il y avait bien des années, voici qu'il lesavait maître de l'Égypte entière ; comment l'excèsde l'allégresse n'aurait-il pas jeté son âme dans lastupeur? Car une joie trop vive a souvent les mêmes effets qu'uneextrême douleur. Souvent on voit des gens verser des larmes àla suite d'une joie excessive; d'autres rester connue frappés dela foudre en présence d'un événement inespéré,en revoyant subitement en vie ceux qu'ils croyaient morts. — Mais mes parolesdeviendront plus claires quand nous aurons écouté le textelui-même. Et ils revinrent d'Égypte, et ils arrivèrentdans le pays de Chanaan, auprès de Jacob leur père, et ilslui firent leur rapport, disant: Ton fils Joseph est en vie, et il commandeci toute la terre d'Égypte. Et Jacob demeura stupéfait, caril ne les croyait pas. Voyez-vous que mes paroles se vérifient?Ce qu'on lui rapporte touchant Joseph lui parait incroyable, au point quesa raison en est tout ébranlée, et qu'il soupçonneses enfants d'avoir voulu le tromper. En effet, ces mêmes frèresqui jadis avaient rapporté une tunique teinte du sang d'un chevreau,et l'avaient montrée à leur père afin de lui fairecroire que Joseph était devenu la proie des bêtes féroces,ce, sont eux qui viennent dire aujourd'hui : Joseph est en vie et il commandeà toute l'Égypte. — Troublé, stupéfait, ilse demandait en lui-même comment la raison pouvait admettre cela;car, si le premier rapport avait été vrai, le second n'étaitpas croyable; (425) et si le dernier était croyable et vrai, l'autreD 'avait donc été qu'un mensonge ; et ce qui le déconcertaitle plus, c'était que la première nouvelle lui étaitvenue de ses fils, et qu'il recevait de la même source une autrenouvelle toute contraire. Eux, voyant le trouble où étaitleur père, et voulant le convaincre pleinement de la véritéde leurs paroles, ils lui répétèrent les propos deJoseph et tout ce qu'il leur avait dit. (Ib. 27.) A ces paroles, ils joignirentles autres commissions dont Joseph les avait chargés, les charset les présents qu'il envoyait à son père; par là,ils purent enfin convaincre Jacob que leur récit n'étaitpas mensonger. En voyant les chars dépêchés pour l'emmeneren Egypte, son feu se ralluma, dit l'Écriture. Ce vieillard caducet décrépit, voici qu'il rajeunit dans son allégresse.Son feu se ralluma. Qu'est-ce à dire? Comme on voit la lumièred'une lampe près de s'éteindre faute d'huile pour l'alimenter,tout à coup, pour peu qu'on 'y verse une goutte d'huile, renaîtreet briller d'un plus vif éclat, de même ce vieillard, àla veille de s'éteindre au souffle du chagrin (Il n'avait pas vouluêtre consolé, disant : Je descendrai avec mon deuil au tombeau.Gen. XXXVII, 35), ce vieillard donc, à la nouvelle que son filsest en vie et qu'il commande à l'Égypte, à la vuede ces voitures, sent son feu se rallumer, pour parler comme l'Écriture,retrouve sa jeunesse, éclaircit son front assombri par la tristesse,et chassant de son âme la tempête qui l'avait bouleversée, jouit dès lors d'un calme parfait, grâce à la providencede Dieu qui avait conduit toutes ces choses pour faire trouver au justeune consolation après tant d'épreuves et l'associer àla prospérité de son fils ; et d'autre part, pour amenerà réalisation le songe que Jacob lui-même avait expliquéen disant: Est-ce que nous en viendrons, ta mère, tes frèreset moi, à nous prosterner devant toi jusqu'à terre? (Gen.XXXVII,10.) - Enfin , dès qu'il en croit ses yeux et ses oreilles: Grand est mon bonheur, dit-il, si mon fils Joseph est en vie: j'iraiet je le verrai avant de mourir. (Ib.28.) Grand est mon bonheur : il surpassetoute, imagination, il éclipse toute joie humaine. Si mon fils esten vie, j'irai donc et je le verrai. Hâtons-nous donc, afin qu'ilme soit donné de le revoir avant de mourir. Aujourd'hui cette nouvellea ranimé mon coeur, a chassé loin de moi les infirmitésde la vieillesse, a rendu la force à mon âme. Nais s'il m'étaitencore donné de le voir, ma joie serait parfaite, et je pourraisalors quitter la vie. Aussitôt, sans perdre un moment, le juste semet en route, dans sa hâte, dans son empressement de revoir son bien-aimé,et de contempler celui qui était mort depuis tant d'années,que les bêtes avaient dévoré, à ce qu'il croyait,en possession du gouvernement de l'Égypte. Et s'étant renduau Puits du serment (XLVI, 1), après avoir adressé des actionsde grâces au Seigneur, il offrit un sacrifice au Dieu de son pèreIsaac.

2. Apprenons par cet exemple, quelle que soit l'affaire qui nous préoccupe,une entreprise, un voyage, à offrir tout d'abord au Seigneur lesacrifice de prière, à ne pas nous mettre à l'oeuvreavant d'avoir invoqué son appui, à imiter enfin la piétéde ces justes. Il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac: c'est pour vous faire entendre qu'il marchait sur les traces de son père,et qu'il servait Dieu à la manière d'Isaac. Et il n'eut pasplus tôt témoigné sa reconnaissance par ses actionsde grâces, qu'il sentit les effets de la faveur d'en-haut. Considérantla longueur du voyage et sa vieillesse, il craignait que la mort ne vîntle surprendre avant la rencontre qui devait le faire jouir de la vue deson fils. Il conjure donc le Seigneur de prolonger sa vie jusqu'àce qu'il ait goûté ce bonheur parfait. Et voyez comment lebon Dieu exauce pleinement ce juste. Dieu dit à Israël dansune vision de nuit : Jacob, Jacob ! (Ibid. 2.) Je suis le Dieu de tes pères:Ne crains point de partir pour l'Égypte, car je t'y rendrai le chefd'un grand peuple. (Ibid. 3.) Je partirai avec toi, et je te ramènerai,et Joseph te fermera les yeux de ses mains. (Ibid. 4.) Voyez comment leSeigneur promet au juste ce qu'il désire, ou plutôt bien au-delà.Dans sa générosité il enchérit sur nos demandes,fidèle à son amour pour les hommes. Ne crains point de partirpour l'Égypte. Jacob était inquiet à cause de la longueurdu voyage; Dieu lui dit : Ne te laisse point arrêter par l'infirmitéde la vieillesse. Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple, et je partiraiavec toi pour l'Égypte. Je t'assisterai, j'aplanirai devant toitous les obstacles; Remarquez l'affabilité de cette parole : Jepartirai avec toi pour l'Égypte. Quel bonheur plus complet que celuid'avoir Dieu pour compagnon de voyage? Puis la consolation dont le vieillardavait surtout besoin ; Joseph te fermera les yeux de ses mains. Ce (426)bien-aimé, lui-même aura soin de toi, il te fermera les yeux.Sois donc en joie et sans alarmes, et mets-toi en route. Voyez maintenantavec quelle allégresse le juste accomplit ce voyage, rassuréqu'il est par la promesse divine. Jacob se leva, et ses fils avec lui.(Ibid. 5.) Et ils prirent tous leurs biens et vinrent en Egypte. (Ibid.6.) Soixante-six âmes le suivirent en Egypte. (Ibid. 7.) Et Josephavec les fils qui lui étaient nés faisait neuf personnes;de sorte qu'en tout, il y avait avec Joseph soixante-quinze âmes.Dans quel but la divine Écriture nous marque-t-elle ce nombre avecexactitude? C'est pour nous faire savoir comment se réalisa la prédictiondivine, ainsi conçue : Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple.(Exod. XII, 37.) Car, la race d'Israël, qui avait commencépar ces soixante-quinze âmes, s'accrut jusqu'au nombre de six centmille. Voyez-vous comment ce n'est point au hasard ni sans motif que l'auteursacré nous fait connaître le nombre des personnes qui vinrents'établir en Egypte; il veut nous faire mesurer par là ledéveloppement que prit cette famille et nous enseigner àne pas douter des promesses de Dieu. Songez seulement qu'après lamort de Jacob, le roi des Egyptiens, malgré tous ses efforts pourlimiter la multiplication de cette race et en arrêter la propagation,ne put y réussir, qu'elle ne fit au contraire que croîtreet s'augmenter encore; et puis, restez frappés d'admiration en facede la Providence de Dieu qui réalise infailliblement ses décrets,quelques obstacles qui s'y opposent. Mais considérons toute la suite,afin de voir comment Jacob jouit enfin de cette heureuse réunion.Quand il approcha de l'Égypte, il, dépêcha Juda devantlui auprès de Joseph, afin de lui faire savoir que son pèrearrivait. (Ibid. 28.) A cette nouvelle, Joseph ayant fait atteler son char,alla à la rencontre de son père, et, quand il fut en sa présence,il se jeta et son cou, et répandit des larmes abondantes. (Ibid.29.) Voilà ce que je disais en commençant, que l'excèsde la joie arrache souvent des larmes. Il se jeta à son cou et pleura,que dis-je? il répandit des larmes abondantes. Car aussitôtil se rappelle et ses propres infortunes, et ce que son père a souffertà cause de lui; il songe à la longueur du temps écoulé,et comment c'est contre toute espérance qu'il revoit son père,que son père le revoit, et il verse un torrent de larmes, tout àla fois manifestant l'excès de son allégresse, et rendantgrâces au Seigneur de ce qui était arrivé. Et Jacobdit d Joseph : Je puis mourir â présent; puisque j'ai vu tonvisage. Car tu vis encore. (Ibid. 30.) J'ai obtenu ce que je désirais;j'ai goûté un bonheur auquel je ne m'attendais plus; ce quej'avais cessé d'espérer se réalise; j'ai assez vécu,car j'ai vu celui que je pleurais, et il suffit à mon plein contentementde savoir que tu vis encore, toi que je croyais mort depuis longtemps etdévoré par les bêtes féroces. C'est la paroled'un père, parole pleine de tendresse, et propre à manifesterle trésor d'affection qui était en réserve dans sonâme. Et Joseph dit à ses frères : J'irai annoncer celtenouvelle à Pharaon, je lui dirai : Mes frères sont venus,ce sont des bergers. (Ibid. 31.) Ce sont des éleveurs de troupeauxet ils amènent leurs bêtes et leurs boeufs. (Ibid. 32.) Sidonc Pharaon vous mande et dit: Quel est voire métier? Répondez(Ibid. 33) : Nous sommes éleveurs de troupeaux. Car tout pasteurde brebis est un objet d'abomination pour les Égyptiens. (Ibid.34.)

3. Voyez son intelligence dans le conseil qu'il leur donne; ce n'estpoint à la légère qu'il leur prescrit ainsi la conduiteà suivre; c'est tout à la fois pour leur procurer plus desécurité, et afin qu'ils ne se confondent point avec lesEgyptiens. Comme les Égyptiens abhorraient et méprisaientles hommes adonnés à la vie pastorale , en tant qu'adonnéseux-mêmes à l'étude des sciences de leur pays, Josephconseille à ses frères de faire profession de ce métier,afin d'avoir lui-même un prétexte honnête de leur assigneren propre la plus belle portion de la contrée où ils vivraientsans être inquiétés. Et ayant pris avec lui cinq deses frères, il les introduisit auprès de Pharaon. (XLVII.2.) Et Pharaon leur demanda: Quel est votre métier? Ils répondirent:Nota sommes éleveurs de troupeaux. ( Ibid. 3.) Ainsi nous habiteronsmaintenant dans la terre de Gésem. (Ibid. 4.) Pharaon dit : Qu'ilsy habitent. Mais si tu connais quelques-uns d'entre eux qui soient deshommes capables, établis-les intendants de mes troupeaux. (Ibid.6.) Ainsi les frères de Joseph ayant répondu suivant sesavis à Pharaon, obtinrent la permission d'habiter le pays de Gésem.De plus, Pharaon voulant montrer sa bienveillance pour Joseph, ajoute:Si tu connais parmi eux quelques hommes capables , établis-les intendantsde mon bétail. Joseph introduisit (427) aussi son père devantPharaon. (Ibid. 7.) Et Pharaon dit d Jacob : Combien d'années lesjours de ta vie font-ils? (Ibid. 8.) Voyant ce vieillard à cheveuxblancs , il s'informe de son âge. Et Jacob répondit : Lesjours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas... (Ibid.9.) Ainsi chacun des justes se considérait dans cette vie commeen pays étranger. David dira de même : Je suis étrangeret exilé sur la terre. (Ps. XXXVIII, 13.) Et Jacob dit ici : Lesjours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas. Aussi Pauldisait-il de ces justes qu'ils faisaient profession d'être étrangerset exilés sur la terre. (Hébr. XI, 31.) Les jours des annéesde ma vie depuis que j'habite ici-bas, font cent-trente années courteset misérables, et ils ne sont point arrivés au nombre desjours qu'ont vécu mes pères. Les années que j'ai passéesici-bas ont été courtes et misérables; par là,il fait allusion aux années de l'esclavage qu'il avait enduréchez Laban, par suite de l'exil auquel son frère l'avait forcé;ensuite au long deuil que lui avait causé après son retourla mort de Joseph, et aux autres infortunes qui l'avaient assailli dansl'intervalle. En effet, quelles n'avaient pas dû être ses alarmes,quand, pour venger leur soeur, Siméon et Lévi saccagèrentla ville de Sichem, exterminèrent ses défenseurs et emmenèrenten captivité le reste des habitants. (Gen. XXXIV, 25.) Il disaitalors, manifestant les angoisses qui l’agitaient : " Vous m'avez renduodieux, de sorte que je serai un méchant aux yeux des habitantsde la terre ; car ma famille est peu nombreuse. Ils se réunirontcontre moi pour me massacrer, et je serai exterminé avec ma maison." (Gen. XXXIV, 30.) Voilà ce qui lui fait dire : Les jours des annéesde ma vie ont été courts et misérables. Et Josephinstalla son père et ses frères, et leur donna un domaineau pays d'Egypte, dans la terre de Ramessé, qui était laplus fertile, selon les ordres de Pharaon (Ibid. 11); et Joseph distribuadu blé par tête â son père, à ses frères,et à toute la maison de soit père. (Ibid. 12.) On se rappelle,en effet, ce qu'il avait dit à ses frères: Dieu m'a envoyéici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister.(Gen. XLV, 7.) et encore : Dieu m'a envoyé ici avant vous, afinque vous viviez. (Gen. XLV, 5.) Il leur distribuait donc du blépar tête.

Qu'est-ce à dire par tête? C'est à dire àchacun ce qui lui était nécessaire. Car l'Ecriture désignel'homme tout entier tantôt par son corps, tantôt par son âme.Plus haut, elle disait : Jacob vint en Egypte avec soixante-quinze âmes;pour désigner soixante-quinze hommes ou femmes; ici, elle dit partête pour dire par personne. Et quand toute l'Egypte et tout Chanaansouffraient de la faim, la famille de Jacob avait du blé en quantité,comme si elle était à la source de l'abondance. Le blémanquait par toute la terre; en effet, la disette sévit fortement.La terre d'Egypte et celle de Chanaan furent épuisées parla disette. (Ibid. 13.)

4. Considérez l'ineffable providence de Dieu, et comment il amenale juste en Egypte , avant que la famine eût redoublé, pourqu'il n'eût aucun sentiment de la détresse qui allait affligerla terre de Chaman. Et comme tout le monde accourait en Egypte, Josephamassa tout l'argent de ceux qui étaient en Egypte et en Chanaan,et ainsi il leur fournissait du blé. (Ib. 14.) Et l'argent vintensuite à manquer, car il avait tout amassé dans le palaisde Pharaon. Et tous les Egyptiens venaient dire Donne-nous du pain : pourquoimourons-nous en ta présence? L'argent nous fait défaut. (Ib.15.) Nous n'avons plus de quoi acheter et à cause de cela nous mouronsde faim. Ne nous délaisse pas tandis que la mort nous assiège: fournis-nous du pain, afin que nous demeurions en vie. Et Joseph leurdit : Amenez vos troupeaux et je vous donnerai du pain. (Ib. 16.) Si vousmanquez d'argent, je reçois aussi le bétail. Si l'argentvous fait défaut , conduisez ici vos troupeaux, et vous aurez dupain. Ils amenèrent donc leurs troupeaux , et reçurent deJoseph du pain en échange de leurs chevaux, de leurs brebis, deleurs boeufs, de leurs ânes, et il les nourrit pour la valeur deleurs bestiaux. (Ib. 17.) Et ils revinrent auprès de lui la secondeannée, et lui dirent : Ne nous laisse point périr, fauted'argent et de bestiaux, tout est allé à notre maître.Il ne nous reste plus rien, hormis notre personne et nos terres. (Ib.18.)Ainsi donc, pour que nous ne mourions point, achète-nous avec nosterres contre du pain, et nous serons, nous et nos terres, serfs de Pharaon.Donne-nous du grain pour semer et pour vivre : ainsi nous ne mourrons point,et la terre ne sera pas dépeuplée. (Ib. 19.) Ils se réduisenteux-mêmes en servitude, ils vendent leurs terres, afin de pouvoirsubsister : telle était la détresse causée par lafamine. Et Joseph acheta (428) les terres des Egyptiens pour Pharaon. Carils les lui vendirent contraints par la famine. Et les terres appartinrentà Pharaon. (Ibid. 20.) Et il s'asservit le peuple en qualitéd'esclaves, depuis une extrême frontière d'Egypte, jusqu'àl'autre (Ibid. 21), les terres des prêtres exceptées. Caraux prêtres Pharaon donna des vivres, et ils mangeaient : aussi ilsne vendirent point leurs terres. (Ibid. 22.) Voyez combien de sagesse etd'intelligence chez Joseph. Il ne permit pas que le peuple ressentîtla faim, et en même temps il assura à Pharaon la propriétéde toutes les terres avec autant de serviteurs qu'il y avait d'Egyptiens.Et veuillez remarquer la sollicitude extrême qu'il leur témoigne.Il dit aux Egyptiens : Voilà que je vous possède aujourd'huiainsi que vos terres pour le compte de Pharaon. Prenez maintenant du grain,et ensemencez la terre; et si elle donne des fruits, vous donnerez la cinquièmepartie de la récolte à Pharaon; les quatre autres partiesseront à vous pour ensemencer la terre, et pour vous nourrir ainsique vos familles. (Ibid. 23, 24.) Noble générosité,grande prévoyance , inexprimable sollicitude. Aussi les Egyptiens,touchés de cette bienfaisance, disent-ils: Tu nous a sauvés,nous avons trouvé grâce devant notre maître, et nousserons serviteurs de Pharaon. (Ibid. 25.) Vous avez observé la libéralitéde Joseph : il voit ces hommes épuisés de besoin, et se représentantles peines et les maux que va leur causer le labourage, il dit : Je vousfournirai le grain; vous, donnez tous vos soins. Et s'il vient des fruits,vous en livrerez le cinquième : les quatre autres cinquièmesseront pour vous, comme le salaire (le vos fatigues, et pour fournir àvos besoins. Et tel fut l'ordre que leur donna Joseph, de réserverle cinquième à Pharaon, les terres des prêtres exceptées.(Ibid. 26.)

Ecoutez, hommes d'aujourd'hui, quels privilèges étaientaccordés autrefois aux prêtres des idoles : et apprenez àconférer au moins des honneurs égaux, à ceux àqui est confié le culte du Dieu de l'univers. Si des hommes égarés,qui faisaient profession d'adorer les idoles décernaient de pareillesprérogatives à leurs ministres, parce qu'ils y voyaient lemeilleur moyen d'honorer les idoles, quelle condamnation ne méritentpas ceux qui retranchent aux prêtres d'aujourd'hui une partie deleurs honneurs? Ne savez-vous pas que ces hommages ne font due passer parleurs mains pour arriver au Maître de l'univers? Ne considére?donc point celui qui reçoit l'hommage. Ce n'est pas pour lui quevous devez remplir vos obligations : c'est pour celui dont il est prêtre,si vous voulez que celui-là même vous dédommage magnifiquement.De là ces paroles : Celui qui a fait quelque chose à un deceux-ci, l'a fait à moi-même, et encore: Celui qui reçoitun prophète en qualité de prophète, recevra la récompensed'un prophète. (Matth. XXV, 40; X, 41.) Est-ce sur le mériteou l'indignité de ceux que vous honorez que le Seigneur mesureravotre récompense? C'est d'après votre zèle qu'il vouscouronne ou vous condamne. Et de même que les hommages qui passentpar ce canal procurent un grand crédit (en effet, Dieu prend pourlui le bien qu'on fait à ses ministres), ainsi le méprisde ces mêmes personnes sera frappé là-haut d'un rigoureuxchâtiment. En effet, si Dieu prend pour lui les honneurs, il prendaussi le mépris. Convaincus de cette vérité, gardons-nousde manquer à nos devoirs envers les prêtres de Dieu. Et sije parle de la sorte, ce n'est pas tant dans leur intérêtque dans celui de vos charités, et pour que vous ne négligiezaucun moyen d'augmenter votre richesse. En effet, quand égalerez-vouspar vos dons ceux que vous recevez du Seigneur? quels devoirs si grandsrendez-vous? Néanmoins, si peu de chose que ce soit, si périssablesque soient vos offrandes, vous en serez rémunéréspar des récompenses immortelles et par des biens ineffables.

5. En conséquence, bâtons-nous de leur prêter ceconcours; en songeant moins à la dépense qu'au profit etau revenu qu'elle nous rapporte. Voyons-nous, en effet, un homme étroitementlié avec un personnage haut placé dans le monde, nous avonshâte de lui témoigner la plus grande déférence,pensant que les hommages rendus au client seront transmis par lui àson patron, que le client, en nous signalant au patron, augmentera sa bienveillanceà notre égard : à plus forte raison en sera-t-il ainsipour ce qui regarde le maître de l'univers. A-t-on montréde la bonté et de la compassion pour le premier venu de ces mendiantsdont la place publique est jonchée, le Maître prend le bienfaità son comble, et promet l'entrée du royaume des cieux àceux qui ont fait quelque bien à ces infortunés; Venez ici,leur dira-t-il, les bénis de mon (429) père, parce que j'aieu faim, et que vous m'avez donné à manger. (Matth. XXV,34.) Dès lors, comment celui qui aura traité honorablementceux qui souffrent pour Dieu et qui sont décorés de la prêtrise,comment celui-là n'obtiendrait-il pas une récompense , jene dis pas égale à ce qu'il aura fait, mais bien supérieure,car le bon Dieu est assez riche pour rester toujours au-dessus de ce quenous pouvons faire? Ainsi donc , prenons garde de nous montrer pires queces infidèles qui dans leur zèle pour l'erreur témoignenttant de déférence aux ministres des idoles : au contraire,que nos hommages surpassent ceux des idolâtres autant que la véritéest au-dessus de l'erreur, et les prêtres de Dieu au-dessus des prêtresdes idoles, si nous voulons que le ciel nous dédommage au centuple.Je continue : Jacob s'établit en Egypte : ils prospérèrentet se multiplièrent beaucoup. (23.) C’est l'exécution dela promesse que Dieu avait faite à Jacob : Je t'y rendrai le chefd'un grand peuple. Et Jacob vécut encore dix-sept ans. Et les joursde Jacob firent un nombre de cent quarante-sept ans. (Ibid. 20.) Si Dieului accorda ce surcroît considérable de jours, c'est afinque, avant de mourir, il recueillît une consolation suffisante desinfortunes qu'il avait endurées durant toute son existence.

Mais, si vous le voulez, afin de ne pas encombrer votre mémoire,nous réserverons pour demain, ce qu'il nous reste à dire,et nous terminerons ici ce discours, après avoir exhortévos charités à prêter une exacte attention ànos paroles, à en conserver un souvenir durable, à les repassercontinuellement en esprit, à se représenter la patience deces justes , leur longanimité , la foi qu'ils montraient àl'égard des promesses de Dieu, sans se laisser troubler par lesaccidents qui pouvaient survenir ensuite, la résignation avec laquelle,confiants dans la puissance de Celui qui leur avait donné sa parole,ils enduraient toutes les épreuves, et en sortaient à leurgloire. Par exemple, ce juste qui avait pleuré durant tant d'annéesla mort de Joseph, ce même juste le vit souverain maître del'Egypte: et cet admirable Joseph, après avoir passé parla servitude, la captivité et tant d'autres infortunes, Joseph futinvesti d'un pouvoir absolu sur tout le pays. Que si nous voulions passeren revue toutes les histoires qui sont racontées dans l'Ecriture,nous trouverions que tous les hommes vertueux ont marché par lavoie des tentations, et que c'est par là qu'ils ont pu attirer sureux en abondance les grâces d'en-haut. Par conséquent, sinous voulons, nous aussi, mériter la bienveillance divine, ne perdonspoint courage dans les tentations, endurons sans nous plaindre tous lesaccidents. Mais plutôt, soutenus par la foi, réjouissons-nous,soyons heureux, dans la persuasion que le meilleur moyen, pour nous, d'obtenirl'appui de la Providence, c'est de nous appliquer à rendre grâcesde tout ce qui nous arrive. —Puissions-nous tous, après avoir passédans la vertu ta vie présente, être admis au partage des biensfuturs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

SOIXANTE-SIXIÈME HOMÉLIE

" Le temps de la mort d'Israëlapprochait, il appela son fils Joseph et lui dit ; Si j'ai trouvégrâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu meferas une. faveur et que tu me tiendras parole : ne m'enterre point dansla terre d'Égypte. Je veux reposer à côté denos pères ; tu me transporteras hors de l'Egypte, et tu m'ensevelirasdans leur tombeau. — Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés.— Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclinaprofondément devant, le bâton de commandement que portaitJoseph. " (Gen, XLVII, 29-31.)

1. Finissons aujourd'hui l'histoire de Jacob et voyons quels ordresil donne au moment où il va quitter la pie: N'allons pas, en jetantles yeux sur l'état présent des choses,. exiger des justesqui vivaient alors, ce que les fidèles doivent pratiquer aujourd'hui: mais jugeons d'après les temps et les circonstances. Ce préambulese rapporte aux paroles du patriarche à son fils Joseph. Écoutonsquelles sont ses dernières dispositions : Le temps de la mort d'Israëlapprochant, il appela son fils Joseph et lui dit : Si j'ai trouvégrâce devant toi, place ta main sous ma cuisse; jure-moi que tu meferas une faveur et que tu me tiendras parole; ne m'enterre point dansla terre d'Égypte. Je veux reposer à côté demes pères; tu me transporteras hors de l'Égypte, et tu m'ensevelirasdans leur tombeau. Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés.Jure-le-moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondémentdevant le bâton de commandement que portait Joseph.

Beaucoup de gens dont les sentiments sont peu élevés,lorsque nous les exhortons à ne pas tenir grand compte du lieu deleur sépulture, et à regarder comme une affaire de peu d'importancedise les restes des morts soient ramenés d'une terre étrangèredans leur patrie, nous opposent ce récit, et nous disent que cefut l'objet des soucis même d'un patriarche. Mais d'abord, commeje me suis hâté de le dire, il faut considérer quel'on ne doit pas exiger des patriarches qui vivaient alors au. tant desagesse que des fidèles de nos jours; ensuite, ce n'étaitpas sans motif que ce juste voulait que ses ordres fussent exécutés:c'était pour entretenir dans lé coeur de ses enfants ledoux espoir, qu'un jour eux aussi retourneraient dans la terre promise.Et son fils nous apprend d'une façon plus claire que c'étaitlà son intention, lorsqu'il dit : Dieu vous visitera, et alors vousemporterez d'ici mes ossements. (Gen. I, 24.) Pour comprendre qu'ils prévoyaienttous deux l'avenir par les yeux de la foi, écoutez Israël s'écrierdéjà que la mort est un sommeil; il dit en effet . Je dormiraiâ côté de nies pères. C'est pourquoi saint Pauldisait: Tous ces patriarches sont morts dans la foi, quoiqu'ils n'aientpas reçu l'effet de la promesse, mais ils l'ont vu, et l'ont saluéde loin. (Hébr. XI, 13.) (431) Et comment? Ils l'ont vu par lesyeux de la foi. Que l'on ne regarde donc pas cette dernière volontécomme de la pusillanimité, mais que l'on considère l'époqueet la prévision qu'il avait de leur prochain retour, et qu'on absolvece juste de toute accusation. Mais maintenant que les préceptesde la sagesse se sont accrus depuis la venue du Christ, on aurait raisonde blâmer celui qui ferait de semblables recommandations.

Il ne faut pas regarder comme malheureux celui qui meurt sur la terreétrangère, ni celui qui sort de cette vie dans la solitude.Non, ce n'est pas celui-là qui mérite qu'on le plaigne, c'estcelui qui est mort dans le péché, quand même il auraitrendu le dernier soupir, étendu sur son lit, dans sa maison, etentouré de ses amis. Et qu'on ne vienne pas me tenir ce langage,aussi froid que ridicule et insensé Cet homme est mort plus misérablementqu'un chien, aucune de ses connaissances n'assistait à ses derniersmoments, et n'a pu lui fournir une sépulture, mais c'est au moyend'une quête à laquelle ont contribué un grand nombrede personnes qu'on a pu suffire aux frais doses funérailles, Non,ô homme, ce n'est pas là finir plus misérablement qu'unchien. Quel dommage en a-t-il ressenti? Il n'y a qu'une mort qui soit misérable,c'est de mourir sans être couvert du manteau de la vertu. Et pournous prouver qu'une pareille mort ne déshonore en rien l'homme vertueux,sachez que nous ignorons même où la plupart des justes, jeveux parier des prophètes et des apôtres, à l'exceptiond'un petit nombre, ont été ensevelis. Les uns en effet onteu la tête tranchée, les autres ont expiré sous unegrêle de pierres, d'autres enfin, enflammés par leur piété,se sont livrés à mille supplices différents, et onttous péri martyrs de leur amour pour le Christ qui oserait direque leur mort est ignominieuse ? Ecoutons plutôt ces paroles de lasainte Ecriture . La mort des saints est précieuse devant les yeuxdit Seigneur. (Ps. CXV,15.) Et si elle déclare que la mort des saintsest précieuse, entendons-la maintenant, quand elle dit que la mortdes pécheurs est misérable. La mort des pécheurs,dit-elle , est misérable. (Ps. XXXIII, 22.) Aussi quand mêmeun homme mourrait dans sa maison, assisté de sa femme et de sesenfants, entouré de ses amis et de ses connaissances, s'il n'estpas vertueux, sa fin sera misérable. Mais en retour celui qui meurtsur un sol étranger, dont le corps gît étendu sur lespavés; que dis-je? sur le sol étranger et sur les pavés! celui-là même qui tombe entre les mains des brigands; quidevient la proie des bêtes sauvages, s'il est doué de vertu,sa mort sera précieuse. Dites-moi, le fils de Zacharie n'a-t-ilpas eu la tête tranchée? Etienne, qui le premier a ceint lacouronne du martyre, n'a-t-il pas été lapidé? Quantà Paul et à Pierre, le premier n'a-t-il pas eu la têtetranchée ? l'autre n'a-t-il pas subi le supplice de la croix, attachéau gibet en sens contraire de son Maître? N'est-ce, pas précisémentà cause d'une telle mort que leurs louanges sont chantéeset célébrées par toute la terre ?

2. Après toutes ces considérations, ne regardons pas commemalheureux ceux qui meurent sur la terre étrangère, n'estimonspas heureux ceux qui finissent leurs jours dans leur maison; mais plutôt,suivant les paroles de la sainte Ecriture, heureux ceux qui ont vécudans la vertu et meurent dans les mêmes dispositions; malheureuxceux qui meurent dans le péché ! Car que l'homme vertueuxpasse dans un monde meilleur pour y recevoir le prix de ses travaux , aucontraire l'homme pervers voit commencer aussitôt son supplice, etforcé de rendre compte de ses actions, il est condamné àdes souffrances intolérables.

Aussi faut-il que nous y réfléchissions, que nous cultivionsla vertu, et que nous combattions dans cette vie comme dans une palestre,afin que, une fois le théâtre évacué , nouspuissions attacher à notre front la couronne éclatante, etque nous ne soyons pas réduits à d'inutiles repentirs. Tantque dure la lutte, il nous est possible, si nous le voulons, de secouernotre nonchalance, et d'embrasser la vertu, afin que nous puissions obtenirles couronnes qui nous sont réservées. Mais, s'il vous plaît,reprenons la suite de notre discours. Après qu'il eut fait àson fils ces recommandations sur sa sépulture, et que Joseph luieut répondu : J'accomplirai tes volontés; Israël luidit: Jure-le-moi. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondémentdevant le bâton de commandement que portait Joseph. Voyez ce vieillard,ce patriarche, chargé d'années, témoigner en s'inclinantdevant Joseph, toute la vénération qu'il a pour lui, et accomplirainsi la vision. Lorsque Joseph lui eut raconté sa vision, Israëllui dit : Est-ce que ta mère et (432) moi nous viendrons nous prosterneren terre devant toi? Mais peut-être dira-t-on : Comment ce songes'est-il accompli, puisque sa mère était morte auparavant,et qu'elle ne s'est pas prosternée devant son fils? La coutume del'Ecriture est toujours de prendre le plus important pour faire entendrele tout. Car l'homme est la tête de la femme : ils seront tous deux,dit l'Ecriture, une même chair. (I Cor. XI, 3.) Lorsque la têtes'est inclinée, il est évident que le corps tout entier asuivi ce mouvement. Si le père l'a fait, à plus forte raisoncelle-ci l'eût-elle fait, si et le n'avait pas étéravie à cette terre. Il s'inclina profondément, dit l'Ecriture,devant le bâton de commandement que portait son fils. Aussi saintPaul disait-il : C'est par la foi que Jacob mourant bénit chacundes fils de Joseph et qu'il s'inclina profondément devant le bâtonde commandement que portait son fils. (Hébr. XI, 21.) Voyez-vousqu'il y était poussé par la foi ? Il prévoyait qu'ilserait de race royale celui qui devait naître de sort sang. Aprèsqu'il eut confié ses dernières volontés à sonfils, Joseph apprit bientôt que son père était malade,qu'il était déjà aux portes de la mort, que sa dernièreheure approchait. Il prit alors ses deux fils, et vint vers Jacob. A cettenouvelle, Israël reprit ses forces et s'assit sur sa couche. ( XLVIII,1, 2.) Voyez combien l'amour paternel raffermissait ce vieillard, combienl'allégresse de son âme triomphait de là faiblessede ses membres. Ayant appris l'arrivée de son fils , il s'assitsur sa couche. Dès qu'il le voit, il lui témoigne toute l'affectionqu'il a pour lui, et comme il était sur le point de mourir, il rendle courage à ses enfants en leur donnant sa bénédiction,leur laissant ainsi la plus grande des fortunes et une richesse qui nepourrait jamais être épuisée. Voyez quelles sont sespremières paroles. D'abord il raconte la bienveillance fille Dieua toujours eue pour lui, puis il donne sa bénédiction àses fils, et leur dit : Mon Dieu m'est apparu à Luza, dans la terrede Chanaan, il m'a béni et m'a dit : Je te ferai croître etmultiplier, je te ferai devenir une assemblée de peuples, et jete donnerai cette terre à toi, et ensuite à ta postéritéqui la possédera éternellement. (Ibid. 3, 4.) Dieu, dit-il,m'a promis, lorsqu'il m'est apparu à Luza, que ma race se multiplieraità un tel point que des nations sortiraient d'elle; il m'a promisde me donner celle terre à moi et à ma postérité.Maintenant ces deux fils qui te sont nés en Egypte, sont aussi lesmiens : Ephraïm et Manassé seront à moi, comme Rubenet Siméon. (Ibid. 5.) Ceux, dit-il, que tu as eus avant mon arrivée,je les compte au nombre de mes enfants; et ils recevront égalementma bénédiction comme ceux qui sont nés de moi. Quantà ceux que tu engendreras dans la suite, ils seront à toi,et ils porteront le nom de leurs frères dans leur héritage.Or, sache que Rachel, ta mère, est morte lorsque j'approchais deBethléem, et que je l'ai enterrée sur la route de l'hippodrome.En voyant les fils de Joseph, il lui dit: Qui sont ceux-ci? Ce sont, répondit-il,les enfants que Dieu m'a donnés. Jacob lui dit : Amène-lesauprès de moi, afin que je les bénisse. Il les fit approcherde son père. Et il les baisa, et les embrassa. (Ibid. 6-10.) Voyezcomme ce vieillard se hâte et s'empresse de bénir les filsde Joseph : Il les fit approcher de son père. Et il les baisa etles embrassa, et dit à Joseph: Ainsi je n'ai pas étéprivé de ta vue, et Dieu m'a montré aussi ta postérité.(Ibid.11.) Dieu, dit-il, dans sa bonté m'a accordé dégrandes faveurs, de plus grandes encore que je n'en espérais, etmême que je n'en aurais jamais espéré. Car non-seulementje n'ai pas été privé de ta vue, mais même j'aipu contempler ceux qui sont nés de toi. Joseph les fit retirer d'entreles genoux de son père, et ils se prosternèrent le visageen terre. (Ibid. 12.) Voyez comment, dès l'abord, il enseigne àses enfants à rendre à ce vieillard les honneurs qui luiétaient dus. Ensuite Joseph les fit approcher suivant l'ordre dela naissance, Manassé le premier, puis Ephraïm.

3. Considérez ce juste qui a les yeux du corps maintenant affaiblispar l'âge (car ses yeux étaient si appesantis à causede sa vieillesse, qu'il ne pouvait voir), mais chez qui les yeux de l'espritont acquis une nouvelle force, et qui prévoit déjàl'avenir par les yeux de la foi. Car il n'observa pas l'ordre dans lequelJoseph lui avait présenté ses fils, mais il changea de mainsen les bénissant, et donna la prééminence air plusjeune, en préférant Ephraim à Manassé. Puisil dit : Dieu à qui mes pères ont plu. (Ibid. 15.) Voyezl'humilité de ce patriarche, voyez quel amour il a pour son Dieu.Il n'a pas osé dire : Dieu, à qui j'ai plu. Que dit-il? Dieuà qui mes pères ont plu. Avez-vous compris combien son coeurest plein de reconnaissance? Et cependant, peu d'instants auparavant, enracontant sa vision, il avait dit: (433) Dieu m'est apparu à Luva,et il m'a promis de me donner toute cette terre à moi et àma race, et de faire devenir ma race une assemblée de peuples. Quoiqu'ilait des preuves aussi évidentes de la bienveillance de Dieu enverslui, il conserve néanmoins un coeur humble, et dit: Dieu, devantla face duquel mes pères, Abraham et Isaac, ont trouvé grâce.Puis il reprend : Dieu gui me nourrit depuis mon enfance. Considérezici encore la grandeur de sa reconnaissance. Il ne parle pas de son méritepersonnel, mais il raconte les bienfaits qu'il a reçus de Dieu,et il dit : Dieu qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'à ce jour.Car c'est lui-même qui a dirigé mes affaires depuis le commencementjusqu'à l'époque présente. C'est ainsi (lue tout récemmentencore il disait : J'ai traversé le Jourdain avec mon bâton;et maintenant je retourne avec ces deux bandes. (Gen. XXXII, 10.) il ditencore la même chose en d'autres termes : Celui qui m'a nourri depuismon enfance jusqu'à ce jour, l'ange qui m'a délivréde tous les maux. Ce sont les paroles d'une âme reconnaissante, d'uneâme qui aime Dieu et qui conserve dans sa mémoire le souvenirdes faveurs divines. Celui, dit-il, à qui mes ancêtres ontplu, celui qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'au moment présent,qui dès le principe m'a délivré de tous les maux,qui a montré pour moi une si grande sollicitude, Celui-làbénira ces enfants; et ils porteront mon nom et le nom de mes pères,Abraham et Isaac, et ils se multiplieront très-abondamment sur laface de la terre. (Ibid. 16.) Voyez-vous quelle est sa sagesse, et en mêmetemps quelle est son humilité? Sa sagesse, parce que prévoyantl'avenir par les yeux de la foi, il a préféré Ephraïmà Manassé ; son humilité parce qu'il n'a fait aucunemention de son mérite personnel, mais qu'il s'est appuyésur la sainteté de ses ancêtres, et sur les bienfaits quelui-même avait reçus, pour demander et implorer la bénédictiondu ciel sur ses fils. C'est ainsi que Jacob, qui prévoyait les événementsfuturs, leur donna sa bénédiction. Mais Joseph voyant leplus jeune préféré a l'aîné, en eut dudéplaisir et dit: Voici le premier-né : mets ta main droitesur sa tète. Jacob refusa et dit : Je le sais, mon fils, je le sais.Le premier-né deviendra aussi un peuple, et même il sera grand;mais une plus grande gloire est réservée à son jeunefrère, et sa postérité sera une multitude de nations.(Ibid. 17-19.) Ne crois pas, dit-il, que j'aie agi ainsi sans motif, auhasard, ou par ignorance. Je le sais, et c'est parce que je prévoisles événements futurs, que j'ai donné ma bénédictionau plus .jeune. La nature, il est vrai, a donné la prééminenceà Manassé, mais son frère sera plus illustre que lui,et sa postérité sera une multitude de nations. Jacob agitainsi parce que de lui devait naître un roi. Il prédisaitdéjà l'avenir, c'est pourquoi il lui donna ainsi sa bénédiction.Et il les bénit, et dit: Israël sera béni en vous, etl'on dira : Que Dieu te fasse semblable à Éphraïm età Manassé ! Et il préféra Ephraïm àManassé. Tous deux, dit-il, seront si illustres que tous souhaiterontd'arriver à une telle gloire; cependant Ephraïm surpasseraManassé. Voyez-vous comment la grâce divine lui révélaitd'avance l'avenir, comment, animé par un souffle prophétique,il bénit les enfants de Joseph? Car les événementsqui ne devaient s'accomplir qu'après un si long temps, il les voyaitcomme déjà présents et placés sous ses yeux.Tel est l'esprit prophétique.

De même que les yeux du corps ne peuvent rien apercevoir de plusque les choses visibles, de même les yeux de la foi ne regardentpas les événements visibles, mais ils se représententceux qui doivent s'accomplir dans la suite après plusieurs générations.Et cela, vous le verrez plus exactement par les bénédictionsqu'il donne à ses propres fils. Mais pour ne pas étendrenotre discours, et ne pas vous imposer une trop lourde tâche, contentons-nousde ce qui a été dit, et réservons pour le discourssuivant la bénédiction qu'il donna à ses enfants.Toutefois j'invoquerai votre charité pour vous exhorter àimiter ce juste, et à laisser à vos enfants des héritages, qui ne puissent recevoir de personne aucun dommage. Car souvent les richessesont causé la ruine de ceux qui les avaient reçues, et leuront suscité des embûches et de nombreux périls; maisici il n'y a jamais rien de tel à redouter. En effet c'est un trésorqui ne peut ni s'épuiser, ni se consumer . c'est un trésorqui ne peut être amoindri ni par les embûches des hommes, nipar une attaque de brigands, ni par la perfidie des serviteurs, ni paraucun moyen que ce soit; mais il nous reste continuellement, car il estspirituel, et n'est pas exposé aux embûches des hommes. Siceux qui l'ont reçu veulent demeurer sages, il les accompagneradans la vie future et leur préparera d'avance des tabernacles éternels.

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4. Ne travaillons donc pas à ramasser des richesses, pour lestransmettre à nos enfants; mais enseignons-leur la vertu et imploronspour eux la bénédiction du ciel. C'est là, oui, c'estlà la plus grande fortune, c'est une richesse ineffable, inépuisable,et qui chaque jour augmente notre bonheur. Car rien n'égale liavertu, rien ne l'emporte sur elle; celui-là même qui est roiet qui porte le diadème, s'il n'est pas vertueux sera plus misérableque le pauvre couvert de haillons. En quoi le diadème ou la pourprepourra-t-elle servir à celui qui se laisse dominer par l'inertie?Est-ce que le Seigneur connaît la différence des dignitésprofanes? Est-ce qu'il se laisse fléchir par l'éclat despersonnages? Nous ne cherchons ici qu'une seule chose, c'est que par l'effetde la vertu nous puissions trouver ouvertes les portes de la confianceen Dieu ; car celui qui n'acquiert pas dès à présentcette confiance, sera rangé parmi les hommes dégradéset qui manquent de confiance. Méditons donc tous cette penséeet enseignons à nos enfants à préférer la vertuà tous les biens et à ne tenir aucun compte de l'abondancedes richesses. Car ce sont elles, oui, ce sont elles qui le plus souventfont obstacle à la vertu, quand les jeunes gens ne savent pas userdes richesses comme il convient. Lorsque les petits enfants s'emparentd'un couteau ou d'une épée, le plus souvent à causede leur inexpérience, ils courent un péril évident;aussi leurs mères ne les laissent-elles pas toucher à cesarmes impunément : il en est de même des jeunes gens; lorsqu'ilsont reçu d'immenses richesses, ils se précipitent eux-mêmesdans un danger manifeste, parce qu'ils ne veulent pas en user comme ilsdoivent, et dès à présent ils chargent leur consciencede lourds péchés. De là naissent la mollesse, d'absurdesvoluptés et mille autres maux: non par cela seul qu'ils possèdentces richesses, mais parce qu'ils ne savent pas en user comme il convient.Aussi un sage disait-il: Les richesses sont bonnes à celui qui n'apoint de péché. (Eccl. XIII, 30.) Abraham en effet étaitriche, ainsi que Job, mais leurs richesses, loir de leur causer aucun dommage,leur ont apporté une plus grande illustration. Pourquoi? Parce qu'ilsne s'en servaient pas seulement pour leur jouissance personnelle, maispour le soulagement des autres, venant en aide aux besoins des pauvreset ouvrant leur maison à tout étranger. Ecoutons parler l'und'eux : Si jamais quelqu'un est sorti de ma maison les mains vides et siun malheureux qui avait besoin de secours en a jamais manqué. (Job,XXXI, 16.) Et non-seulement leurs richesses manifestaient leur charitépour les pauvres; leurs soins révélaient encore leur sagebienveillance, Je servais, dit-il, de pieds au boiteux, d'yeux àl'aveugle et j'arrachais la proie aux dents de l'homme injuste. (Job, XXIX,15, 17.) Le voyez-vous veiller sur les opprimés et remplacer pourtous les infirmes leurs membres mutilés ? Imitons-le donc tous,lui qui avant la loi, avant la grâce, a montré une pareillesagesse, et cela, sans avoir eu de maître ni d'ancêtres vertueux;c'est par lui-même et par la droiture , de sa raison qu'il est arrivéà ces vertueuses pratiques. Car chacun de nous possède aufond de son coeur la connaissance de la vertu, et i moins qu'on ne veuillesacrifier par faiblesse la noblesse de sa naissance, on n'en sera jamaisprivé. Puisse chacun de nous embrasser cette vertu, la cultiveravec zèle et obtenir les biens qui sont promis à ceux quiaiment Dieu, par la grâce et la miséricorde de Notre-SeigneurJésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit,la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, dans les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.

SOIXANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE

" Israël dit àJoseph : Voici que je meurs, et Dieu vous fera retourner de cette contréeau pays de vos pères. Je te donne de plus qu'à tes frèresSichem, que j'ai prise avec mon glaive et mon arc. " (Gen. XLVIII, 21-22)

1. Je vous avais promis l'autre jour de terminer l'histoire de Jacob;mais notre discours s'étant prolongé, il ne nous a pas étépossible de réaliser cette promesse. Je veux donc, aujourd'hui,mettre sous vos yeux la partie qui n'a pas été traitéel'autre jour, afin que, cette fois du moins, si Dieu le permet, nous finissionsnotre tâche. Mais il faut d'abord rafraîchir la mémoirede votre charité, et vous fixer le point précis du sujetoù s'est arrêtée notre instruction. Vous n'ignorezpas, vous vous rappelez que c'est au moment où le juste voulantbénir les enfants de Joseph , préfère Ephraïmà Manassé, nonobstant le mécontentement du père,auquel il dit ces paroles : Je le sais bien, mon fils; celui-ci sera aussichef dépeuple, et il sera exalté; mais son frère quiest le plus jeune, sera plus grand que lui, et de sa race une foule depeuples sortiront. Et il les bénit en ce jour, disant : En voussera béni Israël, et l'on dira : Que Dieu te fasse comme àEphraïm et à Manassé! et il mit Ephraïm devantManassé. Parvenu à cet endroit, de peur d'encombrer votremémoire, nous avons conclu l'instruction; mais si bon vous semble,nous verrons la suite aujourd'hui. Israël dit à Joseph: Voicique je meurs, et Dieu sera avec vous, et Dieu vous fera retourner de cettecontrée au pays de vos pères. Je le donne de plus qu'àtes frères Sichem, que j'ai prise avec mon glaive et mon arc. Aprèsqu'il a béni les enfants, et que, dans sa prévoyance, ila préféré le plus jeune à l'aîné,voulant convaincre Joseph qu'il n'a point agi ainsi par caprice ni sansraison, mais en vue de l'avenir qui lui était révélé,il lui prédit à lui-même sa fin, lui annonce que safamille quittera la terre étrangère pour revenir dans lacontrée de Chanaan, pays de leurs pères, et joint àcela des paroles d'espérance, propres à les soulager dansleur attente. En effet, l'espérance allége toujours les peinesd'ici-bas. Puis, montrant jusqu'au moment de la mort la tendresse qu'ilavait pour Joseph, il lui dit: Je te donne de plus qu'à tes frères,Sichem; indiquant assez clairement par là que son dire ne pouvaitmanquer de se réaliser, que ses enfants retourneraient au pays selonsa prédiction, et qu'ils hériteraient du pays de leurs pères;à telles enseignes qu'il donnait à Joseph Sichem en héritagede plus qu'à ses frères, Sichem qu'il avait ravie aux mainsdes Amorrhéens avec son glaive et son arc. Qu'est-ce à dire?C'est qu'il revendique l'expédition de Siméon et de Lévicontre ceux de Sichem, et de là ces mots : Que j'ai prise avec monglaive (436) et mon arc. Mais ici il ne serait pas hors de propos de rechercherpourquoi, s'il revendiquait cette action, et devait plus tard tester ences termes, il prononce ailleurs contre Siméon et Lévi uneaccusation que l'Ecriture nous a conservée? En cet endroit le justene se contredit point; il montre seulement la douceur de son caractère,et déclare que cette extermination s'est faite malgré lui;en effet, non content de blâmer cet acte- lorsqu'il s'exécutait,il le réprouva quand il eut été commis. Maintenantvoulant montrer sa tendresse pour Joseph, il lui cède Sichem qu'ila prise, ajoute-t-il, avec son glaive et son arc. L'action a étéfaite par eux, mais la ville m'appartient. Car si le père est lemaître de ses enfants, à plus forte raison peut-il disposerde leurs biens; et s'il peut en disposer, il peut aussi faire le par tageà sa volonté. Voulant donc montrer sa bienveillance pourJoseph, il ne se borne point pour cela à bénir Ephraïmet Manassé, dans la même intention, il laisse Sichem àson fils à part du commun héritage. Jacob fit venir ses filset leur dit : .Réunissez-vous, afin que je vous annonce ce qui vousarrivera dans les derniers temps. (XLIX, 1.) Assemblez-vous, et écoutezvotre père Israël. (Ibid. 2.) Venez ici, leur dit-il, et apprenezde ma bouche non les choses du présent, ni celles qui doivent arriversous peu, mais celles qui s'accompliront dans les derniers temps. Et cen'est pas moi, à vrai dire, qui vous les révélerai,ce sera l'inspiration du Saint-Esprit. C'est grâce à elleque je puis, dès à présent, vous prédire cequi aura lieu après une longue suite de générations.En effet, sur le point de finir mes jours, je veux en chacun de vous, commesur une table d'airain, graver mon souvenir. Voyez maintenant comment cejuste, en présence de ses enfants réunis, observant l'ordredes générations postérieures, accompagne chaque nomde la bénédiction ou de la malédiction qui lui convient,et montre en cela même l'excellence de sa vertu. Il commence parle premier. Ruben, dit-il, mon premier-né, ma force et le chef demes enfants, dur à supporter, dur et obstiné. (Ibid. 3.)Considérez la sagesse du juste. Afin de renforcer l'accusation portéecontre Ruben, il parle d'abord des prérogatives qu'il tient de lanature, de la préséance dont il a joui en tant que chef desenfants, et comme ayant le rang d'aîné; puis il inscrit pourainsi dire sur une table d'airain les péchés où ilest tombé, volontairement, montrant par là que les avantagesnaturels ne servent de rien, si l'on n'y joint les bonnes oeuvres et lavertu; car c'est là ce qui procure la louange ou attire le blâme.Dur à supporter, dur et obstiné. Tu es déchu, luidit-il, par ta témérité, du rang que t'avait donnéla nature. Puis il enregistre jusqu'à l'espèce du péché,afin que les descendants trouvent une grande leçon propre àles détourner de toute action pareille dans la condamnation prononcéecontre Ruben. Tu t'es révolté, comme l'eau ne débordepoint. Car tu es monté sur le lit de ton père : alors tuas souillé la couche où tu es monté. (Ibid. 4.) Ilfait allusion au commerce de Ruben avec Balla.

2. Voyez-vous comment, parla vertu de l'intelligence que lui avait octroyéel'Esprit, il prend les devants sur cette loi de Moïse que le pèreet le fils ne doivent pas approcher de la même femme? Le reprochequ'il adresse à son fils implique, en effet, cette interdiction:Tu as souillé la couche, en montant sur le lit de ton pèretu as commis une action défendue. En conséquence, puisquede cette manière Tu t'es révolté, comme l'eau ne débordepoint. Tu n'auras pas à te féliciter, veut-il dire, de cettecriminelle entreprise, d'avoir osé, sans aucun égard pourton père, déshonorer sa couche. L'Esprit-Saint a voulu queles générations sui. vantes se gardassent de suivre un telexemple; voilà pourquoi il a pourvu à ce que cette accusationfût consignée par écrit. Par là, tout le mondepeut apprendre et se convaincre qu'une préséance conféréepar la nature est de nulle utilité, si les actes de la volontéy contredisent. Ensuite, lorsqu'il a suffisamment stigmatisé cetteabominable action, il passe à Siméon et à Lévi.Siméon et Lévi ont consommé l'injustice de leur volonté.(Ibid. 5.) Leur zèle à venger leur sueur les a poussésà. cette injustice. Puis, montrant que c'est à son. insuqu'ils ont exécuté leur dessein, il ajoute : Que mon âmene vienne point dans leurs conseils, et que mon coeur ne s'appuie pointsur leur réunion. (Ibid. 6.) A Dieu ne plaise que j'aie étéassocié i leur dessein, que j'aie adhéré àleur injuste entreprise ! Parce que dans leur courroux ils ont tuédes hommes. La raison n'a point dirigé leur courroux. Sichem eût-ilété coupable, il ne fallait pas pour cela commettre un massacregénéral. Et dans leur fureur ils ont estropié le taureau.Il fait allusion ici au fils d'Hémor qu'il appelle taureau àcause de son âge, alors (437) dans sa fleur. Puis, ayant rappeléleur conduite, il ajoute une malédiction et dit : Maudit soit leurcourroux, parce qu'il est inexorable, et leur ressentiment parce qu'ila été implacable. (Ibid. 7.) Il veut parler de la ruse qu'ilsont employée contre leurs ennemis, du stratagème dont ilsse sont servis pour les attaquer.. Leur courroux, dit-il, est inexorable,impétueux, irréfléchi. Et leur ressentiment, parcequ'il a été implacable. En effet, c'est lorsque les Sichémitesles croyaient le mieux disposés pour eux, que faisant éclaterleur violente colère, ils ont fait de ce peuple leur proie et leurbutin. Puis, quand il a fait le récit de leur péché,il prédit la vengeance qui doit les en punir. Je les diviserai enJacob et les disperserai en Israël. Ils seront dispersés entous lieux, veut-il dire, afin qu'il devienne clair pour tout le mondequ'ils sont ainsi punis de leur coupable entreprise. Juda, que tes frèreste louent. (Ibid. 8.) la bénédiction donnée àJuda est une bénédiction mystique qui nous révèleà l'avance tout ce qui doit être réalisé dansle Christ. Juda, que tes frères te louent ! En effet , c'est parceque le Christ devait naître de cette famille, selon les calculs dela Providence, que Jacob, inspiré du Saint-Esprit, prophétisedès lors par ce qu'il dit touchant Juda, non-seulement la descentedu Seigneur parmi les hommes, mais encore le mystère, la croix,l'inhumation, la résurrection, enfin tout absolument. Juda, quetes frères te louent. Tes trains sont sur le dos de tes ennemis, et les fils de ton père t'adoreront. Il indique ainsi la soumissionoù ils sont destinés à vivre. C'est un lionceau queJudo. Tu es sorti dit germe, mon fils. (Ibid. 9.) Il prédit sa royauté.Car c'est la coutume constante de l'Ecriture que de désigner lapuissance royale par la figure du lion. Retombé tu t'es endormicomme un lion. Qui le réveillera? Ici il a en vue la croix et lesépulcre. Qui le réveillera ? Nul n'oserait tirer un lionde son sommeil, de là ces, mots : Tu t'es endormi comme un lion.Qui le réveillera? C’est lui-même, lui qui dit : J'ai le pouvoirde piller mon âme et le pouvoir de la reprendre. (Jean, X, 18. )Puis il indique clairement l’époque où le Christ doit paraîtresuivant les rues de la Providence. Il ne manquera pas de rois issus deJuda, ni de chefs sortis de ses Panes, jusqu'à la venue de Celuià qui est réservé le dépôt. Et lui-mêmesera l'attente des nations.(Ibid.10.) C'est-à-dire que le judaïsmeet les princes des Juifs subsisteront jusqu'à sa venue. Et il dittrès-bien jusqu'à la venue de Celui à qui est réservéle dépôt; il parle de Celui à qui la royautéest préparée. Aussi est-il l'attente des rations. Voyez commentil parle déjà du salut futur des nations elles-mêmes.Lui-même sera l'attente des nations. Les nations attendent sa venue.Attachant à une vigne son poulain, et aux branches son ânon.(Ibid. 11.) Par cet ânon, il désigne les nations qui serontconverties. L'âne étant un animal immonde, il dit pour cetteraison : Ces nations impures seront amenées avec la même facilitéqu'un ânon qu'on attache aux branches d'une vigne; il indique parlà l'étendue de cet empiré, l'obéissance parfaitede ces nations. En effet, c'est la marque d'une grande douceur chez unâne que de se laisser attacher aux branches d'une vigne. Quant àla vigne, c'est une image à laquelle Jésus compare sa doctrine: Moi je suis la vraie vigne, dit-il, et mon Père est le vigneron.(Jean, XV, 1.) Les branches de la vigne représentent ce qu'il ya d'affectueux, de facile dans les articles de la législation ;il fait entrevoir par là que les nations seront plus dociles queles Juifs. Il lavera dans le vin sa robe, et dans le sang de la grappeson vêtement.

3. Voyez combien ici l'allusion au mystère est complète.Les initiés savent à quoi s'applique la parole : Il laverasa robe dans le vin; par ce mot, robe, il faut, si je ne me trompe, entendrele corps dont Jésus, dans son Incarnation, a daigné se revêtir.Puis, pour vous faire entendre ce que c'est qu'il appelle vin, il ajoute: et son vêtement dans le sang du raisin. Considérez comment,par ce mot sang, il nous fait songer au supplice, à la croix, età toute la série des mystères. Ses yeux sont plusbeaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. (12.) Ici c'estla gloire qu'il veut représenter par cette métaphore du vinet des yeux. Et ses dents sont plus blanches que le lait ; c'est la justiceet la majesté du juge. Par les dents et par le lait, il ne désignerien autre chose que la pureté et l'éclat du jugement, quirappellera les dents et le lait. Il ajoute : Zabulon habitera sur le rivagede la mer, et près du port des navires et il s'étendra jusqu'àSidon. (13.) Voyez comme à celui-ci pareillement, il préditoù il aura son séjour, et qu'il dominera jusqu'à Sidon.Issachar a désiré le bien, et il se tient dans les bornesde sofa partage. (14.) Et voyant que le repos (438) est bon, et que laterre est fertile, il a baissé l'épaule pour travailler,et il est devenu cultivateur. (15.) Il le loue d'avoir choisi l'agriculture,et préféré à tout le travail de la terre. Danjugera son peuple, comme une seule tribu dans Israël. (16.) Et queDan devienne comme un serpent dans le chemin, comme un céraste dansle sentier, qui mord le pied du cheval; et le cavalier tombera àla renverse, attendant le salut du Seigneur. (17.) On ne saurait trop admirercomment ce juste, prévoyant tout avec les yeux de l'Esprit, prédisaitl'avenir à ses enfants, et annonçait à chacun ce quidevait lui arriver; il prophétise dès lors ce qui ne doitse réaliser que beaucoup plus tard. La tentation tentera Gad; maisil tentera lui-même son ennemi de près. (19.) Le pain d'Azersera excellent, et les rois s'en nourriront. (20.) Nephthali sera, commeun arbrisseau qui s'élève, et s'embellit en pullulant. Puis,après avoir parlé d'eux brièvement, il revient àJoseph, et dit : Mon fils Joseph a grandi, il est digne d'envie; Josephest mon grand fils, mon jeune fils. (22.) Il veut lui dire : Tu es devenuun objet d'envie dès le commencement. (23.) On conspirait contrelui, on l'insultait; allusion au complot de ses frères contre lui.Puis, il rappelle ce que disait plus haut l'Ecriture, qu'ils avaient accuséperfidement Joseph auprès de son père : On conspirait contrelui, on l'insultait; et ceux qui ont des flèches l'attaquaient;c'est leur projet homicide. Et leurs arcs furent brisés avec force.(24.)

Après avoir dit leur entreprise, il en dit le résultat.Leurs arcs furent brisés; et les nerfs de leurs bras se détendirent.Ils essayèrent de le tuer, et exécutèrent leur projet,autant qu'il était en eux. Mais leurs arcs furent briséset leurs nerfs détendus : n'est-ce pas là, en effet, ce qu'ilsdurent éprouver lorsqu'ils entendirent Joseph qui leur disait :Je suis votre frère Joseph que vous avez vendu pour qu'on l'emmenâten Egypte ? C'est alors surtout, c'est alors que leurs nerfs furent détenduspar le Roi de Jacob. Tu es sorti de là pour être la forced'Israël, grâce ait Dieu de ton père, et mon Dieu t'asecouru. (Ib. 25.) C'est le Roi qui a détendu ces nerfs, car c'estmon Dieu lui-même qui t'a secouru. — Voyez le profond amour du justepour le Seigneur; du Maître de l'univers il fait son Dieu, àlui, non pour limiter son empire, ni pour lui ôter son pouvoir surle monde, mais pour manifester sa propre ferveur. Et il t'a bénidu haut du ciel. Il ne s'est pas borné à te secourir, Ilt'a béni de la bénédiction de la terre qui contienttoutes choses, à caisse de la bénédiction des mamelleset des entrailles de la bénédiction de ton père etde ta mère. Il a surpassé les bénédictionsdes stables montagnes, et les désirs des collines éternelles.(Ibid. 26.) — C'est sa gloire, son élévation, sa souverainetésur l'Egypte qu'il a en vue dans ce passage; s'il parle de montagnes etde collines, c'est pour caractériser sa grandeur et sa puissanceet faire voir qu'il a été porté au plus haut sommet.Ces bénédictions seront sur la tête de Joseph et surla tête des frères dont il a été le chef. Cesbénédictions seront sur ta tête. Benjamin, loup ravissant,.mangera la proie le matin, et le soir il partagera la nourriture. (Ibid.27.) Ici encore, il prédit à Benjamin des événementsprochains; comment, pareil à un loup, il ira dévastant, tuant,exerçant mille ravages. Puis, après avoir prédit àtous ses fils les bénédictions propres à chacun, ilbénit chacun d'eux, suivant la bénédiction qu'il luiavait donnée. (Ibid. 28.) C'est comme s'il disait: Il fit àchacun la prédiction qui devait lui être faite, et prophétisales destinées réservées à chaque tribu; enfin,lorsqu'il eut distribué les révélations qu'il tenaitde l'Esprit, il leur dit : Je rejoins mon peuple , vous m'ensevelirez avecmes pères. (Ibid. 29.)

4. Par cette recommandation il leur procure une consolation incomparable.Car ils pensaient que le juste ne leur aurait pas prescrit ce soin, s'iln'avait été certain de leur futur retour et de la cessationde leur servitude en Egypte. Il fixe ensuite le lieu. Dans la caverne quiest dans le champ d'Ephron Héthéen. Et ayant dit ces paroles,il cessa de donner des ordres à ses fils. Et Jacob ayant levéses pieds au-dessus du lit, mourut et se réunit à soit peuple.Considérez comme la fin du juste est elle. même admirable.En effet, après avoir donné ses instructions à sesenfants, il élève ses pieds au-dessus du lit : on diraitque cela lui cause de la joie. Ainsi, après avoir fait toutes sesrecommandations, il élève ses pieds, c'est-à-dire,les étend, les allonge : puis il meurt, et se réunit àson peuple. Et Joseph se jetant sur la face de son père, pleurasur lui et le baisa. Voyez-vous cette tendresse filiale? Voyez-vous cetteardente affection? Quand l'âme a quitté le corps, Se jetantsur la face de son père il le (439) baisa et pleura sur lui. Aprèscela Joseph se hâte d'accomplir les prescriptions paternelles. Ilordonna aux embaumeurs d'embaumer son pire. (Ibid. 2.) Et il pleura durantles quarante jours que dura l'embaumement, et l’Egypte soixante-dix joursdurant. (Ibid. 13.) Et quand toutes les cérémonies furentterminées, alors il fit connaître à Pharaon et à-ses eus les volontés de son père, et dit : Mon pèrem'a fait jurer, disant : Le sépulcre, que je me suis creusédans la terre de Chanaan est le lieu où tu m'enseveliras. Maintenantdonc, je partirai avec mon père, je l'ensevelirai, et je reviendrai.(Ibid. 5.) II convient que ses ordres soient exécutés parmoi. Quand j'aurai fait selon sa volonté, je reviendrai. Là-dessusPharaon permit. Et Joseph partit pour ensevelir son père, et aveclui partirent tous les serviteurs de Pharaon. (Ibid. 7.) Et ils quittaientleur famille, leurs boeufs et leurs brebis. (Ibid. 8.) Et avec lui partirentdes chars et des cavaliers, et ce fut une invasion très-considérable.(Ibid. 9.) Voyez quel empressement montrent les Egyptiens, afin d'honorerJoseph : ils l'accompagnent en si, grand nombre que c'est une véritableinvasion : Et parvenus à un certain endroit, ils se frappèrentlonguement et violemment en signe de douleur. Et il donna à sonpère un deuil de sept jours. (Ibid. 11.) Et les habitants de Chanaanvirent cela et dirent : Les Egyptiens sont en grand deuil. De làle nom Deuil d'Egypte, donné à ce lieu, qui est au delàdu Jourdain.

Mais toi, mon cher auditeur, en écoutant ce récit, garde-toide n'y accorder qu'une attention distraite : songe à l'époqueoù ces choses se passaient, et décharge Joseph de toute imputation.Les portes de l'enfer n'étaient pas encore brisées, les chaînesde la mort n'étaient pas déliées, la mort n'étaitpoint réputée un sommeil: voilà pourquoi, craignantla mort, on agissait de la sorte. Aujourd'hui, par la grâce de Dieu,la mort étant devenue un sommeil, le trépas un assoupissement,la résurrection une certitude, nous nous réjouissons, noustressaillons d'allégresse comme au passage d'une vie dans une autre.Et que dis-je, d'une vie dans une autre? D'une vie inférieure àune vie meilleure, d'une vie fugitive à une vie éternelle,d'une vie terrestre à une vie céleste. Enfin, tout étantaccompli, Joseph retourna en Egypte, avec ses frères et ceux quil’avaient accompagné. Considérez ici la pusillanimitédes frères de Joseph, et la crainte qui agitait leur âme.Les frères de Joseph, voyant que leur père était mort,dirent: Puisse Joseph ne pas nous garder rancune, ne pas nous rendre cequ'il nous doit, tous les maux que nous lui avons faits! (Ibid. 15.) L'effroitourmente leur coeur : déchirés de remords, ils ne saventque faire. Voyant donc que leur père n'était plus; et redoutantde la part de Joseph une juste vengeance, ils se présentèrentdevant lui, et dirent : Ton père nous a fait jurer avant de mourir,disant : Dites et Joseph : Pardonne-leur leur injustice et leur faute.(Ibid. 16.) Remarquez de nouveau comment ils s'accusent eux-mêmes.Observez combien est accablant le témoignage de la conscience. Vousavez beau faire : vous savez que vous avez commis l'injustice, le péché,que vous vous êtes rendus coupables de mauvaises actions. Et maintenantaccueille l'iniquité des serviteurs du Dieu de ton père.Vous avez vu comment, c'est sans y être forcés qu'ils s'accusentet disent : Ton père a dit : Pardonne-leur le mal qu'ils t'ont fait,et accueille l'iniquité des serviteurs du Dieu de ton père.Mais cet homme admirable, excellent, est si éloigné de garderaucun souvenir des traitements qu'il a subis, que ces paroles l'émeuvent: Et Joseph pleura, tandis qu'ils lui parlaient. Et ils vinrent lui dire: Nous sommes tes serviteurs. (Ibid. 18.) Voyez ce que c'est que la vertu,à quel point elle est forte et irrésistible, et quelle estla faiblesse du vice. En effet, voici que cet homme tant éprouvéest devenu souverain, et que ceux qui avaient traité leur frèrede la sorte, demandent à être les serviteurs de celui qu'ilsont vendu comme esclave.

5. Mais soyez attentifs à la patience de Joseph vis-à-visde ses frères; voyez comment il n'omet rien pour les consoler, leurpersuader qu'ils n'ont eu aucun tort envers lui. Ne craignes rien: J'appartiensà Dieu. (Ib. 19.) Vous avez eu de mauvais desseins contre moi, maisDieu a changé ce mal en bien, afin de faire advenir ce qui se réaliseaujourd'hui, qu'un peuple nombreux soit nourri. (Ib. 20.) N'ayez pas peur,sortez d'inquiétude : J'appartiens à Dieu, et j'imite monMaître : je m'efforce d'obliger ceux qui m'ont causé des mauxextrêmes : Car j'appartiens à Dieu. Puis, voulant montrerquelle bienveillance Dieu lui accorde, il ajoute: Votre conduite enversmoi était dictée par de mauvais desseins, mais Dieu a changépour moi ce (440) mal en bien. De là ces mots de Paul : Ceux quiaiment Dieu voient tout conspirer à leur bien. (Rom. VIII, 28.)Tout, qu'est-ce à dire? C'est-à-dire même les contrariétés,les sujets apparents d'affliction, il change tout cela en bien : c'estce qui arriva pour cet homme incomparable. La conduite de ses frèresfut le principal motif de son élévation, grâce àla puissance, à la sagesse de Dieu qui changea en prospéritéstoutes ses infortunes. Afin qu'un peuple nombreux soit nourri. Ce n'estpas nous seulement qu'il a eus en vue dans ce changement, c'est encorela subsistance de tout ce peuple. Et il leur dit : Ne craignez rien :jevous nourrirai, vous et vos familles. Et il les exhorta, et il parla àleur coeur. (Ib.21.) Que craignez-vous désormais? Je pourvoiraià votre subsistance et à celle de tous les vôtres.Et il les exhorta, et il parla à leur coeur. Il ne se borne pasà les exhorter, il y met tant de zèle qu'il dissipe toutleur chagrin. Et Joseph habita en Egypte, lui et ses frères, ettoute la maison de son père. (Ib. 22.) Et Joseph villes enfantsd'Ephraïm jusqu'à. la troisième génération.(Ib. 23.) Et Joseph parla à ses frères, disant: Je meurs.Dieu vous visitera, et vous emporterez avec vous mes os hors de ce pays.(Ib. 24.) Ainsi, comme son père, il recommande qu'on emporte sesrestes. Et voyez comment afin de les rassurer encore, de les affermir dansl'espérance du retour, après leur avoir prédit d'abordqu'ils retourneront au pays, il dit ici : Vous emporterez avec voies. Enpartant vous emporterez avec vous mes os.

Il n'agissait pas ainsi par caprice ni sans motif, mais pour deux raisons: d'un côté, parce qu'il craignait que les Egyptiens, gardantle souvenir de ses nombreux bienfaits, et fidèles à leurusage de diviniser des hommes, ne commissent l'impiété pourhonorer le corps d'un juste; d'autre part, afin que les siens fussent bienassurés qu'ils retourneraient de toute manière au pays. Eneffet, si cela n'eût été certain, il ne leur eûtpas ordonné de ramener ses ossements. — Spectacle étrangeet nouveau ! Celui qui nourrissait en Egypte tout Israël, c'étaitcelui-là même qui donnait le signal du retour, qui introduisaitce peuple dans la terre promise. Et Joseph mourut âgé de centdix ans. (Ibid. 25.) A quoi bon nous dire son âge? Afin de nous instruiredu temps durant lequel il gouverna l'Egypte. Il était arrivédans ce pays à l'âge de dix-sept ans; à trente ansil parut devant Pharaon, et expliqua les songes. Durant les quatre-vingtsannées qui suivirent, il fut le maître absolu de l'Egypte.Vous voyez s'il fut largement dédommagé, magnifiquement récompenséde ses peines. Pendant treize années il lutta contre les tentations,esclave, calomnié, en butte aux souffrances de la captivité.Et lorsqu'il eut tout supporté avec courage et avec des actionsde grâces, il fut généreusement rétribuémême en ce monde. — Réfléchissez en effet qu'en échangede quelques années de servitude et de captivité, il gouvernaun royaume quatre-vingts années durant. — Mais que la foi dirigeaittoutes ses actions, que c'est elle encore qui lui inspira ses dernièresvolontés au sujet du transport de ses os, c'est Paul qui nous l'apprend,en disant; C'est par la foi que Joseph mourant parla du départ desenfants d'Israël. (Hébr. XI, 22.) Et il ne s'en tient pas là;afin de nous révéler le motif pour lequel il recommande queses os fussent transportés, il ajoute : Et qu'il fit des dispositionstouchant ses os.

Peut-être ai-je parlé trop longtemps; excusez-moi. Parvenuà la fin du livre, nous avons voulu le terminer aujourd'hui en mêmetemps que notre discours , et ajouter à cela notre exhortation habituellede garder souvenir de nos paroles, de chercher à imiter la vertude ces justes, leur patience à l'égard de leurs oppresseurs, leur longanimité vis-à-vis de leurs persécuteurs, leur chasteté à toute épreuve. C'est par là,en effet, que notre juste s'est concilié toutes les faveurs d'en-haut.Par conséquent, si nous voulons nous assurer le même appui,n'estimons rien tant que la vertu. De cette manière, nous nous concilieronsla grâce de l'Esprit, nous passerons dans le calme la vie présente,et nous serons admis au partage du bonheur futur, auquel puissions-noustous parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui, gloire, puissance, honneur, au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles ! Ainsi soit-il.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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