LIVRE PREMIER: CONTRE LES CLERCSQUI LOGENT DES VIERGES CHEZ EUX.

1. Nos ancêtres ne connaissaientque deux motifs pour lesquels l'homme habitait avec la femme : l'un estancien et juste et conforme à la raison, c'est le mariage qui aété institué par Dieu, suprême législateur:Pour cela, en

1 C'est le Traité de la Providence,adressé à Stagyre, qui devrait se trouver à cetteplace; un accident, que nous n'avons pu prévoir, nous oblige àle renvoyer plus loin ; c'est une erreur toute matérielle qu'ilsuffit de signaler pour qu'elle n'existe plus.

effet, dit le Seigneur, l'homme quitterason père et sa mère et s'attachera à son épouse,et ils seront deux en une seule et même chair. (Gen. II, 24.) L'autreest plus nouveau, il est condamnable et contraire à la loi, c'estla fornication qui s'est introduite par la malice du démon. Dansce siècle on voit naître une troisième manièrenouvelle et étrange. il ne serait pas facile d'en (92) découvrirla cause. Quelques-uns, en effet, prennent dans leurs maisons des jeunesfilles encore vierges, les enferment et les entretiennent jusqu'àun âge très-avancé , et cela, non pour avoir des enfants, car ils disent n'avoir point de commerce charnel avec elles, ni poursatisfaire leur passion, puisqu'ils assurent qu'ils les conservent vierges.Si on leur demande le motif d'une telle conduite , ils répondentqu'ils en ont plusieurs; mais, faux prétextes; pour moi , je croisqu'ils n'ont aucune raison qui soit honnête ou même sérieuse.Cependant nous ne parlerons pas encore de la valeur de ces raisons; nousdirons auparavant ce que nous soupçonnons être le motif principalde cette conduite. Et quel est-il donc ? A coup sûr, si je m'éloignedu but, vous pouvez me répondre. Où trouver la vraie raisonqui explique une manière d'agir si singulière?

Il me semble qu'il y a toujours quelqueplaisir pour un homme à cohabiter avec une femme, je ne dis passeulement en vivant selon la loi du mariage, mais même en dehorsde cette loi et sans commerce charnel. Cette pensée est-elle juste?je ne puis le dire, je vous expose mon sentiment, et ce n'est peut-êtrepas seulement le mien, mais aussi celui des hommes que j'attaque ; oui,tel est leur sentiment, cela est manifeste: jamais ils ne négligeraientà ce point leur réputation, jamais ils ne causeraient unsi grand scandale, si dans cette manière de vivre ils ne trouvaientpas quelque volupté secrète dont le charme puissant les enchaîneet les captive. Quelques-uns nous entendent peut-être avec peinetenir un pareil langage; je les prie de me pardonner et de ne pas s'indigner,car ce n'est pas sans répugnance et non plus sans réflexionque je m'expose à leur ressentiment. Je ne suis ni assez insensé,ni d'une humeur assez fâcheuse pour vouloir blesser tout le mondesans sujet; mais quelle douleur, quelle angoisse de voir la majestéde Dieu outragée et le salut de tant d'âmes compromis parcette décevante volupté, courant funeste dont les ondes enchantéesglissent fatalement vers l'abîme ! Je prétends donc que cecommerce n'est pas sans douceur , je soutiens même qu'il allume,entre les personnes qui y vivent, une flamme plus ardente que le mariageentre les époux. Etrange langage, direz-vous d'abord; mais, quandje vous l'aurai démontré, vous serez de mon avis.

En effet, le commerce avec une épouselégitime n'étant pas défendu apaise la concupiscence, et souvent même en éteignant une flamme d'abord trop vive,éloigne de ce commerce l'époux rassasié.

L'enfantement et les douleurs quil'accompagnent , la naissance et l'éducation des enfants , les fréquentesmaladies qui en sont la suite, tout cela brise le corps, bientôton voit se faner les fleurs de la première jeunesse et l'aiguillonde la volupté s'émousser. Il n'en est pas de même d'unevierge; ici, point de commerce charnel qui calme la nature ardente et enbrise la fougue ; point d'enfantement douloureux, point de soins péniblesdonnés aux enfants, qui usent le corps et en flétrissentla beauté, le corps conserve sa première vigueur loin detout contact qui pourrait l'épuiser. Les femmes mariées,en devenant mères et en nourrissant leurs enfants, vieillissentvite, s'affaiblissent promptement. Les vierges conservent jusqu'àl'âge de quarante ans leur jeunesse et leur verdeur, elles pourraientrivaliser encore avec celles qui vont prendre un époux. Ceux quihabitent avec elles sont comme brûlés de deux feux, d'unepart leur ardeur n'est point éteinte par le commerce charnel, puisqu'illeur est interdit, de l'autre le foyer de la concupiscence est toujourslà qui s'embrase de plus en plus.

Telle est, je soupçonne, lacause de cette cohabitation. Mais pas d'indignation, pas d'emportement;ne blessons personne , celui qui veut guérir un malade n'agit pointavec colère ni par des moyens violents, il présente le remèdeavec beaucoup de précaution et avec des paroles pleines de douceur.Si notre but était de punir, et si nous remplissions les fonctionsde juge, nous devrions nous indigner; mais si, laissant de côtéle rôle du juge qui punit, nous voulons être le médecinqui guérit, nous devons exhorter, conjurer et, si cela est nécessaire,nous jeter aux genoux des coupables, pour arriver au but que nous noussommes proposé. Un médecin veut-il éloigner les maladesd'une nourriture, d'une boisson nuisible, bien que cette nourriture, cetteboisson , renferment une certaine douceur, il leur persuade qu'elles sontnon-seulement nuisibles , mais même désagréables. Ainsidevons-nous agir en leur montrant que cette cohabitation, bien qu'elleparaisse douce et agréable, est funeste et non moins dangereusequ'un breuvage (93) mortel. Elle paraît procurer beaucoup de plaisir,mais au fond quelle amertume pour cette âme qui met son bonheur dansla volupté !

Le renoncement à une mauvaisehabitude n'est sérieux et durable que lorsqu'il est le fruit dela persuasion. Lorsque c'est la crainte ou la nécessité quisépare quelqu'un d'une personne aimée , la passion s'en augmenteencore et un retour est presque inévitable. L'homme qui se défaitd'une habitude par la conviction qu'il a acquise qu'elle est nuisible etremplie de désagréments, cet homme est bien converti, lasentence de condamnation portée par lui-même , en pleine connaissancede cause, contre ce qu'il a quitté est plus forte que toute contrainteextérieure. Comment donc persuaderons-nous à ceux pour quinous écrivons, que la cohabitation avec une vierge est un abus non-seulementfuneste, mais même amer? comment? sinon par la nature mêmedes choses. Si quelqu'un, pouvons-nous leur dire, devant une table somptueuse,chargée de viandes variées et exquises, défendaitavec dès menaces terribles de toucher aux mets qui sont servis,qui est-ce qui voudrait s'asseoir à cette table et devenir ainsison propre bourreau? — Personne à mon avis; la vue des mets causeraitmoins de jouissance que la défense d'y toucher ne causerait de peine.Si quelqu'un montrait à un homme dévoré d'une soifardente une fontaine aux eaux pures et limpides et lui défendaitd'en boire, même d'y tremper l'extrémité de ses doigts,pourrait-on imaginer un supplice plus affreux?

2. Ici je ne pense pas avoir de contradicteur,ce supplice est si grand que les païens eux-mêmes, qui saventsi bien ce que c'est que la volupté et la peine, voulant représenterdes hommes en proie à de fortes souffrances, imaginent précisémentune fiction de ce genre. Dans cette fable, il est question de quelqu'unqui mérite d'être puni par les plus cruels supplices : onplace devant lui des mets de toutes sortes, il voit couler des ruisseauxlimpides, et on lui interdit l'usage de tout cela. Etend-il la main, toutce qu'il voit s'enfuit et s'enfuit toujours. Telle est la fiction relativeà ce genre de tourment imaginé par les païens. (Xénophon.Apomnemon I, 3, 9.)

Un philosophe (Xén. X), voyantun de ses amis embrasser un fort bel enfant, s'écria tout étonné: voilà un homme qui sè précipiterait volontiers dansle feu, lui qui n'a pas craint

d'allumer, par ce baiser, un si grandincendie dans son coeur. Pour moi, je ne veux pas dire que les hommes dontje parle se permettent des baisers ou des attouchements sur les viergesqui habitent avec eux; supposons cependant que des calomniateurs osentl'avancer, et prouvons qu'en se permettant de telles libertés, ilsne feraient qu'accroître leur tourment. Le regard seul cause déjàune si vive douleur ! Si vous y joignez les attouchements, ce plaisir,plus grossier que le plaisir produit par le regard, allume aussi une flammeplus ardente, cause une douleur plus aiguë et.excite plus violemmentla passion devenue plus terrible qu'une bête farouche. Plus nousdonnons d'aliments au foyer de la concupiscence , plus grandes sont nossouffrances; et de même que celui qui, assis à une table ousur le bord d'une fontaine, doit se contenter de regarder, est moins tourmentéque celui qui peut toucher sans pourtant goûter; ainsi, ceux quisont à même de se procurer certains attouchements sur desvierges sont plus tourmentés par cet attouchement que par le simpleregard; le toucher rendant la privation plus pénible.

Et qu'est-il besoin d'emprunter nosraisonnements aux fictions païennes, lorsque nous pouvons établircette vérité sur un jugement de Dieu même? Lorsquele Seigneur veut punir Adam de sa désobéissance, est-ce loindu paradis terrestre, qu'il l'envoie fixer sa demeure ? non, c'est toutprès de ce lieu de délices qu'il lui ordonne de rester, afinque la vue continuelle du bonheur qu'il a perdu par sa faute, excite enlui une plus cuisante douleur de son péché. — Mais, va sansdoute m'objecter quelqu'un, si c'est quelque chose de si amer que d'habiteravec une femme, comment se fait-il que la plupart s'y attachent avec tantd'ardeur? — Voici ma réponse : Cette recherche ardente ne prouvequ'une chose, c'est que ces hommes sont malades et à l'extrémité: ainsi agissent les malades, pour un petit rafraîchissement, pourun plaisir d'un moment, ils s'exposent à prolonger et à augmenterleur mal chacun le peut constater dans les fiévreux ; ils ne veulentpas se priver pour quelque temps du soulagement bien court que procurentun mets, une boisson défendue, et ils tombent dans une maladie longueet difficile à guérir. Mais ceux qui se portent bien ne doiventpas se conduire comme ceux qui sont malades; (94) autrement et la médecineet la saine philosophie les condamnent.

Cela n'arrive pas seulement àceux que dévorent la fièvre ou l'amour et ses flammes impures,mais aussi à ceux que la soif des richesses ou toute autre passiontourmente. Voyez un avare : il n'ignore pas que des biens infinis sontréservés à ceux qui distribuent aux pauvres ces trésorspérissables et de si peu de valeur, et pourtant avec quelle âprevigilance il les garde ! avec quel soin il les enfouit ! Un fugitif etmisérable plaisir qui doit être suivi d'un supplice éternel,d'une part; de l'autre, la privation de quelques froides satisfactions,ayant pour conséquence assurée une félicitésans terme comme sans mesure, voilà ce qui s'offre à sonchoix, et c'est le premier lot qu'il préfère !.. C'est précisémentce qui arrive aux hommes que j'attaque ici, ils n'ont pas le courage depriver leurs yeux d'un plaisir rapide et vain et ils allument en eux desflammes insupportables ! plus ils s'imaginent se procurer de plaisir, plusils sont malheureux; le démon, avec un artifice digne de sa malice, fait en sorte, pour augmenter et prolonger cet incendie, que ces malheureusesvictimes jouissent et souffrent en même temps, leur procurant, pourles tromper, je ne sais quel adoucissement dans leur torture.

3. Mais j'entends déjàquelqu'un condamner mes paroles et m'accuser d'exagération. La cohabitationn'offre pas de si graves inconvénients pour des hommes vraimentdignes de ce nom. Heureux ceux qui sont tels, s'il y en a ! Combien jevoudrais avoir leur force ! Cependant je suis disposé à toutcroire, même que de pareils hommes peuvent exister ! Mais auparavantje voudrais que nos censeurs pussent nous persuader qu'un jeune homme pleinde sève et de vigueur, habitant avec une fille vierge encore , etassis à ses côtés , mangeant avec elle, avec elle s'entretenantfamilièrement tout le jour, et, pour ne rien dire de plus, se laissantaller à une gaieté désordonnée, à deséclats de rire immodérés, à des paroles doucereuseset à d'autres choses que la modestie m'empêche de dire, qu'unjeune homme, comprenez bien, habitant la même maison, s'asseyantà la même table, là où règne une grandeliberté de paroles, là où se font sans cesse des échangesmutuels, un jeune homme ne sera surpris par aucune affection humaine, qu'ilsera pur de toute jouissance criminelle, de toute concupiscence ! Oui,que ceux qui nous accusent me démontrent cela. Mais ils ne veulentpas être instruits, et quand nous donnons des preuves pour nous justifier,ils crient contre nous à l'impudence; nous sommes, disent-ils, prisde la même maladie qu'eux et nous ne voulons que cacher notre malice.

Que nous importe, répondez-vous,ce que l'on peut dire? Nous ne sommes pas coupables des faiblesses desautres, et si quelqu'un se scandalise à tort, nous ne serons paspunis pour ce scandale des faibles. Ah ! tel n'est pas le langage de saintPaul, l'Apôtre ordonne d'avoir compassion de la faiblesse de celuiqui se scandalise même à tort. Pour que le scandale soit exemptde châtiment, il faut que les suites en soient plus avantageusesque nuisibles. S'il en est autrement, si, en dehors de tout bon résultat,les autres sont scandalisés soit pour quelque raison, soit sansraison, soit parce qu'ils sont faibles , leur perte nous sera imputéeet Dieu nous redemandera compte de ces âmes ainsi perdues. A ce sujet,pour que nous ne nous croyions pas dispensés, dans tous les cas,d'avoir égard à ceux pour qui nous pourrions être uneoccasion de scandale, le Christ nous a tracé certaines limites etdonné des règles; car il a agi en cela, tantôt d'unemanière et tantôt d'une autre, selon que le demandaient lescirconstances.

Il parlait un jour de la nature desaliments et disait qu'ils n'avaient rien d'impur en soi, afin de nous affranchirdes observances judaïques; Pierre entra et dit : Ils se scandalisent.(Math. XV, 12, 14.) — Laissez-les, répondit le Sauveur. Et non-seulementil n'en tint pas compte, mais il les accusa: Tout arbre que n'a, pas plantémon Père céleste, sera arraché. (Ibid. V, 13.) Etainsi il abolit la loi qui défendait l'usage de certaines viandes.Mais voici ceux qui réclamaient l'argent de l'impôt. Ils s'approchentde Pierre en lui disant : Votre Maître ne paie pas le tribut. (Math.XVII, 23.) Alors il n'agit pas comme auparavant, mais il s'abstint du scandaleet dit: Pour ne pas les scandaliser, jette l'hameçon dans la mer,prends le premier poisson qui se présentera, tu trouveras dans sabouche une pièce de monnaie : prends-la et donne-la pour toi etpour moi. (Ibid. V, 27.) Voyez-vous comment tantôt il évitele scandale, et tantôt, non. Dans ce dernier cas en effet, (95) iln'importait pas beaucoup que la gloire du Fils unique de Dieu fûtmanifestée; n'a-t-il pas cherché dans d'autres circonstances,à la couvrir comme d'un voile, défendant à la multitudede dire qu'il était le Christ? Il n'y avait pour lui aucun inconvénientà payer le tribut; mais que de malheurs s'il avait refuséde le payer ! On se serait éloigné de lui comme d'un tyran,comme d'un rebelle, comme d'un ennemi de sa patrie capable d'attirer surelle les derniers malheurs. Aussi, quand on veut l'enlever et le faireroi, il s'enfuit et il craint que la multitude ne s'arrête àcette opinion. Dans le premier cas, il avait ses raisons pour agir commeil agit, pour ne tenir aucun compte du scandale. Il agissait en vue d'unbien beaucoup plus important que le mal qui pourrait résulter duscandale. Il convenait en effet parfaitement en ce temps, que ceux quiaspiraient à une plus haute perfection ne fussent pas arrêtéspar les prescriptions judaïques; il fallait avant tout songer àla pureté du coeur, ne pas s'embarrasser des observances légales,et laisser de côté le soin minutieux de ces choses purementextérieures.

Imitateur du divin Maître,tantôt saint Paul tient compte du scandale , tantôt il négliged'y faire attention : Je cherche , dit-il , à plaire à tousen toutes choses , ne recherchant pas ce qui m'est utile, mais ce qui estutile à tous, afin qu'ils soient sauvés. (I Cor. X, 33.)Si donc Paul dédaigne son utilité personnelle pour s'occuperde ce qui est utile aux autres, de quels châtiments ne serons-nouspas dignes, si nous refusons d'être utiles à nos frères,lorsqu'il ne faudrait pour cela que rompre avec une habitude dangereusepour nous-mêmes, si nous prenons plaisir à nous perdre, nouset les autres, tandis que nous pourrions procurer le salut des autres etnous sauver en même temps qu'eux? En un mot, toutes les fois quel'Apôtre prévoit que l'action qu'il va faire sera plus profitableque dommageable, il passe outre, sans s'occuper de ceux qui se scandaliseront.S'aperçoit-il qu'il n'y a aucun avantage à espérerd'une action, et que le seul résultat sera le scandale, alors pourque le scandale n'arrive pas, il est disposé à tout faireet à tout souffrir. Et il ne discute pas sur tout cela comme vous.Il ne dit pas : pourquoi sont-ils faibles? pourquoi se scandalisent-ilssans raison? Mais il est surtout indulgent envers ceux qui sont assez faiblespour se scandaliser sans raison.

4. Dites-moi donc quel motif raisonnablepeut alléguer celui qui se scandalise en voyant manger de la viandeet boire du vin? Est-ce que Dieu ne l'a pas permis dès l'origine?Et pourtant, si quelqu'un se scandalise à ce sujet, Paul s'abstient:Je ne mangerai pas de viande, dit-il, je ne boirai point de vin, de peurde scandaliser mon frère. (I Cor. VIII, 13.) Il ne dit pas commenous tout à l'heure : « Suis-je donc responsable de la faiblessed'autrui? Un homme faible trouve l'occasion de se scandaliser, est-ce doncmoi qui dois subir le châtiment? » Et en parlant de la sorte,son raisonnement eût été plus juste que le nôtre,car, se scandaliser pour ces sortes de choses, c'est de la folie et del'extravagance. Mais pour les choses dont je parle, on peut donner desmotifs, et en grand nombre, et des motifs légitimes qui valent lapeine d'être examinés.

Oui , si Paul eût voulu , ilaurait mis en avant des raisons plus fortes que les nôtres; il n'endit rien, il ne voit qu'une chose : le salut du prochain. Et voyez avecquelle force il s'exprime: il ne dit pas une fois ou deux, il rie déterminepas de temps, mais : Jamais, dit-il, je n'en mangerai, un autre est scandalisé.Et n'allez pas croire qu'il s'arrête là, il va encore plusloin. Après avoir dit: Il est bon de ne pas manger de viande etde ne pas boire de vin (Rom. XIV, 21); il ajoute : Ni de faire quoiquece soit qui serait pour ton frère une pierre d'achoppement, unecause de scandale ou de défaillance. Et remarquez encore la sagessede notre grand docteur. Laissant le faible, il commence par réprimanderle fort. Car celui qui est fort est cause de la faiblesse de l'autre, parcequ'il peut corriger sa faiblesse et qu'il ne le fait pas. Et qu'est-ilbesoin de parler des frères qui sont faibles ? Il veut qu'on prenneles mêmes précautions avec les juifs et les païens :Ne soyez pas, dit-il, un sujet de scandale pour les juifs et les païens,ni pour l'Eglise de Dieu. (I Cor. X, 32). Ainsi, plus vous vous dites fort,plus vous prétendez ne courir aucun danger en habitant avec desvierges, plus vous êtes obligé de rompre ce lien ; plus vousêtes fort, plus il est juste que vous aidiez le faible à nepas tomber. Ainsi donc , si vous êtes faible, à cause de votrefaiblesse, cessez de cohabiter. Si vous êtes fort, cessez de cohabiterà cause de la faiblesse d'autrui. Celui qui est fort doit (96) l'êtrenon-seulement pour lui, mais encore pour les autres. Si, en vous disantfort, vous méprisez la faiblesse d'autrui, vous serez doublementpuni, et parce que vous n'avez pas épargné sa faiblesse,et parce que vous avez assez de force pour en avoir compassion. Chacunde nous est responsable du salut de son prochain; et voilà pourquoiil nous est ordonné de chercher non-seulement notre intérêt,mais encore celui des autres (I Cor. X, 24) ; nous avons étérachetés à un très-baut prix (I Cor. VI, 20) ; etnotre rédempteur nous a imposé cette loi pour l'utilitécommune de nos âmes. Certainement c'est déjà beaucoupde se sauver soi-même, néanmoins ce n'est pas tout; il fautencore aider les autres à opérer leur salut.

Les plus beaux raisonnements quevous pourrez faire seront inutiles, vos oeuvres vous condamneront, ainsique le dommage qui résultera pour vous de la présence continuelled'une jeune fille dans votre maison. Quand je vois que rien ne peut vousarracher à cette habitude, que vous ne tenez pas compte des chosesqui peuvent vous causer tant de dommage, que vous ne vous rendez pas aprèstant de reproches; que vous foulez aux pieds jusqu'à votre réputation,que vous soulevez contre l'Eglise des haines violentes, que vous faitessortir le blasphème de la bouche des païens, et que vous accréditezpartout les bruits les plus infamants; quand je vois cette cohabitationproduire de si grands maux sans aucun bien; quand je réfléchisqu'il suffirait de rompre cette communauté de vie pour faire disparaîtretous ces maux et attirer toutes sortes de biens, et qu'en présencede tout cela vous refusez de changer de conduite, comment puis-je persuaderaux autres que vous êtes exempt de toute affection coupable et purde toute mauvaise concupiscence ?

Allons plus loin, admettons que vousrestiez pur en partageant votre habitation avec une jeune fille; voyezJob, ce bienheureux patriarche ne présumait pas autant de sa forceet de sa sagesse. Il avait montré un courage à toute épreuve,il avait rompu tous les filets du démon ; il avait fait preuve d'unevertu extraordinaire, plus fort par sa chasteté que le fer et lediamant, il avait épuisé la puissance du démon, etpourtant il redoutait une semblable lutte et regardait tellement commeimpossible de garder son coeur pur et intact en habitant

avec une vierge, qu'il voulut sesoustraire non-seulement à toute cohabitation, mais à toutregard, à tout commerce, et qu'il fit avec ses yeux un pacte absolupour s'interdire même un regard sur une vierge ; il savait, en effet,et il savait parfaitement qu'il est difficile , peut-être mêmeimpossible, de ne pas tomber dans le mal, je ne dis pas en habitant avecune vierge, mais en se permettant sur elle un regard curieux. Aussi ildisait : Je ne veux pas même penser à une vierge. (Job. XXXI,1.)

Et si Job ne vous paraît pasune autorité suffisante quoiqu'en réalité nous nesoyons pas dignes de son fumier, cependant si vous pensez que son exemplene soit pas en rapport avec votre grandeur d'âme, rappelez-vous l'admirableprédicateur de la vérité, Paul, qui a parcouru l'universtout entier et qui a pu dire ces paroles pleines d'une si grande sagesse: Je ne vis plus, mais Jésus-Christ vit en moi (Gal. II, 20) ; —Je suis crucifié au monde et le monde est crucifié pour moi(Ib. VI,14) ; — et encore : Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31.) C'estcet homme comblé de tant de grâces, victorieux en tant deluttes , éprouvé par tant ;de dangers, modèle de prudenceet de sagesse, c'est lui qui nous déclare, qui nous affirme quetant que nous respirerons dans cette prison de chair, il nous faudra combattreet travailler, parce que la continence ne se garde pas sans combat, parceque ce beau triomphe de la chasteté ne s'obtient qu'à forcede sueurs et de travaux. Ecoutez ses paroles : Je châtie mon corpset je le réduis en servitude, dans la crainte qu'après avoirannoncé l'Evangile aux autres, je ne sois moi-même réprouvé.(I Cor. IX, 27.) Aveu manifeste des révoltes de la chair, de l'ardeurde la concupiscence, des luttes continuelles de l'Apôtre et d'unevie qui n'était qu'un combat de tous les instants.

Le Christ lui-même ne montre-t-ilpas combien cette vertu est difficile, lorsqu'il ne permet même pasde regarder le visage des femmes, lorsqu'il menace du supplice des adultèresceux qui se permettent ces regards. Une autre fois, Pierre ayant fait laréflexion qu'il n'était pas avantageux de se marier (Matth.XIX, 10.), le Seigneur, dans sa réponse, ne va pas jusqu'àfaire une loi du célibat et de la virginité, mais il insisteencore sur cette difficulté de la vertu de chasteté : Quecelui qui peut y atteindre, y atteigne, dit-il. (Ibid. XII.)

Ne savons-nous pas que de nos joursdes (97) hommes se lient avec une chaîne de fer; se couvrent d'unsac, se réfugient sur le sommet des montagnes, passent leur viedans des jeûnes et des veilles continuelles, s'astreignant àla plus sévère discipline , interdisant à toute femmel'entrée de leur cellule, et se mortifiant rudement, et que, malgrétout cela, ils ont beaucoup de peine à éteindre le feu dela concupiscence ? Et l'on veut qu'en voyant un homme habiter avec unevierge, ne pouvoir s'en séparer, se plonger dans les délices,aimer mieux perdre son âme que cette compagne, être prêtà tout faire, à tout souffrir plutôt que de se séparerde cet objet de son amour; on veut, dis-je, que nous ne soupçonnionsaucun mal, que nous voyions en cela non un ouvrage de la concupiscence,mais une oeuvre de piété !

O l'homme étonnant ! Mais,pour être capable de cette naïveté de sentiments, commede cette pureté d'intention, c'est avec les rochers qu'il faut vivreet non dans la société des hommes. Peut-être ne lecroirez-vous pas à cause de votre extraordinaire chasteté: cependant, j'ai entendu dire que des hommes se passionnaient pour desstatues de pierre ! Si une vaine représentation, une figure inaniméeet froide produit une telle impression, quelles ardeurs n'allumera pasla vue d'un vrai corps, joignant à la beauté des formes toutle charme du sentiment et de la vie ! Quoi que vous disiez pour vous défendre, on croira vos accusateurs plutôt que vous , parce qu'ils ont poureux la vraisemblance. L'homme éprouve-t-il pour la femme un désirnaturel, ou non? De quel côté est la vraisemblance? évidemmentdu côté de ceux qui soutiennent que ce désir existe.Quand, malgré tant de motifs qui poussent à renoncer àces cohabitations, vous ne voulez pas vous rendre, quand vous vousjetez résolument dans cet abus, malgré le déshonneuret les désagréments qui vous attendent pour tout avantage,que faut-il vraisemblablement en conclure? Que vous agissez avec une bonneintention ou avec une mauvaise? A mon avis, on dira sans hésiterque votre intention n'est pas bonne.

Toutefois, nous ne voulons pointtrop approfondir; admettons que les scandales dont vous êtes l’occasionn'ont point de motif réel: Veuillez me dire pourquoi vous avez unejeune fille dans votre maison. L'affection et l'amour, tel est le motifordinaire de cette cohabitation. Otez l'amour , la cohabitation n'a plusde raison d'être. Quel homme, en effet, voudrait, sans ce motif impérieux,supporter les faiblesses, les caprices et toutes les autres imperfectionsd'une femme ? C'est pourquoi Dieu a donné à la femme unearme spéciale, la beauté,, sachant bien qu'elle serait mépriséesi elle n'exerçait pas cette sorte d'empire, et qu'aucun homme exemptde passions ne voudrait s'unir avec elle. Si, maintenant qu'elles sontsi indispensables, puisqu'elles servent à la propagation de l'espècehumaine, qu'elles gouvernent l'intérieur de la maison, et rendentencore beaucoup d'autres services, elles sont néanmoins souventméprisées et chassées de la famille; comment, sansl'attrait de la concupiscence , pourriez-vous les aimer , surtout quandelles attirent tant d'opprobres sur vous? Avouez donc la cause de cettecohabitation, ou vous me forcerez à en soupçonner une, c'est-à-direune coupable concupiscence , ou une honteuse volupté.

Mais quoi ! si nous pouvons, direz-vous,apporter une cause juste et raisonnable, n'aurez-vous pas parléen vain? — C'est évident, mais je vous défie d'allégueraucun motif légitime ; néanmoins, parlez, je veux êtreinstruit. Avez-vous seulement l'ombre d'un prétexte? — Cette vierge,dites-vous, est sans défense, elle n'a ni époux ni tuteur,souvent même ni père ni frère; elle a besoin de quelqu'unqui lui tende la main, la console dans sa solitude et ses peines, lui fasseun rempart de sa personne contre ses ennemis , et la mette en sûretécomme dans un port à l'abri des tempêtes de la vie.

De quelle sûreté, jevous le demande, me parlez-vous ? Quel est ce port, cet asile ? Je voisbien une digue, mais elle ne met pas à l'abri des tempêtes,elle les excite au contraire; elle ne repousse pas l'effort des vagues, mais elle soulève des orages terribles qui sans elle ne seraientpas à craindre. Et vous ne rougissez pas, et vous ne voilez pasvotre visage en vous défendant de la sorte ! Quand même, dece ministère que vous prétendez remplir, il ne résulteraitni accusation, ni perte quelconque, ni scandale; quand vous pourriez vousen acquitter tout en conservant votre réputation pure de tout soupçon,ne serait-ce pas encore une tâche indigne de vous, que de grossirla fortune de ces jeunes filles, de les entretenir elles-mêmes dansl'amour de l'argent, de les lancer au milieu des affaires , de les former(98) aux occupations mondaines , en remplissant près d'elles lesfonctions, d'intendants, de procurateurs, d'avocats? Pourrez-vous parlerde la pauvreté et conseiller le mépris des richesses, vousqui faites profession d'enseigner comment l'on garde son bien, commenton l'augmente, comment l'on entasse revenus sur revenus, vous qui vousêtes faits trafiquants, banquiers pour l'amour de ces jeunes filles;c'est bien inutilement que vous le ferez, je vous en avertis.

Que vos espérances sont petites! Ne devons-nous pas porter la croix et suivre le Christ? et vous, rejetantla croix comme de lâches soldats qui abandonnent leur bouclier, vousprenez la quenouille et la corbeille, rentrant ainsi par une porte d'ignominiedans la vie du monde à laquelle vous avez renoncé. Quandon est marié, on peut sans honte s'occuper de ces soins, mais quandon est censé avoir renonce au monde , quelle hypocrisie et par conséquentquelle honte d'y rentrer sous un autre nom ! Je ne m'étonne pasde la réputation qui vous est faite, de gourmands, de flatteurs,de parasites, d'esclaves des femmes , puisque, mettant de côtéla noblesse que nous avons reçue du ciel, nous l'échangeonscontre la servitude et la bassesse des choses de la terre. Jadis des hommes,vraiment grands et généreux ceux-là, refusèrentd'administrer les biens des veuves, nonobstant les murmures qui éclatèrentà cette occasion, et regardant une pareille occupation comme au-dessousde la dignité de leur ministère, ils la confièrentà d'autres. Et nous, nous ne rougissons pas de vouer notre existenceà grossir la fortune des autres, même au détrimentde leur salut , de nous ravaler ainsi au rang des eunuques que ces soinsregardent, nous à qui il a été commandé deporter tous les jours dans nos mains notre vie et notre âme pourtoute arme contre nos ennemis.

Quoi donc, dites-vous, on enlèverales biens des vierges; elles seront ruinées, circonvenues par leursparents, leurs amis, les étrangers et les serviteurs, et nous verronscela avec indifférence ! Belle manière de témoignerà cette vierge combien nous apprécions le sacrifice qu'ellea fait en renonçant au mariage, en méprisant le monde, enpréférant Jésus-Christ à tout, que de la laisserexposée sans défense aux embûches de ceux qui voudrontla dépouiller de ses biens. — Combien il vaudrait mieux pour ellequ'elle se mariât et vécût avec un époux quiadministrerait ses biens, que de rester vierge en déchirant le pactede son alliance avec Dieu, en déshonorant par une conduite mondaineune profession si sainte et si honorable, et en entraînant dans lemême naufrage et les autres et elle-même ! Comment pouvez-vousdire qu'elle préfère le Christ à tout, puisque leChrist dit bien haut : Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent (Math. VI,94) ; qu'elle méprise le monde et les biens présents, puisquevous lui conseillez de se passionner pour les plaisirs? Comment pourrez-vousexhorter une femme mariée à mépriser les richesses,vous qui en amassez pour une vierge ? et cette vierge elle-même,comment pourrez-vous la laisser unie constamment à Dieu, lorsquevous consumez votre vie et dépensez toute votre activitépour ses affaires temporelles ? Comment une vierge pourra-t-elle s'adonnerà l'étude de la sagesse, quand elle vous verra, vous homme,vous indigner, vous irriter pour la moindre atteinte portée àses intérêts pécuniaires ? Comment pourra-t-elle supporteravec résignation une perte d'argent, quand elle vous verra toutfaire et tout souffrir pour augmenter sa fortune ? Ce n'est pas ainsi queDieu veut nous voir délivrés de ces soucis ; il veut quenous méprisions les richesses et que nous renoncions à toutce qui est de la vie présente; mais vous ne voulez pas que la loide Dieu règne, vous ne le souffrez pas !

Mais quoi ! ajoutez-vous , si cettevierge a besoin de secours, si elle souffre de mauvais traitements? N'est-cepas quelque chose de bien peu digne de son état? — Il y a quelquechose de plus indigne encore d'une vierge, c'est de s'enrichir et de sejeter dans le tourbillon, les affaires temporelles.

Si elle exige encore quelque chosede plus, comme par exemple prêter à intérêt etqu'elle nous supplie de faire ce commerce, ne serons-nous pas répréhensiblesde lui refuser un service qu'elle ira demander ailleurs? — Bien plus, sielle se lance dans des spéculations indignes de sa condition etque, sur notre refus d'y coopérer, elle traite avec des étrangers,ne méritons-nous pas des- reproches? — Nullement, vous serez digned'éloges; vous ne mériteriez le blâme qu'en rendantvous-même ce coupable service. Vous voulez que nul ne puisse luienlever ses richesses, ni la dépouiller, conseillez-lui de les déposerdans (99) le ciel, c'est un lieu où elle n'aura pas besoin d'unhomme pour veiller à leur conservation. — Si elle veut administrerses biens. — Pourquoi plaisanter en matière sérieuse? Etrevierge et agir ainsi, c'est jouer un jeu de mort. Quand elle s'expose àtoutes ces luttes, et qu'elle se livre à des soins peu dignes d'elle,elle encourt la peine la plus grande, la plus terrible vengeance. N'avez-vouspas entendu la loi posée par Paul, ou plutôt par le Christparlant par la bouche de Paul, lorsqu'il distingue l'une de l'autre lafemme mariée et la vierge chrétienne, pour imposer àcelle-ci des obligations particulières? Que celle qui n'est pasmariée, dit-il, pense aux choses du Seigneur, afin qu'elle soitpure et de corps et d'esprit. (I Cor. VII, 34.) Or, cette méditationdes choses divines, vous en détournez les vierges par l'assiduitéet la servilité des soins dont vous les entourez; attentif àleurs moindres désirs , vous êtes plus complaisant pour ellesque des esclaves qu'elles achèteraient de leur argent.

Après cette premièreobjection, sur laquelle vous passez condamnation, vous en faites une secondeet vous dites : pour ce qui est des jeunes filles riches, vous avez raison, nous n'avons rien à répondre; mais celles qui sont dansla misère, jusqu'à être obligées de mendier,quel crime y a-t-il de les en tirer?

Fasse le ciel qu'en les délivrantd'une misère, vous ne les précipitiez pas dans une autreplus terrible ! Si c'est par obéissance pour Celui qui a ordonnéde secourir les pauvres, que vous agissez comme vous faites, vous avezune infinité de frères à soulager : la matièrene manquera pas à un si beau zèle; exercez la charitéquand vous n'aurez pas à craindre de scandaliser quelqu'un; lorsquel'aumône produit le scandale, elle devient une cruauté etune barbarie. Où donc est l'avantage quand, en nourrissant le corps,vous perdez l'âme? quand, en donnant un vêtement, vous faitessoupçonner une nudité plus honteuse que celle que vous cachez?lorsque, en servant les intérêts du corps, vous dissipez lestrésors de l'âme? lorsque, en faisant prospérer lesbiens de la terre, vous compromettez l'héritage céleste?quelle aumône que celle qui insulte à la gloire de Dieu, quecelle qui provoque les opprobres, la honte, les injures, les sarcasmesde la part des personnes scandalisées, quelquefois même dela part de celles que vous prétendez servir et soulager. Une telleaumône part non d'une âme compatissante , mais d'un coeur cruelet inhumain. Si vous agissiez par charité et par compassion, vousferiez de même pour tous les hommes indistinctement.

Les femmes, dites-vous, ont plusbesoin de protection. Les hommes ont des ressources qu'elles n'ont pas.— Vous ne faites pas attention que, parmi les hommes, beaucoup sont plusfaibles que les femmes, tant à cause de leur grande vieillesse ,qu'à cause de leur mauvaise santé, de la mutilation de leursmembres, ou d'autres infirmités. Mais enfin, puisque vous aimezmieux prendre soin des femmes, parce qu'elles sont en généralplus faibles et que vous êtes pour elles plus miséricordieuxet plus compatissant, vous ne serez pas sans trouver l'occasion de lessoulager; nous vous en indiquerons, auxquelles vous pourrez faire du bien,sans être blâmé et même avec l'espéranced'une grande récompense. Il y a des femmes accablées de vieillesse,privées de l'usage de leurs mains, aveugles, affligées demille autres manières, surtout pauvres, et la pauvreté estplus pénible à supporter que la maladie; un extrêmedénuement produit les maladies du corps, et la pauvreté elle-mêmedevient, par la maladie, plus lourde, plus insupportable.

Recherchez ces pauvres femmes , rassemblez-les,ou plutôt vous n'aurez pas pour cela beaucoup de peine à prendre: tout le monde les voit, elles sont toutes prêtes pour quiconqueveut leur tendre une main secourable. Si vous avez des trésors,donnez-les pour les soulager; si vous êtes fort, robuste, aidez-lespar vos soins et votre travail. Vous trouverez là de quoi employer,et la force de votre corps, et l'argent de votre bourse; vous ne manquerezmême pas de démarches à faire. Il faudra leur procurerune demeure, leur préparer des remèdes, des lits, des vêtements,une bonne nourriture et bien d'autres choses. Ne seraient-elles que dixmalades, vous aurez de quoi exercer votre zèle; or, notre villeen est remplie, on les compte par milliers. Les voilà, celles quiont besoin de secours, celles qui sont désolées, celles quisont là étendues à terre; voilà une aumônebien placée, voilà le cas de montrer de l'humanité, voilà ce qui procure la gloire de Dieu; voilà une charitéutile, et à ceux qui en sont témoins, et à ceux quila reçoivent, et à ceux qui la font. N'est-il pas plus justed'aider les plus faibles de préférence (100) à cellesqui sont plus fortes, celles qui sont âgées plutôt queles jeunes, celles qui manquent même du nécessaire avant cellesqui possèdent quelque chose, celles qui inspirent l'horreur plutôtque celles qui sont aimées de tout le monde, celles qui sont accabléesd'outrages plutôt que celles qui peuvent repousser l'insulte et sefaire respecter?

Montrez donc que vous agissez pourDieu, secourez ces infortunées. Si vous ne voulez pas mêmeles voir en imagination, si vous continuez de vous mettre à la pistede celles qui sont jeunes et belles, expliquant cette recherche honteusepar une excuse que l'on ne peut accepter, mettant en avant un prétexteplus spécieux que vrai, c'est-à-dire, la protection de cesvierges, vous pourrez bien tromper les ,hommes, mais il n'en sera pas demême de Dieu , ce Juge que des présents ne peuvent corrompre;car le motif qui vous fait agir n'a rien de commun avec le prétexteque vous alléguez. Vous faites tout cela pour Dieu, dites-vous,et vous faites les oeuvres des ennemis de Dieu; car, être cause quele nom de Dieu est blasphémé et injurié, c'est bienl'oeuvre des ennemis de Dieu.

Je veux encore faire une autre supposition.Admettons que ceux que j'attaque disent vrai, qu'ils sont exempts de touteconcupiscence, et qu'ils ne s'occupent du soin de ces vierges que par desmotifs de piété, même dans cette supposition, je neles trouve pas encore à l'abri de tout reproche, de tout châtiment.Quand même on n'aurait pas d'autre occasion pour exercer la charité,on ne devrait pas l'exercer dans des conditions, où la perte estplus considérable que le profit. Or, convient-il de négliger,pour les affaires temporelles d'une vierge ou deux, le salut d'une multitudeinfinie d'âmes? Non, sans doute, et un pareil acte de charitémériterait un blâme sévère. Vous avez milleautres occasions d'exercer votre piété , de l'exercer sansscandale et avec profit pour vous-même et pour les autres, pourquoidonc vous créer inutilement des embarras, et chercher le moyen leplus difficile, le plus funeste et le plus scandaleux de faire le bienquand vous pouvez le faire sans peine, sans danger et avec gloire ? Nesavez-vous pas que la vie du chrétien doit briller par toutes sesfaces et que celui qui ternit sa gloire en quelque point sera partout,inutile et qu'il ne pourra rien gagner, quelques efforts

de vertus qu'il fasse? Car, si lesel devient fade, dit Jésus-Christ, avec quoi salera-t-on? (Math.V, 13.) Dieu veut que nous soyons le sel de la terre , une lumière,un levain, afin que nous puissions être utiles au monde. Si des hommesirréprochables peuvent à peine convertir les âmesparesseuses, comment ceux dont la conduite a donné prise àla médisance ne seraient-ils pas coupables de la perdition de cesmêmes âmes? Après le crime, rien ne conduit plus sûrementà la damnation que le déshonneur.

Laissez-moi vous dire quelque chosequi vous étonnera peut-être. Quelqu'un qui pèche gravement,mais dans le secret et sans scandaliser personne, subira un châtimentmoindre que- celui qui pèche plus légèrement , maisavec effronterie et en causant le scandale. Et pour que cette parole cessede vous étonner, pour que vous ne la croyiez pas contraire àlà vérité, je vous montrerai que cette sentence vientdu ciel et que cette loi a été portée par Dieu même.Le bienheureux Moïse était le plus doux des hommes qui furentsur la terre, l'ami de Dieu, le plus grand des prophètes, et Dieu,qui a parlé aux autres par figures, a parlé à Moïsecomme un ami à son ami. Ce grand homme qui fut si longtemps dansle désert, qui passa par tant d'épreuves , dont la vie futsi souvent en danger au milieu des Egyptiens persécuteurs de sonpeuple, et au milieu de ce peuple ingrat qu'il avait délivréde la servitude, une seule chose l'empêcha, après tant defatigues et de si grandes actions, d'entrer dans la terre promise : lescandale qu'il avait donné à ceux qui étaient aveclui près du rocher d'où jaillirent les eaux miraculeuses.

C'est ce que Dieu nous donne àentendre quand il dit : Parce que tu ne m'as pas cru pour faire éclaterma sainteté devant les enfants d'Israël, à cause decela tu ne feras point entrer ce peuple dans la terre que je lui ai donnée.(Nom. XX, 12.) Et pourtant en plusieurs circonstances il avait étémoins obéissant encore; il résista à Dieu plusieursfois, soit lorsqu'il l'envoyait en Egypte, soit plus tard dans le désert,lorsqu'il disait avec un sentiment d'incrédulité : Ils sontau nombre de six cent mille, et vous avez dit : Je leur donnerai la viandeet ils mangeront autant qu'ils voudront. Mettra-t-on à mort lesbrebis et les bœufs, ou bien (101) rassemblera-t-on tous les poissons dela mer pour leur suffire? (Nom. XI, 21, 22.) Une autre fois encore il semontra difficile, il refusait de conduire le peuple. Mais rien ne le renditindigne des récompenses dues à ses travaux que le scandaleauquel il avait donné lieu près du rocher des Eaux.

En elle-même cette faute étaitplus légère que les précédentes , mais commeelle fut accompagnée de scandale, elle fut jugée plus considérable.Les premières étaient pour ainsi dire particulières,commises en secret, mais celle-ci était publique, commise en présencedu peuple tout entier. Dieu l'insinue dans le reproche qu'il fait àMoïse : Parce que tu n'as pas fait éclater ma saintetédevant les enfants d'Israël. Ces paroles noms découvrent lanature du péché et nous montrent pourquoi il n'a pas étépardonné. Si le scandale a fait ainsi punir un homme tel que Moïse,comment ne nous perdra-t-il pas, nous, misérables vermisseaux, hommesde rien? Ce qui excite au plus haut point la colère de Dieu, c'estde voir son nom outragé. Il le fait sentir à chaque instantdans les reproches qu'il adresse aux Juifs. — Mon nom, dit-il, est profané(Isaïe, XLVIII, 11), et encore: Vous profanez mon nom (Mal. I,12),et ailleurs : A cause de vous mon nom est blasphémé parmilés nations. (Isaïe, LII, 5.) Et Dieu a tellement àcoeur de prévenir ces outrages faits à son saint nom, qu'ilsauve quelquefois ceux qui ne le méritent pas, afin que ce péchéne soit pas commis : Je l'ai fait, dit-il, pour que mon nom ne soit pasoutragé, et encore : Ce n'est pas pour toi que je le fais, maisond'Israël, mais c'est pour que mon nom ne soit pas blasphémé.(Ezéch. XX, 9, et XXXVI, 22.)

Saint Paul désirait êtreanathème pour la gloire de Dieu, Moïse lui-même demandaità être rayé du livre de vie pour l'honneur du nom deDieu. Quant à vous, non-seulement vous ne voulez rien souffrir pourempêcher ce blasphème, mais vous faites tout ce qui dépendde vous pour y porter les hommes; c'est votre application de tous les jours.Qui donc vous excusera? qui vous pardonnera? personne au monde. Si Dieului-même, si les saints ont tant à coeur que le Nom Divinne soit pas outragé, ce n'est pas que Dieu ait besoin d'êtreglorifié par nous, il est parfait, et il se suffit à lui-même,mais c'est qu'il n'est rien de plus funeste aux hommes qu'une offense faiteà sa majesté. Quand le nom de Dieu est outragé parmiles hommes, quand sa gloire est foulée aux pieds, Dieu ne fait plusrien pour eux. Si Dieu ainsi outragé retire son secours , àquoi serons-nous utiles, nous, hommes misérables?

Faisons donc tout notre possiblepour ne donner lieu à aucun scandale; si nous sommes en butte àdes accusations dénuées de fondement, ne laissons pas néanmoinsde nous justifier, e imitons les saints qui avaient tant de zèlepour la gloire de Dieu qu'ils lui sacrifiaient la leur.

Rejetant, foulant aux pieds les raisonsqui vous accusent, ne croyez pas qu'il vous suffise pour vous défendrede dire : Nous achetons à une vierge des vêtements, des chaussures,nous lui fournissons tout ce qui est nécessaire à son entretien: où est notre crime? Qui donc, dites-vous encore, veillerait surnotre maison? qui s'occuperait de nos biens? qui présiderait pendantnotre absence, puisque nous n'avons pas de femmes qui se chargent de cessoins? — Oui, ils osent donner ces raisons plus honteuses que les premières,outre que la contradiction est évidente. Mais peu leur importe,ils n'en rougissent pas plus que des hommes ivres qui disent tout ce quileur vient à la bouche. Bien qu'une pareille défense ne méritede ma part qu'un dédaigneux silence, je veux encore y répondre;je ne me lasserai pas de leur dire la vérité avec douceur,jusqu'à ce que je les aie ramenés, s'il est possible, àla raison. J'ai honte, en effet, je rougis quand j'essaie de réfuterces raisons que nos contradicteurs ne rougissent pas, eux, de nous donner.Il faut cependant, oui, il faut supporter cette effronterie pour le biende ceux qui ne savent pas rougir. Ne serait-il pas absurde, par suite d'unefausse honte, de ne pas s'occuper d'eux, alors que nous les blâmonsde compter pour rien le scandale qu'ils donnent aux autres?

Parlez, quel besoin si pressant avez-vousd'une gouvernante dans votre maison? Avezvous acheté, tout récemment,des essaims de jeunes filles barbares qu'il faille instruire dans l'artde travailler la laine ou dresser à d'autres fonctions? Votre demeureregorge-t-elle d'une grande quantité de provisions et de vêtements,et faut-il que des yeux vigilants protègent ces richesses contrela malice des serviteurs? Avez-vous des festins à préparerdu matin jusqu'au soir? Est-il nécessaire que la (102) maison soittoujours décorée et prête à recevoir les convives?Faut-il qu'une vierge surveille les cuisiniers et dirige les serviteurs?On fait donc chez vous des dépenses considérables? il fautdonc toujours quelqu'un qui soit là pour tout garder avec le plusgrand soin, pour qu'on ne laisse rien sortir de la maison -sans contrôle?

Non, rien de tout cela. Elle s'occupedes dépenses journalières , des vêtements et autresmenus détails; elle apprête convenablement la table, arrangele lit, allume le feu, lave les pieds et rend les autres services de cegenre. Et c'est à de si minces avantages que vous sacrifierez votreréputation et votre honneur ! Et combien un frère rempliraittoutes ces fonctions et mieux et plus habilement ! Naturellement un hommeest plus fort qu'une femme; pour le service, on a plus de libertéavec lui et son entretien est moins dispendieux. Une femme est plus délicate,a besoin d'un lit plus doux, d'un vêtement plus fin , et peut-êtremême encore d'une autre femme pour l'aider. Elle nous rend moinsde services qu'elle ne nous en demande. Rien de tout cela avec un frère.Ses besoins sont les mêmes que les nôtres, grand avantage pourdes personnes vivant ensemble, et dont un homme se prive quand il habiteavec une femme.

Qu'elle ait besoin de prendre unbain, qu'elle soit malade, un frère, si hardi, si témérairequ'on le suppose, n'osera lui rendre les services que réclame sonétat et la jeune fille ne pourra se suffire à elle-même.Ces services, des frères qui habitent ensemble peuvent très-biense les rendre. S'agit-il de se livrer au sommeil, quand une jeune filleest dans votre maison, deux lits sont nécessaires, deux couvertures,et même si vous saviez vous respecter, deux appartements. Mais pourdeux frères, un train de maison si considérable n'est pasnécessaire : une chambre, un oreiller, un lit, les mêmes couverturessuffisent à tous deux; en somme , si on veut entrer dans ces détails,on trouvera autant d'inconvénients et d'embarras d'un côté,que de facilités et d'avantages de l'autre. Encore je laisse decôté la question d'honneur et de bienséance.

Quel spectacle en effet quand onentre dans l'habitation d'un célibataire, de voir des souliers defemme suspendus, des ceintures et des coiffures, des paniers de toutesles dimensions, des aiguilles, des peignes, des fuseaux et mille autreschoses que je ne puis énumérer en détail. S'il s'agitd'une femme riche, quel inventaire plus considérable et qui prêteencore plus à rire ! Voyez cet homme, tout seul au milieu d'unetroupe de jeunes filles. N'a-t-il pas l'air d'un chanteur qui dirige unchoeur de danseuses? Quoi de plus honteux, de plus déshonorant?Une femme a besoin d'une foule de choses pour sa toilette, il faut quetout soit prêt à point, nécessité donc de fairemarcher les domestiques, et pour cela il faut les gronder toute la journée;le malheureux s'en acquitte à se rompre les poumons. S'il négligede le faire il s'expose à des réprimandes; quelle alternative! s'il ne gronde pas, il est grondé lui -même, s'il gronde, il se déshonore. Il ne devrait pas s'occuper de choses temporelles,et il s'occupe de choses qui n'appartiennent qu'aux femmes. Le voilàqui porte aux orfèvres des vases à l'usage des femmes, quiva de temps en temps s'informer si le miroir de madame est prêt,si la jatte est terminée, si l'on a rendu le flacon. La corruptionen est venue au point que les vierges ont besoin de plus d'objets de toiletteque les femmes du monde. De là il ira à la boutique du parfumeurs'enquérir des parfums de madame, souvent même, emportépar son zèle, il ne craindra pas de faire affront à un pauvre.— Les vierges se servent donc de parfums précieux et de tout genre?— Oui ! De la boutique du parfumeur il ira chez la lingère, puischez le tapissier. Pourquoi les femmes craindraient-elles de charger deces petits soins des hommes qu'elles trouvent toujours si dociles et siobéissants, des hommes qui reçoivent leurs ordres de meilleuregrâce qu'ils ne reçoivent les services des autres? Il y aencore la tente portative elle a besoin de réparations, et nos complaisantsde rester jusqu'au soir sans manger dans les boutiques des artisans, pourles faire faire, ces urgentes réparations.

Du reste, cette excessive complaisancen'a rien qui me surprenne; mais comment se fait-il qu'elle se change enrigueur outrée pour les malheureux serviteurs qu'ils fatiguent deleurs ordres multipliés , et qu'ils injurient pour mieux les stimuler?— Jugez à combien de plaintes tout cela donne lieu ! Le serviteurmaltraité pour des choses de cette nature, ne pouvant se vengerautrement, le fait par des coups de langue et par. de secrètes médisances: il n'épargne rien de ce qui peut assouvir (103) son ressentiment;il se venge avec le peu de réserve qu'il est facile de supposerdans un serviteur sous le coup de tels reproches, et qui n'a que cettevengeance pour toute consolation.

Celui qui garde chez soi, une viergesans fortune, n'est pas exposé, il est vrai, à traiter avecles orfèvres non plus qu'avec les parfumeurs ; la pauvreténe le permet pas : mais il faut toujours voir les cordonniers , les tisserands,les teinturiers, etc... Et qu'est-il besoin de peindre l'inconvenant traficauquel ils descendent, quand ils vont par les maisons pour vendre de lachaîne et de la trame, ou sur la place publique pour en acheter.Voilà pour l'intérieur, au dehors c'est bien pire.

L'église est aussi témoinde leur honte, encore plus grande là que partout ailleurs. C'estcomme une nécessité qu'aucun lieu n'ignore leur opprobreet leur dégradante servitude; et ils étalent leur impudenceaux yeux de tous jusque dans ce lieu saint et terrible ! Ce qu'il y a deplus fâcheux, c'est qu'ils tirent vanité de ce qui devraitles faire rougir. Ils reçoivent ces femmes à la porte del'église, et, remplissant les fonctions des eunuques, ils écartentla foule devant elles; ils les précèdent avec un orgueilqui s'étale à tous les regards, ils ne rougissent pas, ilsse glorifient au contraire. Ils montrent leur complaisance pour elles,jusque dans le moment saint et redoutable où se consomment les divinsmystères, sans craindre de scandaliser ceux qui les entourent. Quantaux vierges elles-mêmes, ces malheureuses, ces femmes de scandale,au lieu de s'opposer à ces démonstrations, elles en fontgloire et n'en deviennent que plus hardies. Pourrait-on imaginer une injureplus flétrissante, que celle qu'ils se font à eux-mêmespar cette impudence, condamnée par de si nombreux témoins,et cette conduite inconvenante, exposée à tant de regards! Qu'est-il besoin de dire combien de personnes dans l'église sontscandalisées à leur sujet, combien négligent les chosessaintes et les exercices de piété, dans la crainte de lesirriter ! Et quelle susceptibilité ! Un. regard trop peu bienveillantqu'on a lancé , un sourire qu'on a refusé, suffisent pourexciter leur colère et leur ressentiment; ils oseront éclater,ils risqueront tout plutôt que de passer sur ce qu'ils regardentcomme une injure à leur protégée.

Mais jusqu'à quand nous-mêmessouillerons-nous nos lèvres du récit de ces turpitudes? Notredessein n'est pas de tout raconter; cela nous entraînerait trop loin, et quand même nous voudrions tout dire, nous ne le pourrions pas,puisque nous sommes déjà si longs en recueillant seulementquelques faits çà et là. J'aurais même vouluomettre ces quelques détails, mais, malgré moi, j'ai étéforcé de les rappeler, afin de corriger ceux de mes lecteurs quiont de l'intelligence et du coeur. Il ne me reste plus maintenant qu'àrecourir aux prières et aux, supplications.

Je vous conjure, je vous supplie,je me jette à vos genoux, je vous prie avec là plus viveinstance, laissez-vous persuader. Sortons de notre égarement; soyonsmaîtres de nous-mêmes et reconnaissons l'honneur que Dieu nousa fait ; écoutons la voix de Paul : Ne soyez pas esclaves des hommes(I Cor. VII, 23) , et cessons d'être les esclaves des femmes pournotre perte et pour la leur. Le Christ veut que nous soyons des soldatscourageux, des athlètes ; il ne nous a pas pourvus d'armes spirituellespour être les hommes d'affaires de je ne sais quelles filles, pournous occuper de laines, de tapisseries ou d'autres choses de ce genre,pour rester assis auprès de femmelettes qui tissent et filent, pourpasser ainsi le jour entier; laissant amollir nos âmes aux parolesdes femmes et leurs moeurs s'introduire dans nos habitudes; il nous lesa données, au contraire, pour que nous triomphions des puissancesinvisibles qui nous font la guerre, pour que nous frappions le démonqui est le chef de nos ennemis, pour que nous chassions les redoutablesphalanges des esprits de ténèbres , que nous renversionsleurs remparts; pour que nous traînions en esclavage les puissanceset les maîtres du monde, les princes des ténèbres,que nous mettions en fuite les esprits de malice; pour que nous respirionsla flamme céleste et que nous soyons prêts à mourirchaque jour.

Voilà pourquoi le Seigneurnous a revêtus de la cuirasse de la justice et ceints de la ceinturede vérité ; c'est pour cela qu'il a placé sur notretête le casque du salut, chaussé nos pieds des sandales del’Apostolat , de la bonne nouvelle et de la paix, remis dans nos mainsle glaive spirituel et allumé dans nos coeurs lé feu divin.Voyez ce soldat avec le casque , les bottes , la cuirasse , le glaive ,la lance, le bouclier, les javelots, les flèches, le (104) carquois;déjà la trompette éclatante a sonné et appeléau combat, déjà les ennemis furieux se précipitentet s'efforcent de renverser la ville de fond en comble ; ce soldat, dis-je,voyez-le, non pas s'élancer au combat, mais entrer dans la maison, s'asseoir tout armé auprès d'une femme; si vous le pouviez,ne le transperceriez-vous pas de votre glaive, sans même daignerlui adresser un reproche ? Si vous êtes transporté d'une tellecolère, comment pensez-vous que Dieu soit disposé enverscelui qui se conduit encore plus indignement? Le désordre que j'attaqueest plus honteux, plus absurde, que celui auquel je le compare, parce quela guerre est plus importante, les ennemis plais terribles, les récompensesplus belles, en un mot, parce qu'il y a entre ces deux ordres de chosesla même différence qu'entre l'ombre et la réalité.

Ainsi, ne laissons pas nos couragess'amollir et nos forces s'épuiser dans ces conversations qui fontà notre âme un mal considérable, un mal profond. Etque serait-ce donc si, à notre insu, l'amour venait nous enivrer?Le comble de notre malheur, c'est que sans comprendre ce qui nous énerve,nous devenons cependant plus mous que la cire la plus molle. Si quelqu'unsaisissait un lion superbe, à l'œil farouche, lui rasait la crinière,lui brisait les dents, hua coupait les griffes, le rendait tout honteux,ridicule, et le mettait dans un tel état, qu'un enfant pourraitfacilement s'emparer de cet animal terrible, dont le seul rugissement naguèreébranlait les déserts, il aurait devant lui une image deshommes que les femmes prennent dans leurs filets et livrent sans difficultéau démon comme une vile proie. Ils deviennent faibles, emportés,effrontés, imprudents, colères, cruels, rampants, téméraires,lâches, badins, en un mot, ils ont tous les vices des femmes dontils subissent la domination.

Non, il est impossible qu'un hommequi se plaît tant avec les femmes et qui ne sort pas d'une atmosphèresi énervante ne soit pas un coureur, un être ignoble; toujourserrant sur les marchés. Ouvre-t-il la bouche, c'est pour parlerde laines et de tapisseries ; il devient bavard comme une femme; toutesses actions sont marquées au coin de la plus grande bassesse; loinde lui , bien loin, la liberté chrétienne; il n'est bon àrien d'élevé, à rien de grand. Il est déjàincapable de s'occuper utilement des choses temporelles, civiles, àplus forte raison des choses spirituelles qui sont si grandes et qui réclamentdes esprits tellement supérieurs, qu'il faut, pour y atteindre,les vertus des anges ! Corrompus par les vierges, ces hommes les corrompentà leur tour. Car, autant ces clercs sortent de leur condition pourplaire à ces vierges, autant celles-ci s'éloignent, en demeurantavec des hommes , de la voie qui leur convient; ils se perdent ainsi mutuellement.

Ces femmes se parent avec plus derecherche, soignent leur mise, leur tournure, tout leur extérieur;elles s'occupent toute la journée de bagatelles qui ne sont nullementpermises; s'apercevant que les hommes aiment avec passion ces moeurs pleinesde mollesse et ces conversations frivoles et efféminées,elles mettent tout leur soin à les charmer par là de plusen plus, à resserrer toujours davantage les noeuds qui les enchaînent.

Allons, un peu de courage, revenonsà nous , soyons maîtres de nous-mêmes, et nous gagneronsà Dieu ces personnes, nous nous sauverons nous-mêmes, ainsique beaucoup d'autres avec nous; autant notre exemple a perdu d'âmes,autant notre exemple en sauvera, et nous en serons récompensés.Ce qui faisait notre honte, servira à notre honneur, à notregloire. Pourquoi, dites-le moi, voulez-vous être admiré desfemmes? il est tout-à-fait indigne d'un homme spirituel de recherchercet honneur; j'ajoute que le moyen de l'acquérir, c'est de ne pasle rechercher. L'homme est ainsi fait, qu'il méprise ordinairementceux qui font trop d'efforts pour lui plaire et qu'il admire ceux qui n'ontpas coutume de le flatter. Cela est vrai surtout pour les femmes. Celuiqui les cajole leur devient insupportable, au contraire elles admirentceux qui savent leur résister, et ne pas se plier à tousleurs caprices. J'en appelle ici à votre témoignage. L'étatoù vous êtes aujourd'hui ne vous attire pas seulement lesmoqueries des étrangers, il vous expose encore à celles deces femmes qui demeurent avec vous. Si elles ne se moquent pas ouvertement, elles se moquent dans leur coeur ; la tyrannie qu'elles exercent survous leur donne de la vanité ; secouez leur joug si vous voulezgagner leur estime; elles ne vous admireront que si vous recouvrez votreliberté.

Si vous ne croyez pas à notreparole, (105) interrogez-les elles-mêmes. Pour qui ont-elles le plusd'estime et d'admiration? pour celui qui est leur esclave, ou pour celuiqui est leur maître? pour celui qui leur est soumis, faisant tout,souffrant tout pour leur plaire, ou pour celui qui tient le mieux son rang,et qui rougit d'obéir à leur volonté capricieuse?Si elles veulent être sincères, elles diront que c'est pourle dernier. Mais , qu'est-il besoin de leur réponse? les chosesparlent assez d'elles-mêmes.

Mais celui qui garde dans sa maisondes vierges, est un homme avide de jouissances, il prend plaisir àrepaître ses yeux de la vue des jeunes filles. — Raison de plus pourfuir cette cohabitation. Quant au plaisir, je crois vous avoir démontrénon-seulement qu'il est nul, mais qu'il se change même en amertumepour celui qui se contente devoir sans aller plus loin : ajoutez encorela joie d'une bonne conscience.

Rien ne nous réjouit commeune conscience pure et ses douces espérances.

Est-ce le repos que vous désirez?déjà on vous a montré que ce repos, vous l'auriezplus facilement si un frère habitait avec vous ; votre conditionactuelle ne diffère en rien de celle d'un esclave; vous cherchezle repos et vous avez trouvé la plus lourde servitude; lorsque vousaurez secoué votre joug, vous serez du nombre de ceux qui commandent,et non plus du nombre de ceux qui obéissent. Ainsi donc, d'une part,le chagrin au lieu du bonheur, la confusion au lieu de la gloire, la servitudeau lieu de la liberté, la fatigue au lieu du repos; ajoutez l'outragefait à Dieu, la perte de tant d'âmes, tant de scandales, unchâtiment perpétuel et la chute de tant de fidèles;d'autre part, c'est tout l'opposé, la gloire, l'honneur, le plaisir,la confiance, la liberté, le salut des âmes l'héritagedu royaume céleste, la fuite du châtiment; et vous hésitezà abandonner le premier parti pour le second? Pour moi, je ne voispas ce qui peut vous arrêter, à moins que vous ne désiriezvous-même votre perte; car, si vous ne changez de vie, ne comptezpas sur le pardon. Quand vous ne trouveriez aucun des avantages dont jeviens de parler, vous devriez encore tout souffrir pour la gloire de Dieu.Lorsque, pouvant obtenir et les biens présents et les biens futurs,nous nous perdons nous-mêmes en outrageant Dieu, qui donc nous sauvera,nous délivrera du supplice qui nous menace? personne assurément.

Examinons sérieusement toutesces raisons en nous-mêmes, pesons-les, et enfin, quoiqu'un peu tard,cherchons à réparer le mal et à sauver nos âmes;que si nous éprouvons quelque peine à rompre avec une longuehabitude, employons pour y réussir toute la force de notre raison,surtout implorons le secours de la grâce de Dieu et persuadons-nousbien qu'il suffit de commencer pour que le reste devienne facile. C'estle seul moyen de triompher d'une mauvaise habitude. Séparez-vouspendant dix jours, vous supporterez plus facilement la séparationpendant vingt et ensuite pendant deux fois autant; puis avançantgraduellement vous ne sentirez plus la difficulté que vous avezéprouvée d'abord, et vous verrez que ce qui demandait dansle commencement tant de luttes était très-facile; vous contracterezensuite une autre habitude sans trouver ce changement si difficile quevous l'aviez cru d'abord; la joie d'une bonne conscience viendra se joindreà l'habitude pour avancer et pour affermir l'œuvre de votre conversion.

Alors les femmes vous admireront,Dieu vous aimera, les hommes vous honoreront et vous vivrez libre, heureux! Quoi de plus heureux que d'être délivré des remordsde sa conscience; de terminer une lutte perpétuelle avec ses passions,et de se tresser à soi-même la couronne si belle de la chasteté,de regarder librement le ciel, et, le coeur pur, d'invoquer le Seigneur,maître de l'univers. Le prisonnier qui voit tout à coup tomberses fers, que l'on retire du fond ténébreux d'un cachot infect,que dis-je, l'aveugle qui recouvre la vue, et que la lumière dujour, en éclairant tout à coup ses yeux, fait tressaillirde bonheur, éprouvent-ils une joie, des transports comparables àceux de cet homme délivré de la servitude de ses passions?L'usage de la lumière a moins de douceur que la délivranced'une âme longtemps asservie; la tyrannie d'une habitude vicieuseest plus lourde à supporter que des chaînes de fers, que leshorreurs d'un cachot.

Au reste, qu'est-il besoin de parlerplus longuement de ces deux états de vie, puisque l'un apporte avecsoi la honte, la tristesse, le malheur avec la corruption; et l'autre laliberté, le plaisir, le bonheur avec la pureté. Aucune parolehumaine ne peut représenter (106) ce dernier état. L'expérienceseule peut en donner une idée. Vous comprendrez parfaitement dequels maux vous êtes délivré, quelle vie heureuse vousavez enfin gagnée, lorsque vous donnerez lieu à l'expériencede joindre sa voix à la mienne pour vous convaincre. Voulez-voussavoir si je dis la vérité, consultez l'expérience,c'est-à-dire vivez saintement.

Si vous rejetez mes paroles, si vousles dédaignez, interrogez ceux qui ont porté ce joug pendantquelque temps et qui ont recouvré la véritable liberté,et vous saurez ce que l'on gagne en écoutant ces avis. Salomon,par exemple, tant que l'amour des biens terrestres le captiva, regardaitces choses comme grandes, admirables; il y consacrait beaucoup de tempset de sollicitude, élevant de magnifiques maisons , entassant desmonceaux d'or, réunissant des choeurs de musiciens et une foulede serviteurs pour lui présenter les viandes et les vins les plusexquis, mettant sa jouissance dans les jardins et dans la beautédes femmes, en un mot, épuisant toutes les voluptés de laterre. Mais quand il rentra en lui-même et que, sortant comme d'unabîme de ténèbres, il put ouvrir les yeux àla lumière de la vraie sagesse, alors il prononça cette parolesublime et digne du ciel : Vanité des vanités, tout est vanité!

Tel et plus sévèreencore sera l'anathème que vous porterez contre les faux plaisirsd'ici-bas, si vous vous arrachez tant soit peu à de coupables habitudes.

Dans les siècles anciens ,on ne demandait pas à Salomon une aussi grande sagesse ; la loiancienne n'interdisait pas les plaisirs, elle ne disait pas qu'ils n'étaientque vanité, et pourtant Salomon, au milieu de tous ces plaisirs,put voir par lui-même leur vanité et leur folie. Pour nous,nous sommes appelés à une vie plus parfaite, nous cherchonsà atteindre un but plus élevé et nous nous exerçonsdans une arène; les combats sont plus difficiles. La vie àlaquelle nous sommes appelés, c'est celle des vertus et des intelligencescélestes , celle des purs esprits. N'est-ce pas une chose honteuse,digne du dernier supplice, que de se montrer si inférieur àcette sublime vocation , et non-seulement de ne pas triompher comme Salomondes plaisirs permis, mais de rechercher ceux qui sont défendus etqui seront pour nous la cause d'insupportables tourments ? Nourrir dansson coeur un amour coupable, regarder une femme avec concupiscence, contemplersa beauté avec des yeux passionnés, se déshonorersoi-même, nuire aux faibles, être une occasion de blasphèmeaux païens et aux Juifs, perdre les enfants de la maison de Dieu,aussi bien que les étrangers , occasionner toutes sortes d'outragescontre la gloire de Dieu, se vouer à un vil ministère, sejeter dans une foule d'occupations séculières, échanger,dans un pacte infâme avec le démon, la liberté, cedon du Christ, ce prix de son sang, contre la plus cruelle tyrannie; serendre ridicule à ses amis, méprisable à ses ennemis,perdre la réputation de l'Eglise ; avilir la glorieuse professiondes vierges, fournir aux impudiques des excuses, causer enfin beaucoupd'autres maux encore, car on ne peut savoir, on ne peut dire tout ce quirésulte de cette oeuvre d'iniquité : voilà certainementce que Dieu défend très-sévèrement, ce qu'ilpunira avec la dernière rigueur.

Admettons qu'il y ait là.quelquespetites jouissances; nous avons à lui opposer la moquerie, la honte,les soupçons de la part de beaucoup, les réprimandes, lesinjures, les reproches, le ver qui ne meurt point, les ténèbresextérieures, le feu inextinguible, la tribulation, l'angoisse, legrincement de dents, les liens indissolubles de l'enfer. Pesons tout celacomme dans une balance, et à la vue du châtiment qui nousattend, revenons sur nos pas, quoique tard, repoussons bien loin une maladiesi pernicieuse, afin que nous puissions sortir de ce monde le front ceintd'une brillante couronne et dire à Jésus-Christ avec uneentière liberté : « Pour vous et pour votre gloirenous avons brisé des liens coupables, commandé à nospassions, sacrifié nos affections, et foulant aux pieds tout autreamour et tout jugement humain nous avons à tout le reste préférévous et votre amour. »

C'est le moyen de nous sauver, desauver nos malheureuses complices, de sauver ceux que nous scandalisons,et de nous mettre sur le même rang que les martyrs; oui, nous seronsau premier rang ! Car un homme quia longtemps porté le joug de laconcupiscence, qui a été enchaîné dans les liensd'une douce et ancienne habitude, et qui ensuite est amené par lacrainte de Dieu à rompre ces liens, à s'attacher àce que Dieu approuve, un tel homme n'est pas inférieur aux illustresmartyrs qui ont courageusement enduré tant de tortures.

107

Rien n'est plus difficile que derejeter une affection, un amour enraciné, que de se garder de milleoccasions de pécher et de déployer les ailes de son âmepour s'envoler aux voûtes célestes. La souffrance des martyrspasse vite, l'autre lutte est de plus longue durée; les combatssont les mêmes, quant au mérite, les couronnes seront lesmêmes aussi. Si celui qui sépare ce qui est précieuxd'avec ce qui est vil devient comme la bouche de Dieu (Jérém.XV, 19), celui qui se délivrera lui-même et délivrerales autres d'une pensée coupable, songez quelle récompenseil recevra; encouragé par cette récompense , libre , dégagéde tout lien, rejetez une intimité funeste, afin que, vivant selonla volonté de Dieu, vous puissiez, après le pèlerinagede cette vie, revoir votre amie dans le ciel, pour jouir en toute sécuritéde sa conversation et de sa présence.

Les affections charnelles étouffées,les liens corporels brisés , il n'y aura aucun obstacle qui empêchel'homme et la femme de rester ensemble, les mauvais soupçons aurontdisparu; tous pourront, dans le ciel, mener éternellement la viedes anges et des pures intelligences, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soit au Pèredans l'unité du Saint-Esprit gloire, honneur, puissance, dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il !

LIVRE DEUXIÈME. LES VIERGES VOUÉES A DIEU NE DOIVENT PASCOHABITER AVEC DES HOMMES.

1. Oh ! malheur, ô mon âme ! c'est bien ici le cas de pousserce cri avec le Prophète, de répéter cette parole,de la répéter encore et à chaque instant, oh ! malheur,ô mon âme ! quelle chose déplorable ! quel oubli detoute sagesse !

La virginité est couverte d'opprobres. Le voile qui la séparaitdu mariage n'existe plus, des mains criminelles n'ont pas craint de lemettre en pièces. Le saint des saints est profané. Le sanctuairevénérable et terrible de la virginité n'est plus qu'unlieu public, ouvert à tous les indignes qui veulent le fouler deleurs pieds impurs. Un état plus parfait que le (110) mariage aété tellement dégradé et avili, qu'au lieude dire comme autrefois : Heureuses les vierges, il faut s'écrier: Heureuses les personnes mariées ! Comparé au mariage, lecélibat avait toujours eu la priorité de dignité etd'honneur; mais aujourd'hui il n'est pas même digne d'occuper lesecond rang, il a été rejeté à la dernièreplace, bien loin après le mariage; ce qu'il y a de plus malheureuxdans cette profanation , c'est qu'elle vient non des ennemis et des détracteursde la virginité, mais de celles qui s'étaient spécialementvouées à son culte : oui, celles qui nous donnaient autrefoisle droit d'être fiers en face des infidèles et de les défierhardiment, sont aujourd'hui celles qui nous ferment la bouche et nous couvrentde confusion.

Chez les Grecs, quelques hommes, un très-petit nombre, ont étéassez sages pour mépriser les richesses et vaincre la colère;mais jamais la fleur de la virginité n'a brillé au milieud'eux; sous ce rapport, ils nous l'ont toujours cédé, avouantque cette vertu était au-dessus, absolument au-dessus de la naturehumaine aussi notre religion était pour eux un objet d'admiration;hélas ! il n'en est pas de même aujourd'hui; ils n'ont pluspour nous que des railleries et des sarcasmes.

Le démon n'a si violemment soufflé sa rage contre cettepartie du troupeau , que parce qu'il a reconnu dans cette phalange desvierges le bataillon sacré du Christ; il a réussi àrendre la virginité assez méprisable pour nous faire souhaiterqu'il n'y ait plus de vierges, s'il` faut qu'elles soient ce que nous lesvoyons. La cause .de tous ces malheurs, c'est que la virginité n'estplus qu'un nom; tout consiste dans une appellation, ce qui est certainementla partie la moins importante de cette vertu. Quant aux conditions essentielles,on les néglige, on néglige jusqu'aux marques extérieuresqui caractérisent cet état. On fait profession de virginité,et l'on n'a nul souci de ce qui sied aux vierges, ni de la décencedu vêtement intérieur et extérieur, ni du recueillement,ni de l'esprit de componction, ni des autres qualités qui leur sontpropres. On se plaît aux conversations les plus futiles, on se livreà une joie déplacée, on vit dans la dissipation, eton se plonge dans les délices plus que les femmes qui s'étalentdans les lieux de prostitution; des femmes qui se disent vierges usentde toutes sortes d'artifices pour attirer les

regards des hommes; elles se jettent dans les turpitudes des courtisanes,comme si elles luttaient avec elles à qui remportera la palme dela honte ! Car enfin, répondez-moi, où trouver quelque chosequi sépare des courtisanes une vierge qui se conduit comme les courtisanes;qui attire dans le piège le coeur des jeunes gens; qui est folâtre, sans retenue , qui présente les mêmes poisons, offre lamême coupe et prépare le même breuvage mortel? — Ellene dit pas, il est vrai : Viens, livrons-nous à l'amour; ni : J'aiparfumé ma demeure de safran, ma couche de cinnamome (Prov. I, 17,18); plût au ciel qu'elles eussent embaumé leur demeure et leurcouche, et non leurs vêtements et leurs corps l Les prostituéescachent leurs séductions dans leurs maisons, mais toi, vierge indignede ce nom, tu jettes partout ton filet; portée sur les ailes dela volupté, tu rôdes impudemment sur les places publiques.Non, tu n'as pas articulé ces paroles de la courtisane : Viens,livrons-nous à l'amour. Non, tu ne les a pas dites par la langue,mais tout ton extérieur les proclame; ta bouche a étémuette, mais ta démarche parle; ta voix n'a pas invité, maistes yeux provoquent plus clairement que ta voix. Diras-tu que si tu asprovoqué, tu ne t'es pas livrée; tu n'es pas exempte de péchépour cela; cette conduite. est une fornication d'un autre genre. Tu esrestée pure de toute flétrissure dans ton corps, mais nondans ton âme. 1'u as commis le péché pleinement, sinonpar l'acte charnel, du moins par le regard.

Pourquoi appelles-tu les passants? pourquoi allumes-tu le feu ? commentte crois-tu exempte d'un péché dont tu es la premièrecause? cet époux, séduit par ton extérieur immodeste,devient adultère, et toi tu ne le serais pas? que serais-tu donc,lorsque tes oeuvres sont des oeuvres d'adultère? Car la folle passionde ce malheureux est ton ouvrage. Puisque tu pousses à l'adultère,tu n'échapperas en aucune façon au- supplice réservéà ce crime. Tu as aiguisé le glaive, tu en as armé. ta main; cette main armée, tu l'as poussée contre cetteâme infortunée : comment donc pourras-tu échapper ausupplice de l'homicide? Dis-moi, quels sont ceux que nous détestons,que nous repoussons avec horreur? quels sont ceux que punissent les législateurs,les juges? Est-ce celui qui boit un poison mortel, ou celui qui apprêtele breuvage, prépare la coupe et perd les autres par ses criminelsartifices ? (111) Celui qui boit le poison, n'en prenons-nous pas pitiécomme d'une victime malheureuse? Mais les empoisonneurs, ne les accablons-nouspas du poids unanime de toutes nos condamnations? Il ne suffit pas àceux-ci de dire pour s'excuser; je ne me suis point fait de mal àmoi-même, j'en ai seulement fait à un autre. C'est précisémentce qui vous expose à un plus rigoureux châtiment.

Toi, malheureuse, toi, misérable, tu as préparéla coupe mortelle, tu as présenté, tu as donné lepoison; et quand le poison est bu, quand il a causé la mort, tute crois en sûreté parce que, n'ayant pas bu toi-même,tu n'as fait que le donner à un autre ! Eh bien ! toi et tes semblables,vous subirez un châtiment plus rigoureux que les empoisonneurs publics,d'autant plus que la mort que vous donnez est plus terrible ; car, ce n'estpas le corps seulement, mais l'âme que vous frappez à mort.Ces empoisonneurs agissent souvent par fureur ou par colère ou pousséspar la misère, pour vous, vous ne pouvez vous retrancher derrièreaucun de ces prétextes. Vous n'avez pas d'injure à venger,ni d'ennemis à frapper, ni de misère à repousser;c'est par un simple motif de coquetterie que vous vous jouez du salut desâmes : vous mettez votre jouissance dans leur mort.

2. Mais je ne sais comment j'ai été entraînéà cette digression; il faut revenir au point de départ. Commesi ces désordres ne suffisaient pas pour couvrir de honte tout cequ'il y a de femmes au monde, ces malheureuses ont encore imaginéquelque chose de plus; je ne parle pas ainsi de toutes indistinctement,je ne suis pas assez misérable pour mêler, pour confondrele bien avec le mal. Ce que j'ai dit et ce que je dirai ne regarde queles coupables.

Je le disais donc, comme si ce que je viens de leur reprocher ne suffisaitpas pour produire tout le scandale auquel elles aspirent, elles admettentdes hommes qui ne leur sont rien à partager leur demeure, elless'enferment et passent leur vie avec eux; on dirait qu'elles tiennent àprouver, par ce fait et par ceux que nous avons signalés plus haut,qu'elles n'ont embrassé la virginité que malgré elles,que c'est par contrainte qu'elles ont subi ce joug, et qu'elles ont àcœur de se venger de la violence qu'on leur a faite. Est-ce tout encore?N'entendons-nous pas dire, sur le compte de celles qui donnent ces sortesde scandales, des choses encore plus graves? Et ceux qui les connaissentont-ils tort , quand ils s'écrient qu'on ne devrait pas les laisservivre, respirer; qu'il faudrait plutôt les couper en morceaux oules enterrer vivantes avec leurs complices. Car, voilà ce que disentd'elles ceux qui savent ce qui se passe dans leur intimité.

Du reste, on voit tous les jours des sages-femmes accourir dans lesmaisons des vierges, comme s'il s'agissait d'un accouchement; tel n'estpas cependant, à part quelques cas où cela arrive, le motifde leur visite. Elles sont appelées pour voir et examiner, commecela se pratique à l'égard des esclaves que l'on achète,quelles sont celles qui sont vierges encore, quelles sont celles qui nele sont plus. L'une se soumet sans peine à cet examen; l'autre s'yrefuse, et se voit par ce seul fait condamnée, fût-elle innocente;l'une a été jugée coupable, l'autre non, mais cettedernière n'est pas moins couverte de honte que la première,puisque ses moeurs ne peuvent pas, par elles-mêmes, témoigneren sa faveur, mais qu'il faut recourir aux preuves matérielles.Qui pleurera ces désordres, qui les punira comme ils méritentde l'être? Il faudrait avoir la dureté et l'insensibilitédu marbre pour ne pas se sentir brûlé du zèle d'unPhinées. Oui, si cet homme avait été témoind'une pareille infamie, il n'aurait pas épargné les coupables;il les aurait traités comme il traita la Madianite. (Nom. XXV, 14.)Pour nous, il ne nous est pas permis de prendre le glaive, ni de perceravec la lance ceux qui commettent ces abominations, mais nous éprouvonsles mêmes sentiments que ce saint personnage; Dieu ne nous ayantpas confié sa vengeance, nous soulageons notre douleur autrement,c'est-à-dire par des pleurs et des lamentations.

Venez donc, pleurez et gémissez avec nous, vous qu'une si honteusecontagion n'a pas atteintes; ces infortunées, ces misérablessont peut-être tellement plongées dans leur misère,qu'elles ne s'aperçoivent plus du mal affreux qui les ronge. Maisvous qui avez embrassé cette sainte profession de tout votre coeur,vous qui vous êtes rendues dignes des chastes embrassements du célesteEpoux, vous qui portez des lampes toutes brillantes et qui êtes plusornées de la glorieuse couronne de la virginité que du diadèmedes rois, pleurez avec nous; poussez d'amers gémissements, vos larmesne sont pas un remède de peu d'efficacité (112) et pour laguérison de ces malades désespérées et pourla consolation de ceux qu'affligent leur vie coupable: C'est ce que fitquelquefois votre Époux céleste. Voyant Jérusalemse précipiter vers sa ruine, et refuser le salut qu'il lui apportait,il se prit à pleurer sur le sort de cette malheureuse cité.(Luc. XIX, 41.) A l'égard de Bethsaïde, il n'a recours ni auxavertissements, ni aux miracles; sa commisération, voilàtout ce qu'il accorde à cette ville coupable , ainsi qu'aux autresqui sont ensuite nommées, s'écriant sur chacune d'elles :malheur à toi ! malheur à toi !

Le bienheureux Paul suivit l'exemple de son Maître: pendant toutesa vie il ne cessa de pleurer ceux qui, une fois tombés, restaientpar terre, sans vouloir se relever, et il pleurait avec une amertume dontses paroles aux Romains sont une preuve évidente. Ma tristesse estgrande, et c'est une douleur continuelle pour mon coeur. Car moi-mêmeje désirais d'être frappé d'anathème par leChrist, pour mes frères qui sont mes proches selon la chair, lesIsraélites. (Rom. IX, 2-4.) Quelle énergie dans ces paroles,comme elles expriment les cruelles angoisses du coeur ! De plus, il pleuresur les fidèles qui chancèlent et que les tempêtessont sur le point de submerger, comme si lui-même éprouvaitle même malheur : Qui de vous, dit-il, est faible sans que je soisfaible aussi ? Qui est scandalisé, sans que je sois brûlémoi-même? (II Cor. II, 29.) Il ne dit pas: « contristé»,mais: « brûlé », voulant exprimer parcemot une douleur insupportable, insurmontable. Imitons nous aussi et Notre-Seigneuret son serviteur. Car nous serons largement récompensés detous nos gémissements et de nos larmes, comme aussi le Seigneurtraitera bien sévèrement ceux qui ne portent pas d'intérêtà leur prochain et ne font nulle attention aux maux qu'il souffre.On voit des exemples frappants de cette conduite de Dieu dans Ézéchiel,si sublime par sa patience, et dans le bienheureux Michée. Le premierraconte que les Juifs, s'étant livrés à tous les crimespossibles, et souillés par l'adoration volontaire des idoles, Dieuordonna de marquer d'un signe le visage de ceux qui gémissaientet se lamentaient sur les crimes qu'ils voyaient commettre (car il ne suffisaitpas de gémir en secret, il fallait encore faire éclater publiquementsa douleur). Ainsi quoique ces Juifs n'eussent rien dit ni rien fait pourcorriger les coupables; par cela seul qu'ils avaient apporté letribut de leur douleur, ils méritèrent de recevoir du, Dieudes miséricordes cette rare distinction avec une grande sécuritépour l'avenir et une grande gloire. Michée, à tous les autresreproches relatifs aux excès de table, à l'ivrognerie età l'usage des parfums, ajoute le manque de compassion : Ils ne compatissaientpas, dit-il, aux malheurs de Joseph. (Amos, VI, 6.) Il adresse encore lemême reproche aux habitants de la ville d'Anan, en disant : Qu'ilsne sont point sortis pour pleurer sur la maison de leurs voisins. (Mich.I, 11.) Si Dieu, dans sa colère, reprend l'homme qui ne pleure passur le sort de ceux qui subissent un juste châtiment, de quelle indulgencesera digne celui qui ne s'attriste pas au sujet d'un homme tombédans le péché?

Ne vous étonnez pas que nous soyons tenus de compatir aux mauxde ceux mêmes que Dieu punit; car Dieu qui punit voudrait bien nepas punir : Ma volonté, dit-il, ne veut pas la mort du pécheur.(Ezéch. XVIII, 23.) Si donc celui, qui exerce la vengeance voudraitne pas l'exercer, à plus forte raison devons-nous pleurer sur ceuxqui sont punis; peut-être, par ce moyen, les retirerons-nous du précipice,peut-être les regagnerons-nous à Dieu.

Quand même nos malheureuses soeurs seraient perdues sans ressources, faisons encore tout ce qui dépend de nous; pleurons et gémissons,ne rassemblons pas des choeurs de pleureuses, mais que chacun, loin descoupables, verse des larmes en secret. Si vous le voulez, je commenceraimoi-même ce cantique de deuil : je n'ai point honte de l'entonneravec Jérémie, Isaïe, Paul, et avant tout avec Notre-Seigneur.Commençons donc et disons comme le Christ : Malheur à toi,âme infortunée ! A quelle haute dignité t'appelaitla bonté et la miséricorde de Dieu ! A quelle infamie descendras-tupar ta lâcheté ! Malheur à toi ! L'Époux célestelui-même t'invitait à une union divine, et toi, tu as préféréte soustraire violemment à cet honneur, tu t'es précipitéedans le feu du démon et condamnée aux supplices les plusaffreux : là seront les pleurs et les grincements de dents, làpoint de, consolateur, personne qui te tende une main secourable, toutsera ténèbres, angoisse, trouble, là des malheurssans adoucissement, sans fin. Tels sont les maux enfantés par (113)l'amour du monde, voilà ce qui t'attend pour avoir préféréla terre au ciel et pour n'avoir pas voulu entendre la voix de l'Epouxqui sans cesse t'avertissait de rompre tout commerce avec le siècle.Malheureuse, qui pourra désormais avoir compassion de toi? C'esten vain que tu invoquerais Noé qui, dans le déluge universel,sauva toute sa famille dont il fut le protecteur dans ce jour de colère,c'est en vain que tu appellerais à ton secours Job, Daniel, et aveceux Moïse et Samuel et le patriarche Abraham, aucun ne te tendra lamain; tu tiendrais à ces grands hommes par la race, tu serais leurfille, tu serais leur sueur, tu redoublerais tes supplications comme lemauvais riche de l'Evangile, efforts inutiles, avantages superflus. Commentes-tu tombée du ciel, toi qui n'es pas Lucifer (Isaïe, XIV,12), ni l'étoile du matin, mais qui pouvais briller d'un éclatplus vif que les rayons du soleil? Comment es-tu là assise àl'écart, abandonnée? Non, ces lamentations faites pour Jérusalem,on n'exagérerait pas en les appliquant à l'âme captived'une captivité plus dure que celle qui pesait sur la capitale desJuifs.

3. Mais, assez de lamentations, assez, dis-je, pour l'étenduede cet écrit; pour déplorer comme il convient le sort d'uneâme accablée de tant de malheurs une vie tout entièrene suffirait pas. Que faudrait-il déplorer avant tout? Est-ce levénérable, le saint, le grand nom de Dieu blasphéméà cause de vous au milieu des nations et sa gloire profanée?Est-ce une profession, par elle-même si vénérable etsi grande, calomniée? Est-ce le malheur de tant d'âmes perduespar vos scandales? La gloire de votre saint ordre, honteusement ternie?Le feu inextinguible réservé à vous et à ceuxqui habitent avec vous? Toutes ces menaces, dira-t-on, sont vaines, puisquenous pouvons prouver que notre corps n'est ni altéré, nisouillé. Nous saurons ce qu'il en est au grand jour des manifestations.La sage-femme, en effet, peut bien, par son art et sa science, voir sile commerce avec un homme a détruit l'intégrité devotre corps; mais avez-vous évité les attouchements déshonnêtes? l'adultère, ne l'avez-vous pas commis par les baisers et les embrassements?Avez-vous évité toute souillure ? c'est ce que manifesterace grand jour, lorsque le Verbe vivant de Dieu, qui dévoile lespensées cachées de l'homme et qui voit ce qui se passe dansle secret, placera toutes choses sous les yeux du monde entier ànu et à découvert; alors nous saurons si vous avez conservévotre corps parfaitement pur et intact.

Pourtant, ne soyons pas si minutieux et ne disputons pas; admettonsque, triomphant de tous les pièges du démon, le corps soitresté pur et n'ait subi aucune flétrissure et que, vierge,vous soyiez restée vierge. En quoi cela affaiblit-il la force denos paroles? En rien, et c'est là le plus grand de vos malheurs,celui qui mérite le plus d'être pleuré. Voilàdonc à quoi viennent aboutir tant de combats livrés, tantde précautions prises contre le dernier degré de séduction;à faire blasphémer le nom de. Jésus Christ ! vos résistancesont sauvé l'honneur de votre chair, ont-elles sauvé l'honneurdu christianisme? Tous vos efforts n'ont eu pour but que de préservervotre corps, et vous n'avez pris aucune peine pour épargner àDieu les outrages et les dédains des hommes. Je voudrais que vouseussiez un peu moins travaillé à ternir la gloire de votreDieu. Et comment l'ai-je ternie? répondez-vous : je vous l'ai déjàdit : en recevant des hommes dans votre maison, en vivant familièrementavec eux. Si vous désiriez la société des hommes,il ne fallait pas embrasser la virginité, mais vivre dans le mariage;il eût mieux valu vous marier que de vous dire vierge, en vivantcomme vous faites.

En effet, Dieu ne condamne pas le mariage et les hommes l'estiment;c'est une union honnête, qui n'offense personne, ne blesse personne;tandis que la virginité qui ne sait pas se passer de la sociétédes hommes, se fait réprouver de tout le monde, perd son rang etsa dignité propre, et tombe plus bas que la prostitution même.On ne saurait compter au nombre des vierges celle qui ne s'occupe pas deschoses de Dieu et qui rend beaucoup d'hommes adultères; on ne lamettrait pas non plus au nombre des femmes mariées. L'épousen'a le souci de plaire qu'à un seul homme; vous, c'est àune foule d'hommes que vous voulez être agréable, et celasans qu'un mariage légitime vous unisse publiquement à aucun: ce qui existe entre eux et vous, c'est je ne sais quel lien honteux,cause de scandale pour tous ; et objet de la réprobation générale.C'est pourquoi je crains que, n'ayant la dignité ni de la viergeni de l'épouse, vous ne soyez réduite à l'étathumiliant des femmes dont le (114) déshonneur est public. Si quelqu'unvoulait juger de l'état dans lequel vous vivez parle nom qu'il portedans le monde, vous ne pourriez rien répondre. Toutes les fois quevous paraissez en public, toutes les fois qu'en particulier on s'entretientde ces absurdes liaisons, quel nom donne-t-on à la femme? On nedit pas, c'est la mère d'un tel ; car elle ne l'a pas enfanté:ni, c'est sa sueur; les mêmes entrailles ne les ont pas portés: ni, c'est son épouse; la loi du mariage n'a pas sanctionnéleur union. En un mot, aucun des noms de parenté écrits dansla loi et autorisés par elle ne convient à cette singulièreunion. Il ne reste plus qu'une appellation honteuse et méprisanteque je ne voudrais pas prononcer, tant je l'ai en horreur, tant je la repousse: je préfère encore la dénomination de cohabitation.

Mais, direz-vous, je ne suis pas devenue mère, je n'ai pas connules douleurs de l'enfantement? Quoi de plus misérable que cettedéfense? et quoi de plus honteux que de vouloir se donner commevierge en recourant à des preuves que pourraient employer des femmesde mauvaise vie? Mais ces femmes , répliquez-vous, on peut, pard'autres indices les convaincre de leur commerce infâme. Quels indices;dites-moi? sont-ce leurs vêtements, leurs regards, leur démarche,les amants qu'elles attirent? Voilà bien, je l'avoue, les marquesd'une prostituée. Mais, prenez bien garde qu'on ne vous reconnaissed'abord vous-même dans le portrait que vous venez de tracer. Ne vousvoit-on pas vous aussi, entourée d'une foule d'adorateurs, que vousséduisez par les mêmes appâts, que vous prenez dansles mêmes filets? Vous n'appelez pas les passants dans votre maison,soit, mais, ce qui est bien plus grave, vous tenez vos amants toujoursrenfermés chez vous, et cela pour une seule raison, pour je ne saisquelle satisfaction que vous goûtez l'un et l'autre à demeurerensemble. Je ne parle pas de l'union charnelle, puisque vous n'allez pasjusque-là; mais qu'importe, si vous commettez le même péchépar le commerce des .regards. S'il n'en n'était pas ainsi et sivous ne commettiez pas l'adultère par le regard, pourquoi gardercet homme dans votre maison? Quel motif légitime, raisonnable, pourrez-vousalléguer ? Une épouse dira : « le mariage; »une prostituée : « le libertinage; » mais vous, vierge,quelle cause juste et digne d'être mise en avant pourrez-vous alléguer?

4. Mais pourquoi, dites-vous, cette enquête si minutieuse et siacharnée? Ne vous suffit-il pas de savoir que ces hommes ne partagentpas le même lit avec nous, qu'il n'existe entre eux et nous aucuncommerce charnel comme il en existe entre les femmes de mauvaise vie etleurs amants.? — Plusieurs pourtant affirment positivement le contraire.— Eh bien ! répliquez-vous, que cette calomnie retombe sur eux.— Si cette accusation né doit retomber que sur eux, c'est ce quenous verrons plus tard. Nous avons déjà démontrédans le dis, cours que nous avons adressé aux hommes vos complices,qu'en cette circonstance la même culpabilité pèse etsur ceux qui médisent et sur qui ceux donnent lieu à la médisance.Néanmoins nous le démontrerons encore une fois. En attendant,si je vous demande pourquoi vous habitez avec un homme, vous ne pourrezabsolument rien me répondre. Mais, dites-vous, je suis faible, jesuis femme, et seule je ne puis me suffire. Pourtant, quand j'ai fait lesmêmes représentations à ces hommes qui habitent avecvous, ils m'ont répondu au contraire, qu'ils vous conservaient prèsd'eux pour que vous les servissiez. Quand il s'agit de servir des hommes,vous trouvez en vous une surabondance de forces, et pour vous rendre cesservices mutuels entre femmes, les forces vous manqueraient au point devous obliger à appeler à vous des aides d'un autre sexe!Comment cela se fait-il? Non, il est plus avantageux et plus convenableque l'homme habite avec l'homme, et la femme avec la femme; les hommestrouvent votre service préférable à celui des hommes,les personnes de votre sexe devront penser de même, à plusforte raison.

En quoi, je vous le demande , là compagnie d'un homme peut-ellevous être nécessaire? Quelle fonction peut-il remplir àl'égard d'une femme, qu'une femme elle-même ne puisse remplir? est-ce qu'il pourra mieux qu'une femme filer la laine et faire de latoile? c'est le contraire, il n'y réussirait pas avec la meilleurevolonté du monde, à moins que vous ne lui apprissiez ce métierqui est exclusivement un métier de femmes. Saura-t-il laver lesvêtements, allumer le feu, faire bouillir la marmite? encore moins;une femme fait mieux tout cela qu'un homme.

En quoi donc, je le répète, un homme, peut- il vous êtreutile? est-ce quand il s'agit de vendre ou d'acheter? ici encore la femmen'est (115) pas douée de moins d'aptitude que l'homme ; allez surla place publique: par qui se fait le commerce des étoffes? pardes femmes. Si vous dites que c'est une honte pour une vierge, et c'enest une en effet, de rester sur une place pour faire du commerce, je vousdemanderai s'il n'est pas plus honteux encore d'habiter avec un homme?Evitez, je le veux bien, je vous y engage même, une occupation peuconvenable à votre état, laissez le soin de vendre et d'acheterà la jeune fille qui sert comme domestique, ou aux personnes âgéesqui sont propres à ces sortes de choses; mais évitez àplus forte raison une honteuse cohabitation.; De tout ce qui vient d'êtredit, je conclus que ces raisons ne sont que de vains prétextes,et comme des voiles qui cachent une grande misère. Quelle misère,dites-vous, quels voiles ? Si je voulais un époux, si je désiraisle mariage, qui pourrait m'empêcher d'embrasser cet état?ne saurais-je pas le faire sans que Dieu fût offensé, et sansque les hommes eussent des reproches à m'adresser? c'est précisémentce que je dis, et ces paroles sont moins les vôtres que les nôtres.Mais il reste toujours à nous dire en quoi un homme vous est sinécessaire , et si vous ne pouvez nous le dire, il faut chassercelui qui habite avec vous au scandale de tous, c'est le seul moyen quevous ayez de détourner de vous le déshonneur; car, encoreune fois, ce que vous venez de dire se tourne contre vous; c'est précisémentle langage que tiennent ceux qui gémissent de votre honte. Quandmême le ministère d'un homme vous eût ététrès-avantageux, il ne fallait pas vous en servir au risque de vousdéshonorer; là où la gloire de Dieu souffre préjudice,il ne peut exister de motif pour dispenser de tenir compte d'un si grandmal. Que dis-je? quand il faudrait mourir mille fois par jour pour éviterun tel malheur, on devrait le faire avec la plus grande joie, àplus forte raison ne doit-on pas s'y exposer pour un peu de repos, pourquelque soulagement à procurer à son corps. Ecoutez avecquel tremblement saint Paul redoutait de porter atteinte à la gloirede Dieu. J'aime mieux mourir, dit-il, que de voir quelqu'un me ravir cequi fait ma gloire. (I Cor. IX, 15.) Oui, pour ne pas perdre ce qui faisaitsa gloire, il eût préféré la mort, et nous,pour faire disparaître un scandale, nous ne mettons pas de côtéun tout petit avantage? se laisser ravir ce qui fait sa gloire et sa réputation,et persister dans le crime, quelle différence ! Et comment serons-noussauvés? En consentant à ce qu'on voulait de lui, saint Pauln'aurait point offensé Dieu , car Dieu lui-même avait déclaréqu'il avait le droit de vivre de l'Evangile, et pourtant il aurait mieuxaimé mourir que de renoncer à la généreuserésolution qu'il avait prise de se suffire à lui-même;et nous , au mépris de l'ordre établi partout , nonobstantles jugements de Dieu, nous ne voulons pas rompre avec une misérablehabitude, une habitude qui choque toutes les bienséances. Oùest notre excuse pour compter sur l'indulgence du souverain Juge? quandmême un homme paraîtrait nécessaire pour rendre certainsservices, comme déjà je l'ai dit, il vaudrait mieux, àcause des graves scandales qui en résultent, choisir la mort quede s'exposer à de tels inconvénients; mais, puisqu'une femmepeut vous rendre tous les services dont vous avez besoin, et plus convenablement,et plus facilement, quel pardon pouvez-vous espérer pour toutesces sensualités que vous ne craignez pas d'acheter au prix de votrehonneur et de votre salut?

Dites-moi encore ceci : aux services que cet homme vous rend, ne répondez-vouspas par des services réciproques? Personne n'en doute. — Combiendonc ne vaudrait-il pas mieux ne recevoir aucun service pour n'en pas avoirà rendre, et profiter pour vous du temps que vous employez àménager le repos d'un autre? A cela vous gagneriez doublement :vous auriez moins de peine, et vous ne perdriez pas votre réputation.

Vous ne lui rendez aucun service, direz-vous? Le voilà donc obligéd'être lui-même son propre serviteur. Arranger son lit, allumerle feu, préparer les aliments et se livrer à toutes les occupationsde ce genre. Un serviteur ne voudrait pas faire une pareille besogne sansrecevoir un salaire. Cet homme, dites-vous, la fait, lui, par des motifsde piété et à cause de la récompense qui encouronnera les fatigues; il nous saura gré des services que nousexigeons de sa docilité, bien loin de demander aucun salaire. —Comment donc fermerons-nous la bouche à ces effrontées quine sont jamais à court d'objections? — Si sa piétéest aussi éminente que vous prétendez, s'il craint Dieu etrespecte ses commandements au point de s'abaisser, pour ce motif, au-dessousdu dernier des esclaves et de vous rendre tous (116) les services imaginablessans recevoir aucune récompense, avant tout ne devrait-il pas s'intéresserà l'honneur et à la gloire de Dieu? Comment expliquer dela part de la même âme et dans le même moment, tant desoumission et tant de mépris pour les commandements de Dieu? Commentconcilier une si entière et si craintive docilité aux loisdivines, avec l'outrage que l'on jette si hardiment au législateurdivin lui-même ?Vous le supposez invulnérable aux traits dela volupté, supérieur aux faiblesses de la nature humaine;il s'humilie, se mortifie, se condamne à toutes sortes de travaux,pour procurer du soulagement aux autres. Voilà, je l'avoue, unevertu sublime, une charité héroïque. Mais pourquoi néglige-t-illes devoirs les plus ordinaires, ceux que l'on voit remplir aux hommesde la vertu la plus commune : s'abstenir de flétrir la gloire deDieu, ne rien se permettre qui puisse provoquer les blasphèmes del'impiété? Comment donc croirons-nous que vous fassiez uniquementpour Dieu, et par pur esprit de pénitence, des choses qui demandent,qui supposent une âme grande et généreuse, lorsquevous n'avez pas la force de pratiquer le devoir le plus simple, le plusélémentaire? Vous qui êtes si parfait, comment se fait-ilque vous refusiez de sacrifier une liaison qui outrage Dieu, que vous persistiezdans un état qui lui déplaît au risque de vous perdrevous-mêmes corps et âme? A qui pourra-t-on faire croire depareilles choses ? — Mais je ne sais pourquoi j'ai laissé de côtéles vierges pour parler de ceux qui habitent avec elles: je reviens àmon sujet.

5. Il circule sur leur compte des bruits injurieux que je voudrais arrêter.— Ne vous en mettez pas en peine, me dit-on. — Est-ce là le faitd'une âme qui craint Dieu? Ne nous inquiétons pas des médisants,lorsque nous ne donnons pas lieu à la médisance, soit; —et encore devons-nous, même alors, leur fermer la bouche, si nousle pouvons; mais si la faute vient de nous, attendons-nous à voirretomber sur notre tête tout le feu qu'elle allumera dans l'enfer: Si vous péchez contre vos frères, dit l'Apôtre, etsi vous blessez la conscience de ceux qui sont faibles, c'est contre leChrist que vous péchez. (I Cor. VIII, 12.) Il savait et savait très-bienque nous ne trouverions pas une excuse dans la faiblesse de ceux qui sescandalisent, mais que cette faiblesse serait précisémentla cause de notre condamnation. Oui, plus nous sommes innocents du scandale,plus il est digne de nous de ménager la faiblesse de ceux qui ensouffrent. Je ne soutiens pas encore qu'on a raison de se scandaliser devotre conduite ; je suppose au contraire qu'on se scandalise à tort: même dans ce cas il faut tenir compte de la faiblesse du prochain.Cette doctrine est celle de saint Paul dans son Epître aux Romains:N'allez pas, dit-il, sous prétexte de prendre votre nourriture,détruire l'œuvre de Dieu. (Rom. XIV, 20.) Ceux dont parle l'Apôtrese scandalisaient à tort, pourtant ses reproches tombent non surceux qui sont scandalisés, mais sur celui qui scandalise. Car, jele répète, c'est seulement lorsque l'avantage surpasse ledommage qu'il ne faut pas tenir compte de ceux qui se scandalisent. Sil'unique résultat de votre conduite est la ruine des faibles, quandmême ils auraient mille fois tort, il faudrait les épargner.Dieu appliquera la sentence. portée par lui et punira ceux qui poussentles autres vers leur ruine : parce que nuire gratuitement à autrui,suppose un coeur très-méchant. Quand nous voyons un hommeque sa mauvaise santé rend morose, nous renvoyons de la maison ceuxqui le fatiguent, sans trop nous inquiéter s'ils ont tort ou non;nous n'écoutons même pas leurs justifications; nous pardonnonstout au malade à cause de son état; et quand même sonirritation serait injuste , nous lui donnons droit par pitié. Sidonc nous usons de ces précautions en faveur de nos serviteurs etde nos enfants, si nous allons jusqu'à punir un fils pour cettefaute, à plus forte raison, Dieu agira-t-il de la sorte, lui sibon, si clément, si juste?

N'objectez donc plus la faiblesse de celui que vous scandalisez. S'ilest faible, c'est une raison pour l'épargner et non pour le blesser: Est-il blessé ? n'aigrissons pas sa plaie, pansonsla. Forme-t-ildes soupçons injustes et téméraires? nous devons lesfaire disparaître et non les fortifier. C'est pécher contrele Christ que de contester cette doctrine. N'entendez-vous pas dans l'AncienTestament Moïse dire souvent: Dieu est un Dieu jaloux (Exod. XX, 5); et encore : Je suis jaloux de Jérusalem (Zach. I, 14) ; et dansle Nouveau, Paul qui s'écrie : Mon amour pour vous me rend jaloux,mais jaloux selon Dieu? (II Cor. XI, 2.) Ce motif, quand il serait seul,devrait suffire pour ramener une (117) âme quine serait pas très-maladeet très-pervertie. Si terrible qu'elle soit, cette jalousie de Dieuest encore plus douce que terrible. La jalousie ne va pas sans un grandamour, sans une charité ardente, lajalousie de Dieu est donc lapreuve de la charité ardente, de l'immense amour de Dieu pour nous.La jalousie de Dieu n'est pas de la passion: mais Dieu voulant nous fairecomprendre en une certaine façon la grandeur de son amour s'estsouvent servi pour cela de cette expression. Et pourtant nous, insensésque nous sommes ! nous nous rabaissons aux affections humaines, nous outrageonsCelui qui nous aime à ce point, et ceux qui ne peuvent êtrepour nous d'aucune utilité, nous avons pour eux toutes sortes d'égardset de tendresses.

Dites-moi, infortunée que vous êtes, quelle utilitéretirez-vous de ce commerce misérable, en compensation des grandsbiens dont il vous prive? Voyez, je vous prie, il vous éloigne duciel, il vous chasse de la chambre nuptiale du Fiancé céleste,il vous arrache à ses chastes embrassements , il vous prépareici-bas des douleurs continuelles et vous montre dans l'avenir des tourmentssans fin ! Quand même, celui qui habite avec vous, vous donneraiten retour de l'or en abondance, quand même il serait plus attentifque le plus fidèle des serviteurs , quand même il vous élèveraiten honneur et en dignité comme une reine glorieuse, ne devriez-vouspas le repousser, l'avoir en horreur comme un ennemi, un fléau,un être odieux qui vous ravit plus qu'il ne vous donne? Votre devoirserait de vous appliquer aux biens célestes, au royaume futur, àla vie immortelle, à une gloire ineffable, et vous, vous ne parlezque d'affaires temporelles et vous honorez comme votre seigneur et maîtrecelui que vous croyez utile à l'administration de ces biens, etvous ne vous cachez pas , et vous ne dites pas à la terre de vousengloutir pour vous dérober à la honte ! Mais voilàque vous mettez en avant la faiblesse de la femme, le maniement des chosestemporelles, la tranquillité de votre maison : imagination que toutcela, prétextes vains ! vous ne tromperez pas les personnes clairvoyantes.Non, non, point de repos au prix d'une telle honte ! une femme, si elleveut, peut non-seulement se suffire à elle-même; mais encoreêtre utile à beaucoup d'autres, puisque dès l'originedes choses l'homme a dû se charger de l'administration des affairesciviles et politiques, et que la femme a eu en partage le soin et le maniementdes affaires domestiques. Ce n'est donc pas pour votre tranquillitéque vous entraînez des hommes dans l'intérieur devos maisons.Pour quel motif est-ce donc? pour satisfaire des passions honteuses ? jene le dis pas: arrière un tel langage , je reprends même sanscesse ceux qui parlent ainsi : fasse le ciel que je les persuade ! Voulez-vousque je vous dise, moi, quel est votre motif ? c'est l'amour de la vainegloire. La cohabitation procure aux hommes un plaisir insipide, une jouissancemisérable, et les femmes la désirent par amour de la vainegloire et pour satisfaire leur vanité.

6. Le genre humain, presque tout entier, est avide de vaine gloire ;cela est vrai surtout pour les femmes. Cette cohabitation n'ayant pourobjet ni l'utilité, je l'ai démontré, ni le plaisirdes sens, il est évident qu'on ne peut plus supposer qu'un seulmotif pour expliquer une telle conduite. Voilà donc la racine dumal, la vaine gloire : Laissons tout le reste de côté, seulementcherchons à leur prouver (et puissions-nous réussir) queleur sort est le même que celui des hommes. Les hommes, en habitantavec des vierges, paraissent, à la vérité, jouir d'uncertain plaisir; mais, au fond, leur vie n'est qu'un supplice perpétuel:la pure et véritable satisfaction n'arrivera qu'avec la séparationet la retraite. De leur côté, les vierges s'imaginent quecette cohabitation fera rejaillir sur elles un certain éclat; maispour l'oeil observateur, de combien de ridicule, de honte, d'opprobre etd'ignominie n'est-elle pas la source? J'ai déjà dit un motlà-dessus en commençant, parlons-en encore. Je suppose quel'homme qui habite avec vous rie soit pas vil et méprisable, maisqu'il soit revêtu d'une grande dignité dans l'Eglise, et quepar l'éclat de sa naissance, son savoir et sa piété,il fasse l'admiration de tous , étant vraiment remarquable soustout rapport, eh bien ! cet homme, même dans de pareilles conditions,ne pourra vous rendre illustre et recommandable. Quand nous voulons tirergloire de l'amitié de quelqu'un, nous devons d'abord sauvegarderl'honneur de cette personne, car si elle perd son honneur, comment le partagera-t-elleavec nous? ou plutôt comment son déshonneur ne deviendra-t-ilpas le nôtre? Ainsi, quand une source est empoisonnée, lecourant formé par elle est empoisonné lui-même; quandla racine d'un (118) arbre est gâtée, les fruits n'en sontpas sains quand l'homme qui doit illustrer une vierge du reflet de sa gloiredevient lui-même ridicule et méprisable, précisémentparce qu'il habite avec elle, cette vierge tombe elle-même dans leridicule et le mépris avant lui et avec lui. Ainsi, une femme jouissaitd'une bonne réputation, mais voilà qu'un homme met-le piedchez elle, loin d'apporter une nouvelle gloire dans la maison, il en chassela bonne réputation. Il en est de même pour l'homme s'il jouitde l'estime générale, elle le quitte aussitôt qu'ilentre chez vous. Cette cohabitation ne vous procure donc pas une bonnerenommée , loin de là , elle vous enlève celle dontvous jouissiez et vous en apporte une mauvaise que vous n'aviez pas; etl'on peut dire ici ce que le Prophète disait des Juifs : Si jamaisl'éthiopien perd sa couleur, le léopard changera aussi sarobe tachetée (Jér. XIII, 23), et l'on verra aussi les viergesqui habitent avec des hommes se laver de la tache qui les déshonore.C'est comme un chancre qui ronge leur réputation, et dévoreleurs vertus.

Peut-être s'imaginent-elles qu'il est glorieux de commander àdes hommes : vanité ridicule, qui convient bien et qui ne convientqu'aux courtisanes. Des femmes honnêtes et chastes ne mettront jamaisleurs jouissances à tendre ainsi des piéges , d'autant plusque je trouve encore là une nouvelle ignominie, plus elles exercentd'empire sur les hommes, plus elles leur imposent de lourds fardeaux etplus elles s'ensevelissent avec eux dans une honte profonde. La femme quetous honorent, la femme vraiment considérée, n'est pas cellequi fait de l'homme un esclave, ruais celle qui le respecte. Au reste,si elles ne peuvent supporter nos paroles, la parole de Dieu est làpour les réduire au silence : C'est vers ton époux que tudois porter ton cœur, et lui aura l'empire sur toi, car le chef de la femme,c'est l'homme. (Gen. III, 16; 1 Cor, II, 3.) Dans une foule de passagesvous pouvez vérifier les prescriptions de la loi : tel est l'ordreétabli dès l'origine aussi est-ce un désordre hideuxque de voir en haut ce qui doit être en bas, la tête en baset le corps en haut. Si un tel renversement est honteux dans l'étatdu mariage, il le deviendra bien davantage encore dans cette cohabitation,où la gravité du péché vient de ce que non-seulementla loi divine est violée, mais de ce que la flétrissure d'unemauvaise réputation est imprimée au front et de l'homme etde la femme. Habiter avec un homme, c'est une honte; le dominer est unehonte plus grande encore. La gloire ne consiste pas à commanderen tout et partout, il peut fort bien arriver que la gloire soit du côtéde celui qui obéit, et la honte le partage de celui qui commande.

Si donc vous voulez jouir d'une véritable gloire auprèsdes hommes, qu'il n'y ait rien de commun entre eux et vous; arrièretoute fréquentation, tout regard, toute cohabitation alors et lesfemmes et les hommes vous admireront et respecteront en vous une viergeassise près de l'Epoux, comme une compagne inséparable :alors non-seulement les chrétiens nos frères, mais mêmeles païens et les juifs, et tous les hommes approuveront votre conduite.Aimez-vous la gloire? suivez cette route, rien que cette route : alorson dira que vous appartenez non à tel ou tel, mais au Christ; est-ilpour vous un honneur comparable à celui-là? Dites-le-moi, quelles louanges plus dignes d'envie que celles qui retentissent surle forum, dans les maisons, ici et même dans les autres villes :« Telle jeune personne dans la fleur de l'âge et dans toutl'éclat de la beauté n'avait qu'à vouloir, et de brillantspartis assuraient son sort; elle n'a pas voulu elle a mieux aimétout endurer, tout souffrir que de renoncer à l'amour du Christet de voir se ternir la fleur de sa virginité. Ah! qu'elle est heureuse,oui mille et mille fois heureuse ! Quels biens sont mis en réservepour elle, que sa couronne sera brillante, quelle grande récompenseelle recevra, elle qui le dispute pour la pureté avec les purs esprits!» Voilà ce que l'on dira et davantage encore, et les mèresla proposeront pour modèle à leurs filles. Quand on voudraencourager celles qui vivent dans la chasteté et ramener dans lesentier de la vertu celles qui s'en écartent, on répéteraces éloges, on les répétera toutes les fois qu'onparlera de la virginité, et elle sera louée par ceux quivivent dans la chasteté comme par ceux qui ont fait tous leurs effortspour obtenir sa main et qui ont été dédaignéset refusés.

Telle et mille fois plus belle sera sa gloire. Mais il en arrivera toutautrement pour celle qui demeure avec des hommes. D'abord lorsque, dansles cercles des hommes débauchés, (119) on censure la virginité,on parle nécessaire ment de ces deux sortes de -vierges; et la premièreprête des armes à ceux qui défendent la vertu et laseconde à ceux qui l'attaquent. De plus, quand il s'agit de corrigerune personne et de l'amener à conformer sa conduite à larègle de la bienséance, la première est citéecomme un remède opposé aux mauvaises passions et comme unpréservatif contre la corruption du vice : son nom est le plus belornement des discours de celui qui prêche la vertu. Mais la secondeest pour ainsi dire placée sur la sellette avec la personne quireçoit la réprimande : bien qu'éloignée pourle moment, on lui reproche sa honte et son déshonneur. A-t-on unechute à déplorer, il faut qu'elle en partage l'accusationet la honte avec celle qui a failli. Chaque fois qu'une conversation s'engagesur cette matière, autant le bonheur de l'une est porté auxnues, autant la misère de l'autre est traînée dansla boue. Tout le monde fait l'éloge et célèbre lavertu de la première, ceux qui la connaissent, comme les étrangersqu'elle n'a jamais édifiés par le spectacle de sa vie sainte.C'est le contraire pour l'autre : qu'on la connaisse ou qu'on ne la connaissepas; qu'on ait eu à s'en plaindre ou non , partout on la flétrit, partout on la condamne. La louange et l'admiration ne manquent jamaisà ceux qui vivent bien : elles leur sont prodiguées par leursamis, par les étrangers et même par leurs ennemis. Mais lesméchants, les gens corrompus, leurs amis les condamnent eux-mêmes.

Admirable disposition de la divine Providence ! La vertu nous charmeet le vice nous fait horreur. La vertu, tous l'approuvent, l'admirent,ceux même qui ne la pratiquent pas, et le vice est maudit aussi bienpar les mauvais que par les bons. Il est donc bien évident que cellesdont je parle, personnes lâches qui trahissent la vertu, sont mépriséesnon-seulement par leurs. connaissances, mais même par les étrangerset surtout par ceux qui habitent avec elles. Peut-être disent-ilsqu'ils vous aiment et vous admirent, qu'ils sont charmés et de vosservices et du plaisir que vous leur procurez : n'importe, dans leur coeur,quand parlera la voix de la conscience, ils vous haïront aussitôtqu'ils réfléchiront et qu'ils verront le filet dans lequelils auront été pris. Le mal est quelque chose de si odieux,que vous serez condamnées surtout par ceux que vous aurez entourésde plus de soins; comme ils vous connaissent mieux que les autres, étantadmis dans votre intimité, votre diffamation ne viendra que d'eux.Et la preuve qu'ils vous haïssent, la voici : souvent ils ont souhaitéd'être guéris de cette plaie honteuse, délivrésde cette accablante infirmité; mais la force de l'habitude les retientet aussi un certain plaisir qu'ils croient trouver; cet état d'indécisionest pénible, on voudrait s'affranchir, on le voudrait; et cependantl'on trouve un certain charme à rester comme l'on est. Si misérableque l'on soit, on n'est cependant jamais assez privé de bon sens, assez partisan de son propre déshonneur pour vouloir passer toutesa vie dans l'ignominie, être la fable du monde, l'objet de la réprobation,de la risée universelle, devenir le point de mire des plaisanteries,des sarcasmes et des injures de la foule, servir de plastron à lapopulace sur la place publique; être hué et montréau doigt avec ignominie ! quelle amertume dans cette pensée quitourmente jour et nuit la conscience et qui, comme un, ver attachéà sa proie, ronge sans cesse le coeur !

Si donc ce déshonneur dont on se couvre devant les hommes, bienqu'ils ne disent rien en public et se contentent de désapprouveren secret cause une si grande douleur, que sera-ce, quand nous irons trouverle céleste Epoux outragé par nous , quand les choses cachéesseront mises au grand jour et les coeurs dévoilés; quandon connaîtra tout, parole, attitude, regard, pensée (je neparle pas de choses plus honteuses) ; quand tout sera démasqué;quand la réalité apparaîtra nue et sans voile aux yeuxde l'univers entier ! Quels regrets alors ! quels supplices ! quel tourment! Toute aine qui ne se présentera pas brillante de vertu comme ilconvient à une âme unie à l'Epoux des vierges, quine sera pas pure de toute tache, de toute ride, de toute souillure, seraperdue et subira les plus terribles châtiments. Si une seule tachepeut l'exclure du séjour du bonheur, qui pourra la soustraire auxchâtiments, l'arracher au supplice quand les souillures seront ajoutéesaux souillures, et que de ses nombreuses blessures s'exhalera une odeurinfecte? Méprisée ici-bas, passant sa vie au milieu des plusgrandes amertumes, au point qu'elle inspire de L'horreur à tous,amis et ennemis, comment pourra-t-elle s'envoler (120) vers les célestesdemeures, couverte de la boue de tant d'iniquités?

Voyez si, dans la maison d'un simple particulier, on laisse entrer unpourceau qui vient de se rouler dans la fange; s'il se présentait,on le chasserait, on le repousserait bien loin, on fermerait sur lui laporte avec dégoût. Si donc les hommes ne peuvent souffrirdans l'intérieur de leurs maisons un animal de ce genre, nourridans la boue, comment une âme souillée pourra-t-elle entrerdans la céleste Jérusalem où brillent tant de clartés,où tout est resplendissant, abîme immense de lumièredans lequel se plongent les vierges dont l'éclat surpasse tout ceque l'on peut imaginer?

Celles qui n'avaient pas d'huile ont vu se fermer devant elles l'appartementde l'Epoux, et vous, vous osez espérer que le ciel vous sera ouvertl Cependant votre crime surpasse de beaucoup le leur. Celles-làavaient négligé de, soulager les pauvres, et vous, vous perdezune foule d'âmes, quelle différence ! Elles n'avaient pointmaltraité les pauvres, non, elles furent punies pour n'avoir passoulagé leurs misères en prenant sur leurs biens. Mais vous,vous maltraitez, vous ruinez; non-seulement vous êtes inutiles, maisvous êtes nuisibles, vous êtes des fléaux pour la religion.Si donc celles qui n'ont pas été nuisibles ont étépunies si sévèrement, surtout si l'on considère qu'ellesont gardé la virginité, quel ne sera pas le châtimentinfligé à celles qui font beaucoup plus que d'êtreinutiles, qui se nuisent à elles-mêmes, qui nuisent àceux qui vivent avec elles, et qui nuisent enfin à tous ceux qu'unetelle vie scandalise et qui surtout couvrent d'opprobres le nom du célesteEpoux?

Ignorez-vous donc quelle grande affaire vous avez entreprise? Dans quellelutte vous êtes engagées7quel poste vous devez défendreau milieu du combat? c'est près du général, que dis-je,c'est à côté du roi lui-même que se trouve votreplace, c'est là que vous devez combattre l Dans la guerre, chacunn'occupe pas indifféremment n'importe quel poste; les uns sont versles ailes, les autres au milieu, ceux-ci à l'arrière-garde,ceux-là sur le front de la phalange; d'autres sont pour le roi commeune escorte d'honneur, et vont partout avec lui : telle est la sainte phalangedes vierges, je parle de celles qui méritent vraiment ce nom, c'estlà leur place , vers le roi des rois, pas ailleurs; et encore lacomparaison est faible, et la vue de ces hommes tout brillants d'or, montéssur des coursiers richement caparaçonnés, couverts de cuirassesétincelantes d'or et de pierres précieuses indique moinsla présence du roi que les vierges n'indiquent celle du Christ lLes premiers sont seulement autour du char royal, mais les secondes sontle char royal lui-même, comme les chérubins; elles serventd'escorte comme les séraphins.

7. Lorsque la vierge se montre en public, il faut qu'on voie en ellele modèle accompli de toutes les vertus, elle doit exciter l'admirationuniverselle comme si tout à coup un ange descendait du ciel; siun chérubin apparaissait sur la terre, tous les hommes porteraientsur lui leurs regards, ainsi une vierge paraissant en public doit frapperd'étonnement et exciter l'admiration. Quand elle paraît enpublic, qu'elle soit comme dans un désert; qu'à l'église,elle soit recueillie et dans le plus profond silence; que ses regards nese fixent sur personne, homme ou femme, mais qu'ils soient attachéssur l'Epoux céleste que la foi lui rend présent; que, rentréedans sa maison, elle lui parle par la prière; qu'en lisant la sainteEcriture elle n'entende que sa voix; que dans sa solitude elle pense uniquementà cet objet divin de ses désirs et de son amour; qu'ellesoit ici-bas comme étrangère et voyageuse; qu'elle ne fassenullement attention aux choses de ce monde; qu'elle fuie le regard deshommes; qu'elle évite même la conversation des femmes du.monde; qu'elle ne donne à san corps que le nécessaire etsacrifie tout au salut de son âme, et vous verrez de quelle admirationl'entourera le monde. Qui ne serait saisi d'étonnement en voyantune faible femme vivre ainsi de la vie même des anges? qui oseraits'approcher d'elle ? quel mortel se hasarderait à effleurer cetteâme entourée des flammes de l'amour de Dieu? Bon gré,mal gré, tous s'éloigneront, tous seront remplis d'étonnement,comme à la vue d'un or étincelant au milieu d'un brasier.L'or, de lui-même, est très-brillant, mais quand il réfléchitl'éclat du feu, on peut à peine en soutenir les rayons. Sicela est vrai d'une vile matière, quel admirable spectacle, quelspectacle digne des hommes et des anges eux-mêmes, qu'une âmetoute d'or par ses vertus?

Ah? pourquoi donc recherchez-vous la parure des habits, quand vous entrouvez une si (121) belle dans cette flamme divine qui vous entoure. Leshabits ne nous ont pas été donnés comme ornements,mais pour couvrir la honte de notre nudité; n'ayez donc pas d'habitsplus honteux que la nudité même. C'est pourquoi Dieu a donnédes vêtements de peau à Adam et à son épouse.S'il l'eût voulu, il aurait pu le couvrir de superbes habits; ilne l'a pas fait pour nous montrer dès le commencement du monde quele temps présent n'est pas un temps de délices, mais de gémissementset de larmes. Si le besoin que nous avons de vêtements vient du péché,si c'est pour nous une preuve de notre ignominie et un souvenir de notrecondamnation, pourquoi tant mettre en relief le signe de notre honte? Cesvêtements dont nous ne pouvons nous passer ne prouvent-ils pas asseznotre chute? Pourquoi étaler comme à plaisir ce qui nousaccuse, en excédant ce qui est nécessaire? Il faudrait plutôt,comme saint Paul , pousser des gémissements, nous lamenter, châtiernotre corps : mais , bien loin de là nous perdons notre temps àfabriquer avec tout l'artifice possible des habits que nous rehaussonsencore de mille ornements. Nous faisons comme un homme qui, forcéde mettre un bandeau sur ses yeux malades s'aviserait d'orner ce bandeaupour en tirer vanité. Voilà pourquoi Elie, voilà pourquoiJean-Baptiste, n'ayant pour tout vêtement que des tuniques de peauxde bêtes, soupiraient si ardemment après le glorieux vêtementde l'immortalité.

Vous, au contraire, vous portez des habits plus recherchés queceux des femmes de théâtre, et vous vous en servez pour séduireles jeunes gens élégants et frivoles. Ce n'est pas par detelles parures et de tels ajustements que l'Epoux veut que vous cherchiezà lui plaire; mais c'est dans votre coeur qu'il veut que résidetoute sa gloire. Pour vous, vous la négligez, vous embellissez demille ornements la boue et la cendre, vous attirez à vous les coeurssouillés, vous faites commettre l'adultère, pour ainsi dire,à tous ceux qui vous voient ! Que par cette conduite vous accumuliezsur votre tête des charbons ardents, vous ne songez pas àle nier, je pense : il me reste à vous démontrer que vousvous couvrez d'ignominie, c'est une preuve que je vais vous faire donnerpar vos adorateurs eux-mêmes.

En effet, celle qui orne son coeur, se fait une beauté dont Dieului-même est épris. Mais vous, qu'avez-vous pour amant? deshommes, que dis-je ! des hommes? des animaux immondes, les êtres-les plus dégradés : car il faut être au niveau de labrute, pour vous croire plus belle que celles que Dieu lui-même aimeet recherche à cause de leur beauté tout intérieure?Ainsi, plus vous vous adonnez à la coquetterie, plus vous vous rendezabominable. Vous éloignez Dieu de vous, pour attirer ces hommesdégradés, de là votre honte, votre abaissement. Commentne seriez-vous pas un objet de dégoût, puisque vous ne pouvezplaire à Dieu? Si celle qui se pare est . méprisable àce point, que dire de celle qui habite avec un homme !

8. Mais, si vous le trouvez bon, ne nous bornons plus seulement àprononcer le mot de cohabitation, examinons la chose elle-même, afinqu'elle se montre à nous dans toute sa turpitude. Elles ne craignentpas l'œil de Dieu, qui est toujours ouvert, elles ne redoutent que l'œilde l'homme. Enlevons-leur donc la consolation qui leur reste; révélonsau grand jour les secrets que cachent les parois de leurs maisons, ouvronsla porte à ceux qui veulent voir, faisons-les sortir du lit on secache leur infamie. Voyons d'abord ce qui se passe dans leurs maisons;supposons que des murailles les séparent et qu'ils couchent dansdes lits différents : car je ne pense pas, quelle que soit leurdépravation , qu'ils avouent partager la même couche. Ilssont donc dans des appartements séparés. Et qu'est-ce quecela fait? ils ne sont pas pour cela à l'abri du soupçon,quand même il y aurait plusieurs personnes de service, que dis-je?nous voilà sur la trace d'une nouvelle ignominie.

Souvent ils se lèvent en même temps, non pour de pieusesveilles (il ne faut rien attendre de semblable de leur part), mais pourse rapprocher l'un de l'autre, et pour s'entretenir pendant la nuit. Quoide plus honteux ? Qu'une indisposition survienne tout à coup, lemur de séparation devient inutile. Vite, l'homme qui dort sous lemême toit se lève, et, devançant toutes les personnesde service, il entre dans la chambre de la jeune fille qu'il trouve aulit; et, prenant la maladie pour prétexte, à défautdes servantes souvent en retard, il s'établit garde-malade et renddes services qu'une femme seule peut rendre et encore à peine lPour elle, elle n'en rougit pas, elle en tire (122) vanité ; luide son côté, loin d'en être humilié, s'en réjouitet cela d'autant plus que les services qu'il rend sont plus bas. Ici seréalise la parole de l'Apôtre : Ils mettent leur gloire dansleur propre déshonneur. (Philipp. III, 19.) Mais voici les servantesqui se sont levées : la scène va être plus humilianteencore. Ces femmes arrivent la tête nue, vêtues d'une simpletunique, les bras découverts, en un mot, dans tout le désordred'un sommeil interrompu; elles courent ça et là, comme lérequiert le devoir de leur charge, et pendant ce temps-là, notrehomme est au milieu d'elles courant et s'agitant aussi? Peut-on se figurerquelque chose de plus révoltant. La sage-femme viendrait qu'il nerougirait pas davantage. Des vierges étrangères se présentent-ellespour visiter la malade, leur présence ne le déconcerte pas,elle ne fait que l'encourager. Une seule chose le préoccupe, fairevaloir ses services auprès de la malade, oubliant que plus il enrend, plus il se déshonore lui-même en même temps qu'elle.Et faut-il s'étonner qu'il ne rougisse pas, quand la sage-femmeest présente? Souvent au milieu de la nuit, faisant l'office dela dernière des servantes, il court sans difficulté chercherla sage-femme? Voilà la sage-femme arrivée : quelquefoison le chasse malgré lui, quelle que soit son effronterie; ensuiteon lui permet de rentrer et de s'asseoir dans l'appartement. Pourquoi lerenvoyez-vous? vous feriez plus encore qu'il ne rougirait pas ; il en faitlui-même bien davantage.

Quand la nuit est passée, il s'agit de se lever .alors on s'épie,on s'observe; elle, c'est à peine si elle ose sortir de sa chambre;elle se hasarde pourtant. Quel est le premier objet qui frappe les yeuxde cette vierge? un homme qui n'est pas encore vêtu. Celui-ci, quis'en doute, annonce quelquefois sa présence; d'autres fois il selaisse surprendre, et c'est une scène honteuse, ridicule. Je neveux rien dire de plus à la vérité, ces choses sontlégères en elles-mêmes, mais ordinairement elles soufflent1'in1pureté dans les coeurs et y allument un grand incendie. Voilàce qui se passe à la maison et pis encore.

Mais quelle honte plus grande encore quand cet homme sort, par hasard,et qu'en rentrant sans se faire annoncer, comme il en userait chez lui, il trouve , avec la vierge , d'autres femmes qui sont venues pendantqu'il était sorti; quel embarras et quelle confusion pour la malheureuse! La même chose lui arrive à lui en pareille circonstance.Femme, elle ne peut sans honte recevoir des femmes, ni lui, homme , deshommes. Ils ne rougissent pas d'habiter ensemble et ils se gardent biende recevoir chacun des personnes de leur sexe. Que peut-on supposer deplus détestable ? Souvent on le trouve assis auprès de cettefemme qui tient le dévidoir ou la quenouille. Qu'est-il besoin deparler dés disputes et des querelles de chaque jour ? Il est impossibleque cela n'arrive pas , quelle que soit l'amitié qui les unissel'un à l'autre. J'ai appris que quelques-uns étaient dévorésde jalousie. Là, en effet, où n'est pas l'amour selon Dieu,nécessairement se trouve la jalousie : de là mille aventures,des séductions, le dévergondage et l'effronterie dans lesvierges. Leur corps peut être pur, leurs moeurs sont mauvaises; car,quand on s'habitue à parler librement avec un homme, à s'asseoirfamilièrement à côté de lui , à le regarderavec complaisance, à badiner avec lui et à se permettre milleautres indécences, le voile de la virginité tombe, sa fleurest fanée , foulée aux pieds! quand une fois elles en sontvenues là, il n'est rien qu'elles n'entreprennent, elles ne reculentdevant rien , elles s'occupent de négocier des alliances , de fairele commerce pour les autres, elles détournent de leur pieux desseincelles qui voudraient rester veuves, pensant trouver là une excusede leur conduite; mais tout le monde les méprise, et les personnesmariées, en se comparant à ces vierges, se glorifient deleur état, et elles n'ont pas tort; car mieux vaudrait contracterun premier mariage, voire même un second, que de mener un tel genrede vie. On se fait passer pour une entremetteuse; qui s'abstient des douceursdu mariage pour en porter le fardeau. Quel fardeau plus grand que d'avoirun homme à soigner et d'avoir toujours le souci de ce qui le concerne.Dieu vous a délivrée de cette inquiétude expriméepar ces paroles : Tu t'occuperas de ton mari et lui-même sera tonmaître. (Gen. III, 16.) Vous en êtes affranchie par votre conditionde vierge, pourquoi vous soumettre de nouveau au joug ? le Christ vousa rendue libre; pourquoi vous forger de nouvelles chaînes ? il vousa exemptée de toute sollicitude, et vous inventez mille soucis pourvous tourmenter !

9. Mais, puisque j'ai parlé de sollicitude, ce (123) mot me fournitl'occasion de répéter une parole de l'Apôtre; si lacohabitation des hommes avec les femmes et des femmes avec les hommes faisaitdisparaître ces soucis, saint Paul n'aurait pas dit, en exhortantà la continence Or, je veux que vous soyez sans sollicitude. (ICor. VII, 32.) C'est comme s'il disait : que voulez-vous? le repos et laliberté? mais ne voyez-vous pas qu'en habitant avec des hommes,vous prenez pour partage la servitude, les peines et des misèresde toutes sortes? il arrive souvent que des femmes, après avoirperdu leur époux, ne se marient plus afin de ne pas subir le jougune seconde fois. Si vous êtes pauvre , sans patrimoine , soyez unmodèle de vertu, n'ayez rien de commun avec les hommes. Vivez enunion avec des femmes vertueuses , vous ne perdrez pas votre couronne etvous jouirez de l'abondance et de la paix. Cela vous paraît difficile: cherchez avec soin, vous trouverez certainement : que dis-je, est-ilnécessaire de chercher beaucoup? De même que nous sommes tousattirés vers la lumière, ainsi, quand votre vertu rayonneraau loin, toutes les femmes pieuses vous rechercheront à l'envi;elles se disputeront l'honneur et l'avantage de vous servir et de pourvoirà vos besoins; vous serez regardée par elles comme le soutiende leurs maisons, l'ornement, la couronne de leur vie, selon la parolede Jésus-Christ; car il a dit: Cherchez le royaume de Dieu et toutesces choses vous seront données par surcroît (Matth. VI, 33),et nous pouvons vous dire, en toute assurance, que la félicitétemporelle ne nous est refusée que parce que nous négligeonsles choses du ciel; quand je dis nous , je ne parle pas seulement des hommes,mais aussi de vous, et de vous plus encore que des hommes. Dès lecommencement du monde la femme fut punie plus sévèrementparce qu'elle contribua davantage à la fauté; Dieu imposaun châtiment plus sévère à celle qui séduisitqu'à celui qui fut séduit tremblez donc pour vous si vousne voulez pas vous corriger et recouvrer votre première dignité.Lorsque la femme fut reprise pour avoir présenté du fruitdéfendu, elle n'osa pas se justifier en disant que l'homme, vu sadignité n'aurait pas dû se laisser persuader et induire enerreur, elle laissa de côté cette misérable défense;elle recourut à une autre, misérable elle aussi, mais quiavait plus d'apparence de raison. Par là on voit qu'il est pluspermis à ceux qui sont séduits de rejeter la faute sur ceuxqui les séduisent qu'à ceux-ci d'accuser ceux-là.

Une femme de mauvaise vie attire chez elle celui qui déshonoreson corps, et après avoir dormi avec lui, elle le renvoie ; maisvous, après avoir appelé celui qui déshonore et souillevotre âme, vous l'enfermez dans votre maison, vous ne lui permettezpas de sortir, vous l'enchaînez par la flatterie, par les caresses,liens difficiles à dénouer, et, travaillant à satisfairevotre vaine gloire, vous vous couvrez de honte.

Ah ! dites-moi , vous ne réfléchissez donc pas àla vie présente? Qu'elle est courte! n'estce pas un songe, une fleurqui se fane, une ombre qui passe? pourquoi voulez-vous vous réjouirmaintenant dans l'illusion d'un songe pour être punie un jour dansla terreur de la réalité? Mais que parlé-je de seréjouir? quelle joie pourriez-vous rencontrer là oùvous trouvez votre condamnation , et les reproches, et les injures, etles scandales? et quand même il y aurait une certaine jouissance,qu'est-ce qu'une goutte d'eau auprès d'un océan sans bornes?Ecoutez,ma fille, et voyez; prêtez l'oreille, et oubliez votre peuple etla maison de votre père, et le roi désirera votre beauté.(Psal. XLIV, 11 , 12.) Telles sont les paroles que David adressait àtoutes les âmes entraînées par des affections coupables.Voilà ce que nous vous dirons en introduisant un léger changementdans les paroles du Prophète : Ecoutez, ma fille, et voyez, prêtezl'oreille et laissez de côté votre mauvaise habitude, oubliezceux qui font votre malheur en habitant avec vous, et alors le roi désireravotre beauté. Que peut-on désirer de plus grand? que peut-onmême comparer à la gloire d'avoir pour partage et pour amile Maître de la terre, le Roi des anges et des archanges, le Souveraindu ciel et des Vertus des cieux? quoi de plus heureux pour vous que d'êtrecomplètement délivrée des vils compagnons de votreservitude qui avilissent votre dignité ! Nous ne saurions mieuxfaire que de terminer ici ce discours tout ce que nous ajouterions seraitfaible à côté de cette gloire qui vous est promise.Celle qui épouse un roi de la terre se croit au comblé dubonheur, et vous, vous aurez non un roi de la terre, non un homme ordinaire;mais celui qui règne dans le ciel, qui est élevé au-dessusde toute principauté , de toute puissance, de toute vertu, de toutce (124) qui a un nom dans l'univers entier, celui qui repose sur les chérubins,qui ébranle la terre, qui déroule le ciel comme un pavillon,celui que les chérubins eux-mêmes et les séraphinsn'abordent et ne contemplent qu'en tremblant, vous l'aurez pour époux,vous l'aurez pour amant, amant beaucoup plus passionné qu'aucunhomme ne peut l'être; comment pour en jouir ne quittez-vous pas toutce qu'il y a sur la terre, fallût-il sacrifier votre vie?

Cette parole du Prophète doit suffire pour corriger notre mauvaisehabitude, et fussions-nous plus lourds que le plomb, pour nous souleverjusqu'au ciel; aussi nous finissons et nous vous prions de chanter ce divincantique à la maison, dans les rues, le jour, la nuit; en voyageet sur votre lit de repos, parlez à votre âme et de boucheet de coeur en répétant

a Ecoute, ô mon âme, et vois, prête l'oreille et oubliecette détestable habitude, et le roi désirera ta beauté.» Bien pénétrée de cette parole, vous rendrezvotre âme plus pure que l'or. Cette parole, plus brûlante,plus active que le feu, aura assez de vertu pour dissiper vos penséescriminelles et pour purifier votre cœur de toutes ses taches, par la grâcede Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient la gloiredans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(Traduit par l'abbé P. J***.)

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
Date de création de la page: 2025-08-28, Mise à jour: 2026-01-07
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