HOMÉLIES SUR SAINTE PÉLAGIE.PREMIÈRE HOMÉLIE.
1. Béni soit le Seigneur l voici maintenant que des femmes, àleur tour, se jouent de la mort; des jeunes filles se rient d'en finiravec la vie; des vierges, de toutes jeunes filles, étrangèresau mariage , se jettent au milieu même des démons armés,sans recevoir leurs blessures. Tous ces biens, nous les devons au Christ,sorti d'une vierge : car, après ce bienheureux enfantement, cetteadmirable naissance, la mort a été paralysée; la puissancedu démon, anéantie ; ce ne sont plus désormais leshommes seulement, mais les femmes aussi qui le méprisent; et non-seulementles femmes, mais les jeunes filles. Un berger intrépide prend lelion, redoutable pour son troupeau ; il lui brise les dents ; il lui coupeles ongles ; il fait tomber sa crinière sous les ciseaux; il enfait le jouet, méprisable et ridicule , qu'il livre aux enfantsdes bergers, aux jeunes filles pour servir à leur amusement : ainsia fait le Christ, de cette mort, formidable pour notre nature, terrible,épouvantable ; il l'a prise , il a dissipé l'épouvantequ'elle inspirait; il nous l'a livrée pour amuser même desjeunes filles. Voilà pourquoi la bienheureuse Péta gie acouru au-devant, avec un si vif transport, qu'elle n'attendit pas les mainsdes bourreaux, qu'elle n'entra pas au tribunal, que la grandeur de sonâme la poussa à prévenir leur cruauté. Douleurs,tortures, affreux supplices, elle était prête à toutsupporter, mais elle craignait de perdre la couronne de la virginité.Et ce qui prouve combien elle redoutait le libertinage des impies, ellele prévient, elle s'empresse de se soustraire au dérèglementde leur insolence. Jamais homme n'entreprit rien de pareil; en effet, tousles hommes qui affrontèrent le martyre, se présentèrentdevant le tribunal, et là, ils montrèrent leur courage. Maisles femmes, exposées par leur nature à certains outrages,se préoccupèrent des circonstances qui pouvaient accompagnerleur mort. Si Pélagie avait pu conserver la virginité, enacquérant la couronne du martyre, elle n'aurait pas refuséde se présenter au tribunal : mais, vu la nécessitéde perdre l'une ou l'autre, elle pensa que ce serait le comble de la démence,quand elle pouvait remporter une double victoire, de ne se ménagerqu'un demi-triomphe. Donc, elle refusa d'entrer au tribunal, de s'exposeren spectacle à la licence des regards; de permettre aux désirsimpurs de jouir de son (498) aspect; elle mit son corps sacré àl'abri des outrages; de la chambre virginale, du gynécée,elle passa dans un autre asile de la chasteté, dans le ciel. Ilest beau de voir autour de soi, sans pâlir, les bourreaux qui déchirentvos flancs; Pélagie n'a pas montré moins de grandeur. Pourles hommes qui souffrent le martyre, il arrive un moment que la sensibilités'éteint dans la variété des tortures ; que la mortne paraît plus redoutable; qu'elle semble bien plutôt la délivrance,la fin des douleurs; mais notre vierge, sans avoir encore rien souffert,lorsque son corps était intact, nullement déchiré,Pélagie eut besoin d'une âme grande et généreuse,pour sortir de cette vie par une mort violente. Si vous admirez le couragede ces hommes intrépides, admirez donc aussi la force virile decette vierge; si la constance de ces héros vous saisit par ce qu'ellea de sublime, soyez également saisis de la générositésublime de cette femme, qui ose affronter une telle mort. Ne passez pasen courant, retenez ici vos pensées. Voyez cette vierge délicatequi ne connaissait que sa chambre pudique; tout à coup des soldatsl'envahissent, des soldats sont à sa porte; ils l'appellent au tribunal; on la traîne dans la place publique pour répondre àune accusation, de quelle nature, de quelle gravité ! Pas de pèreauprès d'elle, pas de mère à ses côtés;ni nourrice, ni servante, ni femme du voisinage; pas une amie; elle étaitseule au milieu des bourreaux. Qu'elle ait pu sortir et répondreà ces soldats, à ces bourreaux, ouvrir la bouche, faire entendresa voix; qu'elle ait eu la force de les regarder, de conserver une contenance,de respirer, quel prodige, quel courage admirable ! Cette vertu n'appartenaitpas à la nature humaine; il y avait là un surcroîtqui venait de Dieu. Cependant la vierge n'était pas d'elle-mêmeinactive; tout ce qui dépendait d'elle de faire, elle le fit; ellemontra du zèle, de la prudence, de la générosité,de la résolution, de l'empressement, de l'impatience même.Mais le succès auquel aboutirent ces excellentes dispositions futl'effet du secours de Dieu et de la grâce d'en-haut ; en sorte quenous devons l'admirer et tout ensemble la déclarer bienheureuse; bienheureuse, parce Dieu a été son compagnon d'armes; l'admirer,parce qu'elle ne manqua pas elle-même de courage. Car qui ne seraitfrappé d'admiration en apprenant, qu'en moins d'un instant, elleconçut, résolut, accomplit ce qu'elle avait décidé?Il arrive souvent, vous le savez tous, que des projets longtemps médités,nous les rejetons lorsque le temps est venu de les accomplir; une légèrecrainte qui nous saisit disperse tous nos desseins; une frayeur subitesuffit pour nous détourner. Notre vierge, au contraire, en un seulet même moment, conçoit, résout, exécute undessein si plein de terreur et d'épouvante; ni l'horreur du présent,ni la rapidité des instants, ni son abandon au milieu des embûches,ni cette circonstance qu'elle est toute seule chez elle, quand on la saisit,rien, non, rien n'a troublé cette bienheureuse ; on eût ditque c'étaient des amis, des personnes de connaissance qui lui rendaientvisite, tant elle conserve la liberté dans toutes ses actions ;cette tranquillité se comprend. En effet, elle n'était passeule, Jésus était avec elle, Jésus, son conseil ilétait là auprès d'elle; c'était lui qui parlaità son coeur ; c'était lui qui fortifiait son âme; c'étaitlui qui chassait la crainte. Et cette protection était justice;la vierge martyre s'était d'avance montrée digne d'un pareilsecours.
2. Elle sortit et demanda aux soldats la permission de rentrer et dechanger de vêtements : elle rentre et revêt l'incorruptibilité,au lieu de ce qui est corruptible; l'immortalité au lieu de la mort;la vie sans fin, au lieu de celle qui n'a qu'un temps. Pour moi, j'admire,outre ce qui a déjà été dit, que les soldatslui aient accordé ce qu'elle demandait, qu'une femme ait trompédes hommes, qu'ils n'aient, rien soupçonné de ce qui allaitarriver, qu'ils n'aient pas deviné la ruse. Ne dites pas que personneaussi n'a jamais rien fait de pareil; en effet, nombre de femmes se sontélancées dans des précipices, jetées dans lesflots, ou poignardées, ou pendues; ces tragédies se renouvelaientfréquemment alors. Non, ce fut Dieu qui aveugla les satellites etne leur permit pas de comprendre la ruse. Elle s'envola donc du milieudes filets; comme une biche tombée entre les mains des chasseurset qui se sauve, arrive sur le sommet d'une montagne inaccessible, et là,hors de leur portée, à l'abri de leurs traits, s'arrête,et, sans rien craindre, regarde ceux qui la poursuivaient; ainsi fait notrevierge : elle était tombée entre les mains des chasseursqui la traquaient; sa chambre était comme un filet où onl'avait prise, elle se sauve; non sur le sommet d'une montagne; mais ellegravit les cimes du ciel même, et, de ces hauteurs, elle ne redoutaitplus leur (499) approche ; et les voyant ensuite s'en retourner les mainsvides, elle jouissait de la confusion des infidèles. Attachons-nousà la bien comprendre le juge est sur son siège; les bourreauxse tiennent auprès de lui, les tortures sont préparées,tout le peuple est rassemblé ; les soldats attendent; c'est un trépignementuniversel, dans l'impatience du plaisir; on espère que la proieva venir, et voici que ceux qui avaient été envoyéspour s'en emparer, reviennent le front bas, les yeux regardant la terre,et racontent ce qui s'est passé. Quelle honte, quelle affliction,quel sujet de reproches pour ces infidèles ! Comme ils ont dûbaisser la tête et rougir, quand ils eurent compris qu'ils ne faisaientpas la guerre aux hommes, mais à Dieu ! Joseph, harcelé parl'insidieuse maîtresse qui le poursuivait , abandonna le manteauqu'avaient souillé les mains de l'étrangère, et s'échappanu ; mais Pélagie déroba son corps aux atteintes des impudiques;elle dépouilla son âme qui monta nue au ciel, abandonnantaux ennemis sa chair sacrée; confondus, réduits àl'impuissance, ils ne savaient que faire de ces restes. Voilà lesoeuvres glorieuses de notre Dieu, quand il lui plaît de tirer sesserviteurs de leurs angoisses, pour les conduire à la sérénité,et de confondre les ennemis, en apparence triomphants, et de leur enlevertoutes les ressources de la pensée. Quelle position plus cruelle,que celle où s'était trouvée cette jeune vierge? quoide plus facile que ce que méditaient ces soldats? Elle étaitseule dans sa chambre; ils l'y tenaient entre leurs mains, elle y étaitenfermée comme dans une prison, et cependant ils revinrent aprèsavoir perdu leur proie. Encore une fois, la vierge était seule;aucun secours, aucune ressource; aucune issue possible pour échapperde quelque côté que ce fût à ces affreux malheurs;si près de la gueule des bêtes féroces, elle se dérobenéanmoins aux dents qui allaient la dévorer, elle échappeaux piéges, aux soldats , aux juges, aux princes. Elle vivante,tous croyaient facile de triompher. d'elle ; mais la voilà morte,et alors les pensées des bourreaux sont confondues ; il fallaitleur apprendre que la mort des martyrs, c'est la victoire des martyrs.Ce qui arriva, c'est comme si un navire chargé d'une énormeprovision de marchandises, de pierres précieuses, assailli, àl'entrée même du port, par des flots qui menacent de l'engloutir,échappait à leur fureur, qui ne ferait que le pousser dansle port avec plus de célérité. Ainsi en arriva-t-ilà la bienheureuse Pélagie. Les soldats se précipitantdans sa demeure,. la crainte des tortures qu'elle attendait, les menacesdu juge, toute cette tempête, plus. violente que les flots soulevés,ne fit que précipiter son vol dans le ciel ; les vagues qui allaientl'engloutir, la portèrent plus rapidement au refuge où sontles ondes tranquilles; et puis son corps, plus brillant que la foudre,.tomba,.frappant d'un éclat terrible les yeux du démon.. Car la foudrequi se précipite du ciel, nous cause moins d'épouvante, quen'en ressentirent les, phalanges du démon, quand elles virent tomberce corps de la vierge martyre, plus redoutable que tous les tonnerres.
3. Et maintenant voulez-vous être sûrs que rien n'est arrivéque par la volonté de Dieu? Ce qui le prouve surtout, c'est la promptitudedu zèle qui a transporté la jeune vierge, c'est que les soldatsm'ont pas soupçonné la ruse, c'est qu'ils ont consenti àsa demande, c'est que le fait s'est accompli. Une autre preuve, aussi forte,peut se tirer du genre même de la mort. En effet, beaucoup de personnessont tombées du haut d'un toit, sans se faire aucun mal; il en estd'autres qui se sont mutilé le corps, et ont vécu longtempsaprès leur chute; mais Dieu n'a pas voulu que rien de pareil arrivâtà la vierge bienheureuse; il voulut que son âme sortîtaussitôt de son corps, et il la reçut parce qu'elle avaitassez lutté, parce qu'elle avait accompli sa tâche. Ce n'estpas la chute, c'est l'ordre de Dieu qui a déterminé la mort.Le corps était étendu non sur un lit, mais sur le sol ; iln'était pas sans honneur, quoique gisant sur le sol; le sol mêmedevenait un objet de vénération, pour avoir reçu cecorps si glorieux. Ce corps n'était que plus vénérable,d'être ainsi étendu sur le sol; les outrages qu'on subit aunom du Christ, nous sont un surcroît d'honneur. Il était doncétendu sur le sol, dans ce lieu vénérable, ce corpsvirginal, plus précieux que l'or; les anges se tenaient àl'entour, tous les archanges le contemplaient avec un respect insigne;le Christ lui-même se tenait là. Car, si les maîtresassistent aux funérailles des domestiques honorables, s'ils y vontsans rougir, à plus forte raison, le Christ n'a pas pu rougir d'honorerde sa présence, celle qui, pour lui, avait exhalé son âme,et affronté un si grand danger. Elle était donc là,étendue, dans la (500) pompe magnifique qui convient aux funéraillesdes martyrs, parée de la confession de la foi, vêtement plusriche que toute la pourpre des rois; robe plus précieuse que tousles tissus les plus précieux ; superbe à double titre, parla virginité, par le martyre; c'est avec ces ornements de ses funérailles,qu'elle paraîtra au tribunal du Christ. Et nous aussi, envions pournous de pareils vêtements, et pour les jours de notre vie et pournotre mort: nous savons bien que celui qui se pare de vêtements d'or,n'en recueille aucune utilité; au contraire, il s'expose àde nombreux reproches
il semble même, dans le sein de la mort, ne pas renoncer àune gloire qui n'est que vanité; s'il est revêtu de bonnesoeuvres il aura, même après sa mort, beaucoup de bouches pourcélébrer ses louanges. Sachons-le bien : la splendeur mêmede nos cours impériales paraîtra aux yeux de tous moins brillanteque le sépulcre où sera couché ce corps qui a vécudans la vertu, dans la piété. Vous êtes les témoinsde ce que je déclare, ô vous qui, dédaignant les sépulturesdes riches malgré l'or et les étoffes magnifiques qui lesdécorent, vous en détournez comme on s'écarte descavernes, et courez avec amour auprès de cette sainte, qui a choisile martyre, la confession de la foi, la virginité, et non des vêtementsd'or pour ses ornements, et qui est morte dans le martyre.
Imitons-la de toutes nos forces. Elle a méprisé la vie;de notre côté, méprisons les délices, raillonsla somptuosité; loin de nous l'ivresse, l'intempérance. Cen'est pas sans dessein que je prononce ces paroles, mais c'est que j'envois beaucoup qui, au sortir de ce spectacle tout spirituel, vont couriraux lieux où l'on s'enivre, où l'on mange, aux tables d'hôte,dans d'autres endroits encore où l'infamie réside. C'estpourquoi, je vous en prie, je vous en donne l'exhortation et le conseil,ayez toujours présente à votre mémoire, à votrepensée, cette vierge sainte, ne déshonorez pas cette assemblée,ne ruinez pas la confiance que cette fête nous inspire. Nous n'avonspas tort dans nos entretiens avec les Gentils, de parler avec orgueil dela foule qu'attire cette solennité; nous les voyons rougir devantnous, quand nous leur disons que la ville entière, qu'un si grandpeuple, parce qu'une simple fille est morte, s'attroupe ainsi en son honneur,et cela chaque année, après tant d'années, que letemps écoulé depuis n'a jamais pu interrompre ni refroidirles hommages fidèles à sa mémoire. Mais si les Gentilssoupçonnaient ce qui se passe dans cette assemblée, combienne perdrions-nous pas de leur respect ! Quand cette foule, ici réunie,conserve l'ordre et la décence, c'est pour nous la plus belle gloire;mais son indolence, son mépris des, devoirs, c'est notre honte,et cette honte nous accuse.
4. Si donc vous voulez que nous puissions nous glorifier de ce grandrassemblement de votre charité , retirez-vous dans nos demeuresavec l'ordre parfait qui convient à ceux qui se sont réunisauprès de cette bienheureuse martyre. Celui qui ne s'en retourneraitpas dans ces dispositions, non-seulement n'aurait rien gagné, maisil s'exposerait au plus grand danger. Je sais que vous êtes exemptsdes maladies qui souillent l'âme, mais cette excuse ne doit pas voussuffire; vous devez encore, quand vos frères oublient la décence,les ramener à la modestie parfaite, les rétablir dans lapureté, dans l'honnêteté convenable. Vous avez, parvotre présence, honoré la martyre; honorez-la encore en redressantceux qui sont proprement ses membres. Si vous voyez un rire désordonné,une course indécente, une démarche indigne, une allure inconvenante,montrez-vous, et fixez des regards sévères, des regards qu'onredoute. Mais on vous méprise, on ne fait que rire plus fort àvos dépens? Prenez avec vous, deux frères, ou trois, ou unplus grand nombre, afin que ce plus grand nombre vous assuré lerespect. Vous ne parvenez pas encore, même par ce moyen, àcorriger leur démence, dénoncez-les aux prêtres. Maisil est impossible que leur impudence aille jusqu'à mépriserles reproches, les exhortations; je ne saurais croire qu'ils ne finissentpas par s'amender, par renoncer à ces dérèglements,à ces frivolités licencieuses. Supposez que vous en ayezreconquis une dizaine, ou trois, ou deux, ne fût-ce qu'un seulement,vous retournerez chez vous, enrichi d'un gain précieux. La routeest longue: profitons dé la longueur de la route, pour recueillirdans notre mémoire les discours que nous aurons entendus ici : voilàle moyen de parfumer le chemin des plus suaves odeurs. La route auraitmoins de charmes, quand l'air, dans tout le parcours, serait embauméde senteurs exquises, qu'elle ne serait charmante aujourd'hui, si tousles fidèles qui la suivront, regagnaient leurs demeures, en se racontantl'héroïsme de notre martyre, chacun se servant (501) de salangue comme d'un encensoir pour l'honorer. Quand l'empereur fait son entréedans une ville , avec quel ordre les files des soldats s'avancent, de droiteet de gauche, s'exhortant mutuellement à marcher sans confusion,avec les précautions que le respect commande, à qui veutparaître digne des regards du peuple !
Faisons comme eux; car nous aussi nous escortons un empereur; non unempereur visible, non un empereur qui ne commande que sur la terre, maisle Maître et le Seigneur des anges. Marchons donc, nous aussi, enbon ordre, nous exhortant, les uns les autres, à nous avancer commeil convient, en gardant nos rangs, de telle sorte qu'on admire, non-seulementnotre grand nombre, mais encore la beauté de notre défilé.Parlons mieux n'eussions-nous aucun témoin, fussions-nous seulsà faire ce trajet, même alors il ne faudrait pas nous abandonnerà des allures inconvenantes, parce qu'il y a un oeil qui ne dortpas, présent partout, regardant tout. Considérez encore qu'ungrand nombre d'hérétiques sont mêlés avec nous;s'ils nous voient ainsi dansant , riant, poussant des cris, en proie àl'ivresse, ils nous condamneront en toute sévérité,ils s'éloigneront de nous. Si, pour un seul homme qu'on scandalise,on s'attire un inévitable châtiment, nous qui aurons scandaliséun si grand nombre d'hommes, quel châtiment n'encourrons-nous pas?Mais loin de nous ce malheur, qu'après ces discours, qu'aprèscette exhortation , aucun de nous s'expose à tomber dans de telségarements ! Car si jusqu'à présent ces fautes neméritaient pas de pardon, après notre réunion d'aujourd'hui,et les reproches que vous venez d'entendre, la peine sera bien plus inévitableencore, tant pour ceux qui s'abandonnent à ces excès, quepour ceux qui les voient avec indifférence. Donc, pour préservervos frères des châtiments, et pour vous assurer à vous-mêmesune plus belle récompense, prenez en main le soin du salut de vosfrères; engagez-les à recueillir, à se rapporter mutuellementles discours que vous avez entendus, pour les méditer pendant toutle parcours de la route, pour offrir, à ceux qui sont restés,qui ont été laissés dans leurs maisons , les restesdé notre table, pour vous apprêter, même chez vous,un brillant repas. C'est ainsi, en effet, que nous retirerons de cettefête tout le sentiment qu'elle doit imprimer profondémentdans nos âmes; que nous nous assurerons la plus grande bienveillancede la sainte martyre, juste retour de la sincérité de notrerespect. Notre présence ici, notre tumultueux empressement, luisera bien moins agréable, que le plaisir de nous voir emporter d'iciune abondante et lourde moisson de grâces spirituelles. Puisse notresainte nous mettre en possession de ces fruits, par ses prières,et, avec elle, puissent tous ceux qui ont lutté comme elle, nousobtenir de conserver la mémoire des discours de ce jour, et de tousles autres; de les reproduire dans toutes nos actions, afin d'être,à toutes les heures de notre vie, agréables au Dieu àqui appartient la gloire, la. puissance, dans tous les siècles dessiècles. Ainsi soit-il.
DEUXIÈME HOMÉLIE.Pélagie, cette vierge sainte, mériterait un plus grandnombre de spectateurs , car ses combats furent grands, et demandent desspectateurs à flots plus abondants. Cependant il lui suffit du Christ,dont la présence est le seul ornement du discours et de la fêteque nous lui décernons; et, en effet, où est le Christ, làse trouve en même temps tout le chaeur des anges. Il est vrai ausside dire que tous les martyrs ont montré des membres plus puissantsque les tortures, et, par là, se sont conquis, pour les opposerau démon, un grand nombre de spectateurs; on les a vus, avec uncorps, surpasser les esprits sans corps, et montrer l'énergie deleur chair en lutte avec le fer des bourreaux. Mais quand nous voyons jusqu'àdes jeunes filles impatientes de mourir pour le Christ crucifié,alors je trouve encore plus ridicule l'irréflexion du démon: il sut inventer les moyens de répandre en foule ses oracles detous côtés; il s'est donné comme annonçant l'avenirpar avance, et il n'a pas prévu, il a oublié de prophétisertoute l'étendue de la confusion et du ridicule qu'il encourraitaujourd'hui. Essayez de comprendre quelque sujet de dérision plusburlesque que ce qui est arrivé aujourd'hui au démon ! Ilavait la vierge prise dans ses filets, et il perd sa proie ; il tenaitla jeune fille, il n'a pas pu la garder; on eût dit que c'étaitune ombre, non une vierge qu'il avait saisie. C'est qu'elle unissait, àla simplicité de la colombe, la prudence du serpent; la simple colombes'est laissée prendre , mais le serpent, plein de prudence, a échappé;quoiqu'elle se vît prise, elle ne désespéra pas dela victoire; elle ne laissa surprendre ni son coeur ni sa pensée,quoique sa personne fût captive; elle imagina un expédient,une sage combinaison, pour déjouer l'esprit inconsidérédes soldats, et les frapper pour ainsi dire de stupidité. Quellefut cette combinaison? La jeune fille fit semblant d'avoir changéd'avis; et, pour qu'on se fiât à son air, malgré latempête qui grondait sur elle, malgré le naufrage qui l'entouraitde si grands périls, elle montrait un visage calme et gai. Les soldats,dupes de cette ruse, trompés par la sérénitéde la jeune fille, commencèrent à lui témoigner quelqueségards. Elle leur avait demandé de lui permettre de se retirertout le temps qui lui serait nécessaire pour revêtir le costumed'une nouvelle épouse; les soldats la laissèrent libre des'éloigner. Non-seulement ils voulaient lui être agréable,mais ils se promettaient aussi les compliments du juge, à qui ilsauraient amené une jeune fille ornée et parée. Celle-ci,maîtresse de ce qu'elle désirait, se hâta de revêtirce qui est la vraie beauté, c'est-à-dire la force d'âme,la riche et ferme espérance de la résurrection ;. et aussitôtelle monta en courant sur le toit de sa maison, et de là se précipita.Elle accomplit résolument cette gymnastique hardie que le démonne craignit pas autrefois de proposer au Seigneur lui-même : Si vousêtes le Fils de Dieu, précipitez-vous. (Matth. IV, 6.) dene puis considérer la foi, la grandeur d'âme de cette jeunefille sans être stupéfait. Que n'aurait pas (503) penséen ce moment une autre jeune fille? Elle aurait certes dit : de me précipite,puisque j'y suis forcée par la crainte du déshonneur. Lapensée est louable, pourvu que la chute détermine la mort;les ennemis auront beau s'acharner sur mon corps privé de vie, jene sentirai rien, je n'aurai pas conscience de ce qu'ils feront. Maintenant,si je me brise les membres sur la terre, mais sans mourir, déformée,tourmentée par la douleur, je n'en serai pas moins conduite devantle juge; et alors je souffrirai ce que j'ai toujours craint; ils exercerontleur infâme brutalité sur mon corps meurtri, ils me dépouillerontde l'honneur que je veux garder pur, et ainsi je subirai un double malheur:mes membres fracassés, ma virginité perdue. C'étaitassez de pareilles réflexions pour bouleverser toute autre jeunefille. Mais Pélagie avait confiance; elle sentait sans doute qu'ily avait quelqu'un qui lui garantissait l'événement; et voilàpourquoi elle montra un courage si prompt à se précipiter.Ainsi une jeune fille, une vierge, t'a vaincu par son énergie, parson courage, ô démon ! Le défi que tu as jadis proposéau Seigneur, une jeune fille, sa servante, l'a retourné contre toi-même,et, courant sur le faîte du toit, de là, elle s'est élancée;le juge l'a appelée; c'est toi qui a suggéré toutcela; elle ne t'a pas obéi, elle n'a pas accepté un combatplein de ruses ; elle connaissait bien la malice de tes pensées;c'est ton habitude d'appeler les vierges devant les juges, comme pour lesfaire battre de verges, et bientôt, sans combat, de précipiterdans les abîmes, bien plus tristement captives, celles qui n'ontpas craint le combat. Si tu n'as pas d'arrière-pensée, quandtu appelles une jeune fille au combat, dans le stade, mesure-toi désormaisavec elle; quand elle se jette du haut d'un toit, soutiens-la dans sa chute;ose donc l'affronter; ne recule pas devant les luttes de ce genre. Donnel'essor que tu voudras à ton astuce. Tu as la terre pour champ debataille; pousse désormais vivement les glaives, pour donner lamort; prépare, pour tuer les hommes , les durs instruments de meurtre;apprête-toi à briser la jeune fille qui tombe. Tous tes artifices,si retors, si profonds qu'ils soient, se sont trouvés sans aucunepuissance; la vierge les a vaincus; et, ce qui est plus remarquable, ellen'a pas réclamé de Dieu ce qui est écrit : Commandezà vos anges, Seigneur, que je ne heurte pas mon corps contre lapierre (Luc, IV, 10, 11) ; mais ce qu'elle lui demanda, c'est de prescrireà son âme, aussitôt après sa chute, de quitterson corps. O jeune fille, femme par ton sexe, mais d'un courage digne del'homme l ô vierge, qui mérites d'être célébréeà double titre, et parce que tu fais partie de la troupe des vierges,et parce que tu as été inscrite au nombre des martyrs ! ôjeune fille, chaste jusqu'à ne pas permettre aux regards libertinsd'un juge de jouir de ton aspect ! Imitons donc, nous aussi, sa modestie,sa continence, et dressons des trophées de nos victoires sur lesvoluptés; réprimons la fougue de nos désirs déréglés,effrénés; animons-nous à la piété, fortifions-nousdans la ferveur; délivrons, même nos juges, des tentations,et, quand il le faut, remplaçons l'humilité par de l'audace;enfin, sur cette terre, mortifions nos membres, afin que le Seigneur, s'emparantde notre corps humilié, l'exalte, le rende digne de la communicationde son propre corps et de sa forme divine; à lui la gloire, àlui la domination, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. PORTELETTE.
ÉLOGE DU SAINT HIÉROMARTYR IGNACE THÉOPHORE, ARCHEVÊQUED'ANTIOCHE-LA-GRANDE, QUI FUT CONDUIT ET MARTYRISÉ A ROME ET, DELA, RAPPORTÉ A ANTIOCHE (1)
1. Un homme riche qui se pique de magnificence, se plaît àdonner de fréquents repas, autant pour faire montre de ses richesses,que pour offrir à ses amis des marques de bienveillance : ainsila grâce de l'Esprit-Saint, pour fournir des preuves de son pouvoir,et pour signaler sa bienveillance envers les amis de Dieu, nous sert decontinuels repas par le grand nombre de martyrs dont elle nous fait célébrerles fêtes. Dernièrement une jeune vierge, la bienheureusemartyre Pélagie, nous a servi avec la plus grande joie un repas
Traduction de l'abbé Auger, revue.
spirituel; sa fête est aujourd'hui remplacée parcelle dugénéreux martyr Ignace. Les personnes sont différentes,mais le banquet est le même; il y a divers combats, mais il n'y aqu'une couronne; les lices sont variées, mais le prix est unique.Dans les combats profanes, on ne doit choisir que des hommes, parce qu'ony dispute des forces du corps. Mais ici, où tous les combats sontspirituels, la carrière est ouverte, et les spectateurs s'assemblentpour l'un et l'autre sexe. Ce ne sont. pas des hommes seuls qui entrenten lice, pour que les femmes ne se rejettent pas sur la faiblesse de leurnature , et (506) ne paraissent pas avoir une excuse plausible; ce ne sontpas les femmes seules qui signalent leur courage, pour que les hommes n'aientpas trop à rougir; mais on voit parmi les uns et les autres beaucoupde vainqueurs proclamés et couronnés, afin que vous appreniezpar les faits mêmes qu'en Jésus-Christ il n'y a distinctionni d'homme ni de femme (Gal. III, 28) ; que le sexe, l'âge, la délicatessedu tempérament, que rien, en un mot, ne peut nous empêcherde fournir des courses religieuses , pourvu que nous ayons de l'ardeuret du courage, pourvu que la crainte de Dieu, profondément enracinéedans nos âmes , les embrase et les anime. Voilà pourquoi lesvierges, les femmes, les hommes, les jeunes gens, les vieillards, les personneslibres ou esclaves, toutes les conditions, tous les âges, tous lessexes, peuvent entrer également en lice pour ces combats, sans querien puisse les arrêter, pourvu qu'ils y apportent une volontéferme et généreuse.
La circonstance du temps m'engage à entrer dans le récitdes vertus du bienheureux Ignace ; mais mon esprit embarrassé setrouble, et je ne sais ce que je dois dire en premier , en deuxièmeou en troisième lieu, tant il s'offre à moi un vaste champde louanges. Enfin j'éprouve le même embarras qu'un hommequi entrerait dans un jardin immense, où il apercevrait un nombreinfini de fleurs diverses , dont la variété et la multitudel'embarrasserait sur le choix de celle qu'il voudrait prendre la première,parce que chacune attirerait à elle ses regards : de mêmenous, en entrant dans le jardin spirituel des vertus d'Ignace, qui nousoffre non les fleurs que fait naître le printemps, mais les fruitsvariés dont l'Esprit-Saint a enrichi son âme ; nous ne savonssur laquelle nous devons arrêter préférablement notrepensée, parce que chacune de celles que nous voyons nous détournedes autres, et nous invite à contempler l'éclat et la beautéqui lui sont propres. Voyez la vérité de ce que j'avance.Ignace a gouverné notre Eglise avec le courage et le zèleque Jésus-Christ demande dans un évêque, et il a accomplila grande règle que le Fils de Dieu a établie pour l'épiscopat.Il avait lu dans l'Evangile que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis(Jean, X, 11) ; il a donné la sienne pour ses brebis avec une résolutioncourageuse. Il S'est vraiment trouvé avec les apôtres, ila puisé dans les vraies sources spirituelles. Or, quel devait êtrecelui qui a été élevé avec de tels hommes,qui s'est trouvé partout avec eux, qui a eu part à toutesleurs entreprises, à toutes leurs démarches, et qu'ils ontjugé digne d'être à la tête d'une grande Eglise? Il vivait dans un temps qui demandait une âme embrasée del'amour divin, une âme capable de mépriser toutes les chosesprésentes, de préférer les objets invisibles aux visibles;on l'a vu se dépouiller de son corps avec la même facilitéqu'on se dépouille d'un simple vêtement. Que dirai-je d'abord?parlerai-je de la doctrine des apôtres qu'il a prêchéesans relâche, ou de son mépris pour la vie présente,ou du zèle ardent avec lequel il a gouverné son Eglise? quilouerai-je en lui? le martyr, l'évêque ou l'apôtre?car la grâce de l'Esprit-Saint a composé une triple couronnepour en décorer sa tête vénérable, ou plutôtelle lui en a formé un grand nombre, puisqu'à bien examinerchacune de ces couronnes, on en verra d'autres naître et fleurir, comme des rejetons d'une seule tige.
2. Commençons, si vous voulez, son éloge par l'épiscopat.Cette partie vous paraît-elle n'offrir qu'une seule couronne? Vousverrez, si nous la développons, qu'elle en produit deux, trois,et même un plus grand nombre; car ce n'est pas seulement parce qu'ila été jugé digne de l'épiscopat que j'admireIgnace, mais parce qu'il a reçu cet honneur des apôtres, quiont imposé leurs mains sacrées sur sa bienheureuse tête.Et je ne le loue pas seulement de ce que les apôtres ont attirésur lui d'en-haut une plus grande grâce, de ce qu'ils ont fait descendresur lui une vertu plus abondante de l'Esprit-Saint, mais de ce qu'ils onttémoigné, en le consacrant, qu'il possédait toutesles vertus dont un homme est capable. Je m'explique. Saint Paul écrivantà Tite.... Quand je nomme Paul, c'est comme si je nommais Pierre,Jacques, Jean , tout le choeur des apôtres. En effet, comme dansune seule lyre, il y a différentes cordes et une seule harmonie,de même dans le choeur des apôtres il y avait différentespersonnes, et une seule doctrine, puisqu'il n'y avait qu'un seul maître,l'Esprit-Saint, qui les inspirait tous. C'est ce que saint Paul lui-mêmefait entendre en disant : Soit que la parole soit annoncée par moiou par d'autres, voilà ce que nous votas prêchons. (I Cor.XV, 11.) Cet Apôtre donc écrivant à Tite, et voulantlui apprendre quel doit être un évêque, lui dit : Ilfaut qu'un (507) évêque soit irréprochable, comme étantle dispensateur et l'économe de Dieu, qu'il ne soit point altier;ni colère, ni sujet au vin, ni prompt à frapper, ni portéà un vil intérêt; mais qu'il exerce l'hospitalité,qu'il aime les gens de bien, qu'il soit sage, juste, saint, tempérant;qu'il soit attaché à la parole de vérité, tellequ'on la lui a enseignée, afin qu'il soit capable d'exhorter selonla saine doctrine, et de convaincre ceux qui la combattent. (Tit. I, 7,8 et 9.) Ecrivant à Timothée sur le même sujet, illui dit encore : Si quelqu'un désire l'épiscopat, il désireune fonction sainte. Il faut qu'un évêque soit irrépréhensible,qu'il n'ait épousé qu'une femme, qu'il soit sobre, prudent,bien réglé, aimant à exercer l'hospitalité,capable d'instruire; qu'il ne soit ni sujet au vin, ni prompt àfrapper, mais équitable et modéré, éloignédes contestations et de tout esprit de vil intérêt. (I Tim.III, 1, 2 et 3.) Vous voyez quelle vertu, quelle perfection saint Pauldemande dans un évêque. Lorsqu'un peintre habile veut fairele portrait d'un prince qui puisse servir de modèle, il emploietoutes ses couleurs, et travaille sa figure avec le plus grand soin, afinque tous ceux qui voudront l'imiter, trouvent dans son tableau un originalaccompli : de même le bienheureux Paul, voulant nous tracer le modèled'un évêque comme celui d'un prince, a recueilli les traitsdifférents de vertu, et a employé toutes les couleurs pourfournir un original parfait, afin que chacun de ceux qui seront élevésà cette dignité , envisageant ce modèle, s'acquitteavec cette même perfection des fonctions qui lui sont confiées.
Je puis dire avec assurance que le bienheureux Ignace a expriméparfaitement en lui ce grand modèle. Irréprochable et irrépréhensible,il n'était ni altier, ni colère, ni sujet au vin, ni promptà frapper : il était juste, saint, tempérant, éloignéde toute contestation, de tout esprit de vil intérêt, attachéà la parole de vérité telle qu'on la lui avait enseignée;il était sobre, prudent, modeste; enfin il possédait toutesles qualités que demande saint Paul. Et qui est-ce qui l'atteste,direz-vous? ceux mêmes qui, après avoir établi cesrègles, l'ont nommé, eux qui n'auraient pas exhortéles autres, à examiner sévèrement les hommes qu'ondoit placer sur le trône épiscopal, s'ils avaient procédéeux-mêmes avec négligence dans cet examen; eux qui n'auraientpas confié l'épiscopat à notre saint martyr, s'ilsn'avaient pas vu son âme décorée de toutes les. vertus.Il savaient, sans doute, quel péril ont à courir ceux quifont de tels choix su hasard et sans réflexion. C'est ce que faitentendre le même saint Paul en écrivant au même Timothée: N'imposez légèrement les mains à personne, lui dit-il,et ne vous rendez point participant des péchés d'autrui.(I Tim. V, 22.) Quoi ! un autre a péché, et je suis participantde ses fautes et des peines qu'il mérite ! Oui, certes, puisquevous fournissez à un méchant les moyens de faire du mal.Et comme celui qui confierait un glaive tranchant à un furieux,,à un insensé, serait coupable du meurtre qu'il commettraitavec cette arme; de même celui qui fournit à un homme perversles moyens de nuire en lui confiant l'épiscopat, attire sur sa propretête les supplices que ce méchant encourt par ses fautes etpar ses excès, parce que celui qui fournit le principe du mal estcause de tout le mal qui doit suivre. Vous voyez comme jusqu'à présentl'épiscopat d'Ignace nous offre une double couronne, et comme ladignité des hommes qui l'y ont élevé lui donne unplus grand lustre, et rend témoignage à toutes les vertusqui brillaient en lui.
3. Voulez-vous que je vous découvre une troisième couronnequi sort, pour ainsi dire, et qui liait de la première : considéronsle temps où Ignace a été nommé évêque.Il est bien différent de gouverner à présent l'Egliseet de l'avoir gouvernée alors; comme il est bien différentde marcher dans un chemin fait et battu où plusieurs ont déjàpassé, et dans un chemin montueux, escarpé, rempli de pierreset de bêtes féroces, qu'il faut aplanir pour la premièrefois, et qui n'a encore été pratiqué par personne.A présent, par la grâce de Dieu, les évêquesne sont exposés à aucun péril; une paix profonde règnedans toute l'Eglise, et nous jouissons tous d'un- grand calme; la religiona été prêchée jusqu'aux extrémitésdu monde, et, les princes eux-mêmes gardent avec soin le dépôtde la foi. Il n'en était pas de même alors. De quelque côtéque l'on portât les yeux, on ne voyait qu'abîmes et précipices,que guerres, , que combats et dangers. Magistrats, princes, villes, peuples,nations, étrangers, parents, tous persécutaient les fidèles.Et ce qu'il y avait encore de plus terrible, les fidèles eux-mêmes,tout (508) récemment instruits dans ces dogmes nouveaux pour eux,avaient besoin d'être traités avec beaucoup de condescendance: ils étaient faibles, ils tombaient souvent, et leurs chutes n'affligeaientpas moins ou même affligeaient beaucoup plus les docteurs de la foique les guerres du dehors. Les combats et les persécutions du dehorsleur donnaient de la joie par l'espoir des récompenses qui leurétaient réservées. Aussi les apôtres sortaient-ilsjoyeux du conseil, parce qu'ils avaient été battus de verges: Je me réjouis dans mes maux (Coloss. I, 24), s'écrie saintPaul, qui se glorifie partout dans ses afflictions. Mais les fautes desfidèles et les chutes de leurs frères, ne leur permettaientpas de respirer : c'était comme un joug accablant qui pesait surleurs têtes et les opprimait sans cesse. Ecoutez comment cet apôtre,qui se glorifie dans ses souffrances, déplore amèrement sespeines intérieures. Qui est faible, dit-il, sans que je m'affaiblisseavec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? (II Cor. XI,29.) J'appréhende, dit-il ailleurs, qu'à mon retour je nevous trouve pas tels que je voudrais, et que vous ne me trouviez pas aussitel que vous voudriez. Et plus bas : J'appréhende que Dieu ne m'humilielorsque je serai revenu citez vous, et que je ne sois obligé d'enpleurer plusieurs qui, étant déjà tombés dansles impuretés, les fornications et les dérèglementsinfâmes, n'en ont point fait pénitence. (II Cor. XII, 20 et21.) Comme donc nous admirons, non le pilote qui peut conduire les passagersau port, lorsque la mer est tranquille, et que le vaisseau vogue au gréd'un vent favorable, mais celui qui peut diriger sûrement son navirelorsque la mer est furieuse, que les flots sont soulevés, que lespassagers eux-mêmes sont en discorde, et qu'on est assailli au dedanset au dehors par de violents orages : de même on doit surtout admirerles pontifes chargés de gouverner l'Église, lorsque la guerreétait allumée au dedans et au dehors, lorsque la plante dela foi encore tendre demandait les plus grands soins, lorsque le peuplefidèle, comme un enfant nouveau-né, voulait être ménagéavec attention et nourri sagement du lait des faibles.
Et afin que vous sentiez encore mieux quelles couronnes méritaientles hommes chargés alors de gouverner l'Église, quels travauxil fallait essuyer, quels périls il fallait courir dans les premierstemps de la prédication de la foi, je vais vous citer le témoignagede Jésus-Christ lui-même, dont les paroles confirment ce quenous disons. Comme il voyait beaucoup de monde accourir à lui, etqu'il voulait apprendre à ses disciples que les prophètesavaient plus travaillé qu'eux : D'autres ont travaillé, leurdit-il, et vous êtes entrés dans leurs travaux. (Jean, IV,38.) Cependant les apôtres, dans la réalité, ont travaillébeaucoup plus que les prophètes; mais comme les prophètesavaient semé les premiers la parole sainte , comme ils avaient amenéà la vérité des hommes qui n'étaient pas encoreinstruits, Jésus-Christ conséquemment leur attribue un plusgrand travail. Il n'est pas égal, non il ne l'est pas, de venirinstruire les peuples après plusieurs autres qui ont déjàtravaillé à leur instruction, ou de jeter les premièressemences de doctrine. On reçoit aisément des véritéssur lesquelles on a déjà réfléchi, auxquelleson est tout accoutumé; au lieu que ce qui est annoncé pourla première fois trouble l'esprit de ceux qui écoutent, enmême temps qu'il cause de grands embarras à ceux qui instruisent.C'est là ce qui troublait les Athéniens lorsque saint Paulleur parlait; voilà pourquoi ils rebutaient cet Apôtre; ilslui reprochaient de leur enseigner une doctrine absolument étrangèrepour eux. (Act. XVII, 20.) Si le gouvernement de l'Église donneaujourd'hui beaucoup de peine, combien n'en devait-il pas donner davantage,lorsqu'on était au milieu des périls, des combats, des persécutionset des craintes continuelles? Ce serait en vain, oui, en vain qu'on tenteraitd'exprimer tous les obstacles que les saints avaient alors à surmonter; il faudrait l'avoir éprouvé soi-même pour le connaître.
4. Parlerai-je d'une quatrième couronne ? quelle est cette couronne?sans doute d'avoir gouverné notre patrie. S'il est difficile deconduire cent ou même cinquante personnes seulement , de quelle vertu, de quelle sagesse ne fallait - il pas être doué pour êtremis à la tête d'un peuple composé de plus de deux centmille âmes? En effet, comme dans les armées on confie auxofficiers les plus habiles le commandement des compagnies les plus distinguéeset les plus nombreuses : de même l'on confie aux chefs les plus sageset les plus fermes le gouvernement des villes les plus grandes et les pluspeuplées. Ajoutez que Dieu avait un soin particulier de la villed'Antioche, comme l'a démontré sa conduite envers elle. Ilavait mis Pierre à la tête de toute la terre, il lui avaitconfié les clefs du ciel et le gouvernement de toutes les Eglises; il le chargea de demeurer longtemps parmi nous : tant notre ville seuleétait à ses yeux du même prix que le reste du monde!
Mais en parlant de Pierre, je vois se former une cinquième couronne,la gloire d'avoir succédé au prince des apôtres. Lorsqu'onôte une grande pierre des fondements, on a l'intention d'y en substituerune de la même force, de peur d'affaiblir l'édifice et del'exposer à une ruine totale : de même, lorsque Pierre devaits'éloigner de notre Eglise, la grâce de l'Esprit-Saint luisubstitua un maître d'un égal mérite, pour que l'édificene perdît rien de sa solidité par la faiblesse du successeur.
Nous avons donc compté cinq couronnes pour notre saint pontife: l'importance de la place qu'il a occupée, la dignité deceux qui l'y ont élevé, la difficulté des circonstances,la grandeur de la ville qu'il a eue à conduire, enfin la vertu dupersonnage qui lui a remis l'épiscopat.
A toutes ces couronnes je pourrais en ajouter beaucoup d'autres; maisafin de ne pas employer tout le temps à parler d'Ignace comme évêque,et qu'il nous en reste pour le considérer comme martyr, nous allonspasser à ses glorieux combats.
Une guerre cruelle était allumée contre les Eglises; etcomme si la terre eût été en proie à une tyrannieatroce, tous les fidèles étaient enlevés des placespubliques, sans qu'on eût d'autre crime à leur reprocher,que d'avoir abandonné l'erreur pour entrer dans les voies de lapiété, d'avoir renoncé aux superstitions des démons,de reconnaître le vrai Dieu, et d'adorer son Fils unique. La religionaurait dû valoir à ses zélés partisans, descouronnes, des applaudissements, des honneurs ; et c'était pourla religion même que l'on punissait, que l'on tourmentait par millesupplices, ceux qui avaient embrassé la foi, et surtout les chefsdes Eglises ; car le démon, plein de ruses et de malices, espéraitqu'en renversant les pasteurs, il viendrait aisément à boutde disperser les troupeaux. Mais celui qui confond les desseins des méchants,voulant lui montrer que ce ne sont pas les hommes qui gouvernent les Eglises,mais que c'est lui-même qui dirige les fidèles de tous lespays, a permis que les chefs fussent livrés au supplice, afin quelorsqu'il verrait que leur mort, loin de porter atteinte à la religion,loin d'arrêter le progrès de l'Evangile, ne faisait qu'enétendre l'empire, il apprit par les faits mêmes, lui et tousses ministres, que la doctrine chrétienne n'a point son origineparmi les hommes, mais qu'elle prend sa source dans le ciel; que c'estDieu qui gouverne toutes les Eglises du monde : et qu'il est impossiblede triompher lorsqu'on fait la guerre au Très-Haut. Une autre rusedu démon, qui ne le cède pas à la première,c'est qu'il ne faisait pas égorger les évêques dansles Eglises dont ils étaient les chefs, mais qu'il les transportaitdans un pays éloigné. Il se flattait de les affaiblir, enles privant des choses les plus nécessaires, en les fatiguant parla longueur de la route. Et c'est ainsi qu'il en usa à l'égarddu bienheureux Ignace. Il l'obligea de passer d'Antioche à Rome,lui faisant envisager une course immense, et espérant d'abattresa constance par les difficultés d'un voyage long et pénible.Mais il ignorait qu'ayant Jésus-Christ pour compagnon de ce voyage,le saint deviendrait plus robuste, il donnerait plus de preuves de la forcede son âme, et confirmerait les Eglises dans la foi. Les villes accouraientde toute part sur la route pour animer ce généreux athlète;elles lui fournissaient des vivres en abondance, le soutenaient par leursprières et par leurs députés. Elles-mêmes nerecevaient pas une consolation modique, en voyant ce martyr courir àla mort avec l'empressement d'un chrétien qui était appeléau royaume des cieux : son voyage même, son ardeur et la sérénitéde son visage, apprenaient à tous les fidèles de ces villesque ce n'était pas à la mort qu'il courait, mais àune vie nouvelle, à la possession du royaume céleste. Ildonnait ces instructions à toutes les villes qui étaientsur sa route, par sa course même, autant que par ses discours; etce qui était arrivé aux Juifs au sujet de Paul qu'ils avaientchargé de chaînes pour l'envoyer à Rome, qu'ils croyaientenvoyer à la mort lorsqu'ils envoyaient un maître aux juifshabitants de Rome, eut encore lieu au sujet d'Ignace, et d'une manièreencore plus frappante; car ce n'est pas seulement pour les chrétienshabitants de Rome, mais pour toutes les villes de son passage, qu'il futun maître admirable, un maître qui leur enseignait àne faire aucun (510) cas de cette vie mortelle, à ne compter pourrien les choses visibles, à ne soupirer que pour les biens futurs,à envisager les cieux, à n'être effrayés paraucun des maux, par aucune des peines de cette vie. Voilà les instructionset d'autres encore, qu'il donnait par son zèle à tous lespeuples chez lesquels il passait.
C'était un soleil qui se levait de l'orient et qui courait versl'occident, en jetant plus d'éclat que l'astre qui nous éclaire.Cet astre lance d'en haut des rayons sensibles et matériels Ignacebrillait ici-bas, instruisant les âmes, les éclairant d'unelumière spirituelle. Le soleil s'avance vers les régionsdu couchant, se cache et laisse le monde dans les ténèbres: c'était en s'avançant vers les mêmes régionsqu'Ignace se levait, et que, jetant une plus grande splendeur, il faisaitplus de bien à tous ceux qui étaient sur sa route. Lorsqu'ilfut entré dans Rome, il enseigna à cette ville idolâtreune philosophie chrétienne; et Dieu permit qu'il y finît sesjours, afin que sa mort fût une leçon pour tous les Romains.Vous qui, par la grâce de Dieu, êtes confirmés dansla foi, vous n'avez plus besoin de preuves; mais les Romains, qui étaientalors plongés dans des erreurs impies, avaient besoin d'un plusgrand secours. Pierre, Paul, et après eux Ignace, ont étéimmolés dans Rome, soit afin de purifier par leur sang une villesouillée par le sang des victimes offertes aux idoles, soit afinde prouver par des faits la résurrection de Jésus crucifié,en faisant sentir aux Romains qu'ils n'auraient pas témoignéun mépris si généreux de la vie présente, s'ilsn'eussent été bien persuadés qu'ils allaient rejoindreJésus crucifié, et qu'ils le verraient dans les cieux. Oui,la plus forte preuve de la résurrection de Jésus-Christ immolépour nous, c'est qu'après sa mort il ait montré sa puissance,jusqu'à persuader à des hommes vivants de faire le sacrificede leur patrie, de leur maison, de leurs amis, de leurs parents, de leurvie même, pour la confession de son nom; de préféreraux satisfactions présentes les coups de fouet, les combats, lestravaux et même la mort. Ces prodiges de force ne sont pas l'ouvraged'un simple mortel qui est resté dans le tombeau, mais d'un Dieuqui est ressuscité pour ne plus mourir. Eh quoi ! lorsque Jésus-Christvivait, lorsque les apôtres jouissaient de sa société,ils auraient tous abandonné leur Maître, ils auraient prisla fuite ; et, après sa mort; non-seulement Pierre et Paul, maisIgnace, qui ne l'avait jamais vu, qui n'avait point vécu avec lui,auraient signalé pour lui leur zèle, jusqu'à lui fairele sacrifice de leur vie ! cela est-il concevable? Afin donc que tous lesRomains fussent instruits par des faits, Dieu a permis que le bienheureuxIgnace finit ses jours dans Rome.
5. Le genre de sa mort prouvera la vérité de ce que j'avance.Il n'a pas été condamné à périr horsdes murs, ni dans la prison, ni dans quelque lieu écarté;mais il a subi son martyre dans la solennité des jeux, àla face de toute la ville assemblée pour le spectacle, en proieaux bêtes féroces qu'on avait lancées contre lui. Ilmourut de cette manière, afin qu'érigeant un trophéecontre le démon, à la vue de tous les spectateurs, ils fussenttous jaloux d'imiter de pareils combats, pleins d'admiration pour ce couragequi le faisait mourir sans peine, et même avec satisfaction. Il voyaitdonc d'un oeil content les bêtes féroces, non comme devantêtre arraché de cette vie, mais comme étant appeléà une vie meilleure et plus spirituelle. Qu'est-ce qui le prouve? ce sont les paroles qu'il prononça quelques jours avant de mourir,lorsqu'il eût appris le genre de mort auquel il était condamné: Je vais donc jouir, disait-il, des bêtes féroces. Tels sontceux qui aiment, ils reçoivent avec joie tout ce qu'ils souffrentpour les objets de leur amour; plus ils supportent pour eux de peines etde disgrâces, plus ils se croient au comble de leurs voeux. Et c'estce qui est arrivé à notre saint martyr. Il était jalouxd'imiter, non-seulement la mort, mais le zèle des apôtres,et sachant qu'après avoir été battus de verges, ilss'étaient retirés du conseil avec joie, il voulait marchersur les traces de ses maîtres, en mourant et en se réjouissantcomme eux. Voilà pourquoi il disait : Je vais donc jouir des bêtesféroces. Il regardait les dents de ces bêtes comme plus doucesque la langue du tyran; et avec bien de la raison : l'une voulait le précipiterdans les enfers, les autres lui obtenaient le ciel. Lorsqu'il eut terminésa vie dans Rome, ou plutôt lorsqu'il eut pris possession du royaumecéleste, il revint ici avec la couronne, prix de ses combats; etce fut un dessein de la Providence divine, de nous ramener cet illustremartyr après l'avoir partagé entre plusieurs villes. Romea reçu son sang versé pour la foi, vous avez honoréses précieux restes; vous aviez joui de son épiscopat, lesRomains ont joui de (511) son martyre; ils l'ont vu combattre, vaincre,et obtenir la couronne, vous le possédez maintenant pour toujours;Dieu qui vous l'avait retiré pour quelques moments, vous l'a renducouvert de gloire; et comme ceux qui empruntent une somme la rendent avecintérêt, de même Dieu, après vous avoir empruntépour quelque temps un riche trésor, et l'avoir montré àRome, vous l'a rendu avec un plus grand éclat. Vous aviez envoyéun évêque et vous avez reçu un martyr; vous l'aviezenvoyé en le comblant de voeux, et vous l'avez reçu avecdes couronnes, et non-seulement vous, mais encore toutes les villes deson passage. Dans quels sentiments, en effet, pensez-vous qu'elles aientvu revenir les sacrées dépouilles de son humanitésainte? quelle a été leur joie? quelle a étéleur allégresse? avec quelles acclamations ont-elles reçucet athlète couronné ? Car, de même qu'un généreuxathlète qui a vaincu tous ses rivaux, qui est sorti glorieux dela lice, est reçu à l'instant par tous les spectateurs, quile portent sur leurs épaules, jusqu'à sa maison sans qu'iltouche la terre, et qui le comblent à l'envi de louanges : ainsitoutes les villes, depuis Rome jusqu'à Antioche, ont portésur leurs épaules notre bienheureux pontife, et nous l'ont ramenéle front ceint d'une couronne, le comblant d'éloges, rendant grâcesau souverain Juge des combats, insultant au démon de ce, que sesruses s'étaient tournées contre lui, de ce que tous ses effortscontre le saint martyr avaient opéré sa plus grande gloire.Alors le saint évêque a été utile à toutesles villes par où il a passé, en leur donnant à toutesdes instructions salutaires ; depuis ce temps jusqu'à cette heure,il enrichit la ville d'Antioche : et comme un trésor fécondoù l'on puise tous les jours ne cesse de rendre plus riches ceuxqui le possèdent; ainsi, le bienheureux Ignace ne renvoie dans leursmaisons ceux qui viennent à lui, qu'après les avoir comblésde bénédictions, les avoir remplis de confiance, de magnanimitéet de courage.
N'allons donc pas à lui seulement en ce jour, mais tous les jours,pour moissonner, par son moyen, des fruits spirituels. Quiconque, oui,quiconque en approche avec foi, doit en recueillir les plus grands avantages,puisque les tombeaux des saints, et non-seulement leurs corps, sont remplisd'une grâce spirituelle. Et s'il est arrivé à Elisée,qu'un mort qui avait touché son tombeau, a rompu les liens du trépas,et est retourné à la vie, à plus forte raison, maintenantque la grâce est plus abondante, que les dons du divin Esprit sontplus efficaces, celui qui touche les tombeaux des saints doit-il en remporterla plus grande force. Le Seigneur nous a laissé leurs précieuxrestes, afin de nous inspirer le zèle dont ils ont étéanimés, afin de nous fournir un port, un asile, une consolationdans tous les maux qui nous affligent. Ainsi vous tous qui êtes enbutte à la tribulation ou aux maladies, ou aux persécutions,qui vous trouvez dans quelque circonstance fâcheuse, ou qui êtesplongés dans les abîmes du péché, approchezd'ici avec foi, et vous serez délivrés de tous les fardeauxqui vous accablent, et vous vous en retournerez comblés de satisfaction,l'âme et la conscience rendues plus légères, par lavue seule de ce qui nous reste d'un saint pontife; ou plutôt, cene sont pas seulement les misérables qui doivent approcher de cetombeau; que celui dont l'âme est tranquille, qui est dans la gloireou dans la puissance, ou qui a une grande confiance en Dieu, ne dédaignepas les avantages que peut procurer la vue d'un illustre martyr. Cettevue seule lui assurera les biens qu'il possède, en lui rappelantde grandes vertus, en lui apprenant, par ce souvenir, à se: modérer,à ne s'enorgueillir ni de son mérite, ni de ses succès,ni de ses bonnes oeuvres. Or, ce n'est pas un léger avantage pourceux qui sont dans une situation heureuse, de ne point se laisser enflerpar les prospérités de ce monde, mais de savoir les souteniravec une juste modération. C'est donc ici un trésor utileà tous, un refuge commode et agréable, où les malheureuxpeuvent trouver la délivrance de leurs peines, ceux qui sont heureux,la confirmation de leur bonheur, les malades, le retour à la santé,ceux qui jouissent de la santé, un préservatif contre lamaladie. Pénétrés de toutes ces idées, préféronsde demeurer auprès de ce tombeau, à toutes les joies, àtous les plaisirs du siècle, afin que réjouis en mêmetemps et enrichis, nous puissions parvenir au séjour bienheureuxoù les saints sont parvenus; nous puissions, dis-je, y parvenirpar l'intercession de ces mêmes saints, parla grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Pèreet à l'Esprit-Saint, maintenant et toujours, dans tous les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE SUR SAINT EUSTATHE.
1. Un sage, un philosophe exercé, qui avait étudiéavec soin la nature des choses humaines, qui en avait reconnu la fragilité,l'incertitude, l'instabilité, adressait à tous les hommesen général le conseil que voici : attendre toujours la mortd'un homme, avant de célébrer ses louanges. (Ecclés.XI, 30.) Eustathe, ce bienheureux, est mort, nous pouvons donc désormaisle célébrer en toute confiance. Car s'il ne faut louer personneavant la mort, après la mort, au contraire, évidemment, unéloge mérité n'a rien 'de répréhensible.En effet, le bienheureux a franchi cet Euripe où tourbillonnentles affaires du monde; le voilà dégagé des flots tumultueux,parvenu au port de la tranquillité et de la paix; il n'a plus rienà craindre de l'avenir incertain, des chutés possibles; solidementétabli sur le roc, il se tient debout sur la hauteur d'oùil abaisse en souriant ses regards sur les flots. Donc l'éloge estau-dessus des hasards, hors des atteintes; pas` de changement àcraindre, pas de chute à redouter. Nous autres, les vivants, semblablesaux voyageurs qui sont en pleine mer, à la merci des flots, nousdemeurons exposés à de nombreuses vicissitudes; comme onles voit tantôt élevés sur la cime des vagues, tantôtprécipités dans les profondeurs; et, ni l'élévationne persiste, ni l'abaissement ne dure, car ces deux positions dépendentde la mobilité, de l'inconstance dès flots. Ainsi des choseshumaines; rien de ferme, rien de stable, changements sur changements, uninstant suffit. Celui-ci est élevé sur le faîte, parla prospérité; celui-là, par le malheur, est jetédans un abîme profond ; mais que le premier ne s'enfle pas àce vent de la faveur, que l'autre ne perde pas courage, car, pour chacund'eux, le changement sera prompt. Mais il n'en est pas ainsi de notre bienheureuxtransporté au ciel, arrivé auprès de Jésusson désir, parvenu au séjour d'où sont exclus lestroubles inquiétants, où ne peuvent pénétrerles tristesses, les douleurs, les lamentations. Là, pas mêmel'image d'un changement, pas l'ombre d'une transformation; absolue fixité,absolue immobilité, absolue fermeté, solidité, absolueincorruptibilité, l'immortalité, la complète puretésans aucun mélange, et pour l'éternité. De làces paroles, avant la mort, ne loue personne. (Ecclés. XI, 10.)Pourquoi? c'est que l'avenir est incertain, et la nature faible; la volontélâche; le péché (513) prompt à nous surprendre;les filets sont de tout côté. Sache bien, dit l'Ecclésiaste,que tu marches au milieu des filets. (Ecclés. IX, 20.) Tentationscontinuelles, trouble et confusion des affaires, guerre continuelle desdémons, perpétuels assauts des passions; voilà pourquoi,avant la mort, ne loue personne, dit-il. Eh bien ! après la mort,l'éloge mérité peut se décerner sans crainte.Ne disons plus simplement, après la mort, mais après unemort comme celle-ci, quand un homme sort de la vie, avec une couronne,avec sa foi qu'il confesse, avec sa foi sincèrement gardée.S'il est permis de louer ceux qui sont morts, à combien plus forteraison ceux qui sont morts comme ce bienheureux.
Mais qui donc, me dira-t-on, a loué simplement les morts? Salomon,Salomon, ce sage accompli. Sachez arrêter votre esprit quand on vousparle d'un tel homme, considérez ce qu'il a été, quellefut sa vie, avec quelle sécurité douce et molle il passades jours exempts de douleurs. Il connut toutes lés espècesde délices, il imagina tout ce qui donne à l'âme dessources variées de plaisirs, il inventa mille formes de jouissancesdiverses qu'il a dépeintes dans ces paroles : J'ai bâti desmaisons, j'ai planté des vignes, j'ai fait des jardins et des clos,où j'ai mis toutes sortes d'arbres; j'ai fait faire des réservoirsd'eaux, j'ai eu des serviteurs et des servantes, et un grand nombre d'esclavesnés en ma maison, un grand nombre de bceufs et de troupeaux de brebis;j'ai amassé une grande quantité d'or et d'argent, j'ai eudes musiciens et des musiciennes, des hommes et des femmes pour remplirmes coupes. (Ecclés. II, 4-8.) Eh bien ! qu'ajoute le mêmehomme qui vient de faire cette énumération de tant de richesses,de tant de délices, de plaisirs, de voluptés? J'ai loué,dit-il, ceux qui sont morts, j'ai dit qu'ils sont plus heureux que lesvivants, et plus heureux encore celui qui n'a jamais vécu. Il fauten croire, certes, celui qui fait ainsi le procès aux voluptésdélicieuses, qui porte un tel jugement des plaisirs. Qu'un pauvre,qu'un indigent accusât ainsi la vie passée dans les délices,on pourrait dire qu'il ne connaît pas la vérité, qu'ilparle sans expérience; mais lorsqu'un homme qui a parcouru, approfonditous les plaisirs, pénétré dans tous les sentiersde la volupté, lui inflige cette flétrissure, son accusationne peut être suspectée. Vous pensez peut-être que nousnous sommes écarté du sujet de notre discours, appliquonsici notre esprit, et nous verrons le lien qui le rattache à notreapparente digression. Quand on célèbre les martyrs, il estnécessaire, il est conséquent de parler de la sagesse engénéral. Et ce que nous en venons de dire n'est pas pouraccuser la vie présente ; loin de nous cette pensée ! maispour confondre les voluptés: la vie n'est pas un mal, ce qui estun mal, c'est la vie livrée aux hasards d'un esprit inconsidéré.
2. Si l'on passe sa vie dans la pratique des bonnes oeuvres, soutenupar l'espérance des biens à venir, on peut dire avec Paul: Vivre dans cette chair vaut bien mieux, je tirerai du fruit de mon travail.(Philipp. I , 22.) C'est ce qui est arrivé au bienheureux, àEustathe, qui a vécu et qui est mort dans la pratique du devoir.Il n'est pas mort dans sa patrie, mais sur une terre étrangère,souffrant pour Jésus-Christ. Ce fut le triomphe de nos ennemis.Ils l'ont exilé de sa patrie pour le flétrir; il y gagnaplus d'éclat et plus de gloire; son exil rendit son nom plus fameux;les événements l'ont démontré. Sa gloire agrandi à tel point, que, quoique son corps soit enseveli dans laThrace, sa mémoire est, auprès de nous, de jour en jour plusflorissante; sa sépulture est là-bas, dans cette contréebarbare; son amour est dans nos coeurs ; en dépit d'une si grandedistance, en dépit de la longueur du temps, chaque jour s'augmenteen nous le regret qu'excite sa mémoire. Disons mieux, disons lavérité ; son tombeau est auprès de nous, il n'estpas seulement dans la Thrace. Les monuments des saints ne sont pas seulementles tombeaux, les colonnes, les caractères inscrits sur les sépulcres; ce sont leurs oeuvres, le zèle de leur foi, la pureté deleur conscience devant Dieu. Plus brillante que toutes les colonnes, cetteéglise s'élève en l'honneur du martyr, avec ses caractèresqui parlent, qui rappellent d'une voix plus retentissante que le bruitdes trompettes, le glorieux souvenir du bienheureux ; vous tous, ici présents,vous êtes, chacun de vous, autant de sépulcres du martyr,sépulcres vivants, sépulcres spirituels. Si j'ouvre la consciencede chacun de vous, qui m'écoutez en ce moment, j'y trouve ce saintqui réside dans vos pensées, qui séjourne dans vosâmes.
Comprenez-vous bien que nos ennemis n'ont rien gagné? qu'ilsn'ont pas étouffé sa gloire, qu'ils n'ont fait que l'exalter,la rehausser d'un (514) plus vif éclat, lui donnant, au lieu d'untombeau, tant de tombeaux, tombeaux vivants, tombeaux parlants, tombeauxanimés de son zèle? Aussi, j'appelle les corps des saintsdes sources, des racines, des parfums spirituels. Pourquoi? c'est que chacunde ces objets que je viens de nommer possède une puissance qui nese renferme pas en elle-même, qui se communique, au contraire, quise déploie à une longue distance. Par exemple : les sourcesjaillissent et produisent de nombreux courants; les eaux des sources nese replient pas sur elles-mêmes; elles épanchent de longsfleuves qui se joignent à la mer; ce sont des mains dont les doigtss'allongent pour saisir les flots salés. Voyez encore; la racinedes végétaux se cache dans le sein de la terre, mais ce n'estpas dans la profondeur qu'elle restreint toute sa force ; considérezici surtout la -vigne, qui s'élève sur les arbres. Ses rameauxse déploient dans les airs; à travers les roseaux, les sarmentsforment, en serpentant, un long couvert de feuillage épais. Telleest encore la nature des parfums. On les renferme dans une chambre d'oùils s'échappent à travers les ouvertures, embaumant les vestibules,les couloirs, les places au dehors, révélant à ceuxqui passent les odeurs qu'on garde dans l'intérieur de la maison.La vertu qui appartient aux sources, aux racines, aux plantes, aux parfums,est encore bien plus attachée aux reliques des saints. C'est lavérité que je proclame; vous en êtes les témoins.Le corps du martyr est dans la Thrace; ce n'est pas la Thrace que voushabitez, et cependant, si loin de ce pays, malgré la distance, voussentez l'odeur du martyr; et voilà pourquoi vous vous êtesrassemblés, et vous êtes venus; le long intervalle dans l'espace,la longueur du temps n'a pas effacé son image, éteint sonsouvenir. Telle est en effet la nature des belles oeuvres spirituelles;aucun obstacle matériel n'en contrarie l'influence; la gloire enest florissante, grandissant de jour en jour, sans que ni la longueur dela durée en affaiblisse le souvenir, ni les espaces à traversersur la terre l'empêchent de se manifester.
Ne vous étonnez pas, si dès le début mêmede ce discours et de mon éloge, j'ai donné à ce saintle titre de martyr : si sa mort a été naturelle, commentpeut-il être un martyr? Je vous ai souvent dit que ce qui constituele martyr, ce n'est pas seulement la mort, mais l'intention de l'esprit: ce n'est pas le fait seul, mais c'est en même temps la volontédu martyr qui lui vaut la couronne. Ce n'est pas moi, c'est Paul qui définitainsi le martyre, quand il dit : Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31.)Comment meurs-tu chaque jour? comment est-il possible, avec un seul etmême corps, de souffrir mille fois la mort? Par l'intention de monesprit, répond-il, et parce que je suis préparé àmourir. Dieu, qui plus est, a exprimé la même pensée.Abraham n'a pas ensanglanté son glaive, n'a pas rougi l'autel, n'apas immolé Isaac ; cependant il a consommé le sacrifice.Qui le dit ? Celui-là même qui a agréé le sacrifice.Tu n'as pas épargné, dit-il, ton fils bien-aimé àcause de moi. (Gen. XXII, 12,) Cependant Abraham l'a retiré vivant,l'a ramené sain et sauf. Comment donc ne l'a-t-il pas épargné? Parce que, dit le Seigneur, ce n'est pas par l'événement,mais par la disposition de l'esprit que j'apprécie les sacrificesde ce genre. La main n'a pas frappé la victime; mais la volontél'a frappée; le glaive n'a pas pénétré dansla gorge de l'enfant; la tête n'a pas été tranchée,mais il y a sacrifice, même sans effusion de sang. Les initiésaux mystères nous comprennent. Cet ancien sacrifice s'est accomplisans que le sang coulât, parce qu'il devait être la figurede notre sacrifice. Comprenez-vous que l'Ancien Testament vous présenteune figure tracée longtemps d'avance ? Ne refusez pas votre foià la vérité.
3. Donc , ce martyr (car la raison nous prouve que c'était bienun martyr) était prêt à endurer mille morts, et toutes,il les a subies, par la volonté, par le désir. Des dangersqui le menaçaient, un grand nombre a été en touteréalité affronté par lui. On l'a chassé desa patrie, on fa relégué en exil; ses persécuteurslui ont suscité bien d'autres douleurs, sans avoir rien àlui reprocher que d'avoir entendu ce que disait saint Paul, ils ont honoré,ils ont servi la créature, plutôt que le Créateur (Rom.I, 25), et d'avoir évité limpiété, d'avoircraint d'enfreindre la loi. C'étaient des couronnes qu'il méritait,et non des poursuites. Mais voyez, considérez ici la perversitédu démon. Il n'y avait pas longtemps que la guerre, alluméepar les païens , était éteinte ; après les persécutionscruelles qui s'étaient succédées sans relâche,les Eglises commençaient partout à respirer ; il ne s'étaitpris écoulé beaucoup de temps depuis que tous les templesavaient été fermés, que le feu des sacrifices ne brûlaitplus (515) sur les autels, que le dernier coup avait étéporté à la folie des faux dieux; ce spectacle tourmentaitle perfide démon; il ne pouvait supporter la paix de l'Église.Que fait-il alors? Il suscite une nouvelle guerre, guerre terrible. Celled'auparavant était une guerre étrangère, celle-cifut une guerre civile; de telles guerres sont beaucoup plus difficilesà prévenir, et elles écrasent vite leurs victimes.
A cette époque, ce bienheureux gouvernait l'Église àqui nous appartenons; voici venir la maladie, semblable à une pested'Égypte, traversant toutes les cités sur son passage, hâtantsa marche vers notre ville. Mais lui, qui veillait, qui était attentif,qui voyait de loin l'avenir, s'efforçait d'écartéela guerre arrivant sur nous; comme un sage médecin, avant que lefléau eût envahi la ville où il résidait, ilpréparait les remèdes? il gouvernait avec fermetéce vaisseau sacré; il était présent partout àla fois, excitant matelots, passagers, tout l'équipage, prenantle soin de les faire veiller, de les rendre attentifs, comme si les piratesenvahissaient déjà le navire, s'efforçant de lui arracher,quel butin : le trésor de la foi? Et il ne se contenta pas de cespreuves de sa prévoyance; il envoya encore de tous côtéspour instruire, exhorter, disputer, intercepter toutes les entréesen présence des ennemis. La grâce de l'Esprit lui avait bienfait voir qu'un chef de l'Église ne doit pas s'inquiéterseulement de celle que l'Esprit a confiée à ses mains, maisde toute l'Église répandue sur la terre; les saintes prièreslui avaient fait comprendre cette vérité. En effet, se disait-il,s'il faut prier pour l'Église universelle qui touche à toutesles extrémités de la terre, à bien plus forte raison,faut-il s'inquiéter également pour toutes les Églises,les embrasser toutes dans sa sollicitude, et ce qui arriva à Etienne,lui arriva aussi. Impuissants contre la sagesse d'Étienne, les Juifslapidèrent le saint; de même les nouveaux persécuteurs,impuissants contre la sagesse d'Eustathe, voyant les forteresses bien armées,chassent de la ville le héros de la foi. On ne put le réduireau silence; on put bien chasser l'homme, mais on ne put chasser la doctrine.Paul fut enchaîné; la parole de Dieu ne fut pas enchaînée.(II Tim. II, 9.) Eustathe était relégué sur la terreétrangère, mais sa doctrine était au milieu de nous.Ils s'élancent donc à flots pressés contre lui avectoute la violence d'un torrent, mais sans pouvoir arracher les plantes,écraser les germes, ravager la culture, tant l'habileté,tant la science était grande, la science de celui qui avait cultivéla foi affermie sur de profondes racines. Maintenant il convient de vous.dire pourquoi Dieu permit que le saint fût chassé de ce pays.L'Église ne faisait que de commencer à respirer; l'administrationdu bienheureux n'était pas pour elle une médiocre consolationdans ses maux; il la fortifiait de toutes parts, et repoussait les assautsde ses ennemis.
Pourquoi donc fut-il chassé ? pourquoi Dieu accorda-t-il cettevictoire à ceux qui l'exilèrent? Pourquoi enfin, pour quelleraison? Gardez-vous de croire que la vérité que nous allonsproclamer ne serve qu'à résoudre la question présente: Souvenez-vous, dans vos entretiens, soit avec des païens, soit avecd'autres hérétiques, sur des sujets de ce genre, que notreréponse résout également toutes les questions. Dieupermet que la vraie foi, la foi apostolique subisse de nombreuses attaques,et que les hérésies, que le paganisme jouisse de la plusgrande tranquillité. Pourquoi? pour vous faire comprendre l'infirmitédes fausses doctrines ; on ne les inquiète pas, elles meurent d'elles-mêmes.Pour vous faire comprendre la force de la foi, on la combat, elle granditen raison des obstacles. Ce n'est pas une conjecture que je fais, c'estun oracle divin, descendu du ciel; écoutons l'enseignement de Paul: lui aussi a souffert ce qui: est attaché à la conditionde l'homme, il avait beau être Paul, il n'en participait pas moinsà la nature humaine. Qu'a-t-il donc souffert? On le chassait, onle combattait, on le frappait de verges; il était inquiété,harcelé, traqué de mille manières, au dedans, au dehors,par ceux qui paraissaient ses amis et par les étrangers. A quoibon énumérer toutes ses afflictions? Fatigué, ne supportantplus les assauts de tant d'ennemis, qui toujours empêchaient, interrompaientson enseignement et contrariaient sa parole, il se jette aux pieds du Seigneur,il le conjure, il lui fait entendre ces paroles: J'ai ressenti dans machair un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets;c'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur, et il m'a répondu: ma grâce vous suffit , car ma puissance éclate surtout dansla faiblesse. (II Cor. XII, 7, 8, 9.) Je sais bien que quelques personnesentendent ici, par faiblesse, la faiblesse du corps; mais il n'en est pasainsi, non : (516) il entend par ange de Satan, ses adversaires; Satanest un mot hébreu qui veut dire adversaire. L'Apôtre appelledonc anges de Satan les instruments du démon, et les hommes quile servent. Mais pourquoi, m'objectera-t-on, ajoute-il : dans ma chair?C'est que c'était sa chair qu'on frappait de verges , mais son âmese soulageait par l'espérance de l'avenir qui exaltait son courage;le démon n'atteignait pas cette âme, il n'en arrachait pasles intimes pensées; à la chair se bornaient les tortures,les machinations , les attaques du monstre ; impossible de pénétrerdans l'intérieur. C'était la chair qu'on taillait, qu'onflagellait, qu'on enchaînait (enchaîner l'âme, il n'yavait pas moyen) ; voilà pourquoi il s'écrie : J'ai ressentidans ma chair un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner dessoufflets, indiquant par là les tentations, les afflictions, lespersécutions. Et quoi ensuite? C'est pourquoi j'ai prié troisfois le Seigneur; c'est-à-dire je l'ai prié souvent, pourqu'il me fût permis de respirer hors des tentations. Quant àvous, n'oubliez pas ce qui m'a fait dire que Dieu permet qu'on maltraiteses serviteurs, qu'on les tourmente, qu'on leur inflige des maux sans nombre;il veut par là manifester sa puissance. Et, en effet, vous le voyez,quand Paul eut bien prié, pour obtenir que tant de maux, tant d'ennemisfussent écartés de lui, sa demande ne fut pas écoutée.Pourquoi ? Rien n'empêche de vous le redire : Ma grâce voussuffit, dit le Seigneur, car ma puissance éclate surtout dans lafaiblesse.
4. Comprenez-vous bien pourquoi Dieu permet aux anges de Satan de poursuivreses serviteurs, de leur susciter mille et mille embarras. Il veut faireéclater sa puissance. En vérité, dans tous nos entretiens,soit avec les Grecs, soit avec les malheureux Juifs, cette réponsedoit nous suffire, pour démontrer la puissance de notre Dieu; tourmentéepar des guerres sans nombre, la foi triomphe ; la terre entièrese soulève contre elle; le genre humain tout entier s'acharne contredouze hommes avec la dernière violence, et, ces douze, ces apôtresont bientôt, quoique frappés de verges, chassés, souffrantmille et mille affreux tourments, terrassé, vaincu leurs ennemis,et remporté une victoire pleine et entière l Donc Dieu apermis, que notre bienheureux, qu'Eustathe aussi fût envoyéen exil; nouvelle preuve de la puissance de la vérité etde l'impuissance des hérésies. En partant pour l'exil, cebienheureux abandonnait la ville, sans doute, mais il n'abandonnait pasla charité qu'il ressentait pour vous; chassé de l'Eglise,il se croyait encore votre chef pour veiller sur vous; il ne se regardaitpas comme devenu étranger à vos intérêts, quile touchaient au contraire et lui étaient à coeur de plusen plus. Aussi vous convoquait-il tous , vous avertissant de ne pas succomber,de ne pas céder aux loups; de ne pas leur livrer le troupeau; derester dans la bergerie; de fermer la bouche aux ennemis; de les confondrepar vos discours; de raffermir nos frères imprudents. Que ses exhortationsaient été salutaires, c'est ce que l'événementa démontré. Si vous n'étiez pas restés dansl'Eglise, c'en était fait de la plus grande partie de la cité: les loups dévoraient les brebis abandonnées; mais les discoursdu bienheureux ont prévenu l'impudence de la perversité.Ce n'est pas seulement l'événement qui l'a prouvé,la preuve en est aussi dans les paroles que fit entendre Paul, et dontnotre bienheureux s'inspira. Que disait Paul? Au moment de son derniervoyage pour se rendre à Rome, au moment de quitter ses disciplespour ne plus les revoir: Je ne vous verrai plais (Act. XX, 25), leur disait-il;s'il leur adressait ces paroles, ce n'était pas pour les affliger,mais pour les raffermir. Donc, au moment de son départ, pour lesraffermir, il leur disait : Je sais qu'après mon départ,il entrera parmi vous des loups ravissants, qui n'épargneront pointle troupeau, et que d'entre vous-mêmes, il s'élèverades gens qui publieront des doctrines corrompues. (Act. XX, 29, 30.) Tripleguerre, la nature des bêtes féroces, la cruauté dela guerre ; et ce ne sont pas dés étrangers, mais des gensmêmes de la maison qui portent la guerre; guerre par cela mêmeplus terrible. C'est évident. On s'élance sur moi, on m'attaquedu dehors, il m'est facile de triompher; mais si le coup vient du dedans,de tout près de moi, de mon côté, la blessure est difficileà guérir. C'est ce qui arriva alors. Voilà pourquoil'Apôtre exhortait ses disciples en leur disant : Prenez garde àvous-mêmes et à tout le troupeau. (Ibid. 28.) Il ne leur ditpas, abandonnez la bergerie, fuyez au dehors. Instruit par ces paroles,notre bienheureux exhortait de même ses disciples; et ce que ce maîtresage et généreux avait entendu , il l'exprimait par sa conduite,qui confirmait ses discours. Il (517) n'abandonna donc passes brebis devantl'invasion des loups, quoiqu'il ne fût pas monté sur le siègede sa prélature ; mais peu importait à ce sage esprit, àcette âme généreuse. Les honneurs du commandement,il les abandonnait aux autres; quant aux fatigues du commandement il lessupportait avec courage; aux prises, au milieu de son troupeau, avec lesloups, les dents des bêtes féroces ne l'entamaient pas ; safoi était plus forte, plus énergique que leurs morsures.Au milieu de son troupeau, luttant, occupant à lui seul tous, cesennemis par le grand combat qu'il soutenait contre eux, il assurait àses brebis une grande tranquillité.
Et il ne lui suffisait pas de les réduire au silence, de refoulerles blasphèmes; on le voyait encore, parcourant son troupeau, s'informersi quelque infortuné avait reçu un trait, une blessure grave,et aussitôt il appliquait le remède. Par cette conduite, ilalluma dans tous les coeurs la vraie foi, et il ne s'arrêta que quandDieu envoya le bienheureux Mélèce, qui reçut l'ouvrageainsi préparé; l'un avait fait les semailles, l'autre fitla moisson. Moïse et Aaron présentèrent un spectacleanalogue. Ils furent en effet, tant qu'ils séjournèrent aumilieu des Egyptiens, comme un ferment de vertu, qui rendit un grand nombred'entre eux imitateurs de leur propre vertu. Moïse l'atteste quandil dit qu'une grande multitude de peuple mêlé étaitau milieu des Israélites. A l'exemple de Moïse, Eustathe, mêmeavant d'être en charge, remplissait les fonctions de sa charge; avantde s'être mis à la tête de son peuple, Moïse punissait,avec une noble rigueur, ceux qui commettaient l'injustice; il vengeaitceux qui l'avaient subie ; de la table royale , méprisant honneurset dignités, il courait à la terre que travaillaient sesmains, pour en faire des briques; à toutes les délices, àtoutes les délicatesses d'une existence honorée, il préféraitl'honneur de prendre soin de ses frères; les yeux fixés surce modèle, notre bienheureux, rempli lui-même de souci pourles siens, exhortait tous les chefs du peuple à préférerles fatigues, les tourments de toute espèce, à l'oisivetétranquille; et chaque jour, il affrontait les haines obstinées;toutes les épreuves lui semblaient légères; il trouvaitdans la cause de ses douleurs une raison suffisante de se consoler. C'estpourquoi, bénissons le Seigneur, efforçons-nous avec ardeurd'imiter les vertus de ces bienheureux saints, pour partager, nous aussi,avec eux, leurs couronnes, par la grâce et par la bonté deNotre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui appartient au Père,et en même temps au Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, la puissancedans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
HOMÉLIES SUR SAINT ROMAIN.PREMIÈRE HOMÉLIE.
1° Les martyrs et nous, et même le Christ et nous, nous sommesmembres d'un même corps. 2° Le démon fit couper la langueà saint Romain parce que, dans la longue et sanglante guerre qu'ilavait déjà faite à la religion , il avait éprouvécombien la mort effrayait peu les martyrs, et combien ceux-ci en mourantservaient la cause de Jésus-Christ. Il voulait le mettre dans l'impuissanced'exhorter ses frères, et tout ensemble le rendre témoinde leurs chutes. 3° Le démon est confondu, saint Romain parlela langue coupée. c'est l'habitude de Dieu, dès le commencement,de faire tourner à notre avantage tout ce que le démon tentepour nous perdre. 4° Argument tiré de cette bouche qui parlesans langue , en faveur de la résurrection des morts.
1. Nouveau souvenir des martyrs, nouvelle fête, encore une assembléespirituelle. Ils ont eu la peine, à nous le plaisir; à euxles luttes, à nous les saints transports; la couronne, la gloireleur est commune à tous; disons mieux, à l'Eglise entièreappartient la gloire. Et comment, me dira-t-on, est-ce possible? C'estque les martyrs sont avec nous parties et membres d'un même corps.Qu'un seul membre souffre, tous les autres membres souffrent avec lui;qu'un des membres reçoive de l'honneur, tous les autres s'en réjouissentavec lui. (I Cor. XII, 26.) On couronne la tête, et tout le corpsen est fier; un seul homme est vainqueur à Olympie, et tout un peupleest dans la joie, et lui prodigue les acclamations du triomphe. Mais siles luttes olympiques, même pour ceux dont la sueur n'a pas coulé, sont fertiles en plaisirs si doux, à plus forte raison, les combatsde la piété inspirent les joyeux transports. Nous ne sommesque les pieds, les martyrs sont la tête, mais la tête ne peutpas dire aux pieds, je n'ai pas besoin de vous. (Ibid. 21.) Les martyrssont des membres glorieux; mais l'excès de leur gloire ne détruitpas leur union avec les autres membres; ce qui fait surtout leur gloire,c'est que leur union avec nous n'est pas supprimée. L'oeil est plusbrillant que tout le reste du corps; si l'il conserve sa gloire particulière,c'est quand il tient au corps, qu'il n'en est pas arraché. Maisque parlé-je des martyrs? Si Celui qui en est le maître etseigneur n'a pas rougi d'être appelé notre tête, àbien plus forte raison, ceux-ci ne rougissent-ils pas d'être nosmembres : leur amour pour nous, ils l'ont enraciné dans leur âme;l'amour joint et cimente ce qui est séparé; l'amour ne discutepas des questions de dignité. Les martyrs s'affligent avec nousde nos péchés; à notre tour, réjouissons-nousavec eux de leurs héroïques vertus. C'est le conseil que Paulnous donne, se réjouir avec ceux (520) qui se réjouissent,gémir avec ceux qui gémissent. (Rom. XII, 45.) Toutefois,si gémir avec ceux qui gémissent est chose facile, se réjouiravec ceux qui se réjouissent n'est pas d'une aussi grande facilité; nous trouvons moins de peine à compatir aux malheurs, qu'àpartager la joie de ceux que glorifie la prospérité. Dansle premier cas, la nature seule de l'adversité suffirait pour attendrirune pierre, et réveiller la sympathie; mais dans le second, la haineet l'envie , compagnes de la prospérité, ne permettent pasà l'âme peu avancée dans la sagesse de partager lesjoies d'autrui. Si l'amour unit et cimente ce qui est séparé,l'envie, au contraire, divise ce qui était uni. C'est pourquoi,je vous y convie, exerçons-nous à nous réjouir avecles heureux, ne permettons pas à la haine, à l'envie, desouiller notre âme; rien ne dissipe cette maladie cruelle et chagrineautant que de se réjouir avec ceux qui vivent dans la vertu. Ecoutezquelles fortes paroles Paul fait entendre dans l'une et dans l'autre deces deux conjonctures. Qui est malade, dit-il, sans que je sois malade? Qui est scandalisé, sans que je brûle? (II Cor. XI, 29.)Il ne dit pas, sans que je m'afflige, mais il dit, sans que je brûle;cette image du feu lui sert à montrer l'intensité de sa douleur.Dans une autre épître : Vous régnez sans nous; et plutà Dieu que vous régnassiez, afin que nous régnassionsaussi avec vous ! (I Cor. IV, 8.) Et encore : Nous vivons maintenant, sivous demeurez fermes dans le Seigneur. (I Thessalon. III, 8.) Voyez l'excèsde son zèle pour la sanctification de ses frères : il necroyait pas vivre, s'ils n'étaient pas sauvés.
Un homme qui avait été ravi au troisième ciel,un homme qui avait été transporté dans le paradis,qui avait eu communication des ineffables mystères, qui avait jouid'un commerce si familier avec Dieu, était peu sensible àde si grands biens; il lui fallait, de plus, que ses frères fussentsauvés avec lui. C'est qu'il savait, il savait bien qu'il n'estrien de supérieur, rien d'égal à la charité,pas même le martyre, cette gloire suprême. La preuve? Ecoutez.La charité, même sans le martyre, fait des disciples de Jésus-Christ;le martyre sans la charité n'a pas ce pouvoir. Comment le démontrer?Par les paroles mêmes de Jésus-Christ; il disait àses disciples : En cela tous connaîtront que vous êtes mesdisciples, si vous vous aimez les uns les autres. (Jean, XIII, 35.) Voyez! la charité sans le martyre fait des disciples. Mais maintenantvoulez-vous la preuve que le martyre, sans la charité, non-seulementne fait pas des disciples, mais ne sert à rien à qui l'endure;écoutez Paul : Si je livre mon corps aux flammes sans avoir la charité,à quoi cela me servira-t-il ? à rien. (I Cor. x111, 3.)
2. Voilà surtout pourquoi je chéris le saint qui nousrassemble aujourd'hui, ce bienheureux Romain ; avec le courage du martyre,il montra l'abondance de la charité ; de là vient qu'on luicoupa cette langue qu'il avait consacrée au Seigneur. Il est utilede rechercher pourquoi le démon ne le précipita pas dansles tortures, dans les plus cruelles épreuves des supplices, maislui coupa la langue; le démon n'a pas agi au hasard ; il a biencalculé la perversité ; monstre abominable, qui fait jouertous les ressorts pour empêcher notre salut. Eh bien ! donc, recherchonspourquoi il s'est décidé à lui couper la langue; reprenonsd'un peu plus haut notre discours : car ainsi nous comprendrons mieux labonté de Dieu, la constance du martyr, la perversité du démon;instruits de la bonté de Dieu, nous bénirons le Seigneur;comprenant la constance du martyr, nous voudrons imiter celui qui étaitun serviteur comme nous; connaissant la perversité du démon,nous saurons nous détourner de l'ennemi. En effet, si Dieu nousdonne de comprendre les artifices du diable, c'est afin que le redoublementde notre haine pour lui nous rende la victoire plus facile.
Il est possible de pénétrer ses desseins; écoutezce que dit Paul au sujet d'un incestueux pénitent. Voici àpeu près ce qu'il écrit aux Corinthiens : Donnez-lui despreuves de votre charité, afin que Satan n'emporte rien sur nous,car nous n'ignorons pas ses desseins. (II Cor. 11, 6, 7, 8, 9, 10, 11.)Pourquoi donc lui coupa-t-il la langue ? Laissez-moi reprendre d'un peuplus haut mes explications. Une guerre s'éleva contre les Eglises,guerre terrible. Il ne s'agissait pas d'invasions des barbares , ni dehordes étrangères ; les princes mêmes de la terre habitéepar nous, plus cruels que tous les barbares , ennemis ou tyrans àredouter, s'acharnaient contre les hommes soumis à leur pouvoir.Il ne s'agissait pas de liberté, de patrie, de fortune, de la vieprésente; le danger n'était pas là; il s'agissaitdu royaume des cieux, des biens qui nous sont réservés là-haut,de la vie éternelle , de la confession du Christ. Alors (521) s'imaginaune captivité d'un genre inconnu on ne nous chassait pas d'une citéde la terre, mais de la Jérusalem céleste ; on entreprenaitde nous exiler de la cité libre; on forçait chaque fidèleà sacrifier son âme sur les autels des idoles, à blasphémerle Seigneur notre bien, à s'incliner devant la tyrannie des démons,à les honorer, ces démons qui ravagent les .mes, ces ennemisjurés de notre salut ; la mort mille et mille fois subie, les plusaffreux tourments, eussent paru moins terribles , moins insupportables,à des âmes possédées par l'amour du Christ.En ces jours où les précipices s'ouvraient de tous côtés,en ces jours de tempête, fertiles en naufrages, ce bienheureux, ceRomain parut au milieu des hommes, et son premier soin ne fut pas de seprécipiter dans les périls, mais d'abord il rassembla ceuxqui étaient épouvantés ; ceux qui étaient tombés, ceux qui avaient trahi leur propre salut; il leur rendit la confiance; il les releva, les prépara au combat, redressant ceux qui avaientfait une chute, et, pour ceux qui s'étaient tenus fermes, les rendantplus inébranlables encore, par ses prières, par ses exhortations,par ses réflexions sur la vie à venir, sur la vie présente;leur montrant ce que l'une a d'éphémère, l'autre,d'éternel ; opposant aux travaux les récompenses, aux torturesles couronnes, aux souffrances les prix éternels; enseignant cequ'est la vie présente, ce qu'est la vie à venir, la différencequi les sépare, l'absolue nécessité de .a mort; supposezque nous n'en finissions pas avec la vie de cette manière, la loide la nature nous forcera bien, sans longtemps attendre, de nous dépouillerde nos corps. Voilà par quelles exhortations ce bienheureux renditla vigueur aux bras énervés, la solidité aux genouxqui se dérobaient, rallia les fuyards, dissipa les terreurs, chassales angoisses timides, réveilla les courages, remplaça lalâcheté par la confiance, à la place des chèvreset des cerfs montra des lions ardents, recomposa l'armée du Christ,relança notre honte sur la tête de nos ennemis.
Le démon, à la vue de cette transformation soudaine, deces gens qui la veille, l'avant-veille, frissonnaient, tremblaient devantlui, et maintenant le raillaient et le bravaient, et affrontaient les périls,et couraient au-devant des supplices, reconnaissant l'auteur de ce changement,négligea tout pour ne s'attaquer qu'à lui; toute sa puissance,toute sa rage, il se la réserva pour combattre ce bienheureux. Quefait-il ? Observez sa perfidie. Il ne le poussa pas vers les tortures,il ne lui coupa pas la tête; car l'expérience du passélui avait appris que tous ces moyens sont vains et stériles. Eten effet, l'ardeur des fidèles, loin d'en être arrêtée,ne faisait que s'accroître, plus vive, plus violente. J'amassaisles charbons, se disait-il, on les y voyait courir comme sur des roses;j'allumais les bûchers, on eût dit des sources rafraîchissantesoù ils se plongeaient; je leur déchirais les flancs, je creusaisdans leurs chairs des sillons profonds, j'en tirais des flots de sang,mais eux, comme si l'or ruisselait de toutes parts autour d'eux, ne faisaientque se glorifier; je les jetais dans les précipices, dans la merpour les y engloutir; ils n'avaient pas l'air de plonger dans l'abîme,mais de monter au ciel; bondissant , palpitant d'allégresse , dansantcomme dans une pompe sacrée, ils semblaient encore comme se jouersur une verdoyante prairie; ils s'emparaient des tortures , non comme onsubit les tortures, mais comme on cueille les fleurs du printemps, pours'en faire des couronnes; dans l'ardeur de leur courage, ils prévenaientmes tourments. Que faut-il donc faire à présent, se dit-il.Couperai-je la tête à celui-ci ? Mais c'est ce qu'il désire,et ses disciples ne verront là qu'une exhortation plus éloquente,celle qui résulte de l'action; car voici le sens de son exhortation: la mort des martyrs n'est pas une mort, mais une vie sans fin, et voilàsurtout pourquoi il faut tout supporter, mépriser ce qui ne durepas. Si donc je lui coupe la tête, s'il subit noblement cette épreuve, sa conduite ne sera qu'un enseignement d'une éloquente clarté,démontrant qu'il faut mépriser la mort; il exaltera les pensées;ce mort leur inspirera un redoublement de courage enthousiaste. Donc illui coupa la langue; pour priver les disciples du martyr de cette voixqui les enivrait, pour leur enlever les conseils, les. exhortations, pourles rendre à leur première timidité, à leurspremières angoisses, une fois qu'ils n'entendraient plus la voixfortifiante qui les ranimait, qui les excitait, qui les embrasait pourles combats.
3. Voyez, considérez la perversité du démon. Hérodea coupé la tête de Jean; mais le démon n'a pas tranchéla tête à notre martyr; la langue seulement. Pourquoi? Perfidieabominable, ruse d'enfer ! Si je lui coupe la tête, se dit-il, unefois mort, il s'en va sans être témoin de la perdition deses frères : mais (522) moi, je veux qu'il soit témoin deschutes, des désastres de ses propres soldats, je veux le suffoquerde la douleur de voir tomber les siens, sans pouvoir leur tendre la main,sans pouvoir comme auparavant les soutenir de ses conseils; plus de voix,plus de langue, elle est coupée.
Mais Celui qui surprend les sages par leur fausse prudence (I Cor. III,19), a retourné cette invention contre son auteur; et non-seulementles fidèles n'ont rien perdu en conseils, ils ont joui d'exhortationsplus pressantes, ils sont entrés en partage d'une doctrine plusspirituelle. Donc le démon triomphe, on appelle un médecinpour cette amputation, et le médecin se fait bourreau, il n'apportepas la guérison dans la maladie, il vient détruire ce quiest plein de santé; il arrache cette langue, vaine opération! impossible à lui, d'arracher du même coup, la voix; la languede la chair était coupée, mais la langue de la charitévibra dans la bouche du bienheureux; il fallut bien que la nature perdîtson organe, le fer était le plus fort, mais la grâce n'a pasvoulu que la voix, comme la langue, succombât en même temps;et si, dès ce moment, les disciples jouirent d'un enseignement plusspirituel, c'est qu'ils n'entendaient plus comme jusqu'à cette heureune voix humaine, c'étaient des accents divins, spirituels, d'unenature supérieure à la nôtre; et tous y couraient ensemble;en haut, les anges, ici-bas, les hommes, tous, et chacun pour soi, jalouxde voir une bouche sans langue, et d'entendre une parole ainsi formée.En effet, c'était chose réellement admirable, étrange,incroyable; une bouche qui n'a pas de langue et qui parle; quelle hontepour le démon; pour le martyr, quelle gloire; pour les disciples,quelle exhortation, quelle leçon de constance ! C'est, depuis longtemps,depuis les premiers jours du monde, l'habitude de Dieu, toutes les foisque le démon multiplie ses assauts contre nous, de les faire retombersur lui, d'en faire des moyens de notre salut. Voyez, considérez: le démon a chassé l'homme du paradis, Dieu lui a ouvertle ciel; celui-là détrône l'homme et le renverse desa royauté sur la terre; Dieu lui donne la royauté des cieux,c'est sur le trône vraiment royal que Dieu assied notre nature. Ainsile Seigneur nous accorde toujours des biens supérieurs àceux dont le démon tente de nous priver. Telle est la conduite deDieu, pour rendre le démon moins ardent à nous attaquer;pour nous instruire, pour nous montrer que nous ne devons pas nous effrayerde ses machinations; c'est ce qui a bien paru dans notre martyr. Le démonavait prétendu le priver de la voix, et voici que la grâcede Dieu lui accorde une autre voix bien plus éclatante et vénérable.Car il n'y avait pas égalité à parler avec la langue,à parler sans langue; d'une part, chose ordinaire, commune àtous; d'autre part, distinction supérieure à la nature, privilègespécial. Sans doute si le martyr, une fois sa langue coupée,fût resté muet, même dans ces circonstances, il auraitconsommé sa noble lutte, et la couronne lui était préparée;le démon était vaincu, et la preuve la plus forte, la plusmanifeste de la déroute, c'était précisémentque cette langue, il l'avait coupée. Si tu ne craignais pas la languedu martyr, ô monstre, ô monstre infâme, pourquoi la coupais-tu? pourquoi ; au lieu de renoncer à la lutte, as-tu ferméle stade? Supposez un homme qui s'annonce comme devant prendre part àtoutes les luttes, il reçoit des coups d'une violence inexprimable,il ne peut plus tenir contre son adversaire, il lui fait couper les mainset se met alors à le frapper; auriez-vous besoin d'une plus longueépreuve pour décerner la victoire à celui dont lesmains ont été coupées? de même, pour notre martyr,la preuve la plus manifeste de sa victoire sur le démon, ce futprécisément cette langue coupée, langue mortelle,mais qui faisait au démon d'immortelles blessures; voilàpourquoi le démon en fit l'objet de toute sa fureur, se préparantpar là plus de confusion et de honte, assurant au martyr une plusresplendissante couronne. C'est une merveille de voir un arbre sans racines,un fleuve sans source, d'entendre une voix sans langue.
4. Où sont-ils maintenant ceux qui ne croient pas à larésurrection des corps? Voyez, la voix est morte et elle est ressuscitée; en un court moment ces deux faits se sont accomplis. Prodige bien plusmerveilleux pourtant que la résurrection des corps ! là,en effet, la substance des corps subsiste , la composition seule est dissoute, mais chez notre martyr la substance même de la voix est suppriméeet cependant la voix renaît, bien plus éclatante. Enlevezd'une flûte ce qu'on en peut appeler les petites langues, l'instrumentdevient inutile. Il n'en est pas de même de la flûte spirituelle;privée de sa langue, non-seulement elle n'est pas muette, (523)mais encore elle fait entendre une mélodie plus suave, plus mystique,plus admirable. Enlevez rien que l'archet de la cithare, voilà quel'artiste n'a plus rien à faire, l'art est impossible, l'instrumentinutile, ici au contraire rien de pareil , c'est tout l'opposé.La cithare c'était la bouche , l'archet c'était la langue, l'artiste l'âme, l'art la confession de la foi; eh bien ! l'archetsupprimé , c'est la langue que je veux dire, ni l'artiste, ni l'art,ni l'instrument ne sont devenus inutiles: tous, au contraire, ont manifestéla puissance qui leur est propre. Qui a fait ces choses, qui a manifestéces merveilles incroyables ? C'est le Dieu qui seul opère les miracles,et qui fait dire à David : Seigneur, notre souverain Maître,que la gloire de votre nom est admirable dans toute la terre ! O vous dontla grandeur est élevée au-dessus des cieux, vous avez formé,dans la bouche des enfants et de ceux qui sont encore à la mamelle,une louange parfaite. (Psaum. VIII, 1, 2.) C'était alors dans labouche des enfants et des nourrissons à la mamelle , aujourd'huic'est dans une bouche sans langue; la nature parlait alors avant le temps, aujourd'hui ce qui parle c'est une bouche vide ; alors dans les enfantsla racine était sans consistance , mais le fruit était mûr,aujourd'hui la racine est enlevée, ce qui n'empêche pas lefruit de se produire , car la parole est le fruit de la langue. Les merveillesnouvelles dépassent les anciennes. C'est pour rendre croyables lesprodiges récents que les anciens miracles ont paru, c'est pour prévenirle trouble de nos pensées, habituées antérieurementà contempler des merveilles ; les nouveaux miracles devaient aussiassurer la foi aux anciens miracles invisibles, en la fondant sur l'évidencemanifeste des prodiges récents. Autrefois la verge d'Aaron a fleuride même que, dans la bouche du martyr, a fleuri la parole. Mais pourquoila verge d'Aaron a-t-elle fleuri? (Nomb. XVII.) Parce que le prêtreétait outragé. Mais pourquoi aujourd'hui, dans la bouchedu martyr, la parole a-t-elle fleuri? Parce que les blasphèmes etles outrages s'attaquaient au grand pontife Jésus-Christ. Voyezla parenté entre les merveilles et l'excellence des miracles. Demême que cette verge antique sans lien avec la racine, sans aucunsuc tiré de la terre, au contraire, privée de tout alimentterrestre, de toute vertu féconde, tout à coup a montréun fruit; de même ici, la voix saris sa racine, sans la puissancede son organe, dans une bouche desséchée et stérile,tout à coup a porté son fruit. Dans l'un de ces miracles, remarquons le rapport de parenté , dans l'autre l'excellence;car entre les deux fruits la différence est grande. L'un étaitsensible, mais l'autre est spirituel, ouvrant les cieux à celuiqui alors fit entendre cette voix.
Pour toutes ces raisons, réjouissons-nous avec le martyr, glorifionsle Dieu qui opère ces miracles, imitons la constance de celui quiest, comme nous, un serviteur, bénissons le Seigneur de ses grâces,retirons des discours que nous avons entendus les encouragements suffisantspour l'heure des épreuves; pleins d'admiration pour la puissancedu Dieu notre créateur et pour sa providence , apportons-lui toutce qui est de nous, et tout ce qui vient de lui, nous l'obtiendrons parune nécessaire conséquence. Soit que les hommes , soit queles esprits des ténèbres, soit que le démon lui-mêmenous attaque et nous combatte, nos ennemis ne gagneront rien sur nous,pour peu que nous montrions la promptitude de notre zèle , et toutesles dispositions qu'il nous convient d'apporter au combat. C'est ainsique nous nous assurerons le secours de Dieu, et, pour la vie à venir,l'abondance de la gloire et du salut; puissions-nous tous conquérirce bonheur ineffable par la grâce et par la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ , avec qui appartient au Père, en mêmetemps qu'au Saint-Esprit, la gloire, l'honneur, la puissance, dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
DEUXIÈME HOMÉLIE.
1. Les exercices de la palestre donnent au corps le courage et les ressourcesde l'art athlétique; la commémoration des martyrs prémunitl'âme contre les artifices du démon, et l'exerce contre sessurprises. Cette popularisation de la lutte énergique, de la patienceinflexible dans les supplices, enhardit la piété; le récitdes souffrances des martyrs est comme une lice où nous avons sousles yeux la course que chacun d'eux a fournie. Telle est la commémorationde l'athlète couronné en ce jour. Et en effet, comment nepas trouver du courage pour combattre le démon, lorsque l'on fortifieson âme à l'école d'un martyr que n'ont pu ébranlertant et de si grands périls? De son temps, la tyrannie de l'impiétése jouait du monde sans ménagement; la vie humaine ressemblait àune mer bouleversée jusque dans ses abîmes; la tempêteavait rejeté sur la terre les vagues de l'Océan; le flotde l'irréligion inondait avec violence la nacelle de la piété;partout les pilotes mouraient, nombre de matelots étaient ensevelisdans les ondes; ce n'était de tous côtés que terreur,qu'angoisses et que naufrages. Les princes surpassaient cri fureur le souffledes tempêtes, les tyrans soulevaient d'effroyables tourmentes, lesmagistrats chancelaient sur leurs sièges, les juges par leurs éditsordonnaient de renier le Christ, les législateurs menaçaientles peuples des plus cruels châtiments; hommes et femmes étaiententraînés de force, et obligés, ceux-là de sacrifieraux démons, celles-ci de profaner les autels; on contraignait jusqu'àdes jeunes filles à satisfaire cette rage; les prêtres étaientexilés, égorgés, et les fidèles chassésdes enceintes sacrées. Voilà le combat pour lequel s'armaitnotre martyr; et voilà les périls que son âme affronte.Il se rit de cette résistance comme d'un simulacre de lutte. Danscette arène, la foi est pour ainsi dire le sable qu'il jette àla face de ses juges : c'est ainsi qu'il bafoue le gouverneur (1) et qu'illui barre le chemin de l'église qu'il courait envahir. Aussi legénéreux athlète fut bientôt enlevé pouren recevoir la peine ; on accumula plusieurs genres de supplices; maisle martyr était comme la lyre : l'archet des tourments lui faisaitrendre des sons mélodieux; les bourreaux l'assiégeaient etharcelaient son corps; mais lui, semblable à un instrument d'airainque
1. Asclépiade.
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l'on frappe, retentissait en pieux accents; on l'attachait au chevalet,on lacérait ses membres, et il embrassait ce bois comme l'arbrede vie ; on mettait en lambeaux ses flancs et ses joues, et lui, commes'il eût été doué de plusieurs voix àla fois, il prenait la parole pour confondre son ennemi par une nouvelledéfaite.
En effet, lorsqu'il voit que le gouverneur l'engage à servirles démons, il demande qu'on lui amène de la place publiqueun tout jeune enfant, pour le faire juge de ce que le gouverneur demande;!lorsque l'enfant est amené, le martyr lui pose une question relativeà la circonstance. Enfant, lui dit-il, est-il juste d'adorer Dieu,ou bien ce que ces hommes appellent des dieux? Voyez ici l'excellente sagessedu martyr : il établit l'enfant juge du juge lui-même; etl'enfant aussitôt se prononça pour Jésus-Christ, afinqu'il fût démontré que les enfants sont plus sagesque les juges impies, et plus encore afin que le martyr apparût non-seulementcomme martyr, mais encore comme formant lui-même d'autres martyrs.Mais cela même ne déconcerta pas la rage du gouverneur : àl'instant le martyr fut entraîné avec l'enfant sur un chevalet,;au supplice du chevalet succéda la prison, et à la prison,une sentence qui assignait à chacun des athlètes son châtiment: l'enfant fut condamné à mort, et le martyr à avoirla langue coupée. Qui a jamais ouï parler d'un jugement semblable?Les juges font fouetter les accusés pour les forcer à avouerce dont ils ont conscience, et ce magistrat impie fait couper la langueau patient pour lé forcer à taire ce dont il a conscience.O invention cruelle et raffinée ! Je n'ai pu, dit-il en lui-même,faire chanceler cette âme dont les pensées sont tout en Jésus-Christ,je couperai du moins cette langue qui parle pour Jésus-Christ. Oui, tyran, coupe cette langue, afin d'apprendre que la nature, mêmeprivée de langue, plaide encore la cause du Christ; châtiela langue du corps, afin d'apprendre qu'il est véridique, Celuiqui a promis le don des langues! Et en effet, le tyran fit bien couperau martyr sa langue matérielle; mais sa parole éclatait plusénergiquement encore, comme si elle eût étédébarrassée d'une entrave. Spectacle étrange et nouveau!un homme de chair parlant à des hommes de chair sans le secoursde la chair. La parole du prophète s'appliquait bien alors ànotre martyr : Notre bouche a été remplie de joie, et notrelangue d'allégresse. Sa bouche fut remplie de joie, de sacrifiersa langue à Jésus-Christ comme une offrande d'une espècenouvelle; et sa langue fut remplie d'allégresse, d'avoir étémartyre avant le martyr lui-même. O langue qui as devancél'âme du martyr auprès de la foule des martyrs! O bouche quias nourri un martyr caché ! O langue qui as eu cette bouche pourautel ! O bouche qui as eu cette langue pour victime! Nous ne soupçonnionspas, généreux martyr, que ta bouche fût un temple oùtu as immolé, comme une brebis d'une espèce nouvelle, cettelangue dont le sang était le tien !
2. Quel panégyriste couronnerait dignement tes vertus ! La naturet'avait donné une langue, et tu l'as nourrie pour le martyre; lanature t'avait donné une bouche, afin de protéger cette langue,et tu l'as disposée pour la faire servir d'autel à cettelangue; tu avais reçu de la nature un instrument pour parler, etlorsqu'on l'eut coupé, tu fis voir qu'il était une semenceféconde ; tu avais une langue au service de tes paroles, et tu l'asimmolée à Jésus-Christ, telle qu'une brebis sans tache.Quel titre d'honneur pourrais-je dignement donner à cette langue? De quel nom la décorerai-je ? Les bourreaux en approchèrentle fer, et semblable à Isaac sur le bûcher, elle ne tressaillitpoint; mais dans cette bouche qui lui servait d'autel, elle attendit l'immolationavec joie, apprenant ainsi aux langues des hommes qu'il ne suffit pas deparler pour le Christ, mais qu'il faut encore mourir pour lui. O généreuxmartyr ! ton sacrifice rivalise avec celui du patriarche; car en placede fils unique, tu as offert ton unique langue. Le Christ a donc bien faitde t'en créer une seconde , car il a trouvé que tu avaisbien usé de la première; il a bien fait de t'accorder lalangue immatérielle, car une langue de chair ne convenait pas àune âme angélique ; il a bien fait de te dédommagerde sa perte. Tu as prêté à ton Seigneur ta langue pourl'immolation, mais il t'a rendu avec usure une voix éloquente, etil s'est fait un contrat entre le Christ et ta langue, elle, se laissantcouper pour le Christ, et le Christ prenant la parole pour elle.
Et maintenant où est-il ce Macédonius, l'adversaire del'Esprit Consolateur qui a fait à l'homme le don des langues? Non,je ne mens point en attribuant le don des grâces à la (526)divinité de l'Esprit-Saint; le bienheureux Paul m'en est témoin,lui qui crie maintenant à vos oreilles avides: Tous ces dons proviennentd'un seul et même Esprit, qui les distribue à chacun selonqu'il le veut. (I Cor. XII, 11.) Selon qu'il le veut, dit-il, et non passuivant l'ordre qu'il en reçoit. Mais de peur qu'en ajoutant encorequelque autre chose, nous ne surchargions votre mémoire, souvenons-nous,au sortir de ce lieu , de cette parole si solide en faveur du Saint-Esprit;et remplis tout à la fois de fierté contre eux et d'indulgencepour leurs erreurs, adorons la divinité du Consolateur. La trompetteprophétique, en annonçant l'accord de tout l'univers àreconnaître Jésus-Christ, disait: Ils me connaîtrontdepuis le plus petit jusqu'au plus grand (Jér. XXXI, 34); et toutelangue confessera le vrai Dieu. (Rom. XIV, 11.) Ainsi donc le prophèteenlaçait, dans la connaissance de Dieu, toutes les langues commedans un filet ; et nous, aujourd'hui, nous entendrons le pieux plaidoyerd'un orateur privé de sa langue ; c'est avec une lyre sans archetqu'il bénit son Créateur. Qu'il dise donc aussi, le bienheureuxRomain : Ma langue est comme la plume d'un secrétaire habile. (Psaum.XLIV, 1.) Et quelle est cette langue? Ce n'est pas celle que le fer a enlevée,mais celle que la grâce du Saint-Esprit a forgée; car àla langue qu'on venait de lui arracher se substitua la grâce du Saint-Esprit.Les apôtres aussi avaient une langue, mais afin que la puissancequi agissait en eux fût démontrée, (organe terrestreétait en repos et c'était le feu céleste qui parlait.Les livres de Moïse renferment aussi une figure de ce fait qui surpassenotre raison; carte buisson dont parle Moïse était en mêmetemps du feu. (Exod. III.) C'était le feu apostolique qui, dansle buisson ardent, annonçait en figure les voix de la prédication; il prête une voix à un objet inanimé, afin que l'oncroie en lui lorsqu'il s'attache à des organes animés. Carsi le contact de ce feu adonné une voix à ce qui étaitinanimé, comment, lorsque ce feu vient à remplir des âmesraisonnables-, ne leur ferait-il pas produire des accents pleins d'harmonie? C'est la grâce que le glorieux Romain a eue en partage : privéde sa langue, il accusa le tyran d'une voix plus éclatante encore.Le tyran n'en serait certes pas venu au point de lui faire couper la langues'il n'eût craint un débordement d'accusations convaincantes,s'il n'eût redouté le torrent de la prédication, s'iln'eût cru pouvoir briser les flots de la parole évangélique.Mais voyons ce qui réduisit le tyran à la nécessitéd'une pareille audace.
3. L'impie venait de sacrifier aux démons , tout imprégnéde la fumée et de la graisse des victimes, souillé de cetteatmosphère impure, il courait droit à l'église, unehache sanglante à la main, et cherchant pour ses criminelles immolationsun autel non sanglant. Mais la rage du tyran n'échappa point aumartyr. A l'instant donc il s'élance au vestibule, et arrêtel'invasion de l'impie. Tel un pilote habile, à la vue de la merqui s'abat sur la proue, ne peut plus rester calme, mais il parcourt toutle vaisseau d'un pied léger, et élevant la poupe àl'aide du gouvernail, tourne le navire contre les flots, l'arrache au périlen le poussant vers la haute mer, et fendant parle milieu la vague la plusforte, sillonne à force d'adresse le dos gonflé de l'océan; tel se montra le bienheureux Romain. L'océan de l'idolâtrie,mugissant de blasphèmes, exerçait sa fureur contre la nacellede l'Église, et vomissait contre les autels une écume desang. Seul, Romain s'oppose à cette mer irritée, et voyantl'esquif sur le point de sombrer, il réveille le Maître quidormait dans cette barque ; il dormait du sommeil de la longanimité.A la vue de cette mer agitée par la lutte des vents, il prononceles paroles des disciples en danger : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!(Luc, VIII, 24.) Des pirates entourent la barque, des loups assiègentla bergerie, des voleurs minent l'enceinte de votre demeure, des sifflementsadultères environnent votre épouse, le serpent veut une foisencore s'introduire frauduleusement dans le paradis; le rocher qui sertde fondement à l'Église est ébranlé ; jetezdu haut du ciel l'ancre évangélique, consolidez ce rocherqui chancelle : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons! Le dangercommun préoccupe le martyr : il s'adresse au Seigneur avec confiance,et donne à sa langue une libre carrière contre le tyran :Tyran, lui dit-il, arrête cette course furieuse ; reconnais la mesurede ton infirmité, respecte le domaine du Crucifié; ce domainen'a point pour limites les murs de l'Église, mais les confins del'univers; secoue le nuage de ta démence; porte les regards versla terre, et songe à l'impuissance de ta nature; lève lesyeux vers le ciel et songe à la grandeur de la lutte; méprisela faible alliance des démons; considère qu'ils ont ététerrassés par la croix, (527) ces démons qui te mettent enavant comme le défenseur de leurs autels. A quoi bon poursuivrel'insaisissable ? A quoi bon viser un but inaccessible ? Dieu est-il circonscritpar des murailles? Non, la divinité n'a point de bornes. Peut-onvoir notre Maître avec les yeux du corps ? Non, il est par essenceinvisible et sans figure; c'est seulement dans sa nature humaine qu'onpeut le dépeindre et le voir. Est-ce qu'il habite la pierre ou lebois, vendant sa providence pour un boeuf ou pour une brebis ? Est-ce l'autelqui est médiateur dans le pacte de Dieu avec l'homme? Tout celaest bon pour l'avidité quémandeuse de tes démons ;notre Maître à nous, ou plutôt le Maître de touteschoses, le Christ habite dans les cieux, il conduit le monde; et le sacrificequ'il veut, c'est l'âme qui se tourne vers lui; la seule nourriturede ce Dieu, c'est le salut des fidèles. Cesse donc d'agiter ainsites armes contre l'Eglise ; le troupeau est sur la terre, mais le pasteurest dans le ciel; le pampre est ici-bas, mais la vigne est là-haut;si tu coupes les pampres, tu multiplieras les fruits de la vigne. Tes mainssont pleines de sang, ton glaive sort d'immoler des animaux sans raison; épargne ces bêtes innocentes, et dirige ton fer contre nousautres, qui te démasquons ; épargne ces créaturesbrutes et muettes, et égorge-nous, nous tes accusateurs ! Car jeredoute moins le fer qui tue l'homme, que la hache des sacrifices : lefer homicide déchire le corps, mais la hache des sacrifices tuel'âme ; le fer homicide égorge la victime humaine, et la hachedes sacrifices détruit à la fois victime et sacrificateur! Tranche ma tête, mais ne souille pas l'autel; tu as une victimevolontaire, pourquoi garotter ce taureau qui résiste ? Si tu asenvie d'immoler, immole donc dans le vestibule de l'église une victimeraisonnable !
Le tyran ne peut supporter la franchise démesurée du martyr. aussitôt il commence l'immolation par cette langue. Il la coupedonc, non pas pour la détruire, mais pour combattre sa prédication.C'est moins en haine du proclamateur, que par dépit de ce qu'ilproclame. Mais celui qui surprend les habiles dans leur propre astuce (ICor. III, 19), lui rend du haut du ciel cet organe enlevé par lefer; il soutient sa voix chancelante par une langue invisible, et faitdon de la voix à celui qui n'a plus de langue, démontrantainsi au tyran par un fait palpable la création de l'homme. Et demême que lorsqu'on creuse un puits, on donne à l'eau un écoulementplus abondant à mesure que l'on ouvre de nouveaux filets d'eau,de même le tyran, en extirpant avec le fer la racine de cette langue,se trouvait inondé par des flots plus violents d'accusations. Jevoulais poursuivre jusqu'au bout dans des transports de joie l'élogede notre martyr ; mais la limite du temps convenable est arrivée,et m'ordonne de faire silence; aussi bien ce que j'ai dit suffit pour votreutilité, et les enseignements de votre saint père (1) sontnécessaires pour mettre le dernier sceau à mes paroles. Envelopponsseulement ces mêmes paroles dans les replis de notre mémoire,ouvrons à celles que nous allons entendre les sillons de notre âme;et adorons en toutes choses le Christ auteur de ces merveilles, car c'està lui, avec le Père et le Saint-Esprit, qu'appartient lagloire, à présent et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
1. L'évêque Flavien.
Traduit par M. MALVOISIN.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.