1. Ce sont les dogmes qui vous ont été, avant ce jour,proposés dans nos entretiens; c'est la gloire du Fils unique deDieu, qui a fermé la bouche à ses détracteurs, àceux qui le disent d'une autre nature que le Père de qui il estengendré: aujourd'hui, c'est à la morale que je veux donnerla préférence; les pensées sur la vie pratique, lesrègles de conduite, rempliront ce discours destiné àvous exhorter; ou plutôt, ce discours ne sera pas seulement moral,mais dogmatique aussi, car je m'apprête à approfondir la résurrectionconsidérée dans son sujet même; sujet varié,riche en réflexions qui dirigent notre foi, qui font régnerl'harmonie dans notre manière de vivre, qui mettent la divine Providenceau-dessus de toute accusation. Remarquez ici deux contraires : l'incrédulitéen ce qui touche la résurrection, c'est le trouble dans notre vie,c'est notre vie livrée à des maux sans nombre, c'est un completbouleversement; la foi à la résurrection rassemble, concilieles raisons de croire à la Providence, nous remplit d'ardeur pourla vertu, d'horreur pour le vice, fait régner en toutes choses lasérénité, la paix. Celui qui ne croit pas ressusciterun jour, celui
1. Edition Migne, tom. II, seconde partie, p. 417.
qui n'admet pas avoir un jour de comptes à rendre de ses actionsd'ici-bas, celui qui estime que tout ce qui est de nous est renfermédans les limites de la vie présente, que par delà il n'ya plus rien, celui-là ne se souciera pas de la vertu; à quoibon, s'il ne peut attendre aucune récompense de ses efforts et deses fatigues? il ne s'abstiendra pas de mal faire, puisqu'il ne s'attendà subir aucun châtiment de ses mauvaises actions; il s'abandonneraà ses désirs déréglés, à touteespèce de perversité. Mais l'homme qui croit dans son âmeau jugement à venir, qui a toujours devant les yeux le redoutabletribunal, les comptes réclamés d'une voix inexorable, lasentence dont on n'appelle pas, celui-là mettra tous ses soins àla tempérance; il s'attachera à l'équité, àtoutes les vertus; il voudra fuir l'immodestie, la brutalité del'insolence, toute perversité; les accusateurs de la providencede Dieu trouveront, en cet homme-là, plus que la force nécessairepour les réduire au silence.
Il y a des hommes qui ne peuvent supporter de voir, d'un côté,la modération, la tempérance, la justice tourmentéespar la pauvreté; en proie aux outrages, aux calomnies; la vertuprivée presque du nécessaire, et souvent (232) éprouvée,en outre, par la longueur des maladies, par toutes les souffrances du corps,et dépourvue de tout secours; d'un autre côté, desimposteurs, des êtres souillés, couverts d'infamie, vivantau sein des richesses, dans les délices, parés de brillantsvêtements, traînant des essaims de domestiques, admirés,jouissant du pouvoir, en position de tout dire à l'empereur; et,comme conséquence de ce qu'on a vu, on attaque la providence deDieu, on dit : Qu'est devenue cette providence? qu'est-elle devenue cettejustice? A l'homme tempérant, modeste, le malheur; au déréglé,au corrompu, la prospérité; celui-ci, on l'admire; l'autre,on le méprise; celui-ci coule sa vie dans les délices quil'inondent; l'autre la traîne dans la misère, dans les mauxles plus affreux. Quand de telles paroles seront prononcées, celuiqui doute de la vie à venir, gardera le silence, il ne répondrapas un seul mot; mais celui qui comprend la raison de la résurrection,réfutera facilement le blasphème, il répondra àces querelleurs moroses: Cessez d'aiguiser votre langue contre le Dieuqui vous a faits. La vie présente ne renferme pas tout ce qui nousappartient; nous nous hâtons vers une autre vie, beaucoup plus longue,disons mieux, qui n'a pas de fin: et là, sans que rien y manque,ce pauvre qui vit dans la justice, recevra la récompense de cespeines qui vous occupent, et quant à ce déréglé,cet imposteur, il subira, de cette prospérité, de ces délicesqu'il ne méritait pas, le châtiment mérité.Donc, ne nous bornons pas aux choses présentes pour porter notrejugement sur la providence de Dieu; tenons compte aussi des choses àvenir. Vie présente, c'est dire lutte, lieu d'exercice, stade; vieà venir, cela signifie prix, couronnes, distribution de récompenses.Comme il faut que l'athlète, dans le lieu où il s'exerce,combatte inondé de sueur, couvert de poussière, haletant,fatigué, meurtri, de même le juste ici-bas doit supporterbeaucoup d'épreuves et tout endurer avec un noble courage, s'ilveut recevoir les brillantes couronnes de là-haut. Mais si les joursheureux des méchants sont, pour quelques personnes, un sujet detrouble, qu'elles fassent donc, sur leur prospérité, ce raisonnementles voleurs, les profanateurs de tombeaux, les meurtriers, les pirates,avant d'être conduits devant les juges, mènent une vie délicieuse,ils composent leur opulence des malheurs d'autrui; l'injustice les enrichit,les enivre chaque jour; mais une fois qu'ils sont frappés par lasentence des juges, ils expient tous les crimes passés; et de même,tous ces trafiquants de courtisanes, et ceux qui dressent des tables desybarites, et ces insolents qui froncent les sourcils sur la place publiqueet déchirent les pauvres, quand paraîtra le Fils unique deDieu au milieu de ses anges, quand il sera assis sur le trône devantlequel il citera la terre, on les verra tout nus, sans aucune pompe, sanspersonne pour les assister, pour les défendre, sans rémission,sans pitié, précipités dans les fleuves du feu éternel.Ne célèbre donc pas leur bonheur, leurs délices d'ici-bas,fais mieux, pleure le châtiment qui va venir; ne gémis passur le juste, ici-bas soumis à la pauvreté; fais mieux, célèbrela richesse de tous les biens, l'opulence qui va venir pour lui ; enracinedans ton âme la pensée de la résurrection, afin que,si tu es vertueux, dans les tentations tu te sentes plus fort, plus allègre,par les espérances de l'avenir; si le vice te possède, tute détaches de la perversité, tu retournes, par la craintedu châtiment à venir, à la modération et àla sagesse.
2. Voilà pourquoi Paul, à chaque instant, nous répètedes paroles comme celles qu'on vous a citées en ce jour sur la résurrection;vous avez entendu sa grande voix : Aussi nous savons que, si celte maisonde terre, cette habitation, cette tente vient à être défaite,Dieu nous donne une maison, qu'aucune main n'a faite, éternelledemeure dans les cieux. (II Cor, V, 1.) Remontons plus haut, et voyonscomment il est arrivé à parler de la résurrection.Ce n'est pas sans une secrète pensée, ce n'est pas au hasardqu'il reprend cet enseignement, il y revient toujours; c'est qu'il veuten même temps montrer l'avenir et fortifier les athlètes dela piété. Maintenant, sans doute, nous sommes heureux, enpleine paix, par la grâce de Dieu; les empereurs vivent dans la piété;ceux qui commandent connaissent la vérité; peuples, cités,nations, tous, affranchis de l'erreur, adorent le Christ; mais dans cesjours d'autrefois, de la première prédication, quand lessemences de la piété ne faisaient que d'être répandues,la guerre était sur un grand nombre de points à la fois,variée, compliquée. Princes, empereurs, courtisans, parentsdes empereurs, tous faisaient la guerre aux fidèles, et la guerreétouffait jusqu'aux sentiments de la nature. Le père souventlivrait son fils, et la mère, sa (233) fille, et le maître,son serviteur. Ce n'étaient pas seulement les cités, lesterritoires, mais souvent les familles mêmes qui étaient intérieurementdéchirées, bouleversement intérieur plus affreux alorsque toute guerre civile. Tous les biens au pillage, la liberté supprimée,la vie même menacée, non par les incursions, par la brutalitédes barbares; ceux mêmes qui se montraient les maîtres du pouvoir,de la souveraineté, étaient, pour les peuples assujettisà leur empire, plus cruels que tous les ennemis. Et c'est ce quesaint Paul attestait par ces paroles : Vous avez soutenu de grands combats,diverses afflictions; d'une part, exposés devant tous aux injureset aux mauvais traitements; d'autre part, compagnons de ceux qui ont étéainsi tourmentés. Car vous avez compati à mon sort, quandj'étais dans les chaînes, et vous avez vu avec joie le pillagede vos biens. (Hébr. X, 32, 34.) Et aux Galates, il dit : Sera-cedonc en vain que vous avez tant souffert? si toutefois ce n'est qu'en vain.(Gal. III, 4.) Et à ceux de Thessalonique, à ceux de Philippe,en général à tous ceux à qui écrit l'Apôtre,un grand nombre de paroles semblables sont adressées. Et ce qu'ily avait d'affreux, ce n'était pas seulement la guerre extérieure,en tous lieux à la fois, guerre continuelle; c'étaient surtout,au sein même des fidèles, des scandales, des querelles, desdisputes, des rivalités; ce que Paul attestait ainsi Combats audehors, frayeurs au dedans. (II Cor. VII, 5.) Et cette guerre intestineétait plus affreuse pour les maîtres et pour les disciples.Paul ne redoutait pas tant les machinations des ennemis, que les chutesdans l'intérieur de l'Eglise, et la violation de ses lois. A Corinthevivait un infâme libertin, et Paul ne cessa pas, tout le temps quedura cette ignominie, de pleurer sur le malheureux, de se déchirerles entrailles, de pousser d'amers gémissements.
Une troisième cause d'épreuves n'était pas, pourles fidèles, moins féconde en affliction; c'étaitla nature même de la route à suivre, pleine de sueurs et defatigues. Car elle n'était ni commode, ni facile, mais ardue, rudeà gravir, demandant une âme zélée pour la sagesse,alerte, toujours vigilante. Aussi le Christ appelait-il cette voie, lavoie étroite, escarpée. C'est qu'il n'était pas permisde vivre sans crainte, comme chez les Grecs, dans la honte, dans l'ivresse,dans la sensualité, dans les délices, dans la magnificence;au contraire, il fallait mettre un frein à ses désirs, maîtriserles passions désordonnées , mépriser les richesses,fouler aux pieds la gloire, s'élever au-dessus de la haine envieuse.Quel effort est nécessaire alors, c'est ce que savent les hommeschaque jour aux prises avec eux-mêmes. Car quel ennemi plus terrible,répondez-moi , qu'une passion effrénée, qui, àchaque instant, comme un chien que la rage possède, s'élancesur nous, trouble tous les instants de notre vie, et force notre âmeà se tenir sans relâche en éveil? Et qu'est-il de plusamèrement triste que la colère? On trouvait de la douceurà se venger de celui qui avait fait linjure, mais voici qu'on défendaitla vengeance. Que dis-je, la vengeance? Il fallait faire du bien àceux qui nous affligent; bénir ceux qui nous outragent; ne jamaisproférer une parole amère; et la modération ne devaitpas se restreindre à la conduite; il la fallait encore montrer dansla pensée. Car il ne suffit pas de s'abstenir de toute action immodeste,mais aussi de l'immodestie du simple regard, du plaisir de contempler labeauté des femmes, car une telle contemplation attire les dernierssupplices. Ainsi, toutes les guerres du dehors, toutes les frayeurs dudedans, toutes les fatigues des combats où s'acquiert la vertu.Ajoutez un quatrième sujet d'épreuves et de labeurs, l'inexpériencedes lutteurs appelés à ces grands combats. Ils n'avaientpas eu de pieux ancêtres pour les préparer, ces hommes queles apôtres avaient la mission d'instruire; ces disciples nouveauxavaient été élevés dans la mollesse, dans lesdélices, dans l'ivresse, dans les honteuses habitudes , dans l'intempérance.Circonstance qui ne contribuait pas médiocrement à grandirla difficulté du triomphe; ni les âges précédents,ni leurs pères, ne leur avaient frayé les voies de la sagesse;c'était, à cette heure, la première fois qu'ils dépouillaientleurs vêtements pour cette lutte.
3. Donc, en présence de difficultés si grandes, réservéesaux combattants, l'Apôtre exhortant les courages, ne cessait pasde publier la résurrection. Et non content de cette pensée,de cette onction fortifiante qui retrempait les athlètes, il y joignaitle récit de ses propres douleurs. Avant de retomber dans les discourssur la résurrection, il raconte ce qu'il a souffert, lui aussi;entendez-le : Toujours pressés, jamais accablés; traversés,non déconcertés; (234) persécutés, non abandonnés;précipités, mais non frappés de mort. (II Cor. IV,8, 9.) Il montre, par ces paroles, les morts subies chaque jour, commesi chacun de ces jours voyait marcher à la mort des cadavres quirespirent. Donc, en présence de ces tourments, l'Apôtre proclamaitla résurrection : Nous avons la foi, dit-il, que celui qui a réveilléd'entre les morts Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous réveillera,nous aussi, par Jésus, et nous fera comparaître avec vous.C'est pourquoi nous ne succombons pas à nos maux, car nous avonsdans nos combats, la plus puissante des exhortations, l'espérancede l'avenir. (II Cor. IV,14-16.) Et il ne leur dit pas: C'est pourquoine succombez pas à vos maux, mais que dit-il? C'est pourquoi nousne succombons pas à nos maux, montrant par là qu'il est livré,lui aussi, à de continuels combats. Car voyez une différence: à Olympie l'athlète est dans l'enceinte; le gymnasiarquereste au loin, assis; permis à lui de secourir son lutteur par desparoles; l'assistance qu'il lui prête ne dépasse pas les effortsde sa voix; quant à se mettre auprès de lui, pour combattrecomme auxiliaire, en personne, à ses côtés, c'est cequ'aucun règlement ne lui permet. Il en est tout autrement pourles luttes de la piété; le même y est à la foisgymnasiarque et athlète; c'est pourquoi il ne reste pas hors del'enceinte, assis, mais il va au milieu même des lutteurs, il frotted'huile ses compagnons dans la lutte, voici comment : C'est pourquoi nousne succombons pas à nos maux. Et il ne dit pas : C'est pourquoije ne succombe pas à mes maux, mais, c'est pourquoi nous ne succombonspas à nos maux, dans la pensée de leur communiquer, en mêmetemps que l'éloge, la fierté qui redresse. Mais encore quedans nous l'homme extérieur se détruise, néanmoinsl'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Voyez la prudencede l'Apôtre : il les a avertis de leurs souffrances par ces motsToujours pressés, jamais accablés; il les a avertis de larésurrection de Jésus, en disant, celui qui a réveilléd'entre les morts Jésus, nous aussi, nous réveillera.
Et maintenant, autre motif d'exhortation, qu'il exprime encore. Voussavez bien qu'un grand nombre d'hommes ont l'âme étroite,faible, morose ; ils sont persuadés de la résurrection, maisils négligent cette pensée; la longueur du temps àattendre leur donne le vertige, et ils retombent : voilà pourquoil'Apôtre leur annonce, avant la résurrection, un autre salaire,une autre rétribution. Qu'est-ce à dire? Encore que dansnous l'homme extérieur se détruise, néanmoins l'hommeintérieur se renouvelle de jour en jour; l'homme extérieur,c'est le corps; l'intérieur, l'âme. Ce que dit l'Apôtre,revient à ceci : avant la résurrection, avant la jouissancede la gloire à venir, ici même, déjà tu as reçu,pour tes fatigues, une récompense qui a son prix; l'affliction mêmerajeunit l'âme qui s'enrichit de sagesse, de piété,de persévérance, qui devient plus robuste, qui sent se fortifiersa vigueur. Car, de même que les athlètes qui exercent leurcorps, sans compter les couronnes, sans compter les récompensespubliques, remportent, du sein même de leur gymnase, par le seulfait de l'exercice qu'ils se donnent, une précieuse récompense,la santé du corps, la force des muscles, qu'ils se procurent parleurs fatigues de gymnase, l'avantage en outre d'échapper àtoutes les maladies; de même, en ce qui concerne les luttes de lavertu, avant de nous ouvrir le ciel, avant de nous voir admis auprèsdu Fils de Dieu, avant de recevoir nos récompenses, ici même,nous recueillons notre salaire, une rétribution considérable,l'accroissement de la sagesse, qui prend possession de notre âme.Car, voyez, les marins qui ont été , mille fois ballottéspar les flots, qui ont enduré force coups de vent; qui ont eu àlutter contre des monstres sans nombre, à supporter d'innombrablestempêtes, avant de toucher le profit de leur voyage, recueillent,du seul fait qu'ils reviennent d'une longue traversée, un profitqui n'est pas méprisable; ils ont acquis de la confiance, de l'intrépiditésur mer, et ils ont gagné de faire, sans crainte, avec plaisir,ces voyages maritimes ; il en est de même, croyez-le bien, de lavie présente; celui qui â supporté afflictions surafflictions, douleurs sur douleurs, pour Jésus-Christ, a reçumême avant de conquérir le royaume des cieux, une grande récompense;il a conquis le droit de parler, d'ici-bas, librement à Dieu, sansplus attendre; il a élevé son âme à une hauteur,d'où il tourne désormais en dérision tout ce qui paraîtgrave sur la terre.
Un exemple rendra plus manifeste la vérité de mes paroles.Ce Paul, notre Paul lui-même, qui supporta tant et tant de maux,a reçu, même ici-bas, ses récompenses; insignes récompenses;la force qui se rit des tyrans ; qui (235) tient tête aux fureurspopulaires; qui voit de haut tous les supplices; intrépide àl'aspect des bêtes féroces, à l'aspect des poignards,et des flots, et des précipices, et des séditions, et desperfides embûches, et, pour en finir, de tous les dangers; qui sepourrait comparer à ce courage? Celui qui n'a pas étéexercé, qui n'a rien souffert, les premiers événementsqui arrivent, suffisent d'ordinaire à le troubler; disons mieux,ce qui le trouble ce ne sont pas les choses mêmes, et rien que laréalité; une simple prévision? Il n'en faut pas davantage.Mais que dis-je, une simple prévision, des ombres suffisent pourl'effrayer, pour l'épouvanter. Au contraire, celui qui a dépouillétous ses vêtements, qui s'est mêlé dans les combats,qui a supporté mille et mille coups terribles, c'en est fait, ilest supérieur à tout; des geais qui criaillent, voilàce que lui paraissent ceux qui le menacent, il en rit; ce n'est pas unevulgaire couronne, une récompense banale, que de pouvoir défiertoutes les douleurs humaines; mépriser, laisser à d'autresles frayeurs; et quand les autres frissonnent, et restent stupéfaits,de rire de leur épouvante, d'atteindre aux sommets des anges, des'y établir, au milieu des vertus célestes, par la constance,par la sagesse que l'on a développée en soi. Nous disonsque le corps va bien, qui ne craint ni le froid, ni le chaud, ni la faim,ni les privations, ni les incommodités des voyages, ni toutes lesautres fatigues : à bien plus forte raison, elle va bien, il fautle dire, l'âme forte et généreuse, qui résisteà tous les assauts, conservant hors de toute atteinte, en dépitde tout, sa liberté. L'homme qui porte une telle âme, estplus roi que ne le sont les rois. Car un roi de la terre peut redouterses satellites, amis, ennemis, soit les trames secrètes, soit lahaine qui se déclare Mais l'âme dont j'ai parlé défierois, satellites, domestiques, amis, ennemis, jusqu'au démon mêmeimpuissant contre elle. Comment cela? Cette âme, qui a médité,comprend que les prétendus malheurs ne sont pas des malheurs.
4. Tel était le bienheureux Paul; aussi que disait-il ? Qui doncnous séparera de l'amour de Jésus-Christ? l'affliction, oules angoisses, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité,ou les périls, ou l'épée? Selon qu'il est écritpour vous, nous sommes égorgés tous les jours, on nous aregardés comme des brebis destinées à la boucherie;mais dans tous ces maux, nous sommes vainqueurs par celui qui nous a aimés.(Rom. VIII, 35-37.) C'est ce qu'il insinuait par ces paroles : Encore quedans nous l'homme extérieur se détruise , néanmoinsl'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. (Cor. IV, 16.)Le corps s'affaiblit, dit-il, mais l'âme se fortifie en puissance,en énergie, ses ailes grandissent. Et de même qu'un soldatchargé de lourdes armes, quelles que soient sa bravoure et son habitudede la guerre, inspire peu de terreur aux ennemis qui savent bien que lapesanteur des armes empêche la rapidité de la course et lemaniement du fer; tandis que, légèrement armé, pourvud'armes commodes, le soldat, comme un oiseau, fond sur l'ennemi: de même,celui dont la chair ne s'est appesantie ni dans l'ivresse, ni dans lescomplaisances de la sensualité, ni dans les délices, àqui les jeûnes, au contraire, et les prières , et la constancedans les afflictions ont fait un corps plus mince et plus léger,celui-là c'est un oiseau qui s'abat du haut des airs, se ruant,d'un vol impétueux, sur les phalanges des démons pour lesterrasser, pour subjuguer ces puissances ennemies.
Ainsi Paul, après tant de souffrances, jeté en prison,attaché au poteau, voyait son corps s'affaiblir, épuisépar les fatigues; mais son âme, il la sentait énergique etrobuste : l'énergie du prisonnier dans les fers était telleque le seul bruit de sa voix ébranlait les fondements de la prison,chargeait de liens le geôlier libre, et bientôt captif de celuiqu'il devait garder; ses paroles suffisaient pour ouvrir, les portes ferméesà clef. Paul ne nous a donc pas donné une petite consolationen nous disant que, même avant la résurrection, nous devenons,par les épreuves, et meilleurs et plus sages. C'est pourquoi ilnous dit : l'affliction produit la patience; la patience, l'épreuve,et l'épreuve, l'espérance ; cette espérance n'estpoint trompeuse (Rom. V, 4, 5.) Ecoutez encore une parole qu'un autre aprononcée : Celui qui n'est pas tenté, n'a pas étééprouvé, et celui qui n'a pas été éprouvé,n'a aucune valeur. (Ecclés. XXXIV, 11.)
De sorte que nous ne recueillons pas de l'affliction un mince avantage,même avant la résurrection, l'avantage de posséderune âme plus éprouvée, plus sage, plus robuste, etaffranchie de toute pusillanimité. Ce qui nous explique les parolesde Paul: Encore que dans nous l'homme extérieur se détruise,néanmoins (236) l'homme intérieur se renouvelle de jour enjour. (II Cor. IV, 16.) Comment cela, je vous prie? L'âme répudietoute lâcheté, les désirs dérégléss'éteignent; avarice, vanité, en un mot toutes les penséesqui nous perdent, sont exterminées. Donc, de même que l'âmequi se livre à la paresse et à l'indolence, est la proiefacile des affections de ce genre, de même celle qu'exercent sansrelâche les luttes de la piété, n'a pas les loisirsd'y penser, les soucis de la lutte l'en préservent. De làces paroles: Il se renouvelle de jour en jour. Autre consolation maintenantque l'Apôtre adresse encore aux âmes qui s'affligent, qui necomprennent pas la sagesse; pour les relever par l'espérance del'avenir, il leur dit: Car le moment si court et si léger de l'affliction,produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparablegloire ; car nous ne considérons point les choses visibles, quin'ont qu'un temps; mais les choses invisibles, éternelles. (II Cor.IV, 17, 18.) Ces paroles reviennent à ceci : grande utilité,même ici-bas, de l'affliction, qui rend notre âme plus sageet plus prudente, en outre, qui nous ménage d'incalculables bienspour l'avenir ; et ces biens ne seront pas seulement la compensation denos peines, ils l'emporteront de beaucoup sur nos travaux et pour le nombreet pour l'excellence. Je dis que c'est là le double témoignagede Paul; il montre, il compare l'excès des dangers, l'inestimableprix des récompenses, et il oppose, à l'instant qui passe,l'éternité; à la légèreté, lepoids réel; à l'affliction, la gloire. Car l'affliction n'aqu'un instant, dit-il, et elle est légère; mais le repos(je me trompe, il ne dit pas, le repos, mais la gloire, de beaucoup supérieureau repos), la gloire est éternelle, et sans interruption dans sagrandeur. Quant à ce qu'il entend ici par poids réel, cen'est pas quelque chose qui fatigue, qui pèse; il exprime, en seconformant à l'usage du peuple, ce qui est magnifique, d'un grandprix, attendu que d'ordinaire on dit des matières précieusesqu'elles sont d'un grand poids. Ainsi, quand il dit, le poids de la gloire,il veut dire la grandeur de la gloire. Donc, ne te borne pas à considérer,dit-il, que tu es frappé de verges, expulsé, mais calculeaussi et les couronnes, et les récompenses d'une grandeur, d'unéclat si fort au-dessus des choses présentes, ces récompensessans fin, que rien ne limitera. Mais c'est que, m'objecte celui-ci, leschoses présentes, nous les éprouvons, les autres ne sontqu'en espérance ; et les unes sont visibles; les autres, on ne lesvoit pas, elles sont dans des hauteurs qui nous échappent; je réponds,quoiqu'on ne les voie pas, elles sont plus visibles que les choses visibles.Que dis-je, plus visibles? Toi-même tu peux les voir, mieux que tune vois les choses présentes: car celles-ci passent, les autressubsistaient. Aussi l'Apôtre ajoute : Car nous ne considéronspoint les choses visibles, qui n'ont qu'un temps; mais les choses invisibles,éternelles. (II Cor. IV, 17, 18.)
5. Mais si tu me dis : Et comment pourrais-je voir l'invisible, et nepas voir le présent ? Des exemples de la vie ordinaire, si je réussis,vont te démontrer que cette foi est possible. Car en ce monde personnene s'appliquerait à ces affaires du siècle qui passe, sil'on ne voyait pas l'invisible, avant d'apercevoir le visible. Par exemple: le marchand supporte un grand nombre de tempêtes, et les flotssoulevés contre lui, et les naufrages, et d'incalculables fatigues,quant à jouir des ses richesses, il faut d'abord qu'il ait affrontéles tempêtes, fait écouler ses marchandises, et qu'il se soitdonné beaucoup de peines et de soucis. Les tempêtes d'abord; la vente des marchandises, après; et la mer, et les flots sontchoses visibles en sortant du port; mais le profit de la vente, invisible;car il n'existe qu'en espérance. Cependant, si le marchand ne voyaitpas d'abord cette vente invisible, et qui n'est pas une chose présente,qui n'est pas en ses mains, et qui n'existe qu'en espérance, ilne tenterait pas ce présent visible. De même encore, le laboureurattelle ses boeufs, et traîne la charrue, et creuse profondémentle sillon, et jette les semences, et tout ce qu'il a, il le dépense,et le froid, et la glace, et les pluies, et tant d'autres épreuves,il supporte tout, et ce n'est qu'après ces fatigues qu'il s'attendà voir ses blés aux riches épis, et sa grange pleine.Voyez-vous, dans cet exemple encore,-la peine d'abord, le salaire ensuite;le salaire incertain, la peine manifeste et visible; et celui-làn'est qu'en espérance, l'autre, dans les bras qui la sentent ? Etcependant le laboureur aussi, s'il ne voit pas d'abord la récompensequi ne se manifeste pas, le salaire invisible, qui n'apparaît pasaux yeux du corps, non-seulement il n'attellera passes boeufs, il ne traînerapas la charrue, il ne jettera pas les semences, mais il ne fera pas unmouvement hors de chez lui, pour un tel travail. Comment donc ne serait-ilpas absurde, lorsque, dans la (237) vie ordinaire, on voit l'invisibleavant le visible, lorsqu'avant tout salaire, on endure les fatigues; oncommence par supporter tout ce qui est incommode et fâcheux, et cen'est qu'ensuite qu'on attend les biens qu'on a mérités ;c'est l'espoir fondé sur l'invisible qui fait qu'on s'applique àce qu'on voit ; lorsqu'il en est ainsi, quelle absurdité, en cequi touche Dieu, de douter, d'hésiter , de réclamer, avantles fatigues, les récompenses , et de se montrer moins généreuxque les laboureurs, que les marins ?
Car ce n'est pas seulement par notre répugnance à nousconfier dans l'avenir, que nous montrons moins de ,sagesse qu'eux, il ya encore une autre raison, aussi considérable, qui les rend supérieursà nous. Quelle est-elle? C'est que, quoiqu'ils n'aient pas absolumentla certitude de voir leurs espérances satisfaites, ils n'en continuentpas moins à supporter les fatigues : mais toi, tu as pour t'assurerde tes couronnes, le plus sûr garant, et même avec cette caution,tu montres moins de constance. Car souvent le laboureur, les semaillesfaites, après avoir donné ses soins à la terre, etvu croître et mûrir une riche moisson, voit la grêle,ou la nielle, ou les sauterelles, ou d'autres fléaux quelconqueslui arracher la récompense de ses labeurs, et, après tantde sueurs, il retourne chez lui les mains vides. Et le marchand àson tour, après avoir franchi les vastes mers, amenant avec luiun vaisseau bien rempli, souvent, à l'entrée même duport, le voilà saisi par les vents qui le brisent contre un écueil,c'est à peine s'il a pu se sauver tout nu. Et généralementpour toutes les affaires de la vie, souvent il arrive des catastrophesqui font perdre le résultat qu'on attendait. Mais, pour les combatsqui te sont proposés, il n'en est pas de même ; nécessitéabsolue que celui qui a combattu , que celui qui a semé la piété,qui a supporté beaucoup de fatigues, obtienne son résultat.Car ni la mobilité irrégulière de l'atmosphère,ni les vents impétueux ne peuvent nous enlever les récompensesde ces fatigues ; Dieu ne l'a pas permis ; nos récompenses sonten réserve dans les trésors du ciel, à l'abri de toutedéprédation. De là encore ce que Paul disait : L'afflictionproduit la patience, la patience l'épreuve, et l'épreuvel'espérance; cette espérance n'est point trompeuse. (Rom.V, 4, 5.) Ne dites donc point que les choses à venir sont invisibles: car si vous voulez les examiner avec attention, elles sont beaucoup plusvisibles que ce que vous touchez de vos mains. C'est encore ce que nousmontre Paul, quand il fait entendre ces mots : Les choses éternelles,qu'il oppose à celles qui n'ont qu'un temps: ce caractèrequ'elles n'ont qu'un temps montre qu'elles sont périssables. Caravant de paraître, elles s'enfuient, elles s'envolent avant de s'êtrefixées, les vicissitudes en sont rapides, la possession mal assurée.Ce qui s'applique à la fortune, à la gloire, à lapuissance, à la beauté du corps, à la force, en unmot, évidemment à toutes les choses de la vie. C'est pourquoile prophète raillant, et ceux qui vivent dans les délices,et ceux que possède la fureur de s'enrichir, et tous les autresdérèglements de la folle pensée: Ils ont regardé,dit-il, comme stable, ce qui n'est que fugitif. (Amos, VI, 5.) Car, demême qu'on ne peut pas se saisir d'une ombre, ainsi des choses dela vie terrestre; les unes s'évanouissent au moment de la fin, lesautres, même avant la fin, avec plus de rapidité que n'importequel torrent. Pour les choses à venir, il n'en est pas de même;elles ne connaissent ni changement, ni vicissitudes, ni vieillesse, nialtération quelconque; ce sont des fleurs toujours vivantes d'unepersistante beauté. De sorte que, s'il faut dire qu'il y a des chosesinvisibles, obscures, incertaines, il faut entendre par là les chosesprésentes, celles dont la possession n'est pas durable, qui changentde maîtres, qui, chaque jour, passent de l'un à l'autre, et,par un nouveau bond, retournent de celui-ci à celui-là. Aprèsavoir montré, après nous avoir dit que les choses présentesn'ont qu'un temps, que les choses à venir sont éternelles,Paul commence à parler de la résurrection, en ces mots :Car nous savons que si cette maison de terre, cette habitation, cette tentevient à être défaite, Dieu nous donne une maison, qu'aucunemain d'homme n'a faite, éternelle demeure dans les cieux. (II Cor.V, 1.)
6. Voyez encore, en cet endroit, la propriété des expressionsdont il s'est servi, montrant par la seule puissance des mots la puissancedes pensées. Car ce n'est pas sans intention qu'il appelle notrecorps une tente, il veut faire voir que la vie présente n'a qu'untemps, il veut faire concevoir le changement qui s'opère en mieux.Il nous dit presque : Pourquoi tes gémissements, tes larmes, monbien-aimé, parce qu'on te frappe, parce qu'on te chasse, parce (238)qu'on te jette en prison? pourquoi te lamenter sur ces afflictions particulières,quand tu sais que ton corps doit être un jour entièrementdécomposé, ou plutôt que la corruption, qui est danston corps, doit disparaître? Car, pour faire voir que ces afflictionsparticulières, non-seulement ne doivent pas nous attrister, maisdoivent être pour nous un sujet de joie, il montre que la consommationuniverselle et finale doit être notre désir, l'oeuvre de nosprières; il entend par là la dissolution que produit la mort.C'est encore dans cette pensée qu'il dit : Car nous gémissonsdans cette tente, désirant nous voir revêtus, comme d'un secondvêtement, de notre habitation céleste. (II Cor. V, 2.) Cesdeux mots, habitation, tente, désignent le corps; supposons qu'ilentende par là les maisons dans lesquelles nous habitons, les villes,c'est une figure de la vie présente. Et il ne dit pas simplement,je sais, mais. nous savons; il parle au nom de ceux qui l'écoutent.Je ne vous entretiens pas, dit-il, de choses douteuses ou inconnues, maisde choses que vous avez déjà acceptées par la foi;vous croyez en la résurrection du Seigneur. Voilà pourquoinous appelons tentes, les corps de ceux qui ne sont plus. Et voyez la propriétéde l'expression dont il s'est servi. Il ne dit pas, a étédétruite, ou a disparu, mais: a été défaite,indiquant par là que l'habitation est défaite pour se releverplus brillante , plus éclatante. Ensuite , de même qu'au sujetdes peines et des récompenses, il a fait une comparaison prise dela qualité, du temps, de la quantité, de même encore,en cette occasion ; notre corps caduc, il l'appelle tente; ce qui ressuscite,une maison; et non-seulement une maison, mais une demeure éternelle;et non-seulement éternelle, mais céleste; ainsi, et le temps,et le lieu lui servent à en montrer l'excellence. L'habitation présenteest de terre, cette autre demeure est une demeure céleste; la premièren'a qu'un temps, l'autre est éternelle. Et maintenant, il nous fautà la fois et un corps, et des maisons, à cause de la faiblessede notre constitution; mais, un jour, le corps servira en même tempsde corps et de logement, sans qu'il soit besoin, ni de toit, ni d'abri,ni de couvertures quelconques ; l'incorruptibilité suffira. Ensuite, pour montrer l'excellence des biens qui lui pont réservés,il dit : Car nous gémissons dans cette tente. Il ne dit pas, jegémis, mais il associe les autres à sa pensée. Carnous gémissons, dit-il; il veut les attirer à sa sagesse,les admettre à partager sa pensée. Car nous gémissonsdans cette tente , désirant nous voir revêtus, comme d'unsecond vêtement, de notre habitation céleste. Il ne dit passimplement revêtus, mais revêtus comme d'un second vêtement, et il ajoute : Si toutefois nous sommes trouvés vêtus, etnon pas nus. (II Cor. V, 3.) Ce qui semble obscur, mais s'éclaircitbien vite par ce qui suit : Car, pendant que nous sommes dans notre tente,nous gémissons appesantis, parce que nous ne voulons pas êtredépouillés, mais recevoir encore un vêtement. (Ibid.4.)
Vous voyez comme il est fidèle à son langage; il n'appellepas maison, ce corps que nous avons actuellement, il continue àl'appeler une tente. Pourquoi? dit-il, parce que nous ne voulons pas êtredépouillés, mais recevoir encore un vêtement. Il porteici un coup mortel à ceux qui calomnient notre corps, et qui accusentnotre chair. En effet, aussitôt après avoir dit que nous gémissonset que nous ne voulons pas être dépouillés, pour qu'onne s'imagine pas qu'il veut fuir le corps, qu'il le regarde comme quelquechose de mauvais, comme une cause de perversité, comme un ennemi,écoutez de quelle manière il prévient un soupçoninjuste : il commence par dire que nous gémissons, désirantnous voir revêtus, comme d'un second vêtement, de notre habitationcéleste : dans la réalité, celui qui se revêtd'un second vêtement, prend un autre vêtement qu'il ajouteau premier; il continue, en disant : Nous gémissons appesantis,parce que nous ne voulons pas être dépouillés, maisrecevoir encore un vêtement. Ces paroles reviennent à ceci: nous ne voulons pas, dit-il, nous dévêtir de la chair, maisde la corruption, quitter notre corps, mais la mort. Le corps est une chose,et la mort, une autre; le corps est une chose, et la corruption une autre;ni le corps n'est la corruption, ni la corruption n'est le corps. Sansdoute le corps se corrompt, mais le corps n'est pas la corruption; sansdoute le corps est mortel, mais le corps n'est pas la mort; le corps estl'oeuvre de Dieu, mais la corruption et la mort ont été introduitespar le péché. Donc je veux me dépouiller de ce quim'est étranger, dit-il, et non de ce qui m'est propre; or ce quiest étranger, ce n'est pas le corps, mais la corruption. Voilàpourquoi il dit : Parce que nous ne voulons pas être dépouillés,cela veut dire, de notre corps, (239) mais recevoir encore un vêtement,ajouter, à notre corps, l'incorruptibilité. Le corps se trouveentre la corruption et l'incorruptibilité. Donc, l'homme se dépouillede la corruption et ajoute, au vêtement qui est son corps, le secondvêtement, qui est l'incorruptibilité ; il met de côtéce qu'il a reçu du péché, et il s'empare de ce quelui a concédé la divine grâce. Comprenez bien que l'Apôtrene dit pas être dépouillés, en parlant du corps, maisen parlant de la corruption et de la mort; voici ce qui le prouve, écoutezla suite de ses paroles. En disant : Nous ne voulons pas être dépouillés,mais recevoir encore un vêtement, il n'ajoute pas, afin que le corpssoit absorbé par ce qui est incorporel, qu'ajoute-t-il donc? Afinque ce qu'il y a de mortel soit absorbé par la vie (II Cor. V, 4),c'est-à-dire pour que la mortalité s'évanouisse etsoit détruite ; de sorte qu'il ne parle pas de la destruction ducorps, mais de la destruction de la mort et de la corruption. Car la viequi s'ajoute, ne fait pas disparaître le corps, elle ne le consumepas; elle détruit seulement ce qui est survenu au corps, la corruptionet la mort. Donc, ces gémissements n'accusent pas le corps, maisla corruption qui s'y est attachée; en effet, si le corps est unfardeau pesant, importun, ce n'est pas par sa nature particulière,mais à cause de la mortalité qui s'est ajoutée aucorps. Mais non, le corps n'est pas corruptible, le corps, au contraire,est incorruptible. Car telle est sa noblesse, qu'au sein même dela corruption, il manifeste sa dignité. On sait bien que les ombresdes apôtres ont chassé les puissances incorporelles; leurpoussièreet leurs cendres ont vaincu les démons; les vêtements quiont touché leurs corps ont mis en fuite les maladies, et ramenéla santé.
7. Ne me parlez pas de flegmes, de bile, de sueurs, d'impuretés,de toutes les accusations qu'on dirige contre le corps; ce n'étaientpas là des propriétés essentielles de la nature descorps, ce sont des effets de la corruption ultérieurement survenue.Voulez-vous savoir ce que vaut le corps; voyez la composition de tous sesmembres, sa figure, ses opérations, la concorde qui produit l'harmoniedu tout; non , il n'est pas de cité bien réglée, necontenant que des citoyens tous pleins de sagesse, qui présenteune administration plus exacte, plus régulière que cellede nos membres. Si cet ordre merveilleux échappe à vos regardsnégligemment jetés de haut en bas, si vous ne voulez considérerque ce qu'il y a de corruptible et de mortel, eh bien ! à ce pointde vue, nous ne serons pas encore à court de réponse. Nousvous dirons que, non-seulement il n'y a là aucun dommage, mais,qu'au contraire, un gain considérable en résulte pour larace humaine. En effet, tous les saints, vivant avec leur corps, ont faitparaître en eux la noble vie des anges , et le corps n'a en rienretardé leur course à la poursuite de la vertu; et ceux quiétaient portés à l'impiété, n'ont pastrouvé un petit obstacle dans la corruption même de ce corpsqui les empêchait de s'enfoncer plus avant dans leur iniquité.En effet si, dans l'enveloppe de ce corps sujet à la corruption,à tant de douleurs, un grand nombre d'hommes se sont imaginéqu'ils égalaient Dieu, si, pour se revêtir d'une telle gloire,ils ont fait de grandes choses, supposez un moment qu'ils n'eussent paseu un corps exposé aux douleurs , sujet à la corruption ,quels esprits grossiers n'auraient-ils pas trompés? Ainsi, quandil est vrai de dire que le corps est un obstacle à cette impiété,qui est le dernier terme de la malice humaine; quand il est vrai, en mêmetemps, qu'il fournit aux saints les moyens de montrer qu'ils portent uneâme virile, quelle indulgence pourraient mériter ceux quicalomnient le corps et qui le déclarent une nature mauvaise ? Nouspourrions ne .pas nous borner à ces réflexions, mais ajouterque, par le corps, nous arrivons à la connaissance de Dieu. Carsi les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles, depuis lacréation du monde, par la connaissance que ces créaturesnous en donnent (Rom. I, 20), et si la foi vient de ce qu'on a entendu(Rom. X, 17), il est évident que les yeux et les oreilles conduisentl'âme pas à pas à la connaissance de celui qui l'afaite, à la connaissance de Dieu. Voilà pourquoi Paul aimele corps, et il proclame bien haut son amour, en disant: Nous ne voulonspas en être dépouillés, mais ajouter à notrecorps un second vêtement, l'immortalité. (II Cor. V, 4.)
Ne me dites pas : comment le corps peut-il ressusciter et devenir incorruptible? Car une fois que c'est la puissance de Dieu qui opère, le commentn'a plus de sens. Mais que dis-je de Dieu ? C'est toi-même qu'ila fait artisan de résurrection, exemple, les semailles; exemple,les divers arts; exemple, les métaux. En effet, (240) si les semencesne commencent pas par mourir, par la corruption, par la destruction, ellesne produisent pas l'épi. De même donc, ici-bas, qu'àla vue du grain qui se corrompt et se décompose, loin de douterde la résurrection, vous y voyiez au contraire la démonstrationla plus manifeste, car si le grain subsistait sans se corrompre, sans êtredétruit, jamais il ne ressusciterait, raisonnez de même survotre corps; c'est quand vous voyez la corruption, qu'il faut surtout comprendrela résurrection. Car la mort n'est pas autre chose que la corruptiondétruite pour toujours; car ce n'est pas simplement le corps, maisla corruption du corps que la mort détruit. Autre exemple fournipar ce que nous pouvons voir en ce qui concerne les métaux. Le mineraiqui contient l'or, est reçu par des gens expérimentés;on le jette dans le fourneau, et l'on obtient l'or; avec du sable et d'autressubstances mêlées, on fait le verre dont vous connaissez lapureté. Eh bien! maintenant, répondez-moi, le feu a ce pouvoir,et la grâce de Dieu ne l'aurait pas? Qui pourrait le soutenir parmiceux qui ont conservé une ombre de raison ? Réfléchissezsur la manière dont Dieu vous a créés dès leprincipe, et ne doutez plus de la résurrection. Est-ce qu'il n'apas pris de la terre, qu'il a façonnée? Eh bien ! quel est,ici, le plus difficile, faire, avec de la terre, de la chair, des veines,une peau, des os, des fibres, des nerfs, des artères, des corpsorganiques et des corps simples, des yeux, des oreilles, des nez, des piedset des mains, et donner à chacun de ces organes son énergieparticulière et en même temps l'énergie qui s'accorde,ou bien faire que ce qui est devenu corruptible soit immortel? Ne voyez-vouspas que la terre est uniforme, tandis que le corps est varié, multiforme,en ce qui concerne les opérations, les couleurs, la figure, lessubstances et tout le reste ? D'où vient donc votre doute sur leschoses à venir, répondez-moi, et qu'est-il besoin de vousparler des corps? Car, voyons, les puissances infinies, les peuples desanges, les archanges, les troupes composées des vertus supérieuresencore, comment les a-t-il faits ? répondez. Quant à moi,je ne puis rien vous dire, sinon qu'il lui a suffi de le vouloir. Eh bien,celui qui a pu faire tarit d'armées de puissances spirituelles,ne peut pas renouveler le corps de l'homme, attaqué par la corruption,et l'élever à une dignité plus haute? Quel homme assezdépourvu d'intelligence pourrait douter de ces choses et nier larésurrection? Sachez-le bien, sans la résurrection du corps,il n'est pas de résurrection pour l'homme, car l'homme n'est passeulement une âme, c'est à la fois une âme et un corps.Si donc l'âme ressuscite seule, c'est la moitié de l'êtrevivant qui ressuscite, et non l'être tout entier : d'ailleurs, ence qui concerne l'âme, le mot de résurrection n'aurait pasde propriété. Car il n'y a de résurrection que dece qui est déchu et décomposé ; or, ce n'est pas l'âmequi se décompose, mais le corps. Que signifie cette parole: Si toutefoisnous sommes trouvés vêtus, et non pas nus ? (II Cor. V, 3.)Mystère profond, ineffable, que l'Apôtre nous indique icid'une manière énigmatique. Quel mystère? C'est cequ'il dit dans l'épître aux Corinthiens : Tous, nous ressusciterons,chacun de nous en son rang. (I Cor. XV, 22, 23.) Or que signifie cetteparole ? que le grec, le juif, l'hérétique, tout homme venuen ce monde, ressuscitera en ce jour. Ce qu'il montre par ces paroles :Nous ne dormirons pas tous, mais nous serons tous changés, en unmoment, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette. (I Cor.XV, 51, 52.)
8. Mais maintenant, parce que la résurrection est universellepour les hommes pieux, pour les impies, pour les méchants, pourlesbons, n'allez pas en conclure l'injustice du jugement, gardez-vous de direen vous-mêmes : Qu'est-ce que cela? Comment! moi qui fus plein dezèle, tant éprouvé, si malheureux, je ressuscite,,et le grec, et l'impie, et l'idolâtre, et celui qui a méconnule Christ, tous ressuscitent également, ils jouissent du mêmehonneur que moi? Pour prévenir ce trouble de vos pensées,écoutez ce que dit l'Apôtre : Si toutefois nous sommes trouvésvêtus, et non pas nus. (II Cor. V, 3.) Et comment peut-il dire quecelui qui a revêtu l'incorruptibilité, l'immortalité,serait trouvé nu? Comment? II prévoit le cas où nousserions privés de la gloire, privés du droit de pouvoir raconterà Dieu toute notre vie. Car les corps des pécheurs ressuscitentincorruptibles et immortels; mais cet honneur n'est pour eux que la possibilitéde subir le châtiment et les supplices : ils ressuscitent incorruptibles,pour brûler éternellement. Car le feu qui les attend est inextinguible,il faut par conséquent à ce feu des corps qui lui répondent,qui ne soient jamais consumés. De là ces paroles : Si toutefoisnous sommes trouvés vêtus, (241) et non pas nus. Car il nesuffit pas que nous ressuscitions et que nous revêtions l'immortalité,mais il faut que ressuscités, et que revêtus d'immortalité,nous ne soyons pas trouvés nus de gloire et de confiance en Dieu,pour n'être pas livrés aux flammes. Voilà pourquoil'Apôtre dit : Si toutefois nous sommes trouvés vêtus,et non pas nus. Ensuite ce sont d'autres paroles pour fortifier la croyanceà la résurrection, et il dit, que ce qu'il y a de morteldoit être absorbé par la vie (II Cor. V, 4), puis il ajoute: Celui qui nous a formés pour cet état, c'est Dieu. (Ibid.V, 5.) Ce qui revient à dire : Dès le principe, Dieu a faitl'homme non pour qu'il fût détruit, mais pour qu'il tendîtà l'incorruptibilité. Aussi quand il consentit à lamort, Dieu ne l'a permise, ô homme, qu'afin que devenu sage par lapunition, devenu meilleur, tu pusses de nouveau ressaisir l'immortalité.
Voilà, dès le principe, la sublime pensée, la fermerésolution de Dieu, c'est avec cette pensée qu'il a forméle premier homme, et aussitôt il l'exprima par les signes qu'il donnaaux premiers jours du monde. Car s'il n'eût pas voulu, dèsle commencement, nous ouvrir les portes de la résurrection, il n'auraitpas souffert qu'Abel, orné de toutes les vertus, qu'Abel, qu'ilaimait, éprouvât ce qu'il a éprouvé. Mais pournous montrer que nous marchons vers une autre vie, qu'un autre âgea été réservé aux justes, qui doivent y trouverleurs récompenses et leurs couronnes, il a voulu que le premierjuste, quittant la terre sans y avoir reçu le salaire de ses peines,nous criât par les blessures qu'il avait comme autant de voix entenduesde tous, après la vie d'ici-bas, il y a une rémunération, un salaire, une récompense. Voilà pourquoi il a enlevéEnoch, ravi dans le ciel Elie, ces premières figures de la résurrection.Donc il suffit, pour que le raisonnement soit sans réplique, dela puissance du Créateur : toutefois si quelque esprit un peu faibleveut encore une démonstration, ajoutée à ce qui précède,un gage de la résurrection à venir, Dieu nous l'a encoredonné avec une grande libéralité, en nous prodiguantla grâce du Saint-Esprit. Aussi Paul, après avoir démontréla résurrection parla résurrection du Christ, parla puissancede Dieu qui nous a formés, ajoute cette parole: Il nous a donnépour arrhes, non des richesses, ni de l'or, ni de l'argent, mais pour arrhesl'Esprit. (II Cor. V, 5.) Or qui dit arrhes, dit partie d'un tout, et cettepartie fait qu'on a confiance pour le tout. Car, de même que, dansles conventions, celui qui a reçu des arrhes, ne s'inquiètepas de tout le reste, et prend confiance, de même toi qui as reçutes arrhes, je veux dire les dons de l'Esprit, tu ne dois plus êtreen doute des biens qui te sont réservés. Toi, qui ressuscitesdes cadavres, qui guéris les aveugles, qui chasses les démons,qui purifies les lépreux, qui enlèves les maladies, qui détruisla mort, qui as le pouvoir de faire tant et de si grandes choses, dansun corps fragile et mortel, quel pardon mériteras-tu, si tu doutesde la résurrection ? En effet, si, avant que le temps de la résurrectionsoit arrivé, lorsque la lutte dure encore, Dieu nous donne pourrécompenses de si belles couronnes, concevez quels prix magnifiquesil nous donnera quand viendra l'heure de la distribution. Mais on m'objecte: Nous ne voyons pas aujourd'hui ces merveilleux signes, nous n'avons pasun si grand pouvoir; voici ce que je réponds : qu'importe qu'ilsparaissent maintenant, ou qu'ils aient paru auparavant? Qu'autrefois lesapôtres aient donné des signes merveilleux , c'est ce quetémoignent par toute la terre les Ecritures, les peuples, les cités, les nations qui sont accourues auprès de pauvres gens, de pauvrespêcheurs. Ils ne se seraient pas rendus maîtres de toute laterre, ces gens sans lettres, ces mendiants, ces pauvres, ces hommes dédaignés,s'ils n'avaient pas eu ces miracles pour les secourir. Mais toi-mêmetu n'as pas échappé à la grâce de l'Esprit;tu portes maintenant encore de nombreuses marques de cette munificence,elles sont restées en toi, et il faut dire que toutes celles quenous avons énumérées hors de toi , sont loin d'êtreaussi grandes, aussi admirables. Car il n'y a pas égalitéde merveilles, à ressusciter un corps sans vie, et quand une âmea été frappée de mort par ses péchés,à l'affranchir d'une telle destruction : ce qui se fait par le baptême;il n'y a pas égalité de merveilles à guérirles maladies de la chair, et à déposer le fardeau des péchés;il n'y a pas égalité de merveilles à faire cesserla cécité du corps et à faire briller la lumièredans une âme obscurcie. Si nous n'avions pas pour arrhes , àprésent même , l'Esprit, nous ne posséderions ni lebaptême, ni la rémission des péchés; nous n'aurionsni la justice ni la sanctification ; nous ne connaîtrions pas l'adoptiondes (242) enfants de Dieu, nous ne jouirions pas des mystères; jamaisnous n'aurions goûté ni le corps ni le sang mystique si lagrâce de l'Esprit n'était sur nous; ni prêtres, ni ordinationsn'étaient possibles sans la descente de l'Esprit. Mais qui pourraitdire tant d'autres marques de sa grâce? Ainsi toi-même tu portesen toi, tu as pour arrhes, l'Esprit; ton âme était morte ,elle vit; la cécité des pensées n'est plus ton partage,et tu ne suis plus la route de l'impureté. Donc ne doutons plusdes choses à venir, puisque nous avons reçu de tels gages: rassemblons de toutes parts les preuves de la résurrection, montronsune conduite digne de cette croyance, afin que nous obtenions les biensquenul pouvoir ne peut ravir, et qui surpassent toute parole, toute penséehumaine, et puissions-nous entrer tous tant que nous sommes en ce partage,par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,par qui et avec qui est la gloire, qui appartient en même temps auPère et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
Traduit par M. PORTELETTE.