Jean Chrysostome, IVe siècle

HOMÉLIE Sur ces paroles de l'Apôtre :" Parce que nous avons un même esprit de foi, selon qu'il est écrit (II Cor. IV, 13)

et sur ces mots : J'ai cru ; c'est pourquoi j'ai parlé(Ps. CXVII, 10) ; et sur l'aumône. "
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HOMÉLIES SUR CE TEXTE PARCE QUE NOUS AVONS UN MÊME ESPRITDE FOI.AVERTISSEMENT.

On a formé quelques doutes sur les trois homélies quiexpliquent ces paroles de saint Paul aux Corinthiens : Parce que nous avonsun même esprit de foi. La première raison de douter si cestrois homélies sont de saint Jean Chrysostome, c'est que dans lapremière, l'auteur, en parlant du commencement de la foi, s'exprimed'une manière qui semble favoriser le semi-pélagianisme.Ni Dieu, dit-il, ni la grâce du Saint-Esprit ne préviennentnotre dessein, et quoique Dieu nous ait appelés, il attend néanmoinsque nous approchions librement de notre propre volonté, et, lorsquenous nous sommes approchés, il nous donne tout son secours. La seconderaison, c'est qu'au commencement de la troisième homélie,l'auteur compte cinq cents ans depuis saint Paul ce qui marque un auteurplus récent que saint Chrysostome. Mais ne sait-on pas que ce Pèreayant vécu avant les controverses sur la grâce, a moins ménagéles expressions que s'il eût vécu depuis? D'ailleurs, on trouvedans ses écrits les plus assurés divers endroits oùle saint évêque déclare que le secours de la grâceest nécessaire pour le commencement de la foi. A l'égardde l'anachronisme qui se trouve dans la troisième homélie,outre que les chiffres ont pu être corrompus, on voit, par plusieursautres endroits, en particulier par le cinquième discours centreles Juifs, que saint Chrysostome n'était point exact dans la chronologie,puisqu'il y compte quatre cents ans depuis la dernière ruine deJérusalem fautes qui sont pardonnables dans un auteur qui discouraitsouvent sans préparation. Au reste, pour péri qu'on soitaccoutumé à la lecture de ses écrits, on reconnaîtraaisément son style et toutes ses façons de parler dans cestrois homélies. Il les prononça à Antioche, commeon le voit par ce qu'il dit de la vie austère des moines qui seretiraient sur les montagnes. (Dom Remy Ceillier.)

PREMIÈRE HOMÉLIE

Sur ces paroles de l'Apôtre :" Parce que nous avons un même esprit de foi, selon qu'il est écrit(II Cor. IV, 13) ; et sur ces mots : J'ai cru ; c'est pourquoi j'ai parlé(Ps. CXVII, 10) ; et sur l'aumône. "

1. Quand les habiles médecins voient qu'une plaie a besoin dufer, ils pratiquent des incisions, mais ils ne le font point sans peineni pitié. Ils souffrent et se réjouissent autant que leursmalades. Ils souffrent de la douleur qu’ils causent dans l'opération,et se réjouissent à la pensée qu'ils rendent ainsila santé à ceux qui l'avaient perdue. C'est aussi ce quefit Paul, ce sage médecin des âmes. Les Corinthiens eurentun jour besoin d'un blâme sévère , il les (224) blâma,et se réjouit en s'affligeant. Il s'affligeait. de la peine qu'illeur causait, et se réjouissait du bien que produisaient ses paroles.Ce sont ces deux sentiments qu'il exprime en disant : Car encore que jevous aie attristés par ma lettre, je n'en suis plus fâché,quoique je l'aie été auparavant. (II Cor. VII, 8.) Pourquoien avais-je été fâché, pourquoi n'en suis-jeplus fâché-? j'étais fâché de vous avoirsi sévèrement blâmés : je n'en suis plus fâchéparce que j'ai corrigé votre erreur. Et pour vous convaincre qu'ilen était bien ainsi, écoutez la suite : C'est que je voyaisqu'elle-vous avait attristés pour un peu de temps; mais maintenantj'ai de la joie, non de ce que vous avez été contristés,mais de ce que votre tristesse vous a portés à la pénitence.(Ibid. 9.) Je vous ai attristés pour un moment, votre chagrin n'apoint été de longue durée, et le bien que vous enavez retiré ne passera point. Permettez à l'amour que j'ai.pour vous d'employer les mêmes paroles. Si je vous ai attristésdans ma précédente instruction, je n'en suis point fâché,quoique j'en fusse fâché auparavant. Car je vois que cetteinstruction et mes conseils, en vous attristant pour un moment, m'ont causéune grande joie, non de ce que vous avez été contristés,mais de ce que votre tristesse vous a portés à la pénitence.Voyez ! pour avoir été attristés selon Dieu; quelzèle en vous aujourd'hui ! une assemblée plus belle, ce théâtrespirituel plus brillant, la réunion de nos frères plus nombreuse!Ce zèle est le fruit de votre tristesse.

C'est pourquoi, autant je souffrais alors, autant je me réjouisaujourd'hui, que je vois notre vigne spirituelle couverte de fruits. Sidans les festins matériels, il y a plus d'honneur et de plaisirpour l'hôte à mesure qu'il y a plus de convives, àplus forte raison en doit-il être ainsi dans ces festins spirituels.Dans les premiers, toutefois, un plus grand nombre d'invités consommeplus de mets; et cause plus de dépense; dans les autres, au contraire,un plus grand nombre d'invités, au lieu d'épuiser les tables,y amène l'abondance. Et, si dans les uns on trouve plaisir àdépenser, n'en trouvera-t-on pas davantage dans les autres àgagner, et à s'enrichir? Car telle est la nature des biens spirituels;plus on en distribue, plus ils s'augmentent. Et puisque je vois notre tablepleine, j'espère que la grâce du Saint-Esprit aura un échodans nos âmes. Car plus il y a de convives, plus la table est abondammentservie; ce n'est point que Dieu dédaigne le petit nombre, c'estqu'il désire le salut de beaucoup d'hommes. C'est pourquoi, tandisque Paul ne faisait que traverser les autres villes, le Christ lui apparutet lui ordonna de séjourner à Corinthe, disant : Ne crainspoint; parle sans te taire, car j'ai dans cette ville un grand peuple.(Act. XVIII, 9, 10.) En effet, si pour une brebis le berger parcourt lesmontagnes, les bois , les lieux inaccessibles , comment ne prendrait-ilpas plus de peine encore quand il faut arracher un grand nombre de brebisà l'indifférence et à l'erreur? Et pour vous assurerque Dieu ne méprise point le petit nombre, écoutez Jésus: Ce n'est point la volonté de mon Père qu'aucun de ces petitspérisse, Ni le petit nombre , ni l'intimité ne peuvent fairequ'il néglige notre salut.

2. Puisque la Providence prend tant de soin , des petits et du petitnombre, tant de soin du grand nombre, confions-nous entièrementà ce secours, et examinons les paroles de Paul que je viens de vouslire. Nous savons, dit-il, que si cette maison de terre où noushabitons vient à se dissoudre. ( II Cor. V, 1.) Mais remontons plushaut, au principe même de cette pensée. Comme ceux qui cherchentune source, s'ils trouvent un terrain humide, ne se contentent pas de remuerla terre à la surface, mais suivent la veine et pénètrentplus avant, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé la source mêmedes eaux, ainsi ferons-nous. Nous avons trouvé la fontaine spirituellequi découle de la sagesse de Paul : suivons la veine et remontonsà la source même de la pensée. Quelle est cette source? Mais parce que nous avons le même esprit de foi, selon qu'il estécrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé; et nous aussi,nous croyons, et c'est pourquoi nous parlons. Que dites-vous? si l'on necroit, l'on ne parle point, on reste muet? Oui, répond l'Apôtre.Je ne puis sans la foi ouvrir la bouche, ni remuer la langue, ni desserrerles lèvres. Malgré la raison dont je suis doué, jereste muet si la foi ne me dicte mes paroles. De même que si l'arbren'a point de racines, il ne porte point de fruit, de même sans lefondement de la foi, la parole, de la doctrine demeure stérile.C'est pourquoi il dit ailleurs : Il faut croire de coeur pour obtenir lajustice et confesser la foi par ses paroles pour obtenir le salut. (Rom.X, 10.)

Qu'y a-t-il de préférable ou de comparable à (225)cet arbre dont la racine, aussi bien que les rameaux, porte son fruit?car de la racine vient la justice, des rameaux le salut. C'est pourquoiil dit : Nous croyons, et c'est pourquoi nous parlons. De même qu'uncorps tremblant et affaibli par la vieillesse, s'il s'appuie sur un bâtonqui affermisse ses pas, ne peut chanceler ni tomber; ainsi notre âme,chancelante et défaillante par la faiblesse de la raison, en s'étayantde la foi, le plus sûr de tous les appuis, acquiert assez de forcepour ne jamais tomber, parce qu'il y a dans la foi une surabondance deforce qui compense l'imbécillité de la raison. La foi dissipeles ténèbres dont l'âme est entourée, dans l'obscuredemeure qu'elle habite au milieu des troubles de la raison, et l'éclairede sa propre lumière. Aussi ceux qui en sont privés, semblablesaux infortunés qui vivent dans les ténèbres, qui seheurtent aux murs et à tous les obstacles, se laissent choir dansles fossés et les précipices, et ne peuvent se servir deleurs yeux que la lumière n'éclaire point, ceux qui sontprivés de la foi se heurtent les uns aux autres, se choquent auxmurailles, et se précipitent enfin dans quelque gouffre oùils trouvent la mort.

3. Témoins ceux qui s'enorgueillissent de la sagesse profane,qui se font gloire de leur longue barbe, de leurs haillons et de leur bâton.Après de longs et d'interminables raisonnements, ils ne voient pointles pierres qui sont devant leurs pieds; car s'ils les voyaient,, ils neles prendraient pas pour des dieux. Ils se heurtent les uns aux autres,se plongent dans le gouffre sans fond de l'impiété, uniquementparce qu'ils se confient tout entiers à leurs raisonnements. C'estce que fait entendre Paul quand il dit: Ils se sont égarésdans leurs vains raisonnements, et leur coeur insensé a étérempli de ténèbres; ainsi ils sont devenus fous en s'attribuantle nom de sages. (Rom, I, 21, 22.) Ensuite, pour faire voir leur aveuglementet leur folie, il ajoute : Ils ont transféré l'honneur quin'est dû qu'au Dieu incorruptible à l'image d'un homme corruptible,à des figures d'oiseaux, de quadrupèdes et de serpents. (Ibid.23.) Toutes ces ténèbres , la foi les dissipe en pénétrantdans l'âme qui la reçoit. Ainsi qu'un vaisseau que ballottaitla tempête et qu'inondaient les vagues, quand on jette l'ancre, resteferme, et prend, pour ainsi dire, racine au milieu de la mer; notre âme,bouleversée parles pensées profanes, quand elle s'attacheà la foi, la. plus ferme de toutes les ancres, se sauve du naufrageet trouve un abri tranquille dans la certitude de sa conscience. C'estce que nous fait entendre Paul par ces paroles : Dieu nous a donnédes apôtres, afin qu'ils travaillent à la perfection des saints,jusqu'à ce que nous parvenions tous à l'unité d'unemême foi et d'une même connaissance du Fils de Dieu, et quenous ne. soyons plies comme des insensés flottant à tousles vents des opinions. (Eph. IV, 11-14.) Vous voyez la vertu de la foi; comme une ancre solide, elle nous affermit dans la tempête. C'estce que Paul écrit encore aux Hébreux : C'est pour notre âmecomme une ancre ferme et assurée, qui pénètre jusqu'ausanctuaire qui est ait dedans du voile. (Héb. VI, 19.) Et ne croyezpas que cette ancre vous attache à la terre ! l'Apôtre parled'une ancre toute nouvelle, qui au lieu de vous retenir ici-bas, élèvevotre âme, la porte au ciel, et la fait entrer dans le sanctuaireque cache le voile; car c'est le ciel qu'il appelle de ce nom. Commentet pourquoi ? c'est que de même que le voile se parait de l'extérieurdu tabernacle le Saint des saints, ainsi le ciel, jeté comme unvoile au milieu de la création, sépare de l'extérieurdu tabernacle, c'est-à-dire du monde visible, le Saint des saints,le monde céleste placé au-dessus de lui, et où leChrist nous a précédés. pour nous en ouvrir les voies.

4. Voici le sens de ses paroles: La foi, dit-il, élèvenotre âme au ciel, ne la laissant accabler par aucun des maux présentset soulageant ses misères par l'espérance de l'avenir. Carcelui qui regarde l'avenir, qui vit dans l'espoir du ciel, et dirige là-hautles yeux de l'âme, ne sent même pas les maux présents,que Paul ne sentait point. Et il nous indique les causes de sa philosophie:Le moment si court et si léger des afflictions que nous souffronsen cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine etincomparable gloire. Comment et de quelle manière? Si nous ne considéronspas les choses visibles, mais les invisibles. (II Cor. IV, 17, 18.) Etcela, avec les yeux de la foi. Car, de même que les yeux du corpsne voient point ce qui est intelligible, de même les yeux de la foine voient point ce qui est sensible. Mais de quelle foi parle Paul ? Carle mot foi a deux significations. Il appelle foi cette vertu par laquelleles apôtres opéraient des miracles, (226) et dont le Christdisait : Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé,vous diriez à cette montagne: transporte-toi, et elle se transporterait.(Matth. XVII, 19.) tin jour que les disciples ne pouvaient délivrerdu démon un possédé, et qu'ils voulaient savoir lacause de leur impuissance, il leur fit entendre que la foi leur manquait:C'est à cause de votre incrédulité. C'est encore decette foi que parlait Paul, quand il disait : Si j'ai la foi qui transporteles montagnes. (I Cor. XIII, 2.) Et quand Pierre, marchant sur la mer,se crut en danger d'être englouti, le Christ lui adressa le mêmereproche : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? (Matth. XIV,31.) On appelle donc foi cette vertu qui produit les miracles et les prodiges.On appelle encore foi ce qui nous conduit à la connaissance de Dieuet qui fait de chacun de nous des fidèles: c'est dans ce sens qu'ildit aux Romains: Je rends grâces à mon Dieu par Jésus-Christde ce que votre foi est annoncée dans tout l'univers. (Rom. I, 8.)Et aux Thessaloniciens : Non-seulement vous êtes cause que la paroledu Seigneur s'est répandue dans la Macédoine et dans l'Achaïe,mais même la foi que voies avez en Dieu est devenue célèbrepartout. (I Th. I, 8.) De quelle foi. parle-t-il en cet endroit? C'estévidemment de la foi de connaissance ; la suite le prouve : Nouscroyons, dit-il, et c'est pourquoi nous parlons. Que croyons-nous ? Quecelui qui a ressuscité le Christ, nous ressuscitera nous-mêmespar sa vertu. (II Cor. IV, 14.) Mais pourquoi l'appelle-t-il esprit defoi et la compte-t-il au nombre des grâces? En effet, si la foi estune grâce, un don du Saint-Esprit, si elle n'est point notre conquête,les incrédules ne seront as punis, ni les fidèles récompensés.Car, telle est la nature des grâces, qu'elles ne sont suivies, nide récompenses, ni de punitions. Un don n'est point un méritechez celui qui le reçoit, c'est un effet de la munificence de celuiqui le donne. C'est pourquoi Jésus défendit à sesdisciples de se réjouir du pouvoir qu'ils avaient dé chasserles démons, et beaucoup d'entre ceux qui avaient prophétiséen son nom et fait de grands miracles furent exclus par lui du royaumedes cieux, parce qu'ils ne se sentaient aucun mérite propre et voulaientse sauver par les dons qu'ils avaient reçus.

5. Mais si la nature de la foi est telle que nous n'en devions rienà nous-mêmes, que nous la tenions tout entière de lagrâce du Saint-Esprit, si c'est d'elle-même qu'elle entre ennos âmes, si elle ne nous doit procurer aucune récompensé,pourquoi l'Apôtre a-t-il dit: Il faut croire de coeur pour obtenirla justice et confesser la foi par ses paroles pour obtenir le salut ?(Rom. X,10.) C'est que chez l'homme qui croit, la foi devient un méritede sa vertu. Paul le ferait-il entendre ailleurs par ces paroles : La foid'un homme qui, sans faire des oeuvres, croit en celui qui justifie lepécheur, lui est imputée à justice (Rom. IV, 5), sitout dans la foi nous venait de la grâce du Saint-Esprit? Pourquoi,à cause de cette même foi, comblerait-il de louanges le patriarcheAbraham, qui, méprisant le présent, eut la foi et espéracontre toute espérance? Pourquoi donc dit-il l'Esprit de foi? Pourmarquer que notre premier pas dans la foi dépend de notre bonnevolonté, de notre docilité à la voix de Dieu; maisque, quand la foi est entrée en nos, âmes, nous avons besoindu secours du Saint-Esprit pour la garder ferme et inébranlable.Car, ni Dieu, ni la grâce du Saint-Esprit ne préviennent notrevolonté; Dieu, il est vrai, nous appelle, mais il attend que nousvenions librement et de notre gré, et quand nous sommes. venus,il nous prête tout son secours [1]. Comme, en effet, le démon,dès que nous nous sommes rendus à la foi, se glisse en nosâmes pour en arracher cette précieuse semence et y répandrel'ivraie afin d'étouffer le bon grain, nous avons alors besoin dusecours du Saint-Esprit, qui, semblable à un laboureur actif s'établiten nos coeurs et par ses soins prévoyants, protège contretoutes les atteintes la Plante naissante de la foi. Aussi Paul écrivait-ilaux Thessaloniciens : N'éteignez pas l'Esprit (I Thess. V,19), leurmontrant ainsi qu'avec la grâce de l'Esprit-Saint ils. seraient désormaisinvincibles au démon et à l'abri de ses -pièges. Car,si personne ne peut dire Seigneur Jésus si ce n'est en l'Esprit-Saint,à plus [;orle raison ne pourra-t-il avoir sans lui une foi fermeet assurée.

6. Mais comment nous attirer le secours de l'Esprit-Saint et le persuaderde rester en nous Par les bonnes oeuvres et l'honnêteté denotre vie. De même que la lumière de la lampe se conservepar l'huile, et que, l'huile épuisée, la lumière s'éteint,de même la grâce du Saint-Esprit, tant que nous faisons debonnes couvres et . que nous répandons sur nos âmes la céleste rosée de l'aumône, reste ennous comme la flamme que conserve l'huile. Mais sans ces pratiques ellenous quitte et se retire de nous. C'est ce qui arriva aux cinq vierges.Après beaucoup de fatigues et de sueurs, privées du secoursqu'assure à l'homme la charité, elles ne purent conserverla grâce de l'Esprit-Saint; elles furent chassées de la chambrenuptiale, et entendirent ces effrayantes paroles : Retirez-vous, je nevous connais point (Matth. XXV, 12), paroles plus terribles que la géhennemême. C'est encore pour cela que Jésus les nomme folles, età juste titre. Elles avaient vaincu les plus tyranniques passionset elles cédèrent aux moins impérieuses. Voyez ! ellesavaient triomphé de la nature, comprimé la furie des senset calmé les désirs charnels; sur la terre elles avaientmené une vie angélique; êtres corporels, elles avaientrivalisé avec les créatures célestes; et, parvenuesà ce point, elles ne surent point vaincre l'amour de l'argent.;folles, insensées ! C'est pourquoi elles furent jugées indignesde pardon. Leur faute, en effet, rie venait que de leur manque de zèle.Elles avaient pu éteindre la flamme ardente des désirs corporels,dépasser les limites des devoirs auxquels elles étaient soumises(car il n'y a pas de loi qui commande la virginité, la volontédes fidèles est la seule règle) ; et ensuite elles se laissèrentvaincre par l'amour des richesses, et pour un peu d'argent (est-il riende plus misérable?) elles jetèrent la couronne de leur front! Je ne parle point ainsi pour décourager les vierges , ni pourdétruire la virginité, mais pour qu'elles ne courent pointinutilement, pour qu'elles ne se voient pas après bien des fatigues;privées de la couronne, couvertes de confusion et exclues de lalice. C'est une belle chose que la virginité, c'est un méritesurnaturel; mais ce mérite si beau, si grand, si surnaturel, nesaurait, sans la charité, donner l'accès du vestibule mêmede la chambre nuptiale. Et considérez la force de la charitéet la vertu de l'aumône ! La virginité sans la pratique del'aumône ne peut donner l'accès du vestibule de la chambrenuptiale; et l'aumône sans la même virginité conduitceux qui la pratiquent au sein du royaume glorieux qui leur étaitpréparé avant la création du monde. Parce que cesvierges n'avaient pas donné une large aumône, elles entendirentces mots : Retirez-vous, je ne vous connais pas ! Et ceux qui ont

donné à boire et à manger à Jésus,qui avait soif et qui avait faim, quoiqu'ils n'eussent point à sefaire gloire de la virginité, ont entendu ces paroles : Venez, lesélus de mon Père, clans le royaume qui vous est préparédepuis le commencement du monde. (Ibid. 34.) Et c'est à juste raison,car quiconque jeûne et garde la virginité se sert lui-même,mais celui qui exerce la charité est comme un port pour les naufragés;car il soulage la pauvreté de son prochain et subvient aux besoinsd'autrui. Et, parmi nos bonnes actions, les plus estimées de Dieusont celles dont les autres retirent le fruit.

7. Ce qui vous convaincra que Dieu a ce précepte plus àcoeur que tous les autres, c'est que, lorsque Jésus parle du jeûneet de la virginité , il nous promet pour récompense le royaumedu ciel; mais quand il parle de l'aumône et de la charité,quand il nous commande d'être miséricordieux, il nous proposeun prix bien plus considérable que le royaume des cieux : Vous serez,dit-il, semblables à votre Père qui est dans les cieux. Carce qui est le plus capable de rendre l'homme semblable à Dieu, autantque l'homme peut être semblable à Dieu, c'est l'observancedes lois qui ont rapport au bien commun. C'est cela même que vousenseigne le Christ quand il dit : Il fait luire son soleil sur les bonset sur les méchants et tomber la pluie sur les justes et sur lesinjustes. (Matth. V, 45.) Et vous, travaillez selon vos forces àl'utilité commune et imitez Dieu qui fait de ses biens un égalpartage à tous les hommes. Le mérite de la virginitéest grand, et je veux qu'on lui prodigue les louanges. Car le méritede la virginité ne consiste point seulement à s'abstenirdu mariale, mais à faire paraître de la bonté, de lacharité, de .la miséricorde. Que sert la virginitéavec la dureté du coeur? Que vaut la tempérance unie àl'inhumanité? Tu n'as point cédé aux passions charnelles,mais tu as cédé à la passion de l'argent. Tu as vaincul'ennemi le plus redoutable pour te laisser dompter et terrasser par leplus faible, et ta défaite est d'autant plus. honteuse. Aussi n'es-tupoint digne de pardon, toi qui as vaincu le plus redoutable ennemi, quias lutté contre la nature même et qui as succombé àl'amour de l'argent, que souvent des esclaves et des barbares ont surmontésans peine.

8. Ce que sachant, mes frères, et ceux qui contractent le mariageet ceux qui pratiquent (228) la virginité, montrons le plus grandzèle pour l'aumône, puisque ce n'est point autrement qu'onobtient le royaume des cieux. Car si la virginité sans l'aumônene peut ouvrir l'entrée de ce royaume, quelle autre vertu le pourra,aura assez de force sans elle? Il n'en est aucune. Donc, de toute notreâme et de toutes nos forces, versons de l'huile dans nos lampes,qu'elle soit abondante, qu'elle coule toujours, afin que la lumièresoit vive et bien nourrie. Et ne considérez pas le pauvre qui reçoit,mais Dieu qui rend; non celui à qui vous donnez l'argent, mais celuiqui se fait caution de la dette. L'un la contracte et l'autre la paye,parce qu'il faut que le malheur et la misère du pauvre qui reçoitl'aumône vous poussent à la pitié et à la miséricorde,et que les richesses du Dieu qui promet de payer cette dette avec usurevous rassurent sur le principal et l’intérêt, et vous engagentà faire de plus larges aumônes. Car, je vous le demande, quelhomme sachant qu'il recevra le centuple et entièrement sûrdu paiement, ne donnerait tous ses biens?

Ainsi n'épargnons point nos richesses, ou plutôt épargnons-les;car celui-là épargne sa fortune qui la confie aux mains despauvres; il en fait ainsi un inviolable dépôt que les voleurs,ni les esclaves infidèles, ni les traîtres, ni les malfaiteurs,ni les ruses des hommes ne peuvent atteindre. Que si, après cesparoles, vous hésitez à donner vos biens, si d'espoir derecevoir au centuple, ni les misères des pauvres, ni aucune autreconsidération ne vous peut fléchir, comptez vos péchés,entrez dans la conscience de vos fautes, examinez toute votre vie sansrien omettre, et connaissez vos erreurs. Seriez-vous le plus dur des hommes,tourmenté sans cesse par la crainte du châtiment, et n'ayantd'espoir de vous racheter que par l'aumône, vous donnerez non-seulementvos biens, mais votre corps même. Si nous avions des plaies ou desmaladies corporelles, pour les guérir nous n'épargnerionsrien, nous donnerions notre vêtement même pour nous en délivrer: les maladies de l'âme sont plus dangereuses et nous pouvons lesguérir, nous pouvons fermer par l'aumône les blessures dupéché. Faisons donc l'aumône de tout notre coeur. Etpour se délivrer des maladies du corps, il ne suffit pas de donnerson argent sans hésiter; .il faut, souvent souffrir des incisions,des brûlures, boire d'amers breuvages; endurer la faim, la soif,se soumettre à des ordonnances plus dures encore. Mais il n'en estpoint ainsi des maux de l'âme. Il suffit de verser son argent entreles mains des pauvres pour être aussitôt lavé de toutesses souillures sans douleur ni souffrance. Car le médecin des âmesn'a besoin ni de l'art ni des instruments, ni du fer, ni du feu. Il n'aqu'un signe à faire, et le péché sort de nos coeurset s'évanouit dans le néant.

9. Voyez ces moines qui embrassent là vie solitaire et se retirentsur le faîte des montagnes : quelle dure existence ! Ils couchentsur la cendre, sont vêtus d'un sac, se chargent de chaînes,s'enferment dans le cloître, luttent sans trêve contre la faim,vivent dans les pleurs et dans d'intolérables veilles, pour se délivrerd'une petite partie de leurs péchés. Vous n'avez pas besoinde toutes ces rigueurs; la voie de. la piété vous est plusaisée et plus douce. Car, est-ce une peine, dites-moi, de jouirde vos biens, et de donner aux pauvres le superflu? Ne vous proposerait-onpoint un prix si relevé, une récompense si belle, la naturede la chose suffirait à persuader aux coeurs les plus cruels d'userde. leur superflu pour soulager les misères des pauvres. Mais alors,que l'aumône nous procure tant de couronnes, de récompenses,une complète rémission de nos fautas, quelle excuse, dites-moi,auront ceux, qui sont avares de leurs richesses et perdent leurs âmesdans le gouffre du péché? Si rien ne vous peut émouvoir,ni volts porter à la miséricorde, considérez du moinsl'incertitude du terme de votre vie; songez que, quoique vous ne donniezpas votre argent aux pauvres, quand viendra la mort il faudra, bon grémal gré, le laisser à d'autres, et devenez ainsi charitabledès à présent. Ce serait le comble de la démencede ne point partager volontairement avec d'autres ces biens dont nous devonsnous séparer, et cela, sachant que nous devons retirer les plusgrands fruits de notre charité. Que votre abondance, dit l'Apôtre,soulage leur détresse. (II Cor. VIII, 14.) Que dit-il par ces paroles?Vous recevez plus que vous ne donnez; vous donnez des biens matérielset vous recevez des biens spirituels et célestes; vous donnez del'argent, et vous recevez le pardon de vos fautes ; vous délivrezle pauvre de la faim, et Dieu vous délivre de sa, colère.Dans cette affaire, le gain surpasse de beaucoup ha dépense. Carvous ne dépensez que des (229) richesses et sous gagnez non pointdes richesses, mais la rémission de vos péchés, lapaix devant Dieu, le royaume du ciel et des biens que les yeux mortelsne peuvent voir, ni les oreilles entendre, ni la pensée concevoir.N'estil pas absurde que les marchands n'épargnent pas leur avoirpour acquérir, non point des biens d'Une nature supérieure,mais des biens semblables, et que nous, Pour échanger des biehspérissables et passagers contre des biens impérissables etéternels, nous ne sachions point comme eux dépenser nos richesses?Non, mes frères, ne soyons pas ennemis de notre salut : laissons-noustoucher à l'exemple des vierges folles et de ceux qui se précipitentdans le feu préparé pour le démon et ses anges rebelles,pour n'avoir pas donné à manger et à boire àJésus-Christ; conservons le feu de l'Esprit-Saint par une abondantecharité et de larges aumônes, afin que notre foi ne fassepoint naufrage. Car la foi a besoin du secours et de la présencede l'Esprit-Saint, pour rester inébranlable; et ce qui nous assurele secours de l'Esprit-Saint, c'est la pureté de la vie et la bonneconduite. Si nous voulons que la foi jette en nous de profondes racines,nous devons mener, cette vie pure et sage qui conserve en nous la grâceet la vertu de l'Esprit-Saint. Car celui qui ne mène point une viepure ne saurait garder sa foi à l'abri des orages.

10. Les insensés qui parlent de la destinée et n'ont pointla salutaire croyance de la résurrection sont poussés, parleur mauvaise conscience et leurs moeurs impures , dans cet abîmed'impiété. Et de même quo les gens pris de fièvre,pour en apaiser l'ardeur, se jettent dans l'eau froide, et, aprèsun léger soulagement, sentent s'aviver la flamme qui les dévore,de même ces hommes, en proie à leur mauvaise conscience, cherchantle repos, mais ne voulant pas le trouver dans le repentir, ont recoursà l’aveugle tyrannie du destin et à l'incroyance en la résurrection.Ils se reposent un temps en de froids raisonnements, mais ils allumentainsi dés flammes plus dévorantes; ils se plongent de plusen plus dans l'indifférence, et, quand ils- descendront aux enfers,ils verront chacun expier ses fautes. Et pour vous convaincre que les actionsmauvaises ébranlent la solidité de la foi, écoutezce que Paul dit à Timothée : Acquittez-vous de tous ces devoirsde la milice sainte, conservant la foi et la bonne conscience. (Or, labonne conscience est le fruit d'une vie pure et des bonnes oeuvres). Quelques-unsy ont renoncé, et leur foi a fait naufrage. (I.Tim. I, 18, 19.)Ailleurs il dit : L'amour des richesses est la cause de tous les maux;quelques-uns en étant possédés se sont égarésde la foi. (Ibid. VI, 10.) Vous voyez que, pour une cause, les uns ontfait naufrage, les autres, pour une autre cause, se sont égarés;les premiers, pour avoir renoncé à la bonne conscience, lesseconds, pour avoir succombé à l'amour des richesses. Ceque considérant avec soin, appliquons-nous à bien vivre pournous assurer une double récompense , celle que nous procurera larétribution de nos oeuvres, et celle qui nous viendra de la fermetéde notre foi. Car la bonne vie est à la foi ce que la nourritureest au corps, et de même que notre corps ne saurait vivre sans aliments,notre foi ne saurait vivre sans les couvres. La foi sans les oeuvres estune foi morte: (Jacq. II, 20.) Il me reste une chose à dire. Quesignifient ces mots : Le même esprit de foi? car l'Apôtre n'apas dit simplement : l'esprit de foi: J'avais intention d'expliquer cetteparole, mais je vois que les pensées jailliraient à flotsde ce seul mot; je crains que le nombre des choses qu'il faudrait direne déborde de vos âmes et que l'instruction ne souffre deces longueurs. C'est pourquoi je m'arrête, en vous priant et voussuppliant d'observer avec soin les préceptes que je vous ai donnéssur la pureté de la vie, sur la foi, la virginité, la charitéet l'aumône, de les retenir exactement pour être prêtsà entendre ce que je dois vous dire encore. Car l'édificequ'élèvent mes paroles sera ferme et inébranlablesi mes premiers enseignements, étant bien assis dans vos âmes,y donnent aux suivants de solides fondements. Et que Dieu, qui m'a faitla grâce de vous dire ces choses, et à vous de les écouteravec zèle, nous rende dignes de produire quelque fruit par nos oeuvres,par les mérites et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE

Contre les Manichéens et tousceux qui calomnient l'Ancien Testament et le séparent du Nouveau,et sur l'aumône.

1. Je vous dois depuis longtemps l'explication des paroles de l'Apôtre.Peut-être mon retard vous a-t-il fait oublier cette dette , maisje n'ai pas oublié mon affection pour vous, car tel est l'amour: il veille et s'inquiète. Et non-seulement ceux qui aiment portentpartout dans leur coeur ceux qu'ils aiment, mais ils se souviennent deleurs promesses plus que ceux qui en doivent recevoir l'accomplissement.Ainsi une tendre mère conserve les débris d'un festin pourses. enfants; ils oublient peut-être, mais elle s'en souvient, leursert ces reliefs qu'elle a gardés avec soin, et rassasie leur faim.Que si les mères ont pour leurs enfants pareille tendresse , nousdevons vous prouver notre amour par une sollicitude plus soigneuse encoreet plus attentive, car la parenté spirituelle est plus forte quela parenté selon la chair; Quel est donc le festin dont nous vousavons conservé les restes ? C'est la; parole de l'Apôtre,qui nous a déjà fourni la nourriture spirituelle en abondance,et dont nous avons déposé une partie dans vos âmesen réservant l'autre pour aujourd'hui, afin de ne pas fatiguer votremémoire par. de trop longs discours. Quelle est cette parole? Parceque nous avons le même esprit de foi, selon qu'il est écrit: J'ai cru c'est pourquoi j'ai parlé; et nous aussi nous croyons,et c'est pourquoi nous parlons. (II Cor. IV, 43.) De quelle foi est-ilquestion ? De celle qui opère les miracles, et dont le Christ adit : Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vousdiriez à cette montagne : Transporte-toi, et elle se transporterait? (Matth. XVII, 19.) ou de celle qui nous donne la connaissance et quifait de nous des fidèles. Pourquoi? l'Apôtre a-t-il dit l'Espritde foi et ce qu'est cette foi ? Ce sont toutes choses que je vous ai expliquéesselon mes forces, en vous parlant de l'aumône en même temps.J'avais encore à chercher le sens de ce mot : le même Espritde foi, mais la longueur de mon discours me défendait d'examinerà fond cette parole; c'est pourquoi je la réservai pour cejour, et je suis venu payer ma dette. Pourquoi donc l'Apôtre a-t-ildit : le même Esprit de foi? C'est pour montrer l'intime-union del'Ancien Testament et du Nouveau. Il nous remet en mémoire une prophétie,en disant : Parce que nous avons le même esprit de foi, et en ajoutant: Selon qu'il est écrit . J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé.(Ps. CXV, 10.) Cette parole, David l'avait autrefois prononcée;Paul la répète aujourd'hui pour montrer que c'est par lamême grâce du (231) Saint-Esprit que la foi s'est solidementétablie, et dans l'âme du prophète, et dans les nôtres.C'est comme s'il disait : C'est le même esprit de foi qui a parléen lui et agi en nous.

2. Où sont maintenant ceux qui calomnient l'Ancien Testament,qui déchirent le corps des Ecritures et attribuent à deuxdieux différents l'Ancien Testament et le Nouveau? Qu'ils entendentcomme Paul ferme leurs bouches impies, met un frein à leurs languesqui s'attaquent à Dieu, et montre par cette seule parole que lemême Esprit règne dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau.Car ce seul nom de Testament nous donne l'idée d'une entièreharmonie. On appelle l'un Nouveau, pour le distinguer de l'Ancien ; etl'autre Ancien, pour le distinguer du Nouveau, comme Paul le dit lui-même: En disant le Nouveau Testament, il a marqué l'anciennetédu premier. (Hébr. VIII, 13.) Or, s'ils ne venaient tous deux dumême Maître , on ne pourrait appeler l'un Nouveau, l'autreAncien. Cette différence de noms elle-même marque leur parenté,et la différence qui sépare l'un de l'autre n'est pas dansleur essence, mais dans le temps où ils ont paru; ce n'est qu'encela que le Nouveau Testament est opposé à l'Ancien. Au restecette différence des temps n'implique nul changement de Maître,nulle diminution de pouvoir. C'est ce que le Christ a lui-même faitentendre en disant : C'est pourquoi je vous le dis : Tout docteur instruitde ce qui regarde le royaume des cieux est semblable un père defamille qui tire de son trésor des choses nouvelles ét deschoses anciennes. (Matth. XIII, 52.) Vous voyez des biens différentsaux mains du même maître: S'il se peut qu'un même maîtredispense des biens nouveaux et des biens anciens, rien n'empêcheque l'Ancien Testament et le Nouveau soient du même Dieu. Cela mêmeindique l'abondance de ses trésors qu'il fait paraître quandil dispense, non-seulement des biens nouveaux , mais encore des biens depuislongtemps amassés.

Il n'y a dans les deux Testaments que des différences de nom; du reste, nulle opposition, nulle contradiction. Car l'ancien devientancien par le nouveau : or, ce n'est point là une opposition, unecontradiction, mais une simple différence de nom. Mais j'irai plusloin. Les lois du Nouveau Testament et celles de l'Ancien seraient-ellesdifférentes, j'affirmerais résolument qu'il n'y aurait nullenécessité de les attribuer à deux dieux différents.Si dans ce même temps, pour les mêmes hommes, ayant les mêmessoins et les mêmes devoirs, Dieu avait fait des lois contradictoires,ce sophisme aurait peut-être une ombre de raison. Mais si ces deuxTestaments ont été écrits pour des hommes différents,vivant dans des temps divers, et dans des circonstances diverses, la différencedes lois implique-t-elle deux législateurs? Pour moi, je rie levois pas; que nos adversaires parlent s'ils le peuvent, mais que pourraient-ilsdire? Le médecin emploie souvent des remèdes contraires,sa science cependant n'est pas contradictoire : elle est une et constante.En effet, il brûle ou ne brûle pas, incise ou n'incise pasle même corps; tantôt il prescrit des breuvages amers, tantôtdes breuvages doux: ces traitements sont opposés, la science quiles dicte est une et constante, elle n'a qu'un but unique, la santédu malade. N'est-il pas absurde de ne point blâmer un médecinqui emploie des remèdes contraires sur le même corps, et decondamner Dieu pour avoir donné à des hommes différents,et qui vivaient dans des temps différents, des lois différentes?

3. Ainsi , les lois seraient-elles contraires, il ne faudrait pointaccuser Dieu: je viens de le prouver. Mais elles ne sont point contraires,elles sont seulement différentes ; faisons-les comparaîtredevant nous. Ecoutez, dit Jésus, ce qui a été ditaux anciens: Vous ne tuerez pas. Voilà l'ancienne loi ; voyons lanouvelle : Et moi je vous dis : quiconque s'irritera sanas motif c6ntreson frère méritera d'être condamné au feu del'enfer. (Matth. V, 21, 22.) Sont-ce là; dites-moi, des lois contraires.Est-il un homme, si peu de raison qu'il ait, qui le puisse prétendre?Si l'ancienne loi défendait le meurtre, et si la nouvelle le commandait,on pourrait dire qu'elles sont opposées. Mais quand l'une ordonnede ne point tuer, et que l'autre prescrit de ne pas même s'irriter,c'est une défense plus sévère, et non une défensecontraire. L'une retranchait l'effet du mal, le meurtre; l'autre en arrache,la racine en proscrivant la colère; la première arrêtaitle cours du vice, l'autre en dessèche la source même, carla racine et la source du crime sont dans la colère et le ressentiment.L'ancienne loi nous a préparés à recevoir la nouvelle,et la nouvelle a complété l'ancienne: Où est la contradiction?l'une retranche l'effet du mal, l'autre le (232) principe. L'une veut quenos mains soient pures de sang, l'autre ferme aux desseins pervers l'accèsde nos âmes. Ces lois sont donc en harmonie, et non en opposition,comme s'efforcent à tout propos de l'établir les ennemisde la vérité, qui ne voient pas qu'ils jettent sur ce Dieudu Nouveau Testament la plus grave accusation de négligence et d'incurie.Car il serait convaincu (que ce blasphème retombe sur la têtede ceux qui me forcent de le proférer), et d'avoir mal régléce qui nous touche. Je vais dire comment: L'enseignement élémentairede l'Ancien Testament est semblable au lait; la philosophie du Nouveauest une nourriture solide. Donnerait-on à l'enfant, avant le lait,de la nourriture solide ? C'est là ce qu'aurait fait ce Dieu duNouveau Testament, s'il n'avait commencé par donner l'Ancien. Avantde nous donner le lait, avant d'instruire notre enfance dans la loi, ilnous aurait donné une nourriture solide. Et ce n'est point la seuleaccusation qu'on fasse peser sur lui, il en est une plus grave. Il seraitcoupable de n'avoir songé à notre générationqu'au bout de cinq mille ans. Si ce n'est point le même Dieu quipar ses prophètes, ses patriarches et ses justes, a pris soin denous, si c'est un autre Dieu, sa Providence a été bien lenteet bien tardive; on dirait que le repentir l'a porté a se souvenirde nous. Or, il serait indigne non-seulement d'un Dieu, mais du dernierdes hommes, de laisser tant de temps périr tant d'âmes etde songer au bout des siècles à s'occuper du petit nombrequi survit:

4. Voyez-vous les blasphèmes sans nombre de ces hommes qui assignentà deux dieux différents l'Ancien Testament et le Nouveau? Tous ces blasphèmes s'évanouissent, si nous accordons queles deux Testaments émanent du même Dieu. On verra alors quesa Providence a toujours disposé selon la sagesse les affaires deshommes, d'abord par la loi, aujourd'hui par la grâce, et que ce n'estpas depuis peu ni tout récemment, mais depuis le premier jour dumonde, qu'il a pris soin de nous. Mais pour mieux fermer la bouche auximpies, appelons en témoignage les paroles mêmes des prophèteset des apôtres dont la voix proclame hautement que le législateurdu Nouveau Testament est le même que celui de l'Ancien. AppelonsJérémie, le prophète sanctifié dès lesein de sa mère, qu'il nous montre clairement qu'il n'y a qu'unDieu dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau. Que dit-il? Que proclame-t-ildu chef-même du législateur? Je vous donnerai un TestamentNouveau, autre que celui que je donnai à nos pères. (Jérém.XXXI, 31.) Ainsi, le Dieu qui donne le Nouveau Testament est le mêmeDieu qui avait jadis donné l'Ancien. Cela ferme aussi la boucheaux sectateurs de Paul de Samosate, qui nient l'existence du Fils je Dieuavant les siècles. Car s'il n'était pas avant l'enfantementde Marie, s'il n'existait pas avant de se revêtir de la chair etde paraître à nos yeux, comment aurait-il. pu porter une loisans exister? Comment aurait-il dit : Je vous donnerai un Testament Nouveau,autre que celui que je donnai à vos pères ? Comment avait-ilpu donner un Testament à leurs pères, puisqu'il n'existaitpas, à ce que prétendent ces hérétiques? Contreles Juifs et contre les sectateurs de Paul qui sont attaqués dumême mal, le témoignage du prophète suffit. Mais pourfermer aussi la bouche aux Manichéens, prenons des témoignagesdans le Nouveau Testament, puisque l'Ancien ne compte point à leursyeux, sans toutefois qu'ils fassent plus d'honneur au Nouveau; car, touten paraissant lui rendre hommage, ils l'insultent aussi bien que l'Ancien:Premièrement, quand ils l'en séparent, ils ébranlentpar cela seul son autorité. Car la vérité s'éclairede la lumière des prophéties qui l'ont précédée,et à laquelle ces hommes ferment leurs yeux, sans comprendre qu'ilsfont plus d'injure aux apôtres qu'aux prophètes eux-mêmes.Voilà donc la première injure qu'ils font au Nouveau Testament.La seconde, c'est, qu'ils en retranchent une grande partie. Mais telleest la force des choses qui y sont contenues, que ce qu'il en reste suffiraà mettre au jour leur malice. Car ces membres mutilés crient,redemandent et réclament sans cesse d'être réunis auxmembres dont ils ont été violemment séparéset avec lesquels ils composaient un tout harmonique; un corps vivant.

5. Comment donc montrerons-nous que le législateur est le mêmedans l'Ancien Testament et dans le Nouveau? Par les paroles mêmesdes apôtres que nos adversaires admettent, et qui paraissent au premierregard accuser l'Ancien Testament, mais qui le défendent au contraire,et prouvent qu'il contient une révélation divine et venued'en-haut. C'est la sagesse du Saint-Esprit qui a voulu que, se trompantaux apparences, ceux qui calomniaient la loi admissent malgré euxet sans s'en douter la défense même de la loi (233) afin ques'ils voulaient voir la vérité, ils eussent des paroles oùils se pussent attacher, et que, s'ils persistaient dans leur incrédulité,ils n'eussent aucun espoir de grâce, ne croyant pas, pour leur malheur,aux choses mêmes auxquelles ils paraissent croire. En quel endroitdonc le Nouveau Testament témoigne-t-il que l'auteur de ses loisest aussi le législateur de l'Ancien Testament? En bien des passages.Mais nous ne voulons en citer qu'un que les Manichéens ont conservé.Quel est-il.? Dites-moi, vous qui voulez être sous. la loi, n'avez-vouspoint lu la loi ? Car il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'unde la servante, l'autre de la femme libre. (Gal. IV, 21-22.) A ces mots,l'un de la servante, les hérétiques d'accourir, et, comptantque ces paroles renferment une accusation contre la loi, ils retranchentle reste, ils en font un appui à leur calomnie. Montrons par cepassage même qu'il n'y a qu'un législateur : Abraham eut deuxfils, l'un de la servante, l'autre de la femme libre. C'est, dit l'Apôtre,une allégorie. (Ibid.24.)Comment est-ce une allégorie? Cequi est arrivé au temps de la loi est la figure de ce qui arriveau temps de la grâce. De même qu'il y a deux épouses,de même il y a deux Testaments. Mais la parenté de l'AncienTestament et du Nouveau apparaît d'abord en ce que l'un est la figurede l'autre. Car la figure n'est pas l'opposé de la vérité:elle est de même nature. Or, si le Dieu de l'Ancien Testament n'étaitpoint le Dieu du Nouveau, il n'aurait point, dans la figure des deux femmes,proclamé l'excellence. du Nouveau Testament; et en admettant qu'ill'eût figurée, Paul n'aurait eu garde d'user de la figure.Et si l'on dit qu'il l'a fait pour condescendre à-la faiblesse desJuifs, il devait donc aussi, quand il prêchait aux Grecs, employerdes figures grecques, et faire mention des faits que contient l'histoiredes Grecs. Il ne l'a point fait, et ce n'est pas sans cause. Car il n'ylà rien de commun avec la vérité ; ici, il y a leslois de Dieu et sa révélation. Il y a donc manifestementparenté entre l'Ancien Testament et le Nouveau.

6. Ce premier argument prouve donc le profond accord des deux Testaments.J'en trouve un second dans l'histoire même. De même que lesdeux épouses n'avaient qu'un mari, de même les deux Testamentsn'ont qu'un législateur. S'il y en avait deux; l'un pour l'Ancien,l'autre pour le Nouveau , il n'était pas nécessaire de recourirà l'histoire. Car Sara et Agar n'avaient point deux maris différents,mais un seul. Ainsi en disant . Ces deux femmes figurent les deux Testaments(Gal. IV, 244), l'apôtre ne veut rien dire autre chose sinon qu'iln'y a qu'un législateur, de même que les deux épousesn'avaient qu'urr mari, Abraham. Mais l'une était esclave , l'autrefemme libre. — Qu'importe? la question était seulement de savoirsi elles eurent le même maître. Que les hérétiquesadmettent d'abord ce point, nous leur répondrons ensuite sur l'autre.Qu'ils soient forcés de s'y rendre, et leur dogme tombe en poussière.Car lorsqu'il sera démontré que le législateur del'Ancien Testament est le même que celui du Nouveau, comme il l'esten effet, notre discussion est terminée. Mais sans nous "laissetroubler par leur objection, attachons-nous exactement à la parolede l'Apôtre. Il n'a pas dit : L'une était esclave, l'autrelibre, mais: L'une engendrant pour la servitude. De ce qu'elle engendraitpour la servitude, il ne s'ensuit point qu'elle soit esclave; êtreengendré pour la servitude n'est point la faute de la mère,mais celle des enfants. C'est parce qu'ils se privèrent eux-mêmesde leur liberté par leur malice , et perdirent les droits de leurnaissance que Dieu les traita comme des esclaves ingrats , les instruisantpar une crainte incessante, les corrigeant par des peines et des menaces.Ne voit-on pas aujourd'hui encore grand nombre de pères traiterleurs fils, non en fils, mais en esclaves, et les contenir par la crainte?La faute n'en est point aux pères, mais aux enfants qui ont forcéleurs pères à traiter en esclaves des hommes libres. C'estainsi que Dieu lui-même contenait en ce temps les peuples par lacrainte et les châtiments, .comme il eût fait un esclave ingrat.Il ne faut accuser ni Dieu ni la loi de ces sévérités,mais seulement les Juifs indociles au joug et qui .avaient besoin d'unfrein plus solide. Dans cet Ancien Testament, nous trouvons bien des hommesqui n'ont point été traités ainsi : Abel, Noé, Abraham , Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Elie, Elisée et biend'autres qui s'élevèrent jusqu'à la philosophie duNouveau Testament. Ce ne furent ni la crainte, ni les châtiments,ni les menacés, ni les punitions, mais l'amour divin, leur zèleardent pour Dieu, qui les firent ce qu'ils ont été. Ils n'eurentbesoin ni de préceptes, ni de commandements, ni de lois, pour pratiquerla vertu et fuir le vice; ces âmes bien (234) nées, généreuses,ayant conscience de leur dignité, sans terreur, ni châtimentsembrassèrent la vertu, tandis que le reste des Juifs suivit la pentedu mal et eut besoin du frein de la loi. Quand ils fabriquèrentle veau d'or et adorèrent des statues, ils entendirent ces mots:Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur. (Dent. VI, 4). Quand ils commirentdes meurtres et des adultères, ils entendirent ces mots : Tu netueras point, tu ne seras point adultère, et ainsi des autres commandements.

7. Ce n'est donc pas la condamnation de la loi qu'elle ait employéla crainte et les châtiments comme on fait pour instruire et corrigerdes esclaves méchants : c'est sa plus belle louange, sa gloire laplus rare d'avoir arraché les hommes au mal où ils se livraient,de les avoir par sa force propre, délivrés du crime, corrigéset rendus dociles à la grâce, de leur avoir ouvert un cheminvers la philosophie du Nouveau Testament. Car c'était le mêmeEsprit qui dictait les lois de l'Ancien Testament et celles du Nouveau,malgré leurs différences. C'est ce que Paul faisait entendrequand il disait: Parce que nous avons le même esprit de foi, selonqu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé.

Et ce n'est point seulement pour cela qu'il disait : le même Esprit,mais pour une cause non moins importante. Je l'aurais expliqué aujourd'hui,mais je crains que mes enseignements répandus à flots tropabondants ne s'échappent de votre mémoire. Je réservedonc cette explication pour un, prochain entretien , vous exhortant seulementà garder de celui-ci un entier souvenir, à observer exactementmes conseils et à joindre la sagesse pratique à la puretédu dogme. Il faut que l'homme de Dieu soit parfait et disposé à.toute sorte de bonnes oeuvres. (II Tim. III, 17). A rien ne vous serviraitla pureté du dogme si votre vie était impure, de mêmequ'une vie irréprochable vous serait inutile sans la puretéde la foi. Afin donc de nous assurer de parfaits avantages, affermissons-nousdes deux côtés, que notre vie se pare des nobles fruits detoutes vertus, mais principalement de celui de l'aumône dont je vousai déjà parlé, et qu'il faut pratiquer avec zèle, avec abondance. Quiconque sème peu, dit l'Ecriture, récoltepeu; et celui qui sème dans les bénédictions récolteradans les bénédictions. (II Cor. IX, 6.) Que signifient cesparoles, dans les bénédictions ? c'est-à-dire avecabondance. Dans les choses matérielles, la semence et la moissonsont de même nature. Car celui qui sème répand dansla terre du froment, de l'orge ou. d'autres sentences pareilles, et quandil fait la moisson, il récolte les mêmes grains. Il n'en estpoint de même de l'aumône. Vous semez l'argent et vous récoltezla paix devant Dieu; vous donnez des richesses et vous recevez en échange-lepardon de vos fautes; vous distribuez du pain et des vêtements, eten récompense vous vous préparez le royaume du ciel et millebiens que l'oeil de l'homme ne peut voir, ni son oreille entendre, ni sapensée concevoir. Le premier de ces biens est que vous devenez semblablesà Dieu, autant qu'il est possible à l'homme. Car c'est del'aumône et de la charité que le Christ avait parléquand il ajoutait : Afin que vous deveniez semblables à votre Pèrequi est. dans les cieux, qui fait luire son soleil sur les bons et surles méchants et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.( Matth. V, 45.) Vous ne pouvez faire luire le soleil, ni faire tomberla pluie, ni répandre vos bienfaits sur toute la face de la terre.Mais il suffit que vous employiez les biens que vous avez en bonnes oeuvrespour devenir semblables à Dieu qui fait luire le soleil autant qu'ilest possible à l'homme de devenir semblable à Dieu.

8. Ecoutez bien toutes ces paroles : sur les bons et sur les méchants,a-t-il dit. Agissez de même. Quand vous ferez l'aumône, nerecherchez point la vie passée, ne demandez pas compte de la conduite.Aumône signifie commisération ; elle est ainsi appelée,parce qu'il n'en faut point priver même ceux qui en sont indignes.Car celui qui est miséricordieux accorde sa commisérationnon au juste, ruais au pécheur. Car le juste est digne de louangeset de couronnes; le pécheur. a besoin de commisération etde pardon. Ainsi, nous imiterons Dieu, en donnant aussi aux méchants.Songez en effet combien il y a sur la terre de blasphémateurs, descélérats, de fourbes, d'hommes souillés de tous lesvices! Dieu leur donne leur pain de chaque jour, pour nous apprendre àétendre notre charité sur tous les hommes. Mais nous faisonstout le contraire. Car, non-seulement nous repoussons les méchants;les pervers; mais qu'il se présente un homme en bonne santé,que sa probité, son amour de la liberté, sa paresse même,s'il faut le dire, (235) condamnent à la pauvreté, il netrouve qu'injures, outrages, railleries sans nombre ; nous le renvoyonsles mains vides, nous lui objectons sa bonne santé, nous lui reprochonssa paresse, nous lui demandons des comptes. Dieu vous a-t-il commandéde ne prodiguer que le blâme et les reproches à ceux qui sontdans le besoin? Dieu veut qu'on ait pitié d'eux, qu'on porte remèdeà leur pauvreté, et non qu'on leur en demande compte et qu'onles injurie. — Vous voulez, dites-vous, porter remède à leursvices, les délivrer de la paresse, et pousser au travail ceux quivivent dans l'oisiveté. — Donnez-leur d'abord, corrigez-les ensuite;ainsi, loin de vous faire accuser de dureté et d'inhumanité,vous ferez croire à votre bonté; car, celui qui, pour touteaumône, distribue le reproche, s'attire l'aversion et la haine; lepauvre ne peut supporter sa vue, et à juste raison; car il croitque ce n'est point par intérêt, mais par le désir dese dispenser de l'aumône qu'on lui fait des reproches, ce qui estla vérité; mais celui qui ajoute ses reproches à l'aumône,dispose le pauvre à entendre des conseils que dicte, non la dureté,mais la bonté d'âme. C'est ainsi que faisait Paul. Aprèsavoir dit: Que celui qui ne travaille point ne mange point (II Thess. III,10), il ajoute ce conseil :Pour vous, ne cessez point de faire le bien.(Ibid. 13.) Il y a une apparente contradiction dans ces paroles. Si ceuxqui ne travaillent point ne doivent pas manger, pourquoi conseillez-vousaux autres de persévérer dans la bienfaisance? Il ne sauraity avoir de contradiction. Si j'ai dit, nous répond l'Apôtre,que celui qui ne travaille point ne mange pas, ce n'est point pour détournerde l'aumône ceux qui sont disposés à la faire, maispour détourner de là paresse ceux qui y consument leur vie.Ces paroles : qu'il ne mange point, excitent les uns au travail par lacrainte que leur donne cette menace; et ces mots : Ne cessez point de fairele bien, invitent les autres à faire l'aumône et sont pouxeux une exhortation salutaire. Quelques mains auraient pu se fermer devantla menace faite aux paresseux; mais l'Apôtre les ouvre à l'aumôneen disant : Ne cessez pas de faire le bien. Car, donner à un paresseuxest encore faire le bien.

9. Ce dessein de l'Apôtre se manifeste dans la suite de son épître.Après avoir dit : Si quelqu'un ferme l'oreille aux paroles que contientcette lettre, notez-le et ne faites point société avec lui(II Thess. III ; 15) ; après avoir ainsi chassé l'incréduledu sein de l'Eglise, il l'y ramène et le fait rentrer en grâceauprès de ceux qui l'avaient rejeté, en ajoutant : Ne leconsidérez point néanmoins comme votre ennemi, mais commevotre frère. (II Thess. III, 15.) De même qu'aprèsavoir dit: Que celui qui ne travaille point, ne mange pas, il engage ceuxqui le peuvent à prendre grand soin d'eux; de même en ce passage,après avoir dit: Ne faites point société avec eux,il n'engage point ses auditeurs à abandonner le soin de ce malheureux,mais- au contraire, il leur ordonne de veiller attentivement sur lui, enajoutant : Ne le considérez point comme un ennemi, mais comme unfrère. Vous avez cessé de faire société aveclui, mais ne cessez point de prendre soin de lui. Vous l'avez exclu del'Eglise, ne l'excluez point de vôtre amour. Car c'est dans mon amourpour lui que je vous ai donné ces ordres. J'ai voulu, en le séparantde vous, le corriger et le guérir, pour le rendre ensuite au corpsde l'Eglise. On voit des pères renvoyer leurs enfants de leur maison,mais ce n'est point pour qu'ils n'y rentrent jamais; c'est pour qu'ilsse corrigent dans cet exil et reviennent meilleurs. Ce que j'ai dit suffità confondre ceux qui reprochent aux pauvres leur paresse.

Mais il en est beaucoup d'autres qui ont recours pour se défendre,à des excuses pleines de dureté et d'inhumanité. Jevais les réfuter aussi, non pour leur enlever tout moyen de défense,mais pour les décider à abandonner de vains et inutiles prétextes,et à préparer par leurs couvres là défensevraie, la seule qui leur puisse servir au tribunal du Christ.

Quels sont donc ces prétextes vains et inutiles où seréfugient tant de gens? J'ai des enfants à élever,disent-ils, une maison à soutenir, une femme à nourrir, milledépenses nécessaires. Je n'ai pas assez pour soulager tousles pauvres que je rencontre en mon chemin. Que dites-vous? Vous avez desenfants à nourrir et c'est pour cela que vous ne soulagez pointles pauvres? Mais c'est pour cela même qu'il les faut soulager ,pour ces enfants que vous élevez, afin de leur rendre favorable,au prix de quelques deniers, le Dieu qui vous les a donnés, afinde leur laisser, après votre mort, ce Dieu pour protecteur, afinde leur assurer la grâce et la faveur d'en-haut, par ces richesses(236) mêmes que vous dépensez pour Dieu. Ne voyez-vous pasque souvent les mourants inscrivent dans leurs testaments les riches etles grands qui ne sont point de leur famille, et les donnent pour cohéritiersà leurs enfants, pour assurer leur sort par de faibles dons, etcela sans savoir quels seront, pour ces enfants, après la mort dupère, les sentiments de ceux qu'il a appelés à prendrepart à son héritage. Et vous, qui connaissez la bonté,l'amour, la justice de votre Seigneur, vous ne l'inscrirez pas dans votretestament? vous ne le donnerez pas pour cohéritier à vosenfants? Est-là, dites-moi , de l'amour paternel? Si vous aimezces enfants que vous avez mis au monde ; laissez-leur des créancesdont Dieu soit le garant. Voilà leur plus bel héritage, voilàleur richesse, voilà leur sécurité. Appelez-le aveceux au partage de vos biens d'ici-bas, afin qu'en retour il vous appelleavec vos enfants à partager l'héritage céleste. C'estun héritier généreux, humain, bon, puissant et riche: vous n'avez à suspecter en rien sa société. On donneencore à l'aumône le nom de semence, parce qu'elle n'est pointune dépense, mais un revenu. Quand vient le temps des semailles,vous videz sans difficulté vos greniers pleins du blé desrécoltes passées; vous ne songez qu'à la moisson quien doit sortir, mais que vous n'avez point encore, et cela sans savoiraucunement ce qui adviendra. Car la nielle, la grêle, les sauterelles,les intempéries, mille fléaux enfin viennent parfois briserl'espoir de la saison prochaine. Et quand il faut semer dans le ciel desmoissons qui ne craignent point les intempéries, où vousn'avez à redouter ni malheur ni déception, vous hésitez,vous reculez? Quelle excuse aurez-vous, vous qui semez dans la terre sanscrainte ni hésitation, et qui, lorsqu'il faut semer dans la mainde Dieu, doutez et différez? Si la terre rend ce qu'on lui confie,la main de Dieu ne rendra-t-elle pas avec usure tout ce que vous y aurezdéposé ?

10. Ce que sachant, ne considérons point la dépense quandnous faisons l'aumône; considérons le revenu qu'elle rapporte,les espérances qu'elle nous donne pour l'avenir, et même legain qu'elle nous assure aussitôt. Car non-seulement l'aumônenous ouvre le royaume des cieux, mais elle nous procure dans làvie présente la sécurité et l'abondance. Qui nousl'assure ? Celui qui est maître de dispenser ces biens. Celui quidonne aux pauvres, dit-il, recevra le centuple en ce monde, et aura enpartage la vie éternelle. (Matth. XIX, 29.) Voyez-vous qu'une largerémunération nous est promise, dans l'une et l'autre vie?N'hésitons donc point, ne différent point, mais chaque jourrecueillons les fruits de l'aumône, afin de jouir de la prospéritéen ce monde et d'obtenir la vie éternelle. C'est ce que je souhaiteà nous tous, par la grâce et la. bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartiennent, ainsi qu'au Pèreet au Saint-Esprit, la gloire, l'honneur et la puissance, dans tous lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.

TROISIÉME HOMÉLIE

Dieu a tenu envers les justes de l'AncienneLoi la même conduite qu’envers tous les fidèles de la Loinouvelle. De l'aumône.

1. Dans la précédente réunion et dans l'avant-dernière,nous avons pris pour texte une parole de l'Apôtre, et nous avonsconsacré à l'expliquer notre discours tout entier. Nous voulonsencore l'examiner aujourd'hui. Nous le faisons à dessein, pour vousêtre utile, et non par ostentation. Je ne songe point à fairemontre d'abondance et de fécondité. C'est pour vous révélerla sagesse de Paul et exciter votre zèle, que je reviens sur lemême sujet. La profondeur de son esprit sera plus manifeste, si uneseule de ses paroles nous ouvre une si féconde source de pensées;et quand vous verrez que d'un seul mot de l'Apôtre on peut tirerd'ineffables trésors de sagesse , vous ne vous contenterez pas d'effleurernégligemment ses lettres, mais vous pénétrerez plusavant, et dans l'espoir d'y trouver ces richesses, vous examinerez avecle plus grand soin chacune de ses paroles. Car si une seule nous fournitla matière de trois entretiens, quel trésor nous ouvriraitun passage entier, exactement étudié ? Ne nous lassons doncpoint avant d'avoir épuisé cette pensée. Car si ceuxqui creusent les mines d'or, quelques richesses qu'ils aient tirées,ne s'arrêtent point avant d'avoir pisé la veine, ne devons-nouspoint montrer plus d'ardeur et de zèle dans la recherche de la sagessedivine ? Nous aussi nous extrayons de l'or, non de l'or matériel,mais de l'or spirituel ; nous creusons, non point les mines de la terre,.mais les mines de l'Esprit-Saint. Car les lettres de Paul sont les mineset les sources de l'Esprit-Saint; les mines, car elles nous donnent unerichesse plus précieuse que tout l'or de la terre; les sources,car jamais elles ne tarissent: plus on y puise, plus elles sont abondantes.J'en prends à témoin le temps écoulé. Depuisl'époque où vivait Paul, cinq cents ans sont passés,et tout ce temps, mille écrivains, docteurs et commentateurs onttiré de ses lettres des richesses sans nombre, sans épuiserle trésor qu'elles contiennent. Ce trésor. n'est point matériel; c'est pourquoi, au lieu de s'épuiser sous les mains qui le creusent,il s'augmente et s'enrichit. Je parle de nos devanciers; mais aprèsnous, combien d'autres parleront, et après eux combien encore, sansque la source se dessèche, sans que la raine s'appauvrisse ! C'estune miné spirituelle et dont on ne trouvera point le fond. Quelleétait donc la parole de l'Apôtre qui faisait le sujet de mesderniers discours ? Parce que nous avons le même esprit de foi, selonqu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé.

2. Nous avons cherché pourquoi l'Apôtre (238) avait dit:Le même esprit de foi, et nous en avons exposé une cause.C'était afin de montrer l'accord de l'Ancien Testament et du Nouveau.Car si l'on fait voir que c'est le même Esprit qui parlait parlabouche de David quand il disait: J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé(Ps. CXV, 10), et qui agissait dans l'âme de Paul, on aperçoitaussitôt la parenté qui unit les prophètes et les apôtres,et il suit de là qu'il y a parfait accord entré l'AncienTestament et le Nouveau. Mais je m'abstiens de redites fastidieuses, etvais exposer la seconde cause qui a fait dire à l'Apôtre :Le même esprit de foi. Car je vous ai promis de vous faire connaîtrecette seconde cause. Prêtez-moi toute votre attention. La penséeque je vais vous développer est profonde, et demande de la perspicacitéet de la pénétration. C'est pourquoi je vous engage àécouter sans en rien perdre ce que je vais vous dire. A moi la peine,à vous le bénéfice. Mais je rie dois pas dire : àmoi la peine, car le Saint-Esprit me donnera la grâce, et quand c'est,luiqui nous révèle la sagesse, il n'y a de peine ni pour l'orateur,ni pour les auditeurs, mais pour tous la tâche est facile. Soyezdonc attentifs ; car entendriez-vous la plus grande partie de mes paroles,si votre attention sommeille un moment, vous ne saisirez pas la beautéde l'ensemble , ayant une fois perdu le fil de mon discours. De mêmeque ceux qui ne connaissent point leur chemin et ont besoin d'un guide,seraient-ils allés très-loin à sa suite, si, par négligence,ils le perdent de vue un, moment, l'office qu'on leur a rendu leur devientinutile, ils s'arrêtent et ne savent où se diriger; ainsides auditeurs qui écoutent une instruction, s'ils se relâchentun moment de leur attention , perdent la suite des pensées et nepeuvent point parvenir à la conclusion. Pour qu'il ne vous adviennepoint ainsi , prêtez une constante attention à mes discours,jusqu'à ce que nous arrivions ensemble à la conclusion.

3. L'Apôtre a dit : Parce que nous avons le même espritde foi, voulant montrer que dans l'Ancien Testament, comme dans le Nouveau,la foi est la mère de tous les biens. Pour le prouver, remontonsun peu plus haut. La cause nous paraîtra ainsi plus manifeste. Quelleest donc cette cause? Au moment où parlait l'Apôtre, la guerreentourait les fidèles, guerre terrible et sans trêve. Desvilles entières, des peuples divers se levaient contre eux; lestyrans leur dressaient des embûches, les rois s'apprêtaientà la guerre, les armes s'agitaient, les épées s'aiguisaient,on préparait des soldats, on imaginait mille châtiments, millesupplices : pillage et confiscations, prison, exécutions quotidiennes,tourments, chaînes, bûchers, glaives, bêtes féroces,gibets, roues, précipices, abîmes, il n'était rienqu'on n'inventât pour exterminer les fidèles. Et làne s'arrêtait point la guerre. Car non-seulement les ennemis l'attisaient, mais la rature était divisée contre elle-même. Lespères faisaient la guerre aux enfants, les filles. haïssaientleurs mères, les amis détestaient leurs amis, dans toutesles familles, dans toutes les maisons se glissait la discorde, et le troubleétait grand sur la terre. Et de même qu'un navire au milieudes vagues soulevées , des nuées qui s'entr'ouvrent, destonnerres qui éclatent, des ténèbres qui couvrenttout d'une épaisse nuit, de la mer en fureur, des monstres qui sedressent, des pirates qui attaquent, des dissensions de l'équipage,ne saurait échapper au danger, si une main d'en-haut, forte et puissante,ne détournait la guerre, n:apaisait la tempête, et ne rendaitle calme aux navigateurs; ainsi advint-il dans les commencements de laprédication. Car non-seulement au dehors la tempête se déchaînait,mais souvent au dedans régnait la discorde. Qui nous rapprend? c'estPaul lui-même quand il écrit : au dehors la lutte, au dedansles terreurs. (II Cor. VII, 5.) Et pour vous prouver la véritéde ce que j'avance, et que maîtres et disciples étaient entourésde mille maux et victimes d'une guerre universelle, j'appellerai encorePaul en témoignage. Souvenez-vous de toutes mes paroles, et lorsquevous connaîtrez les dangers, les épreuves et les malheurssans nombre où étaient exposés les fidèlesen ce temps, vous rendrez plus d'actions de grâces à Dieuqui conjura tous ces dangers, donna aux hommes une paix profonde, éloignala guerre et rétablit dans le monde le calme et la tranquillité; que désormais les indifférents ne comptent pas échapperau châtiment, et que les justes relèvent la tête !

4. En effet, il n'y a point un égal mérite à montrerle même zèle au milieu des attaques et des orages, ou dansle calme et la sécurité du port. Or , les fidèlesalors n'étaient pas moins agités que des matelots ballottéspar les flots en courroux, tandis qu'aujourd'hui nous (239) sommes sanstrouble , comme le navire au port. Prenons donc garde de nous enorgueillirde notre foi, de succomber aux tentations, ou d'abuser, pour nous relâcher,de la paix de l'Eglise. Ne cessons point de jeûner et de veiller,car nous avons encore à lutter contre les passions de notre nature.Nous n'avons plus d'ennemis dans les hommes, mais nous en trouvons dansles plaisirs de la chair ! Les tyrans et les rois ne nous font plus laguerre , mais la colère, la vanité, l'envie, la jalousie,et les autres sentiments coupables nous la font encore. A peine délivrésd'une épreuve, il s'en. présente de nouvelles où iffaut triompher. Si je vous ai rappelé les malheurs de ces temps,c'est afin que ceux d'entre vous qui sont éprouvés aujourd'huisoient efficacement consolés, et que ceux qui vivent dans le calmeet ne sont point exposés à ces périls, mettent toutleur zèle à combattre les pensées déraisonnables.C'est pour nous instruire, nous consoler, nous soutenir, que toutes ceschoses ont été écrites. Je vais vous les faire connaître,et vous montrer la grandeur des dangers que couraient alors, non-seulementles maîtres, mais les disciples; écoutez ce que Paul écritaux. Hébreux :rappelez en votre mémoire ce temps auquel,après avoir été illuminés par le baptême,vous avez soutenu de grands combats et de terribles persécutions.(Hébr. X, 32.) Car il n'y eut pas le plus petit intervalle de temps: dès le premier jour que fut prêchée la doctrine,les fidèles furent éprouvés, et, dès le baptême,tombèrent dans les périls. Et voici comment : D'une part,vous avez servi de spectacle au monde par les outrages et les tribulationsque vous avez endurés. (Ibid. 33.) Ils étaient conspués, injuriés, moqués, bafoués; on les appelait fous,insensés , parce qu'ils avaient renoncé à la religionde leurs pères 'et adopté de nouveaux dogmes. Ces outragespourraient certes ébranler une âme où la foi n'auraitpas poussé de profondes racines. Car rien ne blesse une âmeaussi cruellement que l’outrage, rien n'anéantit l'esprit et laraison comme la moquerie et la raillerie. Bien des hommes ont succombéau sarcasme. Je vous dis ces choses afin que nous nous attachions avecconfiance à notre foi. Car, si dans le temps que le monde entieroutrageait les fidèles, ils ne succombèrent point, àplus forte raison devons-nous, avec une entière confiance, nousattacher à la vérité révélée,quand toute la terre a embrassé notre foi. Or, non-seulement lesfidèles supportèrent alors les accusations , les injureset les outrages, mais ils eurent de la joie à les souffrir; la suitedes paroles de l'Apôtre nous le prouve : Vous avez vu avec joie tousvos biens pillés. (Ibid. 34.) Voyez-vous qu'autrefois on confisquaitles biens des fidèles, et qu'on les livrait en proie à quiconqueleur voulait nuire ? Voilà donc ce que Paul écrit aux Hébreux,

5. Il rend aux Thessaloniciens le même témoignage : Vousêtes devenus, leur dit-il, nos imitateurs et les imitateurs du Seigneur,ayant reçu la parole de l'Evangile parmi de grandes afflictions.(I Thess. I, 6.) Vous voyez que ce peuple avait aussi des afflictions,et de grandes afflictions. Les tentations étaient violentes, etcontinuels les dangers; ni repos, ni trêve pour ceux qui luttaientalors. Mais parmi ces maux, ils ne s'indignaient point, ils ne perdaientpoint courage ; au contraire , ils se réjouissaient. Comment lesavons-nous ?. par les paroles mêmes de Paul. Après avoirdit : Parmi de grandes afflictions, il ajoute : Avec la joie du Saint-Esprit.(Ibid.) De la tentation naissaient les afflictions, mais ils se réjouissaienten songeant à la cause de la tentation. Ce leur était unesuffisante consolation de savoir qu'ils souffraient pour le Christ. Aussi,je les admire moins d'avoir en ces temps supporté les afflictions,que de s'être réjouis de souffrir pour Dieu. Car une âmegénéreuse et pleine de l'amour de Dieu, sait supporter lesafflictions et les peines ; mais supporter dignement la tentation et rendregrâces à Celui qui permet qu'on soit éprouvé,c'est-là le signe du plus excellent courage, d'une âme zéléeet qui s'élève au-dessus de toutes les choses terrestres.

Ce n'est point seulement en ce passage, mais dans d'autres encore quel'Apôtre nous enseigne tout ce que les fidèles de ce tempsavaient à souffrir de leurs proches et de leurs parents, et c'étaientles plus terribles maux. Vous êtes devenus, dit-il, les imitateursdes Eglises de Dieu qui sont dans la Judée. En quoi sont-ils devenusleurs imitateurs ? En ce que vous avez souffert les mêmes persécutionsde la part de vos concitoyens que ces Eglises ont souffrances de la partdes Juifs. (Ibid. II, 14.) Voilà encore la guerre, mais la guerrecivile, surcroît de douleurs. Si un ennemi m’avait outragé,je l'aurais souffert, dit le prophète; mais c'est toi qui vivaisdans un merde esprit (240) avec moi, qui étais te chef de mes conseils,mon plus cher confident. (Ps. LXXXIV, 13, 44.) Cette figure étaisalors réalisée. Aussi les hommes avaient besoin de grandesconsolations. Ce que voyant Paul, et que ceux qu'il avait mission de conduitesouffraient et faiblissaient sous le poids des maux et des douleurs quise succédaient sans nombre , il s'ingénie à releverleurs courages. Tantôt il leur dit : Il est bien juste devant Dieuqu'il. afflige à leur tour ceux qui vous affligent maintenant, etqu'il vous console avec nous, vous qui êtes comme nous dans l'affliction.(II Thess. I, 6, 7.) Tantôt : Le Seigneur est proche, ne soyez pointinquiets. (Phil. IV, 5, 6.) Ne perdez point votre confiance : car la patiencevous. est nécessaire, afin qu'en faisant la volonté de Dieu,vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis. (Hébr. X,35, 36.) Et pour les engager à la patience, il ajoute : Car, encoreun peu de temps, et Celui qui doit venir viendra, et, ne tardera point.(Ibid. 37.) Quand un petit enfant pleure, s'irrite et demande sa mère,on s'assied près de lui, et pour le consoler, on lui dit : attendsencore un peu de temps, ta mère va venir assurément; de mêmePaul, voyant les fidèles de ces temps en proie à la douleur,se plaindre et demander, dans l'intolérable excès de leursmaux, la venue du Christ, il leur dit pour les consoler : Encore un peude temps; et Celui qui doit venir viendra et ne tardera point.

6. Les disciples étaient donc affligés, entourésde maux, et, comme des agneaux au milieu des loups, poursuivis et persécutés,vous l'avez vu. Ceux qui les instruisaient ne souffraient pas de moindresmaux, mais des maux plus grands; car plus ils confondaient les ennemisde la foi, et plus ils en étaient tourmentés. L'Apôtre,à qui nous empruntions les précédentes citations,nous l'apprendra encore. Il écrivait aux Corinthiens : Nous prenonsgarde aussi nous-même de ne donner à personne aucun sujetde scandale, afin que notre ministère ne soit point déshonoré.Mais en toutes choses Nous nous montrons ministre de Dieu, par une grandepatience dans les maux, dans les nécessités, dans les extrêmesafflictions, dans les plaies, dans les prisons, dans les séditions,dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes. (II Cor, VI,3, 6.) Vous voyez combien de maux il a comptés, que d'épreuveset, d’orages ! Il leur écrit encore : Sont-ils ministres de Jésus-Christ?quand je devrais passer pour imprudent, j'ose dire que je le suis plusqu'eux. (II Cor. XI, 23.) Ensuite, pour nous convaincre que le don desmiracles est d'un moindre prix que la patience à souffrir pour Jésus-Christ,et faisant valoir sa qualité d'apôtre pour montrer qu'il vautmieux que les autres, je ne dis point les autres apôtres, mais lesfaux apôtres, ce ne sont point ses miracles qu'il doue comme despreuves de sa supériorité, mais les continuels dangers oùil a vécu. J'ai plus souffert de travaux, dit-il, plus reçude coups, plus enduré de chaînes. Je me suis souvent vit toutprès de la mort. J'ai reçu des Juifs, en cinq différentesfois, trente-neuf coups de fouet. J'ai été trois fois battude verges, lapidé une fois; j'ai fait naufrage trois fois, j'aipassé un jour et une nuit au fond de la nier, j'ai étésouvent exposé dans les voyages : périls sur les fleuves,périls des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation,périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts,périls sur la mer, périls entre les faux frères. Enfinj'ai souffert toute sorte de travaux et, de fatigues, les veilles fréquentes,la faim, la soif, les jeûnes réitérés, le froid,la nudité, et d'autres maux outre ces maux extérieurs. (Ibid. 23, 29.) Telles sont les vraies marques de l'apostolat. Bien d'autresont fait des prodiges et n'en ont tiré , d'autre fruit que d'entendreces paroles : Retirez-vous, je ne vous connais pas, ouvriers d'iniquité!(Matth. VII, 23.) Ceux qui peuvent, comme Paul , énumérerleurs souffrances, n'entendront ces paroles, mais avec confiance ils monterontau ciel pour y jouir de tous les biens réservés. aux élus.

7. Mon discours vous semble long peut-être, mais soyez sans crainte,je n'oublie point ma promesse, et j'y reviens aussitôt. Ce n'estpoint sans dessein que je me suis étendu; c'est pour vous donnerplus de preuves et rendre ma démonstration plus claire, et ensemblepour relever les âmes affligées, pour que chacun de ceux quisont dans les tentations et les dangers emporte une consolation efficace,en sachant que ces souffrances le mettent en compagnie de Paul, et mêmedu Christ , le Roi des anges. Car celui qui participe ici-bas àses douleurs participera là haut à sa gloire : Si nous souffronsensemble, dit-il, c'est pour être glorifiés ensemble (Rom.VIII, 17) ; et encore : Si nous supportons les mêmes maux, c'estpour partager la même couronne. (II Tim. II, 12.) (241) Il faut detoute nécessité que les fidèles soient éprouvés:Tous ceux qui voudront vivre dans la religion du Christ souffriront lapersécution. (III Tim. III, 12.) Ailleurs il est écrit Monfils, si tu veux servir Dieu, prépare ton âme à latentation; sois juste et fort. (Eccl. II, 4.) — Voilà d'encourageantespromesses ! Tout d'abord les tentations! Est-ce donc une puissante exhortation,une sensible consolation, pour qui se consacre au service de Dieu, de trouverdes dangers dès les premiers pas? Oui, c'en est une puissante, admirable,féconde. Et comment? Écoutez la suite : Comme on éprouvel'or dans le feu, de même Dieu éprouve ses élus aucreuset de la tentation. (Eccl. II, 5.) Voici le sens de ces paroles :de même que l'or soumis au feu devient plus pur, de même l’âmeéprouvée par les afflictions et les traverses du sort plusbrillante et plus belle, et se purifie de toutes ces souillures du péché.C'est pourquoi Abraham disait au riche : Lazare a souffert, et ici il estconsolé. (Luc, XVI, 25.) Et Paul écrit aux Corinthiens :C'est pour celte raison qu'il y a parmi vous beaucoup de faibles et demalades, beaucoup d'autres qui sommeillent. Car il est certain que si nousnous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas ainsi jugés deDieu, et même lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'estle Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnésavec le monde. (I Cor. XI, 30- 32.) Et s'il livre le fornicateur àla mortification de la chair, c'est afin que son âme soit sauvée(I Cor. V, 5); montrant ainsi que la tentation présente fait nôtresalut, et que les traverses, pour qui les supporte en rendant grâcesà Dieu, sont la plus efficace purification de l'âme. Ainsiles fidèles étaient éprouvés; maîtreset disciples étaient exposés à mille dangers ; ilsn'avaient point de trêve dans les guerres de toute espècequ'ils soutenaient de tous côtés. — Mon discours l’a suffisammentmontré; et après ce que j'ai dit, ceux qui se plaisent àl'étude des saintes Écritures y pourront trouver de nouvellespreuves.

8. Revenons enfin à notre sujet. Quel était-il? PourquoiPaul a-t-il dit : ayant le même esprit de foi? C'est que les fidèlesde ces temps étaient troublés de ne trouver que des mauxdans la vie présente, et de ne voir de bonheur qu'en espérance; des maux actuels, des espérances éloignées; d'uncôté la réalité, de l'autre l’attente. Se faut-ilétonner qu'au commencement de la prédication quelques âmesfussent découragées, lorsqu'aujourd'hui que la prédications'est étendue sur toute la terre, qu'on a vu tant de preuves dela vérité des promesses de l'Évangile, tant de fidèlestombent néanmoins dans le découragement? Et ce n'étaitpoint cette seule cause qui les jetait dans le trouble; il en étaitune autre tout aussi puissante. Laquelle? Ils faisaient réflexionque dans l'Ancien Testament les choses n'étaient point ainsi réglées,mais que les prix et les récompenses de la vertu ne se faisaientpoint attendre à ceux qui vivaient dans la justice et la sagesse.Ce n'était point après la résurrection, ni dans lavie future, mais dans la vie présente qu'ils voyaient s'accomplirles promesses de Dieu. Si vous aimez le Seigneur votre Dieu, dit l'Écriture;vous serez heureux. Dieu fera prospérer vos troupeaux de boeufset de brebis; il n'y en aura point d'infécondes ni de stériles,vous n'aurez à craindre ni langueur, ni maladie. (Deut. VII, 13,15.) Dieu enverra sa bénédiction sur vos greniers. (Deut.XXVIII, 8, 12.) Il ouvrira le ciel et vous enverra la pluie le matin etle soir. (Ibid. XI, 14.) Il y aura abondance de blé sur votre aireet de semence dans vos sillons. (Lévit. XXVI, 4, 5.) Et bien d'autrespromesses encore, qu'il accomplissait dans la vie présente. Ceuxqui ont quelque perspicacité peuvent déjà voir lasolution. Ainsi la santé du corps, la fertilité de la terre,une nombreuse et sainte postérité, une vieillesse heureuse,des saisons bien réglées, l'abondance des moissons, l'opportunitédes pluies, la fécondité des troupeaux de boeufs et de brebis,tous les biens enfin leur arrivaient en cette vie, ils n'avaient pointà les espérer, à attendre le jour qu'ils quitteraientla terre. Les fidèles, songeant que leurs pères voyaientles biens naître sous leurs pas et qu'eux-mêmes devaient attendrela vie future pour recevoir les prix et les couronnes promises àleur foi, ils souffraient et se laissaient abattre par les maux oùils devaient . passer leur vie tout entière.

Paul voyant leur découragement et les maux terribles qui le devaientsuivre, qu'aux uns Dieu avait promis après la mort le prix de leurstravaux, et qu'aux autres il avait accordé leur récompensedans la vie présente; prévoyant que ces pensées lesjetteraient dans le relâchement, il veut ranimer leur zèleet leur enseigner qu'au temps de leurs pères les choses étaientréglées comme elles sont aujourd'hui, (242) et que beaucoupd'hommes alors furent récompensés en espérance etnon par la réalité. C'est pourquoi il leur cite la paroledu prophète : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. En effet,la foi se rapporte aux choses qu'on espère et non à cellesqu'on voit, car ce qu'on voit, on ne saurait l'espérer. Or, si leprophète croyait aux choses qu'il espérait , et si ce qu'onespère on ne le voit point, il s'ensuit qu'il n'avait point encoreen sa possession lesbiens auxquels il croyait. Voilà pourquoi Paula dit: Parce que nous avons le même esprit de foi, c'est-à-dire,la même foi que celle de l'Ancien Testament. Il dit ailleurs, enparlant des saints de ces temps: Ils étaient vagabonds, couvertsde peaux de brebis et de peaux de chèvres, abandonnés, affligés,persécutés, eux dont le monde n'était pas digne. (Hébr.XI, 37, 38.) Et pour nous enseigner qu'ils supportèrent tous lesmaux sans en recevoir la récompense, il dit: Tous sont morts dansla foi, sans avoir reçu l'effet des promesses de Dieu, mais seulement.les ayant vues et saluées de loin. (Hébr. XI,13.) Mais commentoutils pu voir ce qui n'était point accompli? Avec les regards dela foi, qui pénètrent dans le ciel et contemplent tout cequ'il renferme.

9. Considérez la sagesse de Dieu ! il leur montre de loin lesrécompenses, et ne les leur donne point sur-le-champ, afin d'exercerleur patience ; mas il les leur montre de loin , afin que, soutenus parcet espoir, ils supportent, sans même les sentir, les maux de lavie présente.

Peut-être les plus attentifs d'entre vous nous accuseront-ilsde contradiction. Si nos pères eux-mêmes, diront-ils, ne recevaientpas sur-le-champ les prix et les récompenses, pourquoi nous avez-voussi longuement énuméré les saisons bien réglées,la santé du corps, une nombreuse et sainte postérité,l'abondance des moissons et des fruits de la terre , la féconditédes troupeaux de boeufs et- de brebis, tous les biens de la vie? Que répondrai-jeà ces paroles? Que Dieu, dans ce temps, traitait le vulgaire etle peuple, encore mal affermi dans le bien, autrement que ces âmesnobles et qui s'étaient par avance initiées à la philosophiedu Nouveau Testament. A la multitude qui rampait à terre, dont lesyeux ne noyaient point ce qui est grand, et qui ne pouvaient éleverleur âme a jouir en espérance des biens à venir, ilpromettait les biens de la vie présente pour soutenir leur faiblesse,pour les conduire à pratiquer la vertu et à aimer le bien.Mais Elie, Elisée, Jérémie, Isaïe, et tous lesprophètes en un mot, et tous ceux qui appartenaient au choeur dessaints et des forts, il les appelait au ciel et au partage des biens qu'ily réserve aux élus. Aussi, Paul n'a-t-il point parléde tous les hommes. Il a cité ceux qui voyageaient couverts de peauxde brebis et de chèvres, ceux qui périssaient dans. les fournaises,dans les prisons, sur les chevalets, sous les pierres, par la faim et famisère, ceux qui vivaient dans les' déserts, dans les cavernes,dans les souterrains , et qui souffraient mille maux. Ce sont ces hommesqu'il dit être morts dans l'espérance et sans avoir vu seréaliser les promesses de Dieu : il ne parle point du commun desJuifs, mais des hommes qui ressemblaient à Elie.

Et si l'on demande pourquoi ces hommes n'ont point encore reçules couronnes qu'ils méritent, Paul nous répondra. Aprèsavoir dit : Tous ces hommes sont morts dans la, foi, sans avoir reçul'objet des promesses de Dieu , il ajoute: Dieu ayant voulu, par une faveursingulière, qu'il nous a faite, qu'ils ne reçussent qu'avecnous l'accomplissement de leur bonheur. (Hébr. XI, 13, 40.) C'estune fête commune et plus joyeuse, dit l'Apôtre, que celle quinous réunit tous dans le triomphe. De même aux jeux olympiques,les athlètes de la lutte, du pugilat, du pancrace , soutiennentleurs combats en divers temps, et tous les vainqueurs sont proclamésensemble; de même dans les festins, quand certains convives viennentde meilleure heure et que d'autres tardent, l'hôte, pour faire honneuraux absents, prie ceux qui sont arrivés d'attendre un moment ceuxqui manquent. C'est aussi ce que fait Dieu. Il a invité àune fête commune et spirituelle les justes qui ont vécu endivers temps dans toute la terre, et il veut que les premiers arrivésattendent ceux qui doivent venir après eux, pour les rassemblertous et leur faire partager le même honneur et la même joie.

10. Quel surcroît d'honneur ! Paul et les saints de son temps;Abraham et les hommes de son âge; tous ceux qui, tant de sièclesavant lui ont lutté et vaincu, assis au ciel, et attendant que nousy soyons appelés ! Car Paul n'a point encore reçu sa couronne,ni aucun de ceux qui, depuis le commencement du monde ont étéélus de Dieu, et ils ne la recevront point que tous ceux qui doiventêtre couronnés ne soient arrivés au ciel. Ecoutez lesparoles de (243) Paul: J'ai bien combattu, j'ai achevé ma course;j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu'à attendre la couronnede justice qui m'est réservée, et que le Seigneur me donneracomme un juge équitable. Quand? Au jour du jugement, en mêmetemps qu'à tous ceux qui aiment son avènement. (II Tim. IV,7, 8.) Et ailleurs, pour nous marquer que ces biens seront donnésle même jour à tous les justes, il dit aux Thessaloniciens: Il est bien juste devant Dieu qu'il afflige à leur tour ceux quivous affligent maintenant et qu'il vous console avec nous, vous qui êtesdans l'affliction. (II Thessal. I, 6, 7.) Et ailleurs encore: Nous quivivons et qui sommes réservés pour l'avènement duSeigneur, nous ne devancerons pas ceux qui sont déjà dansle sommeil de la mort. (I Thess. IV, 15.) Par toutes ces paroles, il nousapprend que nous recevrons tous ensemble et en commun les honneurs célestes,Cela même est pour les premiers arrivés une joie nouvelle,de jouir de ces indicibles biens avec ceux qui sont leurs propres membres.Un père, assis à une table riche et splendide, ressent plusde bonheur quand tous ses enfants partagent son bonheur et sa richesse.Ainsi, Paul et tous les saints qui vécurent en son temps , jouirontd'une félicité plus grande quand ils verront leurs membresla goûter avec eux. Car les pères ont moins d'amour pour leursenfants que n'en ont les saints pour les hommes qui les ont suivis dansla voie de la vertu. Pour être au nombre de ceux qui seront honorésen ce jour, efforçons-nous d'imiter les saints. Et comment, dites-vous,pourrons-nous y arriver? qui nous montrera la route? Le Maître deces saints; il nous enseigne non-seulement à les imiter, tuais encorele moyen de devenir leurs compagnons dans leur céleste demeure.Faites-vous des amis, dit-il, avec les trésors d'iniquité,afin que lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoiventdans les demeures éternelles. (Luc, XIV, 9.) Il a bien dit Eternelles.Car eussiez-vous en ce monde un splendide palais, il faut qu'il périssede vétusté. Et avant qu'il tombe en ruines sous l'effortdu temps, la mort surviendra qui vous chassera de cette somptueuse demeure; et avant la mort peut-être, les malheurs, les attaques des calomniateurs,les embûches des ennemis vous en feront sortir. Mais là-haut,vous n'aurez rien à craindre, ni la mort, ni la ruine, ni les calomniateurs,ni les autres fléaux: vous habiterez une demeure impérissable,immortelle. Voilà pourquoi Paul l'appelle immortelle : Faites-vous,dit Jésus, des amis avec les trésors d'iniquité.

11. Admirez toute la bonté du Maître, son humanité,sa douceur. Ce n'est point sans dessein qu'il a prononcé ces paroles;mais voyant que bien des riches ne doivent leurs trésors qu'àla fraude et à la rapine, il ne fallait point, dit-il, amasser desbiens par le crime; mais puisque tu les as amassés injustement,mets un terme à tes vols et à tes rapines, et sers-toi pourle bien des trésors que tu possèdes. Je ne te dis point d'êtreà la fois nique et miséricordieux; je te conseille de tedépartir de ton avidité et d'employer tes biens eu aumôneset en bonnes oeuvres. Car celui qui ne met point fin à ses rapinesne saurait faire une fructueuse aumône. Jetterait-il d'innombrablesrichesses dans les mains des pauvres, s'il vole celles des autres et satisfaitson avidité, il sera traité par Dieu à l'égaldes homicides. Il faut donc qu'il renonce à son amour de l'or avantde secourir les malheureux. Oui, la puissance de l'aumône est grande.Je vous en ai parlé dans un précédent entretien, jevous en parlerai aujourd'hui encore. Mais que nul d'entre ceux qui m'écoutentne prenne cette insistance pour une accusation. Dans les luttes, les spectateursexcitent ceux d'entre les coureurs qu'ils voient près d'atteindrele prix, ceux qui ont le plus d'espoir de vaincre. Ainsi fais-je moi-même.Je vois que vous écoutez toujours avec une attention nouvelle ceque je vous dis sur l'aumône, c'est pourquoi je m'étends d'autantplus volontiers sur ce sujet. Les pauvres sont les. médecins denos âmes, nos bienfaiteurs, nôs protecteurs. En effet, vousleur donnez moins que vous ne recevez d'eux; vous leur donnez .de l'argent,et vous recevez le royaume des cieux; vous éloignez d'eux la pauvretéet vous vous réconciliez le Seigneur. Voyez -vous que t'échangen'est point égal? Les biens que vous donnez sont terrestres, ceuxque vous recevez sont célestes : les uns passent, les autres demeurent;les uns périssent, les autres soit à .l'abri de tout accident.Vos pères ont placé les pauvres à la porte des églises,afin que les plus durs et les plus inhumains, à la vue des pauvres,fassent un retour sur eux-mêmes et soient portés àl'aumône. En présence d'une foule de vieillards courbéspar l'âge, couverts de misérables haillons appuyéssur des bâtons et se (244) soutenant à peine, aveugles souventet estropiés de tous leurs membres , quel coeur de pierre ou d'airainserait insensible à leur vieillesse, à leur faiblesse, àleurs infirmités, à leur pauvreté, à leur méchantvêtement, en un mot, à ce spectacle de pitié, et nese sentirait fléchir? Voilà pourquoi ils se tiennent ànos portes, où leur aspect, plus puissant que toutes les paroles,entraîne et provoque à la pitié ceux qui en franchissentle seuil. De même qu'il est établi par la loi qu'il doit yavoir des fontaines devant les oratoires, afin de purifier ses. mains avantde les lever vers Dieu, les pauvres furent placés comme les fontaines,devant les portes des églises, afin que nous puissions purifiernos âmes par la charité, de même que nous purifionsnos mains par l'eau, avant d'adresser à Dieu nos prières.

12. Car l'eau a moins de puissance pour laver les taches du corps quel'aumône pour effacer les souillures de l'âme: Vous n'osezpoint aller prier sans avoir lavé vos mains; ce serait cependantune faute assez légère; de même n'allez jamais priersans avoir fait l'aumône. Quoique nos mains soient pures, nous neles levons jamais vers Dieu sans les avoir lavées, car telle estla coutume établie ; faisons de même . pour l'aumône.N'aurions-nous conscience d'aucune faute grave , purifions cependant notreâme par l'aumône. La, place publique vous a fait tomber dansplusieurs fautes; un ennemi vous a irrité ; un juge vous a forcéde faire quelque action peu honnête ; vous avez dit des paroles déplacées;pour ménager un ami vous avez fait quelque injustice, votre âmeenfin a reçu ces souillures qu'un homme doit recevoir quand il vitsur la place publique, siégeant aux jugements, administrant lesaffaires de la cité; c'est pour toutes ces fautes que vous allezprier Dieu et implorer son pardon. Versez donc l'aumône aux mainsdes pauvres, purifiez-vous de vos souillures, afin d'invoquer avec confiancecelui qui peut vous remettre vos péchés. Si volis vous habituezà ne franchir jamais ce seuil sacré sans avoir fait l'aumône,bon gré mal gré vous accomplirez toujours cette bonne oeuvre.Telle est la force de l'habitude ! de même que jamais vous n'allezprier sans avoir lavé vos mains, parce que vous en avez n ne foispris l'habitude; de même, si vous vous imposez la loi de l'aumône,bon gré mal gré vous la pratiquerez tous les jours, par laforce de l'habitude.

La prière est un feu, surtout quand elle sort de l'âmede celui qui veille et qui jeûne. Mais ce feu a besoin d'huile pours'élever jusqu'aux hauteurs du ciel; l'huile qui l'entretiendran'est autre chose que l'aumône : versez donc l'huile en abondance,afin que, dans l'allégresse de cette bonne oeuvre, vous adressiezà Dieu vos prières avec plus de confiance et d'ardeur. Demême que ceux qui n'ont conscience d'aucune bonne action ne peuventpas même prier avec confiance, de même ceux qui, aprèsavoir fait le bien, s'en,vont prier, heureux du souvenir de leurs bonnesoeuvres, offrent à. Dieu leur prière avec plus d'ardeur.Afin donc que nos prières soient plus efficaces, pour que notreâme ne soit excitée par le souvenir du bien que nous auronsfait, donnons l'aumône avant la prière. Souvenez-vous exactementde toutes mes paroles, et surtout retenez toujours l'image que je vousai présentée en disant crue les pauvres, à la portede nos églises, font pour notre âme le même office queles fontaines pour notre corps. Si nous gardons toujours ce souvenir, sinous purifions nos âmes, nous pourrons adresser à Dieu desprières pures; nous aurons ainsi la paix devant Dieu, et nous obtiendronsle royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, à qui appartiennent la puissance et la gloire,dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Notes

  1. Voyez l'avertissement.

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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