Nicolas de Serbie (Velimirović), XXe s.

Homélies sur l'Évangile, Partie 2

Homélies sur les Evangiles des dimanches et jours de Fête
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Homélie pour le dimanche de carnaval. Évangile du Jugement Dernier

(Mt 25, 31-46)

Ceux qui ont aligné des chiffres et fait des calculs affirment qu’il y a sur terre un milliard et demi d’êtres vivants12. Dans ce milliard et demi d’êtres vivants, il n’y en a pas un seul capable de dire ce qui se passera avec le monde à la fin des temps, ni ce que nous allons devenir après la mort. De même, les milliards d’êtres vivants qui ont vécu avant nous sur la terre ne savaient rien dire de façon précise et définitive sur la fin du monde ni sur ce qui nous attend après la mort, en tout cas rien à quoi nous pourrions, avec notre esprit, notre cœur et notre âme, adhérer comme étant la vérité. Notre vie est courte et se mesure en jours, alors que le temps est long et se mesure en centaines et en milliers d’années. Qui parmi nous serait capable de s’extraire de son cadre étroit et de se projeter jusqu’aux extrémités du temps, de voir ainsi les événements ultimes et nous en informer en disant : «voici ce qui va se passer à la dernière extrémité du temps, telle chose avec le monde et telle chose avec vous, les humains » ? Personne. En vérité, aucun être vivant, sinon celui qui serait capable de nous convaincre qu’il est entré dans l’esprit du Créateur du monde et des hommes et qu’il a vu tout le plan du salut, qu’il était vivant et conscient avant la création du monde et qu’il est en mesure de voir avec netteté la fin des temps et tous les événements qui vont marquer cette fin. Existe-t-il un homme pareil au milieu du milliard et demi d’hommes vivants ? Et y en a-t-il eu depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours ? Non, il n’y en a pas et il n’y en a pas eu. Il y a eu des visionnaires et des prophètes qui, non de leur fait mais à la suite d’une révélation divine, ont émis quelques prophéties, brèves et discontinues, sur ce qui arrivera à la fin; ils l’ont fait moins dans l’intention de décrire précisément la fin du monde que dans le but que leurs visions, conformément à une prescription divine, poussent les hommes à quitter la voie de l’anarchie, à se repentir et à réfléchir davantage sur l’issue fatale qui va intervenir, plutôt qu’aux choses infimes et éphémères qui, tel un nuage, leur dissimulent l’événement plein de feu et de terreur, par lequel va s’achever toute la vie humaine sur la terre, ainsi que l’existence du monde, la marche des étoiles, des jours et des nuits et tout ce qui se déploie dans l’espace et tout ce qui se passe dans le temps.

Seul l’Unique nous a présenté clairement et précisément la plupart des événements qui se produiront à la fin des temps. C’est le Seigneur Jésus-Christ. Quiconque aurait dit ce qu’il a dit sur la fin du monde, nous ne l’aurions pas cru, fut-il le plus grand sage du monde. S’il avait parlé selon sa propre intelligence humaine, et non selon la révélation éprouvée de Dieu, nous ne l’aurions pas cru. Car la raison humaine et la logique humaine, aussi grandes soient-elles, sont trop minuscules pour pouvoir atteindre le commencement et la fin du monde. Mais notre raison est vaine là où la vision est nécessaire. Il nous faut un homme visionnaire, capable de voir - aussi clairement qu’on voit le soleil - le monde entier dans toute son évolution, du début à la fin, y compris le début et la fin proprement dits. Un tel homme, il n’y en a eu qu’un seul, et ce fut le Seigneur Jésus-Christ. Il est le seul en qui nous pouvons et devons croire, quand II nous dit ce qui va se passer à la dernière heure. Car tout ce qu’il avait prédit, a eu lieu; ce qu’il avait prédit à certaines personnes comme Pierre et Judas ainsi que d’autres apôtres, a eu lieu; il en a été de même pour certains peuples comme les Juifs ainsi que pour des localités comme Jérusalem, Capharnaüm, Bethsaïda et Chorazin; de même pour l’Eglise de Dieu, fondée sur Son sang. Ne se sont pas encore accomplies Ses prophéties sur les événements prévus juste avant la fin du monde, ni Sa prophétie sur la fin du monde elle-même et le Jugement dernier. Mais quiconque a des yeux pour voir, peut voir clairement que dès notre époque ont commencé à se produire des événements qui ont été prédits par Lui comme symbolisant la proximité de la fin du monde. N’a-t-on pas assisté à l’apparition d’hommes qui souhaitent prendre la place du Christ et substituer leur enseignement à celui du Christ ? N’a-t-on pas vu un peuple se dresser contre l’autre et les royaumes les uns contre les autres ? La terre ne tremble-t-elle pas, comme nos cœurs, devant les nombreuses guerres et révolutions sur toute notre planète ? Ne voit-on pas un grand nombre de personnes trahir le Christ et fuir Son Église ? L’anarchie n’a-t-elle pas proliféré et l’amour d’un grand nombre ne s’est-il pas refroidi ? N’a-t-on pas déjà prophétisé l’Evangile du Royaume du Christ dans le monde entier, en témoignage à la face de toutes lès nations (Mt 24,14) ? Il est vrai que le pire n’a pas encore eu lieu, mais il est en train d’arriver de façon irrépressible et rapide. Il est vrai que l’antéchrist ne s’est pas encore annoncé, mais ses prophètes et précurseurs se déplacent déjà au milieu de tous les peuples. Il est vrai qu’on n’a pas encore atteint le comble du malheur, comme il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde, ni le râle impossible à supporter, mais ce comble du malheur se profile déjà sous le regard de tous les hommes spirituels, qui attendent la venue du Seigneur. Il est vrai que le soleil ne s’est pas encore obscurci, que la lune n’a pas encore perdu sa lumière, que les étoiles ne sont pas encore tombées du ciel, mais quand cela se produira, il ne sera plus possible d’écrire ou de parler à ce sujet. Les cœurs des hommes seront remplis de crainte et de tremblements, la langue des hommes sera gelée et les yeux des hommes fixeront les terribles ténèbres, la terre sans jour et le ciel sans étoiles. Soudain, dans ces ténèbres apparaîtra un signe, du nord au sud, ayant un éclat comme jamais le soleil au-dessus de nos têtes n’a pu étinceler. Alors tous les hommes sur terre verront le Seigneur Jésus-Christ venant sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire (Mt 24, 30). Les armées des anges trompetteront et se rassembleront devant Lui tous les peuples de la terre ; elles appelleront à un rassemblement comme il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde, et au Jugement.

Mais tous les signes et événements qui se produiront avant la fin du monde et à la fin des temps, sont évoqués ailleurs dans le Saint Évangile. L’Evangile d’aujourd’hui décrit le dernier affrontement entre le temps et l’éternité, entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes. Il nous décrit le Jugement dernier et son déroulement, le jour de la colère du Seigneur (So 2,2). Il nous décrit ce moment terrible - le plus joyeux pour les justes - où la miséricorde divine aura cédé la place à la justice de Dieu ; quand il sera trop tard pour faire de bonnes actions, trop tard pour se repentir! Quand le cri de douleur ne rencontrera plus d’écho et quand la larme ne tombera plus sur la main d’un ange.

Quand le Fils de l'homme viendra dans Sa gloire, escorté de tous les anges, alors 11 prendra place sur Son trône de gloire (Mt 25,31). De même que dans la parabole du fils prodigue, Dieu est appelé homme, de même le Christ est appelé ici le Fils de l’homme. C’est Lui et nul autre que Lui. Quand II apparaîtra pour la seconde fois dans le monde, Il ne viendra pas sans faire de bruit et dans l’humiliation, comme quand II est venu la première fois, mais publiquement et en grande gloire. Cette gloire correspond d’abord à celle que le Christ avait dans l’éternité avant que fût le monde (Jn 17,5), puis à celle de Celui qui a vaincu Satan, le monde ancien et la mort. Mais Il ne viendra pas seul, mais en compagnie de tous les saints anges dont le nombre est infini ; Il viendra avec eux car ils ont eux aussi, comme Ses serviteurs et soldats, pris part à la lutte contre le mal et à la victoire seule mal. Sa joie est de partager Sa gloire avec eux. Le caractère éminent d’un tel événement est souligné par le fait que le Seigneur viendra en compagnie de tous les anges. Il n’existe nul autre événement auquel participent tous les anges de Dieu. Ils sont toujours apparus en plus ou moins grand nombre, mais c’est au Jugement dernier qu’ils apparaîtront tous, rassemblés autour du Roi de gloire.

Le trône de gloire avait été aperçu par de nombreux visionnaires, antérieurs et postérieurs (Is 6,1 ; Dn 7, 9 ; Ap 20, 4). Les puissances célestes sont rassemblées autour de ce trône, sur lequel est assis le Seigneur. C’est le trône de gloire et de victoire, sur lequel est assis le Père céleste et sur lequel s’est assis le Christ Seigneur après Sa victoire (Ap 3, 21). Ah, comme l’arrivée du Seigneur sera majestueuse et de quelles étranges et terribles apparitions elle sera concomitante ! Le prophète visionnaire Isaïe prédit : Car voici que le Seigneur arrive dam le feu, et Ses chars sont comme l'ouragan (Is 66,15) ; Le prophète Daniel décrit sa vision : un fleuve de feu coulait, issu de devant Lui. Mille myriades Le servaient, myriade de myriades, debout devant Lui. Le tribunal était assis, les livres étaient ouverts (Dn 7,10).

Et quand le Seigneur viendra dans Sa gloire s’asseoir sur le trône, devant Lui seront rassemblées toutes les nations, et 11 séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à Sa droite, et les boucs à Sa gauche (Mt 25, 32-33). De nombreux Saints Pères se sont interrogés sur le lieu où le Christ jugera les nations. Faisant allusion au prophète Joël, ils ont affirmé que le Jugement aura lieu dans la vallée de Josaphat, là où jadis le roi Josaphat, sans combat ni armes, a vaincu les Moabites et les Ammonites, d’une manière telle que pas un seul adversaire n’a pu s’échapper vivant. Le prophète Joël dit: Que les nations s’ébranlent et quelles montent à la vallée de Josaphat! Car là je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde (J1 4, 12). C’est peut-être dans cette vallée que se dressera le trône du Roi de gloire ; mais il n’existe pas de vallée sur terre, où peuvent se rassembler toutes les nations et tous les hommes, vivants et morts, du commencement à la fin du monde, des milliards et des milliards et des milliards. Toute la surface de la terre, ainsi que toutes les mers, ne seraient pas suffisantes pour accueillir, les uns à côté des autres, tous les êtres humains ayant vécu sur terre. S’il ne s’agissait que d’un rassemblement des âmes, il serait concevable que toutes soient rassemblées dans la vallée de Josaphat, mais comme il s’agit d’hommes de chair - car les morts se dresseront dans leurs corps - les paroles du prophète doivent être interprétées dans un sens figuré. La vallée de Josaphat est la terre entière, d’est en ouest ; de même que Dieu a montré jadis Sa force et Son jugement dans la vallée de Josaphat, de même le dernier jour, Il montrera cette même force et ce même jugement sur l’ensemble du genre humain.

Il séparera les gens les uns des autres. En un instant, tous les hommes rassemblés seront séparés des deux côtés, à gauche et à droite, comme par une force magnétique irrésistible. Ainsi, aucun de ceux se trouvant à gauche ne pourra se déplacer à droite et aucun de ceux se trouvant à droite ne pourra se déplacer à gauche. Comme quand le berger s’écrie et que les brebis partent d’un côté et les boucs de l’autre.

Alors le Roi dira à ceux de droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde (Mt 25, 34). Au début, le Christ porte le nom de Fils de l’homme, c’est-à-dire Fils de Dieu ; ici, Il porte le titre de Roi. Car c’est à Lui qu’appartiennent le royaume, la puissance et la gloire. Venez, les bénis de mon Père. Heureux sont ceux que le Christ appelle bénis ! Car la bénédiction divine contient en elle-même tous les trésors, toutes les joies et douceurs célestes. Pourquoi le Seigneur ne dit-il pas : mes bénis, mais les bénis de mon Père} Car II est le Fils Unique de Dieu, Unique engendré et incréé, d’éternité en éternité, alors que les justes ont été adoptés grâce à la bénédiction divine, devenant ainsi les frères du Christ. Le Seigneur appelle les justes à recevoir le Royaume qui leur a été préparé depuis la fondation du monde. Cela signifie que Dieu, avant même la création de l’homme, avait préparé le royaume pour l’homme. Avant même la conception d’Adam, tout avait été préparé pour sa vie au paradis. Un royaume étincelait de tout son éclat et n’attendait que son roi. C’est alors que Dieu a introduit Adam dans ce royaume et le royaume était plein. C’est ainsi que pour tous les justes, Dieu a dès l’origine préparé un royaume qui n’attend que l’arrivée de rois, à la tête desquels se tiendra le Christ-Roi Lui-même.

En invitant les justes à venir dans le royaume, le Juge leur explique aussitôt pourquoi II leur confie le royaume : Car j'ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir (Mt 25,35-36). Devant cette merveilleuse explication, les justes, timides et dociles, demandent au Roi : quand L’avaient-ils vu, affamé et assoiffé, nu et malade, et quand ont-ils fait tout cela pour Lui ? A quoi le Roi répond à nouveau merveilleusement : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25,40).

Toute cette explication revêt une double signification, l’une apparente, l’autre intérieure. La signification apparente est claire pour tout le monde. Celui qui donne à manger à un homme qui a faim, donne à manger au Christ. Qui donne à boire à celui qui a soif, donne à boire au Seigneur. Qui donne un vêtement à l’homme nu, donne un vêtement au Seigneur. Qui accueille un étranger, accueille le Seigneur. Qui rend visite au malade, au malheureux ou au prisonnier, rend visite au Seigneur. Car il a été dit dans l’Ancien Testament : Qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur qui paiera le bienfait de retour (Pr 19,17). Car à travers ceux qui nous demandent de l’aide, le Seigneur éprouve nos cœurs. Dieu ne nous demande rien pour Lui-même ; Il n’a besoin de rien. Celui qui a créé le pain ne peut avoir faim ; ni avoir soif Celui qui a créé l’eau ; ni être nu Celui qui a vêtu toutes Ses créatures ; ni être malade Celui qui est la source de la santé; ni être prisonnier Celui qui est le Seigneur des seigneurs. Il nous demande de faire preuve de charité, afin que nos cœurs soient ainsi adoucis et purifiés. Dieu est en mesure, par Sa toute- puissance, de rendre soudain tous les hommes, riches, rassasiés, vêtus et satisfaits. Mais il permet que les hommes connaissent la faim, la soif, la maladie, la douleur et la misère, pour deux raisons : tout d’abord pour qu’à travers tout ce qu’ils endurent, ils adoucissent et purifient leurs cœurs, se souviennent de Dieu et s’approchent de Lui dans la foi et la prière ; puis, pour que ceux qui ne souffrent pas, les riches et les rassasiés, les vêtus et en bonne santé, les puissants et libres, voient la misère humaine et que, grâce à la charité, leurs cœurs soient adoucis et purifiés ; pour que dans les souffrances d’autrui ils ressentent leurs propres souffrances, dans l’humiliation d’autrui leur propre humiliation, et se rendent ainsi compte de la fraternité et de l’unité de tous les hommes sur terre à travers le Dieu vivant, Créateur et Concepteur de tous et de tout sur la terre.

Le Seigneur nous demande la miséricorde, la miséricorde au-dessus de tout : car II sait que la miséricorde est la voie et la méthode du retour de l’homme à la foi en Dieu, de l’espérance en Dieu et de l’amour envers Dieu.

Telle est la signification apparente. La signification intérieure, elle, concerne le Christ en nous-mêmes. Dans toute pensée lumineuse de notre esprit, dans tout sentiment généreux de notre cœur, dans toute aspiration noble de notre âme en vue de l’accomplissement du bien, apparaît le Christ en nous, par la force du Saint-Esprit. Toutes ces pensées lumineuses, sentiments généreux et aspirations nobles, Il leur donne le nom de plus petits de Ses frères. Il les appelle ainsi parce qu’ils constituent en nous une minorité infime par rapport à la masse énorme de boue terrestre et de méchanceté qui est en nous. Si notre esprit a faim de Dieu et que nous lui permettons de se nourrir, nous avons nourri le Christ en nous ; si notre cœur est dépourvu de toute bonté et générosité divine, et que nous lui permettons de se vêtir, nous avons revêtu le Christ en nous ; si notre âme est malade et emprisonnée par notre propre méchanceté et nos mauvaises actions, et que nous nous souvenons des autres et leur rendons visite, nous avons visité le Christ en nous. En un mot, si nous donnons protection à l’autre homme qui est en nous, celui qui a occupé jadis le premier rôle et qui représente le juste, écrasé et humilié par l’homme mauvais, le pécheur, qui est aussi en nous, nous donnons protection au Christ en nous-mêmes. Petit, tout petit, est le juste qui est en nous ; énorme, immense, est le pécheur qui est en nous. Mais le juste qui est en nous est le petit frère du Christ, alors que le pécheur qui est en nous est un adversaire du Christ de la taille de Goliath. Par conséquent, si nous protégeons le juste qui est en nous, si nous le rendons libre, si nous lui donnons des forces et l’amenons vers la lumière, si nous l’élevons au-dessus du pécheur afin qu’il puisse régner totalement sur le pécheur, alors nous pourrions dire comme l’apôtre Paul : Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20) ; alors nous aussi, nous serons appelés bénis et entendrons les paroles du Roi au Jugement dernier : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde.

Quant à ceux placés à Sa gauche, le Juge leur dira: Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges (Mt 25, 41). Un tribunal terrible, mais un tribunal juste ! Pendant que le Roi invite les justes à venir à Lui et leur donne la royauté, Il repousse les pécheurs loin de Lui et les envoie dans le feu éternel, dans le voisinage effrayant du diable et de ses serviteurs. Il est très important de noter ce que Dieu ne dit pas, qui est que le feu éternel a été préparé pour les pécheurs depuis la fondation du monde, alors qu’il a dit aux justes que le royaume a été préparé pour eux depuis la fondation du monde. Qu’est-ce que cela signifie? Il est tout à fait évident que Dieu n’a préparé le feu éternel que pour le diable et ses anges et que pour tous les hommes, il a préparé le royaume dès la fondation du monde. Car Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4 et Mt 18, 14; Jn 3, 16; 2 P 3, 9; Is 45, 22) et que pas un seul ne périsse. Par conséquent, Dieu n’a pas ordonné que les hommes soient voués à périr mais à être sauvés, pas plus qu’il ne les a destinés par avance au feu éternel mais à Son royaume et seulement à Son royaume. Il apparaît donc clairement que ceux qui pensent que le pécheur est condamné à être pécheur, se trompent. Car si ce dernier était condamné à être pécheur, cela ne résulte vraiment pas d’un jugement de Dieu, mais de lui-même. La preuve qu’une telle issue n’est pas le fait de Dieu, se voit dans le fait que Dieu n’a prévu aucun lieu de supplice pour les hommes, mais seulement pour le diable. C’est pourquoi, au Jugement dernier, le Juge juste ne disposera d’aucun lieu pour y envoyer les pécheurs, sinon dans les demeures obscures du diable. Le caractère juste de la décision du Juge de les y envoyer, découle à l’évidence du fait que, pendant leur vie terrestre, ces pécheurs se sont tout à fait détachés de Dieu et mis au service du diable.

Ayant prononcé le jugement aux pécheurs placés à Sa gauche, le Roi leur explique aussitôt pourquoi ils sont maudits et pourquoi II les envoie dans le feu éternel: Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger; j'ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais un étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu, malade et prisonnier et vous ne m’avez pas visité (Mt 25, 42-43). Vous n’avez donc rien fait de ce que les justes placés à droite ont fait. Ayant entendu ces paroles prononcées par le Roi, les pécheurs demandent, comme l’ont fait les justes : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te secourir? Alors II leur répondra: En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pasfait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait (Mt 25,44-45).

Toute cette explication, que le Roi donne aux pécheurs, revêt également une double signification, apparente et intérieure, comme dans le premier cas, avec les justes. Les pécheurs avaient l’esprit enténébré, le cœur dur et l’âme pleine de mauvaises pensées par rapport à leurs frères terrestres qui étaient affamés, assoiffés, nus, malades et prisonniers.

Leur esprit empâté les rendait incapables de deviner que, à travers les malheureux et les misérables de ce monde, c’est le Christ Lui-même qui leur demandait de faire preuve de miséricorde. Les larmes d’autrui ne pouvaient ramollir leur cœur dur. L’exemple du Christ et de Ses saints ne pouvait faire que leur âme maléfique aspire à faire le bien. De même qu’ils étaient impitoyables envers le Christ dans leur comportement vis-à-vis de Ses frères, de même ils étaient impitoyables envers le Christ dans leur comportement vis-à-vis d’eux-mêmes. Ils étouffaient à dessein toute pensée lumineuse jaillie en eux et la remplaçaient par des pensées lubriques et blasphématoires ; tout sentiment généreux né en leur cœur était aussitôt arraché à la racine et remplacé par l’absence de pitié, la cupidité et l’égoïsme ; toute aspiration de l’âme à faire le bien, conformément à la loi divine, était réprimée rapidement et brutalement et, à sa place, était incitée et soutenue toute impulsion à faire le mal aux hommes, à pécher et à offenser Dieu. C’est ainsi que le plus petit des frères du Christ contenu en eux-mêmes, c’est-à-dire le juste qui s’y trouvait, était crucifié, tué et enterré, alors que le sombre Goliath, c’est-à-dire l’injuste qui était en eux-mêmes, y était cultivé ; le diable se retrouvait ainsi vainqueur sur le champ de bataille. Que peut faire Dieu avec ces gens ? Peut-il recevoir en Son royaume ceux qui ont tout à fait expulsé le Royaume de Dieu d’eux-mêmes ? Peut-il faire venir à Lui des gens qui ont déraciné en eux- mêmes tout lien avec Dieu, et qui se sont proclamés ouvertement devant le monde et secrètement dans leur cœur comme des adversaires du Christ et des serviteurs du diable? Non; de leur propre chef, ils sont devenus des serviteurs du diable, et le Juge, au Jugement dernier, les envoie vers le lieu où ils se sont, de leur vivant, ouvertement inscrits - vers le feu éternel préparé pour le diable et ses serviteurs. Aussitôt après s’achève le plus grand et le plus court procès de toute l’histoire du monde créé.

Et ils s’en iront, ceux-ci (les pécheurs) à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle (Mt 25, 46). La vie et la souffrance sont confrontées ici, l’une à l’autre. Là où est la vie, il n’y a pas de souffrance ; mais là où la souffrance existe, il n’y a pas de vie. En vérité, la plénitude de la vie exclut la souffrance. Le Royaume céleste représente la plénitude de la vie, alors que la demeure du diable représente la souffrance, et seulement la souffrance, sans vie qui vient de Dieu. Nous voyons dans cette vie terrestre que l’âme du pécheur, qui possède en lui un peu de vie, c’est-à-dire un peu de Dieu, est remplie de beaucoup plus de souffrance que celle d’un juste, qui possède en lui plus de vie, c’est-à-dire plus de Dieu. Comme le dit une vieille sagesse : La vie du méchant est un tourment continuel [..], le cri d'alarme résonne à ses oreilles [..], il ne croit plus échapper aux ténèbres car on le guette pour l'épée [...], la détresse et l'angoisse l'envahissent, comme lorsqu’un roi s’apprête à l'assaut. Il levait la main contre Dieu ( Jb 15,20-25). C’est donc ainsi que le temps passé sur terre est une souffrance terrible pour le pécheur; la plus petite souffrance dans l’existence, le pécheur l’endure plus difficilement que le juste. Car seul celui qui possède la vie en lui-même est en mesure de supporter la souffrance et de la mépriser, de vaincre toute la méchanceté du monde et de se réjouir. La vie et la joie sont indissociables. C’est pourquoi le Christ dit aux justes, que le monde cherche à déshonorer, persécuter et calomnier : Soyez dans la joie et l’allégresse! (Mt 5,12).

Mais toute notre vie terrestre est une ombre lointaine de la vie véritable et pleine au Royaume de Dieu, tout comme toute la souffrance terrestre n’est qu’une ombre lointaine de la souffrance atroce des pécheurs en enfer. La vie sur terre, aussi élevée soit-elle, est néanmoins mêlée à de la souffrance, car la plénitude de la vie n’existe pas ici, de même que la souffrance sur terre, aussi grande soit-elle, est néanmoins mêlée à la vie ! Mais au Jugement dernier, la vie se séparera de la souffrance, et la vie sera la vie et la souffrance sera la souffrance. L’une et l’autre seront pour l’éternité, chacune de son côté. Ce qu’est cette éternité, notre esprit humain ne peut le concevoir. Celui qui se réjouira en regardant pendant une minute le visage de Dieu, aura l’impression d’avoir une joie de mille ans ; mais celui qui aura une minute de souffrance avec le diable en enfer, aura l’impression d’une souffrance de mille ans. Car le temps n’existera plus, tel que nous le connaissons, ni de jour ni de nuit; et il y aura un jour unique - le Seigneur le connaît (Za 14, 7 ; Ap 22, 5). Il n’y aura pas d’autre soleil que Dieu. Il n’y aura ni lever ni coucher du soleil, et l’éternité ne pourra se calculer ainsi, comme on le fait avec le temps aujourd’hui. Mais les justes bienheureux calculeront l’éternité à l’aune de leur joie, tandis que les pécheurs le feront à l’aune de leur souffrance.

Voilà, c’est ainsi que le Seigneur Jésus-Christ a décrit l’événement ultime et le plus important, qui se produira dans le temps, à la frontière du temps et de l’éternité. Nous aussi, nous croyons que tout cela se produira exactement ainsi, parce que d’innombrables prédictions du Christ se sont accomplies exactement et parce qu’il est notre plus grand ami et le seul véritable ami-des-hommes, tout empli de Son amour pour les hommes. Et dans l’amour parfait, il n’y a ni mensonge ni égarement. L’amour parfait contient la vérité parfaite. Si tout cela ne devait pas arriver, Il ne nous l’aurait pas dit. Mais II l’a dit et tout cela se produira ainsi. Mais II ne l’a pas dit pour nous montrer Son savoir; non, Il ne recherchait pas la gloire qui vient des hommes (Jn 5, 41). Il a dit tout cela en vue de notre salut. Quiconque est doté de raison et confesse le Christ Seigneur, peut se rendre compte combien il est urgent pour lui de le savoir, afin de pouvoir être sauvé. Car le Seigneur n’a pas accompli une action, ni dit une parole, ni permis qu’un seul événement se produise dans Sa vie terrestre, qui ne contribue à notre salut.

Aussi nous faut-il être raisonnables et sobres, et avoir sans cesse devant notre regard spirituel l’image du Jugement dernier. Une telle image a déjà ramené de nombreux pécheurs de la voie de la déchéance sur le chemin du salut. Notre temps est bref, et à son expiration il n’y a plus de repentir. Par notre vie, au cours de ce temps bref, nous devons prendre une décision capitale pour notre éternité, à savoir si nous serons placés à la droite ou à la gauche de la gloire de Dieu. Dieu nous a donné un devoir facile et bref à exécuter, mais la récompense et le châtiment correspondants sont énormes et dépassent toute possibilité de description par un langage humain.

Aussi ne perdons pas un seul jour; car toute journée peut être la dernière et décisive ; toute journée peut apporter la ruine de ce monde et l’arrivée du Jour tant désiré. Afin que nous n’ayons honte, le Jour de la Colère du Seigneur [Ap 6, 17], ni devant le Seigneur, ni devant les armées de Ses saints anges, ni devant les nombreux milliards de justes et de saints ; afin que nous ne soyons pas séparés pour toujours du Seigneur, ni de Ses anges, ni de Ses justes, ni de nos parents et amis, qui seront placés du côté droit, mais qu’avec toute l’armée innombrable et étincelante de lumière des anges et des justes, nous entonnions le chant de joie et de victoire: Saint, Saint, Saint le Seigneur Sabaoth! [Is 6, 3] Alléluia! Et qu’avec toute l’armée céleste nous glorifiions notre Sauveur, Seigneur Fils, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, à travers toute l’éternité. Amen.

Homélie pour le dimanche de la Tyrophagie. Évangile sur le jeûne

(Mt 6,14-21)

Ne pas se rendre à l’ennemi, telle est la règle fondamentale pour le soldat dans le combat. Le chef de guerre met en garde par avance chaque soldat de se méfier des ruses de l’adversaire, pour ne pas y tomber et être fait prisonnier. Isolé, affamé, grelottant et peu vêtu, le soldat sera fortement tenté de se rendre à l’ennemi. Sa situation sera utilisée de diverses façons par l’adversaire rusé. Bien qu’il soit lui-même affamé, il jettera un peu de pain au soldat d’en face, pour lui montrer qu’il a de la nourriture en abondance. Et si le soldat grelotte, la tenue déchirée, il lui donnera quelque vêtement, pour lui montrer qu’il en possède plus que nécessaire. Il lui transmettra aussi des lettres où il se vantera que sa victoire est tout à fait assurée ; il mentira au pauvre soldat, lui faisant croire que de nombreux régiments de son armée, placés à sa droite et à sa gauche, se sont déjà rendus, que son général a prétendument été tué ou que son monarque a demandé la paix ! Il lui promettra un retour rapide dans son foyer, une belle situation, de l’argent et tout ce qu’un homme dans un grand dénuement peut seulement rêver de posséder. Toutes ces ruses et chausse-trappes de l’adversaire, le chef militaire les signale par avance aux soldats et les avertit de n’y accorder aucun crédit, mais de tenir leur position, de ne pas se rendre et de rester fidèles à leur drapeau, même au prix de la mort.

Ne pas se rendre à l’ennemi, est une règle fondamentale aussi pour le soldat du Christ engagé dans la lutte avec l’esprit maléfique de ce monde. Le Christ, en tant que Roi et Chef de guerre, nous décrit tout par avance et nous met en garde contre tout. Voici que je vous ai prévenus (Mt 24, 25; Jn 14, 29), dit-Il à Ses disciples. Le danger est immense et l’ennemi du genre humain est plus terrible et plus rusé que tout autre ennemi éventuel. C’est ce qu’exprime le Seigneur dans un autre passage : voici que Sata?2 vous a réclamés pour vous cribler comme le froment (Lc 22,31). Satan ne cesse de réclamer les hommes, et cela dès le jour où il a trompé le premier homme ; depuis ce jour il prétend avoir un droit sur le genre humain, qu’il veut enlever à Dieu comme étant à lui. Par toutes sortes de ruses, il attire les soldats du Christ à lui, cherchant à les séduire par de fausses promesses et leur montrant ses richesses. Nul n’est plus affamé que lui, mais il montre du pain aux hommes qui ont faim et les appelle à se rendre. Nul n’est plus nu que lui, mais il appâte les hommes avec les couleurs de sa tenue mensongère et transparente. Nul n’est plus misérable que lui, mais, tel un magicien de foire, il frotte une pièce de monnaie contre une autre, faisant habilement croire aux spectateurs crédules qu’il possède des millions. Nul n’est plus ruiné que lui, mais il ne cesse d’accumuler des mensonges, comme s’il était vainqueur, comme si les armées du Christ étaient battues, comme si le Christ s’était échappé du champ de bataille pour se cacher. Il est le mensonge et le père du mensonge, et toute sa force et son pouvoir ne résident que dans le mensonge. En mettant en garde Ses disciples contre toutes les ruses et les armes du diable, le Seigneur Jésus les a instruits, par l’exemple et en paroles, sur la manière de s’opposer à tout et sur les armes à utiliser dans ce combat.

Avant tout, c’est Lui, le Christ, qui est notre arme principale, à nous, Ses disciples. Sa présence à nos côtés et Sa force en nous, sont notre arme principale. Ses dernières paroles, inscrites dans l’Évangile, sont : Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin d’u monde (Mt 28, 20). Et voilà, en vérité, que Sa présence s’est manifestée à travers les siècles et les siècles dans des millions de Ses combattants intrépides, apôtres, martyrs, confesseurs, pères théophores, jeunes filles pieuses et saintes. Sa présence s’est non seulement manifestée dans les époques passées, mais elle se manifeste encore aujourd’hui, de manière évidente et indubitable pour quiconque ne s’est pas tout à fait livré à l’esprit maléfique ; non seulement Elle se manifeste aujourd’hui, mais à la fin même du temps, apparaîtront des théophores aussi forts que l’ont été Hénoch et Élie (Ap 11, 3). Tout aussi évidente et indubitable est la force de Son corps et de Son sang, de Son martyre, de Ses paroles, de Sa croix vénérable et vivifiante, de Sa résurrection et de Sa gloire immortelle. Vous, qui êtes convaincus de cette force invincible du Christ, qui circule tel un courant électrique à travers Ses fidèles, dites-le aux autres! Quant à vous, qui n’avez pas encore été convaincus mais souhaitez l’être, faites tout ce que l’Évangile recommande de faire, et vous serez convaincus. Laissez donc ceux qui doutent avec malveillance, continuer à douter. Ils ne font pas mal à Dieu, mais à eux-mêmes ; ils ne doutent pas au détriment de Dieu, mais d’eux- mêmes. Viendra bientôt le temps où ils ne pourront plus douter, et où il ne leur sera plus possible de croire.

En dehors même de la présence et de la force du Christ, qui sont notre arme principale dans la lutte contre l’esprit mauvais, le Seigneur Jésus a recommandé d’autres sortes d’armes que nous devons forger nous-mêmes, avec Son aide. Ces armes sont: le repentir ininterrompu, la miséricorde continue, la prière incessante, la joie ininterrompue dans le Seigneur Jésus et la peur du Tribunal et de la déchéance spirituelle; puis la capacité d’endurer volontairement des souffrances pour Lui avec foi et espérance, la pratique du pardon des offenses, la faculté de considérer ce monde qui existe comme s’il n’existait pas, la communion à Ses saints mystères, la pratique des veilles et du jeûne: Nous mentionnons le jeûne à la fin, non parce que le carême est l’arme la moins importante - Dieu nous en préserve ! - mais seulement parce que l’évangile de ce jour porte sur le jeûne, qu’il nous importe maintenant d’interpréter.

Si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements (Mt 6, 14). Ainsi commence l’évangile de ce jour. Pourquoi commence-t-il ainsi ? On se dira : quel rapport y a-t-il avec le jeûne ? Il y a des rapports, très étroits, comme il existe aussi des rapports entre le jeûne et la fin de l’évangile de ce jour, qui n’évoque pas le jeûne, mais l’accumulation des richesses, non sur terre mais au ciel, où il n’y a point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent (Mt 6,20). Car quand on comprend le jeûne dans sa véritable signification chrétienne, et non dans celle des légalistes et des pharisiens, alors le pardon des offenses et l’abstinence par rapport à l’amour de l’argent correspondent à un jeûne, et même le jeûne principal, ou si on préfère, le fruit principal du jeûne. En vérité, l’abstinence devant la nourriture ne représente que très peu de valeur, si elle ne s’accompagne pas de la volonté de ne pas rendre les offenses subies et de ne pas succomber aux illusions des richesses terrestres.

Le Seigneur ne nous ordonne pas par la force de Son pouvoir de pardonner les péchés aux hommes. Il nous laisse le choix de pardonner ou de ne pas pardonner. Il ne veut pas porter atteinte à notre liberté et nous imposer de force de faire quelque chose, car dans ce cas nos actes ne seraient en fait pas les nôtres mais les Siens ; ils n’auraient donc pas la valeur qu’ils revêtent quand nous les accomplissons librement et volontairement. En vérité, 11 ne nous ordonne pas par la force, mais nous prévient de ce qui va nous arriver: votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. Qui nous pardonnera alors nos péchés si Dieu ne le veut pas ? Personne, ni au ciel ni sur terre, personne. Les hommes ne nous pardonneront pas, car nous ne leur pardonnons pas non plus, et Dieu ne nous pardonnera pas car les hommes ne nous pardonnent pas. Où serons-nous alors ? Nous passerons alors ce siècle sous une montagne de péchés, alors que dans l’autre monde le poids de cette montagne sera accru pour toute l’éternité. Aussi faut-il nous entraîner à ne pas rendre aux hommes les offenses qu’ils nous ont faites, à ne pas rendre le mal pour le mal, et à ne pas payer par le péché celui qui a été commis. Quand on voit un homme ivre tomber dans la boue, va-t-on se coucher dans la boue à ses côtés, ou va-t-on essayer de le relever et de le faire sortir de la boue ? Si ton frère a enfoui son âme dans la boue du péché, pourquoi devrais-tu vautrer ton âme dans cette même boue ? Aussi faut-il t’abstenir de commettre ce que ton frère a fait, et te dépêcher de le redresser et de le purifier, afin que toi aussi, le Père céleste te redresse et te purifie de tous tes péchés, commis en secret et en public, et te place parmi Ses anges lors du Jugement dernier.

Quand vous jeûnez, dit le Seigneur, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites: ils prennent une mine défaite, pour que les hommes voient bien qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense (Mt 6, 16). Hypocrites sont ceux qui ne jeûnent pas pour le Seigneur, ni pour leur âme, mais pour les hommes : pour que les hommes voient qu’ils jeûnent et leur adressent des louanges. Comme tout le monde ne peut observer chaque jour ce qu’ils mangent et boivent, ils s’efforcent d’adopter une physionomie telle que les gens puissent comprendre qu’ils jeûnent d’après leur visage. Ils prennent une mine défaite, prennent un air pâle et triste, renfrogné et préoccupé. Ils ne se parfument pas le visage et ne le lavent pas. Les gens les observent, s’émerveillent devant eux et les louent. Les gens les récompensent par leur émerveillement, rémunèrent leur jeûne avec des compliments. Qu’ont-ils à attendre de plus de la part de Dieu? Ils n’ont même pas jeûné à cause de Dieu. Ils ont jeûné à cause des hommes. Quelle récompense peuvent-ils attendre pour leur âme? Ils n’ont pas jeûné à cause de leur âme. Ils ont jeûné à cause des hommes et les hommes leur ont tressé des louanges pour cela. En vérité, ils ont reçu leur récompense. Et Dieu n’a pas de dette à leur égard, et II ne leur donnera rien pour leur jeûne dans l’autre vie.

Pour toi, quand tu jeûnes, dit le Seigneur, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra (Mt 6,17-18). Telle est la règle principale du jeûne. Son sens apparent est clair. Quand tu jeûnes, tu jeûnes à cause de Dieu et à cause du salut de ton âme, et non à cause des hommes. Il n’est absolument pas important que les hommes voient et sachent que tu jeûnes, il est même préférable pour toi qu’ils ne le voient pas et ne le sachent pas. Tu n’attends d’ailleurs aucune récompense des hommes. Car que pourraient te donner ceux qui, eux-mêmes, attendent tout de Dieu, comme toi? Il est important que Dieu voie et sache. Or, Dieu le verra en tout cas, car rien ne peut être caché de Lui. Aussi ne faut-il pas montrer qu’on jeûne, par quelque signe extérieur. Dieu ne lit pas dans ton cœur sur des signes extérieurs ; Il le lit de l’intérieur, du cœur lui-même. De même qu’on s’est parfumé la tête avant le carême, de même on peut la parfumer ainsi pendant le carême ; de même qu’on s’est lavé le visage avant le carême, de même on peut le laver pendant le carême. Le fait de se parfumer ou non la tête n’augmentera pas ton mérite devant Dieu ; le fait de se laver ou non le visage ne contribuera ni à sauver ton âme ni à la perdre.

Ces paroles du Christ : parfume ta tête et lave ton visage, prononcées avec tant de résolution, possèdent une signification intérieure profonde. Car si le Seigneur n’avait pensé qu’à la tête et au visage au sens charnel, Il n’aurait certainement pas donné le commandement de parfumer la tête et laver le visage pendant le carême, mais aurait simplement dit qu’il était accessoire et insignifiant pour la fécondité du carême de se parfumer ou non la tête et de se laver ou non le visage. À l’évidence, ces paroles du Christ revêtent un sens caché. Autrement, celui qui aurait compris ce commandement explicite du Christ d’après sa signification apparente, puis entrepris pendant le carême de parfumer sa tête et de se laver le visage, serait tombé dans une autre sorte d’hypocrisie. Un tel homme aurait lui aussi exhibé.sa manière de jeûner devant les autres, mais de façon différente. Or, le Seigneur a précisément voulu déshabituer les hommes d’agir ainsi. Il est hors de doute, par conséquent, que ce commandement possède un sens intérieur. Lequel? Semblable à celui que l’apôtre Paul donne à la circoncision, en soulignant que la circoncision dans le cœur est salvatrice et en considérant que la circoncision au-dehors équivalait à l’absence de circoncision (Ga -, 15 ; Rm 2, 29). Parfumer sa tête signifie donc se parfumer l’esprit avec le Saint-Esprit. Car la tête désigne l’esprit et l’âme entière, tandis que l’huile parfumée, dont on enduit la tête, le Saint- Esprit. Cela signifie qu’il faut s’abstenir de toutes mauvaises pensées et se priver de prononcer des paroles laides et inutiles et qu’il importe, au contraire, de remplir son esprit de pensées liées à Dieu, la religion, la pureté, la foi et l’amour et tout ce qui est digne du Saint-Esprit. Il faut agir de même avec sa langue ; si l’on dit des mots, il ne faut prononcer que ceux destinés à proclamer la gloire de Dieu et au salut de l’âme. Il faut également se comporter ainsi avec son cœur : s’abstenir de tout sentiment de haine et de méchanceté, de jalousie et de lubricité ; il faut s’abstenir de tout cela et laisser l’Esprit Saint semer sur le champ de ton cœur, toutes sortes de semences divines et agréables à Dieu ainsi que des fleurs célestes. Il faut agir de même avec la volonté de ton âme : s’abstenir de toutes intentions pécheresses et actions pécheresses, s’abstenir de tout mal et laisser l’Esprit Saint parfumer, telle une huile parfumée, ton âme obstinée, guérir ses blessures, la redresser vers Dieu, lui rendre chères les bonnes actions, la remplir de la soif de tout bien qui est en Dieu.

C’est ce que signifient les paroles -.parfume ta tête. En un mot : contenir et retenir l’homme intérieur en nous, qui tient le rôle fondamental, de tout mal et le diriger uniquement vers le bien.

Que signifient les paroles: et lave ton visage? Le visage désigne l’homme extérieur, charnel, sensuel, en un mot : le corps humain. C’est par le corps que l’âme se manifeste aux yeux du monde. Pour Dieu, l’âme est le visage de l’homme, mais pour le monde, le corps est le visage de l’homme. C’est par nos sens et nos organes que nous annonçons au monde ce que nous pensons, ce que nous ressentons et ce que nous voulons. La langue exprime ce que l’esprit pense, les yeux montrent ce que le cœur ressent et les pieds accomplissent ce que la volonté de l’âme souhaite.

Lave ton visage signifie: purifie ton corps de tout acte de péché, toute impureté et toute méchanceté. Tiens tes sens éloignés de tout ce qui est superflu et ruineux. Empêche tes yeux d’errer sans cesse devant le chatoiement de ce monde; empêche tes oreilles de prêter attention à ce qui ne contribue pas au salut de l’âme ; empêche ton nez d’enivrer l’âme avec les parfums de ce monde, qui se changent rapidement en puanteur; empêche ta langue et ton ventre de se jeter sur une abondance de nourriture et de boissons ; de façon générale, empêche ton corps de s’amollir et d’exiger plus de toi que ce qui est nécessaire pour subsister. En outre, empêche tes mains de frapper et de torturer des hommes ou du bétail ; empêche tes pieds de marcher vers le péché, les réjouissances folles, les fêtes impies, d’aller au combat ou de participer à un vol; et à l’opposé de tout cela, oriente ton corps afin de devenir le temple véritable de ton âme - non une auberge aü bord de la route où les bandits s’arrêtent pour partager le butin et préparer un nouveau plan d’enlèvement - mais le temple du Dieu vivant.

C’est ce que signifient les mots: Lave ton visage. Il s’agit d’un jeûne qui mène au salut. C’est un jeûne recommandé par le Christ; un jeûne où il n’y a pas d’hypocrisie ; un jeûne qui expulse et proscrit les esprits maléfiques et apporte à l’homme une victoire glorieuse ainsi que des fruits abondants dans ce monde comme dans l’autre.

Il est important d’observer ici que le Christ mentionne d’abord la tête, puis le visage, c’est-à-dire d’abord l’âme, puis le corps. Les hypocrites ne jeûnaient que charnellement, tout en montrant aux hommes ce jeûne par le corps. A l’inverse, le Christ souligne d’abord le jeûne intérieur, spirituel, puis l’extérieur, corporel, non par sous-estimation du jeûne corporel - Lui-même a jeûné physiquement - mais pour commencer par le début, pour éclaircir la source puis la rivière, pour purifier d’abord l’âme, puis le miroir de l’âme. L’homme doit d’abord, par l’esprit, le cœur et la volonté, adopter le jeûne, puis ensuite l’accomplir volontairement et joyeusement. De même qu’un peintre fait d’abord l’ébauche d’un tableau avec son esprit, puis l’exécute rapidement et joyeusement avec sa main. C’est ainsi que le jeûne corporel doit être une joie, non une tristesse. C’est pourquoi le Seigneur utilise des mots évoquant le fait de se parfumer et de se laver; car de même que ces deux choses sont une source de plaisir et de joie pour l’homme physique, de même le jeûne - le jeûne spirituel et corporel - doit créer du plaisir et de la joie pour l’homme spirituel. Le jeûne est une arme, une arme très puissante dans le combat contre l’esprit maléfique. Quand il perd son arme, le soldat au combat est triste car, sans armes, il doit s’enfuir ou se rendre. Mais quand il reçoit une arme, il est joyeux car il peut alors tenir sa place et opposer une résistance à l’adversaire. Comment le chrétien ne se réjouirait-il pas quand il se retrouve armé, grâce au jeûne, contre le démon le plus sombre de son âme? Comment son cœur ne tressaillirait-il pas et son visage ne s’éclairerait-il pas en voyant entre ses mains une arme, devant laquelle le démon s’enfuit sans ménagement?

L’avidité rend l’homme morose et peureux, tandis que le jeûne le rend joyeux et courageux. De même que l’avidité pousse à une avidité accrue, de même le jeûne pousse à une endurance de plus en plus grande et longue. Le roi David s’est entraîné à jeûner si longtemps qu’il a dit : à tant jeûner;

mes genoux fléchissent (Ps 108, 24). Quand l’homme voit les bienfaits du jeûne, il se met à aimer le jeûne de plus en plus. Or, les bienfaits du jeûne sont innombrables.

Par le jeûne, l’homme soulage le corps et l’esprit des ténèbres et de l’obésité. Le corps devient léger et alerte, alors que l’esprit devient lumineux et clair.

Par le jeûne, l’homme élève son âme au-dessus de la prison terrestre et progresse à travers les ténèbres de la vie animale vers la lumière du Royaume de Dieu, c’est-à-dire vers sa demeure.

Le jeûne rend l’homme fort, résolu et courageux, aussi bien devant les hommes que devant les démons.

Le jeûne rend l’homme généreux, doux, charitable et obéissant.

Le jeûne rend Moïse digne de recevoir la Loi des mains de Dieu.

Par le jeûne, Eiie ferma le ciel et il n’y eut pas de pluie pendant trois ans ; par le jeûne, il fit descendre le feu sur les idolâtres et par le jeûne, il se rendit si pur qu’il put s’entretenir avec Dieu sur le mont Horeb.

Par le jeûne, Daniel se sauva des lions dans la fosse et trois jeunes gens furent délivrés de la fournaise de feu ardent.

Par le jeûne, le roi David éleva son cœur vers Dieu et la grâce divine descendit sur lui et il entonna les prières les plus douces et les plus délicates qu’aucun mortel ait jamais, avant le Christ, adressées à Dieu.

Par le jeûne, le roi Josaphat écrasa sans combat ses adversaires, les Moabites et les Ammonites (2 Ch, 20,23).

Par le jeûne, les Juifs furent sauvés des persécutions menées par le ministre du roi, Aman (Est 4, 3).

Par le jeûne, la cité de Ninive fut sauvée de la destruction prédite par le prophète Jonas.

Par le jeûne, Jean le Baptiste devint le plus grand homme parmi tous ceux nés d’une femme.

C’est avec l’arme du jeûne que saint Antoine triompha de toutes les hordes du démon et les chassa loin de lui. Saint Antoine est-il le seul à l’avoir fait? Non, car d’innombrables armées de saints du Christ se sont purifiés par le jeûne, se sont fortifiés par le jeûne et sont devenus les plus grands héros de l’histoire humaine. Car ils ont vaincu ce qui est le plus difficile à vaincre : eux-mêmes. Et en triomphant d’eux-mêmes, ils ont vaincu le monde et Satan.

Enfin, le Seigneur Jésus n’a-t-Il pas commencé Son œuvre divine de salut des hommes par un jeûne long de quarante jours ? Et n’a-t-Il pas montré ainsi clairement que nous aussi, nous devons commencer la vie chrétienne véritable par le jeûne ? D’abord le jeûne ; tout le reste se produit avec le jeûne et à travers le jeûne. Par Son exemple, le Seigneur nous a montré quelle arme puissante est le jeûne. Avec cette arme, Il a vaincu Satan dans le désert et triomphé ainsi de trois principales passions sataniques, qui permettent à Satan d’accéder librement à nous : l’amour des voluptés, l’amour des honneurs et l’amour de l’argent, trois passions destructrices et trois pièges énormes dans lesquels l’ennemi maléfique du genre humain cherche à attirer les soldats du Christ.

Mais c’est l’amour de l’argent qui facilite et rend possibles toutes les autres passions ; c’est lui qui est, selon l’apôtre Paul, la racine de tous les maux (lTm 6, 10). C’est pourquoi le Seigneur Jésus termine Son enseignement sur le jeûne en nous mettant en garde de ne pas succomber à l’amour de l’argent, à nous abstenir de l’accumulation fatale pour l’âme de richesses terrestres, qui éloigne notre cœur de Dieu et l’ensevelit dans la terre.

Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel; là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Car où est ton trésor, là sera aussi ton cœur (Mt 6,19-21). Qui amasse des trésors terrestres, amasse de la souffrance et de la peur pour lui -même. Cet homme se perd lui-même dans ses richesses, et son cœur est enseveli sous la poussière. Nous sommes toujours en contact avec nos richesses, fussent-elles sur terre ou dans le ciel. Nos pensées sont avec nos richesses ; notre cœur est avec nos richesses ; notre volonté est avec nos richesses, que celles-ci soient sur terre ou dans le ciel. Nous sommes liés à nos richesses comme la rivière l’est à son lit, que nos richesses soient sur terre ou dans le ciel. En nous enrichissant de trésors terrestres, nous serons provisoirement riches et éternellement pauvres; mais en nous enrichissant de trésors célestes, nous serons provisoirement pauvres et éternellement riches. Nous avons la faculté de choisir l’un ou l’autre. C’est dans cette liberté de choisir que réside notre gloire mais aussi notre souffrance. En choisissant des richesses éternelles, auxquelles n’accèdent ni la mite ni le ver ni le voleur, notre gloire sera éternelle. Mais si nous faisons le choix des autres richesses, que nous devons préserver de la mite, du ver et du voleur, notre souffrance sera éternelle.

Dans leur acception intérieure, les richesses terrestres recouvrent aussi bien le marasme terrestre que la culture et la magnanimité terrestres lorsque celles-ci sont séparées de Dieu et de l’Evangile. L’oubli consume ces richesses comme la mite ; les tourments et les souffrances de la vie les rongent comme le ver; les tourments et les souffrances de la vie les abîment comme le ver, alors que l’esprit maléfique les mine et les dérobe comme tout voleur. Accumuler les richesses célestes, dans son acception intérieure, signifie enrichir son esprit par la connaissance de Dieu et de la volonté divine; et enrichir son cœur et son âme par la culture et la noblesse évangélique. Car seules ces richesses ne sont jamais exposées à la précarité, à la dégradation et au vol. En amassant de telles richesses, nous les laissons aussitôt en garde à Dieu. Or, ce qui est près de Dieu, est loin de la mite, du ver et du voleur. C’est cette richesse que Dieu envoie à notre rencontre quand, après la mort physique, nous allons à la rencontre de Dieu. Cette richesse nous conduira devant le visage de Dieu. Toute autre richesse, qui nous divisait sur terre et nous éloignait de Dieu, nous éloignera de Dieu dans le ciel pour toujours. Car si nous avons livré notre cœur aux richesses terrestres, nous avons livré notre âme à Satan. Nous serons alors pareils aux soldats qui ont trahi leur drapeau et se sont livrés à l’ennemi féroce et menteur.

C’est pourquoi nous devons ouvrir les yeux pendant qu’il est encore temps. Soyons fermement convaincus que la victoire ultime reviendra, non au diable et à ses serviteurs, mais à notre Roi et général-en-chef, le Christ. Aussi faut-il nous dépêcher de recevoir l’arme victorieuse qu’il nous recommande pour le combat, le jeûne honorable, une arme lumineuse et fière, mais terrible et mortelle pour le diable.

Abstenons-nous de nourriture et de boisson superflues, afin qu’elles n’encombrent pas nos cœurs (Lc 21, 31) et ne sombrent pas dans la pourriture et les ténèbres.

Abstenons-nous d’amasser des richesses terrestres, afin que, par l’intermédiaire de Satan, cela ne nous sépare pas du Christ et ne nous force à nous rendre.

Quand nous jeûnons, nous ne jeûnons pas pour obtenir des louanges des hommes, mais pour le salut de notre âme et la gloire de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, que célèbrent les anges et les saints dans le ciel ainsi que les justes sur la terre, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.

Homélie pour le premier dimanche du grand carême. Evangile sur le seigneur omniscient et l’homme sans artifice

(Jn 1, 43-51)

Grande et redoutable est la présence de Dieu ! Grande et redoutable est la présence du Dieu vivant !

Les forces angéliques se tiennent frémissantes devant Lui : les séraphins se voilent la face de leurs ailes devant la lumière éclatante et la beauté indicible.

Comme le soleil est beau! Comme le ciel étoilé est beau! Comme la mer ondoyante est puissante ! Comme les montagnes colossales sont majestueuses ! Comme les nuages porteurs de foudre et les volcans en feu sont terribles ! Comme les prairies en fleurs sont tendres avec leurs sources fraîches et les blancs troupeaux ! Mais tout cela n’est qu’une œuvre faite de la main de Dieu: ce sont des créations mortelles du Créateur immortel. Mais si la création est si belle, que dire du Créateur !

Si le cœur humain se remplit de crainte, de joie ou de larmes en présence des créations divines, qu’en est-il en présence du Créateur tout- puissant et vivant ? Quelle création mortelle peut se trouver à proximité de l’Immortel, sans se dissoudre ? Quel mortel peut regarder le visage de Dieu et rester vivant ? Ah, s’il est terrible de regarder la face de l’ange de Dieu, que dire alors de la Face divine? En décrivant sa vision de l’ange de Dieu, le prophète Daniel dit : Jetais sans force, mon visage changea, défiguré, ma force m'abandonna (Dn 10, 8) ! C’est ainsi qu’un homme très puissant s’avère impuissant et que le plus beau des hommes paraît laid à ses propres yeux, en présence de l’ange de Dieu très lumineux, dont le corps avait l’apparence de la chrysolithe, le visage l'aspect de l’éclair, les yeux celui de lampes de feu (Dn 10, 6). Le matin très glorieux où le Seigneur Jésus ressuscita, voilà qu'il se fit un grand tremblement de terre: l’Ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s’assit. Il avait l'aspect de l'éclair; et sa robe était blanche comme neige. A sa vue, les gardes tressaillirent d'effroi et devinrent comme morts (Mt 28,2-4). Ainsi apparaît le serviteur du Roi. Que dire alors du Roi ?

Ah, si les hommes savaient ! S’ils savaient constamment, sans oublier un seul instant un tel savoir, que les anges porteurs d’éclair et blancs comme neige se trouvent près d’eux, tout près d’eux! Ce savoir, qui correspondait à une vision chez les prophètes et tous les hommes doués de discernement, rendait ceux-ci extrêmement doux et sereins devant le monde céleste, mais déterminés et en colère à l'égard des pécheurs non repentis et aveuglés. Un jour le prophète Elisée pria Dieu d’ouvrir les yeux de son serviteur et de lui permettre de voir ce que le prophète pouvait voir lui-même. Et Dieu exhaussa la prière du grand prophète et le Seigneur ouvrit les yeux du serviteur et il vit: voilà que la montagne était couverte de chevaux et de chars de feu autour d'Elisée (2 R 6,17).

Et comment se présente alors la vision du Roi au-dessus des armées célestes, comme est majestueuse et terrible la vision du Roi lui-même sur les armées célestes ! Quand le prophète Isaïe fut jugé digne d’une telle vision, il s’écria plein de crainte et de terreur : Malheur à moi, je suis perdu! car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le roi, le Seigneur, le tout-puissant (Is 6,5).

Ah, si les hommes savaient que le Roi, le Seigneur, les regarde constamment - ce même Roi et Seigneur majestueux et immuable qu’Isaïe regarda une fois et il fut aussitôt rempli de crainte et de frayeur -, alors aucun péché ni aucune impureté ne leur viendraient à l’esprit. Que l’homme voie Dieu ou non, Dieu le regarde, lui. Cela ne donne-t-il pas la chair de poule au blasphémateur? N’est-ce pas un réconfort pour le chrétien martyr?

Non seulement le Dieu trinitaire nous regarde et nous voit à tout instant de notre vie, mais il en est de même de toute l’armée des anges célestes et des saints que nous célébrons. Des millions d’yeux nous regardent comme d’un seul œil. Des millions de bons vœux nous suivent sur le chemin plein d’épines et de ténèbres de la vie ; et des millions de mains s’offrent comme une seule main pour nous aider. Sous la conduite du Saint-Esprit, l’Église de Dieu sur la terre s’est efforcée de présenter aux fidèles cette réalité majestueuse, redoutable et douce, à l’aide d’innombrables icônes placées sur l’iconostase qui symbolisent le monde invisible des puissances célestes et rappellent leur présence continue dans ce monde. En vénérant les icônes, nous ne vénérons pas du bois ni les couleurs posées sur lui, mais ces puissances célestes vivantes et présentes. En craignant les icônes, nous craignons ces puissances. En ressentant le réconfort et la joie émanant des icônes, nous ressentons en fait le réconfort et la joie de ces puissances célestes qui figurent sur les icônes. Seuls les démoniaques et les hommes remplis de mauvais esprits ont considéré la vénération des icônes comme une idolâtrie. Qui pendant des siècles a mené la lutte contre l’idolâtrie, sinon l’Eglise orthodoxe ? Qui d’autre a donné des millions de victimes dans cette lutte victorieuse ? Qui d’autre a détruit l’idolâtrie ? Comment l’Eglise qui a détruit l’idolâtrie pourrait-elle vénérer les idoles? Un tel persiflage contre l’Eglise de Dieu a été initié par des hérétiques impurs, qui raisonnaient avec leurs sens et non de façon spirituelle. Du fait de la brutalité de leur réflexion, ils étaient incapables de distinguer la vénération des icônes et l’idolâtrie. Quand ils furent incapables de parvenir à leurs fins avec leurs faibles arguments, les hérétiques dressèrent le feu et l’épée contre les icônes et la vénération des icônes. Ils brûlaient les icônes dans le feu et transperçaient à l’épée les fidèles orthodoxes’. Mais comme la puissance divine est plus forte que le feu et l’épée, ces hérétiques ont fini par tomber tandis que les icônes continuent à embellir les églises de Dieu et à rappeler aux fidèles la grande et redoutable présence de Dieu et des puissances célestes dans la vie des hommes sur terre. En mémoire de la victoire sur les iconoclastes et de l’établissement éclatant de la vénération des icônes à l’époque du patriarche Méthode, de la pieuse impératrice Théodora et de son fils Michel, les Saints Pères théophores ont décidé que le premier dimanche du Grand Carême serait consacré à la célébration de cet événement. Ce dimanche est aussi appelé Dimanche de l’Orthodoxie en commémoration de la victoire de la véritable et authentique confession de foi sur les ergotages hérétiques et les arguties terrestres. C’est en rapport avec cela qu’il a été décidé de lire aujourd’hui l’épisode de l’évangile consacré à Nathanaël, sur ses doutes à l’égard du Christ quand il était loin de Lui, et sur sa conversion dès qu’il fut près du Christ, afin de montrer que la présence de Dieu est nécessaire pour convertir les gens peu croyants à la foi et de mettre en exergue le pouvoir prodigieux de cette présence !

C’est alors que Jésus résolut de gagner la Galilée. Il trouve Philippe et lui dit: «Suis-moi». Or, Philippe était de Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre (Jn 1, 43-44). Après Son baptême dans le Jourdain, le Seigneur Jésus se rendit en Galilée où II devait commencer Son travail. L’esprit débauché des Juifs n’était pas digne pour que le Seigneur débutât Son œuvre parmi eux. La région habitée par les Juifs autour de Jérusalem, à cause de leur attachement aux choses terrestres, était tombée plus bas que les contrées peuplées de païens. La Galilée était païenne, peuplée principalement de Grecs, Romains et Araméens, avec seulement quelques localités juives. Les Juifs de Judée méprisaient la Galilée comme terre païenne, terre de ténèbres et d’ignorance. C’est précisément dans cette contrée méprisée qu’il fallait que brillât une grande lumière, conformément aux paroles du prophète : Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi (Is 9,1). En ouvrant d’abord Sa bouche divine dans cette Galilée, qui représentait un mélange de peuples, le Seigneur a déjà ainsi souligné que Son Evangile s’adresse à toute l’humanité. En apparaissant d’abord dans ce recoin sombre et peu important de Palestine, Il a montré aussi bien Son humilité que Sa condamnation de l’orgueil insensé de la Jérusalem enténébrée et débauchée.

André partit d’abord seul avec le Seigneur et sans y avoir été invité ; il trouva ensuite son frère Simon-Pierre (Jn 1, 35), tandis que Philippe fut appelé par le Seigneur : « Suis-moi !» Le fait que Philippe a aussitôt répondu sans hésitation à cet appel est évident dans la mesure où, brûlant de ferveur pour le Christ, il commença immédiatement à en enrôler d’autres et à les conduire auprès du Seigneur. La décision rapide de Philippe de partir aussitôt avec le Seigneur, peut s’expliquer par le fait qu’il a peut-être déjà entendu parler du Christ par ses voisins André et Pierre, puisqu’ils étaient tous originaires de la même localité de Bethsaïde, et peut-être aussi par d’autres ; mais le plus vraisemblable est que la personnalité lumineuse du Seigneur l’a poussé à tout quitter, à tout oublier et à Le suivre. Mais la personnalité puissante du Christ a tellement conquis Philippe, comme on l’a dit, que non seulement il L’a suivi, mais il a commencé aussitôt à faire de l’apostolat, c’est-à-dire à rallier d’autres hommes au Christ : Philippe trouve Nathanaël et lui dit: « Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l’avons trouvé! C'est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth» (Jn 1,45).

Comme Philippe parle simplement ! Ces deux âmes humaines en quête, Philippe et Nathanaël, sont en train de s’entretenir! Philippe ne dit pas: nous avons trouvé le Messie promis, ni le Fils de David, ni le roi d’Israël, ni le Seigneur Christ; il annonce simplement à Nathanaël que Celui à propos duquel Moïse et les prophètes ont écrit, nous L’avons trouvé. Ainsi s’exprime une âme imprégnée par le prodige et la joie. Les sentiments les plus forts ne choisissent pas leurs mots, ils se manifestent simplement, parfois trop simplement, comme persuadés en eux-mêmes que leur force se fera sentir même à travers les mots les plus simples. Les sentiments faibles et mensongers ont recours à des trompettes d’argent de mots tonitruants et tumultueux, afin de paraître plus forts et authentiques. Il est évident que Philippe et Nathanaël avaient déjà évoqué entre eux Celui qui a été promis, prophétisé et attendu depuis longtemps. C’était un sujet habituel de conversations entre Israéliens véritables, âmes pures et en quête. Nous L’avons trouvé! dit Philippe. Ce qui veut dire : Il n’est pas apparu comme la foudre qui ébranle les nuages et épouvante la terre, ni tombé soudain sur la terre tel un météore, ni monté sur le trône royal à Jérusalem, vers lequel étaient concentrés les regards des pharisiens myopes, des scribes insensés et des autres qui attendaient le Messie. Lui a grandi et a vécu ici en Galilée, au milieu de nous, depuis déjà trente ans, et nous ne Le connaissions pas ; Il grandissait comme une douce vigne au milieu de vignes sauvages, ce qui Le rendait difficile à reconnaître tant qu’il n’avait pas mûri et commencé à montrer Ses fruits. Il était comme un trésor enfoui dans la terre ; la terre L’a repoussé et le trésor s’est mis à briller. Il ne s’est pas mis en avant, et n’a pas cherché à s’imposer : c’est nous qui L’avons vu et reconnu. Il est doux comme l’agneau, lumineux comme le soleil, attirant comme le printemps, puissant comme Dieu. Il est fils de Joseph, de Nazareth. Qui peut savoir comment Philippe a décrit le Christ à Nathanaël? Qui peut restituer toute leur conversation? L’évangéliste ne fait que mentionner brièvement ce qui est essentiel. Et tout ce que Nathanaël a entendu de Philippe, ne pouvait que le réjouir. Un fait l’a troublé et rendu dubitatif : comment se fait-il que le Messie soit venu de Nazareth? Philippe appelle Jésus, fils de Joseph, peut-être parce qu’il ignore lui-même le très grand mystère de la conception de Marie par le Saint-Esprit, peut-être aussi parce qu’il veut être le plus concis et convaincant possible devant un homme qui devait progressivement être initié au mystère de l’Incarnation divine. Peut-être Philippe agit-il déjà de façon missionnaire, selon la méthode apostolique, décrite plus tard par l’apôtre Paul : Je me suis fait faible avec le faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver à tout prix quelques-uns (1 Co 9, 22). Nathanaël était encore faible, non initié, profane, et ‘l’Apôtre devait se comporter envers lui comme à l’égard d’un faible.

Nathanaël lui dit: «De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ?» Philippe lui dit: « Viens et vois» (Jn 1,46). La question de Nathanaël ne doit

pas être interprétée comme une remarque méchante d’un cœur obtus et négationniste, mais comme la crainte d’un cœur sincère de voir son ami se tromper lourdement. Sara rit en elle-même quand le Seigneur lui annonce qu’elle va enfanter un fils dans sa vieillesse (Gn 18,12). Telle est la joie qui souhaite avoir confirmation dans le doute. Et Nathanaël n’aurait jamais pu entendre dans sa vie, une nouvelle plus joyeuse que celle apportée par Philippe. Mais de même que toute joie est annonciatrice de difficultés et d’ombres, de même la joie de Nathanaël se heurta aussitôt au nom de Nazareth. Comment le Messie pouvait-Il venir de Nazareth? Est-ce que Bethléem n’avait pas été mentionné par les prophètes comme lieu de Sa naissance? Est-ce que des générations et des générations n’avaient pas regardé la ville de David, dans l’attente d’y voir le petit roi promis ? Philippe a dû certainement se tromper ! Mais Philippe ne souhaite pas se perdre dans des explications et des démonstrations ; il ne peut d’ailleurs rien répondre lui-même à la remarque faite par Nathanaël. Il lui dit simplement: «Viens et vois!». Comme ces paroles résonnent victorieusement: « Viens et vois!» Viens seulement, Nathanaël, et tu verras, je ne peux pas démontrer, mais Sa présence te démontrera tout. Je ne peux pas non plus répondre à tes autres questions, mais Sa seule présence est une réponse à laquelle tu ne pourras pas t’opposer. Viens seulement avec moi pour être en Sa présence - viens et vois. Nathanaël fut d’accord et suivit Philippe.

Jésus vit Nathanaël venir vers Lui et II dit de lui: «Voici vraiment un Israélite sans détour» (Jn 1,47). Quel merveilleux compliment! Et venant de quelle bouche ! Mais que signifie l’expression un Israélite sans détour ? Cela signifie : un homme rempli de ce qui est l’inverse de la ruse, c’est-à- dire de Dieu : un homme pensant à Dieu, en quête de Dieu, à la recherche de Dieu, dans l’attente de Dieu, dans l’espérance de Dieu. C’est un homme qui s’est livré à un seul maître, Dieu, et ne souhaite pas en connaître d’autre ; un homme dans lequel le principe du mal n’a pas pu prendre racine. Mais cette mise en exergue par le Christ de Nathanaël comme j;n Israélite véritable constitue en même temps la mise en avant du triste constat qu’il ne subsistait qu’un petit nombre de véritables Israélites. C’ést pourquoi le Seigneur Lui-même, comme réjoui, s’écrie : Voici vraiment un Israélite sans détour! En voici un véritable, au milieu d’un grand nombre d’imposteurs ! En voici un qui n’est pas seulement Israélite par le nom, mais aussi par l’esprit! Bien que le Seigneur ait pu de loin être au courant du doute que Nathanaël avait exprimé à Philippe, Il félicite néanmoins Nathanaël comme un Israélite véritable et sans détour. Le complimente-t-Il afin de le séduire ? Non, Celui qui lit dans les cœurs ne tient pas compte des mots, mais regarde dans le cœur de l’homme. Rien dans l’Evangile ne nous permet de voir que Nathanaël était un homme sans détour; mais le Seigneur regardait dans les cœurs et il l’avait lu dans son cœur. Peut-être que les autres apôtres qui étaient autour du Christ, sont restés étonnés par ces compliments prononcés par le Christ, mais le Christ a laissé le temps de découvrir l’authenticité de son compliment.

Nathanaël lui-même fut surpris par ce compliment inattendu: Nathanaël Lui dit: «D’où me connais-tu? » Jésus lui répondit: «Avant que Philippe t'appelât, quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu» (Jn 19,48).

On voit ainsi que Nathanaël se montre tout de suite comme un homme sans artifice. Un homme rusé se préoccupe de lui-même et nullement d’autrui. Un homme rusé est flatté par les compliments et les flagorneries. Si Nathanaël avait été un homme rusé, il se serait senti enivré par ce compliment du Christ et se serait mis à Le remercier ou, dans une fausse humilité, à refuser une telle louange. Mais Nathanaël est plus attaché à la vérité qu’aux flatteries, il attache plus d’importance au Christ qu’à lui-même. Aussi, sans recevoir ni refuser ce compliment, Nathanaël se hâte de poser une question ouverte, dans le but de découvrir la vérité sur le Christ. «D'où me connais-tu?» (Jn 1, 48). C’est la première fois que nous nous rencontrons ! Si tu m’avais appelé par mon nom, tu m’aurais moins surpris, car un nom peut être connu ou deviné assez rapidement, mais me voilà très surpris que tu connaisses si vite mon cœur et ma conscience, c’est-à-dire quelque chose qui est le plus secret dans l’homme, qu’un homme révèle très difficilement même à ses amis proches. «D'où me connais-tu ?» À cette question le Seigneur répond en révélant un autre secret, apparent : «Avant que Philippe t’appelât, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu» (Jn 1, 48). Celui qui connait les secrets de l’esprit, connait facilement les secrets du corps. Et Celui qui voit le mouvement des idées et entend le mystérieux murmure des pensées dans l’homme, peut encore plus facilement voir le mouvement du corps humain et entendre les paroles dites par l’homme. Avant que Philippe eût rejoint Nathanaël, le Seigneur l’avait vu assis sous le figuier; et avant que Philippe eût songé à se rendre auprès de Nathanaël, le Seigneur avait vu et connu le cœur de Nathanaël. Selon Sa providence, Philippe avait rejoint Nathanaël et l’avait appelé à venir et à voir. Comment l’homme pourrait-il se cacher au regard de Dieu ? Comment se mettre à l’écart de Sa grande et terrible présence ? En réfléchissant à cette grande et terrible présence, le psalmiste s’adresse au Dieu qui-voit-tout et dit: Seigneur, tu me sondes et me connais; que je me lève ou m'assoie, tu le sais, tu perces de loin mes pensées; que je marche ou me couche, tu le sens, mes chemins te sont tous familiers. La parole n’est pas encore sur ma langue, et voici, Seigneur, tu la sais tout entière; derrière et devant tu m’enserres, tu as mis sur moi ta main [..]. Où irai-je loin de ton esprit, où fuirai-je loin de ta face ? (Ps 139,1-7). Le Christ est un miracle de l’histoire terrestre, non seulement à cause des miracles accomplis et de la Résurrection, mais aussi, non moins, à cause de la présence partout de Son esprit et de Son omniscience. Etant sur terre, Il était en même temps dans le ciel. En regardant les hommes, Il a en même temps vu Satan tomber du ciel. En rencontrant les hommes, Il devinait leur passé et leur avenir. Il lisait dans les pensées des hommes comme dans un livre ouvert. Au milieu des louanges et des flatteries des hommes, Il parlait à Ses disciples de Sa passion; au milieu de Son martyre, Il parlait de Sa victoire prochaine et de Sa gloire. En regardant le temple en marbre de Jérusalem, Il a vu sa destruction. Avec Moïse et Élie, Il s’entretenait comme s’ils étaient Ses contemporains vivants. Vivant dans les limites du corps, Il avait vu tout ce qui allait suivre dans le ciel; Il avait entendu la conversation entre le riche pécheur en enfer et Abraham au paradis. Il avait vu de loin le lieu où étaient attachés une ânesse et son ânon et dit à Ses disciples d’y aller et de les ramener. Il avait vu de loin un homme portant une cruche d’eau (Lc 22, 10) et dit à Ses disciples d’aller à la rencontre de cet homme afin de Lui préparer la pâque. Devant Son exemple spirituel, le temps ne pouvait dresser aucun voile. Tout ce qui fut et ce qui sera, Il le regardait comme ce qui se produit déjà sous Ses pieds. Pour Lui, l’espace non plus n’avait pas de distance. Ce qui se produisait où que ce fut dans le monde, Il le considérait comme si cela se produisait sous le regard de Ses yeux de chair. Ce qui avait lieu dans un espace clos, c’était comme si cela avait lieu dans un espace ouvert. Même ce qui se produisait dans l’espace le plus fermé, dans le cœur humain, était ouvert et public pour Lui. Cette faculté du Seigneur Jésus d’être présent partout et de savoir tout avait terrassé Nathanaël tout autant que Pierre l’avait été par la pêche abondante en mer ou que Ses autres disciples en Le voyant marcher sur les flots et apaiser la tempête et les vents. Connaissant le cœur des hommes, le Seigneur savait laquelle de Ses puissances divines allait agir le plus sur chacun des disciples. Si Pierre avait été surtout impressionné par Son autorité sur la nature, Nathanaël, lui, était surtout étonné par Sa capacité de tout voir et de tout savoir. Sachant tout, c’est conformément à ce savoir total que le Seigneur a aménagé Son économie divine du salut des hommes. Peut- être Philippe a-t-il pressenti cela, dès ces premiers jours de son apostolat, quand il a dit à Nathanaël: « Viens et vois!». Philippe était convaincu que le Seigneur très sage et tout-puissant se révélerait à Nathanaël de la façon la plus adaptée à l’esprit et au caractère de Nathanaël. Il n’a peut-être pressenti qu’en partie ce qu’il allait apprendre par la suite, c’est-à-dire les innombrables et très prodigieux mystères cachés dans la fragile poitrine d’homme de son Maître. En vérité, des mystères plus larges que les deux et plus longs que le temps étaient cachés dans la poitrine du Dieu- homme ! Est-ce que le Christ Seigneur a révélé ou dit un millième des mystères et des pouvoirs qui étaient cachés en Lui? Certainement non. Une immense majorité de Ses mystères et pouvoirs est restée non révélée et non exprimée, pour être révélée et montrée seulement aux saints dans Son royaume céleste. Il y avait tellement de puissance en Lui qu’il ne cherchait nullement à accomplir des miracles, s’efforçant plutôt de s’abstenir d’en accomplir trop. De Son côté, il n’a été dit, révélé et accompli que ce qui était nécessaire pour notre salut, sans exercer de pression ni de contrainte sur notre volonté, notre libre choix et notre libre décision.

Mais regardons comment Nathanaël émerveillé, répond au Seigneur: Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d’Israël (Jn 1, 49). C’est ce que dit la même bouche qui a dit auparavant à Philippe : De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? Quel changement étrange ! Quel enthousiasme soudain ! Ah, frères, comme la présence de Dieu est grande et miraculeuse ! Il n’y a pas de mots pour le décrire, ni de main capable de l’écrire, mais il y a des cœurs en mesure de le sentir et, l’ayant senti, de frissonner comme la rosée matinale lors de sa rencontre avec les rayons du soleil. Un tel événement n’est-il pas suffisamment convaincant, de Le voir apparaître en homme faible en vue du salut du genre humain? Qui aurait pu Le supporter s’il était apparu comme un ange en flammes ? Et s’il était apparu en tant que Dieu, sans vêtement et non abrité par le voile charnel, dans Sa puissance et Sa gloire éternelles, qui aurait pu Le regarder et rester en vie ? Qui aurait pu entendre Sa voix et ne pas tomber en poussière ? Est-ce que toute la terre ne se serait pas transformée en nuée avec la proximité de Son souffle ? Regardez comme est forte Sa présence adoucie ! Comment en un moment II retourne le cœur de l’homme et change ses pensées ! Qui aurait pu imaginer quelques instants avant cette rencontre du Christ avec Nathanaël, que Nathanaël allait peu après confesser que le fils de Joseph était le Fils de Dieu et le roi d’Israël? Même si Nathanaël imagine en cet instant, comme roi d’Israël, un roi terrestre d’Israël, conformément à la conception générale qu’on avait à l’époque du Messie, une telle position est plus que suffisante pour quelqu’un qui commence à confesser le Christ et à Le suivre. Car Nathanaël Le nomme également Fils de Dieu, élevant ainsi la personnalité du Christ au-dessus de la conception vulgaire qui faisait de Lui un roi terrestre ordinaire sur le trône de David.

«Parce que je t’ai dit: “Je t’ai vu sous le figuier”, tu crois! Tu verras mieux encore». Et II lui dit: «En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme» (Jn 1, 50-51). Le Seigneur considère donc qu’il n’a révélé à Nathanaël qu’un petit mystère sur Lui-même, en lui disant qu’il l’avait vu sous le figuier. Sa capacité de voir à une pareille distance, pas très grande, ne représente qu’une lueur de Son pouvoir de visionnaire global. Avec la pureté de son âme, ce petit fait suffit à Nathanaël pour croire. Les impurs et rusés pharisiens et scribes de Jérusalem avaient vu le Seigneur guérir les lépreux, donner la vue aux aveugles, ressusciter les morts, mais n’avaient quand même pas cru. Voilà Nathanaël, un Israélite véritable, qui croit et confesse, parce que la porte du miracle s’est légèrement entrouverte! Tu verras mieux encore, lui promet le Seigneur. Que verra-t-il? Le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme. Le Seigneur s’adresse avec ces mots à Nathanaël, mais cette promesse s’applique à tous, car II dit: En vérité, en vérité, je vous le dis. Le fait que cette promesse sera inévitablement accomplie, est illustré par la forte insistance qui s’y attache : En vérité, en vérité! Dès l’origine, les anges ont servi le Sauveur, descendant et montant au ciel. L’ange est apparu à Zacharie pour lui annoncer la naissance du grand Précurseur du Christ. L’ange est apparu à la Très Sainte Vierge pour lui annoncer le très grand secret de la Nativité du Seigneur. Le ciel est apparu ouvert aux bergers de Bethléem, et les anges sont descendus chanter le chant de la réconciliation de Dieu avec les hommes. Les anges descendaient etonontaient pour informer et conduire Joseph et les mages d’Orient. Quand le Seigneur eût triomphé de toutes les tentations ainsi que de celles de Satan dans le désert, les anges sont descendus et Le servaient. Lors des souffrances endurées avant la mort au jardin de Gethsémani, un ange Lui apparut pour Le réconforter. Lors de Sa Résurrection, les anges descendirent sur Son tombeau. Lors de Son Ascension de cette terre vers le ciel, deux anges vêtus de blanc (Ac 1, 10) sont descendus et sont apparus aux disciples. Après Son Ascension, les anges sont apparus souvent à Ses apôtres, puis

par la suite à d’innombrables hommes et femmes agréables à Dieu. Le premier martyr Etienne n’a-t-il pas vu les deux ouverts (Ac 7,56) ? L’apôtre Paul ne s’est-il pas élevé jusqu’au troisième ciel? L’apôtre et évangéliste Jean ne se vit-il pas révéler d’innombrables miracles des cieux, des temps et de l’éternité? De nos jours encore, de nombreuses âmes pures et théophores voient les anges leur apparaître, tandis que de nombreux repentis qui ont vu leurs péchés pardonnés, voient les deux ouverts. Que de fois jusqu’à aujourd’hui, se sont vérifiées les paroles du Seigneur Jésus sur les deux ouverts et sur les anges qui montent et descendent! Le Seigneur est descendu sur terre afin de montrer aux hommes les deux ouverts. Avant le Christ, seul un petit nombre de prophètes et d’hommes agréables à Dieu ont été jugés dignes de voir les deux ouverts, mais à la suite du Christ, des armées entières de ceux qui voulaient voir les deux se sont élevées par leur esprit visionnaire dans les hauteurs célestes, rencontrant les armées angéliques célestes. Le ciel est toujours ouvert aux hommes, mais les hommes y sont fermés’: tout en regardant, ils ne voient pas et tout en entendant ils ne comprennent pas (Mc 4,12). Le Christ a enlevé la cécité non seulement à quelques aveugles physiques mais aussi à des millions d’hommes aveugles spirituellement. Les aveugles ont ouvert les yeux et vu le ciel ouvert. Aujourd’hui aussi, les aveugles ouvrent les yeux et voient le ciel ouvert. Or que signifie le ciel ouvert, sinon la présence du Dieu vivant et de Ses forces innombrables? Mais que signifie la présence du Dieu vivant, sinon la peur et la terreur pour les impurs et les pécheurs, mais la vie et la joie pour les purs et pour les justes ? Cette grande et terrible présence nous est actuellement cachée par le rideau sombre de notre corps. Mais bientôt, très bientôt, ce rideau sera abaissé et rejeté pour toujours et nous nous trouverons complètement dans un ciel ouvert, c’est-à-dire que ceux d’entre nous qui se sont repentis et purifiés seront dans la présence éternelle et vivifiante du Dieu vivant, tandis que les non-repentis, les blasphémateurs et les impurs seront dans Son absence éternelle, dans les souffrances et les ténèbres extrêmes.

Accourons donc auprès du Seigneur Jésus ami-des-hommes et, tant que tous nos jours ne sont pas encore comptés, confessons Son Nom, comme seul Nom porteur du salut, et implorons Son aide, la seule qui ne trompe pas et apporte le salut. Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié et sauve-nous, pécheurs ! Gloire à Toi, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le deuxième dimanche du Grand Carême. Evangile sur la guérison d’un paralytique

(Mc2,l-1213)

Dimanche dernier nous avons entendu l’Evangile consacré à Faction miraculeuse de la présence grande et puissante du Christ. Nathanaël - qui avait émis des doutes sur le récit de l’apôtre Philippe annonçant l’apparition du Messie longtemps attendu, sous les traits de Jésus de Nazareth - dès qu’il fut en présence du Seigneur Lui-même, Le reconnut aussitôt et Le confessa comme Fils de Dieu et roi d’Israël. L’évangile de ce jour évoque les grands efforts déployés par des croyants véritables pour se retrouver en présence du Christ le Seigneur.

Quatre hommes portaient un de leurs parents ou un de leurs amis, qui était très affaibli; ils le transportaient sur une couche, car il était désespéré et immobile. Ils le portaient en vain au milieu de la foule, afin de le rapprocher du Seigneur ; faute d’y parvenir, ils le hissèrent sur le toit d’une maison, dégagèrent le toit et depuis là, avec des efforts et des difficultés, ils déposèrent la couche avec le malade aux pieds du Guérisseur thaumaturge. Telle était la force de leur foi en Christ.

Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique: «Mon enfant tes péchés sont remis» (Mc 2, 5). Le Seigneur n’avait pas entendu sa confession, mais II avait vu leur foi. Sa faculté de discernement allait jusqu’aux profondeurs les plus secrètes du cœur humain, et c’est en observant ces profondeurs du cœur que le Seigneur avait vu leur grande foi. Mais c’est aussi avec Ses yeux de chair qu’il avait vu et reconnu leur foi aux grands efforts déployés pour transporter le malade auprès de Lui. Leur foi était donc évidente pour le regard tant physique que spirituel du Seigneur.

Pour le Seigneur, tout aussi évidente était l’incrédulité des scribes qui étaient présents à cet événement et pensaient dans leur cœur: « Comment celui-là parle-t-il ainsi ? 11 blasphème ! Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul?» (Mc 2, 6-7). Et aussitôt, percevant par Son esprit qu’ils pensaient ainsi en eux-mêmes, le Seigneur commence par les réprimander doucement à ce propos: «Pourquoi de telles pensées dans vos cœurs?» (Mc 2, 8). Le Seigneur clairvoyant lit facilement dans les cœurs, impurs et purs. De même qu’il a vu aussitôt le cœur pur de Nathanaël où il n’y avait nulle malice, de même II voit maintenant clairement les cœurs impurs des scribes remplis de ruse. Afin de leur montrer qu’il possède le pouvoir sur les corps comme sur les âmes des hommes, celui de remettre les péchés et de guérir les corps affaiblis, le Seigneur dit à l’homme affaibli : «Je te l'ordonne, lève-toi, prends ton grabat et va-t’en chez toi. » Il se leva et aussitôt, prenant son grabat, il sortit devant tout le monde, de sorte que tous étaient stupéfaits et glorifiaient Dieu en disant: «Jamais nous n’avons rien vu de pareil» (Mc 2,11-12).

Regardez combien de pouvoirs miraculeux le Seigneur montre en une fois : 1) Il discerne dans les cœurs des hommes et découvre la foi chez les uns et la malice chez les autres ; 2) Il pardonne les péchés de l’âme et rend l’âme saine et pure des germes de la maladie et de l’impuissance; 3) Il restitue la santé au corps affaibli, paralysé, grâce à la puissance de Sa parole.

Comme la présence du Dieu vivant est grande, redoutable et prodigieuse !

Mais il faut se retrouver en présence du Seigneur vivant. C’est la chose essentielle sur la route du salut: aller avec foi à la rencontre du Seigneur et ressentir cette présence. Parfois, le Seigneur Lui-même vient et nous révèle Sa présence bienfaisante, comme II l’a fait à Marthe et Marie à Béthanie, comme II s’est montré soudainement à l’apôtre Paul sur une route, ou à d’autres apôtres sur la mer de Galilée, ou sur le chemin d’Emmaüs, ou dans une pièce close, ou à Madeleine dans uft jardin, ou à de nombreux saints en songe ou en public. Parfois encore, des hommes se retrouvent en présence du Seigneur après avoir été conduits par des apôtres, comme André a emmené Simon Pierre, et Philippe, Nathanaël, ou comme les successeurs des apôtres et des missionnaires ont conduit d’autres fidèles. Enfin, il arrive que des hommes consacrent d’énormes efforts pour être en présence du Seigneur, comme cela fut le cas avec le groupe de quatre hommes qui sont montés sur le toit d’une demeure afin de faire descendre un malade devant le Seigneur. Telles sont trois manières de se retrouver en présence du Seigneur. Notre devoir est de faire tous nos efforts pour nous retrouver en présence du Seigneur, et Dieu nous admettra et nous illuminera. C’est pourquoi il nous faut appliquer ces trois manières de façon inverse, c’est-à-dire : nous devons d’abord faire avec foi et un désir ardent tout ce que nous pouvons pour nous retrouver en présence du Seigneur; puis il nous faut répondre à l’appel et suivre les instructions de la sainte Eglise apostolique et des Pères et des maîtres de l’Église ; enfin, après avoir rempli les deux premières conditions, attendre en prière et avec foi que le Seigneur nous accueille près de Lui, et que par Sa présence II nous illumine, nous fortifie, nous guérisse et nous sauve ?

L’importance des efforts nécessaires pour nous ouvrir la voie menant à la présence du Seigneur, est très bien illustrée par l’exemple de ces quatre hommes qui n’ont pas craint de monter sur le toit d’une maison et n’ont pas été freinés par un sentiment de honte ou de peur dans leur volonté de faire descendre leur ami malade et de le mettre en présence du Seigneur vivant. C’est un exemple de ferveur au moins aussi grand que celui de la veuve qui ne cessait d’importuner un juge injuste en le suppliant de la sauver de son adversaire devant la justice (Lc 18, 1-5). Cela correspond à la nécessité de suivre le commandement du Seigneur et prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18, 1). C’est la preuve de la véracité d’un autre commandement du Seigneur '.frappez et l’on vous ouvrira (Mt 7, 7). Cela fournit aussi une explication sur une expression singulière du Christ: le Royaume des cieux souffre violence, et des violents s’en emparent (Mt 11,18). Le Seigneur exige donc de Ses fidèles de déployer tous leurs efforts, de faire tout leur possible, de prier sans relâche, de travailler, de rechercher, de frapper à toutes les portes, de jeûner, de faire d’innombrables actes de charité - tout cela, afin que s’ouvre devant eux le Royaume des Cieux, c’est-à-dire qu’ils accèdent à la grande, redoutable et vivifiante présence de Dieu. « Veillez donc et priez en tout temps, commande le Seigneur, afin d'avoir la force d'échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme» (Lc 21, 36). Veillez avec soin sur votre cœur, afin qu’il ne s’agglutine pas à la terre; veillez sur vos pensées, afin quelles ne vous éloignent pas de Dieu, veillez sur vos actions, afin de doubler votre talent et non le diminuer et le ruiner; veillez sur vos journées, afin que la mort ne vous surprenne pas et ne s’empare pas de vous en vous trouvant non repenti, au milieu de vos péchés. Telle est notre foi orthodoxe : toujours en action, toujours en prière et en veille, baignée de larmes et pleine d’efforts. Aucune autre foi ne propose aux fidèles autant d’efforts, afin d’être dignes de se tenir devant le Fils de Dieu. Tous ces efforts ont été proposés au monde entier par notre Seigneur et Sauveur Lui-même qui en a fait commandement aux fidèles ; l’Église ne cesse de les rafraîchir en les répétant de siècle en siècle, de génération en génération, en mettant en exergue devant les fidèles le nombre de plus en plus important de chevaliers spirituels qui ont accompli la loi du Christ et acquis une gloire et une puissance indicibles au ciel et sur la terre.

D’un autre côté, il ne faut pas se bercer d’illusion et penser que toutes ces actions et tous ces efforts déployés par un homme, apportent le salut en eux-mêmes. Il ne faut pas s’imaginer que l’homme est en mesure seulement par son travail et ses efforts de se retrouver en présence du Seigneur vivant. Si le Seigneur ne le veut pas, nul mortel ne peut parvenir à se tenir devant Sa face. Car le Seigneur, qui a ordonné tous ces efforts, a dit par ailleurs: «Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites: Nous sommes de simples serviteurs; nous avons fait ce que nous devions faire» (Lc 17,10). Il a également dit : Nul ne peut venir à moi si le Père qui ma envoyé ne l’attire (Jn 6, 44). Il a dit aussi : Hors de moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5). Dans son épître aux Ephésiens, l’apôtre Paul se situe dans cette perspective : C’est par grâce que vous êtes sauvés! (Ep 2, 5). Que dire après cela ? Dire que tous nos efforts pour nous sauver sont vains ? Baisser les bras et attendre que le Seigneur Lui-même nous appelle et nous mette, grâce à Sa force, en Sa présence? Le prophète Isaïe ne s’exclame-t-il pas : Tous, nous étions comme des êtres impurs, et nos bonnes actions comme du linge souillé (Is 64, 5) ? Faut-il donc nous consacrer à toutes ces actions et à ces efforts? Mais ne ressemblons-nous pas alors à ce serviteur qui avait enfoui dans le sol son talent et à qui son maître avait crié: Serviteur mauvais et paresseux (Mt 25, 26)? Nous devons être sobres et nous efforcer d’accomplir les commandements du Seigneur, qui sont clairs comme le soleil. Nous devons déployer tous nos efforts et c’est à Dieu qu’il appartient de bénir notre effort et nous admettre en Sa présence. L’apôtre Paul l’a merveilleusement expliqué en ces termes : Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance: Dieu (1 Co 3, 6-7). C’est donc de Dieu que tout dépend - de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde de Dieu. Il nous appartient néanmoins de planter et d’arroser, et ce devoir, nous ne pouvons le négliger, au risque de notre ruine éternelle.

Le devoir de l’agriculteur est de labourer et d’arroser, mais il dépend de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde divines que la moisson germe, croisse et donne des fruits.

Le devoir du savant est de faire des recherches, mais il dépend de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde divines qu’une découverte voie le jour.

Le devoir des parents est de prendre soin de leurs enfants et de les élever dans la crainte de Dieu, mais il dépend de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde divines de les faire vivre et jusqu’à quand.

Le devoir d’un prêtre est d’instruire les fidèles, de les avertir, de les réprimander et de les corriger, mais il dépend de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde divines que les efforts du prêtre portent leurs fruits.

Notre devoir à tous est de faire tous nos efforts pour nous rendre dignes de nous tenir en présence du Fils de Dieu, mais il dépend de la puissance, de la sagesse et de la miséricorde divines que nous soyons admis auprès du Seigneur.

Mais il ne faut pas faire d’efforts sans avoir l’espoir dans la miséricorde de Dieu. Tout notre effort doit être illuminé par l’espoir que le Seigneur est proche de nous et qu’il nous admettra à être devant Sa face. Il n’y a pas de source plus profonde et moins intarissable de la grâce divine. Quand le fils prodigue se repentit après sa chute lamentable au niveau d’un porc, son père miséricordieux alla à sa rencontre, le prit dans les bras et lui pardonna. Le Seigneur va inlassablement à la rencontre de Ses enfants repentis. Il tend Ses bras à tous ceux qui tournent leur visage vers Lui. J’ai tendu les mains, chaque jour; vers un peuple rebelle, dit le Seigneur pour les Juifs (Is 65, 2). Si le Seigneur tend Ses mains même à ceux qui Lui ont désobéi, que ne ferait-Il pas pour les obéissants ? David, le prophète obéissant, a dit: J’ai mis le Seigneur devant moi sans relâche ;puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (Ps 16, 8). A ceux qui travaillent à leur salut dans l’obéissance, le Seigneur ne refuse pas Sa présence.

Aussi ne devons-nous pas considérer nos efforts comme vains, comme le font les athées et les désespérés, mais travailler de toutes nos forces, dans l’espérance de la miséricorde du Seigneur Dieu. Redoublons d’efforts, en particulier à l’époque du Grand Carême, comme la Sainte Eglise nous le recommande. Puissions-nous être éclairés en ces circonstances par l’exemple de ces quatre amis qui sont montés sur le toit d’une maison et l’ont percé afin de faire descendre le cinquième membre de leur groupe, leur ami paralysé, aux pieds du Seigneur. Si un cinquième de notre âme est paralysé ou pourri par la maladie, hâtons-nous de nous présenter avec les quatre cinquièmes sains, devant le Seigneur et le Seigneur rendra sain ce qui est malade en nous. Si l’un de nos sens a fait scandale dans ce monde et en est devenu malade, hâtons-nous avec les quatre autres sens de nous présenter devant le Seigneur afin que le Seigneur ait pitié de ce sens et le guérisse. Quand une partie du corps tombe malade, les médecins recommandent des soins particuliers afin de préserver le reste de l’organisme et que ce qui est sain le devienne davantage et soit plus fort afin de résister à la maladie de la partie souffrante. Il en est de même de notre âme. Si notre esprit a commencé à douter, hâtons-nous de nous efforcer avec notre cœur et notre âme de fortifier notre foi et, à travers le Seigneur, de guérir l’esprit malade et le vivifier. Si nous avons péché en oubliant de prier, hâtons-nous, par des actes de miséricorde, de retrouver l’esprit de prière perdu.

Le Seigneur considérera notre foi, nos efforts et nos labeurs, et aura pitié de nous. Dans Sa miséricorde infinie, Il nous admettra dans Sa présence, immortelle et vivifiante, où vivent, se fortifient et se réjouissent les innombrables forces angéliques et armées célestes. Gloire et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le troisième dimanche du Grand Carême. Evangile sur la croix et le salut de l’âme

(Mc 8, 34-38; 9, 1)

Grande est la force de la Vérité, et rien au monde ne peut résister à cette force.

Grand est le pouvoir guérisseur de la Vérité, et il n’y a pas de souffrance ni d’infirmité au monde pour lesquelles la Vérité n’est pas le remède.

Dans leurs souffrances et infirmités, les malades cherchent un médecin qui leur donnera un médicament contre leurs maux. Nul ne cherche un médecin qui donnerait des médicaments sucrés, mais chacun cherche un médecin qui connaît un médicament éprouvé, sans tenir compte s’il est sucré, amer ou sans goût. Plus le médicament prescrit par un médecin à un malade est amer, plus dur est le traitement et plus, semble-t-il, les malades ont confiance dans ce médecin.

Pourquoi est-ce seulement des mains de Dieu que les hommes ne supportent pas de prendre un médicament amer? Pourquoi cherchent-ils et attendent-ils seulement des friandises venant de Dieu? Parce qu’ils ne ressentent pas le poids de leur maladie de pécheur et croient qu’ils ne peuvent guérir qu’avec des friandises.

Ah, si les hommes se demandaient pourquoi tous les médicaments pour les maladies du corps, sont aussi amers ! Le Saint-Esprit leur répondrait que c’est pour être à l’image des médicaments spirituels et servir d’apprentissage à l’amertume de ceux-ci. Car de même que les maladies du corps sont l’image et l’apprentissage des maladies spirituelles, de même les médicaments pour le corps sont l’image et l’apprentissage des médicaments spirituels.

Les maladies de l’esprit, ces maladies essentielles et fondamentales, ne sont-elles pas plus graves que les maladies du corps ? Comment alors les médicaments pour l’esprit ne seraient-ils pas plus amers que les médicaments pour le corps ?

Les hommes prennent soin, un très grand soin de leur corps ; quand leur corps tombe malade, ils n’épargnent ni efforts, ni temps, ni richesses, dans le seul but de rendre la santé à leur corps. Alors aucun médecin n’est trop coûteux pour eux, aucune station thermale trop éloignée, aucun médicament trop amer, en particulier quand on leur annonce en plus, la proximité de la mort physique. Ah, si les hommes prenaient autant soin, avec autant de moyens, de leur âme ! S’ils cherchaient avec autant de zèle un médecin et un médicament pour leur âme !

Il est difficile de marcher pieds nus sur l’herbe. Mais si un homme aux pieds nus meurt de soif et qu’une source se trouve de l’autre côté des broussailles, cet homme ne se décidera-t-il pas à s’avancer sur ces broussailles, quitte à saigner et à se blesser, afin de parvenir jusqu’au point d’eau, plutôt que de rester sur l’herbe tendre de ce côté des broussailles et d’y mourir de soif?

«Il nous est impossible de prendre un médicament aussi amer», disent de nombreuses personnes affaiblies par le péché. C’est pourquoi le Médecin ami-des-hommes a d’abord pris Lui-même un médicament amer, le plus amer de tous, bien qu’il fut en bonne santé, dans le seul but de montrer aux malades que cela n’est pas impossible. Ah, comme il est plus difficile à un homme en bonne santé de prendre et d’avaler un médicament pour malades qu’à un malade lui-même ! Or, Lui l’a pris afin que le prennent aussi ceux qui sont mortellement malades.

«Il nous est impossible d’aller pieds nus dans les broussailles, aussi assoiffés que nous soyons et aussi torrentielle et fraîche que soit la source d’eau de l’autre côté ! », disent aussi ceux qui ont été affaiblis par le péché. Aussi le Seigneur ami-des-hommes a-t-Il Lui-même traversé pieds nus le champ de broussailles et Le voilà maintenant de l’autre côté qui crie et nous invite à la source d’eau vive. « C’est possible ! crie-t-Il, Je Suis passé par-dessus les épines les plus blessantes et les ai émoussées avec mes pas ; venez donc ! »

« Si la Croix est le médicament, il nous est impossible de prendre ce médicament ! Et si la Croix est le chemin, il nous est impossible de prendre cette voie ! » Ainsi s’expriment ceux qui sont malades de leur péché. Aussi le Seigneur ami-des-hommes a-t-Il pris la croix la plus lourde sur Lui, afin de montrer que c’est possible.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, le Seigneur recommande la croix, cette médecine amère, à quiconque souhaite se sauver de la mort.

Le Seigneur dit: «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive» (Mc 8, 34). Le Seigneur ne pousse pas les gens devant Lui sur la croix, mais les appelle à Le suivre, Lui qui porte Sa croix. Avant de les appeler, Il avait prédit Sa passion: «Le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter» (Mc 8, 31). Il est venu pour cela, pour être le Chemin. Il est venu pour être le premier dans les souffrances et le premier dans la gloire. Il est venu pour montrer que tout ce que les hommes tenaient pour impossible, est possible, et le rendre possible.

Il ne pousse pas les hommes, ne les force pas ; Il propose et recommande. Si quelqu'un veut\ Par leur libre volonté les hommes sont tombés dans la maladie du péché ; par leur libre volonté, ils doivent se soigner et guérir du péché. Il ne cache pas que le remède est amer, très amer, mais II rend la prise plus facile aux hommes car II le prend le premier, bien qu’en bonne santé, et montre son action éclatante.

Qu’il se renie lui-même. Le premier homme, Adam, s’était renié lui-même en tombant dans le péché; il avait renoncé au véritable et juste soi-même. En demandant aux hommes de se renier eux-mêmes, le Seigneur demande qu’ils renoncent à leur être mensonger. En termes simples : Adam avait renié la Vérité et s’était fixé au mensonge ; le Seigneur demande maintenant aux descendants d’Adam de renoncer au mensonge et de s’accrocher à nouveau à la Vérité, dont ils s’étaient détachés. Se renier soi-même signifie renoncer à un non-être trompeur qui s’était imposé à toi à la place de ton être issu de Dieu. Renonce aux préoccupations terrestres qui ont refoulé la vie spirituelle, aux passions qui ont refoulé les bonnes actions, à la peur servile qui a obscurci la dignité de la filiation divine en toi et aux grondements contre Dieu qui ont engourdi l’esprit d’obéissance envers Dieu. Renonce aux mauvaises pensées, aux mauvaises aspirations et aux mauvaises œuvres. Renonce au respect idolâtre de la nature et de ton corps. Renonce, en un mot, à tout ce que tu considères être toi, mais qui est en fait le diable, le péché, la corruption, la tromperie, et la mort. Renonce aux mauvaises habitudes qui te sont devenues une seconde nature ; renonce à cette seconde nature ; car ce n’est pas une nature créée par Dieu, mais une illusion accumulée et endurcie en toi - un mensonge qui se déplace sous ton nom, et toi sous le sien.

Que signifie: se charger de sa croix? Cela signifie recevoir volontairement des mains de la Providence toute amertume médicinale qui est proposée. Si de grandes catastrophes ont lieu, sois obéissant à la volonté de Dieu, comme Noé le fut. Si on te demande de faire preuve d’abnégation, fais-le avec la foi avec laquelle Abraham a voulu offrir son fils en sacrifice. Si tes biens disparaissent, si tes enfants meurent soudainement et qu’une grave maladie te frappe, supporte tout avec patience, sans éloigner ton cœur de Dieu, comme Job. Si tes amis te quittent et que tu te retrouves encerclé par des ennemis, supporte tout sans murmures et avec l’espoir d’une aide prochaine de Dieu, comme le firent les apôtres. Si on te mène au supplice pour le Christ, sois reconnaissant à Dieu pour un tel honneur, comme des milliers d’hommes et femmes martyrs chrétiens. On ne te demande pas de faire quelque chose que nul avant toi n’a accompli, mais de suivre les nombreux exemples laissés par d’autres qui ont mis en œuvre la volonté du Christ, apôtres, saints, confesseurs et martyrs. Il faut aussi savoir qu’en recherchant notre crucifixion sur la croix, le Seigneur ne cherche que la crucifixion du vieil homme, plein de mauvaises habitudes et au service du péché ; par cette crucifixion, le vieil homme proche des animaux qui est en nous, se trouve mis à mort, et un homme nouveau, à l’image de Dieu et immortel, retrouve vie. Comme le dit l’Apôtre : notre vieil homme a été crucifié [...] afin que nous cessions d’être asservis au péché (Rm 6, 6). La croix est lourde à porter au vieil homme de chair, avec ses passions et ses convoitises (Ga 5, 24), mais elle n’est pas lourde à l’homme spirituel. Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu (1 Co 1, 18). C’est pourquoi nous faisons gloire de la Croix du Christ, et faisons gloire de notre croix pour le Christ. Le Seigneur ne nous demande pas de prendre Sa Croix, mais la nôtre. Sa Croix est la plus lourde. Il n’a pas été crucifié sur la Croix à cause de Ses péchés, mais des nôtres ; c’est pourquoi Sa Croix est la plus lourde. Nous sommes crucifiés à cause de nos propres péchés ; c’est pourquoi notre croix est plus légère. Et quand nous souffrons beaucoup, nous ne devons pas dire que nous souffrons trop, outre mesure. Le Seigneur est vivant, Il connaît la mesure de nos souffrances et ne permet pas que nous souffrions plus que ce que nous pouvons supporter. La mesure de nos souffrances n’est pas moins déterminée et précisée que la mesure entre le jour et la nuit, ou celle du mouvement des étoiles. Plus nos souffrances augmentent, plus notre croix devient lourde, plus la puissance de Dieu augmente, comme le dit l’apôtre Paul : De même en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, ainsi, par le Christ, abonde aussi notre consolation (2 Co 1,5).

Avant tout, notre grande consolation est dans le fait que le Seigneur nous appelle à venir à Sa suite. Qu'il me suive! dit le Seigneur. Pourquoi le Seigneur appelle-t-Il ainsi ceux qui se chargent de leur croix ? La première raison tient à Sa volonté qu’ils ne tombent pas et ne soient écrasés sous la croix. Telle est hélas la faiblesse de l’être humain : même pour l’homme le plus robuste, la croix la plus légère est trop lourde s’il la porte sans aide céleste. Regardez comment les gens désespérés deviennent incrédules à la suite de la plus petite secousse ! Comme ils se révoltent contre le ciel et la terre après la moindre piqûre d’une aiguille ! Comme ils se balancent, désemparés, à gauche et à droite en quête d’un appui et d’une protection dans le néant de ce monde, tout en pensant que le monde ne peut leur fournir ni appui ni protection et que le monde entier est un néant désespéré ! C’est pourquoi le Seigneur nous appelle à venir à Sa suite. Car ce n’est qu’en Le suivant que nous pourrons nous tenir au pied de notre croix. C’est en Lui que nous trouverons force, courage et réconfort. Pour nous, Il sera la lumière sur une route sombre, la santé dans la maladie, un ami dans la solitude, une joie dans la souffrance et une richesse dans la misère. Dans le cas d’un malade souffrant de douleurs physiques, on laisse une veilleuse brûler toute la nuit. Dans la nuit de notre existence, nous avons besoin de la lumière inextinguible du Christ, qui allégera nos souffrances et nous permettra de garder l’espoir de voir l’aube poindre.

La deuxième raison pour laquelle le Seigneur nous demande de Le suivre, aussi importante que la première, concerne le but du renoncement volontaire à soi et de l’acceptation de se charger de la croix. Nombreux furent ceux qui avaient en apparence renoncé à eux-mêmes, afin de se mettre en avant encore plus dans ce monde. Nombreux furent ceux qui se sont infligés des efforts et des labeurs innombrables dans le seul but d’être admirés et glorifiés par les gens. Nombreux furent ceux qui ont agi et continuent d’agir ainsi, en général au milieu de peuples païens, afin d’acquérir une réputation de mages ou de sorciers, par ambition personnelle et volonté de tirer un profit matériel. Il ne s’agit nullement d’un renoncement à soi, mais de promotion personnelle ; une telle croix ne conduit pas à la résurrection et au salut, mais à la déchéance totale et à la soumission au diable. Cependant, celui qui marche avec sa croix à la suite du Christ, est affranchi de tout orgueil, de toute volonté de dominer les autres et de tout désir de gloire mondiale et de profit. De même qu’un malade absorbe un médicament amer, non pour montrer qu’il est capable d’avaler un médicament aussi amer, mais dans le but de guérir, de même un chrétien véritable renonce à lui-même, c’est-à-dire exècre son être malade, prend sa croix sur lui, comme un remède amer mais salvateur, puis part à la suite du Christ, son Médecin et Sauveur, non pour que les hommes le louent et le glorifient, mais pour sauver son âme de la folie mortelle dans cette vie et du feu qui ronge dans l’autre.

Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera (Mc 8, 36). Voilà des paroles sévères et inexorables! Voilà un feu qui veut consumer le vieil homme jusqu’à la racine, même avec la racine ! Le Christ Seigneur n’est pas venu uniquement pour améliorer le monde, mais pour le transformer, le régénérer: pour jeter le vieux fer dans le feu et en forger un nouveau. Il n’est pas un réparateur, mais un Créateur. Il n’est pas un raccommodeur, mais un tisserand. Celui qui veut conserver un vieil arbre vermoulu le perdra. Il pourra faire tous les efforts qu’il voudra autour de l’arbre - l’arroser, le nettoyer, l’enclore, le protéger - les vers s’attaqueront à l’arbre de l’intérieur et l’arbre pourrira et tombera. Celui qui coupe un arbre vermoulu et le jette avec les vers dans le feu, puis s’occupe des jeunes pousses en les protégeant des vers, pourra conserver l’arbre. Celui qui veut préserver sa vieille âme d’Adam rongée et pourrie par le péché, la perdra ; car Dieu ne permettra pas qu’une telle âme se présente devant Lui, et tout ce qui ne se présente pas devant Lui sera inexistant. Mais celui qui a perdu cette vieille âme, sauvera son âme nouvelle, née de nouveau de l’Esprit (Jn 3, 6) et mariée au Christ. L’âme constitue en fait notre vie et c’est pourquoi l’Écriture Sainte dit: Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Evangile la sauvera. Car celui qui veut conserver sa vie de mortel à tout prix, perdra les deux vies : la mortelle et l’immortelle; la première parce que, même s’il a réussi à prolonger sa vie terrestre, il finira quand même par la perdre dans la mort, et l’immortelle parce qu’il ne s’en sera pas soucié et n’aura pas fait d’effort. En revanche, celui qui s’efforce d’acquérir la vie immortelle à travers le Christ, y aura accès et la gardera dans l’éternité, bien qu’il eût perdu la vie terrestre et temporelle. Cette vie terrestre et temporelle, l’homme peut la perdre à cause du Christ et de l’Évangile, ou quand il se sacrifie au moment nécessaire et meurt en martyr pour le Christ et Son saint Évangile, ou quand il se met à mépriser toute son existence en tant que pécheur et indigne et s’offre de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces au Christ, en se mettant à Son service, lui donnant tout et attendant tout de Lui. On peut perdre son âme, c’est-à-dire sa vie, soit en se suicidant, soit en se sacrifiant pour une cause injuste, dans une querelle ou dans une dispute. Un tel homme ne pourra pas conserver son âme, car l’Évangile dit : à cause de moi et de l'Evangile. Seuls le Christ et l’Évangile sont incomparablement meilleurs que notre âme. C’est la plus grande richesse dans le temps et dans l’éternité, et nul homme ne doit hésiter à sacrifier tout à cause de ce trésor incorruptible. Mais pourquoi le Seigneur ajoute-t-Il: et de l'Evangile? N’est-il pas suffisant de dire: à cause de moi ? Non, ce n’est pas suffisant. Le Seigneur dit à cause de moi et de l’Evangile, afin d’élargir ainsi les raisons de mourir personnellement et de vivre en Dieu et d’augmenter de nouveau le nombre de ceux qui sont sauvés. Est donc sauvé celui qui perd sa vie pour le Christ vivant et immortel. Est également sauvé celui qui perd sa vie à cause des œuvres du Christ dans le monde et de Son saint enseignement. Enfin, est sauvé celui qui perd la vie à cause d’un seul commandement du Christ ou d’une seule de Ses paroles. Le Seigneur est Celui qui a constitué la vie; celui qui se sacrifie pour l’auteur de la constitution de la vie s’est sacrifié aussi pour Sa constitution, et à l’inverse, celui qui se sacrifie pour Sa constitution, s’est sacrifié pour Lui. En s’identifiant à Son œuvre et à Son enseignement, le Seigneur élargit ainsi la possibilité de salut d’un grand nombre.

Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s'il ruine sa propre vie ? Et que peut donner l’homme en échange de sa propre vie (Mc 8,36-37) ? Ces mots éclairent beaucoup les paroles précédentes. Ils montrent que le Seigneur apprécie l’âme humaine plus que le monde entier. On voit ainsi quelle âme l’homme doit perdre afin de conserver l’âme : une âme dégradée, plongée dans le monde, encombrée par le monde et prisonnière de lui. Si l’homme perd une telle âme, il sauvera son âme véritable ; s’il rejette la vie mensongère, il gagnera sa vie véritable.

A quoi sert de gagner le monde entier, quand le monde est destiné à la déchéance et à abîmer l’âme, qui est destinée à l’immortalité ? Le monde approche de sa fin, et sera finalement rejeté comme un vêtement usé qui a fait son temps. Les âmes véritables, les âmes amies du Christ, s’envoleront alors vers le royaume de la jeunesse éternelle. La fin du monde est le début de la nouvelle vie de l’âme. Quelle est l’utilité du monde entier pour l’homme, alors qu’il doit bientôt quitter ce monde et que le monde entier doit, dans un temps qui n’est pas lointain, se séparer de l’être et s’évanouir comme un rêve qui s’est achevé? Quel secours attendre d’un mortel désemparé? Et quelle rançon donner pour son âme? Même si le monde entier était à lui, Dieu ne recevrait pas le monde à la place de l’âme. Mais le monde aussi n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu; Dieu l’a créé et donné à l’âme pour un usage temporaire en vue d’un bien supérieur, plus élevé et plus précieux que le monde. Le don principal accordé par Dieu à l’homme est une âme à l’image de Dieu. Ce don principal, Dieu en cherchera la restitution le moment venu. Or, rien ne peut être restitué à Dieu à la place de l’âme. L’âme est le souverain, tout le reste est asservi. Dieu ne recevra pas un esclave à la place du souverain, ni rien de temporel à la place de l’immortel. Or, quelle rançon donnera le pécheur pour son âme ? Pendant qu’il est encore dans son corps en ce monde, il s’enthousiasme pour les nombreuses valeurs du monde ; mais quand il se sépare de son corps, il se rend compte - pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! - qu’en dehors de Dieu et de l’âme, il n’existe pas d’autres valeurs. Alors, ne lui viendra à l’esprit, aucune idée de rançon ni de remplacement de l’âme. Ah, comme est effrayante la position d’une âme pécheresse quand sont rompus tous ses liens avec le monde et Dieu, et quelle se retrouve nue et misérable, très misérable, dans le monde spirituel ! Qui appeler au secours ? Quel nom invoquer ? À quel pan de manteau s’accrocher quand on tombe dans un puits sans fond - quand on tombe éternellement dans un puits sans fond ? Bienheureux soient donc ceux qui, au cours de cette vie, se sont appuyés sur le Christ, qui ont invoqué Son nom jour et nuit, de façon indissociable de leur respiration et de leurs battements de cœur. Au-dessus de l’abîme, ils sauront qui appeler au secours. Ils sauront quel nom invoquer. Ils sauront à quel pan de manteau s’accrocher. En vérité, ils seront hors de danger, sous l’aile du Seigneur bien-aimé.

Mais voici la crainte principale de tous ceux qui dans cette vie, n’ont pas peur du péché — le Seigneur dit: Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de Son père avec les saints anges (Mc 8, 38). Entendez cela, vous tous les fidèles, et ne comptez pas outre mesure sur la miséricorde divine. En vérité, la miséricorde divine ne se répandra que dans cette vie sur les blasphémateurs non repentis, mais au Jugement Dernier la justice remplacera la miséricorde. Entendez cela, vous tous qui vous rapprochez chaque jour de la mort inévitable, entendez cela et frémissez dans l’âme et dans le cœur. Ces mots n’ont pas été prononcés par votre ennemi, mais par votre plus grand ami. La même bouche qui, sur la Croix, a pardonné à Ses adversaires, a prononcé aussi ces paroles terribles mais justes. Celui qui aura eu honte du Christ dans ce monde, le Christ le rendra honteux à la fin de ce monde. Celui qui aura eu honte du Christ devant les pécheurs, le Christ le rendra honteux devant les saints anges. Homme, de quoi te glorifieras-tu si tu as honte du Christ? Si tu as honte de la vie, tu te glorifieras de la mort! Au lieu de la vérité, c’est du mensonge que tu te glorifieras ! Au lieu de la miséricorde, c’est de la malveillance que tu te glorifieras ! Au lieu de la justice, c’est de l’injustice que tu te glorifieras ! Au lieu du martyre sur la Croix, c’est de la monstruosité des idoles que tu te glorifieras ! Au lieu de l’immortalité, c’est de la puanteur sépulcrale de la pourriture de la mort que tu te glorifieras ! Et devant qui enfin aurais-tu honte du Christ ? Est-ce devant un meilleur que Lui ? Non, parce qu’il n’existe pas de meilleur que Lui. Cela signifie que tu as honte du Christ devant quelqu’un de pire que Lui. Mais est-ce qu’un fils a honte de son père devant un ours, ou une fille de sa mère devant un renard? Pourquoi donc aurais-tu honte du Meilleur devant un maléfique, du plus Pur devant un impur, du plus Puissant devant un futile, du plus Sage devant un obtus? Pourquoi aurais-tu honte du Seigneur majestueux devant le genre humain adultère et pécheur? Est-ce parce que ce genre humain ne cesse de s’agiter devant tes yeux, tandis que le Seigneur n’est pas visible ? Mais dans peu de temps, le Seigneur va apparaître en gloire, sur des nuées d’anges innombrables, et le genre humain va s’évanouir devant Ses pieds comme la poussière devant un vent puissant. En vérité, tu n’auras pas alors honte du Seigneur de gloire mais de toi-même, mais cette honte te sera inutile. Il vaut donc mieux avoir honte maintenant tant que la honte peut aider, avoir honte de tout devant le Christ et non du Christ devant tous. Pourquoi le Seigneur dit-Il: de moi et de mes paroles ? Celui qui aura rougi de moi, signifie : qui doute de ma divinité et de mon incarnation divine du sein de la Très Sainte Mère de Dieu, de mon martyr sur la Croix, de ma résurrection, et qui a honte de ma pauvreté dans ce monde et de mon amour pour les pécheurs. Qui a honte de mes paroles signifie: qui doute de l’Évangile, qui renie mon enseignement, qui travestit mon enseignement et à travers l’hérésie introduit l’agitation et la discorde parmi les fidèles, qui s’enorgueillit de ma Révélation et s’efforce de la remplacer par une autre, la sienne, ou qui cache intentionnellement et passe sous silence mes paroles prononcées devant les forts et les puissants de ce monde, ayant honte de moi et peur pour lui. Les paroles du Christ sont un testament vivifiant pour le monde, de même que Ses Souffrances, Son corps et Son sang. Le Seigneur ne dissocie pas Ses paroles de Lui-même, ni ne leur accorde moins d’importance qu’à Sa personne. Sa parole est inséparable de Lui. Sa parole a autant de force que Sa personne. C’est pourquoi II a dit à Ses disciples: Déjà vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai dite (Jn 15, 3). C’est avec Sa parole qu’il purifiait les âmes, guérissait les malades, pourchassait les esprits, ressuscitait les morts. Sa parole est créatrice, purificatrice, source de vie. En quoi est-ce d’ailleurs miraculeux quand on dit dans l’Évangile : et le Verbe était Dieu (Jn 1,1)?

Cette génération est appelée adultère au sens large par le Seigneur, à l’instar des anciens prophètes qui appelaient adultère, le fait de vénérer d’autres divinités (Ez 23, 37). Commet un adultère celui qui oublie son épouse et part avec une autre, mais aussi celui qui oublie le Dieu vivant et commence à vénérer le monde créé. Celui qui renonce à la foi dans le Seigneur et se met à croire dans les hommes, qui abandonne son amour pour Dieu et le déplace vers les hommes et les choses, commet un tel adultère. En un mot, tous les péchés par lesquels ton âme s’éloigne de Dieu pour s’attacher à quelqu’un ou à quelque chose en dehors de Dieu, peuvent être regroupés sous le terme général d’adultère, car ils possèdent toutes les caractéristiques de l’adultère commis par un homme ou une femme. Par conséquent, celui qui fait honte au Christ Seigneur, fiancé de l’âme humaine, ressemble en vérité à la fiancée qui, devant des hommes dévergondés, fait honte à son fiancé. Le Seigneur ne qualifie pas seulement cette génération de pécheresse, mais à!adultère et pécheresse. Pourquoi? Pour dénoncer tout particulièrement l’adultère. Ce terme désigne ici les péchés les plus graves, toxiques et mortels, qui dissuadent l’homme de suivre le Christ, de faire preuve d’abnégation, de porter la croix et de se régénérer.

Mais voici la fin originale de l’évangile d’aujourd’hui : Et il leur disait: «En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume des cieux venu avec puissance» (Mc 9, 1). On pourrait dire à première vue que ces mots n’ont pas de rapport avec ce qui a été évoqué précédemment. Cependant ce lien est évident et la conclusion est admirable. Le Seigneur ne veut pas quitter Ses fidèles sans réconfort, en les invitant à prendre leur croix, à renoncer jusqu’à leur âme, tout en les menaçant d’un châtiment terrible s’ils avaient honte de Lui et de Ses paroles. Le Seigneur installe maintenant un arc-en-ciel dans le ciel, après la tempête. Il se hâte d’annoncer leur récompense à ceux qui Lui obéissent et Le suivent avec leur croix. Cette récompense parviendra à certains, même avant la fin du monde et du Jugement Dernier, voire même avant la fin de leur vie sur terre. Ils ne goûteront pas à la mort avant d’avoir vu le Royaume des Cieux venu avec puissance. Comme le Seigneur est très sage dans Ses homélies ! Il ne parle jamais de condamnation, ne mentionnant pas non plus la récompense ; Il ne conduit pas les hommes sur un chemin épineux sans mentionner la joie au bout du chemin; Il ne profère pas de menaces sans évoquer de réconfort. Il ne laisse pas le ciel encombré de nuages sombres sans montrer peu après l’éclat du soleil et la beauté de l’arc-en-ciel.

Le Seigneur qui s’exprime devant une multitude de gens et Ses disciples, dit : il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume des Cieux venu avec puissance} A qui fait-Il allusion? En premier lieu, à tous ceux qui auront respecté Son commandement de porter la croix et faire don de soi. Ils ressentiront sur eux-mêmes, dès cette vie, la force du Royaume de Dieu. L’Esprit de Dieu descendra sur eux, les purifiera, les éclairera et leur ouvrira les portes des mystères célestes, comme ce fut le cas avec les apôtres et l’archidiacre Étienne. Les apôtres n’ont-ils pas vu, au Cinquantième jour, le Royaume de Dieu dans sa puissance, quand la puissance leur fut envoyée d’en-haut? Tout rempli de l'Esprit Saint, Etienne fixa son regard vers le ciel; il vit alors la gloire de Dieu (Ac 7,55). Et l’évangéliste Jean n’a-t-il pas vu le Royaume de Dieu avant sa mort physique ? Et l’apôtre Paul ne s’est-il pas élevé au troisième ciel avant de goûter à la mort? Mais laissons de côté les apôtres. Qui sait combien nombreux furent ceux qui, tout en écoutant ce sermon du Christ, ont ressenti la force de l’Esprit Saint et vu le Royaume de Dieu, avant de quitter ce monde ?

Mais, outre cette interprétation-ci de ces paroles du Christ, quelques saints commentateurs de l’Évangile donnent aussi une autre analyse de ce texte. En fait, ils rattachent ces paroles du Sauveur à trois de Ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, qui peu après ce sermon, ont vu au Mont-Thabor, la Transfiguration du Seigneur aux côtés de Moïse et d’Elie. Il est indubitable que cette interprétation est correcte, mais elle n’exclut pas la première. Ces trois apôtres ont véritablement vu le Royaume de Dieu en puissance au Mont-Thabor, où le Seigneur Jésus est apparu dans l’éclat de Sa gloire céleste, et où, venus de l’autre monde, sont apparus visibles Moïse et Elie, chacun d’eux placé d’un côté du Seigneur en gloire. Mais il ne faut nullement penser que cela soit le seul cas où des hommes mortels ont vu le Royaume de Dieu apparaître dans sa puissance. L’épisode du Thabor est véritablement majestueux et à sa manière exceptionnel, mais ce cas n’exclut pas les innombrables autres cas où des hommes mortels ont vu dans cette vie, bien que d’une autre façon, le Royaume de Dieu dans sa puissance et sa gloire.

Si nous le voulons, nous aussi pouvons voir le Royaume de Dieu venir dans sa puissance, avant de goûter à la mort. L’évangile de ce jour dit clairement à quelles conditions cela peut être révélé. Prenons de notre plein gré notre croix et partons à la suite du Seigneur.

Prenons soin de perdre notre âme ancienne, notre vie pécheresse, et apprenons qu’il est plus important pour l’homme de sauver son âme que de conquérir le monde entier. Ainsi nous aussi, nous nous rendrons dignes, avec la miséricorde de Dieu, de voir le Royaume de Dieu, grand en force et incomparable en gloire, où les anges avec les saints, glorifient nuit et jour le Dieu vivant, Père et Fils et Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le cinquième dimanche du Grand Carême14. Évangile sur le service et le martyre du fils de dieu

(Mc 10, 32-45)

L'humilité de notre Seigneur Jésus-Christ est tout aussi admirable que Ses miracles, y compris Sa résurrection, le miracle des miracles. Ayant endossé un corps d'homme humble et servile, Il est devenu le serviteur de Ses serviteurs.

Pourquoi les hommes se font-ils plus grands et meilleurs qu’ils ne sont? L’herbe dans les champs ne se fait pas plus grande qu’elle n’est, les poissons dans l’eau et les oiseaux dans l’air ne se font pas meilleurs qu’ils ne sont. Pourquoi les hommes se font plus grands et meilleurs qu’ils ne sont? Parce qu’ils ont été vraiment, jadis, plus grands et meilleurs qu’aujourd’hui, de sorte que le sombre souvenir de cela les pousse à se grandir et à s’élever, sur une corde que le démon lui-même leur tend puis relâche.

De tout ce qui peut s’enseigner et s’apprendre, l’humilité correspond à l’enseignement le plus difficile pour l’homme. C’est pourquoi le Seigneur Jésus a exprimé un enseignement aussi clair et limpide que le soleil, tant par la parole que par l’exemple, afin que nul ne puisse douter de l’importance infinie et inévitable de l’humilité dans l’œuvre du salut humain. C’est pourquoi II s’est manifesté dans le corps d’un homme, ce qui est apparu à Adam comme un châtiment survenu après sa chute de pécheur. Le Seigneur sans péché et Créateur des chérubins diaphanes et lumineux a revêtu une tenue épaisse et grossière — n’est-ce pas là une leçon claire et suffisante sur l’humilité des hommes pécheurs ? Cette leçon, le Seigneur l’a renouvelée lors de Sa naissance, non dans un palais de roi mais dans une grotte de bergers, par le fait qu’il a fréquenté des pécheurs et des pauvres méprisés, parce qu’il a lavé les pieds de Ses disciples et parce qu’il a volontairement pris toutes les souffrances sur Lui, buvant jusqu’à la lie le calice le plus amer au milieu de Son martyre sur la Croix. Et pourtant les hommes ont eu beaucoup de mal à comprendre cette leçon évidente d’humilité et l’ont appliquée très à contrecœur. Même les disciples du Christ, qui regardaient tous les jours le Seigneur doux et humble, n’ont pas pu comprendre Sa douceur ni adopter Son humilité. Leur exaltation personnelle et leurs préoccupations au sujet de leur dignité propre, gloire et récompenses, s’exprimaient même dans des moments terribles où elles auraient dû se manifester le moins. Mais la Providence a permis qu’elles puissent s’exprimer dans de telles circonstances, afin que les siècles et les générations à venir voient clairement toute la faiblesse, toute la déchéance du pécheur, tout le néant de la nature humaine. Ainsi par exemple quand le Seigneur a prononcé cette phrase terrible sur les riches : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux (Mt 19, 24), Pierre a demandé au Seigneur quelle serait la récompense personnelle de Ses disciples : quelle sera donc notre part (Mt 19,27) ? En une autre circonstance, quand le Seigneur prédisait devant Ses disciples la trahison, le martyre et le meurtre du Fils de Dieu, ceux-ci continuèrent à cheminer à Ses côtés en se disputant pour savoir qui était le plus grand (Mc 9, 34). Connaissant leurs pensées et entendant leurs débats intimes, le Christ prit un petit enfant, le plaça au milieu deux et, l’ayant embrassé, réprimanda, par l’exemple de cet enfant, ceux qui se querellaient sur la primauté (Mc 9,31-37). Par ailleurs, lors de Son dernier voyage à Jérusalem, quand le Seigneur évoquait plus précisément Sa Passion en prédisant que le Fils de l’homme serait livré aux païens et qu’zA Le bafoueront, cracheront sur Lui, Le flagelleront et Le tueront, et après trois jours, Il ressuscitera (Mc 10, 34) — en cet instant solennel et terrible donc, quand le Seigneur prédit Son humiliation ultime, le serpent de l’orgueil redresse la tête et incite deux de Ses premiers disciples à faire une demande qui ressemble beaucoup à une raillerie de la Passion vénérable et terrible du Seigneur. C’est à cet épisode que l’évangile de ce jour est consacré.

Prenant de nouveau les Douze avec Lui, Il se mit à leur dire ce qui allait Lui arriver (Mc 10, 32). Ce fut la dernière prédiction que le Sauveur fit au sujet de Sa prochaine Passion. Se rendant de Galilée à Jérusalem, une route qu’il n’allait plus emprunter dans Son corps impuissant d’homme, le Seigneur répète à Ses disciples ce dont II leur a déjà parlé à plusieurs reprises. Pourquoi répéter autant ce récit? Pour leur arracher jusqu’au dernier germe d’orgueil, qu’il voyait toujours en eux et qui allait se manifester en cette occasion ; mais également pour que ces événements terribles ne surviennent pas brutalement pour eux, les poussant au désespoir et tuant toute espérance dans leurs cœurs. Ainsi, Sa perception claire de tout ce qui allait se produire devait briller comme une torche mystérieuse et étrange, éclairer et réchauffer leurs âmes quand commenceraient les moments sombres de la victoire provisoire des pécheurs sur le Juste. Enfin, Il leur annonçait cela afin de les préparer à leur martyre et leur croix, car si l'on traite ainsi le bois vert, qu adviendra-t-il du sec (Lc 23, 31) ? Et s'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront (Jn 15, 20). Il se présente le premier au martyre, Il montre l’exemple à tous. Lors de ce dernier voyage vers Jérusalem, le Seigneur l’a explicité à Ses disciples non seulement en paroles, mais aussi de manière symbolique. L’extrait d’aujourd’hui de l’évangile de Marc contient une remarque étrange: ils étaient en route, montant à Jérusalem; et Jésus marchait devant eux, et ils étaient dans la stupeur, et ceux qui suivaient étaient effrayés (Mc 10, 32). Il semble que, contrairement à l’habitude, Il s’était mis à marcher devant eux, afin de montrer aussi bien la hâte avec laquelle II marchait de son plein gré vers Sa Passion en obéissant à la volonté du Père, que Sa prééminence dans le martyre. Ses disciples doivent donc suivre le Premier-né divin dans le martyre et se hâter, de leur plein gré, vers leur fin en martyrs. Or les disciples étaient dans la stupeur, car ils ne comprenaient pas l’humiliation et la mort de Celui qui s’était tant de fois montré sous leurs yeux, plus puissant que les hommes, la nature et des légions de démons. Et ils marchaient avec Lui avec crainte, car même en ne comprenant pas, ils pressentaient que tous ces événements terribles et inconcevables, dont II leur avait parlé tant de fois, devaient se produire.

« Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes; ils Le condamneront à mort et Le livreront aux païens, ils Le bafoueront, cracheront sur Lui, Le flagelleront et Le tueront, et après trois jours II ressuscitera» (Mc 10, 33-34). Tout cela s’est produit, mot à mot et point par point, quelques jours seulement plus tard. Une prédiction aussi précise n’a pu être faite que par Celui devant les yeux de qui il n’y a pas de rideau entre le présent et le futur, Celui qui voit ce qui va se produire aussi clairement que ce qui est en train de se produire. Se tenant au-dessus des forces de la nature, le Seigneur Jésus se tient au-dessus du temps. Les événements survenus lors de toutes les époques étaient dévoilés devant Lui, comme les événements de la rue devant un spectateur ordinaire. Celui qui était capable de voir tout le passé de la Samaritaine et tout l’avenir du monde jusqu’à la fin des temps, pouvait facilement et clairement voir ce qui allait se produire avec Lui, quelques jours après cette journée où, venant des monts de Judée, Il entra pour la dernière fois avec Ses disciples à Jérusalem. Pendant que les disciples attendaient de Lui, selon leur habitude d’hommes, des miracles de plus en plus grands et une gloire de plus en plus éclatante, Lui se voyait marcher au milieu de la foule, ligoté, raillé, couvert de crachats, le corps ensanglanté et crucifié sur la Croix. Avant le dernier et le plus grand miracle, Il devait devenir la lumière du monde et la victime couverte de crachats par les pécheurs les plus infâmes du monde. Avant de s’élever dans le ciel, Il devait descendre profondément sous terre, dans le tombeau, au fond des enfers. Avant d’entrer dans la gloire céleste et d’occuper le trône du Juge du ciel et de la terre, Il devait passer au milieu des flagellations et des humiliations. Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn 12, 24). Sans martyre, il n’y a pas de résurrection, sans humiliation, il n’y a pas d’élévation. Au cours de trois années, Il avait expliqué cela à Ses disciples et voici qu’à la veille même de Sa séparation avec eux, il apparaît qu’ils ne L’ont pas compris. Voici en effet comment deux de Ses premiers apôtres se présentent devant Lui : Jacques et Jean, les fils de Zébédée, avancent vers Lui et Lui disent: «Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander». Il leur dit: « Que voulez-vous que je fasse pour vous ?» — «Accorde- nous, Lui dirent-ils, de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire» (Mc 10, 35-37). Voilà quelles pensées et quels souhaits expriment ces disciples à l’avant-veille de la grande tragédie de leur Maître ! Voilà comme la nature humaine est devenue plus dure et plus grossière, cette nature que le Seigneur Guérisseur a voulu purifier et diviniser! Après qu’il eut tellement insisté que les premiers seront les derniers et les derniers les premiers; après tant d’enseignements répétés sur la nécessité d’échapper à la gloire et à la prééminence terrestres ; après tant d’exemples d’humilité attestée devant la volonté de Dieu; et après la prédiction terrible de Son humiliation ultime et de Son martyre immérité, ces deux disciples, et deux parmi les premiers, osent interroger le Seigneur sur leur récompense personnelle et leur gloire propre ! Ils ne s’attardent pas en pensées sur les souffrances annoncées du Seigneur, mais seulement sur Sa gloire annoncée. Ils exigent de prendre pour eux-mêmes, la part du lion dans cette gloire : l’un d’eux veut s’asseoir à la droite et l’autre à la gauche du Seigneur en majesté ! Quels sont ces amis qui ne souffrent pas d’abord devant les souffrances prochaines de leur ami? Vous êtes mes amis (Jn 15, 14) leur dit le Seigneur. Et eux se comportent avec négligence devant Ses souffrances et exigent leur part, une très grosse part, de cette gloire qu’il s’apprête seulement à acquérir dans l’humiliation, la sueur, le sang, la souffrance et la douleur. Ils ne proposent pas de prendre part à Ses souffrances, mais seulement à Sa gloire. Mais pourquoi accuser ces deux frères ? Tout cela s’est produit afin que soit révélée la profonde immoralité de la nature humaine. La demande de Jacques et de Jean de prendre part à la gloire, sans souffrances, correspond en fait à l’aspiration de tous les descendants d’Adam, de toujours accéder à la gloire sans souffrances. Chaque fois que le Seigneur a évoqué Sa gloire future, Il a toujours insisté sur les souffrances précédant cette gloire. Mais Ses apôtres, comme tous les autres hommes, voulaient en quelque sorte contourner ces souffrances et sauter dans la gloire. Les hommes non-initiés au mystère de la Passion du Christ, n’ont toujours pas, et encore de nos jours, compris clairement le lien existant entre le martyre et la vie, entre la souffrance et la gloire. Ils voudraient toujours parvenir à séparer la vie et la gloire du martyre et de la souffrance, bénir les premières et rejeter les seconds. C’est ce que Jacques et Jean ont essayé de faire dans ce cas. Ce faisant, ils n’ont pas exprimé seulement leur propre faiblesse, mais celle du genre humain en général. Or le Seigneur a voulu qu’aucune faiblesse de Ses disciples ne restât cachée, dans l’intérêt général du genre humain, pour lequel II est venu comme Médecin et Source de santé. La faiblesse a été révélée à travers les apôtres ; la méthode de guérison du Christ a été montrée sur les apôtres ; c’est sur les apôtres enfin que la santé et la force ont été annoncées. En cette occasionne Seigneur a de nouveau exposé devant Ses disciples, l’image de Sa Passion et de Sa gloire. Pour les fils de Zébédée, ce fut une tentation à laquelle ils succombèrent. En fait, ils choisirent la gloire et rejetèrent le martyre. Le Seigneur voulait guérir jusqu’à la dernière goutte de pus l’âme de Ses disciples avant de s’élever sur la Croix. Ses paroles sur le martyre et la célébration avaient exercé une forte pression sur les âmes de ces deux disciples, et à partir de cet instant, la dernière trace d’orgueil s’était effacée de leur âme. Cette opération spirituelle, le Seigneur l’accomplit sur Ses amis les plus chers, pour leur bonne santé et la nôtre, afin qu’aucun de nous ne pense qu’il a déjà été guéri de sa faiblesse de pécheur, s’il s’est abstenu quelque temps de faire le mal, qu’il a jeûné et fait la charité en invoquant le Seigneur Jésus de venir à son secours. Ces deux apôtres ont marché aux côtés du Seigneur en chair et en os, contemplé Son visage, écouté l’enseignement dispensé par Sa bouche, observé Ses miracles, bu et mangé à Ses côtés, tout en montrant à la fin qu’ils avaient encore en eux- mêmes des blessures toujours non guéries de vanité et d’amour-propre, de cogitation terrestre et d’incompréhension spirituelle. Ils continuaient à penser non en chrétiens mais en juifs, c’est-à-dire qu’ils continuaient à avoir foi dans le royaume terrestre du Messie, en Sa victoire terrestre sur Ses ennemis et en Sa gloire et puissance mondiales, semblables à celles de David et Salomon. Ah, chrétien, réfléchis et soucie-toi de savoir comment tu vas te guérir de telles blessures, comment tu vas atteindre la perfection de l’humilité et de la soumission à la volonté de Dieu, si ces deux merveilleux frères n’ont pas su y arriver, même au bout de trois ans de contacts personnels ininterrompus avec le Seigneur vivant... Ils y sont parvenus plus tard, quand l’Esprit enflammé de Dieu est descendu dans leurs cœurs et y a allumé l’amour du Christ. Alors ils ne convoitaient pas la gloire en dehors des souffrances mais, pleins de honte en raison de leur vanité passée, ils se sont joints de tout leur être aux souffrances de leur Seigneur, en clouant de leur plein gré leurs cœurs à la croix de leur Ami.

Mais écoutons ce que le Seigneur répond à ces disciples, à la suite de leur demande : Jésus leur dit: « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?». Ils Lui dirent: «Nous le pouvons». Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et le baptême dont je vais être baptisé, vous en serez baptisés-, quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder, mais c’est pour ceux à qui cela a été destiné» (Mc 10, 38-40). Comme le Seigneur est clément et doux! Tout maître mortel ordinaire serait plein de colère à l’égard de tels disciples et se mettrait à crier : éloignez-vous de moi, vous êtes inaptes à suivre un enseignement spirituel ! Depuis trois ans que je vous parle et vous explique, vous continuez à vous exprimer comme des insensés ! Or le Seigneur leur répond clairement, mais toujours avec modération et douceur: Vous ne savez pas ce que vous demandez. Cela signifie: vous ne réfléchissez pas spirituellement mais charnellement ; vous ne recherchez pas la gloire de Dieu, mais la vôtre. Vous ne savez toujours pas qui je suis, ni quel est mon Royaume. Vous me considérez toujours comme le Messie du seul peuple juif, et croyez que mon Royaume consiste à régner sur ce peuple. C’est pourquoi vous vous risquez à demander la prééminence dans un tel royaume. Mais, voilà, Je suis le Messie de toutes les nations, le Sauveur des vivants et des morts, et le Roi d’un royaume invisible dont l’ensemble du genre humain ne constitue qu’une partie. Les innombrables armées des anges se réjouissent de pouvoir être seulement appelées servantes, au sein de ce royaume. Quant aux séraphins et chérubins au pied du trône de Dieu, il ne leur viendrait pas à l’esprit de rechercher la primauté dans ce royaume. Celui qui occupe la dernière place dans mon Royaume, est plus grand et plus majestueux que les plus grands et les plus glorieux rois de ce monde. Vous ne savez donc pas ce que vous demandez. Si vous connaissiez mon Royaume, vous ne songeriez pas au rang que vous y occuperiez, mais uniquement au chemin qui y mène, au martyre et aux souffrances dont je vous parle chaque fois que j’évoque le Royaume. C’est pourquoi je vous demande ce qui est plus important et plus utile que vos préoccupations vaniteuses et vos souhaits : Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?». Le Seigneur songe ici à la coupe de la mort et au baptême dans le sang, c’est-à-dire dans le martyre. C’est le troisième baptême ; le premier fut celui de Jean-Baptiste dans l’eau, le second, celui du Christ, dans l’eau et l’Esprit; seuls quelques-uns se voient accorder le baptême dans le sang, c’est-à-dire la couronne de martyr. Il est hors de doute que le baptême dans le sang se rattache au sacrifice le plus grand, mais aussi à la gloire la plus grande. C’est par ce baptême que les apôtres du Christ allaient être baptisés. C’est pourquoi le Seigneur concentre l’attention de Ses disciples sur le martyre qui les attend. Car rien n’est plus terrible ni pire pour l’âme que de fléchir au milieu des souffrances et renier le Christ. Dès que Judas sentit que son Maître allait être humilié et martyrisé, il Le renia et se perdit ainsi à jamais. Car lui aussi avait attendu en vain que le Christ régnât à Jérusalem, ce qui aurait apporté de la gloire et du profit à Judas aussi ; mais quand il comprit qu’au lieu de la couronne royale, le Christ allait porter la couronne d’épines, Judas s’esquiva et rejoignit ceux qui lui paraissaient plus riches et plus glorieux dans ce monde que le Sauveur.

A la question posée par le Christ, Jacques et Jean répondirent sans hésiter : Nous le pouvons. Cette réponse montre néanmoins que leur amour pour le Seigneur était grand. Il est hors de doute que cette terrible question du Christ sur la coupe et le baptême a agi sur les deux frères comme un médicament amer sur un malade, leur permettant de reprendre rapidement leurs esprits et d’avoir honte d’avoir songé à la gloire quand il fallait penser au martyre. Incomparablement avisé dans la conduite des âmes humaines, le Seigneur a quasi instantanément réorienté les âmes de Jacques et Jean, les faisant passer de l’aspiration à la gloire, à la préparation aux souffrances et à la mort. Quel enseignement merveilleux et sublime pour nous, chrétiens ! Chaque fois que nous avons la prétention de nous élever jusqu’au royaume immortel du Christ et que nous y errons en pensées à la recherche de notre place et de notre rang, le Seigneur nous adresse la même question que celle posée aux fils de Zébédée : Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? 11 nous dégrise toujours et nous pousse à nous soucier non de la cité céleste à laquelle nous ne sommes pas encore arrivés, mais du chemin qu’il nous reste à parcourir jusqu’à cette cité. On doit d’abord endurer avec dignité toutes les souffrances, et c’est alors seulement qu’on entre dans la gloire. Vains sont nos rêves de gloire, si les souffrances nous surprennent sans que nous y ayons été préparés et que nous renions le Seigneur. Alors, nous attendent la honte et non la gloire, la déchéance éternelle et non la vie. Bienheureux sont ceux d’entre nous qui à la question du Christ demandant s’ils peuvent boire la coupe du martyre pour Lui, donnent à tout instant la même réponse: Seigneur, nous le pouvons ! Quant à savoir qui siégera à Sa droite ou à Sa gauche, il n’est pas important que nous le sachions. L’humble Seigneur dit: il ne m'appartient pas de l'accorder. Ce n’est qu’après Sa résurrection et Son ascension que, comme Dieu, Il sera le Juge des vivants et des morts. Maintenant qu’il est encore dans un corps mortel et non glorifié, dans la modeste position du serviteur du monde entier, et qu’il se trouve à la veille de l’épreuve principale de Son humilité et de Sa parfaite obéissance à la volonté du Père, devant les horreurs de l’humiliation et du martyre, Il ne veut pas se prononcer et répartir les places et les honneurs dans Son Royaume futur. Comme homme, Il ne souhaite pas enlever à Lui-même ce qui Lui appartient comme Dieu. Ce n’est qu’après avoir bu Sa coupe amère et avoir été baptisé du baptême ensanglanté et qu’il fut sur le point de rendre Son dernier soupir sur la Croix, qu’il osa promettre le paradis au brigand repenti. Il agit ainsi pour enseigner aux hommes l’humilité, toujours et seulement l’humilité, sans laquelle tout l’édifice du salut aurait été construit sans fondations. Les paroles du Seigneur : il ne m'appartient pas de l'accorder, ne doivent absolument pas être interprétées comme si le Fils de Dieu était inférieur au Père du point de vue de la divinité dans le Royaume céleste, comme certains hérétiques l’ont analysé. Car Celui qui a dit: Moi et le Père nous sommes un (Jn 10, 30) ne peut se renier

Lui-même. Les paroles il ne m'appartient pas de l'accorder; ne peuvent être correctement interprétées que dans une perspective chronologique et non du point de vue de l’éternité. A l’époque où II se trouvait dans l’état humiliant d’un homme mortel, et en particulier à la veille de Sa plus grande humiliation, le Seigneur Jésus, dans Sa bonne volonté et en vue de notre enseignement et de notre salut, n’a pas voulu faire usage de tous les droits et de toute la puissance qu’il allait affirmer par la suite, comme le Seigneur victorieux, ressuscité et glorifié. Ce n’est qu’après Sa Résurrection, après Sa glorification physique, après avoir vaincu Satan, le monde et la mort, que le Seigneur a annoncé à Ses disciples : Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). Toute cette interprétation doit être complétée par quelque chose qui démontre la prudence pleine de sagesse et de vision dont le Seigneur a fait preuve dans l’organisation du salut humain. Il veut montrer que Dieu ne connaît pas de parti-pris, ni de favoritisme, car Dieu nefait pas acception des personnes (Rm 2,11). Le Seigneur veut dire que les apôtres ne doivent pas être aussi convaincus de leur salut et de leur gloire du seul fait qu’ils se sont appelés Ses apôtres. Car même parmi les apôtres, il se peut qu’il y ait quelqu’un sur le point de déchoir. Le Royaume a été préparé pour tous ceux qui au cours de cette vie se sont montrés dignes du Royaume, sans tenir compte des titres, de la proximité apparente avec le Christ ou de lien de parenté charnelle avec Lui, comme ce fut le cas de ces deux frères, Jacques et Jean. L’humilité jusqu’au mépris de soi et le martyre jusqu’à la mort - voilà les deux leçons que le Seigneur veut enraciner dans le cœur de Ses disciples en arrachant en eux les mauvaises herbes de l’orgueil, de l’autosatisfaction, de la surestimation de soi et de la vanité.

Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean (Mc 10, 41). L’indignation des dix contre les deux autres, ne provenait pas de leur compréhension plus spirituelle et plus élevée du Royaume du Christ; elle était simplement le fruit de la jalousie humaine. Car peut-on songer que Judas le traître avait une conception plus élevée du Christ et Son Royaume que Jacques et Jean? Pourquoi Jacques et Jean s’élèvent-ils au-dessus de nous autres ? Telle était la question cachée, tel est le motif principal de l’indignation et de la protestation des dix contre les deux autres. Par leur indignation pleine de jalousie, les dix apôtres ont involontairement affiché la même opinion que Jacques et Jean, dans leur compréhension, c’est-à-dire incompréhension, du Royaume spirituel du Christ et de Sa gloire céleste. Or, on sait que le Seigneur Jésus n’a pas choisi les plus sages des sages de ce monde pour être Ses disciples mais au contraire, pratiquement les plus simples parmi les simples. Il l’a fait à dessein, afin que cela aussi démontre la puissance et la grandeur du Héros céleste. Il a choisi les plus petits, pour faire deux les plus grands; Il a choisi les plus simples, pour faire deux les plus sages, Il a choisi les plus faibles pour faire d’eux les plus puissants ; Il a choisi les plus méprisés pour faire deux les plus glorieux. Et dans cette tâche difficile, le Seigneur a réussi aussi brillamment que dans toutes les autres. Cela a permis de montrer Sa puissance et Sa capacité de thaumaturge tout autant que lors de l’apaisement de la tempête en mer et de la multiplication des pains. En nous révélant la faiblesse des disciples, les évangélistes inspirés par l’esprit divin du Christ, atteignent un double objectif : en premier lieu, à travers cet incident ils nous révèlent nos propres faiblesses ; et en second lieu, ils montrent la grandeur de la puissance du Christ et la sagesse de Sa méthode pour guérir et sauver les hommes.

Maintenant que les dix autres disciples ont révélé également leur incompréhension de la gloire du Christ et, en même temps, qu’ils n’étaient pas guéris de la jalousie terrestre ordinaire, le Seigneur profite de cette circonstance pour leur apprendre encore une fois à tous, l’humilité.

Les ayant appelés près de Lui, Jésus leur dit: « Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous: au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l'esclave de tous (Mc 10, 42-44).Voilà le nouvel ordre des choses! Voilà une nouvelle constitution sociale, inconnue et inconcevable dans le monde païen d’avant le Christ ! Parmi les païens, les seigneurs régnaient par la force et les puissants dirigeaient grâce à l’autorité de leur pouvoir, leur origine ou leur richesse. Ils régnaient et dirigeaient, et tous les autres leur étaient soumis par crainte, les servant avec terreur. Ils se considéraient comme les premiers, les plus anciens, les plus nobles et les meilleurs, seulement parce qu’ils s’étaient élevés au-dessus des autres par leur position, leur pouvoir et leurs honneurs. La position, la force et la richesse servaient de critères pour la prééminence parmi les hommes. Ces critères, le Seigneur Jésus les rejette et instaure le service comme critère de prééminence parmi Ses fidèles. N’est pas premier celui que la majorité des hommes voient tout en haut, mais celui dont la plupart des cœurs humains ressentent les bonnes œuvres. La couronne ne confère pas la prééminence par elle-même;

de même la richesse et la force ne donnent pas le pouvoir de diriger dans une société chrétienne. Les titres et les positions sont des coquilles vides, s’ils ne sont pas pleins d’un service utile aux hommes au nom du Christ. Tous les signes et symboles extérieurs de primauté ne constituent que des formes bariolées à regarder, si la primauté n’a pas été méritée par le service et justifiée par le service. Celui qui se maintient au sommet par la force y restera peu de temps, et sa chute ne pourra être arrêtée qu’en touchant le fond. Celui qui achète sa position dominante grâce à sa richesse recevra des hommages en paroles ou en gestes, mais sera simultanément méprisé dans les cœurs. Celui qui se maintient par la force au-dessus des hommes, se trouvera sur un volcan de haine et de jalousie, jusqu’à ce que le volcan connaisse une fracture et qu’il y soit précipité. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous, commande le Seigneur. Or, vous êtes des fils de lumière. Que parmi vous, trône la primauté de l’amour et que règne la hiérarchie de l’amour. Celui qui parmi vous, sert le plus par amour ses frères, est le premier aux yeux de Dieu, et sa prééminence est durable dans ce monde et dans l’autre. La mort n’a pas de pouvoir sur l’amour ni sur les acquis de l’amour. Celui qui par l’amour acquiert la primauté dans cette vie, la conservera dans l’autre ; non seulement elle ne lui sera pas enlevée, mais elle s’accroîtra encore plus et sera confirmée par une consécration qui ne meurt pas.

Celui qui sait un peu combien de malheurs la lutte pour la primauté a apporté au monde et continue à le faire de nos jours, comprendra combien cet enseignement du Christ est salutaire. Il introduit la plus grande et la plus bénie des révolutions dans la société humaine depuis que cette société existe. Réfléchissez seulement, où en seraient les hommes s’ils se mesuraient et rivalisaient entre eux selon la grandeur du service rendu et de l’amour, plutôt que de se mesurer et de rivaliser selon la force, la richesse, le faste et les connaissances superficielles ? Ah, combien de ceux qui se considèrent comme les derniers, seraient alors les premiers ! Ah, quelle joie s’emparerait des cœurs des hommes, et quel ordre, quelle paix et quelle harmonie régneraient! Chacun se dépêcherait de rendre service aux autres, au lieu d’avoir le dessus sur eux. Chacun se hâterait de donner et d’aider, plutôt que de prendre et de ne pas aider. Chaque cœur serait rempli de joie et de lumière, au lieu de méchanceté et de ténèbres. Alors le diable irait avec une bougie chercher un païen à travers le monde, mais ne le trouverait pas. Car là où l’amour règne, Dieu est visible et évident pour chacun. Le fait que cet enseignement n’est pas une utopie et un songe irréalisable, est illustré par les derniers mots du Christ dans l’Évangile de ce jour : Aussi bien, le Fils de l'homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner Sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10,45). Notre Seigneur n’a pas donné aux hommes un seul commandement qu’il n’ait Lui-même mis en œuvre à la perfection, laissant ainsi un exemple à considérer par tous. Son commandement sur le service aux hommes, le Seigneur l’a mis en pratique tout au long de Sa vie sur terre : par la manière dont II est apparu sur terre, par Sa mort, par Son activité philanthropique inlassable pour le genre humain, à travers le Saint-Esprit après Sa mort et Sa résurrection très glorieuse. Par Sa mort, Il a donné la vie en rançon pour une multitude. Il ne dit pas pour tous, mais pour une multitude, ce qui signifie que certains n’accepteront pas Son amour, ni n’apprécieront Son sacrifice. Son service par amour va jusqu’au martyre et jusqu’à la mort. Car celui qui sert par amour et non par nécessité ne craint pas la mort. C’est parce que le service du Christ pour les hommes n’est limité ni par le temps, ni par la souffrance, ni par la mort, qu’il revêt le caractère d’un sacrifice parfait en guise de rançon. Ainsi avec un tel service, le Seigneur a racheté les hommes du pouvoir du diable, du péché et de la mort. Mais ce service, le Seigneur n’aurait pu ni le commencer, ni l’achever, sans Sa très grande et insurpassable humilité. Étant le premier dans l’éternité, Il a fait de Lui-même le dernier, apparaissant dans le monde comme serviteur et esclave, avant de retrouver, à travers le service aux hommes, Sa primauté suprême, montrant ainsi aux hommes la voie menant à la primauté véritable, la hiérarchie désintéressée et durable. Certains hommes ont accueilli dans leur cœur cet exemple du Fils de Dieu et, suivant Son exemple et en Son nom, se sont consacrés entièrement au service des hommes par amour, alors que d’autres ont méprisé Son exemple et Son enseignement. Qu’est-il arrivé aux premiers, et aux seconds ? C’est ce que nous apprend l’histoire des apôtres du Christ.

Judas a rejeté l’enseignement et l’exemple du Christ et a terminé sa vie dans la honte et l’infamie en se pendant, alors que les onze autres qui avaient reçu dans leur cœur les paroles de l’évangile de ce jour sur l’humilité, se mirent à soutenir l’exemple du Maître de service par amour, furent glorifiés sur la terre et au ciel, dans le temps et l’éternité. Le destin de Judas fut celui de tous ceux qui avaient rejeté l’enseignement et l’exemple du Christ, alors que le destin des onze autres apôtres fut celui de tous ceux qui adoptèrent l’enseignement salvateur et aidèrent à la propagation de Son exemple indépassable. Des milliers de Judas ont vécu dans l’histoire des hommes, de même que des milliers de disciples orthodoxes et fidèles de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Et de même que le Seigneur a triomphé à la fin de Sa brève histoire terrestre, de même II triomphera à la fin de toute la longue histoire du monde. L’armée de Ses disciples sauvés et glorifiés sera incomparablement plus grande que l’armée de Ses adversaires, amis du diable et ennemis de Dieu. Ah, puissions-nous, nous aussi, nous retrouver dans l’armée des sauvés et des glorifiés ! Afin que le Seigneur Jésus ait pitié de nous, au dernier jour, quand le soleil terrestre s’éteindra soudain, pour ne plus jamais briller! Seigneur très doux et vivifiant, pardonne-nous nos péchés avant cette journée ! Dédaigne tous nos actes comme impurs et nuis et sauve-nous seulement avec Ta miséricorde infinie, avec laquelle Tu es venu sur terre afin de nous sauver, nous les indignes. Gloire à Toi, Seigneur Grand et Merveilleux, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le sixième dimanche du Grand Carême. Évangile sur la séparation du troupeau en présence du berger

(Jn 12,1-18)

Qui apporte une joie encore plus grande dans une maison ? Un ami de cette maison.

Qui apporte la plus grande joie dans une maison ? Le maître de maison quand il revient après une longue absence.

Bénies soient les mains qui accueillirent le Christ Seigneur comme un bon invité et L’hébergèrent !

Bénie soit la bouche qui Le salua comme un ami !

Bénies soient les âmes qui Le vénérèrent avec un chant de louange comme pour le maître de maison !

Mais certains ne Le reconnurent pas et ne L’accueillirent ni comme un invité, ni comme un ami, ni comme le maître de maison, mais avec leurs mains levèrent la pierre sur Lui et avec leurs âmes mortelles, préparèrent la mort pour Son corps.

Le caractère divin du Seigneur Jésus était tel que, partout où II allait, Dieu dans un corps d’homme, les hommes se divisaient à droite et à gauche de Lui, comme ils se diviseront lors de Sa dernière apparition au dernier jour de ‘l’Histoire terrestre. De nos jours encore, dans une discussion menée dans le monde au sujet du Seigneur Jésus, les hommes se divisent, les uns à droite et les autres à gauche. Comme cette division devait être tranchante à l’époque de Sa vie physique sur la terre !

L’évangile de ce jour décrit deux cas de discorde sévère entre les hommes à ‘propos de notre Seigneur. Dans le premier cas, lors d’un repas dans le village de Béthanie, les assistants étaient si divisés, que d’un côté se retrouvèrent les apôtres, Lazare le ressuscité et ses sœurs Marthe et Marie qui avaient accueilli le Seigneur, et de l’autre Judas le traître, qui protesta parce que Marie avait versé de l’huile parfumée sur la tête du Seigneur.

Dans le deuxième cas, on trouvait d’un côté le peuple qui avait accueilli solennellement le Seigneur lors de Son entrée à Jérusalem, et de l’autre côté les pharisiens, les scribes et les grands prêtres, qui se concertaient en vue de tuer non seulement le Christ mais aussi Son ami Lazare.

Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d’entre les morts (Jn 12, 1). Où était le Seigneur auparavant? L’évangile précédent montre qu’aussitôt après la résurrection de Lazare II s’était retiré dans une région voisine du désert, dans une ville appelée Ephraïm (Jn 11, 53). Il s’était éloigné afin que les chefs hébreux ne L’arrêtent pas et ne Le tuent pas, car la résurrection de Lazare avait impressionné ces hommes insensés plus que tous Ses autres miracles. On voit que Lazare était un homme connu et éminent, comme en témoignent les très nombreuses visites faites à son domicile, aussi bien lors de sa mort qu’après sa résurrection.

Beaucoup d’entre les Juifs étaient venus auprès de Marthe et Marie pour les consoler au sujet de leur frère (Jn 11,19) et Beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient et croyaient en Jésus (Jn 12, 11). Mais comme Son temps n’était pas encore venu, le Seigneur s’éloigna de Jérusalem et se mit à l’abri de Ses ennemis malveillants. Cela aussi, Il le fit pour nous. Tout d’abord, pour que Sa mort n’eût pas lieu dans le secret mais devant des centaines de milliers de témoins, réunis pour la Pâque à Jérusalem, afin que le monde entier sût qu’il était mort sans aucun doute, et que par la suite le miracle de Sa résurrection fut évident et indubitable. Et en second lieu, pour nous enseigner la soumission parfaite à la volonté de Dieu, afin que nous ne nous précipitions pas à tout prix dans la mort, selon nos propres conceptions, mais que nous nous interrogions sur la volonté de Dieu et soyons prêts à souffrir à l’heure où cela nous sera révélé. Car si nous nous abandonnons complètement à la volonté de Dieu, pas un cheveu de notre tête ne se perdra (Lc 21,18) et tout se produira pour nous à l’heure où cela doit se produire, ni avant, ni après. Si nous sommes dignes de mourir en martyr pour le Christ Seigneur, et si nous sommes totalement soumis à la volonté de Dieu, en quête de la gloire de Dieu et non de la nôtre, alors notre mort en martyr se produira au moment voulu et de la manière la plus utile pour nous et nos proches. Il ne faut donc pas s’imaginer que le Seigneur Jésus cherchait à échapper à la mort et se mettre à l’abri de Ses bourreaux : Il ne cherchait pas à y échapper, mais voulait la retarder jusqu’à l’heure déterminée par Son Père, où Sa mort serait la plus utile pour le monde. Le fait que le Seigneur n’avait pas de crainte du martyre et de la mort, apparait dans l’Évangile aussi clairement que la lumière du soleil. Un jour, Il était en train de prédire Son martyre et Sa mort, quand Pierre s’efforça de repousser de telles pensées en essayant de Le convaincre que cela ne Lui arriverait pas ; le Seigneur l’admonesta en lui disant ces paroles terribles : « Passe derrière moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! (Mc 8, 33).

Six jours avant la Pâque, le Seigneur revint à Béthanie, où vivait Son ami Lazare (Jn 11, 11) qu’il avait ressuscité d’entre les morts. Un repas y avait été préparé pour Lui : On Lui fit là un repas. Marthe servait. Lazare était l’un des convives (Jn 12, 2). L’évangéliste Jean ne précise pas la maison où ce repas a eu lieu. On pourrait penser à première vue que c’était la maison de Lazare lui-même. Mais selon les évangélistes Matthieu (Mt 26, 6) et Marc (Mc 14, 3), il semble évident que cela se passait dans la maison de Simon le lépreux, puisque tous deux décrivent le même événement que Jean. Autrement, il faudrait s’imaginer qu’un même événement s’est produit à deux reprises à Béthanie, en un laps de temps très court : une fois dans la maison de Lazare et une autre fois dans celle de Simon le lépreux, ce qui est peu vraisemblable. Ce Simon avait accueilli le Seigneur chez lui, sans doute parce que le Seigneur l’avait guéri de la lèpre. On ne peut imaginer, compte tenu de la sévérité de la loi de Moïse, qu’un lépreux pût préparer des repas et recevoir autant d’invités, alors que ses parents les plus proches n’osaient pas avoir de contact avec lui. Or, Lazare était l'un des convives. L’évangéliste insiste particulièrement là-dessus, pour prouver la réalité de la résurrection de Lazare. Le mort ressuscité menait la vie ordinaire des hommes charnels : il se déplaçait, il allait chez des amis, il mangeait et buvait. Il n’était pas une ombre fugitive, apparaissant soudain devant les hommes puis s’évanouissant rapidement, mais un homme normal, vivant et en bonne santé, tel qu’il était avant sa mort et sa maladie. Le Seigneur l’avait ressuscité, puis s’était éloigné de Béthanie pour se rendre dans la cité d’Éphraïm. En présence comme en absence du Christ, Lazare le ressuscité était tout autant un homme vivant ; il n’est donc pas vrai que Lazare n’apparaissait vivant aux hommes qu’en présence et sous la «suggestion» du Christ. Maintenant que le Seigneur était revenu à Béthanie, Lazare était assis avec Lui, à la table de son voisin et peut-être parent, Simon. Quelle scène magnifique ! Le Seigneur était assis à table avec deux hommes auxquels Il avait donné plus que tout l’univers pouvait leur donner: l’un, Il l’avait ressuscité d’entre les morts, et l’autre, Il l’avait guéri de la lèpre. Le corps de l’un avait commencé à pourrir dans la tombe, alors que le corps de l’autre était rongé par la lèpre. Il avait, avec Sa puissance de thaumaturge, redonné la vie à l’un et la santé à l’autre. Et maintenant, sur le point de se mettre en route vers la Croix vénérable, Il s’est réfugié chez eux et a trouvé en eux des amis reconnaissants. Ah, si nous savions tous combien le Christ nous sauve chaque jour de la pourriture de cette terre et de la lèpre de cette vie brûlante, nous Lui donnerions l’hospitalité sans cesse dans notre cœur et L’empêcherions de quitter notre âme !

Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux; et la maison s’emplit de la senteur du parfum (Jn 12, 3). Les évangélistes Matthieu et Marc disent que cette femme a versé du parfum sur la tête du Christ, et saint Marc précise même : Brisant le flacon, elle le Lui versa sur la tête (Mc 14, 3). Les parfums les plus précieux étaient conservés dans des flacons bien soudés et solidement cachetés. Cette femme brisa d’abord le col du flacon, puis versa le parfum d’abord sur Sa tête - en signe de respect infini envers Lui et en guise d’humilité - puis sur Ses pieds. Elle n’avait pas essayé d’ouvrir lentement le flacon, mais le brisa dans l’intention de verser tout le parfum sur le Seigneur, sans rien laisser. Ainsi, tandis que Marthe servait dans la maison et autour de la table, comme toujours, Marie rendait à sa façon hommage au Maître prodigieux. Deux sœurs exprimaient leur respect envers le Seigneur, de deux façons différentes. En une autre circonstance, alors que Marthe était en train de servir et que Marie était assise aux pieds du Christ et écoutait Ses saintes paroles, le Seigneur avait rendu un plus grand hommage à Marie qu’à Marthe en disant : C’est Marie qui a choisi la meilleure part (Lc 10,42), en voulant ainsi distinguer l’importance primordiale de l’ardeur spirituelle par rapport à l’ardeur physique. Et maintenant, Marie s’était procuré un parfum précieux de nard pur et, conformément à la coutume orientale, l’avait versé sur la tête puis sur les pieds de Celui dont la pureté surnaturelle avait nettoyé et parfumé son âme. Lors de cet événement, les assistants avaient exprimé des sentiments différents ; tous se taisaient et avaient tacitement approuvé le geste de Marie, mais un seul d’entre eux ne s’était pas tu et n’avait pas approuvé ce geste.

Voici comment l’évangéliste Jean, lui-même présent lors de cet événement, décrit le mécontentement de cet homme : Mais Judas l'Iscariote, l'un de Ses disciples, celui qui allait Le livrer, dit : «Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu’on aurait donnés à des pauvres ?» Mais il ne dit pas cela par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait (Jn 12, 4-6). Selon les évangélistes Matthieu et Marc, Judas n’avait pas été le seul à exprimer son mécontentement; les autres disciples l’auraient fait (Matthieu), voire certains autres assistants (Marc). Le fait que d’autres aient marqué leur mécontentement, soit en secret dans leur âme, soit à mi-voix, apparaît clairement dans la réponse du Christ, dans l’évangile de ce jour : «Laissez-la [..]; les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne ni aurez pas toujours (Jn 12,7-8). Le Seigneur répond ainsi au pluriel, à plusieurs personnes. Mais quel qu’ait été leur mécontentement et aussi notables qu’ils fussent, le fait principal est que Judas a exprimé son mécontentement avec beaucoup de véhémence, de bruit et de vivacité. Pourquoi est-il le seul que l’évangéliste Jean mentionne, et cela à dessein avec son nom complet et en le désignant comme traître ? Afin que les lecteurs ne le confondent pas avec un autre apôtre nommé Judas. Judas proteste donc parce que ce parfum précieux est versé pour rien, qu’il n’a pas été mis en vente et le produit de la vente distribué aux pauvres. Il précise même la valeur élevée de cette huile parfumée : trois cents deniers. C’est effectivement un prix élevé, l’équivalent de plusieurs ducats en or. Mais cela montre précisément le très grand respect plein de crainte que Marie avait à l’égard du Seigneur Jésus. Qui sait combien de temps il lui a fallu pour épargner tout l’argent nécessaire pour acheter ce flacon, qui allait immortaliser cet instant ? Judas, lui, avait été profondément perturbé parce que quelques ducats en or n’avaient pas tinté dans sa poche. L’évangéliste Jean dit ouvertement qu’il était voleur. Bien entendu, Jésus le savait, Il savait que Judas avait volé dans la cassette où étaient rassemblés les dons destinés aux pauvres. Mais tout en le sachant, Il n’avait jamais réprimandé Judas pour ce vol, peut-être parce que Lui-même méprisait profondément l’argent et qu’il ne voulait pas en parler, peut-être parce qu’il attendait le moment où en une phrase, Il dirait tout ce qu’on pouvait dire sur Judas. Voici ces paroles terribles que le Seigneur a prononcées devant Ses disciples : N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous, les Douze ? Et l’un d'entre vous est un diable (Jn 6, 70-71). Pourquoi donc n’appeler Judas que voleur, quand il mérite d’être appelé diable ?

Devant le mécontentement exprimé par Judas, voici ce que Jésus répond: Laisse-la: c’est pour le jour de ma sépulture quelle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours (Jn 12, 7-8). Quelle réponse admirable et touchante ! Cette même bouche qui a dit: C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice (Mt 12, 7) et qui a dit au jeune homme riche : Vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres (Mt 19, 21) — cette bouche justifie maintenant Marie pour avoir versé un parfum précieux. N’y a-t-il pas là une contradiction? Non, nullement car ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme (Mt 4, 4) ; ce geste de Marie représente autant un sacrifice qu’un geste de miséricorde, un acte de miséricorde envers le plus grand Pauvre qui ait jamais foulé cette terre. En effet, un pauvre qui a toujours été pauvre et dont les grands-pères et les aïeux ont été pauvres, n’est pas si pauvre ; en revanche, un roi qui se met au niveau des pauvres est un véritable pauvre, et que dire du Roi des rois qui a régné depuis l’origine sur les armées immortelles des anges, avant de devenir homme par philanthropie, en naissant dans une grotte et devenir le serviteur de tous? Les bœufs et les moutons ont offert une étable à ce nouveau-né; et à Sa mort, qui allait oindre Son corps, au moins autant qu’on avait l’habitude de le faire même pour les pauvres venant de mourir? C’était Marie. Comme instruite par l’Esprit, elle accomplit d’avance son action d’onction du corps du Christ, Le préparant ainsi pour la sépulture. Pour elle, ce repas est le dernier repas, où elle accomplit un mystère non sur un vivant, mais sur le Seigneur mort. Comme si elle savait que le thaumaturge puissant qui avait fait revenir son frère parmi les vivants et ramené le maître de maison lépreux parmi les gens en bonne santé, se retrouverait dans deux-trois jours aux mains de criminels qui Le feraient ensuite mourir en criminel. C’est pourquoi - ne la touchez pas ; laissez- la accomplir son rite funéraire sur moi. Alors que les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, et prenez donc soin de respecter avec eux mon commandement de miséricorde. Ce que vous avez fait aux pauvres, vous l’avez fait à moi ; de même, ce que vous avez fait à moi, vous l’avez fait aux pauvres. Ce que vous avez fait à moi, je vous le rendrai au centuple, à vous et à vos pauvres. Le Seigneur a dit encore : En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé l’Evangile, au monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce quelle (Marie) vient de faire (Mc 14, 9). Voyez comme notre Seigneur et roi, récompense royalement l’attention qui vient de Lui être faite ! Il récompense l’amour par un amour au centuple ; quant aux trois cents deniers dépensés, que Judas regrettait tellement, Il les rembourse à Marie par une gloire immortelle. Pour trois cents deniers, que Judas le voleur aurait cachés dans l’ombre avec le nom de Marie, Marie avait acheté un joyau impossible à payer, en fait une leçon utile à des millions et des milliards de chrétiens, montrant comment le Seigneur récompense royalement ceux qui Le servent.

La grande foule des Juifs apprit qu'il était là et ils vinrent, pas seulement pour Jésus, mais aussi pour voir Lazare, qu’il avait ressuscité d'entre les morts. Les grands prêtres décidèrent de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient et croyaient en Jésus (Jn 12, 9-10). Voilà de nouveau les hommes divisés devant la puissance du Christ ! Les uns vont voir le thaumaturge et Lazare, le miracle des miracles ; d’autres complotent pour les tuer tous deux, c’est-à-dire le Christ mais aussi Lazare. Pourquoi Lazare ? Afin de détruire ainsi un témoin vivant du miracle accompli par le Christ. Mais pourquoi ne se décidèrent-ils pas alors à tuer tous les autres, hommes, femmes et enfants, devant lesquels le Seigneur avait montré Sa puissance divine, tous les aveugles qui avaient recouvré la vue, les sourds qui s’étaient mis à entendre, les muets qui s’étaient remis à parler, les possédés qui avaient recouvré la raison, les morts qui avaient ressuscité les lépreux qui avaient été purifiés, les paralysés qui avaient été guéris, ainsi que les handicapés, les boiteux, les insensés et tous les autres qui avaient été guéris par miracle ? Des témoins de la puissance thaumaturgique du Christ existaient dans les villes et les villages de toutes les terres d’Israël. Pourquoi les grands prêtres n’avaient pas décidé de les tuer tous, mais seulement Lazare? Ce n’était pas parce que tous ces êtres maléfiques avaient peur du sang et qu’ils éprouvaient de la compassion pour les autres, mais simplement parce que cela était irréalisable et même dangereux pour eux-mêmes. Ils voulaient tout particulièrement tuer Lazare parce que sa résurrection avait suscité semble-t-il, en Judée, une émotion plus forte que tout autre miracle du Sauveur; mais aussi parce que tout le monde brûlait d’envie de voir Lazare et, après l’avoir vu, se mettait à croire dans le Seigneur Jésus ; et peut-être aussi parce que la Pâque était toute proche, ce qui leur faisait craindre que tout le peuple rassemblé à Jérusalem pour la Pâque se mette en route vers Béthanie afin d’y voir le mort ressuscité et croie en Christ. Ainsi, tandis que le peuple cherchait le salut, ses chefs spirituels s’efforçaient de lui barrer la route vers le salut. Mais toutes ces tentatives de ces chefs maléfiques contre les actions de Dieu, restèrent vaines. Plus ils tentaient de contenir l’œuvre de Dieu, plus elle apparaissait au grand jour. Cela sera confirmé clairement plus tard en ce qui concerne l’Eglise du Christ, jusqu’à nos jours ; des armées entières d’ennemis du Christ l’ont attaquée, de l’extérieur comme de l’intérieur, mais toutes ces attaques non seulement n’ont pas réussi à la détruire, mais au contraire ont contribué à propager l’Église et à la consolider dans le monde. Les faibles mains d’hommes ne peuvent pas lutter contre le Créateur Tout-puissant et Son œuvre. Ce que Lui-même souhaite, se produit en dépit de toutes les forces contraires en enfer et sur terre.

L’événement décrit dans l’évangile de ce jour montre combien le peuple était plus ouvert à la vérité que ses chefs, et combien il était plus magnanime et reconnaissant. Cet événement, c’est l’entrée solennelle du Christ à Jérusalem.

Le lendemain, la foule nombreuse venue pour la fête apprit que Jésus venait à Jérusalem; ils prirent les rameaux des palmiers et sortirent à Sa rencontre et ils criaient: «Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël!» (Jn 12, 12-13). Au lendemain du repas de Béthanie, le Seigneur se mit en route vers Jérusalem, la ville où on tue les prophètes. Mais Jérusalem n’était pas seulement la demeure des pharisiens obtus, des scribes prétentieux et des grands prêtres adversaires de Dieu, mais aussi une fourmilière invraisemblable d’êtres inconnus, un camp énorme de pèlerins et de dévots. À l’époque de la Pâque, Jérusalem abritait quasiment autant de gens que Rome, qui était alors la capitale impériale. Cette immense masse humaine se rassemblait à Jérusalem, afin de se sentir plus près de Dieu. On ne peut pas dire que le cœur d’une masse populaire incontrôlée n’est pas quelque peu visionnaire. Dans ce cas, ce jour-là, il pressentit en vérité la proximité mystérieuse de Dieu et devina dans le Seigneur Jésus le roi tant espéré, issu de la lignée de David. C’est pourquoi, tandis que le Seigneur descendait du Mont des Oliviers, cette foule montait à Sa rencontre. Les uns avaient étendu leurs manteaux sur Son chemin, d’autres avaient coupé des branches d’oliviers et d’autres arbres, aménageant ainsi la voie devant Lui, d’autres encore avaient pris dans le même but des rameaux de palmiers, et tous ensemble, tout joyeux, Le saluaient en criant : Hosanna! Hosanna au fils de David! Hosanna au plus haut des cieux! Béni soit le roi d’Israël qui vient au nom du Seigneur! Nonobstant le régime de fer imposé par les Romains, nonobstant la perversion et la mesquinerie partisane de ses chefs, l’âme populaire croyait à la possibilité d’un miracle de Dieu qui changerait soudainement l’ensemble de leur condition insupportable. L’âme populaire sentait que ce miracle était personnifié par le Seigneur Jésus. C’est pourquoi II fut accueilli avec autant de joie. Le peuple ignorait comment II allait accomplir un changement aussi profond ; il avait été éduqué avec l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule façon d’effectuer un tel changement, qui aurait lieu quand un roi issu de la lignée de David se mettrait à régner à Jérusalem, sur le trône de David. Le peuple voyait ce roi en Jésus, Le saluant avec joie et avec l’espoir qu’il allait régner à Jérusalem en dépit de Rome et en dépit de Jérusalem. Mais cet espoir populaire provoqua la peur chez les Pharisiens, et la joie populaire déclencha leur fureur. C’est pourquoi des Pharisiens dirent au Christ de réprimander ces cris populaires. Mais le doux Seigneur, conscient du caractère irrésistible de Sa puissance, leur répondit : Si eux se taisent, les pierres crieront (Lc 19, 40). Telle fut la réponse du Roi des rois, vêtu comme un pauvre et monté sur un âne. Car les évangélistes précisent que le Seigneur, lors de cette entrée majestueuse, était assis sur un âne.

Jésus, trouvant un petit âne, s’assit dessus selon qu’il est écrit: « Sois sans crainte, fille de Sion: voici que ton roi vient, monté sur un petit d’ânesse» (Jn 12, 14-15). Les autres évangélistes décrivent comment le pauvre Seigneur, n’ayant aucun bien nulle part, avait trouvé ce petit âne. Mais saint Jean passe sur cet épisode connu, et écrit seulement : trouvant un petit âne. C’est l’évangéliste Luc qui fournit le plus de détails sur la puissance visionnaire prodigieuse du Seigneur, qui lui a permis de trouver cet ânon. Il dit aux disciples : Allez au village qui est en face et, en y pénétrant, vous trouverez, à l'attache, un ânon que personne au monde n’a jamais monté; détachez-le et amenez-le» (Lc 19, 30). Ses disciples agirent ainsi et trouvèrent effectivement tout ce qu’il leur avait dit. Avec l’ânon se trouvait une ânesse, sa mère. Pourquoi le Seigneur n’est-Il pas monté sur l’ânesse, plutôt que sur l’ânon que personne jusque-là n’avait monté ? Parce que l’ânesse ne se laissait ni monter ni conduire. L’ânesse représente le peuple d’Israël, l’ânon les peuples païens. C’est l’interprétation des saints Pères et cette interprétation est incontestablement juste. Israël rejettera le Christ, et les païens L’accueilleront. Les païens porteront principalement le Christ à travers l’histoire, et entreront avec Lui dans la Jérusalem du Haut, dans le Royaume céleste.

Cela, Ses disciples ne le comprirent pas tout d’abord; mais quand Jésus eut été glorifié, alors ils se souvinrent que cela était écrit de Lui et que c’était ce qu’on Lui avait fait (Jn 12,16). De façon générale, les disciples comprirent très peu ce qui se passait avec leur Maître jusqu’à ce qu’il leur ouvrit l’esprit à l'intelligence des Ecritures (Lc 24, 45) et qu’ils fussent illuminés par l’Esprit de Dieu sous la forme de langues de feu. Ce n’est qu’alors qu’ils comprirent tout et se souvinrent de tout.

La foule qui était avec Lui, quand II avait appelé Lazare hors du tombeau et l’avait ressuscité d’entre les morts, rendait témoignage. C’est aussi pourquoi la foule vint à Sa rencontre : parce qu’ils avaient entendu dire qu’il avait fait ce signe (Jn 12, 17-18). Ici, il est question de deux sortes de gens: les premiers qui avaient été témoins directs de la résurrection de Lazare à Béthanie, et les seconds, rassemblés à Jérusalem, qui avaient entendu les premiers leur parler du miracle concernant Lazare. Les premiers avaient porté témoignage, les seconds étaient sortis à cause de ce témoignage pour Le rencontrer. Et tandis que la fumée des sacrifices s’élevait au-dessus du temple de Salomon, que les scribes débattaient de façon ennuyeuse de la lettre morte de la loi de Moïse, que les prêtres obtus déterminaient orgueilleusement l’ordonnancement des cérémonies, que les chefs populaires se glorifiaient en montrant au peuple, pleins de suffisance, que toute cette foule s’était rassemblée pour eux, et que les lévites mettaient à part, avec précision et arrogance, les parties des offrandes qui leur revenaient, le peuple attendait le miracle et le thaumaturge. C’est pourquoi des vagues immenses d’êtres humains, le dos tourné au temple de Salomon à Jérusalem, c’est-à-dire aux lieux de sacrifices et aux prêtres et à toute la machinerie impuissante de cette société citadine artificielle, dirigeaient leurs regards vers le Mont des Oliviers, dont le thaumaturge descendait les pentes. Car quelle est l’utilité des tours mortes de Jérusalem, avec des morts-vivants dedans, pour l’âme d’un peuple affamée et assoiffée, qui cherche une fenêtre dans le ciel fermé et la vision du Dieu vivant? Les deux orgueils dont Jérusalem était pleine et même saturée, étaient celui des romains et celui des pharisiens, qui n’étaient pas en mesure de faire le moindre petit prodige. Or voilà que du Mont des Oliviers descend Celui qui, par Sa voix a fait sortir du tombeau un homme mort depuis quatre jours, le ressuscitant d’entre les morts et le faisant revenir de la pourriture sépulcrale !

Ah, si nous détournions notre esprit de la machinerie orgueilleuse mais impuissante de ce monde, pour le diriger vers les hauteurs célestes, à la suite du Christ Roi! Ah, si nous mettions toute notre espérance seulement en Lui ! Notre âme est en quête du vainqueur de la mort, que tout l’univers ne peut vaincre. Le Christ est ce Vainqueur. Notre âme a faim et soif du Roi humble et puissant, humble à cause de Sa puissance et puissant à cause de Son humilité, d’un Roi ami de chacun de nous individuellement, d’un Roi dont le pouvoir n’a pas de limites et dont la philanthropie n’a pas de mesure. Le Seigneur Christ est un tel Roi. Pour Lui, exclamons-nous tous: Hosanna, Hosanna! Gloire et louange à Lui, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le Grand Vendredi (Vendredi Saint). Évangile sur Dieu au milieu des brigands

Le Christ au Golgotha ! Le Sauveur sur la Croix ! Le Juste au milieu des souffrances! L’Ami-des-hommes tué par des hommes! Que celui qui a une conscience, ait honte ! Que celui qui a du cœur, pleure ! Que celui qui a une intelligence, réfléchisse ! Parmi les millions d’événements survenant quotidiennement dans le vaste univers que nos yeux regardent et que nos oreilles entendent, avec lequel de ces événements pourrait-on comparer ce crime sans nom sur le Golgotha ? À la scène d’un agneau au milieu de loups affamés? Ou d’un enfant innocent tombé entre les griffes d’un roi pervers? Ou d’un inventeur tombé dans la machine qu’il a construite lui-même, torturé à mort dans ses roues? Ou à Abel, tué par son frère ? Dans ce cas, un pécheur plus grand a tué un pécheur moindre, tandis qu’ici, il s’agit d’un crime commis sur un homme exempt de péché. Ou peut-être à Joseph, vendu par ses frères en Egypte ? Il s’agit d’un péché commis contre un frère, non contre un bienfaiteur; ici, c’est un péché contre le Bienfaiteur. Ou peut-être à Job le juste, dont Satan transforma le corps en pus fétide et en repas pour les vers ? Là, Satan le maléfique se dresse contre une créature de Dieu ; ici c’est la créature qui se dresse contre son Créateur. Ou peut-être avec l’admirable David, contre qui son fils Absalom se rebella ? Mais il s’agit d’un châtiment mineur de Dieu pour le grand péché de David ; ici, c’est le Juste, le plus grand des grands justes, qui est soumis au plus grand des martyres !

Le Samaritain miséricordieux, qui avait sauvé l’humanité des blessures infligées par des brigands, est Lui-même tombé aux mains de brigands. Sept sortes de brigands se trouvaient autour de Lui. La première sorte de brigands est représentée par Satan, la seconde par les chefs et les dirigeants du peuple juif, la troisième par Judas, la quatrième par Pilate, la cinquième par Barabbas, le brigand non repenti sur la croix, et la septième, par le brigand repenti sur la croix. Arrêtons-nous un instant pour examiner cette bande de brigands au milieu desquels le Fils de Dieu est suspendu crucifié, ensanglanté et couvert de blessures.

La première place est occupée par Satan, l’être le plus malveillant pour le genre humain. Il est le père du mensonge (Jn 8, 44) et le brigand des brigands. Il a soumis le genre humain à deux sortes de mise à l’épreuve, afin de le détruire : dans la volupté et dans la souffrance. Au début, il avait mis le Seigneur à l’épreuve en ayant recours aux délices, au pouvoir et à la richesse ; maintenant à la fin, il Le met à l’épreuve dans la souffrance. Après avoir été défait et humilié lors de la première mise à l’épreuve, Il avait quitté le Seigneur et s’était éloigné de Lui. En fait, il ne L’avait pas complètement abandonné, il s’éloigna de Lui jusqu’au moment favorable (Lc 4, 13). Et le voilà qui se manifeste de nouveau. Maintenant, il ne lui est pas utile d’apparaître de façon ouverte et visible ; il agit par l’intermédiaire des hommes, à travers les fils des ténèbres, aveuglés par la grande lumière du Christ, qui se sont abandonnés dans les mains de Satan, devenant ses instruments contre le Seigneur Christ. Mais Lui est là, tout près de toute langue qui blasphème le Christ, de toute bouche qui crache sur Son visage très pur, de toute main qui Le fouette et Le blesse avec la couronne d’épines et de tout cœur qui brûle du feu de l’envie ou de la haine pour Lui.

La deuxième place de brigand est occupée par les chefs du peuple juif, les dirigeants politiques, religieux et intellectuels de ce peuple. Il s’agit des scribes, des pharisiens, des saducéens et des prêtres. À leur tête se trouvait le roi Hérode. L’action criminelle contre le Seigneur fut suscitée par la jalousie et la peur, la jalousie envers plus puissant, plus évolué et meilleur qu’eux, et la peur de perdre la position, le pouvoir, les honneurs et la richesse au cas où tout le peuple se rangerait aux côtés du Christ. Vous voyez que vous ne gagnez rien; voilà le monde parti après Lui! (Jn 12,19), se lamentaient-ils dans leur impuissance, leur jalousie et leur peur. En quoi leur action est-elle criminelle ? Elle réside dans le fait qu’ils L’ont arrêté et tué sans L’avoir interrogé ni condamné selon une procédure judiciaire. Dans l’Évangile, il est écrit que les grands prêtres et les anciens du peuple s’assemblèrent dans le palais du Grand-prêtre, qui s'appelait Caïphe, et se concertèrent en vue d'arrêter Jésus par ruse et de Le tuer (Mt 26,3-4). Ils ne se sont donc pas concertés afin de L’accuser devant un tribunal et d’y faire état de Sa prétendue culpabilité, afin que le tribunal puisse Le juger, mais en vue d’arrêter Jésus par ruse et de Le tuer! Quand Nicodème, qui était épris de justice, proposa que le Seigneur soit d’abord entendu devant un tribunal, afin de savoir ce qu'ilfait, ils rejetèrent cette proposition avec des récriminations et des railleries (Jn 7, 50-52).

Le troisième brigand est Judas, triste et pitoyable apôtre. Satan ‘avait médité de verser le sang du Christ par haine de Dieu et haine de l’homme ; les grands-prêtres et les anciens avaient fait de même par jalousie et peur ; Judas s’était joint à Satan et aux chefs du peuple par amour de l’argent. Son crime était d’avoir, pour trente sales deniers, trahi son Maître et Bienfaiteur. Lui-même a reconnu son forfait devant ces mêmes chefs du peuple, qui l’avaient embauché pour commettre cet acte de trahison. J'ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent [...]. Jetant alors les pièces dans le sanctuaire, il se retira et s’en alla se pendre (Mt 27,4-5). Sa mort répugnante témoigne contre lui, car il a été écrit à son sujet que cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues (Ac 1,18).

Le quatrième brigand est Pilate, représentant de l’empereur à Jérusalem ; il est aussi le représentant énigmatique du monde païen, athée, dans la condamnation du Dieu-homme. Il méprisait les Juifs autant qu’il était méprisé par eux. Au début, il ne voulut pas intervenir dans le procès fait au Christ. Il dit à ceux qui L’accusaient: «Prenez-Le, vous, et jugez-Le selon votre Loi» (Jn 18, 31). Puis il se rangea du côté du Christ et, après L’avoir interrogé, il déclara aux Juifs : «Je ne trouve en Lui aucun motif de condamnation» (Jn 18,38). Enfin, effrayé par la menace: «Si tu Le relâches, tu n’es pas ami de César» (Jn 19,12), Pilate demanda qu'il fût fait droit à leur requête (Lc 23, 24) et donna l’ordre que le Christ fut fouetté et crucifié. Le crime de Pilate tient au fait qu’il aurait pu, mais n’a pas voulu prendre la défense du Juste. Il avait d’ailleurs dit au Seigneur: Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher et que j’ai pouvoir de te crucifier (Jn 19,10) ? Avec cet aveu, Pilate a pris sur lui pour l’éternité le poids de la responsabilité d’avoir tué le Christ. Qu’est-ce qui a incité Pilate à commettre ce crime et qu’est-ce qui l’a fait tomber dans le groupe des autres brigands? La pusillanimité et la peur : la pusillanimité dans la défense de la justice et la peur de perdre sa position et la bienveillance de César.

Le cinquième brigand est Barabbas. Il était à cette époque en prison pour une sédition survenue dans la ville et pour meurtre (Lc 23, 19). Pour ces forfaits, la loi juive comme la loi romaine prévoyaient la mort. Personnellement et consciemment, il n’avait commis aucun péché contre le Christ. Ceux qui ont péché, ce sont ceux qui l’ont préféré au Christ.

Grâce au brigand Barabbas, Pilate pensait sauver le Christ de la mort; mais les Juifs ont, grâce au Christ innocent, sauvé Barabbas. En fait, Pilate avait fait voter les Juifs en leur laissant la liberté de choisir entre le Christ et Barabbas. Et ils votèrent pour celui à qui ils étaient semblables. Entre Dieu et les brigands, les brigands choisirent de voter pour le brigand !

Les sixième et septième brigands furent ceux qui, au Golgotha, étaient pendus chacun sur sa croix, l’un à droite et l’autre à gauche du Christ, comme Isaïe le visionnaire l’avait prophétisé et annoncé : Il sera compté parmi les criminels (Is 53, 12). L’un de ces brigands, même au milieu de souffrances mortelles, proférait des blasphèmes, l’autre disait des prières. Voici deux hommes dans une position semblable : tous deux cloués sur la croix, tous deux n’attendant plus rien de ce monde au moment de le quitter! Mais quelle différence tout de même entre eux! Voilà une réponse à tous ceux qui crient : « Mettez des hommes dans la même situation matérielle, donnez-leur les mêmes honneurs et biens, et ils seront tous identiques spirituellement!» L’un des deux brigands sur le point de mourir, se moque du Fils de Dieu : N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi (Lc 23, 39) ! Alors que l’autre supplie le Seigneur: Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume (Lc 23, 42) ! Pour l’un, les souffrances sur la croix ont tué le corps et l’âme, tandis que pour l’autre elles ont tué le corps mais sauvé l’âme. La Croix du Christ provoqua l’indécence chez l’un et contribua au salut de l’autre.

Tels étaient les brigands autour du Christ. Mais, bénédiction divine ! aide-nous, avant que nous condamnions ces brigands qui ont cloué le Seigneur de l’amour sur la croix, à analyser notre propre vie et à nous demander si nous n’appartenons pas nous-mêmes à ce même groupe de brigands. Ah, si nous étions au moins comme ce septième brigand, qui s’est repenti sur la croix et qui au milieu de ses souffrances physiques a cherché et trouvé le salut pour son âme de pécheur !

Si quelqu’un respire la haine envers Dieu et les hommes, il est le compagnon le plus proche de Satan et son arme la plus tranchante.

Si quelqu’un est plein de jalousie envers les hommes agréables à Dieu et les serviteurs du Christ, il est aussi criminel et déicide qu’Hérode, Anne [le Grand-prêtre] et Caïphe (Ac 4) ainsi que tous les autres chefs et anciens du peuple juif.

Si quelqu’un est animé par l’amour de l’argent, il n’est pas loin de trahir Dieu, et son compagnon le plus proche, dans le groupe de brigands de ce monde, est Judas.

Si quelqu’un manque de force d’âme dans la défense des justes et se montre aussi craintif pour sa position et son confort, allant jusqu’à être d’accord pour tuer un juste, il est aussi criminel que Pilate.

Si quelqu’un suscite une révolte et fait verser le sang des hommes, et si un autre souffre à sa place, suite à une erreur judiciaire ou à une méchanceté des hommes, il est aussi criminel que Barabbas.

Si quelqu’un blasphème Dieu tout au long de sa vie, en actes ou en paroles, et continue à blasphémer même à l’heure de sa mort - il est, en vérité, le frère spirituel du brigand qui a blasphémé sur la croix.

Béni soit en revanche celui qui, au milieu des souffrances endurées pour ses péchés, ne blasphème pas et ne condamne quiconque, mais se souvient de ses péchés et supplie Dieu de lui accorder Son pardon et le salut! Béni soit ce septième brigand, qui a compris que ses souffrances sur la croix étaient méritées du fait de ses péchés et que les souffrances du Sauveur innocent étaient des souffrances imméritées, pour les péchés des autres hommes ; il s’est repenti, a imploré la miséricorde de Dieu et s’est retrouvé le premier au paradis de la vie éternelle aux côtés du Sauveur! Trois révélations nous sont parvenues à travers lui : le caractère salutaire du repentir, même à l’heure de la mort, le caractère salutaire de la prière adressée à Dieu, et la rapidité de la miséricorde de Dieu. Ce brigand a laissé un exemple admirable pour nous tous, qui nous étions souillés dans le péché, éloignés de Dieu et intégrés aux criminels. Chaque péché est un crime envers Dieu, et quiconque commet même un seul péché fait partie des criminels, c’est-à-dire des serviteurs de Satan. Que nul donc ne fulmine au milieu des souffrances, afin que ces souffrances ne l’empêchent pas d’accéder au salut. Mais qu’il illumine les ténèbres des souffrances en réfléchissant sur ses péchés, le repentir et la prière. Ainsi ces souffrances ne le mèneront pas à la ruine, mais au salut.

Maintenant que nous avons vu tous les brigands autour du Christ Seigneur, arrêtons-nous un instant devant le Seigneur Lui-même et regardons comment II se place au milieu de ces criminels. D’abord faisons une halte au jardin de Gethsémani, où les disciples fatigués sont endormis et où le Seigneur est agenouillé en prière et en lutte: «Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse!» Sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre (Lc 22,43-44). La divinité du Christ est inséparable de Son humanité, et devant nos yeux, c’est tantôt l’une qui se manifeste et tantôt l’autre. En Le regardant comme un petit enfant chétif dans la grotte, nous voyons l’homme. En Le regardant dans la fuite en Égypte ou dans sa longue activité silencieuse à Nazareth, nous voyons de nouveau l’homme. En Le voyant assoiffé, affamé et épuisé par les déplacements, nous voyons l’homme. Mais quand nous Le voyons en train de ressusciter des morts, multiplier les pains, guérir les possédés et les lépreux, apaiser les tempêtes, arrêter les vents, marcher sur l’eau comme sur le sol, alors en vérité nous ne voyons pas un homme, mais Dieu. Dans le jardin de Gethsémani, nous Le voyons à la fois comme Dieu et comme homme. Comme Dieu, car pendant que les trois meilleurs hommes du monde, Ses trois premiers apôtres, se sont endormis de fatigue, Lui continue sans relâche à prier à genoux. Comme Dieu, car qui a jamais pu avoir l’audace de s’adresser à Dieu en disant : « mon Père », sinon Lui l’Unique, qui a, comme Fils, pris conscience de Son identité d’essence avec Dieu le Père ? Comme Dieu, car qui parmi les hommes mortels aurait osé dire qu’à Son appel se retrouveraient autour de Lui douze légions d'anges (Mt 26, 53)? Comme homme, car c’est en homme qu’il s’est agenouillé dans la poussière terrestre pour prier; c’est comme homme qu’il transpire de douleur; c’est comme homme qu’il lutte avec Lui-même, qu’il est effrayé par la souffrance et la mort; c’est comme homme qu’il prie pour que la coupe amère s’éloigne de Lui.

Qui peut décrire et mesurer la douleur du Christ, lors de cette terrible nuit à la veille de la Crucifixion? Douleur de l’âme et du corps! Si sur la Croix la douleur physique était plus forte, ici la douleur spirituelle était plus forte. Car il est dit qu’il commença à ressentir effroi et angoisse (Mc 14, 33). Il s’agit d’une angoisse intérieure, spirituelle; c’est une explication avec le Père; c’est une consultation mystérieuse d’un homme avec la sainte et divine Trinité sur un sujet dont dépend tout le monde créé, de l’origine à la fin. D’un côté, la douleur épouvantable d’un homme dont la sueur de sang tombe sur le sol dans la nuit froide, et de l’autre, le plan de Dieu pour le salut des hommes. Ces deux parties étaient en lutte, et elles devaient se réconcilier. L’homme criait : si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! et le Dieu-homme (Lc Fils obéissant) ajoutait: Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui sefasse! Mais Dieu avait décidé que la coupe devait être bue. Et quand l’homme se fût réconcilié avec la décision de Dieu, la paix revint dans Son âme, une paix jamais vue sur terre, qui ne pouvait plus être ébranlée ni par la trahison, ni par les crachats, ni par les railleries, ni par les coups reçus, ni par la couronne d’épines, ni par le mensonge, ni par les calomnies, ni par l’ingratitude, ni par tout le tumulte démentiel fait tout autour, ni même par les souffrances sur la Croix. Le Seigneur Jésus a remporté la principale victoire sur Satan dans le jardin de Gethsémani, et II l’a remportée dans l'obéissance à Dieu le Père. C’est à la suite de sa désobéissance à Dieu qu’Adam fut vaincu par Satan ; c’est par Son obéissance à Dieu que le Christ a vaincu Satan et sauvé Adam et le genre humain. Dans le jardin du paradis, Satan a vaincu l’homme, dans le jardin de Gethsémani, l’homme a vaincu Satan. C’est cette angoisse qu’évoque l’évangéliste Marc. Il fallait précisément que l’homme triomphât, l’homme et non Dieu, afin que tous les hommes eussent ainsi devant eux un exemple de lutte et de victoire, un exemple humain qui pût les soutenir. C’est pourquoi Dieu a laissé l’homme Jésus lutter avec Satan et toute sa force, d’où la douleur épouvantable endurée par l’homme; d’où aussi le cri: éloigne de moi cette coupe! D’où aussi la sueur - comme de grosses gouttes de sang - tombant du visage de l’homme : si la chair est faible, l’esprit est ardent (Mt 26,41). Et l’esprit a remporté la victoire d’abord sur le corps, puis aussi sur Satan. Peut-être Satan n’a-t-il pas pu comprendre qu’il avait été totalement vaincu dans le jardin de Gethsémani; il a continué à jubiler en voyant le Seigneur raillé, crucifié et mis à mort. Mais quand le Seigneur, à travers la mort et le tombeau, est descendu comme la foudre au royaume de Satan, Satan a appris que sa prétendue victoire sur le Golgotha n’était que la conclusion de sa défaite dans le jardin de Gethsémani.

Le Seigneur Jésus a eu faim et soif comme un homme; Il a éprouvé de la fatigue comme un homme ; Il a mangé et bu comme un homme, Il a marché et parlé, Il a pleuré et s’est réjoui comme un homme, et c’est ainsi qu’il a souffert. Nul n’a donc le droit de dire que cela fut facile pour Lui de souffrir parce qu’il était Dieu; «mais moi, disent ces gens, comment puis-je supporter de telles souffrances?» Un tel discours n’est qu’un prétexte, qui découle de l’ignorance et de la paresse spirituelle. En fait, il n’était pas facile pour le Christ de souffrir, car II n’a pas souffert comme Dieu, mais comme homme. Et il Lui était d’autant plus difficile de souffrir qu’il était innocent et sans péché, alors que nous, nous sommes coupables et pécheurs. N’oublions jamais que, quand nous souffrons, nous souffrons pour nos péchés. Le Seigneur Jésus n’a pas souffert à cause de Lui et pour Lui-même, mais à cause des hommes et pour les hommes, à cause de multitudes d’hommes et pour tous les péchés des hommes. Si un péché a conduit Adam à la mort, si un péché a posé sur le front de Caïn la marque éternelle de la honte, si deux ou trois péchés ont entraîné tant de souffrances pour David, si de nombreux péchés ont provoqué la destruction de Jérusalem et conduit Israël à l’esclavage, alors vous pouvez imaginer quelles souffrances a dû endurer Celui sur qui se sont accumulés tous les péchés des hommes de tous les siècles et de toutes générations ! C’étaient des péchés terribles, menant la terre à se déchirer et à engloutir hommes et animaux ; c’étaient des péchés entraînant la ruine de villes et de peuples ; c’étaient des péchés provoquant des déluges, la faim et la sécheresse, des invasions de sauterelles et de chenilles ; c’étaient des péchés conduisant à des guerres entre les hommes, des dévastations et des destructions ; c’étaient des péchés qui ouvraient les portes de l’âme humaine et peuplaient les hommes d’esprits démoniaques; c’étaient des péchés devant lesquels le soleil s’assombrissait, les mers fluctuaient et les fleuves s’asséchaient. Que faut-il encore énumérer? Peut-on dénombrer le sable de la mer et les herbes dans les champs ? Tous ces péchés, dont chacun est aussi mortel que le poison du serpent le plus venimeux - car le salaire du péché, cest la mort (Rm 6,23) - tous ces péchés se sont déversés jusqu’au dernier sur un homme innocent, Jésus. Il a pris nos péchés sur Lui (2 P 2, 24). Qu’y a-t-il alors détonnant que de Son front la sueur tombait comme de grosses gouttes de sang! Quoi détonnant qu’il suppliait: éloigne de moi cette coupe! A peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste; mais le Christ est mort pour des impies (Rm 5, 6-7) ! Imaginez qu’on vous conduise au supplice pour un juste, et vous verrez combien c’est terrible. Mais imaginez-vous sur un Heu de supplice pour un criminel, et pour un criminel qui a commis des crimes contre vous ; imaginez que l’on vous conduise à la mort pour assurer son salut ! A cette seule pensée, vous seriez envahi par la sueur. Alors on aura une idée de la sueur de sang du Christ. Alors, effrayé, ébloui, désemparé, vous vous écrierez : voilà un homme qui est Dieu !

Voici l’homme (Jn 19, 5) ! s’écria Pilate devant la populace juive en montrant le Christ portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Pourquoi Pilate a-t-il crié cela? Est-ce par admiration pour la dignité, le calme et le silence du Christ, ou dans l’intention de provoquer de la compassion chez les Juifs? Peut-être l’un et l’autre. Nous aussi, écrions- nous: Voici l’homme! Voici l’homme véritable, authentique, admirable, tel que Dieu l’avait imaginé quand II a conçu Adam. Voici l’homme modeste, humble et obéissant à la volonté de Dieu, comme Adam l’a été avant le péché et l’expulsion. Voici l’homme sans haine ni méchanceté, doté d’une paix inébranlable au milieu de la tempête de haine et de méchanceté humaine et démoniaque ! Son combat s’est achevé dans le jardin de Gethsémani, quand pour la troisième et dernière fois II a crié à Son Père : Que ta volonté soit faite (Mt 6, 10) ! ; la paix s’établit alors dans Son âme. Cette paix Lui donnait la dignité qui irritait les Juifs et suscitait l’admiration de Pilate. Il a soumis Son corps à la volonté de Son Père, de même que peu après II a remis Son esprit entre Ses mains. Il a complètement soumis Sa volonté d’homme à la volonté divine de Son Père céleste. Ne voulant de mal à personne, l’Agneau dénué de malice chancelait sous le poids de la Croix du Golgotha. Ce n’était pas tant le bois de la Croix qui était pesant pour Lui que les péchés du genre humain, ces péchés qui devaient être, avec Son corps, cloués sur ce bois.

Mais que disons-nous, en affirmant que le Christ, en ces heures terribles, ne voulait du mal à quiconque ? En disant cela, on ne dit que la moitié de la vérité. Il ne voulait en effet que du bien à chacun et à tous. Mais même en disant cela, on ne dit pas tout : non seulement, en effet, Il voulait du bien, mais jusqu’à Son dernier soupir II a œuvré pour le bien des hommes. Même sur la Croix II a œuvré pour le bien des hommes, pour le bien de ceux qui L’avaient fixé avec des clous sur le bois. Tout ce qu’il a pu faire pour eux au milieu des souffrances sur la Croix, Il l’a fait ; en fait, Il leur a pardonné leur péché.

Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font (Lc 23, 34). Ce n’est pas seulement un bon souhait, c’est une bonne œuvre. La plus grande bonne œuvre que les hommes pécheurs peuvent demander à Dieu. Sur la Croix, si près de la mort, tout recroquevillé de douleur, le Seigneur est entièrement préoccupé du salut des hommes. Il excuse les hommes à cause de leur ignorance. Il prie pour les brigands qui L’ont cloué avec des fers et L’ont transpercé avec leur lance. Même crucifié, Il accomplit les grands commandements qu’il a donnés aux hommes: le commandement de la prière continue, celui de la miséricorde, celui du pardon, celui de l’amour. Y a-t-il jamais eu quelqu’un qui, tombé aux mains de brigands, a prié pour le bien de ces brigands, pour leur salut, a pris soin d’eux et a trouvé des excuses à leur méfait ? Même les meilleurs des hommes, tombés entre les mains de bandits, ont prié pour Dieu uniquement pour leur salut, pensant à leur propre bien, ne se préoccupant que d’eux-mêmes, tout en se justifiant. Même les plus justes des hommes d’avant le Christ n’ont pu s’élever jusqu’à prier pour leurs ennemis. Chacun appelait Dieu et les hommes à la vengeance contre leurs ennemis. Et voilà le Seigneur en train d’excuser Ses ennemis, de se soucier d’eux, leur pardonnant et priant pour eux. Pour combien d’actes futiles gardons-nous de la rancune ! Pour combien d’actes futiles, nous sommes-nous mis en colère et avons-nous cherché vengeance, nous qui chaque jour provoquons la colère divine en transgressant Ses saints commandements par des pensées impures, des intentions impures ou des actes injustes ! Aucun d’entre nous ne peut être appelé homme s’il n’est pas philanthrope. Seule la philanthropie peut faire de nous des hommes, des hommes droits et véritables. C’est en vain que nous regardons le Seigneur sur la Croix, c’est en vain que nous écoutons Sa dernière prière pour les pécheurs si nous ne sommes pas philanthropes ; sinon nous aussi, nous nous retrouvons en compagnie des criminels qui L’ont condamné injustement et mis à mort. Nous ne devons donc pas être seulement pleins d’admiration envers le Seigneur ami-des-hommes, mais aussi remplis de honte si cette prière sur la Croix nous concerne également.

«Plus grand est l’amour, plus grande est la souffrance», dit saint Théodore Stoudite. Si nous ne sommes pas capables de mesurer l’immensité de l’amour du Seigneur Jésus envers nous, essayons de mesurer l’immensité de Son martyre pour nous. Son martyre pour nous a été si grand et si terrible que la terre elle-même l’a ressenti et en a été ébranlée ; le soleil l’a ressenti aussi et s’est obscurci ; et les pierres qui se sont fendues ; et le voile du sanctuaire qui s’est déchiré en deux ; et les tombeaux qui se sont ouverts ; et les morts qui se sont redressés, et le centurion au pied de la Croix qui a reconnu le Fils de Dieu, et le larron sur la croix qui s’est repenti. Que nos cœurs ne soient pas plus aveugles que la terre, plus durs que les pierres, plus insensibles que les tombeaux et plus morts que les morts. Repentons-nous plutôt comme le Larron sur la croix, et vénérons le Fils de Dieu comme le Centurion de Pilate au pied de la Croix. Afin que nous soyons, nous aussi, avec de nombreux saints frères et sœurs, rachetés de la mort par le martyre du Christ, purifiés par Son sang très pur, serrés entre Ses bras saints et déployés, et rendus dignes de Son Royaume immortel. Celui qui néglige cela, restera dans cette vie en compagnie des criminels de l’Antichrist, et se retrouvera dans l’autre vie aux côtés des criminels non repentis, loin, loin, très loin du visage de Dieu. Car si Dieu a été une fois aux côtés de criminels sur cette terre, Il ne peut en aucun cas être avec eux au ciel.

Prosternons-nous devant les souffrances du Seigneur crucifié pour nous, pécheurs. Confessons et glorifions Son saint nom. Gloire et louange à Lui, homme véritable et Dieu véritable, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour Pâques. Évangile sur le Vainqueur de la mort

Ceux qui ont pris froid s’assemblent autour du feu ; les affamés s’assemblent autour de la table de la salle à manger ; ceux qui ont souffert trop longtemps dans les ténèbres se réjouissent de l’apparition du soleil"; ceux qui ont été épuisés par un combat trop dur jubilent devant une victoire- surprise. Seigneur ressuscité, avec Ta résurrection Tu es devenu tout pour tous ! Roi très fastueux, avec un seul de Tes dons, Tu as rempli toutes les mains vides tendues vers le ciel! Le ciel en est réjoui et la terre en est réjouie. Le ciel se réjouit comme la mère se réjouit quand elle nourrit ses enfants affamés ; la terre se réjouit comme les enfants se réjouissent quand ils reçoivent de la nourriture des mains de leur mère.

La victoire du Christ est l’unique victoire dont peuvent se réjouir tous les êtres humains, du premier qui fut créé jusqu’au dernier. Toute autre victoire terrestre a divisé et divise les hommes. Quand un roi terrestre remporte une victoire sur un autre roi, l’un d’eux se réjouit et l’autre en est attristé. Quand un homme triomphe de son voisin, alors on entend des chants sous le toit de l’un et des pleurs sous le toit de l’autre. Mais il n’existe pas de joie victorieuse sur terre qui ne soit pas empoisonnée par la méchanceté ; un vainqueur ordinaire se réjouit autant de ses rires que des larmes de son adversaire malheureux. Lui-même ne remarque même pas comme la méchanceté lui réduit sa joie de moitié.

Quand Tamerlan eut triomphé du sultan Bajazet15, il l’enferma d’abord dans une cage en fer, devant laquelle il organisa ensuite un festin et des réjouissances. Sa joie maligne faisait tout son bonheur; sa méchanceté nourrissait ses réjouissances. Frères, comme la joie maligne est une joie brève ! Et comme la méchanceté est une nourriture empoisonnée pour les réjouissances ! Quand le roi Stefan de Decani16 eut vaincu un roi bulgare, il ne voulut pas pénétrer en terre bulgare ni asservir ce peuple, mais quitta le champ de bataille pour se rendre dans un ermitage afin d’y jeûner et prier Dieu. Ce vainqueur se montra plus généreux que le précédent. Mais cette victoire aussi, comme toute victoire humaine, comporte une lourde peine pour les vaincus. Même la victoire humaine la plus généreuse, ressemble à un soleil dont une moitié déverse des rayons lumineux alors que l’autre moitié en déverse des sombres.

Seule la victoire du Christ est pareille à un soleil qui déverse des rayons lumineux sur tous ceux qui se tiennent au-dessous de lui. Seule la victoire du Christ remplit tous les cœurs humains d’une joie sans partage. Elle seule est une victoire sans joie maligne et sans méchanceté.

Une victoire mystérieuse, direz-vous? Oui, mais en même temps annoncée à tout le genre humain, vivant et mort.

Une victoire magnanime, direz-vous ? Oui, mais beaucoup plus que cela. Est-ce qu’une mère n’est pas généreuse quand elle a non seulement défendu une ou deux fois ses enfants contre des serpents, mais qu’en outre, afin de protéger définitivement ses enfants, elle est allée courageusement jusqu’au nid de vipères afin de le brûler ?

Une victoire guérisseuse, direz-vous? Oui, guérisseuse et salutaire pour toujours et à jamais. Cette victoire exempte de méchanceté sauve les hommes de tous les maux et les rend immortels - immortels et sans péché. Car l’immortalité non accompagnée de l’absence de péché signifierait la poursuite d’une époque de méchanceté, la prolongation d’une ère de joie maligne et de méchanceté. Mais l’immortalité accompagnée de l’absence de péché provoque une joie sans trouble et fait des hommes les frères des anges très lumineux de Dieu.

Qui ne se réjouirait de la victoire du Christ Seigneur ? Il n’a pas vaincu pour Lui, mais pour nous. Ce n’est pas Lui que Sa victoire a rendu plus grand, plus vivant et plus riche, mais nous. Sa victoire n’est pas un acte d’égoïsme mais d’amour, ce n’est pas un retrait mais un don. Les vainqueurs terrestres remportent la victoire, le Christ est le seul qui apporte la victoire. Aucun vainqueur terrestre, roi ou général, ne souhaite que sa victoire lui soit enlevée et attribuée à un autre ; seul le Christ ressuscité offre des deux mains Sa victoire à chacun de nous ; Il ne se met pas en colère, mais se réjouit qu’avec Sa victoire nous devenions des vainqueurs, c’est-à-dire plus grands, plus vivants et plus riches que ce que nous sommes.

Les victoires terrestres sont plus belles quand on les regarde de loin, plus laides et plus horribles quand on les examine de près, alors que pour la victoire du Christ, il est difficile de dire quand elle est plus belle : quand on la regarde de loin ou de près. En regardant cette victoire de loin, nous nous émerveillons de son éclat, de sa beauté, de sa pureté et de son caractère salutaire. En la regardant de près, nous nous émerveillons devant la multitude d’esclaves libérés grâce à elle. Cette journée, plus que toute autre dans l’année, est consacrée à la célébration de la fête de cette victoire du Christ; il convient donc de regarder cette victoire de près, aussi bien pour mieux la connaître que pour éprouver plus de joie.

Approchons-nous par conséquent de notre Seigneur ressuscité et vainqueur, et demandons-nous premièrement qui II a vaincu par Sa résurrection, et deuxièmement qui II a libéré par Sa victoire.

1. Par Sa Résurrection, le Seigneur a vaincu les deux adversaires les plus féroces de la vie humaine et de la dignité humaine : la mort et le péché. Ces deux adversaires du genre humain sont nés alors même que le premier homme est devenu étranger à Dieu en foulant aux pieds le commandement d’obéissance envers son Créateur. Au paradis, l’homme ne connaissait ni la mort ni le péché, ni la peur ni la honte. Accolé au Dieu vivant, l’homme ne pouvait pas connaître la mort, et vivant en parfaite obéissance à Dieu, il ne pouvait pas connaître le péché. Là où on ne connaît pas la mort, on ne connaît pas non plus la peur; et là où on ne connaît pas le péché, on ne connaît pas non plus la honte du péché. Mais dès que l’homme eut manqué à l’obéissance toute salvatrice envers Dieu, la peur et la honte sont entrées en lui; il s’est senti infiniment éloigné de Dieu et a pressenti la faux de la mort sur lui. C’est pourquoi quand Dieu cria à Adam : Où es-tu ?, l’homme répondit : J’ai entendu ton pas dans le jardin; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché (Gn 3, 9-10). Jusque-là, la voix de Dieu fortifiait, réjouissait et vivifiait Adam, mais après que le péché eut été commis, cette même voix de Dieu ne faisait que l’affaiblir, l’effrayer et le paralyser. Jusque-là, Adam se voyait vêtu de l’habit angélique de l’immortalité, mais ensuite il se vit dévêtu, dépouillé, humilié et réduit au niveau d’un nain. Frères, c’est ainsi qu’apparaît dans toute sa laideur le moindre péché de désobéissance envers Dieu. Effrayé par Dieu, Adam s’était caché dans les arbres du jardin. Comme quand une chatte très douce devient sauvage et s’enfuit dans la montagne et commence à se cacher de son maître, de celui qui la nourrit! C’est parmi les créatures inconscientes, sur lesquelles Adam avait régné jusque-là en souverain, qu’il se mit à chercher protection de la part de son Protecteur. À la vitesse de l’éclair, un péché en entraîna un second, puis un troisième, puis un centième, puis un millième, jusqu’à ce que l’homme finît par devenir une créature animale, terrestre, par le corps et l’esprit. La voie du péché empruntée par Adam conduisait vers la terre et dans la terre.

D’où les paroles de Dieu : car tu es glaise et tu retourneras à la glaise (Gn 3, 19), qui illustrent non seulement le jugement de Dieu mais reflètent aussi un processus, déjà commencé et en voie de progression rapide, de végétalisation et de décomposition de l’homme.

La descendance d’Adam, génération après génération, a poursuivi ce processus de décomposition, continuant à pécher honteusement et mourant dans la crainte et la terreur. Les hommes se cachaient de Dieu pour des arbres, des pierres, de l’or, de la poussière ; et plus ils se cachaient, plus ils s’éloignaient du Dieu véritable et oubliaient le Dieu véritable. La nature, qui était couchée sous les pieds de l’homme, s’était progressivement dressée au-dessus de sa tête, finissant par recouvrir complètement le visage de Dieu et tenir lieu de Dieu. Et l’homme s’est mis à idolâtrer la nature, c’est-à-dire à l’écouter, à se conduire en fonction d’elle, à lui adresser des prières et lui apporter des offrandes. Mais la nature idolâtrée ne pouvait se sauver, ni sauver l’homme de la mort et de la décomposition. La voie terrible empruntée par l’humanité était le chemin du péché ; et cette route maléfique ne menait infailliblement que vers une cité sordide - la cité des morts. Les souverains humains régnaient sur les hommes, et le péché et la mort régnaient sur les hommes et les souverains. Plus on avançait, plus le poids du péché augmentait sans cesse, comme une boule de neige dégringolant de la montagne. Le genre humain était dans le plus extrême désespoir quand le Héros céleste apparut pour le sauver.

Ce héros, c’était le Seigneur Jésus. Éternellement sans péché et éternellement immortel, Il se mit à arpenter le cimetière en décomposition du genre humain en répandant partout les fleurs de l’immortalité. Devant Son souffle, la puanteur du péché s’enfuyait, et grâce à Sa parole les morts revivaient. Par philanthropie, Il prit sur Lui la montagne de péchés des hommes et c’est aussi par amitié pour les hommes qu’il a revêtu le corps mortel des hommes. Mais le péché des hommes était si lourd et terrible que, sous ce fardeau, le Fils de Dieu Lui-même s’écroula dans la tombe. Béni soit cent fois cette tombe, d’où s’est mis à couler le fleuve de la vie immortelle pour le genre humain ! C’est en s’enfonçant dans ce tombeau que le Héros est descendu jusqu’aux enfers, où II a démoli le trône de Satan et détruit le foyer de tous les complots maléfiques contre le genre humain ; c’est à partir de ce tombeau que le Héros s’est élevé jusqu’au plus haut des cieux en parcourant une voie nouvelle, menant à la cité des vivants. Par Sa puissance II a démoli l’enfer, par Sa puissance II a glorifié Son corps et s’est élevé du tombeau - par Sa propre puissance, qui est inséparable de celle du Père et du Saint-Esprit. Humble comme un agneau, le Seigneur dénué de malice se mit en marche vers le martyre et la mort ; et avec la force divine, Il endura les souffrances et triompha de la mort. Sa résurrection est un événement véritable, mais aussi une prophétie et l’image de notre résurrection - car elle sonnera la trompette, et les morts ressusciteront incorruptibles (1 Co 15,52).

Certains se demanderont: comment se fait-il, si le Seigneur ressuscité a triomphé de la mort, que des gens continuent à mourir? Quiconque entre dans cette vie à partir du ventre de sa mère, quitte cette vie par la mort et le tombeau. Telle est la règle. Mais pour nous qui mourons dans le Christ, la mort ne représente plus un gouffre sombre mais la naissance à une vie nouvelle et le retour au pays natal. Te tombeau ne correspond plus à des ténèbres éternelles, mais à une porte où nous attendent les saints anges de Dieu. Pour tous ceux qui sont pleins d’amour envers le Seigneur adorable et ami-des-hommes, le tombeau ne représente plus que l’obstacle ultime avant de se retrouver en Sa présence, et cet obstacle est aussi léger qu’une toile d’araignée. C’est pourquoi le glorieux apôtre Paul s’écrie : Pour moi, certes, la vie c’est le Christ et mourir représente un gain (Ph 1,21). Comment le Seigneur n’aurait-Il pas vaincu la mort, alors que la mort n’existe plus à partir de Lui ? Le tombeau n’est plus un gouffre profond, car II l’a rempli avec Lui-même; le tombeau n’est plus fait de ténèbres, puisqu’il l’a illuminé ; le tombeau n’est plus épouvante et terreur, car il ne symbolise plus la fin de la vie, mais le début; le tombeau n’est plus notre demeure éternelle, mais seulement la porte de cette demeure. La différence entre la mort avant la résurrection du Christ et après Sa résurrection est celle qui existe entre un incendie effroyable et la flamme d’une bougie. La victoire du Christ est tellement fondamentale que la mort a été engloutie dans Sa victoire (1 Co 15, 54).

D’autres se demanderont encore: comment se fait-il, si le Christ ressuscité a vaincu le péché, que les hommes continuent à pécher? En vérité, le Seigneur a vaincu le péché. Il l’a vaincu par Sa conception sans péché et Sa naissance ; puis II l’a vaincu par Sa vie pure et sans péché sur la terre; puis II l’a vaincu par Son martyre de juste sur la Croix; enfin Il a couronné toutes ces victoires par Sa résurrection très glorieuse. Il est devenu le remède, le remède sûr et infaillible contre le péché. Celui qui est infecté par le péché, ne peut être guéri qu’avec le Christ. Celui qui ne veut pas pécher, ne peut réaliser un tel souhait qu’avec l’aide du Christ. Quand les hommes ont trouvé un remède contre la variole, ils ont déclaré : nous avons vaincu cette maladie ! Ils s’étaient aussi exprimés de cette façon, après avoir découvert le remède contre le mal de gorge, la rage de dents, la goutte et d’autres maladies. Nous avons maîtrisé ces maladies! Nous avons vaincu ces maladies! Découvrir un médicament contre telle maladie signifie donc vaincre cette maladie. Le Christ est incomparablement le plus grand Médecin de l’histoire humaine, car II a apporté aux hommes le remède contre la maladie des maladies, c’est- à-dire le péché, dont sont issues toutes les autres maladies et toutes les autres souffrances humaines, spirituelles comme physiques. Ce remède - c’est Lui-même, le Seigneur ressuscité et vivant. Il est le seul remède sûr contre le péché. Si les hommes continuent à pécher de nos jours et à s’enfoncer dans le péché, cela ne signifie pas que le Christ n’a pas vaincu le péché; cela signifie seulement que ces hommes n’ont pas recours au seul remède contre leur maladie mortelle, soit parce qu’ils ne connaissent pas suffisamment le Christ comme remède, soit, s’ils Le connaissent, parce qu’ils n’y ont pas recours pour telle ou telle raison. Mais l’histoire témoigne, avec des milliers et des milliers d’exemples, que ceux qui ont appliqué ce remède à leur âme et l’ont intégré à leur corps ont été guéris. Connaissant la faiblesse de notre personnalité, le Seigneur Christ a prescrit aux fidèles de Le prendre comme nourriture et boisson sous la forme visible du pain et du vin. L’Ami-des-hommes l’a fait par amour infini des hommes, dans le seul but de leur faciliter l’accès au remède vivifiant contre le péché et la pourriture du péché. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui — lui aussi vivra par moi (Jn 6, 56-57). Ceux qui commettent des péchés se nourrissent du péché et la vie en eux disparaît progressivement à cause du péché. Ceux en revanche qui se nourrissent du Seigneur vivant se nourrissent précisément de la vie ; la vie ne cesse de s’élargir en eux, alors que la mort se réduit. Et plus la vie s’élargit, plus le péché semble répugnant. Le plaisir insipide et affligeant du péché est remplacé chez eux par la saveur vivifiante et joyeuse du Christ Vainqueur.

Heureux soient ceux qui ont eu accès à ce mystère et y ont goûté dans cette vie. Ils peuvent être appelés fils de lumière et enfants bénis. Quand ils quitteront cette vie, ils en partiront comme d’un hôpital, mais ce ne sera plus comme des malades.

2. Demandons-nous maintenant: qui le Seigneur ressuscité a-t-Il libéré par Sa victoire sur le péché et la mort? S’agit-il seulement des hommes d’un seul peuple? Ou d’une seule race? D’une seule classe? Ou occupant une seule position sociale? Non, nullement. Une telle libération est la caractéristique des victoires méchantes et malveillantes de vainqueurs terrestres. Le Seigneur n’est pas appelé ami des Juifs, ni ami des Grecs, ni ami des pauvres, ni ami des aristocrates, Il est appelé ami-des-hommes. Sa victoire, par conséquent, Il l’a destinée à l’homme, sans tenir compte des différences que les hommes font entre eux. Il a remporté Sa victoire pour le bien et le profit de tous les hommes créés, et l’a offerte à eux tous. A ceux qui reçoivent et adoptent cette victoire, Il a promis la vie éternelle et la participation à l’héritage au sein du Royaume céleste. Il n’impose Sa victoire à personne, bien qu’elle ait été très coûteuse’, mais laisse la liberté aux hommes de l’adopter ou ne pas l’adopter. De même que l’homme a fait librement le choix au paradis de recevoir la ruine, la mort et le péché des mains de Satan, de même il dispose maintenant en toute liberté du choix de recevoir la vie et le salut des mains du Dieu Vainqueur. La victoire du Christ est un baume, un baume vivifiant, pour tous les hommes, car tous ont été infectés par le péché et la mort.

Ce baume fait de malade des êtres sains, et rend les êtres sains encore plus sains.

Ce baume revivifie les morts et régénère la vie des vivants.

Ce baume assagit, purifie, divinise l’homme, accroît ses forces au centuple et élève la dignité de l’homme loin au-dessus de toute la nature créée, jusqu’à la hauteur et la beauté des anges et des archanges de Dieu.

Baume admirable et vivifiant! Quelle main ne t’accueillerait-elle pas ? Quelle gorge ne te chanterait pas ? Quelle plume ne décrirait pas ton caractère miraculeux? Quelle calculatrice ne dénombrerait pas tes guérisons de malades et tes résurrections de morts accomplies jusqu’à nos jours ? Quelles larmes ne te béniraient pas ?

Frères, venez donc tous, vous qui craignez la mort. Approchez-vous du Christ ressuscité qui ressuscite, et II vous libérera de la mort et de la peur mortelle.

Venez aussi, vous tous qui vivez avec la honte de vos péchés publics et secrets, et approchez-vous de la source d’eau vive qui nettoie et purifie, et qui peut rendre le vase le plus noir plus blanc que la neige.

Venez tous, vous qui cherchez la santé, la force, la beauté et la joie. Voici le Christ ressuscité qui est la source très abondante de tout cela. Il vous attend tous avec tout Son cœur, en souhaitant que pas un seul ne manque à l’appel.

Vénérez-Le avec tout votre corps et votre âme. Unissez-vous à Lui par votre esprit et par vos pensées. Embrassez-Le de tout votre cœur. Ne vous inclinez pas devant celui qui emprisonne, mais devant Celui qui libère ; ne vous unissez pas à celui qui mène à la ruine, mais à Celui qui sauve ; n’embrassez pas un étranger, mais votre parent le plus proche et votre ami le plus affectueux.

Le Seigneur ressuscité est le miracle des miracles, mais c’est précisément comme miracle des miracles qu’il correspond à votre nature véritable, la nature humaine véritable, la nature d’Adam au paradis. La nature véritable de l’homme n’est pas d’être l’esclave de la nature inconsciente qui l’entoure, mais de régner sur elle de façon puissante, très puissante. De même que la nature de l’homme n’est pas dans le néant, la maladie, la mortalité et l’état de péché, mais dans la gloire et la santé, l’immortalité et l’absence de péché.

Le Seigneur ressuscité a retiré le voile recouvrant le Dieu véritable et l’homme véritable ; par Lui-même, Il nous a montré la grandeur et la beauté de l’un et de l’autre. Nul ne peut connaître le Dieu véritable autrement qu’à travers le Seigneur Jésus, de même que nul ne peut connaître l’homme véritable autrement qu’à travers Lui seul.

Christ est ressuscité, frères !

Par Sa Résurrection, le Christ a vaincu le péché et la mort, Il a détruit le royaume ténébreux de Satan, Il a libéré le genre humain asservi, et a brisé le sceau des plus grands mystères de Dieu et de l’homme. Gloire et louange à Lui avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le premier dimanche après Pâques. Evangile sur le doute et la foi de l'apôtre Thomas

(Jn 20,19-31)

Comme est admirable le rapport entre une mère et son enfant ! D’un côté, l’amour et le sacrifice, et de l’autre, la foi et l’obéissance.

Y a-t-il d’autre chemin vers le bonheur pour un enfant que d’avoir confiance en sa mère et de lui obéir ? Y a-t-il pire monstre qu’un enfant qui n’a pas confiance en sa mère et ne lui obéit pas ?

La foi est le chemin le plus chaste vers la prise de conscience. Quiconque dévie de ce chemin, devient malhonnête, impur.

La foi est le chemin le plus rapide de la prise de conscience. Quiconque dévie de ce chemin, se retrouve sur une voie secondaire.

Là où il y a la foi, il y a aussi un conseil ; là où il n’y a pas de foi, le conseil n’aide pas.

Là où il y a la foi, il y a aussi le dialogue; là où la foi manque, le dialogue manque également; alors le doute et la tentation prennent la place du dialogue.

Un étranger n’a pas confiance dans un autre étranger; un proche a confiance dans l’un de ses proches. Quand la foi s’installe au milieu de gens étrangers les uns aux autres, ces derniers deviennent des proches ; quand la foi s’évanouit au milieu de gens proches les uns des autres, ces derniers deviennent des étrangers les uns pour les autres.

Est-ce qu’un fermier pourrait dormir tranquille après avoir enfermé dans un même enclos, un loup et des moutons? Comment un homme pourrait-il être détendu et serein, si le doute s’est introduit dans son âme et a porté atteinte à sa confiance ?

Quand la confiance n’a pas le doute pour voisin, l’âme de l’homme est paisible et forte, et son visage est radieux.

Quel spectacle lamentable que de voir deux hommes mortels, tous deux créés par Celui qui a aussi créé les séraphins, dans une situation où chacun essaie de mettre l’autre à l’épreuve alors que l’autre écoute en doutant !

Il n’existe qu’une seule vision plus lamentable, qui est celle d’une créature humaine qui écoute la parole évangélique de son Sauveur et doute d’elle.

Le grand Moïse n’a douté qu’une seule fois de la parole de Dieu, et il fut alors puni à ne pas pouvoir entrer dans le pays vers lequel il avait voyagé pendant quarante ans. Le prophète Zacharie ne crut pas dans les paroles de l’archange Gabriel sur la naissance de Jean le Précurseur et devint muet à cet instant.

Et quel terrible châtiment fut infligé à la suite du premier doute exprimé par nos lointains aïeux ! Adam et Eve furent chassés du paradis parce qu’ils avaient douté de la parole de Dieu mais s’étaient fiés à leurs propres yeux, faisant confiance à eux-mêmes et au diable.

Tant que les ancêtres des hommes n’avaient eu foi que dans la parole de Dieu, tout était très bon (Gn 1,31) pour eux-mêmes et pour toutes les créatures. Mais dès qu’ils eurent transgressé cette foi, le paradis se ferma et à la porte du paradis furent postés les chérubins et la flamme du glaive fulgurant (Gn 3, 24), afin qu’aucun de ceux qui avaient douté et manqué de foi ne pût revenir au paradis.

De tous les exemples lamentables d’incrédulité des hommes en Dieu, les deux les plus lamentables et les plus incroyables pour un être sensé concernent, l’un l’arbre de la connaissance et l’autre l’arbre de vie. Dans le premier cas, Dieu avait mis en garde les hommes du danger mortel représenté par Satan, et dans l’autre cas, Dieu avait montré à la descendance mortelle d’Adam, la vie éternelle dans le Christ ressuscité. Quand Dieu eut dit aux hommes de ne pas aller vers la mort, ils se dirigèrent vers la mort. Quand Dieu eut appelé les hommes à s’approcher de la vie, nombreux furent ceux qui refusèrent de s’approcher.

Tous les hommes aiment la vie, aiment la joie, souhaitent l’immortalité, aspirent au bonheur. Or, quand Dieu leur révèle tout cela et le leur propose, certains hésitent et se mettent à douter. Les habitants de cette vallée des larmes soupçonnent qu’il existe un royaume de vie meilleur que celui-ci ! Les esclaves de la mort soupçonnent qu’il y a peut-être un Etat de Dieu où la mort serait absente ! Les vers et les chenilles soupçonnent que Dieu peut les transformer en vers immortels, en compagnons des anges lumineux !

Le doute émis par les hommes sur la révélation du Christ est la dernière maladie des hommes dans le grand hôpital mondial : il n’y a pas de remède à cette maladie. Le Christ ressuscité est le remède unique; comment celui qui ne prend pas ce remède, pourrait-il guérir ?

Le Seigneur Jésus a confirmé Sa révélation de la vérité par Sa victoire de la Résurrection sur la mort. Comment celui qui ne croit pas à Sa Résurrection d’entre les morts pourrait-il croire à toutes les autres choses qu’il a dites et accomplies? En effet quel esprit pourrait croire qu’il a vraiment ressuscité des morts, alors qu’il est resté dans le tombeau, exposé à la décomposition? Quelle langue pourrait professer que Ses paroles sont des paroles de vie, si Sa vie s’est éteinte à jamais sur la Croix du Golgotha ?

Frères, le Seigneur est ressuscité et vivant! De quelle preuve supplémentaire aurait-on besoin, quand il s’agit du fait le plus probant de l’histoire du monde? Par philanthropie, la Providence divine a fait en sorte qu’il s’agisse du fait le plus éprouvé de l’histoire du monde. De tous les événements survenus dans tout le passé de l’humanité, aucun n’a été autant démontré que la résurrection du Seigneur. Le Seigneur Jésus est apparu au milieu des hommes alors que la foi était très faible parmi eux ; c’est pourquoi la Providence divine a fait en sorte que la résurrection du Seigneur soit accessible même aux hommes de peu de foi. Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas dit à Adam et Eve quelque chose de plus sur le danger qu’il y avait à manger le fruit défendu au paradis ? Pourquoi ne leur-a- t-Il pas fourni d’indice à ce propos, leur donnant ne fut-ce qu’une brève interdiction? En vérité c’est parce qu’Adam et Eve étaient alors sans péché, et en tant que tels leur foi était forte. La résurrection /lu Christ, Dieu l’a attestée par d’innombrables preuves, et même plus que cela : par des démonstrations. Car à l’époque de la résurrection du Christ, le genre humain était pécheur, grand pécheur, et avait une foi faible, très faible.

L’évangile de ce jour apporte une preuve particulière de la résurrection du Christ, une preuve qui a conforté dans la foi l’apôtre Thomas et avec lui des milliers d’autres chrétiens depuis le début de l’histoire du salut jusqu’à nos jours.

Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et II leur dit: «Paix à vous!» (Jn 20,19). Le premier jour de la semaine, c’est le lendemain du samedi, comme le montre clairement l’évangile de Marc : Quand le sabbat fut passé [..], le premier jour de la semaine (Mc 16, 1-2).

C’est dimanche, le jour même où, tôt le matin, le Seigneur est ressuscité. Tard dans la soirée, ce même jour, Ses disciples étaient réunis, tous à l’exception de Thomas, dans une maison de Jérusalem. Il est arrivé ce qui avait été prédit : le pasteur avait été frappé et les brebis s’étaient dispersées (Mc 14,27). Mais les apôtres n’avaient quand même pas agi comme des brebis inconscientes, qui se seraient dispersées n’importe où ; ils s’étaient rapidement de nouveau réunis en un lieu, pour y attendre ensemble la suite des événements, prier Dieu ensemble et se réconforter mutuellement. Par peur des Juifs, ils avaient fermé les portes.

Ils devaient certainement se souvenir de la prophétie de leur Maître qui leur avait prédit les persécutions devant les tribunaux et les flagellations dans les synagogues (Mt 10, 17). Comment auraient- ils pu d’ailleurs oublier des paroles terribles comme celles-ci: l'heure vient où quiconque vous tuera pensera rendre un culte à Dieu (Jn 16, 2)? Au demeurant, l’angoisse des apôtres en ces journées où sous leurs yeux un crime sanglant et insensé fut commis sur leur Maître, est plus que compréhensible. À quoi pouvaient s’attendre les hommes sans pouvoir qu’ils étaient, de la part des grands-prêtres juifs sanguinaires dont ils avaient déjà éprouvé la mauvaise foi lors du procès intenté au Christ le thaumaturge sans péché et tout-puissant ? Mais le Christ, même dans le tombeau, avait réfléchi à leur propos de façon qu’aucun mal ne leur arrive, qu’ils ne se trahissent pas les uns les autres et ne se dispersent pas aux quatre coins du monde avant de L’avoir vu vivant et en gloire.

Et voici qu’en ce quatrième soir après le jour où Ses disciples se furent éloignés de leur Maître arrêté et traduit en justice, qui était le premier soir après Sa résurrection, le Seigneur leur apparaît vivant et en gloire. Il se retrouve parmi eux et se tient au milieu d’eux alors que les portes restent closes. De même que tous les miracles du Seigneur Jésus ont été conçus et prémédités pour être utiles aux hommes, il en fut ainsi pour ce miracle. L’évangéliste ne laisse aucun doute sur le caractère miraculeux de l’entrée du Seigneur dans cette pièce fermée. Le Seigneur est apparu de cette façon au milieu de Ses disciples afin de ne pas les effrayer en frappant à la porte. Ils avaient déjà été suffisamment effrayés par les Juifs, et le Seigneur ami-des-hommes ne voulait pas, fut-ce une seconde, augmenter leur frayeur. En outre - et cela est prépondérant - Il souhaitait montrer Sa toute-puissance retrouvée après Son impuissance apparente et Sa défaite apparente au cours de ces dernières journées. Peu après, Il l’exprimera aussi en paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre» (Mt 28, 18). Comment le Seigneur aurait-Il pu, sans un miracle aussi puissant, ranimer la foi chancelante de Ses disciples en Lui-même ? Comment le vaincu aurait-Il pu apparaître comme le vainqueur ? Comment Celui qui avait été humilié, couvert de crachats, mis à mort, tué et mis au tombeau, aurait-Il pu apparaître autrement, en gloire ? Comment aurait-Il pu convaincre Ses amis que les souffrances et la mort n’avaient rien enlevé de Sa puissance, mais quelles avaient au contraire beaucoup apporté à Sa puissance comme homme? Enfin quelle matière pourrait s’opposer à la volonté du Très Saint et Très Pur ? Toute la nature est soumise à la sainteté et à la pureté. Tant qu’il était dans un corps mortel, les mers et les vents étaient soumis à Sa volonté. Maintenant qu’il était dans Son corps glorieux, comment une porte en bois et des murs de pierre pourraient-ils s’opposer à Sa volonté ? Quand II le souhaite - et II le souhaite au moment opportun, comme dans ce cas - toutes les choses sont comme si elles n’existaient pas: l’espace et le temps, le caractère solide ou liquide des choses, la hauteur et la profondeur, l’intérieur et l’extérieur - tout devient indistinct, faible, ouvert, soumis et vide de toute force de résistance.

Paix à vous! (Jn 20, 19). C’est avec ces mots que le Vainqueur de la mort salue Sa petite armée. Le Seigneur bénit Son peuple dans la paix - c’est ainsi que le prophète David a vu à travers l’obscurité séculaire ce moment lumineux (Ps 29, 11). Paix à vous - c’est en fait une salutation habituelle en Orient, mais dans la bouche du Christ cette salutation revêt un contenu particulier et un sens particulier. Antérieurement, au moment de se séparer de Ses disciples, le Seigneur avait dit: C’est ma paix que je vous donne; je ne vous la donne pas comme le monde la donne; que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie (Jn 14, 27). Dans le tribunal vide de ce monde, Il a versé Son vin ; à une salutation habituelle dans le monde, Il a donné une saveur et un goût paradisiaques. Quand des hommes dépourvus de paix intérieure, perturbés par des préoccupations terrestres, disent « Paix à vous ! », ils proposent quelque chose qu’eux-mêmes ne possèdent pas. Leur salutation n’a donc pas pour effet d’accroître leur paix ni celle de ceux qu’ils saluent en paix. Quand ils prononcent ces paroles, ils s’expriment par habitude et par politesse, sans réfléchir, à vide: ils disent la même chose quand ils se rencontrent pour faire la fête ou quand ils se rendent au tribunal pour tromper l’autre. Le Christ donne autre chose et autrement. Il donne ce que Lui-même possède. Sa paix est celle du vainqueur, qui a vaincu partout. C’est pourquoi Sa paix est joie, courage, santé, silence et force. Il ne donne pas tout cela comme le monde le fait, c’est-à-dire seulement par la parole, mais de toute Son âme, de tout Son cœur et de tout Son esprit, comme l’amour se donne à l’amour. En leur donnant Sa paix, Il transmet miraculeusement pour ainsi dire Son être en eux. C'est la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence (Ph 4, 7). Une telle paix marque le règne de Dieu dans l’âme humaine. Une telle paix est le sommet, le fruit et la couronne de la vie spirituelle d’un chrétien véritable.

En saluant Ses disciples le Seigneur commence par les convaincre qu’il n’est pas un esprit comme certains d’entre eux pouvaient le penser en cet instant (Lc 24,37), mais leur maître et Seigneur véritable et vivant.

Ayant dit cela, Il leur montra Ses mains et Son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur (Jn 20,20). Pourquoi le Seigneur a-t-Il montré Ses mains et Son côté? A l’évidence, à cause des blessures qui Lui avaient été infligées sur la Croix, avec les clous et les chaînes. En leur montrant Ses blessures, le Seigneur veut aussi les convaincre et les avertir ; les convaincre que c’est bien Lui, car qui d’autre aurait pu avoir de telles blessures aux mains et sur le côté, sinon Lui ? Mais les avertir qu’il porterait aussi ces cicatrices dans Sa gloire immortelle en tant que témoignage éternel de Son amour et de Son martyre pour le genre humain.

Alors les disciples se réjouirent, en voyant et en reconnaissant leur Seigneur. Le Sauveur clairvoyant avait auparavant prédit aussi le moment joyeux de Sa nouvelle rencontre avec les disciples. Cela s’était passé à la veille même de Sa passion, quand Ses disciples étaient extrêmement tristes. Lui-même, qui avait, comme homme, tellement besoin de réconfort à la veille de subir de telles souffrances sur la Croix, s’était oublié personnellement et s’efforçait de consoler Ses disciples plongés dans le chagrin: Maintenant vous voilà tristes-, mais je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie (Jn 16,22). Voilà le moment où cette admirable prédiction s’est réalisée! Voilà la transfiguration inattendue de cœurs attristés en cœurs joyeux !

Il leur dit alors, de nouveau: «Paix à vous!» Comme le Père ma envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20, 21). Pourquoi le Seigneur leur dit-Il de nouveau: Paix à vous} C’est parce qu’il souhaite les armer avec une double paix pour le combat qui les attend et auquel II les destine: la paix intérieure et la paix extérieure. En d’autres termes: la paix avec soi-même et la paix avec le monde. En leur disant pour la première fois Paix à vous!, Il leur avait montré qu’il était parmi eux, comme leur Maître véritable, par le corps et par l’esprit. Il avait voulu ainsi leur dire : si vous avez un combat intérieur contre les passions, les pensées et les aspirations de ce monde, et que je sois dans votre voisinage, c’est-à-dire dans votre cœur, vous n’avez pas à avoir peur de quoi que ce soit. Je suis la paix et le créateur de paix dans vos cœurs. Maintenant qu’il les envoie dans le monde, c’est-à-dire dans un combat extérieur avec le monde, Il les salue de nouveau et les raccompagne dans la paix, afin qu’ils n’aient pas peur du monde, qu’ils persévèrent dans le combat et deviennent des semeurs de paix dans les cœurs des hommes. Il leur donne un surplus de paix, car ils doivent non seulement avoir la paix en eux-mêmes et pour eux-mêmes, mais aussi la donner à d’autres, comme II le leur avait recommandé auparavant: En entrant dans la maison, saluez-la : si cette maison en est digne, que votre paix soit sur elle (Mt 10,12) ! Ce double don de paix peut être interprété comme un don de paix à l’âme et au corps, comme le comprennent d’ailleurs certains saints Pères. En fait, la paix dans le corps et la paix dans le monde représentent en fin de compte une même paix, car qu’est-ce que le monde sinon convoitise de la chair et convoitise des yeux (2 Jn 1,16) ?

Après les avoir ainsi armés de paix à un double niveau, de paix surabondante, le Seigneur les envoie dans le monde. Comment les y envoie-t-Il ? Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20, 21). Or le Père avait envoyé Son Fils par amour pour ceux à qui II L’avait envoyé. C'est Lui qui nous a aimés et qui a envoyé Son Fils (1 Jn 4,10 : Jn 3, 16). Par amour envers le genre humain, voilà que le Seigneur Jésus envoie aussi Ses disciples. Le Père avait envoyé Son Fils dans le monde avec la force et l’autorité : tout ma été remis par mon Père (Mt 11,27) ; tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16, 15). Et voilà que le Seigneur ressuscité donne à Ses disciples la force et le pouvoir de remettre ou de retenir les péchés, comme on le verra un peu plus tard. Le Seigneur a dit Lui-même qu’il avait été envoyé par le Père non pour accomplir Sa propre volonté, mais celle du Père (Jn 6, 38). De même, Il envoie maintenant Ses disciples non pour accomplir leur volonté, mais Sa volonté. En outre, même si Lui-même a été envoyé par le Père, Il ne s’est pas un instant éloigné du Père : parce que je ne suis pas seul; mais il y a moi et Celui qui m’a envoyé (Jn 8, 16). De même, Lui aussi envoie Ses disciples dans le monde en leur promettant qu’il sera à leurs côtés pour toujours jusqu’à la fin de l'âge (Mt 28,20). Pour enseigner l’humilité au genre humain à l’orgueil insensé, le Seigneur a attribué à Son Père l’intégralité de Ses œuvres (Jn 5,19) et tout Son enseignement (Jn 7,19). Il avertit les disciples de la nécessité de l’humilité en leur disant: hors de moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5). Enfin, Il les envoie comme des brebis au milieu des loups (Mt 10, 16), car c’est ainsi que Lui-même fut envoyé. Eux-mêmes ont été les témoins de la façon dont des pécheurs ont hurlé comme des loups autour de Lui au cours des derniers jours, et avec la férocité de loups sanguinaires, ils L’ont tué au milieu des souffrances. Or, Il est maintenant un témoin vivant de la façon dont les pécheurs, en se tuant eux-mêmes et en tuant les autres, ne tuent toujours qu’eux-mêmes et non les autres. Sa victoire à Lui est la garantie de leur victoire à l’avenir.

Ayant dit cela, Il souffla et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus (Jn 20,22-23). Nous avons vu comment le Seigneur a d’abord armé Ses disciples d’une abondance de paix, puis comment II a élevé leur dignité en mettant leur apostolat au niveau du Sien en les envoyant comme Lui-même avait été envoyé par le Père ; et nous voyons maintenant comment II leur confère force et pouvoir. Il leur donne la force en leur soufflant au visage, et le pouvoir par les paroles qu’il venait de leur dire. Le régénérateur du monde procède comme le Créateur du monde. En donnant forme à l’homme à partir de la poussière terrestre, le Créateur avait insufflé dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant (Gn 2, 7). Le régénérateur du monde agit maintenant de manière identique. Il insuffle l’esprit de vie dans les hommes, épuisés par le péché. Avec Son esprit de vie, Il ranime, restaure, ressuscite en fait les âmes humaines trop absorbées par des préoccupations terrestres. En soufflant au visage des disciples, le Seigneur leur dit: Recevez l’Esprit Saint! C’est le premier don du Saint-Esprit. Le second don interviendra au cinquantième jour suivant cette soirée mémorable. Le premier don a pour but de ranimer et fortifier les disciples eux-mêmes, tandis que le second concerne leur activité apostolique dans le monde - afin de ranimer le monde. En leur donnant une telle force, le Seigneur leur donne aussi le pouvoir de remettre les péchés, comme de retenir les péchés. Ah, comme le monde souffre de gens qui s’emparent du pouvoir sans avoir en eux la force de Dieu, sans avoir l’Esprit Saint! L’homme qui s’est emparé du pouvoir de juger et de conduire le peuple, est un bourreau pour ses citoyens. C’est un cadavre attaché à la selle d’un cheval non tenu en bride. Cela se passe ainsi chez les païens où on s’arrache le pouvoir ; mais il ne doit pas en être ainsi parmi les chrétiens, où le pouvoir venu de Dieu est attribué à ceux à qui on donne d’abord la force du Saint-Esprit. Regardez comme tout est ordonné, prémédité et conçu avec sagesse dans le royaume construit par le Christ !

Le pouvoir de pardonner les péchés et de les retenir, le pouvoir de lier et de délier, le Seigneur l’avait déjà auparavant promis d’abord à l’apôtre Pierre (Mt 16,19), puis aux autres apôtres (Mt 18, 18). Cette promesse, le Seigneur l’accomplit le jour même de Sa très glorieuse résurrection. Il ne distingue plus Pierre des autres, mais accorde également à tous la force et le pouvoir. Il n’a jamais accordé à Pierre en particulier la force et le pouvoir ; Il lui a seulement fait une promesse en particulier, et cela dans un moment lumineux d’exaltation de Pierre, quand ce dernier a confessé le Christ comme le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16). En guise d’approbation de cette confession et afin de conforter tous les disciples dans cette foi, le Seigneur a donné cette promesse à Pierre qu’il allait peu après donner à tous Ses disciples et qu’il a accomplie à l’égard de tous de façon égale, le jour de Sa résurrection. Cette force et ce pouvoir, les apôtres l’ont ensuite transmise à leurs successeurs, les évêques, et à travers eux aux prêtres, de façon telle que cette force et ce pouvoir sont encore de nos jours à l’œuvre au sein de l’Église de Dieu.

Or Thomas, l'un des Douze, appelé Didyme, n'était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur dit: « Si je ne vois pas dans Ses mains la marque des clous, sije ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans Son côté, je ne croirai pas» (Jn 20,24-25). Didyme (Lc jumeau) n’était pas le surnom de Thomas, c’était simplement le sens de son nom en hébreu. Peut-être ce nom lui avait-il été donné selon un dessein mystérieux et impénétrable, pour marquer la dualité de son âme, la dualité du doute et de la foi. Tout au long de son cheminement au côté du Seigneur, on ne met nulle part l’accent ni sur sa foi ni sur son doute. En une circonstance, il a manifesté son courage personnel et son attachement au Seigneur, à la suite d’un manque de compréhension. Ce fut au moment où parvint la nouvelle de la mort de Lazare et que le Seigneur dit à Ses disciples : Allons auprès de lui! Thomas crut que le Seigneur les invitait à mourir, car il n’avait pas encore compris que pour le Seigneur vivant, il n’y a pas de morts ; il n’avait pas non plus pu deviner en esprit l’intention du Christ de ressusciter Lazare. L’évangéliste l’exprime ainsi : Alors Thomas, appelé Didyme, dit aux condisciples : «Allons, nous aussi, pour mourir avec Lui» (Jn 11, 16) ! Bien que ces mots aient été prononcés à la suite d’un manque de compréhension, ils caractérisent néanmoins un cœur courageux et dévoué. En cette circonstance, Thomas fut témoin de la résurrection de Lazare, comme dans un autre moment il fut témoin de la résurrection du fils de la veuve de Naïn. Il est vrai que lors de la résurrection de la fille de Jaïre, il ne fut pas personnellement présent dans la chambre de la morte, où ne furent appelés que les trois principaux apôtres, mais il n’est dit nulle part qu’il ait émis de doute au sujet de cet acte miraculeux du Seigneur. Enfin, il fut témoin de tous les plus grands miracles du Christ pendant plusieurs années. Il connaissait la prédiction du Christ selon laquelle II ressusciterait le troisième jour. Il avait maintenant appris de ses dix camarades, que le Seigneur vivant leur était apparu et qu’il leur avait montré Ses plaies. Il avait appris que Pierre et Jean avaient trouvé le tombeau vide. Il pouvait entendre la même chose de la part des femmes myrrophores. Il avait entendu que Marie de Magdala avait vu le Seigneur ressuscité et quelle avait parlé avec Lui. Il avait aussi entendu que deux disciples avaient voyagé avec Lui, vivant, vers Emmaüs. Tout cela, Thomas l’avait entendu et appris ; or tout cela, il n’y croyait pas. Il n’y croyait pas parce qu’il n’avait pas vu personnellement le Seigneur. Son incrédulité est telle qu’il laisse entendre qu’il ne croirait pas ses propres yeux, quand il Le verrait, tant qu’il n’aurait pas touché Ses plaies de ses mains. En vérité, d’un point de vue humain, un tel entêtement, une telle obstination dans l’incrédulité paraissent inhabituels et inconcevables ! Mais qui peut concevoir comment se présente la situation du point de vue du dessein de Dieu? Car l’intensité de la foi dépend de la grâce de Dieu. Qui peut pénétrer les profondeurs mystérieuses de la Providence divine? Qui peut dire que la Providence divine n’a pas voulu utiliser cette incrédulité de Thomas pour asseoir la foi de la multitude? En tout cas, deux faits apparaissent clairement ici: la maladie effrayante de la nature humaine, mise en évidence dans l’incrédulité obstinée d’un apôtre qui avait d’innombrables raisons de croire, et l’abondance de la sagesse de Dieu et de Son amour. Dans Sa pureté et Sa sainteté, Dieu n’a pas recours à des moyens mauvais pour parvenir aux bons résultats, mais dans Sa sagesse et Son amour envers les hommes, Il corrige nos mauvaises orientations et les redresse dans le bon sens.

Thomas affirme qu’il ne croira pas tant qu’il n’aura pas mis ses mains et ses doigts dans les plaies du Christ. Il est évident qu’il s’exprime ainsi parce que ses camarades lui ont raconté que le Seigneur Lui-même leur a montré Ses plaies aux mains et sur le côté.

Mais voici comment le très doux Seigneur va convaincre l’incrédule Thomas : Huit jours après, Ses disciples étaient de nouveau à l'intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et 11 se tint au milieu et dit: «Paix à vous» (Jn 20,26). C’était de nouveau le jour de la résurrection, les disciples étaient de nouveau réunis, les portes de nouveau closes et Jésus se tint de nouveau au milieu d’eux et leur dit : Paix à vous! Tout était comme lors de la première apparition, sauf que Thomas se trouvait maintenant aux côtés des autres disciples. Comme si le Seigneur Lui-même avait voulu apparaître à Thomas dans des circonstances parfaitement identiques, afin de justifier devant Thomas les récits des dix autres disciples sur Sa première apparition. Mais pourquoi le Seigneur est-Il apparu pour la seconde fois au huitième jour seulement, et non avant? Premièrement, pour que la similitude des circonstances soit complète, car la première fois II était également apparu un dimanche et II apparait de nouveau un dimanche. Deuxièmement, pour que l’incrédulité de Thomas soit totalement mise en lumière et qu’elle soit encore accrue par une longue attente. Troisièmement, pour habituer les disciples à être patients et persévérants dans la prière pour conforter leur proche dans la foi. Car il est indubitable que les disciples avaient prié le Seigneur d’apparaître de nouveau à cause de Thomas. Quatrièmement, afin que les disciples se rendent compte de toute leur impuissance et de la vanité de leurs efforts pour annoncer le Seigneur ressuscité sans Son aide. Enfin peut-être aussi parce que le chiffre huit désigne les derniers temps, à la veille de la seconde venue du Christ, quand des hommes, à l’instar de Thomas, auront une foi très faible, ne suivant que leurs sens et ne croyant que ce qui est accessible aux perceptions des sens. Car à cette époque les gens diront, comme Thomas : tant que nous ne voyons pas, nous ne croyons pas. Et il leur sera donné de voir. Et alors toutes les races de la terre se frapperont la poitrine; et l'on verra le Fils de l'homme (Mt 24,30).

Puis II dit à Thomas : « Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois plus incrédule, mais croyant. » Thomas Lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu» (Jn 20,27-28) !

Le Seigneur est apparu une seconde fois à cause de Thomas, à cause d’un homme, d’un pécheur. Celui qui est entouré par les chœurs des anges qui Le saluent joyeusement comme le vainqueur de la mort, laisse Son troupeau céleste et se hâte de sauver une brebis égarée. Que Son exemple rende honteux tous ceux qui, ayant acquis une grande gloire et un grand pouvoir en ce monde, oublient leurs amis impuissants et misérables et s’éloignent même deux avec honte et mépris. Du fait de Son amour des hommes, le Seigneur ne recule devant aucune humiliation ni aucun labeur. Par amour des hommes, Il descend pour la deuxième fois dans une modeste demeure de Jérusalem, couvert de gloire et tout-puissant. Ah, bénie soit cette demeure d’où ont été déversées plus de bénédictions sur le genre humain que de tous les palais royaux !

Quand le Seigneur est apparu à Thomas, Thomas s’est écrié joyeusement : Mon Seigneur et mon Dieu ! Par ces mots, Thomas a reconnu le Christ comme homme et comme Dieu, l’un et l’autre dans une personne vivante. Le contact du Seigneur en gloire fut suffisant pour donner à' Thomas la bénédiction de l’Esprit, cette régénération de la vie, ainsi que le pouvoir de pardonner les péchés et de les retenir, ce que le Seigneur avait donné huit jours plus tôt aux autres apôtres, par la parole et par le souffle de l’Esprit. Car, si le Seigneur a pu, avant même d’être glorifié et alors qu’il était dans le corps d’un homme mortel, par le simple contact de ce corps guérir une femme hémorroïsse et l’emplir de force et de santé, Il a, a fortiori, dans Son corps ressuscité et glorifié, été en mesure de donner, par le toucher, à Thomas, toute la force et le pouvoir qu’il avait précédemment accordé d’une autre façon aux autres apôtres. Bien entendu, on ne peut exclure que le Seigneur ait accordé en cette circonstance la force et le pouvoir à Thomas de la même façon qu’aux autres disciples auparavant, bien que l’Évangile n’en parle pas. Car même de loin, tout n’a pas été écrit de ce que le Seigneur a dit et a fait après Sa glorieuse résurrection, comme l’évangéliste lui-même le confirme d’ailleurs explicitement un peu plus loin. L’essentiel est que Thomas a, de cette façon ou d’une autre, reçu du Seigneur la même force et le même pouvoir que les autres disciples, comme cela a d’ailleurs été clairement démontré au cours de son service apostolique, ses œuvres miraculeuses et sa mort héroïque (la vie du saint apôtre Thomas montre qu’en raison de ses sermons intrépides sur le Seigneur Christ ressuscité, il fut condamné à mort. Cinq soldats ont transpercé avec cinq lances le corps de ce courageux soldat du Christ).

Après avoir restauré et conforté la foi de Thomas, le Seigneur lui adresse un doux reproche: Jésus lui dit: «Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru» (Jn 20,29). Le Seigneur veut dire : toi, Thomas, tu as plus fait confiance à tes sens qu’à ton esprit. Tu as voulu te convaincre avec tes sens ; je t’ai donc fourni une occasion et te voilà maintenant convaincu après m’avoir vu et touché. Mais heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas vu de leurs yeux mais ont deviné en esprit et reçu la foi par le cœur. Heureux soient ceux qui ont cru en Christ et en Son Évangile, sans avoir vu le Christ avec leurs yeux charnels et sans L’avoir touché de leurs mains. Heureux soit l’enfant qui croit tout ce que sa mère lui dit, sans vouloir tout vérifier avec ses yeux et ses mains. Que votre langage soit: «Oui? Oui», «Non? Non» (Mt 5, 37). Le Seigneur avait dit tant de fois qu’il ressusciterait, et il fallait Le croire. Mais afin de convaincre les incrédules et conforter les chancelants, le Seigneur ne s’est pas tenu à la seule prophétie de Sa résurrection, mais II est apparu à de nombreuses reprises après la résurrection. Ce à quoi II tenait le plus, était que les apôtres, et à travers eux tous les croyants, crussent de façon inébranlable à Sa résurrection d’entre les morts. C’est le fondement de la foi et la couronne de la joie pour un chrétien. C’est pourquoi le Seigneur très sage a fait tout pour satisfaire à la fois l’esprit et les sens de Ses apôtres, afin que nul ne fut jamais ébranlé dans la foi que Lui-même, le Seigneur, est vivant et glorifié. En dépit du fait que c’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien (Jn 6, 63), et que les sens peuvent tromper l’homme plus vite que l’esprit, le Seigneur est venu dans Sa condescendance au secours de l’impuissance des hommes et a tout fait pour contenter à la fois le raisonnement sensoriel des hommes et leur logique sensorielle. C’est pour cela que la résurrection du Seigneur est restée en vérité et demeure encore le fait le plus probant de l’histoire humaine. Car quel autre fait issu du passé lointain, a été démontré aussi universellement et soigneusement que celui-là ?

Jésus a fait sous les yeux de Ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en Son nom (Jn 20, 30-31). Très probablement, l’évangéliste Jean pense ici aux miracles accomplis par le Seigneur après Sa résurrection. Cela se voit d’abord à cause du rapport avec la description précédente de l’apparition du Seigneur ressuscité. Cela se voit aussi dans les Actes des Apôtres, où il est dit que c’est encore à eux qu’avec de nombreuses preuves II s’était présenté vivant après Sa passion; pendant quarante jours, Il leur était apparu et les avait entretenus du Royaume de Dieu (Ac 1, 3). Où sont décrites ces nombreuses preuves (miracles) apportées au cours de ces quarante jours? Nulle part. Jean lui-même reconnaît que ces signes ne sont pas écrits dans ce livre, c’est-à-dire l’Évangile. Enfin, le fait que l’évangéliste n’évoque ici que les miracles survenus après la résurrection du Seigneur et non tous les miracles accomplis tout au long de Sa vie, est confirmé par les mots avec lesquels cet évangéliste achève son évangile :

Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait (Jn 21, 25). Ces mots se réfèrent à tous les miracles que le Seigneur a accomplis au cours de toute Son existence sur la terre, avant Sa résurrection et après. Or, les mots utilisés dans l’évangile de ce jour ne peuvent avoir la même signification que ces mots avec lesquels saint Jean termine son Evangile. Sinon, pourquoi les répéterait-il?

En fait, ce qui a été écrit dans l’Évangile l’a été dans un but spécifique : pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu (Jn 20, 31). Cela signifie qu’il ne faut pas attendre un autre Messie et Sauveur du monde, car Celui qui devait venir est venu. Celui qui avait été prophétisé par les prophètes en Israël et les sibylles parmi les païens, est apparu en vérité. Tout cela a été écrit également pour qu'en croyant vous ayez la vie en Son nom (Jn 20,31) ; pour que, grâce à cette foi qui a été confirmée également à Thomas de manière sensorielle, vous ayez la vie éternelle. On voit ainsi comment ces derniers mots de l’évangile de ce jour, ont un lien avec l’épisode précédent concernant Thomas et son incrédulité. Le Seigneur n’est donc pas apparu à Thomas seulement à cause de Thomas, mais à cause de nous tous, qui sommes en quête de la vérité et de la vie. Par Son apparition à Thomas, le Seigneur très doux est venu nous aider tous, pour que nous croyions plus facilement en Lui, ressuscité et vivant, et que grâce à cette foi, nous ayons part à la vérité éternelle et à la vie éternelle. En son nom, précise l’évangéliste. Pourquoi en Son nom ? Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés (Ac 4,12). En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (Rm 10,13). La seule vraie vie est celle qui est demandée et accordée au nom du Seigneur Jésus. Tout le reste est mort et pourriture. Dans le désert brûlant de l’histoire humaine, le Christ ressuscité est la seule source ouverte et intarissable, qui abreuve, rafraîchit et vivifie. Tout le reste, qui pourrait ressembler à une source au voyageur épuisé et assoiffé, n’est pas une source mais l’éclat du sable brûlant, semblable à l’éclat de l’eau ou à une apparition diabolique.

Le sens intime de l’évangile de ce jour concerne le drame intérieur de l’âme humaine. Quiconque souhaite que le Seigneur ressuscité et vivant se manifeste grâce à l’Esprit de Dieu dans son âme, doit fermer à clef la demeure de son âme afin de la préserver de l’agression du monde extérieur, physique ; comme l’avaient fait les apôtres pour se protéger des Juifs sanguinaires et matérialistes. Les Juifs représentent, du point de vue intérieur, le monde sensible et le matérialisme. C’est à une âme aussi précieusement protégée et gardée sous clef, que le Seigneur apparaîtra en gloire. L’Epoux admirable apparaîtra à Sa sage Épouse. A l’apparition du Seigneur, la peur du monde extérieur s’évanouit et la paix remplit l’âme - mais pas seulement la paix. En effet, le Seigneur est toujours porteur de nombreux dons en même temps ; en donnant la paix, Il donne simultanément la joie, la force et le courage. Il conforte la foi; Il raffermit la vie. Mais même quand le Seigneur apparaît et nous apporte tous ces dons précieux, il reste néanmoins un doute dans un recoin de notre âme. Ce recoin représente l’incrédule Thomas. Afin que ce recoin aussi soit éclairé et réchauffé par la grâce de l’Esprit du Seigneur, nous devons persévérer dans la prière adressée au Seigneur et être patients dans notre attente, sans cesser d’être spirituellement fermés à clef au monde extérieur, aux aspirations et désirs physiques. C’est ainsi que le Seigneur ami-des-hommes aura pitié de nous et accédera à nos prières. Il reviendra illuminer avec Sa présence bienfaisante le dernier recoin sombre de notre âme. Alors et seulement alors, nous pourrons être appelés des âmes vivantes et fils de Dieu par Sa grâce. Et tout cela par le mérite de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, à qui reviennent la gloire et la louange, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le deuxième dimanche après Pâques. Évangile sur les femmes myrrhophores

(Mc 15, 43-47; 16, 7-8)

Admirable est l’amour des vivants pour les vivants. Jamais la lumière solaire n’est aussi admirable.

Admirable est aussi l’amour des vivants pour les morts. Jamais le clair de lune sur le lac n’est aussi admirable.

L’homme est sublime quand il prend soin des vivants. L’homme est plus que sublime quand il prend soin des morts.

L’homme prend souvent soin des vivants par égoïsme. Mais où est l’égoïsme dans le soin apporté par l’homme à des morts ? Les morts vont- ils le récompenser ou lui seront-ils reconnaissants ?

Certains animaux enterrent leurs morts ; en les confiant au tombeau, ils les abandonnent à l’oubli. Mais quand un homme enterre un mort, il enterre une partie de lui-même avec le mort ; et il revient chez lui en portant dans son âme une partie du mort qu’on vient d’inhumer. Cela est particulièrement évident, terriblement évident, quand un parent enterre un proche, ou quand un ami enterre un ami.

Fossoyeurs, dans combien de tombes êtes-vous déjà enterrés et combien de morts vivent en vous !

La mort possède une des propriétés de l’amour : comme l’amour, elle transforme beaucoup ceux qui l’ont vue et sont restés vivants. Une femme courbée marche vers les tombes de ses enfants. Qui marche ainsi? Ce sont ces enfants qui sont dans l’âme de la mère et la mère elle-même, qui marchent vers ces tombes. Dans l’âme maternelle, la mère occupe un espace très restreint; tout le reste de son âme est occupé par ses enfants.

Tel est le Christ, et dans une mesure incomparablement plus grande. Il s’était tout entier replié dans la tombe, afin que les hommes, Ses enfants, pussent se déployer dans le palais infini du paradis.

Une femme voûtée se dirige vers les tombes de ses enfants pour les faire ressusciter dans son âme, les baigner de ses larmes, les caresser de ses pensées. L’amour maternel empêche les enfants morts de s’évanouir et de disparaître de ce monde, du moins pour quelque temps.

Courbé et couvert de crachats, le Seigneur est monté vers Sa Croix et Son tombeau, afin que Son Amour permît à tout le genre humain de ressusciter en vérité, le sauvant ainsi pour toujours de la disparition et de la destruction. Cependant l’œuvre du Christ est incommensurablement plus grande que celle de n’importe quelle mère esseulée dans le monde, car Son amour envers le genre humain est aussi incommensurablement plus grand que celui d’une mère dans le monde pour ses enfants.

Aussi grands soient l’amour et le chagrin d’une mère, il lui reste toujours des larmes ; quand elle entre elle-même dans la tombe, elle emporte avec elle ce qui lui reste de larmes. Le Seigneur Jésus, Lui, a versé pour Ses enfants, pour tous les enfants de ce monde, toutes les larmes jusqu’à la dernière, et tout Son sang jusqu’à la dernière goutte. Jamais, ô pécheur, des larmes plus précieuses ne seront versées pour toi ! Jamais ta mère, ni tes enfants, ni ta patrie, ne te donneront ce que le Christ Sauveur t’a donné !

Homme esseulé et pauvre ! ne te demande pas : qui va me pleurer au moment de ma mort? Qui va me pleurer après ma mort? Le Seigneur Jésus est attristé et te pleure vivant et mort, avec plus de cœur que ne l’aurait fait une mère.

Il ne convient pas d’appeler morts, ceux pour qui le Christ a souffert et est mort par amour. Ils sont vivants dans le Seigneur vivant. Tous, nous l’apprendrons de façon évidente quand le Seigneur visitera pour la dernière fois le cimetière terrestre et quand les trompettes sonneront.

L’amour maternel ne sépare pas les enfants morts des vivants. L’amour du Christ est encore moins capable de le faire. Le Seigneur est plus visionnaire que le soleil : Il voit la fin prochaine de ceux qui vivent encore sur terre, comme II voit le début de la vie de ceux qui se sont endormis. Pour Celui qui a créé la terre à partir du néant et le corps humain à partir de la terre, il n’y a pas de différence entre les tombes de terre et les tombes de chair. Est-ce que le blé restera dans le champ ou dans le hangar? Quelle différence cela fait pour le propriétaire qui dans les deux cas songe au grain de blé, pas à la paille ou au hangar ? Les hommes sont-ils dans le corps ou dans la terre - quelle différence cela fait-il pour le Maître des âmes humaines ?

En venant sur terre, le Seigneur a fait deux visites aux hommes. D’abord à ceux qui vivent dans des tombes de chair, puis à ceux qui vivent dans les tombes de terre. Il est mort pour rencontrer Ses enfants morts. Comme une mère meurt infiniment quand elle se rend sur la tombe de ses enfants...

La préoccupation des morts est la seule préoccupation de Dieu ; tout le reste est joie divine. Dieu ne se préoccupe pas des anges immortels; Il se réjouit pour les anges comme les anges se réjouissent pour Lui. Dieu se préoccupe des hommes, de ceux qui meurent libres et qui peuvent revivre libres. Dieu ne cesse de se préoccuper de la résurrection des hommes. C’est pourquoi Dieu ne cesse de visiter les tombes des hommes avec Ses saints anges. Grande est la préoccupation de Dieu pour les morts ; elle est grande, non parce que Dieu ne peut pas les ressusciter, mais parce que tous les morts ne veulent pas ressusciter. Certains hommes ne souhaitent pas leur bien ; et c’est la grande préoccupation de Dieu.

Quelle grande joie au ciel quand un mort revit, quand un pécheur se repenti Un pécheur repenti - ce qui est la même chose qu’un mort qui ressuscite spirituellement - apporte plus de joie à Dieu que quatre-vingt- dix-neuf anges qui n’ont pas besoin de repentir. Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir (Lc 15, 7).

Que cette préoccupation pour les morts est généreuse ! En se préoccupant de nous dans cette vallée des morts, les anges de Dieu expriment la préoccupation de Dieu. En nous préoccupant des morts, nous exprimons la préoccupation divine et devenons ainsi des amis de Dieu et Ses compagnons de labeur. %

Mais quand notre grand Seigneur et Dieu mourut comme homme, surchargé par les péchés des hommes, qui se préoccupa de Lui mort parmi ceux dont II se préoccupait de l’éternité? Qui se rendit sur Sa tombe? Qui manifesta de l’amour envers le défunt? Des femmes. Pas toutes les femmes, ni n’importe lesquelles, mais des femmes myrrhophores dont les âmes respiraient l’amour immortel du Christ Seigneur. Leurs âmes étaient pleines du parfum de la foi et de l’amour, c’est pourquoi elles avaient rempli leurs mains de parfums avant de se rendre sur la tombe pour y parfumer le corps du Christ.

L’évangile de ce jour est consacré à la préoccupation exprimée par ceux qui ont repris vie grâce à l’enseignement du Christ, pour l’Immortel qui vient de mourir.

Joseph d’Arimathie, membre notable du Conseil qui attendait lui aussi le Royaume de Dieu, s’en vint hardiment trouver Pilate et réclama le corps de Jésus (Mc 15, 43). Un autre notable était originaire d’Arimathie ou Ramatayim, dans la montagne d’Ephraïm. C’était le prophète Samuel (1 S 1,1). Joseph d’Arimathie est mentionné par les quatre évangélistes, uniquement en ce qui concerne les funérailles du Seigneur défunt. Jean l’appelle le disciple en secret (Jn 19, 38) ; Luc le dépeint comme un homme droit et juste (Lc 23, 50), Matthieu évoque un homme riche (Mt 27, 57). C’était un noble de cœur, c’est-à-dire qu’il craignait Dieu et attendait lé Royaume de Dieu. En plus de ses qualités spirituelles exceptionnelles, Joseph était simultanément un homme riche et occupant une grande position sociale. Marc et Luc le désignent comme membre du Conseil. Il était donc l’un des dirigeants populaires, à l’instar de Nicodème. Comme Nicodème, il était disciple en secret du Seigneur Jésus. Et tout en étant disciples secrets du Christ, ils étaient prêts à s’exposer aux dangers en se tenant aux côtés du Christ. Nicodème avait dit aux grands prêtres juifs indignés qui cherchaient une occasion pour tuer le Christ: notre loi juge- t-elle un homme sans d'abord l'entendre et savoir ce qu'il fait (Jn 7, 51)? Joseph d’Arimathie s’était exposé à un danger encore plus grand en se préoccupant du corps du Seigneur, alors que Ses disciples publics s’étaient enfuis et que les loups juifs, après avoir égorgé le Pasteur, pouvaient à tout moment se ruer sur les brebis. Le caractère dangereux de la tâche de Joseph est illustré par l’expression s’en vint hardiment utilisée par l’évangéliste. Il fallait donc plus que du courage, il fallait de l’audace pour aller trouver le représentant de l’empereur et le prier de rendre le corps d’un des crucifiés. Mais Joseph, généreux, ayant rejeté toute peur et tout sentiment de servitude, se comporta en disciple de Jésus-Christ.

Pilate s’étonna qu’il fût déjà mort et, ayant fait appeler le centurion, il lui demanda s’il était mort depuis longtemps. Informé par le centurion, il octroya le corps à Joseph (Mc 15, 44-45). Circonspect et méfiant, Pilate est le type de maître qui asservit par la force et garde le bien d’autrui par la force. Il était incapable d’avoir confiance dans la parole, même d’un notable tel que Joseph. Et en vérité, il était difficile de croire qu’avait déjà expiré sur la Croix Celui que lui-même avait la nuit précédente condamné à être crucifié ; Pilate se présente aussi comme le représentant fidèle du formalisme officiel romain: il fait davantage confiance à un centurion dont le devoir était de monter la garde sur le Golgotha qu’à un dignitaire populaire respectable. Ce n’est qu’après que le centurion eut «officiellement» confirmé le récit de Joseph, que Pilate accéda à la demande de Joseph.

Celui-ci, ayant acheté un linceul', descendit Jésus, L'enveloppa dans le linceul et Le déposa dans une tombe qui avait été taillée dans le roc; puis il roula une pierre à l'entrée du tombeau (Mc 15, 46). Un autre évangéliste indique que c’était le tombeau prévu pour Joseph lui-même (Mt 27, 60) dans lequel personne n'avait encore été mis (Jn 19,41). Ainsi s’accomplit la prophétie du prophète Isaïe: Sa tombe est avec le riche (Is 53, 9). En ensevelissant notre esprit dans un cœur renouvelé, comme dans une tombe nouvelle, notre esprit sera vivifié et tout notre être intérieur sera ressuscité. Une tombe nouvelle, scellée de surcroît, une pierre lourde déposée à l’entrée du tombeau, la garde autour de la tombe - qu’est-ce que tout cela signifie ? Tout cela, ce sont des mesures de précaution voulues par la sagesse de la Providence divine, afin de faire taire tous les incrédules qui se sont efforcés au cours des siècles de prouver que le Christ n’était pas mort, ou qu’il n’était pas ressuscité, ou que Son corps avait été volé. Si Joseph n’avait pas obtenu de Pilate Son corps, si la mort du Christ n’avait pas été confirmée officiellement par le centurion, si Son corps n’avait pas été enseveli et sa tombe scellée en présence d’amis et d’ennemis du Christ, on aurait pu dire que le Christ n’était pas mort en réalité, qu’il était seulement engourdi et qu’il était revenu à Lui. Si la tombe n’avait pas été fermée par une lourde pierre, si son entrée n’avait pas été scellée et si elle n’avait pas été gardée par des soldats, on aurait dit que le Christ était mort et enterré, mais qu’il avait été dérobé dans le tombeau par des disciples. Si la tombe n’avait pas été une tombe entièrement neuve, on aurait dit que ce n’était pas le Christ qui était ressuscité, mais un autre mort, enseveli auparavant au même endroit. Ainsi toutes les, mesures de précaution utilisées par les Juifs pour étouffer la vérité, ont contribué, conformément à la Providence divine, à conforter la vérité.

Joseph enveloppa le corps du Seigneur dans un linceul immaculé (Mt 27, 59) et le déposa dans la tombe. Si nous voulons que le Seigneur ressuscite en nous, nous devons Le garder dans un corps pur. Car le linceul propre symbolise un corps propre. Un corps impur du fait de passions rusées et de vices, n’est pas un endroit où le Seigneur ressuscite et vit.

L’évangéliste Jean complète le récit des autres évangélistes en précisant que Nicodème est venu à l’ensevelissement du Christ, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès d'environ cent livres; ils (Joseph et Nicodème) prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs (Jn 19, 39-40). Bénis, très bénis, soient ces hommes admirables qui, avec autant de courage, de soin et d’amour ont pris le corps du Seigneur et l’ont déposé dans la tombe ! Quel exemple merveilleux pour tous ceux qui aiment le Seigneur! Et quelle remontrance terrible pour les prêtres et laïcs, qui sans vergogne, négligemment et sans amour, s’approchent du saint calice afin de recevoir le corps très pur et vivifiant et le sang très pur et vivifiant du Seigneur, du Seigneur ressuscité et vivant!

Cependant, Joseph et Nicodème n’ont pas été les seuls amis du Christ à pouvoir témoigner personnellement qu’il était mort et qu’il avait été inhumé. Leur préoccupation autour du Seigneur mort reflétait autant leur amour envers le Maître et l’ami adoré que, peut-être, le devoir que leur dictait leur humanité envers un martyr pour la justice. Mais voici que non loin du tombeau, deux autres âmes amies étaient en train d’observer ce que faisaient Joseph et Nicodème, tout en se préparant de leur côté à accomplir un acte d’amour très pur envers le Seigneur: c’étaient les femmes myrrhophores, Marie de Magdala et Marie, mère de Jacques et de Joseph (Mt 27,56).

Or, Marie de Magdala et Marie, mère de Joseph, regardaient où on l’avait mis. Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps (Mc 15, 47 ; 16,1). On mentionne d’abord deux femmes, puis trois. Les deux premières étaient parties comme en reconnaissance de tout ce qui s’était passé avec le Seigneur sur le Golgotha. Elles avaient vu comment des disciples secrets du Christ avaient descendu Son corps mort de la Croix ; elles avaient aussi vu tout ce qui s’était ensuite passé avec le corps et, ce qui était essentiel pour elles, elles avaient vu le tombeau où le corps avait été déposé. Comme elles auraient été heureuses d’accourir pour aider Joseph et Nicodème : laver le corps des traces de sang, nettoyer les blessures, remettre les cheveux en ordre, replier et placer les mains, disposer avec précaution une serviette autour de la tête et envelopper le corps dans un tissu ! Mais ni la coutume ni la règle n’étaient que des femmes accomplissent ce travail avec les hommes. Elles viendront plus tard, pour faire tout cela elles-mêmes et, de surcroît, oindre le corps du Seigneur avec des aromates. Avec elles viendra une troisième femme myrrhophore, qui était leur amie. L’esprit du Christ les avaient conduites à se lier d’amitié.

Qui sont ces femmes ? Marie de Magdala est déjà connue. C’était cette Marie que le Seigneur avait guérie de la démence en expulsant sept démons d’elle. Marie, mère de Joset et Marie, mère de Jacques, sont une même personne, selon l’interprétation des Pères. Salomé était la femme de Zébédée et mère des apôtres Jacques et Jean. Quelle différence entre ces femmes et Eve ! Elles se hâtent par amour d’être obéissantes au Seigneur même mort, tandis qu’Éve ne voulait pas obéir au Seigneur vivant. Elles se montraient obéissantes sur le Golgotha, sur le lieu du crime, du sang et de la méchanceté, tandis qu’Éve était désobéissante au paradis.

El de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont au tombeau, le soleil s'étant levé (Mc 16, 2).Tous les évangélistes sont d’accord pour dire que ce premier jour de la semaine est le jour de la résurrection du Seigneur, soit le jour suivant le samedi, comme le dit explicitement l’évangéliste Marc: Quand le sabbat fut passé. Ils sont également d’accord sur le fait que ces femmes se sont rendues au tombeau du Seigneur de grand matin. A cet égard, l’évangéliste Marc semble un peu en retrait en disant : le soleil s’étant levé. Il est très probable que ces femmes ont visité le tombeau à plusieurs reprises, autant par amour envers le défunt que par crainte que les ennemis insolents du Christ ne profanent de quelque façon le tombeau et le corps. Pourquoi Marc aurait-il utilisé ces expressions apparemment contradictoires Et de grand matin et Le soleil s’étant levé, s’il n’avait pas considéré sous le terme de soleil, non le soleil physique mais le Seigneur Lui-même, conformément à la formule du prophète qui avait écrit : Le soleil de justice brillera (Ml 3,20) en songeant au Messie ? Le soleil de justice était déjà sorti des ténèbres souterraines en cette heure très matinale où les femmes myrrhophores étaient arrivées près du tombeau. De même que le Soleil brillait avant même le soleil créé lors de la première création du monde, de même que maintenant, lors de la seconde création, lors de la régénération du monde, le soleil avait brillé sur l’histoire des hommes avant que le soleil physique ne brille sur la nature terrestre.

Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau (Mc 16, 3)? C’est ainsi que parlaient les femmes myrrhophores en montant vers le Golgotha, sans se douter de la surprise qui les y attendait. Les faibles mains féminines n’étaient pas suffisamment fortes pour ébranler la lourde pierre du tombeau, qui était très grande. Pauvres femmes ! Elles ne se souvenaient pas que la tâche pour laquelle elles se hâtaient avec tant de ferveur, avait déjà été accomplie à l’époque du Seigneur vivant sur terre. À Béthanie, dans la demeure de Simon le lépreux, une femme avait versé un précieux flacon d’albâtre contenant un nard pur sur la tête du Christ Alors le Seigneur qui-voit-tout avait dit de cette femme : Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c'est pour m'ensevelir qu’elle l'a fait (Mt 26,12). Il avait prédit clairement que Son corps mort, n’aurait pas d’autre onction. On se demandera : pourquoi la Providence a-t-elle permis que ces femmes pieuses soient si amèrement déçues? Avoir acheté des aromates précieux, se rendre avec crainte dans la nuit sombre et sans sommeil au tombeau et ne pas achever cet acte d’amour pour lequel elles avaient tant sacrifié... Mais la Providence n’a-t-elle pas récompensé leur peine de façon infiniment plus riche, par le don du Seigneur vivant à la place d’un corps mort?

Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulée de côté: or elle était fort grande. Etant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur (Mc 16, 4-5). Parvenu avec son peuple jusqu’à la Mer Rouge, Moïse se trouva très gêné, car il ne savait pas comment poursuivre son chemin, là où il n’y avait pas de route. Et après qu’il eût imploré Dieu, la Mer Rouge se divisa en deux parties et le chemin fut soudain ouvert. Il en fut de même pour les femmes myrrhophores. Très préoccupées à chercher comment détacher la pierre du tombeau, elles regardèrent et virent que la pierre avait été roulée de côté, puis entrèrent sans difficulté dans le tombeau. Mais où se trouvait la garde de soldats? Ne constituait-elle pas un obstacle plus important pour entrer dans le tombeau qu’une lourde pierre placée à l’entrée ? À cet instant, soit les sentinelles s’étaient étendues tétanisées de peur, soit elles s’étaient déjà enfuies à travers la ville, pour annoncer en bredouillant aux hommes ce que les oreilles humaines n’avaient plus entendu depuis l’ancêtre Abraham. Il n’y avait personne autour du tombeau qui pût les gêner, de même qu’il n’y avait rien ni personne à l’entrée du tombeau. Mais dans le tombeau, il y avait quelqu’un dont le visage blanc avait l’aspect de l’éclair et sa robe était blanche comme neige (Mt 28, 3). Ce jeune homme était en fait un ange de Dieu. Les femmes étaient prises de stupeur et tenaient leur visage incliné vers le sol (Lc 24,5), car il était terrible de regarder l’apparition extra-terrestre du messager de Dieu, messager de la nouvelle la plus prodigieuse et la plus joyeuse sur terre depuis l’instant où l’homme déchu avait commencé à se nourrir de la terre. Le fait que Matthieu raconte que l’ange de Dieu était assis sur la pierre détachée du tombeau, alors que Marc dit que l’ange était à l’intérieur du tombeau ne constitue nullement une contradiction. Les femmes ont pu d’abord voir l’ange assis sur la pierre, puis entendre ensuite sa voix à l’intérieur du tombeau. Car un ange n’est pas une créature charnelle et difficilement mobile : en un instant, il peut apparaître là où il veut. Le fait que Luc mentionne deux anges alors que Matthieu et Marc n’en évoquent qu’un seul, ne doit pas non plus troubler les croyants. Quand le Seigneur est né à Bethléem, un ange s’est soudain retrouvé parmi les bergers et ils furent saisis d'une grande crainte [...]. Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l'armée céleste (Lc 2, 9-13). Peut-être que des légions d’anges de Dieu ont assisté au Golgotha à la résurrection du Seigneur; quel prodige y aurait-il donc à ce que les femmes myrrhophores en aient vu tantôt un, tantôt deux ?

Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. C’est Jésus le Nazaréen que vous cherchez, le CrucifiéIl est ressuscité, Il n’est pas ici. Voici le lieu où on L’avait mis. Mais allez dire à Ses disciples et à Pierre, qu’il vous précède en Galilée: c’est là que vous Le verrez, comme II vous l’a dit» (Mc 16, 6). L’ange admirable de Dieu commence par apaiser ces femmes et leur permet de se libérer de la crainte et de la terreur, les rendant ainsi à même d’accueillir la nouvelle extraordinaire de la résurrection du Seigneur. D’abord surprises en voyant le tombeau ouvert, ces femmes furent ensuite effrayées de ne pas y avoir trouvé Celui quelles cherchaient, tout en y découvrant quelqu’un qu’elles ne s’attendaient pas à voir.

Pourquoi l’ange s’exprime-t-il de façon aussi déterminée en disant: C’est Jésus le Nazaréen que vous cherchez, le Crucifié ? C’est pour éviter le moindre doute ou hésitation concernant Celui qui est ressuscité. L’ange s’exprime de façon aussi précise, non seulement à cause de ces femmes mais pour tous les siècles et générations à venir. C’est dans le même but que l’ange montre le tombeau vide : Voici le lieu où on L’avait mis! Il était superflu de dire cela à ces femmes, qui avaient vu de leurs yeux ce que l’ange dit avec ces mots, mais il n’était pas superflu de le dire au genre humain pour lequel le Seigneur était mort et ressuscité. Il est ressuscité, Il n’est pas ici! La nouvelle la plus importante de l’histoire de l’humanité, le messager céleste l’annonce le plus succinctement et le plus simplement qu’on puisse imaginer: Il est ressuscité, Il n’est pas ici ! Pour les armées angéliques immortelles, la mort du Seigneur était une surprise plus grande que Sa résurrection. Pour les hommes mortels, c’est le contraire.

Puis l’ange demande aux femmes de transmettre cette nouvelle joyeuse aux apôtres et à Pierre. Pourquoi et à Pierre ? Incontestablement parce que Pierre se sentait très troublé à côté des autres apôtres. Sa conscience le rongeait parce qu’il avait renié le Seigneur à trois reprises, et parce qu’il s’était finalement enfui. La fidélité de l’apôtre Jean, qui avait été avec Pierre le plus proche du Seigneur, avait accru le remords de Pierre. Car Jean ne s’était pas enfui, mais était resté au pied de la Croix du Seigneur crucifié. En un mot, Pierre devait se sentir d’une certaine manière comme un traître envers son Seigneur, ce qui le mettait très mal à l’aise en compagnie des apôtres, et en particulier de la très sainte Mère de Dieu. Pierre était comme une pierre par son nom, mais il n’était pas encore une pierre du point de vue de la foi. Son hésitation et sa pusillanimité le rendaient méprisable à ses propres yeux. Il fallait le remettre sur pied et lui restituer sa dignité d’homme et d’apôtre. Le Seigneur ami-des-hommes accomplit cela ici : c’est pourquoi l’ange mentionne Pierre en particulier, par son nom.

Pourquoi l’ange évoque l’apparition du Seigneur en Galilée, non sa récente apparition à Jérusalem et dans les environs ? C'est là que vous Le verrez, comme 11 vous l'a dit. Pourtant la Galilée représentait davantage une contrée païenne que juive; le Seigneur voulait que Son apparition dans un pays païen, montre à Ses disciples la voie de Son Évangile, le foyer principal du travail apostolique et de la construction de l’église de Dieu. En outre, en Galilée, Il leur apparaîtrait non dans la crainte où ils vivaient à Jérusalem, mais en liberté, non dans la nuit et le crépuscule mais en pleine journée ; qu’on ne puisse pas dire que c’est dans une atmosphère de peur et d’affolement que Ses disciples ont vu le Seigneur vivant à Jérusalem. Enfin, l’ange de Dieu parle de l’apparition du Seigneur en Galilée, en passant sagement sous silence Son annonce faite à Jérusalem, afin d’enlever une arme des mains des païens malveillants qui auraient alors prétendu que les disciples avaient vu un fantôme sous l’influence d’un ange, c’est-à-dire qu’ils L’avaient vu parce qu’ils s’attendaient de toutes leurs forces à Le voir. Mais après ma résurrection je vous précéderai en Galilée, avait dit le Seigneur (Mt 26,32). Cela signifie : comme Vainqueur, je vous précéderai dans le monde païen, et vous viendrez à ma suite. Et partout où l’Esprit vous enverra prêcher, vous me verrez devant vous - je marcherai devant et vous ouvrirai le chemin.

Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d'elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Mc 16, 8). Étaient-elles au ciel ou sur terre? Avec qui avaient-elles parlé? Qu’avaient-elles entendu? De telles choses n’arrivent pas aux hommes, même en songe; ce n’était pas un songe, mais la réalité ; ce qui était le plus évident, c’était que c’était la réalité.

Bienheureux soient le frisson et l’effroi qui s’emparent de l’homme au moment où devant lui s’ouvre le ciel et où il entend la voix de la joie venant de sa patrie immortelle et glorieuse, sa patrie véritable ! Ce n’est pas une petite chose que de voir un être immortel, un ange de Dieu ; ce n’est pas une petite chose que d’entendre la voix d’une bouche immortelle. Le visage et le bruit de tout l’univers mortel et corruptible sont plus faciles à supporter que le visage et la voix d’un immortel, qui a été créé avant la création de l’univers et dont la beauté et la jeunesse sont plus brillantes que le lever du soleil au printemps. Quand le prophète Daniel, un homme de Dieu, entendit la voix d’un ange, il décrit ainsi son état : j’étais sans force, mon visage changea, défiguré, ma force m'abandonna — je défaillis et tombai face contre terre (Dn 10, 8-9). Comment ces femmes sans beaucoup de forces ne seraient-elles pas saisies de tremblements et de frayeur? Comment ne s’enfuiraient-elles pas du tombeau? Comment pourraient-elles ouvrir la bouche et s’exprimer? Où sont les mots pour décrire une telle vision? Seigneur, comme ta gloire prodigieuse est indicible! Nous mortels, l’exprimons mieux par le silence et les larmes que par des mots.

Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. Cela signifie qu’elles ne dirent rien à personne sur leur chemin; rien aux ennemis et aux bourreaux du Christ qui fourmillaient à Jérusalem. Mais bien entendu, elles le dirent aux apôtres. Car elles n’osaient ni ne pouvaient pas ne pas le dire après qu’un être immortel leur eût ordonné. Comment auraient-elles osé ne pas respecter un commandement divin? Il est évident que ces femmes l’ont dit à ceux à qui il fallait le dire (Lc 24,10), de même qu’elles n’ont rien dit à ceux à qui il ne fallait pas le dire et dont elles avaient peur. ,

C’est ainsi que s’est achevée cette visite matinale des femmes myrrhophores au tombeau du Christ. Comme étaient pauvres les parfums avec lesquels elles voulaient préserver de la décomposition Celui qui protège le ciel de la décomposition et dont elles voulaient parfumer Celui qui donne son arôme au ciel! Seigneur au doux parfum, arôme unique de l’être humain et de l’histoire humaine, comme Tu as merveilleusement récompensé ces âmes dévouées et fidèles, qui ne T’avaient pas oublié même mort dans la tombe ! De ces myrrhophores, Tu as fait des messagères de Ta résurrection et de Ta gloire ! Elles n’ont pas couvert d’aromates Ton corps mort, c’est Toi qui as oint leurs âmes vivantes de l’huile sainte de la joie. Tremblantes de peur devant la mort, elles sont devenues les hirondelles d’un nouveau printemps. Celles qui se lamentaient devant Ta tombe sont devenues des saintes dans Ton paradis céleste. Par leurs prières, Seigneur ressuscité, sauve-nous et aie pitié de nous ! Pour que nous te célébrions avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le troisième dimanche après Pâques. Évangile sur le miracle de Bethesda

(Jn 5,1-15)

Heureux celui qui avec patience et espérance en Dieu endure toutes les souffrances au cours de cette vie ! Une seule de ses journées aura plus de poids que les mois et les années célestes d’un païen qui, soit se réjouit sans souffrir, soit souffre sans patience et espérance en Dieu.

Heureux celui qui ne fulmine pas contre les souffrances, mais s’interroge sur les raisons de ses souffrances avec patience et espérance en Dieu ! Où celui qui souffre trouvera-t-il les causes de ses souffrances? Il les trouvera soit en lui-même, soit chez ses parents, soit chez ses voisins. Le roi David a souffert à cause de son propre péché ; Roboam a souffert à cause de son père, le roi Salomon, et les prophètes ont souffert à cause des péchés de leurs voisins.

Mais si celui qui souffre cherche à approfondir les raisons de ses souffrances, où les trouvera-t-il ? Il les trouvera dans l’incrédulité originelle de l’homme envers Dieu, ou dans l’esprit du mal sombre et maléfique, dans des ténèbres très profondes et vénéneuses, ou dans la Providence divine amie-des-hommes et bienfaisante. Adam et Eve ont souffert à cause de leur incrédulité envers Dieu ; le juste Job a souffert à cause de l’esprit du mal sombre et vénéneux ; et le jeune aveugle de naissance, à qui le Seigneur miséricordieux a ouvert les yeux, a souffert pour la gloire de Dieu et sa récompense éternelle.

Le propre d’un homme intelligent est de chercher toujours les raisons de ses souffrances en lui-même, tandis que le propre de l’homme déraisonnable est d’élever toujours des plaintes contre autrui. Le raisonnable se souvient de tous ses péchés depuis l’enfance, il s’en souvient dans la crainte de Dieu et dans l’attente de souffrir à cause de ses péchés;

et quand les souffrances l’assaillent vraiment, en provenance d’amis ou d’adversaires, à travers des hommes ou des esprits maléfiques, tôt ou tard, il connait les causes de ses souffrances car il connait et garde en mémoire ses péchés. Le déraisonnable, lui, est oublieux, il oublie toutes ses injustices; et quand les souffrances l’assaillent, il se débat dans la douleur et se demande pourquoi c’est lui qui a mal à la tête, pourquoi c’est son patrimoine qui périclite, pourquoi ce sont ses enfants qui meurent. Dans sa fureur absurde, il montre du doigt toute créature, sur terre et au ciel, comme étant à l’origine de sa souffrance, avant de pointer le doigt sur lui-même, c’est-à-dire sur l’instigateur véritable de ses douleurs.

Heureux celui qui tire profit de ses propres tourments, sachant que toute souffrance des hommes au cours de cette courte vie a été permise par Dieu ami-des-hommes, pour le bien et dans l’intérêt des hommes ! C’est par miséricorde que Dieu permet aux hommes de souffrir à cause de leurs péchés, par miséricorde et non par justice. Car s’il s’agissait de justice, tout péché entraînerait inévitablement la mort, comme le dit l’apôtre Jacques: le péché, parvenu à son terme, enfante la mort (Je 1, 15). Au lieu de la mort, Dieu envoie un remède sous la forme de souffrances. La souffrance est une méthode divine, une méthode pour guérir l’âme de l’accusation du péché et de la mort.

L’homme déraisonnable croit que souffrir est mal. Le raisonnable, lui, sait que la souffrance n’est pas mauvaise, quelle n’est que la notification du mal et une façon de guérir le mal. Seul le péché constitue un mal véritable pour l’homme, et en dehors du péché il n’y a pas de mal. Tout le reste, que les hommes qualifient de mal, ne correspond pas au mal mais à la façon amère de soigner le mal. Plus le malade est gravement atteint, plus le remède proposé par le médecin lui parait amer. Il arrive parfois que le remède semble plus lourd et plus amer que sa propre maladie. De même, le pécheur peut avoir l’impression que ses souffrances sont plus lourdes et amères que le péché qu’il a commis. Mais ce n’est qu’une illusion, une forte autosuggestion ! Il n’y a pas de souffrance dans le monde qui puisse, même de loin, être aussi lourde et pernicieuse que le péché. Toutes les souffrances des hommes et des peuples sur terre ne sont rien d’autre que des remèdes que la Miséricorde éternelle offre en abondance aux hommes et aux peuples, afin de les sauver de la mort éternelle. Tout péché, même le plus petit, entraînerait inévitablement la mort si la Miséricorde ne permettait pas la souffrance, pour dégriser les hommes de l’ivresse du péché, en vue de la guérison accomplie à travers la souffrance par la force bienfaisante du Saint-Esprit vivifiant.

On se dira que l’homme a peur de la souffrance parce qu’il craint la mort ; or la souffrance peut entraîner la mort. Mais qu’est-ce qui conduit le corps à la mort? la maladie ou le remède? Incontestablement la maladie, non le remède. De même, ce n’est pas la souffrance qui conduira l’âme à la mort, mais le péché, qui est à l’origine de la maladie de l’âme, de la mise à mort de l’âme. Le péché est précisément la semence de la mort, une semence extrêmement horrible qui, si elle n’est pas découverte à temps dans la souffrance et n’est pas consumée par la flamme du Saint-Esprit, se développera et remplira toute l’âme, ce qui fait que celle-ci ne sera pas le réceptacle de la vie, mais de la mort.

Il est donc évident que la souffrance doit être supportée avec patience et avec l’espérance en Dieu, et même avec gratitude envers Dieu et avec joie. Toi qui m’as fait tant voir de maux et de détresses, tu reviendras me tirer des abîmes de la terre... Or moi, je te rendrai grâce sur la lyre, en ta vérité, mon Dieu [...]. Que jubilent mes lèvres, quandje jouerai pour toi, et mon âme que tu as rachetée! (Ps 71, 20-23). L’apôtre Pierre recommande aux fidèles : Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous (1 P 4, 13); aux côtés du Christ, de façon consciente et raisonnable, docilement et patiemment, afin de se purifier des péchés, de revivre, d’accueillir le Christ vivant en soi et autour de soi. Quand le grand Chrysostome fut sur le point de mourir en exil, torturé et humilié par des hommes, ses dernières paroles furent : « Gloire à Dieu pour tout ! » L’Ecriture sainte et l’histoire de l’Église offrent les plus grands exemples de patience dans la souffrance jamais connus par le genre humain. L’évangile de ce jour décrit un exemple similaire de grande et longue patience dans la souffrance. Et beaucoup plus que cela. En décrivant un homme très affaibli, qui avait pendant trente-huit ans souffert de paralysie, avec patience et espoir, l’évangile de ce jour nous révèle aussi, ou plutôt nous confirme, deux grands mystères. Le premier mystère est que cet homme malade depuis longtemps détenait la cause de sa maladie, sa souffrance, en lui-même, c’est-à-dire dans son péché. Le second mystère est que le Seigneur tout-puissant a guéri ce malade grâce à Sa puissance divine, en disant : «Lève-toi, prends ton grabat et marche» (Jn 5, 8). Ainsi, une nouvelle fois, fut révélée Son amitié divine pour les hommes et Sa toute-puissance divine, qui étaient cachées extérieurement par le léger manteau supplicié du corps humain.

En ce temps-là, Jésus monta à Jérusalem. Or il existe à Jérusalem une piscine Probatique, qui se dit en hébreu Bethzata et qui a cinq portiques (Jn 5,1). Auparavant, le Seigneur se trouvait en Galilée, d’où II était venu à Jérusalem pour une fête. Il est difficile de dire de quelle fête il s’agissait: la Pâque, la Pentecôte ou Pourim, mais ce n’est pas très important, car s’il en avait été ainsi, l’évangéliste l’aurait précisé. La piscine Probatique ou Bethesda portait ce nom à cause de la porte des brebis située à proximité, par laquelle passaient les brebis destinées au sacrifice ; et aussi parce que c’est dans cette piscine que les brebis destinées au sacrifice étaient lavées au préalable. Cette piscine existe encore de nos jours à Jérusalem ; elle est en grande partie détruite et n’est plus utilisée. Mais à l’époque des évangélistes, elle était encore en service et c’est pourquoi l’évangéliste dit : il existe à Jérusalem une piscine Probatique.

Les cinq portiques disposés autour de la piscine servaient à accueillir les très nombreux malades qui cherchaient dans cette piscine un remède pour eux-mêmes, comme le montre l’extrait suivant: Sous ces portiques gisaient une multitude d'infirmes, aveugles, boiteux, impotents, qui attendaient le bouillonnement de l'eau. Car l’ange du Seigneur se lavait par moments dans la piscine et agitait l’eau; le premier alors à y entrer, après que l’eau avait été agitée, recouvrait la santé, quel que fût son mal (Jn 5,3-4). Une multitude de malades venus de toutes parts, souffrant de toutes sortes de maladies, se rassemblait en ce lieu prodigieux, afin d’y trouver un remède recherché en vain auprès des hommes et de la nature en d’autres lieux. Le constat que cette eau ne guérissait pas d’elle-même grâce à ses caractéristiques naturelles, ses composants minéraux, mais grâce à la puissance céleste, résulte évidemment du fait quelle devenait médicinale de temps en temps, c’est-à-dire uniquement quand la Providence divine faisait descendre un ange qui agitait l’eau. Quelle scène étrange et dramatique ! Imaginez cinq portiques tout remplis de gens désespérés et de souffrants venus de tous les côtés du pays ! Imaginez cinq groupes humains pleins de douleurs et de lamentations, de pleurs et de puanteur ! Au milieu d’une ville grouillante d’êtres humains, à l’affût de plaisirs, en quête de richesses, luttant pour les honneurs et le pouvoir, jouant la comédie avec leurs corps comme avec leurs âmes ; et en ce lieu, marqué par l’agonie précédant la mort, la mort lente et douloureuse et un seul point vers lequel tous les regards convergent - l’eau ; une attente unique - celle de l’ange ; un seul souhait - recouvrer la santé. Et la santé, dans quel but ? leur demanderez- vous. S’agit-il de la comédie générale du corps et de l’âme, qui se produit autour deux? Mais même sans eux, est-ce que le nombre de ceux qui s’y livrent n’est pas déjà suffisant? Ou est-ce pour servir Dieu? Mais celui qui souffre avec patience et espérance en Dieu, ne sert-il pas déjà très bien Dieu? Ou souhaitez-vous être guéris simplement pour être guéris, la vie pour elle-même ? Mais ce qui est un moyen ne peut être un but. Quand Dieu vous a envoyé dans cette vie, Il l’a fait avec un but ; quand II vous accorde la santé, Il le fait aussi dans un but. N'est-ce pas un temps de service qu'accomplit l'homme sur terre, n’y mène-t-il pas la vie d'un mercenaire ? dit le juste Job (Jb 7,1). Si l’homme est dans l’armée, il s’y trouve en vue de s’entraîner, de combattre et de vaincre ; s’il mène une vie de mercenaire, il y reçoit un salaire en vue de faire face à ses besoins. Mais vivre pour vivre - et une vie terrestre de surcroît - et avoir la santé pour la santé - cela correspond à une vie sans but et à une santé sans but. Vivre et être en bonne santé à cause de la comédie du péché, n’est-ce pas avoir un couteau tranchant sous la gorge? Cinq portiques archipleins d’invalides de naissance - quel entraînement bizarre dans la patience et l’espérance de Dieu ! Quelle image étrange et animée, quel présage étrange et palpable de l’état dans lequel pourront se trouver tous ceux qui dans la ville et autour de la piscine, gaspillent leur vie et leur santé - et dans quel but ? Pour accumuler des péchés !

Mais si les cinq portiques de la piscine de Bethesda ont été depuis longtemps détruits, on ne doit pas s’imaginer que l’histoire de la misère et de la détresse humaine, qui y avait été accumulée, soit achevée pour toujours. Vous ne devez pas vous imaginer que cette histoire se trouve loin de vous et quelle n’a rien de commun avec votre vie. Est-ce que dans vos cinq sens, comme dans les cinq portiques, il n’y a pas eu accumulation de douleurs et de misères, de larmes et de puanteur, de péchés et d’actes insensés, de pensées malades, de désirs aveugles et de passions, de tentatives bancales et d’espérances vaines ? Ah, Bethesda, Bethesda, comme tu es universelle ! Jadis, l’ange de Dieu y a fait office de berger en sauvant, une par une, des brebis perdues, jusqu’au jour où apparut le Berger de tous les anges et de tous les hommes. L’ange silencieux, serviteur de son Créateur, se servait de l’eau de Bethesda pour purifier les brebis malades de l’infection pécheresse, mais quand le Bon Pasteur - le Verbe créateur de Dieu dans le corps et dans l’action - descendit à Bethesda, Sa parole créatrice éloigna l’infection du péché, vidant ainsi Bethesda. Le Bon Pasteur ! C’est pourquoi Bethesda a été appelée par les prophètes, la piscine des brebis ! Et les brebis écoutent sa voix [..] et les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix (Jn 10, 3-4), la voix du Bon Pasteur.

Il y avait là un homme qui était infirme depuis trente-huit ans. Jésus, le voyant étendu et apprenant qu’il était dans cet état depuis longtemps déjà, lui dit: « Veux-tu recouvrer la santé ? » L’infirme Lui répondit: « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine, quand l’eau vient à être agitée; et le temps que j'y aille, un autre descend avant moi. » (Jn 5, 5-7). Le Seigneur visionnaire avait discerné par avance et de loin ce qu’il convenait de lui faire. Ainsi ce n’est pas par hasard qu’il s’est retrouvé près de la mer de Galilée, dans la région de Gadara - même si Ses compagnons ont pu avoir cette impression, car II avait vu dans Son esprit que dans cette contrée se trouvaient deux démoniaques qu’il devait guérir. Ce n’est pas non plus par hasard qu’il s’est retrouvé à la porte de la ville de Nain au moment même où on transportait le fils défunt d’une veuve, car II avait de nouveau vu qu’à cet endroit et à ce moment, l’attendait une grande œuvre. Ce n’est pas non plus par hasard qu’il s’est retrouvé à Jérusalem à l’occasion de cette fête, et ce n’est pas par hasard et par curiosité qu’il est entré dans ce lieu de douleur, la piscine des brebis ; tout cela s’est produit parce qu’il l’avait pressenti et discerné et de loin, dans l’espace et le temps. Il est évident qu’il n’est pas venu à Jérusalem à cause de la fête, comme Ses compagnons ont pu le penser, mais précisément à cause de ce malade et de l’acte qu’il lui restait à accomplir sur lui.

Un malade exceptionnel, un malade terrifiant! Pour les hommes, une maladie de trente-huit jours semble durer infiniment; que dire alors d’une maladie qui dure trente-huit ans ? La durée chronologique dépend de notre état et de notre humeur. Les moments de bonheur sont ailés, alors que les moments de souffrances n’ont pas d’ailes et souvent pas de jambes. À l’homme paralysé, le temps paraît paralysé ; il lui semble que le temps est aussi immobile que lui-même. En multipliant au minimum par trois la durée de trente-huit années passées avec cette maladie, on obtient approximativement la durée véritable du temps équivalent pour un homme en bonne santé, capable de bouger, de travailler, d’être joyeux. C’est donc l’équivalent d’un siècle vécu par des hommes en bonne santé, que cet homme paralysé a vécu sur son grabat, en repoussant le temps devant lui, plutôt que d’être lui-même repoussé par le temps. Quelle patience héroïque chez cet homme! Quels efforts surhumains pour se rapprocher de la piscine au moment où l’eau vient à être agitée par l’ange de Dieu! Quelle espérance indomptable dans la guérison, jour après jour, année après année - et même décennie après décennie! Même si ce malade a tellement souffert à cause de ses propres péchés, on ne peut pas ne pas l’admirer; en songeant à lui, il est impossible de ne pas penser aux nombreux anonymes, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles de notre époque qui, confrontés à des souffrances infiniment plus petites et d’une durée réduite, ont porté atteinte à leurs jours et sont partis vers l’autre monde après un suicide.

« Veux-tu recouvrer la santé?» lui demande le seul ami à s’être penché sur son grabat en trente-huit ans. «Seigneur, je n’ai personne!» répond-il. Les aveugles ont leur chef-accompagnateur, les boiteux ont des parents à leurs côtés, ceux qui sont privés d’un membre ont des amis, mais moi, je ne dispose de personne, nulle part dans ce vaste monde, qui ait pitié de moi pour me transporter près de l’eau au moment où elle est bienfaisante. Le temps que je rampe jusqu’à l’eau, un autre malade a été mis dans l’eau et se retrouve guéri, ce qui me condamne à refaire des efforts pour revenir en arrière jusqu’à ma couche. Cela dure ainsi depuis trente-huit ans ! Seigneur, je n’ai personne, et je ne peux pas payer de serviteur. Au milieu de la multitude de gens de Jérusalem, chômeurs, riches, puissants, n’y en a-t-il pas au moins un, prêt à tendre une main secourable à cet homme paralysé, pour son propre salut, ou du moins à lui envoyer un serviteur pour l’aider ? Il n’y en a pas un seul ! Était-il nécessaire que vînt un homme de la lointaine Galilée, après trois jours d’une marche fatigante, pendant que toute cette masse oisive déambulait jour et nuit dans la Vieille Ville, à quelques mètres seulement du grabat du malade ? Il y avait beaucoup de promeneurs à proximité, mais il n’y avait personne. Au milieu de tant de prêtres ! Le temple était situé de l’autre côté de la rue. Ces prêtres innombrables lisaient la Loi de Dieu et enseignaient la charité au peuple, mais pas un seul ne vint, ni n’eut l’idée d’envoyer quelqu’un aider le paralysé. Oui, il y avait beaucoup de prêtres dans le temple, mais d’homme point. Il y avait une multitude de Juifs, des milliers, venus pour la grande fête à Jérusalem. Peu leur importait le sort d’un homme qui souffre triste et silencieux; ce qui comptait pour eux, ‘c’était la journée du sabbat. Des milliers et des milliers d’entre eux sont venus pour vénérer le sabbat, de même que leurs ancêtres avaient vénéré le veau d’or dans le désert. Des milliers et des milliers de Juifs, mais d’homme point.

Voici un homme, un seul! Voici le Seigneur, plus compatissant qu’un parent proche, plus miséricordieux qu’un ami, plus serviable qu’un serviteur. Il n’a pas entrepris ce voyage long et fatigant de Galilée jusqu’à

Jérusalem à cause du sabbat et de la fête, mais à cause de cet homme qui souffrait. Il est venu aussi pour dénoncer, par des actes et pas seulement par des mots, le caractère terriblement impitoyable d’une humanité abrutie. Un homme est venu à cause d’un homme.

Jésus lui dit: «Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Et aussitôt l'homme recouvra la santé; il prit son grabat et il marchait (Lc 5, 8-9). A partir de cet instant, probablement pour toujours, l’ange de Dieu cessa de descendre à la piscine des brebis et d’y agiter l’eau; voilà en effet qu’était apparu le Messie, le supérieur des anges, qui Lui-même guérit directement. Tant que les hommes étaient soumis à la loi, le Seigneur envoyait par Ses serviteurs de l’aide à ces serviteurs. Mais quand la grâce fut apparue et quelle eut remplacé la loi, alors le Seigneur devint plus proche des hommes, tel un père de ses fils, en leur accordant Ses dons directement de Sa main.

On pourra se demander pourquoi le Seigneur n’a pas posé à ce malade la question habituelle : Est-ce que tu crois ? Pourquoi n’a-t-Il pas exigé de lui comme de tant d’autres d’avoir la foi’? Mais la foi de cet homme qui souffre n’est-elle pas très évidente ? Pendant trente-huit ans, n’est-il pas resté patiemment étendu à cette même place, dans l’espoir de l’aide céleste ? Il ne croyait pas seulement dans l’action miraculeuse de l’ange de Dieu; il avait aussi d’une certaine façon, foi dans le Seigneur Jésus, sinon il ne L’aurait pas interpellé en L’appelant Seigneur: Seigneur, je n’ai personne! Il faut d’ailleurs se souvenir que le Seigneur a guéri de nombreux infirmes, des muets par exemple, à qui II ne pouvait demander s’ils avaient la foi ; Il l’a fait par pure miséricorde. Dans ce cas survenu à Bethesda, le Seigneur a donc agi par pure miséricorde envers un homme qui souffre depuis longtemps, dans un environnement impitoyable ; mais le Seigneur a également voulu grâce à cet acte de miséricorde, dénoncer l’absence de pitié non seulement des habitants de Jérusalem mais aussi celle de tous les hommes de tous les temps, qui observent leur proche en train de souffrir sans faire le moindre geste pour l’aider. Enfin, le Seigneur a guéri à dessein ce malade un jour de sabbat - Il aurait pu faire de même un vendredi, mais II a voulu dénoncer l’idolâtrie des Juifs pour le jour du sabbat et montrer que l’homme est plus important que le sabbat et que la miséricorde est plus importante que toutes les formalités de la loi. Cet acte du Christ porte la caractéristique originale de la méthode divine, qui consiste à atteindre plusieurs objectifs a la fois.

Or c’était le sabbat, ce jour-là. Les Juifs dirent donc à celui qui venait d’être guéri : « C’est le sabbat. Il ne t’est pas permis de porter ton grabat» (Jn 5,9-10).

Ah, les âmes mesquines ! Ali, les cœurs endurcis ! Au lieu de se réjouir qu’un ver de terre rampant par terre se soit redressé et soit redevenu un homme, au lieu de le féliciter pour sa guérison, au lieu d’alerter toute la ville et de l’inviter à célébrer le Dieu vivant et ami-des-hommes - au lieu de tout cela, ils s’insurgent contre cet homme pour avoir ramassé son misérable grabat et avoir voulu rentrer chez lui ! Si un homme mort s’était relevé de sa tombe un jour de sabbat sous leurs yeux, ils ne se seraient pas émerveillés de sa résurrection mais lui auraient reproché qu’un tel acte fut accompli un jour de sabbat !

Il leur répondit: « Celui qui m'a rendu la santé m’a dit: Prends ton grabat et marche». Ils lui demandèrent: «Quel est l'homme qui t’a dit: «Prends ton grabat et marche»? (Jn 5, 11-12). Regardez encore une preuve de l’étroitesse d’esprit des Juifs et de leur idolâtrie du sabbat ! L’homme guéri mentionne d’abord sa guérison comme le fait essentiel, puis le fait de prendre son grabat comme un élément accessoire, tandis que les Juifs ne font pratiquement pas attention à sa guérison, à sa vie. Il aurait été naturel qu’après sa réponse, ils lui demandassent : Qui est cet homme qui t’a guéri ? Mais non ; ils ne l’interrogent que sur le fait secondaire, comme accessoire : « Quel est l’homme qui t’a dit: «Prends ton grabat et marche» ? Voyez comme le peuple élu s’est abâtardi ! Voyez quelle mauvaise herbe a poussé sur le champ qui a jadis produit Moïse, Isaïe et David ! Voyez comme la piété sublime du peuple hébreu a dégénéré en espionnage sabbatique ! Et comme le service des prêtres au Dieu vivant a été travesti en une surveillance policière autour de la statue de la déesse Sabbat!

Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c’était; Jésus en effet avait disparu, car il y avait foule en ce lieu (Jn 5, 13). Sur son grabat, le malade guéri avait regardé le Seigneur dans les yeux; il avait senti Son souffle vivifiant; il avait reconnu Son pouvoir de thaumaturge; il L’avait appelé Seigneur, mais à côté de cela, il ne connaissait pas le nom de Celui qui l’avait guéri ni la localité d’où II était venu. Le Seigneur, après avoir accompli Son œuvre, s’était aussitôt éloigné de la foule, laissant les événements se dérouler ensuite par eux-mêmes. Il est le Semeur, qui plante la bonne graine, mais laisse la graine pousser seule et apporter avec le temps un fruit conforme au sol où elle a été semée. Ayant accompli Sa bonne œuvre, une œuvre de Dieu à la fois par Sa puissance et par Sa miséricorde, Il s’est éloigné des hommes, afin de ne pas être glorifié par eux, comme II l’a dit un peu plus tard : de la gloire, je rien reçois pas qui vienne des hommes (Jn 5,41). Il s’est éloigné des hommes afin que d’autres

hommes ne L’envient pas, comme c’était souvent le cas. Enfin, Il s’est éloigné des hommes pour servir d’exemple à nous tous, qui nous appelons chrétiens. Une bonne action est parfaite dans la mesure où elle est faite par pure philanthropie, pour la gloire de Dieu. Quiconque veut faire de bonnes actions, ne doit pas les faire dans un esprit de vanité ou en vue de louanges des hommes. Car celui qui fait volontairement étalage de ses bonnes actions, ressemble à un homme qui placerait ses brebis au milieu des loups. Il faut donc veiller précieusement sur ses bonnes actions, afin qu’elles ne donnent pas lieu à des éloges de la part des hommes et ne suscitent pas la jalousie d’autrui. Celui qui provoquerait sciemment les éloges et la jalousie des hommes, commettrait, avec sa bonne action, deux mauvaises actions : les éloges lui nuiraient personnellement et la jalousie nuirait aux autres.

Après cela, Jésus le rencontre dans le Temple et lui dit: « Voilà, tu as recouvré la santé; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore» (Jn 5,14). Ayant guéri le corps de ce malade, le Seigneur parachève maintenant Son œuvre d’un point de vue spirituel, en lui déclarant que le péché a été la cause de sa terrible maladie et le mettant en garde de ne plus pécher de peur qu’il ne t’arrive pire encore. On ignore le péché que cet homme a commis ; mais cela importe peu, car ce qui est incontestable est que tout péché correspond à une offense faite à Dieu, à une déviation par rapport à Lui ; de même, tout péché, s’il n’entraîne pas le repentir, doit tôt ou tard entraîner des souffrances et des tourments. Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore; cela signifie que maintenant que tu as été gracié par Dieu et que ton péché t’a été pardonné, tu ne dois plus mettre Dieu à l’épreuve, car au lieu de Sa miséricorde, tu pourrais être confronté à l’épée de la justice divine. Si tu as pu chercher des excuses à ton ancien péché dans ta connaissance insuffisante de Dieu et de Sa puissance, ce que tu viens de vivre ne te permet plus de chercher la moindre excuse. Voilà une mise en garde admirable et terrible pour nous tous : si nous avons ressenti sur nous-mêmes la miséricorde divine, nous ne devons plus pécher, afin de ne pas être exposés à des souffrances pires que celles pour lesquelles nous avons été graciés.

L’homme s’en fut révéler aux Juifs que c’était Jésus qui lui avait rendu la santé (Jn 5, 15). Il l’avait dit en toute bonne conscience et de bonne foi. On l’avait interrogé sur Jésus et il pensait qu’il devait le dire. En même temps, il se sentait redevable à l’égard de son bienfaiteur et considérait qu’il devait annoncer Son nom à tous et à chacun, en particulier à ceux qui l’interrogeaient à ce sujet. Après être resté couché pendant trente- huit ans et ne pensant à rien d’autre qu’à sa douleur, lui, le misérable, ne pouvait imaginer la méchanceté qui se trouvait dans le cœur de ces hommes qui l’interrogeaient sur Jésus. Comment pouvait-il deviner qu’ils se renseignaient sur Jésus, non afin de Le célébrer, mais afin de Le tuer pour avoir perturbé le sabbat ?

Vous remarquerez que cet homme dit aux Juifs que c était Jésus qui lui avait rendu la santé. Cet homme ne pense qu’à sa guérison et à Celui qui l’a guéri, tandis que les Juifs sont préoccupés par le sabbat et Celui qui a perturbé le sabbat. Peut-être que dans ces moments exceptionnels, il ne ressentait pas de différence entre lui-même et les Juifs au sujet de Jésus. Il leur prêtait ses propres réflexions, ses sentiments pleins d’enthousiasme sur la rencontre avec Dieu, le miracle accompli par Dieu sur lui-même et ne pouvait donc pas s’apercevoir de leurs pensées maléfiques, qui se dissimulaient comme des serpents sous les feuilles. Il songeait à glorifier le Seigneur Jésus, son Bienfaiteur, tandis que les Juifs songeaient à Le tuer, comme il est dit plus tard : ainsi les Juifs n’en cherchaient que davantage à Le tuer (Jn 5, 18). Pourquoi cherchaient-ils à Le tuer? Est-ce parce qu’il était le seul homme que le malade paralysé de Bethésda avait vu en trente-huit ans? Oui, certainement. Mais aussi parce qu’il était le seul homme à attacher plus de valeur à la vie d’un homme qu’à une statue inerte de la déesse Sabbat.

Mais au milieu de ces défilés et guet-apens de la méchanceté juive, le Seigneur cheminait intact, propageant Son Evangile d’amour des hommes en actes et en paroles, jusqu’au moment où il Lui convint de s’abandonner aux mains des Juifs, afin de montrer Sa grandeur véritable à travers l’humiliation et vaincre la mort à travers la mort. Pour cela, gloire et louange à Lui avec le Père et le Saint-Esprit - Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le quatrième dimanche après Pâques. Évangile sur le Donateur de l’eau vive et la femme samaritaine

(Jn 4,5-42)

Comme languit une biche après les eaux vives, ainsi languit mon âme vers toi, mon Dieu! Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant (Ps 41, 1-2) ! Cela n’est pas un cri poussé par un pauvre ou un rustre, qui n’a pas eu la possibilité de nourrir son âme de sagesse humaine, de culture et de connaissance du monde, de philosophie et de savoir artistique, de connaissance de toutes ces petites choses qui forment le tissu de l’existence humaine et de la vie de la nature. Non, il s’agit du cri passionné et douloureux d’un roi, couvert de richesses terrestres, doté d’un esprit génial, plein de sentiments nobles et disposant d’un pouvoir fort. Ayant abreuvé son âme de tout ce qu’une âme non libre recherche en ce monde, le roi David a senti soudain que sa soif spirituelle non seulement n’était pas rassasiée mais quelle s’était accrue au point que tout cet univers matériel n’était nullement en mesure de la satisfaire. Il se sentit alors dans ce monde comme au milieu d’une terre aride, altérée, sans eau (Ps 62, 2) et se mit à implorer Dieu, comme seule source d’un breuvage éternel auquel toute âme raisonnable et éveillée aspire. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant!

Il n’est pas nécessaire de prouver qu’une nourriture terrestre ne peut rassasier l’âme humaine, de même qu’une boisson terrestre ne peut l’abreuver. Même l’esprit vivifiant, qui étincelle à travers toutes les créatures, leur donnant vie et harmonie, n’est pas en mesure de rassasier et d’abreuver l’âme.

Le corps absorbe immédiatement la nourriture qui est en substance identique au corps. Le corps vient de la terre, et la nourriture vient de la terre. C’est pourquoi le corps se sent chez lui dans ce monde, au milieu des siens. Mais l’âme souffre, elle est tiraillée, elle est dégoûtée et proteste d’être alimentée, indirectement, par une nourriture non conforme à elle mais seulement semblable. C’est pourquoi l’âme se sent dans ce monde comme en pays étranger, au milieu d’étrangers.

Le caractère immortel de l’âme et son appartenance par essence à un monde immortel, se vérifient dans le fait que, dans ce monde terrestre, elle se sent comme un voyageur insatisfait en pays étranger et que rien dans ce monde ne peut la nourrir et l’abreuver complètement. Même si l’âme pouvait déverser en elle tout l’univers comme un verie d’eau, sa soif non seulement ne serait pas atténuée mais serait même certainement accrue. Car il ne lui resterait plus alors aucun faux espoir de découvrir derrière la montagne la plus proche une source d’eau inattendue.

L’âme humaine est vivante, vivante et toujours assoiffée de vie ; et rien ne peut l’abreuver sinon la vie, la vie essentielle et sans ambages. Or la vie essentielle et sans ambages ne se trouve qu’en Dieu, le Dieu vivant. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant! Cela n’est pas un chant, mais un fait sec, à l’instar de la gorge sèche d’un lion assoiffé qui crie dans le désert, ce que les oiseaux dans une oasis peuvent prendre pour un chant alors que pour le lion il s’agit non d’un chant mais d’un cri de douleur et d’un appel au secours. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant! Ce n’est pas un poète qui s’exprime ainsi, mais un voyageur assoiffé dans une terre aride, altérée, sans eau; ce n’est pas un chanteur qui parle, mais l’un des analystes et connaisseurs les plus avisés et expérimentés de l’âme humaine dans l’histoire du monde.

Homme, s’il t’arrive de songer que la nourriture terrestre et la boisson terrestre peuvent nourrir et abreuver ton âme, alors tu te trouves au niveau où se situent les animaux domestiques et les bêtes sauvages des montagnes. Si tu as dépassé ce niveau et espères que ton âme peut être nourrie et abreuvée par la sagesse humaine et la beauté de ce monde, alors tu te situes au niveau de ceux qui sont partiellement expérimentés et mûrs. De même que la première pensée est folle, cet espoir est stérile. Car dans ce deuxième stade, tu reçois le rugissement et le cri de douleur d’un monde assoiffé de chant et de réjouissance, en faisant en sorte d’assouvir ta soif avec la soif d’autrui. Mais si tu as dépassé aussi ce deuxième échelon, et ressenti une soif inexprimable qu’aucun étang dans le monde ne peut apaiser, que tous les océans de l’univers ne peuvent rassasier, alors tu es en vérité un homme expérimenté et mûr, un homme véritable. Ce n’est qu’à ce niveau de soif spirituelle insatiable, de soif insatiable de David, que tu comprendras l’évangile de ce jour dans tout son sens.

Jésus arrive donc à une ville de Samarie appelée Sychar, près de la terre que Jacob avait donnée à son fils Joseph (Jn 4, 5). Toute la région située entre la Judée et la Galilée porte le nom de Samarie, d’après la montagne du même nom. La route qui mène de Jérusalem en Galilée, traverse encore de nos jours la ville de Sychar, qui s’appelle aujourd’hui Askar, non loin de Sychem, qui porte le nom de Naplouse. Il y avait là un terrain que Jacob avait acheté aux fils de Hamor et où il érigea un autel qu’il nomma «El, Dieu d’Israël» (Gn 33, 19-20). Jacques légua ensuite cette terre à son fils Joseph, qui y fut ensuite enseveli (Jos 24, 32). Généralement, c’est une ville qui donne de l’importance à un village voisin, mais ici c’est l’inverse ; le village de Joseph était plus connu que la ville de Sychar, ce qui a conduit l’évangéliste à préciser l’emplacement de la ville d’après le village - près de la terre.

Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué par la marche, se tenait donc assis tout contre la source. C’était environ la sixième heure (Jn 4, 6). Il en était ainsi parce que l’aïeul Abraham avait vécu avec son troupeau près de cette source, peut-être parce qu’il l’avait lui-même aménagée et construite, ce qui lui avait donné son nom. Fatigué par le chemin escarpé et aride emprunté depuis Jérusalem, le Seigneur s’était assis près de ce puits pour se reposer. La sixième heure, selon le calcul oriental, correspond à l’heure de midi. C’est donc au moment de la plus grande chaleur que le Seigneur fatigué était arrivé à cet endroit. Il était fatigué par la marche faite pour notre salut, de même que plus tard sur la croix, Il était couvert de plaies ensanglantées et courbé de douleurs, de nouveau pour notre salut. Mais pourquoi n’avait-il pas cheminé de nuit, quand il faisait plus frais ? La nuit lui servait pour la prière. Par ailleurs, toutes les nuits ne sont pas faites pour voyager. S’il s’était en cette circonstance déplacé de nuit, l’Evangile aurait été privé d’un événement unique et d’une révélation extrêmement instructive et salutaire. Il avait voyagé de jour, marchant sur un chemin escarpé et brûlant, fatigué et assoiffé, car II se dépêchait pour que chaque instant de Son temps terrestre, jour et nuit, soit utilisé pour notre bien et notre salut.

Une femme de Samarie vient pour puiser de l’eau. Jésus lui dit: « Donne-moi à boire» (Jn 4, 7). On insiste tout particulièrement sur le fait que cette femme était de Samarie, car les Juifs considéraient les Samaritains comme des païens. «Donne-moi à boire «ï lui dit le Seigneur. Il était fatigué et avait soif, ce qui montre clairement que Son corps était un véritable corps humain, et non en apparence comme certains hérétiques l’ont enseigné.

De même que Son corps a versé des larmes en signe de tristesse pour les hommes et qu’il a enduré des souffrances sur la Croix, de même II a éprouvé le besoin de se nourrir et de boire. Il aurait pu, quand II l’aurait voulu, triompher et conjurer de tels besoins grâce à Sa puissance divine pour une longue période, voire pour tout Son temps passé sur terre, mais alors comment aurait-Il été reconnu comme un homme véritable, comment aurait-Il pu devenir en tout semblable à Ses frères, et comment aurait-Il pu nommer les hommes, frères (He 2, 11-17) ? Comment aurait-il pu nous enseigner à endurer et à supporter avec patience, si Lui-même n’avait pas souffert et enduré ? Enfin, est-ce que Sa victoire finale aurait cet éclat qui nous fortifie et nous illumine dans les souffrances de la vie, si Lui-même n’avait pas connu toutes ces souffrances, et à un degré extrême? Quelqu’un se demandera pourquoi Lui, qui a pu procéder à la multiplication des pains, marcher sur l’eau comme si c’était le sol, n’a pas pu durant ce long voyage, d’une parole forte et même d’une simple pensée, ouvrir une source d’eau dans la pierre ou le sable et apaiser Sa soif? En vérité, Il le pouvait. Moïse a fait ainsi dans le désert; c’est ce qu’ont fait en Son nom, de nombreux saints à travers l’histoire de Son église ; comment n’a-t-Il pas pu faire ainsi ? En fait, Il ne l’a pas voulu. Il n’a accompli aucun miracle pour Lui-même - pour se nourrir, s’abreuver ou se vêtir. Tous Ses miracles ont été accomplis pour les hommes. Dans Sa vie, il n’y a pas une once d’égoïsme. Même tout petit, Il a échappé à l’épée d’Hérode, non pour Lui-même mais pour les hommes. Car le temps n’était pas encore venu; mais quand il eût achevé Sa tâche parmi les hommes, Il ne s’est pas enfui devant la mort mais elle est allée à sa rencontre. Un amour infini des hommes, indissociable d’une sagesse infinie, a animé et inspiré toutes les paroles du Seigneur Jésus, tous Ses agissements et tous les événements de Sa vie sur terre. Donne-moi à boire! C’est ce que le Créateur demande à Sa créature. Ces paroles bourdonnent tout au long de vingt siècles ; car ces paroles ne sont pas adressées seulement à cette femme de Samarie mais à toutes les générations humaines jusqu’à la fin des temps. Donne-moi à boire! dit-Il aujourd’hui encore à chacun de nous. Il ne parle pas ainsi parce qu’il a soif d’eau - Lui qui est le Créateur des eaux et l’ordonnateur des mers et des océans, des rivières et des sources - mais parce qu’il a soif de notre bonne volonté et de notre amour. En donnant à Lui, nous ne donnons pas ce qui est à nous, mais ce qui est à Lui. Chaque verre d’eau sur terre est à Lui, parce que c’est Lui qui l’a créé; et chaque verre d’eau fraîche que nous donnons à l'un de ces plus petits de Ses frères (Mt 25, 40), Il l’a payé de Son sang très précieux. Mais dans Son humilité incomparable, Il ne demande pas de l’eau à cette femme comme le Créateur à Sa créature, mais comme un homme le ferait à un autre homme. Afin de montrer ainsi Son humilité, afin de témoigner ainsi de Sa véritable nature humaine, limitée et dans le besoin, et enfin, afin de nous enseigner aussi la prévenance et la miséricorde, car l’homme a le devoir d’être prévenant et miséricordieux envers l’homme.

Ses disciples en effet s'en étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger (Jn 4, 8). Le Seigneur était donc non seulement fatigué et assoiffé mais aussi affamé, comme Ses disciples, ce qui était encore une preuve de Sa véritable nature humaine et de Sa sage retenue devant les miracles, là où le miracle ne revêt pas d’utilité pour l’œuvre du salut. L’évangéliste mentionne l’absence des disciples afin d’expliquer pourquoi le Seigneur a demandé de l’eau à cette femme. Car si les disciples avaient été là, ils auraient pris de l’eau et cette femme n’aurait pas été mentionnée. Mais la Providence a voulu que cette circonstance eût lieu, pour nous enseigner que quand nous voyons un adversaire dans le malheur, nous devons l’aider. De même que quand notre peuple est en conflit avec un peuple voisin, nous ne devons pas comme hommes transférer cette hostilité sur chaque homme issu de ce peuple et notre devoir en pareil cas est d’aider tout homme dans le besoin sans nous préoccuper de savoir s’il appartient à notre peuple ou non.

La femme samaritaine Lui dit: « Comment! toi qui es Juif tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ?» Les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains (Jn 4, 9). Cette Samaritaine pensait, comme la plupart des gens de cette époque, qu’un homme devait haïr non seulement un peuple ennemi mais aussi tout individu faisant partie de ce peuple. Dans l’épisode du bon Samaritain, le Seigneur avait souligné la haine des Juifs envers les Samaritains, tandis que ce récit fait état de la haine des Samaritains pour les Juifs. Pour briser les murs de la haine entre les peuples, il est d’abord nécessaire de briser les murs de haine entre les hommes. C’est la seule méthode raisonnable pour guérir le genre humain de la maladie terrible de la haine réciproque.

Jésus lui répondit: «Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te dit: Donne-moi à boire, c’est toi qui L’aurais prié et 11 t’aurait donné de l'eau vive (Jn 4, 10). Le don de Dieu peut être compris dans un sens matériel et un sens spirituel. Sous l’angle matériel, le don de Dieu peut être compris comme tout ce que Dieu a créé dans Sa bonté et donné à l’homme pour son profit et son usage. Femme, si tu avais su que cette eau n’est ni aux Samaritains ni aux Juifs mais à Dieu, et que lors de sa création cette eau n’était destinée ni aux Samaritains ni aux Juifs mais aux hommes, tu aurais puisé cette eau avec crainte, comme un don de Dieu, et en aurais donné à boire à l’homme assoiffé - avec encore plus de crainte - en tant que créature de Dieu. Sous l’angle spirituel, le don de Dieu correspond au Seigneur Jésus-Christ Lui-même. En faisant à l’homme le don de tout le monde visible, le Seigneur ami-des-hommes se donne Lui-même. Femme, si tu avais su quel don précieux Dieu avait fait aux Juifs, aux Samaritains et à tous les autres peuples, sans exception, ton âme aurait tressailli, tu aurais pleuré de joie, tu serais restée sans voix et n’aurais pas osé songer à la haine mutuelle entre Juifs et Samaritains. Et si on t’avait révélé tous les mystères intimes de Celui qui parle avec toi et que tu considères d’après son aspect comme un homme ordinaire et d’après sa tenue et son langage comme un Juif, c’est toi qui L'aurais prié et II t’aurait donné de l’eau vive. Sous cette expression d'eau vive, le Seigneur considère la force bienfaisante et vivifiante du Saint-Esprit qu’il a promise aux croyants. Celui qui croit en moi, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en Lui (Jn 7, 38-39).

Sans se douter de tout cela, la femme lui répondit : Seigneur, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. D’où l'as-tu donc, l’eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes (Jn 4,11-12) ?Tu n’as pas de serviteurs, tu n’as pas de seau et le puits est profond, comment puiseras-tu l’eau ? Le Seigneur dissimulé donnait à cette femme l’impression d’être un homme impuissant. L’eau vive désignait, à cette époque comme aujourd’hui, l’eau de source, à l’inverse de l’eau de pluie recueillie dans les puits et les citernes. Le terme d’eau vive se référait aussi à l’eau dans les puits, issue d’une source et située uniquement au fond du puits, là où bouillonne l’eau dont le puits se remplit. Cette femme songe d’abord au fond du puits, là où l’eau bouillonne. Mais lui vient alors une seconde pensée, qui l’amène à demander : Serais-tu plus grand que notre père Jacob ?, ce qui signifie : serais-tu capable de créer une autre source d’eau, à côté de celle-ci? L’ancêtre Jacob n’avait pas créé ce puits, il l’avait seulement aménagé et construit. Si toi, tu étais capable de créer une autre source d’eau, entièrement vive, alors tu serais plus grand que l’ancêtre Jacob. Serais-tu plus grand que lui ? Ce puits de Jacob était tellement important que non seulement lui-même, mais se sfils et ses bêtes y buvaient, de même que nous tous qui sommes issus de cette vallée ainsi que tous les voyageurs et passants, à travers tant de siècles. Et l’eau dans le puits ne s’est jamais tarie. Es-tu capable d’accomplir quelque chose d’encore plus grand?

Dans ces paroles de la Samaritaine s’exprime d’une part la fierté devant l’ancêtre Jacob, et d’autre part plus que du doute, quasiment de la moquerie devant le Seigneur Jésus. Non pas la moquerie grossière et publique comme lors de la résurrection de la fille de Jaïre - et ils se moquaient de lui (Mt 9,24) - mais une moquerie détournée et habilement cachée. Mais le Seigneur, qui était décidé à extirper les hommes de la fange du péché, était aussi résolu à endurer toutes les moqueries des démons et des hommes. Il ne réprimanda donc pas cette femme pour cette moquerie mordante, mais persévéra à sauver son âme.

Jésus lui répondit: « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle» (Jn 4, 13-14). Le Seigneur ne répondit pas à la femme comme elle s’y attendait. Il ne voulut pas lui parler de sa prééminence par rapport à Jacob. Il s’était rendu compte de l’origine du malentendu entre lui et cette femme, ce qu’elle n’avait pas compris. Ce malentendu provenait du fait qu’il se référait à une boisson spirituelle et vivifiante, alors que cette femme, habituée à réfléchir selon son entendement sensible terrestre, garde en mémoire une eau visible, donnée par Dieu pour apaiser momentanément la soif physique. L’eau vive évoquée par le Seigneur est un bienfait vivifiant de Dieu qui nourrit et abreuve l’âme, l’introduisant ainsi dans la vie éternelle dès à présent, sur la terre. Ce bienfait vivifiant, une fois entré dans l’homme qui en est digne, ouvre en lui une source intarissable de vie, de joie et de force.

La femme lui dit: « Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser» (Jn 4,15). La femme reste toujours rivée à sa conception, pensant toujours à une eau de source, terrestre. Dans le meilleur des cas, elle pouvait concevoir le Christ comme un magicien, dont les tours de magie pouvaient aboutir à une sorte de miracle. Mais afin de détruire complètement ces pensées folles, le Seigneur change brusquement de thème de conversation.

Jésus lui dit: « Va, appelle ton mari et reviens ici. » La femme Lui répondit: «Je n’ai pas de mari ». Jésus lui dit: « Tu as bienfait de dire fie n'ai pas de mari, car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari: en cela tu dis vrai» (Jn 4, 17-18). Afin d’apprendre à cette femme à réfléchir spirituellement et non charnellement, le Seigneur trouve sage de ne pas accomplir quelque miracle devant elle, mais d’apparaître comme prophète et voyant dans les cœurs, ce qui revêt autant de force que le fait d’accomplir des miracles. Va, appelle ton mari! Le Seigneur sait quelle n’a pas de mari, mais souhaite entendre sa réponse, tout en l’amenant à exprimer sa stupéfaction inattendue devant Son omniscience et Son discernement. Tu as eu cinq maris - c’était déjà une surprise suffisante pour cette femme, mais quand elle entendit en outre la révélation de sa transgression secrète, quelle voulait tenir cachée, qui était que celui que tu as maintenant n'est pas ton mari - cela agit sur elle comme un coup de tonnerre inattendu.

Ame chrétienne, ne blâme pas cette femme de Samarie, ne la blâme pas mais pose-toi la question: qui est ton mari? Est-ce que toi aussi, tu nas pas eu cinq maris ? Et est-ce que ton conjoint actuel n’est pas illégitime ? L’âme, c’est l’Église, et le Seigneur Jésus est la tête de l’Église ; en d’autres termes, l’époux de l’âme chrétienne est le Seigneur Lui-même. Quant à toi, si tu ne t’es préoccupée que de ce monde sensible, ne t’attachant qu’à lui et vagabondant avec lui à travers tes cinq sens, alors tu te trouves dans la même position non enviable de péché où se trouvait cette Samaritaine. Mais si tu as été déçue dans tes sens, dans tes plaisirs sensoriels, tu as en vérité méprisé ces sens et t’es détachée d’eux, de sorte qu’ils sont devenus semblables à cinq maris défunts; mais tu as quand même continué à vivoter avec ton sixième conjoint illégitime, héritier des cinq premiers : c’est ta raison sensible, c’est tout le mensonge et tout le dégoût que tes sens ont accumulés avec le temps en toi, comme dans un dépôt d’ordures. Car rien en toi ne contient plus la mémoire de ce que tu as éprouvé avec tes cinq sens, tels cinq maris, et à quoi tu as survécu. L’entretien entre le Seigneur et la Samaritaine, c’est un entretien entre Dieu qui est fidèle et l’âme qui est infidèle. Cet entretien te concerne aussi. C’est l’entretien entre l’époux céleste et Sa fiancée, l’âme humaine. Ne vois-tu pas que c’est précisément pour cela que le Seigneur Jésus a entamé l’entretien avec la Samaritaine à propos de son époux? Il aurait pu initier un autre entretien avec cette femme, et se montrer tout autant et d’une autre façon comme prophète et voyant dans les cœurs. Il aurait pu révéler d’autres secrets de cette femme, ou des secrets de ses parents, ou de ses voisins à Sychar, qui auraient tout autant surpris et stupéfié cette femme. C’est à dessein qu’il a commencé à évoquer son époux, et un tel entretien te concerne toi aussi, âme chrétienne, toi comme toutes les âmes que Dieu a créées depuis l’origine et qu’il créera jusqu’à la fin. La question de ton époux, âme, est la question la plus importante pour toi, la plus importante et la plus fatidique. Tu es l’épouse de celui avec qui tu es mariée. Si tu es mariée avec le monde, tu connaîtras la déchéance de ce monde. Si tu es mariée avec le péché, tu mourras avec le péché. Si tu es mariée avec le démon, tu demeureras dans l’éternité avec le démon. Dans chacun de ces cas, tu bois jour et nuit une eau dont tu seras de plus en plus assoiffée. Ce n’est que si tu reconnais le Christ Seigneur comme ton fiancé légitime, et si tu L’épouses avec foi et amour, que tu boiras l’eau vive qui ne donne pas soif et qui permet de naviguer vers le royaume céleste et la vie éternelle.

La femme Lui dit: «Je vois que tu es prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites: C’est à Jérusalem qu’est le lieu où il faut adorer. » Jésus lui dit: « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs (Jn 4, 19-22). C’est à dessein que le Seigneur cherchait à faire vibrer les cordes sensibles dans l’âme de la Samaritaine. En ayant deviné son passé, Il y réussit. En cette femme où ne se faisait sentir jusque-là que la raison sensible, terrestre, soudain commença à s’éveiller à sa raison spirituelle, jusque-là endormie par la narcose de la raison sensible. Elle reconnut d’abord le Christ comme prophète. Cela était suffisant pour commencer. Puis aussitôt après, son intérêt pour les questions spirituelles se mit à croître. Elle posa alors au Seigneur une question, très actuelle à cette époque. Les discussions sur le lieu où il fallait adorer Dieu se traduisaient par des polémiques incessantes entre Samaritains et Juifs. Qu’est-ce qui convient mieux à Dieu: que les hommes Le vénèrent sur la montagne de Samarie ou à Jérusalem ? Qui est le pèlerin véritable, le croyant authentique : celui qui Le vénère et Le prie ici ou celui qui Le vénère et Le prie là-bas ? Nos pères ont adoré sur cette montagne ! Cette femme ne dit pas : « nous », mais nos pères, afin de donner plus d’importance à cette montagne et de justifier davantage l’attitude des Samaritains de son temps, comme pour dire que ce ne sont pas eux qui ont choisi cette montagne pour y adorer Dieu, mais leurs ancêtres qui étaient plus éminents et plus proches de Dieu qu’eux- mêmes. Or, comme auparavant, le Seigneur ne répond pas à la question posée par cette femme, par un oui ou un non. Il continue à éveiller et à élever son âme de plus en plus haut. Crois-moi, femme ! Crois-moi et ne crois pas ceux qui te parlent d’adoration sur cette montagne, ni ceux qui te parlent d’adoration à Jérusalem. L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Le Seigneur utilise intentionnellement le mot Père, plutôt que Dieu ou les dieux (les Samaritains adoraient Dieu et les dieux), afin de faire connaître ainsi à cette femme qu’avec cette nouvelle conception de Dieu comme Père, viendra aussi une nouvelle adoration. Le fait d’adorer le Père ne sera pas lié au lieu, ce qui videra de tout sens les deux conceptions exclusives, celle des Samaritains comme celle des Juifs. Le Seigneur prophétise ainsi ce qui allait se produire bientôt à la suite de Son arrivée dans le monde. Mais même s’il accorde la même valeur à ces deux conceptions exclusives et prédit la disparition des deux, Il donne néanmoins une certaine prépondérance aux Juifs sur les Samaritains dans leur connaissance de Dieu. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons. Le Seigneur voit que cette femme Le considère comme Juif, et c’est conformément à sa conviction qu’il s’exprime, se rangeant parmi les Juifs sans vouloir s’entretenir avec elle sur un sujet insignifiant pour Lui. Vous, Samaritains, ne connaissez pas ce que vous vénérez, car vous vénérez de nombreuses divinités, de nombreuses idoles ; vous adorez soi-disant le Dieu d’Abraham et de Jacob, mais vous apportez aussi des offrandes aux idoles innombrables d’Assyrie et de Babylone. Les Juifs du moins ne connaissent qu’un Dieu unique, bien qu’eux aussi Le célèbrent avec un cœur de pierre, l’esprit enténébré et avec des coutumes mortes. Malgré tout, le salut vient des Juifs, ce qui signifie que le Messie naîtra parmi les Juifs et c’est à travers Lui que viendra le salut pour le monde entier. C’est ce qui a été promis aux prophètes, c’est ce qui a été prédit aux prophètes, c’est ce qui a été préparé par la Providence Divine - et c’est ce qui se produit.

Mais l'heure vient — et c'est maintenant — où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu'ils doivent adorer (Jn 4, 23-24). Adorer Dieu en Samarie est mensonger, car les Samaritains ne connaissent pas ce qu’ils adorent. L’adoration à Jérusalem n’est qu’une image et l’ombre de l’adoration véritable de Dieu, l'ombre des biens à venir (He 10,1). Le mensonge et l’ombre s’évanouiront bientôt et l’adoration véritable de Dieu va triompher. Le Soleil du jour nouveau est né, et ce jour nouveau s’épanouit de plus en plus, dispersant les ténèbres et les ombres. Quand la lumière du jour nouveau s’établira tout à fait, les hommes reconnaîtront Dieu comme Père et ils L’adoreront en tant que fils et non en tant qu’esclaves: ils ne L’adoreront plus avec des paroles mortes et des sacrifices morts, mais en esprit et en vérité, avec l’âme et le corps, la foi et les actes, sagesse et amour. L’homme entier adore le Dieu entier. Constitué par l’âme et le corps, l’homme va consacrer l’une et l’autre à Dieu ; il servira Dieu avec l’une et l’autre. Les adorateurs véritables ne vénéreront pas des créatures mais le Créateur, ni des démons maléfiques sous le nom de divinités, mais le Père unique et très-miséricordieux de la lumière et de la vérité. Ce sont de tels adorateurs que cherche le Père céleste. Dieu est esprit, non un corps, une statue, une lettre morte, un lieu ou tel autre. C’est pourquoi ceux qui L’adorent doivent le faire en esprit, en esprit et en vérité. En s’adressant au monde mortel qui l’entoure, l’homme se présente en mortel devant des mortels; mais en s’adressant au Dieu immortel, l’homme doit se présenter devant l’Immortel avec ce qui est immortel en lui. Comme le dit l’apôtre Paul : Ce que je recherche, ce ne sont pas vos biens, mais vous (2 Co 12,14). Le monde ancien servait Dieu selon des formalités législatives, apportant des boucs et des moutons à Dieu en offrandes, célébrant le sabbat et accomplissant précisément les lavements et les purifications, mais en ayant oublié la miséricorde et l’amour. Le monde ancien avait lu les mots : Le sacrifice à Dieu, c’est un esprit brisé; d'un cœur brisé, broyé, Dieu, tu n’as point de mépris (Ps 50, 19), il les avait lus, mais sans les comprendre ni les mettre en œuvre. Dorénavant, Dieu sera célébré en esprit et en vérité, car le Seigneur Lui-même était descendu parmi les hommes pour montrer l’exemple d’un tel service et d’une telle adoration. Dieu avait été agacé par la puanteur des offrandes de boucs et de moutons, qui Lui avaient été apportés par des hommes à l’esprit sombre et au cœur de pierre. Jadis, ce n’était pas de la puanteur mais un parfum bienfaisant ; il en était ainsi quand des offrandes étaient apportées par Noé, Abraham, Isaac, Jacob et Moïse. Mais ce parfum ne provenait pas du sang et de la chair des animaux, mais de l’esprit craignant Dieu et du cœur aimant Dieu, des serviteurs fidèles de Dieu. Plus tard, quand l’esprit de ceux qui apportaient les offrandes fut dévitalisé et leur cœur endurci, il n’y eut plus de parfum devant Dieu, car Dieu ne recherche pas le goût du sang et de la chair, mais le parfum de l’esprit et du cœur de l’homme. Et tout le parfum ancien du lieu de sacrifice se transforma en puanteur devant le Seigneur; il en fut ainsi avec les lieux de sacrifice en Samarie comme à Jérusalem. C’est sur les ordures de ce monde, où régnaient la mort et la puanteur, que vint le Seigneur vivant, pour semer les fleurs de l’esprit et de la vérité qui détruiront la mort et disperseront la puanteur, de sorte que le monde nouveau apparaîtra comme une fiancée pure et toute ornée devant Dieu.

La femme Lui dit: «Je sais que le Messie doit venir, Celui qu’on appelle Christ. Quand 11 viendra, Il nous dévoilera tout. » Jésus lui dit: « C’est moi, celui qui te parle». Là-dessus arrivèrent Ses disciples, et ils s’étonnaient qu’il parlât à une femme. Pourtant pas un ne dit: « Que cherches-tu ?» ou «De quoi lui parles-tu? » La femme alors laissa là sa cruche et courut à la ville... (Jn 4, 25-28). Quel drame étrange! Quelle succession rapide de scènes et d’événements ! Provoquée par le sens spirituel des paroles du Seigneur Jésus, cette femme se met soudain à penser au Messie qui avait été promis, dont les Samaritains attendaient la venue de même que les Juifs. Quand II viendra, Il nous dévoilera tout, dit cette femme. Pour elle comme pour tous les autres, le Messie était quelque chose de lointain, encore plus distant qu’un soupçon de brouillard sur l’horizon lointain. A sa stupéfaction, le Seigneur annonce qu’il est le Messie attendu : C'est moi, Celui qui te parle. Restée sans voix, la femme ne Lui répond rien. C’est alors que les apôtres reviennent de la ville et sont étonnés que leur Maître parle à une femme incroyante, une Samaritaine. Eux aussi restent sans voix. La femme, ne sachant plus que demander ou dire, laisse là sa cruche et s’enfuit à la ville annoncer ce qu’elle vient d’apprendre. Voilà une scène silencieuse, mais plus explicite que toutes les paroles humaines! La femme va en se dépêchant à la ville et fait part à toute la ville de l’homme étrange rencontré près du puits de Jacob. Ne serait-il pas le Christ ? (Jn 4, 29) Elle n’ose pas dire que c’est le Christ, bien qu’elle eût reconnu Sa sagesse spirituelle exceptionnelle, se demandant dans le doute : Ne serait-il pas le Christ? comme si elle voulait dire : je suis de sexe féminin, je ne suis pas en mesure de juger, mais vous êtes des hommes, plus raisonnables et plus prudents que moi : venez donc et voyez ! Ainsi cette femme fait apparaître la modestie féminine naturelle, une qualité qu’on ne saurait jamais assez louer chez les femmes. Par cette nouvelle étrange comme par sa modestie, cette femme bouleversa tous les habitants de Sychar, qui sortirent de la ville et allèrent vers Lui (Jn 4, 30).

Pendant ce temps, une conversation s’était engagée entre le Maître et Ses disciples qui Le priaient en disant: «Rabbi, mange». Ils avaient en effet acheté de la nourriture en ville et la Lui avaient apportée. Il avait incontestablement faim, mais au lieu de prendre de la nourriture et de manger, Il poursuivit Sa mission divine pour laquelle II était venu sur terre, sans tenir compte de sa faim physique. Le moment était très important et II ne voulait pas le laisser passer. Il ne voulait pas sacrifier l’intérêt spirituel pour un bol de lentilles. C’est pourquoi II répondit aux disciples : J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas. Les disciples se disaient entre eux: «Quelqu’un Lui aurait-il apporté à manger?» (Jn 4, 32-33). Lui parlait de nourriture spirituelle, les disciples de nourriture terrestre. Ainsi se répète quasiment la scène vécue peu auparavant avec la femme, quand Il lui parlait d’une eau spirituelle et la femme d’une eau de source. Alors comme maintenant, Il parle de nourriture spirituelle qui, quand l’homme en mange, fait qu’il n’a plus jamais faim, tandis que les disciples pensent à la nourriture terrestre.

Jésus leur dit: «Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé et de mener Son œuvre à bonne fin » (Jn 4, 34). La volonté du Père est aussi celle du Fils, de même que la substance du père est celle du Fils. Pourquoi alors le Seigneur Jésus parle de la volonté du Père et non de la Sienne, et de l’œuvre du Père et non de la Sienne ? Mais n’est-il pas indifférent qu’il parle de la volonté du Père ou de la Sienne, et de l’œuvre du Père ou de la Sienne ? Ne s’agit-il pas d’une même volonté ? Et ne s’agit-il pas de la même œuvre ? Oui, en vérité, il en est ainsi ; mais, Il appelle la volonté avec laquelle II se dirige « la volonté du Père », et l’œuvre qu’il accomplit «l’œuvre du Père », à cause de nous-mêmes, afin de nous enseigner à nous, indisciplinés et orgueilleux, la discipline et l’humilité. Mais voyez comme la volonté du Père Lui est douce et chère : Il ne l’appelle pas Son devoir mais Sa nourriture ! Ma nourriture est de faire la volonté du Père! Ah, quel exemple sublime et quelle réprimande dénuée de malice pour nous tous qui parlons tous les jours de notre devoir comme d’un fardeau ! En vérité, en considérant le Seigneur et Sa manière d’accomplir volontairement Sa charge très lourde parmi les hommes, il faut dire à juste titre que nul au monde ne peut accomplir son devoir envers Dieu si cela ne lui est pas devenu agréable comme nourriture quotidienne. Quand le Seigneur Jésus dit qu’il accomplit la volonté du Père et non la Sienne - ou quand dans une autre circonstance, Il dit : Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé (Jn 6, 38) - tout cela ne montre pas que le Fils est inférieur au Père, mais illustre le très grand amour du Fils envers le Père. Le même évangéliste indique que le Père écoute toujours le Fils : Je savais que tu m’écoutes toujours (Jn 11,42). Ainsi, à l’obéissance parfaite du Fils correspond l’obéissance parfaite du Père, de même qu’à l’obéissance parfaite du Père et du Fils correspond l’obéissance parfaite du Saint-Esprit. Or l’obéissance parfaite ne règne que là où règne l’amour parfait. C’est pourquoi le fait d’accomplir la volonté du Père est la véritable nourriture pour le Fils ; accomplir la volonté du Fils est la nourriture véritable pour le Père ; et accomplir la volonté du Père ou du Fils est la nourriture véritable pour le Saint-Esprit.

Ne dites-vous pas : Encore quatre mois et vient la moisson ? Eh bien! je vous dis: Levez les yeux et regardez les champs, ils sont blancs pour la moisson (Jn 4, 35). Peu avant II leur parlait de nourriture spirituelle, et maintenant Il leur parle de moisson spirituelle. La proximité de la moisson spirituelle se remarque comme celle de la moisson terrestre. Quand les épis jaunissent ou blanchissent, chacun sait que la moisson est proche. Quand des hommes seuls dans la foule s’approchent du Christ, n’est- il pas clair que la moisson spirituelle est arrivée? Aussitôt après avoir entendu parler du Christ par cette femme, les Samaritains ne lui dirent pas quelle était devenue folle, mais quittèrent immédiatement toutes leurs affaires et s’en allèrent en foule vers Lui. Levez les yeux et regardez cette multitude qui se hâte vers nous ! C’est le champ de Dieu. La récolte est mûre, qui n’attend que les moissonneurs. En vérité, la moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux (Lc 10, 2). Vous êtes ces ouvriers, vous êtes des moissonneurs sur le champ de Dieu. Pourquoi me proposer une nourriture terrestre, périssable, à la vue d’une moisson si merveilleuse et si abondante ? Un bon maître de maison n’oublie-t-il pas de déjeuner et de dîner quand, nourri par la joie de voir une telle moisson devant lui, tout ému et plein de reconnaissance à Dieu, il se hâte de moissonner et de remplir ses hangars avant qu’une tempête ne survienne et ne détruise la récolte ? Ne vous souciez pas trop de nourriture terrestre, ni pour vous ni pour moi, mais hâtez-vous de moissonner afin que votre salaire ne soit pas perdu, car le moissonneur reçoit son salaire et récolte du fruit pour la vie éternelle, en sorte que le semeur se réjouit avec le moissonneur. Car ici se vérifie le dicton: autre est le semeur, autre le moissonneur ; je vous ai envoyés moissonner là où vous ne vous êtes pas fatigués ; d'autres se sont fatigués et vous, vous héritez de leurs fatigues (Jn 4, 36-38). Sur l’étendue des champs de Dieu, les mêmes ouvriers n’arrivent pas, du fait de la brièveté de la vie humaine, à semer et à moissonner. Les uns sèment et meurent sans voir le fruit de leurs efforts ; d’autres voient le jour quand le grain qui a été semé a mûri et a jauni pour la moisson; ils deviennent alors les moissonneurs et les collecteurs des récoltes qu’ils n’ont pas semées. Le champ de Dieu a été semé depuis le début de la vie sur la terre ; les semeurs ont été nos ancêtres et des hommes agréables à Dieu, des prophètes et des justes, notamment les prophètes. Ils ont été les semeurs, mais n’ont pas vu la récolte en train de croître et de mûrir. Ils vécurent tous dans la foi et c’est dans la foi qu’ils moururent, sans voir le fruit promis de leur vivant, mais ils L’ont vu et salué de loin (He 11,13) avec leurs yeux spirituels. Le Seigneur Jésus Lui-même a dit un jour à Ses disciples : Beaucoup de prophètes et de justes ont souhaité voir ce que vous voyez et ne L’ont pas vu (Mt 13, 17). Les semeurs n’ont pas vu ce que les moissonneurs ont vu, c’est-à-dire des fruits et la moisson. Mais les uns et les autres recevront un salaire pour leurs efforts, car les uns et les autres ont été des ouvriers de Dieu sur le champ de Dieu, en sorte que le semeur se réjouit avec le moissonneur. Ainsi le Seigneur récompense les efforts des prophètes et des justes de l’Ancien Testament et encourage en même temps les apôtres dans leur œuvre de moisson. Comme s’il voulait dire : ils ont enduré plus d’efforts que vous, tant il est vrai qu’il est plus difficile d’être semeur et ne pas voir de produits dans le champ que d’être moissonneur de blé mûr. Vous êtes entrés dans leur labeur. Eux, comme mercenaires et serviteurs, se sont donnés du mal et sont morts sans voir le Maître de maison vivant au milieu d’eux, tandis que vous, qui avez le Maître avec vous, vous travaillez non comme mercenaires ou serviteurs, mais comme des fils - en fait, le Maître travaille seul et vous collaborez seulement. Réjouissez-vous donc et hâtez-vous, tout joyeux, de moissonner le blé mûr.

De cette ville, nombre de Samaritains crurent en Lui à cause de la parole de la femme, qui attestait: «Il m’a dit tout ce que j’ai fait» (Jn 4, 39). Voyez comme la moisson est mûre ! Voyez comme la moisson est abondante ! La terre assoiffée a rapidement absorbé l’eau. De nombreux Samaritains crurent en Christ avant même de Le voir, sur la simple parole de cette femme. Elle ne faisait pas de miracles, elle n’était pas un apôtre ; c’était, au contraire, une femme pécheresse, pourtant sa parole suscita une moisson abondante parmi ces païens. Quelle infamie, quelle honte pour les Juifs élus par Dieu qui, malgré tant de grands miracles du Christ parmi eux et tant de fortes paroles dites par Sa bouche dans leurs oreilles, restèrent sourds et aveugles, non repentis et fossilisés ! En revanche, cette Samaritaine est digne de tous les éloges, parce qu’elle n’a pas passé sous silence la bonne nouvelle quelle avait entendue du Seigneur et quelle s’est hâtée de l’annoncer aux autres. Elle est semblable à la femme qui, après avoir retrouvé une pièce de monnaie perdue, alla trouver ses amies et voisines et leur dit: Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue (Lc 15, 9) !

Quand donc ils furent arrivés près de Lui, les Samaritains Le prièrent de demeurer chez eux. Il y demeura deux jours et ils furent bien plus nombreux à croire, à cause de Sa parole (Jn 4,40).Tandis que les Nazaréens avaient voulu pousser le Seigneur du haut d’une montagne à cause de Son discours et que les Gadaréniens L’avaient supplié de les laisser seuls et de s’éloigner, ces Samaritains Le prièrent de demeurer chez eux. Le Seigneur accéda à leur demande et demeura chez eux durant deux jours. Et la moisson fut très abondante, car en dehors ‘de ceux qui avaient cru en Lui à cause du discours de cette femme, ils furent bien plus nombreux à croire en Lui à cause du discours prononcé par Sa bouche très pure.

Ils disaient à la femme: «Ce n’est plus sur tes dires que nous croyons; nous L’avons nous-mêmes entendu et nous savons que c’est vraiment Lui le sauveur du monde» (Jn 4, 42). Durant ces deux jours, ce que le Seigneur dit à ces hommes spirituellement assoiffés et affamés, n’est pas connu, car tout cela n’a pas été transcrit. Mais que Son discours fut une eau vive permettant de ne plus avoir soif et un pain vivant permettant de ne plus avoir faim, cela est indiscutable. Cela se voit d’abord au grand nombre de ceux qui crurent dans le Seigneur, puis à la confession correcte de leur foi en Lui : C’est vraiment Lui le sauveur du monde. Aux côtés des nombreuses divinités auxquelles les Samaritains croyaient, ils croyaient aussi dans une certaine mesure dans le Dieu d’Israël. Ils croyaient dans le Dieu d’Israël non parce qu’ils Le connaissaient mais par respect envers Israël, c’est-à-dire Jacob, qui avait vécu quelque part dans leur entourage. Mais voilà que la Samaritaine parle de notre père Jacob (Jn 4, 12)! Il est indubitable que les Samaritains avaient entendu la prophétie, liée au nom de Jacob, c’est-à-dire à un astre issu de Jacob (Nb 24, 17). Quand Balaq, roi de Moab, était en guerre avec le peuple d’Israël, il appela Balaam, un devin, lui demandant de prédire sa victoire sur Israël afin d’encourager ainsi son armée. Balaq promit de nombreux dons à Balaam pour ce service, et Balaam vint effectivement au camp de Balaq. Mais quand il voulut se livrer à ses tours et prédire à Balaq ce que le cœur de celui-ci souhaitait, soudain l'esprit de Dieu vint sur lui (Nb 24, 2) et il se mit à prédire non ce qu’il voulait, mais ce que Dieu voulait, disant: Que tes tentes sont belles, Jacob! et tes demeures, Israël! (Nb 24, 5). Quand Balaq entendit ces mots, il se mit à réprimander Balaam mais ce dernier ne fut pas effrayé et continua : Oracle de Balaam, fils de Béor [.. J. Il obtient la réponse divine et ses yeux s'ouvrent. Je le vois — mais non pour maintenant; je l’aperçois — mais non de près. Un astre issu de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d’Israël (Nb 24,15-17). Et voilà qu’est apparu Celui que Balaam apercevait de loin. L’astre issu de Jacob brillait, plus éclatant que le soleil et plus beau que le songe le plus beau. Et les Samaritains Le virent et se réjouirent. Ils virent et ils crurent. Ils s’enivrèrent de la boisson immortelle et furent ranimés par la vie éternelle.

Mais le Christ Sauveur n’a pas donné l’eau vive seulement aux Samaritains et aux Juifs. Il l’a donnée et continue à la donner à tous et à quiconque ressent une soif spirituelle dans le désert de cette vie. Un jour où II se trouvait à Jérusalem, le Seigneur Jésus, debout, s’écria: «Si quelqu'un a soif, qu’il vienne à moi (Jn 7, 37). Avez-vous entendu: Il s’écria? Le Bon Pasteur ne chuchote pas, Il crie en direction de son troupeau pour le faire venir à l’abreuvoir. Le chef ami-des-hommes se tient dans le désert brûlant de ce monde et crie en direction de tous les voyageurs épuisés par la soif. Heureux soit celui qui entend Sa voix et s’approche de Lui avec foi ! Le Seigneur né l’interrogera pas sur la langue dans laquelle il s’exprime ni sur le peuple dont il est issu, ni sur son âge ni sur sa richesse, mais II lui donnera l’eau vive qui fortifie et rajeunit, renouvelle et régénère, fait sortir du four incandescent de ce monde et conduit au jardin du Paradis. Boisson divine, comme tu es miraculeuse ! Doux Sauveur, puits de fraîcheur, comme Tu es transparent, abondant et vivifiant! Saint consolateur de l’âme, amène au Seigneur Jésus tous ceux dont l’âme aspire à la vie éternelle et qui supplient, assoiffés : mon âme est assoiffée de Dieu, du Dieu vivant! Gloire et louange au Seigneur Jésus avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Homélie pour le cinquième dimanche après Pâques. Évangile sur la guérison miraculeuse d'un aveugle-né

(Jn 9,1-38)

Grand est notre Dieu et Ses miracles ; il n’y a pas de fin au récit de Ses miracles. Il n’existe pas d’yeux qui ont vu tous Ses miracles ; il n’existe pas de langue humaine qui en a compté le nombre, de même qu’il n’y a pas d’esprit qui les a compris.

Des yeux ont regardé, regardé, puis se sont endormis dans la mort. La langue des hommes les a comptés, comptés, puis est devenue muette. L’esprit a réfléchi, réfléchi, puis s’est défraîchi. Qui reconnaîtra les miracles, s’il ne reconnaît pas le thaumaturge ? Mais qui regardera le thaumaturge et restera vivant ?

Tout le feu sur la terre est issu et continue d’être issu du soleil, disent ceux qui s’occupent d’analyser ces problèmes. Pourquoi le soleil n’est-il pas descendu de lui-même sur la terre, pourquoi s’est-il matérialisé en partie sur terre, en partie dans l’eau, en partie dans l’air, en partie dans l’arbre et le charbon, en partie dans les animaux ? Pourquoi lors de chacune de ces incarnations partielles, le soleil s’est-il couvert d’un voile dense et froid ? Pourquoi n’est-il pas descendu entièrement sur la terre, pour accomplir la même chose que son feu et sa lumière ? Parce que s’il s’approchait très près de la terre, toute la terre se mettrait à fondre ; elle s’évaporerait et n’existerait plus.

Qui parmi les mortels pourrait se tenir près du soleil et rester vivant ? Et le soleil n’est qu’une des créations divines ; il est ténèbres par rapport à la lumière de Dieu. Qui donc pourrait regarder le Dieu thaumaturge et rester vivant ?

Ne voyez-vous pas clairement pourquoi le Christ Seigneur a dû dissimuler Son éclat divin dans le fourreau épais et sombre du corps humain ? Car, qui parmi les hommes aurait pu rester vivant en Sa présence?

Allons plus loin. S’il n’avait agi avec économie lors de l’apparition de Sa divinité, qui parmi les hommes aurait pu être sauvé de sa propre volonté et non par la puissance de Sa divinité ? En vérité, si une chose a été difficile pour le Seigneur Jésus, il est incontestable que cela a été de contenir et de modérer la manifestation de Sa divinité, plutôt que cette manifestation elle-même.

C’est précisément parce qu’il a très sagement agi avec économie lors des manifestations de Sa puissance divine, que Sa vie sur terre a été une harmonie complète entre Dieu et l’homme.

Frères, le Christ comme homme n’est pas un miracle moindre que le Christ comme Dieu. L’un est un miracle, l’autre est un miracle, mais l’un et l’autre ensemble - c’est le miracle des miracles. Mais ce miracle n’est pas le fruit de la magie, de la chiromancie ou d’un tour de prestidigitation ; c’est le miracle de la sagesse de Dieu, de la puissance de Dieu et de la philanthropie de Dieu.

Le Seigneur n’a pas fait de miracles pour être loué par les hommes. Est-ce que l’un de nous va à l’hôpital parmi les aliénés, les sourds-muets et les victimes de maladies infectieuses, pour mériter des louanges au milieu deux? Le berger soigne-t-il ses brebis pour que celles-ci le célèbrent avec leurs bêlements? Le Seigneur n’a accompli des miracles que pour venir charitablement au secours de malheureux impuissants et montrer en même temps aux hommes que Dieu est apparu parmi eux par miséricorde et amour.

L’évangile de ce jour décrit l’un des innombrables miracles de Dieu où se révèle l’amour du Christ pour les hommes souffrants et où se manifeste une fois de plus Sa divinité.

En ce temps-là, Jésus vit un homme aveugle de naissance (Jn 9, 1). Juste auparavant, l’Évangile mentionne que des Juifs avaient jeté des pierres sur le Seigneur au sein même du temple, parce qu’il leur disait la vérité. Mais pendant que ces Juifs maléfiques ne songeaient qu’à faire mal au Seigneur, Lui ne pensait qu’à la façon de faire du bien aux hommes. Devant le temple était assis un homme aveugle de naissance, qui mendiait. Aucun des persécuteurs maléfiques du Christ, tristes chefs et leaders populaires, ne faisait attention à ce malheureux. Et si l’un deux lui donnait une petite pièce de monnaie, c’était plus pour en faire étalage vis-à-vis d’autrui que par philanthropie et miséricorde. Déjà du temps de Moïse, Dieu avait dit pour de tels hommes: C’est une génération pervertie, des fils sans fidélité (Dt 32, 20). Le Seigneur miséricordieux s’arrêta cependant près de cet aveugle, prêt à lui venir vraiment en aide.

Ses disciples Lui demandèrent : «Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ?» (Jn 9, 2). Peu auparavant, le Seigneur avait guéri un infirme à la piscine de Bethesda et lui avait dit: «Ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive pire encore» (Jn 5, 14), ce qui montre clairement que cet homme malade depuis de longues années avait provoqué ses souffrances par ses propres péchés. Mais le cas de cet aveugle-né n’est pas clair, aussi Ses disciples demandent une explication: Qui a péché? Le fait que des enfants souffrent souvent à cause des péchés de leurs parents a toujours été visible. Le fait que Dieu ait toléré que des souffrances dues aux péchés des parents s’appliquent à leurs enfants, apparaît également clairement dans l’Ecriture Sainte (1 R 11, 12; 21, 29). Cela peut paraître injuste seulement à celui qui est habitué à considérer les hommes comme des tranches de vie, entièrement distinctes les unes des autres. Mais si on considère le genre humain comme un organisme, cela ne paraîtra ni injuste ni antinaturel. Quand un organe majeur est malade, les autres organes, secondaires, souffrent. Il est beaucoup plus difficile d’expliquer comment et quand un aveugle-né a pu pécher et provoquer lui-même sa cécité. En hommes simples, les disciples ont envisagé cette seconde possibilité sans réfléchir longtemps là-dessus, ni songer à une troisième possibilité. Pour eux, le plus probable dans ce cas était que les parents de l’aveugle-né avaient péché. Mais en se souvenant des paroles dites par le Christ à l’infirme de la piscine de Bethesda: Ne pèche plus! ils semblent relier ce cas à celui de cet aveugle-né et ont l’air de dire : Tes paroles montraient clairement que cet infirme avait lui-même provoqué ses souffrances, mais peut-on raisonner ainsi dans ce cas-ci ? Cet aveugle a-t-il péché lui-même ou, si ce n’est pas lui, ses parents l’ont-ils fait? Si le Seigneur avait alors demandé aux disciples comment il leur paraissait possible que cet homme ait pu pécher et naître aveugle, ils se seraient trouvés dans l’embarras et auraient pu à l’extrême évoquer le péché universel du genre humain à travers le péché d’Adam, comme le dit le Psalmiste: Mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu (Ps 51, 7). Il est très peu probable que les disciples aient pu se référer aux conceptions de certains pharisiens et scribes - émanant non de leurs propres réflexions mais de penseurs d’Extrême-Orient - selon lesquelles l’âme humaine a séjourné dans un autre corps avant la naissance et que c’est au cours de cette vie antérieure quelle se serait rendue digne d’être récompensée ou punie dans la vie actuelle ; c’était une conception philosophique qui était difficilement accessible aux âmes simples et aux esprits droits des pêcheurs de la mer de Galilée.

A la question posée par Ses disciples, le très sage Rabbi répondit ainsi : «Ni lui ni ses parents n’ont péché, mais c'est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu» (Jn 9, 3). Cela signifie que «lui et ses parents ont péché, mais là n'est pas la cause de sa cécité», comme le dit saint Jean Chrysostome. Pour Job non plus, on ne dit pas que lui-même ou ses parents ont péché, mais il fut néanmoins frappé par un mal terrible et dut s’écrier : Vermine et croûtes terreuses couvrent ma chair, ma peau gerce et suppure (Jb 7, 5). En dehors des péchés des parents et de ses péchés propres, il doit y avoir d’autres causes à certaines souffrances des hommes sur terre. Dans le cas de l’aveugle-né, c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu. Heureux soit celui dans lequel se manifestent les œuvres de Dieu, qu’il ressent comme telles et qu’il met à profit pour le salut de son âme. Heureux le misérable que la grâce de Dieu rend riche et célèbre et qui ressent cette grâce divine avec gratitude. Heureux le malade désespéré à qui le Seigneur rend la santé et qui élève son cœur vers le Seigneur comme son bienfaiteur inattendu et unique. Comme les œuvres de Dieu se manifestent quotidiennement en chacun de nous ! Quelle joie pour tous ceux auxquels ces œuvres de Dieu ouvrent la vue spirituelle pour voir Dieu ! Quelle tristesse pour tous ceux qui, les mains pleines de dons de Dieu, tournent le dos à Dieu et continuent aveuglément à marcher sur des chemins pleins de ténèbres et de vanités! En nous tous, les œuvres de Dieu se manifestent chaque jour car Dieu ne nous abandonne pas jusqu’à l’heure même de notre mort. Ces œuvres de Dieu sur nous sont utiles à notre propre salut. Mais l’œuvre de Dieu sur cet aveugle-né était destinée à servir au salut d’un grand nombre, d’un très grand nombre. Cette œuvre a révélé en vérité que Dieu était véritablement descendu parmi les hommes. Cette œuvre a permis de voir que parmi les hommes il y avait beaucoup plus d’aveugles spirituels que d’aveugles physiques. Ainsi se manifesta aussi le fait qu’un homme sage qui a reçu un don physique de Dieu, utilise aussi ce don pour enrichir son âme avec une foi véritable. Ayant prévu tous les bienfaits tirés de la guérison de l’aveugle-né, le Seigneur, presque exalté, dit à Ses disciples : Ni lui ni ses parents n’ont péché, mais c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu. Comme s’il voulait leur dire de laisser de côté la question de savoir qui avait péché, lui ou un autre. Ce n’est pas important maintenant. «Même si lui-même et ses parents avaient péché, je serais en mesure en ce moment de leur pardonner, en prenant leur péché sur moi, et annoncer qu’ils ont été pardonnés. Tout cela est accessoire maintenant, par rapport à ce qui va se manifester. » Les œuvres de Dieu vont se manifester en cet homme - non une seule, mais plusieurs œuvres de Dieu - qui seront inscrites dans l’Evangile pour le salut d’un grand nombre. En vérité, les longues années de souffrances de l’aveugle-né vont être récompensées au centuple. Impérissable, en vérité, est la récompense de ceux qui pour la cause de Dieu, souffrent ne serait-ce qu’un jour. Un sage exégète de l’Évangile a dit à propos de cet épisode de l’aveugle-né : « Celui qui était aveugle et n’a jamais eu la moindre conscience de l’utilité de la vue, ressent incomparablement moins de tristesse que celui qui a pu voir avant d’être privé de la vue. Le premier était aveugle mais a reçu ensuite la récompense pour cette petite tristesse quasi imperceptible. Il a reçu en effet deux sortes d’yeux : des yeux de chair avec lesquels il voit le monde qui l’entoure et des yeux spirituels avec lesquels il a connu le créateur du monde ».

Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé; la nuit vient, où nul ne peut travailler (Jn 9,4). C’est ce que le Sauveur dit à Ses disciples. Par ces mots II leur explique les raisons de ce qui va se produire en ce qui concerne l’aveugle. C’est une œuvre divine, et non humaine, dit-Il, et les œuvres de Dieu sont créatrices et miraculeuses. Celui qui m’a envoyé - ainsi s’exprime-t-Il par humilité et amour envers le Père - accomplit de telles œuvres et c’est à moi, Son Fils unique, qu’il convient d’accomplir de telles œuvres. La brutalité est une habitude des hommes, non la mienne. Les hommes se trouvent motivés par la jalousie et la vengeance ; moi, c’est la miséricorde et la vérité. Des hommes jettent des pierres sur moi, mais je continuerai à distribuer aux hommes le pain de vie. Mais jusqu’à quand? Tant que dure le temps de la vie. La nuit vient, c’est-à-dire la mort, où nul ne peut travailler. Cela est dit de façon impersonnelle et ne concerne pas le Seigneur. Car Lui, même dans la mort, a continué à œuvrer, descendant aux enfers, détruisant ceux-ci et en libérant les justes prophètes et hommes agréables à Dieu ; puis après Sa Résurrection, Il a continué, à partir du monde invisible, à accomplir des actions miraculeuses jusqu’à nos jours et les poursuivra jusqu’à la fin des temps. Sur Lui, la nuit ne peut jamais venir, où II ne pourra pas œuvrer. Son jour englobe tous les temps et se déverse par-dessus les rives du temps dans l’éternité. En vérité, tant que Son jour dure, Il continuera à œuvrer et ne cessera pas de le faire.

Ainsi les hommes doivent, selon Son exemple, œuvrer tant que dure leur journée, c’est-à-dire de la naissance à la mort. Car la nuit viendra pour les hommes, c’est-à-dire la mort, quand aucun homme ne pourra plus œuvrer selon sa volonté. Il est vrai que les saints œuvrent même après la mort, en servant et aidant l’Eglise de Dieu sur terre de diverses façons ; mais leurs actions ne correspondent plus à leur volonté humaine mais à celle de Dieu - qui accomplit ainsi Ses œuvres à travers eux, par amour pour eux car eux-mêmes ont aimé Dieu dans leur vie terrestre. Après la mort, personne ne peut accomplir quoi que ce soit qui pourrait lui être utile dans l’autre monde et améliorer quelque peu sa situation là-bas. Après la mort, personne ne peut se rendre plus méritant devant Dieu - ni même un saint devenir plus méritant. Car le mérite ne s’obtient que dans ce monde-ci. Le capital spirituel ou la banqueroute spirituelle s’acquièrent sur terre. C’est pourquoi les paroles du Sauveur : la nuit vient, où nul ne peut travailler ne doivent pas être considérées comme expliquant Sa position dans la mort ou après la mort, mais être compris comme une sérieuse mise en garde faite aux hommes en temps utile.

Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde (Jn 9, 5), dit le Seigneur pour Lui-même. A travers Lui, comme à travers le Verbe intemporel de Dieu, a été créé tout ce qui a été créé. C’est à travers Lui qu’a été donnée la vue aux chérubins aux yeux nombreux comme elle a été donnée à la poussière aveugle et morte à partir de laquelle ont été formées toutes les créatures terrestres. Il a donné la lumière au soleil. Il a donné la vue à tout ce qui regarde. Mais outre la vue physique, Il a pourvu l’homme de la vue spirituelle. C’est grâce à Sa lumière que le soleil luit, à Sa vue que les yeux voient, à Sa vue que l’esprit humain voit. Il est en vérité la lumière de l’ensemble du monde, et cela depuis que le monde est, et aussi longtemps qu’il est. Comme Sauveur du monde, comme Dieu dans un corps d’homme, Il est apparu comme la nouvelle lumière du monde afin de briser les ténèbres accumulées dans le monde, illuminer l’esprit obscurci des hommes et rendre la vue à ceux qui étaient devenus aveugles à la suite de leurs péchés, en un mot: être une lumière pour les hommes dans la vie et dans la tombe, sur terre et au ciel, dans le corps et dans l’esprit. Tant que je suis dans le monde - c’est ce qu’il dit à Ses contemporains sur terre afin qu’ils Le reconnaissent comme la lumière désirée et qu’ils ne demeurent pas dans les ténèbres. Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous saisissent (Jn 12, 35) ! Malheur à ceux qui L’ont vu, les yeux dans les yeux, ne L’ont pas reconnu et L’ont rejeté, restant dans leurs ténèbres de mort! Mais II s’exprime ainsi à nous, car nous sommes aussi Ses contemporains car II est vivant dans les siècles des siècles. Aujourd’hui encore se vérifient Ses paroles : Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. Tant qu’il se trouve dans l’âme de l’homme, Il est une lumière pour l’homme. Tant qu’il se trouve au sein d’un peuple, Il est une lumière pour ce peuple. Tant qu’il est dans une école, Il est une lumière pour cette école. Tant qu’il est dans un atelier, Il est une lumière pour cet atelier et ses ouvriers. Mais dès qu’il s’éloigne, ce sont les ténèbres les plus sordides : sans Lui, l’âme humaine devient un enfer ; sans Lui, un peuple devient un troupeau de bêtes enragées et insatiables ; sans Lui l’école devient un ramassis de bêtises ; sans Lui un atelier devient un lieu de murmures et de haine. Sans Lui, les hôpitaux et les prisons deviennent des antres sombres pleins de désespoir! En vérité, quiconque a réfléchi sur les jours de son existence, sur les jours sans Christ et ceux avec le Christ, possède en lui-même un témoignage de l’authenticité de ces paroles du Seigneur: Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.

Ayant dit cela, le Seigneur cracha à terre, fit de la boue avec Sa salive, enduisit avec cette boue les yeux de l’aveugle et lui dit: « Va te laver à la piscine de Siloé» - ce qui veut dire : Envoyé. L’aveugle s’en alla donc, il se lava et revint en voyant clair (fin 9,6-7). Tout ce que le Seigneur avait dit jusque-là à Ses disciples, Il l’avait dit en présence de l’aveugle, dans le but explicite que l’aveugle entendît aussi Ses paroles. Car le Seigneur tenait en premier lieu à ouvrir la vue spirituelle de l’aveugle. Il est plus difficile d’ouvrir les yeux spirituels que les yeux charnels, c’est plus difficile et plus important. Afin de démontrer néanmoins qu’il est plus facile de donner la vue charnelle et que c’est moins important, le Seigneur crache par terre, crée un onguent avec ce crachat et en enduit les yeux de l’aveugle. Comme pour dire que c’est à partir d’un crachat et de poussière, d’un onguent méprisé, que cet homme va recevoir ses yeux physiques et qu’il se mettra à voir! mais comment va-t-il voir spirituellement? Songez plus au spirituel qu’au physique, car le corps est un vêtement et une arme au service de l’âme. Avec cet épisode, le Seigneur souhaite rappeler aux disciples, la création de l’homme à partir de la poussière terrestre. Le fait qu’il est le Créateur, qui a créé le corps humain à partir de la poussière, Il le prouve en donnant, à partir de la boue, des yeux à l’aveugle. Le Seigneur veut aussi révéler aux disciples que Sa force divine bouillonne à partir de Son Esprit et pas seulement à travers Ses mots, ce qui lui permettait de relever des morts et de donner la vue à de nombreux aveugles; cela non seulement par Ses mains qu’il posait sur les malades ce qui leur rendait la santé, non seulement par le pan de Sa tunique dont le simple contact a permis la guérison de la femme hémorroïsse, mais même grâce à Son crachat.

Mais pourquoi le Seigneur envoie-t-Il cet aveugle à la piscine de Siloé ? Pourquoi ne Lui rend-il pas la vue aussitôt, plutôt que de l’envoyer à la piscine, les yeux recouverts de boue, afin de se laver là-bas? Cela constitue un cas exceptionnel dans l’Evangile, où le Seigneur se sert de choses créées dans la réalisation d’un miracle. Peut-être que le Seigneur a souhaité pour une fois rendre hommage à la nature créée. On ne doit pas mépriser le fait que les hommes cherchent de l’aide à leurs douleurs dans des remèdes naturels et des eaux thermales. Mais les hommes doivent quand même savoir que tous les remèdes naturels et toutes les eaux thermales sont des serviteurs de la puissance divine. Sans cette force divine, tous les remèdes ne sont que du néant, et toutes les sources thermales des eaux mortes. Combien d’aveugles se sont-ils baignés dans la piscine de Siloé jusqu’à cette époque, sans obtenir le résultat espéré ! Combien de fois cet aveugle-né s’y est-il lui-même baigné, sans succès ! C’est la puissance du Christ qui a guéri cet aveugle, non la piscine de Siloé ; sans cette force, il aurait pu se baigner chaque jour dans cette piscine, et néanmoins rentrer aveugle chez lui. Siloé veut dire l’Envoyé, explique l’évangéliste. Est-ce que le nom mystérieux de cette eau vivifiante ne symbolise pas l’Envoyé miraculeux et Médecin céleste, le Seigneur Jésus ? Si l’on voulait considérer plus largement la portée spirituelle de tout cet événement, on pourrait dire que l’aveugle-né représente le genre humain tandis que la piscine de Siloé correspond au Seigneur Lui-même, envoyé du ciel afin que par l’eau vive du Saint-Esprit et à travers le mystère du baptême, il ramène la vue spirituelle au genre humain rendu aveugle par le péché.

Comme cet aveugle-né est docile et obéissant! Non seulement il accepte que le Seigneur lui enduise les yeux avec la boue mais, dans cet état, il obéit aussitôt à Son ordre et se rend à la piscine de Siloé pour s’y laver. En disant en sa présence qu’il est la lumière du monde, le Seigneur réveille et ouvre l’esprit de cet aveugle, afin de faire naître la foi dans son esprit. Il lui enseigne aussi l’obéissance et c’est pourquoi II l’envoie à Siloé. Car la foi est indissociable de l’obéissance. Celui qui croit en Dieu, se soumet rapidement et de bon gré à la volonté divine. Frères, la foi ne nous est pas d’un grand secours si nous accomplissons la volonté de Dieu sans obéissance et en bougonnant ! Regardez donc cet aveugle : c’est avec foi et obéissance qu’il se rendit aussitôt à Siloé, se lava et revint en voyant clair ! « Si quelqu’un s’interroge pour savoir comment il a pu voir après avoir eu les yeux enduits avec de la boue, il n’aura pas de réponse autre que: nous ne savons pas comment cela s’est produit. Et en quoi est-ce étonnant si nous ne le savons pas ? L’évangéliste ne le savait pas, ni celui qui a été guéri», remarque saint Jean Chrysostome. D’ailleurs, pourquoi faut-il poser une telle question dans ce cas-là seulement? Si quelqu’un s’interroge à ce sujet, il peut le faire à propos de centaines, de milliers d’autres cas de guérisons du Christ. Qu’il interroge le monde entier, qu’il interroge tous les siècles de l’histoire humaine, pour savoir comment tout cela s’est passé - il n’obtiendra aucune réponse. C’est le mystère du Créateur. L’apôtre Paul lui-même, qui était infiniment plus érudit et plus sage que cet aveugle, fut incapable de trouver les mots pour expliquer comment il fut frappé de cécité lorsqu’il était Saül, ni comment il recouvrit la vue quand Ananie lui imposa les mains au nom du Christ (Ac 9, 9-12) et fit de lui Paul.

Le fait que cet aveugle-né ne sache pas lui-même comment il a ouvert les yeux, se voit dans ses propres paroles. Quand il revint de Siloé en voyant clair, nombreux furent ceux qui se demandèrent si c’était vraiment lui ou un autre qui lui ressemblait] ? Mais quand il leur dit : C’est moi, ils se demandèrent comment ses yeux s’étaient ouverts. Il leur fit alors un bref récit de ce qui était arrivé, mais ne trouva pas de mots pour dire comment il avait ouvert les yeux. Je suis parti, je me suis lavé et j’ai recouvré la vue (Jn 9, 11). On le conduisit alors auprès des pharisiens qui lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : Il (Jésus) m’a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé et je vois (Jn 9,15). C’est tout ce qu’il sut exprimer, décrivant précisément et sans crainte cet événement tel qu’il s’était déroulé.

La lumière du Christ avec laquelle II éclaire le monde et illumine les hommes, ne se montre à nos yeux dans son véritable éclat que quand nous la considérons par rapport aux ténèbres des hommes. Mais ce qui a suivi la guérison miraculeuse de cet aveugle représente en vérité la nuit la plus épaisse et la plus glacée du cœur et de l’esprit humains, une nuit qui gît dans l’évangile de ce jour comme une grande ombre sous la lumière chaude du Soleil - du Christ. C’est l’obscurité sinistre du cœur et de l’esprit aveugle des pharisiens. Non seulement les pharisiens ne se réjouirent pas que l’aveugle qui mendiait à côté de leur temple ait recouvré la vue, mais ils se sentirent même insultés et pleins d’amertume. Toute leur religion était déjà devenue un pur formalisme du sabbat et s’était transformée en un culte de la divinité du sabbat. Ils ne demandaient pas avec compassion à l’aveugle qui venait de guérir comment il avait pu vivre toutes ces années en étant aveugle. Ils se jettent sur lui avec une question formaliste : comment as-tu osé ouvrir les yeux un samedi ? Et celui qui t’a guéri, comment a-t-il osé le faire un samedi? Il ne vient pas de Dieu, cet homme-là, puisqu'il n’observe pas le sabbat (Jn 9,16). Pour eux, est un homme de Dieu celui qui passe le samedi à dormir, sans bouger de chez lui, afin que pas un de ses pas, actes ou contacts ne constituent une transgression, et non celui qui donne la vue à un aveugle-né un jour de sabbat ! Dans leur logique nocturne, le premier célèbre le sabbat, non le second !

Mais comme une discussion se développa parmi eux à propos du Christ, ils demandèrent à l’aveugle ce que lui-même en pensait. Il dit: « C’est un prophète» (Jn 9,17). Il est probable qu’ils ne s’étaient pas adressés à lui pour savoir la vérité, mais pour susciter de sa part une condamnation du Christ pour avoir transgressé le sabbat. Mais cet aveugle-né apporta courageusement son témoignage sur le Christ, en invoquant ce qu’il considérait comme les êtres les meilleurs et les plus puissants des hommes, c’est-à-dire les prophètes dont il avait dû entendre parler. C’est ainsi qu’il avait raisonné jusque-là et c’est pourquoi il répondit : C’est un prophète.

Après cette réponse de l’aveugle, inattendue et non souhaitée, il ne restait plus à l’impuissance enragée des Juifs qu’à nier le miracle et à déclarer qu’ils ne croyaient pas qu’il eût jamais été aveugle et eût recouvré la vue. Les Juifs ne crurent pas qu’il eût été aveugle (Jn 9, 18). Il n’était pas possible de ne pas croire à un fait aussi évident, mais ils firent semblant de ne pas croire afin de ne pas accorder de l’importance à cet événement et de diminuer autant que possible la propagation de la gloire du Christ le thaumaturge. Le fait qu’ils faisaient hypocritement et par calcul semblant de ne pas croire, se voit dans l’invitation qu’ils firent aux parents de l’aveugle de venir les voir afin de les interroger. Mais ils ne les invitèrent pas dans l’intention d’éclaircir cette affaire et d’établir la vérité indiscutable, mais dans l’espoir que ses parents nieraient d’une façon ou d’une autre le miracle, ou le mettraient en doute, ou atténueraient sa portée. Mais les parents, quoique très prudents par crainte de leurs supérieurs, confirmèrent que cet aveugle était bien leur fils et qu’il était né aveugle. Mais comment il y voit maintenant, nous ne le savons pas; ou bien qui lui a ouvert les yeux, nous, nous ne le savons pas. Interrogez-le, il a l'âge: lui-même s’expliquera sur son propre compte (Jn 9, 21). C’était une nouvelle déception pour ces chefs juifs blasphémateurs ! Qu’allaient-ils faire maintenant ? Celui qui marche dans des ténèbres souterraines et ne veut pas sortir au soleil, que peut-il faire sinon sauter d’un couloir sombre à un autre ?

Après avoir reçu des parents cette réponse inattendue et non souhaitée, ces pharisiens maléfiques eurent alors recours à un moyen extrême et très bas, consistant à détruire la conscience d’un homme. Ils convoquèrent de nouveau celui qui avait été aveugle et lui firent une proposition perfide et infâme: Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur (Jn 9,24). Ils voulaient dire qu’ils avaient soi-disant examiné toute l’affaire et avaient trouvé qu’ils avaient tous raison, eux-mêmes comme lui. Tu as vraiment dit la vérité en affirmant que tu avais été aveugle et que tu avais recouvré la vue. Mais nous aussi, nous avions raison en émettant des doutes sur le fait que ce pécheur t’eût ouvert les yeux. Nous savons que c’est un pécheur et qu’il n’a pas pu accomplir cela. Mais comme cela a été fait, nous sommes arrivés à la conclusion que seul Dieu a pu le faire. C’est pourquoi: Rends gloire à Dieu!, renie ce pécheur et cesse tout contact avec lui.

Juifs insensés! Dans leur aveuglement, ils furent incapables de comprendre qu’en reniant le Christ, ils L’avaient en fait reconnu comme Dieu. Rends gloire à Dieu! Seul Dieu a pu accomplir cela. Or le Seigneur Jésus l’avait accompli, ce qui signifie que le Seigneur Jésus est Dieu.

L’aveugle répond avec beaucoup de sagesse aux pharisiens hypocrites: Si c’est un pécheur, je ne sais pas; je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et à présent je vois (Jn 9,25). Il veut dire que lui-même est un homme simple et ignorant, tandis qu’eux sont érudits et expert en discussion sur le péché et l’absence de péché. Vous évaluez Celui qui m’a guéri à l’aune du sabbat, moi au miracle qu’il a accompli. A-t-Il péché et dans quelle mesure, par rapport à votre conception du sabbat, je ne le sais pas. Ce que je sais seulement, c’est le miracle qu’il a accompli sur moi et qui est pour moi aussi important que la création du monde. Car tant qu’il ne m’avait pas ouvert les yeux, ce monde n’existait pour ainsi dire pas pour moi.

Après avoir parcouru tous leurs méandres sombres et souterrains, les pharisiens n’eurent plus d’autre issue que de demander à l’aveugle: Que t'a-t-il fait? Comment t’a-t-il ouvert les yeux? (Jn 9, 26). Mais ces questions, ils les lui posèrent avec ruse et perfidie, dans l’espoir qu’ils entendraient de lui quelque parole nouvelle leur permettant d’atténuer le miracle ou d’accuser le Christ. Mais cet homme simple et sincère dans son jugement, finit par être écœuré par les basses intrigues de ces dirigeants populaires envers lesquels, faute de les connaître de près, il avait éprouvé un certain respect. Et c’est pourquoi il leur répondit avec lassitude: Je vous l'ai déjà dit et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous L’entendre à nouveau? Est-ce que vous aussi, vous voudriez devenir Ses disciples ? (Jn 9, 27) En vérité, il ne pouvait leur apporter de réponse plus tranchante et pertinente. Après cette réponse, ses agresseurs adoptèrent une position défensive: Ils l'injurièrent et lui dirent: «C'est toi qui es Son disciple; mais nous, c’est de Moïse que nous sommes disciples. Nous savons, nous, que Dieu a parlé à Moïse; mais celui-là, nous ne savons pas d'où il est» (Jn 9,28-29). Ils se justifient en faisant référence à Moïse ; ils se font gloire de Moïse. Il est soi-disant leur maître, et ils sont ses disciples. Mais le Seigneur s est suffisamment expliqué auparavant à leur sujet: Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les pharisiens... ils aiment à occuper le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues (Mt 23,2-6). Tels étaient ces disciples de Moïse ! Le Seigneur leur a encore dit : Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi ? Et aucun de vous ne la pratique, la Loi! (Jn 7, 19) Ne respectant pas la loi de Moïse et la détruisant par leur hypocrisie et leur cupidité, ils ont non seulement cessé d’être des disciples de Moïse mais sont même devenus des parjures et des transgresseurs. C’est pourquoi Moïse a cessé d’être leur maître, devenant leur accusateur devant Dieu : Ne pensez pas que je vous accuserai auprès du Père, votre accusateur c'est Moïse, en qui vous avez mis votre espoir (Jn 5, 45). Cest en vain que vous placez votre espoir en Moïse, tout en détruisant sa loi dans ses fondements. Mais même votre espoir en Moïse est mensonger, car vous ne mettez votre espoir que dans votre pouvoir et votre richesse, et en rien d’autre. Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c’est de moi qu’il a écrit (Jn 5, 46; Dt 18,15-19). Mais comme les âmes terrestres des pharisiens ne pouvaient plus croire Moïse, elles pouvaient encore moins croire le Seigneur Jésus. Voyez comment ces pharisiens, soi-disant disciples de Moïse, utilisent le mensonge. À un mendiant simple et naïf, ils parlent ainsi du Seigneur : mais celui-là, nous ne savons pas d’où II est. Or ils savaient très bien d’où venait le Seigneur. Si les autres habitants de Jérusalem savaient d’où venait le Seigneur, a priori Ses persécuteurs, dignitaires et chefs nationaux, devaient le savoir. Les habitants de Jérusalem disaient: Lui, nous savons d’où il est, tandis que le Christ, à Sa venue, personne ne saura d’où II est (Jn 7,27). Par conséquent, soit les pharisiens savaient d’où venait le Seigneur, soit ils ne le savaient pas. S’ils le savaient - comme d’autres habitants de Jérusalem le savaient - ils ont menti à l’aveugle-né en lui disant : mais Celui-là, nous ne savons pas d'où il est. A l’inverse, s’ils ne le savaient pas, et si après tant d’espionnage, tant de polémiques, tant de persécutions, tant de tintamarre autour de Lui, Son origine, Ses paroles et Ses actes, ils étaient quand même incapables d’apprendre d’où II venait, cela signifie qu’il était le Christ. Car une croyance existait quelque part : Lorsque viendra le Christ, nul ne saura d’où II est (Jn 7,27) ; voyez comme la parole du prophète se vérifie de nouveau : qu’ils tombent, les impies, chacun dans son filet (Ps 140,10).

Mais tout cela devait révéler au mendiant la terrible faiblesse morale et le néant de ces tristes chefs populaires. C’est pourquoi il devient de plus en plus détaché par rapport à eux et de plus en plus libre dans sa confession du Seigneur. À leurs derniers mots, il répond ainsi : C’est bien là l’étonnant: que vous ne sachiez pas d’où II est, et qu’il m’ait ouvert les yeux (Jn 9,30). Quels chefs populaires êtes-vous donc, si vous connaissez tous les détails rituels mais ne connaissez pas l’homme qui a accompli sur moi un miracle aussi fort ? Qui doit le savoir, sinon vous qui êtes assis sur la chaire de Moïse ? Qui peut expliquer au peuple l’apparition de cet homme, sinon vous qui chaque samedi interprétez Moïse et les prophètes devant le peuple ?

Puis cet homme simple continue à instruire ces maîtres mensongers du peuple en disant: Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs, mais si quelqu’un est religieux et fait sa volonté, celui-là II l’écoute (Jn 9, 31). C’est par ces mots que cet homme simple répond aux paroles des pharisiens : Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. Cet homme leur dit maintenant : Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs. Dans l’Ecriture Sainte, il n’existe pas d’exemple où Dieu ait écouté un pécheur, puis fait à sa demande un infime miracle. Quand vous étendez les mains, dit Dieu à travers le prophète, je détourne les yeux; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. Vos mains sont pleines de sang (Is 1,15). C’est en vain que Saül priait Dieu à l’époque de ses péchés ; Dieu ne voulait pas l’entendre. Dieu n’écoute pas les pécheurs, et fait encore moins de miracles en ce qui les concerne, sauf si ces pécheurs se repentent en vérité, lavent leurs péchés dans les larmes, prennent en horreur leurs iniquités et se décident à accomplir la volonté de Dieu et, ainsi repentis, se mettent à prier Dieu avec ferveur. Dieu leur accorde alors Son pardon - comme II a pardonné à la femme pécheresse, au publicain Zachée et au larron sur la Croix - et ils cessent alors d’être pécheurs. Mais même alors, Dieu ne les écoute pas comme des pécheurs, mais comme des repentis. Quant aux pécheurs qui prient Dieu tout en restant dans leurs péchés, Dieu ne les écoute pas. Le Seigneur s’éloigne des méchants, mais 11 entend la prière des justes (Pr 15,29).

Après que cet homme simple eût enseigné à ces faux maîtres, qui Dieu écoute et qui II n’écoute pas, il met maintenant en évidence le Christ comme le plus grand thaumaturge de l’histoire du monde : Jamais on n’a ouï dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, Il ne pourrait rien faire (Jn 9, 32-33). C’est ainsi que cet homme guéri sublime son Guérisseur. Il se montre ainsi résolument comme Son disciple. Et il montre aux pharisiens la vanité de leurs tentatives de manigances en vue de nier ou de diminuer le miracle et de lui faire admettre que le Seigneur est pécheur.

Ayant entendu ces derniers mots du mendiant guéri, les pharisiens lui dirent: «De naissance tu n’es que péché et tu nous fais la leçon!» Et ils le jetèrent dehors (Jn 9,34). Dans leur impuissance furieuse, l’hypocrisie et le mensonge ont toujours recours à la violence. Voyant qu’ils étaient défaits de tous côtés et que toutes leurs tentatives sont restées sans succès, les pharisiens, tout enragés et honteux, sermonnent cet homme très simple et authentique, l’accusent d’être un grand pécheur et le jettent dehors.

L’évangéliste décrit ici l’ombre épaisse et très noire apparue rapidement sur le visage des pharisiens après la révélation de la lumière merveilleuse du Christ Sauveur et de Son œuvre divine. La lumière est vérité, l’ombre est ténèbres ; la lumière est philanthropie, l’ombre est haine ; la lumière est puissance, l’ombre est impuissance.

Ayant débuté l’évangile de ce jour dans la lumière, l’évangéliste l’achève aussi dans la lumière, la lumière et non l’ombre. Le Seigneur Jésus qui s’était éloigné après avoir accompli le miracle, laissant celui qui venait d’être guéri tenir tête seul aux tentateurs pharisiens et soutenir la vérité contre le mensonge, apparait maintenant de nouveau et va à la rencontre de celui qu’il souhaite sauver jusqu’au bout.

Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Le rencontrant, Il lui dit: « Crois-tu au Fils de l’homme ?» (Jn 9,35) L’aveugle qui venait d’être guéri avait bien passé son premier examen, car il s’était montré docile et obéissant quand le Seigneur, après lui avoir enduit les yeux, l’envoya se laver dans la piscine de Siloé. C’était un examen d’obéissance. Puis il avait passé un deuxième examen, en se montrant persévérant face aux tentations et en refusant de trahir le Seigneur devant les mensonges des pharisiens. C’était l’examen devant les tentations. Maintenant le Seigneur le place devant le troisième et dernier examen, l’examen suprême de la foi véritable. Crois-tu au Fils de l'homme ?

Il répondit: «Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? (Jn 9, 35) Il connaissait le Christ comme thaumaturge. Il L’avait appelé prophète devant les pharisiens, car il ne connaissait pas de nom plus élevé qu’il aurait pu Lui donner. Il ne sait pas encore L’appeler Fils de Dieu. Obéissant au Seigneur en tout, en tant que son plus grand bienfaiteur sous le soleil, il souhaite entendre de Sa bouche qui est ce Fils de Dieu, puis croire en Lui.

Jésus lui dit: «Tu le vois: Celui qui te parle, c'est lui. » Alors il déclara: «Je crois, Seigneur!» et il se prosterna devant Lui. (Jn 9, 37-38). Le Seigneur parle doucement et tendrement à ceux qu’il sauve, comme un bon médecin avec le malade en train de guérir. C’est pourquoi II ne lui ordonne pas : crois en moi ! ni ne cherche à s’imposer avec les mots : Je suis le Fils de Dieu ! Mais il lui dit : Tu le vois : celui qui te parle, c’est lui. A l’être humain libre et intelligent, le Seigneur donne l’occasion de réfléchir et de faire son propre choix. Mais dès que cet homme qui venait d’être guéri eût appris cette dignité de Son guérisseur, une dignité supérieure à celle des prophètes, il s’écria aussitôt tout joyeux: Je crois, Seigneur ! Non seulement il s’écria de vive voix mais il se prosterna, comme pour témoigner ainsi encore plus de sa foi. Et de même que ses yeux de chair s’étaient ouverts auparavant, ses yeux spirituels s’ouvrirent également. Il regardait maintenant à la fois avec ses yeux de chair et ses yeux spirituels, voyant devant lui le Dieu-homme, Dieu dans un corps d’homme.

En vérité, grand est notre Dieu et II accomplit des miracles et il n’y a jamais de terme au récit de Ses miracles. Nous aussi, nous croyons, Seigneur Jésus-Christ, notre Sauveur; nous croyons que tu es le Fils du Dieu vivant et la lumière du monde. Et nous nous prosternons devant Toi, Seigneur très doux, aux côtés des chœurs des anges et des saints dans les deux, et avec toute Ton Église sur terre, devant Toi, Ton Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

Notes

Source.

  1. Lorsqu’un dimanche est sauté, nous avons indiqué en note où se trouve par ailleurs le commentaire de la péricope évangélique qui s’y rapporte.

  2. Troisième homélie pour la fête de la Nativité.

  3. Voir Traité des principes, IV, 11.

  4. Voir Conférences, XIV, 8 : « L’histoire a trait à la connaissance des événements passés et qui frappent les sens. [...] Ce qui suit, relève de l’allégorie, parce qu’il y est dit des choses réellement arrivées quelles figuraient d’avance un autre mystère. [...] L’anagogie s’élève des mystères spirituels à des secrets du ciel, plus sublimes encore et plus augustes. [... ] La tropo- logie est une explication morale qui regarde la pureté de la vie et les principes de la conduite. [...] Les quatre figures peuvent se trouver réunies. Ainsi, la même Jérusalem revêtira, si nous le voulons, quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Juifs ; au sens allégorique, l’Eglise du Christ; au sens anagogique, la cité céleste; au sens tropologique, l’âme humaine, que nous voyons souvent louer ou blâmer par le Seigneur sous ce nom.»

  5. Jésus, en hébreu, signifie «Yahvé sauve» (NdE).

  6. Saint Jean Chrysostome (NdE).

  7. S. Isidore de Péluse, Lettre au diacre Jean, IV, 164

  8. Tertullien, De la pénitence, 12.

  9. Formule de saint Maxime de Moscou, fol-en-Christ et thaumaturge (fl433).

  10. S. Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 34.

  11. Homélies spirituelles, 19.

  12. À l’époque où ce texte a été écrit. La population mondiale s’élève aujourd’hui à près de sept milliards quatre cents millions de personnes (NdE).

  13. Commenté aussi pour le sixième dimanche après la Pentecôte.

  14. La péricope évangélique du quatrième dimanche du Grand carême (Mc 9, 17-31) est commentée pour le dixième dimanche après la Pentecôte.

  15. Le 28 juillet 1402 à Angora, l’actuelle Ankara (NdT).

  16. 19.1321-1331.

  17. Il est d’usage que les fidèles orthodoxes, quand ils intègrent une nouvelle demeure, fassent appel au prêtre pour la bénir (NdE).

  18. Jules César (NdT).

  19. La péricope évangélique du vingt-troisième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le cinquième dimanche après la Pentecôte.

  20. La péricope évangélique du vingt-huitième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le quatorzième dimanche après la Pentecôte.

  21. La péricope évangélique du trentième dimanche après la Pentecôte a été commentée pour le douzième dimanche après la Pentecôte.

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Publié par: Rodion Vlasov
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