Jean Chrysostome, IVe siècle

Explication des Psaumes (44-115)

PSAUME 44

"Chant de victoire pour les fleursdes enfants de Coré." Un autre interprète traduit : "Àl'auteur de la victoire, pour les lis des enfants de Coré." Au lieudu mot lis, l'hébreu porte : "Al sosanim, chant d'intelligence pourle bien-aimé". Une autre version porte : "Chant d'amour de celuiqui est instruit." Une autre : "Pour ceux qui sont aimés." L'hébreu: "Idithoth". Les Septante traduisent : "Pour la fin, pour ceux qui serontchangés, intelligence aux enfants de Coré. Cantique pourle bien-aimé." (v. 1).- "Mon coeur enfante une excellente parole."Une autre version porte : "Fais sortir." Une autre : "Mon coeur a ététouché par une excellente parole." (Ibid. 2).

1. Je voudrais voir tous les Juifset les païens présents dans cette assemblée, je voudraisrecevoir des mains des Juifs le livre des saintes Écritures et liredevant eux ce psaume. Car vous savez que devant les tribunaux et en généraldans toutes les affaires, le témoignage rendu par des ennemis estune preuve non suspecte de vérité. Donnons-en aujourd'huiun exemple, et produisons un témoignage propre à confondreles Juifs et les païens; les Juifs qui le lisent sans le comprendre,les païens qui voient nos ennemis nous remettre eux-mêmes leslivres qui le renferment. Ils ne pourront dire en effet que c'est nousqui avons inventé ces témoignages, puisque c'est de ceuxmêmes qui ont crucifié Jésus Christ que nous tenonsles livres qui parlent de sa Puissance. Mais, qu'ils soient présentson non, remplissons notre devoir et commençons l'explication dece psaume. Il a pour objet Jésus Christ, et c'est pour cela quele titre porte : "Pour le bien-aimé" et "pour ceux qui seront changés."Jésus Christ, en effet, est pour nous l'Auteur d'un bien grand changementet d'un état tout nouveau qui a succédé au premier.C'est à ce changement que saint Paul fait allusion lorsqu'il dit: "Si donc quelqu'un est en Jésus Christ une nouvelle créature."(2Cor 5,17). Voilà pourquoi le Roi-prophète ne commence pasainsi : "Mon coeur a dit". Les paroles qu'il allait faire entendre n'avaientrien d'humain, elles étaient toutes spirituelles et toutes célestes,et le fruit non de ses recherches personnelles, mais de l'Action et del'Inspiration divines, c'est pour cela qu'il se sert du mot d'éructationou de renvoi. En effet, l'éructation n'est pas chez nous volontaire,tandis qu'il dépend de nous de parler et de nous taire quand nousvoulons. Le Roi-prophète veut donc nous montrer que ses parolesne sont pas le fruit d'un effort humain, mais qu'elles viennent de l'Inspirationdivine qui les lui suggère, et c'est pour cela qu'il assimile saprophétie à l'éructation ou au renvoi. L'odeur exhaléepar la bouche participe à la nature des aliments dont on se nourrit,il en est ainsi pour la doctrine spirituelle. Le prophète exhalaitce dont il se nourrissait. Nous voyons un autre prophète exprimercette opération par une comparaison sensible, lorsqu'il mange avecplaisir le livre qui lui est présenté : "Il fut àma bouche, dit-il, doux comme le miel." (Ez 3, 3). Ils avaient reçuune grâce toute spirituelle, et ils exhalaient une grâce demême nature. Voulez-vous une preuve qu'il n'est ici question ni d'uneaction extérieure, ni d'aliments sensibles ? Écoutez quelleparole est proférée, et quel est celui qui la profère;ce n'est point l'estomac qui reçoit les aliments, mais le coeur."Mon coeur, dit-il, a eu comme un renvoi." Et quelle odeur a-t-il exhalée? L'odeur, non pas de la nourriture, non pas de la boisson, mais des chosesdont il s'est nourri à cette table spirituelle. "Une bonne parole";c'est-à-dire qui a pour objet le Fils unique de Dieu, car il estbon essentiellement et par-dessus tout. "Je suis venu, dit-il, non pourjuger le monde, mais pour le sauver." (Jn 12,47). Tout respire la douceur,tout éloigne l'idée même de châtiment. Or, sile Roi-prophète prononce de semblables paroles, c'est qu'il a prissoin de purifier son coeur. Lorsque l'estomac est plein d'humeurs impures,il renvoie des gaz fétides; si au contraire il est dans son étatnormal, il renvoie une odeur qui annonce également la santé.C'est ainsi que le coeur du prophète, après s'êtrepurifié de ses péchés, a reçu la Grâcede l'Esprit saint, et nous rend une excellente parole. Nous apprenons encoreici que les prophètes sont tout différents des devins. Lorsquele démon s'empare de l'âme de ces derniers, il leur ôtel'usage de la raison, obscurcit leur intelligence, et les oracles qu'ilsfont entendre sortent de leur bouche sans qu'ils les comprennent, semblablesaux sons qui sortent d'un instrument. C'est ce qu'un de leurs philosophesexprime en ces termes : "De même que les devins et ceux qui rendentdes oracles parlent sans comprendre ce qu'ils disent." Telle n'est pointl'action de l'Esprit saint, il laisse à l'âme la facultéde comprendre ce qu'Il lui inspire. Si elle ne le comprenait pas, commentle Roi-prophète pourrait-il dire : "Mon coeur a proféréune excellente parole " ? Le démon, qui est notre ennemi déclaré,fait la guerre à notre nature, mais l'Esprit saint, qui ne veutque notre bien, qui nous comble de ses grâces, donne à ceuxqui le reçoivent l'intelligence des dons qu'il leur accorde, etdes vérités qu'il leur révèle.

"C'est au roi que j'adresse et queje consacre mes oeuvres." Une autre version porte : " Mes actions." Quellessont ces oeuvres ? Sa prophétie. L'oeuvre de l'artisan qui travaillele fer est de faire une hache; l'oeuvre de l'architecte est de bâtirune maison; l'oeuvre du constructeur de navires est d'ajuster les différentesparties qui les composent; ainsi l'oeuvre du prophète est de méditerl'objet de sa prophétie. Voulez-vous une preuve que c'est làune oeuvre véritable, écoutez Jésus Christ disantde ses apôtres : "L'ouvrier est digne de sa récompense"; (Lc10,7) et saint Paul : "Surtout ceux qui travaillent à la prédicationde la parole et à l'instruction." (1Tm 5,17) L'oeuvre est ici laconséquence naturelle du travail. Et quelle oeuvre plus honorable? En est-il de plus utile ? Cette oeuvre est d'un ordre plus élevéque toutes les industries. Quelle est donc cette oeuvre que le Roi-prophètedit au Roi ? C'est cette hymne, cette prophétie. Il ne spécifiepas quel est ce roi, pour nous apprendre qu'il s'adresse au Dieu de l'univers.Lorsque nous voulons parler du roi des Perses, nous ne disons pas simplement: le roi, mais nous ajoutons des Perses, ou des Arméniens, s'ilen est question. Mais quand nous parlons de notre roi, toute autre additionest inutile, il nous suffit de dire le roi; de même il suffit auprophète qui parle ici de Celui qui est Roi en vérité,de dire simplement : "au Roi." Ainsi encore lorsque nous parlons du Tout-Puissant,il n'est besoin de rien ajouter, parce qu'il n'y a point un second Tout-Puissant;de même lorsque nous disons le Roi, nous n'ajoutons rien autre chose,puisqu'il n' a point d'autre Dieu qui soit Roi. D'ailleurs celui qui s'exprimaitde la sorte était roi lui-même; nouvelle preuve qu'il ne voulaitpoint parler d'un homme, mais du Dieu de l'univers. Aussi il ne dit point: au roi, Basileî sans l'article, mais : au roi, tw Basileîpour signifier par l'addition de l'article le souverain empire de Dieu.

2. Le Roi-prophète nous déclareensuite que ce qu'il va dire n'est le fruit ni de ses pensées, nide ses méditations, ni de son travail personnel, mais l'oeuvre exclusivede la Grâce divine, et qu'il ne fait que prêter sa langue àla parole inspirée. "Ma langue, dit-il, est comme la plume de l'écrivainrapide." Que signifie cette expression : "rapide" ? L'action de la Grâcede l'Esprit saint. Celui qui parle d'après ses propres inspirationsest obligé de procéder avec lenteur; il médite, ilcompose; l'inexpérience, le défaut de science, mille autrescauses entravent la rapidité du discours. Mais lorsque l'Espritsaint s'empare d'une âme, il n'y a plus de difficultés; semblableà une eau qui se précipite avec véhémence etimpétuosité, la grâce de l'Esprit saint s'avance avecune rapidité inouïe, aplanissant tout sur son passage et renversanttous les obstacles. Le Roi-prophète élève encore plushaut ses pensées, et montre que ce n'est point un langage humainqu'il va faire entendre. "Tu surpasses en beauté les enfants deshommes." (Ibid. 3) Quelques-uns prétendent que ces paroles se rapportentà la langue qui, au dire du prophète, est une plume d'uneforme magnifique; mais mon opinion est que le prophète parle exclusivementde Jésus Christ dans tout le reste du psaume. Aussi, un autre interprètea-t-il traduit de la sorte : "Les enfants des hommes T'ont ornéd'une éclatante beauté." Le vif désir et l'ardentamour du Roi-prophète pour Jésus Christ, lui fait adresserdirectement la parole au Sauveur comme Jacob qui disait autrefois : "Tut'es élancé de ton germe, ô mon fils; dans ton repostu as dormi comme un lion." (Gn 49, 9). Sous le feu de l'inspiration divine,il s'entretient avec le Fils de Dieu, et lui adresse directement la parole.Il évite de faire ici aucune comparaison, et ne dit pas : Tu esplus beau, mais : "Tu l'emportes en beauté sur tous les enfantsdes hommes." C'est une beauté d'un genre tout différent.Remarquez que le prophète parle tout d'abord de l'incarnation duFils de Dieu, comme le prouvent les paroles suivantes. Car aprèsavoir dit : "Tu l'emportes en beauté sur les enfants des hommes",il ajoute : "La grâce est répandue sur tes Lèvres."Or, Dieu n'a point de lèvres, et il s'agit par conséquentde son union avec la nature humaine. Un autre interprète l'indiqueplus clairement en traduisant : "La grâce s'est répandue detes Lèvres." Que signifient ces paroles : "S'est répanduede tes Lèvres ?" Cette grâce qui était à l'intérieura jailli comme d'une source. Comment donc un autre prophète a-t-ilpu dire : "Nous L'avons vu, Il n'avait ni éclat, ni beauté;son Aspect était méprisable, et Il était le dernierde tous les hommes ?" (Is 53, 2-3). Isaïe ne veut point parler icide sa laideur, à Dieu ne plaise, mais des opprobres dont Il étaitcouvert. Dès que le Fils de Dieu eut résolu de se faire homme,Il Se soumit à tous les mépris, à toutes les humiliations;ce n'est point une reine qu'Il choisit pour sa mère, Il n'est pointdéposé en naissant sur un lit rehaussé d'or, maisdans une crèche. (Lc 2,7). Il n'est point élevé dansun palais magnifique, mais dans l'humble atelier d'un simple artisan. Lorsqu'Ilchoisit ses disciples, Il ne les prend point parmi les orateurs, les philosophes,les rois de la terre, mais parmi les pécheurs et les publicains.(Mt 4,18; 9,9). Il reste toujours fidèle à ce genre de viemodeste et pauvre. Il n'a point de demeure; (Lc 9, 58) Il ne porte pasde riches vêtements, sa table n'est point somptueuse, Il vit desaumônes qui Lui sont faites, Il est en butte à tous les mépris,à tous les outrages, Il est chassé et persécutépar ses ennemis. Il se réduit à ces excès d'humiliationpour abattre le faste et l'orgueil des hommes. C'est donc parce qu'Il n'étaitenvironné d'aucun éclat extérieur, qu'Il n'avait nisuite ni gardes, et qu'Il marchait ordinairement seul comme un homme duvulgaire que le prophète dit : "Nous L'avons vu, Il n'avait ni éclat,ni beauté." (Is 53,2). Tandis qu'ici David en Le proclamant "leplus beau des enfants des hommes," a en vue la Grâce, la Sagesse,la Doctrine, les Miracles du Sauveur. Il fait ensuite la description decette beauté : "La grâce a été répanduesur tes Lèvres." Vous voyez qu'il parle de la nature humaine dontIl S'est revêtu. Or, quelle est cette grâce ? La grâcede sa Doctrine et de ses Miracles, grâce qui est descendue sur lanature humaine du Sauveur. "Celui sur qui vous verrez l'Esprit descendrecomme une colombe et Se reposer, fut-il dit à saint Jean, c'estCelui-là qui baptise dans le saint Esprit." (Jn 1,33). Toute l'abondancedes grâces, en effet, a été répandue sur cetemple, car Dieu ne donne point l'Esprit avec mesure. "Nous avons tousreçu de sa Plénitude"; (Jn 1,16); mais ce temple a étéinondé de la plénitude même de la grâce. C'estce qu'Isaïe voulait exprimer lorsqu'il disait : "L'Esprit du Seigneurreposera sur Lui, l'Esprit de sagesse et d'intelligence, l'Esprit de conseilet de force, l'Esprit de science et de piété. Et Il serarempli de l'Esprit de la crainte du Seigneur." (Is 11,2-3). Nous voyonsici la plénitude même de la grâce, tandis que les hommesn'ont reçu qu'une petite partie, qu'une goutte de cet océande grâces. Aussi le prophète ne dit pas : "Je donne mon Esprit",mais : "Je répandrai de mon Esprit sur toute chair." (Jn 2, 28).

3. Cette prophétie s'est accomplie.Toute la terre est entrée en participation de cet Esprit. Il a commencéà se communiquer à la Palestine, puis Il S'est répandusur l'Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Cilicie, les contréesarrosées par l'Euphrate, la Mésopotamie, la Cappadoce, laGalatie, la Scythie, la Thrace, la Grèce, la Gaule, l'Italie, toutela Lybie, l'Europe, l'Asie et jusque sur l'océan lui-même.Qu'est-il besoin d'en dire davantage ? Cette Grâce de l'Esprit saints'est étendue à toutes les régions qu'éclairele soleil, et cette petite parcelle, cette goutte de l'Esprit saint a remplil'univers entier de la science de Dieu. C'est par la vertu de cette grâceque les miracles étaient opérés et que tous les péchésétaient remis. Et cependant, cette grâce qui se répanditsur un si grand nombre de contrées, n'est qu'une faible partie etcomme un gage de ce don divin. "Il a donné dans nos coeurs, ditl'Apôtre, l'arrhe, le gage de l'Esprit saint." (2Cor 1,22). C'est-à-direune partie des effets qu'il produit en nous; car l'Esprit saint Lui-mêmene souffre point de division. Considérez cependant l'abondance decette source : "L'un reçoit du saint Esprit le don de parler avecsagesse; l'autre reçoit du même Esprit le don de parler avecscience; un autre reçoit le don de la foi; un autre reçoitdu même Esprit le don de guérir les maladies; un autre ledon des miracles; un autre le don de prophétie; un autre le discernementdes esprits; un autre le don de parler diverses langues." (1 Cor 12,8-10).La grâce du baptême, qui a versé tous ces dons sur despeuples si nombreux, s'est répandue sur l'univers tout entier. Voilàce qu'a produit une seule goutte de cet Esprit divin. Car ce n'étaitvraiment qu'une goutte, comme Dieu le déclare par son prophète: "Je répandrai de mon Esprit" (Jl 2,28); et au témoignagede saint Paul qui l'appelle une arrhe, un gage; preuve évidenteque ce n'est qu'une partie du don tout entier. Saint Jean exprimait lamême vérité lorsqu'il disait : "Et nous avons tousreçu de sa plénitude." (Jn 1,16). C'est-à-dire nousen avons tous reçu, parce qu'elle était pour ainsi dire àson comble, parce qu'elle débordait et se répandait par sonabondance même.

Considérez donc la plénitudeet l'abondance de cette Grâce de l'Esprit saint, qui suffit danstous les temps à tous les besoins du monde entier, sans êtrelimitée dans ses effets, sans jamais être tarie. Elle remplittous les hommes de richesses et de grâce, et sa féconditédemeure inépuisable. Mais comme le nom d'esprit s'applique àdifférents êtres, à l'ange par exemple, à l'âme,au vent même et à beaucoup d'autres objets; le prophèteajoute : "De mon Esprit." Car la liaison étroite qui unit l'espritde l'homme à l'homme lui-même existe aussi entre Dieu et sonEsprit, tout en laissant subsister la distinction des personnes. C'estce que saint Paul voulait exprimer lorsqu'il disait : "Qui d'entre leshommes connaît ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'hommequi est en lui ?" De même, personne ne connaît ce qui est enDieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. (1Cor 2,11). Saint Paul ne confondaitpoint ici les hypostases ou les personnes, mais il voulait relever la Dignitéde l'Esprit saint. L'union qui existe entre le Père et l'Espritsaint est donc aussi étroite que l'union de l'âme humaineavec elle-même. De même que nous donnons au Fils de Dieu lenom de Verbe, pour faire connaître l'union intime du Fils avec lePère, mais sans que le Fils perde pour cela sa Personnalité,ainsi l'Esprit saint s'appelle l'Esprit de Dieu, tout en restant une Personnedistincte. C'est parce que le Verbe est le Fils propre du Père,qu'Il nous communique la Grâce de l'adoption divine; et c'est aussiparce que l'Esprit saint possède la même nature que Dieu qu'Ilrépand sur nous ses Dons. C'est ainsi que l'homme, par cela mêmequ'il est homme, peut reproduire l'image de l'homme. "C'est pour cela queDieu T'a béni éternellement." Un autre interprètetraduit : "À cause de cela." Vous voyez avec quelle ardeur de sentimentsle prophète s'adresse au Fils de Dieu. C'est par le même motifque dans un autre psaume, il ne se contente pas de prédire l'avenir,mais qu'il prend le ton du reproche et de l'accusation. "Pourquoi les nationsont-elles frémi, pourquoi les peuples ont-ils méditéde vains complots ?" (Ps 2,1). Et il dit de même ici : "C'est pourquoiDieu T'a béni éternellement." Il ne parle ni de sa Naissance,ni de son Éducation, ni des autres circonstances de sa vie, Il secontente d'en faire une simple mention. Pour quelle raison ? C'est le devoirdes évangélistes de faire une narration suivie des événements;le prophète leur laisse donc cette tâche qui leur appartient,tandis que la prophétie choisit seulement quelques événementsauxquels elle s'attache de préférence. C'est ce que fontcontinuellement les prophètes, ils s'emparent seulement de quelquesfaits historiques qu'ils enveloppent encore d'une certaine obscurité.Voilà pourquoi le Roi-prophète dit ici : "Dieu T'a béniéternellement", pour faire connaître que ses paroles étaientpleines d'une Grâce infinie. Considérez ici la puissance decette Grâce. Jésus Se promène sur les bords de la mer,Il trouve Jacques et Jean et leur dit : "Suivez-moi, et Je vous ferai pêcheursd'hommes". Et ceux-ci, quittant leurs filets et leur père, Le suivirent"(Mt 4,21-22). Et lorsque dans un autre endroit Il posait cette questionà tous ses apôtres : "Et vous aussi voulez-vous vous en aller?", Pierre Lui répondit : "Seigneur, Tu as les paroles de la vieéternelle. Et nous avons cru et nous avons connu que Tu es le Christ,le Fils du Dieu vivant." (Jn 6, 68-70). Mais pourquoi parler de ses disciples? Les pharisiens eux-mêmes, lorsqu'ils Lui envoyèrent leurssuppôts, entendirent ces derniers leur déclarer que jamaishomme n'avait parlé comme cet Homme. (Jn 7, 46). Ailleurs la multitudes'écriait : "Jamais rien de semblable n'a paru dans Israël."(Mt 9,33). "Et ils étaient dans l'admiration de sa Doctrine, parcequ'Il les instruisait comme ayant autorité, et non comme les scribeset les pharisiens." (Mt 7,28-29).

4. Voulez-vous avoir une juste idéede la Grâce de Jésus Christ et comprendre toute l'étenduede sa Puissance ? Considérez l'importance et la difficultédes commandements qu'Il nous impose : "Celui qui ne renonce pas àtout ce qu'Il possède, et qui ne hait pas son âme, n'est pasdigne de Moi." (Lc 14,33; Jn 12,25; Mt 10,37-38). Cette seule parole eutassez de puissance pour déterminer les plus grands sacrifices, tantl'opération de la grâce était forte. Qu'avons-nousde plus intime que notre âme ? Et cependant nous la méprisonspour obéir aux commandements du Sauveur. Ces paroles : "Dieu T'abéni", ne doivent point du reste vous scandaliser ni amoindrir l'idéeque vous devez avoir du Fils de Dieu. Comme je l'ai déjàdit, le Roi-prophète parle ici de sa Nature humaine, qui a des Lèvreset qui a reçu la grâce et la bénédiction; carcomme Dieu, Il n'a besoin ni de bénédiction ni de grâce,rien ne manque à la Divinité. "Comme le Père, nousdit-il, ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne lavie à ceux à qui Il veut." (Jn 5,21). Et encore : "Les oeuvresque fait le Père, le Fils les fait également comme Lui."(Ibid. 5,19). Et dans un autre endroit : "Comme le Père Me connaît,ainsi Je connais le Père." (Jn 10,17). Ces expressions : ainsi,également, comme, signifient que le Fils est en tout semblable auPère. Mais ici il est question de la nature humaine dont Il S'étaitrevêtu. Nous L'entendons encore dire dans une autre circonstance: "C'est pour cela que le Père M'aime, parce que Je donne ma vie."(Jn 10,17). Est-ce donc que le Père avait attendu jusque-làpour L'aimer ? Comment donc aurait-Il pu dire : "Celui-ci est mon Filsbien-aimé." (Mt, 3,17). En S'exprimant de la sorte, le Sauveur adonc voulu nous faire comprendre la grandeur et l'excellence de l'actequ'Il allait consommer. Dans ces dernières paroles, nous voyonsune des causes de l'Amour de Dieu, et dans le psaume qui nous occupe, lacause est aussi clairement indiquée. Aussi le Roi-prophètea commencé par dire : "Tu l'emportes en beauté sur les enfantsdes hommes, la grâce a été répandue sur tesLèvres", avant d'ajouter : "C'est pour cela que le Seigneur T'abéni éternellement", et il applique ces paroles àl'Humanité du Sauveur, afin que ce qu'il pourra dire de moins digneen apparence de sa Gloire ne vous cause aucune surprise, parce que voussaurez à qui ses paroles se rapportent. Jacob avait aussi en vuel'Incarnation du Fils de Dieu lorsqu'il disait : "Ses yeux sont plus beauxque le vin, et ses dents plus blanches que le lait." (Gn 49,12). Or, laNature divine n'a point de dents. Un autre prophète dit encore :"Il frappera la terre de sa Parole et l'anéantira par le soufflede sa Bouche." (Is 11, 4). Langage semblable à celui de saint Paul: "Le Seigneur le tuera par le souffle de sa Bouche et le détruirapar l'éclat de sa Présence." (2Th 2,8).

Le Roi-prophète vous montredonc la puissance de la Divinité, pour prévenir l'impressiondéfavorable que ces paroles pourraient produire. Il ne séparepoint la Chair de la Divinité, ni la Divinité de la Chair;il ne confond point les substances, à Dieu ne plaise, mais il établitleur union : "Le Seigneur, dit-il, T'a béni éternellement."Quelle est la nature de cette bénédiction ? Il est entourédes anges, des archanges, des trônes, des dominations, des principautés,des puissances qui célèbrent ses louanges; et toute la terredepuis une extrémité jusqu'à l'autre proclame et chantela Gloire du Dieu incarné. Le premier Adam a été frappéd'une grande malédiction, le second est l'objet d'une bénédictionsans égale. Le premier Adam entendit Dieu lui dire : "Tu seras mauditdans tes oeuvres." (Gn 3,17) Et il fut dit à un autre aprèslui : "Maudit est celui qui fait l'oeuvre de Dieu négligemment."(Jr 48,10). Et encore : "Maudit celui qui ne demeure pas dans tous lespréceptes qui sont écrits dans ce livre" (Dt 27,96). Et enfin: "Maudit est celui qui est suspendu au bois." (Dt 21,23). Voyez que demalédictions réunies ! Or, Jésus Christ vous a délivrésde toutes ces malédictions, en Se rendant Lui-même malédiction.(Ga 3,13). De même qu'Il S'est humilié pour vous élever,de même qu'Il est mort pour vous rendre immortel, ainsi Il S'estfait malédiction pour nous combler de bénédictions.Que peut-on comparer à cette bénédiction achetéeau prix de la malédiction dont Il est l'objet. Il n'avait pas besoinpour Lui de bénédiction, et c'est à vous qu'Il ladonne.

Lorsque je dis que le Fils de DieuS'est humilié, ces paroles n'impliquent aucun changement dans saNature, mais expriment simplement les humiliations de la nature qu'Il S'estunie. De même lorsque je dis qu'Il a été béni,je ne prétends point pour cela qu'Il avait besoin de bénédiction,mais je donne une nouvelle preuve des abaissements de son Incarnation.C'est donc sur la Nature humaine que s'est répandue cette bénédiction,car Jésus Christ, une fois ressuscité des morts, ne meurtplus. (Rm 6,17). Il n'est plus soumis à la malédiction; disonsmieux, Il n'y a jamais été soumis, mais Il S'est rendu volontairementmalédiction pour nous en délivrer. "Ceins ton épéeà ton Côté, Toi qui es tout-puissant." (Ibid. 4). Unautre interprète traduit : "Place ton Épée sur taCuisse." Un autre : "Applique ton Glaive sur ta Cuisse. Revêts-Toide ta Gloire et de ta Majesté." (Ibid. 5). Suivant une autre version: "De ta Gloire et de ton Autorité." Suivant une autre : "De taGloire et de ta Magnificence." Quel est ce changement et que signifie celangage si différent de celui qui précède ? Il vientde nous représenter le Fils de Dieu comme docteur dans ces paroles: "La grâce a été répandue sur tes Lèvres,"et il Le dépeint tout à coup comme un Roi couvert de sesarmes. Et ce n'est plus ici une prophétie, mais une prière,car il ne dit pas : Il sera ceint de son épée, il emploiela forme de la prière : "Ceins-Toi de ton épée." Ajoutezqu'ici la Beauté Se trouve jointe à la Force, et qu'il nousreprésente tout à la fois le Fils de Dieu comme un Guerrierrevêtu de ses armes, et comme un Homme tout éclatant de beauté."Revêts-Toi, dit-il, de ta Beauté et de ta Majesté."Il est également habile à tirer de l'arc : "Tes Flèchessont aiguës, ô Toi qui es tout-puissant." (Ibid. 6). Nous Levoyons ensuite comme un vainqueur triomphant : "Les peuples tomberont àtes Pieds, tes Flèches perceront le coeur des ennemis du Roi." Enfinle Roi-prophète nous représente ce Guerrier tout armé,ce Roi, cet Archer, ce Vainqueur couvert de parfums : "Tes vêtementsexhalent l'odeur de la myrrhe, de l'aloès et de la casse."

5. Mais qu'y a-t-il de commun entreles armes et les parfums ? Entre l'action de se parfumer et le maniementde l'épée, entre la doctrine et la guerre, entre un arc etla beauté ? Je vois d'un côté les symboles de la paix,de l'autre, les signes de la guerre et les préparatifs du combat.Quel est donc celui qui est tout ensemble ami de la paix, et exercédans l'art de la guerre ? Quel est celui qui exhale l'odeur des parfumset qui est revêtu de ses armes, qui sort de ses palais d'ivoire,et qui met en fuite d'innombrables ennemis et en fait un immense carnage? Comment résoudre cette difficulté ? En nous rappelant queles saintes Écritures tiennent le même langage en parlantdu Père. En effet, le Roi-prophète nous Le représenteaussi dans un autre endroit revêtu de son armure : "Si vous ne vousconvertissez, Il fera briller son épée; son arc est tendu,Il l'a préparé, Il a rempli son carquois d'instruments demort." (Ps 7,13). Et un autre auteur inspiré nous dit : "Il prendrala justice pour cuirasse." (Sg 5,19). Vous voyez aussi qu'ils ont tousdeux la même autorité. D'un côté, le Roi-prophètedit du Père : "Il fera briller son épée sans en recevoirl'ordre de personne, et de sa propre autorité"; de l'autre, Il ditégalement du Fils : "Les Flèches du Tout-Puissant sont aiguës,les peuples tomberont à tes Pieds, et elles pénétrerontjusqu'au coeur des ennemis du roi." Comme preuve qu'Il agit en tout deLui-même, le prophète ajoute : "Et ta Droite vous fera fairedes progrès merveilleux". C'est-à-dire, la vertu de ton Actionne vient pas d'une impulsion étrangère, elle est tout entièreen Toi-même. Entendez encore le Dieu de paix dire à ses disciples: "Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre mais le glaive." (Mt5,34). Et encore : "Je suis venu apporter le fer sur la terre, et que désirai-Je,sinon de le voir allumé ?" (Lc 12,49). Le Roi-prophète deson côté, prédit en ces termes sa Venue sur la terre: "Il descendra comme la pluie sur une toison et comme l'eau qui tombegoutte à goutte sur la terre." (Ps 71,6). Je vous fais ces citationspour réveiller votre attention, pour vous faire comprendre le véritablesens des expressions de la sainte Écriture et vous faciliter ainsila solution de toute difficulté. En effet, les expressions figuréessignifient les différentes Opérations du Sauveur. Lors doncque le Roi-prophète Lui dit : "Ceins ton épée àton Côté, ô Toi qui es le Tout-Puissant", ces expressionsfigurées sont le symbole de son Opération, de mêmeque l'arc et les flèches. En effet, lorsque l'Écriture représenteDieu comme entrant en colère, elle ne l'entend point d'une passionqui troublerait son Âme, elle veut simplement faire comprendre auxintelligences moins exercées la juste vengeance que Dieu tire ducrime. Or, c'est la même vérité que le Roi-prophèteveut exprimer, lorsqu'il décrit l'armure dont Dieu est revêtu.Comme nos châtiments ne nous viennent pas de nous-mêmes, maisd'instruments qui nous sont étrangers, le Prophète, pournous convaincre que Dieu a le pouvoir de nous punir, se sert d'expressionsqui nous sont connues, non pour nous donner à penser que Dieu Sesert d'armes véritables, mais pour faire ressortir d'une manièreplus saisissante la vengeance que Dieu exerce sur les pécheurs.

Cependant, me direz-vous, un grandnombre se sont scandalisés de ces paroles ? C'est bien gratuitementet par suite de leur ignorance; car dès qu'il est question de Dieu,ils devaient comprendre que ces expressions étaient figurées.Du reste, la sainte Écriture n'a point négligé deleur prouver en d'autres endroits l'Impassibilité absolue de Dieu.Écoutez comme elle nous enseigne ailleurs la facilité aveclaquelle Dieu punit les coupables : "Que Dieu Se lève et que sesennemis soient dissipés." (Ps 67, 2). A-t-Il donc besoin d'armes? A-t-Il besoin d'un glaive ? Non, il Lui suffit de Se lever. Mais cetteexpression est encore trop matérielle; aussi le Roi-prophètenous dit souvent en parlant de Lui : "Il regarde la terre, et Il la faittrembler." (Ibid. 103, 32). Et encore : "La terre a été ébranléeà la Présence du Seigneur." Ibid. (103,7). Cette manièrede parler est encore trop humaine. Écoutez donc un langage plusdigne de Dieu : "Il a fait tout ce qu'Il a voulu." (Ibid. 134, 6). C'estqu'en effet, il Lui suffit de vouloir; mais considérez comme touten employant ces expressions matérielles, le Roi-prophètefait bien voir que Dieu n'a nul besoin de ce qu'elles représentent.Il ne parle de ses Armes qu'après avoir proclamé sa Puissance,et encore, après avoir fait l'énumération de ses Armes,il attribue la victoire tout entière à sa Droite, c'est-à-direà sa Nature et sa Puissance divines. C'est la même penséequ'exprimait un autre prophète, lorsqu'il disait : "Le signe desa Domination est sur son Épaule." (Is 9,6). Non qu'il veuille faireentendre que Dieu a des épaules, à Dieu ne plaise, mais pourvous faire comprendre que Dieu n'a besoin du secours de personne. "Ceinston Épée à ton Côté, Toi qui es le Tout-Puissant;sers-Toi de ta Beauté et de ta Majesté." Que veut dire icile Roi-prophète ? À l'aide de ces expressions figurées,il nous fait comprendre l'étendue de l'Action divine du Sauveurqui a soumis le monde entier à son Empire, a terminé heureusementla guerre qu'Il avait entreprise et consommé son triomphe sur sesennemis. Il avait à soutenir une guerre terrible, une guerre desplus cruelles où Il devait combattre non contre des peuples barbares,mais contre les démons qui avaient tendu partout leurs piègeset qui étaient une cause de ruine pour la terre tout entière.C'est cette victoire que proclamait Isaïe lorsqu'il disait : "Il distribueraLui-même les dépouilles des forts." (Is 53,12). Et dans unautre endroit : "L'Esprit de Dieu repose sur Moi; car le Seigneur M'a remplide son Onction, Il M'a envoyé pour annoncer sa Parole aux pauvres,pour prêcher la Grâce aux captifs." (Is 61,1). Voilàpourquoi saint Paul commence toutes ses épîtres par ce souhait: "Que la Grâce et la Paix de Dieu notre Père soient avecvous", et qu'il dit dans son épître aux Éphésiens: "C'est Lui qui est notre paix, c'est Lui qui des deux peuples n'en afait qu'un." (Ep 2,14). Voulez-vous une nouvelle preuve que ces paroles: "Ceins-Toi de ton Épée" ne doivent pas être prisesdans un sens littéral et matériel ? Écoutez la suite: "Sers-Toi de ta Beauté et de ta Majesté"; c'est-à-direque son Épée, c'est son Éclat, sa Beauté, saGloire, son Autorité, sa Majesté, sa Grandeur. Car cetteNature divine n'a besoin d'aucun secours étranger pour l'accomplissementde ses Desseins, son Indépendance est absolue. Le Roi-prophètes'adresse donc à Lui pour Le prier d'entreprendre la guerre dansl'intérêt du monde entier. Il descend ensuite de ces hauteurset emploie de nouveau un langage sensible et matériel. "Tends tonArc, Lui dit-il, avance, sois heureux et règne". L'expression :"Tends" indique clairement l'arc et les flèches; puis il démontreune fois de plus que Dieu n'a nul besoin de ces armes, en ajoutant : "Avance,sois heureux et règne." Un autre interprète traduit : "Marchede succès en succès." Le règne dont il veut ici parlerest le règne d'union et de vérité que le Sauveur afondé sur la terre dans les derniers temps.

6. Ces paroles sont l'expressiondu vif désir du Prophète qui voit par avance tout ce quele Fils de Dieu devait accomplir, et la terre tout entière amenéepar Lui à la connaissance de la vérité, c'est ce quiexplique son langage figuré, et la parole de commandement qu'ilsemble lui adresser. Ce langage est en effet celui des inférieurs,lorsqu'ils sont enflammés d'un zèle ardent pour les intérêtsde ceux qui sont élevés au-dessus d'eux. "Établiston règne par la vérité, par la douceur et par lajustice." Il ajoute ici la vérité aux deux autres vertus.Vous voyez comme la sainte Écriture s'explique par elle-mêmeet nous montre qu'il s'agit d'une victoire toute intérieure et toutespirituelle. Mais, comment après avoir décrit cet appareilde guerre, ces armes, ce glaive, cet arc, le Roi-prophète parle-t-ilde douceur ? Quel rapport existe entre la guerre et la douceur, entre lamodération et les combats ? Un très grand, si nous voulonsy réfléchir. En effet, David et Moïse étaientremplis de douceur, l'Écriture leur rend ce témoignage, elledit de l'un : "Souviens-Toi, Seigneur, de David et de toute sa Douceur"(Ps 131,1); et de l'autre : "Moïse était le plus doux entretous les hommes qui étaient sur la terre." (Nb 12,3). Et cependantces hommes si doux ont exercé les plus terribles vengeances. Permettez-moide vous parler d'abord de leur douceur. David s'était souvent emparéde la personne de Saül, et il était le maître de luiôter la vie; jamais cependant il ne porta la main sur lui, et malgréles instances qui lui étaient faites, il l'épargna toujours,et sut dominer son juste ressentiment. (1R 24,11; 26,7 et ss). Lorsqueplus tard Semeï le chargeait d'outrages et insultait à sonmalheur, ses généraux voulaient marcher sur lui et mettreà mort cet homme qui se rendait coupable de tels excès; quellesparoles pleines de sagesse sortent alors de la bouche de David ! Avec quelsoin encore, recommande-t-il à ses généraux ce filsparricide et incestueux en leur disant : "Épargnez mon fils Absalom!" (R 17,5). Et quand, dans ses premières années, il s'entretientavec ses frères à qui ses futures victoires inspiraient dessentiments de jalousie, avec quelle douceur il leur répond : "N'est-ilpas permis de parler ?" (1R 17, 29)

Quelle fut d'un autre côtéla conduite de Moïse ? Écoutez la prière qu'il adresseà Dieu pour ceux qui avaient voulu le lapider, (Ex 17,4), et toutfait pour lui ôter la vie : "Si Tu juges à propos de leurpardonner cette faute, je Te conjure de faire grâce, sinon, efface-moide ton livre que Tu as écrit." (Ex 32,31-32). Dans une autre circonstance,on cherche à lui inspirer des sentiments d'envie et de colère,et il fait cette réponse si pleine de sagesse : "Plût àDieu que tout le peuple prophétisât." (Nb 19,29). Et quellesprières, quelles supplications pour sa soeur, qui elle aussi n'avaitpas craint de l'insulter ? (Nb 12,13). Nous pourrions donner mille autrespreuves de sa douceur; ainsi lorsqu'il fut rejeté de la terre promiseet condamné à ne point entrer dans la Palestine, les parolesqu'il adresse aux Hébreux respirent la plus grande douceur. Et cependant,cet homme si doux, regarda comme un acte de justice que Dathan, Abironet Coré qui avaient usurpé les fonctions sacerdotales, fussentengloutis sous la terre, et que ceux qui avaient offert un feu étrangerfussent consumés par le feu du ciel. (Nb 16,15 et ss). David lui-même,malgré sa grande douceur, terrassa Goliath, mit en fuite l'arméedes Philistins et remporta sur eux une éclatante victoire. C'estqu'en effet, le caractère de la douceur est de pardonner ses propresinjures, et de prendre la défense de ceux qui sont victimes de l'injustice.C'est l'exemple que nous donne notre Seigneur Jésus Christ Lui-même.Lorsqu'Il fut attaché sur la croix, Il disait : "Mon Père,pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font." (Lc 23, 34). Et nousLe voyons encore répandre des larmes sur Jérusalem en luidisant : "Combien de fois ai-Je voulu rassembler tes enfants et tu n'aspas voulu" (Mt 23,37-38). Lorsqu'on Lui donne un soufflet, Il ne cherchepas à le rendre, Il Se justifie simplement devant celui qui Luia fait cet outrage. (Jn 28, 22, 23). On L'appelle possédédu démon, Il répond en chassant les démons. On Letraite de séducteur, d'ennemi de Dieu, Il Se venge en conduisantdans son royaume ceux qui L'injurient. (Mt 9,32 et ss.; Jn 7,12). Il recommandeà ses disciples de souffrir en toute circonstance les mauvais traitements,les outrages, la persécution, et de choisir toujours la dernièreplace : "Que celui qui veut être le premier parmi vous, leur dit-il,soit votre serviteur." (Mt 20,26). Et en cela, Il Se propose Lui-mêmepour exemple : "Comme le Fils de l'homme qui n'est point venu pour êtreservi, mais pour servir et donner sa Vie pour la rédemption de plusieurs."(Mt 20, 28). S'Il chasse les démons, s'Il déclare la guerreà Satan et dissipe toutes les erreurs, c'est encore par un effetde sa grande Douceur qu'Il détruit le vice, brise les chaînesde ceux qu'il tenait captifs sous ses lois, déjoue les embûchesdes démons, et délivre ceux qui étaient victimes deleurs mauvais traitements.

Or, que signifient ces paroles :"Règne par ta Vérité, ta Douceur, ta Justice ?" LeRoi-prophète nous a parlé de guerre, il nous en a décritles préparatifs; il nous a fait voir le Soldat tout armé,il raconte maintenant les exploits de son Règne, le genre et lanature de ses Victoires. Les autres rois de la terre, sans exception, fontla guerre pour conquérir des villes, des richesses, ou pour vengerdes inimitiés personnelles, ou par un motif de vaine gloire. Maisce n'est point pour de tels motifs que le Fils de Dieu fait la guerre;c'est pour la vérité et pour l'établir sur la terre;c'est pour la douceur, pour l'inspirer à ceux qui surpassent encruauté les bêtes féroces elles-mêmes; c'estpour la justice, c'est-à-dire pour rendre justes d'abord par saGrâce et ensuite par la pratique des bonnes oeuvres, ceux qui gémissentsous le joug tyrannique de l'iniquité. "Et ta Droite Te conduirad'une manière merveilleuse." Un autre interprète traduit: "Et ta Droite T'éclairera au milieu des plus terribles épreuves."Un autre : "Et ta Droite Te découvrira des choses terribles."

7. Vous voyez comme le Roi-prophètefait de nouveau ressortir la Majesté de Celui qui opère cesmerveilles. Lorsque précédemment, il a parlé de sesArmes, de son Épée, il s'est élevé aussitôtjusqu'à son immortelle Beauté, et a conduit ainsi son auditeurjusqu'aux contemplations de l'esprit. De même ici, après avoirdécrit de nouveau son Armure, à l'aide d'expressions matérielleset figurées, telles qu'un arc et des flèches, il élèveencore peu à peu notre pensée, en nous exposant les causesde la guerre, la vérité, la douceur, la justice, aussi bienque le mode de la victoire. Quel est ce mode ? "Et ta Gloire Te conduiraadmirablement." C'est-à-dire ta Nature seule Te suffit, et vousn'avez besoin que de ta Puissance pour voir les choses que vous devez faireet pour les accomplir. La traduction d'un autre interprète : "TaDroite est terrible", présente un sens également conformeà la vérité, car rien de plus terrible, rien de pluseffrayant que les Exploits du Sauveur : la mort détruite, les portesde l'enfer brisées, le paradis ouvert, le ciel devenu accessible,les démons condamnés au silence, l'union de la terre avecles cieux, un Dieu fait homme, l'Homme assis sur un trône, la foià la résurrection ouvertement proclamée, des espérancesimmortelles, la jouissance de biens ineffables, et mille autres faits éclatantsdont la Vie du Sauveur est pleine. Voilà pourquoi le Roi-prophètedit : "Ta Droite Te conduira vers des oeuvres terribles," et il montrepar là que sa Nature et sa Puissance divines lui suffisent pourconcevoir, entreprendre et accomplir ses Desseins. Les Septante traduisent: "Ta Droite Te conduira admirablement," c'est-à-dire qu'il ne fautpas seulement admirer les faits éclatants de la Vie du Sauveur,mais la manière vraiment extraordinaire dont ils ont étéaccomplis. C'est par la mort en effet que la mort a été détruite,la malédiction a effacé la malédiction et elle estdevenue une source de bénédiction; c'est un manger coupablequi nous avait autrefois éloignés de Dieu; c'est un mangersalutaire qui nous en rapproche. Une vierge nous avait chassés duparadis, une vierge nous fait retrouver la vie éternelle. Ce quia été la cause de notre condamnation devient le principede notre récompense. C'est en se représentant intérieurementces merveilles que le Roi-prophète s'écrie : "Ta Droite Teconduira d'une manière admirable." Qu'est-il besoin d'armes ? Qu'est-ilbesoin de glaive, d'arc, de flèches ? Vous voyez comme sa Natureet sa Puissance suffisent largement à ses Entreprises.

Considérez maintenant commele Roi-prophète, semblable à un artiste habile, quitte ceshauteurs pour descendre à des idées moins élevées."Tes Flèches sont aiguës, Toi qui es tout-puissant. Les peuplestomberont à tes Pieds, elles pénétreront jusqu'aucoeur des ennemis du Roi." (Ibid. 6). Vous voyez comme à l'expressionmatérielle de flèches, il joint l'idée de la toute-puissancepour vous apprendre que le Fils de Dieu n'a point besoin de flèches,mais qu'Il Se suffit à Lui-même. Voici la suite naturellede cette proposition : "Tes Flèches sont aiguës, ô Toiqui es puissant, elles perceront le coeur des ennemis du Roi." Ces paroles: "Les peuples tomberont à tes Pieds", forment une parenthèse.Ce passage peut s'entendre de deux manières : ou le prophèteprédit ici la captivité des Juifs, la destruction de leurville et la ruine de leur nation; ou il veut représenter dans lesens anagogique la puissance de la prédication sous l'emblèmede ces flèches. En effet, la Parole de Dieu a parcouru la terretout entière, plus rapide que la flèche qui fend les airs,elle a touché le coeur de ses ennemis, non pour leur donner la mort,mais pour les attirer à elle, ce qui s'est vérifiédans l'apôtre saint Paul. Rien de plus juste en effet que de comparerà une flèche la Parole qui, envoyée du ciel, vinttoucher son coeur et d'ennemi qu'il était, le rendit ami de Dieu."Les peuples tomberont à tes Pieds." Vous voyez l'heureuse issuede la guerre, la soumission des rebelles, et l'enseignement de la doctrinequi leur est donné. Car cette chute qui les fait tomber àses Pieds devient pour tous le principe et le fondement de leur élévation.Après les avoir affranchis de l'orgueil, de la vaine gloire, deserreurs où les retenaient les démons, Il les soumet àson empire. C'est pour cela qu'un autre prophète Le représentetout couvert de sang : "Qui est celui, s'écrie-t-il, qui vient d'Édomet de Bosor avec des habits teints de sang ?" (Is 63,1). Il n'y a pointici d'armes, ni d'arcs, ni de flèches, mais seulement des vêtements.L'image est encore un peu matérielle, mais moins cependant que lesprécédentes, et cependant le prophète élèveégalement l'esprit de l'auditeur de cette image sensible àdes idées toutes spirituelles. À la question que lui faitle prophète pourquoi ses vêtements sont rouges, le Sauveurrépond : "J'ai foulé seul le pressoir." (Is 63,2-3). Cesparoles : "J'ai foulé seul le pressoir", ont une grande analogieavec celles-ci : "Ta Droite vous conduira d'une manière admirable."Rien n'est plus facile au vendangeur que de fouler les grappes de raisin;or Dieu accomplit aussi facilement ses Desseins, que dis-je ? avec unefacilité beaucoup plus grande. "Ton Trône, ô Dieu, subsisteraéternellement, le sceptre de ton Règne est un sceptre dedroiture." (Ibid. 7). "Tu as aimé la justice et haï l'iniquité,c'est pour cela que le Seigneur ton Dieu a versé sur Toi le parfumde l'allégresse avec plus d'abondance que sur ceux qui doivent yparticiper." (Ibid. 8). Un autre interprète traduit : "Ton Trônesubsistera pour l'éternité et au delà." Le texte hébreuporte : "Dieu, ton Dieu," Éloim, Éloach. Que peuvent objecterici les Juifs ? À qui faut-il appliquer ces paroles ? Que disentde leur côté les hérétiques ? S'ils prétendentque c'est du Père qu'il est dit : "Ton Trône, ô Dieu,subsistera éternellement," comment lui appliquer ce qui suit : "C'estpourquoi le Seigneur ton Dieu a versé sur Toi le parfum de l'allégresse?" Car le Père n'est point le Christ, et Il n'a pas reçud'onction. Il est donc évident qu'il s'agit ici du Fils unique deDieu, dont le Prophète avait déjà parlé précédemment,et dont Isaïe a dit aussi : "Et son règne n'aura point de fin".(Is 9,7).

8. On demandera peut-être pourquoile Roi-prophète traite maintenant de la Divinité du Sauveur,après avoir commencé par parler de son Incarnation. Il suiten cela la marche adoptée par saint Matthieu. En effet, cet évangélistecommence par la génération charnelle du Sauveur, et voicison début : "Livre de la génération de JésusChrist." (Mt 1,1). Saint Marc et saint Luc suivent le même ordre,saint Jean seul s'en écarte. Ce n'est qu'après cet exordesublime sur la Divinité : "Au commencement était le Verbe,et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu" (Jn 1,1) et de longues considérations sur le Verbe de Dieu, que cet évangélisteajoute : "Et le Verbe S'est fait Chair et Il a habité parmi nous."Or, cette marche différente qu'il suit dans la composition de sonévangile est une preuve de l'harmonie qui règne entre tousles évangélistes. Mais comment soutenir avec quelqu'apparencede raison que l'accord et l'harmonie résultent de l'opposition ?Ignorez-vous donc que cette opposition existe entre ces deux choses, mangeret ne pas manger, boire et ne pas boire, donner et ne pas donner ? Cependantle médecin ordonne souvent ces deux choses si opposées, sansse mettre en contradiction, et en restant parfaitement d'accord avec lui-même,car il ne se propose qu'un seul but, la guérison du malade. C'estce que nous voyons aussi dans les évangélistes. Est-ce quel'été aussi n'est pas opposé à l'hiver ? Etcependant ils ont une même fin, l'abondance et la maturitédes fruits. Disons plus, l'univers entier est un composé de contraires,et ces contraires s'harmonisent parfaitement pour l'usage de notre vie.Jésus Christ Lui-même a suivi une voie tout opposéeà celle de Jean le Baptiste. Notre Seigneur se nourrissait d'alimentsordinaires, tandis que Jean le Baptiste s'en abstenait : "Jean le Baptiste,dit le Sauveur, est venu ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin,et ils disent : Il est possédé du démon. Le Fils del'homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : Voici un homme debonne chère et qui aime le vin." (Lc 7,33-34). Mais malgrécette manière de vivre toute différente, ils n'avaient cependantqu'un seul et même but, le salut de ceux qu'ils attiraient àeux. C'est ainsi que l'ordre adopté par saint Jean dans l'exposéqu'il fait de la Divinité et de la Nature humaine du Sauveur, bienque différent de l'ordre suivi par les autres évangélistes,ne laisse pas de s'accorder parfaitement avec leur récit. Commentcela ? Le voici : dans les commencements, lorsque la prédicationde la parole ne s'étendait pas encore bien loin, il étaitjuste d'insister sur l'Incarnation du Fils de Dieu, et de faire de sa Naturehumaine l'objet principal de l'enseignement évangélique,en commençant ainsi par ce qui était le plus sensible etle plus facile à comprendre. (1Cor 3,1). Mais lorsque la doctrinese fut répandue, et que la prédication eut retenti partout,le temps était venu d'élever les esprits à des considérationsplus sublimes.

Voilà pourquoi les prophètes,quand ils parlent du Fils de Dieu, commencent toujours par le mystèrede son Incarnation, et en font comme l'exorde de leurs prophéties.Voyez, par exemple, comme le début du prophète Michéeest humble et modeste : "Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n'espas la plus petite entre les villes de Juda, car de toi doit sortir leChef qui gouvernera le peuple d'Israël." (Mi 5,2). Or ce n'étaitpoint la Nature divine qui devait sortir de Bethléem, mais la naturehumaine. Aussi le prophète n'en reste pas là, et il s'élèveaussitôt jusqu'à la Divinité : "Et sa sortie est ducommencement et des jours de l'éternité." (Ibid.) Écoutezmaintenant Isaïe : "Voici que la Vierge concevra et enfantera un Fils,et Il sera appelé Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous."(Is 7,14; Mt 1,2-3). Vous voyez comment ce prophète s'élèvede la Nature humaine jusqu'à la Nature divine. Dans un autre endroit,il suit cette même marche : "Un petit Enfant nous est né,un Fils nous est donné, et Il sera appelé l'Ange du grandconseil, le Conseiller admirable, le Dieu fort et puissant, le prince dela paix, le père du siècle futur." (Is 9,6). Remarquez-vouscomme il part de nouveau de l'enfance du Sauveur, de sa Nature humaine,pour s'élever de là comme par autant de degrés jusqu'àsa Divinité ? C'est ainsi que Dieu le Père S'est révéléd'abord par le moyen des créatures : "En effet, les Perfectionsinvisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création dumonde par tout ce qui a été fait." (Rm 1, 20). C'est pourcette même raison que Dieu Se présente souvent à nousdans l'Écriture sous une forme extérieure, afin d'éleverinsensiblement l'esprit de l'homme jusqu' aux vérités incorporelles.Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'Il ait adopté cette conduitepour l'établissement des dogmes, puisqu'Il agit de la mêmemanière dans les préceptes et les commandements qu'Il nousdonne ? Le Roi-prophète suit ici ce même ordre, il s'élèvede la Nature humaine à la Nature divine (car les lèvres indiquentnécessairement une nature humaine), puis il descend de nouveau dela Divinité à la Chair mortelle du Fils de Dieu, donnantainsi à son discours une admirable variété pour l'utilitéde ceux qu'il veut instruire : "Ton trône, ô Dieu, subsisteraéternellement." Ce mot trône a ici une signification plusétendue et veut dire le règne tout entier. David préditque son trône sera éternel. Isaïe annonce de son côtéque ce trône est élevé. "J'ai vu, dit-il, le Seigneurassis sur un trône élevé." (Is 6,1) Et il dit encoredans un autre endroit : "Ton trône est élevé." Un autreprophète L'a vu assis sur un trône de gloire. (Dn 7,9). EtDavid nous représente aussi ce trône comme un trônede miséricorde. "La miséricorde et le jugement sont le soutiende son trône." (Ps 46,2).

9. Toute cette description a pourobjet de nous montrer que son règne est éternel (comme l'indiquentces paroles : dans les siècles des siècles), qu'Il sera glorieux,élevé, plein de force et de puissance. Le Psalmiste prouveencore que ce règne n'aura point de fin, lorsqu'il ajoute : "Tonrègne est un règne qui s'étend dans tous les siècles."De même que le trône est le symbole de la royauté, ainsile sceptre est l'emblème et du pouvoir royal et de la puissancejudiciaire. C'est pour cela que le Roi-prophète ajoute : "Le sceptrede ton règne est un sceptre de droiture." Là ce qui est juste,ce qui est droit, est d'une clarté pure et sans le moindre nuage.

Que les hommes atteints de déraisonet de folie, et ceux qui sont mille fois pires encore, prêtent iciune oreille attentive. Quels sont-ils, ceux qui accusent la Providenceet demandent : pourquoi tel et tel événement arrivent-ilsde cette manière ? Une semblable question n'est-elle pas le comblede l'absurdité ? Celui qui regarde un ouvrier couper ou scier unepièce de bois ne lui demande pas la raison de ce qu'il fait. Lemédecin applique le fer et le feu sur la chair du malade, il lecondamne à garder la chambre, lui prescrit une diète desplus sévères, et aucun de ceux qui sont présents,ni le malade lui-même ne songent à lui demander pourquoi ilagit de la sorte. Le pilote fait tendre les cordages, déployer ouserrer les voiles, arroser les flancs du navire, sans que personne luien demande la cause. Nul, en effet, ne songe à interroger avec curiositépour savoir la raison de ces diverses opérations, mais tous se taisentet gardent le silence, quelques fautes que puissent commettre ces genscontre les règles de leur art. Et lorsqu'il s'agit de la Sagesseinénarrable de Dieu, de son ineffable Bonté, de sa Providenceinfinie, la curiosité humaine n'a plus de bornes. Peut-on pousserplus loin la folie ? S'agit-il de porter secours, d'avancer de l'argentà ceux qui sont victimes de l'injustice, à peine trouve-t-onquelqu'un qui soit disposé au plus léger sacrifice; maisen revanche on ne cesse de demander pourquoi un tel est pauvre, pourquoiun tel mendie son pain, pourquoi cet autre est riche ? Serviteur infidèleet insensé, pourquoi n'abaissez-vous pas les yeux sur vous-mêmepour vous étudier et vous connaître ? Pourquoi ne pas imposerun frein à votre langue, pourquoi ne pas réprimer ces recherchestéméraires, renoncer à pénétrer dansd'aussi grands secrets, et ne pas reporter sur votre propre vie cette inquiètecuriosité ? Considérez attentivement toutes les actions devotre vie, cette mer immense de vos péchés, et si vous êtesdominé par cet esprit de curiosité qui ne s'arrêtejamais, demandez-vous compte de toutes les paroles coupables que votrebouche a proférées, de toutes les actions criminelles quevous avez commises. Maintenant, au contraire, vous négligez cetexamen de votre conduite, alors que cette négligence vous prépareun châtiment sévère, tandis qu'une curiositésalutaire pourrait vous sauver, et vous préférez mettre lecomble à tous vos autres péchés en citant Dieu àvotre tribunal. N'entendez-vous pas le prophète vous dire : "Lesceptre de ton règne est un sceptre de droiture" ? et un autre :"Ses Jugements resplendiront comme la lumière" ? (Os 6,5). Si vousne pouvez pénétrer dans les Secrets de votre souverain Maître,c'est une raison de plus pour Le glorifier, pour L'adorer, à causede sa Grandeur ineffable, de sa Providence incompréhensible, dela Sollicitude si sage et si variée qu'Il a pour toutes ses créatures.

"Tu as aimé la justice etTu as haï l'iniquité." Le Roi-prophète a décritprécédemment les Actions éclatantes du Fils de Dieu,ses Victoires, ses Triomphes, le salut du monde entier qu'Il a rempli devérité, de douceur, de justice, et Il a fait ressortir lasagesse de ses Desseins. Il nous parle maintenant de la Dignitéde Celui qui a opéré toutes ces merveilles : c'est un Dieu,c'est un Roi immortel, un Juge incorruptible, un Ami des justes, un Ennemides méchants. Dans ces différents titres se trouve toutela raison de ses succès. Que personne donc n'élèveici aucun doute. Toutes ces actions qu'Il a faites ont eu pour principeet pour cause sa Puissance et sa Volonté. Après avoir parléen termes aussi sublimes de sa Divinité, il redescend à saNature humaine, en disant : "C'est pour cela que Dieu, ton Dieu, a versésur Toi le parfum de l'allégresse." Une autre version porte : "Àcause de cela, Il a versé l'huile sur vos membres." C'est-à-dire,parce que dans toutes les actions qui viennent d'être énumérées,Tu as agi avec droiture, semé les germes de la justice et exécutétous les desseins que Tu avais formés. Ne vous étonnez pasd'entendre le Prophète attribuer ces actions au Père. Cen'est point pour en ôter au Fils la gloire, mais pour associer lePère à la Gloire du Fils, de même que le Fils déclareque tout ce qui est à son Père est à Lui : "Tout cequi est à Toi est à Moi, dit-Il, et tout ce qui est àMoi est à Toi." (Jn 17,10). Lorsque saint Paul expose le fait dela résurrection de Jésus Christ, il dit : "C'est Dieu quiL'a ressuscité d'entre les morts," (1Cor 6,14); tandis que nouslisons dans saint Jean ces paroles du Sauveur : "Détruisez ce temple,et Je le rebâtirai en trois jours." (Jn 2,19). Mais quel est doncce parfum d'allégresse ? Jésus Christ n'a jamais étéoint d'aucune huile, Il a reçu l'Onction de l'Esprit saint. C'estpour cela que le prophète ajoute : "Avec plus d'abondance que ceuxqui doivent y participer." C'est-à-dire que personne n'a reçuune onction aussi riche, aussi abondante que la sienne. Il y a eu avantLui un grand nombre de christs, c'est-à-dire d'hommes qui ont étéconsacrés par l'onction, mais personne ne l'a étécomme Lui. Il y a eu aussi beaucoup d'agneaux, Lui seul est l'Agneau parexcellence; il y a eu un grand nombre de fils, Lui seul est le Fils uniquede Dieu. Tout ce qui est en Lui a un caractère exceptionnel de supériorité,non seulement les attributs de sa Nature divine, mais les perfections deson Humanité, car personne n'a reçu en si grande abondancel'onction de l'Esprit saint.

Ne soyez pas surpris s'il fait entrerl'huile dans cette Onction divine, il emploie ici le langage figurédes prophètes. Il ajoute : "de l'allégresse" pour exprimerl'effet de cette Onction qui est la joie. "Car le fruit de l'Esprit, c'estl'amour, la joie, la paix." (Ga 5,22). Une autre version porte : "D'unehuile qui embellit"; le texte hébreu : Sason, de l'éclat,de la gloire, de la beauté. Il est également vrai de direque c'est une huile d'allégresse. Le glaive dont parle le Roi-prophètene présente point à votre esprit l'idée d'un glaivematériel; de même, l'arc et les flèches ne sont pourvous que l'emblème des Actions éclatantes du Fils de Dieu;ainsi devez-vous entendre ce qu'il dit ici non point d'une huile matérielle,mais d'une onction toute spirituelle. L'huile était le symbole del'Esprit saint, mais ce divin Esprit était la chose essentielleet nécessaire. Puisqu'il en est ainsi, n'hésitez pas àLui donner le nom de Christ, car il a été donné àAbraham et aux prophètes, et tous cependant n'avaient pas reçul'onction. "Gardez-vous de toucher à mes christs, dit ailleurs leRoi-prophète; gardez-vous de faire aucun mal à mes prophètes."(Ps 104,15).

Or à quel temps JésusChrist a-t-Il reçu cette onction ? Lorsque le saint Esprit descenditsur Lui sous la forme d'une colombe. (Mt 3,16). Ceux qui ont part avecLui à cette onction sont tous ceux qui vivent selon son Esprit,et dont saint Jean a dit : "Nous avons reçu tous de sa Plénitude."(Jn 1,16). Lorsqu'il parle de Jésus Christ au contraire : "Dieu,dit-il, ne donne point son Esprit avec mesure." Et il est dit encore ailleurs: "Je répandrai de mon Esprit sur toute chair." (Jl 2,28). Maisici, Dieu n'a point versé de son Esprit, c'est son Esprit tout entierqui est descendu, et c'est ce qui fait dire à l'évangéliste: "Dieu ne donne point son Esprit avec mesure." "La myrrhe, l'ambre etla casse s'exhalent de tes vêtements." (Ibid. 9). Une autre versionporte : "se répandent sur ton vêtement"; une autre : "surtous tes vêtements."

10. Suivant quelques interprètes,le Roi-prophète fait ici allusion à la sépulture duSauveur; d'autres y voient la différence de l'Onction qu'Il a reçue.En effet, c'était avec d'autres parfums que la myrrhe, l'ambre etla casse que se faisaient les onctions. Pour vous apprendre donc que l'Onctionqu'a reçue Jésus Christ n'a aucun rapport avec les autres,David énumère des parfums tout différents et faitainsi ressortir la singularité de cette Onction. Ces paroles : "detes vêtements" montrent que ses vêtements eux-mêmes étaientpleins de grâce. Aussi cette femme, qui était malade d'uneperte de sang, en arrêta l'écoulement aussitôt qu'elleeut touché le bord de ses vêtements. (Mt 9,20). Rien n'empêchequ'on n'admette l'une ou l'autre de ces deux explications qui me paraissenttoutes deux vraisemblables. De même donc que vous n'avez pas entendudans un sens matériel l'arc, les flèches et les autres expressionsfigurées de ce genre (car je crois utile de faire de nouveau cetteobservation), vous devez entendre dans un sens exclusivement spirituella myrrhe, la casse dont parle ici le prophète. "Des maisons d'ivoireoù les filles des rois T'ont comblé de joie dans l'éclatde ta Gloire." (Ibid. 10). Un autre interprète traduit : "Des templesd'ivoire, où les hommages qu'ils T'ont rendus T'ont combléde joie"; un autre : "Dans les choses qui sont à ta Gloire." Aprèsles grandes Actions du Sauveur, le Roi-prophète passe aux honneursqui doivent les suivre, c'est-à-dire à l'adoration qu'Ildoit recevoir dans des temples magnifiques. Autrefois en effet, cette matièreétait des plus précieuses, et l'ivoire était trèsrecherché. Aussi un autre prophète, s'adressant aux riches,leur dit : "Malheur à vous qui dormez dans des lits d'ivoire." (Am6,4). David montre ensuite que la prédication ne doit pas seulementse borner aux particuliers, mais qu'elle doit soumettre les royaumes eux-mêmesqui élèveront au Fils de Dieu des temples magnifiques. Toutesces prédictions paraissent accomplies aujourd'hui. Le Roi-prophèteveut faire ressortir la vertu de la prédication, et il expose commentelle a subjugué les femmes, les hommes, les particuliers, les richesde la terre, ceux qui portent la couronne, leurs épouses, et a sules amener à élever partout des temples à Dieu. Ilpoursuit cette pensée, lui donne de plus grands développements,et décrit ceux qui viendront offrir au Fils de Dieu leurs adorationset leurs prières. Il nous fait voir les peuples tombés àses Pieds, leurs coeurs touchés par sa Grâce, ses Victoiressur ses ennemis, les merveilles de sa Droite, le règne de la vérité,de la douceur, de la justice établi sur la terre. Il poursuit celangage allégorique, et fait une description prophétiqueet figurée de l'Église qu'il nous représente commeune épouse et comme une reine. C'est sous ces mêmes traitsque les apôtres l'ont décrite dans la suite : "Je vous aifiancée à un seul Époux, Jésus Christ, ditsaint Paul, pour vous présenter à Lui comme une vierge pure."(2Cor 11,2). "L'époux, dit un autre, est celui à qui estl'épouse." (Jn 3,29). Et le Sauveur Lui-même : "Le royaumedes cieux est semblable à un roi qui célèbre les nocesde son fils." (Mt 17,2). "La reine, dit le Roi-prophète, s'est tenueà ta Droite." Suivant une autre version : "Elle a étéaffermie", c'est-à-dire, elle s'est tenue d'une manière fermeet inébranlable. C'est cette même vérité queJésus Christ exprime en ces termes : "Les portes de l'enfer ne prévaudrontpoint contre elle." (Mt 16,18). Vous voyez quel honneur extraordinaire,quelle éclatante dignité lui sont accordés. Elle étaitfoulée aux pieds et reléguée au dernier rang, le Filsde Dieu l'élève jusqu'à la placer à sa droite.Elle était captive, étrangère, livrée àdes amours infâmes, devenue un objet d'abomination, et vous voyezà quel degré d'honneur le Sauveur la fait monter. Elle setient près de lui avec les puissances qui le servent. Le Fils deDieu, égal en tout à Dieu son Père, est assis àsa droite; pour l'Église, elle se tient debout. Elle est reine,il est vrai, mais elle fait partie des êtres créés.Comment donc expliquer ces paroles de saint Paul : "Il nous a ressuscitésavec lui et nous a fait asseoir dans le ciel en Jésus Christ ?"(Ep 2,6.) Remarquez ici l'exactitude du langage de l'apôtre. Il nedit pas simplement : "Il nous a ressuscités et Il nous a fait asseoir";mais il ajoute : "En Jésus Christ", c'est-à-dire dans laPersonne de Jésus Christ. Il est notre chef et nous sommes ses membres.(Ep 1,22.) Or, puisque notre chef est assis à la droite de Dieudans les cieux, nous participons à cet honneur tout en restant surla terre.

"Elle est revêtue d'un habitenrichi d'or, et couverte de vêtements de diverses couleurs." Unautre interprète traduit : "Couronnée d'un diadèmed'or d'Ophir." Vous n'avez point pris dans le sens littéral un arcet les flèches dont le roi était armé, et vous nedevez non plus entendre au littéral les vêtements de l'épouse;mais ces images sensibles sont destinées à vous inspirerdes pensées qui soient dignes de Dieu. C'est pour détruiredans votre esprit toute idée matérielle et sensible que leRoi-prophète ajoute : "Toute la gloire de la fille du Roi vientdu dedans." Les vêtements sont ce qui paraît le plus àl'extérieur, et ce qui frappe tout d'abord les regards quand ils'agit de choses matérielles. Mais lorsqu'il est question d'objetstout spirituels, c'est à l'intérieur qu'il faut tourner lesyeux. C'est le Roi Lui-même qui a composé le tissu de ce vêtementet qui en a revêtu l'épouse par le baptême. "Vous tousqui avez été baptisés en Jésus Christ, ditsaint Paul, vous vous êtes revêtus de Jésus Christ."(Ga 3,27.) Elle était auparavant dans un état qui faisaithorreur, en spectacle à tous les passants; mais aussitôt qu'ellefut couverte de ce vêtement, elle a été élevéejusqu'au Trône de Dieu et jugée digne de se tenir àsa Droite. C'est avec raison que le prophète décrit l'admirablevariété de son vêtement. Ce vêtement en effetn'est pas d'une seule espèce. Car la grâce ne suffit pas pourle salut, il faut y joindre la foi, et après la foi, les oeuvres.Mais il n'est pas ici question de vêtements; l'Esprit saint n'eutpas mis tant de soin à décrire les riches vêtementsd'une femme. Si en effet le prophète Isaïe reproche aux femmesle luxe de leurs vêtements, (Is 3,16) et si tout ce qui nourrit lamollesse est sévèrement condamné, comment l'Espritsaint aurait-Il pu donner des éloges à une femme pour sesornements et sa parure ? "Écoute, ô ma fille, vois et prêtel'oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père." (Ibid. 12)"Et le Roi sera épris de votre beauté." Une autre versionporte : "Afin qu'il soit épris. Parce qu'il est le Seigneur votreDieu." (Ibid. 12). On lit dans une autre version : "Il est notre Maîtreet les peuples L'adoreront." Un autre interprète traduit : "Adorez-le.""Et la fille de Tyr viendra avec des présents." Suivant une autreversion : "La fille qui est forte apportera des présents. Tous lesriches de la terre imploreront vos regards." (Ibid. 13)

11. Vous voyez qu'il n'y a rien icide sensible, rien de corporel, tout s'adresse à l'esprit. Commenten effet l'épouse du Très-Haut est-elle en même tempssa fille ? Comment sa fille est-elle son épouse ? Il n'en est pointainsi parmi les hommes, on ne peut être épouse et fille àla fois; mais en Dieu ces deux titres peuvent s'accorder. C'est Lui quirégénère l'âme par le baptême, et c'estLui-même qui la prend pour épouse. "Écoute, ma fille,et vois." Il donne ici deux choses à l'épouse : sa Doctrinepar l'entremise de la parole, et la vue par le moyen des miracles et dela foi; et de ces deux choses, Il lui donne l'une et lui promet l'autre.Écoute donc mes paroles, vois mes miracles, mes oeuvres, et soisdocile à mes leçons. Mais quel commandement lui fait-Il toutd'abord : "Oublie ton peuple et la maison de ton père." Comme c'estdu milieu des nations païennes qu'Il l'a choisie pour épouse,Il lui fait un devoir de se dépouiller de toutes ses habitudes anciennes,d'en effacer jusqu'au souvenir, d'en bannir la pensée de son âme,et non seulement de ne plus en faire la règle de sa conduite, maisd'éviter même d'en rappeler le souvenir. "Et oublie ton peupleet la maison de ton père." Il comprend ici toute la vie de ceuxqui font partie de ce peuple, leurs actions aussi bien que leurs croyances."Et le Roi sera épris de ta beauté." Vous voyez qu'Il neparle pas ici de la beauté du corps. Si tu es docile à mesconseils, lui dit-Il, une éclatante beauté sera ton partageet le Roi sera épris de tes charmes. Tels ne sont pas les effetsde la beauté corporelle. Nous rencontrons ces charmes extérieurschez les nations infidèles, et nous y voyons des femmes d'une beautéremarquable. Or, une preuve qu'il n'est point ici question de la beautécorporelle, c'est qu'elle est le résultat de l'obéissance,et que l'obéissance ne produit pas la beauté du corps, maiscelle de l'âme. Si tu obéis à ma voix, ta beautéte gagnera le coeur de ton Époux. "Parce qu'Il est Ton Seigneur."Il est donc à la fois son Père, son Époux, son Seigneur.Il lui a commandé de quitter ses parents, d'oublier son peuple,de renoncer à sa vie ancienne; Il justifie ce commandement par lesconsidérations de l'ordre le plus élevé, il fait voirqu'il est souverainement raisonnable et qu'il faut nécessairementy obéir. Si, en effet, Il est à la fois ton Père,ton Époux, ton Maître, il est juste que tu brises tous lesliens pour t'attacher à Lui seul. Et Il ne dit pas : "parce qu'Ilest ton Père," mais : "parce qu'Il est ton Seigneur;" pour fairesur son coeur une plus vive impression. Celui qui est ton Seigneur et tonPère a voulu aussi être ton époux. Que dis-je ? n'est-cepas un effet de sa grande Miséricorde et de son inépuisableBonté qu'Il daigne être son Seigneur et l'admettre àson service après qu'elle a été l'esclave des démonset le jouet de l'erreur ? Mais Il ne se contente pas de l'admettre àson service, Il veut être encore son Père et son Époux: "Oublie ton peuple et la maison de ton père." Car ce n'est pointà un étranger que tu te donnes, mais à Celui qui t'acréée, qui t'est uni par les liens les plus intimes, et dontla Providence ne cesse de veiller sur toi, de prendre soin de toi. Il estton Seigneur, il est ton Père, il est pour toi la source de tousles biens.

"Et les peuples L'adoreront, et lafille de Tyr viendra Lui offrir des présents." Quelle est la liaisonde ces paroles avec ce qui précède ? La voici : le Roi-prophètedonne un des motifs les plus pressants pour l'épouse de s'attacherà son Époux. Venez à Lui, semble-t-Il lui dire, saPuissance est des plus grandes, et tous les hommes Lui obéiront.Il laisse le reste de la terre et, prenant la partie pour le tout, Il choisitpour exemple une ville voisine signalée alors pour son impiété,la citadelle forte du démon, et renommée par toute la terrepour ses richesses et sa magnificence. Le Roi-prophète me paraîtpersonnifier ici toute espèce d'impiété et de désordre,car c'est l'habitude des prophètes de caractériser les moeurssous le nom des villes, comme dans ces paroles d'Isaïe : "Écoutezla parole du Seigneur, princes de Sodome; prêtez l'oreille àla loi de notre Dieu, peuple de Gomorrhe." (Is 1,10). Il s'adressait cependantaux Juifs, mais comme ils commettaient les crimes des habitants de Sodome,le prophète leur en donne le nom. Et qu'y a-t-il d'étonnantqu'il les appelle ainsi puisqu'un autre leur donne même pour pèresdes peuples célèbres par leurs vices ? "Votre pèreétait amorrhéen, et votre mère céthéenne."(Ez 16, 3). La sainte Écriture n'arrête pas là sonlangage accusateur, elle va jusqu'à les comparer à des animauxaux instincts cruels. C'est ainsi que nous lisons dans le Nouveau Testament: "Serpents, race de vipères;" (Lc 3,7) et dans l'Ancien : "Ilsont brisé les oeufs d'aspic et ourdi des toiles d'araignée."(Is 59,5). Et ailleurs : "N'êtes-vous pas pour moi comme les enfantsdes Éthiopiens ?" (Am 9,7). C'est ainsi que le Roi-prophètedonne le nom de Tyriens à ceux qui joignent à l'impiété,des moeurs licencieuses. Et cependant, dit le Seigneur, j'en triompherai,j'exercerai sur eux un tel empire qu'ils seront forcés de m'adorer.Ils iront même plus loin, ils m'offriront des présents etles prémices de leurs biens, ce qui est un des plus grands hommagesd'adoration et la marque d'une obéissance absolue. "Les riches dupeuple imploreront tes regards." Que signifie cette expression : "Ils imploreront"? C'est-à-dire les grands du peuple, les plus élevésd'entre eux vous prodigueront les plus grands honneurs. C'est ce que nousvoyons s'accomplir dans l'Église, les hommes vraiment vertueux sontun objet de vénération pour tous les autres, même pourceux qui sont les plus distingués par leurs richesses ou leurs fonctions.Car c'est le privilège de la vertu d'être supérieureà tous les avantages de la terre.

12. Voyez en même temps leshonneurs que tous les hommes rendent à l'Église. C'est avecraison que le Roi-prophète lui dit : "tes regards, ton visage;"c'est-à-dire ta gloire, ta beauté, ta splendeur. Mais, depeur que ces expressions figurées de visage, de vêtements,de beauté, ne réveillent des pensées matérielles,il ajoute : "Toute la gloire de la fille du Roi lui vient du dedans." (Ibid.14). Entrez dans votre intérieur, nous dit-il, apprenez quelle estla véritable beauté de l'âme, c'est de cette beautéque je vous parle, et sous ces expressions figurées de vêtements,de beauté corporelle, de franges, de riches ornements et d'autresimages semblables, c'est l'âme qui est l'objet de mes paroles etde mes enseignements, c'est la vertu et la gloire intérieure.

Après avoir ainsi rectifiél'erreur des esprits grossiers, il emprunte de nouveau sans crainte sescomparaisons aux objets extérieurs : "Au milieu des franges d'oret des divers ornements dont elle est environnée." Un autre interprètetraduit : "Revêtue d'ornements variés rehaussés d'agrafesd'or." L'or est ici comme précédemment l'emblème dela vertu. Saint Paul nous dit dans le même sens : "Si quelqu'un élèvesur ce fondement un édifice d'or, d'argent, de pierres précieuses,de bois, de foin, de paille." (1Cor 3,12). C'est la vertu et le vice qu'ilnous représente sous le nom de ces différents objets. LeRoi-prophète ne veut pas vous laisser supposer que ce sont làles ornements du corps, aussi vous défend-il toute représentationmatérielle en attirant vos pensées à l'intérieur.Ces ornements extérieurs contribuent à rendre la beautédu corps plus éclatante; ainsi la vertu est-elle le plus bel ornementde l'âme.

"Des vierges seront amenéesau Roi après elle." Une autre version porte : "Elles suivront leurcompagne et vous seront amenées." (Ibid. 15). "Elles seront présentéesavec des transports de joie; on les conduira jusque dans le temple du Roi"(Ibid. 16). Comprenez-vous quel est ce vêtement garni de franges,quels sont ces ornements rehaussés d'or ? C'est la fleur de la virginité,c'est le vêtement de l'Église. Considérez ici la précisiondu langage du Roi-prophète. Ce n'est pas dès la naissance,dans les premiers jours de l'Église, que la vertu de la virginitéa poussé ses fleurs, mais quelque temps après. Aussi, Davidn'en parle-t-il qu'après que l'épouse a oublié sonpeuple et la maison de son père, qu'elle s'est revêtue deses riches ornements et qu'elle s'est montrée dans tout l'éclatde sa beauté. C'est pour cela qu'il dit : "Celles qui sont tes procheste seront présentées;" ses proches, c'est-à-dire cellesqui lui sont unies moins par les liens d'une même patrie que parla conformité des moeurs et des sentiments. Vous ne pouvez doncdonner légitimement aux filles des hérétiques le nomde vierges, car elles ne sont point les proches de la reine. "Elles vousseront présentées avec des transports d'allégresse.Vous voyez ici briller d'un vif éclat une vérité proclaméepar l'Apôtre, et à laquelle le Roi-prophète rend lui-mêmetémoignage. Quelle est cette vérité ? "Ces personnessouffriront les tribulations de la chair." (1Cor 7, 28). Mais si ellessont dans la tribulation, les vierges seront dans la joie et dans l'allégresse.Les personnes mariées en effet, sont en proie à tous lessoucis qu'imposent les enfants, un mari, une maison, des serviteurs, desparents, des beaux-pères, des gendres, des neveux, enfin une famillenombreuse ou la privation d'enfants, car mon dessein n'est pas d'énumérerici les sollicitudes multipliées du mariage. La vierge, au contraire,crucifiée au monde, affranchie des soucis de la terre, élevéeau-dessus des préoccupations de la vie présente, traverseheureusement le détroit, et les yeux fixés tous les joursvers le ciel, elle jouit de la joie de l'Esprit saint, et nage au seind'un bonheur sans mélange. Le Roi-prophète ne se contentepas de lui prédire le bonheur pour la vie présente, maisaussi les joies futures de ce jour où les vierges iront au-devantde l'Époux, tenant en leurs mains des lampes qui répandrontune lumière éclatante. (Mt 25,6). Le temple du Roi c'estson palais, le lit de l'Époux, la chambre nuptiale. "Des enfantste sont nés pour prendre la place de tes pères." (Ibid. 17).Un autre interprète traduit : "Tes fils seront à toi." Ilavait commandé précédemment à l'époused'oublier son peuple et la maison de son père; il lui préditici encore les heureux effets dont ce sacrifice sera récompensé.Celle qui était stérile deviendra la mère d'une multitudeinnombrable d'enfants. Tu as renoncé, il est vrai, à tesparents, mais les choeurs de tes enfants seront environnés de tantd'honneur et de tant de gloire, et jetteront par leur nombre un si viféclat, qu'ils rempliront la terre tout entière.

13. Le Roi-prophète me paraîtavoir ici en vue les apôtres, qui sont devenus les docteurs de l'Église,et il décrit leur puissance, leur force, leur gloire, en ajoutant: "Tu les feras régner sur toute la terre." Ces paroles ont-ellesbesoin d'explication ? Je ne le pense pas; le soleil dans tout son éclatn'a pas besoin de démonstration, or, ces paroles sont plus lumineusesque le soleil. Les apôtres ont parcouru le monde entier, et ils ontrégné sur l'univers dans un sens plus vrai et avec une puissanceplus grande que ne l'ont fait les princes et les rois de la terre. La puissancedes rois ne peut s'exercer que pendant leur vie, et elle cesse avec leurdernier soupir, tandis que la puissance des apôtres n'a jamais étéplus grande qu'après leur mort. Ajoutons encore que les lois desrois de la terre n'ont de force que dans les limites étroites deleur royaume, tandis que les lois promulguées par de simples pécheursont étendu leur empire jusqu'aux extrémités du monde.Un empereur romain ne peut imposer des lois aux Perses, ni le roi des Persesaux sujets de l'empire romain; et les apôtres, Juifs d'origine, ontimposé leurs lois aux Perses, aux Romains, aux Thraces, aux Scythes,aux Indiens, aux Maures, à l'univers entier. Ces lois n'ont pointété seulement en vigueur pendant leur vie, mais aprèsleur mort, et ceux qui les ont reçues et embrassées, aimeraientmieux donner mille fois leur vie que de secouer leur autorité. "Jeme souviendrai de ton Nom d'âge en âge. C'est pour cela queles peuples publieront éternellement tes louanges dans tous lessiècles des siècles." (Ibid. 18). Une autre version porte: "Je rappellerai le souvenir de ton Nom dans chaque génération.C'est pour cela que les peuples publieront éternellement tes louanges."Une autre version : "C'est pour cela que les peuples Te rendront gloire."Le Roi-prophète a mesuré la grandeur de la Puissance du Filsde Dieu sur l'étendue de l'univers, sur la longueur de la terre,sur la multitude des peuples soumis à son empire. Un autre caractère,comme une autre preuve de sa puissance, c'est qu'elle s'étendranon seulement par tout l'univers, mais à travers tous les âges.Ta mémoire sera immortelle, elle sera écrite en traits ineffaçablesdans nos livres, écrite dans les événements, écritedans les lois. Vous voyez comme il prédit ici la perpétuitéde sa prophétie. C'est le sens de ces paroles : "Je me souviendraide ton Nom de génération en génération, lorsmême que j'aurai cessé de vivre, je célébreraiton Nom jusque dans le tombeau. Car si mon corps tombe en dissolution,mes écrits me survivront et la loi sera éternelle. C'estpour cela que les peuples Te rendront gloire." Il finit ce psaume commeil l'avait commencé, c'est-à-dire par Jésus Christ."C'est pour cela." Qu'est-ce à dire ? Tu T'es signalé parune multitude d'actions éclatantes, Tu nous as donné d'illustreschefs, Tu as détruit le règne du vice, fondé celuide la vertu, épousé notre nature, opéré desmerveilles ineffables. C'est pour cela que l'univers entier chantera taGloire, non dans un espace de temps limité, pendant dix, vingt oucent ans, ni dans une seule contrée de la terre, mais par toutela terre, sur la mer, dans les contrées peuplées d'habitants,comme dans les déserts inhabités, dans toute la duréedes siècles, en rendant grâces pour tant de bienfaits queles hommes ont reçus de Toi. Rendons nous-mêmes d'immortellesactions de grâces pour tous ces bienfaits à Jésus ChristSauveur, plein de bonté et de miséricorde, par lequel etavec lequel gloire soit au Père avec le saint Esprit, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 45

"Pour la fin, aux enfants de Coré,pour les secrets." Une autre version porte : "Au vainqueur, hymne des enfantsde Coré." Un autre : "Chant pour la jeunesse." (v.1). &endash;"Dieu est notre refuge et notre force, Il a été notre secoursdans les grandes afflictions qui nous ont enveloppés." Ibid. 2.Un autre interprète traduit : "Nous l'avons trouvé dans lesafflictions." Aussi nous serons sans crainte, "quand la terre serait bouleversée,quand les montagnes seraient précipitées dans le sein desmers." (Ibid. 3).

l. Le Roi-prophète s'inspireici de sa philosophie habituelle, qui est de détacher les hommesdes choses de la vie présente, pour les élever jusqu'àl'espérance des biens du ciel. Ne m'alléguez leur dit-il,ni vos armes, ni vos remparts, ni vos retranchements, ni l'abondance devos richesses, ni votre habileté dans l'art de la guerre, ni lamultitude de vos chevaux, ni vos arcs, ni vos flèches et vos cuirasses,ni le nombre de vos alliés, ni les phalanges de vos soldats, nileur force corporelle, ni l'expérience que vous avez de vos ennemis.Tous ces moyens de défense ne sont qu'une toile d'araignée,qu'une ombre vaine. Voulez-vous avoir contre vos ennemis une force invincible,un refuge inaccessible, une forteresse inexpugnable, une tour que rienne puisse ébranler ? Choisissez Dieu pour votre refuge, et revêtez-vousde sa Force divine. David dit avec raison : "Dieu est notre refuge et notreforce, parce que tantôt c'est par la fuite que nous triomphons denos ennemis, tantôt en soutenant contre eux tout l'effort du combat."Ces deux choses, en effet, sont nécessaires, suivant l'occasion: marcher contre 1'ennemi et savoir éviter le combat. C'est ce quefaisait saint Paul : tantôt il attaquait ouvertement ceux qui s'opposaientà la parole de vérité, tantôt il se dérobaità leurs poursuites. Notre Seigneur nous donne le même exempleà suivre dans sa conduite; nous devons donc l'imiter, connaîtreet distinguer avec soin les circonstances favorables, prier Dieu de nepoint nous laisser entrer en tentation, selon la recommandation de l'évangile;mais lorsque l'heure de l'épreuve est arrivée, ne point faiblir,et lutter courageusement avec elle. "Notre puissant Défenseur dansles grandes tribulations qui nous environnent de toute part." Je répètece que j'ai dit bien souvent, Dieu ne nous préserve pas toujoursdes assauts de la tribulation; mais lorsqu'elle nous assaille, Il nousinspire un courage à la hauteur de l'épreuve. L'adverbe puissammentsfodra, se rapporte au mot défenseur. En effet, ce n'est pas unappui ordinaire que Dieu nous donne, Il nous prête main forte etnous prodigue le secours et la consolation dans une mesure bien supérieureà celle de nos douleurs. Il ne se contente pas de proportionnerce secours à la grandeur de nos maux, mais il va bien au delà."C'est pourquoi nous serons sans crainte, quand même la terre seraitbouleversée." Vous voyez ici jusqu'où s'étendent leseffets du Secours divin. Non seulement, dit le prophète, les calamitésne nous atteindront pas et ne nous feront point succomber, mais nous n'éprouveronsmême pas ces impressions de crainte et de frayeur naturelles àtous les hommes. Et à qui devrons-nous cette assurance ? Au puissantSecours que Dieu nous donne. La terre, les montagnes, le coeur de la mer,ne signifient pas ici les éléments matériels; sousces expressions figurées, le Roi-prophète veut exprimer desdangers vraiment insurmontables Quand même, nous dit-il, nous serionstémoins d'un bouleversement général, d'une perturbationuniverselle, quand nous verrions des événements inouïsjusqu'alors, les créatures se détruisant les unes les autres,la nature franchissant ses bornes, la terre remuée jusque dans sesfondements, les éléments confondus; dans cet épouvantablebouleversement de toutes choses, non seulement nous ne serions point abattus,mais nous resterions inaccessibles à la crainte." Et la raison,c'est que le Seigneur et le Maître de toutes ces créaturesest notre appui; qu'Il nous prête main forte et se constitue notredéfenseur. Or, si de semblables événements ne peuventni nous abattre, ni même ébranler notre courage, àplus forte raison si nos ennemis marchent contre nous et nous déclarentla guerre. "Les eaux mugissent et bouillonnent, les montagnes ont étérenversées par sa Puissance." (Ibid. 4). Une autre version porte: "Les eaux mugissant, bouillonnant et les montagnes étant ébranléespour rendre gloire à Dieu." Après avoir déclaréqu'ils ne craindront pas, alors même que tous les élémentsseraient bouleversés sous leurs yeux. Le Roi-prophète proclamela Puissance de Dieu, à laquelle rien ne résiste. C'est àjuste titre que nous serons sans crainte, dit-il, et suivant sa coutume,il fait servir tour à tour les créatures et les événementshumains à démontrer cette divine Puissance. Or, voici lesens de ses paroles : Dieu ébranle, renverse, transporte comme Ille veut, toutes les choses créées, tant il est vrai que toutest souple et plie sous sa Main quand Il commande. Je crois que David veutnous dépeindre ici les ennemis de Dieu, aussi redoutables par leurmultitude que par leur force, et le nombre presque infini de ceux qui sedéclarent contre Lui. Sa Puissance est si grande, dit-il, que surun seul signe de sa volonté, tout obéit. Et comment doncpourrions-nous craindre, nous qui avons un maître aussi puissant? "Changement de rythme et de modulation." Suivant une autre version :"Toujours." "Un fleuve par son cours impétueux." Suivant une autreversion : "Les divers bras du fleuve (le texte hébreu porte : Phalagau),réjouissent la cité de Dieu, le Très-Haut a sanctifiéson tabernacle." Un autre interprète traduit : "Saint est le lieude l'habitation du Très-Haut. Dieu est au milieu d'elle, elle nesera point ébranlée; Dieu la protégera dèsle lever de l'aurore." (Ibid. 6); Une autre version porte : "Vers le matin."Une autre : "Vers l'heure du matin." Après ce tableau de la Forceet de la Puissance de Dieu, qui Lui rendent toutes choses faciles, le Roi-prophètefait ressortir sa Providence à l'égard des Juifs, et raconteen peu de mots les biens dont Il les a comblés. Ce Dieu si puissant,si fort, si terrible, qui porte l'univers et fait sentir partout son action,qui fait trembler, ébranle et bouleverse de fond en comble toutesles choses créées, a comblé notre cité de bienfaitsinnombrables. Ce fleuve en effet, représente l'abondance intarissabledes dons que le ciel a versés sur nous avec abondance. Le Prophètesemble dire : Tous ces biens ont coulé sur nous comme d'une sourceinépuisable. Semblable à un fleuve qui se divise en plusieursbras, pour arroser la contrée qu'il traverse, la Providence de Dieurépand ses bienfaits de toutes parts, les verse avec abondance etsouvent avec impétuosité, et remplit tout de ses dons. Etnon seulement Dieu nous procure une sécurité et une protectionà l'épreuve de tous les dangers, mais il répand encoredans notre âme une joie toute spirituelle. C'est pour cela que leRoi-prophète ajoute : "Le Très-Haut a sanctifié sontabernacle." N'est-ce pas déjà une grande bonté dela part de Dieu, d'appeler notre ville son tabernacle ?

2. Ce n'est pas sans raison que leRoi-prophète donne ici à Dieu le nom de Très-Haut.Celui qui est élevé au-dessus de tout ce qui est créé,dit-il, qui ne peut être limité par aucun espace, dont lanature est incompréhensible, a daigné appeler notre villeson tabernacle, et la remplit tout entière de sa Présence.Tel est le sens de ces paroles : "Dieu est au milieu d'elle", comme deces autres de Jésus Christ : "Voici que Je suis avec vous jusqu'àla consommation des siècles." (Mt 27,20). Ainsi, Dieu l'enveloppede toute part, et elle sera à l'abri non seulement de tout danger,mais de toute agitation. La cause en est qu'elle a au milieu d'elle unprotecteur toujours présent et toujours prêt à la défendre.C'est ce que signifient ces paroles : "Dès le lever de l'aurore";c'est un secours qui ne souffre ni lenteur ni retard, qui est toujoursplein de force et de vigueur, et qui vient toujours dans le temps favorable."Les nations ont été remplies de trouble." Une autre versionporte : "Les nations se sont réunies, et les royaumes ont chancelé.Dieu a fait entendre sa Voix, et la terre a été ébranlée."(Ibid. 6). Il fait ressortir ici la puissance de la Protection divine.Ce ne sont pas des ennemis ordinaires qui viennent assaillir cette ville,ce sont des rois, des nations entières qui s'assemblent de touscôtés pour entourer une seule ville et en faire le siège;et non seulement elle n'a souffert aucun dommage, mais elle a triomphéde ces ennemis, elle a vaincu et détruit les armées qui étaientvenues fondre sur elle. Tel est le sens de ces paroles : "Les royaumesont été renversés, le Très-Haut a fait entendresa voix." C'est-à-dire que sa voix seule a suffi pour s'emparerde leurs villes. Cette expression figurée est empruntée ànotre langage; car ce n'est ni par le son de sa voix, ni par ses cris,mais par un seul acte de sa Volonté, que Dieu remporte la victoiresur ses ennemis. Toutefois, le Roi-prophète élèvenotre esprit au-dessus de ces expressions matérielles et sensibleset lui fait entendre un langage beaucoup plus digne de Dieu. Il représentecontinuellement Dieu comme un guerrier revêtu de ses armes, pournous montrer que ce sont là de simples métaphores, de simplesfigures qu'il emploie pour s'accommoder à notre intelligence (carDieu n'a que faire de toutes ces armes). Il ajoute : "Il a fait entendresa voix, et la terre a été ébranlée". Ainsi,ce ne sont plus seulement les villes, les peuples, les contrées,mais la terre tout entière que le son de sa Voix ébranleet renverse. La terre, dans le langage de l'Écriture, signifie aussila multitude des hommes, comme dans ces paroles de la Genèse : "Or,la terre avait une seule prononciation et une seule langue." (Gn 19,1).

"Le Seigneur des armées estavec nous, le Dieu de Jacob est notre défenseur." (Ibid. 8). Letexte hébreu au lieu du mot armées, porte : Sabaoth. Voyezcomme le discours du Roi-prophète s'élève de la terreau ciel, jusqu'aux légions innombrables des anges et des archanges,jusqu'aux puissances célestes. Que me parlez-vous d'armées,de barbares, d'hommes mortels ? Jugez de la Puissance de Dieu par la grandeurdu royaume qu'Il possède dans le ciel; que d'armées, de puissancesinvisibles sont soumises à ses ordres ! Le Prophète leurdonne le nom de puissances, pour faire ressortir leur force, comme Il lefait dans un autre endroit, lorsqu'il dit : "Vous qui êtes revêtusde force et qui exécutez ses ordres." (Ps 102,20). En effet, unseul ange envoyé de Dieu a suffi pour faire périr une arméede cent quatre-vingt mile homme. (4R 19,35). Me direz-vous qu'Il est puissant,il est vrai, mais qu'Il n'a pas la Volonté de nous secourir ? Bannissezcette crainte, car le Prophète ajoute : "Il est notre Défenseur."Sa Volonté est donc égale à sa Puissance, ne craignezrien. Mais si nous en sommes indignes ? Rassurons-nous, sa Bontépour nous est comme un héritage que nos pères nous ont transmis.C'est pour cela que David ajoute : "Le Dieu de Jacob," comme s'il disait: Cette bonté pour nous date de loin, elle remonte à l'originede notre nation, et s'est perpétuée d'âge en âge."Changement de modulation." Suivant une autre version : "Toujours." "Venezet contemplez les oeuvres du Seigneur, les prodiges qu'Il a opéréssur la terre." (Ibid. 9.) "Il a fait cesser la guerre jusqu'aux extrémitésde la terre. Il brisera les arcs et mettra les lances en pièces."(Ibid. 10). Une autre version porte : "Il a brisé et Il livrerales boucliers aux flammes." Une autre : "Il réduira les chars encendre." Après avoir décrit les bouleversements dont la terre,la mer, les montagnes ont été le théâtre, etle Secours divin qui leur a été envoyé du ciel, leRoi-prophète s'adresse de nouveau à ceux qui ont étéles témoins de ces grands événements et les appelleà contempler avec des transports de joie et d'amour les triompheset les victoires que Dieu a remportés sur leurs ennemis. Cependantle Roi-prophète se sert ici du mot de prodiges, et non de celuide trophées et de victoires. Car ces grands événementsne se succédaient pas selon les lois de la nature; ce n'étaitnon plus ni par les armes, ni par la force extérieure que la victoirese décidait, mais par la seule Volonté de Dieu, et Il montraitpar les résultats de la guerre que c'était Lui qui menaitson peuple au combat. La puissance était vaincue par la faiblesse,des armées innombrables par un petit nombre d'hommes, les rois parceux qu'ils tenaient sous le joug; les événements s'accomplissaienten dehors de toute espérance; c'est donc à juste titre quele Roi-prophète les appelle des prodiges, puisqu'ils étaientcontre toute prévision et qu'ils s'étendaient jusqu'aux extrémitésde la terre.

3. On peut sans crainte de se trompervoir dans ce psaume, entendu dans le sens anagogique, une prédictiondu temps présent. Dieu en effet, a mis fin à la guerre cruelleque les démons faisaient aux hommes; Il a donné la paix àtoute la terre, et Il a même fait cesser et rendu moins fréquentesles guerres extérieures. C'est ce qu'Isaie lui-même avaitprédit : "Ils changeront leurs épées en socs de charrues,leurs lances en faucilles; les nations ne lèveront plus le fer contreles nations, on ne les verra plus davantage s'exercer aux combats." (Is2,4). Dans les temps qui ont précédé l'Avènementde Jésus Christ, tous les hommes portaient les armes, nul n'étaitexempt du service militaire, les villes étaient sans cesse en luttecontre les villes, la guerre était universelle. Maintenant au contraire,la plus grande partie de la terre est en paix, tous exercent tranquillementleurs différentes professions, le laboureur cultive la terre, commele navigateur traverse les mers, et il n'y a plus qu'un nombre restreintde soldats armés pour la défense commune. J'oserai mêmedire qu'ils deviendraient inutiles, si notre conduite était ce qu'elledoit être, et si nous n'avions pas besoin des dures leçonsde l'adversité. Le feu dont parle le prophète, c'est la Colèrede Dieu, et il prédit ici les suites de la victoire qu'ils remporterontsur les ennemis, ils livreront aux flammes leurs armes et leurs chars.Ézéchiel prédit cette même circonstance, commele savent ceux qui sont instruits dans les saintes lettres (Ez 39,10)."Soyez dans le repos, et reconnaissez que c'est Moi qui suis le Seigneur.Je serai élevé au milieu des nations, et Je serai élevédans toute la terre." (Ibid. 11). Un autre interprète traduit :"Soyez guéris et reconnaissez." Un autre : "Cessez afin de reconnaître."Le texte hébreu porte : Ouarphou ouadou. Le Roi-prophèteadresse la parole aux nations à peu près en ces termes :Vous avez reconnu que la Force et la Puissance de Dieu s'étendentjusqu'aux extrémités de la terre, mais vous avez besoin quevotre âme soit tranquille et pure. C'est le sens de cette expression: "Laissez" ou "Cessez"; c'est-à-dire, renoncez à vos erreurs,rompez avec les habitudes de votre vie ancienne, dégagez-vous pourrespirer plus librement de l'épais nuage des vices qui vous environne,vous serez conduits alors par la doctrine des miracles, et dans le silenced'une âme calme et tranquille, vous reconnaîtrez le souverainmaître de l'univers.

En effet, les miracles ne suffisentpas, il faut de plus une âme remplie de dispositions convenables.Que de miracles ont été opérés sous les yeuxdes Juifs, et ils n'en ont retiré aucun profit pour leur salut.À quoi serviraient les rayons du soleil, si l'oeil n'est pas transparentpour donner passage aux rayons lumineux ? Les miracles seuls ne sont doncpas suffisants. Aussi, après avoir décrit ces miracles, leRoi-prophète exhorte ceux qui doivent en profiter, à renonceraux vices qui les retiennent captifs pour parvenir à la connaissancedu souverain Maître de toutes choses. "Soyez dans le repos et considérezque c'est Moi qui suis Dieu, et non les idoles ou les statues." Tenez-vousdonc dans le repos et Je vous donnerai beaucoup d'autres preuves de cettevérité. C'est ce que signifient les paroles suivantes : "Jeserai élevé au milieu des nations, et Je serai élevédans toute la terre;" c'est-à-dire, ce sont mes oeuvres qui vousdémontreront ma Grandeur et mon Élévation au-dessusde tout ce qui existe. En effet, cette nature immortelle et ineffable aune élévation qui lui est propre. Mais comme vous êtesincapable de vous élever jusqu'à elle, Je vous la ferai connaîtrepar les oeuvres : et cette connaissance ne sera pas limitée àla Palestine, à la ville de Jérusalem, mais s'étendrajusqu'à vous, nations infidèles. C'est ainsi que Dieu S'élèveen leur faisant sentir sa main victorieuse et puissante, par les miraclesqu'Il a opérés à Babylone, dans l'Égypte, dansle désert, par tout l'univers, et qui sont comme autant de maîtresqui leur apprennent à le connaître. "Le Seigneur des arméesest avec nous, le Dieu de Jacob est notre défenseur." (Ibid. 12).Ce Dieu dont la grandeur et l'élévation s'étendentà tous les temps et à tous les lieux, a toujours étéavec nous. Loin de vous donc tout sentiment de crainte ou de trouble, puisquevous avez pour défenseur le Dieu fort et invincible, à quiest dû la gloire, l'honneur, avec le Père qui est de touteéternité et son Esprit vivificateur, maintenant et toujourset dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 46

"Pour la fin, aux enfants de Coré."Suivant une autre version : "Pour le vainqueur, hymne des enfants de Coré."(v.1). &emdash; "Peuples, battez tous des mains." Suivant une autreversion : "Applaudissez de la main, faites retentir des chants d'allégresseà la Gloire de Dieu." (Ibid. 2). Suivant une autre version : "Donnezle signal des chants de louange, parce que le Seigneur est élevéet redoutable, Il est le Roi suprême de toute la terre." (Ibid. 3).

1. Ce psaume a le même objetque le psaume précédent, il redit les victoires et les triomphesque le peuple de Dieu a remportés sur ses ennemis, et il invitetout l'univers à célébrer d'aussi grands bienfaits.Mais ce début, cette invitation, ces battements de mains, ces applaudissements,ces cris de joie paraîtront peut-être indignes de l'Espritde Dieu. Ceux qui viennent dans le lieu saint pour recevoir les divinsenseignements, me dira-t-on, ne peuvent pas, sans compromettre leur dignité,se prêter à des applaudissements, à des battementsde main qui ne conviennent qu'au théâtre et aux banquets.Les hommes élevés dans l'école de l'Esprit saint,doivent se faire remarquer par le calme, l'ordre, la modération.Que signifient donc ces applaudissements et ces cris de joie ? Les arméesrangées en bataille et prêtes à engager le combat,ont coutume de pousser de grands cris et de se livrer à des applaudissementsbruyants pour effrayer leurs ennemis; mais une âme calme et tranquillen'a que faire de ces moyens. Et cependant ce psaume nous invite àla fois à battre des mains, à pousser des cris de joie. Quefaut-il donc entendre par là ? Rien autre chose qu'une démonstrationd'allégresse, et un symbole de victoire. Dans un autre psaume, leRoi-prophète représente les fleuves eux-mêmes applaudissantet frappant des mains. "Les fleuves, dit-il, battront des mains en signed'applaudissement." (Ps 98, 8). Nous voyons dans Isaïe les arbreseux-mêmes donner des signes d'allégresse; (Is 55,12); et dansle Roi-prophète encore : les montagnes et les collines tressailliret bondir de joie. (Ps 103, 4). Est-ce à dire qu'il nous failleentendre que les montagnes et les collines tressaillent réellementde joie, que les fleuves applaudissent, ou qu'ils aient des mains ? Ceserait une folie de le croire; nous ne devons donc voir dans ces métaphoresque la joie portée à l'excès. C'est ce que nous voyonsaussi parmi les hommes. Mais pourquoi le Roi-prophète ne dit-ilpas : Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse, mais :"Applaudissez et poussez des cris de joie ?" Pour nous faire comprendreque c'est une joie qui ne connaît pas de bornes. Lorsque notre SeigneurJésus Christ nous fait cette recommandation : "Quand vous jeûnez,parfumez votre tête et lavez votre visage", (Mt 6,17) Il ne nouscommande pas de nous parfumer réellement (personne de nous ne l'entendde la sorte), mais de nous témoigner à tous la douceur etla joie qui remplissent notre âme (car ce que le Seigneur exige denous, c'est que nous jeûnions avec joie sans affecter un air tristeet fâcheux). De même ici, on nous commande non de battre desmains, mais de nous livrer en chantant les psaumes aux sentiments de lajoie et de l'allégresse.

Cependant, il serait peut-êtreplus vrai d'entendre ce psaume dans le sens anagogique, en s'élevantau-dessus du sens historique et littéral. Le Roi-prophètecommence par une invitation aux transports extérieurs et sensiblesde la joie, mais pour conduire à la connaissance des véritésspirituelles. Je répète ici ce que j'ai déjàdit précédemment, il y a dans l'Écriture des chosesqu'il faut entendre dans le sens exprimé par les mots, d'autresqu'il faut entendre dans un sens différent. Prenons pour exempleces paroles : "Les loups habiteront et mangeront avec les brebis." (Is11, 6). Il ne s'agit pas ici en réalité de loups et de brebis,ni de paille, ni de b¦ufs, ni de taureaux, mais du caractèreet des m¦urs des hommes figurés par ces animaux. Il est d'autresendroits qu'il faut entendre dans une double acception, dans le sens littéralet dans le sens spirituel comme l'histoire figurative du fils d'Abraham.Ainsi, nous savons que ce fils a été véritablementoffert, mais nous savons en même temps que cette oblation renfermaitun mystère caché, le mystère de la croix. (Gn 12).C est ainsi que l'agneau pascal immolé en Égypte est unefigure de la passion. (Ex 12). Il faut entendre ce psaume de la mêmemanière. Le Roi-prophète n'invite pas seulement les peuplesde l'Arabie et des contrées voisines, mais toutes les nations. "Parceque le Seigneur est élevé et redoutable, Il est le Roi suprêmesur toute la terre. "Dès le début de ce psaume, il rend sesauditeurs attentifs, en les invitant à célébrer desi grands biens, à se joindre aux applaudissements de l'universentier, à participer à cette fête toute divine et toutespirituelle, et à recevoir cette doctrine mystérieuse descenduedu ciel. Tel est le sens de ces paroles : "Battez des mains"; c'est-à-dire: Réjouissez-vous, tressaillez d'allégresse. C'est aussil'invitation que notre Seigneur nous fait dans l'Évangile : "Tressaillezde joie," nous dit-Il. (Lc 6,23). Assurément Il ne veut pas dire: Sautez, bondissez de joie (ce qui serait peu convenable); Il veut simplementnous exprimer toute la vivacité de cette allégresse. Il estdigne, en effet, de reconnaître par une grande joie des événementsaussi importants. La prédication évangélique a parcourutoutes les contrées que le soleil éclaire de ses rayons,le monde entier a trouvé le salut, et ceux qui vivaient précédemmentau sein des plus grossières erreurs, ont embrassé une religionbien supérieure aux institutions et au culte des Juifs.

"Nations, frappez toutes des mains."Oui, applaudissez de ces mains autrefois impures, sacrilèges, souilléestous les jours de sang dans ces sacrifices immondes où vous immoliezvos propres enfants, où vous commettiez des crimes horribles etoutragiez la nature elle-même. "Faites retentir à la Gloirede Dieu des chants d'allégresse." De cette même langue quia goûté des mets impurs et proféré des blasphèmesimpies, chantez maintenant l'hymne de la victoire. Lorsqu'une arméevoit que ses ennemis ont le dessous dans la bataille et qu'ils commencentà plier, elle se contente pour achever d'ébranler leur courageabattu, de pousser unanimement des cris et de faire retentir des accentsguerriers. Et se peut-il une victoire plus éclatante, un triompheplus glorieux que de décider le sort de la bataille, en jetant descris au lieu d'avoir recours aux armes et à la force des combattants?

2. La gloire du triomphe revientdonc tout entière à Jésus Christ. Il a terminéLui-même cette guerre redoutable, Il a enchaîné le fortarmé et lui a enlevé ses armes. Mais dans son immense Bonté,Il veut que ceux qui n'ont pris aucune part au combat jouissent cependantdu triomphe, et Il leur met à la bouche les hymnes de la victoirecomme s'ils avaient fait des prodiges de valeur et triomphé eux-mêmesde leurs ennemis. Voilà pourquoi nous nous écrions tous d'unevoix claire et accentuée : "Ô mort où est ta victoire? Ô mort où est ton aiguillon ?" (1Cor 15, 55). Et encore: "Dieu S'élève au bruit des acclamations"; comme nous lelisons dans ce même psaume. Et dans un autre : "Vous êtes montéen haut, vous avez emmené un grand nombre de captifs, vous avezdistribué des présents aux hommes." (Ps 67, 19; Ép4,8). Lorsque l'armée des Égyptiens fut ensevelie dans lesflots de la mer, les Juifs chantaient aussi à Dieu cette hymne d'actionsde grâces pour la victoire qu'ils venaient de remporter : "Chantonsdes hymnes au Seigneur, parce qu'Il a fait éclater sa Grandeur etsa Gloire." (Ex 15,1). Mais notre victoire à nous est bien pluséclatante. Ce ne sont point les Égyptiens qui ont étésubmergés, mais les légions infernales; ce n'est point pharaonqui a été vaincu, mais le démon. Ce ne sont pas desarmes matérielles qui ont été prises, c'est l'iniquitéqui a été détruite. Ce n'est pas dans la mer Rouge,mais dans le bain de la régénération que cette victoirea été remportée. Ce n'est point vers la terre promiseque nous marchons, c'est vers le ciel. Ce n'est point la manne que nousmangeons, c'est le Corps même du Seigneur qui devient notre nourriture;(Ex 16, 14; Jn, 6, 31); nous ne buvons pas l'eau du rocher, mais le sangqui a coulé de son Côté. (Ex 17, 6). Voilà doncla raison de ces applaudissements, c'est qu'ils sont délivrésde ces travaux pénibles qui les appliquaient à des ouvragesde bois et de pierre; c'est qu'ils se sont élevés jusqu'auxcieux, et au-delà même des cieux, et qu'ils ont pénétréjusqu'au Trône même du Roi. "Chantez donc la Gloire de Dieu,c'est-à-dire offrez-Lui un cantique de reconnaissance, renvoyez-Luitout l'honneur de la victoire. Ce n'est point là une de ces guerrestelles qu'on en voit parmi les hommes, un de ces combats qui ont pour causeet pour objet des avantages purement temporels. Ici, l'objet du combat,c'est la conquête du ciel et des biens qu'il renferme. C'est le SeigneurLui-même qui a conduit et dirigé cette guerre, et Il nousa fait entrer en participation de la victoire.

"Parce que le Seigneur est élevéet redoutable, qu'Il est le Roi suprême sur toute la terre." Oùsont maintenant ceux qui veulent amoindrir la Gloire du Fils unique ? LeFils est ici appelé le Roi suprême, titre qui est aussi donnéau Père. "Ne jurez en aucune sorte, nous dit le Sauveur, ni parle ciel, parce qu'il est le trône de Dieu, ni par Jérusalemparce qu'elle est la cité du grand Roi." (Mt 5, 34-35). Et dansun autre endroit, le même Fils de Dieu est appelé "le Dieufort, puissant", dénominations qui emportent le titre de roi. (Is9, 6). Quand donc vous entendez dire que le Seigneur a étéattaché à un gibet, qu'Il a été crucifié,enseveli, qu'Il est descendu dans les parties inférieures de laterre, n'ayez aucune crainte, aucune inquiétude, car Il est le Très-Haut,et Il l'est par nature. Or ce qui est élevé par nature nepeut jamais déchoir de son Élévation, mais jusquedans son Abaissement son Élévation subsiste et se fait sentir.Car c'est justement après sa mort qu'Il a fait éclater toutesa Puissance contre la mort. "La lumière luit dans les ténèbres,dit l'évangéliste saint Jean, et les ténèbresne l'ont point comprise." (Jn 1,5). C'est ainsi que son Élévationa brillé au milieu de ses Humiliations volontaires. Voyez-le, jusquedans les enfers où Il est descendu, ébranler tout ce qu'ily avait de plus haut dans l'univers; le soleil éclipse alors sesrayons, les rochers se fendent, le voile du temple se déchire, laterre tremble, Judas se pend, Pilate et son épouse sont épouvantés,le juge lui-même cherche à se justifier. Lorsque vous entendezdire encore que le Fils de Dieu a été chargé de chaîneset cruellement flagellé, n'en soyez point troublé, mais considérezla puissance qu'Il déploie jusque dans les chaînes. Il leurdit ce seul mot : "Qui cherchez-vous ?" (Jn 18, 4), et Il les renversetous à terre. Qu'Il est donc redoutable, Celui qui d'une seule parole,d'un seul signe, opère de si grands prodiges ! Lors donc que vousLe voyez soumis à la mort, rappelez-vous la pierre du sépulcrerenversée, les anges demeurant debout dans un profond respect prèsdu tombeau, les portes des enfers brisées, l'empire de la mort détruit,les captifs délivrés, et vous comprendrez combien il estredoutable. Si au temps même de ses opprobres Il a fait de si grandeschoses dans le ciel, sur la terre, dans les enfers, que ne fera-t-Il paslors de son second Avènement ? Écoutez ce que Lui disentdans le temps même de ses Humiliations, les démons écumantde rage, brisant leurs liens, rendant les routes impraticables : "Qu'ya-t-il de commun entre Toi et nous, Fils de Dieu ? Tu es venu nous tourmenteravant le temps." (Mt 8, 29; 24, 27). Si tel fut alors leur langage, quediront-ils lorsqu'Il viendra dans sa Gloire, lorsque les puissances descieux seront ébranlées, que le soleil sera couvert de ténèbres,que la lune ne donnera plus sa lumière ? Voilà pourquoi leRoi-prophète L'appelle le Dieu élevé, le Dieu redoutable.Mais plutôt, qui racontera dignement toutes les circonstances terriblesde ce grand jour où Dieu enverra ses anges par toute la terre, (Mt24, 31), le bouleversement du monde entier, la terre s'entr'ouvrant avecfracas pour rendre les morts qu'elle avait en dépôt, la résurrectionde cette multitude innombrable de corps, le ciel se repliant comme un voile? Qui décrira l'établissement du tribunal redoutable, lesfleuves roulant des flots de feu, les livres ouverts, toutes les actionsaccomplies dans les ténèbres révéléesau grand jour, les supplices épouvantables réservésaux coupables, l'aspect menaçant des puissances spirituelles arméesde glaives étincelants et entraînant les pécheurs dansl'enfer, la destruction de toutes les dignités de la terre, desrois, des généraux, des consuls, des gouverneurs, la présencedes légions des anges, des essaims presqu'innombrables des martyrs,des prophètes, des apôtres, des solitaires; en un mot la distributionde ces récompenses inénarrables, de ces palmes, de ces couronnes,de ces biens immortels qui surpassent toute intelligence ?

3. Quel discours pourra jamais décrireces scènes effrayantes ! Le prophète retraçant lesmerveilles de la création succombe sous cette tâche, et s'arrêteen s'écriant : "Que tes ¦uvres sont magnifiques, ômon Dieu !" (Ps. 91,5). Saint Paul, après avoir sondé unseul des mystères de sa Providence, s'écrie de son côté: "Ô profondeur des trésors de la Sagesse de Dieu !" (Rm 11,33).Comment donc faire la description de ce jour épouvantable ? Le prophètele voyait en esprit lorsqu'il dit : "Le Seigneur est élevéet redoutable, Il est le Roi suprême sur toute la terre", parolesqui expriment le salut du monde entier. Dieu, sans doute, étaitauparavant le Roi suprême, mais Il n'était pas connu. "Lemonde a été fait par Lui, dit l'Évangéliste,et le monde ne l'a pas connu." (Jn 1,10). Et ce qu'il y a de plus admirable,c'est que l'union étroite qu'Il a voulu contracter avec nous, afait éclater la grandeur et la puissance de sa Royauté. Sepeut-il rien de plus grand en effet que d'envoyer par tout l'univers onzepauvres pêcheurs sans instruction, sans éducation, plus muetsque les poissons eux-mêmes, n'ayant qu'une tunique pour tout vêtement,sans chaussures, privés de tout en un mot, et par leur moyen desoumettre avec autorité tous les hommes à son empire ? (Mt10, 9; Lc 10, 4). C'est là vraiment se déclarer le Roi suprêmeque de délivrer de ses erreurs le monde entier, d'y établiren si peu de temps le règne de la vérité, et de détruirela tyrannie du démon. Avant même d'avoir des sujets pour Luiobéir, Il était déjà le Roi souverain. Il n'exerçaitpas son empire sur ses serviteurs, Il n'était point entouréde l'appareil de la royauté; mais Il était Roi par nature."Je suis né Roi," dit-Il à Pilate. (Jn 18,37). Voilàle caractère d'un roi véritablement grand, qui n'a pointbesoin d'une gloire empruntée, dont la royauté est indépendante,et qui fait tout ce qu'Il veut. "Allez, dit-Il à ses apôtres,enseignez toutes les nations," (Mc 16,15), et l'effet répondaitau commandement. "Je le veux, sois guéri." (Matth., 8, 3). "Espritsourd et muet, Je te l'ordonne, sors de cet enfant." (Mc, 9, 24). "Tais-toi,calme-toi." (Mc, 4, 39). "Allez dans le feu éternel qui a étépréparé pour ses anges. Venez, possédez le royaumequi vous a été préparé dès le commencementdu monde." (Mt 25,41 et 34). Vous voyez partout la même puissance,partout la même autorité. Il a su tellement se rendre maîtrede ses sujets qu'Il leur a persuadé de sacrifier leur vie plutôtque de transgresser ses Ordres. Les rois de la terre doivent l'honneurqui les entoure à ceux qui sont soumis à leur empire; celui-ciau contraire comble ses sujets d'honneurs. Aussi, les autres ne sont-ilsrois que de nom, tandis qu'Il est roi en réalité. Le roivéritablement grand est Celui qui a fait un véritable cielde toute la terre, qui a inspiré aux barbares une sagesse toutedivine et leur a donné d'imiter les m¦urs des anges. "Ilnous a assujetti les peuples, et a mis les nations sous nos pieds." Ômiracle étonnant ! Il S'est fait adorer de ceux qui L'avaient crucifié;et Il a persuadé à ceux qui Le poursuivaient de leurs outrageset de leurs blasphèmes, à ceux qui étaient attachésau culte des idoles, de verser leur sang pour sa doctrine. Car ce miraclen'était pas l'¦uvre des apôtres, mais de celui quimarchait devant eux et qui agissait sur leur âme. Comment, en effet,un simple pêcheur ou un constructeur de tentes eût-il pu produireun si grand changement par toute la terre, si les paroles du Sauveur n'eussentfait disparaître tous les obstacles ? Les imposteurs, les tyrans,les rhéteurs, les philosophes, tous ceux en un mot qui leur résistaient,ont été dispersés comme la poussière, dissipéscomme la fumée; et ils ont semé la lumière de la vérité,non par la force des armes ou l'influence des richesses, mais par un langageplein de simplicité. Disons mieux, ce n'était point de lasimplicité, c'était une puissance supérieure àtoute action humaine. Et quels moyens mettaient-ils en ¦uvre ? Ilsinvoquaient le nom d'un crucifié, et la mort était vaincue,les démons s'enfuyaient, les maladies étaient guéries,les corps étaient délivrés de leurs infirmités,l'iniquité était contrainte de prendre la fuite, les dangersdisparaissaient, la nature des éléments était changée.

Lors donc qu'on nous adresse cettequestion : Pourquoi n'est-Il pas venu Lui-même à son secourssur la croix ? Nous répondons : parce qu'Il a fait quelque chosede plus admirable. En effet, c'est un miracle bien plus surprenant quece Crucifié ait ressuscité tant de morts en son Nom, ques'Il fût descendu de la croix. Les événements qui suivirentsa Mort nous prouvent que c'est de sa pleine Volonté qu'Il est restésur la croix. Celui qui arracha à la mort les corps qu'elle tenaitsous ses lois, pouvait bien plus facilement la tenir à distanceavant qu'elle L'eût atteint Lui-même. Lui qui communique lavie à tout ce qui respire, pouvait à plus forte raison Sela conserver à Lui-même. C'est ce qu'Il a fait trois joursaprès sa Mort, en Se ressuscitant par un acte de sa grande Puissance.Et ce miracle de sa Résurrection a trouvé sa preuve dansles faits qui l'ont suivi. Lorsqu'on vit en effet que son Nom avait tantde puissance sur les corps des autres, que la seule invocation de ce Nommettait la mort en fuite, personne ne put douter qu'Il n'eût déployéla même puissance dans son propre Corps, et qu'Il n'eût soumisla mort à son empire. "Il nous a assujetti les peuples, Il a misles nations sous nos pieds." (Ibid 4). Voyez la sagesse du prophètedont toutes les paroles sont d'une exactitude parfaite. Il préditlongtemps d'avance ce que les apôtres diront dans la suite : "Pourquoinous regardez-vous, comme si, par notre vertu ou notre puissance, nousavions fait marcher cet homme ?" (Ac 3,12). Ces paroles : "sous leurs pieds,"indiquent ce qui leur était assujetti, ou plutôt une soumissionabsolue. Voulez-vous mesurer l'étendue de cette soumission, écoutezce que dit l'auteur des Actes : "Tous ceux qui possédaient des champsou des maisons les vendaient et apportaient le prix de ce qui étaitvendu, et ils le déposaient aux pieds des apôtres." (Ac 4,34).D'autres, au sacrifice de leur fortune ont joint celui de leur vie. Ilsont exposé leur tête pour me sauver la vie, dit saint Paul.(Rm 16,4). Dans une autre lettre, le même apôtre écrit: "S'il eût été possible, vous vous seriez arrachéles yeux pour me les donner." (Ga 4,15). Il écrivait encore auxCorinthiens : "Voyez, en effet, ce qu'a produit en vous cette tristesseselon Dieu que vous avez ressentie, quelle sollicitude, quel soin de vousjustifier, quelle indignation, quelle crainte, quel désir, quelzèle, quelle ardeur pour punir le crime !" (2Co 7,11), tant lesapôtres inspiraient de respect et de crainte ! Saint Luc écrivaitégalement : "Aucun autre n'osait se joindre à eux, mais lepeuple les exaltait" (Ac 5,13). Et saint Paul écrivait encore :"Lequel aimez-vous mieux, que je aille vous voir, la verge à lamain ou que ce soit avec charité et avec un esprit de douceur ?"(1Cor 4,21).

4. Vous voyez quelle autoritéet quelle puissance dans les apôtres ? Or, ils la devaient tout entièreà cette parole que Jésus Christ leur avait dite lorsqu'Illeur donna leur mission : "Voici que Je suis avec vous." (Mt 28,20). Iléloignait Lui-même toutes les difficultés, en marchantdevant eux; Il aplanissait tous les obstacles et domptait tout ce qui étaitcapable de résistance. De quelque côté en effet qu'onpût tourner les regards, on ne voyait que guerres, écueils,précipices; nul endroit où l'on pût poser le pied ets'arrêter en sûreté. Tous les ports étaient comblés,toutes les maisons fermées, toutes les oreilles sourdes. Cependantaussitôt que les apôtres s'étaient présentéset avaient fait entendre leur voix, toutes les forteresses des ennemiss'écroulaient, à ce point qu'ils étaient disposésà donner leur vie et à supporter des dangers innombrablespour la doctrine qui leur avait été enseignée. "Ilnous a choisis pour son héritage; la beauté de Jacob estl'objet de son Amour." (Ibid. 5). Une autre version porte : "La gloirede Jacob." Admirez ici encore l'exactitude de cette prophétie. LeRoi-prophète a dit plus haut : "Il nous a assujetti les peuples."Les Juifs sont venus les premiers, trois mille d'abord, cinq mille ensuite,(Ac 2,41; 4,4), et enfin les nations. C'est ce que le Sauveur Lui-mêmeavait prédit : "J'ai d'autres brebis, il faut aussi que Je les amène,et elles entendront ma Voix, et il y aura un seul troupeau et un seul pasteur."(Jn 10,16). Mais, comme ces paroles : "Il nous a choisis pour son héritage"pouvaient produire dans quelques esprits le doute et l'hésitation,et leur faire dire : Pourquoi les Juifs n'ont-ils pas cru ? le Roi-prophètefait disparaître ce doute par un correctif. Dieu a fait tout ce quidépendait de lui en nous choisissant pour héritage, et sousce rapport il n'a oublié personne. Si vous demandez le résultatde ce choix, écoutez la suite : "La beauté de Jacob qui aété l'objet de son Amour." Le Roi-prophète a ici envue les fidèles dont saint Paul disait : "Non que la parole de Dieuait été vaine, car tous ceux qui descendent d'Israëlne sont pas tous Israélites, mais c'est Isaac qui sera appelévotre fils. C'est-à-dire, ceux qui sont enfants d'Abraham selonla chair, ne sont pas pour cela enfants de Dieu, mais ce sont les enfantsde la promesse qui sont réputés de la race d'Abraham." (Rm9,6-8). C'est à juste titre que les fidèles sont appelésla beauté du peuple. Quoi de plus beau en effet, quoi de plus éclatantque ceux qui ont embrassé la foi ? Le Roi-prophète appelleson peuple l'héritage de Dieu, non pour exclure des soins de saProvidence les autres nations, mais pour exprimer l'ardent amour qu'Ila eu pour ce peuple, l'union étroite qu'Il a contractée avecLui, et la sollicitude toute paternelle avec laquelle Il veille sur sesintérêts.

Pour bien apprécier l'exactitudedu langage du prophète, remarquez comment il emploie les termesordinairement en usage dans les marchés. La plupart en effet, disentd'une chose qu'ils achètent, qu'elle est belle, lorsqu'elle estde meilleure qualité que les autres. David, voulant donc nous montrerque tous ne seront pas sauvés, emploie cette expression : "La beautéde Jacob." Cette même vérité est confirmée parune multitude de paraboles de l'Évangile : "Dieu est montéau bruit des acclamations." (Ibid 6). Il ne dit pas : "Il a étéenlevé", mais : "Il est monté", pour prouver qu'Il n'a eubesoin de personne pour S'élever dans les cieux, et qu'Il S'estfrayé Lui-même la voie. Élie, qui ne pouvait suivrela même voie que Jésus-Christ, était conduit par unepuissance étrangère à sa nature. (4R 2,11). Car lanature humaine ne pouvait par elle-même prendre cette voie. Le Filsunique au contraire est monté par sa propre Puissance. C'est ceque saint Luc exprime lorsqu'il dit : "Et comme ils Le contemplaient montantvers le ciel." (Ac 1,10). Il ne dit pas : Il était enlevéou Il était porté, car c'était Lui-même quiS'avançait dans cette voie. Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'Ilait pu fendre les airs, lorsqu'Il eut repris un corps incorruptible, Luiqui avant sa mort sur la croix marchait sur les eaux avec un corps passibleet soumis aux lois de la pesanteur ?

Mais à quel temps eurent lieuces acclamations ? Qui a poussé ces cris de joie, lorsqu'Il estmonté dans les cieux ? Ce mystère s'est accompli dans lesilence et en présence seulement des onze apôtres. Vous voyezqu'il ne faut pas entendre les paroles de l'Écriture dans un senspurement littéral, mais chercher à pénétrerla signification des termes. Comme je l'ai dit en commençant l'explicationde ce psaume, le mot que nous traduisons par chant de joie, acclamations,a quelquefois un autre sens, celui de victoire, de trophée. Icidonc il signifie : Dieu est monté comme un vainqueur aprèsavoir triomphé de la mort, détruit le péché,mis les démons en fuite, dissipé l'erreur, opérépartout les plus heureux changements, et introduit notre nature dans sonancienne patrie, ou plutôt dans une patrie bien meilleure. En effet,Il a brisé tontes les résistances; ni la tyrannie du péché,ni la puissance de la mort, ni la force de la malédiction, ni lagrandeur de l'iniquité et de la corruption, ni aucun autre obstaclede ce genre n'a pu tenir contre Lui. Il a brisé comme une toiled'araignée les phalanges des esprits mauvais, ce qui faisait laforce du démon, et à la suite de si glorieux triomphes, Ilest monté au ciel en vainqueur après avoir vu le succèscouronner toutes ses entreprises.

5. C'est ce triomphe que saint Paulraconte en ces termes : "Ayant désarmé les principautéset les puissances, Il les a menées hautement en triomphe àla face de tout le monde, après les avoir vaincues en Lui-même."(Col 2,15). Et encore : "Il a effacé la cédule qui nous étaitcontraire, Il a entièrement aboli le décret de notre condamnation,en l'attachant à la croix." (Ibid. 14). "Le Seigneur est montéà la voix de la trompette." C'est le même sens que précédemment,c'est-à-dire dans la gloire d'une brillante victoire. Ces parolessignifient encore que cet événement a été environnéd'éclat, de splendeur, et qu'il a eu un retentissement immense.Lorsqu'il s'accomplit, personne n'en eut connaissance, mais il devint ensuiteaussi public et plus manifeste même que si les sons de la trompetteen avaient porté partout la nouvelle. En effet, l'Ascension du Sauveur,qui eut lieu dans le secret, a été connue de presque tousles habitants de la terre, et la nature même des choses fit retentirla nouvelle plus fortement et plus loin que n'auraient pu faire les sonsde la trompette. Jamais la trompette la plus retentissante n'eûtpu appeler tous les hommes à ce spectacle, avec autant de puissanceque la voix des événements qui leur démontra le faitde l'ascension, et rendit cette vérité plus évidenteque n'aurait pu faire la voix même du tonnerre. Non, jamais la voixdu tonnerre n'eût fait une si vive impression sur tous les hommesque la voix des événements sur les hommes qui existaientalors, et sur ceux qui devaient venir dans la suite des temps. La voixdu tonnerre ne retentit que dans le moment présent, mais la voixdes événements, plus retentissante que le son de la trompetteet plus éclatante que le bruit du tonnerre, a porté àtoutes les générations le souvenir de ce miracle. On peuttrès bien, du reste, comparer la bouche des apôtres àdes trompettes, non pas d'airain, mais à des trompettes plus précieusesque l'or, plus riches que les diamants. Pourquoi donc le Roi-prophètene dit-il pas "au bruit de la trompette", mais : "à la voix de latrompette ?" Pour exprimer la parfaite harmonie qui existe entre eux, età laquelle saint Paul fait allusion lorsqu'il dit : "Que ce soitmoi ou eux, voilà ce que nous prêchons." (1Cor 17). Et saintLuc dit dans un autre endroit : "La multitude des croyants n'avait qu'unc¦ur et qu'une âme." (Ac 4,32). Or ils sonnaient de la trompette,non pour exciter les esprits à la guerre, mais pour publier la victoire.Lorsque les armées marchent au combat avec leurs étendards,elles sont précédées par les trompettes qui inspirentune ardeur guerrière à ceux qui les entendent. Ainsi lorsqueles apôtres entraient dans une ville, le son de la trompette retentissait,et tous accouraient pour les entendre.

"Chantez à la Gloire de notreDieu, chantez. Chantez à la Gloire de notre roi, chantez." (Ibid.7). "Dieu est le Roi de toute la terre, chantez avec intelligence." (Ibid.8). "Dieu a régné sur les nations." (Ibid. 9). Aprèsavoir raconté les grandes choses que Dieu a faites, le Roi-prophèteinvite l'univers entier à célébrer sa Gloire avecardeur; Il redouble son invitation et demande que l'on chante ses louangesavec intelligence. Que veulent dire ces paroles : Chantez avec intelligence? Avec l'intelligence des événements qui se sont accompliset après en avoir médité la grandeur et l'importance.Je crois que ces paroles : "Avec intelligence, avec sagesse", signifientencore qu'il faut célébrer les louanges de Dieu, non seulementpar la voix, mais par ses ¦uvres, et que la vie doit s'unir auxparoles pour chanter sa Gloire. "Car Dieu a régné sur lesnations." Une autre version porte : "Au-dessus des nations." De quel règneveut-il ici parler ? Ce n'est point du règne qui Lui appartientcomme créateur, mais de celui qu'Il est venu fonder par son unionavec notre nature. Il régnait auparavant sur tous les hommes commesur les créatures qu'Il avait tirées du néant, maismaintenant Il règne sur des sujets qui acceptent volontairementson empire. Et quel sujet plus digne d'admiration et de louange que devoir celui que les Juifs avaient chargé d'outrages opérerun si grand changement dans les c¦urs et faire chanter sa Gloirepar toute la terre ? Ceux qui n'avaient aucune connaissance des prophètes,qui étaient étrangers à la loi, disons mieux, dontles m¦urs étaient semblables à celles des animauxsauvages, ont été changés tout d'un coup, ont abjurétoutes leurs erreurs et se sont soumis au Joug du Sauveur. Et ce ne sontpas seulement deux, trois, quatre, ou dix peuples, mais toutes les nationsde la terre. "Dieu est assis sur son saint Trône." Que signifientces paroles : "Il est assis sur son saint Trône ?" I1 règne,Il exerce le pouvoir souverain. Le Roi-prophète dit avec raison: "Sur son saint Trône." Car non seulement Dieu règne, maisIl règne saintement. Qu'est-ce à dire, qu'Il règnesaintement ? D'une manière entièrement irréprochable.Les hommes qui parviennent au pouvoir absolu s'en servent trop souventpour commettre l'injustice. Mais le Règne de Dieu est exempt detoute injustice, il est d'une pureté, d'une sainteté inviolables.Ni la fraude, ni quelque autre chose de ce genre ne peut induire en erreurou corrompre son Jugement, Il est équitable, sincère, plusbrillant que la lumière la plus pure et resplendissant d'une gloireéclatante. "Les princes des peuples se sont rassemblés etunis avec le Dieu d'Abraham, parce que les dieux puissants de la terreont été extraordinairement élevés." (Ibid.20).

6. Le Roi-prophète nous montreici jusqu'où l'Évangile s'est étendu. Ce n'est passeulement sur les particuliers, mais sur ceux qui portent le diadèmeet qui sont assis sur le trône. Il fait voir ensuite que ce Dieuest à la fois le Dieu de l'Ancien et du Nouveau Testament, lorsqu'ill'appelle "le Dieu d'Abraham." C'est-à-dire le Dieu de nos pèreset Celui qui leur a donné la loi. C'est ce que Jérémieprédisait en ces termes : "J'établirai avec vous une nouvellealliance, non pas selon l'alliance que J'ai formée avec vos pèresdans les jours où Je les pris par la main pour les tirer de la terred'Égypte"; (Jr 31, 31-32); et il prouvait ainsi qu'il n'y avaitqu'un seul et même Législateur pour l'Ancien et le NouveauTestament. Le prophète Baruch disait aussi : "C'est Lui qui estnotre Dieu, et nul autre ne sera devant Lui. C'est Lui qui a trouvétoutes les voies de la sagesse, et qui les a découvertes àJacob son serviteur et à Israël son bien-aimé. Aprèscela, Il a été vu sur la terre et Il a conversé avecles hommes" (Ba 3,36-38); paroles qui signifient clairement que Celui quia donné la loi est le même qui S'est incarné, commeCelui qui S'est incarné est le même qui a donné laloi. C'est cette même vérité qu'exprime le Roi-prophète: "Les princes des peuples se sont assemblés et unis avec le Dieud'Abraham." Le texte hébreu, au lieu de : "Avec le Dieu", porte: Em Eloï Abraham. Et quelle a été la cause de cetteunion ? Parce que les dieux puissants de terre ont été extraordinairementélevés. Quels sont ces dieux puissants ? Ne sont-ce pas lesapôtres et tous les fidèles ? Leur puissance a brilléd'un si vif éclat qu'elle leur a soumis tous les hommes. Quellepuissance plus grande en effet, que celle de ces hommes qui ont combattucontre l'univers entier, contre les démons, contre les peuples,contre les villes, contre les nations, contre les rois, contre les tourmentset les supplices, contre les grils ardents et les fournaises, contre lacoutume, contre la tyrannie de la nature, et qui ont tout renversé,qui ont été supérieurs à tous les hommes, etqui n'ont été vaincus par personne ? Comment ne pas reconnaîtrela force invincible de ceux qui, même après leur mort, ontfait éclater une si grande puissance ? De ceux dont les parolesplus dures que le diamant résistent aux injures du temps ? En effet,nous les voyons prendre tous les jours de nouveaux accroissements par labouche des prédicateurs qui portent ces paroles jusqu'aux extrémitésde l'univers. Rendons grâces pour tant de bienfaits au Dieu pleinde bonté, parce qu'à Lui est dû la gloire et la puissance,maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 47

Psaume qui doit servir de cantiqueaux enfants de Coré, (v.1). - "Le Seigneur est grand et digne detoute louange, dans la Cité de notre Dieu et sur sa sainte Montagne."(Ibid. 2). "Il lui fait pousser de profondes racines aux acclamations detoute la terre." (Ibid. 3). Un autre interprète traduit : "Par labeauté de ses rejetons, à la joie de la terre entière."Un autre : "Avec un éclat déterminé dès lecommencement et qui a rejailli sur toute la terre."

1. Ce psaume a pour objet la délivrancedes guerres et des combats. Lorsqu'au retour de Babylone, les enfants d'Israël,affranchis des rigueurs d'une longue captivité, rentrèrentdans la terre de leurs pères et se virent délivrésdes ennemis qui leur avaient fait la guerre, ils chantèrent ce cantiqued'actions de grâces pour tous les bienfaits qu'ils avaient reçusde Dieu, Auteur de tout bien; "Le Seigneur est grand et digne de toutelouange." Ils proclament que Dieu est grand, mais ils ne disent pas quelleest l'étendue de sa Grandeur. Personne ne peut la mesurer, c'estpour cela qu'il ajoute : "Et Il est souverainement digne de louanges",car sa Grandeur ne connaît point de bornes. Tel est le sens des parolesdu prophète. C'est Lui seul qu'Il faut glorifier et louer au-delàde toute mesure, tant à cause de la grandeur infinie et incompréhensiblede sa Nature, que par reconnaissance pour les bienfaits dont Il nous acomblés. Car Il a voulu, et toutes ses Volontés ont étéaccomplies. "Dans la Cité de notre Dieu et sur sa sainte Montagne."Que dites-vous ? Ce Dieu si grand, si digne d'éloges, vous restreignezses louanges à une seule ville, une seule montagne ? Non, répondle prophète, mais je parle de la sorte parce que nous avons connula grandeur de Dieu avant tous les autres peuples. Ou bien encore ces paroles: "Dans la Cité de notre Dieu" signifient que la grandeur des miraclesqui se sont accomplis dans cette cité a fait éclater la Grandeuret la Gloire de Dieu. N'est-ce pas Lui en effet qui environna de gloireet d'éclat de misérables captifs, objet de mépriset d'opprobre, retenus dans un pays ennemi comme dans un tombeau ? N'est-cepas Lui qui les éleva au-dessus de leurs propres vainqueurs, leurrendit et leur prospérité première et les anciennesinstitutions de leur patrie ? La grandeur seule des créatures, ditle Roi-prophète, suffisait pour proclamer la souveraine majestéde Dieu, mais comme l'intelligence d'un trop grand nombre ne pouvait comprendrece langage, Dieu s'est fait connaître par les victoires qu'il nousa fait remporter sur nos ennemis. Il n'a cessé d'élever denouveaux trophées, de nous faire marcher de victoires en victoires,et d'opérer des prodiges qui surpassaient toute espéranceet toute attente. Il appelle cette ville la cité de Dieu, non quesa providence ne s'étendît pas sur les autres villes, maisparce que les Israélites étaient parvenus bien longtempsavant les autres à la connaissance de Dieu. Les autres nations pouvaientêtre appelées son peuple à titre de créatures,mais les Israélites l'étaient en vertu des liens particuliersqui les unissaient à Dieu, parce que c'était au milieu d'euxqu'il opérait tous ses miracles. Cette ville était alorsappelée la cité de Dieu, mais maintenant nous appartenonstous à Dieu : "Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ,dit saint Paul, ont crucifié leur chair avec leurs passions et leursdésirs déréglés." (Gal 5, 24). Vous voyez icila perfection de la vertu. On appelait cette montagne la montagne de Dieu,parce que Dieu y était adoré.

"Il lui fait pousser de profondesracines aux applaudissements de toute la terre." Ces paroles sont trèsobscures et demandent une attention sérieuse. À une simplelecture on y trouve de grandes difficultés, mais celui qui chercheraà en pénétrer la signification, découvrirafacilement leur liaison et leur enchaînement avec l'objet de ce psaume.Voici en effet le sens de ces paroles : "Le Seigneur est grand et souverainementdigne de louange dans la cité de notre Dieu, qu'il enracine fortementsur la montagne sainte;" c'est-à-dire il lui fait pousser de profondesracines, il la fixe, il l'affermit à la joie et aux applaudissementsde toute la terre. C'est la même pensée qu'un autre interprèterend d'une manière plus obscure, "avec un éclat qui a étéprévu et qui doit rejaillir sur toute la terre. "Cette ville a été,en effet, la splendeur et la joie de l'univers entier; c'est làqu'étaient la source de la vraie religion, les racines et l'originede la connaissance de Dieu. C'est à ce titre que Dieu l'a profondémentenracinée et affermie pour l'ornement du monde, à la joieet aux applaudissements de toute la terre. Jérusalem, en effet,était alors l'école du monde entier, et ceux qui voulaienttrouver avec la joie la science des vérités qui sont le plusbel ornement de l'intelligence, venaient puiser à cette source laconnaissance de leurs devoirs. Aussi, pour mieux exprimer cette vérité,le Roi-prophète ne dit pas simplement : "Il l'enracine", mais :"Il lui fait pousser de profondes racines." Si vous voulez entendre cesparoles dans un sens plus relevé, vous reconnaîtrez la véritéde cette prédiction, car de Jérusalem l'allégresses'est répandue sur toute la terre : c'est de là qu'est sortiela joie vive et pénétrante, c'est là qu'étaientles sources de la vraie sagesse; dans ce lieu où Jésus Christa été crucifié, et d'où les apôtres sontpartis pour évangéliser le monde. "C'est de Sion que sortirala loi, et la parole du Seigneur de Jérusalem." (Mi 4,2). Or cettejoie a des racines immortelles.

"Les montagnes de Sion sont les côtésde l'aquilon." Suivant une autre version : "Les montagnes de Sion sontcomme les croupes de l'aquilon." Le texte hébreu porte : Ar Sionjerchte Saphoun. Pourquoi est-il ici question du nord et pourquoi cettedescription de la ville ? Parce que c'est du nord que la guerre et l'invasiondes peuples barbares venaient continuellement les assaillir. C'est ce queles prophètes expriment fréquemment en désignant laguerre sous le nom de l'aquilon et en décrivant le vase bouillonnantqu'embrase le souffle de l'aquilon. (Jr 1,13-14). Le royaume des Persesest en effet situé au nord relativement à la Palestine. LeRoi-prophète admirait donc ces événements et semblaitdire à Dieu : "Tu as rendu imprenable cette ville du côtéoù elle était sans cesse attaquée." De mêmequ'en parlant du corps nous dirions : Tu as fortifié la partie quiétait plus faible, le Roi-prophète veut faire entendre aussique la joie et la sécurité règnent dans les lieuxd'où venaient leurs gémissements, leurs larmes et la causede tous leurs malheurs. Les menaces, la crainte, les dangers qui naissaientde ce côté ont fait place à l'allégresse; personnene redoute plus cette partie septentrionale du monde; désormaisaucune inquiétude, aucun soupçon, tous les habitants de laville sont dans l'allégresse, parce que vous avez plantéses racines dans la paix et dans la joie. "La Cité du grand Roi."- "Dieu est connu dans ses maisons, lorsqu'Il prendra sa défense."(Ibid. 4). Une autre version traduit : "Il a été connu."Une autre : "Dieu sera connu dans ses palais pour les fortifier." Une autre: "Dieu est connu dans ses palais comme Celui qui doit la délivrer."

2. Le Roi-prophète proclameici ce qui fait la dignité, la gloire, la couronne de Jérusalem;"Elle est la Cité du grand Roi." Il justifie ses droits àun si beau titre en ajoutant : "Dieu est connu dans ses maisons", c'est-à-direque la Providence de Dieu l'environne de toutes parts, non seulement enveillant sur elle, mais en étendant sa Sollicitude à chacunede ses maisons. Nous n'avons pas besoin de cet effet particulier de laProvidence pour connaître Dieu, mais le Prophète s'en sertpour découvrir aux ennemis de Dieu toute l'étendue de saPuissance. Sous le règne d'Ézéchias, lorsqu'une nuéede barbares vint fondre sur cette ville, et l'entoura tout entièrecomme dans un filet, ils furent forcés de s'enfuir aprèsavoir vu périr sous leurs yeux, la plus grande partie de leur armée.Beaucoup d'autres peuples qui s'emparèrent de cette ville en furenthonteusement chassés. Ce sont là autant d'effets de la Providencede Dieu, qui ont donné à cette ville autant de gloire qued'éclat. Et non seulement elle est devenue célèbre,mais cette cé]ébrité est devenue pour elle un principede grandeur.

"Les rois de la terre se sont assemblés,et ont conspiré unanimement contre elle." (Ibid. 5) Une autre versionporte : "Voici que les rois ont rangé leurs armées en bataille.À son aspect, ils ont été remplis d'étonnement,de trouble et d'émotion." (Ibid. 6) Le tremblement les a saisissous les murs, comme les douleurs de l'enfantement. (Ibid. 7). "Sous lesouffle d'un vent impétueux." Un autre interprète traduit: "Sous le souffle d'un vent violent." Un autre : "D'un vent brûlant,Tu briseras les vaisseaux de Tharsis." (Ibid. 8) Une autre version porte: "Tu briseras". Le texte hébreu porte le mot Tharsis. Le Roi-prophètefait ici le récit d'une guerre vraiment terrible, d'une guerre àlaquelle ont pris part tous les peuples réunis, et d'une victoireencore plus éclatante. Il a déclaré précédemmentque Dieu protégeait cette ville et veillait sur elle, il en donnemaintenant les preuves. Des nations innombrables étaient venuesfondre sur elle (c'est ce que figurent cette multitude, ces rois réunispour lui faire la guerre.) Ils s'étaient coalisés et avaientdéjà rangé leurs armées en bataille, mais DieuSe déclara si visiblement en sa faveur, qu'ils se retirèrentsaisis d'effroi devant les prodiges signalés dont ils furent lestémoins. Le sort de la guerre se tournait tellement contre eux,qu'ils s'enfuyaient remplis d'étonnement, de crainte et d'épouvante;des multitudes entières battaient en retraite devant un petit nombrede soldats; des armées réunies étaient saisies decrainte devant des troupes disséminées et ils ressentaientles douleurs d'une femme qui est en travail d'enfant. Il était doncévident que le succès de cette guerre n'était pointdû à des moyens humains, mais que Dieu seul avait dirigéle combat, détruit les prétentions orgueilleuses des ennemis,ébranlé leur courage, et leur avait fait éprouverles plus cruelles douleurs et des frayeurs indicibles. Spectacle semblableà celui d'une flotte nombreuse assaillie par une violente tempêtequi brise tous les navires, submerge les galères et sèmepartout le trouble et l'effroi. Par cette comparaison, le Roi-prophèteveut nous faire comprendre à la fois la facilité de la victoire,et la grandeur de l'épouvante qu'elle répandit parmi lesennemis. On peut dire aussi que ceux qui avaient réuni des régionsles plus lointaines une flotte considérable, périrent toussous le souffle de la Colère de Dieu, comme sous l'effort d'un ventimpétueux. C'est pour cela que le Roi-prophète désignel'endroit d'où ils étaient partis, en ajoutant : "de Tharsis,"mot qui se trouve également dans l'hébreu et que nous avonsajouté pour votre instruction dans la lecture du contexte. On peutadopter cette interprétation, ou celle que j'ai donnée précédemment: De même qu'un vent violent brise les vaisseaux qui viennent deTharsis, ainsi la Colère de Dieu a semé le trouble et laterreur dans toute cette multitude. "Ce qu'on nous avait annoncé,nous le voyons dans la Cité du Dieu des armées, dans la Citéde notre Dieu." (Ibid. 9). Vous voyez comment il explique ce qu'il a ditprécédemment. "Qui donne de profondes racines." Il ne ditpas : "Qui a donné; mais : "Qui donne" c'est-à-dire que saProvidence ne cesse de veiller sur cette cité, et de la couvrircomme d'un rempart inexpugnable. Après avoir raconté lesévénements qui se passèrent alors, il évoquede nouveau le souvenir des événements anciens, pour montrerle rapport qui existe entre les uns et les autres. Les choses que nousavions entendues, dit-il, nous en avons vu l'accomplissement sous nos yeux,c'est-à-dire les Victoires de Dieu, les triomphes, les effets desa Providence et des prodiges qui surpassent toute pensée humaine.Dieu n'a jamais cessé de signaler sa Puissance; c'est donc àLui qu'il appartient de nous délivrer de nos dangers, et de nousamener ainsi à la connaissance de sa Divinité. On ne peutqu'admirer le Roi-prophète, de rappeler ainsi le souvenir des événementsles plus éloignés. Le passé comme le présentdevait en effet concourir à l'instruction du peuple de Dieu. Lespectacle des événements qui s'accomplissaient sous leursyeux, forçaient les moins intelligents de croire à la véritédes événements anciens. Il y avait ainsi pour eux doubleavantage, ils croyaient aux récits qu'ils entendaient, comme auxchoses qu'ils voyaient de leurs yeux. "Dieu l'a fondée et affermiepour l'éternité." "Nous avons reçu, ô Dieu,ta Miséricorde au milieu de ton temple." (Ibid.1O). Une autre versionporte : "Nous avons apprécié, ô Dieu, ta Miséricordeau milieu de ton peuple." On lit dans le texte hébreu : Echalachdemmenu. "Ta louange ainsi que ton Nom s'étend jusqu'aux extrémitésde la terre." (Ibid. 11).

3. Le Roi-prophète avait dit: "Ce que nous avons entendu, nous le voyons;" il explique maintenant cequ'il a entendu et ce qu'il a vu. Qu'a-t-il entendu et qu'a-t-il vu ? C'estque la Protection de Dieu a revêtu la cité d'une force quila rend indestructible. Ce qui est pour elle un fondement assuré,une force invincible, ce n'est ni l'appui, ni le secours qu'elle tire deshommes, ni les armées qui la défendent, ni les remparts,ni les tours qui la protègent; qu'est-ce donc ? La Protection dontDieu la couvre. C'est la vérité qu'il fallait surtout enseigneraux Juifs, et le Roi-prophète ne cesse de les y ramener. "Nous avonsreçu, ô Dieu, ta Miséricorde au milieu de ton temple."Qu'est-ce à dire "Nous avons reçu ?" Nous avons espéré,nous avons entendu, nous avons connu ta Miséricorde. Il avait ditprécédemment : Dieu a fondé cette cité, illui a fait pousser de profondes racines, il l'a fortifiée commed'un rempart. Or il veut leur apprendre que de si grandes faveurs ne sontpoint dues aux mérites de ceux qui les reçoivent, mais àla Bonté de Celui qui les accorde, et pour réprimer en euxtoute pensée d'orgueil, il s'adresse à Dieu à peuprès en ces termes : Ces bienfaits signalés, sont l'¦uvrede ta Miséricorde, de ta Gloire, de ta Bonté. C'est pourcela qu'il ajoute : "Ta louange ainsi que ton Nom s'étendent jusqu'auxextrémités de la terre." "Ta louange", semble-t-il dire,opère des prodiges admirables, dont l'éclat et la gloireégalent la grandeur. Tu n'as mesuré tes bienfaits ni àleurs vertus, ni à leurs mérites, mais à ta propreGrandeur. Ta louange donc, c'est-à-dire la renommée de tes¦uvres a répandu partout le bruit des grandes choses queTu as accomplies en leur faveur. La Palestine seule en avait étéle théâtre, mais l'éclat et l'importance de ces événementsen firent parvenir la nouvelle jusqu'aux extrémités de laterre, et les peuples les plus éloignés en étaientinstruits. La courtisane de Jéricho connaissait les prodiges opérésdans l'Égypte, mieux que ceux-là mêmes qui en avaientété les témoins. (Jos 2,1O) Ainsi, les habitants dela Perse proclamaient les événements accomplis dans la Palestine,et les peuples des extrémités de la terre connaissaient àleur tour les prodiges que Dieu avait opérés dans la Perse.(Dan 3,92). Et c'était justement pour en répandre la connaissance,que le roi envoya des lettres par tout l'univers, pour publier le miracledes enfants dans la fournaise. Aussi, le Roi-prophète, aprèsavoir dit : "Ta louange s'étend jusqu'aux extrémitésde la terre", ajoute : "Ta Droite est pleine de justice." Suivant sa coutume,il remonte des ‘uvres extérieures de Dieu jusqu'à ses divinesPerfections. Gardons-nous de croire que ces Perfections soient jamais susceptiblesd'accroissement ou de diminution, car la faiblesse et l'imperfection denotre langage nous font un devoir de donner à nos paroles un sensqui soit digne de Dieu. Les Perfections qui, dans le langage du prophète,sont inhérentes à la Nature de Dieu, font donc partie desa propre Substance. Quelles sont ces Perfections ? "Ta Droite est pleinede justice. "Il prouve ici que Dieu n'agit point en vertu des méritesde ceux qu'Il comble de ses Bienfaits, mais sous l'inspiration de sa propreNature qui met sa joie et son plaisir dans la manifestation de sa Justiceet de sa Bonté; c'est là son ‘uvre par excellence, son ‘uvrede prédilection, et voilà pourquoi Dieu répandaitsur eux ses Bienfaits par torrents. Il est dans sa Nature de faire du bien,comme dans la nature du feu, d'échauffer; comme dans la nature dusoleil d'éclairer, et encore cette Inclination de Dieu àfaire du bien, est-elle de beaucoup supérieure. C'est ce qui faitdire au Roi-prophète : "Ta Droite est pleine de justice," parolesqui signifient que cette perfection est en Dieu au plus haut degré,et qu'elle fait partie de sa Nature.

"Que le mont de Sion se réjouisse,et que les villes de Juda tressaillent d'allégresse à lavue de tes jugements, Seigneur." (Ibid.12) Un autre interprète traduit: "À cause de tes Jugements." "Mesurez le circuit de Sion, parcourezson enceinte." Une autre version porte : "Faites le tour de Sion; racontezces choses du haut de ses tours." (Ibid. 13) Suivant une autre version: "Comptez le nombre de ses tours." "Appliquez-vous à considérersa force." Une autre version porte : "Son enceinte." Une autre : "Sa richesse.Et faites le dénombrement de ses maisons." (Ibid. 14). Une autreversion traduit : "Mesurez ses palais, et vous apprendrez aux générationsfutures." Une autre : "à la génération suivante.""Que le Dieu qui la protège est notre Dieu, notre Dieu pour l'éternité,et qu'Il régnera sur nous dans tous les siècles;" (Ibid.15).Pourquoi le Roi-prophète commande-t-il de faire le tour de la ville,de compter le nombre de ses tours, de considérer ses édifices,de contempler sa beauté, de faire le dénombrement de sesmurs et de ses remparts, de mesurer ses maisons et ses palais ? Nous n'avonspoint besoin de l'expliquer, il nous en donne lui-même la raison.Quelle est-elle ? "Afin que vous appreniez à la générationqui suivra." Tel est donc le sens des paroles du Prophète : "Quela joie inonde vos c¦urs et livrez-vous aux transports de l'allégresse.Toutefois ne le faites pas à la légère, mais considérezattentivement quelle est la force de votre cité. Cette ville avaitété renversée, déracinée pour ainsidire de fond en comble, et le sol même sur lequel elle s'élevaitétait presque détruit. Ils désespéraient doncde voir pour elle des jours meilleurs, et ils disaient : "Nos os ont séché,nous sommes épuisés, nous sommes retranchés," (Ez37,ll), et ils avaient perdu toute espérance de rentrer en possessionde cette ville. Elle leur fut cependant rendue, et non pas telle qu'ilsl'avaient perdue, mais dans un état bien supérieur de prospérité,de splendeur, d'éclat, d'autorité, de richesse, de magnificencedans ses édifices, dans son commerce, dans sa puissance, dans sesressources, dans l'abondance de toutes choses. Car le prophète l'avaitprédit : "La gloire de cette maison sera plus grande que celle dela première." (Ag 2,l0). Le psalmiste encourage ici le peuple àpeu près en ces termes : Voyez cette ville qui avait perdu toutespoir, qui avait été détruite et ne formait plusqu'un monceau de ruines; comment a-t-elle été rétabliedans un état plus brillant ? Considérez donc avec attentionsa reconstruction, sa splendeur, son éclat, et en reconnaissantque c'est la Puissance de Dieu qui a élevé si haut cetteville qui n'avait plus d'espérance, racontez à vos descendantsles ¦uvres de la Puissance divine et de la Providence continuelleda Dieu qui ne cesse de veiller sur nous, de nous diriger, de nous détendre.Ces récits seront pour vos descendants une haute leçon desagesse, un moyen précieux pour arriver à une connaissanceplus approfondie de Dieu, et à une pratique plus parfaite de lavertu. Vous comprenez maintenant pourquoi Il les engage à parcourirla ville dans toute son étendue, c'est afin d'instruire exactementleurs descendants des merveilles qu'elle renferme.

4. Et nous aussi, ne cessons de considéreret de contempler en nous-mêmes Jérusalem, notre véritablecité. Ayons toujours devant les yeux la beauté de cette villequi est la métropole du Roi des siècles et qui réunitdans son sein les esprits des justes, les ch¦ur des patriarches,des apôtres, de tous les saints, où la mobilité deschoses de la terre fait place à l'immutabilité, oùtoute beauté est invisible et immortelle. Ceux-là seuls larecevront en héritage, qui se seront entièrement détachésde tous les biens passagers et corruptibles de la vie présente,c'est-à-dire des richesses, des plaisirs et de toute ces voluptéspernicieuses dont le démon est l'inventeur. Développons doncde jour en jour dans nos c¦urs la charité fraternelle, I'amourdu prochain, exerçons avec plus de soin l'hospitalité àl'égard des pauvres, pardonnons les injures du fond de notre c¦ur;c'est ainsi qu'après une vie toute remplie d'¦uvres agréablesà Dieu, nous deviendrons héritiers du royaume des cieux,en Jésus Christ notre Seigneur à qui appartient la gloireet le règne avec le Père et l'Esprit saint, maintenant ettoujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 48

"Pour la fin, aux enfants de Coré."Suivant une autre version : "Chant de victoire." (v.1). &emdash; "Peuples,écoutez tous ces choses." Un autre interprète traduit : "Écoutezceci." "Prêtez l'oreille, vous tous, habitants de l'univers." (Ibid.2). Suivant une autre version : "Vous qui habitez les régions profondesde l'Occident." Suivant une autre : "Qui habitez l'Occident." Dans le textehébreu : "Old. Enfants du peuple ou des grands." Un autre interprètetraduit : "Le genre humain et en outre les enfants de tous les hommes,qu'ils soient riches ou pauvres." (Ibid. 3). On lit dans une autre version: "Ensemble, les riches et les pauvres."

1. Le Roi-prophète va nousdonner dans ce psaume de grandes et mystérieuses leçons.Car il n'inviterait pas le monde entier à venir l'entendre, il nechoisirait pas l'univers pour théâtre, s'il n'avait ànous apprendre de grandes et imposantes vérités dignes d'êtreproposées à une si vaste assemblée. Ce n'est plusseulement aux Juifs qu'il parle comme prophète, il s'adresse commeapôtre, comme évangéliste, au genre humain tout entier.La loi n'adressait ses enseignements qu'à une seule nation, dansun seul coin de la terre; mais la prédication évangéliquea retenti sur toute la surface du globe, elle s'est étendue jusqu'auxextrémités du monde habité et a parcouru autant decontrées que le soleil en éclaire de ses rayons. Les enseignementsde la loi étaient une introduction élémentaire etcomme un ministère de condamnation et de mort; tandis que la doctrinede la prédication apportait la grâce et la paix. Puisque lePsalmiste invite tout l'univers à écouter ses paroles, rendons-nousà son invitation, et voyons ce que veut nous enseigner ce docteuret ce maître du genre humain. Barbares, ou philosophes, ou simplesparticuliers, vous faites donc indistinctement appel à tous leshommes ? Oui, répond-il. Voilà pourquoi il commence en cestermes : "Peuples, écoutez tous", et il explique sa penséeen ajoutant : "Vous tous qui habitez la terre, et vous, enfants des hommes."Quelle doctrine admirable ! Comme elle convient et s'accommode àtous les esprits ! Aussi ce n'est pas un simple appel fait à tousles hommes, il les invite encore à écouter ses paroles avecl'attention la plus sérieuse. Il ne leur dit pas seulement : "Peuples,écoutez tous", mais : "Prêtez l'oreille." Car prêterl'oreille ne signifie autre chose qu'écouter avec soin et avec uneattention soutenue. En effet, prêter l'oreille, ou recevoir dansl'oreille, se dit de ceux qui se parlent à l'oreille, et se recommandentmutuellement d'être attentifs à ce qu'ils disent. "Prêtezl'oreille, vous tous qui habitez la terre." Ceux-là même quine font point partie des peuples, mais qui sont mêlés et dispersésparmi les nations comme des tribus nomades, je les appelle à venirécouter mes paroles. Voyez l'habileté de l'orateur, il commencepar exciter leur attention et les dispose à entendre ses enseignementsen les appelant tous en masse et sans distinction.

Après cet appel, il réprimel'orgueil que la vue de leur grande multitude pouvait leur inspirer. Eneffet, la préparation que les auditeurs doivent apporter aux enseignementsde la sagesse, c'est la componction, l'humilité, un c¦urlibre de toute enflure et de tout sentiment d'orgueil. Et comment réprime-t-illeur vaine suffisance ? Par le souvenir de leur commune nature. Pourquoiajoute-t-il : "Et vous tous enfants des hommes ?" Il venait de dire : Vousqui habitez la terre ou qui êtes sortis de la terre, et cette expressionaurait pu autoriser cette erreur de la mythologie soutenue par quelquesauteurs, que les hommes sont sortis de semences confiées àla terre. Il se hâte donc d'ajouter : "Et vous enfants des hommes."Vos pères sont des hommes, mais ils ont comme vous la terre pourprincipe de leur origine. "Comment donc la terre et la cendre peuvent-elless'enorgueillir ?" (Si 9,9). Considérez quelle est votre mère,et que cette considération étouffe en vous tout sentimentd'orgueil. Abaissez et humiliez ces pensées superbes, considérezque vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière,et vous éloignerez ainsi de vous toute arrogance; car voilàl'auditeur qu'il me faut. Je veux vous inspirer des sentiments de modérationpour vous rendre plus propres à comprendre mes paroles. "Richeset pauvres." Vous voyez quelle est la noblesse et la générositéde l'Église. Et comment nier cette noblesse, lorsque la différencede condition n'est point pour elle un motif de faire exception de personne,parmi ses disciples, mais que nous la voyons répandre indistinctementsa doctrine sur le pauvre comme sur le riche et les faire asseoir tousdeux à une table commune ? Après avoir montré le lienqui les unit, c'est-à-dire d'avoir la terre pour commune origine,d'être tous les enfants des hommes, et d'avoir tous une mêmenature, il fait voir que la distinction qui ressort de la différencedes conditions sociales est nulle, en les appelant tous indistinctementà écouter ses paroles. Je vous invite tous en général,parce que nous avons tous une commune nature, parce que la terre tout entièreest notre commune cité. (Ac 17,26). Vous avez encore introduit uneautre distinction, et par là même une autre inégalitéfondée sur la pauvreté et la richesse, je les repousse également.Je n'admets pas les riches en rebutant les pauvres, je n'appelle pointles pauvres en repoussant les riches, je les convoque tous sans distinction,et dans l'appel que je leur fais, il n'y a ni premiers, ni derniers, toussont appelés en même temps. L'assemblée, le discours,les auditeurs, tout est commun. Vous êtes riche, mais vous n'en êtespas moins sorti de la même boue, et vous avez eu la même entréeen ce monde, la même origine que le pauvre. Vous êtes enfantdes hommes, il l'est également.

Puisque donc vous possédezau même titre les avantages d'un ordre supérieur, ceux quisont de l'aveu de tous, les premiers et les plus honorables, pourquoi vousenorgueillir pour des ombres et pour des songes, en sacrifiant àces distinctions chimériques les biens réels qui vous sontcommuns. Vous avez tous ensemble une communauté de nature, une communautéd'origine, une communauté de relations; pourquoi donc vouloir vousdistinguer par la richesse de vos vêtements ? C'est ce que je nepuis souffrir, et voilà pourquoi je vous appelle conjointement avecle pauvre : "Ensemble le riche et le pauvre." Partout ailleurs je chercheinutilement cette égalité entre le riche et le pauvre, ellen'existe ni dans les tribunaux, ni dans les palais, ni dans les réunionspubliques, ni dans les banquets; là, le riche est honoré,le pauvre ne recueille que le mépris, l'un a toute liberté,l'autre est couvert de honte. "La sagesse du pauvre est méprisé,et ses paroles ne sont pas écoutées." (Si 9,16). Le richea parlé, et tous applaudissent à ses discours; le pauvreveut ouvrir la bouche, et on ne lui permet point de parler. (Si 8,27-28).Il n'en est point de même ici; dans cette assemblée ne veuxpoint de ces distinctions insensées, et je propose à tousune doctrine commune. Vous voyez la prudence de ce docteur inspiré,et comment dès l'exorde de son discours, il fait ressortir la grandeuret l'importance de son enseignement. En appelant tous les hommes indistinctement,il ne laisse de place ni à l'orgueil du riche, ni à l'humiliationdu pauvre, et il fait voir que les richesses ne sont pas plus un bien quela pauvreté n'est un mal, mais que ce sont là des chosesindifférentes et purement extérieures. Il m'importe doncpeu que vous soyez riches ou pauvres, la richesse ne vous élèvepas plus que la pauvreté ne vous amoindrit à mes yeux.

Quelqu'un me dira peut-être;mais comment, vous qui n'êtes qu'un homme, dont la nature n'est pointsupérieure à la nôtre, portez-vous la prétentionjusqu'à vous ériger en docteur du monde entier, et appelez-vouspour vous entendre les habitants des extrémités de la terre? Vos paroles sont-elles dignes d'une si grande assemblée ? Oui,répond-il; en effet après cette convocation du monde entier,écoutez comme il rend son discours digne de foi : "Ma bouche dirala sagesse et les méditations de mon c¦ur feront entendreles enseignements de la prudence." (Ibid. 4). Un autre interprètetraduit : "Mon c¦ur chantera les leçons de la sagesse." Letexte hébreu porte : Ovagith. Vous voyez comme son discours s'élèveaussitôt au-dessus des choses de la terre. Je ne vous parlerai, dit-il,ni des richesses, ni des dignités, ni de la puissance, ni de laforce du corps, ni d'aucune autre chose passagère et fragile; maisje vous ferai entendre le langage exact et précis de la sagesse,que j'ai acquise par de longues et profondes méditations. "Je prêterail'oreille pour recevoir les paraboles." (Ibid. 5). Suivant un autre interprète: "Je prêterai l'oreille aux paraboles." Le texte hébreu porte: Lamasal. "Je développerai sur la harpe le sujet de mes chants."Suivant une autre version : "Mes paroles énigmatiques." L'hébreuporte : Idathi. Mais où est donc ici la liaison avec ce qui précède? À la place d'un docteur, je vois maintenant un disciple. Vousnous appelez à venir recevoir des enseignements utiles, et lorsquenous avons tous répondu à votre appel et que nous sommesréunis autour de vous, après que vous nous avez promis denous faire entendre les paroles de la sagesse, au lieu de nous tenir celangage,vous laissez l'office du docteur pour prendre celui de disciple."Je prêterai, dit-il, l'oreille pour entendre la parabole." Que signifientces paroles ? Elles sont parfaitement en rapport avec ce qui précède.Je vais, a-t-il dit, vous faire entendre le langage de la sagesse; maisque personne ne s'imagine que c'est un langage humain, et que cette méditationde mon c¦ur est une invention personnelle. Les paroles que vousallez entendre sont divines, je ne dirai rien de moi-même, et nevous transmettrai que les enseignements que j'ai moi-même reçus.J'ai incliné l'oreille pour entendre les paroles de Dieu, et cesont ces paroles descendues du ciel dans mon âme que je vous faisentendre à mon tour. C'est ce qu'Isaïe exprimait en ces termes: "Le Seigneur m'a donné une langue savante pour distinguer le tempsoù il faut parler, il a préparé mon oreille àL'entendre (Is 50,4). Saint Paul dit également de son côté: "La foi vient de ce qu'on a entendu, et ce qu'on entend vient de la prédicationde la parole de Dieu." (Rm 10,17) Vous voyez que le Roi-prophètea commencé par être disciple avant de devenir docteur. Voilàpourquoi un autre interprète traduit : "Et mon c¦ur chantera."Que signifie cette expression : "Il chantera" ? Il se livrera àune mélodie toute spirituelle. Ne soyez point surpris de cette expression: "La méditation de mon c¦ur." Le Roi-prophète méditaitcontinuellement les enseignements qu'il avait reçus de l'Espritsaint, et les repassait dans son âme, et ce n'est qu'aprèsde longues méditations qu'il les transmettait aux autres.

€Quel est le sens du mot parabole? Ce mot peut s''entendre diversement; il signifie un entretien, un exemple,un objet de mépris comme dans ces paroles : "Tu nous as rendus unobjet de mépris pour les nations, les peuples nous insultent ensecouant la tête." (Ps 43,15) Il signifie encore un discours énigmatique,auquel plusieurs donnent le nom de question ou de problème, dontl'objet au lieu de ressortir clairement des paroles, a une significationmystérieuse et cachée, comme dans ces paroles de Samson :"La nourriture est sortie de celui qui dévore, et la douceur estvenue du fort," (Jg 14,14), et dans ces autres de Salomon : "Il pénétrerales paraboles et leurs secrets." (Pr 1,6). La comparaison s'appelle aussiparabole : "Il leur proposa une autre parabole en leur disant : Le royaumedes cieux est semblable à un homme qui a semé de bonne semence."(Mt 13,24). La parabole est encore un discours figuré : "Fils del'homme, dit Dieu à Ézéchiel, dis-leur encore cetteparabole : Un aigle énorme avec de grandes ailes." (Ez 17,1-3).Cet aigle était la figure du roi. Enfin, le mot parabole signifieencore figure et image, comme dans ces paroles de saint Paul : "C'est parla foi qu'Abraham, lorsque Dieu voulut le tenter, offrit Isaac, et sacrifiason fils unique qui avait reçu les promesses de Dieu, et il luifut rendu en parabole." (He 12,17-19), c'est-à-dire en figure eten image de l'avenir.

3. Quel est donc ici le sens de cemot ? À mon avis, il signifie narration, récit. Si les parolesdu Roi-prophète sont enveloppées d'obscurité et renfermentd'assez grandes difficultés, n'en soyez point surpris, il agit ainsipour rendre ses auditeurs plus attentifs, et il leur parle en paraboleparce qu'une trop grande clarté devient pour un grand nombre unecause d'inattention et de négligence. C'est ainsi que JésusChrist parlait souvent au peuple en paraboles, qu'il expliquait en particulierà ses disciples. (Mc 4,33-34). La parabole, en effet, sert àdiscerner celui qui est digne de celui qui ne l'est pas. Le premier chercheà comprendre le sens des paroles qui lui sont adressées,l'autre les laisse passer sans y faire attention; c'est ce qui arriva dutemps du Sauveur. La difficulté de comprendre ce qu'Il leur disait,ne les portait nullement à L'interroger, et ils n'y prêtaientaucune attention. Cependant, l'obscurité d'un discours qu'on entendest un motif d'en rechercher la signification. Notre Seigneur JésusChrist agissait donc de la sorte, et leur parlait en paraboles pour lesexciter, les stimuler et faire sortir de leur sommeil ces hommes endormis;mais ils n'en devenaient pas plus attentifs. Les disciples au contraireappliquaient leur esprit aux paroles du Sauveur, et la difficultéde les comprendre et leur ignorance étaient le principal motif quiles retenait près de Jésus Christ. Aussi Il leur donnaiten particulier l'explication de ces paraboles. C'est pour la mêmeraison que le Roi-prophète dit ici : "Je prêterai l'oreillepour recevoir la parabole, je développerai mon problème surla harpe." Un problème est un discours obscur et énigmatique,et c'est dans ce sens qu'il dit ailleurs : "Je ferai connaître leschoses cachées depuis le commencement du monde." (Ps 77,2). Pleinde confiance dans l'Inspiration divine, il ne craint pas de dire que sonlangage est le langage de la sagesse, et il ajoute : "Je chanterai surla harpe", pour montrer que sa doctrine est toute spirituelle, et qu'ellelui a été inspirée d'en haut. Il enseigne cette doctrinesous la forme de chant, pour donner plus de charme à ses paroles.Vous connaissez maintenant son exorde. Il a convoqué le monde toutentier, sans tenir compte des distinctions qui existent entre les hommes,il les a rappelés au souvenir de leur commune nature, rabattu leursorgueilleuses prétentions. Puis il leur annonce de graves et importantesleçons; il n'en est pas l'auteur, mais elles lui ont étéinspirées de Dieu; il les prévient de l'obscuritéde ses paroles pour les rendre plus attentifs, et il nous promet de nousenseigner la sagesse spirituelle, sujet continuel de ses méditations.Apportons donc une grande attention, et ne passons pas légèrementsur ses paroles. Puisque c'est ici le langage de la sagesse, une parabole,un problème, il faut y apporter un esprit des plus attentifs.

Mais quel est ce conseil, ce problème,cette parabole, cette sagesse qui lui a été inspirédu ciel ? "Pourquoi craindrai-je au jour mauvais ?" Un autre interprètetraduit : "Dans les jours du méchant." Un autre : "Dans les joursdu mauvais." La version syriaque porte : "Rha. D'être enveloppéde l'iniquité de mes voies." (Ibid. 7). Une autre version porte: "De mes pas. Le texte hébreu : Aon accabai isubbani. Vous voyezen effet que c'est ici un problème, une énigme, un discoursobscur, mystérieux et caché. Examinons d'abord, si vous levoulez, quel est ce jour mauvais; qu'est-ce que l'Écriture entendpar là ? Un jour de calamités, un jour de supplices, un jourd'afflictions. C'est ainsi que l'entend lui-même le Psalmiste danscet autre endroit : "Heureux celui qui veille avec intelligence sur lepauvre, au jour mauvais le Seigneur le délivrera." (Ps 40,1) Telest ce jour qui sera si terrible et si redoutable pour les pécheurs.Vous voyez quel est le premier principe de la Sagesse divine, et commentla parole inspirée définit avec précision ce qui estdigne de crainte et ce qui mérite condamnation. Celui qui ne faitpoint cette distinction essentielle, reste dans de profondes ténèbres,toutes choses sont pour lui confuses et sans aucune issue. Si nous ne savonsdistinguer en effet, quels doivent être les véritables objetssoit de notre crainte, soit de notre mépris, nous nous exposonsà de grandes erreurs et à des dangers certains. Ne serait-cepas une insigne folie de redouter ce qui n'est nullement digne de crainte,et de rire de ce que nous devrions sérieusement redouter ? Ce quidistingue les hommes des enfants, c'est que les enfants dont l'intelligencen'est pas encore développée, ont peur des figures déguisées,des hommes qui se couvrent d'un sac, et qu'en même temps, ils sontinsensibles aux outrages faits à leur père et à leurmère, se jettent au milieu du feu et des lampes allumées,sont saisis d'effroi au plus léger bruit; tandis que les hommesfaits sont supérieurs à toutes ces impressions. Mais commeil en est beaucoup qui sont moins raisonnables que les enfants, le Roi-prophèteleur enseigne à faire ce discernement. Ce qu'il faut craindre, cen'est pas ce qui est pour la plupart un objet de terreur et d'effroi, jeveux dire la pauvreté, le mépris, la maladie (car voilàce qui est non seulement terrible, mais écrasant et insupportablepour un grand nombre; aussi le Psalmiste n'en dit pas un mot). Mais lepéché seul; voilà le sens de ces paroles : "Je seraienveloppé par l'iniquité de mes voies." C'est là cediscours énigmatique, cette parabole nouvelle et singulière.N'est-ce pas une véritable nouveauté pour un grand nombreen effet, que de venir leur dire qu'ils ne doivent craindre aucun des accidentsfâcheux de cette vie ? Que devrai-je donc craindre au jour mauvais? Une seule chose, c'est d'être enveloppé de l'iniquitéde mes voies et de ma vie. L'Écriture sainte a coutume de désignerla fraude sous la figure du talon : "Celui qui mangeait avec moi, dit ailleursle Psalmiste, a levé le talon contre moi." (Ps 40, 10). Ésaüdisait aussi de Jacob : "C'est la seconde fois qu'il me supplante." Telleest, en effet, la nature du péché, il nous et séduits'empare de nous. Je crains donc, dit le Roi-prophète, le péchéqui me trompe et qui m'enserre de toutes parts.

4. Voilà pourquoi saint Pauldit du péché qu'il est autour de nous, c'est-à-direqu'il nous environne et nous enserre avec une extrême facilité,et sans que nous y prenions garde. Dans les jugements de la terre, millechoses sont à craindre pour les hommes, l'influence des richesses,la puissance, l'injustice, la fraude. Ici rien de semblable, une seulechose est à redouter, c'est le péché qui presse detous côtés ceux qui s'y laissent prendre et dont la puissanceest plus terrible que celle des armées. Faisons donc les derniersefforts pour ne point devenir sa proie. Dès que nous voyons qu'ilveut nous saisir, fuyons les occasions, comme font les soldats aguerris.Si par malheur il réussit à nous rendre captifs, romponsaussitôt ses chaînes à l'exemple de David qui brisatoute la force du péché par la pénitence. (2R 12,13).Il était littéralement environné par le péché,mais il ne tarda point à fuir cet ennemi cruel. Celui qui craindrale péché ne craindra plus rien autre chose, et sous l'impressionsalutaire de cette seule crainte, il se rira des biens comme des maux dela vie présente. Non, rien absolument n'est à redouter pourcelui qui est dominé par cette crainte, pas même la mort quiinspire le plus d'effroi; il ne craint que le péché. Et pourquel motif ? Parce qu'il nous livre aux feux de l'enfer, parce qu'il nousdévoue à d'éternels supplices. La fidélitéà seul point est encore un principe fécond de vertus. Considérezcombien il est grand en effet de ne point s'enfler de la prospérité,de ne point se laisser abattre par l'adversité, de n'attacher aucuneimportance aux choses de la vie présente, de contempler les biensfuturs, d'attendre ce jour de l'éternité et d'êtretoujours sous l'impression de cette crainte. Ne redoutez que le péchéet vous serez un ange; cette seule crainte vous affranchira de toutes lesautres, comme aussi sans elle, vous serez en proie à des terreurscontinuelles.

"Ceux qui se confient dans leur puissanceet qui se glorifient dans la multitude de leurs richesses." (Ibid. 7).Suivant une autre version : "Ceux qui s'enorgueillissent." &emdash;"Le frère ne pourra racheter son frère, un homme le rachètera-t-il? Il ne pourra apaiser Dieu ni Lui offrir le prix de la rançon deson âme." (Ibid. 8). Où est ici la suite des idées? Elle est on ne peut plus étroite et plus frappante. Le Roi-prophètevenait de parler du jugement, du compte terrible que nous devons y rendreet de cette sentence que rien ne peut corrompre. Or, comme dans les jugementsde la terre il en est beaucoup qui ont corrompu la justice et qui ont échappéau supplice en achetant les juges à prix d'argent, il proclame quela Justice divine est inaccessible à toute corruption, et il augmentela crainte qu'il a cherché à inspirer en montrant qu'il aeu raison de dire qu'il n'y avait qu'une seule crainte légitime,celle qui vient du péché. Car, devant ce tribunal, la justicene peut être corrompue à prix d'argent, les présentsne peuvent délivrer des supplices de l'enfer, et il n'y a ni protection,ni éloquence, ni aucun autre moyen capable de nous sauver. Soyezriche, soyez puissant, soyez connu de personnages influents, tout celasera inutile, les ¦uvres seules seront ici la cause de votre châtimentou de votre récompense. Le riche du temps de Lazare étaitrenommé par ses grandes richesses, mais à quoi lui ont-ellesservi ? (Lc 16). Les vierges folles étaient connues d'autres vierges,et cette connaissance leur fut tout à fait inutile (Mt 25); caron ne demande là qu'une seule chose. Vous donc qui mettez votreconfiance dans vos richesses, et qui êtes environné de puissance,c'est en pure perte que votre c¦ur s'enfle d'un vain orgueil; nila multitude de vos trésors, ni la grandeur de votre puissance nevous suivront devant ce tribunal, et vos connaissances, vos parents, vosrelations seront impuissants pour vous délivrer. Il n'y a pointde richesses, point d'expiation, point de rançon capables alorsde vous sauver. Que signifient donc ces paroles de l'Écriture :"Employez les richesses injustes à vous faire des amis, afin qu'ilsvous reçoivent dans les demeures éternelles ?" (Lc 16, 9).Quel peut être le sens de ces paroles ? Loin d'être en contradictionou en opposition avec celles du Roi-prophète, elles leur donnentune nouvelle confirmation. Dans la vie présente, nous devons nousfaire des amis par nos largesses, et en distribuant nos biens aux pauvres.Le Sauveur nous recommande donc simplement de faire d'abondantes aumônes.Car si vous sortez de cette vie sans avoir suivi cette recommandation,vous ne trouverez alors aucun défenseur. En effet, ce n'est pointprécisément l'amitié des pauvres qui nous protégera,mais la cause de cette amitié, c'est-à-dire les richessesque nous leur aurons distribuées. C'est pour cela que notre Seigneurnous dit : "Faites-vous des amis avec vos richesses injustes", pour vousapprendre que ce sont vos ¦uvres, vos aumônes, votre charité,votre compassion pour les indigents qui seront alors votre appui. Sansces ¦uvres, ni vos parents ni vos amis ne pourront vous êtreutiles, au témoignage du prophète : "Si Noé, Daniel]et Job intercèdent en leur faveur, ils ne délivreront nileurs fils, ni leurs filles." (Ez 14,14-16). Mais pourquoi parler de lavie future ? Pendant le cours de cette vie même, nos amis ne peuventnous servir de rien. Combien Samuel n'a-t-il pas versé de larmes,combien n'a-t-il pas gémi sur Saül, sans pouvoir le sauver! (1R 15,35). Combien Jérémie a-t-il prié pour sonpeuple ! Et loin d'obtenir ce qu'il demandait, Dieu lui fit un reprochede sa prière. (Jr 14, 7-11). Et qu'y a-t-il d'étonnant queJérémie n'ait pu rien obtenir, lorsque Dieu déclareque Moïse lui-même, s'il s'était présentédevant Lui, n'aurait pu sauver les Juifs, (Jr 15,1), tant ils avaient portéloin l'excès de leurs iniquités sans rien faire pour lesréparer ?

5. Combien encore le triste étatdes Juifs a-t-il causé des gémissements à l'apôtresaint Paul ! "La disposition de mon c¦ur, nous dit-il, et mes prièresà Dieu sont toutes pour leur salut." (Rm 10,1). Cependant quel aété l'effet de sa prière ? Il a étéabsolument nul. Et que dis-je, sa prière ? Il a même désiréd'être anathème pour ses frères. (Rm 9, 3). Mais quoidonc ? Faut-il en conclure que les prières des saints soient inutiles? Non sans doute, mais leur grande puissance vient de l'appui que vousleur donnez vous-mêmes. C'est ainsi que Tabithe fut ressuscitéenon seulement par la prière de Pierre, mais par la vertu de sespropres aumônes, et c'est de cette même manière queles prières des saints ont été utiles à ungrand nombre. Et encore la puissance de ces prières est-elle restreinteà la vie présente, car dans l'autre vie nos bonnes ¦uvresseules peuvent assurer notre salut. Le Roi-prophète se rit ici desriches et des orgueilleux de la terre. Et remarquez qu'il ne dit pas :"Ceuxqui possèdent de grandes richesses ou qui sont revêtus d'unegrande puissance, mais : "Ceux qui se confient dans la multitude de leursrichesses et qui se glorifient dans leur puissance"; et il se moque d'euxen même temps qu'il les condamne, parce qu'ils mettent leur confiancedans des ombres, et leur gloire dans une vaine fumée. Rien de plusjuste que cette pensée : "Il ne paiera point le prix de la rançonde son âme, car le monde entier lui-même ne pourrait suffireà sa rançon". C'est ce qui faisait dire à notre Seigneur: "Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il vient àperdre son âme ?" (Mt 16,26). Voulez-vous une nouvelle preuve quele monde entier ne peut payer la rançon d'une seule âme, écoutezce que dit saint Paul des saints de l'ancienne loi : "Ils ont menéune vie errante, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres,pauvres, affligés, persécutés, eux dont le monde n'étaitpas digne." (He 11,37-38). Car le monde n'existe que pour l'âme.De même donc qu'un père ne voudrait point accepter une maisonen place de son fils, ainsi Dieu ne peut recevoir le monde pour prix d'uneâme; ce sont de bonnes ¦uvres et des vertus qu'Il demande.Voulez-vous comprendre la grandeur du prix de nos âmes ? Lorsquele Fils de Dieu voulut les racheter, ce n'est ni un homme, ni la terre,ni la mer, mais son Sang précieux qu'Il offrit pour sa rançon.C'est ce que saint Paul exprimait en ces termes : "Vous avez étérachetés d'un grand prix, ne devenez point les esclaves des hommes".(1Cor 7,23) Vous voyez donc la grandeur du prix de votre âme. Or,lorsque vous avez perdu une âme achetée si cher, comment pourrez-vousla racheter ? "Car Jésus Christ ressuscité des morts, nemeurt plus." (Rm 6, 9). Comprenez-vous maintenant le prix et la dignitéde votre âme ? Qu'elle soit donc l'objet de tous vos soins, et gardez-vousde la rendre de nouveau captive.

"Il a travaillé pour l'éternité,et il vivra éternellement." (Ibid. 10). Un autre interprètetraduit : "Et il s'est reposé pour l'éternité." Unautre : "Lorsqu'il sera mort pour le monde, il vivra pour l'éternité."Après avoir parlé des riches, des puissants, et montrél'inutilité de leurs richesses et de leur puissance, le Psalmisteen vient à ceux qui ont vécu dans la pratique de la vertu,au milieu des travaux et des tribulations, pour encourager au combat lesathlètes de la vraie philosophie. Ne m'énumérez point,semble-t-il dire, leurs travaux, leurs afflictions, leurs peines, maisconsidérez quel en est le fruit; l'homme est immortel, et il a enperspective une vie immortelle et qui ne doit jamais finir. Ne vaut-ildonc pas beaucoup mieux acheter au prix de courtes épreuves un bonheuréternel, que de se dévouer pour une légèresatisfaction à des supplices sans fin ? Il nous montre ensuite queles récompenses et les couronnes ne sont pas le partage exclusifde la vie future, mais que nous en avons les prémices dèsla vie présente. "Il ne regardera pas comme une mort la fin deshommes sages." Ne me dites donc pas : Vous ne me promettez que des biensfuturs, car dès maintenant je vous donne le gage et les arrhes deces couronnes et de ces récompenses. Comment et de quelle manière? Parce que le vrai philosophe, que les espérances des biens futursélèvent au-dessus de la terre, n'estime pas que la mort soitune véritable mort. Il voit étendu sous ses yeux le corpsd'un homme qui vient d'expirer; ses impressions sont bien différentesde celles du grand nombre, parce qu'il songe intérieurement auxcouronnes, aux récompenses, à ces biens immuables que l'¦ilde l'homme n'a point vus, que son oreille n'a pas entendus, à cettevie de bonheur que nous devons mener avec les ch¦urs des anges .(1Cor 2,9) Lorsque le laboureur voit se corrompre le blé qu'il aconfié à la terre, il n'en ressent ni découragementni tristesse; loin de là, il en éprouve du contentement etde la joie, parce qu'il sait que cette dissolution est le principe d'unereproduction meilleure et le fondement d'une fécondité bienplus abondante. Ainsi, le juste qui met sa gloire dans ses bonnes ¦uvreset vit tous les jours dans l'attente du royaume des cieux, n'éprouveà la vue de la mort qu'il a sous les yeux, ni le trouble, ni latristesse, ni l'affliction auxquels la plupart s'abandonnent, car il saitque la mort, pour ceux qui ont vécu dans la pratique de la vertu,n'est qu'une transition, un passage à une vie meilleure, et commeun voyage qui a pour but les couronnes éternelles. Mais de quelssages le Roi-prophète veut-il parler ici ? Ce n'est point des vraissages, mais de ceux qu'on regarde comme tels. Je crois qu'il a ici en vueles sages selon le monde dont il se moque, parce que tout en se disantsages, ils ne sont que des insensés, (Rm 5,24), eux qui n'ont pointcompris la vérité de la résurrection. Lors donc qu'ilverra ces sages du monde mourir au milieu des gémissements, deslarmes, des sanglots, il n'éprouvera aucune de ces tristes impressions,il sera inaccessible aux traits de la douleur, parce qu'il est plein desespérances immortelles et qu'il sait que la mort n'est point l'anéantissementde notre nature, mais qu'elle ne fait que détruire la mortalitéet la corruption. La mort, en effet, ne détruit pas à toutjamais le corps, elle n'en détruit que la partie périssable.La nature du corps demeure pour ressusciter avec une gloire beaucoup pluséclatante, gloire qui ne sera point le partage de tous les hommes.La résurrection sera générale, mais la résurrectionglorieuse ne sera le partage que de ceux qui ont vécu saintement."Les stupides et les insensés mourront, et leurs richesses passerontà des étrangers." (Ibid. 11) "Leurs tombeaux seront leurdemeure pour l'éternité, et leur séjour de siècleen siècle, ils ont appelé la terre de leur nom." (Ibid. 12).Un autre interprète traduit : "Les choses qui sont dans leurs demeurespour l'éternité." Un autre : "Leurs demeures pour l'éternitédonnant leurs noms à leurs terres." L'hébreu : Aleadamoth.

6. Voyez-vous comment le Roi-prophètenous détache du mal et de la cupidité, non seulement parla considération de l'avenir, mais par le spectacle de ce qui arrivedans la vie présente ? C'est ainsi qu'il réprime la follepassion d'amasser des richesses, et prouvé par les faits eux-mêmesqu'il a raison de traiter d'insensés ceux qui soupirent avec tantd'ardeur après les biens de la terre. Est-il, dites-moi, une foliecomparable à celle de l'homme qui se fatigue, qui se tourmente etqui amasse d'immenses richesses pour que d'autres jouissent du fruit deses travaux ? Quoi de plus triste que de voir cet homme qui meurt sansavoir recueilli autre chose de ses efforts que des sueurs et des peines,et qui laisse à d'autres la jouissance de toutes ses richesses ?Et ce n'est point à ses parents ou à ses amis, mais àses rivaux et à ses ennemis ? Aussi le Psalmiste ne dit pas : "Ilslaisseront leurs richesses à d'autres, mais : "Ils les laisserontà des étrangers." Quel est le sens de ces paroles : "Le stupideet l'insensé mourront de la même manière" ? C'est-à-direils mourront comme ceux dont il vient d'être question. Il veut parlerici des impies qui sont plongés tout entiers dans les biens de lavie présente, et ne songent pas aux choses de l'éternité;c'est pour cela qu'il les traite d'insensés. Car puisque ces biensne peuvent vous suivre après cette vie, pourquoi vous fatiguer etvous tourmenter pour amasser de toutes parts des richesses, qui sont pourvous la cause de si grandes peines et ne pas en recueillir le fruit ?

"Et leurs tombeaux seront leurs demeurespour l'éternité." En parlant de la sorte, le prophètese conforme à leur manière de voir. "Leur sépulturesera leur demeure de siècle en siècle, ils ont appeléleur terre de leur nom." Quoi de plus insensé que de regarder lestombeaux comme notre demeure pour l'éternité, et de mettrenotre gloire dans ces vaines constructions ? N'en voyons-nous pas un grandnombre en effet, qui construisent des tombeaux plus magnifiques que despalais? Or, en faisant ces folles dépenses, ils travaillent pourdes ennemis, et se donnent des peines infinies pour les vers et pour lacendre. Car telle est la préoccupation de ceux qui n'ont point l'espérancedes biens futurs. Mais n'ai-je pas sujet de déplorer qu'un grandnombre de ceux qui ont ces espérances imitent la conduite de ceuxqui n'espèrent rien après cette vie; qu'ils construisentdes tombeaux, élèvent de splendides monuments, prodiguentet enfouissent leur or, et laissent à d'autres leurs richesses;en cela mille fois plus coupables que les premiers ? En effet, la conduitede celui qui n'a aucune espérance après cette vie est contraireà la raison, je le veux; cependant, comme il n'attend rien aprèsla mort, on conçoit qu'il concentre tous ses efforts et ses travauxdans les choses de la vie présente. Mais vous qui connaissez lavie future, ses biens ineffables et cette promesse de l'Évangile: "Les justes brilleront comme le soleil;" (Mt 13,43), quel pardon méritez-vous,quelle justification vous est possible, de quel juste supplice n'êtes-vouspas digne en prodiguant tout ce que vous possédez pour construiredes ¦uvres de poussière et de cendre, des monuments pourdes adversaires, pour des ennemis ?

"Ils ont appelé leurs terresde leur nom." Voici un autre genre de folie; ils donnent leurs noms etleurs titres à leurs demeures, à leurs propriétés,à leurs salles de bains. Cette vaine satisfaction est pour eux unegrande consolation, et ils poursuivent ainsi l'ombre pour la vérité.Si vous voulez immortaliser votre souvenir, ô homme, n'inscrivezpas votre nom ou vos titres sur vos demeures, mais élevez des trophéescomposés de vos bonnes ¦uvres, qui préserveront ici-basvotre nom de l'oubli et vous mériteront dans la vie future un éternelrepos. Désirez-vous laisser une mémoire impérissable,je vous enseignerai la voie véritable et qui vous conduira directementau but; que la vertu soit votre unique objet. Car rien n'assure l'immortalitéà notre nom comme la vertu, témoins les martyrs, témoinsles apôtres, témoins les glorieux souvenirs de ceux dont lavie a été vertueuse et sainte. Combien de rois ont fondédes villes, construit des ports, auxquels ils ont donné leurs noms;ils sont morts, et à quoi tout cela leur a-t-il servi ? Leur mémoireest ensevelie dans l'oubli le plus complet; tandis qu'un simple pêcheur,Pierre, qui n'a entrepris aucune de ces ¦uvres éclatantes,pour avoir fait de la vertu son unique objet et pris possession de la villeimpériale, a laissé même après sa mort, unemémoire plus éclatante que le soleil. Votre conduite àvous, au contraire, est tout à la fois ridicule et honteuse, carnon seulement ces monuments ne vous donneront aucune célébrité,mais feront de vous l'objet de la risée générale.En effet, ces monuments sont comme des trophées, des colonnes destinéesà perpétuer en dépit des temps le souvenir de votreavarice.

"Mais l'homme au milieu de sa grandeurn'a pas compris sa destinée, il est devenu comme les animaux sansraison et il s'est fait semblable à eux." (Ibid. 13). Le prophèteme paraît déplorer ici le triste sort de l'homme, de cet êtredoué de raison, à qui Dieu a donné l'empire du monde,et qui s'abaisse et s'avilit jusqu'à la condition des animaux, quitravaille pour la vanité, détruit l'¦uvre de son salut,poursuit une ombre de gloire, se rend esclave de l'avarice, et se consumeen efforts inutiles. La gloire de l'homme, c'est de pratiquer la vertu,c'est de méditer les biens futurs, c'est de diriger tous ses effortsvers la vie éternelle, et de mépriser les biens de la vieprésente. La vie des animaux sans raison ne dépasse pas leslimites du temps, la nôtre au contraire a pour but une autre viemeilleure et qui n'a point de fin. Ceux qui n'ont aucune idée decette vie sont pires que des animaux, et avec eux, ceux qui vivent dansla corruption du crime. Ils sont semblables à des serpents, àdes scorpions, à des loups pour leur méchanceté età des chiens pour leur impudence.

7. Quoi de plus insensé, dites-moi,que de s'appliquer tout entier à élever des tombeaux, desmausolées, et d'être remplis d'admiration en apprenant qued'autres ont donné leur nom à ces monuments ? La vertu seulepeut immortaliser notre mémoire, et non des monuments, des statues,des enfants, ou tout autre chose semblable. Les monuments sont l'¦uvrede l'architecte, les statue l'¦uvre du sculpteur, les enfants l'¦uvrede la nature, mais votre mémoire n'a rien ici à revendiquer.Aussi le Prophète compare-t-il aux animaux l'homme qui s'oublieà ce point, parce qu'en se soumettant au joug de la stupidité,il descend au-dessous des animaux sans raison. L'animal, en effet, a sonutilité, et peut être employé à la culture deschamps, mais l'homme qui cesse d'être dirigé par la raisondevient en cela pire que les animaux. Le Prophète vient de fairevoir la grossièreté d'esprit de ces hommes, leurs inclinationsterrestres et abjectes, l'inutilité de leurs efforts pour amasserdes richesses : à l'exemple des prophètes, il rappelle lesouvenir des Bienfaits de Dieu comme circonstance aggravante de leurs crimes.Isaïe, en effet, sur le point d'accuser les Juifs, rappelle les marquesd'honneur dont Dieu les a comblés : "J'ai nourri des enfants, Jeles ai élevés, et ils n'ont eu pour Moi que du mépris."(Is 1, 2). Ici, le Roi-prophète rappelle aussi dans la mêmeproposition les bienfaits que les hommes ont reçus de Dieu : "L'hommeélevé en honneur, n'a point compris."

Quel est cet honneur ? Écoutezce qu'il dit dans un autre psaume : "Tu l'as abaissé un peu au-dessousdes anges, Tu l'as couronné de gloire et d'honneur." (Ps 8, 6) Ilfait voir ensuite quel est cet honneur en ajoutant : "Tu as tout mis àses pieds, les troupeaux, les animaux des champs, les oiseaux du ciel etles poissons de la mer qui se meuvent dans les eaux." (Ibid. 8,9). C'esten effet le plus grand honneur que Dieu pût accorder à l'hommeque de lui donner la puissance sur toutes les créatures visibles,sans qu'il eût mérité en rien cette faveur. Car c'estavant de créer l'homme que Dieu se dit à Lui-même :"Faisons l'homme à notre Image et à notre Ressemblance."(Gn 1,26). Et il explique le sens de ces paroles : "à notre Image,"en ajoutant plus loin : "Qu'ils dominent sur les poissons de la mer, surles oiseaux du ciel et sur les animaux de la terre." Ainsi, Dieu a rapprochéde Lui par le lien de l'intelligence, et a élevé au-dessusde tous les animaux en lui donnant une âme raisonnable, l'homme dontla taille mesure à peine trois coudées et dont la force corporelleest bien inférieure à celle des animaux; n'est-ce pas laplus grande marque d'honneur qu'il pût recevoir ? C'est Dieu quia inspiré à l'homme de bâtir des villes, de traverserles mers, de cultiver la terre, d'inventer les arts, de dompter les bêtesféroces. Et ce qui est bien au-dessus de tous ces dons, Il S'estfait connaître à lui, Il lui a enseigné la pratiquede la vertu et le discernement du bien et du mal. Seul de toutes les créaturesvisibles, il s'élève jusqu'à Dieu par la prière,seul il reçoit les Révélations divines, seul il connaîtune multitude de vérités mystérieuses, seul il estinstruit des secrets des cieux. C'est pour lui que la terre existe, pourlui que le ciel a été créé, pour lui que lesoleil et les astres brillent au firmament, pour lui que la lune accomplitson cours, pour lui que les saisons se succèdent, pour lui que Dieua créé les fruits, les plantes, et tant d'espècesdifférentes d'animaux. C'est pour lui qu'Il a fait le jour et lanuit, pour lui que les prophètes et les apôtres ont étéenvoyés sur la terre, pour lui que Dieu a souvent députéses anges. Pourquoi nous étendre davantage ? Car on ne peut toutdire. C'est pour lui que le Fils unique de Dieu S'est fait homme, qu'Ila été crucifié, enseveli, et qu'ont étéaccomplis tous ces prodiges étonnants qui ont suivi sa résurrection.C'est pour lui encore que la loi a été donnée, pourlui que le paradis a été ouvert, pour lui que Dieu a permisle déluge, car c'est un insigne honneur pour l'homme d'êtrerappelé à la pratique du bien par les châtiments commepar les bienfaits. C'est donc dans son intérêt que tant d'événementsse sont accomplis dans les temps anciens. C'est encore par honneur pourl'homme que le jugement à venir doit avoir lieu. Voilà pourquoiJob disait : "Qu'est-ce que l'homme pour que Tu l'appelles en jugementavec Toi ?" (Jb 14, 3). Ce que le Psalmiste dit ailleurs dans les mêmestermes : "Qu'est-ce que l'homme pour que Tu Te souviennes de lui ?" (Ps8,5). C'est encore dans l'intérêt de l'homme que le Fils uniquede Dieu doit venir pour verser sur lui l'abondance de tous les biens. Ill'a déjà comblé de grâces par le baptême,par les sacrements, par une autre initiation mystérieuse, et Ila rempli la terre de beaucoup d'autres merveilles. Mais Il nous a promisdes biens plus précieux encore : le royaume des cieux, la vie éternelle,où Il nous rendra les héritiers de son royaume et de sontrône, (Rm 8,7); vérité que saint Paul proclamait ences termes : "Si nous souffrons avec Lui, nous régnerons avec Lui."(2Tm 2,12). En considérant ces glorieuses prérogatives, leRoi-prophète n'a-t-il pas le droit de comparer aux animaux sansraison ceux qui ont déshonoré par leurs vices cette noblessedivine et l'ont abaissée jusqu'aux instincts de la brute ? C'estce que font souvent les autres prophètes pour couvrir de honte parcette comparaison pécheur effronté. "Ils sont devenus commedes chevaux qui hennissent après des cavales", dit l'un d'eux. (Jr5, 8). "Le b¦uf connaît celui à qui il appartient,et l'âne l'étable de son maître", dit un autre, (Is9,3); et tous deux s'expriment plus énergiquement que le Roi-prophète.David, en effet, se contente de dire : "Il a été comparéaux animaux sans raison, et il leur est devenu semblable." Isaïe aucontraire déclare qu'ils ont été plus déraisonnablesque les animaux, "car eux du moins, dit ce prophète, connaissentleur maître, mais pour Israël, il ne M'a point connu."

€8. Ailleurs le Sage, pour montrerque le fainéant et le paresseux qui languit dans l'oisivetéest au-dessous des fourmis, le renvoie à ces petits animaux pourapprendre à travailler : "Paresseux, lui dit-il, va vers la fourmiet considère ses voies. Elle n'a ni champ cultivé, ni personnequi la force de travailler, ni maître pour lui commander. Cependantelle prépare sa nourriture dans l'été, et amasse saprovision durant la moisson." (Pr 6,6-8). Ailleurs il lui dit : "Allezvers l'abeille, et apprenez d'elle combien elle aime le travail. Son fruitl'emporte sur ce qu'il y a de plus doux, et les rois et les particuliersrecherchent pour leur santé le produit de ses travaux." (Si 11,3).Un autre prophète va jusqu'à dire : "Vos princes sont commeles loups d'Arabie." (So 3, 3). Un autre :"Vous vous êtes assis dansle désert comme la corneille." (Jr 3,2). Et le fils de Zachariene craint pas de dire aux Juifs : "Serpents, race de vipères, quivous a montré à fuir la colère qui s'approche?" (Mt3,7). Un autre leur dit encore : "Ils ont brisé les ¦ufsd'aspic, et ourdi des toiles d'araignée." (Is 59,5). Le mêmeRoi-prophète dit ailleurs : "Le venin des aspics est sous leurslèvres." (Ps 139,4). Et ailleurs encore : "Leur fureur est semblableà celle du serpent." (Ps 57,5). Tel est en effet le caractèredu vice, il abaisse et dégrade jusqu'au rang de la bête l'hommele plus élevé, fût-il au dessus de tous ses semblableset couronné de mille diadèmes. Voilà pourquoi le Roi-prophète,après avoir choisi deux espèces particulières de vices,et laissé à ses auditeurs le soin de suppléer lesautres, stigmatise ceux qui en sont esclaves. Car quoi de plus insenséque la conduite d'un homme qui parcourt inutilement la terre et se consumeen efforts superflus pour amasser au péril même de sa vied'immenses richesses dont il ne doit point jouir, et qu'il laissera àdes inconnus, souvent à des adversaires et à des ennemis? Remarquez la justesse de ces expressions : "Ils laisseront leurs richessesà des étrangers." Car, encore une fois, quelle folie plusgrande que de réserver pour soi les travaux et les péchésinséparables del' acquisition des grandes richesses) et d'en laisserà d'autres la jouissance ?

À cet amour effrénéde l'argent, le Roi-prophète joint le vice de la vaine gloire qu'ilcondamne non moins sévèrement : "Ils ont donné leursnoms à leurs terres." Qu'y a-t-il encore de plus contraire àla raison que de confier le souvenir de son nom et sa propre gloire àdes pierres, à du bois, à une matière inanimée? Ils ont enlevé à des familles entières les biensqu'elles possédaient, ils ont dépouillé les veuves,pillé les orphelins, afin de construire pour les vers une splendidedemeure et élever à la corruption de magnifiques monuments,dans la pensée que ces constructions éterniseront la mémoirede leur nom; tandis qu'elles ne pourront même arrêter longtempsla dissolution de leur corps. "Cette voie par laquelle ils marchent, leurest une occasion de scandale." (Ibid. 4). Quelle est cette voie ? Ces soinsempressés, ces vains travaux, cette passion insensée desrichesses, cet amour insatiable de la gloire, voilà ce qui avantles châtiments de l'autre vie, devient pour eux ici-bas une occasionde scandale et de ruine. Cette voie n'est donc pas pour la pratique dela vertu un léger empêchement, une petite difficulté,un obstacle sans importance. Aussi, voyez comment le prophète s'exprime: "Cette voie est pour eux une occasion de scandale." C'est-à-direils s'enchaînent eux-mêmes et se créent des obstaclesqui les empêchent d'avancer. "Et ils ne laissent pas néanmoinsde s'y complaire." Voilà pour eux le comble du malheur et la causede tous les autres maux. Ceux qui se rendent coupables de ces vices etqui poussent jusque là l'excès de la folie, se proclamentheureux et dignes d'envie et ils se complaisent dans leurs mauvaises actions.Or, considérez combien ces éloges donnés au vice fortifientdans ceux qui le commettent l'inclination qu'ils ont au mal. Quelquefois,malgré le blâme, la honte, la réprobation qui s'attachentau vice, malgré le châtiment que lui inflige le témoignagedes hommes vertueux, malgré le supplice d'une conscience déchiréepar le remords, enfin, malgré la haine publique, le mal cependantse fortifie avec audace et grandit de jour en jour. À quels excèsdonc ne s'emportera-t-il pas lorsque loin de rencontrer sur son cheminaucun obstacle, il n'aura à redouter ni accusateur, ni remords dela conscience, ni reproches amers, ni repentir, ni honte, ni pleurs, nilarmes lorsqu'au contraire ceux qui le commettent se décernent desapplaudissements et des éloges, se croient meilleurs que les autres,et se vantent des crimes qu'ils ont commis; car c'est le sens de ces paroles: "Ils s'applaudissent de leur conduite." Leur extravagance et leur folievont si loin qu'après avoir assouvi leurs passions, et lorsque lavue de leurs crimes devrait les couvrir de honte, ils s'en réjouissent,ils s'en glorifient, ils s'y complaisent. Telle est la nature du péché;avant qu'on le commette, il voile sa propre laideur, il cache ce qu'ila de criminel sous les charmes de la volupté. Mais dès qu'ilest commis, et que l'ivresse de la volupté a fait place aux remordsde la conscience qui infligent à la raison le châtiment qu'ellemérite, on voit alors dans toute leur étendue les tristesconséquences du péché. Ceux au contraire dont parlele prophète, non contents d'avoir satisfait leurs désirs,à la vue de cet amas de richesses, de ces tombeaux construits àgrands frais, de tous ces monuments élevés par la vanité,au lieu d'ouvrir leur c¦ur à la componction et aux gémissementsaprès l'accomplissement de leurs desseins criminels, sont atteintsd'un mal beaucoup plus dangereux. Il n'y a en eux aucune espérancede remède, que reste-t-il donc à Dieu sinon d'accomplir àleur égard les devoirs de sa justice?

9. Ceux qui se condamnent les premierspour les crimes qu'ils ont commis, préviennent la Sentence divineet l'évitent par ce moyen suivant ces paroles de saint Paul : "Sinous nous jugions nous-mêmes nous ne serions pas jugés." (1Cor11,31). Les pécheurs, au contraire, dont la maladie est si désespérée,qu'ils n'éprouvent aucun repentir, et ne réprouvent pas lescrimes dont ils sont coupables, attirent sur eux les châtiments sévèresde la Justice de Dieu. Ceux qui ravissent le bien d'autrui ou prodiguentsans raison leurs propres richesses, qui dépensent en constructionsinutiles, pour les vers et la corruption, ce qu'ils auraient dû verserdans le sein des pauvres, et qui loin d'en éprouver le moindre repentirdemeurent volontairement en proie à un mal incurable, Dieu les livreau supplice comme le déclare le Roi-prophète : "Ils ont étéplacés dans l'enfer comme des brebis; la mort les dévorera."(Ibid. 15). S'il les compare à des brebis, ce n'est point pour exprimerla douceur de leurs m¦urs (car que peut-on imaginer de plus cruelque ceux qui voient d'un ¦il insensible la nudité des pauvres,leurs estomacs creusés par la faim, tandis qu'ils élèventde magnifiques monuments à la corruption et aux vers ?), mais c'estpour signifier qu'ils deviendront pour la mort une proie facile, pour exprimerla rapidité de leur ruine, et la promptitude avec laquelle ils tomberontau pouvoir de leurs ennemis. Rien n'est plus faible en effet que celuiqui passe sa vie dans le crime. Ils en feront la triste expérience,ils seront livrés à la mort, ils périront sans retouret seront précipités dans les enfers avec autant de facilitéet de promptitude que des brebis qu'on immole. C'est pour eux la mort,ou plutôt une chose mille fois pire que la mort. Car à cettemort succédera une mort immortelle, ils ne seront pas reçusdans le sein d'Abraham ou dans un autre endroit semblable, mais ils serontprécipités dans l'enfer; voilà ce qu'on peut appeleren toute vérité un châtiment, un supplice, une ruineirrévocable. Ici-bas, leur mort a été sans honneuret sans gloire, et dans l'autre vie ils ne connaîtront que des suppliceséternels. Nous disons nous-mêmes tous les jours de ceux quisont emportés par une mort prompte et subite : il a étéfrappé comme une brebis. Ils ont vécu comme des animaux sansraison, ils meurent de la même manière, sans espérancepour l'avenir, et n'ayant au contraire en perspective qu'un malheur affreux.

"La mort les dévorera." Lamort dont parle ici le Roi-prophète est cette mort, ce supplice,qui attendent le pécheur au-delà du trépas, et dontun prophète a dit : "L'âme qui se rend coupable de péchépérira" (Ez 18, 20), paroles qui ne signifie pas la destruction,l'anéantissement de l'âme, mais son châtiment. Le Roi-prophètecontinue la même métaphore. Il les a comparés àdes brebis, il nous apprend quel sera leur pasteur. Quel est-il ? Un verqui distille le venin, des ténèbres que rien ne peut dissiper,des chaînes qu'aucune force ne peut briser, un horrible grincementde dents. Vous voyez comme le châtiment les presse de toute part: dans cette vie, où ils se rendent la vertu impossible, deviennentles esclaves, les malheureux captifs du péché, et se consumentdans des travaux inutiles et ridicules; dans leur mort qui a étécommune et méprisable; comme après leur mort qui est suivied'un supplice éternel.

"Et les justes domineront sur euxquand le jour se lèvera." Il est un grand nombre d'esprits grossiersqui n'ont pas plus d'intelligence que les pierres, qui n'ont aucune espéranceclaire et précise des biens à venir, qui ne soupirent qu'aprèsles choses présentes et visibles; le Prophète blâmeici leur conduite sous le voile de l'allégorie. Après cetexposé court et énigmatique du sort qui les attend dans l'avenir,il insiste de nouveau sur le mépris et le châtiment qui lesatteignent dès cette vie, il dévoile leur faiblesse, leurpeu de considération et de valeur, et fait voir que, fussent-ilsdix mille fois plus riches et revêtus d'une puissance sans bornes,ils sont aux yeux des hommes vertueux comme de vils esclaves. C'est ceque signifient ces paroles : "Et les justes domineront sur eux quand lejour se lèvera", c'est-à-dire les justes les domineront promptementet pour toujours, et ils n'auront besoin pour cela ni de temps, ni d'effort,ni d'attente. Car il est dans la nature des choses que le vice subissel'empire de la vertu, qu'il la craigne et la redoute, malgré lefard dont il est couvert et ses nombreux déguisements, et quandmême la vertu serait dépouillée de ses brillants dehorset réduite à ses propres forces. Cependant, me direz-vous,nous voyons le contraire, ce sont les méchants qui dominent lesbons ? Ne nous arrêtons pas ici aux préjugés de lamultitude qui partent d'un faux principe. Examinons les choses d'aprèsla droite raison, et vous reconnaîtrez la vérité dece que j'ai avancé. Supposons un mauvais maître ayant àson service un esclave vertueux, ou bien si vous le préférez,choisissons un exemple plus relevé. Supposons donc un roi livréau mal et un de ses sujets qui pratique la vertu, et voyons celui qui estvraiment le maître de l'autre. Où voit-on briller le signede la vraie puissance, quel est celui qui commande, celui qui obéit? Comment parviendrons-nous à le savoir ? Supposons que ce roi commandeà ce sujet une action mauvaise et ouvertement criminelle, que ferace sujet vertueux qui lui est soumis ? Loin de céder et de consentir,il s'efforcera, même au péril de sa vie, de détournerle roi de son dessein criminel. Quel est donc ici celui qui est vraimentlibre, de celui qui ne fait que ce qu'il veut et qui ne redoute pas lacolère de son roi, ou de celui qui se voit méprisépar son sujet ? Et pour ne pas prolonger ici une supposition généraleet sans application, dites-moi, cette Égyptienne n'était-ellepas comme une reine ? (Gn 39,7). Ne commandait-elle pas à toutel'Égypte ? N'avait-elle pas un roi pour époux ? N'était-ellepas revêtue d'une grande puissance ? Qu'était Joseph au contraire? Un simple esclave, un captif, un serviteur vendu à prix d'argent;cette femme ne vint-elle pas l'attaquer avec toutes ses armes, sans sedécharger de ce soin sur un autre, et en livrant elle-mêmele combat ? Or, lequel des deux alors était esclave, lequel desdeux était libre ? Est-ce celle qui descendait aux prières,aux instances, aux supplications, et qui obéissait servilement nonpas à un homme, mais à une passion des plus criminelles ?Ou bien celui qui sans tenir compte du diadème, du sceptre, de lapourpre et de toute cette pompe extérieure, rendait inutiles tousses artifices ? Ne la voyons-nous pas se retirer avec la honte d'un refuset devenir l'esclave d'une nouvelle passion, de la colère aveugleet de la vengeance, tandis que Joseph sortit de ce combat la têteornée de mille couronnes, après avoir montré jusquedans la servitude le courage éclatant d'un homme vraiment libre?

10. En effet, il n'y a point de libertéégale à celle de la vertu, comme il n'y a point de servitudecomparable à celle du vice; vérité que le Sage proclameen ces termes : "L'esclave prudent dominera les maîtres insensés."(Pr 17,2). Celui qui est captif, eût-il d'immenses richesses, n'enest que plus exposé à devenir la proie de tous les autres;il en est de même de celui que ses passions dominent, il est plusvil, plus méprisable qu'une toile d'araignée. Que voyons-nousdans la guerre ? Ne sont-ce pas les sages qui triomphent ? Et dans lesaffaires comme dans les conseils, leurs paroles ne demeurent-elles pasgravées dans tous les esprits, alors même que personne neles suit dans la pratique ? Mais qu'arrive-t-il après cette vie? Ne voyons-nous pas le riche, devenu mendiant à son tour, demanderune goutte d'eau sans pouvoir l'obtenir ? Et le pauvre qui avait suiviles inspirations de la sagesse et la vertu, obtient la souveraine félicitéet partage le sort d'Abraham. (Lc 16,94). Que nous apprend encore l'exempledes apôtres ? "Ils étaient chargés de chaînes,battus de verges, en butte à des persécutions sans nombre,et ils triomphaient de leurs persécuteurs." (Rm 8, 37; 2Cor 4,8).Voyez dans quelle perplexité ils jettent leurs ennemis en les réduisantà se demander : "Que ferons-nous à ces hommes ?" (Ac 15,16).Et cependant, ils tenaient les apôtres enchaînés etles forçaient de comparaître devant leur tribunal. Ils étaientleurs juges et leurs maîtres, les apôtres étaient lesaccusés et ils ont triomphé de leurs juges. Partout, en unmot, si nous voulons y faire attention, nous verrons l'homme vertueux supérieurau méchant, et obtenir sur lui non pas une puissance fausse, apparenteet facile à confondre, mais une supériorité solideet inébranlable. "Et leur appui vieillira dans l'enfer", c'est-à-diresera réduit à la dernière faiblesse. Tel est le sensde ces paroles. Non seulement ils seront faciles à vaincre, en l'absencede tout secours et de tout appui et exposés qu'ils sont aux traitsde tous leurs ennemis, mais ils ne trouveront là personne pour lesdéfendre, leur porter secours, leur tendre la main et les consolerau milieu de leurs souffrances. "Ainsi, les vierges sages n'ont étéd'aucun secours aux vierges folles." (Mt 15,9). Abraham n'a pu soulagerle mauvais riche (Lc 16,20), et Noé, Job et Daniel n'ont pu délivrerleurs fils et leurs filles. (Ez 14,20). Cette expression : "Leur appuivieillira" signifie qu'il s'affaiblira, qu'il disparaîtra entièrement."Car ce qui passe et vieillit est bien près de sa fin." (He 8,13).

"Ils ont été dépouillésde leur gloire." Ce qui était l'objet de leurs plus vifs désirs,le but de tous leurs efforts et de toutes leurs préoccupations;c'est-à-dire de se préparer une gloire qui survécûtà leur trépas, et cela par leurs richesses, leurs monuments,leurs tombeaux, par leurs noms inscrits sur leurs sépulcres, ilsne

pourront l'obtenir, dit le prophète,et cette pensée faisait leur tourment dès cette vie. En effet,de tels monuments accusent hautement ceux qui ne sont plus. La terre, ilest vrai, recouvre leur corps, mais les pierres elles-mêmes prennentla voix pour accuser hautement tous les jours leur cruauté, leurorgueil, pour les dénoncer comme des ennemis publics, pour attirersur eux les reproches, les malédictions, les imprécationsde tous les passants. Quelle est donc cette gloire qui consiste àlaisser après soi des accusateurs qui, loin de garder le silence,ouvrent la bouche de tous ceux qui voient ces monuments et s'en approchent,et provoquent les accusations les plus graves contre ceux qui les ont élevés? Où trouver une folie égale à celle de ces hommes,dont les actions seront la matière d'accusations et de châtimentsterribles, peut-être même de violation de sépultureaprès leur mort, et qui donnent naissance aux imprécations,aux reproches et aux plaintes de ceux qui ont eu à souffrir de leursinjustices comme de ceux à qui ils n'ont fait aucun mal ?

"Mais Dieu rachètera mon âmede la puissance de l'enfer, lorsqu'Il m'aura reçu en sa Protection."(Ibid. 16) Après avoir fait connaître le châtiment desméchants et la punition de leurs crimes, il en vient aux récompensesdestinées aux bons, à l'exemple des autres prophètesqui s'efforcent de former au bien leurs auditeurs, par le double spectacledes supplices des méchants et des récompenses promises àla vertu. Tel est donc le partage des pécheurs, dit le Roi-prophète,le déshonneur des travaux stériles, la folie, le ridicule,la honte, la ruine, la mort, les châtiments, des supplices éternels,des amertumes continuelles, la privation de la gloire et de la sécurité,des accusations, des reproches qui les poursuivront pendant cette vie etaprès leur mort, sans qu'ils puissent trouver aucun soulagementà leurs maux. Notre partage sera bien différent, nuls châtimentsà craindre, la liberté de l'âme, la sécurité,l'honneur et la gloire. Car tout cela est renfermé dans ces paroles: "Dieu rachètera mon âme de la puissance de l'enfer, lorsqu'Ilm'aura reçu en sa Protection." L'enfer désigne ici les châtiments,les supplices intolérables de l'autre vie. Or, jugez quels honneursnous sont destinés, non seulement par la première partiede cette proposition, mais encore par les paroles qui suivent. LorsqueDieu m'aura reçu, dit-il, alors je Le verrai plus clairement queje ne Le vois aujourd'hui." Nous ne voyons Dieu maintenant que comme dansun miroir et sous des images obscures, mais alors nous Le verrons faceà face." (1Cor 13,12). Mon âme étant rachetée,mon corps jouira du même privilège. "Ne craignez point envoyant un homme devenu riche, ou la splendeur de sa maison s'accroître."(Ibid. 17). Puisqu'il en est ainsi, dit le Roi-prophète, pourquoicraindre les maux de la vie présente ? Pourquoi vous inquiéterde la pauvreté ? Pourquoi craindre celui qui est riche ? Vous venezd'entendre la doctrine de la résurrection, de l'héritageéternel des bons, du supplice des méchants. Pourquoi trembleraprès cela devant des chimères ? Les biens éternelssont les seuls biens stables et solides; les biens de cette vie sont commeles fleurs qui se flétrissent si vite. Aussi le prophètelaisse de côté tout le reste pour attaquer la citadelle detout mal, c'est-à-dire la passion des richesses, car la destructionde cette passion entraîne celle de toutes les autres.

11. Et comment ne pas craindre, medirez-vous, ceux qui ont une si grande puissance ? C'est une puissancede courte durée, encore un instant et cette force n'existera plus;la prospérité est passagère, les richesses, la fortune,tous ces grands honneurs ressemblent à des ombres, à dessonges; c'est ce que le Roi-prophète veut nous apprendre en ajoutant: "À sa mort, il n'emportera pas tous ses biens, et sa gloire nedescendra pas avec lui dans le tombeau." (Ibid. 18). Et il nous donne laraison pour laquelle nous ne devons point craindre ce qui dure si peu.La mort est venue, nous dit-il, elle a coupé la racine, et la têtede l'arbre est tombée avec toutes ses feuilles, et cette maisonest devenue la proie de ceux qui ont voulu la prendre. Les brebis et leschèvres se jettent sur l'arbre qu'on vient de couper et qui estétendu à terre; ainsi, lorsque ces riches sont morts, leursennemis, leurs amis, ceux qu'ils ont comblés de bienfaits, viennenten foule se jeter sur les biens qu'ils possédaient. Et cet hommequi jouissait d'une si grande fortune, qui comptait tant d'échansons,de cuisiniers, de coupes d'or et d'argent, qui possédait tant d'arpentsde terre, de maisons, d'esclaves, de chevaux, de mules, de chameaux, unevéritable armée de serviteurs, s'en va seul, personne nel'accompagne et il ne peut même emporter ses vêtements aveclui. Plus il est couvert d'habits riches et précieux, plus il apréparé aux vers un riche festin, excite les convoitisesdes profanateurs des tombeaux, et donne lieu à de mauvais desseinscontre ses restes malheureux. Ce luxe, cette magnificence jusque dans lamort, ne sert qu'à l'exposer à de plus grands outrages, enarmant contre lui les profanateurs des tombeaux.

Et qu'importe ce qui doit suivreson trépas ? me direz-vous; ici-bas du moins, il donne libre carrièreà ses désirs fastueux, et le triomphe de son orgueil durejusqu'à sa mort ? Mais non, pour un grand nombre d'entre eux, cebonheur ne dure pas jusqu'à leur mort. Ils sont en butte aux desseinsperfides de leurs ennemis, et mille fois plus malheureux que les plus grandscriminels, ils se voient dépouillés de leur fortune, couvertsde déshonneur et plongés dans de noirs cachots. Celui qu'onvoyait hier sur un char est aujourd'hui dans les fers. Hier il étaitentouré d'une foule d'adulateurs, il est maintenant assiégépar ses bourreaux; hier il exhalait les plus doux parfums, il est maintenantcouvert de son sang; il s'étendait sur une couche délicate,il est maintenant jeté sur la terre; tous à l'envi lui rendaientdes honneurs, tous à l'envi le méprisent. Mais, àsa mort même, me direz-vous encore, on lui fait de splendides etmagnifiques funérailles. Et quel fruit peut-il lui en revenir, àlui qui ne sent plus rien ? L'odeur qu'il exhale, l'horreur qu'il inspire,l'envie qu'il réveille font bien plus d'impression, et ces funéraillessomptueuses lui attirent pour toujours la haine de ses enfants. Voyez combienest juste et précise l'expression employée par le prophète,et combien grande sa sagesse. Il ne se contente pas de condamner la conduitedu riche en lui montrant que ses richesses ne le suivront pas; mais dèscette vie il le dépouille de toute cette magnificence, et lui faitvoir que ses richesses ne sont rien, lors même qu'il les possèdeet qu'il en jouit. Car il ne dit pas : "Lorsqu'il sera comblé degloire", mais : "Lorsque la splendeur de sa maison s'accroît." C'estqu'en effet, tous ces biens que j'ai énumérés, cesfontaines, ces galeries, ces bains, cet or et cet argent, ces chevaux etces mules, ces tapis et ces vêtements sont la gloire de la maisonet non de celui qui l'habite. La vraie gloire de l'homme, c'est la vertu,et elle accompagne celui qui la pratique. Au contraire, la gloire de lamaison reste, ou plutôt elle disparaît avec la maison, sansavoir été d'aucune utilité à celui qui la possédait,car cette gloire ne lui appartenait pas. "Son âme sera béniependant sa vie." (Ibid. 19). Après avoir parlé de sa gloireet de ses richesses, le Roi-prophète en vient aux louanges qui luiont été prodiguées : les riches recherchent avec empressementles applaudissements du peuple, les égards et les prévenancesde la multitude, les louanges du public, les éloges menteurs dela foule. Ils estiment être au comble du bonheur lorsqu'ils sontapplaudis à leur entrée dans les théâtres, dansles banquets, dans les tribunaux; lorsqu'ils entendent leur nom répétéde bouche en bouche et qu'ils se regardent comme un objet d'envie. Maisvoyez encore comme il ôte tout prix à cette jouissance àcause de sa courte durée. C'est pendant sa vie, dit-il, c'est-à-direces égards, ces louanges ne s'étendent pas au-delàde cette vie, ils disparaissent avec tous les autres biens comme eux denature passagère et périssable. Bien plus, à ces élogespurement gratuits succèdent souvent des sentiments tout opposéslorsque la mort a fait tomber le masque de la crainte. "Il vous loueralorsque vous lui ferez du bien." Voyez comme le Roi-prophète condamnemême jusqu'à leurs bienfaits. Vous les flattez, vous leurprodiguez toute sorte d'honneurs, en affectant pour un temps des égardsextérieurs et mensongers. Ils vous en seront reconnaissants et ilsachèteront de vous et bien cher le droit de vous dicter ce qui leurest agréable. Tel est le sens de ces paroles : "Il vous louera,lorsque vous lui aurez fait du bien." Il ne dit pas : lorsque vous aurezfait pour lui quelque chose d'utile, lorsque vous lui aurez rendu service,mais : lorsque vous aurez fait ce qui lui plaît, ce qui lui est agréable;action que rendent doublement coupable et les témoignages mensongersde reconnaissance, et les services dangereux qui en sont la cause. "Ilentrera dans le lieu de la demeure de tous ses pères, et duranttoute l'éternité il ne verra point la lumière." (Ibid.20). "L'homme au comble de l'honneur ne l'a point compris, il s'est abaisséau niveau des animaux sans raison et il leur est devenu semblable." (Ibid.21). "Il entrera dans le lieu de la demeure de ses pères"; c'est-à-dire,il imitera leurs vices et il recevra l'héritage de leur perversité,comme il a reçu d'eux l'héritage de la vie. On peut encoreentendre ces paroles dans un autre sens : S'il n'a fait aucune bonne action,on verra alors que ses richesses lui ont été inutiles. Illaissera ses ancêtres dormir dans la poussière jusqu'au jourdu jugement, et il ne pourra contempler la lumière suivant la loide la nature. Le Roi-prophète répète ensuite ce qu'ila déjà dit : "L'homme, au comble de l'honneur, n'a pointcompris; il s'est abaissé au niveau des animaux sans raison, etil leur est devenu semblable." Celui qui meurt de la sorte sans avoir faitun noble usage de ses richesses, ne diffère point de l'animal sansraison, puisqu'il ne comprend point l'honneur que Dieu lui a fait; il s'estrendu semblable aux animaux pour qui la fin de la vie est la mort sansaucune espérance. Puissions-nous, disciples et maîtres, êtredélivrés de ces erreurs en Jésus Christ notre Seigneur,à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les sièclesdes siècles. Amen.

PSAUME 49

"Le Seigneur, le Dieu des dieux aparlé, et Il a appelé la terre depuis le lever du soleiljusqu'à son couchant." (v. 1).

Le Roi-prophète dit dans unautre endroit : "Dieu S'est tenu dans l'assemblée des dieux" etun peu plus loin : "Je l'ai dit, vous êtes des dieux." (Ps 81,1-6).Et saint Paul : "Encore qu'il y en ait plusieurs qui soient appelésdieux et seigneurs." (1Cor 8 5). Moïse dit aussi : "Vous ne parlerezpoint mal des dieux." (Ex 22,28). Et dans un autre endroit : "Les enfantsde Dieu voyant les filles des hommes." (Gn 6,2). Et ailleurs : "Quiconqueaura maudit Dieu portera la peine de son péché et le blasphémateurdu Nom du Seigneur sera lapidé". (Lv 24,15-16) Jérémiedit lui-même : "Que les dieux qui n'ont point fait le ciel et laterre disparaissent, et qu'on ne les voie plus sous le ciel." (Jr 10,11)Quels sont donc ceux dont il est question dans ces divers témoignages;et quels sont ces dieux dont parle ici le prophète ? Ce sont lesprinces. Aussi après avoir dit : Tu ne parleras point mal des dieux,Moïse ajoute : "Et tu ne maudiras point le prince de ton peuple."(Ex 23,28). Ce nom s'applique encore aux enfants des hommes vertueux. CommeIsaac, pour avoir fait preuve d'une vertu éclatante, fut appelédu Nom de Dieu, tous ses descendants et ceux de son frère qui s'allièrentensemble par des mariages, sont appelés enfants de Dieu, parce qu'ilsavaient pour père un homme vertueux. "Ils commencèrent, ditMoïse, à être appelés du Nom de Dieu." (Gn 4,26).Il veut désigner aussi le peuple juif qui a eu l'honneur d'êtreappelé de ce nom, comme l'atteste le Roi-prophète : "J'aidit : Vous êtes tous des dieux, et les fils du Très-Haut."(Ps 81,6). Moïse dit encore ailleurs : "Israël est mon fils premier-né."(Ex 4,22). Dieu donnait ce nom à son peuple par un effet de sa Bontépour lui. C'est ainsi que s'expliquent ces paroles : "Celui qui aura mauditson Dieu portera la peine de son péché; c'est-à-direcelui qui parle mal du prince se rend coupable de péché.Et celui qui donne le Nom de Dieu sera lapidé" (Lv 24,15); c'est-à-direcelui qui attribue le Nom du vrai Dieu à ceux qui ne le sont pas.Un crime aussi énorme ne mérite point de pardon, et voilàpourquoi celui qui s'en est rendu coupable est condamné àun si terrible supplice. On appelle encore dieux les dieux des Gentils,non pour les honorer en cette qualité, ni pour consacrer cette appellation,mais pour faire ressortir l'erreur de ceux qui leur ont donné cenom. C'est dans ce sens que saint Paul dit : "Encore qu'il y en ait plusieursqui soient appelés dieux" (1Cor 8,5); et il montre ainsi qu'ilsne sont pas dieux, et qu'ils ne méritent même pas ce nom.De qui donc le Psalmiste veut-il parler en disant : "Le Dieu des dieux"? Des dieux des nations, non pas qu'ils existent réellement, maisparce que l'erreur des peuples leur a donné une existence supposée.Les Juifs avaient des tendances matérielles, ils n'étaientpas entièrement affranchis du culte des idoles vers lesquelles ilsse sentaient toujours attirés, ils avaient conservé des restesde leurs anciennes iniquités. C'est pour cela que le Roi-prophètecherche à purifier leur esprit de toutes ces erreurs, en leur montrantque Dieu est le souverain maître de tous ces dieux. Il est aussile maître des démons, je veux dire de leur nature, car ilssont les seuls auteurs de leur malice et de leur perversité.

Or ce psaume me paraît se rattacherétroitement au précédent. Nous y voyons égalementles pécheurs accusés et confondus, avec cette différenceque dans le psaume précédent, le Roi-prophète invitaittoute la terre à venir l'entendre, et que dans celui-ci il faitappel aux éléments eux-mêmes répandus par toutela terre. C'est un autre théâtre et un auditoire différent.D'un côté, nous voyons les nations, les habitants de la terre,les riches et les pauvres; de l'autre c'est le ciel et la terre. Dieu lui-mêmeparaît pour entrer en jugement avec le peuple juif et défendresa cause devant lui. Il nous faut donc apporter une plus grande attention.Un autre prophète nous a décrit ce même spectacle :il nous représente Dieu venant défendre sa cause, et luidonne pour juges les vallées et les fondements de la terre. "Écoutez,vallées et fondements de la terre, car le Seigneur entre en jugementavec son peuple, et Il se justifiera devant lui." (Mi 6,2). Le prophèteJérémie nous dit aussi : "Il entrera en jugement avec vouset avec vos pères." (Jr 2,9) Dans beaucoup d'autres endroits del'Écriture nous voyons ce même style figuré, stylevraiment imposant et digne de la Bonté de Dieu. Le Roi-prophètepeut-il, en effet, nous donner une plus grande preuve de la Bontéde Dieu, que de nous Le montrer S'abaissant jusqu'à entrer en jugementavec les hommes ? "C'est de Sion que vient tout l'éclat de sa beauté."(Ibid. 2) Ces paroles sont à la fois prophétiques et historiques,car même sous l'ancienne loi, la Gloire de Dieu s'est manifestéedans Sion. C'est là qu'étaient le temple, le Saint des saints,les cérémonies du culte, les institutions du peuple hébreu,la multitude des prêtres, les sacrifices, les holocaustes, les hymnessacrés, le chant des psaumes, tout sortait de là et nousoffrait une figure détaillée des événementsà venir. Lorsque la vérité parut sur la terre, c'estde là aussi que partirent ses premiers rayons; c'est de làque la croix resplendit de tout son éclat, c'est là que s'accomplirentles innombrables prodiges de la loi nouvelle. C'est ce qui fait dire àIsaïe prédisant les merveilles du Nouveau Testament : "La loisortira de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem, et le Seigneurjugera les nations." (Is 2,34) Par Sion, il entend le territoire environnantet la capitale des Juifs, la ville de Jérusalem qui s'étendaità ses pieds. C'est de là que les apôtres s'élancèrentcomme des coursiers rapides de la barrière d'un hippodrome pourvoler à la conquête de tout l'univers. C'est là qu'ilscommencèrent le cours de leurs prodiges, c'est là qu'eurentlieu la Résurrection de Jésus Christ, son Ascension, lesprémices et les commencements de notre salut; c'est là quecommença la prédication des mystères; c'est làque pour la première fois le Père fut révélé,le Fils unique se fit connaître, la Grâce de l'Esprit saintse répandit avec abondance. C'est là enfin que les apôtresdécouvrirent les secrets des vérités incorporelles,des dons, des pouvoirs tout divins, et des promesses des biens futurs.Ce sont toutes ces merveilles que le Roi-prophète appelle l'Éclatet la Beauté de Dieu. En effet, l'Éclat et la Beautéde Dieu, c'est sa Bonté, son Amour et sa Bienveillance àl'égard de tous les hommes. "Dieu viendra manifestement, notre Dieuviendra et il ne se taira point." (Ibid. 3) Vous voyez comme le langagedu prophète devient de plus en plus clair, nous découvredes trésors cachés, et répand des rayons plus lumineuxlorsqu'il dit : "Dieu viendra manifestement." Quand donc Dieu est-Il venud'une manière moins manifeste ? Lors de son premier Avènement,car Il est venu sans aucun éclat, inconnu du plus grand nombre,et prolongeant pendant de longues années le mystère de saVie cachée. Que dis-je, qu'Il ne fut point connu du plus grand nombre? La Vierge elle-même qui L'avait porté dans son sein ne connaissaitpoint parfaitement le secret du mystère de l'incarnation, ses frèresne croyaient pas en Lui, et celui que l'on regardait comme son pèrene paraissait pas soupçonner sa Grandeur.

2. Et pourquoi parlai-je des hommes? Le démon lui-même ne Le connaissait pas; car s'il eut suce qu'Il était, il ne Lui aurait pas demandé longtemps aprèssur la montagne s'Il était le Fils de Dieu, et il n'eût pasrenouvelé cette question à deux et à trois reprisesdifférentes. (Mt 4,3-6) Voilà pourquoi Jésus dit àJean le Baptiste qui commençait à découvrir ce qu'Ilétait : "Laisse maintenant." (Mt 3,15) C'est-à-dire, tais-toipour le moment, car il n'est pas encore temps de révélerle mystère de mon Incarnation, je veux qu'il échappe encoreà la connaissance du démon, tais-toi, "car il convient qu'ilen soit ainsi." Et lorsqu'Il fut descendu de la montagne, Il défendità ses disciples de dire qu'Il était le Christ. (Mt 17,9)Car Il venait alors comme un pasteur qui cherche sa brebis égaréeet veut s'emparer de l'animal indocile, et c'est pour cela qu'Il voulaitdemeurer caché. Un médecin se garde bien d'effrayer toutd'abord son malade; de même le Sauveur évita de Se faire connaîtredès le commencement de sa Mission et ne le fit qu'insensiblementet peu à peu. C'est cet événement sans éclatet sans bruit que le Prophète prédit en ces termes : "Ildescendra comme la pluie sur une toison, et comme l'eau qui tombe goutteà goutte sur la terre." (Ps 71,6). Il n'est point venu avec grandbruit en semant le trouble sous ses pas, en agitant la terre, en lançantla foudre, en ébranlant le ciel, entouré des troupes desanges. Il n'a point déchiré le firmament pour venir sur lesnuées, mais Il est venu dans le silence, porté neuf moisdans le sein d'une vierge; Il est né dans une crèche commele fils d'un simple artisan, au milieu de ses humbles langes. Il est exposéaux complots, obligé de fuir en Égypte avec sa Mère.Après la mort de ce prince qui s'était souillé partant de forfaits, Il revient en Judée, Il va de côtéet d'autre sous l'extérieur d'un homme ordinaire. Son vêtementétait simple, sa table plus simple encore; Il marchait constamment,au point d'en être fatigué.

Mais tel ne sera point son secondAvènement, Il viendra avec tant d'éclat qu'Il ne sera pointbesoin d'annoncer sa venue. C'est cet éclat même qu'Il veutnous faire comprendre lorsqu'Il disait : "Si vous entendez dire qu'Il estdans le lieu le plus retiré de la maison, n'y entrez point, ou qu'Ilest dans le désert, ne sortez point pour y aller. Comme l'éclairqui part de l'Orient et apparaît en Occident, ainsi sera l'Avènementdu Fils de l'homme." (Mt 24,26-27) Il S'annoncera et Se manifestera deLui-même. C'est ce qui a lieu pour l'éclair qui brille, nousn'avons pas besoin qu'on nous le fasse remarquer, aussitôt qu'ilapparaît, il frappe à la fois tous les yeux. Saint Paul aussinous prédit cet Avènement en ces termes : "Dès quele signal aura été donné par la voix de l'archange,par la trompette du dernier jour, le Seigneur Lui-même descendradu ciel." (1Th 4,15) C'est dans cet appareil éclatant que le ProphèteLe vit porté sur les nues, avec le fleuve qui roule devant Lui,et ce Tribunal terrible où chacun doit rendre de sa vie un compteinévitable. Ce sera le temps du jugement et du discernement; aussi,Il ne nous apparaîtra plus comme un médecin, mais comme unjuge. Daniel a vu ce trône, le fleuve qui roule ses eaux au pieddu Tribunal et cet appareil tout de feu, le char et les roues. (Dn 7,9-10).Son premier Avènement fut bien loin d'avoir ces caractères;on ne vit alors ni feu, ni torrent, ni d'autres signes semblables; unecrèche, une étable pour hôtellerie et une mèrepauvre. Daniel nous montre ici que Dieu n'est sujet ni à la mutabilité,ni au changement. Il venait de dire que Celui qui était assis surle trône avait les cheveux blancs comme la laine, et les vêtementséclatants comme la neige.(Ibid. 7,9). Le Roi-prophète, pouréloigner de notre esprit toute idée de cheveux ou de vêtements,ne nous parle que de splendeur, que d'éclat, que de feu rayonnantde tout côté : "Un feu dévorant marchera devant Lui,et autour de Lui mugira une tempête violente. Ces comparaisons ontpour objet de nous faire comprendre la souveraine Immutabilité deDieu, l'éclatante lumière qui L'environne et sa Nature inaccessible.Il ne se contente pas de nous montrer le feu marchant devant sa Face, ily ajoute une tempête effrayante, pour mieux exprimer la violencedu châtiment. Ce mot kataigív signifie ou une masse énormede neige qui entraîne et renverse tout sur son passage, ou un ventviolent et impétueux qui produit les mêmes ravages et auquelaucune force ne peut résister. Le Roi-prophète se sert doncde ces comparaisons pour nous faire comprendre combien sera terrible lechâtiment réservé aux pécheurs.

"Il appellera d'en haut le ciel etd'en bas la terre pour faire le discernement de son peuple." (Ibid. 4)Le psalmiste choisit de nouveau les éléments qui ont étépour le genre humain la source de biens innombrables, non seulement pourla vie du corps et son organisation, mais encore pour nous donner la connaissancede Dieu. En effet, la beauté, la grandeur, la disposition de lacréation, les substances d'où sont sortis les éléments,les effets qu'ils produisent à leur tour suivant des lois généraleset constantes ou d'une manière transitoire et particulière,tous ces phénomènes concourent à la formation, àl'entretien du corps et nous conduisent en même temps à laconnaissance de Dieu. C'est ce qui faisait dire à saint Paul : "LesPerfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la créationpar tout ce qui a été fait : son éternelle Puissanceet sa Divinité;" (Rm 1,20). Et encore : "Le monde avec sa propresagesse, n'a point connu la Sagesse de Dieu." (1Cor 1,21); c'est-à-direqu'il n'a pu parvenir à cette connaissance par la sagesse qui éclatedans les créatures et qui est cependant un des enseignements lesplus forts et les plus clairs que Dieu puisse nous donner. Et tous cesphénomènes que Dieu ne cesse de produire tous les jours,et qui paraissent n'être que la conséquence des lois de lanature, proclament toutefois l'existence du Créateur, car le Créateurest le grand Maître de la nature.

3. Ne soyez point surpris que leRoi-prophète s'adresse spécialement aux Juifs, dans la descriptionqu'il fait du Jugement général. "L'affliction et le désespoir,dit saint Paul, accableront l'âme de tout homme qui fait le mal,du Juif premièrement et puis du Gentil." (Rm 2,8-9). Et un peu plusloin : "Tous ceux qui ont péché sans la loi, périrontsans la loi, et tous ceux qui ont péché étant sousla loi, seront jugés par la loi." (Rm 2,12). "Assemblez devant Luitous ses saints, qui ont fait alliance avec Lui par des sacrifices. (Ibid.5) Pourquoi donc ce nom de saints donné à ceux qu'Il va mettreen accusation et condamner ? C'est pour imprimer plus de force àl'accusation, et faire servir ce titre d'honneur à rendre la punitionplus éclatante. Ainsi nous-mêmes, lorsque nous surprenonsen faute des coupables, et que nous voulons rendre nos reproches plus sévères,nous les désignons en les appelant par les dignités dontelles sont revêtues, pour donner plus de poids à l'accusation,et nous disons : Appelez le diacre, appelez le prêtre. Comme Dieudonnait aux Juifs le titre de sacerdoce royal et de peuple privilégié,et qu'ils se complaisaient dans ces prérogatives, il en fait unecause aggravante de leurs crimes. "Qui ont contracté avec Lui unealliance scellée par les sacrifices." Ils se portaient àmille excès, commettaient toute sorte de crimes, s'emparaient paravarice du bien d'autrui, se rendaient coupables de meurtres, d'adultères,répandaient le sang à flots, et avec cela pensaient avoirrempli toute justice et obéi à tous les préceptesde la loi, en immolant des brebis et des taureaux. Aussi le Psalmiste prendici le ton de l'insulte et de la raillerie en disant : "Ceux qui ont contractéavec Lui une alliance scellée par les sacrifices", c'est-à-direceux qui s'imaginent qu'il suffit pour être sauve, d'immoler àDieu de vils animaux. "Et les cieux annoncent sa Justice." (Ibid. 6) 2veut faire ressortir de nouveau le caractère éclatant dela Justice de Dieu, son évidence irrésistible à laquelletous seront forcés de se rendre; il continue la même figureque précédemment, et invite les éléments àproclamer sa Justice "Parce que c'est Dieu Lui-même qui est juge,"c'est-à-dire qu'Il traite chacun suivant son droit. Ce n'est pointinutilement qu'il nous représente Dieu comme juge, il veut nousapprendre par là qu'Il est juste, et qu'Il rend à chacunce qui lui est dû. En Dieu, le titre de juge est inséparablede la justice, comme saint Paul l'atteste lorsqu'il dit : "Car s'il enétait autrement, comment Dieu jugerait-Il le monde ?" (Rm 3,6).En effet, ce qui constitue le jugement véritable, ce qui fait levrai juge, ce n'est pas seulement de rendre un arrêt, c'est de lerendre suivant les lois de la justice. Ceux qui seront jugés parce juste juge, seront les Juifs qui vivaient alors, et ceux qui ensuitese sont rendus coupables sous le Nouveau Testament; les premiers aurontpour accusateurs la nature et la loi, les seconds auront de plus les bienfaitsmêmes de Jésus Christ à leur égard. Qu'auront-ilsà répondre, et comment excuser leur incrédulité? Méditez attentivement, je vous prie, ces paroles, afin que vouspuissiez fermer la bouche à ceux qui essaieraient de vous contredire.Ne vaut-il pas mieux qu'ils soient vaincus par nous, et qu'ils reviennentainsi de leur erreur, plutôt que de les voir sortir avec la penséequ'ils sont victorieux, et s'exposer ainsi à être condamnéspar le Juge commun de toute la terre ? Comment se justifieront-ils d'avoirfait mourir Jésus Christ ? Quel crime énorme ou légerpeuvent-ils Lui reprocher ? Qu'Il Se faisait passer pour Dieu, dites-vous? (Jn 10,33). &emdash; Cependant ce n'était point làle crime dont ils L'accusaient, lorsqu'ils demandaient sa mort. Ils nedisaient pas : "Il Se fait passer pour Dieu," mais : "Celui qui se faitroi, n'est point ami de César." (Jn 19,10). Or, ils avaient voulubien souvent Le faire roi, et Il S'était toujours dérobéà leurs désirs. Mais me direz-vous, ils L'avaient accuséprécédemment de S'être fait passer pour Dieu. Qu'enrésulte-t-il ? Si cette prétention était injuste etsans fondement, s'Il n'était pas vraiment Dieu, l'accusation avaitsa raison d'être; mais s'Il avait le droit de Se donner comme Dieu,au lieu de Le crucifier il fallait L'adorer. Examinons donc si JésusSe faisait passer pour Dieu sans l'être réellement, c'est-à-dires'Il donnait des preuves extérieures de sa Divinité. Àquels témoignages voulez-vous recourir pour vous en convaincre ?Aux événements qui s'accomplirent alors, ou à ceuxqui se passent sous vos yeux ? Aux prodiges par exemple qui accompagnèrentsa naissance ? Qui donc est jamais né d'une vierge ? Qui a jamaisfait paraître une étoile aussi brillante ? Qui a fait entreprendreaux mages un si grand voyage, non par force ni par contrainte, mais parles voies de la persuasion et de la révélation ? (Mt 4,1).Vous voyez que toute la création s'accorde à proclamer sonSeigneur; la nature est la première à céder, ellen'essaie ni de résister, ni de contredire; elle ne dit pas : "Jene consens pas à cet enfantement, je n'ai pas appris à fairenaître un enfant du sein d'une vierge; je ne sais pas faire une mèresans union conjugale. Elle sortit de ses propres limites, car elle avaitreconnu son Dieu. À peine fut-Il né que les anges entourèrentson berceau en proclamant que Celui qui habite les cieux était descendusur la terre. (Lc 2,9). La terre elle-même devint un véritableciel, puisque le Roi du ciel y avait fixé son séjour. Lesmages vinrent des pays les plus éloignés pour L'adorer. Cetenfant était couché dans une simple crèche, dans laPalestine, et ces hommes qui venaient d'une contrée étrangèreLui prodiguaient les honneurs et les hommages qu'on ne rend qu'àDieu seul. (Mt 2,2). Peut-être n'admettront-ils point ces prodigeset en demanderont-ils d'autres, accomplis dans la générationactuelle. Ces témoignages contemporains ne nous font pas défaut,car tel est le caractère de la vérité, qu'elle estféconde en moyens de justification. Et ici ils ne peuvent alléguerl'ombre même d'une contradiction. Vous n'existiez pas lorsque Jésusnaquit d'une vierge, mais vous deviez croire au prophète qui vousdisait : "Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils, et ils luidonneront le nom d'Emmanuel." (Is 7,14). Vous n'étiez pas présent,lorsque le Sauveur parcourait la terre revêtu d'une chair mortelle,et vivait dans la compagnie de ses serviteurs; mais lisez Jérémieet vous l'entendrez vous dire : "C'est Lui qui est notre Dieu, et nul autrene sera reconnu comme Dieu que Lui. Il a trouvé toutes les voiesde la vraie science, et Il l'a donnée à Jacob son serviteur,et à Israël son bien-aimé. Après cela, Il a étévu sur la terre, et Il a conversé avec les hommes." (Ba 3,36-38).

4.Toutes les autres circonstancesde sa Vie ont été annoncées et prédites aussiclairement par les prophètes dont vous feuilletez et fatiguez jusqu'àce jour les livres pour y trouver ces témoignages. Bien souvent,nous avons soutenu contre les Juifs de semblables discussions, et nousen soutiendrons encore. Pour le moment, poursuivons l'explication que nousavons entreprise : "Et les cieux annonceront sa Justice, parce que c'estDieu même qui est juge." Cette justice, c'est la Providence souverainede Dieu, sa Bonté pour son peuple, cette sollicitude paternelleà l'égard des hommes, qui se manifeste sous tant de formeset de tant de manières par la création, par la loi, par lagrâce, par tant de faveurs visibles et invisibles, par les prophètes,par les anges, par les apôtres, par les châtiments, par lesbienfaits, par les menaces, par les promesses, par la succession et l'ordredu temps. "Écoutez, mon peuple, et Je parlerai, Israël, etJe rendrai témoignage contre vous." (Ibid. 7) Voyez comme cet exorderespire la douceur et la bonté. Dieu agit comme un homme qui diraità l'un de ses semblables, qu'il voit faire du bruit ou exciter dutrouble : Si vous voulez m'écouter, je parlerai; si vous voulezêtre attentif, je vous ferai entendre ma voix. Le Seigneur tientici le même langage à ses serviteurs; "Si vous voulez M'écouter,Je vous adresserai la parole." Leur négligence et leur paresse allaientsi loin, qu'ils ne prêtaient même pas l'oreille à lalecture de la loi. C'est à cette indifférence que faisaitallusion un prophète qui se trouvait alors dans la Perse, lorsqu'ildisait : "Je serai pour eux comme un air de musique qui se chante d'unemanière douce et agréable." (Ez 33,2) Souvent ils défendaientaux prophètes de prophétiser, ils allaient même jusqu'àles repousser pour se débarrasser, disaient-ils, de leurs importunités.C'est ainsi que nous voyons un roi défendre à un prophètesous les plus sévères menaces de convoquer le peuple. (3R19,10; Za 7,1l; Am 7,13; Jr 32,3)

"C'est Moi qui suis Dieu, qui suisvotre Dieu." C'est à dessein que le Roi-prophète fait cetterépétition; il s'adresse à des hommes indifférents,dépourvus à la fois d'intelligence et de sentiment; il leurreprésente donc la souveraine Puissance de Dieu, comme un exordefavorable à son récit et leur prouve que c'est à Luiqu'ils sont redevables de la liberté et qu'ils doivent Lui rendreleurs hommages, comme des esclaves à leur maître, comme descréatures à leur Créateur, qui les a comblésdes plus grands honneurs et des bienfaits les plus signalés. "Jene vous reprends pas sur vos sacrifices, vos holocaustes sont toujoursen ma Présence." (Ibid. 8). C'est aussi le reproche que leur fontles autres prophètes, de négliger les devoirs essentielsde la vertu et de placer dans les sacrifices toute l'espérance deleur salut. En effet, tels étaient les moyens de défensequ'ils étaient prêts à invoquer : "Nous sacrifionsà Dieu des victimes, nous Lui offrons des holocaustes." Ce n'estpoint, dit Dieu, ce que Je viens mettre en discussion et Je ne vous reprochepoint d'avoir négligé d'offrir des sacrifices. Isaïeleur fait ici des reproches bien plus violents : "Quel fruit Me revient-ilde la multitude de vos victimes ? J'en suis rassasié, Je ne veuxplus de vos holocaustes, de la graisse de vos agneaux, du sang de vos boucset de vos taureaux. Qui vous a demandé d'apporter ces offrandes?" (Is 1,11-12). Dieu avait établi un grand nombre de prescriptionsrelatives aux sacrifices, mais ces prescriptions n'étaient pas l'expressionessentielle de sa Volonté, et Il voulait simplement S'accommoderà leur faiblesse; Jérémie leur fait le mêmereproche : Pourquoi M'apportez-vous l'encens de Saba, et les parfums desterres les plus éloignées ? (Jr 6,20). Tous les prophètess'accordent à déclarer que les sacrifices ont peu d'importance.C'est pour le même motif que le Roi-prophète dès sondébut, fait parler Dieu en ces termes : "Je suis Dieu, Je suis votreDieu;" et il fait voir par là que cette manière de L'honorerpar des sacrifices est indigne de Lui. Le vrai culte de Dieu ne consisteni dans la fumée, ni dans l'odeur de la chair des victimes, maisdans une vie vertueuse, sainte et toute spirituelle. Les démonsqu'adorent les nations étrangères, demandent au contraireun culte tout différent, au témoignage d'un poètegrec qui leur prête ces paroles : Telle est la part que le destinnous a faite. (Iliade D,5,49; W,5,70). Il n'en est pas ainsi de notre Dieu.Les démons qui avaient soif du sang des hommes et qui voulaientles accoutumer insensiblement à le verser, ne cessaient d'exigerce genre de sacrifices. Dieu au contraire, qui voulait détournerpeu à peu les hommes de ces immolations sanglantes d'animaux, avoulu user de condescendance, et Il a permis ces sacrifices, avec le desseinde les supprimer un jour.

"Je n'ai nul besoin des génissesde votre maison, ni des boucs de vos troupeaux. (Ibid. 9). C'est àMoi qu'appartiennent toutes les bêtes des forêts, et les troupeauxet les b¦ufs qui paissent sur les montagnes. (Ibid. 10). Je connaistous les oiseaux du ciel, et tout ce qui fait la beauté des champsest en ma Puissance." (Ibid. 11) Vous voyez comme il élèvepeu à peu leurs pensées au-dessus de la terre où ellesse traînaient, comme il fait pénétrer la lumièredans ces esprits aveugles, et leur montre que si Dieu leur a commandéd'offrir ces sacrifices, ce n'est pas qu'Il en eut besoin, et que la loiqui les prescrit n'en approuve point pour cela l'usage. Car si Je voulaisêtre adoré de la sorte, Moi qui suis le Créateur etle Maître de l'univers, Je ferais en sorte qu'on immolât surmes autels les plus riches victimes. Il mêle ensuite la raillerieau reproche, pour rendre l'accusation plus sensible : "Si J'avais faim,Je n'irais pas vous le dire, car l'univers est à Moi et tout cequ'il renferme." (Ibid. 12) Dieu ne leur avait permis ces sacrifices quedans le dessein de les en détourner peu à peu, mais ils sontrestés attachés à ce culte grossier sans tirer aucunfruit de la Condescendance divine; Il est donc comme obligé de leurtenir ce langage matériel et tout humain : "Si J'avais faim, Jen'irai pas te le dire," ce qui signifie : Je suis inaccessible au besoinde la faim. Dieu, en effet, ne connaît ni la faim ni la fatigue,et si un pareil culte M'était agréable, poursuit-Il, Je trouveraisfacilement et en grand nombre, des sacrifices et des holocaustes car Jepossède toutes choses en abondance. Mais bien que Je sois le Seigneuret le Maître de tout l'univers, Je consens à recevoir de vosmains ce qui M'appartient, pour gagner ainsi votre c¦ur, et vousfaire renoncer à ces vaines observances.

5. Il les élève encoreà des pensées plus hautes : "Croyez-vous que Je mange lachair des taureaux et que Je m'abreuve du sang des boucs ?" (Ibid. 13).Loin d'en avoir fait un commandement aux hommes, Je leur ai défendusous les peines les plus sévères de se nourrir du sang desanimaux. (Lv 7,16 et 26-27). Comment donc aurais-Je besoin de ce sang,Moi qui défends à mes serviteurs de s'en nourrir ? Aprèsavoir rejeté tous ces sacrifices comme indignes de Lui et mêlél'ironie à ses reproches, Il ne s'en tient pas là, et Illeur indique un autre genre de sacrifice qui Lui est agréable, semblableà un habile médecin, qui non content d'écarter lesremèdes inutiles, applique sur les plaies du malade ceux qui peuventle guérir. Voilà pourquoi Il ajoute : "Immolez à Dieu."Et quel sacrifice Lui offrirai-je ? Un sacrifice non sanglant : car c'estle sacrifice qui est agréable à Dieu. C'est pour cela qu'aprèsavoir dit : "Immolez à Dieu," le Roi-prophète ajoute : "Unsacrifice de louange;" c'est-à-dire d'actions de grâces, d'hymnessacrées, de glorification par les ¦uvres. Voici donc le sensde ces paroles : Faites en sorte que Dieu soit glorifié par votrevie. C'est ce que Jésus Christ recommande en ces termes : "Que votrelumière luise devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes ¦uvres,et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux." (Mt 5,16).En effet, louer quelqu'un c'est faire son éloge, le glorifier, célébrerson nom. Que votre vie donc, soit une louange perpétuelle de Dieu,et vous avez offert un sacrifice parfait. C'est ce sacrifice que saintPaul exige des fidèles : "Offrez vos corps, leur dit-il, comme unehostie vivante, sainte et agréable à Dieu." (Rm 12,1) LeRoi-prophète s'exprime en ces termes dans un autre endroit : "Jelouerai le Seigneur dans mes cantiques, je le glorifierai dans mes louanges.Ce sacrifice sera plus agréable à Dieu que l'immolation d'untaureau aux cornes naissantes et aux ongles déjà forts."(Ps 68, 31-32). C'est ce même sacrifice que Job offrait àDieu, accablé qu'il était sous le poids des coups dont Dieul'avait frappé : "Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté,que le Nom du Seigneur soit béni dans les siècles." (Jb 1,21)"Et rendez vos v¦ux au Très-Haut." Il s'agit ici de la prière,David nous conseille de persévérer dans ce saint exercice,et de nous hâter d'accomplir nos promesses. Remarquez la justessede cette expression : "Rendez;" une promesse, en effet, nous constituede véritables débiteurs. C'est ainsi qu'Anne offrit son filsà Dieu, comme une dette sacrée qu'elle avait contractée.(1R 1,28). Quel que soit donc l'objet de votre promesse, donner l'aumône,faire profession d'une vie pure, ou quelqu'autre chose semblable, ne tardezpas à l'accomplir. Je dirai plus : après un examen sérieux,vous reconnaîtrez que la vertu est pour nous une obligation rigoureuseet indépendante de toute promesse. Jésus Christ Lui-mêmenous le déclare, lorsqu'Il dit : "Nous avons fait ce que nous devionsfaire." (Lc 17,10). Or, Il venait de parler de ce serviteur à quison maître avait donné un ordre de peu d'importance, c'est-à-direde ne point se mettre à table, mais de se préparer àle servir. La sainte Écriture nous dit ailleurs : "Si vous avezfait un v¦u à Dieu, ne tardez pas à vous en acquitter."(Si 5,3). Vous avez promis, tenez votre promesse, de peur que la mort nevous surprenne, et ne vous empêche de l'accomplir. Qu'est-ce quecela me fait, me direz-vous ? Ma vie n'était pas en mon pouvoir.Et c'est justement cette pensée que votre mort est incertaine, quevous n'êtes le maître ni de votre vie, ni de votre mort, quidoit vous engager à ne pas différer. Ce que vous invoquezen votre faveur est précisément ce qui vous condamne; carce n'est pas la mort qui a été la cause de l'inexécutionde vos promesses, mais la lenteur et le retard que vous avez mis àles accomplir.

"Et invoquez-Moi au jour de la tribulation,Je vous délivrerai; et vous rendrez gloire à mon Nom." (Ibid.15). Voyez quelle magnifique récompense. Que peut-on comparer àla Bonté de Dieu qui nous donne la récompense de nos vertus,récompense bien supérieure à nos travaux, et qu'Ilnous donne dans le temps le plus favorable. Et pourquoi, me demandez-vous,Dieu nous recommande-t-Il de L'invoquer, pourquoi attend-Il que nous L'invoquions? C'est pour établir entre Lui et nous par ces différentesactions de donner, d'invoquer, de recevoir, une union plus étroite,un amour plus ardent. Car le propre de la vertu est de nous unir àDieu, les récompenses qu'Il nous accorde produisent le mêmeeffet, et la prière cimente cette union et lui donne une nouvelleforce. Voilà pourquoi Dieu nous dit : "Donnez-Moi et Je vous donneraià mon tour." (Mt 19,21). Je dirai plus, c'est que vous recevez mêmeen donnant, parce que Dieu n'a point besoin de ce que vous Lui donnez.Soyez doux, modéré, chaste, vous n'avez rien ajoutéà la Nature de Dieu, mais vous vous donnez à vous-mêmeun nouveau degré de mérite et de gloire. Cependant Dieu vousrécompense pour ces vertus, comme s'Il en tirait quelque profit.Il fait plus, avant même de vous mettre en possession de ces couronnes,il répand dans votre c¦ur la joie ineffable qui accompagnele témoignage d'une bonne conscience, et l'espérance certainedes biens éternels. Ce jour de l'affliction dont parle ici le Roi-prophète,n'est pas le jour des calamités ou des événementsimprévus, mais celui où le péché nous faitla guerre, où le démon assiège notre âme, enlui inspirant de criminels désirs, et c'est alors que nous trouveronsen Dieu un puissant secours. "Je vous délivrerai, et vous rendrezgloire à mon Nom." S'Il parle de la sorte, ce n'est pas qu'Il aitbesoin de la gloire que nous Lui rendons, Lui qui est le Dieu de la gloire,mais Il veut que l'hymne de l'action de grâces rappelle le souvenirdu bienfait, augmente la vivacité de notre amour et soit pour nousle principe du véritable bonheur.

6. On peut également direque ce jour de l'affliction dont parle le Prophète est le jour dela vie future, jour où l'affliction sera éternelle. Ici-bas,la mort vient mettre un terme à nos malheurs, des amis nous consolent,nous entrevoyons la fin de nos maux; nous pouvons espérer un changementde fortune, le temps seul suffit quelquefois pour adoucir nos souffrances,aussi bien que le spectacle des malheurs de nos frères. Il en estbeaucoup, en effet, qui regardent comme une grande consolation d'avoirdes compagnons d'infortune et des exemples qui leur rappellent leurs propresépreuves. Mais dans l'autre vie, rien de semblable, aucun consolateur,aucun ami. Le temps n'adoucira point leurs souffrances, (et comment pourrait-iladoucir l'action dévorante de cette flamme éternelle ?) aucuneespérance d'en être délivrés, leur supplicen'aura point de fin. C'est en vain qu'ils attendraient la mort, car outreque leurs châtiments ne finiront point, leurs corps eux-mêmesseront les immortelles victimes de ces châtiments. Ils n'auront pasmême ce qu'un grand nombre regarde comme une consolation, la satisfactionde voir les châtiments des autres. Premièrement les ténèbresqui comme un mur impénétrable répandront une obscuritéprofonde sur leurs yeux, leur en déroberont la vue; d'ailleurs l'excèsde leurs souffrances ne laissera point de place à ce genre d'adoucissement.Ni le riche donc, ni ceux qui grincent des dents ne trouveraient dans cettesimilitude de malheurs un motif de consolation.

Mais Dieu a dit au pécheur: "Pourquoi racontez-vous mes Justices ?" (Ibid. 16). Entendez-vous cettelyre parfaitement accordée, cette lyre harmonieuse qui de diverssons sait former un accord parfait. On peut en effet, retrouver cette mêmepensée dans les écrits des apôtres comme dans ceuxdes prophètes, et saint Paul lui-même nous déclarequ'il ne sert de rien d'instruire les autres, si on ne commence par s'instruiresoi-même. La loi était pour les Juifs comme leurs sacrificesun objet de vaine complaisance, ils aimaient à se proclamer lesdocteurs des autres hommes. Saint Paul leur prouve qu'ils n'y gagnaientpas grand-chose, puisqu'ils restaient eux-mêmes dans l'ignorance,et il leur adresse ces vifs reproches : Vous qui instruisez les autres,vous ne vous instruisez pas vous-mêmes ? Vous qui prêchez qu'ilne faut pas dérober, vous dérobez ? Vous qui avez en horreurles idoles, vous faites des sacrilèges ? Vous qui vous glorifiezd'avoir la loi, vous déshonorez Dieu par la violation de la loi?" (Rm 2,21-23). Et voilà pourquoi le même apôtre ditailleurs de lui-même : "Je crains qu'après avoir prêchéaux autres je ne sois réprouvé moi-même." (1Cor 9,27).C'est ainsi qu'il réprime l'enflure de ceux qui s'enorgueillissaientd'être les docteurs des autres, tandis qu'ils étaient videsde toute vertu. Il traite encore la même vérité sousune forme différente, quand s'adressant aux Juifs il leur dit :"Lorsque les Gentils qui n'ont pas la loi, font naturellement les chosesque la loi commande, n'ayant pas la loi, ils se tiennent à eux-mêmeslieu de loi." (Rm 2,14). Et encore : "Ce ne sont point ceux qui écoutentla loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui pratiquent la loi quiseront justifiés." (Ibid. 13). Jérémie dit de soncôté : "Les gardiens de la loi ne M'ont point connu." (Jr2,8) Et plus loin : "Ils sont devenus inutilement un jonc mensonger pourles scribes." (Ibid. 8, 8). Pourquoi ? Parce que la tourterelle et l'hirondelleet les oiseaux des champs ont connu le temps de leur passage, mais monpeuple n'a point connu mes Jugements." (Ibid. 7). Le prophète nousenseigne ici qu'il ne sert de rien d'instruire les autres, si l'on ne pratiquepas la vertu, et qu'on perd ainsi ses droits à la dignitéde docteur. Si dans les jugements humains, l'homme convaincu de crime estcondamné à garder le silence, comment pourrait-on permettreà celui qui est esclave du péché de prendre la parolepour enseigner dans l'assemblée des fidèles, dans cette enceintebien plus auguste que les tribunaux de la terre ? Là, les coupablessubissent le châtiment qu'ils ont mérité; ici, au contraire,toutes choses tendent non à punir les coupables, mais à leurfaire expier leurs péchés par la pénitence. Certainement,nul dans les cours des rois ne pourrait être l'interprèteet l'organe de la parole du souverain, si sa vie était souilléede quelque crime. Pourquoi donc racontez-vous mes Justices, et les enseignez-vousaux autres, tout en faisant le contraire ? Pourquoi, par une contradictiondéplorable entre votre vie et vos discours, détournez-vousceux qui voudraient se rendre dociles à vos enseignements ? Ce n'estplus enseigner par vos paroles, c'est pervertir par vos exemples. Voilàpourquoi Jésus Christ donne des éloges au docteur qui rendson enseignement parfait par la conformité qu'il fait régnerentre ses paroles et ses actions : "Celui qui fera et enseignera sera appelégrand dans le royaume des cieux." (Mt 5,19).

Que votre vie soit donc comme unevoix retentissante qui proclame les mêmes enseignements que votrebouche, et alors même que vous garderiez le silence, vous serez commeune trompette éclatante dont les sons se feront entendre, non seulementde ceux qui sont près de vous, mais de ceux qui sont au loin. C'estainsi que le ciel raconte la Gloire de Dieu, sans avoir ni bouche, ni langue,ni âme vivante pour se faire entendre. La beauté seule desmerveilles dont il frappe les yeux, suffit pour exciter dans notre âmel'admiration pour le Créateur. Que la vertu soit donc pour votreâme ce qu'est pour le ciel le magnifique spectacle qu'il dérouleà nos yeux. Mais si vous êtes souillé de crimes, enbutte à mille accusations, et surtout à celle de votre conscience,et que vous osiez monter dans la chaire du docteur, en reprenant les vicesdes autres, c'est bien plutôt votre propre vie que vous condamnerez."Pourquoi avez-vous mon alliance dans la bouche ?" Remarquez la justessede cette expression : "Dans la bouche." Car le c¦ur est complètementvide des fruits que doit produire la parole divine, les lèvres s'agitenten vain pour la condamnation de celui qui parle. Examinez sérieusementcette âme, vous verrez qu'elle est en guerre déclaréeavec Dieu. "Vous avez haï l'instruction, et vous avez rejetémes paroles loin de vous." (Ibid. 7). L'instruction ici, c'est la doctrinede la loi qui règle les sentiments de l'âme, en chasse levice, et y dépose les germes de la vertu. Comment donc oseriez-vousenseigner cette doctrine et la semer dans le c¦ur des autres, lorsqu'ellene dirige en rien vos propres actions ? "Car vous avez rejeté mesparoles loin de vous."

7. Non seulement la doctrine de laloi ne vous a rien appris, vous avez même détruit en vousles enseignements de la nature. Dieu, en effet, a gravé dans notreâme la distinction de ce que nous devons faire et de ce que nousdevons éviter. Mais pour vous, vous avez rejeté ces enseignementset vous les avez bannis de votre souvenir. Si vous aperceviez un voleur,vous couriez à lui, et vous preniez part aux crimes des adultères."(Ibid. 18). Il est impossible que l'homme soit entièrement exemptde péché, ce qui a fait dire à l'auteur du livre desProverbes : "Qui peut se glorifier d'avoir le c¦ur pur, qui peutdire avec confiance : Je suis exempt de péché ? (Pr 20,9).Saint Paul lui-même, après avoir dit : "Ma conscience ne mereproche rien," ajoute "Mais je n'en suis pas pour cela justifié."(1Cor 4,4). Et il est dit encore ailleurs : "Le juste s'accuse lui-mêmele premier en commençant à parler." (Pr 18,17). C'est-à-direqu'il accuse ses péchés. Or, pour prévenir cette objection: si tous les hommes sont pécheurs, et si Dieu défend aupécheur de raconter ses Justices, qui donc les racontera ? &emdash;,le Roi-prophète énumère "différentes espècesde péché dont il est ici question. "Il y a en effet un péchéqui donne la mort", (1Jn 5,16) comme Héli déclarait àses enfants : "Lorsqu'un homme en offense un autre, le prêtre peutdemander à Dieu le pardon du coupable, mais l'homme offense le Seigneur,qui priera pour lui ?" (1R 2,25). Il y avait dans l'ancienne loi des péchésirrémissibles, et qui entraînaient la mort du coupable; ily en avait d'autres au contraire dont on pouvait facilement obtenir lepardon. Il en est de même sous le Nouveau Testament, au témoignagede Jésus Christ : "Si ton frère a péché contretoi, nous dit-il, va et reprends-le entre toi et lui seul. Mais s'il net'écoute point, prends avec toi une ou deux personnes; que s'ilne les écoute point, qu'il soit pour toi comme un païen etun publicain." Mt 18,15. Et cependant Pierre lui ayant demandé unpeu après : "Combien de fois mon frère péchera-t-ilcontre moi et le lui remettrai-je ?" en reçut cette réponse: "Jusqu'à septante fois sept fois." (Ibid. 21). Dans les parolesqui précèdent, au contraire après deux avertissementsle péché est à son comble, et on ne doit plus attendredavantage. Quoi donc ? Est-ce qu'il y a ici contradiction ? Non, sans doute,mais ces paroles du Sauveur : "Septante fois sept fois," supposent cettecondition : s'il se repent de ses péchés. Comment pardonneren effet à celui qui ne veut ni avouer sa faute, ni s'en repentir? Lorsque nous demandons au médecin de nous guérir, nouscommençons par lui découvrir nos plaies.

Quel est donc le pécheur dontparle ici l'Écriture ? Écoutons attentivement, elle nousen fait la description dans ce qui suit."Si vous aperceviez un voleur,vous couriez à lui, et vous preniez part aux crimes des adultères.Votre bouche a été remplie de malice, et votre langue ourditdes trames perfides." (Ibid. 19). "Assis avec vos compagnons, vous parliezcontre votre frère, vous tendiez un piège pour faire tomberle fils de votre mère." (Ibid. 20). Voyez-vous cette malice profondedont le Prophète vient de nous retracer le tableau sous les plusvives couleurs ? Voyez-vous comment le vice a fait du pécheur uneespèce de bête féroce à qui le péchéa fait perdre la noblesse de sa nature ? Ne passons pas à la légèresur ce tableau, et considérons-en attentivement tous les traits: "Si vous aperceviez un voleur, vous couriez à lui." Voilàla cause de tous les maux, voilà le grand principe destructeur dela vertu, ce qui affaiblit et finit par éteindre dans un grand nombrel'amour du bien. C'est que loin de condamner ceux qui font mal, on leuradresse des félicitations; complaisance aussi coupable que le péchémême qu'on approuve. Écoutez l'apôtre saint Paul quivous dit : "Non seulement ceux qui font de pareilles actions, mais encoreceux qui les approuvent." (Rm 1,32). Non, ce n'est pas un crime légerde se réjouir avec ceux qui font le mal, fût-on d'ailleursexempt de toute faute. Celui qui pèche peut alléguer la nécessitéou la pauvreté, bien que ce soient de mauvaises excuses. Mais vous,pourquoi louez-vous le mal qu'il a commis et dont vous ne pouvez retirerle moindre plaisir ? Et ce qu'il y a de plus triste pour vous, il se repentirapeut-être; tandis que vous vous fermez cette porte de salut, vousvous ôtez ce remède, vous anéantissez ce grand principede consolation, vous obstruez de vos mains toutes les voies qui pourraientvous conduire au port de la pénitence. Lors donc qu'il vous verra,vous qui étiez étranger au mal et qui aviez pour charge dereprendre les coupables, non seulement garder le silence, mais chercherà dissimuler le crime, et aller même jusqu'à vous enrendre complice, quel jugement portera-t-il et de lui-même et deson action ? Un grand nombre d'hommes, la plupart du temps,s ne jugentpoint d'après leurs propres idées de ce qu'ils doivent faire,mais ils se laissent influencer et corrompre en cela par l'opinion desautres. Si donc celui qui fait mal voit tout le monde s'éloignerde lui avec horreur, il se dira en lui-même qu'il a commis une fautegrave. Mais, si au lieu de cette indignation, de cette horreur, il ne rencontrequ'une tolérance facile, et peut-être des applaudissements,le jugement de sa conscience achève de s'altérer par l'appuique l'opinion publique donne à l'idée que son esprit déjàcorrompu se fait de son crime. Et alors à quels excès nese portera-t-il pas ? Quand se condamnera-t-il et mettra-t-il un termeaux crimes qu'il commet sans scrupule ? Voici donc la voie qu'il faut suivre: vous avez commis une faute, n'hésitez pas à vous condamnervous-même, vous arriverez ainsi à ne plus la commettre. Vousne faites pas encore ce qui est bien, ne laissez pas de le louer. Cettebonne volonté sera pour vous un acheminement à bien faire.Mais ici, le Roi-prophète flétrit et condamne à justetitre le pécheur qui ose applaudir au mal qu'il voit faire. Carsi le vice, malgré le blâme qui s'attache à lui, estcependant si puissant; si la vertu, malgré les éloges qu'onlui donne, persuade à un si petit nombre de supporter les peinesqu'elle impose, qu'arrivera-t-il si cet ordre est renversé ? Telest le spectacle que présente quelquefois la tribu sacerdotale elle-même.Et si c'est un grand mal parmi les disciples, jugez de ce qu'il doit êtreparmi les maîtres ?

8. Que faites-vous donc, ôhomme ? La loi a été violée, la chasteté fouléeaux pieds, tant de crimes sont le fait d'un ministre des autels, l'enferest comme mêlé avec le ciel, et vous n'êtes pas saisid'horreur ? Le prophète invite les éléments inaniméseux-mêmes à déplorer avec les sentiments d'une amèredouleur, les crimes dont la terre est si souvent le théâtre! "Le ciel a frémi d'étonnement, et la terre a étésaisie d'horreur." (Jr 2,12). Et dans un autre endroit : "Le Carmel estdans les larmes, le vin pleure, la vigne s'attriste." (Is 24,7). Eh quoi! Les créatures inanimées se livrent aux gémissements,aux larmes, et partagent l'indignation de leur Créateur, et vous,être doué de raison, vous restez insensible et loin d'éclateren reproches et de vous déclarer le vengeur des lois divines, vousvous rendez le complice des pécheurs ? Ah ! quel pardon pouvez-vousespérer ? Ce n'est pas que Dieu ait besoin d'un vengeur, et qu'Ilen soit réduit à implorer votre secours, non, mais Il veutque vous soyez ici le ministre de sa Justice, pour vous préserverde ces mêmes chutes, vous inspirer plus d'éloignement pources fautes qui excitent votre indignation et donner ainsi une preuve devotre amour pour lui. Dés lors que la vue de votre frèrequi fait le mal vous laisse indifférent, n'attire sur vos lèvresaucune parole de blâme, ne produit dans votre c¦ur aucunetristesse, vous affaiblissez votre âme et lui préparez denombreuses chutes dans les mêmes fautes. Et quant à votrefrère lui-même, votre indulgence déplacée estpour lui une véritable cruauté, vous aggravez le jugementqu'il doit subir un jour et vous diminuez ses forces pour les combats dela vie présente. Ces considérations ne s'appliquent pas seulementau vol, mais à tout autre péché. Le Roi-prophètemet ici en première ligne le péché qui est le dernier,pour vous faire comprendre que si l'on ne peut obtenir le pardon de cepéché, à plus forte raison les autres péchésn'ont aucun pardon à espérer.

Écoutez ce qu'il dit ensuite: "Et vous preniez part aux crimes des adultères." Il passe doncici à de plus grands crimes, car le vol est de beaucoup moins graveque l'adultère. Un auteur inspiré faisant la comparaisonde ces deux péchés, s'exprime ainsi : "Il n'est pas surprenantqu'un homme soit pris en flagrant délit de vol, car il dérobepour avoir de quoi manger lorsqu'il est pressé de faim." (Pr 6,30).Or, si ce voleur ne peut obtenir son pardon, l'adultère l'obtiendrabien moins encore. Le Roi-prophète entend ici par l'adultèrela fornication. Si donc un de ceux qui sont réunis avec vous selivre à la fornication et ose approcher des sacrements, dites àcelui qui en est le ministre : Il est indigne des saints mystères,repoussez ses mains sacrilèges. Quoi ! Il n'est pas digne de raconterles Justices de Dieu, et il ose approcher de la table sainte ! Quel nesera pas son châtiment et le supplice de celui qui le couvre de sonsilence ? Car le Prophète ne dit pas : Et vous commettiez l'adultère,mais "vous preniez part aux crimes des adultères." Grand Dieu !Quel crime est-ce donc de voiler, de dissimuler la corruption des autres,puisqu'on mérite le supplice qui leur est réservé,et qu'on devient aussi coupable qu'eux ! L'adultère peut alléguerle trouble que la passion répand dans son âme, bien que cetteexcuse ne soit point valable, de même que le voleur peut s'excusersur la faim qui le dévorait; mais pour vous, vous n'avez pas mêmecette ressource. Pourquoi donc, étranger au plaisir du péché,prendre votre part du châtiment qu'il mérite ? C'est ainsique la justice humaine ne condamne pas seulement ceux qui ont commis uncrime, mais les serviteurs qui sont convaincus d'en avoir eu connaissance.Et leurs maîtres eux-mêmes en les livrant à la justice,boiraient volontiers leur sang, mangeraient leur chair, parce qu'ils leschargent de tout l'odieux du crime, autant que leur femme infidèle.En n'écartant pas les voiles qui couvraient les coupables, ils ontfacilité le crime qui a été commis, et se sont renduscoupables d'injustice à l'égard du mari outragé, dela femme déshonorée par l'adultère, et de son infâmeséducteur. Ils n'avaient qu'à prévenir, qu'àdonner l'éveil, toute tentative, toute poursuite serait devenueimpossible. Celui qui veut attirer le gibier dans ses filets, les tendavec soin, reste tout auprès l'¦il constamment ouvert surles animaux qu'il veut prendre, cache tout ce qui pourrait le trahir, nefait aucun bruit, aucune action qui pourrait éloigner sa proie.De même ici, vous êtes tranquillement assis près dupiège que le démon lui-même a tendu, vous savez quel'adultère va tomber dans ce piège, et vous ne faites aucunbruit, vous n'élevez pas la voix; vous devenez ainsi l'auteur desa perte.

Et ne me faites point cette réponsepleine d'indifférence : Que m'importe ? je m'occupe de ce qui meregarde. Car vous ne prenez véritablement soin de vos intérêtsque lorsque vous les identifiez avec l'utilité de votre prochain.C'est ce que saint Paul recommandait en ces termes : "Que personne ne cherchesa propre satisfaction, mais le bien des autres." (1Cor 10,24). Voulez-voustrouver vos intérêts, cherchez les intérêts desautres. "Votre bouche était remplie de malice, et votre langue nes'exerçait qu'à inventer des tromperies." (Ibid. 19). "Étantassis, vous parliez contre votre frère, et vous prépariezun piège pour faire tomber le fils de votre mère." (Ibid.20). N'allez donc pas dire : J'agis par humanité. Et quelle humanitéde ne pas arrêter, de ne pas retenir celui qui va tomber dans unprécipice, d'applaudir à une injuste passion et de voir d'un¦il indifférent votre frère avaler un poison mortel? Mais non, vous n'oseriez parler de la sorte. Voulez-vous une preuve quevous n'agissez point ici par un sentiment d'humanité; mais que vouscédez à l'apathie, à la négligence, àun défaut de charité ? Pourquoi, dites-moi, laissant tranquillele coupable, déchirez-vous la réputation de votre frèreinnocent ? Pourquoi tendez-vous des pièges à celui qui nevous a fait aucun mal, à qui vous n'avez rien à reprocher? C'est une double et souveraine méchanceté. Voici un hommeque la passion enivre, et vous ne cherchez point à le retirer deson ivresse pour le ramener à l'usage de la raison; en voici unautre qui ne vous a fait aucun tort, et vous le frappez sans pitié.

9. Voyez comme à mesure quele discours s'avance, l'accusation devient plus accablante. Vous avez poursuivide vos insinuations perfides celui qui a été pour votre mèrela cause des mêmes douleurs, qu'elle a porté comme vous dansson sein, qui a partagé avec vous le même toit, la mêmetable, la même nourriture, dont la tige a eu la même racine,le même principe de vie, et que vous avez vu croître avec vousdepuis votre plus tendre enfance. Et non seulement vous déchirezsa réputation, mais vous cherchez à le faire tomber dansvos embûches. Car voilà ce que signifient ces paroles : "Vouslui tendiez un piège." Si donc, vous ne devez point diffamer celuique votre mère a enfanté au prix des mêmes douleursnaturelles que vous, combien plus devez-vous respecter votre frèrespirituel ? Ne laissez donc point tomber dans le péché celuique vous voyez sur le bord du précipice, et cessez de calomnieret d'outrager celui qui ne vous a fait aucun mal. D'un côtévous cédez à l'envie, de l'autre à une négligencecoupable : à l'envie en cherchant à faire tomber celui quise tient debout, à la négligence en ne retenant pas celuiqui est sur le bord de l'abîme. Remarquez que le Roi-prophètene parle pas ici d'une simple accusation, mais d'une accusation artificieusehabilement concertée : "Étant assis, dit-il, vous parliezcontre votre frère." Caïn, en tuant son frère, n'ôtala vie qu'à un seul homme; ceux-ci au contraire, par leurs discoursempoisonnés, en font périr des milliers, en commençantpar eux-mêmes. Celui qu'ils attaquent n'est pas la seule victimede leurs calomnies, il en est un grand nombre d'autres et surtout ceuxqui les écoutent. Quant à celui qui est calomnié,loin d'en être atteint, il devient digne des plus grandes récompenses.Ce n'est donc point la victime, mais l'auteur de la calomnie qui mérited'être puni. De même ce n'est pas celui qui l'écoute,mais celui qui la profère qui est coupable, pourvu que le premiern'y ait pas donné directement occasion. Efforçons-nous donc,non point de ne pas entendre la calomnie (cela est impossible, au témoignagede Jésus Christ Lui-même qui nous dit : "Malheur àvous, quand les hommes diront du bien de vous." (Lc 6,26), mais efforçons-nousde ne pas y donner occasion. Celui qui désire que tout le mondedise du bien de lui, sacrifie souvent son âme à cet amourde la vaine gloire, il se rend esclave là où il devrait êtrelibre, il cherche à plaire aux hommes contre sa conscience pouracheter leur bienveillance. D'un autre côté, celui qui netient nul compte du mal que tous disent de lui, se perd également.Car s'il est impossible que l'homme de bien jouisse de l'approbation universelle,il ne l'est pas moins que l'opinion générale ne flétrissela conduite de celui qui donne toujours un aliment à la médisance.Si vous êtes victime de la médisance sans y avoir donnéoccasion, votre récompense n'en sera que plus grande, comme il estarrivé pour les apôtres et ces illustres héros quiles ont suivis. Il faut bien aussi que nous sachions que si l'on vientnous attaquer sur un point où nous sommes innocents devant notreconscience, ce n'est pas une raison de rester indifférent àla calomnie et au mal qu'elle nous cause; alors nous devons tout faireavec prudence pour lui ôter tout prétexte, fût-il injuste.Voilà pourquoi saint Paul faisait distribuer par un grand nombrede personnes l'argent destiné à procurer des aliments auxpauvres. (1Cor 16,3). "Afin, disait-il, que personne ne puisse rien nousreprocher au sujet de ces abondantes aumônes dont nous sommes lesdispensateurs." (2Cor 8,20). Il prévit bien que quelques-uns pourraientse scandaliser injustement, mais loin d'y être indifférent,comme il était en son pouvoir de prévenir ce scandale, ilse hâta de le faire dans leur intérêt. Il proclame ailleursla même vérité : "Si ce que je mange scandalise monfrère, je ne mangerai jamais aucune viande pour ne pas le scandaliser."(1Cor 8,13). C'étaient là des choses bien indifférenteset cependant, disait ce grand apôtre, si elles sont une cause descandale, bien que je n'en éprouve aucun dommage, je dois veillerau salut de ces âmes scandalisées. Si le dommage qui en résultepour vous l'emportait sur leur salut, vous ne devriez faire aucune attentionà celui qui se scandalise, mais s'il en est autrement, ayez égardà sa faiblesse.

Telle est la règle généraleque nous devons suivre dans la pratique, et qui nous apprend quand il fauttenir compte du scandale des âmes faibles; quand au contraire nousdevons passer outre. C'est ainsi, par exemple, que les Juifs se scandalisaientde ce que saint Paul n'observait point la loi, il s'ensuivait que des milliersde personnes s'éloignaient de la religion chrétienne et chancelaientdans la foi. Que fit saint Paul ? Il s'empressa de mettre un terme àce scandale (car le salut de tant de personnes l'emportait dans son espritsur toute autre considération), et de raffermir leur foi chancelante."Pour cela, il évita de faire paraître qu'il n'observait pasla loi, ce qui était le point important." (1Cor. 1,23). Les Juifsse scandalisèrent de nouveau de ce qu'il prêchait un Dieucrucifié; il n'en tint aucun compte parce que le fruit de sa prédicationl'emportait de beaucoup sur ce scandale. C'est ce qu'avait fait JésusChrist Lui-même; pendant qu'Il s'entretenait avec les Juifs de laquestion des aliments, ils se scandalisèrent de ces paroles : "Cen'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce quisort de la bouche." Laissez-les, répond le Sauveur : "Toute planteque mon Père céleste n'a point plantée sera arrachée."(Mt 15,11;14,13). Dans une autre circonstance, ils exigeaient de Lui qu'Ilpayât l'impôt, Jésus savait fort bien qu'Il en étaitexempt, cependant comme le temps n'était pas encore venu de faireconnaître son autorité toute divine, Il dit à Pierre: "Mais afin que nous ne les scandalisions point, va à la mer etjette l'hameçon, et le premier poisson qui sortira de l'eau, prends-leet ouvrant sa bouche, tu y trouveras une pièce d'argent; prends-laet donne-la pour moi et pour toi." (Mt 17,26) Lorsqu'Il leur annonçasa Loi pleine d'une sagesse toute divine et qu'Il les vit atteints d'uneindocilité sans remède, Il ne s'en inquiéta nullementet substitua sa Loi à l'ancienne. Mais au contraire, lorsqu'Il vitqu'ils n'étaient pas encore capable de comprendre la véritéde sa Nature divine, Il condescendit à leur faiblesse, et voilasa Divinité, en Se soumettant à payer le tribut. "Étantassis vous parliez contre votre frère." Mais, me direz-vous, c'étaitpour le corriger.

10. Il ne fallait donc pas le calomnieren secret, mais suivre la recommandation de Jésus Christ, et lereprendre en particulier. (Mt 18,15). Car les reproches faits en publicne servent qu'à rendre les pécheurs plus impudents. La pluparten effet, tant qu'ils espèrent pouvoir demeurer cachés, sepersuadent qu'ils pourront rentrer dans le bon chemin; mais s'ils viennentà perdre l'estime générale, ils tombent dans le désespoiret finissent par dépouiller toute honte. Vous me direz que vousavez été offensé; pourquoi joindre à cetteoffense celle que vous vous faites à vous-même ? Car celuiqui se venge se perce lui-même d'un coup mortel. Voulez-vous vousrendre service à vous-même et tout à la fois vous venger,dites du bien de celui qui vous a offensé, vous lui susciterez ainsiune foule d'accusateurs de sa conduite à votre égard, etvous vous ménagerez une magnifique récompense. Mais si vousdéchirez sa réputation, on refusera de croire à desparoles que la haine paraît inspirer. Tous vos efforts se tournerontdonc contre vous. Vous cherchez à détruire sa réputation,vous produisez un résultat contraire. Pour atteindre ce but, ilfallait le louer et non pas vous plaindre amèrement de lui. Maisen agissant autrement, vous ajoutez à votre déshonneur, sansque vos traits arrivent jusqu'à votre ennemi. En effet, la penséede l'inimitié qui vous travaille se présente naturellementà l'esprit de ceux qui vous écoutent, et ne leur permet pasd'ajouter foi à vos paroles, et on vous oppose ce que dans les tribunauxon appelle une fin de non recevoir. Il suffit qu'on oppose un cas d'exceptionpour que toute une cause soit renversée; de même ici le simplesoupçon d'une inimitié personnelle ne permet pas que voussoyez admis à soutenir votre cause. Gardez-vous donc de parler malde votre ennemi pour ne pas vous déshonorer vous-même. Necherchez pas à entrelacer de la boue, de l'argile et des briques,mais tressez bien plutôt une couronne avec des roses, des violetteset d'autres fleurs. Ne salissez pas votre bouche d'ordures à l'exempledes escargots (c'est ce que font les médisants qui sentent les premiersla mauvaise odeur qu'ils exhalent), mais parfumez-la de fleurs comme lesabeilles; composez-en du miel à leur exemple, et soyez plein dedouceur pour tout le monde. On fuit généralement le médisantà cause de l'infection qu'il répand, et parce qu'il se nourritdu malheur des autres, comme une sangsue qui se gorge de sang, comme unscarabée qui se repaît d'ordure. Celui au contraire dont labouche ne s'ouvre qu'à la bienveillance, tous l'accueillent commeun membre de la famille commune, comme un véritable frère,comme un fils, comme un père.

Et pourquoi parler ici de la vieprésente et de l'opinion des hommes ? Songez à ce jour terrible,à ce jugement inaccessible à la corruption, où vosmensonges viendront s'ajouter aux charges que vos péchésfont déjà peser sur vous : "Car Je vous déclare, ditJésus Christ, que les hommes rendront compte à Dieu au jourdu jugement, de toute parole inutile qu'ils auront dite." (Mt 12,36). Quandmême ces paroles ne seraient pas mensongères, vous ne pourrezéviter d'être condamné, parce que vous avez révéléles faiblesses déshonorantes de votre prochain. Rappelez-vous l'exempledu pharisien. Il n'était pas publicain, mais il devint plus coupableque le publicain pour avoir flétri sa réputation. Le publicainn'était pas pharisien, mais sa justice fut supérieure àcelle du pharisien, parce qu'il reconnut humblement sa misère. (Lc18,10 et ss.) "Tu as fait toutes ces choses et Je me suis tu. Tu as cruinjustement que Je te serais semblable, mais Je te convaincrai et Je dévoileraites péchés à tes propres yeux." (Ibid. 21)

11. Voyez-vous la Bonté ineffablede Dieu ? Voyez-vous l'excès de son Amour ? Voyez-vous sa Patienceinfinie ? Car le Silence de Dieu, c'est sa Patience. Tu as portél'audace jusqu'à commettre tant de fois des crimes énormes,et cependant Je ne t'ai point puni, J'ai tout souffert, tout supporté,pour te laisser le temps de te repentir. Mais toi, loin d'en profiter,tu t'es enfoncé plus profondément dans l'abîme du vice.Non seulement tu n'as point changé de vie, tu n'as pas eu hontede ta conduite, tu ne t'es pas condamné toi-même pour lescrimes que tu as commis, mais tu as méconnu cette longue patiencedont J'ai usé à ton égard, cette longanimité,ce silence avec lequel J'ai supporté tant d'infamies. Tu as attribuéce support non pas à ma Patience, à ma Bonté, maisà la volonté de ne point te punir et à une espèced'approbation de ta vie criminelle.

"Comprenez ces vérités,vous qui oubliez le Seigneur." (Ibid. 22). Quelles sont-elles ? Cellesque je viens d'exposer, dit le prophète. Que signifie ce mot : "Comprenez"? Considérez. Qu'y a-t-il donc d'obscur dans ce qu'il vient dedire et qui ait besoin d'explication ? Ce qu'il y a de plus important dansles enseignements du Roi-prophète, c'est le changement qu'il annoncedevoir se faire dans le culte que nous rendons à Dieu. Les sacrificesde l'ancienne loi ont peu de valeur à ses yeux et il se hâtede passer à la loi de l'Évangile. Il voit d'ailleurs leshommes comme ensevelis dans la fange du vice, il veut donc les retirerde ce bourbier du péché, et les délivrer de leursmauvaises habitudes comme on retire des yeux l'humeur qui les empêchede voir. Voilà pourquoi il les exhorte à se rappeler le souvenirde leurs crimes pour ne point perdre par un oubli coupable les fruits queDieu leur a préparés. En effet, une longue habitude du vicerépand une profonde obscurité sur l'âme, elle ôtel'usage même de la raison et obscurcit les regards pénétrantsde l'intelligence. "De peur qu'il ne vous enlève tout d'un coup,et que nul ne puisse vous délivrer." O Clémence ineffable! Ce sont là les paroles d'une tendre mère, ou plutôtd'un amour bien supérieur à toute la tendresse d'une mère.Quoi ! Celui qui a été pour le pécheur un accusateursi sévère, qui a manifesté un si grand courroux, chercheà l'en préserver ! Celui qui a dit : "Je te convaincrai etJe dévoilerai tes péchés devant tes yeux," déchirela sentence de condamnation qu'Il a prononcée ! Ce ne sont plusdes coupables qu'Il livre au supplice, ce sont des hommes qu'il veut ramenerpar la persuasion et par les conseils, qu'il veut retenir par une craintesalutaire. Et Il leur dit : "De peur qu'il ne vous saisisse comme un lionet que nul ne puisse vous délivrer." &emdash; "Le sacrificede louange est celui qui M'honorera, et c'est la voie par laquelle Je luidécouvrirai le salut de Dieu." (Ibid. 23). Après leur avoirdonné des preuves de sa Bonté en Se contentant d'avoir recoursà la persuasion, aux exhortations, aux menaces, à la craintedu supplice, qu'Il nous montre en perspective, Il leur donne un nouveauconseil et leur indique la manière de réparer le mal qu'ilsont commis. "Le sacrifice de louange est celui qui M'honorera." C'est-à-direque ce sacrifice non seulement apaisera ma Colère, annulera la sentencede condamnation, mais qu'il M'honorera véritablement. Considérezl'excellence de cette action dont Dieu Se trouve honoré. "Et c'estla voie par laquelle je lui découvrirai le salut de Dieu." Quellerécompense admirable ! Quelle Bonté infinie ! Il promet dedécouvrir à ceux qui font le bien la voie qui mèneà Dieu et au véritable salut qui vient de Dieu. Laissons-nousdonc persuader par de si magnifiques promesses et honorons Dieu par lasainteté de notre vie et le sacrifice de louanges. Car tel est lesacrifice qui nous ouvre la voie qui conduit au salut. Que Dieu nous donneà tous d'y arriver par la Grâce et la Bonté de notreSeigneur Jésus Christ, à qui appartient la gloire et la puissance,maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 108

"O Dieu, ne tais pas ma louange,parce que la bouche du pécheur et celle de l'homme trompeur se sontouvertes pour me déchirer. (v.2). Ils ont parlé contre moiavec une langue perfide. Ils m'ont comme assiégé par leursdiscours remplis de haine, ils m'ont fait la guerre sans sujet. (Ibid.3). Au lieu de m'aimer, ils me déchirent par leurs médisances,et moi cependant je priais. (Ibid. 4). Ils m'ont rendu le mal pour le bien,et la haine pour l'affection. (Ibid. 5). Donne au pécheur l'empiresur lui, et que le démon se tienne à sa droite. (Ibid. 6).Quand on le jugera, qu'il soit condamné, que sa prière mêmedevienne un crime. (Ibid. 7). Que ses jours soient abrégés,et qu'un autre reçoive son emploi. (Ibid. 8). Que ses enfants deviennentorphelins, et que sa femme soit sans époux (Ibid. 9). Que ses enfantserrants et vagabonds soient contraints de mendier, et qu'ils soient chassésde leur demeure. (Ibid. 10). Que l'usurier recherche tout son bien et queles étrangers lui ravissent ses travaux." (Ibid. 11)

1. Nous avons ici besoin d'une grandeprudence, car ces paroles, à ne considérer que le sens quirésulte de leur signification première et littérale,jettent un certain trouble dans l'âme de ceux qui les entendent.Tout ce psaume en effet, est rempli jusqu'à la fin d'imprécations,expressions d'une âme bouillonnante et enflammée de colère,qui, non contente de tirer vengeance du coupable, étend le châtimentsur ses enfants, sur son père et sa mère. Que dis-je ? Uneseule calamité ne lui suffit pas, il les accumule les unes sur lesautres. Voyez, que de souhaits de vengeance : "Donne au pécheurl'empire sur lui, et que le démon se tienne à sa droite."C'est-à-dire qu'il soit en butte à toutes les accusations,à tous les mauvais desseins des hommes pervers, et qu'il ne puisseen triompher. Car voilà ce que signifient ces paroles : "Quand onle jugera, qu'il soit condamné." Mais ce châtiment ne luisuffit pas encore, et non content de cette condamnation, il demande qu'unautre lui succède dans ses dignités : "Et qu'un autre reçoiveson emploi." Il ne s'arrête même pas là, et il lui interditl'accès du seul port qui lui était laissé, en demandantà Dieu de lui fermer le sein de sa Miséricorde : "Et quesa prière même devienne un crime." Que dis-je ? Il lui souhaitemême une mort prématurée : "Que ses jours, dit-il,soient abrégés." Ce n'est pas encore assez, bien que la mesureparût à son comble. Il déclare, ce qui est la marqued'une âme arrivée au dernier degré de la colère,qu'il ne suffit pas pour lui d'un ou de deux châtiments, et qu'ilfaut que d'autres soient ajoutés. Les calamités qui suiventsont plus déplorables encore, puisqu'il demande que les enfantsqu'il laisse soient orphelins, et que sa femme soit sans époux.Ces malheurs sont la conséquence nécessaire de la mort ducoupable, et cependant dans le feu de la colère, le Roi-prophèteles mêle aux autres imprécations. Ce n'est pas encore assezque ses enfants soient orphelins; après avoir accumulé sureux tant de calamités, il y met le comble en demandant qu'ils mènentune vie errante et vagabonde. "Que ses enfants errants et vagabonds soientcontraints de mendier." C'est-à-dire que dans cette vie erranteils n'aient pas même le pain qui leur est nécessaire, qu'ilssoient réduits à changer tous les jours d'asile, chassés,poursuivis par toute la terre sans pouvoir trouver un lieu où ilspuissent s'arrêter. À ces imprécations, il en jointencore une plus terrible, il les dévoue à une misèreextrême et intolérable où ils ne pourront obtenir aucuneassistance de leurs proches, ils seront obligés d'aller de touscôtés demander des secours à des étrangers età des inconnus. Écoutez comme il formule cette imprécation.Après avoir dit : "Que ses enfants, errants et vagabonds, soientcontraints de mendier," il ajoute : "Qu'ils soient chassés de leursdemeures; que l'usurier recherche tout son bien, et que les étrangerslui ravissent ses travaux." Voilà un nouveau genre de calamités,leurs biens seront livrés au pillage, à la rapacitéartificieuse des usuriers, ils seront en proie à des injusticesde toute espèce, et ce qui est plus affreux, au milieu de si grandsmaux, ils n'auront personne pour les défendre. C'est le sens decette imprécation : "Qu'il ne trouve personne pour l'assister."

Ces malheurs sont déjàinsupportables par eux-mêmes, mais l'absence de toute protectionles rend mille fois plus accablants. "Que nul n'aie pitié de sesenfants orphelins." Grand Dieu ! Jusqu'où va son indignation ! Quoi! Ces enfants, devenus sitôt orphelins, ne pourront rencontrer aucuneâme compatissante ? Bien plus, il les précipite dans la mortla plus affreuse. "Que ces enfants soient voués à la destruction,et que son nom s'éteigne dans une seule génération."Voyez comme la colère respire dans ces paroles et ne semble ne plusconnaître de bornes. Tout son désir est qu'ils soient victimesde fléaux de tout genre, qu'ils épuisent toutes les calamités,et qu'ils périssent sans laisser aucune trace de leur nom. Et commesi le malheur des enfants ne lui suffisait pas encore, il ajoute : "Quel'iniquité de ses pères revive dans la mémoire del'Éternel, que le péché de sa mère ne soitpoint oublié." (Ibid. 14). "Que leurs crimes soient toujours devantle Seigneur, et que leur mémoire soit effacée de dessus laterre." (Ibid.15). C'est l'effet d'une extrême colère d'énumérerainsi les fléaux qu'on a commencé par appeler en généralsur la tête de son ennemi, et d'y revenir continuellement. Ainsiaprès avoir dit : "Que l'iniquité de ses pères revivedans la Mémoire du Seigneur," il ajoute :

"Et qu'elle ne soit point oubliée."C'est la même idée répétée, mais la colèreaime ces répétitions, et ces paroles signifient : Tuez-le,égorgez-le, faites-le disparaître. Voyez quel amas d'imprécations! Si vous le voulez, je vais les récapituler : qu'il tombe entreles mains des méchants, qu'il soit en leur pouvoir, qu'il soit accusé,condamné, qu'il meure d'une mort prématurée, qu'ilsoit dépouillé de ses honneurs, et qu'il les voie transmisnon pas à ses enfants, mais à des étrangers. Que sonépouse périsse, que ses enfants soient pauvres, orphelins,réduits à la dernière indigence, soient condamnés,chassés de tous les côtés, sans que personne vienneà leur aide. Qu'ils ne trouvent même en Dieu aucune compassion,qu'il n'y ait pour eux ni port ni refuge, que son nom soit effacéde dessus la terre, que sa mort soit sans gloire, que son père etsa mère portent la peine de ses péchés, et qu'ilspérissent eux-mêmes sans laisser aucune trace de leur passage.

2. N'êtes-vous point frappésd'épouvante en entendant ces paroles ? Ne désirez-vous pointsavoir sur qui tombent ces imprécations ? Lorsque nous entendonsun homme en injurier un autre, nous cherchons à savoir de ceux quisont présents, quel est celui qu'on insulte. Or ici, où cesimprécations sortent de la bouche du Prophète, à plusforte raison devons-nous chercher à connaître dans un sentimentde crainte et de frayeur, quel est celui qui a encouru une si violenteindignation, et qui a contristé l'Esprit saint au point d'attirersur sa tête de si terribles fléaux. Examinons donc ce psaumedès le commencement avec la plus grande attention. Soyez sans inquiétude,je l'expliquerai de mon côté avec tout le soin possible. Toutesces questions ont une grande importance. Premièrement, pourquoiau châtiment ignominieux de celui qui est coupable, vient se joindrecelui de ses enfants, de son épouse et de ses parents ? Secondement,quel est celui qui est l'objet de ces imprécations ? Troisièmement,comment le Prince des apôtres applique-t-il à Judas ce psaume,ou plutôt une partie de ce psaume ? "Car il est écrit, dit-il,dans le livre des psaumes : "Que leur habitation soit déserte, etque personne n'habite sous ses tentes." (Ac 1,20). Ces paroles donnentlieu à une autre question. Car les deux parties de la citation nese trouvent point dans le même psaume; aussi saint Pierre ne ditpas : Dans ce psaume; mais : "Dans le livre des psaumes. En effet, ce premiermembre : "Que leur habitation soit déserte" se lit dans un psaume,(Ps 68, 26); et dans un autre, ce second membre : "Et qu'un autre reçoiveson apostolat." L'Apôtre a réuni ces deux propositions dansun seul témoignage. C'est ce que saint Paul fait ordinairement,comme lorsqu'il cite ces paroles du prophète : "Il sortira de Sionun libérateur qui bannira l'impiété de Jacob". Etc'est là l'alliance que je ferai avec eux, lorsque j'aurai effacéleurs péchés." (Rm 11,26; Is 59,20; 27,9).

Mais, me demandera-t-on, commentqualifier ce psaume ? Est-ce une prophétie, est-ce une imprécation? C'est une prophétie sous forme d'imprécation; la sainteÉcriture nous offre un exemple du même genre dans les dernièresparoles du patriarche Jacob. Le Dessein de Dieu était que les châtimentsdes uns devinssent une leçon utile pour ceux qui viendraient àles connaître. Voilà pourquoi un grand nombre de prophétiessont faites de manière à inspirer au peuple une crainte salutairepar les menaces qu'elles contiennent. Il y a en effet une grande différenceentre annoncer simplement les malheurs réservés àun homme, ou de les prédire avec l'accent de la colère etde l'indignation. Je prouve par un exemple tiré des prophèteseux-mêmes que cette interprétation n'est pas arbitraire. "LorsqueJacob fut pour mourir, il dit à ses enfants : "Venez, afin que jevous annonce ce qui doit vous arriver dans les derniers temps." (Gn 49,1).Sur le point de prophétiser, il est comme sous l'inspiration d'unevive colère qui éclate en imprécations : "Ruben, monfils aîné, tu es dur à supporter, tu as étédur et insolent, tu m'as outragé, tu t'es répandu comme l'eau,tu ne croîtras point." (Ibid. 3). Il lui prédit ainsi sa ruinefuture sous forme de malédiction. Au contraire, lorsqu'il préditd'heureux événements, il emploie la forme de la prière: "Que Dieu vous donne de la rosée du ciel et de la graisse de laterre." (Gn 27,98). Cependant, c'est en même temps une prophétie.Il est évident que ce n'est point ici l'expression d'un sentimenttout humain. Son père avait déjà fait une prophétiedu même genre à l'égard de Chanaan : "Chanaan seral'esclave des autres". (Gn 9,25). Ainsi Dieu vous apprend qu'Il est leProtecteur de ceux qui souffrent de l'injustice, et qu'Il en punit sévèrementles auteurs. Jésus-Christ S'est servi Lui-même de cette figuredans cette prophétie où Il déplore les malheurs qu'ilprédit : "Malheur à toi Chorozaïns malheur àtoi Betsaïde". (Lc 10,13) De même, lorsqu'il s'écrie: "Jérusalem, Jérusalem qui tue les prophètes." (Lc13,34)

Quel est donc l'objet de ce psaume? Judas pour une partie, et l'Esprit saint a inspiré à Davidla prophétie qui le concerne; le reste du psaume s'applique àd'autres. C'est encore là un des caractères de la prophétie,et elle se présente souvent à nous sous cette forme; le commencements'applique à une personne, la fin à une autre. Voici unenouvelle preuve de la même vérité. Lorsque les Juifsfurent entrés dans la terre promise, Dieu ordonna au fils de Navé,de diviser les douze tribus en douze parties différentes, puis debénir les unes et de maudire les autres. Ces bénédictionset ces malédictions étaient donc la prophétie de cequi devait arriver : "Vous serez maudit dans la ville, disait-elle, etvous serez maudit dans les champs." (Dt 27,46), et Josué dans unelongue énumération, poursuit les nombreuses malédictionsde ce genre qui concernent les diverses tribus.

Quant au psaume qui nous occupe,on peut dire que sous cette forme d'imprécations, c'est une prophétiequi annonce et prédit les malheurs qui doivent arriver àJudas, et qui en second lieu a pour objet ceux qui se révoltentcontre l'autorité sacerdotale. Son but est de nous apprendre quelcrime c'est de s'insurger contre l'autorité divine du sacerdoce,et d'avoir recours contre elle à la ruse et à l'iniquité.Le tableau de tant de calamités réunies, nous fait connaîtrele triste sort réservé à ceux qui outragent leursfrères et persécutent avec toutes les ressources de la ruseet d'un esprit corrompu ceux qui ne leur ont fait aucun mal. Le Roi-prophètedemande que ses enfants soient punis; n'en soyez point surpris, mon cherfrère, ceux qu'il appelle ici ses enfants sont les complices deses injustices. L'Écriture a coutume de donner ce nom aux enfantsqui sont tels par la filiation du sang, et à ceux qui ne le sontque par la filiation du crime, quand même ils ne le seraient pointpar la filiation naturelle. C'est dans ce sens que Jésus Christdit aux Juifs : "Vous êtes les enfants du diable." (Jn 8,44). Etcependant les Juifs n'étaient point ses enfants par nature. Commentdes êtres charnels auraient-ils pu être les enfants d'un êtreincorporel ? C'est la société et la complicité duvice qui a établi entre eux une véritable parenté.C'est dans ce même sens que notre Seigneur les retranche de la raced'Abraham : "Si vous étiez les enfants d'Abraham, leur dit-il, vousferiez les oeuvres d'Abraham." (Jn 8,39). Que le fils ne soit point punipour son père, ni le père pour son fils, c'est une véritéévidente pour chacun. La loi elle-même confirme cette vérité,elle ne fait d'exception que pour le père qui a mal élevéson fils, et alors ce n'est point pour son fils, mais pour sa négligencequ'il est puni comme le fut Hélie. (1R 3,13)

3. Reprenons, si vous le voulez,ce psaume dès les premiers versets : "Ô Dieu ne tais pas malouange." Un autre interprète traduit : "Ô Dieu, ne sois pointsourd à ma louange." Un autre : "Ne garde pas le silence," c'est-à-dire,n'oublie pas de punir et de venger les injustices dont j'ai étévictime. Tu as la gloire, la grandeur, la puissance nécessairespour exercer cette juste vengeance. "Parce que la bouche du pécheuret celle de l'homme trompeur se sont ouvertes contre moi; ils ont parlécontre moi avec une langue perfide; ils m'ont comme assiégépar leurs discours remplis de haine, ils m'ont fait la guerre sans sujet.Au lieu de m'aimer, ils me déchirent par leurs médisances,et moi cependant je priais." Vous voyez quel excès de perversité,quels coupables complots, quelle préméditation dans le crime! Voilà ce qui provoque surtout l'Indignation de Dieu, c'est cettecombinaison savante et réfléchie du crime dans les méchantsqui le commettent. Il y a en effet, une grande différence entrecelui que la séduction et l'enchantement font tomber dans le crime,et celui qui en fait profession, et surtout qui va jusqu'aux dernièreslimites, en exerçant sa méchanceté sur l'innocenceelle-même. Le sens de ces paroles : "Au lieu de m'aimer, ils me déchirentpar leurs médisances" est qu'ils ont répondu par une noireingratitude aux avances de leur bienfaiteur, si digne d'être aiméet d'obtenir une autre récompense de ses bienfaits : "Et moi cependantje priais." Voyez quelle sagesse, quelle modération, quelle douceur,quelle piété ! Je ne prenais pas les armes, je ne marchaispas pour les combattre, c'est près de Toi que je me réfugiais,j'implorais ton Alliance; ta Protection, ces armes invincibles, ce secoursauquel rien ne peut résister. Puis, après avoir préditla triste fin de Judas, comment il se jugea lui-même digne de mort,comment il prononça sa sentence, comment il se pendit, comment sonapostolat fut donné à un autre, il revient au sujet principaldu psaume. C'est encore en effet, un des caractères de la prophétied'interrompre ses prédictions, d'y mêler quelque trait historique,et de revenir ensuite à son premier objet. L'obscurité quicouvre la prophétie, a pour cause l'ingratitude des Juifs. Le prophète,comme je l'ai dit, semble faire allusion à un personnage qui, aprèsle retour de la captivité de Babylone, aurait conspiré contrel'autorité sacerdotale. Il lui prophétise donc les plus grandsmalheurs. Il sera privé de tout appui, et le Roi-prophètedemande qu'aucun port ne lui soit ouvert, et qu'il ne puisse jamais obtenirni miséricorde, ni bonté, ni pardon. Comme je l'ai dit plushaut, et comme je ne cesserai de le répéter, ce psaume paraîtêtre un tissu d'imprécations; et en réalité,c'est une prophétie des effets de la Colère de Dieu contreceux qui forment de coupables desseins contre l'autorité sacerdotale.Il fait ensuite l'énumération de toutes les calamitésqui doivent tomber sur eux. "Parce qu'il ne s'est point souvenu de fairemiséricorde. (Ibid. 16). Et qu'il a persécuté l'hommepauvre et indigent, et cherché à faire mourir celui dontle coeur était brisé de douleur. (Ibid. 17). Le dernier degréde la cruauté, le comble de l'inhumanité, c'est de s'attaquerà celui qui devrait bien plutôt exciter les sentiments dela pitié et de la commisération. Celui qui en est arrivéà ce degré, descend jusqu'aux instincts des bêtes féroces,il les surpasse même en cruauté. Les animaux tiennent de lanature cet instinct de férocité, l'homme au contraire quia la raison en partage prostitue au crime cette noble faculté. Lesanimaux féroces eux-mêmes, traitent avec une certaine affection,avec une sorte de douceur les animaux de même espèce; maisces hommes, sans respect pour les liens de la nature qui leur est commune,cherchent à renverser et à détruire celui àqui ils auraient dû témoigner de la pitié, prêterappui et assistance.

"Il a aimé la malédiction,elle fondra sur lui, il a rejeté la bénédiction, elles'éloignera de lui." (Ibid. 8). Après toutes ces imprécationset ces tristes souhaits, le Roi-prophète déclare qu'il n'enest point la cause, et qu'il faut la chercher tout entière danscelui qui a repoussé par ses actions le Secours de Dieu, et s'estexposé directement aux coups de sa vengeance. "Il a revêtula malédiction; comme un vêtement, elle est entréecomme l'eau dans ses entrailles, et comme l'huile dans ses os." En s'exprimantde la sorte, le prophète veut nous montrer la violence et la perpétuitédu châtiment et nous apprendre que tous les hommes sont les auteursdes maux qui leur arrivent, puisque c'est par leurs actions et leur conduitequ'ils se privent des biens qui les attendaient, et qu'ils se rendent dignesdes châtiments de la Vengeance divine. "Qu'elle soit sur lui commele manteau dont il se couvre, et comme la ceinture qui serre toujours sesreins." (Ibid. 9). Nous voyons ici la Vengeance incompréhensiblede Dieu qui s'attache à ces infortunés. Ces paroles signifientque ces fléaux seront tellement identifiés avec leurs victimes,qu'aucun changement ne sera possible, et qu'ils feront à jamaisleur désespoir par leur invariable continuité. Mais ce n'estpas seulement cet homme dont parle le prophète qui sera châtiépour sa méchanceté et pour ses crimes; tous ceux qui imitentsa conduite partageront son supplice. "Tel est le salaire que Dieu réserveà ceux qui m'attaquent par leurs médisances." (Ibid. 20).C'est-à-dire : tel sera le châtiment, le supplice de mes ennemisqui me tendent des embûches et me déclarent la guerre. "Etde ceux qui profèrent des paroles meurtrières contre moi."Les simples paroles elles-mêmes seront donc punies et d'un châtimentdes plus rigoureux.

4. Après avoir terminécette énumération, le Roi-prophète a de nouveau recoursà Dieu pour implorer sa Protection. Il ne se contente pas de prédirele châtiment de ses ennemis, il veut nous montrer que les opprimésont Dieu pour vengeur des injustices qui leur sont faites, et qu'ils trouventen Lui un appui ferme et assuré. "Et Toi, Seigneur, agis pour moià cause de ton Nom." (Ibid. 21) Voyez la religion et tout àla fois l'humilité du prophète; les maux qu'il endurait étaientun titre légitime pour obtenir le Secours de Dieu ! Nous voyonsen effet, dans une multitude d'endroits de l'Écriture, que les hommesvictimes de l'injustice, ont un droit tout particulier de réclamerla protection du ciel. Cependant, il ne fait point usage de ce titre, etne met sa confiance que dans la Bonté de Dieu. "Agis pour moi àcause de ton Nom." Ce n'est point parce que j'en suis digne, mais parceque vous êtes bon et miséricordieux. Il ajoute : "Parce queta Miséricorde est pleine de douceur." Il a raison de s'exprimerde la sorte, car il n'en est pas ainsi de la miséricorde des hommesqui devient souvent dans leurs mains un instrument de destruction et demort, tandis que Dieu n'est jamais miséricordieux que dans notreintérêt. "Délivre-moi, parce que je suis pauvre etdans l'indigence, et mon coeur est troublé au dedans de moi." (Ibid.22). Vous le voyez, il prie Dieu de nouveau de le délivrer, nonparce qu'il est digne, ni parce qu'il est juste, mais parce qu'il est toutà fait accablé et en proie à d'innombrables douleurs."Et mon coeur est troublé au dedans de moi." Telle est la forcede l'épreuve, non seulement elle tourmente le corps, mais elle jettele trouble dans l'âme. "J'ai passé comme l'ombre qui s'incline,je suis jeté ça et là comme la sauterelle;" (Ibid.23), figure qui exprime la violence des desseins pervers de ses ennemis,leur méchanceté indicible, et les sentiments dont il estanimé au milieu de ces rudes épreuves. "Mes genoux sont affaiblispar le jeûne, et ma chair est toute changée, parce que jen'ai pu m'oindre d'huile." (Ibid. 24). Vous voyez les armes qu'il opposeà ses ennemis et le genre de vexations qu'ils lui faisaient endurer."Je suis devenu pour eux un objet d'opprobre, ils me regardent et secouentla tête." (Ibid. 24). Voilà bien le caractère des méchants;loin que la religion et la piété du juste qu'ils oppriment,les désarment, c'est pour eux un nouveau sujet de railleries, d'insulteset de nouvelles attaques.

Et que fait le juste ? Il a recoursà l'invincible Protection de Dieu, à cette force toujoursvictorieuse de ses ennemis. "Viens à mon aide, Seigneur mon Dieu,sauve-moi dans ta Miséricorde. (Ibid. 26). Qu'ils sachent que monsalut est l'oeuvre de ta Main, et que c'est Toi-même qui l'as opéré."(Ibid. 27). Que veulent dire ces paroles : "Ta Main ?" C'est-à-direta Protection, ton Appui. Je ne veux pas seulement être sauvé,mais je veux qu'ils sachent quel a été mon Sauveur et queje remporte ainsi un double trophée, une double couronne, une gloireéclatante. "Ils me maudissent, mais Tu les béniras. Ceuxqui s'élèvent contre moi seront confondus, et ton serviteurse réjouira en Toi." (Ibid. 28). Le Roi-prophète nous donneici une leçon de haute sagesse. Il veut nous apprendre que toutesles malédictions de ses ennemis ne peuvent prévaloir contrela Bénédiction de Dieu, que non seulement elles ne leur ferontaucun mal, mais que ces outrages et ces opprobres retomberont de tout leurpoids sur leurs auteurs. "Mais ton serviteur se réjouira en Toi."Remarquez cette expression "en Toi", elle nous apprend que la source dela vraie joie est la même, d'où découlent sur lui tantde biens. Quelle affliction, semble-t-il dire, pourrait encore troublermon coeur rempli de cette joie que rien ne peut altérer ? "Que ceuxqui me calomnient soient couverts de honte, et qu'ils soient enveloppésde leur confusion comme d'un manteau." (Ibid. 29). Vous voyez qu'il n'appellepas seulement sur eux le châtiment, mais l'humiliation, mais la honte,afin qu'elles soient pour eux une correction utile et une occasion de devenirmeilleurs. "Je bénirai Dieu de toute la force de ma voix, et jeLe louerai au milieu d'un peuple nombreux." (Ibid. 30). "Parce qu'Il S'esttenu à la droite du pauvre pour délivrer mon âme deceux qui la persécutaient." (Ibid. 31). Pour tous ces biens qu'ila reçus de Dieu, il lui offre une hymne, un cantique de louanges,d'actions de grâces, il annonce à tous les hommes les oeuvresde sa Puissance, et publie comme au milieu d'un théâtre lesbienfaits dont Dieu l'a comblé. Voilà le sacrifice, voilàl'offrande que Dieu a pour agréable, c'est de conserver toujoursle souvenir de ses bienfaits, de le graver profondément dans sonâme, de les publier continuellement, de les porter à la connaissancede tous les hommes. Grâce à ces sentiments de reconnaissance,celui qui est l'objet d'un bienfait reçoit une nouvelle récompense,et se rend digne d'une protection plus grande. D'un autre côté,ceux qui entendent le récit de ces bienfaits en deviennent meilleurs,et la vue des grâces que Dieu a répandues sur leurs frèresdevient pour eux un puissant encouragement à la pratiquer de lavertu.

PSAUME 109

"Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-Toi à ma Droite.( v.1)

1. Réveillons notre attention,et apportons ici une grande application d'esprit. Ce psaume renferme lesvérités les plus sublimes, propres à confondre nonpas une seule erreur, mais l'hérésie dans ses formes lesplus variées. En effet, il est dirigé à la fois contreles Juifs, contre Paul de Samosate, contre les Ariens, contre les Marcionites,contre les Manichéens, et contre tous ceux qui refusent de croireà la résurrection. Or puisque le combat est engagécontre tant d'ennemis à la fois, il nous faut multiplier nos regardspour apprécier avec soin la nature particulière de cetteguerre. Dans les combats du cirque, une circonstance de la lutte peut échapperau spectateur sans qu'il en souffre aucun dommage; car ce n'est point pours'instruire, mais pour se récréer qu'on se rend àce spectacle. Mais ici, si vous ne savez parfaitement l'ordre de batailleadopté par l'ennemi et comment vous pouvez le repousser, vous éprouverezles plus grandes pertes. Prévenez ce danger en appliquant fortementvotre esprit et en prêtant une oreille attentive. Ce sont les Juifsque nous attaquons en premier lieu, et c'est contre eux que nous engageonsla lutte, en nous servant comme auxiliaire de ces paroles du Roi-prophète.Nous affirmons qu'elles s'appliquent directement à JésusChrist, interprétation qu'ils rejettent et qu'ils cherchent àremplacer par une autre. Réfutons d'abord leurs raisons, nous établironsensuite les nôtres. Demandons-leur tout d'abord quel est celui quele saint roi appelle son Seigneur : "Le Seigneur, dit-il, a dit àmon Seigneur." Car il n'est pas ici question d'une seule personne, maisde deux personnes dont l'une adresse la parole à l'autre. Quelleest donc celle qui prend la parole ? Dieu, répondent-ils. Quelleest celle à qui Dieu parle ? Abraham, disent les uns, Zorobabel,disent les autres, ou d'autres personnages encore. Ils sont semblablesà des gens ivres qui parlent sans pouvoir s'entendre; ou àdes hommes qui marchent dans les ténèbres et qui se heurtentles uns les autres. Mais veuillez me répondre : Est-ce que Zorobabelest le Seigneur de David ? Quelle vraisemblance alors qu'il ait tenu lui-mêmeà grand honneur d'être appelé David ? La suite du psaumeprouve jusqu'à l'évidence qu'il n'est ici question ni deZorobabel, ni de David, car ni l'un ni l'autre n'ont exercé lesfonctions sacerdotales. Celui dont parle ici le Roi-prophète estrevêtu d'un sacerdoce d'un caractère nouveau et admirable."Vous êtes prêtre, lui dit-il, pour l'éternité,selon l'ordre de Melchisédech." Abordons maintenant la questionque nous nous sommes proposé de résoudre. Il en est qui donnentdes interprétations plus misérables encore et qui prétendentque le Roi-prophète veut ici parler du peuple. Est-ce que le peuplea jamais été prêtre, et peut-on lui appliquer avecplus de raison la suite du psaume ? Laissons donc cette interprétationsurannée, qui ne mérite pas d'être réfutéeet passons à une autre. Que disent-ils encore ? Que c'est le serviteurd'Abraham qui parle ainsi de son maître. Se peut-il rien de plusfaible ? Que vient faire ici le serviteur d'Abraham ? Où voit-onque son maître ait été revêtu du sacerdoce, luiqui s'adressa au grand prêtre Melchisédech et lui demandasa bénédiction ? Et avec quelle apparence de raison appliquera-t-onà Abraham les paroles suivantes : "Je T'ai engendré de monsein avant l'étoile du matin ?" Conviennent-elles mieux àDavid, à Zorobabel ou au peuple ? Il s'agit évidemment d'uneopération au-dessus de la nature humaine. Et comment expliquer cesparoles : "Assieds-Toi à ma Droite", en les appliquant àces divers personnages ? Comment supposer que Dieu dise à Abraham: "Assieds-toi à ma Droite," alors qu'Abraham regarde comme un trèsgrand honneur d'être admis à se tenir près des anges?

Mais quelles sont donc les gravesobjections que nos adversaires nous opposent ? Comment, nous disent-ils,vous osez nous parler d'un autre Seigneur devant cette déclarationsi expresse de l'Écriture : "Le Seigneur votre Dieu est le seulet unique Seigneur, et vous n'adorerez que Lui, et il n'y a point d'autreDieu que Lui ? (Dt 6,4 et 13; 4,35) À qui, je vous le demande, s'adressentces paroles ?) C'est à vous, Juifs qui perdez si vite le souvenirdes Bienfaits de Dieu. Pourquoi n'a-t-on rien dit de semblable ni àAbraham, ni à Isaac, ni à Jacob, ni à Moïse,mais est-ce à vous seuls qu'on tient ce langage, après qu'àpeine sortis de l'Égypte vous vous étiez fabriquéun veau d'or ? (Ex 32) Pourquoi, dites-le moi ? Si vous en ignorez la raison,je vais vous l'apprendre. Après votre sortie de l'Égypte,vous vous étiez fait un veau d'or pour l'adorer, vous vous étiezinitiés au culte de Béelphégor, vous étiezen adoration devant cette multitude de fausses divinités. Dieu voulutdonc guérir cette maladie, et cette expression "le seul Dieu", apour objet de le distinguer de toute cette foule de faux dieux, et nonpoint de nier l'existence du Fils unique. Car pourquoi Dieu dit-Il dèsle commencement : "Faisons l'homme à notre Image et à notreRessemblance ?" (Gn 1,26). Et encore : "Venez, descendons en ce lieu, etconfondons leur langage ?" (Gn 11,7). Pourquoi David lui-même s'exprime-t-ilde la sorte : "C'est pourquoi Dieu, ton Dieu, T'a donné une onctionplus excellente qu'à tous ceux qui y ont part avec vous ?" (Ps 44,8). Or, si Moïse vous tient ce langage : "Le Seigneur votre Dieu estle seul Seigneur", c'est votre faiblesse d'esprit qui en est la cause :"Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'il suive cette conduite à l'égarddes vérités dogmatiques ? Dans les préceptes moraux,Dieu abaisse ainsi la perfection de la règle pour permettre un usagemoins parfait, afin de condescendre à notre faiblesse. Ainsi, Ila permis de renvoyer une femme et d'en prendre une autre, permission quene contenait pas la loi portée dans l'origine. Il établitencore une grande distinction entre les différents aliments, bienqu'il eût commencé par dire à l'homme : "Je vous aiabandonné toutes ces choses pour être votre nourriture, commeles légumes et les herbes de la campagne." (Gn 9,13). Il a égalementdonné un grand nombre de lois relativement au lieu où Ildoit être adoré, Il ne permet pas qu'on Lui adresse indifféremmentpartout des prières, et cependant Il n'avait rien prescrit àcet égard dans le commencement. Il S'était même manifestéà Abraham dans la Perse, dans la Palestine, et en beaucoup d'antresencore, de même qu'Il Se manifesta ensuite à Moïse dansle désert.

2. Quoi donc, me direz-vous, l'Écritureest-elle en contradiction avec elle-même ? Non, sans doute, maiselle règle chaque chose suivant les temps et pour le plus grandbien des hommes, et remédie ainsi à la faiblesse des générationsqui se succèdent. Voilà pourquoi elle vous dit, ô Juifs: "Le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur." Cependant les prophètesont enseigné dans leurs livres que Dieu a un Fils. Ils n'ont pointprofessé ouvertement cette vérité, pour ne pas scandaliserla faiblesse de votre esprit, mais ils ne l'ont point aussi dissimulée,pour vous donner les moyens de sortir de votre erreur et de puiser dansleurs oracles les enseignements de la vérité. C'est par làque nous pouvoirs démontrer le caractère véritablementprophétique des écrits des prophètes, et prouver auxpaïens, en discutant avec eux, que l'Ancien Testament est digne defoi. Au contraire, si vous supprimez cette preuve, comment fermerez-vousla bouche aux païens ? Que leur direz-vous ? La sortie d'Égypteet les prophéties qui vous concernent ? Ils refuseront de les admettre.Mais si vous leur citez les prophéties de l'Ancien Testament quiont rapport à Jésus Christ, et que vous leur démontriezla conformité des événements avec les oracles prophétiques,toute résistance leur deviendra impossible. Si vous attaquez nosdogmes, ô Juifs, comment pourrez-vous défendre l'Ancien Testament? Si l'on vient à vous demander : Comment établissez-vousla véracité des livres de Moïse, que répondrez-vous? Nous croyons à la véracité de ces livres. Nos livresont donc une véracité beaucoup plus grande, car nous aussinous croyons à leur véracité; et tandis que vous neformez qu'une seule nation, nous représentons l'univers entier.D'ailleurs, la puissance de l'action de Moïse sur vous a étébeaucoup moins grande que celle de Jésus Christ sur nous, et votrereligion a cessé d'exister tandis que la nôtre subsiste. Alléguerez-vousles prédictions ? Mais nous en avons un plus grand nombre que vous.

Si donc vous supprimez nos titres,vous obscurcissez les vôtres. Invoquerez-vous les miracles ? Maisvous ne pouvez montrer aucun des miracles de Moïse, puisqu'il n'afait que passer et qu'il n'existe plus, tandis que nous pouvons vous fairevoir les miracles si nombreux et si variés que Jésus Christne cesse d'opérer au milieu de nous, et des prédictions pluséclatantes que le soleil. Vous réfugierez-vous dans votreloi ? Mais la nôtre est remplie d'une sagesse bien plus parfaite.Qu'avez-vous encore à dire ? Vous êtes sortis d'Égyptemalgré les Égyptiens ? Mais comment pouvez-vous comparervotre triomphe sur les Égyptiens aux victoires remportéessur l'univers entier armé contre nous ? Si je parle de la sorte,ce n'est pas pour opposer le Nouveau Testament à l'Ancien, àDieu ne plaise, mais pour imposer silence à l'ingratitude des Juifs: car Dieu est l'auteur de l'Ancien comme du Nouveau Testament et des prodigesopérés dans l'un comme dans l'autre. Mais ce que je veuxdémontrer, c'est que les Juifs, en rejetant les prophétiesqui ont Jésus Christ pour objet, anéantissent la plus grandepartie des oracles prophétiques, et qu'ils ne peuvent établirl'origine divine de l'Ancien Testament sans admettre le Nouveau. N'est-cepas une vérité évidente pour ceux qui ont le senscommun, que ce psaume ne peut s'appliquer à un homme ? En faut-ild'autre preuve que ces paroles : "Assieds-toi à ma Droite," quele nom de Seigneur donné à Celui à qui Dieu s'adresse,que d'avoir été engendré avant l'étoile dumatin, que d'être prêtre selon l'ordre de Melchisédech,que d'entendre enfin le Prophète Lui dire : "Ta Souverainetéest avec Toi ?"

Si un autre Juif vient nous direqu'il est chrétien, si un Paul de Samosate s'élèvecontre nous, nous pouvons aussi le combattre avec les armes que nous fournitle Nouveau Testament. Mais de peur qu'on ne nous reproche d'abandonnernotre plan d'attaque pour en prendre un autre, combattons cet adversaireavec les mêmes armes. Qu'ose-t-il donc avancer ? Jésus Christn'est qu'un homme, et son existence ne remonte pas au-delà de sanaissance du sein de Marie. Que répondrez-vous donc, dites-moi,à ces paroles du psaume : "Je T'ai engendré de mon sein avantl'étoile du matin ?" Les raisons que nous avons fait valoir contreles Juifs, nous pouvons également les opposer aux partisans de cethérésiarque. La faute n'en est pas à nous, mais àceux qui ont avec les Juifs une si grande affinité de doctrine,ce qui nous force de nous servir contre eux des mêmes armes. Il dirigentcontre nous le même système d'attaque, il nous faut les percerdes mêmes traits. Que signifient donc ici ces deux personnages assissur le même trône ? Le Roi-prophète veut nous montrerqu'ils sont égaux en honneur et en dignité, ce qui suffitpour fermer la bouche aux Ariens. Voilà pourquoi Jésus, répondantaux Juifs qui admettaient que le Christ était Fils de David, leurfait cette question : "Comment donc David qui était inspiréL'appelle-t-il son Seigneur, lorsqu'il dit : Le Seigneur a dit àmon Seigneur : assieds-Toi à ma Droite ?" (Mt 23,43-44). Plus tard,saint Paul parlant de l'Incarnation, et s'expliquant plus clairement surce mystère, (Hé 7) porte un coup mortel aux Marcionites etaux Manichéens et à tous ceux qui sont atteints de la mêmemaladie; et il démontre avec cette sagesse sublime qui convientà un tel sujet comment Il est prêtre selon l'ordre de Melchisédech.Mais revenons à notre sujet : "Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-Toi à ma Droite." Vous le voyez, il y a ici égalitéd'honneur. Le trône est le symbole de la royauté, et commeil n'y a qu'un seul trône, tous deux partagent l'honneur de la mêmeroyauté. C'est ce qui faisait dire à saint Paul : "Dieu afait des esprits ses envoyés, et des flammes ses ministres. Maisau Fils Il dit : Ton trône, ô Dieu, sera un trône éternel."(Hé 1,7). C'est pour la même raison que Daniel voyait toutesles créatures, les anges, les archanges, debout autour de Dieu,tandis que le Fils de Dieu s'avançait sur les nuées et parvenaitjusqu'à l'Ancien des jours. (Dn 7) Si quelques personnes sont scandaliséesde cette manière de parler, qu'elles méditent ces parolesdu Psaume : "Assieds-Toi à ma Droite", et elles cesseront d'êtreétonnées. Nous ne disons pas que le Fils est plus grand quele Père, parce qu'Il est assis à sa Droite, c'est-à-direà la première place d'honneur; mais n'en concluez pas nonplus que le Fils soit inférieur au Père, dites seulementque leur substance est égale comme leur dignité. "Jusqu'àce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied."Et quels sont ces ennemis ? Écoutez ce que dit saint Paul : "JésusChrist d'abord comme les prémices; puis ceux qui sont à JésusChrist et qui ont cru à son Avènement. Ensuite viendra lafin de toutes choses. Car Jésus Christ doit régner jusqu'àce que Dieu ait mis tous ses ennemis sous ses pieds." (1Cor 15,23-25).

3. Avez-vous remarqué la parfaiteharmonie qui règne entre le Roi-prophète et l'Apôtre? L'un dit : "Jusqu'à ce que Je réduise vos ennemis àvous servir de marchepied;" l'autre : "Jusqu'à ce qu'Il ait mistous ses ennemis sous ses pieds." Mais ni cette expression "tant que" (éçwv),ni cette autre "jusqu'à ce que" (mécriv), ne désignentun temps limité. Car, si son règne ne devait pas s'étendreau-delà, où serait la vérité de ces parolesdu Prophète : "Sa Puissance est une puissance éternelle,son Règne, un règne qui ne doit point s'affaiblir, et cerègne n'aura point de fin "? (Dn 17,14; Lc 1,34). Vous voyez qu'ilne faut pas seulement s'arrêter aux expressions, mais s'éleverjusqu'à leur véritable signification. Ne soyez point du restesurpris en entendant le Prophète vous dire que le Père placerases ennemis sous ses pieds. Ce n'est pas là une marque de la faiblessedu Fils, car saint Paul nous montre le Fils mettant Lui-même sesennemis sous ses pieds. (1Cor 15,25). Et dans le même endroit illui attribue toute puissance lorsqu'il dit : "Lorsqu'Il aura remis le royaumeà Dieu son Père, et qu'Il aura anéanti toute dominationet toute puissance." (Ibid. 24). C'est-à-dire, lorsqu'Il aura définitivementassuré son Empire, Il anéantira toute puissance. Tel estle sens du mot katargh¬sei. Il attribue toute puissance au Fils, maisil ne sépare ici ni le Père du Fils, ni le Fils du Père.Les attributs de l'Un sont les attributs de l'Autre : "Tout ce qui està Moi est à Toi, dit Jésus Christ, et tout ce quiest à Toi est à Moi." (Jn 17,10). Lors donc que vous entendezdire que le Père a soumis les ennemis du Fils, n'allez pas croireque le Fils soit étranger à cet acte de puissance; de mêmelorsque vous lisez que le Fils S'est assujetti ses ennemis, ne dites pointque le Père n'a aucune part à cette opération. Toutesces actions éclatantes, comme en général toutes leursoeuvres, sont communes entre eux.

"Le Seigneur fera sortir de Sionle sceptre de ta Puissance." (Ibid. 2). Le sceptre de la puissance, c'estla puissance elle-même. Le Roi-prophète fait sortir de Sionle sceptre de sa Puissance, parce que c'est là que le Fils de Dieua commencé le cours de ses triomphes. C'est là qu'Il a donnéla loi, c'est là qu'Il a opéré ses miracles, c'estde là que la prédication est partie pour se répandrepar toute la terre. Si vous voulez entendre ces paroles dans un sens anagogique,écoutez saint Paul qui vous dit : "Vous vous êtes approchésde la montagne de Sion, de la Cité du Dieu vivant, de la Jérusalemcéleste, de l'assemblée des premiers-nés." (He 12,22)"Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de ta Puissance." Tantôtla verge châtie et récompense, tantôt elle console etelle est le symbole de la royauté. Voulez-vous une preuve de cedouble office, écoutez ces paroles du Prophète : "Ta Houletteet ta Verge m'ont consolé." (Ps 22,4); et ces autres : "Tu les gouvernesavec une verge de fer, et Tu les briseras comme des vases d'argile." (Ps2,9). Saint Paul ne dit-il pas aussi : "Lequel aimez-vous mieux, que j'aillevous voir la verge à la main, ou que ce soit avec charitéet dans un esprit de douceur ?" (1 Cor 4,21). La verge sert donc àchâtier ? Elle est aussi le signe de la royauté. Isaïedit en effet : "Une verge sortira de la tige de Jessé, et une fleurs'élèvera de ses racines." (Is 40,1). Et David : "Ton Trône,ô Dieu, est un trône éternel, le sceptre de l'équitéest le sceptre de ton Royaume." (Ps 54,7). Le sceptre dont parle ici leRoi-prophète c'est la puissance avec laquelle les disciples ontparcouru la terre, réformant les moeurs, ramenant les hommes deleurs égarements insensés à une conduite plus conformeà leur nature et à leur raison. "Allez, leur dit Jésus,enseignez toutes les nations." (Mt 28,19). Moïse aussi avait une verge,mais Dieu lui communiqua en outre cette puissance qui lui fit opérertous ses prodiges. La verge de Moïse sépara les eaux de lamer, celle des apôtres a brisé l'impiété dumonde entier. On pourrait même et à juste titre dire que lacroix du Sauveur a été la verge de puissance, car c'est cetteverge qui a bouleversé la mer et la terre et les a remplies desmarques de la Puissance divine. Armés de cette verge, les apôtresont parcouru l'univers entier et ont opéré tant d'étonnantsprodiges. À l'aide de cette verge, ils triomphaient de tous lesobstacles, à commencer par Jérusalem.

"Établis ton Empire au milieude vos ennemis." Cette prophétie n'est-elle pas plus éclatanteque le soleil ? Que veulent dire ces paroles : "Établis ton Empireau milieu de tes ennemis "? C'est-à-dire : au milieu des Gentils,au milieu des Juifs. C'est ainsi en effet que les églises ont étéplantées au milieu des villes, c'est ainsi qu'elles ont établileur puissance et fait reconnaître leur autorité. Quelle preuveplus grande de cette victoire éclatante des apôtres, que d'avoirélevé des autels au milieu de leurs ennemis, eux qui étaientcomme des brebis au milieu des bêtes féroces, comme des agneauxau milieu des loups ? C'est ce que Jésus Christ leur avait dit enleur donnant leur mission : "Voilà que je vous envoie comme desbrebis au milieu des loups;" (Mt 10,16); miracle non moins surprenant quele premier. Que les brebis triomphent des loups, c'est en effet un prodigenon moins admirable que de vaincre les ennemis dont on est environnéde toutes parts. Mais le miracle le plus étonnant, c'est que douzehommes seulement, aient amené à leur doctrine l'univers entier."Établis ton Empire au milieu de tes ennemis." Il ne dit pas : Soisvainqueur au milieu de tes ennemis, mais : "Établis ton Empire",pour nous apprendre que ce n'est pas un trophée élevéaprès avoir triomphé de ses ennemis, mais un empire qui s'établitavec autorité. Tel était en effet, le caractère dela victoire remportée par les apôtres; Jésus Christétait avec eux, ce qu'ils faisaient était empreint d'uneautorité souveraine. C'est ce qui explique comment toutes les maisonss'ouvraient devant eux, comment ceux qui embrassaient la foi leur étaientplus soumis que les plus obéissants des esclaves, comment ils vendaientleurs biens et en apportaient le prix aux pieds des apôtres, sansmême oser prendre sur ce qui leur appartenait pour subvenir àleurs besoins, comment enfin, les fidèles les avaient en si hauteestime qu'ils n'osaient se joindre à eux.

4. Cette puissance ne se bornaitpas aux chrétiens, elle s'étendait jusque sur les infidèles.Quel est, dites-moi, le signe auquel on reconnaît un serviteur ?N'est-ce pas lorsqu'on le voit faire tout ce que lui commande son maître? Et quel est le signe distinct du maître ? N'est-ce pas de se faireobéir de ses serviteurs, comme il l'entend ? Or, quels sont ceuxqui ont vu les rois et les princes obligés de se soumettre àleur volontés ? Ne sont-ce pas les apôtres ? Oui sans doute.Les rois et les princes voulaient retenir le monde dans les liens de l'impiété,et faisaient une obligation à leurs sujets de sacrifier aux démons;les apôtres commandaient le contraire, et ils étaient obéis.Vous m'objecterez les prisons où on les jetait, les flagellationssanglantes, les supplices qu'ils enduraient; mais vous énoncez làun des caractères les plus frappants de leur puissance. Commentet dans quel sens ? C'est que, malgré ces obstacles, leur volonténe laissait pas de s'accomplir. Ce n'est point en effet, sur les lois desmaîtres du monde réunis, mais sur la vertu que reposait leurempire, et la vertu n'a besoin d'aucun secours étranger; je diraiplus, les persécutions multipliées ne faisaient que leurdonner un nouvel éclat. On a vu souvent les rois de la terre périrvictimes des complots de leurs esclaves, parce que leur puissance étaitimparfaite et empruntée, tandis que tous les efforts dirigéscontre la puissance des apôtres, loin de l'anéantir, n'ontservi qu'à la rendre plus éclatante. Qui donc règneavec plus de gloire, de celui qui a besoin de troupes innombrables pourcontenir ses sujets dans le devoir, ou de celui qui sans tout cet appareilse fait obéir à son gré de ses sujets ? Il est évidentque c'est le dernier. Bien souvent, ces rois qui commandent à despeuples nombreux, auraient perdu l'empire avec la vie, s'ils n'avaienteu pour eux l'appui des lois, et les moyens de défense que leuroffraient les villes qu'ils habitaient. Paul au contraire, exerçaitsa puissance jusqu'au fond des déserts. Voulez-vous une preuve queson règne a été plus brillant que celui des rois ?Il a donné des lois à tout l'univers, et les hommes n'ontpas hésité à désobéir aux lois des princesde la terre, pour se soumettre à ses écrits. Quels esclavesont jamais été soumis à leurs maîtres, quelssujets ont obéi à leurs souverains avec autant de dévouementque les fidèles aux simples lettres de l'apôtre ? Qui pourraitexprimer l'attachement, la tendresse de ces hommes qui étaient prêtsà s'arracher les yeux pour leur maître ? ( Ga 4,15). Qui jamaiseut de semblables serviteurs ? C'est alors que toutes ces merveilles seprésentent à l'esprit du prophète, c'est en voyantles apôtres obéis des chrétiens, devenus redoutablesaux infidèles qu'ils chassaient devant eux avec autorité,et Jésus Christ qui triomphait a dans leur personne, qui dit nonpas simplement : "Domine, mais : "Établis ta domination au milieude tes ennemis", pour mieux exprimer l'étendue de son empire. Témoinsde ces prodiges, les ennemis des apôtres ne pouvaient rien contreeux, bien qu'ils eussent à leur disposition les lois, bourreauxet un pouvoir illimité. Mais la puissance des apôtres étaitbien supérieure, grâce à la Présence de Celuiqui habitait en eux. C'est par les apôtres, en effet, que JésusChrist a établi son empire et qu'Il l'a établi d'une manièresouveraine, entière, absolue. Forts de Celui qui habitait dans leurâme, on les voyait affronter courageusement les bûchers, lesglaives, les bêtes féroces. C'est que Jésus Christétait avec eux au milieu de toutes ces épreuves; aussi leurscorps, livrés aux supplices, paraissaient ne plus leur appartenir,ils étaient affranchis de toutes les sollicitudes de la vie présente.Transportés de joie et d'allégresse, dévouéset soumis tout entiers à l'empire de Jésus Christ, ils sacrifiaienttout, leurs richesses, leur corps, jusqu'à leur vie. Voilàle spectacle que donnaient ceux qui avaient été précédemmentles adversaires et les ennemis de Jésus Christ; car l'invinciblePuissance de Dieu, non contente d'éteindre cette haine, sut leurinspirer un si grand attachement, un dévouement à toute épreuve.

Lors donc que le Roi-prophètedit que le Père met les ennemis du Fils sous ses pieds, il ne veutpas nous faire entendre que le Fils n'ait aucune part à cet actede puissance, puisque tout a été fait par le Fils; mais commeje l'ai déjà dit, que le Père et le Fils ne sont qu'unseul Dieu, ayant deux personnalités distinctes, et qu'il n'y a qu'uneseule personne qui n'ait pas été engendrée. Voulez-vousune preuve que cette victoire est tout entière l'ouvrage du Fils?" Vous la trouverez dans les autres prodiges qu'Il a déjàaccomplis. Gardez-vous seulement d'entendre les paroles du Prophètedans un sens humain, qui entraînerait des conséquences absurdes.Pour vous en faciliter l'intelligence, écoutez ce que je vais dire.Il en est qui d'ennemis de Jésus Christ qu'ils étaient, sontdevenus ses amis; d'autres n'ont point cessé d'être ses ennemis.Saint Paul nous indique qu'il doit faire succéder l'amitiéà la haine dans le coeur de ses ennemis, quand il dit "Parce qu'Ilaura remis son royaume à Dieu son Père." (1Cor 15,24) LeSauveur Lui-même exprime la même vérité danssa prière : "Je vous ai glorifié sur la terre, J'ai achevél'oeuvre que vous m'avez donné à faire." (Jn 17,4). La soumissiondes ennemis a été l'Oeuvre du Père; l'Oeuvre du Filsa été beaucoup plus grande et plus difficile. Car il y aune grande différence entre châtier ceux qui persévèrentdans leur inimitié, ou faire succéder dans leur coeur dessentiments d'amour aux sentiments de haine. Mais n'allons pas en conclureou que le Fils est inférieur au Père, ou que le Pèreest inférieur au Fils. Ces oeuvres sont communes à la foisau Fils et au Père. Nous en avons une preuve dans ces paroles :"Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel qui a étépréparé au démon et à ses anges." (Mt 26,41).Celui encore qui envoie les anges pour recueillir l'ivraie, c'est le Filsunique, et c'est Lui que nous voyons en toute circonstance faire sentirau démon les effets de sa Justice. (Mt 13,30). Les démonseux-mêmes sont forcés de Le reconnaître : "Tu es venunous tourmenter avant le temps." (Mt 8,29). C'est donc le Fils qui doitles tourmenter un jour; donc les oeuvres qui sont attribuées auPère, sont cependant aussi les Oeuvres du Fils. Voici une nouvellepreuve que les Oeuvres du Père sont également celles du Fils: "Personne, dit le Sauveur, ne vient à Moi, si mon Pèrequi M'a envoyé ne l'attire." (Jn 6,44). Et encore : "Personne nepeut venir à mon Père que par Moi." (Jn 14,6). Il ne fautdonc point entendre ces paroles dans un sens purement naturel. Cette expressionmême : "Vos ennemis", ne signifie pas seulement les ennemis du Fils,car, dit encore notre Seigneur : "Celui qui n'honore pas le Fils, n'honorepas le Père." (Jn 5,23).

5. Ainsi les Juifs ne sont pas seulementles ennemis du Fils, ils sont encore les ennemis du Père. Voilàpourquoi Dieu les a frappés d'une destruction complète. Ila renversé leur ville de fond en comble et en a fait un amas deruines. Ce châtiment n'a pas suivi immédiatement sa Mort surla croix, Il leur a laissé le temps de se repentir s'ils en avaientla volonté, et Il leur a envoyé ses apôtres pour lesinstruire de sa Puissance, et leur ménager jusqu'au dernier momentles moyens de se convertir. Mais la maladie dont ils étaient atteintsayant résisté à tous les remèdes, ils furentprécipités dans des malheurs extrêmes. Toutefois, iciencore, Dieu les invitait à la pénitence. Le spectacle deleur nationalité détruite, de leur puissance renversée,la vue de Celui qu'ils avaient accablé d'opprobres recevant lesadorations du monde entier, devaient les amener nécessairement àreconnaître la vérité. Cependant tous ces moyens deconversion ont été perdus pour eux, ils n'ont donc plus depardon à espérer, et il ne leur reste à attendre qu'unsupplice éternel. Cette expression de marchepied ne doit présenterà votre esprit aucune idée matérielle, elle signifiesimplement la soumission de ses ennemis. La preuve évidente queDieu assujettit ses ennemis à son Fils, se trouve dans les parolessuivantes, car là où il n'y a qu'un trône, il n'y aaussi qu'un marchepied.

"La souveraineté est avecToi au jour de ta Puissance. (Ibid. 3). Il avait dit précédemment: "Jusqu'à ce que Je réduise tes ennemis à Te servirde marchepied. Mais dans la crainte que vous n'interprétiez cesparoles de la faiblesse du Fils et du besoin qu'Il avait d'un secours étranger,Il Se hâte de détruire par avance ce soupçon en Luidisant : "La souveraineté est avec Toi au jour de ta Puissance."Que signifient ces paroles : "La souveraineté est avec Toi au jourde ta Puissance" ? C'est-à-dire elle est en Toi, elle n'y est passurvenue accidentellement, elle y est essentiellement et à jamais.C'est cette même vérité qu'Isaïe exprime en cestermes : "Il porte sur son Épaule le signe de sa Domination" (Is9,6); c'est-à-dire, Il la porte en Lui-même, dans sa Substance,dans sa Nature, prérogative que n'ont pas les rois. Pour eux, leursouveraineté est tout entière dans leurs nombreuses armées,ce qui n'avait pas lieu pour les apôtres. Mais la domination desapôtres eux-mêmes ne fut établie que par une opérationextérieure dont ils n'étaient pas les agents. La Puissancede Jésus Christ au contraire était dans sa Nature, dans saSubstance, Il ne l'a pas reçue après qu'Il fut engendré,Il ne la possède pas comme une chose qui Lui vient du dehors, quiLui est accidentelle, Il est né avec cette Puissance. Aussi, lorsqu'Ilfut interrogé sur sa Royauté, Il répondit : "Je suisné, et suis venu dans le monde pour cela." "La souverainetéest avec Toi au jour de ta Puissance." Ces paroles indépendammentdu sens que nous venons de leur donner, en ont encore un autre, et signifientque sa Domination ne réside pas dans un principe différentde Lui, mais qu'elle est en Lui pour l'éternité. Nous voyonssouvent la puissance trahir les hommes même de leur vivant, et s'ilsla conservent toute leur vie, du moins la perdent-ils toujours en mourant.Le dirai-je ? Même pendant leur vie, cette souveraineté n'estpas avec eux, elle est tout entière, comme je l'ai dit, dans leursarmées, dans leurs gardes, dans leurs immenses richesses, dans leursvilles fortifiées, et dans d'autres appuis de ce genre. Mais pourDieu, sa Souveraineté est en Lui, et elle y est à perpétuité.On ne peut supposer un instant où sa Nature n'existe pas, Il enest de même de sa Royauté.

"Au jour de ta Puissance". Ce jourde sa Puissance peut être entendu à la fois et du jour oùcette Puissance s'est déjà manifestée, et du jourde son avènement futur, car dans l'un comme dans l'autre, Il faitparaître des marques éclatantes de sa Souveraineté.Quelles preuves plus frappantes peut-Il nous donner que de nous montrerla mort vaincue par la mort, les portes d'airain brisées, le péchédétruit, la malédiction anéantie, et l'abondance detous les biens succédant à tous les maux anciens qu'Il vientguérir ? Que peut-on comparer à cette puissance, qu'on laconsidère ou dans les miracles qu'elle a opérés, oudans les actions admirables qu'elle a produites ? Les morts ressuscitaient,les lépreux étaient guéris, les démons chassés,la fureur de la mer refrénée, les péchés remis,les paralytiques fortifiés, le paradis était ouvert, lesrochers fendus, les rayons du soleil obscurcis, les ténèbresrépandues sur toute la surface de la terre. Les corps des saintsendormis du sommeil de la mort, sortaient du tombeau, le larron retournaitdans son ancienne patrie, la voûte du ciel s'entr'ouvrait, la naturehumaine si longtemps foulée aux pieds était élevéeau-dessus des cieux, et ce qui est bien plus extraordinaire, elle s'asseyaitsur le Trône du Roi des cieux, entourée des anges et des Dominations.Tous les vices étaient mis en fuite, la vertu était ramenéeen triomphe, la grâce du saint Esprit se répandait dans tousles coeurs. On voyait de simples pécheurs, des publicains, des constructeursde tentes, fermer la bouche aux philosophes et aux rhéteurs, détruirel'empire des démons, renverser les autels et les temples, et supprimerles fêtes et les grandes réunions des païens. Ils dissipaientde vive force l'odeur de la graisse et la fumée de l'encens offertsaux fausses divinités dans des sacrifices impies, et mettaient enfuite les devins, les prêtres mendiants de Cybèle, les augureset tout ce qui compose l'officine de Satan. D'un autre côté,les églises s'élevaient dans toutes les contrées dela terre, les choeurs des vierges et les essaims de solitaires se multipliaient,la piété fleurissait dans le désert aussi bien quedans les villes, et les choeurs des justes et des saints unissaient leursvoix aux puissances angéliques pour chanter ensemble les louangesde Dieu. Des légions de martyrs et de confesseurs se propageaientpar toute la terre, la vertu établissait son règne sans difficulté;les nations barbares se formaient à l'école de la sagessechrétienne; ces hommes dont les moeurs étaient plus férocesque celles des animaux sauvages, imitaient avec une sainte rivalitéla vie des anges, et la parole de la prédication parcourut aprèsle crucifiement et la Résurrection du Sauveur autant de contréesque le soleil en éclaire de ses rayons. C'est à la vue dece magnifique spectacle qui s'offre à la pensée du prophètequ'il s'écrie : "La souveraineté est avec Toi au jour deta Puissance."

6. Voulez-vous maintenant vous représenterle dernier jour à venir, et comprendre comment ce jour est aussile jour de sa Puissance ? Songez quel spectacle ce sera de voir le cielse replier sur lui-même, la nature entière sortir pleine devie du sein de la corruption, tous les hommes répondre àl'appel de Dieu, le diable couvert de confusion, les démons profondémenthumiliés, les justes couronnés, chacun rendant compte deses péchés, et recevant la récompense de ses bonnesoeuvres, et commençant une vie toute différente de celle-ci.Alors en effet, plus de mort, ni de maladie, ni de vieillesse, plus depauvreté, plus de violences, plus d'embûches. Alors encoreon ne verra plus ni maisons, ni villes, ni métiers, ni navigation,ni vêtements, ni aliments, ni boissons, ni toits, ni lits, ni tables,ni lampes. Loin de cette vie les trahisons, les luttes, les procès,les mariages, les douleurs de l'enfantement, et les enfantements eux-mêmes.Toutes ces misères seront dissipées comme la poussière,une vie meilleure nous sera donnée, notre corps deviendra incorruptible,immortel et doué d'une puissance extraordinaire. C'est àce changement que saint Paul faisait allusion, lorsqu'il disait : "La figurede ce monde passe." (1Cor 7,31). Si vous n'ajoutez point foi à nosparoles, parce que vous n'avez pas ce spectacle sous les yeux, que le présentdu moins soit pour vous un garant assuré de l'avenir. Parcourezpar la pensée l'univers entier, la terre, les mers, la Grèce,les contrées barbares, les régions habitées et lessolitudes, les villes du continent, les îles situées au milieude la mer, les montagnes et les vallées; et en voyant partout éclaterla Puissance de Jésus Christ, et tous les hommes proclamer la gloirede son auguste Nom, dites-vous à vous-même que c'est Celuiqui a opéré tant et de si grands prodiges, qui vous a donnéles promesses de la vie future.

Voulez-vous une preuve tiréed'un fait particulier ? Demandez-vous quelle raison pousse l'univers entierà aller visiter un sépulcre vide, quelle puissance secrèteattire les habitants des extrémités de la terre, pour voirles lieux où Jésus est né, où Il a étécrucifié et enseveli. Considérez la croix elle-même,de quelle puissance n'est-elle pas le signe ? Avant la Mort de JésusChrist, la croix était le supplice le plus abominable, la mort laplus ignominieuse et la plus infâme. Maintenant, ce genre de mortest devenu plus glorieux que la vie elle-même, l'éclat dela croix surpasse celui des plus brillantes couronnes, et nous la portonstous sur nos fronts, que dis-je ? avec une noble fierté. Ce ne sontpas seulement les particuliers, mais les rois eux-mêmes qui la préfèrentau diadème et à juste titre, car ne vaut-elle pas mille foismieux que tous les diadèmes de la terre ? Le diadème estun simple ornement pour la tête, la croix est le salut du monde.La croix nous défend contre les démons, c'est une couronnequi guérit les maladies de notre âme, c'est une armure invincible,un rempart inexpugnable, un fort inaccessible, où nous pouvons bravernon seulement les invasions des barbares et les incursions des ennemis,mais les légions des démons déchaînéscontre nous.

"Dans les splendeurs des saints."Un autre interprète traduit : "Dans la gloire du saint." Un autre: "Dans la gloire des saints. Le Roi-prophète a encore ici en vuele temps présent et le jour à venir. La splendeur des saints,c'est leur beauté. Quelle splendeur plus brillante en effet quecelle de saint Paul, quelle gloire plus brillante que la gloire de Pierre,qui tous deux ont parcouru l'univers entier, en jetant un plus grand éclatque le soleil, et en répandant partout les semences de la piété? On les regardait comme des anges descendus du ciel, et on les vénéraitde loin avec respect : "Personne n'osait se joindre à eux, nousdit le livre des Actes. (Ac 5,1-3) Leurs vêtements eux-mêmesétaient comme imprégnés d'une grâce toute particulière,et l'ombre de leur corps exerçait une Puissance souveraine. (Ac10,12). Si telle était déjà leur gloire ici-bas, quesera-t-elle lorsque leurs corps seront incorruptibles, immortels, plusbrillants que toutes les splendeurs de la terre ? Quel éclat environnera,avec ces deux héros, tous les prophètes et les apôtres,tous les justes, les martyrs, les confesseurs, et tous ceux dont l'éminentesainteté aura répondu à la foi qu'ils avaient en JésusChrist ? Représentez-vous tous ces peuples, ces clartés,ces rayons, cette gloire, cette majesté, cette joie, cette magnifiqueassemblée. Qui pourrait dépeindre un tel spectacle ? Touteparole est impuissante, l'expérience seule sera capable de donnerà ceux qui en sont dignes une juste idée de ces splendeurs.Nous serons alors environnés, ce me semble, d'une lumièreéclatante égale a celle que répandraient plusieurssoleils brillant au firmament ou des éclairs se succédantsans interruption. Ou plutôt, tout ce que je pourrais dire pour vousdépeindre cette beauté incomparable serait toujours bienau-dessous de la réalité. Car enfin, toutes ces comparaisonssont empruntées au monde extérieur et sensible, tandis quecette splendeur, cette gloire qui doit éclater alors, surpasserade beaucoup toutes les splendeurs de la terre. Non seulement les corpsseront incorruptibles et immortels, mais ils seront revêtus d'unegloire que la parole ne peut exprimer. "Dans les splendeurs des saints."Le Roi-prophète ne veut pas seulement nous représenter leSauveur sous un aspect terrible, il nous dépeint aussi sa Douceuret sa Bienfaisance dans ces paroles : "Dans les splendeurs des saints."C'est aussi par un effet de sa Puissance qu'Il les environne de cette splendeuréclatante dont parlait saint Paul, lorsqu'il disait : "Il changeranotre corps misérable en le rendant conforme à son corpsglorieux." (Ph 3,21).

7. Un changement si extraordinaireest au-dessus de toute pensée, de toute expression humaines. Aussil'Apôtre ajoute-t-il : "Par cette Vertu toute-puissante, qui peutlui assujettir toutes choses." (Ibid.) Ne me demandez donc pas, nous dit-il,comment ni de quelle manière ce changement se fera, Dieu peut toutce qu'Il veut. Mais pourquoi le Roi-prophète dit-il : "Dans lessplendeurs des saints," et non : Dans la splendeur ? Parce que les récompenseséternelles sont nombreuses et variées. "Le soleil a son éclat,la lune le sien, et les étoiles leur clarté particulière,et entre les étoiles l'une est plus brillante que les autres. Ilen est de même de la résurrection des morts." (1Cor 15,41).Jésus Christ Lui-même nous dit : "Il y a plusieurs demeuresdans la maison de mon Père." (Jn 14,2). Aussi, cette splendeur n'aurapoint de fin; elle ne cédera la place ni à la nuit, ni auxténèbres. Elle est grande, elle est inexprimable, elle surpassede beaucoup toutes les splendeurs de la terre, mais son caractèrele plus admirable est d'être éternelle. Le Roi des cieux manifesteainsi sa toute-puissance en revêtant des corps mortels et corruptiblesd'une telle force et d'une telle vertu.

Ces magnifiques récompensesqu'il vient de nous dépeindre soulèvent notre âme surles ailes de l'espérance, et le prophète nous prouve la légitimitéde cette espérance par la grandeur et la puissance de l'auteur detoutes ces merveilles. Quel est-il ? C'est celui qui est consubstantielà son Père, vérité qu'il exprime en ces termes: "Je vous ai engendré de mon sein avant l'étoile du matin."Ceux qui donnent à ces paroles un sens conforme à leurs opinionsparticulières prétendent qu'il n'est ici question que dela génération de la chair. Alors pourquoi, je vous le demande,cette expression : "Avant l'étoile du matin ?" Le Roi-prophète,répondent-ils, appelle ainsi la nuit dans laquelle Il est né,car sa Naissance eut lieu avant l'étoile du matin. Ce n'est pasrépondre à la question. Le prophète d'ailleurs neparle pas ici comme historien et ils ne peuvent montrer que ce que lesévangélistes ont enseigné a été préditpar les prophètes dont les oracles sont en très grande partiecouvertes d'obscurité. Ces paroles : "Avant l'étoile du matin"ne signifient donc pas avant le lever de l'étoile du matin, maisavant la création et la naissance de cette étoile. L'Écrituredistingue parfaitement ces deux circonstances, avant la nature, la création,et avant le lever, comme dans ces paroles : "Il faut prévenir lematin pour Te rendre grâces, et venir T'adorer avant le lever dela lumière." (Sg 16,28). Le Roi-prophète veut parler icidu matin. Car il ne dit pas : Avant le soleil, avant sa création;mais avant son lever. Avant la création du soleil rien n'existaitsur la terre. Il dit donc : "Avant le lever du soleil," pour bien exprimerqu'il s'agit du matin. Ailleurs au contraire, quand il veut nous faireremonter aux temps qui ont précédé la créationdu soleil, il ne dit pas : "Avant le lever," mais : "Avant le soleil;"comme dans ces paroles : "Son Nom existe avant le soleil et avant la lune,dans toutes les générations." (Ps 71,17-5). Il y a donc unedifférence entre ces deux locutions : "Avant le soleil," et : "Avantle lever du soleil." La première exprime la nature ou la créationdu soleil; la seconde l'action et le lever du soleil, c'est-à-direle matin. Si donc le prophète avait voulu simplement exprimer lanuit, il n'eût pas dit : "Avant l'étoile du matin," mais :"Avant le lever de l'étoile du matin." D'ailleurs Jésus ChristLui-même a entendu ce psaume, non pas de son Incarnation, mais desa Génération divine par l'Esprit. En effet, lorsqu'Il eutfait aux Juifs cette question : "Que vous semble du Christ, de qui est-ilFils ?" ils lui répondirent : "De David." C'est alors qu'Il leurcite ce psaume et qu'Il leur dit : "Comment donc David a-t-il pu lui dire: Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-Toi à ma Droite? S'Il est son Seigneur, comment dites-vous qu'Il est son Fils ?" (Mt 22,42-49).Quel est le but de cette argumentation du Sauveur ? C'est de montrer qu'Ilétait la vrai Fils de Dieu.

Mais quoi donc ? Sa générationn'a-t-elle précédé que la création de l'étoiledu matin ? Non sans doute, puisque nous lisons ailleurs : "Son Trôneexiste avant la lune." Et ce n'est pas seulement avant la lune, puisquele même Roi-prophète dit du Père : "Avant la formationdes montagnes, avant la création de la terre et du monde, Tu esDieu de tout temps et pour l'éternité." (Ps 89,2). Dieu n'existepas seulement depuis le commencement des siècles, mais avant tousles siècles, car son existence n'est pas limitée par la duréedes siècles, elle s'étend bien au-delà, jusqu'àl'infini. N'allez donc pas vous heurter contre les expressions des Livressaints, mais donnez-leur une signification digne de Dieu. Admirez ici lasagesse du prophète. Il n'a point commencé le psaume parces paroles : "Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore."Il a d'abord fait un tableau des actions éclatantes du Christ, ill'a fait connaître par ses Oeuvres, et c'est alors seulement qu'iljuge convenable de parler de sa divine Majesté. Notre Seigneur JésusChrist suivait cette même gradation quand il disait aux Juifs : "SiJe ne fais les Oeuvres de mon Père, ne me croyez point; mais siJe les fais, quand vous ne voudriez pas croire en Moi, croyez du moinsà mes Oeuvres." (Jn 10,37-38). En effet, une fois que vous saurezque c'est Lui qui est assis à la Droite du Père, qui estappelé Seigneur comme le Père, qui a la même souveraineté,qui fait éclater une si vive splendeur, qui exerce son Empire surles nations, vous ne devez plus être ni surpris ni troublélorsque le prophète vous dit qu'Il a été engendréavant toute créature. David me paraît encore digne d'admirationen ce qu'il fait tantôt parler Dieu Lui-même, et tantôtsemble parler en son propre nom. Ces paroles : "Assieds-Toi à maDroite, et ces autres : "Je T'ai engendré de mon sein avant l'aurore;"paroles dont la sublimité surpasse son intelligence, sont sortiesde la bouche de Dieu Lui-même; dans le reste du psaume, c'est Davidqui parle. Admirez encore dans le Roi-prophète la propriétédes termes. Il lui suffisait de dire : "Je T'ai engendré," maispar condescendance pour ceux dont les pensées rampent sur la terre,et pour leur faire comprendre que Jésus Christ est le vrai Filsde Dieu, Il ajoute cette expression : "De son sein." Lorsqu'il semble prêterdes mains à Dieu, ce n'est point pour nous donner à penserque Dieu ait réellement des mains, mais pour exprimer sa Puissancecréatrice; de même ici il parle du Sein de Dieu pour nousfaire comprendre que le Fils de Dieu est le fruit de cette Générationdivine.

8. David donne ensuite à saprophétie la forme d'un jugement solennel, et il s'adresse au Filsde Dieu Lui-même, marque évidente d'un amour ardent, d'unejoie extraordinaire, et d'une âme remplie de l'Esprit de Dieu. "LeSeigneur l'a juré, et Il ne se repentira point; Tu es prêtrepour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech." (Ibid.3). Vous voyez comme il descend des hauteurs où il s'étaitplacé et traite ainsi tour à tour de la Divinité oude l'Humanité du Sauveur. C'est ce que font aussi les évangélistespour sauvegarder l'intégrité des deux mystères. Maispourquoi cette addition : "Selon l'ordre de Melchisédech ?" Àcause de l'offrande mystérieuse et figurative qu'il fit àAbraham du pain et du vin, et aussi parce que le sacerdoce de Melchisédechne dépend en rien de la loi, et qu'on ne parle, comme dit saintPaul, ni du commencement ni de la fin de sa vie. (He 7,3). Ce que Melchisédecha été en figure, Jésus Christ l'a étéen réalité, et le nom de Melchisédech a étécomme les Noms de Jésus et de Christ, qui longtemps d'avance ontannoncé et figuré la Mission du Sauveur. Lorsque nous lisonsque Melchisédech n'a eu ni commencement ni fin de sa vie, ce n'estpas qu'en réalité il n'ait eu ni commencement ni fin, maisparce qu'on ne trouve aucune trace de sa généalogie. Jésus,au contraire, n'a eu en vérité ni commencement de ses jours,ni fin de sa vie, non point pour la même raison, mais parce que sonExistence n'a eu dans le temps ni commencement ni fin. L'un étaitla figure, l'autre la vérité. Lorsque vous entendez prononcerle Nom de Jésus, vous ne vous représentez pas Jésuscomme étant réellement près de vous, vous ne songezqu'à la signification de ce Nom sans aller plus loin. Ainsi, lorsquevous entendez parler de Melchisédech qui n'a eu ni commencementni fin, ne cherchez pas à lui appliquer ces paroles dans leur réalité,contentez-vous de ce simple énoncé et cherchez la véritéde ces paroles en Jésus Christ. De même quand vous entendezparler de serment, n'allez pas prendre ce mot dans le sens d'un véritableserment. La Colère de Dieu n'est pas une colère véritable,ce n'est pas une passion, mais seulement la Puissance qu'Il a de punir.Il en est de même du serment, car Dieu ne jure pas en réalité,et Il prédit simplement ce qui doit arriver.

Après avoir décritles splendeurs des saints, la Victoire du Fils de Dieu sur ses ennemis,réduits à Lui servir de marchepied, et le jour de sa Puissance,il parle de ce qui doit s'accomplir dans le temps présent. Or, remarquezl'ordre qu'il suit dans son discours pour dompter l'esprit rebelle de sesauditeurs. Ce n'est qu'après les avoir effrayés par les terreursdu jugement, et fléchi leur opiniâtreté, qu'il arriveà parler du temps présent. Voilà qui explique ce mélangede genres différents. Jugez-en par vous-même : "Jusqu'àce que j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marchepied."Il s'agit ici des événements futurs. Voici pour le présent: "Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de ta Puissance. Règneau milieu de tes ennemis." Voici pour les événements futurs: "La souveraineté est avec Toi au jour de ta Puissance, au milieudes splendeurs des saints". Puis il revient encore aux choses présentesqui ne respirent plus la sévérité, mais la douceur: "Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech";paroles qui renferment le pardon de nos péchés et notre réconciliationavec Dieu.

Après s'être arrêtéà cette vérité selon qu'il l'a jugé convenable,le Roi-prophète parle de nouveau de l'Incarnation et reprend unton moins élevé : "Le Seigneur est à ta Droite." (Ibid.7) Mais quoi ! Il a dit plus haut que c'était Lui qui étaitassis à la Droite du Père ! Vous voyez qu'il ne faut pass'attacher aveuglément au sens littéral des mots. Que signifientdonc ces paroles : "Le Seigneur est à ta Droite ?" Le Roi-prophètevient de toucher le mystère de l'Incarnation, il s'adresse doncnaturellement à l'Humanité du Sauveur qui a reçu leSecours d'en haut. Il la voit, en effet, réduite aux dernièresangoisses et à une sueur de sang qui se répand sur la terre,et en même temps fortifiée par un ange du ciel. (Lc 22,44).Telle est en effet la nature de la chair. "Il brisera les rois au jourde sa Colère." On peut, sans crainte de se tromper, appliquer cesparoles aux ennemis actuels de l'Église, et à ceux qui recevrontun jour la juste punition de leurs crimes et de leur impiété:

"Il exercera son jugement au milieudes nations, il multipliera les ruines." (Ibid 6) Que veulent dire cesparoles : "Il jugera les nations ?" Il jugera, Il condamnera les démons.Voulez-vous une preuve qu'Il les a jugés ? Écoutez JésusChrist Lui-même : "Maintenant voici le jugement du monde, maintenantle prince du monde sera chassé." (Jn 12,31) Et plus bas : "Et Moi,quand J'aurai été élevé de terre, J'attireraitout à Moi." (Ibid. 32) Ne soyez pas surpris que le Roi-prophètese serve d'une expression qui parle un peu trop aux sens; c'est l'usagede l'Écriture. "Il écrasera sur la terre les têtesd'un grand nombre." Dans le sens anagogique, ces paroles signifient qu'Ildoit renverser et détruire l'orgueil des insensés; dans lesens littéral, les calamités du peuple juif qu'Il doit exterminerd'une manière terrible. "Il boira de l'eau du torrent". Le prophètefait ici allusion au genre de vie humble et simple du Sauveur : nul faste,point de gardes, point d'appareil imposant, et Il porte la frugalitéjusqu'à boire de l'eau du torrent. Sa boisson répondait àsa nourriture. Il Se nourrissait de pain d'orge et Il buvait de l'eau dutorrent. Il est venu en effet pour nous enseigner cette sage modérationqui nous fait dominer la sensualité, fouler aux pieds le faste etfuir toute ostentation. Quel est le fruit de ce genre de vie ? Le Roi-prophètenous l'apprend en ajoutant : "C'est pour cela qu'Il lèvera la tête."(Ibid. 7)

9. Or ces paroles doivent s'entendrenon pas de la Nature divine, mais de la Nature humaine qui a bu de l'eaudu torrent et qui a été élevée en gloire. Ainsi,loin que cette simplicité de vie Lui ait fait aucun tort, elle L'aélevé à une hauteur que la parole ne peut exprimer.Vous donc, mon très cher frère, en présence de cegrand exemple, méprisez le luxe et la somptuosité, et préférez-leurune vie simple et sans apprêt, si vous voulez parvenir à lagrandeur et à la gloire. Votre Dieu n'est venu sur la terre quepour vous enseigner cette voie. Voilà pourquoi le Prophète,après avoir raconté les grandes Actions du Sauveur, ajouteces paroles dont voici le sens : En entendant parler de victoires, de trophées,ne vous attendez pas à voir des armes, des troupes, des chars, deschevaux, des cavaliers, des soldats pesamment armés, le bruit etle tumulte des combats. Ce Triomphateur est si humble, si simple et sifrugal, qu'Il boira de l'eau du torrent, et cependant, malgré cettesimplicité, c'est Lui qui accomplira tous ces prodiges. Écoutezces enseignements, vous qui étalez sur vos tables la somptuositédes Sybarites, qui n'avez en tête que mets exquis et recherchés,qui faites venir de tous côtés les cuisiniers les plus habileset les plus variés, qui avez des légions de matelots, depilotes, de rameurs, pour vous apporter des contrées lointainesdes vins, des parfums et tout l'attirail de la vie molle et sensuelle;vous vous précipitez ainsi dans l'abîme, et devenez les plusméprisables des hommes. Car, ce n'est pas la multiplicitédes besoins qui fait l'homme véritablement grand, comme aussi cen'est pas l'indigence qui peut l'avilir. Permettez-moi de vous représenterici deux hommes : l'un, pour satisfaire à ses besoins, a une arméede matelots, de pilotes, d'artisans, de serviteurs, d'ouvriers habilesdans l'art du tissage et de la broderie, de bouviers, de bergers, d'écuyers,de palefreniers qui obéissent en tout à ses ordres. Toutela richesse de l'autre consiste dans du pain, de l'eau et un seul vêtement.Quel est ici le plus grand des deux, quel est celui qui est inférieurà l'autre ? N'est-il pas évident que le plus grand est celuiqui n'a qu'un seul vêtement ? Ce dernier pourra mépriser leroi jusque sur son trône; l'autre au contraire est l'esclave de tousceux qui lui procurent ces jouissances. Il est obligé de s'abaisserdevant eux jusqu'à la flatterie, de peur qu'en perdant leurs servicesil ne soit privé de ce qui est devenu pour lui une nécessité.Multipliez vos besoins, vous multipliez les chaînes de votre esclavage;réduisez-vous au nécessaire, personne ne sera plus libreque vous. Nous en trouvons, une preuve jusque dans les animaux. Que sert-ilà un âne de porter des fardeaux considérables, dût-ilen jouir mille fois, et où est le dommage pour celui qui n'a pointà porter ces fardeaux, s'il peut compter sur la nourriture nécessaire? Voilà pourquoi notre Seigneur Jésus-Christ, voulant rendrevéritablement grands et élevés ses disciples qu'Ildestinait à être les prédicateurs du monde entier,les affranchit de toute sollicitude, leur donne comme des ailes et uneforce d'âme égale à celle du diamant. Rien ne fortifiel'âme en effet, comme de l'affranchir des soins de la vie, mais aussirien ne l'affaiblit comme de s'en rendre esclave. Dans le premier cas,nulle douleur à craindre; dans le second, nul plaisir à espérer.L'un de ces deux hommes a au-dessus de lui une multitude de maîtreset de maîtresses sans douceur et sans humanité. L'autre nedépend de personne, il est le maître de tous, il jouit enpleine sécurité des rayons du soleil, des délicesd'un air pur, et n'éprouve aucune contrariété. Iln'est agité ni par la colère, ni par la haine, ni par l'envie;il n'est point rongé par les soucis, les rivalités, la vainegloire, l'orgueil ou par d'autres passions semblables. Son âme estcomme un port calme et tranquille, inaccessible à la tempête.Rien ne l'empêche de poursuivre son chemin vers le ciel, parce qu'ilne se laisse détourner par aucune des choses de la terre. Nous aussidonc, pour jouir de cette sécurité, pour obtenir ici-basce calme inaltérable, cette route libre et facile vers le ciel,suivons ce genre de vie, et nous mériterons ainsi ces biens éternelsqui surpassent toute raison, toute intelligence, toute pensée, enJésus Christ notre Seigneur, à qui appartiennent la gloireet l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

PSAUME 110

"Seigneur, je Te confesserai de toutmon coeur." (v.1).

Que signifient ces paroles : "Detout mon coeur ?" Avec toute l'ardeur dont je suis capable, avec un espritdégagé de toutes les préoccupations de la vie, avecune âme élevée dans les hautes régions qui touchentà Dieu et détachée des liens du corps. "De tout moncoeur." Ce n'est pas en paroles et de bouche seulement, mais d'esprit etde coeur. C'est dans ce sens que Moïse recommandait au peuple juifd'observer cette loi : "Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votrecoeur et de toute votre âme." (Dt 6,5) Le mot grec confession (e¬xomológhsiv),signifie ici action de grâces. Je Te louerai, je Te rendrai grâces.Toute la vie du Roi-prophète s'est passée dans l'accomplissementde ce pieux devoir, c'est par là qu'il commence, c'est par làqu'il finit. Tout son objet, toute son oeuvre a été de rendregrâces à Dieu, tant pour les bienfaits qu'il en avait reçusque pour les grâces accordées aux autres hommes. Dieu n'arien tant à coeur que l'action de grâces, c'est le sacrifice,c'est l'offrande qui lui sont agréables, c'est la marque d'une âmereconnaissante, c'est un coup mortel porté au démon. Ce quimérita au saint homme Job sa couronne et sa gloire, c'est que malgréles fléaux multipliés qui tombèrent sur lui, malgréles mauvais conseils de son épouse, il demeura inébranlable,et rendit à Dieu de continuelles actions de grâces, (Jb, 1,21)non seulement au milieu des richesses, mais lorsqu'il fut plongédans la plus extrême pauvreté; non seulement lorsqu'il jouissaitde la santé, mais lorsqu'il fut frappé cruellement dans sachair; non seulement lorsque tout lui souriait, mais encore au milieu decette terrible tempête qui vint fondre sur toute sa maison et surson propre corps. Le signe infaillible d'un coeur reconnaissant est derendre à Dieu de grandes actions de grâces au milieu mêmedes épreuves et de l'adversité. C'est cette véritéque le Roi-prophète lui-même veut nous faire entendre dansles paroles qui suivent. La plupart des hommes rendent grâces àDieu tant qu'ils sont heureux, mais si le malheur vient à les toucher,ils le supportent avec peine. Quelques-uns vont même jusqu'àblâmer la Providence dans les événements qu'elle permet.Le Roi-prophète veut nous faire comprendre que cette conduite n'estpoint la suite de la nature des événements, mais le faitd'un esprit corrompu, et il ajoute : "Dans la société etl'assemblée des justes. Les Oeuvres de Dieu sont grandes." (Ibid.2). Il faut ici, nous dit-il, un juge intègre, une assembléeincorruptible, et on reconnaîtra alors que les Oeuvres de Dieu sontgrandes et pleines des plus étonnantes merveilles. Leur grandeurtient à leur nature, mais cette grandeur ne paraît qu'auxyeux d'un juge équitable. Quoi de plus lumineux, de plus brillantde sa nature que le soleil ? Et cependant il n'a point cet éclatpour les yeux malades. À qui la faute ? Ce n'est pas au soleil,mais à la maladie qui affaiblit leurs yeux. Lors donc qu'un hommeose devant vous déverser le blâme sur les Oeuvres de Dieu,son injustice n'est point pour vous un motif de vous ériger en censeurdes Oeuvres de Dieu, mais la pensée de la Providence divine doitfaire ressortir à vos yeux l'extrême folie de cet homme. Celuiqui reproche au soleil d'être obscur ne fait aucun tort àcet astre par son jugement, il donne une preuve évidente de sonaveuglement. Celui encore qui se plaint de l'amertume du miel ne fait pointdouter de sa douceur, mais fournit un témoignage certain de la maladiedont il est atteint. Il en est de même de celui qui ose censurerles Oeuvres de Dieu. Le jugement qu'il en porte ne peut affaiblir ni cesoeuvres, ni l'idée qu'on s'en est formée, il ne sert qu'àfaire ressortir son extrême folie. Ainsi ceux qui ne jugent pas sainementdes Oeuvres de Dieu, ne reconnaissent même pas les miracles dontils sont témoins. Au contraire, un esprit droit et qui n'a pas étéperverti, sera saisi d'admiration devant chacun des prodiges qui paraissentoffrir le plus de difficultés.

En effet, qu'y a-t-il dans toutela création qui ne soit vraiment merveilleux ? Si vous le voulez,laissons tout le reste pour nous arrêter aux choses, qui de l'aveud'un grand nombre sont vraiment pénibles et insupportables, la mort,les maladies, la pauvreté et autres épreuves de ce genre.Un coeur droit les admet sans peine et y trouve un juste sujet d'admiration.La mort est entrée dans le monde à la suite du péché,il est vrai, mais la Puissance de Dieu, sa Bonté, sa Providence,ont eu assez de pouvoir pour la faire servir à l'avantage du genrehumain. Dites-moi, en effet, qu'est-ce que la mort a de si pénible? N'est-elle point la délivrance, de nos peines, la fin de nos soucis? Entendez l'éloge qu'en fait le saint homme Job : "La mort estun repos pour l'homme dont les voies sont cachées." (Jb 3,23). Nemet-elle pas un heureux terme au péché ? Qu'un homme aitété mauvais, ses iniquités cessent avec sa mort :"Car celui qui est mort est délivré du péché"(Rm 6,7), c'est-à-dire il ne commet plus désormais de péché.Si, au contraire, un homme vertueux vient à mourir, toutes ses bonnesoeuvres sont en sûreté et Dieu les conserve dans un asileinviolable. D'ailleurs, dites-moi, est-ce que la mort ne rend pas les hommesplus sages et plus modérés ! Vous voyez souvent des richesenflés d'orgueil qui portent la tête haute; mais en présenced'un cadavre nu et immobile, devant des enfants orphelins, une femme veuve,des amis éplorés, des serviteurs revêtus d'habits dedeuil, une maison tout entière plongée dans une sombre tristesse,comme ils s'abaissent, comme ils s'humilient, comme leur coeur s'ouvreau repentir ! Mille fois ils avaient entendu les divins Enseignements sansen tirer le moindre profit, et ce spectacle seul leur a rendu l'amour dela sagesse. Ils comprennent toute l'instabilité et la courte duréede la nature humaine, toute la faiblesse et la fragilité de ce queles hommes appellent puissance, et jusque dans les malheurs qui frappentles autres, ils prévoient le sort qui les attend eux-mêmes.

2. Si malgré la perspectiveassurée de la mort il se commet encore tant de vols, tant de rapines;si comme chez les poissons, les plus forts dévorent les plus faibles,à quels excès se serait portée l'avarice des hommes,s'ils ne devaient point mourir ? Bien qu'ils sachent qu'ils ne jouirontpas toujours des fruits de leurs rapines, mais que bon gré mal gré,ils devront les laisser à d'autres, leur fureur et leur rage d'acquérirne connaît point de bornes; quel fin mettre à leur coupablecupidité, s'ils les possédaient sans crainte de les perdre? Eh quoi ! Est-ce que ce n'est pas la mort qui tresse les couronnes dumartyre ? Voyez saint Paul, n'a-t-il pas élevé des trophéesinnombrables, lui qui disait : "Il n'y a point de jour que je ne meurepar la gloire que je reçois de vous ?" (1Cor 15,31). Ce n'est pointla mort qui est un mal, c'est la mauvaise mort qui est un mal affreux.C'est pour cela que le Roi-prophète dit : "La mort des saints estprécieuse aux Yeux de Dieu;" (Ps 115,15); et dans un autre psaume: "La mort des pécheurs est ce qu'il y a de plus funeste." (Ps 33,22).Il veut nous faire entendre que ce qui est un mal, c'est de quitter cettevie avec une conscience coupable, chargée du souvenir et du poidsd'innombrables péchés. Au contraire, celui dont l'âmeest pure prend le chemin des récompenses et des couronnes qui luisont destinées. Voulez-vous une preuve que ce n'est point la naturedes choses, mais l'opinion que les hommes s'en forment, qui répandle trouble dans leur âme, entendez l'expression des désirsde saint Paul : " Pendant que nous sommes dans ce corps comme dans unetente, nous gémissons dans l'attente de l'adoption des enfants deDieu qui sera la rédemption de notre corps." (2Cor 5,4; Rm 8, 23).Ailleurs encore : "Mais quand même je serais immolé sur lesacrifice et l'offrande de votre foi, je m'en réjouirais et je vousen féliciterais tous. Et vous devriez vous-mêmes en avoirde la joie et vous en réjouir avec moi." (Ph 2,17-18). Si donc lamort loin d'être pénible, est même désirablepour ceux qui font le bien, combien plus la pauvreté, et les autresépreuves semblables !

"Elles sont conformes à toutesses Volontés." Un autre interprète traduit : "Elles sontexécutées avec soin." Le Roi-prophète veut parlerici des créatures dans lesquelles il admire la Sagesse de Dieu.Dans ce qui précède, il avait en vue les oeuvres, les prodiges,les miracles qu'Il accomplit souvent dans le gouvernement du genre humain.(Nous avons cependant indiqué un autre sens pour nous accommoderà la faiblesse d'esprit et au peu d'intelligence d'un certain nombre.)Que signifient ces paroles : "Elles sont faites pour répondre àtoutes ses Volontés ?" C'est-à-dire, elles sont exécutéesavec un soin scrupuleux, comme traduit un autre interprète, ellessont préparées, disposées, avec une perfection quine laisse rien a désirer. Aussi elles sont en tout conformes àla Volonté de Dieu, elles proclament hautement sa Puissance, iln'y a en elles aucun défaut, et elles concourent avec un accordadmirable à l'accomplissement des Ordres divins, comme le Roi-prophètele fait remarquer ailleurs : "Le feu, la grêle, la neige, la glace,les vents qui excitent les tempêtes et qui exécutent sa parole,"c'est-à-dire ses ordres. (Ps 148,8). Dans un autre endroit, il s'exprimedans le même sens : "Il a fait la lune pour marquer les temps, lesoleil connaît le moment où il doit se coucher. Tu as répandules ténèbres, et la nuit a été faite." (Ps103,19-20). Non seulement les créatures exécutent les Ordresde Dieu, conformes à la fin qu'Il s'est proposée, mais ellesobéissent aussi avec une docilité parfaite aux ordres quisont contraires à cette fin. Dieu a commandé, et non seulementla mer n'a point englouti les Juifs, ce qui est dans sa nature, mais surses flots étendus et aplanis elle a tracé une route plussolide que la pierre et qui permit aux Juifs de la traverser. (Ex 14,22).La fournaise où furent jetés les enfants, non seulement neles brûlait pas, mais faisait tomber sur eux avec un doux murmureune rosée rafraîchissante. (Dn 3,24) Les lions, loin de dévorerDaniel, étaient comme autant de gardes qui le protégeaient.(Dn 5,22). Non seulement la baleine ne dévora point Jonas, maiselle le conserva sain et sauf comme un dépôt qui lui étaitconfié. (Jon 2) La terre ne put supporter Dathan et Abiron; ellefit plus, elle s'ouvrit plus violemment que la mer pour les engloutir,eux et toute leur famille. (Nb 16,32). Nous pourrions encore citer unemultitude d'antres prodiges dont la création est tous les joursle théâtre et qui peuvent convaincre ces hommes insensésqui veulent déifier la nature, que ce n'est point à la forceaveugle et tyrannique de cette nature, mais à la Volontéde Dieu que tout cède et obéit. La nature est l'oeuvre dela Volonté de Dieu, Il dispose et organise toutes les créaturescomme Il l'entend, tantôt Il les conserve dans leur premier état,tantôt Il renverse, lorsqu'Il le veut, l'ordre naturel qu'Il a établiet lui en substitue un tout contraire. "Elles sont disposées dansune parfaite conformité avec toutes ses Volontés," avec tousses Préceptes, avec tous ses Commandements. Mais ce n'est pas laseule fin qu'Il s'est proposée, Il veut surtout être connudes hommes, c'est là sa Volonté première et la causeprincipale de la création. Voici donc le sens des paroles du prophète: Les Oeuvres de Dieu sont si parfaites qu'elles donnent aux âmesattentives et intelligentes la connaissance de Dieu la plus exacte, laplus claire, et la plus évidente. C'est surtout dans cette intentionque Dieu a établi l'ordre admirable qui règne dans les créatures,afin que leur grandeur, leur éclat, la position qu'elles occupent,leurs vertus, leurs fonctions, toutes leurs autres qualités, fissentimpression sur l'âme du spectateur, que son esprit et son coeur fussentexcités à rechercher le Créateur et le suprêmeartisan de toutes choses, à L'adorer, et que le spectacle extérieurde la création fût pour lui comme un livre ouvert devant sesyeux.

3. Mais les créatures ne sebornent pas à nous faire connaître Dieu, elles nous donnentencore de précieux enseignements pour régler notre vie. Lorsque,par exemple, l'avare verra le jour succéder à la nuit, lesoleil à la lune, cet ordre admirable qui règne parmi leséléments le couvrira de honte, et eût-il pour lui laforce, il se gardera de convoiter le bien de ceux qui sont au-dessous delui. Lorsque l'adultère et l'impudique verront la mer en furie secalmer en approchant du rivage qui lui sert de frein, ces flots en courrouxqui s'apaisent leur apprendront à comprimer promptement la convoitisequi s'élève comme une vague, à lui jeter le freinsalutaire de la crainte de Jésus Christ pour qu'elle n'aille pasplus avant, à dissiper toute l'écume de ces désirsimpurs et à les soumettre à l'empire de la chasteté.Jetons maintenant les yeux sur la terre, elle nous offrira un sujet facilede méditations et d'enseignements sur la résurrection descorps. Nous la verrons recevoir le grain de froment à l'étatsolide, puis dissoudre ce grain et le pourrir pour en faire sortir desgrains plus abondants, plus parfaits. Nous verrons encore la vigne dépouilléependant l'hiver de ses feuilles, de ses tiges grimpantes et de ses grappes,et son bois sec comme des os desséchés; et au retour du printemps,nous la verrons reprendre toute sa beauté. Cette vie qui succèdeà la mort dans les végétaux et dans les semences nousinspirera d'utiles pensées sur la résurrection de notre chair.La fourmi nous enseignera encore l'amour du travail, l'abeille l'amourde ce qui est beau et les avantages de l'association, comme nous le ditle livre des Proverbes : "Allez à la fourmi, paresseux, imitez saconduite, et apprenez à devenir plus sage qu'elle. Elle n'a pointde champ à cultiver, personne qui la presse, elle n'a ni chef nimaître, elle fait néanmoins sa provision pendant l'été,elle amasse pendant la moisson de quoi se nourrir. Ou bien, allez trouverl'abeille et apprenez d'elle comment elle aime le travail. Les rois etles particuliers recherchent pour la santé le fruit de ses travaux.Et bien qu'elle soit petite et faible, cependant comme elle honore et pratiquela sagesse, elle est élevée au-dessus des autres animaux."(Pr 6,6-8). L'abeille vous apprendra encore à ne point admirer labeauté corporelle lorsque la beauté de l'âme fait défaut,et à ne point mépriser la laideur, lorsqu'elle est compenséepar l'éclat intérieur de l'âme. L'auteur des Proverbesexprime la même vérité lorsqu'il dit : "L'abeille estpetite entre les animaux qui volent, et néanmoins son fruit l'emportesur ce qu'il y a de plus doux" (Si 11,3). Considérez encore lesoiseaux et apprenez d'eux les leçons de la sagesse. C'est ce quifaisait dire à Jésus Christ : " Considérez les oiseauxdes champs, ils ne sèment ni ne moissonnent, et votre Pèrecéleste les nourrit." (Mt 6,26). Voici des animaux privésde raison qui n'ont aucun souci de la nourriture, quelle excuse donc pourrez-vousapporter, vous qui n'avez pas même pour les choses de la terre lamême indifférence que les oiseaux ? Voulez vous apprendreà mépriser la parure, les fleurs des champs vous enseignerontà ne point rechercher les vains ornements du corps. C'est la leçonque Jésus Christ veut vous donner lorsqu'Il vous dit : "Considérezles lis des champs, ils ne filent ni ne travaillent, et cependant Je vousle dis en vérité, Salomon n'a jamais été vêtucomme l'un d'eux." (Mt 6,28-29). Lors donc que vous serez trop préoccupéde la richesse des vêtements, réfléchissez que, malgrétous vos efforts, la victoire restera à l'herbe des champs, et quevous ne pourrez point lutter avec elle, et vous réprimerez ainsicette passion insensée. Les animaux, les fleurs, les semences peuventencore nous donner d'autres leçons non moins utiles de sagesse.

"Son Oeuvre publie sa Gloire et seslouanges;" (Ibid. 3) c'est-à-dire chacune de ses Oeuvres, car leRoi-prophète ne veut point parler d'une seule d'entre elles. Unautre interprète traduit : "Son Oeuvre est digne de louange et degloire," et ici "digne de confession," c'est-à-dire d'actions degrâces et de gloire. En effet, chacune des oeuvres que nous voyonssuffit pour exciter dans notre âme des sentiments de reconnaissance,et le désir de louer, de bénir, de glorifier Dieu. Nous n'avonspas à dire : Pourquoi ceci ? À quoi bon cela ? Les ténèbrescomme la lumière, la faim comme l'abondance, le désert, lespays inhabités, comme les terres fertiles et couvertes de richesmoissons, la vie comme la mort, en un mot tout ce que nous voyons suffitpour nous porter à rendre à Dieu des actions de grâces;vérité que Dieu Lui-même exprimait par son prophète,lorsqu'Il représentait ses Vengeances comme autant de bienfaits."Je les ai détruits, dit-il, comme Dieu a détruit Sodomeet Gomorrhe, Je les ai frappés par un vent brûlant et pardes maladies d'entrailles." (Am 4,11-9). Et dans un autre prophète: "Je les ai tirés de la terre d'Égypte, Je les ai rachetésde la maison de la servitude." (Mi 6,4). Les châtiments sont icide véritables bienfaits. Il en est de même de tout ce quenous voyons. Le mobile qui fait agir les hommes est tantôt le désirde faire du bien, tantôt la haine et l'aversion. Dieu, au contraire,agit toujours sous l'impulsion de la bonté. C'est par un sentimentde bonté qu'Il a placé l'homme dans le paradis terrestre,c'est par le même sentiment qu'Il l'en a chassé. C'est égalementpar bonté pour les hommes qu'Il les fit périr dans les eauxdu déluge et qu'Il fit tomber sur Sodome le feu du ciel. En un mot,il n'est aucune de ses Oeuvres qui ne soit un bienfait. Le dirai-je ? C'estpar bonté pour nous qu'Il nous menace de l'enfer, semblable auxpères qui ne sont pas seulement pères lorsqu'ils caressentleurs enfants, mais lorsqu'ils les châtient, et qui sont aussi bonspères dans le second cas que dans le premier. C'est ce qui faisaitdire à saint Paul : "Quel est le fils qui ne soit châtiépar son père ?" (He 12,7); et à Salomon : "Le Seigneur châtiecelui qu'Il aime, il frappe de verges celui qu'Il reçoit au nombrede ses enfants." (Pr 3,12). "Sa Justice demeure dans les sièclesdes siècles."

4. Le Roi-prophète me paraîts'adresser ici à ceux qui se scandalisent des malheurs qui viennentfrapper certaines personnes contre toute espérance, et voici lavérité dont il voudrait les persuader. Ne vous troublez pointen voyant des hommes victimes de la calomnie, en butte à l'injusticeet à des persécutions qu'ils n'ont pas méritées;car il leur reste un tribunal incorruptible, il leur reste un juge équitable,qui rendra à chacun selon ses oeuvres. Vous voudriez que Dieu Seprononçât dès ici-bas, prenez garde d'attirer sur vousle premier, une sentence de condamnation. En effet, si chaque péchéétait immédiatement suivi du châtiment, et si Dieupunissait aussitôt chacun des coupables, c'en serait fait depuislongtemps du genre humain. Et il n'est pas besoin de parler ici de telou tel pécheur, je ne veux pour prouver cette véritéque l'exemple d'un homme supérieur à tous les autres hommes,l'exemple de Paul, ce prédicateur du monde entier, qui fut raviau troisième ciel, transporté dans le paradis, à quiDieu révéla les mystères les plus augustes; l'exemplede Paul, ce vase d'élection, ce conducteur de l'Épouse duChrist qui a mené sur la terre la vie des anges, et s'est élevéà la perfection la plus éminente. Or, si Dieu n'avait pointvoulu le supporter avec patience, mais qu'Il l'eût condamnécomme il le méritait, à l'époque de ses égarements,de ses blasphèmes et de ses persécutions, Il lui aurait ôtétout moyen de faire pénitence. C'est dans cette pensée quecet Apôtre disait : " Je rends grâces à notre SeigneurJésus Christ qui m'a fortifié, de ce qu'Il m'a jugéfidèle, en m'établissant dans son ministère, moi quiétais auparavant un blasphémateur, un persécuteur,un calomniateur. Mais j'ai obtenu miséricorde, afin que je fussele premier en qui Jésus Christ fit éclater son extrêmePatience, et que j'en devinsse comme un modèle et un exemple àceux qui croiront en Lui pour la vie éternelle." (1Tm 12,13,16).Si Dieu encore avait puni aussitôt la femme pécheresse, quandaurait-elle changé de vie ? (Lc 7,27). Et s'Il avait infligéle châtiment qu'il méritait au publicain Matthieu, alors qu'ilexerçait encore cette profession, Il l'eût mis dans l'impossibilitéde se repentir. (Mt 9,9). On peut en dire autant du larron, des mages etde chaque pécheur. Dieu suspend donc les effets de sa Colèreet de sa juste Vengeance, pour inviter les hommes à la pénitence.S'ils demeurent insensibles à cet appel, ils subiront infailliblementle châtiment dû à leurs péchés. C'estdonc pour consoler ceux qui sont victimes de l'injustice, et rappeler àleur devoir ceux qui la commettent, que le Roi-prophète ajoute :"Et sa Justice demeure dans les siècles des siècles." Voicile sens de ces paroles : Vous avez à souffrir de l'injustice; nedésespérez pas, si vous venez à mourir, d'obtenirla justice qui vous est due. Au sortir de cette vie, vous recevrez infailliblementla récompense de vos travaux. Et vous, qui ravissez le bien desautres, dont l'avarice ne connaît point de bornes, et qui semez partoutla confusion et le désordre, ne vous flattez point d'échapperà la Justice de Dieu, parce que vous terminez vos jours en paix.Car aussitôt votre mort, vous rendrez compte de tous vos crimes.Dieu est éternel, sa Justice est éternelle comme lui, lamort ne peut en interrompre le cours, qu'elle ait pour objet soit la récompensedes

peines endurées pour la vertu,soit les supplices réservés au crime.

"Le Seigneur a perpétuéle souvenir de ses Merveilles." Quel est le sens de ces paroles : "Il aperpétué le souvenir de ses Merveilles ?" (Ibid. 4.) Quesignifient ces paroles ? Il n'a jamais cessé de faire des miracles;"Il a perpétué le souvenir," Il n'a jamais interrompu degénération en génération, le cours de ses Prodiges,pour réveiller par ce spectacle extraordinaire, les esprits lesplus grossiers. Un esprit élevé et appliqué àl'étude de la sagesse, n'a point besoin de miracles, et c'est àlui que s'appliquent ces paroles : "Bienheureux ceux qui n'ont point vuet qui ont cru." (Jn 20,29). Mais Dieu dont la Providence s'étendnon seulement sur ces derniers, mais sur ceux dont l'esprit est moins ouvert,n'a cessé d'opérer des prodiges dans chaque génération.Le spectacle général de la création est un assez grandmiracle sans doute; cependant pour réveiller la tiédeur d'ungrand nombre, Dieu a opéré une multitude de miracles au milieudu monde, soit en public, soit en particulier. Citons pour exemples, ledéluge, la confusion des langues, l'embrasement de Sodome, les prodigesopérés en faveur d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, ceux que Dieufit pour les Juifs dans l'Égypte, et lorsqu'ils en sortirent; lesprodiges dont furent témoins le désert, la Palestine, laBabylonie, le retour de la captivité, l'époque des Macchabées;ceux qui ont suivi l'Avènement de Jésus Christ, oùqui l'ont accompagné; ceux qui s'accomplissent encore sous nos yeux,la ruine de Jérusalem, l'établissement de l'Église,la diffusion dans toutes les parties de la terre de la parole de Dieu àqui les orages donnent une nouvelle force et qui s'étend par lapersécution; enfin les légions des martyrs et tant d'autresprodiges. On pourrait citer encore bien des miracles particuliers qui sesont opérés soit dans les maisons, soit dans les villes.Mais arrêtons-nous à ceux qui ont un caractère plusgénéral, qui sont d'une évidence incontestable quetous peuvent connaître, et que chaque génération voits'accomplir. Combien Dieu en a-t-Il opéré sous le règnede Julien dont l'impiété était sans égal ?Combien sous le règne de Maximin ? Combien sous les empereurs quiles avaient précédés ? Rappelez-vous, si vous voulez,les prodiges dont notre temps a été témoin : ces croiximprimées tout à coup sur les vêtements, le templed'Apollon renversé par la foudre, la translation du saint martyrBabylas, dont le corps était à Daphné, la victoireéclatante remportée sur le démon, la mort subite etextraordinaire de l'intendant du trésor impérial, la fintragique et violente de l'empereur lui-même, de ce Julien qui avaitsurpassé tous les autres par son impiété, la mortnon moins affreuse de son oncle, ces vers qui fourmillaient, mille autresprodiges, la famine, la sécheresse, la stérilité,le manque d'eau qui en fut la suite et qui désola tant de villes,et une foule d'autres miracles arrivés sur tous les points de laterre.

5. Vous connaissez ceux qui ont eulieu à cette époque dans la Palestine, lorsque les Juifsentreprirent de reconstruire le temple de Jérusalem qui avait étédétruit par un Ordre secret de Dieu; un feu qui jaillissait desfondations chassa tous les ouvriers, et le travail resté inachevéest une preuve de ce miracle. "Le Seigneur est miséricordieux etplein de clémence; Il a donné la nourriture à ceuxqui Le craignent." (Ibid. 5) Après avoir fait connaître lesbienfaits dont Dieu a comblé les hommes, tant par ses Miracles quepar ses Oeuvres, et le soin tout particulier qu'Il prend de nous, le Roi-prophètes'étend sur ce même sujet; il montre que le Dieu qui a faitde si nombreux et de si grands miracles pour le salut des hommes, qui n'anégligé aucun moyen de les instruire, qui leur a enseignéla connaissance de Dieu et les leçons de la plus haute sagesse,qui protège leur existence, n'agit point ainsi parce qu'Il le doit(ce qui mérite toute notre reconnaissance), mais par un sentimentde miséricorde et d'amour, non pas qu'Il ait besoin de nous, maispar pure bonté. "Il a donné la nourriture à ceux quiLe craignent." Pourquoi parler ici de ceux qui Le craignent ? Sont-ilsdonc les seuls qu'Il nourrisse ? N'est-il pas dit dans l'Évangile: "Il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il répandla pluie sur ceux qui sont justes et sur ceux qui ne le sont pas ?" (Mt5,45). Pourquoi donc dire ici : "À ceux qui Le craignent ?" Le Roi-prophèteparle ici non point de la nourriture du corps, mais de celle de l'âme.Voilà pourquoi il la restreint à ceux qui craignent Dieu,car c'est à eux qu'elle est destinée. C'est qu'en effet,l'âme a sa nourriture comme le corps. En voulez-vous une preuve ?Écoutez ces paroles : "L'homme ne vit pas seulement de pain, maisde toute parole qui sort de la Bouche de Dieu." (Mt 4) Il veut donc parlerde cette nourriture que Dieu a donnée surtout à ceux quiLe craignent, sa Doctrine par la prédication de la parole, ses Enseignementsqui comprennent toute sagesse.

"Il Se souviendra éternellementde son Alliance." (Ibid. 5). Le psalmiste veut combattre les orgueilleusesprétentions des Juifs et leur enlever tout sujet de vaine gloire,ou plutôt il veut leur montrer que les bienfaits dont Dieu les acomblés ne sont pas dus à leurs propres mérites, maisà l'affection que Dieu avait pour leurs pères, et àl'alliance qu'Il avait faite avec eux : "Il Se souviendra éternellementde son Alliance." C'est cette vérité que Moïse recommandaitaux Juifs à leur entrée dans la terre promise de se rappeleret de méditer sans cesse : "Si vous bâtissez des villes magnifiques,leur disait-il, et si vous acquérez de grandes richesses, ne ditespas en votre coeur : C'est à cause de ma justice que le Seigneura fait ces choses, mais à cause de l'alliance contractéeavec vos ancêtres." (Dt 9,4-5). Rien de plus coupable qu'une orgueilleuseprésomption; aussi Dieu cherche-t-il de toutes manières eten toutes circonstances à la retrancher de notre coeur. "Il a faitconnaître à son peuple sa Puissance dans ses Oeuvres," (Ibid.6) "en leur donnant l'héritage des nations." (Ibid. 7). Le Roi-prophètedescend ici du général au particulier, des événementsqui ont eu pour théâtre le monde entier à ceux quin'avaient que le peuple juif pour objet; quoiqu'en les considérantavec attention, on puisse les ranger parmi ceux qui intéressenttout l'univers. En effet, les événements qui avaient lieudans la Judée étaient un enseignement pour les autres peuples,et leurs guerres, leurs trophées, leurs victoires, une véritableprédication pour les esprits attentifs. Car ces événementsne suivaient pas la marche ordinaire des choses humaines, et ils arrivaientcontrairement à toutes les prévisions. Aussi, quelle causenaturelle et logique peut-on donner de ces murs qui tombent au son destrompettes; (Jos 6,20); de la victoire et du triomphe de cette femme quicommandait des armées, (Jdt 4), de la victoire de cet enfant quipar une seule pierre lancée par sa fronde, mit fin à la guerredes barbares contre le peuple de Dieu ? Beaucoup d'autres faits non moinsextraordinaires s'accomplissaient sous leurs yeux. C'est ainsi qu'ils onttriomphé de leurs ennemis et les ont chassés de la Palestine.Lors donc que le Prophète nous dit : "Il fera connaître àson peuple la puissance de ses Oeuvres," il veut surtout faire ressortirla Puissance de Dieu, qui non content de chasser ces nations, l'a faitde manière à ce que son peuple pût comprendre (ce queprouvaient suffisamment les événements passés), quec'était la Main de Dieu qui les frappait, et que les victoires qu'ilsremportaient sur leurs ennemis étaient dues à ce qu'Il commandaiten personne leurs armées. Ce n'était pas seulement par sesparoles qu'Il les instruisait mais par des faits, par leurs chaussures,par leurs vêtements, par leur nourriture, par la lumière quiles éclairait jour et nuit, par la nuée mystérieuse,par les guerres, par la paix, par leurs victoires, par la féconditéqu'Il donnait à leurs terres, par les pluies; tout prenait une voixpour proclamer l'Action divine, et tirer les âmes de leur aveuglement,et ces miracles se succédaient en grand nombre et sans interruption.

"Les oeuvres de ses Mains sont véritéet justice." Après cet exposé de la Puissance de Dieu, leRoi-prophète rappelle le souvenir de sa Justice, qui aussi bienque sa Puissance, se trouve empreinte sur ses Oeuvres. Ce n'est pas sansmotif en effet, que Dieu chassa les nations de la terre qu'elles habitaient,afin de la donner aux Juifs, Il le fit pour de justes raisons. C'est pourcela qu'Il disait dans un des livres de Moïse : "Les Amorrhéensn'ont pas encore mis le comble à leurs iniquités." (Gn 15,16).Les paroles du Roi-prophète ne doivent pas être restreintesau peuple juif, et aux événements qui leur sont propres :elles ont une signification générale. Toutes les Oeuvresde Dieu, quelles qu'elles soient, sont vérité et jugement,c'est-à-dire justice. L'Écriture prend souvent le mot véritédans le sens de bonté. Le prophète veut donc nous faire entendreici que toutes les Oeuvres de Dieu offrent un heureux mélange dejustice et de bonté. Car s'Il n'avait pris conseil que de sa justice,tout eût péri infailliblement.

6. C'est ce qui fait dire au Roi-prophètedans un autre endroit : "N'entre pas en jugement avec ton serviteur, carnul homme vivant ne sera justifié en ta Présence." (Ps 142,2).Et ailleurs encore : "Si Tu examines nos iniquités, Seigneur, Seigneur,qui subsistera devant Toi ?" (Ps 129,3). La justice et la bontésont donc le principal caractère de toutes les Oeuvres de Dieu.S'Il ne suivait que les règles de sa Justice, rien n'échapperaità une ruine complète; s'Il ne faisait usage que de sa Bonté,elle serait, pour un grand nombre, un motif de relâchement. Il adonc diversifié les moyens de salut, en s'inspirant tour àtour pour le bien des hommes, de la justice et de la bonté. "Tousses Préceptes sont fidèles." (Ibid. 7). Le Roi-prophète,suivant sa coutume, passe de la sagesse et de l'ordre qui brille dans ledétail si varié de la création, aux lois mêmesde la Providence qu'il entreprend d'exposer. Car ce n'est pas seulementpar le spectacle de cette création si riche et si variée,mais en donnant des lois aux hommes, qu'Il leur a tracé une règlesûre de conduite. Aussi dans le psaume dix-huitième, oùle Roi-prophète traite ces deux ordres de vérité,il commence par dire : "Les cieux racontent la Gloire de Dieu." (Ps 8,1).Puis lorsqu'il est arrivé au milieu du psaume, et qu'il a décritles merveilles de la création, il ajoute : "La Loi du Seigneur estpure, elle convertit les hommes; le Précepte du Seigneur est remplide lumière, et il éclaire les yeux." (Ps 18,9). De mêmeici, après avoir raconté les prodiges et les Oeuvres admirablesde Dieu, il entreprend de parler de ses Commandements : "Tous ses Préceptessont fidèles, ils sont immuables dans tous les siècles, ilssont fondés sur la vérité et sur l'équité."Ce n'est pas sans intention qu'il dit : "Tous ses Préceptes;" ilemploie cette expression, parce qu'il veut embrasser toutes les Lois divinesles plus diverses. Il y a en effet les lois données à lacréation et qu'observe fidèlement tout être créé,le soleil et la lune, le jour et la nuit, les étoiles, la marcherégulière de la terre et de la nature. Il y a en second lieules préceptes donnés à l'homme dès le commencement,lors de la création, et dont saint Paul parle en ces termes : "Lorsqueles Gentils qui n'ont point de loi, font naturellement les choses que laloi commande; sans avoir la loi, ils sont à eux-mêmes la loi."(Rm 2,14). Et ailleurs "Selon l'homme intérieur, Je trouve du plaisirdans la Loi de Dieu." (Rm 7,22). Il y a enfin les commandements écrits,et tous ces commandements subsistent. Si quelques-uns ont étéabrogés, c'est pour être remplacés non point par deslois moins bonnes, mais par des commandements plus parfaits. Ainsi parexemple, ce commandement : "Vous ne tuerez pas," n'a pas étéabrogé mais étendu; cet autre : "vous ne commettrez pointd'adultère," n'a pas été supprimé, mais imposéavec plus de sévérité. (Ex 20,13,14). Voilàpourquoi notre Seigneur disait : "Je ne suis pas venu détruire laloi et les prophètes, mais les accomplir." (Mt 5,17). En effet,celui qui ne se met pas en colère, à plus forte raison s'abstiendradu meurtre, et celui qui s'interdit tout regard impur, sera bien plus éloignéde commettre l'adultère. Le caractère particulier et distinctifde la loi, quelle qu'elle soit, la loi de la création, la loi dela nature, la loi de la sagesse, ou la loi du Nouveau Testament, c'estl'immortalité et la perpétuité; et notre SeigneurJésus Christ rend témoignage à cette perpétuelledurée lorsqu'il dit : "Le ciel et la terre passeront, mais mes parolesne passeront point." (Mt 24,85) Quand Dieu veut qu'une chose subsiste,la perpétuité lui est assurée, et rien ne peut porteratteinte à son existence.

"Ils sont fondés sur la véritéet sur l'équité." Que signifient ces paroles : "Sur la véritéet sur l'équité ?" Dans ces commandements, il n'y a ni équivoque,ni ambiguïté, ni obscurité, rien n'y atteste l'affectionou la haine; ils n'ont tous qu'un but, notre utilité, notre avantage.Il n'en est pas ainsi des lois des hommes qui dans plusieurs de leurs dispositionssont nécessairement transitoires, souvent obscures et portent toujoursle caractère de l'imperfection humaine. Un grand nombre de ces loissont l'oeuvre des passions. Le désir de se venger d'un ennemi oude faire plaisir à un ami, leur a souvent donné naissance.Telles ne sont point les Lois divines, elles sont plus claires que la lumièredu soleil, elles n'ont pour objet que l'intérêt de ceux qu'ellesobligent, elles leur enseignent le chemin de la vertu, de la vérité,et non celui du mensonge, c'est-à-dire des richesses et des honneurs.Ce sont là des biens passagers, tandis que ceux qui viennent deDieu sont les seuls véritables; ces lois apprennent aux hommes nonpas le secret de devenir riches ou de se procurer les biens d'ici-bas,mais le moyen assuré d'obtenir les biens de la vie future. Ellesnous enseignent toutes les règles de la vérité etde la justice sans aucun mélange d'erreur. "Tous ses Préceptessont fidèles;" que signifie cette expression, "fidèles ?"Fermes, durables. Leur transgression est suivie de près par le châtiment,sans que ces préceptes en soient ébranlés, et si leshommes refusent de les observer, Dieu sait prendre en main leur défense.Ne dites pas que ce sont là de pures menaces où l'exagérationa beaucoup de part. Celui qui fait une loi, n'a pas seulement intentionde menacer, mais de punir au besoin. Vous ne croyez qu'avec peine aux châtimentsà venir, que le passé vous serve ici de leçon. Ledéluge du temps de Noé, l'embrasement de Sodome, la destructiondes Égyptiens sous Pharaon, la ruine des Juifs, leurs captivités,leurs guerres, étaient-ils de simples menaces ? Ou bien n'ont-ilspas été des châtiments trop réels ? Or, si ceschâtiments qui n'étaient que figuratifs, ont eu lieu en réalité,ceux dont ils étaient la figure arriveront d'autant plus certainementque le crime des coupables est plus grand après que Dieu leur aprodigué des remèdes et des grâces extraordinaires."Le Seigneur a envoyé la rédemption à son peuple."(Ibid. 9). Dans le sens historique, le prophète veut parler de laliberté rendue aux Juifs; dans le sens anagogique, il s'agit dela délivrance du monde entier, comme nous le voyons dans les parolessuivantes : "Il a conclu avec lui une alliance éternelle." Il estici question de la nouvelle alliance, le prophète a parléde l'ancienne loi et de ses préceptes, mais comme elle n'a pointété observée, et n'a fait que provoquer la Colèrede Dieu, il ajoute : "Le Seigneur a envoyé la rédemptionà son peuple." C'est ce que notre Seigneur proclamait Lui-même: "Je ne suis pas venu, disait-Il, pour juger le monde, mais pour le sauver."(Jn 12,47). La loi transgressée attirait nécessairement lechâtiment. "La loi, dit saint Paul, produit la colère. Maisoù il n'y a pas de loi, il n'y a point de prévarication dela loi." (Rm 4,15). Et dans un autre endroit : "Tous ont péché,et ont besoin de la Gloire de Dieu." (Rm 3,23). Voilà pourquoi leRoi-prophète nous dit ici : "Dieu a envoyé la rédemptionà son peuple."

7. Ce n'est pas seulement la rédemptionqu'Il nous envoie, Il impose une loi à ceux qu'Il a rachetésafin que notre vie soit digne d'une si grande grâce. "Son Nom estsaint et terrible." Après avoir décrit cette providence,ce soin paternel dont Dieu a donné des preuves si éclatantes,tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, dans ses oeuvres, dansses commandements, comme dans ses prodiges et ses miracles, le Roi-prophète,dans un transport tout divin, dans un sentiment profond d'admiration àla vue de la Grandeur de Dieu, termine ce psaume en célébrantla Gloire du divin Auteur de ces merveilles : "Son Nom est saint et terrible."C'est-à-dire qu'il inspire l'étonnement et l'admiration.Si son Nom est saint et terrible, combien plus sa Nature divine ! Dansquel sens son Nom est-il saint et terrible ? Les démons le craignent,les maladies le redoutent, et c'est par la vertu de ce Nom que les apôtresont converti le monde entier. Ce Nom a été l'arme puissanteavec laquelle David a terrassé le barbare Philistin; c'est par ceNom que tant d'actions éclatantes ont été accomplies,c'est par lui que nous sommes initiés aux saints mystères.À la vue des prodiges étonnants opérés parce Nom, des grâces dont il est la source, des victoires qu'il nousfait remporter sur nos ennemis, de la protection dont il entoure ceux quil'invoquent, et en repassant dans son âme toutes ces merveilles quisurpassent de beaucoup tout ce que la nature peut faire, tout ce que l'intelligencehumaine peut concevoir, il s'écrie : "Son Nom est saint et terrible."S'il est saint, il faut donc aussi pour le louer des bouches saintes, deslèvres innocentes et pures.

"La crainte du Seigneur est le commencementde la sagesse; une salutaire intelligence éclaire ceux qui la pratiquent."(Ibid. 10). Que faut-il entendre par ce commencement ? La source, la racine,le fondement. Après cette magnifique énumération desOeuvres du Maître du monde, qu'il ne peut contempler sans êtrerempli d'une profonde admiration, le Roi-prophète ajoute ces parolespour nous apprendre que la crainte du Seigneur remplit l'âme de toutesagesse et de toute prudence. Et n'allez pas vous imaginer que cette sagesseconsiste dans une simple connaissance; non, le Roi-prophète ajoute: "Une salutaire intelligence éclaire ceux qui la pratiquent." Eneffet, la foi ne suffit pas, si notre vie n'est conforme à ses divinsEnseignements. Mais comment la crainte du Seigneur est-elle le commencementde la sagesse ? Parce qu'elle nous délivre de tous les vices pournous enseigner la pratique de toutes les vertus. Or, la sagesse dont parleici le prophète n'est pas celle qui ne consiste qu'en paroles, maisla sagesse qui se manifeste par les actions. Les philosophes étrangersà la foi ont eux-mêmes défini la sagesse : la connaissancedes choses divines et humaines. Cette science, c'est la crainte de Dieuqui nous l'enseigne en bannissant le vice de notre coeur, pour y déposerles germes de la vertu, nous inspirer le mépris des choses de laterre, et élever nos regards et nos coeurs jusqu'au ciel. Peut-onimaginer une sagesse plus grande ? Remarquez ici que le Roi-prophètene veut pas qu'on se contente d'écouter, il faut aller jusqu'àla pratique. "Une salutaire intelligence éclaire ceux qui la pratiquent."C'est-à-dire ceux qui pratiquent la sagesse et qui la manifestentdans leur conduite, font preuve d'une véritable intelligence. "Ilsont une bonne intelligence," parce qu'il y a en effet une intelligencemauvaise, celle dont parle le prophète : "Ils sont habiles pourfaire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien." (Jr, 4,22). Ce quele Roi-prophète demande, c'est une intelligence qui se mette auservice de la vertu. "Sa louange subsiste dans tous les siècles."Quelle est, dites-moi, cette louange ? L'action de grâces, la Gloireéternelle que Dieu S'est acquise par ses Oeuvres, et auparavantcelle qui est inhérente à sa Nature divine. Dieu en effet,est immortel et digne par Lui-même de toute louange; Il ne l'estpas moins lorsque vous considérez en vous-même sa souveraineGrandeur; Il l'est également dans ses Oeuvres lorsqu'Il fait éclatersa Sagesse dans le spectacle visible des choses créées. Leprophète veut ici nous exhorter à rendre à Dieu nosactions de grâces, et nous apprendre que ceux qui trouvent àredire à la conduite de la Providence, ne sont dignes d'aucun pardon;puisqu'en effet, la louange, l'action de grâces, la gloire qui sontdues à Dieu, reposent sur des raisons si claires, si évidentes,si fortes et inébranlables, que cette gloire est à l'épreuvedu temps et de la mort et qu'elle n'aura d'autres bornes que celles del'éternité; ceux qui dans leur ignorance osent blasphémercontre elle, contredisent des faits plus éclatants que le soleil,et demeurent dans un aveuglement volontaire. Car ce n'est point làune gloire passagère qui pourrait servir d'excuse à leurignorance, elle n'est environnée ni de ténèbres nid'obscurité, elle est manifeste, durable, immortelle, et sa duréeest égale à celle de l'éternité.

PSAUME 111

"Heureux est l'homme qui craint leSeigneur." (v. 1).

1. Le commencement de ce psaume meparaît se rattacher étroitement à la fin du précèdent,et ne former de ces deux psaumes qu'un seul corps dont toutes les partiessont parfaitement unies entre elles. Dans le psaume précédent,nous lisons : "La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse;"(Ps 110,10); dans celui-ci : "Heureux est l'homme qui craint le Seigneur."C'est la même vérité exprimée en d'autres termes,et qui de part et d'autre nous enseigne la crainte de Dieu. D'un côté,le psalmiste donne à cet homme le nom de sage; de l'autre, il leproclame heureux, et c'est là en effet le vrai bonheur, tandis quetout le reste n'est que vanité, ombre, vaine futilité, soitles richesses, soit la puissance, soit la beauté du corps ou l'éclatextérieur de la fortune. Qu'est-ce en effet, que des feuilles quitombent, des ombres qui passent, des songes qui s'évanouissent ?La crainte du Seigneur est donc le bonheur véritable. Mais les démonseux-mêmes ont aussi la crainte de Dieu et tremblent devant Lui; leRoi-prophète nous avertit que cette crainte ne suffit pas pour noussauver, et il fait ici comme dans le psaume précédent. Aprèsavoir dit : "La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse," ilavait ajouté : "Tous ceux qui la pratiquent sont remplis d'une intelligencesalutaire, joignant ainsi aux vérités qui sont l'objet dela foi, des règles sages de conduite. De même ici, aprèsavoir proclamé le bonheur de cette crainte, il la distingue de cellequi a pour principe la connaissance et qui existe chez les démonseux-mêmes, en ajoutant : " Qui a une volonté ardente d'accomplirses Préceptes." Il exige donc, comme on le voit, une vie et uneconduite parfaitement réglées, et une âme remplie del'amour de la sagesse. Remarquez qu'il ne dit pas : "Il observera ses Commandements,"mais : "Il aura une volonté ardente de les accomplir." Ce qui estune disposition beaucoup plus parfaite.

Or, en quoi consiste cette disposition? À observer les Commandements de Dieu avec un saint empressement,à les aimer passionnément, à en poursuivre l'exacteobservation, à les aimer non pour la récompense promise,mais pour Celui qui les a établis, à faire ses délicesde la pratique de la vertu, sans y être porté par la craintede l'enfer, par les menaces des supplices éternels, mais par l'amourde Celui qui nous a donné ces lois. Le Roi-prophète lui-mêmenous en donne un exemple lorsque dans un autre psaume il nous décritla douceur et le charme qu'il trouve dans l'observation des commandements."Que tes paroles sont douces à mon palais !" s'écrie-t-il;le miel le plus exquis est moins agréable à ma bouche." (Ps118,103). C'est cette même disposition que saint Paul exigeait lorsqu'ildisait en termes allégoriques : "Comme vous avez fait servir vosmembres à l'impureté et à l'injustice pour l'iniquité,de même faites-les servir maintenant à la justice pour votresanctification." (Rm 6,19). C'est-à-dire vous avez déployétant d'activité, tant d'ardeur dans la poursuite du vice qui nevous promettait cependant aucune récompense, et ne vous montraiten perspective que la peine et le châtiment; faites donc pour lavertu ce que vous avez fait pour le vice. Et cependant l'Apôtre déclarequ'il est bien modéré dans ce qu'il demande, en commençantpar dire : "Je parle humainement à cause de la faiblesse de votrechair;" (Rm 6,19); et en nous apprenant par là que nous devons nousdonner à la pratique de la vertu avec une ardeur et une passionégales à celles que nous avons mises dans la poursuite duvice. Voici donc le sens de ces paroles : S'ils ne font pas autant pourla vertu qu'ils ont fait pour le vice, s'ils ne manifestent pas la mêmeardeur, quelle excuse pourront-ils apporter ? Quel pardon obtenir ? Voilàpourquoi le Roi-prophète s'exprime de la sorte : "Qui a une volontéardente d'accomplir ses Commandements." Celui qui a pour Dieu la craintequ'il doit naturellement inspirer, reçoit ses Commandements avecaffection, avec amour, et cet amour pour Celui qui donne la loi en rendl'observation agréable et douce, bien qu'elle paraisse offrir quelquedifficulté. Que personne ne me fasse un crime si j'emploie cettecomparaison. Saint Paul m'y autorise : "Comme vous avez fait servir vosmembres à l'impureté, faites-les servir maintenant àla justice." Voici un homme dominé par un amour impur, on l'insulte,on l'outrage, on le maltraite, on le couvre d'opprobres, on le chasse deson pays natal, il est exclu de l'héritage paternel, n'a plus droità l'affection de son père, il est en butte à des épreuvesplus pénibles encore, et cette passion dérégléelui fait tout supporter avec plaisir. Eh quoi, on supporte avec délicesde semblables épreuves, avec quel amour donc devons-nous embrasserles commandements de Dieu, qui nous ouvrent le chemin du salut, de la gloire,de la plus haute sagesse, et qui rendent notre âme meilleure ? Peuvent-ilsencore nous offrir quelque difficulté ? Ces difficultés viennentnon pas de la nature des commandements, mais de la lâchetéd'un grand nombre. Recevez-les avec amour, ils deviendront aussitôtlégers et faciles. Jésus Christ Lui-même nous en assure: "Mon joug est doux et mon fardeau léger." (Mt 11,30). Voulez-vousvous convaincre que c'est la lâcheté d'un trop grand nombrequi rend difficiles des choses naturellement aisées, tandis quela ferveur fait disparaître toutes les difficultés ? Voyezles Juifs : lorsque Dieu leur donnait la manne pour nourriture, ils entémoignaient du dégoût au point de souhaiter la mort.Saint Paul au contraire luttait avec la faim, et il était dans lajoie, il tressaillait d'allégresse. Aussi, tandis que les Juifsfaisaient entendre ces plaintes : "Notre âme languit à causede cette manne; il n'y avait peut-être pas de tombeaux en Égypte,c'est pour cela que Tu nous as amenés, afin que nous mourrions audésert;" (Nb 11,6; Ex 14,11), saint Paul s'écriait : "Jeme réjouis dans les souffrances que j'endure et j'accomplis dansma chair ce qui manque à la Passion de Jésus Christ." Quellessont ces souffrances ? La faim, la soif, la nudité et d'autres épreuvessemblables. "Il a une volonté ardente d'accomplir ses Commandements."Comment établir en nous cette disposition ? En craignant Dieu, enL'aimant de tout notre coeur, et par une considération attentivede la nature de la vertu. Avant même qu'elle reçoive les couronnesqui lui sont réservées, elle trouve en elle-même sarécompense. Si vous fuyez la fornication, l'homicide, pensez àla douce satisfaction que vous goûterez de n'être point condamnépar votre conscience, de n'avoir point à rougir devant vos parentsou vos amis, et de pouvoir jeter sur tous des regards purs et innocents.Il n'en est pas ainsi de l'adultère, il craint tous les hommes,il redoute leur approche, les ombres mêmes lui sont suspectes.

2. L'avare et l'envieux sont sujetsaux mêmes châtiments. Mais que le sort de celui qui sait s'affranchirde ces vices est bien différent ! "Sa race sera puissante sur laterre." (Ibid. 2). Sous le nom de race, l'Écriture désignesouvent, non les enfants qui naissent par voie de génération,mais la filiation qui vient de la conformité de la vertu. Voilàpourquoi saint Paul expliquant ces paroles : "Je vous donnerai cette terreà vous et à votre postérité," ajoute : "Tousceux qui descendent d'Israël ne sont pas tous Israélites, etceux qui sont de la race d'Abraham ne sont pas tous enfants d'Abraham;mais c'est Isaac qui sera appelé votre fils." (Rm 9,7). Et ailleurs: "Toutes les nations seront bénies dans votre fils." (Ga 3,8).Il ne peut être ici question des Juifs, les faits seuls le prouventsuffisamment. Comment ceux qui sont sous le poids de la Malédictiondivine pourraient-ils devenir pour les autres une source de bénédiction? Dieu veut donc parler ici de l'Église qui est devenue la postéritéd'Abraham par la communauté d'une même foi. Tels sont aussiles hommes vertueux et les enfants de ceux qui ont la crainte de Dieu enpartage. "Sa postérité sera puissante sur la terre." Pourquoidit-il : "Sur la terre ?" Pour nous apprendre que cette promesse s'accompliraavant qu'ils sortent de cette vie et qu'ils soient en possession des bienséternels. Car, comme je l'ai dit, la vertu trouve en elle-mêmesa récompense avant celles qui l'attendent dans l'autre vie. L'hommequi craint Dieu a donc une postérité puissante, et celuiqui s'entoure de la vertu comme d'un rempart a lui-même une puissancesans égale; c'est ce que les apôtres et les prophètesenseignent à l'envi. Notre Seigneur vient Lui-même confirmercette vérité, lorsqu'Il dit : "Tout homme qui entend mesparoles, et les accomplit, sera comparé à un homme sage quia bâti sa maison sur la pierre, et la pluie est tombée, lesfleuves se sont débordés et les vents ont soufflé,et ils ont fondu sur cette maison, et elle n'a pas été renversée,car elle était fondée sur la pierre." (Mt 7,24-25). Combiende fois les soulèvements des peuples, la colère des rois,les glaives, les lances, les traits, les fournaises, la dent des bêtesféroces, les précipices, les mers, les embûches, lescalomnies, les complots de tout genre ont été mis en oeuvrecontre les apôtres ! Rien cependant n'a pu les ébranler, ilsont été supérieurs à toutes ces épreuves,et ils se sont élevés comme sur des ailes au-dessus des flèchesde leurs persécuteurs, qu'ils ont fini par attirer dans leurs rangs.C'est qu'en effet rien n'égale la puissance de la vertu, elle estplus ferme que la pierre, plus forte que le diamant; de même quele vice est ce qu'il y a de plus abject et de plus faible, malgrél'immensité de ses richesses et l'étendue de sa puissance.

Or, si telle est la puissance desjustes sur la terre, jugez ce qu'elle sera dans le ciel. "La générationdes justes sera bénie." Voyez de quel éclat resplendit cettepuissance, et comme elle trouve partout des prédicateurs, des panégyristeset des admirateurs, non point parmi les premiers venus, mais parmi lessages. Ce ne sont donc point les hommes dont les affections sont basseset rampantes qui pourront en avoir l'intelligence, il n'y a que les âmesdroites qui soient dignes de la louer, de l'admirer, de la célébrer.Considérez quelle doit être la grandeur d'un bien qui mérited'être loué par les anges, par les apôtres, par deshommes vraiment admirables; car si tels doivent être les panégyristesde cette félicité, réfléchissez et jugez cequ'elle doit être en elle-même. "La gloire et les richessessont dans sa maison." Le Roi-prophète s'élève de nouveaudes choses sensibles aux biens spirituels. L'Écriture, en effet,donne le nom de richesses aux fruits que produisent les bonnes oeuvres,comme dans ces paroles de l'Apôtre : "Faire le bien, être richeen bonnes oeuvres." (1Tm 6,18) Ce sont là, en effet, les vraiesrichesses; les autres n'en portent que le nom, sans en avoir la réalité.Veut-on cependant voir ici les richesses matérielles ? Ce que ditle Roi-prophète subsiste dans tout son entier. Car qui fut plusriche sous ce rapport que les apôtres, vers lesquels les trésorsaffluaient de tous côtés comme d'autant de sources abondantes? "Tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaientet en apportaient le prix, et ils le déposaient aux pieds des apôtres."(Ac 4,34). Voyez-vous quelles richesses immenses ? Ils possédaientles biens de tous, sans en avoir la sollicitude, car ils en étaientles économes plutôt que les maîtres. Ceux qui possédaientces biens y renonçaient, ils se chargeaient eux-mêmes de lesvendre et d'en recueillir le prix, et ils en abandonnaient aux apôtresla libre distribution. C'est ce qui faisait dire à saint Paul :"Nous sommes comme n'ayant rien, et nous possédons tout." (2Cor6,10). C'est une chose admirable, en effet, qu'au milieu d'une si grandeopulence, les apôtres surent tenir leur coeur élevébien au-dessus de ces richesses, et qu'ils n'en furent jamais les esclaves.Voilà le riche par excellence, celui qui n'a pas besoin de richesses."La gloire et les richesses sont dans sa maison." Le reste n'a point besoind'explication. Ils ont eu la gloire qui vient de Dieu. Cette gloire lessuivait, selon ces paroles de notre Seigneur : "Cherchez d'abord le royaumede Dieu, et tout le reste vous sera donné comme par surcroît."(Mt 6,33). Qui jamais fut l'objet d'une plus grande vénération? Ils étaient reçus comme des anges de Dieu, les fidèlesapportaient le prix de leurs biens et le déposaient à leurspieds; disons-le, ils recevaient plus d'honneurs et de gloire que les têtescouronnées. Quel roi, en effet, fut jamais environné d'unegloire plus éclatante que saint Paul, dont la parole excitait partoutl'admiration, qui ressuscitait les morts, guérissait les malades,mettait les démons en fuite, et opérait tous ces miraclespar le simple contact de ses vêtements ? Il faisait de la terre unvéritable ciel, et il amenait tous les hommes à la pratiquede la vertu.

3. S'ils ont opéréde si grandes choses sur la terre jugez ce que sera la gloire qui les attenddans le ciel. Que signifie cette expression : "Dans sa maison" ? C'est-à-dire,avec lui. Les richesses matérielles ne sont pas à vrai direavec celui qui les possède; que dis-je ? leur possession est loind'être assurée, elles sont entre les mains des délateurs,dans les mains des flatteurs, dans les mains des magistrats, dans les mainsdes serviteurs. Le maître de ces richesses les dissémine detous côtés, parce qu'il n'ose les garder toutes chez lui.Et encore les environne-t-il de gardes, de sentinelles, précautionsinutiles et qui ne peuvent empêcher ces richesses de s'échapper."Et sa justice demeure dans tous les siècles." Un autre interprètetraduit : "Et sa miséricorde demeure dans tous les siècles"Le Roi-prophète veut parler ici de la vertu en général,ou de celle qui est directement opposée à l'injustice; oubien selon la version d'un autre interprète, il entend par bontéla miséricorde, l'aumône. Telle est, en effet, la puissancede la miséricorde, elle est immortelle, impérissable, etrien ne peut jamais l'éteindre. Aucune des choses humaines ne peutéchapper à sa destruction, les fruits de l'aumône seulsne se flétriront jamais, et ils résistent à l'actiondes événements les plus contraires. Le corps lui-mêmetombe en dissolution, mais l'aumône est à l'épreuvede la mort, elle précède l'âme, et va lui préparerces demeures dont Jésus Christ a dit : "Il y a plusieurs demeuresdans la maison de mon Père." (Jn 14,9). Ce qui lui assure une supérioritémarquée sur toutes les choses humaines, c'est ce caractèrede stabilité et de perpétuité qui n'est le privilèged'aucun des biens de la vie présente. Alléguerez-vous labeauté ? Une maladie suffit pour la flétrir et la vieillessela détruit sans retour. La puissance ? À quelles vicissitudesn'est-elle pas sujette ? Les richesses, on quelqu'autre de ces biens quiont plus de prix et d'éclat dans la vie présente ? Mais cesrichesses, mais ces biens nous abandonnent de notre vivant, ou nous laissentà notre mort dépouillés de tout et privés detoute ressource. Il n'en est point ainsi des fruits de la justice, ilséchappent à l'action du temps aussi bien qu'aux atteintesmeurtrières de la mort, et au contraire, ils sont assurésà jamais, en entrant dans ce port que les flots ne peuvent agiter.

"Du sein des ténèbresla lumière s'est levée sur les coeurs droits." (Ibid. 4).Le Roi-prophète décrit ici le bonheur de l'homme qui craintDieu, et il énumère les fruits de cette crainte dans la vieprésente. Ses biens sont immortels, il sera comblé de gloire,élevé au-dessus de tous les autres hommes; il verra les imitateursde ses vertus, devenus ses enfants, triompher de toutes les attaques, etau milieu des plus grandes calamités, il jouira d'une sécuritéparfaite. Tel est le sens de ces paroles : "Du sein des ténèbresla lumière s'est levée sur les coeurs droits." C'est-à-direqu'au milieu même de la plus profonde obscurité, Dieu ferabriller sa lumière aux yeux des hommes ainsi disposés etqui marchent dans la voie droite. Que signifient ces paroles : "Dans lesténèbres ?" C'est-à-dire qu'au milieu de l'affliction,des angoisses, de la tentation et des dangers (car c'est ce que signifiele mot ténèbres), Dieu les comblera d'une joie ineffable.C'est ce que saint Paul exprimait en ces termes : "Je désire quevous n'ignoriez pas l'affliction qui nous est survenue en Asie, parce qu'ellea été au-dessus de nos forces, jusqu'à nous donnerle dégoût de la vie." Voilà les ténèbres." Or, si nous avons reçu en nous-mêmes cette réponsede mort, c'est afin que nous ne mettions point notre confiance en nous-mêmes,mais en Dieu qui ressuscite les morts et qui nous a délivrésde si grands dangers de mort." (2Co 1,8-10). Voyez-vous la lumièrese lever ? Considérez la même vérité dans lestrois enfants. Ils s'attendaient à être consumés, etune douce rosée descendit sur eux. (Dn 3,24.) Daniel et les autresprophètes ont éprouvé cette même protection.(Dn 6,22). Voulez-vous entendre ces paroles dans un sens figuré? Vous verrez qu'elles ont eu leur accomplissement à l'égarddu monde entier. Des ténèbres épaisses couvraientla terre et la mer, et l'erreur était répandue partout lorsquele Soleil de justice se leva du milieu des ténèbres. Commeles hommes, détournant leurs yeux du ciel, cherchaient Dieu surla terre, c'est de la terre même qu'Il a voulu sortir pour apparaîtreà leurs yeux, et Il S'est abaissé jusqu'à eux, afinde les élever jusqu'à la hauteur infinie de la Divinité."Le Seigneur est clément, miséricordieux et juste." Le prophètea déclaré que la Justice de Dieu était éternelle,et c'est un des motifs de consolation qu'il donne. Cependant, un grandnombre d'hommes au coeur droit et miséricordieux sont quelquefoisatteints par l'infortune, il leur apporte donc un autre motif de consolation."Le Seigneur est clément, miséricordieux et juste;" parolesd'où l'on peut tirer une double conclusion. Si Dieu est miséricordieuxet pardonne si souvent aux pécheurs, pourra-t-Il, à plusforte raison, laisser la vertu sans récompense après cettevie ? Si elle ne reçoit pas cette récompense dès cettevie, Dieu la lui donnera infailliblement dans l'autre. Le Roi-prophèteajoute : "Il est juste." S'il est juste, comme il l'est en réalité,il rendra à chacun suivant ses oeuvres, quand même il ne l'auraitpas fait dans cette vie, preuve incontestable de la résurrectionfuture. Combien d'hommes vertueux voyons-nous en proie à mille souffrances,tandis que les méchants mènent la vie la plus calme et laplus tranquille ? Or, comment chacun recevra-t-il suivant ses oeuvres,s'il n'y a point de résurrection, une autre vie, des récompenseséternelles ? Mais comme cette idée de la justice avait purépandre l'effroi dans l'âme des auditeurs, en leur rappelantle compte qu'ils devraient rendre de leurs péchés, il s'empressed'appliquer le remède en ajoutant : "Heureux l'homme qui a compassionet qui prête, il réglera tous ses discours dans le jugement."(Ibid. 5).

4. Voyez que de récompensesil promet à l'homme miséricordieux ! Le fruit de ses bonnesoeuvres est éternel, il sera délivré de toutes sesépreuves, il deviendra semblable à Dieu qui est Lui-mêmemiséricordieux; enfin il obtiendra la rémission de ses péchés.Car tel est le sens de ces paroles : "Il réglera tous ses discoursdans le jugement;" c'est-à-dire il trouvera un avocat, un défenseurassuré; et il n'a point à craindre de condamnation aprèsque ses aumônes auront si éloquemment plaidé sa cause.Un autre interprète traduit : "Qui règle toutes ses actionsavec jugement," c'est-à-dire, il jouira d'une prospéritésans égale, et la prudence qui le guide ne lui permettra aucuneaction contraire à la raison. L'homme dur, inaccessible àla compassion et à la miséricorde, est incapable de bienrégler sa conduite. Quoi de plus triste, en effet, qu'un homme quivoit son âme en danger, et qui ne craint pas de la sacrifier àses richesses ? Voilà pourquoi notre Seigneur Jésus Christa fait l'éloge de cet économe qui, appelé par sonmaître et se voyant en danger, déchira les obligations desdébiteurs et en diminua le montant. (Lc 16,8). N'est-ce pas en effetle comble de l'absurdité que des hommes sacrifient tous leurs bienspour échapper aux dangers qui les menacent dans la vie présente,et qu'ils refusent de faire le même sacrifice, alors que leur âmeest menacée d'un supplice éternel ? Voilà pourquoile Roi-prophète appelle l'homme miséricordieux un économeprudent qui sait à peu de frais se procurer d'immenses richesses,le ciel pour de l'argent, un royaume pour un vêtement, les bienséternels pour un morceau de pain et un verre d'eau froide. Peut-onimaginer une administration plus sage que celle qui sacrifie des biensfragiles, passagers et corruptibles pour entrer en possession des biensimpérissables de l'éternité, et qui par cette espérance,donne à l'âme dès cette vie une tranquillitéassurée ? Voilà pourquoi le psalmiste dit : "Il réglerases discours dans le jugement," ou suivant une autre interprétation: "Il règle toutes ses actions avec le jugement." D quel jugementveut-il parler ? Évidemment du jugement dernier. Ou bien ces parolessignifient que cet homme soumet toute sa conduite à une règlefixe et immuable, qu'on n'y remarque aucune confusion, mais l'ordre leplus parfait, et que toutes ses actions se succèdent en suivantla voie droite qu'il s'est tracée. Il n'éprouve aucune agitation,aucun trouble, parce que la miséricorde aplanit pour lui toutesles difficultés. C'est ce qu'exprime plus clairement la versiondu second interprète : "Il réglera ses actions avec jugement."Celui qui règle ainsi ses actions est véritablement miséricordieux,tandis que celui qui s'affranchit de cette règle est frappéde stérilité.

"Parce qu'il ne sera jamais ébranlé."(Ibid. 6). Encore une fois, que peut-on comparer à cette sage administrationqui ouvre à l'homme une voie qui le délivre de tous les dangersimprévus, le fait entrer dans un port où il est àl'abri des tempêtes de la vie, le soustrait à toutes les épreuvesqui sont le partage de l'humanité, ou lui donne la force de ne pasy succomber ? N'est-ce pas une chose admirable, en effet, que de n'êtreni ébranlé, ni renversé par la violence des tribulations? Mais quoi ? N'a-t-on pas vu bien

des hommes miséricordieuxqui chancelaient sous le poids de l'adversité ? Non jamais. On lesa vus devenir pauvres, réduits à la dernière indigence,précipités dans toute sorte d'infortunes; mais ces épreuvesne les ont point abattus, parce qu'ils avaient toujours devant les yeux,le souvenir de leurs actions, qu'ils attiraient sur eux la Bontéet la Protection de Dieu ? et que le témoignage d'une bonne conscienceétait pour eux une ancre ferme et assurée. Le Roi-prophètene dit donc pas : "Ils ne seront point en butte aux mauvais desseins deleurs ennemis," mais : "Ils n'en seront point ébranlés."C'est ainsi que Jésus Christ parlant de l'homme qui a bâtisa maison sur la pierre, ne dit pas qu'il ne sera point assailli par latempête, mais qu'il en supportera l'effort sans qu'elle puisse lerenverser. (Mt 7,27). En effet, ce qui est digne d'admiration, ce n'estpoint de faire preuve de calme et de sécurité en l'absencede toute tentation, mais de rester constamment inébranlable au milieudes assauts redoublés que nous livrent nos ennemis. Il est du resteimpossible qu'une âme riche en oeuvres de miséricorde soitjamais submergée par les tempêtes de l'infortune. "La mémoiredu juste sera éternelle." (Ibid. 7). Voyez, ce n'est pas seulementpendant sa vie, mais après sa mort que le juste continue d'en instruireun grand nombre et de leur donner d'utiles leçons. Que pourrait-ildonc éprouver de fâcheux pendant sa vie, puisque mêmeaprès sa mort il enseigne aux autres la confiance et la sécurité? Le Roi-prophète le choisit comme exemple pour convaincre les plusincrédules qu'une récompense éternelle, fruit de sesbonnes oeuvres, l'attend dans les cieux. Son corps est enseveli dans laterre, à laquelle il est confié comme un dépôt,mais sa mémoire vit dans tous les coeurs.

Telle est la puissance de la vertu,le temps ne peut rien sur elle, et une longue succession de jours ne sauraitla flétrir. Dieu le permet ainsi dans l'intérêt desméchants. Les justes n'ont point besoin des louanges des hommes,mais ces louanges qui leur sont données sont nécessairesaux méchants à qui elles inspirent l'amour de la vertu, etqu'elles détournent quelquefois du vice. Où sont donc ceuxqui élèvent des tombeaux magnifiques et se construisent desomptueuses demeures ? Qu'ils apprennent le moyen d'immortaliser leur mémoire.Ce n'est point par ces constructions de pierre, ni par ces enceintes demurs, ni par ces tours, mais par le spectacle d'une vie toute de bonnesoeuvres. Le Roi-prophète parle de la sorte dans l'intérêtde ces incrédules de profession qui ne pensent jamais à l'éternité,et il cherche à les arracher à la séduction des biensprésents et sensibles, pour les élever jusqu'aux biens del'éternité, et comme je l'ai dit bien des fois, il montrequ'avant la récompense des cieux, la vertu trouve déjàen elle sa récompense. "Il ne redoutera point les bruits calomnieux."Suivant une autre version : "Il ne craindra pas les nouvelles fâcheuses."De même qu'il n'a point dit précédemment : Il ne serapoint en butte aux attaques de ses ennemis, mais il n'en sera point ébranlé;de même ici il ne dit pas que les bruits fâcheux n'arriverontpoint à son oreille, mais qu'il les entendra sans en êtreeffrayé.

5. Et comment sera-t-il inaccessibleà la crainte ? Il verra les horreurs d'une guerre imminente, desvilles entières renversées par des tremblements de terre,les voleurs et les brigands se livrer à un pillage général,des barbares envahir sa patrie, la maladie, la colère d'un jugemettre ses jours en péril, mille autres calamités enfin,et la crainte n'effleurera point son âme. Car il a déposébien à l'avance toutes ses richesses dans un asile inviolable, etloin de craindre à l'approche de la mort, il s'empresse de partirpour ces régions où il doit retrouver toute sa fortune. "Làoù est le trésor de l'homme, dit notre Seigneur, làest aussi son coeur." (Mt 6,21). Voyez les négociants qui ont envoyédevant eux dans leurs pays d'énormes cargaisons de marchandises,ils n'ont point de repos qu'ils ne soient de retour pour jouir du spectaclede leur fortune. À plus forte raison, le juste qui depuis longtempsa mis en dépôt dans le ciel toutes ses richesses doit-il désirerde rompre les liens qui l'attachent à la terre pour s'envoler librementvers les biens éternels. Rien donc n'est capable de l'effrayer :"Il a le coeur toujours préparé à espérer auSeigneur." Un autre interprète traduit : "Son coeur est ferme."C'est la même pensée et l'explication du mot a préparé."Voici donc le sens de ces paroles : Rien ne sera capable de l'ébranlerou d'attacher son coeur aux choses de la terre, il tend vers Dieu de toutson être et il attend l'accomplissement de son espérance,il s'appuie constamment sur cette espérance comme sur un ferme soutiensans se laisser ni amollir, ni distraire par les jouissances de la vieprésente. Car c'est là l'effet naturel des préoccupationsde la terre, elles divisent notre âme et détournent nos penséesdes biens éternels. Il faut donc répéter de nouveaucette maxime de l'Évangile : "Là où est le trésorde l'homme, là est aussi son coeur." (Mt 6,21).

"Son coeur est puissamment affermi,il ne sera point ébranlé." (Ibid. 8) Voilà un hommequi a bâti sur la pierre. Que pourrait craindre, en effet, celuiqui, dépouillé de tout, n'est embarrassé de rien,et ne donne prise à personne sur lui ? Que pourrait craindre celuiqui est assuré de la Bonté et de la Protection de Dieu ?La sécurité dont il jouit a donc une double cause : la protectiondu ciel et l'heureuse disposition de son âme. Aussi rien n'est capablede l'ébranler, ni les revers de fortune, ni les outrages, ni lescalomnies. Il est invulnérable à tous ces coups, parce qu'ilhabite une région inaccessible au crime et aux complots des méchants;car vous le savez, tous ces complots ont pour cause ou pour objet l'argent,et c'est là que viennent se concentrer tous les efforts des hommes."Jusqu'à ce qu'il ait vu la ruine de ses ennemis." Quels sont cesennemis ? Les esprits mauvais et le démon lui-même.

"Il a répandu ses biens aveclibéralité sur les pauvres, sa justice demeure dans tousles siècles." (Ibid. 9). Le Roi-prophète a jusqu'ici rappeléle devoir de l'aumône et parlé du prêt charitable etde la miséricorde. Or, il y a plusieurs degrés dans l'aumône;l'un donne moins, l'autre avec plus de libéralité. Voyonsdonc quel est cet homme miséricordieux dont il parle. Est-ce celuiqui donne de son superflu, ou celui qui distribue tous ses biens sans réserve? Il est évident que c'est celui qui épuise toutes ses ressources,qui répand ses biens avec une pieuse profusion, et dont saint Paulparle en ces termes : "Celui qui sème dans les bénédictions,moissonnera aussi dans les bénédictions." (2Cor 9,6). Considérezla justesse des expressions du prophète. Il ne dit pas : Il a donné,il a distribué, mais :"Il a répandu," pour exprimer la libéralitéde celui qui donne, libéralité qu'il compare à l'actionde semer. C'est ce que font en effet ceux qui sèment. Ils répandentla semence qu'ils tenaient en réserve, et ils sacrifient un biencertain à l'espérance d'un bien à venir. En cela,ils font beaucoup mieux que d'amasser, et mieux vaut répandre dela sorte que d'accumuler sans cesse. Vous semez votre argent, mais vousrecueillez la justice, vous répandez des richesses périssablespour acquérir des biens immortels. C'est ce que font aussi les laboureurs.Cependant, pour eux, l'espérance de l'avenir est incertaine, carc'est la terre qui reçoit leur semence. Vous, au contraire, voussemez dans la Main de Dieu, et il est impossible que votre semence soitperdue. Lors donc que considérant la beauté de l'or voushésitez à vous en déposséder, rappelez-vousla conduite de ceux qui sèment, de ceux qui prêtent ou quitrafiquent de leur argent. Ils commencent tous par de grands frais et degrandes dépenses, et sur des espérances souvent bien incertaines;car les flots de la mer, le sein de la terre, les créances des débiteurs,n'ont rien de bien rassurant. Combien de fois voyons-nous celui qui prêteperdre sans retour son capital ? Mais celui qui sème dans le cieln'a rien à craindre de semblable, il est assuré de recueilliret son capital et ses intérêts, si toutefois on peut appelerintérêts une récompense qui leur est bien supérieure.En effet, le capital c'est l'argent, les intérêts, c'est leroyaume des cieux. Voyez-vous la nature particulière de ce prêtqui produit des intérêts supérieurs au capital ? Voilàpour la vie future, et en attendant, dès cette vie vous jouirezd'une liberté sans égale, vous serez à l'abri de tousles complots. Vous éteindrez la convoitise des hommes fourbes etartificieux, tous les jours de votre vie s'écouleront dans la paix,car votre esprit, au lieu d'être accablé par les soucis desrichesses de la terre, s'élèvera sur les ailes de l'espérance,jusqu'à la jouissance des biens éternels. "Sa force s'élèveradans la gloire." Il revient sans cesse sur ce qui est l'objet des plusvifs désirs des hommes, l'éclat et la gloire dont ils serontenvironnés dans l'autre vie, et qui dès cette vie mêmeleur seront libéralement accordés. Car il n'est point surla terre de gloire plus éclatante que celle de l'homme miséricordieux.

6. Prenez, si vous le voulez, unhomme qui prodigue follement ses richesses dans les cirques et les théâtres,mettez près de lui un homme miséricordieux, et vous verrezquel fruit chacun d'eux recueille de ses dépenses. L'homme charitableest l'objet constant de toutes les louanges, de l'admiration générale;on le proclame le père, le refuge de tous les malheureux. Pour l'autre,au contraire, après qu'on lui a prodigué un seul jour desapplaudissements aussi ridicules que déplacés, on l'accused'être un homme sans entrailles, sans humanité, qui recherchela vaine gloire, se rend pour cela un instrument de libertinage, et semet au service de la corruption. Si dans les réunions, l'entretientombe sur ce sujet, on ne parle des dépenses de ce dernier que pourles condamner; mais s'agit-il de l'autre, au contraire, il n'est pas d'hommessi impudents, si pervers, si cruels, si inhumains, qui lui refusent leurséloges et leur admiration. Tel est le privilège de la vertuqu'elle force l'admiration de ceux mêmes qui n'ont pas le couragede la pratiquer, tandis que le vice est un objet d'horreur, de blâmeet de condamnation pour ceux-là même qu'il tient asservissous ses lois. Les hommes de folles dépenses n'obtiennent pas mêmeles éloges des femmes de mauvaise vie, des conducteurs de chars,des danseurs qu'ils enrichissent, et qui sont les premiers à lesdiffamer, tandis que pour l'homme miséricordieux ce ne sont passeulement les pauvres qu'il assiste, mais ceux mêmes qui sont endehors de ses libéralités, qui l'admirent et qui l'aiment.

" Le pécheur le verra et ensera irrité, il grincera des dents et séchera de dépit."(Ibid. 10). La vertu est un spectacle fâcheux et importun pour levice. De même que le feu embrase les épines, ainsi la bontéirrite les hommes cruels et inhumains, car elle est un reproche et unecondamnation de leur méchanceté. Mais voyez comme le pécheur,tout rongé qu'il est par l'envie, n'ose formuler d'accusation contrel'homme juste, ni soutenir le regard pur et limpide de la vertu. La douleurqui le mine intérieurement se manifeste par des grincements de dents,mais il n'ose prononcer aucune parole et il renferme au dedans de lui lechagrin qui le déchire. Tels sont les tristes fruits du vice; quandmême il franchirait les degrés du trône et se tiendraitauprès de ceux dont la tête est ceinte du diadème,il est toujours ce qu'il y a de plus vil, de plus craintif, de plus lâche.Il est toujours dans le trouble et dans l'agitation, comme une mer ballottéepar l'orage, fût-il d'ailleurs élevé au faîtede la puissance. Il en est tout autrement de la vertu. Fût-elle réduiteà la dernière indigence, plongée dans les cachotselle brille d'un plus vif éclat que les rois eux-mêmes, ellejouit d'une sécurité parfaite, elle est dans un fort inaccessibleaux agitations de la tempête. Non seulement elle est à l'abrides attaques des méchants, mais son silence seul suffit pour entirer vengeance et leur faire expier cruellement la peine de leurs crimes.Que peut-on imaginer de plus malheureux qu'un homme qui vit dans l'iniquité,qui est esclave de ses richesses, pour qui le spectacle de la vertu estun tourment et les louanges qu'on lui donne un véritable supplice;qui se torture lui-même par les déchirements de sa conscienceet les douleurs intérieures de son âme, et qui devient sonpropre bourreau ? Avez-vous considéré d'un côtéla supériorité et la puissance de la vertu, de l'autre lafaiblesse et la misère du vice ? Là encore ne se borne passon infortune, elle s'étend beaucoup plus loin, comme le psalmistele déclare dans les paroles qui suivent : "Le désir des pécheurspérira." Qu'est-ce à dire : "Le désir des pécheurspérira ?" Il n'aura aucune fixité. Les biens que désirele pécheur sont fragiles et passagers, son désir partagele sort de ces biens périssables, il s'éteint, il périt,parce qu'il n'a point de racine. Si tel est ici-bas la déplorablecondition des pécheurs, que sera-ce dans l'autre vie ? Évitonsun si triste sort, et pour cela fuyons le chemin du vice pour prendre celuide la vertu, marchons constamment dans cette voie qui nous offrira le calme,la sécurité, la joie, la gloire, qui nous ouvrira le ciel,nous obtiendra l'Amitié de Dieu, nous inspirera l'amour de la sagesse,et nous comblera de tant de biens que la parole même est impuissanteà les exprimer. Puissions-nous les obtenir par la Grâce etla Miséricorde, etc.

PSAUME 112

"Louez le Seigneur, vous qui le servez,louez le Nom du Seigneur. (v. 1).

1. Les saintes Écritures reviennentsouvent sur ces louanges, car elles ne sont point une chose indifférente,mais une espèce de sacrifice et une offrande agréable àDieu. "Le sacrifice de louange, nous dit Dieu, est le culte qui M'honore."(Ps 49,23). Et le psalmiste nous dit dans un autre endroit : "Je loueraile Nom de Dieu par mes cantiques, Je le glorifierai par mes louanges. Cesacrifice sera plus agréable à Dieu que l'immolation d'unjeune taureau aux cornes naissantes et aux ongles déjà forts."(Ps 68,31-32). Les saints livres nous recommandent fréquemment cedevoir et nous voyons ceux qui ont échappé à quelquedanger témoigner à Dieu leurs actions de grâces enlui offrant ce sacrifice de louanges. Et qu'y a-t-il en cela de difficile,me direz-vous ? Quel est l'homme si humble, si petit qu'il soit, qui nepuisse remplir ce devoir et louer Dieu ? En y réfléchissantsérieusement, vous verrez à la fois que ce devoir n'est passans difficulté, et que nous ne pouvons que gagner à le mettreen pratique. Premièrement, les justes seuls sont admis àoffrir ce sacrifice, et il faut commencer par bien régler sa vieavant de venir offrir ses louanges à Dieu. "Car la louange n'estpas bonne dans la bouche du pécheur." (Si 15,9). En second lieu,ce n'est point seulement par nos paroles, mais par nos actions que nousdevons louer Dieu, et Il demande surtout de nous cette louange qui doittourner à sa gloire : "Que votre lumière brille devant leshommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votrePère qui est dans les cieux." (Mt 5,16) Telles sont les louangesque les chérubins offrent à Dieu. Aussi le prophète,après avoir entendu cette mélodie mystique, reconnaîthumblement sa misère en s'écriant; "Malheur à moi,parce que je suis un homme dont les lèvres sont impures, et quej'habite au milieu d'un peuple dont les lèvres sont égalementsouillées !" (Is 6,5). Voilà pourquoi le psalmiste, lorsqu'ilfait un devoir de louer Dieu, commence par les puissances des cieux : "Vousqui habitez les cieux, louez le Seigneur; louez-Le, vous qui résidezdans les hauteurs du firmament." (Ps 148,1-2). Il faut donc que nous devenionsdes anges avant d'offrir nos louanges à Dieu. Gardons-nous d'attacherpeu d'importance à ce genre de louanges, et faisons en sorte quenotre vie précède notre bouche et que toute notre conduitefasse entendre sa voix avant notre langue. Alors notre silence lui-mêmesera une louange agréable à Dieu, et lorsque nos lèvress'ouvriront, leur mélodie s'harmonisera parfaitement avec notrevie.

Ce n'est pas la seule leçonque nous donne ce psaume, il veut encore nous amener tous à ne formerqu'un seul choeur pour ne faire qu'un seul concert. Aussi, ne s'adresse-t-ilpas à une ou deux personnes, mais au peuple tout entier. Notre SeigneurJésus Christ, voulant unir les coeurs par les liens d'une mêmecharité, nous ordonne d'entrer avec nos frères dans une véritablecommunion de prières, et il veut que 1'Église tout entièrene forme qu'une seule personne lorsqu'elle dit : "Notre Père;" etencore : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour," et enfin :"Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons nous-mêmes,et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous dumal." (Mt 6,9-13). Le Sauveur se sert continuellement du pluriel et commandeà chaque chrétien, soit qu'il prie seul ou avec les autres,d'offrir sa prière en union avec ses frères. De mêmeici le Roi-prophète invite tous les hommes à ce concert deprières : "Louez le Nom du Seigneur." Pourquoi ajoute-t-il ici leNom du Seigneur ? Pour nous faire comprendre les saintes ardeurs de sonâme.

Il y a encore une autre raison. Quelleest-elle ? C'est de nous faire glorifier le Nom de Dieu, de montrer parnotre vie qu'il est digne de louanges. La nature seule de ce Nom le renddigne de toute gloire et de toutes louanges, mais il veut que notre viesainte et vertueuse vienne ajouter, s'il est possible, à l'éclatde cette gloire qui lui est propre. Si vous voulez vous en convaincre,voyez la suite. "Que le Nom du Seigneur soit béni, maintenant etdans tous les siècles." (Ibid. 9). Que dites-vous ? Est-ce que ceNom attend, pour être béni, le souhait que vous exprimez ?Vous voyez que le Roi-prophète ne veut point parler ici de la bénédictionqui est essentielle à Dieu, et qui est une conséquence desa Nature, mais de celle qu'Il reçoit des hommes. C'est de cettedernière bénédiction que saint Paul disait dans unede ses épîtres : "Glorifiez Dieu dans votre corps et dansvotre esprit." (1Cor 6,20). Dieu par Lui-même est toute Grandeur,toute Élévation, et Il est digne de toutes louanges; maisla vérité de ces divins Attributs ressort avec plus d'éclatlorsque ses serviteurs, par le spectacle d'une vie sainte, excitent tousceux qui en sont les témoins à louer et bénir le Seigneur.Jésus-Christ Lui-même nous a commandé d'exprimer àDieu ce souhait dans nos prières en disant : "Que ton Nom soit sanctifié."(Mt 6,9). C'est-à-dire qu'il soit aussi glorifié par notrevie. De même qu'une vie criminelle déshonore ce saint Nom,ainsi une vie sainte le bénit, le sanctifie, et ajoute àsa gloire. Voici donc le sens de ces paroles du prophète : Fais-nousla grâce de vivre toujours saintement, afin que ton Nom reçoiveaussi de nous les bénédictions qui lui sont dues. "Le Nomdu Seigneur doit être loué depuis le lever du soleil jusqu'àson coucher." (Ibid. 3). Voyez-vous comme le Roi-prophète préludeà l'établissement du nouveau royaume et découvre paravance la noblesse de l'Église ? Ce royaume n'est plus bornéà la Palestine, à la Judée, il embrasse le monde entier.Or, quand cette prédiction s'est-elle vérifiée, sinondepuis les progrès surprenants de notre religion ? Autrefois, loind'être béni même dans la Palestine, ce saint Nom étaitblasphémé, déshonoré par les crimes des Juifsqui l'habitaient. "Vous êtes cause, leur dit Dieu, que mon Nom estblasphémé parmi les nations." (Is 52,5) Maintenant au contraire,il est l'objet des louanges de toute la terre. C'est ce qu'un autre prophèteprédisait en ces termes : "Dieu apparaîtra, Il anéantirales dieux des nations, et Il sera adoré par chaque homme dans chaquepays." (So 2,11) Et un autre : "Les portes seront fermées parminous et on n'allumera plus le feu sur mon autel gratuitement; car depuisle lever du soleil jusqu'au couchant, mon Nom est glorifié parmiles nations, et on lui offre en tout lieu un encens agréable etune oblation pure." (Mal 1,10-11) 2. Vous voyez comme il rabaisse les institutionsreligieuses des Juifs dont il annonce la fin, et comme au contraire ilétend à toute la terre le règne de la religion chrétienne,et prédit l'objet principal de son culte. Le prophète quiparle ainsi vivait après le retour de la captivité de Babylone,et il fit alors cette prédiction pour empêcher les Juifs del'appliquer à leur captivité et à l'abandon oùils furent réduits lorsqu'ils furent emmenés à Babylone.Depuis longtemps ces épreuves étaient passées, ilsavaient repris leur ancienne forme de gouvernement, et c'est alors quel'envoyé de Dieu prédit cette désolation qui devaitavoir lieu sous Vespasien et sous Tite, et qui devait être sans retourpour les Juifs. En effet, elle fut suivie de l'établissement del'Église. C'est pour cela que le prophète dit : "Mon Nomest grand parmi les nations," c'est-à-dire il est béni, ilest loué par la vie sainte des chrétiens dans le mêmesens que le Roi-prophète dit ici : "Que le Nom du Seigneur soitbéni."-" Le Seigneur est élevé au-dessus de toutesles nations." (Ibid. 4). Voyez donc ici de nouveau les nations embrasserla religion du vrai Dieu, et non pas un, deux ou trois peuples, mais tousles peuples de la terre. Peut-on une prophétie plus claire ? Maiscomment Dieu est-Il élevé au-dessus de toutes las nations? Est-ce parce que nous Le glorifions sans pouvoir ajouter en rien àson élévation ? Non, mais c'est par les véritésque nous croyons, par le culte, l'adoration et les autres hommages quenous Lui rendons, en nous formant de sa Nature des idées beaucoupplus hautes et plus relevées que celles des Juifs. C'est qu'en effet,la loi nouvelle est aussi élevée au-dessus de l'ancienneque le ciel est élevé au-dessus de la terre. Voilàpourquoi le Psalmiste dit : "Le Seigneur est élevé au-dessusde toutes les nations." Lorsque nous disons que nous relevons Dieu parle culte que nous Lui rendons, nous savons parfaitement que c'est làun langage accommodé à notre faiblesse. Ce culte est plusparfait, il est vrai, que dans l'ancienne loi, mais il est encore bienau-dessous de la Majesté divine. Aussi l'apôtre saint Paul,voulant marquer la différence qui sépare la connaissanceque nous avons maintenant, de celle qui sera le partage de l'autre vie,s'exprime en ces termes : "Quand j'étais enfant, je parlais en enfant,je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; mais lorsque je suis devenuhomme, je me suis dégagé de tout ce qui était de l'enfance."(1Cor 13,11) Et il ajoute : " Ce que nous avons maintenant de science etde prophétie est très imparfait. Nous ne voyons maintenantDieu que comme dans un miroir et sous des images obscures, mais alors nousLe verrons face à face." (1Cor 13,9-12). C'est-à-dire quela connaissance actuelle diffère autant de la connaissance futureque l'enfant diffère de l'homme parvenu à la maturitéde l'âge.

"Sa Gloire est au-dessus des cieux."Après nous avoir fait connaître comment nous pouvons louer,glorifier Dieu par nos bonnes oeuvres, et nous avoir pressé de Luioffrir ce tribut de louanges et de gloire; pour nous inspirer le désird'une vertu plus éminente, il nous indique l'endroit où cedevoir s'accomplit dans toute sa perfection. Quel est-il ? C'est le ciel,qui est vraiment le séjour de sa Gloire. En effet, ce sont surtoutles anges qui glorifient Dieu, non seulement par une conséquencede leur nature, mais par l'obéissance des hommes près dequi ils exercent leur ministère en accomplissant exactement la Volontéet les Ordres de Dieu. C'est ce que le psalmiste exprime ailleurs lorsqu'ildit : "Vous qui êtes revêtus de force, exécutez sesordres." (Ps 102,20). Voilà pourquoi Jésus Christ, dans l'Évangile,nous ordonne de prier et de dire : "Que ta Volonté soit faite surla terre comme dans les cieux." (Mt 6,10) C'est-à-dire que Dieunous rend dignes de Le sanctifier comme le sanctifient les anges, par unevie pure de tout péché, et la pratique des plus sublimesvertus. Cette même vérité se trouve expriméedans ces paroles : "Sa Gloire est au-dessus des cieux." Ne vous contentezdonc pas de considérer le spectacle des créatures visiblesni l'ordre admirable des sphères célestes, mais élevez-vouspar la pensée, des objets sensibles jusqu'aux choses intelligibles,jusqu'à la beauté des natures spirituelles, jusqu'àl'éclatante splendeur de ce royaume céleste, et vous comprendrezalors comment la Gloire de Dieu est dans les cieux. "Qui est semblableau Seigneur notre Dieu qui habite dans les lieux les plus élevés?" (Ibid. 5) "Et qui abaisse ses regards sur ce qu'il y a de plus humble?" (Ibid. 6) N'est-ce pas là une marque incontestable de grandeur? Rappelez-vous quel est Celui dont parle le Prophète, et vous trouverezqu'il est ici bien au-dessous de la réalité. Il ne faut doncpoint, je l'ai recommandé plus haut, s'arrêter aux parolesseules, mais s'élever bien au-dessus de la pensée. CommentDieu habite-t-Il dans les cieux, Lui qui remplit le ciel et la terre deson Immensité, qui est présent partout, et qui dit par sonprophète : "Je suis le Dieu de près et non pas le Dieu deloin ?" (Jr 23,23) "Qui a mesuré le ciel de sa main et la terredans la paume de sa main, et qui embrasse le tour de la terre ?" (Is 40,12-23).Le Roi-prophète s'adressait alors à des Juifs, et il parlede la sorte pour élever peu à peu leur intelligence, luidonner des ailes et la soulever insensiblement au-dessus de la terre. Aussiremarquez, il ne dit pas simplement : "Qui habite les lieux les plus élevéset qui regarde ce qu'il y a de plus humble ?", il commence par cette question: "Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?" avant d'ajouter : "Qui habiteles lieux les plus élevés, et qui regarde ce qu'il y a deplus humble ?" et il fait ainsi connaître la raison de ces dernièresparoles, c'est-à-dire la faiblesse des Juifs qui étaientpleins d'admiration pour les idoles et prodiguaient leurs adorations àdes dieux enfermés dans des temples et dans des enceintes déterminées.Voilà pourquoi il procède par voie de comparaison, bien queDieu soit sans comparaison au-dessus de tout ce qui existe. Mais il emploiece langage pour s'accommoder à la faiblesse morale de ses auditeurs,comme je l'ai déjà dit et ne cesserai de le faire remarquer.Il cherchait moins à parler d'une manière digne de la Gloirede Dieu, qu'à se rendre intelligible pour les Juifs. Voilàpourquoi il ne relève leurs pensées qu'insensiblement, maissans toutefois les laisser ramper a terre, et en leur découvrantdes horizons plus élevés. Car après avoir dit : "Quihabite dans les lieux les plus hauts, et qui regarde ce qu'il y a de plushumbles ?" son langage s'élève à des considérationsplus hautes et il ajoute : "Dans le ciel et sur la terre," paroles quidémontrent l'Immensité de Dieu, qui remplit le ciel et laterre. S'Il voit du haut du ciel tout ce qui se fait sur la terre, ce n'estpas comme d'un lieu où Il serait enfermé; Il est présentpartout et Il est près de chacune de ses créatures. Voyez-vouscomment il donne peu à peu des ailes à l'intelligence deses auditeurs ? Puis après l'avoir soulevée au-dessus dela terre et élevée jusqu'au ciel, il lui propose de plusgrandes pensées et passe à une autre preuve de la Puissancedivine. "Il tire de la poussière celui qui est dans l'indigence,et il élève le pauvre de dessus le fumier." (Ibid. 7). C'estle caractère d'une puissance vraiment grande et ineffable de releverce qui est petit. Un autre prophète donne une preuve contraire dela Puissance de Dieu qui abaisse ce qui est grand : "C'est Lui qui brisece qu'il y a de plus fort, et qui renverse les plus hautes citadelles."(Am 5,9) Ici le Roi-prophète déclare que Dieu peut releverce qui est petit; la proposition est générale. Si l'on veutentendre ces paroles dans un sens allégorique, on en trouvera l'accomplissementdans ce qui est arrivé aux nations, dans ce qui nous est arrivéà nous-mêmes lors de l'Avènement de Jésus Christ.Quelle pauvreté plus grande que celle de notre nature ? Et cependantJésus Christ a élevé, a transporté dans lescieux les prémices de cette nature, et l'a fait asseoir sur le Trônede son Père. "Et Il élève le pauvre de son fumierpour le placer avec les princes, avec les princes de son peuple." (Ibid.8). Le fumier figure ici l'abjection de la condition, et le changementsubit dont elle est l'objet, preuve que pour Dieu toutes choses sont aiséeset faciles. Mais voici quelque chose de plus grand encore. Qu'est-ce donc? Non seulement Dieu peut opérer d'aussi étonnants changementset faire succéder la grandeur à la bassesse, mais Il peutmême déplacer les bornes de la nature et donner la féconditéà celle qui était stérile. Le prophète continue: "Qui fait habiter dans sa maison l'épouse stérile, mèrejoyeuse de plusieurs enfants." (1R 1) C'est ce qui est arrivé pourAnne et pour une foule d'autres femmes. Vous le voyez, l'hymne est complèteet rien n'y est oublié. Il a prédit les événementsqui devaient apporter le bonheur à la terre, comment le judaïsmedevait faire place aux vives lumières que jeta la loi nouvelle etl'établissement de l'Église, et il a annoncé l'oblationdu sacrifice universel. Pour convaincre les esprits les plus rebelles dela vérité de ses prédictions, il en donne pour garantles événements accomplis sous leurs yeux. Voici le sens deses paroles : Pourquoi douter de la vérité d'un aussi grandchangement, pourquoi refuser de croire à la glorieuse élévationdes peuples si humiliés jusqu'alors ? N'êtes-vous pas tousles jours témoins de ce spectacle ? Ne voyez-vous pas les petitssortir de leur humiliation pour s'asseoir à côté desprinces ? Ne voyez-vous pas la nature guérie de son impuissance,et la fécondité donnée aux femmes jusqu'alors stériles? L'Église a été l'objet d'un prodige semblable. Elleétait stérile, elle est devenue la mère d'une multitudeinnombrable d'enfants. C'est cette glorieuse fécondité del'Église que le prophète Isaïe célèbreen ces termes : "Réjouis-toi, stérile qui n'enfantes pas;chante des cantiques de louanges, pousse des cris de joie, toi qui n'avaispas d'enfants, car l'épouse abandonnée est devenue plus fécondeque celle qui a un époux." (Is 54,1) Voilà pourquoi le Roi-prophètetermine ici ce psaume après avoir confirmé la véritéde ses prédictions par les faits éclatants que la Grandeurde Dieu a opérés dans les siècles qui ont précédé.Lorsque Dieu veut quelque chose, toutes les difficultés s'aplanissent.Il peut changer les lois de la nature, tirer les hommes de la poussièrepour les élever au premier rang et leur faire pratiquer les plussublimes vertus. Instruits que nous sommes de ces vérités,ne négligeons rien pour arriver à jouir de cette gloire,pour atteindre ces hauteurs ineffables des cieux, par la Grâce deDieu, à qui appartiennent la gloire et la puissance, au Père,au Fils, au saint Esprit, maintenant et toujours et dans tous les sièclesdes siècles. Amen.

PSAUME 113

"Lorsqu'Israël sortit de l'Égypte,et la maison de Jacob du milieu d'un peuple barbare (v. 1.) Dieu consacrala Judée à son service, et Il établit son Empire dansIsraël." (Ibid. 2).

1. Le Roi-prophète donne iciune preuve de la grande Bonté et de la Douceur infinie de Dieu.Quelle est-elle ? Il commence par manifester sa Puissance. Il demande ensuiteaux hommes de L'adorer; tel est le sens de ces paroles : "Lorsqu'Israëlsortit de l'Égypte, le peuple juif fut consacré àson service." Il fit éclater sa Puissance par les miracles qu'Ilopéra soit dans l'Égypte, soit dans le désert, etc'est alors aussi qu'Il S'attacha au peuple juif par des liens particuliers.Il avait tenu la même conduite à l'égard d'Adam. C'estaprès qu'Il eut créé le monde et qu'Il eut manifestédans toute leur étendue sa Sagesse et sa Puissance, qu'Il formal'homme, et lui imposa la loi de L'adorer. C'est ainsi que le Fils uniquede Dieu n'exigeait la foi qu'après avoir donné par des miraclesnombreux et variés, des preuves de sa Mission divine. Aussi, nedemande-t-Il pas à ceux qui les premiers s'attachèrent àLui sans avoir vu aucun signe, aucune preuve de sa Divinité : Croyez-vousque Je puisse faire ce miracle ? Il Se bornait à l'opérersous leurs yeux. Mais lorsqu'Il eut laissé partout dans la Palestinedes témoignages authentiques de sa Puissance, qu'Il eut rendu lasanté aux malades, banni le vice, annoncé le royaume descieux, établi les conditions du salut, alors Il exigea rigoureusementla foi de ceux qui voulaient s'attacher à Lui. Les hommes ne songentà faire du bien qu'après avoir établi leur domination,mais pour Dieu, Il commence par répandre ses Bienfaits. Et qu'ai-jebesoin de les rappeler ici, lorsque le Fils de Dieu a voulu souffrir lamort de la croix, pour devenir le Maître du monde et prouver ainsila grandeur de son Amour pour nous ? C'est cette même véritéque veut exprimer ici le psalmiste : "Lorsqu'Israël sortit de l'Égypte,et la maison de Jacob du milieu d'un peuple barbare, Dieu consacra la Judéeà son service." C'est-à-dire lors de la sortie, du départ,de la délivrance de l'Égypte. Il ne Se contente pas de dire: "De l'Égypte," il ajoute : "Du milieu d'un peuple barbare," pourfaire ressortir par le nom donné à ses ennemis, la Bontéde Dieu pour les Juifs. Jamais en effet, les Israélites n'auraientvu se briser les chaînes de ces Égyptiens durs, inhumainset cruels, sans la Main puissante et la Droite invincible de Dieu. Le peupleégyptien en effet, était plus farouche que les bêtesféroces, plus dur que les pierres, et les plaies multipliéesqui le frappaient ne faisaient que l'endurcir. Cette dénominationde peuple barbare que lui donne le psalmiste, fait donc ressortir la grandePuissance de Dieu qui a su fléchir cette nation barbare et cruelle,l'a forcée de laisser partir malgré elle ceux qu'elle retenaiten servitude, et a triomphé de sa résistance en engloutissantson armée dans les flots, et en délivrant ainsi son peuple.Que signifient ces paroles : "Israël a été comme lesanctuaire de Dieu ?" C'est-à-dire il est devenu un peuple dévouéà son culte, un peuple fidèle, un peuple consacréà son service. Le mot 'agíasma signifie proprement un temple,un lieu sacré, le Saint des saints. C'est dans ce sens que l'entendle prophète Zacharie, lorsqu'il nous représente les hommesqui lui adressent cette question : "Le sanctuaire de Dieu est entréici, devons-nous jeûner ?" (Za 7,3) Ils veulent parler du retourde l'arche et des autres objets consacrés au culte de Dieu. "LaJudée fut consacrée à son service"; c'étaitauparavant une contrée impure et abominable, mais lorsque le peuplejuif en eut pris possession, elle devint le sanctuaire de Dieu, c'est-à-direqu'elle fut sanctifiée et consacrée à son servicepar les observances légales, par les sacrifices, par l'ensembledu culte, des rites et des cérémonies que prescrivait laloi.

"Israël devint la Puissancede Dieu." Que signifient ces paroles ? Il fut soumis à sa Puissance.Sans doute l'univers entier reconnaissait sa Domination, mais les IsraélitesLui étaient attachés par des liens plus particuliers, ilsétaient les dépositaires des oracles prophétiques,Dieu daignait leur faire entendre sa Voix, et leur nation étaitl'objet d'une providence spéciale. On peut encore les appeler sonpeuple à un autre titre, car c'était souvent par l'Ordrede Dieu qu'ils marchaient au combat et qu'ils se dirigeaient dans la plupartde leurs entreprises. C'est donc pour les avoir délivrésdes mains de leurs ennemis, affranchis de la tyrannie, de la servitude,des dangers les plus signalés et de leur propre impiété,qu'il était devenu leur Roi. C'est ce qu'Il fait ressortir en Sejustifiant par la bouche d'un de ses prophètes, et en montrant qu'Ila commencé par les combler de bienfaits, avant d'exiger leur reconnaissanceet leur amour : "Suis-Je devenu pour Israël un désert ou uneterre inculte ?" (Jr 2,31). C'est-à-dire ai-je étépour vous comme une terre stérile ? N'ai-je pas répandu survous d'innombrables bienfaits ? changé pour vous l'ordre de la nature,assujetti les éléments à votre service ? Ne vous ai-Jepas nourris sans peine et sans fatigue de votre part ? Voilà lesens de ces paroles : "Suis-Je devenu pour Israël un désert?" C'est-à-dire encore, n'ai-Je pas été pour vousd'une fécondité merveilleuse ? Rappelez-vous la délivrancede la servitude d'Égypte, l'affranchissement du joug des barbares,l'éclat des miracles, votre vie dans le désert, la Palestineque vous avez eue en héritage, l'asservissement des peuples quil'habitaient, vos triomphes continuels, vos nombreuses victoires, les prodigesse succédant sans interruption, la fertilité prodigieusede la terre, l'accroissement extraordinaire de votre nation, votre gloirerépandue par tout l'univers, et mille autres faits semblables. Reconnaissez-vousles fruits de Dieu ? C'est ce qui Lui donne le droit de dire : "Est ceque J'ai été pour vous comme une terre inculte ?" En d'autrestermes : "N'avez-vous pas recueilli de Moi des fruits innombrables ? N'ai-Jepoint béni votre entrée et votre sortie, vos brebis, vostroupeaux, le pain et l'eau dont vous faisiez usage ? Ne vous ai-Je pasfait jouir d'une tranquillité assurée, entouré commed'un rempart impénétrable, rendus terribles et invinciblesà tous vos ennemis ? Est-ce que tous les biens de la terre et duciel ne coulaient pas sur vous comme d'une source intarissable ? Voilàen effet ce qui révèle le roi véritable, le soin qu'ilprend de ses sujets et la constante sollicitude qu'il porte à leursintérêts.

2. Aussi Jésus Christ disaitdu bon pasteur, non pas qu'il reçoit des honneurs ou des hommages,mais : "Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis." (Jn 10,11). Tel estle devoir de celui qui commande et toute la science du pasteur : sacrifierses intérêts aux intérêts de ceux qu'il est chargéde conduire. Un roi est comme un médecin; pour parler plus vrai,il est plus qu'un médecin. Le médecin consacre les ressourcesde son art à la guérison de ses malades, un roi défendles intérêts de ses sujets aux dépens de sa vie même.C'est ce qu'a fait notre Seigneur Jésus Christ honteusement souffleté,attaché à une croix après avoir enduré milleautres souffrances, ce qui faisait dire à saint Paul : "JésusChrist ne S'est pas recherché Lui-même, selon ce qui est ditdans l'Écriture : "Les outrages de ceux qui T' insultaient, sonttombés sur Moi." (Rm 15,3; Ps 67,10) Le psalmiste comprend doncdans ces paroles deux bienfaits, ou plutôt trois, et même uneinfinité d'autres. Il a délivré son peuple des barbares,Il l'a fait sortir d'une terre étrangère, Il a briséles chaînes de son esclavage, mis fin à ses peines et àses infortunes, opéré pour lui d'innombrables miracles. C'estalors qu'Il a voulu que les Israélites fussent consacrésà son service et soumis à ses lois. Car c'est là unde ses bienfaits les plus signalés de les avoir admis au nombrede ses sujets.

"La mer le vit et elle s'enfuit,le Jourdain retourna en arrière". (Ibid. 3) Voyez comme le langagedu Roi-prophète s'élève pour faire ressortir la grandeurdu bienfait : Pourquoi parler, dit-il, des barbares et des nations ennemies;les créatures elles-mêmes ont été forcéesde céder la place, de suivre une marche contraire à leurnature, pour obéir à la parole d'un tel chef et d'un semblableconducteur. Ces événements avaient pour but de bien convaincreles Hébreux qu'il n'y avait rien ici de naturel ou d'humain, maisque tout était l'oeuvre admirable d'une Puissance divine et mystérieuse.Remarquez d'ailleurs l'énergie et la justesse de l'expression employéepar le Prophète. Il ne dit pas : La mer a reculé, ou bienelle a cédé sa place, mais : "La mer Le vit et s'enfuit",expression qui fait ressortir la promptitude avec laquelle la mer s'estretirée, la grandeur de l'étonnement produit par ce prodige,et la facilité de l'Opération divine. Et afin qu'on ne crûtpas que ce miracle avait eu lieu ou par suite d'un mouvement périodique,ou par un effet du hasard, il ne s'est jamais renouvelé depuis,il ne s'est produit qu'une fois sur l'Ordre de Dieu et avec des effetscontraires, suivant la différence des personnes. Car la violenteimpétuosité des eaux, parut alors comme douée de discernementet d'intelligence. À la Voix de Dieu, elle sauva les uns et engloutitles autres, elle fut comme un char pour les Hébreux et un tombeaupour leurs ennemis. (Ex 14). Le même prodige eut lieu dans la fournaisede Babylone. Le feu qui de sa nature se répandait partout et sansdistinction, suivit une marche déterminée pour obéirà l'Ordre de Dieu, il épargna ceux qui étaient dansla fournaise, et s'élança sur ceux qui étaient dehorset les consuma. "Le Jourdain retourna en arrière." Voyez-vous commeces miracles ont eu lieu dans des temps et et dans des lieux différents? Dieu voulait convaincre les Israélites que sa Puissance s'étendaitpartout et qu'elle ne pouvait être limitée par aucun lieu;voilà pourquoi Il semait partout ses prodiges, tantôt dansles contrées barbares, tantôt dans le désert, tantôtsur la mer et tantôt sur les fleuves; aujourd'hui sous Moïseet ensuite sous Josué. Partout les miracles les accompagnaient pourdissiper l'aveuglement de leur esprit, amollir la dureté de leurscoeurs et les préparer à recevoir la connaissance de Dieu? Les montagnes sautèrent comme des béliers, et les collinescomme les agneaux des brebis." (Ibid. 4). Ces paroles donnent lieu àune question importante, le doute s'élève dans quelques espritsqui nous disent : Nous savons que les événements dont ilvient d'être question sont véritablement arrivés, L'histoireen fait foi, car nous y lisons que la mer Rouge en se divisant, a ouvertun chemin pour laisser passer les Hébreux, et que le Jourdain aretourné en arrière, lorsque l'arche le traversa. Mais nousne voyons nulle part que les montagnes et les collines aient tressaillide joie. Que signifient donc ces paroles ? Le Roi-prophète veutnous faire comprendre à l'aide de comparaisons la joie du peupleet la grandeur des miracles, et il représente les créaturesinanimées elles-mêmes, se livrant aux tressaillements et auxbondissements de la joie, à la manière de ceux qui sont transportésd'allégresse. Voilà pourquoi il ajoute : "Comme les bélierset comme les agneaux des brebis." En effet, ces animaux manifestent leurjoie par des bondissements. De même qu'un autre prophète nousreprésente la vigne et le vin dans les pleurs au milieu des calamités,non pas que la vigne puisse s'attrister, mais parce qu'en associant parcette hyperbole les êtres inanimés au deuil général,il en fait ressortir plus vivement la grandeur; de même ici le Roi-prophèteassocie les créatures inanimées à la joie du peuplepour en faire comprendre toute l'étendue. Nous-mêmes nousassocions tous les objets à notre joie, et lorsque nous recevonsla visite d'un personnage célèbre, nous lui disons : Vousavez rempli notre maison d'allégresse; nous ne voulons point sansdoute parler des murailles, mais montrer l'étendue de notre joie? "Pourquoi, ô mer, vous êtes-vous enfuie ? Et vous, Jourdain,pourquoi êtes-vous retourné en arrière ? (Ibid. 5)Pourquoi, montagnes, avez-vous sauté comme des béliers ?Et vous, collines, comme les agneaux des brebis ?" (Ibid. 6). Il adressecette question aux éléments et converse avec eux, dans lemême sens qu'il nous les a représentés tressaillantd'allégresse; il ne leur supposait alors aucune intelligence, maisil voulait simplement montrer l'excès de la joie et la grandeurdes événements. De même ici, il leur fait cette questionsans leur supposer l'intelligence nécessaire pour lui répondre,mais pour rendre son langage plus énergique et faire ressortir toutce que ces prodiges ont d'extraordinaire.

3. À cette question, le psalmistefait lui-même la réponse, comme s'il s'agissait d'un faitinouï et qui n'a aucun antécédent dans les phénomènesordinaires de la nature. "La terre a été ébranléeà la Présence du Seigneur, à la Présence duDieu de Jacob." (Ibid. 7). Par cette expression figurée qui signifiela surprise, l'étonnement, la stupeur des habitants, le Roi-prophèteveut nous montrer de nouveau la grandeur des événements accomplis.Il fait voir ensuite combien la vertu d'un seul homme est précieuseaux yeux de Dieu, en désignant le Seigneur par le nom de son serviteur.Au témoignage de saint Paul, c'est le plus grand honneur que Dieuait accordé à ces saints patriarches, en récompensede leur détachement de toutes les choses de la terre. L'Apôtrene se contente pas en effet de rappeler cette glorieuse prérogative,il en donne la raison, pour nous enseigner à nous-mêmes commentnous pouvons avoir part à cet honneur. En quoi consiste-t-il ? Ence que le Seigneur veut bien être appelé du nom de ses serviteurs.C'est ce qui faisait dire à saint Paul : "Aussi Dieu ne rougit pointd'être appelé leur Dieu." (He 11,16) Et comment S'appelait-Illeur Dieu ? Lorsqu'Il disait : "Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac,et le Dieu de Jacob." L'Apôtre avait donné plus haut le motifpour lequel Dieu avait voulu être ainsi appelé; "Tous cessaints, disait-il, sont morts dans la foi, n'ayant point reçu lesbiens que Dieu leur avait promis, mais les voyant et les saluant de loin,et confessant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur laterre." (He 11,13) Et après avoir donné cette raison, ilajoute : "C'est pour ce motif que Dieu ne rougit point d'être appeléleur Dieu." (Ibid. 13) Quel est-il ? Parce qu'ils ont confessé qu'ilsétaient étrangers et pèlerins ici-bas, qu'ils n'avaientrien de commun avec les choses de la terre, et qu'ils y passaient leurvie comme sur une terre étrangère, dans un détachementcomplet de tous les biens de ce monde ? "Qui changea la terre en torrents,et le rocher en sources d'eau vive." (Ibid. 8) Quel pardon peuvent obtenir,je vous le demande, ceux qui sont durs et que rien ne peut fléchir? La pierre et les rochers amollissent leur dureté naturelle àla Voix de Dieu, et l'homme doué du privilège de la raison,le plus doux par nature des êtres créés, les surpassetous en dureté ? Le rocher dont le psalmiste parle ici cèdeà peine à l'action du fer, et ne peut guère êtreentamé qu'à sa surface. Et cependant il a changé denature, et a laissé couler de son sein des sources d'eau vive. Maisle Maître de la nature peut déroger aux lois de la nature,et changer l'ordre qu'Il a établi. Il l'a fait souvent et en plusd'un endroit pour montrer qu'Il est Celui qui a créé touteschoses de rien.

Après avoir rappeléles bienfaits des anciens temps, les miracles, les prodiges que Dieu aopérés, comment Il a délivré son peuple dela servitude d'Égypte, et lui a rendu sa liberté, commentIl a bouleversé l'ordre des éléments et rempli tousles coeurs d'allégresse, le psalmiste implore le Secours de Dieuau milieu de ses nécessités présentes et se réfugieen Lui comme dans un port assuré. Tous ces prodiges n'avaient pointeu pour cause les mérites de ceux qui en étaient l'objet,mais la Bonté de Dieu et la gloire de son Nom, comme Il le déclareexpressément : "C'est afin que mon Nom ne soit point déshonoré;"(Ez 20,9); afin que tous, à la vue de ces prodiges, reconnaissentla vertu, la puissance de ce Nom, et qu'ils y trouvent de graves et utilesleçons. Voilà pourquoi le psalmiste apporte cette nouvelleraison, et dit à Dieu : Quand même notre vie nous ferait défaut,quand même nos actions ne nous inspireraient aucune confiance, agispour ton Nom, comme Moïse Te le demandait. Le Roi-prophètelui fait une prière analogue : "Ce n'est pas à nous, Seigneur,ce n'est pas à nous, mais à ton Nom qu'il faut donner lagloire." (Ibid. 9). Non, ce n'est point dans notre intérêt,ce n'est point pour nous donner plus de considération et de célébrité,mais pour faire éclater partout les effets de ta Puissance. Toutefois,si le Nom de Dieu est glorifié, lorsqu'Il prend en main notre défenseet qu'Il vient à notre secours, Il l'est également par lesvertus que nous pratiquons et par l'éclat de notre vie : "Que votrelumière, nous dit Jésus Christ, brille devant les hommes,afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Pèrequi est dans les cieux." (Mt 5,16). De même donc que nos vertus tournentà sa Gloire, de même une vie criminelle devient un sujet deblasphèmes. C'est ce que Dieu reprochait à son peuple parson prophète : "À cause de vous, mon Nom est blasphéméparmi les nations." (Is 52,5). Au défaut d'autre raison qu'il puisseinvoquer en leur faveur, le Roi-prophète a recours au mêmemoyen que Moïse. Toutefois Dieu n'agit pas toujours de la sorte, etcela dans l'intérêt du salut des hommes. S'Il tenait toujourscette conduite, un grand nombre de chrétiens négligents ledeviendraient encore davantage, et regarderaient comme un gage de sécuritéla certitude que la Gloire de Dieu doit les préserver à jamaisde tous maux. Mais il n'en est pas ainsi. La Gloire de Dieu Lui est moinsà coeur que notre salut; s'il est des hommes qui méprisentla gloire, à plus forte raison Dieu n'en tient aucun compte, Luiqui n'a nul besoin de ce qui vient de nous. Mais comme je l'ai dit, leprophète qui a entrepris de plaider notre cause, la défendpar les moyens qui sont à sa disposition, et les reproduit àdeux reprises différentes : "Ce n'est pas à nous, Seigneur,ce n'est pas à nous," qui sommes souverainement indignes de ta Miséricorde;"c'est à ton Nom qu'il faut donner la gloire;" car pour nous, nousméritons toutes sortes de maux, mais Toi, Seigneur, sauve ton Nomde la profanation. "Pour faire éclater ta Miséricorde etta Vérité." (Ibid. 10). Un autre interprète traduit: "À cause de ta Miséricorde." Vous voyez que le psalmistesavait parfaitement que souvent Dieu tenait peu compte des raisons tiréesde sa Gloire, et n'avait en vue qu'une seule chose, la conversion des pécheurs;c'est pour cela qu'il ajoute : "Pour faire éclater ta Miséricordeet ta Vérité, c'est-à-dire viens à notre secours,au Nom de ta Miséricorde; la gloire qui vient des hommes Te touchepeu, mais rappelle-Toi ta Miséricorde et ta Vérité.Tu peux, je le sais, faire tourner à ta Gloire, non seulement l'exercicede ta Miséricorde, mais celui de ta Justice. Ce n'est point au Nomde ta Justice que je T'implore, mais au nom de ta Miséricorde. C'étaità nous de glorifier ton Nom par la sainteté de notre vieet de notre conduite, mais puisque nous avons failli à notre devoir,faites tout par votre protection, par ta Bonté, de peur que lesnations ne disent : Où est leur Dieu ?"

4. J'en entends beaucoup qui s'exprimentde la même manière dans leurs prières. Mais je crainsque cette pensée : "Où est leur Dieu ?" ne leur vienne àla vue des nombreuses rapines, des injustices, des crimes de tout genredont ils sont témoins ? Notre Dieu est dans le ciel, tout ce qu'Ila voulu, Il l'a fait." (Ibid., 14). Le psalmiste redresse ici l'erreurdes insensés; il en est beaucoup parmi eux qui méconnaissentl'existence de Dieu, il combat un si déplorable égarementen leur disant : "Notre Dieu est dans le ciel, tout ce qu'Il a voulu, Ill'a fait." Si telle a été sa Puissance dans le ciel, quen'a-t-elle pas fait sur la terre ? Mais que signifient ces paroles : "Ila fait tout ce qu'Il a voulu dans le ciel ?" C'est-à-dire, ou Ila fait les puissances célestes et ces innombrables légionsqui peuplent les cieux; ou bien tous ses ordres sont accomplis avec unemerveilleuse facilité. Si donc vous voyez la confusion et le désordrerégner sur la terre, n'en soyez point surpris. Le désordrea pour cause les vices des hommes et la perversité de ceux qui lesfavorisent, et non l'impuissance de Dieu; car tout ce que Dieu fait dansle ciel, témoigne assez de sa Force et de sa Puissance. S'il n'enest pas ainsi sur la terre, n'en accusez que ceux qui s'en affranchissentpar leur indignité.

On peut encore entendre ces parolesdans un autre sens et dire que la Patience de Dieu est cause qu'un grandnombre de crimes ne reçoivent pas ici-bas le châtiment quileur est dû. Pourquoi, par exemple, voyons-nous les justes oppriméspar les méchants ? Parce que Dieu ne veut pas punir les iniquitésdes hommes aussitôt qu'elles se commettent. Si sa Justice étaitaussi prompte, il y a longtemps que le genre humain aurait cesséd'exister. Tel est donc le sens de ces paroles : "Sa Puissance, sa Force,pour punir le crime, sont incontestables, il n'en faut pour preuve quece qu'il fait dans les cieux. Si donc Il n'en tire pas immédiatementvengeance, c'est par un motif de douceur et de bonté et pour attirerles pécheurs au repentir. "Les idoles des nations sont de l'argent,de l'or, et l'ouvrage des mains des hommes." (Ibid. 12) "Elles ont unebouche et elles ne parleront point; elles ont des yeux et ne verront point."(Ibid. 13) "Elles ont des oreilles et n'entendront point, des narines etne sentiront point." (Ibid. 14) "Elles ont des mains sans pouvoir toucher,des pieds sans pouvoir marcher; aucun son ne s'échappe de leur gosier."(Ibid. 15) "Que ceux qui les font leur deviennent semblables." (Ibid. 16).Le Roi-prophète raconte dans le psaume cent-cinquième leurségarements insensés, lorsqu'il dit : "Ils ont sacrifiéleurs fils et leurs filles aux démons." (Ps 105,37) Il fait voirici jusqu'où va leur stupidité qui leur fait adorer une matièreinanimée. Il parcourt en détail tous les membres de ces idolespour en faire plus à l'aise l'objet de ses justes moqueries. Puisil ajoute : "Que ceux qui les font et qui mettent en eux leur confianceleur deviennent semblables." C'est une gloire que de ressembler àDieu, mais ici c'est une malédiction. Songez à ce que sontces dieux, puisque le plus grand malheur qu'on puisse souhaiter est deleur ressembler. Le psalmiste emploie ce langage figuré pour tourneren dérision l'extrême folie des idolâtres, et fairevoir le ridicule de leur conduite. Car n'est-il pas absurde, dites-moi,de se rendre l'esclave d'une statue qui offre le type de la dernièreindécence ? Qui voudrait voir une femme dans un état de honteusenudité ? Or, le démon tend également des piègesautour de cette statue qui vous en présente l'image. Ces statuesvous représentent tantôt des scènes de fornications,tantôt des amours plus infâmes encore. En effet, que signifiecet aigle, ce Ganymède, cet Apollon qui poursuit une jeune fille,et tant d'autres tableaux licencieux ? Je ne vois partout que libertinage,impureté, des actions, des amours dont l'obscénitéva jusqu'à la folie. Que sont en effet ces statues, ces fêtes,ces réunions, ces initiations mystérieuses, si ce n'est despreuves, des monuments, des écoles d'infâme libertinage ?Non seulement ce sont des écoles de vice, on y enseigne mêmel'homicide. Voilà les moyens qu'ils prennent pour apaiser les démons.On ne rencontre chez eux qu'impuretés, débauches, inhumanité,cruauté, homicide, tels sont les éléments dont secomposent leurs fêtes. Après avoir tourné en dérisionces idoles inanimées et insensibles, aussi bien que la folie deceux qui placent en elles leur confiance, il en revient aux louanges duvrai Dieu. "La maison d'Israël a espéré en Dieu, Ilest leur Protecteur et leur Soutien." (Ibid. 17) "La maison d'Aaron a espéréau Seigneur, Il est leur Protecteur et leur Soutien." (Ibid. 18) "Ceuxqui craignent le Seigneur ont mis en Lui leur espérance, il estleur Protecteur et leur Soutien." (Ibid. 19). C'est ainsi qu'il proclameà la fois la Puissance de Dieu et sa supériorité incomparableau-dessus de tout ce qui est créé. Il rappelle ce que Dieua fait pour le peuple juif, et fait ressortir le double ou plutôtle triple bienfait dont ce peuple a été l'objet. Dieu a d'aborddélivré les Israélites du culte des démons;en second lieu, Il S'est fait connaître à eux; en troisièmelieu, Il les a couverts de sa Protection. Le psalmiste parle successivementdu peuple d'Israël, de la race sacerdotale et de ceux des gentilsqui embrassent le culte du vrai Dieu. Car on ne peut assimiler le simplefidèle au prêtre, qui lui est de beaucoup supérieur.Cette division est donc fondée sur les prérogatives d'honneuraccordées à l'ordre sacerdotal.

5. Le Roi-prophète montreensuite que l'action de la Providence divine n'a pas étélimitée aux Juifs seuls, mais qu'elle s'est étendue àtous ceux qui sont venus du dehors se joindre à eux, et il faitvoir que le Secours et la Bénédiction de Dieu sont devenusle patrimoine commun de tous. "Le Seigneur S'est souvenu de nous et nousa bénis; Il a béni la maison d'Israël, Il a bénila maison d'Aaron." (Ibid. 20) "Il a béni tous ceux qui craignentle Seigneur." (Ibid. 2). Qu'est-ce à dire : "Il les a bénis"? Il les a comblés de biens innombrables. L'homme peut aussi bénirDieu, lorsqu'Il dit avec le psalmiste : "Mon âme bénit leSeigneur." (Ps 102,1). Mais ses bénédictions n'ont d'utilitéque pour lui, il augmente sa propre gloire sans rien ajouter à cellede Dieu; au contraire, lorsque Dieu nous bénit, c'est notre gloirequi s'en accroît, sans qu'Il y gagne rien pour Lui-même. Dieu,en effet, n'a besoin de rien, et dans ces deux hypothèses, toutl'avantage est

pour nous seul. Mais quelles sontdonc les bénédictions qu'Il a répandues sur eux ?Il les a nourris d'un pain descendu du ciel, Il a fait jaillir l'eau durocher, Il a protégé leur entrée et leur sortie, Ila multiplié leurs troupeaux et leurs brebis, Il en a fait son peuplede prédilection et un sacerdoce royal, Il leur a donné laloi et leur a envoyé des prophètes. Ce sont ces bienfaitsque le psalmiste rappelle en ces termes dans un autre endroit : "Il n'apas agi de la sorte avec toutes les nations et Il ne leur a pas manifestéses décrets." (Ps 148,9) Nous lisons encore ailleurs : "Est-il unenation assez sage pour que Dieu daigne approcher d'elle ?" (Dt. 4,7). "Lespetits aussi bien que les grands." Il n'est point une nation qui ait étéexclue de cette bénédiction, elle s'est répandue surtous sans exception.

"Que le Seigneur ajoute encore àses Bénédictions sur vous, sur vous et sur vos enfants."(Ibid. 22) Voici une autre espèce de bénédiction,l'accroissement de leurs familles. Aussi un autre prophète regardel'effet contraire comme un châtiment. "Nous sommes diminuésplus que toutes les nations, et nous sommes réduits à untrès petit nombre en comparaison des autres peuples de la terre."(Dn 3,37). Avant même leur sortie d'Égypte, cette bénédictionleur était accordée, malgré tant d'obstacles qui semblaientdevoir en arrêter l'effet, leurs travaux, leurs souffrances et lacruauté de leurs maîtres. "Mais rien ne peut entraver l'actionde la Parole de Dieu, et sa Bénédiction fut si efficace qu'endeux cents ans la population arriva au chiffre de six cent mille." (Ex12,27). Telles étaient les bénédictions de l'AncienTestament, mais celles du Nouveau leur sont de beaucoup supérieures."Béni soit Dieu, dit saint Paul, qui nous a bénis en JésusChrist de toutes sortes de bénédictions spirituelles parles biens célestes." (Ep 1,3). Et encore : "Que Celui qui par saPuissance peut faire infiniment plus que tout ce que nous demandons ettout ce que pensons soit glorifié par l'Église." (Ep 3,20-21).Voilà pourquoi les prophètes souhaitaient cette bénédictionà ceux dont ils voulaient la prospérité et le bonheur.Elisée obtint de Dieu un fils à la femme qui lui avait donnéhospitalité. (4R 4,16). Sous la nouvelle loi, c'est un nouveau genrede grâces et d'un ordre beaucoup plus élevé. Aussin'est-ce pas ce que la marchande de pourpre prie les apôtres de luiaccorder. Que leur demande-t-elle ? "Si vous ne me jugez pas indigne duSeigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y." (Ac 16,15). Voyez-vousquelle différence dans les prières de l'Ancien Testamentet dans celles du Nouveau ? Entendez encore Jésus Christ vous dire: "Réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans lescieux." (Lc 10,20). Et saint Paul : "Que Dieu vous comble de paix et dejoie dans votre foi, afin que votre espérance croisse toujours deplus en plus par la Vertu du saint Esprit." (Rm 15,13). Voyez l'efficacitéde cette bénédiction qui est pour nous la source de biensineffables, et n'a rien de terrestre. Saint Paul dit encore : "Le Dieude paix écrasera bientôt Satan sous vos pieds." (Rm 16,20)Sous l'Ancien Testament, au contraire, lorsque les hommes étaientencore dominés par les sens, les choses extérieures et sensiblesformaient la matière des bénédictions, et on regardaitcomme une des grâces les plus précieuses d'avoir un grandnombre d'enfants. Comme la mort était entrée dans le mondeà la suite du péché, Dieu, pour consoler le genrehumain et lui montrer que loin de le détruire et de l'anéantir,Il voulait au contraire le multiplier et l'accroître, dit ànos premiers parents : "Croissez et multipliez." (Gn 9,1) Mais lorsqu'ilfut reconnu que la mort n'était qu'un simple sommeil, la vertu devirginité devint en honneur. C'est ce qui faisait dire àsaint Paul : "Je voudrais que vous fussiez tous en l'état oùje suis moi-même." (1Cor 7,7). Et encore : "Il est avantageux àl'homme de ne s'approcher d'aucune femme." (Ibid. 1) Notre Seigneur nousdit Lui-même : "Il y en a qui se sont faits eunuques à causedu royaume des cieux." (Mt 19,12) Toutefois, même dans les ancienstemps, Dieu avait déclaré, quoique d'une manière moinsexpresse, que ce qui était surtout nécessaire c'étaitla vertu, et non un grand nombre d'enfants. Que dit en effet le Sage ?"Ne désirez pas un grand nombre d'enfants inutiles, s'ils n'ontpas la crainte de Dieu, et ne mettez pas votre complaisance dans leur multitude.Car un seul enfant qui craint Dieu vaut mieux que mille, et il est plusavantageux de mourir sans enfants que d'en laisser après soi quisoient sans religion; un seul enfant qui fait la Volonté de Dieuvaut mieux que mille qui sont impies." (Si 16,1-4). Mais les Juifs, quin'avaient aucune intelligence, aucun zèle pour la pratique de lavertu, et dont les inclinations étaient toutes charnelles, disaient: "Que recherche Dieu, si ce n'est la multiplication de la race ?" (Ml2,15) Aussi, pour les convaincre que ce n'est pas là ce qu'Il demande,Dieu les a punis de mort parce qu'ils étaient stériles envertus.

"Soyez bénis du Seigneur."(Ibid. 23). C'est avec dessein que le psalmiste ajoute : "Du Seigneur."Voilà en effet la bénédiction par excellence. Il enest qui reçoivent les bénédictions des hommes, maisl'objet de ces bénédictions est tout humain. Ici au contraire,c'est une bénédiction qui ne souffre point de comparaison.Les hommes donnent des bénédictions, c'est-à-direqu'ils louent, qu'ils préconisent ceux qui se distinguent par leursrichesses, leur gloire, leur puissance. Mais ce sont là des bénédictionspassagères et stériles au moment même où onles reçoit. Au contraire, la Bénédiction de Dieu estperpétuelle et d'une utilité sans égale, au milieudes affaires les plus importantes. "Qui a fait le ciel et la terre."

6. Quelle est puissante la Bénédictionde Dieu ! Les paroles de Dieu deviennent des faits accomplis. Le ciel n'a-t-ilpas été fait par sa seule Parole ? "C'est par la Parole duSeigneur, dit le Roi-prophète, que les cieux ont étéaffermis." (Ps 32,6) C'est avec cette Parole si puissante qu'Il daignevous bénir. "Les cieux des cieux sont pour le Seigneur, mais Ila donné la terre aux enfants des hommes." (Ibid. 24) Que dites-vouslà ? Dieu a choisi le ciel pour son séjour, et aprèsavoir fait choix de ces régions supérieures, Il nous a assignécette terre pour l'habiter ? Non sans doute, Il n'en est pas ainsi, etle psalmiste ne veut ici que s'accommoder à l'intelligence de ceuxà qui il s'adresse. S'il en était autrement, où seraitla vérité de ces autres paroles : "Est-ce que je ne remplispas le ciel et la terre, dit le Seigneur ?" (Jr 23,24). Car ces deux passagessont contradictoires, à ne les considérer que dans leur significationobvie et littérale, sans faire attention au sens caché qu'ilsrenferment. Que signifient donc ces paroles : "Les cieux des cieux sontau Seigneur, mais pour la terre Il l'a donnée aux enfants des hommes"? Le psalmiste se sert ici d'un langage que je puis appeler de condescendance,sans prétendre confiner dans les cieux la Présence de Dieu.De même encore ces paroles : "Le ciel est son Trône, et laterre son Marchepied." (Is 66,1) Et ces autres : "Je remplis le ciel etla terre," ne sont pas dignes de la Majesté de Dieu, c'est un langageproportionné à l'intelligence de ceux à qui les prophètess'adressent. Car Dieu embrasse toutes choses, supporte tout, n'est limitépar aucun lieu, et il étend sa domination sur tout ce qui existe;si donc il est écrit que le ciel est son séjour, c'est parceque ce lieu est pur de toute iniquité. Ces paroles ne signifientdonc point que Dieu ait choisi particulièrement le ciel pour lieud'habitation. Dans cet autre endroit : "Il marquera les limites des peuplesselon le nombre des anges de Dieu;" (Dt 32,8) ou dans cet autre : "Il achoisi la maison de Jacob", l'auteur sacré ne veut pas dire queles Juifs sont devenus son peuple choisi à l'exclusion des autreshommes qui ne seraient pas compris dans les soins de sa Providence et deson Gouvernement divin. Car Dieu est le Dieu de tous les hommes, et sila sainte Écriture s'exprime de la sorte, c'est pour marquer l'Amourparticulier qu'Il avait pour les Juifs, qui paraissaient méritercette faveur de préférence aux autres peuples.

S'il vous faut une preuve qu'Il n'apas choisi les Juifs à l'exclusion des autres peuples, mais quesa Providence s'étend à tous les hommes, vous la trouvezdans les événements qui ont précédéMoïse, dans ceux qui ont eu lieu de son temps, comme dans les événementsparticuliers qui l'ont suivi. Dieu n'a-t-Il pas donné le soleil,la terre, la mer et tous les autres éléments, comme un biencommun à tous les hommes; n'a-t-Il pas gravé dans leurs coeurssans distinction la loi naturelle ? Par amour pour Abraham qui étaitperse d'origine, Dieu le fit sortir de son pays, et Il Se servit de luipour éclairer les Égyptiens, les habitants de la terre deChanaan et les Perses eux-mêmes. Il Se servit également deson fils et de son petit-fils pour rendre meilleurs les peuples voisinsautant du moins qu'il était en lui. Après la naissance deMoïse, les miracles dont les Juifs étaient l'objet avaientpour but d'amener à la connaissance de Dieu les Égyptiens,les peuples de la Palestine, et plus tard les habitants de Babylone. Lorsdonc que le psalmiste

nous dit : "Les cieux des cieux sontau Seigneur, il veut simple ment nous apprendre que Dieu Se repose de préférencedans les cieux, parce que l'iniquité n'y a point d'accès.Mais vous-mêmes, si vous ne vous attachez pas trop fortement àla terre, si vous vivez de la vie des anges, vous vous élèverezpromptement jusque dans le ciel et dans la maison paternelle, et c'estainsi qu'avant même le jour de la résurrection, vous quitterezla terre pour habiter les cieux et prendre possession des honneurs quivous y attendent. Ne voyez-vous pas qu'un grand nombre de ceux qui fontpartie du sénat impérial conservent la dignité desénateur, bien qu'ils habitent la campagne ? Si donc vous aussivous voulez avoir droit de cité dans les cieux, vous pouvez en jouirbien qu'habitant encore sur la terre.

"Ce ne sont point les morts qui Teloueront, Seigneur, ni tous ceux qui descendent dans l'enfer." (Ibid. 25)"Mais nous qui vivons, nous bénissons le Seigneur maintenant etdans tous les siècles." (Ibid. 20) Les morts dont parle ici le psalmistene sont pas ceux qui avaient quitté cette vie, mais ceux qui étaientmorts dans leurs impiétés ou qui avaient croupi dans le crime.En effet, Abraham, Isaac et Jacob étaient morts, et cependant ilsvivaient toujours et leur souvenir était toujours présentà la mémoire des hommes. Aussi, lorsque Moïse prie Dieuen faveur du peuple dont il avait la conduite, il apaise sa Colèreau nom de ces saints patriarches qu'il fait intervenir dans ses prières.(Ex 32,13) C'est également en leur nom que les trois enfants demandentà Dieu leur délivrance : "Ne détourne pas ta Miséricordede nous à cause d'Abraham que Tu as tant aimé, à caused'Isaac ton serviteur et d'Israël ton saint." (Dn 3,35) Puisqu'ilsavaient une si grande puissance, comment supposer qu'ils fussent morts? Entendez Jésus Christ vous dire.encore : "Laissez les morts ensevelirleurs morts." (Mt 8,22) Aussi saint Paul ne donne point le nom de mortsà ceux qui ont quitté cette vie, mais il compare leur mortà un sommeil. "Je ne veux point vous laisser ignorer, mes frères,au sujet de ceux qui se sont endormis." (1Th 4,12) Non, la mort du justen'est pas une mort, mais un sommeil, N'est-ce pas dormir en effet, qued'attendre le passage à une vie meilleure ? Mais pour celui quin'a en perspective qu'une mort immortelle, dès cette vie même,il cesse d'être vivant, il est mort. Les uns descendent dans lesenfers, les autres montent dans les cieux pour régner avec JésusChrist. Aussi, le prophète ne dit pas en général ceuxqui vivent, mais : "Nous qui vivons." Il s'exprime ici de la mêmemanière que saint Paul dans ces paroles : "Nous qui vivons, nousqui restons, nous ne préviendrons point ceux qui sont dans le sommeilde la mort." (1Th 4,16)

L'apôtre en disant : "Nousqui vivons," ne permet pas d'appliquer ces paroles à tous les fidèles,et les restreint à ceux dont la vie est semblable à la sienne;de même ici ces paroles : "Nous qui vivons," doivent s'entendre deceux qui comme David passent leur vie dans la pratique de la vertu. "Maintenantet dans les siècles des siècles." Vous voyez ici une nouvellepreuve de cette interprétation, c'est-à-dire que le psalmisteveut parler de ceux dont la vie a été une suite continuellede bonnes oeuvres. Car personne ici-bas ne vit dans les sièclesdes siècles, c'est le privilège exclusif de ceux qui méritentla vie glorieuse et éternelle. Les pécheurs vivent aussi,il est vrai, mais dans les tourments, mais dans les supplices, mais dansles grincements de dents. Les élus au contraire vivent dans lessplendeurs de la gloire, et de concert avec les puissances des cieux, chantentà Dieu des hymnes spirituels. Voulons-nous avoir part à cettejoie ? Vivons ici-bas de cette même vie, et nous obtiendrons aussicette récompense privilégiée que la parole ne peutexpliquer, que l'esprit ne peut comprendre, dont rien ne peut nous donnerune idée, mais dont l'expérience seule pourra nous révélerle bonheur. Que Dieu nous fasse la grâce d'obtenir un jour cettefélicité par la Bonté et la Miséricorde denotre Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire et la puissance,maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

PSAUME 114

"J'ai aimé parce que le Seigneura exaucé la voix de ma prière" (v.1.)

1. Mais quel est celui, me direz-vous,dont le coeur ne s'ouvre à l'affection, lorsqu'il est exaucé? La plupart des hommes du monde. Ils ne veulent pas entendre parler dece qui leur est utile et avantageux, ils demandent des choses qui ne peuventleur être que nuisibles, et leurs voeux sont à peine exaucésqu'ils sont dans la tristesse et l'abattement. Les seules choses vraimentutiles sont celles que Dieu sait devoir nous être avantageuses, quandce serait la pauvreté, la disette, la maladie ou quelqu'autre épreuvesemblable. Dès lors que Dieu en juge de la sorte, et qu'Il nousdonne ces choses, leur utilité ne peut être mise en doute.Écoutez ce qu'Il répond à l'apôtre saint Paul: "Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans les infirmités."(2Cor 12,9) Voilà en effet ce qui était vraiment utile àl'Apôtre, les persécutions, les tribulations, les souffrances.Aussi, une fois instruit de cette vérité, il s'écrie: "C'est pourquoi je me complais dans les infirmités, dans les opprobres,dans les persécutions." Il n'appartient donc pas à tous indifféremmentde se réjouir lorsque Dieu les exauce en leur accordant ce qui doitleur être utile. Il en est un grand nombre qui souhaitent des biensinutiles et qui s'y complaisent. La conduite du prophète est bienopposée, il aime parce que Dieu l'avait exaucé en lui accordantdes biens d'une utilité incontestable. "Parce qu'Il a abaisséson Oreille vers moi." Le psalmiste se sert de cette figure pour exprimerle bon Plaisir de Dieu; cette même expression cache encore une autrevérité, et il semble dire : Je n'étais pas digne d'êtreexaucé, mais Dieu a daigné descendre jusqu'à moi."Et je L'invoquerai dans mes jours." Que signifient ces paroles : "Dansmes jours"? N'allez pas croire, parce que Dieu m'a exaucé, que jecesserai désormais de Le prier et que je céderai àune négligence coupable; non, je serai fidèle à cedevoir tous les jours de ma vie. "Les douleurs de la mort m'ont environné,et les périls de l'enfer m'ont surpris. J'ai trouvé l'afflictionet la douleur." (Ibid. 3). "Et j'ai invoqué le Nom du Seigneur."(Ibid. 4) Voyez-vous cette armure invincible ? Voyez-vous la consolationqui domine toutes les infortunes ? Voyez-vous une âme vraiment enflamméede l'Amour du Seigneur ? Tel est le sens de ces paroles : Il me suffitpour échapper aux maux qui m'environnent, d'invoquer le Nom de Dieu.

Pourquoi donc nous qui l'invoquonssi souvent, ne sommes-nous point délivrés de nos épreuves? C'est que notre prière laisse beaucoup à désirer;car pour Lui, Il est toujours prêt à nous exaucer, comme Ille déclare dans l'Évangile : "Quel est l'homme parmi vous,nous dit-Il, qui donne une pierre à son fils, lorsque celui-ci luidemande du pain ? Ou s'il lui demande un poisson, lui donnera-il un serpent? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner ce qui est bonà vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux,donnera-t-Il ce qui est bon à ceux qui le Lui demandent." (M 7,9-11)Admirez l'étendue de la Bonté de Dieu, auprès de laquellela nôtre n'est plus que méchanceté. Puisque donc nousavons un si bon Maître, réfugions-nous toujours auprèsde Lui, invoquons-Le comme notre seul Protecteur, et nous Le trouveronstoujours disposé à nous sauver. En effet, si de pauvres naufragésqui n'ont qu'une planche pour toute ressource, appellent à leursecours ceux qu'ils voient de loin et cherchent à émouvoirleur compassion, bien qu'ils n'aient rien de commun avec eux, et qu'ilsn'en soient connus que par leur infortune; à combien plus forteraison, Dieu qui est clément et miséricordieux, et àqui la bonté est naturelle, viendra-t-Il au secours des malheureux,s'ils consentent à recourir à Lui, à L'invoquer entoute sincérité, en sacrifiant toute espérance humaine? Si donc vous venez à tomber dans quelque malheur imprévu,ne vous laissez point aller à l'abattement, mais ranimez aussitôtvotre courage, et cherchez un refuge dans ce port inaccessible àla tempête, dans cette tour imprenable qui n'est autre que le Secoursde Dieu. Il n'a permis votre chute que pour vous forcer de L'invoquer.Cependant la plupart des hommes se laissent aller au découragement,et perdent jusqu'à la piété dont ils faisaient profession,alors qu'ils devaient faire tout le contraire. Dieu nous aime d'un amourextrême, Il veut que nous soyons étroitement unis; voilàpourquoi Il permet que nous tombions dans l'adversité. Ne voyons-nouspas les mères se servir de masques effrayants pour forcer leursenfants indociles de se réfugier dans leur sein ? Leur intentionn'est pas de leur causer du chagrin, mais de les forcer à se tenirprès d'elles. Ainsi Dieu veut que nous Lui soyons constamment unis,et Il agit comme un amant passionné, ou plutôt avec un amoursupérieur à celui de l'amant le plus passionné; c'est-à-direqu'Il permet que vous tombiez dans de si douloureuses épreuves,que vous ne cessiez de Le prier, de L'invoquer, et que vous négligieztout autre appui pour ne songer qu'à Lui.

"Ô Seigneur, délivremon âme." Un autre interprète traduit : "Je T'en prie, Seigneur,délivre mon âme." Un autre : "Ô Seigneur, sauve monâme." Voyez-vous la sagesse du Roi-prophète, comme il sacrifietous les intérêts de cette vie pour ne demander qu'une seulechose, c'est que son âme n'éprouve aucun dommage, aucune atteintequi puisse lui devenir mortelle. En effet, si notre âme va bien,nous serons nécessairement heureux dans toutes nos actions, maissi elle souffre, n'espérons rien de la prospéritéqui peut nous entourer. Il nous faut donc consacrer toutes nos actions,toutes nos paroles au salut de notre âme. C'est ce que notre Seigneurveut nous faire entendre lorsqu'Il nous dit : "Soyez prudents comme desserpents." Le serpent sacrifie le reste du corps pour sauver sa tête;vous aussi, sacrifiez tout pour le salut de votre âme. Ni la pauvreté,ni la maladie, ni la mort que l'on regarde comme le plus grand de tousles maux, ne pourront jamais vous nuire, si la vie de votre âme estsauvegardée. Au contraire, la vie serait pour vous sans aucune utilité,si votre âme venait à périr ou à se corrompre.Aussi le Roi-prophète, laissant toute autre considération,ne s'occupe que de son âme, et demande à Dieu de ne pointexiger de lui un compte trop sévère, et de Le délivrerdes supplices intolérables de l'éternité. "Le Seigneurest miséricordieux et juste, et notre Dieu est porté àfaire grâce." (Ibid. 5). Voyez-vous comme il nous apprend ànous tenir également éloignés du désespoiret du relâchement ? Ne désespérez point, nous dit-il,car Dieu est miséricordieux; gardez-vous de toute négligence,car Il est juste. C'est ainsi qu'il combat dans l'un le relâchement,dans l'autre, le désespoir, et qu'il assure doublement notre salut.

2. Il montre ensuite l'Inclinationde Dieu à faire miséricorde, en ajoutant : "Et notre Dieuest porté à faire grâce." (Ibid. 5). Remarquez la justessede cette expression : "Notre Dieu," qui a pour objet de Le distinguer desdieux dont il a parlé dans le psaume précédent. L'occupationde ces dieux est de verser le sang, de mettre à mort, de faire desguerres sourdes et implacables. Le caractère de notre Dieu est defaire miséricorde, de pardonner, de nous sauver constamment desdangers, et ces traits joints à beaucoup d'autres, prouvent queces faux dieux ne sont que des démons qui ont conjuré notreperte, tandis que notre Dieu est un Dieu qui nous entoure de sa Sollicitudeet de sa Protection, en un mot le vrai Dieu. "Le Seigneur garde les petits,j'ai été humilié et Il m'a délivré."(Ibid. 6). Voici un des actes les plus importants de la Providence divine.Le Roi-prophète vient de dire : "Dieu est miséricordieux,Il est juste, et Il est porté à faire grâce." Il donneimmédiatement une des preuves les plus frappantes de cette souverainemiséricorde. Quelle est-elle ? La Conduite de Dieu à l'égarddes petits enfants. Quant à nous, nous avons la raison qui nousapprend ce que nous devons éviter, ce que nous devons choisir, quinous enseigne à éloigner les maux qui nous assaillent, ànous délivrer de ceux qui nous accablent; nous avons en partagela force et la ressource des expédients. Mais les enfants àqui tous ces moyens de défense font défaut seraient commesans garde et sans appui, si la Providence de Dieu qui les environne d'uneprotection continuelle ne les sauvait ainsi d'une mort certaine. Sans cetteProvidence, les serpents, les oiseaux qui habitent sous notre toit, tantd'autres animaux qui se glissent dans nos demeures, mettraient àmort les enfants encore dans leurs langes. La sollicitude la plus tendred'une nourrice, d'une mère, de toute autre personne que ce soit,est nécessairement impuissante, si la protection du ciel ne vientà leur secours. Il en est qui prétendent que ces parolesdoivent s'entendre des enfants qui ne sont point encore sortis du seinde leur mère. "J'ai été humilié et Il m'a délivré."Le psalmiste ne dit pas : Il m'a préservé du danger, mais: Il m'en a délivré, lorsque j'y étais tombé.Après avoir décrit la conduite générale dela Providence, il en vient à ce qu'elle a fait pour lui, et selonsa coutume, il fait servir de preuves les événements générauxcomme les faits particuliers. Ne recherchez donc pas une vie à l'abride tout danger, ce ne serait pas un bien pour vous. Une telle vie n'étaitpas avantageuse pour les prophètes, elle le serait beaucoup moinspour vous. Non, elle n'était pas avantageuse pour les prophètes,écoutez ce que dit le psalmiste : "Il est bon que Tu m'aies humilié,afin que j'apprenne tes Ordonnances pleines de justice." (Ps 118,71). Ilrend à Dieu une double action de grâces et d'avoir permisque le danger vînt l'assaillir, et de ne pas l'avoir abandonnéau milieu de ses épreuves. Ce sont en effet deux bienfaits véritables;le premier n'est pas inférieur au second, et j'oserai mêmeavancer quelque chose d'extraordinaire, il est plus grand. En effet, d'uncôté Dieu vous a délivré de vos épreuves,mais de l'autre, il a fortifié dans votre âme l'amour de lasagesse.

"Rentre dans ton repos, ô monâme, parce que le Seigneur t'a comblé de biens." (Ibid. 7)."Car Il a délivré mon âme de la mort, mes yeux deslarmes, mes pieds de toute chute." (Ibid. 8) "Je serai agréableau Seigneur dans la terre des vivants." (Ibid. 9) Dans le sens historique,nous voyons ici une délivrance éclatante suivie du reposet de la liberté. Mais si l'on veut entendre ces paroles dans unsens anagogique, on peut appeler notre départ d'ici-bas une véritabledélivrance, un véritable repos; c'est pour nous en effet,l'affranchissement de tous les maux imprévus, nous cessons d'êtresoumis à une cruelle incertitude, notre bonheur est assurédès que nous avons quitté la vie le coeur plein de légitimesespérances. C'est par le péché, il est vrai, que lamort est entrée dans le monde, mais Dieu l'a fait servir ànotre bien; et non content d'avoir permis la mort, il a voulu que notrevie fût laborieuse et pénible, pour nous convaincre qu'iln'aurait pas permis la mort, si dans sa Sagesse Il ne l'avait jugéeavantageuse pour nous. Aussi après avoir dit au premier homme :"Le jour que tu mangeras de ce fruit, tu mourras;" (Gn 3,17); Il ne S'estpas contenté de ce châtiment, car c'était un véritablechâtiment que ces paroles : "Tu es terre et tu retourneras en terre."(Gn 3,19) mais Il ajoute : "Tu mangeras ton pain à la sueur de tonfront. Elle ne produira pour toi que des ronces et des épines ettu ne mangeras de ses fruits qu'avec un grand travail." (Gn 3,17-18). EtIl dit à sa femme : "Je multiplierai tes calamités et tesgémissements, tu enfanteras dans la douleur." (Gn 3,16). La mortseule n'eût pas suffi pour rendre les hommes plus sages. Combienen voyons-nous au contraire que les épreuves rendent meilleurs ?La mort éteint en nous tout sentiment, mais les souffrances nousrendent plus vertueux de notre vivant. Si la mort nous paraît unechose si terrible, n'en accusons que notre faiblesse. Oui, cette craintevient de notre faiblesse, je n'en veux pour preuve que saint Paul qui désirela mort, qui s'en réjouit par avance, lorsqu'il dit : "Il est sanscomparaison bien meilleur pour moi d'être dégagé desliens du corps et d'être avec Jésus Christ." (Ph 1,23). Etencore : " J'en ai de la joie et je m'en réjouis avec vous tous.Et vous devriez aussi vous-même en avoir de la joie, et vous en réjouiravec moi." (Ph 2,17-18). Entendez-le s'affliger au contraire de ce queses désirs sont ajournés : "Non seulement les créaturesmais nous-mêmes, nous gémissons au-dedans de nous dans l'attentede l'adoption des enfants de Dieu, qui sera la délivrance de noscorps." (Rm 8,23). Et dans un autre endroit : "Pendant que nous sommesdans ce corps comme dans une tente, nous gémissons sous sa pesanteur."(2Cor 5,4).

3. Voyez-vous quelle source de biensrenferme l'amour de la sagesse ? Ce que les autres hommes regardent commeun juste sujet de larmes, est pour l'Apôtre l'objet des plus ardentsdésirs, et il ne trouve que de justes raisons de gémir làoù les hommes du monde placent leur joie et leurs délices.N'est-ce pas en effet un juste sujet de larmes que d'habiter un pays étranger,et d'être exilé bien loin de sa patrie ? N'est-ce pas au contraireune cause bien légitime de joie que d'arriver promptement dans ceport tranquille, et d'entrer dans cette cité céleste d'oùsont bannis la douleur, l'affliction, les gémissements ? Et quem'importe à moi qui suis pécheur ? me direz-vous. Mais nevoyez-vous pas que ce n'est pas la mort qui produit la douleur, mais lamauvaise conscience ? Cessez donc de pécher, et la mort deviendral'objet de vos désirs. "Tu as délivré mes yeux deslarmes;" langage plein de vérité, car il n'y a plus dansles cieux ni douleur, ni tristesse, ni larmes. "Et mes pieds de toute chute."Cette grâce est supérieure à la première. Commentcela ? Parce que non seulement nous sommes affranchis de toute douleur,mais de tous les dangers et de toutes les embûches. Celui qui sortde cette vie accompagné de ses bonnes oeuvres, est appuyésur la pierre ferme, il est entré dans le port, il n'a plus àcraindre pour l'avenir, ni obstacles. ni agitation, ni trouble; en mourantdans cet état, il entre en possession d'une tranquillitéassurée pour l'éternité.

" Je serai agréable au Seigneurdans la terre des vivants." Un autre interprète traduit : "Devantle Seigneur." Un autre : "Je marcherai en sa Présence;" c'est ceque saint Paul annonce lui-même lorsqu'il dit : "Nous serons enlevéssur les nuées pour aller dans les airs au-devant de JésusChrist, et ainsi nous serons éternellement avec le Seigneur." (1Th4,16). Remarquez la justesse de ces expressions : "Dans la terre des vivants."C'est là en effet qu'est la véritable vie, qui n'est plussujette à la mort et qui nous offre des biens purs et sans mélange."Car, dit encore le même apôtre, lorsqu'Il aura anéantitout empire, toute domination et toute puissance, la mort sera le dernierennemi détruit." (1Cor 15,24-26). Et lorsque toutes ces choses serontdétruites, il n'y aura plus ni chagrin, ni souci, ni peines; onne verra partout que justes sujets de joie, de paix, d'amour, de confiance,d'allégresse; des biens véritables, d'un éclat pur,d'une durée permanente. Dans l'autre vie, il n'y a plus ni chuteà craindre, ni colère, ni chagrin, ni amour de l'argent,ni désirs charnels, ni pauvreté, ni richesse, ni opprobre,ni rien de semblable. Que cette vie soit donc l'objet de nos désirs,et le but final de toutes nos actions. C'est pour cela qu'il nous est ordonnéde dire dans notre prière : "Que ton Règne arrive." (Mt 6,10).Dieu veut que nous ayons toujours les yeux fixés sur ce jour del'éternité. Celui dont le coeur est enflammé de cetamour et qui se nourrit de l'espérance des biens éternels,n'est jamais submergé par les orages de la vie présente,ni abattu par les douloureuses épreuves de ce monde. Voyez ceuxqui se rendent dans la capitale de leur pays, ils ne se laissent arrêterpar aucune des choses qu'ils rencontrent sur leur route, ni par les prairies,ni par les jardins, ni par les vallées, ni par les solitudes, ilssont indifférents à tout, et n'ont dans l'esprit qu'une seulechose, la patrie qui les attend. C'est ainsi que le chrétien quitous les jours se représente les splendeurs de cette cité,et qui en nourrit le désir dans son coeur, ne verra plus rien depénible dans les épreuves les plus pénibles, et ilestimera sans éclat et sans gloire ce qu'il y a pour le monde deplus glorieux et de plus éclatant. Que dis-je, qu'il estimera ?Il n'arrêtera même pas ses regards sur les choses de la terre,car il a d'autres yeux, de ces yeux que saint Paul nous recommande d'avoir: "Nous ne considérons point, dit-il, les choses visibles, maisles invisibles; car les choses visibles sont passagères, mais lesinvisibles sont éternelles." (2Cor 4,48). Voyez-vous comme il nousmontre la route en d'autres termes ? Attachons-nous donc à ces bienséternels, afin d'arriver à les posséder, et àjouir de cette vie immortelle. Que Dieu nous l'accorde par la Grâceet la Bonté de notre Seigneur Jésus Christ à qui soitla gloire et la puissance, maintenant et toujours et dans tous les sièclesdes siècles.

Notes

Les traductions en français sont tirées d'un recueil préparé par des catholiques romains.

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Publié par: Rodion Vlasov
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