Introduction
Ce volume rassemble 60 homélies de saint Nicolas Velimirovic (1881- 1956) pour les trois cycles liturgiques majeurs: 1) celui de la Nativité (incluant l’Annonciation et la Théophanie); 2) celui du Pré-Triode (période préparatoire du Grand carême), du Triode (période du Grand carême), de la Grande semaine et de Pâques; 3) celui de la Pentecôte (avec tous les dimanches «après» la fête).
Il y a moins d’homélies que de fêtes et de dimanches que n’en comptent ces cycles pour la raison que ces homélies sont exclusivement des commentaires de l’évangile du jour, et que certaines péricopes évangéliques sont lues plusieurs fois au cours de l’année liturgique1.
Les éditions serbes et l’édition française
Ces homélies ont été publiées pour la première fois en 1925 à Sremski-Karlovci par l’«Imprimerie monastique serbe». Elles ont été rééditées en 1976 à Düsseldorf (Allemagne), dans le cadre de l’édition des œuvres complètes de l’évêque Nicolas réalisée par l’évêque Lavrentije (Éditions du diocèse serbe d’Europe occidentale - Imprimerie diocésaine «Ostrog»), puis en 2001 à Linz (Autriche) par la paroisse orthodoxe serbe de cette ville, sous la direction de l’archiprêtre Dragan Micic et avec la collaboration technique de l’archiprêtre Milan Pantelic (Imprimerie « Slovo» de Sabac, Serbie). C’est sur la base de cette dernière édition qu’a été réalisée la présente traduction.
Cette édition française présente une différence par rapport aux éditions précédentes, qui plaçaient en fin de volume les homélies des cycles du Pré-Triode, du Triode, de la Grande Semaine et de Pâques : nous avons replacé ces homélies parmi les autres de manière à respecter l’ordre chronologique global de l’année liturgique, ce qui facilite aussi une lecture continue.
Date et circonstances de composition
Ces homélies datent de la période où saint Nicolas Vélimirovic était évêque de Bitolj et d’Ohrid, entre le moment où il fut affecté à cette éparchie (fin 1920) et le moment de leur publication (1925).
Elles sont censées avoir été prononcées à l’église à l’occasion des dimanches et des fêtes auxquels elles se rapportent. Mais on peut avoir des doutes à ce sujet, qui tiennent moins au caractère très travaillé de ces homélies au niveau de la précision du contenu, de la structure et du style (car une homélie peut être prononcée sur la base d’un contenu préalablement rédigé), qu’à leur longueur (leur prononciation dure en moyenne 45 minutes) et à leur niveau, l’un et l’autre étant peu adaptés au public populaire d’une très petite ville de province.
Nous trouvons manifestement ici des versions écrites, qui correspondent soit à des textes complètement rédigés par avance mais non énoncés intégralement, soit à des homélies prononcées qui ont fait l’objet, par la suite, d’un travail d’écriture ou de réécriture.
Nous avons en tout cas un ensemble dont la qualité de contenu, de composition et de forme est parfaitement homogène, et qui constitue au total une œuvre, même si le volume n’est pas destiné à être lu d’une seule traite.
Sachant que les Prières sur le lac ont été rédigées en 1921 et 1922, et les Pensées sur le bien et le mal et les Nouveaux sermons sous la montagne en 1923, on peut supposer que ces homélies, publiées en 1925, ont été écrites pour la plupart en 1924. Elles présentent d’ailleurs une grande unité de style.
La composition des homélies
Ces homélies veulent toutes être des commentaires de l’évangile du jour. Leur visée est donc essentiellement exégétique : il s’agit à chaque fois avant tout d’expliquer et de commenter le contenu du texte.
Cependant, chaque homélie commence par des considérations générales en rapport avec le thème principal ou un thème essentiel de la péricope, qui pourraient suffire à constituer le sermon du jour si l’auteur se proposait seulement de tirer un enseignement spirituel de l’épisode relaté (ce à quoi se limitent beaucoup de prédicateurs).
Ces introductions donnent lieu à des considérations plus personnelles, où l’on reconnaît le style lyrique très caractéristique de l’évêque Nicolas, surtout en cette période qui suit de peu celle de la composition des Prières sur le lac, dont on retrouve certains accents typiques dans quelques homélies.
Mais la suite, le corps de chaque homélie, est toujours une explication soigneuse, menée pas à pas, de la péricope évangélique.
La nature de l’exégèse
L’exégèse de Mgr Nicolas combine harmonieusement le type antio- chien (privilégiant le sens littéral ou historique) et le type alexandrin (privilégiant le sens allégorique ou symbolique) que distinguent les spécialistes.
1) D’une part, il s’attache beaucoup à la littéralité du texte, à sa forme (il y a beaucoup de remarques linguistiques), à son contenu historique, au contexte social et religieux, à la psychologie des acteurs.
Mgr Nicolas fait presque toujours une lecture synoptique, c’est-à- dire que dans son commentaire d’un évangile, il tient compte de ce que disent sur le même sujet les évangiles parallèles, souvent pour enrichir son commentaire, parfois pour justifier les différences qui existent entre les récits. Par exemple, dans la 3e homélie pour la fête de la Nativité où il commente Mt 2,1-12, Mgr Nicolas note : « Luc évoque l’empereur romain Auguste et les bergers de Bethléem, tandis que Matthieu ne mentionne ni l’un ni les autres. En outre Matthieu cite Hérode, le roi de Judée, et des mages venus d’Orient, alors que Luc ne les évoque pas. Qu’est-ce que cela signifie ? N’y a-t-il pas une insuffisance, une imperfection ? Non, car il s’agit de la plénitude de deux sources, qui s’additionnent et se complètent. » Dans l’homélie pour le 2e dimanche après Pâques, il montre comment les évangélistes attribuent à Joseph d’Arimathie des qualités différentes, mais comment celles-ci se complètent pour dresser son portrait. Dans l’homélie pour le dimanche avant la Théophanie, il constate que les quatre évangiles commencent différemment: «L’évangéliste Jean commence par l’éternité, Matthieu par Abraham, Luc par la naissance terrestre du Sauveur et Marc par le baptême dans le Jourdain.» Il se demande alors: «Pourquoi tous les évangélistes ne commencent-ils pas par un début unique ? » Et il répond que cela veut exprimer apophatiquement la difficulté de définir l’origine « de Celui-qui-donne-la-vie et qui est à l’origine de la vie». Dans l’homélie pour le 2e dimanche après Pâques, il rend ainsi compte des différences qui existent, dans le récit de la venue au tombeau des femmes myrrhophores, entre les évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc quant à la place et au nombre des anges : « Le fait que Matthieu raconte que l’ange de Dieu était assis sur la pierre détachée du tombeau, alors que Marc dit que l’ange était à l’intérieur du tombeau ne constitue nullement une contradiction. Les femmes ont pu d’abord voir l’ange assis sur la pierre, puis entendre ensuite sa voix à l’intérieur du tombeau. Car un ange n’est pas une créature charnelle et difficilement mobile : en un instant, il peut apparaître là où il veut. Le fait que Luc mentionne deux anges alors que Matthieu et Marc n’en évoquent qu’un seul, ne doit pas non plus troubler les croyants. Quand le Seigneur est né à Bethléem, un ange s’est soudain retrouvé parmi les bergers et “ils furent saisis d’une grande crainte [...]. Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste” (Lc 2, 9-13). Peut-être que des légions d’anges de Dieu ont assisté au Golgotha à la résurrection du Seigneur ; quel prodige y aurait-il donc à ce que les femmes myrrhophores en aient vu tantôt un, tantôt deux ? »
Quant à la différence de forme qui existe entre les quatre évangiles, Mgr Nicolas l’explique à la fois par leur complémentarité et par le souci de Dieu d’adapter à chaque type de tempérament humain le mode d’expression qui lui convient le mieux: «De façon générale, les quatre évangélistes, dont chacun constitue une entité admirable, se complètent mutuellement comme une étoile complète une autre étoile, comme l’été complète le printemps, et l’hiver l’automne. De même que l’Est est inconcevable sans l’Ouest, et le Nord sans le Sud, de même un évangéliste est inconcevable sans un autre, comme deux d’entre eux sans un troisième ou trois sans le quatrième. De même que les quatre points cardinaux, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Dieu vivant et Trine, de même les quatre évangélistes, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Christ Sauveur. Certains hommes, conformément à leur tempérament - on compte quatre types principaux de tempéraments humains - trouvent plus de sérénité et d’équilibre pour leur existence physique, en Occident, d’autres en Orient, d’autres au Nord et d’autres au Sud. Pour celui qui ne trouve ni sérénité ni équilibre pour son corps dans aucun des quatre points cardinaux, on a l’habitude de dire que le monde n’est pas responsable de cela, mais lui-même. De même certaines personnes, selon leur structure spirituelle et leur état d’esprit, trouvent plus de repos et de remède spirituel chez l’évangéliste Matthieu, d’autres chez Marc, d’autres chez Luc et d’autres chez Jean. Quant à celui qui ne trouve sérénité et équilibre chez aucun des quatre évangélistes, on peut dire que la responsabilité n’en incombe pas aux évangélistes, mais à lui-même. On peut même affirmer librement qu’il n’y pas de remède à une telle situation. Le Créateur de l’humanité est très sage et très miséricordieux. Il connaît la diversité des hommes et les faiblesses de la nature humaine ; aussi a-t-Il mis quatre évangiles à notre disposition, afin de donner la possibilité à chacun de nous, selon son inclination spirituelle, d’adopter un évangile plus rapidement et facilement que les trois autres, de façon que cet évangile lui serve de guide et de clé pour les trois autres2.»
2) Mais d’autre part, Mgr Nicolas voit dans les récits évangéliques des symboles, et dégage les différents autres sens de l’Ecriture, que, depuis Origène on désigne par les qualificatifs de «moral» et «spirituel3», et, depuis saint Jean Cassien, par ceux d’« allégorique », d’« anagogique » et de «tropologique4».
Par exemple, à propos de la parole du Christ: « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt 25, 40), Mgr Nicolas écrit: « [Cette affirmation] revêt une double signification, l’une apparente, l’autre intérieure. La signification apparente est claire pour tout le monde : celui qui donne à manger à un homme qui a faim, donne à manger au Christ; qui donne à boire à celui qui a soif, donne à boire au Seigneur; qui donne un vêtement à l’homme nu, donne un vêtement au Seigneur; qui accueille un étranger, accueille le Seigneur; qui rend visite au malade, au malheureux ou au prisonnier, rend visite au Seigneur. [...] La signification intérieure, elle, concerne le Christ en nous-mêmes. Dans toute pensée lumineuse de notre esprit, dans tout sentiment généreux de notre cœur, dans toute aspiration noble de notre âme en vue de l’accomplissement du bien, apparaît le Christ en nous, par la force du Saint-Esprit. Toutes ces pensées lumineuses, sentiments généreux et aspirations nobles, Il leur donne le nom de “plus petits de [Ses] frères”. Il les appelle ainsi parce qu’ils constituent en nous une minorité infime par rapport à la masse énorme de boue terrestre et de méchanceté qui est en nous. Si notre esprit a faim de Dieu et que nous lui permettons de se nourrir, nous avons nourri le Christ en nous ; si notre cœur est dépourvu de toute bonté et générosité divine, et que nous lui permettons de se vêtir, nous avons revêtu le Christ en nous ; si notre âme est malade et emprisonnée par notre propre méchanceté et nos mauvaises actions, et que nous nous souvenons des autres et leur rendons visite, nous avons visité le Christ en nous. En un mot, si nous donnons protection à l’autre homme qui est en nous, celui qui a occupé jadis le premier rôle et qui représente le juste, écrasé et humilié par l’homme mauvais, le pécheur, qui est aussi en nous, nous donnons protection au Christ en nous-mêmes. Petit, tout petit, est le juste qui est en nous ; énorme, immense, est le pécheur qui est en nous. Mais le juste qui est en nous est le petit frère du Christ, alors que le pécheur qui est en nous est un adversaire du Christ de la taille de Goliath. Par conséquent, si nous protégeons le juste qui est en nous, si nous le rendons libre, si nous lui donnons des forces et l’amenons vers la lumière, si nous l’élevons au-dessus du pécheur afin qu’il puisse régner totalement sur le pécheur, alors nous pourrons dire comme l’apôtre Paul : “Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi” (Ga 2,20)5.»
Un autre exemple d’interprétation selon l’esprit et non selon la lettre est celui des dix commandements, que le Christ recommande au jeune homme riche de suivre (Mt 19, 17-19): «Tous les commandements mentionnés ont un sens profond particulier pour les gens riches. Ainsi, Tu ne tueras pas signifie : en prenant trop soin de ton corps dans la richesse et le luxe, tu es en train de tuer l’âme. Tu ne commettras pas d’adultère signifie : l’âme est destinée à Dieu comme la fiancée à son fiancé ; si l’âme s’attache excessivement à la richesse et à l’éclat terrestres, au faste et aux plaisirs éphémères, elle commet ainsi un adultère envers son fiancé éternel, Dieu. Tu ne voleras pas signifie : ne vole pas l’âme au profit du corps ; ne t’épargne aucun souci ni effort que tu dois consacrer à ton âme, et n’en fais pas don au corps. Celui qui est riche en surface devient habituellement pauvre à l’intérieur. Et d’habitude - mais pas toujours - toute la richesse de l’homme extérieur correspond à un vol commis au dépens de l’homme intérieur : un corps qui a grossi correspond à une âme amaigrie ; des parures corporelles fastueuses correspondent à une nudité spirituelle ; l’éclat extérieur à l’obscurité intérieure; la force extérieure à l’impuissance intérieure. Tu ne porteras pas de faux témoignage signifie : ne justifie en rien ton amour pour les richesses .et la négligence de ton âme, car cela consiste à inverser la vérité divine et faire un faux témoignage devant Dieu et ta conscience. Honore ton père et ta mère signifie : ne rends pas seulement hommage à toi-même, car cela te perdra; honore ton père et ta mère, par qui tu es venu au monde, afin d’apprendre ainsi à honorer Dieu, grâce à qui tes parents et toi êtes venus au monde. Tu aimeras ton prochain comme toi-même signifie : dans ce cours élémentaire d’entraînement au bien [où nous sommes présentement], il te faut apprendre à aimer ton prochain, afin de t’élever au niveau où l’on est en mesure d’aimer Dieu. Aime ton prochain, car cet amour te préservera de l’amour-propre qui peut te faire périr. Aime les autres hommes comme toi-même, afin de te soumettre, t’abaisser et te mettre au niveau des autres hommes à tes propres yeux. Faute de quoi l’orgueil qui découle de la richesse, prédominera en toi et te précipitera en enfer6.»
On peut encore citer comme exemple caractéristique de l’exégèse allégorique de Mgr Nicolas, son commentaire de la parabole du bon samaritain : « Le fait de bander les plaies correspond au contact direct du Christ avec le genre humain malade. Par Sa bouche très pure, Il parlait aux hommes à l’oreille, par Ses mains très pures II a effleuré des yeux morts, des oreilles sourdes, des corps envahis par la lèpre, des cadavres. C’est avec un onguent qu’on panse les plaies. Le Seigneur Lui-même est cet onguent pour l’humanité pécheresse. Il s’est Lui-même proposé pour panser les plaies de l’humanité. L’huile et le vin symbolisent la miséricorde et la vérité. [...] De même que l’huile adoucit la blessure du corps, de même la miséricorde divine adoucit l’âme tourmentée et aigrie des hommes ; de même que le vin semble aigre mais réchauffe les entrailles, de même la vérité et la justice de Dieu paraissent aigres à l’âme pécheresse, mais une fois plongées en elle, elles la réchauffent et la rendent plus forte.
La monture désigne le corps humain dans lequel le Seigneur Lui-même s’est incarné afin d’être plus proche et plus compréhensible. De même que le bon berger, quand il trouve une brebis perdue, la met sur son épaule et la porte joyeusement jusqu’à la bergerie, de même le Seigneur se charge Lui-même des âmes égarées afin quelles se retrouvent là où II est. [...] Le Seigneur est le bon Pasteur, qui est venu rechercher Ses brebis afin de les mettre à l’abri des loups avec Son corps. [...] Dans Sa douceur infinie et Son amour infini pour l’humanité blessée et à demi-morte, le Seigneur vivant et immortel revêtit Lui-même cette tenue charnelle afin que, en tant que Dieu, Il soit plus accessible aux hommes, plus abordable comme Médecin, et plus reconnaissable pour les brebis comme Pasteur. L’hôtellerie correspond à l’Eglise sainte, catholique et apostolique, tandis que l’hôtelier désigne les Apôtres et leurs successeurs, pasteurs et docteurs de l’Église. L’Église a été fondée pendant la vie terrestre du Christ, car il est dit que le Samaritain a conduit le blessé à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le Seigneur est le fondateur de l'Église et son premier ouvrier. [...] Les deux deniers désignent, selon certains exégètes, les deux Testaments laissés par Dieu aux hommes : l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. C’est l’Écriture sainte, la sainte Révélation de la miséricorde et de la vérité divines. Nul ne peut être sauvé du péché, des blessures infligées à son âme, tant qu’il n’a pas connu la miséricorde et la vérité divines, révélées dans l’Écriture Sainte. [...] Mais ces deux deniers désignent aussi les deux natures du Seigneur Jésus, la divine et l’humaine. Le Seigneur a apporté ces deux natures dans ce monde et les a mises au service du genre humain. Nul ne peut se sauver des blessures terribles du péché, sans reconnaître ces deux natures du Seigneur Jésus. Car les blessures du péché se guérissent par la miséricorde et la vérité ; l’un de ces remèdes sans l’autre, n’est pas un remède. Le Seigneur n’aurait pas pu montrer une miséricorde parfaite envers les hommes s’il n’était pas né dans le corps d’un homme; et II n’aurait pu, comme homme, découvrir la vérité parfaite s’il n’était pas Dieu. Les deux deniers désignent aussi le corps et le sang du Christ, où les pécheurs trouvent remède et nourriture à l’Église. Le blessé a besoin d’être pansé, oint et nourri. Telle est la médication parfaite. Il a besoin de nourriture, de bonne nourriture. De même qu’une bonne nourriture, que les médecins prescrivent au malade couché dans son lit, change, fortifie et purifie le sang, c’est-à-dire ce qui constitue le fondement de la vie organique de l’homme, de même cette nourriture divine, le corps et le sang du Christ, transforme fondamentalement, fortifie et purifie l’âme humaine. [...] A mon retour-, ces mots se réfèrent à la deuxième venue du Christ. Quand II reviendra comme Juge, non dans une tenue humiliante en peau de bête, mais dans Son éclat et Sa gloire immortels, alors les hôteliers-les pasteurs et les enseignants de Son Eglise - Le reconnaîtront comme le Samaritain qui leur confia jadis la tâche de prendre soin des âmes malades des pécheurs7.»
Le style des homélies
Le style de Mgr Nicolas est lyrique et souvent grandiose, autant que le permettent les contraintes d’une exégèse qui ne négfige aucun détail du texte. C’est dans les parties introductives surtout que s’exerce pleinement le talent de celui qu’à juste titre on a surnommé « le Chrysostome serbe ».
On retrouve aussi dans ces homélies, malgré l’obligation de coller à un texte déjà bien connu des auditeurs ou des lecteurs, la capacité extraordinaire - et doit-on dire: géniale - qu’a l’évêque Nicolas de se renouveler constamment, d’avoir une approche sans cesse originale tout en préservant un contenu parfaitement traditionnel.
C’est pourquoi ses homélies, bien qu’elles portent sur des textes souvent répétés et souvent commentés, ne donnent jamais une impression de redite, de déjà lu ou de déjà entendu, mais renouvellent, d’une manière vivante et souvent inattendue, notre approche de l’évangile et des fêtes qui sont en relation avec ses différents épisodes.
Remerciements
Au temps que l’on mettra à lire l’ensemble de ces homélies, on mesurera tout le temps et le travail que Lioubomir Mihailovitch a consacrés à les traduire. Comme d’habitude, sa traduction est fidèle, limpide, élégante, et sait restituer, autant qu’il est possible, la qualité du style original.
Qu’il soit remercié, ainsi que son épouse qui l’a assisté dans la mise en forme, pour cette nouvelle et grande contribution à la collection « Grands spirituels orthodoxes du xxe siècle ».
Jean-Claude Larchet
Homélie pour la fête de l’Annonciation. Évangile de l’archange Gabriel
(Lc 1, 24-28)
Le soleil se reflète dans l’eau pure, et le ciel dans le cœur pur.
Dieu Saint-Esprit possède de nombreuses demeures dans cet univers étendu, mais le cœur pur de l’homme est la demeure de Sa plus grande joie. C’est là en fait Sa demeure, toutes les autres ne sont que Ses ateliers.
Jamais le cœur de l’homme ne peut être vide ; il est toujours plein : soit de l’enfer, soit du monde, soit de Dieu. Le contenu du cœur dépend de la pureté du cœur.
Jadis le cœur de l’homme n’était rempli que de Dieu ; un miroir uniquement pour la beauté de Dieu, une harpe uniquement pour la louange de Dieu. Jadis il était véritablement dans la main de Dieu, se tenant hors de danger; mais quand l’homme voulut par stupidité le prendre entre ses propres mains, nombre de bêtes sauvages attaquèrent le cœur de l’homme, et à partir de cet instant il se produisit ce que, vu de l’intérieur, on appelle l’esclavage du cœur humain, et qui, vu de l’extérieur, s’appelle l’histoire du monde.
Impuissant à tenir seul son cœur entre ses mains, l’homme l’appuya sur les êtres et les choses qui l’entouraient.
Mais où que l’homme appuyât son cœur, le cœur de l’homme en fut sali et blessé.
O pauvre cœur humain, possession de nombreux maîtres illégitimes, perle au milieu de porcs ! Comme tu t’es endurci par le long esclavage, et comme tu t es obscurci par les lourdes ténèbres ! Dieu Lui-même a dû descendre afin de te libérer de l’esclavage, te sauver des ténèbres, te guérir de la lèpre du péché et te prendre à nouveau entre Ses mains.
La descente de Dieu parmi les hommes est l’acte le plus intrépide de l’amour de Dieu, de l’amour de Dieu pour les hommes, la nouvelle la plus joyeuse pour les cœurs purs et l’événement le plus incroyable pour les cœurs impurs.
Une colonne de feu dans les ténèbres les plus opaques, telle est la descente de Dieu parmi les hommes. L’histoire de cette descente de Dieu parmi les hommes commence avec un ange et une jeune fille, avec ‘un dialogue entre la pureté céleste et la pureté terrestre.
Quand un cœur impur parle à un cœur impur, c’est la guerre. Quand un cœur impur parle à un cœur pur, c’est aussi la guerre. Ce n’est que quand un cœur pur parle à un cœur pur qu’il y a joie, paix et miracle.
L’archange Gabriel fut le premier à annoncer le salut du genre humain, ou le miracle de Dieu ; car le salut de l’homme n’existerait pas sans miracle de Dieu. La Très Pure Vierge Marie fut la première à entendre cette annonce, elle fut le premier être humain à tressaillir de crainte et de joie. En son cœur pur le ciel se refléta, comme le soleil dans l’eau pure ; c’est en son sein que mit Sa tête et prit corps le Seigneur, Créateur du nouveau monde et Rénovateur de l’ancien.
C’est de cela que parle l’évangile de ce jour.
Quelque temps après, sa femme Elisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant. « Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il Lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes/» (Lc 1, 23-25). Quel était ce temps? C’était celui qui précédait le grand jour de la Nativité du Seigneur Jésus. Quand s’accomplirent toutes les grandes prophéties, quand survint le terme, prophétisé par Daniel, quand disparurent les princes de la lignée de Juda, quand l’impuissant genre humain soupirait conjointement avec l’impuissante nature qui l’entourait, dans l’attente du salut non plus de l’homme ni de la nature mais du Dieu unique, que conçut Elisabeth, femme de Zacharie. Mais qu’est-ce qu’Élisabeth, femme de Zacharie et stérile, a de commun avec le salut du genre humain ? Ce qu’elle a de commun est le fait qu’elle va enfanter le Précurseur du Sauveur qui, tel un soldat, ira en avant et annoncera la venue de son général. La vieille femme stérile ne pouvait enfanter que le messager du salut, non le Sauveur Lui-même. Elle est l’image fidèle de l’ancien monde, vieilli et stérile, sans engeance ni fruit, affamé et assoiffé, image d’un monde desséché, qui aurait pu, tel un arbre trop vieux et sec, reverdir à la suite d’un miracle et annoncer le printemps, mais aucunement donner des fruits.
En ce temps-là, comme à toute époque, une femme stérile éprouvait un sentiment de honte devant Dieu, les hommes et elle-même. A quoi bon se marier, si les époux n’ont pas d’enfants ? Si le paradis peut, pour les couples sans enfants, devenir un lieu de tentation et de déchéance, il en est a fortiori ainsi avec la terre. Les couples stériles sont surtout rongés par la honte que chacun éprouve devant l’autre. Ils ont l’impression, l’un devant l’autre, d’être des figuiers mûrs sans fruits, et au fond de leur âme, craintivement et indiciblement, ils ressentent comme une malédiction sur eux-mêmes. Ce qui est le plus amer - et il en est ainsi de nos jours -, c’est qu’ils se soupçonnent mutuellement de luxure et d’impureté, surtout s’ils ne reconnaissent pas Dieu et ne sentent pas le doigt de Dieu sur eux- mêmes. C’est pourquoi les mariages sans enfants ont souvent une durée brève et un bonheur encore plus bref. En effet, rien au monde ne déçoit les gens plus que le souhait infructueux, sinon le souhait exaucé et plus qu’exaucé : le premier commandement de Dieu : Soyez féconds, multipliez (Gn 1, 22.28), pèse comme une montagne au-dessus des époux stériles, même s’ils ne le savent pas. Mais s’ils ne le savent pas de façon rationnelle par l’enseignement, ils doivent le savoir par le cœur, par le sentiment, car il est gravé tel un sceau impossible à effacer dans l’âme de tous les hommes, comme tous les commandements fondamentaux de Dieu. Le chagrin des époux sans enfants est suffisamment connu à partir de l’Ecriture Sainte comme étant l’expérience quotidienne de tous les peuples et de tous les temps.
Or par miracle, en ces temps prodigieux, Élisabeth fut enceinte dans ses vieux jours. Comment cela fut-il possible? se demandent ceux qui évoluent avec leurs sens à la surface des choses comme sur la glace au-dessus d’un lac, remplis de force et de vie. Ceux qui ressentent avec leur âme et reconnaissent en paroles que ce monde ne peut être sauvé autrement que par le miracle de Dieu, ont l’habitude, quand un miracle de Dieu se produit, de hocher la tête et de nier le miracle en se demandant comment cela est possible. Si le Dieu vivant et tout-puissant n’existait pas, rien ne pourrait être ni exister, rien ne pourrait se produire. Aucune femme fertile ou stérile ne pourrait enfanter. Mais dès lors que le Dieu vivant et tout-puissant existe, tout est possible, et cela d’autant plus que Dieu n’est pas lié par les lois de la nature, qu’il a données non pour se lier Lui-même mais pour lier les autres, non pour limiter Sa puissance mais pour rendre indispensable Sa miséricorde. De même qu’un outil que l’homme a fabriqué de ses mains ne limite pas la liberté de l’homme de faire ceci ou cela, avec cet outil ou sans lui, de même le monde créé par Dieu avec Son ordre et Ses lois, ne limite pas la liberté de Dieu de faire ceci ou cela, conformément à Sa miséricorde et aux besoins de l’homme. Peut-être que celles qui enfantent le font avec leur propre force et non avec celle de Dieu ! Dieu est particulièrement sourcilleux en ce qui concerne la vie, Il la répartit comme II l’entend ; la vie est conçue quand II le souhaite, elle n’est pas conçue quand II ne le veut pas. C’est ainsi qu’il arrive que de jeunes époux n’aient pas d’enfants malgré l’accomplissement de toutes les lois naturelles, et qu’à l’inverse de vieux époux aient des enfants en dépit des lois de la nature. Le Dieu vivant est l’unique maître de vie; sur le domaine dont II est le seul maître, ni la nature ni les lois naturelles n’ont de pouvoir, et encore moins les diseuses de bonne aventure et les cartomanciennes auxquelles les femmes stériles s’adressent pour les aider, sans savoir qu’il s’agit de gens qui ne sont pas au service des lumineuses puissances divines mais des sombres forces sataniques.
L’homme attend un miracle de Dieu, mais quand ce miracle se produit, il n’y croit pas. La nature est devenue un arbre de tentation pour l’homme. Dissimulé à cause de sa nudité à l’ombre de la nature, l’homme veut que Dieu vienne le voir tout en ayant peur de la visite de Dieu. Si Dieu ne vient pas, il s’en plaint, et quand II vient, il Le renie. De même qu’au paradis Adam fut placé entre deux arbres, de la vie et de la connaissance, de même la descendance d’Adam se retrouve entre deux arbres: Dieu, Arbre de vie, et la nature, arbre de la connaissance - afin qu’aujourd’hui, comme jadis, soit éprouvée la liberté de l’homme, son obéissance et son humilité, afin que soit mise à l’épreuve la sagesse de l’homme; afin que soit éprouvé le cœur de l’homme et mise à l’épreuve la volonté de l’homme. Car s’il n’y avait pas de tentation, il n’y aurait pas de liberté. Et s’il n’y avait pas de liberté, il n’y aurait pas d’hommes en tant qu’hommes et n’existeraient dans le monde que deux sortes de rochers : des rochers inamovibles et des rochers amovibles.
Toutes ces vérités simples et claires, que ne connaissent pas les âmes douées de raison terrestre et qu’elles ne peuvent connaître à cause de l’obscurcissement de leur vision spirituelle à cause du péché, étaient connues d’une vieille femme simple mais pieuse, nommée Élisabeth. Aussi ne fut-elle pas étonnée quand elle se retrouva enceinte dans ses vieux jours, mais trouva aussitôt la seule explication raisonnable de sa grossesse à contretemps : voilà ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il Lui a plu (Lc 1, 25). Pourquoi? Elle ignore, et n’ose par humilité envisager combien rare et grand sera le fruit de ses entrailles. Elle ne connaît pas quel rôle de lion jouera son fils dans l’histoire du salut du genre humain : Prophète, Précurseur et Baptiste. Elle ne connaît pas non plus les profondes orientations de Dieu, calculées jusqu’à la fin des temps, ni ne perçoit comment Dieu accomplit Ses desseins sans bruit à travers Ses serviteurs et servantes, sans bruit ni précipitation, mais aussi sans obstacles ni ralentissement. Elle ne connait qu’une seule raison, modeste et touchante, des bonnes intentions de Dieu à son égard: le Seigneur a agi ainsi à mon égard, se dit-elle, pour enlever mon opprobre parmi les hommes (Lc 1, 25). Elle interprète le miracle de Dieu comme un signe de la miséricorde divine à son égard. Cela est juste, mais n’est pas tout. Si elle avait interprété ce miracle comme un signe de la miséricorde divine à l’égard de l’ensemble du monde ancien, qui était stérile, elle aurait tout dit. Avec ce miracle, Dieu préparait un miracle encore plus grand, avec lequel II voulait enlever devant les anges l’opprobre de l’ensemble du genre humain stérile.
Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David, et le nom de la vierge était Marie (Lc 1, 26). Ici, on songe au sixième mois de grossesse d’Elisabeth ou au sixième mois de la conception de Jean le Précurseur. Pourquoi précisément au sixième mois? Pourquoi pas au troisième, au cinquième ou au septième? Parce que la création de l’homme a eu lieu le sixième jour, après que toute la nature eut été créée. Le Christ est le Rénovateur de toutes choses. Il vient comme le nouveau Sauveur et comme l’Homme nouveau. En Lui, tout est nouveau. Au cours de cette nouvelle création, Jean est le précurseur du Christ à peu près comme, lors de la première création divine, toute la nature faisait office de précurseur à l’ancien Adam. Jean représente devant le Christ Seigneur toute la création terrestre apparaissant ensemble avec l’homme ancien, se repentant en lui. Au nom du genre humain, il se présentera devant le Seigneur en repenti et en prêcheur du repentir. En outre, ce sixième mois où le tout petit Jean tressaille dans le sein de sa mère, correspond à la sixième période chronologique au cours de laquelle le Sauveur naquit, ainsi qu’au sixième sceau évoqué dans l’Apocalypse de Jean (Ap 6,12).
Le sixième mois, donc, l’ange Gabriel fut envoyé. Dans le grand drame de la première création, les anges apparaissent à la première place : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1, 1). Comme ciel, on entend les anges dans tous les échelons de la hiérarchie céleste. Et voilà qu’au tout début du grand drame de la nouvelle création apparaissent de nouveau les anges en premier. Un ange avait, par la bouche du prophète David, déterminé l’époque où naîtrait le Roi des rois; un ange avait, par la bouche du prophète Isaïe et d’autres prophètes, prédit la manière dont II allait naître; un ange avait annoncé au grand-prêtre Zacharie la naissance du Précurseur; un ange annonce maintenant la naissance du Dieu-homme Lui-même. Quand le Dieu-homme sera né, les anges chanteront en chœur au-dessus de la grotte de Bethléem. Toute création est une joie pour Dieu, car Dieu ne fait rien par nécessité ou par devoir, contrairement à ce qu’enseignent certaines philosophies ténébreuses ou de mythiques religions qui ignorent Dieu. Toute création est une joie pour Dieu, et Dieu souhaite partager Sa joie avec autrui. Car la joie dans la pureté et à cause de l’amour est la seule chose au ciel et sur terre que le partage ne diminue pas mais augmente, dans la mesure où l’on peut avoir l’audace d’évoquer l’augmentation de la joie à cause de l’amour à propos de Dieu... Après avoir créé les anges lors de la première création, Dieu les prend aussitôt comme collaborateurs dans Son activité ultérieure. Après avoir créé Adam, Dieu le prend aussitôt comme collaborateur pour conduire le paradis et toutes les créatures qui s’y trouvent. Il en est de même lors de la Création Nouvelle : devant le Christ, Homme Nouveau, marchent les anges; dans l’organisation de Son Royaume, le Seigneur prend aussitôt comme collaborateurs les apôtres ainsi que d’autres personnes qui coopèrent avec Lui non seulement durant leur vie terrestre mais aussi après leur mort charnelle. Pour cette collaboration, le Seigneur fait appel, jusqu’à aujourd’hui même, aux saints, aux martyrs et à d’autres qui s’en sont rendus dignes et qui continuent à l’être.
Mais à qui lut envoyé le grand archange Gabriel ? A une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David (Lc 1, 27). Le grand archange de Dieu fut envoyé à une jeune fille, car c’est à travers cette jeune fille, pure et très pure, que doit se manifester et venir l’Initiateur du nouveau monde, de la Création Nouvelle. Le nouveau monde doit être toute chasteté et pureté, à l’opposé de l’ancien monde corrompu, qui est devenu impur à cause de sa désobéissance opiniâtre envers Son créateur. Cette jeune fille doit servir de porte par laquelle le Sauveur du monde va entrer dans le monde comme dans Son atelier et Sa demeure; il s’agit d’une jeune fille et non d’une femme, car une femme, aussi élevée spirituellement soit-elle, est liée à l’ancien monde et à l’ancienne création, liée quelle est à son époux, ce qui ne la rend pas libre à l’égard des désirs de ce monde ni de ses partis pris. Aussi est-ce une jeune fille, pure et très pure, parfaitement dévouée au Dieu seul et détachée en son cœur de ce monde. Une telle jeune fille a poussé charnellement au sein de ce monde corrompu comme un lys sur du fumier, sans avoir été touchée par la corruption du monde.
Cette jeune fille élue était fiancée à Joseph, apparentée à sa famille. Pourquoi était-elle fiancée ? Le dessein de Dieu était de la préserver des moqueries des démons et des hommes. Si elle n’avait pas été fiancée, puis avait enfanté, qui parmi les hommes aurait pu croire que son Fils était né légitime ? Et quel magistrat terrestre l’aurait alors protégée de la rigueur de la loi ? Le dessein de Dieu n’était pas de mettre dans la détresse celle qu’il avait élue ni de susciter des tentations chez les hommes ; Il fit donc en sorte de dissimuler la Vierge et son enfantement sous le couvert de ses fiançailles avec Joseph.
Pourquoi cet homme s’appelle-t-il précisément Joseph ? Pour rappeler la mémoire du merveilleux et très sage Joseph, qui avait préservé sa pureté charnelle et spirituelle dans l’Égypte terriblement débauchée, et pour faciliter ainsi aux fidèles la prise de conscience que le fruit des entrailles de la Mère de Dieu est véritablement issu du Saint-Esprit et non de la passion d’un homme terrestre.
L’ange entra et lui dit: «Réjouis-toi, comblée de grâce! Le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre toutes les femmes» (Lc 1,28). La nouvelle création est une joie pour Dieu et les hommes ; c’est pourquoi elle commence avec l’annonce : réjouis-toi ! C’est par ce mot que s’ouvre le drame de la nouvelle création. Cette première parole se fit entendre dès que le rideau du grand mystère commença à se lever. Gabriel appelle Marie comblée de grâce parce que son âme était pleine des dons vivifiants du Saint-Esprit, de parfum céleste et de pureté céleste. Ne sont pas comblés de grâce ceux dont les âmes sont fermées à Dieu et ouvertes seulement aux choses terrestres ; ceux-là respirent la terre, le péché et la mort. Tu es bénie entre toutes les femmes. Quand le Seigneur est avec quelqu’un, Sa bénédiction est avec lui. Quand le Seigneur est absent, Sa bénédiction est absente aussi. L’éloignement de l’homme par rapport à Dieu signifie malédiction, la proximité avec Dieu signifie bénédiction pour l’homme. Bien entendu, le sens profond de l’amour de Dieu pour les hommes, signifie que Dieu ne se serait jamais éloigné de l’homme si l’homme ne s’était pas d’abord éloigné de Dieu. La venue du Seigneur Christ dans le monde montre l’amour infini de Dieu pour les hommes.
Bien que l’homme ait été à l’origine de la distance établie entre lui- même et Dieu, néanmoins Dieu est le premier à se rapprocher de l’homme, afin de surmonter cette distance. La femme a été la première à créer un abîme entre l’homme et Dieu, mais voici qu’une femme établit un pont au-dessus de cet abîme. Eve a été la première à tomber dans le péché, et cela dans le paradis lumineux où tout la retenait du péché ; Marie a été la première à vaincre toutes les tentations, et cela dans le monde ténébreux où tout pousse au péché. C’est pourquoi Eve, qui avait peu de volonté, enfanta, comme son premier fruit sur terre, Caïn le fratricide, alors que l’héroïque Marie enfanta le Héros des héros, qui a fait sortir des ténèbres du péché et de la mort le genre humain fratricide issu de la désobéissante et impure Eve.
A cette parole (de l’Archange), elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation (Lc 1,29).
Comme une enfant! Marie est en vérité une enfant. Le Seigneur dit : ... si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux (Mt 18, 3; 19, 14). Ce monde des désirs et des passions vieillit rapidement l’homme. Notre enfance est très courte, et dans le monde moderne elle est et sera de plus en plus brève. Qui peut redevenir un enfant? Marie fut et demeura tout au long de sa vie une enfant, chaste et naïve, dans la crainte et l’obéissance de Dieu. N’est-elle pas entrée dans le Royaume de son Fils avant même Son sermon sur le Royaume? Le Royaume de Dieu était en elle! (Lc 17, 21). Comme une enfant, elle fut effrayée par l’apparition de l’ange; comme une enfant, elle se demanda ce que signifiait cette salutation. En elle, il n’y avait nulle affectation, contorsion ou artifice ; tout était simple, chaste, clair et naïf.
Le grand Gabriel, qui avait assisté à la création de l’homme au début des temps, et qui avait le pouvoir de discerner dans l’âme des hommes, voyait dans les pensées tumultueuses de la Vierge Très Pure plus clairement que nous pouvons regarder les corps humains. Il vit donc le trouble de son âme et se dépêcha de l’apaiser avec ces douces paroles: Sois sans crainte Marie! car tu as trouvé grâce auprès de Dieu (Lc 1, 30). Sois sans crainte, mon enfant! Sois sans crainte, fille comblée de Dieu! Sois sans crainte, toi qui es la plus comblée de toutes les mortelles, car la bénédiction divine descendra à travers toi sur tout le genre humain ! Sois sans crainte, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ! Ces dernières paroles vont à l’encontre de ’la thèse de « l’immaculée conception » soutenue par certains théologiens occidentaux,”, selon laquelle la Vierge Marie aurait été conçue et enfantée par ses parents sans l’ombre du péché d’Adam et de la responsabilité de ce péché. S’il en était ainsi, pourquoi l’archange aurait-il dit : tu as trouvé grâce auprès de Dieu. La grâce de Dieu, qui inclut le concept du pardon, est accordée d’abord à celui à qui cette grâce est nécessaire, puis à celui qui la demande. La très sainte Vierge a accompli un effort héroïque en élevant son âme vers Dieu, et c’est au cours de cette élévation quelle a rencontré la grâce de Dieu.
Après avoir apaisé l’âme pure de la Vierge Marie, le messager ailé de Dieu lui délivre alors le message céleste principal : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu L’appelleras du nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu Lui donnera le trône de David, Son père; Il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et Son règne n’aura pas de fin. (Lc 1, 31-33). Le messager de Dieu parle en toute clarté, jusqu’au détail. Tu concevras dans ton sein, dit-il, ce qui signifie dans le corps, une image qui évoque celle utilisée par le Psalmiste : Dieu restaure en ma poitrine un esprit ferme (Ps 50, 12). En insistant sur cette évocation charnelle, l’archange souhaite par avance mettre en garde contre l’enseignement insensé de certains hérétiques qui affirmaient que le Christ n’avait pas de corps véritable, qu’il n’était pas véritablement né, qu’il n’avait pas réellement été un homme de chair, mais qu’il n’avait eu que l’apparence d’un homme charnel.
Le nom de Jésus, ou Josué en hébreu, est également significatif. Ce nom avait été porté par le fils de Noun, qui avait conduit le peuple d’Israël vers la Terre promise, préfigurant ainsi le rôle et l’action du Sauveur Jésus qui conduit le genre humain vers une Terre promise véritable et immortelle, le Royaume céleste.
Tout le reste du message de l’archange est conçu afin de convaincre la Vierge que son fils sera le Messie espéré, qu’il sera Fils du Très-Haut, qu’il recevra de Dieu le trône de David et qu’il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles - tout cela était inscrit dans la conscience de tout Hébreu, a fortiori dans celle de la Vierge Marie, qui avait reçu une éducation spirituelle, et était rattaché exclusivement au Messie espéré.
L’archange ne dit pas tout ce qui concerne Jésus à la Vierge Marie, se limitant à ce qui lui est connu en tant que prophétie et à ce qui est compréhensible à partir de l’Écriture Sainte. Il ne lui parle pas du rôle de Jésus dans le monde et pour l’humanité, il ne parle pas de Lui comme du sauveur de tous les peuples et de toutes les tribus, ni du fondateur du royaume spirituel, ni du Juge de tous les vivants et de tous les morts, et encore moins de Lui comme le Verbe de Dieu, comme l’une des trois hypostases éternelles de la Sainte Trinité. S’il le lui avait dit, il l’aurait troublée encore davantage. Elle n’était pas omnisciente, en dépit de toute sa chasteté et pureté. Elle aura beaucoup à apprendre de son Fils au cours du temps et de l’éternité, à L’écouter et à garder fidèlement en son cœur toutes Ses paroles (Lc 2,51 ; Jn 2,4). L’archange observe scrupuleusement le cadre des conceptions du peuple d’Israël. Son discours se relie organiquement à tout qui se trouve dispersé chez les prophètes et dont elle est au courant (Is 9, 6-8; 10,16; 11,1 ; Jr 25, 5 ; 30, 9; Ez 34,24; Os 3, 5; Mi 5, 4; Ps 132, 11; Dn 2, 44’...). «Le Seigneur l’a juré à David, vérité dont jamais il ne s’écarte: C’est le fruit sorti de tes entrailles que je mettrai sur le trône fait pour toi» (Ps 132, 11). «Le Seigneur a jeté une parole en Jacob, elle est tombée en Israël» (Is 9, 7).
En entendant ce message céleste, la Vierge Marie, dans son innocence et sa naïveté d’enfant, demanda à l’étrange visiteur: Comment cela sera- t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? (Lc 1, 34). Ces mots n’expriment pas son incrédulité devant la parole de l’archange, mais seulement son innocence et sa naïveté d’enfant. Qu’est-ce que chacun de vous dirait face à un message similaire transmis par le plus extraordinaire de tous les hôtes? La Vierge Marie pose une question, que chacun de nous aurait posée sous le poids de la loi naturelle : pour une naissance, un homme est nécessaire; où est cet homme? Nous aurions tous réagi ainsi, loin de la liberté qui se réjouit de la toute-puissance de Dieu, soumis que nous sommes par l’habitude de voir la puissance de la nature. C’est pourquoi il était nécessaire, pour nous, que la Vierge pose cette question, afin que nous entendions la réponse du messager de Dieu.
Que répond Gabriel ? L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous Son ombre; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu’Elisabeth, ta parente, vient elle aussi de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu'on appelait la stérile; car rien n'est impossible à Dieu. (Lc 1,35-37). Une réponse complète et complètement satisfaisante. La nature et les lois naturelles n’existent pas quand le Dieu vivant met en oeuvre Sa volonté et Son plan pour le salut du genre humain. « Le bienfait ne se soumet pas à la loi de la nature », dit Grégoire de Néocésarée. « C'est l'Esprit qui vivifie» (Jn 6,63), a témoigné le Rénovateur de toutes choses, le Seigneur Jésus. L’Esprit vivifie indirectement ou directement. C’est directement que l’Esprit de Dieu a donné la vie au paradis, avant le péché. Dieu dit et il en fut ainsi !
Après le péché, l’Esprit donne la vie indirectement, à travers les âmes créées et les corps créés. Cette action indirecte de l’Esprit, nous l’appelons nature et loi naturelle. Cependant l’Esprit de Dieu s’est réservé le droit et le pouvoir illimité de donner la vie directement, selon Sa volonté et conformément à l’organisation divine du salut du genre humain. Mais même en donnant la vie indirectement, l’Esprit est l’initiateur et le propriétaire de la vie. La nature, telle quelle est, n’est qu’une ombre, un voile à travers lequel l’esprit agit. Cependant l’Esprit agit de façon plus ou moins indirecte; il en est ainsi dans le cas des femmes fertiles ou stériles. C’est de façon indirecte que l’Esprit a agi avec la vieille Elisabeth, comme cela avait été le cas avec la mère d’Isaac, de Samson et de Samuel. Car l’acte de concevoir chez les femmes âgées ne peut être défini comme une action directe de l’Esprit, puisque toutes les femmes depuis Eve à nos jours, fertiles ou stériles, ont été placées sous l’emprise du péché, liées au monde par leurs désirs ou leurs convoitises, de façon plus ou moins importante. La seule conception survenue directement sous l’action de l’Esprit de vie est la conception de la Très Pure Vierge Marie. Dans toute l’histoire de la création, depuis Adam jusqu’au Christ, il n’y a pas eu de cas similaire. Il n’existe qu’un seul cas de ce type dans le temps, et un seul dans l’éternité. L’un et l’autre se réfèrent à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.
Car rien n'est impossible à Dieu. Cela signifie que toute parole de Dieu s’accomplit toujours en totalité. Déjà par l’intermédiaire du prophète inspiré Isaïe, Dieu avait placé ces mots : Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils (Is 7, 14). Et cela se produit précisément. Depuis que le monde existe, on ne peut dire qu’une seule chose pour Dieu : Dieu dit — et cela fut ! Les paroles du Seigneur sont des paroles sincères, argent natif qui sort de terre, sept fois épuré (Ps 12, 7).
La Vierge Marie n’a pas douté des paroles du Seigneur, annoncées par l’archange. Car si elle avait douté, comme le prêtre Zacharie avait douté, elle aurait été punie comme Zacharie. Bien que les questions posées à l’ange par Zacharie et Marie soient assez proches, leurs cœurs sont tout à fait dissemblables. Dieu regarde dans le cœur des hommes. Deux cœurs tout à fait différents peuvent prononcer des paroles similaires.
Après avoir écouté les explications du messager de Dieu, la plus humble des humbles jeunes filles, conclut son entrevue avec l’archange par ces douces paroles : Je suis la servante du Seigneur; qu’il m’advienne selon ta parole! (Lc 1,38). Elle ne dit pas : «je suis ta servante, archange », mais dit quelle est la servante du Seigneur, car elle sait que l’archange ne fait que transmettre la volonté de Dieu ; tout en étant très puissant et éternel, il n’est que le serviteur du Dieu vivant. En outre, elle ne dit pas : «qu’il m’advienne selon la parole du Seigneur», mais selon ta parole, afin de rendre ainsi hommage au chef éternel de toute l’armée des éternels. L’une et l’autre de ces réflexions expriment cependant l’obéissance la plus absolue et l’humilité la plus entière. Une réponse aussi pleine de sagesse n’a pu être donnée que par un cœur rempli de pureté, car c’est dans un tel cœur que la sagesse véritable s’établit le plus volontiers. Lors de sa tentation au paradis, Eve avait momentanément oublié un tel langage. Car lorsqu’elle fut tentée et quelle prêta attention aux paroles de Satan, son cœur fut instantanément rempli d’impureté, et à cause de cette impureté la sagesse s’éloigna de son cœur. Son orgueil et sa désobéissance rendirent le cœur d’Eve impur et son esprit fut obscurci ; c’est à cause de son orgueil et de sa désobéissance à Dieu que le monde ancien a connu la déchéance, que le genre humain s’est déformé, que toute la création s’est rendue malheureuse. C’est sur l’humilité et l’obéissance que doit être bâti le monde nouveau. Indescriptibles sont l’humilité et l’obéissance de la Très Sainte Mère de Dieu; seul son Fils, Sauveur et Rénovateur de toutes choses, la dépassera par Son humilité et Son obéissance infinies.
Finalement, le messager ailé du commencement de notre salut s’envola vers le monde supérieur, rejoindre ses amis immortels. Son annonce ne fut pas seulement un message en paroles, mais comme toute parole divine, cela fut une œuvre. Dieu dit, et cela fut. Jamais un messager n’apporta de nouvelle plus joyeuse à la terre, qui avait été maudite à cause de son éloignement de Dieu et de son alliance avec le sombre Satan, que le lumineux et merveilleux archange Gabriel. Quelle bouche ne le louerait pas, et quel cœur ne lui serait pas reconnaissant !
Jamais une eau pure ne fut un miroir aussi pur du soleil que la Très Pure Vierge Marie fut un miroir de pureté. Même l’aube du matin, qui donne naissance au soleil, serait honteuse devant la pureté de la Vierge Marie, qui enfanta le Soleil Immortel, le Christ notre Sauveur. Quelle génération ne s’inclinerait pas devant elle, quelle bouche ne s’exclamerait-elle pas : réjouis-toi, comblée de grâce ! Réjouis-toi, aube du genre humain ! Réjouis-toi, plus pure que les chérubins et plus glorieuse que les séraphins! Gloire soit à ton Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité une et indivise, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Première homélie pour la fête de la Nativité. Évangile du Premier-né
(Mt 1,18-25)
Quiconque s’approche avec obéissance et humilité du Seigneur Jésus- Christ, n’aura jamais plus envie de se séparer de Lui.
Les premiers exercices des recrues pour l’armée du Christ sont des exercices d’obéissance et d’humilité.
C’est dans l’obéissance et l’humilité que commence le monde nouveau, la création nouvelle, l’humanité nouvelle. Le monde ancien a enfreint l’obéissance à Dieu et l’humilité devant Dieu, détruisant ainsi le pont existant entre la terre et le ciel. Les instruments spirituels nécessaires à la reconstruction de ce pont sont en premier lieu, l’obéissance et l’humilité.
Tant qu’Adam était riche de l’obéissance et de l’humilité, il pouvait à peine faire la différence entre son esprit et l’esprit de Dieu, entre sa volonté et la volonté de Dieu, entre ses pensées et les pensées de Dieu. Il ne pouvait rien ressentir, désirer ou penser qui ne fut en Dieu et de Dieu. Comme les anges de Dieu, Adam se tenait dans le voisinage immédiat de Dieu, et c’est dans cette proximité immédiate qu’il voyait la source de la lumière, de la sagesse et de l’amour. Vivant au sein du soleil, il n’avait pas besoin d’allumer sa propre bougie ; au soleil, une telle bougie n’aurait ni brûlé ni éclairé.
Mais quand Adam manqua à l’obéissance et perdit l’humilité - deux vertus qu’on perd ou qu’on acquiert simultanément - alors sa relation immédiate avec Dieu fut rompue, le pont fut détruit, et il tomba dans une obscurité et une humidité terribles, où il ne pouvait s’éclairer qu’avec sa propre bougie, que la miséricorde de Dieu lui accorda au moment où il fut expulsé du paradis par la justice divine. Alors il se mit à faire une différence entre lui-même et Dieu, entre sa volonté et celle de Dieu, entre ses sentiments et ceux de Dieu, entre ses pensées et celles de Dieu ; non seulement il commença à se rendre compte de cette différence, mais ce n’est que de temps à autre et à peine qu’il fut capable de remarquer sa similitude avec Dieu.
Hélas, celui que sa désobéissance et son orgueil précipitèrent dans un tel abîme, fut celui qui avait été à l’origine créé à l’image de la Sainte et Divine Trinité. Hélas, nous sommes tous des descendants d’Adam, tous de petites pousses issues du cèdre cassé qui se dressait jadis majestueusement au-dessus de toutes les créations divines au paradis, de petites pousses envahies par de hautes mauvaises herbes d’une nature cruelle, qui est descendue comme un rideau entre nous et la source de l’amour immortel.
Regardez seulement comment, comme par un coup de baguette magique, la désobéissance et l’orgueil de l’ancêtre du genre humain modifient tout à coup toute la création autour de lui ; il se retrouve alors encerclé par toute une armée de désobéissants et d’orgueilleux.
Tant qu’Adam était obéissant et humble devant son Créateur, tout son environnement respirait l’obéissance et l’humilité. Mais quel changement de scène en un instant ! Au moment où Adam chuta, il ne fut plus entouré que d’êtres désobéissants. A ses côtés se tient la désobéissante Eve. Il y a aussi le tenant principal de la désobéissance et de l’orgueil - l’esprit de désobéissance, Satan. Il y a aussi toute la nature, désobéissante, rebelle et folle. Les fruits qui jusque-là fondaient délicieusement dans la bouche de l’homme commencent à l’agresser par leur goût amer. L’herbe qui ondulait comme la soie sous ses pieds se met à le griffer comme du verre. Les fleurs qui se réjouissaient quand leur seigneur les reniflait, se mettent à se recouvrir de ronces, comme pour le repousser. Les bêtes sauvages qui venaient câliner comme des agneaux autour de lui, commencent à se ruer de toutes leurs dents sur lui, les yeux rouges de colère. Tout revêt une attitude turbulente envers Adam. Alors celui qui était le plus riche au sein de toute la nature créée se sentit le plus pauvre. Vêtu jusque-là de la gloire des archanges, il se sentait maintenant humilié, isolé et nu ; tellement nu qu’il fut obligé d’emprunter à la nature de quoi couvrir sa nudité, à la fois charnelle et spirituelle. Pour son corps, il eut recours à la peau des bêtes et aux feuilles des arbres, alors que pour son esprit, il se mit à emprunter à toutes choses - aux choses ! - la connaissance et la raison. Celui qui jusque-là buvait à la source abondante de la vie, se trouvait maintenant dans l’obligation de marcher avec le bétail, de patauger dans la boue et de boire à la suite des animaux...
Regardez maintenant le Seigneur Christ et Son environnement. Tout y est obéissance et humilité ! L’archange Gabriel, représentant de l’obéissance et de l’humilité angéliques; la Vierge Marie - obéissance et humilité; Joseph - obéissance et humilité; les bergers - obéissance et humilité ; les sages venus d’Orient — obéissance et humilité ; les étoiles du ciel - obéissance et humilité. Obéissantes sont les tempêtes, obéissants les vents, obéissants la terre et le soleil, obéissants les hommes, obéissant le bétail, obéissant le tombeau lui-même. Tout est obéissant au Fils de Dieu, Nouvel Adam, et tout s’apaise devant Lui, car Lui-même est infiniment obéissant à Son Père et humble devant Lui.
On sait qu’à côté des nombreux produits de la terre que l’homme a . semés et dont il a pris soin, naissent d’autres produits qui n’ont pas été semés et dont nul n’a pris soin. Il en est de même des vertus : si on cultive assidûment l’obéissance et l’humilité dans son âme, on verra se développer à leurs côtés toute une gerbe d’autres vertus. L’une des premières est la simplicité, intérieure et extérieure. L’obéissante et humble Vierge Marie était parée simultanément de simplicité virginale. Il en était de même pour le juste Joseph, comme pour les apôtres et les évangélistes. Voyez seulement avec quelle simplicité exemplaire les évangélistes décrivent les plus grands événements de l’histoire du salut du genre humain, de l’histoire universelle ! Peut-on seulement imaginer avec quel luxuriance et quelle affectation un écrivain aurait décrit, par exemple, la résurrection de Lazare, s’il avait pu assister à un tel événement ? Ou à quelle phraséologie ou à quelle dramaturgie boursouflée il aurait eu recours pour décrire tout ce qui s’était passé dans l’âme de l’homme simple, obéissant et humble qu’était Joseph au moment où il apprit que sa protégée et fiancée était enceinte? Tout cela est décrit dans l’Evangile de ce jour en quelques simples phrases : Or telle fut la genèse de Jésus-Christ. Marie, Sa mère, était fiancée à Joseph: or, avant qu’ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. (Mt 1, 18). Auparavant, l’évangéliste avait retracé l’ascendance du Seigneur Jésus, ou plutôt l’ascendance du juste Joseph, de la tribu de Juda et de la lignée de David. Dans cette généalogie, l’évangéliste avait énuméré des hommes nés d’hommes par la voie et de façon naturelles, à l’instar de tous les hommes mortels nés dans ce monde. Soudain il se met à décrire la naissance du Seigneur et dit: Or tellefut la genèse de Jésus-Christ, comme pour montrer le caractère extraordinaire et surnaturel de Sa naissance, qui se distingue complètement de la manière dont naquirent tous les ancêtres de Joseph qui viennent d’être énumérés. Marie, Sa mère, était fiancée à Joseph. Aux yeux du monde, ces fiançailles pouvaient être considérées comme le préambule à la vie conjugale; mais aux yeux de Marie et de Joseph, cela ne pouvait être le cas. Choisie par Dieu, la Vierge Marie était, suite au vœu de ses parents, depuis toujours dédiée à Dieu. Elle avait librement accepté un tel engagement de ses parents, comme l’attestent ses longues années de service au sein du temple de Jérusalem. S’il n’avait tenu qu’à elle, elle aurait sûrement vécu jusqu’à sa mort dans le temple, comme Anne, fille de Phanouel (Lc 2, 36-37), mais la loi prescrivait autre chose, et il fallait donc qu’il en fut ainsi. Elle se fiança à Joseph, non pour mener une vie conjugale, mais bien pour échapper au mariage. Toutes les particularités de ces fiançailles et de leur signification appartiennent à la tradition de l’Église. Si les hommes respectaient la tradition relative à la Mère de Dieu, au juste Joseph et à toutes les personnalités mentionnées dans l’Évangile autant qu’ils respectent les traditions, souvent les plus folles, concernant les monarques, les chefs militaires et les philosophes de ce monde, chacun comprendrait clairement le sens des fiançailles de la Très Sainte Vierge avec Joseph.
Or, avant qu'ils eussent mené vie commune. Ces mots ne signifient pas qu’ils ont été ensuite unis par les liens du mariage. L’évangéliste ne s’intéresse ici qu’à la naissance du Seigneur Jésus et à rien d’autre ; il n’utilise les mots ci-dessus que pour montrer que Sa naissance a eu lieu sans union entre le mari et la femme. C’est pourquoi il faut comprendre les paroles de l’évangéliste comme s’il avait écrit : et en dehors de toute union, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. Ce n’est que du fait de l’Esprit Saint qu’a pu intervenir la conception, qui a abouti, au milieu du règne de l’esprit des ténèbres et du mal, à l’instauration du royaume de l’Esprit de lumière et d’amour. Comment aurait-Il pu accomplir Sa mission divine dans le monde, si Sa venue au monde avait eu lieu par les voies terrestres fermées par le péché et contaminées par la pourriture de la mort ? Dans ce cas, le vin nouveau aurait eu le goût des vieilles outres et Celui qui est venu pour sauver le monde, aurait eu besoin d’être sauvé. Seul un miracle pouvait sauver le monde, le miracle de Dieu ; telle était la conviction de tout le genre humain sur terre. Mais quand ce miracle de Dieu a eu lieu, il ne fallait pas douter, mais s’incliner devant lui et y chercher remède et salut pour soi. Comment réagit Joseph en apprenant la grossesse de la Vierge Marie?
Joseph, son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit (Mt 1, 19). Il agit donc en obéissance à l’égard de la loi de Dieu. Il obéit à la volonté de Dieu, telle que la volonté divine avait été annoncée jusque-là au peuple d’Israël. Il se comporte avec humilité à l’égard de Dieu. Ne soyez pas trop sourcilleux en matière de justice, met en garde le très sage Salomon, dans le livre de la Sagesse, ce qui signifie qu’il ne faut pas se montrer trop pointilleux en matière de justice à l’égard de ceux qui ont fauté, mais se souvenir de ses propres faiblesses et péchés et veiller à adoucir dans la miséricorde les sentences judiciaires prononcées à l’égard des pécheurs. Inspiré par cet état d’esprit, Joseph ne songea nullement à livrer la Vierge Marie à un tribunal à cause de son péché supposé : il ne voulait pas la dénoncer publiquement et résolut de la répudier sans bruit. Un tel plan nous montre Joseph comme un homme exemplaire, exemplaire dans la justice et la miséricorde, tel qu’il avait pu être éduqué dans l’esprit de l’Ancien Testament. Chez lui, tout est simple et clair, comme cela pouvait être le cas dans le cœur d’un homme vivant dans la crainte de Dieu.
Mais à peine le juste Joseph avait-il conçu cette issue convenable à la situation délicate où il se trouvait que le ciel intervint soudain dans son projet, avec un commandement inattendu : Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme, car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint (Mt 1,20). L’Ange du Seigneur, qui avait annoncé auparavant à la Très Pure Vierge la venue au monde du Dieu-homme, se met maintenant à déblayer la route devant Lui et dégage les chemins qu’il va fouler. Le soupçon de Joseph est un obstacle sur Sa route, un obstacle très important et dangereux. Il faut donc l’écarter. Pour montrer comment il est facile aux forces célestes d’accomplir ce qui est difficile à faire pour les hommes, l’ange n’apparait pas à Joseph en public, mais en songe. En appelant Joseph, fils de David, l’ange veut à la fois l’honorer et le mettre en garde. Comme descendant du roi David, il doit se réjouir devant ce mystère divin plus que d’autres hommes, mais il doit aussi le comprendre mieux que d’autres. Comment se fait-il que l’ange appelle la Vierge sa femme: ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme ? De la même façon que le Seigneur sur la Croix a dit à Sa mère : Femme, voici ton fils! puis à son disciple: Voici ta mère (Jn 19, 26-27). En vérité, le ciel est économe en paroles, et aucun mot superflu n’est prononcé. S’il n’avait pas dû dire ces paroles, l’ange les aurait-il dites ? Si cette désignation de Marie comme la femme de Joseph constitue une pierre d’achoppement pour certains infidèles, il forme une barrière de pureté contre les forces impures, car la parole de Dieu n’est pas entendue seulement par les hommes mais aussi par l’ensemble des mondes, les bons comme les mauvais. Celui qui voudrait pénétrer tous les mystères de Dieu, devrait posséder la vision de Dieu vis-à-vis de toute la création, visible et invisible. Ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint. C’est une œuvre divine, non humaine. Il ne faut pas observer la nature, ni craindre la loi. Celui qui agit ici est plus grand que la nature et plus fort que la loi ; sans Lui, la nature n’aurait pas de vie, ni les lois leur force.
Le message de l’ange à Joseph montre clairement que la Vierge Marie ne lui avait dit mot de son entrevue avec le grand archange ; de même il apparaît quelle n’a nullement cherché à se justifier quand Joseph eut l’intention de la répudier. L’annonce de l’archange, comme tous les mystères célestes qui lui étaient progressivement révélés, elle les conservait avec soin, les méditant en son cœur (Lc 2,19 ; 2,51). Dans sa foi en Dieu et son obéissance à Dieu, elle ne craignait nulle humiliation devant le monde. « Si mes souffrances sont agréables à Dieu, pourquoi ne les supporterais-je pas?» disaient plus tard les martyrs chrétiens. Vivant constamment en prière et dans la pensée de Dieu, la Très Pure pouvait se dire : « si mon humiliation est agréable à Dieu, pourquoi ne le supporterai-je pas?» Pourvu que je sois droite devant le Seigneur, qui connaît les cœurs, le monde peut faire de moi ce qui lui plaît. Elle savait cependant que le monde entier ne pouvait rien lui faire, que Dieu n’aurait pas autorisé. Quelle conciliation apaisée devant le Seigneur vivant, et quel dévouement merveilleux devant Sa volonté ! De plus, quelle âme héroïque chez une tendre jeune fille ! Le secret du Seigneur est pour ceux qui Le craignent (Ps 25,14). Alors que des pécheresses, de nos jours comme de tout temps, font même appel à de faux témoins pour se défendre, la Vierge Marie qui n’a aucun homme comme témoin, mais le Dieu Très-Haut, ne se justifie pas, ne se trouble pas, mais se tait, elle se tait et attend que Dieu Lui-même la justifie à Son heure. Et Dieu se hâta de justifier celle qu’il avait élue. Le même ange qui lui avait révélé le grand mystère de sa conception, se hâte maintenant de prendre la parole à la place de la jeune fille silencieuse.
Après avoir expliqué à Joseph ce qui avait eu lieu, l’ange de Dieu va maintenant plus loin et lui explique ce qui va se produire : Elle enfantera un fils et tu l'appelleras du nom de Jésus car c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés (Mt 1,21). Il ne dit pas : elle t’enfantera un fils ; il dit simplement : elle enfantera ; car elle n’enfantera pas pour lui, mais pour le monde entier. L’ange recommande à Joseph de se comporter envers le Nouveau-né en véritable père, et c’est pourquoi il lui dit : tu l’appelleras du nom de Jésus, qui signifie le Sauveur ; aussi le reste de la phrase commence par « car » : car c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés.
L’archange est un véritable messager de Dieu. Il dit ce qu’il a appris de Dieu, il connaît véritablement Dieu. Il fait comme si la nature avec ses lois n’existait pas. Il ne connaît que la Toute-Puissance du Dieu vivant, comme Adam jadis. En disant: c’est Lui qui sauvera Son peuple de ses péchés, l’archange a préfiguré l’œuvre fondamentale du Christ. Le Christ va venir pour sauver les hommes non d’un mal subalterne, mais du mal principal, du péché, qui est la source de tout mal dans le monde. Il doit sauver l’arbre de l’humanité non d’une nuée de chenilles qui l’avait attaqué par hasard, mais de vers infiltrés dans ses racines, qui entraînent l’assèchement de l’arbre entier. Il ne vient pas pour sauver l’homme d’un autre homme, ni un peuple d’un autre peuple, mais tous les hommes et tous les peuples de l’emprise de Satan, le semeur et le seigneur du péché... Il vient en médecin immortel et général, devant lequel se trouvent les Hébreux et les Romains, les Grecs et les Egyptiens, et tous les peuples de la terre, malades et très malades, qui sont en train de s’assécher du fait d’un même microbe, le péché. Le Christ, plus tard, a parfaitement accompli ce que l’archange avait prédit. Tes péchés te sont par donnés ! telle était Sa parole victorieuse tout au long de Son activité terrestre parmi les hommes. En ces mots sont contenus le diagnostic de la maladie et le remède. Le péché, tel est le diagnostic de la maladie ; le pardon du péché, tel est le remède. Joseph fut le premier homme mortel de la Nouvelle Création, à avoir été digne d’apprendre le but véritable de la venue du Messie et la véritable nature de Son œuvre.
Ce que l’archange avait dit à Joseph était suffisant pour que celui-ci, dans son obéissance et selon le commandement direct de Dieu, renonçât à toute idée de répudiation de Marie. Le ciel ordonne, Joseph s’incline. Cependant le procédé habituel du ciel riétait pas de donner des ordres aux hommes sans faire appel à leur entendement et à leur libre-arbitre. Dès l’origine, Dieu avait tenu à ce que l’homme agisse comme un être libre. Car c’est dans la liberté, dans la libre autodétermination de l’homme que réside toute la magie de l’homme. Sans la liberté, l’homme ne serait qu’un habile produit mécanique fabriqué par Dieu, que Dieu aurait manipulé exclusivement selon Sa volonté et Sa force. De tels produits fabriqués par Dieu existent dans la nature ; mais Dieu a dévolu à l’homme une position particulière, lui accordant la liberté de se prononcer pour Dieu ou contre Dieu, pour la vie ou la mort. C’est une position très éminente, mais en même temps très périlleuse. C’est pourquoi Dieu ne donne pas à Adam le simple commandement : tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, mais II ajoute aussitôt: car le jour où tu en mangeras, tu mourras (Gn 2, 16-17). Avec ces derniers mots, Dieu donne une matière à son intelligence et un motif à l’exercice de sa volonté : ne pas goûter à l’arbre interdit, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. L’archange procède de même avec Joseph. Après avoir ordonné à Joseph d’accueillir Marie et de ne pas la répudier, et lui avoir expliqué que le fruit de ses entrailles virginales était le fait de l'Esprit Saint, l’archange rappelle à Joseph la prophétie très claire du grand prophète : Voici, la jeunefille est enceinte, elle va enfanter un fils et elle Lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous (Is 7,14).
Ce qui a été dit précédemment - tu L’appelleras du nom de Jésus - n’est pas en contradiction avec ce qui vient d’être dit : et elle Lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. Dans le premier cas, Joseph reçoit l’ordre de lui donner le nom de Jésus, c’est-à-dire le Sauveur, alors que dans le deuxième cas on affirme que l’Enfant sera appelé, par les hommes et les peuples, Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. L’un et l’autre nom expriment, chacun à sa manière, le sens de la venue du Christ dans le monde et de Son action dans le monde. Il viendra en effet pour pardonner les péchés, pour remettre les péchés et sauver les hommes du péché, c’est pourquoi il sera appelé Sauveur - Jésus5. Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul? (Mc 2, 7). Personne au monde; nul, au ciel et sur terre, n’a le droit et le pouvoir de remettre les péchés et de sauver du péché sinon Dieu seul. Car le péché est le ver principal de la maladie des hommes. Nul ne connaît l’horreur vertigineuse du péché comme Dieu, qui est sans péché ; nul ne peut arracher le ver à la racine comme Dieu. Et comme le Christ remettait les péchés, donnant ainsi la santé aux hommes, Il est vraiment Dieu parmi les hommes. Si on voulait établir un lien de causalité entre les noms, alors le nom d’Emmanuel viendrait avant celui de Jésus. Car pour que le Nouveau-né puisse accomplir Son rôle de Sauveur, Il doit être Emmanuel, c’est-à-dire qu’il doit venir au milieu de nous... L’ordre des noms importe peu cependant, que l’on dise : Emmanuel, donc Sauveur, ou bien Sauveur, car Emmanuel. En tout cas, le fait le plus évident est qu’il n’y a pas de salut pour le monde si Dieu n’y vient pas ; et que pour les hommes, il n’y a ni remède ni salut si Dieu n’est pas avec nous. Si Dieu n’est pas avec nous, non seulement comme une idée ou en songe, mais avec nous tels que nous sommes, avec une âme comme nous et un corps comme nous, dans la misère et la souffrance comme nous, et enfin, dans ce qui nous différencie le plus de Dieu, dans la mort comme nous. C’est pourquoi chaque religion qui enseigne que Dieu n’est pas venu dans la chair et qu’il ne peut venir en chair, est mensongère car elle représente Dieu comme impuissant et impitoyable ; elle Le représente comme une marâtre, non comme une mère. Elle Le représente impuissant, en prenant toujours soin de Le tenir à l’écart du combat le plus important, celui avec • Satan, le péché et la mort. Il faut enchaîner Satan, il faut arracher tout germe de péché des racines de l’âme humaine, il faut écraser l’aiguillon de la mort, il faut accomplir une tâche plus grande et plus lourde que de tenir le monde sur ses épaules. Notre Dieu a assumé ce combat, et de façon victorieuse. Les tenants d’autres religions craignent de voir, même en pensée, leurs dieux soutenir un tel combat, où leurs adversaires pourraient l’emporter... Seigneur, pardonne à ceux qui s’interrogent ainsi ! Tu n’aurais pas été le créateur miséricordieux du monde si Ta miséricorde ne ‘T’avait pas conduit à descendre au milieu de nous, si Tu t’étais contenté de contempler notre misère d’un lointain brumeux et indolore, sans jamais plonger un doigt froid dans notre brasier ni fouler de tes pas la grotte où des bêtes sauvages nous étranglent ? En vérité, Tu es descendu parmi nous plus bas encore qu’aucun amour humain l’exige ; Tu es né dans un corps afin de vivre avec les créatures charnelles et les sauver ; tu as communié au calice des souffrances de toutes tes créatures ; Tu n’as partagé avec personne le calice de cette communion amère, l’absorbant toi-même jusqu’à la dernière goutte. C’est pourquoi Tu es notre Sauveur, car Tu as été Dieu parmi nous ; Tu as été Dieu parmi nous, c’est pourquoi Tu as pu être notre Sauveur. Gloire à Toi, Christ Emmanuel !
Joseph s’est rendu compte de plus en plus clairement, avec crainte et tremblement, qu’un tissu était en train d’être tissé autour de lui, plus vaste que la lumière solaire et plus étendu que l’air; un tissu dont le Très-Haut Lui-même était le fondement et dont toutes les créatures constituaient la trame. Le rôle qui lui était attribué, au centre même de la fabrication de la Nouvelle Création, était de servir d’instrument de Dieu. Tant que l’homme ne sent pas qu’à travers lui Dieu accomplit Son œuvre, il demeure faible et chétif, indécis et plein de mépris pour lui-même. Mais quand l’homme sent que Dieu l’a pris dans Ses mains comme le forgeron prend le fer pour le forger, l’homme se sent à la fois fort et apaisé, précis dans ses actes et fier de son Dieu.
Quand Joseph s’éveilla de son songe, il fit ce que l’ange lui avait ordonné et prit de nouveau Marie chez lui, et il ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta unfis, et il L’appela du nom de Jésus (Mt 1,25). Quand nous lisons le saint Evangile, il nous faut insuffler l’esprit de l’Évangile en nous, et non notre propre esprit dans l’Évangile. Quand il décrit le miracle de la naissance du Sauveur, l’évangéliste a pour but principal de montrer que cette naissance a eu lieu de façon miraculeuse. Il s’agit ici de la quatrième preuve de cet événement, que l’évangéliste Matthieu rapporte dans l’évangile de ce jour. Il a d’abord dit que la Vierge Marie était fiancée à Joseph ; puis il a indiqué quelle s’était trouvée enceinte par le fait de l’Esprit Saint; en troisième lieu, il a dit qu’un ange lui était apparu en songe lui annonçant sa grossesse comme miraculeuse et surnaturelle ; enfin, en quatrième lieu, il répète cette même pensée en disant que Joseph ne la connut pas jusqu’au jour où elle enfanta un fils, son premier-né. Il est clair comme le jour que l’évangéliste ne songe même pas à préciser que Joseph, après cette naissance, n’a pas eu de relation avec Marie. Ce qui n’avait pas eu lieu jusqu’au jour où elle enfanta un fils, n’a pas eu lieu après la naissance de son fils. Quand on dit de quelqu’un qu’il ne fait pas attention aux paroles du prêtre pendant un service liturgique, on ne veut pas dire que cette personne, à la fin de la Liturgie, fait attention aux paroles du prêtre. De même, quand on dit qu’un berger chante en gardant ses moutons, on ne veut pas dire qu’il ne chante pas quand les moutons ont cessé de paître. Le mot premier-né se rapporte toutefois exclusivement au Seigneur Jésus (Ps 89,27 ; 2 S 7,12-16; He 1, 5-6 ; Rm 8,29), qui est le premier-né parmi les rois et l’aîné d’une multitude de frères (Rm 8, 29), c’est-à-dire parmi les hommes sauvés et adoptés comme fils. Si le mot aîné (premier-né) était écrit avec une lettre majuscule, comme un nom propre, il n’y aurait aucune ambiguïté... Il faut précisément lire comme un nom propre : et elle enfanta un fils, son Premier-né. Le Seigneur Jésus est le Premier-né en tant que créateur du nouveau royaume, le nouvel Adam.
On dit que saint Amoun de Nitrie (fêté le 4 octobre) vécut dix-huit ans avec son épouse légitime sans avoir de relation charnelle avec elle. De même la sainte martyre Anastasie fut mariée de longues années à un sénateur romain nommé Publius sans avoir de rapport charnel avec lui. On ne cite ici que deux exemples parmi des milliers d’autres. Avec sa
virginité très pure, avant la nativité, pendant la nativité et après la nativité, la Vierge Marie a été à l’origine de l’existence virginale de milliers de jeunes filles et de jeunes garçons à travers l’histoire de l’Eglise. En prenant exemple sur sa virginité, de nombreuses femmes mariées ont mis fin à leur mariage pour se consacrer à la pureté virginale. En suivant son exemple, de nombreuses femmes profondément débauchées se sont arrachées à leur vie de débauche pour purifier leur âme souillée dans les larmes et la prière. Comment pourrait-on imaginer que la Très Pure Vierge, pilier et inspiratrice de la pureté et de la chasteté chrétiennes à travers les siècles, puisse être inférieure du point de vue de la virginité aux saintes Anastasie, Thècle, Barbara, Catherine, Parascève et à d’innombrables autres? Comment pourrait-on imaginer quelle, qui a porté en son sein son Seigneur dénué de toute passion, pût éprouver l’ombre d’une passion charnelle; elle, qui a porté et enfanté Dieu, «était vierge non seulement de corps mais aussi dans l’âme», a écrit saint Ambroise. Et la Bouche d’or6, comparant l’Esprit Saint à une abeille, dit: «de même qu’une abeille ne veut pas entrer dans un récipient puant, de même le Saint-Esprit ne veut pas entrer dans une âme impure».
Mais cessons de parler de cela, car cela mérite moins de discours et plus d’émerveillement. Là où existent l’obéissance et l’humilité devant le Dieu vivant, existe la pureté. Le Seigneur guérit Ses serviteurs obéissants et humbles de toute passion et de tout vice terrestres. Consacrons-nous donc à la purification de notre conscience, de notre âme, de notre cœur et de notre esprit, afin de devenir, nous aussi, dignes de la force bienfaisante du Saint-Esprit; afin que la terre cesse de déverser ses semences sur notre personnalité intime, et que l’Esprit Saint insuffle en nous la vie nouvelle et l’homme nouveau, à l’image de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Gloire et louange à Lui, avec le Père et le Saint-Esprit - Trinité une et indivise, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Deuxième homélie pour la fête de la Nativité. Evangile sur le Pain Céleste sur la paille
(Lc 2,1-20)
En ce temps-là César Auguste régnait sur la terre. Son gouvernement terrestre était à l’image du règne de Dieu dans les deux univers, spirituel et matériel. L’hydre aux têtes innombrables du pouvoir, qui corrompt les peuples de la terre depuis le début du péché, était restée avec une seule tête. Tous les peuples et tribus connus de la terre obéissaient au pouvoir d’Auguste, indirectement ou directement, lui versant seulement des redevances ou reconnaissant les dieux romains et les fonctionnaires impériaux. La lutte pour le pouvoir s’était apaisée depuis quelque temps et la seule autorité mondiale était aux mains de César Auguste. Au-dessus de lui, il n’y avait ni homme ni dieu. En effet, lui-même avait été proclamé dieu et des animaux étaient sacrifiés en son honneur. Depuis que le monde existe, aucun homme mortel ne s’était élevé au niveau de pouvoir de César Auguste, qui régnait sans partage sur le monde entier; en vérité, depuis que le monde existe, l’homme créé par le Dieu vivant n’était jamais descendu tout au fond du néant et du désespoir, en se mettant à adorer un empereur romain, un homme doté de toutes les impuissances et faiblesses humaines... un homme dont les statues répandues dans l’empire avaient survécu à son règne et à son pouvoir.
C’est en ces temps de paix apparente et de désespoir intérieur que naquit le Seigneur Jésus-Christ, sauveur du genre humain et rénovateur de toute la création. Pourquoi ne naquit-Il pas comme fils d’un puissant empereur, ce qui Lui aurait permis d’imposer tout à coup au monde un décret promulguant une nouvelle religion, sans souffrance ni humiliation, sans effusion de sang ni couronne d’épines, sans crucifixion ni sombre tombeau ? Le césar tout-puissant avait tout pouvoir, il pouvait donner l’ordre de faire détruire toutes les idoles de l’empire, de cesser de vénérer les fausses idoles et de décréter la croyance en un Dieu unique et vivant, créateur du ciel et de la terre. Pourquoi fallait-il que la naissance du Seigneur Christ eût lieu dans la tribu inconnue d’Israël, dans le village inconnu de Bethléem, et d’une jeune fille inconnue, Marie ? Etait-il sage que le Sauveur du monde vît le jour dans un lieu aussi pauvre, qu’il vécût, souffrît, mourût et ressuscitât, puis que seulement un demi-siècle après Sa venue dans le monde, le grand empire romain entendît parler de Son nom ? N’aurait-Il pas réussi plus vite et mieux s’il avait vu le jour dans la capitale du monde, dans la luxueuse ville de Rome, au palais impérial ? Et si l’étoile d’Orient avait brillé au-dessus de Rome ? Et si les anges de Dieu avaient entonné leur chant de paix et de bonne volonté au-dessus des toits dorés du palais impérial, afin que les hommes les plus puissants de ce monde puissent l’entendre et, l’ayant entendu, s’adressent au Christ comme Dieu-homme et Sauveur? Et que le Christ sur le Palatin, encore enfant, pût convertir tous les fils des puissants à Son Evangile ? Et que sur le Forum romain, Il ait pu prononcer Son célèbre sermon sur les Béatitudes et attendrir ainsi les cœurs des deux millions d’habitants de Rome? Et ainsi de décret en décret, d’édit en édit, la nouvelle religion aurait été consolidée, le royaume céleste établi sur terre, et le Christ couronné roi non sur le trône du monarque d’un peuple de bergers, nommé David, mais sur le trône de l’empereur tout-puissant, Auguste.
Que dire à cela? Nous croyons que tout cela représente une absurdité risible. Que le Seigneur nous pardonne d’avoir proféré cette absurdité, mais nous l’avons dit avec une bonne intention - pour instruire ceux à qui une telle absurdité pourrait se présenter à l’esprit et dans le cœur en songeant à la naissance du Seigneur Jésus. Afin de détruire cette absurdité, ce qui n’est pas plus facile que de retirer une braise d’un brasier, nous rappellerons tout de suite que Dieu a créé le premier homme par amour infini pour lui et qu’il a instauré deux principes : la liberté et l’humble obéissance. La liberté signifiait que l’homme pouvait disposer de tout le paradis à sa guise, goûter à chaque fruit du paradis et diriger les animaux comme il le voulait. L’humble obéissance devait toutefois être le régulateur permanent de la liberté de l’homme. Seul Dieu est parfait dans l’exercice de Sa liberté et n’a besoin de nul régulateur puisqu’il ne sait pas et ne peut pas commettre de péché. L’humble obéissance de l’homme devait compenser son imperfection en sagesse et en amour, de sorte qu’il était, avec la liberté accordée par Dieu et son humble obéissance volontaire devant Dieu, tout à fait parfait comme créature. Sa liberté, Adam l’a éprouvée au paradis sur des millions de créatures et de choses ; ne s’agit-il pas là de la preuve de l’amour infini de Dieu ? Quant à son humble obéissance, Adam devait l’éprouver sur un seul commandement de Dieu et un seul objet du paradis, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. N’y a-t-il pas là la preuve de l’amour infini de Dieu pour les hommes ? Mais dès qu’Adam et Eve furent proches de l’arbre de la mise à l’épreuve, ils se mirent à pécher : leur humilité se transforma en orgueil, leur foi en doute, leur obéissance en désobéissance. C’est ainsi que la créature parfaite de Dieu a perdu l’équilibre de son esprit, de son cœur et de sa volonté, car elle avait songé au mal et souhaité le mal ; de ce fait, elle a repoussé la main directrice de Dieu et sombré dans l’étreinte mortelle de Satan. C’est la clé et l’explication de tous les événements de l’humanité, la clé et l’explication du fait que le Seigneur Jésus n’est pas né à Rome comme fils de l’empereur Auguste, et qu’il n’a pas imposé au monde Son enseignement salvateur par décret impérial et de force. Quand un enfant lâche la main de sa mère et tombe dans un gouffre, quelle mère s’habille de soie et construit un escalier de marbre, pour descendre au fond du gouffre et sauver son enfant ?
Dieu aurait pu entourer l’arbre de la tentation au paradis d’une colonne de feu, afin d’empêcher Adam et Eve de s’en approcher. Mais où serait alors la liberté de cette créature magique de Dieu qu’est l’homme, ce petit Dieu ? Où serait la différence entre lui et les autres créatures, dénuées de liberté ?
De même, Dieu aurait pu faire que le Sauveur vît le jour à Rome, qu’il fut appelé fils d’empereur et que par décret - c’est-à-dire par l’épée et par le feu, comme Mahomet — la nouvelle religion fut imposée au genre humain. Mais encore une fois, où serait alors la liberté de cette créature magique de Dieu qu’est l’homme, ce petit Dieu ?
Dieu aurait pu choisir un chemin encore plus court. Il aurait pu ne pas envoyer Son Fils Unique dans le monde, mais simplement laisser toute une armée de Ses saints anges briller de tout leur éclat et faire sonner leurs trompettes de tous les côtés de la terre ; les hommes seraient tombés à genoux, pleins de crainte et de tremblements, ils auraient reconnu le Dieu véritable et rejeté l’idolâtrie ténébreuse. Mais encore une fois, où serait alors la magie de la liberté humaine et la magie de l’humble obéissance devant le Créateur ? Où serait l’âme raisonnable de l’homme ? Où serait l’amour et où serait la filiation ?
Le Seigneur Jésus allait démontrer de manière éclatante quatre faits que l’homme égaré et enténébré avait fini par oublier : l’humble obéissance filiale de l’homme envers Dieu, l’amour paternel de Dieu pour l’homme, la liberté souveraine perdue par l’homme et enfin la puissance impériale de Dieu.
L’humble obéissance filiale, le Seigneur Jésus l’a démontrée en décidant de naître comme un homme de chair ; car l’enveloppe corporelle dégradée de l’homme était pour Lui une grotte encore plus humiliante que celle de Bethléem. En outre, Il a fait preuve de Son humble obéissance en naissant dans un environnement très modeste et des conditions de vie misérables : au milieu d’un peuple peu connu, dans un village encore moins connu et d’une mère totalement inconnue du monde. Le nouvel Adam devait guérir l’ancien Adam de la désobéissance et de l’orgueil. Le remède consistait dans l’obéissance et l’humilité. C’est pourquoi le Seigneur n’est pas apparu au monde dans l’orgueilleuse Rome mais à Bethléem, non dans la demeure auto-idolâtrée d’Auguste mais dans l’humble maison de pénitent de David.
L’amour paternel de Dieu pour l’homme, le Seigneur Jésus l’a démontré en souffrant avec les hommes et pour les hommes. Comment le Seigneur aurait-Il pu montrer l’amour de Dieu par de telles souffrances, s’il était né à Rome, à la cour de l’empereur? Celui qui commande et règne par décrets, considère que souffrir est humiliant.
La liberté souveraine de l’homme devant la nature, devant sa nature charnelle et spirituelle comme devant l’ensemble de la nature environnante, le Seigneur Jésus l’a démontrée par la persévérance de Son jeûne, Son intrépidité devant tous les dangers et désagréments de la vie et par Ses miracles divins qui ont parachevé Son pouvoir absolu sur la nature.
Le pouvoir souverain de Dieu sur la vie et la mort, le Seigneur Jésus l’a démontré en particulier par Sa résurrection glorieuse et toute-puissante du tombeau.
S’il était né à Rome, comme fils de César Auguste, qui aurait cru à Son jeûne, Ses miracles, Sa résurrection ? Les gens n’auraient-ils pas dit que tout cela était annoncé, propagé et gonflé du fait d’une propagande puissante et de la richesse impériale ?
Enfin, il faut dire qu’il existe une limite à l’humilité du Fils de Dieu. Cette limite, c’est le péché. Dieu ne pouvait pas descendre dans le monde, au milieu de l’impureté, spirituelle, morale et physique, qui existait à Rome et à la cour impériale. Celui qui allait laver l’humanité de l’impureté du péché devait naître dans la pureté, l’innocence et l’absence de péché.
Il apparaît donc clairement que la sagesse de Dieu, démontrée lors de la naissance du Sauveur - c’est-à-dire dans le choix du peuple, de la tribu, du lieu et de la mère - est aussi grande que la sagesse de Dieu manifestée lors de la première création du monde. Tout ce que Dieu accomplit, Il le fait non en magicien mais en bâtisseur de maison. Il construit lentement, mais sur une base solide. Il sème et attend que l’herbe pousse, quelle fleurisse et que la récolte apporte des fruits. Il endure patiemment des milliers de défaites temporelles, afin de parvenir à une victoire éternelle.
En ce temps-là, César Auguste avait ordonné le recensement du monde entier. Chacun devait se rendre en ville afin de se faire inscrire. Quel orgueil de la part de ce souverain ! Et quelle humiliation pour les gens ! Tout ce que Satan utilise pour humilier Dieu, se transforme grâce à la sagesse de Celui qui a tout conçu en sa propre humiliation, à la gloire de Dieu et au profit de l’économie du salut des hommes. En se servant de la toute-puissance de l’empereur sur le monde, Satan avait pour but d’humilier Dieu, mais Dieu utilisa cette toute-puissance pour instaurer la paix sur terre au moment où le Prince de la paix allait apparaître devant le genre humain. En organisant le recensement général de la population, Satan voulait mettre en lumière la soumission de tous les hommes à un homme idolâtré, mais Dieu utilisa ce recensement pour accomplir la prophétie sur la naissance du Sauveur à Bethléem.
Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David (Lc 2,4). De Nazareth jusqu’à Bethléem, le voyage à pied exige presque trois jours. Or comme la sainte Vierge était enceinte, on peut supposer que la sainte famille passa encore plus de temps avant d’arriver à la ville de David. Quel voyage fatiguant et pénible ! Il fallut d’abord franchir la longue et monotone plaine de Galilée, puis escalader et descendre la montagne de Samarie, enfin cheminer patiemment à travers la Judée escarpée et aride. Si tout au long de ce long voyage, en plus de la fatigue, on ne souffre pas de la faim, mais il est certain que l’on souffre de la soif. Il n’y a que deux ou trois points d’eau sur tout le parcours ! On peut imaginer la foule énorme qui attendait et se bousculait devant chaque point d’eau à l’époque de ce recensement général ! Mais l’humble et obéissant Seigneur vient au monde sur un chemin de ronces, y cheminant déjà dans le ventre de Sa Mère. L’empereur ayant donné l’ordre que tous ses sujets soient recensés, Lui, dont les séraphins sont les sujets, chemine, obéissant, afin de se faire recenser comme le sujet d’un empereur terrestre corrompu.
Avant même qu’il ait dit à Son Précurseur et parent Jean : il nous convient d’accomplir toute justice (Mt 3,15), Il le mit déjà en œuvre dans le ventre de Sa Mère. Et avant même d’avoir conseillé aux hommes: «Rendez à César ce qui est à César» (Lc 20,25), Il appliqua ce principe à la lettre alors qu’il était dans le sein de Sa Mère.
Afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte (Lc 2,5). Le glorieux évangéliste Luc, instruit en sagesse universelle et par le Saint- Esprit, prend soin d’insister sur l’événement que constitue la conception surnaturelle de la sainte Vierge. L’évangéliste Luc vient précisément au secours de la conscience de tous ceux qui seraient tentés d’avoir des doutes à ce sujet. Saint Luc était médecin; d’abord médecin des corps, puis plus tard médecin des âmes. En praticien instruit et médecin des corps, il devait savoir comment les choses se passaient dans le monde des réalités charnelles. Avec autant de conscience professionnelle que de courage, il constata puis publia par écrit le récit d’un événement jamais expérimenté, où une force spirituelle supérieure était intervenue dans les lois physiques et où une vie fut conçue de manière exceptionnelle, incorporelle. Un tel témoignage d’un médecin revêt en vérité une portée inappréciable. De tous les évangélistes, c’est saint Luc qui s’attarde le plus sur la conception virginale de Marie. Il nous décrit d’abord longuement l’entretien de l’archange Gabriel avec la sainte Vierge (1, 26-28). Il nous dit maintenant que Joseph est allé à Bethléem afin de s’y faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était déjà enceinte. Évoquant la généalogie du Seigneur Jésus, il précise que Jésus, lors de Ses débuts (de Son enseignement), avait environ trente ans, et était, à ce qu'on croyait, fils de Joseph, fils d’Héli (Lc 3,23). Il veut dire : comme le monde le croyait, alors qu’en fait Il n’était pas fils de Joseph, mais le Fils de Dieu. Ah, que la Providence divine est merveilleuse et amie-des-hommes. Pour l’économie du salut du genre humain, elle convertit le persécuteur de chrétiens, Saül, en le plus grand défenseur du christianisme, Paul, et le médecin des corps, Luc, en le plus grand témoin d’un événement spirituel de portée mondiale.
Et bien que Joseph fut de la lignée de David, et David originaire de Bethléem, ni David ni Joseph, son dernier descendant, n’avaient de parent à Bethléem. Joseph arrive à Bethléem, qui était sa ville du point de vue historique et spirituel, mais rien de plus. Nul parent n’était là pour le recevoir ; nul ami pour lui donner l’hospitalité. Il n’y avait pas de place à l'hôtellerie. Les maisons particulières étaient des maisons appartenant à des tiers, où ces étrangers recevaient leurs parents et amis. En fin de compte, il n’y eut pas d’autre solution que d’aller dans une grotte où les bergers enfermaient leur bétail !
La Judée est pleine de telles grottes. On y trouve des grottes ayant abrité des prophètes, la grotte de Manassé, la grotte de saint Sabbas le Sanctifié, la grotte de saint Chariton le Grand, la grotte des saints frères Chozébites, les grottes sous la Mer Morte où David se cachait de Saül, les grottes sous le Mont de la Tentation ; et en dehors de ces grottes et d’autres, qui ont été illuminées de la gloire de la sainteté à la suite de la gloire de la grotte de Bethléem, il existe d’innombrables autres grottes où, aujourd’hui encore, des bédouins gardent leur bétail, comme tout voyageur en Terre Sainte peut s’en rendre compte personnellement.
Elle enfanta son fils premier-né, L’enveloppa de langes et Le coucha dans une crèche (Lc 2, 7). Ici, comme dans l’Évangile de saint Matthieu, il faut séparer le mot premier-né du mot son. En effet, on ne considère pas ici le premier-né de la sainte Vierge, mais le Premier-né divin, Fils du Dieu unique, qui est dans la nouvelle création l’aîné d’une multitude de frères (Rm 8,29), c’est-à-dire le premier-né mystique dans le Royaume éternel de la Trinité et le premier-né historique dans l’Église de Dieu, dans le Royaume visible et invisible de Dieu.
Elle L’enveloppa de langes et Le coucha dans une crèche. La paille immaculée vaut plus qu’une soie sale. Combien cette crèche est plus pure et dénuée de péché que les palais impériaux et la grotte destinée aux brebis, plus propre que Rome, capitale de l’empire universel ! Que le doux Enfant repose donc dans cette grotte et dans la crèche ! Les bœufs et les moutons ignorent le péché, et les bergers le connaissent moins que d’autres hommes. Pour le Seigneur Jésus, la lumière est là où il n’y a pas de péché et la chaleur existe là où le péché ne refroidit pas les hommes. Qui sait combien de fois le jeune fils de Jessé, David, est venu dans cette grotte ! C’est de là qu’il partit affronter Goliath, et tua son adversaire armé jusqu’aux dents avec une petite pierre lancée avec sa fronde. Dans cette grotte repose maintenant le Premier-né selon la loi humaine, issu de la lignée de ce berger nommé David; Lui aussi ira affronter un goliath terrible, Satan, qui règne à Jérusalem sous l’apparence d’un goliath nommé Hérode, à Rome sous les traits du goliath Auguste et dans le monde entier sous l’aspect d’un goliath nommé péché et du plus grand des goliaths, la mort. Toute l’armée de Satan est armée jusqu’aux dents; elle se mettra à rire en voyant Jésus prêt à l’affronter avec une arme apparemment insignifiante, comme le premier Goliath avait ri en voyant David et son lance-pierres.
L’arme victorieuse de Jésus sera encore plus frêle qu’une petite pierre. Elle sera faite de bois : une croix de bois.
C’était la nuit, une nuit calme. Les voyageurs fatigués, sujets de l’empereur, étaient en train de se reposer, plongés dans un sommeil lourd. Seuls veillaient des bergers, qui gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 2, 8). A cette époque, la grotte de Bethléem était probablement située en dehors de la ville, sinon il aurait été inconcevable que des bergers des environs pussent l’utiliser. Mais plus tard, quand cette glorieuse grotte devint le monument principal de Bethléem, elle était déjà entourée par la ville. À une demi-heure en contrebas de Bethléem, il existe aujourd’hui un hameau nommé « Les Bergers ». Selon la tradition, c’est à cet endroit que les bergers veillaient sur leurs troupeaux. Le fait que les bergers se trouvaient loin de la grotte et de Bethléem est illustré par ce qu’ils se dirent entre eux après l’apparition de l’ange : Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé (Lc 2,15).
C’est donc en ce lieu, selon la tradition authentique, que l’ange du Seigneur apparut aux bergers saisis de crainte et que la gloire du Seigneur les enveloppa de Sa clarté (Lc 2, 9). Admirable est la gloire de Dieu qui illumine les anges et les justes ! Déjà auparavant, certains êtres charnels avaient été jugés dignes de voir la lumière de la gloire de Dieu. C’est ainsi que le prophète Ezéchiel évoque sa propre vision : Et je vis comme l'éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de Lui, tout autour... comme l’aspect de l’arc qui apparaît dans les nuages, les jours de pluie. C’était quelque chose qui ressemblait à la gloire du Seigneur. Je regardai, et je tombai la face contre terre (Ez 1,27-28). Mais l’ange surgi du feu céleste, les apaisa en disant : Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple: aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe: vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes (Lc 2,10-12). Lors de la Nouvelle Création, les anges apparaissent en avant-garde du Sauveur. L’ange était d’abord apparu à la sainte Vierge Marie, puis au juste Joseph, et maintenant aux bergers; il apparaîtra ensuite aux sages venus d’Orient, tout cela dans la pureté et selon les besoins de l’économie prévue. Le puissant ange s’adresse à la Sainte Vierge en lui disant: Réjouis-toi! Aux bergers, il dit: je vous annonce une grande joie. Quand les sages d’Orient virent l’étoile au-dessus de la grotte, ils se réjouirent d’une très grande joie (Mt 2,10). Le Christ est par essence une joie indicible. Il se rend auprès de ceux qui sont enfermés dans les ténèbres afin de les libérer - peut-il y avoir de joie plus grande pour ceux qui L’ont reconnu ? Quant à ceux qui annoncent Sa venue, celle d’un ami et d’un libérateur, que pourraient-ils dire de plus authentique au sujet de ce rare visiteur des ténèbres, sinon qu’il est la joie, que la joie arrive, quelle est arrivée ?
Et à peine l’ange de Dieu avait-il parlé qu’autour de lui se rassembla une troupe nombreuse de l'armée céleste, qui louait Dieu. Seul le Seigneur Dieu est plus parfait que les anges dans Sa splendeur. Seule Sa voix est plus douce et vivifiante que celle des anges. Le grand Isaïe a entendu cette voix très tendre des anges qui chantaient : Saint, saint, saint est le Seigneur Sabaoth, Sa gloire emplit toute la terre (Is 6, 3). Le plus grand visionnaire du Nouveau Testament, saint Jean l’évangéliste, évoque ainsi sa vision : Et ma vision se poursuivit. J’entendis la voix d’une multitude d’anges rassemblés autour du trône. [...] Ils se comptaient par milliers de milliers (Ap 5,11).
Une telle gloire céleste et majestueuse fut révélée aux âmes simples des bergers de Bethléem. Jusque-là, cette gloire n’avait été visible que de certains élus ; il s’agit ici du premier événement décrit dans l’Écriture Sainte où tout un groupe d’hommes mortels voit et entend publiquement l’armée immortelle des anges. C’est le signe qu’avec la venue du Christ sur terre, le ciel est largement ouvert à tous les hommes qui souhaitent y entrer avec un cœur pur.
Mais cette annonce des anges apporte une autre nouvelle, jusque-là inconnue des hommes et non décrite dans l’Écriture Sainte. Il s’agit du nouveau chant entonné par les anges. Le grand Isaïe a entendu les anges chanter: Saint, saint, saint est le Seigneur! C’est un chant entièrement consacré à la louange de Dieu. Or maintenant, les anges chantent devant les bergers un nouveau chant, qui pourrait être intitulé: l’hymne du programme du salut. Ce nouveau chant annonce : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes!
Quand les hommes, le cœur joyeux, commencent à louer Dieu au plus haut des cieux (et non une quelconque divinité humaine sur la terre, dans les profondeurs), alors il en résulte la paix sur la terre et, par voie de conséquence, la bienveillance parmi les hommes... Tant que notre ancêtre Adam n’a cessé de chanter de tout son cœur et de toutes ses forces la gloire de Dieu au-dessus de lui, la terre qui l’entourait était en paix et son corps n’était tiraillé ni par des désirs ni par des passions, étant parfaitement en harmonie avec son âme et son esprit ; alors Adam était plein de bonne volonté, c’est-à-dire d’amour envers son Créateur aussi bien qu’envers toutes les créatures de Dieu autour de lui. Mais quand il eut commis le péché, son cœur se figea de peur, sa bouche fut pétrifiée d’horreur, l’inquiétude envahit tout son être et la mauvaise volonté se développa rapidement en lui, mauvaise volonté à l’égard de Dieu, de son épouse, de tous les êtres vivant au paradis et de lui-même. Il se sentit alors tout nu et commença à se cacher du visage de Dieu.
Depuis le péché d’Adam et sans interruption jusqu’au Christ, seuls quelques justes, tels Abel, Hénok, Noé, Isaac, Jacob et d’autres, ont été en mesure de louer Dieu au plus haut des cieux, de garder la paix au sein de leur corps et de faire preuve de bienveillance envers les hommes. Les autres hommes ont été éternellement écartelés entre les célébrations de diverses divinités dans les abîmes et sur terre, les glorifications fantaisistes d’idoles ou d’eux-mêmes prétendument divinisés. C’est ainsi que naquirent les luttes et les disputes entre les hommes, au sujet de la divinité à célébrer. La non-célébration du Dieu véritable et la glorification de divinités mensongères et imaginaires aboutirent à la montée de l’inquiétude sur la terre, toute la terre ; la malveillance se propagea parmi les hommes, faisant de la vie humaine une confusion babylonienne et y instaurant un feu infernal.
A la Nouvelle Création, il fallait rétablir ce qui avait rendu Adam heureux au paradis. C’est pourquoi, lors de la naissance du Nouvel Adam, le Seigneur Jésus, l’armée des anges chante l’hymne du salut : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes !
C’est pourquoi tous les apôtres dans leurs épîtres chantent la gloire de Dieu et Le louent au plus haut des cieux; l’apôtre Paul s’exclame: C’est Lui qui est notre paix (Ep 2, 14). Mais tous les saints de Dieu nous enseignent, depuis l’origine, que les bonnes œuvres ne s’apprécient pas à la quantité des dons mais à la bienveillance. « Car pour Dieu il n’y a pas de sacrifice plus grand que la bonne volonté », dit saint Grégoire le Dialogue.
Après cet événement unique dans l’histoire des hommes et digne du seul Seigneur et Sauveur, les anges se cachèrent aux yeux des hommes et laissèrent les bergers dans un état de joyeuse surprise.
Allons jusqu’à Bethléem, se dirent les bergers, et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. Pourquoi ne disent-ils pas l’ange mais le Seigneur? Parce que l’ange de Dieu est apparu tellement grand, lumineux et splendide que l’esprit humain ne pouvait imaginer le Seigneur tout-puissant Lui-même dans une stature plus majestueuse, un éclat plus lumineux et une splendeur plus éclatante. En outre, dans l’Écriture Sainte, l’ange de Dieu est souvent appelé «le Seigneur»; cela s’explique par le fait que les Hébreux orthodoxes professaient une foi tellement stricte dans le Dieu unique qu’ils considéraient que tout ce qu’ils apprenaient par l’intermédiaire d’un ange, provenait en fait de Dieu Lui-même.
Voyons ce qui est arrivé. Les bergers ne disent pas : voyons si cela s’est produit. Ils n’éprouvent pas le moindre doute sur le fait que ce que le Seigneur leur a révélé avec un tel éclat a dû se produire. Leurs cœurs simples ne connaissent d’ailleurs pas le sentiment de soupçon. Le soupçon s’implante surtout dans les cœurs impurs, à la suite de péchés et de passions.
Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche (Lc 2, 16). On peut imaginer avec quelle hâte les bergers ont dû parcourir la montée vers Bethléem. La joie leur donnait des ailes. Ils se retrouvèrent ainsi rapidement auprès de la sainte famille. Dans la grotte où ils enfermaient leur bétail, avait trouvé refuge Celui pour qui l’univers entier est trop étroit; dans la crèche où ils déposaient la nourriture pour leur bétail, reposait emmailloté le Pain Céleste, qui est la nourriture vivifiante pour tout ce qui vit (Bethléem, en hébreu, signifie la maison du pain ; le sens mystique de ce nom a été mis en lumière par la naissance du Seigneur Jésus, Pain Céleste, en ce lieu). La paille laissée par les moutons servait de couche à Celui qui, depuis la création du premier monde était assis sur les chérubins de feu. L’évangéliste dit que les bergers trouvèrent Marie et Joseph. Or l’habitude est de citer d’abord le père, puis la mère ; il en est encore ainsi aujourd’hui et c’était a fortiori le cas à cette époque, quand la femme était considérée comme secondaire par rapport à l’homme. Cependant l’évangéliste nomme d’abord Marie, en dépit de la coutume séculaire. L’évangéliste le fait à dessein, afin de souligner que la Mère de Dieu est le seul parent du Sauveur sur terre. Car Joseph n’était pas le mari de Marie, mais seulement son tuteur et protecteur.
Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers (Lc 2, 17). Les bergers avaient en vérité de quoi raconter. Leurs yeux avaient vu ce que peu d’yeux mortels sur terre avaient vu et leurs oreilles avaient entendu ce que peu d’oreilles mortelles avaient entendu. Et tous ceux qui avaient entendu étaient émerveillés, y compris quelques autres personnes dans le voisinage de la grotte à Bethléem auxquelles, selon la Providence divine, les bergers révélèrent ce très extraordinaire mystère céleste.
Quant à Marie, dit l’évangéliste Luc, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur (Lc 2, 19). L’évangéliste est plein d’égards envers la bienheureuse Marie. Il s’attache toujours à son cœur et veille sur les réactions de cette âme très tendre, unie seulement à l’Esprit de Dieu. Elle écoutait tous les mots, que le ciel et la terre disaient sur son Fils et les méditait en son cœur. Le temps viendra où elle ouvrira la bouche, dévoilera les trésors contenus en son cœur et révélera tous les mystères dont s’imprégneront les évangélistes et les apôtres. Le temps viendra où elle sera un apôtre pour les apôtres et un évangéliste pour les évangélistes. Il en sera ainsi après la glorification de son Fils. Quand le Premier-né aura brisé le tombeau et ressuscité, alors les apôtres se demanderont de nouveau : qui est-il ? Qui faut-il interroger à ce propos ? Elle, seulement elle sur cette terre. Alors elle dévoilera tous les mots conservés en son cœur: les mots de l’archange à Nazareth, les mots des bergers à Bethléem et bien d’autres, ainsi que de multiples autres paroles et mystères quelle seule avait pu apprendre, dans ses contacts très proches avec le Maître des apôtres.
C’est ainsi que le Seigneur Jésus est né non à Rome et au palais impérial afin d’être le maître du monde par la force et les armes, mais au milieu de bergers, marquant de cette manière la caractéristique principale de Son service pacifique dans le monde. De même que le berger caresse et veille sur ses brebis, de même II caresse et veille sur Ses fidèles. De même que le berger prend davantage soin d’une brebis malade ou égarée, de même II prend davantage soin des pécheurs que des justes, plus des hommes que des anges... De même que les bergers gardent leur troupeau pendant la nuit quand tout le monde dort avec insouciance, de même Lui, le Berger parfait, passe d’innombrables nuits pleines d’effroi et de tentations, en veillant sur le troupeau humain et priant pour lui, plein d’humble obéissance à l’égard de Son Père céleste.
Chaque événement dans Sa vie est un véritable Évangile. Il en est ainsi dès qu’il nait et alors qu’il est incapable de dire un mot : la manière dont s’est déroulée Sa nativité, le lieu où elle a eu lieu et l’environnement où elle s’est produite, ont fourni tout un Évangile à l’humanité.
Il ne pouvait pas naître dans un palais de roi, car Sa mission n’était pas de devenir un monarque terrestre ni de régner sur la terre. Son Royaume n’est pas de ce monde, sombre comme le nuage et éphémère comme le songe. Il ne pouvait pas naître comme fils d’un empereur terrestre, car Sa méthode ne pouvait pas être lepée et le feu, le décret et la force, mais la guérison délicate des malades et le lent retour sur le chemin du salut. Les événements survenus au cours de Sa vie ne représentent pas une contradiction avec Son enseignement, mais le contraire : ils confirment Ses paroles. Sa vie et Ses discours constituent Son enseignement, Son Evangile salvateur.
Tout ce qui s’est produit lors de Sa venue en ce monde est tellement imprégné de sagesse que le langage des hommes est incapable de l’exprimer. Aussi devons-nous nous incliner, pleins d’humilité et d’obéissance, devant Sa grande sagesse divine, qui non seulement satisfait notre esprit d’homme mais emplit notre cœur de joie, et c’est pleins de joie que nous reprenons le chant angélique : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes! Gloire au Fils Unique, au ciel et sur la terre, sur le trône des chérubins au ciel et sur la paille de Bethléem sur la terre, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité une et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Troisième homélie pour la fête de la Nativité. Evangile sur les Mages d’Orient
(Mt 2,1-12)
Il est plus facile à un homme mortel d’étudier la profondeur des mers et l’étendue du ciel étoilé que de sonder la profondeur et l’étendue de la sagesse divine dans l’économie du salut humain. C’est pourquoi il y a beaucoup plus de fils d’hommes qui se consacrent à l’étude des premiers thèmes que du second. En apparence, seulement en apparence, il semble que le premier champ d’étude est plus vaste ; en fait, les études spirituelles sont incomparablement plus larges, plus étendues et plus profondes, car l’esprit sonde tout Jusqu'aux profondeurs de Dieu (1 Co 2,10).
La profondeur de la sagesse divine n’est pas apparue aussi profonde ni aussi élevée au commencement de l’ancien monde que lors du commencement du nouveau monde, marqué par la naissance du Seigneur Jésus- Christ. Considérons seulement, pour illustrer cette sagesse divine, la description de la naissance de notre Seigneur par deux saints évangélistes, Luc et Matthieu. De façon générale, les quatre évangélistes, dont chacun constitue une entité admirable, se complètent mutuellement comme une étoile complète une autre étoile, comme l’été complète le printemps, et l’hiver l’automne. De même que l’Est est inconcevable sans l’Ouest, et le Nord sans le Sud, de même un évangéliste est inconcevable sans un autre, comme deux d’entre eux sans un troisième ou trois sans le quatrième. De même que les quatre points cardinaux, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Dieu vivant et Trine, de même les quatre évangélistes, chacun à sa manière, révèlent la gloire et la grandeur du Christ Sauveur. Certains hommes, conformément à leur tempérament - on compte quatre types principaux de tempéraments humains - trouvent plus de sérénité et d’équilibre pour leur existence physique, en Occident, d’autres en Orient, d’autres au Nord et d’autres au Sud. Pour celui qui ne trouve ni sérénité ni équilibre pour son corps dans aucun des quatre points cardinaux, on a l’habitude de dire que le monde n’est pas responsable de cela, mais lui-même. De même certaines personnes, selon leur structure spirituelle et leur état d’esprit, trouvent plus de repos et de remède spirituel chez l’évangéliste Matthieu, d’autres chez Marc, d’autres chez Luc et d’autres chez Jean. Quant à celui qui ne trouve sérénité et équilibre chez aucun des quatre évangélistes, on peut dire que la responsabilité n’en incombe pas aux évangélistes, mais à lui-même. On peut même affirmer librement qu’il n’y pas de remède à une telle situation. Le Créateur de l’humanité est très sage et très miséricordieux. Il connaît la diversité des hommes et les faiblesses de la nature humaine; aussi a-t-Il mis quatre Evangiles à notre disposition, afin de donner la possibilité à chacun de nous, selon son inclination spirituelle, d’adopter un Évangile plus rapidement et facilement que les trois autres, de façon que cet Évangile lui serve de guide et de clé pour les trois autres.
Mais afin que la sagesse divine, telle qu’elle apparaît dans la structure et l’agencement de l’enseignement évangélique, puisse étinceler encore plus clairement, nous nous arrêterons aujourd’hui sur le récit d’un même événement chez deux évangélistes, Luc et Matthieu, c’est- à-dire leur description de la naissance du Seigneur Jésus. Il faut d’abord noter que les deux évangélistes avaient, en décrivant cet événement, le même objectif inspiré par Dieu : montrer clairement aux fidèles que la personne du Seigneur Jésus possédait deux caractéristiques essentielles et complémentaires, dont disposait jadis notre ancêtre Adam au paradis et que ce dernier a perdues en prenant part au péché de Satan. Bien que ces deux caractéristiques essentielles puissent paraître contradictoires, elles se complètent merveilleusement, à l’instar de la lumière du soleil qui brille d’en haut et des fleurs des champs qui poussent en bas. L’une de ces caractéristiques est une liberté souveraine, l’autre étant l’obéissance filiale. L’une conditionne l’autre, l’une rend l’autre infinie, l’une peut limiter l’autre, l’une peut détruire l’autre. Elles naissent comme des jumelles, elles vivent de façon inséparable comme des jumelles, et comme telles, elles peuvent mourir en restant inséparables. L’obéissance infinie va de pair avec la liberté infinie, l’obéissance limitée avec la liberté limitée, comme la désobéissance s’accompagne de l’absence de liberté. Ces deux évangélistes s’efforcent de donner aux hommes une vision claire de la liberté souveraine du Dieu-homme, tout comme de Son humble obéissance filiale.
Cependant Luc évoque l’empereur romain Auguste et les bergers de Bethléem, tandis que Matthieu ne mentionne ni l’un ni les autres. En outre Matthieu cite Hérode, le roi de Judée, et des mages venus d’Orient, alors que Luc ne les évoque pas. Qu’est-ce que cela signifie? N’y a-t-il pas une insuffisance, une imperfection ? Non, car il s’agit de la plénitude de deux sources, qui s’additionnent et se complètent. Mais, se demandera-t-on, le résultat ne serait-il pas le même si Luc avait mentionné l’empereur romain en liaison avec les mages d’Orient, et Matthieu le roi Hérode avec les bergers de Bethléem ? À première vue, on pourrait avoir l’impression que les deux évangélistes auraient pu se compléter également en pareil cas, sans que leurs récits eussent perdu la moindre parcelle de leur beauté extérieure ou de leur substance intérieure. Les bergers de Bethléem n’auraient-ils pas pu, comme les mages d’Orient, faire savoir au roi Hérode et aux autorités de Jérusalem, qu’un Nouveau Roi venait de venir au monde ? Dans ce cas, comme dans l’autre, Hérode aurait sans nul doute commis le même horrible forfait sur les nombreux enfants de Bethléem et des environs. De même n’aurait-il pas été judicieux de mentionner l’empereur Auguste à propos des mages d’Orient, plutôt qu’avec les bergers de Bethléem ? Car de même que les bergers ordinaires n’ont pu exercer d’influence sur le monarque, de même aucune influence n’aurait pu être exercée par les mages d’Orient, qui sont apparus soudain à Bethléem pour disparaître peu après, à l’instar de leur étoile directrice.
Mais il s’agit là de cogitations humaines, suivant un raisonnement trompeur et impuissant. En fait, conformément au dessein profond et mystérieux des deux descriptions de la Nativité du Sauveur par les deux évangélistes, cet événement n’est réellement et correctement compréhensible que de la façon dont les divers protagonistes ont été disposés dans les deux récits, c’est-à-dire ainsi et pas autrement. L’empereur Auguste devait être mentionné dans le même évangile et dans le chapitre même où sont mentionnés les bergers de Bethléem, alors qu’Hérode devait être mentionné dans le même évangile et dans le chapitre même où sont mentionnés les mages venus d’Orient. Pourquoi ? Afin de mettre le plus fortement en relief les oppositions entre les hommes : pour ou contre le Christ, pour ou contre la véritable sagesse divine. Le saint apôtre Paul dit : Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort (1 Co 1, 27). Aux yeux du monde, à cette époque, personne n’était plus puissant que l’empereur
Auguste, et nul n’etait plus faible, plus pauvre et plus insignifiant que les bergers, a fortiori des bergers de la lointaine et insignifiante Bethléem. Le Seigneur Jésus naquit au milieu de ces êtres faibles, pauvres et insignifiants aux yeux du monde ; Il se révéla d’abord à eux et ils furent les premiers à devenir illustres du fait de Sa gloire. Le tout-puissant empereur Auguste, lui, mourut au milieu de son impuissance humaine, restant jusqu’à sa mort dans les ténèbres de l’ignorance et de l’illusion. De son côté, aucun peuple au monde ne se considérait plus sage que le peuple sur lequel régnait l’empereur Auguste. Les Juifs méprisaient tous les autres peuples, considérés comme inférieurs et plus bêtes qu’eux-mêmes. Les souverains et les philosophes juifs estimaient qu’ils étaient les seuls à posséder la vérité et à détenir les clefs du ciel. Mais quand le ciel s’ouvrit largement et que le Seigneur Jésus descendit sur la terre, afin d’élever les hommes vers le ciel, ils demeurèrent aveugles et ne virent rien, alors que ceux qui étaient méprisés par eux et qui étaient païens, se précipitèrent vers le Christ et les portes ouvertes du ciel. Il en résulta la situation extraordinaire où Hérode, après avoir entendu parler du Roi des rois qui venait de naître, voulut aussitôt Le tuer, alors que les hiérarques prétentieux et les sages orgueilleux de Jérusalem ne crurent pas nécessaire de marcher deux heures jusqu’à Bethléem et voir Celui dont quarante générations issues d’Abraham attendaient la venue, tandis que les mages d’Orient, originaires de sombres contrées païennes, voyagèrent pendant des mois pour vénérer le Roi Jésus. Afin que s’accomplisse ainsi la prophétie limpide d’Isaïe: Je me suis laissé approcher par qui ne me questionnait pas, je me suis laissé trouver par qui ne me cherchait pas (les païens). J’ai dit: «Me voici! Me voici!» à une nation qui n’invoquait pas mon nom. J’ai tendu les mains, chaque jour, vers un peuple rebelle (les Juifs), des gens qui suivent une voie mauvaise, au gré de leur fantaisie. (Is, 65,1-2).
L’empereur romain d’une part, les bergers de Bethléem d’autre part, représentent des contrastes du point de vue de la puissance terrestre, de la richesse et de la stature. Hérode et les écrivains de Jérusalem d’une part, les mages d’Orient d’autre part, constituent des contrastes dans la possession de la vérité authentique ou dans la connaissance du Dieu véritable. Il a plu au Seigneur de choisir des pauvres et des païens afin de confondre, à travers eux, les grands et les orgueilleux. En effet, avant même que le Seigneur eût honte d’eux, ces derniers avaient fait honte au Seigneur par leur orgueil et leur désobéissance. Les plus grands adversaires de Dieu - et par là d’eux-mêmes - sont ceux qui sont devenus orgueilleux du fait de leur richesse terrestre, de leur puissance ou de leur science. L’orgueil lié à la grandeur et celui tiré du savoir édifient une montagne infranchissable entre les hommes et Dieu, l’hostilité extrême envers Dieu. Mais Dieu n’a pas et ne peut avoir d’adversaire qui puisse Lui nuire. Être l’ennemi de Dieu ne signifie rien d’autre qu’être son propre ennemi. Effacer Dieu de sa vie ne signifie rien d’autre que s’effacer soi-même du livre des vivants. Les maîtres orgueilleux de ce monde et les savants orgueilleux, qui pensent qu’ils ont effacé Dieu de leur vie et du monde, se sont en fait effacés eux-mêmes du livre des vivants. Cette illusion de leur part, qui consiste à s’imaginer qu’ils ont effacé le Dieu vivant de ce monde, s’apparente à celle de l’insensé qui fermerait les yeux et s’écrierait qu’il a supprimé le soleil brûlant du ciel étoilé. Les riches orgueilleux et les savants orgueilleux constituent, heureusement, une minorité de l’humanité, car il y a plus de pauvres dans le monde que de riches, et plus de pauvres d’esprit que d’orgueilleux érudits. On peut donc affirmer que les riches orgueilleux romains et les sages orgueilleux de Jérusalem représentaient une minorité, tandis que les pauvres bergers de Bethléem et les mages d’Orient assoiffés de vérité constituaient la majorité de l’humanité devant le Christ Nouveau-né. Ces pauvres d’esprit sont les meilleures recrues pour le Royaume du Christ, tandis que les autres sont ceux à qui il est plus difficile d’entrer dans ce Royaume qu’à un chameau de passer à travers le chas d’une aiguille.
Qui sont ces mystérieux mages venus d’Orient ? Et pourquoi ce furent eux qui vinrent vénérer le Christ Nouveau-né ? Il nous est difficile de dire précisément de quel pays d’Orient ils sont venus à Jérusalem : s’agit-il de Perse ou d’Égypte, de Babylone ou de l’Inde lointaine; ou, comme l’affirme une tradition merveilleuse, sont-ils partis de ces pays orientaux, chacun de leur côté, pour se rejoindre en route et venir ensemble vénérer le Messie ? Il est secondaire cependant de savoir de quel pays d’Orient ils sont venus ; le fait le plus important est qu’ils soient venus au nom de tout l’Orient pour vénérer l’Étoile la plus brillante dans le ciel de l’histoire humaine. C’est ce que l’évangéliste souhaite nous dire: ils sont venus d’Orient et au nom de l’Orient, et non pas d’un pays d’Orient ou d’un peuple d’Orient, afin de vénérer le Nouveau-né.
En oubliant le Dieu unique, vivant et tout-puissant, l’Orient est tombé avec le temps sous le pouvoir absolu de la nature créée; et comme les étoiles constituent les entités les plus puissantes dans la nature créée, cela signifie : sous le pouvoir des étoiles. Les peuples d’Orient ont d’abord cru que les étoiles étaient des êtres vivants et puissants, qui dirigent l’évolution de toutes choses sur la terre, donc de la vie humaine. Les Orientaux ont ensuite divinisé de tels êtres, distinguant parmi eux les bons et les mauvais. Il s’agissait de dieux bons et mauvais, dont les yeux de feu réchauffent ou brûlent, aident à vivre ou mettent fin à la vie. Les hommes apportaient des offrandes aux divinités aussi bien bonnes que mauvaises, y compris des sacrifices humains, dans le seul but d’acquérir l’amitié des bonnes et de repousser l’hostilité des mauvaises. Les érudits orientaux, pour échapper à cette croyance populaire brutale, se mirent à étudier les étoiles et leur influence sur la vie des hommes. Ils furent les premiers à créer une science des étoiles, appelée astrologie. Mais cette science n’apporta pas la liberté aux hommes, elle révéla seulement une servitude accrue et une terreur encore plus grande. Les mages d’Orient découvrirent en fait que les étoiles n’étaient pas des dieux, comme le peuple le croyait, mais que leur influence souveraine sur toutes les créatures vivant sur terre était si puissante et si mathématiquement exacte qu’aucun être vivant ne pouvait, ni d’un mouvement dans l’espace ni d’une seconde dans le temps, se libérer de cette tyrannie inexorable et aveugle des étoiles. Comme si les étoiles n’avaient pas été créées pour l’homme, mais l’homme pour les étoiles ! Des étoiles dépendaient la naissance des hommes, leur vie, leur bonheur ou leur malheur, leur caractère et leur progrès, tous les événements de l’existence, y compris la mort elle-même ! L’homme est ainsi un esclave absolu et impuissant des étoiles. Une telle «science» a engendré, justifié et alimenté toutes les sortes d’occultisme, de magie, de sorcellerie, de chiromancie, d’incantation et autres affabulations, qu’on désigne dans le christianisme sous un seul nom : superstition. Il s’agissait d’une nuée sombre et étouffante qui s’était répandue d’Orient en Occident, écrasant sous sa masse mortelle l’ensemble du genre humain. C’est ainsi que les savants mages n’avaient pas libéré la conscience des hommes ; ils l’avaient emprisonnée encore davantage, en édifiant un système de fatalisme de fer, où l’homme perd son souffle devant la terreur de la solitude, de l’abandon, du désarroi.
Mais au fond de l’âme humaine, toute remplie de ces ténèbres astrologiques, la grâce de Dieu ne permit pas que s’éteignît une petite étincelle de pressentiment sinon de foi, selon laquelle l’homme était quand même un être libre, créé pour la liberté et pour aller à la rencontre de la liberté. C’est à partir de ce pressentiment que s’est embrasée la quête de la liberté en dépit de la chape d’étoiles placée au-dessus de l’humanité ; c’est dans cette attente qu’a surgi l’espoir de voir paraître une étoile amie-des-hommes qui sortirait les hommes de la prison du monde et qui les conduirait vers un royaume de liberté, afin que les hommes soient morts aux éléments du monde, mais vivants et libres en Dieu (Col 2, 20). C’est cette étoile tant espérée qui est apparue une nuit au-dessus des têtes attentives des mages érudits, les incitant à prendre une route inconnue ; ils se dépêchèrent de tout laisser derrière eux et de la suivre. Comme s’ils avaient conversé en route avec cette étoile mystérieuse et qu’ils avaient ainsi appris beaucoup de choses. Comme s’ils avaient appris directement d’elle quelle n’était pas une étoile libératrice, mais seulement celle qui guide vers un Roi nouveau- né, qui est Lui le véritable libérateur des hommes ; que ce Roi est appelé Roi des Juifs ; qu’il est né en Judée et qu’ils devaient Lui apporter trois offrandes : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Les Saints Pères ont estimé sagement que cette étoile directrice qui menait les mages d’Orient vers Bethléem n’était pas une étoile comme les autres, mais une force spirituelle ayant la forme d’une étoile. Car si le Seigneur avait pu apparaître au berger Moïse dans le buisson ardent, à Abraham sous l’aspect de trois jeunes visages et au prophète Elie dans la tempête et par la voix, pourquoi le Seigneur - ou Son ange - n’aurait-Il pu apparaître aux mages sous la forme d’une étoile? Sa miséricorde fait qu’il consent à apparaître aux hommes sous l’aspect qu’ils ‘espèrent le plus. C’est en tant qu’étoile qu’il est apparu aux mages qui Le recherchaient au milieu des étoiles. Mais ce n’est pas ainsi qu’il a voulu apparaître aux Hébreux, qui ne L’avaient d’ailleurs pas recherché dans les étoiles. C’est pourquoi, l’étoile qui avait brillé sur la route des mages à travers tout l’Orient, s’était dissimulée au-dessus de Jérusalem. Dieu s’était révélé autrement à Jérusalem et il n’était pas nécessaire qu’il s’y révélât sous la forme d’une étoile.
En arrivant à Jérusalem, les mages expliquèrent à Hérode et à ses hiérarques l’apparition de l’étoile mystérieuse et son indication de la naissance d’un nouveau Roi des juifs. Mais au lieu qu’Hérode s’en réjouisse, au lieu que se réjouissent les princes et les sages d’Israël, et que toute la ville de Jérusalem crie de joie, car il leur avait été donné de voir ce que beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir et n’ont pas vu (Lc 10, 24), au lieu de se réjouir, Hérode s’émut et tout Jérusalem avec lui (Mt 2,3). Pourquoi se troublèrent ainsi ceux qui parlaient de Lui chaque jour, qui venaient chaque jour prier Dieu pour Sa venue ? Pourquoi s’effrayèrent ainsi de Sa venue, ceux dont les ancêtres avaient attendu l’arrivée pendant des milliers d’années? Leur péché les émut, leur âme criminelle les effraya. Dans le Messie, le juste attendait un ami, le pécheur un juge. Fixés à la terre par l’esprit et la chair, Hérode et les scribes prirent peur que le nouveau souverain ne les arrachât à la terre. Hérode et ses seigneurs furent effrayés que le nouveau roi ne les écartât de leurs positions parce qu’ils en étaient indignes, et qu’il ne prît d’autres collaborateurs et assistants ; les scribes eurent peur qu’il ne mette à terre tout leur savoir et ne les obligeât à apprendre, dans leur vieillesse, quelque chose de nouveau. « Qu’avons-nous à faire de Lui?», pensaient-ils, «Nous sommes bien sans Lui. Il pourra apparaître à la génération suivante ; on a le temps. Il va nous perturber, Il va nous obliger à faire des choses nouvelles, Il va dénoncer nos méfaits, Il va apprendre nos intrigues, révéler notre nullité ; Il nous chassera de nos postes et y placera des hommes nouveaux, des gens à Lui. Il nous laissera affamés, complètement affamés, sans nourriture et sans pouvoir ; Il prendra le peuple sous Son contrôle, et nous repoussera et probablement nous emprisonnera, jugera et fera condamner.» Tout ce à quoi songeraient encore aujourd’hui des criminels, en entendant dire: «voici le Christ qui vient!», était ce que pensaient les criminels de Jérusalem, sous le couvert de la sagesse et avec le sceptre du pouvoir à la main.
Mais nul ne fut plus effrayé qu’Hérode. Rempli de terreur, il convoqua les prêtres et les scribes pour qu’ils lui expliquent clairement ce que les Ecritures disaient sur le lieu où devait naître le Christ. Lui-même n’était pas Juif, il était étranger, Iduméen ; il pouvait donc ne pas connaître la prophétie sur la venue du Messie. Contaminés par la terreur éprouvée par leur maître, ses serviteurs retournèrent dans tous les sens les livres des prophéties et lui répondirent: à Bethléem, en Judée! Ils insistèrent sur le fait que c’était en Judée, et non dans une autre Bethléem, pour deux raisons : d’abord parce qu’il existait une autre Bethléem dans le pays de Zabulon (Jos 19, 15) et que par ailleurs le Messie n’était attendu qu’au sein du clan de Juda auquel appartenait aussi le roi David, comme l’avait annoncé le prophète: Et toi, Bethléem, petite parmi les clans de Juda, c’est de toi que sort pour moi celui qui doit gouverner Israël (Mi 5, 1 ; Jn 7, 42). Le fait que c’est du clan de Juda que viendrait Celui qui allait gouverner Israël, avait été déjà prédit par l’ancêtre Jacob en Égypte, quand il bénit ses fils avant de mourir et prophétisa l’avenir de sa descendance ; il posa ses mains sur la tête de Juda et dit : Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds, jusqu’à ce que le tribut lui soit apporté et que les peuples lui obéissent (Gn 49,10).
Le prophète Michée avait aussi prédit que le Christ fera[ît] paître Son troupeau (Mi 5, 3), qu’il nourrirait le peuple d’Israël. Cela signifie qu’il ne se comporterait pas comme d’autres rois et princes, qui ne savent que régner sur les peuples, mais qu’il nourrirait son peuple comme un père ses enfants. A l’époque où le Seigneur apparut dans le monde, ce dernier était véritablement affamé et assoiffé de nourriture spirituelle. Deux faits confirment clairement que le monde était alors dans cet état lors de la naissance du Sauveur. Le premier est que les mages originaires de pays lointains ont entrepris un long et dangereux périple dans le seul but de parvenir jusqu’à Celui qu’ils considéraient comme riche de nourriture spirituelle; le second est que les seuls sages de cette époque, qui connaissaient l’existence du Dieu unique et vivant, c’est-à-dire les sages de Jérusalem, étaient tellement affamés qu’ils ne ressentaient même plus la faim, comme s’ils étaient engourdis. En effet, s’ils avaient ressenti la moindre faim, ils se seraient précipités avec les mages vers Bethléem, pour voir le Roi de Judée, leur Roi et Messie. Car l’homme, même rassasié de nourriture spirituelle, aspire toujours à davantage de nourriture spirituelle. Telle est la particularité d’un homme spirituel véritable, et de la véritable nourriture spirituelle. Cependant les sages de Jérusalem furent comme paralysés en entendant parler du Messie et ne se nourrirent que de colère envers Lui et de crainte pour eux-mêmes.
Le rapport que lui firent les sages de Jérusalem déchaîna doublement la colère de l’inhumain Hérode. D’une part parce que la prophétie ne laissait pas la place au moindre doute: le nouveau Roi allait naître dans son royaume à lui, Hérode, c’est-à-dire en Judée, et cela dans le voisinage immédiat de la capitale. D’autre part parce que la prophétie insistait sur une caractéristique du nouveau Roi : il allait faire paître Son peuple, c’est-à-dire qu’il serait le véritable berger de Son peuple, qu’il en prendrait soin, qu’il nourrirait ce peuple affamé. Ce second aspect de la prophétie affecta Hérode autant que le premier. Le nouveau Roi serait donc meilleur qu’Hérode ; Il prendrait soin de Son peuple, Il le nourrirait et le protégerait, comme un berger nourrit et protège son troupeau. Aussi serait-Il plus cher à Son peuple qu’Hérode, qui était un tyran et un loup dans une peau d’homme. Ces caractéristiques du nouveau Roi allaient donc porter atteinte au règne d’Hérode et à sa descendance, tout aussi fortement que Sa naissance aux portes de la capitale. La peur déclencha rapidement dans la tête d’Hérode un plan d’autodéfense. Ce plan était tout aussi sanguinaire que lors des événements précédents où l’on avait essayé de menacer le trône d’Hérode. Aussi Hérode fit-il venir les mages secrètement (Mt 2, 7), et se mit à les interroger soi-disant dans le détail sur l’apparition de l’étoile mystérieuse. Mais pour lui, cela n’était pas l’essentiel. Il avait été déjà complètement convaincu que son rival dans le monde était né ; il en fut persuadé du fait de la clarté des prophéties et, encore plus, en raison de l’apparition de l’étoile et de l’arrivée des mages. En effet, si Hérode éprouvait une croyance quelconque, elle était certainement de caractère astrologique et divinatoire, à l’instar des croyances professées dans tous les milieux dirigeants de l’empire romain de lepoque. L’essentiel pour Hérode se trouvait dans la conclusion de son entretien avec les mages, quand il leur dit : Allez-vous renseigner exactement sur l’enfant; et quand vous l’aurez trouvé', avisez-moi, afin que j'aille moi aussi lui rendre hommage (Mt 2, 8). Il souhaitait que les mages lui servissent d’espions, puis de complices dans le crime qu’il avait déjà échafaudé en lui-même. Ces hôtes éminents, que la soif de vérité et de liberté avait mis en route, les amenant à quitter leurs foyers et tous les conforts terrestres pour s’exposer à un voyage long et périlleux, le souverain sanglant du peuple élu, Hérode, voulait les faire entrer dans ses intrigues en vue de préparer un crime effrayant destiné à préserver son bien-être dans sa tanière de loup ! Quel gouffre infernal, et quel fruit terrible sur le champ du péché d’Adam! En prophétisant nombre de siècles auparavant, l’apparition d’un tel prince dans le peuple d’Israël et le crime qu’il allait imaginer, le prophète Ezéchiel tonne contre Hérode : Quant à toi, vil criminel, prince d’Israël dont le jour approche avec le dernier des crimes, ainsi parle le Seigneur: On ôtera la tiare, on enlèvera la couronne, tout sera transformé, ce qui est bas sera élevé, ce qui est élevé sera abaissé. Ruine, ruine, ruine, voilà ce que j’en ferai, comme il n’y en eut pas avant que vienne celui à qui appartient le jugement et à qui je le remettrai (Ez 21,30-32).
Après avoir quitté Hérode et la meute seigneuriale de mendiants spirituels et moraux qui l’entourait, les mages venus d’Orient, assoiffés de vérité, sortirent de Jérusalem et poursuivirent leur chemin. Ils empruntèrent les mêmes rues où les prophètes inspirés de Dieu avaient jadis prophétisé la venue de ce Roi qu’eux-mêmes allaient maintenant vénérer. Ils marchèrent sur les tombes des voix enflammées qui avaient décrit à l’avance de nombreuses caractéristiques du Roi des rois. Mais eux-mêmes ne connaissaient pas les caractéristiques du nouveau Roi ; ils n’avaient pas lu les prophètes juifs, mais leur cœur leur disait que tout ce qui est bon se trouvait dans le nouveau Roi. En sortant de la ville, ces mages ne purent que passer devant la tour de David où ce dernier avait chanté avec sa harpe la majesté de son Descendant. Ils quittèrent enfin la ville où le Dieu vivant avait montré des signes innombrables du Christ, et s’en allèrent vers le signe unique que le Seigneur leur avait donné, avec l’éclatante étoile d’Orient, qui les attendait, cachée, devant les portes de Jérusalem.
Et voici que l’astre qu'ils avaient vu à son lever, les précédait (Mt 2, 9). Quelle fut leur joie ! Ils étaient certainement tenus de chevaucher des chameaux, d’une part du fait de la longueur de la route qu’ils avaient suivie, d’autre part du fait des déserts de sable qu’ils devaient franchir avant d’arriver à Jérusalem, qu’on ne peut parcourir à pied. A la sortie de Jérusalem, ils durent d’abord monter une colline, puis traverser un plateau rocailleux, à travers des champs et des oliveraies entourés de pierres ; ils passèrent ensuite devant la tombe de Rachel, puis arrivèrent enfin à Bethléem. Leurs yeux observaient l’étoile, leurs cœurs se réjouissaient devant cette vision et leurs pensées étaient tournées vers le Nouveau-né. Mais quelle fut leur joie quand l’étoile descendit au-dessus de la grotte de Bethléem et s’arrêta! L’Evangile dit: Ils se réjouirent d'une très grande joie! (Mt 2,10).
Avec une crainte respectueuse et avec joie, les mages entrèrent dans la grotte et ils virent l’enfant avec Marie Sa mère et, se prosternant, ils Lui rendirent hommage (Mt 2, 11). Il est certain qu’ils ont vu Marie avant de voir l’enfant, mais l’évangéliste cite à dessein l’enfant en premier lieu et Marie en second, tandis qu’il ne mentionne même pas Joseph. L’évangéliste décrit la Sainte famille selon l’importance de chacun aux yeux des visiteurs lointains d’Orient. Pour eux, le plus important est de voir le Roi, puis Sa mère, puis enfin les autres. La Providence a placé Joseph aux côtés de Marie à cause des Juifs, non des païens. C’est à cause des Juifs que Joseph devait s’appeler époux de Marie, pour la protéger ainsi du mépris des hommes de loi et de la dureté des lois terrestres ; pour les païens, c’est comme si Joseph n’existait pas. C’est ce que l’évangéliste plein de sagesse divine veut dire en ne mentionnant que Jésus et Marie, et en excluant le nom de Joseph; bien qu’il soit irréfutable que les mages ont dû voir également Joseph.
Se prosternant, ils Lui rendirent hommage. Ceux qui tombaient à genoux devant les étoiles et s’inclinaient devant elles avec crainte et terreur, se prosternaient maintenant avec une grande joie et vénéraient le Dieu vivant qui était venu sur terre afin de les libérer de la servitude des étoiles et des croyances en un destin aveugle.
Puis ouvrant leurs cassettes, ils Lui offrirent en présents de l'or; de l'encens et de la myrrhe (Mt 2, 11). Ils Lui offrirent trois sortes de présents, afin de symboliser ainsi, même inconsciemment, la sainte et vivante Trinité au nom de laquelle l’enfant Jésus vient parmi les hommes et marquer aussi la fonction triple du Seigneur Jésus, Roi, prêtre et prophète. En effet, l’or représente la dignité royale, l’encens celle de prêtre et la myrrhe celle de prophète ou de martyr. L’Enfant Nouveau-né sera donc le Roi d’un royaume immortel; Il sera aussi un prêtre dénué de péché et un prophète qui, comme la plupart de ceux qui L’ont précédé, sera tué. Il est évident que dans le monde, l’or symbolise le roi et la royauté, et l’encens l’homme de prière ou le prêtre; il est tout aussi évident que dans les Saintes Écritures, la myrrhe correspond à l’immortalité: c’est avec de la myrrhe que Nicodème oignit le corps défunt de Jésus (Jn 19, 39; Ps 45, 8; Mc 15, 23); on oignait le corps afin de le protéger le plus longtemps possible de la décomposition et de la putréfaction et le sauver pendant un certain temps de la terrible destruction de la mort. Mais avec le Christ, le monde va étinceler comme s’il était en or, et sera rempli de prière comme le parfum de l’encens remplit l’église; tout l’univers respirera Son enseignement et Son corps comme de la myrrhe. En outre, ces trois offrandes représentent la permanence et l’immuabilité : l’or reste l’or, l’encens reste l’encens et la myrrhe reste la myrrhe ; aucune d’elles ne perd sa spécificité, car même après mille ans, l’or brille, l’encens brûle et la myrrhe garde son arôme. Il n’était pas possible de trouver trois choses sur terre qui symbolisent aussi fidèlement la mission terrestre du Christ, qui expriment de manière plus claire et explicite la permanence, l’éternité de l’œuvre du Christ sur terre et toutes les valeurs spirituelles et morales qu’il a apportées du ciel aux hommes. Il a apporté la vérité, Il a apporté la prière, Il a apporté l’immortalité. Quelle autre chose terrestre pourrait représenter la vérité mieux que l’or ? Quoi qu’on fasse avec l’or, l’or reste brillant. Qu’est-ce qui pourrait représenter la prière mieux que l’encens ? De même que la filmée aromatique de l’encens se répand dans l’église, de même la prière se répand dans toute l’âme humaine, et de même que la fumée s’élève en hauteur, de même la prière de l’âme humaine s’élève vers Dieu. Il est vrai que d’autres choses peuvent provoquer de la fumée, mais aucune autre fumée n’incite l’âme à la prière, sinon la fumée de l’encens. Et quelle autre chose terrestre pourrait représenter l’immortalité, sinon la myrrhe ? Là où la mortalité se traduit par de la puanteur, l’immortalité est symbolisée par la permanence de l’arôme. C’est ainsi que les mages d’Orient ont exprimé symboliquement toute la religion chrétienne, en commençant par la Sainte Trinité et jusqu’à la résurrection et à l’immortalité du Seigneur Jésus et de Ses disciples. C’est pourquoi ils ne sont pas seulement ceux qui s’inclinent devant le Seigneur, mais sont aussi des prophètes qui prophétisent aussi bien la religion chrétienne que la vie et l’œuvre du Christ. Ils n’étaient pas en mesure de savoir tout cela par eux-mêmes, par leur sagesse d’hommes, mais sous l’inspiration de Dieu, qui les a incités à se mettre en route vers Bethléem, en leur donnant une étoile extraordinaire pour guide.
Après avoir achevé leurs prosternations à Bethléem, les mages songèrent à revenir à Jérusalem, puis à revenir par le même chemin dans leurs foyers. Hérode les attendait avec impatience et ils pensaient, dans leur naïveté, venir partager leur joie avec ce monarque qui ne l’était pas. Mais avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays (Mt 2,12). Ils s’en étaient remis à la Providence et c’est elle qui guidait leurs pas. Ils ne connaissaient pas le cœur d’Hérode et ses intentions maléfiques, mais la Providence omnisciente le leur révéla en songe et leur ordonna de ne pas rentrer par le même chemin, mais de suivre une autre route pour revenir chez eux. Il est certain que cet avertissement leur fut communiqué par un ange de Dieu, comme ce fut le cas pour le juste Joseph à plusieurs reprises. Obéissant à Dieu en tout, ils suivirent aussitôt un autre chemin, contournant Jérusalem, tout en glorifiant et louant joyeusement Dieu et le Sauveur du monde nouveau- né ; ils revinrent ainsi dans leurs familles, leur rapportant un présent plus important que ce qu’ils avaient emporté en partant de chez eux. Car ils portaient maintenant dans leurs cœurs le Christ Roi Lui-même: à la place de l’or, de l’encens et de la myrrhe qu’ils avaient déposés à Bethléem, ils possédaient maintenant un cœur rempli de la vérité, de la prière et du parfum immortel du Christ.
Ainsi, dans un intervalle de temps bref, la grotte de Bethléem avait vu entrer pour se prosterner devant le Christ, des bergers et des mages, les gens les plus simples et les plus érudits du monde : pour nous servir d’exemples à tous, aux simples comme aux savants, et pour que nous ayons tous autant besoin du Seigneur Christ, et pour que nous tous, avec la même humilité et obéissance, nous nous prosternions devant Celui-qui- donne-la-vie et que nous Le glorifiions comme notre Dieu et Sauveur, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, dans tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Quatrième homélie pour la fête de la Nativité. Évangile sur la Lumière dans les ténèbres d’Égypte
(Mt 2,13-23)
Voici que le Seigneur, monté sur un nuage léger, vient en Égypte. Les faux dieux d’Egypte chancellent devant Lui (Is 19, 1). C’est ainsi que le grand Isaïe prophétise l’événement décrit dans l’Evangile de ce jour. Il s’agit de la fuite du Seigneur Jésus devant le glaive d’Hérode, de la fuite du Seigneur devant Ses serviteurs, de l’innocence devant la débauche, du fort devant les faibles.
Qui désigne-t-on sous l’aspect du nuage léger qui porte le Seigneur en Égypte ? C’est la Mère de Dieu. Elle était légère du fait de son absence de péché, de l’absence de malédiction, de son innocence sublime, de l’abondance de la grâce de Dieu. Corporelle, mais comme incorporelle ; un nuage, mais un nuage léger. Jadis, Dieu marchait devant Israël dans une colonne de nuée (Ex 13, 22), en sortant Son peuple d’Égypte et voici maintenant que Dieu marche sur un nuage léger vers l’Égypte, en fuyant le glaive de ce même peuple.
Pourquoi Celui-qui-donne-la vie fuit-Il devant un homme mortel? Ne pouvait-il pas y avoir une solution plus rapide et plus simple? Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, n’aurait-Il pu donner l’ordre à un ange de prendre l’âme du roi Hérode au lieu d’ordonner à Joseph de fuir devant Hérode en Égypte ? Dieu Tout-puissant aurait pu procéder ainsi, mais qu’aurait-Il accompli alors? Il aurait peut-être alors satisfait notre esprit humain et superficiel, mais II aurait porté atteinte au plan plein de sagesse de notre salut. Comment l’Évangile aurait-il révélé la terrible dépravation de la nature humaine à la suite du péché, comment se serait manifesté le besoin de salut du genre humain par l’action directe de Dieu, si Dieu avait déjoué le projet maléfique d’Hérode en le faisant mourir? Comment les aveugles les plus aveugles auraient-ils pu prendre clairement conscience du gouffre des péchés où l’humanité est tombée en s’éloignant du Dieu véritable en tant qu’Eclaireur de la route [de la vie], s’il ne s’était pas produit un événement où Dieu Lui-même fuit devant les hommes ?
Aussitôt après que les mages d’Orient, qui furent les premiers voyageurs lointains à venir jusqu’à Bethléem, eurent quitté cette ville, voici que l'ange du Seigneur apparut en songe à Joseph et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Egypte; et restes jusqu’à ce que je te dise. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr (Mt 2, 13). Les anges de Dieu ne cessent de veiller et de garder l’Enfant divin, afin qu’aucun mal ne L’atteigne. Ceux qui L’ont servi depuis la création du monde au sein du royaume éternel, Le servent maintenant dans le royaume mortel. Ils sont infiniment émerveillés que le souverain immortel de la vie ait consenti à revêtir un corps mortel, exposé à des milliers de dangers, que le Roi se soit fait serviteur, prenant la forme d’esclave (Ph 2, 7). Voici que les anges viennent parmi les hommes, vivent près des hommes; or ils sont invisibles et incorporels pour nos sens. Quand ils se montrent aux hommes sous un aspect charnel, leur apparition dure peu de temps et leur enveloppe charnelle ne ressemble pas à notre corps terrestre, qui est susceptible d’être blessé ou tué. Cependant le Christ est né dans un véritable corps terrestre, que l’on peut blesser ou tuer. C’est pourquoi II fuit devant le glaive, pour bien montrer qu’il est un homme véritable et non un fantôme, comme le pensaient les hérétiques. Ainsi s’expliquent les interventions sans fin des anges, et leur veille vigilante, et la garde qu’ils assurent autour de l’Enfant sans défense.
Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. L’ange parle au futur. Cela signifie qu’Hérode n’a encore rien entrepris de concret contre l’enfant qui vient de naître. Mais Hérode ne cesse d’avoir en son cœur la peur de l’Enfant et, en ses pensées, l’intention de Le tuer. Personne sur terre n’est au courant de l’intention que nourrit Hérode. Mais pour Dieu, les pensées des hommes sont un livre ouvert qu’il lit facilement et clairement. Seul Dieu sait ce qu’Hérode manigance contre Jésus. Il est le seul à pouvoir découvrir le secret enfermé dans l’esprit criminel d’Hérode. Il le révèle à Joseph par l’intermédiaire de Son ange, et Joseph obéit, prend l’enfant et sa Mère et s’enfuit en Egypte.
Afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait fait dire au prophète Osée: et d’Egypte j’appelai mon fils (Os 11,1). Bien entendu, cela ne s’est pas produit parce que le prophète Osée l’avait prédit, mais il l’avait prédit parce que son esprit visionnaire lui a fait voir que cela allait se produire.
Quand l’évangéliste utilise l’expression : pour que s'accomplît (Mt 2,15), il signifie la même chose que : et cela s’accomplit. Mais comme rien dans l’Écriture Sainte ne relève du hasard, ce n’est pas par hasard qu’on utilise telle ou telle expression. Il en est de même dans ce cas. La Providence veut ici mettre en relief ses prosélytes bien-aimés de l’Ancien Testament, les prophètes. La Providence veut nous enseigner quelle exauce les paroles prononcées par ceux qui lui sont agréables, comme ces derniers ont exaucé la parole de Dieu, la volonté de Dieu. Quand les hommes obéissent à Dieu, Dieu se montre obéissant à l’égard des hommes. Aucun mortel ne peut dépasser Dieu dans le service docile des hommes, dans la mesure où les hommes servent docilement Dieu. Ce que les prophètes ont annoncé par avance au sujet du Christ, c’est ce que Dieu Lui-même a dit. Ils n’ont fait que le recueillir auprès de Dieu et l’ont donné au monde. Mais ils ne se sont pas appropriés cela, ils n’ont pas dit que ce qu’ils avaient reçu de Dieu était à eux. C’est pourquoi Dieu accorde un prêt à Ses serviteurs fidèles. Et c’est pourquoi Dieu les célèbre maintenant, en inspirant l’évangéliste pour qu’il écrive : pour que ‘s’accomplisse ce que le prophète avait affirmé. C’est ainsi que les apôtres et les évangélistes écrivent habituellement dans l’ensemble du Nouveau Testament. Dieu est tout joyeux de rendre joyeux ceux qui Lui obéissent; c’est la gloire de Dieu que de célébrer Ses serviteurs humbles et fervents.
Prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Egypte, commande l’ange de Dieu à Joseph. Pourquoi si loin, en Égypte ? Et pourquoi précisément en Egypte? Pourquoi pas dans un pays plus proche comme la Syrie? Damas ne se trouve pas dans le royaume d’Hérode. Ou dans le pays des Moabites ? Ou dans une autre province voisine non soumise au pouvoir d’Hérode? L’Égypte est loin. De nos jours, le voyage en chemin de fer dure toute une journée entre Jérusalem et la frontière égyptienne, puis une demi-journée de la frontière jusqu’au Caire, où la Sainte Famille s’était installée selon la tradition. Et combien de jours furent nécessaires pour traverser le désert de sable, sans point d’eau, de Gaza jusqu’à l’isthme de Suez, c’est-à-dire jusqu’au canal actuel? On pourrait effectuer plusieurs aller-retour jusqu’en Syrie, pendant le temps mis par un marcheur pour arriver au Caire. Pourquoi Dieu n’a-t-Il pas délaissé la parole du prophète et mis le Sauveur à l’abri dans le voisinage immédiat de la Judée ? Était-Il obligé d’accomplir littéralement la parole de Son prophète ? Pourquoi a-t-Il permis que l’enfant Jésus et Sa Mère endurent un si long périple ?
Nous sommes si prompts dans nos raisonnements d’hommes et nos questions redondantes! Dans nos interrogations, nous oublions que le plan du salut humain est un plan de la Sainte Trinité elle-même et qu’il ne saurait y avoir d’erreurs dans un tel plan. En accomplissant la parole de Son prophète, Dieu ne réalise pas seulement la parole du prophète, mais Sa propre parole. En envoyant Jésus en Egypte, Dieu poursuit plusieurs objectifs, comme c’est toujours le cas avec chacune de Ses actions. Les hommes ont rarement plusieurs objectifs en vue quand ils exécutent une action, mais Dieu poursuit rarement un seul but en accomplissant une de Ses œuvres. On peut affirmer que, dans Sa sagesse infinie, Il poursuit plusieurs objectifs dans chacune de Ses actions. En envoyant Jésus en Egypte, Dieu a d’abord pour objectif de sauver la vie de Son Fils, de Le faire échapper au massacre qui va se produire peu après à Bethléem.
Mais Dieu poursuit aussi d’autres objectifs. Quand les fils de Jacob voulurent par jalousie tuer leur frère Joseph, ce dernier trouva refuge en Egypte. Maintenant, quand Hérode veut par jalousie tuer Jésus, Jésus trouve son salut en Egypte. Dieu souhaite ainsi redonner la même leçon au peuple entêté d’Israël. Tout en se vantant de leur pureté et de leur foi en un Dieu vivant, les Juifs se dépêchent, par jalousie, de tuer le plus pur des purs, mais II s’enfuit devant eux et trouve, comme Joseph jadis, un refuge sûr pour Son existence en Egypte, tellement haïe et méprisée par les Juifs. Voici que l’Egypte, haïe et méprisée, accueille sous son toit le Messie que l’orgueilleuse et « très sage » Jérusalem veut mettre à mort. Cette leçon avait été enseignée par Dieu aux Juifs, plus de mille ans auparavant, par l’intermédiaire du jeune et innocent Joseph. Il répète maintenant cette leçon, afin de montrer le caractère incorrigible du peuple juif. Dans l’Egypte débauchée, où les hommes idolâtrent les crocodiles, l’innocence et la pureté trouvent refuge pour échapper aux persécutions des habitants de Jérusalem, qui se flattent pourtant de croire dans le Dieu Très-haut. Et il en fut ainsi à l’époque de notre ancêtre Jacob comme au temps d’Hérode ! C’est ce que Dieu veut montrer au peuple d’Israël en cachant l’enfant Jésus en Egypte. C’est pourquoi II l’envoie en Egypte, et non à Damas ou dans une autre contrée.
Une autre comparaison pleine d’enseignement peut être tirée de la situation du vertueux Joseph et de celle du Seigneur Jésus. De même que Joseph le persécuté réussit, grâce à sa pureté et avec l’aide de Dieu, à nourrir l’Égypte et ses frères ennemis, de même Jésus le persécuté fut le nourricier qui apporta le pain de vie non seulement à l’Egypte mais aussi à Israël et au monde entier. Voilà que Jérusalem jette des pierres sur Lui, mais II reviendra en Son temps apporter du pain à Jérusalem.
Voici encore un autre enseignement. Jadis, le pharaon donna l’ordre de tuer tous les enfants mâles d’Israël. Mais celui que Dieu avait choisi pour être le chef du peuple d’Israël, c’est-à-dire Moïse, le pharaon non seulement ne fut pas en mesure de le tuer, mais il l’accueillit involontairement et sans le savoir à sa cour, où il le nourrit et l’éleva. Or maintenant, Hérode avait ordonné que tous les enfants de Bethléem fussent tués, afin que l’enfant Jésus fût ainsi tué ; mais Dieu avait décidé que Jésus serait le chef de Son peuple et Roi, et que Son règne n’aurait pas de fin. Or il advint que non seulement la main d’Hérode ne put atteindre celui quelle visait, mais qu’Hérode et toute la Jérusalem païenne devinrent poussière quand Jésus ressuscité fut célébré sur la terre comme au ciel comme le Roi des rois. Que cela nous enseigne que, quand nous nous réfugions dans la main de Dieu, aucune main d’homme ne peut nous atteindre.
Il y a encore une autre leçon. Dieu avait jadis envoyé le peuple d’Israël en Egypte, afin d’y trouver de la nourriture. Mais par la suite, Israël se montra ingrat et désobéissant ; il commença à renoncer à la pureté de la foi et se mit à adhérer au paganisme égyptien, à s’abandonner aux ténèbres égyptiennes et à la débauche. Dieu avait fait sortir Son peuple d’Egypte, lui donnant un chef dans la personne de Moïse et accomplissant des miracles innombrables sous les yeux de Son peuple. Dieu l’avait nourri et abreuvé dans le désert pendant quarante années, et tout au long de ces quarante années, le peuple avait bougonné contre Dieu, dans l’ingratitude et la désobéissance. Dieu avait conduit Son peuple vers la Terre Promise, Il avait dispersé tous ses ennemis, Il l’avait installé, Il lui avait apporté l’ordre, Il l’avait enrichi. Mais le peuple d’Israël n’avait cessé de bougonner contre Dieu, dans l’ingratitude et la désobéissance. Le Seigneur Jésus, au contraire, fuit sans aucun murmure à travers le désert vers l’Egypte, vit misérablement en pays étranger, revient à travers le désert vers Israël, sans murmurer la moindre parole, sans une seule pensée ou protestation à l’encontre de Son Père céleste. Lui-même, Sa très sainte Mère et le juste Joseph revivent en peu de temps toute l’histoire des souffrances du peuple d’Israël, le cœur rempli de gratitude, de fidélité et d’obéissance envers le Très-Haut; cela pour servir de réprimande au peuple désobéissant d’Israël, et de modèle et d’exemple à nous tous.
Il existe enfin une importante raison, qui concerne toute l’humanité, qui explique pourquoi le Seigneur Jésus est parti en Egypte et non vers
un autre pays. En fait, Il n’a pas entrepris Sa mission dans le monde seulement dès l’âge de trente ans et en ouvrant Sa bouche divine pour enseigner. Il a commencé Sa mission dès le moment où il a été conçu. Dès Sa conception sous l’action du Saint-Esprit, Il a eu un disciple, qui était la très sainte Mère de Dieu. Joseph ne s’était-il pas consacré au Christ, avant même la naissance du Christ ? Sa naissance n’a-t-elle pas ouvert le ciel aux bergers et rempli les mages d’Orient de vérité, de prière et d’immortalité ? Hérode, et les seigneurs et les scribes de Jérusalem au cœur dur, ne se sont-ils pas détachés de Lui et dressés contre Lui, alors qu’il était encore couché dans la crèche ? Dès Sa conception, il devint pour les uns la pierre angulaire de l’œuvre du salut et pour les autres une pierre d’achoppement. Dès Sa conception, le monde autour de Lui fut divisé «en chèvres et en moutons». Avant tous les autres, Marie et Joseph furent momentanément partagés à Son égard. Alors que Marie savait qu’il était le fruit du Saint-Esprit, Joseph le considérait comme un fruit du péché. Mais cette divergence entre eux dura peu de temps. En revanche, la division créée à la suite de Sa naissance entre les bergers et les mages d’Orient d’une part et Hérode et les sages de Jérusalem d’autre part, allait demeurer à jamais. Le Christ est venu pour semer, mais aussi pour vanner. Cette tâche, Il l’a commencée lors de Sa conception dans un corps d’homme, l’a poursuivie jusqu’à Sa mort et Sa glorieuse Résurrection ; Il l’a prolongée jusqu’à nos jours et la prolongera jusqu’au Jugement Dernier. Il n’est pas venu au monde pour n’être qu’un simple penseur. Il a surgi dans le drame de la vie humaine, comme dans les ténèbres de l’Égypte, pour être la lumière, le chef, le penseur, l’acteur, la victime et le vainqueur. Il a véritablement entamé Son œuvre dans le monde à l’instant où Son messager, l’archange Gabriel, est descendu à Nazareth pour annoncer Sa venue.
C’est pourquoi Sa fuite en Égypte ne doit pas être considérée comme une fuite en vue de Son salut, mais bien plus pour assurer le salut du genre humain, c’est-à-dire une partie importante du plan du salut dans son ensemble. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de son contact personnel avec la race chamitique. Né dans la race sémitique, Il n’était pas destiné à une race unique, mais à toute l’humanité. Il fallait qu’il prenne contact avec les trois principales races de l’humanité, ce qu’il fit. En Judée vivaient les Sémites. En Égypte, se trouvaient les Chamites. La question se pose de savoir où il eut des contacts avec la troisième race humaine, issue de Japhet. Mais les Romains issus de Japhet, n’avaient-ils pas régné en Égypte? Et toute l’Asie ancienne et l’Afrique n’étaient-elles pas remplies d’Hellènes, dès l’époque d’Alexandre le Grand ? En outre, tout le Nouveau Testament n’est-il pas écrit dans une langue issue de Japhet, le grec? Pilate qui L’a condamné à mort, et le capitaine des gardes sur le Golgotha qui L’a reconnu comme Fils de Dieu, n’étaient-ils pas tous deux descendants de Japhet? Les Chamites avaient été maudits depuis l’ancêtre Noé à cause du péché commis par Cham, celui d’avoir désobéi à ses parents (Gn 9, 20-27), tandis que les Sémites et les Japhétites avaient été bénis. Mais en arrivant dans le monde, le Seigneur ne fît pas de différence entre ceux qui avaient été maudits et ceux qui avaient été bénis. Car tous les hommes sur terre étaient frappés de malédiction, dans les chaînes du péché et de la mort. Cependant, en dehors d’un contact personnel dans Sa prime enfance, le Seigneur eut plus tard des contacts avec les Chamites en tant que Maître et Guérisseur, dans les régions de Tyr et de Sidon (Mc 7, 24; Mc 3, 8). À la question de savoir en quoi l’enfant Jésus pouvait être utile aux descendants de Cham en Egypte alors qu’il ne pouvait ni parler ni accomplir de miracles, on pourrait répondre en se demandant s’il y a eu un seul instant dans la vie terrestre de Jésus où II n’a pas parlé - il n’est pas toujours nécessaire de parler avec la langue - et accompli de miracle... Le soleil ne dispose pas de langue, mais il parle beaucoup chaque jour à quiconque sait l’écouter; il ne possède pas de mains pour faire des miracles, mais chaque jour il accomplit des miracles pour celui qui sait voir. Nous, mortels, sommes incapables de mesurer ou évaluer toute l’influence de l’enfant Jésus sur l’Egypte, mais on ne peut avoir de doute sur le fait que cette influence fut infiniment grande. La femme hémorroïsse n’a-t-elle pas été guérie par le simple toucher de la frange de Son manteau (Mt 9, 20) ? Comment Sa présence thaumaturgique n’aurait-elle pu avoir une énorme influence sur les habitants d’Egypte? En fait, l’influence de Son séjour dans le pays de Cham est parfaitement visible dans l’histoire ultérieure du christianisme. C’est en Egypte qu’a fleuri le monachisme le plus lumineux et le plus héroïque de l’Église chrétienne, avec saint Antoine à sa tête. C’est en Égypte que fut versé le sang innocent de nombreux martyrs. Il suffit à cet égard de mentionner les noms des saintes vierges Barbara et Catherine. L’Egypte a fourni de grands et éminents théologiens ainsi que des penseurs chrétiens de grande valeur. Les chrétiens d’Égypte ont enduré un combat terrible avec un très grand hérétique chrétien, Arius, finissant par le confondre et en triompher, ce qui a enrichi l’Église d’une victoire inestimable. C’est le texte égyptien du Symbole de la foi qui fut adopté par le concile
œcuménique de Nicée, et saint Athanase d’Alexandrie a brillé comme un soleil ardent dans le pays jadis rempli des ténèbres des pharaons.
Bien entendu, cette énumération des raisons qui ont conduit le Seigneur Jésus à se mettre à l’abri d’Hérode en Egypte ne saurait être exclusive. Nous reconnaissons même que nous n’avons pas développé toutes les raisons accessibles aux mortels, et encore moins celles qui sont enfermées secrètement dans la profondeur du trésor de l’ordre voulu par Dieu.
Mais revenons maintenant au maléfique Hérode et regardons ce qu’est en mesure de faire un homme que la passion du pouvoir transforme en bête féroce.
Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages (Mt 2,16). En fait, les mages n’avaient pas trompé Hérode. Ils ne lui avaient rien promis. Car l’Évangile dit: Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route (Mt 2,9). Mais le tyran Hérode avait pris l’habitude que quiconque avait entendu sa volonté fiât tenu de l’accomplir. C’est pourquoi il considéra comme une tromperie le fait que les mages ne reviennent pas à Jérusalem pour l’informer au sujet du divin Enfant.
C’est pourquoi il fut pris d’une violente fureur. La fureur faisait partie de l’atmosphère qu’il respirait chaque jour, comme c’est le cas, sans exception, de tous les hommes esclaves de leurs passions. Nous pouvons d’ailleurs l’éprouver sur nous-mêmes: plus nous nous abandonnons à une passion, plus nous devenons des enfants coléreux. Or la colère est source de tueries, car en fin de compte elle conduit au meurtre. C’est dans la colère que Caïn a tué son frère Abel (Gn 4) ; Saul s’enflamma de colère contre son fils Jonathan et brandit sa lance pour le frapper (1 S 30-33) ; Le roi Nabuchodonosor fut rempli de colère à l’égard de Shadrak, Meshak et Abed Nego, et donna l’ordre de les jeter dans la fournaise de feu ardent (Dn 3, 19-20). Le grand prêtre des Juifs et les scribes frémissaient de rage et ils grinçaient des dents contre Etienne [...] et se mirent à le lapider (Ac 7, 54-58).
Alors Hérode, esclave de toutes les passions déicides terrestres et saisi de fureur, envoya ses bourreaux et mit à mort, dans Bethléem et dans toute sa région, tous les enfants de moins de deux ans. Ce que le pharaon avait fait jadis avec les enfants en Egypte, Hérode le faisait maintenant à Bethléem. C’est ce qui arrive souvent avec nous: le péché que nous
dénonçons chez autrui, nous le faisons nous-mêmes. Il n’est pas écrit que les bourreaux avaient mis à mort ; c’est bien lui, Hérode, qui mit à mort. L’évangéliste veut ainsi rejeter toute la responsabilité de cet acte sanglant sur Hérode, le donneur d’ordres, et non sur les exécutants de cette action. Devant Dieu, c’est Hérode qui doit en répondre, non les bourreaux. Car il est probable que les bourreaux n’auraient pu imaginer un plan aussi satanique, consistant à tuer autant d’enfants innocents, afin de tuer aussi Celui qui les gênait. Toute la culpabilité n’est imputable qu’au seul Hérode. L’évangéliste veut ainsi nous mettre en garde de ne pas faire de mauvaises actions, fût-ce par l’intermédiaire de tiers. En effet, si nous persuadons quelqu’un de tuer, c’est nous qui avons tué, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de mentir, c’est nous qui avons menti, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de voler, c’est nous qui avons volé, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de succomber à la débauche, c’est nous qui y avons succombé, non lui ; si nous persuadons quelqu’un de commettre un péché, c’est nous qui avons péché, non lui. Si l’évangéliste avait eu à décrire le péché commis par quelqu’un que nous aurions incité à un tel acte, il aurait mentionné notre nom, non le sien, tout comme dans ce cas-ci, il mentionne le nom d’Hérode en tant que meurtrier, et non les noms des bourreaux. Il ne les traite même pas de bourreaux, il ne leur donne aucune dénomination. Il dit simplement : Hérode envoya mettre à mort. Il ne précise pas qui fut envoyé, il dit simplement : Il envoya. Car il importe peu de savoir qui fut envoyé par Hérode, puisque Hérode sera seul à répondre devant le tribunal de Dieu.
Le fait qu’un grand nombre d’enfants aient péri dans ce massacre décidé par Hérode, est attesté par deux expressions : tous les enfants et tout son territoire. Il aurait pu écrire : il mit à mort, dans Bethléem et ses environs, les enfants âgés de moins de deux ans. Mais il insiste à dessein : tous les enfants et tout son territoire. Comme Bethléem était une ville et que son territoire comprenait plusieurs villages, il est clair qu’un grand nombre d’enfants furent tué.
C’est ainsi que des enfants furent les premiers martyrs pour le Christ. Leur mort prématurée en martyrs s’explique par le gouffre du péché des hommes; elle justifie qu’ils aient acquis la couronne de gloire et d’immortalité au Royaume du Christ. Ceux que le Christ avait le plus aimés, furent les premiers à périr pour Lui. Ceux qu’il allait plus tard embrasser et bénir (Mc 10, 16) furent les premiers à communier par le martyre au Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament, ce furent les prophètes qui moururent pour Dieu ; dans le Nouveau Testament, ce sont les enfants et tous ceux qui sont purs comme des enfants, qui meurent. Car le fondement du Nouveau Testament est: Si vous ne retournez pas à l'état des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux (Mt 18, 3). Mais tous ceux qui retourneront à letat des enfants, seront confrontés à leurs Hérodes, des Hérodes plus ou moins sanguinaires, qui par jalousie les frapperont et persécuteront, jusqu’à les mettre à mort. Aucun martyr pour le Christ ne se retrouvera sans couronne au Royaume du Christ, et aucun Hérode n’échappera à un châtiment sévère, tout comme le roi Hérode n’a pu y échapper ni sur terre ni au ciel. En vérité, tout pécheur en armes se trompe grandement en pensant être plus fort qu’un enfant innocent. Rien au monde n’est plus fort que la pureté et l’innocence. Car derrière les purs et les innocents, se tiennent les anges de Dieu aux épées de feu. Nous aussi, nous nous trompons souvent quand, aveuglés par le péché, nous croyons qu’avec notre force, notre pouvoir et nos armes, nous sommes plus puissants qu’un seul enfant chétif de deux ans. Il suffit d’entendre les confessions d’un infanticide pour être abasourdi! Il faut savoir comment les enfants qui ont été tués poursuivent leurs assassins jour et nuit, publiquement et en songe, ne leur accordant nul repos ni calme, jusqu’à ce qu’ils soient conduits à se repentir ou à être pendus! Celui qui a tué un innocent, s’est tué lui-même. Celui qui meurt innocent, s’est sauvé et a vaincu. Ce ne sont pas les rois qui sont forts, ce sont les enfants qui le sont. Ce ne sont pas les rois qui sont vainqueurs, ce sont les enfants qui le sont. Cela est une grande nouveauté pour le monde ancien. C’est le fondement principal du Nouveau Testament du Christ. Le premier exemple de la malédiction des agresseurs et de la bénédiction des enfants martyrs dans la Nouvelle Création, est offert par Hérode et les enfants massacrés de Bethléem. Depuis qu’on lit l’Evangile, jour après jour, les malédictions se déversent sur Hérode, comme les bénédictions sur ses victimes innocentes. Qu’a obtenu Hérode avec son crime ? Rien de ce qu’il avait voulu, mais tout ce qu’il a mérité. La Providence divine fait que le châtiment frappe le criminel parfois aussitôt après son forfait, parfois plus tard, mais toujours quand il ne s’y attend pas. Car le Seigneur sanctifie le sang, en garde mémoire; Il n'oublie pas le cri des malheureux (Ps 9, 13). Quand le père criminel de sainte Barbara amena sa fille sur le lieu d’exécution parce quelle avait cru dans le Seigneur Christ et lui trancha la tête de sa propre main, la foudre s’abattit ce même jour sur sa maison et le tua. Quand le roi Hérode tua les enfants innocents de
Bethléem, la foudre ne s’abattit pas aussitôt sur lui, mais quelque chose de plus terrible se produisit. Il fut obligé de s’aliter et de longues et terribles maladies le submergèrent: une forte fièvre, des tremblements de mains, la goutte, diverses plaies et hémorragies. Mais la plus terrible de toutes fut celle qui affecta ses organes génitaux. Comme l’a écrit son biographe Flavius Joseph, ces organes se mirent à se décomposer, et d’innombrables vers s’y incrustèrent. L’infanticide fut frappé par des douleurs extrêmes aux organes du corps humain qui avaient été conçus par Dieu pour faire naître les enfants. La puanteur qui se dégageait du corps d’Hérode, dispersa tout le personnel de son palais royal. Et c’est dans la solitude, au milieu de douleurs physiques et enfin dans le délire qu’Hérode rendit son âme noire, afin quelle continue à endurer des souffrances dont le corps’, quant à lui, avait été libéré par la mort.
C’est ainsi que la Nouvelle Création s’ouvre non seulement dans la joie des anges et des bergers à Bethléem, mais aussi dans les cris des enfants, les lamentations des mères et la fureur criminelle des possédés du pouvoir. Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel pleurant ses enfants; et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus (Mt 2, 18). Car ces enfants étaient les descendants de Rachel, l’ancêtre de la tribu de Benjamin, qui aux côtés de celle de Juda s’établit en Judée. L’histoire ancienne des hommes avait commencé dans le sang et le crime ; dans le sang et le crime mais sans joie. Le frère avait tué le frère, Caïn avait tué Abel. Le genre humain avait ainsi glissé de plus en plus profondément, de péché en péché, de crime en crime, jusqu’à tomber au fond même du feu du péché. Pourquoi Dieu a-t-Il autorisé un nouveau crime dans la Création Nouvelle ? Pourquoi n’a-t-Il pas empêché le massacre des enfants par Hérode ? Pour montrer la chute terrible de l’humanité et révéler la profondeur de l’abîme dont le Messie devait faire sortir le genre humain ? Le chemin glissant et large de la déchéance aurait-il moins de souffrances et de larmes que le chemin épineux et étroit du salut? Jamais Dieu ne laissera les hommes pécheurs face à aucune souffrance que le Seigneur Jésus, sans péché, ne prendra sur Lui. Des enfants ont été tués par Hérode à la suite du péché et de la malédiction d’Adam ; l’Agneau de Dieu, le Seigneur Jésus, sera tué, bien qu’il soit sans péché ni malédiction, mais source de bonté et de bien-être.
A la mort d’Hérode, l'ange du Seigneur apparut à Joseph et lui donna l'ordre de revenir d'Egypte avec l’enfant et la Sainte Vierge dans sa patrie, car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant (Mt 2, 20). L’ange emploie le pluriel, ce qui signifie qu’Hérode n’avait pas été le seul à mourir, mais qu’avaient aussi disparu quelques autres qui avaient voulu tuer le Christ enfant. Qui étaient ces autres? Certainement certains grands prêtres et scribes de Jérusalem qui avaient été troublés et avaient pris peur à la nouvelle qu’un Nouveau Roi était né (Mt 2,2-3).
Commencèrent alors de nouveaux périples difficiles pour le Seigneur Jésus, à travers le désert de sable et le désert des hommes. Le premier périple fut le retour d’Egypte dans la terre de Judée. Mais en Judée avait commencé à régner Archélaüs, fils d’Hérode, fruit maléfique d’une souche pourrie. C’est pourquoi avant que la sainte famille n’arrive près de Jérusalem, l’ange de Dieu la dirigea vers la Galilée, plus éloignée. Le second périple fut donc celui de Judée vers la Galilée, dans la ville de Nazareth. Afin que s’accomplissent une nouvelle fois les paroles selon lesquelles les renards avaient des tanières et les oiseaux du ciel des nids, tandis que le Fils de l’homme n’avait nul endroit où reposer Sa tête! Il vint s’établir dans une ville appelée Nazareth, pour que s’accomplît l’oracle des prophètes : Il sera appelé Nazaréen (Mt 2,23). Dans les livres des prophètes qui ont été conservés, on ne trouve nulle mention disant que le Seigneur Jésus sera appelé Nazaréen. On peut donc penser soit qu’une telle prophétie se trouvait dans d’autres livres, détruits lors des migrations fréquentes du peuple d’Israël, soit que cette prophétie était seulement orale, issue d’un des prophètes, puis transmise de génération en génération. Il existe d’autres passages du Nouveau Testament que les apôtres mentionnent comme connus, mais qui ne se trouvent nulle part dans l’Ancien Testament (Jude 1, 9, 14; 2 Tm 3, 8). Au sein de chaque peuple, on trouve davantage de prophéties non écrites que de prophéties écrites ; pourquoi les Juifs ne pourraient-ils pas avoir, à côté de nombreuses prophéties écrites, des prophéties non écrites? C’est ainsi que nous retrouvons notre Seigneur Jésus à Nazareth. Après avoir quitté Nazareth dans le sein de Sa mère, Le voici de retour à Nazareth dans les bras maternels. Mais combien d’événements, extraordinaires et révélateurs, ont eu lieu entre Son départ de Nazareth et Son retour à Nazareth! Le départ de Nazareth est survenu à la suite d’un ordre des hommes, la fuite en Égypte à cause de la fureur des hommes, le retour en Judée à cause de la mort des hommes qui avaient recherché Son âme, la fuite de Judée à cause d’autres hommes maléfiques, et le voici enfin de retour à Nazareth. Partout les hommes sont à l’œuvre, mais partout le Seigneur Très Haut applique Sa volonté et exécute Son plan de salut.
Entre le départ et le retour à Nazareth, il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps, mais une grande mission divine a été accomplie. Sans avoir encore ouvert Sa bouche, le Christ a, en peu de temps, révélé aux hommes des mystères innombrables et leur a apporté d’énormes enseignements, leur montrant le caractère irrésistible de Sa puissance divine. En répondant à la convocation impériale, Il s’est rendu à Bethléem pour le recensement, donnant à César ce qui est à lui et montrant ainsi Sa soumission à la loi et aux autorités. Par Sa naissance dans une grotte, Il a donné l’exemple d’une humilité infinie et proclamé que la valeur d’un homme ne dépend pas de son lieu de naissance mais de l’esprit qui est en lui. Par Sa naissance, il a ouvert largement le ciel et fait que les anges chantent sur la terre des pécheurs et parlent aux bergers. Il a fait en sorte que les bergers soient les premiers à Le vénérer et montré ainsi que dans Son Royaume, les hommes ne seraient pas élus en fonction de leur origine, richesse, érudition et position sociale, mais de l’innocence de leur âme, de la pureté de leur cœur et de la crainte de Dieu de leur esprit. Il a fait venir à Lui les hommes les plus savants d’Orient, les mages, les a affranchis de leur vénération des étoiles et leur a appris à vénérer le Dieu vivant et tout-puissant et la Sainte Trinité. Il a découvert en Hérode et dans les sages de Jérusalem tout l’abîme de la nature humaine débauchée, en proie à la frénésie du péché et captive des passions. Par le martyre des enfants à Bethléem, Il a présenté le chemin plein de souffrances d’un nombre immense de Ses disciples, mais II a aussi montré en peu de temps que l’innocence est plus forte que l’agression et qu’Hérode n’a pas, en réalité, tué des enfants, mais lui-même. Il a été persécuté par Jérusalem, car c’est à Jérusalem qu’il finira par subir le martyre, mais aussi sera glorifié. Il a fui en Égypte les persécutions décidées par le peuple élu, et II a redonné ainsi une importante et limpide leçon à Israël. Il a vécu parmi les Chamites en Egypte, afin de les toucher eux aussi par Sa présence salutaire et les conduire sur la voie du salut, comme II l’a fait avec les deux autres races humaines, les Sémites et les Japhétites, pour montrer Son amour indivis envers l’ensemble du genre humain. Toute cette immense mission, Il l’a accomplie dans le silence, reposant dans les bras de Sa sainte Mère. Quand cette mission fut achevée, Il revint à Nazareth, afin de se préparer pour une nouvelle mission. Il n’a pas passé un seul instant sur la terre sans l’avoir remplie d’actes immenses pour le salut de l’humanité. Sa charrue, une fois rentrée dans le champ du monde, ne s’est pas arrêtée un seul instant, et Son sillon n’a jamais été plus ou moins profond, mais fut toujours et partout d’une profondeur égale. Tout cela pour le salut des hommes ! C’est pourquoi l’Eglise Le célèbre et Le loue comme le seul ami-des-hommes, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Homélie pour le dimanche avant la Théophanie. Evangile sur Jean le Précurseur
(Marc 1,1-8)
Il n’y a pas de véritable sagesse sans amour, ni de véritable amour sans sagesse. La sagesse sans amour est une sagesse de serpent, égoïste et empoisonnée; l’amour sans sagesse est une tempête quand la terre asséchée est en quête d’une pluie modérée.
Comme la sagesse de Dieu est immense ! Rien ne lui est comparable en immensité sinon l’amour de Dieu. Combien est grande la sagesse et l’amour de Dieu démontrés dans la nature réelle! Mais elle n’est que l’ombre de la sagesse et de l’amour démontrés par Dieu à travers le Seigneur Jésus-Christ dans l’œuvre du salut humain. Que sont grands la sagesse et l’amour montrés par Dieu lors de la Création originelle ! Il s’agit de la sagesse montrée lors de la création de quelqu’un qui n’existait pas, du don de l’amour à quelqu’un qui n’en avait pas eu. La sagesse démontrée lors de la Nouvelle Création est faite en vue de guérir un malade grave, mais l’amour démontré lors de la Nouvelle Création consiste à aimer en faisant le sacrifice de soi.
Une fois encore, deux fois encore, et de nombreuses fois encore, lisez l’Évangile de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ et enchantez-vous de la sagesse indicible de Dieu et de l’amour de Dieu. Et vous ressentirez ainsi, doublement et infiniment, la santé spirituelle, la force spirituelle, la joie et la vie.
Le Seigneur vient au monde afin de guérir le monde, de le régénérer et de le ressusciter des morts. Comment vient-Il ? Il vient en chef des armées, devant qui et derrière qui marchent des armées. Les armées célestes se pressent autour de Lui, à l’avant et à l’arrière. On s’attendait à voir un fils de roi dans la soie et la pourpre, mais voici un enfant né dans une étable destinée aux moutons, et couché dans une crèche réservée aux bœufs !
On s’attendait à voir un général dont l’accès serait défendu par une montagne de baïonnettes, qui protègent sa vie d’agressions fâcheuses et d’attaques ennemies. Mais ce n’était qu’un enfant innocent et sans armes contre lequel dès sa naissance, des rois terrestres et des seigneurs partirent en chasse, comme lors d’une chasse au cerf.
On s’attendait à voir un roi vêtu de pourpre, se déplaçant à toute allure dans des chars dorés, en compagnie de seigneurs étincelants. Mais ce n’était qu’un simple ouvrier, marchant inconnu sur un long chemin de pierres, sur une route pleine de poussière, sur des sentiers pleins d’épines, allant de Nazareth jusqu’à l’estuaire du Jourdain, pour courber sa tête sous la main de Jean-Baptiste et se faire baptiser, comme d’autres hommes.
Mais où se trouvent donc Ses armées, demanderez-vous ? Elles sont autour de Lui, devant et derrière. Ce sont les lumineuses armées des anges, qui voient en Christ leur général et leur roi. Elles voudraient Le transporter dans les véhicules des chérubins, mais Lui ne le veut pas; Il est le seul à savoir pourquoi II ne le veut pas, Lui et Son Père et le Saint-Esprit. Les armées angéliques voudraient Le vêtir de soleil, L’orner d’étoiles, et L’entourer d’arcs-en-ciel, mais Lui ne le veut pas et II est le seul à savoir pourquoi. Les anges voudraient annoncer Sa venue à coups de trompettes ; ils voudraient de toute leur force et puissance que s’ouvrent soudain les yeux de tous les hommes sur la terre, afin qu’ils reconnaissent leur Seigneur ; les anges voudraient - et pourraient - donner la parole à un arbre et à une pierre, à l’eau et à l’air, afin que toute la nature L’accueille en criant : Hosanna ! Hosanna ! Mais Lui ne le veut pas - et II est le seul à savoir pourquoi.
Mais nous, aujourd’hui, nous savons pourquoi II ne le voulait pas. Toute la gloire, Il la possède dans l’éternité. Mais II est descendu maintenant dans les filets du temps, dans la geôle du péché et de la mort, où Ses innombrables frères se lamentent et pleurent à chaudes larmes et pourrissent dans la mort. Il est entré dans le camp de l’ennemi et, vêtu comme un prisonnier, semblable à tous les autres prisonniers, se déplace avec prudence et sagesse afin de s’emparer des dirigeants de ce camp de prisonniers, les garrotter, libérer Ses frères emprisonnés et les élever au Royaume de Dieu et des anges immortels.
Ces armées angéliques étaient toujours visibles pour Lui, alors que pour les autres hommes, elles ne brillaient que de temps à autre, tels de rares rayons de soleil derrière un épais nuage. Sa vie terrestre a connu principalement trois étapes initiales. La première correspond à Sa conception et
Sa naissance, la deuxième à Son baptême et la troisième à Sa résurrection. La première marque Sa venue dans le monde, la deuxième Sa prédication par des prises de parole publiques et des miracles en public (comme enfant, Il avait prêché et fait des miracles, mais toujours en secret, sans faire de discours et sans se faire voir en public) ; la troisième correspond à la fondation de Son royaume immortel. Lors de la première et de troisième étape, étaient présents des anges visibles par les autres hommes. Lors de la deuxième, c’est-à-dire Son baptême, ce fut la Sainte Trinité elle-même qui se manifesta. Mais ce deuxième épisode ne se déroula pas en l’absence des anges. Un ange apparut en effet; ce n’était pas un ange incorporel, mais un homme du nom de Jean, fils du grand-prêtre Zacharie et de son épouse Elisabeth. Ce n’était pas un ange comme les autres ; il fut appelé ange par les prophètes. Voici que je vais envoyer mon messager, pour qu'il fraye un chemin devant moi, a dit le prophète (Ml 3,1).
C’est avec cette prophétie que commence l’évangile du saint évangéliste Marc. Il s’agit d’un mystère plein de tendresse. Chaque évangéliste commence son évangile d’une façon particulière. L’évangéliste Jean commence par l’éternité, Matthieu par Abraham, Luc par la naissance terrestre du Sauveur et Marc par le baptême dans le Jourdain. Pourquoi tous les évangélistes ne commencent-ils pas par un début unique ? Mais, me direz-vous, où se trouve le commencement de Jésus-Christ? Il est difficile pour un objet inanimé de remonter jusqu’à son origine, et cela est encore plus difficile pour un homme vivant, a fortiori pour Celui-qui-donne-la vie, qui est à l’origine de la vie. En fait, chacun de nous possède quatre étapes initiales, qui sont accessibles soit à notre esprit soit à notre perception. ‘La première correspond à notre commencement en Dieu, la deuxième au temps de nos ancêtres, la troisième à celui de nos parents et la quatrième à l’époque où nous manifestons notre plus grande activité dans ce monde. Mais le Christ se caractérise aussi par une cinquième étape par rapport à chacun de nous. En fait, le commencement de Jésus-Christ, Fils de Dieu et de Son Evangile intervient pour chacun de nous quand II se met à revivre dans notre cœur et notre esprit comme notre seul Sauveur, quand II cesse d’être en nous telle une veilleuse dorée pleine d’huile qui ne brûle pas, mais quand II se met à brûler et à réchauffer notre être et à l’illuminer ; quand II devient pour nous notre pain substantiel, sans lequel il serait impossible de passer une seule journée ; quand II revêt une valeur plus grande que tout l’univers, que toutes les richesses, que tous les parents et amis, quand il est plus cher à notre cœur que notre vie terrestre. C’est là que Jésus-Christ commence vraiment pour nous. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on peut comprendre les quatre autres étapes initiales mentionnées par les quatre évangélistes.
L’évangéliste Marc commence son évangile par le début de la prédication publique du Christ et de Son activité publique dans le monde. Il met aussitôt en exergue la prophétie du prophète Malachie sur Jean le Précurseur, comme un ange marchant devant le visage du Seigneur.
Pourquoi le prophète et l’évangéliste appellent-ils Jean un ange, quand il n’était pas un ange mais un homme ? Premièrement, parce que de tous les hommes mortels, Jean, par sa vie, s’était le plus rapproché de la vie angélique. Deuxièmement, afin de nous enseigner que le but de ‘l’activité du Christ sur terre est de faire des hommes des anges, de transformer les hommes mortels, pécheurs et prisonniers de la nature, en êtres immortels, sans péché et libres par rapport à la nature, à l’instar des saints anges dans les deux. En quoi saint Jean s’était-il rapproché des anges ? D’abord par son obéissance envers Dieu; puis par sa liberté par rapport au monde; enfin par son insouciance à l’égard de sa vie charnelle. Le premier de ces facteurs est le fondement du monde, le second est issu du premier et le troisième du second.
Les anges sont parfaitement obéissants à Dieu. Ils se voient révéler, quotidiennement et directement, les mystères indicibles de la sagesse, de la puissance et de l’amour de Dieu ; leur obéissance envers leur Créateur ne résulte pas d’un devoir, mais de la joie et de l’humilité. Saint Jean a fait preuve d’une parfaite obéissance à Dieu dès son enfance. Né de parents très âgés, il resta orphelin dans sa tendre enfance et Dieu devint son seul parent, son seul soutien et son amour unique. Son père fut un grand- prêtre, ce qui ne put que fortifier la connaissance de Dieu par Jean. Sa conception dans le sein d’une vieille mère stérile, du fait de la puissance et de la volonté divine, ne pouvait rester inconnue de lui. Si l’évangéliste Luc fut capable d’apprendre l’histoire étrange de la conception de Jean, a fortiori Jean la connaissait-il. Il savait que l’ange de Dieu avait annoncé sa naissance; il connaissait évidemment les paroles prophétiques de l’ange: il sera grand devant le Seigneur; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère ; il marchera devant Lui (devant Jésus) avec l’esprit et la puissance d’Élie (Lc 1,15-17).Tout cela était gravé dans le cœur du petit Jean, aussi ineffaçable que sur une tablette de pierre. Les grandes lignes de sa vie lui avaient été révélées par Dieu dès sa petite enfance, ce qui lui permit de prendre conscience de ce qu’il devait faire et de la vie qu’il mènerait. Il se retira aussitôt dans le désert (Lc 1, 80) pour que son esprit restât jour et nuit à l’écoute de la volonté du Dieu vivant. Il se consacra entièrement à Dieu, attendant tout de Lui. Il ne lui fut pas nécessaire de suivre l’enseignement d’un homme, car Celui de qui les hommes avaient reçu leur meilleur savoir et qu’ils se transmettaient les uns aux autres, était directement en contact avec lui, lui révélant directement Sa volonté. Ainsi détaché du monde, Jean s’était attaché totalement à Dieu, à l’instar des anges célestes. Et comme les anges, il s’abreuvait directement à la source même de la sagesse, de la puissance et de l’amour. C’est pourquoi le prophète l’a appelé ange.
En outre, Jean était semblable aux anges célestes par sa liberté à l’égard du monde et des hommes. Pour lui, le monde était une poussière, tantôt verdissante tantôt assombrissante, mais toujours poussière. Pour lui, les hommes étaient un troupeau désorienté, qui avait perdu de vue son berger. Que sont le monde et l’homme devant la puissance toujours présente du Dieu vivant? Que sont leurs forces, leurs louanges, leurs menaces? Une bulle sur la surface de la mer. Aucun bienfait ne peut être accordé par le monde à l’homme qu’il n’ait emprunté à Dieu ; aucun dommage ne peut être infligé par le monde à l’homme en présence de Dieu et sans la permission de Dieu. Dès lors, pourquoi être soumis à l’esclavage du monde ? Que peut-on attendre de ceux qui ont emprunté à Dieu et qui sont Ses débiteurs ? Pourquoi avoir peur du monde, quand le monde entier vit dans la peur et respire la peur? C’est pourquoi Jean, comme ange de Dieu, ne s’est nullement attaché au monde et n’a nullement eu peur du monde. C’est pourquoi Jean tonne sans crainte contre les puissants de Jérusalem plongés dans le péché et devant qui le reste du monde s’incline comme devant des idoles : Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la colère prochaine (Lc 3, 7). Et il déverse sur Hérode tous les reproches pour tous les méfaits qu’il avait commis (Lc 3, 19). Jean ne prend en considération personne sinon le Dieu vivant et Sa sainte volonté. Il ne distingue les hommes ni par la tenue, ni par les honneurs, ni par le pouvoir, ni par l’érudition, ni par la richesse, ni par l’âge ; il ne les distingue que par l’âme qu’ils possèdent. Ses yeux ne voient pas les hommes dans leur chair, mais dans la nudité de leur âme humaine, qu’ils tiennent cachée aux autres sous le masque charnel. Seuls les anges de Dieu possèdent une telle liberté par rapport au monde et aux hommes. C’est pourquoi le prophète appelle Jean un ange.
Par ailleurs, Jean s’est rendu proche des anges par son indifférence pour la vie charnelle. Les anges ne possèdent pas d’enveloppe charnelle comme les hommes, mais ils se caractérisent par la tenue brillante de ce qu’on pourrait appeler leur corps céleste (1 Co 15, 40). Les anges sont totalement indifférents à eux-mêmes. Ils ne se soucient nullement de ce qu’ils vont manger, boire ou de la tenue qu’ils vont porter. Au service de Dieu, ils savent que Dieu va les nourrir, leur donner à boire et de quoi se vêtir. Quel maître de maison sur terre laisserait ses fidèles serviteurs mourir de faim et marcher nus ? A fortiori Dieu prend-Il soin de Ses serviteurs.
Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s'en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie (Mt 6,27) ? Nous sommes entourés par Dieu plus que par l’air et la lumière. Il connaît nos êtres et sait quels sont nos besoins. Nuit et jour, Il satisfait nos besoins. Pourquoi tous les hommes ne peuvent-ils pas en être convaincus ? Parce que règnent ici la stérilité et la faim ! Pourquoi Dieu le permet-il ? Parce que Dieu doit nourrir non seulement notre corps mais aussi notre âme. Or l’expérience montre que la faim charnelle est souvent la nourriture de l’âme. La preuve la plus évidente en est le jeûne. Un corps toujours rassasié reflète habituellement une âme toujours affamée. Celui qui jeûne, donne l’hospitalité à l’âme. Plus l’homme s’habitue à jeûner, plus il diminue l’attention portée à son corps et augmente la joie de son âme. Il n’est pas utile seulement de le dire et de l’entendre ; cela est évident en soi, dès lors que l’homme en fait la tentative et le met en pratique dans sa vie.
Saint Jean a vécu comme tous les hommes qui n’ont pas vécu selon la sagesse livresque mais sur la base des réalités éprouvées. Il a appris l’indifférence à l’égard de sa vie charnelle, non en Usant des livres et en écoutant des sages qui affirment sans montrer, mais en éprouvant cette indifférence. Il a essayé de jeûner et s’est rendu compte que l’homme peut vivre non seulement sans toutes ces nourritures auxquelles il se montre si attentif, mais aussi sans pain. Car Jean se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage (Mt 3, 4). Il ne prenait jamais de vin, ni aucune boisson forte. Et il n’est pas dit qu’il se soit jamais plaint d’avoir faim ou soif. En fait, ce ne sont pas des sauterelles et le miel sauvage qui le nourrissaient, mais la force de Dieu qui parvenait jusqu’au fidèle et obéissant serviteur à travers les sauterelles et le miel sauvage. Du pain des forts l’homme se nourrit (Ps 77, 25). C’est ce qui se passe d’habitude avec les fidèles et les obéissants, alors que les infidèles et les désobéissants doivent, outre leur cuisine somptueuse, avoir une grande pharmacie. Car les plats et les boissons trop riches n’apportent pas de la nourriture au corps et à l’âme, mais du poids, de la colère et la maladie. Jean ne se préoccupait pas non plus de son logis ni de son vêtement. Son logis, c’était le désert recouvert par la voûte céleste, et son vêtement était fait de poils de chameau et d'un pagne de peau autour de ses reins (Mt 3, 4). Elie était également revêtu d’un pagne de peau, qui symbolisait la mise à mort des passions et le fait qu’il était prêt à accomplir la volonté divine. Le vêtement ? Le couvre- chef? Quand on a vécu longtemps sans vêtements, les pieds eux-mêmes deviennent des vêtements. Et quand on a marché longtemps tête nue sous la voûte étoilée, la tête se sent mieux sous la couronne spacieuse des étoiles que sous un bonnet étroit de laine tressée. Il regardait son âme comme étant revêtue de la robe ensoleillée des anges célestes plutôt que dans sa carcasse charnelle, ignorant probablement, comme l’apôtre Paul et de nombreux autres saints, s’il était dans son corps ou hors de son corps (2 Co 12, 3-4). Il se reposait et dormait soit sous le ciel clair, soit dans l’une des innombrables grottes du désert proche du Jourdain. Mais que lui importait cela, quand son âme se reposait sous l’aile royale du Créateur céleste ? Des serpents venimeux et des lions affamés étaient ses voisins. Mais il n’en avait pas peur, sachant que veillait au-dessus de lui l’Œil-qui-voit-tout.
Et pourquoi en aurait-il eu peur, s’ils ne pouvaient nuire à son âme ? Car son être, il le regardait dans son âme, non dans son corps. Les hommes qui ne voient leur être que dans leur corps se battent pour leur corps, cherchent le confort pour lui, prennent soin de leur corps. Saint Jean était libre de tout souci corporel. Son âme était son seul souci, et la volonté de Dieu la loi unique et souveraine de son âme. C’est ainsi qu’il s’était rapproché des anges célestes. C’est pourquoi le prophète l’a appelé ange.
Mais il y a une autre prophétie sur saint Jean. Le grand prophète Isaïe l’appelle voix de celui qui crie dans le désert: «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers» (Mt 3, 3). Alors que la première prophétie concerne davantage le caractère personnel de saint Jean, cette seconde prophétie se rapporte plus au caractère de sa fonction, de sa mission. Quelle va donc être sa fonction ? Être la voix qui crie dans le désert, rappelant aux hommes de préparer le chemin pour le Seigneur. Ce terme de désert désigne d’abord celui situé près du Jourdain, d’où le puissant Précurseur du Christ a fait sonner la trompette de l’alarme : «Repentez-vous! La colère, la colère s’avance! Voici la hache près du tronc de l’arbre ! Voici que l’arbre stérile est coupé pour être jeté dans le feu! Il tient dans sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire; Il recueillera son blé dans le grenier. Quant aux baies, il les consumera au feu qui ne s'éteint pas! (Mt 3,12). Repentez-vous ! »
Le mot désert signifie toute l’humanité et toute l’histoire de l’humanité, qui a été asséchée par le péché comme à la suite d’une sécheresse. Le Précurseur est la première hirondelle du nouveau printemps. Mais lui-même n’est pas le soleil du printemps, ni le parfum du printemps, ni son chant, il n’est que la trompette qui éveille ceux qui étaient endormis dans un hiver trop long. Il n’est que le messager du printemps, tandis que le printemps c’est notre Seigneur le Christ.
Le mot désert signifie aussi la vieille âme humaine, détachée de Dieu et plongée dans les ténèbres de la mort, comme une rivière enfouie dans le désert de sable. Saint Jean est la conscience qui redresse la rivière vers le soleil, et le Christ est ce Soleil. La conscience est la devancière de l’amour, comme Jean est le devancier du Christ.
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits Ses sentiers! Comment? Confessez-vous et repentez-vous. Faites les deux rapidement, car le Christ vient. Il va frapper à la porte de chaque âme. Celui qui se confessera et se repentira tiendra les portes de son âme ouvertes, et le Seigneur entrera et lui apportera la vie éternelle. Mais celui qui ne se confessera pas et ne se repentira pas aura les portes de son âme rouillées par le péché et fermées. Et le Seigneur passera à côté de lui. Mais II est suivi par la hache et le feu, tout comme devant Lui s’avance le printemps avec le soleil, le parfum et le chant. Les chemins du Seigneur et Ses sentiers, ce sont les âmes humaines ; les aspérités qui s’y trouvent, ce sont les péchés commis par iniquité.
Que signifie l’expression Préparez le chemin du Seigneur ? Le prophète Isaïe l’explique en ces termes : Que toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissées! (Is 40,4). Cela veut dire : tout ce que vous considérez comme bas et faible, élevez-le haut, et tout ce que vous considérez comme haut et fort, ramenez-le en bas. En d’autres termes : vous avez considéré que Dieu était une vallée inférieure, mais II est la hauteur suprême ; vous avez considéré que le monde matériel était la hauteur suprême, mais il est tout au fond et n’est que le socle des pieds de Dieu. Le péché a mis le monde entier à l’envers. Rejetez le péché et le monde se remettra debout. C’est pourquoi il faut se confesser, se repentir et procéder au baptême de repentir pour la rémission des péchés.
Jean le Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés (Mc 1,4). En quoi Jean est-il précurseur du Christ? Est-ce seulement parce qu’il est apparu dans le monde quelques mois avant le Christ? Non, car il le fut aussi par sa prédication et son œuvre, qui ont préparé les hommes à accueillir le Christ. Toute sa prédication est un appel aux hommes à se repentir ; toute son œuvre est un baptême de repentir pour la rémission des péchés. Le repentir que prêche Jean, précède la confession des péchés ; le baptême auquel il procède est suivi par la rémission des péchés. La confession, le repentir et le baptême avec de l’eau, Jean les accomplit seul, mais la rémission des péchés n’est pas dans son pouvoir. Seul le Christ peut procéder à la rémission des péchés. Jean lui-même l’a reconnu et exprimé en disant: Je vous baptise avec de l'eau... mais Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu (Lc 3,16). Il a reconnu ainsi qu’avec son baptême, il ne faisait que préparer les hommes au baptême par le Christ. Son baptême est plus symbolique, mais le baptême par le Christ est le véritable baptême, qui permet à l’homme de se purifier du péché et de devenir une nouvelle créature, lui permettant de devenir fils de Dieu et de faire partie des habitants de plein droit du Royaume céleste ?
Jean, un prophète du désert, connaissait jusqu’au plus profond la nature humaine, toute sa faiblesse, son inclination vers le mal, son caractère indécis. Il connaissait tout cela après avoir passé trente années de vie solitaire dans le désert. Par lui-même, il connaissait le monde entier, tout ce qui se passe et tout ce qui peut se passer dans le monde. Son combat victorieux contre lui-même lui avait apporté une connaissance inépuisable de la nature humaine. C’est pourquoi il s’avance maintenant devant les hommes avec la liberté du vainqueur. Son savoir n’est pas issu des livres ; il a puisé à la source même, auprès de Dieu, dans sa propre expérience. C’est pourquoi sa prédication revêt un caractère purement pratique. Il ne croit pas les gens sur parole. Même quand un homme se confesse sincèrement et qu’il exprime sincèrement son repentir pour les péchés commis, Jean ne le croit pas. Car Jean connait la faiblesse et l’indécision de la nature humaine. Jean le sait et essaie de toutes ses forces que ceux qui se repentent portent témoignage non seulement en paroles mais en actes. Après une longue période marquée par le péché, le péché est devenu une habitude pour l’homme. Faire le bien doit maintenant devenir une habitude pour l’homme et on ne peut y arriver que par un long entraînement à faire le bien. «Le temps entretient les bonnes et les mauvaises habitudes, comme le bois alimente le feu», dit saint Pierre Damascène. C’est pourquoi Jean, méfiant envers les repentis momentanés, leur crie : Produisez donc desfruits dignes du repentir (Lc 3, 8).
Aux orgueilleux pharisiens, sadducéens et scribes de Jérusalem, qui tiraient fierté de leur filiation à l’ancêtre Abraham, Jean crie : Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham, car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham (Mt 3, 7-9). Une pensée pécheresse et une parole pécheresse nourrie en soi, sont le premier mal clandestin de l’homme, d’où résultent ensuite tous les maux publics. À quoi sert de professer le repentir si l’homme continue au fond de lui-même à penser et à dire le mal ?
Une mauvaise pensée et un mauvais discours en son for intérieur ne sont pas seulement une pensée et un discours, mais une mauvaise action, même avant de recevoir confirmation par une mauvaise action. Un serpent, avec du venin entre les dents, qu’il morde ou pas, est un serpent venimeux ; même quand il ne mord pas, c’est un serpent venimeux et non une colombe innocente.
« Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham », cela signifie plusieurs choses. D’abord, Dieu est véritablement capable de créer, à partir de pierres, des hommes tels qu’il les souhaite. C’est pourquoi Jean attire l’attention des autorités publiques de Jérusalem sur le simple peuple qui se repent, qu’eux-mêmes avaient considéré avec mépris comme des pierres inertes et grossières. De ce simple peuple, Dieu va élever jusqu’à Lui des apôtres, des évangélistes, des saints et des héros d’entre les héros, alors que les chefs du peuple, étincelants d’un éclat terrestre, éphémère et mensonger, seront rejetés par Dieu, s’ils ne montrent pas de fruits dignes du repentir. En outre, Dieu est capable de transformer en serviteurs des païens qui vénèrent des pierres inertes et des arbres; c’est en vain que les sages d’Israël éprouvent de la répugnance à leur égard, comme des créatures sales et indignes de la terre et du ciel. Si ces mêmes sages ne se montrent pas à l’œuvre comme des enfants d’Abraham, semblables au juste et croyant en Dieu Abraham, Dieu fera des païens des croyants, tout comme les païens ont créé des dieux à partir de pierres. Enfin, les sages de ce monde ne devraient pas s’enorgueillir seulement de leur connaissance des lois terrestres et des lois divines, alors que leur cœur est dur comme la pierre. En vérité, tant que leur cœur est dur comme la pierre, leur esprit, comblé de connaissances diverses, les mènera directement au feu éternel. Ils se sont habitués à n’avoir de l’estime que pour le seul savoir, mais ont méprisé le cœur ; ils tirent même fierté de leur dureté de cœur. Mais Dieu est capable de faire du cœur le point de départ du salut humain, du cœur et non de l’esprit, comme le Seigneur l’a dit à travers les prophètes : Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair (Ez 36,26). Le savoir accumulé n’a pu adoucir leurs cœurs. Mais Dieu est capable, par Ses bienfaits, d’adoucir le cœur de ceux qui se repentent véritablement, comme la cire avec le feu ; alors, avec la chaleur et la lumière du cœur, les croyants auront leur esprit éclairé par tout le savoir nécessaire.
C’est ainsi que Jean instruit les sages entêtés de Jérusalem, afin qu’ils montrent dans leurs actions la sincérité de leur repentir. Mais l’acte le plus important que ces derniers, orgueilleux et pleins de mépris envers les autres hommes, peuvent accomplir, consiste à rejeter leurs pensées hautaines et leur affirmation intérieure qu’ils sont les enfants d’Abraham.
Des autres hommes, Jean exige d’autres fruits du repentir: Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même (Lc 3,11).
Jean sait que ces gens qui se repentent, sont empoisonnés par de mauvaises habitudes : quand ils ont deux tuniques, ils se battent pour en avoir une troisième et quand ils ont suffisamment de nourriture, ils ne la partagent pas avec les pauvres, mais ne cessent d’en accumuler davantage. C’est pourquoi il les incite à une nouvelle habitude pour faire acte de charité, en aidant les pauvres, en donnant et en partageant, afin d’élargir ainsi leur cœur étroit et ressentir la fraternité des hommes et la paternité de Dieu, où les introduira complètement Celui qui est plus fort que Jean par le baptême dans le Saint-Esprit et le feu.
Aux publicains, Jean recommande d’autres fruits du repentir, compte tenu de leur mauvaise habitude de prendre au peuple plus que ce que la loi exige. Les publicains étaient des percepteurs, des collecteurs d’impôts, qui s’étaient enrichis par des collectes auprès du peuple, démesurées et au-delà de la loi. Cette habitude était si enracinée chez eux qu’ils tiraient fierté de leur richesse injustement acquise, comme les sages de Jérusalem s’enorgueillissaient de leur savoir. Comment pourraient-ils témoigner mieux de leur repentir, sinon en rejetant ces mauvaises habitudes et en respectant les prescriptions législatives ? Le sage Jean leur fournit ainsi le remède à leur maladie.
Que conseille Jean aux soldats ? Ne molestez personne, n’extorquez rien, et contentez-vous de votre solde (Lc 3, 14). De nouveau, la maladie et le remède. Un homme armé est enclin à être agressif. Son armement l’y pousse. Afin de commettre l’agression, il doit formellement donner une justification à cet acte, à l’égard de sa conscience comme à l’égard du monde ; aussi l’homme en armes, qui commet l’agression, invoque-t-il la baisse de son niveau de vie et son maigre salaire. Pour que le repentir des soldats revête une valeur durable, ils doivent renoncer à leurs mauvaises habitudes, aux agressions, extorsions et récriminations au sujet d’un maigre salaire.
Tout ce que saint Jean recommande comme fruits du repentir ne suffit pas pour sauver l’âme du péché, mais suffit à rendre les hommes dignes de se présenter devant le Christ. La mission du Précurseur consistait précisément à donner l’alarme, afin que les hommes se purifient un tant soit peu et se rendent dignes de paraître devant le visage divin du Sauveur.
En observant le terrible prophète, qui faisait bouillonner toute la terre de Judée et Jérusalem, et en écoutant ses cris inhabituels et ses menaces avec la hache et le feu, les gens lui demandaient : Qui es-tu ? n’es-tu pas le Christ que le monde attend ? - Je ne suis pas le Christ, répondit Jean. - Es-tu Elie ? -Je ne le suis pas. - Qui es-tu ? (Jn 1,19-22). - La voix de celui qui crie dans le désert: rendez droit le chemin du Seigneur! (Jn 1,23).
Et Jean reconnut humblement et confessa: Mais Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, Lui dont je ne suis pas digne d'enlever les sandales (Mt 3,11).
Le Christ est venu enseigner aux hommes l’humilité qu’ils avaient oubliée et l’obéissance qu’ils avaient transgressée. Il leur a donné le parfait exemple de Son humilité et de Son obéissance à l’égard du Père céleste. Et Son Précurseur nous enseigne par son exemple d’humilité et d’obéissance - son exemple d’humilité sans péché et d’obéissance envers le Christ.
Les hommes dénués d’humilité et d’obéissance ne possèdent ni sagesse ni amour. Celui qui en est démuni n’a pas accès à Dieu. Et qui n’a pas accès à Dieu, est privé de lui-même ; il est comme s’il n’existait pas : l’obscurité et l’ombre de la mort.
Si certains parmi vous disent: «Le Christ est un exemple trop élevé pour moi, je ne puis prendre exemple sur Lui», voici Jean le Précurseur qui est, comme homme, plus proche des hommes mortels. Qu’ils prennent exemple sur l’humilité et l’obéissance de Jean. Mais hélas, quand on ne veut pas faire le bien, on trouve toujours prétexte pour le fuir. Mais celui qui cherche à illuminer sa triste existence sur la terre trouvera avec joie une telle lumière chez Jean le Baptiste. Heureusement pour lui, car cette étoile, comme celle qui a guidé les mages d’Orient vers Bethléem, l’amènera vers le soleil le plus éclatant, le Seigneur Jésus-Christ, qui est le seul chant des anges et le seul salut des hommes, hier, aujourd’hui et demain. À Lui donc la gloire et la louange, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Homélie pour la Théophanie. Évangile du Baptême du Seigneur
(Mt 3,13-17)
Alors la gloire du Seigneur se révélera, et toute chair, d’un coup, la verra, car la bouche du Seigneur a parlé (Is 40,5).
Dans les temps anciens, le Seigneur avait promis qu’il se manifesterait en grande gloire. Les hommes l’entendirent, puis l’oublièrent. Mais le Seigneur n’oublia pas Sa parole. Car les paroles du Seigneur sont pareilles à des tours de pierre, qu’on ne peut détruire. Le Seigneur avait promis qu’il viendrait, mais II ne vint pas quand on en avait le moins besoin, mais quand II fut le plus nécessaire. Tant que le Seigneur pouvait être remplacé par des prophètes et des anges, le Seigneur envoya des prophètes et des anges à Sa place. Mais quand le mal s’accrut dans le monde au point qu’un ange ne pouvait l’éteindre avec sa lumière, ni un prophète l’amoindrir avec sa parole, alors le Seigneur tint la promesse faite jadis et apparut sur terre. Mais comment le Seigneur apparut-Il en gloire ? Dans une humilité et une obéissance indicibles. Ainsi Ses anges paraissaient plus éclatants et Ses prophètes plus grands que Lui-même. Quand sur le Jourdain apparurent le Prophète et le Seigneur, le Prophète attira plus le regard que le Seigneur. Jean le Précurseur paraissait plus extraordinaire et plus grand que notre Seigneur le Christ. Avec deux lourds rideaux le Christ avait occulté Sa gloire et Sa grandeur: avec le corps humain et avec l’humilité. C’est pourquoi les gens ne L’avaient ni remarqué ni reconnu, alors que les yeux de toutes les puissances célestes étaient dirigés vers Lui plus que vers tout le monde créé. Doté d’un corps véritable et d’une humilité véritable, le Seigneur Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui (Mt 3,13).
Que Dieu est merveilleux dans Ses œuvres ! Dans tous Ses actes, Il nous enseigne l’humilité et l’obéissance. Il se cache derrière Ses œuvres, comme le soleil pendant la nuit derrière l’éclat des étoiles, comme le rossignol dans le buisson derrière son chant.
Il prête Sa lumière au soleil, et le soleil brille comme si c’était sa propre lumière, tandis que la lumière de Dieu reste cachée.
Il prête Sa voix à la foudre et aux vents, qui se font entendre, mais Lui, on ne L’entend pas.
Il prête Sa beauté aux montagnes et aux champs, et les montagnes et les champs brillent comme si cette beauté était la leur, tandis que la beauté divine reste un secret.
Il prête Son arôme aux fleurs des champs, et les fleurs des champs embaument comme si c’était leur propre arôme, alors que l’arôme de Dieu reste inaperçu.
Il prête Sa force à chaque créature, et toutes les créatures se glorifient de cette force, tandis que la force incommensurable de Dieu ne crie pas et ne se vante pas.
Il prête une partie de Son esprit à l’homme, et l’homme réfléchit comme si c’était le sien, alors que l’esprit de Dieu se tient loin de tout tumulte et à l’abri des louanges du monde.
C’est ainsi que le Seigneur nous apprend l’humilité. Car tout ce qu’il fait, Il le fait autant par Sa propre nature qu’à l’intention de l’homme. Afin que l’homme ait honte et soit ému de la sottise de son orgueil. Afin que l’homme ne tire pas vanité de lui-même, n’ayant accompli aucune bonne œuvre, mais qu’il laisse ses œuvres parler par elles-mêmes et qu’il se présente derrière elles, comme Dieu se trouve derrière Ses œuvres, à peine perceptible et à peine visible, comme le berger derrière ses nombreuses brebis.
Que Dieu est merveilleux quand II nous apprend l’humilité. Mais Dieu est également merveilleux quand II nous enseigne l’obéissance. Jamais l’homme ne peut être aussi obéissant que Dieu. L’homme jette une graine dans le champ et la confie à Dieu. Un jour, l’homme jette la graine dans le champ et Dieu se tient près de la graine pendant une centaine de jours, la protège et la réchauffe, la vivifie et progressivement la fait sortir du sol comme une herbe, puis remplit cette herbe avec un grain et fait en sorte que ce grain mûrisse jusqu’à ce que l’homme revienne dans le champ et cueille le grain en un jour ou deux et l’emporte jusqu’au grenier à blé.
Le corbeau pond ses petits, puis les laisse et ne prend plus soin d’eux. Mais Dieu prend sur Lui de veiller consciencieusement jour et nuit sur les petits oiseaux. Les poissons jettent leurs œufs et s’en vont, mais Dieu demeure et veille à ce que ces œufs deviennent de petits poissons et qu’ils puissent se nourrir et se développer. Des orphelins en nombre infini, chez les hommes comme chez les animaux, auraient disparu si Dieu n’avait pris soin d’eux. Jour et nuit Dieu veille sur toutes Ses créatures, écoute leurs souhaits et satisfait leurs besoins.
Dieu écoute les requêtes et les prières des hommes et les exauce ; Il les exauce toujours, dans la mesure où ces requêtes et ces prières ne sont pas liées au péché. Quant aux prières qui auraient pour effet d’entraîner Dieu vers le péché et d’en faire un complice du péché des hommes, Dieu les refuse et ne les écoute pas. De toutes les prières, Dieu écoute le plus volontiers les humbles prières de ceux qui se repentent et prient pour la rémission de leurs péchés. Car rien au monde n’est plus utile à l’homme que la rémission des péchés, la libération des péchés. Ainsi, l’homme devient une créature nouvelle; il commence une vie nouvelle, la vie d’un fils au lieu de la vie d’un serviteur. C’est pourquoi tous les prophètes ont demandé depuis toujours aux hommes de se repentir. C’est pourquoi saint Jean le Précurseur non seulement prêche le repentir, mais procède aussi au baptême du repentir, afin que les hommes scellent de façon visible leur repentir. Plus le repentir est grand, plus grands sont le détachement du monde et l’attachement à Dieu, ce qui permet ‘de rendre plus rapide la réponse de Dieu aux prières des hommes.
Ainsi, l’homme ne peut jamais être aussi humble que Dieu, ni aussi obéissant que Dieu. A travers toutes Ses créatures au ciel et sur terre, Dieu enseigne aux hommes l’humilité et l’obéissance. Ce message, Dieu le propose aux hommes en raison de Son très grand amour pour l’homme et de Son désir ardent que tous les hommes soient sauvés et qu’aucun d’entre eux ne périsse.
Mais tous ces messages sur l’humilité et l’obéissance, Dieu les a transmis aux hommes de façon indirecte, soit à travers la nature créée, soit par Ses prophètes, élus et anges. Ce n’est que dans la personne du Seigneur Jésus-Christ que Dieu donne ce message aux hommes directement, par Lui-même, ayant pris corps. A chaque instant de Sa vie terrestre, depuis Sa naissance dans une grotte jusqu’à Sa crucifixion, le Seigneur Jésus donne aux hommes une leçon vivante d’humilité et d’obéissance. Cet enseignement vivant, Il le donne aussi lors de Son baptême dans le Jourdain.
Jean était le héros du jour. Nul ne connaissait le Christ. Même après L’avoir connu, les hommes pécheurs ont cru que Jean était plus grand que Lui. Autour de Jean, s’agglutinent des gens venus de partout, les incultes et les instruits, les pauvres et les riches. Jean attirait beaucoup l’attention, autant par son aspect extérieur que par sa vie d’ermite dans le désert, comme par ses paroles étranges. Les gens ne se pressaient pas autour de Jean parce qu’ils avaient conscience de leurs péchés, ni à cause de leur désir de se repentir, mais poussés par curiosité, par l’envie de voir et d’entendre un homme extraordinaire. Une simple curiosité ! Que de temps précieux elle nous fait perdre, ne nous donnant rien en échange sinon des satisfactions humaines doucereuses et passagères, qui deviennent vite de l’amertume ! Comme elle nous entortille dans ses filets et comme elle ne cesse de retarder notre repentir et donc notre salut !
Le Christ ne suscite pas la curiosité. Au milieu de la foule, Il marche lentement vers le Jourdain. Il n’attire en rien le regard des gens, et nul ne fait attention à Lui. Son aspect extérieur n’est pas aussi extraordinaire que celui de Jean, Sa tenue n’est pas aussi étrange, Sa vie n’est pas aussi farouchement ascétique.
Il s’était mêlé à la foule et la foule se déplaçait avec Lui, de Galilée vers le Jourdain, mangeant et buvant avec Lui et parlant avec Lui comme avec tout autre homme dans cette foule. Le grand Isaïe avait prédit qu’on Le verrait apparaître sans beauté ni éclat pour attirer nos regards (Is 53,2).
Dans toute l’assemblée réunie au bord du Jourdain, il y avait un homme, un seul, qui Le connaissait et Le connaissait vraiment. C’était Jean le Baptiste. Les yeux du farouche ascète brillèrent, sa voix tonitruante devint tout à coup muette et Jean oublia tout le reste de la foule qui était dans l’eau et au bord de l’eau; désignant Jésus du doigt, il dit d’une tendre voix: Voici l'Agneau de Dieu ! (Jn 1,29).
L’Agneau de Dieu! Avec ces deux mots, le Précurseur a exprimé l’humilité et l’obéissance du Seigneur Jésus. Il est humble, et II est obéissant comme l’agneau. Humble devant Dieu et obéissant à Dieu. C’est pourquoi il dit : l’Agneau de Dieu. Tel un agneau, Il marche doucement et humblement. De même que l’agneau va vers la pâture et vers l’abattoir avec le même attachement pour son berger, de même le Christ marche là où le Père céleste Le conduit: Son lieu de naissance dans la grotte, le baptême dans le Jourdain, la crucifixion, toujours avec la même disponibilité et le même attachement.
Mais après avoir dit Voici l'Agneau de Dieu, Jean ajoute ces mots: qui enlève le péché du monde. Comment le Christ assume-t-Il le péché du monde? Par Son amour et Son sacrifice, qui sont indissociables, car il n’y a pas d’amour véritable sans sacrifice ni de sacrifice véritable sans amour. C’est par amour que le Christ est descendu dans ce monde charnel et qu’il a revêtu le faible corps humain. Ce monde n’est pas aussi pur, beau et doux qu’il était avant le péché d’Adam. À la suite du péché, le monde a endossé une enveloppe charnelle sombre et épaisse, qu’il porte maintenant. Le monde transparent est devenu un monde grossier et obscur; le monde pur est devenu impur; le monde de la beauté, un monde monstrueux et difforme; le monde de tendresse, un monde de brutalité. C’est dans un tel monde qu’est descendu Celui qui est le plus transparent, le plus pur, le plus beau et le plus tendre. Il a pris sur Lui le péché du monde, en venant au monde dans le corps de ce monde, qui est grossier et qui se nourrit de nourriture grossière. Ainsi, en premier lieu, Il a assumé le péché du monde en devenant Lui-même un corps, tel que le corps est devenu après le péché du premier-né.
En deuxième lieu, parce que c’est par amour qu’il a accepté de se plier à toutes les lois qui ont été données aux hommes après le péché. Et cela, alors qu’il n’avait nul besoin de respecter ces lois. Or II a consenti à les respecter toutes, aussi bien les lois données à la nature que les lois données aux hommes. C’est pourquoi II s’est soumis à la faim, la soif, la fatigue et aux douleurs de toutes sortes, à l’instar des autres hommes mortels ; et c’est pourquoi II devait se développer lentement, comme tout ce qui pousse, tout au long de trente années, avant de commencer Sa mission publique. Enfin, c’est pour cela qu’il a été circoncis, qu’il a été baptisé, qu’il est venu au temple pour la prière et qu’il a payé des taxes à l’empereur. Toutes les lois apparues après le péché du premier-né, Il les a prises sur Lui et satisfaites. C’est pour cela qu’il est Celui qui enlève le péché du monde. En fait, Il a respecté toutes les lois avec autant d’obéissance et d’aisance que les hommes ont mis de désobéissance et de difficultés à se plier même à ces lois.
Enfin, en troisième lieu, parce qu’il s’est offert Lui-même en sacrifice pour les péchés du monde, par Sa crucifixion volontaire sur la Croix, et aussi parce qu’il a été égorgé comme un agneau et a versé Son sang innocent pour les péchés de la multitude. En vérité, toute Sa vie terrestre a été un sacrifice, comme toute Sa vie en général fut amour. Son sacrifice a été de revêtir une enveloppe charnelle et de recevoir la loi pour Lui-même. Mais sur la croix, Il a scellé Son sacrifice avec Son sang et a effacé complètement toute mention de nos péchés. Sur la Croix, Il a montré toute l’horreur du péché humain, mais aussi tout l’amour divin allant jusqu’à se sacrifier Lui-même.
Le Christ a pris sur Lui les péchés du monde de trois façons :
premièrement, en revêtant Lui-même une enveloppe charnelle ;
deuxièmement, en acceptant la loi pour Lui-même ;
troisièmement, en s’offrant Lui-même en sacrifice.
Quand le Seigneur est venu au monde, dans une enveloppe charnelle, et qu’il s’est ainsi soumis à la loi, cet événement s’est accompagné d’une manifestation naturelle étrange, l’apparition d’une étoile en Orient ; puis de la descente d’un ange sur la terre, la joie exprimée par des bergers à Bethléem, enfin des prosternations de simples bergers et de mages savants devant Lui, l’enfant divin. Mais cet événement a été suivi du massacre des enfants par Hérode et de la fuite du Sauveur vers les ténèbres de l’Egypte, devant des ténèbres encore plus obscures, celles de Jérusalem.
Quand le Seigneur s’est soumis publiquement et clairement à la loi des hommes et reçu le baptême dans le Jourdain, cet événement s’est accompagné d’une manifestation naturelle étrange, connue plus tard par les saints de Dieu : les eaux du Jourdain se figèrent à la suite du recul de la mer. La mer voit et s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière (Ps 113, 3). Puis les deux se déchirèrent, la voix du Père céleste se fit entendre et on vit le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe. Le genre humain le ressentit et le vit à travers son représentant, saint Jean le Baptiste. Mais cet événement fut suivi de quarante jours de jeûne du Christ dans le désert, l’obscurité et l’horreur des tentations de Satan. Puis apparurent les anges, qui Le servaient.
Même quand le Seigneur scella toutes Ses souffrances charnelles sur la terre dans le martyre et le sang versé sur la croix, la nature accompagna cet événement par des manifestations terribles : la terre trembla, le soleil s’assombrit, les rochers se fendirent et les tombeaux s’ouvrirent. Les vivants et les morts éprouvèrent la terrible grandeur du sacrifice divin sur le Golgotha ; les brigands et les païens crurent dans le Fils de Dieu et les morts apparurent dans les rues de Jérusalem. Cet événement fut aussi suivi par l’obscurité, l’obscurité en dehors du tombeau et l’obscurité dans le tombeau ; à la suite de quoi survint l’aube ultime, la victoire ultime et enfin la résurrection. Puis à nouveau l’apparition des anges !
Ainsi, ces trois événements de la vie du Christ nous donnent l’enseignement le plus évident et le plus direct de l’humilité et de l’obéissance divines. La joie céleste et le caractère sublime de chacun d’eux s’entremêlent avec l’horreur de l’acte criminel des hommes et de l’action scandaleuse de Satan. Mais dans chacun des trois cas, le Christ est apparu en vainqueur éclatant: de l’homme nommé Hérode, après Sa naissance; de Satan, après Son baptême, de l’association des hommes et de Satan, après Sa mort. Son baptême dans le Jourdain est décrit ainsi par le divin Matthieu : Alors Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui. Celui-ci l’en détournait, en disant: «C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi» (Mt 3,13-14). Jean connaissait le Christ, mais ne connaissait pas Son plan de salut. Et voici que se révèle une scène sans équivalent dans l’histoire des hommes : Dieu surenchérit dans l’humilité avec l’homme! Jean baptise les pécheurs en vue du repentir. Mais s’approche de Lui Celui qui est sans péché, qui n’a rien à regretter mais exige d’être, Lui aussi, baptisé. Jean, dont la force spirituelle dépasse celle de tous les mortels autour de lui, reconnaît tout à coup en Christ, Celui qui est plus puissant que lui. Avant même de Le voir, Jean savait déjà qu’il était venu sur terre et se trouvait parmi les hommes : Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous né connaissez pas (Jn 1,26). Mais c’est en se retrouvant en face de Lui qu’il Le reconnut et Le désigna du doigt aux hommes : Voici l’Agneau de Dieu! Dès que saint Jean Le vit, il put penser que son rôle de Précurseur était achevé, et donc dire, comme jadis le juste Syméon : Tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix (Lc 2, 29) ou comme Jean lui-même le dit plus tard: Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse (Jn 3, 30). Mais non: au lieu que se produise ce que Jean pensait et attendait, le Christ lui donne une mission supplémentaire. Etabli au milieu des pécheurs, le Christ sans péché demande à Jean de procéder avec Lui comme avec les autres, c’est-à-dire de Le baptiser dans le fleuve comme il l’avait fait avec d’autres. La résistance opposée par Jean est parfaitement compréhensible aux mortels. Car il est terrible, mes frères, de faire entrer dans l’eau quelqu’un qui est plus pur que l’eau ! Il est terrible et même très terrible pour une créature de poser sa main sur la tête du Sauveur. Comment un homme fait de poussière et de cendres pourrait-il oser poser sa main sur Celui dont les chérubins servent de socle pour Ses pieds ?
Mais le Christ achève rapidement Son entretien avec Jean d’une phrase brève mais résolue: «Laisse faire pour l'instant: car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice». Alors Jean le laissa faire (Mt 3,15). Le Seigneur demande ainsi à Jean de ne pas s’occuper de savoir qui est le plus grand parmi eux; le jour n’a pas été choisi pour cela, mais pour autre chose. Viendra le moment où se produira ce que Jean évoque. Nous ne pouvons enseigner aux hommes quelque chose que nous n’aurons pas accompli auparavant, suggère le Seigneur; qui aurait foi en nous autrement? Et en quoi serions-nous différents des légistes et des scribes de Jérusalem, qui enseignent mais n’accomplissent pas? Il nous faut accomplir toute la loi, afin de donner à chaque loi un sens et une signification plus élevés, spirituels. Et moi, ajoute le Seigneur, je dois d’abord être baptisé avec de l’eau, pour ensuite baptiser dans le Saint-Esprit et le feu. Le plan du salut se proclame par son propre accomplissement. Ce qui te paraît peu clair maintenant, dit-il à Jean, te sera éclairci bientôt. Les deux vont s’ouvrir et justifier ce que je te demande.
Autant Jean apparut tout d’abord craintif pour procéder au baptême du Christ, autant il se montra maintenant obéissant au commandement du Messie. Et les deux se hâtèrent en effet de justifier et de bénir l’action faite par la main du Précurseur.
Le Christ s’immergea dans l’eau, non pour se purifier, mais pour noyer symboliquement l’homme ancien. En s’immergeant dans l’eau, Il renouvelle en esprit le déluge du monde à l’époque de Noé ainsi que le déluge du pharaon et de son armée égyptienne dans la Mer Rouge. Dans le déluge du monde, c’est l’humanité pécheresse qui se noya ; dans la Mer Rouge, se noya le pharaon, ennemi du Dieu vivant. Le Christ a pris volontairement sur Lui les péchés des hommes. C’est volontairement qu’il a accepté d’être immergé à la place de l’humanité pécheresse ; c’est volontairement qu’il a assumé le destin du pharaon noyé, ennemi du Dieu vivant. Il immerge Son corps dans l’eau, comme s’il l’inhumait dans un tombeau. Il s’immerge dans l’eau pendant un instant, puis se redresse et sort de l’eau. Ainsi II répète la terrible leçon que Dieu a infligée aux hommes lors du déluge des pécheurs du temps de Noé, et du déluge du pharaon dans la Mer Rouge. Ainsi, de façon visible mais de manière tacite, Il montre ce qu’il dira plus tard au savant prince Nicodème : A moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 3, 3). Mais ne peut naître de nouveau dans cette vie même, que celui en qui meurt le vieil homme, c’est-à-dire celui en qui meurt le vieil homme pécheur: celui qui s’immerge dans son péché et se relève purifié du péché, celui qui s’immerge avec son corps en homme charnel et qui se relève comme homme spirituel. Celui qui s’ensevelit avec le Christ lors du baptême, comme dans le tombeau (Col 2, 12). Celui qui fait sombrer l’orgueil, la désobéissance, l’égoïsme et toute impureté du vieil homme pécheur et se redresse dans l’humilité et la douceur, l’obéissance et l’amour. Celui qui meurt en soi et revit en Dieu (Rm 6). En un mot: celui qui s’ensevelit en pécheur, naît de nouveau comme un juste — celui-là réalisera l’exemple que le Christ lui a donné lors de Son baptême dans le Jourdain. «Avant que la deuxième vie commence, il faut en terminer avec la première », dit saint Basile le Grand. Ah, comme le baptême du Christ, avec l’immersion de Son saint corps dans l’eau est hautement significatif et très instructif! Seule la sagesse infinie de Dieu a pu concevoir le baptême dans le Jourdain de manière si utile et si instructive pour les hommes. Seule cette sagesse infinie qui voit le passé et l’avenir comme le présent, était en mesure de relier les débuts et les aboutissements de l’histoire des hommes et de mettre en rapport le déluge subi par l’humanité pécheresse et l’immersion du Christ dans l’eau. Seule cette sagesse indicible peut, avec une image, un acte, un signe, dire davantage que toutes les langues terrestres des hommes. En fait, toute l’action de notre salut est exprimée par le baptême du Christ dans le Jourdain.
Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l'eau; et voici que les deux s’ouvrirent: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici qu’une voix venue des cieux disait: « Celui-ci est mon Fils bien- aimé, qui a toute ma faveur» (Mt 3,16-17). L’Esprit n’est pas descendu sur le Christ alors qu’il était immergé dans l’eau, mais quand II est sorti de l’eau. La sagesse de Dieu veut ainsi nous montrer que l’Esprit de Dieu n’est pas descendu sur le vieil homme, qui est vivant dans le péché mais mort pour Dieu. L’Esprit de Dieu ne descend que sur l’homme qui est né de nouveau, régénéré spirituellement, qui est mort au péché et qui revit en Dieu.
L’Esprit est descendu sur le Christ ‘comme une colombe, non incarné dans une colombe comme le Christ s’est incarné en homme, mais seulement sous la forme d’une colombe. Cela signifie que l’Esprit peut se manifester aussi sous une autre forme. Et en vérité, Il est apparu plus tard aux apôtres sous la forme de langues de feu et d’un violent coup de vent (Ac 2,2). Dans le livre de la Genèse, il est dit : un vent de Dieu agitait la surface des eaux (Gn 1,2). L’Esprit de Dieu se manifeste donc sous divers aspects, selon les événements qu’il sanctifie ou initie. Mais chacune de Ses manifestations Le montre en train d’agir, de façon active et pure, ce qui apporte en soi de la chaleur, du mouvement et de la pureté. Lors du baptême avec de l’eau dans le Jourdain, l’Esprit est apparu sous l’aspect d’une douce colombe, alors que lors du baptême des apôtres dans le Saint-Esprit et le feu à la Pentecôte, Il est apparu sous la forme d’un vent violent et de flammes. Ainsi s’exprime la différence entre le baptême de Jean et le baptême du
Christ. Le baptême de Jean, le baptême avec de l’eau, rend les hommes doux et purs comme les colombes ; le baptême du Christ, le baptême avec l’Esprit, rend les hommes forts et ardents. La descente de l’Esprit sous l’aspect d’une colombe - selon l’interprétation des Saints Pères - rappelle la colombe que Noé avait lâchée à trois reprises de son arche, pour voir si les eaux avaient diminué à la surface du sol (Gn 8, 8-12). Et la colombe revint avec un rameau tout frais d’olivier dans le bec. La feuille d’olivier signifie la paix ; la paix entre Dieu et l’homme. Maintenant, après la sortie du Christ de l’eau, après l’immersion symbolique du vieil homme dans l’eau, l’Esprit apparaît au-dessus de la tête du Christ sous la forme d’une colombe pour manifester ainsi que la paix règne entre Dieu et l’homme nouveau. Pourquoi cette colombe ne porte-t-elle pas une feuille d’olivier dans le bec, en signe de paix? C’est parce que, à la place de la feuille d’olivier, se trouve présent le Seigneur Christ Lui-même, le signe le plus accompli de la paix entre Dieu et l’homme, entre le ciel et la terre. Dans la Création Nouvelle, Il est Lui-même la feuille d’olivier. C’est pourquoi la colombe qui vole au-dessus du Christ, n’a pas besoin de porter d’autre signe de paix, d’autres feuilles d’olivier: le Christ marque la fin du déluge et le début de la paix.
Et voici qu'une voix venue des cieux! Les deux sont ouverts, l’Esprit est présent sous la forme d’une colombe et en outre une voix venue des cieux\ Le baptême du Christ revêt plusieurs significations : non seulement les anges se manifestent, mais la Sainte Trinité Elle-même : le Père, le Fils et le Saint-Esprit; le Père sous la forme de la voix venue des cieux, l’Esprit sous la forme de la colombe, et le Fils en tant qu’homme nouveau et parfait, le Dieu-homme.
«Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur». C’est par ces mots que Dieu le Père annonce Son Fils Jésus. Ces mots, prononcés par Sa propre voix, rappellent les paroles du puissant archange Gabriel à la très sainte Vierge Marie: Il sera appelé Fils du Très-Haut (Lc 1, 32) et aussi: il sera appelé Fils de Dieu (Lc 1, 35). Maintenant, en vérité, Dieu le Père L’appelle « Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur». Car le Christ est le Fils unique de Dieu par naissance et dans l’éternité, le Fils unique de Dieu par naissance et dans le temps. Dieu le Père n’appelle pas tous les hommes Ses fils, mais seulement le Christ. Car les autres hommes peuvent être appelés fils de Dieu du fait de leur adoption par Dieu, et cela à cause du Christ et au nom du Christ. Plus tard, quand le Christ dira aux hommes : N’appelez personne votre Père sur la terre: car vous n’en
avez qu'un, le Père céleste (Mt 23, 9), Il ne voudra rien dire d’autre que les hommes ne sont fils de Dieu que par adoption. Seul le très grand amour de Dieu peut appeler Ses créatures, fils. Mais le Christ est le seul et véritable Fils de Dieu par amour et par essence.
C’est pour cela qu’il est dit : Mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. Ces deux expressions renforcent la manifestation de l’amour du Père et de Sa bonne volonté à l’égard de Son Fils. Le lien éternel entre le Père et le Fils ne s’est pas affaibli et leur amour ne s’est pas refroidi quand le Fils est descendu dans le monde du péché, revêtu de la fragile enveloppe charnelle des hommes.
Ainsi, le baptême du Christ dans le Jourdain est lié à la révélation de la Sainte Trinité à l’humanité. Il n’existe pas de révélation plus grande. C’est ainsi en effet que nous a été montré le mystère de l’essence trinitaire de Dieu. Le Sauveur a descellé dans le Jourdain ce qui est le plus grand mystère dans les deux et sur terre. Nous disons «et sur terre», car le caractère trinitaire de l’Etre divin explique le mystère le plus profond de l’homme, son propre caractère trinitaire, car dès le début de l’Écriture Sainte Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image...» (Gn 1, 26). C’est pourquoi la fête du baptême du Christ s’appelle Théophanie. Car Dieu est apparu dans le fleuve Jourdain tel qu’il est, dans la mesure où cette apparition est accessible à l’homme charnel. Cette fête porte aussi le nom d’illumination. C’est ainsi en effet que l’esprit humain est illuminé par la connaissance du plus profond mystère divin. Elle porte le nom d’illumination aussi parce que le baptême du Christ, par Son immersion dans l’eau, illumine notre intelligence, purifie notre cœur et élève notre âme en nous faisant connaître la façon de nous sauver, qui consiste à enterrer le vieil homme et à faire naître l’homme nouveau, c’est-à-dire à faire trépasser tout ce que nous avons de pécheur et de mortel et à donner vie à ce qui est sans péché et immortel.
Tout ce qui s’est produit lors du baptême du Christ, se produit aussi lors du baptême de chacun de nous. En nous immergeant dans l’eau, nous mourons avec le Christ, et en nous relevant de l’eau, nous nous unissons au Christ vivant. Le doux Esprit de Dieu nous survole comme une colombe, nous insufflant Sa grâce toute-puissante. Et le Père, par l’intermédiaire de l’amour de Jésus-Christ, nous adopte et proclame cette filiation par Sa voix. Qui peut savoir ce qui se produit à l’heure du baptême dans l’âme de chaque enfant? Enténébrés et accablés par le péché commis plus tard, nous oublions le plus grand mystère céleste, qui nous est révélé lors du baptême. Par le baptême nous sommes purifiés de tout péché, mais après notre baptême, surviennent les tentations de Satan auxquelles le Christ n’a pas succombé, mais auxquelles nous succombons. Mais ceux parmi nous qui se préoccupent du salut jour et nuit avec une totale humilité et obéissance envers Dieu, peuvent se rendre dignes de la révélation du très grand mystère divin, qui s’est manifesté dans le Jourdain, comme se sont rendus dignes d’une telle vision de nombreux saints et martyrs pour le Christ. Le martyre pour le Christ est considéré comme un troisième baptême, puisque le premier baptême de Jean fut le baptême avec de l’eau et que le deuxième baptême, celui du Christ, fut le baptême avec le Saint-Esprit et le feu. Le troisième baptême, celui du martyre, est appelé baptême dans le sang. Les martyrs pour le Christ qui furent baptisés en versant leur sang pour le Christ, ont eu habituellement la vision d’une grande partie du mystère révélé dans le Jourdain lors du baptême du Christ. L’exemple le plus connu du caractère visionnaire d’un tel baptême dans le sang fut la mort du premier martyr pour le Christ, l’archidiacre Etienne : Tout rempli de l’Esprit Saint, Etienne fixa son regard vers le ciel; il vit alors la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. C’est là que furent montrés et l’Esprit et le Fils et le Père. Etienne s’écria alors : Je vois les deux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. Alors les Juifs se mirent à le lapider (Ac 7,55-60).
Efforçons-nous, par une foi forte, de bonnes actions et une participation fraternelle à la joie et à la souffrance de nos proches, mais toujours dans l’humilité et l’obéissance à l’égard du Dieu vivant, de retrouver la pureté sans péché que nous avons revêtue lors de notre baptême; nous aussi, nous nous rendrons dignes de la gloire, de la joie et de la beauté éternelle des saints et des martyrs de Dieu. Ainsi nous serons, nous aussi, sanctifiés, les deux s’ouvriront devant nous et Dieu nous apparaîtra - le Père, le Fils et l’Esprit Saint, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Homélie pour le samedi qui suit la Théophanie. Evangile de la victoire sur les tentations
(Mt 4,1-11)
Il n’existe pas de commandement de Dieu que les hommes n’ont pas transgressé, comme il n’y en a pas un seul que les hommes ont respecté sans lamentation ni bougonnement. Mais il n’existe aucun commandement de Dieu que le Seigneur Jésus ait transgressé, comme il n’y en a pas un seul qu’il n’ait respecté sans lamentation ni bougonnement. Tout ce que dans Sa vie terrestre, Il a eu à parcourir, à accomplir et à endurer, Il l’a parcouru, accompli et enduré dans une humilité et une obéissance totales à l’égard de Son Père céleste. Dans le seul but de nous enseigner l’humilité et l’obéissance ! Dans le seul but de nous encourager à persévérer ! Dans le seul but de nous montrer que tout ce qui a été commandé par le ciel peut et doit être accompli sous la surveillance toute-voyante et la conduite du Dieu vivant. Les hommes se plaignent de la pauvreté et de l’insignifiance de leur origine, alors que tous les hommes sont en fin de compte d’ascendance royale, de royauté divine. Alors que Lui, Fils unique et bien-aimé de Dieu, ne s’est jamais plaint d’être né dans une grotte de bergers, sans avoir où poser Sa tête.
Les hommes maudissent leurs ennemis, même si très souvent c’est leur péché qui a fait de leur voisin un ennemi. Alors que Lui, innocent agneau de Dieu, fut obligé, petit enfant sur le sein de Sa mère, de fuir dans un pays lointain sous la menace du couteau sanglant d’Hérode. Cependant, Il ne maudit jamais Ses ennemis.
Les hommes se révoltent contre les autorités et les lois, même quand leurs tourments viennent d’eux-mêmes. Alors que Lui, législateur de l’univers, s’est soumis aux autorités et aux lois en donnant à César ce qui est à César.
Les hommes trouvent qu’il est dur de jeûner, même s’il leur est permis de se nourrir, dans les périodes de jeûne les plus strictes, de pain et de légumes et même si le jeûne est indispensable pour purifier l’esprit et la conscience. Alors que Lui, le Très Pur, qui n’avait aucune raison de se purifier, s’est volontairement infligé un jeûne de quarante jours, sans pain, ni légumes, ni eau.
Pour les hommes, prier est un acte difficile, dans l’église ou dans la solitude, même si la prière est une échelle qui relève l’homme de la poussière et de l’animalité vers Dieu. Alors que Lui, qui se tenait charnellement, avec d’autres hommes, au pied de l’échelle de vie sans cesser d’être spirituellement au sommet, se rendait tout joyeux au temple pour y prier et passait toute une nuit à prier dans la solitude.
Les hommes ne veulent pas obéir à la moindre parcelle d’un commandement de Dieu sans bougonner, même si cette loi a été instaurée en vue de leur propre salut. Alors que Lui, le Sauveur du monde, qui n’avait nul motif de chercher Son salut, a rempli dans l’obéissance les commandements de Dieu les plus rudes, s’offrant humblement en sacrifice pour les hommes, uniquement parce qu’il savait que telle était la volonté du Père céleste et qu’il était nécessaire de l’accomplir pour le salut des hommes.
Adam et Eve, qui vivaient dans l’abondance du paradis et la satiété de tous les trésors et délices divins, furent incapables de résister à la minuscule tentation du démon et de laisser intact le fruit interdit. Alors que Lui, dans le désert et la solitude, affamé et assoiffé, sans pain ni eau, sans ami ni aide, a résisté aux tentations les plus grandes, que seul Satan l’impur avait pu imaginer.
Comme sont majestueux, tragiquement majestueux, tous les événements de la vie du Christ! Comme des montagnes, dont les fondements sont battus par la mer impuissante et dont les cimes sont quêtées en vain par l’œil humain. De nombreux lecteurs de l’Écriture sainte croient que le principal enseignement du Christ réside dans Son Sermon sur la Montagne. Cependant, il existe beaucoup d’événements dans la vie du Christ dont le caractère instructif les place sur le même plan que le Sermon sur la Montagne. Il est difficile de dire ce qui est essentiel chez le Christ, et ce qui est secondaire. Il est certain que chez Lui, rien n’est secondaire. Et il est certain qu’on ne peut affirmer que Son enseignement exprimé en paroles revêt plus d’importance que Son enseignement exprimé dans des actes et des événements. En outre, on pourrait plutôt dire que les œuvres du Christ et les événements de Sa vie laissent une impression plus forte chez les fidèles et provoquent des sentiments plus marqués que Son enseignement oral. Tout comme une impression plus forte sur les hommes serait laissée par un médecin qui aurait ouvert sans dire un mot les yeux d’un aveugle, que par celui qui aurait expliqué avec des mots comment les aveugles retrouvent la vue. Mais d’un autre côté, les œuvres sublimes et gigantesques du Héros divin et les événements de Sa vie, seraient restés comme des rochers mystérieux et sans nom s’ils n’avaient pas été exprimés et expliqués dans l’enseignement dispensé dans les paroles du Maître divin. En réfléchissant à l’un et à l’autre, l’homme doit, avec beaucoup de crainte et d’humilité, affirmer que l’un ne peut être dissocié de l’autre, tout comme on ne peut séparer l’est de l’ouest. Car à quoi nous serviraient les paroles du Christ: Priez sans cesse si Lui-même n’avait donné un exemple évident de prière incessante? Ou encore, comment pourrions-nous comprendre et appliquer Son exemple d’un jeûne de longue durée, si Lui-même ne nous avait pas expliqué le besoin et le caractère salvateur du jeûne? C’est également ainsi que se complètent Son œuvre de miséricorde et Son enseignement sur la miséricorde, Son combat avec Satan et Son enseignement sur la veille spirituelle et la résistance aux tentations, et tout le reste qui fut dit et accompli. Ses œuvres sont en harmonie avec Ses paroles, comme un corps sain avec une âme saine. Il est venu sur terre non seulement pour que Son âme soit incarnée dans un corps, mais pour donner chair à chacune de Ses paroles, pour que chacune de Ses paroles élevées soit incarnée de façon sublime dans une œuvre visible ou un événement visible.
Considérons maintenant comment le Seigneur incarne dans un corps majestueux, les actes et les événements de Son enseignement sur le jeûne, la veille spirituelle et la résistance aux tentations.
Après le baptême dans le Jourdain, Il entreprend la très grande ascèse du jeûne, de la veille et de la lutte contre Satan. Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable (Mt 4,1). Pourquoi aussitôt après le baptême ? Pour nous montrer que nous sommes, nous aussi après le baptême, exposés aux tentations, et cela jusqu’à notre mort charnelle. Par le baptême, nous avons été purifiés et armés de la force divine, puis envoyés au combat. Comme le dit le très sage Chrysostome, « tu n’as pas reçu des armes pour t’asseoir, mais pour combattre». Par le baptême, nous sommes devenus semblables à Adam au paradis. Pourquoi Dieu nous expose-t-Il à des tentations, nous demandons-nous de nouveau? En premier lieu, pour montrer notre liberté. Lors du baptême, Dieu nous a armés de Sa force, puis, ainsi armés, nous a laissés choisir: soit utiliser cet armement contre le diable, soit contre Dieu. En second lieu, pour que, si nous chutons, soit révélé le péché d’Adam et justifiée la décision divine d’expulser Adam du paradis vers la vallée des larmes, et que si nous triomphons, soit révélée la puissance divine en nous. Car la Création Nouvelle possède une force nouvelle, un paradis nouveau, un homme nouveau, une nouvelle victoire et une gloire nouvelle, mais aussi une nouvelle chute.
Pourquoi l’Esprit Saint a-t-Il emmené le Christ au désert pour être tenté ? Pour montrer que c’est à dessein et non par hasard que le Christ a été confronté aux tentations. Adam n’a pas été emmené à dessein par Dieu devant Satan pour qu’il soit tenté par celui-ci, alors qu’avec le Christ, Dieu a agi ainsi à dessein : pour montrer qu’Adam, placé dans des conditions meilleures, a succombé aux tentations, alors que le Christ, dans des conditions plus dures, a triomphé des tentations. Cela est démontré aussi par le fait que la chute d’Adam a eu lieu au paradis, alors que la victoire du Christ est survenue sur terre, dans la vallée des larmes et des exils, dans le désert. Car il est dit que Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert.
Dans le désert, le Christ a jeûné durant quarante jours et quarante nuits. Quelle scène terrible ! Tandis que les pécheurs, pour lesquels le Christ est descendu sur terre, se vautrent dans les excès et l’ivresse incontrôlée des plaisirs terrestres, Lui-même, l’ami des pécheurs, reste jour et nuit dans le désert dans une prière solitaire et baignée de larmes, n’absorbant ni pain ni eau, tout au long de quarante jours et quarante nuits. Le Seigneur agit ainsi pour montrer Son amour infini envers l’humanité, qu’il purifie par Son jeûne et instruit par Son exemple, pour montrer Son attachement irrésistible et indéfectible à Son Père céleste et Son obéissance envers Lui. Voilà que tout ce que les hommes disent ne pas pouvoir faire, Il le peut; et tout ce que les hommes font à contrecœur et en bougonnant, Il le fait avec obéissance et ardeur. Il a accompli tout ce que le peuple élu affirmait ne pas pouvoir faire. C’est alors qu’il se trouvait dans la riche Egypte et qu’il était dans l’abondance, que le peuple élu a chuté et s’est éloigné de Dieu. Mais quand Lui-même se retrouva en Égypte, Il ne fut pas touché par l’obscurité égyptienne, à l’instar de Joseph. Le peuple élu est resté quarante ans dans le désert; il y connut la déchéance et la chute par rapport à Dieu, alors que Dieu le conduisait de Sa main et le nourrissait de la manne céleste. Or Lui-même a passé quarante jours et quarante nuits dans le désert sans manger ni boire, dans l’humilité immuable et l’obéissance envers Dieu. Enfin, en arrivant dans la Terre promise, le peuple élu n’a fait que chuter et se détacher de Dieu, alors que Dieu n’avait cessé de le mettre en garde à travers la loi et les prophètes. Lui-même, dans la Terre promise, alors qu’il avait déjà été reconnu par certains comme étant le Messie, demeura fidèle, humble et obéissant à l’égard du Père céleste.
Après quarante jours de veille incessante, de jeûne et de prière, le Seigneur Jésus eut faim. C’est alors que s’approchant, le tentateur commença à L’éprouver.
La première tentation fut charnelle, sur le corps famélique du Sauveur; le tentateur lui dit: Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres . deviennent des pains (Mt 4, 3). Mais pourquoi le diable n’a-t-il pas transformé la pierre en pain, pour le proposer au Christ? Cela aurait représenté une tentation plus forte pour un homme affamé : voir et sentir devant soi le goût du pain chaud. Pourquoi donc, le diable n’a-t-il pas fait cela et apporté un pain tout frais à Jésus affamé ? Pour une raison très simple : parce qu’il en était incapable. Dans son impuissance, il souhaite que Jésus Lui-même crée pour lui un moyen pour Le tenter. Dieu est le créateur des pierres, Dieu est aussi le créateur du pain. En fait, Dieu produit le pain à partir de la pierre, c’est-à-dire de la terre. Le miracle de transformer la pierre en pain, Dieu l’accomplit chaque jour, comme Il accomplit chaque jour le miracle de transformer [dans le corps humain] le pain en sang. Cela, Dieu le peut, et personne d’autre. Jésus pouvait l’accomplir sans y être invité par quiconque, s’il l’avait voulu. Car ne jeûne pas celui qui ne possède rien et ne peut rien avoir, et il ne se nourrit donc pas. En revanche, celui qui jeûne, c’est celui qui possède et est capable d’acquérir, mais qui décide de ne pas se nourrir. Il est évident que, dans les paroles du diable, se manifeste aussi le désir de se moquer de Dieu, comme s’il voulait dire : « Voilà ce qu’est la puissance divine et la miséricorde divine ! Un désert de pierre et de désespoir, de tous côtés. Nulle part il n’y a de pain pour l’homme qui a faim : Dieu a créé l’homme et l’a mis dans un désert sans nourriture pour que la faim le fasse souffrir et qu’il y meure de faim. Où est donc la puissance, où est l’amour, où est la charité de Dieu ? C’est pourquoi, si tu es en vérité Fils de Dieu et si tu le peux, transforme donc ces pierres de Dieu en pain et mange-le. Si Dieu ne t’a pas accordé un tel pouvoir, pourquoi restes-tu avec Lui? Viens avec moi t’opposer à Dieu!» Hélas, ce genre de chuchotement et de murmure réussit auprès de nombreuses personnes de peu de foi.
A ces méchancetés blasphématoires le Christ fait calmement une réponse qui peut servir, jusqu’à la fin du monde, d’enseignement et de réprimande à tous les gros mangeurs de ce monde ; II est écrit : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Créer est plus difficile que nourrir. Avec Son verbe, Dieu a créé tout ce qui existe et par Son verbe II est capable de nourrir toutes Ses créatures. De quoi se nourrissent les puissances célestes si ce n’est de la parole vivifiante de Dieu? Nous avons été réduits à nous nourrir de poussière quand nous nous sommes éloignés de la parole de Dieu ; mais il n’en demeure pas moins que la vie, qui nous arrive à travers la poussière, ne vient pas de la poussière mais de la parole de Dieu. Vivifie-moi selon ta parole (Ps 119, 25) dit le psalmiste. Quelle est douce à mon palais ta promesse, plus que le miel à ma bouche ! (Ps 119,103) Nulle part il n’esc dit dans l’Ecriture Sainte que la vie et la lumière se trouvent dans le pain de poussière, mais il est dit que la vie et la lumière se trouvent dans la parole de Dieu (Jn 1, 4). Toute la vie est en Dieu, et il n’y a pas de vie en dehors de Dieu. Tout le reste : la nourriture, l’eau, l’air et la lumière ne sont pas la vie, ni la source de la vie, mais seulement des voies de la vie. Ce sont aussi des paroles de Dieu, présentées sous des aspects concrets et sensibles destinés aux créatures charnelles que nous sommes. Les anges sans péché n’ont besoin d’aucune voie, ils se nourrissent directement de la parole vivifiante de Dieu. Exténués et affaiblis par le péché, nous ne pourrions supporter la parole de Dieu pure et nue, car ce serait une nourriture trop forte pour nous. Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l'esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur (He 4, 12). Telle est la puissante et forte parole nue de Dieu. Et si le Christ, en tant que Verbe de Dieu, était venu sur terre sans être revêtu de l’enveloppe dense et charnelle de la matière, qui aurait pu Le supporter? Pressentant toute la force surpuissante du Christ comme Verbe de Dieu, le prophète Malachie dit avec crainte : Et soudain II entrera dans Son sanctuaire; mais qui soutiendra le jour de Son arrivée? Qui restera droit quand II apparaîtra ? Car II est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs (Ml 3, 1-2).
Le Christ Lui-même est cette parole de Dieu et ce pain de vie, dont chaque pain substantiel reçoit la force de vie et la nourriture. Pourquoi ferait-Il du pain avec de la pierre ? Il a eu faim non parce qu’il y était obligé, mais parce qu’il le voulait, car II avait accepté volontairement de respecter chaque loi. Ce n’était pas la faim éprouvée par hasard par un homme mortel ordinaire, mais la faim de Celui qui est immortel, dont la victoire sur le diable et l’enseignement allaient rassasier les générations jusqu’à la fin du monde.
La deuxième tentation fut dirigée contre l’esprit. Alors le diable Le prit avec lui dans la ville sainte, et il Le plaça sur le pinacle du Temple et Lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre (Mt 4,5-6). Ici aussi, le diable débute par des paroles mauvaises : si tu es Fils de Dieu... Mais le voilà qui commence à se servir de l’Écriture Sainte (Ps 90, 11-12), mais en donnant à ces paroles une interprétation erronée, comme c’est l’habitude de tous les ennemis de Dieu et de la loi divine.
Si la première tentation avait pour but d’éclairer les gourmands et les esprits voluptueux, cette deuxième tentation est destinée à instruire les esprits hautains, les écrivains fiers de leur savoir qui, ayant amassé quelques connaissances concernant la nature matérielle et la vie sensuelle, se considèrent orgueilleusement au-dessus de l’église de Dieu, jusqu’au moment où, au plus fort de leur griserie, Satan leur ordonne de sauter tout au fond de la déchéance.
En effet, en amassant des connaissances en dehors de Dieu et de ‘l’Eglise de Dieu, les gens orgueilleux croient qu’ils acquièrent de la puissance, alors qu’en fait ils acquièrent de l’impuissance. Qui accroît son orgueil, augmente son impuissance. Quiconque s’éloigne de Dieu devient de plus en plus petit en esprit et en force, pour finir par s’évanouir comme une bulle d’air dans le vent. Quand l’homme orgueilleux accroît son impuissance jusqu’à l’extrême, et qu’il s’éloigne de Dieu jusqu’à l’extrême, il considère qu’il se tient debout sur le sommet de ‘l’Église de Dieu, et qu’il a mis Dieu Lui-même à ses pieds. C’est alors que Satan vient le tenter et lui dit : saute et envole-toi ! Tes anges, c’est-à-dire tes idoles, te retiendront pour que tu ne tombes pas !
Que répond le Seigneur Jésus à celui qui Le tente? Jésus lui dit: «Il est encore écrit: Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu» (Mt 4, 7). Dieu aime les hommes d’un amour indicible ; c’est pourquoi Dieu ne prendra part à aucun jeu grotesque des hommes, ni n’accomplira de miracles pour satisfaire la curiosité humaine. Dieu n’a accompli et n’accomplira aucun miracle pour satisfaire la curiosité des hommes. Tous Ses miracles sont destinés à répondre aux besoins véritables des nécessiteux: guérir les malades, convertir les incroyants en quête de la vraie foi, légitimer les actions des croyants exposés au martyr pour la vraie foi. Nous tentons Dieu par chacune de nos actions, chacune de nos pensées et chacun de nos souhaits, quand ils ne sont pas fondés sur l’humilité et l’obéissance à l’égard de Dieu. Ceux qui, s’enorgueillissant de leur intelligence et de leur savoir, insultent la loi divine, tentent Dieu pour leur plus grand péril. Car Dieu est capable de rester tolérant longtemps ; Il peut tolérer ainsi leur harcèlement, leur orgueil, leur impiété, dans l’attente que toute trace s’évanouisse de leur esprit et que, devenus honteux, ils se repentent. Mais à la fin des fins, quand ils se figent dans la rigidité de leur cœur - ce qui découle aussi de leur orgueil -, Dieu les remet complètement au pouvoir du démon tentateur. « Dieu a promis le pouvoir à celui qui est en danger, non à celui qui Le tente ; à celui qui est dans la détresse, non à celui qui fait tout pour paraître, à la recherche d’une vaine gloire7.» Le démon tentateur les amène au point le plus élevé de l’orgueil et leur propose alors de se jeter en bas. Obéissants, ils sautent et s’enfoncent dans la déchéance. Et leur nom est rayé pour toujours de la liste des vivants.
La troisième tentation fut dirigée contre le cœur. De nouveau le diable prend Jésus avec lui sur une très haute montagne, Lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et Lui dit: « Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage» (Mt 4, 8). C’est la tentation de la richesse, du pouvoir et de la gloire. Innombrables sont ceux qui tombent dans ce piège de Satan. Comment le diable pourrait-il offrir ce qui n’est pas à lui? Car le prophète a dit: Au Seigneur, la terre et la plénitude, le monde et tout son peuplement (Ps 24,1). Mais le diable ment, parce qu’il est, selon les paroles du Sauveur Lui-même, menteur et père du mensonge (Jn 8, 44). A ses mensonges ne succombent que les faibles d’esprit, qui oublient que le Dieu vivant et véritable est le seul maître tout-puissant du monde. Ce que Dieu donne aux hommes, est utile aux hommes ; mais ce que le diable leur promet et leur donne en apparence n’est que déchéance pour les hommes. Car il ne donne pas ce qui est à lui, mais ce qui a été volé à autrui, sous le regard de Dieu qui-voit-tout. C’est pourquoi ce que Dieu donne est durable et béni, alors que ce que le diable donne est passager comme le vent et maudit.
À cette dernière tentation où le diable a utilisé le plus grand mensonge du monde, et où il a exigé du Seigneur quelque chose qui dépasse toute insolence autre que satanique, le Seigneur Jésus s’est exclamé magistralement : Retire-toi, Satan ! (Mt 4,10). Mais, afin de nous instruire, Il ne l’a pas laissé sans argument ni citation de l’Ecriture Sainte, ajoutant:
Car il est écrit: C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte (Mt 4,10).
La croûte sèche du pain de la main de Dieu a plus de saveur que tous les royaumes terrestres et la gloire qui s’y rattache, dispensée par la main du diable. Tout homme attaché à Dieu est plus riche et plus glorieux que le diable, et il est risible qu’un homme riche demande et reçoive quelque chose de la main d’un pauvre. Le riche véritable est Dieu; après Dieu, les plus riches sont les anges de Dieu ; après les anges, l’homme ; après l’homme, les bêtes, les plantes, les étoiles et les minéraux. Chacune des créatures de Dieu possède quelque chose qu’elle a reçu de l’abondance des richesses de Dieu. Le diable, lui, ne possède rien tant qu’il n’a pas volé quelque chose à autrui.
Il est vraisemblable que Satan a éprouvé le Christ avec d’autres tentations, après avoir vu qu’il avait en face de lui l’exemple unique d’un homme qui ne se soumettait pas une seconde ni d’un iota à son pouvoir. Les évangélistes citent les trois principales tentations auxquelles peuvent se rattacher toutes les autres tentations de la vie terrestre. La première est donc la tentation charnelle ou de notre nature volontaire; la deuxième est la tentation spirituelle, ou de notre nature mentale, et la troisième est la tentation du cœur, ou de notre nature affective. La première tentation correspond surtout aux années de jeunesse, la deuxième à la maturité, et la troisième à un âge plus avancé. L’adolescent lutte contre les passions charnelles et les voluptés ; l’homme mûr affronte la fierté fiée à son esprit, son savoir et ses capacités ; l’homme âgé est aux prises avec l’amour de l’argent, du pouvoir et de la gloire, mais de toutes ces passions la plus terrible est celle de l’argent. Ainsi, les trois principales tentations de Satan, avec lesquelles il a éprouvé le Seigneur Jésus et avec lesquelles il essaie d’éprouver chacun de nous, sont la recherche des voluptés, des honneurs et de l’argent.
Ces trois tentations, le Seigneur les a endurées victorieusement, dans les circonstances les plus éprouvantes : affamé, assoiffé, sans toit, sans ami, dans le désert, dans la solitude. Il les a endurées au point de pousser le diable à prendre la fuite. Alors le diable Le quitta. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils Le servaient (Mt 4,11).
Mais où se trouvaient les anges jusque-là ? Pourquoi ne sont-ils pas venus à Son secours? Il est indubitable qu’ils s’étaient éloignés de Lui sur Son ordre, comme il est indubitable qu’il pouvait les appeler à l’aide quand et comme II le voulait. Lui-même a témoigné de cela, quand II fut arrêté à Gethsémani et conduit au tribunal. L’un des disciples avait porté la main à son glaive pour défendre son Maître, mais le Christ le lui interdit en disant: Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d'anges (Mt 26, 53) ? Mais Lui-même ne le voulait pas. Il voulait, comme homme, être éprouvé par Satan. Tout homme possède au moins un ange gardien, qui l’aide dans la lutte contre les tentations. Le Christ voulait rester seul, sans un seul ange à Ses côtés. Tout homme est tenté, avec la permission de Dieu, habituellement par de mauvais esprits inférieurs. Mais Lui a voulu être tenté par Satan lui-même, le patron de tous les mauvais esprits. En un mot, Il a voulu, dans les conditions les plus difficiles, affronter les tentations les plus grandes, et cela face au plus grand tentateur du genre humain, auquel Adam et Eve avaient succombé au paradis. Il a lutté, Il a vaincu et nous a laissé un exemple unique de victoire, plein de réconfort et d’inspiration. Le grand Isaïe, prédisant cette lutte et cette victoire, a fait cette prophétie : Le Seigneur comme un héros s’avance, et comme un guerrier Il éveille son ardeur (Is 42,13).
Quand le Héros des héros a remporté la victoire, Il a permis que les anges s’approchent de Lui. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils Le servaient (Mt 4,11).
Devant un tel exemple du plus grand ami-des-hommes apparu sur cette terre de pécheurs, qui d’entre nous pourrait se plaindre de quelque souffrance que ce soit dans son existence? Aucun de ceux qui sont capables d’éprouver de la honte et qui ont une conscience. Aussi devons- nous nous hâter, tant que se prolonge encore la journée tumultueuse de notre existence, qui raccourcit rapidement, de nous repentir pour toute notre paresse et notre insouciance dans le respect de la loi divine. Hâtons-nous dorénavant, par obéissance envers Dieu, d’effacer le péché commis en bougonnant contre la volonté de Dieu. Avec humilité et obéissance, accomplissons tout ce que Dieu réclame de nous : le jeûne, la prière, la veille spirituelle, la surveillance vigilante des intrigues du tentateur maléfique et de tous ses serviteurs impuissants. Dieu nous demande de vaincre, car II sait que nous ne sommes pas en mesure de le faire. Il ne nous demande que d’être attachés à Sa volonté, d’être humbles et obéissants. C’est Lui qui dispose des armes et la victoire est la Sienne. Il sera toujours à nos côtés et Ses anges seront à notre service. Majestueux est le Seigneur dans Sa puissance ; Il est incomparable dans Sa richesse et indescriptible dans Sa miséricorde. Sa miséricorde envers nous, les hommes, est telle qu’il nous impute Ses propres victoires. Que la gloire soit donc à Lui, avec les louanges des anges au ciel et des hommes sur terre, Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Homélie pour le dimanche du publicain et du Pharisien. Évangile sur le vrai et le faux dévot
(Lc, 18,10-17)
Un homme alla un jour dans la forêt pour y couper un arbre afin de faire un portail. Il vit deux arbres, l’un à côté de l’autre. L’un était lisse et élancé, mais pourri à l’intérieur; l’autre était rugueux et très ordinaire à l’extérieur, mais très sain à l’intérieur. L’homme soupira et se dit: à quoi me servirait cet arbre lisse et élancé s’il est pourri à l’intérieur et inutilisable pour faire le portail. L’autre, qui est rugueux et d’aspect banal, est au moins sain à l’intérieur, de sorte qu’avec un peu plus d’effort de ma part, il sera très utilisable pour faire le portail de ma maison. Et sans réfléchir davantage, il choisit cet arbre.
C’est ainsi qu’entre deux hommes, Dieu choisira pour l’accueillir dans Sa demeure, non celui qui parait juste en apparence, mais celui dont le cœur est rempli de la vraie justice de Dieu.
Ceux qui sont chers à Dieu ne sont pas les orgueilleux aux yeux perpétuellement dirigés vers le ciel et au cœur rempli de préoccupations terrestres, mais les humbles et les doux aux yeux baissés vers la terre et au cœur rempli du ciel. Le Créateur préfère que les hommes Lui énumèrent leurs péchés plutôt que leurs bonnes œuvres. Car Dieu est le Médecin qui s’approche du lit de chacun de nous en nous demandant: de quoi souffres-tu ? Est sage celui qui met à profit la présence du médecin pour lui faire part de toutes ses douleurs et de toute son impuissance, mais est idiot celui qui, camouflant ses douleurs et son impuissance, se félicite de sa santé devant le médecin. Comme si le médecin venait voir les gens à cause de leur bonne santé, non de leur maladie ! « Pécher est mal, dit le sage Chrysostome, mais on peut y remédier; mais pécher et ne pas en parler, est le mal le plus grand, car on ne peut y remédier. »
C’est pourquoi il nous faut être sages et considérer qu’en adressant notre prière à Dieu, nous nous trouvons devant le meilleur et le plus charitable des médecins, qui avec vigilance et amour demande à chacun de nous : de quoi souffres-tu ? N’hésitons pas à décrire toutes nos douleurs, blessures et péchés.
C’est ce que nous enseigne le Seigneur Jésus dans la parabole du publicain et du pharisien, qui figure dans l’évangile de ce jour. L’Evangile dit que le Seigneur raconta cette parabole à l’adresse de certains qui se flattaient d'être des justes et n’avaient que mépris pour les autres (Lc 18,9). Mais toi aussi, ne fais-tu pas partie de ceux à qui le Seigneur destinait cette histoire? Ne te révolte pas, mais confesse ta maladie, prends-en honte et reçois le remède que le meilleur et le plus charitable des médecins te propose.
Un jour de nombreux malades se trouvaient dans un hôpital. Les uns souffraient d’une forte fièvre et attendaient impatiemment l’arrivée d’un médecin ; les autres se promenaient, se considérant en bonne santé et ne voulant pas voir de médecin. Un matin, un médecin vint voir les malades en compagnie d’un ami portant des médicaments destinés aux malades. L’ami du médecin vit les malades souffrant de fièvre et eut pitié deux. «Y a-t-il un remède pour eux?», demanda-t-il au médecin. Le médecin lui chuchota à l’oreille : « Il y a un remède pour ceux qui ont la fièvre et sont couchés, mais il n’y en a pas pour ceux qui se promènent. Ils souffrent d’une maladie inguérissable : ils sont complètement pourris à l’intérieur.» L’ami du médecin fut très étonné de deux choses : les mystères des maladies humaines et les illusions offertes au regard humain.
Imaginons-nous maintenant parmi les malades de cet hôpital ‘qu’est le monde. Notre maladie à tous s’appelle l’iniquité. Ce mot englobe toutes les passions, tous les vices, tous les péchés, en un mot, toutes les faiblesses et infirmités de notre âme, de notre cœur et de notre esprit. Les uns sont des malades au début de leur maladie, d’autres au paroxysme de la maladie et d’autres sont en voie de guérison. Mais la caractéristique de cette maladie de l’homme intérieur est que seuls ceux qui sont en voie de guérison ont conscience de la maladie terrible dont ils souffrent. Les plus malades sont les moins conscients de leur maladie. Face à la maladie de son corps, l’homme atteint d’une forte fièvre n’a conscience ni de lui-même ni de sa propre maladie. Pas plus que le fou ne dit jamais de lui-même qu’il est fou. Ceux qui sont au stade préliminaire de l’iniquité éprouvent quelque temps de la honte devant leur maladie, mais les péchés réitérés les amènent rapidement à prendre l’habitude du péché ; cette habitude les pousse ensuite à se griser et à s’enivrer de l’iniquité, les mettant dans un état où l’âme n’a plus conscience ni d’elle-même ni de sa maladie. Mais imaginons qu’un médecin entre à l’hôpital et demande : de quoi souffrez-vous ? Ceux qui sont au début de la maladie n’oseront pas, par honte, avouer qu’ils sont malades et diront : rien ! Ceux qui sont au paroxysme de leur maladie se sentiront même offensés par une telle question ; non seulement ils diront « nous ne souffrons de rien ! », mais ils commenceront à se féliciter de leur santé. Seuls ceux qui sont en voie de guérison répondront au médecin avec un soupir: «Tout, tout nous fait mal ! Aie pitié et aide-nous ! » « Si la confession de tes péchés te fait peur, pense aux flammes de l’enfer que seule la confession peut éteindre8.»
Réfléchis donc à tout cela, écoute la parabole du Christ et juge par toi-même en quoi elle te concerne. Si tu dis avec étonnement: «cette parabole ne me concerne pas», cela signifie que tu es au début d’une maladie qui s’appelle l’iniquité. Si, avec mécontentement, tu dis : «je suis un juste, cela concerne les pécheurs qui m’entourent », cela signifie que tu es au paroxysme de ta maladie. Si cependant, tu manifestes ton repentir et déclares : « en vérité, je suis malade et souhaite avoir un médecin », alors cela veut dire que tu es sur la voie de la guérison. N’aie donc pas peur, tu guériras.
Deux hommes montèrent au Temple pour prier; l'un était pharisien et l’autre publicain (Lc 4,10). Deux hommes, deux pécheurs, à la différence près que le pharisien ne se reconnaissait pas pécheur alors que le publicain se reconnaissait comme tel. Le pharisien appartenait à la classe la plus éminente de la société de l’époque, tandis que le publicain faisait partie de la classe la plus méprisée.
Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: «Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers» (Lc 4,11-12). Le pharisien se tenait devant dans le temple, près du sanctuaire, selon l’habitude de tous les pharisiens de se pousser dans les premiers rangs. Le fait que le pharisien se tenait tout devant est suggéré par le passage suivant de l’évangile qui précise que le publicain se tenait à distance (Lc 4, 13). L’orgueil du pharisien et l’assurance qu’il avait de son propre sens de la justice, c’est-à-dire de sa santé spirituelle, étaient tels qu’il cherchait non seulement la primauté devant les hommes mais aussi devant Dieu ; il ne la recherchait pas seulement lors des fêtes et des rassemblements, mais aussi lors des prières. Ce simple fait suffit à montrer la grave maladie dont souffrait le pharisien et son entêtement dans l’iniquité.
Pourquoi dit-on qu’il priait ainsi en lui-même ? Pourquoi pas à voix haute ? Parce que Dieu écoute plus attentivement ce que Lui dit le cœur plutôt que la langue. Ce que l’homme pense et ressent, quand il prie Dieu, est plus important pour Dieu que ce qu’il exprime par la parole. La langue peut tromper, mais le cœur ne le peut pas : il montre l’homme tel qu’il est, noir ou blanc.
Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes.
C’est ainsi qu’un homme pécheur ose s’exprimer dans l’église, face à Dieu! Qu’est-ce que l’église sinon le lieu de la rencontre d’un malade avec son médecin. Ceux qui sont malades du péché viennent confesser leur maladie au Dieu-médecin, recherchant le remède et la santé auprès de Celui qui est le Guérisseur véritable de tous les maux et de toutes les infirmités humaines et le Donateur de tous les biens. Est-ce que les gens en bonne santé vont à l’hôpital pour se féliciter de leur bonne santé devant le médecin ? Or ce pharisien, en se félicitant de sa bonne santé n’est pas venu à l’église en bonne santé et avec un esprit équilibré ; il est venu gravement malade de l’iniquité, qui dans le délire de sa maladie, ne ressent plus sa maladie. Un jour où je me rendais dans un hôpital psychiatrique, un médecin me conduisit devant les barreaux du malade le plus gravement atteint par la folie: «Comment te sens-tu?», lui demandai-je. Il me répondit aussitôt: «Comment puis-je me sentir au milieu de tous les fous qui m’entourent?» C’est ainsi que s’exprime le pharisien : Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. En fait, il ne rend pas grâces à Dieu parce qu’il voudrait ainsi attribuer à Dieu le mérite de ne pas être comme les autres hommes. Les mots : Mon Dieu, je te rends grâces ne sont rien d’autre qu’une exclamation, une flatterie adressée à Dieu afin que Dieu daigne écouter ses propres vantardises. Car de tout ce qu’il dit, il ne rend grâces à Dieu pour rien; au contraire, il blasphème contre Dieu en injuriant les autres créatures de Dieu. Il ne remercie Dieu pour rien, car dans tout ce qu’il dit sur lui-même, il insiste sur son mérite personnel, obtenu sans l’aide de Dieu. Il ne veut pas dire que s’il n’est pas rapace, injuste, adultérin ou publicain, c’est parce que Dieu l’a préservé par Sa force et Sa miséricorde pour qu’il ne le soit pas. La seule chose qu’il admet, c’est qu’il est, soi-disant, un homme d’un rang et d’une valeur si exceptionnels qu’il n’a pas d’équivalent dans le monde ; mais même doté d’une telle stature, il fait des efforts et des sacrifices pour se maintenir à cet échelon si élevé, au-dessus de tous les autres hommes. Ainsi il jeûne deux fois par semaine et donne la dîme de tout ce qu’il acquiert. Ah, comme est facile la voie du salut que s’est choisi le pharisien, plus facile que le chemin le plus facile vers la déchéance ! De tous les commandements donnés par Dieu à son peuple par l’intermédiaire de Moïse, il a choisi les deux plus faciles. Mais en fait, même ces deux-là, il ne les respecte pas vraiment. En effet, Dieu n’a pas donné ces deux commandements parce qu’il avait besoin que les hommes jeûnent deux fois par semaine et qu’ils donnent la dîme. Dieu n’en a absolument pas besoin. De même, Il n’a pas donné ces commandements aux hommes afin qu’ils constituent un but en soi, mais - comme tous les autres commandements - afin de donner naissance à l’humilité à l’égard de Dieu, à l’obéissance envers Dieu et à l’amour envers Dieu et les hommes ; en un mot, afin de réchauffer, attendrir et illuminer le cœur humain. Cependant, le pharisien respecte ces deux commandements sans but véritable. Il jeûne et donne la dîme, tout en haïssant et en méprisant les hommes et en s’enorgueillissant devant Dieu. Il demeure ainsi comme un arbre stérile. Le fruit n’est pas dans le jeûne, le fruit est dans le cœur; le fruit n’est pas dans un commandement, le fruit est dans le cœur. Tous les commandements et toutes les lois servent le cœur; ils le réchauffent, ils le purifient, ils l’illuminent, ils l’irriguent, ils l’entourent, ils le désherbent, ils le font semer, et cela dans le seul but que le fruit contenu au fond du cœur germe, croisse et mûrisse. Toutes les bonnes actions sont un moyen et non un but, une méthode et non un fruit. Le but est dans le cœur et le fruit est dans le cœur.
C’est ainsi que le pharisien n’a pas atteint avec sa prière ce qu’il recherchait; il n’a pas montré la beauté de son âme mais sa monstruosité, il n’a pas révélé sa bonne santé mais sa maladie. C’est ce que le Christ a voulu dévoiler avec cette parabole, non seulement dans le cas de ce pharisien, mais plus généralement en ce qui concerne la corporation des pharisiens qui gouvernait alors le peuple d’Israël. Mais avec cette parabole, le Seigneur a voulu dévoiler et dénoncer la fausse piété et le pharisaïsme au sein de toutes les générations de chrétiens, y compris la nôtre. N’y a-t-il pas aujourd’hui encore parmi nous des hommes qui prient Dieu comme ce pharisien le faisait ? N’y en a-t-il pas beaucoup qui commencent leur prière en accusant et en critiquant leurs voisins et la terminent en se décernant des louanges ? N’y en a-t-il pas beaucoup qui se tiennent devant Dieu comme un créancier devant son débiteur? Nombre d’entre vous ne disent-ils pas: «Mon Dieu, je jeûne, je vais à l’église, je paie l’impôt à l’Etat et fais des dons à l’église, je ne suis pas comme les autres hommes, les bandits et les parjures, les athées et les adultères, qui me dégoûtent. Que fais-tu, mon Dieu? Pourquoi ne les paralyses-tu pas et pourquoi ne me récompenses-tu pas pour tout ce que je fais pour toi? Ne vois-tu pas la pureté de mon cœur et la bonne santé de mon âme ? » Mais toi qui poses ces questions, sache que «pas plus que Dieu ne peut t’abuser, tu ne peux Le tromper9».
C’est ainsi que ces gens s’expriment. Dieu écoute et les laisse rentrer chez eux, en disant : «Je ne vous reconnais pas comme tels. » Au Jugement Dernier, Il leur dira: «Je ne vous connais pas.» Car Dieu ne reconnaît pas Ses amis grâce à leur parole, mais par le cœur; de même qu’on ne reconnaît pas le figuier à ses feuilles, mais à ses fruits.
Voici comment doit prier un véritable homme de prière : Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant: «Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! » (Lc 4, 13). Il se tenait à distance! Le véritable homme de prière ne se pousse pas pour être au premier rang dans l’église. A quoi cela lui servirait-il ? Dieu le voit au fond de l’église comme au premier rang. Le véritable homme de prière est toujours celui qui se repent vraiment. «Le repentir de l’homme est une fête pour Dieu», a dit saint Ephrem le Syrien. Il se tient à distance. Il ressent son néant devant Dieu et se remplit entièrement d’humilité devant la majesté divine. Jean le Baptiste, le plus grand parmi ceux qui sont nés d’une femme, était terrifié par la proximité du Christ, disant : Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales » (Mc 1,7). La femme pécheresse a lavé les pieds du Christ en les inondant de larmes. Le véritable homme de prière est donc profondément humble et tout joyeux que Dieu le laisse se mettre à Ses pieds.
Il n’ose même pas lever les yeux au ciel. Pourquoi ne lève-t-il pas les yeux au ciel? Les yeux sont le miroir de l’âme. C’est dans les yeux que se lit le péché de l’âme. Ne voyez-vous pas chaque jour que, quand un homme commet un péché, il baisse les yeux devant les autres ? Comment le pécheur ne baisserait-il pas les yeux devant le Dieu Très-Haut? Tout péché commis envers les hommes est commis envers Dieu ; il n’y a pas de péché sur terre qui n’atteigne pas Dieu. Le véritable homme de prière en est conscient, de sorte qu’en plus de son humilité il est plein de honte devant Dieu. C’est pourquoi il est dit: il n’osait même pas lever les yeux au ciel.
Mais il se frappait la poitrine. Pourquoi ? Afin de montrer ainsi que le corps est le prétexte du péché commis par l’homme. Le désir charnel pousse l’homme aux péchés les plus graves. L’appétit insatiable pousse à la volupté; la volupté conduit à la frénésie et la frénésie au crime. L’attention portée au corps éloigne l’homme de Dieu, appauvrit l’âme et tue l’héroïsme divin dans l’homme. C’est pourquoi le publicain, quand il prie, se frappe le corps, frappant ainsi le coupable qui à l’origine de son péché, de son humiliation et de la honte éprouvée devant Dieu. Mais pourquoi se frappa-t-il précisément la poitrine et non la tête ou les mains ? Parce que c’est dans la poitrine que se trouve le cœur ; or le cœur est la source du péché comme de la vertu. Le Seigneur Lui-même a dit: Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l'homme. Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison (Mc 7,20-22).
Le publicain dit encore: Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! (Lc 18, 13). Il n’énumère pas ses actions, ni les bonnes ni les mauvaises. Dieu sait tout. Dieu ne recherche pas une énumération, mais un repentir humble pour tout. Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! Avec ces mots, tout est dit. Mon Dieu, Tu es médecin, je suis le malade. Tu es le seul à pouvoir guérir et c’est à Toi seul que j’appartiens. Tu es médecin et Ta miséricorde est le remède. En disant Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! celui qui se repent a quasiment dit : docteur, donnez un remède au malade que je suis ! Nul au monde ne peut me guérir sinon Toi, mon Dieu. Contre Toi, Toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à Tes yeux, je l’ai fait (Ps 50, 6). Les hommes ne peuvent rien pour moi, aussi justes fussent-ils, si Toi Tu ne m’aides pas. Rien ne peut m’aider: ni le jeûne que je fais, ni la dîme que je donne, ni toutes mes bonnes actions, si Ta miséricorde ne vient pas mettre du baume sur mes plaies. La flatterie des hommes ne guérit pas mes plaies; elle les avive. Tu es le seul à connaître ma maladie; et Tu es le seul à avoir le remède. Il ne sert à rien que j’aille voir quelqu’un d’autre, ni que j’adresse des prières à quiconque. Si Tu me rejettes, le monde entier serait incapable de m’empêcher de tomber dans la déchéance. Toi seul, Seigneur, tu peux, si telle est Ta volonté, ô Dieu, me pardonner et me sauver ! Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis!
Que répond le Seigneur à cette prière ? Je vous le dis: ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non (Lc 18,14). A qui s’adresse ainsi le Seigneur? À vous tous, qui pensez que vous êtes vous-mêmes des justes. Le publicain rentra chez lui justifié, le pharisien non. Celui qui avait humblement confessé ses péchés, rentra chez lui justifié, l’orgueilleux pharisien non. Celui qui s’était repenti timidement, s’est retrouvé justifié, l’orgueilleux prétentieux et impudent, non. Le médecin a eu pitié et a guéri le malade qui avait reconnu sa maladie et demandé de l’aide, mais a laissé repartir les mains vides, celui qui était venu chez le médecin afin de se vanter de sa bonne santé.
Le Seigneur achève cet étrange récit avec l’enseignement suivant: Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé (Lc 18, 14). Quel est celui qui s’élève par lui-même, et celui qui s’abaisse par lui-même ? Nul n’est capable de s’élever lui-même d’un iota en hauteur, si Dieu ne vient pas à son aide. Mais ici, on vise celui qui cherche à s’élever en se précipitant aux premières places, aussi bien devant les hommes que devant Dieu ; qui se vante de ses actions ; qui s’enorgueillit devant Dieu et qui par l’injure et le mépris, humilie d’autres hommes afin de paraître ainsi plus important. Mais tous ces procédés, qu’il imagine propres à l’élever lui-même, ne font en fait que l’abaisser. Car plus il paraît important à ses propres yeux, voire aux yeux des hommes, plus il paraît plus petit aux yeux de Dieu. Dieu finira par l’abaisser et lui donnera un jour l’occasion de ressentir un tel abaissement. «Tant que l’homme n’acquiert pas l’humilité, il n’acquiert pas de récompense pour ses actions. La récompense est accordée, non pour les œuvres, mais pour l’humilité10. » Mais qui s’abaisse de lui-même ? Non celui qui se fait passer pour plus petit qu’il n’est, mais celui qui se rend réellement compte de son abaissement à la suite du péché. En vérité, l’homme ne peut pas, même s’il le voulait, s’abaisser au-dessous de son abaissement à la suite du péché. L’homme qui ressent et reconnaît le néant où le péché l’a précipité est dans l’impossibilité de descendre plus bas. Toujours le péché peut nous entraîner plus bas que ce que nous pouvons voir de la profondeur de la déchéance où nous nous trouvons. Saint Macaire le Grand dit: «L’humble ne chute jamais. Où chuterait d’ailleurs celui qui est plus bas que tous ? La haute opinion de soi est un grand abaissement, alors que l’humilité est une élévation de soi, un honneur et une dignité11.»
En résumé, s’élève celui qui se comporte comme le publicain. Le premier est un malade inguérissable, qui ne se rend pas compte de sa maladie ; le second est un malade, qui est sur la voie de la guérison, car il s’est rendu compte de sa maladie, est allé voir le médecin et a utilisé le remède. Le premier ressemble à l’arbre haut et lisse, pourri de l’intérieur, qui n’est d’aucune utilité au maître de maison ; le second est pareil à un arbre rugueux et d’aspect banal, que le maître de maison choisit d’utiliser pour faire son portail et le ramener chez lui.
Que le Seigneur ait pitié de tous les pécheurs repentis et guérisse des maladies spirituelles tous ceux qui Le prient avec crainte et tremblement en Le glorifiant comme le Père miséricordieux, Fils Unique et Saint- Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.
Homélie pour le dimanche du fils prodigue. Evangile du fils prodigue
(Lc 15,11-32)
L’amour infini de Dieu pour les hommes se manifeste dans Son immense patience, Son immense pardon et Son immense joie. Un tel amour ne peut se comparer sur terre qu’à l’amour maternel. Qui possède plus de patience envers une créature vivante sur terre qu’une mère envers son enfant ? Quel pardon dépasse le pardon accordé par une mère ? Quels yeux pleurent autant de joie devant un pécheur repenti que ceux d’une mère devant son enfant qui a demandé pardon? L’amour maternel sur la terre, depuis que celle-ci existe, n’a été surpassé que par le Seigneur Jésus-Christ dans Son amour à l’égard du genre humain. Sa patience s’est étendue jusqu’aux terribles souffrances endurées sur la Croix; Son pardon s’est déversé de Son cœur et de Ses lèvres, même sur la Croix; Sa joie envers ceux qui se sont repentis a été l’unique joie qui a illuminé Son âme souffrante tout au long de Sa vie terrestre. Seul l’amour divin dépasse l’amour maternel. Seul Dieu nous aime plus que notre mère; Lui seul possède plus de patience envers nous que notre mère ; Lui seul pardonne plus que notre mère, et Lui seul se réjouit davantage devant notre redressement que notre mère.
Celui qui n’a pas de patience avec nous quand nous avons péché, ne nous aime pas. Ne nous aime pas non plus celui qui ne nous pardonne pas, alors que nous nous repentons de nos péchés. Mais celui qui nous aime le moins, est celui qui ne se réjouit pas devant notre redressement.
La patience, le pardon et la joie sont les trois caractéristiques fondamentales de l’amour divin. Ce sont aussi les caractéristiques de tout amour véritable - s’il existe d’ailleurs un autre amour en dehors de l’amour divin ! Sans ces trois caractéristiques, l’amour n’est pas amour. Et si on devait appeler toute autre chose du nom d’amour, ce serait comme si une chèvre ou une truie était appelée brebis.
Dans le récit sur le fils prodigue, le Seigneur Jésus nous montre l’image de l’amour véritable, divin, avec des couleurs si nettes que cet amour scintille aussi fort devant nous que ce monde au moment où, après les ténèbres de la nuit, le soleil vient l’illuminer. Depuis deux mille ans, les couleurs de ce tableau ne s’effacent pas, et elles ne s’effaceront pas tant qu’existeront des hommes sur terre et l’amour de Dieu pour les hommes. Au contraire, plus les hommes sont pécheurs, plus fortement apparaît ce tableau, plus net et plus nouveau.
Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père: «Père, donne- moi la part de fortune qui me revient. » Et le père leur partagea son bien (Lc 15, 11-12). Qu’y a-t-il de plus simple que le début dramatique de ce récit? Mais quels destins se cachent sous cette simplicité? Sous l’identité de l’homme (de ce récit), se trouve Dieu., alors que sous celles des deux fils, on trouve l’homme juste et l’homme pécheur, ou tous les justes et tous les pécheurs. L’homme juste est plus ancien que l’homme injuste, car Dieu, à l’origine, avait créé l’homme juste, qui par la suite se transforma lui-même en pécheur. Le pécheur recherche la division : celle avec Dieu comme celle avec son frère juste.
Derrière ces deux fils, on évoque également la dualité de la nature au sein d’un même homme : celle qui aspire à Dieu et celle qui pousse au péché. Une nature incite l’homme à vivre dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur.; comme dit l’apôtre Paul, alors qu’une autre m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres (Rm 7, 22-23). L’homme spirituel et l’homme charnel, ce sont deux hommes dans un même homme. L’homme spirituel ne peut concevoir de vivre séparé de Dieu, alors que l’homme charnel estime que sa vie ne commence que dans la division avec Dieu. L’homme spirituel est plus ancien, l’homme charnel plus jeune. De par son origine même, l’homme spirituel est plus ancien, car il est écrit que Dieu dit: Faisons l’homme à notre image (Gn 1, 26); or l’image de Dieu est de nature spirituelle et non charnelle ; puis Dieu modela l’homme avec la glaise du sol (Gn 2, 7) auquel II insuffla Son image créée précédemment, c’est-à-dire l’homme spirituel. Bien entendu, l’homme charnel ainsi créé par Dieu, bien que poussière, n’était pécheur en rien. Mais l’homme charnel fut conduit au péché. Eve était plus jeune qu’Adam. Elle fut créée à partir du corps d’Adam ; mais poussée par son propre désir charnel, elle transgressa le commandement de Dieu et succomba à la tentation. Cette chute l’éloigna de Dieu et son esprit la fit partir vers un pays lointain, le royaume de Satan.
Donne-moi la part de fortune qui me revient. C’est ainsi que le pécheur parle à Dieu. Mais qu’est-ce qui appartient à l’homme qui ne soit à Dieu ? La poussière ; rien d’autre que la poussière. En vérité, la poussière fut créée par Dieu, mais la poussière n’appartient pas à l’être divin. Et c’est pourquoi ce n’est que la poussière que l’homme peut appeler sienne ; tout le reste est à Dieu, tout le reste appartient à Dieu. Tant que l’homme n’est pas séparé de Dieu, tout ce qui est à Dieu est aussi à lui. Comme le dit Dieu Lui-même : mon enfant, tout ce qui est à moi, est à toi. De même que l’homme peut en pareil cas dire : Tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16, 15). Mais quand l’homme veut s’éloigner de Dieu, et quand il demande sa part du patrimoine inestimable de Dieu, Dieu peut ne rien lui donner et être néanmoins juste. Car l’homme sans Dieu n’est rien et tout son patrimoine ne représente rien. Quand Dieu lui donne de la poussière, c’est-à-dire le corps seul, sans l’esprit, sans l’âme et sans aucun des dons spirituels, Il lui donne néanmoins quelque chose de plus que ce qui est à l’homme ; et il le fait non dans un esprit de justice, mais par miséricorde. Mais comme la miséricorde divine est infiniment plus grande que la miséricorde maternelle envers son enfant, Dieu donne à Son fils pécheur quelque chose de plus que la poussière. En fait, outre le corps, Il lui laisse une âme dans le corps, comme c’est le cas chez les animaux ; en plus, Il lui laisse un peu de dons spirituels : un peu de raison dans la conscience de la quête du bien, seulement une petite étincelle, afin de ne pas l’abandonner tout à fait comme un animal parmi les animaux.
Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite (Lc 15,12-13). Peu de jours après', est-ce que sous ces quelques mots, ne se cache pas le mystère du bref séjour d’Adam au paradis ? En commettant le péché, Adam a de ce fait demandé et obtenu la séparation avec Dieu. En s’éloignant de Dieu, il a vu sa propre nudité, c’est-à-dire qu’il a vu qu’il n’était rien sans Dieu. Dieu, dans Sa miséricorde, ne l’abandonna pas tout nu, mais lui fit des vêtements - conformes à sa stature réduite -, l’en revêtit et le laissa (Gn 3, 21). Tu es glaise et tu retourneras à la glaise (Gn 3, 19), dit Dieu à Adam. Cela signifie : au mieux, seule la poussière est à toi, tout le reste est à moi. Tu as cherché ce qui est à toi, je te le donne ; mais pour que tu puisses vivre et être au moins l’ombre de ce que tu as été jusqu’à présent, je te donne quelque chose de plus : je te donne une étincelle de ma dignité divine.
Ce qui s’est passé avec Adam, s’est répété et se répète avec des millions de fils d’Adam qui par le péché se sont éloignés de Dieu pour partir avec leurs biens vers un pays lointain. Dieu ne retient personne de force et n’oblige pas à rester avec Lui, car Dieu a créé l’homme libre et, fidèle à Lui-même, Il ne souhaite jamais vaincre cette liberté humaine.
Or, que fit le pécheur insensé quand il s’est éloigné de Dieu ? Il partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Cela ne fut pas le fait d’un seul pécheur; cela ne fut pas seulement le fait du plus jeune fils de ce père ; cela est le fait de tout homme, sans une seule exception, quand il s’éloigne de Dieu. Il consuma en un souffle leurs jours (Ps 77,33).
En vivant dans l’inconduite. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie passer ses journées dans toutes sortes de péchés, dans l’ivrognerie, les querelles, le gaspillage, et surtout la débauche, ce qui très rapidement détruit la force vitale et éteint l’étincelle divine. Quand l’homme n’a pas d’amour, il s’adonne aux passions. Quand l’homme abandonne la voie de Dieu, il se retrouve dans un entrelacs de chemins innombrables, faisant des allées et venues de l’un à l’autre. Le débauché tient une hache près de la racine de sa vie ; chaque jour, il frappe avec la hache sur la racine, jusqu’à ce que l’arbre commence à s’assécher dans la douleur.
En vivant à la dérive, le fils prodigue finit par dilapider tout le patrimoine qu’il avait reçu de son père. Quand il eut tout dépense une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation (Lc 15,14). Dans cette contrée lointaine, éloignée de Dieu, la famine règne toujours, car la terre ne peut rassasier un homme affamé et sa nourriture ne fait qu’accroître sa faim. La terre peut à peine satisfaire la faim des animaux sans conscience, mais nullement celle des hommes. Dans cette contrée lointaine où règne toujours la faim - pour le pécheur qui a complètement oublié Dieu et dilapidé toute la force vitale que la miséricorde divine lui avait accordée avant la séparation, s’installe une grande faim, une faim telle que la terre avec toutes ses possibilités ne peut satisfaire, même furtivement. Il en est ainsi, de nos jours aussi, avec tout pécheur, qui se livre avidement et entièrement à la terre, au corps et aux plaisirs charnels. Il arrive un moment où le pécheur se trouve dégoûté par la terre, le corps et tous les plaisirs terrestres et charnels. Tout cela devient répugnant et abject pour lui. Il se met alors à se plaindre du monde entier et à maudire l’existence. Avec une force desséchée dans le corps et dans l’âme, il se sent comme un roseau creux et sec, à travers lequel souffle un vent froid.
Tout lui semble sombre, dégoûtant, répugnant. Dans une telle situation, il ne sait que faire de lui-même. Il a cessé de croire dans cette vie, et a fortiori dans l’autre vie, qu’il a oubliée, tout en méprisant cette vie-ci. Que faire maintenant? Où aller? L’univers lui semble étroit. Et il n’y a pas d’issue pour en sortir. Le tombeau ne signifie pas sortie, mais entrée. C’est dans cette situation désespérée que se manifeste le diable, qui n’a cessé jusque-là d’être avec lui, le guidant d’un mal à un autre, en cachette et sans prévenir. Maintenant, il s’annonce à lui, le prend à son service et l’envoie garder les cochons dans ses champs. Il est en effet écrit: Il alla se mettre au service d’un des habitants de cette contrée, qui l’envoya dans ses champs garder les cochons (Lc 15, 15). C’est ce qui se passe avec tout fils désobéissant, qui s’est éloigné de son père; après avoir quitté son père avec de grands et fiers plans sur sa fortune future, il finit par devenir serviteur d’un homme pire que lui-même, porcher au milieu des cochons d’un autre. Mais sous l’identité d’un des habitants de cette contrée, il est indubitable qu’on sous-entend le diable. Bien qu’on le désigne ici comme un homme habitant cette contrée, tout comme le père est désigné aussi comme un homme, il constitue une image tout à fait contraire à celle de l’homme-père, dont le fils insensé s’est éloigné. Il est un homme, mais non un homme du royaume céleste, mais un homme d’un royaume tiers, le royaume des ténèbres et de l’horreur, de la puanteur et des flammes, le royaume du démon. Chez le premier homme-père, le pécheur était appelé fils, mais chez ce troisième homme-démon, l’homme est appelé serviteur; chez l’homme-père, il était riche à profusion, mais chez l’homme-démon, il est affamé, tellement affamé qu’il veut manger des caroubes qui poussent dans le sol et dont se nourrissent les cochons ; mais cela aussi lui est impossible. Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait (Lc 15,16). Le terme de caroubes désigne en fait les mauvais esprits qui habitent le royaume du démon. Car les mauvais esprits symbolisent toutes les impuretés et le symbole de l’impureté est visible par tous. Quand le Seigneur a expulsé les mauvais esprits des insensés à Gadara, Il les a chassés dans le corps de cochons. De même que les cochons fouinent dans la terre, de même les mauvais esprits fouinent dans l’homme jusqu’à ce qu’ils y trouvent une impureté spirituelle susceptible de leur servir de nourriture. Sous le mot de caroubes, on doit comprendre toutes les impuretés de l’homme intime : les mauvaises pensées, les souhaits pervers, les intentions égoïstes, les péchés, les vices, les passions, surtout les passions. Tout ce qui affame et dessèche l’âme humaine nourrit et fait grossir les mauvais esprits. Tout ce qui pousse dans les ténèbres de l’âme humaine, non éclairée directement par la lumière divine, comme poussent les caroubes dans l’obscurité du sol, tout cela constitue la nourriture impure des mauvais esprits. Mais même cette nourriture, les mauvais esprits ne l’ont pas donnée au mercenaire du démon. Ils l’ont en effet nourri avec cette nourriture tant qu’il n’est pas tombé complètement dans leur pouvoir ; quand il se retrouva totalement entre leurs mains, il leur fut inutile de le nourrir avec quoi que ce soit. Leur nourriture était du poison, et il fut ainsi complètement empoisonné. Et voilà que son poison leur servait de nourriture. Ils rongeaient son âme, n’attendant que le moment où l’âme se séparerait du corps pour pouvoir alors se délecter de ses très grandes souffrances dans les ténèbres extrêmes. Comme le dit le prophète couronné: L'ennemi pourchasse mon âme, contre terre il écrase ma vie; il méfait habiter dans les ténèbres comme ceux qui sont morts à jamais (Ps 142,3). Le fils prodigue était comme mort, même avant sa mort charnelle !
Mais à cet instant de désespoir extrême du fils prodigue, de faim extrême et d’horreur extrême, apparut en lui une étincelle. Une étincelle inattendue et oubliée ! D’où vient cette étincelle dans un charbon de bois éteint? D’où vient cette étincelle de vie dans un cadavre? Cela vient du fait que, comme on l’a dit au début, lors du partage avec le fils, le père avait donné à ce dernier un peu plus que ce qui lui appartenait. Il lui avait donné, outre la poussière, une étincelle de conscience et d’intelligence. Comme si le sage et miséricordieux père s’était dit à lui-même, au moment de donner sa part d’héritage au fils cadet: ajoutons-lui ceci: un peu de conscience et d’intelligence ; précisément quelque chose de ce dont il veut se séparer. Cela ne fait rien, il en aura besoin. Il part vers un pays froid et exposé à la famine ; ce n’est qu’au moment des plus grandes souffrances que cette petite étincelle pourra lui montrer la voie de retour menant à moi. Cela ne fait rien, qu’il emporte cela; en vérité, il en aura besoin. Cette étincelle le sauvera.
Et voilà que cette étincelle a jailli dans le brouillard le plus dense, à la douzième heure, quand le fils prodigue était descendu dans le troisième royaume, et qu’il s’était livré au diable pour être son serviteur. Telle une lampe magique, s’alluma en lui la lumière longtemps oubliée de la conscience et de l’intelligence. Et devant cette lumière, il rentra alors en lui-même (Lc 15, 17). Devant cette lumière, il vit enfin le gouffre dans lequel il était tombé, toute la puanteur qu’il avait respirée et où il avait vécu, toute la laideur de la société à laquelle il avait été mêlé. Devant cette lampe mystérieuse, soutenue dans son âme par la main de son père, il se réveilla de son terrible rêve et se mit à comparer la vie menée jadis auprès de son père et la vie qu’il venait de vivre.
Rentrant alors en lui-même, il se dit: Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ! Je veux partir, aller vers mon père et lui dire: «Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d'être appelé ton fils, traite-moi comme l'un de tes mercenaires. » Il partit donc et s’en alla vers son père (Lc 15, 17-20). Dès que l’étincelle a flambé dans l’âme du fils prodigue, et dès qu’il a comparé la vie menée auprès de son père et celle vécue dans un pays étranger, il fut rapide à se décider: Je veux partir, aller vers mon père ! Je veux partir, se dit-il, car il avait vu sa terrible déchéance. Il n’existe pas de troisième voie : ou bien sombrer de plus en plus bas dans le gouffre du démon ou s’élever vers son père. Or, son père est riche, très riche ; chez lui on ne souffre jamais de la faim, ses mercenaires ont du pain en surabondance, alors que moi, son fils, je meurs de faim. Le pain représente la vie, tandis que les mercenaires sont des êtres inférieurs à l’homme, créés par Dieu comme des animaux et autres créatures. Le fils prodigue était tombé au-dessous du niveau des animaux et voulait mener une vie au moins semblable à celle des animaux. Les animaux sont des êtres dépourvus de liberté, et Dieu les dirige exclusivement selon Sa puissance et Sa volonté. A eux aussi, Dieu donne la vie, prend soin d’eux et satisfait leurs besoins. Mais le fils prodigue a dilapidé dans la débauche même la force vitale que Dieu donne aux animaux, et dont les animaux n’abusent pas.
J’ai péché contre le Ciel et contre toi. Ici, le Ciel désigne tout d’abord les saints anges de Dieu en général, en particulier l’ange gardien; puis en second lieu, les dons de Dieu que Dieu accorde à tout homme et qui représentent le ciel, même chez les pécheurs car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur (Rm 7,22). Le fait que le ciel représente les anges de Dieu est confirmé par les paroles du Seigneur: C'est ainsi, je vous le dis, qu’il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent (Lc 15, 10). Quand il naît de la joie pour ceux qui se sont repentis, il y a aussi de la tristesse pour les pécheurs non repentis. Tout emplis d’amour et de fidélité envers Dieu, les saints anges considèrent tout péché contre leur Créateur comme commis contre eux-mêmes. Le fait que le ciel désigne aussi les dons spirituels, qui sont dans l’homme grâce à Dieu, est illustré par les paroles de l’apôtre Paul :
Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? (1 Co 6, 19). Cela est encore plus évident dans ces paroles du Sauveur: Le Royaume de Dieu est au milieu de vous (Lc 17, 21). Ainsi, quiconque commet un péché contre Dieu, commet aussi un péché contre les anges de Dieu et contre le juste qui est en lui et qui vient de Dieu, donc du ciel. C’est pourquoi le pécheur dit : J’ai péché contre le Ciel et contre toi.
Tandis qu’il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement (Lc 15,20). Tel est l’amour infini et très doux de Dieu ! Son pardon et Sa joie sont maintenant aussi grands que Sa patience envers le pécheur. A peine le pécheur s’est-il repenti et mis en route vers Dieu, que Dieu vient vite à sa rencontre, l’accueille, le serre dans les bras et l’embrasse. Grande est la joie d’une mère quand elle voit son fils se redresser; grande est la joie du berger quand il retrouve la brebis perdue ; grande est la joie d’une femme quand elle retrouve l’argent perdu ; mais rien de tout cela ne peut se mesurer à la joie de Dieu, devant le repentir du pécheur et son retour vers Dieu. À peine le repentir a-t-il surgi dans notre cœur, et alors que nous sommes encore loin, loin de Dieu, que Dieu nous a déjà aperçu et, plus rapide que la lumière du soleil qui s’élance vers une contrée ténébreuse, Il vient à notre rencontre. À la rencontre de l’homme nouveau qui, par le repentir, naît en nous! Seigneur, s’exclame le prophète devant l’Omniscient, tu perces de loin mes pensées (Ps 138,2) ! Le Père céleste se précipite à notre secours, nous ouvre les bras et nous soutient, afin que nous ne retombions pas en arrière, dans le gouffre du démon, dans le champ des cochons, dans le pays de la faim. Approchez-vous de Dieu et 11 s'approchera de vous, dit l’apôtre Jacques (Je 4, 8). Oh, secours le plus rapide! Oh, mains les plus bénies! Si nous n’avons pas encore éteint la dernière étincelle de conscience et d’intelligence en nous, il faut avoir honte devant un tel amour de Dieu, il faut nous repentir le plus vite possible et nous hâter les yeux baissés, mais le cœur relevé, d’embrasser notre Père offensé.
Quand le fils repenti arrive chez son père, il lui dit ce qu’il avait pensé lui dire: Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’ètre appelé ton fils. Mais avec ces mots, il n’a pas dit tout ce qu’il voulait dire. Il voulait dire aussi : Traite-moi comme l’un de tes mercenaires. Mais son père ne le laissa pas terminer. Son père ne voulait pas que celui qui s’était repenti soit humilié, en cherchant à devenir un mercenaire auprès de lui. C’est pourquoi le père lui coupa la parole et commença à le serrer dans ses bras et à l’embrasser. Tout déguenillé, sale, efflanqué et quasi sauvage qu’il était, son père miséricordieux commença à l’étreindre et à l’embrasser, tout en criant à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe et l'en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé (Lc 5,22-24) ! La plus belle robe représente toute la richesse et la beauté des dons spirituels de Dieu. C’était la robe de sainteté et de pureté, dont était vêtu Adam avant le péché, la chute et l’éloignement de Dieu dans un pays lointain. Cette robe, c’est le Christ même; c’est pourquoi on l’appelle la plus belle. Au ciel, il n’y a pas de robe plus belle. Et l’Apôtre dit : Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ (Ga 3, 27). L’âme dépouillée de tout bien se déshabille complètement, sa vieille robe sale et déchirée est rejetée et elle revêt une robe nouvelle. Cette nouvelle robe de l’âme représente l’homme nouveau, repenti, transfiguré et qui a été pardonné et accueilli par Dieu. Sans cette nouvelle robe, nul ne peut être au Royaume de Dieu, comme le montre clairement la parabole du Christ sur le festin nuptial (Mt 22). Cette robe se compose, selon les paroles de l’Apôtre: de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience et par-dessus tout, de charité, en laquelle se noue la perfection (Col 3, 12-14; voir également : Ep 4,24 ; Ap 7,14 ; Za 3,4).
L’anneau au doigt correspond au mariage de l’âme avec le Christ. Le repenti abandonne tous les liens passionnels avec ce monde, accole son âme au Christ et demeure uni à Lui dans une union indissoluble. Cette union n’a lieu que par la puissance et la faveur du Saint-Esprit, sous le sceau duquel se trouvent les dons célestes.
Mettez-lui des chaussures aux pieds, dit le père à ses serviteurs. Les chaussures marquent la force de la volonté avec laquelle l’homme marche résolument sur le chemin de Dieu, sans aucune hésitation ni regard en arrière.
Les références au veau gras qui est à tuer correspondent au Christ Lui-même, qui a accepté d’être tué pour purifier les pécheurs du péché. Les serviteurs désignent soit les anges, soit les prêtres. Si la maison paternelle ne représente que le ciel, alors le terme de serviteurs ne correspond qu’aux anges ; mais si on considère, ce qui est aussi exact, que la maison paternelle représente l’Église sur terre, alors les serviteurs désignent les prêtres, qui sont appelés à accomplir le mystère du sacrifice du Christ et à nourrir ainsi les hommes pour la vie éternelle. Le fait qu’on représente ici l’Église en premier lieu est évident dans la mesure où le fils prodigue n’était pas encore mort physiquement et que tant que l’homme ne s’est pas séparé de son corps, il appartient au Royaume de Dieu du point de vue de l’Eglise de Dieu sur terre. De même, le fait que les serviteurs correspondent non seulement aux prêtres mais aussi aux anges, est évident d’abord parce que les anges assistent au Saint Mystère dans l’église et aussi parce que, par l’intermédiaire de l’ange gardien, Dieu mène les hommes sur le chemin du salut.
Car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé. Corporellement, il vivotait encore un peu, mais spirituellement il était mort. Une étincelle qui se trouvait encore là, se mit à flamber en lui et ranima toute son âme. Il avait été condamné dès le moment où il avait demandé sa part du patrimoine paternel. Mais il revint à lui. Ce qui signifie qu’il revint à lui avant l’illumination de l’étincelle de Dieu, car il s’était perdu lui-même. Dieu le connaissait et ne l’avait pas perdu de vue jusqu’à l’heure ultime, l’heure du repentir.
Et ils se mirent à festoyer. Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses... Il se mit alors en colère et dit à son père: « Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis; et puis ton fils que voici revient- il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras» (Lc 15, 24-30). C’est ainsi que le fils juste parla à son père. C’est avec autant de colère que s’expriment de nombreux justes à l’égard de l’Église, quand l’Église accueille avec joie et douceur les pécheurs repentis et les conduit vers le saint mystère de la Communion. C’est aussi ce que peuvent dire à Dieu les justes de l’Ancien Testament, quand ils voient que Dieu a offert Son Fils Unique en sacrifice à une génération plus jeune et pécheresse de l’humanité. «À nous, pourraient-ils dire, Il n’a jamais offert un chevreau ! À côté de l’énorme sacrifice que tu accomplis pour nos descendants pécheurs et débauchés, tu n’as fait le moindre sacrifice pour nous.» Ces mêmes justes pourraient aussi dire : «Tu nous as défendu de commettre le plus petit des péchés, aussi menu qu’un chevreau, et te voilà maintenant en train de récompenser cette génération de pécheurs avec le plus grand trésor que Tu possèdes, en sacrifiant Ton propre Fils ! » Si on va plus loin, on voit que ce récit, simple en apparence, recouvre l’essence même de toute l’histoire du genre humain, de l’Adam déchu jusqu’au plus grand des Justes, le Seigneur Jésus, qui apparaît par rapport à l’humanité — Adam et sa descendance — comme le Fils aîné du Père céleste, bien que né Unique et non adopté. Si le Seigneur Jésus parlait comme un simple mortel, Il pourrait dire à Son Père: «Adam a péché et s’est détaché de Toi ; lui et toute sa descendance ont blasphémé Ton Nom, et maintenant Tu prépares pour lui et sa descendance une fête et une réjouissance telle que moi et tout le ciel en avons connu très peu.» Bien entendu, Jésus ne saurait jamais être en colère contre Son Père céleste ; Il serait tout aussi incapable de s’adresser en ces termes au Père céleste, sauf intentionnellement, en se transportant dans nos cœurs et en. nous parlant ainsi en guise de réprimande et pour l’exemple, afin que nous ne nous enorgueillissions pas de notre sens de la justice et que cet orgueil ne nous entraîne pas à mépriser les pécheurs repentis. Comme s’il voulait nous dire : quand moi, juste éternel, qui suis depuis l’éternité inséparable du Père, je ne proteste pas contre l’accueil de l’Adam repenti au sein du Royaume céleste, comment pouvez-vous, justes depuis la veille et pécheurs depuis le premier péché commis par Adam, protester contre l’amour de Dieu envers les pécheurs repentis ?
Mais le père lui dit: « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé» (Lc 15,31-32)!
Ainsi Dieu apaise le juste, en lui rappelant les biens innombrables qu’il possède conjointement avec Lui et dont il dispose à Ses côtés. Tout ce qui est à moi est à toi. Avec le retour de ton frère, ton bien ne diminue pas, mais ta joie doit augmenter. Puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé.
Ainsi s’achève cette parabole, qui constitue en elle-même tout un évangile de mystères et d’enseignements. Celui qui, dans la prière, s’investira encore davantage dans ce récit, y découvrira encore plus de mystères et d’enseignements. Gloire au Seigneur Jésus, qui nous a offert cette parabole, comme un trésor plein de sagesse où des générations successives puisent la connaissance de Dieu et la connaissance des hommes, tout en y apprenant l’amour à travers la patience, le pardon dans la philanthropie divine et la joie dans la joie de Dieu lors de l’accueil des pécheurs repentis. Gloire aussi à Son Père prééternel et à l’Esprit vivifiant, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.