HOMÉLIE XIII
JE VOUS DIS DONC, ET JE VOUS CONJURE PAR LE SEIGNEUR,DE NE PLUS MARCHER COMME LES GENTILS QUI MARCHENT DANS LA VANITÉDE LEURS PENSÉES, QUI ONT L'INTELLIGENCE OBSCURCIE DE TÉNÈBRES,ENTIÈREMENT ÉLOIGNÉS DE LA VIE DE DIEU, PAR L'IGNORANCEQUI EST EN EUX, A CAUSE DE L'AVEUGLEMENT DE LEUR COEUR, QUI, AYANT PERDUTOUT ESPOIR, SE SONT LIVRÉS A L'IMPUDICITÉ, A TOUTES SORTESDE DISSOLUTIONS, A L'AVARICE. (IV, 17-19, JUSQU'A 24.)
1. Cela ne s'adresse point seulement aux Ephésiens ; c'est encoreà vous que ce langage est tenu, non par nous, mais par Paul lui-même,ou plutôt, ni par nous, ni par Paul, mais par la grâce de l'Esprit.Soyez donc dans les dispositions qui conviennent pour écouter unepareille voix. Et d'abord, écoutez ce qu'elle vous dit : " Je vousdis donc, et je vous conjure par le Seigneur, de ne plus marcher commeles gentils, qui marchent dans la vanité de leurs pensées,qui ont l'intelligence obscurcie de ténèbres , entièrementéloignés de la vie de Dieu, par l'ignorance qui est en eux,à cause de l'aveuglement de leur cur ". Mais si c'est ignorance,aveuglement, que leur reprochez-vous? Quiconque ignore ne doit point êtrepuni, ni réprimandé, mais instruit des choses qu'il ignore.Mais considérez comment aussitôt il leur enlève cetteexcuse : " Qui, ayant perdu tout espoir, se sont livrés àl'impudicité, à toutes sortes de dissolutions, à l'avarice.Pour vous, ce n'est pas ainsi que vous avez été instruitstouchant le Christ ". Il montre ici que leur aveuglement provient de leurconduite ; et que leur conduite est un fruit de leur propre négligenceet de leur apathie. " Qui, ayant perdu tout espoir, se sont livrés". Ainsi donc, quand vous entendrez dire que Dieu les a livrés ausens réprouvé (Rom. I, 23 ) , souvenez-vous de cette parole,qu'ils se sont livrés eux-mêmes. S'ils se sont livréseux-mêmes, comment Dieu les a-t-il livrés ? Ou si c'est Dieu,comment eux-mêmes se sont-ils livrés? (505) Vous voyez cetteapparente contradiction ? Mais " Dieu les a livrés ", signifie ici: Dieu les a laissés aller. Voyez-vous qu'en l'absence d'une viepure, de pareilles doctrines prennent facilement naissance ? " Quiconquefait le mal ", est-il écrit, " hait la lumière, et ne vientpas à la lumière ". (Jean, III, 20.)
Comment concevoir qu'un pervers , un homme prostitué àtoutes les femmes, à l'image de ces pourceaux qui se vautrent dansles bourbiers, qu'un avare, qu'un homme sans souci de la tempérance,puisse adopter un genre de vie comme le nôtre ? Voilà lesoccupations dont ils font métier, dit l'apôtre. De làleur aveuglement, de là le crépuscule répandu surleur esprit. La plus brillante lumière pâlit, quand on a lesyeux faibles; or, les yeux s'affaiblissent, soit par suite d'un affluxd'humeurs malignes, soit par l'abondance trop grande du liquide qu'ilsrecèlent. C'est la même chose ici : quand le flux des chosesmondaines vient à submerger notre intelligence, elle se trouve dans.l'obscurité ; et comme si nous étions au fond de l'eau, nousdevenons hors d'état de voir le soleil, à cause de la barrièreque l'eau dont nous sommes couverts oppose à nos regards. C'estainsi que s'aveuglent également les yeux de notre raison, quandnulle crainte n'ébranle notre âme. " La crainte de Dieu n'estpas devant ses yeux ", est-il écrit; et encore : " L'insenséa dit dans son coeur : il n'y a pas de Dieu ". (Ps. XIII, 3,1.) Cet aveuglementprovient d'une seule cause, l'apathie : voilà ce qui obstrue nosorganes. Quand- une humeur vient à se concentrer et à secondenser dans un endroit, le membre devient insensible et comme mort;brûlez-le, coupez-le, faites ce que vous voudrez, il ne sent plusrien. De même, une fois que les hommes dont je parle se sont abandonnésà la débauche, employez le discours pour les guérir,à la façon du fer ou du feu, rien ne les touche, rien nepénètre jusqu'à eux; le membre est paralysé;si vous ne guérissez pas cette insensibilité, si vous n'attendezpas que le membre soit sain, vous perdez votre peine. " A l'avarice ".C'est ici particulièrement qu'il leur ôte toute excuse. Ilne tiendrait qu'à eux, s'ils le voulaient, d'éviter l'avarice,l'incontinence, la gourmandise, les voluptés; ils pourraient netoucher à l'argent, au plaisir, au luxe, qu'avec modération; mais une fois qu'ils ont abusé, tout est perdu. " A toutes sortesde dissolutions ". Voyez-vous comment par là il leur ôte toutrecours? Il montre qu'ils n'ont point péché par accident,mais par coutume, et, pour ainsi dire, par métier : " A toutes sortesde dissolutions ".
Par dissolutions, entendez l'adultère, la fornication, la sodomie,l'envie, tous les genres d'intempérance et de débauche. "Pour vous, ce n'est pas ainsi que vous avez été instruitstouchant le Christ, si toutefois vous l'avez écouté, et sivous avez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine (20,21) ". Ces mots : " Si toutefois vous l'avez écouté ", nemarquent point ici un doute, mais une affirmation expresse ; c'est ainsiqu'on lit ailleurs " Si pourtant il est juste devant Dieu, qu'il rendel'affliction à ceux qui vous affligent ". (II Thess. I, 6.) En d'autrestermes : Ce n'est pas ainsi que vous avez été instruits touchantle Christ. " Si toutefois vous l'avez écouté, et si vousavez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine, àdépouiller, par rapport à votre première vie, le vieilhomme (22) ". Ainsi, c'est encore être instruit touchant le Christ,que de bien vivre. Celui qui vit mal, méconnaît Dieu, et ilest méconnu de lui. Ecoutez plutôt ce que dit ailleurs lemême Paul : " Ils confessent qu'ils connaissent Dieu, et ils le nientpar leurs oeuvres ". (Tit. I,16.) " Selon la vérité de sadoctrine, à dépouiller, par rapport à votre premièrevie, le vieil homme ". En d'autres termes : Ce ne sont pas là vosconventions. Parmi nous, ce n'est pas la vanité qui règne,mais la vérité; si les dogmes sont vrais, la vie ne l'estpas moins. C'est le péché et le mensonge; qui sont vanité;quant à la bonne conduite, c'est vérité ; car la finen est sublime : la débauche, au contraire, aboutit au néant." Qui se corrompt par les désirs de son erreur ". Si ses désirssont corrompus, il l'est également lui-même.
2. Comment donc ses désirs sont-ils corrompus ? Tout se dissoutpar la mort : écoutez le prophète qui nous dit : " En cejour périront " toutes ses pensées ". (Ps. CXIV, 4.) Et cen'est pas seulement par la mort, c'est de mille autres manières:par exemple, la beauté s'enfuit devant la maladie et la vieillesse,elle meurt, elle se flétrit. La force du corps succombe aux mêmesatteintes : la mollesse elle-même ne goûte plus les mêmesplaisirs, la vieillesse venue. C'est ce que nous fait voir l'histoire de(506) Bérzellaï, qui vous est certainement connue (II Rois,XIX.) Ou enfin, c'est la passion elle-même qui détruit celuiqu'elle dévore. Le vieil homme est comparable à la lainequi vient des bêtes et périt par les bêtes. On peutêtre victime, et beaucoup l'ont été de l'avarice, desplaisirs, et dupe de la passion. Car à vrai dire, ce n'est pointvolupté, mais amertume et illusion, leurre et comédie : l'extérieura bonne apparence, mais au fond, on ne trouve que misère, détresse,dégoûts, pénurie complète : ôtez le masque,mettez le visage à nu : la déception vous apparaîtra.Car il y a déception, quand une chose semble différente dece qu'elle est réellement. Ainsi naît l'erreur.
Paul nous décrit quatre hommes : je vais vous les montrer sivous le voulez. D'abord, en voici deux, dans ces paroles: " Ayant dépouilléle vieil homme, renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme, et revêtez-vousde l'homme nouveau ". Il fait mention de deux autres dans l'épîtreaux Romains : " Mais je vois dans mes membres une autre loi qui combatla loi de mon esprit , et me captive sous la loi du péché,laquelle est dans mes membres ". (Rom. VII, 23.) Ceux-ci ont du rapportavec les autres, l'homme intérieur avec l'homme nouveau, l'hommeextérieur avec le vieil homme : Néanmoins il y en a troisqui ont succombé. Mais que dis-je? Ils sont trois encore aujourd'hui,le nouveau, l'ancien, et l'homme essentiel ou naturel. " Renouvelez-vousdans l'esprit de votre âme (23) ". Pour qu'on n'aille pas croirequ'après avoir nommé l'ancien homme et le nouveau, il enintroduit ici un troisième, considérez comment il parle :" Renouvelez-vous ". Il y a renouvellement, quand ce qui était vieuxrajeunit, en vertu d'une transformation. De sorte que le sujet reste lemême, et que le changement n'intéresse que les accidents.Car il en est de ceci comme du corps qui reste le même, en dépitdes changements qui peuvent survenir dans ses phénomènes.Mais comment doit s'opérer ce renouvellement? " Dans l'esprit devotre âme ". Quiconque gardera en soi quelque chose d'ancien n'arriveraà rien : car l'esprit répugne à tout ce qui est ancien," L'esprit de votre âme ", c'est-à-dire : l'esprit qui estdans votre âme. " Et revêtez-vous de lhomme nouveau (24) ".Voyez-vous que le personnage reste le même, et qu'il se dépouilleseulement d'un habit pour en revêtir un autre ? " De l'homme nouveau,qui a été créé selon Dieu dans la justice etla sainteté de la vérité ". Pourquoi appelle-t-ilhomme la vertu, et homme encore le vice ? Parce que sans opérationl'homme ne serait pas manifesté. En sorte que cela contribue nonmoins que la nature à manifester l'homme, soit bon, soit mauvais.Mais s'il est facile de se dépouiller d'un vêtement, il enest de même pour le vice et la vertu. L'homme jeune est fort : demême soyons forts, nous aussi, pour la pratique du bien. L'hommejeune n'a point de rides : n'en ayons pas davantage. L'homme jeune marchedroit, et résiste aux atteintes de la maladie : résistons-ypareillement. " Qui a été créé ". Voyez commentil appelle ici création la réalisation de la vertu, son passagedu néant à l'être. Mais quoi ! cette autre créationn'est-elle pas selon Dieu ? Nullement, mais selon le diable: c'est le diablequi est l'auteur du péché. Comment cela? Parce que l'hommen'a pas été créé seulement avec de lit terreet de l'eau, mais encore dans la justice et la sainteté de la vérité.Qu'est-ce à dire? c'est-à-dire que Dieu l'a crééfils du premier coup : car ce titre remonte au baptême: voilànotre essence... Remarquez ces mots : " Dans la justice et la saintetéde la vérité ". Il y avait autrefois de la justice et dela sainteté chez les Juifs ; mais ce n'était pas une sainteté, une justice de vérité ; c'étaient de simples images.La pureté du corps, en effet, n'était qu'une figure de lapureté, et n'en était point la réalité ; demême la justice existait, non en réalité, mais en figure." Dans la sainteté et la justice de la vérité ". Peut-êtreaussi a-t-il ici en vue le mensonge de ces infidèles, qui se fontpasser faussement pour justes.
Par justice, entendez la vertu en général. Le Christ adit : " Si votre justice n'abonde pas plus que celle des scribes et despharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ". (Matth. V,20.) Il est encore écrit: " Celui qui est sans reproche est appeléjuste". (I Jean, III, 9.) De même, dans les jugements, nous appelonsjuste celui qui a été offensé et n'a point rendu lapareille. Si donc au terrible jugement nous pouvons paraître justesles uns à l'égard des autres, nous pourrons obtenir quelquemiséricorde. Car à l'égard de Dieu, la chose est impossible,quelle qu'ait pu être notre conduite: l'avantage de la justice (507)est, en effet, toujours de son côté, comme dit le prophète: " Et tu triompheras dans les jugements ". (Psaume, L, 6.) Mais si nousn'avons pas enfreint la justice à l'égard de notre prochain,si nous pouvons montrer que nous avons subi l'iniquité, alors nousserons justifiés. Mais puisque nous sommes déjà vêtus,pourquoi nous dire encore: " Revêtez-vous?" C'est qu'il parle maintenantde la conduite et des actions. Notre premier vêtement nous est venudu baptême : celui-ci, nous le devrons à nos uvres, non plusselon les désirs de l'erreur, mais selon Dieu. Mais la saintetéen quoi consiste-t-elle ? Dans la pureté, dans l'acquittement denotre dette. Nous employons une expression tirée de là pourdésigner les derniers devoirs rendus aux morts : c'est comme sinous disions : Je ne leur dois plus rien, ils n'ont plus rien àréclamer de moi. Nous nous servons encore de termes de ce genrepour dire: " J'ai payé mon tribut, je suis quitte (1) "
3. C'est donc à nous qu'il appartient de ne pas quitter ce vêtementde justice que le prophète appelle encore vêtement de salut,afin de nous rendre semblables à Dieu, qui, lui aussi, est vêtude justice. Tel doit être notre vêtement. Quant à cetteexpression revêtir, elle revient à celle-ci : Ne jamais quitter.Ecoutez plutôt le langage du prophète : " Il a revêtula malédiction comme un vêtement, et elle viendra àlui"; et encore: " Celui qui se revêt de lumière comme d'unmanteau ". (Ps. CVIII, 18 et CIII, 2.) Nous employons de même cetteexpression en parlant des hommes; nous disons : " Un tel s'est revêtud'un tel ". Ainsi donc ce n'est pas un jour, ni deux, ni trois, c'est toujoursque nous devons rester dans la vertu, sans jamais nous dépouillerde ce vêtement. En effet, il y a moins d'indécence pour l'hommeà avoir le corps nu, qu'à se montrer dépouilléde vertu. Dans le premier cas, son indécence n'a pour témoinsque les compagnons de son esclavage; dans le second les témoinssont le Maître et les anges. Ne seriez-vous pas choqué, dites-moi,si vous voyiez un homme paraître tout nu sur la place publique? Quedirons-nous donc de vous, qui courez sans le vêtement dont je parle?Ne voyez-vous
1. Ce passage ne peut être rendu qu'approximativement en français,vu l'impossibilité de trouver parmi les dérivés denotre mot saint, des équivalents propres à exprimer toutestes idées.
pas en quel état circulent ces mendiants que nous appelons "Lotages ", et quelle pitié ils nous inspirent? Néanmoinsils sont sans excuse : nous ne pardonnons point à des gens qui ontperdu leurs habits en jouant aux dés. Comment donc Dieu pourrait-ilnous pardonner, si nous perdons le vêtement de la vertu? Dèsque le diable voit un homme dépouillé de vertu, aussitôtil lui noircit le visage, le souille, le meurtrit, et le soumet àtoutes sortes de violences. Dépouillons-nous des richesses pourn'être point dépouillés dé la justice : lesrichesses ne font que gâter ce vêtement : elles sont commeun manteau d'épines; plus nous porterons sur nous de ces épines,plus notre nudité augmentera. L'incontinence nous dépouilleaussi de notre vêtement : car c'est un feu, un feu qui le consume.L'argent est une teigne : comme la teigne, il ronge tout et n'épargnepas même les étoffes précieuses. Jetons donc bas toutesces choses, afin que nous devenions justes, afin que nous revêtionsl'homme nouveau. Ne conservons rien d'ancien, rien d'apparent, rien decorruptible. La vertu n'est pas si difficile à acquérir nià pratiquer.
Considérez ceux qui vivent sur les montagnes : ils quittent maison,femmes, enfants, affaires : isolés du monde, revêtus d'uncilice, couverts de cendres, le cou emprisonné, ils s'enfermentdans un humble réduit, et, non contents de cela, ils s'épuisentde jeûnes prolongés. Si je vous prescrivais d'en faire autant,ne vous enfuiriez-vous pas tous au loin? Ne déclareriez-vous pasmes exigences intolérables? Je ne réclame rien de pareil: je me borne à souhaiter, sans imposer rien. Prenez des bains,soignez votre corps, allez sur la place publique, gardez votre maison,vos serviteurs, buvez et mangez; mais bannissez impitoyablement la cupidité.Voilà l'origine du péché : tout excès devientpéché : ainsi la cupidité n'est pas autre chose. Voyezplutôt quand la colère outrepasse ses justes bornes, alorselle déborde en injures, elle s'emporte à toutes les iniquités. de même pour l'amour sensuel, pour l'amour des richesses, de lagloire, que sais-je encore? Et ne venez pas me dire que les hommes dontje parle ont pu ce qui vous est impossible : beaucoup étaient plusmalades que vous, plus riches, plus voluptueux, qui ont embrassécette sévère et rigoureuse règle de vie.
508
Que dis-je, des hommes? des vierges parvenues à peine àla vingtième année, qui n'étaient jamais sorties del'ombre de la maison où elles vivaient, au milieu des parfums etdes suaves odeurs, couchées sur des lits moelleux, des filles délicates,gâtées encore par mille recherches, sans autre occupationque la toilette, le luxe, et les raffinement., du bien-être, incapablesde se servir elles-mêmes, et entourées pour cet usage d'unefoule de suivantes, des filles revêtues d'habits trop moelleux mêmepour leur mollesse, de souples et fines étoffes de lin, des fillesqui ne cessaient de respirer l'odeur des roses et mille autres aussi délicieuses: les voilà qui tout à coup, embrasées de l'amourdu Christ, se dépouillent de tout ce faste, de toute cette indolence,oublient le luxe et les plaisirs de leur âge, et pareilles àdes athlètes généreux, renoncent à toutes cesdouceurs pour se jeter au milieu des combats. Peut-être accuserez-vousmes paroles d'invraisemblance : mais je ne dis que la vérité.Je sais, oui, je sais que des filles délicates en sont venues àce point d'austérité, de revêtir leur nuditédes plus durs cilices, de laisser sans chaussures leurs pieds délicats,de dormir sur un lit de feuillage : que dis-je? elles passent àveiller la plus grande partie des nuits. Loin de penser aux parfums ouà mille autres de leurs frivolités passées, ellesvont jusqu'à négliger cette tête, jadis objet de tantde soins, et se bornent à rattacher leurs cheveux au hasard, afind'éviter l'indécence. Elles ne font qu'un repas le soir;et à ce repas elles ne mangent ni légumes ni pain , maisseulement de la farine, des fèves, des pois chiches, des oliveset des figues; elles ne cessent de filer, et s'imposent des tâchesbien plus rudes que ne sont celles des servantes. Elles se sont prescritde soigner les femmes malades; elles portent leurs lits; elles leur laventles pieds; beaucoup vont jusqu'à faire la cuisine: tant est puissantela flamme du Christ; tant le zèle peut prévaloir sur la nature.D'ailleurs je n'exige de vous rien de pareil, puisque vous voulez vouslaisser dépasser par des femmes.
4. Faites du moins ce qui n'a rien de pénible : maîtrisezvos mains et le dérèglement de vos regards. Que voyez-vouslà de difficile ou de malaisé? Pratiquez la justice, ne faitestort à personne, que vous soyez riche ou pauvre, marchand ou mercenaire: car l'injustice peut pénétrer jusque chez les pauvres.Ne voyez-vous pas combien de batailles ils livrent, combien de bouleversementsils provoquent? Mariez-vous, ayez des enfants : Paul écrivait aussipour les gens mariés, et leur adressait aussi ses instructions.La lutte dont je vous ai parlé est une lutte sublime; le rocherest trop haut, la cime trop voisine du ciel; vous ne pouvez monter jusque-là: visez donc plus bas. Vous ne pouvez renoncer aux richesses au moins,ne dépouillez pas autrui, ne commettez pas l'injustice. Vous nepouvez pas jeûner : au moins, ne vous plongez pas dans la mollesse.Vous ne pouvez pas dormir sur un lit de feuillage? Que l'argent, du moins,n'enrichisse pas votre couche; ayez un lit, des couvertures qui ne soientpoint faites pour la montre, mais pour le repos : point de lits d'ivoire,point d'ostentation. Pourquoi charger votre radeau de tant de marchandises?Si vous savez vous modérer, vous ne,craindrez rien, ni l'envie,ni les voleurs, ni les rapines. Vous êtes moins riches d'argent quede soucis; moins bien pourvus de trésors que d'angoisses et de dangers: " Ceux qui veulent être riches, introduisent chez eux les tentationset les convoitises funestes ". (I Tim. VI, 9.) Voilà à quois'exposent ceux qui veulent posséder beaucoup de biens. Je ne vousdis pas: Donnez vos soins aux malades : du moins chargez de cela votreserviteur.
Voyez-vous que mes recommandations n'ont rien de bien rigoureux? Songezplutôt à ces filles délicates qui nous devancent desi loin. Ah ! rougissons de voir que dans les choses du monde, comme laguerre et la lutte, nous sommes si loin de céder l'avantage àleur sexe; et qu'au contraire elle nous surpassent dans les combats spirituels,nous préviennent quand il s'agit de ravir la palme, et s'élèvent,dans leur vol sublime, aussi haut que l'aigle, tandis que nous, pareilsà des corbeaux, nous ne pouvons nous élever au-dessus dela fumée d'ici-bas: oui, à des corbeaux, ou à deschiens gloutons, nous qui ne rêvons que de table et de cuisine. Rappelez-vousles femmes de l'ancien temps : car il y en eut de grandes, d'admirables,comme Sara, Rébecca, Rachel, Débora, Anne; le temps du Christaussi en a vu de pareilles; néanmoins elles ne surpassaient pasles hommes et n'occupaient que le second rang. Aujourd'hui c'est tout lecontraire : des femmes nous surpassent, nous éclipsent. Quelle dérision! quelle ignominie! Nous (509) occupons la place de la tête, et nousnous laissons surpasser par le corps? Si nous avons été investisde l'autorité sur les femmes, ce n'est pas seulement pour les gouverner,c'est encore pour les gouverner selon la vertu. Car c'est par la supérioritéde vertu que celui qui domine doit principalement dominer : s'il resteinférieur par ce côté, il cesse d'être le maître.
Voyez-vous quels miraculeux effets a produits la venue du Christ? commentelle a levé la malédiction? Les vierges sont plus nombreusesparmi les femmes, la chasteté est moins rare chez elles ainsi quela fidélité au veuvage; les femmes sont moins promptes àproférer des paroles grossières. Pourquoi donc en proférez-vous,dites-moi? Car ne venez pas me parler des femmes perdues. Ce sexe aimela parure, c'est son défaut. Mais en ce point encore les hommesles dépassent, eux qui se parent de leurs femmes comme d'objetsde luxe. Je ne pense pas qu'une femme soit aussi fière des ajustementsqu'elle porte que son mari l'est lui-même; la femme n'est pas sifière de sa ceinture dorée, que son mari n'est fier de lavoir portée par sa femme. Les vrais coupables, c'est donc nous-mêmes,qui soufflons sur cette étincelle, qui attisons cette flamme. D'ailleurs,la faute ne saurait être imputée aussi sévèrementà la femme qu'à l'homme. Vous avez été chargéde la conduire ; en tout, vous réclamez le premier rang; montrezdonc par votre exemple que vous ne tenez nullement à ce faste. Laparure sied mieux à la femme qu'à l'homme. Si donc vous nel'évitez pas, comment l'évitera-t-elle ? Les femmes ont dela vanité, mais ce défaut leur est commun avec les hommes;elles sont sujettes à la colère, et nous pareillement. Maisleurs qualités leur appartiennent, au contraire, en propre : jeveux dire la chasteté, la ferveur, la religion, l'amour du Christ.Pourquoi donc, dira-t-on, ont-elles été exclues de la chairede prédication? C'est encore une preuve de la grande distance quiexiste entre elles et nous, et de la grandeur des femmes de ce temps. QuandPaul, Pierre, et maint autre saint prêchait , fallait-il , dites- moi, qu'une femme envahît cette fonction? Mais aujourd'hui noussommes arrivés à un point de corruption tel, qu'il y a lieude s'enquérir pourquoi les femmes n'enseignent pas, quand nous sommesdevenus aussi faibles qu'elles. Si je parle ainsi, ce n'est point pourleur inspirer de l'orgueil, mais pour nous instruire, nous avertir nous-mêmes,et nous engager à ressaisir l'autorité qui nous appartient,non à titre de domination, mais à titre de gouvernement,de direction et de supériorité morale. Le corps ne sera dansl'état où il doit être, que lorsque l'autoritéappartiendra au meilleur. Puissions-nous tous, hommes et femmes, vivreselon la volonté de Dieu, afin d'obtenir tous, au jour redoutabledu jugement, la miséricorde du Seigneur, et d'entrer en possessiondes biens qui nous sont promis en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
HOMÉLIE XIV
C'EST POURQUOI, QUITTANT LE MENSONGE, QUE CHACUNDISE LA VÉRITÉ AVEC SON PROCHAIN, PARCE QUE NOUS SOMMES MEMBRESLES UNS DES AUTRES. IRRITEZ-VOUS ET NE PÉCHEZ POINT ; QUE LE SOLEILNE SE COUCHE POINT SUR VOTRE COLÈRE. NE DONNEZ POINT LIEU AU DIABLE.(IV, 25-27, JUSQU'A 30.)
1. Après avoir parlé du vieil homme en général,voici qu'il le décrit en détail. L'enseignement le plus facileà comprendre est celui qui procède ainsi. Que dit-il donc?" C'est pourquoi, quittant le mensonge". Quel mensonge? les idoles? Nullement: elles sont bien, elles-mêmes, un mensonge : mais il ne s'agit pasd'elles ici ; car les Ephésiens n'avaient rien de commun avec elles: il s'agit du mensonge dans leurs relations mutuelles, de l'astuce, dela fourberie. " Que chacun dise la vérité avec son prochain". Puis vient ceci, qui est plus persuasif : " Parce que nous sommes membresles uns des autres : en conséquence, que personne ne trompe sonprochain " : c'est ainsi qu'on lit çà et là chez lepsalmiste : " Des lèvres perfides sont dans son coeur, et dans soncur il a dit le mal ". (Ps. XI, 43.) Il n'est rien, non rien, d'aussipropre à engendrer la haine que la tromperie et l'astuce. Voyezcomme partout l'Ecriture se sert, pour nous faire rentrer en nous-mêmes,d'exemples empruntés au corps. Que l'il ne trompe pas le pied ;ni le pied, l'oeil. Supposez une fosse profonde, recouverte par en hautde chaume que recouvre lui-même une couche de terre : les yeux àqui ce piège offrira l'apparence d'un terrain solide ne recourront-ilspas au pied pour s'assurer s'il n'y a par dessous que du vide, ou bienun sol ferme et résistant; le pied, alors, mentira-t-il, déclarera-t-ilautre chose que la vérité? Ou bien encore, si l'il vientà apercevoir un serpent ou une bêle féroce, trompera-t-ille pied? ne se hâtera-t-il pas de l'avertir, de telle sorte que lepied, instruit du péril, suspende sa marche ? Ou encore, quand lediscernement n'est plus l'affaire de l'il ni du pied, mais uniquementde l'odorat, quand il s'agit, par exemple, de reconnaître si un breuvageest, ou non, un poison, l'odorat en impose-t-il à la bouche? Nullement.Pourquoi? parce qu'il se perdrait lui-même : voilà pourquoiil communique son impression. Et la langue? Est-ce qu'elle trompe l'estomac?ne rejette-t-elle point ce qui est amer? ne laisse-t-elle point passerce qui est doux? Considérez cet échange de services et debons offices; considérez cette sollicitude, cet empressement desincérité. C'est ainsi que nous devons éviter le mensonge,si nous sommes membres les uns des autres. C'est un gage d'amitié,c'est tout le contraire de la haine. Et si l'on veut me tromper ? direz-vous.Ecoutez la vérité : si l'on voulait vous tromper, on ne seraitplus un de vos membres. II est dit : Ne mentez pas à vos membres.
" Irritez-vous, et ne péchez point ". Considérez sa sagesse.Il nous enseigne à éviter le péché, et, d'autrepart, il n'abandonne point les indociles : il ne renonce point àses entrailles spirituelles. C'est ainsi qu'un médecin indique aitmalade tout ce qu'il doit faire, et ne le néglige point, lors mêmequ'il résiste, (511) recommence, au contraire, à mettre enuvre auprès de lui la persuasion afin de le guérir... Celuiqui s'éloignerait dans ce cas, montrerait qu'il ne recherche quela gloire, et qu'un pareil mépris l'humilie : mais l'autre s'inquiétantseulement de la santé du malade, ne vise qu'à une chose,à son rétablissement. Ainsi fait Paul. Il dit : Ne mentezpoint : que si à la suite d'un mensonge, il s'est produit de lacolère, il s'empresse d'apporter remède à ce nouveaumal. Que dit-il, en effet? Irritez-vous, et ne péchez point. C'estune bonne chose que de ne point s'irriter : si cependant on se laisse emporterà cette passion, que ce ne soit pas, du moins, jusqu'à cetexcès : " Que le soleil ", dit-il, " ne se couche point sur votrecolère ". Vous voulez vous rassasier de colère : une heure,deux, trois, vous suffisent : que le soleil en disparaissant ne vous laissepoint en état d'inimitié. Il s'est levé par un effetde bonté : qu'il- ne s'éloigne pas après avoir luisur des indignes. Si c'est le Seigneur qui l'a envoyé dans sa bontéinfinie, s'il vous a pardonné vos tintes et que vous ne les remettiezpas à votre prochain, voyez quel crime sera le vôtre. Autrechose : Saint Paul a eu peur de la nuit : il a craint que, trouvant dansla solitude l'offensé, encore dévoré de colère,elle n'attise l'incendie. Tant que le jour est là pour vous distrairepar mille objets, vous pouvez vous rassasier de courroux : mais quand lesoir va venir, réconciliez-vous, éteignez le naissant incendie.Car si vous vous laissez surprendre par la nuit, le jour suivant ne suffirapas lui-même à éteindre les colères amonceléespendant la nuit : quand bien même vous vous seriez déchargéd'une partie de votre fardeau, si vous en conservez quelque chose, ce quireste suffit pour rendre la flamme plus ardente à la faveur de lanuit. Quand le soleil n'a pas réussi à éclaircir,à dissiper par son ardeur, pendant le jour, les nuages et les brouillardsamassés durant la nuit, ce qu'il en reste, bientôt augmentéd'autres, devient l'origine d'une tempête nocturne. " Ne donnez pointlieu au diable ". Ainsi se faire mutuellement la guerre, c'est donner lieuau diable. Car alors, au lieu de nous unir et de nous serrer pour lui tenirtête, nous renonçons à lui faire la guerre pour nousexciter les uns contre les autres. Car le diable n'est nulle part àsa place comme au milieu des discordes.
2. De là naissent d'innombrables maux. Tant que les pierres demeurentunies et ne laissent point de vide entre elles, le mur est inébranlable: mais il suffit d'un trou de l'épaisseur d'une aiguille, d'unefente où puisse passer un cheveu, pour tout détruire et toutruiner. Il en est de même pour le diable. Tant que nous restons bienunis, bien serrés, aucune de ses armes ne trouve passage : maispour peu qu'une mince ouverture se montre, il se précipite par làcomme un torrent. En toute chose, il n'a besoin que d'un commencement;et la difficulté pour lui est de le trouver; mais ce point une foisobtenu, il s'est bientôt mis au large. Dès lors les oreillessont ouvertes à la calomnie ; les menteurs trouvent créditcar c'est la haine qui juge, et elle se soucie peu de la vérité.Et si, entre amis, les accusations fondées sont elles-mêmesréputées fausses, là où règne l'inimitié,le mensonge même est censé vérité : c'est unesprit tout autre, un tout autre jugement; à l'impartialitésuccède la prévention. De même qu'il suffit d'un morceaude plomb jeté dans une balance pour l'entraîner, de mêmeici il suffit de la haine, poids bien plus lourd que le plomb. Je vousen conjure donc : faisons tous nos efforts pour étouffer nos ressentimentsavant le coucher du soleil. Si vous n'avez pas su les vaincre le premierjour ou le jour suivant, souvent ils durent une année entièrel'inimitié croît alors d'elle-même et s:1ns nul secoursétranger. Elle nous fait interpréter faussement les paroles,les gestes, les plus simples démarches; par là, elle nousaigrit, nous rend farouches et pires que des insensés; un nom mêmelui coûte à dire ou à entendre, elle ne sait plus quevociférer des injures. Comment donc faire pour dompter notre colère,pour éteindre notre rancune? Il faut songer à nos proprespéchés, au compte que nous devons à Dieu; songer quela vengeance dirigée contre notre ennemi retombe sur nous-mêmes;songez que nous faisons plaisir au diable, à notre véritableennemi, en persécutant pour lui un de nos membres. Vous voulez êtrerancunier et vindicatif : soyez-le donc, mais contre le diable, et noncontre un de vos membres. Si Dieu nous a armés de colère,ce n'est pas pour que nous nous frappions nous-mêmes de cette épée,c'est pour que nous la plongions dans la poitrine du diable. Làvous pouvez, si vous le voulez, (512) l'enfoncer jusqu'à la garde,et plus haut que la garde, et ne jamais la retirer, que dis-je? redoubleravec un autre glaive. C'est ce qui arrivera, si nous nous faisons grâceà nous-mêmes, si nous vivons en paix les uns avec les autres.Fi des richesses, fi de la gloire et de la renommée ! mes membressont à mes yeux plus précieux que tout le reste. Disons-nouscela à nous-mêmes : N'allons pas nous attaquer à notrepropre substance, pour acquérir des richesses, pour obtenir de lagloire.
" Que celui qui dérobait ne dérobe plus (23) ". Voyez-vousles membres du vieil homme? Mensonge, rancune, rapine. Pourquoi ne dit-ilpas : " Que le voleur soit puni, mis à la question, à latorture ", mais : " Qu'il ne dérobe plus, mais plutôt qu'ils'occupe en travaillant de ses mains à ce qui est bon, pour avoirde quoi donner à qui souffre du besoin? " Où sont ceux quis'appellent Cathares (1), ces hommes souillés qui osent se parerd'un tel nom? On peut, oui, l'on peut se décharger de ses iniquités,à condition qu'on ne se borne pas à ne plus pécher,mais qu'on s'applique encore à quelque bonne oeuvre. Voyez-vouscomment il faut se purifier de ses fautes? Ces hommes ont volé :c'est pécher; ils n'ont pas volé : ce n'est pas làse décharger de ses péchés. Que faut-il pour cela?Travailler, et donner aux autres : c'est par là qu'ils peuvent s'acquitter.Il ne nous est pas prescrit seulement de travailler, mais de travaillerde manière à nous fatiguer, et à faire du bien auxautres : le voleur aussi fait un métier, mais un mauvais métier.
" Qu'aucun discours mauvais ne sorte de votre bouche (29) ". Qu'est-cequ'un discours mauvais? Ce qui est nommé ailleurs : Discours inutile,à savoir dénigrement, propos obscènes, bouffonneries,sottises. Voyez comment Paul extirpe les racines de la colère :le mensonge, le vol, les conversations déplacées ! Quantà cette expression : "Qu'il ne dérobe " plus ", elle estmise là moins par indulgence pour les coupables, que pour adoucirles victimes, et les engager à se contenter de n'avoir pas àcraindre une récidive. Il a raison de parler aussi des paroles.Car nous ne répondons pas seulement de nos actions, mais encorede nos propos. " Mais seulement ceux qui peuvent être bons pour édifierla foi , et
1 Ou les Purs : autre nom des Novatiens.
donner la grâce à ceux qui les écoutent ". En d'autrestermes : dites seulement ce qui peut édifier le prochain, et riende superflu.
3. En effet, si Dieu vous a donné une bouche et une langue, c'estpour lui rendre grâces, c'est pour édifier le prochain : sidonc vous ne pouvez que ruiner l'édifice, il vaut mieux vous taireet ne jamais parler. Si les mains d'un maçon n'étaient propresqu'à détruire et non à bâtir, elles mériteraientd'être coupées. Le Psalmiste le dit : " Le Seigneur extermineratoutes les lèvres perfides". (Ps. XI, 4.) Voilà l'originede tous les maux, la bouche: ou plutôt ce n'est pas la bouche, maisl'abus qu'on en fait quelquefois. De là les injures, les invectives,les blasphèmes, les excitations à la volupté, lesmeurtres, les adultères, les vols, enfin tous les crimes. Les meurtres?direz-vous; et comment cela? L'injure produit la colère; la colère,les coups; les coups, l'homicide. Et les adultères? Une telle vousaime, elle a dit du bien de vous; votre sévérité serelâche; et, à votre tour, la convoitise s'allume chez vous.De là ces mots de Paul : " Mais seulement ceux qui peuvent êtrebons ". Il y a tant d'espèces de paroles, qu'il est bien forcéde désigner vaguement celles qu'il nous recommande de proférer,et le genre d'entretien qu'il nous prescrit. Comment le désigne-t-il?En disant : " Pour édifier ". Ou bien il parle ainsi, afin que celuiqui vous écoute vous sache gré. Par exemple, votre frèrea commis un adultère: ne divulguez pas sa faute. Ne lui parlez pasnon plus avec hauteur : loin de lui être utile, ce serait lui nuire,en provoquant son ressentiment. Mais vous lui rendrez un grand service,si vous lui indiquez la conduite à tenir; si vous lui enseignezà veiller sur sa langue, à ne médire de personne,vous l'aurez instruit et obligé grandement : si vous l'entretenezde la componction, de la piété, de l'aumône, tout celaest bon pour adoucir son âme, et il vous en saura gré. Aucontraire, si vous lui tenez des propos bouffons ou obscènes, vousne faites qu'envenimer son mal; si vous lui faites l'éloge du vice,vous le perdez, vous le tuez. Voilà ce qu'on peut dire : ou bienPaul a parlé ainsi pour nous rendre aimables: car les bonnes parolessont comme un parfum : elles charment tous ceux qui y ont part. De làcette parole : " Votre nom est un parfum répandu ". (Cant. I, 2.)Paul veut que nous exhalions cette bonne odeur. Voyez-vous (513) commentil revient ici encore sur un précepte qui lui est familier, en prescrivantà chacun d'édifier son prochain selon son pouvoir? Si vousdonnez ce conseil aux autres, avant tout, donnez-le à vous-même.
" Et ne contristez point l'Esprit-Saint ". Nouveau et plus grand sujetde crainte et d'effroi. Paul en parlé aussi dans son épîtreaux Thessaloniciens, lorsqu'il dit (I Thessal. IV, 8) "Celui qui dédaigne,ne dédaigne pas un " homme, mais Dieu ". C'est la même choseici. Si vous proférez une parole outrageante, si vous frappez votrefrère, ce n'est pas lui que vous frappez; c'est l'Esprit que vouscontristez. Suit la mention d'un bienfait qui rend le reproche plus sévère: " Et ne contristez point l'Esprit-Saint, dont vous avez reçu lesceau pour le jour de la rédemption ". Voilà celui qui afait de nous un troupeau royal, celui qui nous a séparésde tout le passé, qui nous a tirés du milieu de ceux quisont sous le coup de la colère divine : et vous le contristez? Voyezquelle menace dans ces paroles : " Celui qui dédaigne, ne dédaignepas un homme, mais Dieu "; et quelle persuasion dans celles-ci : " Ne contristezpas l'Esprit-Saint, dont vous avez reçu le sceau ". Ce sceau doitrester sur votre bouche; ne brisez pas le cachet. Une bouche spirituellene profère point de semblables paroles. Ne dites pas : Ce n'estrien que d'avoir dit une obscénité, que d'avoir injuriéquelqu'un, C'est justement parce que ce n'est rien à vos yeux, quec'est un grand mal. On est prompt à négliger ce qu'on regardecomme rien : or, ce qu'on néglige s'accroît, et en s'accroissantdevient incurable. Vous avez une bouche spirituelle? Songez àla première parole que vous avez prononcée, et voyez quelleest la dignité de votre bouche. Vous nommez Dieu votre Père,et voici que vous injuriez votre frère? Demandez-vous à.quel titre vous donnez à Dieu ce nom de: Père. Qui vous endonne le droit? La nature? Vous ne sauriez le prétendre. La vertu?Pas davantage. Quoi donc? Une bonté, une charité, une miséricordeinfinie. Au moment donc où vous appelez Dieu votre Père,ne vous dites pas seulement qu'un langage injurieux ne sied pas àla noblesse d'une telle origine, mais encore que cette noblesse, vous ladevez à la bonté. Ne la déshonorez donc point, enusant de dureté avec vos frères, vous que la bontéa favorisés. Vous appelez Dieu votre Père, et vous lancezl'outrage? Cela n'est point d'un fils de Dieu... Le propre d'un fils deDieu, c'est de pardonner à ses ennemis, de prier pour qui le crucifie,de verser son sang pour qui le hait. Ce qui sied à un fils de Dieu,c'est de prendre pour, frères et pour héritiers ceux quile haïssent, ceux qui le payent d'ingratitude, ceux qui le volent,l'outragent ou conspirent contre lui, et non d'injurier comme des esclavesceux qui sont devenus ses frères.
4. Rappelez-vous les paroles que votre bouche a proférées;de quels aliments se nourrit-elle, quel est le festin qui l'attire, lemets qui calme sa faim? Vous croyez ne faire aucun mal en accusant votrefrère? Comment donc le nommez-vous votre frère? Et s'il qel'est pas, comment dites-vous : "Notre Père "; car ce mot " Notre" atteste qu'il s'agit de plusieurs personnes. Songez auprès dequi vous vous trouvez au temps des mystères : avec les chérubins,avec les séraphins. Les séraphins ne disent point d'injures: leur bouche ne remplit qu'une seule fonction : glorifier, louer Dieu.Comment donc pouvez-vous dire avec eux : " Saint, saint, saint", aprèsavoir abusé de votre bouche pour l'injure? Dites-moi, supposez unvase royal, toujours plein d'aliments royaux, et mis en réservepour cet usage; qu'ensuite un des serviteurs s'en serve pour y déposerdes immondices : osera-t-il ensuite replacer avec les autres vases misen réserve celui qu'il aura profané de la sorte? Nullement.Eh bien ! voilà la médisance, voilà l'insulte.
" Notre Père ". Eh bien ! est-ce tout ? Ecoutez la suite: " Quiêtes aux cieux ". A peine avez-vous dit : " Notre Père quiêtes aux " cieux " : cette parole vous a relevés, vous a donnédes ailes, vous a fait voir que vous avez un Père dans les cieux.Que vos actions, vos discours, ne soient plus de la terre. Vous voilàétablis là-haut, agrégés au choeur céleste,pourquoi redescendre volontairement? Vous êtes debout auprèsdu trône royal, et vous injuriez, et vous ne craignez pas que leroi ne s'en trouve offensé. Si pourtant un de nos serviteurs, ennotre présence, s'avise de frapper ou d'injurier, même justement,son compagnon, nous le réprimandons aussi, nous trouvant nous-mêmesoffensés: et vous qui êtes debout avec les chérubinsauprès du trône royal, vous insultez votre frère? Vousvoyez ces vases sacrés? n'ont-ils pas toujours le même usage?(514) Qui oserait les faire servir à autre chose ? Vous, vous êtesplus sacrés, bien plus sacrés que ces vases : pourquoi doncvous souiller, vous avilir? Vous êtes dans les cieux, et vous injuriez?Vous vivez avec les anges, et vous injuriez? Vous avez étéjugés dignes du baiser du Seigneur, et vous injuriez ? Dieu a donnéà votre bouche une magnifique parure : des hymnes angéliques,une nourriture plus qu'angélique, le baiser de ses propres lèvres,ses propres embrassements, et vous injuriez? Ne faites pas cela, je vousen conjure. C'est la source de grands maux, c'est un objet d'aversion pourune âme chrétienne.
Nos paroles ne vous persuadent pas, ne vous font pas rentrer en vous-mêmes?Il faut donc vous effrayer : écoutez ce que dit le Christ : " Celuiqui aura dit à son frère, fou, sera soumis à la géhennedu feu ". Si une simple étourderie a pour conséquence lagéhenne, quel tourment n'encourra pas l'insolence? Habituons notrebouche à la retenue : la retenue nous attire de grands bénéfices,l'emportement de grands dommages : et il n'est pas ici besoin de dépense.Fermons la porte, tirons le verrou; soyons pénétrésde componction, si jamais une parole violente s'est échappéede nos lèvres ; prions Dieu, prions l'offensé; ne croyonspas en cela nous abaisser : c'est nous que nous avons frappés, etnon pas autrui. Comme remède, usons de la prière et de laréconciliation avec l'offensé. Si nous veillons ainsi surnos paroles, à plus forte raison devrons-nous régler pareillementnos actions. Entendons-nous nos amis ou quelque autre personne médiredu prochain, ou l'insulter, demandons-leur compte et raison de leurs paroles.En résumé convainquons-nous que c'est pécher : caril nous sera alors aisé de nous corriger. Puisse le Dieu veillersur votre esprit, sur votre langue, et les protéger par l'inexpugnablerempart de sa crainte, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec quigloire au Père et au Saint-Esprit.
HOMÉLIE XV
QUE TOUTE AMERTUME, TOUTE COLÈRE, TOUT EMPORTEMENT,TOUTE CLAMEUR ET TOUTE DIFFAMATION SOIENT BANNIS DU MILIEU DE VOUS AVECTOUTE MALICE. (IV, 31.)
1. Jamais les abeilles ne se résigneraient à entrer dansune ruche malpropre : aussi les éleveurs habiles ont-ils recoursà des fumigations, à des odeurs, à des parfums, à,des vins embaumés, pour purifier, pour nettoyer l'abri oùdoivent venir se fixer les essaims à leur sortie : autrement lamauvaise odeur les en chasserait : il en est de même pour l'Esprit-Saint.Notre âme est un vase, une ruche, susceptible de recevoir les essaimsdes grâces spirituelles : mais si elle renferme du fiel, de l'amertume,du ressentiment, les essaims (515) s'envolent. Voilà pourquoi notresaint et sage cultivateur a bien soin de nettoyer notre ruche, sans avoirbesoin de serpe, ni de tout autre instrument de fer : il nous invite àrecevoir l'essaim spirituel, et pour le rassembler en nous, il nous purifiepar la prière, le travail, et autres moyens. Voyez comment il nettoienotre coeur : il en a banni le mensonge, il en a banni la colère,.Après cela, il nous indique un moyen de déraciner plus efficacementle mal : c'est d'avoir l'âme sans amertume. Quand notre bile estpeu abondante, la rupture même de son réservoir n'occasionneque peu de désordres. Mais devient-elle plus abondante et plus âcre, alors le réceptacle qui la contenait devient insuffisant; commesi un feu rongeur le consumait, il ne peut plus conserver son dépôt,le maintenir dans les bornes prescrites ; cédant enfin àl'insupportable âcreté qui le mine, il s'ouvre et laisse échapperson contenu dans tout le corps qui en est bientôt infecté.De même une bête farouche et cruelle peut parcourir une villesans danger pour les habitants, quels que puissent être et sa rageet ses cris, tant qu'elle reste emprisonnée dans sa cage : maissi, dans un accès de fureur, elle réussit à briserles barreaux qui la retiennent et à s'échapper, elle remplittoute la cité de tumulte et de confusion, et fait fuir tout le monde.Il en est ainsi du fiel : tant qu'il reste dans les limites qui lui sontassignées, il ne nous fait pas grand mal; mais vient-il àrompre la membrane qui l'enferme, et à se délivrer du seulobstacle qui l'empêchait de se répandre dans tout notre être,alors, quelque faible qu'en soit la quantité, la force propre àce venin communique à tous nos organes sa malignité, Bientôt,rencontrant le sang, son voisin et presque son semblable, il en aigritl'ardeur, et transforme ainsi, grâce à l'analogie qui luipermet de s'y confondre, en nouveaux fiels tous les liquides environnants: ensuite, muni de ce renfort, il marche à l'attaque des autresparties du corps; et après avoir ainsi tout corrompu à sonimage, il ôte au malade la parole et le souffle avec la vie. Maisoù veux-je en venir avec cette longue description?
Je veux que cette peinture des effets de l'amertume matériellenous fasse comprendre ce qu'a de pernicieux l'amertume morale, commentsa première influence consiste à infecter complètementl'âme où elle prend naissance, à la bouleverser defond en comble ; et que nous apprenions par là à craindred'en faire l'expérience. Si l'une irrite le corps entier, l'autreenflamme toutes nos pensées, et finit par précipiter dansl'enfer celui qui en est atteint. Si donc nous voulons éviter cefléau, bien instruits désormais, si nous voulons brider cettebête féroce, ou plutôt l'exterminer, croyons-en Paulqui nous dit : " Toute amertume", non pas : soit nettoyée, mais" soit bannie du milieu de vous ". Qu'ai-je besoin de peines et de précautions?Pourquoi garder cette bête quand je peux la chasser de mon âme,l'exiler, la déporter au-delà de mes frontières ?Croyons-en donc Paul qui nous dit : " Que toute amertume soit bannie d'aumilieu de vous ". Mais, hélas ! quelle perversité est lanôtre ! quand nous ne devrions rien négliger pour,cela, ily a des gens assez fous pour triompher de cet état, pour s'y complaire,s'en faire honneur; et les autres lui portent envie... Un tel a du fiel,dit-on ; c'est un scorpion, un serpent, une vipère ; on le jugeredoutable... Pourquoi craindre ce fiel, mon ami ? Il peut me nuire, dit-on,me faire du mal; je ne sais point de quoi est capable la méchancetéde cet homme : je crains que trouvant en moi un homme simple, mal prémunicontre ses artifices, il ne me fasse tomber dans ses piéges, etne me prenne dans les filets qu'il a tendus pour m'envelopper. Il y a dequoi rire. Comment donc? Oui, c'est ainsi que parlent les enfants, promptsà s'alarmer de ce qui n'a rien de terrible. Il n'est rien qui méritele dédain et la risée comme un homme qui a du fiel, commeun méchant. Car il n'y a rien d'impuissant comme l'amertume : ellene fait que des sots et des insensés.
2. Ne voyez-vous pas que la méchanceté est chose aveugle?n'avez-vous pas entendu parler de l'homme qui tombe dans la fosse creuséepar lui pour le prochain? Mais comment ne pas craindre une âme agitéede telles passions? Si vous entendez que les hommes qui ont du fiel doiventinspirer la même crainte que les fous, les démoniaques, lesinsensés, qui tous agissent également au hasard, j'en tombed'accord avec vous : mais si vous voyez en eux d'habiles gens, c'est ceque je ne puis admettre. En effet, rien n'est aussi indispensable pourla conduite des affaires, que l'intelligence : et l'intelligence ne connaîtpas d'obstacle aussi (516) grand que la méchanceté, le viceet la fourberie. Considérez le corps des bilieux : voyez comme ilest laid, comme toute fraîcheur y est flétrie; comme il estfaible, grêle, inhabile à toutes choses. Il en est de mêmedes âmes bilieuses. La jaunisse de l'âme, c'est proprementla méchanceté. Non, non, la méchanceté n'apas de force. Voulez-vous que je vous rende la chose sensible par de nouveauxexemples, celui d'un fourbe et celui d'un homme simple et sans artifice?
Absalon était un fourbe; il gagnait tout le monde à sonparti. Voyez jusqu'où était portée son astuce. Ilallait disant : Est-ce que vous avez un juge? afin de se concilier chacun...David , au contraire , était sans artifice. Eh bien ! voyez commentils finirent tous deux; considérez le prodigieux délire d'Absalon.Uniquement préoccupé de faire du mal à son père,dans tout le reste il était aveugle. Mais il n'en était pasainsi de David. Car " Celui qui marche avec simplicité marche avecconfiance ". (Prov. X, 9.) Entendez : celui qui ne prend point de peinesuperflue, qui ne machine aucune entreprise criminelle. Croyons-en doncsaint Paul, ayons pitié des hommes qui ont du fiel, pleurons surleur sort, et faisons tous nos efforts pour extirper la méchancetéde leur âme. Quand nous avons de la bile (cette humeur est d'ailleursutile en soi, et indispensable à la vie de l'homme; j'entends labile naturelle), quand nous avons, dis-je, un excès de bile, nousfaisons tous nos efforts pour l'évacuer, malgré les servicesque nous rend cette humeur : dès lors n'est-il pas absurde de neprendre aucune peine pour évacuer la bile qui est dans notre âme,bile qui n'est pas seulement inutile, mais pernicieuse? " Que celui quiveut être sage parmi vous, devienne fou, afin de devenir sage ".(I Cor. III, 18.) Ecoutez maintenant les paroles de saint Luc : " lis prenaientleur nourriture en allégresse et simplicité de coeur, louant" Dieu, et ils trouvaient grâce aux yeux de " tout le peuple ". (ActesII, 43, 47.) Encore aujourd'hui, ne voyons-nous pas les hommes simpleset droits universellement honorés? Personne ne leur porte envie, quand ils prospèrent, personne n'insulte à leurs infortunes: tous s'associent à leurs joies, à leurs peines. Au contraire,qu'un méchant vienne à prospérer, on dirait qu'ilvient d'arriver un malheur, tout le monde gémit . qu'il éprouveun contre-temps, c'est fête pour tout le monde.
Plaignons donc ces hommes : ils trouvent tous et partout les mêmesennemis autour d'eux. Jacob était sans malice : néanmoinsil triompha de l'astucieux Esaü. " La sagesse n'entrera pas dans uneâme artificieuse ". (Sag. 1, 4.) " Que toute amertume soit banniedu milieu de vous" : qu'il n'en subsiste aucun vestige. Car il suffiraitde remuer ce reste, cette étincelle, pour mettre en feu toute votreâme. Sachons donc nous représenter ce qu'est au juste l'amertume:figurons-nous un homme hypocrite., astucieux, toujours prêt au mal,soupçonneux. En voilà assez pour causer des colèreset des ressentiments sans fin. Car il est impossible qu'une pareille âmedemeure en repos : l'amertume est un principe de courroux et de fureur.Un tel homme est emporté, toujours renfermé en lui-même,sombre, et ne connaît pas le repos. Comme je le disais, ces genssont les premiers à récolter le fruit de leur malignité." Toute clameur ". Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il nous est défendumême de crier? Oui, la douceur doit se l'interdire. La clameur portela colère, comme un cheval son écuyer : arrêtez lecheval, et vous avez raison du cavalier ... Je dis cela surtout pour lesfemmes, toujours prêtes à pousser des cris et des clameurs.Le cri n'est utile que pour proclamer, pour enseigner: partout ailleursil est déplacé, même dans la prière. Voulez-vousune preuve d'expérience? Ne criez jamais, et jamais vous ne vousemporterez : voilà un moyen pour vous corriger de la colère.S'il est impossible qu'on s'irrite, quand on ne crie pas, il est impossibleaussi de ne pas s'irriter, quand on crie. Ne venez donc point me parlerde tempéraments indomptables, rancuniers, tout fiel et tout bile: nous vous enseignons maintenant à en finir d'un coup avec cettepassion.
3. Il n'est donc pas médiocrement important pour l'éducationde l'âme de s'abstenir de tout cri, de toute clameur. En vous interdisantles cris, vous coupez les ailes à la colère, vous réprimezl'enflure de votre coeur. Car autant il est impossible de lutter sans éleverles mains, autant il est impossible d'être pris dans le filet, quandon ne crie pas. Liez les mains d'un athlète, et ordonnez-lui dedisputer le prix du ceste : il ne pourra le faire. Il en est de mêmepour le courroux. Le cri a jusqu'au (517) pouvoir de le faire naître;et c'est par là surtout que les femmes tombent dans ces emportements.Viennent-elles à gronder leurs servantes, toute la maison retentitde leurs clameurs : souvent leur habitation est construite sur la rue,et alors tous les passants entendent et leurs vociférations et leslamentations de da servante. Quoi de plus indécent ?Aussitôttoutes les curieuses s'empressent, et se demandent: que se passe-t-il donclà-bas? On répond : C'est une telle qui frappe sort esclave.N'est-ce pas le comble de l'effronterie? Quoi donc ! est-il défendude frapper? Je ne dis pas cela il le faut, mais seulement de temps àautre et avec modération : et non pour des griefs personnels, commeje ne cesse de le répéter, ni pour quelque manquement, dansle service, mais seulement quand la servante nuit à sa propre âme: frappez-la pour ce motif, tout le monde vous approuvera, nui n'y trouveraà redire : mais s'il ne s'agit que de vous, alors tout le inondevous accusera de cruauté, de barbarie. Mais ce qui dépassetoutes les infamies, c'est qu'il y ait des femmes assez dures, assez féroces,pour fouetter avec une telle force que la journée ne suffise paspour guérir les meurtrissures. Elles déshabillent ces jeunesfilles, et souvent, en présence de leurs maris conviés àce spectacle, les attachent sur un lit. Quoi donc ! la pensée del'enfer ne te vient pas à l'esprit pendant ce temps-là? Tumets à nu cette jeune enfant, tu la livres dans cet étataux regards de ton mari, et tu ne crains pas qu'il te condamne? Au contraire,tu te plais à l'exciter en menaçant d'enchaîner lapauvre malheureuse, en l'accablant de mille injures, en l'appelant sorcière,fugitive, prostituée, car la colère ne te permet pas de respecterta propre bouche et tu ne songes qu'à te venger, même en tedéshonorant.
Puis, comme un tyran, tu présides au supplice entouréede tous tes esclaves, et ton stupide mari, debout à tes côtés,remplit les fonctions de licteur. De telles scènes devraient-ellesse passer chez des chrétiens? Mais, dis-tu, c'est une mauvaise race,insolente, effrontée, incorrigible. Je le sais : néanmoinson peut la réformer et la corriger par des moyens plus efficaceset moins honteux. En disant de sales mots, toi, femme libre, tu flétrismoins ta servante que toi-même. Ensuite, s'il faut aller au bain,les meurtrissures qui sont sur son dos, témoignent à tousles yeux de ta barbarie. Mais, répliques-tu, ces gens-làsont intolérables dès qu'on est indulgent. Je le sais aussi: emploie donc, pour les changer, non la crainte et les coups, mais ladouceur et les bienfaits. Cette jeune fille est ta soeur, si elle est chrétienne.Songe que tu es la maîtresse et qu'elle te sert. Si elle est adonnéeau vin, écarte d'elle les occasions d'ivresse, appelle ton mari,use d'exhortations. Ne vois-tu pas qu'il est honteux de battre une femme?Les législateurs les plus sévères à l'égarddes hommes, ceux qui ont institué la torture et le supplice du feu,sont rarement allés jusqu'au gibet pour ce qui regarde les femmes,et même ils ne souffrent pas qu'on les soufflette dans la colère.On a tant d'égards pour ce sexe, que la nécessitémême ne les fait point condamner au gibet, surtout lorsqu'elles sontenceintes. C'est qu'il est honteux à un homme de frapper une femme. à plus forte raison une personne du même sexe ne le pourrait-ellesans honte. Ce sont ces excès qui rendent les femmes odieuses àleurs maris.
Mais elle se conduit mal. Marie-la, ôte-lui les occasions de pécher,corrige l'exubérance de sa nature. Mais elle vole. Garde-la, surveille-la.O exagération ! je serai la gardienne de mon esclave ! O folie !Pourquoi ne le serais-tu pas? N'a-t-elle pas la même âme quetoi? N'a-t-elle pas reçu de Dieu les mêmes grâces? N'est-ellepas admise à la même table? N'a-t-elle pas la même noblessed'origine? Mais elle est médisante, querelleuse, bavarde, ivrogne.Que de femmes libres le sont aussi ! Dieu ordonne à leurs marisde les supporter avec leurs vices et leurs fautes; pourvu que la femmene soit pas adultère, a-t-il dit, résigne-toi. Fût-elleivrogne, médisante, bavarde, jalouse, orgueilleuse, prodigue, c'estla compagne de ta vie. Tu es forcé de la diriger : c'est pour celaque tu es son chef. Corrige-la donc, fais ton devoir. Quand bien mêmeelle ne voudrait pas s'amender, quand bien même elle volerait, soisfidèle à -ta mission : ne la punis point si sévèrement: si elle est bavarde, ferme-lui la bouche. Voilà la vraie, la parfaitesagesse. Et maintenant, des femmes en viennent à ce degréde cruauté et de folie, qu'elles découvrent la têtede leurs servantes et les traînent par les cheveux.
Pourquoi rougissez-vous toutes ? Ceci ne s'adresse pas à toutes,mais seulement à celles qui se portent à de pareilles horreurs...Que la femme ne soit jamais découverte, dit Paul : (518) et vousdépouillez complètement cette fille de son voile ? Voyez-vousquel outrage vous vous faites à vous-même? Si elle paraissaità vos yeux avec cette tête nue, vous ;vous tiendriez pouroffensée. C'est vous maintenant qui la découvrez ainsi, etvous ne voyez là aucun mal? Mais on dira : Et si elle ne se corrigepas? Châtiez-la au moyen de la verge et des coups. Combien n'avez-vouspas vous-même de défauts dont vous ne vous corrigez pas? Cen'est pas dans l'intérêt des servantes que je parle ainsi,mais dans celui des femmes libres comme vous, afin qu'elles renoncent àces pratiques indécentes et honteuses, et qu'elles cessent de senuire à elles-mêmes. Si vous faites votre apprentissage chezvous sur la personne de votre servante, si vous êtes bonne et doucepour elle, à plus forte raison serez-vous telle à l'égardde votre mari. Car si vous vous abstenez de toute violence, quand vouspourriez vous y laisser aller, à plus forte raison vous en abstiendrez-vous,lorsque quelqu'un vous contiendra. Ainsi, rien n'est plus propre àvous concilier l'affection de vos maris qu'une conduite patiente vis-à-visde vos esclaves. " Avec la mesure qui vous sert pour mesurer, il vous seramesuré à vous-mêmes ". (Matth. VII, 2.) Mettez un freinà votre langue. Si vous vous êtes exercée àsupporter patiemment la mauvaise humeur d'une servante, vous entendrezsans colère jusqu'aux injures de votre égale : or, si vousêtes sans colère, vous avez atteint la cime de la sagesse.
On voit aussi des femmes qui vont jusqu'à jurer : rien de plushonteux qu'un pareil emportement. Mais quoi, dira-t-on, si elle se farde?Empêchez-la de le faire, je vous approuve : mais empêchez-lad'abord en vous abstenant vous-même, et moins par la crainte quepar l'exemple : en tout, soyez son modèle. " Que toute diffamationsoit bannie du milieu de vous ". Voyez-vous les progrès du mal?L'amertume a engendré le ressentiment; le ressentiment, la colère;la colère, les clameurs; les clameurs, la diffamation, autrementdit, les invectives; maintenant la diffamation engendre les coups ; lescoups, les blessures; les blessures, la mort. Mais Paul n'a voulu fairemention d'aucune de ces choses : il s'est borné à dire :" Soit bannie du milieu de vous, avec toute malice ". Qu'est-ce àdire, " Avec toute malice ? " C'est que
toute malice aboutit là. Il y a des gens qui, pareils àdes chiens sournois, n'aboient pas, ne témoignent pas de colèrecontre ceux qui les approchent : ils les flattent au contraire, se montrentcaressants, puis, quand ils les voient sans défiance, les mordent:ceux-là sont plus dangereux que ceux qui manifestent ouvertementleur inimitié. C'est parce qu'il est des hommes qui sont chiensen ce point, qui sans crier, sans montrer de colère, de dépit,sans proférer de menaces, trament sourdement la trahison, machinentmille noirs complots, et se vengent, que Paul a fait aussi allusion àeux. " Soit bannie du milieu de vous, avec toute malice ". Ne soyez pasclément en paroles, vindicatif en actions. Si j'ai maltraitéla langue, si je lui ai interdit les clameurs, c'est pour qu'elle n'attisepas l'incendie. Que si vous n'avez pas besoin de crier pour agir de lasorte, si vous nourrissez dans votre âme la flamme et le brasier,que gagnerez-vous à vous taire? Ne savez-vous pas que les incendiesles plus dangereux sont ceux qui, alimentés à l'intérieur,échappent aux regards des personnes du dehors? Les blessures lesplus graves, celles qui se dérobent à la vue; les fièvresles plus malignes, celles qui dévorent les parties intérieures?De même la colère la plus funeste est celle qui ronge l'âmesourdement. Mais Paul nous dit: Qu'elle soit bannie avec toute malice grandeou petite.
Croyons en sa parole, chassons du milieu de nous toute amertume, toutemalice, afin de ne pas contrister l'Esprit-Saint. Extirpons l'amertume,déracinons-la : rien de bon, rien de pur ne peut sortir d'une âmeoù elle règne : ce ne sont ;ne malheur, larmes, gémissements,lamentations. Ne voyez-vous pas comme nous fuyons les bêtes qui poussentdes cris, par exemple, le lion, l'ours, mais non pas la brebis : car sadouce voix ne saurait être comparée à un cri. Parmiles instruments de musique, les plus bruyants comme les tambours, les trompettes,sont les moins agréables : tout au contraire, ceux qui rendent unson faible, comme la flûte et la cithare, plaisent à notreoreille. Arrangeons donc notre âme de manière à nepoint crier: ainsi nous pourrons triompher de la colère; et la colèreôtée, nous serons les premiers à jouir du calme, etnous voguerons vers le port paisible : auquel puissions-nous tous (519)arriver par Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui gloire, puissance,honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dansles siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVI
QUI TOUTE AMERTUME, TOUTE COLÈRE, TOUT EMPORTEMENT,TOUTE CLAMEUR, ET TOUTE DIFFAMATION SOIENT BANNIS DU MILIEU DE VOUS AVECTOUTE MALICE. MAIS SOYEZ BONS LES UNS ENVERS LES AUTRES, MISÉRICORDIEUX,VOUS FAISANT GRACE MUTUELLEMENT, COMME DIEU LUI-MÊME VOUS A FAITGRÂCE. (IV, 31, 32.)
1. Il ne suffit pas d'être exempt de vices, pour arriver au royaumedes cieux, il faut encore s'appliquer avec ardeur à la pratiquede la vertu. On échappe à la géhenne en s'abstenantdu vice : mais on n'obtient pas le royaume si l'on n'a étévertueux. Ne savez-vous pas qu'il en est de même dans les jugementsdu monde, lorsqu'on examine les actions en présence de toute laville assemblée? C'était autrefois un usage de décernerune couronne d'or, non pas à celui qui n'avait fait aucun mal àses concitoyens (car cela n'est qu'un titre à n'être pointpuni), mais à celui qui leur avait rendu de grands services. Telleétait la route qui menait à cet honneur. Mais je ne saiscomment j'ai presque omis ce qu'il importait surtout de vous dire. Je revienssur le premier des points que j'ai distingués, en ajoutant une légèrecorrection. Quand je vous disais qu'il suffit pour échapper àl'enfer d'avoir évité le péché, je me suisrappelé, tout en parlant, une menace terrible dirigée nonpas contre ceux qui auront commis telle ou telle faute, mais contre ceuxqui auront négligé les bonnes oeuvres. Quelle est cette menace?Au jour terrible marqué pour le jugement, le Juge assis àson tribunal, place les brebis à droite, les boucs à gauche,et dit aux brebis : " Venez, les bénis de mon Père, héritezdu royaume qui vous est préparé depuis la fondation du monde: car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ". (Matth.XXV, 34, 35.) Cela se conçoit : car tant de charité devaitavoir sa récompense; mais comment expliquer que ceux qui n'ont pasfait part de leurs biens aux indigents, ne soient pas punis simplementpar la privation de récompense, mais encore envoyés au feu,de l'enfer? D'abord cela s'explique aussi facilement que le reste. Parlà nous sommes instruits que si ceux qui auront fait le bien doiventjouir des biens célestes, ceux à qui l'on ne pourra reprocheraucun mal, et qui auront seulement négligé les bonnes oeuvres,seront précipités dans le feu de la géhenne avec lescoupables.
Ensuite, on pourrait dire aussi que l'absence de bonnes oeuvres constitueun vice : car c'est le fait de la nonchalance, et la paresse est une espècede vice : que dis-je? c'en est le principe et la racine maudite : car laparesse enseigne tous les vices. Abstenons-nous donc des sottes questionscomme celle-ci, par exemple: Celui qui n'aura fait ni bien ni mal, quelséjour occupera-t-il? Ne pas avoir fait de bien, c'est (520) avoirfait du mal. Dites-moi : si vous aviez un serviteur qui ne fût nivoleur, ni insolent, ni enclin à répondre, d'ailleurs exemptd'ivrognerie et de tout vice du même genre, mais qui restâttout le jour sans rien faire, et n'accomplit aucun des devoirs de son service,est-ce que vous ne le fouetteriez pas? est-ce que vous ne le mettriez pasà la torture? Je le ferais, me répondra-t-on. Et pourtantquel mal vous aurait-il fait? Le mal, le voilà justement. Mais sivous le voulez, prenons un autre exemple. Supposez un cultivateur qui nefasse point de mal à nos propriétés, qui s'abstiennede toute rapine, de toute entreprise injuste, qui seulement se lie lesmains et reste tranquille à la maison, sans s'occuper ni de semer,ni de creuser des sillons, ni d'atteler des boeufs, ni rie soigner lesvignes, ni de travailler d'aucune façon à la terre. Est-ceque nous ne le châtierons pas? Cependant il n'a pas fait de mal,nous n'avons rien à lui reprocher : mais n'avoir rien fait, c'estlà son tort : et l'opinion commune le déclare coupable, pourn'avoir pas accompli sa tâche.
Dites-moi, en effet : si chaque manoeuvre, chaque artisan, se contentaitde ne faire aucun tort, ni aux gens d'une autre profession, ni àses confrères, et vivait d'ailleurs dans loisiveté, ne serait-ce pas notre perte, notre ruine à tous? Voulez-vous maintenant quenous considérions le corps? La main aura beau ne pas frapper latête, ne pas couper la langue, ne pas crever l'oeil, s'abstenir,en un mot, de tous sévices de ce genre : si elle demeure oisive,et qu'elle ne rende pas au corps les services qu'elle lui doit, ne faudra-t-ilpas la couper plutôt que de promener avec soi un membre dont l'inactionsera funeste au corps tout entier? Et la bouche? c'est en vain qu'ellene mangera pas la main, ne mordra pas la poitrine : si elle manque àsa tâche, ne vaut-il pas mieux qu'elle soit fermée? En conséquence,s'il est vrai également des serviteurs, des artisans et du corps,qu'on peut se mettre en faute non-seulement en faisant le mal, mais encoreen négligeant de faire le bien, à plus forte raison est-cevrai pour le corps du Christ.
2. Aussi le bienheureux Paul nous prêche-t-il la vertu tout ennous détournant du vice. Qu'importe, en effet, dites-moi, que toutesles épines soient extirpées, si l'on ne sème pas lebon grain? Notre labeur aboutira au même résultat fâcheux,si nous nous arrêtons à moitié chemin. Voilàpourquoi Paul, dans sa vive sollicitude pour nous, ne se borne pas ànous recommander l'extirpation des vices, mais nous invite aussitôtà nous occuper de planter le bien. En effet, après avoirdit : " Que toute amertume, toute colère, tout emportement, touteclameur et toute diffamation soient bannis du milieu de vous, avec toutemalice ", il ajoute : " Mais soyez bons les uns envers les autres, miséricordieux,vous faisant grâce ". Voilà les dispositions, les sentimentsrequis. Et il ne suffit pas d'être sorti du premier état pourarriver au second : il faut un nouveau mouvement, un élan non moinsgrand que pour fuir le mal, si l'on veut entrer en possession de ces mérites.De même un corps noir peut perdre cette qualité, sans devenirblanc du premier coup. Mais plutôt laissons là les exemplesphysiques, et prenons-en de moraux. Celui qui n'est pas ennemi n'est pasami pour cela : il est dans un état intermédiaire qui n'estni la haine ni l'amitié c'est celui où sont la plupart deshommes relativement à nous. Parce qu'on ne pleure pas, ce n'estpas à dire que l'on rie : on est dans un état mixte. De mêmeici : n'être pas méchant, ce n'est pas forcément êtrebon : on peut n'être pas courroucé, sans être nécessairementmiséricordieux : il faut un nouvel effort pour conquérirce nouveau titre.
Et considérez comment, fidèle aux règles d'unebonne agriculture, saint Paul nettoie et travaille la terre que lui a confiéele Cultivateur. Il a arraché les mauvaises herbes; il nous exhortemaintenant à veiller sur les bons plants. " Soyez bons ", dit-il.Car si, après l'extirpation des ronces, on laisse la terre sansculture, une végétation inutile s'y élèverade nouveau. Il faut donc prévenir cette inaction, cette oisivetéde la terre en y faisant des plantations et des semailles. Paul extirpela colère, il plante la bonté; il arrache l'amertume, ilsème la miséricorde; il retranche la méchancetéet la diffamation, il plante le pardon : car c'est ce que signifie : "Vous faisant grâce mutuellement ". Soyez prompts à pardonner,nous dit-il. C'est là un bienfait qui vaut mieux qu'un cadeau d'argent.Celui qui remet une dette à son débiteur, fait sans douteune action rare et admirable : mais c'est un bienfait qui intéressele corps seul, quoiqu'il soit rémunéré par des avantagesspirituels et selon l'âme. (521) Mais celui qui pardonne des offenses,rend service à la fois à son âme, et à cellede l'homme à qui il pardonne: car ce n'est pas seulement lui-même,c'est encore le coupable qu'il améliore de celte façon. C'estmoins en cherchant à nous venger de nos persécuteurs qu'enleur pardonnant, que nous chagrinons leur âme tant nous leur causonsalors de remords et de honte. Autrement nous ne rendons service ni àeux ni à nous-mêmes : tout au contraire, c'est à notredommage comme au leur, que nous recherchons le talion à la façondes princes des Juifs, et que nous attisons ainsi le courroux de nos ennemis.Mais si nous répondons par la douceur à l'injustice, nousapaisons toute leur colère, et nous établissons dans leurâme un tribunal qui juge en notre faveur et les condamne plus sévèrementque nous ne ferions nous-mêmes. Alors ils prononcent contre eux-mêmesun arrêt rigoureux; et ils cherchent tous les moyens de payer notrepatience avec usure, sachant que s'ils se bornent à rendre exactementla pareille, l'initiative prise par nous et l'exemple que nous leur auronsdonné nous assurera l'avantage. Ils voudront, en conséquence,outrepasser la juste mesure, afin de compenser par la supérioritédu bienfait l'infériorité qui vient de ce que nous les avonsdevancés, et de racheter par un surcroît de bonté,l'inégalité que le temps met entre eux et celui qu'ils ontoffensé les premiers.
En effet, quand on est reconnaissant, on éprouve moins de peineà être maltraité, qu'à se voir obligépar ceux envers qui l'on a eu des torts. Car c'est une faute, et mêmeune honte, un ridicule, que de ne pas répondre à un bienfait.Pour ce qui est, au contraire, de ne pas se venger d'une offense, on n'apas assez d'éloges, d'applaudissements, de bénédictionspour une telle conduite. De là le vif chagrin dont je parle. Sidonc vous voulez user de représailles, ayez recours à cemoyen : rendez le bien pour le mal, afin de changer votre ennemi en débiteur,et de remporter une éclatante victoire. On vous a fait du mal? Faitesdu bien : c'est ainsi qu'il faut vous venger. Si vous vous y preniez autrement,tout le monde vous blâmerait aussi bien que votre ennemi au contraire,si vous montrez de,la patience, on vous applaudira, on vous admirera, eton condamnera l'offenseur.
3. Quel spectacle pour un ennemi, que de voir son ennemi devenu l'objetd'une admiration, d'un enthousiasme unanimes? Quoi de plus cruel que dese voir lui-même injurié sous les yeux de son ennemi? Si vousvous vengez, on vous condamnera sans doute; et vous serez votre seul vengeur; si vous pardonnez, tout le monde se chargera de votre vengeance : etvoir tant de personnes prendre en main la vengeance de son ennemi, c'estun supplice pire que tous les châtiments. Si vous ouvrez la bouche, les autres se tairont ; si vous vous taisez, ce n'est pas une bouche,mais mille que vous déchaînez contre l'offenseur, et votrevengeance n'en est que plus terrible. Si vous l'attaquez en paroles, plusd'un vous en fera un crime, et attribuera vos paroles à la passion;mais la vengeance s'exécute sans donner lieu à aucun soupçon,quand l'accusateur n'est pas un offensé.
Quand des gens qui n'ont à se plaindre de rien sont touchésde votre mansuétude, au point de s'intéresser à votreinjure et d'y compatir , comme si elle les atteignait, aucun soupçonne peut tomber sur une vengeance de cette espèce. Et si personnene prend votre défense? dira-t-on. Les hommes ne sont pas de pierre; il est impossible que la vue d'une telle sagesse n'excite pas leur admiration; et quand bien même ils ne se chargeraient pas de votre vengeancesur-le-champ, une fois ou l'autre, quand l'occasion se présentera,ils n'y manqueront point, ils poursuivront le coupable de leurs reprocheset de leurs sarcasmes. Que si vous n'avez pas d'autres admirateurs, vousen aurez un du moins, en votre ennemi, qu'il l'avoue ou non. Le sentimentdu bien reste incorruptible et inflexible en nous, fussions-nous plongésdans un abîme de perversité. Pourquoi, selon vous, Notre-SeigneurJésus-Christ dit-il : " Si quelqu'un vous donne un soufflet surla joue droite, présentez-lui l'autre joue ". (Matth. V, 39.) N'est-cepoint parce que, plus on montre de patience, plus on rend service et àsoi-même et à l'agresseur ? Voilà pourquoi il nousest prescrit de tendre l'autre joue, afin d'assouvir la rage des furieux. Quelle bête féroce ne rentrerait aussitôt en elle-même?Les chiens, dit-on, éprouvent ce sentiment : si la personne contrequi ils aboient, sur laquelle ils s'élancent, se jette àla renverse sans essayer de se défendre, leur colère s'apaiseaussitôt. Or, si ces animaux respectent ceux qui s'abandonnent àleur (522) discrétion, à plus forte raison doit-il en êtreainsi de l'espèce humaine, qui est douée de la raison.
Mais il ne faut pas négliger un petit fait qui s'est offert précédemmentà notre mémoire, et que nous avons produit en témoignage.De quoi s'agit-il ? Nous disions que les Juifs et leurs princes étaientaccusés de rechercher le talion ; cependant la loi les y autorisait: " Oeil " pour oeil, dent pour dent". (Lév. XXIV, 10.) Mais cetteloi n'avait pas pour but de les exciter à se crever mutuellementles yeux, mais bien de les contenir par la crainte, de les empêcherde faire du mal à autrui, ou d'être eux-mêmes maltraités.Si l'Ecriture dit: " Oeil pour oeil ", c'est pour lier les mains àvotre ennemi, ce n'est pas pour armer les Nôtres; ce n'est pas seulementpour protéger vos yeux, c'est encore avec l'intention de préserverceux de cet homme. Mais ce que je cherchais, c'est pourquoi cette vengeancepermise exposait aux reproches ceux qui en faisaient usage. Qu'est-ce quecela veut dire ? C'est du ressentiment qu'il s'agit ici. La loi autorisel'offensé à rendre sur-le-champ la pareille, afin d'empêcher,comme je l'ai dit, les provocations. Quant au ressentiment, il est interdit;car ce n'est plus le propre de la colère ni d'un courroux bouillant,mais d'une froide méchanceté; tandis que Dieu pardonne àceux que la provocation a pu jeter hors d'eux-mêmes et pousser auxreprésailles... De là : " Oeil pour oeil", et dans un autreendroit : " Les voies des rancuniers mènent à la mort ".(Prov. XII, 29.) Mais si à une époque où il étaitpermis d'arracher oeil pour oeil, le ressentiment était puni sisévèrement, que sera-ce aujourd'hui, qu'il nous est ordonnéde nous offrir spontanément aux injures. Fuyons donc la rancune,triomphons de la colère, afin de mériter la miséricordedivine. " Avec la mesure dont vous vous servez pour mesurer, il vous seramesuré à vous-mêmes; et d'après le jugementselon lequel vous aurez jugé, vous serez jugés ". Montrons-nousdonc charitables et miséricordieux envers nos compagnons de servitude,afin d'échapper aux piéges qui nous sont tendus en ce monde,et d'obtenir, au jour du jugement, le pardon de Dieu, par la grâceet la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui, gloiresoit rendue au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVII
MAIS SOYEZ BONS LES UNS ENVERS LES AUTRES, MISÉRICORDIEUX,VOUS PARDONNANT MUTUELLEMENT, COMME DIEU LUI-MÊME VOUS A PARDONNÉEN JÉSUS-CHRIST. SOYEZ DONC LES IMITATEURS DE DIEU, COMME ENFANTSBIEN-AIMÉS ; ET MARCHEZ DANS L'AMOUR COMME LE CHRIST NOUS A AIMÉSET S'EST LIVRÉ LUI-MÊME POUR NOUS EN OBLATION A DIEU ET ENHOSTIE DE SUAVE ODEUR. (IV, 32 ; V, 1, 2, JUSQU'A 4.)
1. Les faits passés ont plus de pouvoir que les choses futures;ils inspirent plus d'admiration et de confiance. Voilà pourquoiPaul appuie son exhortation sur les événements accomplis;c'est que, grâce au Christ, ils sont les plus propres à persuader.Dire : remets, et il te sera remis; si Nous ne remettez pas, il ne voussera pas remis : ce langage a une grande force quand il s'adresse àdes philosophes, à des hommes qui croient à l'autre vie.Mais Paul, pour nous faire rentrer en nous-mêmes, ne s'en tient paslà : il emprunte au passé de nouveaux arguments. On a vule moyen d'échapper aux supplices : voici maintenant celui d'êtrerécompensé. Imitez le Christ, nous dit Paul. Imiter Dieu,c'est un motif suffisant pour nous exhorter à la vertu; c'est uneraison qui surpasse celle-ci : " Il fait lever le soleil sur les méchantset sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes". (Matth. V, 45.) Paul ne nous dit pas seulement d'imiter; il nous ditencore d'avoir les uns pour les autres ce coeur de père, auquelnous devons tant le bienfaits : car le mot coeur signifie ici charité,miséricorde. Comme il .n'est pas possible à des hommes devivre ensemble sans se causer quelque ennui, voici un nouveau remède,se faire grâce mutuellement : " Vous faisant grâce mutuellement". D'ailleurs il n'y a point parité : car si vous faites grâceà un homme, il vous rendra la pareille, tandis que Dieu ne l'a pasreçue de vous. De plus, vous avez affaire à un compagnonde servitude, tandis que Dieu a obligé son serviteur, son ennemi,celui qui le haïssait. " Comme Dieu lui-même vous a fait grâceen Jésus-Christ ". Encore une allusion sublime voici le sens. Cen'est pas une simple grâce qu'il nous a faite, une grâce sanspéril; pour cela il a mis son Fils en danger. Pour vous pardonner,il a immolé son Fils; et vous, à qui le pardon souvent necoûte ni danger ni dépense, vous ne pardonnez pas.
" Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme enfants bien-aimés; et marchez dans l'amour, comme le Christ nous a aimés et s'estlivré lui-même pour nous, en oblation à Dieu, et enhostie de suave odeur ". Afin que vous n'alliez pas attribuer cela àla nécessité, écoutez comment il a soin de préciseren disant : " Il s'est livré lui-même ". C'est comme s'ildisait : Tu étais l'ennemi du Seigneur, et le Seigneur t'a aimé: aime en lui ton ami; ou plutôt tu ne pourras jamais lui rendreassez d'amour; aime-le, du moins, de tout ton pouvoir. Ah ! quelle parolefortunée ! En vain vous parleriez du royaume, ou de quoi que cesoit, vous n'atteindrez jamais si haut. C'est imiter Dieu, c'est lui ressembler,que de pardonner à un ennemi. Ce sont les offenses, (524) encoreplus que les dettes, qui doivent être remises. Car en remettant unedette, vous n'imitez pas Dieu, et vous l'imitez en remettant une offense.D'ailleurs comment pourrez-vous dire : Je suis pauvre, je ne puis remettre,si vous ne remettez pas les choses mêmes que vous pouvez remettre,et si vous considérez cela comme un sacrifice, au lieu d'y voirune richesse, un profit, un bénéfice? "Soyez donc les imitateursde Dieu ". Voici maintenant un autre motif encore plus noble : " Commeenfants bien-aimés ". Ce qui vous oblige à l'imiter, ce nesont pas seulement ces bienfaits, c'est encore que vous êtes sesenfants. " Comme enfants bien-aimés ". S'il parle ainsi, c'est quetous les fils n'imitent point leurs pères, mais ceux-là seulementqui sont bien-aimés.
" Marchez dans l'amour ". Voilà le principe de tout : avec l'amour,plus de colère, de fureur, de clameurs, de diffamation; tout- disparaît.Voilà pourquoi il place en dernier lieu la chose essentielle. Pourquoiêtes-vous devenu enfant ? Parce qu'il vous a été pardonné...Pardonnez à votre prochain pour le même motif qui vous a valuà vous-même votre pardon. Dites-moi, supposez que vous soyezcaptif, réservé à mille tourments, et que quelqu'unvous introduise tout à coup dans la résidence du roi; ouplutôt, prenons un autre exemple. Supposez que vous ayez la fièvre,que vous soyez à l'agonie, et que quelqu'un vous rende la santéau moyen d'un remède; n'auriez-vous pas pour cette personne, etpour le nom même du remède, une vénération particulière?Si les lieux et les temps où nous avons reçu quelque servicenous deviennent aussi précieux que la vie, à plus forte raisondoit-il en être ainsi pour les choses mêmes qui nous ont renduservice. Aimez la charité : car c'est par elle que vous avez étésauvés, par elle que vous êtes devenus fils; s'il vous estdonné, à votre tour, de sauver autrui, n'userez-vous pasdu même remède, et ne prêcherez-vous pas à tousle précepte : Remettez, afin qu'il vous soit remis? C'est le faitd'une âme reconnaissante, noble et généreuse qu'unepareille exhortation. " Comme le Christ nous a aimés ". Vous pardonnezà vous amis; lui, il a pardonné à ses ennemis; combienest plus admirable la conduite du Seigneur ! Comment donc observer le précepterenfermé dans ce mot: " Comme?" N'est-il pas manifeste que ce seraen faisant du bien à nos ennemis? " Et s'est livré lui-mêmepour nous, en oblation à Dieu, et en hostie de suave odeur ". Voyez-vouscombien , c'est une offrande agréable et parfumée, que desouffrir pour ses ennemis? Si vous mourez, vous serez une hostie ; c'estainsi qu'on imite Dieu. " Que la fornication et toute impureté,ou l'avarice , ne soient pas même nommées parmi vous, commeil convient à des saints ".
Il a parlé de la colère, cette passion cruelle il arriveà un mal moindre. La preuve que la concupiscence est un mal moindreen effet, elle se trouve dans la loi de Moïse, laquelle dit d'abord: " Tu ne tueras point ", ace qui est dirigé contre la colère,et passe ensuite à ceci, qui regarde la concupiscence: " Tu ne commettraspoint l'adultère ". En effet, si l'amertume, les clameurs, si laméchanceté, si la diffamation, et les autres choses de cegenre procèdent de la colère : c'est la concupiscence quiengendre la fornication, l'impureté, l'avarice ; c'est un mêmeinstinct qui nous fait aimer les richesses et la chair. Et de mêmequ'il a interdit le cri, comme étant le véhicule de la colère,de même ici il, défend les propos légers ou obscènes,véhicule de la fornication. " Point de turpitudes, de folles paroles,de bouffonneries, ce qui ne convient point ; mais plutôt des actionsde grâces ". Point de paroles, point d'actions galantes ou libertines,et vous éteindrez la flamme. " Qu'elles ne soient pas mêmenommées parmi vous "; en d'autres termes : qu'elles soient complètementexclues. Il dit de même, en écrivant aux Corinthiens : " Iln'est bruit que de fornication parmi vous ". (I Cor. V, 1.) II veut dire: Soyez tous purs; car les discours acheminent aux actions. Ensuite, pourne point paraître un censeur trop rigoureux, qui proscrit la gaietémême, il ajoute aussitôt la raison en ces termes : " Ce quine convient pas; mais plutôt des actions de grâces ".
2. A quoi servent les propos joyeux? A faire rire un moment. Dites-moi: est-ce qu'un cordonnier s'avisera de faire quelque chose qui ne concernepoint son métier? Achètera-t-il des instruments pour cetusage ? Nullement ce qui ne nous sert point est nul à nos yeux.Point de paroles inutiles, car nous tombons de là dans les proposcoupables... Ce monde n'est point fait pour la joie, mais pour le deuil,les tribulations, les gémissements ; et vous (525) faites le belesprit? Voit-on un athlète, au milieu du stade, oublier son adversaireet la lutte, pour dire des bons mots? Le diable est là, il rôdeautour de vous en rugissant, pour vous emporter; il met tout en oeuvreet en mouvement pour vous perdre, il complote de vous jeter à basdu nid, il grince des dents, rugit, souffle le feu contre votre salut ;et vous restez là tranquille à plaisanter, à diredes folies, des indécences; vous êtes donc bien sûrde la victoire. Nous perdons notre temps, mes chers frères. Voulez-voussavoir comment vivent les saints? Ecoutez Paul, qui vous dit Durant troisarts, nuit et jour, je n'ai pas cessé avec des larmes, d'admonesterchacun de vous. (Act. XX, 31.) Que s'il se. donnait tant de peine pourles Milésiens et les Ephésiens, si au lieu de plaisanteril ne cessait de les admonester avec larmes, que dira-t-on des autres?Ecoutez encore ce qu'il dit aux Corinthiens : " Je vous ai écritdans l'affliction et l'angoisse du coeur, avec beaucoup de larmes ". (IICor. II, 4.) Et encore : " Qui est faible, sans que je sois faible? Quiest scandalisé, sans que je brûle? " (Ib. XI, 29.)
Ecoutez encore comment il parle ailleurs et se dépeint aspirant,pour ainsi dire, chaque jour, à sortir du monde : " Car nous quisommes dans la tente, nous gémissons ". (Ib. V, 4.) Et vous, vousriez; vous badinez ? C'est le temps de combattre, et vos occupations sontcelles des danseurs? Ne voyez-vous pas les visages de vos ennemis, commeils sont menaçants, refrognés, comme ils froncent le sourcild'un air formidable. Considérez une armée qui va combattre: les visages sont sévères; les coeurs, en éveil,bondissent et palpitent; l'esprit est attentif, inquiet, frémissant: partout règnent l'ordre, la discipline, le silence : je ne diraipas qu'on ne profère point de paroles obscènes; personnene dit rien. Si les combattants qui n'ont affaire qu'à des ennemischarnels, gardent un si profond silence, quand ils pourraient parler sanspéril, vous qui avez à combattre, à soutenir le fortde la guerre, sur le terrain des paroles, vous ne songez pas à vousfortifier de ce côté ? Ignorez-vous que c'est par làsurtout qu'on essaiera de nous surprendre ? Vous badinez, vous vous amusez,vous dites des bons mots, vous faites rire, et vous ne voyez pas de malà cela? Combien de parjures, de malheurs, d'obscénités,sont nés de la plaisanterie ! Mais ce n'est pas là ce qu'onnomme bons mots, direz-vous. Eh quoi ! ne voyez-vous pas que Paul bannittoute facétie? C'est aujourd'hui un temps de guerre, de combat,de veille, de précaution, d'armement, de lutte : le rire n'a pointde place ici ; car il est du monde.
Ecoutez ce que dit le Christ : " Le monde se réjouira, mais vous,vous serez affligés ". (Jean, XVI, 20.) Le Christ a étécrucifié pour vos fautes, et vous riez? Il a été souffleté,il a subi mille tourments pour vous arracher au malheur et à latempête : et vous prenez vos aises? N'est-ce pas- là plutôtl'irriter? Mais puisque quelques personnes regardent cela comme une choseindifférente, et que d'ailleurs il est difficile de s'en défendre,parlons-en un peu, et montrons-en tout le danger. En effet, ce méprisdes choses indifférentes vient d'une inspiration du diable. D'abord,si la chose était réellement indifférente, elle neserait pas à mépriser pour cela, à cause des grandsmaux qu'elle engendre ou dont elle facilite les progrès, àcause de la fornication qui en est souvent le résultat; mais vousallez voir qu'elle n'est pas indifférente. Considérons quelleen est l'origine, ou plutôt représentons-nous le saint telqu'il doit être, doux, calme, triste,, gémissant, affligé.Donc le diseur de bons mots n'est pas saint : que dis-je? fût-ilpaïen , il est un objet de mépris : pareille licence n'estaccordée qu'aux histrions. Qui dit obscénité, ditplaisanterie. Qui dit rire indécent, dit plaisanterie. Ecoutez laparole du prophète : " Servez Dieu en crainte, et exprimez-lui votreallégresse avec tremblement ". (Ps. II, 1l.) La plaisanterie énervel'âme, la rend molle et nonchalante : souvent elle enfante l'invective,et allume des guerres.
3. Mais quoi ! ne comptez-vous point parmi les hommes ? Abjurez doncles occupations de l'enfance. Vous ne souffrez pas que votre serviteurlaisse échapper sur la place une parole inconvenante; et vous, quiprétendez être serviteur de Dieu, vous y proférez desfacéties? Il faut s'estimer heureux de n'être pas surprisquand on est de sang-froid : mais comment échapper quand on s'abandonne? On s'enferrera soi-même, et les artifices du diable, ses attaquesdeviendront superflues. Voulez-vous encore une preuve? Considérezce que c'est qu'un homme plaisant : on appelle ainsi un homme léger,mobile, dont l'esprit souple revêt toutes les formes ; nous voilàbien loin (526) des serviteurs de la pierre (1). Rien ne tourne, ne changeaussi vite ; tout chez lui est d'emprunt, gestes, paroles, rire, démarche;il faut qu'il s'applique à imaginer des quolibets c'est dans sonrôle. Une pareille comédie ne sied guère à unchrétien. L'homme plaisant ne peut manquer de s'attirer gratuitementbeaucoup de haines, en tournant en ridicule, à tout propos, despersonnes présentes ou des absents qui en sont informés.Si c'est là un noble emploi, pourquoi l'abandonne-t-on aux mimes?Vous voilà mime, et vous ne rougissez pas? Pourquoi ne permettez-vouspoint la même chose aux filles de bonne maison? n'est-ce pas quevous y voyez une occupation indigne de la réserve et de la pudeur.De grands maux font leur séjour dans l'âme de l'homme plaisant,le relâchement, le vide plus d'harmonie , plus de solidité, plus de crainte, plus de religion.
Si vous avez une langue, ce n'est pas pour railler autrui, c'est pourrendre grâces à Dieu. Regardez ceux qu'on appelle farceurs,saltimbanques: voilà les hommes plaisants. Bannissez de vos âmes,je vous en supplie, ce funeste divertissement : c'est l'occupation desparasites, des mimes, des danseurs, des prostituées : non pas d'uneâme libre, non pas d'une âme noble, non pas des serviteurs.Tout ce qu'il y a de vil, de déshonoré, possède cetalent. Beaucoup même y voient un mérite : ce qui est désolant.Ainsi que la concupiscence mène insensiblement à la fornication: ainsi la plaisanterie passe pour une grâce, mais rien n'est pluséloigné de la grâce. Ecoutez ce que dit l'Ecriture: " L'éclair devance le tonnerre, et la grâce précéderal'homme réservé ". (Ecclé. XXXII, 14.) Or, rien demoins réservé que l'homme plaisant. Ce n'est donc pas degrâce, c'est de malheur que sa bouche est pleine. Bannissons ce divertissementde nos tables. On voit des hommes qui vont jusqu'à dresser les pauvresà cet emploi. O dépravation ! ils changent en bouffons lesaffligés. On n'a pas pénétré aujourd'hui lefléau dont je parle. Il s'est glissé jusque dans lEglise; il a profané jusqu'aux Ecritures. En dirai-je
1 Jésus-Christ.
davantage, afin de montrer l'excès du mal? J'ai honte : je parlerainéanmoins : car je veux vous faire mesurer les ravages du mal, afinde me justifier du reproche de m'arrêter à des minuties dansmes entretiens avec vous, afin de guérir votre égarementà tout le moins par ce remède extrême. Et n'allez pascroire que j'invente : je redirai ce que j'ai entendu.
Quelqu'un se trouvait chez une personne très-fière deson savoir : je vais exciter le rire, je le sais; je parlerai néanmoins.La table servie, notre homme dit : " Servez, enfants, de peur que le ventrene se fâche ". Il en est d'autres qui disent : " Malheur àtoi, Mammon , et à celui qui ne te possède pas ! " Et tantd'autres sottises inventées par le bel esprit, par exemple : " N'est-cepas le moment de la génération? " Je dis cela pour vous montrerle scandale de cette honteuse manière d'agir : de telles parolesdénotent une âme sans religion. Est-ce trop du tonnerre pourpunir de tels écarts? Et ce n'est qu'un échantillon des proposténus par ces hommes. Ainsi donc, je vous en conjure, ne laissonsà cette mode aucun asile parmi nous; parlons comme il nous sied: que nos bouches fidèles n'empruntent jamais le langage des bouchesavilies et déshonorées. " Quel partage entre la justice etl'iniquité? Quelle communauté entre la lumière etles ténèbres? " (II Cor. VI, 14.) Il faut s'estimer heureuxsi l'on réussit, en se corrigeant de tous ces honteux écarts,à obtenir les biens promis : que serait-ce donc si nous nous, chargionsd'un pareil fardeau, et corrompions ainsi la pureté de notre coeur?Un plaisant devient bien vite un médisant or, un médisantaccumule sur sa tête bien d'autres maux encore. Sachons donc refrénerces deux instincts de notre âme, je veux dire la concupiscence etla colère; sachons les soumettre au joug de l'intelligence, commedes chevaux dociles, et leur donner pour guide la raison, si nous voulonsobtenir la palme qui nous est proposée là-haut; puisse-t-ellenous être décernée à tous en Jésus-ChristNotre-Seigneur, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et auSaint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XVIII
CAR SACHEZ COMPRENDRE QU'AUCUN FORNICATEUR, OUIMPUDIQUE, OU AVARE, CE QUI EST UNE IDOLATRIE, N'A D'HÉRITAGE DANSLE ROYAUME DU CHRIST ET DE DIEU. QUE PERSONNE NE VOUS SÉDUISE PARDE VAINS DISCOURS : CAR C'EST POUR CES CHOSES QUE VIENT LA COLÈREDE DIEU SUR LES FILS DE LA DÉFIANCE. (V, 5, 6-14.)
1. Il y avait déjà, paraît-il, au temps de nos pères,des hommes qui paralysaient les mains du peuple, qui réalisaientla parole d'Ezéchiel, ou plutôt faisaient oeuvre de faux prophètes,qui, pour une poignée d'orge, dénigraient Dieu devant sonpeuple, comme le font encore, à ce que je crois, certains hommesd'aujourd'hui: Nous arrive-t-il de dire que celui qui aura appeléson frère fou ira dans l'enfer : vraiment, disent les uns, celuiqui aura appelé son frère fou ira en enfer? Non, répond-on.Venons-nous à dire que l'avare est idolâtre, ils dénigrentencore cette parole, en la taxant d'exagération : et de la mêmemanière, ils font bon marché de tous les préceptes.C'est à ces hommes que saint Paul fait allusion dans ce passagede son épître aux Ephésiens, lorsqu'il dit : " Carsachez comprendre qu'aucun fornicateur, ou impudique, ou avare, ce quiest une idolâtrie , n'a d'héritage dans le royaume du Christet de Dieu " ; et qu'il ajoute : " Que personne ne vous séduisepar de vains discours ". Les vains discours dont il parle sont ceux quiplaisent sur le moment, et que les faits démentent : car c'est encela que consiste la séduction. " Car c'est pour ces choses quevient la colère de Dieu sur les " fils de la défiance ".Pour ces choses, c'est-à-dire, la fornication, l'avarice, l'impudicité,ou pour ces vices et en même temps pour la séduction, puisqu'ily a des séducteurs. En disant " Fils de la défiance " : ildésigne les incrédules déclarés, ceux qui necroient pas en lui.
" N'ayez donc point de commerce avec eux. Car autrefois vous étiezténèbres , mais maintenant vous êtes lumièredans le Seigneur (7, 8) ". Voyez quelle sagesse dans ses exhortations :d'abord il a fait intervenir le Christ pour prêcher l'amour mutuel,et le respect de la justice : il a recours maintenant aux supplices del'enfer. " Car autrefois vous étiez ténèbres, maismaintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ". Il dit demême, dans l'épître aux Romains : " Quel fruit avez-vousdonc tiré alors des choses dont vous rougissez maintenant (VI, 21)"?.. Et il leur rappelle leur ancienne perversité. Cela revientà dire : Songez à ce que vous étiez jadis, àce que vous êtes devenus, ne retournez pas à vos anciens vices,ne manquez pas de respect à la grâce de Dieu. " Vous étiezautrefois ténèbres, " mais maintenant vous êtes lumièredans le " Seigneur " : ce n'est pas votre vertu, c'est la grâce deDieu qui a opéré ce changement; en d'autres termes : Autrefoisvous méritiez le sort commun, mais il n'en est plus ainsi. "Marchezdonc comme des enfants de lumière ". Qu'est-ce à dire : "Enfants de lumière ? " La suite le montre : " Car le fruit (528)de l'Esprit consiste en toute bonté, justice et vérité;examinant ce qui est agréable à Dieu (9, 10) ".
" En toute bonté ". Ceci s'adresse aux violents, aux emportés." Justice " ; ceci regarde les avares. " Vérité "; voilàpour les faux plaisirs. Evitez les pratiques dont j'ai parlé, veut-ildire, et suivez une conduite tout opposée. " En toute ". Autrementdit, il faut en toute chose produire des fruits spirituels. " Examinantce qui est agréable à Dieu ". Donc les pratiques dont ila été question ne conviennent qu'à des esprits puérils,sans maturité. " Ne vous associez point aux oeuvres infructueusesdes ténèbres, mais plutôt réprouvez-les; carce qu'ils font en secret est ,honteux même à dire. Or toutce qui est répréhensible se découvre par la lumière(II, 13) ". Il a dit : " Vous êtes lumière ". Or, la lumièredécouvre les choses accomplies dans les ténèbres.Ainsi donc, "si vous êtes vertueux et irréprochables, lesméchants ne pourront rester cachés. De même que lalumière d'une lampe se projette sur toutes les personnes présenteset empêche les voleurs d'entrer : de même, si votre lumièrebrille, les méchants seront confondus. Il faut donc confondre lescoupables. Mais alors, pourquoi est-il écrit : " Ne jugez point,afin que vous ne soyez pas jugés ? " (Matth. VII, 1.) Paul ne ditpas condamner, mais confondre, c'est-à-dire corriger. Quant au précepte" Ne jugez point ", il concerne les petits péchés. Voyezce qui suit : " Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'oeil de ton frère,et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ? " Voici le sensde ces paroles: Ainsi qu'une plaie, tant qu'elle reste invisible et cachée,et exerce ses ravages à l'intérieur, n'est l'objet d'aucunsoin, de même le péché, tant qu'il demeure ignoré,se commet hardiment à la faveur de cette espèce de ténèbres;mais quand il est découvrit, la lumière paraît: lalumière n'est pas le péché ( comment cela se pourrait-il?) , mais le pécheur. En effet, quand il s'est vu dénoncé,réprimandé, qu'il s'est repenti, qu'il a obtenu rémission,est-ce que ses ténèbres ne sont pas dissipées parvos soins? N'avez-vous pas guéri sa blessure ? N'avez-vous pas convertien production sa stérilité? Voilà ce que veut direPaul, ou encore : Votre vie, se passant au grand jour, est lumière; car nul ne cache sa vie, quand elle est irréprochable : cacherune chose , c'est vouloir l'ensevelir dans les ténèbres." De là ces paroles : Réveille-toi , toi qui dors, lève-toidu milieu des morts, et le Christ répandra sur toi sa lumière(14) ". Ces expressions: Mort et endormi, désignent le pécheur: car il sent mauvais comme les morts ; il est impuissant comme l'hommeendormi : comme lui, il ne voit rien, il rêve, il fait des songes.Les uns lisent : " Tu toucheras le Christ " ; les autres : " Le Christrépandra sur toi sa lumière ". C'est plutôt ceci: Renoncezau péché, et vous pourrez voir le Christ : " Car celui quifait le mal, hait la lumière, et ne va pas vers la lumière". (Jean, III, 20.) Donc, celui qui ne fait pas le mal, va vers elle.
2. Mais Paul ne dit pas cela seulement pour les incrédules :beaucoup de croyants ne sont pas moins attachés à leurs vicesque les incrédules ; quelques-uns mêmes , beaucoup plus. Aeux aussi, il est donc nécessaire de leur dire: " Eveille-toi, toiqui, dors: lève-toi du milieu des morts, et le Christ répandrasur toi sa lumière ". A eux aussi s'applique la parole : " Dieun'est point le Dieu des morts, mais des vivants ". (Matthieu, XXII, 32.)Vivons donc, s'il n'est pas le Dieu des morts. Mais il y a des gens quivoient une hyperbole dans ce passage : " Avare, ce qui est une idolâtrie". Ce n'est pas une hyperbole, mais l'expression de la vérité.Comment? de quelle façon? Parce que l'avare s'éloigne deDieu, tout comme l'idolâtre. Et pour vous convaincre que ce ne sontpoint ici des paroles en l'air, rappelez-vous cette sentence du Christ"Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ". (Matth. VI, 24.) Servir Mammon,c'est renoncer au service de Dieu : ceux qui renient son autoritépour se faire les esclaves d'un métal inanimé, sont manifestementidolâtres. Mais je n'ai pas façonné d'idole, diront-ils,je n'ai pas érigé d'autel, sacrifié de victimes, répandude vin en forme de libations: loin de là, je suis venu àl'Eglise, j'ai élevé les mains vers le Fils unique de Dieu; je participe aux sacrements, je , m'associe aux prières, je remplispour ma part tous les devoirs du chrétien. Comment donc peut-ondire que j'adore les idoles? Et voilà justement ce qu'il y a deplus étonnant : c'est que connaissant par expérience et poury avoir goûté la bonté divine, instruit de la charitédu Seigneur, vous ayez quitté ce maître charitable pour uncruel (529) tyran, et que, tout en feignant de rester son serviteur, vousvous soyez, en réalité, soumis au joug pesant et intolérablede l'avarice. Jusqu'ici vous ne m'avez rien dit de vos bonnes oeuvres,vous ne m'avez parlé, que des présents du Seigneur. Dites-moi,je vous en prie, à quoi reconnaissons-nous quelqu'un pour soldat? Est-ce en le voyant faire partie du cortége du roi, recevoir delui sa subsistance et compter parmi ses gens; ou bien, en le voyant fairepreuve d'un vrai zèle pour sa personne ? Que si, tout en feignantde lui rester attaché, il travaille en réalité pourl'ennemi, c'est, à nos yeux, une plus mauvaise action que de déserterouvertement le service du monarque pour passer dans le camp ennemi.
Et vous, vous manquez de respect à Dieu tout comme un idolâtre,non pas seulement par vos paroles à vous, mais par celles de vosinnombrables victimes: cependant; an prétend que ce n'est pas del'idolâtrie. Quand les païens disent: Ce chrétien quiest avare, ce chrétien-là n'offense pas seulement Dieu parses actions, mais encore par les paroles que sa conduite inspire fréquemmentà ses victimes; que si elles se taisent, il ne faut en faire honneurqu'à leur piété. Les faits ne confirment-ils pas ceque je vous dis ? Qu'est-ce, en effet, qu'un idolâtre, sinon un hommequi a coutume d'adorer ses passions; au lieu de les dominer? Par exemple,quand nous accusons les païens d'adorer des idoles : Non, répondent-ils,nous adorons Vénus, nous adorons Mars. Et quand nous demandons :Qu'est-ce que cette Vénus? les plus graves d'entre eux répondent: La volupté. Et Mars? La colère. Eh bien ! vous, vous adorezMammon ; et qu'est-ce que Mammon ? L'avarice. Et vous l'adorez? Nous nel'adorons pas, répondez-vous. Comment? Est-ce à dire quevous ne vous prosternez point? Mais vous lui rendez de bien autres hommagespar vos actions et vos démarches : c'est là une adorationbien plus réelle. Voulez-vous en être sûrs? Demandez-vousquels sont les plus zélés adorateurs de Dieu, ceux qui sebornent à prendre part aux prières, ou ceux qui font sa volonté? Il est clair que ce sont ces derniers. Il en est de même pour Mammon: ceux qui font sa volonté sont ses plus zélés adorateurs.
D'ailleurs, les païens qui adorent les passions, peuvent êtreeux-mêmes exempts de passions; on peut trouver des serviteurs deMars qui sachent réprimer en eux la colère il n'en est pasde même pour vous, la passion vous subjugue. Vous ne lui sacrifiezpas de brebis ? Non, mais vous lui immolez des hommes, des âmes raisonnables;vous faites mourir les uns de faim, vous poussez les autres à blasphémer.Nulle frénésie ne saurait atteindre à une pareilleimmolation. Qui jamais a vu sacrifier des âmes? L'autel de l'avariceest abominable. Approchez de ceux des idoles : vous les trouverez imprégnésdu sang des chevraux et des boeufs. Venez à l'autel de l'avarice,vous sentirez une forte odeur de sang humain. On n'y brûle pas desailes d'oiseaux; il n'en sort ni vapeur ni fumée : ce sont des êtreshumains qui y périssent. Les uns, en effet, se précipitentdans des gouffres; d'autres se pendent, d'autres se coupent la gorge. Voyez-vousquelles inhumaines et barbares immolations? C'est peu encore : il fautà l'autel de l'avarice, outre le corps, l'âme de l'homme.Car il est aussi pour l'âme un genre d'immolation appropriéà sa nature ; il y a. une mort de l'âme, comme une mort ducorps. " L'âme qui pèche, mourra ", est-il écrit. (Ézéchiel,I, 8, 4.) La mort de l'âme n'est point comparable à celledu corps , elle est autrement affreuse. L'une, en séparant l'âmedu corps, délivre celui-ci de beaucoup de tracas et de fatigues,et envoie l'autre dans un séjour de lumière; à lalongue, lé corps lui-même, dissous et réduit en poussière,se recompose pour une existence impérissable, et rejoint l'âmequi l'a quitté.
3. Voilà pour la mort corporelle. Celle de l'âme est faitepour exciter l'horreur et le frisson. Ce n'est pas, comme celle du corps,une dissolution suivie d'un passage dans un autre séjour : rattachéeà un corps impérissable, l'âme est précipitéedans le feu inextinguible. Telle est la mort de l'âme. S'il y a unemort de l'âme, il y a aussi une immolation de l'âme. En quoiconsiste l'immolation du corps ? A être frappé de mort, etsoustrait à l'opération de l'âme. Et l'immolation del'âme? c'est encore une mort qui en résulte. De mêmeque le corps périt, quand l'âme le sèvre de son opération:ainsi l'âme périt, quand elle reste privée de lopérationde l'Esprit-Saint. Telles sont surtout les immolations qui ont lieu surl'autel de l'avarice: il ne lui suffit pas d'être arrosé dusang des hommes ; il faut, pour étancher sa soif, que l'âmeaussi soit sacrifiée; il faut qu'il reçoive deux âmesen offrande, (530) celle du sacrificateur et celle de la victime. Car lesacrificateur est le premier sacrifié ; il est mort au moment oùil tue; et sous les coups de ce mort tombe un vivant : car les blasphèmesque celui-ci profère, ses invectives, ses récriminations,n'est-ce point pour une âme autant de plaies incurables? Voyez-vousque ce n'était pas une hyperbole?
Voulez-vous encore une autre preuve pour vous convaincre que l'avariceest bien une idolâtrie, et quelque chose de pire que l'idolâtrie?Les idolâtres adorent les créatures de Dieu : " Ils vénérèrentet servirent la créature plus que le Créateur ". (Rom. I,25.) Vous, vous adorez votre propre créature. Car ce n'est pas Dieuqui a créé l'avarice : c'est votre cupidité insatiablequi l'a imaginée. Et voyez quelle folie, quelle dérision! Ceux qui adorent les idoles, respectent ce qu'ils adorent; si quelqu'unen médit, les injurie, ils prennent leur défense; mais vous,je ne sais quelle ivresse vous pousse à adorer une, chose, qui,loin d'être à l'abri du reproche, est pleine d'impiété.Vous êtes donc pires que les idolâtres : car vous ne pouvezprétendre pour votre justification que l'objet de votre culte n'estpas mauvais. Sans doute ils sont inexcusables : mais vous l'êtesencore bien davantage, vous qui ne cessez d'accuser l'avarice, de vousdéchaîner contre ses adorateurs , ses serviteurs, ses fidèles.Si vous le voulez, nous examinerons ensemble l'origine de l'idolâtrie.Un sage raconte qu'un homme riche, désolé de la mort prématuréede son fils, et inconsolable dans sa douleur, fit faire, pour soulagerson deuil, une image de celui qu'il avait perdu; et qu'à force decontempler ce portrait inanimé, il s'imaginait voir revivre sonenfant dans cette figure. Des complaisants, qui se faisaient un Dieu deleur ventre, honorant cette image pour flatter le père, poussèrentcette pratique jusqu'à l'idolâtrie. L'idolâtrie eutdonc pour principes la faiblesse d'âme, une habitude déraisonnable,et l'avidité.
Il n'en est pas ainsi de l'avarice : elle provient aussi de la faiblesse,mais d'une faiblesse pire;-il ne s'agit point ici d'un fils perdu, d'undeuil à consoler, de flatteries décevantes. De quoi donc?Je vais vous le dire. Caïn frustra Dieu, gardant pour lui-mêmece qui était dû au Seigneur, il lui offrit ce qu'il devaitconserver, et le mal commença au préjudice de Dieu. En effet,si nous lui appartenons nous-mêmes, à plus forte raison faut-ilen dire autant des prémices de nos biens. La concupiscence se portaensuite sur les femmes : " Ils virent les femmes des hommes, et ils tombèrentdans la concupiscence " (Gen. VI, 2); après quoi, elle se tournavers les richesses. En effet, vouloir l'emporter sur autrui dans la possessiondes biens charnels , cela n'a pas d'autre principe que le refroidissementde la charité; la cupidité n'a pas d'autre source que l'orgueil,la haine des hommes et le mépris. Ne voyez-vous pas combien la terreest grande? comment l'air et le ciel occupent bien plus d'espace qu'ilne serait nécessaire? C'est pour éteindre en vous la cupidité,que Dieu a donné tant d'extension à des choses créées: néanmoins, vous persistez dans vos rapines; on vous dit que l'avariceest une idolâtrie, et vous ne frissonnez pas? Voulez-vous devenirmaître de la terré entière ? Mais l'héritagedu ciel ne vous est-il pas promis, à condition que vous vous priverez?
4. Dites-moi, si l'on vous donnait la faculté de tout posséder,refuseriez-vous? Eh bien ! il ne tient qu'à vous maintenant, sivous le voulez. On voit des gens qui gémissent, quand il faut fairel'abandon de leur fortune, et qui préféreraient l'avoir mangée,plutôt que de la voir passer entre les mains d'autrui. Je ne puisvous guérir de cette faiblesse, car c'en est une : mais, tout aumoins, par votre testament, instituez le Christ pour votre héritier.Vous auriez dû lui donner de votre vivant, t'eût étéla marque d'une volonté droite: du moins que la nécessitévous rende généreux. Si le Christ nous a prescrit de donneraux pauvres, c'est pour que nous vivions en sages, pour que nous apprenionsà mépriser les richesses, à dédaigner les chosesterrestres. Ce n'est plus mépriser les richesses que d'en fairel'abandon à tel ou tel quand on meurt et qu'on cesse d'en êtremaître; ce n'est point par libéralité que vous donnezalors, mais par nécessité : le bienfaiteur, c'est la mort,et non pas vous. Une telle conduite n'est pas celle de l'affection, maiscelle de la haine. Mais, tout au moins, cédez à cette extrémité,corrigez-vous à cette heure suprême. Comptez vos usurpations,vos rapines, et rendez le tout au quadruple; c'est ainsi que vous vousjustifierez devant Dieu. Mais il en est qui poussent la démenceet l'aveuglement au point de ne pas comprendre, même alors, quelest leur devoir : ils agissent (531) en tout comme s'ils se proposaientde rendre le jugement de Dieu plus sévère à leur égard.Voilà pourquoi notre bienheureux dit : " Marchez comme des enfantsde lumière ". Or, c'est l'avare surtout qui vit dans les ténèbres,qui répand une nuit épaisse sur tout le monde. Et encore:" Ne vous associez point aux oeuvres infructueuses des ténèbres,mais plutôt réprouvez-les ; car ce qu'ils font en secret esthonteux même à dire. Or tout ce qui est répréhensiblese découvre par la lumière ".
Ecoutez, je vous prie, vous tous qui craignez de vous exposer gratuitementà la haine ! Cet homme dépouille son prochain, et vous nele confondez pas, de peur de vous attirer sa haine? Mais ce n'est pas làs'exposer gratuitement à la haine : c'est justement que vous reprendriezle coupable, et vous craignez d'en être haï? Reprenez votrefrère, encourez l'inimitié du prochain, pour l'amour du Christ,pour l'amour du prochain lui-même : arrêtez-le dans sa coursevers l'abîme. Le faire asseoir à notre table, le combler debonnes paroles, de salutations, de plaisirs, ce n'est pas l'amitié.Voilà les dons que nous devons faire à nos amis, pour déroberleur âme à la colère de Dieu : quand nous les voyonsplongés dans la fournaise de l'iniquité, relevons-les. Maisil est incorrigible , dira-t-on. Eh bien ! vous, faites ce qui est en votrepouvoir, et vous voilà justifié devant Dieu. Ne cachez- pasle talent: si la parole, si une langue, une bouche vous ont étédonnées, c'est pour que vous corrigiez le prochain. Les brutes seulesne songent pas au prochain, ne s'occupent que d'elles-mêmes : maisvous, qui nommez Dieu votre père, et frère votre prochain,quand vous voyez ce frère commettre péché sur péché,vous faites passer avant son intérêt le désir de luicomplaire? N'en faites rien, de grâce. Rien ne prouve mieux l'amitié, que de ne pas laisser faillir ses frères. Vous les voyez haïr?réconciliez-les. Vous les voyez commettre l'injustice? arrêtez-les.Vous les voyez opprimés? défendez-les : ce n'est pas àeux, c'est à vous-même que vous rendez service. Si nous sommesamis , c'est pour nous entraider. Les paroles d'un ami ne seront pas reçuescomme celles du premier venu : un inconnu, on s'en défiera peut-être,et d'un prédicateur pareillement; mais non d'un ami.
" Car ce qu'ils font en secret est honteux même à dire.Or, tout ce qui est répréhensible se découvre parla lumière ". Que veut-il dire ici? Il veut dire que parmi les péchés,les uns sont secrets, les autres publics; mais il en sera autrement dansl'état dont il parle car il n'y a personne qui n'ait consciencede ses péchés. Voilà pourquoi il dit: " Or tout cequi est répréhensible se découvre par la lumière". Mais quoi ! dira-t-on , est-ce que ceci ne regarde point égalementl'idolâtrie? Non, c'est de la conduite et des péchésqu'il est question. " Car tout ce qui se découvre est lumière". Je vous en conjure donc, n'hésitez point à reprendre,et ne vous fâchez pas quand on vous reprend. Car tout ce qui s'accomplitdans l'ombre se fait avec plus de sécurité: or, la présencede beaucoup de témoins produit l'effet de la lumière. Faisonsdonc tous nos efforts pour écarter les causes de mort qui menacentnos frères, pour dissiper les ténèbres, pour faireluire ici-bas le soleil de la justice. S'il y a beaucoup de flambeaux,le chemin de la vertu nous sera plus aisé; et ceux qui sont dansles ténèbres seront plus facilement surpris, grâceà cette lumière qui dissipera l'obscurité. Sinon,il est à craindre que nous ne soyons nous-mêmes plongésdans la nuit, le voile épais des ténèbres et des péchésvenant à triompher de la lumière et à en chasser laclarté. Croyons donc qu'en obligeant aujourd'hui nous nous rendonsservice à nous-mêmes; et ainsi nous louerons dans toute notreconduite le Dieu de bonté, par la grâce et la charitéde son fils unique, avec qui gloire, puissance, honneur au Pèreet au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIX
AYEZ DONC SOIN, MES FRÈRES, DE MARCHER AVECCIRCONSPECTION, NON COMME DES INSENSÉS, MAIS COMME DES HOMMES SAGES,RACHETANT LE TEMPS, PARCE QUE LES JOURS SONT MAUVAIS. NE SOYEZDONC PASIMPUDENTS, MAIS COMPRENEZ QUELLE EST LA VOLONTÉ DE DIEU. (V, 15-21.)
1. Ici encore il extirpe la racine d'amertume, il retranche le principede la colère. Que dit-il, en effet? " Ayez donc soin de marcheravec circonspection ". Il savait que son Maître, en envoyant sesdisciples comme des brebis au milieu des loups, leur recommandait encored'être comme des colombes : " Et vous serez simples comme des colombes". (Matth. X, 16.) Etant au milieu dés loups, et ayant ordre dene pas se venger et de souffrir, ils avaient, par conséquent, besoinde cette exhortation. La première comparaison pouvait suffire, àla vérité, pour les rendre patients : mesurez ce que la secondeajoute à la force du précepte. Et voyez comment Paul s'attacheà prémunir ses auditeurs en leur disant : " Ayez " soin demarcher avec circonspection ". Des cités entières étaienten guerre avec eux; cette guerre avait pénétré jusquedans les maisons; la division régnait entre le père et lefils, la fille et la mère. Pourquoi? Quelle était l'originede ces divisions? C'est qu'on avait entendu dire au Christ : " Celui quiaime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne demoi ". (Matth. X, 16, 37.) Paul ne voulait pas qu'on crût qu'il existaitdes guerres et des combats sans but : car si les chrétiens, de leurcôté, étaient devenus agresseurs, ç'aurait étéle signal de grandes colères. Voilà pourquoi il dit : " Ayezdonc soin de marcher avec circonspection ". En d'autres termes : La prédicationmise à part, ne donnez pas d'autre sujet, d'autre motif de hainecontre volts. Que personne n'ait autre chose à vous imputer : soyezrespectueux et soumis dans toutes les choses qui n'intéressent pasla prédication, qui ne gênent point la piété: " Rendez à tous ce qui leur est dû: à qui le tribut,le tribut; à qui l'impôt, l'impôt ". (Rom. XIII, 7.)Car les incrédules rentreront en eux-mêmes, quand ils nousverront irréprochables dans le reste. " Non comme des insensés,mais comme des hommes sages, rachetant le temps ". Il ne dit pas cela pournous conseiller d'être souples et de prendre toutes les formes. Voicice qu'il veut dire : Le temps n'est pas à vous; vous n'êtesen ce monde que des étrangers, des voyageurs de passage : ne cherchezpas les honneurs, ne cherchez pas la gloire, ne cherchez pas la puissance,ne cherchez pas la vengeance; subissez tout, et par ce moyen rachetez letemps ; ne craignez pas de payer, payez tout ce que l'on exigera... Ily a ici quelque obscurité : tâchons de l'éclaircirau moyen d'un exemple : Supposez qu'un homme possède une maisonmagnifique et que des gens y pénètrent pour le tuer; qu'alorspour se sauver il donne une forte somme à ces scélérats: nous dirons qu'il se rachète... Eh bien ! vous aussi vous êtespossesseur d'une superbe maison, vous avez la vraie foi : on vous poursuitpour vous dépouiller : donnez (533) tout ce qu'on vous demandera,gardez seulement le principal, à savoir la foi. " Parce que lesjours sont mauvais ".
Qu'est-ce que des jours mauvais? Il s'agit ici d'une manièred'être particulière du jour. Demandez-vous ce qui est mauvaisdans chacune des choses qui nous touchent, et vous saurez ce que c'estque des jours mauvais. Qu'est-ce que le mal du corps? la maladie. Le malde l'âme? la malignité. Le mal de l'eau? l'amertume.. Le malpour chaque chose, est une imperfection qui affecte sa nature. Si doncil y a des jours mauvais, le mal doit être dans le jour lui-même,dans les heures, dans la lumière. C'est ainsi que le Christ a dit:" A chaque jour suffit son mal ". (Matth. VI, 34.) Ce texte nous aideraà comprendre l'autre. Qu'est-ce que ces mauvais jours dont Paulnous parle? que ce temps mauvais? Il n'a pas en vue ces oeuvres de Dieuprises dans leur essence, mais les événements qui s'y passentnous disons de même: J'ai passé une pénible, une mauvaisejournée: mais comment a-t-elle pu être pénible, sinonpar les événements qui l'ont signalée? Ces événementssont en partie heureux, comme venant de Dieu; en partie mauvais, commevenant de la perversité humaine. Les hommes sont donc les auteurs.de ce qui arrive de mauvais dans le temps, et de là certaines époquessont appelées mauvaises expression qui est aussi en usage parminous. " Ne soyez donc pas imprudents, mais comprenez quelle est la volontéde Dieu, et ne vous enivrez pas de vin, qui renferme la licence (18) ".
En effet, l'excès de vin nous rend irritables, effrontés,prompts à faillir et à nous emporter. C'est pour la joieque le vin nous a été donné, et non pour l'ivresse: mais aujourd'hui on paraît une femme, on est ridicule, quand onne s'enivre pas. Quel espoir de salut reste-t-il désormais? C'estun ridicule, dites-moi, de ne pas s'enivrer? mais n'est-ce pas l'ivresse,au contraire, qui devrait être le plus grand des ridicules? Toutle monde, sans doute, doit la fuir : personne autant que le soldat quivit au milieu des glaives et des massacres; personne autant que le soldatqui est en butte à bien d'autres excitations, celles de la liberté,du pouvoir, des dangers et des combats au milieu desquels sa vie se passe.Voulez-vous apprendre dans quelles circonstances le vin est une bonne chose?Ecoutez ce que dit l'Ecriture : " Donnez le vin à ceux qui sontdans la peine, et l'ivresse à ceux qui sont dans la douleur". (Prov.XXXI, 6.) Rien de mieux: car le vin sait adoucir les afflictions et dissiperles nuages de la tristesse. " Le vin réjouit le coeur de l'homme". (Psaume, CIII,15.) Comment donc le vin produit-il l'ivresse? car lamême cause ne peut produire des effets contraires. La cause de l'ivressen'est pas le vin, mais l'abus du vin. Le vin ne nous a pas étédonné pour une autre fin que la santé du corps: or l'abusy est un obstacle. Ecoutez encore ce que le même saint écrità Timothée : " Use d'un peu de vin à cause de tonestomac et de tes fréquentes infirmités ". (I Tim. V, 23.)
2. Si Dieu a établi dans nos corps un juste équilibre,et les a mis en état de se contenter de peu, c'est pour nous enseignerdès ce monde qu'il nous a faits aptes à une autre vie. Cettevie, il voulait nous l'octroyer tout d'abord mais, comme nous nous en sommesrendus indignes, il a remis ce présent à une autre époque. d'ici là, il ne nous permet pas l'abus : une mesure de vin etun pain suffisent à l'appétit d'un homme... Il a voulu quele dominateur des animaux eût des besoins, à proportion, moinsnombreux, et un corps plus faible, afin de nous faire voir que nous sommesen marche vers une autre vie. " Ne vous enivrez pas de vin, qui renfermela licence ". L'ivresse, loin de conserver, détruit, non-seulementle corps, mais l'âme. " Mais soyez remplis de l'Esprit-Saint; vousentretenant entre vous de psaumes, d'hymnes et de cantiques spirituels,chantant et psalmodiant du fond de vos coeurs à la gloire du Seigneur;rendant grâces toujours et pour toutes choses, au nom de Notre-SeigneurJésus-Christ, à Dieu et Père; soumis les uns aux autresdans la crainte du Christ (19-21) ". Voulez-vous vous réjouir, nousdit-il? Voulez-vous passer la journée ? Je vous donne une boissonspirituelle : car l'ivresse nous ôte jusqu'aux inflexions distinctesde la voix, elle nous fait bégayer, elle trouble nos yeux et toutle reste. Apprenez à louer Dieu, et vous verrez combien cette occupationa de charmes ceux qui le louent sont remplis de l'Esprit-Saint, comme sontremplis de l'esprit impur, ceux qui chantent des chansons sataniques. Qu'est-ceà dire : " Du fond de vos coeurs à la " gloire du Seigneur? " C'est-à-dire, avec attention. Car, si l'attention fait défaut,on (534) chante au hasard, on ne profère que des mots, tandis quele coeur s'égare ailleurs : " Rendant grâces toujours et pourtoutes choses, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à Dieuet Père, soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ ".En d'autres termes Faites parvenir à Dieu vos demandes avec desactions de grâces : car rien ne contente Dieu comme la reconnaissance.Or, nous ne pouvons mieux lui témoigner notre reconnaissance, qu'enarrachant notre âme aux vices dont il a été questionplus haut, en la purifiant par les moyens indiqués. " Mais soyezremplis de l'Esprit-Saint ". Cela dépend-il de nous? Oui, quandnous avons chassé de notre âme le mensonge, l'amertume, lafornication, l'impureté, l'avarice, quand nous sommes devenus bons,miséricordieux, cléments les uns pour les autres, quand nousévitons les plaisanteries indécentes, quand enfin nous noussommes rendus dignes de recevoir le Saint-Esprit, qu'est-ce qui l'empêcheencore d'accourir, de voler vers nous ? Non-seulement il accourra, maisencore il remplira notre coeur. Or, avec le secours intérieur d'unepareille lumière, la vérité ne nous sera plus pénible,elle nous deviendra aisée et facile.
" Rendant grâces toujours et pour toutes choses ". Quoi donc !faut-il rendre grâces pour tout ce qui nous arrive? Oui : fût-cela maladie, fût-ce la misère. En effet, si dans l'Ancien Testamentnous trouvons ce conseil d'un sage : " Tout ce qui vous arrivera, recevez-lede bonne grâce, et soyez patients dans les vicissitudes de votrehumiliation " (Ecclés. II, 14), à plus forte raison faut-ilse conduire ainsi sous le régime de la nouvelle loi. Quand bienmême la raison des faits vous échappe, rendez grâces: voilà les vraies actions de grâces. Que vous rendiez grâcesaprès un bienfait, dans la félicité, dans le bonheur,au milieu des prospérités, il n'y a rien là de grandni de merveilleux : ce qu'on vous demande, c'est de rendre grâcesdans les épreuves, dans les tribulations. Votre premièreparole doit être : Je vous rends grâces, Seigneur. Et pourquoiparler des afflictions d'ici-bas? Il faut remercier Dieu de l'enfer, dessupplices, des châtiments de l'autre vie. Car c'est un bien pournous tous que préoccupe cette pensée : La crainte est commeun frein mis à nos coeurs. Ce n'est donc pas seulement pour lesbienfaits évidents, c'est encore pour ceux qui ne sont pas apparentset que nous recevons malgré nous, que nous devons rendre grâcesen effet, Dieu nous oblige souvent malgré nous et à notreinsu. Si vous en doutez, je vais vous rendre la chose claire. Veuillezréfléchir à ceci : Est-ce que les abominables et incrédulespaïens n'attribuent pas tout au soleil et à ses idoles? Ehbien ! est-ce que Dieu n'est pas aussi leur bienfaiteur, à eux ?N'est-ce pas à leur providence qu'ils doivent la vie, la santé,leurs enfants, que sais-je encore? Et ceux qu'on appelle Marcionites ?Et les Manichéens? Ne le blasphèment-ils pas également?Et pourtant, Dieu ne les comble-t-il pas de biens chaque jour? Mais s'ilfait du bien à ces hommes qui ne le connaissent pas, à plusforte raison nous en fait-il, à nous. Car à quoi s'occupela divinité, sinon à faire du bien à l'espècehumaine, et par châtiments et par indulgences?
Ce n'est donc pas seulement dans les prospérités que nousdevons rendre grâces : le devoir serait trop facile à remplir.Le diable la sait : voilà pourquoi il disait : " Est-ce gratuitementque Job craint Dieu ? n'avez-vous pas abrité d'un rempart ce quiest en lui et ce qui est hors de lui ? Mais enlevez-lui tous ses biens,et vous verrez s'il vous bénira en face ". (Job, I, 9, 10.) Maisle scélérat n'y gagna rien. Dieu soit loué, et puisse-t-ilen être de même quand il s'agira de nous ! C'est dans la pauvreté,dans la maladie, dans la persécution, que nos actions de grâcesdoivent être le plus vives. Je ne parle point d'actions de grâcesen paroles, et proférées du bout des lèvres, maisd'actions de grâces réelles, effectives, sorties du fond ducoeur. C'est du fond de l'âme que nous devons remercier; car Dieunous aime d'un amour plus que paternel: et autant il y a de distance entrela méchanceté et la bonté, autant il en existe entrel'amour de Dieu pour nous et celui que nous portent nos parents.
3. Et ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est celui même qui nousaime, le Christ. Ecoutez plutôt : " Quel est d'entre vous l'hommequi, si son fils lui demande du pain, lui présentera une pierre?Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes chosesà vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieuxdonnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui (535) demandent?"(Matth, VII, 9-11.) Ecoutez encore cet autre passage : " Est-ce que lafemme a oubliera d'avoir pitié des rejetons de son sein? Mais, quandbien même la femme oublierait ces choses, je ne vous oublierai pas,dit le Seigneur ". (Isaïe, XLIX, 45.) Si Dieu ne vous aimait pas,pourquoi vous aurait-il créé? Est-ce qu'il y étaitcontraint? Est-ce qu'il a besoin de nous, de notre ministère? Est-ceque nous pouvons quelque chose pour lui? Ecoutez le prophète quivous dit : " J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Seigneur, parceque vous n'avez pas besoin de mes biens ". (Psaume, XV, 2.) Mais les ingrats,les insensés, nous disent : La bonté de Dieu n'exigerait-ellepas que tous fussent égaux?
Dis-moi , homme ingrat, qu'est-ce qui te paraît démentirla bonté de Dieu, et de quelle égalité parles-tu ?Un tel, répond-il, est estropié de naissance, un autre estfou et possédé ; un autre, parvenu à l'extrêmevieillesse, se trouve avoir passé toute sa vie dans la pauvreté,un autre dans les infirmités les plus cruelles : tout cela est-ill'oeuvre d'une providence? L'un est sourd, l'autre *muet ; un troisièmepauvre; un quatrième , qui n'est qu'un scélérat toutchargé de crimes, jouit de l'opulence, entretient des prostituéeset des parasites, possède une magnifique demeure, mène unevie que rien ne trouble. On rassemble beaucoup d'autres exemples de cegenre, et l'on en forme un long réquisitoire contre la Providencedivine. Quoi donc ? la Providence n'est pour rien là dedans? Queleur répondre? Si nous avions affaire à des païens,convaincus néanmoins que le monde obéit à une direction,nous pourrions rétorquer leur objection, et leur dire : Ah ! laProvidence n'y est pour rien : et pourquoi donc adorez-vous des dieux?pourquoi vous prosternez-vous devant des démons et des héros: car s'il y a une providence, il y a quelqu'un qui préside àtout. Mais si nous avons devant nous dés hommes, soit chrétiens,soit païens, dont lés croyances soient ébranléeset chancelantes, que leur dire? Eh quoi ! dirons-nous ; le hasard aurait-ilpu enfanter tant de .biens ? cette lumière quotidienne, cet ordrequi règne parmi les êtres, cette marche régulièredes astres, ce retour périodique des nuits et des jours , cetteharmonie de nature dans les plantes, les animaux, les hommes? Qui doncest-ce, dites-moi, qui régit tout cela? S'il n'y avait pas de chef,si le hasard avait tout formé, qui aurait arrondi par-dessus laterre et les eaux cette belle et grande voûte du ciel ? Qui feraitrevenir les saisons propres à la production des fruits? qui auraitmis tant de vigueur dans les graines et dans les plantes? Ce qui vientdu hasard a nécessairement les caractères du désordre;ce qui est bien ordonné est l'ouvrage de l'art.
En effet, dites-moi, quel est, sous nos yeux, le produit du hasard oùne dominent pas le désordre et la confusion? Et non-seulement duhasard, mais de toute main malhabile? Par exemple, soient donnéesdes poutres, des pierres et de la chaux : que maintenant un homme inexpérimentédans l'art de bâtir essaie d'en former un édifice : est-cequ'il ne va pas tout perdre, tout gâter? Ou bien encore, supposezun esquif sans pilote, muni d'ailleurs de tout ce que peut avoir un esquif,sauf un pilote : notez bien qu'il s'agit d'un navire complètementéquipé :pourra-t-il naviguer? Et cette immense terre suspendueau-dessus des flots, si une force ne la retenait, pourrait-elle, je vousle demande, tenir bon si longtemps? Est-ce admissible? Y a-t-il assez demoqueries pour une pareille hypothèse? Si maintenant la terre porteen outre le ciel, voilà un nouveau fardeau : si au contraire leciel est porté par l'eau, une autre question surgit. Mais tout estl'oeuvre de la Providence. En effet, ce qui repose sur l'eau, ne doit pasêtre convexe, mais concave. Pourquoi? parce que les corps concavesplongent complètement ; par exemple les vaisseaux : au contraire, les corps convexes demeurent tout entiers en l'air , et ne baignent quepar leurs extrémités. Il est donc besoin d'un corps solide,dur et résistant , pour supporter le fardeau. Est-ce l'air, maintenant,qui porte le ciel? Mais l'air est un corps encore bien plus mou et moinsdense que l'eau, incapable de rien supporter, à plus forte raisonune masse aussi énorme. Enfin, si nous voulions épuiser cesujet de la Providence, l'embrasser dans son ensemble et dans ses détails,l'éternité ne nous suffirait pas. Je vais maintenant demanderà celui qui s'occupe de ces recherches : ces choses proviennent-elles,oui ou non, d'une providence ? S'il répond négativement,alors je lui ferai cette autre question : D'où proviennent-ellesdonc? Il ne saura que répondre. A plus forte raison doit-on (536)s'abstenir de toute vaine curiosité de ce genre au sujet des choseshumaines. Pourquoi? Parce que l'homme est supérieur à toutle reste, et que les choses dont j'ai parlé sont faites pour lui,et non pas lui pour elles.
4. Si donc vous ne savez pas comprendre combien est sage et habile laProvidence, comment pourrez - vous pénétrer ses desseins? Dites-moi pourquoi elle a fait l'homme si petit, et l'a placési bas au-dessous du ciel, au point qu'il peut douter des phénomènesqui s'y passent? Pour quelle raison les régions du Nord et cellesdu Midi sont-elles inhabitables ? Dites-moi pourquoi les nuits sont pluslongues en hiver et plus courtes en été? D'où, viennentles froids rigoureux, les chaleurs excessives, pourquoi nous avons un corpspérissable? Je vous ferai mille autres questions pareilles, et,si vous le voulez, je ne cesserai de vous interroger et de vous embarrasser.Ainsi ce qui distingue particulièrement la Providence, c'est cequ'il y a d'ineffable dans ses desseins. Car sans doute quelqu'un se seraitavisé d'attribuer à un homme la création de l'univers,si ces obstacles n'arrêtaient pas notre intelligence. Mais un telest pauvre, dira-t-on, et la pauvreté est un mal. Et la maladie?et la cécité? Tout cela n'est rien, mon cher auditeur ; iln'y a qu'un mal, le péché : et c'est la seule chose que nousdevions examiner. Mais nous omettons de rechercher les principes des mauxréels, pour nous jeter dans de vaines spéculations. Pourquoinul de vous ne se demande-t-il jamais pourquoi il a péché;s'il était en lui de pécher ou de ne pas pécher ?Qu'ai-je besoin de longs discours? Je n'ai qu'à regarder en moi-même: ai-je maîtrisé enfin mon emportement? ai-je domptéma colère, ou par honte, ou par respect humain? Quand j'aurai trouvéce que je cherche, alors je saurai que le péché dépendde moi.
De cela nul ne s'inquiète, nul ne s'occupe, et, comme dit lelivre de Job : " L'homme au hasard nage dans ses discours ". (Job, XI,12.) Que vous importe la cécité de l'un, la pauvretéde l'autre? Ce n'est pas cela que Dieu vous a prescrit de considérer,mais bien votre conduite , à vous. Si vous doutez que le monde soitdirigé par une puissance, vous êtes le plus insensédes hommes : si, au contraire, vous êtes convaincu de ce point, pourquoidoutez-vous qu'il faille plaire à Dieu? " Rendant grâces toujourset pour toutes choses à Dieu ". Entrez chez un médecin, etvous le verrez, dès qu'on lui présente un blessé,le traiter par le fer et le feu. Je ne dis pas cela pour vous : mais entrezchez un artisan : vous ne demandez pas compte de ce qui se fait dans sonatelier, bien que vous n'y compreniez rien, et que beaucoup de choses vousétonnent ; comme, par exemple, quand vous voyez tourner un morceaude bois et en changer la forme. Mais plutôt je mettrai sous vos yeuxun art plus facile, comme celui des peintres : vous ne saurez que penser.Dites-moi, en effet, l'artiste ne paraît-il pas perdre son temps?A quoi bon ces lignes et ces contours? mais attendez qu'il applique lescouleurs : alors vous trouverez cet art merveilleux, sans être pluséclairé pour cela.
Mais pourquoi parler des artisans, des peintres, nos compagnons de servitude?Dites-moi comment l'abeille fait ses rayons, et alors vous me parlerezde Dieu. Tâchez de comprendre l'industrie des fourmis, de l'araignée,de l'hirondelle, et vous pourrez alors me parler de Dieu. Si vous êtessavant, instruisez-moi : mais vous ne le pourriez pas. Ne cesseras-tu doncpas, mon cher auditeur, de perdre ton temps à des choses inutiles?Car ce sont là vraiment des inutilités; ne cesseras-tu pasde t'abandonner à une vaine curiosité? Ici, la vraie science,c'est l'ignorance, attendu que les plus habiles sont ceux qui font professionde ne rien savoir, et les plus fous ceux qui s'occupent de pareilles recherches.Ainsi une profession de savoir n'atteste pas toujours la science : quelquefoisaussi elle est une marque de déraison. Dites-moi, en effet : side deux hommes l'un se piquait de mesurer le volume, d'air qui s'étenddé la terre au ciel au moyen de câbles tendus, et que l'autrese moquât d'une telle prétention et confessât sa propreignorance, de qui ririons-nous, dites-moi? de celui qui prétendraitsavoir ou de l'ignorant : du premier assurément. L'ignorant seraitdonc le plus sage des deux. Et si l'un se vantait de pouvoir dire combienil y a de mesures d'eau dans la mer, que l'antre au contraire, avouâtson ignorance, ne serait-ce pas encore la même chose? Assurément.Pour. quoi ? Parce que la prétendue science du premier ne seraitqu'une ignorance renforcée. Celui qui avoue ne pas savoir, saiten réalité quelque chose. Quoi donc? Que de tels calculssont impossibles à l'homme : et ce n'est pas (537) peu de chose.Au contraire, celui qui prétend savoir est ignorant, entre tous,de ce qu'il croit savoir, et c'est cela même qui le rend ridicule.
Hélas ! combien nous recevons de leçons propres àbrider cette curiosité intempestive et immodérée!et pourtant nous ne les écoutons pas; nous nous enquéronsde la vie les uns des autres, de la raison pour laquelle un tel est aveugle,tel autre pauvre. Voilà des propos qui nous mènent tout droità d'autres questions aussi absurdes, par exemple, pourquoi une telleest femme : pourquoi nous ne sommes pas tous du sexe masculin, pourquoiil y a des ânes, des boeufs, des chiens, des loups ; pourquoi despierres, pourquoi du bois : on n'en finirait pas. C'est pour cela que Dieua prescrit à notre savoir des bornes qu'il a mises dans la naturemême. Et considérez quel excès de curiosité: nous pouvons contempler sans péril l'immense intervalle qui séparele ciel de la terre ; mais si nous montons au sommet d'une tour et quenous nous penchions un peu pour regarder à nos pieds, un vertiges'empare de nous aussitôt. Dites-moi la raison de ceci : mais vousne sauriez la trouver Pourquoi l'il porte-t-il plus loin que nos autresorganes et embrasse-t-il un plus vaste horizon?
5. Et l'on peut dire la même chose de l'ouïe. La voix d'unhomme ne saurait remplir l'espace que son oeil mesure, qui transmet lebruit à son oreille. Pourquoi nos membres ne jouissent-ils pas d'égalesprérogatives? Pourquoi n'ont-ils pas un seul usage, une seule place: Paul aussi a scruté ce mystère, ou plutôt il ne l'apas scruté, il était trop sage pour cela ; mais arrivéà ce point, il se borne à dire " Il a placé chaquechose selon qu'il a voulu " : la volonté de Dieu, voilà pourlui la clé de l'énigme. Renonçons donc, nous aussi,à ce genre de recherches, et bornons-nous à rendre grâcesà Dieu en toute occurrence, selon l'avis qu'il nous donne. Telleest la conduite d'un bon serviteur, d'un homme sage et intelligent : l'autreconduite est celle d'un bavard, d'un oisif, d'un curieux. Considérezcomme, parmi les serviteurs, les plus mauvais, ceux qui ne sont bons àrien, sont bavards, badauds, occupés des affaires, des secrets deleurs maîtres : tandis que ceux qui sont intelligents et honnêtesne songent qu'à une chose, à faire leur service. Qui parletant ne fait rien ; qui fait beaucoup ne parle pas hors de propos. Voilàpourquoi Paul écrivait au sujet des veuves : " Non-seulement oisives,mais encore causeuses et curieuses ". (I Timoth. V, 13.)
Dites-moi, quelle est la distance la plus grande, celle qui séparedes enfants les hommes de notre âge, ou celle qui sépare Dieudes hommes? Des moucherons à nous, et de nous à Dieu, quelest le plus grand intervalle? Il est clair que c'est le dernier. Pourquoidonc vous creuser ainsi l'esprit? " Rendez grâces pour toutes choses". Mais, dira-t-on, si un païen m'interroge, que lui répondrai-je?Il voudra savoir de moi s'il y a une Providence; car, pour son compte ,il le nie. Intervertis donc les rôles, interroge-le à tontour. Eh bien ! il n'admet pas qu'il y ait une Providence. Qu'il y en aune, c'est ce qui résulte évidemment de ce qui a étédit : mais il résulte en même temps de notre impuissance ànous en rendre compte, qu'elle est incompréhensible. Si,, dans laconduite même des hommes, beaucoup de procédés demeurentobscurs pour nous, et que nous nous rendions néanmoins, quelqueétranges qu'ils nous paraissent, à combien plus forte raisonla même chose doit-elle être vraie de Dieu ! Mais en Dieu iln'y arien de déraisonnable, rien qui paraisse tel aux fidèles.Remercions-le donc de toutes choses, glorifions-le en toute occurrence." Soumis les uns aux autres dans la crainte de Dieu "... Si vous vous soumettezà cause d'un magistrat, ou pour de l'argent, ou par respect, àplus forte raison devez-vous le faire par crainte de Dieu. Qu'il y aitéchange de servitude, de soumission; de la sorte, il n'y aura plusde servitude... Que personne n'ait rang d'esclave; personne, rang d'hommelibre; il vaut mieux être à la fois maîtres et esclaves,et se servir mutuellement; et un pareil esclavage est préférableà la liberté dans d'autres conditions. En voici la preuve:
Supposez qu'une personne ait cent serviteurs dont aucun ne fasse sonoffice; mettez d'un autre côté cent amis qui se servent mutuellement.Quels seront les plus heureux, les plus joyeux, les plus contents? Icipoint de colère, point de querelles, point de courroux, rien depareil : là, crainte et abjection; contrainte d'une part, libertéde l'autre. Les uns servent parce qu'on les y force, les autres pour serendre mutuellement la pareille. Telle est (538) la volonté de Dieu:voilà pourquoi il a lavé les pieds des disciples. Que dis-je?si vous voulez y bien regarder, entre les maîtres mêmes ily a échange de servitude. Qu'importe que l'orgueil masque cet échange?Quand cet homme vous prête le ministère de ses bras, et quevous, vous le nourrissez, le chaussez, l'habillez, c'est encore une espècede servitude; car, à supposer que vous vous refusiez mutuellementvotre ministère, cette personne est libre, et aucune loi ne le contraindrade vous rendre service, si vous ne le nourrissez pas. Faut-il donc s'étonnerqu'il en soit ainsi pour les esclaves, quand il en est de même pourles hommes libres? " Soumis " dans la crainte du Christ ". Où estle mérite, puisque nous sommes rémunérés? Maisun tel ne veut pas se soumettre. Vous, du moins, soumettez-vous: il nesuffit pas d'obéir, il faut vous soumettre; il faut regarder chacuncomme votre maître : c'est le moyen de vous assujettir promptementtout le monde par le plus fort, des esclavages. Car vous les conquerrezbien plus sûrement, si vous payez fidèlement votre dette,sans qu'ils s'acquittent de leur côté. Voilà ce queveut dire: " Soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ". Ainsinous triompherons de toutes les passions, nous servirons Dieu, nous feronsrégner parmi nous une constante charité; et ensuite nouspourrons être jugés dignes des bontés divines, parla grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XX
FEMMES, SOYEZ SOUMISES A VOS MARIS COMME AU SEIGNEUR;PARCE QUE L'HOMME EST LE CHEF DE LA FEMME, COMME LE CHRIST EST LE CHEFDE L'ÉGLISE, ET IL EST AUSSI LE SAUVEUR DE SON CORPS. COMME DONCL'ÉGLISE EST SOUMISE AU CHRIST, AINSI LE SOIENT EN TOUTES CHOSESLES FEMMES A LEURS MARIS. (V, 22-24, JUSQU'À LA FIN DU CHAP.)
1. Un sage, en énumérant diverses béatitudes, comprenddans le nombre le sort de " La femme qui s'accorde avec son mari ". (Ecclés.XXV, 2.) Ailleurs encore il met au rang des félicités laconcorde parfaite de la femme et du mari. Dès l'origine, Dieu amontré pour l'union conjugale une sollicitude particulière: il désigne l'homme et la femme comme ne faisant qu'un, par cesmots : " Il les fit mâle et femelle "; de même ailleurs " Iln'y a ni homme ni femme ". (Galat. III, 28.) En effet, il y a moins derapport d'homme à homme qu'il n'y en a entre un homme et une femmeassociés par une union légitime. Voilà pourquoi, encore,un bienheureux voulant exprimer une extrême affection, et le chagrinque lui causait la mort d'un de ses amis les plus intimes, au lieu d'employerles (539) mots de père, de mère, d'enfant, de frère,d'ami, dit: " Ton affection est tombée sur moi comme l'amour desfemmes ". (I Rois, I, 26.) C'est qu'il n'est pas, non, il n'est pas desentiment plus impérieux que celui-là. Il y a d'autres affectionsvives : mais cette passion réunit la durée à la vivacité.Au fond de notre nature est un amour caché qui, par un secret instinct,opère cette union des sexes. C'est pour cela que, à l'origine,de l'homme est sortie la femme, et que, depuis, homme et femme procèdentde l'homme et de la femme. Voyez-vous cette association parfaite , cetentrelacement, par où Dieu a pourvu à ce qu'aucune essenceétrangère ne pénétrât dans la nôtre? Et voyez combien de soins il a pris. Il a permis que l'homme épousâtsa propre soeur, ou plutôt sa fille, ou plutôt encore sa proprechair. Pour consommer entre eux une union parfaite, il a pris les chosesà l'origine, comme lorsqu'il s'agit de bâtir. Il n'a pas faitla femme d'une autre substance, afin que l'homme ne vît pas en elleune étrangère; et il n'a pas borné l'institution dumariage à ce premier couple, de peur que l'homme ne s'enfermâtdans la solitude et ne vécût séparé de ses semblables.Et de même que les plantes les plus belles sont celles qui, s'élevantd'une souche unique, se développent en une quantité de rameaux,et s'il y avait beaucoup de racines, l'arbre n'aurait plus rien de remarquable;de même, Dieu voulut que du seul Adam sortît toute notre espèce,nous contraignant par là de rester unis et associés. Et afinde resserrer davantage nos liens, il n'a plus voulu que l'on épousâtsa soeur ni sa fille : car alors notre affection aurait étéconcentrée sur un objet unique, et ç'eût étéparmi nous une autre cause de désunion. De là ces paroles: " Celui qui les a faits au commencement, les a faits mâle et femelle".
C'est l'origine de grands maux, de grands biens aussi, pour les familles,pour les cités. En effet, la société humaine n'a pasde lien aussi fort que l'amour entre l'homme et la femme : c'est aussila cause de bien des batailles et de bien des damnations. Ce n'est passans raison ni sans motif que Paul attache à cette union une sigrande importance, et dit: " Femmes, soyez soumises à vos mariscomme au Seigneur ". Pourquoi ? Parce que si les époux sont unis,les enfants sont bien élevés; les serviteurs, obéissants: voisins, amis, parents, profitent de la bonne odeur que répandce ménage. S'ils sont désunis, tout est dans le désordreet la confusion : ainsi que tout est dans l'ordre quand les chefs viventen paix, et que leurs dissensions provoquent une perturbation générale.D'où ces paroles : " Femmes, soyez soumises à vos maris commeau Seigneur ". Mais quoi ! d'où vient donc qu'il est écritailleurs : Si quelqu'un ne renonce pas à sa femme, à sonmari, il ne peut me suivre? S'il faut être soumis comme au Seigneur,comment peut-il être dit qu'il faut renoncer pour le Seigneur? Oui,il faut être soumis : mais le mot " Comme " n'indique point nécessairementparité. Ou Paul veut dire : Comme sachant que vous servez le Seigneur;c'est ce qu'il indique ailleurs en disant que si l'on ne fait pas une chosepour son mari, il faut la faire pour le Seigneur; ou bien encore : Quandvous cédez à votre mari, croyez que vous lui obéissezcomme servante du Seigneur. En effet, si " Celui qui résiste àla puissance extérieure et civile, résiste à l'ordrede Dieu " (Rom. XIII, 2), à plus forte raison est-ce vrai de l'épouseinsoumise. C'est ainsi que Dieu a statué dès l'origine. Représentons-nousdonc le mari comme tenant le rang de chef; la femme, comme occupant laplace du corps. Ensuite il a recours au raisonnement : " Parce que l'hommeest le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Eglise, et ilest aussi le sauveur de son corps. Comme donc l'Eglise est soumise au Christ,ainsi le soient en toutes choses les femmes à leurs maris ". Aprèsavoir dit : " L'homme est le chef de la femme, comme le Christ est le chefde l'Eglise, et il est aussi le sauveur ", il ajoute : " De son corps ".Car la tête est le salut du corps. Voilà le préceptede l'amour et celui de la protection établis pour l'homme et pourla femme : Paul assigne à chacun sa place, à l'un l'autoritéet la protection; à l'autre, la soumission.
2. " Comme donc l'Eglise est soumise au Christ " : l'Eglise , hommeset femmes ; " Ainsi le soient les femmes à leurs maris ", commeà Dieu. " Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimél'Eglise (25) ". Vous avez entendu quelle complète soumission ilprescrit : vous avez approuvé et admiré Paul comme un hommesupérieur et spirituel, pour avoir resserré ainsi notre société.(540) Ecoutez maintenant, hommes, ce qu'il exige de vous; il recourt encoreau même exemple " Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimél'Eglise ". Vous avez vu jusqu'où doit aller l'obéissance: écoutez maintenant jusqu'où doit aller la tendresse. Tuveux que ta femme t'obéisse, comme l'Eglise au Christ? Veille doncsur elle comme le Christ sur l'Eglise : Fallût-il donner ta vie pourelle, être déchiré mille fois, tout souffrir, toutendurer, ne recule devant rien : quand tu aurais fait tout cela, tu n'auraisencore rien fait de comparable à ce qu'a fait le Christ... Car avantde te dévouer pour ta femme, tu es uni à elle : tandis quele Christ s'est immolé pour ceux qui le haïssaient et l'avaienten aversion. Fais donc pour ta femme ce qu'il a fait pour ce peuple quile haïssait, l'abhorrait, le méprisait, l'insultait ; sansmenaces, sans injures, sans terreur , par l'unique instrument de son infiniesollicitude, il a amené son Eglise à ses pieds. De même,quand bien même ta femme ne te témoignerait que dédain,mépris, insolence, il ne tient qu'à toi de la ramener àtes pieds à force de bonté, d'amour, de tendresse. Car iln'y a pas d'attache plus forte, principalement entre homme et femme. Parla crainte on peut lier les mains à un serviteur, et encore ne tardera-t-ilpas à s'échapper : mais la compagne de ta vie, la mèrede tes enfants, la source de tout ton bonheur, ce n'est point par la crainte, par les menaces qu'il faut l'enchaîner , mais par l'amour et l'affection.Qu'est-ce qu'un ménage où la femme tremble devant le mari?Quelle joie y a-t-il pour l'époux, quand il vit avec son épousecomme avec une esclave, et non comme avec une femme libre? Quand bien mêmevous auriez souffert quelque chose pour elle, ne le lui reprochez pas :suivez en cela même l'exemple du Christ...
" Il s'est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifieren la purifiant (26) ". Elle était donc impure, laide, vile, repoussante.Quelque femme que vous épousiez, elle ne ressemblera jamais àce qu'était l'Eglise quand le Christ l'épousa ; il n'y aura.jamais entre vous la distance qui séparait le Christ de l'Eglise: néanmoins le Christ ne prit point en horreur, en aversion cetteeffrayante laideur. Voulez-vous savoir jusqu'où allait cette difformité?Ecoutez Paul qui vous dit : " Vous étiez autrefois ténèbres". (Ephés. V, 8.) Vous voyez si elle était noire: quoi deplus noir que les ténèbres? Voyez maintenant son impudence: " Vivant dans la méchanceté et l'envie ". (Tit. III, 3.)Et encore son impureté : " Indociles, insensés ". Que dis-je?Elle était folle, elle blasphémait : néanmoins leChrist s'est livré pour cette épouse difforme comme si elleavait été la plus belle, la plus chérie, la plus admirabledes femmes. C'est ce qui faisait dire à Paul étonné:" Certes, à peine quelqu'un mourrait-il pour un juste ". (Rom. V,7.) Et encore : " Si, lorsque nous étions encore pécheurs,le Christ est mort pour nous ". (Ibid. 8, 9.) Le mariage accompli, il lapare, il la lave, il ne répugne pas à de pareils soins. "Afin de la sanctifier, en la purifiant parle baptême d'eau, par laparole ; pour la faire paraître devant lui une église glorieuse,n'ayant ni tache, ni ride , ni rien de semblable, mais pour qu'elle soitsainte et immaculée (27) ". Par le baptême, il lave son, impureté." Par la parole ", ajoute-t-il : quelle parole? Au nom du Père,et du Fils et du Saint-Esprit. Et il ne se borne pas à la parer,il la rend glorieuse : " N'ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable".Recherchons donc, nous aussi, cette beauté, et nous pourrons endevenir les créateurs. Ne demandez pas à votre femme ce quin'est point son fait. Ne voyez-vous pas que l'Eglise doit tout au Seigneur: c'est par lui qu'elle est devenue glorieuse, par lui qu'elle a étéfaite immaculée. Que la laideur de votre femme ne soit pas pourvous un motif d'aversion. Ecoutez plutôt l'Ecriture : " Petite estl'abeille parmi les êtres ailés, et son miel surpasse toutesles douceurs ". (Eccl. XI, 3.) Votre femme est un ouvrage de Dieu ; luimanquer, c'est manquer à son auteur : l'injure n'est pas pour elle.
Ne la louez pas de sa beauté : louer, haïr, aimer pour cemotif, tout cela part d'une âme déréglée. Recherchezla beauté de l'âme imitez l'époux de l'Eglise. La beautéphysique est une source intarissable d'orgueil et de vanité : elleprovoque la jalousie, les soupçons outrageants. Mais elle a desattraits ? Oui, pour un mois ou deux, pour un an tout au plus: aprèsquoi c'est fini, et l'admiration s'émousse par l'habitude, tandisque les maux engendrés par la beauté subsistent, je veuxdire, l'orgueil, la vanité, la hauteur. Mais il n'en est pas demême pour les attraits d'un autre genre : l'amour légitimequ'ils inspirent (541) subsiste dans sa vivacité, comme attachéà la beauté de l'âme, et non à celle du corps.
3. Qu'y a-t-il de comparable au ciel, dites-moi, de comparable aux astres? Quelque corps que vous me citiez, il a moins de blancheur : vous ne memontrerez pas d'yeux qui aient un pareil éclat. Quand ces objetsparurent, les anges furent saisis d'admiration; cette admiration, nousl'éprouvons aussi maintenant, mais non pas comme à l'origine.Tel est l'effet de l'habitude : elle émousse l'admiration : àplus forte raison, quand il s'agit d'une femme. De plus., survient-il unemaladie, voilà tout le charme envolé. Cherchons dans unefemme la bonté, la modération, la douceur : tels sont lessignes de la vraie beauté; quant aux attraits du corps, ne nousen inquiétons pas, et ne cherchons pas querelle à notre femmeà propos de choses qui ne dépendent point d'elle: lui chercherquerelle, ce, serait de l'impudence; mais de plus n'éprouvons nipeine ni chagrin à ce propos. Combien d'hommes unis à debelles femmes ont péri misérablement ! Combien, dans d'autresconditions , ont poussé jusqu'à l'extrême vieillesseune vie constamment heureuse ! Nettoyons les taches de l'âme, effaçonsles rides intérieures, guérissons les imperfections morales.C'est ce genre de beauté que Dieu recherche : rendons notre femmebelle au gré de Dieu, et non pas au nôtre... Soyons indifférentsà la fortune, à la noblesse mondaine, ne nous soucions quede la noblesse de l'âme: Que nul ne compte sur sa femme pour l'enrichir: ce sont là des richesses honteuses et mal acquises; ne songezpoint à la fortune en vous mariant. Il est écrit : " Ceuxqui veulent s'enrichir tombent dans la tentation, dans les convoitisesinsensées et funestes, dans les piéges, la perte et la ruine".( I Tim. VI, 9.) Ne demandez donc point une grande fortune, et vous trouvereztout le reste facilement. Qui est-ce, dites-moi, qui laissera l'essentielpour s'occuper de choses d'un moindre intérêt? Hélas! combien de fois cela nous arrive ! Avons-nous un fils ? nous ne nousoccupons pas d'en faire un honnête homme; mais de lui procurer unriche mariage: nous ne tenons pas à le bien élever, maisà le bien pourvoir; si nous faisons un métier, nous ne songeonspoint à le faire honnêtement , mais à le rendre lucratif;l'argent est tout : et si la corruption est partout, la faute en est àcette passion qui nous possède. " Les maris doivent aimer leursfemmes comme leur propre corps (28) ". Qu'est-ce à dire? Paul recourtici à une image plus forte, à un exemple plus frappant :et non-seulement plus frappant, mais encore plus rapproché de nous,plus sensible, et équivalent à une nouvelle preuve. Le premierargument était moins pressant, on pouvait y répondre : c'estle Christ, c'est un Dieu qui s'est livré lui-même. Paul recourtalors à une autre méthode, en disant : " Ils doivent ainsi", Ce n'est plus une grâce, c'est une dette. Après avoir dit: " Leurs corps ", il ajoute : " Car personne n'a jamais haï sa chair;mais il la nourrit et la soigne (29) " : en d'autres termes, s'en occupeavec une grande sollicitude. Et comment est-ce sa chair? Ecoutez plutôt" C'est maintenant l'os de mes os, et la chair a de ma chair ". (Gen. 11,23.) Et bien plus " Ils seront dans une seule chair ". (Eph. v, 31.) "Comme le Christ a aimé l'Eglise ". Il revient à son premierexemple. " Parce que nous sommes les membres de son corps, formésde sa chair et de. ses os (30) ". Comment cela? C'est qu'il participéde la même matière que nous, comme la chair d'Eve, de la chair:d'Adam. C'est à bon droit qu'il nomme les os et là chair: car c'est ce qu'il y a d'essentiel en nous : les os sont comme le fondement,et la chair comme le reste de l'édifice.
Pour Adam et Eve la chose est claire, mais elle ne l'est pas autantpour le Christ et l'Eglise. Paul veut dire que l'union doit êtrela même ici. Qu'est-ce à dire : " De sa chair? " C'est-à-dire,légitimement issus de lui : Et comment sommes-nous ainsi membresdu Christ? Parce que nous avons été faits selon lui. Et pourquoi" De sa chair? " Vous le savez, vous qui participez à nos mystères: car voilà ce qui nous régénère. Et comment?Ecoutez encore notre saint : " Parce que les enfants ont part àla chair et au sang, semblablement il a participé, lui aussi, desmêmes choses ". Mais ici c'est lui qui s'est associé ànous, ce n'est pas nous qui nous associons à lui : comment doncpouvons-nous être de sa chair et de son sang? Quelques-uns parlentdu sang et de l'eau : tuais non : ce qu'il veut montrer, c'est que, commele Christ a été engendré saris commerce par l'opérationdu Saint-Esprit, ainsi nous sommes, nous, engendrés dans le baptême.Voyez que d'exemples, (542) pour nous convaincre de cette génération.O démence des hérétiques ! Ils tombent d'accord dela véritable génération, par l'eau, d'une chose déjàengendrée : et ils n'admettent pas que nous soyons le corps du Christ.Mais, si nous ne le sommes pas, comment accorder avec le reste ces paroles: " De sa chair et de ses os? " Réfléchissez : Adam a étéformé, le Christ a été enfanté : du flanc d'Adamest sorti le trépas; du flanc du Christ est issue la. vie dans leparadis a germé la mort; sur la croix a été consomméela destruction de la mort.
4. Ainsi, de même que le Fils de Dieu participe de notre nature,nous participons, nous, de sa substance : et de même qu'il nous aen lui, nous l'avons en nous. " A cause de cela, l'homme laissera son pèreet sa mère, et s'attachera à sa femme ; et ils seront deuxdans une seule chair (31) ". Troisième argument : il montre quel'on quitte ses parents, les auteurs de ses jours, pour s'attacher àsa femme : et dès lors le père, la mère et l'enfantforment une chair unique résultant de l'union conjugale : car c'estla combinaison des semences qui produit l'enfant : de sorte que tous troisne forment qu'une chair. De même, nous devenons une seule chair avecle Christ par la participation : et cela, encore bien plus effectivementque l'enfant. Pourquoi? Parce qu'il en a été ainsi dèsl'origine. Ne venez pas me dire que votre femme est comme ceci ou commecela. Ne voyons-nous pas que dans la chair aussi nous sommes sujets àbeaucoup d'imperfections? L'un est boiteux, l'autre pied bot, un autreperclu des mains, un autre faible dans quelque autre membre : néanmoins,il ne se plaint pas de ce membre imparfait, il ne. le retranche pas : souventmême il le préfère à tout autre : rien de plusnaturel, il est le sien. Paul veut donc que nous ayons pour notre femmeautant d'affection que chacun en a pour soi-même : non comme participantde la même nature; notre rapport légitime avec notre femmeest plus étroit : il consiste en ce que nous ne formons plus deuxcorps, mais un seul, dont l'un forme la tête, l'autre le corps. Et comment dit-il ailleurs que " Dieu est la tête du Christ? " Oui,de même que nous formons un seul corps, de même le Christ etle Père ne font qu'un. Il en résulte que le Père aussiest notre tête. Paul allègue deux exemples, celui du corpset celui du Christ : de là ce qu'il ajoute : " Ce mystèreest grand : je le dis dans le Christ et dans l'Eglise (32) ". Qu'entend-ilpar là? Il appelle ce mystère grand parce que le bienheureuxMoïse, ou plutôt Dieu avait fait allusion à quelque chosede grand et de merveilleux. Il ajoute : " Je le dis dans le Christ ", parceque le Christ aussi a quitté son Père pour descendre, pourvenir vers l'épouse, et former un seul esprit : " Car celui quis'unit au Seigneur est un seul esprit avec lui ". (I Cor. VI, 17.) C'estfort à propos qu'il dit : " Ce mystère est grand " ; celarevient à dire : D'ailleurs l'allégorie ne détruitpas le précepte d'amour.
" Que chacun de vous donc aime sa femme comme lui-même; mais quela femme craigne son mari (33) ". Oui, c'est un mystère, un grandmystère, qu'on oublie son père, l'auteur de ses jours, celuipar qui on a été élevé, celle par qui on aété enfanté dans la souffrance, ceux a qui l'on doittant, et à qui l'on est attaché par un commerce journalier,pour s'unir à une femme que l'on n'a jamais vue, avec laquelle onn'a rien de commun, et de la préférer à tout. Oui,c'est bien un mystère. Et cela ne cause aucune peine aux parentsc'est le contraire qui leur en cause : il faut qu'ils se mettent en frais,en dépense, et néanmoins ils se réjouissent. Oui,c'est un grand mystère, qui enveloppe une sagesse ineffable. Dèslongtemps Moïse l'avait prophétisé : et voici que Paul,à son tour, s'écrie : " Dans le Christ et dans l'Eglise ".D'ailleurs, cela n'est pas dit seulement en vue du Christ, mais encoreen vue de la femme, afin que le mari en ait soin comme de sa propre chair,comme le Christ a soin de l'Eglise. " Mais que la femme craigne son mari". Ce n'est pas seulement la tendresse qu'il recommande: il veut encore" Que la femme craigne son mari ". La femme est une puissance subordonnée.Qu'elle ne réclame donc point l'égalité : elle estau-dessous du chef. Et que d'autre part le mari ne méprise pointen elle sa sujette : elle est le corps ; et si le chef vient à mépriserle corps, il se perd lui-même. Qu'il fasse donc de la tendresse uncontre-poids à l'obéissance. Que tous deux soient, en effet,comme le chef et le corps; celui-ci prêtant à l'autre, pourson service, les mains, les pieds, tous les autres membres : celui-làveillant sur le précédent, et concentrant en soi tout lesentiment. Rien de supérieur à une pareille union. Mais comment,dira-t-on, y aurait-il affection, s'il y a (543) crainte? Rien, au contraire,n'est plus propre à l'entretenir. La femme craint, mais elle aime;elle craint son mari, en l'aimant, comme son chef; elle l'aime comme unmembre de son corps, attendu que la tête fait partie du corps entier.Si Dieu a donné l'autorité à l'un, prescrit àl'autre la soumission, c'est afin_ de faire régner la paix. C'esten vain qu'on chercherait la paix, là où règne l'égalité,soit que la famille reste sans maître, ou que tous y soient maîtres; il y faut un pouvoir unique. Du moins cela est vrai des hommes charnels: car entre hommes spirituels, la paix régnera toujours. On a vucinq mille âmes réunies, sans que personne réclamâtaucun bien comme sa propriété, ni sortît de la dépendancecommune : grande preuve de sagesse et de crainte de Dieu. Ainsi Paul adit en quoi, consiste la tendresse, mais non en quoi consiste la crainte.
5. Et voyez comme il s'étend sur l'amour, et en rappelant l'exempledu Christ, et en insistant sur l'identité de chair, en disant :" A cause de cela, l'homme laissera son père et sa mère";sur la crainte, plus de détails. Pourquoi? Parce que, ce qu'il veutvoir régner surtout, c'est la tendresse. Qu'elle existe, tout lereste s'ensuit : en son absence, tout fait défaut. Celui qui aimesa femme, la trouvât-il médiocrement docile, saura tout supporter: pareillement, la concorde sera la chose du monde la plus difficile, sila liaison n'est pas resserrée par l'instinct impérieux del'amour: quant à la crainte, elle ne saurait jamais produire untel effet. Voilà pourquoi il insiste davantage sur ce point, quiest capital. Et en réalité l'avantage est pour la femme,à qui pourtant la crainte est ordonnée : l'obligation laplus essentielle est celle de l'homme qui doit aimer. Et si ma femme neme craint pas? dira-t-on. Aimez-la, payez votre contingent... Peu importeque les autres ne nous secondent pas : il faut obéir de nôtrecôté. Par exemple, il est écrit : " Soumis les unsaux autres dans la crainte du Christ ". Mais si les autres ne pratiquentpas cette soumission? Eh bien ! obéissez, vous, à la loide Dieu. Il en est de même ici : La femme doit craindre, ne fût-ellepas aimée , afin qu'aucun obstacle ne vienne d'elle : et l'hommedoit aimer sa femme, n'en fût-il pas craint, afin de ne pas se mettrelui-même en -faute : car chacun a son devoir particulier. Voilàle mariage selon le Christ, le mariage spirituel, la générationspirituelle, qui ne procède pas du sang, que n'accompagne pointla douleur. De ce genre fut la génération d'Isaac : écoutezplutôt ce que dit l'Ecriture : " Et les pertes de Sara avaient cessé". (Gen. XVIII, 11.) Voilà le mariage qui ne procède ni dela. passion ni du corps, le mariage tout spirituel que contracte une âmejointe à Dieu par des liens ineffables que lui seul connaît.De là ces paroles : " Celui qui est uni au Seigneur est un seulesprit avec lui ". (I Cor. VI, 17.)
Voyez-vous comme Paul s'applique à unir chair à chair,esprit à esprit? Où sont les hérétiques ? Sile mariage était blâmé, l'Ecriture n'emploierait pointces noms d'épouse et d'époux: elle ne dirait point en formed'exhortation : " L'homme laissera son père et sa mère";elle n'ajouterait point : " Je le dis dans le Christ et dans l'Eglise ".En effet, c'est de l'Eglise que parle le psalmiste, en disant : " Ecoute,ma fille, vois, penche ton oreille oublie ton peuple et la maison de tonpère et le roi désirera ta beauté ". De làces paroles du Christ : " J'ai quitté mon père, et je suisvenu ". Mais ces mots par lesquels il annonce qu'il a quitté sonPère, ne doivent pas vous représenter un déplacementpareil à ceux des hommes. On lit ailleurs qu'il est sorti, pourindiquer, non une véritable sortie, mais l'incarnation : c'est ainsique doit être ici entendue cette expression , qu'il a quittéson Père. Pourquoi maintenant Paul n'a-t-il pas dit égalementde la femme . Elle s'attachera à son mari? Pourquoi? Parce qu'ilparle de l'amour, et qu'il s'adresse à l'homme. Quant à elle,il lui parle de la crainte, et lui dit " L'homme est le chef de la femme", et de plus: " Comme le Christ est le chef de l'Eglise " ; à l'homme,il parle de l'amour, il remet le sort de sa femme entre ses mains, il l'entretientdu devoir d'aimer, afin de resserrer les liens de son attachement. Commentserait-il excusable, celui qui, après avoir quitté son pèrepour sa femme, délaisserait ensuite sa femme elle-même? Nevoyez-vous pas de quel honneur Dieu a voulu faire jouir votre épouse,puisqu'il vous détache de votre père, pour vous enchaînerà elle? Mais, dira-t-on , si je remplis mes devoirs, et que de soncôté elle n'en fasse pas autant? " Si l'infidèle sesépare, qu'il se sépare , car notre frère ou notresoeur n'est plus asservie en ce cas ".
Mais quand vous entendez dire . La crainte, c'est la crainte qui convientà une femme libre : n'exigez pas une crainte servile. Votre femmeest votre corps : lui manquer, c'est vous insulter vous-même, c'estprofaner votre corps: De quelle crainte s'agit-il? De la crainte qui prévientles contradictions, les révoltes, l'ambition du premier rang : c'estentre ces limites que la crainte doit se tenir. Si vous aimez comme ilvous est prescrit, vous la renforcerez : ou plutôt, ce n'est pluspar la crainte que vous agirez : car la tendresse elle-même a sonefficacité. Ce sexe est un peu faible ; il a besoin de beaucoupd'aide, de beaucoup de condescendance. Mais que vont dire ceux qui convolenten secondes noces? Je ne dis pas cela pour les condamner : A Dieu ne plaise! puisque l'apôtre les absout: je condescends au contraire àleur faiblesse. Pourvoyez à tous les besoins de votre femme, nenégligez rien pour ses intérêts, n'épargnezpas votre peine : c'est un devoir impérieux. Paul, ici, ne jugepas à propos d'invoquer des exemples mondains, comme il fait souvent.Celui du Christ est assez grand, assez frappant pour lui suffire surtouten ce qui concerne la soumission. " Il laissera son père et sa mère". Voilà qui est emprunté au monde. Mais il ne dit pas Ethabitera avec elle, il dit : " S'attachera à elle", marquant parlà une complète union, une vive tendresse. Et il ne s'entient pas là par ce qu'il ajoute, il représente la soumissionsous de telles couleurs, que les deux ne paraissent plus qu'un. Il ne ditpas: En esprit; il ne dit pas : En âme. C'est chose évidente,et possible à chacun; il dit : De telle façon qu'ils ne formentqu'une chair.
6. La femme est elle-même une puissance investie d'autoritéet d'égalité en beaucoup de choses; néanmoins, l'hommea toujours une supériorité. Voilà la principale sauvegardedu ménage. Car si l'homme a reçu le rôle du Christ,ce n'est pas seulement pour aimer, mais encore pour instruire : " Afinqu'elle soit sainte et immaculée " ; tandis que ces mots : " Chair", " Il s'attachera ", regardent l'obligation d'aimer. En effet, si voussavez rendre votre femme sainte et immaculée, tout le reste s'ensuit.Cherchez les choses de Dieu, et les choses humaines vous viendront d'elles-mêmes.Faites l'éducation de votre femme; c'est par là que l'unions'établit dans le ménage. Ecoutez plutôt ce que ditPaul : " Si elles veulent savoir quelque chose, qu'elles interrogent àla maison leurs propres maris ". (I Cor. XIV, 35.) Si nous administronsainsi nos maisons, nous nous rendrons aptes à diriger aussi l'Eglise: car le ménage est une petite Eglise. C'est par là que mariset femmes peuvent surpasser tout le monde en vertu. Songez à Abraham,à Sara, à Isaac, à leurs trois cent dix-huit serviteurs;rappelez-vous quelle union' quelle piété régnaientdans toute leur maison. Sara sut remplir le précepte de l'apôtre,et craindre son mari; c'est elle-même qui dit: " Il ne m'est pasarrivé jusqu'ici, et monseigneur est vieux". (Gen. XVIII, 12.) Quantà Abraham, il l'aimait au point de céder à toutesses prières. Leur fils était vertueux, leurs serviteurs eux-mêmes,dignes d'admiration; eux, qui ne craignirent point de partager les périlsde leur maître, qui s'y associèrent sans hésitation,sans vaine excuse : que dis-je, l'un d'eux, le principal, étaitsi accompli, qu'Abraham lui confia le soin de marier son fils unique, etle fit voyager à l'étranger. Quand un générala fortement organisé son armée, aucun ennemi n'ose l'attaquer: il en est de même ici; lorsque femme, enfants, serviteurs, concourentau même but, une parfaite concorde règne dans le ménage; au contraire, s'il n'en est pas ainsi, un mauvais serviteur suffit souventpour tout ruiner, tout perdre ; et ce désastre généralest l'oeuvre d'un seul homme. Veillons donc avec grand soin sur nos femmes,nos enfants, nos serviteurs, bien convaincus que nous faciliterons parlà l'exercice de notre autorité, et que nos comptes en deviendrontplus légers, plus faciles à rendre, que nous pourrons dire: " Me voici avec les enfants que Dieu m'a donnés ". (Isaïe,VIII, 18.) Si l'homme est accompli, si le chef est irréprochable,le reste du corps résistera à toutes les atteintes.
Ainsi donc, Paul nous instruit à merveille des obligations dela femme et de celles du mari : à la femme, il prescrit de craindreson mari, comme son chef; à l'homme, d'aimer sa femme, parce qu'elleest sa femme. Mais comment arriver là? dira-t-on. Paul a ditquel est le devoir : les moyens d'accomplir ce devoir, je vais vous lesindiquer. Il faut mépriser les richesses, ne songer qu'àune chose, la vertu, et avoir la crainte de Dieu devant les yeux. Icis'applique tout aussi bien ce qui est dit au sujet des serviteurs : " Ceque (545) chacun leur aura fait de mal ou de bien, il le recevra du Seigneur.S'il faut aimer sa femme, c'est moins en vue d'elle-même, qu'en vuedu Christ. C'est ce que l'apôtre indique par ces mots : " Comme auSeigneur ". Que votre conduite soit donc en tout celle d'un homme qui obéitau Seigneur et fait tout en vue de lui : Voilà le moyen de gagnerle coeur, de persuader, d'empêcher toute querellé et toutediscorde. Que la femme n'ajoute foi à aucune dénonciationcontre son mari. Que le mari ne croie pas inconsidérémentet à la légère ce qu'on lui dit contre sa femme ;que celle-ci ne, scrute pas avec curiosité les allées etvenues de son mari, qui, de son côté, ne doit donner matièreà aucun soupçon. Dis-moi, crois-tu qu'en te livrant toutle jour à tes amis, et ne paraissant que le soir auprès deta femme; tu pourras contenter son affection, écarter de son espritla défiance? Si elle se plaint, ne t'en fâche pas; car sesplaintes prouvent sa tendresse, non son exigence : ce sont les cris d'unamour ardent qui craint qu'on ne lui ait ravi son bonheur, le premier deses biens ; qu'on ne lui ait enlevé son chef, qu'on n'ait attentéà ses droits.
Ces craintes pusillanimes peuvent aussi avoir une autre raison ; ilne faut pas montrer une affection excessive pour ses serviteurs, pour lesfemmes en ce qui concerne le mari, pour les hommes en ce qui concerne lafemme ; car c'est souvent un motif de défiance. Veuillez vous représenterla conduite des justes. Sara, elle-même , invitait le patriarcheà prendre Agar; Sara l'en pressait, personne ne pouvait vaincrela résistance d'Abraham ; bien que parvenu à l'extrêmevieillesse sans avoir d'enfants, il aimait mieux ne devenir jamais pèreque de chagriner sa femme. Néanmoins , quand tout fut accompli,que dit Sara? " Que Dieu juge entre moi et toi ". Est-ce que, si Abrahamavait été un homme comme un autre, il ne se serait pas misen colère? Est-ce qu'il n'aurait pas levé la main en disant,ou à peu près : Que dis-tu ? Je ne voulais pas avoir commerceavec cette femme : c'est toi qui l'as voulu, et voici que tu me fais desreproches? Mais il ne dit rien de pareil; il dit seulement : " Voici cetteservante entre tes mains, fais-en ce que tu jugeras à propos ".Il livra la compagne de sa couche, pour ne pas affliger Sara. Et pourtantil n'est pas d'union qui crée un lien aussi fort. En effet, s'ilsuffit d'une réunion à table pour réconcilier desbrigands mêmes avec leurs ennemis (le Psalmiste dit " Toi qui goûtaisavec moi les douceurs du repas "), à plus forte raison l'union dedeux personnes en une seule épair (car c'est ce qui arrive pourcelles dont la couche est commune), est-elle propre à faire naîtrel'affection. Aucune de ces considérations, néanmoins, netriompha du juste : il céda à sa femme, montrant ainsi qu'iln'était pour rien dans ce qui s'était passé ; et,qui plus est,- il renvoya Agar, enceinte. Qui n'aurait pitié d'unefemme enceinte de ses oeuvres? Néanmoins, le juste ne faiblit pas; car il faisait passer avant tout l'amour qu'il portait à sa femme.
7. Sachons l'imiter. Que l'un des époux, s'il est plus riche,ne reproche pas à l'autre sa pauvreté. L'amour de l'argentperd tout. Que la femme ne dise pas à son mari : Homme timide etlâche, esprit paresseux et somnolent, tel autre à côtéde toi, malgré la bassesse de sa naissance et de sa position, àforce de périls bravés et de voyages entrepris, est parvenuà ramasser de grandes richesses ; sa femme, couverte d'or, parcourtla ville dans un beau char attelé de mules blanches, traînantaprès elle une troupe d'esclaves et d'eunuques; et toi, tu n'esqu'un poltron, et ta vie est complètement inutile. Non, qu'une femmen'aille pas tenir ce langage, ni un langage pareil; car elle est le corps,non pour commander au chef, mais pour lui céder et lui obéir.Et comment donc, dira-t-on, supportera-t-elle la pauvreté? Oùtrouvera-t-elle des consolations? Qu'elle se représente celles quisont plus pauvres qu'elle; qu'elle compte combien de filles nobles, loinde rien recevoir de leurs maris, les ont enrichis et se sont ruinés;qu'elle songe aux périls qui accompagnent la richesse : et une vielibre d'affaires lui paraîtra le bonheur même. Mais àtout prendre, si elle aime son mari, elle ne lui dira rien de pareil ;elle aimera mieux l'avoir auprès d'elle , pauvre comme il est, quede posséder dix mille talents d'or, au prix des soucis, des inquiétudes,que les voyages causent toujours aux femmes. D'autre part, que le mari,importuné de ces reproches, ne se prévale pas de son autoritépour en venir aux injures et aux coups : qu'il exhorte, qu'il conseille,qu'il raisonne avec elle comme avec un esprit plus faible que le sien,que jamais il ne lève la main ; cela répugne à uneâme libre : pas même d'injures (548) ni d'invectives, qu'ilcorrige sa femme, comme un être inférieur à lui-mêmeen raison. Comment y parvenir? Si l'on sait en quoi consiste la vraie richesse,si l'on est initié à la philosophie céleste, on segardera de pareils reproches... Que, le mari enseigne à sa femmeque la pauvreté n'est pas un mal; qu'il le lui enseigne, non-seulementpar ses paroles, mais encore par sa conduite; qu'il lui inspire le méprisde la vaine gloire, et la femme ne dira, ne désirera rien de semblable.Que, l'entourant d'un pieux respect dès le premier soir qu'ellea mis le pied chez lui; il lui enseigne la tempérance, la modestie,la douceur, à mener toujours une vie honnête , à nepas aimer l'argent, à pratiquer la philosophie chrétienne,à ne pas charger d'or ses oreilles, son visage, son cou, àne pas thésauriser en secret, à préférer unesimplicité élégante aux vêtements somptueuxet dorés, au luxe insolent. Loin de toi cet étalage théâtral! Orne ta maison avec décence et bon goût, et qu'on y respire,en entrant, au lieu de parfums, la modération et la sagesse. Deuxavantages, ou plutôt trois résulteront de là : d'abordla jeune femme ne sera pas affligée, la noce finie, de voir renvoyerà ceux qui les ont fournis vêtements, objets d'or, vases d'argent: en second lieu, l'époux n'aura pas à veiller à ceque ces objets ne se perdent point et soient tenus sous bonne garde. Letroisième avantage, et le plus essentiel, c'est que par làmême il montrera ses sentiments, le peu de prix qu'il attache àtout cela, le soin qu'il prendra d'interdire tout ce qui y ressemble, ainsique les danses, les chants licencieux.
Je ne me dissimule pas que je me rends peut-être ridicule auxyeux de quelques-uns en légiférant de la sorte. mais si voussuivez mes conseils, avec le temps, quand vous en aurez profité,vous en saurez le prix : vous ne rirez plus, ou plutôt vous rirezde la mode actuelle; vous verrez que des pratiques pareilles ne sauraientconvenir qu'à des enfants sans raison ou à des hommes ivres:qu'au contraire, la conduite que je vous trace est celle de la décence, de la sagesse et du christianisme... Qu'est-ce donc que je prescris?De bannir du mariage toute chanson licencieuse, satanique, tout refrainindécent, toute affluence de jeunes débauchés : voilàle moyen d'inspirer la pudeur à votre femme. Elle se dira aussitôt: Quel. homme est mon mari ! il est philosophe, il compte pour rien lavie présente, il m'a épousée pour avoir des enfants,pour les élever, pour que sa maison soit gardée. Mais cespensées déplaisent à une jeune femme : oui, le premier,le second jour : plus tard, c'est différent : elle trouvera un grandbonheur à jouir d'une sécurité parfaite. En effet,un homme qui ne supporte ni le son de la flûte, ni la vue des danses,ni la licence des chansons, et cela, au jour de son mariage, celui-làne consentira jamais, certes, à rien faire, à rien dire dehonteux. Ensuite, après avoir pris soin d'écarter du mariagetout cet appareil, commencez l'éducation de votre femme : laissez-luilongtemps ses craintes pudiques, ne les chassez pas d'un coup. Car la jeunefille la plus hardie reste un temps silencieuse, par réserve àl'égard de son mari, et par ignorance. Respectez donc d'abord cetteréserve; n'imitez pas l'empressement dérégléde certains hommes; sachez attendre longtemps vous vous en trouverez bien...Pendant ce temps elle ne vous fera pas de reproches; elle ne trouvera pasà redire à vos décisions.
8. Profitez, pour lui tracer des règles de conduite, du tempsoù la honte, semblable à un frein, l'empêche de seplaindre, de réclamer car elle n'aura pas plutôt son franc-parler,qu'elle sera libre de tout bouleverser. Quel temps pourrait êtremieux choisi pour l'éducation d'une femme, que celui où ellerougit encore devant son mari, et n'a pas cessé de le craindre?Usez de l'occasion pour lui tracer son devoir, et de toute manière,de bon gré ou à contre-coeur, elle vous obéira. Maiscomment ne pas lui enlever cette pudeur? En vous en montrant pénétrécomme elle, en lui parlant brièvement, avec retenue et gravitéalors vous pourrez lui parler de sagesse; elle vous écoutera : inspirez-luicette précieuse disposition, la pudeur. Si vous le voulez, je vousdirai en manière d'exemple, de quelle façon vous devez vousentretenir avec elle. Car, si Paul n'a pas craint de dire : " Ne vous frustrezpas mutuellement " (I Cor. VII, 5), s'il a tenu le langage d'un paranymphe,parlons mieux, d'une âme spirituelle.: à plus forte raisonne refuserons-nous pas, nous, de tenir ce langage. Que faut-il donc direà votre femme? Dites-lui avec la grâce la plus parfaite :Chère petite fille, je t'ai choisie pour la compagne de ma vie,j'ai associé mon existence à la tienne, dans les choses lesplus (547) importantes et les plus nécessaires d'ici-bas l'éducationdes enfants et le gouvernement de la famille. Qu'est-ce donc que je tedemande ? Mais non : avant tout, entretenez-la de votre amour : car rienn'est plus propre à disposer celui qui nous écoute àagréer nos paroles, que la conviction qu'elles nous sont inspiréespar une vive tendresse. Comment donc montrer votre tendresse? En disant: Je pouvais épouser une femme plus riche, d'une naissance plusillustre; je ne l'ai pas voulu, j'ai aimé tes vertus, ta douceur,ta pudeur; ta modestie. Puis, arrivez aux discours de morale, dépréciezla richesse en prenant un certain détour. Car si vous vous étendiezsans précaution sur ce sujet, vous seriez importun : si vous saisissezune occasion, vous arriverez à vos fins. Votre discours sembleraalors une apologie; vous ne paraîtrez plus un homme dur, farouche,à vues étroites : et même, en vous entendant la prendreelle-même pour point de départ, votre femme sera charmée.Vous lui direz donc (puisqu'il faut revenir sur ce que j'ai dit) que, pouvantépouser une femme riche, vous ne l'avez pas voulu. Pourquoi? cen'est point par caprice, ni sans raison, direz-vous : c'est parce que jesavais que la fortune n'est pas un bien, mais une chose méprisable,et qui échoit souvent aux voleurs, aux courtisanes, aux profanateursde tombeaux.
Aussi ai-je tout dédaigné pour ne voir que les qualitésde ton âme, que j'estime au-dessus de tous les trésors; carune fille sage, de sentiments élevés, et pieuse , vaut lemonde entier. Voilà pourquoi je me suis attaché àtoi ; voilà pourquoi je t'aime et te préfère àma propre vie, car la vie présente n'est rien; mais je t'adressemes prières, mes recommandations, et je fais tout pour qu'il noussoit donné, après avoir passé la vie actuelle dansun mutuel amour, d'être encore réunis et heureux dans la viefuture. Tout ce qui est d'ici-bas est court et fragile : mais si nous avonssu nous rendre dignes de la bonté de Dieu, au sortir de ce monde,nous serons éternellement avec Jésus-Christ, éternellementl'un avec l'autre, au sein d'une félicité parfaite. Ton affectionme plaît par-dessus tout, et rien ne me serait aussi pénibleque d'avoir en quoi que ce soit une autre pensée que là tienne.Quand il me faudrait tout perdre , devenir plus pauvre qu'Irus, encourirles plus extrêmes périls, tout souffrir, rien ne me coûtera,rien ne m'effraie pourvu que je possède ton amour, et je souhaiteraides enfants quand tu auras de la tendresse pour moi.
En outre, il faudra conformer votre conduite à ces paroles. Mêlezà cela les paroles apostoliques, dites : Ainsi Dieu veut que notreaffection mutuelle soit resserrée. " A cause de cela, dit l'Ecriture,l'homme laissera son père et sa mère, et s'attachera àsa femme " . Loin de nous toute occasion de querelles : fi des richesses,des troupes d'esclaves, des honneurs du monde ! Voici pour moi le biensuprême. Quelles richesses, quels trésors auraient la mêmevaleur, aux yeux d'une femme, que de telles paroles? Ne crains point queton amour n'inspire de l'orgueil à ta femme: n'hésite pasà le lui avouer. Une de ces courtisanes qui s'abandonnent tantôtà l'un, tantôt à l'autre, pourrait se prévaloirde ces paroles tendres pour opprimer ses amants; mais une femme bien née,une fille de bonne maison, loin de se laisser enorgueillir par un tel langage,n'en sera au contraire que plus soumise. Montre-lui que tu attaches ungrand prix à sa société, et que tu aimes mieux, àcause d'elle, être à la maison , que sur la place : préfère-laà tous tes amis, aux enfants mêmes que tu as d'elle, et quetu dois aimer pour elle. Si elle fait quelque chose de bien , il faut lalouer, la féliciter ; si elle fait quelque sottise comme s'en permettentles jeunes femmes, avertis-la, rappelle-lui ses devoirs. Ne laisse paséchapper une seule occasion de t'élever contre la richesseet le luxe, de faire valoir la parure qui consiste dans la décenceet la pudeur, de donner en un mot tous les conseils opportuns.
9. Faites vos prières en commun : allez chacun de votre côtéà l'église : et qu'au retour le mari demande compte àsa femme, la femme à son mari de ce qui a été ditet lu... Eprouvez-vous quelque gêne ? Cite l'exemple de ces saints,comme Paul et Pierre, dont la gloire surpasse celle de tous les richeset de tous les monarques, et rappelle comment ils ont vécu en proieà la soif, à la faim : enseigne qu'il n'y a rien àcraindre en ce monde, si ce n'est d'offenser Dieu. Un pareil mariage nesera guère inférieur à la vie monastique; de telsépoux auront peu de chose à envier aux. célibataires.Veux-tu donner un repas, un festin ? Au lieu d'inviter quelque libertinsans vergogne, va (548) chercher un saint pauvre en état de bénirvotre maison, d'y apporter, en entrant, la bénédiction deDieu, et invite-le. Faut-il ajouter encore quelque chose? qu'aucun de vous,mes bien-aimés, n'ambitionne de se marier avec une femme plus richeque lui : mieux vaudrait la choisir plus pauvre. Une femme riche vous apporteramoins de jouissances par sa fortune que d'ennui par ses exigences, sesprétentions , ses grandes dépenses, ses paroles hautaineset méprisantes. Elle dira peut-être Je n'use rien qui soità toi, je m'habille à mes dépens et sur les revenusqui me viennent de ma famille. Que dis-tu là? Tu t'habilles àtes dépens? quelle folie! Ton corps ne t'appartient plus : et tut'appropries les biens ! Une fois mariés, l'homme et la femme nefont plus qu'un, et vous auriez non pas une fortune commune , mais deuxfortunes distinctes ! O fatal amour de l'argent ! Vous n'êtes qu'unmême être, une même vie, et vous parlez encore du tienet du mien ! Parole exécrable et criminelle, inventée parl'enfer ! Dieu nous a rendu communes des choses plus nécessairesque les richesses; il n'est pas permis de dire : La lumière està moi ; le soleil est à moi; l'eau est à moi ; lesbiens les plus importants nous sont communs; l'argent seul ne le seraitpas entre deux époux ! Périsse mille fois l'argent, ou plutôt,non : mais périsse cet attachement à l'argent, qui ne saitpas en user, et qui l'estime au-dessus de tout !
Apprends ces choses-là, avec le reste, à ta femme : maisavec une grande bonté. L'exhortation à la vertu a par elle-mêmequelque chose de trop sévère, surtout si elle s'adresse àune jeune personne délicate et timide. Quand donc tu t'entretiendrasavec elle de notre philosophie, mets-y beaucoup de grâces, et chercheprincipalement à arracher de son âme le tien et le mien. Sielle dit : Ceci est à moi, réponds aussitôt : que réclames-tucomme étant à toi ? Je l'ignore: car, pour moi, je n'ai rienen propre; et ce. n'est pas telle ou telle chose, c'est tout ce qui t'appartient.Passe-lui donc cette parole. Ne vois-tu pas comme on fait avec les petitsenfants? Quand un enfant. nous a pris un objet de la main, et veut en avoirencore un autre, nous les lui abandonnons tous les deux, et nous disons. Oui, cela est à toi, et cela aussi. Faisons de même pourla femme, car c'est une âme d'enfant. Si elle dit : Ceci est àmoi, dis-lui : Oui, tout est à toi, et moi aussi, tout le premier,je suis à toi. Et ce ne sera pas flatterie, mais sagesse. Ainsi,tu pourras tour à tour apaiser sa fougue, et guérir son abattement.Il y a flatterie , quand on s'abaisse dans une intention coupable : iciau contraire, il n'y a qu'une grande sagesse. Dis donc à ta femme: Et moi aussi, je suis à toi, ma chère fille ; c'est leprécepte que m'adresse Paul en disant : " Le mari n'est pas maîtrede son propre corps, mais c'est l'épouse ". (I Cor. VII, 4.) Sije ne suis plus maître de mon corps, s'il t'appartient, àplus forte raison en est-il ainsi de l'argent. Par un tel langage vousla calmez, vous éteignez son courroux , vous faites honte au diable: enchaînée par ces paroles, votre femme devient plus soumisequ'une esclave achetée à prix d'argent. Apprenez-lui doncpar vos discours à ne plus employer ces mots de Tien et de Mien.Jamais ne l'appelez par son nom tout court: flattez-la, marquez-lui deségards, une affection profonde. Honorez-la, et elle ne désirerapas d'autres hommages : la gloire extérieure aura peu de prix àses yeux, si vous 1a glorifiez vous-même. Mettez-la au-dessus detout en toute chose, en beauté, en intelligence ; et vantez-la.Par là vous l'amènerez à ne faire aucune attentionaux étrangers, à dédaigner tout ce qui n'est pas vous-même.Enseignez-lui la crainte de Dieu : tout le reste s'ensuivra en abondance,et les prospérités rempliront votre demeure. Si nous cherchonsles biens éternels , les biens périssables ne nous ferontpas défaut : " Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et toutes ceschoses vous seront données par surcroît". (Matth. VI, 33.)Que devront être les enfants issus de parents aussi vertueux ; lesesclaves attachés au service de tels maîtres; enfin, toutce qui les approche ! Toutes ces personnes ne seront-elles pas, elles aussi,comblées de prospérités de tout genre? En général,les serviteurs se modèlent sur leurs maîtres, affectent leurspassions, aiment ce qu'ils leur ont appris à aimer, parlent commeeux, vivent comme eux. Si nous travaillons à nous modeler ainsinous-mêmes, les yeux fixés sur les Ecritures, elles nous donnerontles leçons les plus instructives : par là, nous pourronsplaire au Seigneur, passer vertueusement toute la vie présente,et obtenir enfin les biens promis à ceux qui aiment Dieu desquelspuissions-nous tous être jugés dignes, par la grâceet la bonté de (549) Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec quigloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenantet toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXI
ENFANTS, OBÉISSEZ A VOS PARENTS DANS LE SEIGNEUR; CAR CELA EST JUSTE. HONORE TON PÈRE ET TA MÉRE (C'EST LEPREMIER COMMANDEMENT FAIT AVEC UNE PROMESSE), AFIN QUE BIEN T'ARRIVE, ETQUE TU VIVES LONGTEMPS SUR LA TERRE. (VI, 1-3, 4.)
1. Celui qui façonne une statue, donne la première placeà la tête; puis vient le cou; enfin les pieds. Saint Paulne procède pas autrement dans ce discours. Il a parlé del'homme, il a parlé de la femme, puissance subordonnée :il passe au troisième degré de la hiérarchie, lesenfants. Car si la femme a pour maître le mari, les enfants sontsoumis à la fois au mari et à la femme. Considérezdonc ce que dit l'apôtre : " Enfants, obéissez à vosparents dans le Seigneur. C'est le premier commandement fait avec une pro"messe ". Il ne parle plus ici du Christ ni des choses d'en-haut : car ils'adresse à des esprits faibles encore ; par la même raison,il ne prolonge pas son exhortation : il sait que les enfants sont incapablesde suivre un long discours. De même, il ne dit rien du royaume deDieu : car, à cet âge, on n'est pas apte à entendrece langage. Il se borne à la promesse la plus flatteuse pour uneâme enfantine, celle d'une longue vie. En effet, si l'on venait às'enquérir de la raison pour laquelle il a passé le royaumede Dieu sous silence, et s'est borné à répéterle précepte contenu dans la loi, nous répondrions que c'està cause de l'âge de ceux à qui il s'adresse, et parceque, à supposer que le père et la mère soient dansdes dispositions conformes à la loi qu'il leur donne, la soumissiondes enfants ne sera pas bien difficile à obtenir. Car, partout oùla base est solide, le début heureux, le reste marche aisémentet régulièrement. Le difficile, c'est de jeter les bases,de poser les fondements. " Enfants, obéissez à vos parentsdans le Seigneur ", c'est-à-dire, selon le Seigneur; ou encore C'estDieu qui vous l'ordonne. Mais s'ils ordonnent des actions criminelles?D'abord il n'arrive jamais qu'un père , fût-il criminel lui-même,donne des ordres semblables; de plus, Paul a prévenu cette objectionen disant : " Dans le Seigneur ", c'est-à-dire, dans les chosesqui n'offensent pas Dieu; en sorte que, si le père est païenou hérétique, il ne faut plus lui obéir : car l'obéissancene serait plus selon le Seigneur.
Mais comment Paul peut-il dire : " C'est le premier commandement". Lepremier commandement, n'est-ce pas : Tu ne commettras point l'adultère,tu ne tueras point? En disant : " Le premier ", Paul ne pensé pointau rang de ce précepte, mais à la promesse qu'il (550) renferme.Les précédents ne proposent aucune récompense, attenduqu'ils ne regardent que des fautes à éviter; mais une récompenseest attachée à celui-ci, comme prescrivant de bonnes oeuvres.Et voyez quel merveilleux fondement assigné à la vertu, quele respect des parents ! Rien de plus naturel. Quand le législateurnous a détournés des mauvaises actions , il commence parnous acheminer aux bonnes, par ce précepte du respect filial, attenduqu'après Dieu c'est à nos parents que nous devons la vie.C'est donc à bon droit qu'ils recueilleront les prémicesde nos vertus: les autres hommes ne doivent venir qu'après. Quiconquemanque à ce premier devoir, ne saura jamais se bien conduire vis-à-visdes étrangers. Après avoir ainsi indiqué aux enfantsleurs obligations, Paul arrive aux parents, et dit : " Et vous, pères,ne provoquez point vos enfants à la colère, mais élevez-lesdans la discipline et la correction du Seigneur (4) ".
Il ne dit pas : Aimez-les : cette prescription serait superflue; lanature parle assez haut, quelle que soit d'ailleurs la volonté.Que dit-il donc? " Ne provoquez point vos enfants à la colère", comme font tant d'hommes qui déshéritent les leurs, lesrenient, les oppriment, les traitent enfin en esclaves, et non en hommeslibres. De là ce précepte : " Ne provoquez point vos enfantsà la colère ". Ensuite, ce qui est l'essentiel, il montreà quelles conditions ils seront obéissants, faisant toutdépendre de leurs chefs , de leurs maîtres. Tout àl'heure il montrait que la soumission de la femme est l'oeuvre du mari; et c'est même pour cela qu'il s'adresse surtout au mari, l'exhortantà se concilier sa femme par l'empire de la tendresse. De mêmeici il ramène tout encore au même principe, en disant : "Mais élevez-les dans la discipline et dans la correction du Seigneur". Voyez-vous comme les biens charnels viennent s'ajouter aux biens spirituelsune fois acquis? Vous voulez rendre votre fils obéissant? Commencezpar l'élever dans la discipline et la correction du Seigneur : necroyez pas inutile de lui faire entendre les saintes Ecritures ; car voicitout d'abord l'enseignement qu'il en recevra : " Honore ton pèreet ta mère ". Vous ne ferez donc qu'agir dans votre intérêt.Ne dites pas : C'est bon pour des moines ; est-ce que j'en veux faire unmoine ? Il n'est pas nécessaire qu'il devienne moine. Pourquoi craindrece qui est si profitable? Faites-en un chrétien. C'est surtout auxmondains qu'il importe de se pénétrer de ces leçons,surtout aux enfants : car l'étourderie est grande à cet âge,et cette étourderie est renforcée encore par l'influencedes écrits profanes; lorsqu'ils y voient ceux que les païensvénèrent comme des héros, esclaves de leurs passionsou tremblants devant la mort; par exemple, un Achille repentant, mourantpour sa concubine (1); tel autre qui s'enivre; que sais-je encore? Ce n'estdonc pas trop des remèdes dont je parle.
2. N'est-il pas absurde, quand nous avons soin d'envoyer nos enfantsà l'école, de les mettre en apprentissage, quand nous nenégligeons rien pour cela, de ne pas les élever dans la disciplineet la correction du Seigneur? Aussi sommes-nous les premiers à recueillirles fruits de cette éducation, et nous avons des fils présomptueux,intempérants, indociles, grossiers. Croyez-moi, procédonsautrement, et, suivant l'avis de l'apôtre, instruisons-les dans lascience du Seigneur. Donnons-leur l'exemple, et que, dès l'âgele plus tendre, ils lisent, ils étudient les divines Ecritures.Hélas ! à force de vous répéter cela, je vousparais radoter. N'importe, je ne cesserai d'accomplir mon uvre. Pour quelleraison, dites-moi, n'imitez-vous pas les anciens ? Vous surtout, femmes,'imitezles femmes admirables de ce temps. Vous avez mis au jour un enfant? Suivezl'exemple d'Anne : Voyez ce qu'elle fit tout d'abord : elle le conduisitau temple. Qui , de vous ne préférerait pas mille fois àune domination exercée sur le monde entier le bonheur d'avoir enson fils un second Samuel? Et comment faire, dira-t-on, pour le rendretel ? Pourquoi serait-ce impossible? Le seul obstacle, c'est que vous nele voulez pas, que vous ne le remettez pas en des mains capables d'en faireun autre Samuel. Et qui le pourrait ? direz-vous. Dieu : c'est àDieu qu'Anne confia son fils. Car Héli lui-même n'étaitpas des plus aptes à cette éducation, puisqu'il ne put pasla donner à ses propres fils; mais ce qu'il n'avait pu faire, lafoi d'une femme, son zèle, l'opéra. C'était son premier,son unique enfant, elle ignorait si elle en aurait
1 Ce qu'il y a d'obscur ou d'inexact dans ces allusions peut pro. venird'une altération de texte, tout aussi bien que d'une ignorance réelleou feinte.
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d'autres. Pourtant, elle ne dit pas: J'attendrai que mon fils ait grandi,afin qu'il voie le monde; je le laisserai jouir des années de sonenfance. Anne écarta toutes ces pensées, et ne songea qu'àune chose, à consacrer tout d'abord à Dieu cette offrandespirituelle.
Hommes, rougissons de trouver chez une femme tant de sagesse : elleoffre son fils à Dieu, et le laisse dans le temple. Si son mariagelui valut tant de gloire, c'est qu'elle avait commencé par chercherles biens spirituels, c'est qu'elle avait offert ses prémices :voilà pourquoi son sein devint fécond, et lui donna d'autresenfants encore : voilà pourquoi elle vit Samuel illustre dans lemonde même. Car si les hommes reconnaissent les hommages qu'on leurrend, ne doit-il pas en être ainsi de Dieu, à plus forte raison,lui qui fait du bien même à ceux qui le négligent?Jusques à quand serons-nous chair? jusques à quand vivrons-nouspenchés vers la terre ? Faisons tout passer après les soinsque nous devons à nos enfants, après l'éducation qu'ilfaut leur donner dans la discipline et la correction du Seigneur. Si nousleur apprenons tout d'abord la vraie sagesse, ce sera pour eux une fortune,une gloire qui effaceront les plus brillantes. Vous leur rendrez un moindreservice en leur enseignant un métier ou les sciences profanes, quiles mettront en état de s'enrichir, qu'en leur enseignant l'artde mépriser les richesses. Si vous voulez qu'ils soient riches ,prenez-vous-y de cette manière. Car le riche n'est pas celui quia beaucoup de besoins et beaucoup de ressources, mais celui qui n'a besoinde rien. Voilà ce que vous devez enseigner à votre fils :nul trésor n'égale celui-là.
Ne visez pas à ce qu'il se signale dans les études profanes,mais occupez-vous de lui apprendre à mépriser la gloire duinonde vous le rendrez ainsi capable de s'illustrer. Riche ou pauvre, toutle monde peut en faire autant : ce n'est pas affaire d'école nide doctrine, mais oeuvre de la divine parole. Ne visez pas à-ceque votre fils vive longuement ici-bas, mais à ce que là-haut-il vive éternellement. Assurez-lui les grands biens, sans vous inquiéterdes petits. Ecoutez Paul qui vous dit : " Elevez-les dans la disciplineet la correction du Seigneur ". Ne vous inquiétez pas d'en faireun orateur, mais faites-en un sage. On peut, sans inconvénient,n'être pas un orateur mais si l'on n'est pas un sage, à quoibon toute la rhétorique du monde ? On a besoin de bonnes moeurs,et non de beau langage; de vertu, non d'éloquence; d'oeuvres, nonde paroles. Voilà ce qui procure le royaume, voilà ce quiassure la possession des biens véritables. Au lieu d'aiguiser votrelangue, purifiez votre âme. Ce n'est pas que je proscrive absolumentce genre d'études, mais il ne faut pas qu'on s'y adonne exclusivement.Ne vous figurez pas que les moines seuls aient besoin des leçonsdes Ecritures : il n'est rien qui soit plus nécessaire aux enfantsqui vont entrer dans le monde. Si un vaisseau bien équipé,un bon pilote, des matelots sont utiles non à celui qui ne s'éloignepas du port, mais à celui qui est toujours en mer: il en est de;mêmeà l'égard du moine et du mondain. L'un est, pour ainsi dire,dans un port tranquille; il vit exempt des soucis de la vie, à l'abride toutes les tempêtes. L'autre est constamment en mer, il passeson, existence au milieu des flots, en lutte avec les vagues : il fautqu'il soit prémuni quand bien même il n'aurait pas besoinde défense, ne fût-ce que pour fermer la bouche à autrui.
3. Ainsi donc, plus on sera haut placé dans ce monde, plus onaura besoin de cette éducation. Né dans le palais des rois,on s'y verra entouré de païens, de philosophes, hommes enflésde gloire mondaine, comme dans un lieu rempli d'hydropiques. Tels sontles cours : on n'y trouve qu'orgueil et vanité; qui n'a pas cesvices, s'efforce de les acquérir. Représentez-vous votrefils entrant dans ce séjour, muni, comme un excellent médecin,de tous les instruments propres à guérir la fièvregénérale, s'approchant de chacun, s'entretenant avec lui,et guérissant sa maladie au moyen du contre-poison des Ecritures,et du langage de la vraie sagesse. Car, en ce qui regarde le moine, àqui parlera-t-il? Aux murs, aux toits? au désert, aux forêts?aux oiseaux, aux arbres? Une telle éducation n'est donc pas absolumentindispensable au solitaire : néanmoins il tâche de se la donner,non pour la communiquer aux autres, mais dans son propre intérêt.Ce sont donc les gens du monde qui en ont particulièrement besoin: en effet, ce sont eux qui sont le plus exposés au péché.De plus, si vous voulez le savoir, dans le monde même, une tellescience sera très-avantageuse à votre enfant. Car tous lerespecteront après l'avoir entendu parler de la sorte, lorsqu'ilsle (552) verront traverser le feu sans se brûler, et rester insensibleà l'ambition : alors cette autorité qu'il ne désirepoint viendra le trouver, et le roi aura une grande déférencepour lui. Un homme pareil ne peut échapper aux regards. Parmi desgens en santé, l'homme sain peut demeurer caché aux yeux;mais qu'il soit entouré de malades, la renommée ne peut manquerde porter son nom jusqu'aux oreilles du roi, qui chargera cet homme rared'un vaste gouvernement.
Instruits de ces vérités, élevez vos enfants dansla discipline et la correction du Seigneur. Mais un tel est pauvre? Ehbien ! qu'il reste pauvre : il ne sera pas inférieur pour cela auxhabitants des palais : on l'admirera, sans qu'il soit le convive des rois,et bientôt il parviendra à cette dignité que le librearbitre confère, et non l'élection. Si des hommes qui nevalent pas trois oboles, des cyniques, professant une philosophie qui nevaut pas davantage (je parle de la philosophie des païens), ou plutôten affichant le nom, font rentrer bien des gens en eux-mêmes , avecleur grossier manteau, et leur chevelure inculte, que sera-ce du philosophevéritable? Si une vaine apparence, si une ombre de philosophie possèdeun tel pouvoir, qu'adviendra-t-il, du moment que nous aurons embrasséla vraie, la pure philosophie? Ne serons-nous pas les objets du respectgénéral? Ne nous confiera-t-on pas avec pleine sécuritébiens, femmes, enfants? Mais il n'y a pas, non, il n'y a pas aujourd'huide philosophe pareil : c'est donc en vain que nous chercherions quelquepart un exemple. Il en est parmi les moines, il n'en est pas dans le monde.Qu'il y en a parmi les solitaires, j'en pourrais produire de nombreusespreuves : je me bornerai à vous en fournir une.
Vous connaissez sans doute, ou de vue, ou, tout au moins, par ouï-dire,l'homme dont je veux parler : l'admirable Julien. C'était un paysan,de basse naissance, de basse condition; absolument étranger auxétudes profanes, mais tout rempli de la philosophie véritable.Quand il entrait dans les villes, ce qui arrivait rarement, l'affluenceétait plus grande que s'il se fût agi d'un rhéteur,d'un sophiste, de quelque personnage que ce fût. Mais que dis-je?son nom même n'est-il pas encore aujourd'hui plus glorieux que celuidu plus illustre monarque? Eh bien ! si l'on voit de pareilles choses dansce monde, dans ce monde où le Seigneur ne nous a promis aucun bien,où il nous a proclamés étrangers, songeons quellessont aux cieux les récompenses réservées àde pareils hommes. S'ils obtiennent tant d'honneurs dans un séjourqu'ils ne font que traverser, de quelle gloire ne jouiront-ils pas dansleur patrie? S'ils rencontrent tant de vénération aux lieuxoù la tribulation leur est promise, quel repos ne goûteront-ilspas là où les vrais honneurs leur sont promis? Vous voulezmaintenant que je vous cite des mondains? Mais, à l'heure qu'ilest, les exemples nous font défaut : non qu'il manque absolumentde mondains vivant honnêtement; mais aucun n'a atteint le faîtede la sagesse. Je vous renverrai donc aux exemples donnés par lessaints de l'ancien temps. Combien d'hommes ayant femmes et enfants ontégalé ceux que je vous cite ! Mais il n'en est plus ainsi" à cause de la détresse présente ", comme dit notresaint. Qui voulez-vous donc que je vous nomme? Noé, ou Abraham ?le fils du premier, ou celui du second? ou encore Joseph? Ou bien voulez-vousque je passe aux prophètes? à Moïse? à Isaïe?
4. Si vous le trouvez bon, nous nous porterons du côtéd'Abraham, que l'on nous cite toujours entre tous. N'avait-il pas une femme?N'avait-il pas des enfants? Je ne fais que vous renvoyer ce que vous nousdites à nous-mêmes, Il avait une femme, mais ce n'est pasen cela qu'il était admirable : il était riche, mais ce n'estpas pour cela qu'il plut à Dieu; il eut des enfants, mais ce n'estpas comme père qu'il a mérité le nom de bienheureux;il avait trois cent dix-huit esclaves, mais ce n'est pas pour cette raisonqu'on l'admirait. Pour quelle raison, alors? Pour son hospitalité,son dédain des richesses, sa modération. Quel est en effet,dites-moi, le propre d'un sage? n'est-ce pas de mépriser l'argentet la gloire? de s'élever au-dessus de l'envie, de toutes les passions?Eh bien ! faisons comparaître Abraham au milieu de nous, examinons-le,et montrons quel philosophe c'était. D'abord il comptait pour riensa patrie : " Sors de ton pays, et de ta famille", lui fut-il ordonné;et aussitôt il s'en alla. Il n'était pas attaché àsa maison, ni par habitude, ni autrement : sans quoi il ne l'eûtpas quittée. Plus que personne il faisait bon marché de lagloire et des richesses; vainqueur dans une guerre, pressé de recueillirles dépouilles de l'ennemi, il dédaigna de le faire. (553)Son fils, de même, ne dut pas sa gloire à ses ,richesses,mais à son hospitalité; à ses enfants, Mais àson obéissance; à sa femme, mais à la stérilitéde sa femme. Ils comptaient pour rien la vie présente, ne thésaurisaientpoint, dédaignaient tout. Dites-moi, quelles sont les plus précieusesdes plantes? ne sont-ce pas celles qui tirent leur force d'elles-mêmes,qui ne redoutent ni la pluie, ni la grêle, ni les vents, ni aucuneintempérie de ce genre, et qui, debout , bravent tous ces assauts,sans avoir besoin de rempart ni d'échalas? Voilà le sage,voilà la richesse dont je parle : le sage ne possède rien,et possède tout : il a tout, et n'a rien. Un mur est une chose extérieure,une haie n'est pas un rempart naturel, mais une défense d'emprunt.Mais, dites-moi, qu'est-ce qu'un corps vigoureux? n'est-ce pas celui quijouit d'une santé parfaite, qui peut résister et àla faim, et à la réplétion, et à la chaleur,et au froid? ou bien celui qui est exposé à toutes ces influences,et a besoin de cuisiniers, de Tisserands; de chasseurs, de médecins,pour se maintenir en santé? Le riche, le vrai sage, c'est l'hommequi sait se passer de toutes ces choses. Voilà pourquoi notre sainta dit : " Elevez-les dans la discipline et la correction a du Seigneur". Ne vous environnez donc point de remparts : la gloire, la richesse,les voilà... Que l'échalas vienne à tomber, ce quine manque pas, la plante reste nue et sans défense; et ces précautionspassées, loin de lui rendre aucun service, lui ont été,au contraire, nuisibles. Car ce sont précisément ces rempartsqui, en l'empêchant de s'accoutumer à braver les assauts desvents, sont cause qu'elle succombe maintenant.
Ainsi donc la richesse nous est plus nuisible que profitable, en cequ'elle nous empêche de nous exercer à braver les vicissitudesde la vie. Mettons donc nos enfants en état de résister àtout, de ne pas se laisser déconcerter par les accidents; élevons-lesdans la discipline et la correction du Seigneur: nous en serons amplementrécompensés. Si l'on voit combler d'honneurs les hommes quifont la statue des rois ou peignent leur image : nous, qui parons en nous-mêmesl'image de Dieu, ne jouirons-nous pas de mille biens, si nous atteignonsà la ressemblance? Cette ressemblance, c'est la vertu, àlaquelle nous parviendrons si nous enseignons à nos enfants àêtre hommes de bien, exempts de colère et de ressentiment;comme Dieu lui-même, bienfaisants, charitables, indifférentsaux biens du monde. Appliquons-nous de toutes nos forces à les façonnerainsi que nous-mêmes, à les régler sur le devoir songeons,en effet, avec quelle assurance nous pourrons alors comparaître autribunal du Christ. Si celui qui a des enfants indociles est indigne del'épiscopat, à bien plus forte raison l'est-il du célesteroyaume. Eh quoi ! dira-t-on : si notre femme, si nos enfants sont insoumis,.nous aurons à en rendre compte? Oui, si nous n'avons pas fait scrupuleusementtout ce qui était en nous; car il ne suffit pas pour notre salutque nous ayons été vertueux nous-mêmes. Si celui quin'avait pas placé l'unique talent fut puni par cela même,il est clair qu'il ne suffit pas pour notre salut que nous ayons étévertueux de notre côté. Occupons-nous donc de nos femmes,veillons avec le plus grand soin sur nos enfants, sur nos serviteurs, surnous-mêmes, et dans nos efforts pour régler notre conduiteet la leur, prions Dieu afin qu'il nous vienne en aide. S'il nous voitoccupés, empressés à cette oeuvre, il nous secondera: s'il nous trouve indifférents, il ne nous tendra pas la main.Car Dieu ne nous porte pas secours quand nous dormons : il ne nous assisteque lorsque nous faisons effort nous-mêmes. On n'aide pas une personnequi se repose. Mais c'est au bon Dieu qu'appartient le pouvoir d'assurerle succès de notre oeuvre, afin que nous soyons tous jugésdignes d'obtenir les biens promis, par la grâce et la bontéde Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneurau Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans lessiècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXII
SERVITEURS, OBÉISSEZ A VOS MAITRES SELONLA CHAIR, AVEC CRAINTE ET TREMBLEMENT, DANS LA SIMPLICITÉ DE VOTRECUR, COMME AU CHRIST MÈNE, LES SERVANT NON A L'OEIL, COMME POURPLAIRE AUX HOMMES, MAIS COMME DES SERVITEURS DU CHRIST, ACCOMPLISSANT DECUR LA VOLONTÉ DE DIEU ; FAISANT VOTRE SERVICE DE BON GRÉ,COMME POUR LE SEIGNEUR, ET NON POUR LES HOMMES, SACHANT QUE CHACUN RECEVRADU SEIGNEUR LA RÉCOMPENSE DE TOUT LE BIEN QU'IL AURA FAIT, QU'ILSOIT ESCLAVE OU LIBRE. (VI, 5-8, JUSQU'A 13.)
1. Ainsi donc ce n'est pas seulement le mari, la femme, les enfants,ce sont encore les serviteurs dont les vertus importent à l'harmonieet à la bonne direction du ménage. Aussi le bienheureux Pauln'a-t-il eu garde de négliger cette partie : s'il n'y arrive qu'endernier lieu, il ne fait que suivre l'ordre de la hiérarchie. Sondiscours aux serviteurs est long, et non plus sommaire, comme son exhortationaux enfants; il est aussi d'un ordre beaucoup plus élevé: car ce n'est pas ici-bas, mais dans la vie future que Paul leur prometleur bonheur : " Sachant ", dit-il, " que chacun recevra du Seigneur larécompense de tout le bien qu'il aura fait". C'est la sagesse mêmequ'il enseigne à ces hommes inférieurs, à la vérité,aux enfants en ce qui regarde la condition , mais supérieurs enintelligence. " Serviteurs, obéissez à vos maîtresselon la chair ". Tout d'abord il relève l'âme affligée,tout d'abord il la console. Ne gémis pas, dit-il, de te voir au-dessousde la femme et des enfants : ta servitude est purement nominale : la dominationà laquelle tu es soumis est une domination selon la chair, éphémère,de courte durée, comme tout ce qui est charnel. " Avec crainte ettremblement ". Voyez-vous la différence entre la crainte qu'il requiertchez la femme, et celle qu'il exige des serviteurs? Pour ce qui est desfemmes, il se borne à dire : " Que la femme craigne son mari ";mais ici il insiste : " Avec crainte et tremblement ". " Dans la simplicitéde votre coeur, comme au Christ-même ". Toujours la même expression.Qu'est-ce à dire, ô bienheureux Paul? C'est notre frère,il a été comblé des mêmes biens, il fait partiedu même corps que nous; ou plutôt, il est le frère,non de son maître, mais du Fils même de Dieu ; il a sa partde tous les bienfaits et vous dites : " Obéissez à vos maîtresselon la chair avec crainte et tremblement?" C'est justement pour celaque je le dis, répondra-t-il. Si je prescris aux hommes libres dese soumettre les uns aux autres en vue de la crainte de Dieu ("Soumis lesuns aux autres dans la crainte de Dieu ", dit-il plus haut) ; si je prescrisà la femme de craindre son mari, bien qu'elle soit son égaleen - dignité; à plus forte raison dois-je imposer la mêmeobligation au serviteur. Ce n'est pas là une humiliation, c'estau contraire la première des noblesses, celle qui consiste àsavoir s'abaisser, à rester fidèle à la modération,à céder au prochain. On a vu même des hommes libresservir leurs égaux avec crainte et tremblement. " Dans la simplicitéde votre coeur". Fort bien : car on peut servir avec crainte et (555) tremblement,non par bienveillance, mais pour se soumettre à la nécessité.Beaucoup, quand ils le peuvent sans se trahir, font du tort à leursmaîtres.
C'est ce genre de fraude que Paul prévient en disant : " Dansla simplicité de votre coeur, comme au Seigneur; les servant nonà l'oeil a comme pour plaire aux hommes, mais comme des serviteursdu Christ, accomplissant de coeur la volonté de Dieu, faisant votreservice de bon gré, comme pour le Seigneur et non pour les hommes". Voyez combien de mots il lui a fallu pour inspirer ces bons sentiments: " De bon gré, de coeur ". En ce qui regarde la crainte et le tremblement,on trouve bon nombre de serviteurs qui n'en manquent pas vis-à-visde leurs maîtres : les menaces du maître suffisent pour amenerce résultat. Mais Paul dit en outre Montre que tu sers en serviteur,non d'un homme, mais du Christ; fais que le mérite soit le tien,et non celui de la nécessité. C'est ainsi qu'il est recommandéà celui qui est maltraité, de se conduire ensuite de manièreque cette épreuve tourne à son profit et à l'honneurde sa volonté. En effet; comme celui qui donne un soufflet n'estpas incité à cela par la volonté de celui qu'il outrage, mais par sa propre méchanceté, il nous est conseilléde tendre l'autre joue, afin de montrer que nous n'avons pas reçul'offense à contre-coeur. Car celui qui ajoute volontairement àson affront, s'approprie ce qui n'était pas d'abord son ouvrage,en tendant l'autre joue, non content d'endurer le premier soufflet. Lapatience pourra, à la rigueur, être attribuée àla crainte : mais ceci ne pourra l'être qu'à une admirablesagesse ; et par là on fera voir que c'est aussi par sagesse qu'ona patienté. En ce qui concerne les esclaves, eux aussi doivent fairevoir que leur résignation à la servitude est volontaire etnon inspirée par une pure complaisance. Un complaisant n'est passerviteur du Christ; un serviteur du Christ ne songe pas à plaireaux hommes. Quel serviteur de Dieu pourrait s'inquiéter de cela?Qui, s'en inquiétant , pourrait être serviteur de Dieu ? "De coeur, servant de bon gré ". Remarquez ces paroles : car on peutservir même en simplicité de coeur, et ne pas manquer àses devoirs, sans pour cela faire tout son possible : on peut se bornerà remplir strictement ses obligations : voilà pourquoi Pauldemande qu'on serve de bon coeur, non par nécessité, volontairement,et non parce qu'on y est contraint. Si vous servez ainsi de bon gré,avec zèle, de coeur, à cause du Christ, vous n'êtesplus en servitude : cette servitude-là n'est autre que celle dePaul, qui s'écrie quelque part, tout libre qu'il était :" Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-ChristNotre-Seigneur ; nous déclarant nous-mêmes vos serviteurspar Jésus ".
2. Voyez comme il vous relève de l'humiliation attachéeà la servitude. Celui à qui l'on prend ses biens, s'il ajouteencore par des présents à ce qu'on lui a pris, ne passe pluspour la victime d'un vol, mais pour un homme généreux ; oncesse de le plaindre pour l'admirer : et son bienfait fait plus de honteau voleur, que n'a pu lui en faire, à lui, le larcin dont il a étédupe. De même pour le serviteur : s'il prodigue son activité,il fera voir sa grandeur d'âme ; et en montrant qu'il n'a pas sentisa perte, il fera rentrer en lui-même le détenteur de sonbien. Servons donc nos maîtres en vue du Christ. " Sachant que chacunrecevra du Seigneur la récompense de tout le bien qu'il aura fait,qu'il soit esclave ou libre ". Comme il était vraisemblable quebeaucoup de maîtres, en qualité d'infidèles, ne seraientpoint touchés ni reconnaissants de la soumission de leurs esclaves,voyez comme il console ceux-ci et les empêche de douter de la rémunération,de désespérer de la récompense. De même queles obligés qui ne rémunèrent point leurs bienfaiteurs,les rendent créanciers de Dieu : ainsi les maîtres ne récompensentjamais mieux vos services que s'ils les laissent sans récompense: car alors c'est Dieu qui devient débiteur.
" Et vous, maîtres, faites de même envers eux {9) ". Qu'est-ceà dire : De même ? C'est-à-dire , servez les avec zèle.Il est vrai qu'il n'emploie pas le mot, " Servir " , mais par cette expression," De même ", il indique la même chose : le maître estlui-même un serviteur. Et que ce ne soit point par respect humain,mais avec crainte et tremblement, entendez, vis-à-vis de Dieu, redoutantqu'il ne vous reproche un jour votre dureté envers vos serviteurs." Leur épargnant les menaces ". Ne soyez pas durs, veut-il dire,ni inhumains : " Sachant que le même Seigneur, le leur et le vôtreest dans le ciel ". Ah ! quelle idée cela (556) suggère !quelle crainte cela réveille ! En d'autres termes, il vous seramesuré avec la mesure dont vous vous serez servi vous-même.Craignez de vous entendre dire : " Mauvais serviteur, je t'ai remis toutecette dette ". " Et qu'il n'y a pas chez lui acception de personnes ". C'est comme s'il disait : N'allez pas croire qu'il vous pardonne ce quevous aurez fait à votre esclave, à cause de cette qualitéd'esclave. Car si les lois du monde, si les lois humaines mettent une différenceentre la classe des hommes libres et celle des esclaves, la loi du Maîtrecommun ignore ces distinctions, bienfaisante qu'elle est pour tous également,et assurant à tous part égale.
Que si l'on demande maintenant d'où vient la servitude, et commentelle s'est introduite dans la société humaine (questionsfort goûtées de certaines personnes, et qui piquent vivementleur curiosité), je vous dirai : c'est l'avarice, la cupiditéinsatiable, ce sont les passions basses qui ont engendré la servitude.Noé n'avait pas de serviteur, ni Abel, ni Seth, ni les patriarchessuivants. L'origine de ce fait est un péché, l'irrévérenceà légard des parents. Ecoutez, enfants, comme quoi vousméritez de devenir esclaves, dès que vous êtes filsingrats. Vous perdez alors tous tes privilèges de votre naissance: car on cesse d'être fils, du moment où l'on manque àson père. Mais si l'on cesse, dans ce cas, d'être fils, commentrestera-t-il fils, celui qui offense notre Père véritable?Il perd les droits de sa naissance, il est coupable envers la nature. Ensuitela guerre et les combats ont fait des prisonniers. Mais Abraham avait desserviteurs? dira-t-on. Oui, mais il ne les traitait pas en serviteurs.Voyez comme Paul fait tout dépendre du chef : la femme, il fautqu'il l'aime ; les enfants, il faut qu'il les élève dansla discipline et la correction du Seigneur; les serviteurs: " Sachant quele même Seigneur, le leur et le vôtre " est dans le ciel ".Soyez donc bons et cléments, comme étant vous-mêmesdes serviteurs. Maintenant, si vous le permettez , je vous répéteraiau sujet des serviteurs, ce que j'ai dit précédemment desenfants : enseignez-leur la piété, et le reste ne manquerapas de venir à la suite.
Mais aujourd'hui, si l'on va au théâtre ou au bain, ontraîne après soi tous ses serviteurs ; si l'on va àl'Eglise, il n'en est pas de même ; on ne les force pas de venirici, d'écouter la parole. Et comment l'esclave écouterait-il,quand le maître lui-même a l'esprit tourné ailleurs?Vous venez d'acheter un esclave ? prescrivez-lui d'abord ce que Dieu mêmecommande, la douceur envers ses compagnons de servitude, le zèlepour la vertu. Chaque maison est une cité : chacun est roi danssa maison. Qu'il en est ainsi de la maison des riches qui ont domaines,intendants, gérants sur gérants, c'est chose manifeste :mais je prétends que la maison du pauvre est elle-même unecité. Là aussi, il y a plusieurs autorités : par exemple,le mari a pouvoir sur la femme, la femme sur les serviteurs, les serviteurssur leurs femmes; les femmes et les maris sur leurs enfants. Ne vous semble-t-ilpas qu'il est comme un roi, cet homme qui compte toute une hiérarchiede magistrats sous ses ordres, et n'a-t-il pas plus besoin que personnede savoir administrer et gouverner? Celui qui tonnait à fond cetart, sait aussi choisir des magistrats capables, et il ne manquera pasde faire de bons choix. Or, il y a dans la maison, comme un autre roi sansdiadème, la femme; et celui qui saura choisir ce roi, n'aura pasde peine à bien gouverner tout le reste. " Du reste, mes frères,fortifiez-vous dans le Seigneur (10) ". Il parle toujours ainsi, quandson discours approche de la fin.
3. N'avais-je pas raison de vous dire tout d'abord que la maison dechacun est une armée au complet? Voyez plutôt; chaque officiermis à son rang, voici maintenant que Paul arme les troupes, et lesmène au combat. Si personne n'empiète sur le commandementd'autrui, si chacun reste à sa place, tout sera pour le mieux. "Fortifiez-vous dans le Seigneur, et dans la puissance de sa vertu "; c'est-à-diredans l'espoir en lui, grâce à son assistance. Aprèstoutes ces prescriptions: ne craignez point, ajoute Paul, mettez votreespérance dans le Seigneur, et il vous rendra tout aisé." Et revêtez-vous de l'armure de Dieu, afin de pouvoir tenir contreles embûches du diable (11) ". Il ne dit pas : Contre les attaques,contre les assauts, mais : " Contre les embûches ". C'est que cetennemi ne nous fait pas une guerre ouverte, mais une guerre de surprises.Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il nous trompe, qu'il nousprend au piège, soit des paroles, soit des manuvres, soit des feintescomme à la lutte. Par exemple, ce n'est jamais ouvertement qu'ilnous (557) propose de pécher: il ne prononce pas le nom d'idolâtrie,il déguise la chose autrement, la dore, la masque par de bellesparoles. Ainsi Paul anime les soldats, leur inspire le sang-froid, en nouspersuadant que nous avons affaire à un adversaire habile, àun ennemi qui ne procède point par guerre ouverte, mais par surprise.Et tout d'abord il rappelle à ses disciples la nature et le nombrede leurs ennemis, afin d'exciter leur courage. S'il décrit ces ruses,s'il inspire le sang-froid aux soldats placés sous ses ordres, cen'est pas pour les décourager, mais au contraire pour les enflammerd'ardeur. S'il se bornait à faire ressortir la puissance de l'ennemi, il pourrait provoquer le découragement : mais comme il a soin,avant et après, de montrer la possibilité de la victoire,il ne fait par là qu'exciter davantage le zèle. Car plusnous rendrons sensible aux yeux des nôtres la puissance de l'ennemi,plus nous animerons leur courage.
"Parce que nous n'avons point à lutter contre la chair et lesang, mais contre les princes et les puissances, contre les dominateursde ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice ausujet des biens célestes (12) ". Après nous avoir excitéspar la description du combat qui nous attend ; il nous enflamme par lapeinture des récompenses promises à la victoire. En effet,après avoir dit que les ennemis sont redoutables, il ajoute qu'ilsessaient de nous ravir un bien inestimable. Lequel ? C'est des récompensescélestes qu'il s'agit, non d'argent, ni de gloire : nos ennemisveulent nous asservir: de là une haine irréconciliable entrenous. Plus vive est l'ardeur guerrière, plus vive est la lutte,quand on combat pour de grands objets. En effet, par ces mots : " Au sujetdes biens célestes ", entendez : Pour les biens célestes;non que nos adversaires se proposent de les conquérir, mais ilsveulent nous en priver. C'est comme si l'on disait, en parlant d'un contrat: Contrat passé " au sujet" de telle chose. Voyez combien la puissancede l'adversaire nous anime, nous rend vigilants : nous savons qu'il s'agitpour nous d'un grand trésor que la victoire peut nous assurer, :c'est du ciel que l'ennemi travaille à nous chasser. Quels sontmaintenant ces princes, ces puissances, ces dominateurs de ce monde deténèbres? Quelles ténèbres? celles de la nuit?Nullement, mais celles du vice... Nous étions ténèbresautrefois, dit l'Ecriture, pour désigner la perversité quirègne en ce monde : car là se borne son empire; elle n'apoint accès au ciel, ni dans la vie future.
S'il appelle nos ennemis : " Maîtres du monde", ce n'est pas commerégnant sur le monde, mais comme auteurs du mal qui s'y commet.L'Ecriture désigne habituellement par"Monde " les mauvaises actions. par exemple le Christ dit : " Vous n'êtes pas de ce monde, commemoi je ne suis pas du monde ". Est-ce à dire qu'ils n'étaientpas du monde? qu'ils n'étaient pas revêtus de chair? qu'ilsn'habitaient pas le monde? Et ailleurs : " Le monde me hait, mais vous,il ne peut vous haïr". (Jean, XVII, 14, et VII, 7.) Ici encore ildésigne les mauvaises actions. Ou bien, par monde, il entend iciles méchants, particulièrement soumis au pouvoir des démons..." Contre les princes et les puissances, contre les esprits de malice, ausujet des biens célestes ". Il dit: Princes et puissances, par analogieavec les trônes, les dominations, les princes, les puissances d'en-haut." A cause de cela, revêtez-vous de l'armure de Dieu, afin que vouspuissiez, en jour mauvais, résister, et rester vainqueurs de tout(13) ". " Jour mauvais ", c'est-à-dire la vie présenté;il appelle ce temps mauvais, à cause du mal qui s'y fait. Il veutdire Soyez toujours en armes. " Et rester vainqueurs de tout "; c'est-à-dire,vainqueurs des passions, des appétits déréglés,de tout ce qui nous tourmente... Il ne dit pas seulement vaincre, mais: " Rester vainqueurs " : il ne suffit pas de triompher, il faut resterdebout après le triomphe, et ne pas retomber comme il est arrivésouvent en pareil cas. " Rester vainqueurs de tout ", et non d'une chose,sans l'être du reste : car après la victoire il faut encoretenir bon. Ce qu'on a abattu peut revivre, et se relever si nous ne restonspas fermes. L'ennemi est à terre, tant que nous sommes debout: tantque nous restons à notre poste, il ne se relève pas. " Revêtonsl'armure de Dieu ".
4. Voyez-vous comme il nous rassure? En effet, s'il est possible d'abattrel'adversaire et de tenir bon, pourquoi se dérober au combat? Tiensbon après avoir renversé l'ennemi, et te voilà victorieux.Et ne vous étonnez pas de le voir s'étendre si longuementsur la puissance des ennemis : cette énumération n'est pasfaite pour inspirer la crainte ou la pusillanimité, mais plutôtpour réveiller la (558) nonchalance. " Afin que vous puissiez, enjour mauvais, résister". C'est maintenant au temps qu'il a recourspour nous rassurer... C'est l'affaire d'un moment, dit-il: ainsi il fauttenir bon; ne cédez pas à la fatigue après le carnage.Si la guerre est déclarée, si telles sont les phalanges ennemies,si ce sont des êtres incorporels que ces princes, ces maîtresdu monde, ces esprits de malice, comment, dites-moi, vous abandonnez-vousà la mollesse, au relâchement? comment, désarmés,pourrons-nous vaincre? que chacun se répète cela chaque jour,dès que la colère ou la concupiscence le domineront, dèsqu'il soupirera après les douceurs d'une existence frivole. Ecoutezsaint Paul : " Nous n'avons point à lutter contre la chair et lesang, mais contre les princes et les puissances... Guerre plus terrible,lutte plus acharnée que les combats visibles. Songez depuis combiende temps votre ennemi lutte, dans quel but il combat, et tenez-vous survos gardes plus que jamais. Oui, dira-t-on : mais il faudrait bien quele diable n'existât pas tout le monde serait sauvé. Ainsiparlent quelques âmes faibles en quête d'excuses. Vous devriezremercier Dieu, mon ami, d'être à même de triompher,si vous le voulez, d'un pareil adversaire : et loin de là, vousvous plaignez, vous parlez comme un soldat lâche et fainéant.Il ne tient qu'à vous de connaître les endroits faibles; regardezpartout, fortifiez-vous. Ce n'est pas seulement contre le diable, c'estencore contre ses puissances que vous avez à combattre. Et commentlutter contre les ténèbres? dira-t-on. En devenant lumière.Comment résister aux esprits de malice? En devenant bons. Car labonté s'oppose à la malice, et la lumière chasse lesténèbres: si nous sommes ténèbres nous-mêmes,nous serons pris infailliblement. Comment donc assurerons-nous notre triomphe?En devenant, par la force de notre libre arbitre, ce qu'ils sont naturellement,jeveux dire exempts de sang et de chair : c'est ainsi que nous les vaincrons.
Comme probablement ceux à qui il écrivait comptaient beaucoupde persécuteurs, il leur dit : N'allez pas croire que ce sont ceshommes qui vous font la guerre. Les démons qui opèrent eneux, voilà nos ennemis, voilà ceux que nous avons àcombattre. Par là, il produit deux effets: d'abord de les rendreplus ardents au combat, puis d'exciter leur colère contre l'ennemi.Et pourquoi avons-nous à combattre des ennemis pareils? Parce quenous avons de notre côté un auxiliaire invincible, la grâcede l'Esprit, et que nous avons été instruits dans l'art decombattre non les hommes, mais les démons. Mais si nous le voulons,nous n'aurons pas même besoin de lutter : il n'y a lutte que quandnous le voulons; car telle est la vertu de celui qui habite en nous, qu'ila pu dire : " Je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpentset les scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi ". (Luc, X,19.)II nous a donné toute liberté de lutter ou de ne pas lutter.Mais notre nonchalance est cause que nous avons à lutter. Car ence qui concerne Paul, il n'avait pas à lutter, c'est lui-mêmequi nous l'apprend. " Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ?la tribulation, ou la détresse, ou la faim, ou la persécution,ou la nudité, ou le péril, ou le glaive? " (Rom. VIII, 35.)Ailleurs il dit : " Dieu écrasera Satan sous vos pieds promptement". (Rom. XVI, 20.) Il avait le diable sous ses ordres; de là cesparoles : " Je te prescris au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ,de sortir d'elle". (Actes, XVI, 18.) Ce langage n'est pas celui d'un hommequi lutte. Car celui qui lutte n'est pas, encore vainqueur, celui qui estvainqueur ne lutte plus. Il l'a dompté, asservi. Pierre ne luttaitpas non plus contre le diable : il faisait mieux que lutter. Des fidèles,des catéchumènes n'avaient pas de peine, non plus, àen triompher. Aussi saint Paul dit-il : " Car nous " n'ignorons pas sespensées ". (II Cor. II, 11.) C'est pourquoi il lui fut si supérieuren puissance. Il dit encore : " Il n'est pas étonnant que ses ministresse transfigurent comme des ministres de justice ". (Ibid. XI, 15.) Ainsiil connaissait tous ses stratagèmes; rien ne pouvait le surprendre." Déjà s'accomplit, dit-il encore, le mystère d'iniquité". Mais c'est contre nous-mêmes qu'il faut lutter. En effet, écoutezces autres paroles: " Je suis convaincu que ni anges, ni princes, ni puissances,ni vertus, ni choses présentes, ni choses futures, ne pourront nousséparer de l'amour du Christ ". Il ne dit pas simplement : " DuChrist ", mais bien : " De l'amour du Christ ". Car bien des gens passentpour être unis au Christ, qui ne l'aiment point. Non-seulement, dit-il,tu ne me persuaderas as, tu ne me persuaderas pas même de l'aimermoins. Mais si les puissances d'en-haut n'avaient pas ce (559) pouvoir,qui donc aurait pu l'ébranler? Il ne dit pas qu'elles l'entreprennent,il parle par supposition : voilà pourquoi il lit : " Je suis convaincu". Il ne luttait pas, néanmoins il redoutait les piéges dumalin. Ecoutez plutôt : " Je crains que, comme le serpent séduisitEve par son astuce, ainsi vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrentde la simplicité qui est dans le Christ". (II Corinth. XI, 3.) Oui,dira-t-on : mais,,de plus, il emploie le même langage en parlantdé lui-même : " Je crains qu'après avoir prêchéaux autres je ne sois moi-même réprouvé ". Commentdonc êtes-vous convaincu que personne ne vous séparera?
5. Voyez-vous que ce langage est celui de l'humilité, de la retenue?Déjà, en effet, il habitait le ciel : " Ma conscience neme reproche rien " (I Cor. IV, 4), disait-il; et encore : " J'ai terminéma carrière ". (Il Tim. IV, 7.) Ce n'est donc pas en cela que lediable l'entravait, mais en ce qui regardait ses disciples. Pourquoi? Parceque la domination du diable avait un complice dans leur propre libre arbitre.Sur ce terrain le diable était quelquefois vainqueur . mais plutôtce n'est pas de Paul qu'il était vainqueur, c'est de l'apathie destièdes. En effet, si Paul n'avait pas fait son devoir, par nonchalanceoù par toute autre raison, c'est lui qui aurait étévaincu : mais s'il ne négligeait tien et que seulement ses disciplesfussent indociles , alors le diable triomphait non de Paul , mais de l'indocilitéde ses disciples : ce n'est pas du médecin que la maladie avaitraison , mais de la désobéissance du malade. Car, dèsque le médecin a pourvu à tout, si le malade bouleverse tousses arrangements ; c'est lui qui est le vaincu , et non pas le médecin.Ainsi le diable n'a jamais triomphé de Paul. D'ailleurs nous devonsnous tenir heureux même de pouvoir lutter. A la vérité,tel n'est pas le souhait qu'il forme pour les Romains : il leur dit : "Il écrasera Satan sous vos pieds promptement ". (Rom. XVI, 20.)Quant aux Ephésiens, c'est le voeu qu'il exprime en leur faveur: " A celui qui est puissant pour tout a faire bien au-delà de ceque nous demandons ou concevons. ". (Eph. III , 20.) Celui qui lutte estencore en danger : d'ailleurs il doit se trouver heureux, s'il ne tombepas. C'est quand nous aurons quitté ce monde, que nous jouironsdu triomphe. Soit, par exemple, une passion mauvaise : la repousser loinde soi, l'éteindre, voilà qui est admirable mais si c'estune chose impossible, du moins luttons, résistons sans relâche: si nous sortons (lu monde, luttant encore, nous sommes vainqueurs. Caril n'en est pas de même ici que dans l'arène : là,si vous ne renversez pas votre adversaire, vous n'êtes pas vainqueur: ici, vous êtes vainqueur, si vous n'êtes pas renversé;si vous n'êtes pas jeté à bas, vous avez terrassél'ennemi. Cela se conçoit deux athlètes aux prises luttentégalement pour la victoire ; et si l'un est renversé , l'autreest couronné. Il n'en est pas de même ici : le diable n'aen vue que notre défaite. Si donc je déjoue son projet, jetriomphe : il ne vise pas à me renverser, mais à m'entraînerdans sa chute. Il est déjà vaincu , lui : car il a reçule coup, il est perdu. Quant à sa victoire, elle ne consiste pasà gagner une couronne, mais à causer ma perte : de sorteque pour être victorieux il me suffit de rester debout sans le jeterà bas. Maintenant, la victoire sera éclatante , si , commePaul , je le foule aux pieds tout à mon aise, comptant pour rienles choses présentes. Imitons ce saint: appliquons-nous àtriompher du diable, et à ne lui donner aucune prise.
La richesse, l'argent, la vanité lui donnent prise : souventelles le relèvent, souvent elles redoublent son impétuosité.Mais qu'est-il besoin de lutte et de combat? Celui qui lutte est dans l'incertitudedu résultat : il ignore s'il ne sera pas vaincu et pris lui-même;mais celui qui foule aux pieds est assuré de la victoire. Foulonsdonc aux pieds la puissance du diable, foulons aux pieds les péchés,j'entends toutes les passions mondaines, colère, concupiscence,orgueil et le reste : afin que parvenus là-haut, nous ne soyonspas convaincus d'avoir laissé sans usage le pouvoir que Dieu nousa octroyé. Car c'est ainsi que nous obtiendrons les biens futurs.Mais si nous nous montrons indignes de cette prérogative, commentde plus grandes pourraient-elles nous être conférées?Si nous n'avons pas su fouler aux pieds l'ange rebelle , le déshonoré,le méprisé, comment notre Père nous mettrait-il enpossession du patrimoine? Si nous n'avons pas su triompher d'un êtreplacé si bas, quel titre aurons-nous à. entrer dans la maisonpaternelle? Dites-moi : Si vous aviez un fils, et que ce fils négligeâtceux de vos serviteurs (560) qui font leur devoir, pour se lier avec ceuxqui font votre tourment, qui sont exclus de la maison paternelle, qui nesongent qu'à jouer aux dés, et qu'il se conduisît ainsijusqu'au bout , ne le déshériteriez-vous pas? Vous le feriezsans nul doute. Eh bien ! nous aussi, si nous négligeons les angesagréables à Dieu et préposés à notredirection pour vivre avec le diable, nous ne pouvons manquer d'êtredéshérités.
Puisse-t-il ne nous arriver rien de pareil ! Puissions-nous, aprèsavoir engagé la lutte avec lui et être demeurés vainqueursavec l'assistance d'en-haut, hériter du royaume des cieux. Si quelqu'unde vous a un ennemi, si on lui a fait tort, s'il est emporté, qu'ilramasse toute cette colère, tout ce mécontentement pour ledéverser sur la tête du diable. Voilà un noble courroux,une colère utile, un louable ressentiment ! Si la rancune est unmal quand elle provient d'une cause mondaine, ici elle est un mérite.Si donc vous avez des défauts et que vous ne puissiez vous en débarrasserautrement qu'avec vos membres, il faut les faire servir à cet usage.On vous a frappé? Gardez-en rancune au diable, et ne vous réconciliezjamais avec lui. Mais il ne vous a pas frappé? N'importe : gardez-luirancune, parce qu'il a offensé votre Maître, parce qu'il l'aoutragé , parce qu'il persécute vos frères et leurfait la guerre... Soyez toujours plein de haine, d'amertume, de fiel :par là vous le rendrez humble , facile à braver, facile àvaincre. Si nous nous déchaînons contre lui, il nous ménagera; si nous sommes indulgents, il sera féroce : n'allons pas le traitercomme nous devons traiter nos frères. C'est un adversaire, un ennemiacharné de notre vie, de notre salut et du sien. S'il ne s'aimepas lui-même, comment nous aimerait-il ? Tenez-lui donc tête,et harcelons-le, avec l'assistance toute puissante de Notre-Seigneur Jésus-Christqui saura bien nous garantir de ses piéges et nous admettre au partagedes biens futur,, : desquels puissions-nous tous être investis, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ,avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIII
SOYEZ DONC FERMES, CEIGNANT VOS REINS DE LA VÉRITÉ.(VI, 14.)
1. Quand Paul a ainsi rangé son armée et réveilléson zèle (car il fallait à la fois 1à mettre en bonordre et l'enflammer de courroux), quand il l'a rassurée (ce quin'était pas moins nécessaire), il s'occupe de l'armer. C'eût été un soin superflu, si d'abord la disciplinen'y avait régné, si l'âme du soldat n'avait étéremplie d'une ardeur belliqueuse... Car il faut être arméintérieurement , avant de l'être au dehors. S'il en est ainsides soldats proprement dits, à plus forte raison doit-il en êtrede même des soldats spirituels : ou plutôt, les défensesextérieures sont inutiles à ceux-ci, l'armure intérieureleur suffit. Paul donc a (561) réveillé, enflamméleur courage, leur a rendu l'assurance, les a mis en bon ordre: maintenantil les arme:. mais voyez comme il s'y prend. " Soyez donc fermes ", dit-il.C'est le premier principe de l'art militaire: beaucoup de choses en dépendent.Aussi revient-il souvent sur ce point. Il dit ailleurs: " Debout, veillez" ; et encore: " Tenez-vous fermes ainsi dans le Seigneur " (I Cor. XVI,13) ; et encore : " Celui qui croit se bien tenir, qu'il prenne garde dene pas tomber " (Phip. IV, 1) ; et enfin : " Pour que vous puissiez, étantvenus à bout de toutes choses, rester debout ". (I Cor. X, 12.)Il n'a donc pas en vue seulement une certaine attitude; mais la fermetédans cette attitude : quiconque est versé dans l'art de la guerresait combien il est important. de savoir se bien tenir. Si le maîtrequi instruit des athlètes leur recommande ce point avant tout autre,à plus forte raison est-ce une chose importante dans les combatset dans l'art militaire. Se tenir droit, c'est rester bien d'aplomb, sanss'appuyer sur personne; c'est dans cette attitude qu'on discerne ce quiest réellement droit. Ceux qui sont vraiment droits se tiennentfermes : ceux qui ne se tiennent pas fermes, ne sauraient être droits:leur posture est nonchalante, abandonnée. Le voluptueux ne se tientpas droit ; il penche d'un côté, ainsi que le libertin, l'avare.Quiconque sait se tenir debout, est comme établi sur un fondementsolide : et la lutte sera désormais sans difficultés pourlui. " Soyez donc fermes, ceignant vos reins de vérité ".Il ne parle pas ici d'une ceinture matérielle : tout, dans ce passage,se rapporte à l'ordre spirituel.
Et considérez comment il procède. Il commence par mettrela ceinture au soldat. Qu'est-ce que cela veut dire? Il le voit abandonnéau relâchement des passions, et ses pensées traînantà terre; an moyen de la ceinture, il relève son vêtement,afin qu'il n'en soit pas embarrassé dans sa marche, et qu'il puissecourir sans être gêné. " Seyez donc fermes; ceignanta vos reins de vérité,". Il nomme ici les reins qui sont,pour ainsi dire, la base du corps, comme la carène est celle duvaisseau : c'est le fondement ; tout est bâti dessus, à ceque disent les médecins. C'est donc notre âme qu'il rend alerte,en ceignant nos reins : car ce mot est pris ici au sens figuré.Et si les reins sont à .la fois la base de ce qui est au dessouset de ce qui est au dessus , il faut dire la même chose de ces autresreins dont parle l'apôtre. Souvent, quand on est las, on pose sesmains à, cette place. comme sur un support solide, et l'on se soutientde la sorte ; et, à la guerre, la ceinture est destinée àmaintenir, à consolider cette base dé notre corps. Voilàpourquoi encore on se ceint pour courir: la ceinture consolide l'assiettesur laquelle nous reposons... Faisons-donc ainsi pour notre âme,nous dit Paul : et quoi que nous fassions, nous serons fermes, ce qui estnécessaire aux soldats particulièrement. Oui, dira-t-on,mais on se ceint les reins avec une lanière de cuir. Quelle. seradonc notre ceinture à nous? Ce sera ce qui préside ànos pensées, je veux dire la vérité.
Ceignant nos reins de vérité ". Ainsi donc n'aimons aucunmensonge, conformons-nous dans toutes nos démarches à lavérité, ne nous trompons pas mutuellement : s'il s'agit degloire, cherchons la vérité; en fait de conduite, encorela vérité. Si nous savons nous entourer de ce rempart, nousceindre de vérité, nous n'avons personne à craindre.Celui qui . cherche la doctrine de vérité né tomberapas à terre. Car ce qui n'est fias vrai procède de la terré: la preuve en est la servitude où vivent, à l'égardde,leurs passions, tous- les infidèles, qui se laissent conduireparleurs propres pensées. En conséquence, si nous somméssages, nous ne désirerons point nous instruire dans les écrits,des païens. Ne voyez-vous pas comme ces hommes sont lâches etindolents, incapables de comprendre au sujet de Dieu une idée utipeu sévère, un peu relevée? C'est qu'ils ne sont pasceints de vérité. C'est pour cela qu'il n'y a pas de forcedans leurs reins, ces réservoirs de la génération,ce fondement, solide des pensées. Aussi, rien de plus faible qu'eux.
2. Voyez-vous maintenant comment les Manichéens ne reculent devantaucune affirmation dans leur confiance en leurs propres lumières?Dieu. dit-on , n'aurait pu créer le monde sans matière. Qu'est-cequi le prouve ? Des arguments puisés ici-bas, sur la terre, en nous-mêmes.En effet, dit-on , l'homme ne peut rien faire qu'à cette condition.Et Marcion, voyez-vous comment il parle : Dieu ne pouvait conserver sapureté en se revêtant de chair. Qu'est ce qui le prouve? C'estque les hommes ne le peuvent pas, répond-il : or, cela mêmeest une fausseté. Valentin aussi rampe (562) sur la terre, en parlele langage : de même Paul de Samosate et Arius. Que prétendcelui-ci? Que Dieu ne pouvait engendrer en restant impassible. Qu'est-cequi t'autorise à tenir ce langage, ô Arius? Ce qui se passeici-bas. Voyez-vous comme les pensées de tous ces hommes sont basses,rampantes, inspirées de la terre? Voilà pour les dogmes.En ce qui regarde la vie maintenant, les fornicateurs, les avares, lesamants de la gloire, que sais-je encore? portent également une robequi traîne à terre : ils n'ont pas cette solidité 'dereins qui permet, de se reposer quand on est las : dès qu'ils sontfatigués, au lieu d'appuyer les mains sur leurs reins pour se raffermir,ils succombent à la lassitude. C'est le contraire pour celui quiest ceint de vérité; d'abord, il ne se lassera jamais : ensecond lieu, même s'il se lasse, il trouvera dans la véritémême un point d'appui pour se reposer. Dites-moi, en effet : est-cela pauvreté qui le fatiguera? nullement. Car il se repose sur lavraie richesse, et par la pauvreté il connaîtra la pauvretévéritable. La servitude le fatiguera-t-elle davantage? Nullement: car il connaît la vraie. servitude. Sera-ce la maladie? Pus davantage:" Ceignez vos reins, dit le Christ, et ayez dans vos mains les lampes allumées" (Luc, XII, 35); de sorte qu'ils jouissent de la lumière inextinguible.Les Israélites reçurent le même ordre à la sortied'Egypte, et ils étaient ceints en mangeant la pâque.
Et pourquoi, dira-t-on, mangèrent-ils ainsi? Voulez-vous en savoirla raison historique ou la raison anagogique? Je vous les dirai l'une etl'autre : retenez-les : car je ne me propose pas seulement de vous expliquerl'énigme, je veux encore que mes paroles profitent à votreconduite. " Ils étaient ceints, dit l'Ecriture, le bâton àla main , les chaussures aux pieds, et c'est ainsi qu'ils mangeaient lapâque ". (Exod. XII, 11.) Mystère redoutable,. profond, sublime.Que s'il était tel en figure, à plus forte raison l'est-ilen vérité. Ils sortent d'Egypte: ils mangent la pâque.Voyez, leur costume est un habit de voyage , des chaussures, le bâtonà la main, manger debout : tout cela n'a pas d'autre sens. Voulez-vousque je commence par l'histoire ou par lanagogie ? Par l'histoire, celavaut mieux. Que signifie donc l'histoire ?
Les Juifs étaient ingrats, ils ne cessaient d'oublier les bienfaitsde Dieu. Voulant donc leur rendre la mémoire en dépit d'eux-mêmes,il institue ce rite pour le banquet de la pâque. Pourquoi ? Afinqu'obligés chaque année d'observer cette loi, ils se souvinssentnécessairement du Dieu qui les avait délivrés. Cen'est donc pas seulement par un anniversaire que Dieu a voulu perpétuerle souvenir de ses bienfaits, mais encore par le costume prescrit aux convives.Car s'ils sont chaussés et ceints pour manger, c'est afin qu'ilspuissent répondre, si on les interroge : Nous étions prêtspour le départ; nous allions quitter l'Egypte pour la Terre promise.Voilà l'histoire: voici maintenant la vérité. Nousaussi nous mangeons une pâque , laquelle est le Christ " Notre pâque, le Christ a été immolé " (I Corinth. V, 7.) Ainsidonc nous mangeons une pâque, nous aussi, et une pâque biensupérieure à celle dont parlait la Loi. Donc nous devonsaussi être chaussés, et ceints pour manger. Pourquoi ? afinque nous soyons prêts, nous aussi pour le départ, pour lasortie d'ici-bas. Ce n'est pas à l'Egypte qu'il faut songer quandon manne cette pâque, c'est au ciel, à la Jérusalemd'en-haut. Si vous êtes ceint et chaussé pour manger, c'estafin que vous sachiez qu'au moment où vous commencez à mangerla pâque, vous êtes destiné à une émigration,à un voyage. Deux choses sont indiquées par là. :la. première, c'est qu'il faut sortir d'Egypte; la seconde; c'estque ceux qui restent, y sont désormais comme eau pays étrangers: " Notre cité est dans les cieux, est-il écrit". (Philipp.III, 20). C'est que nous devons toujours être préparés,de sorte que, si l'on nous appelle, nous ne cherchions pas à gagnerdu temps, et que nous disions : " Notre coeur est prêt ". (Ps. CVII,2.) Mais si Paul pouvait dire cela , lui à qui sa conscience nereprochait rien, moi qui ai besoin de bien du temps pour me repentir, jene saurais le dire. Néanmoins, la preuve qu'il est d'une âmevigilante de rester ceinte, elle se trouve dans les paroles de Dieu àun juste fameux: " Non, mais ceins tes reins comme un homme : je t'interrogerai;toi, réponds-moi ". (Job. XXXVIII, 3.)
Il dit la même chose à tous les saints, la même choseà Moïse : et lui-même se montre ceint dans Ezéchiel.Que dis-je? les anges mêmes nous apparaissent ceints comme étantdes soldats... Quand on est ceint, on se tient ferme ; et ceux qui sontfermes se ceignent. (563) Ceignons-nous donc: car, nous aussi, nous devonsfaire un voyage, et la route est hérissée d'obstacles. Quand nous traversons cette plaine, le diable accourt aussitôt; ilne néglige aucun moyen , aucune ruse , pour surprendre, pour exterminerceux qui sont sortis d'Egypte, ceux qui out, traversé la mer Rouge,ceux qui viennent d'échapper à la fois aux démonset au déchaînement de mille fléaux. Mais, si nous sommessages, nous avons, nous aussi, une colombe de feu dans la grâce del'Esprit . le même foyer nous donne la lumière et l'ombre.Nous avons une manne, ou plutôt , quelque chose de bien plus précieuxque la manne : ce n'est pas de l'eau, c'est une boisson spirituelle quijaillit pour nous du rocher. Nous avons de même un camp, dans cenouveau désert que nous habitons. Car c'est vraiment un désertque la terre ; l'absence de vertu en fait une solitude bien plus affreuseque l'autre. Pourquoi. cette autre était-elle un objet de crainte?n'est-ce point parce qu'elle renfermait des scorpions et des vipères?" L'homme n'y avait point passé ". Mais plus stérile encoreest la nature humaine.
3. Combien de scorpions, de vipères, de serpents dans notre désert?Combien de reptiles venimeux dans cette feule que nous traversons ! Maisne craignons rien : notre guide, dans cette sortie, ce n'est pas Moïse,mais Jésus. Comment donc échapperons-nous aux maux qui accablèrentles Juifs? En agissant autrement. Ils murmuraient, ils étaient ingrats.Gardons-nous des mêmes écarts. D'où vint leur chuteà tous? Ils comptèrent pour rien la terre désirée.Comment, ils la comptèrent pour rien ? Ils l'appréciaientpourtant. Oui, mais ils faiblirent, ils ne voulurent pas souffrir ce qu'ilfallait endurer pour l'obtenir. N'allons donc pas, nous, compter pour rienle ciel : car cela s'appelle compter pour rien. Nous aussi, nous avonsreçu un échantillon des fruits du ciel, non pas une grappede raisin portée par deux hommes, mais des arrhes de l'Esprit, cettediscipline céleste que nous ont révélée Paul,tout le choeur des apôtres, tant de merveilleux laboureurs. Ce n'estpas Chaleb, fils de Jéphoné, ce n'est pas Jésus, filsde Navé, qui nous a apporté ces fruits : c'est Jésus,le fils du Père des miséricordes, le Fils du vrai Dieu, quinous a apporté toutes les vertus et tous les fruits, j'entends toutesles hymnes, de là-haut. Car ce que disent les chérubins dansles cieux, il nous a prescrit de le dire ici-bas : " Saint, saint, saint". Il a introduit parmi nous la vie angélique. Les anges ne se marientpas : il a pris ici-bas le même mérite. Ils ne sont pas éprisdes richesses ni d'aucune chose de ce genre : il a implanté parminous le même désintéressement. Ils ne meurent pas :il nous a octroyé la même faveur; car la mort n'est plus unemort, mais un sommeil. Ecoutez plutôt ce qu'il nous dit lui-même: " Notre ami Lazare est endormi ". (Jean, XI, 11.) Voyez-vous les fruitsde la Jérusalem d'en-haut? Et ce qu'il y a de plus étonnant,c'est que la guerre n'est pas encore terminée, c'est que tout celanous est donné avant que nous soyons dans la Terre promise. LesIsraélites avaient encore à lutter jusque dans la Terre depromesse : ou plutôt, non ils ne luttaient pas, car il leur suffisaitde vouloir obéir à Dieu, pour prendre toutes les villes sanssiège et sans combat : c'est ainsi du moins qu'ils prirent Jéricho: on les aurait crus à une fête plutôt qu'à laguerre. Mais notas, une fois entrés dans la Terre promise, c'est-à-diredans le ciel, nous n'avons plus de guerre à soutenir : nous ne combattonsque dans le désert, entendez, dans la vie présente. " Carcelui qui est entré dans son repos, lui aussi s'est reposéde ses oeuvres , comme Dieu des siennes ". (Hébr. IV, 10.) " Nenous lassons donc pas de faire le bien". (Galat. VI, 9.) Car nous moissonnerons,la saison venue, si nous ne nous fatiguons pas. Voyez-vous comment Dieunous guide ainsi que les Juifs? Au sujet de la manne du désert,il est écrit : " Celui qui eut beaucoup n'eut pas davantage ; etcelui qui eut peu n'eut pas moins ". Et à nous aussi, il nous estrecommandé de ne pas thésauriser sur la terre.
Que si nous thésaurisons, ce n'est plus, comme au temps de lamanne, le ver d'ici-bas que nous avons à redouter, mais lever éternelde l'éternel enfer. Faisons donc tout ce qu'il faut pour ne paslui préparer d'aliment: car il est écrit : " Celui qui eutbeaucoup n'eut pas " davantage ". Cela se vérifie pour nous tousles jours. Notre estomac, à tous, n'a qu'une capacité déterminée; passer cette mesure, c'est folie. Dès lors Dieu enseignait auxJuifs ce qu'il devait nous apprendre plus tard par ces paroles : " A chaquejour suffit son mal ". Préservons-nous donc de la cupidité,de (564) l'ingratitude; ne nous inquiétons point d'habiter des maisonssuperbes: car nous sommes des voyageurs, et non des habitants stationnaires.Si donc on est bien persuadé que la vie est un voyage, une expéditionmilitaire, que nous vivons ici dans ce que les soldats appellent une tranchée,on se souciera peu de constructions magnifiques. Qui s'aviserait, dites-moi,quelle que puisse être son opulence, d'élever sur une tranchéede superbes bâtiments? Personne : ce serait encourir la risée,bâtir pour l'ennemi, travailler à l'attirer : ainsi nous neferons rien de semblable, si nous,sommes sages. Une campagne, une tranchée,voilà la vie actuelle. Je vous en conjure donc, ayons bien soinde ne pas thésauriser ici-bas : car si le voleur vient, notre fuitesera plus prompte. " Veillez, parce que vous ne savez pas à quelleheure vient le voleur " : le voleur, c'est-à-dire la mort. En conséquence,avant qu'il ne vienne, envoyons tout dans notre patrie. Et portons ici-basune ceinture qui nous permette de triompher de nos ennemis : puissions-nous,vainqueurs, au jour des couronnes, être jugés dignes de lagloire immortelle, par la grâce et la bonté de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui gloire au Père et au Saint-Esprit,maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles.Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXIV
SOYEZ DONC FERMES, CEIGNANT VOS REINS DE LA VÉRITÉ,ET REVÊTANT LA CUIRASSE DE LA JUSTICE, ET CHAUSSANT VOS PIEDS POURVOUS PRÉPARERA L'ÉVANGILE DE LA PAIX; PRENANT SURTOUT LEBOUCLIER DE LA FOI, DANS LEQUEL VOUS PUISSIEZ ÉTEINDRE TOUS LESTRAITS ENFLAMMÉS DU MALIN. PRENEZAUSSI LE CASQUE DU SALUT, ET LEGLAIVE DE L'ESPRIT, QUI EST LA PAROLE DE DIEU. (VI, 14-17, JUSQU'A LA FIN.)
1. " Ceignant vos reins de la vérité ". Qu'est-ce quecela signifie? Cela signifie, nous l'avons dit dans notre précédententretien, qu'il faut nous tenir dispos et en état de courir sansobstacle. " Et revêtant la cuirasse de la justice ". La justice estcomme une cuirasse elle est invulnérable. Par justice, il faut entendreici la vie vertueuse, en général. L'homme ainsi muni, nulne pourra le terrasser: Si on le blesse souvent, le diable lui-mêmene saurait le mettre en pièces. Cela revient à dire : Lajustice dans te coeur. C'est de ces hommes que parle le Christ, en disant:" Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés dela justice, parce qu'ils seront rassasiés ". (Matth. V, 6.) L'hommequi a la justice dans le coeur est fort comme une cuirasse. Il ne se laisserajamais aller à la colère. " Et chaussant vos pieds pour vouspréparer à l'Evangile de paix ". Il y a ici quelque obscurité.Qu'est-ce que cela signifie? Voilà une glorieuse chaussure, quinous prépare à l'Evangile. Ou il veut dire qu'ils doiventêtre prêts pour l'Evangile, user de leurs pieds pour cela,lui préparer, lui frayer la voie : ou bien qu'il faut nous préparerà la sortie. Dès lors, la préparation à (565)l'Evangile, n'est pas autre chose qu'une vie irréprochable. Commedit le prophète: " Votre oreille a entendu la préparationde leur coeur ". (Ps. X, 19.) " A l'Évangile de paix ", dit-il.En voici la raison. Il a parlé de guerre et de combats: il montremaintenant que c'est aux démons qu'il faut faire la guerre: carl'Évangile est un Evangile de paix. Cette guerre-là met finà une autre guerre, la guerre contre Dieu : quand nous combattonsle diable, nous sommes en paix avec Dieu. Ne craignez donc rien, mon cherauditeur; voici l'Évangile: la victoire est assurée. " Prenantsurtout le bouclier de la " foi ". Par foi il entend ici, non la doctrine,car il ne l'aurait pas mise au second rang, mais la grâce, par laquellese font les signes. Et c'est à bon droit qu'il nomme la foi un bouclier: car, si un bouclier forme une sorte de rempart autour du corps tout entier,la même chose est vraie de la foi; tout lui cède : " Danslequel vous puissiez éteindre tous les traits enflammés dumalin ". En effet, rien. ne peut briser ce bouclier. Écoutez ceque le Christ dit à ses disciples : " Si vous aviez de la foi commeun grain de sénevé, vous diriez à cette montagne :Passe d'ici là, et elle y passerait ". (Matth. XVII, 19.) Mais commentfaire pour avoir la foi? Il faut accomplir ces prescriptions. Par ces mots:Traits du malin, il entend les tentations, les passions déréglées.C'est à propos qu'il ajoute : " Enflammés". Car telles sontles passions. Si la foi a pu commander aux démons, à plusforte raison peut-elle se faire obéir des passions. " Prenez aussile casque du salut " : entendez : " Pour votre salut ". Il les revêtd'une armure, comme s'il les menait au combat. " Et le glaive de l'Espritqui est la parole de Dieu ". Ceci doit être entendu soit de l'Esprit,soit du glaive de l'Esprit, glaive au moyen duquel on peut tout fendre,tout couper, et décapiter le dragon.
" Priant en esprit en tout temps, par toute sorte de prièreset de supplications, et dans le même esprit, veillant en toute instanceet supplication pour tous les saints; et pour moi, afin que, lorsque j'ouvriraila bouche, des paroles me soient données pour annoncer avec assurancele mystère de l'Évangile, dont j'exerce la légationdans les chaînes, et qu'ainsi j'ose en parler comme je dois (18-20)". Si là parole de Dieu peut tout, il en est de même de celuiqui a le don de l'Esprit. " Car la parole de Dieu est vivante, efficace,et plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants". (Hébr. IV, 12.) Voyez la sagesse de ce saint. Il les a armésavec le plus grand soin ; maintenant il montre comment ils doivent invoquerle roi , pour qu'il leur tende la main : " Priant en esprit, en tout temps,par toutes sortes de prières et de supplications ". On peut, eneffet, marmotter des prières, et ne pas prier en esprit. " Et dansle même esprit veillant ". C'est-à-dire, restant sages : teldoit être l'homme armé, l'homme debout auprès du roi: vigilant, de sang-froid. " En toute instance et supplication pour tousles saints, et pour moi, afin que, lorsque j'ouvrirai la bouche, des parolesme soient données ". Que dis-tu, ô bienheureux Paul? tu asbesoin des disciples? Il a bien soin de dire : " Quand j'ouvrirai la bouche". Il ne méditait donc pas ses paroles : Le Christ l'a dit : " Lorsquel'on vous livrera, ne pensez ni comment ni ce que vous devrez dire; ilvous sera donné en effet à l'heure même ce que vousdevrez dire ". (Matth. X, 19.) Ainsi Paul faisait tout par foi, tout pargrâce. " Pour annoncer avec assurance le mystère de l'Évangile". En d'autres termes, afin que je plaidé ma cause comme il faut.Tu es dans les fers, et tu as besoin d'autrui? Oui, répond-il. CarPierre aussi était chargé de chaînes; et néanmoinson priait pour lui sans relâche. " Dont j'exerce la légationdans les chaînes, et qu'ainsi j'ose en parler comme je dois " : c'est-à-dire,afin que je réponde avec assurance, courage, intelligence. " Etpour que vous sachiez les circonstances où je me trouve, et ce queje fais, Tychique, notre frère et fidèle ministre du Seigneur,vous apprendra toutes choses (21) ".
2. Après avoir fait mention de sa captivité, il s'en remetà Tychique du soin d'en dire davantage de sa part. Pour ce qui étaitdes dogmes et de l'exhortation , il s'expliquait dans son épître: mais il laissait au porteur de sa lettre tout ce qui était purmessage. Voilà pourquoi il ajoute : " Pour que vous sachiez ce quinous concerne ". Par là il fait voir et son affection pour eux,et leur affection pour lui. " Lequel j'ai envoyé vers vous exprèspour que vous sachiez ce qui nous concerne, qu'il console vos coeurs (22)". Ceci est motivé par ce qui précède : " Vous étantrevêtus et ceints ", ce qui indique une prière continuelleet ininterrompue. Écoutez plutôt le (566) prophète: " Qu'il soit pour lui comme un manteau dont il se revêt, commeune ceinture dont il est ceint perpétuellement ". (Ps. CVIII, 19.)Et le prophète dit de Dieu même qu'il porte une cuirasse dejustice, nous avertissant par là que c'est toujours et non pourun moment que nous devons être munis de la sorte : toujours il fautcombattre. Et un autre dit ailleurs : " Le juste est confiant comme unlion ". (Prov. XXVIII, 1.) En effet, un homme ainsi cuirassé nesaurait avoir peur d'une armée ; il s'élance au milieu desennemis. Isaïe dit aussi : " Beaux sont les pieds de ceux qui annoncentla paix ". (Isaïe, LII, 7.) Qui n'accourrait, qui ne s'empresseraitde contribuer à cette oeuvre, d'annoncer aux hommes la paix, lapaix de Dieu, une paix qui ne coûte aux hommes aucune peine, quiest l'oeuvre de Dieu seul? Ce que c'est maintenant que la préparationde l'Evangile,.Jean va nous l'apprendre : " Préparez la voie duSeigneur, " rendez droits ses chemins ". Mais en disant cela, il a en vuele baptême : or, après le baptême il faut encore uneautre préparation c'est à celle-là que l'apôtresonge en disant " Pour vous préparer à l'Evangile de paix"; conseil indirect d'éviter tout ce qui nous rendrait indigne dela paix. Les pieds étant pris souvent comme image de la vie, ilrépète souvent, pour ce motif, dans ses exhortations " Songezà bien marcher ", c'est-à-dire à vous bien conduire.
Sachons donc rendre notre vie digne de l'Evangile, et, durant toutenotre existence, rester irréprochables dans notre conduite et nosactions. La paix a été annoncée, frayez la voie àcette bonne nouvelle ; car si vous redevenez ennemis, plus de préparationà la paix. Soyez prêts, ne différez pas le moment dela paix... Restez ce que vous êtes devenus: prêts àla paix et à la foi. La foi est un bouclier, qui arrête aupassage les atteintes de l'ennemi, et préserve nos armes. Si doncla foi reste droite et la vie également, les armes demeurent intactes.En bien d'autres endroits, il revient sur ce sujet de la foi, mais principalementdans son épître aux Hébreux; et aussi sur le sujetde l'espérance. Croyez, dit-il, aux biens futurs, et tout cela serahors d'atteinte. Si dans les dangers, dans les épreuves, vous vousfaites un rempart de l'espérance et de la foi, vos armes n'éprouverontaucun choc funeste. " Celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il est,et qu'il récompensera ceux qui le cherchent ". La foi est un bouclierqui abrite ceux qui croient avec simplicité; si au contraire, ony mêle des raisonnements, des discussions, de vaines recherches,ce n'est plus un bouclier, mais un embarras. La foi doit être tellequ'elle nous couvre, qu'elle nous protège entièrement...Qu'elle ne soit donc pas courte de manière à laisser sansdéfense ou les pieds ou quelque autre partie : le bouclier doitavoir les dimensions du corps. " Enflammés ". Nombreuses sont lespensées qui consument notre âme , nombreux les doutes, nombreusesles hésitations : mais la foi, en réalité, apaisetout cela. Le diable nous décoche bien des traits propres àenflammer notre âme, et à la jeter dans le doute, comme lorsquequelques-uns demandent: Y a-t-il une résurrection? y a-t-il un jugement?y a-t-il une rétribution? Mais si vous avez le bouclier de la foi,vous éteindrez les traits du diable. Une passion dérégléea pénétré en vous, le feu des mauvaises penséesvous consume entièrement? Couvrez-vous de la croyance aux biensfuturs; et rien ne paraîtra, tout sera anéanti. "Tous lestraits " : non pas une partie seulement. Ecoutez ce que nous dit Paul :"J'estime que les souffrances du temps présent ne sont pas proportionnéesà la gloire qui doit être révélée ennous ". (Rom. VIII, 18.)
Voyez-vous combien de traits ont éteints les justes d'autrefois?Ou n'était-ce pas à vos yeux un trait enflammé quela douleur qui consuma le coeur du patriarche au moment d'offrir son fils...Et ce n'est pas le seul juste qui ait éteint tous les traits dudiable. Si donc les mauvaises pensées nous font la guerre, couvrons-nousde ce bouclier; armons-nous. en contre les passions déréglées: dans la souffrance et la peine, servons-nous-en comme d'un appui. C'estun rempart pour notre armure toute entière : sans cela, elle seraitbientôt percée. " En tout prenant le bouclier de la foi ".Qu'est-ce à dire, " En tout? " c'est-à-dire, en vérité,en justice, en préparation de l'Evangile. En d'autres termes, toutesces choses en ont besoin. C'est pourquoi il ajoute : " Prenez aussi lecasque du salut"; en d'autres termes, par là vous pourrez vivredésormais en sûreté, et échapper à tousles périls. De même que le casque qui enveloppe exactementla tête de tous côtés, la préserve de tout accident: de même la foi tient lieu de (567) bouclier, de casque de salut.Si nous éteignons les traits du diable, bientôt nous recevronsen. nous les pensées salutaires qui préserveront de touteatteinte notre faculté souveraine. Les pensées contrairesune fois éteintes, bientôt les pensées salutaires,les pensées d'espérance naîtront en nous, et se fixerontdans notre raison comme un casque sur notre tête.
3. C'est peu : nous recevrons encore le glaive de l'Esprit, en sorteque non-seulement nous serons à l'abri des traits lancéscontre nous, mais que nous pourrons encore frapper le diable lui-même.Si l'âme ne désespère point d'elle-même , sielle ne reçoit pas les traits enflammés, elle résisteraénergiquement à l'ennemi , elle brisera sa cuirasse avecce même glaive au moyen duquel Paul la brisa et asservit les penséesde celui qui en était revêtu : On mutilera, on décapiterale dragon. " Qui est la parole de Dieu ". En disant: Parole de Dieu, ilentend ses ordres ou ses préceptes. Quand les apôtres faisaientdes miracles, ils s'autorisaient toujours du nom de Jésus-Christ.Et nous aussi, en toutes choses, songeons seulement à nous conformeraux ordres de Dieu si nous le faisons, nous tuerons, nous extermineronspar là le dragon, le serpent aux replis tortueux. Veuillez considérerici la sagesse de Paul. Après avoir dit: " Vous pourrez éteindreles traits enflammés du diable", afin de ne pas enfler d'orgueilceux à qui il s'adresse, il leur montre qu'ils ont, pour cela, leplus grand besoin du secours de Dieu. Que dit-il, en effet? " Par toutesorte de prières et " de supplications ". C'est comme s'il disaitCela sera, et vous réussirez à tout en priant ; mais ne priezjamais pour vous seul, et ainsi vous aurez Dieu propice. " Par toute sortede prières et de supplications, et dans le même esprit veillanten toute instance et supplication pour tous les saints ". Ne distinguezpoint entre les moments de la journée : écoutez ce qu'ilvous prescrit : Priez u En tout " temps ", ou sans cesse. N'avez-vous pasentendu parler de cette veuve qui triompha à force d'assiduité? N'avez-vous pas entendu parler de cet ami qui fléchit Dieu parsa persévérance nocturne? N'avez-vous pas entendu parlerde cette Syro-Phénicienne qui gagna Dieu par la fréquencede ses visites ? Tous réussirent par l'assiduité. " Prianten esprit en tout temps ". En d'autres termes : Cherchons ce qui est selonDieu, rien de mondain, rien qui regarde cette vie. Il ne faut donc passeulement que la prière soit assidue, il faut encore qu'elle soitvigilante : " Et dans le même esprit veillant ". Peut-êtreveut-il parler des veilles , peut-être de l'état d'une âmevigilante : j'accepte les deux interprétations. Elle veillait, cetteChananéenne, quand, repoussée par le Seigneur qui refusaitde lui répondre et la traitait de chienne, elle lui dit : " Il estvrai, Seigneur; mais les chiens mangent les miettes qui tombent de la tablede leurs maîtres " (Matth. XV, 20) ; et elle ne s'éloignapas, avant d'être exaucée. Vous savez comment criait cetteveuve, et comment elle persista, jusqu'à ce qu'elle eût fléchiun magistrat sans crainte de Dieu ni de l'opinion des hommes. Vous savezcomment persévéra cet ami qui priait jusqu'à une heureavancée de la nuit, jusqu'à ce qu'il eût fléchison ami par son assiduité et obtenu le réveil désiré.Voilà ce qui s'appelle veiller.
Voulez-vous savoir en quoi consiste la vigilance de l'âme ? Approchez- vous d'Anne , écoutez ses paroles: " Adonaï, Eloï Sabaoth".(I Rois, I, 11.) Ou plutôt écoutez ce qui précédases paroles. Tous, est-il écrit, se levèrent de table : mais-elle,alors, ne songea point au sommeil ni au repos. Ainsi, même àtable, elle restait légère, elle ne se chargeait point d'aliments: autrement, elle n'aurait pas versé tant de larmes. Si nous, mêmeà jet în, nous avons peine à prier aussi bien, ou plutôt,si nous ne prions jamais de la sorte, à plus forte raison n'aurait-ellepas prié ainsi en sortant de table, si même à tableelle n'avait été comme une personne à jeun. Hommes,rougissons à la vue de cette femme; rougissons, nous qui ne pouvons,sans bailler, prier pour obtenir le royaume, en la voyant pleurer tandisqu'elle prie pour avoir un enfant... " Et elle s'arrêta devant leSeigneur ", ajoute l'Ecriture : Et que dit-elle? " Adonaï Seigneur,Eloï Sabaoth " ; ce qui se traduit par ces mots Seigneur Dieu desarmées. Ses larmes, précédaient ses paroles : c'estlà-dessus qu'elle comptait pour fléchir Dieu. Où ily a des larmes, il y a nécessairement affliction : où ily a affliction, il y a sagesse et ferveur. " Si vous exaucez en l'entendant,dit-elle, la prière de votre servante, et que vous me donniez unfils, je le donnerai en offrande au Seigneur pour toujours ". Elle ne ditpas, une année ou deux , comme nous : elle ne dit pas : Si (568)vous me donnez un enfant, je vous ferai une offrande d'argent. Elle dit: Ce don que vous m'aurez fait, je vous le rends tout entier: àvous, ce premier-né; à vous, cet enfant de ma prière.Vraie fille d'Abraham ! Abraham donna ce qui lui avait étédemandé : Anne prévient la demande, et donne. Et voyez euceci encore paraître sa piété. " Sa voix n'étaitpas entendue, dit l'Ecriture, et ses lèvres ne remuaient point ".Ainsi s'approche de Dieu celui qui veut être exaucé : on nele voit point s'abandonner, bailler, s'endormir, se gratter, paraîtreennuyé. Est-ce que Dieu ne pouvait pas donner sans cette prière?Est-ce qu'il ne connaissait pas déjà auparavant le désirde cette femme? Mais s'il avait prévenu la sollicitation d'Anne,le zèle de celte-ci n'aurait pas éclaté, sa vertun'aurait point paru dans tout son jour, elle n'aurait pas étérécompensée si magnifiquement. De sorte que ce délain'est point une marque d'avarice ni de jalousie, mais de sollicitude.
4. Quand donc vous trouverez dans l'Ecriture " Qu'il avait ferméson sein ; et que sa rivale la persécutait ",songez que Dieu voulaitpar là montrer la sagesse d'Anne. Voyez plutôt, son mari luiétait attaché, il lui disait : " Ne suis-je pas bon pourtoi plus que dix enfants ? Et sa rivale la persécutait " ; ellel'injuriait , l'insultait. Et jamais Anne ne répondit aux mauvaisprocédés de cette femme , jamais elle ne proféra d'imprécationcontre elle, jamais elle ne dit : Ma rivale m'outrage, venge-moi. Cetterivale avait des enfants . mais elle avait, elle, pour compensation l'amourde son mari. C'est par là qu'il la consolait, disant: " Ne suis-jepas bon pour toi plus que dix enfants? " Mais considérons encorela sagesse d'Anne. "Et Héli crut qu'elle était ivre ". Voyezmaintenant sa réponse : " Ne croyez pas que votre servante soitcomme une fille de Bélial ; car il n'y a que l'excès de madouleur et de mon affliction qui m'ait fait parler jusqu'à cetteheure ".Voilà qui marque véritablement un coeur contrit :ne pas s'irriter ou s'offenser des injures, se justifier seulement. Rienn'affermit un coeur dans la sagesse, comme. l'affliction; rien n'est douxcomme la douleur selon Dieu. " Il n'y a que l'excès de ma douleuret de mon affliction qui m'ait fait parler jusqu'à cette heure ".Imitons-la, tous tant que nous sommes. Ecoutez , vous toutes qui êtesstériles, vous toutes qui désirez des enfants, écoutez,hommes et femmes. Car souvent les hommes se joignent à ces supplications.Ecoutez ce que dit l'Ecriture : " Et Isaac priait au sujet de Rébecca, sa femme , parce qu'elle était stérile ". (Gen. XXV, 21.)Grand est le pouvoir de la prière.
" En toute instance et supplication pour a tous les saints, et pourmoi ". Il se nomme en dernier lieu. Que fais-tu , bienheureux Paul? Tute places au dernier rang? Oui, dit-il : " Afin que , lorsque j'ouvriraila bouche, des paroles me soient données pour annoncer avec assurancele mystère de l'Evangile , dont j'exerce la légation dansles chaînes ". Auprès de qui exerces-tu cette légation? Auprès des hommes. O bonté de Dieu ! Il a envoyédu ciel des ambassadeurs en son nom, au nom de la paix : et les hommesles ont pris et enchaînés , sang même observer cetteloi du droit des gens ; que la personne d'un ambassadeur est inviolable:Néanmoins j'exerce ma légation dans les chaînes. Lacaptivité m'empêche de parler librement : mais votre prièrem'ouvrira la bouche, afin que je puisse dire avec assurance ce que je doisdire : en d'autres tenues, afin que je dise tout ce que j'ai étéchargé de dire. " Et pour que vous sachiez les circonstances oùje me trouve , et ce que je fais, Tychique, notre frère, et fidèleministre du Seigneur, vous apprendra toutes choses ". S'il est fidèle, il ne mentira pas , il ne dira que la vérité. "Lequel j'aienvoyé vers nous exprès pour que vous sachiez ce qui nousconcerne, et qu'il console vos coeurs ". Ah ! quel amour ! Il veut dire: afin que ceux qui voudraient vous effrayer ne le puissent pas : les Ephésiensdevaient être en effet dans les angoisses : cela résulte deces mots : " Afin qu'il console vos coeurs ": Afin qu'il vous empêchede tomber dans le découragement. " Paix à nos frèreset charité avec la foi, par Dieu le Père et par le SeigneurJésus-Christ". Il leur souhaite la paix et la charité avecla foi. Sage précaution : car il ne veut pas que leur charitésoit sans discernement, qu'ils se mêlent aux infidèles. Voilàce qu'il veut dire ou bien il s'exprime ainsi pour qu'ils aient foi, pourqu'ils aient bonne espérance au sujet des biens futurs. La paixvis-à-vis de Dieu est en même temps la charité. Eneffet, s'il y a paix, il y aura charité; s'il y a charité,il y (569) aura paix. " Avec la foi ". La charité n'est bonne àrien, sans la foi : ou plutôt, sans la foi, la charité estimpossible. " Et que la grâce a soit avec tous ceux qui aiment Notre-SeigneurJésus-Christ dans l'incorruptibilité. Ainsi soit-il ". Iciil distingue et met à part ces deux choses, la paix et la grâce." Dans l'incorruptibilité. Ainsi soit-il ". Qu'est-ce à dire," Dans l'incorruptibilité? " Cela signifie ou avec sagesse, ou encorepour les choses incorruptibles : et non pour l'argent et la gloire. " Dans", c'est; par. " Par incorruptibilité " , c'est-à-dire parvertu. Car tout péché est une corruption : et si l'on emploiece mot en parlant d'une vierge séduite, on peut aussi l'appliquerà l'âme. C'est pour cela que Paul a dit : " Que vos penséesne soient jamais corrompues ", et ailleurs : " L'incorruptibilitédans la doctrine ".
5. Qu'est-ce, en effet, dites-moi , que la corruption du corps? N'est-cepas une dissolution générale qui en atteint jusqu'àla charpente? La même chose arrive pour l'âme, une fois quele péché s'y est introduit. La beauté de l'âme, c'est la chasteté , la justice ; la santé de l'âme,c'est le courage , la sagesse. La laideur est le partage du débauché,de l'avare , de celui qui fait le mal : le pusillanime , le lâche,sont des infirmes, des malades. On voit donc clairement par là queles péchés engendrent la corruption, puisqu'ils nous rendentlaids, infirmes, et ébranlent notre santé. Si nous employonsjustement le même mot en parlant d'une vierge séduite, cen'est pas seulement en vue de l'atteinte qu'a reçue sa personne, c'est encore en vue de la faute commise : car il né s'agit qued'une union charnelle : et si ce fait constituait une corruption, il faudraitvoir une corruption dans le mariage. Ce n'est donc pas le rapprochementdes sexes qui fait la corruption, mais bien le péché : car,en péchant, la tille s'est déshonorée. Considéronsencore les choses par un autre côté : Pour une maison, lacorruption , la perte, qu'est-ce autre chose que la ruine? En toutes chosesla corruption consiste dans le passage à un état pire quise substitue à l'état précédent et n'en laissesubsister aucune trace. Ecoutez plutôt ce que dit l'Ecriture : "Toute chair a corrompu sa voie " (Gen. VI, 12); et ailleurs: ".Dans unecorruption insupportable " ; et encore : " Des hommes d'un esprit corrompu".. (II Tim. III, 8.) Notre corps est périssable, mais notre âmeest immortelle de sa nature. N'allons donc pas la corrompre, elle aussi.La mort du corps est l'effet de l'ancien péché : mais lespéchés commis après le baptême ont le pouvoirde gâter l'âme elle-même, et de la mettre à lamerci du ver immortel, qui né la toucherait point, si elle n'étaittombée en corruption. Le ver ne s'attaque point au diamant : quandbien même il y toucherait, ce serait en pure perte. Gardez-vous doncde corrompre votre âme : car la corruption produit l'infection. Ecoutezplutôt le prophète : " Mes plaies ont été rempliesd'infection et de pourriture, à cause de ma folie ". (Ps. XXXVII,6.) Or une de ces corruptions revêtira l'incorruptibilité,l'autre, non (car l'incorruptibilité ne sera que l'incorruptibilitéd'une corruption). Il y a donc une corruption incorruptible , c'est-à-diresans fin, il y a une mort immortelle; ce qui serait le cas, si le corpsdemeurait immortel. Si donc, quand nous quittons la terre, nous portonsen nous la corruption , cette corruption sera incorruptible et sans fin.En effet, brûler et n'être point consumé , êtredévoré éternellement par un ver, c'est une corruptionincorruptible. Une chose analogue arriva pour le bienheureux Job : il étaiten corruption et ne périssait pas : quand il se grattait, il sortaitde la poussière avec du pus de son corps, et cela pendant longtemps.C'est un supplice analogue que l'âme endurera alors , assaillie etrongée par les vers, non pendant deux années, ni trois, nidix, ni cent , ni dix mille , mais durant un temps infini. " Leur ver nepérira point, est-il écrit ". (Marc, IX, 45.)
Craignons, redoutons ces paroles, je vous en conjure, afin de ne pasles voir se réaliser pour notre malheur. C'est une corruption quel'avarice, une corruption pire que toute autre, qui conduit à l'idolâtrie.Fuyons la corruption, visons à l'incorruptibilité. Vous.avez fait tort à un tel? Ce tort est passager, mais l'avarice demeure;la corruption devient un principe d'incorruptibilité; la jouissancepasse, mais le péché reste incorruptible. C'est un terriblemalheur que de ne pas se purifier complètement dans la vie présente: c'est une grande infortune que de partir pour l'autre vie tout chargéde péchés. " Dans l'enfer, qui vous confessera? " (Ps. VI,6.) Au jour du jugement, il n'est plus temps de se repentir. Quels (570)gémissements n'a point poussés le mauvais riche? mais cefut en vain. Que ne disent pas ceux qui n'ont pas nourri Jésus-Christ?Néanmoins ils sont précipités dans le feu éternel.Que ne disent point alors ceux qui ont commis l'iniquité? "Seigneur,n'avons-nous point prophétisé en votre nom? n'avons-nouspas en votre nom chassé les démons? " Néanmoins ilsne sont pas reconnus. Toutes ces choses sont alors inutiles, si l'on n'apoint fait ici-bas ce qu'il fallait faire. Craignons donc d'avoir àdire alors : " Seigneur, quand vous avons-nous vu affamé, et nevous avons-nous pas, nourri,? " Nourrissons-le maintenant, non pas un joui?,ni deux, ni trois; car il est écrit : " Que la miséricordeet la vérité ne vous abandonnent point ". L'Ecriture ne ditpas : Agissez ainsi une fois ou deux . car les vierges aussi: avaient eude l'huile, mais elles
ne surent pas la conserver. Ainsi donc nous avons besoin de beaucoupd'huile, et il faut que nous soyons comme un olivier fertile dans la maisonde Dieu. Que chacun de nous songe aux péchés dont il estchargé, et les compense par des charités, ou plutôtfasse bien plus que les compenser, afin que non-seulement nos péchéssoient effacés, mais que de plus nos bonnes couvres nous soientimputées à justification. Car si nos bonnes actions ne sontpas assez nombreuses pour nous décharger, d'une part, de nos fautes,et de l'autre, offrir un excédant qui nous soit compté àjustification, personne ne nous préservera du supplice: auquel puissions-noustous échapper par la grâce et la charité de Notre-SeigneurJésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, au Pèreet. au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les sièclesdes siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. X
FIN DE LÉPÎTRE AUX ÉPHÉSIENS (1).
1 Les difficultés que Savilius et les récents éditeursd'Oxford ont rencontrées dans la constitution du texte souvent sidifficile et si défiguré de ce commentaire, nous les avonséprouvées, nous aussi, et à plus forte raison, enle traduisant Nous ne nous flattons nullement d'avoir éclairci partoutce que l'état actuel du texte rend incompréhensible en plusieursendroits, indépendamment de la difficulté de la matière: et nous sommes forcé, en finissant ce pénible travail,de répéter, pour notre compte, l'aveu de Savilius, dont lesderniers éditeurs disent dans leur préface (page 3) : Nequetamenposuit, ut ipse fatetur, in libro tam mendoso, quod voluit, praestore.(Sancti Joannis Chrysostomi Interpretatio omnium Epistolarum Paulinarum,tom. IV; Oxonii, apud J. H. Parker). La traduction latine d'Hervet àlaquelle nous avons souvent recouru, est d'ailleurs très-éloignéede la perfection : mais la perfection, en pareil cas, c'est l'impossible.